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Patrick Allen

PROSTITUÉES DE RUE ET MAISONS DE DÉBAUCHE À QUÉBEC:


LA RÉPRESSION DE LA PROSTITUTION PAR LE SYSTÈME DE JUSTICE
ÉTATIQUE, 1880-1905.

Mémoire présenté
à la Faculté des études supérieures de l'Université Laval
dans le cadre du programme de maîtrise en histoire
pour l'obtention du grade de Maître es arts (M.A.)

FACULTÉ DES LETTRES


Université Laval
Québec

2007

© Patrick Allen 2007


I

RÉSUMÉ

Cette recherche porte sur le fonctionnement du système de justice par rapport à la


prostitution dans la rue et dans les maisons de débauche à Québec entre 1880 et 1905. À
partir des textes de lois, des archives judiciaires, des registres de prison et d'autres sources
complémentaires, notamment des journaux de l'époque, l'étude analyse le cadre normatif,
les mécanismes du système et certaines caractéristiques démographiques et
comportementales des groupes ciblés par la répression.

La justice criminelle de l'époque était caractérisée par l'application d'une justice sommaire
visant surtout les prostituées de rue mais aussi les maisons de débauche. Sous plusieurs
aspects liés à la fréquence, à l'intensité et à la fermeté de la répression, la prostitution de rue
et les maisons de débauche étaient traitées différemment par la justice. Toutefois, la
perception d'un système judiciaire uniquement répressif à l'endroit des femmes marginales
est relativisée par le phénomène d'instrumentalisation de la justice de l'État par certaines
prostituées et tenancières.
li

REMERCIEMENTS

L'écriture de ces lignes signifie l'aboutissement d'un premier projet de recherche qui a été
très formateur. Il s'agit également de l'atteinte d'un objectif personnel et la réalisation d'un
but fixé depuis plusieurs années. Tout ceci n'aurait jamais été accompli sans l'aide
inestimable de certaines personnes envers qui je suis sincèrement reconnaissant. D'une
part, je remercie tout le personnel de la Bibliothèque et des Archives nationales du Québec
à Québec ainsi que celui des Archives de la Ville de Québec pour le support apporté à ma
recherche. Je tiens à remercier particulièrement mon directeur Donald Fyson pour son
soutien, sa disponibilité, ses commentaires toujours très formateurs et pour l'aide précieuse
dans l'utilisation des bases de données informatiques. D'autre part, les encouragements
provenant de mon entourage ont compté énormément dans l'achèvement de ce projet. Je
tiens donc à remercier spécialement mes parents ainsi que ma sœur Annick pour leur
support inconditionnel. Finalement, merci à ma copine Véronique.
111

TABLE DES MATIÈRES

RÉSUMÉ i

REMERCIEMENTS ii

TABLE DES MATIÈRES iii

LISTE DES GRAPHIQUES v

LISTE DES TABLEAUX . vii

INTRODUCTION 1

CHAPITRE 1: CADRE LÉGISLATIF, TRIBUNAUX INFÉRIEURS ET JUSTICE


SOMMAIRE 18

Introduction 18
1.1. Législation criminelle et réglementation de la prostitution 19
1.1.1. Le système de répression: 1869-1905 20
1.1.2. La réglementation municipale 25
1.2. Les tribunaux inférieurs de justice criminelle à Québec 27
1.2.1. Les Cours des juges de paix 28
1.2.2. La Cour du Recorder 30
1.3. La justice sommaire 31
1.3.1. Les procédures d'arrestation 32
1.3.2. Les procès sommaires 34
Conclusion 38

CHAPITRE 2: LE FONCTIONNEMENT DU SYSTÈME: PROTECTION DU CORPS


SOCIAL ET RÉGULATION COMPORTEMENTALE 39

Introduction 39
2.1. Les fréquences de la répression 41
2.1.1. Les prostituées de rue 41
2.1.2. Motifs de la répression des prostituées de rue et classification judiciaire 44
2.1.3. Les « récidivistes » et renfermement asilaire 47
2.1.4. Les bordels: une répression sporadique 49
2.2. Les motifs des plaintes et des actions répressives contre les tenancières et les
pensionnaires des bordels 52
2.2.1. Tranquillité publique, justice populaire et contrôle familial 53
2.2.2. L'application de la réglementation municipale 55
2.2.3. Les vols dans les bordels 57
2.2.4. Les filles mineures dans les bordels 60
2.3. L'intensité et la fermeté de la répression : les sentences des tribunaux et
l'emprisonnement 64
iv

2.3.1. Les prostituées de rue 64


2.3.2. Les tenancières et les pensionnaires 68
2.3.3. Les tenanciers et les clients 72
Conclusion 73

CHAPITRE 3: LES INDIVIDUS ET LE SYSTÈME DE JUSTICE: CARATERISTIQUES


DÉMOGRAPHIQUES, COMPORTEMENTS CRIMINELS ET
INSTRUMENTALISATION DU SYSTÈME 76

Introduction 76
3.1. Cadre contextuel de Québec depuis la seconde moitié du XIXe siècle 76
3.1.2. Les impacts sur les populations 78
3.2. Les groupes ciblés par la répression 80
3.2.1. Caractéristiques démographiques et archives judiciaires 80
3.2.2. Prostituées et tenancières intégrées à la population 82
3.2.3. Jeunesse et vieillesse dans les rues et les bordels de Québec 86
3.3. Les comportements criminels des prostituées et des tenancières 91
3.3.1. Criminalité et emprisonnement 92
3.3.2. Les bordels et la vente illicite d'alcool 95
3.4. L'instrumentalisation du système par les prostituées 98
3.4.1. Le phénomène des refuges en prison à Québec entre 1880 et 1905 98
3.4.2. L'utilisation du système judiciaire 101
Conclusion 106

CONCLUSION 108

BIBLIOGRAPHIE 113

ANNEXES 124
Annexe A: Elzéar A. Déry, Recorder de Québec de 1877 à 1920 124
Annexe B: Cour du Recorder (Hôtel de ville de Québec) 124
Annexe C: Articles de journaux concernant les descentes dans les bordels 125
Annexe D: Dépositions concernant des crimes dans les bordels 129
V

LISTE DES GRAPHIQUES

Graphique 1 : Nombre de séjours en prison et de personnes emprisonnées selon les groupes


impliqués dans la prostitution, prison de Québec, 1880-1905 42

Graphique 2: Emprisonnement des prostituées de rue « récidivistes » et « non-récidivistes »,


prison de Québec, 1880-1905 42

Graphique 3: Motifs des séjours en prison des prostituées arrêtées dans la rue, prison de
Québec, 1880-1905 45

Graphique 4: Motifs des accusations contre les prostituées arrêtées dans la rue, Cour du
Recorder, Québec, 1880-1905 45

Graphique 5: Répression des maisons de prostitution, Sessions de la Paix et Cour du


Recorder de Québec, 1880-1905 50

Graphique 6: Condamnations sommaires des personnes accusées de tenir, habiter et


fréquenter des maisons de désordre, statistiques criminelles, district judiciaire de
Québec, 1880-1905 51

Graphique 7: Durée des sentences d'emprisonnement imposées aux prostituées de rue,


prison de Québec, 1880-1905 65

Graphique 8: Durée des sentences d'emprisonnement aux prostituées de rue « récidivistes »


et « non-récidivistes », prison de Québec, 1880-1905 66

Graphique 9: Durée des sentences d'emprisonnement et temps réel en prison des tenancières
pour avoir tenu une maison de prostitution, prison de Québec, 1880-1905 71

Graphique 10: Durée des sentences d'emprisonnement et temps réel en prison des
prostituées de bordel, prison de Québec, 1880-1905 72

Graphique 11: Origine des prostituées de rue emprisonnées, 1880-1905 82

Graphique 12: Origines des tenancières et des prostituées de bordel, 1880-1905 84

Graphique 13: Âge des prostituées de rue emprisonnées, 1880-1905 87

Graphique 14: Age des vagabondes/prostituées « récidivistes » emprisonnées pour tous les
types de délits, 1880-1905 88

Graphique 15: Âges des tenancières et des prostituées de bordel emprisonnées à Québec,
1880-1905 90
vi

Graphique 16: Vente illicite d'alcool dans les maisons de débauche à Québec, Sessions de
la Paix, district judiciaire de Québec, 1880-1905 96

Graphique 17: Accusations devant le Recorder et séjours en prison par mois des prostituées
de rue 99
VII

LISTE DES TABLEAUX

Tableau 1: Législation de la prostitution (1858-1892) 37

Tableau 2: Prostituées de rue emprisonnées et transférées à l'asile de Beauport, prison de


Québec, 1880-1905 49

Tableau 3: Séjours en prison selon les délits commis par les tenancières et les prostituées,
prison de Québec, 1880-1905 93

Tableau 4: Plaintesformuléespar des tenancières de bordels, Sessions de la Paix, 1880-1905 104


INTRODUCTION

I- PROBLÉMATIQUE

Le 23 avril 1900, Rosalie Daigle comparaissait devant la Cour du Recorder de Québec


suite à son arrestation dans la rue Ste-Anne par le constable Guérard1. Dans le registre du
tribunal, le motif d'accusation inscrit par le greffier était: « loitering and not giving a
satisfactory account of her présence there ». Le même jour, elle recevait sa sentence
consistant en une amende de 5$ ou 2 mois d'emprisonnement et était également inscrite
comme prostituée dans le registre de la prison de Québec2. De façon expéditive, Rosalie
Daigle était ainsi arrêtée, jugée et punie par le système de justice de l'État.

Au mois de juin 1902, une déposition contre Geneviève Collin, alias Blanche Lacroix,
était remplie par le détective Thomas Walsh afin de la dénoncer comme étant tenancière
d'une maison malfamée. Un acte d'accusation était alors rédigé contre Collin pour avoir
« illégalement tenu une maison de prostitution, étant alors une personne vagabonde,
libertine et débauchée ». Six actes d'accusation étaient également déposés contre les
prostituées occupant le bordel, Rose Smith, Rosanna Simard, Yvonne Piché, Zélia Dionne,
Rose Bourassa et Jane Johnson, sous le motif « d'avoir habité dans une maison de
prostitution ». Elles étaient par la suite jugées par le Juge des Sessions de la Paix
Alexandre Chauveau . L'acte de condamnation de la tenancière spécifiait qu'elle devait
payer une amende de 50$ et les frais (5$) ou effectuer 6 mois de prison. Les prostituées du
bordel, jugées en groupe, étaient toutes condamnées à 10$ d'amende ou 2 mois de prison.

Ces deux expériences sont révélatrices des processus principaux de prise en charge de
la prostitution par la justice étatique à cette époque. La présente étude se concentre sur le
fonctionnement de cette justice de l'État vis-à-vis la prostitution. L'analyse des

' Archives de la Ville de Québec (AVQ), Cour du Recorder, Livre des prisonniers, 2FF, no 46, 23 avril 1900.
Bibliothèque et Archives nationales du Québec à Québec (BAnQ-Q), prison de Québec, registres d'écrou,
E17, 1960-01-036/1578, 23 avril 1900.
3
Sessions de la Paix, 24 juin 1902, BAnQ-Q, TL31, SI, SS1 UR 106, contenant 178, documents 187638,
187639 et 187641.
2

expériences des individus, en grande majorité des femmes , ayant traversé le système
judiciaire, pour des délits reliés à la prostitution, vise à étudier la logique opératoire du
système de justice dans le cadre de la ville de Québec de la fin du XIXe au tout début du
XXe siècle.

Au XIXe siècle, la prostitution devenait une préoccupation croissante chez les groupes
réformateurs et les élites urbaines des pays occidentaux. Le maintien de l'ordre, la santé et
la moralité constituaient alors des enjeux majeurs reliés au contrôle de l'espace public. En
Europe et en Amérique du Nord, les inquiétudes s'amplifiaient pour atteindre des sommets
au cours des premières décennies du XXe siècle. Les activités de la prostitution étaient
considérées comme un véritable « mal social » qui devait être combattu. Face aux discours
des groupes dirigeants, révélant leurs appréhensions vis-à-vis les transformations sociales et
économiques de l'époque, les policiers et les magistrats constituaient les premiers
intervenants impliqués, directement et quotidiennement, dans la répression de la
prostitution.

L'arrestation par les policiers, les activités des tribunaux inférieurs de justice
criminelle et l'emprisonnement constituent les trois phases de la justice étatique au centre
de cette étude. Au cours du XIXe siècle, ces institutions, associées aux pouvoirs judiciaire
et exécutif, connurent plusieurs transformations liées aux phénomènes de
profcssionnalisation et de bureaucratisation dans l'administration de la justice au Québec.
Dans le cadre de cette étude centrée sur l'enjeu de la prostitution, il importe donc de se
questionner sur le mode de régulation et les actions quotidiennes du système de justice
criminelle de cette époque.

Questionnement
Le questionnement principal de cette recherche est le suivant: comment fonctionnait,
au cours des dernières décennies du XIXe et au tout début du XXe siècle, le système de
justice étatique dans la répression de la prostitution à Québec? Trois axes d'analyse sont au

4
L'étude porte davantage sur la prostitution féminine en raison de l'absence presque généralisée des hommes
dans les archives judiciaires pour ce type de délit. Quelques cas repérés concernent uniquement des
tenanciers et des clients.
3

centre de la problématique: le cadre législatif, le fonctionnement du système judiciaire et


les individus ciblés par la répression.

L'étude de la prise en charge de la prostitution par le système de justice criminelle


exige d'abord de prendre en compte les lois et les règlements en vigueur. D'une part, cet
axe d'analyse vise à mettre en lumière les discours législatifs à l'origine de la répression
étatique et à les replacer à l'intérieur des débats et des enjeux sociaux dans le contexte
occidental. D'autre part, il permet d'examiner le cadre normatif à travers les lois
criminelles canadiennes et la réglementation municipale à Québec. Après avoir établi le
cadre théorique, révélateur des normes et valeurs des élites de l'époque, l'analyse se tourne
par la suite vers les actions des institutions de répression. L'examen des fréquences et des
motifs de la répression de la prostitution ainsi que des sentences des tribunaux permet alors
de faire ressortir la mécanique du système judiciaire. Finalement, dans le dernier axe, il
s'agit d'identifier quels étaient les groupes ciblés, leurs caractéristiques et leurs
comportements lors des interactions avec la justice.

Cette recherche s'intègre dans l'histoire de la justice criminelle au Québec en lien avec
le contexte occidental. Les objectifs consistent également à approfondir nos connaissances
de l'histoire urbaine de Québec. Le cadre de l'étude est relié aux recherches portant sur les
« régulations sociales ». Ce concept, qui réfère à de nombreux champs de recherche,
rassemble les problématiques complémentaires centrées sur l'analyse des interactions
sociales entre les acteurs individuels, collectifs et institutionnels dans une société et à une
époque donnée 5 . La présente étude se concentre sur les institutions judiciaires de l'État
ainsi que sur les comportements des individus dans leurs interactions avec le système de
justice criminelle à Québec. Le système judiciaire est analysé en fonction du concept de
« régulation » plutôt que celui de « contrôle social », qui apparaît réducteur face à la
pluralité des rôles joués par la justice de l'État. Le concept de « régulation sociale » permet

Sur le concept de « régulation sociale » et les recherches récentes dans ce domaine, voir Jean-Marie Fecteau
et Janice llarvey (dir.), La régulation sociale entre l'acteur et l'institution: pour une problématique historique
de l'interaction, Québec, Presses de l'Université du Québec, 2005, p. 3-15. Jacques-Guy Petit mentionne
l'importance de préférer «les» régulations sociales afin de mettre en évidence la pluralité des «règles
sociales » et la complexité d'une société, qui ne forme pas « un » système global, voir son article « Les
régulations sociales et l'histoire », dans ihid., p. 30-47.
4

ainsi de rendre compte des relations complexes qui s'établissent entre les institutions et les
acteurs sociaux 6 . Le phénomène « d'instrumentalisation » des institutions judiciaires par
certaines prostituées et tenancières, qui sera examiné au chapitre trois, vise d'ailleurs à
relativiser l'objectif uniquement coercitif de la justice, ce que ne permettrait pas un cadre
théorique orienté par le « contrôle social ».

Le cadre chronologique de l'analyse se situe entre 1880 et 1905, soit une période
suffisamment longue pour repérer les éléments de continuité et de changement dans
l'administration de la justice. L'année 1880 a été retenue comme point de départ de l'étude
afin d'analyser une période relativement peu traitée par l'historiographie de la justice
criminelle dans le cadre de la ville de Québec. Dans le contexte législatif, le cadre temporel
couvre les 12 années avant l'adoption du premier Code criminel canadien de 1892 de même
que les 13 années subséquentes. En tenant compte des autres réformes antérieures du
système de justice instaurées depuis le début du XIXe siècle, le cadre temporel a aussi
comme objectif de parvenir à une meilleure compréhension de certains aspects du contexte
juridique actuel de répression de la prostitution. La consultation des archives judiciaires se
termine en 1905, notamment en raison des limites d'accès aux sources nominatives dans les
registres d'écrou, qui découlent des dispositions de la loi sur l'accès aux documents des
organismes publics et sur la protection des renseignements personnels.

II-HISTORIOGRAPHIE

Cette étude aborde des axes d'analyse spécifiques qu'il importe de replacer dans
l'historiographie contemporaine. Plus précisément, une première approche se situe au
niveau de l'analyse du pouvoir institutionnel de l'État justicier envers les groupes
marginaux. Par la suite, la présente étude doit être replacée dans l'historiographie récente
des recherches portant sur la prostitution dans le cadre des pays occidentaux.

6
Voir Jean-Marie Fecteau, La liberté du pauvre: crime et pauvreté au XIXe siècle québécois, Montréal, VLB,
2004, p. 21-46.
5

Régulation sociale et justice criminelle au Québec


Plusieurs recherches sur le système de justice criminelle, portant surtout sur la
première moitié du XIXe siècle, ont traité des réformes et de l'évolution du système de
justice au Québec. Celui-ci était caractérisé notamment par l'accroissement et la
professionnalisation des policiers et des magistrats de justice. Ainsi, à partir des premières
décennies du XIXe siècle, les institutions judiciaires étaient en mesure d'effectuer une prise
en charge de plus en plus systématique de la criminalité7. Le système pénal était également
marqué par le recours généralisé à l'emprisonnement depuis les années 18308. Dans la ville
de Québec, la prison des Plaines d'Abraham, ouverte en 1863, détenait la charge de
l'enfermement des détenus reliés à la « petite criminalité », notamment le vagabondage et la
prostitution.

Parmi les études récentes sur les régulations sociales au Québec, il importe de
souligner les travaux dirigés par Jean-Marie Fecteau, spécialiste de l'histoire de la prise en
charge du crime et de la pauvreté par l'État au Québec au XIXe siècle. En continuité avec
son livre: Un nouvel ordre des choses: la pauvreté, le crime, l'Etat au Québec, de la fin du
XVIIIe siècle à 1840, il publiait en 2004 un nouvel ouvrage intitulé: La liberté du pauvre,
crime et pauvreté au XIXe siècle québécois. Dans ce livre, il poursuit l'analyse de la
régulation libérale au Québec et de son évolution jusqu'aux premières décennies du XXe
siècle9. Ses recherches retracent le cadre structurel de la mise en place et des
transformations du mode de régulation de type libéral de la société québécoise et
constituent le cadre contextuel de cette étude.

7
Voir notamment Donald Fyson, «L'administration de la justice 1800-1867», Cap-aux-Diamants, 1999,
p. 35-39. Voir aussi son livre Magistrales, l'olice, and /'copie: Everyday Criminal Justice in Québec and
Lower Canada, 1764-1837, Toronto, Osgoode Society / University of Toronto Press, 2006, 467 p.; Martin
Dufresne, La justice pénale et la définition du crime à Québec, 1830-1860, thèse de doctorat, Université
Laval, 1997, 290 p.; Jean-Paul Brodeur, La délinquance de l'ordre: recherches sur les commissions
d'enquête, LaSalle, Ilurtubisc, 1984, 368 p.. Sur la police à Québec, voir aussi le livre de Gérald Gagnon,
Histoire du service de police de lu ville de Québec, Québec, Les publications du Québec, 1998, 188 p.
8
Voir les études issues du groupe dirigé par Jean-Marie Fecteau et Jean Trépanier sur l'emprisonnement à
Montréal: Jean-Marie Fecteau, Sylvie Ménard, Marie-Josée Tremblay, Jean Trépanier et Véronique Strimelle,
« Émergence et évolution de l'enfermement à Montréal, 1836-1913 », RHAF, 46, 2, 1992, p. 263-271; Jean-
Marie Fecteau, Marie-Josée Tremblay et Jean Trépanier, « La prison de Montréal de 1860 à 1913: évolution
en longue période d'une population pénale », Les Cahiers de Droit, 34, 1, 1993, p. 27-58.
Jean-Marie Fecteau, La liberté du pauvre, op. cit., 455 p.; Un nouvel ordre des choses: la pauvreté, le crime,
l'État au Québec, de la fin du XVIIIe siècle à 1840, Montréal, VLB, 1989, 287 p.
6

Les études récentes portant sur la criminalité et l'administration de la justice étatique


sont en lien direct avec l'objet central de la présente analyse. Jusqu'à récemment, la plupart
des recherches reliées à l'histoire de la justice criminelle au Québec concernaient la ville de
Montréal au cours de la première moitié du XIXe siècle. Ce vide historiographique fut
comblé notamment par les recherches menées par Donald Fyson. En particulier, son
article: « The Judicial Prosecution of Crime in the Longue Durée: Québec, 1712-1965 »,
analyse les caractéristiques du crime et du système de justice criminelle dans un cadre
spatio-temporel plus étendu et constitue une assise de recherche pour l'élaboration de la
problématique et de la démarche, quantitative, de la présente étude .

Parmi les recherches importantes concernant le cadre contextuel du système de justice


criminelle de Québec, les travaux de Martin Dufresne portent sur la montée de la
surveillance et de la prise en charge étatique des procédures judiciaires vers le milieu du
XIXe siècle. Ses recherches ont permis notamment de faire ressortir les actions croissantes
des autorités de justice pour le contrôle de l'espace public. Leurs préoccupations
s'établissaient alors en parallèle des ambitions des groupes réformateurs face à la santé
urbaine (physique et morale)". L'analyse de Dufresne concernant les discours
réformateurs et les transformations du système de justice criminelle au XIXe siècle s'inscrit
en lien avec les objectifs de la présente analyse, qui est circonscrite à la prostitution et au
statut criminel des prostituées.

Les études sur le système pénal et en particulier le recours à la prison, qui se


généralise au cours du XIXe siècle, se sont grandement développées depuis l'ouvrage de
Michel Foucault: Surveiller et Punir (1975). Au Québec, les études sur l'emprisonnement

10
Donald Fyson, « The Judicial Prosecution of Crime in the Longue Durée: Québec, 1712-1965 », dans Jean-
Marie Fecteau et Janice Ilarvey, (dir.), op. cit., p. 85-119. L'article analyse notamment les caractéristiques de
la criminalité au Québec selon les (acteurs géographiques et les distinctions de genre opérées par le système
judiciaire. Voir aussi son livre Magistrales, Police, and People, op. cit.; parmi ses recherches portant sur la
justice pénale à Québec, voir son article « Criminal Justice in a Provincial Town: Québec City, 1856-1965 »,
dans Fernando Lôpez Mora (dir.), Modernidad, Ciudadania, Desviaciones y Desigualdades, Cordoue, Presses
de l'Université de Cordoue, 2007 (à paraître).
" Martin Dufresne, « Ville et prison: discours d'hygiénistes réformateurs à Montréal au cours de la deuxième
moitié du XIXe siècle », Criminologie, 28, 2, 1995, p. 109-130; La justice pénale et la définition du crime à
Québec, 1830-1860, thèse de doctorat, 1997; « La police, le droit pénal et "le crime" dans la première moitié
du XIXe siècle: l'exemple de la ville de Québec », Revue Juridique Thémis, 34, 2, 2000, p. 409-434.
7

ont été menées en particulier par le groupe de recherche dirigé par Jean-Marie Fecteau et le
criminologue Jean Trépanier. Les travaux sur le sujet ont permis de cerner plusieurs
aspects relatifs à l'évolution historique du système pénal tant au point de vue des théories
carcérales, des applications effectives de même qu'au niveau des discours et des
représentations . Pour la présente étude, l'analyse de l'institution carcérale se situe au
niveau de l'utilisation de la prison comme moyen de répression de la prostitution. La
démarche s'inscrit dans la lignée des travaux effectués par Pierre Tremblay et André
Normandeau: «L'économie pénale de la société montréalaise, 1845-1913 » . Dans cet
article, les chercheurs se sont intéressés, dans une perspective quantitative, à la fréquence, à
l'intensité et à la fermeté des punitions infligées par la justice 14 . En s'appuyant sur ces
recherches, ce mémoire vise l'étude des caractéristiques du système carcéral et de ses
interactions avec les individus reliés à la prostitution.

La prostitution: cadre normatif et répression étatique


Jusqu'aux années 1980, les études portant sur la prostitution concernaient surtout les
courants réformateurs des classes moyennes et donc, principalement, les représentations du
phénomène . À travers l'essor des recherches sur les régulations sociales et la justice
criminelle, plusieurs études se sont intéressées au phénomène sous des angles nouveaux,

Parmi les travaux importants sur l'emprisonnement au Québec, voir l'ouvrage à caractère davantage
criminologique de Jacques Laplante, Prison et ordre social au Québec, Ottawa, Presses de l'Université
d'Ottawa, 1989, 2 1 1 p . Voir aussi André Cellard, Punir, enfermer et réformer au Canada de la Nouvelle-
France à nos jours, Ottawa, Société historique du Canada, 2000, 29 p.. Dans le cadre des recherches sur la
ville de Québec, voir la thèse de maîtrise effectuée par Martin Mimeault, l'unir, contenir et amender: les
théories carcérales et leurs applications à la prison des Plaines de Québec, 1863-1877, Université Laval,
1999, 198 p.
Pierre Tremblay et André Normandeau, « L'économie pénale de la société montréalaise, 1845-1913 »,
Histoire sociale/Social llistory, 19, 37, 1986, p. 177-199; Pierre Tremblay, « L'évolution de l'emprisonnement
pénitentiaire, de son intensité, de sa fermeté et de sa portée: le cas de Montréal de 1845 à 1913 », Canadian
Journal ofCriminology/ Journal canadien de criminologie, 28, 1, 1986, p. 47-67.
Selon Pierre Tremblay et André Normandeau, la « fréquence » de la punition est équivalente au nombre
d'individus condamnés annuellement par les tribunaux criminels (per capita). linsuite, « l'intensité » fait
référence à la durée moyenne des sentences d'emprisonnement infligées annuellement. Finalement, la
« fermeté » du système est liée à la durée réelle des emprisonnements, voir leur article : « L'économie pénale
de la société montréalaise, 1845-1913 », loc. cit., p. 178-179.
Voir Mary-Anne Poutanen, "7b Indulge Their Carnal Appetites": Early Nineteenth-Century Prostitution in
Montréal, 1810-1842, thèse de doctorat, Université de Montréal, 1997, p. 26-27, note 93. Voir également
Timolhy J. Gilfoyle, « Prostitutes in llistory: From Parables of Pornography to Metaphors of Modernity »,
The American llistorical Review, 104, 1, 1999, p. 117-141; Luise White, «Prostitutes, Reformers, and
Historiens », Criminal Justice History, 6, 1985, p. 201-227; Philippa Levine, « Women and Prostitution:
Metaphor, Reality, llistory», Canadian Journal of History/Annales canadiennes d'histoire, 28, 3, 1993, p.
479-494.
X

notamment celui des institutions de régulation étatique. Au Québec, comme pour les
recherches sur la justice criminelle, les travaux sur la prostitution se sont concentrés
davantage sur l'espace montréalais. Dans l'historiographie contemporaine, deux volets
principaux forment les fondations de ce mémoire; d'une part, les recherches portant sur les
réformes institutionnelles et législatives en matière de prostitution, qui rejoignent le champs
de l'histoire juridique, et d'autre part, la répression institutionnelle par la justice de l'Etat.

Le premier volet de l'analyse se consacre à l'histoire juridique de la prostitution. Cet


aspect a notamment été analysé par Constance Backhouse dans le cadre canadien pour la
période de la fin du XIXe siècle. Dans ses travaux, le contexte québécois a cependant été
examiné de façon sommaire et exige donc des recherches plus approfondies. Ses travaux
sur les lois canadiennes en matière de prostitution explorent principalement les différentes
approches relatives à la tolérance réglementée, la répression et la réhabilitation des
prostituées. Dans cette optique, la législation est alors considérée comme un indicateur des
objectifs des élites dirigeantes visant à réguler les comportements jugés déviants. Les
recherches menées par Backhouse ont ainsi mis en évidence les normes comportementales
et morales de l'époque, marquées par de nombreuses discriminations tant dans la
formulation que dans l'application des approches .

Les premiers travaux reliés à la régulation étatique et la prostitution au Québec ont été
menés par Andrée Lévcsquc. Elle s'est intéressée aux agents de contrôle de la prostitution,
à la répression étatique ainsi qu'au milieu de vie des prostituées à Montréal de la fin du
XIXe jusqu'à la première moitié du XXe siècle17. Dans ses recherches sur la criminalité
féminine à Montréal, Tamara Myers a, quant à elle, retracé les modes de contrôle envers les
femmes et les jeunes délinquantes aux comportements sociaux et sexuels inadéquats, celles

16
Constance Backhouse, « Nineteenth-Century Canadian Prostitution Law: Refleclion of a Discriminatory
Society », Histoire sociale-Social History, XVIII, 36, 1985, p. 387-423; Petticoats and Préjudice: Women and
Law in Nineteenlh-Century Canada, Toronto, Osgoode Society, 1991, p. 228-259. Concernant l'histoire
juridique de la prostitution, voir aussi John McLaren, « White Slavers: The Refont) of Canada's Prostitution
Laws and Pattems of Bnforcement, 1900-1920 », Criminal Justice History, VIII, 1987, p. 53-57. Aux États-
Unis, voir notamment Thomas C. Mackey, Red Lights Ont: A Légal History of Prostitution, Disorderly
Houses, and Vice Districts, 1870-1917, New York-London, Garland, 1987,438 p.
17
Andrée Lévesque, «Éteindre le Red Light: les réformateurs et la prostitution à Montréal entre 1865 et
1925», Revue d'histoire urbaine, XVII, 3, 1989, p. 191-201; « L e bordel milieu de travail contrôlé»,
Labour/Le Travail, 20, 1987, p. 13-31.
9

appelées « les mauvaises filles » . Les recherches de Caroline Strange, portant sur la
prostitution et les comportements contre les bonnes mœurs à Toronto, ont aussi analysé la
construction de ce phénomène nommé le « problème féminin » au début du XXe siècle19.
Dans le contexte d'accélération des phénomènes d'urbanisation et d'industrialisation à
partir des dernières décennies du XIXe siècle, les travaux de Lévesque, Myers et Strange
ont ainsi développé leurs analyses de la répression de la prostitution en relation avec
l'accroissement de l'appareil judiciaire et pénal de l'État.

Finalement, pour combler le vide historiographique engendré par le peu d'études liées
aux caractéristiques et aux modes de vies des prostituées, Mary-Anne Poutanen a examiné
les relations, le milieu et l'intégration des prostituées à l'intérieur de l'environnement social
et géographique montréalais entre 1810 et 184220. Le travail de recherche effectué par
Poutanen demeure une référence essentielle en raison de la réflexion approfondie qu'elle
apporte sur son objet de recherche, aux sources analysées, à la démarche élaborée et aux
questions méthodologiques soulevées.

III- ANALYSE DES SOURCES

Présentation du corpus
Le questionnement fondamental de cette recherche, relié davantage à l'administration
concrète des institutions judiciaires plutôt qu'aux discours et représentations, a déterminé le

Tamara Myers, Caught: Montreal's Modem Girls undthe Law, 1869-1945, Toronto, University of Toronto
Press, 2006, 345 p.
19
Caroline Strange, Toronto's Girl Problem: The Périls and Pleasure of the City, 1880-1930, Toronto,
University of Toronto Press, 1995, 299 p. Voir aussi Mary li. Odem, Délinquant Daughter: Protecting and
Policing Adolescent Female Sexuality in the United States, 1885-1920, Chaptel Hill, University of North
Carolina Press, 1995, 265 p.; Ruth M. Alexander, The "Girl Problem": Female Sexual Delinquency in New
York, 1900-1930, Ithaca, Cornell University Press, 1995, 200 p.
2(1
Mary-Anne Poutanen, thèse de doctorat, op. cit. Voir également ses articles: « Bonds of Friendship,
Kinship, and Community: Gender, Homelessness, and Mutual Aid in liarly-Nineteenth-Century Montréal »,
dans Bettina Bradbury et Tamara Myers, Negotiating Identifies in 19th and 20th-Century Montréal,
Vancouver, University of British Columbia Press, 2005, p. 25-4H; « Images du danger dans les archives
judiciaires : comprendre la violence et le vagabondage dans un centre urbain du début du XXe siècle,
Montréal (1810-1842)», RHAF, 55, 3, 2002, p. 381-405; « Regulating public Space in Early Nineteenth-
Century Montréal: Vagrancy Laws and Gender in a Colonial Context », Histoire sociale/Social History, 35,
69, 2002, p. 35-58; «The Geography of Prostitution in an Early Nincteenth-Century Urban Centre, Montréal,
1810-1842 », dans Tamara Myers et ai, Power, Place and Identiiy, Historical Studies of Social and Légal
Régulation in Québec, Montréal, Montréal History Group, 1998, p. 101-128.
10

choix du corpus de sources. Les principaux documents consultés ont d'abord été les
registres et autres documents des tribunaux inférieurs de juridiction criminelle concernant
les délits reliés à la prostitution. Par la suite, les registres de la prison de Québec (registres
d'écrou) ont permis de couvrir les aspects reliés à la répression carcérale. Bien que d'autres
sources complémentaires ont été consultées (textes de lois, journaux, statistiques
criminelles officielles), les registres et les documents des tribunaux constituent la base
documentaire la plus importante pour l'analyse des opérations directes et quotidiennes du
système de justice liées aux activités de la prostitution.

Sur le plan des tribunaux inférieurs de justice criminelle, une première série
documentaire est constituée des registres de la Cour du Recorder (Cour municipale) de
91

Québec, qui sont conservés aux Archives de la ville de Québec . Regroupés sous les titres:
« Livre des prisonniers » ou « Pénal Book », ces registres contiennent les informations
compilées quotidiennement par le greffier. Ils fournissent le nom et le prénom des
personnes accusées, les chefs d'accusation et les sentences sommaires. De plus, les noms
des policiers impliqués et d'autres renseignements relatifs au contexte des arrestations sont
fréquemment mentionnés. Ces données, concernant surtout la surveillance et la répression
des prostituées et des vagabondes dans l'espace public, ont permis d'analyser les cas des
femmes inscrites dans ces registres pour les années 1880, 1885, 1890, 1895, 1900 et 1905.
La méthode d'échantillonnage à tous les cinq ans a été retenue afin d'obtenir un portrait
99

complet des années sélectionnées plutôt que d'étudier partiellement chacune d'entre elles .

Les dossiers des Sessions de la Paix du district de Québec forment une deuxième série
91

documentaire analysée pour la période 1880-1905 . Les dossiers examinés sont composés
des plaintes et des dépositions concernant des délits reliés à la prostitution, des actes
21
AVQ, Cour du Recorder, Pénal Book, 2FF, no 20 à 23, 1880, 1885, 1890 el 1895; Livre des prisonniers,
2FF, no 46-47, 1900 et 1905.
~~ Au total, 537 accusations concernant tous les types de délits commis par des femmes ont été répertoriées
dans les registres de la Cour du Recorder pour les années 1880/1885/1890/1895/1900/1905: 163 cas en 1880;
101 en 1885; 102 en 1890; 64 en 1895; 53 en 1900 et 54 en 1905.
23
Un premier dépouillement des dossiers judiciaires a été fait à partir des CD-ROM Thémis 2, qui regroupe
les dossiers relevant des Sessions de la Paix en matière civile et criminelle pour le district de Québec. Par la
suite, parmi 3 16 documents reliés à la prostitution, aux maisons de débauche et à la vente illicite d'alcool par
des maîtresses de bordels pour la période 1880-1905, 108 ont été consultés directement aux Archives
nationales du Québec à Québec, AnQ-Q, IL 31, S1, SS1.
Il

d'accusation et des actes de condamnation lors de verdict de culpabilité. Ces documents


permettent de retracer les étapes de la procédure judiciaire et ont aussi l'avantage de fournir
plusieurs informations plus détaillées concernant les personnes accusées et celles ayant
porté une plainte. Constituant plus qu'une série d'accusations, de condamnations et de
sentences punitives, ces dossiers criminels renseignent parfois sur l'emplacement des
bordels, les motifs des plaintes et même sur les prostituées elles-mêmes. Celles-ci
pouvaient en effet être les instigatrices des plaintes et même faire des témoignages. Il s'agit
d'ailleurs souvent des seules traces directes laissées par les prostituées au cours de leur
vie24. L'analyse de ces documents judiciaires apporte ainsi un éclairage sur la relation entre
les comportements des individus et le contrôle exercé par le système de justice.

Comme troisième source documentaire, les registres de la prison de Québec couvrent


l'ensemble de la période 1880-190525. Les données analysées regroupent toutes les femmes
emprisonnées pour chaque année26. Les informations concernant les femmes ont été
complétées en compilant les renseignements relatifs aux hommes emprisonnés pour des
77

délits reliés à la prostitution . Tenus de façon constante, les registres de la prison indiquent
d'abord la description des personnes incarcérées, c'est-à-dire le nom, le prénom, l'âge, la
nationalité, la religion, l'état civil, le niveau d'instruction, les habitudes morales, le lieu de
résidence et l'occupation . Les informations suivantes concernent les dossiers judiciaires
relatifs à l'offense commise, la sentence, la date d'entrée et de sortie de la prison ainsi que
l'autorité ayant ordonné l'emprisonnement et la libération de l'individu.

L'historiographie de la prostitution est d'ailleurs caractérisée par cette carence des sources provenant des
prostituées elles-mêmes. Mary-Anne Poutanen a cependant comblé cette lacune par son analyse des
documents judiciaires afin de retracer les informations plus approfondies concernant les prostituées, leurs
relations et leur milieu de vie, voir notamment son article « Reflections of Montréal Prostitution in the
Records of the Lower Courts, 1810-1842 », dans Donald Fyson, Colin M. Coates et Kathryn llarvey, Class,
Cl entier and the Law in Eighleenth and Nineteenlh Century Québec: Sources and Perspectives, Montréal,
1993, p. 99-126.
25
BAnQ-Q, prison de Québec, registres d'écrou, E17, 1960-01-036, 1577/1578/1579.
6
Les registres de la prison de Québec contiennent 1889 entrées de femmes au cours de la période 1880-1905.
Le nombre de personnes emprisonnées est moindre car un individu pouvait être incarcéré plusieurs fois.
Vingt hommes sont inscrits dans les registres de la prison pour avoir « tenu » ou « fréquenté » un bordel
entre 1880 et 1905.
L'occupation des personnes emprisonnées commença à être inscrite dans les registres de la prison de
Québec à partir de 1848. Il s'agit pour la présente étude d'une donnée importante puisque certaines femmes
furent alors identifiées comme « prostituées ».
12

En plus des archives judiciaires, l'examen des textes de lois et des règlements
municipaux a permis d'établir le cadre législatif et réglementaire à la base des procédures
d'arrestation, de jugement et des sanctions pénales visant la prostitution de rue et les
maisons de débauche. En particulier, la législation criminelle de la prostitution, qui était de
compétence fédérale, a été repérée dans les Statuts refondus du Canada, incorporés par la
suite au Code criminel à partir de 189229. Par la suite, les textes de lois concernant
l'organisation des tribunaux et du service de police dans la province de Québec proviennent
des Statuts refondus du Québec de 188830. La réglementation spécifique concernant le
service de police ainsi que les maisons de débauche à Québec a été repérée dans les
Règlements du conseil de ville de la Cité de Québec (1901) ainsi que dans Y Acte
1 1

d'incorporation de la Cité de Québec ( 1896) .

Finalement, une dernière source non-négligeable est constituée d'articles de journaux


publiés entre 1880 et 1905. Quatre journaux, anglophones et francophones, ont été
consultés de manière sélective. Il s'agit des quotidiens: l'Événement, le Canadien, le
Québec Mercury ainsi que le Québec Chronicle. Les articles traitant des nouvelles
judiciaires, des descentes dans les bordels et des décisions des tribunaux contre les
prostituées étaient fréquemment publiées, notamment dans le journal populaire
/ 'Événement. Les informations se retrouvaient généralement dans les rubriques intitulées:
« Cour de Police », « Cour du Recorder » ou « Around the Courts' » et « News of the
City33 » dans les journaux anglophones. Les articles consultés concernent la répression des
maisons de débauche et correspondent aux dates inscrites dans les dossiers judiciaires des
Cours de justice et les registres de la prison de Québec. Ainsi, lorsque des tenanciers ou

55-56 Vict. (1892), c. 29, Acte concernant la loi criminelle {Code criminel, 1892).
"° Statuts refondus du Québec (SRQ), 1888, titre VI, du pouvoir judiciaire et titre VII, de la police et du bon
ordre.
31
Règlements du Conseil de ville de la Cité de Québec, compilés par Mathias Chouinard, 1901, règlement no
234 du 23 septembre 1870, concernant les maisons de prostitution, p. 68-70; règlement no 285 du 21 juin
1899, tel que modifié par la sec. 31 du règlement no 327, concernant le comité de police et le corps de la
police de la cité de Québec, p. 78-87; Mathias Chouinard (compilés par), Acte d'incorporation de la Cité de
Québec: compilation des divers statuts concernant cet acte et la Cour de recorder de la Cité de Québec.
Québec, C. Darveau, 1896.
32
Dans le Québec Mercury, 1880-1905.
" Dans le Québec Chronicle. Le titre du journal varia au cours de la période, {Chronicle and Commercial
and Shipping Gazette (1850-1888); Québec Morning Chronicle (1888 à 1898); Québec Chronicle (1898-
1924)). Pour consultation, voir le site Internet de la Bibliothèque et des Archives nationales du Québec:
http://bibnum2.banq.qc.ca/bna/qc/.
13

des tenancières étaient enregistrés dans les documents des Sessions de la Paix, de la Cour
du Recorder ou dans les registres d'écrou, les journaux étaient dépouillés quelques jours
avant et après la date inscrite dans les dossiers judiciaires. Les renseignements recueillis
dans les journaux ont ainsi permis de fournir de nombreuses informations supplémentaires
concernant les descentes dans les bordels ainsi que les personnes impliquées.

Limites des archives judiciaires


La présentation des limites associées au corpus de sources vise à établir la portée
réelle des résultats d'analyse. Une première mise en garde est d'abord reliée directement à
l'objet d'étude, c'est-à-dire au caractère secret de la prostitution et aux efforts certains de
dissimulation de la part des individus impliqués. Il importe donc de souligner que l'analyse
des archives judiciaires concerne uniquement les personnes arrêtées par le système de
justice. Les recherches menées par Judith Walkowitz ont démontré que le recours à la
prostitution constituait une solution extrême et temporaire pour de nombreuses femmes, qui
partageaient plusieurs caractéristiques socio-économiques avec les milieux des groupes
ouvriers. Ainsi, malgré leur passage dans les rangs des prostituées, elles pouvaient
reprendre par la suite un mode de vie plus légitime selon les normes de l'époque 34 .
Plusieurs femmes ayant eu recours à la prostitution de façon occasionnelle ou temporaire
peuvent donc n'avoir jamais été inscrites dans les registres judiciaires. Par ailleurs,
l'objectif de recherche ne consiste pas à établir l'ampleur totale du phénomène de la
prostitution à Québec, ce qu'aucune étude sur le sujet ne peut véritablement prétendre être
en mesure d'accomplir' '.

Une seconde limite à souligner concerne les données judiciaires manquantes. D'une
part, l'établissement d'échantillons de recherche a été nécessaire afin d'analyser les

14
Judith Walkowitz, Prostitution and Victoria» Society, Cambridge, Cambridge University Press, 1980, p. 13-
31.
Le problème de représentativité des sources judiciaires pour l'étude de la prostitution peut être relié aux
critiques générales concernant le «chiffre noir» du crime ou la «criminalité inconnue», voir notamment
Véronique Pillon, Normes et déviances, Rosny, Bréal, 2003, p. 73-84. Voir également les réflexions connexes
relatives aux recherches sur le viol et la violence domestique, Mary E. Odem, « Cultural Représentation and
Social Contexts of Râpe in the Karly Twentieth Century», dans Michael A. Bellesiles, Lethul Imagination:
Violence and Brutality in American llistory, New York, NYUP, 1999, p. 357-358; Anna Clark, « Humanity or
Justice? Wifebeating and the Law in the Eighteenth and Nineteenth Centuries », dans Carol Smart (dir),
Regulating Womanhood, New-York, Routldge, 1992, p. 187-206.
14

documents judiciaires. Bien que posant certaines limites à l'exhaustivité des résultats,
l'échantillonnage retenu a cependant permis d'observer une année complète à tous les cinq
ans dans les registres de la Cour du Recorder. D'autre part, la recherche n'a pas été en
mesure de retracer certains documents dans les archives judiciaires. Ainsi, les registres de
la Cour de Police sont manquants aux Archives de la ville de Québec. De plus, les rapports
annuels du chef de police n'ont pas été repérés et semblent ne pas avoir été produits au
cours de la période couverte par l'étude. Conséquemment, l'analyse ne peut couvrir la
totalité des procédures sommaires et des activités de répression policière envers la
prostitution. Ce problème a cependant été pallié à partir des informations relevées dans les
registres de la Cour du Recorder. En effet, ces documents fournissent plusieurs données sur
les arrestations effectuées par les policiers et leurs activités de surveillance dans les rues de
Québec. Ces renseignements ont ainsi permis de couvrir certains aspects reliés au contrôle
de l'espace public.

La classification administrative opérée par la bureaucratie judiciaire de l'époque


constitue une dernière limite relative à l'analyse des sources. Ce problème découle plus
particulièrement du processus de standardisation des documents judiciaires pouvant
entraîner un manque de précision pour l'identification des femmes impliquées dans la
prostitution. En effet, les femmes arrêtées pour des délits reliés à l'ordre ou à la moralité
publique, incluant les prostituées de rue, étaient répertoriées dans une catégorie large
regroupant les personnes « débauchées, désœuvrées et désordonnées » f>. Une analyse de
cette catégorie dans sa totalité implique donc un risque d'amplification du phénomène. Par
conséquent, la présente recherche ne considère pas cette catégorie comme entièrement
équivalente à la prostitution de rue37. En s'appuyant sur la complémentarité des sources
judiciaires examinées, l'analyse s'est fondée sur un échantillon plus restreint regroupant
uniquement les personnes identifiées au moins une fois dans les registres comme

' Cette catégorie se retrouve en anglais sous l'appellation « Loose, Idle and Disordcrly ». Elle est parfois
traduite dans les statistiques criminelles du Canada par l'expression « conduite déréglée », voir statistiques
criminelles, Documents de la Session, 45, Victoria, (1882), à 5-6, Edouard VII, (1906).
" Contrairement à la présente méthode, certaines études sur le sujet ont analysé l'ensemble des femmes
identifiées dans la catégorie large de délit « Loose, Idle, and Disorderly », voir Mary-Anne Poutanen, thèse de
doctorat, op. cit., p. 25-42. Voir également Constance Backhouse, loc. cit., p. 396-397.
15

prostituées' . Contrairement à la prostitution dans la rue, l'étude des groupes reliés aux
activités dans les bordels (tenancières, tenanciers, prostituées et clients) s'est révélée moins
problématique puisque les documents judiciaires identifiaient de façon plus précise le statut
de ces individus.

Démarches et constitution de l'échantillon


L'identification et l'analyse des groupes impliqués dans la prostitution à Québec
constituent des aspects essentiels dans le cadre de cette étude. Pour ce faire, une démarche
particulière a été élaborée et consiste à observer séparément la prostitution dans la rue et
celle dans les maisons de débauche. Loin d'être fictive, cette distinction découle
directement du traitement juridique et des procédures judiciaires spécifiques réservés à la
prostitution dans les espaces publics et celle dans les maisons de prostitution. En effet, tel
que constaté en introduction avec les expériences vécues par Rosalie Daigle, prostituée
dans la rue, et par Geneviève Collin et ses pensionnaires de bordel, la justice criminelle
opérait une distinction importante entre ces deux groupes.

Concernant la prostitution dans la rue, les femmes faisant partie de ce groupe ont été
identifiées à partir des registres des sentences sommaires de la Cour du Recorder en
complémentarité avec les registres de la prison de Québec. À partir des registres de la
prison, le groupe étudié se compose d'abord des femmes incluses dans la catégorie des
personnes « débauchées, désœuvrées et désordonnées » et identifiées comme prostituées
in

dans la section traitant de leur occupation . Par la suite, une comparaison du nom et de
l'âge de ces femmes dans les registres de la prison et ceux du Recorder a permis de retracer
leurs parcours judiciaires et compléter l'échantillon d'analyse40. En raison sans doute de la
distinction de genre importante effectuée par la justice criminelle de l'époque, les hommes
ne sont jamais identifiés comme prostitués dans les documents judiciaires recueillis dans
8
Lorsque les femmes identifiées au moins une fois comme prostituées étaient arrêtées pour d'autres types
d'offenses liées au vagabondage, elles sont désignées par l'expression « vagabondes/prostituées ».
,()
Les renseignements s'appuient sur les inscriptions faites par le geôlier de la prison mais sont tout de même
retenus car ils apportent des éléments d'information plus précis permettant de ne pas s'appuyer uniquement
sur la catégorie large des personnes « débauchées, désœuvrées et désordonnées ».
Plusieurs femmes différentes pouvaient avoir le même nom et prénom. Dans ces cas, la différenciation a
été faite en comparant l'âge des femmes. En raison du manque de précision relatif à l'âge déclaré par les
prisonnières, le critère de différenciation entre deux femmes ayant le même nom a été établi lorsque l'écart
était de dix années ou plus.
16

l'échantillon d'analyse. L'analyse porte donc exclusivement sur la prostitution féminine.

La seconde catégorie d'analyse, relative à la prostitution dans les bordels, est


constituée des prostituées accusées au moins une fois d'avoir « fréquenté » et/ou « habité
un bordel ». Le groupe des tenancières a quant à lui été identifié à partir des plaintes et/ou
des accusations de « tenir » ou d'« être la maîtresse d'un bordel ». Il pouvait également
s'agir de l'offense reliée à « la vente illicite d'alcool dans une maison malfamée ou de
rendez-vous » puisque plusieurs tenancières étaient fréquemment poursuivies devant le
Juge des Sessions de la Paix pour ce type de délit. Ainsi, 116 prostituées de bordel et 107
tenancières différentes repérées dans les archives judiciaires étaient reliées au moins une
fois à la prostitution dans des maisons de débauche. En comparaison, 30 hommes sont
répertoriés dans les documents judiciaires pour avoir « tenu » ou « fréquenté » un bordel.

Entre 1880 et 1905, les archives judiciaires consultées ont permis de repérer au total
422 personnes différentes ayant traversé le système de justice criminelle pour des délits
concernant la prostitution dans la rue ou pour avoir tenu, fréquenté ou habité une maison de
débauche à Québec 41 . Dans l'ensemble, 169 prostituées ont été interpellées au moins une
fois dans la rue tandis que 253 individus ont été arrêtés pour des délits reliés aux bordels.

IV-STRUCTURE

L'étude se divise en trois chapitres. Chacune des parties traite, de façon thématique,
d'un aspect particulier du système de justice criminelle en matière de prostitution. Le
premier chapitre examine le cadre normatif, juridique et institutionnel de la justice à
Québec. Cette approche, concernant davantage la structure interne du système, analyse en
premier lieu le contexte normatif dans le cadre des débats et des transformations législatives
vis-à-vis la prostitution. L'examen porte alors de manière plus approfondie sur le cadre

41
II s'agit des personnes jugées par le Recorder ainsi que celles ayant porté ou fait l'objet d'une plainte et/ou
d'une accusation dans les documents des Sessions de la Paix. Les données sont complétées par les personnes
inscrites dans les registres de la prison pour des offenses reliées à la prostitution entre 1880 et 1905. Un
portrait plus précis de la population totale retracée dans les archives judiciaires se retrouve aux chapitres deux
et trois.
17

juridique de la justice criminelle canadienne et du contexte particulier de la ville de Québec


de l'époque. Par la suite, une mise en contexte du cadre institutionnel du système judiciaire
demeure essentielle afin d'établir les bases théoriques servant à comprendre les procédures
concrètes de répression qui sont analysées dans les chapitres suivants.

Le deuxième chapitre traite des rouages du système de justice criminelle au niveau des
tribunaux inférieurs et de l'utilisation de la prison. En plus des intentions déclarées
officiellement par les législateurs et les élites urbaines, l'analyse des activités répétitives et
quotidiennes des tribunaux permet de faire ressortir la mécanique véritable du système.
Cette partie analyse en premier lieu la logique opératoire de la justice criminelle en
définissant le mode de répression véritablement vécu par les prostituées de rue ainsi que par
les individus arrêtés dans les bordels. L'évaluation du système judiciaire porte ensuite sur
les procédures et les motifs des accusations. Finalement, la dernière section concerne
l'objectif punitif de la justice en examinant les sentences imposées par les tribunaux.

Le dernier chapitre porte plus spécifiquement sur les individus impliqués dans les
activités de la prostitution. Cette partie vise ainsi à répondre à diverses questions
concernant les personnes reliées à la prostitution et ayant traversé le système judiciaire. En
tenant compte du contexte particulier de Québec à la fin du XIXe siècle, il s'agit de mettre
en lumière les caractéristiques des groupes réprimés par la justice. Le chapitre aborde
finalement certains aspects reliés aux comportements des individus ainsi que les tentatives
d'instrumentalisation du système par certaines prostituées et tenancières.
18

CHAPITRE 1: CADRE LÉGISLATIF, TRIBUNAUX INFÉRIEURS ET JUSTICE


SOMMAIRE

Introduction

Dans l'historiographie portant sur la prostitution en Occident au XIXe et au XXe


siècle, plusieurs études se sont penchées sur les discussions des contemporains et les
mouvements réformateurs vis-à-vis la prostitution urbaine. Sur le plan juridique, deux
approches principales et contradictoires, constituées chacune d'un ensemble normatif
particulier, étaient au centre des débats42. D'une part, l'approche réglementaristc, qui
tentait de contrôler le phénomène, mettait l'emphase sur la protection de l'hygiène publique
et visait principalement à lutter contre la propagation des maladies vénériennes. En ce sens,
le système de tolérance réglementée promulguait le contrôle des maisons de débauche par
l'enregistrement ainsi que l'inspection médicale des prostituées . D'autre part, l'approche
abolitionniste, supportée notamment par les associations féministes et les groupes religieux,
désirait supprimer totalement la prostitution et dénonçait les dangers moraux associés à la
tolérance du phénomène44.

Une autre approche orientée vers la « réhabilitation » des prostituées entraîna la création d'établissements
spécialisés d'enfermement. Ainsi, depuis la seconde moitié du XIXe siècle, le Bon-Pasteur de Québec
recueillait certaines prostituées repenties en plus d'être une institution de détention juvénile. Sur les
différentes approches des législateurs et des réformateurs sociaux de l'époque voir Andrée Lévesque, « Les
réformateurs et la prostitution à Montréal entre 1865 et 1925 », loc. cit., p. 191-201. Voir aussi Constance
Backhouse, loc. cit., p. 387-396; Mariana Valverde, The Age of Light, Soap, and Water: Moral Reform in
English Canada, 1885-1925, Toronto, McClelland & Stewart, 1991, 205 p. Aux États-Unis, voir Ruth Rosen,
The l.ost Sisterhood Prostitution in America, 1900-1918, Baltimore, Johns llopkins Univcrsity Press, 1981,
245 p.; Mark Thomas Connelly, The Respon.se to Prostitution in the Progressive Era, Chapel Hill, Univcrsity
of North Carolina Press, 1980, 261p. En Grande-Bretagne, voir Judith Walkowitz, Prostitution and Viciorian
Society, op. cit.; City of Dreadful Delight: Narratives ofSexual Danger in Late-Victorian London, Chicago,
Univcrsity of Chicago Press, 1992, 353 p.; Paula Bartley, Prostitution: Prévention and Reform in England,
1860-1914, London/NY, Routlcdgc, 2000; Philippa Levine, Prostitution, Race and Politics, NY, Routledge,
2003, 480 p.; « A Multitude of Unchaste Women: Prostitution in the British F.mpire », Journal of Women's
Hislory, 15, 4, 2004, p. 158-163.
4
Sur la théorie réglementariste et son application en France, voir l'ouvrage d'Alain Corbin, Les filles de
noce, misère sexuelle et prostitution (19e et 20'' siècles), Paris, Aubier Montaigne, 1978. Voir aussi Jacques
Sole, L'âge d'or de la prostitution, Paris, Pion, 1993; Laure Adler, La vie quotidienne dans les maisons
closes, 1830-1930, Paris, Hachette, 1990, 259 p.; Brigitte Rochelandet, Les maisons closes autrefois, Lyon,
Horvath, 1995, 143 p.. Sur le système réglementariste qui n'était pas exclusif à la [Tance, consulter Alberto
Cairoli, Giovanni Chiaberto et Sabina Fngel, Le déclin des maisons closes: la prostitution à Genève à la fin
du XIXe siècle, Genève, Editions Zoé, 1987, 199 p.
44
Les mouvements féministes, dont la Ladies National Association en Angleterre, dirigée par Joséphine
Butler, dénonçaient également la discrimination exercée contre les femmes victimes d'un double standard
sexuel, voir notamment Judith Walkowitz, Prostitution and Victorian Society, op. cit., p. 113-147. Sur les
19

Face aux débats normatifs, l'approche adoptée par le droit criminel canadien était celle
de l'abolition. La répression de la prostitution était alors incorporée à la loi sur le
vagabondage de 1869, qui servait d'ailleurs à sanctionner plusieurs types de comportements
déviants associés aux groupes marginaux de la société de l'époque. Au cours des trois
dernières décennies du XIXe siècle, la législation fédérale tendit à accroître la répression du
phénomène, en particulier envers les tenanciers et les tenancières des bordels. Par ailleurs,
comme plusieurs autres municipalités à la même époque, Québec établissait sa propre
réglementation sur la prostitution afin de préserver le bon ordre dans les limites de la ville.

Ce sont les tribunaux inférieurs qui, au quotidien, étaient chargés de la répression de la


prostitution. Les procédures établies en matières criminelles et pénales permettaient aux
constables et aux magistrats locaux d'arrêter, déjuger de façon sommaire et d'emprisonner
les prostituées interpellées dans la rue. De plus, les magistrats stipendiaires, permanents et
salariés, possédaient l'autorité absolue afin d'entendre et juger de façon sommaire toute
personne accusée de tenir, habiter ou fréquenter une maison de prostitution.

La première partie de ce chapitre consiste à circonscrire le droit criminel canadien sur


la prostitution entre 1869 et 1905. L'analyse de la prise en charge de ce problème social
englobe également l'étude de la réglementation particulière adoptée par la ville de Québec
au cours de la même période. La deuxième partie du chapitre aborde l'organisation des
tribunaux inférieurs de justice criminelle, en particulier les Sessions de la Paix ainsi que la
Cour du Recorder de Québec. Finalement, la dernière partie porte spécifiquement sur les
procédures d'arrestation et les jugements par procès sommaire des prostituées et des
personnes accusées de tenir, habiter ou fréquenter une maison de prostitution.

1.1. Législation criminelle et réglementation de la prostitution

La législation criminelle concernant le vagabondage et la prostitution adoptée par le


gouvernement canadien était caractérisée par une approche de plus en plus répressive.

thèses féministes aetuelles affirmant encore aujourd'hui la même argumentation, voir Kathlccn Barry, The
Prostitution o/Sexuality: The Global Exploitation of Women, New York, NYU Press, 1995 (1979). Voir aussi
le résumé historiographique de Barbara Sullivan, « Trafficking in Women », International Feminisi Journal of
Politics,5, 1,2003, p. 67-91.
?.()

Paradoxalement, la réglementation de Québec adoptait, quant à elle, une approche


différente de la législation criminelle canadienne. La municipalité établissait alors une
forme de répression « indirecte » en soumettant les maisons de débauche à plusieurs
mesures restrictives sans toutefois les prohiber formellement. La législation criminelle de
la prostitution étant de compétence fédérale, la constitutionnalité d'une telle réglementation
était discutable. Toutefois, en accord avec les recherches de Constance Backhousc, les
règlements adoptés par plusieurs municipalités au XIXe siècle ne faisaient pas l'objet de
contestations légales au Canada45.

1.1.1. Le système de répression: 1869-1905


La législation criminelle canadienne incorporait la répression de la prostitution à la loi
sur le vagabondage de 1869. Introduite par la suite dans le premier Code criminel canadien
de 1892, la loi était révélatrice de la mise en place d'un système de plus en plus répressif de
la prostitution . En accord avec les recherches sur le vagabondage, le cadre législatif mis
en place à cette époque participait « à cette systématisation de la répression de ceux que
l'on définit de plus en plus comme des "criminels d'habitude", et dont on voudra à tout prix
nettoyer les villes » . Tout comme les autres groupes touchés par la pauvreté extrême, les

Constance Backhouse, « Nineteenth-Century Canadian Prostitution Law: Reflection of a Discriminatory


Society », loc. cit., p. 394, note 31.
46
Quelques années auparavant, en 1865, une tentative d'approche législative se rapprochant au système de
tolérance réglementée de la prostitution était rattachée à la Loi sur les maladies contagieuses, qui imposait
l'inspection médicale obligatoire des femmes suspectées d'être infectées par des maladies vénériennes, voir
Y Acte pour arrêter la propagation des maladies contagieuses, 29 Vict. (1865), c. 8. La législation découlait
en fait de la loi anglaise adoptée l'année précédente afin de protéger les militaires britanniques de maladies
contagieuses contractées dans les villes portuaires. Au Canada, suite à une dénonciation devant un magistrat
de justice, une femme suspectée devait se soumettre obligatoirement à une garde d'une durée maximale de
vingt-quatre heures afin de subir une inspection médicale. Par la suite, elle pouvait être détenue jusqu'à trois
mois pour traitement. Les tenanciers et les tenancières de bordels qui engageaient des prostituées infectées
étaient passibles « d'une amende de pas plus de dix louis ou d'un maximum de trois mois de prison, avec ou
sans travaux forcés ». Par ailleurs, les exploitants des bordels n'étaient pas exempts des autres sanctions
pénales relatives au délit de tenir une maison de prostitution. Ainsi, malgré l'introduction des lois sur les
maladies contagieuses, la législation criminelle canadienne au XIXe siècle conservait toujours en vigueur une
approche répressive tant envers les prostituées que les maîtres et les maîtresses de bordels. Lors de son
expiration en 1870, la Loi sur les maladies contagieuses ne fut jamais réintroduite dans le droit criminel,
notamment en raison de son efficacité contestée. Sur ce sujet, voir Constance Backhouse, loc. cit., p. 390-
393; Judith Walkowitz, Prostitution and Victoria» Society, op. cit., p. 69-112; Judith et Daniel .1. Walkowitz.,
« We are not Bcast of the Field : Prostitution and the Poor in Plymouth and Southampton under the
Contagious Diseases Acts», Feminist Sludies, 1, 3-4, 1973, p. 73-106; Paul McHugh, Prostitution and
Victorian Social Reform, London, Croom Helm, 1980, 306 p.
41
Marcclla Aranguiz et Jean-Marie Fecteau, « L e problème historique de la pauvreté extrême à Montréal
depuis la fin du XIXe siècle », Nouvelles Pratiques Sociales, 1 1, 1998, p. 89.
21

prostituées étaient visées spécifiquement par cette loi. Elles faisaient alors partie des
personnes désignées comme « débauchées, désœuvrées et déréglées » dans les textes de
lois.

Selon YActe relatif aux Vagabonds de 1869, les personnes réputées vagabondes,
licencieuses, désœuvrées et débauchée étaient:
(...) les prostituées ou personnes errant la nuit dans les champs, les rues publiques ou
les grands chemins, les ruelles ou les lieux d'assemblées publiques ou de
rassemblements, et qui ne rendent pas d'elles un compte satisfaisant;
les personnes tenant des maisons de prostitution et maisons malfamées, ou des
maisons fréquentées par des prostituées, et les personnes dans l'habitude de fréquenter
ces maisons qui ne rendent pas d'elles un compte satisfaisant;
les personnes qui n'exerçant pas de profession ou de métier honnête propre à les
soutenir, cherchent surtout des moyens d'existence dans les jeux de hasard, le crime
ou les fruits de la prostitution .

La législation criminalisait les prostituées et les exploitants des bordels pour leur refus
d'exercer un travail honnête en cherchant des moyens d'existence dans les fruits de la
prostitution. Par ailleurs, la criminalisation des prostituées ne résultait pas uniquement d'un
comportement déviant mais également de leur statut personnel. En ce sens, les autorités
judiciaires possédaient le pouvoir d'intenter des poursuites criminelles contre les femmes
arrêtées dans les espaces publics pour le seul fait d'être réputées prostituées et ne pouvoir
rendre un compte satisfaisant d'elles-mêmes.

Les prostituées et les personnes tenant ou fréquentant des maisons de débauche


accusées sommairement sous cet acte étaient passibles des mêmes sanctions pénales que
celles attribuées aux personnes reconnues coupables en vertu de la loi sur le vagabondage.

32-33, Vict. (1869), c. 28, art. 1. La loi sur le vagabondage de 1869 découlait de Y Ordonnance pour établir
un Système de Police effectif dans les villes de Québec et Montréal mise en vigueur par le Conseil Spécial du
Bas-Canada. Selon cette législation, qui était la première à mentionner spécifiquement les prostituées, les
policiers pouvaient appréhender toute prostituée ou personne errant la nuit dans les champs, les rues et les
chemins publics ainsi que les personnes fréquentant les maisons de débauche qui ne rendaient pas d'elles un
compte suffisant, Ordonnances faites et passées par le Gouverneur Général et le Conseil Spécial (Bas-
Canada), 2 Vict. (1838), c. 2, section IX; consulter aussi Les actes et ordonnances révisés du Bas-Canada,
1845, classe D, p. 168. Voir Mary-Anne Poutanen, thèse de doctorat, op. cit., p. 173-174. En 1858, les textes
de lois concernant les maisons de désordre se précisaient davantage et ciblaient alors toutes les personnes
accusées de « tenir, habiter ou fréquenter habituellement une maison de désordre, malfamée ou lieu de
débauche », 22 Vict. (1858), c. 27, art. 1 (4) et Statuts refondus du Canada (SRC), 1859, c. 105, art. 1 (7).
22

Ainsi, elles pouvaient être emprisonnées pour un terme de pas plus de deux mois, avec ou
sans travaux forcés, et/ou une amende n 'excédant pas cinquante piastres, à la discrétion
des magistrats ou juges de paix. En 1874, un premier amendement à Y Acte concernant les
Vagabonds portait la sentence maximale d'incarcération de deux à six mois 49 .

Entre 1880 et 1905, les prostituées arrêtées dans les espaces publics et dans les
bordels, de même que les tenancières, étaient passibles, selon la loi sur le vagabondage,
d'une amende n'excédant pas cinquante piastres et/ou d'une peine d'emprisonnement ne
dépassant pas six mois, avec ou sans travaux forcés . La législation visait également les
clients, qui pouvaient être accusés de fréquenter habituellement des maisons de débauche.
Ils étaient alors passibles des mêmes sentences que les prostituées '.

En plus des poursuites concernant la loi sur le vagabondage, les tenanciers et les
tenancières de maisons de débauche pouvaient être poursuivis pour nuisance publique sous
le droit commun anglais et ensuite sous les sections 195 et 198 du Code criminel de 1892' .
Tenir une maison de débauche était considéré comme une nuisance qui, « en plus de mettre
en danger la paix publique, en rassemblant des personnes déréglées et débauchées, tendait à
corrompre la moralité des deux sexes » . Selon le Code criminel, les individus accusés
selon cette législation pouvaient être « quiconque se montre, agit ou se conduit comme le

37 Vict. (1874), c. 43, art. 1. En 1881, un second amendement visait à enlever les doutes sur les pouvoirs
d'imposer les travaux forcés aux personnes emprisonnées en vertu des actes concernant les vagabonds, 44
Vict. (1881), c. 31, art. 1.
La loi sur le vagabondage et ses amendements furent inclus dans Y Acte concernant les crimes contre les
mœurs et la tranquillité publique des Statuts refondus du Canada de 1886, c. 157, art. 8 (i, j , k). La section
concernant le vagabondage fut par la suite intégrée au Code criminel, 1892, partie XV, du vagabondage, art.
207 (i,j, k, 1).
51
Selon la formulation du Code criminel canadien, la législation du vagabondage ciblait notamment
quiconque qui « a l'habitude de fréquenter ces maisons, et ne rend pas de lui-même ou d'elle-même un
compte satisfaisant », Code criminel, 1892, art. 207 (k).
W. C. Keele, The Provincial Justice: or, Magistrate's Manual, being a Complète Digest ofthe Criminal
Law of Canada and a Compendious and General View ofthe Provincial Law of Upper Canada with Practical
Forms, for the Use of ail Magistracy, 5e éd., Toronto, H. & W. Rowsell, 1864, p. 92-93; Code criminel, 1892,
partie XIV, des nuisances, art. 195 et 198.
51
« Keeping a bawdy-house is a common nuisance, and it not only endangers the public peace, by drawing
togefher dissolutc and debauched persons, but also tends to corrupt the morals of both sexes, by such open
profession of lewdness », W.C. Keele, op. cit., p. 92. Selon la formulation du Code criminel, la nuisance
publique était « un acte illégal ou l'omission de remplir un devoir légal, qui a pour effet de mettre en danger la
vie des gens, la sûreté, la salubrité, la propriété ou la commodité du public, ou qui a pour effet de gêner ou
entraver le public dans l'exercice ou la jouissance d'un droit commun à tous les sujets de sa Majesté », Code
criminel, 1892, art. 191.
23

maître ou la maîtresse (...) d'une maison déréglée malgré qu'il ne soit pas le propriétaire ou
ne la tienne pas réellement »5 . La peine prévue contre les tenanciers et tenancières était
alors d'un an d'emprisonnement55. Contrairement aux individus poursuivis par voie
sommaire pour vagabondage, les poursuites contre les exploitants des maisons de débauche
pour nuisance publique s'effectuaient par acte d'accusation (indictment)56. À partir de
1858, les magistrats possédaient cependant l'autorité absolue déjuger par procès sommaire
les individus accusés de tenir, habiter ou fréquenter une maison de débauche dans les
limites de la ville de Québec57.

Au cours des dernières décennies du XIXe siècle, dans le contexte d'anxiété des pays
occidentaux concernant l'existence d'un trafic international de prostituées (désigné par
l'expression de « traite des blanches »58), la lutte contre l'exploitation de femmes dans les
maisons de débauche devenait une préoccupation importante des législateurs canadiens .
Entre 1886 et 1892, en réaction aux pressions exercées notamment par des associations
féministes et des groupes réformistes religieux, des sanctions très répressives concernant les
crimes contre les mœurs étaient adoptées au Canada et ciblaient particulièrement les
tenanciers et les tenancières. La législation visait alors principalement la protection des

54
/6W., art. 198, s. 2.
lbid., art. 198. Le chapitre portant sur les crimes contre les mœurs condamnait à une amende de dix à cent
piastres ou six mois d'emprisonnement un tenancier ou une tenancière d'une maison, tente ou wigwam
servant à la prostitution de femmes amérindiennes, voir ibid., art. 190 (a).
56
W.C. Kcclc, op. cit., p. 93.
57
22 Vict. (1858), c. 27, art. 2. Sur la justice sommaire, voir la section 1.3.2.
' L'expression « esclave blanc » a d'abord été utilisée dans les années 1830 par le mouvement ouvrier afin de
qualifier les conditions de travail intolérables des ouvriers. L'expression prit un tournant sémantique
représentant l'exploitation sexuelle durant les années 1870-1880 dans le contexte des luttes réformatrices
contre la prostitution de filles anglaises dans les bordels sur le continent européen, voir Mara L. Keire, « The
Vice Trust: A Reinterpretation of Ihe White Slavery Scarc in the United States, 1907-1917», Journal of
Social History, 3 5 , 1 , 2001, p. 7-9.
Au Canada et aux États-Unis, les campagnes de répression reliées à la panique de la « traite des blanches »
culminèrent au cours des années 1910. Sur le phénomène, voir notamment John McLaren, « White Slavers:
The Reform of Canada's Prostitution Laws and Pattems of Enforcement, 1900-1920», Criminal Justice
History, VIII, 1987, p. 53-119; Lawrence M. Friedman, Crime and Punishment in American History, 1993, p.
324-325; Ruth Rosen, op. cit., p. 113-135; Mark T. Connelly, op. cit., p. 115-135. Contrairement à Rosen,
Connelly affirme que la « traite des blanches » était davantage le produit d'une hystérie collective; sur ce
débat entre mythe et réalité du phénomène, voir Philippa Levine, « 'Ihe White Slave Trade and the British
Empire », dans Louis A. Knafla (éd.), Crime, Gender, and Sexuality in Criminal Prosecutions, Wesport,
London, 2002, p. 144. Voir aussi Jacques Sole, « Traite des Blanches: la mondialisation du trafic », Histoire,
no 264, avril 2002, p. 54-59.
24

filles mineures, en particulier la sauvegarde de la vertu féminine'

Le fait d'induire à la prostitution ou d'entraîner une femme de moins de vingt et un


ans dans une maison malfamée, qui n'était pas prostituée ou réputée de mauvaises mœurs,
était passible d'une peine de deux ans d'emprisonnement, sanction parmi les plus
répressives prévues par les Statuts refondus de 1886 et ensuite par le Code criminel de
189261. Les personnes accusées d'induire une fille âgée entre douze et seize ans à
fréquenter leur maison dans un but de prostitution étaient passibles d'une peine similaire
d'emprisonnement 6 . De plus, les parents ou tuteurs accusés d'avoir ordonné ou profité de
la prostitution de leur fille pouvaient être emprisonnés pour une période de cinq ans et
même de quatorze ans si la fille était âgée de moins de quatorze ans '".

En somme, l'accroissement des sanctions pénales envers les prostituées et les


tenancières des bordels indique la montée d'un système de plus en plus répressif envers ces
groupes marginaux. À partir du milieu des années 1880, les tenanciers et les tenancières
étaient de plus en plus visés par les mesures répressives. Les dispositions des Statuts
refondus de 1886 et du Code criminel de 1892, promulguées dans le contexte de
dénonciation de « l'esclavage sexuel » dans les bordels en Occident, étaient caractérisées
par des peines plus sévères imposées aux exploitants de la prostitution. Par ailleurs, la
législation mentionnait spécifiquement que les prostituées ainsi que les femmes réputées
« de mauvaises mœurs » n'étaient aucunement protégées par la loi concernant l'exploitation
dans les bordels.

Voir notamment les recherches d'André Cellard et Gérald Pelletier portant sur les pressions des groupes
sociaux dans le processus d'élaboration et les transformations du Code criminel canadien, « Le Code criminel
canadien 1892-1927: étude des acteurs sociaux », The Canadian Historical Review, 79, 2, 1998, p. 276-289.
Voir aussi Carolyn Strange, op. cit., p. 96-102.
SRC, 1886, c. 157, Acte concernant les délits contre les mœurs et la tranquillité publiques, art. 7 et Code
criminel, 1892, partie XIII, des crimes contre les mœurs, art. 185. À partir de 1892, le Code criminel ajoutait
une série d'articles visant à enrayer le trafic de femmes vers l'intérieur et l'extérieur des frontières
canadiennes pour le motif de la prostitution. Les Statuts refondus de 1886 ainsi que les dispositions du Code
criminel découlaient en majeure partie de la législation adoptée l'année précédente en Grande-Bretagne,
Criminal Law Amendmenl Acl, 48-49 Vict. (Angleterre, 1885), c. 69. La législation anglaise de 1885
augmentait notamment l'âge de consentement sexuel à seize ans et interdisait aux propriétaires de permettre la
pratique de la prostitution dans leur établissement, John McLaren, loc. cit., p. 61; Constance Backhouse, loc.
cil., p. 395.
63
SRC, 1886, c. 157, art. 5. La sentence était de dix ans d'emprisonnement si la fille avait moins de douze
ans. À partir de 1892, l'âge minimum était portée de douze à quatorze ans, voir Code criminel, 1892, art. 187.
63
Ibid., art. 186.
25

1.1.2. La réglementation municipale


En plus de la législation criminelle fédérale, l'administration de la justice locale,
appliquée par la Cour du Recorder de Québec, était soumise à la réglementation
municipale. En effet, en vertu de VActe pour amender et refondre les dispositions
contenues dans les actes et ordonnances concernant l'incorporation de la cité de Québec et
VAqueduc de la dite cité, le conseil municipal était autorisé à adopter ses propres
règlements concernant notamment l'ordre public ainsi que la suppression des nuisances
dans les limites de la ville 64 . Les autorités municipales possédaient donc les pouvoirs
d'arrêter, déjuger et d'emprisonner les prostituées et les exploitants des bordels en vertu de
la réglementation municipale sur le vagabondage et les maisons de débauche.

Selon les règlements municipaux, toute personne vagabonde, débauchée, désœuvrée


ou déréglée arrêtée par un policier de Québec pouvait être emmenée et jugée devant la Cour
du Recorder. Par la suite, les personnes condamnées étaient passibles d'une amende de pas
plus de quarante piastres ou, à défaut du paiement de l'amende et des frais, à un
emprisonnement avec ou sans travaux forcés ne dépassant pas une période de quatre mois 65 .
Ainsi, les sanctions maximales infligées par les magistrats locaux aux prostituées étaient
moins sévères que celles prévues par la législation criminelle canadienne relative à la loi sur
le vagabondage, qui étaient de cinquante dollars d'amende et/ou six mois
d'emprisonnement, avec ou sans travaux forcés.

Les pouvoirs accordés à la ville de Québec lui permettait également d'établir sa propre
réglementation afin de: « supprimer et réglementer les maisons de prostitution, malfamées,
déréglées ou réputées telles »66. En 1866, en réaction aux plaintes des citoyens, le conseil
municipal décidait d'adopter un premier règlement relatif aux maisons de prostitution1 .
Quelques années plus tard, la réglementation municipale sur les maisons de prostitution
était renforcée par le règlement no 234 du 23 septembre 1870, qui était alors plus répressif

M
29Vict. (1865), c. 57, s. 29(1).
'' Mathias Chouinard (compilés par), Acte d'incorporation de la Cité de Québec, op. cit., s. 624-625, p. 184-
185; 29 Vict. (1865), c. 57, s. 31 (13).
66
Mathias Chouinard (compilés par), Acte d'incorporation de la Cité de Québec, op. cit., s. 380, p. 111;
29 Vict. (1865), c. 57, s. 29 (61); 30 Vict. (1866), c. 57, s. 23.
67
Réjean Lemoinc, « Maisons malfamées et prostitution », Cap-aux-Diamants, 1, 1, 1985, p. 14.
26

envers les maîtresses et les propriétaires des bordels. La municipalité choisissait toutefois
de réglementer plutôt que de supprimer totalement les bordels.

Selon la réglementation de 1870, qui était toujours en vigueur au début du XXe siècle,
les maisons de débauche étaient soumises à une série de restrictions visant à repousser et
dissimuler les activités de ces établissements' . Ainsi, aucune maison de prostitution ou
réputée telle n'était tolérée dans une rue et dans un rayon de deux arpents où se trouvait une
église, un lieu destiné au culte divin, un couvent, une communauté religieuse ou une école.
Les fenêtres des établissements devaient également demeurées closes afin que l'on ne
puisse voir de l'extérieur vers l'intérieur. De plus, le maître ou la maîtresse d'un bordel
devait fournir au surintendant de police son nom et prénom ainsi que ceux des filles ou
femmes habitant dans leur maison. La réglementation spécifiait également que les
tenanciers et tenancières étaient responsables de tous les troubles contre l'ordre et la
tranquillité commis à l'intérieur ou à l'extérieur de leur établissement. Afin d'empêcher le
racolage, les pensionnaires devaient demeurer à l'intérieur des établissements et ne
pouvaient pas s'exposer devant les portes ou sur le seuil des maisons ou même tenter
d'appeler les passants par des gestes ou des paroles .

Des sanctions pénales assez sévères étaient prévues contre les tenanciers et tenancières
qui ne respectaient pas les dispositions du règlement. Ces derniers étaient passibles, sur
conviction devant la Cour du Recorder, d'une amende n'excédant pas cent piastres ou, à
défaut de paiement et des frais, à un emprisonnement et au travail forcé pour un temps
n 'excédant pas six mois. La période d'emprisonnement prenait fin aussitôt que l'amende et
les frais étaient payés ..

' D'autres exemples au Canada indiquent que les règlements des conseils municipaux variaient d'une ville à
l'autre. Par exemple, le règlement no 468 du conseil de ville de Toronto promulgué en 1868 était, quant à lui,
complètement abolitionniste, voir Lori Rotenburg, « The Wayward Worker: Toronto's Prostitute al the Turn
ofthe Century », dans Women at Work: Ontario, 1H50-1930, Toronto, Canadian Womcn's Hducational Press,
1974, p. 55. Consulter aussi l'article de Joy Cooper portant sur la régulation des maisons de débauche à
Winnipeg dans le contexte spécifique de son expansion démographique depuis la fin du XIXe siècle et des
mouvements réformateurs de l'époque, « Red Lights of Winnipeg », Hislorical and Science Society of
Manitoba, XXVI1, 1971, p. 61 -74.
69
Règlement no 234 du 23 septembre 1870, Concernant les maisons de prostitution, p. 68-70, s. 1 à 6, dans
Règlements du Conseil de ville de la Cité de Québec, compilés par Mathias Chouinard, Québec, 1901.
27

En conclusion, à partir des années 1860, le cadre juridique relatif aux maisons de
débauche à Québec était caractérisé par des contradictions entre le système normatif de la
législation criminelle canadienne et celui de la réglementation municipale. D'une part, les
ordonnances du droit commun anglais et par la suite celles du Code criminel de 1892
étaient totalement prohibitionnistes. En contre-partie, les dispositions des règlements
municipaux relatives notamment au cloisonnement des maisons malfamées et à
l'enregistrement des prostituées auprès des autorités locales s'apparentaient sous plusieurs
aspects au système réglemcntariste appliqué en France à la même époque . Les tenanciers
et tenancières qui parvenaient à maintenir l'ordre et à ne pas déranger la tranquillité du
voisinage pouvaient espérer continuer à exercer leurs activités. La réglementation
municipale constituait tout de même une véritable épée de Damoclès placée au-dessus des
exploitants de bordels situés dans les limites de la ville. Le cadre de régulation demeurait
cependant la « tolérance réglementée » plutôt que la répression totale. En somme, les
magistrats des tribunaux inférieurs ayant compétence en matière de prostitution semblaient
donc posséder un large pouvoir décisionnel dans l'approche normative appliquée à
Québec.

1.2. Les tribunaux inférieurs de justice criminelle à Québec

Au lendemain du pacte confédératif de 1867, le système judiciaire dans la province de


Québec portait encore l'empreinte du système de justice criminelle anglais introduit dans la
colonie en 1764. À la base, l'organisation reposait toujours sur la distinction entre
tribunaux dits « supérieurs » et ceux dits « inférieurs », selon la juridiction et les pouvoirs
qui leurs étaient conférés. La Confédération n'apporta pas de changement immédiat à la
structure judiciaire et l'organisation des tribunaux dans la province de Québec demeurait
79

celle des Statuts refondus du Bas-Canada de 1861 . La législation ainsi que les procédures
en matière criminelle demeuraient de compétence fédérale, tandis que les législatures
provinciales détenaient les pouvoirs dans l'administration de la justice incluant « la

" Voir Alain Corbin, op. cit., p. 55-170.


2
De 1867 à nos jours, l'organisation judiciaire au Québec n'a pas connu de bouleversement majeur de
l'ampleur des refontes effectuées au cours de la première moitié du XIXe siècle, voir Pierre E. Audet, Les
officiers de justice, des origines de la colonie jusqu'à nos jours, Montréal, Wilson et Lafleur, 1986, p. 81-103.
28

création, le maintien et l'organisation des tribunaux » .

Au Québec, la Cour du Banc de la Reine ou du Roi, la Cour de Circuit et la Cour


Supérieure tonnaient les tribunaux supérieurs ayant juridiction civile ou criminelle 74 .
Quelques années plus tard, en 1875, le Parlement canadien créait la Cour Suprême du
Canada 75 . Par ailleurs, dans la pratique judiciaire quotidienne, les tribunaux inférieurs où
siégeaient des magistrats ou juges de paix étaient les plus impliqués dans la prise en charge
de la petite criminalité reliée notamment aux lois sur le vagabondage et aux maisons de
débauche. Au cours du XIXe siècle, plusieurs fonctions des juges de paix ont été
transférées à des magistrats locaux permanents et salariés qui pouvaient siéger seul,
notamment dans les villes de Québec et Montréal 76 .

1.2.1. Les Cours des iuues de paix


À la base du système de justice canadien se retrouvait l'institution fondamentale
anglaise des «juges de paix », qui étaient notamment chargés de l'administration
préliminaire et quotidienne de la justice locale. Dans le système post-confédératif, les juges
de paix occupaient toujours une place importante dans l'administration de la justice. Ayant
une juridiction limitée à une ville ou à un district, ils pouvaient notamment effectuer les
procédures et les investigations préliminaires dans certains dossiers criminels. Ils avaient
également compétence pour juger et imposer des sanctions pénales aux accusées reconnus
77
coupables de délits mineurs .

Lorsqu'ils siégeaient en groupe, les juges de paix formaient là Cour des Sessions
générales (ou de quartier) de la Paix. À Québec et Montréal, les magistrats présidant ce

73
30-3 1 Viol. ( 1867), c. 3, Acte de I ■Amérique Britannique du Nord, s. 91 (27) et s. 92 (14).
74
En dernier recours, le Comité judiciaire du Conseil privé (Londres) pouvait réviser les décisions de la Cour
du Banc de la reine ou du roi. Les recours au Conseil privé étaient cependant très rares dans les dossiers
criminels et furent abolis par le Code criminel de 1892, art. 751, voir Nancy Kay Parker, Reaching a Verdict:
The Changing Structure ofDecision-Making in the Canadian Criminal Courts, 1867-1905, thèse de doctorat,
Université York, 1999, p. 47.
75
Pierre E. Audct, op. cit., p. 87.
76
À partir des années 1810, des magistrats de justice permanents et salariés étaient en fonction dans les villes
de Québec et Montréal, voir Donald Fyson, Magistrales, Police, and People, op. cit., p. 39-51.
77
Sur l'institution, les fonctions et les Cours des juges de paix entre 1764 et 1837, voir ibid., p. 23-52. Sur le
système de justice criminel dans le contexte canadien entre 1867 et 1905, voir notamment Nancy Kay Parker,
op. cit., p. 26-67.
29

tribunal pouvaient juger plusieurs types d'infractions criminelles à l'exception des crimes
plus graves énumérés notamment dans le Code criminel de 189278. Selon les Statuts
refondus du Québec de 1888, la Cour des Sessions générales de la Paix devait être présidée
par deux juges de paix ou plus. Par ailleurs, la législation spécifiait également que le Juge
des Sessions de la Paix à Québec et à Montréal pouvait présider et tenir seul le tribunal,
sans la coopération des juges de paix 79 . À Québec, au cours des dernières décennies du
XIXe siècle, la Cour formelle avec jury des Sessions générales de la Paix était cependant
très peu active. L'application de la justice criminelle de juridiction inférieure relevait alors
davantage du Juge des Sessions, de la Cour de Police et celle du Recorder.

Les Inspecteurs et Surintendants de police pour les villes de Québec et de Montréal


figuraient également parmi les magistrats stipendiaires, pouvant exercer la fonction déjuge
de Sessions. Depuis 1862, ils étaient d'ailleurs désignés par le titre officiel de Juges des
Sessions de la Paix afin de « correspondre davantage aux devoirs et aux charges
supplémentaires qui, par divers actes, leurs avaient été conférés » . Par exemple, la loi de
1858 relative à Y administration prompte et sommaire de la justice criminelle accordait à
l'Inspecteur et Surintendant de police, séance tenante, le pouvoir de juger par procès
sommaire plusieurs types de délits, incluant la prostitution. Le magistrat de police pouvait
alors juger les personnes accusées de tenir, habiter ou fréquenter habituellement une maison
de désordre, malfamée ou de débauche 81 . Ce dernier se voyait donc conférer des pouvoirs
accrus dans l'exercice de la justice sommaire.

Depuis les années 1880, la Cour de Police et les Sessions de la Paix du district
judiciaire de Québec étaient dirigées notamment par le Juge de Sessions Alexandre
Chauveau. Le parcours de cet avocat de formation illustre bien la fonction de magistrat
professionnel cumulant plusieurs charges comme juge et membre du Bureau de police de

Selon la législation, les juges de la Cour des Sessions générales de la Paix ne pouvaient juger les dossiers
judiciaires relatifs notamment aux trahisons, à la corruption, à l'évasion et à la délivrance de prisonniers, aux
meurtres ou tentatives de meurtre et aux viols ou tentatives de viol, Code criminel, 1892, art. 539 et 540.
79
SRQ, 1888, titre VI, c. III, art. 2472. Voir également l'article 541 du Code criminel, 1892.
1
25 Vict. (1862), c. 13, Acte pour changer le litre officiel des Inspecteurs et Surintendants de Police pour les
cités de Montréal et Québec.
22 Vict. (1858), c. 27, Acte pour amender et étendre l'Acte de 1857, pour diminuer les frais et abréger, en
certains cas, les délais dans l'Administration de la Justice en matière Criminelle, s. 1 (4), 2, 10.
30

Québec. Impliqué activement dans la politique durant les années 1870, il quittait par la
suite son poste de député du Parti conservateur afin d'être nommé, le 16 janvier 1880, Juge
des Sessions de la Paix. Il était également nommé commissaire de police par le
gouvernement conservateur, ayant sous son contrôle les agents de la Police provinciale de
Québec jusqu'aux années 1896-1897 . A partir de ces années, l'autorité était transférée
vers le département du Procureur général. Peu après, en 1899, le gouvernement libéral
abolissait le poste de commissaire de la Police provinciale . Au cours des deux dernières
décennies du XIXe siècle, une part importante des fonctions du magistrat Alexandre
Chauveau consista donc à présider les Sessions de la Paix et la Cour de Police de Québec8 .

1.2.2. La Cour du Recorder


La Cour du Recorder, créée en 1856 à Québec, était chargée de l'application des
règlements municipaux en matière civile et possédait également une juridiction criminelle
pour certaines offenses85. En 1897, le tribunal, qui siégeait depuis 1877 au 78, rue St-
Louis, était transféré dans le nouvel Hôtel de Ville inauguré par le maire Simon-Napoléon
Parent86. La législation prévoyait que le Recorder devait être un avocat ayant au moins cinq
ans de pratique et, suite à sa nomination, il devenait ex officio juge de paix de la ville et du
district de Québec . Entre 1877 et 1920, la Cour du Recorder était dirigée par El/.éar-A.

La Police provinciale avait été créée en vertu de la loi 33 Vict. (1869), c. 24, Acte pour établir un service de
police en cette province, entrée en vigueur le 1er février 1870. En 1877, les agents de la Police provinciale
étaient retirés du territoire de la ville de Québec en raison du refus de la municipalité d'augmenter sa
participation au financement. Le service continua à fonctionner avec un effectif réduit jusqu'à son abolition
par le gouvernement libéral en 1878. La Police provinciale était finalement remise sur pied en 1883 et allait
devenir, en juin 1968, la Sûreté du Québec, voir Jean-François Leclerc, « La Sûreté du Québec des origines à
nos jours: quelques repères historiques », Criminologie, XXII, 2, 1989, p. 115-116; Gérald Gagnon, Histoire
du service de police de la ville de Québec, Québec, Les publications du Québec, 1998, p. 61.
83
Jean-François Leclerc, toc. cit., p. 116.
84
Jean Cournoyer, « Alexandre Chauveau », dans La mémoire du Québec de 1534 à nos jours: répertoire des
noms propres, Montréal, Stanké, 2001, p. 297; Gaston Deschênes, Dictionnaire des parlementaires du
Québec, 1792-1992, Sainte-Foy, Presses de l'Université Laval, 1993, p. 159.
19-20 Vict. (1856), c. 106, Acte pour établir une Cour de Recorder dans la Cité de Québec. Ln matière
civile, la Cour du Recorder était notamment chargée de juger les poursuites intentées par la municipalité
concernant les taxes et les droits de licences.
K(>
Simon-Napoléon Parent, premier ministre du Québec entre 1900 et 1905, fut maire de la ville de Québec de
1894 à 1906, voir Michèle Brassard et Jean Hamelin, « Simon-Napoléon Parent », Dictionnaire biographique
du Canada en ligne, Université de Toronto/Université Laval, 2000.
S7
24 Vict. (1861), c. 26, Acte pour amender et refondre les lois relatives à la Cour du Recorder de la Cité de
Québec, s. 6. En cas de maladie ou d'absence du Recorder, celui-ci pouvait être remplacé par le Recorder-
adjoint possédant les mêmes pouvoirs. Le Recorder pouvait également être remplacé par le maire
accompagné d'un conseiller ou par deux conseillers en l'absence du maire.
31

Déry, assisté du greffier Edward Foley (voir les annexes A et B).

Créée dans le contexte des refontes du système criminel au cours des années 1850, la
Cour du Recorder visait principalement à prendre en charge « de manière sommaire et non
dispendieuse » l'administration de la justice locale 88 . En matière criminelle, le Recorder,
qui pouvait siéger à tous les jours, était chargé des délits mineurs reliés surtout au bon ordre
et à la paix publique. La Cour du Recorder constituait alors l'institution judiciaire servant à
entendre et juger les individus arrêtés par les agents du service de police. Il avait d'ailleurs
le pouvoir déjuger toutes offenses stipulées dans YActe pour autoriser la corporation de la
cité de Québec à établir un corps de police .

La législation régissant le corps de police stipulait que toutes personnes « débauchées,


désœuvrées ou déréglées » devaient être conduites au poste de police le plus près afin de
comparaître par la suite devant le Recorder90. La loi autorisait alors ce dernier à juger
sommairement les prostituées. De plus, le Recorder avait le pouvoir de proportionner la
punition en fonction de la gravité et de la répétition des offenses . Concernant la
répression judiciaire de la prostitution, les femmes réputées prostituées et arrêtées à plus
d'une reprise dans les espaces publics « sans rendre un compte satisfaisant d'elles-mêmes »
étaient passibles de sanctions pénales plus sévères de la part du Recorder.

1.3. La justice sommaire

Dès les premières décennies du XIXe siècle, la justice criminelle au Bas-Canada était
marquée par un accroissement des procédures sommaires afin de réguler certains
comportements déviants en milieu urbain _. Dans ses recherches sur le droit criminel
canadien entre 1867 et 1905, Nancy Kay Parker a analysé cette augmentation importante
des procédures sommaires au détriment des procès devant jury. Elle souligne toutefois que

u
19-20 Vicl. (1856), c. 106, Préambule.
w
24 Vict. (1861), c. 26, s. 4 et 20 Vict. (1857), c. 123, Acte pour autoriser la corporation de la cité de
Québec à établir un corps de police pour la dite cité.
<5S
Ibid., s. Il; SRQ, 1888, titre VII, c. I, art. 2783 (5-6).
'" 24 Vict. (1861), c. 26, s. 28 et s. 30 (1-2). Voir aussi Mathias Chouinard (compilés par). Acte
d'incorporation de la cité de Québec (1896), op. cit., art. 624, p. 184-185.
92
Donald I'yson, Magistrales, Police, andPeople, op. cit., p. 340-345.
n
cette transformation du droit criminel canadien n'était pas homogène à travers le pays, la
justice étant administrée différemment selon les provinces et les administrations locales 93 .

À Québec, les procédures accélérées de la justice découlaient en grande partie de


l'emprisonnement expéditif des prostituées de rue et des vagabondes arrêtées en vertu des
lois sur le vagabondage 94 . Toutefois, à partir de 1858, la législation sur les procès
sommaires visait spécifiquement les personnes accusées de « tenir, fréquenter ou habiter
une maison de débauche ». Au cours des dernières décennies du XIXe siècle, la
caractéristique principale du traitement judiciaire de la prostitution résidait dans les
pouvoirs accrus accordés aux magistrats locaux afin de juger seul et le plus rapidement
possible tous les individus impliqués dans la prostitution.

1.3.1. Les procédures d'arrestation


Selon les lois en vigueur entre 1880 et 1905, les arrestations pouvaient être effectuées
directement par les constables lors de leurs patrouilles ou sous l'ordre d'un juge de paix ou
d'un magistrat de Québec ayant émis un mandat. Alors que les prostituées de rue étaient
arrêtées de façon sommaire par les policiers, les mises en accusation concernant les maisons
de débauche découlaient plutôt d'une plainte formulée par des citoyens ou des agents de
police au magistrat professionnel.

La législation de la province permettait aux policiers d'arrêter « à vue », sans mandat,


toute personne « vagabonde, fainéante, débauchée, désœuvrée ou déréglée », incluant les
prostituées de rue. Il était également du devoir des policiers d'arrêter les personnes
couchées ou flânant dans les espaces publics et qui ne rendaient pas d'elles un compte
satisfaisant95. Les prostituées arrêtées « à vue » étaient ensuite conduites directement
devant le Recorder. Si elles étaient arrêtées la nuit, elles étaient détenues au poste de police
le plus près pour être emmenées le lendemain devant le tribunal municipal.

Nancy Kay Parker, op. cit..


94
Les emprisonnements sommaires des vagabonds et des prostituées constituaient une pratique courante de
l'application de la justice sommaire au Bas-Canada, voir Mary-Anne Poutancn, thèse de doctorat, op. cit.,
p. 207-210. Voir également Donald Fyson, Magistrales, Police, and Peuple, op. cit., p. 340-342.
95
Mathias Chouinard (compilés par), Acte d'incorporation de la cité de Québec ( 1896), op., cit., art. 433.
33

En contre-partie, lorsqu'un juge de paix ou autre magistrat était informé par une
dénonciation, sous serment, qu'une personne « débauchée, désœuvrée ou déréglée » se
cachait dans une maison de débauche, il pouvait procéder par conviction sommaire et
émettre un mandat d'arrestation. Les constables étaient alors autorisés à entrer dans
l'établissement, appréhender et conduire la personne soupçonnée devant un magistrat ayant
juridiction dans le même district judiciaire .

À partir de 1892, dans le contexte d'anxiété croissante vis-à-vis le phénomène de la


« traite des blanches », des procédures d'arrestation spécifiques avaient été introduites dans
la législation concernant l'exploitation de filles mineures dans les bordels. Suite à une
dénonciation sous serment par un parent ou tuteur, le magistrat pouvait émettre un mandat
pennettant aux constables d'entrer, de gré ou de force, dans un établissement afin de
retrouver la femme ou la jeune fille séquestrée dans une maison malfamée ou de rendez-
„ . . . 9 7
vous et arrêter les personnes qui la retenaient .

Afin de procéder à l'arrestation et à la mise en accusation des individus «tenant,


habitant ou fréquentant » les bordels, une déposition devant un magistrat pouvait être
formulée par qui que ce soit, c'est-à-dire par une partie civile, un policier ou autre
fonctionnaire de l'État. Par la suite, le magistrat ayant entendu la plainte pouvait rédiger un
ordre de sommation à comparaître ou un mandat d'arrestation contre les individus
soupçonnés98. Les policiers devaient alors exécuter l'ordre reçu et procéder à une descente
policière dans l'établissement ayant fait l'objet de la plainte afin d'arrêter les personnes
visées par le mandat. Les individus arrêtés étaient emmenés devant le juge afin de prendre
connaissance des accusations portées contre eux et subir leur procès. Tout comme les
prostituées de rue arrêtées « à vue » par les policiers, les pensionnaires et les exploitants des
bordels étaient également jugés et condamnés de façon sommaire.

" SRQ, 1888, titre VII, c. I, art. 2784; Code criminel, 1892, art. 576.
'" Ibid., art. 574. Ces procédures d'arrestation étaient directement reliées à l'article 185, partie XIII, du Code
criminel de 1892 concernant l'exploitation de femmes ou de filles mineures dans les bordels à l'intérieur ou
l'extérieur des frontières du Canada.
1,8
32 Vict. (1869), c. 31, Acte concernant les devoirs des juges de paix, hors des sessions, relativement aux
ordres et convictions sommaires; Code criminel, 1892, partie XLIV, assignation des accusés devant les juges
de paix, art. 558-559.
34

À titre d'exemple, le 22 juin 1903, le sergent détective de la police provinciale, Joseph


Patry, déposait une plainte contre la tenancière Adèle Senneville, surnommée la femme
Michaud, connue depuis longtemps par les autorités:
Depuis plusieurs années passées, et encore aujourd'hui, une nommée Adèle de
Senneville épouse de Emile Michaud est la maîtresse d'une maison de débauche et
malfamée située rue Ste-Cécile dans la Cité et le district de Québec, étant alors une
personne vagabonde, libertine et débauchée, contre la forme du Code criminel de
1892".

Les accusations portées contre la femme Michaud concernaient alors spécifiquement


la loi sur le vagabondage. Comme pour toutes les tenancières et les pensionnaires des
bordels inculpées au cours de la période 1880-1905, les accusations stipulaient qu'elles
étaient poursuivies par procédures sommaires.

1.3.2. Les procès sommaires


Dans ses recherches sur la prostitution à Montréal, Mary-Anne Poutanen a constaté
une différence procédurale du système judiciaire entre les prostituées de rue versus les
tenancières et les pensionnaires des bordels. Selon la législation de 1839, les policiers
pouvaient appréhender: « ail common prostitutes or night walkers wandering in the fields,
public streets or highways, not giving a satisfactory account of themselves » . Les
prostituées de rue étaient jugées sommairement par un ou plusieurs juges de paix. En
contre-partie, les pensionnaires et les tenancières étaient jugées devant la Cour trimestrielle
des Sessions de la Paix. Les procédures étaient alors plus complexes et les frais rattachés
aux poursuites pouvaient entraîner le retrait des accusations et permettre à plusieurs d'entre
elles d'éviter un verdict de la Cour 101 .

À partir des premières décennies du XIXe siècle, les recours aux procédures
sommaires contribuaient à accélérer l'administration de la justice criminelle 102 . Au fil du
siècle, cette forme de justice plus expéditive permettait de prendre en charge plusieurs types
de délits, incluant la prostitution. À propos de la répression des maisons de débauche, la loi

' Déposition du sergent détective Joseph Patry, Sessions de la Paix, 22 juin 1903, BAnQ-Q, TL31, SI, SS1
UR 115, cont. 204, document 234944.
1
Mary-Anne Poutanen, thèse de doctorat, op. cit., p. 173-174.
101
Ibid. p. 208-209; 276-285.
102
Donald Fyson, Magistrales, Police, andPeople, op. cit., p. 340-345.
35

de 1858 concernant l'administration prompte et sommaire de la justice criminelle apporta


des changements notables dans la manière de juger les pensionnaires et les maîtresses des
bordels. Selon cette législation, une personne accusée devant le Recorder ou un magistrat
de Québec pour l'offense de « tenir, habiter ou fréquenter habituellement une maison de
désordre, maison malfamée ou lieu de débauche » pouvait désormais être jugée
sommairement par un seul magistrat103. L'autorité des magistrats était absolue dans les
limites de la ville de Québec, c'est-à-dire que les personnes accusées en vertu de la loi sur
les maisons de désordre n'avaient plus le choix de recourir aux procès devant jury, à la
différence des autres crimes sous la juridiction sommaire des juges, qui nécessitaient encore
le consentement des accusés104. L'autorité absolue conférée aux magistrats et ciblant
spécifiquement les maisons de prostitution indique alors à quel point ce type de crime était
pris au sérieux par les législateurs.

Peu après la Confédération, parmi les séries de lois adoptées en 1869, la loi sur
l'administration prompte et sommaire de la justice criminelle continua à être appliquée
pour être finalement incorporée au Code criminel de 1892 . Selon la législation, l'autorité
absolue de juger sommairement les crimes reliés aux maisons de prostitution était accordée
à tout « magistrat compétent » dans la province de Québec, à savoir « tout recorder, juge
d'une cour de comté étant juge de paix, tout commissaire de police, juge des sessions de la
paix, magistrat de police, magistrat de district, ou autre fonctionnaire ou tribunal revêtu,

"M 22 Vict. (1858), c. 27, art. 1(4), 2, 10; SRC, 1859, c. 105, s. 1 (7) et s. 14. L'Acte des procès sommaires de
1858 amendait la loi promulguée l'année précédente en y ajoutant alors l'offense de «tenir, habiter ou
fréquenter habituellement » une maison de débauche, voir 21 Vict. (1857), c. 27, Acte pour diminuer les frais
et abréger, en certains cas, les délais dans l'administration de la justice en matière criminelle. En 1841, une
première série de lois visant à consolider et accélérer l'administration de la justice criminelle pour certains
types d'infraction, notamment les assauts communs, était adoptée par le Parlement du Canada-Uni, 4-5 Vict.
(1841), c. 24, 25, 26, 27. D'abord retardée par les luttes politiques, la législation adoptée en 1841 découlait
des lois promulguées en Angleterre par le premier ministre Robert Peel en 1827 et 1828 (lois de Peel), voir
Martin Dufresne, « La réforme de la justice pénale Bas-canadienne, le cas des assauts communs à Québec »,
RHAF, 53, 2, 1999, p. 247; « La police, le droit pénal et «le crime» dans la première moitié du XIXe siècle:
l'exemple de la ville de Québec », Revue Juridique Thémis, 34, 2, 2000, p. 427-428.
104
En plus des maisons de désordre, la juridiction absolue du magistrat était aussi effective à l'égard des
matelots séjournant à Québec et accusés dans les limites de la ville, 32-33 Vict. (1869), c. 32, art. 16. À partir
du Code criminel de 1892, les pouvoirs absolus des magistrats n'étaient plus limités aux villes et
s'appliquaient partout au Canada.
105 32_33 y j c t (1869), c. 32, s. 2 (6) et s. 15. En 1886, Y Acte des procès sommaires figurait toujours dans les
Statuts refondus du Canada et fut ensuite incorporé au chapitre des procédures du Code criminel de 1892, voir
SRC, 1886, c. 176, art. 3 (f) et art. 4; Code criminel, 1892, art. 783 ( 0 et art. 784.
36

lors de la passation du présent acte, des pouvoirs conférés à un recorder (...)» '. Ainsi, les
magistrats des Sessions de la Paix, de la Cour de Police et de la Cour du Recorder de
Québec, munis des pouvoirs conférés à deux juges de paix ou plus, possédaient l'autorité de
juger sommairement les individus accusés pour des crimes reliés aux maisons de
prostitution.

Selon les procédures prévues par Y Acte des procès sommaires, un acte d'accusation
devait être rédigé contre un individu accusé de tenir, habiter ou fréquenter une maison de
débauche. Par la suite, le magistrat devait en faire la lecture et demander s'il était coupable
ou non-coupable de l'infraction dont il était accusé. Lorsqu'une personne plaidait non-
coupable, le magistrat devait interroger les témoins à charge et entendre la défense de
l'accusé s'il y avait lieu. Dans tous les cas, les tenancières et les prostituées accusées
1 07

étaient jugées de manière sommaire et recevaient aussitôt le verdict du tribunal . En cas


de verdict de culpabilité, les individus jugés par procès sommaire recevaient leur sentence.
La législation prévoyait alors une peine maximale de six mois d'emprisonnement avec ou
sans travaux forcés et/ou une amende ne dépassant pas cent piastres, incluant les frais .

Les recours aux procès sommaires constituent un élément essentiel du fonctionnement


du système judiciaire envers la prostitution à Québec au cours des dernières décennies du
XIXe siècle. Ainsi, entre 1880 et 1°()5, les magistrats des Cours inférieures de justice
criminelle possédaient l'autorité absolue déjuger de façon sommaire tant les prostituées de
rue que les pensionnaires et les tenancières des bordels. L'accélération de la justice visait à
atteindre un verdict de la Cour et prendre en charge plus efficacement les groupes
marginaux de la société. Les procédures accélérées et les pouvoirs accrus octroyés aux
magistrats s'inscrivaient alors en continuité avec la montée du système de répression .

""' 32-33 Vict. (1869), c. 32, art. 1; SRC, 1886, c. 176, art. 2 (a. I); Code criminel, 1892, art. 782.
107
Ibid., art. 786.
La loi prévoyait également que tout magistrat ayant rendu un verdict en vertu de Y Acte des procès
sommaire devait transmettre « la condamnation, ou un double du certificat de renvoi de l'accusation, avec
l'accusation écrite, les dépositions des témoins à charge et à décharge, et la déclaration de l'accusé, à la
prochaine cour des sessions générales ou trimestrielles de la paix (...) », Code criminel, 1892, art. 788 et art.
801. les documents judiciaires relatifs aux procès sommaires des maisons de débauche sont d'ailleurs
conservés parmi les dossiers judiciaires des Sessions de la Paix aux Archives nationales du Québec à Québec,
AnQ-Q, TL31,S1,SS1.
u
" Voir le tableau 1, page suivante.
37

Tableau 1 : Législation de la prostitution (1858-1892)

Lois Sentences/juridiction11

32-33, Vict. (1869), c. 28, Acte relatif aux vagabonds. 2 mois de prison, avec
ou sans travaux forcés,
et/ou 50$ d'amende.

- 37 Vict. (1874), c. 43, Acte pour amender l'Acte 6 mois de prison, avec
concernant les vagabonds. ou sans travaux forcés,
Vagabondage et/ou 50$ d'amende.
- 44 Vict. (1881), c. 3\,Acte à l'effet de lever tous doutes
sur les pouvoirs d'emprisonner aux travaux forcés en vertu
des actes concernant les vagabonds.
- Code criminel du Canada, 55-56 Vict. ( 1892), c. 29, partie 6 mois de prison, avec
XV, du vagabondage, art. 207 (i, j , k, 1). ou sans travaux forcés,
et/ou 50$ d'amende.
- Bawdy-House, dans W. C. Keele, The Provincial Justice: Amende et
or, Magistrate's Manual, being a Complète Digest ofthe emprisonnement.
Criminal Law of Canada (...), 5e éd., Toronto, H. & W.
Nuisance Rowsell, 1864, p. 92-93.
publique
Maisons - Code criminel, 1892, partie XIV, des nuisances, art. 195 an d'emprisonnement.
de et 198.
désordre
- Statuts refondus du Canada, 1886, c. 157, Acte concernant Entre 2 et 10 ans
Crimes les délits contre les mœurs et la tranquillité publique, art. 5 d'emprisonnement.
contre et 7.
les
- Code criminel, 1892, partie XIII, des crimes contre les Entre 2 et 14 ans
mœurs
mœurs, art. 185 à 187. d'emprisonnement.
- 22 Vict. (1858), c. 27, Acte pour amender et étendre Juridiction sommaire
l'Acte de 1857, pour diminuer les frais et abréger, en absolue du magistrat,
certains cas, les délais dans l'Administration de la Justice dans les villes.
en matière Criminelle.
- Statuts refondus du Canada, 1859, c. 105, Acte concernant
l'administration prompte et sommaire de la justice
Procédures
criminelle, en certains cas.
sommaires
- 32-33 Vict. (1869), c. 32, Acte concernant
l'administration prompte et sommaire de la justice
criminelle, en certains cas, s. 2 (6) et s. 15.
- Code criminel, 1892, partie LV, instruction sommaire des Juridiction sommaire
actes criminels, art. 783 (1) et art. 784. absolue du magistrat,
partout au Canada.

Les sentences indiquées sous les rubriques « vagabondage » et « maisons de désordre » pouvaient
s'appliquer contre tous les individus, hommes ou femmes, en fonction des accusations qui étaient portées
contre ceux-ci.
38

Conclusion

Dans un premier temps, ce chapitre a permis d'établir le contexte juridique à la base


du fonctionnement de la justice criminelle envers la prostitution. L'approche normative
contenue dans la législation criminelle était résolument celle de la répression. De la loi sur
le vagabondage de 1869 jusqu'à la codification du droit criminel en 1892, la législation
était d'ailleurs caractérisée par des sanctions pénales de plus en plus sévères envers les
prostituées et surtout les exploitants de bordels. Au plan local, le conseil municipal
adoptait, quant à lui, sa propre réglementation des maisons de prostitution. Les objectifs
poursuivis consistaient alors à camoufler les aspects visibles du phénomène ainsi qu'à
repousser géographiquement les maisons malfamées à l'extérieur des quartiers habités.

Sur le plan des procédures judiciaires, les prostituées de rue étaient arrêtées « à vue »
par les policiers et étaient jugées par procès sommaire. Par ailleurs, concernant les maisons
de débauche, les plaintes déposées devant un magistrat initiaient les poursuites judiciaires
contre les prostituées et les exploitants des bordels. La transformation majeure du système
de justice à Québec, à partir de 1858, consista cependant à conférer aux magistrats le
pouvoir absolu de juger également par procès sommaire les individus accusés de tenir,
habiter ou fréquenter une maison de prostitution.

En définitive, entre 1880 et 1905, les magistrats de justice possédaient tous les
pouvoirs législatifs, judiciaires et exécutifs permettant de réprimer de manière accélérée
tous les individus impliqués dans la prostitution. Face à ces pouvoirs théoriques, il importe
désormais, dans le chapitre suivant, d'analyser le fonctionnement concret des institutions
judiciaires et pénales de l'État envers la prostitution dans la rue et les maisons de débauche.
39

CHAPITRE 2: LE FONCTIONNEMENT DU SYSTÈME: PROTECTION DU CORPS


SOCIAL ET RÉGULATION COMPORTEMENTALE

Introduction

Le traitement judiciaire de la prostitution à Québec entre 1880 et 1905 constitue le


sujet central de ce chapitre. Par conséquent, l'analyse se concentre entièrement sur les
rouages institutionnels du système de justice étatique. Dans un premier temps, l'objectif
principal consiste à repérer et décrire les logiques des mesures répressives envers là
prostitution dans la rue et celle dans les bordels. Par la suite, il s'agit d'examiner les
procédures judiciaires ainsi que les sanctions pénales imposées à chacun des groupes ciblés
différemment par les autorités locales.

La régulation par l'État des comportements déviants ainsi que la protection du corps
social sont analysées dans ce chapitre en tant que motivations principales du
fonctionnement du système judiciaire envers la prostitution. D'une part, plusieurs études
concernant la prostitution se sont concentrées sur le « contrôle » ou la « régulation »
comportementale par l'État. Les recherches s'appuyant sur cette interprétation ont montré
les initiatives de régulation des comportements déviants et des individus marginaux par le
système judiciaire dans le contexte d'accroissement des pouvoirs étatiques. Dans cette
optique, plusieurs recherches dans l'historiographie, comme celles de Tamara Myers et
Carolyn Strangc, ont analysé la répression étatique des prostituées en fonction des
distinctions d'âge et de genre" 1 . En ce sens, les comportements déviants de certaines
prostituées, qui allaient à l'encontre des codes moraux féminins de l'époque, étaient à
l'origine des actions répressives de la justice étatique.

111
Tamara Myers, op. cil.; Carolyn Strange, op. cil., p. 89-143. Parmi les reeherches récentes, voir également
le recueil d'articles édité par Bettina Bradbury et Tamara Myers portant sur les mécanismes complexes de
construction identitaire en fonction des distinctions reliées tant au genre, à l'âge, la classe, l'ethnie et la
religion, Negotiating Identifies in l'Jih and 20th-Century Montréal, op. cit., p. 1-21. Concernant la
construction identitaire des prostituées et vagabondes en fonction des distinctions de genre dans l'espace
public, voir l'article de Mary-Anne Poutanen, « Bonds of Friendship, Kinship, and Community: Ciender,
Ilomelessness, and Mutual Aid in lîarly-Nineteenth-C'entury Montréal », loc. cit., p. 25-48. Voir aussi sa
thèse de doctorat, op. cil., p. 107-164; consulter également Timothy .1. Cîilfoyle, City ofEros, New York City,
Prostitution, and the Commercializution ofSex, 1790-1920, New York/London, W.W. Norton & Company,
1992, 462 p.; Jill Harsin, Policing Prostitution in Nineteenth-Century Paris, Princeton, Princeton University
Press, 1985,417 p.
40

D'autre part, selon les textes législatifs officiels, la criminalisation des prostituées était
légitimée principalement dans le but d'assurer la sécurité et l'ordre public face aux
« dangers », physiques et moraux, suscités par ces groupes marginaux ou « vagabonds ». A
Québec, la régulation comportementale et le souci de protection de la société, en fonction
des anxiétés des élites bourgeoises de l'époque, passaient par l'enfermement des prostituées
à la prison des Plaines d'Abraham. Par ailleurs, depuis les années 1840-1850, des
institutions spécialisées d'enfermement s'étaient implantées afin de « réhabiliter » les
prostituées notamment en fonction de critères sélectifs d'âge et de sexe des
pensionnaires . En particulier, au cours de la seconde moitié du XIXe siècle, l'institution
confessionnelle du Bon-Pasteur de Québec était destinée à recueillir les prostituées
repenties ainsi que les enfants mineurs de moins de 16 ans . De plus, l'état mental des
individus était également pris en compte et pouvait entraîner le transfert de prostituées
emprisonnées vers l'asile de Beauport 114 . Les institutions de détention, publiques ou
privées, étaient alors intégrées au fonctionnement du système judiciaire.

La répression étatique de la prostitution se fondait sur les objectifs de protection


sociale et de contrôle comportemental selon les normes de l'époque et des distinctions de
genres. Dans une démarche comparative entre la rue et les bordels à Québec, la première
partie de l'analyse porte sur les fréquences de la répression. La deuxième partie examine
plus attentivement les motifs des plaintes et les procédures judiciaires particulières
concernant la répression des maisons de débauche. Finalement, la troisième partie se
concentre sur les sentences et l'emprisonnement des acteurs impliqués dans la prostitution.

112
Jean-Marie Fecteau, La liberté du pauvre, op. cit. p. 148-153.
Voir Josette Poulin, Une utopie religieuse, le Bon-Pasteur de Québec, de 1850 à 1921, thèse de doctorat,
Université Laval, 2004, 504 p. Sur l'approche et les institutions pénitentiaires de réhabilitation des prostituées
en Grande-Bretagne, voir Susan Mumm, « Not Worse than Other Girls: The Convent-Based Rehabilitation of
Fallen Women in Victorian Britain », Journal of Social Hislory, 29, 3, 1996, p. 527-547; Linda Mahood, The
Magdalenes: Prostitution in the Nineteenth Century, London, New York, Routledge, 1990, 205 p.
114
I.'asile de Québec était d'abord temporaire de 1845 à 1850. Il est devenu le Québec Lunatic Asylum de
1850 à 1865 et par la suite Y Asile des aliénés de Québec pour devenir l'asile Saint-Michel Archange à partir
de 1894, voir Jacques Laplante, Prison et ordre social au Québec, op. cit., p. 91-99. Voir aussi Peter Keating,
La science du mal, l'institution de la psychiatrie au Québec, 1800-1914, Montréal, Boréal, 1993, 208 p.
■ 11

2.1. Les fréquences de la répression

2.1.1. Les prostituées de rue


L'analyse des registres de la prison de Québec permet de constater que
l'emprisonnement des prostituées demeurait une forme de répression appliquée
fréquemment par le système. Cette répression carcérale visait certaines prostituées
emprisonnées parfois à plusieurs reprises au cours de leur vie. Ainsi, entre 1880 et 1905,
parmi l'ensemble des admissions de prostituées à la prison, 260 femmes ont été
emprisonnées à 810 reprises (graphique 1). Par ailleurs, on s'aperçoit que
l'emprisonnement à répétition ciblait un groupe particulier, c'est-à-dire celui des prostituées
de rue. Ainsi, 169 femmes identifiées comme prostituées et arrêtées dans les rues de
Québec ont effectué 704 séjours en prison, soit près de 85% de tous les cas
d'emprisonnement. En comparaison, seulement 52 prostituées de bordel ont été
emprisonnées à 60 reprises tandis que 39 tenancières ont séjourné en prison à 46 reprises" 5 .
Le phénomène d'incarcération à répétition des prostituées de rue apparaît alors flagrant
avec une moyenne de plus de 4 emprisonnements par personne comparativement à environ
un séjour en prison pour les prostituées de bordel et les tenancières.

L'analyse plus approfondie de la répression des prostituées permet d'établir un second


constat: l'incarcération à répétition n'était pas répartie également parmi le groupe des
prostituées de rue. Au contraire, certaines d'entre elles étaient emprisonnées à répétition
tandis que plusieurs autres n'apparaissaient qu'une seule fois dans les registres. Parmi
toutes les femmes arrêtées dans la rue, 64% ont effectué un seul séjour en prison tandis que
seulement 36% d'entre elles étaient soumises à une répression répétitive par le système
judiciaire (graphique 2). Un « noyau récidiviste » d'au moins 60 femmes était donc soumis
à une répression carcérale plus intense à Québec entre 1880 et 1905 . L'analyse des

' Les cas d'emprisonnement des prostituées de me concernent les femmes identifiées comme prostituées
dans les registres de la prison de Québec et emprisonnées pour les catégories de délits: «conduite déréglée»,
«fainéantise et obstruction» et «ivresse publique». Les cas d'emprisonnement des tenancières et des
prostituées de bordels concernent celles incarcérées uniquement pour l'offense d'avoir «tenu, fréquenté ou
habité un bordel».
Le terme «récidiviste» correspond aux personnes emprisonnées plus d'une fois tandis que les
« non-récidivistes » sont celles emprisonnées une seule fois à la prison de Québec. Il ne s'agit donc pas de la
réalité du récidivisme effectué par les individus puisqu'une personne emprisonnée une seule fois pouvait avoir
commis plusieurs autres infractions sans être répertoriée dans les documents judiciaires.
42

« récidivistes » et des « non-récidivistes » permet de constater que 85% des séjours en


prison étaient effectués par ces 60 femmes réprimées de façon constante par le système. En
contre-partie, le taux d'emprisonnement des 109 prostituées «non-récidivistes» ne
représente que 15% de tous les cas d'emprisonnement des prostituées de rue.

Graphique 1: Nombre de séjours en prison et de personnes emprisonnées selon les groupes


impliqués dans la prostitution, prison de Québec. 1880-1905.

(110
i Nombre do séjours
en prison
704

t.i Nombre de
personnes
emprisonnées

60
52 46 39

Total
■■ ■■■
Prostituées de rue Prostituées dans les Tenancières
bordels

Graphique 2: Emprisonnement des prostituées de rue « récidivistes » et « non-récidivistes », prison


de Québec, 1880-1905.

Prostituées dans la rue Séjours en prison

□ Prostituées de rue
récidivistes

n Prostituées de rue
emprisonnées une
seule fois
43

En accord avec la majorité des recherches concernant la prostitution urbaine, le


recours à la prostitution dans la rue était sans doute occasionnel pour plusieurs de ces
I 17

femme qui n'étaient pas soumises à la répression à répétition . L'analyse des taux
d'emprisonnement ne permet cependant pas d'identifier la proportion exacte de la
prostitution occasionnelle puisque plusieurs de ces femmes parvenaient sans doute à passer
à travers les mailles du système. Elles ne figuraient donc pas dans les documents
judiciaires. Dans son étude sur la criminalité féminine, Tamara Myers interprète d'ailleurs
cette capacité de certaines femmes à se dissimuler en milieu urbain et d'éviter la répression
étatique comme un mode de résistance" 8 . Dans le cadre de la présente étude, il est à tout le
moins possible d'affirmer que sur le plan du fonctionnement du système, la répression de la
prostitution à Québec ciblait un groupe particulier de prostituées de rue soumis à une
répression carcérale presque systématique lorsqu'elles étaient associées au vagabondage.

Dans la plupart des cas, les prostituées « récidivistes » arrêtées dans la rue étaient
jugées par la Cour du Recorder et emprisonnées pour des délits concernant la moralité et le
trouble de l'ordre public" . La présence dérangeante dans les rues et les espaces publics de
ces « vagabondes/prostituées » entraînait alors leur emprisonnement expéditif par le
système. Au contraire, les prostituées « non récidivistes », qui n'étaient pas associées au
vagabondage chronique en plus de la prostitution, étaient moins soumises à une répression
répétitive par le système de justice étatique.

1 90

Le parcours judiciaire de Rosalie Daigle , emprisonnée 10 fois entre 1895 et 1904,


ainsi que celui d'Éliza Dcsmond, emprisonnée à 41 reprises pour finalement être transférée
au Jeffrey Haie Hospital et y décéder le 7 avril 1888, illustrent le vécu de plusieurs
« vagabondes/prostituées ». Comme la plupart des femmes emprisonnées à répétition,
Rosalie Daigle et Éliza Desmond étaient identifiées dans les registres judiciaires comme

Voir notamment Mary-Anne Poutanen, thèse de doctorat, op. cit., p. X6-104; Judith R. Walkowitz, « Maie
Vice and Feminist Virtue », llislory Workshop, 13, 1982, p. 77-93; Ruth Rosen, op. cit. p. 147-161.
118
Tamara Myers, op. cit., p. 66-175; 236-242.
" 9 Le motif principal d'emprisonnement était la catégorie de délit « Loose, Idle and Disorderly ». Plusieurs
vagabondes/prostituées étaient emprisonnées également pour « ivrognerie » ou pour « Itânerie et
obstruction », AVQ, Cour du Recorder, Pénal Book, 2FF, no 20 à 23, 1880, 1885, 1890 et 1895 et Livre des
prisonniers, 2FF, no 46-47, 1900 et 1905.
120
Le cas de Rosalie Daigle est mentionné en introduction, p. 1.
44

prostituées ou vagabondes. La répression généralisée opérée envers ces femmes marginales


se fondait principalement sur leur présence « dérangeante » et leur visibilité dans l'espace
urbain. Dans certains cas, elles étaient davantage vagabondes que prostituées. Par
exemple, jusqu'en 1883, Éliza Desmond était identifiée comme prostituée dans les
registres. Par après, alors qu'elle était âgée de plus de 50 ans, son emprisonnement à
répétition se perpétua mais elle était désormais identifiée surtout comme mendiante tout en
demeurant incluse dans la catégorie des personnes « Loose, Idle, and Disorderly » . La
répression systématique de ces femmes, vagabondes/prostituées, est alors révélatrice de la
continuité du phénomène de criminalisation de la pauvreté et du vagabondage pendant tout
le XIXe siècle 122 .

2.1.2. Motifs de la répression des prostituées de rue et classification judiciaire


Un examen plus approfondi des motifs des emprisonnements révèle que parmi les 169
prostituées de rue, 538 séjours en prison entre 1880 et 1905 étaient reliés à la vaste
catégorie des personnes «fainéantes, débauchées et désœuvrées» (conduite déréglée) 123 .
Les prostituées « récidivistes » et « non-récidivistes » emprisonnées étaient donc
majoritairement intégrées dans cette catégorie selon la classification opérée par les registres
d'écrou. Par ailleurs, jusque vers 1883, les délits commis par les prostituées inscrites dans
les registres de la prison étaient principalement ceux de « fainéantise et obstruction » ainsi
que « ivresse publique ». Par après, de 1884 à 1905, presque tous les motifs d'incarcération
de ces femmes étaient regroupés dans la catégorie de « conduite déréglée » (graphique 3).

Au cours des dernières décennies du XIXe siècle, le système carcéral était caractérisé
par une diminution importante des admissions de prostituées dans la prison de Québec. En
effet, de 95 séjours en prison en 1880, le nombre diminua considérablement à 32
emprisonnements en 1885, pour finalement chuter à 12 cas de prostituées arrêtées dans la
rue et emprisonnées en 1905. Cette décroissance de l'ampleur de la répression carcérale
s'accompagnait également d'une baisse des accusations devant la Cour du Recorder. Les

~ La moyenne d'âge élevée des femmes emprisonnées à répétition semble d'ailleurs indiquer qu'elles étaient,
au cours des dernières années de leur vie, davantage vagabondes que réellement prostituées, voir le chapitre 3.
' Voir notamment Marcela Aranguiz et Jean-Marie Fecteau, loc. cit., p. 83-98.
« Loose, ldle, and Disorderly ».
45

cas de prostituées de rue conduites devant le Recorder passaient ainsi de 89 accusations en


1880 à moins de 20 en 1905. La diminution des accusations suivait ainsi une courbe
décroissante proportionnelle à celle de la baisse des emprisonnements 124 (graphique 4).

Graphique 3: Motifs des séjours en prison des prostituées arrêtées dans la rue, prison de Québec,
1880-1905 125 .

100
90
l Ivresse publique

80 l Fainéantise et obstruction
/() l Conduite déréglée
(il)

!>()
40
30
20
10

c o c o c o c o o o c o c o c o c o c o o > 0 3 c n a ) a > a > c n C T > c n a > o o o o o o


c o o o c o c o o o c o o o c o c o o o c o c x ) c o o o c o c o c o c o o o o o a ) a > O î a ^ a > a >

Graphique 4: Motifs des accusations contre les prostituées arrêtées dans la rue. Cour du Recorder,
Québec, 1880-1905 126 .

100
■ Ivresse publique
90
80 H Fainéantise et obstruction

70 B Conduite déréglée

60
50
40
30
20
10
0
1880 1885 1890 1895 1900 1905

" À ce sujet, pour l'ensemble du système de justice criminelle à Québec et Montréal, voir notamment Donald
Fyson, « The Judicial Prosecution of Crime in the Longue Durée: Québec, 1712-1965 », loc. cit., p. 85-119.
125
BAnQ-Q, prison de Québec, registres d'écrou, E17, 1960-01-036.
126
AVQ, Cour du Recorder, Pénal Book, 2FF, no 20 à 23 / Livre des prisonniers, 2FF, no 46-47.
46

Une comparaison des registres de la Cour du Recorder et ceux de la prison permet de


repérer un écart entre les accusations portées devant la Cour et celles inscrites dans les
registres d'écrou. On constate alors que la catégorie de « conduite déréglée », utilisée
principalement dans les registres de prison, ne correspondait pas forcément aux
informations inscrites par le greffier de la Cour du Recorder. Ainsi, à l'exception de
l'année 1880, les prostituées de rue étaient accusées en majorité devant le Recorder pour
l'offense de « fainéantise sans rendre un compte satisfaisant d'elle-même » ou pour
« ivresse publique ». Par la suite, le type de délit inscrit par le geôlier était remplacé par le
terme de « conduite déréglée ». En accord avec ce qui a été observé par Mary-Anne
Poutanen, les prostituées de rue étaient fréquemment poursuivies en conjonction avec
d'autres offenses commises dans l'espace public . Les accusations se retrouvaient par la
suite incorporées à la catégorie générale de « conduite déréglée », qui pouvait faire
référence à plusieurs types de comportements jugés déviants 1 8.

À l'exception de certaines vagabondes/prostituées, les offenses commises par les


femmes identifiées dans la catégorie de « conduite déréglée » étaient dans la plupart des cas
reliées à la prostitution. À titre d'exemple, le 10 février 1890, Bridget Morris était
emmenée devant le Recorder sous l'accusation de « loitering and not giving a satisfactory
account of her présence there ». Le même jour, elle était inscrite comme prostituée dans le
registre d'écrou et était incluse dans la catégorie « conduite déréglée » . En comparaison,
le 29 janvier 1890, Mary Ranger était accusée devant le Recorder pour le même délit et
était également elassifïée parmi la catégorie de « conduite déréglée » dans le registre de
prison 130 . Par contre, dans la section relative à son occupation, clic n'était pas identifiée
comme prostituée mais en tant que mendiante. Au moment de son incarcération, Mary
Ranger, bien connue des autorités, avait alors 70 ans. Ainsi, dans son cas, la catégorie de
«conduite déréglée» référait davantage au vagabondage qu'à la prostitution.

" Mary-Anne Poutanen, thèse de doctorat, op. cit., p. 201-207.


128
Les personnes emprisonnées à Québec étaient d'ailleurs fréquemment accusées devant la Cour du Recorder
selon une formulation telle que: « As loose, idle, and disorderly person, was found drunk in (...) street ».
129
AVQ, Cour du Recorder, Pénal Book, 10 février 1890.
130
Ibid., 29 janvier 1890.
47

2.1.3. Les « récidivistes » et renfermement asilaire


Entre le 9 janvier 1880 et le 9 août 1887, Mary Mulligan a été inscrite à 32 reprises
dans les registres de la prison de Québec pour finalement être transférée à l'asile de
Beauport. Au total, les registres de détention indiquent qu'elle demeura en liberté pour une
durée de moins de 4 mois (118 jours) au cours de toute la période 1880-1887 . Identifiée
dans le groupe des vagabondes/prostituées, soumis à une répression systématique, son cas
est représentatif de l'isolement institutionnel par l'État de ces femmes marginales perçues
comme une menace contre la sécurité publique . Les devoirs de protection par le système
judiciaire ainsi que la régulation des comportements déviants se concrétisaient alors par
l'isolement prophylactique, pratique issue de la doctrine médicale, largement répandue dans
la prise en charge de la criminalité au XIXe siècle .

Une première interprétation du cas de Mary Mulligan permet de percevoir le rôle actif
joué par la justice de l'État afin d'assurer la protection individuelle de certaines personnes
vulnérables. L'enfermement systématique de Mary entre 1880 et 1887 peut alors
s'expliquer par l'objectif de protection de la personne inapte à fonctionner en société. De
plus, le système judiciaire remplissait son devoir de protection de l'ensemble du corps
social face à l'anxiété suscitée par la présence de ces vagabondes/prostituées dans la
société. En contrepartie, une seconde interprétation laisse entrevoir que la répression
répétitive pouvait être à l'origine de la vulnérabilité psychologique de la prisonnière,
entraînant finalement son transfert à l'asile 134 . Cependant, chacune des interprétations doit
reconnaître le rôle actif de la justice étatique dans ce processus de mise en isolement de
certaines femmes ciblées par les autorités judiciaires. À Québec, la présence depuis 1845
de l'asile de Beauport et son utilisation dans le processus de mise à l'écart de ces femmes,

111
BAnQ-Q, prison de Québec, registres d'écrou, E17, 1960-01-036/ 1578, 1881 à 1887.
" Les asiles d'aliénés dans la province étaient sous le contrôle et la surveillance du gouvernement. Selon la
législation, les individus pouvaient être admis à l'asile, aux frais du gouvernement et des municipalités,
lorsqu'ils étaient jugés notamment « dangereux ou cause de scandale ». De plus, lorsqu'un shérif d'un district
croyait qu'un individu détenu en prison était aliéné, il devait le faire examiner par un médecin et, lorsque
l'aliénation du détenu était établie, ce dernier devait être transféré, sans délai, à l'asile, SRQ, 1888, titre VIII,
c. 5, art. 3182, 3195, 3209.
133
Sur les discours théoriques de la prise en charge carcérale de la criminalité au Québec, voir notamment
Jean-Marie Fecteau, Lu liberté du pauvre, op. cit., chapitre IV, en particulier p. 153-164.
' Les raisons détaillées des transferts des prisonnières vers l'asile ne sont pas mentionnées dans les registres
de la prison de Québec et les autres documents judiciaires consultés.
48

identifiées comme criminelles par la justice, est également révélatrice de la spécialisation


des institutions d'enfermement et des objectifs utopiques de guérison médicale des
individus criminels, incluant les prostituées 1 5 .

L'exemple de Mary Mulligan ne constitue pas une exception au sein du groupe des
vagabondes/prostituées. En effet, entre 1880 et 1905, les registres indiquent 69 transferts
vers l'asile de Beauport136. De ce nombre, 11 transferts concernaient le groupe des 60
femmes identifiées comme vagabondes/prostituées et qui étaient soumises à une répression
généralisée (tableau 2). Ainsi, plus d'une vagabonde/prostituée sur six a donc été internée
dans un asile. En majeure partie, la protection de la société constituait l'objectif principal
7
des recours à l'institution asilaire par le système de justice .

En définitive, les prostituées de rue étaient soumises à une répression carcérale accrue
comparativement aux tenancières et aux pensionnaires des bordels. Par ailleurs,
l'emprisonnement à répétition ne concernait pas la totalité des prostituées arrêtées clans la
rue. Ce mode de régulation s'appliquait principalement au groupe spécifique des
vagabondes/prostituées. La présence dérangeante de ces femmes dans les rues entraînait
alors le système à effectuer une répression expéditive et à procéder à leur enfermement.
Dans sa finalité, la logique principale de la mécanique judiciaire envers la prostitution dans
la rue rejoignait l'objectif de régulation comportementale et morale ainsi que le devoir de
protection du corps social passant par la solution de l'isolement prophylactique. À cet effet,
généralement en dernier recours, l'institution asilaire était employée en conjonction avec la
prison commune pour mettre à l'écart certaines vagabondes/prostituées jugées dangereuses.

Peter Keating indique que l'objectif de guérison médicale dans les asiles québécois au XIXe siècle entrait
d'ailleurs en conllit avec la prise en charge des aliénés incurables et des criminels dans l'institution
subventionnée par l'Etat, voir son livre La science du mal, op. cit., p. 55-109.
Au total, on dénombre 1889 admissions de prisonnières à la prison de Québec entre 1880 et 1905. Le
dépouillement des registres de la prison de Québec concernant les femmes emprisonnées a été effectué
notamment dans le cadre des recherches menées par Josette Poulin, thèse de doctorat, op. cil..
137
En accord avec les recherches de Pierre Tremblay et André Normandeau, l'enfermement dans des
institutions spécialisées contribuait à renforcer la distance sociale entre les détenus et la société civile. De
plus, les caractéristiques individuelles des personnes condamnées déterminaient désormais l'institution
d'enfermement dans laquelle les individus devaient subir leur peine, Pierre Tremblay et André Normandeau,
« L'économie pénale de la société montréalaise, 1845-1913 », Histoire sociale/ Social Ilistory, 19, 37, 1986,
p. 188-189.
49

Tableau 2: Prostituées de rue emprisonnées et transférées à l'asile de Beauport. prison de Québec.


1880-1905138.
Prénom Nom Délit Entrée Sentence Sortie Occupation Commentaire
Ckirisse Marcotte Loose, idle, 1880-06-19 1 mois 1880-07-06 Prostitute Sent to Beauport
disorderly Asylum
Marie Clairmont Loitering and 1882-03-28 2 mois 1882-04-24 Prostitute Sent to Beauport
obstructing Asylum
Marie Clairmont Loose, idle, 1885-03-06 1 mois 1885-03-07 Prostitute Sent to Beauport
disorderly Asylum
Mary Mulligan Loose, idle, 1887-05-07 4 mois 1887-08-09 Beggar Sent to Beauport
disorderly Asylum
Emma Boulé Loose, idle, 1889-07-02 2 mois 1889-07-24 Prostitute Sent to Beauport
disorderly Asylum

Emma Bilodeau Loose, idle, 1890-11-07 3 jours 1890-11-08 Prostitute Sent to Beauport
disorderly Asylum

Marie Leduc Loose, idle, 1894-10-27 2 mois 1894-11-02 Prostitute Sent to Québec
disorderly Asylum

Rosalie Daigle(wife of Jean Loose, idle, 1900-04-23 2 mois 1900-05-02 Prostitute Sent to Asylum
Dostie) disorderly
Obéline Duchesnc Loose, idle, 1902-03-19 15 jours 1902-03-24 Prostitute Sent to Asylum
disorderly
Adèle Côté (wife of Against bylaws 1902-08-25 Three x one 1902-09-23 Prostitute Sent to Asylum
Achille Gosselin) month (4)
Aneline Duchaine (wife of Loose, idle, 1903-10-29 15 jours 1903-11-11 Prostitute Sent to Asylum
Joseph Bouchard) disorderly

2.1.4. Les bordels: une répression sporadique


Entre 1880 et 1905, le contrôle judiciaire des maisons de prostitution à Québec était
principalement caractérisé par une plus grande tolérance et une répartition inégale des
actions répressives. Le fonctionnement du système judiciaire envers les bordels semble
alors avoir été semblable à celui observé dans plusieurs autres villes canadiennes à la même
époque . Une certaine tolérance de la part des autorités locales et la présence d'une
réglementation municipale particulière des maisons de débauche à Québec constituent des
éléments d'explication du caractère sporadique de la répression.

Au cours de la période analysée, 48 descentes dans les bordels menant à des


accusations de « tenir, fréquenter ou habiter une maison de débauche » ont été dénombrées

U!i
BAnQ-Q, prison de Québec, registres d'écrou, 1-17, 1960-01-036, 1880-1905.
Voir les articles d'Andrée Lévesque analysant le phénomène de répression sporadique des bordels à
Montréal, « Le bordel: milieu de travail contrôlé », loc. cil., p. 13-31; « Les réformateurs et la prostitution à
Montréal entre 1865 et 1925 », loc. cil., p. 191-201.
so

dans les documents des Sessions de la Paix et ceux de la Cour du Recorder'4'. La


répartition chronologique de ces opérations indique le caractère sporadique de cette
répression. En ce sens, on constate qu'à partir de 1895, au moins une descente par année
était toujours effectuée dans les bordels de Québec. Les opérations policières étaient donc
plus soutenues entre 1895 et 1905, comparativement aux années précédentes (graphique 5).

Graphique 5: Répression des maisons de prostitution. Sessions de la Paix et Cour du Recorder de


Québec. 1880-1905.

30

WÊÊM Accusations (Cour du Recorder)


?!>
nzzi Accusations (Sessions de la Paix)

20 ——Descentes policières

15

10

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o - r - c N j c o ^ r m c o r ^ c o c n o i - c s i c ^ T j - L o c D f ^ c o o c D x - C N i c o ^ r i o
c o o o c o o o c o o o c o c o o o c o c f t c n c n o i o î c n c n c n a > o > o o o o o o
COCOCOCOCO COCOOOCOOO OOOOOOOOCOCO C O C O C O C O O Ï O i O i O O l C f t

Lors d'une opération judiciaire, plusieurs personnes pouvaient être appréhendées et de


nombreux actes d'accusation étaient rédigés. Par exemple, en 1898, parmi les 5 opérations
judiciaires effectuées, 28 actes d'accusation on été rédigés contre des personnes ayant
« tenu, occupé ou fréquenté » une maison de débauche. Le nombre de poursuites
criminelles est alors révélateur de la fréquence élevée des actions répressives en 1898. Par
la suite, de 1899 à 1905, le nombre des accusations retombait entre 5 et 12 par année. Il est
toutefois possible de présumer que des poursuites n'étaient pas engagées systématiquement

Une descente policière correspond à une date au cours de laquelle une ou plusieurs personnes étaient
accusées pour un délit relié aux maisons de prostitution. Plusieurs actes d'accusation pouvaient être rédigés
au cours d'une même opération. Au total, 25 descentes ont été dénombrées dans les documents des Sessions
de la Paix entre 1880 et 1905 et 23 dans ceux de la Cour du Recorder. Les registres de la Cour du Recorder
concernant des personnes accusées de « tenir, habiter ou fréquenter » une maison malfamée ont été examinés
pour les années 1880, 1882, 1883, 1885, 1887, 1888, 1890, 1892, 1893, 1895, 1897, 1898, 1900, 1902, 1903
et 1905. On peut donc estimer à environ 36 accusations contre les maisons de débauche devant le Recorder
entre 1880 et 1905 ((23/16) x 25 - 35,9).
.si

contre toutes les personnes interpellées lors des descentes dans les bordels. D'ailleurs, le
nombre peu élevé de clients accusés et emprisonnés laisse présumer que ceux-ci pouvaient
être relâchés par les policiers immédiatement après leur arrestation, échappant ainsi aux
poursuites criminelles.

La répression sporadique des bordels à Québec se vérifie également à travers les


statistiques criminelles concernant les condamnations sommaires des personnes accusées de
« tenir, fréquenter ou habiter une maison de prostitution »141. Les statistiques criminelles
permettent alors de compléter les résultats obtenus par l'examen des documents judiciaires
des Sessions de la Paix et du Recorder. Les données recueillies indiquent deux périodes
répressives plus intenses survenues entre 1885 et 1887 et en 1898. Ainsi, 36
condamnations sommaires étaient prononcées en 1885 et 33 en 1898 contre des personnes
reliées à la prostitution dans les bordels. En contrepartie, moins de 5 condamnations ont été
répertoriées au cours des années 1890, 1896 et 1903.

Graphique 6: Condamnations sommaires des personnes accusées de tenir, habiter cl fréquenter des
maisons de désordre, statistiques criminelles, district judiciaire de Québec. 1880-1905142.

40 j -

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O O O O C O O O C O T _ T _ . , _ ^ - 0 0 ^ _ ^ _ T _ T — , _ . < _ , _ .,_ ,_ ,_ ,_,,_ .,_ x _^— ,_

141
Statistiques criminelles, Documents de la Session, 45, Victoria, (1882) à 5-6, Edouard VII, (1906), voir le
graphique 6. Un écart est nettement perceptible entre le nombre des accusations devant les tribunaux
inférieurs comparativement aux condamnations sommaires inscrites dans les statistiques criminelles. Cela
peut résulter de documents manquants dans les archives judiciaires du district judiciaire de Québec. Malgré
cette limite à l'analyse de l'ampleur totale de la répression des bordels à Québec entre 1880 et 1905, le
phénomène de répression sporadique des maisons de débauche ressort tout de même des dossiers judiciaires
consultés.
142
Les condamnations sommaires concernant les maisons de désordre sont manquantes dans les Statistiques
criminelles concernant le district judiciaire de Québec pour les années 1880, 1881, 1882, 1883, 1884 et 1889.
52

L'analyse des statistiques criminelles relativise ainsi les résultats obtenus à partir des
documents judiciaires des tribunaux et montrent que la répression des maisons de débauche
n'était pas uniquement prédominante aux cours des années 1895 à 1905. En effet, la
période 1885-1887 a également été marquée par une répression accrue des maisons de
prostitution dans le district judiciaire de Québec. En plus de son caractère sporadique, la
répression des maisons de prostitution était caractérisée par un taux relativement faible des
descentes policières, des accusations et des condamnations sommaires contre les individus
dans les bordels. On constate d'ailleurs que tout au long de la période 1880-1905, les
accusations contre des personnes arrêtées dans les maisons de débauche par les autorités
municipales de la Cour du Recorder sont demeurées assez peu nombreuses 143 . Ainsi,
malgré la loi criminelle sur le vagabondage et la réglementation municipale, les tenanciers
et tenancières bénéficiaient d'une tolérance relative du système. Lorsqu'ils ne troublaient
pas l'ordre public et dissimulaient leurs activités à l'intérieur des établissements, ils
évitaient de subir une répression systématique.

En somme, comparativement aux prostituées de rue, arrêtées à vue et quotidiennement


par les policiers, un laxisme relatif du système judiciaire, entrecoupé de périodes plus
répressives, prévalait envers les maisons de prostitution. Afin d'examiner cette différence
entre la répression effectuée dans la rue et celle dans les bordels, la partie suivante concerne
spécifiquement les différents motifs des descentes dans les maisons de débauche à Québec.

2.2. Les motifs des plaintes et des actions répressives contre les tenancières et les
pensionnaires des bordels

L'analyse des plaintes contre les maisons de débauche permet de comprendre


davantage les rouages du système de répression sporadique des bordels. Dans un premier
temps, les dépositions devant le Recorder ou le magistrat Alexandre Chauveau pouvaient
provenir de citoyens ou de policiers. Par la suite, les poursuites criminelles étaient portées
formellement par le procureur de la couronne ou ses substituts. Les plaintes provenant des
parties civiles concernaient surtout le maintien de la paix publique ou visaient à contrôler

143
Un maximum de cinq accusations par année concernant spécifiquement des maisons de débauche a été
repéré dans les registres de la Cour du Recorder en 1903 (graphique 5).
53

les comportements d'un membre de la famille. À certaines occasions, les policiers


pouvaient appréhender les individus associés aux maisons de débauche en vertu de la
réglementation municipale. Des crimes commis dans les bordels entraînaient également la
formulation de plaintes et des accusations contre les tenancières et les pensionnaires.
Finalement, quelques dépositions sous serment concernant l'exploitation de filles mineures
étaient enregistrées dans les dossiers des Sessions de la Paix et entraînaient des procédures
judiciaires particulières. Les objectifs principaux de la répression des bordels étaient reliés
à la protection de l'ordre et de la tranquillité et visaient également à réguler des
comportements déviants ou criminels lorsqu'ils étaient dénoncés.

2.2.1. Tranquillité publique, justice populaire et contrôle familial


Dans plusieurs cas, les opérations policières contre les maisons de prostitution
provenaient d'une plainte directe formulée par un citoyen devant le Recorder ou le
magistrat de police. Parmi les personnes plaignantes figuraient des citoyens d'un même
quartier désirant mettre fin aux activités trop visibles ou bruyantes d'un bordel dans leur
voisinage. Le 5 décembre 1895, le maire de la municipalité de Limoilou, Joseph Edmond
Trudcl, qui, sans doute en réaction aux pressions de certains citoyens, prenait l'initiative de
formuler une plainte contre Rébecca Marquis, épouse de Gaudias Dcscroisellcs, pour tenir
une maison malfamée ou de débauche. La tenancière était par la suite condamnée à une
amende de « 50$ et les frais plus la somme de 28,80 au plaignant ou 3 mois de prison »144.

Des plaintes semblables étaient également portées devant la Cour du Recorder. Par
exemple, le 25 août 1897, plusieurs citoyens s'étaient regroupés pour demander aux
autorités municipales de vider trois maisons malfamées de la rue Ste-Cécile, dans le
quartier Saint-Jean. Le motif de la plainte concernait le trouble de l'ordre public et surtout
le fait que les enfants étaient témoins en plein jour des activités à l'intérieur des bordels145.
La raison principale des actions répressives rejoignait alors le règlement municipal qui
imposait des volets aux fenêtres des maisons de prostitution.

144
Sessions de la Paix, 5 décembre 1895, BAnQ-Q, TL31, SI, SS1 UR 88, cont. 160, documents 158097,
158098 et 158099 a 158107.
145
L'Événement, 25 août 1897. Voir également la transcription des articles de journaux à l'annexe C: articles
de journaux concernant les descentes dans les bordels.
54

Parfois, lorsqu'une maison devenait trop bruyante, les citoyens pouvaient attaquer
directement un établissement de prostitution sans faire appel aux autorités judiciaires. Le 7
septembre 1880, un groupe de citoyens d'un même quartier décidait d'ailleurs de « vider »
une maison de débauche et de mettre fin eux-mêmes à une période de tolérance prolongée.
Les recours à cette forme de justice populaire étaient alors divulgués dans les journaux et
justifiés par le fait que les maisons ciblées dérangeaient le voisinage depuis trop longtemps:
UN COUP DE BALAI - Les citoyens de la rue Latourelle, ennuyés depuis longtemps
par le tapage et le désordre qui se produisaient dans une maison de débauche, ont pris
la partie de mettre eux-mêmes un terme à cet état des choses. À cette fin ils ont "vidé
la boutique", littéralement

Les dénonciations par des citoyens pouvaient aussi provenir d'un membre de la
famille. Le parent ou le conjoint déposait alors une plainte à la police afin de faire retirer
une personne de son entourage qui fréquentait une maison de prostitution. Ainsi, le 14 juin
1880, Catherine Mann était confiée aux autorités judiciaires par son époux et jugée par la
Cour du Recorder pour avoir fréquenté une maison de prostitution . En septembre 1884,
un autre mari, Joseph-Amazis Dion, formulait une déposition contre sa propre femme pour
vagabondage dans une maison de prostitution appartenant à Georgianna Morency:
Je demeure au numéro quarante-six, rue Charest, en la Cité et District de Québec.
Mardi, le vingt-sixième jour d'Août dernier, mon épouse Marie-Rosanna Ethier a quitté
mon domicile et est allée rester habiter une maison malfamée tenue par une femme du
nom de Georgianna Morency. Cette maison malfamée se trouve Rue Richemond dans
le quartier St-Jean de la dite Cité et District de Québec. Depuis que ma dite épouse a
quitté mon domicile tel que susdit, elle habite constamment la susdite maison malgré
qu'a plusieurs reprises je l'ai sollicitée de laisser la susdite maison malfamée et de
revenir habiter avec moi. Je suis allé ce matin le quatrième jour de septembre courant
chez la dite Georgianna Morency, ou j'y ai vu ma dite épouse que j'ai de nouveau
sollicité de laisser la susdite maison de prostitution et malfamée, elle a refusé d'en sortir
et elle y est encore

Le recours au système judiciaire par Joseph-Amazis Dion consistait alors davantage à


rétablir son autorité sur son épouse pour que celle-ci retourne au foyer conjugal. On
constate d'ailleurs que la menace de sanctions pénales contre la femme accusée de
fréquenter une maison de prostitution faisait partie des procédures appliquées

1
"Le Canadien, 7 septembre 1880.
147
AVQ, Cour du Recorder, Pénal Book, 2FF, no 20, 14 juin 1880.
148
Sessions de la Paix, 4 septembre 1884, BAnQ-Q, TL31, SI, SS1 UR 15, cont. 87, documents 22406 à
22409.
55

consciemment par le juge du tribunal. En ce sens, celui-ci décidait de suspendre son


jugement pour une période de 8 jours pour voir si dans l'intervalle le couple pouvait
parvenir à un rapprochement. De fait, tel que décrit dans les articles du journal
l'Événement (se référer à l'annexe C)149, Marie-Rosanna Éthier décidait finalement de
retourner au domicile conjugal. Les poursuites criminelles contre elle étaient alors
complètement abandonnées 5 .

Les plaintes pouvaient également concerner des enfants mineurs, garçons ou filles, qui
étaient dénoncés par un membre de leur famille. Par exemple, le 20 juillet 1898, le père
d'un garçon, issu d'une famille « des plus respectables » de la Haute-ville de Québec,
portait une plainte contre un bordel afin de retirer son fils de l'établissement. La
dénonciation par le père entraîna alors le retrait du garçon de l'établissement tandis que la
tenancière ainsi que huit pensionnaires de la maison étaient arrêtées et accusées de tenir ou
habiter une maison de prostitution (annexe C)151.

Bien que la majorité des dénonciations étaient formulées par des hommes, l'utilisation
du système judiciaire n'était cependant pas réservée exclusivement à l'autorité
masculine . Le 26 août 1897, une jeune fille de 17 ans était condamnée à 4 mois de
prison suite à la plainte formulée par sa sœur afin qu'elle cesse de fréquenter une maison
malfamée . Ainsi, dans certains cas, les plaintes individuelles pouvaient également
provenir de femmes, qui utilisaient elles aussi les tribunaux afin de contrôler un membre de
leur famille. Cependant, aucun cas de femmes ayant porté plainte contre un époux qui
fréquentait un bordel n'est répertorié dans les documents judiciaires consultés.

2.2.2. L'application de la réglementation municipale


Entre 1880 et 1905, la réglementation municipale de Québec, dont l'objectif était

L'Evénement, 4, 5 et 12 septembre 1884 (annexe C).


5
L'initiation de recours judiciaires sans aller jusqu'à la prononciation d'un verdict du tribunal constituait un
moyen utilisé par certains individus afin notamment de régler des conflits interpersonnels, voir Donald Fyson,
Magistrales, Police, and People, op. cit., p. 238-240.
151
Québec Mercury, 20 juillet 1898 (annexe C).
152
Mary-Anne Poutanen a d'ailleurs mis en lumière plusieurs cas d'utilisation du système judiciaire par
certaines prostituées et tenancières, thèse de doctorat, op. cit., p. 261-275.
153
Québec Chronicle, 26 août 1897.
56

davantage la tolérance réglementée que l'abolition totale des bordels, constituait un autre
motif de cette répression sporadique des maisons de débauche. Par exemple, le 30 janvier
1883, une opération policière dans un bordel de la rue O'Connell entraînait l'arrestation de
trois occupantes de l'établissement. Les accusées étaient alors jugées par le Recorder pour
avoir occupé une maison malfamée située à moins de deux arpents d'une école située dans
le quartier Montcalm. Deux d'entre elles étaient condamnées le même jour à une amende
de 50$ ou 3 mois d'emprisonnement aux travaux forcés. La troisième prisonnière, âgée de
16 ans, était quant à elle disculpée complètement des accusations par le Recorder 154 .

En comparaison au cas précédent, le 14 avril 1900, la maîtresse d'un bordel, Marie-


Delina Bruneau, était conduite devant le Recorder en vertu du même règlement municipal.
Par contre, l'accusation retenue contre elle concernait cette fois le fait d'avoir négligé
d'installer des paravents devant les fenêtres de son établissement et ainsi empêcher de voir
de l'extérieur vers l'intérieur de la maison 155 . Le Recorder imposait alors à la tenancière la
sanction maximale prévue par le règlement, soit une amende de 100$ ou 6 mois de
prison 156 .

Tout comme les prostituées de rue, les pensionnaires et les clients des maisons de
débauche étaient parfois arrêtés « à vue » par les policiers et emmenés devant le Recorder
pour être jugés selon la réglementation sur le vagabondage. Les prostituées de bordel
interpellées par les policiers étaient généralement accusées: « d'être une personne
débauchée, désœuvrée et déréglée et dans l'habitude de fréquenter les maisons de débauche
sans rendre un compte suffisant d'elle-même ». Elles étaient aussi fréquemment arrêtées à
d'autres occasions, seul ou en groupe, pour l'offense de « flânerie et obstruction sans rendre
un compte suffisant ».

Dans une minorité de cas, les clients étaient arrêtés et emprisonnés sommairement par

''" AVQ, Cour du Recorder, Pénal Book, 2FF, no 21, 30 janvier 1883.
155
Ibid., Livres des prisonniers, 2FF, no 46, 14 avril 1900.
156
Seulement deux accusations en vertu de la réglementation municipale particulière à Québec ont été
repérées dans les registres de la Cour du Recorder. Ainsi, bien que toujours en vigueur, la mise en application
du règlement semble avoir été assez peu fréquente entre 1880 et 1905.
sy

les policiers lorsqu'ils tentaient d'entrer dans les maisons de débauche. Ils étaient alors
accusés devant la Cour du Recorder pour « avoir illégalement frappé à la porte d'une
maison malfamée ». Dans tous les cas repérés, des accusations pour ivresse publique
étaient également portées contre eux. La répression policière concernait alors le contrôle de
l'ordre public et ciblait également les maisons de prostitution, qui étaient connues et
surveillées par les autorités.

En somme, l'application de la réglementation municipale par la Cour du Recorder


constituait une forme particulière de régulation des maisons de débauche à Québec, dont
l'objectif principal consistait à assurer le bon ordre et éviter les troubles associés aux
établissements malfamés. Ce type de répression découlait de la surveillance effectuée par
les policiers, qui décidaient de procéder ou pas à des arrestations formelles lorsqu'ils
constataient des infractions. Dans la majorité des cas, les pensionnaires des maisons de
prostitution étaient arrêtées lorsqu'elles flânaient ou obstruaient la voie publique. Par
ailleurs, les descentes policières à l'intérieur des bordels découlaient le plus fréquemment
de plaintes formelles. À cet effet, la dénonciation d'un crime commis dans un
établissement malfamé constituait un autre motif à l'origine de la répression des bordels.

2.2.3. Les vols dans les bordels


Parmi les crimes perpétrés dans les maisons de débauche, les vols constituaient le
principal motif des plaintes portées contre les tenancières et les pensionnaires. Certains
clients volés, qui étaient pour la plupart des étrangers séjournant à Québec, n'hésitaient
alors pas à dénoncer toutes les personnes qui résidaient dans la maison pour qu'elles soient
accusées de tenir ou habiter une maison de prostitution en plus des poursuites criminelles
pour vol. Par ailleurs, ces hommes dénonciateurs n'étaient aucunement poursuivis pour
avoir fréquenté une maison de débauche. La déposition effectuée par Octave Fournier, le
14 novembre 1881, est révélatrice de ce type de crime commis dans les bordels et entraînant
des procédures judiciaires contre la tenancière « pour vagabondage, pour être la tenancière
d'une maison de débauche et malfamée et pour être une personne désœuvrée, débauchée et
désordonnée »:
Je réside à Sherbrooke dans le District de Saint-François. Samedi dernier, le douzième
jour de novembre courant je suis arrive à la ville de Québec - Il pouvait alors être neuf
.58

heures du matin du dit jour - Vers les trois heures de l'après-midi je me rendis dans une
maison de prostitution que j'ai depuis appris être tenue par une personne du nom de
Catherine Carr, dans la Cité et district de Québec. Je suis entré dans cette maison à
l'heure plus haut indiquée ayant sur ma personne entre autres effets la somme de
soixante et cinq piastres, argent courant du Canada. J'étais alors sobre, malgré que
j'eusse pris quelques coups. Après être resté quelque temps j'en suis sorti, et j'y suis
revenu de nouveau vers les cinq heures de l'après-midi du dit jour. Quand je suis
revenu la seconde fois, je suis positif que j'avais la dite somme de soixante et cinq
piastres sur ma personne. Cette somme était composée de deux vingt piastres que
j'avais dans la poche de ma veste, et le reste en billets de banque dans la poche droite
de mon pantalon. Il y avait dans cette maison, à part de la maîtresse, cinq ou six filles
qui y demeurent mais je ne connais pas leur nom. J'ai couché dans cette maison samedi
soir toute la nuit, et une des dites filles a couché avec moi dans le même lit toute cette
nuit-là. Nous avons pris quelques coups ensemble le soir avant de nous coucher, et je
suis devenu pas mal chaud. Quand je me suis réveillé hier matin je me suis aperçu que
. tout mon argent me manquait (...) Je voulus ravoir mon argent disant à la fille que
c'était elle qui l'avait pris, mais elle refusa disant que ce n'était pas elle qui l'avait pris.
Avant mon départ de la maison la maîtresse Catherine Carr me donna la somme d'une
piastre et trois quart. La maison ou j'ai couché est une maison de prostitution et une
maison malfamée

Au mois d'octobre 1896, Charles Tremblay, demeurant dans la paroisse de St-


Malachie, dans le comté de Dorchester, portait une plainte pour vol dans une maison de
prostitution de Québec tenue par Mathilda Nadeau alias Florence DeVillers. Dans ce cas, la
plainte était accompagnée d'une déposition rédigée par le sergent détective Thomas Walsh.
Suite à la plainte du client volé et l'intervention du détective Walsh, un acte d'accusation
pour avoir tenu ou habité une maison malfamée était porté contre la tenancière et les
pensionnaires présentes dans l'établissement au moment de l'opération policière :
Je connais une maison située sur rue de la Tourelle numéro dix huit et vingt en cette
cité de Québec. Cette maison est occupée par Mathilda Nadeau. Je suis croyablemmenl
informé et je sais personnellement que la dite Mathilda Nadeau alias Florence
DeVillers tient au dit endroit une maison de désordre, une maison malfamée ou lieu de
débauche; que la dite Mathilda Nadeau habite et tient habituellement cette dite maison
de désordre et qu'elle y entrelient des femmes de mauvaise vie ou prostituées ' .

Suite à cette descente policière survenue le 13 octobre 1896, relatée notamment dans
le Québec Mercury, le problème croissant des vols dans les bordels était dénoncé par le

157
Déposition d'Octave Fournier, Sessions de la Paix, 14 novembre 1881, BAnQ-Q, T O I , SI, SS1 UR 27,
cont. 99, document 45992.
158
Sessions de la Paix, 13 octobre 1896, BAnQ-Q, TL31, SI, SS1 UR 88, cont. 160, documents 157827 à
157833.
159
Ihid., documents 157823, 157824 et 157825. L'expression « croyablemment informé» était une
francisation de la formulation anglaise « credibly informed », qui était fréquemment utilisée dans les
documents judiciaires rédigés en anglais.
59

juge Chauveau, qui demandait aux agents de la Police provinciale d'effectuer une
surveillance accrue des maisons malfamées à Québec 160 . De plus, le magistrat affirmait
vouloir faire un exemple de la sévérité de la justice contre les tenancières et les
pensionnaires de bordels inculpées pour vol. Le client, quant à lui, était relâché:
Complaints having been made against a disreputable house in Latourelle street by a
country man, who was robbed of a sum of money therc, Judge Chauveau ordered the
police to visit the place. Accordingly the city détectives, accompanied by several
policemen, made an unexpected descent on the house about one o'clock this morning
and captured eight girls and a St Roch young man, son of a tanner. The whole crowd
was put on board the "Black Maria" and taken to No. 1 Police Station. They appeared
before .ludgc Chauveau this morning. Ile told the prisonners that in the view of
fréquent robberies which hâve been reported of late in houses of ill-fame he tought it
high time to make an example of the offenders. Mis honor called upon the Provincial
Police to hâve a vigilant eye in future after thèse houses and condemned the keeper of
the house to a fine of $50 or threc months jail, and each of the girls were fined $10 or
two months jail. The young man was let off

Dans la soirée du 1c> septembre 1880, une autre descente policière était effectuée dans
un bordel suite à un cas de vol. Les renseignements entourant le cas judiciaire étaient alors
exposés le lendemain dans le journal:
ARRESTATION - Les détectives accompagnés de plusieurs constables ont fait hier-
soir une descente dans une maison malfamée de la rue Ste Madeleine. Ils ont arrêté
l'hôtesse Mlle Louise Gamache et cinq pensionnaires qui ont toutes été conduites au
violon. L'arrestation a été opérée sur la déposition d'un individu qui s'est plaint qu'on
lui a volé dans la maison en question la somme de 30$. Le procès aura lieu cette après-
• j•162
midi

Ce dernier exemple est révélateur de la justice sommaire appliquée envers les bordels
à Québec entre 1880 et 1905. On constate d'ailleurs que toutes les prostituées présentes
lors de la descente policière étaient arrêtées et emprisonnées pour la nuit au poste de police
afin de subir leur procès dès le lendemain. Dans presque tous les cas, les plaintes des
clients volés entraînaient des accusations contre les tenancières et les pensionnaires pour
avoir tenu ou fréquenté une maison de débauche ''.

160
Celte exigence du magistrat survenait d'ailleurs à la même époque où le contrôle de la Police provinciale
lui échappait et était transféré au département du Procureur général, voir Jean-François Lcclerc, loc. cit., p.
115-116.
161
Québec Mercury, 13 octobre 1896.
162
A 'Evénement, 2 septembre 1880.
161
Concernant les vols de clients étrangers dans les bordels, voir la déposition de Elzear Turcotte (16 avril
1881) ut celle de Philomcne Perreault (29 août 1896), reproduites à l'annexe D.
60

La régulation des comportements criminels des tenancières et des prostituées


constituait donc un motif important des descentes dans les maisons de débauche à Québec.
On constate également que la répression pouvait être influencée par des directives aux
policiers provenant du juge Chauveau comme ce fut le cas au mois d'octobre 1896. Cette
initiative du magistrat coïncidait d'ailleurs à une période de recrudescence de la répression
des bordels au cours des dernières années du XIXe siècle tel que démontré dans les
graphiques 5 et 6. Parmi les autres crimes perpétrés par les tenanciers et les tenancières, le
fait de permettre la prostitution d'une fille mineure était cependant celui qui était sanctionné
le plus sévèrement selon la législation criminelle de l'époque. Les procédures d'arrestation,
les jugements ainsi que les punitions infligées aux exploitants de bordels sont alors
révélateurs du sérieux accordé à ce type de crime.

2.2.4. Les filles mineures dans les bordels


Au début du mois de mars 1903, une déposition contre la tenancière Adèle Senneville
était déposée par le chef-adjoint de police, William-H. Walsh. Le motif de la dénonciation
enregistrée parmi les documents des Sessions de la Paix consistait alors à retirer de
l'établissement une fille mineure, âgée de moins de 16 ans:
I am credibly informed that in a certain house of ill lame kept by one Adèle de
Senneville wife of Emile Michaud at number ninety-eight Ste-Cecile street of this city,
a young girl by the name of Blanche Ouimet is there kept for the purpose of having
illicit and carnal knowledge with men - The said Blanche Ouimet is about fourteen
years of âge only and certainly under sixteen years of age ' .

La déposition initiait les procédures judiciaires permettant d'entrer dans le bordel et de


mettre sous arrêt la maîtresse, qui était conduite devant la Cour. Des accusations contre
celle-ci étaient portées pour « avoir permis la prostitution dans sa maison d'une certaine
Blanche Ouimet (mineure), détenue dans le but d'avoir des relations chamelles avec des
hommes » ' . Dans sa déposition, le chef-adjoint de police spécifiait clairement que la
jeune fille était âgée certainement de moins de 16 ans. Ainsi, en vertu des sanctions pénales
sévères de l'article 187 du Code criminel, la maîtresse ayant permis la prostitution d'une
fille mineure dans sa maison était passible de deux années d'emprisonnement 166 .

164
Sessions de la Paix, 5 mars 1898, BAnQ-Q, TL31 ,S1, SS1 UR 97, cont. 169, document 174603.
165
Ibid.
166
Code criminel, 1892, art. 187(b).
61

Le 10 janvier 1898, le détective Sylvain, informé qu'une fille mineure fréquentait une
maison de prostitution, procédait à l'arrestation de la tenancière Louise Nadaud. Avant
d'entrer dans le bordel, le policier alertait cependant le père de la jeune fille, Joseph
Plamondon. La déposition de ce dernier ainsi que celle de sa fille sont alors révélatrices des
circonstances et des procédures particulières concernant la recherche de filles mineures
dans les bordels:
- Déposition de Joseph Plamondon
Vendredi dernier le septième jour de janvier courant un peu avant deux heures de
l'après-midi le détective Sylvain de la police provinciale est venu à ma boutique 88 rue
Artillerie de cette cité et m'a appris qu'une de mes enfants Blanche Plamondon
maintenant âgée de quinze ans fréquentait une maison de prostitution étant le No 41 de
la Côte d'Abraham tenue par une femme qu'on m'a dit se nommer Nadaud - Je me suis
rendu immédiatement en compagnie du détective Sylvain chez la femme Nadaud et là
en effet nous y trouvâmes ma petite fille Blanche qui s'y trouvait cachée.
Pendant que le détective cherchait mon enfant dans une chambre de la maison, une
autre petite fille paraissait avoir l'âge de la mienne entra dans la maison, mais la
maîtresse, la femme Nadaud lui fit signe de s'en aller et la petite fille se sauva
immédiatement. J'emmenai de suite ma petite fille à la Cour de Police puis je la
conduisis à l'école de réforme du Bon Pasteur ou elle est maintenant. J'ai été étonné
lorsque le détective Sylvain m'a appris que mon enfant fréquentait une telle maison
complètement hors de ma connaissance167.

- Déposition de Blanche Plamondon


Vendredi courant vers deux heures de l'après-midi je me trouvais chez une femme du
nom de Marie-Louise Nadaud qui tenait une maison de rendez-vous au No 41 Cote
d'Abraham de cette Cité lorsque mon père Joseph Plamondon accompagné du détective
Sylvain est venu m'y chercher. La femme Nadaud voyant qu'on venait me chercher vint
me trouver dans une chambre accompagnée de son amant Willie Perkins et elle me dit
de me cacher sous le lit, mais Perkins me conseilla de me sauver par en arrière de la
maison. Je n'eus pas le temps de faire ni l'une ni l'autre des deux choses car au même
moment le détective Sylvain entra dans la chambre et m'emmena avec mon père hors
de la maison. Je suis allé environ quinze fois dans cette maison tenue par Marie-
Louise Nadaud depuis un mois que je connais la maison ou je fus introduite par
Évangelina Bernard et Maria Bernard, la première âgée de douze ans et Maria âgée de
quatorze ans. Une couple de fois par semaine la femme Nadaud m'a fait coucher avec
des hommes dans sa maison et nous y faisions l'acte du mariage - Il en était de même
des deux petites filles Bernard qui m'ont fait connaître cette maison et qui y couchaient
aussi avec des hommes encouragées par la femme Nadaud - J'avais aussi auparavant
rencontré Willie Perkins au théâtre de la "Gaité" et il m'avait demandé d'aller avec lui
chez la femme Nadaud mais j'avais refusé alors. Les deux petites Bernard m'ont dit
qu'elles fréquentaient aussi une autre maison de prostitution tenue par une femme du
nom de Guérard, rue St-Dominiquc à St-Roch - D'autres petites filles un peu plus âgées
que nous fréquentaient aussi la maison de la femme Nadaud dans l'après-midi et le soir

"" Sessions de la Paix, 10 janvier 1898, BAnQ-Q, TL31, SI, SS1 UR 97, cont. 169, documents 173661,
174597, 174598 et 174602.
62

entre autres Cécilia Kirouac et Lumina Harvey - Le détective Sylvain et mon père
m'ont conduit au Bon-Pasteur vendredi dernier et c'est la qu'on est venu me chercher
aujourd'hui pour rendre mon témoignage au Bureau de la Paix - Chaque fois que je
couchais avec un homme chez la Nadaud il me donnait deux piastres et j'en remettais la
moitié à la femme Nadaud.
Et j'ai signé
Blanche Plamondon168.

Suite aux procédures d'arrestation, la tenancière Nadaud, accusée « d'avoir permis la


prostitution dans sa maison, d'une fille âgée de moins de 16 ans », était jugée par la Cour du
Banc de la reine. Elle était par la suite reconnue coupable et condamnée à deux années
d'emprisonnement dans le pénitencier Saint-Vincent de Paul. La sentence attribuée par le
tribunal supérieur constitue un exemple de la répression renforcée prévue par le Code
criminel contre les exploitants des bordels. La sévérité du système judiciaire concernait
spécifiquement un cas particulier relié à la prostitution juvénile. Les parents ou tuteurs
permettant ou tolérant la prostitution d'une fille mineure étaient également visés par la
législation criminelle. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si, dans sa déposition, le père
signalait formellement qu'il n'avait jamais été informé auparavant que sa fille fréquentait
une maison malfamée, offense criminelle passible de cinq années d'emprisonnement 169 .

En plus de renseigner sur les activités à l'intérieur même du bordel, les déclarations de
Joseph et de Blanche Plamondon indiquent l'implication active du père dans le processus
judiciaire lorsqu'il s'agissait de prostitution juvénile. D'une part, les témoignages visaient
à démontrer l'implication de la maîtresse dans la prostitution d'une fille mineure afin d'en
retirer un profit. D'autre part, on constate que la jeune fille était utilisée comme délatrice
lors de son interrogatoire. Dans ce cas de répression contre un bordel fréquenté par une
fille mineure, qui n'était pas réputée auparavant comme prostituée, la réaction policière
s'est effectuée rapidement. Les sanctions pénales répressives envers la tenancière indiquent
également une intolérance du système judiciaire représentatif d'une volonté accrue de l'État
de protéger la sexualité juvénile.

Comme pour les autres poursuites judiciaires concernant des filles mineures, le cas de

Code criminel, 1892, art. 186 (b).


63

Blanche Plamondon était entendu par le même magistrat chargé déjuger les prostituées et
les tenancières 170 . Elle était par la suite envoyée à l'école de réforme du Bon-Pasteur de
Québec . L'institution de réforme dirigée par les religieuses constituait tout de même un
établissement de détention visant des catégories particulières de pensionnaires. Ainsi,
depuis les années 1870, les écoles pour « la prévention ou le soin de la délinquance » des
mineurs s'inscrivaient dans le contexte de spécialisation des institutions d'enfermement 17 .
De façon semblable aux femmes « aliénées » transférées à l'asile de Beauport, le magistrat
pouvait alors contribuer à diminuer le nombre de détenus à la prison commune en les
envoyant dans des établissements destinés au « redressement moral » des mineurs et des
prostituées repenties 17 .

Les actions répressives contre les bordels à Québec pouvaient donc découler de motifs
variés. Dans plusieurs cas, le maintien de la tranquillité publique entraînait des citoyens à
formuler des plaintes contre un bordel situé dans leur quartier. Lorsque ces plaintes
restaient sans réponse, les recours à la justice populaire pouvaient survenir afin de « vider »
un établissement indésirable. De plus, le contrôle comportemental d'un individu
fréquentant une maison de débauche constituait un autre motif de plaintes formulées par un
membre de la famille.

Les tenancières qui parvenaient à maintenir l'ordre à l'extérieur de leur maison et qui
respectaient la réglementation municipale pouvaient éviter la répression judiciaire. Par
contre, la tolérance prenait fin lorsque des crimes commis dans les bordels étaient
dénoncés. Certains visiteurs s'étant fait dérober une somme d'argent dans une maison de
débauche n'hésitaient d'ailleurs pas à porter plainte contre la maîtresse et les occupantes de

Les Cours des jeunes délinquants étaient prévues par la loi canadienne à partir de 1908.
171
Sur l'institution religieuse du Bon-Pasteur depuis sa fondation à Québec en 1850, voir la thèse de doctorat
de Josette Poulin, op. cit.. Les écoles de réformes étaient réservées aux mineurs de moins de 16 ans,
condamnés à une peine de deux à cinq ans d'internement, voir notamment, Marie-Sylvie Dupont-Bouchat et
Éric Pierre, Enfance et justice au XIXe siècle, Paris, PUF, 2001, p. 260-263.
172
Jacques Laplante, Prison et ordre social au Québec, op. cit., p. 85. Voir également Jean-Marie l'ccteau, La
liberté du pauvre, op. cit., p. 151-153; p. 179-193.
171
L'institution religieuse de l'Asile du Bon-Pasteur accueillait également des prostituées repenties depuis sa
fondation en 1850. Les recherches de Josette Poulin montre qu'il s'agirait d'un facteur pouvant expliquer, en
partie, la diminution du nombre de prisonnières à la prison commune de Québec à partir des années 1870, voir
sa thèse de doctorat, op. cit., p. 338-339.
64

l'établissement. En plus de l'accusation de vol, elles étaient alors poursuivies aussi pour
l'offense de « tenir ou habiter une maison de débauche ». Finalement, dans une minorité de
cas, les dépositions concernaient la recherche de filles mineures dans une maison de
débauche. Les tenancières accusées étaient alors passibles de sanctions pénales sévères
découlant du contexte plus répressif des années 1880-1890. Les jeunes délinquantes, quant
à elles, étaient la plupart du temps expédiées à l'école de réforme.

2.3. L'intensité et la fermeté de la répression : les sentences des tribunaux et


l'emprisonnement

L'analyse de la répression des maisons de débauche a montré que les opérations


judiciaires visaient fréquemment plusieurs individus, qui étaient arrêtés simultanément lors
d'une intervention policière. Ils étaient généralement accusés le même jour ou le lendemain.
Les prostituées des bordels étaient jugées en groupe et recevaient pratiquement toujours une
sentence identique tandis que les tenancières et les tenanciers étaient jugés séparément de
leurs pensionnaires. Cette partie concerne désormais l'intensité et la fermeté des sentences
imposées par les magistrats des tribunaux inférieurs . Il s'agit alors d'examiner les
sentences théoriques ainsi que l'application réelle des punitions infligées envers chacun des
groupes impliqués dans la prostitution. En concordance avec la structure générale de
l'étude, l'analyse se concentre d'abord sur le groupe des prostituées de rue. Les résultats
sont par la suite comparés aux maisons de prostitution.

2.3.1. Les prostituées de rue


Tel que constaté au début du présent chapitre, les prostituées de me constituaient le
groupe le plus fréquemment ciblé par la répression carcérale. En effet, elles ont effectué, au
total, 704 des 830 peines d'emprisonnement pour des délits reliés à la prostitution entre
1880 et 1905 . Cependant, face à cette fréquence élevée, qu'en était-il de l'intensité et de
la fermeté des sentences imposées par les tribunaux? Plus précisément, il s'agit de définir
quelle était la durée des sentences ainsi que le temps réellement effectué en milieu carcéral
par ces femmes.

Le Recorder ou le Juge des Sessions de la Paix de Québec.


' Voir les graphiques 1 et 2.
65

Au cours des années 1880 à 1905, l'analyse des registres de la prison de Québec a
d'abord permis de constater que la durée des sentences de prison imposées aux prostituées
de rue était toujours inférieure à la peine maximale de 6 mois de prison prévue par la loi
fédérale sur le vagabondage, incorporée au Code Criminel en 1892176. Dans les faits, la
majorité des peines d'emprisonnement était d'une durée inférieure à 3 mois. Ainsi, plus du
tiers des prostituées arrêtées dans la rue recevaient une sentence variant entre 2 et 3 mois de
prison (graphique 7). Dans plus de 60% des cas, les sentences variaient entre 1 et 3 mois
d'emprisonnement tandis que la durée maximale d'incarcération ne surpassait jamais 4 à 5
mois.

Graphique 7: Durée des sentences d'emprisonnement imposées aux prostituées de rue,


prison de Québec, 1880-1905.

Pour la période 1880 à 1892, la moyenne des sentences d'emprisonnement des


prostituées de rue était de 1,7 mois. Par après, de 1893 à 1905, cette moyenne était
d'environ 2 mois. Ainsi, dans la pratique judiciaire quotidienne à Québec, l'entrée en
vigueur du premier Code criminel n'entraîna pas un changement significatif dans l'intensité
des peines d'emprisonnement envers ce groupe. Par ailleurs, les sentences de prison
semblaient correspondre davantage à celles prévues par les dispositions de la
réglementation municipale concernant les vagabonds. Selon les règlements municipaux,

Code Criminel, 1892, art. 208,punition du vagabondage; SRC, 1886, Vol. II, c. 157, art. 8, s. 2.
66

toutes personnes vagabondes, débauchées, désœuvrées ou déréglées pouvaient être


condamnées à « une amende de pas plus de quarante piastres, et à défaut de paiement
immédiat, à l'emprisonnement avec ou sans travaux forcés pour un terme de pas plus de
1 77
quatre mois, à moins que l'amende et les frais ne soient plus tôt payés » .

Une distinction apparaît cependant entre la durée des séjours en prison des prostituées
« récidivistes » et celles « non-récidivistes ». En effet, la punition envers les femmes
emprisonnées à répétition était caractérisée par des sanctions carcérales d'une durée
généralement plus longue. Ainsi, les sentences d'une durée de 4 mois de prison étaient
deux fois supérieures parmi les « récidivistes » comparativement à celles « non-
récidivistes » (graphique 8). Les prostituées arrêtées à plus d'une reprise étaient soumises à
une intensité répressive un peu plus accrue de la part des magistrats, qui étaient d'ailleurs
autorisés à proportionner la punition en fonction de la répétition des offenses. Les
sentences n'atteignaient toutefois jamais la peine maximale de 6 mois de prison et la
majorité des séjours était inférieure à 3 mois.

Graphique 8: Durée des sentences d'emprisonnement aux prostituées de rue « récidivistes »


et « non-récidivistes », prison de Québec, 1880-1905.

47,2%
a Prostituées de rue
emprisonnées plus d'une fois

■ Prostituées de rue
empréonnées une seule fois

20,5%

3,3%

Moins d'un mois 1 à 2 mois 2 à 3 mois 3 à 4 mois 4 à 5 mois 6 mois et plus

Mathias Chouinard (compilés par), Acte d'incorporation de la cité de Québec (1896), op. cit., art. 624-626,
p. 184-185.
67

Comparativement aux autres groupes, les « récidivistes » passaient beaucoup plus de


temps consécutif à l'intérieur de l'institution carcérale. Plusieurs d'entre elles ne restaient
pas longtemps en liberté et retournaient en prison quelques jours seulement après leur
sortie. D'ailleurs, près de 35% des admissions de « récidivistes » à la prison étaient
effectuées 3 jours ou moins après leur remise en liberté. De plus, elles pouvaient recevoir
d'autres sentences suite à des offenses commises à l'intérieur de la prison. Dans ces cas,
elles étaient alors jugées une seconde fois et à la fin de leur première sentence elles
demeuraient en prison afin de subir leur deuxième sanction178.

En majorité, les femmes arrêtées dans la rue et emprisonnées accomplissaient la


totalité de la durée de leur peine. Environ 89% des prostituées de rue effectuaient leur
sentence au complet, notamment en raison de leur incapacité à défrayer les amendes
s'élevant généralement entre 1 et 10 dollars. Le montant des amendes le plus fréquemment
imposé par la Cour du Recorder était de 5 dollars. Seulement 11% de ces femmes sortaient
avant d'avoir effectué la totalité de leur punition. Parmi les raisons justifiant la sortie avant
le terme de leur sentence, le paiement de l'amende ne comptait que pour environ le tiers de
tous les cas. En ordre de proportion, les motifs de sortie avant terme consistaient en
l'acquittement de l'amende (34%), le transfert vers un asile ou un hôpital (21%), un ordre
de la Cour autorisant la sortie de la prisonnière (12%) et finalement le décès en prison
(1%) 179 .

Certaines prostituées pouvaient éviter totalement la prison suite à une décision du juge
ou en parvenant à payer le montant de leur amende sur-le-champ. Ainsi, parmi 537 femmes
accusées devant la Cour du Recorder pour tous les types de délit, 72 d'entre elles ont été
remises en liberté suite à une réprimande verbale du juge 180 . Environ 13% des femmes
accusées devant le Recorder étaient donc réprimandées et libérées immédiatement. Parmi

Parmi les 704 cas d'emprisonnement de prostituées entre 1880 et 1905, 61 admissions à la prison ont été
effectuées le jour même de leur sortie. Dans ces cas, la peine d'emprisonnement pouvait découler d'une
infraction commise dans l'institution carcérale.
Les raisons de la sortie de prison avant le terme de la sentence ne sont pas mentionnées pour environ le
tiers (32%) des cas. Concernant les décès en prison, plusieurs prisonnières mourantes étaient transférées vers
un hôpital, soit à l'Hôtel-Dieu de Québee ou au Jeffrey's Haie Hospital, pour ensuite y décéder.
180
II s'agit de 537 accusations de femmes devant la Cour du Recorder au cours des années 1880, 1885, 1890,
1895, 1900 et 1905.
68

les femmes identifiées comme prostituées de rue, 14 cas similaires ont été repérés dans les
registres du Recorder' 81 . Le paiement immédiat de l'amende, quant à lui, n'était pas
fréquent. Par exemple, en 1880, parmi 90 accusations devant la Cour du Recorder, 13
prostituées condamnées ont payé immédiatement les amendes, qui variaient entre 1 et 5$
chacune.

En somme, les magistrats des tribunaux inférieurs possédaient une assez grande
latitude relativement à l'intensité des sanctions pénales imposées aux prostituées de rue.
Les sentences, qui pouvaient aller de la réprimande verbale à l'amende ou
l'emprisonnement, n'atteignaient cependant jamais la peine maximale de 6 mois de prison
établie par la législation sur le vagabondage, qui s'appliquait davantage, tel qu'analysé dans
la section suivante, à la répression des maisons de débauche.

2.3.2. Les tenancières et les pensionnaires


Le 12 novembre 1901, vers 21 heures, une descente policière était effectuée dans la
maison de prostitution tenue par Adèle Senneville, surnommée « la femme Michaud », suite
à la plainte déposée par Charles Gourde, un client volé dans ladite maison. La maîtresse et
les quatre pensionnaires du bordel, qui était dénommé à l'époque le « Brass Castle » ,
étaient arrêtées et conduites dès le lendemain devant la Cour de Police. Cette opération
policière était publiée dans le journal populaire l'Evénement, lequel accorda alors une place
importante à cette nouvelle judiciaire:
Un bouge vidé
LA FEMME MICHAUD AU POSTE
Une descente de la police qui fait sensation
(...)Les autorites de la police ayant été mises au fait de la plainte portée par l'étranger
récemment arrivé d'Anticosti émanèrent un mandat d'arrestation contre la femme
Michaud, sur accusation de vol et contre les autres occupants de la maison sur
accusation d'être pensionnaires d'une maison de désordre. On décida d'aller faire une
descente chez la femme Michaud et les arrangements lurent laissés aux détectives. Hier
soir, vers 9 heures, "le panier à salade" de la police dont l'on se sert si peu souvent
traîné par deux chevaux stationnait devant la résidence de la femme Michaud, pendant
que les détectives Walsh et Fleury, de la police de la cité et les détectives Patry et
Sylvain de la police provinciale entraient dans la maison en question et qu'un
détachement de police cernait toutes les issues. Les détectives ont immédiatement
arrêté les femmes et elles ont été logées dans le "panier à salade" et conduites au poste

1
AVQ, Cour du Recorder, 1880, 1885, 1890, 1895, 1900 et 1905.
" Voir l'article du journal l'Événement, 23 juin 1903, annexe C.
69

de police No 1 en charge de la matrone pour la nuit. Ce matin elles ont comparu devant
le magistrat de police. Les prisonnières ont donné leurs noms comme suit:
Madame Michaud, âgée de 35 ans, native de Montréal, de même que les autres
prisonnières. Amanda Rivard, âgée de 26 ans. Dolly Kirk, âgée de 25 ans. Éva
Renaud, âgée de 25 ans. Blanche Lebel, âgée de 25 ans. La femme Michaud aura à
répondre à une accusation de vol. Ce matin en Cour de Police, la femme Michaud a été
condamnée à 50$ d'amende ou 2 mois et les filles à 5$ d'amende chacune ou 1 mois.
Toutes ont été envoyées en prison à défaut de payer l'amende. Demain, la femme
Michaud comparaîtra de nouveau en Cour de Police pour répondre à l'accusation de vol
portée contre elle '.

Le 15 novembre, suite à l'enquête et le procès concernant l'accusation de vol contre la


tenancière, le journal informait ses lecteurs qu'Adèle Senneville avait été complètement
disculpée en raison du manque de preuves. La tenancière était tout de même condamnée à
50$ d'amende ou 2 mois d'emprisonnement pour avoir tenu une maison de prostitution et
les pensionnaires à 5$ d'amende chacune ou 1 mois de prison. Ainsi, malgré l'abandon des
poursuites pour vol, le procès sommaire des prostituées et de la maîtresse permettait de
condamner les occupantes du bordel. Suite au paiement des amendes, la patronne et ses
pensionnaires retrouvaient cependant aussitôt leur liberté .

Un autre article du journal l'Événement, daté du 22 décembre 1888, témoigne


également des mesures judiciaires contre les tenancières et les prostituées des bordels qui
avaient encore une fois les moyens financiers de recouvrer leur liberté suite à leur
condamnation par le tribunal:
COUR DH POLICK- L'accusation de vol portée par un nommé Alphonse Paris, de
Montréal, contre la femme Rose Descoleaux et les cinq filles qui habitent la maison de
débauche qu'elle tient rue Richmond, et qui avait motivé l'arrestation de tous ces
cotillons, n'a pu être prouvée. Mais la justice n'a pas perdu ses droits pour cela; Rose a
été condamnée à 50$ d'amende et aux frais ou à trois mois de prison, pour tenir une
maison malfamée, et chacun de ses cotillons a été condamné, pour habiter la dite
I XS
maison, à 10$ d'amende ou à un mois de prison. Toutes ont payé rubis sur l'ongle

Contrairement aux accusations de vol, plus difficiles à prouver, la justice sommaire


contre les individus accusés de « tenir, habiter ou fréquenter un bordel » permettait de
condamner rapidement les tenancières et les pensionnaires des bordels. L'analyse des

' L'Événement, 13 novembre 1901.


4
Ibici., 15 novembre 1901.
5
lbid., 22 décembre 1888.
70

sentences des tribunaux indique cependant qu'un écart existait entre les sanctions imposées
par les magistrats et le temps réellement passé en prison par celles-ci. Entre 1880 et 1905,
parmi les 46 séjours en prison effectués par des tenancières, seulement 22 cas concernaient
l'offense précise d'avoir « tenu une maison de prostitution » '. Comparativement au taux
élevé d'emprisonnement des femmes arrêtées dans la rue, les patronnes des bordels étaient,
quant à elles, en mesure d'échapper à cette forme de punition lorsqu'elles étaient accusées
de tenir une maison de prostitution. Au total, 21 tenancières parmi les 107 identifiées dans
les documents judiciaires n'ont jamais été inscrites dans les registres d'écrou187. Ainsi,
environ une tenancière sur cinq parvenait à éviter complètement l'emprisonnement.

On constate cependant que sur le plan des sentences théoriques, les tribunaux étaient
beaucoup plus sévères envers les tenancières. Lorsqu'elles étaient condamnées devant la
Cour du Recorder ou la Cour de Police, la sentence la plus fréquente était de 6 mois de
prison ou 50$ d'amende. Près de 60% des sentences de prison aux tenancières étaient
d'une durée de 6 mois (graphique 9). Dans seulement trois cas, les peines étaient
supérieures à 6 mois de prison188. Les sanctions maximales prévues par la loi sur le
vagabondage étaient donc celles imposées le plus fréquemment aux tenancières. Dans la
majorité des condamnations, les sentences plus sévères d'une année de prison prévues par
le chapitre des nuisances du Code criminel n'étaient pas celles qui étaient appliquées à
Québec. Ainsi, en accord avec les recherches de John McLaren concernant la répression de
la prostitution au Canada, la codification de 1892 n'entraîna pas de modification importante
immédiate dans le mode de répression des exploitants des bordels '.

Malgré des sentences théoriques plus sévères, les tenancières parvenaient à quitter la
prison commune de Québec avant l'expiration de leur sentence. Une explication majeure
de cet écart entre les sentences théoriques d'enfermement et le temps réellement effectué en
IKft
Si l'on considère tous les crimes commis par les tenancières, 46 cas d'emprisonnement concernent des
femmes identifiées comme étant des maîtresses d'une maison de prostitution dans les registres de la prison de
Québec entre 1880-1905, voir le graphique I.
Ix
' Au total, 107 femmes ont été identifiées comme tenancières d'un bordel dans tous les documents
judiciaires et les registres de la prison de Québec.
188
Ces cas concernent des poursuites contre des tenancières accusées d'avoir permis la prostitution d'une fille
de moins de 16 ans dans leur maison. Il s'agissait alors de la catégorie des crimes contre les mœurs réprimée
sévèrement, notamment à partir du Code criminel de 1892.
m
John McLaren, lac. cil., p. 54-57.
71

prison découlait des lois et règlements de la prostitution, qui permettaient aux individus
incarcérés de retrouver leur liberté dès qu'ils payaient le montant de leur amende. Ainsi,
seulement environ 36% des tenancières ayant reçu une sentence théorique de 6 mois de
prison sont demeurées incarcérées jusqu'au terme de leur sentence (graphique 9). En tout,
plus de 22%) des tenancières parvenaient à sortir de prison à l'intérieur du premier mois de
leur incarcération en raison du paiement de l'amende et des frais afférents. Par ailleurs, le
fait que les tenancières quittaient plus rapidement la prison n'était pas considéré comme
une défaillance du système. Au contraire, les tenancières qui payaient l'amende
respectaient tout à fait les sentences imposées par les tribunaux.

Graphique 9: Durée des sentences d'emprisonnement et temps réel en prison des tenancières pour
avoir tenu une maison de prostitution, prison de Québec, 1880-1905.

■ Sentences de prison aux


59,1%
tenancières

u Temps réel en prison pour


avoir tenu un bordel

22,7%
18,2%
13,6% 13,6%
9,1%

Moins de 1 mois 1 -2 mois Rus de 6 mois

Quant aux pensionnaires des maisons débauche, les sentences de prison imposées
étaient moins sévères que celles des tenancières et variaient surtout entre 1 et 4 mois. Elles
pouvaient même parfois être exemptées de sanction carcérale. Elles devaient cependant
payer une amende et promettre de ne plus fréquenter un établissement de prostitution (voir
l'annexe C) . Le quart des prostituées dans les bordels était condamné à 6 mois de prison
mais aucune sentence ne dépassa cette durée d'emprisonnement pour le délit d'avoir
« fréquenté ou habité un bordel ». Comparativement à leur patronne, plusieurs
pensionnaires demeuraient toutefois en prison jusqu'au terme de leur sentence, ce qui

L 'Evénement, 21 juillet 1898, (annexe C).


72

indique notamment un niveau de richesse moins élevé. On remarque tout de même que
certaines d'entre elles étaient en mesure de quitter la prison avant le terme de leur peine.
Ainsi, plus de 16% ont retrouvé la liberté au cours du premier mois de leur détention
malgré le fait qu'aucune sentence de moins d'un mois n'était prononcée contre elles. Dans
certains cas, il est probable que la tenancière prêtait l'argent aux pensionnaires pour
qu'elles retournent travailler dans les bordels .

Graphique 10: Durée des sentences d'emprisonnement et temps réel en prison des
prostituées de bordel, prison de Québec, 1880-1905.

■ Sentences de prison aux


prostituées dans les bordels

j l Temps réel en prison pour


avoir fréquenté ou habité un
bordel

Moins de 1 mois 1 -2 mois 3 - 4 mois 6 mois Plus de 6 mois

2.3.3. Les tenanciers et les clients


Peu d'hommes étaient soumis à une répression judiciaire pour des délits reliés à la
prostitution à Québec entre 1880 et 1905. Au cours de cette période, seulement 14
tenanciers ont été emprisonnés à la prison de Québec. Lorsque ceux-ci parvenaient devant
les tribunaux, les dossiers judiciaires étaient cependant similaires à ceux des tenancières.
Ainsi, la sentence d'emprisonnement la plus fréquente envers les patrons des bordels était
également de 6 mois d'emprisonnement. Plusieurs d'entre eux demeuraient toutefois en
prison jusqu'au terme de leur sentence. Seul deux tenanciers, Arthur Vermette et Alphonse

191
Le système de dettes conlraetées par les pensionnaires envers leur patronne a été constaté dans plusieurs
recherches portant sur le milieu de vie des prostituées, voir notamment Andrée Lévesque, « Le bordel: milieu
de travail contrôlé », loc. cit., p. 27-28; I.ori Rotcnburg, loc. cit., p. 53-55; Ruth Rosen, op. cit., p. 137-165.
73

Deslaurier, ont payé leur amende s'élevant à 126,45$ et à 109,30$ 192 . Les punitions
imposées aux hommes étaient donc semblables à celles des tenancières et les amendes
étaient parfois même un peu plus sévères.

Le nombre d'hommes fréquentant des maisons de prostitution et accusés devant les


tribunaux était également très minime. Entre 1880 et 1905, seulement 15 clients ont été
répertoriés dans les documents judiciaires. De ce nombre, 6 ont été emprisonnés. De plus,
les sanctions infligées apparaissent presque dérisoires comparativement à celles imposées
aux prostituées. À titre d'exemple, le 16 novembre 1899, Charles Alain, Alfred Beaumont
et Thomas Marcoux étaient accusés devant la Cour de Police pour avoir « fréquenté une
maison malfamée ». La sentence imposée aux accusés par le juge Alexandre Chauveau
était alors de 15 jours de prison ou 2$ d'amende . Les trois condamnés ont décidé de ne
pas acquitter l'amende et de demeurer en prison pendant deux semaines.

L'absence presque généralisée de documents judiciaires mentionnant les hommes


fréquentant des maisons de prostitution est révélatrice d'un laxisme du système à cet égard.
Cette discrimination pouvait découler de la prédominance masculine parmi les autorités
judiciaires, qui banalisaient ce type d'offense chez les hommes. De plus, les anxiétés de
l'époque face aux comportements déviants et à l'immoralité féminine entraînaient une
fréquence, une intensité et une fermeté de la répression axée davantage contre les
prostituées. Cette réalité s'intègre d'ailleurs dans le fonctionnement global du système de
justice de l'époque, caractérisé par une distinction de genre dans l'application des mesures
répressives. Les offenses concernant la moralité sexuelle, intégrées aux délits contre l'ordre
public constituaient alors un motif dominant des poursuites judiciaires contre les femmes 194 .

Conclusion

Entre 1880 et 1905, le fonctionnement du système judiciaire envers la prostitution était

192
BAnQ-Q, prison de Québec, registres d'écrou, E17, 1960-01-036/ 1578, 14 octobre 1897 et 4 février 1902.
I9i
Sessions de la Paix, 16 novembre 1899, BAnQ-Q, TL31 SI, SS1 UR 97, cont. 169, documents 173934 à
173939.
1)4
Donald Fyson, « The Judicial Prosecution of'Crime in the Longue Durée: Québec, 1712-1965 », loc. cit., p.
85-119.
7-1

caractérisé par des modes de prise en charge différents vis-à-vis les prostituées de rue
comparativement aux bordels. Malgré la diminution du recours à la prison depuis les
années 1870, les prostituées de rue, en particulier les « vagabondes/prostituées », étaient
soumises à une répression carcérale plus fréquente que les autres groupes. Il y avait donc
une plus grande tolérance pour les bordels comparativement à une surveillance resserrée de
certaines femmes marginales emprisonnées à répétition et identifiées comme vagabondes et
prostituées par les autorités. La répression à répétition envers ces vagabondes/prostituées
s'intégrait alors dans le contrôle global des espaces publics. Les motifs des actions
répressives consistaient à isoler les éléments « dangereux » de la société ainsi qu'à réguler
les comportements inadéquats.

En comparaison, les tenancières de maisons de débauche qui parvenaient à dissimuler


leurs activités et qui ne troublaient pas l'ordre public étaient soumises à un système de
tolérance entrecoupé d'actions répressives sporadiques. Par ailleurs, lorsque la protection
de l'ordre ou de la tranquillité publique était affectée, les établissements malfamés étaient
alors ciblés par des descentes policières, qui résultaient en l'arrestation des tenancières et de
toutes les pensionnaires qui s'y trouvaient. Les descentes policières dans les bordels
survenaient également afin de réguler les comportements inadéquats d'un membre d'une
famille ou d'une fille mineure fréquentant des maisons de prostitution. De plus, les
dénonciations par certains clients pour des vols perpétrés dans les bordels entraînaient
l'arrestation et des accusations contre toutes les personnes interceptées. En somme, la
protection du corps social et la régulation comportementale étaient également à l'origine de
la répression des bordels. Ces établissements bénéficiaient cependant d'un seuil de
tolérance plus élevé que les vagabondes/prostituées qui parcouraient les rues de Québec.

Tout comme les prostituées de rue, les femmes accusées de tenir, habiter ou fréquenter
des maisons de débauche étaient jugées de façon sommaire devant le Recorder ou le Juge
des Sessions de la Paix. Sur le plan des sentences, les individus arrêtés dans les bordels
étaient jugés plus sévèrement par les tribunaux. Par contre, les tenancières et les
pensionnaires étaient davantage en mesure d'éviter complètement l'emprisonnement ou de
quitter la prison avant le terme de leur peine. Finalement, très peu d'hommes étaient ciblés
75

par la répression de la prostitution. Les jugements contre les tenanciers étaient semblables
à ceux imposés aux tenancières tandis que les clients étaient soumis à des sentences peu
rigoureuses.
76

CHAPITRE 3: LES INDIVIDUS ET LE SYSTÈME DE JUSTICE:


CARATERISTIQUES DÉMOGRAPHIQUES, COMPORTEMENTS CRIMINELS ET
INSTRUMENTALISATION DU SYSTÈME

Introduction

L'axe d'analyse de ce chapitre concerne les individus impliqués dans la prostitution.


D'une part, il s'agit d'examiner les caractéristiques des prostituées ciblées par le système
judiciaire à l'intérieur du contexte particulier de la ville de Québec. D'autre part, l'objectif
consiste à repérer les actions des individus dans leurs relations avec le système de justice.
La première partie retrace le contexte des changements socio-économiques et des
transformations du tissu social à Québec au cours de la seconde moitié du XIXe siècle. En
lien avec le cadre contextuel, la deuxième partie analyse certaines caractéristiques
démographiques reliées à l'âge et à la nationalité des prostituées et des exploitants des
maisons de prostitution. La troisième partie examine les crimes commis par les femmes
impliquées dans la prostitution. Finalement, la dernière partie porte sur le phénomène
d'instrumentalisation du système par certaines prostituées, qui utilisaient les institutions
judiciaires de l'Etat.

3.1. Cadre contextuel de Québec depuis la seconde moitié du XIXe siècle

Dans l'histoire de Québec, la seconde moitié du XIXe siècle correspond à des


transformations économiques, sociales et démographiques liées à son passage particulier
vers une société urbaine, moderne et industrialisée. À la fin du siècle, la ville constituait
davantage un pôle économique et régional important pour l'est et le centre de la province.
La composition de la société devenait davantage francophone et d'origine canadienne.
Dans le cadre de cette étude, il importe de faire un survol du cadre contextuel ainsi que des
modifications du tissu social urbain en raison des impacts de ces changements sur les
caractéristiques démographiques des prostituées ciblées par l'administration judiciaire.

3.1.1. Transformations socio-économiques


À partir du milieu des années 1850, après une période de croissance, l'économie de
77

Québec commençait à être caractérisée par un déclin de ses activités traditionnelles centrées
principalement sur les activités portuaires, les chantiers maritimes et le commerce du
bois . Cette situation s'expliquait en partie par la forte concurrence de Montréal,
notamment en raison de la construction du chenal permettant aux navires de se rendre
directement dans la métropole. La montée de l'industrie métallurgique entraînait la baisse
du commerce du bois ainsi que le déclin de la construction de navires. De surcroît, les
difficultés économiques de Québec découlaient de l'éloignement des marchés commerciaux
du continent en raison de son écartement des grands tracés ferroviaires canadiens. Ce n'est
qu'en 1879 que le rattachement à Montréal et au reste du pays se concrétisa par le réseau
ferroviaire du Nord tandis que la jonction avec Lévis et l'ensemble du grand Tronc ne se
réalisa qu'au début du XXe siècle196.

En définitive, la seconde moitié du XIXe siècle a été marquée à Québec par une
transition structurelle difficile vers une nouvelle économie industrielle modernisée. C'est
au cours de cette période que la fonction commerciale de la ville se transforma d'un port
international incontournable à un point d'acheminement régional relié davantage aux
territoires plus rapprochés tels que la Beauce, le Saguenay, le Lac Saint-Jean et le Bas du
Fleuve197.

Dans ce contexte de ralentissement économique, certaines industries déjà existantes


s'étaient cependant développées à partir des années 1860, en particulier dans les secteurs du
cuir et de la chaussure . En 1871, sept grandes manufactures de chaussures employaient
environ 2200 ouvriers à Québec . Le développement d'industries mécanisées profitait

1
" John Hare et al, Histoire de la ville de Québec, 1608-1871, Montréal, Boréal, 1987, p. 258-259.
6
Paul-André Linteau et al., Histoire du Québec contemporain, tome I: de la Confédération à la crise (1867-
1929), Montréal, Boréal, 1989, p. 175-176. Voir aussi G.-Henri Dagneau (dir.), La ville de Québec, histoire
municipale, tome IV: de la Confédération à la charte de 1929, Cahiers d'Histoire, no 35, Soeiété historique de
Québee, 1983, p. 36.
' Paul-André Linteau et al., op. cit., p. 174-177. Voir également le résumé de la situation économique et
sociale à Québec au XIXe siècle effectué par Valérie Laflamme, Familles et mode de résidence en milieu
urbain québécois en période d'industrialisation: le cas de la ville de Québec, 1901, Université Laval, 2000, p.
16-35.
198
D'autres industries développées à Québec contribuaient également à la diversification économique de la
ville, notamment l'industrie métallurgique, l'imprimerie, la fabrication mécanisée de meubles et d'autres
produits, John Hare, op. cit., p. 269-271.
199
John Hare, op. cit., p. 269; Valérie Laflamme, op. cit., p. 27.
78

notamment de la présence de travailleurs sans emploi en raison du déclin des activités


portuaires. Par ailleurs, malgré le développement de ces industries, ainsi que les travaux
d'agrandissement portuaire terminés en 1890, la diversification industrielle à Québec ne
s'était pas révélée suffisante pour retenir la majorité de ses populations immigrantes200.

D'autres conjonctions d'événements participaient au ralentissement de la croissance


urbaine de Québec. Sur le plan politique, le transfert final de la capitale fédérale à Ottawa
en 1865 amoindrissait le positionnement de la ville avant la Confédération . De plus, au
cours de cette période, plusieurs fonctionnaires et commerçants britanniques avaient quitté
la ville, entraînant une diminution de son rayonnement politique et économique. Quelques
années plus tard, le départ de la garnison militaire britannique en 1871 causait la perte
d'environ 2000 à 3000 soldats202. En ce qui concerne la prostitution, la disparition des
soldats pouvait d'ailleurs avoir des impacts sur les activités dans les bordels ainsi que sur
les relations de certaines prostituées qui entretenaient des liens avec certains hommes de la
garnison tel que repéré notamment par Mary-Anne Poutanen à Montréal . En définitive,
les difficultés économiques et les départs d'une partie de la population étaient à la source
des transformations urbaines de Québec et des impacts sur sa démographie au cours des
dernières décennies du XIXe siècle.

3.1.2. Les impacts sur les populations


Dans ce contexte de déclin relatif, la ville de Québec était marquée par un
ralentissement important de sa croissance démographique à partir des années 1870. Selon
les données des recensements décennaux menés par le gouvernement fédéral, la population
de Québec passa alors de 59 669 individus en 1871 à 62 446 en 1881, pour atteindre
finalement 68 840 en 1901. La capitale provinciale, qui rassemblait 22% de la population

Les travaux de modernisation du port de Québec ont toutefois été profitables pour la continuité des
activités maritimes à partir de la fin du XIXe et les premières décennies du XXe siècle, Linteau, op. cit., p.
483.
201
Après plusieurs déplacements, la capitale du Canada fut fixée à Ottawa en 1865 par une décision de la
reine d'Angleterre, John J lare, op. cit., p. 265-266. La capitale provinciale était toutefois établie à Québec à
partir de juillet 1 867.
* G.-Henri, Dagneau (dir.), op. cit., p. 35; Linteau, op. cit., p. 175-176.
203
Mary-Anne Poutanen, « Bonds of Friendship, Kinship, and Community: Gender, Homelessness, and
Mutual Aid in liarly-Nineteenth-Century Montréal », loc. cit., p. 41-42.
79

urbaine de la province en 1871, n'en comptait plus que 10,5% en 1901 . En comparaison,
la population de Montréal doublait au cours de la même période: de 107 225 individus en
1871, elle en comptait 267 730 en 1901205.

La diminution de l'immigration internationale contribua à cette faible croissance


démographique et, par conséquent, à la transformation du tissu social à Québec. En
proportion, la population de Québec née dans la province passa de 87,6% en 1871 à 95,5%
en 1901206. Dans les faits, les nouveaux arrivants à Québec provenaient surtout des régions
avoisinantes. Les populations des campagnes se dirigeaient vers la ville de façon
temporaire ou permanente tandis que l'excédent de la population rurale, qui ne trouvait plus
du travail à Québec, se dirigeait vers d'autres centres urbains, à Montréal ou aux États-
Unis207.

En plus de la diminution de nouveaux arrivants, l'émigration de la population


britannique a également contribué à la transformation du contexte urbain. D'ailleurs, de
40% en 1861, les personnes d'origine britannique ne constituaient plus qu'environ 15% de
la population en 1901208. En plus des membres de la bourgeoisie anglophone ayant quitté
au cours de l'époque confédérative, une grande partie de la population britannique quittant
la ville était constituée d'Irlandais. Ces derniers, qui étaient employés principalement dans
les chantiers maritimes, subissaient durement les conséquences du ralentissement des
activités portuaires. Face au problème de chômage, une part importante de ces ouvriers
partaient vers les grands centres urbains.

En somme, le départ des populations originaires de Grande-Bretagne ainsi que la


diminution importante de l'arrivée d'immigrants internationaux contribuaient fortement à
former un nouveau portrait social de la population de Québec. Au cours des dernières
204
Linteau, op. cil., p. 174.
205
Recensements du Canada, 1871, 1881, 1901, voir Linteau, op. cit., p. 170; Gérald Bernier et Robert Boily,
Le Québec en chiffre de 1850 à nos jours, Montréal, ACFAS, 1986, p. 44.
206
François Drouin, «La population urbaine de Québec, 1795-1971: origines et autres caractéristiques»,
Cahiers québécois de démographie, 19, 1, 1990, p. 110.
207
John Hare, op. cit., p. 271-272.
208
Linteau, op. cit., p. 176. Selon Ronald Rudin, la population anglophone de la région de Québec aurait
chuté de 40% entre 1871 et 1901, voir son ouvrage, Histoire du Québec anglophone, 1759-1980, Québec,
Institut québécois de recherche sur la culture, 1986, p. 190.
KO

décennies du XIXe siècle, les citoyens de la ville étaient majoritairement nés au Canada et
francophones. De plus, les départs d'une partie de l'élite anglophone ont été comblés de
plus en plus par des dirigeants urbains locaux et francophones tandis que les citoyens
provenaient davantage des régions avoisinantes que de l'immigration internationale.

En lien avec le contexte particulier de Québec entre 1880 et 1905, la partie suivante
s'interroge principalement sur les caractéristiques des groupes impliqués dans la
prostitution et ciblés par la répression judiciaire. En ce sens, dans ses recherches portant
sur la prostitution aux XIXe et XXe siècles, Constance Backhouse a analysé les aspects
discriminatoires et racistes du cadre juridique au Canada et son application par le système
de justice, notamment à l'égard des prostituées . Dans cette étude, la prise en compte des
origines nationales des prostituées et des exploitants de maisons de débauche vise à faire
ressortir certains aspects dominants du fonctionnement du système judiciaire à Québec.

3.2. Les groupes ciblés par la répression

Dans un premier temps, l'analyse des groupes ciblés par la répression se concentre sur
les origines nationales et les caractéristiques linguistiques des individus emprisonnés pour
des délits reliés à la prostitution. Par la suite, le facteur relatif à l'âge des prostituées et des
tenancières a permis de circonscrire davantage les logiques d'utilisation des institutions
d'enfermement envers les personnes, jeunes et moins jeunes, arrêtées dans la rue et les
bordels.

3.2.1. Caractéristiques démographiques et archives judiciaires


La présente analyse s'attarde particulièrement aux prostituées de rue, aux
pensionnaires et aux maîtresses des bordels qui étaient emprisonnées. En complémentarité
avec les archives des Cours de justice criminelle, les registres de la prison de Québec
forment le principal corpus de sources. Ces documents regroupent de nombreux
renseignements concernant plus spécifiquement les caractéristiques personnelles des

Constance Backhouse, toc. cit., p. 401. Voir aussi ses livres: Petticoats and Préjudice: Women and Law in
Nineteenth-Cenliiry Canada, op. cit., p. 228-259; Colour-Coded: A Légal History ofRacism in Canada, 1900-
1950, Toronto, Toronto University Press, 1999, 485 p.
Kl

individus incarcérés. L'analyse des données reliées à l'âge et au lieu d'origine des
prostituées et tenancières vise donc essentiellement à mettre en lumière certains traits
particuliers des personnes réprimées le plus sévèrement par la justice.

De prime abord, l'analyse des données concernant l'âge et l'origine des personnes
emprisonnées sont soumises à des limites découlant des sources consultées210. D'une part,
les inscriptions relatives à l'âge sont apparues parfois approximatives. Cette imprécision
pouvait résulter notamment d'un mensonge de la part des personnes qui étaient arrêtées.
D'ailleurs, certaines prostituées ayant recours à des noms d'emprunt pouvaient également
fournir d'autres informations erronées aux autorités judiciaires. Par conséquent, l'analyse
des prisonnières impliquées dans la prostitution s'effectue à partir de catégories plutôt
qu'en fonction de l'âge précis des individus.

L'analyse de l'origine des prostituées emprisonnées s'appuie sur le lieu de naissance


indiqué dans les registres d'écrou. Les données ont été utilisées afin de distinguer les
groupes natifs du pays des populations immigrantes. Une limite à souligner est cependant
reliée au phénomène d'intégration des populations immigrantes dans la société de Québec
pour la période de la fin du XIXe siècle. D'ailleurs, pour la période 1880-1905, les
descendants de familles immigrantes étaient identifiés comme étant natifs du Canada. Afin
d'approfondir l'analyse de ces individus, une seconde catégorie permet d'effectuer une
distinction entre la consonance francophone/anglophone des patronymes à partir des
» 7 11
données nominatives fournies dans les registres

Cette catégorisation selon les groupes francophones et anglophones doit cependant


être relativisée par le phénomène particulier de francisation de la population de Québec au
cours des dernières décennies du XIXe siècle. En effet, il importe de faire une distinction
entre le nom de famille inscrit dans les registres et le langage utilisé couramment. Ainsi,

"' Les renseignements relatifs à l'âge étaient dans presque tous les cas inscrits dans les registres de la prison
de Québec entre 1880 et 1905. Josette Poulin, dans son analyse des caractéristiques des prisonnières à la
prison de Québec, mentionne que les registres d'écrou omettent les âges de 49 prisonnières pour l'ensemble
de la période 1850-1899, voir sa thèse de doctorat, op. cit., p. 329-330.
" Afin d'analyser les groupes d'âge et les lieux d'origine des prostituées, les renseignements de chacune des
personnes inscrites dans les registres de prison ont été comparés afin de clarifier les cas où deux individus
avaient le même nom et prénom.
s?.

une personne ayant un nom de famille anglophone pouvait être complètement intégrée dans
un milieu social et familial francophone, notamment au sein des populations irlandaises à
Québec212. Malgré cela, la différenciation des individus selon leurs noms, francophones ou
anglophones, demeure un élément d'analyse révélateur de l'origine familiale des prostituées
et des tenancières ciblées par la répression.

3.2.2. Prostituées et tenancières intégrées à la population

-Prostituées de rue « récidivistes » et « non-récidivistes »


Sur le plan des origines nationales, la caractéristique principale des groupes impliqués
dans la prostitution et incarcérés entre 1880 et 1905 était leur intégration à la population de
Québec. À cet effet, on constate que les prostituées de rue « récidivistes » et celles « non-
récidivistes » étaient en majorité francophones et provenaient du Canada. Ainsi, 63% des
« récidivistes » étaient natives du Canada: 55% d'entre elles portaient un nom de famille
francophone tandis que seulement 8% étaient caractérisées par un nom de famille
anglophone. De même, 85% des « non-récidivistes » étaient originaires du pays tandis que
12% avaient un nom de famille anglophone (graphique 11).

Graphique 11 : Origine des prostituées de rue emprisonnées, 1880-1905.

Récidivistes Non-récidivistes

Angleterre Canada (noms Canada (noms


anglophones) anglophones)
12%)
Irlande
(11%)

Canada (noms
Canada (noms
francophones)
francophones)
(73%)
(55%)

François Drouin, loc. cit., p. 102-108.


83

Dans la majorité des cas, les prostituées arrêtées dans les rues de Québec étaient donc
d'origine canadienne-française. Cela s'explique notamment par le ralentissement important
de l'immigration internationale et le contexte de francisation de la population de Québec au
cours des dernières décennies du XIXe siècle. La proportion plus élevée de prostituées
nées au Canada et emprisonnées entre 1880 et 1905 apparaît alors s'intégrer dans les
transformations démographiques de l'époque. À partir des dernières décennies du XIXe et
le début du XXe siècle, la répression carcérale de la prostitution ciblait davantage un
groupe d'origine locale que les immigrantes. Cette caractéristique s'inscrit d'ailleurs dans
une tendance générale de la répression judiciaire à Québec au cours de la même période .

Les recherches sur l'administration judiciaire à Québec indiquent un accroissement de


francophones parmi les magistrats, les policiers et dans la haute hiérarchie du système de
justice à partir des dernières décennies du XIXe siècle . Par conséquent, la répression
judiciaire de la prostitution, qui ciblait en majorité des femmes francophones natives du
pays, était dirigée par une élite elle-même de plus en plus locale et francophone. Par
ailleurs, les prostituées non-francophones incarcérées étaient plus nombreuses
comparativement à leur proportion dans la population, notamment parmi celles
emprisonnées à plus d'une reprise. Ainsi, 45% des « récidivistes » admises à la prison de
Québec portaient un nom de famille anglophone tandis que l'ensemble de la population
britannique de Québec ne représentait que 24,6% de la population en 1881 et chutait à
15,7% en 1901 . Ces données sont alors révélatrices de la présence à Québec, entre 1880
et 1905, de femmes anglophones défavorisées qui demeuraient dans la ville et étaient
soumises à une répression répétitive par les autorités locales.

De ce portrait global, on constate qu'environ le tiers des prostituées « récidivistes »


emprisonnées était constitué d'Irlandaises. Celles-ci étaient alors ciblées de façon tout à
fait disproportionnée comparativement à leur présence démographique puisque, dès 1881,
la population irlandaise ne formait que 16,4% de l'ensemble des citoyens de Québec .

213
Donald Fyson, « Criminal Justice in a Provincial Town: Québec City, 1856-1965 », loc. cit., (à paraître).
2]4
Ibid.,p. 11.
15
Voir François Drouin, loc. cit., p. 110.
2lr>
Recensement du Canada, dans Documents de la session, 1883, Ministère de l'agriculture, tableau III,
84

Elles constituaient alors le second groupe le plus touché par la répression des espaces
publics tandis que seulement quelques prostituées de rue emprisonnées provenaient
d'Angleterre, des États-Unis ou de la France217

- Les individus dans les bordels


À l'instar des prostituées de rue, la répression des tenancières et de leurs pensionnaires
ciblait en majorité des femmes francophones natives du Canada. Par ailleurs, l'intégration
dans la population de Québec des personnes oeuvrant dans les bordels semblait encore plus
complète. Ainsi, la totalité des prostituées de bordel emprisonnées entre 1880 et 1905
étaient nées au Canada et 85% d'entre elles portaient un nom de famille francophone.
Seulement une minorité de maîtresses provenaient de l'immigration internationale, c'est-à-
dire des États-Unis, de l'Irlande et de la France.

Graphique 12: Origines des tenancières et des prostituées de bordel. 1880-1905.

Tenancières Prostituées dans les bordels

Irlande
(3%

États-Unis —
(5%)

Canada (noms
francophones)
(85%)

Plusieurs tenancières établies à Québec ne provenaient toutefois pas nécessairement de


.MX
la ville. En effet, certaines d'entre elles, dont l'incorrigible « femme Michaud » , avaient

population par nationalités, p. 251. Voir aussi Paul-André Linteau et al., op. cit., p. 176-177.
7
Seulement quatre prostituées de rue emprisonnées provenaient d'Angleterre tandis que deux étaient
originaires des États-Unis. Une parisienne, Maria Pessey, identifiée comme prostituée, était emprisonnée le
29 janvier 1891 et effectuait deux mois de prison pour ne plus reparaître ensuite dans les registres. Une autre
femme emprisonnée une seule fois le 14 mars 1901 provenait d'un autre pays non-spécifié dans le registre de
la prison de Québec, BAnQ-Q, El 7, 1960-01-036/1578.
218
Adèle Senneville.
HS

quitté Montréal pour venir par la suite diriger une maison de débauche à Québec. Par
ailleurs, la provenance majoritaire des tenancières et des pensionnaires nées au Canada
demeure tout de même représentative des transformations démographiques et de la
francisation de Québec depuis la seconde moitié du XIXe siècle .

Le peu de documents concernant les hommes demeure une limite importante à


l'analyse des caractéristiques propres aux tenanciers et aux clients des maisons de
débauche. Il apparaît toutefois que tous les tenanciers répertoriés étaient eux aussi natifs du
Canada et francophones. Aucun immigrant international à Québec n'a d'ailleurs été
emprisonné et identifié comme tenancier ou client d'une maison de prostitution.

Un élément intéressant concernant la provenance des clients des bordels est lié au fait
que presque toutes les plaintes pour vol étaient formulées par des hommes qui demeuraient
à l'extérieur de la ville. D'une part, ceux-ci pouvaient constituer des cibles plus attirantes
pour les prostituées et les tenancières qui espéraient qu'ils repartent dans leur région sans
porter plainte à la police. Il est également loisible de croire que ces « étrangers »
percevaient moins d'inconvénients à engager des procédures judiciaires contre des bordels
situés hors de leur ville de résidence, notamment en raison des pressions sociales moindres.
En effet, contrairement aux résidents permanents de Québec, ces clients provenant de
l'extérieur pouvaient plus facilement retourner dans leur foyer sans être par la suite
désignés par leur famille et leur entourage comme fréquentant des lieux de débauche. De
plus, dans tous les cas repérés, les clients de bordels provenant de l'extérieur de la ville
n'étaient pas poursuivis par la justice.

La répression carcérale de la prostitution à Québec ciblait donc surtout des individus


d'origine canadienne-française plutôt que des étrangers provenant de l'immigration
internationale. Par contre, le nombre de prostituées « récidivistes » non-francophones
incarcérées à la prison de Québec, principalement des Irlandaises, demeurait plus élevé

219
Les recherches de Mary-Anne Poutanen démontrent que les tenancières et les pensionnaires des bordels
interceptées par la justice étaient en majorité anglophones à partir de la fin des années 1830 alors que la
population anglophone de Montréal devenait majoritaire à partir de 1832, voir sa thèse de doctorat, op. cit., p.
48-52
86

comparativement à la proportion de la population anglophone de l'époque. Le fait qu'il


s'agissait de femmes condamnées à plusieurs reprises par le Recorder pour des délits
commis dans les rues de la ville indique tout de même que la répression ciblait davantage
des femmes vagabondes qui faisaient partie de la population permanente de Québec.
Certaines prisonnières moins âgées étaient prises en charge par l'institution religieuse du
Bon-Pasteur de Québec. Les jeunes femmes prostituées repenties et les délinquantes
juvéniles pouvaient donc être dirigées vers cette institution vouée à la réforme morale ou à
la prévention de la délinquance à partir des années 1870 . Par conséquent, en plus des
distinctions relatives à l'origine des prostituées, l'âge apparaît comme un autre facteur à
prendre en compte, dans la partie suivante, afin d'analyser le système de régulation de la
prostitution effectif à Québec entre 1880 et 1905.

3.2.3. Jeunesse et vieillesse dans les rues et les bordels de Québec

- Prostituées de rue : jeunes « non-récidivistes » et vagabondes/prostituées endurcies


Parmi toutes les prostituées de rue emprisonnées, l'analyse des registres de la prison
de Québec indique qu'il s'agissait de femmes âgées en moyenne de 34 ans. La catégorie
d'âge la plus fréquente se situait entre 40 et 49 ans (graphique 13). Dans l'ensemble, les
prostituées incarcérées étaient donc caractérisées par une proportion importante de femmes
assez âgées. Les groupes d'âge les moins représentés étaient ceux des moins de 18 ans et
des 60 ans et plus. Les données sont alors représentatives, en partie, de la proportion moins
élevée déjeunes filles et de femmes très âgées dans ce type d'activité.

Un élément d'explication concernant le nombre élevé de prostituées plus âgées est lié
à la présence de deux groupes distincts impliqués dans la prostitution de rue, c'cst-à-dirc
ceux des « récidivistes » et des « non-récidivistes » qui ont été identifiés au chapitre
précédent. Des différences notables ont été repérées entre l'âge des femmes de chacun de
ces groupes. Ainsi, la moyenne d'âge des prostituées « non-récidivistes » était de beaucoup
inférieure à celle des « récidivistes ». Dans les faits, plus de la moitié des « non-
récidivistes » étaient âgées entre 18 et 29 ans tandis que moins de 5% d'entre elles avaient

Josette Poulin, op. cit., p. 338-350.


S7

plus de 60 ans. Parmi les femmes âgées de 60 ans et plus, l'identification de celles-ci en
tant que prostituées pouvait d'ailleurs découler des préjugés des autorités judiciaires de
l'époque plutôt que d'un comportement véritablement relié à la prostitution. En effet, au
cours du XIXe siècle, une caractéristique des poursuites judiciaires contre les femmes
consistait à amalgamer les délits concernant l'ordre public et la moralité sexuelle 221 . Ainsi,
les femmes plus âgées ciblées par la répression en raison de leur présence dérangeante dans
l'espace public pouvaient tout de même être catégorisées en tant que prostituées par la
bureaucratie judiciaire.

Graphique 13: Âge des prostituées de rue emprisonnées, 1880-1905222.

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emprisonnées

Moins de 18 18-29 ans 30-39 ans 40-49 ans 50-59 ans 60 ans et
ans plus
Groupes d'âge

Contrairement au groupe des « non-récidivistes », les prostituées plus âgées se


retrouvaient majoritairement parmi celui des « récidivistes ». Ces femmes, emprisonnées à
plusieurs reprises, contribuaient par conséquent à l'accroissement de la moyenne d'âge de
l'ensemble des prostituées de rue. Selon les registres de la prison, plus de 45% des
« récidivistes » étaient âgées entre 40 et 49 ans (graphique 13). Au total, environ 67% de
celles-ci avaient plus de 40 ans. On remarque d'ailleurs que plusieurs prostituées
récidivistes étaient soumises à une répression répétitive qui pouvait s'échelonner sur

221
Voir Donald Fyson, « The Judicial Prosecution of Crime in the Longue Durée: Québec, 1712-1965 », loc.
cit., p. 110-114.
2
II s'agit des femmes arrêtées dans la rue, emprisonnées pour des offenses reliées à la prostitution et
identifiées comme prostituées dans la catégorie « occupation » dans les registre de la prison de Québec.
XX

plusieurs années. Ces femmes demeuraient donc constamment dans les rouages du système
judiciaire, l'isolement carcéral ne favorisant aucunement leur réinsertion sociale.

Le phénomène de vieillesse chez les vagabondes/prostituées est encore plus tangible


parmi celles qui étaient emprisonnées pour plusieurs types de délits. On constate que la
moyenne d'âge de ces femmes était plus élevée que celle des « récidivistes » identifiées
uniquement comme prostituées. Ainsi, plus de 80% des vagabondes/prostituées
emprisonnées pour tous les types de délits étaient âgées de 40 ans et plus alors qu'environ
le tiers avait 60 ans et plus (graphique 14). Ces femmes, associées surtout à l'ivresse ou au
vagabondage lorsqu'elles étaient plus âgées, continuaient donc à être soumises au système
de répression et à être incarcérées de façon répétitive .

Graphique 14: Âge des vagabondes/prostituées « récidivistes » emprisonnées pour tous les types de
délits. 1880-1905.
40 ,

35

30

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Moins de 18 18-29 ans 30-39 ans 40-49 ans 50-59 ans 60ansetplus
ans
Groupes d'âge

Contrairement aux vagabondes/prostituées plus âgées, les filles mineures arrêtées dans
les espaces publics étaient pour la plupart envoyées à l'école de réforme du Bon-Pasteur de

~' La moyenne d'âge élevée des femmes emprisonnées pour le délit de « loose, idle, and disorderly » indique
que les femmes identifiées dans cette catégorie n'étaient sans doute pas rattachées uniquement à la
prostitution. D'ailleurs, la moyenne d' âge de toutes les femmes incarcérées à la prison de Québec entre 1880
et 1905 et inscrites dans la catégorie de délit « loose, idle, and disorderly » est de 49 ans. Le groupe des 60
ans et plus compte pour 32,2% de tous les cas d'emprisonnement de femmes pour « loose, idle, and
disorderly » entre 1880 et 1905.
89

Québec . De plus, à partir des années 1870, en accord avec les recherches menées par
Josette Poulin, les prisonnières repenties accueillies à Y Asile du Bon-Pasteur étaient de plus
en plus jeunes tandis que la prison devenait le refuge de femmes plus endurcies '. Entre
1880 et 1905, le fonctionnement du système de répression de la prostitution à Québec était
donc influencé par l'âge des prostituées. D'une part, les jeunes femmes ou les filles
mineures condamnées une seule fois pour des délits reliés à la prostitution pouvaient par la
suite être prises en charge par l'institution de « réhabilitation morale » ou l'école de
réforme du Bon-Pasteur. D'autre part, lorsqu'elles devenaient plus âgées, les
vagabondes/prostituées « récidivistes » étaient davantage écartées du système de
réhabilitation.

- Tenancières et pensionnaires des bordels


L'analyse de la répression carcérale des pensionnaires et des tenancières des maisons
de débauche révèle qu'elles étaient moins âgées que les prostituées de rue. Ainsi, la
moyenne d'âge de toutes les femmes arrêtées dans les bordels et emprisonnées était de 29
ans. Plusieurs femmes identifiées comme maîtresses des maisons de débauche étaient
d'ailleurs assez jeunes. Près de la moitié d'entre elles avait entre 18 et 29 ans (graphique
15). Les patronnes demeuraient tout de même un peu plus âgées que leurs pensionnaires.
Environ 15% des tenancières emprisonnées avaient 40 ans et plus tandis que près de 90%
des prostituées de bordel étaient âgées entre 18 et 39 ans. Ainsi, tout comme les prostituées
« non-récidivistes », plusieurs femmes arrêtées dans les bordels lorsqu'elles étaient plus
jeunes n'étaient par la suite plus ciblées par la répression carcérale lorsqu'elles étaient plus
âgées.

En ce qui concerne la moyenne d'âge peu élevée des maîtresses des maisons de
débauche, il importe de souligner que les données concernent uniquement les registres de la
prison de Québec. Ainsi, il est possible que certaines tenancières plus âgées possédaient les
ressources financières nécessaires afin d'éviter l'emprisonnement. Elles étaient par
conséquent moins représentées dans les registres d'écrou. De plus, un second facteur

224
Josette Poulin, op. cit., p. 329-330; p. 500.
225
En moyenne, l'âge des prisonnières repentantes admises au Bon-Pasteur de Québec se situait entre 23 et 25
ans, ibid., p. 339.
90

concerne les procédures judiciaires, c'est-à-dire que les femmes arrêtées pour avoir tenu
une maison de prostitution n'étaient pas forcément les véritables propriétaires de
l'établissement. D'ailleurs, selon la définition du Code Criminel, la maîtresse d'une maison
de désordre pouvait être: « quiconque se montre, agit ou se conduit comme le maître ou la
maîtresse (...) d'une maison déréglée (...) bien qu'en réalité il ou elle ne soit pas le
propriétaire ou ne la tienne pas réellement » . Certaines prostituées qui habitaient une
maison de débauche de façon permanente et qui étaient responsables de la maintenance
quotidienne des lieux pouvaient donc être tout de même classifiées comme tenancières dans
les documents judiciaires analysés.

Graphique 15: Âges des tenancières et des prostituées de bordel emprisonnées à Québec. 1880-
1905227.

A)
□ Age des
tenancières
60

!>()
QAges des
prostituées
40
dans les
bordels
30

20 ,

10

Moins de 18-29 ans 30-39 ans 40-49 ans 50-59 ans 60 ans et
18 ans plus
Groupes d'âge

Les données concernant spécifiquement les pensionnaires des maisons de prostitution


indiquent qu'aucune n'avait plus de 49 ans. Au total, seulement trois pensionnaires avaient
entre 40 et 49 ans. Le groupe prédominant était celui des 18-29 ans. La moyenne d'âge de
toutes les prostituées de bordel emprisonnées étaient d'ailleurs de 27 ans. Lorsqu'elles
devenaient plus âgées, certaines d'entre elles pouvaient parfois rejoindre les rangs des
vagabondes/prostituées ou elles disparaissaient complètement des registres judiciaires.

.».'(> Code Criminel, 1892, art. 198.


J
Les renseignements provenant des registres de la prison et ont été complétés par les informations fournies
dans les documents des Sessions de la Paix et ceux de la Cour du Recorder.
91

Tout comme pour la prostitution dans la rue, l'emprisonnement de prostituées de


bordel âgées de moins de 18 ans n'était pas fréquente. Au total, entre 1880 et 1905,
seulement 10 pensionnaires identifiées comme prostituées, toutes âgées de 17 ans, ont été
99R

incarcérées à la prison de Québec . Les filles mineures âgées de 16 ans et moins, quant à
elles, étaient envoyées par décision d'un magistrat à l'école de réforme, généralement
990
jusqu'à ce qu'elles atteignent l'âge de 18 ans .

Cette partie de l'analyse a permis de faire ressortir les caractéristiques des prostituées
et des tenancières en lien avec le contexte démographique de Québec entre 1880 et 1905.
La répression carcérale ciblait davantage les groupes intégrés à la population de la ville
plutôt que les femmes immigrantes ou les étrangers de passage à Québec. L'âge des
prostituées et des tenancières constituait également un facteur discriminatoire ayant un rôle
à jouer dans le fonctionnement du système de régulation de la prostitution. À cet effet,
contrairement aux prostituées « non-récidivistes » et plusieurs pensionnaires et maîtresses
de maisons de débauche, l'emprisonnement ciblait surtout des femmes « récidivistes » plus
vieilles, moins intégrées au système de réhabilitation. Ces dernières demeuraient jusqu'à
des âges plus avancés dans les rouages du système carcéral pour des délits contre l'ordre
public. En continuité avec l'analyse des individus réprimés par la justice, la partie suivante
se penche désormais sur les comportements criminels des groupes impliqués dans la
prostitution de rue et dans les bordels.

3.3. Les comportements criminels des prostituées et des tenancières

Dans un premier temps, l'analyse des comportements criminels des prostituées et des
tenancières emprisonnées permet de tracer un portrait plus précis des parcours judiciaires de
ces femmes. Par la suite, un type de délit spécifique aux tenancières est abordé de façon
plus détaillée dans la deuxième section: la vente illicite d'alcool dans les maisons de
débauche.

22S
BAnQ-Q, prison de Québec, registres d'écrou, H17, 1960-01-036, 1882-03-09 (2 admissions); 1887-03-17;
1892-05-07; 1892-06-04; 1893-12-18; 1896-12-08; 1897-08-25; 1902-3-12; 1904-9-13.
22<)
Sessions de la Paix, BAnQ-Q, TL31, SI, SS1 UR 97, cont. 169, documents 173661, 174360, 174361,
174362, 174363, 174364, 174366, 174367, 174372, 174597, 174598, 174602, 174603.
92

3.3.1. Criminalité et emprisonnement


Concernant les activités criminelles et la répression des prostituées, une première
analyse permet de faire ressortir l'ampleur du phénomène de répression carcérale. Ainsi,
pour tous les types de délits, les femmes impliquées dans la prostitution à Québec ont été
emprisonnées à 912 reprises entre 1880 et 1905. En comparaison, au cours de la même
période, les registres d'écrou indiquent 1889 admissions de prisonnières. C'est donc dire
qu'environ la moitié de la répression carcérale des femmes concernait des prisonnières
identifiées au moins une fois en tant que prostituées, pensionnaires ou maîtresses d'une
maison de débauche 230 .

Dans un premier temps, tel que repéré au chapitre précédent, tant les prostituées
« récidivistes » que « non-récidivistes » étaient emprisonnées pour des comportements
déviants inclus dans la catégorie de « conduite déréglée ». Par ailleurs, celles qui étaient
accusées par le Recorder et emprisonnées à répétition pour les délits « d'obstruction » et
pour « ivresse » faisaient davantage partie des vagabondes. Les tenancières et leurs
pensionnaires, quant à elles, étaient emprisonnées pour plusieurs types de délits. Les motifs
de leur incarcération concernaient alors tant des offenses commises dans les rues que des
descentes policières dans les bordels. Au total, les pensionnaires des bordels ont effectué
106 séjours en prison pour différents délits, dont 60 cas concernant l'accusation d'avoir
fréquenté ou habité une maison de prostitution. À 46 occasions, elles étaient emprisonnées
pour d'autres délits concernant majoritairement le trouble de l'ordre public ou le délit de
« conduite déréglée » (tableau 3). D'ailleurs, parmi les 116 femmes accusées au moins une
fois d'avoir habité ou fréquenté un bordel, 27 d'entre elles ont également été emprisonnées
pour des délits reliés à la prostitution dans la rue .

On constate ainsi que les pensionnaires des maisons de débauche ne formaient pas un
groupe totalement sépare de celui des prostituées arrêtées dans la rue. Plusieurs prostituées
appréhendées lors de descentes policières dans les bordels n'étaient donc pas rattachées de

' Lintre 1850 et 1899, on dénombre 15 332 admissions de prisonnières à la prison de Québec, Josette Poulin,
op. cil., p. 328-329.
116 femmes arrêtées au moins une fois dans les bordels ont été repérées dans les registres d'écrou et les
archives judiciaires de la Cour du Recorder et des Sessions de la Paix entre 1880 et 1905.
93

façon permanente à une maison malfamée " . Au contraire, elles avaient parfois recours à
la prostitution dans la rue ou commettaient d'autres délits dans les lieux publics reliés au
vagabondage tels que «l'ivresse» et «l'obstruction» . A certaines occasions, elles
étaient également emprisonnées pour vol, assaut ou vente illicite d'alcool. Cette dernière
offense concernait cependant principalement les tenancières qui vendaient des liqueurs
enivrantes sans licence dans leurs établissements.

Tableau 3: Séjours en prison selon les délits commis par les tenancières et les prostituées, prison de
Québec. 1880-1905234 .

Prostituées de Prostituées de rue


Tenancières bordels Récidivistes Non-récidivistes
Habiter ou fréquenter une
maison de prostitution 25 60
Tenir une maison de
prostitution 21
Conduite déréglée 9 27 439 99
Fainéantise, obstruction
publique et vagabondage 2 5 103 4
Ivresse 6 53 6
Vol 6 5 10 5
Vente illicite d'alcool 10 '
Règlements municipaux 7 .' 2
Assaut 1 2
Tentative de suicide 1
TOTAL: SI 106 609 116

Tout comme leurs pensionnaires, les tenancières étaient poursuivies pour plusieurs
types de délits. On constate que celles-ci étaient accusées le plus fréquemment de «tenir

Sur les modes de vie des prostituées vivant en groupe et pouvant alterner entre la rue et les bordels, voir
notamment Mary-Anne Poutanen, «Bonds of Friendship, Kinship, and Community: Cîcndcr, Homelessness,
and Mutual Aid in Early-Nineteenth-Century Montréal », loc. cit., p. 27-35.
Kathleen lord, dans ses recherches sur le contrôle de l'espace public à Saint-Henri entre 1875 et 1905,
interprète cette répression des prostituées et vagabondes dans l'espace public comme découlant directement
des distinctions entre classes sociales et de genre par les autorités municipales, « Perméable Boundaries:
Negotiation, Résistance, and Transgression of Street Space in Saint-Henri, Québec, 1875-1905», Urban
Hislory Review, Toronto, 33, 2, 2005, p. 17-29.
2M
BAnQ-Q, prison de Québec, registres d'écrou, E17, 1960-01-036, 1880-1905. Le tableau, centré sur la
répression carcérale, n'est donc pas représentatif de l'ampleur de tous les actes criminels commis par les
prostituées et les tenancières. De plus, lorsque les peines d'emprisonnement étaient d'une durée de plus de
deux années, les prisonnières étaient envoyées au pénitencier. Ces cas ne sont pas inclus dans le tableau.
94

une maison de prostitution» ou de « fréquenter ou habiter une maison de prostitution ».


Lorsqu'elles étaient poursuivies uniquement pour avoir fréquenté ou habité un bordel, les
actes d'accusation spécifiaient cependant qu'elles étaient les maîtresses de l'établissement.

En plus des 46 cas d'emprisonnement concernant les délits reliés à la prostitution, les
femmes identifiées comme tenancières dans les registres d'écrou ont effectué 35 séjours en
prison pour des infractions perpétrées tant dans les rues que dans les maisons malfamées.
Les vols, en particulier contre des clients « étrangers », et la vente illicite d'alcool
constituaient des gestes criminels commis fréquemment en conjonction avec leurs activités
dans les bordels. Dans une moindre mesure, elles étaient arrêtées dans les rues et
emprisonnées pour conduite déréglée ou trouble de la paix publique. Dans ces cas, elles
étaient rarement emprisonnées en raison de leur capacité à payer les amendes, qui étaient
peu élevées comparativement à celles de 50 ou 100$ pour avoir tenu une maison de
prostitution.

En somme, malgré les approches différentes du système judiciaire envers les


prostituées de rue et les bordels, les comportements criminels de chacun des groupes étaient
assez semblables. Les délits commis par les prostituées et les tenancières ne se limitaient
pas uniquement à la prostitution. Au contraire, elles étaient soumises, à des degrés
variables, à une répression judiciaire concernant surtout des délits mineurs235. Dans tous les
cas, elles étaient poursuivies pour des offenses perpétrées aussi bien dans les rues que dans
les bordels et semblaient partager un même milieu marqué par la criminalité. Les
recherches de Mary-Anne Poutanen ont d'ailleurs mis en lumière les aspects reliés à la
violence et au milieu de vie des prostituées et vagabondes, qui vivaient en groupe et
partageaient une « culture de la rue »236. Par ailleurs, parmi les types de délits entraînant
des poursuites criminelles contre les prostituées et les tenancières, celui concernant la vente

Cette caractéristique de la criminalité féminine de nature mineure comparativement aux hommes a été
constatée également à Montréal par Tamara Myers, Criminal Women and Bad Giris: Régulation and
Punishmenl in Montréal 1890-1930, thèse de doctorat, Université McGill, 1995, p. 34.
Mary-Anne Poutanen, « Images du danger dans les archives judiciaires: comprendre la violence et le
vagabondage dans un centre urbain du début du XIXe siècle, Montréal (1810-1842) », RHAF, 55, 3, 2002, p.
398-405. Concernant le milieu de vie des prostituées, David Bright a également mis en lumière les relations
parfois conflictuelles avec les policiers ainsi qu'un exemple de corruption policière à Calgary, voir son article
« The Cop, The Chief, The Hooker and Her Life », Alberto History, 45, 4, 1997, p. 16-26. Voir aussi Ruth
Rosen, op. cit., p. 86-111.
95

illicite d'alcool était soumis à un mode de répression particulier et constituait un


comportement criminel rattaché spécifiquement aux maisons de débauche.

3.3.2. Les bordels et la vente illicite d'alcool


En plus des crimes liés à la prostitution, plusieurs tenanciers et tenancières de bordels
à Québec étaient poursuivis pour vente illégale de liqueurs enivrantes en infraction à la Loi
des licences231. Selon la législation provinciale, tout comme aujourd'hui, il était interdit de
vendre des boissons alcoolisées sans avoir obtenu au préalable une licence du
gouvernement. La répression effectuée contre les personnes contrevenantes concernait
alors les revenus de l'Etat ainsi que la régulation de la moralité . Malgré le fait que ce
type de poursuites n'était pas relié directement à la prostitution, il apparaît tout de même
nécessaire d'en examiner les caractéristiques principales en raison de la proportion élevée
d'exploitants de bordels ciblés par cet aspect de la répression judiciaire .

Entre 1880 et 1905, la vente illicite d'alcool est apparue comme une motivation
importante de la répression contre les maisons de débauche à Québec. Au cours de
certaines années, les poursuites concernant ce type d'activités criminelles connexes aux
bordels pouvaient même être supérieures à celles liées exclusivement à la prostitution.
L'exemple le plus marquant apparaît en 1905 alors que 43 des 48 accusations enregistrées
dans les archives des Sessions de la Paix visaient le contrôle de la vente de liqueurs
enivrantes 240 (graphique 16). Près de 90% des poursuites devant ce tribunal contre les
bordels concernaient alors l'alcool. Au total, de 1896 à 1905, au moins 119 accusations
étaient portées contre des exploitants de bordels. Par ailleurs, les individus dans les
maisons de débauche n'étaient pas les seuls ciblés par cette répression. D'autres dirigeants
d'établissements hôteliers, non associés à la prostitution, étaient également accusés pour

" SRQ, 1888, titre IV, c. V, s. XII, de la loi des licences.


,H
Sur la répression judiciaire de la vente illicite d'alcool au Québec, voir notamment Donald Fyson, « The
Judicial Prosecution of Crime in the Longue Durée: Québec, 1712-1965 », lac. cil., p. 85-119.
9
Les aspects de la répression des débits de boisson ont été étudiés par André Cellard dans le contexte de la
ville de Hull et en fonction de sa position géographique aux frontières du Québec et de l'Ontario, voir son
article « Le petit Chicago, la "criminalité" à Hull depuis le début du XXe siècle », RHAF, 45, 4, 1992, p. 519-
543.
240
BAnQ-Q, Sessions de la Paix, 1905, TL 31, SI, SS UR 99, cont. 171, documents 176572 à 176607,
176616 à 176621, 176764, 176765, 176770 à 176809, 176865 et 176866.
96

cette infraction au cours de la période241

Graphique 16: Vente illicite d'alcool dans les maisons de débauche à Québec, Sessions de la Paix,
district judiciaire de Québec, 1880-1905 242

GO

□ Actes d'accusation pour a\oir tenu, habité


!)() ou fréquenté une maison de débauche

■ Actes d'accusation concernant la vsnte


40 illicite d'alcool dans une maison de
débauche

30

20

10
r-1

o
iiiiin I
*— c g c o T f t n c o i ^ - o o o 5 C D ' r - c s i c o M - L o c D r - - o o a > c D ^ — CMCO^J-IO
c o c o c o c o c o o o o o c o c o o o c n c n c D c n c D c n c D c n c n c n c D O C D C D O O
O O O O C O O O C O C X ) O O C 3 0 a D a D C » O O C O C X 3 a O O O C O O O C O O O a > C D a 3 0 ^ C T > a 3

Cette répression concernant la vente illicite d'alcool s'inscrivait dans un contexte de


recrudescence des mouvements de tempérance, qui existaient au Canada depuis les
premières décennies du XIXe siècle. L'année 1905, au cours de laquelle la répression
contre la vente d'alcool dans les bordels atteignait un sommet, correspond d'ailleurs à la
fondation de La Société de Tempérance de la ville de Québec '. Les dernières années du
XIXe siècle étaient également marquées par les débats sur la prohibition menant à un
référendum canadien en 1898 . Les pressions sociales et politiques concernant la vente et
la consommation d'alcool expliquent en partie la montée de cette répression et peut refléter
également un climat plus conservateur à Québec au cours de la période.

"4I Les maisons de prostitution étaient soumises à la même législation en vigueur pour tous les types
d'établissements tels que les auberges, restaurants ou buffets de chemin de 1er, magasins de liqueurs et
tavernes, SRQ, 1888, titre IV, c. V, s. XII, art. 889-891.
242
BAnQ-Q, Sessions de la Paix, 1880-1905. Aucune accusation pour vente illicite d'alcool dans les maisons
de débauche n'a été repérée dans les registres de la Cour du Recorder de Québec pour les années 1880, 1885,
1890, 1895, 1900 et 1905.
Société de Tempérance de la ville de Québec, Règlement des membres de la Société de Tempérance de la
ville de Québec, Québec, 1905, p. 6.
244
Ce premier référendum sur tout le territoire canadien concernant la prohibition des boissons alcoolisées,
tenu le 29 septembre 1898, fut en majorité (81,2%) rejeté dans la province de Québec, Jean Cournoyer,
op. cit., p. 1282.
97

D'autres éléments explicatifs liés au système judiciaire permettent de comprendre


davantage le fonctionnement de cette forme de répression des bordels. Dans un premier
temps, la régulation de la vente de boissons ainsi que les poursuites intentées en vertu de la
Loi des licences du Québec étaient effectuées par un officier mandaté par l'État, c'est-à-dire
le percepteur du revenu de la province . Le système de régulation s'intégrait alors dans
une pratique de l'administration publique de l'époque consistant à confier l'application de
certaines lois, surtout reliées à la perception du revenu, à des fonctionnaires d'un ministère
4<
munis de pouvoirs d'enquête et de saisie \ Les tenancières dénoncées par le percepteur
étaient poursuivies par acte d'accusation pour vente illicite d'alcool sans licence et
plusieurs d'entre elles étaient jugées au cours d'une même journée . Dans tous les cas
examinés, un verdict de condamnation était obtenu contre les personnes accusées. L'État
pouvait donc s'assurer de punir les exploitants de bordels qui contrevenaient à la Loi des
8
licences du Québec .

Entre 1880 et 1905, les dénonciations contre les maisons de débauche concernant la
vente illicite d'alcool étaient effectuées par Joseph-Elzéar Portier, écuyer et percepteur de la
province pour le district du revenu de Québec. À titre d'exemple, le 30 janvier 1905, celui-
ci déposa des plaintes contre 20 tenancières pour « vente de liqueurs enivrantes sans
licence, dans une maison malfamée ou de rendez-vous ». Chacune était condamnée le
même jour à une sentence de 100 $ d'amende plus les frais de 7,60$ ou 3 mois de prison.
La majorité ont payé l'amende et les frais des procédures afin d'éviter l'emprisonnement.
Au total, entre 1880 et 1905, seulement 12 tenancières ou pensionnaires de bordels ont
effectué des séjours en prison pour vente illicite d'alcool. Dans ces cas, 8 d'entre elles ont
effectué la totalité de la durée d'emprisonnement tandis que les autres ont défrayé l'amende
quelque temps après l'application de leur peine

245
SRQ, 1888, titre IV, c. V, s. XII, art. 880.
246
Jean-François Leclerc, loc. cil., p. 116.
247
Le 30 janvier 1905, 20 tenancières étaient jugées par le Juge des Sessions de la Paix pour vente illicite
d'alcool ainsi que 18 tenancières le 7 août de la même année.
248
La Loi des licence spécifiait d'ailleurs que les demandes de licence devaient être refusées s'il était prouvé
que le requérant était une personne de mauvaises mœurs, ayant déjà permis ou souffert de l'ivrognerie, SRQ,
1888, titre IV, c. V, s. XII, art. 842.
249
BAnQ-Q, prison de Québec, registres d'écrou, E17, 1960-01-036, 1881-06-21; 1885-04-08; 1888-07-23;
1888-12-11; 1890-08-18; 1890-11-26; 1891-04-10; 1892-09-13; 1895-12-13; 1893-05-17; 1901-4-18; 1893-
05-17.
98

L'analyse de la répression de la vente illicite d'alcool permet finalement de repérer un


élément particulier des comportements hors-la-loi des prostituées, qui était relié le plus
fréquemment aux tenancières de bordels. Dans l'ensemble, on constate que les prostituées,
les tenancières et les pensionnaires de bordels étaient soumises à une répression concernant
divers types de délits perpétrés dans les rues ainsi que dans les établissements malfamés.
Elles apparaissaient alors davantage passives face aux actions répressives des autorités.
Dans ses recherches sur la prostitution à Montréal au cours des années 1810-1840, Mary-
Anne Poutanen a cependant mis en lumière les rôles plus actifs de certaines prostituées qui
n'hésitaient pas à faire valoir leurs droits et à assurer leur défense devant les tribunaux250.
À cet effet, la partie suivante consiste à analyser le phénomène des recours aux institutions
de justice par les prostituées et les tenancières.

3.4. L'instrumentalisation du système par les prostituées

Cette partie se concentre plus particulièrement sur deux phénomènes relatifs à


l'utilisation du système judiciaire par les prostituées. La première section explore le
phénomène de l'instrumentalisation de la prison comme lieu de refuge des prostituées. Par
la suite, l'analyse concerne l'utilisation des Cours de justice criminelle par certains groupes
impliqués dans la prostitution, en particulier les tenancières. Ces dernières avaient recours
aux institutions judiciaires pour assurer leur protection lorsqu'elles étaient victimes d'actes
violents ou dans le contexte de résolution de conflits interpersonnels. Elles tentaient alors
d'utiliser le système afin de répondre à leurs objectifs personnels.

3.4.1. Le phénomène des refuges en prison à Québec entre 1880 et 1905


Une première analyse des admissions de prostituées à la prison de Québec indique que
celles-ci n'étaient pas plus nombreuses durant l'hiver. Les périodes de froid intense
n'entraînaient donc pas une augmentation des emprisonnements découlant des demandes de
protection ou d'asile à la prison. Au contraire, tel que représenté dans le graphique 17,
entre 10 et 21 admissions de prostituées étaient inscrites chaque mois dans les registres
d'écrou tant pour les mois d'hiver que durant l'été. Les emprisonnements étaient même un

250
Mary-Anne Poutanen, « Images du danger dans les archives judiciaires », loc. cit., p. 298-405, voir aussi sa
thèse de doctorat, op. cit., p. 261-275.
99

peu plus nombreux au cours des mois d'été. Dans son analyse des registres d'écrou, Josette
Poulin a d'ailleurs fait ressortir cette même tendance pour l'ensemble des prisonnières à
Québec au cours de la période 1850-1899 . Les activités accrues dans le port pendant
l'été et l'arrivée de voyageurs constituent des éléments explicatifs de la plus grande
agitation dans les rues et des occasions plus fréquentes d'inconduites de la part des
prostituées et vagabondes. L'analyse des accusations devant la Cour du Recorder démontre
d'ailleurs que les arrestations de femmes par les policiers étaient plus fréquentes au cours
des mois d'été et d'automne que pendant l'hiver. Les prostituées de rue étaient ainsi
arrêtées lorsqu'elles étaient plus visibles dans les lieux publics " .

Graphique 17: Accusations devant le Recorder et séiours en prison par mois des prostituées de

60 * — Registre
d'écrou
50

40
■m—Cour du
30 Recorder

20

10

0
■*& x/',- J? ^ N* ^ s^" & ■<? JP - &
v r
<,<£ » & nà- jp ,&

Une seconde analyse plus approfondie des accusations devant le Recorder montre que
certaines prostituées avaient tout de même parfois recours à la prison comme lieu de refuge.
En ce sens, les plus faibles taux de poursuite devant le Recorder étaient atteints en
décembre et février, alors que moins de 30 femmes étaient conduites devant le magistrat.

251
Josette Poulin, op. cit., p. 343-344.
52
Cette tendance a également été constatée par Mary-Anne Poutancn, thèse de doctorat, op. cit., p. 227-228.
25
' AVQ, Cour du Recorder, 1880, 1885, 1890, 1895, 1900, 1905; BAnQ-Q, prison de Québec, registres
d'écrou, El7, 1960-01-036, 1880, 1885, 1890, 1895, 1900, 1905. Une première courbe concerne les
accusations de toutes les femmes devant la Cour du Recorder. La seconde courbe indique les prisonnières
identifiées au moins une fois comme prostituées dans les registres de la prison de Québec.
100

Cette diminution des arrestations au cours de l'hiver pouvait signifier qu'elles étaient moins
actives dans les rues au cours de ces mois. Certaines prostituées et vagabondes étaient déjà
en prison pour des infractions commises au cours des mois précédents. Elles pouvaient
d'ailleurs avoir commis des délits avant la saison froide afin d'être admises à la prison
pendant l'hiver. Mary-Anne Poutanen a d'ailleurs observé que plusieurs prisonnières
remises en liberté au mois de janvier retournaient immédiatement en prison et préféraient
ainsi demeurer incarcérées jusqu'au printemps254.

Le phénomène d'instrumentalisation de la prison de Québec comme lieu de refuge


était cependant relativement peu fréquent à la fin du XIXe siècle. Plusieurs facteurs
pourraient expliquer ceci. D'une part, la création de refuges par des organisations
charitables, en particulier l'institution religieuse du Bon-Pasteur, pouvait contribuer à
diminuer la présence hivernale des prostituées dans les rues . De plus, dans le contexte
particulier de Québec, la diminution de l'immigration étrangère ainsi que l'intégration des
prostituées dans la population de Québec pouvait faciliter leur appartenance à des réseaux
d'entraide. À titre d'exemple, lors des importantes conflagrations survenues à Québec le 8
juin 1881 ainsi que le 16 mai 1889, détruisant chacune plus de 600 maisons, aucune
demande d'asile ou d'augmentation du nombre de détenues n'était enregistrée à la prison de
Québec . Les cercles d'entraide entre les citoyens ainsi que les organisations charitables
pouvaient alors suffire à la prise en charge des individus.

Finalement, le nombre peu élevé de cas de refuge en prison s'inscrit dans le


phénomène de la diminution des poursuites judiciaires et des emprisonnements au Québec
depuis les années 1870257. En accord avec Donald Fyson, cette diminution pourrait

""' Sur la prise en charge de la pauvreté extrême et les refuges à la fin du XIXe siècle, voir notamment l'article
de Marcela Aranguiz et Jean-Marie Fecteau, loc. cit., p. 83-98.
256
G.-Henri Dagneau dir., La ville de Québec, histoire municipale, Tome IV, de la Confédération à lu charte
de 1929, Cahiers d'Histoire, No 35, La Société historique Québec, 1983, p. 123; Alain Grenier, Incendies et
pompiers à Québec, 1640-2001, Québec, GID, 2005, p. 274-279; 288-293.
57
Cette diminution du nombre des emprisonnements a été constatée également à Montréal et dans d'autres
pays occidentaux, notamment aux Ftats-Unis, en France et en Angleterre, voir Jean-Marie Fecteau, Marie-
Josée Tremblay et Jean Trépanier, « La prison de Montréal de 1860 à 1913: évolution en longue période d'une
population pénale», loc. cit., p. 40-41; Donald Fyson, «The Judicial Prosccution of Crime in the Longue
Durée: Québec, 1712-1965 », loc. cit., p. 85-119.
101

cependant être attribuable, en partie, à un « artefact des sources », c'est-à-dire que certains
cas de détention par les policiers pour « protection » pouvaient ne pas être inscrits dans les
documents judiciaires 258 . Par conséquent, une portion des individus ayant demandé refuge
en prison ne figurait pas dans les registres de prison de Québec. En plus des
transformations possibles de la bureaucratie judiciaire, une conjonction d'autres facteurs
reliés au contexte particulier et à la prise en charge institutionnelle de la pauvreté et de la
prostitution à Québec permet d'éclaircir les motifs de la proportion peu élevée des refuges
en prison au cours de la période 1880-1905.

L'analyse du phénomène des recours à la prison indique finalement qu'il s'agissait


d'un mode d'instrumentalisation du système spécifique surtout aux prostituées de rue.
D'ailleurs, tel que démontré au chapitre précédent, l'emprisonnement touchait relativement
peu les pensionnaires et les maîtresses des maisons de débauche comparativement aux
prostituées/vagabondes. En contre-partie, sur le plan des recours au système judiciaire,
certaines tenancières et pensionnaires des maisons de débauche agissaient activement et
n'hésitaient pas à effectuer des requêtes devant les tribunaux.

3.4.2. L'utilisation du système judiciaire


Au cours des dernières décennies du XIXe siècle, plusieurs tenancières utilisaient
activement le système de justice et déposaient des plaintes contre d'autres individus. Entre
1880 et 1905, les 39 femmes accusées de tenir une maison de prostitution ont porté au
moins 32 plaintes contre des individus faisant généralement partie de leur entourage .
Dans ces cas, tel que remarqué par Mary-Anne Poutanen, la même institution de justice
chargée de réprimer la prostitution servait aussi à assurer la protection des prostituées ' .

Les motifs les plus fréquents des recours en justice par les tenancières concernaient
des actes ou des menaces de violence physique ' . Les plaintes pour effraction et

258
Ibid., p. 91-92.
259
Voir le tableau 4. Le corpus de sources concerne principalement les tenancières et ne permet donc pas
d'analyser la fréquence totale des recours en justice par les prostituées de bordel et de rue.
260
Mary-Anne Poutanen, thèse de doctorat, op. cit., p. 264-275.
261
Sur les recours à la protection de la justice par les femmes au Bas-Canada et au Québec, voir notamment
Donald Fyson, Magistrales, Police, and People, op. cil., p. 279-284; Anna Clark, « Humanity or Justice?
102

dommages à la propriété constituaient le second motif des dépositions formulées à la police.


Ainsi, l'objectif des tenancières consistait à assurer leur protection physique. En accord
avec les observations de Marilynn Wood Hill et Mary-Anne Poutanen, on note que les
prostituées et tenancières exigeaient une protection de l'État au même titre que l'ensemble
des citoyens .

Entre 1880 et 1905, des 32 plaintes formulées par les tenancières identifiées dans le
corpus de sources, 20 étaient contre des hommes. De ce nombre, 16 dépositions
concernaient des cas d'assaut, de voies de fait ou des menaces de violence physique ou de
mort. Comme le tableau 4 l'indique, la majorité des plaintes formulées par les tenancières
ciblaient à plus d'une reprise les mêmes hommes qui, dans certains cas, étaient leurs maris.
Les recours fréquents en justice par quelques tenancières sont des indices du phénomène de
violence conjugale dans les milieux de la prostitution, dont l'ampleur réelle demeure
toutefois inconnue ' . La violence à répétition des hommes contre les mêmes tenancières
indique également que le recours au système de justice étatique par les tenancières n'était
pas nécessairement garant de leur protection et n'avait pas toujours l'effet dissuasif
escompté.

Entre 1883 et 1893, la tenancière Rose Descoteaux formulait cinq plaintes devant le
magistrat Alexandre Chauveau pour assaut, voies de fait ou menace de violence physique.
Celle qui utilisa le plus fréquemment le système judiciaire demeure cependant Adèle
Senneville. De 1897 à 1905, cette dernière déposait huit plaintes contre des hommes dont
six concernant des actes de violence ou des menaces de mort. Au total, ces deux
tenancières rassemblaient donc près de la moitié des plaintes concernant les demandes de
protection par le système judiciaire. L'instrumentalisation de la justice était alors
caractérisée par une répartition inégale des personnes ayant recours aux tribunaux. Ainsi,

Wilcbcating and the Law in ihe Highteenth and Nineteenth Centuries », dans Carol Smart, (dir.), Regulatir/g
Womanhood, op. cit., p. 187-206.
262
Mary-Anne Poutanen, « Images du danger dans les archives judiciaires », lac. cil., p. 403; Marilynn Wood
Hill, Their Sisters ' Kcepers, Prostitution in New York City, 1830-1870, Berkeley, Los Angeles, University of
California Press, 1993, p. 159-167.
263
Plusieurs cas de violence conjugale pouvaient ne pas être dénoncés ou, tel qu'analysé au Québec par
Donald Fyson, les demandes de protection à la justice par les femmes étaient effectuées généralement en
dernier recours, Police, Magistrale, and People, op. cit., p. 300.
103

l'ampleur du phénomène doit être relativisée car, bien que quelques-unes n'hésitaient pas à
recourir à la justice pour se défendre, plusieurs tenancières et prostituées demeuraient
complètement à l'écart de la protection du système judiciaire.

Tout comme les hommes, les femmes étaient également ciblées par des plaintes
formulées par d'autres prostituées. La plupart des plaintes était déposée par des tenancières
et concernaient aussi des assauts et des voies de fait. L'utilisation du système afin de se
protéger contre la violence physique n'était donc pas exclusive aux rapports
hommes/femmes mais concernait aussi fréquemment les conflits et la violence opposant des
femmes. Au quotidien, les relations antagoniques avec leur entourage étaient alors
semblables aux conflits vécus par les femmes des classes populaires et ouvrières ,4.

Les pensionnaires des maisons de prostitution pouvaient elles aussi utiliser parfois le
système judiciaire. À quelques reprises, elles formulaient des accusations afin de dénoncer
les activités illégales des tenancières. Les délations survenaient notamment lorsqu'elles
étaient interrogées par des policiers au sujet d'actes illégaux commis par leur patronne. À
titre d'exemple, le 10 septembre 1895, deux pensionnaires d'un bordel portaient une plainte
contre leur maîtresse Arthemise Guillmette, pour avoir « tenu une maison de prostitution et
illégalement fait disparaître le cadavre d'un enfant mort né en le jetant dans un poêle »265.
À partir des témoignages effectués par les pensionnaires, on constate que l'objectif de
vengeance personnelle contre la tenancière constituait un élément sous-jacent des
dépositions (voir l'annexe D2W').

7M
Mary-Anne Poutancn, « Bonds of Friendship, Kinship, and Community: Gender, Homclessness, and
Mutual Aid in Early-Nineleenth-Century Montréal », loc. cit., p. 38; « images du danger dans les archives
judiciaires », loc. cit., p. 392.
265
Sessions de la Paix, 10 septembre 1895, BAnQ-Q, TL31, SI, SS1 UR 81, cont. 153, documents 144556 et
144557.
266
Dépositions de I.éopoldinc Lefebvre et de Marie Dubé (10 septembre 1895), annexe D.
104

Tableau 4: Plaintes formulées par des tenancières de bordels. Sessions de la Paix, 1880-1905
D a t e s des
plaintes Personnes plaignantes Personnes accusées M o t i f s des plaintes
1897 11 02 Adèle Scnncvillc, épouse de Emile Miehaud John O'Malley voies de l'ait
1898 09 15 Adèle Scnncvillc, épouse de Emile Miehaud Emile Miehaud voies de l'ait
1899 04 21 Adèle Scnncvillc, épouse de Emile Miehaud Joseph Dumais voies de fait
1901 10 09 Adèle Scnncvillc, épouse de Emile Miehaud Aima Boivin illégalement tiré du pistolet
1902 05 02 Adèle Senneville, épouse de Emile Miehaud Joseph Dumais dommages à la propriété
1902 07 28 Adèle Senneville, épouse de Emile Miehaud Maria Lalleur, veuve de William Dohcrty assaut
assaut et voies de fait, et pour
1902 09 04 Adèle Senneville, épouse de Emile Miehaud Joseph Dumais menaces de mort
1903 12 12 Adèle Senneville, épouse de Emile Miehaud Joseph Dumais voies de l'ail
1905 07 07 Adèle Scnncvillc, épouse de Emile Miehaud Emile Miehaud dommages à la propriété
1898 II 17 Adèle Senneville, épouse de Emile Miehaud Rosie Smith assaut et voies de l'ait
Jean-Baptiste Beaulae, Emile Trudel et
1901 (IX 19 Adèle Senneville, épouse de Emile Miehaud Emile Minguy assaut et voies de fait
1893 II 14 Alherta Laurier Rose Deseoteaux assaut et voies de fait
Aldonor-Adelphine-Belzémire McKibbin, assaut et voies de l'ait, et pour
1898 03 29 veuve de Hilairc Turgeon Samuel Vézina, ehaloupier menaces de mort

1901 10 07 Aima Boivin Adèle Senneville dommages à la propriété


Alphonsine Lessard, veuve de François-
1904 01 30 Xavier Joseph Martien menaces de violence personnelle
Alphonsinc Lessard, veuve de François-
19(1' 0 7 M Xavier Guerard Joseph Martel, journalier menaces de blessures corporelles
Adèle de Senneville, épouse de Emile
1898 11 17 Rosie Smith Miehaud assaut et voies de fait
1905 1 1 24 Eulalie Bigras, veuve de Ludger Gladen Stanislas Jcannot, tailleur de pierres assaut et voies de l'ait
1886 08 02 Georgiana Dionne Rose Deseoteaux assaut et voies de l'ait
1900 09 19 Joséphine Bédard Rosanna Mann assaut et voies de l'ait

1902 07 28 Maria I .a fleur, veuve de William Dohcrty Adèle Senneville assaut et voies de l'ait
effraction et dommages à la
1903 05 09 Marie Métayer, veuve de Eugène Robinson Napoléon Rohitaille dit Laliberté propriété

1894 02 19 Nora Fitzgerald Rose Deseoteaux, wilc of Henry Reinhardt assailli and battery

Rose Deseoteaux, épouse de Henri


1X95 01 31 Philomène Perrault Reinhardt et contre Jean-Baptiste Beaulae assaut et voies de l'ait
1904 01 05 Rosanna Mann, épouse de Alphonse Bédard Emile Minguy menaces de violence personnelle
Rose Descoteaux, épouse de Henry l'avoir menacé de lui casser le
1895 02 28 Rcind hardi Henri Reinhardt cou
Rose Descoteaux, épouse de 1 lenry
1892 09 03 Rcind hardi Jean-Baptiste Beaulae avoir menacé de lui casser la tête
Rose Descoteaux, épouse de 1 lenry
1893 10 24 Rciud hardi Jean-Baptiste Beaulae menaces de blessures corporelles
1894 07 23 Rose Descoteaux, épouse de Heniy Reinhardl Jean-Baptiste Beaulae, charretier assaut et voies de l'ail
1883 08 16 Rose Deseoteaux, épouse de Reinhardt Victor Guillet, charretier menaces de voies de l'ail
1903 07 06 Salomée Vermette Charles-Albert Dubeau pour relus de pourvoir
Aldonor-Adelphine-Belzémire McKibbin,
1898 04 13 Zélia Dionne veuve de 1 lilairc Turgeon assaut et voies de l'ait

' Le tableau indique 32 plaintes formulées par ou contre des tenancières et qui ont été enregistrées dans les
documents judiciaires des Sessions de la Paix. Les cas ont été repérés dans les CD-ROM Thémis 2 et
concernent les femmes identifiées au moins une fois comme maîtresse d'une maison de prostitution entre
1880 et 1905.
105

Sur le plan de la défense devant les tribunaux, certaines tenancières ciblées par des
poursuites criminelles utilisaient une stratégie particulière consistant à formuler une contre-
accusation contre les personnes qui avaient en premier lieu porté plainte contre elles.
Témoignant d'une connaissance du fonctionnement des Cours de justice, les tenancières
utilisant cette stratégie espéraient ainsi parvenir à l'annulation de l'accusation. Dans les
faits, certaines d'entrés elles arrivaient véritablement à échapper à une condamnation. Par
exemple, le 7 octobre 1901, la tenancière Aima Boivin portait une plainte contre Adèle
Sennevillc pour dommage à la propriété. Deux jours plus tard, la réaction de la
défenderesse consistait à porter elle aussi une plainte contre son accusatrice pour le motif
d'avoir « illégalement tiré du pistolet »2f,s. La Cour de justice devenait ainsi un lieu de
résolution de conflits entre les tenancières et de vengeance personnelle de la part d'Adèle
Sennevillc. Cette dernière tentait alors d'obtenir le-retrait de la première plainte et mettre
fin aux procédures judiciaires. En réplique à d'autres accusations d'assaut et de voies de
fait, elle répéta d'ailleurs cette stratégie le 17 novembre 1898 et le 28 juillet 1902 afin
d'obtenir un jugement de non-lieu. Dans tous les cas, la tenancière utilisait le système de
plaintes judiciaires à ses propres fins et parvenait à l'annulation des poursuites.

La participation active de certaines prostituées dans le système de justice criminelle se


reflétait donc concrètement par leur pouvoir de formuler des plaintes contre d'autres
individus, qui faisaient fréquemment partie de leur entourage. Tout comme d'autres
femmes des classes populaires et ouvrières, les plaintes des prostituées pouvaient concerner
des demandes de protection à la justice de l'État pour des actes ou des menaces de violence.
La vengeance personnelle contre d'autres tenancières, notamment lors de conflits
interpersonnels, faisait également partie des motifs des poursuites. Les recours à la
stratégie défensive de contre-accusation constituait aussi une forme de vengeance par le
biais du système de justice. Ainsi, les plaintes formulées par des maîtresses de maisons de
débauche sont révélatrices d'un autre aspect de l'administration judiciaire permettant de
relativiser la conception d'un système de justice fondé uniquement sur un objectif de

m
Sessions de la Paix, 7 octobre 1901, BAnQ-Q, TL31, SI, SS1 UR 92, cont. 164, documents 164421,
164422, 164419 et 164419A.
106

domination sociale par une classe dirigeante masculine .

Conclusion

Reflétant les transformations du tissu social de Québec au cours des dernières


décennies du XIXe siècle, notamment la diminution importante de l'immigration
internationale et la francisation de la population, les prostituées et les tenancières ciblées
par la répression carcérale entre 1880 et 1905 étaient principalement d'origine canadienne-
française. Toutefois, les prostituées de rue « récidivistes » non-francophones, en particulier
des Irlandaises, étaient davantage ciblées par cette forme de répression comparativement à
leur proportion dans la population. Ces prostituées emprisonnées à plusieurs reprises
faisaient tout de même partie des vagabondes/prostituées demeurant de façon continue dans
la ville au cours de la période analysée. Dans la majorité des cas, la répression de la
prostitution de rue et de bordel visait surtout des groupes intégrés à la population de
Québec.

L'analyse de l'âge des prisonnières révèle que les prostituées «récidivistes»


demeuraient dans les rouages du système carcéral jusqu'à des âges parfois beaucoup plus
avancés comparativement à celles emprisonnées une seule fois. Parmi les « non-
récidivistes » moins âgées, certaines pouvaient se retirer d'elles-mêmes de ce type
d'activité ou avoir quitté la ville. Par ailleurs, d'autres prostituées pouvaient également
avoir été prises en charge par l'institution réformatrice du Bon-Pasteur de Québec. Depuis
les années 1870, les pensionnaires reçues dans cette institution religieuse étaient en effet de
plus en plus jeunes tandis que la moyenne d'âge des prisonnières était plus élevée. L'âge
des prostituées apparaît ainsi comme un élément distinctif du système de répression de la
prostitution à Québec au cours des dernières décennies du XIXe siècle en lien avec les
tentatives de « réhabilitation morale » des prostituées plus jeunes.

L'analyse des comportements réprimés par le système indique que les prostituées et

Sur le phénomène d'instrumentalisation de la justice et les relations entre les individus et le système
judiciaire, voir Donald Fyson, Magistrales, Police, and Peuple, op. cit., p. 272-289.
107

les tenancières étaient toutes soumises, à des degrés variables, à une répression concernant
des actes criminels perpétrés dans la rue et dans les bordels. Le contrôle judiciaire de la
vente illicite d'alcool visait cependant en particulier les exploitants des maisons de
débauche qui, tel que mis en lumière dans les recherches de Poutanen, tentaient d'attirer
leur clientèle de cette façon. Les tenanciers et tenancières enfreignant la Loi des licences
étaient alors dénoncés par l'officier du revenu pour le district de Québec. Dans tous les cas,
les personnes accusées étaient condamnées. La répression de la prostitution tentait
véritablement de réguler tous les types de comportements déviants de ces individus
marginaux perçus par les groupes dominants comme une menace à l'ordre public et la
moralité.

L'objectif de contrôle social des prostituées par une classe dominante masculine n'est
cependant pas représentatif de la totalité du fonctionnement du système de justice
criminelle. En effet, les initiatives de certaines prostituées et tenancières, qui utilisaient le
système carcéral comme forme de protection ou qui déposaient des plaintes contre d'autres
individus, relativisent le rôle uniquement passif des prostituées réprimées par le système
judiciaire. En ce sens, entre 1880 et 1905, on constate que la prison de Québec était encore
utilisée comme lieu de refuge par un groupe cependant restreint de prostituées. De plus, les
plaintes déposées par les tenancières visaient fréquemment à obtenir une forme de
protection par l'État lorsqu'elles étaient victimes de menaces ou d'actes violents. Par
ailleurs, le désir de vengeance personnelle n'était pas absent du comportement de certaines
tenancières qui se poursuivaient mutuellement et tentaient d'obtenir l'annulation des
poursuites.
108

CONCLUSION

L'objectif principal de cette recherche a été d'analyser le fonctionnement du système


judiciaire vis-à-vis la prostitution dans la rue et celle dans les maisons de débauche à
Québec au cours des dernières décennies du XIXe et au tout début du XXe siècle. En plus
de la législation criminelle canadienne, la prise en compte de la réglementation municipale
et de l'administration judiciaire locale par les tribunaux inférieurs est apparue nécessaire à
la compréhension de la prise en charge de ce problème social par les institutions judiciaires
et pénales. Cela a permis notamment de constater que les magistrats locaux possédaient
une latitude décisionnelle non négligeable concernant la fréquence et la sévérité de la
répression effectuée contre les prostituées à Québec. Ce fait se révèle notamment par la
décision du Juge Alexandre Chauveau, au mois d'octobre 1896, de demander aux
constables de la police provinciale d'accroître la surveillance des maisons malfamées. De
plus, le magistrat déclarait également vouloir accroître la sévérité de la punition contre
certaines délinquantes et ainsi faire de celles-ci un exemple à l'intention des autres
prostituées et tenancières.

Dans la pratique judiciaire quotidienne, la répression de la prostitution par les policiers


et les magistrats locaux, reliée au contrôle du vagabondage, constituait l'une des
préoccupations principales de l'époque et visait la régulation des comportements déviants et
le maintien de l'ordre et de la moralité publique. Tout comme aujourd'hui, la présence
visible et dérangeante des prostituées entraînait leur arrestation par les policiers en
patrouille. À la fin du XIXe et au début du XXe siècle, la régulation sociale passait alors
par la mise en isolement des femmes « dangereuses » dans la prison ou clans certaines
institutions spécialisées d'enfermement. Dans quelques cas, les femmes reconnues
« aliénées » étaient envoyées à l'asile. Les jeunes délinquantes et certaines prostituées
« repenties » pouvaient être prises en charge par une institution confessionnelle de réforme,
en particulier celle du Bon-Pasteur de Québec. L'objectif de l'institution religieuse
consistait alors en la réhabilitation, le « redressement moral » des pensionnaires. Par
ailleurs, la mise en isolement des prostituées par les autorités de justice, en accord avec les
préoccupations de l'élite bourgeoise, avait comme objectif la protection du corps social.
109

Les recours aux institutions spécialisées d'enfermement par les autorités judiciaires
s'établissaient alors en fonction des normes de l'époque et non pas afin de favoriser la
réinsertion sociale des groupes marginaux.

En complémentarité avec l'histoire juridique et celle des discours et représentations,


l'analyse du fonctionnement quotidien de la justice et des procédures judiciaires est
incontournable dans le cadre des recherches portant sur les régulations sociales. En
particulier, les textes de lois, incluant la description des procédures judiciaires, indiquent
que le système de justice criminelle au Québec était caractérisé par des pouvoirs accrus
accordés aux magistrats professionnels afin de juger par procès sommaire tant les
prostituées de rue que les pensionnaires et les tenancières des bordels.

À Québec, les principales dissemblances entre la répression effectuée dans la rue


comparativement aux bordels découlaient des moyens différents de réguler les
établissements privés versus les espaces publics. En ce sens, la réglementation particulière
des maisons de prostitution consistait à repousser et dissimuler les activités des
établissements malfamés qui devaient demeurer cloisonnés. La protection de l'ordre et de
la paix dans les lieux publics primait sur l'approche strictement abolitionniste. La
répression des bordels était alors caractérisée par des périodes de tolérance entrecoupées
d'actions répressives sporadiques.

Les écarts entre les fréquences répressives de chacun des groupes, dans la rue ou dans
les bordels, découlaient notamment des procédures d'arrestation. Ainsi, contrairement aux
prostituées arrêtées « à vue » dans les rues, la majorité des descentes dans les maisons de
débauche provenaient de plaintes contre les établissements malfamés qui devenaient trop
dérangeants ou dont les activités internes illicites étaient dénoncées. Formulées par des
parties civiles ou par les policiers, les plaintes devant le magistrat entraînaient l'émission
d'un mandat d'arrestation autorisant les constablcs à intercepter tous les individus se
trouvant dans les lieux au moment de la descente. Tout de même, depuis environ le milieu
du XIXe siècle, les poursuites judiciaires tant contre les prostituées de rue que les individus
dans les bordels suivaient la procédure sommaire, car les pensionnaires et les maîtresses des
110

maisons de débauche ne pouvaient plus être jugées devant jury. Dans la majorité des cas,
les poursuites se concrétisaient par un verdict de culpabilité contre les femmes accusées de
tenir, habiter ou fréquenter une maison de prostitution.

Les exemples présentés en introduction concernant la prostituée Rosalie Daigle,


arrêtée « à vue » dans la rue, et la tenancière Geneviève Collin, ont servi à exposer ces
différences procédurales reliées surtout aux arrestations et aux mises en accusation. Par la
suite, tel que démontré tout au long de l'étude, la prise en charge des prostituées par les
tribunaux inférieurs était caractérisée dans tous les cas par une justice expéditive. Tout
comme Rosalie Daigle, jugée de façon expéditive par le Recorder, la tenancière et ses
pensionnaires étaient elles aussi jugées par procès sommaire. L'intensité de la punition
était alors proportionnelle au statut des individus. La sentence était plus sévère envers la
tenancière comparativement à celle des pensionnaires du bordels. En fin de compte,
contrairement à la majorité des prostituées de rue, la maîtresse et ses pensionnaires ont payé
les amendes et ont retrouvé immédiatement la liberté.

Dans le contexte de l'époque, imprégné d'une volonté accrue de protection de la


moralité sexuelle féminine et des anxiétés des groupes dirigeants face à l'exploitation des
femmes et jeunes filles dans les bordels, les tenancières condamnées pour avoir permis la
prostitution d'une fille mineure dans leur maison étaient punies, quant à elles, plus
sévèrement. En plus de cette distinction relative à l'âge, le nombre très peu élevé de clients
et de tenanciers des bordels inculpés, jugés et condamnés permet de constater une
distinction de genre dans l'administration de la justice. Les peines peu sévères imposées
aux clients par les magistrats reflètent d'ailleurs une certaine banalisation de ce
comportement. En contre-partie, la répression systématique des prostituées de rue, surtout
à l'encontre de certaines vagabondes/prostituées « récidivistes », indique la volonté de
réprimer ce type de comportement allant à l'encontre des normes féminines de l'époque.

Si l'on constate une distinction de genre dans le fonctionnement du système de justice


criminelle, la répression de la prostitution à Québec ne semblait cependant pas cibler en
particulier les groupes immigrants. Au contraire, la majorité des prostituées, des
111

pensionnaires et des tenancières des bordels incarcérées étaient natives du pays et


francophones. À l'exception d'un groupe de vagabondes/prostituées irlandaises, très peu de
prostituées provenant de l'immigration internationale étaient ciblées par la répression
carcérale. Les prostituées et tenancières à Québec étaient alors surtout des femmes
partageant des caractéristiques semblables à la population locale de l'époque, qui provenait
surtout de la ville ou des régions environnantes.

Contrairement aux « récidivistes », plus âgées et endurcies au système carcéral, la


majorité des prostituées et des tenancières emprisonnées étaient assez jeunes et avaient
entre 18 et 39 ans. Dans l'ensemble, les tenancières n'étaient pas obligatoirement plus
vieilles que leurs pensionnaires et pouvaient être elles-mêmes des prostituées identifiées
comme patronnes par les autorités. Tel que noté également par Mary-Anne Poutanen, les
prostituées de rue, les pensionnaires et les maîtresses des bordels ne formaient pas des
groupes totalement distincts. Elles pouvaient pratiquer leurs activités dans la rue et dans les
bordels et plusieurs vivaient en groupe, partageaient le même milieu ainsi qu'une « culture
de la rue ».

Finalement, il importe de relativiser le fonctionnement uniquement répressif du


système judiciaire. L'analyse des actions quotidiennes de répression répertoriées dans les
documents judiciaires laisse transparaître, à première vue, le rôle uniquement passif des
prostituées et des tenancières arrêtées, jugées et punies par la justice. Par ailleurs, le
phénomène des recours à la prison comme lieu de refuge ainsi que l'utilisation des
tribunaux ont permis de mettre en lumière le rôle parfois plus actif de ces femmes.
L'instrumcntalisation des tribunaux et de la prison par certaines prostituées et tenancières
consistait notamment à assurer leur protection par le biais des institutions judiciaires de
l'Etat. Dans quelques cas, les tenancières pouvaient faire valoir leur droit et assurer leur
défense au môme titre que d'autres citoyennes.

Entre 1880 et 1905, le système de justice criminelle était caractérisé principalement


par l'accélération des poursuites criminelles concernant tant la prostitution dans la rue que
dans les maisons de débauche. D'une part, le fonctionnement du système était toujours
112

caractérisé par l'emprisonnement expéditif des prostituées de rue qui, selon les groupes
dirigeants, menaçaient l'ordre et la moralité dans l'espace urbain. D'autre part, les
procédures sommaires appliquées à l'égard des tenancières et des pensionnaires
permettaient aux autorités locales de réprimer de façon accélérée certains établissements
indésirables lorsqu'ils étaient dénoncés. Ainsi, la répression sporadique des maisons de
débauche constitue un élément bien ancré dans le fonctionnement judiciaire à Québec et qui
suscite un intérêt également épisodique dans la population par le biais des rubriques
judiciaires des journaux de la région.
113

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124

ANNEXES

Annexe A: EIzéar A. Déry, Recorder de Québec de 1877 à 1920


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H Annexe B: Cour du Recorder (Hôtel de ville de Québec)

AVQ, no de négatif N000521,(1889).


AVQ, no de négatif NO 10893, (ca 1900).
125

Annexe C: Articles de journaux concernant les descentes dans les bordels

- (Le Canadien, 3 septembre 1880)


COUR DE POLICE, 8 sept. 1880, - Devant le juge Chauveau, - Marie Beauchamp, Marie Caron,
Joséphine Laperriere, Asilda Poitras et Virginie St-IIilaire sont amenés sous accusation d'avoir
fréquenté habituellement une maison malfamée. Les deux premières plaident non-coupables. Les
premières sont renvoyées en prison en attendant jugement.

- (L'Événement, 7 septembre 1880)


Marie Labrecque, Louise Paré et Marie Clermont, dont nous avons annoncé hier l'arrestation, ont
comparu ce matin. Elles ont reconnu mener une vie immorale. La première, qui était la maîtresse
de la maison était accompagnée de deux jeunes enfants et tenait un marmot dans ses bras : elle a été
condamnée à 25$ et les frais ou trois mois de prison. Les deux autres ont été condamnées chacune à
15$ et les frais ou deux mois de prison.

- (L'Événement, 17 avril 1881)


ARRESTATION. - Le détective Fournier et le constablc Ernst ont arrêté samedi midi la femme
Rose Descoteaux, qui tient une maison malfamée rue Stc Magdeleine, et cinq de ses pensionnaires.
L'arrestation a eu lieu en conséquence d'un vol de quarante piastres qui a été commis dans cette
maison au détriment d'un voyageur qui arrivait d'un chantier. Ces donzelles ont comparu dans
l'après-midi devant le juge de police qui les a admises à caution pour jusqu'à demain matin.

- (L'Événement, 4 septembre 1884)


Cour de police
Une femme, Rosanna Ethier, épouse de J. A. Dion, boulanger, a été arrêtée ce matin et amenée
devant la cour sur plainte de son mari qu'elle habite une maison de prostitution depuis qu'elle a
quitté son domicile et se livre au vagabondage.

- (L'Evénement, 5 septembre 1884)


Cour de police
La femme Rosanna Ethier arrêtée hier a subi son procès ce matin.
Le juge après avoir entendu la preuve remet son jugement à 8 jours pour voir si dans l'intervalle, il
n'y aura pas moyen d'en arriver à un rapprochement.

- (L'Evénement, 12 septembre 1884)


Cour de police
Nous avons rapporté la semaine dernière, qu'un mari avait fait arrêter sa femme dans une maison
malfamée. La cause avait été entendue et prise en délibéré jusqu'à ce jour afin de procurer à ce
couple désuni une occasion d'en venir à de meilleurs sentiments. Ce matin, la jeune femme a
informé le tribunal qu'elle avait réintégré le domicile conjugal, et la justice a suspendu ses foudres.

- (L'Événement, 6 juillet 1885)


Cour du recorder
Grande affluence ce matin et la galerie n'a pas perdu son temps. Voici l'ordre de la marche:
(...) Caroline Roy, 12$ ou deux mois; Mary McMahon et Delphine Vaillancourt, 52$ ou six mois
chacune; Emma Martin, 102$ ou six mois, toutes pour avoir habité des maisons de prostitution.

' L'annexe C regroupe une sélection d'articles de journaux traitant exclusivement des descentes dans les
bordels de Québec entre 1880 et 1905. Les extraits choisis ont été sélectionnés parmi les journaux : Le
Canadien, Y Evénement, le Québec Chronicle et le Québec Mercury.
126

- (Québec C/tronicle, 7 juillet 1885)


Recorder's Court - Yesterday - The dock was crowded with prisoners, yesterday, in this court.
Caroline Roy was fïned $12 or two months. Mary MacMahon and Delphine Vaillancourt $52 or six
months each. Emma Martin $102 or six months ail for occupying houses of ill-fame.

- (L'Événement, 18 décembre 1888)


À la cour de police, le nommé Alphonse Paris, de Montréal, sur la plainte duquel ont été arrêtées la
femme Rose Descoteaux et les cinq filles de son lupanar, qu'il accuse de l'avoir dévalisé, a fait sa
déposition à l'enquête préliminaire.

- (Québec Mercury, 23 janvier 1896)


POLICE COURT
The case against a woman named Decroisselle, hailing from Limoilou and who is now absent from
the city, for having kept a house of ill-fame was heard this morning. The intention is to secure
judgment against lier in case she returns hère.

- (L'Événement, 25 août 1897)


MAISON DE DÉSORDRE-
Plusieurs personnes sont venues à la cour du Recorder hier et ce matin pour demander aux autorités
de vider trois maisons malfamées sur la rue Ste-Cécile. Quelques personnes disent qu'elles ne
peuvent dormir pendant la nuit tant on y fait du tapage. Durant le jour on ne se gêne guère de
pénétrer dans les bordels et les enfants sont témoins des scènes qui s'y passent. La police a reçu les
ordres de purger cette rue.

- (L'Événement, 12 février 1898)


LA POLICE VIDE UN BOUGE
Les coupables en cour de police
Hier soir, vers les neufs heures, la police a été vider un bouge tenu au coin des rues du Pont et des
Prairies. La maîtresse et six horizontales ont été arrêtées et conduites au poste de police. Toutes
ont comparu devant le juge Chauveau ce matin et ont plaidé coupable.
Après leur avoir fait une verte semonce, Son Honneur le juge a condamné la maîtresse à 50$
d'amende ou 3 mois de prison et les six donzelles à 10$ d'amende ou 2 mois.

- (Québec Mercury, 20 juillet 1898)


POLICE COURT
A girl named Laura Chabot, was arrested and brought to the Police Court this morning on the
charge of keeping a disorderly house in St Hélène street. It appears that a young man belonging to a
most respectable family of the Upper Town spends most of his time there, and being a minor, his
father made a complaint. The prisoner was rcmanded to jail, and cried bitterly on her way there.
Eight young girls were fined $10 each this afternoon for being inmates. They ail paid.

- (L'Événement, 21 juillet 1898)


EN PRISON
Nos détectives vident un bouge
Foule considérable à la Cour de Police
Ce matin, en passant dans les corridors de la cour de Police, l'on aurait dit qu'un grave événement
était à se dérouler, si l'on en jugeait par les conversations échangées à voix basse et par le nombre
de curieux, qui s'y étaient donné rendez-vous. Chaque porte qui s'ouvrait faisait retourner comme
un ressort magique toutes les têtes présentes, avides de satisfaire leur curiosité. Il s'agissait ni plus
ni moins que d'assister au procès des donzelles suivantes, arrêtées hier après-midi, par les détectives
de la ville: Yvonne Pouliot, 21 ans; Joséphine Chartrain, 19 ans; Belzémire Lafrance, 34 ans;
127

Joséphine Pouliot, 26 ans; Alexina Daoust, 24 ans; Yvonne Vildemer, 19 ans; Hilda Martel, 19 ans;
Yvonne Landry, 23 ans; Flora Lacoste, 46 ans et Henriette Michaud, 35 ans. Ces deux dernières
étaient les cuisinières du harem. Malheureusement pour les curieux présents, ces donzelles avaient
été condamnées chacune à 10$ d'amende, hier après-midi, et remises en libertés sous condition
d'abandonner immédiatement le bouge de la rue Ste-Hélène.
Restait cependant pour ce matin le procès de la maîtresse Laura Chabot.
Mais, après avoir eu le temps de songer, en arrière des barreaux, hier, elle a plaidé coupable à
l'accusation de tenir une maison malfamée.
Elle a reçu sa sentence vers 11,45 heures alors que les curieux fatigués d'attendre avaient pris le
parti de se retirer.
Après une sentence des mieux méritées, elle a été condamnée à 6 mois de prison, plus 100$
d'amende ou six autres mois à défaut du paiement.

- (Québec Chronicle, 10 novembre 1898)


NEWS OF THE LAW COURTS.
Four Women and a Man Go to .lail for Robbing a Returned Klondiker
A British Columbia miner named Brodie came ail the way from the Coast to this city, and naturally
intended having good time while hère and seeing ail that was to be seen in and around the city.
Arriving hère on Sunday, with $250 in his possession, he registered at a hôtel at the Palais, and on
Monday set out to see the sights. Somehow or other he made his way out to St. Johns Suburbs,
where he had no trouble in falling into a low dive. When he had taken his departure he was so
intoxicated that he was arrested for drunkenness and brought to the Police Station. Upon recovering
his sensés, he discovered that he had got more than he bargained for, as ail his money was gone.
Détective Flcury was immediately notified, and after searching the house found eighty dollars, wich
Brodie claimed as his property. The girl in whose possession the money was found was
immediately placcd under arrest, and yesterday morning was brought to the Police Court. In the
afternoon the mistress of the house, with two girls and a man named Gurand, were also arrested and
brought before .ludgc Chauveau, who senteneed the mistress of the house to pay a fine of $50 or
four months'jail, and the other three to a fine of $25 each or two months' jail.

- (Québec Mercury, 27 mars 1899)


POLICE COURT
Before Judge Chauveau - Philippe Brunet, the person chargée! with being the keeper of an immoral
house, where young girls were accustomed to fréquent, was brought up from gaol and arraigned
under the Speedy Trial Act. He pleaded guilty and was senteneed to four month's imprisonnement
at hard labour.

- (Québec Mercury, 16 novembre 1899)


POLICE COURT
Under a warrant issued by Judgc Chauveau, a raid was made up upon the house of ill-famc kept by
one Rose Smith, who, with four of the initiâtes and five men, charged as being habituai frequenters,
were arrested by the police charged with the warrant. The mistress was fined $50 and costs or 3
months, the inmates $5 and costs or 1 month and the men $2 and costs or 15 days.

- (L'Événement, 3 décembre 1900)


FA POLICE FAIT UNE DESCENTE
Samedi soir la police a fait une descente dans le "coin flambant", et a vidé le bouge de la femme
Michaud.
Jeudi dernier, il y avait eu une bagarre dans cette maison et un visiteur s'était fait voler sa montre.
La femme Michaud et six donzelles ont par conséquent été arrêtées et condamnées ce matin en cour
de police, la maîtresse à 50$ d'amende et les filles à 5$ et les frais.
128

- {L'Événement, 23 juin 1903)


UNE DESCENTE
Chez la femme Adèle Michaud
Le député chef de police, M. Walsh, accompagné des détectives Sylvain, Patry et Walsh se sont
rendus hier chez la femme Adèle de Senneville, épouse d'Emile Michaud, qui tient une maison de
prostitution sur la rue Ste-Cécile, à l'endroit connu sous le nom de "Brass Castle" et ont arrêté toutes
les occupantes de ce bouge, savoir la femme Michaud, Mary Kirk, 28 ans, Mary Coburn, 23 ans,
Eva Sériel, 21 ans, et Alice Grenier, 22 ans.
La femme Michaud est très bien connue des tribunaux québécois et a souvent eu des démêlés avec
la justice. (...)
Cette maison est une des plus dangereuses de la ville et nous espérons que le président du tribunal
qui sera appelé à procéder contre la Michaud imposera une sentence qui aura pour résulta de
débarrasser Québec de cette ( ?) pour un long terme.
Ce matin en Cour de Police, la femme Michaud a été condamnée à trois mois de prison pour tenir
une maison malfamée plus cinquante dollars d'amende ou trois autres mois. Les autres occupantes
ont été condamnées à cinq piastres d'amende ou un mois.

- {L'Événement, 23 juillet 1904)


Descente de la police
Une maison malfamée vidée
Dans le courant de la nuit dernière, le chef Trudel, accompagné des détectives Fleury, Walsh,
Sylvain et deux hommes de la police municipale, s'est rendu dans la rue Ste-Cécile, et a vidé la
maison de la femme Roy.
Cette femme vivait avec deux de ses fils, qui agissaient comme agents pour la maison. Ces sales
individus se rendaient à l'arrivée des pèlerinages et donnaient des cartes aux pèlerins, les sollicitant
à leur rendre visite.
Le chef Trudel, qui avait entendu parler de cela, s'en étant rendu certain par lui-même, avait résolu
de fermer la boutique, et c'est ce qui est arrivé la nuit dernière.
La femme Roy a déjà exercé son métier à Montréal, Troye et Burlington, Vennont, et les autorités
de ces villes l'ont forcée à déguerpir. À Québec, sa maison était considérée comme l'une des plus
dangereuses et plusieurs personnes se sont plaints d'avoir été volées.
La nuit dernière, la police a arrêté la femme Roy, ses deux garçons, quatre filles et un jeune homme
appartenant à une bonne famille de Québec.
Tous furent mis dans la patrouille et à 1.30 heure le poste No. 1 recevait ses hôtes.
Ce matin en Cour de Police, la femme Roy a été condamnée à 3 mois de prison, plus cent piastres
d'amende ou trois autres mois.
Celle sentence l'a frappée comme un coup de massue; d'arrogance qu'elle était auparavant,
répondant avec sans-gêne au juge, elle s'écrasa sur le banc et se mit à pleurer à chaudes larmes. Les
deux Roy furent condamnés à un mois d'emprisonnement chacun plus 50$ d'amende ou un autre
mois.
Quant aux filles, elles ont été condamnées à cinq dollars d'amende chacune ou un mois.
La femme Roy, en réponse au tribunal, ayant plaidé coupable de vente de boisson sans licence sera
condamné sur cet acte à sa sortie de prison.
129

Annexe D: Dépositions concernant des crimes dans les bordels

- Déposition de Elzear Turcotte contre Rose Descoteaux (16 avril 1881)4:

Je suis arrivé en cette ville mardi dernier le douze d'avril courant, et le lendemain qui était le treize
de ce mois-ci, j'engageai un charretier en la basse-ville de cette cité qui me conduisit à une maison
de prostitution tenue par une personne que j'ai depuis appris se nommer Rose Decoteaux. (...) Il y
avait dans la maison la maîtresse, du moins celle qui m'a paru être la maîtresse, et trois ou quatre
jeunes filles. Après être resté quelque temps je choisis une des filles qui étaient là, et je suis monté
dans une chambre à coucher avec elle ou j'y ai passé une partie de la nuit avec elle. Vers le milieu
de la nuit nous nous sommes levés et avons eu à souper, après notre repas je suis de nouveau
retourné au même lit, mais non avec la même fille, cette fois c'était avec la maîtresse, au meilleur de
ma connaissance, et c'est avec elle que j'ai passé le restant de la nuit.
J'étais parfaitement sobre, mais presqu'aussitôt après avoir pris quelques "prisées" de tabac que
cette femme m'offrit je m'endormis d'un sommeil profond.
M'étant éveillé pour les sept heures du matin je me levai et m'étant habillé je me préparai à partir.
Avant mon départ de la dite maison je constatai qu'il me manquait la somme de quarante piastres
qui avait été soustraite de mon portefeuille pendant la nuit.
La maison tenue par la dite Rose Decoteaux est une maison de prostitution et une maison malfamée,
et les personnes qui fréquentent la dite maison et qui y habitent sont des prostituées.
Cette maison est située dans le faubourg St-Jean, dans la cité et le district de Québec. j e ne connais
pas la rue ou est située la dite maison, mais je puis l'indiquer à vue.

- Déposition de Philomène Perreault, pensionnaire d'une maison de prostitution, contre Hélène


Racine et Oncsimc Thibault, charretier, pour vol d'argent appartenant à Auguste Truchon. de St
Félicien. Lac St-Jean (29 août 1896)':

Je demeure comme pensionnaire dans une maison de prostitution, au numéro 96 rue Ste Cécile de la
Cité de Québec, dans le district de Québec, tenue par une femme du nom de Hélène Racine -
D'autres filles habitent aussi la même maison entre autres Clara St-Jean et une nommée Joséphine
dont je ne connais pas le nom de famille -
Mardi dernier le vingt-cinq août courant sur les neuf heures du soir le charretier Onésime Thibault a
amené à la maison un étranger qu'on m'a dit se nommer Auguste Truchon, de St-Félicien, Lac St-
Jean. Cet individu arrivait m'a t'on dit des États-Unis - Une fois dans la maison, il a demandé une
traite pour tout le monde, huit personnes et cette traite lui a été servie; c'était huit verres de bière -
L'étranger a alors présenté en paiement à Hélène Racine un billet de vingt piastres argent américain
- Celle-ci dit qu'elle n'avait pas de change offrant en même temps d'envoyer le charretier Thibault le
changer au dehors ce que l'étranger a accepte. Thibault est alors sorti en compagnie de la fille
Joséphine et ils sont revenus peu après en rapportant le change du billet de vingt piastres qui fut
remis à l'étranger moins cinquante cents pour la traite et vingt cents que Thibault dit avoir donné
pour changer le billet d'argent américain.
L'étranger a alors commandé une autre traite qui lui a été servie et pour laquelle il a cette fois
présenté en paiement un billet de dix piastres à Hélène Racine. Celle-ci est alors sortie de
l'appartement ou nous étions et elle est allée dans le salon accompagnée de Thibault, je les ai suivi
sans faire semblant de rien et Thibault a alors proposé à Hélène Racine en ma présence de séparer
avec elle le billet de dix piastres ajoutant que l'étranger qui était en fête ne se rappellerait de rien.

4
Sessions de la Paix, 16 avril 1881, BAnQ-Q, TL31, SI, SS1 UR 27, cont. 99, documents 45404 à 45406.
5
Ibid., 29 août 1896, BAnQ-Q, TL31, SI, SS1 UR 88, cont. 160, documents 158300 à 158302.
130

Hélène Racine a consenti et elle a remis cinq piastres à Thibault. À partir de ce moment là c'est-à-
dire depuis après neuf heures du soir jusqu'après minuit l'étranger en question a ainsi payé huit ou
dix traites donnant chaque ibis à Hélène Racine soit un billet de cinq piastres ou un billet de dix
piastres que celle-ci divisait toujours avec Thibault. Clara St-Jean s'est tenue pendant un certain
temps sur les genoux de l'étranger et elle nous a montré cinq ou six piastres en argent dur disant que
l'étranger lui avait fait cadeau de cet argent -
Un peu après minuit l'étranger se plaignant qu'il lui manquait beaucoup d'argent, Hélène Racine lui
dit qu'il avait dépensé son argent et comme elle commençait à être inquiète de la tournure que
prenait les choses elle dit à Thibault de l'emmener qu'il était temps qu'il s'en aille - Thibault l'a alors
fait sortir un peu contre son gré et rendu au coin de la rue il l'a mis entre les mains d'un autre
charretier nommé Verrault pour le mener au Palais.
Thibault est revenu quelques instants après et Hélène Racine lui ayant demandé ce qu'il avait fait de
l'étranger il a répondu: « Je l'ai shippé » -
Le lendemain matin sur les sept heures l'étranger en question est revenu à la maison et il s'est plaint
à Hélène Racine de s'être fait volé chez elle, celle-ci lui a dit qu'il avait dépensé son argent et de s'en
aller lui disant toutes espèces d'injures - L'étranger l'a menacé de la faire prendre et lui a dit que si
elle voulait seulement lui remettre une quinzaine de piastres de son argent qu'il la tiendrait quitte
pour le reste ajoutant qu'il lui manquait au moins cent piastres - Hélène a refusé de prendre
arrangement avec lui, tout cela en présence de Thibault qui disait lui aussi à l'étranger qu'il avait
tout dépensé son argent et qu'il n'avait pas été volé. Thibault est alors sorti emmener l'étranger avec
lui et je ne l'ai pas revu depuis.

- Déposition de Léopoldine Lefebvre (10 septembre 1895)6:

Je demeure à l'heure actuelle chez madame Emilie Pelletier rue Ste-Cécile en la dite Cité de
Québec. Jusqu'à environ il y a trois semaines je demeurais depuis six mois chez Madame veuve
Roy de son nom de fille Arthemisse Guillemette qui tient une maison de prostitution rue Ste-Cécile
en la dite Cité. Je suis âgée de vingt-sept ans. Vers la fin de décembre dernier, vers le vingt cinq
décembre je crois je me suis aperçu que mes règles que j'attendais à cette date avaient cessé. J'en
avertis la maîtresse de la maison Madame Roy qui me dit de prendre de la moutarde, de la bière
mêlés ensemble, que cela ferait partir mes règles. Je lui ai demandé comment il fallait prendre cela;
elle me dit de mettre la moitié de bière dans un verre et d'y mêler deux cuillerées de moutarde - ce
que je fis devant elle; cela c'était vers le commencement d'avril. Je ne pus pas prendre ce breuvage
car à peine j'avais le goût que je jetai le contenu du verre dans l'évier. Quelques temps après je crois
que c'est vers la fin d'avril dernier la maîtresse de la maison madame Roy m'enseigna et me
conseilla de prendre une infusion d'herbe à chat en disant que cela aurait l'effet de faire partir mes
règles. Elle-même acheta sur le marché une certaine quantité d'herbe à chat et rendu à la maison
elle m'enseigna comment en faire une infusion. Je mis la moitié du paquet d'herbe dans une
chopine d'eau bouillante et j'en pris un bol chaud le matin et un autre bol dans la soirée.
Le surlendemain du jour ou je pris ces potions, je commençai à me sentir malade. J'ai pris ces deux
potions le jeudi ou le vendredi de la dernière semaine d'avril je crois, et c'est dans la nuit du samedi
au dimanche suivant que j'ai été délivré, je veux dire que j'ai eu une fausse couche.
Je jure positivement que Madame Roy savait alors qu'elle m'a fait prendre ces potions que j'étais
enceinte. Le dimanche au matin à quatre heures j'ai eu une fausse couche et j'ai été délivré d'un
enfant (fœtus) qui pouvait avoir environ quatre pouces; j'ai touché à cet enfant (fœtus) et je me suis
aperçu qu'il remuait. J'ai alors appelé une personne de la maison qui s'appelle Laura Nougcl; cette

'' Sessions de la Paix, 10 septembre 1895, BAnQ-Q, TL31, SI, SS1 UR 81, cont. 153, documents 144556 et
144557.
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fille est venue et a pris l'enfant (fœtus) dans ses mains pour l'examiner puis elle a appelé Madame
Roy, la Maîtresse de la maison. Cette dernière est montée à ma chambre avec Mélanie et Marie
Dubé - deux filles de la maison. Laura Nougel a alors donné l'enfant (fœtus) à madame Roy et elles
sont toutes descendues en bas.
Je me suis alors aperçue par cette fausse couche que je devais être enceinte depuis environ quatre
mois.
Le paquet d'herbe à chat que madame m'a apporté pouvait être d'une live environ. J'en ai mis la
moitié soit environ une demie-live dans l'eau bouillante pour infusion et j'en ai pris deux bolées
comme susdit.
Quand Madame Roy m'a dit de rependre ces potions elle me dit que c'était pour faire partir mes
règles.
Et le témoin déclare ne pas savoir signer.
Et ce même jour la déposante sus-nommée étant rappelée déclare sous serment prêté qu'il est
possible que les deux potions d'herbe à chat qu'elle a prise comme susdit aient été prises par elle
environ trois semaines ou un mois avant le jour qu'elle a accouché.

- Déposition de Marie Dubéd 0 septembre 1895)7:

Je demeure à l'heure qu'il est chez madame Emilie Pelletier qui tient une maison de prostitution sur
Ste-Cécile en la Cité de Québec. (... ) Je demeurais chez Madame Roy dans le mois d'avril dernier
et j'ai eu connaissance que la fille Léopoldine Lefebvre a eu vers la fin du dit mois d'avril une fausse
couche.
(... ) Madame Roy prit cet enfant (fœtus) pour le descendre en bas; je lui dis: "Mettez-le dans une
boîte d'allumettes et enterrez-le". Elle me répondit: "Non, personne ne le saura. Je vais le jeter
dans le poêle". Elle descendit alors et moi par derrière elle, et je la vis jeter l'enfant (fœtus) dans le
poêle qui était alors éteint. Je n'ai pas revu l'enfant (fœtus) depuis ce temps.

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lbid.