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Le titre original de cet ouvrage est :

RICH MAN, POOR MAN


traduit de l’anglais par
Donald Harper

© Presses de la Cité, 1971 pour la traduction française.


Imprimé aux États-Unis, 1979
PREMIÈRE PARTIE
CHAPITRE PREMIER

1945

M . DONNELLY, L’ENTRAINEUR de l’équipe d’athlétisme, ne la fit


pas s’exercer ce jour-là aussi tard que d’habitude, car le père d’Henry Fuller
vint sur le terrain annoncer la mort de son fils aîné, tué au cours d’un
combat en Allemagne. Henry était le meilleur lanceur de poids de l’équipe.
M. Donnelly laissa Henry quitter le terrain et se rhabiller seul pour rentrer
chez lui avec son père avant de donner des coups de sifflet afin de réunir
toute l’équipe et lui donner congé en signe de respect.
L’équipe de base-ball s’exerçait sur son terrain en forme de diamant taillé
en losange, mais comme personne n’avait perdu de frère cet après-midi, on
continua l’entraînement.
Rudolph Jordache (coureur des deux cent vingt yards haies) entra au
vestiaire et prit une douche bien que n’ayant pas assez couru pour être en
sueur. Chez lui, il n’y avait jamais suffisamment d’eau chaude. Chaque fois
que c’était possible, il se mettait sous la douche au vestiaire. Le lycée avait
été bâti en 1927 quand tout le monde avait de l’argent. Les installations de
douche y étaient spacieuses et l’eau chaude abondante. Il y avait même une
piscine. D’ordinaire, Rudolph y nageait après son entraînement, mais pas
aujourd’hui, par respect.
Au vestiaire, les jeunes gens causaient à voix basse et sans chahuter
comme ils avaient coutume de le faire. Le capitaine de l’équipe, Smiley,
grimpa sur un banc pour dire qu’on devrait tous se cotiser pour acheter une
couronne s’il y avait un service funèbre pour le frère d’Henry. Un demi-
dollar par tête devrait suffire, pensait-il. On discernait selon l’expression
des visages quels étaient ceux qui en avaient les moyens et ceux qui ne les
avaient pas. Rudolph figurait parmi ces derniers, mais il fit un effort pour ne
pas le paraître. Les jeunes gens qui y consentirent le plus volontiers étaient
ceux que leurs parents amenaient à New York avant la rentrée des classes
pour y acheter leurs vêtements. Quant à Rudolph, il se fournissait sur place,
à Port Philip, au grand magasin Bernstein.
Il s’habillait avec soin, toutefois, avec un col, une cravate, et un pull sous
un blouson de cuir, et un pantalon marron survivant à un vieux complet
dont la veste s’était percée aux coudes. Henry Fuller, lui, était un de ceux
qui allaient à New York pour se vêtir, mais Rudolph tenait pour certain que
cet après-midi Henry n’en tirait aucun plaisir.
Rudolph sortit vite du vestiaire pour éviter de rentrer chez lui en
compagnie et d’avoir à parler du frère d’Henry. Il n’était pas
particulièrement bien disposé envers Henry, pas très malin, comme il
imaginait les lanceurs de poids, et préférait ne pas simuler une sympathie
excessive.
L’école était située dans un des quartiers résidentiels de la ville, au nord
et à l’est du centre des affaires, et était entourée de petites maisons
particulières rapprochées les unes des autres qu’on avait construites en
même temps que le lycée à une époque où la ville s’agrandissait. À
l’origine, elles étaient toutes uniformes, mais au cours des années leurs
propriétaires avaient peint les enjolivements et les portes de couleurs
différentes et, ici et là, avaient ajouté une baie ou un balcon dans de vaines
recherches de diversité.
Ses livres sous le bras, Rudolph marchait à grands pas sur les trottoirs
fissurés du voisinage. En ce début de printemps, le vent qui soufflait n’était
pas très froid, et il éprouvait une sensation de bien-être et de vacances après
la courte durée de l’entraînement. Il y avait des bourgeons partout et les
feuilles sur la plupart des arbres étaient sorties.
De la hauteur sur laquelle le lycée avait été bâti, il apercevait l’Hudson
au-dessous de lui qui avait encore gardé l’aspect froid de l’hiver, les
clochers des églises de la ville et au loin, vers le sud, la cheminée de
l’entreprise de briques et de tuiles Boylan, où travaillait sa sœur Gretchen,
et enfin les rails du chemin de fer du New York Central qui longeaient le
fleuve. Port Philip n’était pas une jolie, jolie ville bien qu’elle l’ait été jadis
avec ses belles maisons blanches de style colonial englobées parmi de
solides constructions victoriennes. La prospérité des années 1920 y avait
attiré un grand nombre d’ouvriers dont les habitations, étroites et sombres,
s’étaient essaimées dans tous les quartiers. Puis la Grande Crise avait réduit
presque tout le monde au chômage, les bâtisses de pacotille avaient été
négligées et, aux dires plaintifs de la mère de Rudolph, toute la ville était
devenue un taudis d’un bout à l’autre. Ce n’était pas tout à fait vrai. La
partie nord de la ville possédait encore de nombreuses belles et vastes
demeures bordant de larges avenues, et, malgré les difficultés, elles avaient
été bien entretenues. Et même dans les quartiers qui s’étaient délabrés, il
s’était trouvé des familles qui avaient refusé d’abandonner leurs imposantes
maisons, toujours présentables derrière les vastes pelouses et les arbres
séculaires.
La guerre avait ramené la prospérité à Port Philip. L’entreprise de briques
et de tuiles, la cimenterie travaillaient à plein rendement, et même la
tannerie et la fabrique de chaussures s’étaient remises en marche grâce aux
commandes de l’Armée. Mais, avec cette guerre, les gens avaient d’autres
chiens à fouetter que de s’inquiéter de l’aspect de la ville et, si c’était chose
possible, jamais elle n’avait paru aussi décrépite.
À la vue de la cité étendue devant lui, sans plan d’ensemble et n’importe
comment, sous le soleil et le vent de cet après-midi, Rudolph se demanda
s’il existait quelqu’un qui donnerait sa vie pour la défendre ou la prendre,
comme l’avait fait le frère d’Henry Fuller pour s’emparer d’une ville
allemande inconnue.
Au tréfonds de lui-même, il souhaitait que la guerre continuât encore
deux ans, quoique cela ne semblât plus probable. Il allait prochainement
avoir dix-sept ans et, encore une année, il pourrait s’engager. Il se voyait
avec les barrettes d’argent d’un lieutenant se faisant saluer par les simples
soldats, conduisant sa section, sous le feu des mitrailleuses. Il regrettait
qu’il n’y eût plus de cavalerie.
Ça devait être quelque chose que de brandir un sabre et de charger au
grand galop un ennemi méprisable…
Il n’osait pas tenir de tels propos chez lui. Sa mère entrait dans tous ses
états pour peu que quelqu’un laissât entendre que la guerre durerait peut-
être assez longtemps pour que Rudolph fût mobilisé. Il savait que de jeunes
garçons mentaient au sujet de leur âge. On racontait que certains, à quinze
ans, ou même quatorze, s’étaient engagés chez les Marines et avaient été
décorés, mais il ne pouvait faire cela à sa mère.
Comme d’habitude, il fit un crochet pour passer devant la maison où
vivait Mlle Lenaut. C’était son professeur de français. Mais il ne réussit pas
à l’apercevoir.
Puis il suivit Broadway, l’artère principale de la ville, parallèle au fleuve
et qui était un tronçon de la grand-route reliant New York à Albany ( 1). Il
rêva d’une auto comme celles qui traversaient rapidement Port Philip.
Quand il en aurait une, il irait à New York chaque week-end. Ce qu’il y
ferait, il ne le savait pas exactement. Ce qui était sûr, c’est qu’il irait.
Broadway était un boulevard sans caractère, avec des boutiques de toutes
sortes, des boucheries, des épiceries à côté de vastes magasins vendant des
robes et de faux bijoux ou bien des articles de sport. Il s’arrêta comme il le
faisait souvent devant l’un d’eux qui exposait en étalage du matériel de
pêche, des brodequins de travail, des pantalons et des chemises en toile de
coton, des lampes de poche et des canifs. Il se mit à contempler les cannes à
pêche, fines et élégantes, ainsi que leurs moulinets coûteux. Il allait à la
pêche dans le fleuve, et pendant l’ouverture, dans des rivières à truites
accessibles au public. Mais son équipement était sommaire.
Ensuite il prit une courte rue et tourna à gauche dans la Vanderhoff Street
où il habitait. Elle allait dans le même sens que Broadway et donnait
l’impression de vouloir la concurrencer, mais piteusement, comme un
pauvre homme dont le pantalon ferait des poches aux genoux et qui
voudrait faire croire qu’il était venu en Cadillac. Les boutiques étaient
petites et la marchandise poussiéreuse, comme si les commerçants savaient
bien que la présentation ne servait à rien. Il y avait encore des magasins
dont les vitrines étaient bouchées par des palissades lorsqu’ils avaient fermé
en 1930 ou 1931. Quand un nouveau réseau d’égouts avait été installé avant
la guerre, la Works Progress Administration avait abattu tous les arbres qui
donnaient de l’ombre aux trottoirs et personne ne s’était préoccupé d’en
replanter d’autres. La rue était longue et, au fur et à mesure qu’il
s’approchait de sa maison, elle devenait de plus en plus minable, comme si
le seul fait de se diriger vers le sud constituait en quelque sorte moralement
une dégradation.

Sa mère était dans la boulangerie-pâtisserie, derrière le comptoir, un


châle sur les épaules, car elle avait toujours froid. L’immeuble formait un
coin : il y avait donc deux grandes vitrines. Sa mère se plaignait sans cesse
de tout ce verre empêchant de réchauffer le magasin. À ce moment elle
mettait douze petits pains dans un sac de papier brun, pour une petite fille.
Les gâteaux et tartelettes exposées devant les vitrines n’étaient pas cuits
dans le sous-sol. Dès le début de la guerre, son père avait décidé que ça
n’en valait plus la peine. Depuis, un camion d’une pâtisserie industrielle les
livrait tous les matins. Axel ne faisait plus que le pain. Les gâteaux qui
restaient trois jours, il les montait pour la consommation familiale.

Rudolph entra dans la boutique et embrassa sa mère qui lui caressa une
joue. Elle avait toujours l’air fatiguée, et louchait un peu, car elle ne cessait
de fumer et la fumée lui entrait dans les yeux.
— Tu es bien de bonne heure ? dit-elle.
— On s’est arrêté plus tôt aujourd’hui, répondit-il sans expliquer
pourquoi. Je vais prendre ta place. Tu peux monter.
— Merci, mon Rudy.
Elle lui fit une nouvelle caresse. Elle lui témoignait beaucoup de marques
d’affection. Il aurait aimé qu’elle en fît autant pour son frère et sa sœur,
mais jamais elle ne le faisait. Jamais non plus il n’avait vu sa mère
embrasser son père.
— Je monte préparer le dîner, dit-elle.
C’était son mari qui faisait les achats du ménage parce qu’il prétendait
que sa femme dépensait l’argent à tort et à travers et ne reconnaissait pas la
bonne nourriture de la mauvaise. Cependant c’était elle qui faisait la cuisine
presque à chaque fois.
Elle sortit par la porte donnant sur la rue car il n’y en avait pas qui permît
de communiquer de la boulangerie à l’entrée et à l’escalier de l’immeuble.
Ils habitaient deux étages au-dessus. Il vit sa mère passer devant la vitrine
comme si elle était encadrée par la pâtisserie. Le vent la faisait grelotter. Il
avait du mal à se rappeler qu’elle avait juste atteint la quarantaine, avec ses
cheveux grisonnants et ses pieds qu’elle traînait, comme une vieille.
Il prit un livre et se mit à lire. Tout serait tranquille pendant une heure
encore. Le livre qu’il lisait, pour son cours d’anglais, était le discours de
Burke ( 2), De la conciliation avec les Colonies. C’était si persuasif qu’on ne
pouvait s’empêcher de se demander comment donc tous ces hommes soi-
disant intelligents qui siégeaient au Parlement n’étaient pas d’accord avec
lui. Que serait devenue l’Amérique s’ils avaient écouté Burke ? Y aurait-il
eu des comtes, des ducs, des châteaux ? Comme il aurait aimé cela ! Sir
Rudolph Jordache, colonel des House Guards de Port Philip !
Un manœuvre italien entra et demanda une miche de pain. Rudolph
abandonna Burke pour le servir.

La famille mangeait dans la cuisine. Le repas du soir était le seul qu’ils


prenaient tous ensemble à cause des heures de travail du père. Ce soir, il y
avait un ragoût de mouton. Malgré le rationnement, ils avaient toujours de
la viande en quantité abondante car le père de Rudolph était copain avec le
boucher, M. Haas, qui ne réclamait pas de tickets parce qu’il était allemand,
lui aussi. Rudolph se fit scrupule de manger de la viande du marché noir le
jour même où Henry Fuller avait appris la mort de son frère. Il prit tout de
même un peu du plat, mais surtout des pommes de terre et des carottes,
pour ne pas avoir à expliquer à son père un point aussi délicat.

Son frère Thomas, le seul de la famille qui était blond (en vérité, on ne
pouvait plus qualifier leur mère de blonde), n’avait aucune préoccupation
de ce genre à en juger par sa façon de s’empiffrer. Thomas était d’un an
plus jeune que Rudolph mais il était déjà aussi grand et bien plus large.
Gretchen, leur sœur aînée, ne mangeait guère, surveillant son poids. Leur
mère se contentait de picorer. Quant au père, un homme massif, il absorbait
des quantités prodigieuses de nourriture. Du revers de la main, il essuyait de
temps à autre son épaisse moustache noire.
Gretchen n’attendit pas la tarte aux cerises vieille de trois jours qu’ils
avaient pour dessert car elle devait aller à l’hôpital militaire juste à la sortie
de la ville où cinq soirées par semaine elle offrait ses services bénévoles.
Lorsqu’elle se leva, le père y alla de sa plaisanterie habituelle :
— Prends garde. Ne laisse pas ces soldats mettre leurs pattes sur toi.
Nous n’avons pas assez de place pour une nursery.
— Papa ! s’écria Gretchen d’un ton de reproche.
Gretchen était une jeune fille soignée, comme il faut et belle, pensait
Rudolph. Aussi était-il choqué d’entendre son père lui parler de la sorte.
Après tout, elle était la seule de la famille à contribuer à l’effort de guerre.
Le repas achevé, Thomas sortit à son tour, comme tous les soirs. Jamais il
ne touchait à ses livres de classe et à l’école il avait des notes
épouvantables. Bien qu’il approchât de seize ans, il était dans la première
année du lycée. Il n’écoutait personne.
Axel passa au living lire le journal du soir avant de descendre à son
fournil. Rudolph resta dans la cuisine pour essuyer la vaisselle que lavait sa
mère. « Si jamais je me marie, décida-t-il, ma femme ne lavera pas la
vaisselle. »
Puis la mère alla chercher la planche à repasser tandis que Rudolph
montait dans la chambre (qu’il partageait avec Thomas) pour faire ses
travaux scolaires. Il savait que si jamais il réussissait à ne plus avoir à
manger dans une cuisine et écouter son père et essuyer des plats, ce serait
grâce aux livres et c’est pourquoi il était toujours l’élève de sa classe qui
avait le mieux préparé ses examens.

II

« Peut-être, songeait Axel, au travail dans le sous-sol, devrais-je fourrer


du poison dans l’un d’eux. Pour rigoler. Pour rien. Ils n’auront que ce qu’ils
méritent. Rien qu’une fois, rien qu’une nuit. Qui l’aura ? »
Il prit une goulée de la bouteille. À la fin de la nuit, elle serait à peu près
vide. Il avait de la farine jusqu’aux coudes et sur la figure là où il avait
écarté la sueur. « Je ne suis qu’un con de clown, se dit-il, sans même un
cirque. »
Le soupirail était ouvert à la nuit de mars et l’odeur végétale du Rhin
imprégna la pièce. Mais le four était en train de consumer l’air du sous-sol.
« Je suis en enfer, pensa-t-il, je charge les feux de l’enfer pour gagner mon
pain, pour faire mon pain. Je suis en enfer en train de faire des petits
pains. »

Il s’approcha du soupirail pour y faire une profonde aspiration, et les


muscles de sa forte poitrine, ridée par l’âge, se gonflèrent contre son tricot
trempé de sueur. Le fleuve à quelques centaines de mètres, libéré
maintenant de ses glaçons, charriait la présence du Nord comme la rumeur
d’une troupe en marche, la dernière menace du froid de l’hiver qui s'étalait
de chaque côté de ses rives. Le Rhin était à six mille cinq cents kilomètres.
Les chars d’assaut et les canons le traversaient, sur des pontons improvisés.
Un lieutenant avait aussi traversé sur un pont qui n’avait pas sauté. Un autre
lieutenant, de l’autre bord, était passé en conseil de guerre et avait été
fusillé pour ne pas l’avoir fait sauter selon les ordres donnés. Des armées.
Die Wacht am Rhein (la garde sur le Rhin). Churchill y avait pissé dedans il
n’y a pas longtemps. Fleuve de légende. L’eau natale de Jordache. Des
vignes et des sirènes. Le Schloss Un tel. La cathédrale de Cologne encore
debout. Mais pas grand-chose d’autre. Jordache avait vu les photos dans les
journaux. Cologne, ce vieux Cologne, sa patrie. Des ruines aplaties par les
bulldozers avec cette puanteur à jamais inoubliable des morts enfouis sous
les murs effondrés. Cela n’aurait pu arriver à plus douce cité. Jordache se
rappela des bribes de sa jeunesse et cracha à travers le soupirail dans la
direction de l’autre fleuve. L’invincible armée allemande. Combien de
morts ? Jordache cracha encore et lécha sa moustache noire qui s’égouttait
sur les coins de sa bouche. Dieu bénisse l’Amérique ! Il avait tué pour y
venir. Il aspira une dernière fois la présence du fleuve et, traînant la jambe,
retourna à son travail.
Son nom était exposé aux regards sur la vitrine de la boutique au-dessus
du sous-sol. BOULANGERIE. A. Jordache, Pro. Vingt ans auparavant,
quand les lettres avaient été peintes, on lisait A. Jordache, Prop., mais un
hiver le p avait disparu et il ne s’était pas donné le mal de le remplacer. Il
avait vendu tout autant de petits pains sans le p.
Le chat, couché près du four, le fixait. On ne s’était pas donné le mal non
plus de lui attribuer un nom. Le chat était là pour empêcher les souris et les
rats de se loger dans la farine. Quand Jordache lui parlait, il l’appelait
« Chat », de sorte que l’animal avait dû finir par penser que son nom était
Chat. Toute la nuit, et chaque nuit, le chat ne le quittait pas des yeux. Il
n’avait pour toute nourriture qu’un bol de lait par jour et les souris et rats
qu’il réussissait à attraper. Jordache était sûr que le chat aurait voulu être
dix fois plus grand qu’il n’était, aussi grand qu’un tigre : ainsi il aurait pu
faire un vrai repas en bondissant sur son maître.
Maintenant le four était assez chaud. Il s’en approcha en clopinant pour y
cuire le premier plateau. Lorsqu’il ouvrit la gueule du four, il fit une
grimace et la chaleur lui assena un coup.

III

Là-haut, dans l’étroite pièce qu’il partageait avec son frère, Rudolph
cherchait un mot dans son lexique anglais-français. Il avait fini ses leçons.
Ce mot était longing (désirer vivement). Il avait déjà trouvé « visions ». Il
était en train d’écrire une lettre d’amour en français à son professeur de
français, Mlle Lenaut. Il avait lu la Montagne magique et bien qu’il eût
trouvé ce livre ennuyeux, sauf le chapitre sur la séance du médium, il n’en
avait pas moins été impressionné par le fait que les scènes d’amour se
déroulaient en français. Il avait eu du mal à les traduire en anglais. Faire la
cour en français lui sembla distingué. Une chose était certaine, c’est que ce
soir-là, il n’y avait pas, dans toute la vallée de l’Hudson, un autre garçon de
seize ans appliqué à écrire en français une lettre d’amour.
« Enfin ( 3), se mit-il à écrire en caractères très nets, presque autant que
des lettres imprimées et qu’il avait pris deux ans pour perfectionner, enfin,
je dois vous dire, chère mademoiselle, quand je vous vois par hasard dans
les couloirs de l’école ou se promenant dans votre manteau bleu clair dans
les rues, j’ai l’envie très profonde (c’était l’approximation la plus proche
qu’il trouva pour longing) de voyager dans le monde d’où vous êtes sortie
et des visions délicieuses de flâner avec vous à mes côtés sur les boulevards
de Paris, qui vient d’être libéré par les braves soldats de votre pays et du
mien. Votre cavalier servant, Rudolph Jordache (Classe de français, 32 b). »
Il relut sa lettre puis la compara avec l’anglais du texte original. Il s’était
efforcé de franciser son anglais autant que possible.
Une fois de plus, il lut sa version en français avec satisfaction. Il n’y
avait pas de doute. Si on voulait faire montre d’élégance, c’est le français
qu’il fallait. Il aimait la façon dont Mlle Lenaut prononçait son nom
correctement, Jordache. C’était musical et doux, alors que d’autres disaient
Jodache…
Puis, il déchira, à regret, les deux lettres en petits morceaux. Jamais, il le
savait, il n’enverrait de lettres à Mlle Lenaut. Il lui en avait déjà écrit six,
déchirées de même pour ne pas être pris pour un maniaque ou signalé au
proviseur. Il n’aurait pas aimé, non plus, que son père ou sa mère ou Tom
trouvassent dans sa chambre des lettres d’amour, écrites en anglais ou en
toute autre langue.
Toutefois, ces lettres lui donnaient une certaine satisfaction. Les écrire,
assis dans sa petite chambre nue, située au-dessus d’une boulangerie et près
d’un grand fleuve, constituait une sorte de promesse qu’il se faisait à lui-
même : un jour, il ferait de grands voyages, un jour il descendrait l’Hudson
et écrirait à de belles et grandes dames des lettres qu’il mettrait réellement à
la poste.
Il se leva pour s’examiner dans le petit miroir guilloché suspendu au-
dessus de la commode délabrée. Il le faisait souvent, comme pour découvrir
le visage de l’homme qu’il voulait être. Il était fort soigneux de sa personne.
Ses cheveux raides et noirs étaient toujours parfaitement coiffés. Il
s’arrachait, de temps en temps, des brins de duvet poussant entre les
sourcils. Il s’abstenait de manger des bonbons pour ne pas avoir davantage
de boutons au visage. Il prenait garde de rire bruyamment, se bornant à
sourire, et encore, assez rarement. Il ne portait que des vêtements foncés. Il
réglait sa démarche de façon à ne jamais paraître pressé ou exubérant. Il
glissait plutôt qu’il ne marchait, avec les épaules effacées. Il se limait les
ongles et une fois par mois sa sœur les lui manucurait. Il évitait de se
colleter avec d’autres jeunes gens de peur de déparer sa figure, un nez
cassé, par exemple, ou ses mains, qu’il avait longues et fines : cela aurait pu
lui faire grossir les phalanges. Pour se maintenir en bonne forme physique,
il faisait partie de l’équipe d’athlétisme. Il goûtait les plaisirs de la nature et
de la solitude. À la pêche, il utilisait une mouche sèche si on l’observait, des
vers, s’il était seul.
Votre cavalier servant, dit-il en français au miroir. Il cherchait à
ressembler à un Français lorsqu’il parlait cette langue, de même que
Mlle Lenaut avait un air français dans sa classe.
Il se rassit à la petite table en chêne clair qui faisait office de bureau et
tira à lui une feuille de papier. Il s’efforça d’évoquer les traits et la
silhouette de Mlle Lenaut. Elle était grande, avait des hanches plates, une
poitrine abondante, toujours maintenue haut, des jambes droites et minces.
Elle affectionnait les talons hauts, les robes à falbalas, et le rouge à lèvres
qu’elle s’appliquait en épaisses couches.
Il la dessina d’abord habillée. Mais la ressemblance n’y était pas, quoique
les frisettes devant les oreilles fussent réussies, comme sa bouche, saillante
et charnue. Ensuite, il la dessina toute nue, assise sur un tabouret en train de
se regarder dans un miroir à main. Longtemps, il contempla son dessin puis
s’écria : « Oh mon Dieu ! si jamais on… », et il le déchira.
Il se fit honte. S’il logeait au-dessus d’une boulangerie, c’est au fond
qu’il le méritait. Pourvu que sa famille ne sache pas à quoi il pensait et ce
qu’il faisait…
Il commença à se déshabiller. Il avait retiré ses chaussures depuis
longtemps car il ne voulait pas que sa mère sût qu’il veillait si tard. Il se
levait chaque matin à cinq heures afin de livrer le pain dans la remorque
attelée à sa bicyclette au restaurant l’As ouvert presque sans arrêt, à l’Hôtel
de la Gare et au bar et grill-room du père Sinowski. Comme il aurait
préféré ne pas se nommer Rudolph !
IV

Au cinéma le Casino, Errol Flynn était en train de faire un grand


massacre de Japonais. Thomas Jordache, assis dans les derniers rangs,
mangeait les caramels qu’il avait volés à un distributeur automatique en y
insérant une fausse pièce. Il excellait en cet art.
— Passe-m’en un, mon pote, lui demanda Claude, s’efforçant de singer le
ton d’un gangster qui réclamerait une nouvelle bande de 45 balles pour sa
mitraillette.
Claude Tinker avait un oncle ecclésiastique. Pour neutraliser les
implications dommageables de cette parenté, il jouait au dur. Tom lui lança
un caramel. Claude l’attrapa en plein vol et se mit à le mâcher bruyamment.
Avec leurs pieds posés sur le rebord des sièges devant eux qui étaient
inoccupés, ils étaient plutôt couchés qu’assis. Ils étaient entrés sans bourse
délier, comme d’habitude : ils se glissaient par un soupirail dont ils avaient
descellé le grillage l’an passé et parvenaient ainsi aux toilettes dans le sous-
sol. Il leur arrivait même, pour faire « vrai », d’entrer dans la salle la
braguette encore ouverte.
Tom trouvait le film ennuyeux. Voyant Errol Flynn faire un sort à toute
une escouade de Japs, il s’écria :
— Foutaisissima.
— En quelle langue parlez-vous, monsieur le professeur ? s’enquit
Claude, jouant le jeu.
— C’est un mot latin qui signifie « connerie ».
— Ah ! C’est beau de savoir les langues.
— Regarde donc, dit Tom, ce militaire avec sa bergère.
À quelques rangées en avant, un soldat et une jeune femme, serrés l’un
contre l’autre, s’enlaçaient. La salle était plus qu’à moitié vide et il n’y avait
pas de spectateurs ni à leur rangée ni à celle juste derrière. Claude fronça les
sourcils.
— Vise son cou. Je n’en ai jamais vu de si long.
— Mon Général, dit Tom, nous attaquerons au lever du jour.
— Toi, tu finiras à l’hôpital.
— Chiche ?
Tom dégagea ses pieds du fauteuil devant lui, se leva et alla dans l’allée
centrale. Il se déplaçait sans bruit sur la moquette avec ses espadrilles aux
semelles de caoutchouc. Il portait toujours des espadrilles. On était ainsi
agile et prêt à s’esquiver. Il carra ses épaules, rentra son ventre en prenant
plaisir à le sentir dur et plat sous sa ceinture serrée. Prêt à tout. Il souriait
dans l’obscurité complice, en proie à la tension qui précédait toujours le
coup qu’il manigançait.
Claude le suivit, mal à l’aise. Claude était un garçon efflanqué, aux bras
grêles, avec un long nez au milieu d’un visage triangulaire qui le faisait
ressembler à un écureuil, des lèvres pendantes et mouillées. Il était myope
et les lunettes qu’il portait n’arrangeaient pas les choses. Il savait
manœuvrer les autres et tirer les ficelles. Il se dépêtrait d’une histoire avec
l’astuce d’un avocat retors et jetait de la poudre aux yeux de ses professeurs
au point de recevoir de bonnes notes bien qu’il n’ouvrît que rarement ses
livres de classe. Il choisissait des vêtements sobres et des cravates foncées,
et avec sa poitrine creuse, ressemblait à un fort en thème. Il marchait en
traînant les pieds, l’air doux et insignifiant. Il débordait d’imagination, une
imagination axée sur des attentats contre la société. Son père était le chef
comptable de l’entreprise de briques et de tuiles Boylan tandis que sa mère,
diplômée du collègue féminin de Sainte-Anne, présidait la commission
municipale ( 4) de l’appel des recrues. Cet arrière-plan familial, avec un
oncle prêtre, par surcroît, son aspect inoffensif et quelque peu ingrat
permettaient à Claude de jouir de l’impunité dans son univers de complots.
Les deux jeunes gens s’assirent juste derrière le soldat et sa bergère. Le
soldat avait enfoui une main dans le corsage de la jeune personne et lui
caressait les seins par petites touches systématiques. Quant à elle, elle avait
égaré une de ses mains dans l’ombre des cuisses du militaire. Absorbés par
leurs caresses mutuelles et peut-être aussi par ce film de guerre, ils ne
remarquèrent pas l’arrivée des deux jeunes chenapans.
Tom s’était placé derrière la jeune fille. Elle sentait bon et son parfum de
fleurs se mêlait aux relents de beurre rance qui émanait du sac de pop-corn
que son escorte et elle avaient vidé. Claude s’était assis derrière le militaire
qui avait une petite tête mais des épaules larges et une haute taille. Sa
casquette cachait à Claude une bonne partie de l’écran, l’obligeant à se
balancer de droite et de gauche pour voir quelque chose.
— Écoute, chuchota Claude, je te dis qu’il est trop grand. Je te parie qu’il
doit peser dans les quatre-vingts kilos.
— T’en fais pas. Allons, commence.
Tom avait parlé d’une voix assurée mais il sentait aux bouts des doigts
des picotements, sous les aisselles aussi. Cette excitation, cette trace de
crainte, ne faisait qu’ajouter au suspense et au plaisir que le déchaînement
prochain de la violence provoquait en lui.
— D’accord, dit Claude.
Puis il se pencha en avant et tapota l’épaule du militaire.
— Excusez-moi, Sergent. Est-ce que je puis vous demander de bien
vouloir enlever votre casquette ? J’ai du mal à voir l’écran.
— J’suis pas un sergent, répondit le soldat sans se retourner.
Il garda sa casquette et continua à regarder le film tout en serrant un des
seins de la jeune fille.
Quant aux deux garçons, ils restèrent tranquillement assis pour un peu
plus d’une minute. Leur expérience dans l’art de la provocation était telle
qu’ils n’avaient pas besoin de se faire des signaux. Ce fut au tour de Tom de
se pencher en avant et de tapoter le sergent sur l’épaule, mais cette fois-ci
lourdement.
— Mon ami vous a fait une requête poliment. Vous gâchez le plaisir qu’il
devrait tirer du film. Nous nous verrons forcés d’appeler la direction si vous
ne retirez pas votre casquette.

Le soldat se tortilla un peu avec impatience.


— Il y a deux cents fauteuils vides, dit-il. Si votre copain veut voir le
film, il n’a qu’à s’asseoir ailleurs.
Puis il se replongea dans les deux seules choses qui l’intéressaient : le
sexe et l’art cinématographique.
— Il marche, chuchota Tom à Claude. Continue.
Claude une fois de plus tapota l’épaule du militaire.
— Je souffre d’une maladie rare des yeux. C’est seulement de ce fauteuil
que je puis voir quelque chose. Partout ailleurs, c’est flou. Je ne peux pas
distinguer si c’est Errol Flynn ou Loretta Young.
— Allez donc voir un oculiste, dit le soldat.
Sa compagne se mit à rire. On aurait dit qu’elle avait avalé de l’eau de
travers quand elle riait. Le soldat, lui aussi, rit pour montrer qu’il appréciait
son propre esprit.
— Je ne trouve pas correct de rire des infirmités d’autrui, reprit Tom.
— Surtout en pleine guerre, intervint Claude, avec tous ces héros mutilés.
— Quelle sorte d’Américain êtes-vous ? demanda Tom, sa voix s’élevant
patriotiquement. Oui, c’est une question que j’aimerais poser, quelle sorte
d’Américain êtes-vous ?
La jeune fille se retourna.
— Fichez-nous la paix, les gosses, dit-elle.
— Je désire vous avertir, Monsieur, dit Tom, que je vous tiens pour
responsable de toutes les paroles que la dame prononce.
— T’occupe pas d’eux, Angela, dit le militaire.
Il avait une voix flûtée.
Les deux jeunes gens restèrent tranquillement assis un moment.
— Marine, ce soir tu crèves, s’écria Tom de sa voix de fausset imitant un
Japonais. Chien yankee : ce soir, j’te coupe les couilles !
— Surveillez votre sacrée façon de parler, dit le soldat en tournant la tête.
— Il est plus brave qu’Errol Flynn, dit Tom. J’parie qu’il a un tiroir plein
de médailles mais il est trop modeste pour les porter.
Le soldat sentait maintenant la moutarde lui monter au nez.
— Quand allez-vous la boucler ? Nous sommes ici pour voir un film.
— Nous sommes venus pour faire l’amour, répliqua Tom en caressant
ostensiblement une joue de Claude. N’est-ce pas, chaud lapin ?
— Serre-moi plus fort, chéri, susurra Claude. Mes tétons palpitent.
— Je suis en extase, dit Tom. Ta peau est aussi douce que les fesses d’un
bébé.
— Enfonce-moi ta langue dans l’oreille, mon amour, dit Claude. Oh que
c’est bon !
— En voilà assez, cria le militaire, retirant enfin la main du corsage de la
fille. Foutez donc le camp !
Des gens devant se retournèrent pour dire chut.
— Nous avons dépensé notre bon argent pour ces places, dit Tom, et
nous ne bougerons pas.
— C’est ce qu’on va voir. Je vais chercher le type qui nous a placés, dit
le militaire en se levant.
Il avait environ un mètre quatre-vingts.
— Eh ! l’ouvreur ! appela-t-il vers l’arrière de la salle où l’employé dans
son uniforme aux dorures ternies somnolait au dernier rang, sous une lampe
rouge indiquant une sortie.
— Chut, chut, cria-t-on de toutes parts.
— C’est un vrai guerrier, dit Claude. Il appelle les réserves.
— Assieds-toi donc, Sidney. Ce ne sont que des gamins qui veulent faire
de l’épate, dit la jeune fille en tirant son compagnon par la manche.
— Ferme ton corsage, Angela, dit Tom. On voit tes nichons.
Il se leva, au cas où le soldat brandirait son poing.
— Asseyez-vous, s’il vous plaît, dit Claude poliment au moment où
l’ouvreur arrivait. C’est le clou du film et je ne veux pas le manquer.
— Qu’est-ce qui se passe donc ? demanda l’ouvreur, un homme de forte
corpulence, à l’air fatigué, d’environ quarante ans, qui pendant la journée
travaillait dans une fabrique de meubles.
— Faites déguerpir ces gosses, dit le soldat. Ils emploient des gros mots
devant cette dame.
— Tout ce que j’ai dit, c’est « veuillez retirer votre casquette », dit
Claude. C’est bien ça, n’est-ce pas, Tom ?
— C’est ce qu’il a dit, monsieur, dit Tom en se rasseyant. Une simple
requête polie. Il souffre aux yeux d’une maladie rare.
— Quoi ? interrogea l’ouvreur, ébahi.
— Si vous ne les fichez pas à la porte, dit le soldat, ça va chauffer.
— Mais pourquoi ne vous asseyez-vous pas ailleurs, jeunes gens ? dit
l’ouvreur.
— Il a expliqué pourquoi. Il a une maladie d’yeux rare.
— Nous sommes dans un pays libre, dit Tom. On paye sa place et on
s’assoit où l’on veut. Pour qui se prend-il ? Pour Adolf Hitler ? Parce qu’il
est en uniforme ? Je parierais bien qu’il ne s’est jamais approché des Japs
plus près que Kansas City. Quel mauvais exemple pour la jeunesse de notre
pays, enfiler des filles en public. Et en uniforme, encore !
— Si vous ne les chassez pas, je vais leur casser la gueule, s’écria le
soldat en bredouillant.
Il serrait et desserrait les poings.
— Vous avez été grossier, dit l’ouvreur à Tom. Je l’ai entendu de mes
propres oreilles. Ça ne se fait pas dans cette salle. Ouste, filez.
On en était arrivé au point où toute la salle protestait. L’employé se
pencha et saisit le pull de Tom. Rien qu’à sentir cette grosse main sur lui,
Tom savait qu’il n’était pas de taille. Il se leva.
— Viens donc, Claude. Très bien, monsieur. Nous ne voulons causer
aucune gêne. Rendez-nous le prix des places et nous partirons.
— Tu parles ! répondit l’ouvreur.
Tom se rassit.
— Je connais mes droits.
Puis d’une voix très haute qui porta à travers toute la salle malgré la
fusillade sur l’écran :
— Allez-y. Frappez-moi, grosse brute.
— Ça va, ça va, soupira l’employé. Je vais vous rendre l’argent. Mais
mettez-les, alors.
Les deux jeunes gens se levèrent et, avec un sourire, Tom s’adressa au
soldat :
— Je vous ai prévenu. Je vous attends à la sortie.
— Va te faire changer tes couches, répliqua l’autre en se laissant
retomber sur son siège.
Dans l’entrée, l’ouvreur remit à chacun d’eux trente-cinq cents qu’il
sortit de sa propre poche et leur fit signer un reçu pour le propriétaire du
cinéma. Tom signa du nom de son professeur d’algèbre et Claude se servit
de celui du président de la banque de son père.
— Et ne vous avisez pas de revenir ici, dit l’ouvreur.
— C’est un lieu public, dit Claude. Essayez donc un peu, et mon père le
saura.
— Qui est votre père ? demanda l’employé, mal à l’aise.
— Vous le saurez bien, en temps voulu, menaça Claude.
Et majestueusement, les deux garçons se dirigèrent vers la sortie. Une
fois dans la rue, ils se tapèrent dans le dos en éclatant de rire. Ils entrèrent
donc dans un petit boui-boui de l’autre côté de la rue et commandèrent de la
tarte et du café avec l’argent de l’ouvreur. La radio derrière le comptoir était
branchée et le commentateur était en train de parler des avances de l’armée
américaine ce jour-là en Allemagne et de la possibilité que le grand état-
major allemand décide de lutter jusqu’au bout dans un réduit bavarois.
Tom écouta tout en faisant une grimace. La guerre l’agaçait. Non qu’il fût
pacifiste, mais toutes ces conneries au sujet de sacrifices et d’idéaux et de
nos braves garçons le faisaient vomir. Ah non ! Jamais ils ne le prendraient
dans l’armée !
— Eh, vous là-bas, dit-il à la serveuse qui se polissait les ongles derrière
le comptoir, est-ce qu’on ne pourrait pas avoir de la musique ?
Il avait tout son soûl de rengaines patriotiques chez lui.
La serveuse le regarda d’un air morne.
— Alors, ça ne vous intéresse pas de savoir qui est en train de gagner la
guerre, vous autres jeunes gens ?
— Nous sommes réformés, dit Tom. Une maladie d’yeux rare.
— Oh ! Mes pauvres yeux ! dit Claude au-dessus de sa tasse de café.
Et, de nouveau, ils s’esclaffèrent.
Ils attendaient devant le cinéma quand les portes s’ouvrirent et que les
spectateurs commencèrent à sortir. Tom avait remis sa montre-bracelet à
Claude pour qu’elle ne risque pas d’être cassée. Il se tenait immobile, pour
garder son calme, les bras ballants à ses côtés, espérant que le militaire ne
serait pas parti avant la fin de la séance. Claude, lui, marchait de long en
large, avec nervosité, la figure en sueur et toute pâle de tension.
— Tu es sûr maintenant ? demandait-il sans arrêt. Tu es absolument sûr ?
Il est rudement grand, ce salaud. Je veux que tu sois sûr, toi.
— T’en fais pas pour moi, dit Tom. Tu n’auras qu’à retenir les gens en
arrière pour que j’aie plus de place. Je ne veux pas qu’il m’empoigne. Le
voici.
Et les yeux de Tom se plissèrent.
Le soldat et sa compagne arrivèrent sur le trottoir. Il avait l’air d’avoir
vingt-deux ou vingt-trois ans. Il était un peu empâté avec une figure lourde
et renfrognée. Sa tunique se gonflait sur une brioche prématurée, mais il
paraissait fort. Il n’avait aucun insigne, aucune décoration. D’un geste
possesseur, il agrippait le bras de la jeune fille et la pilotait à travers la
foule.
— J’ai soif, était-il en train de dire. Allons boire une bière.
Tom alla au-devant de lui et lui barra le chemin.
— Encore vous ? dit le soldat, agacé.
Il s’arrêta un instant, puis se remit en marche, bousculant Tom de sa
poitrine.
— Vous feriez mieux de ne pas me pousser, dit Tom tout en saisissant la
manche du soldat. Ça ne vous mènera nulle part.
Le soldat s’arrêta, surpris. Il regarda Tom de haut, avec ses sept
centimètres de plus. Ce dernier, avec ses cheveux blonds et son vieux pull
bleu avait l’air d’un chérubin.
— Pour un gosse de ta taille, dit le soldat, tu as du culot. Hors de mon
chemin.
Et il le poussa de son avant-bras.
— Qui crois-tu pousser, Sidney ? répondit Tom en lui décochant dans la
poitrine un coup du revers de la main.
On commençait à s’attrouper autour d’eux avec curiosité. Le visage du
soldat rougissait de fureur.
— Bas les pattes, morveux, ou tu le regretteras.
— Qu’est-ce qui vous prend, jeune homme ? demanda Angela.
Elle s’était remis du rouge à lèvres avant de sortir de la salle, mais elle
avait encore des bavures sur le menton. Elle se sentait mal à l’aise de
l’attention qu’on leur prêtait.
— Si c’est une plaisanterie, elle n’est pas drôle, dit-elle.
— Ce n’est pas une plaisanterie, Angela, dit Tom.
— Tu as fini de l’appeler Angela ?
— Je veux des excuses, dit Tom.
— C’est le moins qu’on puisse exiger, renchérit Claude.
— Des excuses, des excuses pour quoi ?
Le militaire faisait appel à la petite foule qui les entourait maintenant.
— Ces gosses sont cinglés.
— Si vous ne nous faites pas des excuses pour le langage qu’a employé
cette dame, eh bien, vous en subirez les conséquences, dit Tom.
— Allons, Angela, viens donc prendre ce pot de bière.
Il fit un pas mais Tom s’accrocha à sa manche et tira. On entendit l’étoffe
se déchirer et une couture s’ouvrit à l’épaule. Le soldat ramena l’épaule de
sa tunique vers lui pour voir les dégâts.
— Eh ! espèce de petit salaud, tu as déchiré ma tunique.
— Je vous avais dit que cela ne vous mènerait nulle part, dit Tom, en
reculant un peu, un bras plié devant et les doigts écartés.
— Je ne permets à personne de déchirer ma tunique, à personne, tu
entends.
Et il lança son bras en avant, la main ouverte. Tom se rapprocha et laissa
le coup lui frapper l’épaule gauche.
— Aïe, cria-t-il d’un ton perçant.
Il se frotta l’épaule, courbé en deux, comme s’il souffrait
abominablement.
— Vous avez vu ça ? demanda Claude aux gens autour. Vous avez vu cet
homme frapper mon ami ?
— Dites donc, vous le militaire, dit un homme aux cheveux gris, vous ne
pouvez pas vous battre avec un jeune gosse comme ça.
— Je lui ai donné une simple tape, expliqua le soldat en se tournant
comme pour s’excuser. Il a passé son temps à m’enquiquiner.
Tout d’un coup, Tom se redressa et son poing fermé partit en l’air,
frappant la mâchoire du soldat, assez mollement, histoire de ne pas lui faire
peur.
Il n’y avait plus moyen de retenir ce dernier maintenant.
— O.K., gamin. Tu l’auras voulu.
Il s’avança sur Tom.
Tom battit en retraite et la foule s’écarta derrière lui.
— Faites-leur de la place, s’écria Claude d’un ton professionnel. Faites
place aux combattants.
— Sidney ! piailla la fille d’une voix stridente. Tu vas le tuer !
— Mais non. Rien que quelques petites tapes. Pour lui donner une leçon.
Tom revint en avant en se dandinant, frappa le militaire d’un court
crochet gauche à la tête et s’attaqua ensuite avec force au ventre, de sa
droite.
Le soldat souffla bruyamment tandis que Tom recula en dansant.
— C’est ignoble, dit une femme. Un gros plein de soupe comme ça. Il
faut arrêter cela.
— Mais non, dit son mari. Il a dit qu’il se contenterait de lui donner
deux ou trois tapes.
Le militaire, d’un geste lent et lourdaud, lança sa droite vers Tom qui
l’évita en faisant un plongeon avant de contre-attaquer de ses deux poings
le ventre mou du soldat. Ce dernier se courba presque en deux sous la
douleur et Tom en profita pour lui faire un crochet à gauche et à droite, dans
la figure. Le soldat commença à cracher du sang et agita faiblement ses
mains devant lui en essayant de prendre Tom corps à corps. Tom,
dédaigneusement, le laissa s’agripper à lui, mais gardant sa droite libre, il
frappa sec les reins du soldat. Celui-ci s’affaissa doucement, un genou à
terre. Il regarda Tom les yeux rougis à travers le sang qui coulait de la
coupure de son front. Angela pleurait. La foule se taisait. Tom recula. Il
n’était même pas hors d’haleine. Sous le duvet léger et blond de ses joues, il
rayonnait.
— Mon Dieu, dit la dame qui avait voulu qu’on arrêtât le combat, on
dirait un bébé.
— Vous vous relevez ? demanda Tom au militaire, mais ce dernier se
borna à secouer la tête avec lassitude pour égoutter le sang de ses yeux.
Angela s’agenouilla auprès de lui et pressa son mouchoir contre ses
écorchures. Tout cela n’avait pas pris plus d’une trentaine de secondes.
— C’est tout pour ce soir, Messieurs-Dames, dit Claude en essuyant la
sueur de son visage.
Tom sortit du petit cercle de spectateurs qui étaient restés pour voir. Ils ne
disaient rien comme s’ils avaient vu quelque chose d’à la fois contre nature
et de dangereux, quelque chose qu’ils aimeraient pouvoir oublier.
Claude rattrapa Tom alors qu’il tournait le coin de la rue.
— Sacré bon sang, s’écria Claude, tu n’as pas perdu de temps ce soir.
Ah ! ces changements de mains !
Tom riait aux anges : « Sidney, tu vas le tuer ! » répétait-il, essayant
d’imiter la voix de la fille. Il se sentait merveilleusement bien. Il ferma à
moitié les yeux, se rappela le choc de ses poings contre la peau et les os de
l’autre et contre les boutons de cuivre de l’uniforme.
— Ç’a été pas mal, dit-il, mais ça n’a pas duré assez longtemps. J’aurais
dû attendre un peu plus avant de l’attaquer. Il n’est qu’un tas de merde. La
prochaine fois, trouvons quelqu’un qui sache se battre.
— Bon sang ! dit Claude. Ça m’a vraiment fait plaisir Je voudrais bien
voir la gueule de ce type demain. Quand recommences-tu ?
Tom haussa les épaules.
— Quand j’en aurai envie. Bonne nuit.
Il ne voulait pas que Claude continuât à se pendre à ses basques. Il
voulait être seul afin d’évoquer tous les détails du combat. Claude était
habitué à être ainsi brusquement congédié et il ne s’en offusquait pas. Le
talent a ses privilèges.
— Bonne nuit, dit-il à son tour. À demain.
Tom fit un geste d’adieu et commença la longue marche pour rentrer chez
lui. Quand il avait envie de se battre, il prenait soin de choisir un quartier
éloigné. Il était trop connu dans le sien. Tout le monde l’évitait lorsqu’on
sentait que cette envie le tenaillait.
Il allait vite le long de la rue obscure vers les odeurs du fleuve, esquissant
un petit pas de danse autour d’un lampadaire de-ci de-là. Il leur avait fait
voir, il leur avait fait voir. Et il leur ferait voir bien d’autres chose. À eux.
Comme il contournait le dernier coin de rue, il aperçut sa sœur Gretchen
s’approcher de la maison, du bout opposé. Elle se hâtait, la tête baissée, et
elle ne le vit pas. Il s’adossa à une porte de l’autre côté de la rue et attendit.
Il voulait ne pas avoir à lui parler. Depuis l’âge de huit ans, il n’avait plus
voulu entendre ce qu’elle disait. Il la regarda se presser au point de presque
courir jusqu’à la porte à côté de la vitrine de la boulangerie, et sortir la clef
de son sac. Peut-être qu’un soir il la prendrait en filature pour savoir ce
qu’elle foutait la nuit.
Gretchen ouvrit la porte et entra. Tom attendit d’être sûr qu’elle fût
montée dans sa chambre, puis, traversant la rue, il s’arrêta devant la maison
de bois à la peinture grise délavée, la maison où il était né. Il était venu au
monde plus tôt que prévu. Sa mère n’avait pas eu le temps d’aller à la
maternité. Combien de fois n’avait-il pas entendu cette histoire. Quelle
chose importante que d’être né chez soi ! La Reine ne quittait point le
Palais. Le Prince voit le jour dans la chambre à coucher royale. La bâtisse
délabrée était mûre pour les démolisseurs. Tom cracha. Il ne détachait pas
les yeux de la pauvre maison. Toute sa joie de vivre l’avait abandonné. Une
lueur sortait du soupirail de la cave où travaillait son père. Les traits du
jeune homme se durcirent. Toute une vie dans une cave. Que savent-ils, se
demanda-t-il. Rien.
Il tourna la clef, entra sans bruit et grimpa à la chambre du second étage
qu’il partageait avec son frère Rudolph. Il prenait soin de ne pas faire
craquer les marches. Se déplacer silencieusement était un point d’honneur
pour lui. Ses rentrées et ses sorties ne regardaient que lui, lui seul. Surtout
cette nuit. Il y avait du sang sur une manche de son chandail et il ne voulait
pas qu’on se mît à brailler si on la remarquait.
Il entendit, lorsqu’il referma doucement la porte de sa chambre, la
respiration régulière de Rudolph : il dormait donc, ce Rudolph, si gentil, si
correct, ce parfait gentleman qui sentait le dentifrice, le premier de sa
classe, le chouchou de tout le monde, qui ne rentrait jamais avec des taches
de sang, qui dormait bien sagement pour ne pas être fatigué le lendemain
matin et pour ne pas rater un problème de trigonométrie. Tom se déshabilla
et jeta ses vêtements pêle-mêle sur une chaise. Il ne voulait pas, non plus,
avoir à répondre aux questions que Rudolph pourrait lui poser. Rudolph
n’était pas son allié. II était de l’autre bord. Eh bien, qu’il y reste ! On s’en
fout.
Mais quand il entra dans le grand lit, Rudolph s’éveilla et d’une voix
endormie lui demanda :
— D’où viens-tu ?
— J’ai été au ciné.
— C’était bien ?
— Pas fameux.
Ils restèrent immobiles dans le noir. Puis Rudolph s’écarta un peu de son
côté. Il trouvait dégradant d’être forcé de dormir dans le même lit que son
frère. Il faisait froid dans la pièce avec la fenêtre ouverte et le vent qui
soufflait de l’Hudson. Rudolph ouvrait la fenêtre toute grande la nuit. S’il
existait un règlement, on pouvait être sûr qu’il le respectait. Il dormait en
pyjama. Tom, lui, se contentait de son caleçon. Cela provoquait des
discussions au moins deux fois par semaine. Rudolph renifla :
— Nom d’un chien, dit-il, mais tu sens le fauve. Qu’est-ce que tu as
encore été fabriquer ?
« S’il ne s’agissait pas de mon frère, pensa Tom, je lui flanquerais une de
ces dérouillées… »
Il regretta de ne pas avoir en poche de quoi aller chez Alice, la tôlière
derrière la gare. Il y avait perdu sa cerise moyennant cinq dollars et il y était
retourné plusieurs fois depuis. Il travaillait sur une drague pendant l’été. Il
gagnait dix dollars de plus par semaine qu’il ne l’avait dit à son père. Cette
grande brune, Florence, une fille qui venait de Virginie, l’avait laissé tirer
un second coup pour ses cinq dollars parce qu’il avait quatorze ans et qu’il
était puceau. La revoir maintenant aurait été une bonne façon d’achever la
nuit. Il n’avait jamais rien soufflé de tout cela à Rudy, qui, bien sûr, n’avait
pas encore perdu son pucelage. Il planait au-dessus de ces histoires de cul, à
moins qu’il ne fût pédé ou qu’il n’attendît de rencontrer une star de cinéma.
Un jour lui, Tom, lui expliquerait tout avec force détails et il verrait sa
réaction. Un fauve. Si c’était ce qu’ils pensaient de lui, eh bien ! il en serait
un, un vrai.
Il ferma les yeux et essaya de se rappeler de quoi le soldat avait l’air une
fois tombé sur le trottoir avec du sang plein la gueule. L’image évoquée fut
nette, mais ne lui fit nul plaisir.
Il se mit à trembler. Il avait beau faire froid dans la chambre, ce n’était
pas de froid qu’il tremblait.

Gretchen s’était assise face au petit miroir posé sur la coiffeuse adossée
au mur. C’était une vieille table de cuisine achetée chez un brocanteur pour
deux dollars et qu’elle avait repeinte en rose. Elle y avait aligné des pots de
crème et une brosse à cheveux ayant une monture en argent (un cadeau pour
ses dix-huit ans) et un service à manucure, le tout sur une serviette fraîche.
Elle avait mis sa vieille robe de chambre. La flanelle lissée par l’usage lui
donnait une sensation agréable sur la peau. Ce soir, elle était à l’affût du
moindre réconfort.
Elle se débarrassa du cold-cream dont elle s’était enduit le visage avec un
mouchoir en papier. Sa peau était très blanche. Elle en avait hérité de sa
mère, comme ses yeux bleus tirant sur le violet. De son père, elle avait les
cheveux raides et noirs. Sa mère lui disait qu’elle était aussi belle qu’elle
l’avait été au même âge. Et elle la suppliait continuellement de ne pas se
laisser flétrir, comme ça lui était arrivé. Flétrir était un mot que prononçait
souvent sa mère. Avec le mariage, une jeune femme, insinuait-elle, se
flétrissait tout de suite. Le mal provenait du contact de l’homme. Sa mère
ne lui faisait pas de sermons au sujet des hommes. Elle était sûre de ce
qu’elle appelait la vertu de Gretchen (un autre mot qui lui venait souvent à
la bouche), mais elle exerçait son influence pour que sa fille cachât ses
formes par des vêtements amples. « C’est stupide de rechercher des
embêtements, disait-elle. Ils vous arrivent bien assez tôt. Tu as beau avoir
une silhouette un peu démodée, les embêtements que tu auras seront tout à
fait de notre temps. »
Sa mère lui avait confié une fois qu’elle aurait voulu être religieuse.
Gretchen fut désemparée par ce manque de sensibilité : les nonnes n’avaient
pas d’enfants et si elle, Gretchen, existait, si elle avait dix-neuf ans, et si
elle était assise devant un miroir en cette nuit de mars au milieu du XXe
siècle, c’était parce que sa mère, selon ses dires, avait failli à sa destinée.
Après ce qu’il venait de lui arriver cette nuit, pensa Gretchen avec
amertume, le couvent serait peut-être ce qu’il y aurait de mieux pour elle. Si
seulement elle croyait en Dieu.

Elle était allée à l’hôpital, comme d’habitude, après son travail. Cet
hôpital militaire, à la sortie de la ville, regorgeait de soldats blessés sur les
champs de bataille d’Europe. Cinq soirs par semaine, elle y faisait un travail
bénévole : elle distribuait des livres et des magazines, lisait aux soldats
blessés aux yeux, leur écrivait leurs lettres s’ils ne pouvaient le faire eux-
mêmes. Elle goûtait cette humble fonction, non rétribuée. C’était le moins
qu’elle puisse faire pour son pays, estimait-elle. Les soldats, redevenus des
enfants dans leur incapacité, étaient reconnaissants et faciles à contenter. Il
n’y avait à l’hôpital aucune trace de cette sexualité toujours présente au
bureau où elle passait ses journées. Certes, nombreuses étaient les
infirmières, ainsi que les volontaires comme elle, qui s’isolaient soit avec
les médecins, soit avec les officiers que leurs blessures n’avaient pas
dévirilisés. Mais elle n’était pas de celles-là. Il y avait tant de femmes
disponibles et consentantes, que les hommes n’avaient pas besoin d’insister
auprès d’elle. Pour éviter tout ennui, elle s’était fait assigner aux salles
réservées aux simples soldats où il était quasi impossible de se trouver avec
un seul homme. Elle était gaie et aimable avec eux, mais l’idée que l’un
d’eux la tripotât lui était insupportable. Évidemment, des garçons lui
avaient dérobé des baisers, dans des « parties » ou en auto, de temps en
temps, mais leurs pelotages maladroits lui avaient paru sans intérêt, et
même contraires à l’hygiène et vaguement comiques.
Elle était restée de glace devant les garçons du lycée et n’avait que du
dédain pour les filles qui s’amourachaient des héros de l’équipe de football
ou de ceux qui roulaient en voiture. Cela lui semblait ne rimer à rien. Le
seul homme qui ait éveillé en elle un sentiment amoureux était M. Pollack,
son professeur d’anglais, un homme âgé, dans les cinquante ans, avec des
cheveux gris bouclés, qui de sa voix grave et bien modulée déclamait du
Shakespeare : « Demain et demain, à pas furtifs et lents, un jour
nouveau… » Elle se voyait dans ses bras tandis qu’il la caressait de façon
poétique et triste, mais il était marié et avait des filles de son âge et ne se
souvenait jamais du nom des gens. Quant aux rêves qu’elle faisait… elle les
oubliait.
Quelque chose d’inouï allait lui arriver, elle en était certaine, mais ni
cette année ni à Port Philip.
Tandis qu’elle faisait sa tournée, vêtue de la longue blouse grise et ample
fournie par l’hôpital, Gretchen se sentait maternelle et utile, rachetant un
peu les souffrances que ces jeunes gens courtois et qui ne se plaignaient pas
avaient endurées pour le bien de leur patrie.
On avait baissé les lumières dans toutes les salles et les blessés étaient
tous censés être au lit. Gretchen avait fait sa visite coutumière à un soldat
que sa blessure à la gorge empêchait de parler. Il était le plus jeune de la
salle et celui qui lui inspirait le plus de pitié, et Gretchen aimait croire que
le contact de sa main et son sourire lui rendraient les longues heures avant
l’aube plus supportables. Elle remettait en ordre la salle commune où les
soldats lisaient ou écrivaient, jouaient aux cartes ou aux dames et écoutaient
le phonographe. Elle plaça en piles les revues sur la table centrale, rangea
un jeu d’échecs et déposa deux bouteilles de Coca-Cola vides dans une
corbeille à papier.
Elle goûtait son rôle tutélaire auprès de ces centaines de jeunes hommes
dont elle sentait la présence tandis qu’ils dormaient au chaud, rescapés de la
mort, libérés de la guerre, des jeunes hommes se rétablissant et oubliant la
peur et la souffrance, des jeunes hommes chaque jour plus proches de la
paix et de leur foyer.
Toute sa vie, elle avait vécu dans un espace rétréci, et cette vaste salle
commune avec ses murs d’un agréable vert clair et ses fauteuils profonds
lui donnait presque l’illusion d’être une maîtresse de maison dans son
élégante demeure après une soirée réussie. Elle chantonnait en mettant les
dernières touches à son travail et était sur le point d’éteindre les lumières
quand un jeune Noir de taille élevée en pyjama et en robe de chambre arriva
en boitant.
— Bonsoir, mademoiselle Jordache, dit-il.
Il s’appelait Arnold. Il était depuis longtemps à l’hôpital et elle le
connaissait assez bien. Il n’y avait que deux Noirs dans toute cette section
et c’était la première fois que Gretchen voyait l’un sans l’autre.
Elle se faisait scrupule d’être particulièrement aimable avec eux. Arnold
avait eu une jambe fracassée lorsqu’un obus avait touché le camion qu’il
conduisait en France. Il était originaire de Saint-Louis, lui avait-il dit, et
avait onze frères et sœurs. Il avait achevé ses études au lycée.
Il passait de nombreuses heures à lire et portait alors des lunettes. Bien
qu’il semblât lire tout ce qui lui tombait sous la main, bandes dessinées,
magazines, les pièces de Shakespeare, en un mot un peu de tout, Gretchen
décida qu’il était mûr pour une éducation littéraire. Il avait en effet l’air,
avec ses lunettes, de quelqu’un aimant se plonger dans les livres sérieux.
On aurait dit un brillant étudiant, solitaire, loin de son Afrique natale. De
temps en temps Gretchen lui apportait des livres, les siens ou ceux de son
frère Rudolph, ou, parfois, de la bibliothèque municipale. Arnold les
dévorait et les rendait en bon état et sans commentaire. Elle avait
l’impression que parler de ce qu’il venait de lire l’aurait embarrassé,
craignant de prétendre être un intellectuel devant les autres. Elle-même
lisait beaucoup, insatiablement, son goût formé au cours des deux dernières
années au lycée par les enthousiasmes éclectiques de M. Pollack. Elle avait
donc, ces derniers mois, donné à Arnold des œuvres aussi disparates que
Tess d’Uberville, les poèmes d’Edna Saint-Vincent Millay et de Rupert
Brooke, et Ce côté-ci du Paradis, de Scott Fitzgerald.
Elle sourit au jeune homme.
— Bonsoir, Arnold. Vous cherchez quelque chose ?
— Non. Je ne faisais que me promener. Je ne trouve pas le sommeil. J’ai
vu de la lumière ici et je me suis dit : « Je vais y aller et faire une visite à
cette jolie petite mademoiselle Jordache. Ça fera passer un bout de temps. »
Il lui sourit en retour. Ses dents étaient blanches et sans défauts. À
l’encontre des autres soldats qui l’appelaient Gretchen, il disait toujours
mademoiselle Jordache. Sa façon de s’exprimer ne s’était pas encore
débarrassée tout à fait des provincialismes de l’Alabama, acquis avant que
la famille n’ait abandonné la ferme pour émigrer dans le nord. Il était noir
de geai et sa robe de chambre flottait autour de son corps décharné.
Deux ou trois opérations avaient été nécessaires pour sauver sa jambe.
Gretchen était au courant et elle croyait discerner des marques de
souffrance aux commissures de sa bouche.
— J’allais justement éteindre les lumières, dit Gretchen. Le prochain bus
passe devant l’hôpital dans environ un quart d’heure et je ne veux pas le
manquer.
Se poussant sur sa jambe valide, Arnold s’assit sur la table puis se mit à
balancer ses jambes.
— Vous ne pouvez pas savoir le plaisir qu’on a rien qu’à regarder ses
deux pieds, dit-il. Rentrez chez vous maintenant, mademoiselle Jordache. Je
pense qu’un beau jeune homme vous attend dehors et je ne voudrais pas
qu’il s’inquiète de ne pas vous voir arriver à l’heure.
— Personne ne m’attend, répondit-elle.
Soudain elle se sentit confuse d’avoir bousculé ce jeune homme rien que
pour attraper le bus. Il y en aurait un autre.
— Je ne suis pas pressée, ajouta-t-elle.
Il sortit un paquet de cigarettes de sa poche et lui en offrit une. Elle fit
non de la tête.
— Merci, mais je ne fume pas.
Il alluma sa cigarette, les mains sans tremblements et les yeux plissés
pour les protéger contre la fumée. Tous ses gestes étaient réfléchis et lents.
Il avait été membre de l’équipe de football du lycée, lui avait-il dit, avant
d’être mobilisé, et malgré ses blessures il subsistait en lui quelque chose
d’athlétique. Il tapota la table.
— Pourquoi ne vous asseyez-vous pas un moment, mademoiselle
Jordache ? Vous devez être lasse, debout toute la nuit, vous démenant pour
nous.
— Je vous assure que non. Je suis assise presque toute la journée au
bureau.
Mais elle se jucha sur la table pour montrer qu’elle n’était pas désireuse
de partir. Ils étaient assis côte à côte, les jambes pendantes.
— Vous avez de jolis pieds, dit Arnold.
Gretchen jeta un coup d’œil à ses souliers marron, des souliers avec des
talons plats faits pour rester debout.
— Oui, je pense qu’ils ne sont pas mal.
Elle trouvait également qu’elle avait de jolis pieds, minces sans être trop
longs, et des chevilles fines.
— Je suis devenu connaisseur de pieds dans l’armée, dit-il sans
s’apitoyer et du ton qu’un autre soldat aurait dit : « J’ai appris à réparer les
postes de radio à l’armée » ou encore : « L’armée m’a appris à lire les
cartes. »
Son absence de compassion pour lui-même provoqua en elle un flot de
pitié pour ce garçon à la voix douce et aux gestes lents.
— Vous vous remettrez, dit-elle. Les infirmières me disent que les
docteurs ont déjà fait merveille pour votre jambe.
— Ouiche, gloussa Arnold. Mais ne faites pas de pari sur la distance que
le vieil Arnold réussira à gagner sur le terrain de football à partir de
maintenant.
— Vous avez quel âge, Arnold ?
— J’ai vingt-deux ans. Et vous ?
— Dix-neuf.
Il sourit.
— C’est le bon âge, n’est-ce pas ?
— Je pense que oui. S’il n’y avait pas la guerre.
— Oh ! Je ne me plains pas. Cela m’a fait sortir de Saint-Louis et a fait
un homme de moi, dit-il d’un ton narquois. Je ne suis plus un gosse sans
tête. Je sais ce que c’est que la vie et comment les choses se passent. J’ai vu
des endroits intéressants et j’ai rencontré des gens intéressants. Avez-vous
jamais été en Cornouailles, mademoiselle Jordache ? Vous savez, dans
l’ouest de l’Angleterre.
— Non, jamais.
— Jordache… C’est un nom de cette partie du pays ?
— Non. C’est un nom allemand. Mon père est né en Allemagne. Il a été
blessé à la jambe aussi, au cours de la première grande guerre. Il était dans
l’armée allemande.
Arnold sourit de nouveau.
— On nous fait aller d’un côté, puis de l’autre, n’est-ce pas ? Il marche
beaucoup, votre père ?
— Il boite, dit-elle en pesant soigneusement ses mots, mais cela ne
semble pas le gêner beaucoup.
— Ah oui ! les Cornouailles, reprit Arnold.
Il se balançait un peu d’avant en arrière sur la table. Il semblait en avoir
assez de parler de la guerre et de blessures.
— Là, il y a des palmiers, des petites villes anciennes qui font croire que
Saint-Louis a été fondé avant-hier. De grandes et larges grèves. Oui. Oui.
L’Angleterre. Comme les gens y sont gentils. Accueillants. Ils vous invitent
à dîner chez eux le dimanche soir. J’en ai été surpris. Je m’étais toujours
figuré que les Anglais se croyaient supérieurs. En tout cas, c’était
l’impression générale dans les milieux que je fréquentais à Saint-Louis.
Gretchen sentit qu’il se moquait d’elle gentiment.
— Il faut que les gens apprennent à se connaître, dit-elle en se rendant
compte aussitôt qu’elle était bien pompeuse, peut-être troublée et mise sur
la défensive par cette voix douce, traînante et provinciale.
— C’est ce qu’il faut, et c’est ce qu’ils font, approuva-t-il.
Il s’appuya sur les mains tout en se retournant vers elle.
— Qu’est-ce que j’ai à apprendre de vous, mademoiselle Jordache ?
— De moi ? Mais rien. Je suis une secrétaire, dans une petite ville, qui
n’a été nulle part et qui n’ira jamais nulle part, dit-elle avec un petit rire
forcé.
— Je ne suis pas d’accord avec cela, mademoiselle Jordache, dit-il, l’air
sérieux. Mais pas du tout. Si j’ai jamais vu une jeune fille qui ferait son
chemin c’est vous. Vous avez une façon si nette, si accomplie de vous
comporter que je parierai bien que la moitié des hommes ici vous
demanderait votre main si vous leur donniez le moindre encouragement.
— Je n’ai pas l’intention de me marier maintenant.
— Bien entendu que non. Aucune raison de se précipiter. Une jeune fille
comme vous pourra faire son choix, oui, un large choix.
Il écrasa son mégot dans un cendrier sur la table puis, d’un geste
automatique, sortit le paquet de sa robe de chambre, prit une nouvelle
cigarette mais négligea de l’allumer.
— En Cornouailles, j’ai été avec une jeune femme pendant trois mois, le
plus joli, le plus joyeux, le plus aimant petit bout de femme qu’un homme
puisse jamais espérer rencontrer. Elle était mariée, mais cela ne la gênait
pas. Son mari était quelque part en Afrique depuis 1939 et je crois vraiment
qu’elle ne savait même plus de quoi il avait l’air. Nous allions dans des
pubs ensemble et elle me préparait le dîner du dimanche soir quand j’avais
quartier libre et nous faisions l’amour comme Adam et Eve au Paradis
terrestre.
Il regarda pensivement le plafond blanc de la grande salle vide.
— Je devins un être humain en Cornouailles, continua-t-il. Ah ! ouiche,
l’armée a fait un homme du petit Arnold Simms de Saint-Louis. Ce fut un
jour bien triste dans la petite ville quand vint l’ordre de partir combattre
l’ennemi.
Il se tut, revoyant la ville ancienne au bord de la mer, les palmiers, le
joyeux et aimant petit bout de femme qui avait oublié son mari, au loin en
Afrique.
Gretchen s’était figée. Quand on parlait devant elle de l’acte d’amour,
elle était embarrassée, non pas parce qu’elle était vierge. Si elle l’était,
c’était par un choix volontaire de sa part. Elle était embarrassée parce que,
dans sa timidité, elle était incapable de prendre à la légère, au moins en
paroles, les questions sexuelles, contrairement à un grand nombre de jeunes
filles avec lesquelles elle avait été au lycée. Quand elle était sincère vis-à-
vis d’elle-même, elle reconnaissait qu’une des raisons majeures de ce
sentiment était la promiscuité dans laquelle elle vivait avec ses parents ; sa
chambre n’était séparée de la leur que par un étroit couloir. Le matin, à
cinq heures, son père montait l’escalier de son pas de boiteux lent et lourd,
puis il y avait le son étouffé de sa voix rendue rauque par les rasades de
whisky au cours de la longue nuit, les piaillements aigus de sa mère, et
enfin l’assaut, avec son accompagnement d’halètements et de grincements
du lit. Et l’air de martyre que prenait sa mère le matin.
Cette nuit, dans ce bâtiment assoupi, elle était devenue, à la suite de cette
première conversation à bâtons rompus avec l’un de ses occupants, le
témoin involontaire de l’image d’un acte qu’elle s’efforçait de rejeter hors
de son conscient. Adam et Eve au Paradis terrestre. Les deux corps, l’un
blanc, l’autre noir. Ce n’est pas en ces termes qu’elle voulait penser, mais
en vain. Et puis, dans les confessions de cet homme, il y avait un sens
caché, un motif, non pas seulement des réminiscences nostalgiques,
favorisées par l’heure tardive, d’un soldat revenant de la guerre. Ce flot
musical de murmures était dirigé sur une cible, et cette cible, c’était elle…
Elle aurait voulu se cacher.
— Après ma blessure, je lui ai écrit, poursuivit Arnold, mais je n’ai
jamais reçu de réponse. Peut-être son mari était-il de retour. Depuis lors, je
n’ai pas touché à une femme. La première fois qu’on m’a laissé sortir de
l’hôpital, c’était samedi dernier, en compagnie de mon copain Billy. Pour
deux jeunes Noirs, pas grand-chose à faire dans la vallée de l’Hudson. Ce
n’est pas les Cornouailles. Comme si je ne le savais pas maintenant ! Pas un
seul Noir par ici ! Qu’est-ce que vous dites de cela ? Nous envoyer à
l’hôpital d’une ville où il n’y a pas de gens de couleur ! On a pris deux pots
de bière puis le car pour aller à un endroit, en amont du fleuve. King’s
Landing, où paraît-il vivait une famille de couleur. Nous n’y avons trouvé
qu’un vieux bonhomme de la Caroline du Sud qui habitait seul au bord de
l’eau, abandonné par sa famille qu’il avait oubliée. Nous lui avons donné de
la bière et lui avons débité quelques mensonges au sujet de notre bravoure
aux combats, et nous lui avons dit que nous reviendrions à notre prochaine
sortie pour aller à la pêche. À la pêche !
— Je suis sûre, dit Gretchen en jetant un coup d’œil à sa montre, que
lorsque vous quitterez l’hôpital, vous ferez la connaissance d’une belle
jeune fille et que vous retrouverez le bonheur.
Sa voix sonnait faux, et prétentieuse à la fois. Elle avait honte d’elle-
même, mais elle savait qu’elle ne devait pas rester plus longtemps dans
cette salle.
— Il est horriblement tard, Arnold, dit-elle. J’ai pris plaisir à notre
bavardage mais je crains que…
Elle commença à se lever mais de sa main il lui retint le bras, sans serrer
fort, mais fermement.
— Il n’est pas si tard que ça, mademoiselle Jordache, dit Arnold. Pour
vous parler franchement, j’attendais une occasion comme celle-là pour être
seul avec vous.
— C’est que j’ai un autobus à attraper, Arnold. Je…
— Billy Wilson et moi nous avons discuté à votre sujet, dit-il sans lui
lâcher le bras. Et nous avons décidé qu’à notre prochaine sortie, et ce sera
samedi, nous aimerions vous inviter à passer la journée avec nous.
— Comme c’est gentil à vous deux, mais, le samedi, j’ai beaucoup à
faire.
Elle avait du mal à garder un ton de voix habituel.
— Nous avons pensé qu’il serait préférable que vous ne soyez pas vue
dans la compagnie de jeunes hommes de couleur, continua Arnold d’une
voix neutre, ni menaçante ni séduisante, étant donné que c’est votre ville et
qu’ici on n’est pas accoutumé à cela, sans compter que nous ne sommes que
de simples soldats…
— Mais cela n’a absolument rien à voir.
— Vous prendrez le car de midi et demi pour Landing, reprit-il comme
s’il n’y avait pas eu d’interruption. Billy et moi nous partirons plus tôt et
nous donnerons au vieux type cinq dollars pour s’acheter une bouteille de
whisky et aller au cinéma et nous préparerons un bon repas pour nous
trois dans sa maison. À l’arrêt vous tournez tout de suite sur votre gauche et
vous arrivez au bout d’environ quatre cents mètres au bord de l’Hudson.
C’est la seule maison qui se trouve là, avec personne pour nous espionner
ou faire des histoires, rien que nous trois, de bons amis entre eux.
— Je rentre chez moi maintenant, Arnold, dit-elle d’une voix dont le ton
avait monté.
Elle savait qu’elle aurait honte d’appeler quelqu’un, mais elle tentait de
lui faire croire qu’elle était prête à le faire.
— Un bon repas, deux bons verres, dit Arnold, murmurant, souriant, la
tenant. Nous avons été longtemps loin de chez nous, mademoiselle
Jordache.
— Je vais crier, dit Gretchen.
Elle avait du mal à trouver ses mots. Comment pouvait-il faire cela ; être
si courtois et si gentil à un moment puis… Elle s’en voulut de si mal
connaître le genre humain.
— Nous vous tenons en haute estime, mademoiselle Jordache, Wilson et
moi. Depuis que je vous ai vue pour la première fois, je ne pense qu’à vous.
Et Wilson dit qu’il en est de même pour lui…
— Vous êtes cinglés tous les deux. Si je dis au colonel…
Elle aurait voulu dégager son bras, mais si, par hasard, quelqu’un entrait
juste à ce moment-là et les voyait tous deux aux prises, les explications
seraient pénibles.
— Comme je l’ai dit, nous avons une haute estime pour vous et nous
sommes prêts à en tenir compte. Nous avons accumulé une bonne partie de
notre paye, Wilson et moi, et j’ai eu beaucoup de chance aux dés dans mon
secteur. Écoutez bien, mademoiselle Jordache. Nous avons huit
cents dollars à nous deux et ils sont à vous si vous le voulez. Rien qu’un
petit après-midi au bord de l’Hudson.
Il retira sa main et soudain sauta pour atterrir avec légèreté sur son bon
pied, et s’en alla en clopinant, l’air gauche dans sa robe de chambre brune
qui flottait autour de son grand corps. À la porte, il se retourna.
— Il n’est pas nécessaire de dire oui ou non, maintenant, mademoiselle
Jordache. Réfléchissez-y bien. Samedi n’est qu’après-demain. Nous serons
à King’s Landing à partir de onze heures, mademoiselle Jordache. Quand
vous aurez terminé vos courses, venez. Nous vous attendrons.
Et, clopin-clopant, il sortit de la salle, se tenant très droit et ne s’appuyant
pas sur le mur pour se soutenir.
Gretchen resta immobile un moment. Le seul bruit qu’elle entendait était
celui d’un appareil dans le sous-sol, vraisemblablement, bien qu’elle ne
l’eût jamais perçu auparavant. Elle se toucha le bras à l’endroit où il l’avait
tenu, juste au-dessous du coude. Elle se laissa glisser à terre et éteignit les
lumières pour empêcher, au cas où quelqu’un viendrait, qu’on ne puisse
voir son visage tel qu’elle se l’imaginait. Elle s’adossa à un mur, les mains
devant la bouche, pour la cacher aussi. Ensuite, elle alla précipitamment au
vestiaire, et elle dut se retenir pour ne pas courir hors de l’hôpital.

Elle s’installa devant sa coiffeuse et effaça le cold-cream de sa peau


délicatement veinée sous ses yeux gonflés. La table était garnie de pots et
de flacons achetés au rayon des cosmétiques d’un Prisunic. « Nous avons
fait l’amour comme Adam et Eve au Paradis terrestre. »
Elle ne devrait pas y penser, elle ne devrait pas y penser. Elle
téléphonerait au colonel demain pour lui demander d’être affectée dans un
autre service. Elle ne pouvait pas retourner là.
Elle se leva, retira sa robe de chambre et resta nue un moment sous la
lumière tamisée de la lampe au-dessus de la coiffeuse. Réfléchis par le
miroir, ses seins, hauts et bien ronds, éclataient de blancheur et, indociles,
les tétons se dressaient. Plus bas était le triangle noir, sinistre, contrastant
dangereusement avec le pâle renflement des cuisses. Qu’y puis-je, qu’y
puis-je ?
Elle passa sa chemise de nuit, éteignit et monta dans son lit froid. Elle
espéra que cette nuit-ci, son père ne réclamerait pas possession de sa mère.
Elle avait atteint la limite de ce qu’elle pourrait endurer cette nuit.
Il y avait un départ des cars toutes les demi-heures, à destination
d’Albany, en amont. Samedi ils seraient remplis de soldats en permission de
fin de semaine. Des bataillons de jeunes hommes. Elle se voyait à la station
des cars, achetant son billet pour King’s Landing. Elle se voyait assise dans
le car, côté fleuve, puis descendant à sa destination, et se trouvant seule,
plantée devant le poste à essence. De ses souliers à talons hauts, elle
sentirait les inégalités de la surface empierrée de la petite route menant au
bord de l’eau. Elle humerait le parfum, de rigueur, dont elle se serait
frictionnée. Elle voyait la maison près de la rive où les deux hommes à peau
noire, verres en main, l’attendraient, se sachant être des exécuteurs de
basses œuvres, des jouets du destin, ne se lèveraient même pas pour
l’accueillir, sûrs d’eux-mêmes, et l’observeraient arriver afin de se livrer
par curiosité et par luxure, avertie de ce qu’ils allaient faire ensemble.
Elle dégagea l’oreiller sous sa tête et l’enfonça entre ses cuisses, qu’elle
referma comme un étau.

VI

Mary Jordache était debout devant la fenêtre de sa chambre, et


contemplait l’arrière-cour au sol de mâchefer. Les deux arbres étiques
étaient reliés par une planche clouée horizontalement à leurs troncs; au
milieu était suspendu un cylindre en cuir, tout éraflé, rempli de sable, pareil
à ces gros sacs dont se servent les boxeurs pour leur entraînement.
Jadis, ces arrière-cours étaient fleuries et c’étaient des hamacs qui étaient
accrochés aux arbres. Maintenant, son époux, chaque après-midi, enfile une
paire de gants doublés de laine, va dans la cour et, pendant une vingtaine de
minutes, cogne avec une violence sauvage et concentrée sur le sac, comme
s’il défendait sa propre vie. Il arrive parfois qu’elle le voie, lorsque Rudy
prend sa relève à la boulangerie pour qu’elle se repose un peu. Elle a alors
le sentiment que ce n’est pas à un sac de cuir qu’il assène des coups, mais à
elle.
Elle est devant la fenêtre, dans une robe de chambre en satin vert. Elle
laisse tomber dessus les cendres de la cigarette qu’elle fume, sans s’en
apercevoir. Elle, qui avait été une petite fille si nette, si soignée, fraîche
comme une floraison printanière. Elle avait été élevée dans un orphelinat.
Les Sœurs lui avaient inculqué de strictes habitudes de propreté. Maintenant
elle était négligée, les cheveux mal peignés, les vêtements mal entretenus :
elle s’était laissée aller peu à peu. Les Sœurs lui avaient enseigné le respect
de la religion et la vénération des cérémonies du culte : elle n’était plus
allée à la messe depuis vingt ans. À la naissance de son premier enfant,
Gretchen, elle avait fait des arrangements avec le curé pour le baptême,
mais son mari s’était refusé à y participer et lui avait interdit ensuite de
jamais donner à l’église la moindre obole. Et il était né catholique !
Trois enfants non baptisés et incroyants, un mari blasphémateur qui
haïssait l’église. Un fardeau à porter.
Elle n’avait jamais connu ni son père ni sa mère. L’orphelinat de Buffalo
lui en avait tenu lieu. On lui avait donné un nom de famille, Pease (peut-
être celui de sa mère ?). Pour elle, elle était toujours Mary Pease, non pas
Mary Jordache ou Mme Axel Jordache. La Mère Supérieure lui avait confié
à sa sortie de l’orphelinat qu’il se pouvait que sa mère fût irlandaise. Elle
l’avait également mise en garde contre le sang de fille-mère qu’elle charriait
dans son corps, et contre la tentation. Elle avait seize ans, alors, cette jeune
fille frêle au teint de pêche et aux cheveux d’or lumineux. Elle aurait voulu
appeler sa fille Colleen, pour rappeler son ascendance irlandaise, mais son
mari qui n’aimait pas les Irlandais décida que ce serait Gretchen.
À Hambourg, expliqua-t-il, il avait beaucoup fréquenté une putain de ce
nom. Cela se passait un an après leur mariage et déjà il exécrait sa femme.
Elle avait fait sa connaissance dans un restaurant modeste de Buffalo, au
bord du lac, où elle était serveuse. L’orphelinat l’y avait placée. Le
restaurant appartenait à un vieux couple germano-américain, les Mueller, et
si l’orphelinat les avait choisis, c’était parce qu’ils étaient de braves gens
qui allaient à la messe. Ils installèrent la jeune fille dans une chambre au-
dessus de leur logement. Ils lui témoignaient de l’affection et de la
sollicitude. Nul client ne se risquait jamais à lui faire des avances. Trois fois
par semaine, les Mueller la laissaient sortir pour achever son instruction à
l’école du soir. Elle ne voulait pas être une serveuse toute sa vie.
Alex Jordache était un homme jeune, de grande taille. Il boitait et parlait
peu. Il avait émigré d’Allemagne dans les années 1920 et, arrivé en
Amérique, avait travaillé comme homme de pont sur les bateaux naviguant
sur les Grands Lacs. L’hiver, quand les lacs étaient pris par le gel, il aidait
parfois M. Mueller à la cuisine. Il parlait à peine l’anglais et c’est parce
qu’il pouvait causer en sa langue natale avec Mueller qu’il avait pris chez
lui cet emploi à temps partiel. Quand il avait été blessé dans l’armée
allemande, il avait été mis dans le service auxiliaire, et il finit la guerre
comme cuisinier dans un hôpital militaire à Francfort.
Parce qu’au cours d’une autre guerre, un homme avait été mutilé et au
sortir de l’hôpital n’avait songé qu’à quitter son pays, elle se trouvait
maintenant dans une chambre minable, au-dessus d’une boutique, dans un
quartier de taudis, où chaque jour pendant douze heures elle avait laissé
filer sa jeunesse, sa beauté, ses espoirs. Et ça finirait jamais.
Il avait toujours été extrêmement poli. Il n’avait même pas été jusqu’à
essayer de lui tenir la main et quand il passait par Buffalo, entre
deux voyages, il l’escortait à l’école du soir, l’attendait et la ramenait chez
elle. Il lui avait demandé de corriger son anglais. Celui qu’elle parlait était
une source de fierté pour elle. À l’entendre, on pensait qu’elle était
originaire de Boston. Elle prenait cela pour un grand compliment. La Sœur
Catherine, qu’elle admirait plus que toutes les autres religieuses, venait de
Boston. Elle détachait nettement chaque syllabe et possédait le vocabulaire
d’une femme cultivée. « Parler un anglais incorrect, c’est vivre la vie d’un
infirme. » Elle disait aussi : « Une jeune fille qui parle comme une vraie
dame peut prétendre à tout. » Elle avait pris Sœur Catherine pour modèle, et
celle-ci lui avait fait cadeau d’un livre lorsqu’elle quitta l’orphelinat. « À
Mary Pease, mon élève qui a le plus de promesses », était-il écrit sur la page
de garde en belles lettres bien droites. Mary avait pris aussi l’écriture de
Sœur Catherine pour modèle de la sienne. Les enseignements de la Sœur
étaient parvenus à faire croire à Mary que son père avait dû être un
gentleman.
Avec Mary Pease comme répétitrice, Alex Jordache avait appris à parler
un anglais convenable très rapidement. Même avant leur mariage, ses
interlocuteurs étaient surpris lorsqu’il leur disait qu’il était né en
Allemagne. Sans aucun doute, c’était un homme intelligent. Mais son
intelligence lui servait à tourmenter sa femme, à se tourmenter lui-même, à
tourmenter tous ceux de son entourage.
Il ne l’avait même pas encore embrassée quand il fit sa demande en
mariage. Elle avait dix-neuf ans alors, comme Gretchen maintenant, et était
vierge.
Il ne cessait de lui prodiguer des attentions, était toujours bien soigné de
sa personne, rasé de frais et chaque fois qu’il revenait d’un de ses voyages,
il lui apportait des petits présents de bonbons et de fleurs.
Il la connaissait depuis deux ans quand il se déclara. Il n’avait pas osé lui
parler plus tôt, expliqua-t-il, car il craignait d’être rejeté, étant étranger et
boiteux. Comme il avait dû rire sous cape en voyant les larmes lui venir aux
yeux, émue par sa modestie et par son manque d’assurance. Il était un
homme vraiment diabolique, passant sa vie à élaborer des machinations.
Elle avait accepté sous conditions. Peut-être s’imaginait-elle l’aimer. Il
était bel homme avec sa chevelure noire comme celle d’un Indien, et un
visage sérieux et mince, des yeux marron qui devenaient doux et aimants
quand ils la fixaient. Et s’il la touchait, c’était avec la douceur (oh combien
trompeuse !) de quelqu’un qui prendrait dans sa main de la porcelaine.
Lorsqu’elle lui annonça qu’elle était née hors mariage (sa propre
expression), il répondit qu’il ne l’ignorait pas, que ça n’avait aucune espèce
d’importance, et même que ça valait mieux, car il n’y aurait pas de
problème de belle-famille. Lui-même avait été coupé de ce qui lui restait de
famille. Son père avait été tué sur le front russe en 1915 et sa mère s’était
remariée l’année suivante et avait quitté Cologne pour Berlin. Il avait un
frère plus jeune qu’il n’avait jamais aimé et qui avait épousé une riche jeune
fille germano-américaine venue après la guerre visiter des parents à Berlin.
Son frère habitait maintenant l’Ohio, mais il ne le voyait jamais. Comme
Gretchen, Axel souffrait de la solitude.
Ses conditions étaient strictes. Il devait abandonner son emploi de
marinier sur les Grands Lacs. Elle ne voulait pas d’un mari qui ne serait
jamais chez lui avec un métier qui ne valait pas mieux que celui d’un
simple ouvrier. Et puis ils n’habiteraient pas Buffalo où tout le monde était
au courant de sa naissance illégitime et où, à chaque coin de rue, elle
risquerait de rencontrer des gens l’ayant vu travailler comme serveuse.
Enfin, ils se marieraient à l’église.
Il avait tout accepté. Oh ! c’était diabolique, diabolique ! Il avait
quelques économies et par l’intermédiaire de M. Mueller il entra en rapport
avec un boulanger de Port Philip qui voulait céder son bail. Elle lui fit
acheter un canotier pour son voyage à Port Philip où il conclut l’accord. Il
ne s’agissait plus de continuer à porter une casquette comme il l’avait fait
en Europe. Il devrait ressembler à un digne homme d’affaires américain.
Quinze jours avant le mariage, il l’amena voir la boutique où elle
passerait le reste de sa vie, et le logement au-dessus où elle concevrait
trois enfants. C’était une journée ensoleillée de mai, la boutique venait
d’être repeinte, et un nouvel auvent posé, de couleur vert clair, pour
protéger du soleil les gâteaux et biscuits dans l’étalage de la vitrine. La rue
était avenante avec ses petits magasins pimpants, une quincaillerie, une
mercerie, une pharmacie. Il y avait même une modiste qui exposait des
chapeaux garnis de fleurs artificielles. C’était la rue où les habitants du
quartier résidentiel du côté de l’Hudson venaient faire leurs courses. De
belles maisons individuelles au milieu de pelouses vertes. Ce jour de mai,
ils s’étaient assis sur un banc près du fleuve et avaient regardé des voiliers
et des bateaux d’excursion chargés de New-Yorkais fendre les eaux bleues
et avaient même entendu les orchestres à bord jouer des valses.
Évidemment lui, avec sa claudication, ne pourrait jamais danser.
Oh ! tous les projets qu’elle avait en tête, la petite fiancée, ce beau jour
de mai !
Une fois en ménage, elle mettrait des tables, redécorerait l’intérieur du
magasin, y poserait des rideaux, y mettrait des bougies, et servirait du
chocolat et du thé. Puis, plus tard on achèterait la boutique à côté (vide ce
jour où elle l’avait vue pour la première fois) et on ouvrirait un petit
restaurant, non pas pour ouvriers comme celui des Mueller, mais pour gens
bien. Elle voyait son époux en costume foncé, avec un nœud papillon,
conduire les clients à leur table, les serveuses en tablier de mousseline
rapporter de la cuisine des plateaux chargés de nourriture, se voyait assise
derrière la caisse enregistreuse, et dire le sourire aux lèvres : « J’espère que
le dîner vous a plu », puis, le travail fini, s’attabler avec des amis devant des
tasses de café et des assiettes de gâteaux.
Mais comment pouvait-elle savoir que ce quartier allait se dégrader, que
les gens qu’elle aurait voulu avoir pour amis la considéreraient comme au-
dessous d’eux et que ceux qui, inversement, auraient aimé la fréquenter, elle
les regarderait du haut de sa grandeur ? Que le bâtiment à côté serait abattu
pour être remplacé par un grand garage bruyant, que la modiste fermerait
boutique, que les maisons en bordure du fleuve seraient transformées en
meublés ou disparaîtraient et qu’à leurs places il y aurait des dépôts de
ferraille et des ateliers travaillant les métaux ?
Jamais il n’y eut de petites tables, jamais de rubans ni de bougies, jamais
de serveuses : il n’y eut jamais rien qu’elle-même, debout douze heures par
jour, été comme hiver, vendant de grosses miches de pain à des mécaniciens
couverts de cambouis, à des mémères, à des enfants crasseux dont les
parents en état d’ivresse se battaient les samedis soir en pleine rue.
Son supplice commença avec sa nuit de noces. Dans un hôtel de second
ordre à Niagara Falls (commode pour Buffalo). Tous les tendres espoirs de
la jeune fille timide, rose et grêle, photographiée quelques heures plus tôt
dans sa robe blanche de mariée à côté de ce beau garçon devenu son mari,
s’évanouiraient dans le lit grinçant et maculé de sang. Embrochée sous ce
grand corps mâle, infernalement infatigable, elle sait alors qu’elle vient
d’être condamnée à une sentence à perpétuité.
Dès la fin de la première semaine de leur lune de miel, elle griffonna un
message annonçant son suicide. Elle le déchira, mais quelque temps plus
tard en écrivit un autre, également déchiré, et ainsi de suite à maintes
reprises.
Pendant la journée, ils ressemblaient à n’importe quel autre couple de
jeunes mariés. Toujours attentionné, il lui tenait le bras en traversant les
rues, lui faisait des petits présents, l’amenait au spectacle, largesses qu’il ne
renouvela pas par la suite. Elle adorait les sucreries et il souriait avec
indulgence à la voir plonger sa cuiller dans d’énormes crèmes glacées. Ils
prirent le petit vapeur qui circulait juste au bas des cataractes. Quand, le
soir, il refermait derrière lui la porte de leur chambre, on aurait dit que
deux âmes nouvelles s’emparaient de leurs corps, comme des oiseaux de
proie fonçant sur leurs victimes. Le corps à corps grotesque qui les
opposait, au lieu de les unir, ne faisait jamais l’objet de conversation entre
eux ou même d’allusions. L’éducation stricte que les religieuses lui avaient
inculquée l’avait laissée sous le coup d’interdits en même temps que
d’incroyables illusions de fausse délicatesse. Quant à lui, c’étaient des
putains qui s’en étaient chargé et, en conséquence, il se figurait
probablement que les femmes bien et dignes du mariage devaient rester
inertes sur le dos, comme si les plaisirs du lit conjugal étaient réservés à
leur époux. À moins, encore, qu’il ne s’imaginât que c’était l’attitude
commune à toutes les Américaines.
Au bout de quelques mois, il finit par se rendre compte, bien sûr, de la
nature particulière de ce rejet, résigné et passif. Cela excita sa rage,
l’éperonna, et ses assauts devinrent de plus en plus brutaux. Il n’allait
jamais avec d’autres femmes et ne leur prêtait même pas attention.
Son obsession était là, dans leur lit conjugal, mais son infortune à elle
résidait en ce fait que le seul corps pour lequel son mari brûlait de désir était
le sien et qu’il pouvait en disposer à sa guise. Vingt ans durant, il l’assiégea,
gonflé de haine et désespérément, comme le chef d’une grande armée tenue
en échec, incroyablement, par une petite maison à l’entrée de la ville
investie.

Elle pleura lorsqu’elle s’aperçut qu’elle était enceinte.


Ce n’était pas à ce sujet qu’ils se disputaient, mais pour des questions
d’argent. Très tôt, elle avait découvert qu’il était d’une avarice sordide et,
elle-même, ne fut pas longue à se rendre compte qu’elle possédait une
langue acérée et blessante. Elle devint acariâtre pour des sommes minimes
car elle devait faire campagne pendant des mois afin de lui extirper
dix dollars pour l’achat d’une paire de chaussures ou, plus tard, d’une robe
dont Gretchen avait besoin pour aller à l’école. Il lui reprochait jusqu’au
pain qu’elle mangeait. Jamais elle ne sut ce qu’il avait en banque. Il mettait
tout de côté, comme un écureuil un peu fou craignant le retour d’une ère
glaciaire. Il avait vu en Allemagne ce que c’est, tout un peuple réduit à la
misère, et il savait que cela pourrait arriver en Amérique. Il avait été dressé
à l’école de la défaite et comprenait que nul continent n’en était à l’abri. Il
attendit dix ans avant d’acheter cinq bidons d’enduit pour repeindre son
magasin dont la peinture s’écaillait.
Un jour, son frère, qui possédait dans l’Ohio un garage prospère, vint le
voir et lui proposa une participation dans une nouvelle agence
d’automobiles qu’il allait acquérir. Cette participation de quelques milliers
de dollars qu’il lui offrait, sa propre banque la financerait. Il flanqua son
frère à la porte, le traitant de bandit et d’escroc. Ce dernier était un bon gros
réjoui qui tous les étés prenait quinze jours de vacances à Saratoga ( 5) et qui
plusieurs fois par an allait à New York avec sa grosse bavarde de femme
voir des pièces de théâtre. Il portait des vêtements d’excellente qualité et
dégageait une agréable odeur de lotion à base de laurier. Si Axel avait
consenti à emprunter cet argent, comme le faisait son frère, il aurait pu avec
sa femme vivre à l’aise le reste de sa vie, se serait affranchi de l’esclavage
de la boulangerie, se serait échappé de ce quartier qui devenait un taudis.
Mais Axel refusait de retirer le moindre dollar de son compte en banque ou
de signer des traites. Au moment de la grande débâcle du mark en
Allemagne, un dollar était apparu aux yeux de ceux qui étaient ruinés
comme quelque chose de fabuleux.
Lorsque Gretchen reçut son diplôme à la sortie du lycée, il ne fut pas
question pour elle de poursuivre ses études, à l’université bien qu’elle fût à
la tête de sa classe : ce privilège était réservé à son frère Rudolph. Elle
devait, sans plus tarder, se mettre à gagner sa vie et à remettre à son père la
moitié de son salaire. Les universités n’étaient bonnes, disait ce dernier,
qu’à transformer les jeunes filles en putains. Le père s’était prononcé.
Gretchen se marierait jeune, pensait sa mère, et avec le premier qui le lui
proposerait, afin de fuir son père. Encore une vie de gâchée dans ce cycle
sans fin.
Ce n’était qu’avec Rudolph que son époux se montrait généreux. Rudy
était l’espoir de la famille. Il était bien de sa personne, avait de bonnes
manières, parlait bien, était aimé de ses professeurs, et était affectueux. Il
était le seul de la famille à embrasser sa mère le matin et le soir. Tous deux,
elle et son mari, voyaient en leur fils le rachat de leur échec dans la vie. Il
était doué pour la musique et jouait de la trompette dans l’orchestre du
lycée. À la fin de sa dernière année, son père lui acheta une trompette, un
instrument de cuivre étincelant, le seul cadeau que Jordache ait fait
jusqu’alors à un membre de sa famille. Tout le reste n’avait été obtenu
qu’après de féroces discussions. C’était vraiment étrange d’entendre, dans
ce logement grisâtre et poussiéreux, cette fanfare triomphante quand
Rudolph s’exerçait. On se mit à l’engager pour jouer au cours de sauteries
et son père lui avança trente-cinq dollars pour s’acheter un smoking, une
sortie d’argent inouïe. Et il autorisa Rudolph à garder tout ce qu’il gagnait.
« Économise-le, lui avait-il dit, ça te sera utile quand tu seras à
l’université. » Il avait été dès le début décidé que Rudolph, lui, continuerait
ses études.
Elle se sent coupable à cause de Rudolph. Elle concentre tout son amour
sur lui. Elle est trop épuisée pour partager avec ses deux autres enfants
l’amour qui l’embrase pour son fils élu. Elle le touche chaque fois qu’elle le
peut, va dans sa chambre quand il dort et lui pose un baiser sur le front.
Même recrue de fatigue, elle lui lave et repasse ses vêtements, pour que sa
splendeur brille à tous moments. Elle découpe les articles du petit journal
du lycée quand il gagne une course et colle dans un album ses notes de
classe. Cet album, elle le garde sur sa coiffeuse, à côté d’un exemplaire de
Gone with the Wind (Autant en emporte le vent).
Son plus jeune fils, Thomas, et sa fille ne font qu’habiter la maison.
Rudolph est son sang. Quand elle le regarde, elle voit l’image de son père
fantomatique.
Elle ne nourrit aucun espoir pour Thomas, avec son visage blond, rusé,
narquois. C’est une brute, toujours en train de se bagarrer, ne cessant
d’avoir des histoires à l’école, insolent avec ça, moqueur, n’en faisant qu’à
sa tête, sans morale, rentrant et sortant sans qu’on sache quand, indifférent
aux réprimandes. Il doit y avoir quelque part un calendrier où la malédiction
pesant sur son fils est inscrite en lettres rouges. On ne peut rien y faire. Elle
ne l’aime pas et elle ne peut pas lui tendre une main affectueuse.

Voilà la mère, debout sur ses jambes enflées devant la fenêtre, environnée
de sa famille dans la maison endormie. Sujette aux insomnies, sans
coquetterie, surmenée, mal portante, informe, brouillée avec les miroirs,
encline à écrire l’annonce de son suicide, grisonnante à quarante-deux ans,
sa robe de chambre poudrée des cendres de sa cigarette.
Un train ulule ( 6) dans le lointain, les wagons bringuebalant bondés de
troupes qui ne tarderont pas à entendre le son du canon. Dieu merci !
Rudolph n’a pas dix-sept ans. Elle ne survivrait pas s’ils en faisaient un
soldat.
Elle allume une dernière cigarette, enlève sa robe de chambre, la cigarette
collée à sa lèvre inférieure, et se couche. Elle continue à fumer au lit. Elle
dormira pendant plusieurs heures. Mais elle sait qu’elle s’éveillera quand
elle entendra son époux monter pesamment l’escalier. Il sentira le rance de
sa sueur et l’alcool de son whisky.
CHAPITRE II

L ’HORLOGE DU BUREAU INDIQUAIT midi moins cinq, Gretchen


continuait à taper. Comme c’était samedi, les autres dactylos avaient déjà
cessé leur travail et se poudraient, prêtes à partir. Deux d’entre elles, Luella
Devlin et Pat Hauser, l’avaient invitée à prendre avec elles une pizza, mais
elle n’était pas d’humeur à écouter cet après-midi leurs caquetages
écervelés. Au lycée, elle avait eu trois bonnes amies, Bertha Sorel, Sue
Jackson, Felicity Turner. Elles étaient les filles les plus intelligentes de
l’école et elles avaient formé un petit clan fermé et hautain. Elle aurait aimé
qu’elles — ou tout au moins l’une d’elles — fussent à Port Philip
aujourd’hui. Mais elles appartenaient toutes à des familles aisées et étaient
parties au collège. Elle ne trouvait personne pour les remplacer dans sa vie.
Gretchen aurait aimé aussi qu’il y eût suffisamment de travail pour lui
donner une raison de s’attarder à son bureau tout l’après-midi, mais elle
finissait de taper le dernier connaissement que M. Hutchens avait posé
devant elle. Il n’y avait pas moyen de faire traîner les choses en longueur.
Elle n’avait pas été à l’hôpital ces deux dernières nuits. Elle avait
téléphoné pour dire qu’elle était malade et était rentrée directement à la
maison après son travail et n’en était pas ressortie. Elle était trop agitée
pour lire et s’était affairée à laver des blouses absolument propres, à
repasser des robes qui n’étaient nullement froissées, à se faire un
shampooing, à se manucurer, et à en faire autant à Rudy, bien qu’elle lui ait
rendu ce service à peine une semaine plus tôt.
Tard dans la nuit de vendredi, ne trouvant pas le sommeil, elle était
descendue au sous-sol où travaillait son père. Il lui jeta un coup d’œil
surpris tandis qu’elle arrivait au bas de l’escalier, mais ne dit rien, même
quand elle s’assit sur une chaise et appela le chat. Mais l’animal battit en
retraite. La race des hommes, comme le chat le savait bien, c’est l’ennemi.
— P’pa, dit-elle, il y a quelque temps que je désire vous parler.
Jordache ne dit toujours rien.
— Ça ne me mène nulle part le travail que je fais, dit Gretchen. Pas
d’espoir d’augmentation et, uns fois la guerre terminée, il y aura des
licenciements et j’aurais de la veine si on me garde.
— La guerre n’est pas encore terminée, dit Jordache. Il y a encore un tas
d’idiots qui attendent de se faire tuer.
— Je pensais que je devrais aller à New York chercher une bonne place.
Je suis maintenant une secrétaire capable et je vois dans les petites
annonces des offres d’emploi de toutes sortes à un salaire double du mien.
— Tu en as parlé à ta mère ?
Jordache commençait à rouler la pâte en cylindres, avec des petits
mouvements de la main, comme un prestidigitateur.
— Non. Elle ne se sent pas bien et je n’ai pas voulu l’inquiéter.
— Tout le monde est si plein de prévenance dans la famille. Ça réchauffe
le cœur.
— P’pa, soyez sérieux.
— Non.
— Pourquoi pas ?
— Parce que c’est ainsi. Fais attention, tu vas te fourrer de la farine sur ta
belle robe de chambre.
— Papa, je pourrais envoyer à la maison bien plus d’argent.
— Non. Quand tu auras vingt et un ans, tu pourras aller où bon te semble.
Mais tu ne les as pas. Tu en as dix-neuf. Tu as encore deux ans à endurer
l’hospitalité de ta demeure ancestrale. Tiens-le-toi pour dit.
Il ouvrit une bouteille de whisky et avala une longue gorgée. Avec une
grossièreté voulue, il s’essuya la bouche du revers de la main, étalant la
farine à travers la figure.
— Il faut que je quitte cette ville, dit Gretchen.
— Il y a des endroits pires. Je te reverrai dans deux ans.
Midi cinq, indiquait l’horloge. Elle rangea les documents dans le tiroir de
son bureau. Tous les autres employés étaient partis. Elle couvrit la machine
à écrire de sa housse et alla aux toilettes. Elle s’examina dans le miroir. Elle
avait l’air fébrile. Elle se tamponna le front avec un peu d’eau froide, puis
sortit de son sac un flacon de parfum, le déboucha et, de son doigt, frotta
quelques gouttes derrière chaque oreille.
Elle sortit du bâtiment par la porte principale, passant sous le grand
écriteau Boylan’s Brick and Tile Works. La briqueterie et l’enseigne dont les
lettres ornementées auraient pu faire croire qu’on y fabriquait quelque
chose de magnifique étaient là depuis 1890.
Elle regarda à la ronde pour voir si Rudy, par hasard, ne l’attendait pas. Il
lui arrivait parfois de la chercher et de revenir avec elle à la maison. Il était
le seul membre de la famille à qui elle pouvait se confier. Si Rudy avait été
là, ils auraient pu déjeuner dans un restaurant et même jeter de l’argent par
la fenêtre en allant au cinéma. Mais elle se souvint que Rudy était parti avec
son équipe dans une ville voisine pour une rencontre.
Elle s’aperçut qu’elle allait dans la direction de la station des cars. Elle
marchait lentement, s’arrêtant souvent devant des vitrines. « Bien sûr, se
disait-elle, je ne vais pas prendre le car. » On était au milieu du jour
maintenant et les fantasmagories de la nuit s’étaient dissipées. Il n’empêche
que cela lui ferait du bien de respirer un peu d’air frais dans la vallée de
l’Hudson. Le temps avait changé et le printemps s’annonçait. Il faisait doux
et il y avait des petits nuages blancs très hauts dans le ciel bleu.
Avant de quitter la maison ce matin, elle avait dit à sa mère qu’elle irait
travailler à l’hôpital l’après-midi pour compenser les deux soirées où elle
n’y avait pas été. Elle se demanda pourquoi elle avait soudainement inventé
cette histoire. Elle mentait rarement à ses parents. Ce n’était pas nécessaire.
Mais en racontant qu’on comptait sur elle à l’hôpital, elle évitait que sa
mère ne lui demandât de l’aider au magasin ce samedi après-midi aux
heures d’affluence. La matinée était ensoleillée et l’idée d’être confinée
dans la boutique sans air lui était désagréable.
Au carrefour avant celui de la station des cars, elle vit son frère Thomas.
Il jouait devant une pharmacie avec une bande de jeunes gens à l’air voyou
à un jeu d’adresse. Une de ses collègues du bureau qui avait été au Casino
mercredi soir et qui avait été témoin de l’algarade entre Tom et le militaire
en avait parlé à Gretchen. « Votre frère, avait-elle dit, il fait peur. Un gosse
comme ça. On dirait un serpent. Je n’aimerais pas du tout avoir quelqu’un
comme ça dans ma famille. »
Gretchen avait dit à Tom ce qu’elle avait appris. Ce n’était pas la
première fois. « Tu es épouvantable », lui cria-t-elle. Il se contenta de
rigoler.
Si Tom l’avait vue, elle aurait fait demi-tour. Elle n’aurait jamais osé
entrer dans la station s’il l’observait. Mais il ne la vit pas. Trop absorbé sans
doute à méditer quelque mauvais coup.
Comme poussée par le flot des voyageurs, elle entra dans le terminus.
Elle regarda l’horloge. Midi trente-cinq. Le car qui longeait le fleuve en
amont avait dû partir il y a cinq minutes et, naturellement, elle n’attendrait
pas le prochain, vingt-cinq minutes. Mais le car avait du retard et était
encore là. Elle alla au guichet. « Un billet pour King’s Landing », demanda-
t-elle.
Elle monta dans le car et s’assit en avant près du conducteur. Il y avait de
nombreux militaires, mais comme il était encore tôt ils n’avaient pas eu le
temps de se saouler, et ils s’abstinrent de siffler comme les soldats en
goguette ont l’habitude de le faire quand ils voient une jolie fille.
Le car démarra. Quand il eut pris de la vitesse hors de la ville, le
mouvement la berça et elle s’assoupit les yeux ouverts. Les arbres filaient.
Des maisons, des échappées sur l’Hudson, des visages aussitôt disparus
qu’entrevus dans le passage des villages. Tout semblait lavé de frais, d’une
beauté irréelle. Derrière elle, les soldats chantaient, leurs voix s’unissant
pour former un chœur. Elle distinguait, parmi les autres, une voix de
Virginie, aux lentes intonations du Sud, qui rendait encore plus douces les
lamentations de cette triste mélopée Body and Soul (Corps et Ame). Rien ne
pouvait lui arriver. Personne ne savait où elle était. Elle flottait en dehors du
cours des événements, se laissant porter par ces voix nostalgiques.
Le car s’arrêta. « King’s Landing, mademoiselle », annonça le
conducteur.
— Je vous remercie, dit-elle, et elle descendit prestement sur le bord de
la route. Le bus repartit. Des soldats lui envoyèrent des baisers à travers les
fenêtres. En échange, elle leur envoya des baisers du bout des doigts, en
souriant. Ils ne la connaissaient pas plus qu’elle ne les connaissait. Elle ne
les reverrait jamais, et ils ne pouvaient soupçonner ce qu’elle venait faire en
ce lieu. Leurs voix s’estompèrent au fur et à mesure que le car s’éloignait en
direction du nord.
Un instant, elle demeura immobile sous l’agréable soleil de cette journée
printanière. À côté du poste à essence, il y avait un de ces magasins ruraux
où l’on vend un peu de tout. Elle entra y acheter une bouteille de Coca-
Cola. Le vieillard qui la servit avait une chemise d’un bleu passé, mais très
propre. La couleur lui plut : elle essayerait de trouver une robe de cette
teinte pour mettre l’été.
Elle sortit du magasin et s’assit sur le banc juste devant. Le liquide glacé
et sucré lui picota l’arrière-bouche de son effervescence acidulée. Elle but à
petites gorgées. Elle n’était pas pressée. Elle posa son regard sur la petite
route qui menait au bord de l’Hudson. Un nuage qui filait vite y projeta une
tache d’ombre qui dévala comme un animal. Le siège du banc était chaud.
Aucune voiture ne passait. Son Coca fini, elle déposa la bouteille sous le
banc. Elle perçut le tic-tac de sa montre. Elle pencha la tête en arrière pour
capter la caresse du soleil sur le front.
Bien sûr, elle n’irait pas à la maison du bord de l’eau. Qu’importait si les
aliments devenaient froids, si le vin n’était point versé, si les prétendants se
morfondaient ! Comment sauraient-ils que la dame de leurs désirs était là,
tout près, goûtant, seule, le plaisir de les mettre en haleine. Elle fut prise
d’une folle envie de rire, mais elle ne voulut pas rompre le silence
champêtre.
Quel délice ce serait de pousser ce jeu plus loin, de descendre jusqu’à mi-
chemin parmi les bouleaux dressés comme des crayons blancs dans les
bois ! Aller à mi-chemin, puis faire demi-tour. Ou mieux encore, se frayer
un passage à travers les bois, tantôt au soleil, tantôt à l’ombre. Jeune
Iroquoise, elle irait, les pieds déchaussés, jusqu’au bord du fleuve en
mission de reconnaissance.
Agent secret au service de toutes les vierges, elle épierait les
deux hommes qui, leurs projets lubriques établis, devaient attendre, assis
devant la maison. Ensuite, elle s’esquiverait, à pas feutrés, sa robe
mouchetée de petits morceaux d’écorce… Sauvée, sauvée, maintenant,
après avoir frôlé le danger, et consciente de son pouvoir.
Elle se leva et traversa la grand-route vers le débouché du chemin. Elle
entendit une auto venir à toute vitesse du sud. Elle se tourna et resta plantée
sans bouger comme si elle attendait le car qui la ramènerait à Port Philip.
Ça ne ferait pas du tout l’affaire d’être vue se précipitant dans les bois.
La voiture arrivait vers elle du côté opposé de la route, ralentit et s’arrêta
à sa hauteur. Elle n’y fit pas attention, faisant mine de guetter le car qui, elle
le savait, ne ferait pas son apparition avant une demi-heure.
— Bonjour, mademoiselle Jordache.
Une voix d’homme avait prononcé son nom. Elle sentit le rouge lui
monter au visage lorsqu’elle tourna la tête. Elle savait que c’était stupide.
Elle avait le droit le plus absolu d’être là, au bord de la route. Nul n’était au
courant de la venue de ces deux soldats nègres qui l’attendaient avec leur
nourriture, leurs boissons et leurs huit cents dollars. Elle ne reconnut pas
tout de suite l’homme qui lui adressait la parole, au volant d’une Buick,
dont la capote était relevée. Puis elle le reconnut : M. Boylan ! Il lui
souriait, une main gantée de cuir hors de la portière de son côté. Elle ne
l’avait vu qu’une ou deux fois, et cela dans les locaux de l’entreprise qui
portait le nom de Boylan. Il n’y était que rarement, un homme mince,
blond ; le teint hâlé, rasé de frais avec des sourcils broussailleux et des
souliers soigneusement cirés.
— Bonjour, monsieur Boylan, dit-elle sans se déplacer.
Elle ne voulait pas s’approcher de lui au point qu’il puisse remarquer sa
rougeur.
— Que diable fabriquez-vous ici dans ce coin perdu ?
On aurait dit que cette rencontre insolite avec une jolie fille, toute seule,
et juchée sur des talons hauts, l’amusait.
— Une si belle journée ! (Ce fut tout juste si elle ne bégaya pas.) Je vais
souvent en excursion quand j’ai mon après-midi de libre.
— Toute seule ? dit-il d’un ton incrédule.
— C’est que j’adore la nature, répondit-elle piteusement.
« Il doit me prendre pour une sacrée gourde », pensa-t-elle.
Et elle poursuivit :
— Je suis montée dans le car sous le coup d’une impulsion subite, et
maintenant j’attends celui du retour.
Elle ne se faisait pas d’illusion sur ses fables. Tout à coup, elle entendit
un bruissement derrière elle. Elle virevolta en panique, sûre que c’était les
deux soldats qui, s’impatientant, étaient venus voir si elle était arrivée. Mais
ce n’était qu’un écureuil qui avait traversé la petite route.
— Mais qu’avez-vous donc ? interrogea Boylan, intrigué par son sursaut.
— J’avais cru entendre un serpent.
« Allez-vous-en donc », dit-elle dans son for intérieur.
— Pour une amie de la nature, vous êtes bien nerveuse, reprit Boylan
d’un ton grave.
— Les serpents seulement…
Quelle conversation idiote ! La plus idiote qu’elle eût jamais eue.
Boylan regarda sa montre.
— Vous savez, le prochain car ne passe pas avant longtemps.
— Ça ne fait rien, dit-elle avec un large sourire, comme si attendre un car
en pleine nature était son passe-temps favori le samedi après-midi. C’est si
agréable et si tranquille ici.
— Permettez que je vous pose une question sérieuse.
« Je le vois venir, se dit-elle. Il veut savoir qui j’attends. »
Elle pensa vite à plusieurs personnes qui feraient l’affaire : son frère, une
infirmière de l’hôpital, une amie. Elle était si occupée à dresser sa liste
qu’elle ne saisit pas ce qu’il était en train de dire.
— Je vous demande pardon, mais je n’ai pas compris.
— J’ai dit : « Avez-vous déjà déjeuné, mademoiselle Jordache ? »
— C’est que je… n’ai vraiment pas faim. Je…
— Venez. Je vous paye à déjeuner. J’ai horreur de déjeuner tout seul.
De sa main gantée, il lui fit signe de monter.
Obéissante, se sentant une petite fille devant une grande personne qui lui
donnait un ordre, elle grimpa dans la Buick dont il ouvrait la portière.
— C’est très aimable à vous, monsieur Boylan.
— Le samedi est mon jour de veine, dit-il en actionnant le démarreur.
Elle n’avait aucune idée de ce qu’il entendait par là.
S’il n’avait pas été son patron, en quelque sorte, et vieux, de surcroît,
quarante, quarante-cinq ans au moins, elle se serait débrouillée pour refuser.
Elle regrettait l’excursion secrète dans les bois, qui maintenant n’aurait
jamais lieu, la possibilité, obscène et aguichante que les deux militaires
l’eussent aperçue… Ils lui auraient couru après, comme des Indiens boiteux
sur les réserves de chasse de la tribu… Huit cents dollars pour se
barbouiller en guerriers.
— Est-ce que vous connaissez un endroit appelé le Farmer’s Inn ( 7) ?
demanda Boylan.

Leur conversation s’en tint là, car il conduisait très vite; le vent qui
s’engouffrait violemment dans la voiture décapotée lui faisait tourbillonner
les cheveux et plisser les yeux. La vitesse était limitée à soixante kilomètres
à l’heure par mesure d’économie d’essence en ce temps de guerre, mais,
bien entendu, elle savait qu’un homme comme M. Boylan n’avait pas à se
préoccuper de cartes de carburant.
De temps en temps, Boylan la regardait et souriait. Elle sentait que ce
sourire avait quelque chose d’ironique; il n’était pas dupe de ses mensonges
pour expliquer ses raisons d’être allée toute seule hors de la ville et
d’attendre ainsi stupidement un car qui n’arriverait pas avant une grande
heure. Il se pencha, ouvrit un compartiment à côté du tableau de bord et en
sortit une paire de lunettes fumées de l’Air Force. Il les lui tendit en criant :
« Pour vos jolis yeux bleus. » Elle mit les lunettes et se sentit très chic,
comme une actrice de cinéma.
Le Farmer’s Inn avait servi de relais de poste entre New York et le nord
de l’État dans la période qui avait suivi la guerre d’indépendance. La vieille
maison de bois était peinte en rouge avec des encadrements blancs. Sur la
pelouse, on avait fixé une grande roue de diligence. Cela proclamait que le
patron de ce restaurant croyait à la prédilection des Américains de se
replonger dans leur passé pour leurs repas. On aurait pu aussi bien être cent
cinquante ans en arrière qu’à cent cinquante kilomètres de Port Philip.
Gretchen essaya de s’arranger les cheveux grâce au miroir du rétroviseur.
Cela la gênait d’être observée par Boylan.
— Une des choses les plus gracieuses que puisse voir un homme, dit-il,
c’est une jolie fille les bras levés pour se coiffer. C’est pour cela que tant de
peintres en ont fait leur sujet.
Elle n’avait jamais entendu les garçons au lycée ou les employés du
bureau qui tournaient autour d’elle lui parler comme cela. Elle ne savait
qu’en penser. Cela semblait faire intrusion dans son intimité, de parler ainsi.
Pourvu qu’elle ne continue pas à rougir cet après-midi. Elle se disposait à se
remettre du rouge à lèvres, mais de sa main, il l’arrêta.
— Ne faites pas ça, dit-il, avec autorité. Vous en avez bien assez. Plus
qu’il n’en faut. Venez.
Il sauta à bas de la voiture avec une agilité surprenante, pensa-t-elle, pour
un homme de son âge, fit le tour et ouvrit la portière pour elle.
Des manières, observa-t-elle machinalement. Elle le suivit hors de l’aire
du parking, où cinq ou six autres autos étaient rangées sous les arbres, en
direction de l’hôtel-restaurant. Ses souliers marron étaient comme toujours
très brillants. Il était vêtu d’une veste de tweed, dite à crocs de chien (à
cause des gros fils blancs), d’un pantalon de flanelle grise et d’un foulard
sous le col de sa fine chemise de laine en guise de cravate. « Il n’est pas
réel, pensa-t-elle, mais une illustration de magazine. Qu’est-ce que je suis
en train de faire en sa compagnie ? »
Par contraste avec lui, elle se sentait mal fagotée dans la robe bleu marine
aux manches courtes qu’elle avait pourtant pris tant de soin à choisir ce
matin. Elle était certaine qu’il regrettait déjà de s’être arrêté pour elle. Mais
il ouvrit la porte en s’effaçant et il l’aida, en lui prenant le coude, à franchir
le seuil et à entrer.
Il y avait dans le bar, décoré comme une salle de café du XVIIIe siècle
avec ses boiseries de chêne foncé, ses chopes et plats d’étain, deux autres
couples. Les femmes étaient plutôt jeunes et avaient des robes de suède et
des blouses de jersey serrées et plates. Leurs voix perçantes étaient pleines
d’assurance. Gretchen eut conscience de l’ostentation de sa poitrine et
s’arrondit le dos pour la rentrer. Les deux couples étaient assis devant une
table basse à l’autre extrémité de la salle. Boylan guida Gretchen au
comptoir et l’aida à se hisser sur un des hauts tabourets de bois.
— Ce côté-ci, dit-il à voix basse, on est loin de ces dames. Elles font une
musique dont je me passerais bien.
Un nègre en veste blanche amidonnée s’approcha pour prendre leur
commande.
— Bonjour, monsieur Boylan, dit-il sans obséquiosité. Quel sera votre
plaisir, Monsieur ?
— Ah ! Bernard, vous posez la question qui a embarrassé les philosophes
depuis le commencement des temps.
Quel prétentieux, se dit Gretchen tout en se reprochant de juger ainsi un
homme comme M. Boylan.
Le nègre, bien stylé, sourit. Il était propre comme un sou neuf, immaculé,
comme s’il allait faire une opération. Gretchen le regarda de côté. « Je
connais deux de tes amis qui se passeront d’une certaine personne cet après-
midi », se dit-elle.
— Ma chère, que prenez-vous ? demanda Boylan.
— N’importe quoi. Choisissez.
Les pièges se multipliaient. Comment saurait-elle quoi boire ? Elle ne
buvait jamais rien de plus fort que du Coca-Cola. Elle appréhendait la
présentation du menu. Presque sûrement en français. Et elle avait choisi
l’espagnol et le latin à l’école. Le latin !
— À propos, dit Boylan, vous avez bien dix-huit ans ?
— Oh oui ! dit-elle en rougissant.
En voilà un moment pour rougir ! Heureusement que le bar était sombre.
— Je ne voudrais pas être traîné devant les tribunaux pour corruption
d’une mineure de moins de dix-huit ans, expliqua-t-il en souriant.
Il avait une belle denture, telle qu’en rêvent les dentistes. Elle ne
parvenait pas à comprendre comment un homme avec de si belles dents, des
vêtements si élégants, et avec tant d’argent en était réduit parfois à déjeuner
seul.
— Bernard, essayons quelque chose de doux, pour la jeune dame. Un de
vos bons Daiquiris, absolument inimitables.
— Merci, Monsieur, dit Bernard.
Inimitables. Vraiment, qui se sert de mots comme cela ? se demanda-t-
elle. Le sentiment qu’elle n’avait ni l’âge, ni les vêtements, ni le maquillage
qu’il aurait fallu, la hérissait.
Gretchen observa Bernard extraire le jus des citrons verts, verser la glace
pilée et agiter le shaker de ses mains expertes, à la fois noires et roses, et
manucurées. Adam et Eve au Paradis. Si M. Boylan se doutait… il ne
parlerait pas, de cette façon condescendante, de corruption.
La boisson avec son écume à la surface était délicieuse, et elle l’avala
comme une limonade. Boylan la regarda faire tout en soulevant un sourcil
d’un air théâtral.
— Remettez cela, Bernard, dit-il.
Les deux autres couples passèrent à la salle à manger. Le bar était
maintenant à eux. Elle se sentit plus à son aise. L’après-midi s’entrouvrait.
Pourquoi cette expression lui était-elle venue spontanément, se demanda
Gretchen. Mais c’était bien ainsi que ça paraissait : s’entrouvrir. Elle
fréquenterait beaucoup de bars à la lumière tamisée où des messieurs,
gentils et d’un certain âge, habillés de façon un peu spéciale, lui offriraient
des boissons délicieuses.
Bernard posa le second Daiquiri devant elle.
— Vous me permettez, mignonne, de vous dire quelque chose ? dit
Boylan. À votre place, je boirais celui-ci plus lentement. Il y a du rhum
dedans, après tout.
— Vous avez raison, dit-elle avec dignité. Rester debout en plein soleil a
dû me donner soif.
— Bien sûr, mignonne.
Mignonne. Personne ne l’avait jamais appelée ainsi.
Ce mot sonnait bien, surtout de la façon dont il le prononçait de sa voix
calme et nette. Comme une vraie dame, elle buvait le liquide glacé à petites
gorgées. Ce second verre lui parut aussi bon que le premier, sinon meilleur.
Elle commençait à se dire qu’elle ne rougirait plus cet après-midi.
Boylan demanda le menu. Ils passeraient commande du bar tandis qu’ils
finiraient leurs cocktails. Le maître d’hôtel s’approcha d’eux, deux grandes
cartes de bristol à la main, et faisant une petite courbette, dit :
— Je suis content de vous voir, monsieur Boylan.
Comme si tout le monde n’était pas content de voir M. Boylan avec ses
souliers si bien cirés.
— Voulez-vous que je passe la commande ? demanda M. Boylan.
Gretchen savait, pour l’avoir vu dans des films, que souvent, au
restaurant, c’étaient les messieurs qui composaient le menu. C’était une
chose de le voir à l’écran, une autre quand vous étiez en cause.
— Je vous en prie, dit-elle.
Exactement selon les règles, pensa-t-elle triomphalement. Dieu que c’est
bon ce cocktail !
Il y eut entre M. Boylan et le maître d’hôtel un échange de propos brefs
mais sérieux quant au choix des plats et du vin. Le maître d’hôtel leur dit,
en prenant congé, qu’il les préviendrait dès que la table serait prête.
M. Boylan sortit un étui à cigarettes en or et lui en offrit une.
Elle secoua la tête.
— Vous ne fumez pas ?
— Non.
Elle eut l’impression qu’elle dérogeait au niveau de l’établissement et
aux règles de la situation en ne fumant pas. Elle avait essayé deux ou
trois fois : cela l’avait fait tousser, lui avait piqué les yeux et elle avait
abandonné l’expérience. Et, de plus, sa mère fumait jour et nuit, et ce que
faisait sa mère, Gretchen ne voulait pas le faire.
— Parfait, dit Boylan, allumant sa cigarette avec un briquet en or qu’il
avait pris de sa poche et qu’il posa sur le bar à côté de l’étui marqué de ses
initiales. Je n’aime pas que les jeunes filles fument. Cela leur enlève le
parfum de leur jeunesse.
Langage fleuri, pensa-t-elle. Mais elle n’en avait plus de ressentiment. Il
se met en quatre pour lui plaire. Elle prit subitement conscience du parfum
dont elle s’était frottée dans le lavabo du bureau. Elle s’inquiéta à l’idée que
ça lui paraîtrait peut-être vulgaire.
— Il faut que je vous dise, dit-elle, que j’ai été surprise que vous sachiez
mon nom.
— Et pourquoi donc ?
— Eh bien, parce que je ne crois pas vous avoir vu plus d’une ou
deux fois à l’entreprise. Et vous n’êtes jamais allé dans les bureaux.
— Je vous ai vue. Je me suis demandé ce qu’une jeune fille aussi jolie
que vous pouvait bien faire dans un endroit aussi lugubre que la briqueterie
Boylan.
— Ce n’est pas aussi horrible que ça, dit-elle sur la défensive.
— Vraiment ? Je suis content de l’entendre. J’avais l’impression que tous
mes employés la trouvaient intolérable. Je me suis fait une règle de ne pas
la visiter plus d’un quart d’heure par mois. C’est trop déprimant.
Le maître d’hôtel refit son apparition.
— Le déjeuner est servi, Monsieur.
— Laissez votre verre, ma mignonne, dit Boylan en l’aidant à descendre
du tabouret. Bernard l’apportera.
Ils suivirent le maître d’hôtel à la salle à manger. Huit ou dix tables
étaient occupées. Un colonel avec plusieurs jeunes officiers. D’autres
couples en vêtements de tweed. Il y avait des fleurs sur les fausses tables de
l’époque coloniale et des rangées de verres étincelants. Personne qui vienne
ici ne gagne moins de dix mille dollars par an, estima-t-elle.
Les conversations dans la salle s’arrêtèrent alors qu’ils la traversaient
pour arriver à leur table devant une fenêtre surplombant l’Hudson très loin
au-dessous. Elle sentait les regards des jeunes officiers sur elle. Elle se
tapota les cheveux. Elle devinait ce qu’ils pensaient. Elle regretta que
M. Boylan ne fût pas plus jeune.
Le maître d’hôtel lui tint la chaise quand elle s’assit. D’un air posé, elle
déplia la serviette damassée sur ses genoux. Bernard entra avec leurs
Daiquiris inachevés sur un plateau et les plaça sur la table.
— Merci, Monsieur, dit-il tandis qu’il s’en allait à reculons.
Le maître d’hôtel s’approcha avec une bouteille de vin rouge de France et
le garçon apporta le premier plat. Il n’y avait pas de manque de main-
d’œuvre à l’auberge du Vieux Fermier.
Cérémonieusement, le maître d’hôtel versa un peu de vin dans un verre
ballon. Boylan le huma, le goûta, leva les yeux au plafond alors qu’il le
roulait dans la bouche avant de l’avaler. Il fit un signe d’acquiescement.
— Excellent, Lawrence.
— Je vous remercie, Monsieur, dit le maître d’hôtel.
Avec tous ces chichis, se dit Gretchen, l’addition sera salée.
Il versa le vin d’abord dans son verre, ensuite dans celui de Boylan. Ce
dernier leva le sien à sa santé et ils burent une petite gorgée. Un goût
étrange de poussière, et c’était tiède. Par la suite, elle était sûre qu’elle
apprendrait à aimer ce goût.
— J’espère que vous aimez le cœur de palmier, dit Boylan. C’est à la
Jamaïque que j’en ai apprécié le goût. C’était avant la guerre, bien entendu.
— C’est exquis.
Elle trouvait que ça n’avait aucune saveur particulière, mais l’idée que
tout un noble palmier avait été abattu pour lui servir un petit plat délicat
l’amusait.
— Quand la guerre sera finie, dit-il, picorant dans son assiette, je vais
aller à la Jamaïque pour de bon, m’y dorer sur le sable blanc toute l’année.
Quand nos « boys » reviendront, la vie deviendra impossible dans notre
pays. Un monde bon pour des héros n’est pas celui qui convient à Théodore
Boylan. Il faudra que vous veniez m’y voir.
— Bien sûr, dit-elle. De rumba en rumba, je me paierai ce voyage sur le
salaire que m’octroie la fabrique de briques et tuiles Boylan.
Il éclata de rire.
— Notre famille se fait gloire, dit-il, d’allouer des salaires de misère
depuis 1887.
— Votre famille ?
À sa connaissance, il était le seul Boylan survivant. Personne n’ignorait
qu’il vivait tout seul dans la grande maison au milieu d’un parc entouré de
murs en dehors de la ville. Avec des domestiques, évidemment.
— Oui, une famille impériale, blagua-t-il. Nous étalons notre gloire du
Maine et ses sapins nordiques à la Californie embaumée d’orangers. En
plus de la cimenterie Boylan et de la briqueterie Boylan à Port Philip, il y a
des chantiers navals Boylan, des compagnies pétrolières Boylan, des
ateliers de fabrication de gros matériel Boylan d’un bout à l’autre de ce
grand pays, avec un frère ou un oncle ou cousin Boylan pourvoyant au nerf
de la guerre, pour l’amour de notre patrie bien-aimée, au prix coûtant
plus… un petit bénéfice… Il y a même un major général Boylan qui aide
puissamment la cause américaine dans le Service d’intendance à
Washington. La famille ? Qu’il y ait dans l’air une odeur de dollar, et vous
trouverez un Boylan à la tête de la ruée.
Elle n’avait pas l’habitude d’entendre des gens dénigrer leur propre
famille. Son visage devait refléter sa désapprobation.
— Je vous ai choquée, dit Boylan.
Encore cette expression mi-figue mi-raisin sur son visage.
— Mais non, dit-elle en songeant à sa famille. Seuls les membres de la
famille sont placés pour savoir quel amour elle mérite.
— Oh ! je ne suis pas si méchant. Il y a une vertu dont ma famille est loin
d’être dépourvue et je l’admire sans restrictions.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Ils sont riches. Ils sont trrrès, trrès riches, dit-il en s’esclaffant.
— Ce qui ne vous empêche pas de travailler.
Elle espérait qu’il se donnait une fausse apparence, qu’il s’agissait de
faire de l’épate pour impressionner une jeune fille sans cervelle.
— Les Boylan ont beaucoup fait pour Port Philip, reprit-elle.
— Vous parlez ! Ils l’ont saigné à blanc. Naturellement, ils y ont un
attachement sentimental. Port Philip est le fleuron le plus insignifiant de
leurs possessions impériales, ne valant pas la peine qu’un vrai, cent pour
cent et mâle Boylan y consacre tout son temps. Mais ils ne l’abandonnent
pas, se contentant d’y déléguer votre humble serviteur, le dernier et le
moins important de la lignée. Ainsi il donne du lustre à cette relique par la
magie du nom et l’autorité de la famille en lui rendant visite au moins une
ou deux fois par mois. J’accomplis mes devoirs rituels avec tout le respect
dû, et j’envisage avec joie le moment où je me fixerai à la Jamaïque quand
les canons se seront tus.
« Ce n’est pas seulement sa famille, mais lui-même qu’il déteste », se dit-
elle.
Les yeux vifs de son vis-à-vis remarquèrent le changement imperceptible
de son expression.
— Vous ne m’aimez pas, dit-il.
— Ce n’est pas vrai. C’est simplement que vous êtes différent de tous
ceux que je connais.
— En bien ou mal ?
— Je ne sais pas.
Il hocha la tête avec gravité.
— La question demeure, dit-il. Finissez votre verre. Voici une nouvelle
bouteille de vin.
Sans s’en rendre compte, ils avaient fait un sort à toute une bouteille
avant même le plat de résistance. Le maître d’hôtel revint pour la petite
cérémonie de dégustation. Le vin avait allumé le visage de Gretchen. La
rumeur des conversations aux autres tables s’était assourdie et lui parvenait
à un rythme régulier et rassurant, comme le ressac de la mer. Elle se sentit
subitement à l’aise dans cette vieille salle où fleurissaient les belles
manières et elle se mit à rire tout haut.
— Pourquoi riez-vous ? demanda Boylan, inquiet.
— Parce que je suis ici, et que je pourrais être dans tant d’autres endroits.
— Le vin vous convient, dit-il. Vous devriez en prendre plus souvent.
Il se pencha au-dessus de la table et lui tapota la main. Gretchen trouva
ce contact agréable. Il avait une main sèche et ferme.
— Vous êtes vraiment belle, ma mignonne, vraiment belle.
— C’est bien ce que je me dis.
Ce fut à son tour de rire.
« Aujourd’hui », s’entendit-elle murmurer.
Quand on apporta le café, elle était grise. Ne l’ayant jamais été de sa vie,
elle ne s’en rendait pas compte. Tout ce qu’elle savait, c’était que les
couleurs étaient plus vives, que l’Hudson au fond de la vallée était d’un
bleu cobalt, que le soleil déclinant au-dessus des lointaines collines à
l’ouest prenait des teintes d’or qui lui faisaient chavirer le cœur. Toutes les
riches saveurs de l’été se logeaient dans sa bouche. L’homme devant elle
n’était ni un étranger ni son patron, mais son meilleur et plus intime ami.
Son fin visage hâlé avait une expression si bienveillante, sa main sur la
sienne était la bienvenue, et son rire à lui appréciait l’esprit qui sans cesse
jaillissait d’elle. Elle pouvait tout lui dire. Ses secrets à elle étaient les siens.
Elle lui débita quelques anecdotes au sujet de l’hôpital. Elle lui raconta
l’histoire de ce soldat qui à la libération de Paris avait reçu dans l’œil une
bouteille de vin lancée par une Parisienne enthousiaste en témoignage de sa
reconnaissance. Il avait été décoré de la médaille du « Purple Heart » pour
avoir été blessé au champ d’honneur. Et celle de l’infirmière et du jeune
officier qui avaient l’habitude de se cacher tous les soirs dans une
ambulance, qui stationnait perpétuellement dans la cour, pour y faire
l’amour. Or, un soir, cette ambulance fut soudainement mise en service et
les voilà tous deux transportés à cent kilomètres de là, nus comme des vers.
Au fur et à mesure qu’elle se détendait, il lui apparaissait qu’elle était une
personne intéressante et unique en son genre qui avait une vie pleine de
péripéties. Elle lui décrivit les problèmes qui l’avaient confrontée quand
elle incarna Rosalinde dans Comme il vous plaira au lycée, dans sa dernière
année. M. Pollack, qui les faisait répéter et qui avait vu au moins une
douzaine de Rosalinde sur les planches de Broadway et ailleurs, lui avait dit
que ce serait un crime si elle n’utilisait pas son talent. Quand elle avait joué
le rôle de Portia dans le Marchand de Venise, elle s’était demandé, oh ! pas
bien longtemps, si elle ne ferait pas une excellente avocate. Les femmes,
pensait-elle, devaient faire leur chemin maintenant, et ne plus se confiner au
mariage et aux bébés.
Elle allait dire à Teddy (c’était Teddy, au dessert) quelque chose qu’elle
n’avait confié à personne : quand la guerre serait finie, elle irait à New York
pour devenir une actrice. Elle lui récita un passage de Comme il vous plaira,
la langue volubile mais parfois trébuchant en des lapsus après les Daiquiris,
le vin et les deux petits verres de bénédictine.
« Allons, faites-moi la cour, faites-moi la cour; car je suis tout à l’heure
dans mon humeur dominicale et j’aimerais assez à me laisser aller. Que me
diriez-vous maintenant si j’étais votre vraie, votre vraie Rosalinde ? »
Teddy lui baisa la main quand elle eut fini et elle accepta l’hommage
avec grâce, enchantée de l’à-propos de cette citation galante.
Stimulée par les égards qu’il ne cessait de lui prodiguer, elle se sentait
électrisée, étincelante et irrésistible. Elle ouvrit les deux boutons du haut de
sa robe. Soit ! Que ses trésors soient dévoilés ! Et de plus, il faisait chaud
dans le restaurant. Elle se sentait également libre de parler de choses qu’on
taisait et que jusqu’à maintenant elle n’avait vues qu’écrites sur les murs
par des garçons polissons. Elle était arrivée au stade de la franchise, ce
privilège aristocratique.
— Je ne fais jamais attention à eux, dit-elle en réponse à une question de
Boylan au sujet des hommes qui travaillaient au bureau. Ils se tortillent
comme des jeunes chiens, des don Juan de village. Ils vous emmènent au
cinéma ou prendre une glace et puis ils vous pelotent sur le siège arrière
d’une auto, bramant comme des cerfs expirants et essayant de vous fourrer
leur langue dans la bouche. Très peu pour moi. J’ai d’autres idées en tête.
Ils se risquent une fois avec moi, et ils sont mieux avisés après. Je ne suis
pas pressée.
Elle se leva brusquement :
— Excusez-moi mais il faut que j’aille aux toilettes.
Jamais elle n’avait dit une chose pareille aux jeunes gens avec lesquels
elle était sortie. Sa vessie avait failli éclater plusieurs fois, au cinéma ou à
une sauterie.
Teddy se leva aussi.
— La première porte à gauche dans l’entrée.
C’était un homme qui savait tout, ce Teddy.
Elle traversa la salle à manger à petits pas, surprise de la voir vide. Elle
savait que Teddy observait tous ses pas de ses yeux pâles et vifs. Elle savait
qu’elle avait le dos plat, le cou élancé et blanc sous sa chevelure noire, les
poignets fins, les hanches courbes, les jambes longues, galbées et fermes.
Elle savait tout cela et marchait lentement pour que Teddy le sût une fois
pour toutes.
Aux toilettes des dames, elle se regarda dans le miroir et essuya les
dernières traces du rouge à lèvres. « J’ai une bouche large et bien en chair.
Quelle cruche j’étais de m’en fourrer comme pour cacher une vieille peau. »
En sortant des lavabos, elle rencontra Teddy dans l’entrée. Il avait réglé
l’addition et enfilait son gant gauche. Il la fixa d’un air sombre tandis
qu’elle s’approchait de lui.
— Je vais vous acheter une robe rouge, dit-il. Une robe rouge vif pour
mettre en lumière votre merveilleux teint et les mèches folles de vos
cheveux noirs. Quand vous entrerez dans une pièce, les hommes se mettront
à genoux.
Elle se mit à rire. Sa couleur était le rouge. C’est comme ça qu’un
homme doit parler.
Elle lui prit le bras et ils se dirigèrent vers la voiture.
Il mit la capote car il commençait à faire froid. Ils roulèrent doucement
en direction du sud, sa main droite, non gantée par une attention délicate,
posée sur la sienne entre eux deux. Il faisait bon dans la voiture avec toutes
les fenêtres fermées. Il y avait les senteurs parfumées des alcools qu’ils
avaient bus mélangées à l’odeur de cuir des sièges.
— Maintenant, dites-moi ce que vous faisiez vraiment à l’arrêt du car à
King’s Landing ?
Elle gloussa de rire.
— C’est un rire qui ne semble pas très convenable.
— J’étais là pour une raison qui, précisément, n’était guère convenable,
répondit-elle.
Il se tut pendant un certain temps. Il n’y avait personne sur la route et ils
roulaient à travers des taches d’ombre et de lumière entre les arbres bordant
la chaussée.
— J’attends, dit Teddy.
Pourquoi pas ? se demanda-t-elle. En cet après-midi béni, on pouvait tout
dire. Rien entre eux qui ne soit avouable. Ils étaient au-dessus des petitesses
de la pruderie. Elle commença à raconter d’une voix hésitante, puis avec
plus d’aisance en entrant dans le cœur du sujet, ce qui était arrivé mercredi
soir à l’hôpital.
Elle lui fit un tableau des deux Noirs, solitaires et infirmes, les deux seuls
hommes de couleur dans leur salle. Ils étaient si polis, évitant toute
familiarité, ne l’appelant pas, comme les autres soldats, par son prénom.
Arnold qui dévorait les livres qu’elle lui apportait paraissait si intelligent, et
si triste en même temps, car il n’avait jamais reçu de réponse à la lettre qu’il
avait écrite à la jeune femme en Cornouailles. Puis elle fit le récit de la
soirée où il la trouva toute seule alors que les autres soldats étaient déjà
couchés : la conversation qu’ils eurent, la proposition qu’il lui fit, tant en
son nom que pour son ami, les huit cents dollars.
— S’ils avaient été des Blancs, je les aurai signalés au colonel, dit-elle,
mais eux…
Teddy fit un petit geste d’approbation de la tête, mais ne dit rien, se
contentant d’aller un peu plus vite.
— Je ne suis pas retournée à l’hôpital depuis. C’était au-dessus de mes
forces. Je suppliai mon père de me laisser aller à New York. Comment
pourrais-je rester dans la même petite ville avec cet homme qui n’oublierait
pas ce qu’il m’avait dit ? Mais mon père… On ne peut pas discuter avec lui.
Et comment aurais-je pu lui expliquer mes raisons ? Il se serait précipité à
l’hôpital et aurait tué ces deux hommes de ses mains nues. Et puis, cette
matinée, elle était si agréable… Je n’ai pas été au car, je m’y suis trouvée.
Je savais bien que je ne voulais pas aller à cette maison, mais je suppose
que je voulais savoir s’ils étaient réellement venus, s’il y avait des hommes
capables d’agir ainsi. Une fois descendue du car, je me suis quand même
attardée au bord de la route. J’ai bu un Coca-Cola, je me suis assise au
soleil… Peut-être que j’aurais fait un bout de chemin sur la petite route.
Peut-être même jusqu’aux abords de la maison. Rien que pour voir. Je
savais que je ne risquais rien. Il m’aurait été facile de m’enfuir, s’ils
m’avaient vue. Ils peuvent à peine se déplacer avec leurs jambes…
L’auto ralentissait. Au cours de sa confession, elle avait tenu les yeux
fixés sur ses pieds, allongés sous le tableau de bord. Elle leva la tête : le
poste à essence, la boutique à côté. Personne en vue.
L’auto stoppa devant la petite route menant au bord de l’Hudson.
— C’était un jeu, dit-elle, un jeu de femme, stupide et cruel, je le
reconnais.
— Vous mentez, cria-t-il.
— Comment ?
Elle était sidérée. Ce qu’il pouvait faire chaud et étouffant dans cette
voiture.
— Vous m’avez entendu, ma mignonne. Vous mentez. Ce n’était pas un
jeu. Vous alliez là pour coucher avec eux.
— Teddy, dit-elle dans un hoquet… Ouvrez la fenêtre, s’il vous plaît.
J’étouffe.
Boylan se pencha devant elle pour ouvrir la portière.
— Allez-y. Voilà la route. Ils y sont encore. Prenez bien du plaisir. Je suis
sûr que vous en garderez un merveilleux souvenir pour le reste de votre vie.
— Teddy, je vous en prie…
Elle sentit la tête lui tourner et sa voix s’assourdir.
— Ne vous inquiétez pas pour votre retour, continua Boylan. Je vous
attends. Je n’ai rien de mieux à faire. Le samedi après-midi aucun de mes
amis ne reste à Port Philip. Vous me raconterez tout. Ça m’intéressera
énormément.
— Il faut absolument que je sorte, dit-elle d’une voix rauque.
Sa tête semblait sur le point d’éclater. Elle suffoquait. Elle trébucha hors
de l’auto et se mit à vomir sur le bord de la route, secouée par de violents
hoquets.
Boylan demeura figé derrière le volant, regardant droit devant lui. Quand
elle eut fini, il lui dit sèchement :
— Bon. Remontez.
Vidée et sans force, elle monta péniblement dans la voiture, le front
ruisselant de sueur froide, une main devant la bouche à cause de l’odeur.
— Tenez, mignonne, dit Boylan d’un ton plein de douceur.
Et il lui tendit un grand mouchoir de soie qu’il avait retiré de la poche
extérieure de sa veste.
Elle se tapota la bouche et s’essuya la sueur.
— Oh merci ! dit-elle à voix basse.
— Dites-moi, mignonne, que voulez-vous vraiment faire ?
— Rentrer chez moi, gémit-elle.
— Vous ne pouvez pas rentrer chez vous dans cet état.
Il mit le moteur en marche.
— Où me conduisez-vous ?
— Chez moi.
Trop épuisée pour discuter, elle reposa la tête sur le rebord du dossier et
ferma les yeux tandis que la voiture filait en direction du sud.

Ils firent l’amour au début de la soirée, après qu’elle eut dormi, sous le
coup de la boisson, deux heures durant sur son lit. Ensuite, silencieux, il la
ramena chez elle.
Le lundi matin, quand elle arriva à son travail, elle vit sur son bureau une
enveloppe blanche sur laquelle son nom était inscrit en caractères imprimés
avec la mention « PERSONNELLE ». Dedans, il y avait huit billets de
cent dollars.
Il avait dû se lever à l’aurore pour aller à la fabrique et s’y introduire
avant que personne ne fût encore arrivé.
CHAPITRE III

L E SEUL BRUIT QU’ON entendait dans la classe était le grattement


des plumes sur le papier. Mlle Lenaut, assise à son bureau, était en train de
lire, et de temps en temps jetait un regard circulaire sur ses élèves. Elle leur
avait donné une demi-heure pour rédiger une composition sur « l’amitié
franco-américaine ». Rudolph, courbé sur sa feuille, tout en trouvant
Mlle Lenaut très jolie, était bien forcé de reconnaître que son imagination
laissait à désirer.
Un demi-point était soustrait pour chaque erreur d’orthographe ou pour
un article mal placé, et un point entier pour chaque erreur grammaticale. La
composition devait couvrir au moins trois pages.
Rudolph rédigea ces trois pages rapidement. Il était le seul de sa classe à
avoir de façon continue des notes supérieures à 18, en dissertation et en
dictée, et récemment, il avait eu des 20 à trois reprises. Il était si bon en
français que Mlle Lenaut en conçut des soupçons et lui demanda si ses
parents ne parlaient pas le français. « Jordache, dit-elle, n’est pas un nom
américain. » L’insinuation lui fut déplaisante. Il voulait ne pas être
semblable, sur beaucoup de points, aux gens autour de lui, mais pas en ce
qui concernait sa qualité d’Américain. Son père était allemand, dit-il à son
professeur, mais en dehors d’un mot prononcé occasionnellement en cette
langue, il n’entendait que de l’anglais chez lui.
— Êtes-vous sûr que votre père ne soit pas né en Alsace ? insista-t-elle.
— Il est né à Cologne, dit Rudolph, tout en ajoutant que son grand-père
venait d’Alsace-Lorraine.
— C’est bien ce que je pensais, dit-elle.
L’idée que Mlle Lenaut, cette incarnation de la beauté féminine et du
savoir-faire mondain, et l’objet de sa ferveur enfiévrée, puisse croire qu’il
était capable de lui mentir ou de tricher, le tourmenta. Il eut une furieuse
envie de lui confesser son émoi, puis laissant vagabonder son imagination
se vit revenant au lycée quelques années plus tard, quand il serait un
étudiant avec de belles manières, pour lui dire en français (qu’il parlerait
alors couramment et sans accent) avec un sourire amusé, sa passion de
gosse pour elle. Qui sait ce qui pourrait arriver ? La littérature citait de
nombreux cas de femmes d’un certain âge et de brillants jeunes gens, de
professeurs et de leurs élèves précoces qui…
Il relut son texte, l’air renfrogné à cause de la banalité du sujet imposé. Il
corrigea un ou deux mots, mit un accent oublié, et regarda sa montre. Il
restait encore un quart d’heure.
— Dis donc, chuchota son voisin de droite, quel est le participe passé de
venir ?
Rudolph tourna la tête légèrement du côté de son voisin, Sammy Kessler,
qui avait toujours de très mauvaises notes. Ce dernier suait sang et eau sur
son cahier et clignait désespérément des yeux à Rudolph qui jeta un coup
d’œil sur Mlle Lenaut. Elle était plongée dans son livre. Il n’aimait pas
enfreindre les règles, mais il ne voulait pas être pris pour un peureux ni pour
le chouchou de la maîtresse.
— Venu, chuchota-t-il.
— Avec deux « o » ?
— Avec un u, espèce d’idiot.
Sammy Kessler écrivit laborieusement, condamné à une mauvaise note.
Rudolph regarda Mlle Lenaut. Elle est particulièrement bien aujourd’hui,
pensa-t-il. Elle portait des boucles d’oreilles, une robe brune en étoffe
soyeuse qui lui serrait les hanches et qui montrait une partie généreuse de
ses seins encaparaçonnés. Sa bouche était une fente rouge vif. Elle se
mettait du rouge avant chaque classe. Sa famille tenait un petit restaurant
français dans le quartier des théâtres à New York et il y avait dans la
demoiselle davantage de Broadway que de Faubourg Saint-Honoré, mais
heureusement pour lui, Rudolph ne s’en rendait pas compte.
Désœuvré, Rudolph se mit à crayonner sur une feuille de papier. Le
visage de Mlle Lenaut prit forme, les deux boucles si caractéristiques sur ses
pommettes, la chevelure ondulée, abondante et noire, séparée au milieu. Les
boucles d’oreilles, le cou plutôt épais. Un instant, Rudolph hésita. Le
territoire où il allait maintenant pénétrer n’était pas sans périls. Une fois de
plus, il regarda Mlle Lenaut. Elle était toujours en train de lire. Il n’y avait
pas de problèmes de discipline dans sa classe. À la moindre infraction, elle
infligeait des punitions sans pitié. Conjuguer dix fois le verbe se taire était
la moins lourde de ses sentences. Il lui suffisait, tout en lisant, de soulever
de temps en temps son regard pour se rassurer que tout allait bien, qu’il n’y
avait ni chuchotements ni papiers passés de main en main.
Rudolph s’adonna aux délices de l’art érotique. Il continua la ligne du
cou de Mlle Lenaut jusqu’à son sein droit, nu. Puis, il ajouta le gauche. Les
proportions lui parurent bonnes. Il la croqua debout, de trois quarts, avec un
bras levé et un bâton de craie à la main devant le tableau noir. Rudolph
travailla avec application. Il se perfectionnait à chaque nouvelle œuvre. Les
hanches furent faciles. Le Mons Veneris, il le dessina de mémoire pour en
avoir vu dans des livres d’art à la bibliothèque. C’est pour cela que ce fut un
peu flou. Les membres inférieurs allaient, estima-t-il. Il aurait aimé
représenter Mlle Lenaut pieds nus, mais comme les pieds n’étaient pas son
fort, il lui mit les souliers à talons hauts, avec une bride autour des
chevilles, qu’elle portait habituellement. Puisqu’elle était en train d’écrire
sur le tableau noir, autant inscrire quelque chose. Et imitant l’écriture de
Mlle Lenaut, il écrivit : « Je suis folle d’amour. » Puis il dessina
artistiquement des ombres entre les seins. Enfin, il décida que son œuvre
serait encore plus frappante si une vive lumière paraissait venir du côté
gauche. En conséquence il ombra l’intérieur de ses cuisses. Il aurait aimé
pouvoir montrer le dessin à quelqu’un capable de l’apprécier. Mais il ne
pouvait faire confiance à ses camarades de l’équipe d’athlétisme, ses
meilleurs amis : ils n’auraient pas manqué de faire des plaisanteries.
Il fonçait les brides autour des chevilles quand il sentit que quelqu’un se
penchait sur lui. Il leva les yeux lentement. Mlle Lenaut fixait le dessin, l’air
furibond. Elle avait dû, malgré ses hauts talons, venir à pas de loup.
Rudolph resta immobile. À quoi bon faire un geste à ce moment ? Les
yeux de Mlle Lenaut lançaient des éclairs et elle se mordait les lèvres. Elle
avança une main sans dire mot. Rudolph ramassa la feuille et la lui donna.
Elle pivota sur un talon, retourna à sa place, roulant le papier de telle sorte
que personne ne verrait ce qu’il y avait dessus.
Juste avant la sonnerie annonçant la fin de la classe, elle appela :
— Jordache.
— Oui, mademoiselle, dit-il d’un ton naturel dont il fut fier.
— Puis-je vous voir un instant après la classe ?
— Parfaitement, mademoiselle.
La sonnerie se déclencha. Le brouhaha habituel envahit la salle. Les
élèves se précipitèrent dehors pour la classe suivante.
Avec des gestes mesurés, il mit ses livres dans le cartable. Puis, une fois
tous les autres élèves sortis, il s’approcha du bureau de Mlle Lenaut.
Elle trônait comme un juge. D’un ton glacial, elle dit :
— Monsieur l’artiste, vous avez négligé un élément important de votre
chef-d’œuvre.
Elle ouvrit le tiroir de son bureau et en retira le dessin.
— La signature manque. Les œuvres d’art ont bien plus de valeur quand
elles sont signées authentiquement. Il serait déplorable qu’il puisse subsister
le moindre doute quant à l’origine d’une œuvre de cette richesse.
Elle poussa la feuille en direction de Rudolph et reprit :
— Je vous serais fort obligé, monsieur, de bien vouloir apposer votre
nom. Lisiblement.
Sortant son stylo de sa poche, il signa son nom au coin droit inférieur du
dessin. Il le fit posément, délibérément. Ainsi, il ne pouvait pas échapper à
Mlle Lenaut qui ne cessait d’observer son dessin. Il n’allait pas se comporter
comme un gosse effrayé devant elle. L’amour a ses exigences. Assez mâle
pour la dessiner nue, assez mâle il serait pour affronter sa colère. Il souligna
sa signature d’un petit paraphe.
Mlle Lenaut se pencha et s’empara du dessin. Elle respirait bruyamment
comme si elle avait monté deux étages quatre à quatre.
— Monsieur, dit-elle d’une voix sifflante, vous allez vous rendre auprès
de votre père ou de votre mère dès l’école terminée et vous me le ramènerez
avec vous pour une conversation avec moi rapidement.
Quand elle était agitée, son anglais était truffé de petites erreurs bizarres.
Après une pause, elle reprit :
— J’ai des choses importantes à leur révéler au sujet du fils qu’ils ont
élevé. J’attendrai ici. Si à quatre heures vous n’êtes pas ici avec un
représentant de votre famille, les conséquences en seront des plus graves.
Est-ce bien compris ?
— Oui, mademoiselle. Bon après-midi, mademoiselle.
Le « bon après-midi » requérait du courage. Il sortit de la classe ni plus
vite ni plus lentement que de coutume. Il se rappela sa démarche glissante.
On aurait dit que Mlle Lenaut avait grimpé deux étages de plus.
Quand il arriva à la maison après l’école, il évita d’entrer dans la
boutique où sa mère était en train de servir des clients et monta au
logement, espérant y trouver son père. Quoi qu’il advienne, il ne voulait pas
que sa mère vît ce dessin. Son père le battrait peut-être, mais c’était
préférable à l’expression qu’il était certain qu’elle arborerait à la vue de ce
dessin.
Son père n’était pas dans la maison. Gretchen était à son travail et Tom
ne rentrait jamais avant l’heure du dîner. Rudolph se lava les mains et se
peigna. Il allait à la rencontre de son destin comme un gentleman.
Il descendit et entra dans la boulangerie. Sa mère mettait une douzaine de
petits pains dans un sac pour une vieille bonne femme qui sentait le chien
mouillé. Après son départ, il s’approcha de sa mère et l’embrassa.
— Comment ça s’est passé à l’école aujourd’hui ? lui demanda-t-elle en
lui caressant les cheveux.
— O.K., dit-il. Comme d’habitude. Est-ce que papa est là ?
— Il est probablement au bord de l’eau. Pourquoi ?
Aux oreilles de Rudolph ce « pourquoi » parut soupçonneux. Il n’était
pas naturel pour un membre de la famille de chercher son mari sans raison.
— Pas de raison particulière, dit Rudolph négligemment.
— Il n’y a donc pas d’entraînement pour la course à pied aujourd’hui ?
continua-t-elle.
— Non.
Deux clients entrèrent en faisant sonner la petite cloche au-dessus de la
porte, ce qui lui permit de cesser ses mensonges. Il fit un geste de la main et
s’en alla tandis que sa mère accueillait les clients.
Quand il fut hors de vue de sa mère, il marcha vite en direction du fleuve.
Son père y avait une barque qu’il garait dans un coin d’un entrepôt
abandonné. Pendant la belle saison, il la mettait à l’eau une ou deux fois par
semaine. Rudolph pria pour que ce fût un de ces jours-là.
Il aperçut son père devant l’entrepôt en train de passer à la toile de verre
la coque de son embarcation, posée à l’envers sur une paire de chevalets.
Son père avait retroussé ses manches et frottait avec grand soin le bois lisse.
Arrivé tout près de lui, il voyait les longs muscles des avant-bras de son
père se tendre comme des cordes et ensuite se détendre selon les
mouvements cadencés. C’était une journée tiède, et même avec le vent qui
soufflait du large fleuve, son père était en sueur.
— B’jour, p’pa, dit Rudolph.
Son père leva la tête, poussa un grognement et retourna à son travail. Il
avait acheté un skiff en très mauvais état pour presque rien d’une école
privée du voisinage tombée en déconfiture.
Ses souvenirs du bord du Rhin lui avaient rappelé les avirons de sa
jeunesse, d’où cette embarcation qu’il avait retapée, et qu’il revernissait et
repolissait sans cesse. Elle était rutilante et la glissière du siège scintillait
sous les gouttes d’huile. Quand il sortit de l’hôpital militaire, une de ses
jambes était à peu près inutilisable et il n’était plus que l’ombre de lui-
même. Jordache s’était alors mis frénétiquement à faire de la rééducation
physique. Puis son travail de marinier sur les Grands Lacs lui avait donné la
force d’un lutteur professionnel, et il se maintenait en cet état par un retour
à ce sport nautique. Sa mauvaise jambe l’empêchait de pouvoir courir pour
attraper quelqu’un, mais il donnait l’impression de pouvoir broyer un
homme dans l’étreinte de ses bras velus.
— Papa, commença Rudolph, ému par le trac.
Jamais son père n’avait porté la main sur lui, mais il l’avait vu faire
perdre connaissance à Tom d’un seul coup de poing, l’année passée.
— Qu’est-ce qu’il y a donc ? demanda Jordache tout en continuant à tâter
de ses doigts larges et spatulés le poli du bois.
— Eh bien… c’est à cause du lycée.
— Tu as une histoire au lycée, toi ?
Jordache regarda son fils avec une surprise non feinte.
— Histoire, non, pas exactement. Plutôt une situation dans laquelle je me
suis fourré…
— Quelle espèce de situation ?
— Bien, c’est avec mon professeur de français. Elle dit qu’elle veut
absolument vous voir cet après-midi. Tout de suite.
— Moi ?
— C’est-à-dire qu’elle a dit un de mes parents.
— Et ta mère ? Tu lui en as parlé ?
— J’aimerais mieux qu’elle ne soit pas au courant.
Jordache le regarda méditativement.
— Le français ? Moi qui croyais que c’était un de tes meilleurs sujets ?
— Mais oui, papa, reconnut Rudolph. Ça ne sert à rien d’en parler. Il faut
que vous la voyiez.
D’une pichenette, Jordache fit sauter une petite tache, de la coque. Il
s’essuya le front d’un revers de main, rabattit les manches de sa chemise et
jeta son blouson sur l’épaule, comme un ouvrier, se coiffa de sa casquette
de drap et se mit en marche. Rudolph le suivit sans oser suggérer que ce
serait peut-être une bonne idée que son père passât par la maison se changer
avant son entretien avec Mlle Lenaut.
Celle-ci était assise à son bureau et corrigeait les compositions au
moment où Rudolph amena son père dans la salle de classe. Toutes les
autres salles étaient vides et l’on entendait des cris provenant du terrain de
sport, juste sous les fenêtres. Mlle Lenaut avait dû, depuis son départ, se
mettre au moins trois fois du rouge à lèvres. Il se rendit compte alors qu’elle
avait des lèvres minces qu’elle se gonflait artificiellement. Quand ils firent
leur apparition, elle leva les yeux et fit la moue. Jordache avait enfilé son
blouson et enlevé sa casquette en entrant dans le bâtiment, mais il avait
toujours l’air d’un ouvrier.
Mlle Lenaut se leva quand ils s’approchèrent.
— Voici mon père, mademoiselle Lenaut, dit Rudolph.
— Comment allez-vous, monsieur ? dit-elle sans chaleur.
Jordache resta sans répondre, debout devant le bureau, mordillant sa
moustache, sa casquette à la main, tel un prolétaire intimidé.
— Votre fils vous a-t-il dit pourquoi je vous ai demandé de venir,
monsieur Jordache ?
— Non, dit Jordache. Je n’en ai pas souvenir.
Cette douceur, cette timidité, si insolites chez lui tant dans son attitude
que dans sa voix, surprirent Rudolph qui se demanda si son père n’avait pas
peur de cette femme.
— Cela m’embarrasse d’en parler, dit Mlle Lenaut, dont la voix redevint
aussitôt sifflante. Jamais au cours de toutes mes années d’enseignement une
telle indignité m’a été infligée… lui, qui paraissait si travailleur, si
diligent… il ne vous a pas dit ce qu’il a fait ?
— Non, dit Jordache qui restait patiemment devant elle comme s’il avait
toute la journée et toute la nuit pour discuter le problème.
— Eh bien, soupira-t-elle, j’en assume le fardeau.
Elle se pencha, sortit du tiroir le dessin, et l’écartant d’elle, le tint au bout
de son bras abaissé.
— En pleine classe, reprit-elle, au lieu de faire sa composition, savez-
vous ce qu’il faisait ?
— Non, dit Jordache.
— Ceci !
Et elle lui brandit devant le nez, d’un geste dramatique, le dessin.
Jordache prit la feuille et pour mieux l’examiner l’exposa à la clarté de la
fenêtre. Rudolph fixait anxieusement le visage de son père en quête
d’indices. Il s’attendait à moitié de recevoir un coup et se demandait s’il
aurait le courage de l’encaisser sans sourciller ni crier. Mais le visage de
son père était impénétrable. Il semblait toutefois très intéressé mais un peu
interloqué.
Il finit par ouvrir la bouche :
— Excusez-moi, mais je ne comprends pas le français.
— Il ne s’agit pas de cela, dit Mlle Lenaut, d’un ton agité.
— Il y a quelque chose d’écrit en français, dit Jordache en pointant son
gros index sur la phrase : « Je suis folle d’amour », que Rudolph avait
inscrite en caractères majuscules sur le tableau noir, avec la femme nue
debout devant, que représentait son dessin.
— Ça veut dire, « Je suis folle d’amour », cria Mlle Lenaut, en marchant
de long en large derrière son bureau.
— Vous dites ? demanda Jordache, le front plissé comme s’il faisait,
vainement, un violent effort pour comprendre.
— C’est ce qui est écrit là.
Et Mlle Lenaut tendit un doigt furieux vers la feuille de papier.
— C’est la traduction de ce que votre fils, plein de talent, a écrit en
français : « Je suis folle d’amour, je suis folle d’amour », hurla-t-elle.
— Oh ! Je comprends, dit Jordache comme si la vérité venait de se faire
jour dans son esprit. Dites-moi, ce n’est pas convenable en français ?
Ce ne fut qu’avec bien du mal que Mlle Lenaut parvint à se dominer.
— Monsieur Jordache, avez-vous jamais été à l’école ?
— Si, mais dans un autre pays.
— Quel que soit le pays où vous êtes allé à l’école, y aurait-on considéré
comme correct qu’un jeune garçon fît le portrait nu de son professeur en
classe ?
— Oh ! s’exclama Jordache d’un ton de surprise. C’est donc vous ?
— Oui, c’est moi.
Elle jeta des regards furibonds et pleins d’amertume sur Rudolph.
— Saperlipopette ! s’écria Jordache. Oui, c’est bien vous. Alors, les
professeurs posent tout nus en classe maintenant ?
— Je ne vous permets pas de vous moquer de moi, monsieur Jordache,
dit Mlle Lenaut avec dignité. Cette conversation n’a plus d’objet. Si vous
aviez l’amabilité de me rendre ce dessin…
Et à ce moment elle tendit la main.
— J’ai l’honneur de vous saluer, reprit-elle, et je vais rendre compte de
l’affaire à qui de droit au proviseur, qui appréciera la gravité de l’offense.
J’eusse voulu éviter à votre fils l’embarras de voir son obscénité étalée
sur le bureau du proviseur, mais je n’ai plus le choix. Veuillez me remettre
le dessin maintenant. Je ne vous retiens plus.
Jordache fit un pas en arrière, tenant toujours le dessin.
— Vous dites que c’est mon fils qui a fait ce dessin ?
— Absolument, s’écria Mlle Lenaut. Sa signature y est.
Jordache jeta un coup d’œil au dessin pour vérifier ce qu’elle venait
d’affirmer.
— Vous avez raison. C’est bien la signature de Rudy. Et le dessin est de
lui, aussi. Pas besoin d’un avocat pour le prouver.
— Vous pouvez vous attendre à une communication du proviseur, dit
Mlle Lenaut. Maintenant, veuillez me rendre le dessin. J’ai fort à faire et je
n’ai que trop perdu de temps au sujet de cette dégoûtante affaire.
— Je crois que je vais le garder. Vous-même venez de dire que c’est
Rudy qui l’a fait, dit Jordache d’un ton placide. Il y a fait montre de bien du
talent. Une excellente ressemblance.
Et il secoua la tête d’admiration.
— Je ne me doutais pas que Rudy eût un tel talent. Je crois que je vais
l’encadrer et le pendre à un mur chez moi. Cela coûterait un bon prix
d’acheter chez un marchand de tableaux un portrait de nu aussi bon que
celui-ci.
Mlle Lenaut se mordit les lèvres si fort qu’elle ne pouvait articuler le
moindre mot. Rudolph regarda son père bouche bée. Il n’avait pas eu la
moindre idée comment il réagirait, mais cette mise en scène si savamment
innocente et rusée d’un prétendu rustaud dépassait tout ce qu’il avait
imaginé de son père.
Mlle Lenaut se déchaîna. D’une voix aigre et le regard malveillant, elle
cracha des injures à Jordache.
— Fichez le camp, espèce de sale étranger de bas étage. Emmenez votre
ignoble fils avec vous.
— Faites attention à ce que vous dites, mademoiselle, dit Jordache, la
voix toujours égale. Ce sont les contribuables de la ville qui ont fait bâtir
cette école ( 8), et moi, je suis un contribuable et je ne sortirai d’ici que
quand je le voudrai bien. Et si vous ne vous pavaniez pas en vous dandinant
les fesses boudinées dans une jupe serrée, et en montrant la moitié de vos
nichons, comme une putain faisant le trottoir, peut-être que les jeunes gens
ne seraient pas tentés de faire des dessins de votre cul. Et si vous voulez
tout savoir, si un homme vous sortait de tout votre attirail de soutien-gorge
et de gaine, eh bien, il verrait que c’est un grand compliment que Rudy
vous a fait dans son œuvre d’art.
La figure de Mlle Lenaut devint rouge vif et sa bouche se tordit de haine.
— Espèce de sale boche !
Jordache se courba au-dessus du bureau et la souffleta. Cela claqua
comme un petit pétard. Sur le champ de bataille, les voix se turent et un
silence sinistre régna. Mlle Lenaut en resta tout pantois, figée. Puis, au bout
d’un moment, elle s’effondra, sanglotant, la figure dans les mains.
— Voilà ce qui arrive quand on me parle comme ça, espèce de connasse
française. Je n’ai pas quitté l’Europe pour me faire traiter comme ça. Et si
j’avais le malheur d’être un Français en ce moment, après avoir foutu le
camp comme un lapin quand ces sales boches m’ont tiré dessus, je
regarderais à deux fois avant d’insulter les autres. Et si ça peut vous
réconforter, j’ajouterais qu’en 1916 j’ai tué un soldat français d’un coup de
baïonnette. Vous voulez savoir où ? Eh bien dans le dos, alors qu’il courait
chez lui retrouver sa maman.
Inexorablement, Jordache vomissait son fiel.
— Et si vous vous figurez que vous allez pouvoir vous rattraper sur mon
fils, réfléchissez à deux fois, aussi, avant de le faire. Je n’habite pas loin, et
marcher ne me gêne pas. Il a été en tête de sa classe jusqu’ici et si à la fin
de l’année il ne l’est plus, vous aurez de mes nouvelles. Allons, viens, mon
garçon.
Ils sortirent de la classe laissant Mlle Lenaut toujours affalée dans ses
sanglots.
Ils s’éloignèrent du lycée sans échanger une parole. Quand à un coin de
rue, Jordache vit une corbeille à papier, il s’en approcha et déchira le dessin
en mille morceaux qui flottèrent doucement dans la corbeille. Puis il se
tourna vers son fils :
— Petit couillon, va !
Rudy acquiesça de la tête.
— Dis-moi, tu as déjà couché avec une fille ?
— Non.
Ils reprirent leur marche en direction de chez eux.
— C’est bien vrai ce que tu me dis ?
— Pourquoi ne vous le dirais-je pas, si c’était vrai ?
— Évidemment, reconnut son père.
Sa claudication le faisait basculer de côté. Au bout d’un instant, il reprit :
— Qu’est-ce que tu attends pour commencer ?
— Rien ne presse, répondit Rudolph sur la défensive.
Ni son père ni sa mère ne lui avaient jamais parlé de ces affaires
sexuelles. Cet après-midi était le pire moment qu’on pouvait choisir. Il était
hanté par le spectacle de Mlle Lenaut, décomposée et enlaidie, pleurant à
son bureau, et il ressentait de la honte d’avoir cru que cette femme, sotte et
glapissante, ait pu être digne de son grand amour.
— Quand tu commenceras, poursuivit son père, surtout ne te fais pas
embobiner par l’une d’elles. Prends-les à la douzaine. Ne t’imagine pas
qu’il n’y a qu’une seule femme au monde pour toi et qu’il faut que tu l’aies.
Tu pourrais t’en repentir toute ta vie.
— O.K., dit Rudolph d’un ton résigné.
Il savait que son père avait tort, complètement tort.
Un nouveau silence alors qu’ils contournaient un coin de rue.
— Tu regrettes que je lui ai foutu une claque ?
— Oui.
— Tu vois, Rudy, tu as vécu toute ta vie en Amérique. Tu ne peux savoir
ce que c’est la haine entre nations.
— Vous avez vraiment tué un Français avec votre baïonnette ?
Il fallait absolument qu’il le sache.
— Eh oui, dit Jordache, un parmi tant d’autres. Quelle différence est-ce
que ça fait ?
Ils étaient tout près de chez eux maintenant. Rudolph se sentait déprimé
et cafardeux. Il aurait dû remercier son père d’avoir pris son parti comme il
l’avait fait, quelque chose que fort peu de parents eussent fait. Il s’en
rendait bien compte, mais les mots lui restaient accrochés dans la gorge.
— Ce n’est pas le seul homme que j’ai tué, dit Jordache lorsqu’ils
s’arrêtèrent devant la boulangerie. J’ai tué un homme quand il n’y avait pas
de guerre. C’était à Hambourg en 1921, d’un coup de couteau. Je pense
qu’il faut que tu le saches. Il est grand temps que tu connaisses ton père.
Allons, au revoir, je te reverrai à dîner. J’ai des choses à ranger.
Et de son pas boitillant, la casquette de drap à plat sur le sommet de la
tête, il entra dans la maison et descendit à sa cave.
Quand les notes de fin de trimestre furent affichées, Rudolph était le
premier de la classe de français.
CHAPITRE IV

L A SALLE DE GYMNASTIQUE de l’école primaire dans le quartier


des Jordache restait ouverte cinq soirées par semaine jusqu’à dix heures.
Tom y allait deux ou trois fois chaque semaine, parfois uniquement pour
discuter le coup avec des copains, ou encore pour faire une partie de
« craps », pas bien méchante, clandestinement dans les toilettes des garçons
quand le professeur qui faisait l’arbitre du jeu de basket (et on y jouait tous
les soirs) était trop occupé pour les surprendre.
Tom était le seul garçon de son âge admis par les autres à leurs parties de
dés. Il s’y était introduit à la force de ses poings. Un soir, il s’était glissé
entre deux joueurs, avait posé un genou en terre et, ayant jeté un billet
d’un dollar dans le pot, dit à celui qui allait faire rouler les dés, Sonny
Jackson, un jeune homme de dix-neuf ans, à la veille d’être mobilisé, et qui
était l’âme du petit groupe qui se réunissait là : « Tu n’existes pas. » Or,
Sonny était un costaud, un bagarreur prompt à prendre la mouche. Tom
l’avait choisi exprès pour marquer ses débuts. Agacé, Sonny avait renvoyé à
Tom son dollar, qui tomba par terre à côté de lui, en lui disant : « Ta place
n’est pas ici, petit morveux. Ici, on joue entre hommes. »
Sans hésiter, Tom se pencha sur le cercle vide entre les joueurs et d’un
revers de main culbuta Sonny. Au cours du pugilat qui suivit, Tom établit sa
renommée : il fendit l’arcade sourcilière et les lèvres de Sonny, le traîna
sous la douche et le tint dessous pendant cinq bonnes minutes avant de
fermer le robinet. Depuis, chaque fois que Tom se présentait, on lui faisait
place.
Ce soir, il n’y avait pas de partie en train. Un grand dégingandé de vingt
ans, Pyle, qui s’était engagé dès le commencement de la guerre, exhibait
une épée de samouraï qu’il avait, disait-il, prise à Guadalcanal. Il avait été
réformé après trois crises de paludisme dont il avait failli mourir. Il avait un
teint jaune impressionnant.
C’est avec scepticisme que Tom écouta Pyle décrire comment il avait
lancé une grenade dans une grotte machinalement, et comment, après avoir
entendu un hurlement, il avait, le pistolet de son lieutenant à la main, rampé
à l’intérieur et découvert un capitaine japonais en train d’expirer, cette épée
à son côté. Pour Tom, cela ressemblait davantage à de l’Errol Hynn à
Hollywood qu’à quelqu’un de Port Philip dans le Pacifique sud. Mais il ne
souffla mot, parce qu’il se sentait d’humeur paisible et puis on ne pouvait
pas se battre avec un type qui avait l’air si mal en point.
— Quinze jours plus tard, continua Pyle, j’ai coupé la tête d’un Jap avec
cette épée.
Quelqu’un tira la manche de Tom : c’était Claude, avec une veste et une
cravate, comme d’habitude, et un peu de salive qui lui humectait les lèvres.
— Écoute, chuchota Claude, j’ai quelque chose à te dire. Viens. Sortons.
— Attends un instant, dit Tom. Laisse-moi écouter ceci.
— L’île était entre nos mains, racontait Pyle, mais il y avait encore
quelques Japonais qui se cachaient et qui sortaient la nuit pour nous tirer
dessus. L’officier commandant notre détachement fut blessé et il donna
l’ordre que trois fois par jour des patrouilles passent l’île au crible.
« Je faisais partie d’une de ces patrouilles et nous tombons sur un
Japonais qui essaie de s’enfuir. On lui tire dessus. Il est touché mais pas très
gravement. Il n’y avait pas d’officiers dans notre patrouille, simplement un
caporal et six hommes. Alors j’ai dit : « Dites-donc, les gars, restez ici
pendant que je vais aller chercher l’épée de samouraï. On va l’exécuter, ce
salaud. » Le caporal n’était pas très rassuré, car il avait des ordres de
ramener tout prisonnier. Mais moi, je fais remarquer qu’il n’y a pas
d’officiers avec nous et qu’il était juste de faire à ce Jap ce que les autres ne
se gênaient pas de faire à nos copains. On lui couperait donc la tête. On vota
et on décida de le faire. Alors j’ai été chercher l’épée, et comme c’était la
mienne, c’était à moi à faire le boulot. On l’a fait s’agenouiller. On aurait
dit qu’il en avait l’habitude ! J’ai levé l’épée au-dessus de sa tête et couic !
elle roula à terre comme une noix de coco, les yeux grands ouverts. Le sang
giclait de son cou à au moins trois mètres…
Et Pyle acheva son récit en touchant le fil de l’épée avec amour tout en
disant : « Ces épées, c’est quelque chose tout de même ! »
— Foutaise ! lança Claude à haute voix.
— Comment ? demanda Pyle, battant des paupières. Qu’est-ce que tu
dis ?
— J’ai dit « foutaise », répéta Claude. Tu n’as jamais coupé de tête à un
Jap. J’te parie que t’as acheté cette arme dans une boutique de souvenirs à
Honolulu. Il te connaît, mon frère Alfred, et il dit que t’as trop les foies
pour zigouiller un lapin.
— Écoute, mon petit, dit Pyle, j’ai beau être malade, je te foutrai la plus
grande rossée de ta vie si tu ne la fermes pas. Ouste ! fous le camp.
Personne ne peut me traiter de menteur.
— Vas-y donc, dit Claude.
Il enleva ses lunettes et les mit dans la poche extérieure de son veston. Il
paraissait sans défense et faisait pitié.
Tom poussa un soupir. Il se plaça devant Claude. Si quelqu’un veut
chercher noise à son ami, il aura affaire à lui avant.
— Eh bien, allons-y, dit Pyle, en passant l’épée à un des autres jeunes
gens. Tu es jeunet et une leçon te fera du bien.
— Laisse tomber, Pyle, dit celui qui avait pris l’épée. Il ne fera qu’une
bouchée de toi.
Pyle jeta un regard mal assuré à la ronde. Ce qu’il vit, sur les visages lui
donna à réfléchir :
— Je ne suis pas revenu des champs de bataille du Pacifique pour me
disputer avec des petits gosses ici. Donne-moi mon épée. On m’attend à la
maison.
Et il battit en retraite. Les autres s’égaillèrent en silence, laissant Tom et
Claude en possession des toilettes des garçons.
— Pourquoi as-tu fait ça ? demanda Tom, irrité. Ce type était inoffensif.
Et tu savais que les autres ne le laisseraient pas me mettre au défi.
— C’était simplement pour voir leurs bobines, dit Claude, transpirant et
souriant à la fois. C’est tout. La force. Faire montre de force !
— Tu vas me faire tuer un de ces jours ! dit Tom. Qu’est-ce que tu
voulais me dire tout à l’heure ?
— J’ai vu ta sœur.
— Eh bien quoi ? Tu la vois tous les jours, ma sœur, et même deux fois,
certains jours.
— Je l’ai vue devant chez Bernstein. J’étais à moto et j’ai refait le tour du
bloc pour en être sûr : à ce moment-là, elle grimpait dans une grosse Buick
décapotable et il y avait un type qui lui tenait la portière ouverte. Elle avait
dû l’attendre devant le magasin, pour sûr.
— Alors quoi ? dit Tom. Elle a fait une balade dans la Buick.
— Tu veux savoir qui conduisait la Buick ?
Derrière les verres, les yeux de Claude brillaient de joie. Après un temps,
il ajouta :
— Tiens-toi bien.
— Je ne vais pas tomber à la renverse. C’était qui ?
— M. Théodore Boylan lui-même, dit Claude. Voilà qui c’était. Qu’est-
ce que tu en dis ? Elle a des relations chic, ta sœur.
— Il y a longtemps ?
— Il y a environ une heure. Je t’ai cherché depuis.
— Il l’a probablement conduite à l’hosto. Elle y travaille tous les soirs de
semaine.
— Elle n’y est pas ce soir, vieux, dit Claude. J’ai pu les suivre un
moment. Ils sont allés en direction de chez lui, du côté de la colline. Si tu
veux trouver ta frangine ce soir, je te conseille d’aller faire un petit tour
chez Boylan.
Tom hésitait. Cela aurait été différent si sa sœur était sortie avec
quelqu’un de son âge, même si elle se faisait peloter au fond d’une voiture
ou au bord de l’eau. Elle en aurait été quitte pour quelques remarques qu’il
aurait faites en blagant. Mais un vieux type comme Boylan, une des grosses
légumes de Port Philip… il préférait ne pas s’en mêler. On ne savait jamais
où une histoire comme cela pourrait mener…
— Si c’était ma sœur, insista Claude, tu parles si je voudrais savoir ce
qu’elle fabrique ! Ce Boylan a une de ces réputations. J’en ai entendu de ces
choses sur lui… Ta frangine risque d’avoir de gros embêtements…
— Tu as la moto ici ?
— Oui, mais on a besoin d’un peu d’essence.
L’engin appartenait à son frère Alfred, mobilisé depuis une quinzaine de
jours. Il avait menacé Claude de lui casser tous les os du corps si jamais il
touchait à la moto. Mais quand ses parents sortaient le soir, Claude, après
avoir siphonné de l’essence de la seconde voiture familiale, faisait un tour
d’environ une heure en ville, prenant soin d’éviter la police, faute de permis
de conduire.
— O. K., dit Tom. Allons voir ce qui se passe là-haut.
Claude avait accroché un bout de tuyau de caoutchouc sur la moto. Ils
allèrent derrière l’école, où il faisait sombre et où stationnait une Chevrolet.
Claude dévissa le bouchon du réservoir de la voiture, plongea le tuyau qu’il
se mit à sucer fort et quand l’essence arriva, remplit le réservoir de la
motocyclette.
Tom grimpa derrière Claude et ils filèrent par des rues secondaires vers la
sortie de la ville, puis gravirent la longue route serpentante qui conduisait à
la propriété de Boylan.
Arrivés devant l’entrée principale, consistant en une énorme grille en fer
forgé dont les deux battants ouverts étaient fixés aux extrémités d’un mur
de pierre qui paraissait se prolonger pendant des kilomètres de chaque côté,
ils cachèrent la moto derrière des buissons. Ils iraient à pied dans le parc
pour ne pas être entendus. Il y avait une loge de concierge, mais depuis la
guerre, personne n’y demeurait. Les deux garçons connaissaient bien les
lieux. Il y avait des années qu’ils sautaient par-dessus le mur pour y tirer
des oiseaux et des lapins avec leurs carabines à air comprimé. L’entretien de
la propriété avait été négligé : elle ressemblait plus à une jungle qu’au parc
avec de belles pelouses qu’elle avait été à l’origine.
Ils traversèrent un petit bosquet pour couper court vers la maison. Là, ils
aperçurent la Buick qui stationnait devant l’entrée. De la lumière filtrait de
la grande porte-fenêtre à côté, ouvrant sur une terrasse surélevée.
Ils contournèrent un parterre de fleurs pour s’approcher avec précaution
de cette fenêtre dont un des battants était ouvert. Les rideaux étaient
légèrement écartés. Claude s’agenouilla, Tom se tint debout sur ses épaules,
et ainsi tous deux pouvaient voir l’intérieur en même temps.
Autant qu’ils pussent en juger, il n’y avait personne dans la pièce, une
vaste salle avec un piano à queue, un grand canapé, des fauteuils
confortables, des tables avec des magazines. Un feu de bois brûlait dans la
cheminée. Il y avait de nombreux livres dans les rayons le long des murs.
Quelques lampes à pied éclairaient la pièce. La porte à deux battants qui
faisait face à la porte-fenêtre était ouverte et Tom put apercevoir un palier et
les premières marches d’un escalier.
— C’est comme ça qu’il faut vivre ! chuchota Claude. Si j’avais une
maison comme celle-ci, j’aurais toutes les filles de la ville.
— Ta gueule, dit Tom. Tu vois, rien ne se passe ici. On les met.
— Un instant, protesta Claude. Du calme. On vient juste d’arriver.
— C’est ça ton idée d’une rigolade ? Rester au froid, regarder une pièce
où il n’y a personne ?
— Attends que les choses se passent, bon sang, dit Claude. Ils sont
probablement là-haut. Ils ne vont pas y rester toute la nuit.
Tom savait qu’il n’avait aucune envie de voir quelqu’un entrer dans cette
pièce. Il voulait s’en aller de cette maison, et ne plus y revenir. Mais il ne
voulait pas paraître se dégonfler.
— Bon, dit-il. On attend deux minutes.
Il sauta à bas de Claude qui restant à genoux continua à surveiller
l’intérieur.
— Appelle-moi, ajouta Tom, si tu vois quelque chose.
La nuit était sans un souffle d’air. De la brume s’élevait du sol détrempé
et s’épaississait. On ne voyait pas les étoiles. Au loin, on discernait
faiblement les lumières de la ville. La propriété de Boylan s’étendait dans
toutes les directions, une myriade de grands arbres magnifiques, le grillage
d’un tennis et, à une cinquantaine de mètres, des bâtiments longs et bas qui
jadis avaient servi d’écuries. Un seul homme pour tout cela. Tom songea au
lit qu’il partageait avec son frère. Eh bien, Boylan, lui aussi partageait son
lit, ce soir. Tom lança un crachat.
— Hé ! dis donc, viens voir, dit Claude, d’un ton excité.
Sans se presser, Tom revint à la fenêtre.
— Il vient juste de descendre l’escalier, chuchota Claude. Pige-le, mais
pige-le donc.
Tom regarda. Boylan tournait le dos à la porte-fenêtre, de l’autre côté de
la pièce face à une table chargée de bouteilles et de verres et d’un seau à
glace. Il était en train de verser du whisky dans deux verres. Il était
complètement nu.
— En voilà une façon de se balader dans une maison, dit Claude.
— Boucle-la, dit Tom.
Il observa Boylan jeter des glaçons dans les verres puis y verser de l’eau
gazeuse d’un siphon. Boylan ne ramassa pas les verres tout de suite. Il alla
d’abord à la cheminée y lancer une bûche, puis se dirigeant vers la fenêtre
ouvrit une boîte en laque pour en sortir une cigarette. Il l’alluma avec un
briquet de trente centimètres de haut. Il avait la face fendue d’un petit
sourire.
Debout, si près de la fenêtre, il se détachait nettement sous la lumière
d’une lampe à pied. Il avait des cheveux blonds, en désordre, un cou grêle,
une poitrine arrondie comme celle d’un pigeon, des bras flasques, des
genoux pointus, des jambes légèrement torses. De son buisson, son organe
pendait, long, gros et encore tout rouge. Une fureur muette, la sensation
d’être violé, d’être le témoin d’une obscénité sans nom, s’empara de Tom.
S’il avait eu une arme, il aurait tué cet homme, ce type mal foutu qui
exposait d’un air satisfait son corps faible, pâle, hirsute et qui exhibait sans
vergogne son outil allongé, élargi et empourpré. C’était pire, infiniment pire
que si lui et Claude avaient vu sa sœur arriver toute nue.
Boylan, la fumée de sa cigarette à la traîne, remit ses pas dans ses pas sur
l’épais tapis, sortit de la pièce et se postant au bas de l’escalier, cria :
— Gretchen ! Veux-tu que j’apporte les verres là-haut ou préfères-tu
descendre ?
Puis il tendit l’oreille. Tom ne put entendre la réponse, mais il vit Boylan
faire un petit signe de la tête et revenir chercher les verres et repartir avec
pour les monter.
— Bon Dieu, ça fait mal aux yeux rien qu’à le regarder, cet oiseau-là. Il a
la carcasse d’un poulet. Mais si on est plein aux as, eh bien ! toutes les
poules vous courent après, même si on est aussi laid que le bossu de Notre-
Dame ( 9).
— Mettons-les, dit Tom d’une voix bredouillante.
— Et pourquoi donc ? demanda Claude d’un air surpris.
La lumière qui passait à travers l’ouverture des rideaux se reflétait sur ses
lunettes humides.
— Le spectacle vient de commencer seulement, ajouta-t-il.
Tom, se baissant, empoigna Claude par les cheveux et le tira
sauvagement pour le remettre debout.
— Eh ! bon Dieu, fais attention à ce que tu fais, dit Claude.
— J’ai dit qu’on partait.
Tom saisit Claude par la cravate.
— Et tu ferais mieux de la boucler sur ce que tu as vu ici.
— Je n’ai rien vu, gémit Claude, sauf un vieux type mal foutu avec une
queue qui ressemble à un tuyau de caoutchouc. Pourquoi est-ce qu’on ne
peut pas en parler ?
— Parce que… suffit, dit Tom, la figure contre celle de Claude. Si jamais
j’apprends que tu n’as pas pu te taire, tu verras la dérouillée que je te
flanquerai. Compris ?
— Dis donc, Tom. Je suis ton copain… dit Claude d’un ton de reproche.
— T’as compris, oui ou non ? dit Tom avec violence.
— Bon, bon, comme tu voudras. Pas la peine de te mettre dans tous tes
états.
Tom le lâcha, pivota sur lui-même et s’éloigna rapidement de la maison.
Claude lui emboîta le pas en maugréant.
— Il y a des types qui prétendent que tu es cinglé, Tom, dit-il en le
rattrapant. Je leur réponds toujours que ce sont eux qui le sont. Mais
maintenant je finis par me demander s’ils ont tort. Ce que tu peux être
changeant, tout de même, bon sang de bon sang.
Tom ne répondit pas. C’est tout juste s’il ne se mit pas à courir en
approchant de la maison du gardien. Claude roula la moto hors des
buissons, grimpa dessus et Tom sauta derrière lui. Ils rentrèrent à Port Philip
sans échanger une parole.

II

Comblée et alanguie, Gretchen était étendue sur le dos dans le grand lit
moelleux, les mains derrière la nuque en train de fixer le plafond qui
reflétait le feu de bois que Boylan avait allumé avant de la déshabiller. La
mise en scène de la séduction avait été soigneusement préparée et tout
s’était déroulé sans heurts. Tout dans cette maison confortable respirait le
luxe, la discrétion, l’absence de hâte : les domestiques étaient invisibles, le
téléphone ne sonnait jamais, aucun bruit ne troublait le rituel de leurs
soirées.
En bas, une horloge, de son carillon assourdi, sonnait dix heures. C’était
l’heure où à l’hôpital les blessés, sur leurs béquilles ou dans leurs petites
voitures regagnaient leurs salles. Maintenant, Gretchen n’y allait que
deux ou trois soirs par semaine. Une seule chose comptait dans sa vie : le lit
sur lequel elle reposait. Les journées se passaient dans cette attente, le reste
des nuits dans ce souvenir. Plus tard, elle rendrait aux blessés ces heures
qu’elle leur avait dérobées.
Même quand elle vit dans l’enveloppe les huit billets de cent dollars, elle
savait qu’elle retournerait dans ce lit. C’était un des traits de Boylan de
l’humilier, elle l’acceptait. Elle se rattraperait à son heure.
Ni Boylan ni elle ne mentionnèrent jamais l’enveloppe. Mardi, en sortant
du bureau à la fin de l’après-midi, la Buick était là, avec Boylan au volant.
Il avait ouvert la portière sans dire un mot, elle était montée dans la voiture
et il l’avait conduite chez lui. Ils avaient fait l’amour et ensuite avaient été
dîner à l’Auberge du Vieux Fermier, puis étaient revenus chez lui et une
fois de plus avaient fait l’amour. Quand il la ramena en ville vers minuit, il
l’avait déposée à environ deux rues de chez elle.
Teddy faisait tout à la perfection. Il était discret. Pour lui, le secret était
une affaire de goût, pour elle, une nécessité. Personne n’était au courant de
leur liaison. Bien informé, il l’avait fait aller chez un médecin de New York
qui lui avait posé un diaphragme de caoutchouc, lui évitant ainsi tout souci
au sujet de cela. Il lui avait acheté une robe rouge, comme promis, au cours
de cette même visite à New York. Cette robe rouge était accrochée dans
l’armoire de Teddy. Un jour viendrait où elle la porterait.
Teddy faisait tout à la perfection, mais elle ressentait peu de tendresse
pour lui et, à coup sûr, ne l’aimait pas d’amour. Son physique était fluet et
peu imposant. Ce n’était que lorsqu’il était habillé qu’on pouvait le trouver
attrayant. Cet homme, incapable d’enthousiasmes, était cynique, vivait en
sybarite, n’avait pas d’amis et était relégué par sa puissante famille en ce
château victorien qui tombait en ruine et dont la plupart des pièces étaient
toujours fermées. Un homme vide dans une maison à demi vide et qui avait
raté sa vie. Il était aisé de comprendre pourquoi la belle femme dont la
photographie n’avait pas été retirée du piano à queue s’était séparée de lui
et s’était enfuie avec un autre homme.
Si Boylan n’était pas un homme qu’on puisse aimer ou admirer, il rendait
tout de même certains services, il fallait le reconnaître. Ayant renoncé à
toutes les activités des hommes de son milieu, qu’il s’agisse d’affaires, de la
guerre, du sport, d’amitiés, il se concentrait sur une seule chose : faire
l’amour, aidé par la totalité de sa force vitale qu’il thésaurisait dans ce
dessein, et par des ruses. Les batailles qu’il refusait de livrer ailleurs, il les
gagnait sur le visage à côté du sien sur l’oreiller. Ses fanfares de victoire,
c’étaient les soupirs de jouissance de Gretchen. Elle ne se souciait
aucunement du bilan des satisfactions de son amant. Elle restait sur le dos
sans bouger, sans même enlacer de ses bras ce corps insignifiant. Elle ne
faisait que recevoir, recevoir. Lui, il n’était rien, un anonyme, le principe
mâle, un priape abstrait qu’elle avait attendu, sans le savoir, depuis toujours.
Il n’était que le serviteur de ses plaisirs à elle, celui qui ouvrait la porte du
Palais des Merveilles.
Elle ne lui en était même pas reconnaissante.
Les huit cents dollars étaient toujours serrés entre les pages d’une œuvre
de Shakespeare sur un rayon, dans sa chambre, exactement entre le
deuxième et le troisième acte de Comme il vous plaira.
Tandis que l’horloge carillonnait la vingt-deuxième heure de la journée,
Boylan, du bas de l’escalier, cria :
— Gretchen, veux-tu que j’apporte les verres là-haut, ou préfères-tu
descendre ?
Et elle avait répondu : « Ici. »
Sa voix était devenue un peu plus grave, plus riche en tonalités. Elle se
rendait compte de ces changements subtils. Si sa mère n’eût pas tendu
l’oreille que pour écouter son désespoir, elle aurait perçu, ne serait-ce que
par une seule phrase prononcée par sa fille, que celle-ci était en train de
naviguer joyeusement sur les flots périlleux dans lesquels elle-même avait
fait naufrage et s’était noyée.
Boylan entra dans la chambre à coucher, les deux verres à la main. Le feu
dans la cheminée faisait ressortir sa nudité. Gretchen se redressa dans le lit
et prit un verre. Il s’assit sur le bord, à côté d’elle, et d’une chiquenaude
versa les cendres de sa cigarette dans le cendrier sur la table de chevet.
Ils burent. Elle prenait goût au scotch. Il se pencha sur elle et lui déposa
un baiser sur un téton.
— Je veux savoir quel goût ça a avec le whisky, dit-il.
Puis il embrassa l’autre. Elle prit une autre gorgée de whisky.
— Gretchen, s’écria-t-il, tu n’es pas à moi, tu n’es pas à moi. Le seul
moment où j’arrive à me persuader que tu l’es réellement, c’est quand je
suis dans toi et que tu jouis. Tout le reste du temps, même quand tu es à côté
de moi et que je te caresse, tu n’es pas là, tu t’es échappée. Oui ou non, es-
tu à moi ?
— Non, dit-elle.
— Et dire que tu n’as que dix-neuf ans ! Que seras-tu donc à trente ans ?
Elle sourit. Elle l’aurait oublié. Peut-être même plus tôt, bien plus tôt.
— À quoi pensais-tu quand je suis allé chercher de quoi boire ?
— Au coït.
— Tu dis de ces choses !
Assez curieusement, il était en proie à des accès de pruderie dans le choix
de ses mots, comme si persistait en lui la crainte que lui inspirait, lorsqu’il
était petit garçon, une nounou qui lui lavait la bouche s’il prononçait des
gros mots.
— Je ne les disais pas avant de te connaître.
Elle prit une nouvelle gorgée de whisky qui lui parut très agréable.
— Moi, je ne dis pas ces choses-là.
— Tu n’es qu’un hypocrite, dit-elle. Si je les fais, je peux bien les dire.
— Tu n’en fais pas tant, dit-il vexé.
— Je ne suis qu’une pauvre fille sans expérience, élevée dans une petite
ville, dit-elle. Si un gentil monsieur dans une Buick n’était pas passé sur la
route ce jour-là et ne m’avait pas fait trop boire pour abuser de moi ensuite,
j’aurais fini ma vie en vieille fille desséchée.
— Tu parles ! Tu aurais été voir tes deux nègres.
Elle eut un sourire ambigu.
— Le saurons-nous jamais ?
Il la regarda pensivement.
— Un peu d’éducation ne te ferait pas de mal.
Puis il écrasa son mégot comme s’il avait pris une décision.
— Excuse-moi, dit-il en se levant. J’ai un coup de téléphone à donner.
Cette fois-ci, il mit sa robe de chambre et descendit.
Gretchen, appuyée sur les oreillers, finissait lentement son verre. Elle
était quitte pour l’instant où un peu plus tôt elle s’était donnée si totalement
à lui. Et chaque fois, elle s’arrangerait pour être quitte.
Quand il revint, il lui ordonna de s’habiller. Elle en fut surprise car,
habituellement, elle restait jusqu’à minuit. Mais elle ne dit rien. Elle se leva
et s’habilla.
— Nous allons quelque part ? demanda-t-elle. Ça va ce que j’ai sur moi ?
— Aucune espèce d’importance, dit-il.
Vêtu, il redevenait l’homme important et privilégié à qui les autres
témoignaient de la déférence, tandis qu’elle se sentait diminuée dans ses
vêtements. Il critiquait ce qu’elle portait, pas désagréablement, certes, mais
en connaissance de cause, sûr de lui-même. Si elle n’avait craint les
questions de sa mère, elle se serait servi des huit cents dollars cachés entre
le deuxième et le troisième acte de Comme il vous plaira pour se refaire une
garde-robe.
Ils traversèrent la maison silencieuse et montèrent dans la voiture. Elle ne
posa aucune question. Ils traversèrent Port Philip en direction du sud,
toujours en silence. Elle ne voulait pas lui donner la satisfaction de lui
montrer qu’elle était intéressée de savoir où il la menait. Elle inscrivait sur
son tableau intérieur les points gagnés tantôt par l’un, tantôt par l’autre.
Ils roulèrent ainsi jusqu’à New York. Même s’ils faisaient demi-tour
aussitôt, elle ne serait pas rentrée chez elle avant le lever du jour. Sa mère
en aurait probablement une crise de nerfs. Mais Gretchen n’éleva pas la
moindre objection Il ne fallait surtout pas laisser Teddy soupçonner qu’elle
s’inquiétait de telles choses.
Il arrêta la Buick devant une maison particulière à trois étages
exactement semblable aux autres des deux côtés de la rue. Gretchen, qui
n’était venue que rarement à New York, dont deux fois avec Boylan au
cours des trois dernières semaines, n’avait aucune idée dans quel quartier ils
se trouvaient. Boylan, comme de coutume, alla ouvrir la portière de son
côté. La maison était obscure. Ils descendirent du trottoir trois marches qui
menaient à une courette en ciment, grillagée, et où donnait une porte. Il
pressa le bouton de sonnette. Gretchen eut l’impression qu’on les observait.
Enfin la porte s’ouvrit ; une grande femme à la tignasse rousse se tenait
dans l’encadrement.
— Bonsoir, chéri, dit-elle, d’une voix enrouée.
Elle referma la porte derrière eux. La lumière à l’intérieur était tamisée et
on n’entendait aucun bruit, comme si d’épaisses moquettes et de lourdes
draperies isolaient les parquets et les murs. Tout dans cette demi-obscurité
paraissait feutré. On sentait des présences au-dessus.
— Bonsoir, Nellie, dit Boylan.
— Voilà des éternités que je ne vous ai vu, dit la femme qui les conduisit
par un petit escalier à un salon au rez-de-chaussée baignant dans une
lumière rose.
— C’est que j’ai été très occupé, répondit Boylan.
— C’est ce dont je m’aperçois, dit la femme, détaillant Gretchen et ne lui
ménageant pas son admiration ensuite. Quel âge avez-vous, ma chérie ?
— Cent huit ans, intervint Boylan, en s’esclaffant.
La femme se mit à rire aussi, tandis que Gretchen gardait son calme,
debout dans cette pièce aux murs tendus d’étoffe et ornés de tableaux de
nus. Elle était résolue à ne rien laisser paraître de ses réactions. Elle avait
peur et luttait tout à la fois pour dissimuler et chasser ce sentiment. Ce n’est
pas dans la crainte que réside la sécurité. Elle remarqua qu’aux abat-jour de
chaque lampe pendait une sorte de dragonne, un petit cordon avec un gland
au bout, et également qu’au bas de la robe de la femme, et à sa poitrine
aussi, il y avait des franges. Y avait-il un lien quelconque entre ces
fanfreluches ? Gretchen se força à faire des conjectures à ce sujet afin de ne
pas s’enfuir de cette maison aux bruits étouffés qui lui semblait pleine de
maléfices avec ces gens qu’on sentait se déplacer furtivement d’une pièce à
l’autre au-dessus. Qu’allait-on attendre d’elle ? Que lui ferait-on ? Que
verrait-elle ? Elle n’en avait pas la moindre idée. Boylan, lui, avait un air
dégagé et à l’aise.
— Je crois que ce sera bientôt prêt, chéri, dit la femme. Quelques instants
au plus. Si vous vouliez prendre quelque chose en attendant ?
— Mignonne ? demanda Boylan en se tournant vers Gretchen.
— Ce que tu voudras, dit-elle avec effort.
— Il me semble qu’une coupe de champagne ferait l’affaire, dit Boylan.
— Je vais vous faire monter une bouteille. Suivez-moi, s’il vous plaît.
Elle les précéda sur le palier et Gretchen et Boylan montèrent derrière
elle l’escalier, couvert d’une épaisse moquette, qui les mena au premier
étage. Le froissement de la robe blanche de la femme fit l’effet d’un bruit
charmant. Boylan portait son manteau sur le bras, mais Gretchen avait
gardé le sien.
La femme ouvrit une porte qui donnait sur le palier sombre et alluma une
petite lampe à l’intérieur de la pièce où ils entrèrent. Il y avait un vaste lit
surmonté d’un baldaquin drapé de soie, un grand fauteuil de velours rouge
foncé, et trois petites chaises dorées. Un grand bouquet de tulipes faisait
une brillante tache jaune sur la table du milieu. Les rideaux de la fenêtre
étaient tirés et le bruit d’une voiture passant dans la rue parvenait étouffé.
Sur un des murs, il y avait un grand miroir. On aurait dit une chambre d’un
hôtel de luxe, maintenant un peu démodé et même un peu désuet.
— La femme de chambre vous apportera le champagne dans une minute,
dit la femme qui froufrouta dehors. Elle ferma la porte doucement tout en
s’assurant qu’elle était bel et bien fermée.
— Cette bonne vieille Nellie, dit Boylan en jetant son manteau sur un
petit banc de bois près de la porte. On peut toujours compter sur elle. Elle
est célèbre.
Il ne dit pas en quoi elle l’était.
— Tu ne veux pas enlever ton manteau, mignonne ?
— Est-ce que je suis censée le faire ?
Boylan haussa les épaules.
— Tu n’es censée rien faire du tout.
Gretchen garda son manteau quoiqu’il fît chaud dans la chambre. Elle
s’assit sur le bord du lit et attendit. Boylan s’installa dans le fauteuil, croisa
les jambes et alluma une cigarette. Il regarda Gretchen souriant, l’air amusé.
— Nous sommes dans un bordel, dit-il d’un ton tout ce qu’il y a de
naturel, au cas où tu ne l’aurais pas deviné. Tu en as visité déjà, des
bordels ?
Elle savait qu’il la taquinait. Elle ne répondit pas. Elle ne se risquait pas à
le faire.
— Je pense que non, dit-il. Toutes les dames devraient en visiter un. Au
moins une fois. Pour voir ce que fait la concurrence.
On frappa légèrement à la porte. Boylan se leva et l’ouvrit. Une femme
de chambre d’âge moyen, à l’aspect frêle, vêtue d’une courte robe noire et
d’un tablier blanc, entra portant un plateau d’argent. Sur le plateau, il y
avait un seau à champagne et deux verres. La soubrette posa le plateau à
côté du vase de tulipes sans prononcer une parole. Sa figure était vide
d’expression. Sa fonction était d’apparaître mais de ne pas être présente.
Elle commença à dégager le bouchon. Gretchen observa qu’elle avait des
pantoufles de feutre.
Elle se battit contre le bouchon. Sa figure s’empourpra et une mèche de
cheveux gris lui tomba sur les yeux. Elle faisait penser à une de ces vieilles
femmes, marchant à pas lents à cause de leurs varices, qu’on voit à la
messe, avant leur travail.
— Laissez-moi faire, dit Boylan en lui prenant la bouteille.
— Excusez-moi, monsieur, dit la femme de chambre.
Elle avait trahi sa fonction, car son insuccès l’avait mise en vedette.
Boylan ne réussit pas non plus à déboucher la bouteille. Il tira, poussa le
bouchon avec ses pouces, tenant la bouteille entre les jambes. Lui aussi
commençait à devenir rouge tandis que la femme de chambre le regardait
d’un air contrit. Boylan avait les mains minces et molles, bonnes seulement
pour des travaux légers.
Gretchen se leva et s’empara de la bouteille.
— J’y arriverai, dit-elle.
— Tu ouvres beaucoup de bouteilles de champagne à la briqueterie ?
demanda Boylan.
Gretchen ne fit pas attention à lui. Elle saisit le bouchon fermement. Ses
mains étaient agiles et fortes. Elle tordit le bouchon qui sauta jusqu’au
plafond.
Le champagne gicla et lui trempa les mains. Elle tendit la bouteille à
Boylan. Un point de plus pour elle. Il se mit à rire.
— Les classes laborieuses ont leur utilité, dit-il.
Il versa le champagne pendant que la femme de chambre donnait une
serviette à Gretchen pour s’essuyer les mains, puis s’esquiva dans ses
pantoufles de feutre, comme une souris.
Boylan tendit une coupe à Gretchen.
— Il paraît que les arrivages de France ont repris, bien que les Allemands
aient sérieusement entamé les stocks. On me dit aussi que l’année dernière a
donné des vins de qualité plutôt médiocre.
Il était manifestement agacé par son fiasco et par le succès de Gretchen.
Ils burent le champagne à petites gorgées. Il y avait en travers de
l’étiquette de la bouteille une ligne diagonale en rouge. Boylan la lui montra
avec satisfaction.
— On est toujours sûr de trouver le meilleur chez cette brave Nellie. Elle
serait peinée si elle savait que j’ai traité son établissement de bordel. Pour
elle, ce ne doit être qu’un agréable bistrot où elle prodigue son inépuisable
hospitalité à tous ces messieurs de ses amis. Ne va surtout pas te figurer,
mignonne, que toutes ces maisons sont comme celle-ci. Tu risquerais d’être
déçue.
Il s’en voulait de sa lutte avec le bouchon et il essayait, à son tour, de
marquer un point.
— Nellie, continua-t-il, est une des dernières survivances d’une époque
plus aimable qui a précédé l’avènement de l’Homme Moyen et du Sexe
Mixte. Si cela t’amusait de visiter des lupanars, demande-moi les bonnes
adresses, mignonne. Autrement tu pourrais tomber sur des endroits
horriblement vulgaires et ce n’est pas ce que tu voudrais, n’est-ce pas ? Ce
champagne te plaît ?
— Je le trouve convenable, dit Gretchen, en se rasseyant sur le lit, droite
comme un piquet.
Sans avertissement, le miroir s’éclaira vivement. Quelqu’un avait dû
tourner un bouton dans la chambre à côté. Le miroir était devenu une
fenêtre à sens unique : Boylan et Gretchen y voyaient à travers tout ce qui
se passait dans l’autre pièce, qui était éclairée par une lampe accrochée au
plafond et dont l’éclat était atténué par un épais abat-jour de soie.
Boylan regarda le miroir.
— Ah ! dit-il, l’orchestre est en train d’accorder ses instruments.
Il retira la bouteille du seau à glace et s’assit sur le lit au côté de
Gretchen. Il posa la bouteille à terre.
À travers le miroir transparent ils aperçurent une grande jeune femme
aux longs cheveux blonds. Elle avait une assez jolie figure avec
l’expression avide d’une starlette. Mais quand elle se débarrassa de son
négligé rose orné de dentelles, elle révéla un corps splendide, aux jambes
longues admirablement faites. Elle semblait ignorer le miroir, ne le fixant
jamais, comme si elle n’était pas familière avec cette mise en scène et ne se
savait pas observée. Elle rejeta les couvertures du lit, et s’y laissa tomber
d’un mouvement gracieux et naturel. Elle était étendue là, attendant, et
contente de laisser passer le temps, des heures, qui sait, des jours même,
s’offrant paresseusement à des regards admiratifs. Tout se passait dans le
plus profond silence. Aucun son ne traversait le miroir.
— Encore un peu de champagne, mignonne ? demanda Boylan en
soulevant la bouteille.
— Non merci, dit Gretchen qui trouvait de plus en plus difficile
d’articuler.
La porte de la chambre à côté s’ouvrit et un jeune Noir entra.
« Oh ! le salaud, se dit Gretchen, oh ! le salaud. C’est un malade qui
cherche sa revanche. »
Mais elle ne bougea pas.
Le jeune Noir dit quelque chose à la jeune femme. Elle lui fit un petit
signe amical et un sourire comme une lauréate de concours de beauté sur
une plage. Tout se déroulait sous forme de pantomimes, ce qui donnait un
air d’éloignement, d’irréalité au couple. C’était faussement rassurant,
comme si rien de sérieux ne pouvait avoir lieu.
Le nègre était vêtu d’un costume bleu marine, d’une chemise blanche
avec des petits points rouges. Ses souliers marron clair étaient très pointus.
Il avait un visage agréable, jeune et souriant.
— Nellie connaît beaucoup de monde dans les boîtes de Harlem,
expliqua Boylan alors que le nègre commençait à se déshabiller. C’est
probablement un joueur de trompette ou quelque chose comme ça dans un
des orchestres, qui ne répugne pas à gagner quelques dollars pour distraire
des Blancs. Tu es sûre que tu ne veux pas encore un peu de champagne ?
Gretchen ne répondit pas. Le Noir était en train de déboutonner son
pantalon. Elle ferma les yeux.
Quand elle les rouvrit, l’homme était nu. Son corps avait la couleur du
bronze avec une peau luisante, des épaules tombantes bien musclées, une
taille fine, comme un athlète en pleine forme. La comparaison avec
l’homme à son côté la mis en fureur.
Le nègre traversa la chambre. La femme ouvrit ses bras pour le recevoir.
Avec l’agilité d’un chat, il se laissa tomber sur le long corps blanc. Ils
s’embrassèrent et les mains de la femme s’agrippèrent au dos de l’homme.
Puis il se tourna sur le côté et elle se mit à l’embrasser d’abord sur la gorge,
puis sur la poitrine, lentement et savamment tandis que sa main caressait
son pénis qui se dressait. Les cheveux blonds glissèrent sur la peau couleur
de café, de plus en plus en bas et enfin les lèvres de la jeune femme se
posèrent sur la peau rigidement tendue au-dessus du ventre plat de l’homme
dont tout le corps se raidit convulsivement.
Gretchen regardait, fascinée. C’était beau et approprié, comme une
promesse pour elle qu’elle ne pouvait formuler avec des mots. Mais elle ne
pouvait s’adonner à ce spectacle avec Boylan à ses côtés. C’était par trop
injuste, ignoblement injuste que ces deux corps splendides puissent être
achetés à l’heure, comme des chevaux, pour le plaisir ou la vengeance
perverse d’un homme comme lui.
Elle se leva, le dos au miroir.
— Je t’attendrai dans la voiture, dit-elle.
La femme en robe blanche était debout dans l’entrée. Elle ne prononça
pas une parole mais sourit sardoniquement en ouvrant la porte à Gretchen.
Gretchen alla s’asseoir dans l’auto. Boylan la rejoignit un quart d’heure
plus tard, sans se presser.
— Dommage que tu ne sois pas restée, dit-il en mettant le moteur en
marche. Ils ont bien gagné leur cent dollars.
Ils firent tout le trajet du retour sans échanger un seul mot. Le jour allait
poindre quand il arrêta la voiture devant la boulangerie.
— Eh bien, dit-il, après ces heures de silence, as-tu appris quelque chose
cette nuit ?
— Oui, dit-elle. Il faut que je me trouve un homme plus jeune. Bonne
nuit.
Elle entendit la voiture faire demi-tour tandis qu’elle tournait sa clef dans
la serrure. De l’escalier, elle vit de la lumière provenant de la porte grande
ouverte de la chambre de ses parents. Sa mère était assise toute droite sur
une chaise qu’elle avait traînée sur le palier. Les yeux de Mary Jordache
étaient ceux d’une démente. La mère et la fille se dévisagèrent.
— Vas te coucher, dit la mère. Je téléphonerai à la briqueterie à
neuf heures pour dire que tu es souffrante et que tu ne viendras pas.

Elle entra dans sa chambre et referma la porte. Elle ne la verrouilla pas,


car il n’y avait pas de verrous aux portes, dans la maison. Elle sortit du
rayon son livre de Shakespeare. Les huit billets de cent dollars n’étaient
plus entre le deuxième et le troisième acte de Comme il vous plaira.
Toujours soigneusement pliés, ils étaient au milieu du cinquième acte de
Macbeth.
CHAPITRE V

L A MAISON DE BOYLAN était plongée dans l’obscurité. Tout le


monde était parti à la ville afin de participer aux réjouissances. Thomas et
Claude, de leur point d’observation sur la colline, voyaient des fusées et des
chandelles romaines éclater en gerbes lumineuses au-dessus de Port Philip
dans le ciel de cette nuit douce et claire. Ils entendaient aussi tonner le petit
canon qui, au lycée, servait à fêter le succès de l’équipe de football sur des
adversaires.
Les Allemands s’étaient rendus ce matin.
Thomas et Claude avaient parcouru toute la ville au milieu des foules qui
envahissaient les rues. Les femmes donnaient des baisers aux soldats et aux
marins, et les bouteilles de whisky passaient de main en main. Au fur et à
mesure que la journée s’écoulait, Thomas ressentait un dégoût de plus en
plus vif. Des hommes en parfaite santé qui avaient réussi à échapper au
service, des employés, en uniforme, qui avaient fait la guerre à moins de
deux cents kilomètres de Port Philip, des commerçants qui avaient gagné un
argent fou au marché noir hurlaient, se démenaient, se saoulaient,
embrassaient les femmes, comme si chacun d’eux, personnellement, avait
réglé son compte à Hitler.
— Ils sont répugnants, disait Thomas à Claude à la vue de ces défilés
improvisés. Je voudrais bien pouvoir leur dire ce que je pense d’eux.
— Ouais, dit Claude. Nous devrions avoir notre petite fête à nous, avec
nos propres feux d’artifice.
Le spectacle de ses aînés en train de faire des galipettes stimula ses
méditations. Il retira ses lunettes et mâchouilla un des bouts de la monture,
chose qu’il ne manquait jamais de faire quand il préparait un coup. Thomas
reconnut le signe, mais se raidit contre toute tentation de faire quelque
chose de téméraire. Ce n’était pas le jour de chercher une querelle avec des
militaires, ou même des civils.
Finalement, Claude, après avoir mûrement réfléchi, avait proposé son
projet pour célébrer la victoire et Thomas avait reconnu qu’il était à la
hauteur de l’occasion.
C’est ainsi qu’ils se trouvaient sur la colline où demeurait Boylan,
Thomas avec un bidon d’essence à la main, et Claude un sac de clous et un
paquet de chiffons. Ils se faufilèrent à travers les hautes herbes du parc
jusqu’à une serre en ruine située sur une butte découverte, à environ cinq
cents mètres de la maison principale. Ils étaient venus par-derrière, avaient
forcé une petite porte et caché la moto dans une carrière abandonnée à
l’extérieur du mur entourant la propriété.
Le long de la serre, il y avait quelques longues planches ainsi qu’une
bêche rouillée qu’ils avaient déjà remarquées lors d’incursions précédentes
dans le parc. Quand Tom commença à creuser un trou, Claude choisit
deux grandes planches et les cloua ensemble en forme de croix. Ils avaient
mis leur projet au point et n’avaient pas besoin de se parler.
Une fois la croix terminée, Claude l’inonda d’essence. Puis ils la
dressèrent dans le trou. Thomas tassa de la terre autour et la piétina. Ce fut
ensuite les chiffons que Claude arrosa d’essence. Tout était prêt. Les coups
de canon retentissaient et les fusées illuminaient le ciel nocturne.
Thomas restait calme. En ce qui le concernait, ce n’était pas quelque
chose de très sensationnel qu’ils faisaient. Une fois de plus, à sa façon, il
faisait un pied de nez à tous ces faux jetons là-bas, mais avec le plaisir
supplémentaire de le faire dans la propriété de ce salaud de Boylan, avec sa
queue exhibée. Qu’on leur donne matière à réfléchir au milieu de ces
embrassades et de la Bannière étoilée ( 10) gueulée sans arrêt. Mais Claude,
lui, était surexcité. Il en étouffait et c’est tout juste s’il ne bavait pas. Il
devait continuellement essuyer les verres de ses lunettes, qui s’embuaient.
Pour Claude, c’était un acte d’immense importance, avec son oncle curé, et
son père qui l’obligeait à aller à la messe tous les dimanches, le sermonnait
tous les jours pour le mettre en garde contre le péché mortel et contre ces
femmes protestantes dissolues : il fallait rester pur pour Jésus.
— O.K., dit Thomas doucement tout en se reculant.
La main de Claude tremblait lorsqu’elle craqua une allumette et
s’approcha des chiffons imbibés d’essence enroulés au bas de la croix. Puis,
tout à coup, il se mit à pousser des cris déchirants et à courir comme un fou
alors que les chiffons s’enflammaient. Sa manche avait pris feu. Thomas
courut après lui, lui criant de s’arrêter, mais Claude, perdant la tête,
continuait à s’enfuir. Quand Thomas le rattrapa, il le plaqua et se roula sur
son bras, éteignant les flammes avec sa poitrine, protégée par son pull.
Tout fut fini en un instant. Claude restait étendu, gémissant, tenant son
bras blessé, incapable de proférer la moindre parole.
Tom se leva et regarda son ami par terre. Les hautes flammes qui
jaillissaient de la croix faisaient luire les gouttes de sueur sur le visage de
Claude. Il ne fallait pas s’attarder. Du monde pouvait surgir d’un moment à
l’autre.
— Lève-toi, cria Tom.
Mais Claude demeura immobile, sauf qu’il se tourna un peu sur son côté.
Mais ce fut tout.
— Veux-tu donc te relever, espèce d’imbécile !
Et Thomas secoua Claude par l’épaule. Claude se borna à le fixer, les
traits contractés par la peur. Alors, Thomas se redressa tout en soulevant
Claude, le jucha sur une épaule, et trébuchant sous ce poids courut dans la
direction de la petite porte. Il s’efforçait de ne pas entendre Claude qui ne
cessait de psalmodier : « Doux Jésus, doux Jésus, Sainte Vierge Marie. »
Il se dégageait une odeur que Tom reconnut, alors qu’il dévalait la butte.
C’était l’odeur de viande grillée.
Là-bas, dans la ville, le canon tonnait toujours.

II
Axel Jordache rama lentement vers le milieu du fleuve, entraîné
obliquement par le courant. Ce n’est pas pour faire de l’exercice qu’il
ramait ce soir. Il était sur l’Hudson pour fuir la gent humaine. Il avait décidé
de ne pas travailler cette nuit, la seule fois un Jour de semaine depuis 1924.
Ses clients n’auraient qu’à manger du pain industriel demain. Après tout, ce
n’était que tous les vingt-sept ans que l’armée allemande était battue.
Il faisait frais sur l’eau, mais il avait suffisamment chaud avec son épais
chandail bleu marine au col roulé qui lui avait servi quand il était marinier
sur les Grands Lacs. Et il avait une bouteille pour se réchauffer si nécessaire
et pour boire à la santé de ces idiots qui, une fois de plus, avaient conduit
l’Allemagne à la ruine. Jordache ne se sentait patriote envers aucun pays,
mais il réservait sa haine à son pays natal qui l’avait rendu boiteux, qui
avait interrompu son éducation et qui l’avait poussé à l’exil. Il englobait
dans le même mépris souverain la politique, les politiciens, les généraux,
les curés, les ministres, les présidents, les rois, les dictateurs, les conquêtes
et les défaites, les candidats et leurs partis. Il était heureux de la défaite de
l’Allemagne mais non pas de la victoire de l’Amérique. Il souhaitait être
encore en vie quand dans vingt-sept ans l’Allemagne perdrait une autre
guerre.
Ses pensées se tournèrent vers son père, un petit homme tyrannique et
craignant Dieu, employé dans le bureau d’une usine, qui, en 1914, était
joyeusement parti, une fleur au canon de son fusil, ce mouton heureux
transformé en militaire, pour se faire tuer à Tannenberg, fier de laisser
deux fils qui bientôt se battraient, eux aussi, pour le Vaterland, et une veuve
qui se remarierait moins d’un an après. Elle, au moins, avait eu le bon sens
d’épouser un avocat qui passait les années de guerre à gérer des immeubles
près de l’Alexander Platz à Berlin.
Deutschland, Deutschland über alles, se mit à chanter Jordache par
moquerie, reposant ses avirons et laissant les eaux de l’Hudson l’entraîner
au sud tandis qu’il portait la bouteille de Bourbon à ses lèvres. Il fit un toast
en l’honneur de l’exécration que jeune il avait vouée à l’Allemagne, quand
démobilisé il n’était plus qu’un infirme, parmi tant d’autres, qui ne songeait
qu’à s’exiler au-delà de l’Océan. L’Amérique n’était qu’une plaisanterie,
certes, mais il était en vie, au moins, comme l’étaient ses fils, et la maison
qu’il habitait était encore debout.
Le son du petit canon arrivait jusqu’à lui et les feux d’artifice miroitaient
dans les eaux du fleuve. Idiots, pensa Jordache, que sont-ils en train de
fêter ? Jamais, ils n’avaient été aussi prospères de toute leur vie. D’ici cinq
ans, ils recommenceraient à vendre des pommes aux coins de rue, se
battraient dans les queues devant les usines, en quête d’emploi. S’ils avaient
encore la cervelle qu’ils avaient à leur naissance, ils seraient tous dans leurs
églises ce soir pour prier que les Japonais tiennent le coup encore dix ans.
Puis il vit, sur la colline qui dominait Port Philip, une brillante flamme
s’élever, qui vite prit la silhouette d’une croix se détachant sur l’horizon. Il
éclata de rire.
Le business comme d’habitude et merde à la victoire. À bas les
catholiques, les nègres, et les youpins. Dansez ce soir et brûlez demain.
L’Amérique est l’Amérique. Nous sommes arrivés, et nous faisons les
comptes : les voici.
Jordache but un autre coup, se réjouissant du spectacle de la croix de feu
( 11) qui dominait la ville, savourant par avance les lamentations
pleurnichardes qui seraient publiées demain dans les deux journaux du pays
au sujet de l’affront à la mémoire de tous les braves de toutes races et de
toutes appartenances qui étaient morts pour défendre l’idéal sur lequel
l’Amérique avait été fondée. Et les sermons dimanche prochain ! Ça en
vaudrait presque la peine d’aller dans une église ou deux pour entendre ce
que ces saints couillons allaient dégoiser.
« Si jamais je découvre ceux qui ont dressé cette croix, je leur serre la
main », se promit-il.
Le feu s’étendit. Il devait y avoir un bâtiment tout près de la croix, sous
le vent. Le bois devait en être bien sec car instantanément le ciel s’embrasa.
Presque aussitôt, il entendit les cloches ( 12) des voitures de pompiers qui
s’élançaient sur la colline.
Pas une mauvaise nuit, se dit Jordache, tout bien pesé.
Il prit une dernière rasade et rama sans se presser vers la rive.

III
Rudolph, du haut des marches menant à l’entrée du lycée, attendait que
l’on tirât le petit canon. Il y avait des centaines de garçons et de filles qui
allaient et venaient sur la pelouse, criant, chantant, s’embrassant. En dehors
de ces baisers, c’était à peu près pareil à ce qui se passait les samedis soir
après une victoire de l’équipe de football.
Un coup de canon partit. Un grand hourra s’éleva.
Puis Rudolph pressa la trompette contre ses lèvres et se mit à jouer
America. La foule se tut et la musique lente et solennelle retentit seule. Puis
des voix commencèrent à entonner : « Amérique, Amérique, Que Dieu
t’accorde sa grâce, Pour que sur les bienfaits qu’il t’a prodigués, règne la
fraternité, d’un océan à l’autre », que toutes reprirent ensuite.
Une fois ce chant religieux terminé, on s’égosilla à pousser un hourra
retentissant, et Rudolph commença l’hymne national. Il ne put rester sur
place, et descendant les marches, il s’avança sur la pelouse. On lui emboîta
le pas et un cortège se forma, qui d’abord fit le tour de la pelouse puis se
dirigea vers la rue. Les jeunes gens qui avaient pour fonction d’être les
servants du petit canon le traînèrent et se placèrent en tête du défilé juste
derrière Rudolph. À chaque croisement de rues, on s’arrêtait et on tirait le
canon. Les passants se joignaient aux garçons et aux filles pour applaudir et
pousser des hourras. Tout l’arsenal des chansons patriotiques qui avaient
fleuri au cours de la guerre y passa. Mené par Rudolph, le cortège se dirigea
vers Vanderhoff Street et s’arrêta devant la boulangerie. Là, Rudolph joua
un air, très populaire alors, « Quand les yeux d’une Irlandaise sourient ».
Sa mère ouvrit une fenêtre et le salua de la main, puis il la vit s’essuyer les
yeux avec son mouchoir. Comme il aurait aimé que sa mère se fût peignée
avant d’ouvrir la fenêtre et retirât son éternelle cigarette de la bouche. Il ne
commanda pas moins qu’on tire le canon ; des centaines de garçons et de
filles poussèrent des cris de joie et sa mère ne put cacher ses larmes. Il n’y
avait pas de lumière sortant du soupirail. Son père, donc, n’y était pas. À
vrai dire, il n’aurait pas su quel air jouer pour lui. Ç’aurait été difficile de
faire un choix convenable pour un ancien combattant allemand, ce soir-là.
Sans qu’il y fût pour quelque chose, il se trouva dans la rue où habitait
Mlle Lenaut. Il s’était jadis posté assez souvent devant sa maison, à l’ombre
d’un arbre de l’autre côté de la chaussée, pour savoir quelle était sa fenêtre
au premier. Ce soir, elle était éclairée.
Il s’arrêta hardiment au milieu de la rue devant la maison, la tête levée
vers la fenêtre. Le cortège remplissait cette artère étroite, bordée de maisons
modestes logeant deux familles, en léger retrait derrière un parterre de
gazon minuscule. Il éprouva de la compassion pour Mlle Lenaut, seule, si
loin de chez elle, probablement en train de penser à ses amis et à sa famille
qui eux aussi avaient parcouru joyeusement les rues de Paris. Il voulait faire
réparation, montrer à la pauvre fille qu’il lui pardonnait et qu’il était autre
chose qu’un jeune garçon salace ayant un père allemand grossier et enfin
qu’il était capable de sentiments profonds qu’elle n’avait jamais
soupçonnés. Il emboucha la trompette et commença à jouer la Marseillaise.
Cette musique triomphale avec ses évocations de drapeaux, de batailles, de
désespoir et d’héroïsme, retentit dans la pauvre petite rue, accompagnée des
voix des garçons et des filles, bien que sans paroles, car ils ne les
connaissent pas. Bon sang, se dit Rudolph, c’est bien la première fois
qu’une telle chose arrive à un professeur du lycée de Port Philip. Il joua un
couplet et le refrain mais Mlle Lenaut n’apparut pas à la fenêtre. Une jeune
fille, avec une natte blonde dans le dos, sortit de l’autre moitié de la maison
et vint auprès de Rudolph le voir jouer. Rudolph recommença la
Marseillaise, mais cette fois-ci, en solo, sans accompagnement vocal,
modulant le rythme et improvisant des notes, tantôt aiguës, tantôt basses.
Finalement, la fenêtre s’ouvrit. Mlle Lenaut apparut, dans sa robe de
chambre. Elle regarda en bas. Il ne pouvait discerner l’expression de son
visage. Il s’avança de façon à être éclairé par un lampadaire, et pointa sa
trompette en direction de Mlle Lenaut : il joua fort. Elle ne pouvait ne pas le
reconnaître. Un instant, elle écouta, sans bouger. Puis elle rabattit
rageusement la fenêtre et baissa le store.
« Connasse de Française », pensa-t-il, et il acheva la Marseillaise sur une
note aiguë, en dérision. Il décrocha la trompette de ses lèvres. La jeune fille
qui était sortie de la maison et qui s’était placée à son côté lui entoura le cou
de ses bras et lui donna un baiser. Les garçons et les filles du cortège
poussèrent un hourra, et le petit canon tonna. Il eut un large sourire. Le
baiser avait été exquis. De plus, il savait maintenant où habitait la jeune
fille. Il remboucha la trompette et joua un air de danse tout en reprenant sa
marche. Derrière lui, garçons et filles se mirent à danser et cette masse
tourbillonnante déferla sur la rue principale de la ville.
La victoire était partout.

IV

Elle alluma une autre cigarette. Seule dans une maison vide, songeait-
elle. Elle avait fermé toutes les fenêtres pour taire les bruits de la ville, les
cris de joie, les détonations des pétards et les musiques. Qu’avait-elle à
fêter, elle ? C’était une nuit où les maris se tournaient vers leurs femmes, les
enfants vers leurs parents, les amis vers les amis et où même des étrangers
s’embrassaient dans les rues. Personne ne s’était tourné vers elle, personne
ne l’avait embrassée.
Elle entra dans la chambre de sa fille et alluma la lampe. La chambre
était d’une propreté immaculée, le dessus de lit fraîchement repassé, la
lampe de bronze astiquée, et la coiffeuse à la couleur pimpante couverte de
pots et de flacons. Les outils du métier, pensa Mary Jordache, avec
amertume.
Elle alla vers la petite bibliothèque d’acajou. Les livres étaient tous en
place, bien alignés. Elle sortit le gros recueil du théâtre de Shakespeare. Le
livre s’ouvrit de lui-même là où l’enveloppe avait été insérée. Elle regarda
dans l’enveloppe. L’argent y était toujours. Sa fille n’avait donc pas eu la
délicatesse de le dissimuler ailleurs, bien qu’elle n’ignorât point qu’elle, sa
mère, était au courant. Elle prit un autre ouvrage, au hasard, une anthologie
poétique qui avait servi à Gretchen en dernière année au lycée. Elle y glissa
l’enveloppe. Tant pis si sa fille se faisait du mauvais sang avant de la
retrouver. Si jamais son mari apprenait qu’il y avait huit cents dollars dans
la maison, ce ne serait pas seulement en feuilletant tous les livres que leur
fille les récupérerait.
Ses regards se posèrent sur ces lignes :

O mer, brise-toi, brise-toi, brise


Ton flot sur la roche froide et grise !
Qu’à mes pensées naissant alors,
Puisse ma langue leur donner corps.

Elle approuva de la tête et rangea le livre dans le rayon. Puis sortant de la


chambre, elle alla à la cuisine. Elle avait été toute seule à dîner ce soir. La
vaisselle, non lavée, traînait dans l’évier. Elle éteignit sa cigarette en la
plongeant dans une poêle à demi remplie d’eau grasse. Elle avait mangé une
côtelette de porc. Une nourriture grossière. Elle tira une chaise devant le
fourneau et s’assit. Elle ouvrit la porte du four et le robinet de gaz à
l’intérieur. Elle enfonça la tête dans le four. L’odeur était déplaisante. Elle
resta sans bouger un moment. Malgré la fenêtre fermée, elle percevait les
rumeurs de la ville en liesse. Elle se rappela avoir lu quelque part que les
suicides étaient plus fréquents les jours fériés que n’importe quel autre jour.
Noël, le jour de l’An ? Pouvait-il y avoir un meilleur jour qu’aujourd’hui ?
L’odeur du gaz devenait plus forte. Elle ressentait un vertige. Elle retira sa
tête du four et ferma le gaz. Rien ne pressait.
Elle alla au living-room, en maîtresse de maison. Il y avait une légère
odeur de gaz dans la petite pièce. Elle s’assit sur une des quatre chaises
placées géométriquement autour de la table carrée, de chêne, au milieu du
tapis usé, vaguement rouge. Elle se pencha sur la table, sortit un crayon
d’une poche et jeta un coup d’œil à la ronde pour trouver une feuille de
papier. Il n’y avait que le cahier où elle inscrivait les recettes quotidiennes
de la boulangerie. Jamais elle n’écrivait ou ne recevait de lettres. Elle
déchira plusieurs pages à la fin du cahier et se mit à écrire sur le papier
réglé.
« Ma chère Gretchen, écrivit-elle, j’ai décidé de mettre fin à mes jours.
C’est un péché mortel, je le sais, mais je suis à bout. C’est une pécheresse
qui écrit à une autre. Inutile que j’en dise davantage. Tu me comprends.
« Il y a une malédiction qui pèse sur notre famille, sur moi, sur toi, sur
ton père et sur ton frère Tom. Il n’y a que ton frère Rudolph qui semble y
avoir échappé mais qui sait si à la fin, lui aussi… Je suis heureuse à l’idée
de ne pas voir ce jour. C’est la malédiction du sexe. Je vais te dire quelque
chose que je t’ai caché jusqu’ici. Je suis une enfant naturelle. Je n’ai jamais
connu de père ou de mère. Il m’est insupportable de penser à ce qu’a dû être
la vie de ma mère et à la boue dans laquelle elle s’est vautrée. Que tu suives
ses traces et tombes dans le ruisseau ne me surprend pas. Ton père n’est
qu’un animal. Tu dors dans la chambre à côté de la nôtre : tu comprends
donc de quoi il s’agit. Il m’a torturée depuis vingt ans avec ses appétits. Il
est une brute déchaînée et j’ai souvent cru qu’il allait me tuer. Je l’ai vu
presque frapper un homme à mort pour une note de huit dollars. Ton frère
Thomas a hérité de son père et, s’il devient un gibier de prison, ou pire
encore, je n’en serais pas étonnée. Je vis dans une cage de tigres.
« C’est de ma faute, je suppose. J’ai été faible et j’ai laissé ton père nous
rejeter hors de l’église et faire de mes enfants des païens. J’étais trop
abattue et trop épuisée pour vraiment vous aimer et vous protéger de votre
père et de son influence. Mais toi, tu me paraissais si pure, si droite que mes
craintes furent endormies — et avec toutes les conséquences que tu connais
mieux que moi. » Elle s’arrêta pour se relire, ce qu’elle fit avec satisfaction.
Découvrir sa mère morte et ce message d’outre-tombe sur son oreiller
empoisonnerait à jamais les coupables plaisirs de la putain. Chaque fois que
Gretchen se laisserait toucher par un mâle, elle se souviendrait des dernières
pensées de sa mère.
« Ton sang est corrompu, reprit-elle, et il m’est évident que tout ton être
l’est aussi. Ton corps demeure dans une chambre nette et propre, mais ton
âme est une écurie. Ton père aurait dû épouser quelqu’un dans ton genre.
Vous auriez été des partenaires bien assortis. Ma dernière volonté est que tu
quittes cette maison et ailles loin, loin, pour que ton influence ne pervertisse
ton frère Rudolph. Si dans cette horrible famille il pouvait y avoir au moins
une personne convenable, peut-être que cela la rachèterait aux yeux de
Dieu. »
De l’extérieur venaient des sons confus de musique et de voix, qui peu à
peu devinrent de plus en plus forts. Une trompette retentit : elle la reconnut.
Elle se leva, ouvrit la fenêtre. Rudolph était dans la rue, juste devant la
maison. Il semblait y avoir derrière lui des milliers de garçons et de filles. Il
entonna : « Quand les yeux d’une Irlandaise sourient », à son intention se
rendit-elle compte. Elle agita la main et les larmes lui montèrent aux yeux.
Puis Rudolph donna l’ordre de tirer le petit canon en son honneur. Elle
pleurait à chaudes larmes maintenant et dut se tamponner les yeux. Enfin
Rudolph, d’un geste, remit son armée en marche et attaqua un air de danse.
Elle quitta la fenêtre et se réinstalla devant la table, en sanglotant. « Il
m’a sauvé la vie, se dit-elle, lui, mon splendide fils, il m’a sauvé la vie. »
Elle déchira la lettre d’adieu, alla à la cuisine et brûla les morceaux.

Un grand nombre de soldats étaient pris de boisson. Quiconque était


capable de marcher et d’endosser un uniforme avait fui l’hôpital sans se
soucier d’autorisation dès que la radio avait annoncé la nouvelle : certains
d’entre eux étaient revenus avec des bouteilles, et les salles communes
dégagèrent l’odeur et prirent l’aspect de bistrots tandis que les soldats se
bousculaient, criaient et chantaient, même ceux sur des béquilles ou dans
des petites voitures. Après le dîner, ces réjouissances dégénérèrent en
vandalisme on cassa les carreaux des fenêtres, on arracha les affiches des
murs, on déchira les livres et les magazines pour en faire des confettis
qu’on se lançait à la tête comme à un carnaval, avec d’énormes éclats de
rire.
— Je suis le général Patton, criait à tue-tête un des jeunes soldats à
personne en particulier. (Il avait autour d’une épaule un appareil en métal
qui lui tenait le bras dressé au-dessus de la tête.) Soldat, où est votre
cravate ? Trente ans de corvées de patates.
Puis il saisit Gretchen de son bon bras et insista pour danser avec elle
tandis que ses copains chantaient obligeamment : « Béni soit le Seigneur, et
passe les munitions ( 13). » Gretchen devait soutenir le jeune homme pour
qu’il ne s’effondrât pas.
« Je suis le manchot qui danse le mieux au monde, s’écria le cavalier de
Gretchen, et demain je vais à Hollywood valser avec Ginger Rogers.
Épouse-moi, ma petite… »
Puis il dut s’asseoir, ses jambes refusant tout service. C’est par terre qu’il
s’assit, la tête entre les genoux et se mit à chanter un couplet de « Lili
Marlène ».
Il n’y avait rien que Gretchen puisse faire pour eux ce soir. Elle gardait
un sourire figé, essayant d’intervenir quand les batailles de confetti
risquaient de dégénérer en échanges de coups. Une infirmière fit son
apparition et appela Gretchen d’un geste.
— Je crois que vous feriez mieux de ne pas rester, dit-elle à voix basse,
l’air inquiet. Ils vont devenir impossibles.
— Je ne les blâme pas, dit Gretchen. Et vous ?
— Moi non plus, mais je ne veux pas être sur leur chemin.
Il y eut un fracas de verre brisé. Un des soldats avait lancé son verre de
whisky vide à travers une fenêtre. « Tirez pour le bruit », cria-t-il. Il
ramassa une corbeille à papier métallique et la flanqua à travers une autre
fenêtre. « Feu aux mortiers, lieutenant, à grande élévation. »
— C’est une bonne chose qu’on leur ait enlevé leurs armes, philosopha
l’infirmière. C’est pire qu’en Normandie.
— Aboulé les Japs, hurla un autre. Je leur écrabouillerai la cervelle avec
ma trousse de secours. Banzaï !
L’infirmière tira Gretchen par la manche.
— Rentrez chez vous, dit-elle. Ce n’est pas un lieu pour une jeune fille.
Venez tôt demain pour nous aider à ramasser la casse.
Gretchen acquiesça et se dirigea vers le vestiaire pour se changer tandis
que l’infirmière s’esquivait. Puis elle s’arrêta, fit demi-tour et refit le même
trajet le long du corridor sur lequel s’ouvraient les salles communes. Elle
entra dans celle où l’on soignait les blessures graves à la tête et à la poitrine.
La salle était peu éclairée. La plupart des lits étaient vides, mais ici et là elle
apercevait un blessé sous les couvertures. Elle alla au dernier lit où reposait
Talbot Hughes, un bras attaché pour recevoir du glucose coulant goutte à
goutte de la bouteille fixée à un support à côté de son lit. Ses yeux étaient
grands ouverts, fiévreux, énormes dans son visage émacié. Il la reconnut et
sourit. Les cris et les chants de la salle commune plus loin ressemblaient à
la rumeur confuse d’un stade au cours d’un match de football. Elle lui
répondit par un sourire et s’assit sur le bord du lit. Il n’y avait même pas
vingt-quatre heures qu’elle l’avait vu mais il lui parut dangereusement
amaigri. Les bandages autour de sa gorge étaient la seule chose en lui de
ferme. Le médecin lui avait dit qu’il ne passerait pas la semaine. En fait, il
n’y avait pas de raison pour qu’il mourût, la blessure se cicatrisait, avait
expliqué le médecin, bien qu’il ne retrouverait jamais l’usage de la parole,
évidemment. Il devrait maintenant pouvoir absorber de la nourriture et
même faire quelques pas. Au lieu de ça, il déclinait chaque jour, sans faire
d’histoire, se concentrant pour mourir.
— Est-ce que vous aimeriez que je vous lise quelque chose ? demanda
Gretchen.
Il secoua sa tête sur l’oreiller, puis lui tendit sa main. Elle la saisit. Elle
sentait ses os fragiles comme ceux d’un oiseau. Elle resta ainsi pendant plus
d’un quart d’heure, sans rien dire. Puis elle s’aperçut qu’il s’était assoupli.
Elle dégagea sa main doucement, se leva et sans faire de bruit sortit de la
chambre. Demain, elle demanderait au toubib de lui dire quand croyait-il
que surviendraient les derniers moments de Talbot Hughes le Victorieux.
Elle irait à son chevet, lui tiendrait la main, en témoignage de la douleur de
sa patrie, pour qu’il ne soit pas seul à l’heure de sa mort, ce jeune homme
de vingt ans, déjà muet pour toujours.
Elle se changea rapidement et se hâta hors de l’hôpital.
En franchissant la porte de sortie, elle vit Arnold Simms appuyé contre
un mur à l’extérieur, en train de fumer. C’était la première fois qu’elle le
revoyait depuis cette nuit dans la salle commune. Elle hésita un instant, puis
fit un pas en avant.
— Bonsoir, mademoiselle Jordache.
La voix polie, à l’accent provincial dont elle avait gardé le souvenir.
Gretchen se força à s’arrêter.
— Bonsoir, Arnold, dit-elle.
Le visage d’Arnold était sans expression, sans mémoire.
— Les « boys » ont enfin quelque chose qui vaille la peine d’être fêté,
n’est-ce pas ? observa Arnold en faisant de la tête un geste en direction de
l’aile où se trouvait la salle commune.
— Et comment donc ! dit-elle.
Elle voulait s’en aller, mais elle ne voulait pas avoir l’air d’avoir peur de
lui.
— Ces bons petits États-Unis ont finalement réussi ce qu’ils
entreprenaient. Un magnifique effort, vous ne pensez pas ?
Il la blaguait.
— Nous devrions tous être très heureux.
Ça ne ratait pas. Il avait l’art de la faire parler pompeusement.
— Moi, aussi, je suis très heureux, dit-il. Extrêmement heureux. J’ai reçu
de bonnes nouvelles aujourd’hui. Des nouvelles particulièrement bonnes.
C’est pour cela que je vous guettais. Je voulais vous en faire part.
— Qu’est-ce que c’est, Arnold ?
— Je suis libéré demain.
— Ça, c’est une bonne nouvelle. Toutes mes félicitations.
— Hum, hum. Officiellement, selon le corps médical militaire des États-
Unis, je peux marcher. À cette heure, la semaine prochaine, je serai de
retour à Saint-Louis après être passé à un centre démobilisateur.
— Je souhaite que vous…
Elle s’arrêta. Elle allait dire « soyez heureux », mais ça aurait été bête.
Elle dit à la place « ayez de la chance ». Pire encore.
— Oh ! je suis un type qui a de la chance, dit-il. On n’a pas besoin de
s’en faire pour le petit Arnold. Il a reçu d’autres bonnes nouvelles cette
semaine. Quelle semaine ! J’ai reçu une lettre de Cornouailles.
— Que c’est gentil.
Prétentieuse, se dit-elle.
— Cette jeune femme dont vous m’avez parlé vous à écrit ?
Elle songea à Adam et Eve au Paradis terrestre, à l’ombre de palmiers.
— Eh oui.
Il fit tomber les cendres de sa cigarette.
— Elle vient juste d’apprendre, reprit-il, que son mari avait été tué en
Italie et elle pensait que je tiendrais à le savoir.
Il n’y avait rien de plus à dire. Elle se tut donc.
— Eh bien, je ne vous reverrai plus, mademoiselle Jordache, à moins que
vous ne passiez par Saint-Louis. Vous pourrez me trouver dans l’annuaire
du téléphone. J’habiterai un quartier chic. Je ne vous retiens plus. Je pense
que vous allez aller à un bal célébrant la victoire. Je voulais vous remercier
de tout ce que vous avez fait pour les soldats, mademoiselle Jordache.
— Bonne chance, Arnold, dit-elle froidement.
— Dommage que vous n’ayez pas eu le temps de venir nous voir à
Landing ce samedi, dit-il d’un ton neutre. On s’est payé deux beaux poulets
qu’on a rôtis. Un excellent pique-nique. Vous nous avez manqué.
— J’avais espéré que vous ne parleriez pas de cela, Arnold.
Hypocrite, hypocrite.
— Oh, mon Dieu ! Vous êtes si belle que ça me donne envie de pleurer.
Il fit demi-tour, ouvrit la porte et rentra en boitant à l’intérieur de
l’hôpital.
Elle marcha lentement vers l’arrêt de l’autobus, se demandant si en cette
nuit de liesse les conducteurs étaient restés à leur travail. Elle se sentait
toute meurtrie. Arrivée sous la lumière du lampadaire qui signalait l’arrêt,
elle regarda sa montre. À ce moment, une voiture qui stationnait à une
petite distance en arrière s’avança et s’arrêta devant elle. C’était la Buick de
Boylan. Elle pensa rentrer précipitamment à l’hôpital. Il ouvrit la portière.
— Puis-je vous conduire quelque part, Mademoiselle ?
— Je vous remercie beaucoup, mais la réponse est non.
Elle ne l’avait pas revu depuis un mois, depuis cette nuit où il l’avait
emmenée à New York.
— Je pensais que nous pourrions nous réunir pour rendre grâce à Dieu
d’avoir béni nos armes, dit-il.
— J’attendrai le bus, merci.
— Dis-moi, tu as reçu mes lettres ?
— Oui, je les ai reçues.
Elle en avait trouvé deux sur son bureau. Il lui donnait rendez-vous
devant le grand magasin Bernstein. Elle n’avait pas répondu et n’y avait pas
été.
— Tes lettres ont dû se perdre. La poste marche bien mal, n’est-ce pas ?
dit-il.
Elle s’éloigna de la voiture. Il en descendit, vint à elle et lui saisit un
bras.
— Viens à la maison, dit-il d’une voix irritée.
Elle perdit tout sang-froid à son contact. À ce moment, elle sentait
qu’elle le haïssait tout en ayant une furieuse envie d’être dans son lit.
— Lâche-moi, dit-elle en se dégageant avec violence.
Elle retourna à l’arrêt de l’autobus. Il la suivit.
— Voici ce que j’étais venu te dire : je veux t’épouser.
Elle éclata de rire, sans savoir pourquoi au juste. La surprise.
— J’ai dit que je veux t’épouser, répéta-t-il.
— Voilà ce que vous allez faire : allez à la Jamaïque, comme prévu.
Laissez votre adresse au bureau. Je vous écrirai. Excusez-moi, mais voici
mon bus.
Dès que la porte du véhicule s’ouvrit, elle sauta dedans, remit au
conducteur son billet et alla s’asseoir au fond. Elle tremblait des pieds à la
tête. Si l’autobus n’était pas arrivé à ce moment-là, elle aurait dit oui…
Quand le bus atteignit l’agglomération, elle entendit des voitures de
pompiers. Sur le haut de la colline, quelque chose brûlait. Elle espéra que
c’était sa maison à lui et qu’il n’en resterait rien.

VI

Claude s’accrocha à lui de son bras valide tandis que Tom pilotait la
moto en empruntant la petite route derrière la propriété de Boylan. Il n’avait
guère l’habitude de conduire une moto. Il roulait donc lentement, ce qui
n’empêchait pas Claude de geindre chaque fois que la moto dérapait ou le
secouait. Tom ne savait pas dans quel état était le bras de son ami, mais il se
rendait compte qu’il n’y avait pas de temps à perdre, mais que faire ? S’il
amenait Claude à l’hôpital de la ville, on lui poserait des questions, et sans
être Sherlock Holmes on ne manquerait pas de trouver un rapport entre la
brûlure du bras et la croix en flammes sur la colline. Et, bien certainement,
Claude n’en assumerait pas la seule responsabilité. Ce n’était pas un héros
que Claude. Il ne préférait pas mourir sous la torture plutôt que d’ouvrir les
lèvres et révéler son secret, c’était évident.
— Écoute, dit Tom, ralentissant l’engin au point qu’il était presque arrêté.
Vous avez un docteur de famille ?
— Oui, mon oncle.
Ça, c’était la famille qu’il fallait avoir. Des curés, des docteurs, et
probablement un oncle avocat aussi, qui serait bien utile si jamais ils se
faisaient arrêter.
— Quelle adresse ?
Claude la bredouilla. Il avait si peur qu’il avait de la peine à articuler.
Tom alla plus vite tout en empruntant des routes secondaires et réussit à
trouver la grande maison juste avant l’entrée de la ville. Un écriteau piqué
dans la pelouse indiquait : « Dr Robert Tinker, M.D. »
Tom arrêta la moto et aida Claude à descendre.
— Écoute, lui dit-il. Tu vas y aller tout seul, tu entends, et surtout ne
t’avise pas de raconter à ton oncle que j’étais avec toi. Et tu feras bien de
demander à ton père de t’emmener hors de la ville dès cette nuit. Ça va en
faire un pataquès ici, demain, et si jamais on te voit avec une main brûlée,
ça ne prendra pas plus de dix secondes pour qu’on te tombe dessus.
En guise de réponse, Claude poussa un gémissement et s’agrippa à
l’épaule de Tom. Tom le repoussa.
— Agis comme un homme, dit-il. Maintenant vas-y et arrange-toi pour
ne voir que ton oncle et personne d’autre. Si jamais je découvre que tu m’as
trahi, je te tuerais.
— Oh Tom ! se lamenta Claude.
— Tu m’as entendu. Je te tuerais. Et tu sais bien que je le ferais.
Et il le poussa vers la porte de la maison.
Claude s’avança en titubant, puis levant son bon bras, sonna. Tom
n’attendit pas de le voir entrer. Il s’éloigna vite à grands pas. Sur la colline,
l’incendie faisait toujours rage et embrasait le ciel au-dessus de la ville.
Il alla droit au bord du fleuve près de l’entrepôt où son père remisait son
skiff. Il faisait noir sur la rive. Il retira son chandail, imprégné d’une odeur
de laine brûlée qui ressemblait à du vomi. Il prit un gros caillou, enroula le
chandail autour, noua les manches pour le serrer, et jeta le paquet dans
l’eau. Il ne tarda pas à disparaître au-dessous de la surface. Cela lui faisait
quelque chose de se séparer de ce chandail. Il lui avait porté bonheur. Il
l’avait souvent sur lui au cours de combats qu’il avait gagnés. Mais il faut
savoir se débarrasser de ses possessions, et un tel moment était arrivé.
Il tourna le dos à l’Hudson et se dirigea vers sa maison. Le froid de la
nuit passait à travers sa chemise. Il se demanda s’il aurait vraiment besoin
de tuer Claude Tinker.
CHAPITRE VI

L UI, AVEC SA BOUSTIFAILLE allemande, pensait Mary Jordache, à


la vue de son mari rapportant de la cuisine une oie rôtie entourée de choux
rouges et de farce. Toujours un immigrant.
Elle ne se souvenait plus depuis quand elle l’avait vu en de si bonnes
dispositions. La reddition du IIIe Reich cette semaine l’avait rendu jovial et
loquace. Il avait dévoré les journaux avec un petit rire satisfait devant les
photographies des généraux allemands apposant leurs signatures dans la
petite école de Reims. Aujourd’hui dimanche, c’était le dix-septième
anniversaire de Rudolph et Jordache avait décrété que ce serait un jour
faste. Les autres anniversaires de la famille n’étaient célébrés que par un
simple grognement. Il avait acheté à Rudolph une luxueuse canne à pêche
(Dieu seul savait ce que ça avait coûté), et avait dit à Gretchen que
dorénavant elle pouvait garder les trois quarts de son salaire au lieu de la
moitié. Il avait même donné à Tom de quoi se remplacer le chandail qu’il
prétendait avoir perdu. Si l’armée allemande pouvait être amenée à
capituler toutes les semaines, la vie deviendrait peut-être acceptable chez
Axel Jordache.
— À partir de maintenant, avait-il annoncé, nous prendrons chaque
dimanche le déjeuner ensemble.
La sanglante défaite de ses compatriotes lui avait apparemment inculqué
un intérêt sentimental pour les liens du sang.
Ils étaient ainsi donc tous attablés avec Rudolph comme point de mire,
très droit sur sa chaise, comme un élève de West Point ( 14), une cravate
dans son col. Gretchen, elle, portait un chemisier blanc, garni de dentelles,
et faisait la petite bouche, la putain. Quant à Thomas, il avait changé de
façon inexplicable, il était bien net, propre comme un sou neuf, peigné,
souriant. Depuis le jour de la Victoire, il revenait à la maison dès la sortie
de la classe, étudiait toute la soirée dans sa chambre, et même offrait ses
services au magasin pour la première fois de sa vie. La mère s’adonna au
miroitement d’un faible espoir : peut-être que par un sortilège magique, le
silence des canons en Europe allait faire d’eux une famille comme les
autres.
Son idée d’une famille comme les autres avait été façonnée en grande
partie par les sermons des religieuses à l’orphelinat et, plus tard, par la
lecture des réclames dans les magazines à grand tirage. La famille type
américaine était toujours bien débarbouillée, sentait bon et l’on s’y souriait
les uns les autres constamment. Ils s’inondaient de présents pour Noël, les
naissances, les mariages, les anniversaires, et le jour des Mères. Ils avaient
au moins une auto. Les fils s’adressaient respectueusement au père, les
filles jouaient du piano et ne cachaient rien à leur mère de leurs rendez-
vous. Tous se servaient de Listerine ( 15). Les vieux parents étaient toujours
vaillants et vivaient à la campagne. Le dimanche, ils prenaient tous
ensemble le petit déjeuner, le grand déjeuner et le dîner, allaient à l’église,
et c’était en tribu qu’ils allaient au bord de la mer pour leurs congés.
Chaque jour, le père se rendait à ses occupations vêtu d’un costume sombre.
Il avait souscrit en faveur de sa famille une grosse assurance sur la vie. Tout
cela, certes, n’était pas formulé de façon aussi nette dans son esprit, mais
c’était un repère brumeux qui lui servait de comparaison avec son propre
sort. À la fois trop timide et trop petite-bourgeoise pour frayer avec ses
voisins, elle ignorait les réalités de la vie que menaient les autres familles
habitant Port Philip. Les riches étaient inaccessibles et les pauvres étaient
au-dessous de son dédain. Selon ses critères, arbitraires et vagues, ils ne
formaient pas eux quatre, c’est-à-dire elle-même, son mari, Thomas et
Gretchen, une famille acceptable ou pouvant lui donner satisfaction.
Ils constituaient plutôt un groupe qui se déchirait mutuellement et qui
s’était réuni au hasard pour un voyage qu’aucun d’eux n’avait choisi de
faire et au cours duquel, le mieux qu’ils puissent espérer, était un minimum
d’hostilités.
Rudolph, bien entendu, faisait exception.

II

Axel Jordache déposa l’oie sur la table avec contentement. Il avait passé
toute la matinée à préparer le repas, interdisant la cuisine à sa femme, ce qui
lui évita les insultes habituelles à propos de ses talents culinaires. Il découpa
la volaille avec un certain savoir-faire et distribua à tous des portions
énormes, servant la mère en premier, ce qui ne manqua pas de l’étonner. Il
avait acheté deux bouteilles de riesling de Californie, et il emplit les verres
cérémonieusement. Il porta un toast : « À mon fils Rudolph, en ce jour
anniversaire, dit-il d’une voix grave. Puisse-t-il justifier nos espoirs et
s’élever au sommet, et sans nous oublier quand il y parviendra. »
C’est d’un air sérieux qu’ils burent, bien que la mère vît Thomas faire
une petite grimace. Peut-être trouvait-il le vin trop acide.
Jordache ne précisa pas à quel sommet il espérait que son fils arriverait.
Des précisions n’étaient pas nécessaires. Le sommet, eh bien, ça existait, un
lieu avec ses frontières, sa substance, ses privilèges. Quand on y accédait,
on le reconnaissait, et votre arrivée là était accueillie par ceux qui vous y
avaient précédé avec des hosanna et des Cadillacs.

III

Rudolph mangea de l’oie avec discrétion. C’était un peu graisseux à son


goût et il savait que la graisse provoque des boutons. De même, il n’abusa
pas des choux. Il avait un rendez-vous plus tard cet après-midi avec la jeune
fille aux nattes blondes qui lui avait donné un baiser devant la maison de
Mlle Lenaut, et il ne voulait pas empester des relents de choux. Il se borna à
prendre tout juste quelques gorgées de vin. Il avait décidé de ne jamais
s’enivrer de sa vie. Il serait toujours en pleine possession de toutes ses
facultés, mentales et physiques. Il avait également décidé, devant l’exemple
de ses parents, de ne jamais se marier.
Le jour après sa rencontre avec cette jeune fille, il était retourné devant sa
maison, y flânant de façon manifeste. Comme prévu, elle en était sortie
environ dix minutes plus tard, en blue-jean et sweater. Elle lui dit bonjour.
Elle avait à peu près le même âge que lui, avait des yeux bleus et limpides
ainsi qu’un sourire franc et amical, celui de quelqu’un à qui jamais rien de
désagréable n’était encore survenu. Ils marchèrent ensemble le long de la
rue et au bout d’une demi-heure Rudolph avait l’impression qu’il l’avait
connue depuis des années. Sa famille venait de quitter le Connecticut. Elle
s’appelait Julie et son père travaillait à la compagnie d’électricité. Elle avait
un frère aîné, maintenant dans l’armée américaine en France. C’était pour
cette raison qu’elle avait donnée un baiser à Rudolph, témoignant ainsi sa
joie que son frère eût fini la guerre, sain et sauf. Quelle qu’en fût la raison,
Rudolph avait goûté ce baiser, bien qu’au souvenir de ce premier contact de
lèvres entre étrangers, il se sentait un peu timide et gêné.
Julie était passionnée de musique et aimait chanter : elle considérait
Rudolph comme un merveilleux trompettiste. Il lui laissa entendre qu’il la
prendrait dans son orchestre à la prochaine danse du club du lycée pour
qu’elle les accompagne vocalement.
Elle aimait les garçons sérieux, avait-elle dit, et Rudolph l’était, sans
aucun doute possible. Il avait déjà parlé de Julie à Gretchen. Il répétait sans
cesse son nom « Julie, Julie… » Gretchen avait souri, d’un air un peu trop
protecteur au goût de son frère. Elle lui avait donné un blazer bleu marine
pour son anniversaire.
Il savait que sa mère serait désappointée de ne pas se promener avec lui
cet après-midi, mais de la façon dont son père se comportait subitement, le
miracle aurait peut-être lieu et qui sait si son père ne proposerait pas une
promenade à sa mère ?
Il aurait souhaité être sûr de faire son chemin dans la vie, d’arriver au
sommet, comme l’espéraient ses parents.
Il était intelligent, et suffisamment pour se rendre compte que
l’intelligence seule ne donne pas cette garantie. La réussite que son père et
sa mère attendaient de lui exigeait des attributs particuliers, la chance, la
naissance, le talent. Il ne savait pas encore s’il avait de la chance. Il ne
pouvait nullement compter sur sa naissance pour se lancer dans une
carrière, et il doutait de ses talents. Il dépistait le talent chez les autres alors
qu’il en était encore à se demander s’il était doué. Un de ses camarades de
classe, Ralph Stevens, n’avait pas une moyenne de notes très élevée, mais il
était un génie en mathématiques et pour se distraire s’attaquait à des
problèmes de calcul différentiel et de physique alors que les autres peinaient
en algèbre élémentaire. Ralph Stevens avait un don qui orienterait sa vie
comme un aimant. Il connaissait la route qu’il allait suivre car c’était la
seule qui s’offrait à lui.
Rudolph possédait de nombreux dons mineurs, mais aucun qui
s’imposait. Il jouait bien de la trompette mais sans se faire l’illusion qu’il
était Benny Goodman ou Louis Armstrong. Des cinq garçons qui
constituaient l’orchestre, deux lui étaient supérieurs et les deux autres le
valaient. Il écoutait sa musique en l’estimant à sa juste valeur, ce qui n’était
pas considérable, et jamais ne le deviendrait, dût-il y travailler avec
acharnement. En tant qu’athlète, il brillait dans une épreuve, les deux cent
vingt yards haies, mais dans un lycée de grande ville, il n’arriverait peut-
être même pas à faire partie de l’équipe, alors que Stan O’Brien, qui était
l’un des arrières de l’équipe de football du lycée de Port Philip, était un des
meilleurs joueurs qu’on ait jamais vus dans l’État de New York. Des
universités, même aussi éloignées que celles en Californie, lui avaient offert
des bourses, et s’il ne se faisait pas amocher, il réussirait vraisemblablement
à figurer parmi les lauréats qui chaque année composent l’équipe de
football idéale, « All American ». En ce cas, il n’aurait pas besoin de
s’inquiéter de son avenir. En classe, Rudolph avait de meilleures notes en
littérature anglaise que Sandy Hoperwood qui était le rédacteur du petit
journal du lycée et qui ratait régulièrement ses examens en sciences, mais il
suffisait de lire un des articles de Sandy pour savoir que rien ne pourrait
l’empêcher de devenir un écrivain.
Rudolph avait le don d’être aimé. Il en était conscient et savait que c’était
pour cette raison que trois fois de suite il avait été élu président de sa classe.
Mais il sentait que ce n’était pas un don naturel. Il lui fallait comploter
comment parvenir à se faire aimer, à être agréable aux yeux d’autrui, à
paraître s’intéresser à son entourage, à conserver le sourire quand il
assumait des tâches ingrates comme d’organiser les sauteries du lycée, de
diriger le comité de publicité du petit journal, comment en un mot acquérir
l’art de se faire apprécier. Il avait une double raison de penser qu’il ne
s’agissait pas d’un talent inné : il n’avait pas d’amis intimes ni de réelle
affection pour autrui. Jusqu’à son habitude d’embrasser sa mère matin et
soir, et de l’emmener le dimanche faire une promenade, qui n’était pas
spontanée mais voulue, et cela, afin d’entretenir l’idée qu’elle se faisait de
son fils, si aimant et si attentionné. Or, ces promenades du dimanche
l’ennuyaient et il ne pouvait souffrir la manie qu’avait sa mère de le
caresser quand il l’embrassait. Il voulait être ce qu’il paraissait, mais il
doutait de pouvoir y réussir. Sa mère et sa sœur, sans parler de plusieurs
professeurs, le trouvaient beau garçon, il ne l’ignorait pas, mais il n’en était
nullement sûr. Il se reprochait son teint trop foncé, son nez trop long, sa
mâchoire trop plate et à l’aspect trop brutal, ses yeux trop pâles et trop
petits pour sa peau olivâtre, ses cheveux noirs sans éclat. Il étudiait les
photographies, dans des journaux ou des magazines, de jeunes gens allant à
ces écoles privées de grande renommée comme Exeter ou Saint Paul ou à
des universités comme Harvard ou Princeton, pour voir comment ils
s’habillaient. Il essayait de les imiter et cela sur son budget de misère. Il
portait des souliers de daim blanc et maintenant un blazer, aussi, mais il
avait le sentiment désagréable que si jamais il était invité à une party où se
trouveraient des jeunes gens appartenant à des écoles privées chic, il ferait
tache, révélant immédiatement ce qu’il était en réalité, un petit provincial.
Il était timide avec les filles et n’avait jamais été amoureux, sauf si on
peut dénommer amour ce qu’il avait stupidement éprouvé envers
Mlle Lenaut. Il voulait faire croire que les filles ne l’intéressaient pas, trop
occupé à des choses plus importantes que d’avoir des rendez-vous pour
flirter et s’embrasser. Mais en réalité il évitait la compagnie des filles parce
qu’il craignait qu’elles ne découvrissent que ses manières protectrices ne
faisaient que dissimuler son manque d’expérience et sa gaucherie. D’une
certaine façon, il enviait son frère.
Thomas ne cherchait pas à en faire accroire. Son don était la férocité. On
avait peur de lui, on le détestait même. En tout cas, personne ne l’aimait
vraiment. Il ne se mettait pas au supplice pour décider quelle cravate mettre
ou quoi dire en classe d’anglais. Il était tout d’une pièce : quand il faisait
quelque chose, il n’avait pas besoin au préalable d’hésiter péniblement.
Quant à sa sœur, elle était vraiment belle, bien plus belle que la plupart
des stars de cinéma qu’il voyait sur les écrans, et ce don devrait suffire à
n’importe qui.
— Dieu que cette oie est bonne, Pop, s’écria Rudolph qui savait que son
père attendait son commentaire sur le repas. Il en avait déjà mangé plus
qu’il ne le désirait, mais il retendit son assiette pour une seconde portion. Il
s’efforça de ne pas tiquer à la vue du morceau énorme que son père lui
servit.

IV

Gretchen mangeait sans souffler mot. Quand vais-je leur annoncer, quel
sera le meilleur moment ? Vendredi elle avait reçu à la briqueterie un
préavis de quinze jours. M. Hutchens l’avait appelée dans son bureau et
après avoir tourné autour du pot quelques instants, l’avoir félicitée d’avoir
été si efficace et si consciencieuse, d’avoir été une employée modèle et si
agréable, il avait débité le morceau. Il avait reçu ce matin l’ordre de lui
donner congé, à elle et à une de ses collègues. Il avait été protester auprès
du directeur, expliqua M. Hutchens de sa voix sèche, mais vibrante
d’émotion. Celui-ci avait dit qu’il était aux regrets mais qu’il n’y pouvait
rien. Avec la fin de la guerre d’Europe, il y aurait des annulations de
commandes gouvernementales, et un ralentissement des affaires. Il fallait
donc réduire les dépenses de personnel. Comme Gretchen et l’autre jeune
fille avaient été les dernières à être embauchées dans le département de
M. Hutchens, il était normal qu’elles fussent les premières à partir.
M. Hutchens était si ému qu’il se moucha plusieurs fois sans en avoir
besoin…
Gretchen dut consoler le pauvre homme. Elle n’avait, lui dit-elle,
nullement l’intention de passer le reste de sa vie à travailler pour
l’entreprise Boylan, et elle comprenait fort bien que les dernières arrivées
s’en aillent les premières. Elle se garda de révéler à M. Hutchens la
véritable raison de son congédiement et éprouva du remords à cause de sa
collègue, que Teddy Boylan sacrifiait pour camoufler son acte de
vengeance.
Elle n’avait encore aucune idée de ce qu’elle allait faire et elle souhaita
de le savoir avant d’annoncer son renvoi à son père. Elle n’éviterait pas une
scène désagréable et elle voulait préparer sa défense. Cependant,
aujourd’hui, il se comportait comme un être civilisé, et peut-être qu’à la fin
du repas, attendri par le vin et par le plaisir que lui avait causé Rudolph, il
serait indulgent avec elle. Au dessert, décida-t-elle.

Jordache avait cuit un gâteau d’anniversaire, et il le posa sur la table,


éclairé de dix-huit bougies allumées fichées dans le glaçage, dix-sept pour
les années écoulées, une pour celle en cours. Tous chantaient en chœur le
refrain d’usage, Happy birthday to you, dear Rudolph (Bon anniversaire à
toi, cher Rudolph) quand un coup de sonnette à la porte d’entrée retentit. Le
chant s’arrêta pile.
Il était très rare qu’on entendît cette sonnette. Personne ne venait jamais
leur rendre visite.
— Qui diable ça peut-il être ? demanda Jordache. Il était toujours sur la
défensive à chaque surprise comme s’il ne pouvait s’agir que d’une
agression d’une espèce ou d’une autre.
— Je vais voir qui c’est, dit Gretchen.
Elle avait eu instantanément la certitude que c’était Boylan en bas, avec
la Buick arrêtée devant la boulangerie. Il était tout à fait capable de
commettre cette folie. Elle courut en bas tandis que Rudolph soufflait les
bougies. Elle était contente d’être parée de ses plus beaux atours et de s’être
arrangé les cheveux ce matin. Teddy aurait ainsi davantage de regrets de
l’avoir perdue.
Quand elle ouvrit la porte, ce furent deux hommes qui se trouvaient là.
Elle les connaissait tous deux, M. Tinker et son frère, le prêtre, l’un qui
travaillait à l’entreprise Boylan, et l’autre connu de toute la ville, un homme
bien en chair et rougeaud qui ressemblait à un docker s’étant trompé de
métier.
— Bonjour, mademoiselle Jordache, dit M. Tinker, retirant son chapeau.
Sa voix était calme mais sa longue figure flasque avait l’expression qu’il
devait avoir quand il découvrait dans ses livres une effroyable erreur.
— Bonjour, monsieur Tinker. Bonjour, mon Père, dit Gretchen.
— J’espère que nous ne vous dérangeons pas, dit M. Tinker, d’une voix
plus cérémonieusement ecclésiastique que celle de son frère dans les ordres.
Il faut que nous nous entretenions avec votre père. Est-il là ?
— Mais oui. Veuillez monter, je vous prie. Nous sommes encore à
déjeuner mais…
— Voudriez-vous être assez aimable, mon enfant, de lui demander de
descendre. Nous avons une affaire grave à discuter en privé avec lui,
interrompit le prêtre d’une voix nette et assurée, du genre qui apaise les
femmes.
— Je vais le chercher.
Les deux hommes entrèrent dans le petit vestibule sombre et refermèrent
la porte comme s’ils ne voulaient pas être vus du dehors. Gretchen alluma
la lumière. Elle monta rapidement l’escalier, tout en sentant les yeux des
frères Tinker fixés sur ses jambes.
Rudolph était en train de couper le gâteau lorsqu’elle revint au living-
room. Tous la regardèrent d’un air interrogateur.
— Qu’est-ce que c’est ce foutu coup de sonnette ? demanda Jordache.
— C’est M. Tinker qui est en bas, dit Gretchen, avec son frère, le prêtre.
Ils veulent vous parler, papa.
— Eh bien, pourquoi ne leur as-tu pas proposé de monter ? dit Jordache
en acceptant une tranche de gâteau que lui offrait Rudolph.
Il s’en fourra un énorme morceau dans la bouche.
— Ils n’ont pas voulu. Ils ont dit qu’ils avaient une affaire grave à
discuter en privé avec vous.
Thomas respira bruyamment et se passa la langue sur les dents comme
s’il voulait décrocher un petit morceau de nourriture.
Jordache repoussa sa chaise.
— Bon sang. Un curé. Comme si ces salauds ne pouvaient pas laisser un
homme en paix un dimanche après-midi.
Mais il se leva et sortit de la pièce. Ils entendirent ses lourds pas de
boiteux dans l’escalier.
Jordache aborda les deux hommes sans les saluer.
— Quelle est cette affaire si foutuement importante, messieurs, pour
déranger un travailleur à son déjeuner le dimanche ?
— Monsieur Jordache, dit Tinker, pouvons-nous vous parler en privé ?
— Ça ne fait pas l’affaire ici ? questionna Jordache, les dominant, planté
sur la dernière marche, et continuant à mastiquer le gâteau.
Des relents d’oie avaient envahi le vestibule.
— C’est que je ne voudrais pas qu’on m’entende, dit Tinker en jetant un
regard vers le haut de l’escalier.
— Moi, dit Jordache, je me fous pas mal que toute cette sacrée ville nous
entende. Je ne vous dois pas d’argent, vous ne m’en devez pas. Alors ?
Néanmoins, il descendit de la première marche, alla ouvrir la porte et
sortit dans la rue. Puis retirant d’une poche la clef de la boulangerie qui ne
le quittait jamais, il l’introduisit dans la serrure de la porte de la boutique.
Les trois hommes y entrèrent. Un rideau de toile bouchait la vitrine
principale.

VI

Là-haut, Mary Jordache attendait que l’eau du café se mît à bouillir.


Rudolph regardait sans cesse sa montre, en craignant d’être en retard à son
rendez-vous avec Julie. Thomas, effondré sur sa chaise, chantonnait
vaguement et tapotait de façon agaçante son verre de sa fourchette.
— Assez, je t’en prie, dit sa mère. Tu me donnes mal à la tête.
— Mes excuses. Je me servirai d’une trompette à mon prochain concert.
« Jamais un moment de courtoisie », soupira-t-elle intérieurement.
— Qu’est-ce qui peut les retenir comme ça en bas ? interrogea-t-elle tout
haut. Le seul jour où nous ayons un repas de famille comme tout le monde.
Puis se tournant vers Gretchen, elle pointa sur elle un doigt accusateur et
s’écria :
— C’est vrai. Tu travailles avec M. Tinker à la briqueterie. Tu t’es mal
conduite là ?
— Peut-être ont-ils découvert que j’ai volé une brique.
— Même une seule journée dépasse les forces de cette famille pour rester
polie, dit sa mère qui alla à la cuisine chercher le café, le dos courbé sous le
poids de son martyre.
On entendit Jordache remonter. Quand il entra dans la pièce, son visage
était sans expression.
— Tom, dit-il, veux-tu venir en bas.
— J’ai rien à dire à la famille Tinker, répondit Thomas.
— Oui, mais eux, ils ont quelque chose à te dire, dit son père qui
redescendit aussitôt.
Thomas haussa les épaules. Il se croisa les doigts, et les tira, comme il le
faisait avant un combat, et suivit son père.
Gretchen fronça les sourcils.
— Tu sais de quoi il s’agit ? demanda-t-elle à Rudolph.
— Une histoire, dit-il lugubrement.
Il savait qu’il serait en retard.

VII

Dans la boulangerie, les deux Tinker, l’un dans son costume bleu marine,
l’autre dans sa tenue noire et luisante de clergyman, ressemblaient à
deux corbeaux se détachant sur les rayons vides et le comptoir de marbre
gris. Une fois Thomas à l’intérieur, son père referma la porte.
« Il va falloir que je le tue », pensa Thomas.
— Bonjour, monsieur Tinker, dit-il avec un sourire juvénile. Bonjour,
mon Père.
— Mon fils, dit le prêtre d’un ton qui ne présageait rien de bon.
— Répétez ce que vous m’avez raconté, dit Jordache.
— Nous savons tout, mon fils, dit le prêtre. Claude a tout confessé à son
oncle, ce qui n’était que juste et naturel. De la confession découle le
repentir, et du repentir, l’absolution.
— Gardez ces conneries pour le catéchisme, intervint Jordache qui
s’adossa à la porte comme pour s’assurer que personne ne s’échapperait.
Thomas restait muet, son petit sourire-d’avant-le-combat aux lèvres.
— Quelle honte d’avoir mis le feu à une croix, reprit le prêtre, et en un
jour consacré à la mémoire de ces braves jeunes hommes tombés au champ
d’honneur ! En un jour où j’ai célébré la sainte messe pour le repos de leurs
âmes. Et au milieu de toutes les tribulations et de l’intolérance dont nous
souffrons, nous autres catholiques, dans ce pays, malgré nos efforts pour
être laissés en paix par des compatriotes sectaires. Et que ce forfait ait été
perpétré par deux jeunes catholiques !
Il hocha la tête avec affliction.
— Moi, je suis pas catholique, s’écria Jordache.
— Sa mère et son père sont nés dans le sein de l’église, rappela le prêtre.
Je me suis renseigné.
— Alors, tu l’as fait ou tu l’as pas fait ? interrogea Jordache.
— Oui, je l’ai fait, répondit Thomas.
« Oh ! ce salaud de Claude. Quel capon ! » pensa-t-il.
— Vous rendez-vous compte, mon fils, poursuivit le prêtre, ce qui
arriverait à votre famille et à celle de Claude si jamais on apprenait qui a
dressé cette croix en flammes ?
— On nous chasserait de la ville, s’écria M. Tinker d’une voix excitée.
C’est bien ce qui arriverait. Votre père ne pourrait même plus donner, je dis
donner, une seule miche de pain à n’importe qui en ville. Et on se
souviendrait que vous êtes des étrangers, des Allemands encore, même si
vous préféreriez l’oublier.
— Ah ! On va y écoper de votre couplet patriotique, ricana Jordache.
— Les faits sont les faits, affirma M. Tinker. Vous feriez tout aussi bien
de les regarder en face. En voici un autre : si jamais Boylan découvre qui a
mis le feu à sa serre, il lui intentera un procès. Il se procurera un avocat
malin qui fera croire que cette serre était ce qu’il y avait de plus précieux
entre Port Philip et New York.
Il montra le poing à Tom.
— Ton père, enchaîna-t-il, ne conservera pas deux « cents » en poche.
Toi et Claude, vous êtes mineurs. Eh bien, c’est nous qui serons tenus
responsables, ton père et moi. Les économies de toute une vie qui…
Thomas vit les mains de son père commencer à se tordre. « Il aimerait
bien me les serrer autour du cou et m’étrangler », se dit-il.
— Garde ton calme, John, intervint le prêtre. À quoi cela sert-il de mettre
ce garçon dans tous ses états ? Il devra faire appel à son sens commun pour
nous sortir tous de ce mauvais pas.
Puis, il se tourna vers Thomas.
— Non, je ne veux pas savoir quelle impulsion diabolique t’a poussé à
faire commettre à Claude ce forfait…
— Quoi ? Il a dit que c’était moi ?
— Un garçon comme Claude, dit le prêtre, élevé dans un foyer chrétien,
un garçon qui assiste à la messe tous les dimanches est incapable d’avoir eu
l’idée d’une chose aussi épouvantable.
— O.K., dit Thomas.
Il savait maintenant qu’il irait débusquer Claude.
— Par un effet de la Providence, continua l’ecclésiastique dont la voix
prit des intonations grégoriennes, lorsque Claude alla chez son oncle, le
docteur, celui-ci était seul. Après lui avoir fait un pansement, il le ramena
chez lui. Grâce à Dieu, personne n’aperçut Claude. Mais les brûlures sont
profondes et il devra garder les bandages au moins trois semaines. Il ne
serait pas possible de le cacher à la maison pendant tout ce temps-là. Une
femme de chambre aurait pu avoir des soupçons, un livreur le voir, un ami
lui rendre visite…
— Pour l’amour de Dieu, Anthony, cesse de faire le prédicateur, s’écria
M. Tinker.
Son visage était tout pâle et était agité de tics. Il avait les yeux
congestionnés. Il s’approcha de Thomas.
— Nous avons conduit le petit imbécile à New York hier soir et nous
l’avons mis dans un avion qui est parti pour la Californie ce matin. Il a une
tante à San Francisco et il s’y terrera jusqu’à ce qu’il puisse enlever ses
bandages. Ensuite il ira dans une école militaire ( 16) et je m’en fiche s’il ne
remet plus les pieds ici avant qu’il n’ait quatre-vingt-dix ans. Et si ton père
sait ce qui est bon pour lui, il fera rudement bien de te faire décamper aussi.
Aussi loin que possible, où personne ne te connaît et où personne ne posera
de questions.
— Ne vous inquiétez pas, Tinker, dit Jordache. Il aura fichu le camp ce
soir.
— Il ferait bien, dit Tinker d’une voix menaçante.
— Ça va, maintenant, dit Jordache en ouvrant la porte. J’en ai assez de
vous. Ouste, dehors, mes cocos.
— Je crois que nous devrions nous en aller, John, dit le prêtre. Je suis
certain que M. Jordache fera ce qu’il a à faire.
Tinker voulut avoir le dernier mot.
— Vous vous en tirez à bon compte, vous tous.
Et il franchit la porte.
— Dieu te pardonne, mon fils, dit le prêtre en suivant son frère.
Jordache ferma la porte à clef et se carra devant Thomas.
— Tu as suspendu une épée au-dessus de ma tête, espèce de petit salaud,
dit-il. Tiens, attrape.
Il flanqua son poing sur le haut de la tête de son fils.
Celui-ci chancela et d’un geste instinctif rendit le coup. Il bondit et du
swing le plus violent qu’il eût jamais décoché frappa son père à la tempe
droite. Jordache ne tomba pas mais oscilla, les mains devant lui. Il regarda
bouche bée son fils dont les yeux bleus étaient glacés de haine. Puis il le vit
sourire et abaisser les mains.
— Allez-y, et finissons-en, dit Thomas avec mépris. Le petit garçon ne va
plus faire de mal à son papa.
Jordache lança son poing encore une fois. Le côté gauche du visage de
Thomas enfla aussitôt et devint rouge vin, mais Thomas ne bougea pas et
continua à sourire.
Jordache, à son tour, abaissa les mains. Ce coup avait été un symbole,
rien de plus. Complètement inutile, se dit-il, abasourdi. Voilà ce que c’est
d’avoir des fils.
— O.K., dit Jordache. C’est fini. Ton frère va t’accompagner dans le car
jusqu’à Grafton. De là, tu prendras le premier train pour Albany. À Albany
tu changeras pour l’Ohio. Seul. Là-bas, mon frère s’occupera de toi. Je vais
lui téléphoner aujourd’hui et il t’attendra. Ne prends rien avec toi. Je ne
veux pas qu’on te voie avec une valise.
Il ouvrit la porte de la boutique. Thomas sortit en clignant des yeux dans
le grand soleil du début de cet après-midi.
— Attends ici, lui dit son père. Je t’envoie ton frère. Je ne veux pas de
scènes d’adieux avec ta mère.
Il referma à clef la boulangerie et, de son pas de boiteux, entra dans la
maison.

VIII

Dix minutes plus tard, Jordache et Rudolph redescendirent. Thomas,


adossé à la vitrine, regardait devant lui d’un air placide. Rudolph apportait
la veste du seul costume que possédait son frère. Il avait été acheté deux ans
plus tôt et était maintenant trop petit. Il était gêné aux entournures et les
manches étaient trop courtes.
Rudolph avait l’air sidéré et écarquilla les yeux à la vue de l’ecchymose
sur la joue de Thomas. Jordache, lui, semblait malade. Sous son teint foncé,
on voyait comme une pâleur verte. Ses yeux étaient bouffis.
« Un seul horion, pensa Thomas, et regardez ce qui lui arrive. »
— J’ai expliqué à Rudolph ce qu’il a à faire, dit Jordache. Je lui ai donné
de l’argent pour toi. Il t’achètera un billet pour Cleveland. Voici l’adresse de
ton oncle.
Et il tendit un bout de papier à Thomas.
« Eh ! je fais du progrès dans la société, se dit Thomas. Voilà que j’ai un
oncle en cas de besoin, comme Tinker ! »
— Magne-toi le train, et motus, dit Jordache, qui regarda les
deux garçons s’en aller.
Il sentait sa veine battre à la tempe, là où Thomas l’avait frappé. Sa
vision était trouble. Quand ils eurent disparu à un coin de rue, Jordache, se
tournant du côté opposé, se mit en marche en direction de l’Hudson. C’était
maintenant ou jamais d’être seul. Il téléphonerait à son frère plus tard. Son
frère et sa belle-sœur étaient assez ballots pour accueillir le fils de celui qui
les avait chassés de sa maison et ne les avait jamais remerciés des cartes de
Noël qu’ils ne manquaient pas d’adresser chaque année. Ces vœux étaient
le seul témoignage que ces deux hommes, nés il y a longtemps dans la
même maison de Cologne et habitant deux parties différentes de
l’Amérique, étaient frères. Il entendait encore son frère dire à sa grosse
épouse, de cet indéracinable accent allemand :
« Après dout, gue bouvons-nous vaire ? On ne beut bas renier zon zang. »
— Qu’est-ce qui est donc arrivé ? questionna Rudolph, une fois hors de
la portée de leur père.
— Rien.
— Il t’a tapé dessus. Tu as reçu une fameuse châtaigne !
— Un swing terrible, dit Thomas avec dérision. Il devrait se mettre sur
les rangs pour le titre, le vieux.
— Quand il est monté, il pouvait à peine se soutenir.
— C’est que moi aussi je lui ai foutu un marron, dit Thomas avec un
sourire.
— Quoi ? Tu l’as frappé ?
— Et pourquoi pas ? C’est pour quoi faire un dab ?
— Grands dieux ! Et tu es toujours en vie ?
— Comme tu le vois.
— Je comprends pourquoi il se débarrasse de toi, dit Rudolph en hochant
la tête.
Il ne put s’empêcher d’en vouloir à Thomas. Il lui faisait manquer son
rancart avec Julie. Il aurait aimé passer par chez elle, cela n’aurait fait qu’un
petit détour pour aller au terminus des cars, mais son père avait insisté pour
que Thomas quittât la ville au plus tôt, au vu et au su de personne.
— Qu’est-ce qui te prend donc, bon Dieu de bon Dieu ?
— Je ne suis qu’un jeune Américain typique, avec du sang un peu vif
dans les veines. C’est tout, répondit Thomas.
— Tu as dû te fourrer dans un sale pétrin, dit Rudolph. Il m’a donné
cinquante dollars pour ton voyage. Chaque fois qu’il sort cinquante dollars,
ce n’est pas pour de la petite bière.
— On m’a surpris en train d’espionner pour les Japs…
— Que tu es malin ! dit Rudolph.
Ils ne se dirent plus rien jusqu’à la station des cars.
Ils descendirent du car à Grafton près de la gare de chemin de fer.
Thomas s’assit sur un banc dans le square devant la gare tandis que
Rudolph allait s’enquérir de l’horaire des trains pour Albany. Il y en avait
un dans un quart d’heure. Rudolph acheta le billet pour Albany seulement.
Son père lui avait dit qu’il ne voulait pas qu’on puisse connaître la
destination finale de Thomas, qui s’achèterait donc à Albany son billet pour
Cleveland.
Alors qu’il ramassait la monnaie, Rudolph se retint pour ne pas s’acheter
pour lui-même un billet dans la direction opposée, New York. Pourquoi
Thomas serait-il le seul à fuir ? Il sortit de la gare où une douzaine de
chauffeurs de taxi somnolaient sur leur siège dans l’attente du prochain
train. Thomas était sur son banc, les jambes allongées en forme d’un V, les
talons implantés dans le gazon minable de la pelouse. Il avait l’air calme
comme si rien ne lui arrivait.
Rudolph jeta un coup d’œil circulaire pour s’assurer que personne ne les
observait.
— Voici ton billet, dit-il en le tendant à Thomas qui le contempla
nonchalamment. Mets-le dans ta poche. Et voici la monnaie des
cinquante dollars. Exactement quarante-deux cinquante. Pour ton billet au-
delà d’Albany. Il t’en restera pas mal, j’imagine.
Thomas empocha l’argent sans le compter.
— Ça a dû faire chier du sang au vieux, dit Thomas, quand il l’a sorti de
sa cachette. As-tu vu où c’était ?
— Non.
— Dommage. J’aurais pu revenir une nuit obscure et le piquer ! Je crois
tout de même que tu ne me cafarderais pas si tu le savais. Non, mon frère
Rudolph, lui, il ne ferait pas une chose pareille…
Ils aperçurent alors une auto décapotée, à deux places, conduite par une
jeune femme avec un lieutenant de l’Air Force à son côté. Ils sortirent de la
voiture et allèrent à l’ombre de la marquise devant la gare. Elle avait une
robe bleu pâle que la brise enroulait autour de ses jambes. L’aviateur était
de haute taille et très bronzé, comme s’il revenait d’un désert. Il avait des
décorations et des ailes sur son blouson vert à l’Eisenhower et transportait
un sac de voyage chargé. Rudolph entendit le grondement de mille moteurs
dans le ciel de pays lointains tandis qu’il observait le couple. Une fois de
plus, il regretta d’être né trop tard pour participer à la guerre.
— Embrasse-moi, chérie, dit Thomas. J’ai lancé des bombes sur Tokyo.
— Qu’est-ce tu veux prouver, bon Dieu ? demanda Rudolph.
— T’as jamais baisé ?
L’écho de cette question posée par son père le jour où ce dernier avait
porté la main sur Mlle Lenaut agita Rudolph.
— Qu’est-ce que ça peut te faire ?
Thomas haussa les épaules et suivit des yeux l’officier et sa compagne
qui rentraient dans la gare.
— Rien. Je pensais simplement qu’on se verrait pas pendant longtemps et
qu’on pourrait en profiter pour se parler franchement.
— Eh bien, si tu veux savoir, non, ça ne m’est pas arrivé encore, dit
Rudolph d’un air renfrogné.
— J’en étais sûr. Il y a en ville un endroit qui s’appelle chez Alice, rue
MacKinley, où pour cinq dolluches tu peux tirer un bon coup. Dis-leur que
tu viens de la part de ton frangin.
— Je peux très bien m’occuper de moi-même.
Devant Thomas, il se sentait un jeune gosse.
— Notre tendre sœur en tire un régulièrement, reprit Thomas. Tu le
savais ?
— Ça la regarde.
Mais Rudolph fut scandalisé. Gretchen si propre, si nette. Il ne pouvait se
l’imaginer dans le visqueux mélange des sexes.
— Veux-tu savoir avec qui ?
— Non.
— Theodore Boylan. Qu’est-ce que tu dis de ça ? un type de la haute.
— Comment le sais-tu ?
Rudolph était persuadé que Thomas mentait.
— J’ai été là-bas et j’ai regardé par une fenêtre. Il est descendu du
premier étage à poil, sa quéquette lui tombant jusqu’aux genoux, comme un
cheval, quoi ! Il a préparé deux whiskies et a crié : « Gretchen ! Veux-tu que
j’apporte les verres là-haut ou préfères-tu descendre ? »
Thomas minauda comme pour imiter son frère.
— Est-elle descendue ?
Il n’avait aucune envie d’entendre le reste de l’histoire.
— Non. Elle était probablement trop bien là où elle se trouvait.
— Autrement dit, tu ne l’as pas vue. Ça aurait pu être n’importe qui
d’autre.
Il tenait à défendre sa sœur en faisant appel à la logique.
— Dis donc, tu en connais beaucoup de Gretchen à Port Philip ? En tout
cas, Claude Tinker les a vus ensemble, dans la voiture de Boylan. Elle l’a
rencontré devant Bernstein alors qu’elle prétendait être à l’hôpital. Peut-être
que Boylan a été blessé à la guerre, aussi, je veux dire la guerre avec
l’Espagne.
— O mon Dieu ! Avec une vieille mocheté comme Boylan !
Si ç’avait été avec un jeune lieutenant pareil à celui qui venait d’entrer
dans la gare, elle serait encore sa sœur.
— Elle doit en tirer quelque chose, dit Thomas négligemment. Tu devrais
lui demander.
— Tu ne lui as jamais dit que tu étais au courant ?
— Non. Laisse-la baiser en paix. Après tout, c’est pas ma quéquette. Si
j’ai été là-bas, c’était pour rigoler. Elle n’est rien pour moi. Eh ! maman,
d’où ça vient les bébés ?
Rudolph se demanda comment son frère, encore si jeune, pouvait
ressentir une telle haine.
— Si nous étions des Italiens ou des gentlemen du Sud, nous irions là-
haut et vengerions l’honneur de notre famille, dit Thomas. On lui couperait
les couilles ou on lui flanquerait un coup de fusil. Je ne serai pas disponible
cette année-ci, mais si tu veux le faire, je t’y autorise.
— Ça te surprendra peut-être, mais il se peut que je fasse quelque chose.
— Tu parles ! En tout cas, pour ta gouverne, j’ai déjà fait quelque chose.
— Quoi donc ?
Thomas regarda Rudolph d’un air réfléchi.
— Demande-le au paternel, il le sait. On ferait bien d’aller à la gare.
C’est bientôt l’heure du train.
Ils allèrent sur le quai. Le lieutenant et la jeune femme s’embrassaient
encore. Peut-être ne reviendra-t-il jamais, c’est peut-être leur dernier baiser,
médita Rudolph. On continue à se battre dans le Pacifique, il y a toujours
les Japonais. Elle pleurait maintenant et il la réconfortait par de petites tapes
dans le dos. Rudolph se demanda si jamais une femme pleurerait sur le quai
d’une gare parce qu’il la quitterait.
Le train arriva dans un tourbillon de poussière. Thomas sauta sur les
marches d’un wagon.
— Écoute, dit Rudolph, si jamais tu voulais qu’on t’envoie quelque
chose, écris-moi. Je me débrouillerais pour te l’envoyer.
— Il n’y a absolument rien que je tiendrais à recevoir de la maison.
Sa révolte était totale et sans faille. Le visage juvénile était joyeux
comme s’il allait au cirque.
— Eh bien, bonne chance, dit Rudolph piteusement.
Après tout, c’était son frère et Dieu seul savait quand ils se reverraient.
— Toutes mes félicitations, répondit Thomas. Maintenant tu auras tout le
lit à toi tout seul. Tu ne te plaindras plus de mon odeur de fauve. N’oublie
pas de mettre ton pyjama.
Ne cédant rien, jusqu’au dernier moment, il entra à l’intérieur du wagon
sans se retourner. Le train démarra et Rudolph voyait le lieutenant devant
une fenêtre ouverte faire des gestes d’adieu à la jeune femme qui courait le
long du train, et envoyait des baisers.
Le train prit de la vitesse et elle s’arrêta. Elle se rendit compte que
Rudolph l’observait. Son visage se renferma, effaçant toute manifestation
publique de chagrin et d’amour. Elle pivota sur ses talons et se dépêcha. Le
vent lui plaqua sa robe contre le corps. La femme du guerrier.
Rudolph retourna au banc dans le square pour attendre le car qui le
ramènerait à Port Philip.
Quel sacré anniversaire !

IX

Gretchen était en train de faire sa valise, un rectangle de grande taille,


une sorte de carton avec des pointillés jaunes et des fermetures de cuivre
qui avait contenu le trousseau de sa mère, quand, jeune épousée, elle était
arrivée à Port Philip.
Gretchen n’était jamais allée en voyage de toute sa vie et ne possédait pas
de valise. Elle avait pris sa décision quand son père était remonté après sa
conversation avec les Tinker et Thomas pour annoncer que ce dernier serait
longtemps absent. Elle était grimpée aux combles où les Jordache
rassemblaient les objets qui ne leur servaient plus. Elle y avait trouvé la
valise et l’emporta dans sa chambre. Sa mère l’avait aperçue et avait dû
deviner ce que cela signifiait mais n’avait pas bronché. Sa mère ne lui
adressait plus la parole depuis des semaines, depuis cette escapade à New
York avec Boylan. C’était comme si parler à Gretchen risquait de lui
communiquer, par contagion, la corruption trop évidente de cette dernière.
L’atmosphère de crise, d’antagonisme dissimulé, l’étrange regard
qu’avait son père à son retour déterminèrent Gretchen à agir. Jamais il n’y
aurait de meilleur jour que ce dimanche après-midi.
Elle fit sa valise soigneusement ; elle n’était pas assez grande pour y
mettre tout ce dont elle pourrait avoir besoin. Elle dut faire un choix
délibéré, remplaçant ce qu’elle avait déjà mis par des choses
vraisemblablement plus utiles. Elle espérait en avoir fini avant que son père
qui était sorti ne revînt, mais elle était prête à l’affronter, lui dire qu’elle
avait perdu sa place et qu’elle allait à New York en chercher une autre. Il y
avait dans le visage de son père quand il était redescendu avec Rudolph
quelque chose de résigné et d’abasourdi. Elle en avait conclu
qu’aujourd’hui il la laisserait peut-être faire, sans résistance.
Elle fut obligée de secouer presque tous les livres pour retrouver
l’enveloppe avec l’argent. Ce petit jeu de sa mère n’avait ni queue ni tête !
Il y avait une chance sur deux qu’elle finisse à l’asile d’aliénés. Gretchen
souhaita pouvoir éprouver plus tard de la compassion pour sa mère.
Elle regrettait de s’en aller sans avoir l’occasion de dire au revoir à
Rudolph, mais déjà le jour baissait et elle ne voulait pas arriver à New York
après minuit. Elle n’avait aucune idée où elle logerait à New York. Il devait
y avoir des foyers pour jeunes femmes. On pouvait passer ses premières
nuits à New York dans des lieux pires.
Elle jeta un regard circulaire dans la pièce, sans émotion. Ses adieux à sa
chambre furent désinvoltes. Elle posa l’enveloppe, qu’elle venait de vider,
sur le lit, au beau milieu.
Elle transporta avec peine la valise jusqu’au palier. Elle aperçut sa mère
devant la table non desservie en train de fumer, face à la carcasse de l’oie
aux choux, à la farce enrobée dans la graisse maintenant coagulée, aux
serviettes tachées. Depuis des heures, sa mère n’avait pas bougé. Elle fixait
le mur. Gretchen entra dans le living-room.
— Maman, dit-elle, c’est décidément le jour des départs. J’ai fait ma
valise et je m’en vais.
Sa mère tourna lentement la tête et lui jeta un regard vague.
— Va rejoindre ton séducteur, dit-elle, la voix pâteuse.
Son vocabulaire réprobateur datait. Elle avait bu tout le vin et était grise.
C’était la première fois que Gretchen voyait sa mère en cet état, et elle eut
envie de rire.
— Je ne vais rejoindre personne, répliqua-t-elle. J’ai perdu mon emploi et
je vais à New York en trouver un autre. Je vous écrirai, une fois installée.
— Courtisane, dit la mère.
Gretchen tiqua. Qui parlait de courtisane en 1945 ? Cela donnait à son
départ un aspect trivial et burlesque. Mais elle se força à déposer un baiser
sur la joue râpeuse et couperosée de sa mère.
— Baiser mensonger, cria la mère, en lui jetant un regard perçant. Le
poignard dans la rose !
De quelle littérature s’était-elle donc nourrie dans sa jeunesse !
D’un revers de main, la mère repoussa avec lassitude une mèche de son
front, geste qu’elle faisait depuis l’âge de vingt et un ans. Il apparut à
Gretchen que sa mère était née épuisée : elle était donc bien pardonnable.
Un moment elle hésita, s’efforçant de retrouver une survivance d’affection
pour la femme saoule assise dans un nuage de fumée devant la table non
desservie.
— De l’oie, disait sa mère avec dédain. Qui mange de l’oie ?
Y renonçant, Gretchen hocha la tête, quitta la pièce et ramassant la valise
sur le palier la descendit péniblement dans l’escalier. Elle ouvrit la porte du
rez-de-chaussée et poussa la valise à travers le seuil sur le trottoir. Le soleil
était juste en train de se coucher et des ombres violettes et indigo
envahissaient la rue. Tandis qu’elle ramassait la valise, les lampadaires
s’allumèrent, jetant des taches de lumière jaune pâle, prématurées et
inutiles.
Puis elle vit Rudolph se dirigeant vers la maison d’un pas rapide. Il était
seul. Elle posa la valise à terre et l’attendit. Au fur et à mesure qu’il
approchait, à le voir si bien tourné, elle se félicitait d’avoir employé son
argent à bon escient en lui achetant ce blazer si seyant.
Rudolph se mit à courir quand il aperçut sa sœur.
— Où vas-tu, toi ? s’écria-t-il en arrivant devant elle.
— À New York, dit-elle d’un ton joyeux. Tu m’accompagnes ?
— Je le voudrais bien.
— Tu m’aides à trouver un taxi ?
— Il faut que je te parle.
— Pas ici, dit-elle, jetant un coup d’œil à la vitrine de la boulangerie. Je
ne veux pas rester ici un instant de plus.
— Ouais, dit Rudolph en ramassant la valise. Ce n’est certainement pas
un bon endroit pour causer.
Et ils se mirent en marche à la recherche d’un taxi. Au revoir, au revoir,
se chantait-elle à elle-même, en passant devant les boutiques aux enseignes
familières. Cependant, sous sa joie, perçait une pointe de mélancolie. Après
tout, on ne peut quitter un endroit au bout de dix-neuf ans sans regrets.
Au second croisement de rues, ils trouvèrent un taxi qui les conduisit à la
gare du chemin de fer. Tandis que Gretchen allait acheter son billet,
Rudolph s’assit sur la vieille valise, se disant qu’il passait son dix-huitième
anniversaire à faire des adieux dans toutes les gares de la compagnie du
chemin de fer.
Il ne put s’empêcher de se sentir un peu blessé par l’allégresse de sa sœur
et par les reflets de joie dans ses yeux. Ce n’était pas seulement la maison
qu’elle quittait, mais lui. Il se sentait étranger à elle, depuis qu’il savait
qu’elle avait fait l’amour avec un homme. Laisse-la baiser en paix. Il
devrait trouver un vocabulaire sonnant mieux.
Elle lui toucha la manche.
— Le train ne part que dans une demi-heure, dit-elle. J’ai soif. Fêtons
cette occasion. Mets la valise à la consigne et nous irons en face à la Port
Philip House.
Rudolph prit la valise.
— Je l’emmène. Ça coûte dix cents à la consigne.
— Faisons les choses grandement pour une fois, dit Gretchen en riant.
Croquons notre héritage. Que les pièces de dix cents roulent.
Il se demanda, tandis que l’employé lui remettait le bulletin, si sa sœur
n’avait pas passé son après-midi à boire.
Le bar de la Port Philip House était vide sauf deux soldats qui, l’air
morne, contemplaient, près de l’entrée, leurs bières que les restrictions de
guerre avaient édulcorées. Il faisait sombre et frais dans le bar et l’on y
apercevait, à travers la vitrine, la gare éclairée depuis la tombée du jour. Ils
s’installèrent à une table près du fond et quand le barman s’approcha en
s’essuyant les mains sur son tablier, Gretchen commanda d’une voix
assurée :
— Deux Black and White, avec du soda, s’il vous plaît.
Le barman ne leur demanda pas s’ils avaient dix-huit ans.
De la façon dont Gretchen avait commandé, on pouvait croire qu’elle
passait sa vie à boire du whisky dans les bars.
Rudolph, à vrai dire, aurait mieux aimé un Coca-Cola. Il arrivait tant de
choses cet après-midi. Gretchen lui tapota la joue avec deux doigts.
— Allons, ne prends pas cet air de déterré. C’est ton anniversaire
aujourd’hui.
— Ouais.
— Sais-tu pourquoi papa a chassé Tommy ?
— Je ne le sais pas. Tout ce que je sais, c’est que Tommy a donné un
coup de poing à papa.
— Comment donc ! soupira Gretchen. En voici une journée !
— Tu ne saurais trop le dire.
Une journée plus fertile en incidents qu’elle ne le supposait, pensa-t-il, en
se rappelant ce que Tom lui avait raconté au sujet de leur sœur.
Le barman arriva avec les verres et un siphon.
— Pas trop d’eau, je vous prie, dit Gretchen.
— Et pour vous ? demanda-t-il ensuite à Rudolph.
— La même chose, dit-il avec l’assurance des dix-huit ans qu’il n’avait
pas.
Gretchen leva son verre.
— À cette gloire bien connue de la société de Port Philip, la famille
Jordache, dit-elle.
Et ils burent. Rudolph n’avait pas encore acquis un goût pour le scotch.
Gretchen buvait avidement comme si elle voulait finir son verre à temps
pour un autre avant l’heure du train.
— Quelle famille ! dit-elle en hochant la tête. La fameuse collection
Jordache de momies authentiques. Pourquoi ne prends-tu pas le train avec
moi pour venir habiter New York ?
— Tu sais bien que je ne peux pas faire ça, dit-il.
— Moi non plus je ne pouvais pas le faire, et je le fais.
— Pourquoi ?
— Pourquoi quoi ?
— Pourquoi t’en vas-tu ? Qu’est-ce qui est arrivé ?
— Beaucoup de choses, dit-elle vaguement, en avalant une grande gorgée
de whisky. À cause d’un homme, surtout. Un homme qui veut m’épouser.
— Qui ? Boylan ?
Les yeux de Gretchen s’agrandirent et se foncèrent.
— Comment le sais-tu ?
— Tommy me l’a dit.
— Et comment sait-il ?
Eh oui, pourquoi pas, se dit-il. Elle le demande. De la jalousie et de la
honte le poussèrent à lui faire mal.
— Il est allé regarder ce qui se passait chez Boylan.
— Et qu’est-ce qu’il a vu ? demanda-t-elle d’un ton froid.
— Boylan. Tout nu.
— Pauvre Tommy ! Pas un très beau spectacle, dit-elle en riant.
Son rire avait une résonance métallique.
— Non, Teddy Boylan n’est pas bien beau à regarder, ajouta-t-elle. A-t-il
eu la chance de me voir, moi, toute nue aussi ?
— Non.
— Dommage. Son déplacement en aurait valu la peine, alors.
Il y avait dans sa sœur comme un besoin de se punir, quelque chose de
dur qu’il n’avait encore jamais remarqué en elle.
— Mais comment savait-il que j’étais là ? poursuivit-elle.
— Boylan, du bas de l’escalier, a appelé pour savoir si tu voulais qu’il
monte les boissons ou non.
— Oh, ce soir-là ! Quelle soirée. Je te raconterai ça un jour.
Elle scruta l’expression du visage de son frère.
— Allons, n’aie pas l’air si en colère, reprit-elle. Sache qu’une sœur finit
par devenir une grande personne qui sort avec des types.
— Mais Boylan, dit-il avec amertume. Un vieux type si mal foutu.
— D’abord, il n’est pas si vieux que cela. Et puis pas si mal foutu.
— Il te plaisait ! dit-il d’un ton accusateur.
— J’ai aimé ce qu’il me faisait.
Elle prit un air très sérieux.
— J’ai aimé cela mieux que n’importe quelle autre chose au monde.
— Dans ces conditions, pourquoi t’en vas-tu ?
— Parce que si je reste ici, je finirai par l’épouser, et Teddy Boylan n’est
pas digne d’être le mari de ta petite sœur, si belle et si pure. Tout cela est
bien compliqué, n’est-ce pas ? Est-ce que ta vie n’est pas compliquée
aussi ? Y a-t-il une sombre passion coupable que tu berces dans ton cœur ?
Une femme plus âgée que tu vas voir pendant que son mari est à son
bureau ? Une…
— Allons, ne te moque pas de moi, dit-il.
— Excuse-moi.
Elle lui caressa la main et fit un signe au barman.
— Encore un autre, s’il vous plaît.
Tandis que le barman s’occupait de sa commande, elle reprit :
— Maman avait trop bu quand je suis partie. Elle avait vidé la bouteille
de vin. Le sang de l’agneau. C’est ce qui manquait à la famille… une vieille
ivrognesse. Elle m’a traitée de courtisane.
Elle gloussa de rire, comme si ce qu’elle venait de dire concernait les
particularités d’étrangers.
— Son tendre adieu à sa fille qui va à la grande ville… Pars, dit-elle
d’une voix stridente, pars, Rudy, avant qu’ils ne finissent par mutiler ta
personnalité. Pars de cette maison qu’aucun ami ne vient visiter, dont la
sonnette ne sonne jamais.
— Mutiler ma personnalité ? questionna-t-il.
— Toi, tu es figé dans une attitude.
Elle ne cachait plus son hostilité, maintenant.
— Je ne suis pas dupe. Tu veux être le chouchou de tout le monde et tu
t’en fiches pas mal si le monde entier crève. Si cela n’est pas avoir une
personnalité rabougrie, eh bien ! fourre-moi dans une petite voiture
d’infirme quand tu le voudras.
Le barman revint apporter un verre de whisky et en remplit la moitié avec
l’eau du siphon.
— Bon Dieu ! Si c’est ça ce que tu penses de moi, dit-il en se levant, je
n’ai plus qu’à m’en aller. Tu n’as pas besoin de moi.
— Non. Je n’ai pas besoin de toi.
— Voici le bulletin pour la consigne, dit-il en tendant le morceau de
papier.
— Merci, dit-elle, le visage fermé. Toi, tu as fait ta bonne action de la
journée, et moi, la mienne.
Il la laissa assise dans le bar, en train de boire son second whisky : son
ravissant visage ovale était rouge aux pommettes ; ses yeux brillaient et sa
large bouche était avide, belle, amère. Elle se trouvait déjà à
mille kilomètres de l’appartement minable au-dessus de la boulangerie, de
ses parents, de ses frères, de son amant, en route pour une ville qui
engloutissait un million de jeunes femmes tous les ans.
Rudolph rentra lentement chez lui, plein de compassion pour lui-même.
Ils avaient raison, son frère et sa sœur. Leur opinion de lui était fondée. Il
fallait qu’il change. Comment change-t-on, que change-t-on ? Ses propres
gènes, ses propres chromosomes, son signe du zodiaque ?
Arrivé près de Vanderhoff Street, il s’arrêta. L’idée de rentrer déjà à la
maison lui fut insupportable. Il ne voulait pas voir sa mère en état d’ivresse,
il ne voulait pas voir ce regard hébété, haineux dans les yeux de son père,
comme s’ils reflétaient une maladie. Il alla du côté de l’Hudson. Il y avait
encore quelques lueurs dans le ciel après le coucher du soleil et le fleuve
coulait comme de l’acier mouillé et exhalait une odeur qui faisait penser à
une cave fraîche dans un sol crayeux. II s’assit sur le petit embarcadère à
moitié pourri près de l’entrepôt abandonné où son père remisait son skiff, et
contempla la rive opposée.
Au loin, il aperçut quelque chose qui se déplaçait. C’était le skiff, dont
les rames mordaient l’eau à une cadence égale et déchaînée, qui filait en
amont.
Il se sentit vidé et battu. Le whisky qu’il avait bu lui brûlait la poitrine et
sa bouche avait un goût amer.
« Je me souviendrai de cet anniversaire », se disait-il.

Mary Pease Jordache était assise dans le living-room, dans l’obscurité,


parmi les relents de l’oie rôtie. Elle ne les sentait pas, pas plus que l’odeur
âcre des choux, maintenant refroidis, dans le plat à moitié fini.
« Deux d’entre eux sont partis : l’apache et la courtisane, ruminait-elle. J’ai
Rudolph seul, maintenant, exulta-t-elle dans son ivresse. Si seulement un
orage pouvait éclater et faire chavirer le skiff, loin, loin, dans le fleuve
glacé, quelle journée ce serait ! »
CHAPITRE VII

A U COUP D’AVERTISSEUR devant le garage, Tom sortit de dessous


la Ford à laquelle il travaillait dans la fosse de graissage. Il s’essuya les
mains à des chiffons et s’approcha d’une Oldsmobile arrêtée auprès d’une
des pompes à essence.
— Fais le plein, dit M. Herbert.
C’était un client régulier, un promoteur immobilier qui pendant la guerre
avait pris, à des cours de misère, des options sur des terrains du voisinage,
et qui était à l’affût du boom que le retour à la paix ne manquerait pas de
provoquer. Maintenant que les Japonais s’étaient rendus, sa voiture passait
fréquemment devant le garage Jordache où il achetait toute son essence en
utilisant les coupons de marché noir que Harold Jordache lui vendait.
Thomas dévissa le bouchon du réservoir et, pressant la gâchette du bec
du tuyau, fit affluer l’essence. Il faisait très chaud cet après-midi et des
volutes se dégagèrent du réservoir. Tom détourna la tête pour éviter de les
respirer. Ce travail lui donnait mal à la tête en fin de journée. « La guerre a
beau être finie, les Allemands continuent à m’envoyer des gaz
asphyxiants », aimait-il à se dire. Pour lui, son oncle était un Allemand,
alors qu’il n’avait jamais considéré son père sous cet aspect. Il y avait
l’accent, bien sûr, et les deux filles blond pâle, vêtues le dimanche un peu
comme les Bavaroises, les lourds repas de saucisses, de porc fumé et de
choucroute, ainsi que la musique wagnérienne et les lieder de Schubert que
le phonographe débitait sans arrêt, car Mme Jordache était mélomane.
« Appelle-moi tante Elsa », lui avait-elle demandé.
Thomas était seul au garage. Coyne, le mécanicien, était souffrant cette
semaine, et l’autre employé était sorti pour dépanner un client. Il était
deux heures et Harold Jordache n’était pas revenu de son déjeuner chez lui.
Sauerbraten mit spetzli, et trois canettes de bière et ensuite un petit
roupillon sur le grand lit auprès de sa corpulente épouse. La meilleure façon
d’éviter des crises cardiaques, c’était de ne pas se surmener. Thomas aimait
autant que la bonne lui préparât deux sandwiches et des fruits qu’il
mangeait au garage. Moins il voyait son oncle et sa famille, mieux cela
valait. C’était déjà assez que de loger dans une chambre minuscule sous les
combles où il était en sueur toute la nuit avec cette chaleur accumulée
pendant le jour sous un soleil de plomb. Quinze dollars par semaine. Son
oncle Harold avait fait une bonne affaire de cette croix en flammes à Port
Philip.
Le réservoir déborda un peu et Thomas raccrocha le tuyau, revissa le
bouchon et essuya les éclaboussures d’essence sur l’aile arrière. Puis il
nettoya le pare-brise et reçut quatre dollars trente de M. Herbert, qui lui
donna un pourboire de dix cents.
— Merci, dit Thomas, d’un ton imitant assez bien un sentiment de
reconnaissance.
Le garage était aux abords de la ville et de ce fait avait une importante
clientèle de passage. Thomas alla au bureau enregistrer la vente et déposer
l’argent dans la caisse. Il avait terminé le graissage de la Ford et n’avait
pour l’instant rien à faire. Cependant si son oncle avait été là, il n’aurait pas
eu de mal à lui trouver du travail, consistant probablement à nettoyer les
toilettes ou à astiquer les chromes des voitures d’occasion exposées à côté
du garage. Tout en musardant, il lui vint à l’esprit qu’il serait peut-être
préférable de nettoyer le tiroir-caisse et de décamper. Il l’ouvrit : avec les
quatre dollars trente de M. Herbert il y avait juste dix dollars trente. L’oncle
Harold avait vidé la recette avant de partir déjeuner, ne laissant que cinq
billets d’un dollar et de la petite monnaie. L’oncle Harold n’était pas devenu
le propriétaire d’un garage et d’une agence d’automobiles en ville en étant
peu soigneux de son argent.
Thomas n’avait pas encore mangé : il alla chercher son sac dans le
bureau puis ressortit s’asseoir sur une chaise à moitié cassée appuyée sur
deux pieds contre le mur du garage, à l’ombre. Il contempla les voitures
passer sur la route. La vue n’était pas déplaisante. Il y avait quelque chose
qui rappelait un paysage maritime : ces voitures d’occasion disposées en
diagonales et ces oriflammes bigarrés claquant au vent. Au-delà de la route,
un entrepôt de bois et tout autour les taches ocre et vertes des champs. Si on
ne bougeait pas, la chaleur était supportable et la simple absence de l’oncle
Harold donnait à Tom une impression de bien-être.
À vrai dire, il n’était pas malheureux ici. Elysium (Ohio) était une ville
plus petite que Port Philip, mais infiniment plus riche, sans taudis ni
quartiers délabrés qui pour Thomas avaient jadis fait partie de son milieu
ambiant. Il y avait un lac dans les environs où deux hôtels y étaient ouverts
l’été, des cottages appartenant à des gens de Cleveland. Cela donnait à la
ville un certain aspect de station estivale, sans compter les boutiques
pimpantes, les restaurants, les concours hippiques, les régates sur le lac.
Tout le monde à Elysium semblait avoir de l’argent, ce qui était très
différent de Port Philip.
Thomas fouilla dans le sac et en tira un sandwich, soigneusement
enveloppé dans du papier huilé. C’était un sandwich au bacon et laitue,
avec beaucoup de mayonnaise entre les deux fines tranches de pain de
seigle. Depuis quelque temps, Clotilde, la bonne des Jordache, lui donnait
des sandwiches délicieux au lieu des sempiternels morceaux de gros pain
avec du saucisson dont il avait dû se contenter au cours des premières
semaines. Ses mains tachées de graisse et ses ongles noirs sur le sandwich
digne d’un tea-room élégant lui firent honte. C’était aussi bien que Clotilde
ne le vît pas en train de manger son offrande.
Elle était gentille, Clotilde, une Canadienne-Française, calme, d’environ
vingt-cinq ans, qui travaillait de sept heures du matin jusqu’à neuf heures
du soir, et ne prenait pour ses sorties qu’un dimanche après-midi sur deux.
Elle avait des yeux foncés au regard triste et des cheveux noirs. Son aspect
sombre la rangeait inéluctablement dans une catégorie sociale inférieure à
celle des Jordache, si ostensiblement blonds, comme si elle était née et
désignée pour être leur servante.
Elle avait pris l’habitude de laisser sur la table de la cuisine un morceau
de tarte pour lui qu’il trouvait à son retour, la nuit, de ses promenades en
ville après le dîner. Ni l’oncle Harold, ni la tante Elsa ne pouvaient le garder
à la maison le soir pas plus que ne l’avaient pu ses parents. Il lui fallait errer
à l’aventure le soir. Non qu’il fit grand-chose, se joignant parfois à des
garçons jouant à une partie de soft-ball dans un terrain illuminé à cet effet,
ou allant au cinéma et ensuite dans un drugstore y prendre une glace. Il
avait ainsi fait la connaissance de plusieurs jeunes filles. Il ne s’était pas fait
de véritables amis qui auraient pu lui poser des questions embarrassantes au
sujet de Port Philip, et il avait pris soin d’être poli envers tout le monde. Il
ne s’était colleté avec personne non plus. Il avait eu son plein d’histoires. Il
n’était pas malheureux. N’être plus sous la tutelle de sa mère et de son père
était une bénédiction, de même que de ne pas habiter dans la même maison
que son frère et de partager son lit. Enfin ne plus continuer à aller en classe
était un grand progrès. Le travail du garage ne le rebutait pas quoique
l’oncle Harold, toujours tatillon et inquiet, lui portât sur les nerfs. La tante
Elsa était comme une mère poule pour lui, l’obligeant à boire de nombreux
verres de jus d’orange, ayant l’impression que sa maigreur était signe de
sous-alimentation. Leurs intentions étaient bonnes, même s’ils étaient
agaçants. Les deux petites filles ne le voyaient guère.
Ni Harold Jordache ni sa femme ne savaient pourquoi Tom avait été
renvoyé de chez lui. L’oncle Harold avait cherché à pénétrer son secret mais
il était resté vague, se bornant à dire qu’il avait de mauvaises notes à
l’école, ce qui était vrai, et que son père avait estimé que ça développerait
son caractère de n’être plus chez lui et de gagner sa vie. L’oncle Harold
n’était pas un de ceux qui sous-estimeraient la valeur morale de chasser un
garçon de chez lui pour qu’il ne coûte rien à ses parents. Cependant il était
surpris que Thomas ne reçût jamais de courrier de sa famille et qu’après le
coup de téléphone de son père annonçant que Thomas était en route pour
Elysium, il n’y ait eu aucune autre communication de Port Philip.
Harold Jordache était un homme d’intérieur, qui gâtait ses deux filles de
façon extravagante et qui comblait sa femme de présents ; il faut dire que
c’était son argent à elle qui lui avait permis de se faire une situation
confortable à Elysium. En parlant à Tom de son père, l’oncle Harold avait
soupiré au sujet des différences de tempérament des deux frères. « Je crois,
Tom, avait-il dit, que c’est à cause de sa blessure. Il a pris la chose très à
cœur, ton père. Ça lui a fait ressortir son mauvais côté. Comme si personne
n’avait été blessé avant lui. »
Il était d’accord avec Axel sur un point : le peuple allemand, pensait-il,
avait une certaine dose d’infantilisme qui le rendait belliqueux. « Il suffit
qu’ils entendent une musique militaire, et voilà qu’ils marchent au pas de
l’oie. Qu’est-ce qu’il y a de si agréable à faire la guerre ? Patauger sous la
pluie avec un adjudant qui gueule après vous, coucher dans la boue au lieu
d’un bon lit bien chaud auprès de sa femme, se faire tirer dessus par des
gens que vous ne connaissez pas, et enfin, si vous avez de la veine, finir la
guerre dans un vieil uniforme sans même de quoi pouvoir se payer un pot
de chambre pour pisser dedans. C’est parfait pour les grands industriels, les
Krupp, de fabriquer des canons et des bateaux de guerre, mais pour les
petites gens… » Il haussa les épaules. « Stalingrad ? Qui en a besoin ? »
Malgré tout ce qui subsistait d’allemand en lui, il n’avait jamais fait partie
d’organisations germano-américaines. Il était heureux d’habiter Elysium,
d’être ce qu’il était devenu, et il n’était donc pas question de se laisser
entraîner dans des mouvements qui pourraient le compromettre. « Je n’en
veux à personne, était un de ses adages favoris, ni aux Polonais, ni aux
Français, ni aux Anglais, ni aux Juifs, ni même aux Russes. N’importe qui,
venant m’acheter une voiture ou dix gallons ( 17) d’essence du moment qu’il
me paye en bon argent américain, est mon ami. »
Thomas vivait sans histoires chez son oncle Harold, respectant les règles,
laissant les autres tranquilles, agacé parfois, il est vrai, par les reproches que
lui faisait son oncle s’il voulait se reposer un instant pendant les heures de
travail, mais somme toute, plutôt satisfait du sanctuaire qui lui avait été
offert. Certes, ce n’était que provisoire. Tôt ou tard, il allait s’échapper.
Mais rien ne pressait.
Il était sur le point de puiser dans le sac son second sandwich quand il vit
la Chevrolet 1938 des deux jumelles qui s’approchait. Elle quitta la route
pour se diriger vers la station d’essence. Tom vit qu’il n’y avait que l’une
d’entre elles, mais sans pouvoir discerner si c’était Ethel ou Edna. Il avait
couché avec toutes les deux, comme la plupart des garçons de la ville, mais
il ne pouvait distinguer l’une de l’autre.
La Chevy ( 18) s’arrêta, gargouillant et grinçant. Les parents des jumelles
étaient bourrés, mais ils considéraient que la vieille Chevy était bien assez
bonne pour des jeunes filles de seize ans qui n’avaient pas gagné le moindre
argent dans leur vie.
— Salut, jumelle, dit Tom, pour ne pas faire d’impair.
— Salut, Tom.
Les deux jumelles étaient de jolies filles, bien bronzées, avec des
cheveux droits et bruns et des petites fesses bien rondes. Leur peau semblait
toujours sortir d’une source de montagne. Si vous ne saviez pas qu’elles
avaient couché avec tous les garçons de la ville, vous seriez content d’être
vu en leur compagnie n’importe où.
— Dis-moi comment je m’appelle, dit la jumelle.
— Allons, laisse-moi tranquille.
— Si tu ne me dis pas mon nom, je vais acheter l’essence ailleurs.
— Vas-y. C’est la galette de mon oncle.
— Je suis venue t’inviter à une party ce soir au bord du lac. On va griller
des hot dogs et il y aura trois caisses de bière. Mais je ne t’invite pas si tu ne
me dis pas mon nom.
Tom la regarda en souriant pour gagner du temps. Il jeta un coup d’œil
dans la voiture. La jumelle allait nager. Il y avait un maillot blanc à côté
d’elle.
— Je ne faisais que blaguer, Ethel, dit-il.
Ethel avait un maillot blanc et Edna, un bleu.
— Je savais bien que c’était toi, tout le temps.
— Alors, donne-moi trois gallons, dit Ethel, pour avoir bien deviné.
— Deviné ? affirma-t-il en saisissant le tuyau, c’est imprimé dans ma
mémoire.
— Tu parles ! dit-elle en regardant autour d’elle. C’est plutôt un endroit
moche pour travailler. Je parie qu’un type comme toi pourrait dégoter
quelque chose de bien mieux si tu cherchais un peu. Au moins dans un
bureau.
Il lui avait raconté qu’il avait dix-neuf ans et qu’il avait terminé le lycée.
Un samedi après-midi, il était allé nager au lac et avait fait le paon sur le
plongeoir. Au bout d’un quart d’heure, elle lui avait adressé la parole.
— J’aime bien cet endroit, avait-il dit. Je suis un homme de plein air,
moi.
— C’est bien ce que j’aimerais savoir, répondit-elle en gloussant.
Et ils avaient fait l’amour dans les bois sur une couverture qu’elle
rangeait dans le spider de sa voiture. Puis, un autre jour évidemment, il
avait enfilé sa sœur Edna, dans le même bois, sur la même couverture. Les
jumelles avaient l’esprit de famille assez développé et mettaient tout en
commun. Elles étaient une des raisons principales qui le poussaient à rester
à Elysium et à travailler au garage de son oncle. Mais il aurait aimé savoir
comment ça se passerait avec elles l’hiver quand il y aurait de la neige par
terre dans les bois.
Il remit en place le bouchon du réservoir et raccrocha le tuyau. Ethel lui
tendit un billet d’un dollar, sans tickets d’essence.
— Eh ! dis donc, où sont les tickets ?
— Une surprise, une surprise. Je n’en ai plus !
— Il en faut absolument.
Elle fit une moue.
— Après tout ce que nous sommes devenus l’un pour l’autre ? Crois-tu
qu’Antoine ait réclamé des coupons à Cléopâtre ?
— Elle ne lui achetait pas d’essence.
— Quelle différence est-ce que ça fait ? Mon dab achète des tickets à ton
tonton. Ça sort d’une poche, ça rentre dans l’autre. Évidemment, il y a la
guerre.
— Elle vient de finir.
— À peine.
— Oui, à peine, dit Tom. Bon ça va, parce que tu es belle.
— Plus qu’Edna ?
— Deux fois plus.
— Je le lui dirai.
— Quelle idée ! Pourquoi faire de la peine aux autres ?
Il ne s’agissait pas de réduire son harem de moitié par un échange
d’information absolument inutile.
Ethel jeta un coup d’œil à l’intérieur du garage.
— Crois-tu que les gens font ça dans les garages ?
— Attends ce soir, Cléopâtre.
Elle eut un petit rire nerveux.
— C’est tellement amusant d’essayer tout, au moins une fois. Tu as la
clef, le soir ?
— Je me débrouillerai.
— Allons, viens avec moi au lac maintenant. C’est trop moche ici. Là-
bas, je connais un endroit où on peut se baigner à poil.
Elle se trémoussa les fesses sur le siège de cuir craquelé pour le mettre en
appétit. Curieux comme les deux filles de cette famille peuvent être
chaudes, se dit Tom. Et qu’est-ce que penseraient de cela leurs père et mère,
qui les emmenaient avec eux à l’église le dimanche ?
— Je suis un travailleur indispensable à l’industrie du pays. C’est pour
cela que je ne suis pas dans l’armée.
— Que j’aurais aimé te voir en capitaine ! dit Ethel. Ça m’aurait plu de te
déshabiller : un bouton de cuivre, puis un autre et ainsi de suite. Et j’aurais
décroché ton épée.
— Tu ferais mieux de fiche le camp avant que mon oncle revienne et
réclame des tickets d’essence.
— Où est-ce qu’on se rencontre ce soir ? demanda-t-elle en actionnant le
démarreur.
— Devant la bibliothèque municipale. À huit heures et demie, ça va ?
— Huit heures et demie, d’accord, lover-boy. Je vais prendre un bain de
soleil et je penserai à toi. Ça me coupera la respiration…
Et le saluant d’un geste de la main, elle s’en alla.
Tom se réinstalla à l’ombre sur la chaise démantibulée. Il se demanda si
c’était ainsi que sa sœur parlait à Théodore Boylan.
Il ramassa le sac de son casse-croûte, en sortit le second sandwich et
déroula le papier qui l’entourait. Il y avait sur le sandwich, plié en deux, une
petite feuille de papier. Il la déplia. Des mots y étaient tracés, en caractères
enfantins, bien appliqués : « Je vous aime. » Tom écarquilla les yeux. Il
reconnaissait l’écriture. Clotilde inscrivait la liste de tout ce qu’elle devait
commander par téléphone chaque jour, et cette liste était toujours rangée au
même endroit sur une étagère dans la cuisine.
Tom siffla doucement et relut à haute voix : « Je vous aime. » Il avait eu
seize ans peu de jours avant mais sa voix était encore aussi aiguë que celle
d’un jeune adolescent. Elle, une femme de vingt-cinq ans, à qui il avait à
peine adressé la parole. Il plia la feuille avec soin et la fourra dans une
poche. Il se remit à contempler le flot de voitures sur la route de Cleveland
et ce ne fut qu’au bout de quelques minutes qu’il commença à mordre le
bacon, la laitue, la tomate et le pain imprégné de mayonnaise.
Il savait qu’il n’irait pas ce soir au lac ! Un simple pique-nique de hot
dogs !

II

Le « Quintette du Fleuve » était en train de jouer le chœur de « Ton


temps est le mien ». Quand Rudolph joua son morceau de solo, il y mit
toute son âme car Julie était là, assise à une table, le dévorant des yeux. Ils
étaient cinq dans le petit orchestre de Rudolph : avec lui comme
trompettiste, il y avait Kessler à la basse, Westerman au saxophone, Dailey
à la percussion et Flannery avec sa clarinette. Ils habitaient tous Port Philip,
ce qui justifiait le nom de leur quintette, et puis Rudolph trouvait que ça
avait un air à la fois artistique et professionnel.
Ils avaient été engagés pour trois semaines par une boîte de nuit en
dehors de Port Philip. C’était une vaste grange qui tremblait sous les pas
des danseurs. Il y avait un long bar, de nombreuses petites tables et la
plupart des clients buvaient de la bière. Le samedi soir, on était moins
exigeant pour la tenue. Les jeunes gens portaient des chemises sans col et
les jeunes filles des pantalons. Certaines d’entre elles venaient sans escorte
masculine et attendaient qu’on les invitât à danser ou même dansaient entre
elles. Pour Rudolph et son orchestre, ce n’était certes pas comme s’ils
jouaient à New York au Plaza ou dans une des boîtes de la 52e Rue, mais la
paye n’était pas mauvaise.
Rudolph fut content de voir Julie secouer la tête pour refuser l’invitation
à la danse que lui faisait un jeune homme bien habillé, visiblement un élève
d’une école privée.
Les parents de Julie l’autorisaient à sortir avec Rudolph jusqu’à une
heure tardive le samedi, car ils avaient confiance en lui. Il avait l’art de
rassurer les parents. Et à juste titre. Mais si Julie tombait dans les griffes
d’un élève d’une école privée qui boirait des alcools forts et se pavanerait
sur la piste avec sa façon de parler snob de Deerfield ou de Choate, on ne
saurait dire ce qui pourrait lui arriver. Son refus de danser constituait une
promesse, un lien entre eux aussi valide qu’une bague de fiançailles.
Rudolph joua les trois notes finales qui étaient en quelque sorte la
signature de l’orchestre pour marquer un quart d’heure de pause. Il fit signe
à Julie de l’accompagner au-dehors afin de respirer un peu d’air frais. Les
fenêtres avaient beau être ouvertes, il faisait dans cette grange en bois aussi
chaud et humide qu’au fond du Congo.
Julie le tint par la main tandis qu’ils marchaient sous les frondaisons vers
les autos en stationnement. Il aimait sentir dans la sienne la main sèche et
chaude de la jeune fille. Il était difficile de comprendre qu’on puisse avoir
tant de sensations diverses à travers tout le corps, rien qu’à toucher une
main.
— Tu sais, lui dit-elle, quand tu as joué à la fin ton grand air, je me suis
mise à trembler, je me suis recroquevillée — comme une huître qu’on
asperge de jus de citron !
Cette comparaison le fit rire, Julie aussi. Elle disposait de toute une
gamme de métaphores curieuses pour décrire ce qu’elle ressentait. « Je suis
une vedette lance-torpilles », disait-elle en faisant avec lui une course à la
nage dans la piscine municipale. Ou bien : « Je me sens comme le côté de la
lune », lorsque des corvées à la maison l’empêchaient de sortir avec lui.
Ils s’éloignèrent de la terrasse éclairée où les danseurs venaient prendre
le frais et avisèrent une voiture rangée au bout du parking. Ils y montèrent
et, une fois la portière refermée, s’enlacèrent et dans l’obscurité complice se
soudèrent dans des baisers interminables. Pour lui, la bouche de Julie était
une pivoine, une menthe, quelque chose d’ineffablement doux, et la peau de
sa gorge une aile de papillon. Longtemps, ils s’embrassèrent, mais leur
passion ne les entraîna pas plus loin.
Rudolph, noyé, glissait, plongeait à travers des fontaines, des fumées, des
nuages. Il était devenu sa trompette qui jouait son chant d’amour. Il se
sentait tout amour, tout amour… Doucement il sépara ses lèvres de celles de
Julie et les lui posa sur la gorge, tandis qu’elle rejetait sa tête en arrière. « Je
t’aime », dit-il. Au son de ces mots qu’il prononçait pour la première fois, il
frissonna de joie. Violemment, elle lui écrasa la tête contre sa gorge,
l’enserrant de ses bras de nageuse si merveilleusement forts, et
l’embaumant de sa senteur d’abricot.
Tout d’un coup, la portière s’ouvrit et une voix d’homme s’écria :
— Sapristi ! Qu’est-ce que vous fichez ici ?
Rudolph se redressa, son bras protecteur enserrant l’épaule de Julie.
— Nous avons un entretien au sujet de la bombe atomique, dit-il avec
calme. Qu’est-ce que vous vous imaginez ?
Il eût préféré mourir plutôt que de laisser paraître son embarras devant
elle.
L’homme s’était planté de son côté à lui. Il faisait trop sombre pour voir
qui c’était.
— À question sotte, sotte réponse, dit l’homme en riant.
Il se déplaça un peu et une des lampes accrochées sous les arbres l’éclaira
suffisamment pour que Rudolph reconnût ses cheveux blonds et ses sourcils
broussailleux, également blonds.
— Je m’excuse, Jordache, dit Boylan d’un ton goguenard.
« Il me connaît, se dit Rudolph. Mais, comment donc ? »
— Il se fait que ceci est ma voiture, continua Boylan. Mais je vous en
prie, faites comme chez vous. Je ne veux pas interrompre l’artiste dans ses
loisirs. J’ai souvent entendu dire que les dames avaient un faible pour les
Joueurs de trompette.
Rudolph aurait préféré entendre ces paroles en d’autres circonstances et
d’une autre source.
— Je n’avais pas l’intention de partir, du reste, ajouta Boylan. Je serais
honoré si la dame et vous me rejoigniez au bar pour un dernier verre.
Et faisant un petit salut, il traversa l’aire du parking en direction de la
grange.
Julie s’était pelotonnée à l’autre bout du siège, toute droite et pleine de
honte.
— Il nous connaît alors ? dit-elle d’une voix assourdie.
— Moi seulement, dit Rudolph.
— Qui est-ce ?
— Un type qui s’appelle Boylan, de la Sainte Famille.
— Oh !
— Veux-tu qu’on s’en aille ? Il doit y avoir un bus bientôt.
Il était encore soucieux de la protéger, mais de quoi, il ne le savait pas
exactement.
— Mais non, répondit Julie d’un ton de défi. Je n’ai rien à cacher. Et toi ?
— Moi non plus.
— Embrasse-moi encore une fois.
Elle se glissa contre lui et le prit dans ses bras. Mais le baiser était
circonspect. On ne naviguait plus dans les nuages.
Ils quittèrent l’auto et retournèrent au dancing. Lorsqu’ils franchirent la
porte, ils aperçurent Boylan au bout du bar, auquel il tournait le dos tout en
s’appuyant sur ses coudes repliés en arrière. Boylan leur fit un petit geste
amical.
Rudolph ramena Julie à sa table, commanda un autre ginger ale pour elle
et retourna à l’estrade de l’orchestre où il se mit à déployer la partition pour
le prochain morceau.
Quand, à deux heures, l’orchestre joua la finale Good Night ladies et
qu’ensuite les musiciens commencèrent à ranger leurs instruments et les
danseurs à quitter la piste, Boylan était toujours au bar. Un homme de taille
moyenne, l’air assuré, en pantalon de flanelle grise et avec une veste de lin
bien repassée. Insoucieux de son contraste avec les jeunes gens en bras de
chemise sans col, les visages hâlés des militaires et les complets bleus,
endimanchés, des jeunes ouvriers, Boylan quitta lentement le bar quand
Rudolph et Julie se dirigèrent vers la sortie.
— Mes enfants, avez-vous une voiture pour vous ramener ? leur
demanda-t-il une fois près d’eux.
— Un de mes amis a une auto dans laquelle on a l’habitude de s’empiler,
dit Rudolph, agacé par « mes enfants ».
Buddy Westerman, qui jouait le saxophone, empruntait à son père la
voiture familiale quand l’orchestre se déplaçait. On y attachait sur le toit la
basse et les tambours. Si des jeunes filles revenaient avec eux, on les
déposait d’abord chez elles et puis on allait reprendre un second souffle au
restaurant « À l’As », ouvert la nuit, et y manger un hamburger.
— Vous serez plus confortable avec moi, dit Boylan.
Il prit Julie par le bras et l’escorta dehors. Buddy Westerman arqua les
sourcils d’un air interrogateur.
— On nous ramène. Ta bagnole est plutôt surchargée, dit Rudolph, sur la
voie de la trahison.
Julie fut coincée entre les deux. Rudolph savait que Boylan pressait sa
jambe contre celle de Julie. La même chair avait pressé la nudité de sa sœur.
Il se sentit mal à l’aise d’être à trois maintenant sur ce siège où deux heures
plus tôt lui et Julie s’étaient embrassés. Mais il affecta de n’en rien laisser
paraître.
Il fut soulagé quand Boylan demanda à Julie où elle habitait afin de la
déposer la première. Il n’aurait ainsi pas besoin de faire une scène au cas où
Boylan aurait proposé de le déposer en premier. Julie semblait apaisée et
regardait la route qui sous les faisceaux des phares se précipitait vers eux.
Boylan conduisait vite et bien, dépassant les autres voitures par des
pointes de vitesse, d’une main très sûre. D’avoir à reconnaître que cet
homme faisait bien quelque chose gêna Rudolph. Encore un manque de
loyauté.
— Vous avez monté un bon petit ensemble, dit Boylan.
— Merci. Un peu plus d’entraînement et quelques nouveaux
arrangements ne nous feraient pas de mal.
— Vous avez un rythme vraiment agréable (Espèce d’amateur, se dit-il.)
Cela me fait regretter que je ne danse plus.
Encore un bon point pour lui, pensa Rudolph, car danser, la trentaine
atteinte, lui paraissait grotesque et obscène. Mais une fois de plus, Rudolph
s’en voulut d’approuver Boylan.
— Et vous, mademoiselle ?
Boylan attendit qu’on lui fournit le nom.
— Julie, lâcha-t-elle.
— Julie comment ?
— Julie Hornberg, dit-elle sur la défensive.
Elle était sensibilisée par ce nom de famille.
— Hornberg ? Est-ce que je connais votre père ?
— Nous venons de nous installer à Port Philip.
— Travaille-t-il pour moi ?
— Non, dit Julie.
Moment de triomphe. C’aurait été affreux si M. Hornberg était un autre
vassal. Il avait beau s’appeler Boylan, il ne pouvait jeter son grappin sur
tout.
— Êtes-vous musicienne aussi, Julie ? s’enquit Boylan.
— Non, dit-elle à la surprise de Rudolph.
Elle faisait son possible pour décourager Boylan. Mais il ne semblait pas
s’en apercevoir.
— Vous êtes charmante, Julie, dit-il. Cela me réjouit que pour moi
l’heure des baisers ne soit pas passée comme celle de la danse.
« Vieux cochon », dit Rudolph dans son for intérieur. Il tapota
nerveusement l’étui de sa trompette et fut sur le point de prier Boylan de
s’arrêter pour que lui et Julie descendent de voiture. Mais rentrer à pied
signifierait que Julie ne serait pas chez elle avant quatre heures du matin.
Un mauvais point pour son manque de caractère. Son sens pratique
l’emportait sur l’honneur.
— Rudolph… C’est bien Rudolph ?
— En effet.
« Ma sœur avait dû ouvrir la bouche comme un robinet. »
— Rudolph, avez-vous l’intention de devenir un musicien
professionnel ?
« Le voilà qui devient maintenant un conseiller de carrière. »
— Non, je ne suis pas assez doué, répondit Rudolph.
— Vous faites preuve de sagesse. C’est une vie de chien, et on fraye avec
de la racaille.
— Je ne suis pas d’accord avec vous.
Il ne pouvait laisser Boylan dire n’importe quoi.
— Je ne considère pas, poursuivit-il, des gens tels que Benny Goodman
ou Paul Whiteman ou Louis Armstrong comme de la racaille.
— Qui sait ? dit Boylan.
— Ce sont des artistes, fit Julie avec véhémence.
— L’un n’exclut pas l’autre, mon enfant, dit Boylan en riant doucement.
Et, ne faisant plus attention à elle, il reprit :
— Rudolph, quels sont donc vos projets ?
— Pour ce soir ?
Rudolph savait fort bien que Boylan parlait de sa carrière, mais il ne
voulait pas trop lui en dire, comme s’il soupçonnait vaguement que toute
révélation pourrait un jour se retourner contre lui.
— Ce soir, j’espère que vous allez rentrer à la maison et bien dormir.
C’est ce qu’il vous faut après le travail fatigant de cette soirée.
Ce langage pompeux fit hérisser Rudolph. Des mots trompeurs, des
pièges tendus.
— Non, poursuivit Boylan, je parle de votre avenir.
— Je n’ai pas encore décidé. J’irai d’abord à l’université.
— Oh ! vous allez à l’université ?
La surprise de Boylan était clairement un coup d’épingle plein de
condescendance.
— Et pourquoi n’irait-il pas ? interrogea Julie. Il est parmi les meilleurs
de sa classe. Il fait même partie de l’Arista.
— Ah, vraiment ? dit Boylan, mais excusez mon ignorance : qu’est-ce
que c’est que l’Arista ?
— C’est une confrérie scolaire, expliqua Rudolph pour couper court à
l’intervention de Julie. Ce n’est pas grand-chose. Il suffit de savoir lire et
écrire…
— Allons donc ! Il s’agit de bien plus que ça, s’écria Julie, agacée par le
dénigrement que s’infligeait Rudolph. C’est une confrérie réservée aux plus
brillants élèves du lycée. Moi, si j’en faisais partie, je n’en rabaisserais pas
les mérites.
— Je suis sûr que c’est une grande distinction, dit Boylan d’un ton
mielleux.
— C’est bien ce que c’est.
Elle était têtue…
— Rudolph faisait le modeste, dit Boylan. Une affectation masculine
assez fréquente.
L’atmosphère dans la voiture était franchement désagréable, maintenant.
Julie, serrée entre eux deux, était aussi irritée contre l’un que contre l’autre.
Boylan mit la radio en marche et la voix du speaker sortit des profondeurs
de la nuit. Il y avait eu un tremblement de terre quelque part, mais faute
d’avoir tourné le bouton à temps, ils n’avaient pas entendu où. Il y aurait
des centaines de morts et des milliers de sans-abri. Voilà ce qu’annonçait, à
trois cent mille kilomètres à la seconde, à travers les ténèbres, ce monde de
la radio.
— On aurait pu penser qu’après une guerre juste terminée, Dieu aurait
dételé, énonça Julie.
L’air surpris, Boylan se tourna vers elle et arrêta la radio.
— Dieu ne dételle jamais, dit-il.
« Vieux farceur, se dit Rudolph. Il ose parler de Dieu après ce qu’il a
fait ! »
— Dites-moi, à quelle université pensez-vous aller, Rudolph ?
Les paroles de Boylan passaient devant la petite poitrine, bien faite et
saillante, de Julie.
— Je ne sais pas encore.
— Une grave décision à prendre. Toute votre vie peut être modifiée par
les gens que vous y rencontrerez. Si vous avez besoin d’aide, je me ferai un
plaisir de vous recommander auprès de mon Alma Mater. Avec tous ces
héros revenant des champs de bataille, vous pourriez avoir du mal, vous et
les jeunes gens de votre âge.
« La dernière chose du monde ! » se dit Rudolph, qui rétorqua :
— Merci. Je n’ai pas besoin de faire ma demande avant quelques mois
encore. À quelle université êtes-vous allé ?
— À Virginia.
« Virginia ! Tout le monde peut y entrer ! Pourquoi parle-t-il comme si
c’était Harvard ou Princeton ou tout au moins Amherst », pensa Rudolph
avec dédain.
La voiture arriva devant la maison de Julie. Machinalement, Rudolph
leva les yeux vers la fenêtre de Mlle Lenaut, dans la partie annexe. Elle était
obscure.
— Eh bien, nous voici chez vous, mon enfant, dit Boylan, tandis que
Rudolph ouvrait la portière de son côté et descendait. Ça m’a été une joie de
causer avec vous.
— Merci de m’avoir ramenée.
Julie descendit à son tour et bondit devant Rudolph en direction de la
porte de la maison. Rudolph lui emboîta le pas. À la faveur de la nuit, il
pourrait lui donner un baiser d’adieu, au moins. Alors qu’elle fouillait dans
son sac, la tête baissée pour trouver sa clef, il essaya de lui relever le
menton pour l’embrasser, mais elle se dégagea avec violence.
— Lèche-bottes, dit-elle.
Puis, l’imitant :
— Ce n’est pas grand-chose. Il suffit de savoir lire et écrire…
— Julie…
— On se met à plat ventre devant les riches.
Jamais il ne l’avait vue dans cet état, le visage pâle et renfermé.
— Ce vieux, plein de pellicules ! Il se décolore les cheveux. Et les
sourcils. Nom d’un chien ! Il y en a toujours qui feraient n’importe quoi
pour qu’on les trimbale, n’est-ce pas ?
— Julie, tu n’es pas raisonnable.
Si elle savait toute la vérité au sujet de Boylan, sa colère, pensait-il, serait
justifiée. Mais ce n’est pas parce qu’il était tout simplement poli…
— Bas les pattes.
La clef à la main, elle s’efforçait de la pousser dans la serrure. Elle sentait
encore l’abricot.
— Je passerai demain vers quatre heures…
— C’est ce que tu t’imagines, dit-elle. Attends que j’aie une Buick pour
venir me voir. C’est plus conforme à tes goûts.
Elle avait ouvert la porte maintenant et, dans un bruissement odorant,
ombre légère, elle s’y précipita et disparut derrière le battant qui claqua.
Rudolph revint à la voiture à pas lents. Si c’était ça l’amour, eh bien,
qu’il aille au diable. Il remonta dans l’auto et ferma la portière.
— C’est un adieu bien rapide, dit Boylan en mettant la voiture en
marche. De mon temps, on faisait traîner les choses.
— Sa famille préfère qu’elle rentre tôt.
Boylan se dirigea vers la Vanderhoff Street.
« Bien sûr, il sait où j’habite, se dit Rudolph. Il ne prend même pas la
peine de s’en cacher. »
— Une jeune fille charmante que la petite Julie.
— Ouais.
— Vous vous contentez de l’embrasser ?
— C’est mon affaire, monsieur.
Malgré son ressentiment contre cet homme, Rudolph ne pouvait
s’empêcher d’admirer sa façon de s’exprimer : les mots sortaient bien
articulés, nets. Cependant personne ne pouvait traiter Rudolph comme s’il
était un cuistre.
— Mais bien entendu, reconnut Boylan. La tentation doit être tout de
même vive. À votre âge, je…
Il ne termina pas la phrase. Il se bornait à suggérer une procession de
vierges qui n’étaient plus virginales.
— À propos, reprit-il d’un ton dégagé, avez-vous des nouvelles de votre
sœur ?
— De temps en temps, dit Rudolph, sur la défensive.
Elle lui écrivait en adressant ses lettres aux soins de Buddy Westerman.
Elle ne voulait pas que sa mère lût ses lettres. Elle habitait un foyer de
jeunes filles (l’Association des jeunes filles chrétiennes) dans le bas de la
ville. Elle avait fait le tour des bureaux de placement pour les théâtres mais
on ne se battait pas pour louer les services de quelqu’un qui n’avait fait que
jouer le rôle de Rosalinde à l’école. Elle n’avait pas encore de travail mais
elle adorait New York. Dans sa première lettre, elle s’était excusée d’avoir
été si désagréable le jour où elle était partie. Elle était toute remuée alors et
ne savait pas très bien ce qu’elle disait au juste. Elle persistait, cependant, à
croire que c’était mauvais pour lui de rester à la maison. La famille
Jordache n’était pas autre chose que des sables mouvants. Rien ne la ferait
démordre de cette opinion.
— Elle va bien ? demanda Boylan.
— O.K.
— Vous savez que je la connais ? dit Boylan sans emphase.
— Parfaitement.
— Elle vous a parlé de moi ?
— Autant que je puisse m’en souvenir, non.
— Ah ! ah !
Il était difficile de savoir ce que Boylan voulait dire par cette interjection.
— Vous avez son adresse ? Je vais à New York de temps en temps et
peut-être pourrais-je trouver le temps d’offrir à cette enfant un bon dîner.
— Non, je ne l’ai pas. Du reste, elle va déménager.
— Je vois.
Bien entendu, Boylan voyait clair en Rudolph, mais il n’insista pas.
— Si jamais vous recevez d’autres nouvelles d’elle, faites-le-moi savoir.
J’ai quelque chose qui lui appartient qu’elle aimerait probablement avoir.
— Bon.
Boylan tourna dans Vanderhoff et s’arrêta devant la boulangerie.
— Nous voici, dit-il. La demeure d’un honnête labeur.
Le sarcasme était patent.
— Eh bien, bonsoir, jeune homme. J’ai passé une fort agréable soirée.
— Bonsoir, dit Rudolph en sortant de la voiture, et merci.
— Votre sœur m’a dit que vous aimiez aller à la pêche. Il y a un petit lac
dans la propriété. On le repeuple tous les ans. Après tout, je ne sais pas
pourquoi, car personne n’y va plus. Si ça vous amusait d’y aller un jour, eh
bien, venez quand vous voudrez.
— Je vous remercie. (« Encore une façon de m’acheter », se dit Rudolph,
sachant très bien qu’il serait acheté.) Je viendrai un jour.
— Parfait, dit Boylan. Je ferai préparer les poissons par la cuisinière et
nous pourrons dîner ensemble. Vous êtes un garçon intéressant et je prends
plaisir avec vous. Il se pourrait que, quand vous viendrez, vous ayez reçu
des nouvelles de votre sœur avec sa nouvelle adresse.
— Ça se pourrait. Encore une fois, merci.
Boylan lui fit au revoir de la main et partit.
Rudolph entra dans la maison toute noire et monta à sa chambre. II
entendit son père ronfler. C’était samedi soir et son père ne travaillait pas ce
soir-là. Quand il passa devant la chambre de ses parents, il marcha sur la
pointe des pieds. Il ne voulait pas réveiller sa mère et avoir à lui parler.

III

— Je vais être forcée de vendre mon corps, par exemple ! proclamait


Mary Jane Hackett. Ce n’est pas du talent qu’on recherche, mais seulement
de la chair, nue et appétissante. La prochaine fois qu’il y aura des demandes
pour des figurantes à poil, je trémousserai mon petit derrière du vieux Sud
pour gagner quelques dollars.
Gretchen et Mary Jane Hackett étaient assises dans l’entrée bondée de
l’agence Nichols, attendant, comme la tapée des autres jeunes hommes et
femmes, de voir Bayard Nichols. Il n’y avait que trois chaises dans l’entrée,
du côté de la balustrade qui séparait les postulants du bureau de la secrétaire
de Nichols. Celle-ci était en train de frapper avec virulence les touches de
sa machine comme si ce qu’elle tapait était un ennemi personnel dont il
fallait se débarrasser au plus vite.
La troisième chaise était occupée par une actrice de genre, enroulée dans
une étole de fourrure, bien qu’il fît près de trente degrés à l’ombre, dehors.
Sans ralentir, la secrétaire y allait de son « Bonjour, chéri » chaque fois
que la porte s’ouvrait pour livrer passage à un nouveau venu de l’un ou
l’autre sexe. La rumeur circulait que Nichols procédait au recrutement de la
distribution pour une nouvelle pièce avec six rôles principaux, quatre
hommes, deux femmes.
Mary Jane Hackett, originaire du Kentucky, était une jeune personne de
taille élancée, à la poitrine plate, de son vrai métier, modèle. Gretchen, elle,
avait des courbes trop accentuées pour l’être. Sous prétexte qu’elle avait été
figurante dans deux fours de Broadway et qu’elle avait fait partie, pendant
une demi-saison, d’une troupe d’un théâtre d’été hors de New York, Mary
Jane parlait comme une vieille habituée des planches. Elle jeta un regard à
tous ces acteurs et actrices, debout le long des murs, et qui s’appuyaient
contre les affiches des productions antérieures de Bayard Nichols.
— Il me semble, dit-elle, qu’avec tous ses succès, et sans remonter au-
delà de 1935, la nuit des temps, Nichols pourrait tout de même se payer
autre chose que cette souricière, ne serait-ce qu’un appareil à conditionner
l’air. Il a dû mettre de côté la première pièce de cinq cents qu’il ait jamais
gagnée, bon sang ! Je me demande ce que je fabrique ici. Il penserait crever
s’il déboursait plus que l’absolu minimum ! Ce qui ne l’empêche pas de
vous faire une conférence pour vous expliquer que Roosevelt a ruiné
l’Amérique.
Gretchen, mal à l’aise, jeta un coup d’œil du côté de la secrétaire. Dans
cette pièce exiguë, il n’était pas possible qu’elle n’ait pas entendu Mary
Jane. Mais, avec un manque total de loyauté, la secrétaire continuait à
dévorer son texte.
— Regardez comme ils sont petits, chuchota Mary Jane, montrant d’un
geste de la tête les jeunes hommes plantés devant les murs. Ils ne m’arrivent
pas à l’épaule ! Si on écrivait des rôles où les femmes joueraient toute la
pièce à genoux, j’aurais une chance de dégoter un emploi. Le théâtre
américain ! Ne m’en parlez pas ! Les hommes sont des nabots et, s’ils ont
plus d’un mètre cinquante, des pédés.
— Vilaine, vilaine, Mary Jane, dit un des garçons qui, lui, était grand.
— Quand est-ce la dernière fois que tu as embrassé une fille ? lui
demanda-t-elle.
— 1928, répliqua le jeune homme. Pour fêter l’élection de Hoover à la
présidence.
Tout le monde dans la pièce rit de bonne humeur. Tout le monde, sauf la
secrétaire qui continuait à taper.
Quoique toujours à la recherche de son premier emploi, Gretchen trouvait
agréable ce monde nouveau dans lequel elle s’était plongée. Tout le monde
se parlait, on s’appelait tous par son petit nom. Alfred Lunt ( 19) était Alfred
pour quiconque avait joué à ses côtés, n’aurait-ce été que deux lignes au
début d’un premier acte. Chacun s’entraidait. Si une jeune femme entendait
parler d’un rôle pour lequel on cherchait quelqu’un, elle le répétait à toutes
ses amies et allait même jusqu’à prêter une robe pour l’entrevue. C’était
comme si on faisait partie d’un club pas comme les autres où on était admis,
non pas à cause de son argent ou de sa naissance, mais parce qu’on était
jeune, ambitieux et sûr de son talent.
Dans le sous-sol du grand drugstore dans le voisinage, toute cette faune
fascinée par le théâtre s’assemblait autour de tasses de café innombrables
pour discuter le coup, dénigrer les succès, singer les idoles et se lamenter de
la disparition du Group Theatre. Gretchen y était acceptée maintenant et
parlait aussi librement que quiconque de l’idiotie des critiques, de la façon
dont un tel aurait dû jouer dans la Mouette, du jeu démodé de telle actrice
ou enfin de tel ou tel producteur qui essayait de coucher avec toute fille
entrant dans son bureau. En deux mois, dans le flot de ces voix jeunes qui
parlaient avec les accents de la Géorgie, du Maine, du Texas et de
l’Oklahoma, les rues minables de Port Philip s’étaient presque entièrement
évanouies, un simple point sur la courbure de l’horizon de la mémoire.
Elle dormait jusqu’à dix heures du matin, sans se sentir coupable. Elle
allait dans des appartements de jeunes hommes et y restait jusqu’à
n’importe quelle heure, répétant des scènes, sans se préoccuper du qu’en-
dira-t-on. Une lesbienne, qui logeait au même foyer qu’elle-même, lui avait
fait des yeux doux, mais elles étaient demeurées bonnes amies tout de
même, dînant ensemble parfois et allant au cinéma ensemble. Trois heures
par semaine, elle suivait une classe de ballet afin d’apprendre comment
marcher gracieusement sur les planches. Elle avait complètement modifié
sa démarche, gardant la tête immobile au point de pouvoir balancer un verre
d’eau posé dessus, même en montant ou descendant un escalier… La
Sérénité Primitive, comme l’appelait l’ex-ballerine qui enseignait cette
classe.
Elle sentait qu’on la prenait pour une vraie New-Yorkaise. Elle estimait
qu’elle avait perdu sa timidité. Elle dînait avec de jeunes acteurs et des
aspirants metteurs en scène qu’elle avait rencontrés dans le sous-sol du
drugstore, et payait son écot. Elle ne craignait plus la fumée de cigarettes.
Elle n’avait pas d’amant. Elle avait décidé d’attendre qu’elle ait un emploi.
Un seul problème à la fois.
Elle avait presque pris son parti d’écrire à Ted Boylan pour qu’il lui
envoie la robe rouge qu’il lui avait achetée. Elle pourrait recevoir d’un
moment à l’autre une invitation où cette robe serait nécessaire.
La porte du bureau du fond s’ouvrit et Bayard Nichols en sortit avec un
homme petit et fluet dans un uniforme de capitaine de l’Air Force.
— Si quelque chose se présente, Willie, disait Nichols, je te préviens.
Nichols avait une voix triste et résignée. Il n’avait que ses échecs en tête.
Il promena son regard sur ceux qui voulaient le voir, comme le faisceau
d’un phare : il ne voyait rien mais projetait des ombres.
— Je reviens la semaine prochaine et je me ferai payer mon déjeuner par
toi.
II avait la voix d’un ténor au registre bas, chose assez surprenante pour
un homme qui ne devait pas peser plus de soixante kilos et n’avait pas plus
d’un mètre soixante-sept de haut. Il se tenait très droit, comme s’il était
encore à l’école des Cadets de l’Air. Mais son visage n’avait rien de
militaire avec ses cheveux bruns anormalement longs, ce qui donnait un
caractère un peu irréel à son uniforme. Il avait le front élevé un peu renflé,
massif et réfléchi (un soupçon de Beethoven) et des yeux d’un bleu de
Wedgewood.
— L’Oncle Sam te paye toujours, répondit Nichols. Mes impôts. C’est toi
qui vas me payer à déjeuner.
Nichols ne devait pas être bien cher à nourrir. Pour lui, le théâtre était une
tragédie élisabéthaine, tous les soirs, dans son tube digestif. Les meurtriers
rôdaient dans son duodénum. Les ulcères se dissimulaient. C’était toujours
lundi prochain qu’il s’arrêterait de boire. Un psychiatre ou une nouvelle
épouse lui serait bien utile.
— Oh ! monsieur Nichols… appela le jeune homme qui avait eu un
échange de paroles avec Mary Jane, en faisant un pas en avant.
— La semaine prochaine, Bernie, répondit M. Nichols.
Le rayon du phare balaya la pièce de son mouvement circulaire.
— Mademoiselle Saunders, reprit M. Nichols, voulez-vous venir un
instant ?
Et d’un geste de la main, las et dyspeptique, il disparut dans son bureau.
La secrétaire lâcha une dernière rafale mortelle, prenant en enfilade la
Guilde des Dramaturges, puis se leva pour le suivre, un carnet de sténo à la
main. La porte se referma derrière elle.
— Messieurs, mesdames, dit le capitaine, s’adressant à tout le monde
dans l’entrée, nous avons tort de nous occuper de théâtre. C’est dans les
stocks de l’armée que nous devrions travailler. La demande de bazookas va
bientôt être fantastique. Bonjour, petiote.
Ce salut était destiné à Mary Jane, qui, maintenant debout, le dominait
d’une demi-tête. Elle se baissa et lui déposa un baiser sur la joue.
— Ça me fait plaisir de voir que tu as survécu à cette party, Willie, dit-
elle.
— Je reconnais qu’on s’est vraiment poivré. Nous lessivions nos âmes
des sombres souvenirs de nos combats.
— Noyons, plutôt, corrigea Mary Jane.
— Ne nous cherche pas noise pour nos petits divertissements minables,
continua le capitaine. Rappelle-toi, pendant que tu présentais des gaines,
nous étions en train de marcher sur les éclats de la D.C.A. dans le terrible
ciel de Berlin.
— Tu as survolé Berlin, Willie ?
— Bien sûr que non, dit-il en riant et renonçant à son héroïsme. Petiote,
tu ne vois pas que je suis en train d’attendre patiemment ?
— Oh ! dit-elle, Gretchen Jordache, Willie Abbott.
— Je suis heureux d’être venu à la 46e Rue ce matin, dit Abbott.
— Bonjour, dit Gretchen, qui faillit se lever.
Après tout, il était un capitaine.
— Je suppose que vous êtes une actrice, dit-il.
— J’essaye.
— Un métier horrible, comme le disait Shakespeare à propos des
sauniers.
— Ne cherche pas à nous épater, Willie, s’écria Mary Jane.
— Vous feriez une épouse et une mère admirables, mademoiselle
Jordache, dit Abbott. Rappelez-vous ce que je vous dis. Comment se fait-il
que je ne vous ai pas encore rencontrée ?
— Elle vient d’arriver à New York, expliqua Mary Jane avant que
Gretchen ne pût répondre.
C’était un avertissement de ne pas aller trop vite. De la jalousie ?
— Oh ! ces jeunes filles qui viennent d’arriver ! plaisanta Abbott. Vous
permettez que je m’asseye sur vos genoux ?
— Willie ! s’écria Mary Jane.
Gretchen se mit à rire, et Abbott avec elle. Il avait des dents très
blanches, régulières et petites.
— Je n’ai pas été câliné dans mon enfance.
La porte du bureau du fond s’ouvrit et Mlle Saunders en sortit.
— Mademoiselle Jordache, M. Nichols peut vous recevoir maintenant.
Gretchen se leva, surprise que la secrétaire se rappelle son nom. C’était
seulement la troisième fois qu’elle venait chez Nichols, sans toutefois avoir
jamais pu lui parler. Elle défroissa sa jupe d’un geste nerveux tandis que
Mlle Saunders ouvrait la petite porte battante de la balustrade.
— Demandez mille dollars par semaine et dix pour cent de la recette, dit
Abbott.
Gretchen franchit le passage et se dirigea vers le bureau de l’agent de
théâtre.
— Ce n’est plus la peine de rester, dit Mlle Saunders à la cantonade,
M. Nichols a un rendez-vous pour déjeuner dans un quart d’heure.
— Sauvage, dit la femme à l’étole.
— Je ne suis qu’une employée ici, fit remarquer Mlle Saunders.
Confusion de sentiments; plaisir et effroi à l’idée d’être soumise à un
examen. Remords parce que les autres avaient été renvoyées alors qu’elle
était choisie. Une perte, car Mary Jane allait s’en aller en compagnie de
Willie Abbott. La D.C.A. sur Berlin !
— À tout à l’heure, dit Mary Jane.
Mais sans dire où, et Abbott se taisait.
Le bureau de Nichols était un peu plus spacieux que l’entrée. Les murs
étaient nus et il y avait une pile de manuscrits devant lui. Il y avait
trois fauteuils de bois clair et les carreaux des fenêtres étaient couverts de
poussière. On aurait dit le bureau d’un homme dont les affaires étaient
quelque peu véreuses et qui avait du mal à payer son loyer le premier du
mois.
Nichols se leva quand elle entra dans son bureau et lui dit :
— C’est aimable à vous d’avoir attendu, mademoiselle Jordache.
Il lui montra le fauteuil à côté de son bureau et attendit qu’elle s’assît
pour en faire de même. Il la fixa longtemps sans souffler mot, l’étudiant
avec l’expression légèrement revêche que prendrait quelqu’un auquel on
offrirait un tableau à la signature douteuse. Elle était si nerveuse qu’elle
craignît que ses genoux ne s’entrechoquent.
— Je pense, dit-elle, que vous voulez savoir quelle expérience je
possède. Je n’ai pas grand-chose à…
— Non, interrompit-il. Pour le moment, nous pouvons laisser ça de côté.
Mademoiselle Jordache, le rôle auquel je songe pour vous est franchement
absurde.
Il hocha la tête tristement, plein de compassion pour lui-même d’être
obligé par sa profession à se livrer à de telles simagrées.
— Dites-moi, objecteriez-vous à jouer en costume de bain ? Dans
trois costumes différents, pour être précis ?
— Eh bien…
Elle se mit à rire pour cacher son embarras.
— Cela dépend…
Cruche ! Cela dépend de quoi ? De la dimension du maillot ? De celle de
son rôle ? De celle de sa poitrine ? Elle songea à sa mère, qui n’allait jamais
au théâtre. Tant mieux.
— Je crains que ce ne soit pas un rôle où vous aurez à parler, poursuivit
Nichols. Il s’agit de traverser la scène trois fois, une fois à chaque acte, et
en un maillot différent chaque fois. La pièce se passe sur une plage.
— Je vois, dit Gretchen.
Elle en voulait à Nichols : c’est à cause de lui que Mary Jane était partie
avec Willie Abbott, quelque part en ville. Capitaine, capitaine. Six millions
de personnes. Entrez dans un ascenseur et vous êtes perdue à jamais. Ah
oui ! Simplement marcher à travers la scène. Pratiquement nue.
— La jeune femme est un symbole. En tout cas, c’est ce que prétend
l’auteur, continua Nichols.
Ses longues heures de lutte avec la casuistique des artistes résonnaient en
lui comme le glas de la cloche annonçant un naufrage ( 20), sous le couvert
de mots tels que : « La jeunesse, la beauté sensuelle, le Mystère de la
Femme. La durée éphémère de la chair, un vrai crève-cœur. Tous les
hommes dans la salle doivent se dire, tandis qu’elle traverse la scène :
« Bon Dieu, pourquoi suis-je marié ? » (Encore une citation.)
— Avez-vous un maillot de bain ?
— Je… je pense que oui.
Elle hocha la tête, mécontente d’elle-même maintenant.
— Mais bien sûr, ajouta-t-elle.
— Pourriez-vous venir au théâtre Belasco à cinq heures, avec votre
costume de bain ? L’auteur et le metteur en scène y seront.
— À cinq heures.
Elle fit un signe affirmatif. Elle se sentit rougir. Prétentieuse. Un emploi
était un emploi.
— C’est très gentil à vous, mademoiselle Jordache.
Il se leva, l’air funèbre. Elle se leva à son tour. Il l’escorta jusqu’à la
porte qu’il ouvrit. Il n’y avait plus personne dans l’entrée, sauf
Mlle Saunders toujours dans le feu de l’action.
— Veuillez me pardonner, dit-il sans qu’elle comprit pourquoi, et il rentra
dans son bureau.
— Au revoir, dit Gretchen en passant devant Mlle Saunders.
— Au revoir, chérie, répondit celle-ci, sans lever la tête.
Elle sentait la sueur. La durée éphémère de la chair. Citation.
Gretchen sortit du bureau. Devant la batterie des ascenseurs, elle attendit
que la rougeur de son émoi se soit retirée, avant de presser le bouton.
Quand la cabine arriva, il y avait dedans un jeune homme revêtu de
l’uniforme d’un officier de l’armée des Sudistes, avec un sabre de cavalerie
dans son fourreau. Il avait le chapeau qui allait si bien avec cette tenue, un
chapeau de feutre à bord large, surmonté d’une palme. Dessous, le visage
dur au nez crochu, style New York 1945, apparaissait comme une erreur
d’impression.
— Les guerres ne finiront-elles jamais ? dit-il avec amabilité à Gretchen
alors qu’elle entrait dans l’ascenseur.
Il y faisait chaud et humide. Des gouttes de transpiration perlèrent sur son
front. Elle s’épongea avec un mouchoir en papier.
Elle déboucha dans la rue, des cubes géométriques de lumière brûlante et
vitreuse, de l’ombre en béton. Abbott et Mary Jane étaient là, plantés devant
le building, l’attendant. Elle sourit. Six millions d’habitants dans la ville.
Qu’importe qu’il y en ait six millions. Ils l’avaient attendue.
— Ce à quoi je pensais, dit Willie, c’était à aller déjeuner.
— Je meurs de faim, dit Gretchen.
Ils se dirigèrent vers un restaurant, du côté ombragé de la rue,
deux jeunes femmes de taille élevée encadrant un militaire menu mais à
l’air martial, car il se souvenait que d’autres guerriers avaient été, eux aussi,
des hommes petits. Napoléon, Trotsky, César et probablement Tamerlan.

Dévêtue, elle s’examinait devant le miroir de la loge. Elle avait été le


dimanche précédent à cette magnifique plage près de New York, Jones
Beach, en compagnie de Mary Jane et de deux jeunes gens, et en était
revenue avec la peau des épaules, des bras et des jambes légèrement rosie.
Comme elle ne portait pas de gaine et que dans la chaleur estivale elle se
passait de bas, elle n’avait pas de vergetures prosaïques autour de la courbe
satinée de ses hanches. Elle scruta ses seins. Je veux savoir quel goût ça a
avec le whisky. Au déjeuner, elle avait pris deux Bloody Marys (vodka et
jus de tomate) avec Mary Jane et Willie et avait partagé avec eux une
bouteille de vin blanc. Willie aimait bien la boisson. Elle revêtit son
costume de bain d’une seule pièce et de couleur noire. Il y avait des grains
de sable à l’entrejambe, qui provenaient de Jones Beach. Elle s’éloigna du
miroir, puis y revint, s’étudiant d’un œil critique. Le Mystère de la Femme.
Elle marchait de façon trop modeste. Souviens-toi de la Sérénité Primitive.
Willie et Mary Jane l’attendaient au bar de l’hôtel Algonquin pour savoir
comment ça s’était passé. Elle marchait d’un air moins modeste. On frappa
à la porte.
— Mademoiselle Jordache, entendit-elle le régisseur dire à travers, quand
vous voudrez. Nous sommes prêts.
Elle rougit en ouvrant la porte. Heureusement que sous la lumière crue de
la scène, personne ne le saurait.
Elle suivit le régisseur.
— Vous n’avez qu’à aller et venir d’un bout à l’autre deux fois de suite,
dit-il.
Elle distinguait des ombres vers le dixième rang. La salle était obscure.
Le plancher de la scène n’avait pas été balayé et les murs en brique, sans
décors, dans le fond, ressemblaient à des ruines romaines. Elle était certaine
que le rouge de son émoi était visible jusque dans la rue.
— Mademoiselle Gretchen Jordache, appela le régisseur dans ces
ténèbres de caverne.
Un message dans une bouteille lancée au-dessus des sombres vagues des
fauteuils d’orchestre. Je vais à la dérive. Elle voulait fuir.
Elle traversa la scène. Il lui semblait trébucher sur le flanc d’une
montagne. Un fantôme dans un maillot de bain.
Aucun bruit ne venait de la salle. Deux fois encore, elle alla et vint, pieds
nus, tourmentée par la crainte d’échardes.
— Merci beaucoup, mademoiselle Jordache, retentit la voix
mélancolique et fluette de Nichols dans le théâtre vide. C’est très bien. Si
vous voulez bien passer demain au bureau, nous établirons le contrat.
Ce fut aussi simple que cela. Subitement, elle cessa de rougir.

Willie était assis tout seul devant le petit bar de l’Algonquin, droit sur son
tabouret, tenant dans la main un verre de whisky dans la pénombre verdâtre
et sous-marine qui était l’atmosphère constante de la pièce. Il pivota pour
l’accueillir.
— La belle jeune femme ressemble à une belle jeune femme à qui l’on
vient d’offrir le rôle du Mystère de la Femme, au théâtre Belasco, dit-il. Je
suis en train de faire une citation.
Au déjeuner, ils avaient tous ri au récit que leur fit Gretchen de son
entrevue avec Nichols.
Elle se jucha sur un tabouret à côté du sien.
— Vous avez raison, dit-elle. Sarah Bernhardt est en route.
— Elle n’aurait jamais pu se mettre en route : elle avait une jambe de
bois. Alors, un peu de champagne ?
— Où est Mary Jane ?
— Partie. Elle avait un rendez-vous.
— D’accord pour le champagne.
Tous deux se mirent à rire.
Quand le barman déposa les coupes devant eux, ils burent à la santé de
Mary Jane. Délicieuse absence. C’était la deuxième fois de sa vie que
Gretchen buvait du champagne. La chambre feutrée, aux couleurs criardes,
dans cette maison de trois étages dans une rue tranquille, le miroir à sens
unique, la splendide putain à la figure angélique étendue triomphalement
sur la vaste couche.
— Nous avons tout un choix, dit Willie. Nous pouvons rester ici et boire
toute la nuit. Nous pouvons aller dîner. Nous pouvons faire l’amour. Nous
pouvons aller à une party à la 56e Rue. Vous aimez les parties ?
— Mai oui, dit Gretchen.
Elle avait fait comme si elle n’avait pas entendu « faire l’amour ». Une
plaisanterie, bien entendu. Tout était matière à plaisanterie pour Willie. Elle
avait l’impression que pendant la guerre, même aux pires moments, il
s’était ri des obus qui éclataient, des avions qui piquaient, des ailes en feu.
Images des actualités du temps de guerre, où les combattants blaguaient
sous la mitraille ? Est-ce que c’était comme cela ? Elle le lui demanderait
quand elle le connaîtrait mieux.
— Alors, ce sera la party. Rien ne presse. Ça durera toute la nuit. Avant
que nous nous adonnions à ces tourbillons de plaisirs, n’avez-vous pas des
choses à me dire à votre sujet ?
Willie se versa une autre coupe de champagne. Sa main n’était pas très
sûre et la bouteille tinta contre le rebord du verre.
— Quoi, par exemple ?
— Commencez par le commencement. Où habitez-vous ?
— Le foyer des Jeunes Femmes chrétiennes dans le bas de la ville.
— O mon Dieu ! gémit-il. Si je m’affuble d’une robe, pourrais-je passer
pour une jeune femme chrétienne et louer la chambre à côté de la vôtre ? Je
suis menu et j’ai peu de barbe. Je pourrais emprunter une moumoute. Mon
père n’aurait voulu avoir que des filles.
— J’ai peur que non, dit Gretchen. La vieille dame à la réception peut
distinguer un garçon d’une fille à cent mètres.
— Autre chose. Quelqu’un dans votre vie ?
— Pas pour l’instant. Et vous ?
— La Convention de Genève stipule qu’un prisonnier de guerre au
moment de sa capture n’est pas tenu de révéler autre chose que son nom,
son rang, et son numéro matricule.
Il lui fit un large sourire et posa sa main sur la sienne.
— Non, reprit-il, je consens à tout vous dire. Je vais dénuder mon âme.
Je vous raconterai, avec beaucoup de suites au prochain numéro, comment
j’ai eu envie d’assassiner mon père encore au berceau, pourquoi je n’ai pas
été sevré du sein de ma mère avant l’âge de trois ans, et ce que nous autres,
petits garçons, nous fabriquions avec la fille des voisins, derrière la grange,
par les beaux jours d’été.
Son visage prit tout d’un coup un air sérieux, et son front un aspect
massif tandis qu’il rejetait une mèche en arrière.
— Vous feriez aussi bien de le savoir tout de suite, dit-il. Je suis marié.
Le champagne lui brûla la gorge.
— Je vous aimais mieux quand vous blaguiez.
— Moi aussi, dit-il doucement. Toutefois, il y a un côté moins sombre.
J’ai demandé le divorce. La dame a trouvé d’autres divertissements lorsque
papa jouait au soldat.
— Où est-elle, votre femme ?
Les mots tombèrent comme du plomb. Absurde, se dit-elle. Je ne le
connais que depuis plusieurs heures.
— En Californie. Hollywood, je suppose que j’attire les actrices.
À l’autre extrémité du continent. Des déserts brûlants, des pics
infranchissables, des plaines couvertes de vergers. Belle, vaste, Amérique.
— Il y a longtemps que vous êtes marié ?
— Ça fait cinq ans.
— Au fait, quel âge avez-vous ?
— Vous me promettez de ne pas m’envoyer promener si je vous dis la
vérité ?
— Ne faites pas l’idiot. Quel âge ?
— Vingt-neuf ans, sacré nom.
— J’aurais pensé vingt-trois au plus.
Gretchen hocha la tête, admirative.
— Quel est le secret ? demanda-t-elle.
— Picoler et mener la grande vie, dit Willie. Ma figure est mon malheur.
Je ressemble à une réclame pour un rayon de vêtements pour garçonnets
chez Saks. Les femmes de vingt-deux ans ont honte d’être vues en ma
compagnie dans des lieux publics. Quand j’ai été fait capitaine, le Group
Commander m’a dit : « Willie, voici ta croix de chocolat pour avoir été un
bon petit garçon à l’école le mois dernier. » Peut-être devrais-je me laisser
pousser une moustache. »
Sa fausse jeunesse était rassurante pour Gretchen. Elle songea à la
maturité pesante et autoritaire de Teddy Boylan.
— Que faisiez-vous avant la guerre ? Comment avez-vous fait la
connaissance de Bayard Nichols ?
Elle voulait tout savoir à son sujet.
— J’ai travaillé pour lui dans deux pièces qu’il a montées. Je m’occupe
de relations publiques, le pire des métiers au monde. Voulez-vous votre
photo dans le journal, petite fille ?
Le dégoût n’était pas simulé. S’il voulait paraître plus âgé, une
moustache n’était pas nécessaire. Il lui suffisait de parler de sa profession.
— Quand j’ai été mobilisé, je pensai enfin en sortir. Mais ils ont examiné
mon dossier et on m’a foutu dans les relations publiques de l’armée. On
devrait m’arrêter pour port illégal d’un uniforme d’officier. Encore un peu
de champagne ?
Il en versa pour eux deux, la bouteille clinquant contre les coupes,
comme un signal de détresse. Ses doigts maculés de tabac tremblotaient un
peu.
— Mais vous avez été envoyé en Angleterre. Vous avez pris part à des
raids, dit-elle.
Au cours du déjeuner, il avait parlé de l’Angleterre.
— Plusieurs missions. Juste de quoi décrocher la Médaille de l’Air pour
qu’à Londres je n’aie pas l’air tout nu. Je n’étais qu’un passager qui
admirait la guerre faite par d’autres hommes.
— Tout de même, vous risquiez votre vie.
Son amertume la troublait. Elle aurait voulu la chasser.
— Je suis trop jeune pour mourir, mon colonel.
Il se mit à rire.
— Finissez donc ce bavardage, dit-il. On nous attend partout ailleurs.
— Quand avez-vous été démobilisé ?
— Je suis en permission libérale. Je continue à porter l’uniforme parce
que je peux aller ainsi gratuitement au théâtre. Je vais aussi deux fois par
semaine à un hôpital à Staten Island pour me faire arranger le dos et
personne ne croirait que je suis un capitaine si je ne revêtais cette tenue.
— Votre dos ? Vous avez été blessé ?
— Pas exactement. Nous avons fait un atterrissage forcé et en
rebondissant je me suis démantibulé quelque chose dans la colonne
vertébrale. Dans vingt ans, quand je montrerai cette cicatrice, je dirai
probablement que c’est un éclat d’obus. Alors, on a fini son verre comme
une gentille petite fille ?
— Oui, dit Gretchen, pensivement.
Des blessés, des blessés, partout. Arnold Simms, dans sa robe de
chambre marron, assis sur une table et regardant son pied qui jamais plus ne
courrait, Talbot Hughes, tout l’intérieur de sa gorge arraché, en train de
mourir sans bruit dans son coin. Son propre père, qu’une autre guerre avait
fait boiter.
Willie paya l’addition et ils se levèrent. Gretchen se demanda comment il
se tenait si droit avec son malheureux dos.

Lorsqu’ils surgirent dans la rue, le crépuscule teintait New York de


facettes de lavande. La chaleur de four s’était abaissée à une douceur
délicieuse, et ils marchèrent face à une brise légère, la main dans la main.
L’air était une caresse de fleurs. Un trois quarts de lune, délicate comme une
porcelaine de Chine, flottait dans le ciel déclinant, au-dessus des hautes
tours aux alvéoles maintenant abandonnés par ceux qui y travaillaient
pendant la journée.
— Vous savez ce qui me plaît en vous ? interrogea Willie.
— Quoi donc ?
— Vous ne m’avez pas dit que vous vouliez passer chez vous pour vous
changer, quand je vous ai parlé de cette party.
Elle ne se sentait pas le besoin de lui confier qu’elle avait sur elle sa plus
belle robe et pas d’autre faisant l’affaire. Une robe de toile, bleu pastel,
boutonnée sur le devant de haut en bas, avec des manches courtes et une
ceinture rouge serrée. Elle l’avait mise quand, après le déjeuner, elle était
allée chercher son costume de bain. Elle l’avait payée six dollars quatre-
vingt-quinze chez Orbach. Le seul vêtement qu’elle ait acheté à New York
depuis son arrivée.
— Est-ce que je vais vous faire honte devant toutes vos belles amies ?
demanda-t-elle.
— C’est plutôt une douzaine de mes bons amis qui iront vous demander
ce soir votre numéro de téléphone.
— Faut-il que je le leur donne ?
— Sous peine de mort.
Ils remontèrent lentement la Cinquième Avenue, contemplant toutes les
vitrines. Fincheley’s exposait des vestes de tweed.
— Je me vois très bien dans ça, dit Willie. Ça m’étoffera, moi, Abbott, le
gentilhomme campagnard féru de tweed.
— Ce n’est pas votre genre. Je vous vois plutôt dans le genre bien ajusté.
— Alors, bien ajusté je serai.
Ils firent une longue halte devant Brentano’s et lirent les titres des livres.
On y avait groupé une collection de pièces de théâtre récentes : Odets,
Hellman, Sherwood, Kaufman et Hart.
— La vie littéraire, soupira Willie. J’ai une confession à faire : je suis en
train d’écrire une pièce. Comme tous les « flaks » ( 21).
— On l’exposera dans cette vitrine.
— S’il plaît à Dieu, elle y sera, dit-il. Vous la jouerez ?
— Moi, je ne connais qu’un seul rôle. Le Mystère de la Femme.
— Je faisais une citation, dit-il.
Ils éclatèrent de rire. Ce rire était bébête, ils le savaient bien, mais il leur
tenait à cœur car la plaisanterie n’avait de sens que pour eux.
Quand ils arrivèrent à la 55e Rue, ils obliquèrent à droite. Sous le dais de
l’hôtel Saint-Régis, le cortège d’un mariage débarquait de taxis. La mariée
était toute jeune, très mince, une tulipe blanche. L’époux était un jeune
lieutenant d’infanterie, sans brisques, sans décorations, n’ayant affronté
jusqu’ici que le feu du rasoir sur ses joues qui étaient couleur de pêche.
— Que Dieu vous bénisse, mes enfants, dit Willie en passant à côté
d’eux.
La jeune mariée sourit, joyeuse dans sa blancheur, et leur envoya des
baisers.
— Merci, mon Capitaine, dit le lieutenant se retenant pour ne pas faire un
salut militaire selon le règlement.
— Une belle soirée pour un mariage, remarqua Willie tandis qu’ils
poursuivaient leur marche. Température d’environ vingt-sept degrés,
visibilité illimitée, pas de guerre pour l’instant.
La party avait lieu entre les avenues Park et Lexington. Tandis qu’ils
traversaient la Park Avenue un taxi tourna le coin et se dirigea vers la
Lexington Avenue. Mary Jane était dedans, seule. Le taxi s’arrêta au milieu
du bloc et elle s’engouffra dans un immeuble de quatre étages.
— Mary Jane, dit Willie. Vous la voyez ?
— Heu, heu.
Ils se mirent à marcher plus lentement.
Willie jeta un coup d’œil à Gretchen, scrutant son visage.
— J’ai une idée, dit-il. Ayons nous-mêmes notre propre party.
— C’est ce que je voulais vous entendre dire.
— Compagnie, demi-tour, marche, aboya-t-il.
Il fit un salut militaire sec, claquant les talons. Ils revinrent sur leurs pas
vers la Cinquième Avenue.
— Après tout, ça ne me plaît pas tellement cette idée que tous ces types
aillent vous demander votre numéro de téléphone.
L’hôtel Plaza était tout proche. Ils s’installèrent dans l’Oak Room pour y
boire des mint juleps (bourbon, feuilles de menthe et glace pilée) dans de
grandes timbales givrées à point. En l’honneur du Kentucky ( 22), plaisanta
Willie. Mélanger ses boissons ne lui faisait pas peur.
— Je suis un pourfendeur de mythes, dit-il.
Après leurs mint juleps, ils quittèrent le Plaza et prirent un autobus
descendant la Cinquième Avenue. Ils s’assirent sur l’impériale, en plein air.
Willie retira son calot. Le vent le décoiffait, ce qui le fit paraître encore plus
juvénile. Gretchen avait envie de lui prendre la tête entre les mains et la
serrer contre sa poitrine, tout en lui donnant des petits baisers dans les
cheveux. Mais il y avait des gens autour d’eux. Elle se borna donc à
s’emparer de son calot et à en caresser les insignes.
Ils quittèrent le bus à la 8e Rue et s’assirent à la terrasse de l’hôtel
Brevoort. Willie commanda des Martini dry.
— Pour me stimuler l’appétit, dit-il. Alerte rouge aux jus gastriques.
L’Algonquin, le Plaza, le Brevoort, un emploi, un capitaine, tout cela le
même jour. Une corne d’abondance de nouveautés pour elle.
À dîner, ils prirent du melon, un petit poulet rôti et une bouteille de vin
rouge de Californie de la vallée du Napa.
Il vida presque toute la bouteille. Il avait beau boire, il ne semblait jamais
en ressentir des effets. Ses yeux demeuraient clairs, sa parole nette.
Ils ne se disaient plus grand-chose, mais se dévoraient des yeux. « Si je
ne peux pas lui donner des baisers bientôt, je vais devenir folle », songeait
Gretchen.
Willie commanda deux fines après le café. Avec le déjeuner et tout ce
qu’ils avaient bu et mangé depuis, Gretchen estima que Willie en était pour
au moins une cinquantaine de dollars de sa poche.
— Vous êtes riche ? lui demanda-t-elle tandis qu’il réglait l’addition.
— En esprit, seulement.
Il mit son portefeuille sens dessus dessous et six billets tombèrent sur la
table. Deux de cent dollars et quatre de cinq.
— Toute la fortune Abbott. Dois-je vous coucher sur mon testament ?
Deux cent vingt dollars. Elle fut scandalisée par la modicité de la somme.
Il lui en restait davantage à la banque des huit cents dollars de Boylan.
Jamais elle ne dépensait plus d’un dollar pour un repas. Le sang paternel ?
Cette pensée la troubla.
Elle observa Willie ramassant les billets et les fourrant négligemment
dans sa poche.
— La guerre m’a enseigné la valeur de l’argent, dit-il.
— Votre famille était aisée ?
— Mon père était inspecteur des douanes à la frontière canadienne. Et
avec cela honnête, et six enfants. Nous vivions comme des rois. De la
viande trois fois par semaine.
— L’argent est pour moi une cause de souci. J’ai vu ce que ne pas en
avoir a fait de ma mère.
— Buvez avec le sourire. Vous ne serez pas la fille de votre mère. Je vais
me remettre à ma machine à écrire très prochainement.
Ils finirent leur cognac. Gretchen commençait à se sentir légèrement
partie sans être vraiment grise.
— Est-ce l’avis de cette assemblée, dit Willie alors que, s’étant levés, ils
passaient parmi les caisses d’arbustes bordant la terrasse avant de s’engager
dans la rue, est-ce l’avis de cette assemblée qu’un autre verre s’impose ?
— Je n’en prends plus ce soir.
— Ah, les femmes ! Elles détiennent la sagesse. Mères de la Terre.
Prêtresses de l’oracle. Déclarations delphiques. Vérité sournoisement
enrobée dans des énigmes. Oui, fini de boire ce soir. Eh, taxi ! appela-t-il.
— Nous pourrions marcher un peu. Je n’habite qu’à un quart d’heure
d’ici.
Le taxi freina et s’arrêta à leur hauteur. Elle y monta dès que Willie eut
ouvert la portière.
— À l’Hôtel Stanley, sur la Septième Avenue, dit-il au chauffeur en
montant à son tour.
Ils s’embrassèrent, Oasis de lèvres. Champagne, scotch, menthe du
Kentucky, vin rouge de la vallée du Napa, cette Californie espagnole,
cognac, don de la France.
Elle lui poussa la tête contre sa poitrine et lui enfouit le visage dans son
épaisse et soyeuse chevelure. La dure surface du crâne dessous.
— J’ai envie de faire cela depuis ce matin, dit-elle.
Elle le serrait contre elle, cet enfant-soldat. Il défit les deux boutons du
haut de sa robe, de ses doigts agiles, et posa les lèvres dans le creux entre
les seins. Par-dessus la tête de Willie, nichée dans son étreinte, elle
apercevait le dos du chauffeur, ce dernier trop occupé des feux rouges et
verts de la circulation et des piétons téméraires pour s’immiscer dans les
affaires de ses clients. Sa photo d’identité la regardait fixement de son
médaillon éclairé. Un homme dans la quarantaine aux yeux irrités et
insolents, un homme qui devait avoir des troubles rénaux, qui avait tout vu,
qui connaissait la ville de A à Z. Son nom, Eli Lefkowitz, étalé en grosses
lettres, selon le règlement de police. Elle se rappellerait toujours son nom,
Eli Lefkowitz, ce discret conducteur du char de l’amour.
Il y avait peu de circulation à cette heure et le taxi fila vers le haut de la
ville. Un dernier baiser pour Eli Lefkowitz, et elle reboutonna sa robe, une
robe de circonstance pour une chambre nuptiale.
L’extérieur de l’Hôtel Stanley était imposant. L’architecte avait dû aller
en Italie ou s’était inspiré d’une photographie. Le palais des Doges plus des
magasins clinquants. La côte adriatique de la Septième Avenue.
Tandis que Willie cherchait sa clef à la réception, elle l’attendit de l’autre
côté du hall. Des palmiers en pots, des fauteuils de bois noirs italianisant,
une lumière crue. Des femmes qui allaient et venaient : certaines aux
visages d’inspectrices de police, d’autres aux cheveux frisés de poupées bon
marché. Des « books », des militaires en déplacement, deux « girls » de
music-hall, aux longues jambes et aux longs cils, une vieille dame en
brodequins d’ouvriers en train de lire un magazine pour jeunes, des commis
voyageurs après une mauvaise journée, des détectives de l’hôtel à l’affût de
couples illégitimes.
Elle se dirigea comme sans en avoir l’air vers les ascenseurs et ne leva
pas les yeux sur Willie quand il arriva avec sa clef. On apprend vite la
dissimulation. Ils ne s’adressèrent pas la parole dans l’ascenseur.
— Le septième, annonça Willie au liftier.
Il n’y avait rien qui rappelât l’Italie au septième. L’inspiration de
l’architecte s’était tarie au fur et à mesure qu’il empilait les étages les uns
sur les autres. Des couloirs étroits, des portes dont la peinture brune
s’écaillait, des carreaux au sol qui jadis avaient dû être blancs. Je regrette,
bonnes gens, inutile de vous cacher la vérité, vous êtes en Amérique.
Ils empruntèrent un de ces corridors étroits et les talons de Gretchen
claquaient comme le trot d’un poney. Leurs ombres ondulaient sur les murs
mal éclairés, esprits frappeurs douteux, survivant à la prospérité d’antan. Ils
s’arrêtèrent devant une porte identique aux autres. Le 777. Sur la Septième
Avenue, au septième étage : rapprochement mystérieux de chiffres.
De ce New York électrique, assez de clarté filtrait entre les lamelles
écornées du store abaissé pour qu’elle distinguât l’intérieur de la pièce : une
cellule exiguë, la plaque horizontale du lit étroit, une seule chaise, un
lavabo, pas de salle de bains, et sur une table dans un coin d’ombre, une
pile de chemises d’officier.
Avec des gestes méthodiques, il la dévêtit : il commença par la ceinture
rouge, puis s’attaqua au bouton le plus haut de la robe, et s’agenouilla pour
faire un sort à toute la file. Elle compta : « … sept, huit, neuf, dix, onze. »
Que de délibérations, d’hésitations déchirantes dans l’atelier de couture
avant d’arriver à la décision suprême. Non pas dix, non pas douze boutons,
mais onze !
— Il y en a pour toute la journée, dit Willie.
Officier et gentleman, il passa la robe par-dessus la tête de Gretchen et la
posa soigneusement sur le dos de la chaise. Elle fit demi-tour pour qu’il
défit le soutien-gorge. Enseignement de Boylan. Les ombres du store
zébraient son corps de bandes noires, comme celles d’un tigre. Willie se
battit contre les crochets.
— Qu’est-ce qu’on attend pour inventer quelque chose de plus pratique ?
dit-il.
Elle rit et vint à son secours. Le léger tulle tomba. Puis virevoltant, une
fois de plus, elle se présenta de face. Délicatement, il fit glisser le long des
cuisses et des jambes, jusqu’aux chevilles, la petite culotte blanche d’un
aspect si innocent.
Secouant les pieds, elle envoya promener ses souliers. Elle alla au bord
du lit, en rejeta d’un geste vif la courtepointe, la couverture et le drap du
dessus. Les draps n’étaient pas de la dernière fraîcheur. Mary Jane y avait-
elle couché ? Qu’importe !
Elle s’étendit, les jambes allongées, les chevilles l’une contre l’autre, les
bras le long du corps. Debout, il se pencha sur elle et enfouit sa main entre
les cuisses de Gretchen. Doigts habiles.
— Le val des Délices, dit-il.
— Déshabille-toi, dit-elle d’une voix rauque.
Elle le regarda arracher sa cravate et déboutonner sa chemise. Quand il
l’enleva, elle vit qu’il portait un corset orthopédique, avec des crochets et
des lacets, qui remontait presque jusqu’aux aisselles et descendait au-dessus
de la marque que faisait la ceinture sur son ventre. Voilà pourquoi il se tient
si droit, le jeune capitaine. Nous avons fait un atterrissage forcé et avons
rebondi. La chair douloureuse des soldats.
— As-tu jamais fait l’amour avec un homme portant un corset ?
s’informa Willie alors qu’il commençait à tirer sur les lacets.
— Pas à ma connaissance, dit-elle.
— Ce n’est que provisoire, dit-il, l’air gêné. Encore deux mois. C’est ce
qu’on me raconte à l’hôpital.
Il se débattit avec les lacets.
— Veux-tu que j’allume ? demanda-t-elle.
— Oh non !
Le téléphone sonna.
Ils se regardèrent sans faire le moindre mouvement. S’ils faisaient les
morts, peut-être que le téléphone cesserait de sonner.
Le téléphone sonna une nouvelle fois.
— Je pense qu’il vaut mieux répondre, dit-il.
— Moi aussi.
Il empoigna l’appareil sur la table de chevet.
— Oui ?
— Le capitaine Abbott ?
Willie tenait le récepteur un peu éloigné de l’oreille de sorte qu’elle
pouvait entendre nettement. C’était une voix d’homme affligé.
— Lui-même, répondit-il.
— Nous croyons savoir qu’il y a une jeune dame dans votre chambre.
Le royal « Nous » du trône du palais italien.
— Et puis après ?
— Vous occupez une chambre pour une seule personne, dit la voix.
— Eh bien, dit Willie, donnez-moi une chambre pour deux. Indiquez-moi
le numéro.
— Nous regrettons, mais toutes les chambres sont occupées, continua la
voix. Nous n’aurons pas de place avant novembre.
— Faisons comme s’il s’agissait d’une chambre pour deux, mon vieux.
C’est ce que vous porterez sur la note.
— Nous craignons que ce ne soit pas possible. La chambre numéro 777
est faite pour une seule personne. La jeune dame ne peut pas rester.
— La jeune dame n’habite pas ici, mon vieux, poursuivit Willie. Elle ne
fait que me rendre visite. C’est ma femme, de toute façon.
— Avez-vous une pièce d’identité le prouvant, mon capitaine ?
— As-tu une pièce d’identité sur toi, chérie, dit Willie à voix très haute
en approchant le combiné de Gretchen.
— Je les ai laissées à la maison, dit Gretchen.
— Et moi qui t’avais dit de ne jamais les oublier !
Agacement conjugal.
— Je te demande pardon, dit Gretchen d’une voix docile.
— Elle a oublié ses papiers à la maison, dit Willie dans le téléphone. On
vous les montrera demain. On va se les faire envoyer par lettre exprès.
— Mon capitaine, c’est contre les règles de la maison de laisser entrer
des jeunes dames dans les chambres.
— Depuis quand ? cria Willie.
La moutarde lui montait au nez.
— Votre bordel est connu d’ici à Bangkok comme un lieu de rencontre de
proxénètes, de « books », de pickpockets, de trafiquants de drogue et de
receleurs. Un seul policier honnête pourrait remplir les cachots de la prison
des Tombs rien qu’avec vos clients.
— Il y a eu un changement de propriétaire, dit la voix. Une chaîne bien
connue d’hôtels respectables. Nous avons maintenant une bonne renommée
à défendre. Si dans cinq minutes, la jeune dame n’est pas sortie de votre
chambre, mon capitaine, nous monterons.
Gretchen, à ce moment, était déjà hors du lit et remettait sa culotte.
— Non, implora Willie.
Gretchen lui sourit tendrement.
— Va te faire pendre ailleurs, mon vieux, cria Willie dans le téléphone
qu’il raccrocha avec violence.
Il relaça son corset avec précipitation.
— Allez vous faire casser la figure pour ces salauds, commenta-t-il, et
vous ne pouvez pas trouver une chambre dans cette sacrée Bon Dieu de
ville.
Gretchen se mit à rire. Willie la regarda d’un air furibond un instant puis
éclata de rire.
— La prochaine fois, dit-il, n’oublie pas, pour l’amour de Dieu,
d’apporter avec toi ton certificat de mariage.

L’air important, ils traversèrent le hall de l’hôtel, bras dessus, bras


dessous, ostensiblement comme s’ils n’avaient pas dû s’incliner. La moitié
des gens autour d’eux avaient l’aspect de détectives de l’hôtel : il n’y avait
pas moyen de savoir à qui appartenait la voix au téléphone.
Ils ne voulaient pas se quitter. Ils allèrent donc sur Broadway et burent
une orangeade dans un de ces petits comptoirs spécialisés dans ce genre de
boissons, pâle reflet des tropiques sous cette latitude nordique, puis
continuèrent leur promenade jusqu’à la 42e Rue où ils entrèrent dans une
salle de cinéma ouverte toute la nuit. Parmi des clochards, des
insomniaques, des tapettes et des soldats attendant un car dont la station
était proche, ils regardèrent Humphrey Bogart jouer le rôle de Duke Mantee
dans la Forêt pétrifiée.
Le film terminé, ne voulant toujours pas se séparer, ils le virent une
seconde fois. Lorsqu’ils sortirent de la salle, ils ne voulaient toujours pas se
quitter. Il la raccompagna donc à pied jusqu’à son logis, parmi les
immeubles hauts, silencieux et vides qui ressemblaient à des forteresses
capturées, auxquelles l’ennemi n’avait pas fait quartier.
Le jour se levait quand ils se dirent adieu en s’embrassant devant le foyer
de l’Y.W.C.A. Willie jeta un regard hostile à la sombre masse de
l’immeuble : une lampe au-dessus de l’entrée éclairait les jeunes femmes
comme-il-faut, sorties en ville le soir, pour leur montrer le chemin de leur
lit, également comme-il-faut.
— Est-ce que tu crois, interrogea-t-il, que dans toute la glorieuse histoire
de cet établissement, on y a jamais fait l’amour ?
— J’en doute, dit-elle.
— De quoi vous faire frissonner, n’est-ce pas ? dit-il lugubrement tout en
hochant la tête. Don Juan, avec son corset ! Une cloche, plutôt !
— Ne le prends pas tellement à cœur. Il y aura d’autres nuits.
— Des nuits comment ?
— Comme celle-ci.
— Comme celle-ci ! dit-il d’un ton désabusé. Je passerai la journée à
faire des bonnes œuvres, comme aller en quête d’une chambre. Elle
perchera peut-être à Coney Island ou à Pelham Bay, mais j’en trouverai une.
Pour le capitaine et Mme Abbott. Apporte une valise, pour faire plaisir à la
reine-Victoria. Bourre-la de vieux numéros du Time, au cas où nous nous
embêterions, et que nous voudrions lire.
Un dernier baiser et il s’en alla à grandes enjambées, petite silhouette
abattue, dans la lumière fraîche de l’aurore. Il avait eu de la chance d’être
en uniforme ce soir. En civil, il aurait eu du mal à faire croire à un
réceptionniste d’hôtel qu’il était d’âge à être marié.
Quand il disparut, elle monta les marches et, l’air dégagé, entra dans le
bâtiment. La vieille dame au bureau lui jeta un regard narquois et
significatif, mais Gretchen prit sa clef et lui dit « Bonne nuit » comme si
l’aurore qui éclairait les fenêtres n’était qu’une ingénieuse illusion
d’optique.
CHAPITRE VIII

C LOTILDE LUI LAVAIT LES cheveux alors qu’assis dans la vaste


baignoire de l’oncle Harold et de la tante Elsa, les yeux mi-clos, il
somnolait dans l’eau chaude comme un animal lézardant sur un rocher.
L’oncle Harold, la tante Elsa et les deux filles passaient comme chaque
année quinze jours à Saratoga. Tom et Clotilde avaient toute la maison à
eux. C’était dimanche et le garage était fermé. On entendait la cloche d’une
église tinter.
D’une main preste, elle lui massait le crâne, lui caressait la nuque sous
l’eau savonneuse parfumée. Clotilde avait acheté à un drugstore, de son
propre argent, un savon spécial pour lui, un savon au santal. Au retour de
l’oncle Harold, il reprendrait le savon à cinq cents le pain, pour ne pas
éveiller de soupçons.
— La rincette, maintenant, Tommy, dit Clotilde.
Tom se coucha alors, la tête sous l’eau jusqu’à ce que les doigts
vigoureux eussent fait disparaître les traces de savon. Puis il refit surface en
soufflant bruyamment.
— Tes ongles, maintenant, dit-elle.
Elle s’agenouilla à côté de la baignoire et d’une brosse frotta la graisse
noire incrustée dans la peau des mains de Tom et sous ses ongles. Clotilde
était nue comme Eve et sa chevelure tombait en cascade sur ses seins forts
et plantés bas. Même humblement agenouillée, elle n’avait l’air d’être la
servante de personne.
Les mains et les ongles de Tom devenaient roses tandis que Clotilde, dont
l'anneau de mariage chatoyait, continuait à frotter. Enfin, après un dernier
examen, elle posa la brosse sur le rebord de la baignoire.
— Le reste maintenant, dit-elle.
Il se leva et se tint debout. Elle aussi se remit sur ses pieds et se mit à le
savonner. Elle avait des hanches larges et fermes, des jambes solides. Elle
avait la peau foncée et le nez plutôt plat ; des pommettes saillantes ; des
cheveux longs et raides. Elle ressemblait à ces images d’Indiennes qu’il
avait vues dans des livres pour enfants, des Indiennes qui dans leurs forêts
accueillaient les premiers hommes blancs. Elle avait une cicatrice sur le
bras droit, un croissant de chair meurtrie. C’était arrivé il y avait longtemps,
au Canada. Elle n’avait nulle envie de parler de son mari. Quand Tom
regardait Clotilde, quelque chose de drôle le prenait à la gorge : il ne savait
au juste s’il voulait rire ou pleurer.
Des mains maternelles le touchèrent délicatement, amoureusement,
faisant des choses nullement maternelles…
— Les pieds maintenant, ordonna Clotilde.
Docile, Tom posa un pied sur le rebord de la baignoire comme un cheval
se laissant ferrer. Clotilde se pencha, inattentive à la retombée de ses
cheveux, et passa entre les orteils de l’adolescent, d’abord du savon, ensuite
un petit linge, avec la même ferveur que si elle polissait des objets d’argent
servant à l’église. Il apprit que même ses orteils étaient une source de
plaisir.
L’autre pied terminé, il se releva, tout luisant dans la vapeur. Elle le
regarda, l’examina.
— Le corps d’un jeune homme, dit-elle. Comme saint Sébastien, mais
sans ses flèches.
Elle ne plaisantait pas. Jamais elle ne plaisantait. Pour la première fois de
sa vie, Tom eut conscience que son corps avait une valeur dépassant ses
fonctions. Il savait que son corps, fort et agile, était doué pour les sports et
les combats, mais il ne lui était jamais venu à l’esprit qu’il enchanterait
quelqu’un rien qu’à se montrer. Il ressentit un peu de honte à ne point avoir
de poils sur la poitrine et si peu plus bas. D’un geste vif, elle se noua les
cheveux en un chignon. Puis, enjambant le rebord, elle entra à son tour dans
la baignoire. Elle s’empara du savon et la mousse commença à briller sur sa
peau. Systématiquement et sans coquetterie, elle se savonna des pieds à la
tête. Puis ils se laissèrent glisser dans la baignoire et, s’enlaçant,
demeurèrent immobiles.
Si l’oncle Harold et la tante Elsa, avec leurs deux filles, venaient à
tomber malades et à mourir à Saratoga, il resterait dans cette maison
indéfiniment.
Lorsque l’eau devint fraîche, ils sortirent de la baignoire. Clotilde prit
une des grandes serviettes-éponges de la tante Elsa et y enveloppa Tom.
Une fois sec, il passa dans la chambre des Jordache et s’étendit sur le lit qui
venait d’être fait, pendant qu’elle frottait la baignoire.
Des abeilles bourdonnaient de l’autre côté du grillage des fenêtres. Les
stores verts, abaissés contre le soleil, transformaient la chambre à coucher
en grotte, et la commode devant le mur en un navire sur une mer glauque.
Pour une journée comme celle-ci, il brûlerait mille croix.
À pas feutrés, les cheveux dénoués, elle fait son apparition. Sur son
visage, l’expression douce et à la fois rêveuse et intense qu’il attendait avec
impatience et qu’il guettait.
Elle se couche à son côté. Des effluves de santal. Sa main féminine
s’avance sur lui, lentement. Attouchement d’amour, témoignage de sa
tendresse, si profondément distincts du désir charnel et juvénile des
jumelles ou de l’excitation professionnelle de la femme dans la maison de
la McKinley Street, à Port Philip. Il lui semble incroyable que quelqu’un
puisse vouloir le toucher de cette façon-là.
Suavement, doucement, il la prend, tandis que les abeilles fourragent
dans les jardinières des fenêtres. Devenu habile maintenant, promptement
éduqué par ce large corps d’Indienne, il se retient pour l’attendre. Quand
tout est fini, ils s’étendent sur le dos, côte à côte. Il sait qu’il lui ferait tout
ce qu’elle pourrait lui demander, n’importe quoi, n’importe quand.
— Reste ici. Je t’appellerai quand ce sera prêt, dit-elle avant de lui poser
un dernier baiser sur la poitrine.
Elle se coula hors du lit. Il l’entendit faire ses ablutions dans la salle de
bains, puis se rhabiller et descendre à la cuisine. Il demeurait immobile, les
yeux fixés au plafond, partagé à la fois par la reconnaissance et l’amertume.
N’avoir que seize ans ! Ne pouvoir rien faire pour elle ! Il pouvait accepter
son précieux don d’elle-même, la retrouver secrètement la nuit, mais il ne
pouvait ni se promener avec elle ni lui faire le moindre présent, même pas
une écharpe, car une langue pourrait jaser, ou tante Elsa pourrait, de son
regard à qui rien n’échappait, repérer dans la commode délabrée de la petite
chambre derrière la cuisine, un nouveau pot de cosmétique ! Il n’avait pas
les moyens de lui faire quitter cette maison au labeur sans répit, qui
l’asservissait. Si seulement il avait vingt ans…
Saint Sébastien.
Elle revint sans bruit dans la chambre.
— Viens manger, dit-elle.
— Quand j’aurai vingt ans, répondit-il, sans se lever, je reviendrai te
chercher.
— Mon homme, dit-elle en souriant et en tripotant son anneau de
mariage. Dépêche-toi, c’est chaud.
Il passa dans la salle de bains, se rhabilla et descendit.

Il y avait des fleurs sur la table de la cuisine, entre les deux couverts
qu’elle avait disposés. Des phlox bleu foncé. Elle travaillait au jardin, aussi.
Elle avait les doigts « verts » comme disent les jardiniers de ceux à qui cet
art vient naturellement.
— Une vraie perle, ma Clotilde, avait-il entendu Elsa dire. Depuis qu’elle
s’en occupe, les roses sont deux fois plus belles.
— Tu devrais avoir un jardin à toi, déclara Tom en prenant place.
Ce qu’il ne pouvait lui donner, il lui offrait en intention. Il était pieds nus
et le linoléum était frais et lisse.
Ses cheveux, encore humides, étaient bien peignés et les boucles blondes
brillaient. Elle aimait que tout soit net et reluisant : les pots, les casseroles,
les meubles d’acajou, et les garçons. C’était le moins qu’il puisse faire pour
elle.
Elle posa devant lui un bol de soupe de poissons.
— J’ai dit que tu devrais avoir un jardin à toi, répéta-t-il.
— Prends ta soupe, dit-elle en s’asseyant à sa place en face de lui.
Un gigot d’agneau, tendre et rose, fit suite, accompagné de pommes
nouvelles, persillées et rôties. Il y eut aussi un plat copieux de haricots
verts, frais, ainsi que des tomates. Elle lui avait fait des biscuits qu’elle
avait placés à côté de son assiette. Enfin, sur la table, une motte de beurre et
une cruche de lait sortant de la glacière.
L’air grave, elle le contemplait, souriante, et heureuse de le voir tendre
son assiette pour en redemander. Pendant l’absence de la famille, elle allait
tous les matins à la ville voisine acheter, de son propre argent, ce qu’elle lui
servait. Il n’aurait surtout pas fallu que les commerçants d’Elysium puissent
raconter à Mme Jordache que sa bonne s’était payée uniquement des
morceaux de choix et des fruits de la meilleure qualité.
Pour dessert, de la glace à la vanille arrosée d’une sauce au chocolat,
brûlante. Elle connaissait les goûts de son amant. C’est avec
deux sandwiches au bacon et à la tomate qu’elle lui avait fait sa déclaration
d’amour. Maintenant que cet amour était consommé, un menu plus
somptueux était de rigueur.
— Dis-moi, Clotilde, pourquoi travailles-tu ici ?
— Où voudrais-tu, alors ?
Elle parlait bas, sans jamais élever la voix. On décelait un soupçon
d’accent canadien-français parfois. Elle avait tendance à prononcer les w
comme des v.
— Je ne sais pas. Dans une boutique, dans une usine, mais pas comme
bonne.
— J’aime travailler dans une maison et faire la cuisine. Ta tante me traite
convenablement. Elle apprécie mon travail. Du reste, elle a été gentille en
me prenant à son service quand je suis arrivée il y a deux ans. Je ne
connaissais pas âme qui vive. Je n’avais pas un sou en poche. J’aime
beaucoup les deux petites filles. Elles sont toujours si propres. Qu’aurais-je
fait dans un magasin ou une usine ? Je prends beaucoup de temps pour faire
une addition ou une soustraction, et les machines me font peur. J’aime être
dans une maison.
— La maison de quelqu’un d’autre, remarqua Tom.
Il lui était intolérable que deux pleins de soupe puissent commander
Clotilde comme bon leur semblait.
— Cette semaine-ci, dit-elle en touchant la main qu’il avait posée sur la
table, la maison est à nous.
— On ne peut même pas sortir ensemble.
— Et alors ? dit-elle en haussant les épaules, cela nous fait-il manquer
quelque chose d’intéressant ?
— Nous sommes obligés de nous cacher, cria-t-il, s’irritant contre elle.
— Et alors ? — Elle haussa de nouveau les épaules. — Il y a bien des
choses qui valent la peine d’être faites en secret. Il n’est pas bon de tout
faire ouvertement. Peut-être que j’aime les secrets…
Son visage s’illumina d’un de ses rares sourires, si doux.
— Cet après-midi… persista-t-il en essayant de semer une révolte dans
cette placidité paysanne, eh bien, après… un banquet comme celui-ci…
non, ce n’est pas bien… Nous devrions sortir, faire quelque chose, pas
simplement rester assis autour d’une table.
— Qu’est-ce qu’il y aurait à faire ?
— Il y a un concert dans le parc, dit-il. Et un match de base-ball.
— J’entends suffisamment de musique avec le phonographe de tante
Elsa. Va donc voir le jeu de base-ball et tu me diras qui a gagné. Je serai très
bien ici. J’ai des choses à nettoyer et j’attendrai ton retour. Du moment que
tu reviens, je ne veux rien d’autre, Tommy.
— Je n’irai nulle part sans toi, aujourd’hui, dit-il, y renonçant.
Il se leva.
— Je vais essuyer la vaisselle.
— Ce n’est pas la peine.
— Je vais essuyer la vaisselle, dit-il, très décidé.
— Mon homme !
Elle reprit son sourire. Elle était au-delà de toute ambition, n’accordant sa
confiance qu’aux choses simples.

Le lendemain soir, son travail terminé, alors que, sur le chemin du retour,
il passait à bicyclette devant la bibliothèque de la ville, sous le coup d’une
impulsion subite, il en descendit, la rangea contre une balustrade et entra
dans le bâtiment. Il ne lisait pour ainsi dire jamais, même pas les pages
consacrées aux sports dans les journaux, pas plus qu’il n’était un habitué
des bibliothèques. Peut-être par réaction contre son frère et sa sœur,
toujours le nez plongé dans des bouquins, et toujours imbus d’une
prétendue supériorité.
Le silence de la bibliothèque et l’accueil plutôt malveillant de la
réceptionniste à la vue de ses vêtements maculés de graisse le mirent mal à
l’aise. Il erra à l’aventure parmi les rayons, ne sachant pas quel livre, parmi
tous ces milliers, lui fournirait le renseignement désiré. Finalement, il fut
bien obligé de s’adresser à la dame.
— Je vous demande pardon… dit-il.
Elle était en train de timbrer des cartes, avant de réintégrer les livres dans
leur prison, d’une méchante petite torsion du poignet.
— Oui ?
Elle leva les yeux, froidement. Elle repérait, du premier coup d’œil, ceux
qui n’étaient pas amis des livres.
— Je voudrais lire quelque chose au sujet de saint Sébastien, madame,
répondit-il.
— Quelque chose en particulier ?
— Tout ce qui le concerne, dit-il, regrettant maintenant d’être venu en ce
lieu.
— Essayez l’Encyclopaedia Britannica, dit la dame. Allez dans la salle
de lecture, et regardez le volume SARS à SORC.
Elle connaissait ses rayons, la bibliothécaire.
— Merci bien, madame.
Il prit alors la résolution de se changer avant de quitter le garage et
d’utiliser le savon à récurer du mécanicien Coyne pour se débarrasser de la
couche extérieure de graisse sur ses mains, tout au moins. Clotilde aimerait
mieux cela aussi. Inutile de se faire traiter comme un chien quand on peut
l’éviter.
Il mit une dizaine de minutes à trouver l’Encyclopédie. Il sortit le volume
SARS à SORC, l’apporta à une table et l’ouvrit. Voici les mots commençant
par SE. SEBASTIANO DEL PIOMBO. Les choses auxquelles certaines
personnes s’intéressent ! Enfin : « SEBASTIAN, ST., martyr chrétien dont
on célèbre la fête le 20 janvier… Après avoir été laissé pour mort par les
archers, une pieuse femme, Irène, vint la nuit chercher le corps pour
l’enterrer, mais le trouvant encore en vie, l’amena chez elle où ses plaies
furent pansées. Dès qu’il fut guéri, il se hâta de comparaître devant
l’empereur, qui le condamna aussitôt à être flagellé jusqu’à ce que mort
s’ensuive. »
Deux fois, pour l’amour du Christ, songea Tom. Les catholiques étaient
cinglés. Mais il ignorait encore pourquoi Clotilde avait dit « saint
Sébastien » quand elle l’avait regardé nu dans la baignoire.
Il poursuivit sa lecture : « On invoque saint Sébastien particulièrement
contre la peste. Jeune et beau soldat, il est un sujet favori de l’art sacré,
représenté habituellement sans vêtements et gravement, mais non
mortellement, transpercé de flèches. »
Tom referma le livre pensivement. « Jeune et beau soldat… représenté
habituellement sans vêtements… » Maintenant il savait pourquoi.
Merveilleuse Clotilde. L’aimant sans le dire en paroles, mais avec sa
religion, avec la nourriture qu’elle lui préparait, avec son corps, avec tout.
Jusqu’alors, il s’imaginait avoir un drôle de physique, avec sa figure plate
et son air narquois saint Sébastien. La prochaine fois qu’il reverrait ces
deux beaux personnages, Rudolph et Gretchen, il les regarderait droit dans
les yeux. « Une femme plus âgée, connaissant mieux la vie, m’a comparé à
saint Sébastien, un jeune et beau soldat. » Pour la première fois depuis qu’il
avait quitté Port Philip, il regretta de ne pas les voir ce soir.
Il se leva, remit l’ouvrage en place et s’apprêtait à quitter les lieux quand
l’idée lui vint que Clotilde était également un nom de sainte. Il parcourut du
regard la rangée des volumes de l’Encyclopédie : il retira celui marqué
CASTIR à COLE.
Fort de son expérience, il trouva vite ce qu’il cherchait, bien que ce ne fût
pas Clotilde, mais « CLOTILDA, ST. (Morte en 544) fille du roi des
Burgondes, Chilpéric, et épouse du roi des Francs, Clovis ».
Tom se représenta Clotilde en train de suer au-dessus du fourneau de la
cuisine des Jordache, de laver le linge de l’oncle Harold, et cela l’attrista.
Clotilda, fille du roi des Burgondes, et épouse du roi des Francs. Vraiment,
les gens ne pensaient pas à l’avenir en affublant des bébés de noms pareils.
Il lut le reste de la notice, mais Clotilda ne lui donna pas l’impression
d’en avoir fait tellement : convertir son mari, bâtir quelques églises et se
disputer avec les siens. L’Encyclopédie omettait de dire quelles conditions
requises Clotilde avait dû satisfaire pour être consacrée sainte.
Tom rangea le livre, anxieux de retourner au plus tôt auprès de Clotilde.
Toutefois, il s’arrêta devant le bureau pour murmurer un « merci bien,
madame ». Quelque chose sentait bon. Il y avait sur la table une coupe de
narcisses, des tiges vertes piquées dans des graviers de toutes couleurs, et
des fleurs blanches odorantes. Puis, sans réfléchir, ces mots lui sortirent de
la bouche :
— Est-ce que je pourrais prendre une carte de lecteur, s’il vous plaît ?
La dame le fixa l’air surpris.
— Avez-vous jamais eu de carte de lecteur ailleurs ?
— Non, madame. Je n’ai pas eu le temps de lire jusqu’ici.
Elle lui lança un regard interloqué, mais sortit une carte blanche et lui
demanda ses nom, âge et adresse. Elle les inscrivit en caractères imprimés,
timbra la date et lui remit la carte.
— Est-ce que je peux prendre un livret tout de suite ?
— Si vous le désirez.
Il retourna à l’Encyclopaedia Britannica et en sortit le volume SARS à
SORC. Il voulait relire l’article et essayer de l’apprendre par cœur. Mais
quand il se présenta au bureau pour faire timbrer sa carte, la dame secoua la
tête impatiemment.
— Remettez cela en place tout de suite, dit-elle. Cet ouvrage ne doit pas
sortir de la salle de lecture.
Il y alla de nouveau et remit le livre dans son rayon. « On me tarabuste
parce que je ne lis pas, se disait-il avec ressentiment, et quand enfin je dis
O.K., je vais lire, on me flanque dans les pattes une règle qui m’empêche de
lire. »
Ce qui ne l’empêcha pas, tout en sortant de la bibliothèque, de tapoter sa
poche intérieure plusieurs fois afin d’y sentir la carte de lecteur.

Il y avait pour dîner du poulet frit, de la purée de pommes de terre et de


la sauce aux pommes, ainsi qu’une tarte de myrtilles pour dessert. Lui et
Clotilde mangèrent dans la cuisine sans échanger beaucoup de paroles.
Quand ils eurent fini, Clotilde se mit à débarrasser la table. Tom
s’approcha d’elle alors, la prit dans ses bras et lui dit :
— Clotilda, fille du roi des Burgondes Chilpéric et femme de Clovis, roi
des Francs.
— Qu’est-ce que tu dis ? demanda-t-elle, les yeux écarquillés.
— Je voulais savoir d’où vient ton nom. J’ai été à la bibliothèque. Tu es
la fille et la femme d’un roi.

II

Dans le panier de pêche, il y avait déjà deux poissons dont les taches de
couleur contrastaient avec le lit de fougères mouillées. Le cours d’eau était
bien repeuplé, comme l’avait dit Boylan. Il y avait un barrage à une
extrémité de la propriété où pénétrait la rivière. De là, elle serpentait
jusqu’à un autre barrage grillagé pour retenir les poissons. Ensuite, au sortir
du parc, elle tombait en cascade en direction de l’Hudson.
Rudolph avait revêtu un vieux pantalon de velours et une paire de bottes
de pompier en caoutchouc qu’il avait achetée d’occasion. Elles étaient trop
grandes mais elles le protégeaient des ronces et des branches entrecroisées
le long des rives. Il avait dû marcher longuement pour gravir la colline
depuis le terminus de l’autobus ; toutefois, cela en avait valu la peine. Sa
propre rivière à truites. Il n’avait vu ni Boylan ni personne d’autre chacune
des fois où il était venu pêcher. La rivière était à près de cinq cent mètres de
la maison à son point le plus proche.
Il avait plu la nuit d’avant et il y avait une menace de pluie dans cette
grise fin d’après-midi. L’eau était un peu boueuse et les truites méfiantes.
Mais il était satisfait de remonter en amont, de lancer la mouche là où il le
voulait, avec une grande légèreté, d’être seul et de n’entendre que la chute
d’eau. L’école reprenait dans huit jours et il tirait le meilleur parti possible
de ses derniers jours de vacances.
Il était en train de lancer sa ligne près d’un des deux ponts décoratifs du
cours d’eau lorsqu’il entendit des pas dans l’allée de graviers, une petite
allée de mauvaises herbes qui conduisait au pont. Il enroula le moulinet et
attendit. Boylan, nu-tête, en blouson de suède, foulard en laine d’Écosse de
Paisley, et bottillons, arrivait par l’allée et s’arrêta sur le pont.
— Bonjour, monsieur Boylan, dit-il, légèrement inquiet à l’idée que peut-
être M. Boylan ne se rappellerait pas l’avoir invité à venir pêcher ou ne
l’avait dit que par politesse.
— De la veine ? demanda Boylan.
— Deux d’attrapées.
— Pas mal pour un jour comme ceci, dit Boylan en regardant l’eau
trouble, et avec une mouche, encore.
— Est-ce que vous pêchez ? interrogea Rudolph en se rapprochant du
pont pour ne pas avoir à parler aussi haut.
— Dans le temps. Mais je ne veux pas vous déranger. Je fais une
promenade.
Je reviendrai par ici et si vous y êtes toujours, peut-être me ferez-vous le
plaisir de prendre un verre avec moi à la maison.
— Merci bien, dit Rudolph sans préciser s’il l’attendrait ou non.
Après un geste de la main, Boylan reprit sa marche.
Rudolph changea de mouche, prenant la nouvelle de la bande du vieux
chapeau de feutre fripé qu’il mettait quand il pleuvait ou quand il allait à la
pêche. Il la noua avec précision et célérité. Peut-être qu’un jour il serait un
chirurgien qui suturerait des incisions. « Je crois que le patient va
survivre. » Combien d’années ? trois de préparation, quatre à l’école de
médecine, et encore deux autres comme interne. Qui avait tout l’argent
nécessaire ? Allons, oublie ça.
À son troisième lancer, la mouche fut happée. Il y eut un bouillonnement
à la surface, du blanc sale contre le courant couleur de terre. Ça devait être
une belle truite. Il fut prudent dans ses efforts pour épuiser le poisson,
prenant garde qu’il ne file vers les rochers de la cascade ou ne se réfugie
dans des broussailles au bord des rives qui avaient leurs pieds dans l’eau. Il
ne sut jamais combien de temps il y passa. À deux reprises, il crut avoir la
truite, et deux fois elle se sauva, entraînant la ligne avec elle. La troisième
fois, il la sentit faiblir. Il descendit dans l’eau, l’épuisette à la main. L’eau,
froide comme de la glace, se déversa dans ses bottes. Ce ne fut qu’une fois
la truite dans l’épuisette qu’il se rendit compte que Boylan était revenu et
était en train de le regarder du haut du pont.
— Bravo, s’écria Boylan tandis que Rudolph regagnait la terre ferme,
avec de l’eau giclant de ses bottes. Très beau travail !
Rudolph mit fin à l’agonie de la truite et Boylan vint auprès de lui.
— Jamais je ne pourrais faire cela, dit Boylan, je veux dire tuer un
animal de mes mains. On dirait des requins miniatures, n’est-ce pas ?
Pour Rudolph, elles ressemblaient bel et bien à des truites.
— Je n’ai jamais vu de requins, dit-il.
Il ramassa d’autres fougères et les enfouit dans le panier autour des
trois poissons. Son père aurait de la truite pour son petit déjeuner. Son père
aimait bien les truites. Il toucherait ainsi un intérêt sur la dépense qu’il avait
faite en achetant pour l’anniversaire de son fils cette canne et cette ligne.
— Allez-vous jamais à la pêche dans l’Hudson ? demanda Boylan.
— De temps en temps. Il arrive que pendant la saison une alose remonte
jusqu’ici.
— Mon père, dans sa jeunesse, attrapait des saumons dans l’Hudson.
Vous figurez-vous ce que devait être l’Hudson au temps des Indiens ? Avant
que les Roosevelt ne s’y installent ( 23). Avec des lynx et des ours dans la
vallée et des cerfs venant boire sur les rives.
— Je vois des cerfs de temps en temps, dit Rudolph.
Il ne s’était jamais demandé de quoi l’Hudson avait l’air avec des canoës
indiens y creusant des sillages.
— Mauvais, mauvais pour les récoltes, les cerfs, dit Boylan.
Rudolph aurait aimé s’asseoir et retirer ses bottes pour en vider l’eau,
mais sachant que ses chaussettes avaient été reprisées, il n’avait aucune
envie d’exposer à Boylan des spécimens de la couture de sa mère.
Comme s’il devinait les pensées de Rudolph, Boylan dit :
— Je crois que vous devriez vider l’eau de vos bottes. Elle doit être
froide.
— Elle l’est.
Rudolph arracha une botte, puis l’autre. Boylan ne semblait pas faire
attention. Il jetait un regard circulaire aux bois touffus qui appartenaient à
sa famille depuis la guerre de Sécession.
— Dans le temps, on pouvait voir la maison d’ici. Il n’y avait pas de
taillis. Dix jardiniers y travaillaient été comme hiver. Maintenant, seuls y
viennent les employés des élevages de poissons de l’État de New York, une
fois par an. On ne trouve plus personne de nos jours. Et ça ne tient pas
debout.
Il examina la masse compacte des chênes nains, des cornouillers sans
fleurs et des aunes.
— Des arbres sans valeur, reprit Boylan. La forêt vierge. Là où seul
l’homme est vil. Qui donc a dit ça ?
— Longfellow ?
Ses chaussettes étaient trempées tandis qu’il remettait ses bottes.
— Vous lisez beaucoup ? interrogea Boylan.
— C’était quelque chose qu’on récitait à l’école.
Rudolph refusait de se vanter.
— Je suis heureux de constater que notre instruction publique ne néglige
ni nos oiseaux indigènes ni leurs chants dans les forêts.
« Encore cette façon prétentieuse de parler, se dit Rudolph. Qui essaye-t-
il d’impressionner ? » Rudolph ne goûtait pas Longfellow particulièrement,
mais qui Boylan se figurait-il être ? « Quels poèmes as-tu composés, vieux
frère ? »
— À propos, je dois avoir à la maison une paire de bottes qui monte
jusqu’aux hanches. Dieu sait quand je les ai achetées. Si elles vous vont,
elles sont à vous. Pourquoi ne viendriez-vous pas maintenant les essayer ?
Rudolph avait eu l’intention de rentrer chez lui aussitôt. Il avait beaucoup
de chemin à faire avant d’arriver à l’autobus et il était invité à dîner chez
Julie. Ils iraient au cinéma ensuite. Mais des cuissardes… Elles coûtent plus
de vingt dollars, neuves.
— Je vous remercie, monsieur, dit-il.
— Ne m’appelez pas monsieur, dit Boylan. Je me sens assez vieux
comme ça.
Ils se dirigèrent vers la maison en empruntant l’allée disparaissant sous
les mauvaises herbes.
— Laissez-moi porter le panier, dit Boylan.
— Il n’est pas lourd.
— Je vous en prie. Cela me donnera l’impression d’avoir fait quelque
chose d’utile au cours de cette journée.
« C’est un homme triste, se dit Rudolph, surpris. Il est aussi triste que
maman. » Il tendit le panier à Boylan qui passa la courroie par-dessus
l’épaule.
La maison était plantée sur la colline, une énorme bâtisse, inutile, en
architecture gothique, couverte de lierre, une forteresse contre les chevaliers
en armure et contre les baisses de la Bourse.
— Ridicule, n’est-ce pas ? murmura Boylan.
— Évidemment, renchérit Rudolph.
— Vous employez les mots qu’il faut, mon garçon, dit Boylan en riant.
Entrez.
Il ouvrit un des battants de la massive porte de chêne.
« Ma sœur est passée par ici, pensa Rudolph. Je devrais faire demi-tour. »
Mais il ne le fit point.
Ils pénétrèrent dans une vaste entrée sombre au dallage de marbre ; un
grand escalier tournant y prenait son départ. Un vieil homme, en veste
d’alpaga gris et avec un nœud papillon, fit aussitôt son apparition, comme si
Boylan, par le seul fait d’être rentré, avait émis des ondes ramenant les
serviteurs en sa présence.
— Bonsoir, Perkins. Voici M. Jordache, un jeune ami de la famille.
Perkins s’inclina, mais à peine. Il avait l’air anglais, une de ces figures
qui évoquent « Pour le Roi et le Pays ». Il s’empara du vieux chapeau
cabossé de Rudolph et le posa sur une table le long du mur, une couronne
sur une tombe royale.
— Soyez assez gentil, Perkins, pour aller à la salle d’armes y jeter un
coup d’œil et y dénicher ma vieille paire de bottes de pêche. M. Jordache
est un pêcheur, comme vous pouvez le voir.
Et Boylan ouvrit le panier.
— De très belle taille, monsieur, dit Perkins.
« Pour le moins je suis un fournisseur de la couronne », se dit Rudolph.
— N’est-ce pas ?
Le maître et le serviteur jouaient un jeu compliqué dont Rudolph ignorait
les subtilités.
— Vous les apporterez à la cuisinière et vous lui demanderez si elle ne
peut pas nous les préparer pour dîner. Vous restez bien dîner, Rudolph ?
Ce dernier hésita. Il manquerait son rendez-vous avec Julie. Toutefois il
avait pêché dans la rivière de Boylan et il allait avoir une paire de
cuissardes.
— Vous permettez que je passe un coup de téléphone ?
— Comment donc !
Puis s’adressant à Perkins :
— Prévenez la cuisine que nous serons deux pour dîner.
Axel Jordache n’aura pas de truite pour son petit déjeuner.
— Et profitez-en pour apporter une paire de chaussettes bien chaudes
ainsi qu’une serviette pour M. Jordache. Il a les pieds trempés ! Il ne s’en
aperçoit pas, étant jeune, mais quand, dans quarante ans, il s’approchera
d’un feu de bois, perclus de rhumatismes, comme nous le sommes, vous et
moi, Perkins, il se souviendra de cet après-midi.
— Oui, monsieur, dit Perkins, en se dirigeant vers la cuisine ou la salle
d’armes.
— Vous seriez plus confortable, je crois, si vous enleviez vos bottes, fit
remarquer Boylan.
Une façon polie de laisser entendre à Rudolph de ne pas mouiller le sol à
travers toute la maison. Rudolph se débotta. Reproches muets des
chaussettes reprisées.
— Allons donc ici. Je crois que Perkins a eu la bonne idée d’y allumer du
feu, dit Boylan en poussant les deux battants d’une haute porte en bois
sculpté qui donnait sur l’entrée. C’est qu’il fait toujours frisquet dans la
maison. Dans les meilleures conditions, on est comme en novembre. Et un
jour comme celui-ci, avec de la pluie dans l’air, on pourrait patiner sur ses
propres os.
Cette pièce était la plus grande que Rudolph ait jamais vue dans une
maison privée. On ne se serait pas cru en novembre. Des rideaux de velours
rouge étaient tirés devant les hautes fenêtres, des livres peuplaient les
rayons le long des murs, il y avait de nombreux tableaux de dames du XIXe
siècle en robes chatoyantes et de vieux messieurs barbus ainsi que d’autres
tableaux plus anciens, à la toile craquelée. Parmi ces derniers, Rudolph
reconnut des paysages de la vallée de l’Hudson à l’époque où il n’y avait
que des champs et des forêts. Un grand piano à queue, avec des albums de
musique dessus, des bouteilles sur une table, un énorme canapé, des
fauteuils de cuir, une grande table jonchée de livres et de magazines et,
enfin, un immense tapis de Perse aux couleurs passées, vieux de plusieurs
centaines d’années mais qui aux yeux ignorants de Rudolph semblait usé et
élimé. Perkins avait, en effet, allumé un feu dans la large cheminée.
trois bûches crépitaient sur les chenets massifs, et six ou sept lampes
diffusaient une lumière tamisée. Rudolph décida qu’un jour il habiterait une
pièce comme celle-ci.
— Quelle merveilleuse pièce, dit-il avec sincérité.
— Elle est grande pour un homme seul, répondit Boylan. On y ballotte en
la parcourant. Je nous fais un whisky.
— Merci.
Rudolph songea à sa sœur en train de commander un whisky au bar de
l’hôtel devant la gare. Si elle était à New York maintenant, c’était à cause
de cet individu. Une bonne ou une mauvaise chose ? Elle travaillait, elle
avait écrit. Le théâtre. Elle lui laisserait savoir quand elle débuterait. Elle
avait une nouvelle adresse. Ne le dis pas à maman ou papa. On la payait
soixante dollars par semaine.
— Vous vouliez passer un coup de téléphone, dit Boylan en versant le
whisky. Sur la table, près de la fenêtre.
Rudolph prit l’appareil dans sa main et attendit l’opératrice. Une belle
femme blonde à la coiffure démodée lui souriait d’un cadre en argent posé
sur le piano. « Quel numéro voulez-vous ? » demanda l’opératrice. Rudolph
lui donna celui de Julie. Il espérait qu’elle serait sortie et ainsi n’avoir qu’à
laisser un message. Lâcheté. Un autre mauvais point dans son livre de lui-
même.
Mais ce fut la voix de Julie qui répondit.
— Julie…, commença-t-il.
— Oh, Rudy !
Son plaisir présageait une réprimande. Il aurait mieux aimé que Boylan
ne fût pas là.
— Julie, reprit-il, pour ce soir… Quelque chose vient d’arriver.
— Quoi donc ?
Sa voix était devenue froide. Il était étonnant comment une jolie jeune
fille comme elle, qui chantait comme une fauvette était capable de
transformer sa voix, d’une phrase à l’autre, en un grincement de ferraille.
— Je ne peux pas t’expliquer pour l’instant, mais…
— Et pourquoi ne peux-tu pas m’expliquer maintenant ?
Il jeta un coup d’œil au dos de Boylan.
— Je ne peux pas. De toute façon, nous pourrions demain… C’est le
même film…
— Va au diable.
Elle avait raccroché.
Il attendit un moment, tout secoué. Comment une fille peut-elle être si…
si tranchante ?
— D’accord, Julie, dit-il dans le téléphone coupé. Je te verrai demain
alors. Au revoir.
Pas mal joué. Il raccrocha.
— Voici votre verre, dit Boylan de l’autre côté de la pièce, sans faire de
commentaires sur la conversation téléphonique.
Rudolph alla vers lui et prit son verre.
— À votre santé, dit Boylan.
Il fut impossible à Rudolph de rendre le toast, mais la boisson le
réchauffa et ce n’était même pas trop mauvais.
— Le premier de la journée, expliqua Boylan, en faisant cliqueter la
glace. Je vous remercie de vous être joint à moi. J’ai eu une de ces journées
ennuyeuses ! Mais prenez un siège, je vous prie.
Il montra un des grands fauteuils près de la cheminée. Rudolph s’assit
tandis que Boylan restait planté d’un côté du feu, s’appuyant contre la
tablette, sur laquelle il y avait une terre cuite chinoise représentant un
cheval trapu à l’air martial.
— Des gens de la compagnie d’assurances sont venus me voir, continua-
t-il, au sujet de cet incendie stupide, le jour de la victoire, ou plutôt la nuit.
Vous savez avec la croix en train de brûler ?
— On m’en a parlé.
— C’est curieux que de tous les endroits on ait choisi ma propriété. Je ne
suis pas catholique et certainement ni un nègre ni un juif. Le Ku Klux Klan
de la région doit être singulièrement mal informé. Les assureurs ont passé
leur temps à me demander si je me connaissais des ennemis. Peut-être avez-
vous vu ou entendu quelque chose en ville à ce sujet ?
— Non, dit Rudolph, prudemment.
— Je suis certain d’avoir des ennemis, mais ils ne se mettent pas en
avant. Quel dommage que la croix n’ait pas été plus près de la maison.
Quelle bénédiction si ce mausolée avait brûlé jusqu’à ras de terre. Vous ne
buvez pas ?
— Je bois lentement, dit Rudolph.
— Mon grand-père bâtissait pour l’éternité, et je suis en train de la vivre,
dit Boylan en riant. Veuillez m’excuser d’être si bavard, mais il y a si peu
d’occasions ici de causer avec quelqu’un qui ait la moindre idée de ce que
vous voulez dire.
— Alors, pourquoi vivez-vous donc ici ? demanda Rudolph dans sa
logique juvénile.
— Je suis condamné à rester ici, dit Boylan d’un ton faussement
mélodramatique. Je suis lié au roc et l’oiseau me dévore le foie. Vous
connaissez cela, aussi ?
— Prométhée.
— Vraiment ! Ça vient de l’école, aussi ?
— Oui.
Rudolph avait envie d’ajouter : « Il y a beaucoup de chose que je sais,
mon petit monsieur. »
— Prenez garde à la famille, poursuivit Boylan. Vous payez leurs
espérances. Êtes-vous écrasé par votre famille, Rudolph ? Y a-t-il des
ancêtres qui comptent sur vous ?
— Je n’ai pas d’ancêtres.
— Un véritable Américain ! Ah ! voici les cuissardes.
Perkins venait d’arriver, apportant les hautes bottes de caoutchouc, une
serviette et une paire de chaussettes de laine bleu clair.
— Vous n’avez qu’à poser tout cela, je vous prie, Perkins.
— Très bien, monsieur.
Perkins mit les cuissardes à la portée de Rudolph et la serviette sur le
rebord d’un fauteuil à côté. Il posa les chaussettes sur l’extrémité de la table
la plus proche.
Rudolph enleva ses chaussettes. Perkins les lui prit, quoique Rudolph ait
eu l’intention de les fourrer dans sa poche. Il se demanda ce que diable
Perkins pourrait en faire. Il se sécha les pieds dans la serviette qui
embaumait la lavande. Puis il enfila les chaussettes de laine fine. Ensuite ce
fut au tour des cuissardes. Il se leva pour les tirer en haut. À l’un des
genoux, il y avait une déchirure triangulaire. Rudolph estima que ça ne
serait pas poli d’en parler.
— Elles me vont parfaitement, s’écria-t-il.
Elles valent pour le moins cinquante dollars, se dit-il. Il se sentait comme
d’Artagnan, dans ces bottes.
— Je crois les avoir achetées avant la guerre, dit Boylan. Quand ma
femme m’a quitté, j’ai pensé que ça me distrairait de m’adonner à la pêche.
Rudolph lui jeta un regard pour voir si Boylan plaisantait, mais il n’y
avait pas la moindre lueur d’humour dans ses yeux.
— J’ai essayé un chien comme compagnon. Un énorme chien-loup
irlandais. Le bel animal ! Je l’ai eu cinq ans. Nous étions des amis
inséparables. Puis quelqu’un l’a empoisonné. Oui je dois avoir des ennemis.
À moins qu’il n’ait eu l’habitude de courir après les poulets de quelqu’un.
Rudolph retira ses bottes mais sans savoir qu’en faire.
— Mettez-les n’importe où. Perkins les apportera à la voiture quand je
vous reconduirai chez vous. Oh, allons donc !
Il venait d’apercevoir la déchirure.
— Je crains qu’elles ne soient déchirées.
— Ce n’est rien. Je les ferai vulcaniser, dit Rudolph.
— Non. Perkins va s’en occuper. Il adore arranger les choses.
Boylan s’exprimait de telle sorte qu’on pouvait croire que Rudolph
priverait Perkins d’un de ses plaisirs favoris en insistant pour réparer lui-
même la botte. Boylan retourna à la table chargée de bouteilles. Sa boisson
n’était pas assez forte et il ajouta du whisky.
— Voudriez-vous visiter la maison, Rudolph ?
Il répétait chaque fois son nom.
— Oui, dit Rudolph, curieux de savoir ce qu’était une salle d’armes. La
seule qu’il ait vue était à Brooklyn et elle avait servi à des épreuves
d’athlétisme.
— Parfait, dit Boylan. Cela vous sera peut-être utile quand vous
deviendrez un ancêtre vous-même. Vous acquerrez ainsi des idées pour
savoir quoi infliger à vos descendants. Prenez votre verre avec vous.
Dans le vestibule, il y avait une grande statue de bronze représentant une
tigresse en train de labourer de ses griffes un buffle aquatique.
— De l’Art, dit Boylan. Si j’avais été un patriote, j’aurais fait fondre ce
bronze pour en faire un canon.
Il ouvrit une gigantesque double porte, ornée de cupidons et de
guirlandes.
— La salle de bal.
Il poussa un commutateur sur le mur.
La salle était presque aussi grande que le gymnase du lycée. Un énorme
lustre de cristal, enveloppé dans un drap, pendait du plafond haut de
deux étages. Seules quelques ampoules du lustre s’allumaient, et la lumière
à travers l’étoffe qui la voilait était poussiéreuse et incertaine. Le long des
murs aux boiseries peintes, il y avait des douzaines de chaises,
emmitouflées de draps.
— Mon père m’a dit que sa mère avait reçu une fois, ici, sept cents
personnes. C’était l’époque des valses. Un orchestre de vingt-cinq
musiciens. C’était quelque chose, hein, Rudolph ? Vous jouez toujours chez
Jack and Jill ?
— Non, dit Rudolph, nos trois semaines sont expirées.
— Une charmante jeune fille, cette petite… quel est son nom déjà ?
— Vous voulez dire Julie.
— Elle ne m’aime guère, n’est-ce pas ?
— Elle n’a rien dit.
— Dites-lui que je la trouve charmante. N’y manquez pas, même si elle
n’y attache aucune importance.
— Je le lui dirai.
— Sept cents personnes, répéta Boylan, en étendant les bras comme s’il
enlaçait sa danseuse et en faisant, à la surprise de Rudolph, quelques pas
ondulants de valse.
Le whisky lui éclaboussa la main.
— Je recevais beaucoup d’invitations pour les bals de débutantes.
Il sortit un mouchoir de sa poche et s’épongea la main.
— Un jour peut-être, continua-t-il, je donnerai un bal. La veille de
Waterloo. Vous êtes au courant de cela, aussi ?
— Oui, répondit Rudolph. Les officiers de Wellington. J’ai vu le film de
Becky Sharp.
Il avait également lu Byron, mais il refusait de faire étalage de son savoir
devant Boylan.
— Avez-vous lu la Chartreuse de Parme ?
— Non.
— Essayez, quand vous serez un peu plus âgé, dit Boylan en jetant un
dernier regard à la salle de bal mi-obscure. Pauvre Stendhal, moisissant à
Civitavecchia, puis, mourant, inconnu, avec son hypothèque sur la postérité.
« Ça va, se dit Rudolph. Alors, tu as lu un livre ! »
Ce qui ne l’empêchait pas de se sentir flatté. C’était une conversation
littéraire.
— Port Philip est ma Civitavecchia, dit Boylan.
Ils retournèrent vers le hall d’entrée et, au moment de quitter la salle de
bal, Boylan éteignit le grand lustre et jeta un dernier regard dans l’obscurité.
— La tanière des hiboux, dit-il.
Il laissa la porte ouverte et se dirigea vers l’arrière de la maison.
— Voici la bibliothèque.
Il ouvrit la porte un instant. Une énorme pièce aux murs disparaissant
sous des rayons de livres. Il s’en dégageait une odeur de cuir et de
poussière.
— Des œuvres complètes, reliées uniformément. Voltaire au complet.
Vous voyez le genre. Kipling.
Il ouvrit une autre porte.
— La salle d’armes, dit Boylan, tournant le bouton de l’éclairage. C’est
ce que tout le monde ailleurs appellerait une salle de chasse, mais mon
grand-père voyait les choses en grand.
La pièce était tout en acajou, avec des panoplies sous verre de fusils et de
carabines de chasse. Des faisans aux longues queues multicolores, des
andouillers de cerfs constellaient les murs. Tout était méticuleusement
entretenu : les fusils étaient bien huilés, de la poussière nulle part, les
boutons de cuivre des vitrines rutilaient ; on aurait dit la cabine d’un
paquebot.
— Est-ce que vous chassez, Rudolph ? demanda Boylan, assis à
califourchon sur une chaise en forme de selle.
— Non.
Les mains du jeune homme palpitaient d’envie de toucher ces beaux
fusils.
— Je vous montrerai, si vous le voulez, dit Boylan. Il y a quelque part un
vieux ball-trap. Il ne reste plus beaucoup de gibier, un lapin par-ci par-là, et
de temps en temps un cerf. Au cours de la saison, j’entends des coups de
fusil pas loin de la maison. Des braconniers, mais on n’y peut pas grand-
chose.
Puis il parcourut la salle de chasse du regard.
— Ce serait commode pour se suicider, continua-t-il. Oui, c’était dans le
temps un pays très giboyeux. Peut-être qu’en vous enseignant, cela me
redonnera envie de chasser. Un sport viril. L’homme, ce chasseur.
Son ton révélait l’opinion qu’il avait de lui-même.
— Quand vous aurez fait votre chemin dans la vie, Rudolph, cela vous
aidera peut-être d’être considéré comme un bon fusil. Un garçon que j’ai
connu au collège a épousé une des grosses fortunes de la Caroline du Nord
parce qu’il avait une vue perçante et des mains qui ne tremblaient pas. Des
filatures de coton. Il s’appelait Reeves, je me souviens. Il était pauvre, mais
avait d’excellentes manières. Cela aide aussi. Aimeriez-vous être riche,
Rudolph ?
— Oui.
— Que pensez-vous faire après l’université ?
— Je ne sais pas. Cela dépend de ce qui se présentera.
— Permettez que je suggère la profession juridique. Nous sommes un
pays de « lawyers ( 24) ». Et ça le devient de plus en plus. Votre sœur ne
m’a-t-elle pas dit que vous étiez le capitaine de l’équipe de débats au lycée.
— Je fais partie de l’équipe, oui.
Il se montra circonspect dès que Boylan parla de sa sœur.
— Peut-être que nous pourrions aller ensemble en auto à New York un
jour et voir votre sœur.
Quand ils sortirent de la salle de chasse, Boylan ajouta :
— Je vais dire à Perkins d’installer le ball-trap et de commander des
pigeons d’argile, cette semaine. Je vous passerai un coup de fil le jour où ce
sera prêt.
— Nous n’avons pas le téléphone.
— Ah oui ! Il me semble que j’ai cherché une fois dans l’annuaire. Je
vous enverrai un mot. Je crois me rappeler l’adresse.
Puis il jeta un regard vague sur l’escalier de marbre.
— Rien de particulier là-haut qui puisse vous intéresser. Rien que des
chambres à coucher. La plupart, fermées. Ma mère y avait son salon, c’est
vrai, mais personne ne s’en sert maintenant. Si vous voulez m’excuser un
moment, je vais monter me changer pour dîner. Faites comme chez vous.
Prenez un autre verre.
Il avait l’air frêle dans cet escalier majestueux menant aux étages
supérieurs, lesquels n’intéresseraient nullement le jeune homme, sauf, bien
entendu, s’il avait voulu voir le lit dans lequel sa sœur avait perdu sa
virginité.

III

Rudolph retourna dans le grand salon et regarda Perkins dresser une table
pour le dîner devant la cheminée. Des mains de prêtre sur des calices et des
ciboires. L’abbaye de Westminster. Les tombes des poètes. Une bouteille de
vin dont le goulet pointait hors du seau à glace. Une bouteille de vin rouge,
débouchée sur un buffet.
— J’ai eu une communication au téléphone, monsieur, dit Perkins. Les
bottes seront prêtes mercredi prochain.
— Je vous remercie, monsieur Perkins, dit Rudolph.
— Je suis heureux d’avoir pu vous rendre service, monsieur.
Après avoir dit deux fois « sir » en vingt secondes, Perkins se replongea
dans ses rites.
Rudolph avait envie de pisser, mais comment dire une chose pareille à un
homme du calibre de Perkins. Celui-ci quitta la pièce sans bruit ; ce n’était
pas un homme, mais une Rolls-Royce. Rudolph se campa devant une
fenêtre, écarta un peu les rideaux et regarda dehors. De la brume s’élevait
de la vallée presque obscure. Il songea à son frère Tom épiant, de l’autre
côté de la fenêtre, un homme nu tenant deux verres.
Il sirota le breuvage. Le whisky avait prise sur lui. Un jour peut-être, il
reviendrait pour acheter cet endroit, Perkins compris. Voilà ce qu’est
l’Amérique.
Boylan reparut, il s’était borné à changer son blouson de suède pour une
veste de velours. Il avait gardé sa chemise de laine quadrillée et le foulard
écossais.
— Je n’ai pas pris de bain, dit Boylan. J’espère que cela vous est égal.
Il alla à la table faisant office de bar. Il s’était aspergé d’eau de Cologne
qui dégageait une senteur fraîche autour de lui.
— La salle à manger est une glacière, dit Boylan en jetant un coup d’œil
à la table devant le feu de bois.
Il se versa un autre verre, et reprit :
— Le président Taft est venu dîner une fois. Soixante couverts, des
notables.
Il alla au piano, s’assit sur le banc, plaça son verre à côté de lui, et se mit
à faire quelques accords.
— Joueriez-vous du violon, par hasard, Rudolph ?
— Non.
— Aucun instrument autre que la trompette ?
— Pas à vrai dire. J’arrive à faire semblant de jouer au piano.
— Dommage. On aurait pu jouer à deux. Mais j’avoue ne pas connaître
des morceaux pour piano et trompette.
Boylan se mit à jouer. Rudolph dut reconnaître qu’il jouait bien.
— On finit par se lasser de la musique en conserve, dit-il. Vous
reconnaissez ceci, Rudolph ?
Et il continua le morceau.
— Non.
— Du Chopin. Nocturne en fa bémol. Savez-vous comment Schumann
décrivait la musique de Chopin ?
— Non.
Rudolph aurait préféré que Boylan cessât de parler et se contentât de
jouer. Il goûtait cette musique.
— Un canon enseveli sous des fleurs, ou quelque chose de ce genre. Je
crois bien que c’était Schumann. Pour décrire de la musique, c’est une
façon aussi bonne qu’une autre.
Perkins entra et annonça que le dîner était servi.
Boylan s’arrêta de jouer et se leva.
— Rudolph, désireriez-vous aller aux toilettes et vous laver les mains ?
Enfin !
— Mais oui ! Je vous remercie.
— Perkins, appela Boylan, montrez à M. Jordache où ça se trouve.
— Si vous voulez me suivre, monsieur.
Tandis que Perkins lui montrait le chemin, Boylan se réinstalla devant le
piano et reprit le morceau où il l'avait interrompu.
Les toilettes, près de la porte d’entrée, étaient une vaste pièce avec une
fenêtre à vitrail, ce qui leur donnait une atmosphère d’église. Le siège était
un véritable trône. Les robinets du lavabo semblaient être en or. Les accents
de Chopin parvenaient jusqu’à Rudolph en train d’uriner. Il avait
l’impression de tomber dans la trappe que Boylan lui tendait. C’était un
homme compliqué que ce Boylan, avec son piano, ses cuissardes, son
whisky, ses livres et ses fusils et sa croix en flammes et son chien
empoisonné. Rudolph ne se sentait pas à la hauteur pour s’en défendre. Il
comprenait maintenant pourquoi Gretchen avait senti qu’il fallait le quitter.
Une fois de retour dans le vestibule, il dut lutter contre l’impulsion de se
sauver par la porte de devant. S’il avait pu, sans être vu, s’emparer des
cuissardes, il l’aurait vraisemblablement fait. Mais il ne se voyait pas
marcher jusqu’au terminus de l’autobus dans ses chaussettes, celles de
Boylan.
Il revint au salon, entendant avec plaisir le Chopin. Boylan s’interrompit,
se leva et prit Rudolph par le coude, cérémonieusement, pour le conduire à
la table où Perkins versait le vin blanc. La truite était au fond d’une
poissonnière en cuivre, dans une sorte de bouillon. Rudolph fut déçu. Il
aimait les truites frites.
Ils s’assirent, l’un en face de l’autre. Il y avait trois verres devant chaque
place et de nombreux couverts. Perkins transféra la truite sur un plateau
d’argent au milieu d’un ovale de petites pommes de terre cuites à la vapeur.
Perkins offrit le plat à Rudolph qui se servit avec précaution, mal à l’aise au
milieu de tous ces ustensiles et décidé de paraître à son aise. La truite était
d’un bleu vif.
— Truite au bleu, dit Boylan en français.
Rudolph fut heureux de constater qu’il avait un accent défectueux ou, en
tout cas, différent de celui de Mlle Lenaut.
— La cuisinière l’a bien réussie, ajouta Boylan.
— La truite au bleu, c’est comme ça qu’on la cuit en France, dit Rudolph
qui ne pouvait s’empêcher de faire de l’épate sur ce seul sujet, surtout après
la mauvaise prononciation de Boylan.
— Comment le savez-vous ? Avez-vous été en France ? dit Boylan en le
regardant d’un air interrogateur.
— Non, c’est au lycée. Nous recevons un petit journal français pour
écoliers, chaque semaine, et j’y ai lu un article sur la cuisine.
Boylan se servit copieusement. Il avait un bel appétit.
— Tu parles français ?
Rudolph prit note du tu. Dans une très ancienne grammaire française
qu’il avait parcourue, on expliquait que la deuxième personne du singulier
était utilisée lorsqu’on s’adressait à des domestiques, des enfants, des
militaires non gradés et de façon générale à des inférieurs.
— Un petit peu.
— Moi, j’étais en France quand j’étais jeune, dit Boylan avec un accent
rocailleux, avec mes parents. J’ai vécu mon premier amour à Paris. Quand
c’était ? 1928, 29. Comment s’appelait-elle ? Anne ? Annette ? Elle était
délicieuse.
« Il se peut qu’elle ait été délicieuse, se dit Rudolph, goûtant les
profondes joies du snobisme, mais ce qui est sûr, c’est que ce n’est pas son
accent qu’elle a fait travailler. »
— Tu as l’envie d’y aller ? en France ?
Boylan questionna pour le mettre à l’épreuve. Rudolph avait dit qu’il
parlait un peu le français et Boylan n’allait pas le laisser s’en tirer comme
ça.
— J’irai, je suis sûr, dit Rudolph, se rappelant exactement comment
Mlle Lenaut l’aurait prononcé.
Il avait un talent d’imitateur.
— Peut-être après l’université. Quand le pays sera rétabli.
— Bon Dieu ! s’exclama Boylan, mais vous parlez comme un Français.
— J’avais un bon professeur.
Le dernier bouquet de fleurs pour la pauvre Mlle Lenaut, la connasse
française.
— Peut-être devriez-vous essayer d’entrer aux Affaires étrangères, dit
Boylan. Nous avons besoin de jeunes hommes intelligents. Mais épousez
d’abord une femme riche. C’est très mal payé.
Il prit une gorgée de vin.
— J’aurais voulu rester là, à Paris, je veux dire, continua-t-il. Ma famille
avait d’autres idées pour moi. Est-ce que mon accent est rouillé ?
— Atroce, dit Rudolph.
Boylan se mit à rire :
— La franchise de la jeunesse.
Puis, d’un air plus sérieux :
— À moins qu’il ne s’agisse d’un trait de famille. Votre sœur en fait
autant.
Ils mangèrent en silence un certain temps. Rudolph observait avec soin
comment Boylan se servait de son couteau et de sa fourchette. Un excellent
fusil avec de belles manières.
Perkins débarrassa le plat et les couverts à poisson et présenta les
côtelettes avec des petits pois et des pommes au four. Rudolph regretta de
ne pouvoir envoyer sa mère ici pour des leçons de cuisine. Perkins présida
au vin plutôt qu’il ne le versa. Rudolph se demanda si Perkins était au
courant de Gretchen. De tout, probablement. Qui faisait le lit, là-haut ?
— A-t-elle trouvé du travail ? demanda Boylan comme s’il n’y avait pas
eu d’interruption dans la conversation. Elle m’a dit qu’elle voulait devenir
actrice.
— Je ne sais pas, répondit Rudolph, désireux de ne pas l’éclairer. Je n’ai
pas reçu de ses nouvelles récemment.
— Croyez-vous qu’elle puisse réussir dans ce métier ? L’avez-vous
jamais vue jouer ?
— Une seule fois, et dans une pièce à l’école encore.
Shakespeare malmené et trébuchant, en costumes faits à la maison. Les
sept âges de l’homme. Le garçon qui jouait le rôle de Jacques tirant
nerveusement sa barbe pour s’assurer qu’elle tenait bien. Gretchen était
belle, avec un air étrange et ne ressemblait nullement à un jeune homme,
dans ses culottes serrées, mais elle articulait clairement.
— A-t-elle du talent ? demanda Boylan.
— Je le crois. Elle a quelque chose. Lorsqu’elle entra en scène, personne
n’a plus toussé.
Boylan rit. Rudolph se rendit compte qu’il avait parlé comme un gosse.
— Ce que je voulais dire… C’est qu’on sentait les spectateurs la prendre
pour point de mire, ce qui n’était pas le cas pour les autres. C’est ce que
j’appelle du talent.
— Parfaitement, acquiesça Boylan. Elle est remarquablement belle. Je ne
pensais pas qu’un frère s’avise de ces choses-là.
— Oh ! je l’ai bien remarqué.
— Vraiment ? dit Boylan d’un air lointain.
Il ne paraissait plus s’y intéresser. Il fit un geste à Perkins pour changer
les assiettes et, se levant, alla au phonographe y mettre le Deuxième
Concerto pour piano, de Brahms. L’appareil joua très fort, rendant toute
conversation impossible. Un plateau de bois avec cinq variétés de fromage,
une tarte aux prunes. On comprenait que Boylan ait du ventre.
Sans en avoir l’air, Rudolph regarda sa montre. S’il pouvait s’en aller
assez tôt, il réussirait peut-être à ne pas manquer Julie. Ce serait trop tard
pour le ciné, mais qui sait ? Il trouverait peut-être le moyen de se faire
pardonner.

Après le dîner, Boylan prit une tasse de café et du cognac, et mit un


disque d’une symphonie quelconque. Rudolph ressentait la fatigue de son
après-midi de pêche. Les deux verres de vin qu’il avait bus
l’engourdissaient, et la musique tonitruante l’écrasait. Boylan, tout en
demeurant courtois, était distant. Rudolph eut l’impression que Boylan était
déçu de sa discrétion au sujet de Gretchen.
Boylan s’était profondément enfoncé dans son fauteuil, les yeux mi-clos,
l’attention concentrée sur la musique et prenant de temps en temps une
petite gorgée d’alcool. Il eût aussi bien pu être seul, se dit Rudolph avec
ressentiment, ou en compagnie de son chien-loup irlandais. Ils se
distrayaient ensemble pendant les soirées, avant que des voisins n’aient
répandu le poison. Peut-être va-t-il m’offrir une place de chien.
Il y eut un grattement à la surface du disque à ce moment, et Boylan fit
un geste irrité lorsqu’il se renouvela. Il se leva et arrêta l’appareil.
— Je regrette, dit-il à Rudolph, la revanche de l’ère des machines sur
Schumann. Voulez-vous que je vous ramène en ville, maintenant ?
— Merci bien, dit Rudolph avec satisfaction, en se levant.
Boylan fixa les pieds de Rudolph.
— Oh ! Vous ne pouvez pas partir comme ça !
— Si vous vouliez me rendre mes bottes…
— Je suis sûr qu’elles sont encore trempées à l’intérieur. Attendez une
minute. Je vais vous trouver quelque chose.
Il sortit du salon et monta l’escalier.
Rudolph jeta un regard circulaire dans la pièce. Que c’est bon d’être
riche. Reverrait-il jamais cette pièce ? Thomas, lui, l’avait vue une fois,
sans y avoir été invité. Il était descendu les fesses nues, avec son machin
qui lui tombait jusqu’aux genoux, comme un cheval. Il avait préparé
deux whiskies et avait appelé en haut : « Gretchen, veux-tu que je monte les
verres ou préfères-tu descendre ? »
Maintenant qu’il était en mesure d’entendre Boylan, Rudolph reconnut
que Tom avait parfaitement réussi à singer sa voix, sa façon cultivée de
baisser la voix à la fin de certains mots, et aussi son art de poser des
questions qui n’avaient pas l’air d’en être.
Rudolph hocha la tête. Comment Gretchen avait-elle pu dire cela ? « J’ai
aimé ce qu’il m’a fait » — « La meilleure chose du monde. » Il entendait
encore sa sœur à la Port Philip House.
Il ne put rester en place. Il regarda l’album d’où Boylan avait extrait la
symphonie, la troisième de Schumann, celle dite du Rhin. Il avait au moins
appris quelque chose aujourd’hui. Il la reconnaîtrait quand il l’entendrait de
nouveau. Il prit dans ses mains un briquet en argent de trente centimètres de
long et l’examina. Des initiales y étaient gravées : T.B. Des trucs coûteux,
choisis exprès, parce que les pauvres ne pouvaient se les payer. Il le fit
marcher : une flamme en jaillit. La croix en flammes. Des ennemis. Il
entendait les pas de Boylan sur le carrelage de marbre et se hâta de souffler
la flamme et de remettre le briquet en place.
Boylan ramenait un petit sac de voyage et une paire de souliers genre
mocassins.
— Essayez-les, Rudolph.
Ces mocassins étaient vieux mais magnifiquement cirés : ils avaient des
semelles épaisses et des bouclettes. Ils lui allaient parfaitement.
— Ah ! s’écria Boylan, vous avez des pieds minces, également.
D’un aristocrate à un autre.
— Je vais vous les rapporter dans un ou deux jours, dit Rudolph au
moment où ils sortaient.
— Ne vous donnez pas la peine. Ils sont aussi vieux que la terre. Je ne les
mets jamais.
La canne à pêche, démontée correctement, avec l’épuisette et le panier,
était rangée sur le siège arrière de la Buick. Les bottes de pompier, encore
humides à l’intérieur, étaient sur le plancher derrière le siège avant. Boylan
posa le petit sac sur le siège arrière et tous deux montèrent en voiture.
Rudolph avait récupéré son vieux chapeau sur la table de l’entrée, mais
n’eut pas le courage de le mettre en présence de Perkins qui l’observait.
Boylan tourna le bouton de la radio : de la musique de jazz venant de New
York. Ils n’échangèrent pas une parole jusqu’à la rue Vanderhoff. Ce ne fut
que lorsque Boylan arrêta la Buick devant la boulangerie, qu’il coupa la
radio.
— Nous voici arrivés, dit-il.
— Je vous remercie beaucoup de tout ce que vous avez fait.
— C’est moi qui vous remercie, Rudolph. Ça a été pour moi un vrai
délassement.
Au moment où Rudolph posait la main sur la poignée de la portière,
Boylan lui saisit le bras doucement.
— Je me demande si vous consentiriez à me faire une faveur.
— Mais, bien sûr.
— Vous voyez ce sac…
Boylan se tourna, tout en tenant le volant, pour indiquer la présence du
sac sur le siège arrière.
— Il y a dedans quelque chose qu’il me plairait beaucoup de voir en
possession de votre sœur. Pourriez-vous faire en quelque sorte qu’elle le
reçoive ?
— C’est que je ne sais pas quand je la reverrai.
— Rien ne presse. Je sais qu’elle serait contente de l’avoir mais il n’y a
rien d’urgent.
— O.K., dit Rudolph. Entendu. Quand je la reverrai.
Ce n’était pas du tout comme s’il lui donnait l’adresse de Gretchen.
— C’est très gentil à vous, Rudolph, dit Boylan en jetant un coup d’œil à
sa montre. Il n’est pas encore très tard. Aimeriez-vous prendre un verre
avec moi quelque part ? Ça ne me dit absolument rien de me trouver tout
seul dans cette lugubre maison, à cette heure-ci.
— Je suis obligé de me lever horriblement tôt, dit Rudolph.
Il avait envie de demeurer seul afin de voir plus clair en Boylan, de faire
le point sur les dangers et les avantages possibles à fréquenter cet homme. Il
ne voulait pas ajouter d’autres impressions à celles qu’il avait déjà
recueillies, en voyant, par exemple, Boylan en état d’ivresse ou avec des
étrangers dans un bar, ou faisant des yeux doux à une femme ou même
essayant d’accrocher un marin. Boylan serait-il pédéraste ? Ferait-il, à lui,
une proposition ? Ces mains délicates sur le piano, tous ces petits cadeaux,
ces vêtements un peu spéciaux, cette manie de poser les mains sur lui…
— Qu’appelez-vous tôt ?
— Cinq heures du matin.
— Oh, mon Dieu ! Que peut-on bien faire si tôt ?
— Je livre du pain en bicyclette.
— Je vois. Évidemment, il faut bien que quelqu’un livre le pain.
Cependant, vous n’avez nullement l’aspect d’un livreur de pain, dit Boylan
en riant.
— Ce n’est pas ma fonction principale dans la vie.
— Et quelle est cette fonction, Rudolph ?
Par distraction, Boylan éteignit les lumières de l’auto. L’intérieur fut
plongé dans le noir. Aucune lueur ne sortait du soupirail. Le père de
Rudolph n’avait pas encore commencé son travail. Si cette question lui
avait été posée, aurait-il répondu que c’était de cuire du pain ?
— Je ne le sais pas encore, dit Rudolph.
Puis il ajouta d’un ton agressif :
— Et la vôtre ?
— Je ne sais pas, avoua Boylan. En avez-vous une idée ?
— Non.
La personnalité de cet homme était fragmentée en un million de
morceaux. Rudolph avait l’impression qu’un peu plus âgé il aurait pu
reconstituer Boylan en un tout cohérent.
— Je le regrette, dit Boylan. J’avais espéré que les yeux de la jeunesse,
dans leur fraîcheur, auraient discerné en moi ce que je n’arrive pas à y voir.
— Au fond, quel âge avez-vous ? interrogea Rudolph.
Boylan invoquait si souvent le passé qu’il paraissait remonter à l’époque
des Indiens, du président Taft, de la nature plus verdoyante que de nos
jours. « Ce n’est pas qu’il soit vieux, se disait Rudolph, mais il est
démodé. »
— Eh bien, devinez, dit Boylan d’un ton dégagé.
— Hem, je ne sais pas…
Rudolph était hésitant. Pour lui, tous ceux qui avaient dépassé trente-cinq
ans paraissaient également vieux, sauf, évidemment les barbes grises s’arc-
boutant sur des cannes. Cela ne le surprenait nullement de lire dans un
journal la mort de quelqu’un n’ayant que trente-cinq ans.
— Cinquante ?
Boylan dit en riant :
— Votre sœur avait été plus charitable, bien plus.
« Tout fait retour à Gretchen, pensa Rudolph. Il ne peut cesser d’en
parler. »
— Alors, quel âge avez-vous vraiment ?
— Quarante ans. Je viens juste de passer le cap. J’ai encore toute ma vie
devant moi, hélas ! dit-il avec ironie.
« Faut-il qu’il soit sûr de lui pour dire hélas », se dit Rudolph.
— Avez-vous une idée de ce que vous serez à quarante ans, Rudolph ?
questionna Boylan en badinant. Vous me ressemblerez ?
— Non.
— Jeune homme, vous êtes sage. Vous ne voudriez pas me ressembler,
j’en déduis.
— Non, répondit Rudolph en ajoutant dans son for intérieur : « Attrape.
Tu l’as voulu ! »
— Et pourquoi, Rudolph ? Vous trouvez à redire à mon sujet ?
— Un peu, mais ce n’est pas la raison.
— Eh bien, quelle est la raison pour laquelle vous ne voulez pas me
ressembler ?
— J’aimerais avoir un salon comme le vôtre. J’aimerais avoir de l’argent
comme vous, ainsi que les livres et l’auto. J’aimerais également parler
comme vous — une partie du temps, au moins — et être aussi cultivé que
vous et voyager en Europe comme vous…
— Mais…
— Vous vous sentez seul, lâcha Rudolph, et vous êtes triste.
— Et à quarante ans, vous n’avez pas l’intention de vous sentir seul et
triste ?
— Non.
— Vous aurez une femme, belle et aimante, dit Boylan comme s’il
récitait un conte de fées pour enfants, qui viendra vous chercher tous les
soirs à la gare pour vous ramener à la maison après le travail en ville, ainsi
que des enfants beaux et intelligents qui vous chériront et que vous verrez
partir à la prochaine guerre et…
— Je n’ai pas l’intention de me marier, dit Rudolph.
— Ah ! vous avez étudié cette institution. Moi, ce n’était pas la même
chose. Je songeais à me marier. Et je me suis marié. Je pensais remplir les
échos de ce château sur la colline des rires de petits enfants. Comme vous
avez pu le remarquer, je ne suis pas marié et il y a fort peu de rires de
n’importe quelle sorte dans cette maison. Toutefois, ce n’est pas trop tard…
Il prit une cigarette de son étui d’or et battit son briquet pour l’allumer.
Sous cette lueur, ses cheveux parurent gris, son visage buriné.
— Votre sœur, reprit-il, vous a-t-elle dit que je l’ai demandée en
mariage ?
— Oui.
— Vous a-t-elle dit pourquoi elle a refusé ?
— Non.
— Vous a-t-elle dit qu’elle était ma maîtresse ?
Aux oreilles de Rudolph, ce mot sonna mal. Si Boylan avait dit : « Vous
a-t-elle dit que je l’ai baisée ? » il aurait eu moins de ressentiment, car sa
sœur ne lui aurait pas paru, alors, comme un objet appartenant à cet homme.
— Oui, elle me l’a raconté.
— Vous désapprouvez ? questionna Boylan d’un ton strident.
— Oui.
— Pourquoi ?
— Vous êtes trop vieux pour elle.
— C’est à mon passif, cela. Pas au sien. Lorsque vous la reverrez, dites-
lui que ma demande tient toujours.
— Non.
Boylan sembla ignorer ce non.
— Vous lui direz que je ne peux pas m’y faire à me coucher dans mon lit
sans elle. Je vais vous confier un secret, Rudolph : ce n’était pas par
accident que j’étais chez Jack and Jill ce soir-là. Je ne fréquente pas ce
genre d’établissement, comme vous devez le supposer. Je vous ai suivi en
voiture pour savoir où vous jouiez. J’étais à la recherche de Gretchen. Peut-
être étais-je en proie à la curieuse illusion que je retrouverais un peu de la
sœur dans le frère…
— Il est temps que j’aille dormir, dit Rudolph brutalement.
Il ouvrit la portière, descendit puis plongea le bras à l’arrière pour y
ramasser sa canne, le panier, l’épuisette et les bottes. Il se coiffa de son
chapeau ridicule. Boylan restait immobile, au volant, en train de fumer, et
de plisser les yeux à travers les volutes pour suivre les lignes fuyantes des
lampadaires de la rue. La leçon de perspective dans la classe de dessin.
Parallèles jusqu’à l’infini, là où ces lignes se rencontrent, à moins qu’elles
ne se rencontrent pas, on ne sait au juste.
— N’oubliez pas le sac, je vous prie, dit Boylan.
Rudolph l’empoigna. Il était aussi léger que s’il avait été vide. Encore
une de ces nouvelles inventions infernales.
— Je vous remercie de votre délicieuse visite, dit Boylan. Je crains que
ce ne soit moi qui en aie tiré tout le profit, rien que pour le prix d’une vieille
paire de cuissardes déchirées dont je n’allais jamais plus me servir. Je vous
ferai savoir quand le ball-trap sera installé. En route, jeune livreur de pain,
rebelle au mariage. Je penserai à vous à cinq heures du matin.
Il mit le moteur en marche et démarra brusquement.
Rudolph regarda les lumières rouges arrière filer vers l’infini, double
signal disant « stop », puis ouvrit la porte à côté de la boulangerie et
transporta tout le barda dans l’entrée. Il alluma et examina le sac. La serrure
n’était pas verrouillée, et la clef, au bout d’une lanière de cuir, pendait de la
poignée. Il ouvrit le sac, espérant que sa mère ne l’avait pas entendu en
train de rentrer.
Dedans, tassée en vrac, il y avait une robe rouge vif. Rudolph la sortit et
la regarda avec soin. Elle était vaporeuse et très décolletée,
indiscutablement. Il se représenta sa sœur en train de la porter : elle
montrait à peu près tout.
— Rudolph ?
C’était la voix de sa mère, plaintive.
— Oui, m’man.
Il éteignit aussitôt.
— Je reviens tout de suite. J’ai oublié le journal du soir.
Il ramassa le sac et sortit dans la rue avant que sa mère pût descendre. Il
ne savait qui il protégeait : lui, ou Gretchen, ou leur mère.
Il se hâta chez Buddy Westermann, à un bloc de là. Heureusement, il y
avait encore de la lumière. La maison des Westermann était vaste et
ancienne. La mère de Buddy laissait le Quintette du Fleuve répéter dans le
sous-sol. Rudolph siffla. La mère de Buddy était une femme enjouée et
indulgente qui affectionnait les amis de son fils et leur servait du lait et des
gâteaux après leurs séances, mais Rudolph voulait l’éviter ce soir. Il détacha
la clef de la poignée du sac, qu’il verrouilla, et la mit dans sa poche.
Au bout d’un instant, Buddy apparut.
— Hé ! qu’est-ce que tu fous, à cette heure-ci ? demanda-t-il.
— Écoute, Buddy : veux-tu bien garder cela pour moi deux jours ? dit
Rudolph en lui lançant le sac. C’est un présent pour Julie et je ne veux pas
que ma vieille le voie.
Mensonge inspiré. Nul n’ignorait quels avares étaient les Jordache.
Buddy savait aussi que la mère de Rudy voyait d’un mauvais œil son fils
fréquenter des jeunes filles.
— O.K., dit Buddy avec désinvolture en attrapant le sac.
— Je te revaudrai cela un jour.
— Il faut absolument que dans « Stardust » tu joues un demi-ton plus
haut.
Comme Buddy était le meilleur musicien de l’orchestre, cela lui conférait
le droit de parler ainsi.
— Rien d’autre ? ajouta Buddy.
— Non.
— À propos, j’ai aperçu Julie tout à l’heure. Je passais devant le ciné :
elle y entrait avec un type que je ne connais pas, un vieux, d’au moins
vingt-deux ans. J’ai demandé à Julie où tu étais, et elle m’a dit qu’elle
l’ignorait et qu’elle s’en fichait pas mal.
— Et tu es mon copain !
— Allons, à quoi cela sert-il de vivre en pleine ignorance ? À demain.
Et Buddy rentra chez lui, le sac à la main.
Rudolph continua son chemin jusqu’au restaurant en forme de wagon, À
l’As, pour y acheter le journal du soir. Il s’installa au comptoir pour y lire la
page des sports tout en buvant un verre de lait et mangeant deux pets-de-
nonne. L’après-midi, au base-ball, les « Giants » l’avaient remporté. En
dehors de cela, Rudolph n’arrivait pas à décider si la journée avait été
bonne ou mauvaise.

IV
Thomas lui dit bonsoir dans un dernier baiser. Clotilde était couchée sous
les couvertures, les cheveux déployés sur l’oreiller. Elle avait allumé la
lampe pour qu’il puisse sortir de la chambre sans se cogner. Un doux
sourire rayonna sur son visage quand elle lui caressa la joue. Il ouvrit la
porte sans bruit et la referma. Le rais de lumière sous la porte disparut
lorsque Clotilde éteignit la lampe.
Il traversa la cuisine puis l’entrée avant d’aborder l’escalier qu’il monta
doucement, son chandail à la main. On n’entendait rien dans la chambre de
l’oncle Harold et de la tante Elsa. Habituellement, il en émanait des
ronflements qui secouaient la maison. L’oncle Harold doit dormir sur le
côté cette nuit. Personne n’était mort à Saratoga. L’oncle Harold avait perdu
un kilo et demi avec sa cure d’eau minérale.
Thomas grimpa les marches étroites menant aux combles. Il ouvrit la
porte et tourna le commutateur. L’oncle Harold était assis sur le lit, dans un
pyjama rayé.
L’oncle Harold lui sourit de façon particulière, clignant des yeux à cause
de la lumière. Quatre de ses dents de devant manquaient. Il enlevait son
bridge la nuit.
— Bonsoir, Tommy, dit l’oncle Harold, en chuintant sans son bridge.
— Ça va, oncle Harold ? répondit Thomas.
Il se rendait compte qu’il avait les cheveux en désordre et qu’il était
imprégné de l’odeur de Clotilde. Il n’avait aucune idée de ce que l’oncle
Harold fabriquait là. C’était la première fois qu’il le voyait dans sa
chambre. Thomas sentit qu’il devait faire attention à ce qu’il dirait à son
oncle.
— Il est très tard, n’est-ce pas, Tommy ? dit l’oncle, à voix basse.
— Vraiment ? Je n’ai pas regardé l’heure.
Il se tint près de la porte, à distance de son oncle. La chambre était
dénudée. Tom n’avait que peu de choses. Un livre de la bibliothèque était
posé sur la commode. La bibliothécaire lui avait dit que ce livre lui plairait.
L’oncle Harold remplissait la petite chambre de sa masse rayée et creusait le
milieu du lit.
— Il est presque une heure, continua l’oncle Harold. Tu es en pleine
croissance, et il faut que tu te lèves tôt pour ton travail. Un garçon comme
toi a besoin de dormir, Tommy.
— Je ne me suis pas rendu compte qu’il était si tard.
— Quelles distractions as-tu trouvées pour te tenir éveillé jusqu’à une
heure du matin, Tommy ?
— Je me suis baladé en ville.
— Les lumières de la ville ! Les lumières d’Elysium.
Étouffant un pseudo-bâillement, Thomas s’étira. Il jeta son chandail sur
l’unique chaise de la chambre.
— J’ai sommeil, dit-il. Il vaut mieux que je me couche sans tarder.
— Tommy, reprit l’oncle Harold dans ce chuchotement sifflant, tu es
dans une bonne maison, ici ?
— Bien sûr.
— Tu manges bien, comme le reste de la famille, hein ?
— Je mange bien.
— Tu vis dans une bonne maison, avec un bon toit sur ta tête ?
— Je ne m’plains pas, répondit Thomas tout bas.
Il n’y avait aucune raison d’éveiller la tante Elsa et de la faire participer à
cette conférence.
— Tu habites une maison agréable et propre, poursuivit l’oncle Harold.
Tout le monde te traite comme un membre de la famille. Tu as même ta
propre bécane.
— Je ne m’plains pas.
— Tu as un bon emploi. On te paye comme un homme. Tu apprends un
métier. Bientôt il va y avoir du chômage, des millions d’hommes vont
revenir chez eux, mais pour un mécanicien, il y aura toujours du travail. Tu
es d’accord ?
— Je peux me débrouiller, dit Thomas.
— Tu peux te débrouiller ! Je l’espère bien. Tu as la même chair et le
même sang que moi. Je t’ai pris sans poser de questions, n’est-ce pas, quand
ton père m’a téléphoné ? Tu avais des embêtements, Tommy, à Port Philip,
pas vrai, et l’oncle Harold n’a pas demandé ce qui était arrivé et tante Elsa
t’a donné l’hospitalité.
— Oui, il y avait une petite histoire chez moi. Mais rien de sérieux.
— Je ne pose aucune question, dit l’oncle en accompagnant ces paroles
d’un geste magnanime de la main.
Son pyjama s’entrouvrit, exposant des rouleaux roses de chair à saucisse
sur le ventre débordant des ficelles retenant le pantalon.
— En échange de cela, que réclamais-je ? De la reconnaissance, des
choses impossibles ? Non pas ! Rien qu’une seule petite chose. Que ce
jeune garçon se conduise convenablement, se couche à une heure
raisonnable. Et dans son lit.
« Ah ! Nous y voici, se dit Thomas. Le salaud est au courant. »
Thomas ne pipa mot.
— C’est une maison honorable. Nous sommes une famille respectée. Ta
tante est reçue par la meilleure société. Tu serais surpris si je te disais le
montant de mon crédit à la banque. On m’a approché pour que je me
présente aux prochaines élections à la législature de l’État, à Columbus,
pour le parti républicain, bien que je ne sois pas né en Amérique. Mes
filles… elles sont aussi bien habillées que les plus élégantes. Elles sont
d’excellentes élèves. Tiens, demande-moi un jour de te montrer leurs
carnets scolaires… Elles vont au catéchisme tous les dimanches. Je les y
conduis moi-même. Jeunes anges purs, qui dorment juste en dessous de toi,
Tommy…
— Je comprends où vous voulez en venir, s’écria Thomas.
« Vieux couillon, finis-en vite », souhaita Thomas en son for intérieur.
— Tu n’étais pas dans les rues jusqu’à une heure, Tommy, reprit l’oncle
Harold d’un ton affligé. Je sais où tu étais. J’ai eu soif. J’ai été chercher une
canette de bière dans le réfrigérateur. J’ai entendu des bruits. Tommy. J’ai
honte de le mentionner. Un garçon de ton âge, dans la même maison que
mes deux filles.
— Et puis après ? dit Thomas, l’air renfrogné.
L’idée que l’oncle Harold s’était planté devant la porte de Clotilde le
faisait vomir.
— Et puis après ? C’est tout ce que tu trouves à dire, Tommy : « Et puis,
après ? »
— Qu’est-ce qu’il faut donc que je dise ?
Il aurait voulu pouvoir dire qu’il aimait Clotilde, que c’était ce qui lui
était arrivé de mieux dans sa chienne de vie, qu’elle l’aimait, et que s’il
avait été plus âgé, il l’aurait emmenée loin de cette sacrée maison si propre,
loin de sa famille respectée, loin des deux petites filles modèles. Mais, bien
sûr, il ne pouvait pas le dire. Il ne pouvait rien dire. Sa langue l’étouffait.
— J’aurais voulu que tu exprimes un regret pour cette sale chose que
cette paysanne ignorante et intrigante t’a faite, murmura l’oncle Harold. Je
veux que tu me donnes ta parole que jamais plus tu ne la toucheras. Ni dans
cette maison ; ni ailleurs.
— Je ne promets rien du tout, dit Thomas.
— Je suis bienveillant, continua l’oncle Harold, je suis plein de
délicatesse. Je parle sans élever la voix, comme un homme raisonnable et
qui pardonne, Tommy. Je ne veux pas faire de scandale. Je ne veux pas que
ta tante Elsa sache que sa demeure a été souillée, et que ses enfants ont été
exposées à… Ach, je ne trouve pas les mots, Tommy.
— Je ne promets rien du tout.
— O.K., tu ne promets rien. Tu n’as rien à promettre. Quand je vais
quitter ta chambre, je vais descendre à la chambre derrière la cuisine. Elle
promettra tout ce que je voudrai, tu peux en être sûr.
— C’est ce que vous imaginez.
Même à ses propres oreilles, cela parut creux, enfantin.
— Je le sais, Tommy, chuchota l’oncle Harold. Elle promettra n’importe
quoi. Elle a des ennuis. Si je la renvoie, où ira-t-elle ? Auprès de son
ivrogne de mari au Canada, qui la recherche depuis deux ans pour
l’assommer à coups de bâton ?
— Il y a beaucoup d’emplois disponibles. Elle n’a pas besoin d’aller au
Canada.
— C’est ce que tu te figures, toi, une autorité en Droit international. Tu
crois que c’est aussi simple que ça. Tu ne crois pas que j’irai à la police ?
— La police ? Qu’est-ce qu’elle a à y voir ?
— Tu es un enfant, Tommy, expliqua l’oncle Harold. Tu l’as mise entre
les jambes d’une femme mariée comme si tu étais un homme, mais tu n’as
que la cervelle d’un enfant. Elle a corrompu un mineur, Tommy. C’est toi le
mineur. Seize ans. C’est un crime, Tommy. Un crime grave. Nous sommes
un pays civilisé. On y protège les enfants. Même si on ne la fourre pas en
prison, elle sera expulsée, une étrangère indésirable qui corrompt des
mineurs. Elle n’est pas américaine. On la renverra au Canada. Ce sera
publié par les journaux. Son mari l’attendra. Ah ! ouiche, elle promettra.
L’oncle Harold se leva à ce moment pour conclure :
— Je suis désolé pour toi, Tommy. Ce n’est pas de ta faute. C’est dans
ton sang. Ton père était un proxénète. J’avais honte de le rencontrer dans la
rue. Et ta mère, au cas où tu ne le saurais pas, n’est qu’une bâtarde. Ce sont
des religieuses qui l’ont élevée. Demande-lui un jour qui était son père, ou
sa mère. Allons, va dormir, maintenant, Tommy.
Il lui tapota l’épaule comme pour le réconforter.
— Je t’aime bien. Je voudrais te voir devenir un homme convenable qui
ferait honneur à la famille. J’agis dans ton intérêt. Dors, maintenant.
L’oncle Jordache quitta la chambre à pas feutrés, pieds nus, un
mastodonte plein de bière dans un pyjama informe et qui avait toutes les
armes de son côté.
Thomas éteignit la lampe. Il se coucha sur le ventre. Il donna des coups
de poing de toutes ses forces dans l’oreiller.

Il se leva tôt pour essayer de parler à Clotilde avant le petit déjeuner.


Mais l’oncle Harold était là, installé devant la table, en train de lire son
journal.
— Bonjour, Tommy, dit-il levant le nez un instant.
Clotilde entra avec le jus d’orange de Thomas. Elle évita de le regarder.
Son visage était sombre et fermé. L’oncle Harold évita de regarder Clotilde.
— C’est terrible ce qui arrive en Allemagne, dit-il. Les Russes violent les
femmes à Berlin. Il y a un siècle qu’ils attendent cela. On vit dans les caves.
Si je n’avais pas rencontré ta tante Elsa quand j’étais un homme jeune, Dieu
sait où je serais maintenant.
Clotilde arriva avec les œufs au bacon de Thomas. Il quêta un signe sur
son visage. Il n’y avait aucun signe.
Son petit déjeuner terminé, Thomas se leva. Il s’arrangerait pour revenir
plus tard dans la journée, quand la maison serait vide. Oncle Harold abaissa
son journal et dit :
— Dis à Coyne que je serai là à neuf heures et demie. Il faut que je passe
à la banque d’abord. Et dis-lui que j’ai promis à M. Duncan sa voiture pour
midi, et lavée aussi.
Thomas fit oui de la tête et sortit de la pièce au moment où arrivaient ses
deux cousines, grasses et blond pâle. « Mes anges », entendit-il son oncle
leur dire tandis qu’elles s’avançaient vers lui pour l’embrasser.

C’est à quatre heures, cet après-midi, que l’occasion se présenta. Les


cousines allaient chez le dentiste ce jour-là pour leurs prothèses. Tante Elsa
les y menait toujours, dans la seconde voiture. L’oncle Harold serait, il le
savait bien, à son agence d’autos. Clotilde serait donc seule.
— Je serai de retour dans une demi-heure. J’ai quelqu’un à voir, dit-il à
Coyne.
Coyne ne fut pas content, mais merde pour lui.
Clotilde était en train d’arroser la pelouse quand il arriva en pédalant. Il y
avait un beau soleil et des arcs-en-ciel chatoyaient dans le jet d’eau. La
pelouse était de taille modeste, sous l’ombrage d’un tilleul. Clotilde était en
uniforme blanc. Tante Elsa aimait que ses bonnes aient l’air de nurses.
C’était une façon de proclamer sa propreté. « On pourrait manger par terre
chez moi. »
Clotilde jeta un bref coup d’œil à Thomas lorsqu’il descendit de sa
bicyclette mais continua à arroser la pelouse.
— Clotilde, dit Thomas, viens à la maison. J’ai à te parler.
— Je suis en train d’arroser.
Elle tourna le robinet de la lance et le jet s’amenuisa en un petit
écoulement avec lequel elle trempa une plate-bande de pétunias devant la
maison.
— Regarde-moi, dit-il.
— Tu ne devrais pas être au travail ? dit-elle en regardant ailleurs.
— Est-ce qu’il est allé dans ta chambre hier soir, mon oncle ?
— Et alors ?
— Tu l’as laissé entrer ?
— C’est sa maison, dit Clotilde d’une voix réticente.
— Tu lui as fait des promesses ?
Sa voix était suraiguë, il le savait, mais il n’y pouvait rien.
— Quelle différence est-ce que ça fait ? Retourne à ton travail. On
pourrait nous voir.
— Qu’est-ce que tu lui as promis ?
— Je lui ai dit que je ne te reverrai plus.
— Tu l’as dit mais ce n’était pas ce que tu pensais ?
— Je parlais sérieusement.
Elle tripota la lance de nouveau. Son anneau de mariage brillait à son
doigt.
— C’est fini entre nous.
— Non, ce n’est pas vrai.
Il avait envie de la prendre à bras-le-corps et de la secouer.
— Fous le camp de cette maison. Trouve une autre place. Je m’en irai
et…
— Ne dis donc pas de bêtises ! dit-elle avec colère. Il t’a parlé de mon
crime.
Elle prononça ce mot d’une façon moqueuse.
— Il me ferait expulser. Nous ne sommes pas Roméo et Juliette. Nous
sommes un garçon en âge d’aller à l’école et une cuisinière. Retourne à ton
travail.
— Tu ne pouvais rien lui dire ?
Thomas était au désespoir. Il craignit d’éclater en sanglots, là sur la
pelouse, devant Clotilde.
— On ne peut rien lui dire. C’est une brute, et jaloux avec ça ! Quand un
homme est jaloux, c’est comme si on parlait à un mur, à un arbre.
— Jaloux ? demanda Thomas. Que veux-tu dire ?
— Il essaye depuis deux ans de monter dans mon lit, dit Clotilde
calmement. Il vient la nuit quand sa femme dort et gratte à ma porte comme
un petit chat.
— Ce gros salaud ! Je serai là pour l’attendre la prochaine fois.
— Jamais de la vie, dit Clotilde. Il entrera dans ma chambre la prochaine
fois. Autant que tu le saches.
— Tu vas le laisser faire ?
— Je ne suis qu’une domestique, dit-elle. Je vis comme une domestique.
Je ne veux pas perdre ma place et aller en prison ou être renvoyée au
Canada. Allons, oublie tout cela, dit-elle. Ailes kaput. Ç’a été bon ces
quinze jours ! Tu es un gentil garçon. Je suis navrée que cela t’ait attiré une
histoire.
— Ça va, ça va, cria-t-il. Je ne toucherai plus à aucune femme tant que…
Il s’étrangla et ne put prononcer une autre parole. Il sauta sur sa bicyclette
et pédala comme un fou. Clotilde continua d’arroser. Il ne se retourna pas. Il
ne put donc voir les larmes sur son visage sombre, désespéré.
Saint Sébastien transpercé de flèches, il se hâta vers le garage. Les verges
viendraient plus tard.
CHAPITRE IX

Q UAND ELLE SORTIT DE LA station de métro de la 8 e Rue, elle


s’arrêta pour acheter six bouteilles de bière et ensuite alla chez le teinturier
chercher le costume de Willie. La nuit tombait, la nuit précoce de
novembre, et le fond de l’air était piquant. Les passants avaient revêtu leurs
pardessus et marchaient vite. Une jeune femme, en pantalon et trench-coat
marchait devant elle en traînant les pieds. Elle avait un fichu autour de ses
cheveux et donnait l’impression d’être à peine sortie de son lit, bien qu’il
fût plus de cinq heures. Dans ce quartier de Greenwich Village, les gens se
levaient à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit. C’était un des
charmes de ce voisinage, comme le fait que la plus grande partie des
habitants était jeune. Parfois, parcourant ce quartier à pied, il lui arrivait de
se dire : « Je suis dans mon pays natal. »
La jeune femme en trench-coat entra au Corcoran’s Bar and Grill.
Gretchen connaissait bien cet endroit. Une bonne partie de sa vie se passait
dans des bars, maintenant.
Elle pressa le pas en direction de la 11e Rue. Les bouteilles de bière dans
le grand sac de papier brun étaient lourdes. Le costume de Willie était
soigneusement plié sur son bras. Elle espéra que Willie était rentré. On ne
savait jamais à quelle heure il y serait. Elle venait d’avoir dans le haut de la
ville une répétition pour un rôle de doublure, et il fallait qu’elle soit à
huit heures au théâtre pour l’appel. Nichols et le metteur en scène lui
avaient fait lire ce rôle et lui avaient dit qu’elle avait du talent. Cette pièce
jouissait d’un succès modéré. Elle tiendrait certainement l’affiche jusqu’en
juin. En attendant, elle traversait la scène trois fois à chaque représentation,
en costume de bain. La salle riait, et cela la rendait nerveuse. L’auteur avait
été furieux la première fois qu’il entendit ces rires à la générale et avait
voulu supprimer ce rôle, mais Nichols et le metteur en scène avaient réussi
à le persuader que ces rires constituaient un atout pour la pièce. Elle avait
reçu d’étranges lettres au théâtre et des télégrammes lui demandant si elle
acceptait d’aller souper. Deux fois, on lui envoya des roses. Jamais elle ne
répondait. Willie était toujours là, après la représentation et la regardait se
démaquiller et se mettre en vêtements de ville. Pour la taquiner, il disait :
— Oh, mon dieu, pourquoi me suis-je jamais marié ? Cela est une
citation.
Son divorce traînait, disait-il.
Elle s’arrêta dans l’entrée du petit immeuble sans ascenseur et regarda
s’il y avait du courrier dans une des cases où elle avait épinglé, en
caractères imprimés, Abbott-Jordache.
De sa clef, elle ouvrit la porte donnant sur l’escalier et courut les
trois étages. Elle était toujours pressée, une fois arrivée à la maison. Un peu
hors d’haleine, elle ouvrit la porte de l’appartement. La porte donnait
directement dans le living-room. « Willie… » appela-t-elle. Il n’y avait que
deux petites pièces, ce qui rendait inutile d’élever la voix. C’était une
excuse pour prononcer son nom.
Rudolph était assis sur le canapé défraîchi, un verre de bière à la main.
— Oh ! s’exclama Gretchen.
Rudolph se leva.
— Bonjour, Gretchen.
Il posa son verre, embrassa sa sœur sur la joue, par-dessus le sac rempli
de bouteilles de bière et le costume de Willie.
— Rudy, dit-elle, se débarrassant du sac et pliant le vêtement sur le
dossier d’une chaise, que fabriques-tu ici ?
— J’ai sonné, et ton ami m’a fait entrer.
— Ton ami est en train de s’habiller, dit Willie de l’autre pièce.
Souvent il restait en robe de chambre toute la journée. L’appartement
était si petit qu’on entendait tout ce qui s’y disait n’importe où. Une
kitchenette exiguë était séparée du living par un paravent.
— J’arrive dans un instant, annonça Willie de la chambre à coucher. Je
t’envoie des baisers du bout des doigts, Gretchen.
— Que je suis contente de te voir !
Gretchen se débarrassa de son manteau et serra Rudolph dans ses bras.
Puis elle recula d’un pas pour bien le regarder. Quand elle le voyait
quotidiennement, elle ne s’était pas rendu compte quel beau garçon il était,
bien campé, élégamment vêtu, avec sa chemise aux pointes de col
boutonnées et le blazer qu’elle lui avait donné pour son anniversaire. Et ses
yeux profonds, limpides, avec des reflets verts.
— Comment as-tu pu tellement grandir en deux mois à peine ?
— Six mois, tu veux dire.
Y avait-il là une accusation ?
— Viens t’asseoir près de moi.
Elle l’attira sur le canapé à son côté. Elle remarqua un petit sac de voyage
près de la porte d’entrée. Il n’appartenait ni à Willie ni à elle, mais elle eut
l’impression de l’avoir déjà vu.
— Raconte-moi ce qui se passe de neuf à la maison. Mon Dieu, que c’est
bon de te revoir !
Néanmoins, sa propre voix ne lui sembla pas tout à fait naturelle. Si elle
avait su qu’il viendrait, elle l’aurait prévenu au sujet de Willie. Somme
toute, il n’avait que dix-sept ans, Rudolph, et voilà que venant voir sa sœur
sans crier gare, il découvrait qu’elle vivait avec un homme… Abbott-
Jordache.
— Pas grand-chose se passe à la maison, dit Rudolph.
S’il était embarrassé, il ne le montrait pas. De Rudolph, pensa-t-elle, on
pouvait prendre des leçons d’empire sur soi-même. Il buvait sa bière à
petites gorgées.
— C’est moi qui supporte tout le poids de l’amour des parents, étant tout
seul.
Gretchen éclata de rire. C’était bête de s’inquiéter. Elle ne s’était pas
avisée combien il avait mûri.
— Comment va m’man ? demanda Gretchen.
— Elle lit toujours Autant en emporte le vent. Elle a été souffrante. Elle
prétend que le docteur dit qu’elle a une phlébite.
— Qui s’occupe de la boulangerie ?
— Une certaine dame Cudahy, dit Rudolph. Une veuve. Elle coûte
trente dollars par semaine.
— Papa doit aimer cela.
— Ça ne lui plaît pas beaucoup.
— Et comment va-t-il ?
— À vrai dire, je ne serais pas surpris qu’il soit en plus mauvais état de
santé que m’man. Depuis des mois, il ne s’est pas exercé à la boxe dans la
cour et je ne crois pas qu’il ait fait de l’aviron depuis ton départ.
— Qu’est-ce qu’il a ?
Gretchen, à sa surprise, se sentit réellement inquiète.
— Je ne sais pas, dit Rudolph. Tu le connais. Ce n’est pas son genre de
dire quoi que ce soit.
— Est-ce qu’ils parlent jamais de moi ?
— Pas un seul mot.
— Et Thomas ?
— Parti et oublié. Je n’ai jamais pu découvrir ce qui est arrivé.
Naturellement, il n’écrit jamais.
— Notre famille ! soupira Gretchen.
Puis, après un moment de silence consacré au clan Jordache, elle reprit
en faisait un effort sur elle-même :
— Eh bien… comment aimes-tu notre chez-nous ?
Elle fit un geste de la main pour désigner le deux-pièces qu’elle et Willie
avaient loué meublé. Le mobilier semblait provenir d’un grenier, mais
Gretchen avait acheté des plantes et avait accroché aux murs des gravures et
des affiches. Un Indien en sombrero devant un pueblo. Visitez le Nouveau
Mexique.
— C’est très gentil, dit Rudolph d’un air sérieux.
— Nous sommes horriblement à l’étroit, mais il y a un avantage
formidable : nous ne sommes pas à Port Philip.
— Je comprends ce que tu veux dire.
Elle eût préféré le voir avec un air moins sérieux et elle se demanda ce
qui l’avait amené chez elle.
— Comment va cette jolie jeune fille ? interrogea-t-elle d’un ton
faussement animé. Julie ?
— Julie. Nous avons des hauts et des bas.
Willie fit son apparition tout en se peignant. Il était en bras de chemise. Il
n’y avait pas plus de cinq heures qu’elle l’avait quitté, mais s’ils avaient été
seuls, elle l’aurait pris dans ses bras comme s’ils se rencontraient après des
années d’absence. Willie lui donna un baiser en se penchant sur elle.
Rudolph se leva poliment.
— Restez assis, Rudy, s’écria Willie. Je ne suis pas votre officier
supérieur.
Pendant un court instant, Gretchen regretta que Willie fût si petit.
— Ah ! dit Willie en apercevant la bière et son costume repassé, je lui ai
dit le premier jour que je l’ai vue qu’elle ferait une excellente épouse et
mère. Est-ce que la bière est froide ?
— Heu…
Willie s’affaira à décapsuler une bouteille.
— Rudy ?
— Ce que j’ai me suffira encore un bout de temps, dit Rudy en se
rasseyant.
Willie versa la bière dans un verre qui avait déjà servi et qui avait
conservé un cercle de mousse. Il buvait beaucoup de bière, Willie.
— Nous pouvons parler franchement, dit Willie en souriant. J’ai tout
expliqué à Rudy. Je lui ai dit que nous ne vivions que dans le péché, car
j’avais demandé ta main que tu me refuses, mais pas pour bien longtemps.
C’était exact. Il lui avait demandé sa main à plusieurs reprises, assez
souvent pour qu’elle ne doutât pas de sa sincérité.
— Tu lui as dit que tu étais marié ? interrogea-t-elle.
Elle ne voulait surtout pas que Rudolph s’en aille avant d’avoir reçu les
réponses aux questions qu’il se posait.
— Parfaitement. Je n’ai rien à cacher aux frères des femmes que j’aime.
Mon mariage a été un caprice de jeunesse, un nuage qui passe, pas plus
grand qu’une main d’homme. Rudy est un jeune homme intelligent. Il
comprend. Il ira loin. Il dansera à notre mariage. Il nous fera vivre dans
notre vieillesse.
Pour une fois, les facéties de Willie la mirent mal à l'aise. Bien qu’elle lui
ait parlé de Rudolph, de Thomas et de ses parents, c’était maintenant la
première fois qu’il affrontait un membre de sa famille à elle. Elle craignait
que cela ne le rendît nerveux.
Rudolph ne disait mot.
— Qu’est-ce que tu es venu faire à New York, Rudy ? demanda-t-elle
pour parler d’autre chose.
— Quelqu’un qui y allait m’a pris dans sa voiture.
Il était visible qu’il voulait dire quelque chose à sa sœur en dehors de la
présence de Willie.
— Nous avions un demi-congé au lycée, ajouta-t-il.
— Tout va bien au lycée ?
Dès qu’elle eût prononcé ces paroles, elle eut peur d’avoir parlé comme
on le fait lorsqu’on s’adresse à des enfants, faute de savoir quoi dire à leurs
parents.
— O.K., dit Rudolph d’un ton qui mettait fin à ce sujet.
— Rudy, que penseriez-vous de moi comme beau-frère ?
Rudolph le regarda gravement. Des yeux verts qui soupesaient.
— Je ne vous connais pas, dit-il.
— C’est ça, Rudy, ne vous livrez pas. C’est ma grande faiblesse. Je parle
trop. Je suis trop saint Jean bouche d’or.
Willie se versa un autre verre de bière. Il ne tenait pas en place. Par
contraste, Rudy semblait posé, sûr de lui, attentif.
— J’ai dit à Rudy que je l’emmènerai te voir au théâtre ce soir. Le salut
de New York.
— C’est une pièce idiote, dit Gretchen, nullement désireuse que son frère
la vît à peu près nue devant un millier de spectateurs. Attends de me voir
jouer Sainte Jeanne.
— Je suis pris, de toute façon.
— Je l’ai également invité à souper après, poursuivit Willie. Il plaide un
engagement préalable. Vois ce que tu peux en faire. Il me plaît. Je lui suis
attaché par des liens profonds.
— Un autre soir, merci. Gretchen, il y a quelque chose pour toi dans ce
sac.
Il indiqua de la main le petit sac de voyage.
— On m’a demandé de te le remettre.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda Gretchen, de la part de qui ?
— De quelqu’un qui se nomme Boylan.
— Oh ! s’exclama Gretchen en touchant le bras de Willie. Je crois que
j’aimerais boire un peu de bière.
Elle se leva et se dirigea vers le sac.
— Un cadeau ! Comme c’est gentil.
Elle le ramassa, le posa sur une table et l’ouvrit. Quand elle vit ce qu’il y
avait dedans, elle sut qu’elle l’avait déjà deviné. Elle tint la robe devant
elle.
— Je ne me la rappelais pas aussi rouge, dit-elle calmement.
— Le saint homme, s’écria Willie.
Rudolph les observait de très près, l’un et l’autre.
— Un mémento de ma folle jeunesse, dit Gretchen en tapotant le bras de
son frère.
— Ne t’inquiète pas, Rudy, Willie est au courant de M. Boylan, de tout.
— Je l’abattrai comme un chien, dit Willie, à vue. Quel dommage que
j’ai rendu mon B-17.
— Dois-je la garder, Willie ? interrogea Gretchen.
— Naturellement. À moins qu’elle n’aille mieux à Boylan qu’à toi.
Gretchen posa la robe sur une chaise.
— Comment se fait-il qu’il t’ait demandé de me l’apporter ?
— J’ai fait sa connaissance, expliqua Rudolph. Je le vois de temps en
temps. Je ne lui ai pas donné ton adresse, alors il m’a prié de…
— Dis-lui que je lui suis très reconnaissante et que je penserai à lui
quand je la porterai.
— Tu peux le lui dire toi-même, si tu le veux. C’est lui qui m’a emmené
en ville. Il est dans un bar de la 8e Rue en train de m’attendre.
— Pourquoi n’irions-nous pas tous ensemble prendre un verre avec ce
bougre ? dit Willie.
— Je ne veux pas prendre de verre avec lui, dit Gretchen.
— Dois-je le lui dire ? demanda Rudolph.
— Oui.
Rudolph se leva.
— Il est temps que je parte. Je lui ai promis que je reviendrai aussitôt.
Gretchen se leva aussi.
— N’oublie pas le sac, dit-elle.
— Il a dit que tu pouvais le garder.
— Je n’en veux pas.
Gretchen lui tendit l’élégant petit sac de cuir. Il semblait réticent.
— Rudy, dit-elle, sa curiosité éveillée, tu vois souvent Boylan ?
— Deux fois par semaine.
— Tu l’aimes bien ?
— Je n’en suis pas si sûr. Il m’apprend pas mal de choses.
— Prends garde, dit-elle.
— Ne t’en fais pas.
Rudolph tendit la main à Willie :
— Au revoir et merci pour la bière.
Willie lui serra la main chaleureusement.
— Maintenant que vous savez où nous perchons, dit-il, venez nous voir.
Je parle sérieusement.
— Je reviendrai.
Gretchen l’embrassa.
— Je n’aime pas te voir partir si vite.
— Je serai de retour à New York bientôt. Je te le promets.
Gretchen lui ouvrit la porte. Il sembla vouloir lui dire quelque chose
encore, mais il se borna à faire un petit geste de la main, et descendit, le sac
à la main. Gretchen ferma lentement la porte.
— Il est bien ton frère, dit Willie. Je voudrais lui ressembler.
— Tu es assez bien comme ça, dit Gretchen. Il y a des éternités que je ne
t’ai embrassé.
— Six longues heures.
Ils s’embrassèrent de nouveau.
— Six longues heures, dit-elle, en souriant. Je voudrais que tu sois chez
nous chaque fois que je rentre.
— J’y veillerai, dit Willie en ramassant la robe rouge qu’il examina d’un
œil critique. Ton frère est rudement adulte pour un gamin de son âge.
— Trop, peut-être.
— Qu’est-ce qui te fait dire cela ?
— Je ne sais pas.
Elle s’interrompit pour prendre une gorgée de bière.
— Il calcule tout avec trop de minutie, reprit-elle.
Sa pensée se tourna vers la générosité insolite de son père à l’égard de
Rudolph, vers sa mère qui le soir, debout, repassait les chemises de
Rudolph.
— Il capitalise son intelligence, remarqua-t-elle.
— Un bon point pour lui. J’aimerais pouvoir en faire autant.
— De quoi parliez-vous, vous deux, avant que je n’arrive ?
— Nous chantions tes louanges.
— O.K., O.K., mais en dehors de ça ?
— Il voulait savoir ce que je faisais. Je pense qu’il a dû être surpris de me
trouver ici au beau milieu de l’après-midi pendant que sa sœur turbinait
pour gagner le pain quotidien. J’espère avoir apaisé ses craintes.
Willie avait un emploi dans un nouveau magazine que venait de lancer un
de ses amis, magazine consacré à la radio. Une grande partie du travail de
Willie consistait à écouter les programmes de la journée. Il préférait les
entendre chez lui que dans le petit bureau encombré du magazine. Il
touchait quatre-vingt-dix dollars par semaine et avec les soixante de
Gretchen, cela leur permettait de se débrouiller assez bien, quoique en fin
de semaine ils n’aient habituellement plus le sou, car Willie aimait prendre
ses repas au restaurant et flâner tard dans les bars.
— Lui as-tu dit aussi que tu écrivais une pièce ? dit Gretchen.
— Non. Je lui laisse le soin d’en faire la découverte lui-même. Je ne sais
quand…
Willie n’avait pas encore montré sa pièce à Gretchen. Il n’avait terminé
qu’un peu plus d’un acte, qu’il allait entièrement refaire, du reste. Il déploya
la robe, se l’appliqua devant lui et fit quelques pas, dandinant ses hanches
de façon exagérée comme un modèle.
— Je me demande parfois quelle espèce de fille j’aurais fait. Qu’en
penses-tu ?
— Rien.
— Essaye-la. Voyons de quoi ça a l’air.
Il lui donna la robe. Elle la prit et passa dans la chambre à coucher pour
se regarder dans le miroir en pied fixé à la porte du placard. Le matin, avant
de partir, elle prenait soin de faire le lit ; le couvre-lit était chiffonné : Willie
avait dû faire un petit somme après le déjeuner. Ils vivaient ensemble depuis
un peu plus de deux mois et déjà elle avait appris à chérir les habitudes de
Willie. Il éparpillait ses vêtements à travers toute la chambre et avait jeté
par terre, près de la fenêtre, son corset. Gretchen s’attendrissait à ramasser
ses traces. Elle souriait tandis qu’elle retirait son sweater et sa jupe.
Elle eut du mal avec la fermeture éclair de la robe, qu’elle n’avait mise
que deux fois, d’abord dans le magasin, ensuite dans la chambre de Boylan
pour lui montrer comment elle lui allait. En réalité, elle ne l’avait jamais
portée. Elle s’examina dans le miroir d’un œil critique. Elle eut l’impression
d’être exagérément décolletée et se vit sous l’aspect d’une femme moins
jeune, du genre new-yorkais, sûre de ses attraits, à l’aise partout,
dédaigneuse de toute rivale. Elle dénoua sa chevelure qui tomba en cascade
noire sur ses épaules. Le matin, elle la serrait en un chignon, pratique au
cours de la journée pour son travail.
Après un dernier regard, elle retourna dans le living-room. Willie était en
train d’ouvrir encore une bouteille de bière. À la vue de Gretchen, il siffla
d’admiration.
— Tu m’intimides, s’exclama-t-il.
Elle virevolta, faisant ballonner sa jupe.
— Crois-tu que je vais oser la porter ? Tu ne la trouves pas trop
décolletée ?
— Di-vi-ne, martela-t-il. Une robe d’un dessin parfait qui a pour dessein
d’inciter tous les hommes à te l’enlever.
Il s’approcha d’elle.
— Aussitôt dit, aussitôt fait. Le monsieur défait la robe de la dame.
Il tira en bas la glissière, et fit sauter la robe par-dessus la tête de
Gretchen. Au contact de la canette, ses mains s’étaient refroidies : elle
frissonna un instant.
— Que faisons-nous dans cette pièce ? interrogea-t-il.
Ils allèrent dans leur chambre et se déshabillèrent vite. L’unique fois où
elle avait revêtu cette robe devant Boylan, ils avaient ensuite fait la même
chose. On n’évite pas les échos.
Willie lui faisait l’amour avec douceur, avec suavité, presque comme si
Gretchen était frêle et fragile. Une fois, pendant une étreinte, le mot
respectueusement lui vint à l’esprit, ce qui la fit glousser de rire, sans
qu’elle en dise la raison à Willie. Avec Boylan cela avait été tout à fait
différent : celui-ci l’avait subjuguée, annihilée. Faire l’amour avec Boylan
était une cérémonie intense et déchaînée, un anéantissement, une joute, avec
des conquérants et des vaincus. Après sa rupture avec lui, elle avait fait
retour en elle-même, pareille à qui aurait fait un long voyage et serait plein
de ressentiment contre le viol de personnalité qui s’était opéré. Tandis
qu’avec Willie, c’était un acte tendre, affectueux, exempt de péché, qui
faisait partie du flot quotidien et naturel de leur vie en commun. Rien de la
dislocation, de cet abandon de soi que Boylan lui avait infligés et dont elle
avait eu si furieusement envie. Il lui arrivait assez souvent de ne pas jouir
avec Willie, mais cela ne faisait pas de différence.
— Mon trésor, murmura-t-elle, et ils cessèrent leurs mouvements.
Un peu plus tard, il pivota, avec précaution, sur son dos. Étendus
maintenant côte à côte, leur seul contact était leurs mains, enlacées entre
eux deux, comme celles de deux enfants.
— Je suis si contente de t’avoir trouvé en rentrant, dit-elle.
— J’y serai toujours.
Elle lui pressa la main.
De sa main libre, il chercha le paquet de cigarettes sur la table de chevet.
Elle libéra l’autre pour lui permettre d’allumer. Il était couché à plat, la tête
sur l’oreiller mince comme une galette. La seule lumière dans la chambre
était celle qui venait d’à côté par la porte entrouverte. Il faisait penser à un
petit garçon qui serait puni si on l’attrapait en train de fumer.
— Maintenant que tu as réussi à obtenir de moi ce que tu voulais, dit-il,
parlons un peu. Comment ta journée s’est-elle passée ?
Gretchen hésita. « Un peu plus tard », décida-t-elle.
— Rien de spécial, dit-elle. Gaspard m’a encore fait des avances…
Ce Gaspard jouait le rôle principal et une fois, pendant une pause au
cours d’une répétition, il avait demandé à Gretchen de venir dans sa loge
sous prétexte de revoir quelques lignes du texte, et ce fut tout juste s’il ne la
renversa pas sur le divan.
— Il sait ce qui est bon, ce vieux Gaspard, dit Willie placidement.
— Tu ne crois pas que tu devrais lui parler et lui enjoindre de laisser ta
petite amie en paix ? Ou encore, lui flanquer ton poing dans la figure ?
— Oh ! il ne ferait qu’une bouchée de moi, dit Willie, sans vergogne. Il a
deux fois ma taille.
— Mais, c’est un froussard que j’aime ! s’écria Gretchen en lui
embrassant l’oreille.
— C’est ce qui arrive aux petites jeunes filles qui débarquent de leur
campagne.
Il tirait des bouffées de sa cigarette avec satisfaction.
— De toute façon, continua-t-il, dans notre rayon, chacun ne compte que
sur soi. Si tu es assez grande fille pour te balader la nuit dans la Grande
Ville, tu es assez grande pour te défendre.
— Tu sais que je casserais la figure à n’importe qui te ferait des avances,
dit-elle.
Willie rit de bon cœur.
— Je n’en doute pas un instant.
— Nichols est passé au théâtre cet après-midi. Il m’a dit, après la
répétition, qu’il aurait peut-être un rôle pour moi l’année prochaine dans
une nouvelle pièce. Un rôle important, même.
— Tu vas devenir une star. Ton nom en lettres de feu. Tu m’enverras
promener comme une vieille savate.
« C’est peut-être aussi bien maintenant que plus tard », pensa-t-elle.
— Il se peut que la saison prochaine je ne puisse travailler.
— Et pourquoi donc ?
Willie se releva sur un coude et l’observa, intrigué.
— Ce matin, j’ai été voir le docteur… J’attends un bébé.
Il la fixa intensément, la dévisageant. Puis il écrasa sa cigarette.
— J’ai soif, dit-il.
Il sortit du lit avec raideur. Elle vit l’ombre de la longue cicatrice au bas
de sa colonne vertébrale. Il endossa sa vieille robe de chambre et passa au
living-room. Elle l’entendit se verser de la bière. Étendue seule dans la
semi-obscurité, elle se sentait abandonnée. « J’ai eu tort de le lui dire, se
reprocha-t-elle. Ça va tout bouleverser. » Elle se souvint alors de la nuit où
cela avait dû se produire. Ils étaient rentrés tard, près de quatre heures. Il y
avait eu chez quelqu’un une discussion fort animée, et à propos de
l’empereur Hiro-Hito. Peut-on imaginer cela ! On avait énormément bu.
Elle n’avait pas la tête très claire et avait négligé de prendre des
précautions. D’habitude, quand ils rentraient tard, ils étaient trop fatigués
pour faire l’amour. Cette sacrée nuit-là, ils ne devaient pas l’être. Un coup
tiré en l’honneur de l’empereur du Japon.
« Si Willie fait la tête, se dit-elle, je lui dirai que je vais me faire
avorter. »
Elle savait très bien qu’elle n’en ferait rien, mais elle le lui ferait croire.
Lorsque Willie revint, elle alluma la lampe à côté du lit. Il fallait à leur
conversation un éclairage adéquat. Ce qu’elle lirait sur le visage de Willie
compterait plus que ses paroles. La vieille robe de chambre, défraîchie
après tant de lavages, balayait la frêle silhouette de son amant.
— Écoute, dit Willie en s’asseyant au bord du lit, écoute bien : je vais
obtenir le divorce, sinon je tuerai cette salope. Puis, on se mariera. Je vais
suivre un cours sur l’art de soigner et de nourrir les nouveau-nés. Tu lis ça
sur mon visage, mademoiselle Jordache ?
Elle le scruta. Tout allait bien. Mieux que bien.
— Je le lis, dit-elle doucement.
Il se pencha au-dessus d’elle et lui posa un baiser sur la joue. Elle
s’agrippa à la manche de sa robe de chambre. « Je lui en donnerai une autre
pour Noël. En soie. »

II

Boylan était planté devant le bar dans son pardessus de tweed, en train de
contempler son verre, lorsque Rudolph entra, le petit sac à la main. Il n’y
avait que des hommes à ce bar, et la plupart devaient être des invertis.
— Je vois que vous rapportez le sac, dit Boylan.
— Elle n’en a pas voulu.
— Et la robe ?
— Elle l’a prise.
— Vous buvez quelque chose ?
— Une bière, si vous voulez.
— Une bière, s’il vous plaît, dit Boylan au barman. Et pour moi, un autre
whisky.
Boylan se regarda dans la glace derrière le bar. Ses sourcils étaient plus
clairs qu’ils ne l’étaient la semaine passée. Sa figure était profondément
hâlée, comme s’il était étendu sur des plages méridionales depuis des mois.
Deux ou trois des tapettes devant le bar étaient brunis comme lui. Rudolph
connaissait maintenant l’existence des lampes à rayons ultraviolets. « Je
cherche à paraître le mieux possible, avait expliqué Boylan à Rudolph,
même si je ne vois personne pendant des semaines. C’est une question de
respect de soi-même. »
Rudolph avait le teint assez foncé pour ne pas éprouver le besoin d’une
de ces lampes solaires pour continuer à se respecter.
Le barman posa les verres devant eux. Les doigts de Boylan tremblaient
un peu en ramassant le sien. Rudolph se demanda combien de verres il avait
pris.
— Vous lui avez dit que j’étais ici ? demanda Boylan.
— Oui.
— Est-ce qu’elle vient ?
— Non. L’homme qui est avec elle voulait venir et faire votre
connaissance. C’est elle qui n’a pas voulu.
À quoi cela aurait-il servi de cacher la vérité ?
— Ah ! s’écria Boylan, l’homme qui est avec elle.
— Elle vit avec quelqu’un.
— Je vois, dit Boylan d’un ton indifférent. Il n’a pas fallu longtemps.
Rudolph entama sa bière.
— Votre sœur est une femme extraordinairement portée sur les sens, dit
Boylan. Je me demande où ça va la mener.
Rudolph continua à boire sa bière.
— Dites-moi, ils sont mariés ?
— Non. Il a une femme, lui.
Boylan s’observa de nouveau dans la glace. Un jeune homme, au col
roulé et solidement bâti, à quelque distance de lui, attrapa son regard et lui
fit un sourire. Boylan détourna légèrement la tête, du côté de Rudolph.
— Quelle sorte d’homme est-il ? Il vous a plu ?
— Un type jeune. Il paraît assez gentil. Plein de facéties.
— Plein de facéties, répéta Boylan. Et pourquoi pas ? Dans quelle sorte
d’endroit logent-ils ?
— Un deux-pièces meublé, au troisième sans ascenseur.
— Votre sœur a un dédain romantique pour l’argent, pontifia Boylan. Elle
le regrettera plus tard, parmi tout ce qu’elle regrettera.
— Elle m’a paru heureuse.
Rudolph trouvait les prédictions de Boylan de mauvais goût. Il ne voulait
pas que Gretchen eût à regretter quoi que ce soit.
— Quel métier exerce son jeune homme ? Vous le savez ?
— Il écrit pour un magazine de radio.
— Oh ! dit Boylan, un de ceux-là !
— Teddy, vous feriez mieux d’oublier Gretchen, si vous voulez mon avis.
— Le fruit de votre riche expérience, dit Boylan. Alors, vous trouvez que
je devrais l’oublier ?
— O.K., je reconnais que je n’ai pas d’expérience. Mais je l’ai vue. J’ai
vu la façon dont elle regardait cet homme.
— Lui avez-vous dit que je consens toujours à l’épouser ?
— Non. C’est à vous à le lui dire. Vous n’auriez pas voulu que je le lui
dise devant son type ?
— Pourquoi pas ?
— Teddy, vous avez trop bu.
— Vous croyez ? C’est probable. Vous ne voudriez pas retourner chez
elle, en ma compagnie ?
— Vous savez bien que c’est impossible.
— Impossible pour vous, dit Boylan. Vous êtes comme le reste de votre
famille. Vous n’êtes pas foutu de faire quoi que ce soit.
— Écoutez. Je peux prendre le train pour rentrer chez moi.
— Mes excuses, Rudolph, dit Boylan en étendant son bras pour prendre
celui de Rudolph. J’étais ici, me figurant qu’elle allait franchir cette porte
avec vous. Elle ne l’a pas fait. Une déception engendre de mauvaises
manières. Une bonne raison pour ne pas s’exposer à être déçu. Pardonnez-
moi. Bien sûr, vous ne rentrez pas chez vous maintenant. Nous allons user
de notre liberté pour tirer une bordée. Il y a un très bon restaurant près d’ici.
On va commencer par cela. Barman, veuillez me donner l’addition.
Il déposa plusieurs billets sur le bar. Le jeune homme au col roulé
s’approcha d’eux.
— Puis-je vous inviter, messieurs, à prendre un verre avec moi ? dit-il en
fixant Rudolph avec un sourire.
— Vous êtes un imbécile, dit Boylan sans s’échauffer.
— Oh ! ne montez pas sur vos grands chevaux, ma chérie, dit l’autre.
Sans préavis, Boylan lui lança, avec force, son poing en pleine figure.
L’homme retomba sur le bar, et du sang se mit à lui couler du nez.
— Allons-nous-en, Rudolph, dit Boylan calmement.
Ils étaient au-dehors avant que le barman ou quiconque pût faire le
moindre geste.
— Je n’étais pas revenu ici depuis l’avant-guerre, dit Boylan tandis qu’ils
se dirigeaient vers la Sixième Avenue. La clientèle a changé.
« Si Gretchen avait franchi cette porte, se dit Boylan, un nez de moins
aurait saigné cette nuit à New York. »
Après avoir dîné à ce restaurant, où l’addition se monta, comme le nota
Rudolph, à plus de douze dollars, ils allèrent dans une boîte de nuit, dans un
sous-sol, qui avait pour nom « Café Society ».
— Cela vous donnera peut-être des idées pour votre quintette, dit Boylan.
Ils ont un des meilleurs orchestres de la ville. Et en général, il y a chaque
fois une nouvelle chanteuse noire qui sait vraiment chanter.
Il y avait foule, principalement des gens jeunes, parmi lesquels de
nombreux Noirs. Boylan obtint une petite table près de la piste de danse
grâce à un pourboire bien calculé. La musique était assourdissante et
merveilleuse. Si l’orchestre de Rudolph avait quelque chose à apprendre de
celui de « Café Society », ce serait de jeter leurs instruments dans le fleuve.
Rudolph se courbait en avant, absorbé, envoûté par cette musique, les
yeux collés sur le trompettiste nègre. Boylan, calé en arrière sur sa chaise,
fumait et buvait des whiskies, dans sa petite zone privée de silence.
Rudolph avait commandé un whisky aussi, parce qu’il fallait commander
quelque chose, mais n’y toucha pas. Boylan, après tout ce qu’il avait avalé
depuis l’après-midi, ne serait certainement pas en état de prendre le volant.
Boylan avait appris à Rudolph à conduire sur les petites routes dans
l’arrière-pays de Port Philip.
— Teddy !
Une femme en courte robe du soir, les bras et les épaules nus, se tenait
devant leur table.
— Teddy Boylan ! Je vous croyais mort.
Boylan se leva.
— Bonjour, Cissy, dit-il, je ne suis pas mort.
Elle lui jeta les bras autour du cou et l’embrassa sur la bouche. Boylan
eut l’air ennuyé et tourna la tête. Rudolph se leva sans savoir au juste que
faire.
— Où diable vous cachez-vous ?
La femme recula un peu tout en continuant à tenir Boylan par la manche.
Elle était constellée de bijoux qui scintillaient dans le reflet du projecteur
sur la trompette. Rudolph ne distinguait pas s’ils étaient vrais ou faux. Elle
était maquillée de façon étonnante, avec du khôl autour des yeux et du
rouge éclatant sur la bouche. Elle ne quittait pas Rudolph des yeux, et lui
souriait. Boylan ne fit pas le moindre geste pour le présenter et Rudolph ne
savait pas s’il devait s’asseoir ou rester debout.
— Cela fait des siècles, continua-t-elle, sans attendre de réponse, et les
yeux toujours fixés hardiment sur Rudolph. Les rumeurs les plus insensées
ont circulé. C’est un péché, cette façon qu’ont ceux qui vous sont le plus
proche et le plus cher de disparaître. Venez donc à ma table. Toute la bande
y est. Susie, Jack, Karen… Ils meurent d’envie de vous voir. Vous avez l’air
absolument merveilleux, chéri. Vous ne vieillissez pas. Quelle surprise de
vous trouver ici. Mais c’est une véritable résurrection !
Elle continuait à sourire à Rudolph de plus en plus voracement.
— Venez donc à ma table. Amenez votre beau jeune homme. Je ne crois
pas avoir saisi son nom, chéri.
— Permettez que je vous présente M. Rudolph Jordache, dit Boylan,
cérémonieusement : Madame Alfred Sykes.
— Cissy pour mes amis, dit-elle. Il est ravissant. Je ne vous blâme pas
d’avoir bifurqué, chéri.
— Ne soyez pas plus bête que Dieu ne vous a faite, Cissy, dit Boylan.
La femme se mit à rire.
— Toujours le même emmerdeur, Teddy. Allons, venez dire bonjour à
notre petite bande.
D’un geste onduleux de la main, elle fit demi-tour et se faufila dans la
jungle des tables vers le fond de la salle.
Boylan s’assit et fit signe à Rudolph d’en faire autant. Rudolph se sentait
rougir. Heureusement qu’il ne faisait pas assez clair pour qu’on pût le voir.
Boylan vida son whisky.
— Quelle idiote ! J’ai couché avec elle avant la guerre. Elle se défend
mal contre l’âge, dit Boylan tout en détournant son regard de Rudolph.
Partons d’ici. C’est trop bruyant. Et il y a trop de nos frères de couleur dans
ces parages. On dirait un navire de négriers après une mutinerie réussie.
Il fit signe à un garçon, reçut l’addition, paya. Puis, après avoir récupéré
leurs manteaux de la jeune personne au vestiaire, ils quittèrent les lieux.
Mme Sykes était la seule personne à qui Boylan ait présenté Rudolph,
Perkins excepté, bien sûr. Si c’était cela les amis de Boylan, on comprenait
pourquoi il restait sur sa colline. Rudolph regretta la visite de cette femme à
leur table. D’avoir rougi lui rappelait douloureusement qu’il n’était qu’un
jeune blanc-bec. Il aurait également aimé rester là et écouter ce trompettiste
toute la nuit.
Ils suivirent la 4e Rue en direction de l’Est, vers la voiture qu’ils y
avaient laissée, passant devant des magasins obscurs et des bars qui eux
étaient des explosions de lumière ; de musique et de conversations à très
haute voix.
— New York est une ville hystérique, dit Boylan, comme une femme
névrosée et insatisfaite. Une nymphomane qui prend de l’âge, que cette
ville, Bon Dieu, le temps que j’y ai gâché !
L’apparition de cette femme l’avait manifestement troublé.
— Je vous fais mes excuses pour cette garce, dit-il.
— Elle ne m’a pas gêné.
Elle l’avait gêné mais il ne voulait pas que Boylan le sût.
— Les gens sont dégueulasses, philosopha Boylan. Faire des œillades est
l’expression standard des Américains. La prochaine fois que nous viendrons
en ville, amenez votre amie. Vous êtes trop sensible pour vous exposer à
pareille pourriture.
— Je lui demanderai.
Mais Rudolph était à peu près certain qu’elle ne viendrait pas. Elle
désapprouvait son amitié avec Boylan. Une bête de proie, disait-elle de lui.
Elle l’appelait aussi « l’homme à l’eau oxygénée ».
— Pourquoi n’inviterions-nous pas Gretchen et son jeune homme ? Moi-
même je feuilletterai mes vieux carnets d’adresses pour voir si certaines de
mes vieilles amies ne sont pas toujours en vie. Nous passerons ainsi une
agréable soirée ensemble en ville.
— Ce sera vraiment rigolo, dit Rudolph. Comme le naufrage du Titanic.
Boylan s’esclaffa.
— Ah ! La claire optique de la jeunesse. Vous êtes un garçon qui donnez
bien des satisfactions, dit-il d’un ton affectueux. Avec un peu de veine, vous
serez un homme qui en donnerez aussi.
Ils étaient arrivés à l’auto. Un avis de contravention sous le balai de
l’essuie-glace. Sans le regarder, Boylan le déchira.
— Je peux conduire, si vous voulez, dit Rudolph.
— Je ne suis pas saoul, observa Boylan sèchement, en se glissant derrière
le volant.

III

Thomas était assis sur la chaise mal en point appuyée sur le mur du
garage, les pieds de devant soulevés. Un brin d’herbe entre les dents, il
regardait le chantier de bois. La journée était ensoleillée, et la lumière, sur
les feuilles des arbres bordant la grand-route, avait, dans ce dernier
embrasement de l’automne, un reflet métallique. Il devait terminer le
graissage d’une voiture pour deux heures, mais il n’était pas pressé. Il
s’était battu, le soir précédent, à l’occasion d’une sauterie au lycée. Il était
endolori sur tout le corps et ses mains étaient gonflées. Il avait passé son
temps à danser avec la jeune fille qu’escortait le spécialiste des plaquages
de l’équipe de football, parce qu’elle lui faisait des yeux doux. L’autre
l’avait mis en garde, mais Thomas n’en persévéra pas moins. Il savait que
tout finirait par une bataille et il ressentit le vieux mélange de plaisir,
crainte, puissance et excitation froide au fur et à mesure qu’il voyait la
figure de l’autre s’assombrir tandis qu’il continuait à danser de plus belle
avec la jeune fille. Enfin, les garçons sortirent de la salle de gymnastique où
avait lieu la danse. L’adversaire de Thomas était un mastodonte avec de
gros poings et, de plus, agile. Ce sacripant de Claude aurait pissé de joie
dans son pantalon s’il avait été présent. Thomas réussit à mettre l’autre hors
de combat mais il avait l’impression que ses côtes étaient défoncées. C’était
son quatrième pugilat à Elysium depuis le début de l’été.
Il avait un rendez-vous avec la jeune fille ce soir-là.
L’oncle Harold sortit de son petit bureau derrière la station-service.
Thomas n’ignorait pas qu’on s’était plaint à l’oncle Harold au sujet de ses
combats, mais l’oncle Harold n’avait rien dit. L’oncle Harold savait aussi
qu’une voiture devait être graissée avant deux heures mais il ne dit rien non
plus, bien qu’il fût visible pour Thomas, rien qu’à voir l’expression sur la
figure de son oncle, que ce dernier souffrait de constater que son neveu se
reposait en mâchouillant un brin d’herbe. L’oncle Harold ne disait plus rien
au sujet de n’importe quoi. L’oncle Harold avait une sale mine depuis
quelque temps — sa figure rose et joufflue tirait sur le jaune et devenait
flasque — et il avait l’expression de quelqu’un guettant la détonation d’une
bombe. La bombe n’était autre que Thomas. Il lui suffirait de faire allusion
à la tante Elsa de ce qui se fricotait entre l’oncle Harold et Clotilde, et ces
deux-là ne chanteraient plus le duo entre Tristan et Iseult, de longtemps,
dans la maison de la famille Jordache. Thomas n’avait nullement cette
intention, mais il se gardait de le faire savoir à son oncle. Qu’il cuise dans
son jus.
Thomas avait cessé d’apporter son déjeuner de la maison. Trois jours de
suite, il laissa le sac de sandwiches et de fruits, que Clotilde préparait pour
lui, sur la table de la cuisine. Clotilde n’avait rien dit. Au bout du troisième
jour, elle avait compris et il n’y eut plus de sandwiches qui attendaient
Thomas. Il mangeait au petit restaurant en forme de wagon un peu plus loin
au bord de la route. Il en avait les moyens. L’oncle de Thomas l’avait
augmenté de dix dollars par semaine. Le ballot !
— Si quelqu’un me cherche, dit l’oncle Harold, je suis à l’agence.
Thomas continuait à regarder du côté de la route, mâchant toujours son
brin d’herbe. L’oncle Harold poussa un soupir, monta dans sa voiture et s’en
alla.
De l’intérieur du garage venait le crissement d’un tour que Coyne faisait
marcher. Ce dernier l’avait vu dans un de ses combats un dimanche près du
lac, et était devenu très poli avec lui et si Thomas négligeait son travail, le
plus souvent il le faisait à sa place. Thomas songeait à laisser Coyne
s’occuper du graissage de cette voiture pour deux heures.
Mme Dornfeld arriva dans sa Ford 1940 et s’arrêta devant une des
pompes. Thomas se leva et alla vers la voiture à pas mesurés, évitant de se
hâter.
— Bonjour, Tommy, dit Mme Dornfeld.
— Salut.
— Faites le plein, s’il vous plaît, Tommy.
C’était une blonde bien en chair frisant la trentaine avec des yeux bleus,
enfantins, à l’expression insatisfaite. Son mari était caissier à la banque, ce
qui était commode, car sa femme savait ainsi où il se trouvait aux heures de
bureau.
Thomas raccrocha le tuyau, vissa le bouchon et se mit à nettoyer le pare-
brise.
— Ce serait gentil si vous me faisiez une visite aujourd’hui, Tommy, dit
Mme Dornfeld.
C’est le mot qu’elle employait toujours, une visite. Elle avait une façon
maniérée de parler, avec des petits battements des paupières, des lèvres et
des mains.
— Peut-être pourrais-je m’échapper à deux heures, répondit Thomas.
M. Dornfeld était dans les barreaux de sa cage de caissier depuis une
heure trente.
— Nous pourrions avoir une gentille et longue visite, dit-elle.
— Si j’arrive à m’échapper.
Thomas ne savait pas comment il se sentirait après le déjeuner.
Elle lui donna un billet de cinq dollars et lui étreignit la main quand il lui
rendit la monnaie. De temps en temps, après une de ses visites, elle lui
glissait un billet de dix dollars. M. Dornfeld, hormis l’argent, ne devait pas
combler sa femme, mais pas du tout !
Au retour de ces visites, il y avait toujours des traces de rouge à lèvres
sur le col de sa chemise. Il ne les effaçait pas afin que Clotilde ne manquât
pas de les voir quand elle prendrait son linge pour le laver. Mais elle n’y fit
jamais allusion. Le lendemain, il retrouvait sa chemise, sur son lit,
fraîchement lavée et repassée.
Vaines tentatives pour oublier Clotilde ! Ni Mme Dornfeld, ni
Mme Berryman, ni les jumelles, ni les autres ! Rien que des truies, ces
femelles ! Il était certain que Clotilde était au courant de ses frasques — on
ne pouvait rien cacher dans ce sale petit trou — et il souhaitait qu’elle en
souffrit, au moins tout autant que lui, mais elle n’en laissait rien paraître.
— À deux heures, alors ? Ce qu’on sera bien ! susurra Mme Dornfeld.
De quoi faire vomir un homme.
Elle mit le moteur en marche et, après un dernier trémoussement, s’en
alla. Thomas retourna à sa chaise adossée au mur, juste au moment où
Coyne sortait du garage en s’essuyant les mains.
— À ton âge, dit Coyne en observant la Ford prendre le large, je me
figurais qu’« elle » se détacherait si on faisait ça avec une femme mariée.
— La mienne ne se détache pas, dit Thomas.
— C’est ce que je vois.
Ce n’était pas un mauvais bougre, ce Coyne. Le jour des dix-sept ans de
Tom, il avait apporté une demi-bouteille de bourbon et, ensemble, ils lui
avaient fait un sort dans l’après-midi.
Thomas était en train de frotter dans son assiette le jus du hamburger
avec un morceau de pain lorsque Joe Kuntz, le flic, fit son entrée dans le
restaurant. La salle était vide, en dehors de deux autres clients et du patron.
Thomas ne savait pas encore s’il irait rendre visite à Mme Dornfeld.
Kuntz s’approcha de Thomas, assis devant le comptoir.
— Thomas Jordache ? demanda-t-il.
— Salut, Joe.
Deux fois par semaine, Kuntz s’arrêtait à la station-service pour discuter
le coup. Il menaçait perpétuellement de donner sa démission de la police à
cause de la misérable paye.
— Vous reconnaissez être Thomas Jordache ? dit Kuntz de sa voix de
flic.
— Qu’est-ce qui se passe, Joe ?
— Je vous ai posé une question, mon petit, répliqua Kuntz, se gonflant
dans son uniforme.
— Vous connaissez mon nom. Quelle est cette blague ?
— Vous feriez mieux de venir avec moi, mon petit. J’ai un mandat d’arrêt
pour vous, dit-il en saisissant Thomas au-dessus du coude.
Elias, le patron, cessa de frotter son gril et les deux types du chantier de
bois s’arrêtèrent de manger. Le silence le plus complet régna dans le
restaurant.
— J’ai commandé une tarte et du café, dit Thomas. Enlève tes pinces à
viande, Joe.
— Qu’est-ce qu’il vous doit, Elias ? demanda Kuntz, ses doigts serrant
fort le bras de Thomas.
— Avec ou sans la tarte et le café ? voulut savoir Elias.
— Sans, dit Thomas.
— Ça fait soixante-quinze cents.
— Payez, mon petit, et venez avec moi, tranquillement.
Kuntz ne procédait pas à plus d’une vingtaine d’arrestations par mois et
celle-ci constituait en quelque sorte un boni.
— O.K., O.K., dit Thomas, en posant quatre-vingt-cinq cents. Bon Dieu
Joe, tu me casses le bras.
Kuntz emmena Thomas rapidement hors du restaurant, Peter Spinelli, qui
faisait la paire avec Joe, était derrière le volant de la voiture de police dont
le moteur tournait.
— Peter, dit Thomas, veux-tu dire à Joe de me lâcher.
— La ferme, mioche, dit Spinelli.
Kuntz poussa Thomas au fond de la voiture et prit place à son côté. La
voiture fila vers le centre de la ville.
— Vous êtes accusé de détournement de mineure, ce qu’on désigne par
viol technique, dit le sergent Horvath, faisant fonction de commissaire de
police. Une plainte sous serment a été portée contre vous. J’avertis votre
oncle qui vous procurera un défenseur. Emmenez-le.
Thomas était encadré par Kuntz et Spinelli. Chacun d’eux s’était emparé
d’un de ses bras maintenant. Ils l’entraînèrent et l’enfermèrent dans une
cellule. Thomas regarda sa montre : deux heures vingt. Aujourd’hui Bertha
Dornfeld serait bien forcée de se passer de lui.
Il y avait un autre prisonnier dans l’unique cellule du poste de police, un
homme d’une cinquantaine d’années, les vêtements en loques, avec une
barbe d’une semaine. Il avait été arrêté pour braconnage. C’était, expliqua-
t-il à Thomas, la vingt-troisième fois qu’il se faisait pincer pour avoir tué
des chevreuils.

IV

Harold Jordache arpentait nerveusement le quai de la gare. Pourquoi de


tous les soirs fallait-il que le train fût en retard aujourd’hui ? Son estomac le
faisait souffrir et il y appliqua une main. Quand quelque chose n’allait pas,
c’est son estomac qui se rebiffait. Depuis deux heures et demie de l’après-
midi hier, quand Horvath lui avait téléphoné, ce n’avait été qu’une suite
d’embêtements. Il n’avait pas fermé l’œil de la nuit. Elsa n’avait cessé de
pleurnicher. « Nous sommes déshonorés pour la vie, se lamentait-elle,
jamais je ne pourrais me montrer en ville. Quel imbécile tu as été de
prendre ce petit sauvage chez nous. » Elle n’avait pas tort, il fallait bien le
reconnaître. Il n’avait été qu’un imbécile. Il avait trop le cœur sur la main.
Famille ou pas famille, quand Axel lui avait téléphoné de Port Philip, il
aurait fallu dire non, non.
Harold s’imaginait Thomas dans sa prison, perdant la tête, en train de
s’époumonner à tout dire, tout avouer, sans honte ni remords, et de donner
des noms. Qui pouvait savoir ce qu’il dirait, une fois la bride lâchée ? Il
n’ignorait pas que ce petit monstre le haïssait. Qu’est-ce qui l’empêcherait
de parler des coupons d’essence provenant du marché noir, des voitures
d’occasion truquées avec des boîtes de vitesse qui ne tiendraient pas au-delà
de quelques centaines de kilomètres, des dessous de table à cause du
contrôle des prix, des réparations inutiles, comme des remplacements de
soupapes ou de pistons alors qu’il s’agissait d’une arrivée d’essence
obturée ? Et même de Clotilde ? On ouvre sa maison à un garnement
comme lui, et on devient son prisonnier. Les brûlures d’estomac avaient
l’intensité de coups de canif. Il transpirait abondamment malgré ce vent
froid qui soufflait en rafales.
Pourvu qu’Axel apporte de l’argent, beaucoup d’argent. Ainsi que le
certificat de naissance. Comment peut-on imaginer, qu’à cette époque,
quelqu’un n’ait pas le téléphone ? Il avait dû lui télégraphier pour lui
demander de le rappeler au téléphone. Il avait rédigé un texte comminatoire
pour être sûr qu’Axel l’appelât. Ce qui n’empêcha pas Harold Jordache
d’être à demi surpris quand il reconnut la voix de son frère au téléphone.
Il entendit le grondement du convoi aborder la grande courbe avant la
station. Il recula nerveusement vers l’arrière du quai. Une crise cardiaque
pouvait le terrasser.
Le train ralentit et s’arrêta. Quelques rares voyageurs en descendirent et
se hâtèrent de quitter le quai éventé. Harold eut un moment de panique. Où
était Axel ? Il serait bien capable de se laver les mains du problème posé
par Thomas. Il n’était pas un père comme les autres. Il n’avait pas écrit une
seule fois, ni à lui ni à son fils. La mère de Thomas, non plus, cette fille de
putain qui se donnait des airs… Les deux autres gosses, non plus. En voilà
une famille ! Que pouvait-on en espérer ?
Enfin, il aperçut, dans la tache de lumière d’un lampadaire, un homme de
grande taille venir vers lui lentement à cause de sa claudication. Il était vêtu
d’une casquette de travailleur et d’une canadienne. « Je devais être fou, se
dit-il, quand à Port Philip je lui ai proposé de s’associer avec moi ! » Il se
félicita de l’obscurité et de l’absence de témoins.
— C’est bon, me voici, dit Axel, sans serrer la main de son frère.
— Bonjour, Axel, dit Harold. Je commençais à m’inquiéter. Combien
d’argent as-tu apporté ?
— Cinq mille dollars.
— J’espère que ça sera assez.
— Il vaut mieux que ça soit assez. Il n’y en a plus d’autres.
« Il a pris un coup de vieux et il n’a pas l’air bien portant, se dit Harold.
Il boite encore davantage. »
Ils marchèrent côte à côte jusqu’à la voiture de Harold.
— Si tu veux voir Tommy, tu devras attendre jusqu’à demain matin. On
ne laisse entrer personne après six heures.
— Je ne tiens pas à le voir, cet enfant de salaud.
Harold ne put s’empêcher de songer qu’il avait tort d’utiliser une telle
expression, même dans les circonstances actuelles, mais il s’abstint de tout
commentaire.
— As-tu dîné, Axel ? Elsa pourrait trouver quelque chose dans le
réfrigérateur.
— Nous n’avons pas de temps à perdre. Qui est celui que je dois payer ?
— Le père, Abraham Chase. Un des notables de la ville. Pourquoi donc
ton fils est-il tombé sur un type comme ça ? dit Harold d’un ton affligé. Est-
ce qu’une ouvrière d’usine n’aurait pas été assez bonne pour lui ?
— Dis-moi, c’est un juif ? demanda Axel en grimpant dans l’auto.
— Quoi ? cria Harold d’un ton irrité.
Ce serait le bouquet, et ça n’arrangerait pas les choses, si Axel était
devenu un nazi, en plus de tout le reste.
— Qu’est-ce qui te fait croire qu’il est juif ? insista Harold.
— Abraham.
— Quelle idée ! C’est une des familles les plus anciennement établies ici.
À peu près tout leur appartient. Tu auras de la veine s’il accepte ton argent.
— De la veine, tu parles !
Harold fit une marche arrière pour sortir du parking puis partit vers la
maison des Chase, dans un des beaux quartiers de la ville, près de celle des
Jordache.
— Je lui ai parlé au téléphone, expliqua Harold. Je lui ai dit que tu
venais. Il semblait avoir perdu la raison. Je ne le blâme pas. Passe encore de
découvrir qu’une de ses filles est enceinte. Mais toutes les deux ! Et
deux jumelles, par-dessus le marché !
— Elles pourront acheter les trousseaux des bébés au prix de gros,
s’esclaffa Axel.
Ce rire faisait penser à un pichet d’étain roulant dans un évier.
— Des jumelles ! Il n’a pas perdu son temps, le Thomas !
— Tu n’en sais pas la moitié, poursuivit Harold. Il a fichu des rossées à
au moins une douzaine de types depuis qu’il est arrivé.
Quand ces histoires parvinrent aux oreilles de Harold, elles avaient été
grossies au fur et à mesure qu’elles passaient de bouche en bouche.
— C’est étonnant qu’on ne l’ait pas fourré en prison plus tôt. Il fait peur
à tout le monde. C’est donc tout ce qu’il y a de plus naturel que lorsque
quelque chose comme ça arrive, on le prend comme bouc émissaire. Mais
qui en subit les conséquences ? Moi, et Elsa.
Axel feignit de ne pas entendre ses doléances.
— Comment savent-ils que c’est mon gosse ?
— Les jumelles l’ont dit à leur père.
Harold réduisit l’allure. Il n’avait nulle hâte d’affronter Abraham Chase.
— Elles l’ont fait avec tous les garçons de la ville, ces deux jumelles,
sans compter de nombreux hommes, tout le monde le sait bien. Mais quand
il s’agit de donner des noms, c’est celui de ton Tommy qui vient le plus
naturellement. Elles ne vont pas dire que c’était le gentil garçon qui habite à
côté, ou Joe Kuntz, l’agent de police, ou l’étudiant de Harvard dont les
parents jouent avec les Chase deux fois par semaine. C’est la brebis galeuse
qu’on montre du doigt. Ces deux petites salopes sont malignes. Et ton fils
leur a dit qu’il avait dix-neuf ans. Il se prenait pour un personnage
important. Au-dessous de dix-huit ans, mon avocat prétend qu’on ne peut
pas être poursuivi pour « viol technique ».
— Alors, pourquoi toute cette histoire ? demanda Axel. J’ai amené son
certificat de naissance.
— Ne t’imagine pas que ça peut s’arranger aussi facilement. M. Chase
jure ses grands dieux qu’il le ferait, dans ce cas, enfermer dans une maison
de correction, jusqu’à vingt et un ans, comme délinquant juvénile. Il est
capable de le faire. Cela signifierait quatre ans. Et ne t’imagine pas non plus
que Tommy arrangerait ses affaires en témoignant qu’il connaît
personnellement au moins vingt garçons qui ont couché avec ces filles, et
en fournissant une liste de noms. Ça n’aurait pour résultat que de fâcher
tout le monde et de ternir la réputation de la ville. On le lui ferait payer cher
ensuite ! Et à moi et à Elsa. Voici mon magasin d’exposition, dit-il
machinalement.
Ils passaient devant son agence d’automobiles.
— J’aurai de la chance si on n’envoie pas une brique à travers la vitrine.
— Tu es en bons termes avec Abraham ?
— Je suis en relations d’affaires avec lui, dit Harold. Je lui ai vendu une
Lincoln. Non, on ne peut pas dire que nous sommes des amis. Il s’est inscrit
pour une Mercury. Je vendrais cent voitures demain si on me les livrait.
Sacrée guerre. Tu ne peux pas te rendre compte tout ce que j’ai dû faire
depuis quatre ans pour surnager. Et maintenant que les choses commencent
à se tasser, voilà ce qui me tombe dessus.
— Tu n’as pas l’air de te débrouiller si mal, dit Axel.
— On est bien forcé de garder les apparences.
Une chose était sûre : si Axel se figurait un seul instant qu’il pourrait
emprunter de l’argent à son frère, il se trompait.
— Comment puis-je être sûr qu’Abraham, après avoir pris mon argent,
ne laissera pas le gosse aller en prison ?
— M. Chase est un homme de parole. Il tient tout le monde en main ici,
la police, le juge, le maire, l’organisation du parti. S’il te dit qu’il laisse
tomber l’affaire, tu peux être sûr qu’elle sera classée.
Harold éprouva subitement la crainte affreuse qu’Axel appellerait
M. Chase Abraham, et cela dans sa propre maison.
— Il vaudrait mieux pour lui, dit Axel d’une voix où perçait une menace.
Harold se souvint quel garçon brutal avait été son frère pendant leur
jeunesse en Allemagne. Il avait fait la guerre, avait tué des êtres humains.
Ce n’était pas quelqu’un de civilisé, avec ce visage dur, malsain, cette
hargne contre le monde entier, y compris ceux issus de son sang et de sa
chair. N’avait-il pas commis une erreur en le faisant venir à Elysium ?
Mieux aurait valu, peut-être, d’essayer d’arranger l’histoire lui-même. Mais
cela aurait coûté de l’argent et à cette idée il avait été pris de panique.
Lorsqu’ils arrivèrent devant la maison peinte en blanc, aux gros pilastres,
où demeuraient les Chase, ses brûlures d’estomac reprirent de plus belle.
Harold sonna et enleva son chapeau, qu’il tint serré contre sa poitrine
comme on le fait en Amérique pour saluer le drapeau. Axel, lui, garda sa
casquette sur la tête.
La porte s’ouvrit. Une femme de chambre les accueillit :
— M. Chase vous attend, messieurs, dit-elle.

— Ils prennent des millions de jeunes hommes, ce qu’il y a de mieux,


disait le braconnier tout en chiquant et crachant du tabac, pour les faire
s’entre-tuer et se mutiler, grâce à d’inhumaines machines. Puis, ils les
félicitent, les décorent de médailles et les font défiler dans les rues
principales de la ville. Ils me fourrent en prison, ils me traitent d’ennemi de
la société, et, tout ça, parce que de temps en temps je vais à l’aventure dans
les forêts de l’Amérique pour me payer un succulent chevreuil avec ma
vieille carabine Winchester 22, modèle 1910 !
Le braconnier était originaire des Ozarks, cette région montagneuse et
giboyeuse de l’Arkansas, et parlait comme un prédicateur itinérant de ces
campagnes reculées.
Il y avait quatre couchettes dans la cellule, superposées deux par deux de
chaque côté. Dave, le braconnier, occupait l’une du bas, et Thomas pour
fuir sa puissante odeur avait pris celle d’en face. Il y avait deux jours qu’ils
vivaient ensemble. Thomas commençait à tout savoir de Dave qui habitait
une cabine près du lac et qui était enchanté de trouver un auditoire captif.
Dave avait quitté les Ozarks pour travailler dans l’industrie automobile à
Detroit. Il y était resté une quinzaine d’années, mais n’avait pas pu tenir
plus longtemps.
— Je travaillais dans les ateliers de peinture, dans la puanteur des
produits chimiques et dans la chaleur des fours. Je passais les jours qui me
sont alloués sur cette terre à vaporiser de la peinture sur des autos destinées
à des gens dont je me fichais éperdument et qui iraient se balader quand
viendrait le printemps avec ses bourgeons, l’été avec ses moissons et
l’automne avec l’ouverture de la chasse, tous ces gens des villes affublés de
curieuses casquettes, nantis d’un permis de chasse, fiers de leurs beaux
fusils, et massacrant des cerfs. Les saisons pour moi, alors, ne signifiaient
pas plus que si j’avais été au fond d’une oubliette, enchaîné à un poteau de
fer. Je suis un homme de la montagne et je dépérissais. Un jour, j’ai
compris, et je choisis les bois. Un homme ne doit pas gaspiller les jours qui
lui sont alloués sur cette terre, mon fils. Il y a une conspiration pour
enchaîner tout être vivant, enfant ou grande personne, à un poteau de fer au
fond d’une oubliette noire. Ne sois pas dupe parce qu’ils la peignent de
couleurs aussi éclatantes que celles de l’arc-en-ciel, et parce qu’ils
s’ingénient à te faire croire que ce n’est pas une oubliette, ni un poteau de
fer, ni une chaîne. Le président de la General Motors, là-haut dans son
glorieux bureau, est tout aussi enchaîné dans son oubliette que je l’étais
quand je faisais cracher de la peinture violette à mon outil dans l’atelier des
carrosseries.
Dave cracha du jus de tabac dans la boîte par terre près de sa couchette.
Le choc contre la paroi fut un son musical.
— Je ne demande pas grand-chose, expliquait Dave, simplement un
chevreuil de temps en temps, et le parfum de la forêt dans mes narines. Je
n’en veux pas à ceux qui me fourrent en prison, ils exercent leur métier. Le
mien, c’est de chasser. Non, je n’ai pas de ressentiment contre eux pour les
deux mois qu’ils me font passer derrière ces barreaux. Somme toute, c’est
juste avant le début de l’hiver qu’ils m’attrapent, ce n’est donc pas un vrai
malheur. Mais ils ont beau dire, ils ne me feront jamais croire que je suis un
véritable criminel. Je ne suis qu’un Américain qui vit dans les bois
d’Amérique et se nourrit de cerfs américains. Ils pondent un tas de
règlements pour les gens des villes qui vont à la chasse. Je ne m’y oppose
pas, mais ils ne s’appliquent pas à moi, pas à moi.
Il cracha une autre chique.
— Il n’y a qu’une seule chose qui me chagrine un peu — et c’est
l’hypocrisie. Sais-tu que le juge qui m’a coffré avait mangé un quartier du
chevreuil que j’avais tué la semaine d’avant ? Il l’a mangé à sa propre table,
payé par son propre argent par sa propre cuisinière. L’hypocrisie ! C’est le
cancer de l’âme des Américains. Prends ton cas, mon fils. Qu’as-tu donc
fait ? Ce que tout le monde fait quand il en a l’occasion. On t’a offert un joli
petit con bien juteux, et tu l’as pris ! À ton âge, mon fils, le diable se cache
dans les reins et toutes les prescriptions de la loi ne les calmeront pas. Je te
parie que si le juge qui va te priver de liberté pendant de longues années de
ta jeune vie recevait une invite d’une de ces jeunes filles aux fesses
rebondies, il s’ébrouerait avec elle comme un vieux bouc, s’il était sûr
qu’on ne le sache pas ! Comme celui qui a bouffé mon chevreuil.
« Détournement de mineure ! »
Dave en recracha de dégoût.
— Des lois établies par des vieillards. Est-ce qu’une petite queue
frétillante connaît des lois ? Tout cela n’est qu’hypocrisie, mon fils.
L’hypocrisie règne partout.
Joe Kuntz apparut derrière la grille de la cellule. Il l’ouvrit.
— Jordache, dehors.
À l’avocat que l’oncle Harold lui avait procuré, Thomas avait raconté
que Kuntz, lui aussi, avait fricoté avec les jumelles. Comme ce dernier
l’avait entendu, il ne lui témoignait guère de sentiments amicaux. Il était
marié et avait trois gosses.
Axel Jordache était dans le bureau du commissaire de police Horvath, en
compagnie de son frère et de l’avocat. Ce dernier était un homme jeune, à
l’air anxieux, au teint brouillé et avec des lunettes épaisses. Quant à son
père, Thomas ne lui avait jamais vu si mauvaise mine, même le jour où il
lui avait donné un coup de poing.
Il attendit que son père lui dise bonjour mais comme Axel garda le
silence, Thomas se tut également.
— Thomas, dit l’avocat, je suis heureux de vous annoncer que l’affaire a
été réglée à la satisfaction générale.
— Ouais, grommela Horvath derrière son bureau.
Sa satisfaction paraissait mitigée.
— Vous êtes libre, Thomas, reprit l’avocat.
Thomas jeta un regard incrédule aux cinq hommes dans la pièce. Aucun
visage ne donnait signe de réjouissance.
— Vous voulez dire que je peux sortir de cette tôle ?
— C’est bien ça.
— Eh bien, partons alors, s’écria Axel Jordache en se tournant. Je n’ai
perdu que trop de temps dans ce sacré patelin.
Et il sortit en clopinant.
Thomas dut se retenir pour le suivre. Il aurait voulu bondir en avant et
prendre la fuite avant que quelqu’un ne se ravisât.
Dehors, il faisait beau en cette fin d’après-midi. Dans sa cellule sans
fenêtre Thomas ne pouvait pas savoir le temps qu’il faisait. L’oncle Harold
marchait d’un côté de Thomas, son père de l’autre, l’encadrant comme s’il
était de nouveau arrêté.
Ils montèrent dans la voiture de l’oncle Harold. Axel s’assit devant et
Thomas eut tout le siège arrière pour lui seul. Il ne posa pas de questions.
— Je t’ai acheté ta liberté, si tu veux le savoir, dit son père, sans se
retourner mais parlant droit devant lui au pare-brise. Cinq mille dollars à ce
Shylock pour sa livre de chair. Je pense que tu as payé le prix le plus élevé
qu’on ait jamais demandé pour tirer un coup. J’espère qu’il en valait la
peine.
Thomas aurait voulu dire qu’il était plein de regrets, qu’un jour il rendrait
cet argent à son père, d’une façon ou d’une autre, mais les mots ne sortaient
pas.
— Ne va pas t’imaginer que c’est pour toi ou pour Harold, ici présent,
que je l’ai fait…
— Écoute, Axel… commença Harold.
— Vous pourriez crever cette nuit, vous deux, et ça ne me gâcherait pas
l’appétit. Je l’ai fait pour le seul membre de la famille qui vaille quelque
chose, ton frère Rudolph. Je n’ai pas voulu qu’il débute dans la vie avec un
frère repris de justice au cou. Mais cela est la dernière fois que je veux te
voir ou t’entendre.
Je prends le train pour rentrer chez moi, et c’est fini entre toi et moi. Tu
as compris ?
— Oui, j’ai compris, dit Thomas d’une voix sans timbre.
— Et tu quittes la ville aussi, dit l’oncle Harold à Thomas, d’une voix
tremblotante. Cette condition a été imposée par M. Chase et je ne peux que
l’approuver. Je vais te ramener à la maison, tu vas faire un paquet de tes
affaires et tu décampes. Tu comprends cela aussi ?
— Ouais, ouais.
Ils peuvent la garder, leur ville. Pour ce qu’elle sert !
Ils ne trouvèrent plus rien à se dire. Lorsque l’oncle Harold arrêta la
voiture devant la gare, Axel en descendit sans dire un mot et s’en alla en
boitillant sans refermer la portière. L’oncle Harold fut obligé de se pencher
pour la claquer.

Dans la minable chambre sous le toit, une valise en mauvais état avait été
posée sur le lit. Thomas la reconnut. Elle appartenait à Clotilde. Les draps
et les couvertures avaient été retirés, le matelas enroulé comme si la tante
Elsa avait craint qu’il ne s’y étendît pour quelques minutes de repos. La
tante Elsa et ses filles n’étaient pas à la maison. Pour éviter la contagion,
elles étaient toutes allées au cinéma.
Thomas jeta dans la valise ses affaires pêle-mêle. Il n’avait pas grand-
chose. Quelques chemises et sous-vêtements, une seconde paire de
chaussures et un pull-over. Il se débarrassa de sa tenue de la station-service,
dans laquelle il avait été arrêté, et mit le nouveau costume gris que la tante
Elsa lui avait acheté pour son anniversaire.
Il regarda autour de lui. Le livre, emprunté à la bibliothèque, était sur la
table. Il recevait sans cesse des cartes de rappel : on lui comptait deux cents
par jour de retard. Il devait au bas mot plus de dix dollars, maintenant. Il
fourra le livre dans la valise. Un souvenir d’EIysium, dans l’Ohio.
Il ferma la valise et descendit à la cuisine. Il voulait remercier Clotilde
pour la valise. Mais elle n’y était pas.
Il traversa le vestibule. L’oncle Harold était debout dans la salle à manger
en train d’avaler un gros morceau de flan. Ses mains étaient agitées d’un
tremblement. Chaque fois qu’il était nerveux, il s’empiffrait.
— Si c’est Clotilde que tu cherches, économise tes forces, lui dit l’oncle
Harold. Je l’ai envoyée au cinéma avec ta tante et tes nièces.
« Tout de même, se dit Thomas, je lui ai valu une sortie au cinéma. Une
bonne chose, au moins. »
— As-tu de l’argent ? demanda l’oncle Harold. Je n’ai pas envie qu’on te
ramasse pour vagabondage et qu’une autre histoire recommence.
Il dévorait le flan aux pommes.
— J’en ai, répondit Thomas.
Il avait vingt et un dollars et quelques petites pièces de monnaie.
— Parfait. Rends-moi la clef, maintenant.
Thomas la sortit de sa poche et la posa sur la table.
Il se retint à quatre pour ne pas flanquer le reste de la pâtisserie dans la
figure de l’oncle Harold. Mais à quoi bon ?
Ils se dévisagèrent. Un petit morceau de la pâte pendait au menton de
l’oncle Harold.
— Embrasse Clotilde pour moi, dit Thomas en se dirigeant vers la porte
de la maison.
Il alla à pied à la gare et y dépensa vingt dollars pour un billet le menant
aussi loin que possible d’Elysium.
CHAPITRE X

D E SON COIN, LE CHAT LE surveillait de ses yeux malveillants qui


ne cillaient pas. Ses ennemis étaient interchangeables. Quiconque
descendait à la cave chaque nuit, pour travailler dans la chaleur écrasante,
était l’objet de la même haine, du même désir de tuer, reflété par ses yeux
topaze. Ce regard glacial, sans cesse fixé sur lui au cours de la nuit,
démontait Rudolph, occupé à placer les miches dans le four. De n’être point
aimé, ne serait-ce que par un animal, le mettait mal à l’aise. Il avait tenté de
se faire un ami du chat par un bol supplémentaire de lait, par des caresses,
par des « minet, minet », mais le chat savait qu’il n’était pas un gentil minet
et, la queue tordue, le contemplait avec des idées de meurtre.
Axel était parti depuis trois jours. On n’avait reçu aucune nouvelle
d’Elysium et Rudolph ignorait combien de nuits encore devrait-il descendre
au sous-sol dans cette chaleur, cette poussière de farine, les bras engourdis à
force de soulever, de pousser et de tirer. Il ne comprenait pas comment son
père tenait le coup. Année après année. Rien qu’après trois nuits, Rudolph
était à peu près à bout, des ombres violettes sous les yeux et le visage défait.
Et il aurait ensuite à prendre sa bicyclette et à livrer les pains, le matin. Et le
lycée, après. Il avait un examen important en maths le lendemain et il
n’avait pas pu le préparer. Les maths n’avaient jamais été son fort, du reste.
En sueur, en lutte contre les plateaux, graisseux et énormes, les bras nus
et la figure saupoudrés de farine, après trois nuits il était devenu le fantôme
de son père, chancelant sous ce châtiment que son père avait enduré
pendant six mille nuits. Bon fils, loyal fils. Foutaise ! Il regretta sincèrement
d’avoir aidé son père pendant les vacances ou quand il y avait des moments
de presse, et d’avoir ainsi à peu près appris le métier de son père. Thomas
avait été plus sagace. Que la famille aille au diable. Quels que puissent être
les ennuis de Thomas (Axel n’avait pas dit à Rudolph de quoi il s’agissait
quand il reçut la dépêche d’Elysium), ce dernier ne pouvait pas être dans
une situation aussi mauvaise que la sienne dans cette cave brûlante.
Quant à Gretchen, rien que pour traverser une scène trois fois dans la
soirée, elle se faisait soixante dollars par semaine.
Au cours de ces trois dernières nuits, Rudolph avait calculé
approximativement ce que la boulangerie Jordache gagnait chaque semaine.
Environ une soixantaine de dollars, en moyenne, après le loyer, les frais et
les trente dollars versés à la veuve qui remplaçait au magasin sa mère
malade.
II se souvint de l’addition de plus de douze dollars rien que pour le dîner
payé par Boylan à New York, sans compter tous les verres bus cette seule
nuit.
Boylan était à Hobe Sound, en Floride, pour deux mois. Maintenant que
la guerre était terminée, la vie reprenait son cours habituel.
Il enfourna un autre plateau.

Des bruits de voix le réveillèrent. Il gémit. Déjà cinq heures ? Il sortit de


son lit comme un automate. Il s’aperçut qu’il avait ses vêtements. Il hocha
la tête, hébété. Comment se faisait-il qu’il était habillé ? Les yeux vagues, il
regarda sa montre. Six heures moins le quart. Alors, il se souvint. Ce n’était
pas le matin. À son retour de l’école, il s’était jeté sur son lit pour prendre
un peu de repos avant le travail de la nuit. Il entendit la voix de son père.
Son père avait dû rentrer pendant son somme. Sa première pensée fut
égoïste. Je n’aurai pas à travailler cette nuit.
Il se recoucha.
Les deux voix, l’une aiguë et excitée, l’autre basse et lente, comme pour
fournir des explications, lui parvenaient du bas. Ses parents se disputaient.
Il était trop fatigué pour s’en soucier. Mais il ne pouvait se rendormir avec
tout ce bruit. Il écouta donc.
Mary Pease Jordache déménageait. Oh ! pas loin. Juste de l’autre côté du
palier, dans la chambre de Gretchen. Elle trébuchait d’une pièce à l’autre,
les jambes douloureuses par suite de sa phlébite, les bras chargés de robes,
de linge, de sweaters, de souliers, de peignes, de photographies des enfants
quand ils étaient petits, de cahiers de Rudolph, d’un nécessaire à coudre,
d’Autant en emporte le vent, d’un paquet froissé de cigarettes Camel, de
vieux sacs à main. Tout ce qui lui appartenait, le sortant de la chambre
qu’elle exécrait depuis vingt ans et l’empilant sur le lit défait de Gretchen,
remuant un petit nuage de poussière chaque fois qu’elle arrivait avec un
nouveau chargement.
Elle ne cessait de monologuer au cours de ses allées et venues.
— Je quitte définitivement cette chambre. Vingt ans trop tard, mais c’est
enfin fini. Personne ne me témoigne de la considération. J’en ferai à ma
guise, dorénavant. Je ne serai plus à la disposition de cet imbécile, un
homme qui traverse la moitié du pays pour remettre cinq mille dollars à un
parfait inconnu, toutes ses économies, toutes les miennes. Jour et nuit, j’ai
été une esclave, me privant de tout, vieillissant prématurément pour mettre
cet argent de côté. Mon fils irait à l’université, mon fils deviendrait un
monsieur. Mais, maintenant il ne fera pas son chemin, il ne deviendra rien
du tout. Mon brillant époux s’est cru obligé de montrer quel grand
personnage il était — remettre des billets de mille dollars à ce millionnaire
dans l’Ohio pour que son frère chéri et sa grasse épouse ne soient pas
embarrassés lorsqu’ils iraient à l’opéra dans leur Lincoln Continental.
— Ce n’était pas pour mon frère ou sa grasse épouse, expliqua Axel
Jordache, assis sur le lit, les mains pendantes entre les genoux. Je te l’ai
déjà dit. C’était pour Rudy. À quoi bon d’aller à l’université si un jour on
apprenait qu’il avait un frère en prison ?
— Il appartient à la prison, Thomas, répondit-elle. C’est l’endroit qui lui
convient. Si tu vas distribuer cinq mille dollars chaque fois qu’on veut le
mettre en prison, tu ferais bien d’abandonner la boulangerie sans tarder et
de prendre un autre métier, le pétrole par exemple, ou de devenir banquier.
Je parie que tu devais être aux anges de donner cet argent à cet homme. Tu
te sentais fier. Ton fils. Tel père, tel fils. Gorgé de lubricité. Viril. En plein
dans le mille. Ça ne lui suffit pas d’engrosser une fille à la fois. Oh ! non,
pas le fils d’Axel Jordache. Un doublé, voilà le genre de famille dont il
descend. Eh bien, si Axel Jordache veut montrer, à partir de maintenant,
quel super-homme il est au lit, il ferait bien de dénicher une paire de
jumelles. C’est fini pour moi. Mon calvaire est achevé.
— Merde alors ! Un calvaire ! s’exclama Jordache.
— Des cochonneries, oui, des cochonneries, cria Mary. D’une génération
à l’autre. Ta fille est une putain, aussi. J’ai vu ici même l’argent qu’elle a
reçu des hommes pour ses services, huit cents dollars. Je les ai vus de mes
propres yeux, cachés dans un livre. Huit cents dollars. Tes enfants se font
payer cher. Eh bien, moi aussi, je vais demander cher. Si tu veux quelque
chose de moi, que j’aille travailler au magasin, que tu veuilles aller dans
mon lit. Trente dollars par semaine, c’est mon prix. Un prix au rabais. Mais
je veux d’abord l’arriéré. Trente dollars par semaine pendant vingt ans. J’ai
calculé ce que ça fait. Trente mille dollars. Mets trente mille dollars sur
cette table et je te parlerai. Pas avant.
Elle avait maintenant la dernière fournée à transporter : elle se précipita
hors de la chambre. La porte de la chambre de Gretchen claqua derrière
elle.
Jordache, hochant la tête, monta l’escalier à la chambre de Rudolph.
Ce dernier était étendu sur son lit, les yeux ouverts.
— Je pense que tu as entendu, dit son père.
— Eh oui.
— Je regrette, dit Jordache.
— Ouais.
— Je vais maintenant en bas, voir comment ça va au magasin.
— J’irai te rejoindre pour te donner un coup de main, dit Rudolph.
— Toi, tu vas dormir. Je ne veux pas te voir ici. Et il sortit de la pièce.
CHAPITRE XI

D ANS LE SOUS-SOL DE LA maison des Westerman, les lumières


étaient tamisées. Ils l’avaient arrangé et meublé de sorte que Buddy pouvait
y recevoir ses amis. Il y donnait une party ce soir, réunissant une vingtaine
de jeunes gens et jeunes filles. Les uns dansaient, d’autres s’embrassaient
dans les coins les plus obscurs, enfin, certains se contentaient d’écouter un
disque de Benny Goodman : Paper Doll.
Le petit orchestre des Cinq du Fleuve ne répétait guère, depuis que des
démobilisés avaient constitué un orchestre qui décrochait la plupart des
engagements. Rudolph n’en voulait pas à ceux qui préféraient les services
de l’autre orchestre. Ils avaient plus d’expérience et jouaient bien mieux
que son quintette.
Alex Dailey dansait collé contre Lila Belkamp au milieu de la salle. Ils
annonçaient à tout le monde qu’ils allaient se marier dès sa fin du lycée en
juin. Alex avait dix-neuf ans et n’était pas particulièrement brillant en
classe. Lila était un peu minaudière, mais bien gentille. Rudolph se
demanda si sa mère ressemblait à Lila quand elle avait dix-neuf ans. Il
aurait aimé avoir un enregistrement de ce que sa mère avait dit à son père le
soir de son retour d’Elysium. Il l’aurait fait entendre à Alex. Si tous les
candidats au mariage étaient obligés d’écouter ce disque, peut-être y aurait-
il moins d’empressement à se ruer à l’église.
Julie était assise sur les genoux de Rudolph, installé dans un vieux
fauteuil confortable un peu délabré près d’un coin.
D’autres jeunes filles s’asseyaient pareillement sur les genoux de leur
cavalier, mais Rudolph eût préféré que Julie s’en abstînt. L’idée qu’on le
voyait dans cette posture et qu’on devinait ses sensations le gênait. Il y avait
des choses qu’il fallait garder privées. Il ne pouvait se figurer Teddy Boylan
ayant jamais laissé une femme lui monter, en public, sur les genoux. Mais
s’il se risquait à en faire la moindre allusion à Julie, elle éclaterait.
Elle blottissait sa tête contre son épaule et l’embrassait. Il lui rendait ses
baisers, bien sûr, et il trouvait cela délicieux, mais il aurait préféré la voir
s’arrêter.
Elle avait fait une demande d’admission à Barnard College, pour cet
automne. Elle était assez sûre d’y être acceptée, car elle avait été une
brillante élève au lycée. Elle poussait Rudolph à essayer l’université de
Columbia ; ils auraient été ainsi proches l’un de l’autre, à New York.
Rudolph prétendait qu’il songeait plutôt à Harvard ou à Yale. Il n’avait pas
le courage d’avouer à Julie qu’il était forcé de renoncer à l’université.
Julie se serra plus fort contre Rudolph, enfouit sa tête sous son menton et
ronronna, ce qui, habituellement, le mettait en joie. Il fixa les autres par-
dessus la tête de Julie. Il était probablement le seul jeune homme dans la
pièce à avoir gardé sa virginité. Il était sûr que Buddy Westerman, Dailey et
Kessler l’avaient perdue ainsi que tous les autres, sauf peut-être un ou
deux qui avaient dû se vanter à tort. Mais ce n’était pas la seule chose qui
faisait de Rudolph quelqu’un à part. Il se demanda si on l’inviterait sachant
que son père avait tué deux hommes, que son frère avait été en prison pour
viol, que sa sœur était enceinte (elle le lui avait écrit afin de lui éviter,
comme elle disait, une affreuse surprise) et vivait avec un homme marié,
que sa mère avait réclamé à son père trente mille dollars pour prix de ses
futures faveurs.
Les Jordache n’étaient pas comme tout le monde, ah non !
Buddy Westerman s’approcha d’eux :
— Hé, les copains, il y a du punch, des gâteaux et des sandwiches, en
haut.
— Merci, Buddy, dit Rudolph, qui souhaitait de plus en plus vivement
que Julie sautât à bas de ses genoux.
Buddy alla faire le tour des autres couples. C’était un type bien que
Buddy, se disait Rudolph. Il allait entrer à l’université de Cornell et ensuite
à une école de droit car son père avait une importante étude d’avocat en
ville. Le nouvel orchestre avait demandé à Buddy de jouer la basse mais,
par loyauté envers le quintette du Fleuve, il avait dit non. Rudolph estimait
qu’il maintiendrait son refus environ trois semaines. Il avait un talent inné
de musicien et il avait dit : « Ces types-là savent vraiment faire de la
musique. » On ne pouvait donc estimer que Buddy ne finirait pas par céder,
d’autant plus que le quintette ne décrochait pas plus d’un engagement par
mois, maintenant.
Rudolph se rendit compte que tous ces jeunes gens qu’il voyait ici
savaient ce qu’ils allaient faire. Le père de Kessler était pharmacien, et
Kessler, après l’université, entrerait dans une école de pharmacie et ensuite
succéderait à son père. Le père de Starrett était un agent immobilier, et
Starrett, après Harvard, suivrait les cours de la fameuse école d’affaires qui
s’y trouvait, afin de pouvoir montrer à son père quel emploi faire de son
argent. La famille de Lawson avait une affaire de constructions
mécaniques : il serait donc ingénieur. Et même Dailey, qui manquait de
qualités intellectuelles pour faire des études supérieures, avait son avenir
tracé : il travaillerait dans l’entreprise de fournitures de plomberie de son
père.
Pour Rudolph, il y avait une magnifique carrière que lui ouvrait le fournil
ancestral.
« Je vais travailler dans les grains » ou, peut-être, « j’ai l’intention de
m’engager dans l’armée allemande. Mon père en est un ancien diplômé. »
Soudainement Rudolph envia tous ses camarades à en être malade. Le
phono jouait à ce moment-là du Benny Goodman dont la clarinette faisait
penser à de la dentelle d’argent. Rudolph l’envia aussi. Plus que tous les
autres, peut-être.
Ce soir-là, il comprit pourquoi on cambriolait les banques.
Il n’irait plus à d’autres parties. Ce n’était pas sa place, même s’il était le
seul à le savoir.
Il voulait rentrer chez lui. Il était recru de fatigue, comme tout le temps,
ces jours-ci. En plus de ses livraisons à bicyclette le matin, il tenait la
boulangerie de quatre à sept heures tous les après-midi, après l’école. La
veuve Cudahy ne venait plus toute la journée à cause de ses enfants dont
elle devait s’occuper. Cela l’avait obligé à abandonner la course à pied et la
société de baters. Ses notes avaient baissé également, car il ne semblait plus
avoir assez d’énergie pour étudier. Il avait été malade, aussi, avec un rhume
qui avait commencé après Noël et n’en finissait pas.
— Julie, dit-il rentrons.
Elle se redressa comme un ressort, sidérée.
— C’est encore tôt. On s’amuse bien.
— Je sais, je sais, dit-il d’un ton plus impatient qu’il n’eût voulu. Je n’ai
pas envie de rester.
— Chez moi, ça ne collera pas, dit-elle. Mes parents ont invité des amis
pour une partie de bridge. C’est vendredi.
— Je veux rentrer chez moi, insista-t-il.
— Eh bien, vas-y, s’écria-t-elle, fâchée et glissant de ses genoux. Je
trouverai bien quelqu’un pour me ramener.
Il eut envie de tout lui raconter. Peut-être le comprendrait-elle.
— Allons donc ! reprit-elle, au bord des larmes. C’est la première party
que nous avons depuis des mois et tu veux la quitter avant même d’être
arrivé, ou peu s’en faut.
— Je me sens patraque, dit-il en se levant.
— Comme c’est curieux. Ça t’arrive juste les soirs où tu es avec moi. Je
te parie que tu te sens bien les soirs où tu sors avec Teddy Boylan.
— N’y mêle pas Boylan, Julie. Il y a des semaines que je ne l’ai vu.
— Qu’est-ce qui se passe ? Il a épuisé son eau oxygénée ?
— Quelle plaisanterie ! soupira-t-il d’un ton las.
Elle pivota sur ses talons, balançant ses nattes en queue de cheval et se
joignit au groupe autour du phonographe. Elle était la plus jolie fille de la
réunion avec son nez retroussé, sa silhouette nette, élégante, fine. Elle était
adorable. Rudolph ne pouvait s’empêcher de songer comme cela arrangerait
tout si elle pouvait s’escamoter pendant six mois ou un an. « J’aurais
surmonté ma fatigue et elle et moi pourrions repartir à zéro. »
Il monta enfiler son manteau et s’en alla à l’anglaise.
Il pleuvait, une de ces pluies de février, froide et transperçante sous les
rafales soufflant de la vallée de l’Hudson. Il se mit à tousser. L’eau lui
dégoulinait dans le cou malgré son col relevé. Il marchait à pas lents et avait
envie de pleurer. Il détestait ces querelles avec Julie : elles devenaient de
plus en plus fréquentes. S’ils avaient fait l’amour, mais vraiment, au lieu de
ces caresses tronquées qui les laissaient insatisfaits et honteux, il était sûr
qu’ils ne s’entre-déchireraient pas comme ils le faisaient. Mais, il ne
pouvait s’y résoudre. Ils devraient le faire en catimini, se cacher, mentir. Ils
le feraient dans les meilleures conditions ou pas du tout.
Le directeur de l’hôtel ouvrit tout grand pour eux la porte de
l’appartement qui donnait sur la Méditerranée. Il y avait des effluves de
jasmin et de thym. Le jeune couple, au teint bronzé, examina le salon d’un
air flegmatique, puis regarda la mer. Des grooms, en uniforme, apportaient
de nombreuses pièces de bagage en cuir et les posaient dans les différentes
pièces.
— Ça vous plaît, monsieur ? demanda le directeur.
— Ça va, répondit le jeune homme bronzé.
— Merci, monsieur, dit le directeur en reculant hors du salon.
Le jeune couple bronzé alla sur le balcon et contempla les flots. Ils
s’embrassèrent avec l’azur comme arrière-fond. Les senteurs de jasmin et
de thym devinrent plus fortes.
Ou…
Ce n’était qu’un petit chalet en rondins, enfoui sous la neige. De hautes
montagnes le surplombaient. Le jeune couple bronzé y entra en secouant la
neige de leurs vêtements, joyeux. Un grand feu ronflait dans l’âtre. La neige
était si épaisse qu’elle recouvrait les fenêtres. Ils étaient seuls dans le haut
pays. Ils se laissèrent tomber devant le feu.
Ou…
Le jeune couple bronzé foula le tapis rouge déplié sur le quai. « Le
Vingtième Siècle » à destination de Chicago, était rutilant là, sur les rails.
Ils passèrent devant le steward en veste blanche et pénétrèrent dans le
wagon. Leur compartiment était rempli de roses. Il y avait des senteurs de
roses. Le jeune homme et la jeune femme bronzés se sourirent et
déambulèrent à travers le train pour aller prendre un verre dans le wagon-
club.
Ou…
Rudolph eut une désagréable quinte de toux sous la pluie, alors qu’il
tournait dans sa rue.
« J’ai vu bien trop de films », pensa-t-il.
De la lumière venait du sous-sol de la boulangerie à travers le grillage du
soupirail. Le Flamme Eternelle, Axel Jordache, le Soldat Inconnu. Si son
père mourait, quelqu’un songerait-il à éteindre la lumière ?
Les clefs de la maison en main, Rudolph hésita. Depuis le soir où sa mère
avait tenu des propos démentiels au sujet des trente mille dollars, il
éprouvait de la compassion pour son père. Ce dernier parcourait
l’appartement à pas lents et feutrés, comme quelqu’un venant de quitter
l’hôpital après une opération grave et qui aurait senti la mort lui frapper
l’épaule. Axel avait toujours paru à son fils si fort, si épouvantablement
fort. Il avait eu une voix retentissante, des gestes brusques et désordonnés.
Maintenant, ses longs silences, ses mouvements hésitants, sa façon lente et
presque timide d’ouvrir son journal ou de se faire du café, le soin qu’il
prenait à ne pas faire de bruits inutiles avaient quelque chose d’effrayant.
Tout d’un coup, Rudolph eut le sentiment que son père se préparait à la
mort. Debout dans l’entrée, une main sur la rampe de l’escalier, pour la
première fois depuis sa petite enfance il se demanda s’il aimait vraiment
son père.
Il ouvrit la porte donnant sur l’escalier du sous-sol et descendit.
Son père ne faisait rien, assis sur son banc, le regard fixé sur le four, la
bouteille de whisky par terre à son côté. Le chat s’était tapi dans un coin.
— Comment ça va, p’pa ? dit Rudolph.
Son père tourna la tête et fit un petit geste de la tête.
— Je suis descendu voir si je pouvais t’aider.
— Non.
Puis Axel ramassa la bouteille et but une gorgée. Il tendit la bouteille à
Rudolph.
— Tu en veux ?
— Merci bien.
Rudolph n’en avait aucune envie, mais il pensa que cela ferait plaisir à
son père s’il en prenait. La bouteille, enduite de la sueur de son père, était
glissante. Il en prit une lampée, qui lui brûla la bouche et la gorge.
— Tu es trempé, lui dit son père.
— Eh oui, il pleut.
— Retire ton manteau. Tu ne vas pas t’asseoir dans un vêtement mouillé.
Rudolph l’enleva et le pendit à un crochet fiché dans le mur.
— Comment vont les affaires, p’pa ? demanda-t-il.
C’était une question qu’il n’avait jamais posée à son père auparavant.
Son père eut un petit rire étouffé mais ne répondit pas. Il reprit une
nouvelle lampée de whisky.
— Qu’est-ce que tu as fait ce soir ? demanda Axel.
— J’ai été à une réunion de jeunes gens et de jeunes filles.
— Ah oui ! Tu as joué de ta trompette ?
— Non.
— Qu’est-ce qu’on fait donc à ces soirées, de nos jours ?
— Je ne sais pas au juste. On danse. On écoute la musique. On raconte
des blagues.
— T’ai-je jamais dit que je prenais des leçons de danse quand j’étais
jeune, à Cologne ? En gants blancs. On m’a appris comment faire des
courbettes. Cologne était agréable l’été. Peut-être devrais-je y retourner. Ils
vont recommencer à zéro là-bas, bientôt. Peut-être que c’est là que je
devrais être. Une ruine parmi les ruines.
— Allons, papa, dit Rudolph. Ne parle pas comme ça.
Axel but une fois de plus.
— J’ai eu une visite aujourd’hui, dit-il. M. Harrison.
M. Harrison était le propriétaire de la maison. Il venait toucher son loyer
le trois de chaque mois, en personne. Il avait au moins quatre-vingts ans,
mais jamais il n’avait manqué sa tournée. Ce n’était pas le trois du mois.
Donc, sa visite avait un motif sérieux.
— Que voulait-il ? questionna Rudolph.
— Ils vont démolir la maison. Et y bâtir un grand immeuble avec des
appartements et des boutiques. Port Philip s’agrandit. M. Harrison dit que le
progrès, c’est le progrès. Il y met beaucoup d’argent. À Cologne, on abat les
maisons avec des bombes. En Amérique, avec de l’argent.
— Il nous donne congé pour quand ?
— Pour octobre, M. Harrison m’a dit qu’il me prévenait longtemps à
l’avance pour que je puisse trouver un autre endroit. C’est un homme plein
de prévenance que M. Harrison…
Rudolph regarda les murs fissurés, les portes du four, le soupirail grillagé
qui donnait sur le trottoir. Il était étrange que tous ces objets familiers, cette
maison qu’il avait connue toute sa vie n’existeraient plus bientôt. Il avait
toujours pensé qu’un jour il quitterait la maison mais pas que la maison le
quitterait.
— Que vas-tu faire alors, papa ?
Axel haussa les épaules.
— À Cologne, ils ont peut-être besoin d’un boulanger. Si j’ai la veine de
trouver un soir pluvieux un Anglais ivre au bord de l’Hudson, je pourrai me
payer un billet de retour pour l’Allemagne.
— Qu’est-ce que tu es en train de dire, papa ? demanda Rudolph
vivement.
— C’est comme ça que j’ai pu venir en Amérique, répondit Axel
calmement. J’ai suivi un Anglais saoul qui avait montré son argent dans un
café, dans le quartier de Sankt Pauli. C’est à Hambourg, ça. J’ai levé mon
couteau sur lui. Il a voulu se défendre. Les Anglais se défendent toujours.
Mais j’ai réussi à l’avoir. Je lui ai refait son portefeuille et je l’ai balancé
dans un canal. Je t’ai déjà raconté quand on a été ensemble voir cette
connasse de professeur de français que j’avais tué un soldat d’un coup de
baïonnette, tu te rappelles ?
— Oui.
— J’ai toujours eu l’intention de te raconter cette histoire-ci. Si tu as des
amis qui te disent un jour que leurs ancêtres sont arrivés sur le Mayflower,
eh bien ! tu pourras leur dire que les tiens sont venus dans un portefeuille
bourré de billets de cinq livres. Il y avait de la brume cette nuit-là. Il devait
être cinglé, cet Anglais, de se balader dans un quartier comme Sankt Pauli
avec toute cette galette. Il se figurait peut-être qu’il allait enfiler toutes les
putains des alentours… et ne voulait donc pas être démuni. C’est pourquoi
je dis que si je réussis à trouver un Anglais au bord de l’Hudson, je pourrai
faire le voyage de retour.
« Bon sang, se dit Rudolph. Voilà ce que c’est de venir avoir une petite
conversation avec papa. »
— Si jamais il t’arrive de zigouiller un Anglais, continua son père, tu le
diras à ton fils, n’est-ce pas ?
— À ta place, je n’en parlerais à personne.
— Oh ! dit Axel, tu veux me dénoncer à la police ? Ah oui ! j’oubliais
que tu es un garçon à principes.
— Papa, tu devrais oublier tout ça. Ça ne sert à rien d’y penser après
toutes ces années. Oui, à quoi ça sert ?
Axel ne fit pas de réponse. Il prit un air réfléchi et rebut un coup.
— J’ai tout le temps la nuit pour me souvenir du passé. Une fois, au bord
de la Meuse j’ai chié dans mes culottes. Et cette odeur de ma jambe enflée à
l’hôpital. Et ces sacs de cent kilos de cacao que je colletinais sur les docks
de Hambourg. Et ce qu’a dit l’Anglais juste avant que je ne le pousse dans
le canal. « Je vous dis que ce ne sont pas des choses qui se font. » Le jour
de mon mariage… je pourrais te le raconter, mais ça t’intéresserait
davantage d’entendre ta mère à ce sujet. Et l’expression d’un homme se
nommant Abraham Chase, qui habite l’Ohio, quand j’ai étalé devant lui sur
la table cinq mille dollars pour le consoler des coucheries de ses filles.
Il prit une autre goulée.
— J’ai travaillé vingt ans de ma vie pour éviter la prison à ton frère. Ta
mère m’a fait savoir qu’elle estimait que j’avais eu tort. Crois-tu que j’ai eu
tort ?
— Non, dit Rudolph.
— Les choses ne vont pas être faciles pour toi à partir de maintenant,
Rudolph, dit Axel. Je le regrette. J’ai fait de mon mieux.
— Je me débrouillerai.
Mais il n’en était pas du tout assuré.
— Cours après l’argent, dit Axel. Ne te laisse pas duper. Ne cours pas
après autre chose. N’écoute pas toutes ces conneries dans les journaux à
propos des Autres Valeurs. C’est ce que les riches prêchent aux pauvres
pour continuer à ratisser l’argent sans se faire couper la gorge. Sois comme
Abraham Chase avec cette expression sur la figure lorsqu’il a ramassé ces
billets. Tu as combien d’argent à la banque ?
— Cent soixante dollars.
— Ne t’en sépare pas, dit Axel, pas d’un seul cent. Même si je me
traînais à ta porte, mourant de faim, et te demandais de quoi me payer un
repas. Ne me donne rien.
— Papa, tu es en train de te mettre dans tous tes états. Pourquoi ne
montes-tu pas te coucher ? Je ferai le boulot.
— Toi, ne mets pas les pieds ici, sauf pour faire la causette avec moi, si
tu en as envie, mais garde-toi de faire ce travail. Tu as des choses plus
importantes à faire. Apprends tes leçons. Toutes. Fais attention à ce que tu
fais. Les péchés des pères… jusqu’à combien de générations ? Mon père
lisait la Bible après le dîner, au salon. Je ne te léguerai pas grand-chose
mais pour un sacré héritage de péchés, tu seras servi. Deux hommes de tués.
Toutes mes putains. Et ce que j’ai fait à ta mère. Et d’avoir laissé Thomas
pousser comme une mauvaise herbe. Et qu’est-ce que Gretchen est en train
de faire ? Ta mère semble avoir reçu des nouvelles. Tu la vois ?
— Ouais.
— Que fabrique-t-elle ?
— Tu aimerais mieux ne pas le savoir.
— C’est clair, alors, dit son père. Dieu nous surveille. Je ne vais pas à
l’église mais je sais que Dieu nous surveille. II tient les comptes d’Axel
Jordache et de sa descendance.
— Ne dis pas cela. Dieu ne voit rien du tout.
Son athéisme était inébranlable.
— Tu as eu de la malchance, c’est tout, poursuivit Rudolph. Demain, tout
peut changer.
— Dieu dit de payer, insista Axel.
Rudolph eut l’impression que son père ne s’adressait pas à lui et que, seul
dans cette cave, il aurait proféré les mêmes paroles de la même voix
irréelle.
— Paye, pécheur. Ma malédiction retombera sur toi et ta descendance.
Puis Axel prit une grande lampée et se secoua comme si un frisson l’avait
parcouru de la tête aux pieds.
— Va dormir, dit-il. J’ai à travailler.
— Bonne nuit, papa.
Rudolph décrocha son manteau. Son père ne dit plus rien, assis sur le
banc, les yeux fixes, la bouteille à la main.
Le jeune homme monta l’escalier. « Bon Dieu, se dit-il, et moi qui
croyais que c’était maman qui était toquée. »

II

Axel avala encore une gorgée d’alcool et se remit au travail. Il ne


s’interrompit pas de la nuit. Un moment il s’aperçut qu’il chantonnait. Il ne
put reconnaître l’air. Cela l’agaça. Subitement il se souvint. Une berceuse
que sa mère lui chantait quand il était petit.
À voix basse, il chanta :
Schlaf’, Kindlein, Schlaf’
Dein Vater hüt’die Schaf’
Die Mutter hüt die Ziegen
Wie Wollen des Kindlein Wiegen ?

Dors, petit, dors


Maman garde la chèvre
Papa le mouton d’or,
Et nous berçons ton rêve.

Sa langue natale. Il avait voyagé trop loin. Ou pas assez loin.


Le dernier plateau était paré pour le four. Il le laissa sur la table et alla
chercher sur une planchette fixée au mur une boîte en métal. Sur l’étiquette
on y voyait une tête de mort. Il y enfonça une cuiller qu’il retira pleine
d’une poudre blanche. Il retourna au plateau et y saisit un pain au hasard. Il
y pétrit le poison avec soin, puis lui redonna sa forme.
— Mon message au monde, dit-il.
Le chat ne le quittait pas des yeux. Jordache, après avoir enfourné le
plateau, alla à l’évier, retira sa chemise, se lava les mains, la figure et le
torse. Puis, avisant un sac vide, s’essuya. Il revint à son banc, s’assit face au
four et appuya le goulot de la bouteille, presque vide, contre ses lèvres.
Il se remit à chantonner l’air que sa mère chantait quand il était un petit
garçon.
Une fois les pains cuits, il tira le plateau hors du four pour le laisser
refroidir Tous les pains étaient pareils.
Il ferma les robinets à gaz du four, revêtit sa casquette et sa canadienne,
grimpa les marches conduisant à la boulangerie, et sortit dans la rue. Il
n’empêcha pas le chat de le suivre. Il faisait encore nuit noire et la pluie
n’avait pas cessé. Un vent fort s’était levé. Il lança un coup de pied au chat
qui s’enfuit.
Il se dirigea vers le fleuve de sa marche boitillante.
Il ouvrit le cadenas rouillé de l’entrepôt et alluma une lampe baladeuse. Il
souleva le skiff et l’emporta sur l’appontement vermoulu. Le fleuve
moutonnait et on entendait un bruit de clapotis. Un môle courbe protégeait
l’appontement et l’eau était calme. Il posa le skiff à terre et s’en retourna
chercher les avirons. Il ne manqua pas d’éteindre la lampe et de fermer le
cadenas. Il posa les avirons près du skiff et mit ce dernier à l’eau. Il y
descendit avec agilité, s’empara des avirons et les glissa dans les tolets.
Il donna une poussée en direction du large.
Le courant happa l’embarcation. Jordache souqua vers le milieu de
l’Hudson, tout en dérivant en aval.
Le skiff embarquait, la pluie lui cinglait le visage. Il continua à ramer en
cadence vers New York, l’estuaire et l’océan. Lorsqu’il parvint au milieu du
fleuve, l’embarcation était presque remplie jusqu’à ras bord.
Le lendemain, on la retrouva, la coque en l’air, près du pont de Bear
Mountain. Jamais on ne retrouva le corps.
DEUXIÈME PARTIE
CHAPITRE PREMIER

D OMINIQUE JOSEPH AGOSTINO était assis devant sa table de


travail dans le bureau derrière la salle de gymnastique. Il avait déployé un
journal et y lisait dans la page réservée aux sports un article qui lui était
consacré. Il avait ses lunettes aux montures de métal, ce qui donnait un air
studieux à son visage d’ancien boxeur au nez cassé et aux cicatrices
noirâtres sous les yeux. Il n’avait pas grand-chose à faire avant cinq heures,
quand commencerait la séance de culture physique pour les membres du
club, des hommes d’affaires d’un certain âge combattant leur ventre.
Ensuite, il ferait peut-être quelques rounds de boxe amicale avec des
membres plus ambitieux, prenant garde de n’endommager personne.
L’article le concernant avait paru la veille au soir, dans un rectangle
encadré. La journée avait été calme dans le domaine des sports. L’équipe de
base-ball de Boston était en tournée, n’avait rien fait de sensationnel, de
toute façon, et il fallait bien remplir cette page.
Dominique était né à Boston et dans sa carrière de boxeur, avait été
connu sous le nom de Joes Agos, la « Beauté de Boston », car il manquait
de punch et dansait sans cesse pour ne pas se faire tuer. Il s’était mesuré à
plusieurs bons poids légers dans les années à cheval sur 1920-1930. Le
journaliste, trop jeune pour l’avoir jamais vu combattre, avait écrit un
article dithyrambique sur ses matches avec des boxeurs comme Canzoneri
et MacLarnin quand ceux-là étaient en pleine ascension. Il avait également
écrit que Dominique était toujours en excellente forme, ce qui n’était pas
rigoureusement exact. Enfin, il avait cité une plaisanterie de l’ancien boxeur
qui émettait le vœu d’avoir un assistant pour préserver sa beauté des coups
que certains des jeunes membres du Revere Club, ce cercle fermé,
commençaient maintenant à lui assener dans la figure, ou, à défaut
d’assistant, un masque. Mais, dans cette plaisanterie, il y avait un fond de
vérité. Le ton de l’article était sympathique et donnait de Dominique
l’image d’un homme plein de bon sens qui avait accepté avec philosophie
l’âge de la retraite après les années dorées de la boxe.
À vrai dire, Dominique avait perdu tout l’argent qu’il avait gagné au
cours de sa carrière, et il ne lui restait rien en dehors de sa philosophie. Il
s’était gardé de révéler ce point au journaliste.
Le téléphone sur son bureau sonna. C’était le concierge qui lui annonçait
qu’il y avait en bas un jeune homme qui voulait le voir. Dominique lui dit
de le faire monter.
Ce jeune homme pouvait avoir environ vingt ans, portait un pull-over
bleu délavé et des espadrilles. Il était blond, avait une figure poupine ce qui,
aux yeux de Dominique, le faisait ressembler à Jimmy MacLarnin qui
l’avait presque mis en pièces lors d’une rencontre avec lui à New York. Le
gosse avait les mains tachées de cambouis bien que manifestement il ait
essayé de les nettoyer. Inutile de lui demander si c’était un des membres du
club qui l’avait invité pour quelques assauts de boxe ou une partie de
squash ( 25).
— Vous voulez quelque chose ? interrogea Dominique en levant les yeux
au-dessus de ses lunettes.
— J’ai lu le journal hier soir, répondit le gosse.
— Ouais ?
Dominique était toujours affable et souriant avec tous les membres du
club. Il prenait sa revanche sur les autres.
— Cet article disait que ça devenait un peu dur maintenant pour vous,
monsieur Agostino, avec certains jeunes membres du club…
— Ouais ?
— J’ai donc pensé que vous cherchiez peut-être un aide, dit le gosse.
— Tu es un boxeur ?
— Pas exactement. Mais c’est peut-être ce que je voudrais devenir. Je me
suis battu très souvent. Alors, dit-il en souriant, j’ai pensé que je ferais aussi
bien de le faire pour de l’argent.
— Allons, viens.
Dominique se leva, enleva ses lunettes, sortit de son bureau et entra dans
la salle de gymnastique en passant par le vestiaire. Le gosse le suivit. Il n’y
avait personne au vestiaire sauf Charley, l’employé, en train de somnoler,
assis près de la porte, la tête appuyée sur une pile de serviettes.
— Tu as apporté quelque chose ? demanda Dominique au jeune homme.
— Non.
Dominique lui tendit un vieux vêtement de sudation et une paire de
chaussures. Il le regarda se déshabiller. De longues jambes, des épaules
tombantes et massives, le cou épais. De quarante-huit à cinquante kilos,
probablement. Des bons bras. Pas de graisse.
Dominique l’amena dans un coin de la salle de gymnastique où se
trouvaient les tapis et lui jeta une paire de gants de seize onces. Charley vint
à eux pour leur lacer les gants.
— Montre ce que tu sais faire, mon petit, dit Dominique en se mettant en
garde avec souplesse. Charley regardait avec intérêt.
Le gosse tenait ses mains trop bas, bien sûr, et deux fois, Dominique le
frappa de sa gauche. Mais le gosse loin de reculer se ruait sur lui.
Au bout de trois minutes, Dominique laissa tomber ses mains et dit :
« O.K., ça suffit. » Il avait touché le gosse assez fort deux ou trois fois et lui
avait bloqué les bras lorsqu’il s’était approché trop près, mais malgré tout le
gosse était extrêmement rapide et réussit deux fois à le toucher durement.
Ce gosse, il n’y avait pas de doute, était un bagarreur. Mais quelle sorte ?
Dominique ne pouvait pas le dire. Mais il était un bagarreur.
— Écoute-moi, mon petit, dit Dominique alors que Charley lui délaçait
les gants. Ici, ce n’est pas un bar, mais un club de gentlemen. Les gentlemen
ne viennent pas ici pour se faire amocher. Ils viennent ici pour faire de
l’exercice tout en apprenant l’art viril de savoir se défendre. Si tu cognais
dessus comme tu l’as fait avec moi, on ne te garderait pas un seul jour ici.
— Bien sûr, je comprends. Mais je tenais à vous montrer ce que je
pouvais faire.
— Tu ne sais pas faire grand-chose, pas encore. Mais tu es rapide et tu te
déplaces correctement. Où travailles-tu pour l’instant ?
— J’étais dans un garage à Brooklyn. Je veux travailler dans un endroit
où je garderais mes mains propres.
— Tu pourrais commencer quand, crois-tu ?
— Tout de suite. Aujourd’hui. J’ai quitté le garage la semaine dernière.
— Combien gagnais-tu ?
— Cinquante par semaine.
— Je crois que je pourrais te faire avoir trente-cinq, dit Dominique. Mais
tu pourras te servir d’un lit pliant dans la salle de massage et y dormir. Il
faudra que tu aides à nettoyer la piscine, passer les tapis à l’aspirateur, etc.,
et vérifier le matériel.
— O.K., dit le gosse.
— T’es embauché. Comment t’appelles-tu ?
— Thomas Jordache.
— Ne t’attire pas d’histoires, Tom, dit Dominique.

Longtemps il ne s’attira pas d’histoires. Il était rapide et respectueux, et


en plus du travail pour lequel on avait loué ses services, il faisait volontiers
des courses pour Dominique et les membres du club et avait grand soin de
sourire gentiment à tous moments, d’être plein d’égards pour les hommes
d’un certain âge.
Cette ambiance feutrée, opulente et amicale lui plaisait. Quand il n’était
pas dans la salle de culture physique, il prenait plaisir à se promener à
travers les salles de lecture et de jeu, avec leurs plafonds élevés, leurs
boiseries foncées, leurs profonds fauteuils de cuir, leurs tableaux à l’huile,
enfumés, représentant le port de Boston à l’époque de la marine à voile. Le
travail n’avait rien d’accablant. Durant les longs intervalles de
désœuvrement, il écoutait Dominique évoquer sa carrière de boxeur.
Pas plus que Dominique ne questionna Tom sur son passé, pas plus celui-
ci ne prit la peine de lui faire le récit de sa vie errante pendant des mois, des
asiles de nuit à Cincinnati, Cleveland et Chicago, d’embauches dans des
stations-service, et de la prison qu’il avait faite lorsqu’il était groom dans un
hôtel à Syracuse. Il gagnait bien sa vie dans cet hôtel en rabattant des
putains dans les chambres des clients jusqu’au jour où il dut retourner
contre un maquereau le couteau dont ce dernier le menaçait à cause des trop
généreuses ristournes que ses femmes lui allouaient. Elles le chouchoutaient
en outre quand elles n’étaient pas occupées par leur travail. Thomas ne
souffla mot, non plus, des poivrots dont il avait refait les poches dans le
quartier du Loop à Chicago, ni de l’argent traînant dans des chambres qu’il
s’était approprié, non pas tant pour voler, car l’argent ne l’intéressait pas à
ce point, mais pour faire la pige.
Dominique lui enseigna comment frapper de ses poings le petit ballon
d’entraînement. Il trouvait agréable, les jours de pluie, dans les heures
creuses, de le faire résonner sous la grêle des coups qu’il lui assenait.
Parfois Dominique, quand il se sentait plein d’ardeur et qu’il était sans
témoins, proposait à Tom de mettre les gants il lui montrait comment
enchaîner ses gestes, comment allonger le bras droit, comment jouer de la
tête et des coudes, comment glisser tandis qu’il lançait sa main en avant,
comment se dresser sur la plante des pieds, comment parer les coups en
baissant la tête et en s’esquivant de côté et non pas en reculant. Dominique
ne le laissait pas encore faire des assauts avec les membres, n’étant pas
assez sûr de sa modération et ne voulant pas risquer des incidents. Mais le
professeur de squash l’avait invité sur le court et en quelques semaines en
avait fait un joueur assez bon pour faire une partie avec certains membres
du club à la recherche d’un partenaire. Thomas était rapide et adroit. Peu lui
importait de perdre et il comprit vite que lorsqu’il était vainqueur il ne
devait pas paraître l’être trop facilement. Il réussit ainsi à recueillir, en
gratifications, de vingt à trente dollars chaque semaine.
Il se lia d’amitié avec le cuisinier, principalement parce qu’il avait trouvé
le moyen de l’approvisionner en marijuana de bonne qualité. Sa nourriture
ne lui coûta plus rien.
Il évitait avec tact de se mêler aux conversations des membres, sauf pour
des remarques insignifiantes. Ces membres étaient en majeure partie des
avocats, agents de change, banquiers, directeurs de compagnie de
navigation ou d’entreprises industrielles. Il apprit à prendre au téléphone
des messages de leurs femmes et de leurs maîtresses, sans erreurs et sans
paraître saisir de quoi il retournait.
Il ne buvait pas, ce qui lui valait des commentaires favorables de la part
des membres, quand après leur culture physique ils se réunissaient pour
prendre des whiskies.
Son comportement n’était pas calculé. Il s’était simplement rendu compte
qu’il avait intérêt à se faire apprécier des importants personnages qui
fréquentaient le cercle. Il n’avait que trop roulé sa bosse, dans cette
Amérique, comme un animal égaré, s’attirant des histoires qui finissaient
par des bagarres et lui coûtaient ses places. La paix et la sécurité que lui
procurait sa popularité ici étaient les bienvenues. « Ce n’était, certes, pas
une carrière, se disait-il, mais un intermède agréable. » Il n’avait pas
d’ambition. Lorsque Dominique lui parlait vaguement de se faire inscrire
pour un match amateur, rien que pour montrer ce qu’il pouvait faire, Tom
l’envoyait promener.
Quand il était repris par ses démons, il allait dans le centre de la ville
racoler une fille. Il passait la nuit avec elle et la payait honnêtement pour
des services honnêtement rendus. Le lendemain matin, pas de
complications.
Il finit même par prendre goût à Boston, dans la mesure où il était
capable de s’attacher à un endroit particulier, bien qu’il ne s’y déplaçât
guère en plein jour, craignant d’être l’objet d’un mandat d’amener. Il avait
assommé, dans le garage où il travaillait à Brooklyn, le contremaître qui se
ruait sur lui, une clef anglaise à la main. Il s’était précipité dans sa chambre
meublée, avait bouclé sa valise et avait annoncé à sa logeuse qu’il partait
pour la Floride. Puis, il s’était installé dans un des foyers de l’Y.M.C.A.
(Young Men’s Christian Association) où il s’était terré pendant une semaine
jusqu’au lendemain du jour où il avait lu l’article concernant Dominique.
Il avait ses antipathies et ses sympathies envers les membres, mais
prenait soin de leur témoigner la même impartialité avenante. Il ne voulait
pas avoir d’histoires avec quiconque. Il en avait eu assez. Il s’efforçait
également de ne pas être trop renseigné sur les affaires personnelles des
membres. Certes, il était malaisé de ne pas se faire sa propre opinion,
lorsqu’on voyait quelqu’un tout nu, soit avec un gros ventre, soit avec le
dos griffé par la dernière dame à partager sa couche, ou encore, lorsqu’un
partenaire au squash prenait mal sa défaite.
Dominique vouait la même exécration à tous les membres du club : ils
avaient de l’argent, il n’en avait pas. Dominique avait beau être né et élevé
à Boston, comme le révélait sa façon de prononcer les « a », de façon
longue, il était dans son tréfonds un journalier travaillant sur les terres de
son propriétaire sicilien, rêvant de mettre le feu au château et d’égorger
toute sa famille. Naturellement, il camouflait ses désirs d’incendie et de
meurtre sous le couvert de manières les plus cordiales, ne cessant de dire
aux membres quelle bonne mine ils avaient au retour de leurs vacances, de
s’émerveiller du poids qu’ils semblaient avoir perdu, de montrer de la
compassion pour leurs douleurs ou leurs entorses.
— Voici la plus belle fripouille de tout le Massachusetts, murmurait
Dominique à l’oreille de Thomas, tandis qu’un gentleman à l’air important
et aux cheveux gris faisait son entrée au vestiaire, et qu’il accueillait
l’instant d’après par :
— Quel plaisir de vous voir parmi nous, monsieur. Vous nous avez
manqué. Je pense que vous avez dû être trop absorbé par votre travail.
— Ah ! le travail, le travail, disait l’autre en hochant tristement la tête.
— Je sais ce qu’il en est, monsieur, renchérissait Dominique en hochant
la tête également. Venez soulever quelques poids puis allez au bain de
vapeur et à la piscine. Vous vous assouplirez tous les muscles et cette nuit
vous dormirez comme un jeune enfant.
Thomas observait et écoutait attentivement Dominique ce maître ès
fourberies. Il aimait cet ancien boxeur au cœur de pierre, qui, malgré toutes
ses cajoleries, ne rêvait que d’anarchie et de pillage.
Thomas éprouvait aussi de la sympathie pour un des membres, du nom
de Reed, un homme cordial et de bonne composition, le président d’une
affaire de textile, qui jouait au squash avec Thomas et insistait pour qu’il fît
une partie avec lui, même quand d’autres membres étaient disponibles et
attendaient autour du court pour jouer. Reed devait avoir dans les quarante-
cinq ans, était plutôt lourd mais jouait bien encore. À la fin de leurs parties,
ils étaient le plus souvent à égalité, Reed gagnant les premières manches
puis perdant les autres sous l’effet de la fatigue. « Ah ! ces jeunes jambes,
ces jeunes jambes », disait-il en riant, essuyant sa figure en sueur alors
qu’ils se dirigeaient ensemble aux douches après une heure sur le court. Ils
jouaient ensemble régulièrement trois fois par semaine et Reed, après la
douche, offrait à Thomas un Coca-Cola et lui glissait un billet de
cinq dollars. Il avait une singularité. Il avait toujours dans la poche droite de
sa veste un billet de cent dollars, nettement plié. « Un billet de cent dollars
m’a sauvé la vie une fois », expliqua-t-il à Thomas. Il y eut un terrible
incendie dans une boîte de nuit de Boston. Il y était. Écrasé sous une pile de
cadavres, près de la porte de sortie, il était incapable de faire le moindre
mouvement, de crier avec sa gorge brûlée. Il entendit les pompiers
commencer à dégager les cadavres et, à bout de force, il fouilla dans la
poche de son pantalon où il avait placé un billet de cent dollars pour ses
dépenses de la soirée. Il réussit à l’en sortir et à glisser un bras parmi les
corps au-dessus de lui, le billet à la main qu’il agita faiblement. On le vit. Il
sentit qu’on lui arrachait le billet et tout de suite l’un des pompiers s’est mis
à rejeter les cadavres de côté et à le libérer. Il passa quinze jours à la
clinique avant de recouvrer la parole, mais il finit par se rétablir. Il avait
depuis une foi ardente dans le pouvoir d’un seul billet de cent dollars.
« Chaque fois que ça vous est possible, recommanda-t-il à Thomas, essayez
d’avoir un billet de cent dollars dans une poche accessible. »
II conseilla aussi à Thomas de mettre son argent de côté et de le placer en
titres, car les jeunes jambes ne restent pas toujours jeunes.

Il travaillait au club depuis trois mois quand les embêtements


commencèrent. Un jour qu’il revenait au vestiaire se changer après une
partie de squash en fin d’après-midi avec Brewster Reed, il eut l’impression
que quelqu’un avait dû fouiller ses vêtements. Son portefeuille était à
moitié en dehors de la poche revolver de son pantalon, comme s’il avait été
sorti puis remis en hâte. Il regarda dans le portefeuille : les quatre billets de
cinq dollars qu’il y avait mis étaient toujours là. Il y ajouta le pourboire de
cinq dollars de Reed et remit le portefeuille en place. Dans une des poches
de côté de son pantalon, il y avait trois billets d’un dollar et de la menue
monnaie. Rien n’avait été soustrait, mais un magazine qu’il était en train de
lire et qu’il avait posé sur le rayon du haut dans le casier était déplié alors
qu’il était sûr de l’avoir fermé, la photo de la couverture au-dessus.
Thomas commença par se dire qu’il vaudrait mieux fermer le casier à
clef « mais bah ! si quelqu’un ici est si purée qu’il a besoin de me voler, eh
bien ! qu’il le fasse ».
Il se déshabilla, s’enveloppa dans une serviette et alla à la salle de
douches où Reed était déjà en train de s’ébrouer joyeusement. À son retour
au vestiaire, il trouva dans son casier un message de Dominique dont il
reconnut l’écriture. Ce message disait : « Passez me voir à mon bureau
après la fermeture. D. Agostino. » C’était si sec, si inutile puisque
Dominique et lui se croisaient au moins dix fois chaque après-midi, que
cela signifiait que quelque chose n’allait pas.
« Voici que les embêtements recommencent », se dit-il. Il eut envie de
filer discrètement. Mais il changea d’avis. Il prit son dîner à la cuisine,
échangea avec le professeur de squash et avec Charley, l’employé du
vestiaire, quelques propos désinvoltes. À dix heures juste, l’heure de la
fermeture du club, il se présenta au bureau de Dominique.
Celui-ci lisait le magazine Life, le feuilletant lentement. Il leva les yeux,
ferma le magazine, le rangea de côté, quitta son siège, jeta un coup d’œil
sur le palier pour s’assurer qu’il n’y avait personne, et referma la porte.
— Assieds-toi, mon petit, dit-il.
Thomas s’assit et attendit qu’à son tour Dominique s’installât face à lui
de l’autre côté de sa table.
— Qu’est-ce qui se passe donc ? interrogea Thomas.
— Des tas de choses.
— En quoi est-ce que ça me concerne ?
— C’est ce que je vais découvrir, dit Dominique. Pas la peine de tourner
autour du pot, mon petit. Il y a quelqu’un qui fauche les portefeuilles. Un
type malin qui prend un billet ici et là, et qui laisse le reste. Ces gros
salauds ici sont tellement bourrés qu’ils ne savent même pas ce qu’ils
trimbalent dans leurs poches, et si un billet de dix ou de vingt semble leur
manquer, ils se figurent soit qu’ils se sont trompés la dernière fois qu’ils ont
fait leurs comptes, soit qu’ils l’ont perdu. Mais il y a un type qui est sûr de
ne pas se tromper, ce salaud de Greening. Il dit qu’on lui a fauché un billet
de dix dollars dans son casier hier quand il était en train de s’exercer avec
moi. Il a passé la journée d’aujourd’hui à téléphoner aux autres membres et
maintenant tout le monde est certain d’avoir été volé au cours des derniers
mois.
— Encore une fois, en quoi est-ce que ça me concerne ? dit Thomas bien
qu’il sût en quoi cela le concernait.
— Greening prétend que ça n’a commencé que depuis que t’es arrivé.
— Cette merde ! dit Thomas avec amertume.
Greening était un homme au regard froid, d’une trentaine d’années, qui
travaillait dans le bureau d’un agent de change, et qui boxait avec
Dominique. Dans son université quelque part dans l’Ouest, il avait fait
partie de l’équipe de boxe, poids mi-lourd. Il s’était maintenu en forme et
ne ménageait pas Dominique, mais au contraire, le frappait sauvagement au
cours de trois reprises de deux minutes chacune, quatre fois par semaine.
Après ses séances avec Greening, Dominique, qui n’osait pas répondre du
tac au tac, était souvent contusionné et épuisé.
— C’est bien une merde, oui, dit Dominique. Il m’a fait fouiller ton
casier cet après-midi. Par chance tu n’y avais pas de billet de dix dollars. Ce
qui ne l’a pas empêché de vouloir prévenir la police et porter plainte contre
toi.
— Qu’est-ce que tu lui as dit alors ?
— J’ai réussi à le faire changer d’avis. Je lui ai dit que je te parlerai.
— Eh bien, c’est ce qui se passe maintenant. Alors, quoi ?
— As-tu pris le fric ?
— Non. Me crois-tu ?
Dominique haussa les épaules avec scepticisme.
— Je ne sais que penser. Tout ce qu’on peut dire, c’est que quelqu’un l’a
fait, sacré nom de nom.
— Beaucoup de monde passe à travers le vestiaire au cours de la journée.
Charley, le type de la piscine, le prof de squash, toi…
— T’as fini de plaisanter, mon petit ? J’aime pas cette sorte de
plaisanterie.
— Pourquoi veut-on que ce soit moi ?
— Comme je te l’ai dit, ça a commencé depuis que tu es arrivé. Bon
Dieu, les voilà qui parlent maintenant de mettre des cadenas à tous les
casiers. On n’a jamais rien fermé à clef ici depuis un siècle. La façon dont
ils causent, c’est à croire qu’ils sont victimes de la plus grande vague de
crimes depuis Jesse James.
— Que veux-tu que je fasse ? Que je foute le camp ?
— Non, dit Dominique en hochant la tête. Tiens-toi sur tes gardes. Reste
toujours en vue de quelqu’un. Ça se tassera, peut-être. Ce cochon de
Greening et ses malheureux dix dollars… Viens faire un tour avec moi.
Dominique se leva avec lassitude et s’étira.
— Je te paye une bière. Quelle sacrée journée.

Le vestiaire était vide quand Thomas y entra. On l’avait envoyé au


bureau de poste y porter un paquet et il était en tenue de ville. Il y avait un
match de squash interclubs et tout le monde était là-haut pour le voir. Tout
le monde, sauf un des membres, du nom de Sinclair, qui jouait dans
l’équipe, mais dont le tour n’était pas encore arrivé. Il était en tenue de
squash, prêt à jouer. C’était un homme jeune, de haute taille, mince,
diplômé de l’école de droit de Harvard, et dont le père était également
membre du Revere Club. Sa famille était riche et on voyait souvent leurs
noms dans les journaux. Le jeune Sinclair travaillait dans l’étude d’avocat
de son père à Boston et Thomas avait entendu des membres plus âgés dire
entre eux que le jeune Sinclair était un avocat de talent qui irait loin.
Mais juste à ce moment, tandis que Thomas s’avançait silencieusement
dans ses espadrilles le long du couloir central, le jeune Sinclair était planté
devant un casier ouvert avec une de ses mains dans la poche intérieure de la
veste qui y était pendue. Prestement il en sortit un portefeuille. Thomas ne
savait pas qui était le titulaire de ce casier, mais il savait que ce n’était pas
celui de Sinclair, qui était tout près du sien, de l’autre côté de la salle. Le
visage de Sinclair, habituellement gai et rose, était pâle et contracté, et il
était en sueur.
Un instant, Thomas hésita, se demandant s’il pouvait faire demi-tour et
s’en aller avant que Sinclair ne l’aperçût. Mais au moment où Sinclair
sortait le portefeuille du casier, il se tourna et vit Thomas. Ils se
dévisagèrent. Il était trop tard pour que Thomas puisse reculer. Thomas
s’approcha rapidement de Sinclair et lui saisit le poignet. Ce dernier haletait
comme s’il venait de courir longtemps.
— Vous feriez mieux de le remettre en place, monsieur, chuchota
Thomas.
— D’accord, dit Sinclair. Je le remets, dit-il en chuchotant aussi.
Thomas ne lui lâcha pas le poignet. Il réfléchissait intensément. S’il
dénonçait Sinclair, il perdrait sa place, sous un prétexte ou un autre. Il serait
intolérable aux autres membres d’être soumis quotidiennement à la
présence d’un employé subalterne qui avait déshonoré l’un des leurs. Et s’il
ne le dénonçait pas…
Thomas chercha à gagner du temps.
— Vous savez, monsieur, c’est moi qu’on suspecte.
— Je regrette.
Thomas sentait l’homme trembler, mais Sinclair n’essayait pas de
dégager son poignet.
— Vous allez faire trois choses, dit Thomas. Vous allez remettre le
portefeuille en place. Vous allez me promettre de ne plus recommencer.
— Je le promets, Tom. Je vous suis très reconnaissant…
— Vous allez me montrer combien vous m’êtes reconnaissant, monsieur
Sinclair, poursuivit Thomas. Vous allez me faire une reconnaissance de
dette de cinq mille dollars à l’instant même et vous me la payerez en
espèces d’ici trois jours.
— Vous avez perdu la tête, dit Sinclair, le front couvert de sueur.
— Si c’est comme ça, je vais me mettre à appeler du monde.
— Et tu le ferais, petit salaud.
— Je vous donne rendez-vous au bar de l’Hôtel Touraine, jeudi soir à
onze heures, dit Thomas. Ce sera le jour du règlement.
— J’y serai.
Sinclair parla si bas que Thomas put à peine l’entendre. Il lui lâcha la
main et regarda Sinclair remettre le portefeuille dans la poche de la veste.
Puis il sortit un petit calepin où il inscrivait les débours de ses courses,
l’ouvrit à une page blanche et le présenta à Sinclair avec un crayon.
Sinclair fixa le carnet tendu juste au-dessus de son nez. S’il arrivait à
dominer ses nerfs, se dit Thomas, il n’aurait qu’à s’en aller et Thomas en
serait pour ses frais. Personne ne le croirait. Quelques-uns peut-être, tout de
même. Mais de toute façon, Sinclair était incapable de réagir. Il prit le
carnet et inscrivit quelque chose sur la page blanche.
Thomas y jeta un coup d’œil, enfouit le carnet dans une poche, et reprit
son crayon. Puis, il ferma doucement la porte du casier, et monta voir le
match de squash.
Un quart d’heure plus tard, Sinclair arrivait sur le court et battit son
adversaire sans perdre un seul jeu.
Dans le vestiaire, un peu plus tard, Thomas félicita Sinclair de sa victoire.

Il arriva au bar de l’Hôtel Touraine à onze heures moins cinq. Il était vêtu
d’un costume avec col et cravate. Ce soir, il voulait passer pour un
monsieur. Le bar était sombre et un tiers plein, seulement. Il prit soin de
choisir une table d’angle d’où il pouvait observer l’entrée. Il commanda au
garçon une canette de bière. « Cinq mille dollars, se disait-il, cinq mille. »
C’était ce montant qui avait été pris à son père, et il le reprenait. Il se
demanda si Sinclair avait dû voir son père pour obtenir cet argent et lui
expliquer pourquoi il en avait besoin. Il était probable que non. Sinclair
avait probablement assez de galette en son propre nom pour réunir cette
somme en dix minutes. Thomas n’en voulait pas à ce jeune homme
agréable, au regard affable, à la voix douce, aux bonnes manières, qui lui
avait donné à plusieurs reprises des conseils sur la façon de pratiquer des
drop-shots au squash, et dont la vie serait gâchée si l’on apprenait qu’il était
kleptomane.
Il buvait lentement sa bière, ne quittant pas la porte des yeux. À
onze heures trois, la porte s’ouvrit et Sinclair entra. Il jeta un regard à la
ronde dans la salle obscure. Thomas se leva. Sinclair se dirigea vers sa
table.
— Bonsoir, monsieur, lui dit Thomas.
— Bonsoir, Tom, répondit Sinclair d’une voix calme, tout en s’asseyant
sur la banquette sans enlever son manteau.
— Que prenez-vous ? demanda Thomas au moment où le garçon
s’approchait.
— Du scotch et de l’eau ordinaire, s’il vous plaît, dit Sinclair de la
manière courtoise dont s’exprime les gens de Harvard.
— Et une autre bière, s’il vous plaît, dit Thomas.
Côte à côte sur la banquette, ils restèrent un moment silencieux. Sinclair
tapotait sur la table et examinait la salle.
— Venez-vous souvent ici ? finit-il par demander à Thomas.
— De temps en temps.
— Voyez-vous quelquefois des gens du cercle ici ?
— Non.
Le garçon vint apporter leurs boissons. Sinclair but avidement une
gorgée.
— Pour votre gouverne, dit Sinclair, je ne prends pas cet argent parce que
j’en ai besoin.
— Je sais.
— C’est plus fort que moi. C’est une maladie. Je vais aller voir un
psychiatre.
— Vous avez raison.
— Cela vous est égal d’agir ainsi envers quelqu’un de malade ?
— Parfaitement, monsieur.
— Vous êtes une sale petite brute, vous ne trouvez pas ?
— Je l’espère bien, monsieur, dit Thomas.
Sinclair ouvrit son pardessus, y enfouit une main à l’intérieur et en sortit
une langue enveloppe épaisse qu’il posa sur la banquette entre eux deux.
— Le compte y est. Vous n’avez pas besoin de vérifier.
— J’en suis sûr, dit Thomas en mettant l’enveloppe dans une poche
extérieure de sa veste.
— J’attends, observa Sinclair.
Thomas sortit la reconnaissance de dette et la posa sur la table. Sinclair y
jeta un coup d’œil, la déchira, ramassa les morceaux en boule qu’il plaça
dans un cendrier, puis se levant, dit :
— Merci pour le verre.
Il se dirigea vers la porte au-delà du comptoir. Thomas suivit des yeux,
jusqu’au moment où il franchit la porte, cet homme jeune, distingué, bien
de sa personne, visiblement favorisé par la naissance, l’éducation et la
bonne fortune.
Thomas finit lentement son verre, paya l’addition, passa au hall de
réception et loua une chambre pour la nuit. Une fois la porte fermée à clef,
et les stores baissés, il compta l’argent. Des billets de cent dollars, tout
neufs. Il lui vint à l’esprit qu’ils avaient peut-être été marqués secrètement
mais il ne vit rien.
Il dormit bien dans le grand lit à deux places. Le matin il appela le club
au téléphone et prévint Dominique qu’il était obligé d’aller à New York
pour des raisons de famille et ne serait pas de retour avant lundi après-midi.
Comme il n’avait encore pris aucun jour de congé, Dominique fut bien
forcé d’y consentir, pourvu qu’il soit de retour lundi, sans faute.

Il bruinait quand le train entra en gare. Cette journée d’automne grise et


humide n’ajoutait aucun attrait à Port Philip tandis que Thomas sortait de la
gare. Il n’avait pas pris son pardessus et il dut relever le col de sa veste pour
essayer d’empêcher la pluie de lui mouiller le cou.
La place devant la gare n’avait guère changé. Cependant, l’hôtel avait été
repeint et on avait construit une nouvelle bâtisse en brique jaune où un vaste
magasin de radio et de télévision annonçait des rabais. L’odeur du fleuve
était toujours présente et Tom ne l’avait pas oubliée.
Il avait les moyens de prendre un taxi mais, après ces années d’absence,
il préféra marcher. Les rues de sa ville natale le préparaient progressivement
— il ne savait pas au juste à quoi.
Il passa devant le terminus des cars d’où il avait quitté Port Philip en
compagnie de son frère. Tu sens comme un fauve.
Il passa devant le grand magasin Bernstein, le lieu de rendez-vous de sa
sœur avec Théodore Boylan. L’homme nu dans le salon, la croix en
flammes. Agréables souvenirs de jeunesse.
Il passa devant l’école primaire. Le soldat qui avait attrapé la malaria, le
sabre de samouraï, le Japonais décapité.
Personne ne dit bonjour. Tous les visages sous cette méchante pluie
semblaient pressés, fermés et étrangers. Le retour triomphal. Bienvenu,
citoyen.
Il passa devant Saint-Anselme, la paroisse de l’oncle de Claude Tinker.
Par l’intervention de la Providence, on ne l’a pas vu.
Il tourna dans la rue Vanderhoff. La pluie tombait fort maintenant. Il mit
la main sur la poitrine pour sentir le renflement de l’enveloppe avec ses
billets de banque. La rue avait changé. Un grand immeuble pareil à une
prison s’y dressait maintenant et abritait des ateliers industriels. Certains
des anciens magasins avaient leurs vitrines barricadées, tandis que d’autres
portaient des noms qu’il ne reconnaissait pas.
Il tenait les yeux baissés pour éviter la pluie : il fut donc interloqué
lorsque, les ayant levés, il ne vit ni la boulangerie ni la maison où il était né
mais, à la place, un grand supermarché avec trois étages d’appartements au-
dessus. Des femmes, avec leurs sacs, entraient et sortaient du magasin par la
porte qui correspondait par son emplacement à l’entrée de leur maison.
Thomas regarda à travers les vitrines. Des jeunes femmes réglaient leurs
achats. Il n’en reconnut aucune. Il n’y avait aucune raison d’y entrer. Il
n’était pas intéressé par les ventes spéciales de côtes de bœuf et d’épaules
d’agneau, affichées sur les vitrines.
D’un pas incertain, il poursuivit son chemin. Le garage à côté avait été
reconstruit. Le nom du propriétaire n’était plus le même et aucun des
visages qu’il y vit ne lui dit quoi que ce soit. Mais au coin de la prochaine
rue, l’épicerie des Jardino était toujours là. Il y entra et attendit que la mère
Jardino finît de servir une vieille femme discutant le prix des haricots verts.
Après le départ de la cliente, elle se retourna vers lui. C’était une femme
petite, informe avec un nez agressif comme un bec et une verrue sur la lèvre
supérieure d’où jaillissaient deux poils noirs, longs et gros.
— Oui, dit-elle, que puis-je faire pour vous ?
— Madame Jardino, commença Thomas qui pour avoir l’air plus
présentable abaissa son col, vous ne devez pas vous souvenir de moi,
mais… j’ai été… un de vos voisins… C’est nous qui avions la
boulangerie… les Jordache.
Dans sa myopie elle plissa les yeux.
— Lequel d’entre eux ?
— Le plus jeune.
— Ah ! Le petit gangster.
Thomas esquissa un faible sourire pour complimenter Mme Jardino de
son humour revêche. Mais elle ne lui sourit pas en retour.
— Que voulez-vous donc ?
— J’ai été absent longtemps. Je suis revenu voir ma famille. Mais la
boulangerie n’y est plus.
— Il y a des années qu’elle n’y est plus, dit-elle avec impatience,
retournant ses pommes pour en cacher les taches. Votre famille ne vous l’a
pas dit ?
— Nous n’avons pas été en rapport pendant un certain temps. Savez-vous
où ils sont ?
— Comment le saurais-je ? Ils n’adressaient jamais la parole à nous
autres, sales Italiens.
Elle lui tourna le dos et tripota des bottes de céleris.
— Merci bien quand même, dit Thomas en se dirigeant vers la porte.
— Attendez un instant, reprit-elle. Quand vous êtes parti, votre papa était
toujours en vie, n’est-ce pas ?
— Oui.
— Eh bien, il est mort, dit-elle avec une pointe de contentement dans la
voix. Il s’est noyé dans l’Hudson. Ensuite votre maman a déménagé et ils
ont démoli la maison et maintenant… il y a un supermarché.
Elle prononça ces derniers mots avec amertume.
Une cliente arriva à ce moment-là et l’épicière lui pesa cinq livres de
pommes de terre. Thomas sortit de la boutique et devant le supermarché fit
halte un instant, mais cela ne lui apprit rien. Il songea alors à aller au bord
de l’eau, mais le fleuve ne lui apprendrait rien non plus. Il reprit la direction
de la gare. Passant devant une banque, il y entra et loua un coffre où il
déposa quatre mille neuf cents des cinq mille dollars. Il s’était dit, qu’après
tout, Port Philip était aussi bien que n’importe quel autre endroit pour
déposer son argent. À moins de le jeter dans le fleuve dans lequel son père
s’était noyé.
Le bureau de poste saurait peut-être la nouvelle adresse de sa mère et de
son frère, mais il se ravisa. C’était son père qu’il était venu voir. Et
rembourser.
CHAPITRE II

A SSIS SOUS LE SOLEIL DE juin, Rudolph, revêtu comme ses


condisciples d’une robe et d’un mortier noirs, loués pour la cérémonie,
écoutait l’orateur s’adresser aux jeunes gens qui venaient de terminer leurs
études universitaires.
« Maintenant, en 1950, au point précis du milieu du siècle, s’écriait-il,
nous autres Américains devons nous poser plusieurs questions : Que
possédons-nous ? Que voulons-nous ? Quelles sont nos forces et nos
faiblesses ? Où allons-nous ? » L’orateur faisait partie du cabinet
présidentiel, venu exprès de Washington, par amitié pour le président de
l’université qui avait été un de ses camarades à l’université de Cornell, un
centre d’études plus illustre que Whitby.
« Maintenant, au point précis du milieu du siècle, se disait Rudolph, que
possédé-je, que veux-je, quelles sont mes forces et mes faiblesses, où vais-
je ? Je suis diplômé de l’Université, j’ai une dette de quatre mille dollars et
une mère mourante. Je veux être riche, libre et bien-aimé. Ma force ? Je
peux courir le 220 en 23 secondes 8/10e. Ma faiblesse ? Je suis honnête. »
Et souriant dans son for intérieur, il regarda avec les yeux de l’innocence
le Grand Homme de Washington. « Où vais-je ? Dis-le-moi, vieux frère ! »
L’homme qui était venu de Washington était un homme de paix. « La
courbe du potentiel militaire est en pleine croissance partout, dit-il avec des
accents solennels. Le seul espoir de paix est la suprématie des États-Unis.
Pour empêcher une guerre, les États-Unis ont besoin d’une armée si grande
et si puissante que sa contre-attaque constitue une dissuasion. »
Rudolph jeta un coup d’œil dans les rangs de ses condisciples. La moitié
avait fait la guerre et achevait leurs études grâce aux subsides alloués par le
gouvernement américain. Un grand nombre d’entre eux étaient mariés, et
leurs femmes, toutes bien attifées, assises derrière eux, certaines avec des
bébés dans les bras car il n’y avait personne à qui les confier dans les
caravanes et les chambres meublées qui avaient été leurs foyers tandis que
leurs maris peinaient pour obtenir le diplôme décerné ce jour-là. Rudolph se
demanda ce qu’ils pensaient de la croissance de la courbe du potentiel
militaire.
Assis à côté de Rudolph, se trouvait Bradford Knight, un jeune homme
au teint rougeaud et à la figure toute ronde, originaire de Tulsa, dans
l’Oklahoma, qui avait été sergent dans l’infanterie au cours de la campagne
d’Europe. C’était le meilleur ami de Rudolph sur le campus, un garçon
énergique, ouvert, cynique et perspicace malgré l’accent traînard de son
pays. Il s’était inscrit à Whitby parce que son capitaine en était sorti et
l’avait recommandé au doyen des Admissions. Souvent, lui et Rudolph
s’étaient attablés devant des pots de bière et avaient été à la pêche
ensemble. Brad poussait Rudolph à venir à Tulsa et à s’associer avec lui et
son père dans une affaire de pétrole. « Le pétrole coule à flot là-bas. Tu
seras un millionnaire avant d’avoir vingt-cinq ans, mon petit vieux. Chaque
fois que le cendrier de ta Cadillac sera plein, tu ne le videras pas, tu
changeras de bagnole. » Le père de Brad avait été millionnaire avant
d’avoir vingt-cinq ans, mais il était dans une période de vaches maigres
pour l’instant (« Juste une petite période de poisse », selon Brad) et ne
pouvait faire les frais de déplacement pour assister à la remise du diplôme à
son fils.
Teddy Boylan, lui non plus, n’était pas venu, malgré l’invitation envoyée
par Rudolph. C’était le moins qu’il pût faire pour son prêt de quatre
mille dollars. Mais Boylan s’était excusé : « Je ne me vois pas du tout
conduire, par une belle journée de juin, pendant quatre-vingts kilomètres
pour écouter un membre du parti démocrate faire un discours sur le campus
d’un collège d’agriculture quasi inconnu. »
Whitby n’était pas une école d’agriculture, quoique son département
d’agronomie fût important. Boylan en voulait encore à Rudolph de ne pas
avoir accepté l’offre qu’il lui avait faite en 1946 de s’inscrire dans une des
universités prestigieuses de l’est des États-Unis. « Toutefois, continuait la
lettre de Boylan, de son écriture pointue et fortement appuyée, cette journée
ne devrait pas se passer sans réjouissances. Venez à la maison, une fois ces
mornes parlotes débitées. Nous déboucherons une bouteille de champagne
et nous bavarderons de votre avenir. »
Rudolph avait eu plusieurs raisons de choisir Whitby plutôt que Yale ou
Harvard. En premier lieu, il aurait dû emprunter davantage que quatre
mille dollars à Boylan. Secundo, issu d’un milieu modeste et sans argent, il
eût détonné parmi ces jeunes seigneurs de la société américaine, dont la
plupart n’avaient jamais travaillé pour gagner quelque chose, et dont les
pères et les grands-pères avaient acclamé les équipes de Yale ou de
Harvard. Il n’aurait pas été comme eux invité aux bals de débutantes. À
Whitby, la pauvreté était la norme. Rare était l’étudiant qui l’été ne
travaillait pas pour pouvoir s’acheter, à la rentrée d’automne, des livres et
des vêtements. Les seuls qui détonnaient à Whitby étaient ceux qui ne
sortaient pas de leurs bouquins et ne se liaient pas avec leurs condisciples,
ainsi qu’un petit nombre de jeunes gens, mordus par la politique, qui
faisaient circuler des pétitions en faveur des Nations unies et contre le
service militaire obligatoire.
Une troisième raison d’avoir choisi Whitby était sa proximité de Port
Philip où le dimanche il allait y voir sa mère. Gardant presque toujours la
chambre, sans amies, méfiante à un point extrême, à demi folle pour ainsi
dire, elle ne pouvait être abandonnée à elle-même. Au cours de l’été qui
avait suivi sa deuxième année à l’université, il avait loué dans la ville de
Whitby un deux-pièces avec une petite cuisine et y avait installé sa mère. Il
avait trouvé pour l’été un emploi à plein temps au grand magasin
Calderwood’s où déjà, durant l’année scolaire, il travaillait quelques heures
le samedi et en semaine après ses cours. Sa mère l’attendait maintenant.
Elle ne s’était pas sentie assez bien pour assister à la cérémonie. Elle ne
voulait pas non plus lui faire honte par son aspect. Honte était probablement
un mot trop fort, pensa Rudolph, en regardant à la ronde les parents et ses
condisciples, dans leurs vêtements nets et sobres. Certes, elle n’aurait ébloui
personne ici. C’était une chose que d’être un fils dévoué, c’en était une
autre que de ne pas regarder la réalité en face.
Voilà pourquoi Mary Pease Jordache, assise devant sa fenêtre dans son
fauteuil à bascule, n’était pas à la remise du diplôme que son fils avait
mérité. Parmi les autres absents, il y avait Gretchen, du même sang, retenue
à New York par une maladie de son enfant; Julie, qui, ce même jour,
recevait son diplôme à Barnard ; Thomas, également du même sang,
adresse inconnue ; Axel, du sang sur les mains, qui ramait dans l’éternité.
Rudolph était seul ce jour-là, et c’était aussi bien.
« La puissance de notre appareil militaire est effrayante, disait l’orateur
d’une voix amplifiée par des haut-parleurs, mais nous avons pour nous
quelque chose d’immense, c’est la volonté de l’homme de la rue, où qu’il se
trouve dans le monde, de maintenir la paix. »
Si Rudolph était un de ces hommes de la rue, le ministre était alors son
porte-parole. Après avoir entendu des récits de guerre de ses condisciples
anciens combattants, il n’enviait pas cette génération qui l’avait précédé et
qui avait tenu à Guadalcanal, dans les dunes de Tunisie et sur la rive du
Rapido.
Cette belle voix, cultivée, bien posée, coulait toujours musicalement dans
ce quadrilatère ensoleillé, bordé de bâtiments en brique rouge, de style
colonial. Inévitablement, il y eut le couplet à la gloire de l’Amérique, cette
terre où tous les hommes ont une chance égale. À la moitié de ces jeunes
hommes qui écoutaient l’orateur, on avait donné une chance de mourir pour
leur patrie… Certes, l’orateur s’adressait à l’avenir et non pas au passé, et
les perspectives qu’il laissait entrevoir étaient celles que leur procureraient
la recherche scientifique, le service du bien public, l’aide aux nations qui
n’avaient pas eu le bonheur de l’Amérique. Un homme excellent, ce
membre du cabinet, et Rudolph se félicitait qu’il fût proche du siège du
pouvoir, mais ce qu’il offrait était quelque peu éthéré, évangélique,
washingtonien, très éloigné des vues terre à terre de ces trois cents jeunes
hommes, assis dans leurs robes noires, attendant que leur petite université
de quatre sous quasi inconnue leur remît leurs diplômes, et se demandant,
n’ayant pas la chance d’appartenir à des familles aisées, comment ils
gagneraient leur vie à partir du lendemain.
Dans les premières rangées devant l’estrade, réservées au corps
enseignant, Rudolphe distingua le professeur Denton, chef des
départements d’histoire et d’économie politique, en train de se tortiller sur
sa chaise et de se tourner vers le professeur Lloyd, du département de
littérature anglaise, assis à sa droite, pour lui chuchoter quelque chose.
Rudolph ne douta pas que Denton devait faire des observations au sujet du
couplet rituel du ministre, et cela le fit sourire. Ce professeur Denton, un
homme de petite taille, grisonnant, ardent, déçu, car il se rendait compte
maintenant qu’il ne s’élèverait pas à un poste supérieur, était une sorte de
populiste ( 26) attardé qui consacrait une bonne partie de ses cours à des
diatribes contre ce qu’il considérait la trahison, depuis la guerre de
Sécession, par le Big Money et le Big Business du système politico-
économique américain. « L’économie américaine, avait-il dit une fois à ses
élèves, est une table de jeu avec des dés pipés. Les lois sont ainsi faites que
seuls les riches font des sept, alors que tous les autres ne sortent que des
deux, ce que dans le jargon des joueurs de craps, on nomme les yeux de
serpents ( 27). »
Au moins une fois, chaque trimestre, il ne manquait pas de signaler qu’en
1932 le banquier John Pierpont Morgan avait reconnu, devant une
commission d’enquête du Congrès, que l’année précédente il n’avait pas
payé un cent d’impôt sur le revenu (les pertes de capital effaçant le revenu
imposable) : « Je vous demande, messieurs, de prendre note que cette même
année, sur mes modestes émoluments d’instructeur, j’ai payé au
gouvernement fédéral au titre de l’impôt sur le revenu la somme de cinq
cent vingt-sept dollars et trente cents. »
Autant que Rudolph pût en juger, l’effet de cette remarque sur les
étudiants n’était pas celui que recherchait Denton. Au lieu d’être indignés et
de brûler de zèle pour des réformes, la plupart des étudiants, y compris
Rudolph, rêvèrent du jour où ils auraient atteint les sommets de la richesse
et de la puissance afin de s’affranchir, comme l’avait fait Morgan, de ce que
Denton nommait l’asservissement légal du corps électoral.
Et quand Denton fonçait sur un article du Wall Street Journal qui
décrivait d’habiles fusions de société (« des tripotages », disait Denton) qui
économisaient des millions de dollars d’impôts, Rudolph écoutait
attentivement, plein d’admiration pour les moyens mis en œuvre que
disséquait Denton. Rudolph les notait soigneusement dans un cahier pour le
jour béni où il aurait peut-être l’occasion d’en faire autant.
Désireux d’avoir de bonnes notes, non pas tellement pour elles-mêmes
que pour les avantages dont il pourrait tirer profit plus tard, Rudolph ne
laissait pas percer que l’attention qu’il prêtait aux tirades de Denton n’était
pas celle d’un disciple, mais plutôt celle d’un espion en territoire ennemi.
Les trois cours de Denton qu’il suivait lui avaient valu les plus hautes notes
et, de ce fait, Denton, lui avait offert un poste d’instructeur en histoire pour
l’année prochaine.
Malgré son désaccord secret avec ce qu’il considérait comme une attitude
naïve, Rudolph éprouvait de la sympathie pour Denton, le seul parmi tous
les professeurs qui lui ait enseigné quelque chose d’utile.
Il avait gardé ces sentiments strictement pour lui-même, comme la
plupart de ses opinions, il passait aux yeux des membres de la faculté pour
un jeune homme comme il faut et sérieux.
En terminant, l’orateur fit allusion à Dieu. Il y eut des applaudissements.
Puis, un par un, les étudiants de quatrième année furent invités à monter sur
l’estrade pour recevoir leurs diplômes. Le président du collège était tout
sourire en remettant le rouleau de faux parchemin enrubanné. Il avait réussi
un beau coup en obtenant la présence d’un membre du gouvernement à sa
cérémonie. Il n’avait pas lu la lettre de Boylan au sujet de l’école
d’agriculture.
On chanta un cantique, on joua une marche pompeuse. Les toges noires
défilèrent parmi les rangs des familles. Puis elles se dispersèrent sous les
frondaisons des chênes, se mélangeant aux couleurs vives des robes des
dames et faisant ainsi paraître les nouveaux diplômés comme des corbeaux
dans un pré fleuri.
Rudolph se limita à un nombre restreint de poignées de main. Il avait
beaucoup à faire. Denton vint à lui, la main tendue.
— Jordache, lui dit-il en lui gardant la main dans la sienne avec chaleur,
vous y penserez, n’est-ce pas ?
— Oui, monsieur. C’est très gentil à vous.
Il faut témoigner du respect aux aînés. La vie universitaire, sans
contestation et mal payée. Maître dans un an, docteur en Philosophie au
bout de quelques années, et enfin une chaire peut-être à quarante-cinq ans.
— C’est assurément très tentant, ajouta Rudolph.
Il n’était pas tenté, mais pas du tout.
Lui et Brad se dégagèrent, rendirent les toges louées et allèrent au
parking. Ils avaient tout arrangé d’avance. Les bagages étaient déjà dans la
voiture de Brad, une décapotable d’avant-guerre. Brad retournait en
Oklahoma, ce pays de pactole. Ils furent les premiers à sortir du parking. Ils
ne regardèrent pas derrière eux. L’Alma Mater s’évanouit à la première
courbe de la route. Quatre années de séjour. Plus tard, on aura le temps de
faire du sentiment. Dans vingt ans.
— Arrêtons-nous au magasin un instant, veux-tu, dit Rudolph. J’ai
promis à Calderwood d’aller le voir.
— À vos ordres, monsieur, dit Brad, derrière son volant. N’ai-je pas l’air
maintenant d’un homme cultivé, dis-moi ?
— Tu fais partie de la classe dirigeante.
— Je n’ai pas perdu mon temps, dit Brad. Au fait, combien crois-tu que
touche par an un membre du cabinet du président ?
— Oh ! quinze, seize mille, hasarda Rudolph.
— De la crotte de bique.
— Plus les honneurs.
— Ça représente trente dollars de plus par an, au minimum. Et sans
impôts. Tu crois qu’il a pondu lui-même son discours le type de
Washington ?
— Probablement.
— Il est trop payé. Est-ce qu’il y aura des poules ce soir ?
Gretchen les avait invités tous deux chez elle ce soir pour fêter
l’occasion. Julie viendrait aussi, si elle pouvait se débarrasser de ses
parents.
— Probablement, dit Rudolph. Il y a en général une ou deux jeunes filles
qui viennent.
— Je lis dans les journaux, dit Brad d’un ton revendicateur, un tas de
bêtises au sujet de la jeunesse qui tourne mal, de la moralité qu’on ne
respecte plus depuis la guerre. Tu peux être sûr que je ne tombe pas dans le
panneau de ces idées antiques. La prochaine fois que j’irai au collège, il
sera mixte. Tu es en train de regarder un licencié élevé dans la pureté et
affamé de sexe. Ce ne sont pas de vaines paroles.
Et il se mit à chantonner gaiement.
Ils entrèrent dans la ville de Whitby. On avait beaucoup construit depuis
la fin de la guerre : de petites usines au milieu de pelouses et de parterres de
fleurs qui prétendaient être des lieux de récréation et de vie élégante, des
devantures de magasins refaites pour singer des rues de village du XVIIIe
siècle dans les comtés d’Angleterre, la vieille mairie, un bâtiment en bois
blanc, transformé en théâtre d’été. Des gens de New York avaient
commencé d’acheter des fermes dans la campagne environnante comme
résidences secondaires.
Whitby pendant les quatre années que Rudolph y avait passé, était
devenu visiblement plus prospère. On avait ajouté neuf trous au golf, un
promoteur optimiste bâtissait des maisons individuelles dans des terrains
d’une superficie minimum de près d’un hectare par maison. Il s’y était
même créé une petite colonie d’artistes, et lorsque le président de
l’université s’efforçait d’attirer des professeurs d’autres institutions, il ne
manquait jamais de signaler que Whitby était une ville en plein progrès, tant
en qualité qu’en étendue, et qu’il y régnait une ambiance cultivée.
Calderwood’s était un grand magasin d’importance secondaire situé au
meilleur coin de la principale artère commerçante de la bourgade. Il existait
depuis les années 1890 à cette époque une sorte de bazar campagnard qui
pourvoyait aux besoins d’une petite ville endormie et d’un arrière-pays de
belles fermes. Le magasin avait suivi l’évolution de la ville. C’était
maintenant une longue bâtisse à un étage, offrant dans ses vitrines une
variété considérable de marchandises. Rudolph avait débuté comme
employé dans les réserves, mais y avait travaillé tant et si bien que Duncan
Calderwood, le fils du fondateur, avait dû lui donner de l’avancement. Le
magasin était encore assez petit pour qu’un employé ne se consacrât pas
forcément à un seul poste. Rudolph, selon les nécessités était à la fois
vendeur, étalagiste, rédacteur de publicité, conseiller pour les achats du
magasin et pour l’embauche ou le renvoi du personnel. L’été, quand il
travaillait à plein temps, son salaire était de cinquante dollars par semaine.
Duncan Calderwood était un de ces Yankees, secs et laconiques,
d’environ cinquante ans qui s’était marié sur le tard et avait trois filles.
Outre son commerce, il possédait beaucoup d’immeubles dans la ville, et de
terrains autour. Combien ? Ça ne regardait pas les autres. Il était avare de
paroles et connaissait la valeur de l’argent. La veille il avait dit à Rudolph
de venir le voir après la cérémonie de la distribution des diplômes, ayant
peut-être une proposition intéressante à lui faire.
Brad arrêta l’auto devant l’entrée du magasin.
— Je n’en aurai que pour une minute, dit Rudolph en descendant.
— Prends ton temps. J’ai toute ma vie devant moi, répondit Brad qui
ouvrit son col, desserra sa cravate, enfin libre.
La capote était pliée : il pencha la tête en arrière, les yeux fermés, et se
chauffa voluptueusement la figure au soleil.
Rudolph en entrant dans le magasin regarda avec satisfaction l’une des
vitrines qu’il avait arrangée trois jours plus tôt. Cette vitrine exposait des
outils de menuiserie et Rudolph les avait disposés de telle sorte qu’ils
formaient une composition abstraite peu chargée et resplendissante. De
temps en temps, il allait à New York et y étudiait les vitrines des grands
magasins de la Cinquième Avenue afin d’emprunter des idées pour
Calderwood’s.
On entendait un bruissement féminin sympathique à l’intérieur, et l’on
sentait l’odeur discrète et caractéristique de vêtements et d’objets de cuir
neufs, ainsi que de parfums. Rudolph y prenait plaisir. Les employés lui
firent des sourires et lui dirent bonjour de la main tandis qu’il se dirigeait
vers l’arrière du rez-de-chaussée où se trouvait le bureau privé de
Calderwood. Un ou deux des employés lui dirent même : « Toutes mes
félicitations », et il leur répondit par un petit geste. On l’aimait bien, surtout
les employés d’un certain âge. On ne savait pas que le patron lui demandait
son avis sur le personnel.
La porte de Calderwood était ouverte, comme elle l’était toujours. Il
aimait voir ce qui se passait dans le magasin. Il était assis derrière son
bureau, en train d’écrire une lettre à la main. Il avait une secrétaire dans un
bureau à côté du sien, mais il y avait des choses qu’il ne voulait pas lui
montrer. Il écrivait ainsi de quatre à cinq lettres par jour, les timbrait et les
mettait à la boîte lui-même. La porte du bureau de sa secrétaire était fermée.
Rudolph se planta dans l’embrasure de la porte, attendant. Bien qu’il
laissât la porte ouverte, Calderwood n’aimait pas être interrompu.
Il termina sa phrase, la relut, puis leva les yeux. Il avait le teint jaune, un
long nez en lame de couteau, des cheveux noirs qui se dégarnissaient sur le
devant. Il retourna la lettre sur le bureau. Il avait de grosses mains de
paysan et il maniait des choses fines comme des feuilles de papier avec
maladresse. Rudolph était fier de ses mains effilées, elles lui semblaient
aristocratiques.
— Entrez, Rudy, dit Calderwood d’une voix monocorde.
— Bonjour, monsieur Calderwood.
Rudolph entra dans le bureau, revêtu de son meilleur costume, en serge
bleue, celui qu’il avait mis pour la cérémonie. Il y avait sur un mur un
calendrier avec la photographie en couleurs du magasin, un cadeau
publicitaire de fin d’année. À part ce calendrier, le seul autre ornement de la
pièce était sur le bureau : une photo des trois filles de Calderwood.
À la surprise de Rudolph, Calderwood se leva, fit le tour de son bureau et
lui serra la main.
— Comment ça s’est passé ? demanda-t-il.
— Sans histoires.
— Content d’y avoir été ?
— Vous voulez dire d’avoir été à l’université ?
— Oui. Asseyez-vous.
Calderwood refit le tour de son bureau et se réinstalla sur sa chaise au
dossier de bois. Rudolph s’assit sur une chaise semblable à droite du
bureau. Dans le rayon des meubles au premier étage, il y avait des
douzaines de fauteuils de cuir, mais ils étaient réservés aux clients.
— Je pense que oui, dit Rudolph. Je suppose que je suis content, en effet.
— La plupart de ceux qui ont édifié de grosses fortunes en Amérique, et
qui le font aujourd’hui, dit Calderwood, n’ont jamais eu d’éducation
complète. Le saviez-vous ?
— Oui.
— Ils louent les services de ceux qui en ont, dit Calderwood.
Cela ressemblait à une mise en garde. Calderwood n’avait pas fini ses
études secondaires.
— Je vais essayer de ne pas laisser mon éducation m’empêcher de faire
fortune, dit Rudolph.
Calderwood eut un petit rire sec.
— J’en suis sûr, Rudy, dit-il avec affabilité.
Il ouvrit un tiroir de son bureau et en sortit un écrin de velours avec le
nom de son magasin inscrit en lettres dorées sur le dessus.
— Tenez, dit-il en posant la boîte sur le bureau, voici quelque chose pour
vous.
Rudolph ouvrit l’écrin. Il y avait dedans une belle montre-bracelet suisse
avec une bande en daim noir.
— Vous êtes bien bon, monsieur, dit Rudolph en s’efforçant de cacher sa
surprise.
— Vous l’avez mérité.
Calderwood ajusta le nœud mince de sa cravate dans son col blanc
amidonné, l’air embarrassé. La générosité ne lui était pas naturelle.
— Vous avez fait du bon travail au magasin, Rudy, ajouta-t-il. Vous avez
une tête solide sur des épaules solides et vous avez du flair pour mettre en
valeur la marchandise.
— Merci, monsieur Calderwood.
« Voilà, se dit Rudolph, le véritable discours d’une distribution de
diplômes, pas de ces foutaises au sujet de l’ascension de la courbe du
potentiel militaire et de l’aide à nos frères malheureux. »
— Je vous ai dit que j’avais une proposition à vous faire, vous vous
rappelez ?
— Oui, monsieur.
Calderwood hésita, s’éclaircit la gorge, se leva, s’avança vers le
calendrier sur le mur. On aurait dit qu’avant de faire un plongeon
prodigieux, il lui fallait refaire ses calculs une dernière fois. Il était habillé
comme toujours d’un vêtement noir avec gilet et des bottines noires. Il
aimait avoir les chevilles soutenues, disait-il.
— Rudy, commença-t-il, est-ce que vous aimeriez travailler pour
Calderwood’s à plein temps ?
— Cela dépend, dit Rudolph avec circonspection.
Il avait prévu cette offre et savait à quelles conditions il accepterait.
— Cela dépend de quoi ? interrogea Calderwood, d’un ton combatif.
— Cela dépend de ce que sera le travail.
— Le même que vous avez déjà fait. Simplement, un peu plus. Un peu de
tout. Vous voulez un titre ?
— Cela dépend du titre.
— Dépend, dépend, dit Calderwood.
Mais cette fois-ci, il rit.
— Qui donc a pu s’imaginer que la jeunesse est téméraire ? Sous-
directeur, est-ce assez bon pour vous ?
— Pour débuter.
— Peut-être devrais-je vous mettre à la porte de ce bureau, dit
Calderwood dont les yeux pâles se glacèrent un instant.
— Je ne veux pas paraître ingrat, dit Rudolph, mais je ne veux pas
m’engager dans un cul-de-sac. J’ai reçu d’autres offres et…
— Je suppose que vous voulez vous précipiter à New York comme tous
ces jeunes idiots. Prendre possession de la ville en un mois, vous faire
inviter tous les soirs à des parties.
— Pas particulièrement, répondit Rudolph. J’aime bien Whitby.
À vrai dire, il ne se sentait pas encore prêt à affronter New York.
— À juste titre, dit Calderwood, en se rasseyant derrière son bureau, en
exhalant un son qui ressemblait à s’y méprendre à un soupir.
— Écoutez-moi, Rudy. Je ne rajeunis pas. Le médecin me dit de moins
me fatiguer, « de déléguer des responsabilités », c’est l’expression qu’il a
employée, de prendre des vacances, de prolonger ma vie. Le baratin
habituel des toubibs. J’ai un taux élevé de cholestérol. Un nouveau truc
qu’ils ont découvert pour vous faire peur. De toute façon, ce n’est pas idiot
ce qu’il me recommande. Je n’ai pas de fils…
Il regarda la photo de ses trois filles, prise quand elles étaient de jeunes
enfants, d’un air affligé. Une triple trahison.
— C’est moi qui ai tout fait ici depuis la mort de mon père. Quelqu’un
doit m’aider, et je ne veux pas un de ces jeunes morveux à peine sorti d’une
école d’affaires qui veut tout chambarder et au bout de quinze jours réclame
une participation dans les bénéfices.
Il baissa un peu la tête et fixa Rudolph de dessous ses sourcils épais,
comme s’il le soupesait.
— Vous débuterez à cent dollars par semaine. Au bout d’un an, nous
verrons. Est-ce équitable ou non ?
— C’est équitable, dit Rudolph.
Il s’était attendu à soixante-quinze.
— Vous aurez votre bureau, la vieille pièce d’emballage au premier. On
inscrira « Sous-Directeur » sur la porte. Mais pendant les heures
d’ouverture, je veux vous voir dans le magasin. On tope ?
Rudolph présenta sa main. Calderwood la lui serra avec la vigueur de
quelqu’un qui ne devait pas avoir un taux élevé de cholestérol.
— Je suppose que vous avez envie de prendre des vacances tout de suite.
Je ne vous blâme pas. Que désirez-vous prendre ? Quinze jours, un mois ?
— Je serai ici à neuf heures demain matin, dit Rudolph en se levant.
Calderwood eut un sourire dévoilant une denture qui n’avait pas l’air des
plus naturelles.
— J’espère que je ne commets pas une erreur, dit-il. À demain matin,
alors.
Il retourna à sa lettre inachevée et ramassait son stylo de sa grosse patte
carrée tandis que Rudolph quittait le bureau.
Rudolph traversa le magasin lentement, examinant les comptoirs, les
vendeurs, les clients d’un regard neuf, calculateur et possessif. À la sortie, il
s’arrêta et remplaça sa montre bon marché par la nouvelle.
Brad somnolait au soleil, derrière le volant. Il se redressa quand Rudolph
monta dans la voiture.
— Quoi de neuf ? demanda-t-il en actionnant le démarreur.
— Le vieux m’a donné un présent, dit Rudolph en élevant sa main pour
dégager le poignet.
— Il a bon cœur, dit Brad tandis que la voiture quittait le bord du trottoir.
— Cent quinze dollars au magasin et cinquante en gros, dit Rudolph qui
ne pipa mot de l’emploi qu’il avait accepté. Chez Calderwood le pétrole ne
coulait pas à flots.

Mary Pease Jordache assise devant sa fenêtre regardait dans la rue. Elle
attendait Rudolph. Il avait promis de venir directement après la cérémonie
pour lui montrer son diplôme. Cela aurait été gentil d’organiser une réunion
en son honneur, mais elle n’en avait pas l’énergie. De plus, elle ne
connaissait pas ses amis. Non pas qu’il en fût dépourvu. Le téléphone
sonnait continuellement et des voix jeunes disaient : « C’est Charlie à
l’appareil » ou bien « C’est Brad. Est-ce que Rudy est là ? » Mais jamais il
ne les amenait à la maison. C’était aussi bien. Ce n’était pas grand-chose en
fait de logement. Deux pièces sombres au-dessus d’un magasin de produits
textiles dans une rue sans arbres. Elle était condamnée toute sa vie à vivre
au-dessus des boutiques. Et il y avait une famille de nègres habitant juste
devant. Des faces noires derrière la fenêtre, qui la regardaient. Des
négrillons et des hommes qui violaient les femmes. Elle était au courant de
ce qu’ils faisaient, allons donc ! Elle avait appris cela à l’orphelinat.
De sa main tremblante, elle alluma une cigarette et, voulant épousseter
sur son châle des vieilles cendres, les manqua. Il faisait chaud ce jour de
juin, mais avec son châle, elle se sentait plus confortable.
Eh oui, Rudolph avait réussi, malgré toutes les difficultés. Il l’avait, son
diplôme, et maintenant, la tête haute, il pouvait se mesurer avec n’importe
qui. Merci, Seigneur, pour Théodore Boylan. Elle n’avait jamais fait sa
connaissance, mais Rudolph lui avait expliqué quel homme intelligent et
généreux c’était. Rudolph, avec ses manières et son esprit, le méritait bien.
On aimait lui rendre service. Il ferait son chemin, elle en était sûre, bien
qu’il eût été vague lorsqu’elle lui avait demandé ce qu’il comptait faire
après l’université. Mais il avait certainement une idée en tête. Rudolph en
avait toujours. Tant qu’il ne se laisserait pas engluer par une femme qui
l’épouserait. Elle en frémit. Un si bon fils, si attentionné. Sans lui, Dieu seul
sait ce qui lui serait arrivé, à elle, depuis cette nuit où Axel avait disparu.
Mais quand une femme entre en ligne de compte, même le meilleur des
hommes devient une bête sauvage : il sacrifie tout, foyer, famille, carrière
pour une paire d’yeux tendres et pour la promesse offerte sous la jupe. Mary
Pease Jordache n’avait pas fait la connaissance de la Julie de Rudolph, mais
elle savait qu’elle étudiait à Barnard et que le dimanche Rudolph allait à
New York la voir. Avec toutes ces longues allées et venues, il revenait à
n’importe quelle heure, pâle, les yeux cernés de noir, nerveux et avare de
paroles. Voilà plus de cinq ans que Julie durait. Il était grand temps qu’il
songeât à une autre. Oui, il fallait qu’elle lui parle, lui dise que c’était le
moment de s’amuser, de ne pas s’engager. Il y aurait des centaines de jeunes
filles qui se sentiraient plus qu’honorées de se jeter à son cou.
Elle aurait vraiment dû faire quelque chose de spécial ce jour-là. Faire un
gâteau, chercher une bouteille de vin. Mais cet effort pour descendre et
remonter l’escalier, pour se montrer présentable à ses voisins… Rudolph
comprendrait. De toute façon, il allait à New York cet après-midi pour être
avec des amis. La vieille dame n’avait qu’à s’asseoir, toute seule, devant sa
fenêtre, songea-t-elle, subitement rongée d’amertume. Même les meilleurs
d’entre eux…
Elle vit la voiture tourner le coin de la rue, trop vite, puisque les pneus
crissèrent. Elle vit Rudolph, les cheveux noirs au vent, jeune prince. Elle
voyait nettement à une certaine distance, mieux que jamais, mais de près,
c’était une autre histoire. Elle ne lisait plus car cela la fatiguait trop. Ses
yeux changeaient continuellement et aucune lunette ne semblait faire grand-
chose pour plus de quelques semaines. Ses yeux étaient usés, et elle n’avait
pas cinquante ans. Ses yeux mouraient avant elle. Elle laissa ses larmes
déborder.
La voiture s’arrêta en dessous et Rudolph en bondit. Quelle grâce, quelle
grâce ! Dans un beau costume bleu. Il avait la silhouette d’un modèle,
mince, les épaules larges, les jambes fuselées. Il ne lui avait fait aucune
observation, mais elle savait qu’il n’aimait pas l’idée qu’elle passait ses
journées à regarder par la fenêtre.
Elle se leva avec effort, se sécha les yeux, du bout de son châle, et,
traînant la jambe, s’installa sur une chaise à côté de la table qui servait à
leurs repas. Elle écrasa sa cigarette en l’entendant monter l’escalier quatre à
quatre.
Il ouvrit la porte et entra.
— Eh bien, dit-il, le voici.
Il déroula le parchemin et le déploya sur la table devant elle.
— C’est en latin, expliqua-t-il.
Elle put lire son nom, inscrit en grosses lettres gothiques.
Les larmes affluèrent, de nouveau.
— Si seulement je connaissais l’adresse de ton père, dit-elle. J’aimerais
qu’il voie ceci, qu’il voie ce que tu as fait sans son aide.
— M’man, dit Rudolph avec douceur, il est mort.
— C’est ce qu’il veut nous faire croire. Hein ! Je le connais mieux que
quiconque, moi. Je ne dis qu’il n’est pas mort ; il a fichu le camp.
— Maman… insista Rudolph.
— Il est en train de rire de nous en ce moment-ci. Jamais on n’a retrouvé
son corps. Alors ?
— Eh bien, crois ce que tu veux. Ah ! Il faut que je fasse ma valise. Je
vais passer la nuit à New York.
Il alla dans sa chambre et jeta dans son sac de voyage ses affaires pour se
raser, un pyjama et une chemise propre.
— Tu as ce qu’il te faut, m’man ? Tu n’as besoin de rien pour le dîner ?
— J’ouvrirai une boîte de conserve. C’est ce garçon dans la voiture qui te
conduit en ville ?
— Oui, Brad.
— C’est celui qui vient de l’Oklahoma ? Le garçon de l’Ouest ?
— Oui.
— Je n’aime pas sa façon de conduire. Il est imprudent. Je n’ai pas
confiance dans les gens de l’Ouest. Pourquoi ne prends-tu pas le train,
plutôt ?
— Pourquoi dépenser de l’argent avec le train ?
— À quoi te servira ton argent si tu te tues en auto ?
— M’man…
— Et tu vas te mettre à gagner beaucoup d’argent maintenant. Un jeune
comme toi. Avec ceci.
Elle passa les doigts sur le papier raide avec les mots en latin, pour
l’aplanir.
— Réfléchis-tu jamais, poursuivit-elle, à ce que je deviendrais si jamais
quelque chose t’arrivait ?
— Rien ne va m’arriver.
Il pressa les fermetures du sac de voyage. Il n’avait pas de temps à
perdre. Elle s’en rendit compte. Il la laissa à sa vigie devant la fenêtre.
— On me jettera sur un tas d’ordures, comme une bête.
— M’man, dit-il, c’est un jour de fête, aujourd’hui.
— Je vais le faire encadrer. Amuse-toi bien. Tu l’as mérité. Ne te couche
pas trop tard. Où passes-tu la nuit à New York ? Tu as le numéro de
téléphone si quelque chose m’arrivait ?
— Rien ne va t’arriver.
— Mais au cas où…
— Chez Gretchen, dit-il.
— La courtisane…
Ils n’en parlaient pas, quoiqu’elle sût qu’il la voyait.
— Bon sang ! s’exclama-t-il.
Elle avait dépassé les bornes, elle le savait bien, mais elle estimait
nécessaire d’affirmer son attitude.
Il se pencha sur elle et l’embrassa pour lui dire au revoir et se faire
pardonner son « Bon sang ». Elle s’agrippa à lui. Elle s’était aspergée d’eau
de toilette qu’il lui avait achetée pour son anniversaire. Elle craignait
d’avoir une odeur de vieille femme.
— Tu ne m’as pas dit quels sont tes projets, dit-elle. C’est maintenant que
ta vie commence. J’avais vraiment pensé que tu me consacrerais quelques
moments pour me faire part de ce que tu vas faire. Tu ne veux pas une tasse
de thé ?
— Demain, m’man. Demain, je te raconterai tout. Ne t’inquiète pas.
Il l’embrassa encore une fois et elle ne le retint plus. Il s’en alla, le pas
léger, et descendit l’escalier. Elle se leva, retourna à la fenêtre en clopinant
et s’installa dans son fauteuil à bascule. Une vieille, à sa fenêtre. S’il la
voyait, tant pis.
La voiture partit. Il n’avait pas levé la tête.
Ils s’en vont tous. Chacun d’entre eux. Même les meilleurs.
La Chevy peina pour grimper la pente et arriver à la grille que lui,
Rudolph, connaissait si bien. Les peupliers qui bordaient l’allée menant à la
maison projetaient une ombre funèbre malgré le soleil de juin. La maison se
délabrait doucement derrière les plates-bandes de fleurs abandonnées.
La Chute de la Maison Usher ! s’écria Brad dans la courbe qui
aboutissait à la cour. Rudolph était venu si souvent dans cette maison qu’il
n’y faisait pas attention. C’était la demeure de Teddy Boylan, et rien
d’autre.
— Qui habite ici, Dracula ?
— Un ami, dit Rudolph.
Il n’avait jamais parlé de Boylan à Brad. Boylan appartenait à un autre
secteur de sa vie.
— Un ami de la famille. Il m’a aidé pour aller à Whitby.
— Il a du fric ? demanda Brad en arrêtant la voiture.
Il examina d’un œil critique le vaste bâtiment de pierre.
— Une certaine quantité, dit Rudolph. En tout cas, assez.
— Il ne peut pas se payer un jardinier ?
— Ça ne l’intéresse pas. Allons, viens faire sa connaissance. Il y a du
champagne qui nous attend.
Rudolph sortit de la voiture.
— Tu crois qu’il faut que je boutonne mon col ? demanda Brad.
— Oui.
Il attendit que Brad eût fini de lutter avec son col et remis sa cravate en
place. Brad avait un cou épais et court, un cou plébéien que remarquait
Rudolph pour la première fois.
Ils franchirent la cour couverte de graviers et Rudolph pressa le bouton
de sonnette à côté de la massive porte de chêne. Il était content de ne pas
être seul. Il ne voulait pas l’être en compagnie de Teddy Boylan avec la
nouvelle qu’il lui apportait. Il entendit le tintement assourdi de la sonnette
dans la maison, une question posée à un tombeau : Es-tu en vie ?
La porte s’ouvrit. Perkins était là.
— Bonjour, Monsieur, dit-il.
On entendait le piano. Rudolph reconnut une sonate de Schubert. Teddy
l’avait emmené à des concerts à Carnegie Hall et lui avait fait écouter un
grand nombre de disques, heureux du plaisir de Rudolph à s’instruire et de
sa faculté de distinguer rapidement les bonnes des mauvaises exécutions,
les médiocres des parfaites.
« J’étais sur le point d’abandonner la musique avant que vous n’arriviez
sur la scène, lui avait avoué un jour Boylan. Je n’aime pas être seul pour
l’écouter, et je déteste le faire avec des gens qui feignent de s’y intéresser. »
Perkins conduisit les deux jeunes gens au salon. Même s’il ne s’était agi
que de faire cinq pas, Perkins faisait songer à une procession. Brad se tenait
droit pour une fois : cette vaste entrée sombre lui en imposait.
Perkins ouvrit la porte du salon et annonça : « M. Jordache et un de ses
amis, Monsieur. »
Boylan termina le passage qu’il était en train de jouer et s’arrêta. Il y
avait une bouteille de champagne dans un seau à glace et deux verres en
forme de flûte à côté.
Boylan se leva et sourit.
— Soyez le bienvenu, dit-il, en tendant la main à Rudy. C’est bon de
vous revoir.
Boylan avait été dans le Sud pendant deux mois : il était très brun, et ses
cheveux ainsi que ses sourcils étaient décolorés par le soleil. Quelque chose
de légèrement différent dans son visage intrigua Rudolph un court instant
tandis qu’ils se serraient les mains.
— Permettez que je vous présente un de mes amis, dit Rudolph, Bradfort
Knight, monsieur Boylan. C’est un de mes camarades de collège.
— Bonjour, monsieur Knight, comment allez-vous ? dit Boylan en
échangeant avec lui une poignée de main.
— Enchanté de faire votre connaissance, monsieur, dit Brad avec un
accent oklahomien plus marqué que d’habitude.
— Il faut vous féliciter également, je gage, observa Boylan.
— En théorie, en effet, dit Brad en souriant.
— Nous avons besoin d’un troisième verre, Perkins, dit Boylan en
s’approchant du seau à champagne.
— Oui, Monsieur.
Et reprenant la tête de sa procession imaginaire, Perkins sortit du salon.
— Est-ce que le démocrate vous a édifié ? interrogea Boylan en faisant
tournoyer la bouteille parmi les glaçons. A-t-il parlé de ces malfaiteurs
richissimes ?
— Il a parlé de la bombe, dit Rudolph.
— Cette invention des démocrates ! A-t-il dit sur qui on va la jeter la
prochaine fois ?
— Il ne semblait pas vouloir la jeter sur qui que ce soit.
Pour une raison qui lui échappait, Rudolph se sentait obligé de prendre la
défense du membre du cabinet.
— À vrai dire, ce qu’il a dit était très pertinent, continua Rudolph.
— Vraiment ? dit Boylan, recommençant à tourner la bouteille de la
pointe des doigts. Peut-être est-il secrètement un républicain.
Subitement, Rudolph se rendit compte de ce qu’il y avait de changé dans
la figure de Boylan. Il n’avait plus de poches sous les yeux. « Il a dû
beaucoup dormir pendant ses vacances », se dit Rudolph.
— Vous avez une chouette petite maison, monsieur Boylan, dit Brad.
Durant la conversation, il ne s’était pas privé de jeter à la ronde des
regards inquisiteurs.
— On ne ménageait pas les matériaux, jadis, dit Boylan d’un ton
nonchalant. Ma famille s’y plaisait. Vous êtes du Sud, n’est-ce pas,
monsieur Knight ?
— De l’Oklahoma.
— Je l’ai traversé en voiture une fois. Je l’ai trouvé déprimant. Projetez-
vous d’y retourner maintenant ?
— Demain, répondit Brad. J’essaye d’entraîner Rudy avec moi.
— Eh, vous avez réussi ? — Puis se tournant vers Rudolph : — Vous y
allez ?
Rudolph fit non de la tête.
— J’aurais du mal à vous voir en Oklahoma.
Perkins apporta le troisième verre et le posa. Boylan déroula le fil de fer
enserrant le bouchon, puis le tordant, le fit sauter avec un petit bruit sec.
Enfin, il versa avec aisance la mousse dans les flûtes. D’ordinaire, il laissait
ce soin à Perkins. Rudolph comprit qu’en ce jour Boylan tenait à faire un
effort inhabituel et symbolique.
Boylan présenta un verre à Brad, un autre à Rudolph et leva le sien.
— Au futur, dit-il, ce temps dangereux.
— Y a pas, c’est tout de même meilleur que du Coca-Cola, dit Brad.
Rudolph fronça légèrement les sourcils. Ce Brad le faisait exprès d’agir
comme un rustaud, en réaction contre l’élégance maniérée de Boylan.
— N’est-ce pas ? approuva Boylan sans se démonter.
Il se tourna alors vers Rudolph :
— Pourquoi n’allons-nous pas dans le jardin finir la bouteille ? Pour
festoyer, cela me paraît préférable de boire le vin sous la lumière du soleil.
— C’est que… hésita Rudolph, nous n’avons guère de temps…
— Oh ? interrogea Boylan, les sourcils arqués. J’avais pensé que nous
dînerions ensemble à l’Auberge du Fermier. Naturellement, monsieur
Knight, vous seriez des nôtres.
— Je vous remercie, monsieur, mais cela dépend de Rudy.
— On nous attend à New York, dit Rudolph.
— Je comprends, dit Boylan. Une party, sans doute. Entre jeunes.
— Quelque chose de ce genre.
— Quoi de plus naturel, dit Boylan. Un jour comme celui-ci.
Il versa encore du champagne dans les trois verres.
— Verrez-vous votre sœur ? reprit Boylan.
— C’est chez elle.
Rudolph n’avait pas encore trouvé l’homme capable de le faire mentir.
— Faites-lui toutes mes amitiés, dit Boylan. Il ne faut pas que j’oublie de
lui envoyer un présent pour son enfant. Rappelez-moi ce que c’est.
— Un garçon.
Rudolph lui avait dit, le jour de la naissance, que c’était un garçon.
— Une petite pièce d’argenterie pour qu’il y mange son cher petit
porridge. Dans ma famille, expliqua alors Boylan à Brad, la coutume était
de donner aux garçons un paquet d’actions. Rien que pour ceux de la
famille, naturellement. Ce serait présomptueux de ma part de faire quelque
chose de semblable pour le neveu de Rudolph, malgré ma vive affection
pour Rudolph. À ce propos, je puis dire que je suis très attaché à sa sœur
également, quoique nous ne nous voyions plus depuis plusieurs années.
— À ma naissance, mon père a enregistré un puits de pétrole à mon nom,
dit Brad. Un puits sec.
Et il éclata de rire.
Boylan sourit poliment :
— C’est l’idée qui compte.
— Pas dans l’Oklahoma, corrigea Brad.
— Rudolph, j’avais pensé que nous pourrions discuter de différentes
choses au cours du dîner, mais du moment que vous êtes pris, et je
comprends fort bien votre désir d’être parmi des jeunes gens de votre âge
un jour tel que celui-ci, peut-être pourriez-vous me consacrer une minute ou
deux maintenant…
— Si vous le voulez bien, dit Brad, je vais faire un petit tour.
— Vous êtes compréhensif, monsieur Knight, dit Boylan avec un
soupçon de moquerie dans son ton, mais il n’y a rien entre Rudolph et moi
qui doive rester secret, n’est-ce pas, Rudolph ?
— Je ne sais pas, dit ce dernier abruptement.
Il ne voulait pas se prêter au jeu, quel qu’il fût, que Boylan semblait avoir
l’intention de jouer.
— Tenez, voici ce que j’ai fait, dit Boylan d’une voix subitement
sérieuse : je vous ai pris un billet aller et retour sur le Queen Mary qui part
dans quinze jours. Vous aurez ainsi tout le temps pour voir vos amis, obtenir
votre passeport et faire tous les arrangements nécessaires. J’ai esquissé un
petit itinéraire de ce que vous devriez voir à mon avis, Londres, Paris,
Rome, le tour ordinaire. Cela parfera un peu votre éducation. En réalité,
c’est après les études que commence l’éducation, vous ne trouvez pas,
monsieur Knight ?
— Il m’est impossible de faire ça, dit Rudolph, en retirant ses lunettes.
— Pourquoi pas ? dit Boylan, l’air surpris. Vous ne faites que parler du
voyage que vous voulez faire en Europe.
— Quand j’en aurai les moyens.
— Oh ! il ne s’agit que de cela ? dit Boylan en souriant d’un air bon
enfant. Vous vous êtes mépris. C’est un cadeau. Je crois qu’il vous fera du
bien. Il arrondira, un peu, certaines aspérités provinciales, si vous me
permettez de parler ainsi. Il se pourrait même que j’y aille dans le courant
d’août vous retrouver dans le midi de la France.
— Je vous remercie, Teddy, mais je ne peux pas.
— C’est dommage.
Boylan haussa les épaules comme pour signifier que ce sujet était enterré,
se bornant à ajouter :
— Les sages savent quand accepter un présent et quand le refuser, même
un puits de pétrole sec.
Il prononça ces derniers mots en faisant un petit signe de tête à Brad.
Puis il ajouta :
— Évidemment, si vous avez quelque chose de mieux à faire…
— J’ai quelque chose à faire, dit Rudolph.
« Je n’y coupe pas maintenant », se dit-il.
— Puis-je savoir de quoi il s’agit ? demanda Boylan en se servant un
verre de champagne à lui seul.
— Demain je commence à travailler à plein temps chez Calderwood’s.
— Mon pauvre garçon. Quel triste été vous allez passer ! Vos goûts sont
pour le moins étranges. Préférer vendre des casseroles et des ustensiles de
cuisine à des ménagères mal fagotées plutôt que d’aller dans le midi de la
France. Oh ! enfin, si c’est ce que vous voulez ; vous devez avoir vos
raisons. Et après l’été — irez-vous à l’école de droit, comme je vous l’ai
recommandé, ou bien essayerez-vous l’examen d’entrée aux Affaires
étrangères ?
Depuis plus d’un an déjà, Boylan, à de nombreuses reprises, avait poussé
Rudolph à opter pour l’une de ces carrières, tout en accordant la préférence
à celle d’homme de loi. « Pour un jeune homme qui n’a pour tout actif que
sa personnalité et son intelligence, lui avait écrit Boylan, devenir avocat est
le chemin du pouvoir et de la fortune. Nous sommes un pays d’avocats.
Compétent, il devient souvent indispensable aux sociétés qui louent ses
services. Fréquemment, il réussit à occuper des postes de commandement.
Nous vivons dans une époque compliquée et qui l’est de plus en plus.
L’avocat, l’avocat compétent, est, en fin de compte, le seul guide auquel on
fasse confiance pour naviguer parmi ces complications, et, il en tire un
tribut correspondant. Même en politique… Observez le pourcentage
d’avocats au Sénat. Pourquoi ne tenteriez-vous pas de couronner ainsi votre
carrière ? Dieu sait si notre pays pourrait utiliser un homme de votre
intelligence et de votre caractère à la place des clowns malhonnêtes qui
bourdonnent au Capitole ! Ou bien, prenez le Service diplomatique en
considération. Que cela nous plaise ou non, nous dominons le monde, ou
devrions. Il faut que nous placions nos meilleurs concitoyens là où ils
peuvent agir sur notre propre comportement et celui de nos amis et de nos
ennemis. »
Boylan était un patriote. Bien que se tenant en dehors de la marche des
affaires, soit par indolence, soit par goût de rester à l’écart, il n’en avait pas
moins des opinions arrêtées sur l’honnêteté de la vie publique. Le seul
homme à Washington dont Boylan faisait l’éloge devant Rudolph était le
secrétaire à la Marine, James Forrestal. « Si vous étiez mon fils, avait
continué Boylan dans sa lettre, je ne vous donnerais point d’autre conseil.
Dans le Service diplomatique, vous ne serez pas très bien payé, mais vous
vivrez parmi des gentlemen la vie d’un gentleman, et vous nous feriez
honneur à nous tous. Et rien ne vous empêcherait de faire un bon mariage et
d’accéder à une ambassade. Toute aide que je serais à même de vous
apporter, je la donnerais avec joie. J’en serais suffisamment récompensé si
vous m’invitiez à déjeuner à votre ambassade de temps en temps — et que
je puisse me dire que c’est un peu grâce à moi que cela s’est fait. »
Se rappelant tout cela ainsi que le regard mécontent de Calderwood sur la
photographie de ses trois filles au cours de ce même après-midi, Rudolph se
sentit accablé. « Tout le monde, se dit-il, désire un fils, ou l’image
particulière, impossible de son propre fils. »
— Eh bien, Rudolph, dit Boylan, vous ne m’avez pas répondu. Qu’est-ce
que vous choisissez ?
— Ni l’un ni l’autre. J’ai annoncé à Calderwood que je resterai dans son
magasin au moins un an.
— Je vois, dit Boylan, sèchement. Vous ne visez pas très haut ?
— Mais si. À ma manière.
— Je vais annuler le billet pour l’Europe et je ne veux pas vous retenir
loin de vos amis plus longtemps. J’ai été très heureux de vous recevoir,
monsieur Knight. Si jamais vous quittez encore l’Oklahoma revenez me
voir avec Rudolph.
Puis il finit son verre de champagne et sortit du salon, sa veste de tweed
lui tombant irréprochablement des épaules, son foulard de soie comme un
halo de couleur autour du cou.
— Dis donc, dit Brad, de quoi diable s’agissait-il ?
— Dans le temps, il était lié avec ma sœur, dit Rudolph en se dirigeant
vers la porte.
— Il est plutôt réfrigérant ce coco.
— Non. Pas du tout, répondit Rudolph. Fichons le camp.
Au moment où ils franchissaient la grille, Brad dit :
— Il y a quelque chose de curieux dans les yeux de ce type. Qu’est-ce
que ça peut être, sapristi ? On dirait que la peau…
Il n’arrivait pas à trouver le mot précis.
— … a été recousue de chaque côté. Mais oui, c’est cela. Chiche que ce
type s’est fait remonter le visage.
« Bien sûr, pensa Rudolph. C’est cela. Ce n’était pas tout le sommeil
qu’il avait récupéré dans le Sud. »
— C’est possible, se contenta-t-il de dire tout haut. Avec Teddy Boylan,
tout peut arriver.
« Qui sont tous ces gens-là ? » se disait Gretchen en jetant un regard à la
ronde dans le living-room.
— Les boissons sont à la cuisine, dit-elle gaiement à un couple qui venait
d’entrer par la porte ouverte.
Il lui faudrait attendre le retour de Willie pour connaître leurs noms. Il
était descendu au bar du coin pour chercher de la glace. Il y avait toujours
suffisamment de scotch, de bourbon, de gin et de vin rouge dans des dames-
jeannes de deux litres, mais jamais assez de glace.
Une trentaine de personnes au moins se trouvaient dans la chambre, dont
elle ne connaissait que la moitié environ. D’autres allaient venir. Combien,
elle ne le savait jamais. Parfois elle avait l’impression que Willie ramassait
des gens dans la rue et les invitait. Mary Jane était à la cuisine, faisant
fonction de barmaid. Elle cherchait à se consoler de la perte de son second
mari : on l’invitait donc continuellement. Se sentant un objet de pitié, Mary
Jane se croyait obligée de payer son écot en servant les boissons, rinçant les
verres, vidant les cendriers et en ramenant dans son lit un des invités
attardés. On a besoin de quelqu’un comme cela à une party.
Gretchen fit la grimace en voyant un homme élégant verser les cendres
de sa cigarette par terre et, un instant plus tard, fouler le mégot sur le tapis.
Cette pièce était si jolie lorsqu’il n’y avait personne, avec ses murs rose
pâle, les livres bien alignés sur les rayons, les rideaux tombant en plis nets,
le foyer de la cheminée bien balayé, les coussins tapotés pour qu’ils soient
arrondis, le bois des meubles astiqué.
Elle avait peur que cette réunion ne recueillît pas l’approbation de
Rudolph bien que rien dans sa mine ne le révélât. Comme toujours, quand il
était en compagnie de Johnny Heath, ils s’étaient installés tous deux dans
un coin. Johnny tenait le crachoir et Rudolph écoutait. Johnny n’avait que
vingt-cinq ans, mais déjà il avait été pris comme associé dans une firme
d’agents de change à Wall Street. Il avait la réputation d’avoir gagné une
fortune en bourse. C’était un jeune homme avenant, à la voix douce, à l’air
modeste, sans rien d’un m’as-tu-vu, au regard vif. Gretchen savait que de
temps à autre son frère venait en ville pour dîner avec Johnny ou voir avec
lui un match de base-ball. Lorsqu’elle percevait des bribes de leurs
conversations il s’agissait toujours des mêmes sujets — émissions de titres,
fusions, créations de sociétés, immunités fiscales —, choses fort
rébarbatives pour elle, mais pour lui apparemment captivantes, bien qu’elle
fût certaine qu’il n’était pas en mesure d’y participer.
Elle lui demanda un jour pourquoi de toutes les personnes qu’il avait
rencontrées chez elle, c’était sur Johnny qu’il avait jeté son dévolu. « Parce
que c’est la seule personne rencontrée chez toi qui m’enseigne quelque
chose. »
Qui pourrait jamais connaître son frère ? La soirée d’aujourd’hui ne
s’annonçait pas telle que Gretchen et Willie l’auraient souhaitée pour fêter
le succès de Rudolph. Quoi qu’ils fassent, leurs soirées prenaient toujours la
même tournure. La troupe avait beau changer, c’était un défilé semblable :
acteurs, actrices, metteurs en scène, rédacteurs pour magazines, jeunes
femmes travaillant pour Time, producteurs à la radio, modèles, cadres
d’agences de publicité, imbus d’eux-mêmes, divorcées de fraîche date
racontant à tout venant que leurs maris étaient des tapettes, jeunes
instructeurs d’université s’attelant à des romans, jeunes financiers de Wall
Street croyant s’encanailler, puis, au moins une secrétaire très excitante qui
ne manquerait pas de flirter avec Willie à partir de son troisième verre, un
ancien pilote, camarade de guerre de Willie qui ne lâcherait pas Gretchen
pour lui parler de Londres, un mari insatisfait de sa femme, qui lui ferait des
avances et finirait par filer à l’anglaise avec Mary Jane…
Les propos ne variaient guère. On discutait au sujet de l’U.R.S.S.,
d’Alger Hiss ( 28), du sénateur Joe McCarthy, de bas-bleus trotskistes…
— Les boissons, c’est à la cuisine, cria Gretchen gaiement à un couple
dont les coups de soleil révélaient une journée passée à la plage.
… des gens qui récemment avaient découvert Kierkegaard ou fait la
connaissance de Sartre, et qui, bien entendu, voulaient en parler, d’autres
qui avaient été en Israël ou rien qu’à Tanger, et tenaient également à en
parler.
Une soirée, une fois par mois, parfait. Deux, à la rigueur, s’ils ne
répandaient pas partout leurs cendres.
Dans l’ensemble, tous ces gens étaient jeunes, bien physiquement,
cultivés, disposant d’assez de moyens pour se vêtir avec recherche, s’offrir
mutuellement un grand nombre de libations dans des boîtes de nuit, louer
l’été un cottage dans cette région chic de Long Island, les environs de
Southampton. Des gens que Gretchen à Port Philip avait rêvé de connaître.
Mais cela faisait cinq ans qu’elle était entourée d’eux. Les boissons à la
cuisine, la soirée qui jamais ne finissait.
L’air décidé, elle se fraya un passage jusqu’à l’escalier intérieur qui
menait au grenier transformé en chambre où dormait Billy. Après la
naissance de leur fils, ils avaient emménagé dans l’appartement du dernier
étage d’une ancienne résidence privée. En perçant le toit d’un vasistas, le
grenier était devenu habitable. Outre le lit et les jouets de Billy, Gretchen y
avait installé une grande table où elle travaillait, avec sa machine à écrire et
une pile de livres et de papiers. Elle aimait le soir être auprès de son fils. Le
cliquetis de sa machine, loin de le gêner, l’endormait de son rythme. À l’ère
industrielle, une Remington berçait l’enfant.
En tournant le commutateur, elle vit que Billy ne dormait pas. Sa girafe
en étoffe reposait à côté de lui, sur son oreiller. Il déplaçait doucement ses
mains au-dessus de lui comme pour modeler des volutes de fumée qui
montaient d’en bas. On ne pouvait tout de même pas demander aux invités
de ne pas fumer sous prétexte qu’un bambin de quatre ans risquerait d’en
être incommodé à l’étage supérieur. Elle se pencha sur lui et l’embrassa sur
le front. L’odeur propre du savon de son bain et le doux arôme de sa peau
d’enfant.
— Quand je serai grand, dit-il, je n’inviterai personne.
« Tu n’es pas le fils de ton père », pensa-t-elle.
Et cependant, il était son portrait, cheveux blonds et fossettes comprises.
Rien des Jordache. Pas encore. À moins que Thomas n’ait été ainsi dans sa
petite enfance. Elle se pencha de nouveau et lui redonna un baiser.
— Dors, Billy, murmura-t-elle.
Elle s’assit devant sa table de travail, heureuse de s’échapper du tohu-
bohu d’en dessous. Elle était certaine qu’on ne s’apercevrait pas de sa
disparition, resterait-elle ici le reste de la nuit. Elle prit un livre et le
feuilleta. Cours élémentaire de psychologie. Deux pages consacrées au test
des taches de Rorschach. Connais-toi toi-même. Connais ton ennemi. Elle
suivait, en fin d’après-midi ou le soir, des cours à l’université de New York.
Encore deux ans, elle obtiendrait un diplôme. Elle s’était souvent sentie
insuffisante en présence de certains amis de Willie, et même de Willie. Cela
lui était très désagréable. De surcroît, elle se plaisait dans l’ambiance des
classes. Pour une fois, on se réunissait dans le calme, sans l’idée de gagner
de l’argent ou de s’exhiber en public.
À la naissance de Billy, elle avait abandonné le théâtre. Elle avait pensé
alors y retourner plus tard lorsque l’enfant n’aurait plus besoin de sa
présence continuelle.
Maintenant, elle savait que jamais plus elle n’essayerait de refaire du
théâtre. Ce ne serait pas une perte. Elle avait été forcée de chercher du
travail à domicile. Elle avait eu la chance d’en trouver, et ce, de la façon la
plus simple. Elle avait aidé Willie dans la rédaction de ses articles sur les
programmes de la radio, et ensuite sur ceux de la télévision, chaque fois
qu’il trouvait ce travail ennuyeux ou qu’il était occupé à autre chose ou
qu’il avait la gueule de bois. Un jour, le directeur offrit à Willie un poste
administratif au bureau même, et mieux payé. Elle succéda ainsi à son mari.
Le rédacteur en chef lui dit qu’elle écrivait bien mieux que Willie. Elle
s’était formé une opinion sur le talent d’écrivain de ce dernier. En rangeant
une vieille malle, elle y avait découvert le manuscrit du premier acte de sa
pièce. C’était affreux. Tout ce qui dans la conversation de Willie était drôle
et enjoué devenait mièvre sur le papier. Elle se garda de lui révéler non
seulement ce qu’elle en pensait mais même qu’elle l’avait lu.
Elle jeta un coup d’œil à la feuille jaune insérée dans les rouleaux de la
machine. Elle avait écrit de sa main le titre, sujet à révision, d’un article
qu’elle avait commencé. « La Chanson du vendeur ». Elle parcourût le
début. « Un air de musique, une chanson font partie du patrimoine de notre
pays. En principe, ils appartiennent à tout le monde. Cependant ils ont été
appropriés par ces fabricants afin de mieux nous enjôler ou même de nous
violenter pour que nous achetions leurs marchandises, qu’elles soient utiles
ou néfastes. Ils nous vendent leurs soupes avec des rires, leurs aliments
avec de la brutalité, leurs automobiles avec Hamlet, leurs purges avec des
rimes… »
Elle fronça les sourcils. Ça ne collait pas. C’était même complètement
inutile, par-dessus le marché. Qui y ferait attention, qui ferait quelque
chose ? Le public américain recevait ce qu’il croyait désirer. La plupart des
gens en ce moment chez elle vivaient, en quelque sorte, des produits qu’elle
dénonçait. Les boissons qu’ils buvaient avaient été payées grâce à l’argent
gagné par un de ces troubadours de la publicité. Elle retira la feuille et en fit
une boulette qu’elle jeta dans le panier. On ne l’aurait jamais imprimé.
Willie l’aurait empêché.
Elle revint auprès du lit de l’enfant. Il s’était endormi, la girafe dans sa
main. « Que vas-tu acheter, que vas-tu vendre quand tu auras mon âge ?
Quelles erreurs commettras-tu ? Combien d’amour sera gaspillé ? »
Elle entendit des bruits de pas dans l’escalier. Elle se pencha vite comme
si elle bordait les couvertures. Willie, le dispensateur de glaçons, entra.
— Je me demandais où tu étais, dit-il.
— J’étais en train de retrouver ma raison.
— Gretchen, dit-il d’un ton de reproche.
Il avait le visage empourpré par l’alcool et des gouttes de sueur sur la
lèvre supérieure. Il commençait à devenir chauve, le front plus
beethovénien que jamais, mais néanmoins gardait un air d’adolescent.
— Ce sont autant tes amis que les miens.
— Ce ne sont les amis de personne, dit Gretchen. Des buveurs, rien
d’autre.
Elle se sentait agressive. D’avoir relu un passage de son article avait
cristallisé le mécontentement qui l’avait incitée à monter au grenier, en
premier lieu. Et, soudainement, elle était agacée par l’extrême ressemblance
de l’enfant à Willie. « J’y suis pour quelque chose, aussi », avait-elle envie
de dire.
— Que désires-tu que je fasse ? demanda Willie. Que je les renvoie ?
— Oui, renvoie-les.
— Tu sais bien que c’est impossible. Allons, descends, mignonne. On
finira par se demander ce qu’il t’est arrivé.
— Dis-leur que j’ai été prise d’une envie subite d’allaiter, dit Gretchen.
Dans certaines tribus, les mères allaitent leurs enfants jusqu’à l’âge de sept
ans. Ils savent tout, ces gens en bas. Essaye de voir s’ils savent cela.
— Mignonne…
Il s’approcha d’elle et l’entoura de ses bras. Elle sentit les relents de gin.
— Ne sois pas si cassante, je t’en prie. Tu as les nerfs en pelote depuis
quelque temps.
— Oh ! Tu l’as remarqué ?
— Bien sûr que je l’ai remarqué.
Il lui donna un baiser sur la joue. « Un baiser de rien du tout », pensa-t-
elle. Cela faisait quinze jours qu’il ne lui avait pas fait l’amour.
— Je sais ce qui ne va pas, s’écria-t-il. Tu en fais trop. Le gosse, ton
travail, tes cours. À quoi servent ces études ?
Il s’efforçait constamment de lui faire abandonner ses cours.
— Tu es la jeune femme la plus intelligente de New York.
— Je ne fais pas la moitié de ce que je devrais faire. Je vais redescendre
et peut-être me choisirai-je un candidat pour une aventure. Pour mes nerfs.
Willie laissa retomber ses bras et recula. L’odeur des Martini dry
s’éloigna.
— Très drôle, dit-il, froidement.
— Au poste de pilotage, dit-elle en éteignant la lampe sur la table. Les
boissons sont à la cuisine.
Dans l’obscurité, il lui saisit le poignet.
— Qu’est-ce que tu me reproches ?
— Rien. La parfaite maîtresse de maison et son compagnon vont
rejoindre maintenant la fine fleur de la beauté et de la chevalerie de la
12e Rue Ouest.
Elle se dégagea de sa poigne et descendit. Un instant plus tard, Willie la
suivit. Il était resté pour planter sur le front de son fils un baiser parfumé au
gin.
Elle aperçut Rudolph, non plus avec Johnny Heath, mais engagé dans une
conversation absorbante avec Julie qui avait dû arriver lorsqu’elle était en
haut. L’ami de Rudolph, substance dont on fait un Babbitt, riait de façon
outrancière d’une plaisanterie faite par une des secrétaires de direction.
Julie s’était remonté les cheveux et portait une robe de velours noir.
— Je passe mon temps à me battre pour ne pas continuer à être la petite
jeune fille du lycée, avait-elle confié une fois à Gretchen.
Ce soir-là, elle avait réussi. Trop. Elle avait l’air trop sûre d’elle-même
pour une fille de son âge. Gretchen était certaine que Julie et Rudolph
n’avaient pas couché ensemble. Au bout de cinq ans ! C’était inhumain. Il y
avait quelque chose qui n’allait pas. Était-ce la faute de Julie ? Ou de
Rudolph ? Ou bien des deux ?
Elle fit un petit salut à Rudolph, mais il ne le remarqua pas. Tandis
qu’elle s’approchait de lui, elle fut arrêtée par un de ces beaux jeunes gens
des agences de publicité, trop bien habillés, trop bien coiffés.
— Chère maîtresse de maison, dit l’homme, aussi mince qu’un acteur
anglais.
Il se nommait Alec Lister. Il avait débuté comme groom à la Columbia
Broadcasting, mais ce passé était lointain.
— Permettez-moi de vous féliciter, continua-t-il, de cette splendide
soirée.
— Seriez-vous un candidat probable ? interrogea-t-elle en le regardant
bien en face.
— Quoi ?
Lister, mal à l’aise, fit passer son verre d’une main à l’autre. On ne lui
posait pas souvent de question embarrassante.
— Rien, dit-elle. Je finissais de penser tout haut. Je suis contente que
vous aimiez les animaux.
— Je les aime beaucoup.
Lister décernait sans hésitation son imprimatur à cet aréopage.
— Et quelque chose d’autre aussi, poursuivit-il. Vos articles.
— On m’appellera la Samuel Taylor Coleridge de la radio et de la
télévision.
Lister était un des invités à ne pas insulter, mais ce soir, elle était après
tous les scalps.
— Qu’est-ce que vous dites ?
Pour la seconde fois, en trente secondes, Lister était interloqué. Il
commençait à froncer les sourcils.
— Ah oui ! Je comprends ( 29).
D’avoir saisi l’allusion de Gretchen ne sembla pas le réjouir.
— Si vous me permettez de faire une remarque, Gretchen, dit-il, sachant
très bien qu’entre Wall Street et la 60e Rue ( 30) il pouvait dire ce que bon
lui plaisait. Vos articles sont excellents, mais peut-être un petit peu trop…
comment dirais-je… mordants. J’y trouve un ton d’hostilité, ce qui leur
donne, j’en conviens, une certaine résonance, mais on y sent du parti pris
contre l’industrie en général…
— Oh ! dit-elle placidement, vous avez compris cela.
Toute cordialité évanouie, il la fixa de son visage d’homme d’affaires,
froid et dur qui, instantanément, avait remplacé son visage de soirée, son
expression cordiale d’acteur anglais.
— Oui, je l’ai compris, dit-il. Et je ne suis pas le seul. Avec l’atmosphère
qui règne aujourd’hui, avec toutes ces enquêtes, les sociétés qui font des
annonces y regardent à deux fois avant de confier leur argent à des gens
dont les mobiles ne seraient peut-être pas acceptables…
— C’est un avertissement ?
— Qualifiez ainsi, si vous le voulez, ce que je vous dis par amitié.
— C’est gentil à vous, mon cher, dit-elle en lui touchant le bras
légèrement et lui souriant tendrement, mais je crains que ça ne soit trop
tard. Je suis une révolutionnaire, une communiste délirante, à la solde de
Moscou, qui complote la destruction de la National Broadcasting et de la
Metro-Goldwyn-Meyer et qui veut abattre Ralston, cette société de céréales
pour petits déjeuners.
— Personne ne lui échappe ce soir, Alec, intervint Willie.
Il venait de se planter à côté d’eux, et de sa main serra le coude de
Gretchen.
— Elle se figure que c’est Halloween ( 31). Venez à la cuisine. Vous avez
besoin de glace dans votre verre.
— Merci, Willie, dit Lister, mais j’ai deux autres soirées et il faut donc
que je m’en aille.
Il déposa un baiser éthéré sur la joue de Gretchen.
— Bonsoir, mes chéris. J’espère que vous vous rappellerez ce que je vous
ai dit.
— De la sculpture sur pierre, dit-elle.
Le visage vide d’expression, les yeux éteints, il se dirigea vers la porte
après avoir posé son verre sur une bibliothèque où il ferait un rond sur le
bois.
— Qu’est-ce qui se passe ? demanda Willie à voix basse. Tu détestes
l’argent ?
— C’est lui que je déteste.
Elle se dégagea de Willie et ondula parmi les invités, un large sourire lui
éclairant le visage, en direction du coin où Rudolph et Julie étaient en train
de causer. Ils parlaient assez bas. Elle sentit une tension qui émanait d’eux,
comme s’ils avaient bâti une muraille les isolant des rires et des
conversations de la pièce. Julie semblait au bord des larmes et Rudolph
avait un air concentré et têtu.
— Je trouve que c’est terrible, disait Julie, oui, terrible.
— Que tu es belle ce soir, Julie, interrompit Gretchen. Très femme fatale.
— Je ne me le sens nullement, dit Julie d’une voix chevrotante.
— Qu’y a-t-il ? interrogea Gretchen.
— Dis-lui donc, Rudy.
— Un autre moment. Nous sommes ici pour nous amuser, fit-il, les lèvres
serrées.
— Il entre chez Calderwood’s pour de bon, à partir de demain, dit Julie.
— Rien n’est pour de bon, dit Rudolph.
— Derrière un comptoir toute sa vie, s’écria Julie, dans ce petit patelin. À
quoi sert d’aller à l’université pour aboutir à cela ?
— Je t’ai déjà expliqué que je ne serai jamais toute la vie collé au même
endroit.
— Dis-lui le reste aussi, dit Julie d’un ton furibond. Je te mets au défi de
le lui dire.
— De quoi s’agit-il ? questionna Gretchen.
Elle aussi était déçue. Le choix de Rudolph n’avait rien de glorieux. Mais
elle éprouvait un certain soulagement. En travaillant chez Calderwood’s, il
continuerait à s’occuper de leur mère et elle n’aurait pas à faire face à ce
problème ni à demander l’aide de Willie. Ce soulagement avait un côté
ignoble mais elle ne pouvait nier qu’il existait.
— On m’a offert d’aller en Europe cet été, dit Rudolph, un cadeau.
— Qui te l’a offert, demanda Gretchen tout en sachant la réponse.
— Teddy Boylan.
— Je suis sûre que mes parents m’y laisseraient y aller aussi, dit Julie.
Nous pourrions passer ensemble le meilleur été de toute notre vie.
— Je n’ai pas le temps de passer le meilleur été de toute notre vie, dit
Rudolph en appuyant sur chaque mot.
— Gretchen, vous ne pouvez pas le raisonner ? dit Julie.
— Écoute, Rudy, dit Gretchen, tu ne crois pas que tu as droit à des
vacances après tout ce travail ?
— L’Europe ne va pas fiche le camp, dit-il. J’irai quand je serai prêt à y
aller.
— Il a dû être content Teddy Boylan quand tu as refusé son offre, dit
Gretchen.
— Il s’en remettra.
— Je voudrais bien qu’on m’offre un voyage en Europe, dit Gretchen. Je
me précipiterais sur le bateau si vite…
— Gretchen, vous pouvez nous donner un coup de main ?
Un des invités parmi les plus jeunes l’avait abordée.
— Nous voulons faire de la musique et le phono paraît kaput.
— Attendez un peu, vous deux. J’aurai quelque chose à vous dire. On
trouvera une solution, dit Gretchen à Rudolph et à Julie.
Elle accompagna le jeune homme au phonographe. Elle se baissa et
tripota la prise. La femme de ménage noire était venue l’après-midi et elle
ne remettait jamais la prise après s’être servie de l’aspirateur. « Je me suis
déjà assez courbée », avait-elle dit à Gretchen lorsque celle-ci lui en fit
l’observation.
L’électrophone, avant de s’échauffer, fut presque inaudible, puis entonna
le premier disque de la célèbre comédie musicale South Pacific. On entendit
des voix enfantines, douces et américaines, soi-disant dans une de ces
accueillantes îles du Pacifique, chanter en français l’air : « Dites-moi. »
Quand Gretchen se redressa, elle vit que Rudolph et Julie étaient partis. « Je
ne donnerai plus de soirée pendant un an », décida-t-elle. Elle alla à la
cuisine et demanda à Mary Jane de lui verser du scotch avec très peu d’eau.
Mary Jane, en ce moment, avait de longs cheveux roux, de longs cils
artificiels et des ombres bleues sous les yeux. À une certaine distance, elle
était très belle, mais de près, les choses se gâtaient un peu. Cependant, en
cette troisième heure de la soirée, avec tous ces hommes qui la visitaient
dans son petit domaine et lui faisaient des compliments, elle était au
pinacle, les yeux brillants, les lèvres rouge vif entrouvertes, à la fois
gourmandes et prometteuses.
— Quelle soirée merveilleuse, dit-elle la voix enrouée par le whisky. Et
ce nouvel invité, Alec, Alec, qui ?
— Lister, répondit Gretchen, Alec Lister.
Tout en buvant, elle observa que la cuisine était dans un beau désordre,
mais cela attendrait le lendemain.
— N’est-ce pas qu’il est enchanteur ? dit Mary Jane. A-t-il un
attachement ?
— Pas cette nuit.
— Qu’il en soit béni, le cher garçon. Il a inondé la cuisine de son charme
quand il y est venu. Et j’entends dire les pires choses sur lui. Willie m’a dit
qu’il battait ses femmes. C’est fou ce que c’est excitant, dit Mary Jane en
gloussant. Crois-tu qu’il ait besoin d’un autre verre ? Je vais apparaître à
son côté un gobelet à la main, Mary Jane Hackett, le fidèle échanson.
— Il est parti il y a cinq minutes, dit Gretchen, méchamment satisfaite de
passer la nouvelle à Mary Jane tout en se demandant quelles étaient les
femmes que Willie connaissait assez intimement pour apprendre d’elles
qu’Alec Lister les avait battues.
— Il y a tout de même d’autres poissons dans l’eau, dit Mary Jane en
haussant les épaules avec philosophie.
Deux hommes entrèrent dans la cuisine. Mary Jane balança ses longs
cheveux et leur fit un sourire radieux.
— Ah ! vous voilà. Le bar n’est jamais fermé.
« Il est évident, se dit Gretchen, que Mary Jane n’est pas restée quinze
jours sans faire l’amour. Le divorce n’est donc pas quelque chose de si
astreignant. »
Elle retourna au living-room.
Rudolph et Julie se dirigeaient vers la Cinquième Avenue dans la tiède
nuit de juin. Il ne lui tenait pas le bras. « Ici ce n’est pas un lieu où nous
pouvons parler sérieusement », avait-il dit chez Gretchen.
Mais dans la rue, ce n’était pas mieux. Julie prenait soin de ne pas le
toucher, les lèvres pincées au point de les écorcher, les narines frémissantes.
Tandis qu’il marchait à son côté dans la rue mal éclairée, il se demanda s’il
ne vaudrait pas mieux la quitter maintenant. Tôt ou tard, cela arriverait,
alors pourquoi pas tout de suite ? Mais, à l’idée de ne jamais la revoir, il fut
pris de désespoir. Cependant, il se taisait. Dans ce combat qu’ils se
livraient, il savait que l’avantage irait à celui qui garderait le silence le
dernier.
— Tu as une femme là-bas, finit-elle par dire. C’est pourquoi tu restes
dans cet affreux endroit.
Il se mit à rire.
— Si tu crois me donner le change avec ton rire…
La voix de Julie était amère. Il était loin le temps où ils avaient chanté
ensemble et où elle lui avait dit : « Je t’aime. »
— Tu en pinces pour une vendeuse de rubans ou une caissière, quelqu’un
de ce genre. Tu couches avec une fille là-bas ! Je le sais bien, va !
Fort de sa chasteté, il rit de nouveau.
— Si ce n’est pas le cas, c’est que tu n’es pas un homme, cria-t-elle hors
d’elle. Cela fait cinq ans que nous sortons ensemble et que tu prétends
m’aimer et jamais, pas une seule fois, tu as essayé de coucher avec moi…
— Tu ne me l’as jamais demandé.
— Ah ! c’est comme ça ? Eh bien, je te le demande maintenant, ce soir.
J’occupe la chambre 923 au Saint-Moritz.
Se méfiant des pièges et des capitulations dans un lit dévasté, il s’entendit
dire : non.
— Tu n’es qu’un menteur ou un impuissant, siffla-t-elle.
— Julie, je veux t’épouser. Nous pourrions nous marier la semaine
prochaine.
— Où donc passerions-nous notre lune de miel ? Dans le rayon de
meubles de jardin chez Calderwood’s ? Je te fais don de mon corps de
vierge, blanc comme un lis, s’écria-t-elle, moqueuse. Et sans conditions,
sans entraves. Se marier, pourquoi donc ? Je suis une de ces jeunes
Américaines, libre, libérée, libidineuse. Je viens de gagner la révolution
sexuelle, par le score de dix à zéro.
— Non, répéta-t-il. Ne parle pas comme ma sœur, je te prie.
— Tu es cinglé. Tu veux m’enterrer toute ma vie dans ce sale petit
patelin. Et moi qui me figurais que tu étais quelqu’un, que tu aurais un
brillant avenir. Oui, je t’épouse la semaine prochaine si tu consens à aller
faire ce voyage en Europe et si, cet automne, tu entres à l’école de droit. Et
si tu ne veux pas y entrer, alors installe-toi à New York pour y travailler.
Peu importe ce que tu feras. Moi aussi je travaillerai. Tu me vois à Whitby
passer la journée à me demander quel tablier je mettrai le soir pour
t’accueillir à la maison ?
— Je te promets que d’ici cinq ans, tu pourras vivre à New York ou dans
n’importe quel endroit qui te plaira.
— Tu promets, dit-elle. C’est facile de promettre. Je n’ai pas envie de
m’enterrer cinq ans… Je ne te comprends pas, Rudy. Mais, bon Dieu, quel
avantage trouves-tu à faire cela ?
— Je débute avec deux ans d’avance sur ceux de ma classe. Je sais ce
que je fais. Calderwood a confiance en moi. Son magasin ne constitue pas
tout son actif, ce n’est qu’un point de départ. Il ne s’en rend pas encore
compte, mais moi, je le sais. Quand j’irai à New York, ce ne sera pas avec
pour toute possession le diplôme d’un petit collège dont personne n’a
entendu parler, non. Je ne me présenterai pas en solliciteur, le chapeau à la
main, dans l’antichambre d’un bureau, accessible à tous. Quand j’irai à
New York, on viendra m’accueillir à l’entrée. Julie, j’ai été longtemps
démuni de tout. Je vais faire le nécessaire pour que jamais cela ne
recommence.
— Le petit chouchou de Boylan, dit-elle rageusement. Mais il t’a détruit !
L’argent ! Ça a tellement d’importance pour toi ? C’est la seule chose qui
compte ?
— Ne parle donc pas comme une gosse de riche.
— Écoute, reprit-elle, si tu devenais avocat…
— Je ne peux pas attendre. Je n’ai que trop attendu déjà. Je ne veux plus
aller en classe. Si j’ai besoin de connaître les lois, je louerai les services
d’avocats.
Simple écho de Duncan Calderwood, cet homme à la tête de bois. « Ils
louent les services de ceux qui ont reçu une éducation. »
— Julie, dit-il doucement, si tu m’accompagnes le long de la route que je
vais suivre, tout ira bien. Sinon…
La phrase lui resta dans la gorge.
— Sinon…, finit-il par répéter, à bout de force, oh ! Julie, je ne sais
pas… je ne sais pas. Je croyais à peu près tout connaître mais… toi, je ne te
connais pas…
— Et dire que j’ai menti à mes parents, s’écria-t-elle en sanglotant, pour
être seule avec toi. Mais au fond, est-ce bien toi ? Tu n’es plus que la
marionnette de Boylan ! Je rentre à l’hôtel. Je n’ai plus rien à te dire.
Pleurant à chaudes larmes, elle fit signe à un taxi. Une fois montée
dedans, elle claqua la portière. Rudolph resta figé jusqu’à ce que la voiture
eut disparu. Il fit demi-tour et refit le chemin jusque chez sa sœur. Il y avait
laissé sa valise et elle lui installerait le sofa du living-room pour la nuit.
« Chambre 923 », se répéta-t-il.

Nantie d’une pension alimentaire, Mary Jane se débrouillait bien. Jamais


Rudolph ne s’était couché dans un lit plus large et plus moelleux. Une
lampe sur la coiffeuse (Mary Jane avait insisté pour la garder allumée)
éclairait suffisamment cette grande chambre pour qu’on y vît la main
coûteuse d’un décorateur : les chaudes moquettes, les murs tapissés de soie
gris perle, les tentures de velours vert profond qui faisaient écran aux bruits
de la ville. Les préliminaires — très courts — s’étaient déroulés dans le
salon, pièce haute, encombrée de meubles dorés Directoire. Les grands
miroirs aux glaces teintées d’or avaient jeté, sur le couple enlacé, des lueurs
métalliques. « L’événement principal a lieu à côté », avait dit Mary Jane, en
se dégageant d’un baiser et entraînant Rudolph dans sa chambre sans même
lui demander son accord. « Excuse-moi, je vais à la salle de bains », dit-elle
en se débarrassant de ses souliers par une secousse des pieds. Elle gagna la
salle de bains d’un pas majestueux et presque droit. Rudolph entendit
aussitôt des glouglous et des tintements de flacons.
Il avait un peu l’impression d’attendre dans le cabinet d’un médecin une
minime intervention chirurgicale. Il ressentait une certaine irritation et
hésita avant de se déshabiller. Quand, assez longtemps après minuit, alors
que sauf quatre ou cinq invités, tout le monde était parti, Mary Jane le pria
de l’escorter chez elle, il n’avait eu aucune idée que les choses se
passeraient ainsi. Il ne se sentait pas tout à fait d’aplomb et s’inquiétait de
son mal de tête une fois couché. Un instant même, il avait songé à filer à
l’anglaise, mais Mary Jane, en femme intuitive et expérimentée, lui avait
crié de la salle de bains d’une voix chaude : « Je n’en ai plus que pour une
minute, chéri. Installe-toi bien. »
Rudolph s’était donc dévêtu, avait rangé ses souliers, l’un à côté de
l’autre, sous une chaise, et avait plié soigneusement ses vêtements sur le
siège de la chaise. Le lit était déjà prêt pour la nuit (des oreillers bordés de
dentelle, et des draps bleu pâle, remarqua-t-il). Il se glissa dedans,
frissonnant un peu. C’était une façon de s’assurer qu’il n’irait pas, cette
nuit, frapper à la porte de la chambre 923.
Étendu sous les couvertures, partagé entre la curiosité et une légère
appréhension, il attendit en fermant les yeux. « Il fallait bien que ça arrive,
se dit-il. Ça ne pourrait pas mieux tomber qu’aujourd’hui. »
Les yeux clos, la pièce lui sembla tanguer et tournoyer, et le lit valser à
un rythme heurté comme un petit bateau ancré dans la houle. Il les ouvrit
juste quand Mary Jane revint dans la chambre, élancée, nue et splendide, le
corps fuselé, les seins menus et sphériques, les hanches et les cuisses
magnifiques sans traces d’usure conjugale, sans flétrissures de débauche.
Elle se campa au-dessus de lui, le contemplant, les paupières mi-abaissées,
femme d’expérience, femme qui ramenait chez elle les invités attardés. Ses
longs cheveux roux, foncés par la lueur de la lampe, se balançaient vers lui.
L’érection de Rudolph vint tout de suite, énorme, un pylône, le tube d’un
canon. Il était déchiré entre la fierté et la gêne, et faillit demander à Mary
d’éteindre. Mais avant qu’il ne pût prononcer le moindre mot, Mary Jane
s’était penchée et d’un geste brusque avait rejeté les couvertures et le drap
du dessus.
Toujours au bord du lit, elle le contemplait en souriant.
— Petit frère, murmura-t-elle, joli petit frère des pauvres.
Puis, d’un geste caressant, elle le toucha. Il sursauta.
— Ne bouge pas, ordonna-t-elle.
Et ses mains, comme des petits animaux savants, s’agitèrent sur lui, de la
fourrure sur du damas. Il trembla.
— Eh ! ne bouge donc pas, dit-elle mécontente.
Ce fut vite terminé, honteusement vite, un jet puissant. Il s’entendit
sangloter. Elle se mit à genoux sur le lit, écrasa sa bouche contre la sienne,
l’étouffant de caresses, à lui intolérables, de l’odeur de ses cheveux, de la
fumée de sa cigarette.
— Je suis désolé, dit-il lorsqu’elle releva la tête, je n’ai pas pu
m’empêcher…
Elle gloussa.
— Ne regrette rien. J’en suis flattée. Tu m’as payé un tribut.
Elle se glissa dans le lit, d’un mouvement ondulé et gracieux, ramena les
couvertures sur eux et l’attira contre elle. Son sperme lui enduit la jambe
qu’elle posa sur ses cuisses.
— Ne t’inquiète pas, petit frère, dit-elle.
Elle lui lécha l’oreille : une fois de plus, il fut secoué d’un frisson
jusqu’aux doigts de pied.
— Petit frère, dans quelques instants tu seras aussi bon que neuf.
Ce terme de « petit frère » lui déplaisait. Il ne voulait pas, alors, évoquer
Gretchen. Elle lui avait jeté un drôle de regard quand il était parti avec
Mary Jane.
Celle-ci se révéla sibylle dans ce domaine qui était le sien : Ses mains, en
très peu de minutes, réveillèrent Rudolph. Il combla le désir qui avait
poussé Mary Jane à l’amener dans son lit. De toute l’énergie accumulée par
des années de continence, il plongea en elle.
— Oh ! mon Dieu, assez, assez, je t’en prie, gémit-elle avant la
conclusion.
Il se laissa aller, dans une grande poussée, les libérant tous deux.
« Impuissant, impuissant, entendit-il la voix amère de Julie. Qu’elle
vienne donc ici et voie cette femme comme témoin. »
— Ta sœur a dit que tu étais puceau.
— N’en parlons pas, dit-il, coupant court.
Ils étaient étendus sur le dos, côte à côte, la jambe de Mary Jane, rien
qu’une jambe maintenant, jetée au travers de son genou. Elle fumait,
aspirant profondément.
— Il faut que je me déniche d’autres puceaux, dit-elle. C’est vrai que tu
l’étais ?
— Je préfère, comme je te l’ai déjà dit, ne pas en parler.
— C’était vrai ?
— En tout cas, plus maintenant.
— Exact, dit-elle. Pourquoi ?
— Pourquoi quoi ?
— Un beau jeune homme comme toi. Les filles en ont l’eau à la bouche.
— Elles réussissent à se dominer. Parlons d’autre chose.
— Qui est cette gentille petite fille avec laquelle tu sors ? Comment
s’appelle-t-elle ?
Chambre 923.
— Julie.
Cela lui déplaisait de prononcer son nom en ce lieu.
— Est-ce qu’elle ne court pas après toi ?
— On devait se marier.
— Devait ? Et maintenant ?
— Je ne sais pas, dit-il.
— Elle ne sait pas ce qu’elle manque. Ça doit être de famille.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
— Willie dit que ta sœur est en plein délire quand elle fait ça.
— Willie devrait apprendre à boucler sa grande gueule.
Rudolph était scandalisé. Il lui paraissait incroyable que Willie puisse
dire quelque chose comme cela à une femme, à n’importe quelle femme, à
n’importe qui, à propos de sa femme. Il ne pourrait jamais plus donner toute
sa confiance à Willie, ni l’aimer comme avant.
Mary Jane se mit à rire.
— Nous sommes dans la grande ville, maintenant, dit-elle, et vous savez
comme on y bavarde. Willie est un de mes vieux amis. J’ai eu une aventure
avec lui avant qu’il ne fît la connaissance de votre sœur. Et de temps en
temps, quand il se sent un peu déprimé ou qu’il éprouve le besoin de
changer de décors, il vient me voir.
— Ma sœur est-elle au courant ?
Rudolph s’efforça de ne pas laisser paraître sa colère montante. Willie,
cet homme frivole, sans solidité.
— Je ne le crois pas, dit Mary Jane d’un ton badin. Willie excelle dans le
vague. Et personne ne signe d’attestations. As-tu jamais couché avec elle —
je veux dire Gretchen ?
— Mais, c’est ma sœur, nom de Dieu, dit-il d’une voix aiguë.
— Eh bien, quoi. Ta sœur. Selon ce que raconte Willie, ça en vaudrait le
coup.
— Tu te fiches de moi.
« C’est bien cela, se dit-il, la femme plus âgée, pleine d’expérience qui
s’amuse à taquiner le petit provincial. »
— Jamais de la vie, s’écria Mary Jane. Mon frère m’a baisé quand j’avais
quinze ans. Dans un canoë échoué sur la plage. Sois un ange, chéri, va me
chercher de quoi boire. Le scotch est sur la table de la cuisine. De l’eau
ordinaire. Pas besoin de glace.
Il sortit du lit. Il aurait aimé se couvrir de quelque chose, une robe de
chambre, son pantalon, une serviette n’importe quoi, plutôt que de s’exhiber
devant cette paire d’yeux connaisseurs, toiseurs, rieurs. Mais il savait que
s’il faisait mine de se couvrir, elle éclaterait de rire. « Nom d’un chien, se
dit-il poussé à bout, comment me suis-je laissé faire comme ça ? »
Subitement, il eut froid dans cette chambre : sur tout le corps, il sentit des
picotements de chair de poule. Il s’efforça de ne pas grelotter tandis qu’il se
dirigeait vers le salon. Doré par les reflets des miroirs métallisés, il foulait
sans bruit l’épaisse laine des tapis. À la cuisine, il trouva le bouton de la
lumière. Un immense réfrigérateur, qui chantonnait doucement, un four
encastré dans le mur, un mixeur, un extracteur de jus de fruits, des
casseroles de cuivre accrochées aux murs blancs, un double évier en acier
inoxydable, une machine à laver la vaisselle, une bouteille de scotch au
milieu de la table recouverte de formica rouge, en un mot le rêve
domestique de l’Amérique. Il prit deux verres d’une armoire (porcelaine
blanche, tasses décorées de fleurs, cafetières, gigantesques moulins à
poivre). Il fit couler l’eau du robinet jusqu’à ce qu’elle devînt froide,
commença par se rincer la bouche, puis absorba deux grands verres d’eau.
Dans l’autre, il versa une forte dose de scotch et remplit d’eau la moitié du
verre. Il perçut un bruit léger, comme un grattement et une galopade.
Derrière l’évier, des insectes noirs, gras et caparaçonnés, des cafards, se
réfugiaient dans des fissures. « Imbécile », se dit-il.
Sans éteindre la lumière dans la cuisine, il apporta le verre à la maîtresse
de maison couchée dans son lit qui ne chômait guère.
— Ma gentille poupée, dit-elle en tendant ses ongles effilés, étincelants
de leur vernis pourpre.
Elle ramassa contre la dentelle et le bleu pâle ses tresses rousses
vagabondes et but avidement.
— Tu n’en prends pas ?
— J’ai assez bu.
Il prit son caleçon et commença à l’enfiler.
— Que fais-tu ? demanda-t-elle.
— Je rentre chez moi, dit-il en finissant de le mettre.
Puis, ce fut au tour de sa chemise. Il fut soulagé d’être enfin couvert.
— Il faut que je sois à neuf heures à mon travail.
Il fixa à son poignet sa nouvelle montre-bracelet. Quatre heures moins le
quart.
— Je t’en supplie, dit-elle d’une voix enfantine, je t’en supplie. Ne t’en
va pas.
— Je regrette.
Il ne le regrettait pas du tout. L’idée d’être dehors, habillé, seul,
l’enchantait.
— Je ne peux pas être seule la nuit, larmoya-t-elle.
— Appelle Willie alors, dit-il en enfilant ses chaussettes.
— Je ne peux pas dormir, je ne peux pas dormir.
Il laça ses souliers sans faire attention à elle.
— Tout le monde m’abandonne, tous ces salauds m’abandonnent. Je ferai
tout ce que tu voudras. Reste jusqu’à six heures, jusqu’à ce qu’il fasse jour,
jusqu’à cinq heures, chéri. Laisse-moi te sucer, je t’en prie.
Elle pleurait maintenant.
Des larmes toute la nuit, le monde des femmes, se disait-il froidement,
finissant de s’habiller et arrangeant sa cravate. Les sanglots redoublèrent
tandis qu’il se plantait devant la psyché. Il s’aperçut qu’il avait les cheveux
englués de sueur. Il alla à la salle de bains. Des douzaines de flacons de
parfum, d’huile, d’alka-seltzer, de pilules. Il se peigna avec soin, effaçant la
nuit.
Elle ne pleurait plus à son retour. Elle s’était un peu redressée,
l’observant avec froideur, les yeux plissés. Elle avait fini son verre mais le
tenait toujours à la main.
— Pour la dernière fois, dit-elle avec rudesse.
Il endossa sa veste.
— Bonne nuit, dit-il.
Elle lui lança le verre. Il refusa d’abaisser la tête. Le verre le frappa au
front puis rebondissant se brisa contre le miroir au-dessus de la cheminée en
marbre blanc.
— Petite merde, dit-elle.
Il sortit de la chambre, traversa l’entrée et ouvrit la porte. Il la referma
doucement et appela l’ascenseur.
Le liftier était un vieux bonhomme. Il regarda Rudolph d’un air méditatif
tandis que la cabine dans la plainte de son mécanisme les entraînait en bas.
« Tient-il le compte de ses passagers ? se dit Rudolph. Fait-il le total au
lever du jour ? »
Le vieux liftier ouvrit la porte à l’arrêt.
— Vous saignez, jeune homme, dit-il. Votre tête.
— Je vous remercie, dit Rudolph.
Le liftier ne dit plus rien. Rudolph traversa le hall et sortit dans la rue
noire. Une fois hors de la vue de ces yeux chassieux et enregistreurs, il se
tamponna le front de son mouchoir qui fut aussitôt taché de sang. Dans
toutes les rencontres, il y a des blessures. Il se dirigea vers les lumières de la
Cinquième Avenue. Au coin, il regarda la plaque. Elle disait « 63e Rue ».
Le Saint-Moritz était à la 59e, en face du Central Park. Chambre 923. Une
petite promenade dans l’air léger de la nuit. Se tamponnant toujours le
front, il alla en direction de l’hôtel.
Il ne savait pas ce qu’il ferait une fois arrivé. Demander son pardon, jurer
qu’il ferait « tout ce qu’elle voudrait », se confesser, se purifier, clamer son
amour, évoquer des souvenirs, freiner son désir, redevenir tendre, dormir,
oublier…
Le hall était vide. Le réceptionniste de nuit, derrière son comptoir, lui jeta
un bref coup d’œil dépourvu de curiosité, habitué à des hommes seuls tard
la nuit, errant dans la ville endormie.
Il décrocha un téléphone et demanda la chambre 923.
Il entendit la sonnerie. À la dixième fois, il raccrocha. L’horloge de
l’entrée indiquait quatre heures trente-cinq. Les derniers bars étaient fermés
depuis trente-cinq minutes. Lentement il sortit de l’hôtel. Il avait commencé
et achevé sa journée tout seul. C’était aussi bien.
Il héla un taxi en maraude. À partir de ce matin, il allait gagner
cent dollars par semaine. Il pouvait se payer un taxi. Il donna l’adresse de
Gretchen, et alors que le taxi prenait la direction du sud, il se ravisa. Il ne
voulait pas voir Gretchen, et encore moins Willie. Ils pourraient lui envoyer
sa valise.
— Je vous demande pardon, chauffeur, dit-il en se penchant devant, mais
je veux aller à la gare du New York Central.

Bien qu’il n’eût pas fermé l’œil depuis vingt-quatre heures, il était tout ce
qu’il y a de plus éveillé quand il se présenta à neuf heures au bureau de
Duncan Calderwood. Passant devant l’horloge pointant les heures d’arrivée,
il l’ignora, quoique sa carte y fût. Il n’en était plus là.
CHAPITRE III

1950

T HOMAS TOURNA À DROITE et à gauche le cadran chiffré de la


serrure de sûreté pour ouvrir la porte de son casier. Depuis plusieurs mois,
les casiers avaient été munis de ce dispositif, et les membres du cercle,
avant d’aller au vestiaire, étaient censés remettre leurs portefeuilles au
bureau. Là, ils étaient insérés dans des enveloppes, fermées ensuite, et que
l’employé déposait dans un coffre-fort. Cette décision avait été prise à
l’instigation de Brewster Reed, dont le billet de cent dollars qui, pour lui,
avait une vertu de talisman, avait été soutiré de sa poche le samedi du week-
end où Thomas avait été à Port Philip. Dominique avait été heureux de faire
part de cet incident à Thomas quand il revint le lundi après-midi. « Ces
salauds savent maintenant, avait dit Dominique, que ce n’est pas toi, et ils
ne peuvent pas me blâmer d’avoir engagé un voleur. » Dominique lui avait
également obtenu une augmentation de dix dollars. Thomas gagnait donc
maintenant quarante-cinq dollars par semaine.
Thomas se mit en tenue de gymnastique et se chaussa de souliers de
boxe. Il faisait la relève de Dominique à cinq heures pour la classe de
culture physique et presque à chaque fois un ou deux membres du cercle lui
demandaient de faire deux rounds de boxe. Il avait appris de Dominique
l’art de paraître combatif sans leur faire le moindre mal et de leur faire
croire qu’il leur enseignait comment savoir se défendre.
Il n’avait pas touché aux quatre mille neuf cents dollars déposés dans le
coffre de Port Philip, et il continuait à parler courtoisement au jeune
Sinclair comme si de rien n’était lorsqu’ils se rencontraient au vestiaire. Il
prenait plaisir à ces séances de culture physique. Contrairement à
Dominique qui se contentait de scander les cadences, Thomas participait à
tous les exercices. Cela le maintenait en bonne forme et en même temps
l’amusait de voir tous ces hommes imbus de leur dignité et de l’importance
qu’ils s’octroyaient, en train de se mettre en sueur et de perdre leur souffle.
Sa voix, aussi, prit un ton de commandement qui lui enleva quelque peu son
aspect juvénile. Pour la première fois, il se réveillait le matin sans avoir le
sentiment que quelque chose de mauvais, qui ne dépendait nullement de lui,
pourrait lui arriver au cours de la journée.

Quand, après la séance de culture physique, Thomas alla dans la salle


réservée à la lutte et à la boxe, Dominique et Greening mettaient leurs
gants. Dominique avait un rhume et il avait trop bu la soirée d’avant. Ses
yeux étaient rouges et il se déplaçait lentement. Il paraissait vieux et sous
ses cheveux mal peignés ses taches de calvitie brillaient sous les fortes
lampes. Greening, de taille élevée par rapport à son poids, allait et venait
impatiemment, faisant crisser agressivement ses souliers sur le paillasson.
Sous la lumière intense, ses yeux paraissaient n’avoir plus de couleur et ses
cheveux blonds, en brosse, tiraient sur le platine. Pendant la guerre, il avait
été capitaine chez les Marines, et avait été cité. C’était un bel homme, avec
son nez droit, son menton bien formé, ses joues roses et s’il n’avait
appartenu à une famille au-dessus de telles choses, il aurait pu faire une
belle carrière de héros de westerns. Depuis le jour où il avait dit à
Dominique qu’il croyait que c’était Thomas qui avait volé dix dollars dans
son casier, il n’avait plus adressé la parole au jeune homme. Maintenant que
Thomas venait d’entrer dans la salle de boxe pour attendre un des membres
qui avait pris rendez-vous avec lui pour une petite séance, Greening affecta
de ne pas le voir.
— Aide-moi, mon petit, dit Dominique tendant ses gants.
Thomas les laça. Dominique l’avait déjà fait pour Greening.
Dominique jeta un coup d’œil à la grosse horloge au-dessus de la porte
d’entrée pour éviter de prolonger une reprise au-delà des deux minutes
réglementaires, leva ses gants et s’approchant de Greening lui dit :
— À vos ordres, monsieur.
Greening se précipita sur lui immédiatement. Il boxait de façon classique,
le buste droit et tirait parti de ses bras plus longs que ceux de Dominique
pour essayer de le frapper à la tête. Dominique, avec son rhume et sa gueule
de bois, fut aussitôt hors d’haleine. Il tenta de se mettre à l’abri des coups
en se rapprochant de Greening et se logeant la tête sous le menton de son
adversaire tout en lui lançant son poing, mais sans vigueur, dans l’estomac.
Greening fit subitement un pas en arrière, ce qui lui permit par un uppercut
de sa droite d’atteindre Dominique en plein sur la bouche.
« Le salaud », pensa Thomas.
Dominique, tombé assis sur le paillasson, pressa un de ses gants sur sa
bouche en sang. Greening ne prit même pas la peine de l’aider à se relever ;
il fit quelques pas en arrière, le regardant pensivement, les bras ballants.
Toujours assis, Dominique tendit ses mains gantées vers Thomas.
— Enlève-les-moi, petit, dit Dominique, la voix pâteuse. J’en ai assez fait
pour aujourd’hui.
Aucun propos ne fut échangé pendant que Thomas se penchait et retirait
les gants des mains de Dominique. Il savait que le vieux boxeur ne voulait
pas qu’on l’aide à se relever, et donc s’en abstint. Dominique se remit sur
ses pieds avec lassitude et s’essuya la bouche de la manche de son vêtement
de culture physique.
— Je regrette, monsieur, dit-il à Greening. Je pense qu’aujourd’hui je ne
suis pas tout à fait en forme.
— Ça n’a pas été grand-chose comme exercice, dit Greening. Vous auriez
dû me le dire, que vous ne vous sentiez pas bien. Je n’aurais pas pris la
peine de me mettre en tenue. Mais, dites-moi, Jordache, voulez-vous
continuer ? Je vous ai vu ici deux fois. Vous êtes d’accord pour quelques
minutes ?
« Jordache, pensa Thomas. Il connaît mon nom. »
Il regarda Dominique d’un air interrogateur. Greening, c’était tout à fait
autre chose que les clients ventripotents et pleins d’enthousiasme pour la
culture physique que lui assignait Dominique.
Une flamme de haine sicilienne flamba un instant dans les yeux noirs de
Dominique. Le moment était venu de brûler le château du propriétaire.
— Si M. Greening le demande, dit Dominique calmement, je pense, Tom,
que vous devriez lui donner satisfaction.
Thomas enfonça ses mains dans les gants. Il fut envahi de la même
sensation que jadis, un mélange de crainte, de plaisir, d’exubérance et de
picotements électriques dans les bras et les jambes. Il courba la tête, rentra
son ventre, et ne souffla mot. Il se força à sourire juvénilement à Greening,
par-dessus la tête baissée de Dominique, occupé à lui lacer ses gants. Puis
Dominique s’effaça, en disant « O. K. ».
Greening s’avança aussitôt vers Thomas, son long bras gauche en avant,
son droit ramené sous le menton. « Comme un étudiant », pensa Thomas
dédaigneusement tandis qu’il écartait le poing gauche de son adversaire et
pivotait pour éviter le droit. Greening était nettement plus grand que lui
mais ne pesait guère que quatre kilos de plus. Mais il était plus rapide que
Thomas ne se l’était imaginé et la droite de Greening l’atteignit durement
dans la tempe. Depuis son histoire avec le contremaître du garage de
Brooklyn il n’avait pas eu de réels combats. Ce n’étaient pas les assauts
courtois avec les messieurs pacifiques du cercle qui l’avaient préparé pour
cette rencontre. Greening, de façon très peu classique, fit une feinte de sa
droite et expédia un crochet gauche à la tête de Thomas. « Le salaud ne
blague pas », se dit Thomas en le frappant sec dans les côtes d’un crochet
du gauche, suivi instantanément d’un punch à la tête du droit. Greening le
serra et du droit lui martela les côtes à son tour. Il était fort, il n’y avait
aucun doute, très fort.
Thomas jeta un rapide coup d’œil à Dominique pour voir s’il ne lui
faisait pas de signes. Mais non, planté placidement de côté, Dominique ne
lui faisait aucun signe.
« O.K., se dit Thomas avec euphorie. Je lui mets le paquet, alors. Merde
pour ce qui arrivera ensuite. »
Ils continuèrent leurs assauts sans pause. Greening combattait
froidement, brutalement, se servant de sa taille et de son poids. Thomas, lui,
relâchait son instinct de violence, si soigneusement maîtrisé depuis des
mois. « Voici, mon capitaine », se disait-il en se ruant sur l’autre et utilisant
toute sa panoplie de coups et de feintes. Voici, voici, monsieur l’homme
riche, voici, voici, flic, en as-tu pour tes dix dollars ? »
Tous deux saignaient du nez et de la bouche quand Thomas réussit à
livrer à bon port ce qui était, comme il le savait, le commencement de la fin.
Greening recula, souriant niaisement, ses mains toujours en garde mais
battant l’air faiblement. Thomas tournait autour de lui pour le coup de grâce
quand Dominique se plaça entre eux.
— Je crois que ça suffit, messieurs, dit-il. Un très beau petit assaut.
Greening récupéra ses forces rapidement. Son regard vide se dissipa et il
fixa Thomas d’un air froid.
— Retirez-moi ces gants, Dominique.
Il ne dit rien d’autre. Il ne fit aucun geste pour s’essuyer la figure des
traînées de sang. Dominique lui détacha les gants et Greening sortit de la
salle, très droit.
— Voilà ma place qui fout le camp, dit Thomas.
— Probablement, dit Dominique, délaçant les gants. Ça valait le coup.
Pour moi.
Et il sourit.

Pendant trois jours rien n’arriva. En dehors de Dominique, personne


d’autre n’avait assisté au combat entre Greening et Thomas, et ni lui ni
Thomas n’en avaient parlé à quiconque. Il était possible que Greening,
embarrassé d’avoir été battu par un gosse de vingt ans bien plus petit que
lui, ne s’en soit pas plaint au comité.
Chaque soir, à la fermeture, Dominique disait « rien encore » et tapait sur
du bois.
Puis, le quatrième jour, Charley, le préposé au vestiaire, aborda Thomas
en lui disant :
— Dominique veut te voir à son bureau tout de suite.
Thomas y alla sans tarder. Dominique était assis derrière son bureau en
train de compter quatre-vingt-dix dollars en billets de dix dollars. Il jeta un
regard attristé à Thomas.
— Voici quinze jours de paye, mon petit. Tu ne travailles plus ici à partir
de maintenant. Il y a eu réunion du comité cet après-midi.
Thomas empocha l’argent. « Et moi qui espérais que ça durerait un an »,
se dit-il.
— Vous auriez dû me laisser lui flanquer ce dernier punch, Dom.
— Eh oui. J’aurais dû.
— Ça va vous faire des histoires aussi ?
— Probablement. Prends bien soin de toi, mon petit, dit Dominique.
N’oublie jamais une chose : ne fais jamais confiance aux riches.
Ils se serrèrent la main. Thomas sortit du bureau, chercha ses affaires
dans son casier, et quitta le club sans dire au revoir à personne.
CHAPITRE IV

1954

I L SE REVEILLA À SEPT heures moins le quart pile. Jamais il ne se


servait du réveil. Inutile.
L’érection habituelle. N’y pas faire attention. Il resta immobile une ou
deux minutes. Sa mère ronflait dans la chambre à côté. Les rideaux devant
la fenêtre ouverte étaient légèrement poussés par le vent et il faisait froid
dans la chambre. Une pâle clarté d’hiver passait à travers les rideaux,
estompant d’une ligne foncée les rangées de livres sur les rayons de l’autre
côté du lit.
Ceci ne serait pas un jour comme les autres. Hier soir, à l’heure de la
fermeture, il était entré dans le bureau de Calderwood et avait déposé
devant lui une épaisse enveloppe.
— J’aimerais bien que vous lisiez ceci, dit-il au vieil homme, quand vous
en aurez le temps.
Calderwood regarda l’enveloppe d’un air méfiant.
— Qu’est-ce qu’il y a dedans ? demanda-t-il, poussant avec précaution
l’enveloppe d’un de ses doigts carrés.
— C’est compliqué, dit Rudolph. Je préférerais ne pas en parler tant que
vous ne l’aurez pas lu.
— À nouveau une de vos folles idées ? Vous me bousculez encore ?
L’épaisseur de l’enveloppe semblait l’irriter.
— Heu-heu, dit Rudolph en souriant.
— Savez-vous, jeune homme, que mon taux de cholestérol est monté de
façon appréciable depuis que j’ai loué vos services ? Et même, monté très
haut ?
— Mme Calderwood ne cesse de me demander d’essayer de vous faire
prendre des vacances.
— Vraiment ? dit Calderwood en reniflant fortement. Ce qu’elle ignore,
c’est que je ne vous laisserais pas seul dans le magasin dix minutes
d’affilée. Dites-lui cela, la prochaine fois qu’elle vous dira de me pousser à
prendre un congé.
Ce qui ne l’empêcha pas, lorsqu’il quitta le magasin le soir d’emporter
avec lui l’enveloppe, non encore décachetée. « Une fois qu’il commencera à
lire le contenu, se dit Rudolph, il ne s’arrêtera pas avant de l’avoir
terminé. »
Il demeurait toujours immobile sous les couvertures, à l’abri du froid. Il
faillit décider de ne pas se lever si tôt ce matin et de rester au lit pour
réfléchir à ce qu’il dirait au vieux dans son bureau. Mais il se ravisa. À quoi
bon ? Pourquoi en faire un plat ? Il suffit de prétendre qu’aujourd’hui est un
jour comme les autres.
Il rejeta les couvertures, courut à travers la chambre fermer la fenêtre. Il
était difficile de ne pas grelotter en enlevant son pyjama et en enfilant sa
tenue d’hiver de coureur. Ensuite, ce fut le tour d’une paire de chaussettes
de laine et de souliers de toile à fortes semelles de caoutchouc. Enfin une
canadienne aux couleurs bariolées d’un plaid. Quand il sortit de
l’appartement, il prit soin de fermer doucement la porte pour ne pas
réveiller sa mère.
Quentin MacGovern l’attendait en bas, dans la rue, habillé comme lui,
sauf avec un grand pull à la place de la canadienne, et en plus, une
chaussette de laine lui emboîtant la tête et les oreilles, en guise de couvre-
chef. Quentin avait quatorze ans, le fils aîné d’une famille de nègres
habitant en face. Ils faisaient ensemble tous les matins de la course à pied.
— Salut, Quent, dit Rudolph.
— Salut, Rudolph. Tu parles d’un froid ce matin. Maman dit que nous
sommes cinglés.
— Elle ne le dira plus quand tu rapporteras une médaille d’or des Jeux
Olympiques.
— C’est comme si je l’entendais déjà.
Ils contournèrent rapidement le coin de la rue. Rudolph ouvrit la porte du
garage où il remisait sa motocyclette. Dans le fond de son cerveau, un
souvenir lointain s’était tapi. Une autre porte, un autre lieu obscur, un autre
engin. Le skiff dans l’entrepôt, l’odeur du fleuve, les bras noueux de son
père. Puis, il se retrouva à Whitby, en compagnie du jeune garçon en tenue
de coureur, et non plus au bord de l’Hudson. Il poussa la moto dehors. Il
enfila une vieille paire de gants de laine, mit le moteur en marche et sauta
en selle. Quentin monta en croupe, l’entoura de ses bras, et ils filèrent le
long de la rue. Le vent froid les fit pleurer.
Il ne fallut que quelques minutes pour parvenir au terrain de sport de
l’université de Whitby. Il n’y avait pas d’enceinte, simplement des tribunes
en bois d’un côté. Rudolph laissa sa moto près des tribunes et posa sa
canadienne sur la selle.
— Tu ferais mieux d’enlever ton pull, dit-il. Tu le remettras après pour ne
pas attraper froid.
Quentin jeta un coup d’œil sur le terrain. Une légère brume glacée
fantomatique se levait. Il grelotta. « Maman a peut-être raison », dit-il. Mais
il se débarrassa de son pull et tous deux commencèrent à courir à petite
allure sur la piste cendrée.
À l’université, Rudolph n’avait jamais trouvé le loisir de faire de la
course à pied. Il trouvait piquant, maintenant qu’il était un jeune cadre très
occupé, d’avoir le temps, six jours par semaine chaque matin, de courir
pendant une demi-heure. Il le faisait pour l’exercice, pour ne pas se laisser
amollir et également parce qu’il trouvait agréable cette tranquillité matinale,
l’odeur de l’herbe, le sentiment de la nature avec ses saisons changeantes, le
martèlement de ses pieds sur la piste dure. Il avait commencé par y aller
seul, mais un beau matin Quentin, en tenue de coureur, l’avait abordé
devant la maison en lui disant :
— Monsieur Jordache, je vous vois tous les matins partir pour faire de la
course à pied. Est-ce que cela vous ennuierait si je courais avec vous ?
Rudolph avait failli refuser, goûtant sa solitude par contraste avec la foule
qui l’entourait au magasin. Mais Quentin avait ajouté :
— Je fais partie de l’équipe du lycée, pour le quatre cent quarante yards.
Si tous les matins, je m’entraînais sérieusement, cela ne manquerait pas
d’améliorer mon temps. Vous n’aurez pas besoin de me dire quoi que ce
soit. Laissez-moi simplement courir avec vous, monsieur Jordache.
Il parlait timidement, doucement, ne demandant pas qu’on lui révèle les
secrets de la course à pied. Rudolph se rendit compte que le jeune Noir
avait besoin de tout son courage pour faire une requête de ce genre à un
adulte blanc qui ne lui avait dit bonjour qu’une ou deux fois jusqu’ici. De
plus, le père de Quentin était un des chauffeurs des voitures de livraison du
magasin. « Les rapports avec le personnel, se dit-il. Faire qu’il garde un bon
moral. Tous les démocrates ensemble. »
— O.K., avait-il répondu. Viens donc.
L’adolescent avait souri nerveusement et accompagné Rudolph au
garage.

Ils firent le tour de la piste deux fois pour se réchauffer, puis foncèrent
pour un cent yards, ralentirent de nouveau, accélèrent ensuite pour le
deux cent vingt, firent après deux tours de piste à petit train avant un quatre
cent quarante presque au maximum. Quentin était un garçon grand et
maigre, aux longues jambes minces, qui courait avec facilité et grâce.
Rudolph était content de l’avoir avec lui, car sa présence l’incitait à faire un
plus grand effort. Ils terminèrent par deux tours de piste sans se presser.
Cela les avait mis en sueur et ils se hâtèrent de revêtir leurs manteaux avant
de remonter à moto pour rentrer chez eux à travers la ville qui s’éveillait.
— À demain matin, Quent, dit Rudolph en laissant la motocyclette en
bordure du trottoir devant sa maison.
— Merci. À demain.
Rudolph fit un petit geste de la main et franchit la porte de l’immeuble. Il
aimait bien ce garçon. Ils avaient vaincu ensemble la force d’inertie
naturelle aux hommes ce matin glacé, avaient affronté le froid, et la vitesse
contre la montre. Il trouverait pour ce garçon, l’été prochain pendant les
vacances, un emploi au magasin. Sa famille pourrait, certes, faire bon usage
de cet appoint.
Sa mère était réveillée à son retour.
— Comment fait-il dehors ? demanda-t-elle de sa chambre.
— Froid. Tu ferais aussi bien de rester à la maison aujourd’hui.
Ils entretenaient la fiction qu’elle sortait habituellement tous les jours
pour ses courses comme les autres femmes.
Il alla à la salle de bains prendre une douche, d’abord brûlante, puis
pendant une minute, froide, et en sortit la circulation fouettée. Tandis qu’il
s’essuyait, il entendit sa mère dans la cuisine extraire le jus d’orange et faire
le café. Quand elle se déplaçait, on aurait pu croire que c’était un sac pesant
qu’on traînait sur le sol. Évoquant les longues foulées de sa course, il se dit
que si jamais il devenait comme elle, il supplierait quelqu’un de l’achever.
Il monta sur la balance : soixante-seize kilos. Ça allait. Il méprisait les
gens corpulents. Au magasin, il tendait à se débarrasser des employés
obèses, sans toutefois révéler à Calderwood son motif secret.
Il s’appliqua du déodorant aux aisselles. La journée serait longue, et
l’hiver le magasin était toujours surchauffé. Il enfila un pantalon de flanelle
grise et une chemise bleue. Puis il choisit une cravate rouge foncé et une
veste de sport en tweed, non rembourrée aux épaules. Pendant la première
année, dans sa fonction de sous-directeur, il s’était vêtu de couleurs sombres
et classiques, mais, en gravissant les échelons de la hiérarchie de la
compagnie, il s’adonna à une certaine fantaisie. Il était jeune pour le poste
de confiance qu’il occupait, et il voulait éviter de paraître pompeux. Pour la
même raison, il s’était acheté une motocyclette. Lorsqu’on voyait le sous-
directeur arriver nu-tête chevauchant un engin pétaradant, nul ne pouvait
prétendre qu’il était un jeune homme se prenant trop au sérieux. Il veillait à
maintenir aussi bas que possible toute flambée de jalousie. Il aurait pu fort
bien acheter une voiture, mais, de toute façon, il préférait aller à moto. Cela
lui donnait la bonne mine de quelqu’un qui passerait beaucoup de temps en
plein air. Ce teint hâlé le portait, surtout l’hiver, à se sentir supérieur à ceux
qui l’entouraient dans le magasin, ces gens pâles d’aspect maladif. Un
sentiment subtil. Il comprenait maintenant pourquoi Boylan faisait usage
d’une lampe solaire. Mais, lui, Rudolph, ne s’abaisserait pas à cette
mascarade, indigne de lui, cette sorte de cosmétique masculin qui ne leurrait
pas ceux qui connaissaient cet artifice.
Il alla à la cuisine embrasser sa mère. Elle lui sourit avec la coquetterie
d’une jeune fille. S’il négligeait de l’embrasser, elle se plaignait, en un long
monologue, pendant le petit déjeuner, de ses insomnies et de cet argent
inutilement dépensé pour les médecines prescrites par le docteur. Il s’était
gardé de dire à sa mère combien il gagnait et qu’il avait les moyens
d’habiter un appartement plus beau. Il ne voulait recevoir personne chez
lui : il avait de meilleurs emplois pour ses économies.
Il s’installa devant la table, but son jus d’orange et grignota un bout de
pain grillé. Sa mère se contentait d’une tasse de café. Elle avait de grands
cernes violets sous les yeux, et ses cheveux étaient ternes. Cependant, elle
ne lui paraissait pas en plus mauvaise santé que trois ans plus tôt. Elle
pouvait vivre jusqu’à quatre-vingt-dix ans. Non qu’il songeât à lui
reprocher une telle longévité. Elle lui évitait le service militaire en tant que
seul soutien d’une mère infirme. Et ainsi, cadeau maternel inestimable,
grâce à elle, il ignorait les tranchées glacées de la Corée.
— J’ai rêvé de ton frère Thomas cette nuit, se mit-elle à raconter. Il avait
l’air d’avoir huit ans. Un petit enfant de chœur à Pâques. Il est entré dans
ma chambre et m’a dit : « Pardonne-moi, pardonne-moi. » Je n’avais jamais
rêvé à lui avant. Est-ce que tu reçois jamais de ses nouvelles ?
— Non, dit Rudolph.
— Tu ne me caches rien, bien vrai ?
— Non. Pourquoi le ferais-je ?
— Je voudrais le voir au moins encore une fois avant de mourir. Après
tout, il est ma propre chair et mon propre sang.
— Tu ne vas pas mourir.
— Peut-être pas, dit-elle. J’ai l’impression que je me sentirai bien mieux
au printemps. Nous pourrons alors nous promener ensemble.
— Voilà une bonne nouvelle, dit Rudolph en finissant son café et en se
levant. Je ferai le dîner ce soir. J’achèterai ce qu’il faut.
Il l’embrassa.
— Ne me dis pas ce que tu vas acheter. Ce sera une surprise, dit-elle en
minaudant.
— C’est ça. Je te ferai une surprise.
Le veilleur de nuit était encore à son poste devant l’entrée du personnel
lorsque Rudolph arriva au magasin, les journaux du matin à la main,
achetés en cours de route.
— Bonjour, Sam.
— Salut, Rudy.
Rudolph se faisait une règle d’être assez familier avec les vieux employés
qui le connaissaient depuis ses premiers jours au magasin pour qu’ils
l’appellent par son petit nom.
— Eh bien, vous vous levez tôt, dit le veilleur de nuit. À votre âge, je ne
pouvais pas m’arracher de mon lit un matin comme celui-là.
« C’est pour cela qu’à ton âge, tu es toujours veilleur de nuit », pensa
Rudolph, qui se contenta de sourire et de monter à son bureau en traversant
le magasin faiblement éclairé et encore endormi.
La petite pièce où il travaillait avait très peu de meubles : deux bureaux,
l’un pour lui, l’autre pour sa secrétaire, Mlle Giles, une vieille fille efficace.
Sur de larges rayons, des piles de magazines entassées symétriquement :
Vogue, et son édition française, Seventeen, Glamour, Harper’s Bazaar,
Esquire, House and Garden, qu’il passait au crible pour en tirer des idées
applicables au magasin. La ville de Whitby était en mutation ; les New-
Yorkais qui y venaient avaient de l’argent et le dépensaient sans compter.
Ses habitants n’avaient jamais été aussi prospères et se mettaient à imiter
les nouveaux venus aux goûts moins simples. Calderwood menait un
combat d’arrière-garde pour ne pas transformer son magasin, jusqu’alors
pourvoyant aux besoins d’une clientèle de petits-bourgeois, en un
établissement élégant et plein de babioles farfelues comme il disait. Mais
Rudolph parvenait à ses fins, pas à pas, et le bilan montrait les heureux
résultats de cet effort. Chaque mois il devenait plus facile à Rudolph de
mettre ses idées en pratique. Calderwood avait fini par consentir, après un
an d’opposition, à couper en deux ce qui était un dépôt inutilement spacieux
pour les livraisons et à y ouvrir un rayon de vins et liqueurs, bien pourvu en
produits de France. Rudolph, se rappelant ce que Boylan lui avait appris,
prit plaisir à les choisir lui-même.
Il n’avait pas vu Boylan depuis le jour de la distribution de son diplôme.
Deux fois, il téléphona pour l’inviter à dîner, mais chaque fois l’autre avait
répondu par un « Non » sec. Tous les mois, il lui envoyait un chèque de
cent dollars en remboursement du prêt de quatre mille dollars. Boylan
n’encaissait pas les chèques. Rudolph ne pensait pas souvent à Boylan ; il
éprouvait envers lui un mélange de mépris et de reconnaissance. Avec tout
cet argent, toute cette indépendance, Boylan n’avait pas le droit d’être aussi
malheureux qu’il l’était. C’était un indice de faiblesse intrinsèque ; et
comme Rudolph luttait contre tout signe de faiblesse en lui-même, il ne la
tolérait pas chez les autres. « Willie Abbott et Teddy Boylan. Ils forment
une belle paire », se dit-il.
Il déplia les journaux sur son bureau, le Whitby Record, l’édition du New
York Times qui arrivait par le premier train du matin. La « une » du Times
annonçait de vifs combats le long du trente-huitième parallèle ainsi que de
nouvelles accusations de trahison et d’infiltration communiste à
Washington, par le sénateur McCarthy. Quant au Record, il publiait dans sa
première page le résultat du référendum local au sujet de nouveaux crédits
réclamés par la Commission des Écoles (augmentation d’impôts refusée)
ainsi qu’un article sur le nombre de skieurs qui avaient fréquenté les
nouvelles pistes de skis depuis le début de l’hiver. À chaque ville, les
événements qui l’intéressent.
Rudolph lut ensuite les pages intérieures du Record. La réclame en
deux couleurs sur une demi-page pour une nouvelle collection de robes et
de pulls en laine n’avait pas été bien tirée, les couleurs avaient débordé les
dessins. Il en fit mention sur son bloc-notes pour téléphoner au journal.
Puis il se plongea dans la section financière du Times pendant un quart
d’heure. Quand ses économies s’étaient élevées à mille dollars, il était allé
voir Johnny Heath pour lui demander, à titre de faveur, de les lui placer.
Johnny qui gérait des comptes se chiffrant en millions de dollars y avait
gravement consenti et y consacra autant d’attention que s’il s’agissait d’un
des plus importants clients de la charge. Les fonds de Rudolph, bien
qu’encore peu importants, croissaient sans cesse. En examinant la cote du
stock exchange, il eut la satisfaction de s’être enrichi de trois cents dollars
la veille, au moins sur le papier. Il soupira d’aise et remercia son ami
Johnny Heath en son for intérieur puis passa aux mots croisés. C’était un
des moments les plus agréables de la journée. Il sortit son crayon. S’il
réussissait à terminer le mot croisé avant neuf heures, quand ouvrait le
magasin, il commençait sa journée de travail avec un léger sentiment de
victoire. Il l’avait presque terminé quand le téléphone sonna. Il regarda sa
montre. Les téléphonistes du magasin commençaient leur travail de bonne
heure, approuva-t-il. Il prit le combiné de sa main gauche.
— Oui, dit-il, tout en inscrivant un mot de neuf lettres dans une des
colonnes verticales.
— Jordache ? C’est vous ?
— Oui. Qui est-ce ?
— Denton. Le professeur Denton.
— Oh ! comment allez-vous, monsieur ? dit Rudolph tout en s’inquiétant
d’un autre mot dont la troisième lettre ne collait pas, un B au lieu d’un A.
— Excusez-moi de vous déranger, dit Denton d’une voix étouffée comme
s’il craignait d’être entendu par quelqu’un près de lui, mais est-ce que je
pourrais vous voir aujourd’hui ?
— Quand vous voudrez. Je suis au magasin toute la journée.
Il inscrivit un mot de quatre lettres dans la ligne horizontale du bas. Il
voyait Denton souvent quand il allait à la bibliothèque de l’université
emprunter un livre sur le « management » des affaires.
La voix de Denton glissa un ton plus bas.
— Je préférerais vous rencontrer en dehors du magasin. Êtes-vous libre
pour déjeuner ?
— Je ne dispose que de trois quarts d’heure.
— Parfait. Allons près du magasin. Ripley’s vous conviendrait ? C’est
juste au coin, n’est-ce pas ?
Alors qu’en classe Denton parlait lentement et fort, il semblait pressé et
furieux.
— Oui. Entendu. Midi un quart vous convient ?
— Merci, merci beaucoup, Jordache. Alors, à midi un quart. Je ne sais
pas comment vous remercier…
Il sembla raccrocher sans avoir terminé. Rudolph n’en revenait pas :
Ripley’s était un café plutôt qu’un restaurant et était surtout fréquenté par
des ouvriers plus assoiffés qu’affamés. Ce n’était certes pas un lieu où l’on
allait pour faire un repas convenable, encore moins pour y rencontrer un
professeur d’histoire et d’économie politique d’un certain âge. Il fronça les
sourcils, se demandant ce que Denton pouvait bien vouloir. Il regarda sa
montre : neuf heures. Les portes venaient de s’ouvrir. Sa secrétaire arriva.
— Bonjour, monsieur Jordache.
— Bonjour, mademoiselle Giles, répondit-il en jetant le Times dans la
corbeille à papier, agacé de n’avoir pas pu finir son mot croisé à cause de
Denton.
Il fit sa première tournée de la journée à travers tout le magasin. Il allait à
petits pas, souriait aux vendeurs et vendeuses. S’il observait quelque chose
qui clochait, il ne s’arrêtait pas et ne faisait aucune remarque. Plus tard, de
son bureau, il adressait aux chefs de rayons concernés des petits
mémorandums, rédigés en termes courtois. Il leur signalait, par exemple,
que les cravates soldées étaient mal présentées, que Mlle Kale, du rayon de
parfumerie, s’était trop maquillée, que le salon de thé-restaurant était mal
aéré.
Il accordait une attention toute particulière aux nouveaux départements
que Calderwood avait enfin cré