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Iliria

Le problème du territoire de la formation de la langue albanaise


Eqrem Çabej

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Çabej Eqrem. Le problème du territoire de la formation de la langue albanaise. In: Iliria, vol. 5, 1976. Premier colloque des
Etudes Illyriennes (Tirana 15-20 septembre 1972) – 2. pp. 7-22;

doi : https://doi.org/10.3406/iliri.1976.1206

https://www.persee.fr/doc/iliri_1727-2548_1976_num_5_1_1206

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MS ILIRIA 1976

Eqrem ÇABEJ

LE PROBLEME DU TERRITOIRE DE LA FORMATION


DE LA LANGUE ALBANAISE

Un des principaux problèmes de la paléonthologie de la Péninsule balkanique et de l'histoire


antique de ses langues est, on le sait, la question de l'origine de l'albanais, soit dit la question
du lien de parenté avec les langues non-grecques de l'antiquité et celle du territoire où cette langue
a pris naissance comme une unité déterminée et indépendante. On comprend que ces questions,
tout en se trouvant dans des rapports de réciprocité, forment néanmoins une entité totale et
indivisible: la région où se forme un idiome en tant qu'individualité linguistique parfaitement
définie suppose un lien étroit avec la langue ou les langues parlées anciennement dans cette
région ou bien dans les régions limitrophes.
Cet ensemble de questions ne constitue pas seulement un problème linguistique, mais dans
le même temps un problème ethnologique et archéologique, et principalement historique, et,
par-dessus tout, un problème de méthode. Les langues ne sont pas des unités qui existent en elles-
mêmes; elles sont le fait de leurs sujets-parlants, des peuples, en tant que porteurs de ces langues;
c'est pourquoi l'histoire des langues est, par sa nature même, un miroir de l'histoire des peuples
et des civilisations. Sous cet aspect, pour traiter de la question de l'origine de l'albanais et du
territoire de sa formation comme langue, traitement qui tend à une vue d'ensemble on doit
prendre en considération, à côté des résultats de la linguistique, ceux aussi des disciplines affines.
Ce principe, juste au point de vue de la méthode, est difficile à suivre dans les limites d'un
rapport comme celui-ci. Sans nullement laisser à l'arrière-plan la situation géographique et
historique générale, nous croyons nécessaire de limiter notre tâche au point de vue méthodique,
et, en laissant de côté les résultats des autres disciplines, d'aborder cette question par les seuls
moyens de la linguistique, à plus forte raison quand on sait que les unités culturelles et les
unités linguistiques ne sont pas toutes égales et ne concordent pas entre elles.
Pour une région comme le Péninsule balkanique, où il n'y a pas de renseignements, ni de
données effectives sur le passage de l'ancienne situation ethnique à la situation actuelle, où les
mouvements des peuples et des tribus ont été si fréquents, le problème de la source ethnique
des unités contemporaines nationales ne devient que plus difficile. Ce serait un travail non
scientifique, et même naïf, de projeter les circonstances actuelles dans le passé suivant une trajetoire
rectiligne. La linguistique, au contraire, a quelque chose de résultatif en soi : elle représente le
dernier miroir sûr des différents processus historiques et ethniques des premiers temps, prosessus
qui, sans cela, seraient autrement imparfaitement saisissables. Dans ces circonstances, il serait
possible, et même recommandable dans notre cas, de tenter, par une interprétation aussi précise
que possible des faits linguistiques disponibles et sur une base linguistique une solution du
problème posé ici.
Le critère selon lequel la matière détermine dans une certaine mesure aussi la méthode est
valable pour notre problème également. La modicité des matériaux exige une méthode propre
de recherche. Dans la situation particulière où la tradition de l'écriture de l'albanais, dans l'état
actuel de nos connaissances, commence uniquement au XVe siècle, alors que la question des
origines et du territoire de sa formation remontent, au contraire, à une période de beaucoup
antérieure à l'histoire de ses porteurs, il ne reste à cette méthode que de s'appuyer essentiellement
sur la reconstruction et la comparaison. C'est par là qu'on doit chercher les fils qui relient le passé
au présent, et en partant de l'état actuel des choses, remonter par degrés les âges. Là où les fils sont
8 Eqrem Çabéj

interrompus, on peut tenter de les renouer d'après les possibilités et compléter ce qui peut l'être.
Après cette exposition d'un caractère général, revenons à notre sujet: la recherche du
territoire de la formation de la langue albanaise. L'histoire d'une langue — au même titre que l'histoire
du peuple qui l'a parlée ou la parle — est une suite ininterrompue, une continuité. On sait,
cependant, qu'en vertu d'un principe général de subdivision et de classement, elle se décompose
d'habitude, pour des raisons à la fois méthodologiques et pratiques, en deux périodes: l'une
préhistorique et l'autre historique, et celles-ci, à leur tour, en sous-périodes particulières. En partant, ici,
de l'idée qu'entre les liens de parenté d'une langue et sa localisation géographique il y a un
certain rapport, on pourrait à l'aide des données tirées jusqu'à présent au moyen, de la
comparaison linguistique sur la place qu'occupe l'albanais dans le cercle des langues apparentées, accomplir
aussi un nouveau pas en avant dans la question de la fixation territoriale de sa période
prébalkanique et préhistorique. L'énonciation de Franz Boop que la langue albanaise «n'a, dans ses
éléments fondamentaux, aucun lien étroit avec les langues soeurs (Bopp: «les soeurs sanscriti-
ques») du continent, et d'autant moins, un lien de dérivation, de source», garde toute sa valeur
encore de nos jours, avec la différence pourtant que les progrès obtenus dans la linguistique
indo-européenne comparée durant le siècle qui nous sépare de cette époque, permettent de dessiner
un peu plus exactement cette place de parentés linguistiques.
En matière de phonétique — si l'on veut s'arrêter sur quelque trait principal — dans le reflet
de l'aspirée bh qu'on suppose pour l'indo-européen, au moyen de l'occlusive simple 6, l'albanais se
range parmi la plupart des langues indo-européennes ; dans le passage des palatales
indo-européennes en spirantes, l'albanais suit, comme on le sait, les langues indo-européennes orientales,
l'indo-iranien, l'arménien, le slave, le balte; dans le rapprochement et la réunion de Yo et de l'a
bref en Europe, il va avec les langues germaniques et avec le balte (et le slave). Dans le domaine
de la structure morphologique, de la flexion surtout, on ne peut presque rien tirer d'essentiel
du système nominal, du fait que l'albanais, par les pertes subies dans le domaine de la
déclinaison tant pour le nom que pour le pronom (possessif), a suivi à plusieurs égards son propre
chemin1. En matière de flexion verbale, malgré les pertes semblables que cette langue a enregistrées,
surtout dans le système des temps et des modes, malgré les innovations intervenues au cours
de l'évolution de la langue, innovations qui se rattachent à ces pertes, on peut encore dégager
quelques types de parenté. Ainsi, le prétérit du type mblodha par rapport à mbledh, comme l'a
fait observer tout d'abord G. Meyer, correspond au lat. lêgi, sèdi, got. sëtum, qëmun, et au lit.
sédës, bégës2. D'autres part, l'alternance du suffixe du présent -iô\-i qu'a le latin (capio, -is -it)
et le gothique, comme l'a noté A. Meillet3, se présente aussi dans la flexion des verbes à -i de
l'albanais (yras, vret, vreî).
On a peu noté jusqu'à présent le fait, remarqué d'abord par Dhimitër Kamarda4, que les
désinences primaires du réfléchi qu'a le grec, s'observent, du moins en partie, en albanais
également, de sorte que phéromai, qu'on a comparé jusqu'à maintenant au v. pruss. asmai «je suis»,
concorde avec la forme vishem «je m'habille» de l'albanais, à quoi l'on ajoute aussi phéretai:
vishetë, phérometha: vishemi, phérontai: vishenë. Enfin, si l'équation arm. utem «je mange»,
eker «il mangea»: alb. ha, hëngri, établie par H. Pedersen5, reste juste, alors l'albanais a connu
aussi I' augment, tout comme l'indo-iranien, l'arménien, le phrygien et le grec. Les
concordances partielles des éléments du lexique hérité de l'albanais, qui souvent s'appuient sur des
interprétations désormais dépassées, doivent être revues pour une bonne part, c'est pourquoi on ne
peut pas les employer à profit, croyons-nous, pour un jugement étymologique définitif sous
forme de statistique. C'est pourquoi, à l'état actuel des études6, on peut affirmer, quoique sous

1) Cfr. aussi H. Pedersen, Reallexikon der Vorgeschichte I (1924) 223.


2) IF 5 (1895) 181 ssq.
3) «Mém. Soc. Ling.» XIX (1914) 119 ssq.
4) Saggio di grammato logia comparata sulla lingua albanese (1864) 287 ssq.
5) KZ 36 (1900) 341.
6) Cfr. surtout G. Meyer, «Bezzenbergers Beiträge» Vili (1883) 185 ssq., Le dictionnaire étymologique (1891), pas-
sim; H. Pedersen KZ 36, 341, Reallexikon der Vorgeschichte I 222; N. Jokl, op. cit. 92 sq., IF 43 (1926) 56 sq.,
«Wiener Zeitscrift für die Kunde des Morgenlandes» XXXIV (1927) 130 ssq., Wörter und Sachen XII (1929) 56
ssq., Die Sprache IX (1963) 113 ssq.; W. Porzig, Die Gliederung des idg. Sprachgebiets (1954) VI 10; V. Pisani,
Saggi di linguistica storica (1969, resp. 1955) 115 ssq., l'auteur «Bulet. Univ. Shtet. Ser. Shk.Shoq.»et «Studime
Filologjike» 1960-1968, Studi linguistici in onore di V. Pisani I (1969) 167 ssq.; E. Hamp, The position of
Albanian dans Ancient Indo-European Dialects (1963) 97 ssq.
Le problème du territoire de la formation de la langue albanaise 9

une forme provisoire, que l'albanais présente des liens lexicaux avec la plupart des langues indo-
européennes, entre autres surtout avec les langues européennes septentrionales, et là
principalement avec les langues baltiques, à tel point que les concordances peu nombreuses avec l'arménien
sont en nombre bien moindre que les équations triples albanais-grec-arménien, et qu'on n'a
pu jusqu'à présent confirmer des liens spécifiques avec les langues anatoliennes.
En considérant dans son ensemble cette situation préhistorique à laquelle ne s'opposent
point d'autres traits qui n'ont pas été évoqués ici, on doit reconnaître à l'albanais, tant au point
de vue de la langue que de la géorgraphie, une certaine position centrale, intermédiaire entre
l'Occident et l'Orient, ce résultat concordant en partie avec celui de quelques autres savants7.
La même attitude, disons-le en passant, est observée par l'albanais aussi dans le mode de
traitement de l'élément latin8. Lorsqu'on veut prendre également en considération, en outre, les
emprunts anciens à l'iranien, ainsi que les rencontres anciennes avec quelques-unes des langues
finno-ugriennes9, et qu'on tiendra compte du fait que les noms de deux massifs de
l'Europe du centre-est, les Carpathes et les Beskides, trouvent leur explication à travers
l'albanais, et seulement à travers cette langue parmi toutes les autres langues vivantes indo-européenne-
(fearpë «roche à pointe, roche escarpée», bjeshkë «haute montagne, alpe», cette dernière à diphs
tongaison postérieure), alors on ne se hasardera pas trop, croyons-nous, en affirmant que le
berceau de l'albanais à son stade prébalkanique dans la période européenne des lagnues
indoeuropéennes a été une zone située quelque part au N. de la Péninsule balkanique.
Passant maintenant à la période balkanique, on se demande dans laquelle des régions de
la Péninsule s'est formée cette langue, dans la région actuelle ou dans une autre, et dans ce cas,
dans laquelle. C'est une demande qui aboutit, en dernière instance, à la question de
savoir d'où sont venus ses porteurs dans la région linguistique actuelle. En d'autres termes, se
pose la question depuis quelle période de l'histoire est parlée cette langue dans son habitat
actuel.
Quelle que soit la réponse à cette question, il y a là, à notre avis, plusieurs points dont il
faut tenir compte.
On sait, tout d'abord, que formation signifie développement. L'albanais aussi, comme
toutes les autres langues, n'est pas issu de son niveau antérieur, comme une grandeur finie et
statique. On doit le considérer surtout comme une entité ayant pris sa forme et sa consistance
durant les âges; les traits de la structure qui l'ont formé tel qu'il est aujourd'hui, n'ont
certainement pas surgi tous contemporainement, mais à différentes périodes.
La question du lieu de la formation n'étant donc pas seulement une question de géographie,
mais aussi une question concernant l'histoire de la langue, je rappellerai ici, en second lieu,
que — comme on vient de le dire plus haut — cette question est ici traitée du point de vue
purement linguistique. Quoique le problème de la formation d'une langue se rattache à celui de la
formation ethnique, les problèmes linguistiques y seront examinés, en principe, séparés des
problèmes ethnologiques. Pour nous, il est de toute évidence que le chemin de la formation de
cette langue n'a pas été rectiligne. Plusieurs composantes, qui ne peuvent être suivies plus loin,
comme p.ex. les déplacements et les mélanges ethniques, les migrations intérieures, les
convergences des éléments disparates, l'évolution de la diversité à l'unité à côté du démembrement
des unités d'antan, ce sont là autant d'éléments constitutifs de son apparition: il s'agit de
processus historiques, qui, comme on vient de le souligner, doivent rester en dehors de notre examen.
A l'intérieur de ce domaine qui se circonscrit ainsi au point de vue thématique, il est certain,
en troisième lieu, qu'au point de vue linguistique, l'albanais, également, comme toute autre
langue, provient de son stade ancien, indifféremment de la quelle des langues non-grecques
de l'antiquité de notre Péninsule ce stade est identique. Ainsi, dans le traitement de notre
question, on peut, pour le moment, laisser en dehors la question de la parenté
généalogique de l'albanais, de la filiation, quoi qu'elles aient des rapports étroits entre elles ; de la sorte,
un habitat de l'albanais dans les Balkans Ouest serait surtout en rapport avec les dialectes de
l'illyrien, et un habitat dans les Balkans Est se rattache surtout à ceux du thrace.

7) Cfr. surtout M. Budimir, «Glasnik Istor. Drustva u Novom-Sadu» 2 (1929) 1 ssq., IJ XV VU 120.
8) L'auteur, «Revue (roumaine) de linguistique» VII (1962) 167.
9) N. Jokl, «Wiener Zeitschrift für die Kunde des Morgenlandes XXXIV 130 ssq., Wörter und Sachen XII 63 ssq.
io Èqrem Çabej

II ne nous semble pas superflu de rappeler ici que ces langues, y compris le macédonien et
d'autres idiomes du bassin de l'Egée, présentent au point de vue de l'indo-européen et par leur
longue histoire, non point un début, mais plutôt certaines phases de leur évolution, des
passages par exemple du néolithique tardif à l'âge du bronze et à celui du fer, avant d'apparaître
comme des unités formées à la lumière de l'histoire, et de disparaître ensuite comme langues,
durant l'antiquité ou bien vers sa fin. Au point de vue de la connaissance du matériel, surtout
du système grammatical, on doit admettre que pour nous ces langues, à l'exclusion de quelques
restes peu importants, présentent des unités tout à fait inconnues. L'interprétation
étymologique croissante, souvent même arbitraire, des noms propres, ne semble être de nature à enrichir
de façon essentielle la connaissance concrète de ces langues10. Pour ce qui est du degré de parenté
avec l'albanais, comme un dernier vestige resté de cet ensemble linguistique, on doit noter que
durant le dépistement des types similaires on n'a pas apprécié comme il convient les
distinctions existantes non négligeables. Au point de vue méthodique, devant les ressemblances qui
surgissent, on aurait dû faire un départ entre des structures égales et un développement parallèle,
entre les concordances véritables et les coïncidences fortuites, et ne pas apporter ces dernières
comme des témoignages, à travers une argumentation cumulative. Que dans la comparaison
d'une langue vivante avec une langue morte, il n'aurait fallu non plus reléguer d'arrière-plan
le principe de la chronologie ni celui de la concordance spécifique non manifestée dans d'autres
langues, est une constatation qu'il est inutile de reprendre ici, ces critères ayant été développés
ailleurs11.
De même que, ou point de vue thématique, plusieurs limites ont été mises à notre tâche,
ainsi, en matière chronologique, le cercle des concordances doit être resserré davantage. La
préhistoire de l'albanais peut avoir continué dans la Péninsule des Balkans, mais elle ne peut
être suivie au point de vue linguistique; c'est pourquoi cette question peut être laissée à l'écart
dans notre cas. La question du territoire de la langue albanaise ne se pose dès lors que pour une
période de l'histoire, celle dont on a des témoignages d'écriture, et concrètement des noms de
personnes, de lieux, d'autres qui résultent des textes des deux langues classiques, et sont présents,
de nos jours, dans le langage populaire de l'albanais. Au contraire, le témoignage des inscriptions,
des pierres milliaires et des monnaies des villes de l'antiquité de la Péninsule, écrites ou décrites
en grec ou en latin, non seulement ne compte pas pour notre problème, mais aboutit au contraire
à un résultat négatif. Sans tenir compte de la question de savoir si, dans la division linguistique
de cette région en deux zones, une romaniseé et une autre hellénisée, envisagée pour cette époque
à partir de ces deux témoignages, la ligne de démarcation, supposée avoir traversé, pour la partie
occidentale, le centre de l'Albanie actuelle et s'être étendue, d'après K. Jirecek, plus au Nord,
ou, d'après quelques autres savants, comme M.v. Sufflay, P. Skok et C. Patsch, plus au sud12,
— cette bipartition précisément sur le témoignage de l'existence d'une langue qui vit encore de nos
jours, ne peut prétendre avoir une valeur absolue. De même que l'attestent, mutatis mutandis,
les inscriptions turco-arabes pour les villes plus tard islamisées de la Péninsule (avec leur
population qui dans sa majorité ne connaît pas même ces langues), de même aussi la division
linguistique en deux de cette époque antique doit avoir valu plutôt pour les habitants des villes, habitués
en quelque sorte à l'écriture, qu'aux masses rurales d'agriculteurs et d'éleveurs généralement
analphabètes. Cet état de chose, que Mommsen a constaté le premier pour la Macédoine, doit
être également, sur le témoignage de l'albanais, pour d'autres régions de montagne du Sud-est

10) «...wie unsicher und müssig es ist, einen Ortsnamen einer wenig bekannten Sprache, dessen Bedeutung uns
verborgen bleibt, um jeden Preis etymologisch zu erklären. Solche etymologischen Versuche arten manchmal in
geistreiches, aber unnützliches Jonglieren mit phonetischen Gesetzen und indoeuropäischen Wortwurzeln und
Suffixen aus, die eher verwirren als klären» V. Besevliev, Zur Deutung der Kastellnamen in Prokops Werk «De
aedificiis» (1970) 4.
11) «Revue (roumaine) de linguistique» X (1965) 105 sq.; Actes du premier Congrès international des Etudes
balkaniques et sud-est européennes VI (1968) 43; «Studia albanica» VII (1970) 166.
12) «Archiv f. slav. Philologie» XV (1893) 98 sq; Die Romanen in den Städten Dalmatiens I (1901) 13 sq.; Geschieh
te der Serben I (1911) 38 sq. 49, 152, lllyr.-alb. Forschungen I (1916) 66 sq.- Städte und Burgen Albaniens
hauptsächlich während des Mittelalters (1924) 13.- «Byzantion» VI 371 ; «Z. f. roman. Philologie» LIV
(1934) 179; «Z. f. Ortsnamenforschung» VII 34 ssq.- Patsch, Beiträge zur Völkerkunde Südosteuropas V (1932)
160 sq., avec les observations de B. Saria, «Südost-Forschungen» XII (1953) 15 sq.
Le problème du territoire de la formation de la langue albanaise 11

européen, ce qui permet d'expliquer la formation et la continuation de l'albanais dans ces


contrées.
On sait que sur la question ici traitée il existe deux directions de recherches. Suivant l'une,
l'albanais est domicilié ici depuis l'antiquité. Selon l'autre, ses porteurs y ont immigré, à cette
époque ou plus tard, pour s'installer dans l'habitat actuel, venant d'une région située plus à l'est
respectivement plus au nord. Examinons ces hypothèses dans leur lignes maîtresses et chez les
principaux représentants, avant de prendre position.
Pour les générations antérieures des savants, qui ont amplement pris en considération les
circonstances historiques, les Albanais sont autochtones. Ainsi Johann Thunmann, partant du
fait que dans leur histoire il n'y a nulle trace d'une immigration plus tardive, voit encore chez
eux les voisins archi-antiques des Grecs et les sujets de la Rome antique13. Aussi dans l'exposition
détaillée de cette question, chez Martin Leake14, voit-on que la supposition d'une tradition
linguistique ininterrompue depuis l'antiquité en Albanie a semblé si compréhensible à cet auteur, qu'il
ne s'est pas même soucié d'examiner l'opinion contraire. Il en est de même de Xylander, qu[
parle entre autres de la conservation de l'habitat de ce peuple depuis des temps immémoriaux1 s m
De toute façon, c'est J.G. von Hahn qui sera considéré comme le véritable fondateur de cette
orientation scientifique. Fort de connaissances sur la situation historique et linguistique du pays,
meilleures que celles de ses prédécesseurs, Hahn s'est attaché à cette question sous plusieurs
aspects, avec les moyens qu'il possédait, encore qu'ils fussent assez modestes à son temps ; il
agissait ainsi à la veille de la linguistique comparative qui alors seulement prenait naissance. Hahn
part tout d'abord de la question de savoir si les Albanais proviennent des anciens habitants du
pays ou bien s'ils sont immigrés dans la période historique, au même titre que les Slaves, question
que la science pose encore de nos jours. Après des recherches approfondies, il aboutit à la
conclusion que leurs ancêtres se sont installés dans les régions actuelles depuis l'époque des Romains
et des Hellènes. Le côté fort de Hahn, plus que ses connaissances appronfondies en la matière,
réside dans sa méthode. Il part, du point de vue historique, du fait déjà souligné par Thunmann,
qu'on ne connaît pour l'Albanie aucune immigration, en dehors de la migration slave. Au point
de vue linguistique, il explore les concordances des données existantes de l'antiquité avec la
situation actuelle et surtout — d'une façon quasi moderne — il compare la nomenclature
géographique antique du pays avec l'actuelle, cherchant à connaître si les noms géographiques
antiques sont conservés comme appellatifs en albanais actuel, convaincu qu'il était, à juste titre
d'ailleurs, que l'existence de tels noms est un argument irréfutable pour la continuité. On trouve
chez Hahn des équations du genre de Delmatia: delme dele «brebis», Dardania: dardhë «poire,
poirier», Dimallum: di «deux» et mal «montagne», Ulcisia castra, Ulcinium: ulk «loup»,
Vendum: vend devenues depuis lors la propriété commune et stable de la science16. Dans un
ouvrage postérieur, Hahn, avec ce même esprit objectif, englobe aussi la région dardanienne
dans cet ancien pays de nos ancêtres17.
Cette théorie a prédominé longtemps, et elle a trouvé même plus tard, jusqu'à nos jours, des
défenseurs. N. Jokl, en partant de certaines raisons linguistiques que nous reproduirons plus
loin, lui a apporté une modification. Il exclut de l'ancien habitat des Albanais dans la Péninsule
balkanique la côte adriatique et le N.-O. de la région actuelle, et il porte cet habitat dans le N.-E.
le plus marginal de la région linguistique actuelle, dans les contrées de l'ancienne Dardanie,
approximativement dans la région de la ville de Naissus. De nos jours encore, cette ville n'est pas
située fort loin des extrémités de cette région linguistique ; aussi la forme actuelle du nom de Nish
témoigne-t-elle de la tradition linguistique albanaise. Ainsi, à son avis, l'habitat des Albanais
actuels ne coïncide pas totalement avec le pays de leurs ancêtres dans les anciens temps. Plus tard,
cet eminent connaisseur de l'albanais, à travers un développement intérieur personnel («dies diem
docet»), en opposition avec les hypothèses de G. Weigand, A. Philippide et A. M. Seliscev,
apparues entre-temps, aboutira à la conclusion que les ancêtres des Albanais habitaient depuis les
temps préromains la Péninsule balkanique, dans la sphère de la civilisation gréco-romaine, et que

13) Untersuchungen über die Geschichte der östlichen europäischen Völker (1774) 245 sq.
14) Researches in Greece (1814) 237 ssq.
15) Die Sprache der Albanesen oder Schkipetaren (1835) 318.
16) Albanesische Studien (1854) 213 ssq.
17) Reise von Belgrad nach Salonik, deuxième édition (1868) 36 ssq.
il Eqr em Çab ej

les Albanais, en toute cas depuis l'époque latine, quoique vers sa fin, arrivant de contrées
plus à l'est, avaient atteint la région de la Prévalitaine, donc le N.-O. du pays actuel, de sorte que
lorsque les Slaves poussèrent dans les régions côtières de l'Albanie du N.-O., ils y trouvèrent une
population albanaise.
Cette opinion trouve son expression linguistique dans la comparaison des noms actuels de
quelques fleuves aux formes connues depuis les temps anciens: Drî, Dritti: Drinus, Mat Math
Mathis chez Vibius Sequester, pour aboutir à la conclusion que «ces noms ont persisté depuis les
anciens temps jusqu'à nos jours dans la bouche du peuple albanais et que seulement la langue
albanaise a pu leur donner leur forme actuelle»18. Comme on le voit, ce savant a modifié visiblement,
au cours des années, son opinion,en montrant que le territoire linguistique de l'albanais dans
l'antiquité concorde pour une bonne partie avec le territoire actuel. Il retourne ainsi, par là, à l'opinion
de la continuité de l'habitat albanais depuis les anciens temps jusqu'à nos jours, opinion déjà
mentionnée. L'opinion de ce savant sur le berceau dardanien est envisagée sous plusieurs rapports
et portée plus loin. Cela vaut surtout pour E. Durham, qui avait observé déjà que les noms des
régions formées de noms de plantes sont très fréquents en slave du sud et en albanais19, et pour P.
ISkok et H. Baric, qui ont ajouté aussi Scupi: Shkup et Astibos: Shtip, comme un développement
conforme aux lois phonétiques de l'albanais20.
Du côté des historiens ensuite, G. Stadtmüller, se fondant sur des considération historiques,
linguistiques et géographiques (voies de communication), aboutit à la conclusion que l'espace
vital du peuple albanais pour les temps romano-paléobyzantins doit être localisé, certes dans la
région actuelle, mais seulement dans une partie de celle-ci, c'est-à-dire dans le quadrilatère
compris entre la plaine côtière de la basse Albanie, la vallée du Shkumbin, la vallée du Drin noir et la
vallée du Drin blanc, avec la région de Mati comme centre21.
Les opinions des savants s'écartent assez les unes des autres sur cette question si débattue.
Le chemin qu'ont ouvert C. Pauli22 et H. Hirt23, et que d'autres ont suivi par la suite, en séparant
l'albanais, sur la base de la phonétique historique, de l'illyrien et le plaçant à côté du thrace, a eu
comme conséquence que le territoire de la formation de cette langue se soit déplacé à l'E. du
territoire actuel. Ainsi S. Puscariu24 a tenté de soutenir par des arguments linguistiques l'avis de
V. Pârvan, selon lequel les Albanais auraient poussé, pendant l'époque comprise entre les IIIe
et VIe siècles, comme prédécesseurs des Slaves, du N.-E. au S.-O., le long des hauteurs des Carpa-
thes, à travers la Transylvanie, successivement, comme bergers transhumants, dans les régions du
Sud, puis dans la partie occidentale de la Péninsule balkanique, une opinion que son auteur n'a
pas appuyée davantage d'arguments historiques. Les arguments de Puscariu, après les objections
de L. Spitzer25, ne résultèrent pas trop convaincants. Puscariu même changera d'avis, plus tard,
sur cette question26.
D'autres auteurs considèrent les Albanais comme provenant de régions plus au Nord de
leur territoire actuel. Ainsi K. Jirecek est de l'opinion que les Illyriens semi-romanisés, les
ancêtres des Albanais, ont poussé plus au Sud durant les migrations des peuples, partant des régions
montagneuses situées entre la Dalmatie et le Danube27. A peu près pareillement, A. Philippide
aussi situe l'ancien habitat des Albanais «quelque part dans le Nord», dans la région montagneuse

18) Sur le fil delà pensée de Jokl cf. Reallexikon der Vorgeschichte 1(1924) 85 et 91 sq.; «Balkan-Archiv» IV
(1928) 201 sq.; IF 46 (1928) 383, 50 (1932) 34 sq. et 41 sq.; «Slavia» XIII (1934-5) 286 ssq., 627 ssq.; «Studia
albanica» I 1 (1964) 48 ssq. Ce dernier article, comme je l'ai fait noter dans le lieu cité, est des années 1933-34.
19) Mann 23 (1923) 39 ssq.
20) «Z. f. Ortsnamenforschung» IV (1928) 205; «Glasnik Skopskog naucnog drustsva» XV-XVI (1935-36) 301;
«Revue intern, d. et. balk». I (1934) 9, Osnovi romanske lingvistike I (1940) 132.- Hymje ne historinë e gjuhës
shqipe (1955) 49; Lingvisticke studije (1954) 26. cf. aussi C. Tagliavini, Le parlate albanesi di tipo ghego orientale
(1942) 12, Stratificazione del lessico albanese (1965) 21 ssq.
: 21) (rééd.
«Leipziger
amendée
Vierteljahrsschrift
1966) passim,fürsurtout
Südosteuropa»
les pp. 84,V 118
(1941)
ssq.58 ssq.; Forschungen zur alb. Frühgeschichte (1941),
22) Eine vorgriechische Inschrift von Lemnos. «Altital. Forschungen» II (1894) 200.
23) Feist schrift für H. Kiepert (1898) 181 ssq.
24) Zur Rekonstruktion des Urrumänischen. «Z. f. rom. Phil. Beiheft XXVI (1910) 61 ssq.
25) Mitteil, des Instituts für rum. Sprache an der Universität Wien I (1914) 292 ssq. Cf. aussi Philippide, Originea
Romînilor I 694.
26) Limbo romàna. I (1940) 271 ; Die rumämische Sprache (1943) 337.
27) Geschichte der Serben (1911) 152, Illyr-alb. Forschungen /(1916) 67.
Le problème du territoire de la formation de la langue albanaise 13
de la Bosnie, entre les fleuves Vrbas et Drina, où, à son avis, on n'a pas déterré d'inscriptions
latines. Pour un temps plus ancien, il le porte plus au Nord, dans la Pannonie, considérant les
Albanais des Pannoniens28. Selon A. M. Seliscev, les Albanais sont même arrivés dans leur pays
actuel après les Slaves29, opinion que J. Popovic a voulu appuyer, ces derniers temps, d'arguments
linguistiques30.
Parmi les savants qui se sont occupés de cette question, c'est à G. Weigand que revient sans
doute le mérite de l'avoir posée sur une large base et de l'avoir examinée en détail, mais enréalité
suivant un raisonnement linguistique malheureusement unilatéral. Les principaux arguments de
Weigand contre l'autochtonie des Albanais, sont, comme on le sait, les suivants: «1. Les noms
latins de lieux présentent non pas la forme phonétique de l'albanais, mais dalmate; 2. La
terminologie de la navigation et de la pêche est de source étrangère; 3. On ne trouve
pas de traces d'une influence plus tardive du dalmate ancien sur l'albanais, mais on y
relève des traces de l'italien, surtout du vénitien; 4. Il y a en albanais plusieurs mots attestés
comme mots du thrace ; 5. Plusieurs noms de personnes et de lieux de Thrace et de Dacie trouvent
leur explication à travers l'albanais; 6. Si les Albanais avaient habité toujours l'Albanie actuelle,
les noms de lieux connus des temps antiques devraient avoir subi, eux aussi, les développements
phonétiques de l'albanais; 7. Les Albanais ne sont point mentionnés avant le XIe siècle, quoique
toute cette région soit également citée dans plusieurs documents en rapports avec la population;
comment les Albanais auraient-ils passés inaperçus s'ils avaient été constamment présents sur
leurs territoires?; 8. Les rapports roumaino-albanais de source non-latine attestent l'ancienne
coexistence des Albanais et des Roumains; 9. En roumain il y a des éléments latins, dont la forme
ne s'explique que par leur pénétration à travers l'albanais. Les éléments latins de l'albanais et
du roumain concordent d'une manière si évidente, qu'ils doivent avoir été formés dans des
conditions culturelles, locales et linguistiques communes; 11. Le folklore des Albanais a avec celui des
Roumains plusieurs concordances que l'on n'observe point chez les Bulgares et les Serbes, qui
vivent sur des territoires compris entre ceux des deux premiers peuples; 12. Le chant offre des
concordances frappantes31. La conclusion est la suivante, que l'albanais s'est développé sur un
territoire où s'est formé aussi le roumain, donc — dans le sillage de W. Tomaschek — à l'intérieur
du triangle Nish-Sofia-Shkup.
Cette thèse a eu des adhésions et des oppositions. Opposition, entre autres, de la part de N.
Jokl32, opposition argumentée et sous forme détaillée de la part de J. Erdeljanovic33, W. Ci-
mochowski34 et H. Mihäescu35. Adhésion de la part d'une succession de savants, dont les noms
peuvent ne pas être cités ici, du fait que leur conception, quant à l'argumentation et au résultat,
est, en substance, identique à celle de Weigand. Pour ces derniers l'opinion d'A. Meillet selon
laquelle l'albanais serait, selon toute vraisemblance, la continuation d'une langue parlée
anciennement dans la région actuelle36, est passée inaperçue.
II
Si dans ce problème on veut aboutir à une synthèse, on doit examiner tout d'abord d'un
esprit critique objectif les opinions avancées jusqu'à présent et discut erleurs bases théoriques, afin
qu'après cette prise de position on rassemble les faits en système.
Il nous semble à première vue, en examinant ces opinions, qu'une certaine opposition apparaît
tout d'abord ici entre les historiens et les linguistes. Les historiens, à peu d'exceptions près,
vraisemblablement à cause de l'absence de sources anciennes, ont laissé cette question — non sans une
certaine résignation — entre les mains des linguistes. Ceux-ci se se sont mis à cette tâche avec leurs
méthodes propres à eux et les moyens dont ils disposaient. Toutefois, souvent les données géogra-
phico-historiques leur ont échappé, et ils se sont ainsi écartés parfois du terrain de la réalité. Sur
cette voie, on a plus d'une fois abouti à une attitude unilatérale dans la manière de poser et de
28) Originea Romînilor I. (1925) 515, II (1927) 587, 770 ssq., 799 ssq.
29) Slavianskoe naselenie v Albanii (1930) 49 sq., 73 sq.
30) «Z. f. slavische Phil.» XXVI (1958) 301 ssq., Geschichte der serbokroatischen Sprache (1960) 79 sq., 157 ssq.
31) «Balkan-Archiv» III (1927) 227-251. Sous forme abrégée, antérieurement dans Ethnographie von Makedonien
(1924) 1 ssq.
32) U XIII VII 181.
33) Makedonski Srbi (1925) 19 sq.
34) «Bulat. Univ. Shtet. Tiranës, Seria shk. shoq.» XII (1958) Nr. 2 p. 37 ssq.
35) «Revue des études sud-est européennes» IV (1966) 342 sq.
36) «There is no reason for holding that it came from Thrace and it probably is the continuation of a language,
which from early times was spoken in this area», Encyclopaedia Britannica XIV (1929) 514.
14 Eqrem Çabej

résoudre les problèmes. Si Ton ajoute à cela les attitudes subjectives remarquées chez certains
savants, et aussi quelques tendances extrascientifiques devenues une habitude chez eux, on doit
admettre que, par rapport aux générations antérieures, l'objectivité scientifique a subi quelque
déclin. Ainsi, conjointement à un progrès idéniable, il y a eu aussi des reculs, phénomène qui,
comme on le sait, n'est pas totalement absent dans le domaine des sciences sociales.
Tout d'abord, l'opinion assez répandue, selon laquelle la région linguistique de l'albanais
se serait déplacée, dans la période historique, à partir d'un territoire situé plus à l'Est ou plus au
Nord, dans son territoire actuel, est dénuée de base historique. Ce serait un phénomène à exclure,
que l'émigration et l'établissement de toute une population, effectués à l'intérieur de la sphère du
monde romain et grec et à la lumière complète de l'histoire, se soient produites sans être observées
par l'histoire. L'opinion qui se rattache à cette hypothèse, selon laquelle on a affaire dans ce cas
à une population de bergers transhumants, dont les mouvements n'auraient pas attiré l'attention
des contemporains, non seulement n'est pas assez réaliste au point de vue économique général,
mais ne concorde non plus avec les faits culturels, historiques et sociaux concrets, elle repose donc
sur un examen unilatéral au même titre que le jugement de l'état médiéval. La langue du pays nous
fournit de tels témoignages sur l'histoire du peuple, que nous nous trouverons plus près de la
réalité historique en admettant, à côté des éléments qui vivaient en transhumance, des éléments
sédentaires; à côté des bergers, des agriculteurs qui cultivaient leur champ; à côté des ruraux, des
citadins; à côté des guerriers, des artisans pacifiques. Etant donné que ce n'est pas ici le lieu pour
certifier cela dans le détail, qu'il suffise de remarquer que l'influence latine, d'après le témoignage
de la langue, — il en est de même, approximativement, aussi en Dalmatie— a eu plutôt ici un
caractère urbain que rural, contrairement à la Roumanie, dont les circonstances sont expliquées
par Puçcariu37 et Mihäescu38. Cette opposition avec la Roumanie s'observe aussi dans la langue
ecclésiastique, l'élément latino-romain et partiellement aussi l'élément gréco-byzantin
prédominant en albanais, mais l'élément slave étant complètement et remarquablement absent, ce qui
atteste une vie urbaine à organisation ecclésiastique déjà formée avant l'arrivée des Slaves dans
même ces régions39.
Notre problème se ramène, en dernière analyse, du point de vue linguistique, à la question
suivante: Y a-t-il des anciennes traces de l'albanais dans la Péninsule des Balkans et, dans
l'affirmative, où se trouvent-elles? Comme on vient de le noter ci-dessus, les témoignages écrits de cette
langue, qui datent d'une époque très tardive, ne rentrent ici pas considération. Dans ces
circonstances, on doit s'adresser à des matériaux plus anciens, qui non seulement nous donnent une
forme linguistique antérieure encore, mais nous fournissent aussi des données sur la stratification
géographique et le territoire des porteurs de la langue dans les anciens temps. Y sont pris en
considération les anciens rapports d'emprunt avec les langues voisines, mais surtout les anciens noms
de personnes et noms de lieux. Les noms de lieux, plus enracinés et plus stables, plus liés à
l'espace et au territoire que les noms de personnes, qui sont mobiles et plus sujets à la mode des
temps, remontent souvent à une situation linguistique beaucoup plus ancienne que celle attestée
par les sources documentaires. Ils constituent, pour ainsi dire, des points fixes à l'intérieur des
mouvements des peuples et des langues, c'est pourquoi ils concourent à reconstruire les situations
antérieures. On doit noter, entre-temps, qu'une recherche scientifique de ces noms se rattache à
l'observance de quelques principes donnés. Tout d'abord on doit se rapprocher des faits sans
préjugés, et seulement après un examen et une constatation objective, et passer a,u bâtiment de
théories à partir de ceux-là. On ne doit pas non plus opérer d'après l'ancienne manière scolasti-
que, en posant à priori quelques vérités, auxquelles doivent se conformer les faits. En outre, du
fait que les noms topiques d'une région donnée se trouvent côte à côte et non sans lien entre eux,
mais comme partie d'un tout plus grand, d'un système, ils doivent être considérés, au point de vue
méthodique, non point isolément, mais dans le contexte de leurs liens territoriaux et linguistiques.
De plus, il est des plus nécessaires d'avoir en vue la stratification chronologique, en distinguant
les nons anciens des plus récents. Que les matériaux, enfin, ne doivent pas être élaborés sans
critique, cela, il est superflu de le souligner encore.

37) Limba romàna I 354 sq. Die rumänische Sprache 456 sq.
38) Limba latitò in provinciile dunkrene ale imperniiti roman (1960) 43.
39) Cf. aussi l'auteur, «Revue (roumaine) de linguistique » YXI (1962) 168, X (1965) 114, «Die Sprache» XIII (1967)
57.
Le problème du territoire de la f o r m at i o n de la langue albanaise 15

En albordant sous cet angle la question posée tout à l'heure, on observe que ni en Pannonie ,

initial
ment
shq.
le
«cascade,
positivement
des
gnent,
la
albanais,
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période
La
l'albanais,
l'albanais.
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qui
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en
l'antiquité»40,
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Balkans.
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En
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du
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considérer
le
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Sud,
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Nord,
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phonétiques
les
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lat.
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la
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se
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corps
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linguistique
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en
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resserrant
sans
dans
de
de
l'albanais.
bornent
Transylvanie
grecques.
région,
la
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linguistique
culture
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N.
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la
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«brindilles»,
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Jokl,
une
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l'albanais
gr.
plus
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(comme
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Pour
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plus
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historique
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seront
le
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le
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géographiquement
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retrouvent
haut,
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posée
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:discontinuité,
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invoquées
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Scupi-Shkup
alb.
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en
l'albanais,
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noms
alb.
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cf.
shkamb
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de
point
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frontières
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gr.
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formation
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Péninsule
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d'anciennes
peut
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gr.
«les
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la
raison
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avec
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étendue
langage
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phase
en
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Albanais
être
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il
valeur
les
:de
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balkanique
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les
régions
l'albanais.
Shkodra
contraire¬
considéré
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albanais,
de
traces
parfaite¬
àballadër
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pour
ajouter
régions
l'ouest
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pour
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lon laquelle
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Des raisons
secondaires
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les toponymes
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tradition
l'albanais,
du genre
nelinguistique
nous
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permettent
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albanaise
pas
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ininterrompue:
tard
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conservation
à élargissement
à l'opinion
cesdutoponymes
-g-suffixal,
au
de corps
ce savant,
sont
de
du sorte
mot,
des
se ¬

que la conservation de la gutturale intérieure est parfaitement expliquée.


Pour ce qui est des toponymes des autres parties de l'Albanie, on doit d'abord prendre posi¬
tion ici sous une forme un peu plus circonstanciée envers les hypothèses de G. Weigand, qu'on

vientde
dées
autres
pas
nus
naise,
considérer
par
de
ill'albanais,
l'antiquité,
prend
mentionner,
lui. Weigand,
àautant
témoin
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tombé,
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il
aussi
nie,
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cette
mérites
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question,
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noms
dans
modernes,
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toponymes.
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du
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lieu,
questions
point
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de
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ethnographiques
dehors
de méthodique,
balkaniques,
villages
linguistique
des noms
de l'Alba¬
abor¬
de
alba¬
entre
con¬
ne

nie septentrionale et centrale, sans tenir compte du fait qu'en Albanie, comme plus généralement

leurs
rité
problème
villes,
kagjîn,
Blintsht,
beri,
parences,
dans
les établissements
du
Kuç,
lalocalités
noms
moyen
Shalë
Péninsule
Kallmét,
que
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dene, l'antiquité,
soient
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qui
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durée,
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même
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datent
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cette
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Mirditë,
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considération
époque.
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toutes
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contrées,
Fier,
guerres,
les
majo¬
Du-
que
La-
ap¬
au |
I

4Q) I.I.
A. Mayer,
Russu, Die Sprache der alten
Thrako-Daker
lllyrier I (1969)
(1957) 206.
14, Un peu moins catégoriquement («presque nulle part»)
l6 Eqr e m Ç abej

Sont surtout à considérer les noms des villes, des montagnes et des fleuves, dont l'existence
est attestée dans l'antiquité ou au moins à la fin de celle-ci, pour autant qu'une comparaison
de leurs formes anciennes avec celles en usage actuellement, témoignera ou non un développement
conforme aux règles de l'évolution phonétique de l'albanais.
Depuis plusieurs années je suis arrivé à la conclusion que ce développement s'est accompli
dans le sens des lois phonétiques de l'albanais, et seulement par l'intermédiaire de cette langue41.
C'est ce que j'ai voulu analyser ici, une fois encore et aussi brièvement que possible, sans m'enga-
ger de façon générale dans une réfutation des opinions contraires. Nous signalerons d'abord que
les noms de l'antiquité, comme on le sait, paraissent sous une forme grecque ou latine, mais celle-ci
ne représente pas toujours le reflet fidèle de la forme du nom généralement usitée par le peuple.
La langue de l'administration romaine surtout — comme il arrivera d'ailleurs, plus tard, plus
ou moins avec l'administration ottomane — ne doit pas s'en être strictement tenue à la forme
locale des toponymes, c'est pourquoi on ne peut pas les suivre parfaitement quant à la forme
phonétique, surtout pour ce qui concerne l'accent.
En partant des toponymes de sources non latine, et en descendant du Nord au Sud, en
rapport avec les réflexes de Naissus Scupi et Scodra, qu'on vient de mentionner plus haut, au Nord
de Oulkinion: Ulqî Ulqin et de la région de la langue albanaise, se trouve le nom de Raguse, Ragusi-
um, dont l'ancienne dénomination albanaise, Rush, atteste le rôle intermédiaire de la langue
albanaise. Plus au sud, le nom de la ville qu'on reproduit en grec comme Lissos, et en latin comme
Lissus, et qui en albanais est Lesh, de présente sous une forme qui correspond exactement à shpesh
du lat. spissus «épais, touffu». Qafa e Prushìt, qui se trouve plus au N., peut être la continuation du
nom des Pirustes {Pirustae, Perustae, d'après l'opinion d'A. Saraçi), par un développement du
groupe st en sh, comme dans le mot teshë du lat. testa «coquille; cruche au goulot cassé; crâne,
tête». Dans ce groupe entre aussi, probablement, Candavia: l'éveché médiéval Chunavia, à
mutation de nd:n, régulière en albanais. Plus à l'Est, le nom de la montagne que l'on retrouve chez les
auteurs grecs sous la forme de Skardos, Skardon, et chez les Romains de Scardus morts, s'est
développé d'après les lois phonétiques de l'albanais dans l'actuel Shar, nom passé de l'albanais dans
d'autres langues balkaniques, y compris le turc. Les noms des fleuves Drinus: Drî Drini et Mathis:
Mat sont mentionnés plus haut.
Un ancien élargissement de l'albanais à l'aide du suffixe -n, *Skampin-, attesté en latin
comme Scampinus, dérivé de Scampis de l'antiquité (l'Elbasan actuel), a donné régulièrement dans la
bouche des Albanais Shkumbî Shkumbini, par l'estompement de l'è" prétonique en u dans le
dialecte respectif de l'Albanie centrale, et par l'assimilation du groupe mb en m dans le dialecte guègue.
Plus au sud, le nom de la ville côtière de Vlore, en grec chez Ptolémée Aulôn, qui, s'il y avait eu un
intermédiaire slave, aurait abouti, d'après Weigand lui-même, à un * Valine, a donné Vlonë Vlorë,
conformément aux lois phonétiques de l'albanais, à aphérèse régulière de l'a et à rhotacisme
postérieur du dialecte tosque. A l'extrême sud, la forme Çam- de la Çamëria nous donne l'exemple
de la dénomination d'une région d'après le nom du fleuve qui la traverse: dans celle-ci, comme l'a
depuis longtemps observé M. Leake42, s'est conservé le nom du fleuve Thyamis de l'antiquité,
inconnu du reste au grec moderne, où s'est subsistué le nom de Kalamâs.
Passant aux noms trisyllabiques de lieux, on a, entre autres, Dyrrachion Dyrrachium: alb.
Durrës, Isamnus fl. (chez Vibius Sequester) : alb. Ishëm Ishm (fleuve qui se jette dans l'Adriatique,
au N. de Durrës, et localité homonyme), auxquels on doit ajouter aussi Drivastum: alb. Drisht
avec Polatum: Pulët actuellement Pult, tous mentionnés par les sources hautes-médiévales.
Faisant nôtre l'opinion exprimée par H. Krahe, selon laquelle l'illyrien, tout comme la langue
germanique commune, le celte et les langues italiques, a appliqué un accent initial43, on a lieu de
penser que ces noms ont été prononcés dans le langage du pays Dürrach-, Drivast-, Pólat-,-Pulat, etc.,
dont les continuations directes se retrouvent sous les formes de leurs noms actuels. L'évolution
de Drivastum: Drisht avait été remarquée par P. Skok44. Pour Durrës, W. Cimochowski, en op-

41) Albanologji (1947) 42 ssq., «Bui. Univ. Shtet. Tiranës. Ser. shk. shoq.» XII (1958) Nr. 2 p. 54 ssq., XVI(1962)
Nr. 4 p. 122 sq., 136; VU Congresso Internaz. di Scienze Onomastiche (1965) 241 ssq.; «Revue (roumaine) de
linguistique» VII (1962) 162 sq., X (1965) 104 sq.; Actes du premier Congrès des Etudes balkaniques et sud-est
européennes VI (1968) 44, «Studia albanica» VII 1 (1970) 162 sq., 167.
42) Researches in Greece (1814) 13.
43) Indogermanische Sprachwissenschaft (1943) 34. Un peu avant aussi Skok, Arhiv za àrb. starinü I (1923) 10 ssq-*
44) «Arhiv za arb. starinu» I 10 sq. .-.■■_.....■-... m ..\
.
Le problème du territoire de la formation de la langue albanaise 17

position avec Skok, qui faisait dériver ce nom d'un anc. si. *DZraciï, comme forme antérieure de
l'actuel Drac45, considère, tout comme je le fais, que cette forme a été obtenue à travers une
évolution ininterrompue du nom antique préromain-dorien de la ville46. Il croit donc, plausiblement,
que cette évolution a parcouru les degrès gr.-dor. Durrhakhion: illyr. Durrakium: alb. * Durraç:
*Durrëç: Dürres. Dans Isamnus, une forme de mot élargie par un élément -m«-, comme p. ex.
le nom du fleuve Sedamnos en Crète47, en albanais Ymn s'est assimilée régulièrement en m, tout
comme dans gjumë face à lat. somnus.
C'est dans ce groupe de toponymes trisyllabiques, examiné ici, que rentre, au point de vue
territorial, de même que de celui typologique, le nom ancien des Albanais : Arb'èn Arbër, pax
rapport à YAlbanói connu de la carte mondiale de Ptolémée. C'est un nom qui, en concordance
avec la situation que nous venons d'exposer ici, doit avoir été prononcé dans le pays Âlbanoi, à
accent initial. Contre H. Hirt, H. Pedersen a fait valoir que ce nom, en raison du b (non pas v),
ne peut pas avoir été emprunté au grec à une époque plus tardive, mais qu'il doit être sans conteste
chez les Albanais eux-mêmes48. Mais le nom, en raison de IV (non pas /), ne peut être de source
ni latine ni romane, et en raison d'arb- (non pas rab-), pas même de source slave. Il tire son
origine du nom de lieu de l'antiquité, qui appartient à la même étendue géographique, dont font
aussi partie Drivastum, Isamnus, Dyrrachium, etc.
Quant à la question du territoire de la formation de la langue albanaise, la continuation du
nom national depuis l'antiquité jusqu'à ce jour n'est certainement pas sans importance. La forme
byzantine Ärvanon, avec les dénominations de la nationalité albanaise dans les langues voisines,
doit, dans ces conditions, avoir découlé de cette même langue; de la forme de Rab?nZ «Albanie»
on voit d'autre part que le nom de Lab'èri ne peut être issu, par métathèse, d'un * Alberi d'après les
lois phonétiques du slave, comme l'ont affirmé plusieurs savants, qui ont suivi en cela Gustav
Meyer. \
Pour achever ce tableau territorial et linguistique d'ensemble des anciens noms trisyllabiques,
nous remarquerons que P. Kretschmer et d'autres après lui, sur le témoignage des formesj des
noms Brindisi, Ótranto, Târanto en italien actuel, comparées aux formes anciennes Brundisïum,
Hydruntum, Tarentum attestées par voie d'écriture, ont abouti à la conclusion qu'il y a eu un
accent initial dans le messapien49. Ces derniers temps, cette opinion a été étendue, par A. Mayer50
et M. Durante51, sur la base de quelques cas intéressants, à l'illyrien balkanique également. Pour
ce qui concerne l'albanais, je me permets de répéter ici52 que l'accentuation initiale illyrienne et
la régulation mécanique de l'accent en albanais, avec le principe du déplacement à la pénultième,
constaté par N. Jokl, ne s'annulent point, mais au contraire se complètent historiquement. La
fixation de l'accent du mot sur cette syllabe en albanais montre que cette langue, par la perte
fréquente des syllabes finales, est parvenue, durant son évolution, de l'accentuation initiale à celle
de la pénultième en passant d'un rythme dactylique du mot CV^) au rythme trochaïque (_iw),
comme l'illustrent parfaitement les cas du type Isamnus: Ishëm.
Ainsi donc, lorsque A. Mayer (II 161) affirme que la régulation mécanique de l'accent de
l'albanais a effacé dans cette langue les traces antiques, et Durante affirme (p. 44) que
l'histoire de l'albanais ne connaît point un état à accent initial, mais que cette langue a un accent fixe
sur la pénultième, un accent qui, avec la disparition des voyelles et la contraction des syllabes
finales, est devenu souvent syllabe finale, je ne peux pas souscrire à ces opinions.
La question des noms latins et romans de lieu, je voudrais la traiter plus brièvement.
L'opinion de Weigand, que les noms de lieu latins se présentent en albanais non pas sous la forme
albanaise, mais sous celle latino-dalmate, — opinion qui me semble en contradiction avec l'autre
opinion de ce même auteur qu'en albanais il n'y a pas de traces d'une influence du dalmate
ancien pour une époque plus tardive— cette opinion, dis- je, ne résiste point à la critique. Si l'on
examine les toponymes Petrosa, Valbona, Domni, Patosa, Mallakastra, Rostrati, Surella, Oblika,

45) /ô/V/. II (1925) 111 ssq.


46) «Lingua Posnaniensis» VIII (1960) 135 ssq.
47) Sur ce nom de fleuve H. Krähe, Sprache und Vorzeit (1954) 54.
48) KZ 36 (1900) 299.
49) «Glotta» XIV (1924) 90.— F. Ribezzo, «Rivista indo-greco-italica» XII (1928) 202.— F. Altheim, Geschichte
der lat. Sprache (1951) 315.
50) Die Sprache der alten Illyr ier II 161.
51) «Annali dell 'Istituto Universitario Orientale di Napoli». Sezione Linguistica I (1959) 1 p. 41 ssq.
52) Cf. «Studia albanica» VII 1 (1970) 167.
2—263
18 Eqrem Çabe
que l'auteur cite comme dalmates, en partant du fait connu qu'en dalmate les voyelles brèves et
longues subissent en syllabe libre et couverte des diphtongaisons variées, il serait difficile
d'attribuer ces toponymes au dalmate53. Du fait que dans cette langue, Yo bref, en position libre,
a donné u, en position couverte ua, et Yo long en position libre au, en position couverte a, Valbona
et Domni d'une part, et Petrosa avec Patosa de l'autre, donneraient une forme phonétique tout à
fait différente de celle qu'elles ont réellement. C'est ce qu'on peut observer, mutatis mutandis,
aussi pour Oblika, Surella, etc.
La science, jusqu'à ce jour, et surtout N. Jokl, ont confirmé que les noms topiques latins,
malgré le traitement différent, conditionné par la voie chronologique, en raison de l'influence
romaine qui a duré plus de sept siècles — traitement dont Weigand d'ailleurs n'a pas tenu compte
—, ont observé pleinement, en albanais, les lois phonétiques. Ils passent, surtout, pas à pas, et
par des formes similaires aux emprunts latins correspondants, au point qu'il est souvent difficile
de distinguer un élément de l'autre. A titre d'exemple, on pourrait citer castellum: Këshqél à côté
de kështjél; Corvinus: Kurbî, crupta cryptai Groftat, exsüctus: Proni Sift, publica: Pulce à côté
de udhë pukë «publica via», rivulus: Rrjoll, subterraneum: Shutrreja Shutrrija, *fil(i)cetum:
Fulqét, vinealis: Vinjâll, les deux derniers à Mati, ce dernier aussi à Kurbî54. Font aussi partie de
ce groupe les noms des villages Vile Vila, répandus dans tout le pays, qui dérivent du lat. villa
«maison de campagne, domaine», qui n'a pas résulté dans la langue en tant qu' appellatif.
Ici se pose la question de savoir si les toponymes de ce genre, qui ne sont pas trop nombreux,
sont des usages toponomastiques d'éléments latins du lexique de l'albanais, comme il en est de
Gushti, Ilqét, Kallmét, Kunorë, Qelzë, Qerrét, Shkortull, Vjerdhë, etc., en sorte que ceux qui les
ont crées auraient été des Albanais, ou bien si l'on n'a pas affaire, fût-ce en partie, à des
dénominations qui ne sont point des éléments latins du lexique de l'albanais, où ils sont absents, mais
aux derniers vestiges linguistiques d'un ancien élément roman local.
La Question de l'existence continue d'un tel élément ethnique et linguistique, d'origine
provinciale romaine et proche à celui de la Dalmatie, existence admise par plusieurs auteurs même
pour une période s'étendant jusqu'au bas moyen âge, constitue un problème scientifique qui
mérite d'être suivi plus loin.
A mon avis, la question soulevée ces derniers temps, surtout par I. Popovic, qui demande si
ce sont «les Slaves ou les Albanais qui sont arrivés antérieurement en Albanie», ne constitue pas un
problème. Cet auteur, disparu prématurément, en concordance avec Weigand et Seliscev et en
opposition avec Jokl et Baric, se fonde sur les matériaux toponomastiques, où quelques noms de
lieux préromains et latins se manifestent sous des formes slaves et albanaises, et vient à conclure
que ces noms se sont développés non pas d'après les lois phonétiques de l'albanais, mais dans des
cas évidents, toujours à travers le slave55. On peut dire que cette question, après ce qui a été dit
jusqu'ici, a reçu sa réponse. Sans m'arrêter aux détails et sans prendre pour cible les nombreuses
erreurs de l'auteur, j'ai voulu ici seulement noter le fait, non observé jusqu'à présent, que, ces
noms topiques, sont limités, du côté slave, au domaine onomastique, et qu' au contraire,
du côté albanais ils présentent souvent des rapports sémantiques avec la matière
non-onomastique, avec le lexique appellatif. Ainsi, p. ex., le nom du fleuve Lim est en alb. lym, lim «boue de
fleuve; vase; terre d'alluvions», qui dérive de lyej «oindre, enduire». Pour le fleuve de l'Albanie du
Nord, appelé en serbo-croate Bôjana, la forme Bojanë, souvent donnée comme étant son nom
albanais, est un mot savant, qui n'existe point dans la langue, car le nom populaire de ce fleuve est
Bunë, son nom plus ancien Buertë, en 1406 sancti Benedicti de Buena, et ce dernier va avec buenë,
bujenë, boenë «inondation, crue», nom qui trouve ses parents dans la langue, et se retrouve
aussi dans les dialectes du Sud. Le nom Dêje (Vau Dejës), anc. serbe Dan6 = Danj, ital. médiév.
Dagno, relevé chez Popovic comme étant d'étymologie obscure, apparaît aussi à Mati et n'a
aucun rapport avec l'anc. serbe danb «douane», mais il s'explique par les moyens linguistiques
de l'albanais, dêjë «fonte des neiges, le lieu où fond la neige; endroit où l'eau est peu profonde».
Le nom du fleuve en alb. Mat Mati, en latin chez Vibius Sequester «Mathis Dyrrachi non longe

53) Cfr. aussi — par un autre raisonnement — Stadtmüller, op. cit., 93 sq.
54) Le toponyme Kumul n'est point le lat. cumulus (Fr. Nopcsa), mais l'albanais kumbull «prune; prunier». Les
noms Vinjâll et Fulqét à Mati ne parlent pas en faveur de l'opinion de Stadtmüller (p. 96) que cette contrée
est exempte de noms latins.
55) «Z.f. slav. Phil». XXVI 301 ssq., Geschichte der serbokroatischen Sprache (1960) 79 sq., 157 ssq.
Le problème du territoire de la formation de la langue albanaise 19

a Lisso>, anc. serbe Math, a son parentage dans le domaine appellatif de l'albanais, du fait que
mat en dialecte guègue du nord signifie bord d'un fleuve», en albanais de Calabre «rivage de mer».
Ces exemples suffisent, croyons-nous, à se former un jugement sur le rapport historique
mutuel de ces toponymes bilingues albano-slaves, et à jeter aussi la lumière sur des couples plus
récents comme Bjeshkët e Nemuna: Proklétije, Ujmirë: Dobrovoda, ainsi que sur quelques autres
plus anciens, comme Ouïkinion: Ulqî Lbcinb, Drinus: Drî Dr im, Dyrrachium: Dur r es Dr at, et
certains autres encore. Ce rapport devient encore plus évident, si l'on considère le reflet des noms
antiques de lieux et de fleuves en Roumanie et l'intermédiaire slave observé dans ces noms56.
que des
tiale
il est probable que l'article postérieur, qui sert d'élément de détermination en albanais et dont la
présence est confirmée comme remontant aux temps pré-antiques, préhistoriques, sous sa double
forme, masc. -i, fém. -a, se trouve sur des noms anciens comme Scupi, Scampis, Mathis et Scodra,
Butua, Doclea. Quoiqu'on ne puisse toujours déterminer clairement, comme on vient de le dire
plus haut, la manière dont les noms personnels étrangers sont reproduits chez les Grecs et les
Romains, on peut tout de même conjecturer que les Romains, en présence de noms du type de Scupi,
les ont englobés dans leur système linguistique dans la catégorie des toponymes à pluriel du type
Falerii, Veii (comme le font aussi les Grecs avec leur Skoupoi), et qu'ils ont rangé les formes
autochtones du type *Skampi et *Mati (actuellement Mati, en albanais un nom masculin de
fleuve) comme Scampis et Mathis, dans le schéma de la troisième déclinaison (Jinis, auris), de même que
les Byzantins rangeront plus tard leur forme he Mate (/ Mati) dans le schéma de leur féminin.
Encore plus aisé était le regroupement des noms type Skodra dans la classe des thèmes nominaux
à -a du grec et du latin.
Pour mettre un terme eri quelque sorte à cette vue d'ensemble des noms de lieux examinés
plus haut, on doit les situer aussi dans le cadre de l'espace et du temps. A l'objection éventuelle
que les lois phonétiques exercent aussi leur influence sur des noms de lieu très éloignés, on doit
répliquer que, comme nous l'apprend l'expérience, les seuls toponymes du cercle territorial le
plus proche sont intégrés habituellement dans la structure phonétique d'une langue, surtout là
où nous avons affaire, comme dans notre cas, à tout un système de ces toponymes. Quant à
l'objection chronologique possible, que les porteurs d'une langue savent adapter aussi à leur propre
système phonétique des noms topiques étrangers qui surgiront plus tard, comme il arrive p. ex.
avec les toponymes Slovènes dans les parlers allemands, et avec les allemands dans les parlers
Slovènes, on peut se rappeler le fait que dans les modifications de forme subies par les noms
de lieux susmentionnés on a exclusivement affaire à d'anciens changements phonétiques, qui
apparaissent aussi dans le traitement des éléments du lexique hérité de l'albanais ou bien des
emprunts grecs anciens et latins. Il serait superflu de rappeler ces changements phonétiques dans
leurs détails.
L'examen des noms de personne reste ici exclu, du fait qu'il n'en résulterait, en rapport
avec notre question, rien de plus que ce que la science a établi jusqu'à présent.
Je serai bref sur la nomenclature populaire maritime57. L'opinion de Weigand selon lequel
les termes de navigation et de pêche sont de source étrangère en albanais et que toutes les
expressions de navigation sont étrangères et en général toutes récentes, est assez exagérée et
ne peut, en tant que telle, être entièrement admise. En traitant aussi cette question d'une manière
méthodiquement juste dans sa totalité, et en tenant compte aussi de l'augmentation des
matériaux afférents, rassemblés depuis, la situation est la suivante: ce domaine du lexique de
l'albanais est, dans sa grande majorité, de source étrangère, mais surtout pour sa part technique,
pour la plupart des termes des moyens de navigation et de leurs parties constructives, dans les noms
des espèces de poissons et des instruments de pêche. La situation dans les autres langues
balkaniques des régions côtières n'est pas très différente, et même ne l'est-elle pas non plus dans
l'histoire moderne du grec, langue dont on sait parfaitement qu'elle n'a pas changé son territoi-

56) Cf. E. Petrovici, «Dacoromania». X 266; «Revue roumaine d'histoire» IV (1965) 6 ssq.; 1. 1. Russu, ibidem
889.
57) Cf., surtout VII Congresso Internaz. di Scienze Onomastiche 247 ssq, : «Revue (roumaine) de linguistique» X
104; «Studia albanica» VII 1 164 sq.
20 Eqr em Çabej

re58. A côté de ces emprunts, il y a aussi en albanais quelque élément populaire autochtone,
tant pour ce qui concerne la mer en général, que pour ce qui est des vaisseaux et de leur armement,
les poissons et les diverses parties de leur corps, ainsi que les instruments de pêche. De ce groupe
font partie, entre autres, dët «mer» (proprement «profondeur»), va «gué», gji (deti) «baie de mer»,
grykë (deti) «embouchure» (de mer), mat «rivage de mer», vale «onde, vague», suvalë «lame de
fond», shkulm «flot, vague»; puis anije «bateau, navire», qui va avec an, anë, pi. enë «vase,
récipient, pot; vaisseau», avec enët e mëdhaja, enët e vogla «les grands vaisseaux, les petits vaisseaux»,
ena ujtis «le vaisseau prend l'eau», balle (i anijes) «proue», shul «vergue», lugatë «aviron, rame de
barque», et avec une foule de noms populaires de poissons, avec krehër «squelette de
poisson», haie «arête», verzë «branchie», gjuej «pêcher», des types de filets rrahçë, njicë «sortes de
filets», palcuer «longue verge du filet». La terminologie populaire de la faune et de la flore
marine est également riche, avec breshkujcë «tortue de mer», leshterik «algue» (de lesh «laine»),
likurishtë «polype» (Jikurë «peau, cuir»), yll deti «étoile de mer», etc.
Considéré dans son ensemble, ce domaine lexical offre, quant au rapport de l'élément hérité
à celui emprunté, un tableau qui ne diffère pas sensiblement de celui du patrimoine lexical des
autres sphères de la vie, tels l'habillement, l'agriculture, le commerce et l'artisanat, et il s'intègre
dans le cadre général du trésor lexical de l'albanais, où l'on sait que l'élément d'emprunt a le
dessus sur celui reçu en patrimoine. En cette matière aussi, la connaissance insuffisante du lexique
de l'albanais a porté souvent la science à des conclusions erronées. Le fait que ces termes sont,
en partie, d'un usage dialectal limité, ne signifie pas qu'ils doivent être tous récents. Et si une
partie de ceux-ci a été produite, comme il arrive aussi dans d'autres langues, par des voies
métaphoriques, au sens figuré (balle, enë, grykë, gji, krehër, shul etc.) et s'ils sont employés aussi
pour les eaux continentales, on ne peut en déduire logiquement qu'ils n'aient pas existé dans
l'antiquité comme expressions populaires maritimes également.
Dans la question du territoire de la fomation de l'albanais, on doit enfin avoir aussi en vue
les rapports d'échange de cette langue avec les idiomes voisins, c'est-à-dire, tant les emprunts
accueillis par l'albanais que les éléments de l'albanais qui se retrouvent dans ces langues. Les
premiers ont été étudiés dans une large mesure, les autres d'une façon insuffisante. Les deux catégories
d'emprunts méritent une attention particulière, pour autant qu'ils permettent de mettre en
lumière les phases plus anciennes des langues respectives, y compris l'albanais59. Pour ce qui
concerne le problème posé ici, la recherche des rapports de l'albanais avec les langues vivantes
des Balkans, avec le slave du Sud, le grec (moyen et moderne) et le roumain, atteste que ces
rapports ne fournissent rien de positif sur le problème en question, ni du point de vue de la
géographie linguistique, ni de celui de l'histoire linguistique. Dans ce domaine, les faits de la langue
concordent avec ceux de l'histoire, étant donné que les rapports de l'albanais avec ces langues
remontent principalement à l'époque immédiatement postérieure à l'antiquité, au moyen âge
— ce qui constitue une nouvelle preuve du fait que la question du tout premier territoire de
l'albanais se rattache aux circonstances de l'époque antique.
En ce qui concerne particulièrement le roumain, et les différentes thèses à ce sujet, à savoir
«les rapports roumano-albanais des éléments de source non latine témoignent d'une ancienne
coexistence des Albanais et des Roumains», «la langue roumaine comporte des éléments dont
la forme ne peut s'expliquer que par leur entrée dans la langue à travers l'albanais», «les éléments
latins de l'albanais et du roumain coïncident si apparemment, qu'ils doivent avoir vu le jour
dans des conditions culturelles, géographiques et linguistiques identiques», -Weigand a résumé
ses thèses dans la conclusion que l'albanais et le roumain se sont formés dans le triangle précité
du centre des Balkans, où l'ancien roumain commun aurait reçu selon lui aux VIIe et au
VIIIe siècles maintes particularités non latines, mais purement albano-thraces. Il n'y a pas
lieu ici de s'étendre sur des questions se rattachant à ces thèses, à plus forte raison que certaines
d'elles ont déjà obtenu une réponse plus haut. Je me bornerai, néanmoins, à dire que
l'argumentation de ces thèses semble tout à fait insuffisante. Au même titre, la théorie connue du substrat,
fondée par Miklosich, théorie si discutée et discutable, qui se présente sous des formes variées,
et selon laquelle les éléments communs de ces deux langues dériveraient d'une troisième source,

58) Pour les termes maritimes de source romane dans le grec moyen cf. M. Triandaphyllidis, Die Lehnwörter der
mittelgriechischen Vulgär literatur (1909) 131, 139, 143.
59) Cf. l'auteur, Disa faza m'ê t'è moçme t'è shqipes ne drit'èn e gjuhëve fqinje «Rev. shk. e Inst, pedag. dyvjcçar
Shkodër» 1 (1964) 5 ssq.; «Z.f. Balkanologie» II (1964) 6 ssq.
Le problème du territoire de la formation de la langue albanaise 21

ne peut être abordée ici que brièvement en rapport avec le problème posé. Pour des raisons
de géographie linguistique, également, il est possible en principe que tel ou tel mot commun à
ces deux langues provienne d'une langue ancienne non-grecque des Balkans. Mais sans égard
à ce point particulier, cette théorie se heurte à de graves objections. Tout d'abord le concept
de substrat se rattache à un changement de langue; un tel changement effectivement a eu lieu
sur le territoire du roumain, mais non pas sur celui de l'albanais, où le concept de filiation se
justifie plus solidement. En outre, de nombreux doublets albano-roumains résultent être des
formations internes et relativement tardives de l'albanais. Si nous avons en vue d'autre part
que des éléments roumains ne manquent pas non plus en albanais, alors nous pourrons, sans
trop de crainte de nous tromper, faire remonter les rapports mutuels des deux langues
principalement aux influences de l'adstrat, de telle sorte que les branches les plus orientales de
l'albanais et les branches les plus occidentales du roumain auraient eu des communications de voisinage.
Dans ces circonstances, les concordances albano-roumaines ne me semblent pas apporter un
argument de poids en faveur d'un territoire oriental de formation de l'albanais.
Si l'on s'arrête aux rapports d'emprunt de l'albanais de la période antique, alors là les élét
ments grecs anciens et latins de cette langue nous montrent que son histoire ancienne s'est déroulé-
dans la sphère immédiate du milieu culturel gréco-romain et de son influence linguistique. C'ese
également ce dont témoignent le peu d'éléments pré-albanais, plus ou moins sûrs, dans les deux
langues classiques, éléments dont on ne traitera pas ici.
Pour être, en cette matière également, le plus bref possible, je rappellerai d'abord que les
emprunts sûrs du grec ancien, comme on le sait depuis A. Thumb, loin de manquer, sont plus
nombreux qu'on ne le croit généralement, et qu'ils comptent une trentaine de mots, outre
quelques éléments moins sûrs, surtout ceux qui ont dû y pénétrer par l'intermédiaire du latin. Il est
remarquable que parmi les emprunts du type dorien-grec occidental, tels brukë «Tamarix
gallica», de myrike, drapën, draper (faucille) de *drâpanon pour drépanon (cf. drapâni aujourd'hui
à Céphalonie, en Crète et dans le tzaconien, où Hatsidakis trouve, à juste titre à nos yeux, une
survivance du dorien60, puis aussi trapana dans l'Italie méridionale61), kumbull (prune, prunier)
de kokkymahn, phonétiquement kokkqmalon, merimangë (araignée) de myrmaks myrmakos
chez Théocrite, mokën, mokër (meule)de mâkhanâ, wo//é"(pommier, pomme) de mâlon, #w// (bouillie
de farine au beurre ou à l'huile) de khylos khylós, phonétiquement khûlos khulós, shkop (bâton)
de skâpos (branche), trumzë «Thymus» (thym) de thymbra thrymbë phonétiquement thûmbra
thrûmbe, cf. aujourd'hui thrûmba à Céphalonie et à Rhodes, trumba trómba dans la grecite de
l'Italie méridionale62. D'autres éléments de l'ancien grec peuvent également avoir dérivé du dorien,
mais est impossible de saisir à coup sûr dans leur forme une appartenance à ce dialecte. Ces
dorismes sont d'importance en rapport avec notre problème, du fait qu'ils font poser la question
de savoir de qui et où l'albanais a-t-il emprunté ces mots. Si l'on admet l'existence d'un foyer
balkanique central ou même plus oriental de cette langue, la voie de l'accueil de ces emprunts
demeurerait inexpliquée. L'opinion selon laquelle ils auraient été apportés dans les contrées
intérieures à travers les activités commerciales des colons doriens63 se heurte au fait
que les meules et les herbes de cuisine ne sont pas généralement des produits de commerce. Alors
demeurerait également sans réponse la question de savoir pourquoi ce type de mots manque
au roumain, la question des éléments grecs de cette dernière langue apparaissant dans l'ensemble
difficile à résoudre. Si, en cette matière, nous nous adressons à l'histoire, nous voyons dans les
temps anciens le littoral albanais entouré à l'origine d'établissements doriens, tels Lissus, Epi-
damne, Apollonie (au-dessous desquels, plus au sud, venaient Aulon avec Orikon, et dans l'arriè-
re-pays, notamment Amantie, Byllis, Phoïnice et Bouthoroton, pour la plupart fondés sur le
territoire des établissements aborigènes). A l'extrême sud, les tribus épirotes étaient en contact
avec les dialectes grecs de l'Epire, de l'Acharnanie et de l'Etolie. Ce qui est le plus probable, c'est
que les éléments doriens des dialectes de ces colonies et des dialectes du nord-ouest de la Grèce
aient pénétré chez les ancêtres des Albanais actuels à la fois par la côte et par le continent. Cela
signifie que les colons doriens trouvèrent ces derniers sur place, ou que, au plus tard, à l'époque

60) Einleitung in die Geschichte der neugriechischen Sprache 104.


61) G. Rohlfs, Etymol. Wörterbuch der unterit. Gräzität 571, Lexicon graecanicum Italiae inferioris 131.
62) Rohlfs, Etymol. Wòrterb. 796, Lex. graec. 181.
63) CI. Haebler. «Südost-Forschungen» XXIII (1964) 426. Cf. pourtant Stadtmüller, p. 81, note 24.
22 Eqrem Cab*

où l'on parlait encore le dorien d ansi es cités côtières, leurs habitants entretenaient des rapports de
voi sinage avec une population préalbanaise. Cette conclusion ne subit aucune modification dans
son essence, si l'on suppose que parmi les mots précités, ceux qui comprennent un w proviennent
d'une époque plus ancienne d'emprunts, quand en grec on pratiquait encore une
prononciation en -u-, prononciation au début générale, et à l'époque historique encore vivante dans maints
dialectes64.
L'élément latin de l'albanais, tant par son volume que par ses formes, est destiné à contribuer
de manière essentielle à l'élucidation de la question du territoire de formation de l'albanais.
En ce qui concerne le volume, il a été déjà souligné d'autre part également qu'en cette
question on ne doit pas oublier le fait que cette langue a subi une très forte influence romaine65.
Quant aux formes, il a été remarqué, depuis longtemps déjà (B. Kopitar, 1829) que l'albanais,
avec sa prononciation du k comme occlusive palatale devant Ve et Vi (ke, kï), a conservé
un état plus ancien, s'écartant ainsi du roumain. Par ce phénomène et par le traitement de kj,
l'élément latin de l'albanais, selon 1' avis de Meyer- Liibke, représenterait un stade
linguistique plus ancien de celui des langues romanes66. A cela vient s'ajouter le fait que l'albanais
dans le reflet du tj latin s'écarte du roumain. Alors que ce reflet en roumain, d'après S. Pusca-
riu, participe du caractère de l'ensemble des langues romanes, qu'il appartient donc en tout
cas au IIIe siècle de notre ère67, la manière dont l'albanais traite ce groupe de consonnes, comme
le remarque N. Jokl68, nous conduit à une époque plus ancienne, ce qui, assurément, constitue
un phénomène important pour l'histoire de la langue. Si l'on tient compte aussi des éléments
lexicaux, l'attitude intermédiaire de l'albanais en ce qui concerne ces derniers, attitude déjà
évoquée, et par suite, les rapprochements avec le roumain, d'une part, et, celles avec le dalmate
et, dans une mesure notable, avec les langues romanes occidentales, d'autre part, il est impossible
de ne pas constater que dans cette attitude sont intervenus non seulement des facteurs temporels,
mais aussi spatiaux Alors que ce caractère archaïque de l'élément latin de l'albanais conduit à
une période qui précède la romanisation de la Dacie, ces phénomènes, en même temps que les
matériaux toponomastiques, montrent nettement que le roumain et l'albanais se sont formés
dans des régions différentes de la Péninsule des Balkans.
Cet exposé constitue un effort pour poser le problème du territoire de formation de la langue
albanaise dans ses grandes lignes et pour contribuer à sa solution. Beaucoup de questions qui
s'y rattachent demeurent posées et le soin d'y répondre sera laissé aux recherches particulières
qui seront menées dans le futur.
Le résultat de notre étude se ramène à l'affirmation que l'albanais s'est formé dans l'ensemble
sur son territoire linguistique actuel, y compris le littoral, et que ce territoire n'a subi aucun
changement essentiel au cours des temps69. La Dardanie et l'Albanie septentrionale en même
temps que la région de Mati doivent être considérées comme une partie du premier territoire
linguistique, et non pas comme ce territoire même, ce qui représenterait une vue trop étroite de
la question70. La conclusion qui se dégage de la théorie qui fait de Mati le berceau de la langue
et du peuple albanais, et selon laquelle le territoire linguistique actuel de l'albanais serait une zone
d'expansion, est à revoir à la lumière des données historiques également. Il est même à
considérer si l'aire actuelle ne constituerait pas plutôt une zone de restriction ; peut-être encore ces deux
conceptions sont-elles également justes, étant toutes deux valables pour des périodes historiques
différentes, la première pour une période plus récente, pour le plein et le bas moyen âge, la seconde
pour une période plus ancienne de la langue.

64) A propos de cette prononciation, cf. E. Schwytzer, Griechische Grammatik I (1939) 181. ssq.
65) H. Pedersen, The Discovery of Language. Linguistic Science in the 19th Century (1967) 68.
66) «Mitteilungen des Instituts für rum. Sprache» Wien I (1914) 32.
67) Locul limbii romàne intre Unibile romanice (1920) 27.
68) «Arhiv za arb. starimi» I 43.
69) Cf. aussi Sufflay, «Ungarische Rundschau» V (1916) 11.
70) Albanologji (1947) 46.