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Patrick Allen

PROSTITUÉES DE RUE ET MAISONS DE DÉBAUCHE À QUÉBEC:

LA RÉPRESSION DE LA PROSTITUTION PAR LE SYSTÈME DE JUSTICE ÉTATIQUE, 1880-1905.

Mémoire présenté à la Faculté des études supérieures de l'Université Laval dans le cadre du programme de maîtrise en histoire pour l'obtention du grade de Maître es arts (M.A.)

FACULTÉ DES LETTRES Université Laval Québec

© Patrick Allen 2007

2007

I

RÉSUMÉ

Cette recherche porte sur le fonctionnement du système de justice par rapport à la prostitution dans la rue et dans les maisons de débauche à Québec entre 1880 et 1905. À partir des textes de lois, des archives judiciaires, des registres de prison et d'autres sources complémentaires, notamment des journaux de l'époque, l'étude analyse le cadre normatif, les mécanismes du système et certaines caractéristiques démographiques et comportementales des groupes ciblés par la répression.

La justice criminelle de l'époque était caractérisée par l'application d'une justice sommaire visant surtout les prostituées de rue mais aussi les maisons de débauche. Sous plusieurs aspects liés à la fréquence, à l'intensité et à la fermeté de la répression, la prostitution de rue et les maisons de débauche étaient traitées différemment par la justice. Toutefois, la perception d'un système judiciaire uniquement répressif à l'endroit des femmes marginales est relativisée par le phénomène d'instrumentalisation de la justice de l'État par certaines prostituées et tenancières.

li

REMERCIEMENTS

L'écriture de ces lignes signifie l'aboutissement d'un premier projet de recherche qui a été très formateur. Il s'agit également de l'atteinte d'un objectif personnel et la réalisation d'un but fixé depuis plusieurs années. Tout ceci n'aurait jamais été accompli sans l'aide inestimable de certaines personnes envers qui je suis sincèrement reconnaissant. D'une part, je remercie tout le personnel de la Bibliothèque et des Archives nationales du Québec à Québec ainsi que celui des Archives de la Ville de Québec pour le support apporté à ma recherche. Je tiens à remercier particulièrement mon directeur Donald Fyson pour son soutien, sa disponibilité, ses commentaires toujours très formateurs et pour l'aide précieuse dans l'utilisation des bases de données informatiques. D'autre part, les encouragements provenant de mon entourage ont compté énormément dans l'achèvement de ce projet. Je tiens donc à remercier spécialement mes parents ainsi que ma sœur Annick pour leur support inconditionnel. Finalement, merci à ma copine Véronique.

111

TABLE DES MATIÈRES

 

RÉSUMÉ

i

REMERCIEMENTS

 

ii

TABLE DES MATIÈRES

iii

LISTE DES GRAPHIQUES

v

LISTE DES TABLEAUX

.

vii

INTRODUCTION

1

CHAPITRE 1: CADRE LÉGISLATIF, TRIBUNAUX INFÉRIEURS ET JUSTICE SOMMAIRE

18

Introduction

 

18

1.1.

Législation criminelle et réglementation de la prostitution

19

1.1.1. Le système de répression: 1869-1905

 

20

1.1.2. La réglementation municipale

25

1.2.

Les tribunaux inférieurs de justice criminelle à Québec

27

1.2.1. Les Cours des juges de paix

 

28

1.2.2. La Cour du Recorder

30

1.3.

La justice sommaire

31

1.3.1. Les procédures d'arrestation

 

32

1.3.2. Les procès sommaires

34

 

Conclusion

38

CHAPITRE 2: LE FONCTIONNEMENT DU SYSTÈME: PROTECTION DU CORPS SOCIAL ET RÉGULATION COMPORTEMENTALE

39

Introduction

 

39

2.1.

Les fréquences de la répression

41

2.1.1. Les prostituées de rue

 

41

2.1.2. Motifs de la répression des prostituées de rue et classification judiciaire

44

2.1.3. Les

« récidivistes » et renfermement asilaire

47

2.1.4. Les bordels: une répression sporadique

49

2.2.

Les motifs des plaintes et des actions répressives contre les tenancières et les

pensionnaires des bordels

 

52

2.2.1. Tranquillité publique, justice populaire et contrôle familial

53

2.2.2. L'application de la réglementation municipale

55

2.2.3. Les vols dans les bordels

57

2.2.4. Les filles mineures dans les bordels

60

2.3. L'intensité et la fermeté de la répression : les sentences des tribunaux et

iv

2.3.1. Les prostituées de rue

64

2.3.2. Les tenancières et les pensionnaires

68

2.3.3. Les tenanciers et les clients

72

Conclusion

73

CHAPITRE 3: LES INDIVIDUS ET LE SYSTÈME DE JUSTICE: CARATERISTIQUES DÉMOGRAPHIQUES, COMPORTEMENTS CRIMINELS ET

INSTRUMENTALISATION DU SYSTÈME

76

Introduction

76

3.1.

Cadre contextuel de Québec depuis la seconde moitié du XIXe siècle

76

3.1.2.

Les impacts sur les populations

78

3.2.

Les groupes ciblés par la répression

80

3.2.1. Caractéristiques démographiques et archives judiciaires

80

3.2.2. Prostituées et tenancières intégrées à la population

82

3.2.3. Jeunesse et vieillesse dans les rues et les bordels de Québec

86

3.3.

Les comportements criminels des prostituées et des tenancières

91

3.3.1. Criminalité et emprisonnement

92

3.3.2. Les bordels et la vente illicite d'alcool

95

3.4.

L'instrumentalisation du système par les prostituées

98

3.4.1. Le phénomène des refuges en prison à Québec entre 1880 et 1905

98

3.4.2. L'utilisation du système judiciaire

101

 

Conclusion

106

CONCLUSION

108

BIBLIOGRAPHIE

113

ANNEXES

124

Annexe A: Elzéar A. Déry, Recorder de Québec de 1877 à 1920

124

Annexe B: Cour du Recorder (Hôtel de ville de Québec)

124

Annexe C: Articles de journaux concernant les descentes dans les bordels

125

 

Annexe

D: Dépositions concernant des crimes dans les bordels

129

V

LISTE DES GRAPHIQUES

Graphique 1 : Nombre de séjours en prison et de personnes emprisonnées selon les groupes

impliqués dans la prostitution, prison de Québec, 1880-1905

42

Graphique 2: Emprisonnement des prostituées de rue « récidivistes » et « non-récidivistes »,

prison de Québec, 1880-1905

42

Graphique 3: Motifs des séjours en prison des prostituées arrêtées dans la rue, prison de Québec, 1880-1905

45

Graphique 4: Motifs des accusations contre les prostituées arrêtées dans la rue, Cour du Recorder, Québec, 1880-1905

45

Graphique 5: Répression des maisons de prostitution, Sessions de la Paix et Cour du Recorder de Québec, 1880-1905

50

Graphique 6: Condamnations sommaires des personnes accusées de tenir, habiter et fréquenter des maisons de désordre, statistiques criminelles, district judiciaire de Québec, 1880-1905

51

Graphique 7: Durée des sentences d'emprisonnement imposées aux prostituées de rue, prison de Québec, 1880-1905

65

Graphique 8: Durée des sentences d'emprisonnement aux prostituées de rue « récidivistes »

et « non-récidivistes », prison de Québec, 1880-1905

66

Graphique 9: Durée des sentences d'emprisonnement et temps réel en prison des tenancières

pour avoir tenu une maison de prostitution, prison de Québec, 1880-1905

71

Graphique 10: Durée des sentences d'emprisonnement et temps réel en prison des prostituées de bordel, prison de Québec, 1880-1905

72

Graphique 11: Origine des

prostituées de rue emprisonnées, 1880-1905

82

Graphique 12: Origines des tenancières et des prostituées de bordel, 1880-1905

84

Graphique

13: Âge

des prostituées de rue emprisonnées, 1880-1905

87

Graphique 14: Age des vagabondes/prostituées « récidivistes » emprisonnées pour tous les

types de délits, 1880-1905

88

Graphique 15: Âges des tenancières et des prostituées de bordel emprisonnées à Québec,

vi

Graphique 16: Vente illicite d'alcool dans les maisons de débauche à Québec, Sessions de

la Paix, district judiciaire de Québec,

1880-1905

96

Graphique 17: Accusations devant le Recorder et séjours en prison par mois des prostituées

de rue

99

VII

LISTE DES TABLEAUX

Tableau 1: Législation de la prostitution (1858-1892)

37

Tableau 2: Prostituées de rue emprisonnées et transférées à l'asile de Beauport, prison de Québec, 1880-1905

49

Tableau 3: Séjours en prison selon les délits commis par les tenancières et les prostituées, prison de Québec, 1880-1905

93

Tableau 4: Plaintesformuléespar des tenancières de bordels, Sessions de la Paix, 1880-1905

104

I- PROBLÉMATIQUE

INTRODUCTION

Le 23 avril 1900, Rosalie Daigle comparaissait devant la Cour du Recorder de Québec suite à son arrestation dans la rue Ste-Anne par le constable Guérard 1 . Dans le registre du tribunal, le motif d'accusation inscrit par le greffier était: « loitering and not giving a satisfactory account of her présence there ». Le même jour, elle recevait sa sentence consistant en une amende de 5$ ou 2 mois d'emprisonnement et était également inscrite comme prostituée dans le registre de la prison de Québec 2 . De façon expéditive, Rosalie Daigle était ainsi arrêtée, jugée et punie par le système de justice de l'État.

Au mois de juin 1902, une déposition contre Geneviève Collin, alias Blanche Lacroix, était remplie par le détective Thomas Walsh afin de la dénoncer comme étant tenancière d'une maison malfamée. Un acte d'accusation était alors rédigé contre Collin pour avoir « illégalement tenu une maison de prostitution, étant alors une personne vagabonde, libertine et débauchée ». Six actes d'accusation étaient également déposés contre les prostituées occupant le bordel, Rose Smith, Rosanna Simard, Yvonne Piché, Zélia Dionne, Rose Bourassa et Jane Johnson, sous le motif « d'avoir habité dans une maison de prostitution ». Elles étaient par la suite jugées par le Juge des Sessions de la Paix Alexandre Chauveau . L'acte de condamnation de la tenancière spécifiait qu'elle devait payer une amende de 50$ et les frais (5$) ou effectuer 6 mois de prison. Les prostituées du bordel, jugées en groupe, étaient toutes condamnées à 10$ d'amende ou 2 mois de prison.

Ces deux expériences sont révélatrices des processus principaux de prise en charge de la prostitution par la justice étatique à cette époque. La présente étude se concentre sur le fonctionnement de cette justice de l'État vis-à-vis la prostitution. L'analyse des

' Archives de la Ville de Québec (AVQ), Cour du Recorder, Livre des prisonniers, 2FF, no 46, 23 avril 1900. Bibliothèque et Archives nationales du Québec à Québec (BAnQ-Q), prison de Québec, registres d'écrou, E17, 1960-01-036/1578, 23 avril 1900. 3 Sessions de la Paix, 24 juin 1902, BAnQ-Q, TL31, SI, SS1 UR 106, contenant 178, documents 187638, 187639 et 187641.

2

expériences des individus, en grande majorité des femmes , ayant traversé le système judiciaire, pour des délits reliés à la prostitution, vise à étudier la logique opératoire du système de justice dans le cadre de la ville de Québec de la fin du XIXe au tout début du XXe siècle.

Au XIXe siècle, la prostitution devenait une préoccupation croissante chez les groupes réformateurs et les élites urbaines des pays occidentaux. Le maintien de l'ordre, la santé et la moralité constituaient alors des enjeux majeurs reliés au contrôle de l'espace public. En Europe et en Amérique du Nord, les inquiétudes s'amplifiaient pour atteindre des sommets au cours des premières décennies du XXe siècle. Les activités de la prostitution étaient considérées comme un véritable « mal social » qui devait être combattu. Face aux discours des groupes dirigeants, révélant leurs appréhensions vis-à-vis les transformations sociales et économiques de l'époque, les policiers et les magistrats constituaient les premiers intervenants impliqués, directement et quotidiennement, dans la répression de la prostitution.

L'arrestation par les policiers, les activités des tribunaux inférieurs de justice criminelle et l'emprisonnement constituent les trois phases de la justice étatique au centre de cette étude. Au cours du XIXe siècle, ces institutions, associées aux pouvoirs judiciaire et exécutif, connurent plusieurs transformations liées aux phénomènes de profcssionnalisation et de bureaucratisation dans l'administration de la justice au Québec. Dans le cadre de cette étude centrée sur l'enjeu de la prostitution, il importe donc de se questionner sur le mode de régulation et les actions quotidiennes du système de justice criminelle de cette époque.

Questionnement Le questionnement principal de cette recherche est le suivant: comment fonctionnait, au cours des dernières décennies du XIXe et au tout début du XXe siècle, le système de justice étatique dans la répression de la prostitution à Québec? Trois axes d'analyse sont au

4 L'étude porte davantage sur la prostitution féminine en raison de l'absence presque généralisée des hommes dans les archives judiciaires pour ce type de délit. Quelques cas repérés concernent uniquement des tenanciers et des clients.

3

centre de la problématique: le cadre législatif, le fonctionnement du système judiciaire et les individus ciblés par la répression.

L'étude de la prise en charge de la prostitution par le système de justice criminelle exige d'abord de prendre en compte les lois et les règlements en vigueur. D'une part, cet axe d'analyse vise à mettre en lumière les discours législatifs à l'origine de la répression étatique et à les replacer à l'intérieur des débats et des enjeux sociaux dans le contexte occidental. D'autre part, il permet d'examiner le cadre normatif à travers les lois criminelles canadiennes et la réglementation municipale à Québec. Après avoir établi le cadre théorique, révélateur des normes et valeurs des élites de l'époque, l'analyse se tourne par la suite vers les actions des institutions de répression. L'examen des fréquences et des motifs de la répression de la prostitution ainsi que des sentences des tribunaux permet alors de faire ressortir la mécanique du système judiciaire. Finalement, dans le dernier axe, il s'agit d'identifier quels étaient les groupes ciblés, leurs caractéristiques et leurs comportements lors des interactions avec la justice.

Cette recherche s'intègre dans l'histoire de la justice criminelle au Québec en lien avec le contexte occidental. Les objectifs consistent également à approfondir nos connaissances

de l'histoire urbaine de Québec. Le cadre de l'étude est relié aux recherches portant sur les

« régulations sociales ». Ce concept, qui réfère à de nombreux champs de recherche,

rassemble les problématiques complémentaires centrées sur l'analyse des interactions

sociales entre les acteurs individuels, collectifs et institutionnels dans une société et à une

judiciaires de l'État

ainsi que sur les comportements des individus dans leurs interactions avec le système de

justice criminelle à Québec. Le système judiciaire est analysé en fonction du concept de

social », qui apparaît réducteur face à la Le concept de « régulation sociale » permet

époque donnée 5 . La présente étude se concentre sur les institutions

« régulation » plutôt que celui de « contrôle

pluralité des rôles joués par la justice de l'État.

Sur le concept de « régulation sociale » et les recherches récentes dans ce domaine, voir Jean-Marie Fecteau et Janice llarvey (dir.), La régulation sociale entre l'acteur et l'institution: pour une problématique historique de l'interaction, Québec, Presses de l'Université du Québec, 2005, p. 3-15. Jacques-Guy Petit mentionne l'importance de préférer «les» régulations sociales afin de mettre en évidence la pluralité des «règles sociales » et la complexité d'une société, qui ne forme pas « un » système global, voir son article « Les régulations sociales et l'histoire », dans ihid., p. 30-47.

4

ainsi de rendre compte des relations complexes qui s'établissent entre les institutions et les

d'instrumentalisation » des institutions judiciaires par

certaines prostituées et tenancières, qui sera examiné au chapitre trois, vise d'ailleurs à relativiser l'objectif uniquement coercitif de la justice, ce que ne permettrait pas un cadre théorique orienté par le « contrôle social ».

acteurs sociaux 6 . Le phénomène «

Le cadre chronologique de l'analyse se situe entre 1880 et 1905, soit une période suffisamment longue pour repérer les éléments de continuité et de changement dans l'administration de la justice. L'année 1880 a été retenue comme point de départ de l'étude afin d'analyser une période relativement peu traitée par l'historiographie de la justice criminelle dans le cadre de la ville de Québec. Dans le contexte législatif, le cadre temporel couvre les 12 années avant l'adoption du premier Code criminel canadien de 1892 de même que les 13 années subséquentes. En tenant compte des autres réformes antérieures du système de justice instaurées depuis le début du XIXe siècle, le cadre temporel a aussi comme objectif de parvenir à une meilleure compréhension de certains aspects du contexte juridique actuel de répression de la prostitution. La consultation des archives judiciaires se termine en 1905, notamment en raison des limites d'accès aux sources nominatives dans les registres d'écrou, qui découlent des dispositions de la loi sur l'accès aux documents des organismes publics et sur la protection des renseignements personnels.

II-HISTORIOGRAPHIE

Cette étude aborde des axes d'analyse spécifiques qu'il importe de replacer dans l'historiographie contemporaine. Plus précisément, une première approche se situe au niveau de l'analyse du pouvoir institutionnel de l'État justicier envers les groupes marginaux. Par la suite, la présente étude doit être replacée dans l'historiographie récente des recherches portant sur la prostitution dans le cadre des pays occidentaux.

6 Voir Jean-Marie Fecteau, La liberté du pauvre: crime et pauvreté au XIXe siècle québécois, Montréal, VLB, 2004, p. 21-46.

5

Régulation sociale et justice criminelle au Québec Plusieurs recherches sur le système de justice criminelle, portant surtout sur la première moitié du XIXe siècle, ont traité des réformes et de l'évolution du système de justice au Québec. Celui-ci était caractérisé notamment par l'accroissement et la professionnalisation des policiers et des magistrats de justice. Ainsi, à partir des premières décennies du XIXe siècle, les institutions judiciaires étaient en mesure d'effectuer une prise en charge de plus en plus systématique de la criminalité 7 . Le système pénal était également marqué par le recours généralisé à l'emprisonnement depuis les années 1830 8 . Dans la ville de Québec, la prison des Plaines d'Abraham, ouverte en 1863, détenait la charge de l'enfermement des détenus reliés à la « petite criminalité », notamment le vagabondage et la prostitution.

Parmi les études récentes sur les régulations sociales au Québec, il importe de souligner les travaux dirigés par Jean-Marie Fecteau, spécialiste de l'histoire de la prise en charge du crime et de la pauvreté par l'État au Québec au XIXe siècle. En continuité avec son livre: Un nouvel ordre des choses: la pauvreté, le crime, l'Etat au Québec, de la fin du XVIIIe siècle à 1840, il publiait en 2004 un nouvel ouvrage intitulé: La liberté du pauvre, crime et pauvreté au XIXe siècle québécois. Dans ce livre, il poursuit l'analyse de la régulation libérale au Québec et de son évolution jusqu'aux premières décennies du XXe siècle 9 . Ses recherches retracent le cadre structurel de la mise en place et des transformations du mode de régulation de type libéral de la société québécoise et constituent le cadre contextuel de cette étude.

7 Voir notamment Donald Fyson, «L'administration de la justice 1800-1867», Cap-aux-Diamants, 1999,

p. 35-39. Voir aussi son livre Magistrales, l'olice, and /'copie: Everyday Criminal Justice in Québec and Lower Canada, 1764-1837, Toronto, Osgoode Society / University of Toronto Press, 2006, 467 p.; Martin Dufresne, La justice pénale et la définition du crime à Québec, 1830-1860, thèse de doctorat, Université Laval, 1997, 290 p.; Jean-Paul Brodeur, La délinquance de l'ordre: recherches sur les commissions

Sur la police à Québec, voir aussi le livre de Gérald Gagnon,

Histoire du service de police de lu ville de Québec, Québec, Les publications du Québec, 1998, 188 p.

8 Voir les études issues du groupe dirigé par Jean-Marie Fecteau et Jean Trépanier sur l'emprisonnement à Montréal: Jean-Marie Fecteau, Sylvie Ménard, Marie-Josée Tremblay, Jean Trépanier et Véronique Strimelle, « Émergence et évolution de l'enfermement à Montréal, 1836-1913 », RHAF, 46, 2, 1992, p. 263-271; Jean- Marie Fecteau, Marie-Josée Tremblay et Jean Trépanier, « La prison de Montréal de 1860 à 1913: évolution en longue période d'une population pénale », Les Cahiers de Droit, 34, 1, 1993, p. 27-58. Jean-Marie Fecteau, La liberté du pauvre, op. cit., 455 p.; Un nouvel ordre des choses: la pauvreté, le crime, l'État au Québec, de la fin du XVIIIe siècle à 1840, Montréal, VLB, 1989, 287 p.

d'enquête, LaSalle, Ilurtubisc, 1984, 368 p

6

Les études récentes portant sur la criminalité et l'administration de la justice étatique sont en lien direct avec l'objet central de la présente analyse. Jusqu'à récemment, la plupart des recherches reliées à l'histoire de la justice criminelle au Québec concernaient la ville de Montréal au cours de la première moitié du XIXe siècle. Ce vide historiographique fut comblé notamment par les recherches menées par Donald Fyson. En particulier, son article: « The Judicial Prosecution of Crime in the Longue Durée: Québec, 1712-1965 », analyse les caractéristiques du crime et du système de justice criminelle dans un cadre spatio-temporel plus étendu et constitue une assise de recherche pour l'élaboration de la problématique et de la démarche, quantitative, de la présente étude .

Parmi les recherches importantes concernant le cadre contextuel du système de justice criminelle de Québec, les travaux de Martin Dufresne portent sur la montée de la surveillance et de la prise en charge étatique des procédures judiciaires vers le milieu du XIXe siècle. Ses recherches ont permis notamment de faire ressortir les actions croissantes des autorités de justice pour le contrôle de l'espace public. Leurs préoccupations s'établissaient alors en parallèle des ambitions des groupes réformateurs face à la santé urbaine (physique et morale)". L'analyse de Dufresne concernant les discours réformateurs et les transformations du système de justice criminelle au XIXe siècle s'inscrit en lien avec les objectifs de la présente analyse, qui est circonscrite à la prostitution et au statut criminel des prostituées.

Les études sur le système pénal et en particulier le recours à la prison, qui se généralise au cours du XIXe siècle, se sont grandement développées depuis l'ouvrage de Michel Foucault: Surveiller et Punir (1975). Au Québec, les études sur l'emprisonnement

10 Donald Fyson, « The Judicial Prosecution of Crime in the Longue Durée: Québec, 1712-1965 », dans Jean- Marie Fecteau et Janice Ilarvey, (dir.), op. cit., p. 85-119. L'article analyse notamment les caractéristiques de la criminalité au Québec selon les (acteurs géographiques et les distinctions de genre opérées par le système judiciaire. Voir aussi son livre Magistrales, Police, and People, op. cit.; parmi ses recherches portant sur la justice pénale à Québec, voir son article « Criminal Justice in a Provincial Town: Québec City, 1856-1965 », dans Fernando Lôpez Mora (dir.), Modernidad, Ciudadania, Desviaciones y Desigualdades, Cordoue, Presses de l'Université de Cordoue, 2007 (à paraître). " Martin Dufresne, « Ville et prison: discours d'hygiénistes réformateurs à Montréal au cours de la deuxième moitié du XIXe siècle », Criminologie, 28, 2, 1995, p. 109-130; La justice pénale et la définition du crime à Québec, 1830-1860, thèse de doctorat, 1997; « La police, le droit pénal et "le crime" dans la première moitié du XIXe siècle: l'exemple de la ville de Québec », Revue Juridique Thémis, 34, 2, 2000, p. 409-434.

7

ont été menées en particulier par le groupe de recherche dirigé par Jean-Marie Fecteau et le criminologue Jean Trépanier. Les travaux sur le sujet ont permis de cerner plusieurs aspects relatifs à l'évolution historique du système pénal tant au point de vue des théories carcérales, des applications effectives de même qu'au niveau des discours et des représentations . Pour la présente étude, l'analyse de l'institution carcérale se situe au niveau de l'utilisation de la prison comme moyen de répression de la prostitution. La démarche s'inscrit dans la lignée des travaux effectués par Pierre Tremblay et André

Normandeau: «L'économie pénale de la société montréalaise, 1845-1913 » . Dans cet article, les chercheurs se sont intéressés, dans une perspective quantitative, à la fréquence, à

l'intensité et à la fermeté des punitions infligées par la justice 14 .

sur ces

recherches, ce mémoire vise l'étude des caractéristiques du système carcéral et de ses interactions avec les individus reliés à la prostitution.

En s'appuyant

La prostitution: cadre normatif et répression étatique Jusqu'aux années 1980, les études portant sur la prostitution concernaient surtout les courants réformateurs des classes moyennes et donc, principalement, les représentations du phénomène . À travers l'essor des recherches sur les régulations sociales et la justice criminelle, plusieurs études se sont intéressées au phénomène sous des angles nouveaux,

Parmi les travaux importants sur l'emprisonnement au Québec, voir l'ouvrage à caractère davantage criminologique de Jacques Laplante, Prison et ordre social au Québec, Ottawa, Presses de l'Université

d'Ottawa, 1989, 211p . Voir aussi André Cellard, Punir, enfermer et réformer au Canada de la Nouvelle-

France à nos jours, Ottawa, Société historique du Canada, 2000, 29 p

ville de Québec, voir la thèse de maîtrise effectuée par Martin Mimeault, l'unir, contenir et amender: les théories carcérales et leurs applications à la prison des Plaines de Québec, 1863-1877, Université Laval, 1999, 198 p. Pierre Tremblay et André Normandeau, « L'économie pénale de la société montréalaise, 1845-1913 », Histoire sociale/Social llistory, 19, 37, 1986, p. 177-199; Pierre Tremblay, « L'évolution de l'emprisonnement

pénitentiaire, de son intensité, de sa fermeté et de sa portée: le cas de Montréal de 1845 à 1913 », Canadian Journal ofCriminology/ Journal canadien de criminologie, 28, 1, 1986, p. 47-67. Selon Pierre Tremblay et André Normandeau, la « fréquence » de la punition est équivalente au nombre d'individus condamnés annuellement par les tribunaux criminels (per capita). linsuite, « l'intensité » fait référence à la durée moyenne des sentences d'emprisonnement infligées annuellement. Finalement, la « fermeté » du système est liée à la durée réelle des emprisonnements, voir leur article : « L'économie pénale de la société montréalaise, 1845-1913 », loc. cit., p. 178-179. Voir Mary-Anne Poutanen, "7b Indulge Their Carnal Appetites": Early Nineteenth-Century Prostitution in Montréal, 1810-1842, thèse de doctorat, Université de Montréal, 1997, p. 26-27, note 93. Voir également Timolhy J. Gilfoyle, « Prostitutes in llistory: From Parables of Pornography to Metaphors of Modernity », The American llistorical Review, 104, 1, 1999, p. 117-141; Luise White, «Prostitutes, Reformers, and Historiens », Criminal Justice History, 6, 1985, p. 201-227; Philippa Levine, « Women and Prostitution:

Metaphor, Reality, llistory», Canadian Journal of History/Annales canadiennes d'histoire, 28, 3, 1993, p.

479-494.

Dans le cadre des recherches sur la

X

notamment celui des institutions de régulation étatique. Au Québec, comme pour les recherches sur la justice criminelle, les travaux sur la prostitution se sont concentrés davantage sur l'espace montréalais. Dans l'historiographie contemporaine, deux volets principaux forment les fondations de ce mémoire; d'une part, les recherches portant sur les réformes institutionnelles et législatives en matière de prostitution, qui rejoignent le champs de l'histoire juridique, et d'autre part, la répression institutionnelle par la justice de l'Etat.

Le premier volet de l'analyse se consacre à l'histoire juridique de la prostitution. Cet aspect a notamment été analysé par Constance Backhouse dans le cadre canadien pour la période de la fin du XIXe siècle. Dans ses travaux, le contexte québécois a cependant été examiné de façon sommaire et exige donc des recherches plus approfondies. Ses travaux sur les lois canadiennes en matière de prostitution explorent principalement les différentes approches relatives à la tolérance réglementée, la répression et la réhabilitation des prostituées. Dans cette optique, la législation est alors considérée comme un indicateur des objectifs des élites dirigeantes visant à réguler les comportements jugés déviants. Les recherches menées par Backhouse ont ainsi mis en évidence les normes comportementales et morales de l'époque, marquées par de nombreuses discriminations tant dans la formulation que dans l'application des approches .

Les premiers travaux reliés à la régulation étatique et la prostitution au Québec ont été menés par Andrée Lévcsquc. Elle s'est intéressée aux agents de contrôle de la prostitution, à la répression étatique ainsi qu'a u milieu de vie des prostituées à Montréal de la fin du XIXe jusqu'à la première moitié du XXe siècle 17 . Dans ses recherches sur la criminalité féminine à Montréal, Tamara Myers a, quant à elle, retracé les modes de contrôle envers les femmes et les jeunes délinquantes aux comportements sociaux et sexuels inadéquats, celles

16 Constance Backhouse, « Nineteenth-Century Canadian Prostitution Law: Refleclion of a Discriminatory Society », Histoire sociale-Social History, XVIII, 36, 1985, p. 387-423; Petticoats and Préjudice: Women and Law in Nineteenlh-Century Canada, Toronto, Osgoode Society, 1991, p. 228-259. Concernant l'histoire juridique de la prostitution, voir aussi John McLaren, « White Slavers: The Refont) of Canada's Prostitution Laws and Pattems of Bnforcement, 1900-1920 », Criminal Justice History, VIII, 1987, p. 53-57. Aux États- Unis, voir notamment Thomas C. Mackey, Red Lights Ont: A Légal History of Prostitution, Disorderly Houses, and Vice Districts, 1870-1917, New York-London, Garland, 1987,438 p. 17 Andrée Lévesque, «Éteindre le Red Light: les réformateurs et la prostitution à Montréal entre 1865 et 1925», Revue d'histoire urbaine, XVII, 3, 1989, p. 191-201; «L e bordel milieu de travail contrôlé», Labour/Le Travail, 20, 1987, p. 13-31.

9

appelées « les mauvaises filles » . Les recherches de Caroline Strange, portant sur la

prostitution et les comportements contre les bonnes mœurs à Toronto, ont aussi analysé la

construction de ce phénomène nommé le « problème féminin » au début du XXe siècle 19 .

Dans le contexte d'accélération des phénomènes d'urbanisation et d'industrialisation à

partir des dernières décennies du XIXe siècle, les travaux de Lévesque, Myers et Strange

ont ainsi développé leurs analyses de la répression de la prostitution en relation avec

l'accroissement de l'appareil judiciaire et pénal de l'État.

Finalement, pour combler le vide historiographique engendré par le peu d'études liées aux caractéristiques et aux modes de vies des prostituées, Mary-Anne Poutanen a examiné les relations, le milieu et l'intégration des prostituées à l'intérieur de l'environnement social et géographique montréalais entre 1810 et 1842 20 . Le travail de recherche effectué par Poutanen demeure une référence essentielle en raison de la réflexion approfondie qu'elle apporte sur son objet de recherche, aux sources analysées, à la démarche élaborée et aux questions méthodologiques soulevées.

III- ANALYSE DES SOURCES

Présentation du corpus Le questionnement fondamental de cette recherche, relié davantage à l'administration concrète des institutions judiciaires plutôt qu'aux discours et représentations, a déterminé le

Tamara Myers, Caught: Montreal's Modem Girls undthe Law, 1869-1945, Toronto, University of Toronto Press, 2006, 345 p. 19 Caroline Strange, Toronto's Girl Problem: The Périls and Pleasure of the City, 1880-1930, Toronto, University of Toronto Press, 1995, 299 p. Voir aussi Mary li. Odem, Délinquant Daughter: Protecting and Policing Adolescent Female Sexuality in the United States, 1885-1920, Chaptel Hill, University of North Carolina Press, 1995, 265 p.; Ruth M. Alexander, The "Girl Problem": Female Sexual Delinquency in New York, 1900-1930, Ithaca, Cornell University Press, 1995, 200 p. 2(1 Mary-Anne Poutanen, thèse de doctorat, op. cit. Voir également ses articles: « Bonds of Friendship, Kinship, and Community: Gender, Homelessness, and Mutual Aid in liarly-Nineteenth-Century Montréal », dans Bettina Bradbury et Tamara Myers, Negotiating Identifies in 19th and 20th-Century Montréal, Vancouver, University of British Columbia Press, 2005, p. 25-4H; « Images du danger dans les archives judiciaires : comprendre la violence et le vagabondage dans un centre urbain du début du XXe siècle, Montréal (1810-1842)», RHAF, 55, 3, 2002, p. 381-405; « Regulating public Space in Early Nineteenth- Century Montréal: Vagrancy Laws and Gender in a Colonial Context », Histoire sociale/Social History, 35, 69, 2002, p. 35-58; «The Geography of Prostitution in an Early Nincteenth-Century Urban Centre, Montréal, 1810-1842 », dans Tamara Myers et ai, Power, Place and Identiiy, Historical Studies of Social and Légal Régulation in Québec, Montréal, Montréal History Group, 1998, p. 101-128.

10

choix du corpus de sources. Les principaux documents consultés ont d'abord été les registres et autres documents des tribunaux inférieurs de juridiction criminelle concernant les délits reliés à la prostitution. Par la suite, les registres de la prison de Québec (registres d'écrou) ont permis de couvrir les aspects reliés à la répression carcérale. Bien que d'autres sources complémentaires ont été consultées (textes de lois, journaux, statistiques criminelles officielles), les registres et les documents des tribunaux constituent la base documentaire la plus importante pour l'analyse des opérations directes et quotidiennes du système de justice liées aux activités de la prostitution.

Sur le plan des tribunaux inférieurs de justice criminelle, une première série documentaire est constituée des registres de la Cour du Recorder (Cour municipale) de

9 1

Québec, qui sont conservés aux Archives de la ville de Québec . Regroupés sous les titres:

« Livre des prisonniers » ou « Pénal Book », ces registres contiennent les informations compilées quotidiennement par le greffier. Ils fournissent le nom et le prénom des personnes accusées, les chefs d'accusation et les sentences sommaires. De plus, les noms des policiers impliqués et d'autres renseignements relatifs au contexte des arrestations sont fréquemment mentionnés. Ces données, concernant surtout la surveillance et la répression des prostituées et des vagabondes dans l'espace public, ont permis d'analyser les cas des femmes inscrites dans ces registres pour les années 1880, 1885, 1890, 1895, 1900 et 1905. La méthode d'échantillonnage à tous les cinq ans a été retenue afin d'obtenir un portrait

99

complet des années sélectionnées plutôt que d'étudier partiellement chacune d'entre elles

.

Les dossiers des Sessions de la Paix du district de Québec forment une deuxième série

91

documentaire analysée pour la période 1880-1905 . Les dossiers examinés sont composés des plaintes et des dépositions concernant des délits reliés à la prostitution, des actes

21 AVQ, Cour du Recorder, Pénal Book, 2FF, no 20 à 23, 1880, 1885, 1890 el 1895; Livre des prisonniers, 2FF, no 46-47, 1900 et 1905. ~~ Au total, 537 accusations concernant tous les types de délits commis par des femmes ont été répertoriées dans les registres de la Cour du Recorder pour les années 1880/1885/1890/1895/1900/1905: 163 cas en 1880; 101 en 1885; 102 en 1890; 64 en 1895; 53 en 1900 et 54 en 1905.

23 Un premier dépouillement des dossiers judiciaires a été fait à partir des CD-ROM Thémis 2, qui regroupe les dossiers relevant des Sessions de la Paix en matière civile et criminelle pour le district de Québec. Par la suite, parmi 3 16 documents reliés à la prostitution, aux maisons de débauche et à la vente illicite d'alcool par des maîtresses de bordels pour la période 1880-1905, 108 ont été consultés directement aux Archives nationales du Québec à Québec, AnQ-Q, IL 31, S1, SS1.

Il

d'accusation et des actes de condamnation lors de verdict de culpabilité. Ces documents permettent de retracer les étapes de la procédure judiciaire et ont aussi l'avantage de fournir plusieurs informations plus détaillées concernant les personnes accusées et celles ayant porté une plainte. Constituant plus qu'une série d'accusations, de condamnations et de sentences punitives, ces dossiers criminels renseignent parfois sur l'emplacement des bordels, les motifs des plaintes et même sur les prostituées elles-mêmes. Celles-ci pouvaient en effet être les instigatrices des plaintes et même faire des témoignages. Il s'agit d'ailleurs souvent des seules traces directes laissées par les prostituées au cours de leur vie 24 . L'analyse de ces documents judiciaires apporte ainsi un éclairage sur la relation entre les comportements des individus et le contrôle exercé par le système de justice.

Comme troisième source documentaire, les registres de la prison de Québec couvrent l'ensemble de la période 1880-1905 25 . Les données analysées regroupent toutes les femmes emprisonnées pour chaque année 26 . Les informations concernant les femmes ont été complétées en compilant les renseignements relatifs aux hommes emprisonnés pour des

77

délits reliés à la prostitution . Tenus de façon constante, les registres de la prison indiquent d'abord la description des personnes incarcérées, c'est-à-dire le nom, le prénom, l'âge, la nationalité, la religion, l'état civil, le niveau d'instruction, les habitudes morales, le lieu de résidence et l'occupation . Les informations suivantes concernent les dossiers judiciaires relatifs à l'offense commise, la sentence, la date d'entrée et de sortie de la prison ainsi que l'autorité ayant ordonné l'emprisonnement et la libération de l'individu.

L'historiographie de la prostitution est d'ailleurs caractérisée par cette carence des sources provenant des prostituées elles-mêmes. Mary-Anne Poutanen a cependant comblé cette lacune par son analyse des documents judiciaires afin de retracer les informations plus approfondies concernant les prostituées, leurs relations et leur milieu de vie, voir notamment son article « Reflections of Montréal Prostitution in the Records of the Lower Courts, 1810-1842 », dans Donald Fyson, Colin M. Coates et Kathryn llarvey, Class, Clentier and the Law in Eighleenth and Nineteenlh Century Québec: Sources and Perspectives, Montréal, 1993, p. 99-126. 25 BAnQ-Q, prison de Québec, registres d'écrou, E17, 1960-01-036, 1577/1578/1579. 6 Les registres de la prison de Québec contiennent 1889 entrées de femmes au cours de la période 1880-1905. Le nombre de personnes emprisonnées est moindre car un individu pouvait être incarcéré plusieurs fois. Vingt hommes sont inscrits dans les registres de la prison pour avoir « tenu » ou « fréquenté » un bordel entre 1880 et 1905. L'occupation des personnes emprisonnées commença à être inscrite dans les registres de la prison de Québec à partir de 1848. Il s'agit pour la présente étude d'une donnée importante puisque certaines femmes furent alors identifiées comme « prostituées ».

12

En plus des archives judiciaires, l'examen des textes de lois et des règlements municipaux a permis d'établir le cadre législatif et réglementaire à la base des procédures d'arrestation, de jugement et des sanctions pénales visant la prostitution de rue et les maisons de débauche. En particulier, la législation criminelle de la prostitution, qui était de compétence fédérale, a été repérée dans les Statuts refondus du Canada, incorporés par la suite au Code criminel à partir de 1892 29 . Par la suite, les textes de lois concernant l'organisation des tribunaux et du service de police dans la province de Québec proviennent des Statuts refondus du Québec de 1888 30 . La réglementation spécifique concernant le service de police ainsi que les maisons de débauche à Québec a été repérée dans les Règlements du conseil de ville de la Cité de Québec (1901) ainsi que dans Y Acte

 

1

1

d'incorporation

de la Cité de Québec ( 1896)

.

Finalement, une dernière source non-négligeable est constituée d'articles de journaux publiés entre 1880 et 1905. Quatre journaux, anglophones et francophones, ont été consultés de manière sélective. Il s'agit des quotidiens: l'Événement, le Canadien, le Québec Mercury ainsi que le Québec Chronicle. Les articles traitant des nouvelles judiciaires, des descentes dans les bordels et des décisions des tribunaux contre les prostituées étaient fréquemment publiées, notamment dans le journal populaire

/ 'Événement. Les informations se retrouvaient généralement dans les rubriques intitulées:

Recorder » ou « Around the Courts' » et « News of the

City 33 » dans les journaux anglophones. Les articles consultés concernent la répression des maisons de débauche et correspondent aux dates inscrites dans les dossiers judiciaires des

Cours de justice et les registres de la prison de Québec. Ainsi, lorsque des tenanciers ou

« Cour de Police », « Cour du

55-56 Vict. (1892), c. 29, Acte concernant la loi criminelle {Code criminel, 1892). "° Statuts refondus du Québec (SRQ), 1888, titre VI, du pouvoir judiciaire et titre VII, de la police et du bon ordre.

31 Règlements du Conseil de ville de la Cité de Québec, compilés par Mathias Chouinard, 1901, règlement no 234 du 23 septembre 1870, concernant les maisons de prostitution, p. 68-70; règlement no 285 du 21 juin 1899, tel que modifié par la sec. 31 du règlement no 327, concernant le comité de police et le corps de la police de la cité de Québec, p. 78-87; Mathias Chouinard (compilés par), Acte d'incorporation de la Cité de Québec: compilation des divers statuts concernant cet acte et la Cour de recorder de la Cité de Québec. Québec, C. Darveau, 1896.

32 Dans le Québec Mercury, 1880-1905. " Dans le Québec Chronicle. Le titre du journal varia au cours de la période, {Chronicle and Commercial and Shipping Gazette (1850-1888); Québec Morning Chronicle (1888 à 1898); Québec Chronicle (1898- 1924)). Pour consultation, voir le site Internet de la Bibliothèque et des Archives nationales du Québec:

13

des tenancières étaient enregistrés dans les documents des Sessions de la Paix, de la Cour du Recorder ou dans les registres d'écrou, les journaux étaient dépouillés quelques jours avant et après la date inscrite dans les dossiers judiciaires. Les renseignements recueillis dans les journaux ont ainsi permis de fournir de nombreuses informations supplémentaires concernant les descentes dans les bordels ainsi que les personnes impliquées.

Limites des archives judiciaires La présentation des limites associées au corpus de sources vise à établir la portée réelle des résultats d'analyse. Une première mise en garde est d'abord reliée directement à l'objet d'étude, c'est-à-dire au caractère secret de la prostitution et aux efforts certains de dissimulation de la part des individus impliqués. Il importe donc de souligner que l'analyse des archives judiciaires concerne uniquement les personnes arrêtées par le système de justice. Les recherches menées par Judith Walkowitz ont démontré que le recours à la prostitution constituait une solution extrême et temporaire pour de nombreuses femmes, qui partageaient plusieurs caractéristiques socio-économiques avec les milieux des groupes ouvriers. Ainsi, malgré leur passage dans les rangs des prostituées, elles pouvaient reprendre par la suite un mode de vie plus légitime selon les normes de l'époque 34 . Plusieurs femmes ayant eu recours à la prostitution de façon occasionnelle ou temporaire peuvent donc n'avoir jamais été inscrites dans les registres judiciaires. Par ailleurs, l'objectif de recherche ne consiste pas à établir l'ampleur totale du phénomène de la prostitution à Québec, ce qu'aucune étude sur le sujet ne peut véritablement prétendre être en mesure d'accomplir' '.

Une seconde limite à souligner concerne les données judiciaires manquantes. D'une part, l'établissement d'échantillons de recherche a été nécessaire afin d'analyser les

14 Judith Walkowitz, Prostitution and Victoria» Society, Cambridge, Cambridge University Press, 1980, p. 13-

31.

Le problème de représentativité des sources judiciaires pour l'étude de la prostitution peut être relié aux critiques générales concernant le «chiffre noir» du crime ou la «criminalité inconnue», voir notamment Véronique Pillon, Normes et déviances, Rosny, Bréal, 2003, p. 73-84. Voir également les réflexions connexes relatives aux recherches sur le viol et la violence domestique, Mary E. Odem, « Cultural Représentation and Social Contexts of Râpe in the Karly Twentieth Century», dans Michael A. Bellesiles, Lethul Imagination:

Violence and Brutality in American llistory, New York, NYUP, 1999, p. 357-358; Anna Clark, « Humanity or Justice? Wifebeating and the Law in the Eighteenth and Nineteenth Centuries », dans Carol Smart (dir), Regulating Womanhood, New-York, Routldge, 1992, p. 187-206.

14

documents judiciaires. Bien que posant certaines limites à l'exhaustivité des résultats, l'échantillonnage retenu a cependant permis d'observer une année complète à tous les cinq ans dans les registres de la Cour du Recorder. D'autre part, la recherche n'a pas été en mesure de retracer certains documents dans les archives judiciaires. Ainsi, les registres de la Cour de Police sont manquants aux Archives de la ville de Québec. De plus, les rapports annuels du chef de police n'ont pas été repérés et semblent ne pas avoir été produits au cours de la période couverte par l'étude. Conséquemment, l'analyse ne peut couvrir la totalité des procédures sommaires et des activités de répression policière envers la prostitution. Ce problème a cependant été pallié à partir des informations relevées dans les registres de la Cour du Recorder. En effet, ces documents fournissent plusieurs données sur les arrestations effectuées par les policiers et leurs activités de surveillance dans les rues de Québec. Ces renseignements ont ainsi permis de couvrir certains aspects reliés au contrôle de l'espace public.

La classification administrative opérée par la bureaucratie judiciaire de l'époque constitue une dernière limite relative à l'analyse des sources. Ce problème découle plus particulièrement du processus de standardisation des documents judiciaires pouvant entraîner un manque de précision pour l'identification des femmes impliquées dans la prostitution. En effet, les femmes arrêtées pour des délits reliés à l'ordre ou à la moralité publique, incluant les prostituées de rue, étaient répertoriées dans une catégorie large regroupant les personnes « débauchées, désœuvrées et désordonnées » f> . Une analyse de cette catégorie dans sa totalité implique donc un risque d'amplification du phénomène. Par conséquent, la présente recherche ne considère pas cette catégorie comme entièrement équivalente à la prostitution de rue 37 . En s'appuyant sur la complémentarité des sources judiciaires examinées, l'analyse s'est fondée sur un échantillon plus restreint regroupant uniquement les personnes identifiées au moins une fois dans les registres comme

' Cette catégorie se retrouve en anglais sous l'appellation « Loose, Idle and Disordcrly ». Elle est parfois traduite dans les statistiques criminelles du Canada par l'expression « conduite déréglée », voir statistiques criminelles, Documents de la Session, 45, Victoria, (1882), à 5-6, Edouard VII, (1906). " Contrairement à la présente méthode, certaines études sur le sujet ont analysé l'ensemble des femmes identifiées dans la catégorie large de délit « Loose, Idle, and Disorderly », voir Mary-Anne Poutanen, thèse de doctorat, op. cit., p. 25-42. Voir également Constance Backhouse, loc. cit., p. 396-397.

15

prostituées' . Contrairement à la prostitution dans la rue, l'étude des groupes reliés aux activités dans les bordels (tenancières, tenanciers, prostituées et clients) s'est révélée moins problématique puisque les documents judiciaires identifiaient de façon plus précise le statut de ces individus.

Démarches et constitution de l'échantillon L'identification et l'analyse des groupes impliqués dans la prostitution à Québec constituent des aspects essentiels dans le cadre de cette étude. Pour ce faire, une démarche particulière a été élaborée et consiste à observer séparément la prostitution dans la rue et celle dans les maisons de débauche. Loin d'être fictive, cette distinction découle directement du traitement juridique et des procédures judiciaires spécifiques réservés à la prostitution dans les espaces publics et celle dans les maisons de prostitution. En effet, tel que constaté en introduction avec les expériences vécues par Rosalie Daigle, prostituée dans la rue, et par Geneviève Collin et ses pensionnaires de bordel, la justice criminelle opérait une distinction importante entre ces deux groupes.

Concernant la prostitution dans la rue, les femmes faisant partie de ce groupe ont été identifiées à partir des registres des sentences sommaires de la Cour du Recorder en complémentarité avec les registres de la prison de Québec. À partir des registres de la prison, le groupe étudié se compose d'abord des femmes incluses dans la catégorie des personnes « débauchées, désœuvrées et désordonnées » et identifiées comme prostituées

i n

dans la section traitant de leur occupation . Par la suite, une comparaison du nom et de l'âge de ces femmes dans les registres de la prison et ceux du Recorder a permis de retracer leurs parcours judiciaires et compléter l'échantillon d'analyse 40 . En raison sans doute de la distinction de genre importante effectuée par la justice criminelle de l'époque, les hommes ne sont jamais identifiés comme prostitués dans les documents judiciaires recueillis dans

8 Lorsque les femmes identifiées au moins une fois comme prostituées étaient arrêtées pour d'autres types d'offenses liées au vagabondage, elles sont désignées par l'expression « vagabondes/prostituées ». ,() Les renseignements s'appuient sur les inscriptions faites par le geôlier de la prison mais sont tout de même retenus car ils apportent des éléments d'information plus précis permettant de ne pas s'appuyer uniquement sur la catégorie large des personnes « débauchées, désœuvrées et désordonnées ».

Dans ces cas, la différenciation a

été faite en comparant l'âge des femmes. En raison du manque de précision relatif à l'âge déclaré par les prisonnières, le critère de différenciation entre deux femmes ayant le même nom a été établi lorsque l'écart était de dix années ou plus.

Plusieurs femmes différentes pouvaient avoir le même nom et prénom.

16

l'échantillon d'analyse.

L'analyse porte donc exclusivement sur la prostitution féminine.

La seconde catégorie d'analyse, relative à la prostitution dans les bordels, est constituée des prostituées accusées au moins une fois d'avoir « fréquenté » et/ou « habité un bordel ». Le groupe des tenancières a quant à lui été identifié à partir des plaintes et/ou des accusations de « tenir » ou d'« être la maîtresse d'un bordel ». Il pouvait également s'agir de l'offense reliée à « la vente illicite d'alcool dans une maison malfamée ou de rendez-vous » puisque plusieurs tenancières étaient fréquemment poursuivies devant le Juge des Sessions de la Paix pour ce type de délit. Ainsi, 116 prostituées de bordel et 107 tenancières différentes repérées dans les archives judiciaires étaient reliées au moins une fois à la prostitution dans des maisons de débauche. En comparaison, 30 hommes sont répertoriés dans les documents judiciaires pour avoir « tenu » ou « fréquenté » un bordel.

Entre 1880 et 1905, les archives judiciaires consultées ont permis de repérer au total 422 personnes différentes ayant traversé le système de justice criminelle pour des délits

concernant la prostitution dans la rue ou pour avoir tenu, fréquenté ou habité une maison de

Québec 41 . Dans l'ensemble, 169 prostituées ont été interpellées au moins une

fois dans la rue tandis que 253 individus ont été arrêtés pour des délits reliés aux bordels.

débauche à

IV-STRUCTURE

L'étude se divise en trois chapitres. Chacune des parties traite, de façon thématique, d'un aspect particulier du système de justice criminelle en matière de prostitution. Le premier chapitre examine le cadre normatif, juridique et institutionnel de la justice à Québec. Cette approche, concernant davantage la structure interne du système, analyse en premier lieu le contexte normatif dans le cadre des débats et des transformations législatives vis-à-vis la prostitution. L'examen porte alors de manière plus approfondie sur le cadre

41 II s'agit des personnes jugées par le Recorder ainsi que celles ayant porté ou fait l'objet d'une plainte et/ou d'une accusation dans les documents des Sessions de la Paix. Les données sont complétées par les personnes inscrites dans les registres de la prison pour des offenses reliées à la prostitution entre 1880 et 1905. Un portrait plus précis de la population totale retracée dans les archives judiciaires se retrouve aux chapitres deux et trois.

17

juridique de la justice criminelle canadienne et du contexte particulier de la ville de Québec

Par la suite, une mise en contexte du cadre institutionnel du système judiciaire

demeure essentielle afin d'établir les bases théoriques servant à comprendre les procédures concrètes de répression qui sont analysées dans les chapitres suivants.

de l'époque.

Le deuxième chapitre traite des rouages du système de justice criminelle au niveau des tribunaux inférieurs et de l'utilisation de la prison. En plus des intentions déclarées officiellement par les législateurs et les élites urbaines, l'analyse des activités répétitives et quotidiennes des tribunaux permet de faire ressortir la mécanique véritable du système. Cette partie analyse en premier lieu la logique opératoire de la justice criminelle en définissant le mode de répression véritablement vécu par les prostituées de rue ainsi que par les individus arrêtés dans les bordels. L'évaluation du système judiciaire porte ensuite sur les procédures et les motifs des accusations. Finalement, la dernière section concerne l'objectif punitif de la justice en examinant les sentences imposées par les tribunaux.

Le dernier chapitre porte plus spécifiquement sur les individus impliqués dans les activités de la prostitution. Cette partie vise ainsi à répondre à diverses questions concernant les personnes reliées à la prostitution et ayant traversé le système judiciaire. En tenant compte du contexte particulier de Québec à la fin du XIXe siècle, il s'agit de mettre en lumière les caractéristiques des groupes réprimés par la justice. Le chapitre aborde finalement certains aspects reliés aux comportements des individus ainsi que les tentatives d'instrumentalisation du système par certaines prostituées et tenancières.

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CHAPITRE 1: CADRE LÉGISLATIF, TRIBUNAUX INFÉRIEURS ET JUSTICE SOMMAIRE

Introduction

Dans l'historiographie portant sur la prostitution en Occident au XIXe et au XXe

siècle, plusieurs études se sont penchées sur les discussions des contemporains et les

mouvements réformateurs vis-à-vis la prostitution urbaine. Sur le plan juridique, deux

approches principales et contradictoires, constituées chacune d'un ensemble normatif

particulier, étaient au centre des débats 42 . D'une part, l'approche réglementaristc, qui

tentait de contrôler le phénomène, mettait l'emphase sur la protection de l'hygiène publique

et visait principalement à lutter contre la propagation des maladies vénériennes. En ce sens,

le système de tolérance réglementée promulguait le contrôle des maisons de débauche par

l'enregistrement ainsi que l'inspection médicale des prostituées . D'autre part, l'approche

abolitionniste, supportée notamment par les associations féministes et les groupes religieux,

désirait supprimer totalement la prostitution et dénonçait les dangers moraux associés à la

tolérance du phénomène 44 .

Une autre approche orientée vers la « réhabilitation » des prostituées entraîna la création d'établissements spécialisés d'enfermement. Ainsi, depuis la seconde moitié du XIXe siècle, le Bon-Pasteur de Québec recueillait certaines prostituées repenties en plus d'être une institution de détention juvénile. Sur les différentes approches des législateurs et des réformateurs sociaux de l'époque voir Andrée Lévesque, « Les réformateurs et la prostitution à Montréal entre 1865 et 1925 », loc. cit., p. 191-201. Voir aussi Constance Backhouse, loc. cit., p. 387-396; Mariana Valverde, The Age of Light, Soap, and Water: Moral Reform in English Canada, 1885-1925, Toronto, McClelland & Stewart, 1991, 205 p. Aux États-Unis, voir Ruth Rosen, The l.ost Sisterhood Prostitution in America, 1900-1918, Baltimore, Johns llopkins Univcrsity Press, 1981, 245 p.; Mark Thomas Connelly, The Respon.se to Prostitution in the Progressive Era, Chapel Hill, Univcrsity of North Carolina Press, 1980, 261p. En Grande-Bretagne, voir Judith Walkowitz, Prostitution and Viciorian Society, op. cit.; City of Dreadful Delight: Narratives ofSexual Danger in Late-Victorian London, Chicago, Univcrsity of Chicago Press, 1992, 353 p.; Paula Bartley, Prostitution: Prévention and Reform in England, 1860-1914, London/NY, Routlcdgc, 2000; Philippa Levine, Prostitution, Race and Politics, NY, Routledge, 2003, 480 p.; « A Multitude of Unchaste Women: Prostitution in the British F.mpire », Journal of Women's Hislory, 15, 4, 2004, p. 158-163.

4 Sur la théorie réglementariste et son application en France, voir l'ouvrage d'Alain Corbin, Les filles de noce, misère sexuelle et prostitution (19 e et 20'' siècles), Paris, Aubier Montaigne, 1978. Voir aussi Jacques Sole, L'âge d'or de la prostitution, Paris, Pion, 1993; Laure Adler, La vie quotidienne dans les maisons closes, 1830-1930, Paris, Hachette, 1990, 259 p.; Brigitte Rochelandet, Les maisons closes autrefois, Lyon,

Horvath, 1995, 143 p

Sur le système réglementariste qui n'était pas exclusif à la [Tance, consulter Alberto

Cairoli, Giovanni Chiaberto et Sabina Fngel, Le déclin des maisons closes: la prostitution à Genève à la fin du XIXe siècle, Genève, Editions Zoé, 1987, 199 p.

44 Les mouvements féministes, dont la Ladies National Association en Angleterre, dirigée par Joséphine Butler, dénonçaient également la discrimination exercée contre les femmes victimes d'un double standard sexuel, voir notamment Judith Walkowitz, Prostitution and Victorian Society, op. cit., p. 113-147. Sur les

19

Face aux débats normatifs, l'approche adoptée par le droit criminel canadien était celle de l'abolition. La répression de la prostitution était alors incorporée à la loi sur le vagabondage de 1869, qui servait d'ailleurs à sanctionner plusieurs types de comportements déviants associés aux groupes marginaux de la société de l'époque. Au cours des trois dernières décennies du XIXe siècle, la législation fédérale tendit à accroître la répression du phénomène, en particulier envers les tenanciers et les tenancières des bordels. Par ailleurs, comme plusieurs autres municipalités à la même époque, Québec établissait sa propre réglementation sur la prostitution afin de préserver le bon ordre dans les limites de la ville.

Ce sont les tribunaux inférieurs qui, au quotidien, étaient chargés de la répression de la prostitution. Les procédures établies en matières criminelles et pénales permettaient aux constables et aux magistrats locaux d'arrêter, déjuger de façon sommaire et d'emprisonner les prostituées interpellées dans la rue. De plus, les magistrats stipendiaires, permanents et salariés, possédaient l'autorité absolue afin d'entendre et juger de façon sommaire toute personne accusée de tenir, habiter ou fréquenter une maison de prostitution.

La première partie de ce chapitre consiste à circonscrire le droit criminel canadien sur la prostitution entre 1869 et 1905. L'analyse de la prise en charge de ce problème social englobe également l'étude de la réglementation particulière adoptée par la ville de Québec au cours de la même période. La deuxième partie du chapitre aborde l'organisation des tribunaux inférieurs de justice criminelle, en particulier les Sessions de la Paix ainsi que la Cour du Recorder de Québec. Finalement, la dernière partie porte spécifiquement sur les procédures d'arrestation et les jugements par procès sommaire des prostituées et des personnes accusées de tenir, habiter ou fréquenter une maison de prostitution.

1.1. Législation criminelle et réglementation de la prostitution

La législation criminelle concernant le vagabondage et la prostitution adoptée par le gouvernement canadien était caractérisée par une approche de plus en plus répressive.

thèses féministes aetuelles affirmant encore aujourd'hui la même argumentation, voir Kathlccn Barry, The Prostitution o/Sexuality: The Global Exploitation of Women, New York, NYU Press, 1995 (1979). Voir aussi le résumé historiographique de Barbara Sullivan, « Trafficking in Women », International Feminisi Journal of Politics,5, 1,2003, p. 67-91.

?.()

Paradoxalement, la réglementation de Québec adoptait, quant à elle, une approche

différente de la législation criminelle canadienne. La municipalité établissait alors une

forme de répression « indirecte » en soumettant les maisons de débauche à plusieurs mesures restrictives sans toutefois les prohiber formellement. La législation criminelle de

la prostitution étant de compétence fédérale, la constitutionnalité d'une telle réglementation était discutable. Toutefois, en accord avec les recherches de Constance Backhousc, les

règlements adoptés par plusieurs municipalités au XIXe siècle ne faisaient pas l'objet de

contestations légales au Canada 45 .

1.1.1. Le système de répression: 1869-1905 La législation criminelle canadienne incorporait la répression de la prostitution à la loi sur le vagabondage de 1869. Introduite par la suite dans le premier Code criminel canadien de 1892, la loi était révélatrice de la mise en place d'un système de plus en plus répressif de la prostitution . En accord avec les recherches sur le vagabondage, le cadre législatif mis en place à cette époque participait « à cette systématisation de la répression de ceux que l'on définit de plus en plus comme des "criminels d'habitude", et dont on voudra à tout prix nettoyer les villes » . Tout comme les autres groupes touchés par la pauvreté extrême, les

Constance Backhouse, « Nineteenth-Century Canadian Prostitution Law: Reflection of a Discriminatory Society », loc. cit., p. 394, note 31. 46 Quelques années auparavant, en 1865, une tentative d'approche législative se rapprochant au système de tolérance réglementée de la prostitution était rattachée à la Loi sur les maladies contagieuses, qui imposait l'inspection médicale obligatoire des femmes suspectées d'être infectées par des maladies vénériennes, voir Y Acte pour arrêter la propagation des maladies contagieuses, 29 Vict. (1865), c. 8. La législation découlait en fait de la loi anglaise adoptée l'année précédente afin de protéger les militaires britanniques de maladies contagieuses contractées dans les villes portuaires. Au Canada, suite à une dénonciation devant un magistrat

de justice, une femme suspectée devait se soumettre obligatoirement à une garde d'une durée maximale de vingt-quatre heures afin de subir une inspection médicale. Par la suite, elle pouvait être détenue jusqu'à trois mois pour traitement. Les tenanciers et les tenancières de bordels qui engageaient des prostituées infectées étaient passibles « d'une amende de pas plus de dix louis ou d'un maximum de trois mois de prison, avec ou sans travaux forcés ». Par ailleurs, les exploitants des bordels n'étaient pas exempts des autres sanctions pénales relatives au délit de tenir une maison de prostitution. Ainsi, malgré l'introduction des lois sur les maladies contagieuses, la législation criminelle canadienne au XIXe siècle conservait toujours en vigueur une approche répressive tant envers les prostituées que les maîtres et les maîtresses de bordels. Lors de son expiration en 1870, la Loi sur les maladies contagieuses ne fut jamais réintroduite dans le droit criminel, notamment en raison de son efficacité contestée. Sur ce sujet, voir Constance Backhouse, loc. cit., p. 390-

Walkowitz , Prostitution and Victoria» Society, op. cit., p . 69-112 ; Judit h et Daniel .1. Walkowitz. ,

393 ; Judit h

« We are not Bcast of the Field : Prostitution and the Poor in Plymouth and Southampton under the Contagious Diseases Acts», Feminist Sludies, 1, 3-4, 1973, p. 73-106; Paul McHugh, Prostitution and Victorian Social Reform, London, Croom Helm, 1980, 306 p. 41 Marcclla Aranguiz et Jean-Marie Fecteau, «Le problème historique de la pauvreté extrême à Montréal depuis la fin du XIXe siècle », Nouvelles Pratiques Sociales, 1 1, 1998, p. 89.

21

prostituées étaient visées spécifiquement par cette loi. Elles faisaient alors partie des

personnes désignées comme « débauchées, désœuvrées et déréglées » dans les textes de

lois.

Selon YActe relatif aux Vagabonds de 1869, les personnes réputées vagabondes,

licencieuses, désœuvrées et débauchée étaient:

( )

les grands chemins, les ruelles ou les lieux d'assemblées publiques ou de rassemblements, et qui ne rendent pas d'elles un compte satisfaisant; les personnes tenant des maisons de prostitution et maisons malfamées, ou des maisons fréquentées par des prostituées, et les personnes dans l'habitude de fréquenter ces maisons qui ne rendent pas d'elles un compte satisfaisant; les personnes qui n'exerçant pas de profession ou de métier honnête propre à les soutenir, cherchent surtout des moyens d'existence dans les jeux de hasard, le crime ou les fruits de la prostitution .

les prostituées ou personnes errant la nuit dans les champs, les rues publiques ou

La législation criminalisait les prostituées et les exploitants des bordels pour leur refus

d'exercer un travail honnête en cherchant des moyens d'existence dans les fruits de la

prostitution. Par ailleurs, la criminalisation des prostituées ne résultait pas uniquement d'un

comportement déviant mais également de leur statut personnel. En ce sens, les autorités

judiciaires possédaient le pouvoir d'intenter des poursuites criminelles contre les femmes

arrêtées dans les espaces publics pour le seul fait d'être réputées prostituées et ne pouvoir

rendre un compte satisfaisant d'elles-mêmes.

Les prostituées et les personnes tenant ou fréquentant des maisons de débauche

accusées sommairement sous cet acte étaient passibles des mêmes sanctions pénales que

celles attribuées aux personnes reconnues coupables en vertu de la loi sur le vagabondage.

32-33, Vict. (1869), c. 28, art. 1. La loi sur le vagabondage de 1869 découlait de Y Ordonnance pour établir un Système de Police effectif dans les villes de Québec et Montréal mise en vigueur par le Conseil Spécial du Bas-Canada. Selon cette législation, qui était la première à mentionner spécifiquement les prostituées, les policiers pouvaient appréhender toute prostituée ou personne errant la nuit dans les champs, les rues et les chemins publics ainsi que les personnes fréquentant les maisons de débauche qui ne rendaient pas d'elles un compte suffisant, Ordonnances faites et passées par le Gouverneur Général et le Conseil Spécial (Bas- Canada), 2 Vict. (1838), c. 2, section IX; consulter aussi Les actes et ordonnances révisés du Bas-Canada, 1845, classe D, p. 168. Voir Mary-Anne Poutanen, thèse de doctorat, op. cit., p. 173-174. En 1858, les textes de lois concernant les maisons de désordre se précisaient davantage et ciblaient alors toutes les personnes accusées de « tenir, habiter ou fréquenter habituellement une maison de désordre, malfamée ou lieu de débauche », 22 Vict. (1858), c. 27, art. 1 (4) et Statuts refondus du Canada (SRC), 1859, c. 105, art. 1 (7).

22

Ainsi, elles pouvaient être emprisonnées pour un terme de pas plus de deux mois, avec ou

sans travaux forcés, et/ou une amende n 'excédant pas cinquante piastres, à la discrétion

les

des magistrats ou juges de paix. En 1874, un premier amendement à YActe concernant

Vagabonds portait la sentence maximale d'incarcération de deux à six

mois 49 .

Entre 1880 et 1905, les prostituées arrêtées dans les espaces publics et dans les bordels, de même que les tenancières, étaient passibles, selon la loi sur le vagabondage, d'une amende n'excédant pas cinquante piastres et/ou d'une peine d'emprisonnement ne dépassant pas six mois, avec ou sans travaux forcés . La législation visait également les clients, qui pouvaient être accusés de fréquenter habituellement des maisons de débauche. Ils étaient alors passibles des mêmes sentences que les prostituées '.

En plus des poursuites concernant la loi sur le vagabondage, les tenanciers et les tenancières de maisons de débauche pouvaient être poursuivis pour nuisance publique sous le droit commun anglais et ensuite sous les sections 195 et 198 du Code criminel de 1892' . Tenir une maison de débauche était considéré comme une nuisance qui, « en plus de mettre en danger la paix publique, en rassemblant des personnes déréglées et débauchées, tendait à corrompre la moralité des deux sexes » . Selon le Code criminel, les individus accusés selon cette législation pouvaient être « quiconque se montre, agit ou se conduit comme le

37 Vict. (1874), c. 43, art. 1. En 1881, un second amendement visait à enlever les doutes sur les pouvoirs d'imposer les travaux forcés aux personnes emprisonnées en vertu des actes concernant les vagabonds, 44 Vict. (1881), c. 31, art. 1. La loi sur le vagabondage et ses amendements furent inclus dans Y Acte concernant les crimes contre les

mœurs et la tranquillité publique des Statuts refondus du Canada de 1886, c. 157, art. 8 (i, j , k). La section concernant le vagabondage fut par la suite intégrée au Code criminel, 1892, partie XV, du vagabondage, art.

207 (i,j , k, 1).

51 Selon la formulation du Code criminel canadien, la législation du vagabondage ciblait notamment quiconque qui « a l'habitude de fréquenter ces maisons, et ne rend pas de lui-même ou d'elle-même un compte satisfaisant », Code criminel, 1892, art. 207 (k). W. C. Keele, The Provincial Justice: or, Magistrate's Manual, being a Complète Digest ofthe Criminal Law of Canada and a Compendious and General View ofthe Provincial Law of Upper Canada with Practical Forms, for the Use of ail Magistracy, 5e éd., Toronto, H. & W. Rowsell, 1864, p. 92-93; Code criminel, 1892, partie XIV, des nuisances, art. 195 et 198. 51 « Keeping a bawdy-house is a common nuisance, and it not only endangers the public peace, by drawing togefher dissolutc and debauched persons, but also tends to corrupt the morals of both sexes, by such open profession of lewdness », W.C. Keele, op. cit., p. 92. Selon la formulation du Code criminel, la nuisance publique était « un acte illégal ou l'omission de remplir un devoir légal, qui a pour effet de mettre en danger la vie des gens, la sûreté, la salubrité, la propriété ou la commodité du public, ou qui a pour effet de gêner ou entraver le public dans l'exercice ou la jouissance d'un droit commun à tous les sujets de sa Majesté », Code criminel, 1892, art. 191.

23

d'une maison déréglée malgré qu'il ne soit pas le propriétaire ou

ne la tienne pas réellement » 5 . La peine prévue contre les tenanciers et tenancières était alors d'un an d'emprisonnement 55 . Contrairement aux individus poursuivis par voie sommaire pour vagabondage, les poursuites contre les exploitants des maisons de débauche pour nuisance publique s'effectuaient par acte d'accusation (indictment) 56 . À partir de 1858, les magistrats possédaient cependant l'autorité absolue déjuger par procès sommaire les individus accusés de tenir, habiter ou fréquenter une maison de débauche dans les limites de la ville de Québec 57 .

maître ou la maîtresse (

)

Au cours des dernières décennies du XIXe siècle, dans le contexte d'anxiété des pays occidentaux concernant l'existence d'un trafic international de prostituées (désigné par l'expression de « traite des blanches » 58 ), la lutte contre l'exploitation de femmes dans les maisons de débauche devenait une préoccupation importante des législateurs canadiens . Entre 1886 et 1892, en réaction aux pressions exercées notamment par des associations féministes et des groupes réformistes religieux, des sanctions très répressives concernant les crimes contre les mœurs étaient adoptées au Canada et ciblaient particulièrement les tenanciers et les tenancières. La législation visait alors principalement la protection des

54 /6W., art. 198, s. 2. lbid., art. 198. Le chapitre portant sur les crimes contre les mœurs condamnait à une amende de dix à cent piastres ou six mois d'emprisonnement un tenancier ou une tenancière d'une maison, tente ou wigwam servant à la prostitution de femmes amérindiennes, voir ibid., art. 190 (a). 56 W.C. Kcclc, op. cit., p. 93. 57 22 Vict. (1858), c. 27, art. 2. Sur la justice sommaire, voir la section 1.3.2.

' L'expression « esclave blanc » a d'abord été utilisée dans les années 1830 par le mouvement ouvrier afin de

qualifier les conditions de travail intolérables des ouvriers. L'expression prit un tournant sémantique représentant l'exploitation sexuelle durant les années 1870-1880 dans le contexte des luttes réformatrices contre la prostitution de filles anglaises dans les bordels sur le continent européen, voir Mara L. Keire, « The Vice Trust: A Reinterpretation of Ihe White Slavery Scarc in the United States, 1907-1917», Journal of Social History, 35,1 , 2001, p. 7-9. Au Canada et aux États-Unis, les campagnes de répression reliées à la panique de la « traite des blanches » culminèrent au cours des années 1910. Sur le phénomène, voir notamment John McLaren, « White Slavers:

The Reform of Canada's Prostitution Laws and Pattems of Enforcement, 1900-1920», Criminal Justice History, VIII, 1987, p. 53-119; Lawrence M. Friedman, Crime and Punishment in American History, 1993, p. 324-325; Ruth Rosen, op. cit., p. 113-135; Mark T. Connelly, op. cit., p. 115-135. Contrairement à Rosen, Connelly affirme que la « traite des blanches » était davantage le produit d'une hystérie collective; sur ce débat entre mythe et réalité du phénomène, voir Philippa Levine, « 'Ihe White Slave Trade and the British Empire », dans Louis A. Knafla (éd.), Crime, Gender, and Sexuality in Criminal Prosecutions, Wesport, London, 2002, p. 144. Voir aussi Jacques Sole, « Traite des Blanches: la mondialisation du trafic », Histoire, no 264, avril 2002, p. 54-59.

24

filles mineures, en particulier la sauvegarde de la vertu féminine'

Le fait d'induire à la prostitution ou d'entraîner une femme de moins de vingt et un ans dans une maison malfamée, qui n'était pas prostituée ou réputée de mauvaises mœurs, était passible d'une peine de deux ans d'emprisonnement, sanction parmi les plus répressives prévues par les Statuts refondus de 1886 et ensuite par le Code criminel de 1892 61 . Les personnes accusées d'induire une fille âgée entre douze et seize ans à fréquenter leur maison dans un but de prostitution étaient passibles d'une peine similaire d'emprisonnement 6 . De plus, les parents ou tuteurs accusés d'avoir ordonné ou profité de la prostitution de leur fille pouvaient être emprisonnés pour une période de cinq ans et même de quatorze ans si la fille était âgée de moins de quatorze ans '".

En somme, l'accroissement des sanctions pénales envers les prostituées et les tenancières des bordels indique la montée d'un système de plus en plus répressif envers ces groupes marginaux. À partir du milieu des années 1880, les tenanciers et les tenancières étaient de plus en plus visés par les mesures répressives. Les dispositions des Statuts refondus de 1886 et du Code criminel de 1892, promulguées dans le contexte de dénonciation de « l'esclavage sexuel » dans les bordels en Occident, étaient caractérisées par des peines plus sévères imposées aux exploitants de la prostitution. Par ailleurs, la législation mentionnait spécifiquement que les prostituées ainsi que les femmes réputées « de mauvaises mœurs » n'étaient aucunement protégées par la loi concernant l'exploitation dans les bordels.

Voir notamment les recherches d'André Cellard et Gérald Pelletier portant sur les pressions des groupes sociaux dans le processus d'élaboration et les transformations du Code criminel canadien, « Le Code criminel canadien 1892-1927: étude des acteurs sociaux », The Canadian Historical Review, 79, 2, 1998, p. 276-289. Voir aussi Carolyn Strange, op. cit., p. 96-102. SRC, 1886, c. 157, Acte concernant les délits contre les mœurs et la tranquillité publiques, art. 7 et Code criminel, 1892, partie XIII, des crimes contre les mœurs, art. 185. À partir de 1892, le Code criminel ajoutait une série d'articles visant à enrayer le trafic de femmes vers l'intérieur et l'extérieur des frontières canadiennes pour le motif de la prostitution. Les Statuts refondus de 1886 ainsi que les dispositions du Code criminel découlaient en majeure partie de la législation adoptée l'année précédente en Grande-Bretagne, Criminal Law Amendmenl Acl, 48-49 Vict. (Angleterre, 1885), c. 69. La législation anglaise de 1885 augmentait notamment l'âge de consentement sexuel à seize ans et interdisait aux propriétaires de permettre la pratique de la prostitution dans leur établissement, John McLaren, loc. cit., p. 61; Constance Backhouse, loc. cil., p. 395.

63 SRC, 1886, c. 157, art. 5. La sentence était de dix ans d'emprisonnement si la fille avait moins de douze ans. À partir de 1892, l'âge minimum était portée de douze à quatorze ans, voir Code criminel, 1892, art. 187.

63 Ibid., art. 186.

25

1.1.2. La réglementation municipale En plus de la législation criminelle fédérale, l'administration de la justice locale, appliquée par la Cour du Recorder de Québec, était soumise à la réglementation municipale. En effet, en vertu de VActe pour amender et refondre les dispositions

contenues dans les actes et ordonnances concernant l'incorporation de la cité de Québec et VAqueduc de la dite cité, le conseil municipal était autorisé à adopter ses propres règlements concernant notamment l'ordre public ainsi que la suppression des nuisances

ville 64 . Les autorités municipales possédaient donc les pouvoirs

d'arrêter, déjuger et d'emprisonner les prostituées et les exploitants des bordels en vertu de

la réglementation municipale sur le vagabondage et les maisons de débauche.

dans les limites de la

Selon les règlements municipaux, toute personne vagabonde, débauchée, désœuvrée ou déréglée arrêtée par un policier de Québec pouvait être emmenée et jugée devant la Cour du Recorder. Par la suite, les personnes condamnées étaient passibles d'une amende de pas plus de quarante piastres ou, à défaut du paiement de l'amende et des frais, à un emprisonnement avec ou sans travaux forcés ne dépassant pas une période de quatre mois 65 . Ainsi, les sanctions maximales infligées par les magistrats locaux aux prostituées étaient moins sévères que celles prévues par la législation criminelle canadienne relative à la loi sur le vagabondage, qui étaient de cinquante dollars d'amende et/ou six mois d'emprisonnement, avec ou sans travaux forcés.

Les pouvoirs accordés à la ville de Québec lui permettait également d'établir sa propre réglementation afin de: « supprimer et réglementer les maisons de prostitution, malfamées, déréglées ou réputées telles » 66 . En 1866, en réaction aux plaintes des citoyens, le conseil municipal décidait d'adopter un premier règlement relatif aux maisons de prostitution 1 . Quelques années plus tard, la réglementation municipale sur les maisons de prostitution était renforcée par le règlement no 234 du 23 septembre 1870, qui était alors plus répressif

M 29Vict. (1865), c. 57, s. 29(1). '' Mathias Chouinard (compilés par), Acte d'incorporation de la Cité de Québec, op. cit., s. 624-625, p. 184- 185; 29 Vict. (1865), c. 57, s. 31 (13).

66 Mathias Chouinard (compilés par), Acte d'incorporation de la Cité de Québec, op. cit., s. 380, p. 111; 29 Vict. (1865), c. 57, s. 29 (61); 30 Vict. (1866), c. 57, s. 23.

67 Réjean Lemoinc, « Maisons malfamées et prostitution », Cap-aux-Diamants, 1, 1, 1985, p. 14.

26

envers les maîtresses et les propriétaires des bordels. La municipalité choisissait toutefois de réglementer plutôt que de supprimer totalement les bordels.

Selon la réglementation de 1870, qui était toujours en vigueur au début du XXe siècle, les maisons de débauche étaient soumises à une série de restrictions visant à repousser et dissimuler les activités de ces établissements' . Ainsi, aucune maison de prostitution ou réputée telle n'était tolérée dans une rue et dans un rayon de deux arpents où se trouvait une église, un lieu destiné au culte divin, un couvent, une communauté religieuse ou une école. Les fenêtres des établissements devaient également demeurées closes afin que l'on ne puisse voir de l'extérieur vers l'intérieur. De plus, le maître ou la maîtresse d'un bordel devait fournir au surintendant de police son nom et prénom ainsi que ceux des filles ou femmes habitant dans leur maison. La réglementation spécifiait également que les tenanciers et tenancières étaient responsables de tous les troubles contre l'ordre et la tranquillité commis à l'intérieur ou à l'extérieur de leur établissement. Afin d'empêcher le racolage, les pensionnaires devaient demeurer à l'intérieur des établissements et ne pouvaient pas s'exposer devant les portes ou sur le seuil des maisons ou même tenter d'appeler les passants par des gestes ou des paroles .

Des sanctions pénales assez sévères étaient prévues contre les tenanciers et tenancières qui ne respectaient pas les dispositions du règlement. Ces derniers étaient passibles, sur conviction devant la Cour du Recorder, d'une amende n'excédant pas cent piastres ou, à défaut de paiement et des frais, à un emprisonnement et au travail forcé pour un temps n 'excédant pas six mois. La période d'emprisonnement prenait fin aussitôt que l'amende et les frais étaient payés

' D'autres exemples au Canada indiquent que les règlements des conseils municipaux variaient d'une ville à

l'autre. Par exemple, le règlement no 468 du conseil de ville de Toronto promulgué en 1868 était, quant à lui, complètement abolitionniste, voir Lori Rotenburg, « The Wayward Worker: Toronto's Prostitute al the Turn

ofthe Century », dans Women at Work: Ontario, 1H50-1930, Toronto, Canadian Womcn's Hducational Press, 1974, p. 55. Consulter aussi l'article de Joy Cooper portant sur la régulation des maisons de débauche à Winnipeg dans le contexte spécifique de son expansion démographique depuis la fin du XIXe siècle et des mouvements réformateurs de l'époque, « Red Lights of Winnipeg », Hislorical and Science Society of Manitoba, XXVI1, 1971, p. 61 -74. 69 Règlement no 234 du 23 septembre 1870, Concernant les maisons de prostitution, p. 68-70, s. 1 à 6, dans Règlements du Conseil de ville de la Cité de Québec, compilés par Mathias Chouinard, Québec, 1901.

27

En conclusion, à partir des années 1860, le cadre juridique relatif aux maisons de débauche à Québec était caractérisé par des contradictions entre le système normatif de la législation criminelle canadienne et celui de la réglementation municipale. D'une part, les ordonnances du droit commun anglais et par la suite celles du Code criminel de 1892 étaient totalement prohibitionnistes. En contre-partie, les dispositions des règlements municipaux relatives notamment au cloisonnement des maisons malfamées et à l'enregistrement des prostituées auprès des autorités locales s'apparentaient sous plusieurs aspects au système réglemcntariste appliqué en France à la même époque . Les tenanciers et tenancières qui parvenaient à maintenir l'ordre et à ne pas déranger la tranquillité du voisinage pouvaient espérer continuer à exercer leurs activités. La réglementation municipale constituait tout de même une véritable épée de Damoclès placée au-dessus des exploitants de bordels situés dans les limites de la ville. Le cadre de régulation demeurait cependant la « tolérance réglementée » plutôt que la répression totale. En somme, les magistrats des tribunaux inférieurs ayant compétence en matière de prostitution semblaient donc posséder un large pouvoir décisionnel dans l'approche normative appliquée à Québec.

1.2. Les tribunaux inférieurs de justice criminelle à Québec

Au lendemain du pacte confédératif de 1867, le système judiciaire dans la province de Québec portait encore l'empreinte du système de justice criminelle anglais introduit dans la colonie en 1764. À la base, l'organisation reposait toujours sur la distinction entre tribunaux dits « supérieurs » et ceux dits « inférieurs », selon la juridiction et les pouvoirs qui leurs étaient conférés. La Confédération n'apporta pas de changement immédiat à la structure judiciaire et l'organisation des tribunaux dans la province de Québec demeurait

79

celle des Statuts refondus du Bas-Canada de 1861 . La législation ainsi que les procédures en matière criminelle demeuraient de compétence fédérale, tandis que les législatures provinciales détenaient les pouvoirs dans l'administration de la justice incluant « la

" Voir Alain Corbin, op. cit., p. 55-170. 2 De 1867 à nos jours, l'organisation judiciaire au Québec n'a pas connu de bouleversement majeur de l'ampleur des refontes effectuées au cours de la première moitié du XIXe siècle, voir Pierre E. Audet, Les officiers dejustice, des origines de la colonie jusqu'à nos jours, Montréal, Wilson et Lafleur, 1986, p. 81-103.

28

création, le maintien et l'organisation des tribunaux »

.

Au Québec, la Cour du Banc de la Reine ou du Roi, la Cour de Circuit et la Cour Supérieure tonnaient les tribunaux supérieurs ayant juridiction civile ou criminelle 74 . Quelques années plus tard, en 1875, le Parlement canadien créait la Cour Suprême du

siégeaient des magistrats ou juges de paix étaient les plus impliqués dans la prise en charge

de la petite criminalité reliée notamment aux lois sur le vagabondage et aux maisons de débauche. Au cours du XIXe siècle, plusieurs fonctions des juges de paix ont été transférées à des magistrats locaux permanents et salariés qui pouvaient siéger seul,

notamment dans

Canada 75 . Par ailleurs, dans la pratique judiciaire quotidienne, les tribunaux inférieurs

les villes de Québec et Montréal 76 .

1.2.1. Les Cours des iuues de paix À la base du système de justice canadien se retrouvait l'institution fondamentale anglaise des «juges de paix », qui étaient notamment chargés de l'administration préliminaire et quotidienne de la justice locale. Dans le système post-confédératif, les juges de paix occupaient toujours une place importante dans l'administration de la justice. Ayant une juridiction limitée à une ville ou à un district, ils pouvaient notamment effectuer les procédures et les investigations préliminaires dans certains dossiers criminels. Ils avaient également compétence pour juger et imposer des sanctions pénales aux accusées reconnus

coupables de délits mineurs

Lorsqu'ils

siégeaient

77

.

en groupe,

générales (ou de quartier) de la Paix.

les juges de paix

là Cour des Sessions

À Québec et Montréal, les magistrats présidant ce

formaient

73 30-3 1 Viol. ( 1867), c. 3, Acte de I ■Amérique Britannique du Nord, s. 91 (27) et s. 92 (14).

74 En dernier recours, le Comité judiciaire du Conseil privé (Londres) pouvait réviser les décisions de la Cour du Banc de la reine ou du roi. Les recours au Conseil privé étaient cependant très rares dans les dossiers criminels et furent abolis par le Code criminel de 1892, art. 751, voir Nancy Kay Parker, Reaching a Verdict:

The Changing Structure ofDecision-Making in the Canadian Criminal Courts, 1867-1905, thèse de doctorat, Université York, 1999, p. 47.

75 Pierre E. Audct, op. cit., p. 87.

76 À partir des années 1810, des magistrats de justice permanents et salariés étaient en fonction dans les villes de Québec et Montréal, voir Donald Fyson, Magistrales, Police, and People, op. cit., p. 39-51.

77 Sur l'institution, les fonctions et les Cours des juges de paix entre 1764 et 1837, voir ibid., p. 23-52. Sur le système de justice criminel dans le contexte canadien entre 1867 et 1905, voir notamment Nancy Kay Parker, op. cit., p. 26-67.

29

tribunal pouvaient juger plusieurs types d'infractions criminelles à l'exception des crimes plus graves énumérés notamment dans le Code criminel de 1892 78 . Selon les Statuts refondus du Québec de 1888, la Cour des Sessions générales de la Paix devait être présidée par deux juges de paix ou plus. Par ailleurs, la législation spécifiait également que le Juge des Sessions de la Paix à Québec et à Montréal pouvait présider et tenir seul le tribunal, sans la coopération des juges de paix 79 . À Québec, au cours des dernières décennies du XIXe siècle, la Cour formelle avec jury des Sessions générales de la Paix était cependant très peu active. L'application de la justice criminelle de juridiction inférieure relevait alors davantage du Juge des Sessions, de la Cour de Police et celle du Recorder.

Les Inspecteurs et Surintendants de police pour les villes de Québec et de Montréal figuraient également parmi les magistrats stipendiaires, pouvant exercer la fonction déjuge de Sessions. Depuis 1862, ils étaient d'ailleurs désignés par le titre officiel de Juges des Sessions de la Paix afin de « correspondre davantage aux devoirs et aux charges supplémentaires qui, par divers actes, leurs avaient été conférés » . Par exemple, la loi de 1858 relative à Y administration prompte et sommaire de la justice criminelle accordait à l'Inspecteur et Surintendant de police, séance tenante, le pouvoir de juger par procès sommaire plusieurs types de délits, incluant la prostitution. Le magistrat de police pouvait alors juger les personnes accusées de tenir, habiter ou fréquenter habituellement une maison de désordre, malfamée ou de débauche 81 . Ce dernier se voyait donc conférer des pouvoirs accrus dans l'exercice de la justice sommaire.

Depuis les années 1880, la Cour de Police et les Sessions de la Paix du district judiciaire de Québec étaient dirigées notamment par le Juge de Sessions Alexandre Chauveau. Le parcours de cet avocat de formation illustre bien la fonction de magistrat professionnel cumulant plusieurs charges comme juge et membre du Bureau de police de

Selon la législation, les juges de la Cour des Sessions générales de la Paix ne pouvaient juger les dossiers judiciaires relatifs notamment aux trahisons, à la corruption, à l'évasion et à la délivrance de prisonniers, aux meurtres ou tentatives de meurtre et aux viols ou tentatives de viol, Code criminel, 1892, art. 539 et 540. 79 SRQ, 1888, titre VI, c. III, art. 2472. Voir également l'article 541 du Code criminel, 1892. 1 25 Vict. (1862), c. 13, Acte pour changer le litre officiel des Inspecteurs et Surintendants de Police pour les cités de Montréal et Québec. 22 Vict. (1858), c. 27, Acte pour amender et étendre l'Acte de 1857, pour diminuer les frais et abréger, en certains cas, les délais dans l'Administration de la Justice en matière Criminelle, s. 1 (4), 2, 10.

30

Québec. Impliqué activement dans la politique durant les années 1870, il quittait par la suite son poste de député du Parti conservateur afin d'être nommé, le 16 janvier 1880, Juge

des Sessions de la Paix. Il était également nommé commissaire de police par le

gouvernement conservateur, ayant sous son contrôle les agents de la Police provinciale de Québec jusqu'aux années 1896-1897 . A partir de ces années, l'autorité était transférée

vers le département du Procureur général. Peu après, en 1899, le gouvernement libéral abolissait le poste de commissaire de la Police provinciale . Au cours des deux dernières

décennies du XIXe siècle, une part importante des fonctions du magistrat Alexandre

Chauveau consista donc à présider les Sessions de la Paix et la Cour de Police de Québec 8 .

1.2.2. La Cour du Recorder La Cour du Recorder, créée en 1856 à Québec, était chargée de l'application des règlements municipaux en matière civile et possédait également une juridiction criminelle pour certaines offenses 85 . En 1897, le tribunal, qui siégeait depuis 1877 au 78, rue St- Louis, était transféré dans le nouvel Hôtel de Ville inauguré par le maire Simon-Napoléon Parent 86 . La législation prévoyait que le Recorder devait être un avocat ayant au moins cinq ans de pratique et, suite à sa nomination, il devenait ex officio juge de paix de la ville et du district de Québec . Entre 1877 et 1920, la Cour du Recorder était dirigée par El/.éar-A.

La Police provinciale avait été créée en vertu de la loi 33 Vict. (1869), c. 24, Acte pour établir un service de police en cette province, entrée en vigueur le 1 er février 1870. En 1877, les agents de la Police provinciale étaient retirés du territoire de la ville de Québec en raison du refus de la municipalité d'augmenter sa participation au financement. Le service continua à fonctionner avec un effectif réduit jusqu'à son abolition par le gouvernement libéral en 1878. La Police provinciale était finalement remise sur pied en 1883 et allait devenir, en juin 1968, la Sûreté du Québec, voir Jean-François Leclerc, « La Sûreté du Québec des origines à nos jours: quelques repères historiques », Criminologie, XXII, 2, 1989, p. 115-116; Gérald Gagnon, Histoire du service de police de la ville de Québec, Québec, Les publications du Québec, 1998, p. 61. 83 Jean-François Leclerc, toc. cit., p. 116. 84 Jean Cournoyer, « Alexandre Chauveau », dans La mémoire du Québec de 1534 à nos jours: répertoire des noms propres, Montréal, Stanké, 2001, p. 297; Gaston Deschênes, Dictionnaire des parlementaires du Québec, 1792-1992, Sainte-Foy, Presses de l'Université Laval, 1993, p. 159. 19-20 Vict. (1856), c. 106, Acte pour établir une Cour de Recorder dans la Cité de Québec. Ln matière civile, la Cour du Recorder était notamment chargée de juger les poursuites intentées par la municipalité concernant les taxes et les droits de licences. K(> Simon-Napoléon Parent, premier ministre du Québec entre 1900 et 1905, fut maire de la ville de Québec de 1894 à 1906, voir Michèle Brassard et Jean Hamelin, « Simon-Napoléon Parent », Dictionnaire biographique du Canada en ligne, Université de Toronto/Université Laval, 2000. S7 24 Vict. (1861), c. 26, Acte pour amender et refondre les lois relatives à la Cour du Recorder de la Cité de Québec, s. 6. En cas de maladie ou d'absence du Recorder, celui-ci pouvait être remplacé par le Recorder- adjoint possédant les mêmes pouvoirs. Le Recorder pouvait également être remplacé par le maire accompagné d'un conseiller ou par deux conseillers en l'absence du maire.

31

Déry, assisté du greffier Edward Foley (voir les annexes A et B).

Créée dans le contexte des refontes du système criminel au cours des années 1850, la Cour du Recorder visait principalement à prendre en charge « de manière sommaire et non dispendieuse » l'administration de la justice locale 88 . En matière criminelle, le Recorder, qui pouvait siéger à tous les jours, était chargé des délits mineurs reliés surtout au bon ordre et à la paix publique. La Cour du Recorder constituait alors l'institution judiciaire servant à entendre et juger les individus arrêtés par les agents du service de police. Il avait d'ailleurs le pouvoir déjuger toutes offenses stipulées dans YActe pour autoriser la corporation de la cité de Québec à établir un corps de police .

La législation régissant le corps de police stipulait que toutes personnes « débauchées, désœuvrées ou déréglées » devaient être conduites au poste de police le plus près afin de comparaître par la suite devant le Recorder 90 . La loi autorisait alors ce dernier à juger sommairement les prostituées. De plus, le Recorder avait le pouvoir de proportionner la punition en fonction de la gravité et de la répétition des offenses . Concernant la répression judiciaire de la prostitution, les femmes réputées prostituées et arrêtées à plus d'une reprise dans les espaces publics « sans rendre un compte satisfaisant d'elles-mêmes » étaient passibles de sanctions pénales plus sévères de la part du Recorder.

1.3. La justice sommaire

Dès les premières décennies du XIXe siècle, la justice criminelle au Bas-Canada était marquée par un accroissement des procédures sommaires afin de réguler certains

comportements déviants en milieu urbain

canadien entre 1867 et 1905, Nancy Kay Parker a analysé cette augmentation importante des procédures sommaires au détriment des procès devant jury. Elle souligne toutefois que

Dans ses recherches sur le droit criminel

u 19-20 Vicl. (1856), c. 106, Préambule.

w 24 Vict. (1861), c. 26, s. 4 et 20 Vict. (1857), c. 123, Acte pour autoriser la corporation de la cité de Québec à établir un corps de police pour la dite cité. <5S Ibid., s. Il; SRQ, 1888, titre VII, c. I, art. 2783 (5-6). '" 24 Vict. (1861), c. 26, s. 28 et s. 30 (1-2). Voir aussi Mathias Chouinard (compilés par). Acte d'incorporation de la cité de Québec (1896), op. cit., art. 624, p. 184-185. 92 Donald I'yson, Magistrales, Police, andPeople, op. cit., p. 340-345.

n

cette transformation du droit criminel canadien n'était pas homogène à travers le pays, la justice étant administrée différemment selon les provinces et les administrations locales 93 .

À Québec, les procédures accélérées de la justice découlaient en grande partie de l'emprisonnement expéditif des prostituées de rue et des vagabondes arrêtées en vertu des

partir de 1858, la législation sur les procès

sommaires visait spécifiquement les personnes accusées de « tenir, fréquenter ou habiter une maison de débauche ». Au cours des dernières décennies du XIXe siècle, la caractéristique principale du traitement judiciaire de la prostitution résidait dans les pouvoirs accrus accordés aux magistrats locaux afin de juger seul et le plus rapidement

possible tous les individus impliqués dans la prostitution.

lois sur le vagabondage 94 . Toutefois, à

1.3.1. Les procédures d'arrestation Selon les lois en vigueur entre 1880 et 1905, les arrestations pouvaient être effectuées directement par les constables lors de leurs patrouilles ou sous l'ordre d'un juge de paix ou d'un magistrat de Québec ayant émis un mandat. Alors que les prostituées de rue étaient arrêtées de façon sommaire par les policiers, les mises en accusation concernant les maisons de débauche découlaient plutôt d'une plainte formulée par des citoyens ou des agents de police au magistrat professionnel.

La législation de la province permettait aux policiers d'arrêter « à vue », sans mandat, toute personne « vagabonde, fainéante, débauchée, désœuvrée ou déréglée », incluant les prostituées de rue. Il était également du devoir des policiers d'arrêter les personnes couchées ou flânant dans les espaces publics et qui ne rendaient pas d'elles un compte satisfaisant 95 . Les prostituées arrêtées « à vue » étaient ensuite conduites directement devant le Recorder. Si elles étaient arrêtées la nuit, elles étaient détenues au poste de police le plus près pour être emmenées le lendemain devant le tribunal municipal.

Nancy Kay Parker, op. cit 94 Les emprisonnements sommaires des vagabonds et des prostituées constituaient une pratique courante de l'application de la justice sommaire au Bas-Canada, voir Mary-Anne Poutancn, thèse de doctorat, op. cit., p. 207-210. Voir également Donald Fyson, Magistrales, Police, and Peuple, op. cit., p. 340-342.

95

Mathias Chouinard (compilés par), Acte d'incorporation de la cité de Québec ( 1896), op., cit., art. 433.

33

En contre-partie, lorsqu'un juge de paix ou autre magistrat était informé par une dénonciation, sous serment, qu'une personne « débauchée, désœuvrée ou déréglée » se cachait dans une maison de débauche, il pouvait procéder par conviction sommaire et émettre un mandat d'arrestation. Les constables étaient alors autorisés à entrer dans

l'établissement, appréhender et conduire la personne soupçonnée devant un magistrat ayant

juridiction dans le même district judiciaire

.

À partir de 1892, dans le contexte d'anxiété croissante vis-à-vis le phénomène de la « traite des blanches », des procédures d'arrestation spécifiques avaient été introduites dans la législation concernant l'exploitation de filles mineures dans les bordels. Suite à une dénonciation sous serment par un parent ou tuteur, le magistrat pouvait émettre un mandat pennettant aux constables d'entrer, de gré ou de force, dans un établissement afin de retrouver la femme ou la jeune fille séquestrée dans une maison malfamée ou de rendez-

.

.

.9

vous et arrêter les personnes qui la retenaient

7

.

Afin de procéder à l'arrestation et à la mise en accusation des individus «tenant, habitant ou fréquentant » les bordels, une déposition devant un magistrat pouvait être formulée par qui que ce soit, c'est-à-dire par une partie civile, un policier ou autre

fonctionnaire de l'État.

ordre de sommation à comparaître ou un mandat d'arrestation contre les individus soupçonnés 98 . Les policiers devaient alors exécuter l'ordre reçu et procéder à une descente policière dans l'établissement ayant fait l'objet de la plainte afin d'arrêter les personnes visées par le mandat. Les individus arrêtés étaient emmenés devant le juge afin de prendre connaissance des accusations portées contre eux et subir leur procès. Tout comme les prostituées de rue arrêtées « à vue » par les policiers, les pensionnaires et les exploitants des bordels étaient également jugés et condamnés de façon sommaire.

Par la suite, le magistrat ayant entendu la plainte pouvait rédiger un

" SRQ, 1888, titre VII, c. I, art. 2784; Code criminel, 1892, art. 576. '" Ibid., art. 574. Ces procédures d'arrestation étaient directement reliées à l'article 185, partie XIII, du Code criminel de 1892 concernant l'exploitation de femmes ou de filles mineures dans les bordels à l'intérieur ou l'extérieur des frontières du Canada. 1,8 32 Vict. (1869), c. 31, Acte concernant les devoirs des juges de paix, hors des sessions, relativement aux ordres et convictions sommaires; Code criminel, 1892, partie XLIV, assignation des accusés devant les juges de paix, art. 558-559.

34

À titre d'exemple, le 22 juin 1903, le sergent détective de la police provinciale, Joseph

Patry, déposait une plainte contre la tenancière Adèle Senneville, surnommée la femme

Michaud, connue depuis longtemps par les autorités:

Depuis plusieurs années passées, et encore aujourd'hui, une nommée Adèle de Senneville épouse de Emile Michaud est la maîtresse d'une maison de débauche et malfamée située rue Ste-Cécile dans la Cité et le district de Québec, étant alors une personne vagabonde, libertine et débauchée, contre la forme du Code criminel de

1892".

Les accusations portées contre la femme Michaud concernaient alors spécifiquement

la loi sur le vagabondage. Comme pour toutes les tenancières et les pensionnaires des

bordels inculpées au cours de la période 1880-1905, les accusations stipulaient qu'elles

étaient poursuivies par procédures sommaires.

1.3.2. Les procès sommaires

Dans ses recherches sur la prostitution à Montréal, Mary-Anne Poutanen a constaté

une différence procédurale du système judiciaire entre les prostituées de rue versus les

tenancières et les pensionnaires des bordels. Selon la législation de 1839, les policiers

pouvaient appréhender: « ail common prostitutes or night walkers wandering in the fields,

public streets or highways, not giving a satisfactory account of themselves » . Les

prostituées de rue étaient jugées sommairement par un ou plusieurs juges de paix. En

contre-partie, les pensionnaires et les tenancières étaient jugées devant la Cour trimestrielle

des Sessions de la Paix. Les procédures étaient alors plus complexes et les frais rattachés

aux poursuites pouvaient entraîner le retrait des accusations et permettre à plusieurs d'entre

elles d'éviter un verdict de la Cour 101 .

À partir des premières décennies du XIXe siècle, les recours aux procédures

sommaires contribuaient à accélérer l'administration de la justice criminelle 102 . Au fil du

siècle, cette forme de justice plus expéditive permettait de prendre en charge plusieurs types

de délits, incluant la prostitution. À propos de la répression des maisons de débauche, la loi

' Déposition du sergent détective Joseph Patry, Sessions de la Paix, 22 juin 1903, BAnQ-Q, TL31, SI, SS1 UR 115, cont. 204, document 234944.

1

101

102

Mary-Anne Poutanen, thèse de doctorat, op. cit., p. 173-174.

Ibid. p. 208-209; 276-285.

Donald Fyson, Magistrales, Police, andPeople, op. cit., p. 340-345.

35

de 1858 concernant l'administration prompte et sommaire de la justice criminelle apporta des changements notables dans la manière de juger les pensionnaires et les maîtresses des bordels. Selon cette législation, une personne accusée devant le Recorder ou un magistrat de Québec pour l'offense de « tenir, habiter ou fréquenter habituellement une maison de désordre, maison malfamée ou lieu de débauche » pouvait désormais être jugée sommairement par un seul magistrat 103 . L'autorité des magistrats était absolue dans les limites de la ville de Québec, c'est-à-dire que les personnes accusées en vertu de la loi sur les maisons de désordre n'avaient plus le choix de recourir aux procès devant jury, à la différence des autres crimes sous la juridiction sommaire des juges, qui nécessitaient encore le consentement des accusés 104 . L'autorité absolue conférée aux magistrats et ciblant spécifiquement les maisons de prostitution indique alors à quel point ce type de crime était pris au sérieux par les législateurs.

Peu après la Confédération, parmi les séries de lois adoptées en 1869, la loi sur l'administration prompte et sommaire de la justice criminelle continua à être appliquée pour être finalement incorporée au Code criminel de 1892 . Selon la législation, l'autorité absolue de juger sommairement les crimes reliés aux maisons de prostitution était accordée à tout « magistrat compétent » dans la province de Québec, à savoir « tout recorder, juge d'une cour de comté étant juge de paix, tout commissaire de police, juge des sessions de la paix, magistrat de police, magistrat de district, ou autre fonctionnaire ou tribunal revêtu,

L'Acte des procès sommaires de

1858 amendait la loi promulguée l'année précédente en y ajoutant alors l'offense de «tenir, habiter ou fréquenter habituellement » une maison de débauche, voir 21 Vict. (1857), c. 27, Acte pour diminuer les frais et abréger, en certains cas, les délais dans l'administration de la justice en matière criminelle. En 1841, une première série de lois visant à consolider et accélérer l'administration de la justice criminelle pour certains types d'infraction, notamment les assauts communs, était adoptée par le Parlement du Canada-Uni, 4-5 Vict. (1841), c. 24, 25, 26, 27. D'abord retardée par les luttes politiques, la législation adoptée en 1841 découlait des lois promulguées en Angleterre par le premier ministre Robert Peel en 1827 et 1828 (lois de Peel), voir Martin Dufresne, « La réforme de la justice pénale Bas-canadienne, le cas des assauts communs à Québec », RHAF, 53, 2, 1999, p. 247; « La police, le droit pénal et «le crime» dans la première moitié du XIXe siècle:

l'exemple de la ville de Québec », Revue Juridique Thémis, 34, 2, 2000, p. 427-428.

104 En plus des maisons de désordre, la juridiction absolue du magistrat était aussi effective à l'égard des

matelots séjournant à Québec et accusés dans les limites de la ville, 32-33 Vict. (1869), c. 32, art. 16. À partir du Code criminel de 1892, les pouvoirs absolus des magistrats n'étaient plus limités aux villes et s'appliquaient partout au Canada.

32, s. 2 (6) et s. 15. En 1886, Y Acte des procès sommaires figurait toujours dans les

Statuts refondus du Canada et fut ensuite incorporé au chapitre des procédures du Code criminel de 1892, voir SRC, 1886, c. 176, art. 3 (f) et art. 4; Code criminel, 1892, art. 783 ( 0 et art. 784.

" M 22 Vict. (1858), c. 27, art. 1(4), 2, 10; SRC, 1859, c. 105, s. 1 (7) et s. 14.

105 32_3 3 yj c t (1869), c.

36

'. Ainsi, les

magistrats des Sessions de la Paix, de la Cour de Police et de la Cour du Recorder de Québec, munis des pouvoirs conférés à deux juges de paix ou plus, possédaient l'autorité de juger sommairement les individus accusés pour des crimes reliés aux maisons de prostitution.

lors de la passation du présent acte, des pouvoirs conférés à un recorder (

Selon les procédures prévues par YActe des procès sommaires, un acte d'accusation devait être rédigé contre un individu accusé de tenir, habiter ou fréquenter une maison de débauche. Par la suite, le magistrat devait en faire la lecture et demander s'il était coupable ou non-coupable de l'infraction dont il était accusé. Lorsqu'une personne plaidait non- coupable, le magistrat devait interroger les témoins à charge et entendre la défense de l'accusé s'il y avait lieu. Dans tous les cas, les tenancières et les prostituées accusées

1 07

étaient jugées de manière sommaire et recevaient aussitôt le verdict du tribunal . En cas de verdict de culpabilité, les individus jugés par procès sommaire recevaient leur sentence. La législation prévoyait alors une peine maximale de six mois d'emprisonnement avec ou sans travaux forcés et/ou une amende ne dépassant pas cent piastres, incluant les frais .

Les recours aux procès sommaires constituent un élément essentiel du fonctionnement du système judiciaire envers la prostitution à Québec au cours des dernières décennies du XIXe siècle. Ainsi, entre 1880 et 1°()5, les magistrats des Cours inférieures de justice criminelle possédaient l'autorité absolue déjuger de façon sommaire tant les prostituées de rue que les pensionnaires et les tenancières des bordels. L'accélération de la justice visait à atteindre un verdict de la Cour et prendre en charge plus efficacement les groupes marginaux de la société. Les procédures accélérées et les pouvoirs accrus octroyés aux magistrats s'inscrivaient alors en continuité avec la montée du système de répression .

""' 32-33 Vict. (1869), c. 32, art. 1; SRC, 1886, c. 176, art. 2 (a. I); Code criminel, 1892, art. 782. 107 Ibid., art. 786.

La loi prévoyait également que tout magistrat ayant rendu un verdict en vertu de Y Acte des procès sommaire devait transmettre « la condamnation, ou un double du certificat de renvoi de l'accusation, avec l'accusation écrite, les dépositions des témoins à charge et à décharge, et la déclaration de l'accusé, à la

prochaine cour des sessions générales ou trimestrielles de la paix (

801. le s documents judiciaires relatifs aux procès sommaires des maisons de débauche sont d'ailleurs

conservés parmi les dossiers judiciaires des Sessions de la Paix aux Archives nationales du Québec à Québec,

AnQ-Q, TL31,S1,SS1. u " Voir le tableau 1, page suivante.

)

», Code criminel, 1892, art. 788 et art.

37

Tableau 1 : Législation de la prostitution (1858-1892)

Vagabondage

Maisons

de

désordre

Nuisance

publique

Crimes

contre

les

mœurs

Procédures

sommaires

Lois

32-33, Vict. (1869), c. 28, Acte relatif aux vagabonds.

- 37 Vict. (1874), c. 43, Acte pour amender l'Acte concernant les vagabonds.

- 44 Vict. (1881), c. 3\,Acte

sur les pouvoirs d'emprisonner aux travauxforcés en vertu des actes concernant les vagabonds.

- Code criminel du Canada, 55-56 Vict. ( 1892), c. 29, partie XV, du vagabondage, art. 207 (i, j , k, 1).

à l'effet de lever tous doutes

- Bawdy-House, dans W. C. Keele, The Provincial Justice:

or, Magistrate's Manual, being a Complète Digest ofthe

Criminal Law of Canada ( Rowsell, 1864, p. 92-93.

- Code criminel, 1892, partie XIV, des nuisances, art. 195 et 198.

),

5e éd., Toronto, H. & W.

Sentences/juridiction 11

2 mois de prison, avec ou sans travaux forcés, et/ou 50$ d'amende.

6 mois de prison, avec ou sans travaux forcés, et/ou 50$ d'amende.

6 mois de prison, avec ou sans travaux forcés, et/ou 50$ d'amende. Amende et emprisonnement.

an d'emprisonnement.

-

Statuts refondus du Canada, 1886, c. 157, Acte concernant

Entre 2 et 10 ans

les délits contre les mœurs et la tranquillité publique, art. 5

d'emprisonnement.

 

et 7.

Code criminel, 1892, partie XIII, des crimes contre les mœurs, art. 185 à 187.

-

Entre 2 et 14 ans d'emprisonnement.

- 22 Vict. (1858), c. 27, Acte pour amender et étendre

l'Acte de 1857, pour diminuer les frais et abréger, en certains cas, les délais dans l'Administration de la Justice en matière Criminelle.

- Statuts refondus du Canada, 1859, c. 105, Acte concernant l'administration prompte et sommaire de la justice criminelle, en certains cas. - 32-33 Vict. (1869), c. 32, Acte concernant l'administration prompte et sommaire de la justice criminelle, en certains cas, s. 2 (6) et s. 15.

- Code criminel, 1892, partie LV, instruction sommaire des actes criminels, art. 783 (1) et art. 784.

Juridiction sommaire absolue du magistrat, dans les villes.

Juridiction sommaire absolue du magistrat, partout au Canada.

Les sentences indiquées sous les rubriques « vagabondage » et « maisons de désordre » pouvaient s'appliquer contre tous les individus, hommes ou femmes, en fonction des accusations qui étaient portées contre ceux-ci.

38

Conclusion

Dans un premier temps, ce chapitre a permis d'établir le contexte juridique à la base du fonctionnement de la justice criminelle envers la prostitution. L'approche normative contenue dans la législation criminelle était résolument celle de la répression. De la loi sur le vagabondage de 1869 jusqu'à la codification du droit criminel en 1892, la législation était d'ailleurs caractérisée par des sanctions pénales de plus en plus sévères envers les prostituées et surtout les exploitants de bordels. Au plan local, le conseil municipal adoptait, quant à lui, sa propre réglementation des maisons de prostitution. Les objectifs poursuivis consistaient alors à camoufler les aspects visibles du phénomène ainsi qu'à repousser géographiquement les maisons malfamées à l'extérieur des quartiers habités.

Sur le plan des procédures judiciaires, les prostituées de rue étaient arrêtées « à vue » par les policiers et étaient jugées par procès sommaire. Par ailleurs, concernant les maisons de débauche, les plaintes déposées devant un magistrat initiaient les poursuites judiciaires contre les prostituées et les exploitants des bordels. La transformation majeure du système de justice à Québec, à partir de 1858, consista cependant à conférer aux magistrats le pouvoir absolu de juger également par procès sommaire les individus accusés de tenir, habiter ou fréquenter une maison de prostitution.

En définitive, entre 1880 et 1905, les magistrats de justice possédaient tous les pouvoirs législatifs, judiciaires et exécutifs permettant de réprimer de manière accélérée tous les individus impliqués dans la prostitution. Face à ces pouvoirs théoriques, il importe désormais, dans le chapitre suivant, d'analyser le fonctionnement concret des institutions judiciaires et pénales de l'État envers la prostitution dans la rue et les maisons de débauche.

39

CHAPITRE 2: LE FONCTIONNEMENT DU SYSTÈME: PROTECTION DU CORPS

SOCIAL ET RÉGULATION

COMPORTEMENTALE

Introduction

Le traitement judiciaire de la prostitution à Québec entre 1880 et 1905 constitue le

sujet central de ce chapitre. Par conséquent, l'analyse se concentre entièrement sur les

rouages institutionnels du système de justice étatique. Dans un premier temps, l'objectif

principal consiste à repérer et décrire les logiques des mesures répressives envers là

prostitution dans la rue et celle dans les bordels. Par la suite, il s'agit d'examiner les

procédures judiciaires ainsi que les sanctions pénales imposées à chacun des groupes ciblés

différemment par les autorités locales.

La régulation par l'État des comportements déviants ainsi que la protection du corps

social sont analysées dans ce chapitre en tant que motivations principales du

fonctionnement du système judiciaire envers la prostitution. D'une part, plusieurs études

concernant la prostitution se sont concentrées sur le « contrôle » ou la « régulation »

comportementale par l'État. Les recherches s'appuyant sur cette interprétation ont montré

les initiatives de régulation des comportements déviants et des individus marginaux par le

système judiciaire dans le contexte d'accroissement des pouvoirs étatiques. Dans cette

optique, plusieurs recherches dans l'historiographie, comme celles de Tamara Myers et

Carolyn Strangc, ont analysé la répression étatique des prostituées en fonction des

distinctions

d'âge et de genre" 1 . En ce sens, les comportements déviants de certaines

prostituées, qui allaient à l'encontre des codes moraux féminins de l'époque, étaient à

l'origine des actions répressives de la justice étatique.

111 Tamara Myers, op. cil.; Carolyn Strange, op. cil., p. 89-143. Parmi les reeherches récentes, voir également le recueil d'articles édité par Bettina Bradbury et Tamara Myers portant sur les mécanismes complexes de construction identitaire en fonction des distinctions reliées tant au genre, à l'âge, la classe, l'ethnie et la religion, Negotiating Identifies in l'Jih and 20th-Century Montréal, op. cit., p. 1-21. Concernant la construction identitaire des prostituées et vagabondes en fonction des distinctions de genre dans l'espace public, voir l'article de Mary-Anne Poutanen, « Bonds of Friendship, Kinship, and Community: Ciender, Ilomelessness, and Mutual Aid in lîarly-Nineteenth-C'entury Montréal », loc. cit., p. 25-48. Voir aussi sa thèse de doctorat, op. cil., p. 107-164; consulter également Timothy .1. Cîilfoyle, City ofEros, New York City, Prostitution, and the Commercializution ofSex, 1790-1920, New York/London, W.W. Norton & Company, 1992, 462 p.; Jill Harsin, Policing Prostitution in Nineteenth-Century Paris, Princeton, Princeton University Press, 1985,417 p.

40

D'autre part, selon les textes législatifs officiels, la criminalisation des prostituées était légitimée principalement dans le but d'assurer la sécurité et l'ordre public face aux « dangers », physiques et moraux, suscités par ces groupes marginaux ou « vagabonds ». A Québec, la régulation comportementale et le souci de protection de la société, en fonction des anxiétés des élites bourgeoises de l'époque, passaient par l'enfermement des prostituées à la prison des Plaines d'Abraham. Par ailleurs, depuis les années 1840-1850, des institutions spécialisées d'enfermement s'étaient implantées afin de « réhabiliter » les prostituées notamment en fonction de critères sélectifs d'âge et de sexe des pensionnaires . En particulier, au cours de la seconde moitié du XIXe siècle, l'institution confessionnelle du Bon-Pasteur de Québec était destinée à recueillir les prostituées repenties ainsi que les enfants mineurs de moins de 16 ans . De plus, l'état mental des individus était également pris en compte et pouvait entraîner le transfert de prostituées emprisonnées vers l'asile de Beauport 114 . Les institutions de détention, publiques ou privées, étaient alors intégrées au fonctionnement du système judiciaire.

La répression étatique de la prostitution se fondait sur les objectifs de protection sociale et de contrôle comportemental selon les normes de l'époque et des distinctions de genres. Dans une démarche comparative entre la rue et les bordels à Québec, la première partie de l'analyse porte sur les fréquences de la répression. La deuxième partie examine plus attentivement les motifs des plaintes et les procédures judiciaires particulières concernant la répression des maisons de débauche. Finalement, la troisième partie se concentre sur les sentences et l'emprisonnement des acteurs impliqués dans la prostitution.

112 Jean-Marie Fecteau, La liberté du pauvre, op. cit. p. 148-153. Voir Josette Poulin, Une utopie religieuse, le Bon-Pasteur de Québec, de 1850 à 1921, thèse de doctorat, Université Laval, 2004, 504 p. Sur l'approche et les institutions pénitentiaires de réhabilitation des prostituées en Grande-Bretagne, voir Susan Mumm, « Not Worse than Other Girls: The Convent-Based Rehabilitation of Fallen Women in Victorian Britain », Journal of Social Hislory, 29, 3, 1996, p. 527-547; Linda Mahood, The Magdalenes: Prostitution in the Nineteenth Century, London, New York, Routledge, 1990, 205 p.

114 I.'asile de Québec était d'abord temporaire de 1845 à 1850. Il est devenu le Québec Lunatic Asylum de 1850 à 1865 et par la suite Y Asile des aliénés de Québec pour devenir l'asile Saint-Michel Archange à partir de 1894, voir Jacques Laplante, Prison et ordre social au Québec, op. cit., p. 91-99. Voir aussi Peter Keating, La science du mal, l'institution de la psychiatrie au Québec, 1800-1914, Montréal, Boréal, 1993, 208 p.

11

2.1. Les fréquences de la répression

2.1.1. Les prostituées de rue L'analyse des registres de la prison de Québec permet de constater que l'emprisonnement des prostituées demeurait une forme de répression appliquée fréquemment par le système. Cette répression carcérale visait certaines prostituées emprisonnées parfois à plusieurs reprises au cours de leur vie. Ainsi, entre 1880 et 1905, parmi l'ensemble des admissions de prostituées à la prison, 260 femmes ont été emprisonnées à 810 reprises (graphique 1). Par ailleurs, on s'aperçoit que l'emprisonnement à répétition ciblait un groupe particulier, c'est-à-dire celui des prostituées de rue. Ainsi, 169 femmes identifiées comme prostituées et arrêtées dans les rues de Québec ont effectué 704 séjours en prison, soit près de 85% de tous les cas d'emprisonnement. En comparaison, seulement 52 prostituées de bordel ont été emprisonnées à 60 reprises tandis que 39 tenancières ont séjourné en prison à 46 reprises" 5 . Le phénomène d'incarcération à répétition des prostituées de rue apparaît alors flagrant avec une moyenne de plus de 4 emprisonnements par personne comparativement à environ un séjour en prison pour les prostituées de bordel et les tenancières.

L'analyse plus approfondie de la répression des prostituées permet d'établir un second constat: l'incarcération à répétition n'était pas répartie également parmi le groupe des prostituées de rue. Au contraire, certaines d'entre elles étaient emprisonnées à répétition tandis que plusieurs autres n'apparaissaient qu'une seule fois dans les registres. Parmi toutes les femmes arrêtées dans la rue, 64% ont effectué un seul séjour en prison tandis que seulement 36% d'entre elles étaient soumises à une répression répétitive par le système judiciaire (graphique 2). Un « noyau récidiviste » d'au moins 60 femmes était donc soumis à une répression carcérale plus intense à Québec entre 1880 et 1905 . L'analyse des

' Les cas d'emprisonnement des prostituées de me concernent les femmes identifiées comme prostituées dans les registres de la prison de Québec et emprisonnées pour les catégories de délits: «conduite déréglée», «fainéantise et obstruction» et «ivresse publique». Les cas d'emprisonnement des tenancières et des prostituées de bordels concernent celles incarcérées uniquement pour l'offense d'avoir «tenu, fréquenté ou habité un bordel». Le terme «récidiviste» correspond aux personnes emprisonnées plus d'une fois tandis que les « non-récidivistes » sont celles emprisonnées une seule fois à la prison de Québec. Il ne s'agit donc pas de la réalité du récidivisme effectué par les individus puisqu'une personne emprisonnée une seule fois pouvait avoir commis plusieurs autres infractions sans être répertoriée dans les documents judiciaires.

42

« récidivistes » et des « non-récidivistes » permet de constater que 85% des séjours en

prison étaient effectués par ces 60 femmes réprimées de façon constante par le système. En

contre-partie, le taux d'emprisonnement des 109 prostituées «non-récidivistes» ne

représente que 15% de tous les cas d'emprisonnement des prostituées de rue.

Graphique 1: Nombre de séjours en prison et de personnes emprisonnées selon les groupes impliqués dans la prostitution, prison de Québec. 1880-1905.

(110

Total

704

Prostituées de rue

6 0

■■

52

Prostituées dans les bordels

i Nombre do séjours en prison

t.i Nombre de personnes emprisonnées

46

■■■

39

Tenancières

Graphique 2: Emprisonnement des prostituées de rue « récidivistes » et « non-récidivistes », prison de Québec, 1880-1905.

Prostituées dans la rue

Séjours en prison

 

Prostituées de rue

récidivistes

n

Prostituées de rue

emprisonnées une

seule fois

43

le

recours à la prostitution dans la rue était sans doute occasionnel pour plusieurs de ces

En

accord

avec

la majorité

des

recherches

concernant

la prostitution

urbaine,

I

1 7

femme qui n'étaient pas soumises à la répression à répétition . L'analyse des taux d'emprisonnement ne permet cependant pas d'identifier la proportion exacte de la prostitution occasionnelle puisque plusieurs de ces femmes parvenaient sans doute à passer à travers les mailles du système. Elles ne figuraient donc pas dans les documents judiciaires. Dans son étude sur la criminalité féminine, Tamara Myers interprète d'ailleurs

cette capacité de certaines femmes à se dissimuler en milieu urbain et d'éviter la répression

le

moins possible d'affirmer que sur le plan du fonctionnement du système, la répression de la

prostitution à Québec ciblait un groupe particulier de prostituées de rue soumis à une répression carcérale presque systématique lorsqu'elles étaient associées au vagabondage.

étatique comme un mode de résistance" 8 . Dans le cadre de la présente étude, il est à tout

Dans la plupart des cas, les prostituées « récidivistes » arrêtées dans la rue étaient jugées par la Cour du Recorder et emprisonnées pour des délits concernant la moralité et le trouble de l'ordre public" . La présence dérangeante dans les rues et les espaces publics de ces « vagabondes/prostituées » entraînait alors leur emprisonnement expéditif par le système. Au contraire, les prostituées « non récidivistes », qui n'étaient pas associées au vagabondage chronique en plus de la prostitution, étaient moins soumises à une répression répétitive par le système de justice étatique.

1 90

Le parcours judiciaire de Rosalie Daigle , emprisonnée 10 fois entre 1895 et 1904, ainsi que celui d'Éliza Dcsmond, emprisonnée à 41 reprises pour finalement être transférée au Jeffrey Haie Hospital et y décéder le 7 avril 1888, illustrent le vécu de plusieurs « vagabondes/prostituées ». Comme la plupart des femmes emprisonnées à répétition, Rosalie Daigle et Éliza Desmond étaient identifiées dans les registres judiciaires comme

Voir notamment Mary-Anne Poutanen, thèse de doctorat, op. cit., p. X6-104; Judith R. Walkowitz, « Maie Vice and Feminist Virtue », llislory Workshop, 13, 1982, p. 77-93; Ruth Rosen, op. cit. p. 147-161. 118 Tamara Myers, op. cit., p. 66-175; 236-242. " 9 Le motif principal d'emprisonnement était la catégorie de délit « Loose, Idle and Disorderly ». Plusieurs vagabondes/prostituées étaient emprisonnées également pour « ivrognerie » ou pour « Itânerie et obstruction », AVQ, Cour du Recorder, Pénal Book, 2FF, no 20 à 23, 1880, 1885, 1890 et 1895 et Livre des prisonniers, 2FF, no 46-47, 1900 et 1905. 120 Le cas de Rosalie Daigle est mentionné en introduction, p. 1.

44

prostituées ou vagabondes. La répression généralisée opérée envers ces femmes marginales se fondait principalement sur leur présence « dérangeante » et leur visibilité dans l'espace urbain. Dans certains cas, elles étaient davantage vagabondes que prostituées. Par exemple, jusqu'en 1883, Éliza Desmond était identifiée comme prostituée dans les registres. Par après, alors qu'elle était âgée de plus de 50 ans, son emprisonnement à répétition se perpétua mais elle était désormais identifiée surtout comme mendiante tout en demeurant incluse dans la catégorie des personnes « Loose, Idle, and Disorderly » . La répression systématique de ces femmes, vagabondes/prostituées, est alors révélatrice de la continuité du phénomène de criminalisation de la pauvreté et du vagabondage pendant tout le XIXe siècle 122 .

2.1.2. Motifs de la répression des prostituées de rue et classification judiciaire Un examen plus approfondi des motifs des emprisonnements révèle que parmi les 169 prostituées de rue, 538 séjours en prison entre 1880 et 1905 étaient reliés à la vaste catégorie des personnes «fainéantes, débauchées et désœuvrées» (conduite déréglée) 123 . Les prostituées « récidivistes » et « non-récidivistes » emprisonnées étaient donc majoritairement intégrées dans cette catégorie selon la classification opérée par les registres d'écrou. Par ailleurs, jusque vers 1883, les délits commis par les prostituées inscrites dans les registres de la prison étaient principalement ceux de « fainéantise et obstruction » ainsi que « ivresse publique ». Par après, de 1884 à 1905, presque tous les motifs d'incarcération de ces femmes étaient regroupés dans la catégorie de « conduite déréglée » (graphique 3).

Au cours des dernières décennies du XIXe siècle, le système carcéral était caractérisé par une diminution importante des admissions de prostituées dans la prison de Québec. En effet, de 95 séjours en prison en 1880, le nombre diminua considérablement à 32 emprisonnements en 1885, pour finalement chuter à 12 cas de prostituées arrêtées dans la rue et emprisonnées en 1905. Cette décroissance de l'ampleur de la répression carcérale s'accompagnait également d'une baisse des accusations devant la Cour du Recorder. Les

~ La moyenne d'âge élevée des femmes emprisonnées à répétition semble d'ailleurs indiquer qu'elles étaient,

au cours des dernières années de leur vie, davantage vagabondes que réellement prostituées, voir le chapitre 3.

' Voir notamment Marcela Aranguiz et Jean-Marie Fecteau, loc. cit., p. 83-98. « Loose, ldle, and Disorderly ».

45

cas de prostituées de rue conduites devant le Recorder passaient ainsi de 89 accusations en 1880 à moins de 20 en 1905. La diminution des accusations suivait ainsi une courbe

124

décroissante proportionnelle à celle de la baisse des emprisonnements (graphique 4).

Graphique 3: Motifs des séjours en prison des prostituées arrêtées dans la rue, prison de Québec, 1880-1905 125 .

100

90

80

/()

(il)

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40

30

20

10

l Ivresse publique

l

Fainéantise et obstruction

l

Conduite déréglée

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Graphique 4: Motifs des accusations contre les prostituées arrêtées dans la rue. Cour du Recorder, Québec, 1880-1905 126 .

100

90

80

70

60

50

40

30

20

10

0

1880

1885

1890

 

Ivresse publique

H

Fainéantise et obstruction

B

Conduite déréglée

1895

1900

1905

" À ce sujet, pour l'ensemble du système de justice criminelle à Québec et Montréal, voir notamment Donald Fyson, « The Judicial Prosecution of Crime in the Longue Durée: Québec, 1712-1965 », loc. cit., p. 85-119.

125 BAnQ-Q, prison de Québec, registres d'écrou, E17, 1960-01-036.

126 AVQ, Cour du Recorder, Pénal Book, 2FF, no 20 à 23 / Livre des prisonniers, 2FF, no 46-47.

46

Une comparaison des registres de la Cour du Recorder et ceux de la prison permet de repérer un écart entre les accusations portées devant la Cour et celles inscrites dans les registres d'écrou. On constate alors que la catégorie de « conduite déréglée », utilisée principalement dans les registres de prison, ne correspondait pas forcément aux informations inscrites par le greffier de la Cour du Recorder. Ainsi, à l'exception de l'année 1880, les prostituées de rue étaient accusées en majorité devant le Recorder pour l'offense de « fainéantise sans rendre un compte satisfaisant d'elle-même » ou pour « ivresse publique ». Par la suite, le type de délit inscrit par le geôlier était remplacé par le terme de « conduite déréglée ». En accord avec ce qui a été observé par Mary-Anne Poutanen, les prostituées de rue étaient fréquemment poursuivies en conjonction avec d'autres offenses commises dans l'espace public . Les accusations se retrouvaient par la suite incorporées à la catégorie générale de « conduite déréglée », qui pouvait faire référence à plusieurs types de comportements jugés déviants 1 8 .

À l'exception de certaines vagabondes/prostituées, les offenses commises par les

femmes identifiées dans la catégorie de « conduite déréglée » étaient dans la plupart des cas reliées à la prostitution. À titre d'exemple, le 10 février 1890, Bridget Morris était emmenée devant le Recorder sous l'accusation de « loitering and not giving a satisfactory account of her présence there ». Le même jour, elle était inscrite comme prostituée dans le registre d'écrou et était incluse dans la catégorie « conduite déréglée » . En comparaison, le 29 janvier 1890, Mary Ranger était accusée devant le Recorder pour le même délit et était également elassifïée parmi la catégorie de « conduite déréglée » dans le registre de

prison 130 . Par contre, dans la section relative à son occupation, clic n'était

pas identifiée

comme prostituée mais en tant que mendiante. Au moment de son incarcération, Mary Ranger, bien connue des autorités, avait alors 70 ans. Ainsi, dans son cas, la catégorie de «conduite déréglée» référait davantage au vagabondage qu'à la prostitution.

" Mary-Anne Poutanen, thèse de doctorat, op. cit., p. 201-207.

128 Les personnes emprisonnées à Québec étaient d'ailleurs fréquemment accusées devant la Cour du Recorder

selon une formulation telle que: « As loose, idle, and disorderly person, was found drunk in (

129 AVQ, Cour du Recorder, Pénal Book, 10 février 1890.

130 Ibid., 29 janvier 1890.

)

street ».

47

2.1.3. Les « récidivistes » et renfermement asilaire Entre le 9 janvier 1880 et le 9 août 1887, Mary Mulligan a été inscrite à 32 reprises dans les registres de la prison de Québec pour finalement être transférée à l'asile de Beauport. Au total, les registres de détention indiquent qu'elle demeura en liberté pour une durée de moins de 4 mois (118 jours) au cours de toute la période 1880-1887 . Identifiée dans le groupe des vagabondes/prostituées, soumis à une répression systématique, son cas est représentatif de l'isolement institutionnel par l'État de ces femmes marginales perçues comme une menace contre la sécurité publique . Les devoirs de protection par le système judiciaire ainsi que la régulation des comportements déviants se concrétisaient alors par l'isolement prophylactique, pratique issue de la doctrine médicale, largement répandue dans la prise en charge de la criminalité au XIXe siècle .

Une première interprétation du cas de Mary Mulligan permet de percevoir le rôle actif joué par la justice de l'État afin d'assurer la protection individuelle de certaines personnes vulnérables. L'enfermement systématique de Mary entre 1880 et 1887 peut alors s'expliquer par l'objectif de protection de la personne inapte à fonctionner en société. De plus, le système judiciaire remplissait son devoir de protection de l'ensemble du corps social face à l'anxiété suscitée par la présence de ces vagabondes/prostituées dans la société. En contrepartie, une seconde interprétation laisse entrevoir que la répression répétitive pouvait être à l'origine de la vulnérabilité psychologique de la prisonnière, entraînant finalement son transfert à l'asile 134 . Cependant, chacune des interprétations doit reconnaître le rôle actif de la justice étatique dans ce processus de mise en isolement de certaines femmes ciblées par les autorités judiciaires. À Québec, la présence depuis 1845 de l'asile de Beauport et son utilisation dans le processus de mise à l'écart de ces femmes,

111 BAnQ-Q, prison de Québec, registres d'écrou, E17, 1960-01-036/ 1578, 1881 à 1887. " Les asiles d'aliénés dans la province étaient sous le contrôle et la surveillance du gouvernement. Selon la législation, les individus pouvaient être admis à l'asile, aux frais du gouvernement et des municipalités, lorsqu'ils étaient jugés notamment « dangereux ou cause de scandale ». De plus, lorsqu'un shérif d'un district croyait qu'un individu détenu en prison était aliéné, il devait le faire examiner par un médecin et, lorsque l'aliénation du détenu était établie, ce dernier devait être transféré, sans délai, à l'asile, SRQ, 1888, titre VIII, c. 5, art. 3182, 3195, 3209. 133 Sur les discours théoriques de la prise en charge carcérale de la criminalité au Québec, voir notamment Jean-Marie Fecteau, Lu liberté du pauvre, op. cit., chapitre IV, en particulier p. 153-164.

' Les raisons détaillées des transferts des prisonnières vers l'asile ne sont pas mentionnées dans les registres de la prison de Québec et les autres documents judiciaires consultés.

48

identifiées comme criminelles par la justice, est également révélatrice de la spécialisation des institutions d'enfermement et des objectifs utopiques de guérison médicale des individus criminels, incluant les prostituées 1 5 .

L'exemple de Mary Mulligan ne constitue pas une exception au sein du groupe des vagabondes/prostituées. En effet, entre 1880 et 1905, les registres indiquent 69 transferts vers l'asile de Beauport 136 . De ce nombre, 11 transferts concernaient le groupe des 60 femmes identifiées comme vagabondes/prostituées et qui étaient soumises à une répression généralisée (tableau 2). Ainsi, plus d'une vagabonde/prostituée sur six a donc été internée dans un asile. En majeure partie, la protection de la société constituait l'objectif principal des recours à l'institution asilaire par le système de justice 7 .

En définitive, les prostituées de rue étaient soumises à une répression carcérale accrue comparativement aux tenancières et aux pensionnaires des bordels. Par ailleurs, l'emprisonnement à répétition ne concernait pas la totalité des prostituées arrêtées clans la rue. Ce mode de régulation s'appliquait principalement au groupe spécifique des vagabondes/prostituées. La présence dérangeante de ces femmes dans les rues entraînait alors le système à effectuer une répression expéditive et à procéder à leur enfermement. Dans sa finalité, la logique principale de la mécanique judiciaire envers la prostitution dans la rue rejoignait l'objectif de régulation comportementale et morale ainsi que le devoir de protection du corps social passant par la solution de l'isolement prophylactique. À cet effet, généralement en dernier recours, l'institution asilaire était employée en conjonction avec la prison commune pour mettre à l'écart certaines vagabondes/prostituées jugées dangereuses.

Peter Keating indique que l'objectif de guérison médicale dans les asiles québécois au XIXe siècle entrait d'ailleurs en conllit avec la prise en charge des aliénés incurables et des criminels dans l'institution subventionnée par l'Etat, voir son livre La science du mal, op. cit., p. 55-109. Au total, on dénombre 1889 admissions de prisonnières à la prison de Québec entre 1880 et 1905. Le dépouillement des registres de la prison de Québec concernant les femmes emprisonnées a été effectué notamment dans le cadre des recherches menées par Josette Poulin, thèse de doctorat, op. cil 137 En accord avec les recherches de Pierre Tremblay et André Normandeau, l'enfermement dans des institutions spécialisées contribuait à renforcer la distance sociale entre les détenus et la société civile. De plus, les caractéristiques individuelles des personnes condamnées déterminaient désormais l'institution d'enfermement dans laquelle les individus devaient subir leur peine, Pierre Tremblay et André Normandeau, « L'économie pénale de la société montréalaise, 1845-1913 », Histoire sociale/ Social Ilistory, 19, 37, 1986, p. 188-189.

49

Tableau 2: Prostituées de rue emprisonnées et transférées à l'asile de Beauport. prison de Québec. 1880-1905 138 .

Prénom

Nom

Délit

Entrée

Sentence

Sortie

Occupation

Commentaire

Ckirisse

Marcotte

Loose, idle,

1880-06-19

1 mois

1880-07-06

Prostitute

Sent to Beauport

 

disorderly

Asylum

Marie

Clairmont

Loitering and

1882-03-28 2 mois

1882-04-24

Prostitute

Sent to Beauport

 

obstructing

Asylum

Marie

Clairmont

Loose, idle,

1885-03-06

1 mois

1885-03-07

Prostitute

Sent to Beauport

 

disorderly

Asylum

Mary

Mulligan

Loose, idle,

1887-05-07

4 mois

1887-08-09

Beggar

Sent to Beauport

 

disorderly

Asylum

Emma

Boulé

Loose, idle,

1889-07-02

2 mois

1889-07-24

Prostitute

Sent to Beauport

 

disorderly

Asylum

Emma

Bilodeau

Loose, idle,

1890-11-07

3 jours

1890-11-08

Prostitute

Sent to Beauport

 

disorderly

Asylum

Marie

Leduc

Loose, idle,

1894-10-27

2 mois

1894-11-02

Prostitute

Sent to Québec

 

disorderly

Asylum

Rosalie

Daigle(wife of Jean

Loose, idle,

1900-04-23

2 mois

1900-05-02

Prostitute

Sent to Asylum

Dostie)

disorderly

Obéline

Duchesnc

Loose, idle,

1902-03-19

15 jours

1902-03-24

Prostitute

Sent to Asylum

 

disorderly

Adèle

Côté (wife of Achille Gosselin)

Against bylaws

1902-08-25 Three x one month (4)

1902-09-23

Prostitute

Sent to Asylum

Aneline

Duchaine (wife of

Loose, idle,

1903-10-29

15 jours

1903-11-11

Prostitute

Sent to Asylum

Joseph Bouchard)

disorderly

2.1.4. Les bordels: une répression sporadique

Entre 1880 et 1905, le contrôle judiciaire des maisons de prostitution à Québec était

principalement caractérisé par une plus grande tolérance et une répartition inégale des

actions répressives. Le fonctionnement du système judiciaire envers les bordels semble

alors avoir été semblable à celui observé dans plusieurs autres villes canadiennes à la même

époque . Une certaine tolérance de la part des autorités locales et la présence d'une

réglementation municipale particulière des maisons de débauche à Québec constituent des

éléments d'explication du caractère sporadique de la répression.

Au cours de la période analysée, 48 descentes dans les bordels menant à des

accusations de « tenir, fréquenter ou habiter une maison de débauche » ont été dénombrées

U!i BAnQ-Q, prison de Québec, registres d'écrou, 1-17, 1960-01-036, 1880-1905. Voir les articles d'Andrée Lévesque analysant le phénomène de répression sporadique des bordels à Montréal, « Le bordel: milieu de travail contrôlé », loc. cil., p. 13-31; « Les réformateurs et la prostitution à Montréal entre 1865 et 1925 », loc. cil., p. 191-201.

so

dans les documents des Sessions de la Paix et ceux de la Cour du Recorder' 4 '. La répartition chronologique de ces opérations indique le caractère sporadique de cette répression. En ce sens, on constate qu'à partir de 1895, au moins une descente par année était toujours effectuée dans les bordels de Québec. Les opérations policières étaient donc plus soutenues entre 1895 et 1905, comparativement aux années précédentes (graphique 5).

Graphique 5: Répression des maisons de prostitution. Sessions de la Paix et Cour du Recorder de Québec. 1880-1905.

30

WÊÊM Accusations (Cour du Recorder)

?!>

nzzi Accusations (Sessions de la Paix)

20 ——Descentes policières

15

10

,

l\

/

^\

.

o-r-cNjco^rmcor^cocnoi-csic^Tj-LocDf^coocDx-CNico^ri o

 

cooocoooc o

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o

oooo

o

COCOCOCOC O

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Lors d'une opération judiciaire, plusieurs personnes pouvaient être appréhendées et de nombreux actes d'accusation étaient rédigés. Par exemple, en 1898, parmi les 5 opérations judiciaires effectuées, 28 actes d'accusation on été rédigés contre des personnes ayant « tenu, occupé ou fréquenté » une maison de débauche. Le nombre de poursuites criminelles est alors révélateur de la fréquence élevée des actions répressives en 1898. Par la suite, de 1899 à 1905, le nombre des accusations retombait entre 5 et 12 par année. Il est toutefois possible de présumer que des poursuites n'étaient pas engagées systématiquement

Une descente policière correspond à une date au cours de laquelle une ou plusieurs personnes étaient accusées pour un délit relié aux maisons de prostitution. Plusieurs actes d'accusation pouvaient être rédigés au cours d'une même opération. Au total, 25 descentes ont été dénombrées dans les documents des Sessions de la Paix entre 1880 et 1905 et 23 dans ceux de la Cour du Recorder. Les registres de la Cour du Recorder concernant des personnes accusées de « tenir, habiter ou fréquenter » une maison malfamée ont été examinés pour les années 1880, 1882, 1883, 1885, 1887, 1888, 1890, 1892, 1893, 1895, 1897, 1898, 1900, 1902, 1903 et 1905. On peut donc estimer à environ 36 accusations contre les maisons de débauche devant le Recorder entre 1880 et 1905 ((23/16) x 25 - 35,9).

.si

contre toutes les personnes interpellées lors des descentes dans les bordels. D'ailleurs, le nombre peu élevé de clients accusés et emprisonnés laisse présumer que ceux-ci pouvaient être relâchés par les policiers immédiatement après leur arrestation, échappant ainsi aux poursuites criminelles.

La répression sporadique des bordels à Québec se vérifie également à travers les statistiques criminelles concernant les condamnations sommaires des personnes accusées de « tenir, fréquenter ou habiter une maison de prostitution » 141 . Les statistiques criminelles permettent alors de compléter les résultats obtenus par l'examen des documents judiciaires des Sessions de la Paix et du Recorder. Les données recueillies indiquent deux périodes répressives plus intenses survenues entre 1885 et 1887 et en 1898. Ainsi, 36 condamnations sommaires étaient prononcées en 1885 et 33 en 1898 contre des personnes reliées à la prostitution dans les bordels. En contrepartie, moins de 5 condamnations ont été répertoriées au cours des années 1890, 1896 et 1903.

Graphique 6: Condamnations sommaires des personnes accusées de tenir, habiter cl fréquenter des maisons de désordre, statistiques criminelles, district judiciaire de Québec. 1880-1905 142 .

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141 Statistiques criminelles, Documents de la Session, 45, Victoria, (1882) à 5-6, Edouard VII, (1906), voir le graphique 6. Un écart est nettement perceptible entre le nombre des accusations devant les tribunaux inférieurs comparativement aux condamnations sommaires inscrites dans les statistiques criminelles. Cela peut résulter de documents manquants dans les archives judiciaires du district judiciaire de Québec. Malgré cette limite à l'analyse de l'ampleur totale de la répression des bordels à Québec entre 1880 et 1905, le phénomène de répression sporadique des maisons de débauche ressort tout de même des dossiers judiciaires consultés. 142 Les condamnations sommaires concernant les maisons de désordre sont manquantes dans les Statistiques criminelles concernant le district judiciaire de Québec pour les années 1880, 1881, 1882, 1883, 1884 et 1889.

52

L'analyse des statistiques criminelles relativise ainsi les résultats obtenus à partir des

documents judiciaires des tribunaux et montrent que la répression des maisons de débauche

n'était pas uniquement prédominante aux cours des années 1895 à 1905. En effet, la

période 1885-1887 a également été marquée par une répression accrue des maisons de

prostitution dans le district judiciaire de Québec. En plus de son caractère sporadique, la

répression des maisons de prostitution était caractérisée par un taux relativement faible des

descentes policières, des accusations et des condamnations sommaires contre les individus

dans les bordels. On constate d'ailleurs que tout au long de la période 1880-1905, les

accusations contre des personnes arrêtées dans les maisons de débauche par les autorités

municipales de la Cour du Recorder sont demeurées assez peu nombreuses 143 . Ainsi,

malgré la loi criminelle sur le vagabondage et la réglementation municipale, les tenanciers

et tenancières bénéficiaient d'une tolérance relative du système. Lorsqu'ils ne troublaient

pas l'ordre public et dissimulaient leurs activités à l'intérieur des établissements, ils

évitaient de subir une répression systématique.

En somme, comparativement aux prostituées de rue, arrêtées à vue et quotidiennement

par les policiers, un laxisme relatif du système judiciaire, entrecoupé de périodes plus

répressives, prévalait envers les maisons de prostitution. Afin d'examiner cette différence

entre la répression effectuée dans la rue et celle dans les bordels, la partie suivante concerne

spécifiquement les différents motifs des descentes dans les maisons de débauche à Québec.

2.2. Les motifs des plaintes et des actions répressives contre les tenancières et les pensionnaires des bordels

L'analyse des plaintes contre les maisons de débauche permet de comprendre

davantage les rouages du système de répression sporadique des bordels. Dans un premier

temps, les dépositions devant le Recorder ou le magistrat Alexandre Chauveau pouvaient

provenir de citoyens ou de policiers. Par la suite, les poursuites criminelles étaient portées

formellement par le procureur de la couronne ou ses substituts. Les plaintes provenant des

parties civiles concernaient surtout le maintien de la paix publique ou visaient à contrôler

143 Un maximum de cinq accusations par année concernant spécifiquement des maisons de débauche a été repéré dans les registres de la Cour du Recorder en 1903 (graphique 5).

53

les comportements d'un membre de la famille. À certaines occasions, les policiers pouvaient appréhender les individus associés aux maisons de débauche en vertu de la réglementation municipale. Des crimes commis dans les bordels entraînaient également la formulation de plaintes et des accusations contre les tenancières et les pensionnaires. Finalement, quelques dépositions sous serment concernant l'exploitation de filles mineures étaient enregistrées dans les dossiers des Sessions de la Paix et entraînaient des procédures judiciaires particulières. Les objectifs principaux de la répression des bordels étaient reliés à la protection de l'ordre et de la tranquillité et visaient également à réguler des comportements déviants ou criminels lorsqu'ils étaient dénoncés.

2.2.1. Tranquillité publique, justice populaire et contrôle familial Dans plusieurs cas, les opérations policières contre les maisons de prostitution provenaient d'une plainte directe formulée par un citoyen devant le Recorder ou le magistrat de police. Parmi les personnes plaignantes figuraient des citoyens d'un même quartier désirant mettre fin aux activités trop visibles ou bruyantes d'un bordel dans leur voisinage. Le 5 décembre 1895, le maire de la municipalité de Limoilou, Joseph Edmond Trudcl, qui, sans doute en réaction aux pressions de certains citoyens, prenait l'initiative de formuler une plainte contre Rébecca Marquis, épouse de Gaudias Dcscroisellcs, pour tenir une maison malfamée ou de débauche. La tenancière était par la suite condamnée à une amende de « 50$ et les frais plus la somme de 28,80 au plaignant ou 3 mois de prison » 144 .

Des plaintes semblables étaient également portées devant la Cour du Recorder. Par exemple, le 25 août 1897, plusieurs citoyens s'étaient regroupés pour demander aux autorités municipales de vider trois maisons malfamées de la rue Ste-Cécile, dans le quartier Saint-Jean. Le motif de la plainte concernait le trouble de l'ordre public et surtout le fait que les enfants étaient témoins en plein jour des activités à l'intérieur des bordels 145 . La raison principale des actions répressives rejoignait alors le règlement municipal qui imposait des volets aux fenêtres des maisons de prostitution.

144 Sessions de la Paix, 5 décembre 1895, BAnQ-Q, TL31, SI, SS1 UR 88, cont. 160, documents 158097, 158098 et 158099 a 158107.

145 L'Événement, 25 août 1897. Voir également la transcription des articles de journaux à l'annexe C: articles dejournaux concernant les descentes dans les bordels.

54

Parfois, lorsqu'une maison devenait trop bruyante, les citoyens pouvaient attaquer

directement un établissement de prostitution sans faire appel aux autorités judiciaires. Le 7

septembre 1880, un groupe de citoyens d'un même quartier décidait d'ailleurs de « vider »

une maison de débauche et de mettre fin eux-mêmes à une période de tolérance prolongée.

Les recours à cette forme de justice populaire étaient alors divulgués dans les journaux et

justifiés par le fait que les maisons ciblées dérangeaient le voisinage depuis trop longtemps:

UN COUP DE BALAI - Les citoyens de la rue Latourelle, ennuyés depuis longtemps par le tapage et le désordre qui se produisaient dans une maison de débauche, ont pris la partie de mettre eux-mêmes un terme à cet état des choses. À cette fin ils ont "vidé la boutique", littéralement

Les dénonciations par des citoyens pouvaient aussi provenir d'un membre de la

famille. Le parent ou le conjoint déposait alors une plainte à la police afin de faire retirer

une personne de son entourage qui fréquentait une maison de prostitution. Ainsi, le 14 juin

1880, Catherine Mann était confiée aux autorités judiciaires par son époux et jugée par la

Cour du Recorder pour avoir fréquenté une maison de prostitution . En septembre 1884,

un autre mari, Joseph-Amazis Dion, formulait une déposition contre sa propre femme pour

vagabondage dans une maison de prostitution appartenant à Georgianna Morency:

Je demeure au numéro quarante-six, rue Charest, en la Cité et District de Québec. Mardi, le vingt-sixième jour d'Août dernier, mon épouse Marie-Rosanna Ethier a quitté mon domicile et est allée rester habiter une maison malfamée tenue par une femme du nom de Georgianna Morency. Cette maison malfamée se trouve Rue Richemond dans le quartier St-Jean de la dite Cité et District de Québec. Depuis que ma dite épouse a quitté mon domicile tel que susdit, elle habite constamment la susdite maison malgré qu'a plusieurs reprises je l'ai sollicitée de laisser la susdite maison malfamée et de revenir habiter avec moi. Je suis allé ce matin le quatrième jour de septembre courant chez la dite Georgianna Morency, ou j'y ai vu ma dite épouse que j'ai de nouveau sollicité de laisser la susdite maison de prostitution et malfamée, elle a refusé d'en sortir et elle y est encore

Le recours au système judiciaire par Joseph-Amazis Dion consistait alors davantage à

rétablir son autorité sur son épouse pour que celle-ci retourne au foyer conjugal. On

constate d'ailleurs que la menace de sanctions pénales contre la femme accusée de

fréquenter une maison de prostitution faisait partie des procédures appliquées

1 "Le Canadien, 7 septembre 1880.

147

AVQ, Cour du Recorder, Pénal Book, 2FF, no 20, 14 juin 1880.

148 Sessions de la Paix, 4 septembre 1884, BAnQ-Q, TL31, SI, SS1 UR 15, cont. 87, documents 22406 à

22409.

55

consciemment par le juge du tribunal. En ce sens, celui-ci décidait de suspendre son jugement pour une période de 8 jours pour voir si dans l'intervalle le couple pouvait parvenir à un rapprochement. De fait, tel que décrit dans les articles du journal l'Événement (se référer à l'annexe C) 149 , Marie-Rosanna Éthier décidait finalement de retourner au domicile conjugal. Les poursuites criminelles contre elle étaient alors complètement abandonnées 5 .

Les plaintes pouvaient également concerner des enfants mineurs, garçons ou filles, qui étaient dénoncés par un membre de leur famille. Par exemple, le 20 juillet 1898, le père d'un garçon, issu d'une famille « des plus respectables » de la Haute-ville de Québec, portait une plainte contre un bordel afin de retirer son fils de l'établissement. La dénonciation par le père entraîna alors le retrait du garçon de l'établissement tandis que la tenancière ainsi que huit pensionnaires de la maison étaient arrêtées et accusées de tenir ou habiter une maison de prostitution (annexe C) 151 .

Bien que la majorité des dénonciations étaient formulées par des hommes, l'utilisation du système judiciaire n'était cependant pas réservée exclusivement à l'autorité masculine . Le 26 août 1897, une jeune fille de 17 ans était condamnée à 4 mois de prison suite à la plainte formulée par sa sœur afin qu'elle cesse de fréquenter une maison malfamée . Ainsi, dans certains cas, les plaintes individuelles pouvaient également provenir de femmes, qui utilisaient elles aussi les tribunaux afin de contrôler un membre de leur famille. Cependant, aucun cas de femmes ayant porté plainte contre un époux qui fréquentait un bordel n'est répertorié dans les documents judiciaires consultés.

2.2.2. L'application de la réglementation municipale Entre 1880 et 1905, la réglementation municipale de Québec, dont l'objectif était

L'Evénement, 4, 5 et 12 septembre 1884 (annexe C).

5 L'initiation de recours judiciaires sans aller jusqu'à la prononciation d'un verdict du tribunal constituait un moyen utilisé par certains individus afin notamment de régler des conflits interpersonnels, voir Donald Fyson, Magistrales, Police, and People, op. cit., p. 238-240.

151 Québec Mercury, 20 juillet 1898 (annexe C).

152 Mary-Anne Poutanen a d'ailleurs mis en lumière plusieurs cas d'utilisation du système judiciaire par certaines prostituées et tenancières, thèse de doctorat, op. cit., p. 261-275.

153 Québec Chronicle, 26 août 1897.

56

davantage la tolérance réglementée que l'abolition totale des bordels, constituait un autre motif de cette répression sporadique des maisons de débauche. Par exemple, le 30 janvier

1883, une opération policière dans un bordel de la rue O'Connell entraînait l'arrestation de trois occupantes de l'établissement. Les accusées étaient alors jugées par le Recorder pour avoir occupé une maison malfamée située à moins de deux arpents d'une école située dans le quartier Montcalm. Deux d'entre elles étaient condamnées le même jour à une amende de 50$ ou 3 mois d'emprisonnement aux travaux forcés. La troisième prisonnière, âgée de

16 ans, était

quant à elle disculpée complètement des accusations par le Recorder 154 .

En comparaison au cas précédent, le 14 avril 1900, la maîtresse d'un bordel, Marie- Delina Bruneau, était conduite devant le Recorder en vertu du même règlement municipal. Par contre, l'accusation retenue contre elle concernait cette fois le fait d'avoir négligé d'installer des paravents devant les fenêtres de son établissement et ainsi empêcher de voir de l'extérieur vers l'intérieur de la maison 155 . Le Recorder imposait alors à la tenancière la sanction maximale prévue par le règlement, soit une amende de 100$ ou 6 mois de prison 156 .

Tout comme les prostituées de rue, les pensionnaires et les clients des maisons de débauche étaient parfois arrêtés « à vue » par les policiers et emmenés devant le Recorder pour être jugés selon la réglementation sur le vagabondage. Les prostituées de bordel interpellées par les policiers étaient généralement accusées: « d'être une personne débauchée, désœuvrée et déréglée et dans l'habitude de fréquenter les maisons de débauche sans rendre un compte suffisant d'elle-même ». Elles étaient aussi fréquemment arrêtées à d'autres occasions, seul ou en groupe, pour l'offense de « flânerie et obstruction sans rendre un compte suffisant ».

Dans une minorité de cas, les clients étaient arrêtés et emprisonnés sommairement par

''" AVQ, Cour du Recorder, Pénal Book, 2FF, no 21, 30 janvier 1883. 155 Ibid., Livres des prisonniers, 2FF, no 46, 14 avril 1900. 156 Seulement deux accusations en vertu de la réglementation municipale particulière à Québec ont été repérées dans les registres de la Cour du Recorder. Ainsi, bien que toujours en vigueur, la mise en application du règlement semble avoir été assez peu fréquente entre 1880 et 1905.

s y

les policiers lorsqu'ils tentaient d'entrer dans les maisons de débauche. Ils étaient alors

accusés devant la Cour du Recorder pour « avoir illégalement frappé à la porte d'une

maison malfamée ». Dans tous les cas repérés, des accusations pour ivresse publique

étaient également portées contre eux. La répression policière concernait alors le contrôle de

l'ordre public et ciblait également les maisons de prostitution, qui étaient connues et

surveillées par les autorités.

En somme, l'application de la réglementation municipale par la Cour du Recorder

constituait une forme particulière de régulation des maisons de débauche à Québec, dont

l'objectif principal consistait à assurer le bon ordre et éviter les troubles associés aux

établissements malfamés. Ce type de répression découlait de la surveillance effectuée par

les policiers, qui décidaient de procéder ou pas à des arrestations formelles lorsqu'ils

constataient des infractions. Dans la majorité des cas, les pensionnaires des maisons de

prostitution étaient arrêtées lorsqu'elles flânaient ou obstruaient la voie publique. Par

ailleurs, les descentes policières à l'intérieur des bordels découlaient le plus fréquemment

de plaintes formelles. À cet effet, la dénonciation d'un crime commis dans un

établissement malfamé constituait un autre motif à l'origine de la répression des bordels.

2.2.3. Les vols dans les bordels

Parmi les crimes perpétrés dans les maisons de débauche, les vols constituaient le

principal motif des plaintes portées contre les tenancières et les pensionnaires. Certains

clients volés, qui étaient pour la plupart des étrangers séjournant à Québec, n'hésitaient

alors pas à dénoncer toutes les personnes qui résidaient dans la maison pour qu'elles soient

accusées de tenir ou habiter une maison de prostitution en plus des poursuites criminelles

pour vol. Par ailleurs, ces hommes dénonciateurs n'étaient aucunement poursuivis pour

avoir fréquenté une maison de débauche. La déposition effectuée par Octave Fournier, le

14 novembre 1881, est révélatrice de ce type de crime commis dans les bordels et entraînant

des procédures judiciaires contre la tenancière « pour vagabondage, pour être la tenancière

d'une maison de débauche et malfamée et pour être une personne désœuvrée, débauchée et

désordonnée »:

Je réside à Sherbrooke dans le District de Saint-François. Samedi dernier, le douzième jour de novembre courant je suis arrive à la ville de Québec - Il pouvait alors être neuf

heures du matin du dit jour - Vers les trois heures de l'après-midi je me rendis dans une maison de prostitution que j'ai depuis appris être tenue par une personne du nom de Catherine Carr, dans la Cité et district de Québec. Je suis entré dans cette maison à l'heure plus haut indiquée ayant sur ma personne entre autres effets la somme de soixante et cinq piastres, argent courant du Canada. J'étais alors sobre, malgré que j'eusse pris quelques coups. Après être resté quelque temps j'en suis sorti, et j'y suis revenu de nouveau vers les cinq heures de l'après-midi du dit jour. Quand je suis revenu la seconde fois, je suis positif que j'avais la dite somme de soixante et cinq piastres sur ma personne. Cette somme était composée de deux vingt piastres que j'avais dans la poche de ma veste, et le reste en billets de banque dans la poche droite de mon pantalon. Il y avait dans cette maison, à part de la maîtresse, cinq ou six filles

qui y demeurent mais je ne connais pas leur nom. J'ai couché dans cette maison samedi soir toute la nuit, et une des dites filles a couché avec moi dans le même lit toute cette nuit-là. Nous avons pris quelques coups ensemble le soir avant de nous coucher, et je suis devenu pas mal chaud. Quand je me suis réveillé hier matin je me suis aperçu que

Je voulus ravoir mon argent disant à la fille que

c'était elle qui l'avait pris, mais elle refusa disant que ce n'était pas elle qui l'avait pris.

Avant mon départ de la maison la maîtresse Catherine Carr me donna la somme d'une piastre et trois quart. La maison ou j'ai couché est une maison de prostitution et une maison malfamée

. tout mon argent me manquait (

)

.58

Au mois d'octobre 1896, Charles Tremblay, demeurant dans la paroisse de St-

Malachie, dans le comté de Dorchester, portait une plainte pour vol dans une maison de

prostitution de Québec tenue par Mathilda Nadeau alias Florence DeVillers. Dans ce cas, la

plainte était accompagnée d'une déposition rédigée par le sergent détective Thomas Walsh.

Suite à la plainte du client volé et l'intervention du détective Walsh, un acte d'accusation

pour avoir tenu ou habité une maison malfamée était porté contre la tenancière et les

pensionnaires présentes dans l'établissement au moment de l'opération policière :

Je connais une maison située sur rue de la Tourelle numéro dix huit et vingt en cette cité de Québec. Cette maison est occupée par Mathilda Nadeau. Je suis croyablemmenl informé et je sais personnellement que la dite Mathilda Nadeau alias Florence DeVillers tient au dit endroit une maison de désordre, une maison malfamée ou lieu de débauche; que la dite Mathilda Nadeau habite et tient habituellement cette dite maison de désordre et qu'elle y entrelient des femmes de mauvaise vie ou prostituées ' .

Suite à cette descente policière survenue le 13 octobre 1896, relatée notamment dans

le Québec Mercury, le problème croissant des vols dans les bordels était dénoncé par le

157 Déposition d'Octave Fournier, Sessions de la Paix, 14 novembre 1881, BAnQ-Q, TOI , SI, SS1 UR 27, cont. 99, document 45992.

158 Sessions de la Paix, 13 octobre 1896, BAnQ-Q, TL31, SI, SS1 UR 88, cont. 160, documents 157827 à

157833.

159 Ihid., documents 157823, 157824 et 157825. L'expression « croyablemment informé» était une francisation de la formulation anglaise « credibly informed », qui était fréquemment utilisée dans les

documents judiciaires rédigés en anglais.

59

juge Chauveau, qui demandait aux agents de la Police provinciale d'effectuer

une

surveillance accrue des maisons malfamées à Québec 160 . De plus, le magistrat affirmait

vouloir faire un exemple de la sévérité de la justice contre les tenancières et les

pensionnaires de bordels inculpées pour vol. Le client, quant à lui, était relâché:

Complaints having been made against a disreputable house in Latourelle street by a country man, who was robbed of a sum of money therc, Judge Chauveau ordered the police to visit the place. Accordingly the city détectives, accompanied by several policemen, made an unexpected descent on the house about one o'clock this morning and captured eight girls and a St Roch young man, son of a tanner. The whole crowd was put on board the "Black Maria" and taken to No. 1 Police Station. They appeared before .ludgc Chauveau this morning. Ile told the prisonners that in the view of fréquent robberies which hâve been reported of late in houses of ill-fame he tought it high time to make an example of the offenders. Mis honor called upon the Provincial Police to hâve a vigilant eye in future after thèse houses and condemned the keeper of the house to a fine of $50 or threc months jail, and each of the girls were fined $10 or two months jail. The young man was let off

Dans la soirée du 1 c> septembre 1880, une autre descente policière était effectuée dans

un bordel suite à un cas de vol. Les renseignements entourant le cas judiciaire étaient alors

exposés le lendemain dans le journal:

ARRESTATION - Les détectives accompagnés de plusieurs constables ont fait hier- soir une descente dans une maison malfamée de la rue Ste Madeleine. Ils ont arrêté l'hôtesse Mlle Louise Gamache et cinq pensionnaires qui ont toutes été conduites au violon. L'arrestation a été opérée sur la déposition d'un individu qui s'est plaint qu'on lui a volé dans la maison en question la somme de 30$. Le procès aura lieu cette après-

• j•162

midi

Ce dernier exemple est révélateur de la justice sommaire appliquée envers les bordels

à Québec entre 1880 et 1905. On constate d'ailleurs que toutes les prostituées présentes

lors de la descente policière étaient arrêtées et emprisonnées pour la nuit au poste de police

afin de subir leur procès dès le lendemain. Dans presque tous les cas, les plaintes des

clients volés entraînaient des accusations contre les tenancières et les pensionnaires pour

avoir tenu ou fréquenté une maison de débauche ''.

160 Celte exigence du magistrat survenait d'ailleurs à la même époque où le contrôle de la Police provinciale lui échappait et était transféré au département du Procureur général, voir Jean-François Lcclerc, loc. cit., p.

115-116.

161 Québec Mercury, 13 octobre 1896.

162 A 'Evénement, 2 septembre 1880.

161 Concernant les vols de clients étrangers dans les bordels, voir la déposition de Elzear Turcotte (16 avril 1881) ut celle de Philomcne Perreault (29 août 1896), reproduites à l'annexe D.

60

La régulation des comportements criminels des tenancières et des prostituées

constituait donc un motif important des descentes dans les maisons de débauche à Québec.

On constate également que la répression pouvait être influencée par des directives aux

policiers provenant du juge Chauveau comme ce fut le cas au mois d'octobre 1896. Cette

initiative du magistrat coïncidait d'ailleurs à une période de recrudescence de la répression

des bordels au cours des dernières années du XIXe siècle tel que démontré dans les

graphiques 5 et 6. Parmi les autres crimes perpétrés par les tenanciers et les tenancières, le

fait de permettre la prostitution d'une fille mineure était cependant celui qui était sanctionné

le plus sévèrement selon la législation criminelle de l'époque. Les procédures d'arrestation,

les jugements ainsi que les punitions infligées aux exploitants de bordels sont alors

révélateurs du sérieux accordé à ce type de crime.

2.2.4. Les filles mineures dans les bordels

Au début du mois de mars 1903, une déposition contre la tenancière Adèle Senneville

était déposée par le chef-adjoint de police, William-H. Walsh. Le motif de la dénonciation

enregistrée parmi les documents des Sessions de la Paix consistait alors à retirer de

l'établissement une fille mineure, âgée de moins de 16 ans:

I am credibly informed that in a certain house of ill lame kept by one Adèle de Senneville wife of Emile Michaud at number ninety-eight Ste-Cecile street of this city, a young girl by the name of Blanche Ouimet is there kept for the purpose of having illicit and carnal knowledge with men - The said Blanche Ouimet is about fourteen years of âge only and certainly under sixteen years of age ' .

La déposition initiait les procédures judiciaires permettant d'entrer dans le bordel et de

mettre sous arrêt la maîtresse, qui était conduite devant la Cour. Des accusations contre

celle-ci étaient portées pour « avoir permis la prostitution dans sa maison d'une certaine

Blanche Ouimet (mineure), détenue dans le but d'avoir des relations chamelles avec des

hommes » ' . Dans sa déposition, le chef-adjoint de police spécifiait clairement que la

jeune fille était âgée certainement de moins de 16 ans. Ainsi, en vertu des sanctions pénales

sévères de l'article 187 du Code criminel, la maîtresse ayant permis la prostitution d'une

fille mineure dans sa maison était passible de deux années d'emprisonnement 166 .

164 Sessions de la Paix, 5 mars 1898, BAnQ-Q, TL31 ,S1, SS1 UR 97, cont. 169, document 174603.

165 Ibid.

166 Code criminel, 1892, art. 187(b).

61

Le 10 janvier 1898, le détective Sylvain, informé qu'une fille mineure fréquentait une

maison de prostitution, procédait à l'arrestation de la tenancière Louise Nadaud. Avant

d'entrer dans le bordel, le policier alertait cependant le père de la jeune fille, Joseph

Plamondon. La déposition de ce dernier ainsi que celle de sa fille sont alors révélatrices des

circonstances et des procédures particulières concernant la recherche de filles mineures

dans les bordels:

- Déposition de Joseph Plamondon

Vendredi dernier le septième jour de janvier courant un peu avant deux heures de l'après-midi le détective Sylvain de la police provinciale est venu à ma boutique 88 rue Artillerie de cette cité et m'a appris qu'une de mes enfants Blanche Plamondon maintenant âgée de quinze ans fréquentait une maison de prostitution étant le No 41 de la Côte d'Abraham tenue par une femme qu'on m'a dit se nommer Nadaud - Je me suis rendu immédiatement en compagnie du détective Sylvain chez la femme Nadaud et là en effet nous y trouvâmes ma petite fille Blanche qui s'y trouvait cachée. Pendant que le détective cherchait mon enfant dans une chambre de la maison, une autre petite fille paraissait avoir l'âge de la mienne entra dans la maison, mais la maîtresse, la femme Nadaud lui fit signe de s'en aller et la petite fille se sauva immédiatement. J'emmenai de suite ma petite fille à la Cour de Police puis je la conduisis à l'école de réforme du Bon Pasteur ou elle est maintenant. J'ai été étonné lorsque le détective Sylvain m'a appris que mon enfant fréquentait une telle maison complètement hors de ma connaissance 167 .

- Déposition de Blanche Plamondon

Vendredi courant vers deux heures de l'après-midi je me trouvais chez une femme du nom de Marie-Louise Nadaud qui tenait une maison de rendez-vous au No 41 Cote d'Abraham de cette Cité lorsque mon père Joseph Plamondon accompagné du détective Sylvain est venu m'y chercher. La femme Nadaud voyant qu'on venait me chercher vint me trouver dans une chambre accompagnée de son amant Willie Perkins et elle me dit de me cacher sous le lit, mais Perkins me conseilla de me sauver par en arrière de la maison. Je n'eus pas le temps de faire ni l'une ni l'autre des deux choses car au même moment le détective Sylvain entra dans la chambre et m'emmena avec mon père hors de la maison. Je suis allé environ quinze fois dans cette maison tenue par Marie- Louise Nadaud depuis un mois que j e connais la maison ou je fus introduite par Évangelina Bernard et Maria Bernard, la première âgée de douze ans et Maria âgée de quatorze ans. Une couple de fois par semaine la femme Nadaud m'a fait coucher avec des hommes dans sa maison et nous y faisions l'acte du mariage - Il en était de même des deux petites filles Bernard qui m'ont fait connaître cette maison et qui y couchaient aussi avec des hommes encouragées par la femme Nadaud - J'avais aussi auparavant rencontré Willie Perkins au théâtre de la "Gaité" et il m'avait demandé d'aller avec lui chez la femme Nadaud mais j'avais refusé alors. Les deux petites Bernard m'ont dit qu'elles fréquentaient aussi une autre maison de prostitution tenue par une femme du nom de Guérard, rue St-Dominiquc à St-Roch - D'autres petites filles un peu plus âgées que nous fréquentaient aussi la maison de la femme Nadaud dans l'après-midi et le soir

"" Sessions de la Paix, 10 janvier 1898, BAnQ-Q, TL31, SI , SS1 UR 97, cont. 169, documents 173661, 174597, 174598 et 174602.

62

entre autres Cécilia Kirouac et Lumina Harvey - Le détective Sylvain et mon père m'ont conduit au Bon-Pasteur vendredi dernier et c'est la qu'on est venu me chercher aujourd'hui pour rendre mon témoignage au Bureau de la Paix - Chaque fois que je couchais avec un homme chez la Nadaud il me donnait deux piastres et j'en remettais la moitié à la femme Nadaud. Et j'ai signé Blanche Plamondon 168 .

Suite aux procédures d'arrestation, la tenancière Nadaud, accusée « d'avoir permis la

prostitution dans sa maison, d'une fille âgée de moins de 16 ans », était jugée par la Cour du

Banc de la reine. Elle était par la suite reconnue coupable et condamnée à deux années

d'emprisonnement dans le pénitencier Saint-Vincent de Paul. La sentence attribuée par le

tribunal supérieur constitue un exemple de la répression renforcée prévue par le Code

criminel contre les exploitants des bordels. La sévérité du système judiciaire concernait

spécifiquement un cas particulier relié à la prostitution juvénile. Les parents ou tuteurs

permettant ou tolérant la prostitution d'une fille mineure étaient également visés par la

législation criminelle. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si, dans sa déposition, le père

signalait formellement qu'il n'avait jamais été informé auparavant que sa fille fréquentait

une maison malfamée, offense criminelle passible de cinq années d'emprisonnement 169 .

En plus de renseigner sur les activités à l'intérieur même du bordel, les déclarations de

Joseph et de Blanche Plamondon indiquent l'implication active du père dans le processus

judiciaire lorsqu'il s'agissait de prostitution juvénile. D'une part, les témoignages visaient

à démontrer l'implication de la maîtresse dans la prostitution d'une fille mineure afin d'en

retirer un profit. D'autre part, on constate que la jeune fille était utilisée comme délatrice

lors de son interrogatoire. Dans ce cas de répression contre un bordel fréquenté par une

fille mineure, qui n'était pas réputée auparavant comme prostituée, la réaction policière

s'est effectuée rapidement. Les sanctions pénales répressives envers la tenancière indiquent

également une intolérance du système judiciaire représentatif d'une volonté accrue de l'État

de protéger la sexualité juvénile.

Comme pour les autres poursuites judiciaires concernant des filles mineures, le cas de

Code criminel, 1892, art. 186 (b).

63

Blanche Plamondon était entendu par le même magistrat chargé déjuger les prostituées et

les tenancières 170 . Elle était par la suite envoyée à l'école de réforme du Bon-Pasteur de Québec . L'institution de réforme dirigée par les religieuses constituait tout de même un établissement de détention visant des catégories particulières de pensionnaires. Ainsi, depuis les années 1870, les écoles pour « la prévention ou le soin de la délinquance » des

le contexte de spécialisation des institutions d'enfermement 17 .

mineurs s'inscrivaient dans

De façon semblable aux femmes « aliénées » transférées à l'asile de Beauport, le magistrat pouvait alors contribuer à diminuer le nombre de détenus à la prison commune en les envoyant dans des établissements destinés au « redressement moral » des mineurs et des prostituées repenties 17 .

Les actions répressives contre les bordels à Québec pouvaient donc découler de motifs variés. Dans plusieurs cas, le maintien de la tranquillité publique entraînait des citoyens à formuler des plaintes contre un bordel situé dans leur quartier. Lorsque ces plaintes restaient sans réponse, les recours à la justice populaire pouvaient survenir afin de « vider » un établissement indésirable. De plus, le contrôle comportemental d'un individu fréquentant une maison de débauche constituait un autre motif de plaintes formulées par un membre de la famille.

Les tenancières qui parvenaient à maintenir l'ordre à l'extérieur de leur maison et qui respectaient la réglementation municipale pouvaient éviter la répression judiciaire. Par contre, la tolérance prenait fin lorsque des crimes commis dans les bordels étaient dénoncés. Certains visiteurs s'étant fait dérober une somme d'argent dans une maison de débauche n'hésitaient d'ailleurs pas à porter plainte contre la maîtresse et les occupantes de

Les Cours des jeunes délinquants étaient prévues par la loi canadienne à partir de 1908.

171 Sur l'institution religieuse du Bon-Pasteur depuis sa fondation à Québec en 1850, voir la thèse de doctorat

Les écoles de réformes étaient réservées aux mineurs de moins de 16 ans,

condamnés à une peine de deux à cinq ans d'internement, voir notamment, Marie-Sylvie Dupont-Bouchat et Éric Pierre, Enfance et justice au XIXe siècle, Paris, PUF, 2001, p. 260-263.

172 Jacques Laplante, Prison et ordre social au Québec, op. cit., p. 85. Voir également Jean-Marie l'ccteau, La liberté du pauvre, op. cit., p. 151-153; p. 179-193.

171 L'institution religieuse de l'Asile du Bon-Pasteur accueillait également des prostituées repenties depuis sa fondation en 1850. Les recherches de Josette Poulin montre qu'il s'agirait d'un facteur pouvant expliquer, en partie, la diminution du nombre de prisonnières à la prison commune de Québec à partir des années 1870, voir sa thèse de doctorat, op. cit., p. 338-339.

de Josette Poulin, op. cit

64

l'établissement. En plus de l'accusation de vol, elles étaient alors poursuivies aussi pour

l'offense de « tenir ou habiter une maison de débauche ». Finalement, dans une minorité de

cas, les dépositions concernaient la recherche de filles mineures dans une maison de

débauche. Les tenancières accusées étaient alors passibles de sanctions pénales sévères

découlant du contexte plus répressif des années 1880-1890. Les jeunes délinquantes, quant

à elles, étaient la plupart du temps expédiées à l'école de réforme.

2.3.

l'emprisonnement

L'intensité

et

la

fermeté

de

la

répression : les

sentences

des

tribunaux

et

L'analyse de la répression des maisons de débauche a montré que les opérations

judiciaires visaient fréquemment plusieurs individus, qui étaient arrêtés simultanément lors

d'une intervention policière. Ils étaient généralement accusés le même jour ou le lendemain.

Les prostituées des bordels étaient jugées en groupe et recevaient pratiquement toujours une

sentence identique tandis que les tenancières et les tenanciers étaient jugés séparément de

leurs pensionnaires. Cette partie concerne désormais l'intensité et la fermeté des sentences

imposées par les magistrats des tribunaux inférieurs . Il s'agit alors d'examiner les

sentences théoriques ainsi que l'application réelle des punitions infligées envers chacun des

groupes impliqués dans la prostitution. En concordance avec la structure générale de

l'étude, l'analyse se concentre d'abord sur le groupe des prostituées de rue. Les résultats

sont par la suite comparés aux maisons de prostitution.

2.3.1. Les prostituées de rue

Tel que constaté au début du présent chapitre, les prostituées de me constituaient le

groupe le plus fréquemment ciblé par la répression carcérale. En effet, elles ont effectué, au

total, 704 des 830 peines d'emprisonnement pour des délits reliés à la prostitution entre

1880 et 1905 . Cependant, face à cette fréquence élevée, qu'en était-il de l'intensité et de

la fermeté des sentences imposées par les tribunaux? Plus précisément, il s'agit de définir

quelle était la durée des sentences ainsi que le temps réellement effectué en milieu carcéral

par ces femmes.

Le Recorder ou le Juge des Sessions de la Paix de Québec. ' Voir les graphiques 1 et 2.

65

Au cours des années 1880 à 1905, l'analyse des registres de la prison de Québec a

d'abord permis de constater que la durée des sentences de prison imposées aux prostituées

de rue était toujours inférieure à la peine maximale de 6 mois de prison prévue par la loi

fédérale sur le vagabondage, incorporée au Code Criminel en 1892 176 . Dans les faits, la

majorité des peines d'emprisonnement était d'une durée inférieure à 3 mois. Ainsi, plus du

tiers des prostituées arrêtées dans la rue recevaient une sentence variant entre 2 et 3 mois de

prison (graphique 7). Dans plus de 60% des cas, les sentences variaient entre 1 et 3 mois

d'emprisonnement tandis que la durée maximale d'incarcération ne surpassait jamais 4 à 5

mois.

Graphique 7: Durée des sentences d'emprisonnement imposées aux prostituées de rue, prison de Québec, 1880-1905.

Pour la période 1880 à 1892, la moyenne des sentences d'emprisonnement des

prostituées de rue était de 1,7 mois. Par après, de 1893 à 1905, cette moyenne était

d'environ 2 mois. Ainsi, dans la pratique judiciaire quotidienne à Québec, l'entrée en

vigueur du premier Code criminel n'entraîna pas un changement significatif dans l'intensité

des peines d'emprisonnement envers ce groupe. Par ailleurs, les sentences de prison

semblaient correspondre davantage à celles prévues par les dispositions de la

réglementation municipale concernant les vagabonds. Selon les règlements municipaux,

66

toutes personnes vagabondes, débauchées, désœuvrées ou déréglées pouvaient être

condamnées à « une amende de pas plus de quarante piastres, et à défaut de paiement

immédiat, à l'emprisonnement avec ou sans travaux forcés pour un terme de pas plus de

quatre mois, à moins que l'amende et les frais ne soient plus tôt payés »

1 77

.

Une distinction apparaît cependant entre la durée des séjours en prison des prostituées

« récidivistes » et celles « non-récidivistes ». En effet, la punition envers les femmes

emprisonnées à répétition était caractérisée par des sanctions carcérales d'une durée

généralement plus longue. Ainsi, les sentences d'une durée de 4 mois de prison étaient

deux fois supérieures parmi les « récidivistes » comparativement à celles « non-

récidivistes » (graphique 8). Les prostituées arrêtées à plus d'une reprise étaient soumises à

une intensité répressive un peu plus accrue de la part des magistrats, qui étaient d'ailleurs

autorisés à proportionner la punition en fonction de la répétition des offenses. Les

sentences n'atteignaient toutefois jamais la peine maximale de 6 mois de prison et la

majorité des séjours était inférieure à 3 mois.

Graphique 8: Durée des sentences d'emprisonnement aux prostituées de rue « récidivistes » et « non-récidivistes », prison de Québec, 1880-1905.

Moins d'un mois

1 à 2 mois

47,2%

2 à 3 mois

3 à 4