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AVE LUCIFER
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ÉLISABETH ANTEBI

AVE LUCIFER

CALMANN-LÉVY
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«Je voudrais remercier ici tous ceux qui m'ont aidée et ont répondu
avec unegrande gentillesse à mesquestions, ainsi que les éditeurs qui,pour
la plupart, ontmisleurs livres à madisposition. »

© CALMANN-LÉVY, 1970
ImpriméenFrance
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A GEORGES CHAFFARD

«L'activitéhumaineestdeplusen
plus organisée, programmée, mais il
yrem
aetotauujoxudrsieuuxn.m
»omentoùl'on s'en
Alain SCHIFFRES
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Introduction

Nlivre sur la magie. Encore un. Pourquoi?


u Ouvrage historique? Panoplie croustillante de nos contem-
porains en goguette? Ni l'un, ni l'autre. Ce livre désire moins
s'attarder sur les pratiques magiques —envoûtement, messes noires,
voyantes —, que, d'une part, s'interroger sur la place que tient la
magie dans notre société du XX siècle, où elle est intimement liée
à tous lesfaits de la vie (de la simple superstition à la volonté de
puissance), et d'autre part, opposer à la magie noire qui englue,
damne et déracine, l'ésotérisme, science traditionnelle conservée et
transmise à l'intérieur d'un noyau d'initiés, qui libère, « éveille » et,
sur un tout autre plan que celui qu'envisageait Barrès, enracine.
La magie eut ses ambassadeurs, à l'aube de la civilisation chré-
tienne auprès de Jésus-Christ : des trois rois mages, l'un présentait
l'encens, symbole du pouvoir spirituel, le second, l'or, symbole du
pouvoir temporel, le troisième enfin, la myrrhe, promesse d'immorta-
lité. Triptyque que l'on retrouvera au sein de toute doctrine ésotérique
et traditionnelle.
La sorcellerie, elle, néede la misère, de lajalousie, de la compas-
sion et des fragments d'un savoir oublié, est l'art des jeteurs de
sorts, des envoûteurs, désenvoûteurs, guérisseurs et magnétiseurs, le
sorcier étant au magicien ce que l'artisan est à l'artiste.
A mi-chemin des mages et des sorciers, tandis que les spirites
tentent de violer le secret des dieux en pénétrant au royaume des
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Ombressans le rameau d'or de la Sibylle de Cumespour lesproté-


ger, les parapsychologues oumétapsychistes étudient lesphéno-
mènes de voyance, télépathie, télékinésie, etc., et tendent deplus en
plus à réduire la magie, mélange d'inconscient collectif et dephé-
nomènes encore inexplorés, à la pure et simple science.
Des grandesfigures de mages et philosophes qui traversent l'ou-
vrage, les uns, comme Gurdjieffou René Guénon, ont tenté depré-
server l'encens et la myrrhe. D'autres (Julius Evola, en partie
RaymondAbellio) ont corrompu les notions d'ascèse et de spécula-
tionphilosophiqueensefourvoyantdansleguépierpolitique. D'autres
enfin, comme Aleister Crowley, choisirent l'Apocalypse de l'Or, du
pouvoir temporel et de la magie noire.

Nous avons divisé cet ouvrage en trois parties. La première est


consacrée au Pouvoiret auxsciencesparallèles. C'est-à-dire quenous
tenterons de dégager la position de l'Église, de la Médecine, de la
Justice et de la Politiqueface à ce qu'on peut appeler lefaisceau
del'irrationnel; attitude desconfessions catholique,protestante,juive
et islamiqueface à la recrudescence des sectes et de la magie noire;
efforts de l' Ordre des médecinspour lutter contre l'emprise deplus
enplus grande dans notre civilisation technologique desformes médi-
cales qui s'adressent à l'intuition et à la sensibilité, formes dont
relève aussi lapublicité, cousinegermaine de l'hypnose. Sous l'angle
desaparentéétroite avec l'hypnose, lapublicité est-elle magie noire?
Dans quelle mesure les publicistes peuvent-ils se défendre et reven-
diquer une certaine marge de liberté consentie auxgens?
La justice, elle aussi, a eu maille à partir avec les magiciens.
Peufamiliarisée avec lesproblèmes de la magie et de l'au-delà, elle
sourit ou reste perplexe face aux cas troublants. Au ministère de
l'Intérieur, on se contente de dire que tant que ces bravesfous ne
troublentpas l'ordre public, leurs actes ne relèvent en aucun cas de
la police. Malheureusement l'affaire de Marsal, celle de Zürich,
ou, tout récemment, une affaire quifit grand bruit, celle de Charles
Manson enAmérique,posent la question desavoir si certains crimes
s'expliquent entièrementpar le contexte sociologique, la psychanalyse
ou la simple logique, et si la manière dont les juges abordent le
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problèmenepeut laisser toute impunitéà desassassins qui utilisent


desforcesplus dangereusesetplus sournoises qu'un coupderevolver.
En politique, enfin, domaine essentielement magique, puisque les
politiciens marchent«au nez», queleur magnétismepersonnel, leur
manière de parler, de regarder l'interlocuteur tiennent dans leur
carrière uneplace considérable, la magie estperpétuellement pré-
sente. Au stade inférieur, certains hommespolitiques, et non des
moindres, vontsouventconsulter les voyantes. Est-ce unrendez-vous
qu'ils s'accordent à eux-mêmespour décharger quelques minutes sur
d'autresleurssoucis,est-ceunaveudemagielatentedontilscraignent
le chocenretour, est-ce, commesemblele démontrerSerge Tchakho-
tin, unepratique concertée? Toujours est-il qu'un souverain comme
Nicolas II, tsar de toutes les Russies, appela successivement, à la
veile dumassacre desRomanov, toutes sortes de voyants, mageset
occultistes à sa cour, les Papus, les Maître Philippe, Raspou-
tine...
En deuxièmepartie, traiterons de la conquête despouvoirs
et, après avoir déterminé dans quelle mesure la société réprime la
magie, enprofite, en abuse, la craint ou l'ignore, nous essaierons
d'établir si magie et sorcellerie peuvent devenir les armes de la
volonté depuissance. Les tentatives de métapsychistes ouparapsy-
chologuespour étudier scientifiquement le phénomène, quantitative-
mentetqualitativement, semblentintéresserauplushautpointRusses
et Américains. Et tout récemment, dans lA ' lemagne pré-nazie,
hantéepar les silhouettes insolites d'un vonSebottendorf, âmede la
Thulegesellschaft, ou du Hassid Trebitsch-Lincoln qui mourut en
Asie, cesontlessectesquitirèrent dunéant Hitler, mediumchtonien
du Sang et de la Race. Une légende abondante s'est créée autour
des racines magiques de l'idéologie nazie. Ona peu mentionné le
rôle quejoua Aleister Crowley, magicien noir qui eut sans doute
descontacts avec les nazis et de l'influence sur eux. Ces doctrines
troublantessesontperpétuéesaujourd'hui. Si ellesrelèventengrande
partie du charlatanisme, elles n'en restent pas moins inquiétantes.
Unetout autre manière d'acquérir l'ascendant sur les âmesa été
celle deGurdjieff, sur lequel ont couru les bruits lesplus divers et
lesplusfantaisistes, et qui eut àjouer un rôle extrêmement impor-
tant sur la genèse intellectuelle dh' ommes comme René Daumal,
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Philippe Lavastine, Pierre Schaeffer, etc. Son effortpour adhérer à


la sociétételle qu'elle est s'est attaché à créerdeshommesqui suivent
les voiesparallèles del'ésotérisme et de la vie hic et nunc.
Bien différemment, les métapsychistes, les nazis, les gurdjieviens
ontla nostalgiedeLuz, citélégendairechèreaucœurdeRenéGuénon,
symbole ici de la patrie de ceux qui tentent de renouer avec une
connaissance cosmique ancestrale.
En marge des ésotéristes prolifèrent des groupes qui se vantent
depréserver la sagesse, les sectes. Elles œuvrentsouventdans l'ombre
dupouvoir, que l'on songe aux derviches tourneurs, en Turquie sous
les sultans, ou à lafranc-maçonnerie enFrance depuis 1789.

Face à cette montée des ambitions et à cette course à la puis-


sance, d'aucuns réagissent contre la tendance à l'exotérisme, ouplu-
tôt à l'application exotérique d'un savoir ésotérique, et occultent leur
recherche. Ala charnière des ambitions et du courant souterrain de
la tradition seplace Julius Evola, quifut membre du ministère de
la Race, éminencegrise deMussolini, rédacteurpour Himmlerd'une
doctrine nationale-socialiste, Julius Evola, l'un des derniers philo-
sophes àpréserver le savoir traditionnel.
Plus purs dans leur quête, plus romantiques par leurs légendes
sont les alchimistes. Lechapitre qui les concernes'intitule « Lelièvre
et lh' omme auxyeux bandés», par allusion à la comparaison d'un
médecin allemand, vonBernus, qui comparele néophyte à unhomme
aveuglépar un bandeau, courant après un lièvre qu'il n'atteindra
jamais.
Si l'alchimie remonte très loin dans le passé, puisqu'on retrouve
des alchimistes chinois des millénaires avant le Christ, la kabbale,
néetardivement à l'ère chrétienne, a acquis une diffusion trèsgrande
dans certains milieux. L'alchimiefaisait confiance à la pratique et
aux modes opératoires, la kabbale, elle, relève du Logos, la Parole
de Dieu, et, par certains côtés, rejoint les théories modernes de la
nouvelle critique.
Magie, alchimie, kabbale ont inspiré de tout temps les artistes :
Jérôme Bosch, Léonard de Vinci, Rembrandt, plus près de nous
Mondrian ouAlbers reflètent lespréoccupationsdessectes del'époque
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(millénariste pour Bosch), ou des tendances mystiques (théosophie


pour Mondrian).
Aujourd'hui enfin, s'élabore une nouvelle mystique à base d'ar-
gent, d'égotisme, de narcissisme, defrénésie et defureur, dont le
grand pape est Salvador Dali, et s'érige un nouveau Veau d'Or,
la Machine.LouisArmandparlera decettemythologieduXX siècle
et établira, avec précision, la limite entre l'irrationnel, dont nous
aurons tenté d'explorer le champ, les bénéfices et les dangers,
tenants et les aboutissants —et le rationnel, monde auquel notre
pays essentiellement« cartésien » et pragmatique s'obstine à réduire
la réalité.
l'éclatement des valeurs consacrées, Picasso, les dadaïstes et
lessurréalistes, Pierre Schaeffer, Pierre Henryet la musiqueconcrète,
l'Art Oppuis le Pop Art, la recherche de l'absolu conduite aux
limites delafolie par un Yves Klein, la sociétémoderneest la plus
prochepossible d'une civilisation magique nettement dissociée de la
civilisation scientifique, sonpendant et son revers.
La cybernétique, le nouveau roman et la nouvelle critique, culte
des mass media sont d'essence magique : certaines lois cybernétiques
(présence d'ondespertubatrices) évoquentla notion dechocenretour;
la cybernétique est enquelque sorte unemanifestation moderne de la
télékinésieet del'animation dela matière, symboliséedans la légende
par le Golem, statue d'argile dotée de viepar un seul mot tracé sur
sonfront. Le Golem n'est d'ailleurs plus un rêvefuturiste : un
inventeur américain n'a-t-il pas consacré une dizaine d'années de sa
vie à la confection d'un robotparfait qui respirait, avait un rythme
cardiaque régulier, la peau chaude, marchait et bougeait, et... qui
abattit son constructeur d'un seul coup depoing, comme le Golem
de la légende.
Choc en retour, animation de la matière, importance aussi du
langage. Des linguistes Saussure et Chomsky à Raymond Queneau
et au nouveau roman, on ne cesse de sepencher sur lespouvoirs du
mot et de la phrase : le nomfait, seul, exister la chose. Roland
Barthes l'a montrédans son essai sur Sarrasine de Balzac, lefait
qu'on nomme ou qu'on écrive quelque chose d'une certaine manière
crée la chose et lafait vivre de cette seule manièrepossible. Ce qui
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évoque lespratiques deskabbalistes inscrivant les nomsdeDieu dans


un ordre déterminépour invoquer lesforces magiques.
Chocen retour, animation de la matière, importance du langage,
sens du geste enfin et de la communication. Le théâtre actuel, de
Grotowski au Living Theater, du Bread and Puppett à Arrabal,
exorcise nos démons enjouant leurjeu, conjure l'Enfer en célébrant
la Passion de Satan. Conjuration qui relève essentiellement de la
sorcellerie et de la pratique du bouc émissaire.
La relation qui existe entre l'importance actuelle accordée aux
mass media et la magie est peut-être plus subtile, moins évidente.
Lorsqu'un ensemble degens reçoit sur le récepteur detélévision, à la
même heure, un mêmeprogramme, il se produit un phénomène de
re-création de la pensée collective, très proche des phénomènes de
télépathie ou de voyance.
La peur de traverser le miroir est, aufond, la tentation suprême.
La magie n'estpas l'inconnu, elle est la Connaissance. Connaissance
qui nese réalise qu'au sein del'ésotérisme (c'est-à-dire dela science
des échelons et des limites) si elle ne veutpas dégénérer en magie
noire.
La vérité, disait l'aumônier des Glières à André Malraux, c'est
qu'il n'y a pas d'adultes. La vérité, c'est que lh' omme n'accepte
pas encore, malgré des siècles de réflexion, et peut-être accepte-t-il
de moins en moins, d'assumer sa solitude. Chaque hommepeut être
magicien, chaque homme est un sorcier enpuissance. La magie est
à la portée de tous. Mais les moyensde l'utiliser, la bonne manière
d'empoigner le serpentpour qu'il nepiquepas, est à la portée d'un
petit nombre,parce que,pour être« magicien», au sens extrêmement
vaste du mot, ilfaut avant tout savoir être seul.
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PREMIÈRE PARTIE

LE POUVOIR
ET LES SCIENCES PARALLÈLES
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CHAPITRE PREMIER

Lafoire aux Ames

«L'hommea remplacéla messe


par la lecture dupapier-journal. »
F. NIETZSCHE

NDieu est mort depuis Leibniz. Le philosophe a retiré


u à Dieu cequi lui était essentiellement propre, le«scan-
dalon » dont parle l'apôtre, c'est-à-dire son caractère d'obs-
tacle, de pierre d'achoppement. Le démon de la dialec-
tique s'est, avec Hegel, emparé des traditions sacrées :«C'est
de ce moment-là, souligne Paulus Lenz-Medoc 1 que date
non pas le mot, mais sauferreur l'idée de la mort de Dieu. »
La religion a-t-elle été inventée pour transcender la
magie, comme le croyaient l'ethnologue James Frazer ou
le peintre surréaliste Kurt Seligman? L'a-t-elle au contraire
engendrée? Où commence l'une, où finit l'autre ?
Quand le christianisme devient la religion officielle de
l'Empire romain, il condamne comme hérétique le « millé-
narisme » —doctrine qui voudrait qu'au bout d'un cycle
de mille ans, un grand bouleversement amène la lutte vic-
torieuse du Christ sur l'Antéchrist, théorie qu'ont reprise à
leur compte certaines sectes, en l'amplifiant. Au IX siècle,
avec l'Islam, les doctrines eschatologiques repartent de plus
I. In Satan (Étudescarmélitaines).
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belle. Puis Luther, surnommé l'Antéchrist, proclame la fin


du monde. Aujourd'hui, les Adventistes du Septième jour,
les témoins de Jéhovah, les Amis de l'homme en font leur
cheval de bataille.
La plupart d'entre nous, sans le savoir, perpétuent la
tradition du temps d'Assourbanipal : les prêtres magiciens
défendaient de jeter les cheveux et les ongles, siège de la
malpropreté; aujourd'hui, les paysans des Vosges enterrent
cheveux et dents arrachées dans un trou, qu'ils marquent
pour les retrouver au jugement dernier. En Bretagne, on
croit encore que les cheveux emportés par le vent se
transforment en mouches. Les tout-petits apprennent à
mettre la dent perdue sous l'oreiller pour recevoir « un
cadeau apporté par la petite souris ». Et, à la fin de la
Seconde Guerre mondiale, on rasait les cheveux des femmes
qui avaient contracté le virus allemand en collaborant avec
l'ennemi Enfin, tandis que les prêtres égyptiens entrou-
vraient la bouche du mort pour qu'il puisse se défendre au
tribunal des Ombres, nous lui fermons les yeux pour le sous-
traire au tumulte d'ici-bas.
Mais cette magie quotidienne, qui a perdu le sens des
sources, ne relève plus que de la simple superstition.
Dans toute société, le magicien est censé détenir le secret
de la création, ou du moins quelque chose qu'ignorent les
autres, et qui lui donne tout pouvoir sur eux. Il n'y a pas
si longtemps, le mage de Compiègne assurait être initié aux
arcanes de la vie. On en arrive à des doctrines de révéla-
tion, parfois issues de l'Église même. Lesquelles condamne-
t-elle absolument? lesquelles tolère-t-elle?
Quand on interroge Mathilda Beauvoir, jeune directrice
et brune prêtresse du club Vaudou, à Paris, sur la « magie »
haïtienne, elle s'écrie : « Et qu'est-ce alors que la reli-
gion catholique? Ici, tu te trouves dans un temple, dessiné
par l'architecte Woginsky sur les plans d'un rituel précis.
Qu'est-ce que ce bout de pain que vous appelez « hostie »
I. Cf. Histoire des magies de K u r t SELIGMAN.
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et que vous mangez sous le nom de « corps du Christ »?


Magie! Qu'est-ce que ces récitations bizarres de textes
latins? Magie! »

De toutes les religions, la juive fut la première à condam-


ner explicitement la magie. Elle n'en conteste pas la puis-
sance, ancrée dans les croyances mésopotamiennes ou égyp-
tiennes, mais refuse l'idée d'un dieu qui se soumettrait aux
ordres et aux caprices humains. Iahweh unit en lui les forces
du bien et du mal, c'est un dieu de la colère et de la ven-
geance, c'est aussi un dieu de la justice. Contrairement à
ce que sera le dieu des chrétiens, il parle plus à l'esprit
qu'au cœur.
LesTeraphim—dieuxlares qui disent l'avenir —,l'oracle
Ephod aux douze bijoux, la pythonisse d'Endor, la nécro-
mancie, que pratique Saül, le serpent d'airain qui guérit
des morsures, le bouc émissaire porteur des péchés d'Israël
sont, dans le rituel juif, les derniers bastions de l'occultisme.
Pendant tout le Moyen Age, en Occident, on néglige
l'hébreu et l'on persécute les Juifs, jusqu'au jour où l'église
catholique a besoin de traducteurs pour les textes sacrés.
Les Juifs sortent alors de leurs ghettos, et propagent la
science de la kabbale.
Quelle est aujourd'hui la position du rabbinat français?
Une rue obscure, une façade austère : au rez-de-chaussée
de la rue Vauquelin, le rabbin Chili, porte-parole du rabbin
Kaplan et directeur de l'École rabbinique, s'explique : s'il
reste, dans des pays commel'AfriqueduNord ou la Pologne,
des rabbins qui écrivent des « caméas » (talismans) contre
les démons, la fonction d'exorciste n'existe pas chez lesJuifs.
Pour les possédés, les spirites, considérés comme« ayant une
déviation de la Foi », Dieu est le médecin suprême. « Dans
notre histoire, un rabbin connu pour ses prières efficaces,
pria un jour de sécheresse et ne fut pas exaucé. Passa le
sage Abia Kiba. Il dit : « Nous n'avons pas d'autre roi
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que toi », et la pluie s'est miseà tomber. Car le Sages'adresse


à Dieu sans intermédiaire. Mais on ne peut, en aucun cas,
le subjuguer, comme le veut la magie. »
Le vieux recours au prêtre-magicien n'a pas totalement
disparu : un jeune homme est venu demander au rabbin
d'inspirer à sa bien-aimée une intense passion. C'est aussi
un exemple du pouvoir que la religion juive attache au
verbe. La torah guérit tous les maux de l'âme comme du
corps, et c'est par le verbe que l'on détourne l'homme de
l'erreur spirite. Le respect de l'intelligence s'applique aussi
bien à l'homme malade de possession et dédaigne —la dis-
parition des « caméas » en est un signe —l'illusion de gué-
rison que procureraient des gestes ou des objets terrestres
comme l'eau bénite, le signe de croix ou la croix-talisman
que distribuent les exorcistes catholiques. On peut y voir
une tendance vers l'abstraction, la spéculation intellectuelle,
une certaine sécheresse. Mais on doit reconnaître que là,
comme chez les protestants, les possédés sont rares.
C'est au psychiatre que le rabbinat renvoie les possédés
irrécupérables car il est dit dans un verset de la Bible, «Les
mystères appartiennent à Dieu. La loi seule est révélée à
l'homme ». Une anecdote du Talmud est révélatrice à cet
égard : quatre hommes franchirent un jour les limites du
mystère. L'un mourut jeune, l'autre mourut fou, le troi-
sième abjura. Seul le sage Abia Kiba sortit sain et sauf.
On retrouvera ce commandement dans toutes les initia-
tions traditionnelles, kabbalistique, alchimique, tantrique :
si l'on saute une étape onrisque la mort ou la folie. Malheur
aux imprudents.

Colifichets et villes miraculeuses sont les concessions de


l'Église au merveilleux des simples. Les néo-platoniciens ont
commencé par séparer la magie blanche ou théurgie, de la
magie noire ou goétie. A partir de 305, le concile d'Elvire
et ceux qui suivirent condamnent, peu ou prou, les pra-
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tiques occultes. En face des armées de dieu, les satanistes


dressent l'armée du diable. Ala cour de l'empereur Lucifer
se pressent le prince Belzébuth, le grand-duc Astaroth, le
premier ministre Lucifuge, le général Agaliarept, le lieu-
tenant général Fleuréty, le brigadier Saratanas et le maré-
chal de camp Nebiros. Le cortège de Satan ne manque pas
non plus de pittoresque : chiens, chats sauvages, chouettes,
corbeaux, vautours, chacals, autruches, satyres.
Satan catalyse la haine et la peur. Si l'on aimait le diable,
il n'existerait plus : Bouddhaimmobilisait l'éléphant furieux
par la force de son seul amour. Baudelaire, Bernanos, Denis
de Rougemont ont dénoncé l'erreur de l'Église aujourd'hui :
elle croit de moins en moins au diable. C'est là qu'il devient
le plus dangereux. L'anecdote hindoue de la visite de
Bouddha, l'Éveillé, à Bhrâma illustre ce danger. Bhrâma,
la divinité dit : «Je suis l'Illimité, l'Être absolu, tu ne peux
pas aller plus loin que moi. — Peux-tu disparaître? lui
demande Bouddha. —Non. » Et Bouddha, lui, disparaît,
car il possède non seulement l'Être, mais aussi le non-Être.
Mais, tout au long de la discussion, Mâra, la force mau-
vaise, se tient au côté de Bhrâma qui ne se méfie plus de
lui, victimedel'illusion quesesintentionsmauvaisesontdisparu.
Le père dominicain Reginald Omez a beau écrire : « Il
est des manifestations qui inclinent à reconnaître en des
cas très déterminés les agissements de Satan. Ces faits sont
extrêmement rares mais on ne peut les nier... » Le père
Gesland, Oblat de Sainte-Marie immaculée, et exorciste du
diocèse de Paris, a beau reconnaître de temps en temps la
griffe du Malin... les prêtres sourient et haussent les épaules
quand on leur parle du diable. Il faut dire que les démons
ont parfois un damné sens de l'humour, comme au cours
de cet étrange dialogue entre exorciste et possédé, où l'un
des démons se déchaîne soudain contre l'autre : « Lequel
a dit tout ça? J'allais gagner, il me croyait, ce crétin de
prêtre! C'est encore toi, Léviathan 1!»
I. In Prière à Satan de Francis BARNEY.
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Les rabbins du I siècle le voient en croquemitaine,


accusateur de Job, Diabolos le calomniateur, tentateur
d'Abraham,conseiller meurtrier deNemrod.C'estun«sème-
la-brouille », comme l'appelle Albert-Frank Duquesne, un
Jocrisse. La racine hébraïque de Satan (faire obstacle) se
retrouve dans « Saturne », le dieu noir 1
Mais Lucifer, troisième nom du prince Infernal, seigneur
des magiciens, s'il est l'ange déchu, reste l'Ange : « Dans
cette perspective, précise Henri-Irénée Marrou, professeur
d'Histoire ancienne du christianisme à la Sorbonne, le Mal
apparaît comme une diminution d'être dans l'Être créé (et
donc m u a b l e ) où il s'introduit 2 »

De 1233, date à laquelle Grégoire IX fonde l'Inquisition,


à 1637, où Urbain VIII met un frein au bain de flammes
et de sang, l'Europe en folie embroche, brûle et torture ses
sorciers. La peine capitale pour chef de sorcellerie ne sera
supprimée qu'en 1731.
L'Église n'a-t-elle pas, en fait, repris à son compte la
vieille magie du bouc émissaire? « Nicolas Rémy, Henri
Boguet, Pierre de Lancre, s'écrie Jean Palou 3 grands juges
d'Enfer, ont-ils agi en toute bonne foi, en toute sérénité
d'âme? Ou bien l'Enfer résidait-il en eux-mêmes? Ces
innombrables bûchers élevés par eux de la froide Lorraine
ducale au brûlant et pierreux pays de Labourd étaient-ils
la justification de leurs foi et ardeur suppliciantes ou bien
seulement ne consumaient-ils que leurs propres reflets, leurs
péchés refoulés et détruits en d'autres ?» La religion catho-
lique ne serait-elle qu'une magie blanche énoncée par un
Logos et sanctifiée par des rites?
En 1948, un livre des Études carmélitaines, Satan fait
le point sur la position de l'Église. Curieusement, note l'his-
1. M
2. ÉtuadreyssecaChoi
rmélsity.
aines.
3. LaSorcellerie.
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torien Romi, « le volume comporte exactement 666 pages,


le nombre apocalyptique de la Bête, et l'une desfeuilles du
livre sortit des presses marquée en tête d'un chiffre de repé-
rage d'atelier qui était aussi 666 ». Ce livre, ceux du père
de Tonquédec 1 exorciste breton pendant près de quarante
ans au diocèse deParis, et un document du pape Benoît XIV
sont aujourd'hui à la base des jugements de l'Église en
matière de possession. Trois signes officiels sont retenus :
la xénoglossie (don de parler ou de comprendre une langue
inconnue), la connaissance des faits distants ou cachés, enfin
la manifestation d'une force insolite soudaine.

Successeur du père de Tonquédec, le père Gesland, nor-


mand aux cheveux poivre et sel, à la barbe taillée en pointe,
au regard rieur et brillant, à la parole drue, prête à son
métier d'exorciste une chaleur profonde, un humour, un
bon sens, et une naïveté qui n'est pas sottise mais infinie
simplicité.

Quels sont les cas, monPère, que vous rencontrez?


Descas de détresse humaine. Toutes ces histoires demagie
sont liées à une immoralité terrible et cruelle. Dernièrement
une jeune femme est venue me raconter que son mari et
elle avaient, pour leurs affaires, consulté un mage hindou.
Lemageavait profité deje ne sais quel pouvoir pour pousser
le mari au divorce et pour violer la femme. Ce qui avait
entraîné troubles mentaux, moraux, sexuels, dont la pauvre
ne s'est jamais remise. Un autre cas est celui d'une demoi-
selle de sang bleu : sa mère avait épousé un homme étrange
qui, peu de temps après leur mariage, l'avait quittée. Après
un long séjour en Afrique du Nord,il était revenu se vantant
1. Introduction à l'Étude dumerveileux et dumiracle, Maladies nerveuses
ocuhrém
tieenn.taleset manifestations diaboliques, Merveileux métapsychiqueet miracle
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d'avoir égorgé des enfants (une trentaine selon lui) et bu


leur sang pour réaliser des expériences magiques. Cette
personne qui venait me consulter avait une quarantaine
d'années; elle avait failli se faire enlever une semaine aupa-
ravant, à Lyon, dans des circonstances mystérieuses. Elle
se demandait s'il ne s'agissait pas là d'une secte rivale ou
d'anciens camarades de son père.
Avez-vous réellement trouvé le diable sur votre chemin?
Deux fois à Ceylan. Ici même, en France, je suis sur la
piste d'une histoire affreuse; si tel est le cas, il s'agirait de
l'histoire la plus affreuse quej'aurais rencontrée dans ma
vie. Il s'agit d'une femme qui a connu, dans le passé, des
êtres infernaux qui ne veulent plus la lâcher. Mais je ne
veux pas en parler.
ACeylan, donc...?
Oui, j'ai connu deux cas troublants, celui d'un jeune
garçon, et surtout celui d'une femme charmante d'une
trentaine d'années qui s'appelait Ponnamah. Unjour, une
Hindoue, convertie au christianisme, me dit : « Ma sœur
est possédée. Elle doit rester onze jours dans un temple
pour guérir, mais elle a dit que, si elle ne guérissait pas,
elle viendrait chercher les secours de ta religion. » Quelques
jours plus tard, on frappe à ma porte : « Ma sœur Pon-
namah me suit. »Je vois entrer une jeune femme très jolie,
mais pâle et sombre. Elle ne répond que par monosyllabes.
Je la prépare au baptême et le jour arrive : au moment où
je l'asperge d'eau bénite, la voilà qui se roule par terre,
tombe en transe, perd connaissance, revient à elle et hurle :
«Le feu! le feu!ne mebrûle pas,je m'en vais. »Sa tête tour-
nait à toute vitesse, cheveux déployés, commeune comète.
Et puis, elle s'est évanouie. Par la suite, j'ai eu l'occasion
de la revoir et de la connaître mieux. C'était une fille gaie,
charmante, équilibrée, intelligente. Je n'ai jamais compris
ce qui s'était passé, et nous n'en avons jamais reparlé1.
1. Le récit du père Gesland rappelle celui que conte le père Luis
Frois, danssonhistoire duJapon : en 1554, dans le district deFumai,
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Quepense l'Église des voyantes?


Mon prédécesseur, le père de Tonquédec, a parlé de
ceux qui ont des pouvoirs magnétiques, il dit que ça peut
être naturel, qu'il n'y a rien là de mauvais en soi. Moi-
même,je connais une femme qui est devenue voyante sans
le faire exprès, elle est étonnante. Il y en a aussi qui m'en-
voient leurs clients en disant : «Je ne peux rien faire pour
vous, allez voir l'exorciseur. »
Les«possédés» ont desproblèmes de quel ordre?
Ils se croient soumis à des ondes magnétiques et victimes
de sorcellerie. Il faudrait réellement être dans leur peau
pour savoir ce qui se passe; je n'exclus rien a priori. Il y
a un monde préternaturel comme il y a un monde surna-
turel. J'appelle préternaturel le monde des mauvais esprits.
Si l'on croit aux esprits supérieurs, il faut admettre l'exis-
tence des esprits inférieurs, dont parle d'ailleurs l'Évan-
gile.
Il existe à Paris un prêtre qui dit l'avenir. Υ a-t-il eu aussi
desprêtres impliqués dans des histoires de sectes?
Dans ma jeunesse, on parlait beaucoup du brave curé
de Bonbon1 que des gaillards étaient venus rosser dans la
sacristie. Évidemment l'Église est hostile à ce genre de
choses, puisque la phrase de sacrement du baptême est :
«Je renonce à Satan, à ses pompes et à ses œuvres, à toutes
ces sociétés défendues par le Christ, et particulièrement à
la franc-maçonnerie. »
Lepère Reginald Omez, dans son livre, l'Occultisme devant
la science, anathémise l'abbé Mermet qui tâta de la baguette des
sourciers. Considérez-vous la radiesthésie commel'œuvre du diable?
Savez-vous que le pape Pie XI avait répondu à l'évêque
uneJaponaise âgée de trente ans déclarait vouloir se faire chrétienne.
Or,lorsqu'onvoulutluienseignerlesignedelacroix, ellesemitàtrem-
bler fortement. Le père Balthasar Gago«prononça l'exorcisme et lui
ordonna de dire les noms deJésus et saint Michel, ce qui lui causa
beaucoup
cismeet àdlaedélivrer.
peine». Le lendemain le père réussit à achever l'exor-
1. Cf. chapitre III.
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de Ceylan, qui se plaignait des difficultés pour trouver de


l'eau potable, de consulter un prêtre radiesthésiste?Sous
Pie XII, bien sûr, il y eut un décret disant qu'il fallait se
méfier de la radiesthésie, mais sans l'interdire. Moi-même
j'en ai fait : pour creuser un puit.
Υa-t-il un organisme de l'Église préposé à la lutte contre ce
genre de choses, sectes, pratiques magiques, etc.?
Vous avez le Saint-Office, devenu, depuis le concile de
Jean XXIII, « Congrégation pour la foi ». Et le bureau
des constatations médicales à Lourdes. Mais, en général,
on s'en remet au bon sens des gens.

Le mot est prononcé : bon sens. A travers des attitudes


confessionnelles évidemment distinctes, le rabbin Chili et le
père Gesland traduisent l'opposition de deux tendances en
face de la magie : intelligence d'un côté, bon sens de l'autre.
L'intelligence est peut-être plus dangereuse parce qu'elle
porte à la volonté de connaissance, et que dialoguer avec j
le Mal, c'est faire un pas vers lui. Mais se fier au bon sens,
chose au monde la moins partagée, est-ce suffisant? Reste
une troisième solution, celle de supplanter une magie par
une autre en opposant au surnaturel ou au préternaturel
une « suggestion paternelle contraire », selon l'expression du
père Omez. C'est en général à cette dernière solution que
se rallie l'Église.

« On dirait des poètes qui ne connaissent pas la poésie,


des philosophes qui ne connaissent pas la philosophie, des
prêtres qui ne connaissent pas la religion », disait des possé-
dés le D Charles Richet Cette définition peut aussi bien
s'appliquer aux adhérents de la plupart des sectes issues de
l'Eglise officielle ou réformée, dont on note récemment la
1. Deuxième partie, chapitre I.
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recrudescence, l'emprise et l'agressivité. La secte est, peut-on


dire, un groupement qui interprète la doctrine non pas sui-
vant les données de l'orthodoxie, mais en choisissant une
interprétation :« choix » étant d'ailleurs la signification ori-
ginelle du mot « hérésie ».
«Ondoit appelersecte (religieuse) lesgroupementsprotes-
tataires qui n'acceptent point l'espèce de compromis passé
entre l'Église ou la confession et la société, entre l'appel
religieux et l'ordre social. La secte se présente à ses adeptes
comme l'arche au milieu de la tempête. Elle ne prétend
pas sauver le monde... Elle ne prétend assurer le salut que
d'un reste d'élus... Entrer dans une secte, c'est se retirer
du monde et rompre avec lui » : telle est la définition du
père H. Ch. Chéry qui, avec l'aide de la ligue catholique
de l'Évangile, entreprit une longue enquête à travers toute
la France.
Depuis cette enquête (publiée en 1955), les chiffres ont
colossalement évolué : plus de six fois le nombre d'adhé-
rents indiqués. Ce qui laisse rêveur.
La France est avant tout le terroir des « millénaristes »
et des « guérisseuses ». Nous en verrons plus loin le détail,
les doctrines, la répartition géographique 1 Le Nord-Est et
la Champagne, où le catholicisme s'étiole, connaissent peu
de sectes. Car la religiosité semble favoriser la crédulité,
comme l'a souligné le sociologue J. Maître, à propos des
réponses à la question : « Aimeriez-vous faire établir votre
horoscope personnel si on vous en offrait la possibilité? »
La proportion de « oui » fut pour
—les catholiques pratiquants réguliers, de . . . . 37 %
—les catholiques pratiquants occasionnels, de... 43 %
—les catholiques non pratiquants, de 13%
—les autres religions ou les sans-religion, d e . . . . 12 %
L'un des phénomènes est-il lié à l'autre? La mentalité
religieuse à la mentalité magique? C'est ce que tendrait à
1. Cf. deuxièmepartie, chapitre V.
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faire croire la lutte, en Bretagne, du sorcier et du curé.


Dans bien des cas, les sectes relaient l'Église démission-
naire. Elles ravivent la flamme, offrent une fraternité plus
chaleureuse. « Ne devrions-nous pas toujours en être à la
période missionnaire? » s'écrie le père Chéry : on construit
des églises immenses, pourquoi, avec les mêmes crédits, ne
pas construire trois chapelles plus intimes, pourquoi conser-
ver le latin comme langue officielle, pourquoi demander de
l'argent avec cette insistance, pourquoi ne pas faire briller
aux yeux du chrétien la grande espérance du retour du
Christ, qui est, après tout, dans les Évangiles?
Cette inquiétude, ce malaise correspondent à un boule-
versement qui secouela papauté. Sousles voûtes de l'abbaye
bretonne de Boquen, les fidèles viennent de dire adieu à
Dom Bernard, le prieur destitué pour avoir trop souvent
répété : « L'essentiel n'est pas d'être des moines, mais des
hommes et, si possible, des chrétiens. »
L'esprit évolue, remet en question, il affronte le monstre
industriel, mais, en d'autres temps, n'avait-il pas déjà
affronté le monstre « intolérance », le monstre « guerres de
religion », le monstre « misère » et bien d'autres monstres
que nous croyons découvrir aujourd'hui... Ce besoin de
s'embrigader, de se soumettre sans réfléchir, de décharger
le fardeau de l'âme entre des mains étrangères est une ten-
tation humaine trop humaine. Onl'a vu naguère par l'aven-
ture de tout un peuple.

Le regain de faveur pour les doctrines d'Antonin Artaud,


l'engouement pour Grotowski et le Living Theater, le succès
immédiat d'une boîte comme le Bus Palladium, l'escalade
du nu et de la drogue semblent indiquer l'éveil d'un besoin
confus de religion, qui s'adresserait à un dieu mâtiné de
Dali, de Castro et du Kâma-Soutra.
Durant le dernier trimestre de l'année 1968, une tren-
taine de spécialistes réunis autour du cinéaste Jean Rouch
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et du professeur Bastide de l'École des hautes études, ont


tenté de définir la notion de « culte de possession ». Une
de leurs conclusions fut que le cloisonnement des individus
dans la société est à la base de la plupart de ces manifes-
tations, et que souvent la possession canalise l'agressivité.
Phénomène qu'entre autres, lorsqu'il est appliqué à des fins
thérapeutiques, on appelle « psychodrame ».
Le cloisonnement livre donc l'individu à l'égocentrisme
le plus absolu. C'est ce qu'a aussi dégagé Jacques Maître,
d'après des enquêtes menées par l'I.F.O.P. ou par lui-même
(entretiens avec directeurs de journaux, comparaison d'un
même horoscope pris la même semaine dans des journaux
différents) ; il souligne la notion de message personnel : le
lecteur d'horoscope lit SAcolonne avec le sentiment que l'on
s'occupe de lui. La mention « rubrique confidentielle » ou
« strictement personnel » est à cet égard révélatrice. « Les
fonctions essentielles, écrit J. Maître, que nous avons déga-
gées de notre recherche sur l'astrologie peuvent se ramener
à cinq effets : exorciser le hasard, expliquer le destin, fournir
un médiateur, vulgariser la psychologie et l'art de vivre,
enfin donner un caractère pratique à la nébuleuse d'hété-
rodoxie qu'on désigne parfois sous l'expression de « religio-
sité séculière ». C'est de cette religiosité séculière que parti-
cipe aussi le spiritisme qui ne nie pas l'existence de Dieu,
mais enfreint les pouvoirs terrestres quand il se mêle de
communiquer avec les morts. L'Église réprouve ces agisse-
ments dès ses débuts à Hydesville au siècle dernier; le pas-
teur de l'Église épiscopale méthodiste contraint la famille
Fox, qui avait reçu les manifestations de l'esprit frappeur,
à s'éloigner. Le 30 mars 1898, l'Église condamne le spiri-
tisme comme gravement illicite. Enfin, le 9 octobre 1961,
l'évêque de Barcelone fait brûler sur la place publique trois
cents exemplaires d'ouvrages spirites dont le Livre desesprits,
le Livredesmédiumset Qu'est-cequelespiritismed'Allan Kardec,
pape du spiritisme.
Mais les périls de la religion ne sont-ils pas aussi nom-
breux que ceux de la magie?«Je me demande réellement,
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écrivait Henri Azam, à quoi peut conduire la pratique des


pénitences, jeûnes, abstinences, des cilices, des veillées noc-
turnes, des prières avec les bras en croix sur des dalles gla-
cées, des réclusions à vie dejeunes personnes entre les murs
froids du cloître, des régimes nutritifs sévères, etc. Si avec
cela la névrose compliquée de folie ne vient pas... c'est
qu'elle ne doit réellement pas venir... J'en ai connu des
centaines de névrosées mystiques qui conversaient avec les
anges, voyaient la Vierge, la Sainte Famille, etc. »
Ce mysticisme suspect, ce goût des mortifications et de
l'automystification ont été révélés aux Parisiens, dans un
théâtre de la rue Mouffetard, où se donnait une pièce
d'Arrabal.
La pièce finie, un acteur annonçait : « Que ceux qui
veulent avec nous participer à la cérémonie mettent une
cagoule, que les autres sortent. » Les acteurs firent rappro-
cher les personnes qui restaient, les poussèrent à se mettre
à genoux et tout le monde attendit. Au bout d'un certain
temps, la voix du micro proposa :« Qui veut sefaire fouetter
lève la main. » Deux personnes ont levé la main. « Qui
veut fouetter lève la main. » Une personne s'est désignée.
Puis les gens ont ôté leur cagoule, les yeux fermés. Jusqu'à
la fin de la cérémonie, et même après, un homme d'une
quarantaine d'années (l'un des «fouettés»), grand, vêtu
avec élégance d'un complet bleu sombre, est resté agenouillé
où on l'avait laissé, la tête entre les mains et l'échine tendue.
Mais un fait encore plus étrange s'est produit : « Nous
avons coutume, poursuivait la voix, de raconter ici l'évé-
nement le plus honteux ou le plus irracontable de notre
vie. » Un homme alors s'est mis à parler, à voix très basse
d'abord, puis haute et intelligible. Maigre, entre deux âges,
ni beau ni laid. « Il ya une vingtaine d'années, j'étais prêtre
dans un couvent de Pologne. Je sors d'une cellule. Mes
supérieurs m'ont fait appeler parce que, depuis quelque
temps, ma conduite leur semble étrange. C'est que j'ai des
hallucinations, presque toujours lubriques : souvent deux
femmes se caressent l'une l'autre, ou se masturbent. Le
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supérieur me conduit devant tout le couvent réuni pour


faire pénitence. Quelques mois plus tard, je rompts mes
vœux. » Et puis l'homme s'est rassis tranquillement, et la
salle s'est vidée. Cette séance d'exorcisme profane se dérou-
lait au cœur de Paris en novembre 1969.
Détail curieux : nombreux furent les papes qui eurent
des relations suivies, voire qui protégèrent des alchimistes
ou des occultistes. Et même, de Léon X (Jean de Médicis)
à Sixte V, onze papes 1ont utilisé l'Alkermes des Médicis,
censé prolongé la vie. Clément VII demanda à Don Cra-
moisi, moine d'Orvieto, de veiller à sa préparation et d'en
rédiger la recette définitive :
Première préparation : On concasse séparément, puis on
mêle ensemble trente grammes de cannelle, cinq grammes
de clou de girofle et huit grammes de vanille. On met ces
substances mêlées dans un pot de grès. On verse deux
litres de bonne eau-de-vie. Laissez pendant trois jours, en
mélangeant deux fois quotidiennement. On filtrera à tra-
vers un linge fin.
Deuxième préparation : Pendant ces mêmes trois jours,
faire macérer trois grammes de cochenille pulvérisée et
deux cent cinquante grammes d'alun cristallisé dans cin-
quante grammes d'eau de rose distillée. Vous décantez cette
seconde préparation et, au bout de trois jours, la filtrez
comme la première.
Troisième préparation : Faire un sirop avec deux kilos
de sucre et une quantité adéquate d'eau. Le sirop se prépare
lejour oùvousavezàfiltrerlesdeuxpréparationsprécédentes.
Ne l'employez que parfaitement refroidi.
Dernièrepréparation : Mélanger au sirop de sucre d'abord
la préparation n°1. Puis la préparation n° 2. Enfin ajouter
cent vingt-cinq grammes de fleur d'oranger.
1. InLesteinturiersdela lunedeChristian GUY.
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La liqueur ainsi obtenue doit encore demeurer trois jours


dans un pot de grès. Agiter deux fois par jour avec dou-
ceur. Filtrer avant de mettre en bouteille. Bien clore. Boire
un petit verre chaque matin, une saison sur deux, trois mois
après la préparation terminée.

Consommerune liqueur mystérieuse d'origine alchimique,


ce n'était pas encore dialoguer avec Satan comme le fit...
Luther. « Au temps de mes premières conférences sur les
psaumes, écrit-il dans les Tischreden, après avoir chanté
mâtines, j'étais assis rédigeant mes premières leçons, quand
le diable survint et fit du bruit jusqu'à trois fois derrière
mon poêle. » Son remède contre le démon? « bien manger,
bien boire et se donner du bon temps » ou « lui jeter au
nez quelque bonne grosse ordure ».
« Nous sommes tous assujettis à Satan, nous ne sommes
que des hôtes dans un monde où il est le prince et le dieu »;
c'est au cours d'une nuit, où il tint grande conversation
avec le Malin, que Luther décida d'abolir la messe. Mais à
propos des sorcières et des magiciennes, il écrivait : «Je
voudrais mettre moi-même le feu à leur bûcher, de même
que l'on voit, dans la loi ancienne, les prêtres lapider les
malfaiteurs. » Vœu réalisé par Calvin, qui se chargea lui-
même, à Genève, de diriger la répression diabolique.
Il est d'ailleurs à noter que c'est l'ouvrage des domini-
cains Sprenger et Kramer, publié à l'instigation du pape
Innocent VIII en 1485, qui servit de base aux persécutions
protestantes. Aujourd'hui, le diable ne tourmente plus les
protestants. On croit à des forces mauvaises, on aide ceux
qui semblent tourmentés par des problèmes spirituels, et
l'on envoie les autres chez le médecin. Selon le pasteur
Wesphal, chefde la Fédération protestante, les prières sont
des cures d'âmes suffisantes.
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La magie, qu'elle soit noire, blanche, écrite, incantatoire,


revêt une importance dogmatique, sociale et sociologique.
Sur le plan du dogme, l'Islam la condamne formellement.
Mais il ne l'a jamais expulsée totalement du Coran, ni de
la vie sociale. Même après la prédiction de Mahomet au
VII siècle, les Arabes continuent à mêler à la vie et à la
mort des pratiques surnaturelles. Pendant le Ramadan, en
particulier, une nuit particulièrement sacrée porte le nom
de nuit du Destin : cette vingt-septième nuit, selon la tra-
dition, le destin de chaque individu est fixé par Dieu pour
un an. On réunit alors vingt-sept plantes, minéraux, cris-
taux, et lorsqu'on a des ennuis on les brûle sur des braises
pour conjurer le sort.
Les Arabes, qui parlaient aux djinns ou usaient de
charmes, de statuettes de cire, d'incantations, de talismans,
se contentent, après la venue du prophète, d'ajouter à leurs
invocations des versets du Coran.
Aussi luxuriante qu'était austère le rez-de-chaussée de la
rue Vauquelin, la Mosquée dresse son minaret non loin de
la faculté Censier : « Dans l'éventail des péchés humains,
explique le recteur Sri Hamza Boubakeur, l'Islam dis-
tingue les péchés mineurs et rémissibles, et les péchés majeurs
ou irrémissibles. On a dénombré sept mille péchés mineurs
et cinq péchés majeurs. Le péché le plus grave est celui qui
consiste à associer quelque chose à Dieu. Le mot arabe
ishrak veut dire « association » et implique le fait d'adorer
une divinité, un saint, un prophète, une femme, ou un
objet à l'image de Dieu qui est unique, créateur et exté-
rieur à sa Création, c'est-à-dire transcendant. « Les magi-
ciens ne prospéreront pas », dit le Coran. »
Association, meurtre, usure, faux témoignage et diffama-
tion sont donc des péchés irrémissibles. Mais l'Islam n'a
jamais jeté les sorciers au feu. Il y a des survivances païennes
de la magie, poursuit l'iman, dans la poésie, dans l'hospi-
talité, dans toutes les manifestations de la vie. « Beaucoup
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Le XXe siècle, technologique, informatique, cybernétique, est aussi


le siècle de la Magie : la politique, la publicité (parente de l'hypnose),
la médecine, la justice et la religion ont souvent des liens plus ou moins
avoués avec elle. Dans les labyrinthes secrets de la volonté de puis-
sance, notre société produit des milliers de « possédés » ou d'initiés.
Du tsar Nicolas Il à Hitler —avec Papus, Raspoutine, ou Hanussen —
de Gurdjieff aux « teinturiers de la Lune», l'ésotérisme est au pouvoir.
Parfois le scandale éclate : Que sont devenus les enfants du Mage de
Marsal? Quels symboles occultes ont fanatisé Charles Manson et les
assassins de Sharon Tate? Escrocs ou dépositaires d'une science ances-
trale, les mages et les sorciers sont parmi nous.
Elisabeth Antébi, au cours de ses recherches en Europe, a eu accès
à des documents confidentiels et introuvables. Dans son ouvrage, elle
s'entretient avec des personnalités aussi diverses que Pierre Schaeffer,
Raymond Abellio, Philippe Lavastine, le Père exorciste de l'Archevêché
de Paris, Louis Armand, Julius Evola, éminence grise de Mussolini,
ou encore le professeur Banerjee parapsychologue à l'université de
Jaïpur (Inde), à la fois en relation avec la N.A.S.A. et l'Institut de
Leningrad.
Aujourd'hui, l'ère nucléaire, annoncée par les alchimistes, «récupère »
la Magie sous des mots apparemment innocents, happening, mass
media, cybernétique...
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