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© Fondation Louis Vuitton/Marc Domage.

CONCERTS – RÉCITALS – MASTER CLASSES

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QUAND
LA MUSIQUE
ÉCRIT
L’HISTOIRE
REPORTAGE
Sur les traces de
Sviatoslav Richter
N° 213 - Juin 2019 - www.classica.fr

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Le guide des
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ET AUSSI : LA CHRONIQUE D’ÉRIC-EMMANUEL SCHMITT • ÉCOUTE EN AVEUGLE : TRIO N° 2


« ÉLÉGIAQUE » DE RACHMANINOV • L’UNIVERS DE STANISLAS DE BARBEYRAC
CLASSICA
Société éditrice :
EMC2
SAS au capital de 600000a
ÉDITO
18, rue du Faubourg-du-Temple,
75011 Paris

N° 213
JUIN 2019
Tél. : 0147004949
RCS 832332399 Paris
Président et directeur de la
publication : Jean-Jacques Augier
Directeur général :
Stéphane Chabenat
Adjointe : Sophie Guerouazel
Directeur de la rédaction

Greif du cÏur
Jérémie Rousseau
jrousseau@classica.fr
Chef de rubrique disques et hi-fi
Philippe Venturini
pventurini@classica.fr
Éditorialistes : Alain Duault, Benoît

C
Duteurtre, Emmanuelle Giuliani,
Stéphane Grant,Jean-Charles ’est une musique chaque printemps, ils rendent
Hoffelé, Éric-Emmanuel Schmitt dont on ne sort hommage à celui qu’ils consi-
Grand reporter : Olivier Bellamy
Directrice artistique pas indemne. Qui dèrent à juste titre comme
Isabelle Gelbwachs vous étreint, vous l’un des compositeurs les
igelbwachs@emc2paris.fr
Secrétaires de rédaction soulève, vous plus originaux de la seconde
Élise Cotineau,Vanessa François, saute à la gorge, ne vous moitié du XXe siècle : un génie,
Ludmilla Guillet
Service photo
laisse ni répit ni repos. Elle rien d’autre. On y entend des
Cyrille Derouineau n’allège pas l’humeur, ne chefs-d’œuvre connus (que
cderouineau@emc2paris.fr divertit pas davantage, et pro- le disque a parfois sauve-
Graphiste cahier festival
Olo / Élise Godmuse met un monde intense, sinon gardés grâce au label Triton),
Ont collaboré à ce numéro intenable, si surprenant par on en découvre d’autres.
Jérémie Bigorie, Louis Bilodeau,
Nicolas Boiffin,Jacques Bonnaure, la voix personnelle qui y Le 10 mai, au temple Saint-
Vincent Borel, Fabienne Bouvet, résonne. Dans la Sonate de Marcel à Paris, ce furent les
Olivier Brunel,Jérémie Cahen,
Cécile Chéraqui, Damien Colas,
Requiem, les Chants de l’âme ou le Concerto Three Poems of Sri Chinmoy, trois mélodies
Laure Dautriche, Michel Fleury, pour violoncelle, trois pages les plus célèbres traversées d’hymnes obsessionnels et
Pierre Flinois, Séverine Garnier, parmi ses deux cents opus, Olivier Greif versa d’harmonies ténébreuses devenus la
Alexandra Génin, Romaric Gergorin,
Aude Giger, Pascal Gresset, ses angoisses, exorcisa ses démons, portant signature de Greif, que le jeune compositeur
Jean-Pierre Jackson, Denis Jeambar, un regard sur sa propre obscurité, en quête dédia en 1977 à Jessye Norman. Imaginons
Melissa Khong, Charlotte
Landru-Chandès, Gaëlle Le Dantec, d’une rédemption ou d’un soleil, qui demeu- aujourd’hui quelle serait la diffusion de ses
Aurore Leger, Michel Le Naour, rera noir le plus souvent. À l’écart des modes œuvres si la diva américaine, bouleversée
Sarah Léon, Franck Mallet,Jérôme
Medelli,Yannick Millon, Estelle Murail, et des dogmes, il disait ne composer « que par la puissance incantatoire de sa musique,
Cristiana Prerio, Clément Serrano, pour toucher, pour émouvoir, pour boule- avait pu la chanter : malchance du calen-
Dominique Simonnet, Sévag
Tachdjian, Marc Vignal, Isabelle Werck
verser, pour élever, pour charrier à terre ». drier… Jessye est d’ailleurs l’une des nom-
Publicité et développement Olivier Greif avait 50 ans lorsqu’il nous a breuses personnalités citées par Greif dans
commercial quittés le 13 mai 2000. Il était au sommet un Journal que son frère Jean-Jacques vient
Isabelle Marnier : 0147007564
imarnier@classica.fr de sa créativité, et on se demande pourquoi d’éditer chez Aedam Musicae. Trente années
Service abonnements sa musique ne bénéficie toujours pas du en 500 pages, pour suivre la voix d’un créa-
4, route de Mouchy,
60438 Noailles Cedex rayonnement qui lui revient. C’est l’une des teur tout à la fois irradié par la philosophie
Tél. : 0170373154. missions de l’association qui porte son nom, indienne et ses racines juives polonaises,
Courriel : abonnements@classica.fr
Tarif d’abonnement
défendue par des fidèles comme Brigitte hermétique aux castes et aux coteries,
1 an, 10numéros : 49,90 u François-Sappey, Gérard Condé, Philippe préférant pour toujours, à « l’émotion née
Ventes au numéro : Hersant, Jean-Michel Nectoux, Nicolas Bacri de la nouveauté, la nouveauté éternelle de
Tél. : 0488151241
Diffusion : MLP ou encore la violoncelliste Anne-Élise Thou- l’émotion ». Tout ce que dit sa musique. ◆
Prépresse : Maury Imprimeur venin, membre du Olivier Greif Ensemble ; Jérémie Rousseau
Imprimerie : Roularta Printing,
8800 Roeselare
Imprimé en Belgique/
Printed in Belgium
Dépôt légal à parution
N° de commission paritaire :
1120 K 78228
N° ISSN : 1966-7892
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Taux majoritaire indiqué Illustrations des portraits de Jérémie Rousseau, Philippe Venturini et des éditorialistes : Dominic Bugatto.
Ptot : 0,003 kg/tonne Photo de couverture : Musée du Louvre / RMN-Grand Palais / Angèle Dequier

CLASSICA / Juin 2019 ■ 3


DU 5
AU 13
JUILLET
2019 ENSEMBLES :
TRIO WANDERER
QUATUOR HERMÈS
SMOKING JOSÉPHINE
LE PARI DES BRETELLES
BRASS BAND DOUAI
LOCAL BRASS QUINTET
DUEL, OPUS 3
OLIVIER BELLAMY
FRANÇOIS CHAPLIN
LOLA DESCOURS
ALAIN DUAULT
PIERRE GÉNISSON
DAVID GUERRIER

RAI
DELPHINE HAYDAN
JEAN FRANÇOIS HEISSER
MARIE-JOSÉPHE JUDE
GENEVIÈVE LAURENCEAU
ROMAIN LELEU
JULIEN MARTINEAU
ANNA DOROTHEA MUTTERER
ANTOINE PIERLOT
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JEAN-PIERRE WIART
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Direction artistique
JEAN-PIERRE WIART
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C. Graphique: D. Braillon - Ph. © Pascal Gérard

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SOMMAIRE

30

10
74

38 56
n L’ACTUALITÉ n LE MAGAZINE
03 Éditorial 38 En couverture
07 Arrêt sur image L’histoire au miroir de la musique
Out of Africa 54 Le questionnaire Bellamy
09 La petite musique Mylène Demongeot
d’Éric-Emmanuel Schmitt 56 Entretien
L’histoire sans légende Antonio Pappano a deux amours, Londres et Rome
10 Planète musique 60 Compositeur
Rencontre avec Benjamin Alard et Olivier Redécouvrir Cyril Scott, le poète initié
Latry, Ennio Morricone se souvient, 66 L’écoute en aveugle
hommage à Heather Harper et Jörg Demus Trio n°2 « Élégiaque » de Rachmaninov
19 L’humeur d’Alain Duault 70 Reportage
Faites de la musique Sur les traces de Sviatoslav Richter avec Ludmila Berlinskaïa
20 Sortir 74 L’univers d’un musicien
Don Giovanni à Paris et à Strasbourg, Stanislas de Barbeyrac, le ténor gourmand
Simon Boccanegra à Montpellier…
26 À voix haute
La chronique de Benoît Duteurtre n LE GUIDE
28 Un air de famille 78 Les CHOCS du mois
Pierre et Théo Fouchenneret 88 Les disques du mois
30 On a vu 117 Le jazz
Otello au Festspielhaus de Baden-Baden, 118 Les DVD du mois
Manon de Massenet à l’Opéra-Comique… 120 Hi-fi : les enceintes compactes
37 Les carnets d’Emma 127 Le guide : les festivals de l’été 2019
La chronique d’Emmanuelle Giuliani 154 Jeux

CLASSICA / Juin 2019 n 5


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OUT OF AFRICA
RÉALISATEUR
SYDNEY POLLACK
l Comédien, metteur en scène
et producteur (1934-2008), il a brillé

M
ozart est une source d’inspiration inépuisable pour le par ses comédies légères (Tootsie)
cinéma, en particulier son Concerto pour clarinette. ou romantiques (Out of Africa), et sa
Si l’on se souvient du dialogue inénarrable entre Gérard critique de la société contemporaine
Depardieu et Patrick Dewaere à l’écoute de son premier mou- (Les Trois Jours du Condor).
vement (quelle version discographique préférer – Gervase de Sa filmographie montre également
Peyer ou Jack Brymer ?) dans Préparez vos mouchoirs de sa volonté de revisiter d’un point
Bertrand Blier (1978), le deuxième mouvement se rattache, de vue « oblique » l’histoire
lui, à un film d’un tout autre genre : Out of Africa, adaptation américaine (On achève bien les
SDP

par Sydney Pollack (1985) du roman de Karen Blixen. L’Adagio chevaux, Nos plus belles années).
crée une atmosphère tendre, mélancolique et même irréelle
avec sa courbe mélodique planant au-dessus des cordes.
« Cœur ardent » (Jean-Victor Hocquard) du concerto, il COMPOSITEUR
reprend une dernière fois un thème de chanson populaire, une W. A. MOZART
idée fixe qui parcourt l’œuvre du compositeur depuis ses l Partition poignante s’il en est,
Huit variations sur un thème de Graf K. 24, signées à l’âge de le Concerto pour clarinette en
10 ans… Chez Pollack, la solitude profonde de l’être se déploie la majeur K. 622 de Mozart (dans
dans les étendues sauvages du paysage kenyan pendant le la version avec Jack Brymer
prégénérique du film, alors que l’héroïne, Karen (Meryl en soliste) appartient à cette série
Streep), se remémore sa passion pour Denys (Robert Redford). écrite au seuil de la mort, en 1791 :
« Langueur du retour » (Hocquard) d’un temps disparu, où des œuvres qui sonnent comme
B. KRAFFT

Denys avait « emporté le phonographe pour le safari, trois fusils, des adieux… mais par un
des provisions pour un mois – et Mozart ». u Franck Mallet compositeur à l’acmé de sa création.

CLASSICA / Juin 2019 n 7


LA PETITE MUSIQUE
D’ÉRIC-EMMANUEL SCHMITT

L’histoire sans la légende


oute vie ne présente pas une légende. Tout lui fait néanmoins neuf enfants avec félicité. Reconnaissance

T
amour n’atteint pas le romanesque. Sauf pour et succès jalonnent son parcours ; les autorités comme
ceux qui en bénéficient, les vies longues et Brahms ou Tchaïkovski, autant que le public, le plébiscitent.
heureuses, comme les amours longues et heu- Une vie aussi heureuse que féconde…
reuses, manquent d’attrait, voire ennuient. Quelle erreur ! Quelle faute aux yeux de la postérité ! Ne
N’avez-vous pas remarqué que les célèbres pouvait-il devenir sourd comme Beethoven ? Souffrir de la
fables d’amour – de La Princesse de Clèves à Aurélien en tuberculose comme Chopin ? Faire de la prison comme
passant par Roméo et Juliette – racontent l’échec, pas Bach ? Mourir trop jeune comme Mozart, Mendelssohn,
l’épanouissement ? Les grands romans Schubert ? Décéder dans des conditions
d’amour sont toujours des romans du mystérieuses, comme Prgolèse ou
non-amour plutôt que des romans
d’amour. D’abord l’obstacle crée l’his-
Le bonheur Tchaïkovski ? Créer le scandale comme
Debussy ou Stravinsky ? Subir une dicta-
toire ; ensuite le malheur pimente le récit,
puis la frustration ouvre ses failles à l’ana-
lyse, enfin le tragique creuse les gouffres
paraît plat ture infernale et humiliante comme
Prokofiev ou Chostakovitch ?
Même une bonne névrose aurait mieux
qui assurent la profondeur. A contrario,
le bonheur paraît plat et non artistique ! et non valu que cette existence paisible et pleine.
On a davantage multiplié les discours sur
Je songeais à cela cette semaine, car Erik Satie, lequel cachait sous son hu-
j’écoutais Anton Dvorák avec volupté. Ses
symphonies, ses danses, ses poèmes
artistique mour une sexualité non assumée et des
manies repoussantes, que sur Dvorák. Or,
symphoniques, ses opéras, ses messes, sa si l’on pèse les œuvres – excusez-moi –,
musique de chambre, ses lieder, ses pièces pour piano, tout celle de Satie sera plus vite éjectée du plateau de la balance !
m’enchante et me sidère chez lui depuis des décennies. Dieu – ou l’Histoire – devrait doter les compositeurs de
Je ne connais d’ailleurs personne qui n’apprécie pas cette conseillers en communication. Ces experts leur explique-
production immense et variée. raient qu’il vaut parfois mieux faire du bruit que de la mu-
Or Dvorák jouit d’un statut paradoxal : on le joue, mais on sique. Dans la perspective d’une carrière posthume, il im-
n’en parle pas. Qui le cite parmi ses compositeurs préférés, porte d’avoir préféré le drame au bonheur et l’on doit
alors que tout le monde se repaît de ses œuvres ? Qui le absolument éviter de mourir vieux en bonne santé. Ils re-
hausse au rayon des grands génies ? Il est à la fois l’un des commanderaient aussi de chercher le statut de victime – le
compositeurs les plus interprétés et l’un des plus apprécié à notre époque –, victime de soi
compositeurs les moins commentés. ou des autres.
Pourquoi? ÉRIC-EMMANUEL Plus sérieusement, ne devrions-nous pas nous
Parce que rien dans sa vie ne permet de forger SCHMITT interroger sur notre perception du passé? Faut-
une légende. Son existence offre des progres- est écrivain, dramaturge il qu’un homme ait souffert pour que nous lui
sions régulières, progression sociale – ce fils de et réalisateur. pardonnions sa supériorité ? Faut-il que le
boucher devient musicien d’orchestre, puis Son dernier ouvrage, malheur l’affecte, pour que nous, êtres sans
compositeur, puis directeur du Conservatoire Félix et la source génie, acceptions le génie? Ne vivons-nous pas,
de New York –, progression affective – s’il invisible, est paru chez même en considérant les morts, sous le très laid
épouse la sœur de celle qu’il aime d’abord, il Albin Michel. registre de l’envie ? u

CLASSICA / Juin 2019 n 9


PLANÈTE MUSIQUE
Benjamin Alard / Olivier Latry
DEUX ORGANISTES
DANS UN CAFÉ
ILS VIENNENT D’ENREGISTRER BACH DANS DES PROJETS ET DES ESTHÉTIQUES
TOTALEMENT DIFFÉRENTS. LEUR POINT COMMUN EST LEUR LIBERTÉ,
LEUR CONNAISSANCE DES RÈGLES ET LA VOLONTÉ DE S’EN AFFRANCHIR.

enjamin Alard,

B
vous avez choi-
si des orgues
conformes à
l’esthétique de
ceux de Bach.
Olivier Latry, vous avez enre-
gistré sur un instrument du
xixe siècle. Or, les deux propo-
sitions se montrent totale-
ment convaincantes. Faut-il
s’en étonner?
Olivier Latry : Non, car cela
prouve qu’il faut repenser la

MARC CHAUMEILLES POUR CLASSICA


notion d’interprétation histo-
rique de la musique de Bach.Sa
perfection est telle qu’elle
résiste à tous les traitements
alors qu’il serait totalement
impensable de faire de même
avec le répertoire français, si
intimement lié à l’instrument.
On sait très bien qu’on ne peut
pas transposer un récit de cor- contemporains, que ce soit des quand j’étais étudiant. On me autant à l’instrument qu’au
net de Couperin : le rapport au concertos pour violon de répétait que jouer Bach au lieu. C’est pourquoi je n’entre-
son est très important. Il l’est Vivaldi ou ses sonates en trio. piano impliquait de ne surtout prendrai jamais d’intégrale
beaucoup moins chez Bach. On joue ces dernières à l’orgue, pas utiliser la pédale,comme s’il Bach à Notre-Dame.
Bach choisissait pourtant, mais on peut aussi les interpré- fallait brider l’instrument en De toute façon, il est trop
dans sa musique sacrée, un ter au clavecin ou au clavicorde espérant le faire vaguement tard. Mais le plus dur a été
instrument – flûte à bec, à pédales, ajouter un violon. sonner comme un clavecin. évité, semble-t-il.
hautbois d’amour ou viole – C’est infini. C’est ridicule et stérile! O.L. : On ne sait pas exactement
en fonction du caractère d’un O.L. : Je crois que c’est possible En enregistrant Bach sur le car les fumées ont dégagé des
mouvement ou du texte. à condition de faire attention à Cavaillé-Coll de Notre-Dame, particules qui, en retombant
Benjamin Alard : Justement, l’instrumentation. On peut en vous avez donc décidé d’en sur les tuyaux, les menacent
l’orgue offre d’innombrables effet confier ses sonates en trio utiliser les nombreuses pos- peut-être. Il faut assurément
possibilités dont on peut profi- à trois instruments, mais il va sibilités tout en tenant s’en inquiéter même si on sait
ter comme d’un orchestre. Et falloir les transposer, peut-être comptant de la longue réver- que l’orgue n’est pas la priorité,
Bach a sans cesse retravaillé, changer d’instrument selon les bération de la cathédrale? alors qu’il est exposé à de
transcrit et adapté sa propre œuvres.L’essentiel reste l’écoute O.L. : Oui, bien sûr, en choisis- grandes variations de tempéra-
musique ou celle de ses afin d’éviter ce que j’ai dû subir sant les œuvres qui conviennent ture puisque la cathédrale est

10 n CLASSICA / Juin 2019


ouverte aux quatre vents. Pour dans une sinfonia de cantate,
en revenir au travail de l’orga- distribuait les voix entre diffé-
niste, il faut bien avouer que rents instruments pour varier
cette recherche du son en rap- les couleurs. Et il regrettait que

MARC CHAUMEILLES POUR CLASSICA


port à la musique est passion- la mode obligeât à interpréter
nante. Elle magnifie autant la la Passacaille sur le plein jeu.
musique que l’instrument. O.L. : Comment l’as-tu
B.A. : Les violonistes et les vio- enregistrée?
loncellistes qui possèdent leur B.A. : En commençant comme
instrument n’ont pas cette lati- une espèce de quatuor, puis en
tude. Ils n’ont pas d’autre outil orchestrant progressivement.
et peuvent difficilement se O.L. : Tu n’es pas si baroqueux
remettre en cause. L’organiste que ça, alors?
va devoir, en fonction de B.A. : Non, en effet. Comme le
l’acoustique du lieu, s’adapter
pour faire sonner au mieux son
dit Michel Chapuis, l’interpré-
tation historique correspond à
L’interprétation historique
programme de concert.
Comment aujourd’hui, alors,
un temps, et je pense que ce
temps est révolu. Il n’est évi-
correspond à
apprécier l’interprétation
dite historiquement infor-
demment pas question de
contester l’apport des aînés, les
un temps, et je pense que
mée et son évolution?
O.L. : Au Conservatoire natio-
Leonhardt, Harnoncourt et
autres, mais on ne peut se
ce temps est révolu
nal supérieur de Paris, nous contenter de les imiter. Être Benjamin Alard
avons travaillé en profondeur baroqueux ne veut plus dire
la musique d’André Raison, en grand-chose aujourd’hui.
ne négligeant bien sûr aucun Même si je peux en avoir l’air, accepté d’enseigner parce qu’il vision de l’œuvre et a nourri
aspect musicologique. C’était de par mon parcours ou les pensait pouvoir transmettre un mon interprétation quand je
amusant d’entendre Jean maîtres avec qui j’ai travaillé. message et n’avait pas envisagé suis revenu au clavecin.
Saint-Arroman, grand spécia- Cette révolution baroque est que ça pourrait devenir… O.L. : J’ai connu une expérience
liste de la musique baroque, survenue à un moment où elle …une secte ? similaire en entendant, durant
affirmer que si on jouait cette était nécessaire : l’interpréta- B.A. : Oui, c’est cela. La mes études, le Prélude et fugue
musique comme on le faisait à tion de ce répertoire était deve- démarche historique est très en la mineur de Bach au piano
l’époque, cela nous paraîtrait nue tellement sclérosée, telle- relative. On n’y était pas. Il dans l’arrangement de Liszt.
d’un mauvais goût terrible. ment académique. manquera toujours quelque J’ai eu l’impression de décou-
Cela confirme qu’il faut tou- O.L. : C’est incontestable, et les chose. Peut-être que nos vrir des choses que je n’avais
jours s’ajuster à une époque, premiers hérauts de ce mouve- disques paraîtront étranges jamais entendues.
que rien n’est définitif. Lorsque ment, comme Leonhardt et dans cinquante ans. En définitive, vous semblez
j’étais étudiant de Gaston Harnoncourt, étaient absolu- O.L. : Je ne crois pas, car cela partager les mêmes idées.
Litaize, j’ai assez vite constaté ment sincères, cela ne fait dépend de la sincérité avec O.L. : Nos démarches peuvent
que l’interprétation historique aucun doute. Les choses se sont laquelle on joue cette musique. aujourd’hui coexister, ce qui
relevait du phénomène de un peu gâtées après. Il faut se Quand j’entends Vierne inter- n’aurait pas été possible il y a
mode. Je me souviens m’être méfier d’un jeu historique qui préter Herzlich tut mich verlan- dix ans. Les esprits sont beau-
entendu dire qu’il ne fallait nie l’interprétation et oblige gen de Bach, enregistré en 1928 coup plus ouverts. u
jouer les Sonates en trio de Bach l’artiste à entrer dans un moule. à Notre-Dame, cela me touche Propos recueillis par
que sur un principal de 8’. Je Tout devient alors interchan- beaucoup plus que certaines Philippe Venturini
trouvais ça insupportable, sté- geable. Or, un musicien ne joue versions des années 1980.
rile, car cela ne correspondait pas à 60 ans de la même façon Est-ce à dire que les trans- VIENNENT DE PARAÎTRE
pas à ce que me suggérait cette qu’à 30. Il faut donc relativiser. criptions de Stokowski sont ➔ Bach : « Bach to the Future »
musique. Et puis un peu plus B.A. : Rien n’est pire que de aussi recevables que les Olivier Latry (orgue)
tard, on m’a annoncé que chercher à copier absolument, lectures de Harnoncourt ou La Dolce Volta LDV 69
c’était fini, qu’il fallait désor- à répéter la parole d’un gourou Hogwood? (Classica n° 212)
mais passer à 8’ et 4’. sans forcément tout com- B.A. : Mais oui, bien sûr, et c’est ➔ Bach : « Wachet auf ! »
B.A. : Cela m’évoque un cours prendre. J’ai connu des claveci- formidable ! Dans un même Benjamin Alard (orgue), L’Autre
de Michel Chapuis pendant nistes qui ne pouvaient jouer ordre d’idée, Vincent Genvrin Monde LAM6 (Classica n° 212)
lequel un élève joue un prélude qu’en imitant Leonhardt : on le m’a conseillé de jouer les ➔ Bach : « The Complete Works
et fugue sans changer de regis- fait quand on est adolescent, Variations Goldberg à l’orgue. for Keyboard 2 : Vers le Nord »
tration. Michel Chapuis lui a mais par la suite il faut voler Cela m’a paru déplacé mais j’ai Benjamin Alard (orgue et
alors montré comment Bach, de ses propres ailes. Sigiswald essayé, même en concert. Cela claviorganum) Harmonia Mundi
en réutilisant cette musique Kuijken m’a ainsi confié avoir a complètement modifé ma HMM 902453.56 (voir page 88)

CLASSICA / Juin 2019 n 11


PLANÈTE MUSIQUE

NOTES ET
Blogs, Facebook,
Twitter, Instagram,
YouTube, Pinterest…

FAUSSES NOTES
Classica a surfé sur
Internet pour y dénicher
des pépites.
PAR CLÉMENT SERRANO

AVEC UN BON MÉTAPHYSIQUE


LUTHIER, FINI
LES MÈCHES DES TUBES
REBELLES ans un entretien accordé à Ève Ruggieri,

ous vous êtes D Sergiu Celibidache révèle dans la langue de


Molière la nature profondément philoso-

V toujours demandé
comment l’on
posait la mèche d’un
phique de la musique : une vibration centrale
« cosmique ». Un art du son qui ne doit pas être
considéré pour sa beauté mais pour sa justesse.
archet ? Suivez les deux C’est sur ce dernier point que le maestro insiste le
compères de la chaîne plus : « Si à la fin vous dites “Ah ! comme c’était
TwoSetViolin pour beau”, alors vous n’avez rien découvert. Ça n’était
découvrir les secrets pas beau, c’était vrai. La beauté n’est rien d’autre
d’une bonne pose ! qu’une étape intermédiaire vers la vérité. » À méditer.
Entre la quantité de crin
et l’ajustement de la
➔ www.youtube.com/watch?v=l1zKCsdGbiQ DES NOTES ET
mèche avec la baguette,
ce qui semblait être un
jeu d’enfant cache en
des lettres
réalité une manipulation

L
a Radio Télévision Suisse diffuse sur sa chaîne
bien plus complexe YouTube quelques inédits et raretés audiovisuelles
qu’il n’y paraît. touchant au cinéma, au théâtre mais surtout…
➔ www.youtube.com/ à la musique ! Ce mois-ci, elle met à l’honneur une
watch?v=jbfGqLNVpHA répétition de l’Orchestre de la Suisse romande donnée
par Ernest Ansermet dans le cadre de l’émission
culturelle « Personnalités suisses » – réalisée ici par
Jean-Jacques Lagrange. On découvre le portrait d’un
DÉFORMATION homme obsédé par la notion de langage et de pureté
dans l’écriture symphonique.
PROFESSIONNELLE
➔ www.youtube.com/watch?v=jFducftqsbg
Un dîner avec Lang
Lang : « Tu t’assois
toujours comme ça ? »
Caricature postée sur
la page Facebook de
STABAT MARIELLE
Classical Music Humor nterprète inoubliable de Monsieur de Sainte-

I Colombe dans Tous les matins du monde d’Alain


Corneau, Jean-Pierre Marielle nous a quittés le
mois dernier. Internet lui a rendu de nombreux
hommages parmi lesquels cette séquence qui a
marqué les esprits : Monsieur de Sainte-Colombe
jouant dans le silence de sa tour d’ivoire Les Pleurs
(doublé par Jordi Savall), sous le regard bienveillant
de sa défunte femme (Caroline Silhol).
➔ www.youtube.com/watch?v=KAxC3-cT6s0

12 n CLASSICA / Juin 2019


EN
SOUVENIRS BREF
LABANDE ORIGINALE DE SAVIE IDAGIO INNOVE
◗ Le premier service
de streaming dédié
Retour sur 60 ans d’expérimentations tonal et mélodique pour à la musique classique
l’arrangement de chansons et améliore l’expérience
musicales et cinématographiques. le cinéma. Découvrir que des utilisateurs iOS.

E
l’homme qui a composé ces En plus de l’anglais et de
nnio Morricone s’est mélodies, lesquelles conti- l’allemand, les amateurs
construit une répu- nuent de nous hanter, ne voit de musique classique
tation d’homme en la tonalité qu’une forme de peuvent désormais
austère. Cela tient dictature, par la hiérarchisa- utiliser l’application en
probablement à ce qu’il n’a tion de sons, peut faire mal. français et en espagnol.
jamais fait de concession. En Mais cela invite à la réflexion
concert, il a toujours refusé de et nous aide à comprendre ce GLYNDEBOURNE 2020
montrer des images. Et aux qui a fait de lui ce composi- ◗ À l’heure où s’ouvre
réalisateurs avec lesquels il a teur si singulier. Cocasserie l’édition 2019, le festival
travaillé, il a peu cédé, impo- inattendue, le livre offre en britannique vient
sant souvent un langage osé, bonus de beaux témoignages. d’annoncer trois de ses
parfois en décalage avec Celui du musicologue Sergio titres au programme l’an
l’image. En plaçant sa musique Miceli surprend par son hon- prochain : Alcina, Dialogues
avant sa vie dès le titre, Ennio nêteté intellectuelle : non sans des carmélites et Fidelio.
Morricone annonce la cou- admirer Morricone, il ose
leur : il sera davantage question l’analyse critique sur son édu- CLAP DE FIN
de recherche esthétique, de cation, ses « automatismes », ◗ La cheffe d’orchestre
méthodologie, voire d’analyse qu’est-ce que la musique ? La sa vision de la musique… Il est et contralto Nathalie
musicale que de vie privée. Et lecture de cette somme de difficile de passer à côté de Stutzmann met un terme
c’est précisément tout l’intérêt plus de 600 pages nous fait cet ouvrage passionnant, dont aux activités d’Orfeo 55…
de ce livre d’entretiens menés découvrir un homme tiraillé, la lecture vous permettra de faute de temps et de
avec le compositeur Alessandro scindé entre ce qu’il nomme replonger dans l’incroyable financement. « Malgré
De Rosa. Le lecteur est tiré vers lui-même la musique « abso- filmographie (quelque le soutien du ministère
le haut, très haut, non seule- lue » et la musique « appli- 500 longs métrages) de cet de la Culture, la situation
ment d’un point de vue poïé- quée ». Celui qui n’aspirait, immense compositeur. u financière de l’orchestre
tique mais également philoso- étant jeune, qu’au dodécapho- Cécile Chéraqui est restée précaire par
phique. À l’image du chapitre nisme, s’est vu « contraint » manque de subventions
« Mystère et métier », qui tente (selon ses propres mots) de ➔ Ma musique, ma vie, d’Ennio suffisantes et s’est dégradée
de répondre à la question : s’exprimer dans le langage Morricone, Séguier, 618 p., 24 €. au fil des derniers mois. »

CULTE
LIKE A ROLLING STONE

I
l existe un florilège de aborda plus tôt celle de Bruce au gré des entrevues retrans-
littérature sur la vie et Springsteen, de Frank Sinatra crites, des anecdotes, des pho-
l’œuvre de Glenn Gould. ou de David Bowie, avec une tos et enregistrements inédits.
Cette nouvelle biogra- approche confidentielle mais Une tentative de vulgarisation
phie en kaléidoscope nous grand public. intéressante mais cousue de
vient du journaliste canadien Sa personnalité indéchiffrable, fil blanc, faisant maladroite-
Peter Goddard, chroniqueur la conscience aiguë de son ment du génie irréductible de
musical au Toronto Star, pas- talent, qu’il développa très tôt, Glenn Gould une sorte de
sionné de jazz et de rock’n sa grande théâtralité, son sens Gatsby. u Estelle Murail
roll. Aussi aborde-t-il la vie de l’humour grandiloquent,
du pianiste exalté et génial, ses passionnantes contradic- ➔ Gould le magnifique,
star médiatique, comme il tions transparaissent çà et là, Peter Goddard, Varia, 256 p. 23 €.

CLASSICA / Juin 2019 n 13


PLANÈTE MUSIQUE
SAISON 2019/2020 Deuxième de Mahler selon
Jukka-Pekka Saraste (22 et LES
23/05/20), les Concertos de
MEILLEURES
NOUVEAU CHAPITRE Beethoven par Jean-Efflam
Bavouzet ingénieusement asso-
ciés à des pages de Guillaume VENTES
Nikolaj Szeps-Znaider prépare sa venue Connesson ou Brett Dean (19,
21/03, 11 et 13/06), mais aussi
à la tête de l’Orchestre national de Lyon. la venue d’Osmo Vänskä, si
rare en France, dans Saariaho,

E
n attendant son arrivée Sibelius et Rachmaninov (29 et
officielle en septembre 30/04). Leonard Slatkin fêtera
2020, l’Orchestre natio- deux fois son anniversaire avec DU 6 AU 12 MAI
nal de Lyon peut d’ores et déjà Concerto en fa, Sacre du prin-
compter, dès la rentrée pro- temps, et créations mondiale de
chaine, sur la présence de son
futur directeur musical, le
Connesson et française de Yet
Another Set of Variations,œuvre 1 Notre-Dame
UNIVERSAL

violoniste et chef Nikolaj collective de Claude Baker, Bach to the Future


Szeps-Znaider (photo). Pour le
lancement de la saison (26 et
William Bolcom, Donald Erb,
Jo s e p h S c hw a n t n e r,
2 Olivier Latry
LA DOLCE VOLTA
28/09), il dirigera, à l’Audito- Joan Tower, John Corigliano,
rium, Wagner (ouverture de Mason Bates, Cindy McTee, Piano Book
3 Lang Lang
UWE ARENS

Tannhaüser) et Strauss (Une vie Rob Mathes (4 et 6/06). Enfin,


DG
de héros, Quatre derniers lieder Nikolaj Szeps-Znaider aura
avec Genia Kühmeier). Plus retrouvé Thibaudet le temps Schubert
tard, on retiendra la venue de
Vadim Gluzman dans le complicité de Jean-Yves
du Concerto de Grieg (20 et
21/02), quelques mois avant
4 Khatia Buniatishvili
SONY
Concerto de Tchaïkovski (7 et Thibaudet (16/11), l’alléchant de devenir résident à part
Cinéma
5
9/11), les flamboiements d’une programme Ravel/Glazounov/ entière de la capitale des
Turangalîla-Symphonie menée Renaud Capuçon
Rachmaninov de Leonard Gaules. Réjouissant ! u J. R. ERATO
par Susanna Mälkki avec la Slatkin (16 et 18/01/20), une ➔ www.auditorium-lyon.com

Sophie Christian Francis Drésel Lionel Esparza Marie-Aude Jean-Yves SophieBussières


LES COUPS DE Q
CLASSICA Bourdais Merlin (Radio (France Roux Grandin (Fnac
no 212 (Télérama) (Le Figaro) Classique) Musique) (Le Monde) (Melomania) Montparnasse)

Brahms, Quintette pour piano


et cordes, G. Couteau /
Quatuor Hermès (La Dolce Volta)
RRR RRR RRR RRR RR RR RRR RR
Schumann, Les Amours du poète
Julian Prégardien / Éric Le Sage
(Alpha)
RRR RRR RRR RRR RRR RR RR R
Fauré, Requiem
Ensemble Aedes / Les Siècles /
M. Romano (Aparté)
RR RRR RRR RR RR RRR R R
« Tempéraments »
Shani Diluka
(Mirare)
R RRR RR RR RR RR RR RRR
« Sirènes »
Stéphanie d’Oustrac / Pascal
Jourdan (Harmonia Mundi)
RRR RR R RR RR RR RRR R
« Songplay »
Joyce DiDonato
(Erato)
RR R R R RR — RR RRR
Fazil Say
Troy Sonata
(Warner)
RR R R R R — RRR R
Schubert, Sonate n° 21 D.960,
quatre Impromptus op.90 D.899
Khatia Buniatishvili (Sony)
R X X RR R — R R
Nous aimons… R Un peu RR Beaucoup RRR Passionnément X Pas du tout — N’a pas écouté

14 n CLASSICA / Juin 2019


M
L’ALPHABET DE VINCENT BOREL

COMME
SUR LE CD
LE MAGAZINE
ROSSINI
par Antonio Pappano

MÉCÈNE
et l’Orchestre de
l’Académie nationale
Sainte Cécile
1 • Guillaume Tell : Ouverture 11’47
Extrait du coffret Warner Classics
0190295770853

SCHUBERT
par Stanislas
de Barbeyrac
et la propagande a donné et Laurence Equilbey
2 • Erlkönig (Le Roi des Aulnes) D. 328
les Médicis et quelques (orchestration d’Hector Berlioz) 3’36
Extrait du CD Erato 0190295769437
barbouilleurs de génie. Mais
le mécénat fut aussi le fardeau
SCRIABINE
du musicien devenu le valet par Ludmila Berlinskaïa
des puissants. Mozart souffrit 3 • Sonate pour piano n° 9 :
Moderato quasi andante 8’04
de ce statut dont Strauss et Extrait du CD Melodiya MEL CD 1002398
Hofmannsthal se vengent dans
Ariane à Naxos. Du caprice du LES CHOCS
prince, faut-il pour autant se DU MOIS
plaindre ? C’est faire un mauvais BACH
procès à nos riches, au prétexte par Robert Levin
GETTY IMAGES

de la défiscalisation, que de 4 • Partita pour clavier n° 2 :


Sinfonia 4’06
leur reprocher la bienfaisance Extrait de l’album Le Palais des
Dégustateurs PDD017
artistique, rôle que l’État ne
joue que depuis peu au regard
CHARPENTIER
’est la leçon de tout au mécénat de Louis XIV. de l’histoire, surtout en France

C
par Sébastien
l’incendie de Lully sut habilement en revendre où la frontière entre monarchie Daucé et l’Ensemble
Notre-Dame : le le snobisme, les décors et et république reste confuse… Correspondances
Cæcilia, virgo et martyr octo vocibus
patrimoine est les costumes à une ville éblouie. Aujourd’hui, que serait notre H. 397 :
une déité laïque Sans un Le Riche de la romantisme sans le travail 5 • « Heu, heu, nos dolentes » 1’55
6 • « Cur ploratis fideles » 1’45
en laquelle une nation peut Pouplinière, pas d’Hippolyte et musicologique du Palazzetto 7 • « Nolite flere fideles » 6’46
se reconstruire. Quand Aricie. Sans Louis II de Bavière, Bru Zane ? Alors, bénie soit Extrait de l’album Harmonia Mundi HMM
902280.81
brûlera l’Opéra de Paris, nous ni Tristan ni Bayreuth. Que dire l’invention du cachet
sommes déjà assurés de de Ravel, Poulenc et Winnaretta effervescent qui a redonné BACH
sa reconstruction. Japonais, Singer-Polignac ? Depuis le Félicien David et Marie Jaëll. par Céline Frisch
Russes, grandes familles et premier mécène du temps de Et maudite soit celle des Le Clavier bien tempéré, Livre II :
8 • Prélude n° 9 en mi majeur 5’54
mélomanes éplorés répondront l’empereur Auguste, les riches et opioïdes de la famille Sackler, 9 • Fugue n° 9 en mi majeur 3’45
présents, chacun mécène les arts forment un couple pour pourvoyeuse d’autant d’artistes Extrait de l’album Alpha 451

selon ses moyens. Et ce ne sera le meilleur comme pour le pire. que d’overdoses. L’argent
MOZART
que justice : notre opéra doit Le financement servant le plaisir de l’art n’a pas d’odeur. u par Hilary Hahn,
Alain Meunier
et Robert Levin
10 • Trios pour violon, violoncelle et
piano K. 496 :
Allegretto 9’ 35
LA TRIBUNE DES CRITIQUES DE DISQUES Extrait du CD Le Palais des Dégustateurs
PPD020
TOUS LES DIMANCHES, SUR FRANCE MUSIQUE, DE 16H À 18H,
JÉRÉMIE ROUSSEAU PRÉSENTE « LA TRIBUNE DES CRITIQUES DE DISQUES ».
LE 2 JUIN : Sonate pour deux pianos de Mozart / LE 9 JUIN : Symphonie n°3 de Roussel RETROUVEZ
LE 16 JUIN : Les Contes d’Hoffmann d’Offenbach (prologue et acte I) / LE 23 JUIN : La Tribune des CHAQUE MOIS
LES CHOCS
auditeurs : Concerto en sol de Ravel / LE 30 JUIN : Le Roi des aulnes, Ave Maria de Schubert
DE CLASSICA
Enregistrement en public le jeudi, à 19 heures, au studio 109 de la Maison de la Radio. SUR
Renseignements : www.francemusique.fr

CLASSICA / Juin 2019 n 15


PLANÈTE MUSIQUE
HOMMAGE

UNE JEUNESSE
ÉTERNELLE
La soprano Heather Harper et le pianiste

N. LUCKHURST

GETTY IMAGES
Jörg Demus, disparus en avril dernier,
ont peu enregistré. Mais quel legs!

E
lle aimait tant la mais surtout chez Richard Jörg Demus (1928-2019) d’accents, ce naturel des phra-
compagnie de Strauss – Londres vit son Impé- était-il le plus viennois des pia- sés sur des Hammerflügel ou
Benjamin Britten ratrice,son Ariane,Le Colon de nistes? Élève de Nat, debussyste des pianos modernes, poète et
qu’elle s’installa Buenos Aires son Arabella iro- souverain comme Gieseking, peintre à la fois. Son attelage
dans un cottage sur la côte, tout nique – et la conduisit à gourmand de pianos et de châ- avec Paul Badura-Skoda son
près du sien. Heather Harper Bayreuth, Elsa pour Rudolf teaux pour les abriter, il passa aîné, qu’il aura quitté le pre-
(1930-2019) lui avait « sauvé » Kempe.Le disque fut avare avec la moitié de sa vie chez nous. mier, ne doit pas faire oublier
la création du War Requiem, le la récitaliste, de tardifs Vier Clavier clair dont le cantabile ses autres visages, illustrés par
Rideau de fer s’étant refermé letzte Lieder rappelant quelle naturel aimait à se mêler aux une discographie dispersée qui
sur Galina Vishnevskaya. Elle diseuse suprême elle savait être, chanteurs, chambriste élégant, le menace d’un oubli probable.
serait son Ellen Orford absolue, polyglotte raffinée : écoutez-la intégraliste inspiré – tout Luttez contre ! Cherchez ses
la Gouvernante du Tour d’écrou. invoquer pour Pierre Boulez Schumann ! –, il jouait Bach, quelques concertos de Mozart
Son grand soprano lyrique l’Asie de la Shéhérazade de Ravel, Mozart, Beethoven et Schubert avec le Collegium Aureum
s’illustra certes chez Mozart diction parfaite, chant pur! avec cette évidence de tempos, (DHM). u Jean-Charles Hoffelé

POST SCRIPTUM
Chaque mois,
STÉPHANE GRANT
feuillette le dernier numéro
de Classica.

J
e n’étais plus très sûr de la date, je crois bien de ses parents, et saluant à la façon torturée de Bacon, et venant
mais des programmes jetés en discrètement les spectateurs qui le (discrètement) troubler l’ordonnancement
vrac dans un carton ont rafraîchi remerciaient. J’aime infiniment Leif Ove et la quiétude de cet intérieur. « Captivant
ma mémoire… C’est bel et bien Andsnes : j’admire le musicien, la probité Leif Ove Andsnes, note le journaliste,
en 2001 – pas loin de vingt ans de son parcours, son compagnonnage soleil du Nord à l’assaut des classiques
déjà! – que j’entendais pour la première avec les orchestres et ses camarades comme du répertoire actuel. » Et derrière
fois en concert Leif Ove Andsnes. chambristes. J’ai découvert dans la le regard si serein, aussi, que pose le
Un 7 août, pour être précis : et de précédente livraison de Classica (p. 74 pianiste sur son photographe, ne pas s’y
l’avant-dernière sonate de Schubert qui à 77) une part de son intimité, cette tromper : il y a un musicien qui sait mettre
concluait le programme ce soir-là, au maison de Bergen « baignée du prisme le feu au clavier et qui brûle de mille
Festival de La Roque-d’Anthéron, reste de la lumière avec ses fenêtres aux projets.Quatre années à venir avec Mozart,
absolument intacte la bouleversante quatre points cardinaux », une « porte disques et concerts! Folle aubaine pour
impression que me fit le jeu de ce tout qui s’ouvre sur un grand salon avec vue nous. Andsnes y montrera, c’est certain,
jeune pianiste à l’époque. Pas encore sur la vallée. Dans l’angle, un magnifique tout ce qu’on y attend de folie, de poésie
la trentaine, et au bout des doigts un Steinway (...) verni couleur bois. Un – et au-dessus de tout, cette rare tenue
Schubert d’une intégrité magistrale modèle C, trois-quarts de queue de 1896 ». qui est la marque, aujourd’hui plus
– avec aussi toute la magie du son qui Mille détails du reportage de Franck que jamais, des très grands artistes. u
l’accompagnait. Après le récital, dans Mallet éclairent la personnalité du
les allées du parc du château de Florans, Norvégien – comme ce portrait, peint Retrouvez les grands concerts
on croisait le jeune homme, entouré par l’un de ses compatriotes, un peu du mois sur francemusique.fr

16 n CLASSICA / Juin 2019


SUR
LE WEB
Les grands concerts www.france.tv/
spectacles-et-
culture/
w Anna Bolena
À LA RADIO (piano), G. Capuçon (violon- de Donizetti, par
celle), Orch. philh. de Radio O. Peretyatko,

R. MAKUSHIN
FRANCE MUSIQUE France,dir.M.Franck.En direct S. Soloviy, C. Albelo,
02/06 À 20H de la Maison de la Radio. M. Mimica, Orch. de
l’Opéra de Wallonie,
La Force du destin de Verdi, par 16/06 À 20H
dir. G. Bisanti,
A. Netrebko, J. Kaufmann, La Walkyrie de Wagner, par ms. S. Mazzonis.
L. Tézier, Orchestre du Covent E. Nikitin, I. Brimberg, par M.Welschenbach,A.Svilpa, Enregistré à Liège.
Garden, dir. A. Pappano. Enre- S. Cambridge, I. Savage, Orchestre symphonique de w Chants traditionnels
gistré à Londres en 2019. A.Extremo,Orch.de Bordeaux, Bretagne, R. Piehlmayer. de la Méditerranée,
par Ens. L’Arpeggiata,
06/06 À 20H dir. P. Daniel. Enregistré à Enregistré à Nantes en 2019. dir. C. Pluhar. Enreg.
Symphonie n° 3 de Brahms, Bordeaux en 2019. à Sablé-sur-Sarthe.
Harold en Italie de Berlioz, par 20/06 À 20H RADIO CLASSIQUE
N. Bône (alto), Orch. national Les Océanides de Sibelius, 02/06 À 20H www.concert.arte.tv
w Intégrale des
de France, dir. E. Krivine. En Messe glagolitique de Janácek, Airs d’opéra, Petite Musique de concertos pour piano
direct de la Maison de la Radio. par S. Saturová, S. Connolly, nuit et Symphonie n° 40 de de Rachmaninov,
13/06 À 20H Orch. national de France, Mozart, par A. Bré, J. Dran, par N. Lugansky,
Eros Athanatos de Dubugnon dir. J.-P. Saraste. En direct de J.-S. Bou, N. Cavalier, Orch. D. Matsuev,
B. Abduraimov
(photo), Sonate pour deux la Maison de la Radio. national d’Île-de-France, dir. (pianos), Orch. de Paris,
violons et Roméo et Juliette de 30/06 À 20H P. Dumoussaud. En direct du dir. S. Kochanovsky.
Prokofiev, par J.-Y. Thibaudet Le Vaisseau fantôme de Wagner, Théâtre des Champs-Élysées. Enreg. à la Philharmonie.
Symphonie écossaise
de Mendelssohn, par
Orch. symph. de
Leipzig, dir. A. Nelsons
(photo). Enreg. à Leipzig.

À LA TÉLÉVISION G. Kunde, R. Burdenko, Orch. Immerseel. Enregistré à


du théâtre Mariinsky, dir. Bruxelles en 2009.
FRANCE 2 V. Gergiev, ms. Y. Kokkos. Enr. 23/06 À 18H05
06/06 À MINUIT à Saint-Pétersbourg en 2016. Symphonie n°7 de Beethoven,
Lucio Silla de Mozart, par 22/06 À MINUIT par l’Orchestre Saito Kinen,
Franco Fagioli, Olaga Pudova, Iolanta de Tchaïkovski, par dir. S. Ozawa. Enregistré au
Alessandro Liberatore, Insula S. Yoncheva, A. Tsymbalyuk, Matsumoto Festival en 2016.
Orch., dir. Laurence Equilbey, A. Rutkowski, Orch. de l’Opéra
ms. Rita Cosentino. Enregistré de Paris, dir. A. Altinoglu, MEZZO

MARCO BORGGREVE
à la Philharmonie en 2016. ms. D. Tcherniakov. Enregistré 09/06 À 19H30
13/06 À MINUIT au palais Garnier en 2016. Mazeppa de Tchaïkovski, par
Agrippina de Haendel, par V. Sulimsky, S. Trofimov,
P.Bardon,J.Arditti,D.de Niese, ARTE E.Semenchuk,Orch.du théâtre
Balthasar-Neumann Ens., dir. 16/06 À 18H30 Mariinsky, dir. V. Gergiev. En
www.operavision.eu
T. Hengelbrock, ms. R. Carsen. Symphonie n°5 de Beethoven, direct de Saint-Pétersbourg. w La Khovanchtchina
Enregistré à Vienne en 2016. par Anima Eterna, dir. J. van 23/06 À 20H30 & 22H05 de Moussorgsky,
27/06 À MINUIT Symphonie n° 6 de Mahler, par D. Makarov,
Le Retour d’Ulysse de Symphonie n° 8 de Bruckner, K. Dudnikova,
Monteverdi, par R. Villazon, par Orch. philh. de Berlin et A. Zaraev, D. Ulyanov,
Orch. du théâtre
M . Ko z e n a , K . S p i c e r, London Symph. Orch., dir. Stanislavski,
A-C. Gilet, Concert d’Astrée, S. Rattle. Enregistré à Berlin en dir. A. Lazarev,
dir. E. Haim, ms. M. Clément. 2018 et à Londres en 2016. ms. A. Titel.
Enregistré au Théâtre des 30/06 À 18H30 Enregistré à Moscou.
w La Petite Renarde
Champs-Élysées en 2017. Cendrillon de Massenet, par rusée de Janácek,
D. de Niese, K. Lindsey,
ALEXEY KOSTROMIN

par J. Kacirkova,
FRANCE 3 N. Minasyan, Orchestre phil- J. Sebestova, S. Sem,
01/06 À MINUIT harmonique de Londres, dir. V. Houskova, Orch.
de l’Opéra de Brno,
Samson et Dalila de Saint-Saëns, J.Wilson, ms. F. Shaw. En direct dir. M. Ivanovic,
par E. Semenchuk (photo), de Glyndebourne. ms. J. Herman.
Enregistré à Brno.
Page réalisée par Sévag Tachdjian

CLASSICA / Juin 2019 n 17


L’HUMEUR
D’ALAIN DUAULT

Faites de la musique
O
n va, comme chaque année depuis 1982, l’émotion de cette musique qui, pour une poignée de paysans
célébrer un peu partout dans le monde la ou de villageois, apparaissait comme une fleur inconnue :
« Fête de la musique » ce 21 juin. Mais depuis pour eux, ces concerts inattendus étaient une vraie fête de la
l’élan initial, dont l’intitulé résonnait de musique. Le grand Nelson Freire jouant quelques notes de
manière homophonique comme un slogan Gluck en fin d’après-midi sur une terrasse face à la mer à
(« Faites de la musique »),qu’est devenue cette Hydra, en Grèce, c’était aussi une fête de la musique pour
idée fédératrice, dont la dimension ceux qui avaient la chance de passer

Jouez le 21 juin,
populaire, utopique, a peu à peu été par là. Et les veilleurs qui, spontané-
diluée, récupérée, institutionnalisée? ment, se sont mis à chanter devant
La musique est-elle encore une fête Notre-Dame au bout de cette nuit de
chaque 21 juin? Que des scènes soient
érigées,de carrefours en ronds-points,
pour faire cracher des sonos toni-
mais aussi flammes pour faire renaître l’espé-
rance, ils croyaient eux aussi que la
musique peut réunir, que la musique
truantes sur lesquelles se produisent
des artistes et des groupes déjà profes- le 22, le 23, peut être une fête.
Car si la musique ne doit pas être une

toute l'année,
sionnels, n’est-ce pas déjà le contraire fête figée un jour donné, elle peut
même de l’idée initiale? On attendait l’être, elle l’est souvent, loin de tous
des baladins qui s’improvisent poètes les travestissements mercantiles de
d’un soir, on a eu des commandos qui
envahissent l’espace sonore avec
méthode et sans ménagement pour
toujours ! l’émotion qui font croire qu’on ne
peut s’aimer qu’à la Saint-Valentin,
qu’on doit se préoccuper des femmes
ceux qui ont cru à une nouvelle liberté! seulement le 8 mars, durant la
Surtout, le déferlement médiatico-commercial qui accom- Journée internationale pour les droits des femmes, de notre
pagne toutes ces manifestations susceptibles de réunir un planète le 22 avril, Jour de la Terre, des animaux le 4 octobre
vaste public a fait de cette possibilité une obligation : le 21 juin à l'occasion de la Journée mondiale des animaux! La Fête de
au soir, il faut aller entendre de la musique dans tous ces lieux la musique, c’est un enfant qui la découvre, émerveillé (sou-
répertoriés – par le ministère de la Culture, les mairies, par venez-vous des visages des enfants écoutant l’Ouverture de
tout ce qui encadre la spontanéité. La Flûte enchantée dans le film génial d’Ingmar Bergman!),
À l’origine, ce moment devait témoigner, à travers l’Hexa- c’est une flûte qui résonne au bord d’un étang, c’est un violon
gone, d’un désir de partage tout en légèreté, gratuit, multiple. qui chante dans une chambre, un piano sur lequel, pour une
Ce faux plaisir à heure fixe finit par avoir un côté totalitaire, fois, on parvient à jouer une mélodie après des heures de
celui des défilés et autres célébrations qui, dans travail appliqué, c’est un contre-ut qui s’épanouit
les pays où la liberté n’est pas l’instinct premier, dans la gorge d’un ténor, c’est ce bref moment
réunit des foules priées de s’esbaudir selon un où un accord passe de majeur en mineur et
ALAIN DUAULT
programme bien établi. Jean-Philippe Collard a, est poète,
nous ploie les veines parce qu’il dit l’émotion…
un temps,transporté son piano dans une camion- musicologue et Alors, oui, en ce 21 juin, faites de la musique,
nette qui s’arrêtait dans des villages où aucun directeur artistique écoutez-en, jouez-en, partagez-en – mais faites-le
concert n’avait jamais résonné. Là, sur une estrade de « Viva l’Opéra ! » aussi le 22 juin, le 23, toute la semaine, tout le
improvisée, il donnait à entendre et à partager dans les cinémas UGC. mois, toute l’année, toujours! ◆

CLASSICA / Juin 2019 ■ 19


SORTIR

LES ESSENTIELS
Notre sélection du 1 au 30 juin 2019 er

PARIS THÉÂTRE DES CHAMPS-ÉLYSÉES


Le 4 juin
Orchestre philharmonique de Vienne
PALAIS GARNIER
Les 8, 11, 13, 16, 19,

C
’est le rendez- l’orchestre,ensuite pour
21, 24 et 29 juin, vous bisannuel le programme,qui asso-
1, 4, 7, 10 et de l’Orchestre cie la Symphonie n° 1
13 juillet philharmonique de « Le Printemps » de
Don Giovanni Vienne avec le Théâtre Schumann à la Sym­
de Mozart des Champs-Élysées… phonie fantastique de
MARY DUPRIE STUDIOS

à ne rater sous aucun Berlioz,et,bien sûr,pour


xit le précédent prétexte! D’abord pour la santé inoxydable

E Don Giovanni pour


l’Opéra de Paris,
au look très années 80
le chef letton Mariss
Jansons (photo),maître
absolu de la couleur à
d’une des plus légendai-
res formations sympho-
niques d’aujourd’hui. u
(La Défense à la Bastille)
signé Michael Haneke. des œuvres ».Coproduit distribution est confiée à ➔ www.theatre.
Retour au palais Garnier avec le Metropolitan de jeunes talents, entre champselysees.fr.
dans une nouvelle pro- Opera de NewYork,c’est le rôle-titre tenu par
duction confiée à Ivo van son second ouvrage Étienne Dupuis, l’Anna
Hove, star de la mise en pour Paris, après un de Jacquelyn Wagner
scène s’il en est, qui pri- Boris Godounov dopé (photo), l’Ottavio de
vilégie « le sens politique sur grand écran l’an Stanislas de Barbeyrac
passé. Sous la baguette (voir p. 76) et le Com-

SDP
➔ www.operadeparis.fr. de Philippe Jordan, la mandeur d’Ain Anger. u

d’année, puis le Festival THÉÂTRE DES CHAMPS-ÉLYSÉES


Présences avec Wolf- Les 22, 24, 26, 28 et 30 juin
gang Rihm, Bertrand Iphigénie en Tauride de Gluck
Chamayou revient à
Paris dans le cadre de le chef d’orchestre
la série « Piano aux Thomas Hengelbrock,
MARCO BORGGREVE

Champs-Élysées », à la tête de son excellent


avec un programme ensemble Balthasar-
généreux et olympien, Neumann, la mise
mêlant Schumann en scène de Robert
(Blumenstück opus 19, Carsen,si bien dans son
THÉÂTRE Carnaval), Ravel élément avec un tel
DES CHAMPS- (Miroirs), Saint-Saëns musicien et, bien sûr, sa
ÉLYSÉES (Étude n°4 « Les Cloches distribution : la jeune
Le 19 juin de L as Palmas », mezzo Gaëlle Arquez à
SDP

Bertrand Mazurkas n° 2 opus 24 découvrir en Iphigénie,


Chamayou et n° 3 opus 66). Saint fa c e à l ’O re s t e d e
Chamayou! u n ne sait qu’en- imparable du chant et Stéphane Degout. u

I
l est sur tous les fronts.
Après Cage et la danse
à La Scala en début
➔ www.theatre.
champselysees.fr.
O censer dans ce
spectacle : l’ou-
vrage lui-même, alliance
de l’orchestre fondus
dans une dramaturgie
des plus expressives,
➔ www.theatre.
champselysees.fr.

20 n CLASSICA / Juin 2019


RADIO FRANCE PHILHARMONIE DE PARIS
Le 20 juin Le 4 juin
Sibelius, Mahler Jordi Savall
et Janácek
uite à un unique, disque, ensuite ? –, les

L
’esprit de la tradi­
tion souffle à l’orée
du xx e siècle sur
S et réussi, coup
d’essai dans Bee­
thoven avec la Sym­
Symphonies nos 1, 2 et
4, à la tête de son
Concert des Nations et
trois compositeurs phonie n°3 « Héroïque » des jeunes musiciens de
phares, brillamment enregistrée au milieu l’Académie Beethoven
réunis par le chef fin­ des années 1990, Jordi 2020. u
landais Jukka­Pekka Savall revient pour
SDP

Saraste (photo), à la diriger, cette fois en ➔ www.philharmonie.


tête du Chœur de Radio concert – peut­être au deparis.fr.
France et de l’Orchestre avec Les Océanides de de Mahler et cathédrale
national : vent du large Sibelius, contes et lé­ pa n t h é i ste ave c l a
gendes avec des lieder Messe glagolitique de
➔ www.maisondelaradio.fr du Knaben Wunderhorn Janácek. u

PHILHARMONIE ranz Liszt et, plus près de nous, Horowitz ou


DE PARIS
Le 7 juin
Krystian
F Michelangeli avaient coutume de se déplacer
avec leur instrument personnel. Krystian
Zimerman est de ceux­là. Quel piano aura­t­il

SDP
Zimerman choisi pour sa première apparition sur la scène de
la Grande salle Pierre Boulez de la Philharmonie ?
➔ www.philharmonie. Réponse le 7 juin, avec un programme… qui ne
deparis.fr. sera dévoilé qu’au dernier moment. u
PARIS
Du 1er au 30 juin
Festival Palazzetto Bru Zane
PHILHARMONIE
DE PARIS

V
oilà sept ans que scène par Pierre­André
Les 28 & 29 juin le Palazzetto Bru Weitz et mené grand
Stockhausen par Zane offre à Paris train par Les Frivolités
Le Balcon ses pépites et autres Parisiennes. À l’affiche
surprises du répertoire également, musiques
près l’immense romantique français. sacrées et profanes,

A succèsaumoisde
novembre dernier
(Opéra­Comique) de sa
Bicentenaire de la nais­
sance d’Offenbach
oblige, il s’agira de
chansons coquines… u

reprise de Donnerstag redécouvrir, en version


aus Licht (Jeudi de de concert, son Maître
lumière), première jour­ Péronilla, espagnolade
née du cycle d’opéras avec castagnettes et
Licht de Stockhausen, tambourins, destinée
SDP

Le Balcon poursuit son à dix­sept chanteurs


exploration de cette solistes (!). Rire et gaîté
œuvre maîtresse avec de la Cité, la seconde, Conservatoire régional aussi avec sa Madame
Samstag (Samedi), où église Saint­Jacques de Paris. Damien Pass Favart, mise en scène
saint François d’Assise Saint­Christophe, tou­ retrouve son rôle de par Anne Kessler, et
dialogue avec Lucifer.La jours sous la baguette Lucifer, entouré d’un Mam’zelle Nitouche, un
premièrepartieseradon­ d e M a x i m e Pa s c a l quatuor de solistes de vaudeville­opérette
née Salle des concerts (photo) et les créations haut vol : Alphonse signé Hervé, mis en
AKG-IMAGES

visuelles de l’indispen­ Cemin, Claire Luquiens,


➔ www.philharmonie. sable Nieto – rejoints Henri Deléger ainsi que ➔ www.parisfestival..
deparis.fr. pa r l ’Orc h est re d u Mathieu Adam. u bru-zane.com.

CLASSICA / Juin 2019 n 21


SORTIR
VERSAILLES
FESTIVAL
Du 4 juin au 7 juillet

CHANTAL THOMAS
out commence Louis XIV » par Sébas-

T par le magnifique
et si théâtral
Il Diluvio Universale de
tien Daucé ? Didon et
Enée de Purcell par la
Juilliard School ou Le
Falvetti ( xvii e siècle), Bourgeois gentilhomme
redécouvert par le chef
Leonardo García
de Molière et Lully, der-
nier spectacle en date
LYON
Alarcón. Ensuite, que deJérômeDeschamps?
préférer ? Le récital À moins que vous ne OPÉRA
« Haendel sacré » de la préfériez Berlioz et Mar- Les 14, 16, 21, 22, 24, 25 et 29 juin, 1er et 5 juillet
soprano Francesca tini par Hervé Niquet ou Barbe-Bleue d’Offenbach
Aspromonte avec le les Splendeurs catala-
Collegium 1704 ou nes de Cererols par La e conte cruel de Bleue (Yann Beuron) vocalise à tout propos.
« Le Sa c re roya l d e Chapelle Harmonique. u

➔ www.chateauversailles-spectacles.fr
L Charles Perrault
est ici détourné
par le compositeur de
qui tire du côté de
Falstaff, le roi Bobèche
(Christophe Mortagne),
Succès assuré avec le
retour de Laurent Pelly
à Lyon, qui signe ici son
La Belle Hélène et de souverain mollasson, sixième Offenbach sur
La Vie parisienne, sur et cette pipelette de scène ! u
un livret de Meilhac et Prince Saphir (Carl
Halévy, avec un Barbe- Ghazarossian), qui ➔ www.opera-lyon.fr.

DIJON
AUDITORIUM la maladie et la mort ».
Les 14 et 15 juin La musique quasi sen-
Koma de sorielle, qui joue sur des
Georg Friedrich frictions microtonales,
Haas est mise en scène par
Immo Karaman, avec
réé en mai 2016 en tête de distribution

C
OZANGO PRODUCTIONS

a u Festi va l de la créatrice du rôle de


Schwetzingen, Michaela, la soprano
Koma, de Georg Frie- Ruth Weber. u
drich Haas (photo), a
➔ www.opera-dijon.fr.
SDP

pour sujet « la douleur,

IL EST TEMPS DE RÉSERVER


LA PETITE RENARDE FESTIVAL D’AIX-EN- FESTIVAL RADIO
RUSÉE À PARIS PROVENCE FRANCE OCCITANIE
Le 2 juillet Du 3 au 22 juillet MONTPELLIER
UIBORAT

Peter Sellars, de nouveau La nouvelle direction Du 10 au 26 juillet


S DP

SDP

complice du chef Simon propose cinq ouvrages, La 35e édition, baptisée


B. G

Rattle, à la tête du LSO, met jamais donnés à Aix, Soleil de nuit, est consacrée
en scène à la Philharmonie dont Tosca de Puccini, et aux musiques du Nord.
la pièce de Janácek, avec Grandeur et décadence de Au programme : Rautavaara
Lucy Crowe et Gerald Finley. la ville de Mahagonny de Weill. (photo), Arvo Pärt, Peteris Vasks…

22 n CLASSICA / Juin 2019


LIMOGES STRASBOURG
OPÉRA OPÉRA DU RHIN
Le 4 juin Les 15, 18, 20, 23,
Phèdre de Lemoyne 25 et 27 juin
Don Giovanni
i le texte nous est solistes et dix musiciens, de Mozart

S connu, ici d’après


Jean Racine, cette
dans une mise en scène
signée Marc Paquien ouveau venu à
Phèdre tardive de
Jean-Baptiste Lemoyne,
compositeur quelque
et une scénographie
dépouillée assurée par
Emmanuel Clolus. Dans
N l’Opéra du Rhin, ce
Don Giovanni est
confié à la metteur en
peu oublié, fut créée au l ’e s p r i t d u t h é â t r e scène Marie-Ève
château de Fontaine- déclamé de Gossec, une Signeyrole,qui envisage
bleau en 1786. À la tête curiosité initiée par le ce personnage emblé-
de son Concert de La Palazzetto Bru Zane, matique de la culture
Loge, Julien Chauvin en avec Judith van Wanroij européenne « moins
propose une adaptation e n P h è d re, C a m i l l e comme un sujet qu’un
J. BENHAMOU

pour quatre chanteurs Tresmontant en Hippo- objet sous le regard de


lyte, et Thomas Dolié celles qu’il désire. » Le
➔ www.operalimoges.fr. (photo) en Thésée. u baryton russe Nikolay
Borchev, passé par les
DATES Opéras de Munich et
de Vienne, incarne cet
« homme objet », sous
MONTPELLIER l’œil de Jeanine De
Bique en Donna Anna
OPÉRA excellence est dominé et Sophie Marilley en
BERLIOZ/ par des voix graves, dans Donna Elvira (+ 5 et
LE CORUM une nouvelle production 7 juillet à Mulhouse). u
Les 16 et 18 juin mise en scène par David
Simon Boccanegra Hermann et dirigée par ➔ www.operanational.
de Verdi Michael Schønwandt, où durhin.eu/fr
Montpellier est associé
n assiste, dans la aux maisons d’opéra de

O Gênes du xive siè-


cle, à une lutte de
pouvoir entre le corsaire
Karlsruhe, du Luxem-
bourg et des Flandres.
C’est Myrtò Papatanasiu
Simon Boccanegra, l’or- ( p h o t o) q u i c h a n t e
fèvre Paolo Albiani et les Amelia. u
patriciens Jacopo Fiesco
et Gabriele Adorno. ➔ www.opera-orchestre-.
SDP

SDP

Ce théâtre verdien par montpellier.fr.

FESTIVAL DE SAINTES GIOVANNA D’ARCO FESTIVAL ROSSINI


Du 12 au 20 juillet À MADRID À PESARO
« Tous les chemins mènent Les 14, 17 et 20 juillet Du 11 au 23 août
à l’abbaye, routes connues La saison du Teatro Real À l’affiche, deux nouvelles
SDP
SDP

SDP

et balisées ou chemins de de Madrid se clôt en beauté productions : Semiramide,


traverse. » Elle accueillera avec la Jeanne d’Arc mise en scène par Graham
Hervé Niquet, Kelly God, d’après Schiller signée Verdi. Vick et dirigée par Michele
Philippe Herreweghe, Ophélie Version de concert avec, Mariotti, et le méconnu
Gaillard, et bien d’autres encore. en vedette, Placido Domingo. L’Equivoco stravagante.

CLASSICA / Juin 2019 n 23


SORTIR
MILAN
SCALA
Les 18, 21, 24
et 28 juin,
1er, 4 et 7 juillet
Les Brigands
de Verdi

a Scala poursuit

L son exploration
des premiers
ouvrages de Verdi avec
I Masnadieri (Les Bri-

SDP
gands), composé en
1847 d’après Schiller,
et premier ouvrage
lyrique du compositeur LONDRES Janácek, et la 75e « Der-
destiné à une scène nière nuit des Proms »,
étrangère : Londres. Un ROYAL FESTIVAL pot-pourri de tubes clas-
spectacle mis en scène HALL siques. Entretemps se
par David McVicar, qui Du 19 juillet au succéderont une pléiade
revient à Milan après le 14 septembre de chefs et de solistes,
succès de ses Troyens Les Proms tous plus prestigieux
de Berlioz, coproduits les uns que les autres :
SDP

avec Covent Garden, t m os p h ère d e MarissJansons,Edward

BRUXELLES
e n 20 14. L i se t te
Oropesa (photo) fera
ses débuts à la Scala
A fête, tarifs légers,
retransmissions
radio… Organisés
Gardner, Kirill Karabits,
Esa-Pekka Salonen, Sol
Gabetta, Richard Egarr,
LA MONNAIE dans le rôle d’Amalia. u chaque été par la BBC, Nemanja Radulovic, Leif
Les 11, 13, 16, 18, 21, 23, 25, 27 et 29 juin les Proms de Londres Ove Andsnes, Leonardo
Le Conte du tsar Saltan ➔ www.teatroallascala.org font salle comble, entre Garcia Alarcón, Andris
de Rimski-Korsakov le concert d’ouverture Nelsons,Stuart Skelton,
– avec cette année une Joyce DiDonato, Nicola
n se souvient spectacle devrait être commande passée à Benedetti, mais aussi

O d’un superbe
Prince Igor
formidable, d’autant
plus que le rôle-titre a
Zosha Di Castri à l’occa-
sion du cinquantième
Le o n i d a s Kavakos,
Georgia Jarman, Sarah
SDP

(Borodine) pour le été confié au fringant anniversaire de la mis- Connolly, etc. u


Metropolitan Opera Ante Jerkunica. u sionApollo sur la Lune –,
de New York, en 2014, suivi de la monumentale ➔ www.royalalberthall..
heureusement reporté ➔ www.lamonnaie.be. Messe glagolitique de com.
en DVD. Et puis de
Kitège, et de La Fille
de neige. Le metteur
en scène Dmitri MUNICH Noces de Figaro,Alceste,
Tcherniakov sera-t-il L’Elixir d’amour, Castor
autant inspiré dans le STAATSOPER et Pollux,Norma,Andrea
mélange de fantas- Du 17 juin Chénier, La Fiancée
tique et de « réalisme » au 31 juillet vendue, Les Maîtres
populaire du Conte du Festival chanteurs, Salomé et
tsar Saltan d’après d’autres encore, il faut
Pouchkine, de Rimski- epuis bientôt cent se dépêcher, car juin est

D
J. KAUFMANN

Korsakov ? Avec Alain cinquante ans, presque déjà bouclé ! u


Altinoglu à la baguette, l e Fe s t i va l d e
qui a précédemment Munichs’imposecomme ➔ www.staatsoper.de.
dirigé à La Monnaie un l’un des événements
Coq d’or d’excellente lyriques de l’été. Pour ballets, concerts et out depuis longtemps. Pages réalisées par
facture (lui aussi dis- preuve, la cinquantaine récitals dont certains Ainsi, pour La Traviata, Franck Mallet
ponible en DVD), le d ’o u v ra ges r é u n i s, – attention ! – sont sold- Otello, Turandot, Les concerts@classica.fr

24 n CLASSICA / Juin 2019


musique
&

Festival danse

de
Ro
d
s
a
2

Les Métaboles, Edoardo


Torbianelli, Jean-Luc Ho,

MADAME
Thomas Lacôte,
Ensemble Organum,
Eléonore Pancrazi,

FAVART
Jacques Offenbach
Les Ambassadeurs,
Eva Zaïcik & Le Consort,
Quatuor Mivos, Hervé
L cence E.S. 1-1088384 ; 2-1088385 ; 3-1088386 - Créat on graph que : ncon tO - ustrat on : © Matth eu Fappan

Robbe...

Direction musicale Laurent Campellone


Mise en scène Anne Kessler
Chœur de l’Opéra de Limoges 26 concerts
Orchestre de Chambre de Paris et spectacles

Du 20 au 30 juin 2019 Ro aumont,

OPERA-COMIQUE.COM
PLACE BOIELDIEU - 75002 PARIS
À VOIX HAUTE
PAR BENOÎT DUTEURTRE

Musique à Notre-Dame
Q
uand j’ai emménagé,
voici trente ans, à
l’ombre de Notre-
L’orgue Latry. Parfois même, avec une vieille
amie qui avait grandi dans le quartier
avant guerre, nous évoquions ce temps
Dame de Paris, j’ai
aussitôt pensé à Cavaillé-Coll, où le titulaire du grand orgue était Louis
Vierne, immense compositeur – et pas
Pérotin le Grand. seulement organiste, comme le prouve
Depuis mes études
musicales, j’avais une inclination pour
avec ses son poignant Quintette avec piano. Je
savais qu’il était mort en jouant sur ces
le Moyen Âge, le plain-chant et les claviers le 2 juin 1937, et j’imaginais le
complexités de l’Ars nova, mais plus
encore pour les polyphonies primitives
8 000 tuyaux, cluster insensé que sa chute avait alors
provoqué. Souvent je réécoute avec un
et leurs voix évoluant en quintes
parallèles – dont Debussy, plus tard,
s’inspirerait en composant sa
me donnait égal bonheur ses Pièces en style libre et
ses Pièces de fantaisie.
Quelques années plus tard, mon ami
Cathédrale engloutie. En m’installant
sur l’Île de la Cité, déjà en proie au
tourisme de masse et envahie de
des frissons Thierry Escaich, qui devait donner un
concert à Notre-Dame, avait invité des
proches à écouter sa répétition dans la
magasins de souvenirs, j’avais l’impression de côtoyer cette cathédrale fermée au public. On avait gravi l’escalier de la tour
École de Notre-Dame qui, à deux pas de chez moi, sept siècles et admiré par une petite porte la vue sur la rive gauche à tra-
plus tôt, avait inventé l’organum, première superposition de vers les arches et les gargouilles. Puis on avait visité cet instru-
voix dont allait découler toute notre histoire musicale. Et ment vaste comme une maison avant que Thierry ne com-
lorsque j’empruntais l’étroite rue des Chantres, je m’attendais mence à jouer, puis à improviser quelques toccatas échevelées
à tomber nez à nez avec le chanoine Léonin, compositeur à qui résonnaient dans l’édifice désert. Je n’oublie pas non plus
l’aube du XIIIe siècle du Magnus liber organi, en compagnie de que cette cathédrale est demeurée, au fil des ans, un haut lieu
son élève Pérotin, maître de chapelle qui allait porter le genre d’activité musicale à travers sa maîtrise, les concerts de
àsonsommet,commeentémoignentlesbeauxenregistrements « Musique sacrée à Notre-Dame » et nombre de créations
du Hilliard Ensemble. marquantes, tel le Concerto pour violoncelle d’Olivier Greif
Ce genre de rêveries me conduisait également à l’intérieur de joué par Henri Demarquette sous la direction du tout jeune
la cathédrale, où j’entrais souvent alors (tout était plus facile Jérémie Rhorer… Greif devait mourir quelques mois plus
avant les attentats) et où je déambulais d’une chapelle à l’autre tard. Notre-Dame, elle, est toujours là, blessée, et je me
en regardant défiler les siècles d’histoire au rythme des pein- console en passant par les rues adjacentes d’où elle apparaît
tures religieuses. Après quoi je m’asseyais pour presque inchangée, avec ses grandes murailles
faire une halte à la fin du XIXe siècle en écoutant de pierre. Mais, surtout, j’attends avec ferveur le
l’organiste qui, là-haut, sur le Cavaillé-Coll, ache- BENOÎT jour où j’entrerai sous ces voûtes pour entendre
vait un choral de Franck. Cet instrument aux DUTEURTRE sonner les anches, les cornets, les chamades, et
8 000 tuyaux me donnait des frissons de joie, est écrivain. les bourdons du grand orgue heureusement
surtout quand il se déchaînait avec toute sa puis- Son dernier ouvrage, presque épargné, pour qu’à nouveau ce fabuleux
sance,ou bien suspendait le temps dans les accords En marche!, est paru déploiement d’accords et de couleurs réponde à
voluptueux d’Olivier Messiaen joué par Olivier chez Gallimard. la polyphonie chromatique des vitraux. ◆

26 ■ CLASSICA / Juin 2019


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CLASSICA EST ÉDITÉ PAR EMC2 - SAS AU CAPITAL DE 600 000 € - 18 RUE DU FAUBOURG DU TEMPLE - 75011 PARIS
UN AIR DE FAMILLE
PÈRES ET FILS, FRÈRES ET SŒURS… LA MUSIQUE SERAIT-ELLE INSCRITE
DANS LES GÈNES ? EN TOUT CAS, ELLE EST SOUVENT AFFAIRE DE FAMILLE.
TOUS LES MOIS, NOUS PRÉSENTONS LE PORTRAIT D’UN CLAN DE MUSICIENS.

Les Fouchenneret
LA MER EST INFINIE ET
LEURS RÊVES SONT FOUS PAR SÉVAG TACHDJIAN

L
a scène se passe dans un la nécessité pour les tout-petits de côtoyer
appartement niçois au la musique « à répétition » dès leur plus
début des années 2000. jeune âge. La preuve? Ils seront trois de sa
Le jeune Théo a installé classe de maternelle à intégrer quelques
l’estrade en carton qu’il s’est années plus tard le Conservatoire de Nice.
lui-même construite, il
commence à visionner un des concerts de UN DUO, PEUT-ÊTRE UN TRIO…
Karajan, et se met à diriger les œuvres en Dès le début, ils ont la chance de faire de
copiant dans les moindres détails les gestes belles rencontres, et surtout les bonnes!
du maestro… « sauf qu’il dirigeait tout à Celle d’Alain Babouchian, professeur de
l’envers. Comme il reproduisait les gestes en violon au Conservatoire de Nice, et de sa
miroir, il donnait aux violoncelles les entrées compagne d’alors, Christine Gastaud, qui
des violons », rapporte Pierre dans un enseigne pour sa part le piano. « J’avais
grand éclat de rire, avec toute la tendresse mes parents d’un côté, et mes parents de la
et l’admiration qu’il porte à son frère, de musique de l’autre », s’amuse Pierre en se
neuf ans son cadet. remémorant « les conversations ubuesques
Malgré les traits tirés et la fatigue qu’il que cela entraînait. » Notamment le jour
essaie de vaincre avec force tasses de café où,la boule au ventre,il annonce à son père
(on apprendra plus tard que ses jumelles « une nouvelle très grave : j’ai deux papas! »
âgées de 5 mois ont décidé de faire « la fête Face à la perplexité de son géniteur, il est
toute la nuit »), le violoniste Pierre contraint de lui avouer qu’il s’agit de son
Fouchenneret est d’une jovialité non « papa de musique ». C’est le même Alain
feinte et d’une loquacité réjouissante. Si Babouchian qui l’incite à étudier le piano
Théo, le pianiste, semble de prime abord d’un naturel plus réservé, en parallèle du violon. Et c’est encore lui qui, voyant les progrès
c’est pour mieux compléter et préciser la pensée de son frère, rapides du jeune Théo au violon,l’oriente au contraire vers le piano,
comme si une même vision musicale circulait entre les deux artistes. « parce qu’il sentait bien que deux frères aussi doués jouant du violon,
Les souvenirs et anecdotes, baignés de la douce lumière azuréenne ce n’était pas une bonne idée! » Pas de regret pour le futur pianiste,
de leur enfance niçoise, se succèdent et racontent, chacun à leur qui reconnaît : « Je n’en faisais pas grand cas. J’avais juste le désir de
manière, avec humour voire un brin d’autodérision, comment la faire de la musique. Et la perspective de jouer avec mon frère était un
musique a littéralement happé ces deux frères. La révélation réel moteur. » Même désir à la fois diffus et précis du côté de Pierre :
d’abord lorsqu’en maternelle, l’institutrice de Pierre joue chaque « À l’époque, tout était très flou – les concerts, les nœuds papillons,
semaine du violon devant la classe. « J’ai tout de suite voulu c’était abstrait tout cela… Peu m’importait d’être professeur ou
apprendre à en jouer », commente Pierre, qui a cependant dû concertiste, je voulais juste me lever le matin pour jouer du violon. »
convaincre ses parents, qui n’y voyaient d’abord qu’un « caprice Si Pierre a dû se frayer un chemin tout seul, Théo a en revanche
d’enfant ». Loin du simple enfantillage, c’est tout un univers qui « l’impression d’avoir été un oiseau », que tout s’est fait avec une
s’ouvre pour le futur musicien – qui insiste encore aujourd’hui sur grande légèreté. Il a profité de l’expérience de cet aîné qui l’a orienté,

28 n CLASSICA / Juin 2019


COLLECTION PRIVÉE

conseillé, lui a évité de de la production soit si peu joué, notamment les œuvres les plus
faire les mauvaises ren- tardives, qu’ils ont à cœur de défendre. « Soit les gens adhèrent à
contres et provoqué les sa musique et on entre dans le club très fermé des Fauréens, soit ils
bonnes, comme celle passent à côté et la trouvent fade et sans intérêt. » On guettera donc
avec Hortense Cartier- avec d’autant plus d’intérêt leur interprétation de la Deuxième
Bresson « qui est une des Sonate pour violon lors des Flâneries rémoises en juillet prochain.
personnes les plus impor- Leur enthousiasme ne les empêche pourtant pas d’être lucides
tantes dans mon dévelop- f a ce a u x e x i g e n ce s
pement, puisqu’elle m’a actuelles dans la gestion
permis de conscientiser d’une carrière artistique :
beaucoup de choses, d’en- « On sait très bien que,
visager tous les paramètres outre le plaisir qu’on a à
de la musique sans rien jouer ensemble, se produire
perdre en liberté ». en duo quand on est frères
Malgré une complicité et est beaucoup plus vendeur
une connivence évidentes, auprès des programma-
les frères Fouchenneret ont teurs. » Ces deux artistes,
mis du temps à se produire qui ont grandi en même
en duo. Avant tout par calcul : « Si nous avions brusqué les temps qu’Internet et les
choses, j’aurais pu littéralement écraser Théo, qui aurait tout réseaux sociaux, mesurent
accepté sans résistance », analyse Pierre, qui se réjouit de cette la nécessité de travailler leur
période qui a permis à son frère de « se développer et de s’armer image : « Notre société est tel-
pour rétablir l’équilibre ». Sentiment confirmé par le jeune lement portée sur le visuel que
pianiste,qui insiste sur l’importance qu’il a eue « à [se] former celui-ci est devenu incontour-
de [son] côté, auprès des musiciens de [sa] génération ». Rien nable et a envahi la musique.
que cet été,une demi-douzaine de dates vont les réunir,pour Les musiciens apprennent à
une collaboration prometteuse… en attendant d’être rattrapés gérer leur tête, leurs photos,
par Sarah, la benjamine de la famille, qui étudie encore le violon- leur site. Si on n’ose pas se montrer et dire “Regardez ce que je fais”,
celle au conservatoire. « Quand Sarah s’est rendu compte que le on est éliminé. Faire parler de soi et se vendre sont devenus aussi
violoncelle était le bon instrument pour pouvoir jouer avec nous, le importants que ce qu’on vaut comme artiste. »
choix a été évident! », s’enthousiasment les deux musiciens, qui Théo se rappelle qu’après les concours, les lauréats étaient conviés
rêvent déjà d’un trio. à des séances pour apprendre à vendre leur image : « Sans cela, on
nous disait qu’il ne fallait pas espérer “y arriver”! » Il est fort à parier
GABRIEL FAURÉ EN PARTAGE que ceux deux-là n’auront pas trop besoin de subterfuges extra-
Pour le moment, avec une « frénésie dévorante », ils explorent cha- musicaux pour s’imposer durablement dans le paysage musical.
cun de leur côté un répertoire varié mais choisi.Le pianiste a fondé Qu’importe l’image, pourvu qu’on ait le son! u
le Trio (puis l’Ensemble) Messiaen, alors que le violoniste fait
partie du Quatuor Strada et a enregistré avec ses amis Simon Zaoui
et Raphaël Merlin un programme consacré à Fauré. Fauré juste-
ment, qui réunit une fois de plus les deux frères avec un enthou- Actualités
siasme commun – et ancien : Théo se souvient encore de Pierre
chantant à tue-tête du Fauré lorsqu’il rentrait passer les vacances ➔ Pierre et Théo Fouchenneret joueront le 3 juillet à 20 h à Reims
dans la maison familiale,et se revoit déchiffrant toutes les mélodies dans le cadre des Flâneries musicales.
du compositeur, lui à la main gauche et son frère à la main droite, ➔ Ils se joindront à Victor Julien Laferrière le 16 août au festival
« parce que Théo n’était pas encore le virtuose qu’il est aujourd’hui », Les Classiques du Prieuré, au Bourget-du-Lac (73).
justifie l’aîné. De ce célèbre inconnu, ils regrettent que tout un pan

CLASSICA / Juin 2019 n 29


ON A VU

Cure musicale
à Baden-Baden
REFROIDI PAR OTELLO ET LE REQUIEM DE VERDI, LE FESTSPIELHAUS
A ÉTÉ RANIMÉ PAR LA BAGUETTE VIVIFIANTE DE KYRILL PETRENKO.

ernière année chant pour exprimer le drame

D
des vingt et flamboyant qu’on attend. Stuart
un ans de la Skelton a l’ambitus du rôle-titre,
direction la pâte charnue aussi, mais pas
d’Andreas Möl- l’aigu indompté. S’il sauve
ich-Zebhauser, l’« Esultate », il chante bientôt en
marquée de grands souvenirs. fausset : redoutable. Il n’en distil-
L’Otello de Pâques n’en sera pas lera pas moins une mort raffinée
(photos). La faute à Bob Wilson, et sensible. Sonia Yoncheva a
qui semble ne voir dans l’œuvre pour elle un instrument autre-
que la chute d’un géant : il l’il- ment ductile. Mais quand on a la
lustre d’un éléphant qui meurt, plus belle voix du monde, com-
masse considérable posée sur le ment laisser passer ici ou là de tels
plateau nu. Instant déroutant, au flottements techniques ? Com-

LUCIE JANSCH
naturalisme en rien « wilsonien », ment distiller un « Saule », une
suivi dès l’irruption de la tempête « Prière » qui sont des sommets
sonore d’images plus usuelles pour conclure le dernier « Ave »
chez lui, toujours éblouissantes par une note aussi vague ? Petits
de bleu dans leur irisation per- accidents, certes, mais qui indis- tion, comme pour équilibrer les Ildar Abdrazakov, pas moins
manente. Ce Wilson-là, vu cent posent, vu le rang de l’artiste. épures de Wilson. C’est l’Or- sonore, est autrement subtil.
fois, vient s’entrechoquer avec Avec son « Credo » subtil, chestre philharmonique de Ber- Reste Elina Garança, essentielle
Otello, qui demande aux acteurs Vladimir Stoyanov s’avère un lin, magnifique de détail, de fini, par son intensité et la splendeur
une défonce que la gestique si bon Iago, qu’on oublie l’instant mais cela reste un rien trop lisse de son timbre.Vient alors le plus
artificielle du metteur en scène d’après. Reste Zubin Mehta, qui pour sublimer la soirée. Vingt confondant, avec l’avenir qui
vient annihiler, ne laissant que le s’impose une certaine distancia- jours après celui de Currentzis à s’impose : l’an prochain, Kirill
Paris, le Requiem de Verdi du Petrenko dirigera Fidelio, le voici
lendemain semble de marbre. avec son orchestre désormais,
Riccardo Muti y exalte la grande pour un concert sidérant. Dia-
tradition, avec un soin du son logue fructueux avec une soliste
comme on n’entend plus guère, invertébrée, la Kopatchintskaja,
comme aux premières notes, à pieds nus, robe déstructurée,
peine murmurées. Orchestre et mais violon irrésistible, pour un
Chœurs de la Radio bavaroise, Concerto de Schoenberg presque
plus encore, auront époustouflé aisé d’approche. Suit une Cin-
par leur maîtrise du son.Mais où quième de Tchaïkovski d’une
reste donc l’émotion ? La distri- transparence, d’une lumière,
bution y prend sa part. Vittoria d’une absence de pathos inouïe,
Yeo, très bonne technicienne, comme lavée de sa tradition, et
s’époumone pour le « Libera si neuve de matière qu’on la
me », qui devient le cri d’une découvre, frémissante et fragile.
LUCIE JANSCH

pythie, et non le sentiment d’ex- Magique. u Pierre Flinois


tase de l’adieu. Francesco Meli ➔ Baden-Baden, Festspielhaus,
ignore la nuance piano et gueule. 13 au 15 avril.

30 n CLASSICA / Juin 2019


Incandescente Manon
UNE VISION INCARNÉE ANITA
ET PERTINENTE RACHVELISHVILI
Timbre renversant,
our son retour à l’Opé- nuancier infini, français

P ra-Comique, Manon a
revêtu les atours proposés
par Olivier Py à Genève puis à
châtié et présence
ravageuse : la Carmen de
la mezzo géorgienne met
Bordeaux. Installant le sexe au le feu à la reprise de la
cœur de l’œuvre, il l’emmène au production de Calixto
bordel et expose la cruauté Bieito. En face d’elle,
sociale qui filigrane sa condition. les solides Jean-François

SEFAN BRION
Pour lui, l’héroïne de l’Abbé Pré- Borras et Nicole Car
vost n’est pas une opportuniste, en Don José et Micaëla,
c’est une femme qui choisit d’être et la direction tendue
libre de son corps, de sa pensée de Lorenzo Viotti, un chef
et de son désir. Sa conscience de bénéficie avec Patricia Petibon Jean-Sébastien Bou ou aux Pous- à suivre (Paris, Opéra
la mort la pousse à profiter de la d’une interprète engagée corps et sette, Javotte et Rosette épatantes Bastille, 23/04).
jeunesse, ce qui la mènera « sur voix. On peut lui reprocher des d’Olivia Doray, Adèle Charvet et
tous les chemins », avec des sons un peu bas,des attaques pas Marion Lebègue.Tout cela dyna- L’ARCHIPEL
images fortes,des surcharges inu- toujours franches, des respira- misé par Marc Minkowski avec Bercé par l’onde favorable
tiles parfois, mais toujours une tions parfois inopportunes : tout un lyrisme ardent, brossant à du piano de Guillaume
direction d’acteurs précise qui est balayé par la force de son per- grands traits contrastés une Bellom et Ismaël Margain,
porte la modernité d’une vision sonnage, qu’elle habite et trans- fresque dramatique sans aucun le quatuor vocal L’Archipel
sans jamais contredire le texte, figure. L’ensemble de la distribu- sirop,inscrivant dans la musique porte à son zénith l’art de
donnant à ce spectacle une cohé- tion est d’ailleurs satisfaisant, du le même flamboiement qu’Oli- Brahms et de Schumann.
rence cruelle qui dit la vérité des Des Grieux bien chantant de vier Py déploie sur la scène. Entre tourmente
âmes et de la chair. Olivier Py Frédéric Antoun au Lescaut de Retour gagnant ! ◆ Alain Duault sentimentale et joie
romantique se glisse le
MANON DE MASSENET, Paris, Opéra-Comique, le 7 mai chic des délicieuses
Chansons à quatre voix de
Florent Schmitt. Chapeau
L’œuvre de Herrmann souffre bas aux demoiselles
de nombreuses longueurs ainsi Lamagat et Charvet
C2IMAGES POUR L’OPÉRA NATIONAL DE LORRAINE

que d’une uniformité un peu (Deauville, Festival de


plate et redondante des lignes Pâques, 20/04).
vocales, mais ce remarquable
créateur d’ambiances réussit à
restituer la transgressive malé-
diction innervant Hurlevent
d’une étrangeté hallucinée.
Layla Claire est une Cathy gra-
cieuse et volatile, John Chest ZAUBERLAND
un Heathcliff tout en charisme Bernard Foccroulle s’est
et intensité, Thomas Lehman employé à donner une
en Hindley est magnifique suite aux Dichterliebe de

L’amour à mort de suffisance corrompue,


Alexander Sprague en Edgar
Linton incarne parfaitement
Schumann. Son écriture
vocale charme par sa
plasticité et son équilibre,
OÙ LA VIGUEUR FAIT découvrir les sombres climats le pied tendre malchanceux. À parfait écrin pour le timbre
OUBLIER LA LONGUEUR néoromantiques qui baignent la baguette, Jacques Lacombe charnu et l’expressivité de
d’un éclat expressionniste ce magnifie cette partition par une Julia Bullock, bien entourée
ompositeur inspiré des drame de l’amour impossible vigueur de tous les instants. ◆ par Cédric Tiberghien.

C éblouissantes musiques
des films d’Hitchcock,
Bernard Herrmann a aussi écrit
entre l’ombrageux Heathcliff,
l’ancien enfant trouvé,et Cathy,
la fille de son père adoptif. Le
Romaric Gergorin

LES HAUTS DE
Mais on se perd dans les
afféteries, la complaisance
et le maniérisme de
cet unique opéra, fidèle adap- décor,unparquetondulérepro- HURLEVENT Martin Crimp et Katie
tation des Hauts de Hurlevent duisant la lande, est l’unique DE HERRMANN, Mitchell (Paris, Bouffes
d’Emily Brontë. Cette création audace de la sage mise en scène Nancy, Opéra national du Nord, 07/04).
scénique française permet de naturaliste d’Orpha Phelan. de Lorraine, le 7 mai

CLASSICA / Juin 2019 ■ 31


DANSEZ,
MAINTENANT PAR
DOMINIQUE SIMONNE

LE PALAIS GARNIER et de femmes en noir qui s’ex-


tirpent de la fosse d’orchestre
ET LES DANSEURS DE
comme de l’enfer. Menaçantes
L’OPÉRA DE PARIS figures du destin – est-ce le roi et
CÉLÈBRENT L’ÉCOLE la dame de Pique, ou des dieux
FLAMANDE AVEC DES fantomatiques? –,deux géants de
BALLETS DE HANS cinq mètres de haut, dont seul le
VAN MANEN ET DU DUO haut du corps est mobile,
orchestrent les mouvements des
LEON & LIGHFOOT. LES
mortels. Sous leur regard tuté-
HOLLANDAIS VOLENT laire,Léonore Baulac et Germain
VERS LES SOMMETS Louvet tournoient, se cherchent
AVEC GRÂCE. et se réconfortent, petits êtres
égarés dans un monde sans
repères, miroir peut-être de celui
que nous connaissons ici bas…
Enfin, avec Speak for Yourself
uste un pas de deux… (1999), Leon et Lightfoot jouent

J Huit minutes de duo, encore sur l’antagonisme en pui-


AGATHE POUPENEY / OPERA NATIONAL DE PARIS

un homme et une sant cette fois à la source : l’eau


femme vêtus de bleu, et le feu, le masculin et le fémi-
lovés dans les notes nin. Animés par Steve Reich et
des Trois Gnossiennes d’Erik Satie, Bach (L’Art de la fugue), les
le corps traversé par la ligne hommes virevoltent en crachant
mélodique.Équilibres et déséqui- la fumée puis s’apaisent à
libres,jeu de bascules et d’enrou- mesure que les femmes appellent
lements, ils dansent la rencontre, la bruine qui tombe des cintres.
la sensualité, l’amour assuré- Les corps luisants glissent dans
ment. Leurs lignes dessinent une des pas de deux sensuels et les
étonnante géométrie du désir, contraires se réconcilient sous
elles matérialisent d’une manière une évidence tranquille qui fait minutes de magie qui, à elles un rideau de pluie… Avec ces
limpide la palette des sentiments. oublier la virtuosité de l’exercice. seules, affirment la mystérieuse trois pièces tissées de légèreté, de
Dans ce ballet éclair (intitulé Pas la moindre complaisance capacité de la danse à révéler l’in- tragique et de poésie, l’école hol-
aussi Trois Gnossiennes) conçu en dans ce double dialogue entre time et nous laissent éblouis… landaise montre, s’il en est
1982 par le chorégraphe néerlan- l’homme et la femme, entre la Dans ce même programme besoin, qu’elle occupe une place
dais Hans Van Manen et inter- danse et la musique. Elena Bon- consacré aux chorégraphes du majeure dans l’art chorégra-
prété par la compagnie de nay,la pianiste installée sur scène, Nederlands Dans Theater sont phique. Pas de narration ni de
l’Opéra de Paris au palais Gar- vit elle aussi passionnément la donnés deux ballets de Sol Leon livret, mais la recherche obstinée
nier, les étoiles Ludmila Pagliero partition de Satie (sur laquelle, à et Paul Lightfoot,dignes héritiers de l’élégance, la volonté
et Hugo Marchand composent la place des habituels « allegro » de la tradition néoclassique de constante de rendre chaque
ainsi l’image idéale du couple ou « andante », on lit ces indica- Hans Van Manen et Jiri Kylián. mouvement signifiant, et l’art de
universel : elle,élastique et fluide, tions insolites : « Avec étonne- Sleight of Hand (tour de passe- faire résonner en nous des émo-
quintessence de la féminité ; lui, ment », « Plus intimement », passe) nous plonge dans un uni- tions profondes, ne serait-ce que
conciliant la force et la grâce avec « Dans une grande bonté »). Huit vers onirique, peuplé d’hommes le temps d’un duo. ◆

32 ■ CLASSICA / Juin 2019


Pour le meilleur
et pour le pire
UN ORCHESTRE premières phrases du prélude,
UI EMPORTE mais bientôt emportée à l’ex-
UNE PRODUCTION trême, fait du premier acte un
ÉCEVANTE maelström de passions qui vous

VAN ROMPAY SEGERS


subjugue. Elle sera à l’acte II plus
n attendait Alain Altino- tenue, en phase avec cette déci-

O glu, après son Lohengrin


à Bayreuth, au tournant
de son premier Tristan, à
sion de mort désirée, mais mise
en attente, puis au III, redevien-
dra irrésistible,l’attente devenant
Bruxelles. Et c’est bien lui qui accomplissement. Parcours stu-
triomphe ici. Non que l’Or- péfiant,et qui doit s’accommoder à l’extinction du monde, sont un peu connu,radieuse.Elle ne laisse
chestre de la Monnaie soit par- d’une production dont on a bien enchantement – tant pis alors si ici que l’impression d’une Isolde
fait ; au moins se donne-t-il à senti qu’elle ne pouvait lui conve- le I séduit moins,on a l’orchestre. trop légère. Le Tristan de Bryan
fond. Des accidents – le pauvre nir, l’obligeant peut-être à se sur- Mais la régie de Ralf Pleger, Register est en revanche tout en
cor anglais à l’acte III ! –, des dif- passer. Faut-il répéter, alors, vidéaste auteur du In war and ombre rentrée, mais sans cha-
ficultés d’ensemble, mais aussi qu’une scénographie n’est pas peace de Di Donato, est si indi- risme aucun. Malgré tout, au
un vrai investissement, où l’on une mise en scène.Superbe choix gente, si absente, qu’elle en vide moins tiennent-ils la route tous
sent une fois de plus qu’entre lui d’avoir demandé au plasticien la scène de présence : l’immobi- deux.Si Andrew Foster-Williams
et son chef permanent, il y a Alexander Polzin – déjà croisé ici lité ne s’improvise pas. Malgré est un Kurwenal jeune et géné-
osmose heureuse. Alors cette pour Aida – de mettre en images l’emportement de la fosse, une reux, Nora Gubisch est une
battue, presque désincarnée aux ce Tristan. Au II, cet arbre vivant équipe moyenne n’y trouve rien Brangäne qui ne tient plus ses
qui enferme la rhétorique des pour investir son chant d’une lignes sans incertitudes. C’est le
TRISTAN ET ISOLDE amants dans un organisme res- dimension qui lui permette de Marke de Franz-Josef Selig qui
DE WAGNER, pirant avec eux,puis au III,ce jeu tenir le pari de Tristan. On fait alors leçon, seul à faire du
BRUXELLES , de lumière dorée irradiante connaissait Ann Petersen,depuis statisme une vraie densité. ◆
Monnaie, le 2 mai comme un lever de soleil invitant Lyon, avec un Petrenko encore P. F.

Roulez jeunesse !
UNE DISTRIBUTION
ainsi un terrain de jeu idéal
RAVAGEUSE pour Timothée Varon en
Eisenstein,Adriana Gonzalez en
lors que l’essentiel de sa femme Rosalinde, Jean-Fran-

A l’actualité du monde
lyrique consiste à gloser
sur la santé et les performances
çois Marras en son amant
Alfred, Liubov Medvedeva en
leur bonne Adèle et Farrah El
ELIZABETH CARECCHIO

des vedettes du moment, il est Dibany en Prince Orlofsky.


toujours revigorant d’aller Alliant beauté du timbre, puis-
écouter les chanteurs de l’Aca- sante présence scénique et plai-
démie de l’Opéra de Paris. On sir contagieux d’être sur scène,
est toujours surpris par l’excel- leur engagement entier comme
lence de ces jeunes artistes fai- celui de toute la distribution
sant feu de tout bois et dont les emporte l’adhésion. Le cha- poignante de Célie Pauthe. la tête des musiciens en rési-
prestations valent souvent celles risme ravageur et la fraîcheur de Celle-ci contextualise par des dence à l’Académie de l’Opéra
de leurs aînés. L’exubérance de cette jeune troupe joyeuse vidéos la représentation dans le de Paris, dirige avec une belle
cette opérette de Strauss offre outrepassent la mise en scène camp de concentration de Tere- vivacité la réduction pour sept
zin où des musiciens prison- instruments de cette virevol-
LA CHAUVE-SOURIS DE STRAUSS, niers jouèrent réellement cet tante fantaisie viennoise. ◆
Bobigny, MC93, le 23 mars opéra en 1944. Fayçal Karoui, à Romaric Gergorin

CLASSICA / Juin 2019 ■ 33


Opéra souverain
LA CONSÉCRATION DE C’est Lessons in love and vio-
GEORGE BENJAMIN lence,créé au Covent Garden en
2018, dont le DVD nous a déjà

C
hristopher Marlowe, dit l’impact (CHOC, Classica
l’élisabéthain, et son 212). S’y confronter à la scène
Édouard II : 23 scènes, était impératif, et c’est à Lyon,
40 personnages, du sang coproducteur avecAmsterdam,
jusqu’à l’horreur. On imagine Hambourg,Chicago,Barcelone
ce qu’un romantique en eût et Madrid (où est Paris ?) qu’il
tiré ! Martin Crimp, même fallait aller pour cela. Passion-
sujet, 7 scènes, 5 personnages, nant, car à connaître d’abord la
musique de George Benjamin. captation,on retrouve la même
Et pas pour autant une ascèse : somptuosité d’écriture,orches-
densité et émerveillement, le trale et vocale, dont la dyna-
meurtre du roi est une des plus mique, la variété, la théâtralité
belles scènes de fascination naturelle, sont une fête pour
qu’on ait vue à l’opéra, entre le l’oreille, mais on découvre une
jeu des percussions captivant, autre approche du spectacle,

STOFLETH
la douceur du duo vocal avec visuellement très construit et
la mort, et la délicatesse de la cohérent (bravo à Vicki Morti-
mise en scène qui sait s’effacer. mer),et tout aussi captivant,du
À quatre siècles de distance, on Katie Mitchell rigoureux, à son Jarman, colorature aisée, est un tionnels. Et Alexandre Bloch
mesure l’évolution du monde, meilleur.Direction au cordeau, parfait clone de Barbara Han- reprend la baguette au compo-
qui aujourd’hui peut trouver pour des interprètes qui sont nigan – compliment. Gyula siteur sans qu’on n’y perde rien.
passionnant l’intimité des aussi fins acteurs que parfaits Orendt, Samuel Boden et Scotchant. ◆
corps, des esprits, oubliant la chanteurs. En tête, Stéphane Peter Hoare demeurent excep- P. F.
pompe royale, réduite à une Degout, formidable dans son
couronne illuminée, pour pré- aveuglement homophile et son LESSONS IN LOVE AND VIOLENCE DE BENJAMIN,
Lyon, Opéra, le 14 mai
férer s’occuper de l’humain. inconséquence de roi. Georgia

Sorcière bien-aimée
UNE INTERPRÉTATION sorcière tragique sublime les vers
AU SOMMET de Thomas Corneille et l’impla-
cable mécanique de Charpen-
rop rarement montée, la tier. Cyril Auvity (Jason) mérite

T Médée de Charpentier
bénéficie d’un livret d’une
stupéfiante qualité, pain bénit
tous les éloges : timbre éloquent,
diction parfaite, musicalité hors
pair. Keri Fuge incarne une
pour un metteur en scène. La Créuse toute d’émotion et de
production genevoise, venue de finesse. Charles Rice joue un
Londres,est due à David McVicar Oronte matamore alors que le
qui situe l’action à Londres en Créon de Willard White se bat
1940 et joue sur l’opposition avec la langue française, réalisant
entre la Royal Navy et la RAF. Ce in extremis une belle fin. La
MAGALI DOUGADOS

curieux parti pris tombe à plat Cappella Mediterranea, aux


durant les deux premiers actes pupitres riches et racés, reste en
pour ensuite se faire oublier grâce deçà de l’émotion requise, la
à la performance incandescente direction d’un Alarcon ici pusil-
d’Anna Caterina Antonacci. lanime se refusant aux contrastes
MÉDÉE DE CHARPENTIER, Durant un acte infernal et de d’une partition intensément sol
Genève, Grand Théâtre, le 30 avril glaçantes scènes de meurtre, sa y sombra. ◆ Vincent Borel

34 ■ CLASSICA / Juin 2019


ORCHESTRES
C’est le printemps ! évite toute lourdeur et bouil- Krivine prend une dimension
EN MARS ET AVRIL, UNE BRASSÉE DE
lonne de vie, manifestant une ludique, et les solistes de l’Or-
CONCERTS AUX REFLETS CONTRASTÉS réelle montée en puissance. chestre National donnent du
A COLORÉ LES SALLES FRANÇAISES. Superbes Chœurs Philharmo- Concerto pour sept instruments
nia, Maîtrise de Wasquehal à la à vent, timbales, percussions et
hauteur de l’enjeu, et voix orchestre à cordes de Frank Mar-
rois concerts à la Dans le même lieu,avec le Phil- ambrée de la mezzo-soprano tin une exécution aboutie et

T
Philharmonie à har, Mikko Franck n’insuffle Christianne Stotijn (Lille Nou- subtile. Le Concerto pour
marquer d’une pas à la suite du Coq d’Or de veau Siècle, 03/04). À la Maison orchestre de Bartók, tendu
pierre blanche. Rimski-Korsakov la féerie de la Radio, avec le National, la comme un arc, est lui aussi un
Avec Mariss Jan- attendue, et dans le Concerto cheffe américaine Marin Alsop petit bijou dans son écrin servi
sons et l’Or- n° 2 de Chopin, le piano ara- (photo) éblouit par la précision par des musiciens virtuoses qui
chestre symphonique de la chnéen de Nelson Freire fait de sa gestique (création de La se répondent avec connivence
Radio bavaroise,la recherche de cavalier seul. Changement de Lame des heures de Jean-Bap- (25/04). Challenge réussi pour
l’équilibre prévaut, magnifiée climat dans le « concerto pour tiste Robin). Après une restitu- François-Frédéric Guy à la fois
par des instrumentistes d’une oiseaux », Cantus arcticus, de tion plutôt élégante du Concerto pianiste et chef des Concertos
cohésion hors pair. Outre l’ou- Rautavaara et la flamboyante n° 1 de Bruch par le violoniste n° 22 de Mozart et n° 1 de
verture du Carnaval Romain de suite de L’Oiseau de feu de Stra- Kristóf Baráti,la Symphonie n° 7 Brahms. Il fait preuve d’un
Berlioz ou le Concerto pour vinski au cordeau (26/04). « Leningrad » de Chostakovitch engagement vigoureux et com-
orgue de Poulenc par la véloce soulevée par un souffle épique municatif avec un valeureux
Iveta Apkalna, on retiendra la SOUFFLE ÉPIQUE atteint un paroxysme impres- Orchestre de chambre de Paris
réalisation exceptionnelle du L’Orchestre national de Lille et sionnant (04/04). À nouveau manquant parfois de densité
Sacre du Printemps de Stra- Alexandre Bloch poursuivent dans l’Auditorium, la Sympho- brahmsienne (Théâtre des
vinski devenu un grand mor- pour leur part le cycle Mahler nie « Classique » de Prokofiev Champs-Élysées, 24/04). ◆
ceau symphonique à la fois avec une Symphonie n° 3 qui sous la baguette d’Emmanuel Michel Le Naour
contrôlé et orgiaque (23/03).
En l’absence d’Ivan Fischer
souffrant, le jeune chef hon-
grois Gábor Káli conduit l’Or-
chestre du Festival de Budapest
sur les plus hauts sommets dans
les Danses populaires roumaines,
les Chansons paysannes hon-
groises et surtout Le Château de
Barbe-Bleue de Bartók à la ten-
sion inexorable,y compris dans
les échanges entre la soprano
Ildikó Komlósi et la basse Kris-
tián Cser (31/03). Le pianiste
Mikhaïl Pletnev témoigne
d’une autorité souveraine dans
le Concerto n° 2 de Rachmani-
nov accompagné avec enthou-
siasme par Alain Altinoglu à la
tête de l’Orchestre national de
Russie ; quant à la Symphonie
n° 5 de Chostakovitch, elle
bénéficie d’une lecture lyrique,
SDP

aérée et sans pathos (02/04).

CLASSICA / Juin 2019 ■ 35


Abonnez -
vous ! TUGAN
SAISON

SOKHIEV
DIRECTION
N°licences : 2-1093253, 3-1093254 n Studio Pastre    Crédits photo : © Marc Brenner

l m i 0

FRÉDÉRICK MARTIN (1958-2016)


NOUVEAU CD « STIGMATES »
Sortie le 21 JUIN 2019 sur le label ACEL (distribution UVM)
Flore DUPUY : Cinéma Muet et 1ère Sonate pour Piano
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Sohrab LABIB : 8ème Sonate pour Piano
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LES CARNETS
D’EMMA

Comment l’œil écoute


■ Il est parfois utile d’enfoncer
des portes ouvertes. Il n’est que
de fréquenter les salles de
Les univers plus seulement le soutien des
voix mais des protagonistes à
part entière : le fantastique
concert pour constater que la
musique se regarde autant
du « voir » et de Orphée de Juan Diego Flórez
dialogue avec eux autant qu’avec
qu’elle s’écoute. Bien entendu,
l’opéra cristallise cette collabo-
ration entre l’œil et l’oreille, le
« l’entendre » se son épouse ou avec l’Amour, qui
le guide dans sa quête d’un bon-
heur enfui. Dans la Sémélé de
propre du drame étant même de
faire oublier que derrière les per-
sonnages se cachent des chan-
font complices Haendel que vient de proposer
John Eliot Gardiner, pionnier de
ces incursions shakespeariennes
teurs et qu’un chef d’orchestre de la musique dans le théâtre et
dirige des instrumentistes dissimulés dans la fosse – jusqu’à réciproquement, deux bassons narcotiques venaient enchan-
masquer entièrement celle-ci dans le dispositif wagnérien à ter Somnus (le sommeil) comme de grands oiseaux de nuit.
Bayreuth. De leur côté, le concert symphonique comme le ■ À l’inverse, le même Gardiner, pour souligner la puissance
récital s’accompagnent d’un décorum ritualisé destiné à narrative d’Harold en Italie, invitait Antoine Tamestit à quitter
mettre en scène la musique « pure » : lumière et obscurité, la position classique du soliste en front de scène et à parcourir
entrée du premier violon, accord, costume sombre pour l’orchestre au gré des déambulations byroniennes et des fas-
l’orchestre et les choristes, robes superlatives pour les solistes cinants alliages de timbres imaginés par Berlioz. Salle Cortot,
féminines, entracte, applaudissements, remise de bouquets de le Centre de musique de chambre de Jérôme Pernoo incite les
fleurs,bis… À l’intersection des deux,quelques cas « hybrides », jeunes instrumentistes1 à évoluer sur le plateau en suivant,
du fait de la nature même des œuvres – légende dramatique, mieux, en incarnant les lignes musicales : la perception du
oratorio… – ou de la manière de les représenter. Ainsi, très public en est transformée, formidablement ravivée.
appréciés du public, les opéras en version de concert où, selon Pour se révéler différemment à l’auditeur en quête d’émotion
qu’ils possèdent un peu, beaucoup ou absolument leur rôle, inédite, certains interprètes poussent le procédé jusqu’à sertir
les chanteurs se libèrent de la position studieuse derrière leur le concert dans une trame dramatique exogène. L’ambition
pupitre, l’œil rivé sur la partition, pour esquisser quelques des compositeurs des XVIe et XVIIe siècles de faire de la musique
mimiques et éléments de jeu. la représentation des passions trouve sa réalisation dans un
■ Pour faire bouger, peut-être, les lignes et attirer un nouveau théâtre, les Bouffes du Nord, et une fiction : ici, L’Heptaméron
public, les complicités entre l’univers du « voir » et celui de de Marguerite de Navarre associé à des madrigaux italiens
l’« entendre » semblent se multiplier, et de récents exemples admirablement chantés par les Cris de Paris de Geoffroy
ont pu en illustrer, souvent, les qualités et, parfois, les limites. Jourdain; là, un texte contemporain irrigué par des « Songs »
Publiée récemment en DVD, la production anglaises magnifiées par Lucile Richardot et
d’Orphée et Eurydice de Gluck par Hofesh l’ensemble Correspondances de Sébastien Daucé.
Shechter et John Fulljames place l’orchestre au EMMANUELLE La démarche est séduisante dans sa prise de
cœur de la scène, tantôt dans les hauteurs ély- GIULIANI risque, exigeant toutefois que les mots sachent se
séennes, tantôt dans les profondeurs de l’Enfer, est chef du service hisser au niveau des notes…
comme Olivier Py l’avait déjà imaginé pour Culture du journal (1) La condition sine qua non étant évidemment
Alceste du même Gluck. Les instruments ne sont La Croix de jouer par cœur.

CLASSICA / Juin 2019 ■ 37


EN COUVERTURE

Panorama
L’HISTOIRE
AU MIROIR
DE LA
MUSIQUE
Disjoindre musique et histoire serait un contresens
puisque nulle composition n’a jamais été créée
THE AGOSTINI PICTURE LIBRARY / BRIDGEMAN IMAGES - AKG-IMAGES - SDP
hors du temps. Et même sans être purement historique,
la musique révèle la singularité d’une société.
De plus, elle fut aussi souvent convoquée par le pouvoir
pour célébrer des événements majeurs et exalter
une pensée politique. Version romancée, fantaisiste
ou même trompeuse des faits, elle peut également
témoigner d’une urgence à partager une émotion
qui fait sens pour chacun. Éclairages.

Dossier réalisé par Jacques Bonnaure

38 ■ CLASSICA / Juin 2019


CLASSICA / Juin 2019 ■ 39
EN COUVERTURE

T
raiter du rapport de la musique la reine étant morte prématurément.On pourrait en
et de l’histoire revient, en un dire autant des nombreux Te Deum destinés à célé­
sens, à dérouler toute l’histoire brer une victoire militaire comme les Te Deum
de la musique, savante ou non. d’Utrecht (1713) et de Dettingen (1743) de Haendel.
En effet,il n’est aucune manifes­ Cela dit,le principe d’économie pouvait fonctionner
Page précédente : tation musicale, aucune œuvre, à plein et un morceau pouvait servir à diverses cir­
deux musiciens de la plus modeste à la plus constances. Ainsi, le Te Deum de Lully (1677) reten­
face à l’histoire. grandiose,qui se situe en dehors tit pour la première fois à l’occasion du baptême du
Haydn, auteur de de l’histoire. Beethoven a composé en 1813 une fort fils du compositeur (filleul de Louis XIV, tout de
la Nelson-Messe, martiale Victoire de Wellington, avec Malbrough s’en même!) avant d’être réutilisé pour des mariages, des
composée en va-t’en guerre et Rule Britannia intégrés, pour batailles, des actions de grâce…
l’honneur de l’amiral célébrer la bataille deVitoria (Espagne) qui a opposé En France, dès ses débuts, l’opéra s’inscrivit aussi
Nelson, vainqueur de Britanniques, Espagnols et Portugais aux armées de dans l’histoire. Prenons le prologue d’Alceste du
la bataille d’Aboukir. Napoléon, mais cette production n’est pas plus même Lully, en 1674. Il débute par une plainte de la
Et John Adams, « historique » que (mettons) une pièce humoristique nymphe de la Seine : « Le héros que j’attends ne revien-
dont la cantate On de Satie (Véritables Préludes flasques pour un chien), dra-t-il pas? Serai-je toujours languissante dans une
the Transmigration of qui marque à sa manière le moment où la musique si mortelle attente ? » Ce héros est évidemment
Souls rend hommage savante se met à distance et parfois en procès. Toute­ Louis XIV, alors en campagne pour la conquête de
aux victimes du fois, le rapport entre la musique et l’histoire (celle la Franche­Comté, qui revient vainqueur à Paris,
11 septembre 2001. des faits comme celle des mentalités) peut se décliner restaurant les plaisirs et les jeux. L’articulation entre
sous trois formes, suivant que la musique est direc­ l’événement militaire et l’œuvre lyrique ne constitue
tement liée au pouvoir, qu’elle met en scène des évidemment qu’un aspect de la pièce, mais qui était
épisodes marquants et passés (forcément stylisés et alors transparent pour tout le public. Cinquante ans
fantasmés) ou qu’elle réagit à chaud à des événements plus tard, ce genre de personnalisation aura disparu
– généralement récents et le plus souvent tragiques. – tout comme les prologues en forme d’hommages
royaux –, mais pas les liens avec l’histoire, dans un
sens plus large. Les Indes galantes, jusqu’à nos jours
MUSIQUE ET POUVOIR l’ouvrage le plus célèbre de Jean­Philippe Rameau,
On ne sait quelles musiques accompagnaient les offrent un scénario extravagant mais très conforme
obsèques des pharaons ou le triomphe des empe­ à l’esprit des Lumières.On y assiste à un combat sans
reurs romains. Elles devaient exister, on les imagine merci entre Hébé, déesse protectrice de la Jeunesse,
pompeuses à souhait selon les critères de l’époque. et Bellone, déesse de la Guerre. Plus de deux siècles
Il faudra attendre la Renaissance pour disposer de avant le slogan « Make Love, Not War », les quatre
quelques sources fiables. Encore faut­il noter que entrées évoquent l’amour sur tous les continents, et
pendant longtemps, les compositions musicales ne l’ouvrage s’achève sur une impressionnante cha­
furent pas destinées à un événement ou à un prince conne réunissant dans la forêt amazonienne Indiens,
particulier.Par exemple,la Messe des morts d’Eustache Espagnols et Français. Cet appel à l’amour interna­
Du Caurroy,couramment désignée comme « Messe tional était contemporain de la fin de la Guerre de
de requiem des rois de France », fut utilisée pour Succession de Pologne (1738).
toutes sortes d’occasions funèbres à partir de 1610 Par la suite, quel que soit le régime politique, le
(mort d’Henri IV). Le rite prime sur l’événement pouvoir tenta toujours d’annexer la musique pour
personnalisé.Plus tard,en revanche,les musiques de lui faire commenter les événements. La Révolution
circonstances se particularisent. En Angleterre, au française fut féconde en cantates républicaines, pas
cours de sa brève carrière, Henry Purcell célébrera toujours réussies mais pas toujours ratées non plus,
l’anniversaire et le décès des rois et reines en des comme certaines partitions à gros effectif de Gossec
pièces à usage unique.Certaines sont restées célèbres et de Méhul. On pense bien que Napoléon mono­
comme l’ode Come ye, sons of art pour l’anniversaire polisa les musiciens qui lui étaient favorables
de la reine Mary (1694) suivie, huit mois plus tard – Méhul, qui fut l’un des premiers récipiendaires de
par d’impressionnantes pages de caractère funèbre, la Légion d’honneur, mais aussi Spontini dont l’opéra

QUELQUES REPÈRES
1577 1669 1717
Fondation de La Grande Bande, Création par Louis XIV de l’Académie Composition des suites de la Water Music
préfiguration des Vingt-quatre Violons royale de musique, confiée à Pierre Perrin, de Haendel, musiques royales jouées
du roi (1614), premier orchestre officiel. puis en 1672 à Jean-Baptiste Lully. sur la Tamise.

40 n CLASSICA / Juin 2019


L’opéra a toujours voulu rendre
présente la réalité historique,
Fernand Cortez (1809) constitue un éloge à peine
déguisé de l’Empereur. Les musiciens romantiques
quitte à l’adapter, à la styliser,
se laissèrent moins facilement embrigader – on
notera cependant que Berlioz accepta de grand cœur
à la solliciter. Et même quand il ne
(et de grand chœur) la commande par le ministère
de l’Intérieur d’une Grande Messe des morts pour
racontera que la médiocre
célébrer les victimes des Trois Glorieuses de 1830 condition humaine, il restera
(finalement, la Messe accompagna l’hommage au
général Damrémont,tué lors de la prise de Constan- un fait de société
tine). Il faut attendre l’ère soviétique pour voir repa-
raître, en URSS du moins, un souci de célébration
des événements. Grands et petits compositeurs s’y obsédante de Louis XIV, pas de Noces de Figaro sans
attelèrent et, étrangement, le pompiérisme le plus l’esprit des Lumières, pas de drame wagnérien sans
accablant accompagnant les allusions à la révolution aspiration à une réappropriation de la culture alle-
d’Octobre ou aux hauts faits de Staline (La Garde de mande par le peuple,pas de Boris Godounov sans une
la paix de Prokofiev ou Le Chant des forêts de volonté de l’intelligentsia de transformer les rapports
Chostakovitch) alterne parfois avec de surprenantes sociaux en Russie. Et même quand, plus tard, las des
réussites (Alexandre Nevski et Ivan le Terrible de évocations historiques, il ne racontera que la
Prokofiev – des musiques de film),et certains passages médiocre condition humaine, il restera un fait de
ardents des Symphonies nos 2 et 3 de Chostakovitch. société. Carmen et le théâtre vériste italien, qui s’ap-
puient sur des faits divers comme ceux qui ont ins-
LA MUSIQUE MET EN SCÈNE piré Pietro Mascagni dans Cavalleria Rusticana ou
Ruggero Leoncavallo dans Pagliacci,sont déterminés
L’HISTOIRE par une aspiration populaire à l’expression d’une
Ici, il sera surtout question d’opéra, car l’opéra a réalité triviale, et cela dénote un changement dans
forcément à voir avec l’histoire. Né dans les cercles les goûts et la sociologie mêmes du public.
humanistes et aristocratiques italiens à la fin du À côté de ce rapport évident entre l’histoire et la scène
xvie siècle de la volonté de représenter à la manière lyrique, il faut remarquer que l’opéra s’est voulu à
des Grecs antiques les grands épisodes de la mytho- plusieurs reprises un spectacle pédagogique, ou du
logie, il évolua bientôt vers l’évocation de l’histoire moins moralisateur. Le spectateur actuel qui assiste
antique puis de l’histoire plus récente, sinon à la représentation d’un opéra baroque a vraisem-
moderne. Depuis l’Orfeo de Monteverdi (1607), qui blablement peu tendance à ne consacrer son atten-
évoque le mythe fondateur de la musique, et surtout tion qu’à l’intrigue mythologique ou historique
depuis Le Couronnement de Poppée (1641), premier compliquée à l’extrême. Il n’en fut peut-être pas
opéra à présenter des personnages historiques et non toujours ainsi.Le plus célèbre librettiste du xviiie siècle,
mythologiques, jusqu’à Nixon in China (1987)
(cf. infra) et La Mort de Klinghoffer de John Adams
Pietro Trapassi dit Metastasio, auteur d’une impres-
sionnante quantité de livrets, tenait à diffuser dans ses ACTUALITÉS
(1991), inspiré d’une prise d’otages (réelle) par des pièces un message politique noblement humaniste. Il ◗ Laure Dautriche a
activistes palestiniens, ou Aliados de Sébastien Rivas est notamment l’auteur d’une Clémence deTitus,mise choisi treize compositeurs
(2013) qui met en scène la connivence entre Margaret en musique par plusieurs compositeurs dont Gluck, qui, tous, ont tissé des
Thatcher et le général Pinochet, l’opéra a toujours et adaptée pour le dernier opera seria de Mozart, en liens différents avec leur
voulu rendre présente la réalité historique, quitte à 1791. Comme Auguste dans le Cinna de Corneille, époque et les puissants
alors au pouvoir. Une
l’adapter, à la styliser, à la solliciter mais en la soule- le Titus de Metastasio déjoue un complot puis gracie invitation à (re)découvrir
vant par la force de la musique et du chant. les comploteurs. La Clémence de Titus de Mozart fut ces parcours singuliers et
Mais si l’opéra raconte l’histoire, il est lui-même un commandée à l’occasion des fêtes célébrant à Prague à entrer au cœur du sujet
objet historique. Né dans un contexte historique et l’avènement de Leopold II.C’était,symboliquement « Musique et histoire ».
social donné, souvent dans des milieux proches du au moins, une bonne façon de donner au nouvel Ces musiciens qui ont
fait l’histoire, de Laure
pouvoir, il ne saurait être séparé de son temps : pas empereur une leçon de l’esprit des Lumières en Dautriche, éd. Tallandier,
de tragédies lyriques de Lully sans la présence mettant sous ses yeux un exemple à imiter. lll 288 p., 19,90 €.

1795 1868 1889


Création du Conservatoire de musique Création de Dalibor, opéra Ode triomphale en l’honneur du centenaire de
de Paris, destiné à la formation de Bedrich Smetana, manifeste 1789 d’Augusta Holmès, première commande
des musiciens républicains. du nationalisme musical tchèque. officielle faite par la République à une compositrice.

CLASSICA / Juin 2019 n 41


EN COUVERTURE
L’opéra de Paul Hindemith Mathis le peintre,qui met apporte des innovations musicales, allusions aux
Pour être en scène l’indépendance d’un artiste de la Renaissance musiques du passé, aux modes mélodiques
face au pouvoir, jouait ce même rôle philosophique archaïques,renouvelant et diversifiant ainsi le langage.
historique, et éthique. Les nazis ne s’y sont pas trompés et ont
la musique interdit les représentations. LA MUSIQUE RÉAGIT
En raison du caractère officiel de l’institution « Opéra
de Paris », le grand opéra français du xixe siècle n’en À L’HISTOIRE PRÉSENTE
n’a pas finit pas d’exalter avec des moyens scéniques énormes On pourrait penser que ce dernier aspect du rapport
à être la pensée politique dans l’air du temps. Autour de
1830, malgré les conceptions réactionnaires de
de l’histoire et de la musique, consistant à réagir à
chaud aux événements, concerne surtout les tragé-
nécessai- Charles X, la mode est à l’émancipation des peuples.
Voici donc successivement les Grecs révoltés dans
dies du xxe siècle, lorsque les compositeurs ne furent
plus seulement employés pour chanter et exalter
rement Le Siège de Corinthe de Rossini (1826),les Napolitains
soulevés dans La Muette de Portici d’Auber (1828),
mais aussi pour déplorer. En fait, cette tendance est
apparue en 1515 avec La Guerre, ou La Bataille de
liée à un dont le duo « Amour sacré de la patrie » sera le signal
de la révolution belge, les Suisses résistants vain-
Marignan, chanson polyphonique de Clément
Janequin. Il est vrai qu’on exaltait alors assez joyeu-
fait, une queurs des cruels Autrichiens dans Guillaume Tell de
Rossini (1829). Sous la monarchie de Juillet, on se
sement les massacres. Au cours des siècles suivants,
on l’a vu, les événements sont souvent « filtrés » par
révolution. méfiera, non sans raison, des révolutions, mais les
livrets de Scribe, dont on a dit tant de mal, diffusent
divers usages. Une bataille, c’est un Te Deum; un
mort célèbre, un requiem. Le rite met l’événement à
Lorsqu’elle une pensée modérée : méfiance à l’égard de tous les distance. Plus près de nous, il est exposé tel quel. Les
fanatismes dans Les Huguenots de Meyerbeer (lire exemples abondent. La Première Guerre mondiale
accomplit p. 48), défiance envers les mouvements populaires n’a rien donné de déterminant et a suscité bien des
exaltés dans Le Prophète du même, condamnation hymnes conventionnels, hormis la Symphonie n° 3
sa mission, de l’intégrisme religieux quel qu’il soit et de l’antisé- « Pastorale » de Vaughan Williams ou, de biais,
mitisme dans La Juive de Halévy.Plus généralement, La Valse de Ravel qui donne à entendre le vacarme
elle révèle un très grand nombre d’opéras italiens ou français de la fin d’un monde.Les destructions de la Seconde,
du xixe siècle ont une base historique… pour le
les traits plaisir de l’histoire et celui de brosser de saisissants
en revanche,et particulièrement la Shoah,ont permis
à des compositeurs de traiter les faits eux-mêmes :
les plus et fantaisistes portraits (Anna Bolena, Norma, Don
Carlo(s), Aïda, Tosca, Andrea Chénier…).
insurrection du ghetto de Varsovie (Un survivant de
Varsovie de Schoenberg), massacre de Lidice en
profonds Le développement des nationalismes au xixe siècle
sera l’occasion de raconter une version fantasmée de
Bohême (Mémorial pour Lidice de Martinu), bom-
bardement de Coventry (War Requiem de Britten),
d’une l’histoire en musique. En ce domaine, on a l’embar-
ras du choix. Quelques exemples : Dalibor de
camps d’extermination (Dies Irae de Penderecki),
massacres de masse nazis et terreur stalinienne
époque, Smetana en Bohême, Hunyadi Lászloó et Bánk Bán
d’Erkel en Hongrie, Une vie pour le tsar de Glinka,
(Symphonie n°13 « Babi Yar » de Chostakovitch).
Mais,redisons-le,pour être « historique »,la musique
d’une Le Prince Igor de Borodine, Boris Godounov et
La Khovanchtchina de Moussorgski, Les Lombards à
n’a pas à être nécessairement liée à un fait, une révo-
lution, un massacre… Lorsqu’elle accomplit sa
civilisation la première croisade ou la Bataille de Legnano deVerdi,
ou, plus connus, Lohengrin ou Les Maîtres chanteurs
mission, elle révèle les traits les plus profonds d’une
époque, d’une civilisation. Leonard Bernstein n’écri-
de Nuremberg de Wagner. Chacun de ces ouvrages vait-il pas que « pour l’essentiel, c’est entre l’homme
se fonde sur un fait historique (la victoire des Lom- occidental de ce tournant de siècle [années 1890-1910,
bards sur les Impériaux en 1176 dans La Bataille de ndlr] et la vie spirituelle que la bataille fait rage. De
Legnano, les invasions polovtsiennes en Russie au cette opposition naît la liste terminable des antithèses
xiiie siècle dans Le Prince Igor, la crise dynastique qui – tout le yang et le yin – qui habitent la musique de
mena au pouvoir un intrigant au xviie siècle dans Mahler. » On pourrait en dire autant de la musique
Boris Godounov) ou un personnage historique réel, de Beethoven un siècle plus tôt.La musique n’est plus
le poète du xve siècle Hans Sachs dans Les Maîtres alors reportage ni même méditation sur les événe-
chanteurs… Cette revendication nationale, qui pré- ments, mais témoignage et élucidation du sens
sente l’histoire de façon romancée voire fantaisiste, essentiel de l’histoire. u Jacques Bonnaure

1911 1938 2002


Treemonisha de Scott Joplin est le premier L’exposition « Musique dégénérée » est Création d’On the Transmigration of Souls
opéra d’un compositeur afro-américain organisée par les nazis à Düsseldorf pour de John Adams, en hommage aux victimes
(la création dut attendre 1972). stigmatiser les tendances modernistes. des attentats du 11 septembre 2001.

42 n CLASSICA / Juin 2019


LA BATAILLE DE MARIGNAN
La Guerre, ou La Bataille de Marignan (ca. 1530)
Clément Janequin

B
ataille de Marignan, 1515. Tout le et sa biographie reste lacunaire. Il disparaît même
monde connaît cette date, mais peu de pendant des années, alors que des chansons de sa
gens savent précisément de quoi il
retourne. Les 13 et 14 septembre 1515,
1515 composition circulent, dont certaines sont publiées
à Paris par l’éditeur Pierre Attaingnant.Au cours des
cinquante mille à soixante mille soldats, années suivantes,on le retrouve à Angers puis à Paris
d’un côté les troupes françaises de François Ier et ses mais pendant de longues périodes, on perd sa trace.
alliés vénitiens, de l’autre des mercenaires suisses Lorsqu’il meurt en 1558, il est « chantre ordinaire
agissant pour le compte du duc de Milan et du pape de la chapelle du roi » (Henri II), mais ne semble
Léon X, s’étripèrent près de Marignan (aujourd’hui pas avoir occupé des postes très importants.
Melegnano), à une quinzaine de kilomètres de
Milan. La bataille ne fit pas moins de 14000 morts, LE CHOC DES ARMES, MAIS
peut-être plus. Pourquoi un tel déploiement mili-
taire? C’est que François Ier entendait conquérir le AVEC HUMOUR
duché de Milan, poursuivant l’œuvre de son prédé- La postérité a surtout retenu de lui des chansons
cesseur et beau-père Louis XII, mort sans descen- polyphoniques qui connurent en leur temps un
dance masculine le 1er janvier 1515. Le nouveau roi véritable succès. C’est que Janequin avait une ima-
désirait faire valoir les droits de son épouse Claude gination sonore débordante et, à l’occasion, utilisait
de France, fille de Louis XII et arrière-petite-fille de de manière très originale les cris et onomatopées
Valentine Visconti, sur ce duché. Les Suisses avaient (on le voit notamment dans Les Cris de Paris ou
d’abord été les alliés des Français, mais s’estimant Le Chant des oiseaux). Dans La Guerre (ca. 1530)
mal payés, ils avaient fait volte-face. Mal leur en prit aussi. Cette chanson d’amples dimensions, ferme-
car la bataille tourna franchement en faveur des La Bataille ment structurée en plusieurs épisodes, nous fait
Français, et le prestige de François Ier, qui n’était roi de Marignan, entendre le choc des armes (von,von,von,patipatoc,
que depuis huit mois, en fut rehaussé. 14 septembre 1515, chipe, chope, torche, lorgne), les trompettes (tarira-
À l’époque, on avait encore l’esprit léger et prime- ici peinte par rira, fereferelanfanfere), les bombardes (bon, bon,
sautier, et le massacre fut mis en chanson. Clément Alexandre-Évariste bon). Outre ces particularités phonétiques, notons
Janequin (ou Jannequin) était né en 1485 à Châtel- Fragonard un sens certain du mot qui claque :
lerault (Vienne). On sait assez peu de choses sur lui en 1836. « Avanturiers, bons compagnons
Ensemble croisez vos bastons,
Bendez soudain, gentils Gascons,
Nobles, sautez dens les arçons,
RMN-GRAND PALAIS (CHÂTEAU DE VERSAILLES) / CHRISTIAN JEAN / HERVÉ LEWANDOWSKI

La lance au poing hardiz et promptz


Comme lyons!
Haquebutiers, faictes vos sons!
Armes bouclez, frisques mignons,
Donnez dedans! Frappez dedans! »
On s’amusera de la manière dont il fait parler les
Suisses (alémaniques apparemment),qui concluent,
dépités (« Tout est ferlore, bigot »),inventant même des
mots germaniques (« Tout est ferlore, la tintelore »).
Le propos patriotique n’est pas absent. La chanson
commence dans un mouvement large plutôt gran-
diose évoquant « la victoire du noble roi François »,
ou, peu avant la fin, éclate dans un cri d’allégresse :
«Victoire!Victoire au noble roi François. » La musique
prend un accent attendri lorsqu’il est question de
« la fleur de lys fleur haut prix ». Cette chanson, outre
son importance historique, est un parfait témoi-
gnage de l’art savant et populaire, joyeusement
imaginatif, de la Renaissance française. u

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RMN-GRAND PALAIS (MUSÉE DU LOUVRE) / FRANCK RAUX
LE CONCILE DE TRENTE
Messe du pape Marcel (1562)
Giovanni Pierluigi da Palestrina

I
l n’a pas laissé un grand souvenir dans officii sollicitudines sur la musique liturgique, il
l’histoire de l’Église.Victime d’une hémor-
ragie cérébrale, le pape Marcel II ne régna
1545- imposa un double modèle à l’Église catholique :
le chant grégorien… et Palestrina.
que trois semaines, en 1555, entre les deux
dernières sessions du Concile de Trente, 1563 Conformément à ses principes et aux directives
pontificales, Palestrina conjugue une superbe
moteur de la Contre-Réforme. science du contrepoint et un sens mélodique aussi
Dans cette célèbre messe a cappella, composée en constant qu’agréable. La musique semble aérée,
1562 à la mémoire du défunt mais dédiée au roi lumineuse, les lignes mélodiques se déroulent avec
d’Espagne Philippe II, et qui servit longtemps pour un agrément qui n’exclut pas la profondeur spiri-
le couronnement des papes, Giovanni Pierluigi da tuelle. L’auditeur est plongé dans un bain sonore
Palestrina (1525-1594) aurait voulu montrer par extatique sans aspérités et sans fin. L’écriture, com-
sa composition que la polyphonie et la compré- plexe, semble limpide et comme désincarnée, indif-
hension des textes n’étaient pas incompatibles. férente au texte.La polyphonie palestrinienne devint
La pratique de la polyphonie avait en effet irrité pour longtemps la norme du catholicisme romain,
les cardinaux, qui craignaient que le peuple ne universellement admirée. Cette esthétique officielle
s’attachât davantage à la musique qu’aux textes exerça son influence jusqu’au xixe siècle,notamment
liturgiques. Palestrina répondait donc ainsi aux à travers le mouvement cécilien, qui entendait reve-
rigoureuses exigences tridentines, fondées sur Le Concile de Trente, nir à l’esprit de Palestrina, et tous les compositeurs
la nécessité pour la musique d’être le vecteur de d’un anonyme italien de musique sacrée qui suivirent l’exemple du maître
la doctrine, de la présenter agréablement mais (milieu du xvie siècle), romain (Liszt dans sa Missa Choralis, Bruckner dans
sans qu’elle prenne la première place. Lorsqu’en est exposé au ses motets ou sa Messe n°2, Gounod dans la plupart
1903, Pie X publia son motu proprio Inter pastoralis musée du Louvre. de ses Messes, Verdi dans les Pezzi Sacri…). u

44 n CLASSICA / Juin 2019


BATAILLE DE STEINKERQUE
Te Deum (ca. 1692-1698)
Marc-Antoine Charpentier

1692

L
e Te Deum de Charpentier aura beau-
coup fait pour populariser la musique
baroque française depuis qu’en 1953,
le début de son brillant prélude instru-
mental fut choisi comme indicatif de
l’Eurovision. De telles œuvres évoquent le chapitre
de Candide de Voltaire dans lequel, après une
bataille sanglante, on voit les rois des deux camps
faire chanter des Te Deum chacun de son côté.
On a peu de précisions sur la composition et la
première exécution du Te Deum de Charpentier,
mais il semble bien qu’il ait été créé après la bataille
de Steinkerque, qui eut lieu le 3 août 1692 à une
trentaine de kilomètres au sud-ouest de Bruxelles.
Au cours de celle-ci, l’armée de Louis XIV, menée
par le maréchal de Luxembourg, défit les alliés de
la Ligue d’Augsbourg conduits par Guillaume
d’Orange. Les deux armées étaient en nombre à
peu près égal. La bataille commença plutôt mal
pour les Français, mais les chefs (duc de Bourbon,
prince de Conti, duc de Chartres) se montrèrent
si valeureux qu’ils entraînèrent leurs troupes. Ce
fut cependant une victoire à la Pyrrhus puisque
les pertes furent importantes (20 000 morts), et
les Français ne purent poursuivre leurs adver-
saires. Quoi qu’il en soit, la victoire fut très média-
tisée et François Couperin composa de son côté
une « sonade » instrumentale.
Marc-Antoine Charpentier (1643-1704) n’était
COLLECTION GRÉGOIRE / BRIDGEMAN

pas à proprement parler un musicien de cour,


Lully l’ayant écarté de Versailles. Il exerçait ses
talents comme maître de chapelle de l’Église
Saint-Louis (dans le Marais), tenue par les Jésuites,
et du collège Louis-le-Grand. Le Te Deum obéit
aux canons du grand motet français. Le texte de
l’hymne est divisé en sections contrastées chantées
par huit solistes et un chœur à quatre parties tour
à tour recueillis ou grandioses, soutenues par un
orchestre rutilant avec trompettes et timbales, Gravure célébrant la bataille de Steinkerque, qui eut lieu le 3 août 1682
selon la loi du genre. La tonalité principale est à une trentaine de kilomètres au sud-ouest de Bruxelles. Elle vit
évidemment ré majeur, que Charpentier jugeait les troupes françaises remporter la victoire sur la ligue d’Augsbourg,
« très joyeux et guerrier ». u une grande coalition européenne qui s’opposait à Louis XIV.

CLASSICA / Juin 2019 n 45


EN COUVERTURE

A
u cours de sa brève carrière allemande,
le jeune Haendel (1685-1759) avait
travaillé pour le prince électeur de
Hanovre. Puis il s’installa en Angle-
terre et, sans résilier sa fonction à
Hanovre, fit tout pour devenir compositeur officiel
de la cour de Londres. Cette situation un peu
inconfortable tourna à son bénéfice lorsqu’à la mort
de la reine Anne, le prince électeur de Hanovre fut
choisi pour lui succéder, devenant roi d’Angleterre
sous le nom de George Ier. Le nouveau monarque
doubla les appointements de Haendel, qui ne tarda
pas à recevoir la nationalité anglaise, rompant défi-
nitivement avec sa patrie d’origine. Lorsque George
Ier mourut, en 1727, son fils lui succéda et les fêtes
du couronnement de George II furent grandioses.
Haendel fut requis pour en composer la musique,
dans le style glorieux qu’il avait déjà si bien illustré
dans son Te Deum et son Jubilate, composés en 1713
après la signature des traités de paix d’Utrecht. Les
Coronation Anthems (Hymnes du couronnement)
sont au nombre de quatre et destinés à quatre
moments de la cérémonie.

BRIDGEMAN IMAGES
« Zadok the Priest », assez bref, accompagne
l’onction royale en évoquant la consécration du roi
Salomon par le grand prêtre Sadok et le prophète
Nathan telle que la raconte le premier Livre des Rois.
L’hymne est introduit par un prélude orchestral en
doubles croches formant une splendide marche
harmonique en crescendo amenant la glorieuse Gravure « The King Shall Rejoice » (« Le roi se réjouira »),
entrée du chœur. Suit un mouvement ternaire commémorant tiré du Psaume XXI, marque le moment le plus
décrivant la joie populaire avant qu’un jubilatoire le couronnement important de la cérémonie, le couronnement pro-
alléluia conclue triomphalement le morceau. de George II prement dit. L’introduction orchestrale, dans un
« Let Thy Hand Be Strengthened » (« Que ta main (1683-1760). glorieux ré majeur, est toute vibrante des acclama-
soit raffermie ») correspond vraisemblablement à tions du chœur et de sonneries de trompettes.
l’un des premiers moments de l’office (donc avant Le mouvement suivant, en forme de menuet vif,
l’onction). Le texte est directement emprunté au traduit la joie du roi qui a reçu le salut divin. Après
Psaume LXXXIX. Ici, la joie est moins bruyante que une brève transition, une fugue en mode mineur
dans le morceau précédent, trompettes et timbales offre un émouvant contraste en appelant sur le roi
se taisent.La première section ne manque cependant les bénédictions divines, et l’ensemble se conclut
pas de dynamisme, alors que la seconde est beau-
coup plus recueillie lorsque le texte en appelle au
1727 par un nouvel alléluia.
« My Heart Is Inditing » (« Mon cœur compose »)
sens royal de la justice et du droit. Un alléluia fugué, (Psaume XLV) accompagne le couronnement de la
léger et angélique, termine l’hymne. reine Caroline. Comme il se doit, le style en est
moins viril et prophétique. Il s’ouvre dans un mou-
vement ternaire plein d’élégance. Suit un mouve-
ment très mélodieux décrivant les filles du roi

COURONNEMENT assises au milieu d’honorables femmes. La partie la


plus originale est probablement la troisième, encore
plus intimiste et discrètement sensuelle lorsqu’il est

DE GEORGE II question de la beauté de la reine. Comme il se doit,


un alléluia couronne l’ensemble.
On sait combien la monarchie anglaise a le sens
D’ANGLETERRE des traditions. Aussi ne sera-t-on pas surpris que
l’anthem « Zadok the Priest » ait été chanté à

Coronation Anthems (1727) chaque couronnement depuis 1727. Quant à


Haendel, qui savait accommoder les restes, il
réutilisa une partie de ses Anthems dans ses futurs
Georg Friedrich Haendel oratorios Esther et Deborah. u

46 n CLASSICA / Juin 2019


RÉVOLUTION ET LIBERTÉ
Fidelio (1805)
Ludwig van Beethoven

J
ean-Nicolas Bouilly (1763-1842), monarque éclairé, ou le caractère sublime d’une
Tourangeau acquis aux idées révolution-
naires, siégea au Comité de salut public de
1789- femme dévouée à son époux incarcéré pour des
motifs illégitimes. Si le chœur des prisonniers,
Tours et signa quelques arrêts de mort.
Mais après le 9 thermidor, il fit remarquer
1794 autorisés un instant à quitter leur cachot et à revoir
la lumière, est l’un des moments clés de l’œuvre, le
qu’il avait sauvé bien plus de prévenus. Il avait l’âme splendide chœur final célèbre bien Léonore. Du
sentimentale et composa un grand nombre de point de vue idéologique, Fidelio occupe une posi-
pièces dont certaines obtinrent un beau succès, tion majeure dans l’évolution de Beethoven. Lequel
comme Léonore ou l’Amour conjugal, inspirée a dépassé l’aspect purement politique des idéaux
semble-t-il d’un fait divers réel de l’époque de la issus de la Révolution française pour s’élever à une
Terreur. Une femme se serait travestie en homme sorte de mystique humaniste, dans laquelle l’amour
et fait engager à la prison de Tours afin de participer conjugal, qui lui a cruellement manqué, représen-
à l’évasion de son mari. Cette pièce fut mise en terait l’accomplissement humain suprême.
opéra par Pierre Gaveaux (1798) et sa renommée
se répandit en Europe. Elle fut à l’origine de trois
opéras : L’Amor Coniugale (1805) de Simone Mayr,
Leonora de Ferdinando Paër (1804) et la Léonore de
Beethoven, dont le livret de Joseph Sonnleithner
suit de près l’intrigue de Bouilly.
Le jeune compositeur avait été favorablement
impressionné par un opéra de Cherubini, Lodoïska,
le type même de ce que l’on appellera plus tard une
« pièce à sauvetage ». L’intrigue en est toujours à
peu près identique. Un(e) innocent(e) est accusé(e)
par un méchant, un pervers, un dictateur. La situa-
tion semble désespérée, mais tout s’arrange in fine
grâce à l’action d’un représentant du roi.

VIBRER POUR LA LIBERTÉ


Ici, Florestan a été injustement emprisonné par le

J.J.F TASSAERT/
cruel gouverneur Don Pizarro. Lequel, apprenant
que le roi enquête sur ses méfaits, décide de suppri-
mer son détenu avec l’aide du gardien Rocco.
Léonore, l’épouse de Florestan, s’est déguisée en
homme et fait engager auprès du geôlier sous le La Nuit du La création,en 1805,n’eut aucun succès et l’ouvrage,
nom de Fidelio.Au moment où Pizarro va exécuter 9 au 10 thermidor modifié par la censure qui avait exigé que l’action
son mari, elle le menace d’un pistolet. On annonce an II, arrestation se déroulât en Espagne au xviie siècle – ce qui n’avait
l’arrivée d’un ministre, qui confond alors le de Robespierre aucun sens mais prenait peut-être en compte la
méchant et libère Florestan. (ca. 1796), de sensibilité des troupes françaises d’occupation –, ne
Le contexte historique se prêtait évidemment à de Jean-Joseph- tint que trois représentations. Par ailleurs, cette
tels sujets. Beethoven, sans être en rien révolution- François Tassaert création tombait mal. Douze jours avant la bataille
naire,vibrait comme beaucoup de jeunes Allemands (1765-1835). d’Austerlitz, Vienne était désertée par le public
et Autrichiens au seul mot de « liberté ». Il avait habituel, et la salle était remplie d’officiers français
admiré Bonaparte et même songé à lui dédier sa venus passer un bon moment. Beethoven modifia
Symphonie « Héroïque », mais il s’était ravisé lorsque la partition,qui fut recréée trois mois plus tard.Cette
le consul était devenu empereur. Toutefois, le mes- fois, il n’y eut que deux représentations. Beethoven
sage de Léonore ou l’Amour conjugal est ambigu et remisa son œuvre et en tira une partition plus
l’on ne sait trop si le compositeur célèbre en premier resserrée qui connut enfin un beau succès huit ans
la liberté retrouvée grâce à l’intervention d’un plus tard, en 1814, sous le titre de Fidelio. u

CLASSICA / Juin 2019 n 47


EN COUVERTURE

L
e protestant Raoul de Nangis est tombé
amoureux d’une inconnue, Valentine de
Saint-Bris, fille d’un seigneur catholique.
Quand la reine (Margot) veut la lui faire
épouser, il refuse, car il la croit promise
au duc de Nevers, autre catholique. Il s’attire alors
les foudres du clan catholique, qui va décider de se
venger des protestants. Ce sera la Saint-Barthélémy.
Eugène Scribe s’était spécialisé dans les pièces, géné-
ralement comiques, à intrigues complexes, irra-
contables, minutieusement agencées quoique
invraisemblables.Après avoir commis de nombreux
livrets d’opéras-comiques, il haussa le ton en abor-
dant le grand opéra. Conformément à la mode des
années 1830, il donna dans la pièce historique à
grand spectacle, sans renoncer à ses chers « coups
de théâtre ». Vu de notre époque, le résultat est
étonnant. Dans Les Huguenots, il sous-entend que
la cause du massacre de la Saint-Barthélémy fut un
petit malentendu sentimental facile à dissiper : la
petite histoire dans la grande, en quelque sorte.
De son côté, Giacomo Meyerbeer (1791-1864),
compositeur allemand passé par l’opéra italien et
consacré en France par le succès de Robert le Diable
(1831), avait composé minutieusement sa partition,
ne négligeant rien dans la mise en scène ni dans le

SELVA / BRIDGEMAN IMAGES


choix des interprètes, tous prestigieux, pour faire
des Huguenots un spectacle à succès. Gros effectifs
choraux, gros effets orchestraux, élans romantiques
et haute voltige vocale conquirent pour longtemps
le public, et cet ouvrage fut représenté à l’Opéra de
Paris avant d’être détrôné par le Faust de Gounod.

surtout à cette époque, cet opéra diffuse un message


MASSACRE DE LA politique. À la fin du dernier acte, au milieu du
massacre, on voit Marguerite de Valois, qui venait

SAINT-BARTHÉLÉMY d’épouser le roi de Navarre, futur Henri IV, tenter


de séparer les combattants. On ne saurait mieux
dire que la fonction du roi, sous la monarchie de
Les Huguenots (1836) Juillet, était d’abord d’éviter la guerre civile et les
dégâts liés aux fanatismes, d’où la référence à
Giacomo Meyerbeer Henri IV, ancêtre commun des Orléanistes et des
Légitimistes. Treize ans plus tard, dans Le Prophète
(1849), Scribe et Meyerbeer mettront en garde
Comme toujours dans le grand opéra, une part du contre les démagogues qui deviennent des tyrans :
succès est due à des éléments extérieurs à la compo- la révolution de 1848 avait eu lieu peu avant.
sition musicale, essentiellement la richesse de la
mise en scène et des décors. Le public s’émerveillait
1572 Spectacle varié, politique, sensuel, charmant tous
les sens, aussi romantique dans le domaine de
d’assister à une fête au château de Chenonceau, à l’opéra que Ruy Blas le sera, deux ans plus tard,
la vie populaire du Pré-aux-Clercs, et au massacre dans celui du théâtre, Les Huguenots marquent une
lui-même, qui clôt brutalement l’opéra. date clé dans l’histoire de l’opéra européen, en
Faute d’un génie constant, la partition recèle suf- Le massacre de la réunissant la solidité de l’orchestration germa-
fisamment de beaux morceaux pour avoir consti- Saint-Barthélémy nique, le charme français et la virtuosité italienne.
tué, pendant un bon demi-siècle, une mine d’idées commence à Paris Cet éclectisme esthétique sera un jour reproché à
pour de jeunes confrères de Meyerbeer, plus ins- le 24 août 1572. Meyerbeer et mis sur le compte d’un opportu-
pirés (Verdi,Wagner, Gounod, Massenet…). Il n’en Meyerbeer la nisme cosmopolite associé à ses origines juives.
fallait pas plus pour faire de lui le compositeur réinvente deux siècles On s’aventurera alors dans les zones dangereuses
lyrique majeur de son temps. Comme souvent, et demi plus tard. d’un antisémitisme national. u

48 n CLASSICA / Juin 2019


PREMIÈRE GUERRE MONDIALE
A Pastoral Symphony (1922)
Ralph Vaughan Williams

U
ne vache regardant par-dessus un était installée dans le petit village d’Écoivres, situé

Ç
grillage », c’est en ces termes (un peu
mystérieux, avouons-le) qu’un cri-
1914- non loin de Doullens (le compositeur était par
ailleurs très proche de la culture française et avait
tique qualifia la Troisième Symphonie
de RalphVaughan Williams à sa créa-
1918 pris quelques conseils auprès de Ravel).
Dans cette symphonie, rien de martial, pas de
tion sous la baguette de sir Adrian Boult, en 1922. chants de victoire, pas d’hymnes patriotiques,
Sans doute voulait-il ainsi décrire le caractère assez mais la désolation de paysages tristes dépeints
massif et paisible de cette œuvre à l’étrange archi- dans les deux premiers mouvements en de calmes
tecture, qui comprend quatre mouvements glo- vagues modales. Le troisième mouvement, qui
balement modérés. Il est vrai qu’un autre critique occupe la place traditionnelle du Scherzo, est en
évoquera, bien plus tard, « une Volkswagen lancée fait une danse lente assez lourde, le seul moment
à pleine vitesse sur un champ labouré, un jour de un peu déchirant de la partition. Le solo de cornet
pluie », ce qui n’éclaire pas davantage l’auditeur ! à pistons qui tient lieu de trio est une sorte d’in-
Que l’on ne s’étonne donc pas qu’une partie du clusion de musique concrète, le compositeur se
public anglais, pour ne rien dire du public français, rappelant un clairon qui ne parvenait pas à jouer
soit restée imperméable à cette symphonie, peut- Le Chemin des l’octave et servait à la place d’approximatives
être la plus réussie et la plus personnelle de son Dames, dans l’Aisne, septièmes. Dans le dernier mouvement, à deux
auteur. L’utilisation du mot « pastoral » dans le fut le théâtre de reprises, une voix de soprano égrène une lamen-
titre avait pu l’égarer, comme il pourrait induire terribles combats tation sans paroles.
en erreur maint auditeur. Ici, pas de campagne pendant la Première Cette symphonie atypique, pas très grand public,
verte et fleurie comme dans la « Pastorale » de Guerre mondiale. en dit plus sur l’ennuyeux quotidien des cam-
Beethoven, pas de rêverie au bord du ruisseau ni Des paysages pagnes militaires que des hymnes patriotiques.
de danses de paysans. Les champs de Vaughan meurtris, dont Ralph Elle rejoint par là l’un des courants de l’historio-
Williams, ce sont les plaines et les collines de Vaughan Williams graphie moderne de la Grande Guerre, qui insiste
Picardie et d’Artois, où il avait exercé pendant la s’inspirera pour sa davantage sur la condition du combattant que sur
guerre comme ambulancier, alors que sa garnison Pastoral Symphony. la stratégie et les hauts faits des généraux. ◆

LIBRARY OF CONGRESS

CLASSICA / Juin 2019 ■ 49


EN COUVERTURE

FOX PHOTOS
SECONDE GUERRE petit orchestre – mais il n’y a pas de solution de
continuité entre les moments liturgiques et les
moments poétiques, qui sont pris dans un même

MONDIALE flux musical. Quoique de circonstance, le War


Requiem est d’une brûlante sincérité,le compositeur

War Requiem (1962)


ayant toujours été un pacifiste convaincu.
L’œuvre débute dans une atmosphère lugubre sou-
lignée par le glas des cloches.Le Dies irae,au contraire
Benjamin Britten de tant de pages éclatantes et théâtrales, semble
plutôt énoncé par une voix étranglée par l’angoisse.

D
L’Offertorium cite des œuvres antérieures du compo-
ans la nuit du 14 au 15 novembre 1940, siteur. Ici règne une douce lumière, avant que la
449 bombardiers de la Luftwaffe
déversèrent 450 tonnes de bombes sur
1939- matière sonore ne soit animée, comme chez Verdi,
par une grande fugue sur le Quam olim Abrahae.
la ville de Coventry, en Angleterre,
provoquant la mort de 568 personnes.
1945 On a noté des influences du gamelan balinais, très
stylisées, dans le Sanctus. Dans un long crescendo, le
Grands mélomanes,les nazis avaient dénommé cette chœur à huit voix célèbre Dieu tandis que le poème
opération « Sonate Clair de Lune ». La cathédrale d’Owen qui suit s’interroge douloureusement sur la
gothique fut détruite. Après la guerre, un nouvel possibilité d’une vie éternelle. L’Agnus Dei, musique
édifice de style moderne fut bâti à côté des ruines. fluctuante au rythme incertain, est encore une fois
Benjamin Britten (1913-1976) composa son War baigné d’une lumière blafarde.Le Libera me final fait
Requiem en 1962 pour l’inauguration de la nouvelle Coventry, au suivre le texte liturgique, souligné par une musique
cathédrale. L’originalité de cette longue partition est lendemain du tour à tour sinistre et effrayante, d’un bouleversant
d’entremêler le texte liturgique traditionnel,en latin, bombardement de poème chanté par le ténor, évoquant deux soldats
de la messe de requiem, chanté par le soprano solo, novembre 1940. ennemis se retrouvant dans l’au-delà, et le War
le grand chœur et le grand orchestre, avec des Vingt-deux ans Requiem s’achève sur une prière chorale apaisée
poèmes (en anglais) de Wilfred Owen, dévolus au plus tard, Britten tandis que le glas du début se fait encore entendre.
ténor et au baryton solistes, accompagnés par un se souvient. La paix n’est peut-être pas retrouvée. u

50 n CLASSICA / Juin 2019


L’URSS POST-STALINIENNE
Symphonie n° 13 « Babi Yar » (1957)
Pour basse, chœur et orchestre
Dmitri Chostakovitch

A
u début des années 1960, la situation a toujours excellé dans le sarcasme. Le traitement
de Chostakovitch semble solide dans du texte, en particulier les interventions syllabiques
le paysage culturel soviétique. Dieu
sait si sa carrière a connu des vicissi-
1941 du chœur, est lui-même irrévérencieux.
Dans Au magasin (Adagio), le poème évoque le
tudes, mais depuis la mort de Staline courage des femmes russes qui patientent toute
en 1953, tout semble aller mieux. En apparence. la journée devant les boutiques d’État. On revient
La Treizième Symphonie est en fait un cycle pour ici au ton lugubre et dépressif, non sans tendresse
basse,chœur et orchestre sur cinq poèmes d’Evgueni toutefois : « Ce sont les femmes de Russie, elles sont
Evtouchenko. Mais voilà qu’avant la création, le notre honneur et notre conscience.Elles ont tout enduré,
compositeur subit de nombreuses avanies. Son ami elles endureront tout. »
le chef d’orchestre Evgueni Mravinski, qui avait créé Les Terreurs (Adagio) : ce nouvel Adagio est plus
toutes ses symphonies depuis 1937, ne souhaite pas oppressant que le précédent. Les ondulations des
la diriger. Kirill Kondrachine le remplacera. Dmitri lignes mélodiques graves, les sombres dissonances,
Kabalevski, membre influent de l’Union des les sonorités grises évoquent la peur constante qui
compositeurs, lui demande gentiment de ne pas la régnait à l’époque stalinienne, « la terreur de parler à
faire jouer. Les textes d’Evtouchenko ont déplu à un étranger ou même à sa propre femme ».
Khrouchtchev. En effet, si les massacres de Babi Yar, Le dernier mouvement (La Carrière – Allegretto) est
près de Kiev (33000 juifs exécutés les 29 et 30 sep- dédié à tous les chercheurs de vérité qui ont payé leur
tembre 1941, suivis de 100000 à 150000 personnes indépendance de leur carrière ruinée, de leur liberté
les mois suivants), ont bien été le fait des Les massacres à ou de leur vie. On revient parfois timidement au ton
Einsatzgruppen nazis et de leurs collaborateurs Babi Yar, en Ukraine, grinçant de L’Humour, mais l’ambiance reste pro-
ukrainiens, les autorités soviétiques ont préféré les firent près de fondément triste et la symphonie s’achève dans la
présenter comme l’exécution de paisibles citoyens 150 000 morts discrétion la plus totale, loin des glorieuses conclu-
soviétiques sans référence à leur origine. Les poèmes pendant l’automne- sions requises par l’optimisme socialiste.
sur la famine,la terreur et le carriérisme passaient mal. hiver 1941-1942. Mensonge et vérité d’état,misère sociale,corruption,
Les répétitions se déroulent dans une ambiance Ils donnent son nom la Treizième Symphonie brosse un tableau de toutes
pénible. Deux basses se sont déjà désistées. Un troi- à la 13e Symphonie les tares de l’ère soviétique, quelques années avant
sième chanteur accepte, mais le jour de la répétition de Chostakovitch. les grands mouvements de dissidence. u
générale, on a absolument besoin de lui au théâtre
Bolchoï. Un quatrième est introuvable. On finit par
le convaincre alors que le public attend devant la salle.
La milice surveille les lieux et aucun officiel n’est
présent à la création. Le premier mouvement (Babi
Yar) est applaudi et le public fera une interminable
ovation aux interprètes. Chostakovitch a gagné la
partie, mais une fois encore, il a eu très peur.
Le premier mouvement (Babi Yar – Adagio) est une
sombre déploration funèbre ponctuée de sonorités
de cloches : « Je suis terrifié. Aujourd’hui, je suis aussi
vieux que tout le peuple juif. » Le chœur alterne avec
l’orchestre dans une atmosphère angoissée, mar-
quée par des élans parfois déchirants, parfois
dépressifs. Par un étrange choc dramatique, le deu-
xième mouvement (L’Humour – Allegretto) brosse
BRIDGEMAN IMAGES

le portrait de l’Humour, un personnage fantastique


qui résiste à tout : « On a voulu acheter l’Humour,
mais lui seul n’était pas à vendre. On a voulu l’exé-
cuter mais il a fait un pied de nez. » Chostakovitch

CLASSICA / Juin 2019 n 51


EN COUVERTURE

RENCONTRE NIXON-MAO
Nixon in China (1987)
John Adams

A
vant son élection, Nixon avait déclaré dernier acte, qui prendra son indépendance comme
qu’« il n’y a[vait] pas de place sur cette pièce symphonique souvent donnée en concert sous
petite planète pour laisser un milliard
de ses potentiels habitants les plus
1972 le titre The Chairman Dances (Le président danse).
Mais le minimalisme n’est pas la seule référence de
compétents dans un isolement forcé ». John Adams. L’orchestre comprend saxophones,
Profitant d’un gel des relations sino-soviétiques, le pianos, synthétiseurs et une importante percussion
secrétaire d’État Henry Kissinger prépara une ren- de jazz, ce qui donne parfois à l’orchestration la
contre, qui fut acceptée du côté chinois. La visite fut sonorité d’un big band. La critique a justement noté
une réussite diplomatique et Mao déclara qu’il avait l’éclectisme de la partition, où l’on a pu trouver des
apprécié la franchise du président américain. éléments venus de Wagner comme de Gershwin ou
La référence à l’actualité politique récente est rare de la période néoclassique de Stravinsky, avec une
dans l’opéra contemporain, mais pas plus que dans
les siècles passés. D’où l’intérêt mondial suscité par
la création, en 1987 à l’Opéra de Houston, sur un
livret d’Alice Goodman et dans une production
signée Peter Sellars, de Nixon in China de John
Adams, qui relate le tête-à-tête entre Richard Nixon
et Mao Zedong en 1972. Malgré certaines critiques
négatives, l’ouvrage fut globalement bien reçu. Il fut
enregistré dès l’année suivant sa création, sous la
direction d’Edo de Waart (d’autres enregistrements
ont été réalisés depuis) et fit l’objet d’assez nom-
breuses productions, devenant (presque) un opéra
de répertoire, fait rarissime dans l’opéra contempo-
rain. Les principaux personnages sont, outre Nixon
(baryton) et Mao (ténor), Henry Kissinger (basse),
Zhou Enlai – le Premier ministre chinois – (baryton),
Pat Nixon – la First Lady –, et Jiang Qing – madame
Mao (sopranos). Les trois actes se concentrent sur

BRIDGEMAN IMAGES
quelques moments importants. Acte I : l’arrivée à
Pékin et les démonstrations officielles, suivies de la
première entrevue. Acte II : Pat Nixon visite une
ferme modèle, puis on donne une représentation
du Détachement féminin rouge, pièce de propagande
de Jiang Qing, vivement commentée par les prota- L’opéra d’Adams a utilisation variée de tous les codes du chant, du
gonistes. Acte III : avant le départ de la délégation remis en lumière la récitatif à l’arioso lyrique (« This is Prophetic » de Pat
américaine, au cours d’un banquet un peu arrosé, rencontre entre Nixon) et même à l’air à vocalises. Un critique résu-
les personnages se remémorent leurs histoires per- Richard Nixon et mera la situation esthétique de l’opéra en une for-
sonnelles, bien conscients que le poids de l’histoire Mao Zedong en mulebienfrappée:«Mahlerrencontreleminimalisme.»
ne permettra pas de changements radicaux. En fait, Chine en C’est dire l’éclectisme (typiquement américain) du
tout le monde semble un peu las. février 1972. style d’Adams ! Et de fait, ce melting pot musical
Lorsqu’il compose Nixon in China, son premier fonctionne. Le caractère millimétré et très formalisé
opéra, Adams (né en 1947) est peu connu sur la de la rencontre entre Nixon et Mao se retrouve
scène internationale, où le post-sérialisme règne en même dans l’organisation de l’ouvrage, qui multi-
maître. Il vient du jazz, mais a aussi été marqué par plie les mises en abyme (discours diplomatiques
le minimalisme répétitif très en vogue aux États- conventionnels, bal ultra-conventionnel, représen-
Unis dans les années 1970 à la suite de Steve Reich, tation dans la représentation). L’un des mérites
Philip Glass et Terry Riley. Cette influence est évi- d’Adams et de Goodman aura été d’imaginer les
dente dès le prélude avec une échelle modale indé- codes propres à souligner le caractère très particulier
finiment répétée, ou encore dans le fox-trot du de cette poignée de mains improbable. u

52 n CLASSICA / Juin 2019


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PAR LE CINÉMA. AUJOURD’HUI, ELLE DÉFEND LA CAUSE ANIMALE
ET LE NATUREL EN MUSIQUE.

Q
uelle fut votre première proposait parfois de l’accompagner au œuvre pouvait provoquer un orgasme
émotion musicale? concert. Je me souviens d’un pianiste qui chez l’auditeur. Je prends!
La Danse macabre, de s’appelait Victor Gil, et qui faisait pleurer Quel est (sont) votre (vos) interprète(s)
Camille Saint-Saëns, qui la salle entière quand il jouait Chopin. de musique favori(s)? Et pourquoi?
m’a terrifiée. Mon père Quels sont vos compositeurs préférés? J’ai beaucoup de tendresse pour les an-
jouait le squelette! Rachmaninov, Tchaïkovski, Brahms, ciens : Dinu Lipatti, David Oïstrakh, etc.
Et la plus récente? Verdi, Bizet, Chopin, Debussy, Mozart, Ils sont trop nombreux, je ne peux pas
La Traviata, de Giuseppe Wagner (à petites doses). J’ai toujours les citer tous et toutes. Il y a tant de femmes
Verdi, jouée à Orange et vue en replay sur préféré la musique romantique aux interprètes merveilleuses… Martha
France 3. J’étais au lit, grippée, mais j’ai compositeurs plus classiques. Question Argerich me fascine, par exemple. Pour
passé un moment merveilleux. de nature. Je me rappelle que jouer les résumer, j’aime les interprètes qui font
Jouez-vous ou avez-vous joué d’un préludes et fugues de Bach au piano était passer l’âme avant la virtuosité et la
instrument? Si non, de quel une torture. Alors qu’avec Tchaïkovski ou technique parfaite. Aujourd’hui, presque
instrument aimeriez-vous jouer? Rachmaninov, je suis emportée dans une tout le monde parle trop vite, joue trop
Le piano a rempli ma vie de 7 à 17 ans. J’ai histoire d’amour, un torrent de violence vite. C’est le défaut de notre époque, qui
même suivi des cours avec Marguerite et de passion qui m’enchante et me donne ne prend plus le temps de penser et de
Long pendant cinq ou six mois après avoir l’impression d’exister. ressentir. Un jour, j’ai entendu une sonate
été opérée des yeux. Elle était assez dure, Quels sont les compositeurs qui ne de Beethoven jouée à toute berzingue à la
mais étonnante. Je joue parfois sur mon vous attirent pas? radio. J’ai failli écrire une lettre d’insulte à
vieux Steinway droit de 1850, même si mes Les compositeurs modernes qui ne s’inté- l’interprète, mais c’était un nom asiatique.
doigts ne suivent plus. Le cerveau fonc- ressent plus aux mélodies. Je sais que je vais Il ne devait pas parler français et aurait
tionne toujours, c’est la mécanique qui susciter le dédain ou la pitié chez certaines peut-être cru que c’étaient des compli-
s’est rouillée et qui laisse passer tant de personnes distinguées, mais j’écoute la ments. Alors j’ai laissé tomber. Mais que
fausses notes que je préfère rapidement musique avec mon âme et mon cœur je ne le croise pas dans la rue, ou il enten-
mettre un disque. Pour garder un bon (voire mon corps) plus qu’avec ma tête. dra parler du pays!
niveau, il faut travailler six heures par jour. Quelle est l’œuvre que vous placez Quel est votre opéra préféré?
Comment avez-vous découvert au-dessus de tout? Carmen, de Georges Bizet.
la musique classique? Le Concerto pour piano n° 2 de Sergueï Dans votre famille, qui vous a initié
Mon père adorait la musique, en Rachmaninov. Je me répète, mais quand à la musique ?
particulier Beethoven et Verdi. Il me on aime, on ne compte pas. J’ai lu que cette Mon père.

54 ■ CLASSICA / Juin 2019


PHOTOPQR / LE PARISIEN / MAXPPP
Vous écrivez un livret d’opéra. Quel Quelle définition pour la musique? Quel est le bâtiment ou monument qui
compositeur (mort ou vivant) pour le Une part noble de mon être. Un chant de pourrait correspondre à l’expression
mettre en musique? l’âme pour transmettre une émotion de Goethe « musique pétrifiée »?
Michel Berger (je suis fan de Starmania). universelle. Notre­Dame de Paris.
Avez-vous rencontré des musiciens? Quelle musique pour être joyeux? Quel est le lieu naturel qui vous
J’ai vécu au Brésil une passion brève et Charles Trenet. semble comme une symphonie?
intense avec António Carlos Jobim. Il était Comment pourriez-vous définir l’effet L’océan.
entouré de João Gilberto, Vinícius de de la musique sur la sensibilité Qu’entendez-vous dans le silence?
Moraes, Baden Powell. Ce fut une paren­ humaine? Mes acouphènes!
thèse magique et inoubliable dans ma vie. La musique remet une couche d’humanité Quelle musique pour accompagner
Puis ce fut Henri Salvador, mon grand en chacun de nous. On dit bien de quel­ votre mort?
ami, Francis Lai et aujourd’hui le guita­ qu’un : « Il a touché nos cordes sensibles. » Le Concerto n°2 de Rachmaninov.
riste, batteur et chanteur Mino Cinelu. Quel est l’écrivain qui vous semble Quel compositeur pour ressusciter
Quels sont les trois disques que vous le plus musical? les morts?
emporteriez sur une île déserte? Marcel Aymé, Marcel Pagnol. Beethoven.
Pas de disque. Un harmonica. Quel est le peintre dont vous Quelle œuvre pour célébrer la vie?
Qui pour jouer à vos funérailles? entendez la musique? La Symphonie pastorale, de Beethoven.
La nature, les oiseaux, un harmonium de Auguste Renoir, Pierre Bonnard, Avec qui partager la musique?
campagne avec un peu de Bach. Jean­Baptiste Greuze. J’aime plonger dedans seule. u

CLASSICA / Juin 2019 n 55


ENTRETIEN

Antonio Pappano Cécile, à Rome, dont vous êtes le directeur


musical depuis 2005. Que représente
ce travail ? Quels sont vos objectifs ?

MES DEUX
Il faut bien sûr assurer une saison de concerts à
laquelle prend part également le chœur. Le grand
répertoire y tient une place essentielle : Beethoven,
Brahms, Strauss, Mahler. Mais mon but est aussi
de l’élargir en proposant des œuvres nouvelles ou

GRANDS oubliées. Les tournées prennent une place de plus


en plus importante dans l’emploi du temps : il y
en a trois ou quatre par saison. Avant de venir à
Saint-Denis, nous aurons entrepris un circuit

AMOURS européen avec, notamment, la Symphonie n° 6 de


Mahler, Shéhérazade de Rimski-Korsakov et le
Concerto pour violon n°1 de Bartók avec Lisa
Batiashvili. S’y ajoute bien sûr une politique sou-
Enflamme-t-il Verdi à Londres ? C’est pour tenue d’enregistrements, de musique sympho-
nique, comme des concertos pour piano de
mieux embrasser Beethoven à Rome. Prokofiev et Tchaïkovski avec Beatrice Rana, de
Le chef partage sa vie entre les deux pays Schumann avec Jan Lisiecki, pour violon de
Brahms et de Bartók avec Janine Jansen, et d’opé-
qui ont forgé sa culture. Le voici à Paris. ras comme un récent Aïda. C’est très important
pour l’orchestre, pour le travail en profondeur avec
les chanteurs. Bien que l’Académie nationale
Sainte-Cécile soit une formation symphonique,
l’ADN d’un orchestre italien reste l’opéra, il ne faut

V
ous associez, dans À RETROUVER jamais l’oublier. Mais bien évidemment, le travail
le programme de votre SUR LE quotidien, les aspects techniques, le son, l’intona-
concert au Festival de tion constituent la base de notre collaboration.
Saint-Denis, deux pages
peu connues de Rossini :
la cantate Giovanna
CD
CLASSICA
Vous avez contribué, l’an passé,
à la célébration du centenaire Bernstein
en enregistrant ses trois symphonies.
d’Arco et l’ouverture L’orchestre le connaissait bien…
du Siège de Corinthe. Oui, il en était le président d’honneur de 1983
Qu’est-ce qui les réunit ? jusqu’à sa mort, en 1990, et il venait chaque année
C’est la France. Inutile d’expliquer pour Giovanna BIO diriger, notamment sa musique. Il a laissé un très
d’Arco, cantate à l’origine pour voix et piano, que fort souvenir. Cet enregistrement permet de le
nous interpréterons dans ce que Salvatore Sciarrino EXPRESS rappeler. Il existe peu de musique symphonique
présente comme une « elaborazione per orchestra », 1959 italienne, alors je veux que cet orchestre soit
Naissance à Epping
avec bois et cuivres par deux : c’est le travail très (Angleterre)
comme un caméléon capable de s’adapter à un
respectueux d’un compositeur qui sait parfaite- 1980 répertoire le plus varié possible, de Bach à
ment ce qu’il fait. Elle sera chantée par la merveil- Répétiteur au Rachmaninov et à la musique d’aujourd’hui.
leuse Joyce DiDonato. Quant au Siège de Corinthe, New York City Opera La musique orchestrale italienne n’est
il est le premier opéra français de Rossini : son 1990 quand même pas inexistante : on pourrait
Directeur musical
ouverture, à l’orchestration assez particulière, n’est de l’Opéra d’Oslo
citer Casella, Martucci, Petrassi…
quasiment jamais entendue en concert. C’est un 1996 Des chefs invités ont programmé ces compositeurs
grand truc ! Don Carlos au Châtelet et, pour ma part, j’ai beaucoup dirigé Respighi.
Et quel est le rapport avec la Sérénade n° 1 1999 Mais je dois aussi soutenir la musique d’au-
de Brahms ? Dirige la création mondiale jourd’hui. Elle peut prendre différentes directions.
de Wintermärchen de
Elle se situe à la marge de son œuvre orchestrale Certains compositeurs se situent dans le sillage de
Boesmans à Bruxelles
car conçue pour un effectif plus léger que ses 2005 Berio ou Boulez, tels Ivan Fedele, Matteo D’Amico,
symphonies et concertos. Elle partage ainsi des Prend la direction de Luca Francesconi. D’autres, comme Giovanni
traits communs avec la musique de Rossini qui, l’Orchestre de l’Académie Sollima, s’inscrivent dans un courant qu’on pour-
dans sa jeunesse, était surnommé Il tedeschino, le Sainte-Cécile rait qualifier de new age, minimaliste.
petit Allemand. J’adore cette Sérénade, de facture 2019 Avez-vous une préférence ?
La Force du destin au
classique, musique pure, presque de plein air. Covent Garden de Londres, Je dirige tout car j’estime important que le public
Vous donnez ce concert à Saint-Denis avec dont il est le directeur romain connaisse ce qui existe aujourd’hui. Il n’est
l’Orchestre de l’Académie nationale Sainte- musical depuis 2002 pas obligé d’aimer, mais au moins il sait. ●●●

56 ■ CLASSICA / Juin 2019


MUSACCHIO & IANNIELLO / EMI

CLASSICA / Juin 2019 n 57


ENTRETIEN
Comment voyez-vous l’évolution de cet La diffusion de spectacles lyriques
orchestre de Sainte-Cécile ? Quelles sont ACTUALITÉS sur grand écran peut-elle aussi participer
ses qualités ? à cette démocratisation ?
◗ À paraître chez Warner
Nous avons parcouru ensemble un long chemin, Classics : « Airs d’opéras Bien évidemment, même si rien ne remplace
qui a vu autant l’orchestre que le chef se développer. italiens » avec Diana l’expérience du spectacle dans la salle. Cela dit,
Par ailleurs, comme vous le savez, je suis aussi Damrau et l’Académie plusieurs productions de Covent Garden ont béné­
directeur musical du Royal Opera House de Covent nationale Sainte-Cécile. ficié de ce type de diffusion, et savoir qu’un opéra
Lieder de Beethoven
Garden, à Londres. Il fallait donc que je trouve un avec Ian Bostridge.
de Verdi ou de Puccini peut être vu et entendu à
équilibre entre ces deux fonctions, ces deux uni­ ◗ Festival de Saint-Denis, l’autre bout du monde est vraiment fantastique.
vers. Nous nous complétons très bien car je lui vendredi 7 juin, Venons-en à votre travail de directeur du
apporte ma connaissance du monde musical basilique de Saint-Denis : Royal Opera House. Comment partagez-vous
anglais et américain, et l’orchestre m’apprend ce Rossini et Brahms votre année entre Londres et Rome ?
avec Joyce DiDonato
que signifie être musicalement italien. Je suis certes et l’Académie nationale
Je passe huit semaines à Rome plus cinq à sept
d’origine italienne par mes parents, qui ont émigré Sainte-Cécile. supplémentaires pour les tournées, sans oublier les
en Angleterre, mais ma vie a été internationale, ◗ Philharmonie de Paris, disques. Je reste au moins six mois à Londres, où
partagée entre mes postes à Oslo, à Bruxelles, et de vendredi 25 octobre : j’assure quatre à cinq productions : cette saison, ce
nombreux concerts à travers le monde. L’orchestre Rossini, Wagner, Bizet, sont le Ring, La Dame de pique et La Force du destin,
assume pleinement son identité transalpine, reven­ Strauss et Berg, avec plus des concerts.
Diana Damrau et Antonio
diquée par un sens du cantabile, la rondeur du son, Pappano (piano). À Londres, les mises en scène sont sans
le sens du théâtre. Il m’a appris comment jouer ◗ Philharmonie de Paris, doute plus variées qu’à Paris, où règne
Rossini avec un éclat qui leur est propre. Les tour­ lundi 4 novembre : Weber, encore le Regietheater.
nées et les disques poussent par ailleurs à toujours Chopin et Schumann, C’est vrai que je suis très attaché à une grande
donner le meilleur de soi dans un très bon esprit avec Martha Argerich variété esthétique. Je ne suis pas partisan d’un
et l’Académie nationale
collectif. Nous sommes bien loin des clichés qui Sainte-Cécile. « style maison ». Certains opéras ont besoin de
pèsent encore sur les orchestres de ce pays. sobriété, d’autres peuvent supporter la fantaisie et
Et, vous, qu’avez-vous privilégié dans l’imagination des metteurs en scène. Je crois que
votre travail ? nous avons trouvé un juste équilibre. Il n’en reste
Comment raconter en musique. Aujourd’hui, le pas moins vrai que les opéras les plus difficiles à
niveau des ensembles est techniquement excellent. monter aujourd’hui sont ceux de Verdi. Ils sont
Mais ça ne suffit pas : l’essentiel demeure le contact tellement liés à l’histoire que leur transposition
avec le public,la transmission de l’émotion musicale. peut s’avérer hasardeuse. Je ne suis pas certain, par
Cette priorité s’explique-t-elle par votre exemple, qu’un Don Carlos contemporain soit
amour bien connu de l’opéra ? particulièrement convaincant.
Oui, sans aucun doute, je vois tout à travers ce À propos de Don Carlos, quel souvenir
prisme. Quelle que soit la musique, elle est toujours conservez-vous de la production du Châtelet
subordonnée à une dramaturgie. C’est évidem­ en 1996 avec José van Dam, Roberto Alagna,
ment plus facile quand il y a des mots. En leur Thomas Hampson et Karita Mattila dans
absence, il faut chercher une direction, une la mise en scène de Luc Bondy ?
signification. À l’époque, la presse et la critique me traitaient très
Vous ne limitez pas le contact avec le public mal. J’étais jeune, peut­être trop pour une telle
aux seuls concerts. Vous participez entreprise et une distribution si luxueuse. J’ai osé
également à de nombreux programmes présenter une version française légèrement modi­
éducatifs. fiée et, bien sûr, des musicologues terriblement
Oui, car c’est absolument indispensable. Nous rigides n’ont pas manqué de m’égratigner. Pour­
vivons à l’ère de l’information et il est du devoir quoi pas? Mais je suis toujours étonné de constater
d’un directeur musical de s’impliquer. À Londres,
j’ai pris part à de nombreuses émissions de la BBC
sur la voix, sur l’opéra. À Rome, le département
pédagogique est très important. Le Juni Orches­
tra, fondé en 2006, réunit quelque deux cent
Les opéras les plus difficiles
soixante jeunes répartis en cinq groupes. C’est
aussi en cinq groupes que s’organisent les chan­
à monter aujourd’hui sont
teurs des Voci Bianche, qui apprennent à chanter
ensemble. Voilà, à mon avis, le meilleur moyen
ceux de Verdi. Ils sont tellement
de faire aimer la musique. Il faut bien prendre
conscience que trop souvent encore, la musique
liés à l’histoire que leur
classique fait peur parce qu’elle est méconnue. Il
faut pouvoir la faire connaître sans intellectua­
transposition peut s’avérer
liser, la présenter avec passion. vraiment hasardeuse
58 n CLASSICA / Juin 2019
que cette production a marqué les esprits et que
de nombreux spectateurs l’évoquent avec beau-
coup d’enthousiasme…
Revenons à la mise en scène et au répertoire.
Pensez-vous qu’il soit plus facile d’adapter
des opéras de Mozart ?
Oui, Peter Sellars a réussi des choses intéressantes.
Puccini supporte aussi un tel traitement. Cela
s’impose même pour les opéras baroques dont la
structure si rigide appelle une liberté dans la forme
pour animer ces airs da capo.
Vous semblez toujours heureux en
compagnie des chanteurs. Est-ce exact ?
Oui, parfois, ça dépend. J’ai passé ma vie avec les
chanteurs. Je les admire car je sais quel investisse-
ment, quelle tension imposent cette présence
scénique et cette discipline vocale. Pourtant, j’at-
tends un certain niveau de travail collectif qui me
semble indispensable à la réussite d’une produc-
tion. Et ce, quelle que soit la notoriété de chacun.
Or, quand un artiste ne pense qu’à lui-même, cela
me pose problème. Je peux travailler avec n’im-
porte qui, mais j’aime la communication avec le
public. Je crois en la générosité. Je tiens à ce que
tout le monde s’implique à 100 % au minimum.
Qu’attendez-vous alors des chanteurs
en plus de ce travail commun et, bien sûr,
de la maîtrise vocale ?
Le soin apporté au texte et aux mots me paraît
ROH-S. CANETTY-CLARKE

primordial. Les mots donnent non seulement le


sens de la musique mais aussi son tempo, son
timing. C’est pourquoi on ne peut pas diriger les
chanteurs comme des instrumentistes. Et il faut
aussi faire preuve d’imagination si le personnage
répète vingt fois une même phrase : on doit savoir
varier les couleurs, les nuances. C’est un travail très
subtil et passionnant. Rétrospectivement, à bientôt 60 ans,
Vous êtes aussi pianiste et accompagnez comment considérez-vous l’évolution de
régulièrement des chanteurs en récital. votre style, de votre façon de diriger ?
Pour moi, il est essentiel de conserver le rapport L’expérience offre-t-elle davantage de liberté,
avec l’instrument. Je passe ma journée à dire aux une plus grande marge de manœuvre ?
uns et aux autres comment jouer. Retrouver le Tout au long de sa vie, on cherche à essayer de faire
contact direct avec le son, son poids, sa densité, sa vibrer le son sans perdre la ligne. C’est une bataille
légèreté est très important. quotidienne avec soi-même qui impose aussi de
Vous êtes à la tête du Royal Opera House gagner la confiance des musiciens. Comprendre
depuis 2002 et votre contrat vient d’être comment fonctionne l’orchestre, comment il
prolongé jusqu’à, au moins, 2023. Vous aimez sonne, comment on peut ajuster ses couleurs, son
les collaborations à long terme, n’est-ce pas ? équilibre, est l’œuvre d’une vie.
Oui, j’ai toujours mené ma vie professionnelle À quoi allez-vous consacrer votre année
ainsi. J’ai passé dix ans au théâtre de La Monnaie, sabbatique en 2020-2021 ?
à Bruxelles, entre 1992 et 2002. Je me suis installé Elle ne concerne que mon travail à Covent Garden.
à Rome en 2005. Je pense que c’est la seule façon Je vais diriger ailleurs, au Metropolitan Opera de
de faire du bon travail. Cela ne m’interdit pas de New York, à la Scala de Milan, au Staatsoper de
diriger ailleurs, même si je reconnais avoir très peu Berlin. Je ne m’arrête pas, en fait. Mais je suis en
bougé au cours de mes dix premières années train d’essayer de dégager des périodes de repos
romaines. Depuis l’an dernier, je me suis remis en dans mon emploi du temps bien chargé. Nous
mouvement. Respirer un autre air est indispensable restons des êtres humains et le corps finit toujours
pour continuer à apprendre et comprendre com- par nous rappeler ses droits. u
ment les autres orchestres font de la musique. Propos recueillis par Philippe Venturini

CLASSICA / Juin 2019 n 59


COMPOSITEUR

Cyril Scott
COULEURS DES
CITÉS CÉLESTES
On l’a bien trop oublié! Sorcier de l’orchestre, créateur d’irréels
nirvanas sonores, ce disciple de la philosophie orientale est le vrai père
de la musique anglaise moderne. À redécouvrir d’urgence.

I
mproprement surnommé le « Debussy toute orientale de créer d’irréels nirvanas sonores,
anglais »,ouvert aux innovations venues cette multiplicité d’intérêts constituait le complé-
du continent, Cyril Scott a incarné ment harmonieux de son activité de compositeur.
l’avant-garde musicale britannique à L’oubli se fit, et sa disparition en 1970 passa inaper-
l’époque de l’Art nouveau, dont sa çue. De nombreux travaux de recherche et le disque
musique représente un équivalent ont depuis permis une réévaluation.Aujourd’hui, il
sonore. Conciliant un raffinement aux s’impose, aux côtés de Delius et de Bax, comme l’un
frontières de la préciosité avec une des grands « romantiques modernes » de son temps.
indéniable puissance, elle reflète aussi sa spiritualité
imprégnée de philosophie orientale, en quête de
l’« unité du monde ». Tombé dans l’oubli au temps UN ADEPTE DE L’ART POUR L’ART
BIO du sérialisme triomphant, ce visionnaire apparaît Né dans une famille aisée et cultivée de Liverpool
EXPRESS désormais comme une figure majeure du renouveau qui favorise son épanouissement, il sait jouer du
1879 musical outre-Manche. piano avant de savoir parler : ses parents l’envoient
Naissance à Oxton, près de Tenu par Goossens pour « le père de la musique en 1891 au Conservatoire de Francfort pour y
Liverpool, le 27 septembre
1896-1899
anglaise moderne », Cyril Scott fut, au cours des trois étudier le piano auprès d’un élève renommé de
Études de composition au premières décennies du xxe siècle, l’un des compo- Clara Schumann. De retour à Liverpool pour
Conservatoire de Francfort, siteurs britanniques les plus joués sur le continent parfaire sa formation générale, il décide de se
se lie d’amitié avec Percy européen. Dans une Angleterre traditionnellement consacrer à la composition plutôt qu’à une carrière
Grainger et Stefan George conservatrice, il faisait figure d’enfant terrible. En de virtuose, d’où un deuxième séjour de trois ans
1901
Heroic Suite dirigée par
dépit de ses audaces de langage, il fut foncièrement à Francfort (1896-1899) auprès d’Iwan Knorr,
Hans Richter à Liverpool un romantique. La rupture induite par la guerre de célèbre professeur de composition dont l’enseigne-
1912 1914 se traduisit par le discrédit des valeurs du ment non dogmatique respecte la personnalité de
Two Passacaglias romantisme et l’emprise croissante d’esthétiques l’élève. Ce sont pour lui des années cruciales. Il se
on Irish Themes plus intellectuelles (néoclassicisme, nouvelle sim- lie d’une amitié durable avec son condisciple aus-
1913-1914
plicité…). Cette tendance s’accentua après 1945 tralien Percy Grainger, qui deviendra un pianiste
Concerto pour piano n° 1
1920 lorsque le sérialisme imposa sa loi. En Angleterre, et un compositeur célèbre dans le monde anglo-
Premiers contacts avec seuls furent épargnés Britten et le courant musical saxon. Il fréquente le poète Stefan George, figure
le maître Koot Hoomi issu du folksong (Vaughan Williams, Holst). flamboyante du symbolisme allemand, qui lui
1931 L’ex-révolutionnaire d’avant 1914 fut alors exclu transmet sa philosophie de l’art pour l’art et son
Early One Morning, pour sa fidélité à une conception hédoniste de la esthétique, étrange cocktail d’art grec et médiéval,
poem for piano and
orchestra (révisé en 1962) musique condamnée par l’establishment. De plus, en marge d’un dandysme hautain, excentrique et
1933 les activités extra-musicales qu’il menait à bien raffiné : une belle chevelure soignée, un nœud
Disaster at Sea, révisé en (poésie, peinture, nombreux livres sur la philo- papillon extravagant, une veste de velours noir, une
1935 sous le titre Neptune, sophie, l’occultisme ou la médecine naturelle…) canne et un chapeau à large bord mettront désor-
« Poem of the Sea » valurent à ce compositeur hautement professionnel mais et pour toujours en valeur la silhouette svelte
1958
Concerto pour piano n° 2 la réputation d’un amateur touche-à-tout. En réa- et distinguée du musicien. Il se montre réceptif à
1970 lité, comme Koechlin, dont il se rapproche par sa Maeterlinck, dont plusieurs pièces lui inspirent des
Décès le 31 décembre vaste culture, son ouverture d’esprit et une faculté ouvertures. La suavité de ces musiques montre lll

60 n CLASSICA / Juin 2019


BRIDGEMAN

CLASSICA / Juin 2019 n 61


COMPOSITEUR
plus d’une affinité avec le préraphaélisme, en un
langage musical privilégiant l’accord, paré de dis-
sonances et de chromatismes empruntés à Wagner.
Voué à la convergence des arts, le début du xxe siècle
cultive les correspondances chères à Baudelaire.
À l’image de Debussy, Scott possède une sensitivité
exacerbée, qu’il saisit pour la transposer en sono-
rités, dans un langage privilégiant l’harmonie et le
timbre pour créer l’atmosphère. Après quelques
La musique succès en Allemagne, à son retour en Angleterre, il
de Cyril Scott puise suscite l’enthousiasme du chef d’orchestre wagné-
dans le symbolisme rien Hans Richter (qui venait de créer les Variations
comme dans Enigma d’Elgar), et de Henry Wood, le fondateur
l’Art nouveau, à des Proms, qui dirigent ses premières œuvres
l’image de ce Panis orchestrales. Son Quatuor avec piano fait sensation
Angelorum (Le Pain avec Kreisler au violon. La célébrité venant, il signe
des anges) de un contrat d’édition pour produire chaque année
Melchior Lechter un certain nombre de mélodies et de pièces de
(1906). piano. Ces pages destinées à des amateurs de bon
niveau lui assurent succès et ressources, mais
détournent l’attention de ses œuvres plus ambi-
tieuses : sa réputation devient celle d’un composi-
teur de musique de salon, un salon plongé il est
vrai dans une atmosphère de serre chaude si l’on
se réfère aux harmonies sensuelles, audacieuses ou
exotiques de Lotus Land, Sphinx, Asphodel, Danse
nègre ou Two Pierrot Pieces.

UN SCARLATTI EN CHINE
Vers 1910, il possède un style très personnel, qui
s’appuie sur la richesse de l’harmonie. Les accords
se suivent avec tant de raffinement que les combi-
naisons les plus audacieuses se fondent en une
euphonie nouvelle et habile. L’inspiration mélo-
dique est à peine inférieure à l’harmonie, les lon-
gues courbes mélodiques de ses grandes œuvres
respirant librement au moyen de mesures inégales
anticipant Stravinsky. La couleur orchestrale est en
rapport avec celle de l’harmonie : des alliages de
timbres inédits créent une trame raffinée, avec le
recours fréquent aux cordes divisées et à des ins-
truments permettant des effets originaux (piano,
célesta, orgue, glockenspiel, tam-tam, etc.). Plus
tard, il reniera les œuvres orchestrales antérieures
aux Two Passacaglias on Irish Themes (1912), les
jugeant non satisfaisantes sur le plan de l’orchestra-
tion : une sévérité excessive si l’on écoute l’Aubade
pour grand orchestre (1911), évocation poétique et injustifié de « Debussy anglais » : le seul point de
raffinée du frémissement de la nature au lever du rapprochement entre les deux musiciens était leur
jour qui avait su convaincre Debussy, par ailleurs amour des chats ! Un parallèle avec Florent Schmitt
si sévère, de la valeur de son jeune confrère (il semble plus pertinent à l’écoute des débauches
rédige une notice particulièrement élogieuse pour orientales sensuelles du Concerto pour piano n° 1
l’éditeur Schott, de Mayence). Lorsque Scott venait (1914), la harpe, le célesta et le glockenspiel ren-
à Paris, il allait dîner chez Debussy, et les deux forçant constamment l’éclat métallique de la partie
musiciens se jouaient leurs dernières créations (il soliste (« comme si Scarlatti avait vécu en Chine »).
était aussi très lié à Ravel, qui comptait Sphinx au Le mode II et certaines agrégations se retrouvent
nombre de ses pièces favorites). Cette amitié et le dans les Préludes pour piano de Messiaen, et dans
modernisme de sa musique lui valurent le surnom une certaine mesure, Scott assure la jonction entre

62 n CLASSICA / Juin 2019


ARTOTHEK / LA COLLECTION

Debussy et ce dernier. Après 1920, l’harmonie se ses gerbes d’écume sonores irradiées qui pro-
fait plus acide, avec la prédominance d’accords en longent le meilleur de Debussy et de Ravel. Dans
quartes superposées, le chromatisme s’aventurant le sillage d’Aubade, le poème pour piano et
aux frontières de l’atonalité et l’orchestration se orchestre Early One Morning (1931) renouvelle le
divisant à la limite du pointillisme. Ce raffinement pastoralisme rebattu de Vaughan Williams en
n’exclut pas des éclats de puissance intimidants, infusant au folksong des extases mystiques frémis-
comme dans Neptune « Poème de la mer » (1935), santes, presque scriabiniennes. Enfin, lui-même
vaste fresque inspirée par la tragédie du Titanic et grand pianiste, il laisse une immense contribution
déchaînant les forces terrifiantes tapies dans les à son instrument. Des bagatelles comme Sphinx
abysses. Ce mysticisme océanique à la Turner ou Lotus Land disent plus en quelques pages que
imprègne également la Symphonie n° 4 (1951), avec certaines longues symphonies. À une tout lll

CLASSICA / Juin 2019 n 63


COMPOSITEUR CONCERTOS POUR PIANO NOS 1 ET 2,

LES ESSENTIELS
EARLY ONE MORNING
John Ogdon (piano), London Philharmonic
Orchestra, dir. Bernard Herrmann
Lyrita
autre échelle, le massif Prélude solennel, la Les qualités reconnues à John Ogdon chez
turbulente Handelian Rhapsody ou l’éblouissante Scriabine font merveille chez Scott : avec lui,
le mouvement lent du Concerto n° 1 se fait
Deuxième Suite op.75 (1910, dédiée à Debussy et Abendstimmung psychédélique, voyage
se terminant par une savante fugue en harmonies sans retour vers un absolu nirvana sonore.
impressionnistes) sont des pages d’envergure,
auxquelles s’ajoutent trois sonates (1909, 1935 et SYMPHONIE N° 3 « THE MUSES »*,
1956). Malgré leur relative brièveté, les Five Poems CONCERTO POUR PIANO N°2 **,
(1912) s’élèvent au rang de chef-d’œuvre, chacun NEPTUNE (POEM OF THE SEA)
constituant l’illustration sonore d’une poésie de Howard Shelley (piano) **,
Scott. Lequel trouva en Walter Gieseking et Benno The Huddersfield Choral Society*,
Moiseiwitsch des interprètes passionnés. BBC Philharmonic, dir. Martyn Brabbins
Chandos
Initialement intitulée Disaster at Sea,
UN HYMNE À L’UNITÉ DU MONDE Neptune est, à l’instar de La Mer (Debussy)
Visionnaire en musique, Scott l’est également dans et du Garden of Fand (Bax), une marine
sa vie. Adepte du yoga philosophique (ordre musicale aussi grandiose qu’évocatrice.
tantrique), il adhère au mouvement théosophique. Martyn Brabbins tire de l’orchestre de
À partir de 1920, il rentre en rapport télépathique spectaculaires effets sur grand écran.
avec un « grand initié » hindou, Koot Hoomi, qui
exercera une influence décisive à des moments AUBADE OP.77, NEAPOLITAN
importants de son existence. Comme celui de son RHAPSODY, THREE DANCES OP.22,
mariage avec la romancière Eunice Buckley, avec SUITE FANTASTIQUE, TWO
qui il aura deux enfants, puis de son retour à la PASSACAGLIAS ON IRISH THEMES
composition, qu’il avait décidé d’abandonner National Symphony Orchestra of the South
compte tenu du contexte artistique défavorable. Africa Broadcasting Corporation,
Une tournée triomphale aux États-Unis et au dir. Peter Marchbank
Canada en 1920 marque l’apogée de sa carrière : il Marco Polo
joue son Concerto au Carnegie Hall avec l’Orchestre Ressassant leur thème de danse au travers
de Philadelphie et Stokowski, et dirige ses Two d’un kaléidoscope harmonique et orchestral
Passacaglias. Dans les années 1930, Beecham – qui aux couleurs chatoyantes, les Deux Passa-
lui reste dévoué – et Boult dirigent encore ses cailles anticipent sur l’hypnose tournoyante
œuvres, mais Neptune, par exemple, est qualifiée du Boléro ravélien. La Rhapsodie rivalise de
de musique de film par la critique… La guerre de sauvage énergie avec Walton, lui aussi
1939 est une épreuve : séparé de sa femme et de ses amoureux de la Campanie.
enfants, il manque de moyens et vit à l’hôtel ou
dans des guest houses. Grâce à son indomptable ŒUVRES COMPLÈTES POUR PIANO,
énergie et à l’aide financière de Percy Grainger, il VOL. 5 (Incluant : Lotus Land,
refait surface après 1945. Conservant des relations Danse nègre, Prélude solennel,
amicales avec sa femme, il vit avec Marjorie Five Poems, Ballad [Variations on
Hartston, dont les dons de voyance lui servent a Troubadour Air], Pastoral Ode)
d’intermédiaire avec Koot Hoomi. Elle veillera sur Leslie De’Ath (piano)
lui pendant vingt-huit ans dans leur résidence 2 CD Dutton
d’Eastbourne, son dévouement permettant à Cyril Du mythique Lotus Land (1904) à l’Ode
Scott de poursuivre ses activités de compositeur et pastorale, vaste composition atonale des
d’écrivain jusqu’à son dernier jour. Quelques dernières années, un panorama complet de
concerts à Londres rappellent au public qu’il est l’immense corpus pianistique de Scott dans
encore en vie. Pour son 90e anniversaire, Moura l’interprétation idiomatique d’un spécialiste.
Lympany joue le Concerto n°1 : l’illustre vieux dandy,
toujours tiré à quatre épingles, est ovationné. QUATUOR POUR PIANO ET CORDES
Nourri de sagesse orientale et d’occultisme, il OP.16, QUINTETTE POUR PIANO
n’éprouve pas la moindre amertume face à l’oubli ET CORDES
de ses contemporains, déclarant : « Si ma musique Philip Fowke (piano), The London Piano Quartet
a quelque valeur, on la jouera tôt ou tard. Si elle n’en Dutton
a pas, mieux vaut qu’on ne l’entende pas. » Sans D’une capiteuse opulence orientale,le monu-
doute l’heure est-elle venue de découvrir cette mental Quintette se range aux côtés de celui
œuvre immense, placée sous le signe de la devise de Schmitt comme l’un des plus grandioses
gravée sur sa tombe (illustrée en 1947 par le vaste accomplissements en la matière. Cette
Hymn to Unity pour solistes, chœurs et orchestre) : version magistrale lui rend parfaite justice.
« Unity in Diversity. » Michel Fleury

64 n CLASSICA / Juin 2019


Il
V
espro della
beata ergine
Claudio
Monteverdi

Une version hors des sentiers battus, placée sous


le double signe de la jeunesse et de la maturité

Coffret 2 CD + DVD
Lidi 0202335‐19
Distribution :
SOCADISC & IDOL
Download et
streaming Hi‐Res Audio
Fondation 24‐Bit – 96.00 kHz
L’ÉCOUTE EN AVEUGLE
AVEC JÉRÉMIE CAHEN, L’INVITÉE DE LA RÉDACTION
GENEVIÈVE LAURENCEAU* ET FABIENNE BOUVET

TRIO N° 2
« ÉLÉGIAQUE »
de Rachmaninov
Le chagrin qui saisit le compositeur à la mort de Tchaïkovski se
traduit dans un Trio dont les fulgurances virtuoses le disputent à de
longues plaintes. Qui chantera le mieux son lyrisme éperdu?

G
rand spécialiste de la musique ensembles homonymes : le Trio Rachmaninov
moderne, le Trio Com- (Centaur, 1989) et le Trio Rachmaninov
pinsky (Naxos, 1946) de Moscou (Hyperion, 2002). Le Trio
aborde en pionnier Kubelik (Exton,2003) peut quant à lui
les rivages tour- s’enorgueillir d’avoir signé l’inter-
mentés d’une prétation la plus fade de l’entière
œuvre qu’il discographie. Sage, également,
survole le TrioAmatis (Preludio,1991)
pourtant allègrement. Cette fait preuve d’une indéniable
lecture précipitée et fort datée musicalité malgré une ab-
précède un live de 1952 dans sence chronique de nuance
lequel deux membres du forte. Un cran au-dessus,
Quatuor de Budapest le Tr io Tchaïkovski
– Joseph Roisman et (Dynamic,1986) possède
Mischa Schneider – sont de belles cordes mais peu
accompagnés par le piano d’idées, de même que le
inflexible d’Artur Balsam Trio Göbel de Berlin
GETTY IMAGES

(Bridge). Côté cordes, on (Thorofon, 1982), qui se


déplore une certaine rigidité montre volontaire mais
et un manque d’engage- un tantinet brouillon.
ment,à l’inverse du trio réuni Oublions le Trio Two
autour d’un David Oïstrakh Plus One (Centaur,
rayonnant en 1958 (Urania). 2011), à la prise de son
Cette archive extraordinaire glauque et au piano agres-
pâtit hélas d’une prise de son sif, ainsi que le Trio Portici
vétuste et métallique qui brouille (Pavane, 2013), manquant
le dialogue entre les instruments parfois de souffle. Malgré des
et prive le piano de Lev Oborin de limites techniques, on ne peut
ses couleurs. Handicapant, dans le qu’admirer la spontanéité des
cadre d’une écoute en aveugle… En sœurs Bekova (Chandos, 1994) et
revanche, on écarte sans scrupule les louer l’application et l’honnêteté des
versions ennuyeuses du Trio Schubert de Trios Fontenay (Denon, 1987) et de
Vienne (Nimbus,1986),du Trio Ball,Mathern Copenhague (Steeplechase, 1994).
et Beaussier (Calliope, 2017) ainsi que de deux À l’inverse, les Trios Didenko/Mourja/Utkin

66 n CLASSICA / Juin 2019


Retrouvez
« La Tribune
des critiques
(Classical Records,1991) et Solisti (Bridge,2016) ont (harmonium) (Genuin,2016) et de façon plus anec-
de disques »
tendance à multiplier les effets, saturant le discours dotique, l’arrangement pour piano et orchestre par
d’intentions plus ou moins opportunes. Une puis- le pianiste Alan Kogosowski accompagné de Neeme tous les
sance marmoréenne caractérise les versions des Järvi (Chandos, 1993). dimanches,
Trios Pennetier/Pasquier/Pidoux (Saphir, 2008) et Notre palmarès sera constitué du drame psycho- de 16 h à 18 h,
De la Salle/Niziol/Herrmann (Philharmonia logique « dirigé » du clavier par Svetlanov en com- sur France
Records, 2016). Cette austère majesté manque de pagnie d’un Leonid Kogan et d’un Fedor Luzanov Musique.
laisser-aller et rend l’écoute éreintante. écorchés (coffret Kogan Brilliant Classics, 1973), de Voir page 15.
Échouent de peu aux portes de notre sélection pour la version électrisante de Rostropovitch/Vaiman/
l’écoute en aveugle le Trio de Torino (Real sound, Serebrekov (Russian Legacy, 1976), véritable mètre
2003),dont l’approche très équilibrée est hélas noyée étalon dans cette œuvre, du Trio Borodin (Chandos,
dans une réverbération de piscine olympique, le 1983), modèle d’engagement et gardien d’une cer-
Trio de Moscou (Chant du Monde, 1992) aux taine authenticité,du Beaux Arts Trio (Philips,1986)
timbres idiomatiques mais manquant parfois de nerf, dont l’atmosphère onirique et le classicisme sé-
le Trio Grohovski/Wulfson/Yablonsky (Naxos,2005) duisent, du Trio Berezovsky/Makhtin/Kniazev pour
que la lecture dépouillée mais non dénuée de la magie des climats générés par le pianiste (Warner,
sentiment rend attachante, le Trio de l’Académie de 2004). Sans compter le live tiré du festival de Lugano
St. Petersburg (Audiophile, 1994) qui possède sans chapeauté par Martha Argerich en 2011 réunissant
doute l’un des violons les plus poignants mais qui un Renaud Capuçon très inspiré, le très solide Denis
est étrangement flanqué d’un piano prosaïque. Kozhukhin et un Yan Levionnois très investi (EMI),
Indissociable pourtant de Rachmaninov, un un autre concert absolument bouleversant de 2014
Ashkenazy routinier est relégué au second plan par (AVI) où Christian Tetzlaff et sa sœur Tanja se livrent
des solistes jouant les divas (Decca, 2013). Dernier sans retenue,épaulés par un Artur Pizarro incandes-
venu dans la discographie, le Trio Wanderer se cent (et à qui l’on pardonnera volontiers un vilain
montre à la fois analytique et chaleureux, mais un accroc dans le finale), et enfin le Trio Kremer/
finale trop rationnel déçoit (Harmonia Mundi). Dirvanauskaite/Trifonov (DG, 2017), gravure en
Notons enfin la version originale avec harmonium clair-obscur empreinte d’un mysticisme fascinant
par le Trio Schäfer/Then-Bergh/Yang/Kim qui peut prêter cependant à controverse. u

L’ŒUVRE EN BREF l’annonce de sa mort, le 25 octobre 1893,


dans l’élaboration d’une œuvre
du premier mouvement, la plainte
poignante des cordes), narrative
n Dédié « à la mémoire d’un grand puissante qu’il créera le 31 janvier 1894. (le second mouvement, et sa structure
artiste », le Second Trio « Élégiaque » La partition, qui comprenait à l’origine « thème et variations », inspirée par
est l’hommage rendu à Tchaïkovski par une partie d’harmonium absente son propre poème symphonique
un compositeur de 21 ans. Très affecté des deux moutures suivantes (1907 puis Le Rocher, apprécié de Tchaïkovski)
par la disparition de ce maître révéré, 1917), est tour à tour mélancolique et enflammée (le finale à vif, alternant
Rachmaninov se lança le jour même de (le lamento obstiné du piano au début révolte et désespoir).

Les huit versions


D
’emblée, le style élégant et épuré du n’est guère plus enthousiasmée par les « transitions * Geneviève Laurenceau
Beaux ArtsTrio est rejeté. Tous déplo- artificielles et le côté très premier degré » du Moderato, est violoniste. Soliste,
rent un manque d’ampleur, à com- et si la « pudeur sans pathos » fonctionne dans le mou- chambriste, elle est aussi
mencer par Geneviève Laurenceau, vement lent, elle trahit un « excès de contrôle » dans directrice du Festival
« pas convaincue par la pulsation et le finale.Lecture du « déni » pour Jérémie Cahen,qui d’Obernai (24-31 juillet).
l’absence de naturel » du 1er mouve- reproche aux BeauxArts de ne jamais vouloir « expri- Avec son ensemble
ment.Elle est en outre gênée par des cordes « nasales » mer la douleur ». À l’inverse, un certain désordre Smoking Josephine,
et un « chromatisme pas très clair ». « Pas assez fiévreux, règne dans la version du Trio Borodin, jugée « inco- elle se produira le 6 juin à
ce déroulé sans images » dans II, et le pianiste, « trop hérente » dès le début par FB. Si JC trouve le violon- Royan et le 9 à Cambrai
précautionneux » dans III, « semble vouloir nous celle « intense », FB n’apprécie pas le piano, qu’elle et les 24 et 25 juillet
épargner de trop grosses émotions! » Fabienne Bouvet « n’entend pas clairement » dans I alors qu’il est lll à Obernai.

CLASSICA /Juin 2019 n 67


L’ÉCOUTE COMPARÉE

GETTY IMAGES
Mstislav « trop mis en avant » dans II. Le finale « manque de GL déplaît également à JC, qui trouve l’approche
Rostropovitch, avec charge émotionnelle »,regrettent GL et FB.« L’absence « fabriquée ». Dans le mouvement suivant, « il y a du
Pavel Serebrekov de symbiose » (GL) dans le mouvement lent et des son, mais pas beaucoup d’âme », regrette JC. « Un
et Mikhail Vaiman, effets maniérés disséminés çà et là condamnent une chœur de chanteurs russes, surenchérit GL, mais ça ne
remportent proposition parfois « fouillis », estime JC. Dès le virevolte pas assez. » Toujours trop « intellectualisé »
haut la main les premier mouvement, le Trio de Christian Tetzlaff pour FB, le finale est « construit », reconnaît JC, mais
suffrages lors n’est pas du goût de GL : « Belle version. Mais je ne pas assez « coup de poing » pour GL et FB.
de cette écoute. suis pas touchée. Le piano donne le mal de mer et les
cordes n’ont pas la même articulation. » Pourtant, FB
aime son aspect « alangui, hypnotique, en lévitation », EN QUÊTE DE MÉTAPHYSIQUE
même si elle tempère : « L’envolée est brillante, mais Le Trio de Berezovsky séduit davantage.GL apprécie
ce n’est pas assez émotionnel. » JC est conquis : « C’est « l’onctuosité des cordes, un son vibré, crémeux » et « la
intense, bouleversant! L’osmose est totale! » Dans le liberté du phrasé ». FB et JC relèvent la « grande
mouvement suivant, le piano est jugé « intimiste » clarté » et « le climat de mystère » qu’instaure le piano,
par FB, « trop brahmsien » par GL et « morbide » par ainsi que la construction où « chaque séquence
JC, et le « lyrisme pudique des cordes » ainsi décrit par découle de la précédente », ajoute FB. GL reproche
JC « manque de simplicité » pour GL et « d’inquié- cependant à cette « lecture brillante mais policée »
tude » pour FB. Dans le finale, personne ne tient de n’être pas assez dramatique : « J’aime quand
rigueur au pianiste qui, galvanisé par le concert, Rachmaninov garde un peu d’aridité. » Le piano met
commet une faute de texte. GL préfère pointer un tout le monde d’accord dans le Quasi variazione.
jeu « surpédalé » et tous s’accordent sur un déficit de « Méditatif » pour GL et « parlé » pour FB, il fascine
tension dans une ambiance plutôt « dépressive » (JC). au point de reléguer malgré lui les cordes au second
Avec Kremer et Trifonov, nous avons affaire à une plan. Constat renouvelé dans le finale : « Les cordes
parfaite « lecture cérébrale et un contrôle du senti- s’appuient trop sur le piano », regrette FB, « un piano
ment », souligne FB. La prise de son large entraîne maître d’œuvre. C’est lui qui dirige », note GL.JC loue
une « confusion harmonique », déplore FB. Le ce « piano athlétique qui va chercher l’énergie au fond
« lyrisme scandé, vertical et laborieux » de I qui déçoit du clavier mais qui s’assagit à l’entrée des cordes ». C’est

68 n CLASSICA / Juin 2019


1

LE BILAN
au contraire l’équilibre des forces qui caractérise le ROSTROPOVITCH/VAIMAN/SEREBREKOV
Trio Capuçon/Levionnois/Kozhukhin. Un piano Russian Legacy
« presque neutre dans son expression »,estime JC,mais 1976
suffisamment « riche », participe à une « ambiance Électrisante, cette version séduit par
capiteuse » (FB),les cordes refusant de « s’épandre sur son sens de la ligne et sa noblesse.
L’art du cantabile se déploie dans un
le caractère de drame » (GL). « Le respect du texte finale à l’énergie vitale jubilatoire.
prime sur la mise en scène », analyse JC. Dans le

2
« thème et variations », « le piano introduit vraiment le
trio » et « l’attention apportée aux voix intérieures est SVETLANOV/KOGAN/LUZANOV
Brilliant Classics
admirable », souligne FB. « C’est l’évidence. L’élan est 1973
très sain et il y a un très beau contraste entre un choral
Des cordes sous tension traduisent
de piano digne puis le flot généreux des cordes »,ajoute la souffrance de l’homme et son
GL. Le piano n’est pas le plus inventif, mais « il ne impuissance face au destin. Une
s’écoute pas jouer et ne tire jamais la couverture à lui », interprétation presque étouffante.

3
relève JC. Tout au plus ne donne-t-il pas assez de
poids aux « motifs façon “coups du destin” » dans le CAPUÇON/LEVIONNOIS/KOZHUKHIN
finale, souligne GL. FB admire donc ce « bel objet EMI
plastique », mais cherche en vain la « métaphysique ». 2011
Le piano, discret et humble, laisse
place à un flot généreux de cordes.
LE VITALISME À L’ŒUVRE L’attention portée aux voix
intérieures séduit et bouleverse.
Changement radical d’ambiance avec Svetlanov,

4
qui a troqué ici la baguette pour le clavier. GL
trouve ce premier mouvement « macabre, avec des BEREZOVSKY/MAKHTIN/KNIAZEV
Warner
cordes sous tension, mais si austère qu’on a du mal 2004
à s’envoler ». « Le piano est terne. On fait du sur-
Le trio offre une lecture de l’œuvre
place », reprend FB à propos d’une vision qu’elle brillante, mais qui manque d’intensité
juge « trop éperdue dans la souffrance ». JC, lui, dramatique. Les cordes s’effacent
perçoit une « opulence symphonique dans laquelle devant un piano maître d’œuvre.

5
les cordes incarnent l’humain face au fatum, le piano
se contentant de saturer l’espace d’une matière KREMER/DIRVANAUSKAITE/
sombre ». Dans le mouvement lent, « les cordes TRIFONOV
chantent à plein poumon », approuve JC, mais Deutsche Grammophon, 2017
« avec sincérité » souligne FB. « Il y a une volonté Les sentiments, sous contrôle,
d’habiter chaque son », résume GL. Le finale ,« apo- disparaissent derrière une lecture
cérébrale, qui manque de chair
calyptique » pour FB, fonctionne comme le « solo et laisse sur le bord du chemin.
d’un concerto interrompu par des cordes qui tombent

6
comme un couperet » selon GL. Une interprétation
atypique, presque étouffante. CHRISTIAN TETZLAFF/
La version Rostropovitch, « investie, à la fois libre TANJATETZLAFF/ARTUR PIZARRO
AVI, 2014
et tenue avec des couleurs crépusculaires », se réjouit
Lyrique parfois, hypnotique pour
GL, déclenche l’enthousiasme dès les premières certains, froid pour d’autres, cet
mesures du Moderato. Une lecture aussi acérée enregistrement plonge l’auditeur
impacte parfois la justesse, mais avec « son sens de dans une ambiance dépressive.

7
la ligne, sa noblesse » (FB) et « son engagement et
ses timbres proches de la voix humaine » (JC), elle TRIO BORODIN
obtient tous les suffrages. FB trouve enfin dans II Chandos
« la simplicité du choral au piano et la grande 1983
tendresse des cordes », GL « le climat pastoral et Alors que règne un certain désordre,
naturel », et JC « l’art suprême du cantabile ». le violoncelle et le piano ne font pas
Jubilation devant ce finale « qui a le charme de ne l’unanimité. L’excès d’effets maniérés
contribue à créer la confusion.
pas vouloir séduire… une explosion bouleversante »,

8
s’enthousiasme GL, où un piano « vraiment riso-
luto génère un élan vital, mordant », poursuit JC. BEAUXARTS TRIO
Philips
« Cela ne déborde jamais. On est happé tout de suite 1986
par ce phrasé qui nous tient en haleine », conclut FB.
Un pianiste trop précautionneux, une
Cet enregistrement mythique demeure donc une absence de naturel dans le premier
évidence et conserve une nouvelle fois son statut mouvement et un déroulé pas assez
de référence. u Jérémie Cahen fiévreux déçoivent et déroutent.

CLASSICA / Juin 2019 n 69


REPORTAGE

Sur les traces de Richter


LE GRAND VOYAGE
INITIATIQUE
Son mentor lui a appris la liberté et que rien n’était interdit. La pianiste
Ludmila Berlinskaïa a côtoyé très jeune Sviatoslav Richter: elle nous
emmène sur ses traces à Moscou en compagnie d’Olivier Bellamy.

L
udmila Berlinskaïa est la fille du
violoncelliste Valentin Berlinsky,
fondateur du légendaire
Quatuor Borodine. « Lioud »
signifie « peuple » en russe et
« mila », « chérie ». Donc « aimée
du peuple ». Mieux qu’un
baptême,un destin.Elle fut l’élève
de Sviatoslav Richter. « Élève » n’est peut-être pas le
mot juste, car le pianiste de génie ne se sentait pas de
taille à donner des cours. Disons plutôt sa tourneuse
de pages attitrée, sa princesse, sa poupée, sa chose,
son bijou,sa confidente,sa camarade de facéties.Elle
fut aussi l’élève de la chanteuse Nina Dorliac,compa-
gne de Richter. On se rapprocherait d’une certaine
vérité en affirmant qu’elle fut leur fille adoptive.Leur
icône. Et puis assez de mots. Elle vécut chez eux.
À 13 ans, Ludmila Berlinskaïa a été très célèbre en
Russie en jouant dans le film culte Le Grand Voyage
cosmique, de Valentin Selivanov, et en enregistrant
deux chansons qui passent encore aujourd’hui
à la radio. Grâce à son père et à Richter, elle a pu
connaître Chostakovitch, dont elle est l’une des
meilleures interprètes, mais aussi Schnittke,
Rostropovitch, Oïstrakh, Sakharov.
Ludmila et Arthur Ancelle, son jeune et beau mari,
donnent un concert à deux pianos dans la petite salle
du nouveau Concert Hall Zaryadye à Moscou, qui a
été inauguré en 2018 par Gergiev avec Netrebko,
Trifonov et Matsuev.L’ensemble est superbe.L’acous-
tique,que l’on doit àYasuhisa Toyota,est une réussite
et flatte les couleurs de notre duo de pianistes. Le
concert remporte un beau succès. On trinque à la
vodka dans un restaurant aux murs de verre qui À RETROUVER « Pour Mila, mon aide
surplombe la Moskova, tout près du Kremlin. SUR LE fidèle, je souhaite le

CD
Ludmila et Arthur me conduisent le lendemain dans bonheur. » Sviatoslav
l’appartement de Richter, qui est aujourd’hui un Richter et Ludmila
musée. Nous passons devant le fameux hôtel Four Berlinskaïa.
SDP

Seasons dont la façade accuse deux styles différents CLASSICA


70 n CLASSICA / Juin 2019
Entrée de Ludmila
au conservatoire
de Moscou, dans
la grande salle du
Conservatoire.

SDP
qui semblent juxtaposés par erreur.L’architecte avait demi-queue américain des années 1950 et un quart
soumis un seul dessin comprenant deux propositions de queue allemand des années 1940. Son Yamaha se
à Staline, qui avait dit : « D’accord. » N’osant pas lui trouve au musée Pouchkine. Deux des lampadaires
signaler qu’il s’agissait de deux projets distincts, sont un cadeau du maire de Florence. Richter vivait
l’architecte avait construit tel quel ce bâtiment hy-
bride. Pas loin, l’une des rares églises restée ouverte
reclus ici, protégé par Nina, qui tenait le rôle du
Cerbère. Sauf quand il recevait des amis pour jouer
ACTUALITÉS
durant la période soviétique. Le Quatuor Borodine de la musique, écouter des disques ou participer à ◗ Belle Époque est
y avait donné plusieurs cycles Haydn, Beethoven et des « carnavals » où l’on venait déguisé. Tout près paru en octobre dernier
Chostakovitch. Ludmila se souvient d’y avoir récité de l’immeuble se trouve la maison Art nouveau chez Melodiya, et
Russian Last Romantics
Les Sept Dernières Paroles du Christ. de Gorki, l’église où Pouchkine s’est marié, le (Medtner, Rachmaninov,
L’appartement de Richter se trouve au 16e étage d’un Conservatoire et l’agence Tass. Glazounov) en mars.
immeuble agréable et jouit d’une belle vue sur B’ like Britain (Bax, Britten,
Moscou. Il s’agit d’un « double appartement » dont Bowen, Bennett) sortira
la cloison principale a été abattue. Idéal pour deux UN NOMADE INFATIGABLE en septembre prochain
et Explorateurs Américains
artistes vivant ensemble sans être mariés.Chacun son Dans l’appartement, Ludmila se laisse aller aux
(Ives, Copland, Cage,
domaine,chacun sa chambre,seuls le salon et l’entrée confidences. Les souvenirs remontent à la surface. Feldman, Glass)
étaient mis en commun. Le lit à une place de Richter « J’avais 15 ou 16 ans quand j’ai rencontré Maestro en mars-avril 2020.
paraît monacal.Au-dessus de l’oreiller,une photo de pour la première fois, grâce à mon père. Il m’a choisie En concert, le duo
son professeur, Neuhaus. Sur les autres murs, des pour lui tourner les pages. Il m’appelait “mon garçon”. Ludmila Berlinskaïa/
tableaux qu’il peignait. Rajout ultérieur. Dans son Mon père, qui avait une grande relation amicale et Arthur Ancelle se produira
du 24 au 28 juillet à leur
bureau,des livres en russe et en français,de littérature professionnelle avec lui, était un peu jaloux de la nôtre. festival La Clé des Portes
et d’art. Des partitions. Dans la petite cuisine, une Il lui a demandé un jour : “Pourquoi Mila et pas au château de Talcy,
bouteille de pastis attend les visiteurs de marque. moi ?” Richter lui a répondu : “Mila, c’est Mila, et le 19 août au Festival du
Richter avait découvert cette boisson en France et la vous, c’est vous!” » Fin de la discussion. Ludmila est Comminges (Tchaïkovski,
préférait à la vodka. Il conservait la bouteille au venue s’installer chez les Richter-Dorliac. Elle a vécu Borodine, Rachmaninov),
et le 23 août aux
Frigidaire et buvait son pastaga sec et sans eau. un an et demi dans cet appartement où Bashmet, Musicales de Sarlat.
Fruit de la réunion des deux appartements, le salon Gutman et les Borodine étaient les hôtes réguliers. Le 9 août, Ludmila
est vaste et clair. Il accueille deux Steinway : un « J’ai aussi travaillé le chant pendant deux ans lll jouera en solo à Île-Tudy.

CLASSICA / Juin 2019 n 71


REPORTAGE
dans la classe de Nina au Conservatoire. Richter se
montrait assez sarcastique avec mon passé de chan-
teuse. » Quand Richter voyageait, Ludmila l’accom-
pagnait. Il se déplaçait en voiture ou en train, jamais
en avion. « J’ai joué plusieurs fois à quatre mains avec
lui : notamment les Bilder aus Osten de Schumann,
qu’il avait interprétés avec Britten. » Elle l’a aussi rem-
placé au dernier moment dans la délicate partie de
piano de The Turn of the Screw, qu’il avait program-
mée dans son festival Nuits de décembre. « La rela-
tion est devenue fusionnelle. Très peu de personnes
avaient accès à lui. Je ne me suis présentée à aucun
concours car il trouvait que c’était parfaitement inutile.
Peu à peu, je me suis rendu compte que beaucoup de
gens étaient jaloux de ma relation privilégiée avec lui.
C’était très difficile. Au Conservatoire, je sentais une
tension. Richter n’y était pas professeur et n’a jamais
pu vraiment enseigner. Nous parlions beaucoup en
marchant, parce qu’il aimait marcher. Nous parlions
SDP

de tout, y compris de notre moi intime. »

L’HOMME RÉVOLTÉ
Richter a eu une relation très forte avec le metteur
en scène d’opéra Youri Borissov, qui a publié leurs
conversations dans Du côté de chez Richter (Actes
Sud). « C’était un être exceptionnel, avec une person-
nalité très affirmée. Richter en était amoureux. Après
la mort de Richter, Borissov a dit que Pletnev était
désormais le plus grand et il a réalisé un film sur lui. »
Puis, il a voulu écrire un livre sur Ludmila, mais il est
mort avant. Dix ans après Richter.
« Richter donnait facilement de l’argent à ceux de ses
amis qui en avaient besoin pour se soigner. Il donnait
aussi la musique qu’il rapportait de l’étranger. Quand
Kissin était petit garçon, il lui a offert quelques-unes
de ses partitions. Lorsqu’il a su que je ne connaissais
pas le Padre Soler, j’ai reçu en cadeau une anthologie
de ses pièces. Il vivait au milieu de la jeunesse. Il ne
SDP

côtoyait que ceux qu’il avait soigneusement choisis.


Des musiciens, des acteurs de cinéma. C’était très
mélangé. Chez lui, j’ai pu découvrir des films qu’on
ne pouvait pas voir en Russie, comme Le Dernier
Tango à Paris ou La Grande Bouffe. »
Wagner était la grande passion de Richter. Déjà
pendant son enfance à Odessa, il jouait ses opéras au
piano et chantait tous les rôles. « Nous passions des
soirées entières à écouter le Ring. Il écrivait lui-même
les invitations à la main : “Prière de venir à l’ensemble

De haut en bas :
Nouvel an chez Richter. Ludmila Berlinskaïa
est à gauche, entre son premier mari, Vladimir
Ziva, et Dmitri Dorliac, neveu de Nina Lvovna.
Petit cabinet de Nina Lvovna, son piano
Becker avec, dessus, le portrait de Richter.
Le père de Ludmila, Valentin Berlinsky
SDP

(à gauche), converse avec Sviatoslav Richter.

72 n CLASSICA / Juin 2019


des soirées. Si vous ne pouvez pas, ne venez pas.
Il y aura de la vodka et des pirojkis.” » Ludmila
poursuit : « Pour lui, j’étais prête à tout. Je me don-
nais entièrement. À tel point que je n’avais plus
Richter et Ludmila
d’énergie pour le reste. Il fallait s’occuper de lui pour – Je suis là, Maître. Comment allez-vous aujourd’hui?
tout. Bashmet venait le chercher en voiture pour – Je me sens mou, triste. J’ai mal travaillé. Je me dois encore deux
l’accompagner où que ce soit. Un jour, nous nous heures. D’où venez-vous?
sommes fâchés. Il jouait le Concerto en ré majeur de – Du Conservatoire, j’avais cours.
Haydn dans la grande salle du Conservatoire. Pas très – Je ne veux rien savoir de vos cours. Heinrich Gustavovitch était
bien. Après le premier mouvement, il s’est tourné vers unique, il me laissait tranquille.
moi et m’a demandé d’arrêter de bouder, car cela – Il y a vous, et il y a nous autres.
l’empêchait de se concentrer. On sortait souvent au – Non, c’est la même chose pour tous. J’ai annulé la répétition
concert, lui, Nina et moi. Après la Symphonie n° 6 avec les Borodine aujourd’hui. Faisons la fête. Ninotchka, appelez
de Tchaïkovski il m’a présentée à Mravinski, qui fu- Bakhmietiev, peut-être qu’il passera?
mait cigarette sur cigarette. » La musique s’élève dans – Slava, vous devez vous reposer.
nos têtes, entre les volutes de fumée… – Je le sais, mais je suis triste. Mila, vous êtes gentille, merci de me
« Quand j’ai voulu me marier, il m’a dit que j’allais supporter.
divorcer. C’est ce qui s’est passé. Après sa mort, il – Je ne supporte pas, je suis prête à tout pour dissiper votre spleen.
m’était impossible de parler de lui. Il fallait d’abord – Vous êtes un charmant page. Je vais vous appeler « mon garçon »,
que je comprenne qui j’étais. Je ne suis devenue adulte vous ne serez pas offensée?
qu’après sa mort. Il était très délicat. Il me protégeait – Au contraire!
mais ne voulait pas prendre de décision à ma place. » – Slava, venez déjeuner!
Elle reste silencieuse. Nous passons à la salle à manger, on m’invite à m’asseoir.
– Qu’avons-nous aujourd’hui?
– Votre plat favori, de la cervelle.
UNE ICÔNE À PROTÉGER – J’aurais préféré une côtelette de porc arrosée de cognac.
Arthur s’adresse à Ludmila : « Ils t’ont choisie tous – Vous n’avez pas le droit, Slava, vous le savez bien. Les Japonais ont
les deux. C’était une relation complexe et pure entre encore téléphoné, dites-leur enfin si vous irez ou non en novembre!
gens de même race. » Ludmila sourit, répond – Ninotchka, mais comment voulez-vous que je leur donne une
« peut-être » et reprend : « C’était un couple fantas- réponse aujourd’hui, dans l’état où je suis!
tique, de haut niveau. Un vrai amour les reliait. » ➔ (extrait du livre de Ludmila, inédit, à paraître)
Arthur tient à ajouter : « Ludmila était une icône à
cette époque. Une véritable icône. Elle était une jeune
fille qui voulait vivre, mais elle sentait une pression
terrible sur ses épaules. »
Richter et Nina en ont fait leur « Albertine prison-
nière », mais ils l’ont protégée, car elle était déjà un
pôle d’attraction. Déjà, à l’Académie de musique
Gnessine – l’école des surdoués –, elle semblait un
être à part, d’une totale liberté.
Un professeur célèbre du Conservatoire voulait
qu’elle entre dans sa classe. « Je n’ai jamais voulu.
Pour moi, c’était quelqu’un du KGB, sans talent. »
Du film de Bruno Monsaingeon sur Richter
[Richter, l’insoumis, ndlr], elle ne veut pas parler :
« C’est la fin, il est très affaibli… je ne pense pas qu’il
voulait le faire, c’est Nina qui a dû insister… » Une
chose l’a choquée. La fameuse phrase « Je ne m’aime
pas », qui a fait la gloire du film. « C’est une phrase
tronquée. Richter voulait dire qu’il ne s’aimait pas
dans tel répertoire. » Bruno Monsaingeon rectifie le
tir. « Richter a écrit cette phrase, je la lui ai fait lire
hors contexte, il est vrai. La traduction littérale du
russe serait plutôt : “Ce que je suis ne me plaît pas.” J’ai
hésité entre plusieurs fins. Cette phrase fonctionnait
parfaitement avec la Sonate D 960 de Schubert… »
Le regard de Ludmila lance des éclairs. À ses yeux,
SDP

c’est une trahison. Elle finit son verre d’un trait. u


Olivier Bellamy

CLASSICA / Juin 2019 n 73


L’UNIVERS D’UN MUSICIEN

PHOTOS RODOLPHE ESCHER POUR CLASSICA


Stanislas de Barbeyrac
CHEVALIER DE LA
FORCE TRANQUILLE

E
charpe de lin autour du cou, après avoir traversé pendant quinze minutes des
posture noble du chanteur, Il représente bois de chênes et de pins landais. « Il y a de nom-
yeux clairs et pétillants… la jeune garde breux de Barbeyrac dans le Sud-Ouest de la France,
Stanislas de Barbeyrac vante les mais mon père et moi sommes descendants d’une
couleurs du très vieux rosier de des ténors autre branche. D’ailleurs, je suis né en Savoie ! »
son jardin. « Tailler, désherber, Bordeaux est pourtant la ville associée à tous les
tondre m’amuse », confie le
français. portraits du ténor. À 9 ans, Stanislas de Barbeyrac
ténor. À quoi s’attendait-on ? Bienvenue découvre le chant dans la Maîtrise des petits
À un long jardin à la française bordé de sculptures chanteurs de la ville, et attrape le virus lyrique.
flanquées de buis bien taillés ? Rien de tout cela : le dans le À l’âge de 19 ans, il rêve de journalisme (comme
château de Barbeyrac est une charmante maison
de village, qu’on trouve sur la route qui mène de
Bordelais de son cousin le grand reporter Thibaud de
Barbeyrac), mais loupe « de trois places » le
Bordeaux au château de Montesquieu à La Brède, son cœur! concours d’entrée à l’Institut de journalisme de

74 n CLASSICA / Juin 2019


À RETROUVER notre histoire », résume le ténor. Les vieux meubles?
SUR LE Les tableaux de famille de l’entrée? « Récupérés chez

CD
un voisin qui vidait sa maison. »
L’univers de Stanislas de Barbeyrac est lié à un
village. « Le ténor n’oublie pas son chez-lui », titrait
CLASSICA d’ailleurs le journal Sud-Ouest pour annoncer sa
Bordeaux. Il n’a eu qu’à traverser la charmante participation au concert de Noël de l’église Saint-
place Sainte-Croix pour frapper à la porte du Vincent à Barsac en décembre dernier. Il préparait
Conservatoire à rayonnement régional de alors ses débuts au Metropolitan Opera de
Bordeaux Jacques Thibaud et découvrir sa voix New York dans le rôle de Don Ottavio de Don
auprès de Lionel Sarrazin. « Le premier cours avec Giovanni. Les passages de Stanislas à la télévision
lui fut un choc émotionnel, raconte le ténor. Je ne (« Révélation artiste lyrique aux Victoires de la
peux pas me souvenir de mes premiers pas, mais je musique classique en 2014 », « Fauteuils d’or-
n’oublierai jamais cette sensation extraordinaire de chestre », etc.) ont fait de lui la star de Barsac. Il
produire du bruit avec mon corps. Ce sentiment met tout son cœur à partager sa passion avec ses
d’être absolument nu. Je continue à consulter régu- voisins. Ses récitals remplissent aisément l’église de
lièrement Lionel… qui habite près d’ici. » 400 places. « J’ai aussi fait venir mes amis chanteurs.
Je prends ma voiture et je fais la tournée des lll
SAUTERNES ET POULET RÔTI
« Ici » : Barsac, Sud Gironde, Nouvelle-Aquitaine,
2 000 habitants, une église monument historique,
appellation d’origine contrôlée du Sauternais. « Je
n’ai jamais été un vrai citadin, explique Stanislas
de Barbeyrac. J’ai suivi Delphine [son épouse,
rencontrée au Conservatoire et qui optera pour
l’enseignement, ndlr] à Sainte-Foy-la-Grande.
C’était loin, c’était la campagne mais on avait de
l’espace. On s’habitue vite à l’espace ! Nous rêvions
de grands volumes et d’un terrain. On a eu un coup
de cœur pour cette maison. »
En merveilleux conteur, Stanislas sait magnifier le
réel par le verbe. Le chai agricole invendable et
délaissé depuis des années devient au fur et à
mesure du récit une petite propriété accueillante
et familiale. L’ancien locataire bougon et solitaire
qui ne vivait que dans la cuisine est décrit en
« ancien châtelain bourgeois du Sauternais, un genre
de père Goriot » . Les années de travaux passent
comme un léger nuage… « On a essayé d’y installer

CLASSICA / Juin 2019 n 75


L’UNIVERS D’UN MUSICIEN
châteaux de la région. Des bouteilles et un foie gras Pour les vins, il suffit de suivre le ténor dans son
deviennent un cachet de musicien! » indique le chai. « Du sauternes, bien sûr ! J’ai appris à
tourneur-ténor, qui pense à monter un découvrir que les sauternes se marient aussi
festival à Barsac.« J’y mettrai du classique, bien avec un dessert qu’avec un poulet rôti
évidemment, mais aussi du flamenco, du ou des saint-jacques. On fait pas mal de
jazz et de la magie! » dîners avec les copains », commente le
L’église en question abrite un orgue maître des lieux.
fraîchement restauré,après trois ans
de travaux. Le ténor barsacais s’est CONTRE L’IMAGE
mobilisé pour rassembler les fonds
nécessaires à la restauration, a DU GENDRE IDÉAL
chanté lors de la bénédiction de Son acolyte le baryton Alexandre
l’orgue par le cardinal… et a passé les Duhamel passe d’ailleurs une tête
petits fours auprès de l’assistance. – ensommeillée – par la porte de la
So gentleman farmer! « Nous sommes les cuisine. Stanislas rit de la surprise de
premiers surpris de la vie sociale très active son hôte, qui réside chez lui le temps
que nous menons. Nous avons plein d’amis d’une « Manon » à l’Opéra de Bordeaux.
dans le coin. Quand je rentre de tournée, je n’ai « Ah, oui. J’ai oublié de te prévenir pour l’inter-
pas le temps de défaire mes valises qu’un voisin vient view ! » Sourire amusé de Duhamel en pyjama
partager ses cèpes ou ses œufs! » écossais qui part prendre sa douche dans « ses »
Car le Savoyardo-Bordelais est un gourmet. La cui- appartements. La maison Barbeyrac est idéale pour
sine est sa pièce préférée, entre équipement de chef un chanteur : du calme, de l’isolement, de l’air.
et décoration traditionnelle avec table en bois et broc « Je vis – nous vivons – dans un monde parallèle,
de porcelaine. Ici, tout n’est qu’ordre et beauté. Le confirme Stanislas de Barbeyrac. Chanter le cheva-
chat de la famille dort allongé sur un chauffage en lier de La Force à Bruxelles, Mozart à Salzbourg puis
bord de fenêtre. Barbeyrac cuisine avec ses deux à San Francisco, ce n’est pas la réalité. Je rencontre
jeunes enfants comme avec les amis. « Avec Ludo, un souvent des artistes qui n’ont pas d’adresse. Ils vont
voisin, nous achetons chaque année un cochon entier d’hôtel en hôtel selon les productions et s’invitent
et nous faisons nos conserves. On fait de même pour chez des amis quand l’agenda leur laisse du temps
les canards. » À la table des Barbeyrac, on déguste libre. Cela me paraît impossible ! J’ai besoin de mon
des brochettes d’onglet de bœuf assorties d’un lit, de mon oreiller, de ma famille. Trois jours ici
gratin de pommes de terre à la graisse de canard. valent une semaine de vacances. »

76 n CLASSICA / Juin 2019


La visite continue et la ainsi qu’un tas de disques,
pièce très attendue se
révèle enfin à nous. « Je
En réalité, je travaille beaucoup mais ce sont des vieux
disques de Gramophone
travaille ici », annonce en ici. La plupart des rôles se que je ne peux malheu-
rigolant Stanislas devant reusement pas lire ! »
un salon spacieux où préparent à la table, avec un crayon À cette grande Carmen,
campent un long canapé, il peut confier son ambi-
une grande table, des et la partition, que j’annote tion d’incarner Don José
fauteuils et, dans un en 2021. « Je sens que j’ai
angle, un piano demi- beaucoup. Je vois la page dans le rôle dans ma voix,
queue. Salon, salle de
travail, salle de concert ma tête quand je chante assure-t-il dans une
figure de style divine-
parfois (« on peut mettre ment lyrique. La voix
80 chaises ici »), salle de cinéma et salle de yoga ! change. Il faut l’accompagner. Tu fais un si naturel
Sur le pupitre du piano : un manuel pour enfants pour Nadir (Les Pêcheurs de perles) avec une cer-
débutant au piano, et des copies du Freischütz que taine technique, et un jour tu sors Werther sans y
Barbeyrac donnera en 2019-2020 avec Insula réfléchir. » S’il s’est prêté au jeu de La Périchole avec
Orchestra, sous la direction de Laurence Equilbey.
Pour évaluer l’acoustique des quatre mètres sous
ACTUALITÉS Marc Minkowski à Bordeaux, c’est autant pour « sa
santé vocale » que pour « casser l’image de gendre
plafond, Stanislas a fait venir Alexandre Duhamel. ◗ Le ténor chantera Don idéal » qu’on lui prête bien volontiers. Il a adoré
« On vient de m’enlever les amygdales, précise Ottavio dans Don Giovanni jouer en pantalon pattes d’eph’ et chemise ouverte
Barbeyrac. Pour un enfant, ce n’est rien, mais pour un à l’Opéra Garnier (Ivo van dans L’Heure espagnole de Ravel donnée à l’Opéra
Hove/Philippe Jordan),
chanteur professionnel… Je suis encore en rééducation, Bastille il y a maintenant un an.
du 8/06 au 13/07, puis
donc pas de chant pour le moment. Je sens que j’ai aux Chorégies d’Orange « En réalité, je travaille beaucoup ici », rigole Stanislas
gagné une nouvelle place dans le palais, mais je ne peux les 2 et 6/08 (David en s’étirant dans un confortable fauteuil façon
pas encore l’explorer. C’est frustrant. De toute manière, Livermore/Frédéric rocking-chair. « La plupart des rôles se préparent à
ma voix n’aime pas chanter à froid. Il me faut un Chaslin). Il sera à l’Opéra la table, avec un crayon et la partition. J’annote
minimum de quinze minutes d’échauffement. » En Bastille pour Les Indes
beaucoup mes partitions. Je traduis le texte, je cherche
Galantes (Leonardo
attendant, le ténor au clavier et le baryton debout García Alarcón/Clément le bon tempo, je surligne un détail. C’est ainsi que je
explorent le palais domestique : la résonance est Cogitore) du 26/09 au trouve la musicalité des récits. Quand il y a beaucoup
tendre sans être trop flatteuse. « On pourrait croire 15/10, puis incarnera de texte parlé, cela peut me prendre des heures. Le par
que cela sonnerait comme une cathédrale mais on a Max dans Le Freischütz cœur me vient en regardant la partition. Je vois la
veillé au choix des matériaux. » au Théâtre des Champs- page dans ma tête quand je chante. » Sans doute se
Élysées les 19, 21 et
Sur l’étagère, une photo de la soprano Ninon Vallin 23/10 (Laurence Equilbey/ figure-t-il aussi la vue depuis son « bureau » : les
(1886-1961) observe Lescaut/Duhamel.« C’est un fan Clément Debailleul lignes parallèles des vignes qui emmènent l’œil et
qui me l’a envoyée, poursuit Stanislas de Barbeyrac, et Raphaël Navarro). l’âme vers l’horizon. u Séverine Garnier

CLASSICA / Juin 2019 n 77


LES CHOCS DU MOIS À PRIX VERT
DANS LES FNAC

CD CLASSICA / PLAGE 10

SCIENCE ET CONSCIENCE
FONT LES DÉLICES DE L’ÂME
Grand explorateur des partitions inachevées de
Mozart, le pianiste Robert Levin prouve à nouveau
combien sa liberté réinvente l’œuvre de Bach.

’ai repris un bon rantes (l’opposition doubles

J
nombre d’ornements croches régulières et croche
Ç contenus dans les pointée-double dans la n° 3),
IE LACOMBE

sources authentiques, l’élan rythmique des gigues à la


mais presque toute conduite fuguée. Robert Levin
Johann Sebastian l’ornementation libre commande son clavier avec la
H AN

a été improvisée lors de chaque sereine assurance de celui qui


BACH
ÉP

séance d’enregistrement », sait et peut réagir au moindre


ST

(1685-1750) explique Robert Levin dans le accident. La conduite reste


Les six Partitas pour clavier texte de présentation. « Orne- souple malgré son énergie sous-
BWV 825 à 830 mentation » et « improvisée » jacente et elle s’accompagne
Robert Levin (piano) sont assurément les deux mots d’une sonorité ronde qui veut
Le Palais des Dégustateurs PDD017. à retenir et à placer en exergue l’ornementation. Aussi est-ce manifestement convaincre l’au-
2017. 2 h 20. de cette interprétation des une lecture personnelle et ori- diteur de la pure beauté de cette
Partitas de Bach. Robert Levin ginale qu’il propose. L’amateur musique.
a en effet compulsé les sources pourra à l’envi noter telle La discographie de ces Partitas
disponibles, n’hésitant pas à reprise enguirlandée (celle du est pourtant riche et a vu défiler
s’écarter des éditions classiques Menuet 1 de la Partita n° 1, quelques-uns des plus grands
pour piocher dans des propo- spectaculaire), telle variante. pianistes : Glenn Gould (Sony,
sitions alternatives, de la main Mais cet enregistrement ne se 1957-1963), Murray Perahia
du compositeur ou de ses destine pas aux seules univer- (Sony, 2007-2009) et Igor Levit
élèves.La Gigue de la Partita n°3 sités et aux conservatoires. Le (Sony, 2014), sans oublier
et la Gavotte de la Partita n° 6 professeur a même cédé la Rosalyn Tureck (EMI, 1956-
sont ainsi proposées selon place à l’artiste pour présenter 1958), Zhu Xiao-Mei (Mirare,
deux façons et, par exemple, une version d’une rare sponta- 1999), Vladimir Ashkenazy
la Sinfonia introductive de la néité, qui donne l’illusion de (Decca, 2009), András Schiff
Partita n°2 apparaît dans une découvrir une musique qui (Decca, 1983, puis ECM, 2007),
réécriture passablement s’écrit sous nos yeux. pour ne mentionner que des
Wolfgang élaborée. intégrales. Par ses propositions
Amadeus On sait par ailleurs quel fruc- ENCHANTER MOZART originales,défendues avec un tel
tueux commerce Robert Levin Si la force de conviction intel- naturel et un jeu si décomplexé,
MOZART entretient avec la musique de lectuelle ne saurait être Robert Levin y trouvera à n’en
(1756-1791) Bach, ayant signé des enregis- discutée, elle ne s’accompagne pas douter une place de choix.
Trios pour violon, violoncelle trements remarqués du Clavier d’aucune raideur dans le Le disque « Mozart » met à nou-
et piano K. 442 et 496 bien tempéré et des Suites phrasé. Aussi admire-t-on la veau à contribution le pianiste
Hilary Hahn (violon), anglaises dans le cadre de l’édi- lisibilité polyphonique des mais également le musicologue,
Alain Meunier (violoncelle), tion discographique intégrale allemandes, le chant sans affec- le spécialiste de Mozart, si fami-
Robert Levin (piano) Hänssler Bachakademie parue tation des sarabandes, l’inso- lier de son langage qu’il lui
Le Palais des Dégustateurs en 2000.Ses compétences musi- lence amusée des « galante- arrive fréquemment de lui
PPD020. 2016. 58’. cologiques lui assurent en ries » (rondeaux, scherzo et emprunter la plume pour ter-
outre une science infaillible de autres), le panache des cou- miner ses œuvres. Quelques

78 ■ CLASSICA / Juin 2019


BACH : LEEMAGE / MOZART B. KRAFFT

exemples fameux ont ainsi de Figaro,du Trio « Les Quilles », G u l y á s ( Hu n g a r o t o n ) , Robert Levin préfère, tout en
contribué à sa réputation inter- du Concerto pour piano n° 25, Ambache Chamber Ensemble conservant un même cap, faire
nationale : achèvement du est associé le Trio K. 442, vrai- (Signum)… saillir les angles, soutenir les
Requiem, de la Messe en ut semblablement de 1783, donc À en croire cet enregistrement contrastes, relancer sans cesse
mineur et de bien d’autres contemporain de la Messe en ut du Trio K. 442 dans la version le discours : en attestent le
pages de musique de chambre mineur et des Quatuors K. 421 de Robert Levin, comme développement du premier
dont le disque a conservé le et K. 428. Mozart avait aban- l’interprétation du K. 496, les mouvement du Trio K. 496
témoignage. Le même éditeur donné les trois mouvements trois musiciens rangent mani- signalé par un unisson fortis-
a ainsi publié des pièces pour avant leur aboutissement : festement ces deux œuvres simo (mesure 79, à 4’56), les
violon et piano enregistrées 55 mesures seulement pour dans le catalogue sérieux de questions-réponses en triples
avec Gérard Poulet (CHOC, l’Allegro, 151 pour le Menuet et Mozart et non dans celui du croches du piano et du violon
Classica n°187).On se souvient 133 pour l’Allegro final. L’abbé divertissement domestique. Le dans l’Andante, les six varia-
de ses enregistrements très Maximilian Stadler (1748- piano travaille l’articulation et tions clairement différenciées
réussis de concertos, au piano- 1833) les a réunis et complétés, les oppositions, le violon joue du finale ou les échappées du
for te, avec Chr istopher suscitant bien plus tard de l’ambiguïté, le violoncelle, Menuet du Trio K. 442. Ces
Hogwood et The Academy of quelques enregistrements : il est vrai encore un peu au deux parutions célèbrent avec
Ancient Music à la fin des Boskowsky, Hübner et Kraus second plan, donne de la voix. éclat l’union entre musicologie
années 1990 (L’Oiseau-Lyre). (Warner), Beaux Arts Trio À une complicité polie, volon- et musique, entre savoir et
Au Trio en sol majeur K. 496, (Decca), Trio Parnassus tiers salonnarde, le trio Hilary improvisation,entre maîtrise et
daté de 1786, année des Noces (MDG), Szabadi, Onczay et Hahn, Alain Meunier et liberté. u Philippe Venturini

CLASSICA / Juin 2019 n 79


LES CHOCS DU MOIS À PRIX VERT
DANS LES FNAC

Kadath, des Cités de Lovecraft

GUILLAUME OU LA – attrait qu’on percevait déjà


dans Les Chants de l’Agartha et
Les Chants de l’Atlantide (disque

SCIENCE DES RÊVES


« Musique de Chambre »,Sony
Classical,CHOCClassica n° 205).
L’une des autres composantes
majeures de son style est l’ins-
Le prodige français brosse des fresques orchestrales explosives, piration qu’il puise dans divers
écrins de rythme et de lumière pour le violon et le saxophone. genres musicaux : ainsi, A Kind
of Trane se présente comme un
hommage à John Coltrane,
u mois de pièces symphoniques, mouvements r apides e t mêlé dans le dernier mouve-

A
février dernier, Les Cités de Lovecraft et contemplatifs. De même, il ment à une évocation de la
une Victoire de Le Tombeau des regrets, ainsi apprécie les récits de rêves de danse techno. Comme souvent
la musique que le concerto pour saxo- Lovecraft pour la rapidité avec chez Connesson, l’hédonisme
venait récom- phone A Kind of Trane. laquelle s’enchaînent les harmonique se joint à un sens
penser Guil- D’emblée, on retrouve le goût ambiances et les images, dont il aigu du rythme qui ne laisse
laume Connesson pour son de Connesson pour les atmos- a tiré « une grande fresque colo- aucun repos à l’auditeur. La
concerto Les Horizons perdus, phères orchestrales chatoyantes rée, un peu baroque, très explo- liberté et la lumière du saxo-
créé quelques mois plus tôt par qui se déploient en alternant sive », comme il le précise dans phone contrastent fortement
Renaud Capuçon au violon et stases rêveuses et déferlements un entretien. Dans ces deux avec Le Tombeau des regrets
Stéphane Denève à la tête du d’énergie. Ainsi, de James Hil- œuvres, on retrouve aussi son (une allusion à monsieur de
Brussels Philharmonic. Cette ton, l’auteur du roman Horizon attrait pour les voyages oni- Sainte-Colombe?), à la tonalité
version est désormais dispo- perdu, il retient le douloureux riques et l’évocation de lieux élégiaque, qui clôt ce voyage
nible au disque, escortée conflit entre vie active et vie mythiques, qu’il s’agisse de aux mille facettes.Un ensemble
d’autres nouveautés orches- intérieure, conflit qu’il met en Shangri-La, dans les Horizons riche et passionnant. ◆
trales de Connesson : deux scène dans une succession de perdus, ou de Céléphaïs et Sarah Léon

Guillaume
CONNES-
SON
(né en 1970)
« Lost Horizon »
Les Cités de Lovecraft.
A Kind of Trane.
Les Horizons perdus.
Le Tombeau des regrets
Timothy McAllister (saxophone),
Renaud Capuçon (violon),
Brussels Philharmonic,
dir. Stéphane Denève
Deutsche Grammophon 481 8042
(2 CD). 2019. 1 h 25.
SDP

80 ■ CLASSICA / Juin 2019


EXTÉRIEUR NUIT
Grâce à sa compréhension intime des
lieder de Brahms et de ses contemporains,
le Quatuor Damask se fait voix nocturne.
’écriture de Brahms, l’écriture parfois escarpée, que

L tissant les voix entre


elles et les faisant naître
l’une de l’autre,
convient à la perfection à
l’esprit du Quatuor Damask,
Flore Merlin porte sans relâche.
Le choix du piano, un J.B. Strei-
cher de 1868, permet de dessi-
ner les lignes avec netteté, sans
les noyer dans une caricature
ensemble vocal international du romantisme. Le retour de
fondé en 2014 aux Pays-Bas. Brahms avec le lied Sehnsucht
L’agile soprano, brillant et et ses eaux synonymes du
rond, de Katharine Dain, le temps qui passe mais aussi des
moelleux vibrant de la mezzo- larmes versées apparaît alors à
soprano Marine Fribourg, la la fois comme une déchirure et
voix de ténor souple et lustrée une consolation. Et soudain,
de Guy Cutting, la chaleur pro- c’est de nouveau le jour,le prin-
fonde du baryton Drew Santini temps, l’amour, avec la naïveté
sont autant de facettes qui nous de ton de Himmel strahlt so
permettent d’entrer dans le helle et les allitérations de Rote
monde chatoyant du composi- Rose nknospen. Élégance

19.07.2019
teur. Les quatre Quatuors op. 92 suprême du disque de terminer
nous enveloppent dès les pre- sur Liebe Schwalbe, Kleine
miers arpèges de Flore Merlin Schwalbe, l’envoi d’une hiron-

>18.08.2019
dans la chaleur de la nuit, pro- delle messagère de l’amour,
pice ici au rendez-vous amou- comme si rien ne s’était passé
reux et à la sensualité. que la présence des cinq musi-
On découvre ensuite les quatre ciens communiant pour un
Notturnos op.22 de Heinrich bref instant avec les œuvres et
von Herzogenberg (1843- avec nous. u Alexandra Génin
1900),à la facture plus classique
mais au charme irrésistible :
écriture mélodique, mélismes
gracieux. La nuit est aussi pré-
texte à la danse, à la fête. Dans
l’Opus 31 de Brahms, Wechsel-
PROGRAMME ET RÉSERVATIONS:

festival-piano.com
lied zum Tanze sépare les voix
graves des voix aiguës : les
Indifférents mènent une valse
sombre, érotique, prenant

+33 (0)4 42 50 51 1 5
appui sur le mot Tanz dont les
artistes font jaillir tout le jus,
tandis que les Tendres s’échap- « O Schöne
pent dans une valse fleurie, en
apesanteur.Les lieder de Gustav Nacht »
Jenner (1865-1920), à l’écriture Œuvres de Brahms,
plus verticale et au caractère Herzogenberg,
tourmenté, forment le cœur Kirchner et Jenner
dramatique du programme. Quatuor vocal Damask,
Les Notturnos pour piano op. 28 Flore Merlin (piano)
de Theodor Kirchner (1823- 7 Mountain Records 7MNTN-014.
1903) sont quatre méditations 2018. 1 h 07.
solitaires, cheminement à

CLASSICA / Juin 2019 n 81


LES CHOCS DU MOIS À PRIX VERT
DANS LES FNAC

CD CLASSICA / PLAGES 5, 6 et 7

AINSI SOIENT-ELLES
La théâtralité des histoires sacrées de Marc-Antoine Charpentier Marc-Antoine
n’a pas échappé à Sébastien Daucé, qui livre un disque singulier. Charpentier
(1648-1704)
omme le rap- sert presque plus d’instrument autour de trois figures fémi- « Histoires sacrées »

C
pellent les textes de reconquête spirituelle nines principales, Cécile, Judith Cæcilia, virgo et martyr
de présentation qu’elle ne s’accomplit dans un et Madeleine, dont le martyre octo vocibus H. 397. Motet
de Catherine objet purement artistique. ou le destin exceptionnel ont pour les trépassés à 8 H.311.
Cessac et Tho- Pour marquer les esprits, d’incontestables vertus édifica- Judith, sive Bethulia liberata
mas Leconte, convaincre et rassembler un trices,auxquelles s’ajoute l’ami- H. 391. Mors Saülis et
ces histoires sacrées relèvent du troupeau parfois égaillé, ce tié entre David et Jonathas. Ce Jonathæ H. 403.
« genre religieux musical et dra- projet pastoral ne craint pas programme a fait l’objet d’une Dialogus inter Christum et
matique en latin où des person- d’emprunter un vocabulaire mise en scène, sobre et élo- peccatores, H. 425. Dialogus
nages sont caractérisés ». Le plus théâtral. Charpentier met ainsi quente, de Vincent Huguet, inter Christum et homines,
souvent tiré de l’Ancien ou du à profit ses découvertes captée à la Chapelle royale du H. 417. Élévation, H. 408.
Nouveau Testament, le texte est romaines effectuées à la fin des château deVersailles et reportée Pestis mediolanensis H. 398
distribué entre deux person- années 1660, use d’un langage sur un DVD bonus. Sans doute Ensemble Correspondances,
nages ou groupes de façon à fortement contrasté, tour- a-t-elle stimulé l’expression des dir. Sébastien Daucé
instaurer un dialogue « entre menté, « d’interjections mises interprètes dont l’intelligence Harmonia Mundi HMM 902280.81
ciel et terre », à créer une dra- en valeur musicalement par des de cette musique religieuse (2 CD + 1 DVD). 2016. 2 h 40
maturgie susceptible de solidi- répétitions et des silences » française du XVIIe siècle n’est
fier ou revivifier une foi « mise (plages 5 à 7 du CD Classica). plus à rappeler.
à mal par les idées de la Réforme Sébastien Daucé et son La tenue, l’homogénéité, la signalent depuis toujours le tra-
et ses propres abus ». En ces Ensemble Correspondances justesse de la mise en place, le vail de l’Ensemble Correspon-
années 1680-1690, la musique ont construit un programme soin apporté aux détails qui dances valorisent la palette de
Charpentier, de la vaillance de
Judith refusant d’abdiquer et
déterminée à délivrer la ville de
Béthulie des Assyriens au récit
de la décollation d’Holopherne
en passant par la douleur de
Saül appelant la mort (boule-
versant « Tolle, quaeso »). Dans
cette musique où l’autel
approche la scène, les inter-
prètes savent l’importance du
chœur dans la transmission du
message et la puissance d’une
harmonie tourmentée (chœur
« O sors! » dans Mors Saülis et
Jonathæ). Sans se démettre
d’une solennité de rigueur,
Sébastien Daucé et ses musi-
ciens font vibrer chaque mot et
chaque note, comme si l’atti-
cisme d’un Le Sueur ou d’un
Champaigne se rehaussait de
contrastes caravagesques.
PHILIPPE DELVAL

Confiées à de tels conteurs, ces


histoires sacrées sont diable-
ment palpitantes. ◆
Philippe Venturini

82 ■ CLASSICA / Juin 2019


SYMPHONIE DE TÉNÈBRES
Conte de fées avait accompagné la rencontre entre Josef Suk et son
épouse,Asrael en sera le chant funèbre. Jirí Belohlávek dirige ces œuvres
avec une intensité expressive qui célèbre ce double chant intérieur. Josef
SUK
n juin 1991, les ingé­ Suk qu’il avait tant voulu et rauques, les bois verts, les (1874-1935)

E nieurs de Chandos
captaient dans
l’acoustique géné­
reuse de la Salle espagnole du
château de Prague une lecture
que Supraphon, détenteur du
legs de Václav Talich, lui avait
refusé. Aussi foudroyante que
fut cette gravure, Belohlávek
revint à Asrael avec l’Orchestre
tubas abyssaux que la Phil­
harmonie tchèque lui avait
offerts avec trop d’effet.
Confronté lui­même à la
maladie, retrouvant enfin ses
Asrael. Conte de fées
Orchestre philharmonique
tchèque, dir. Jirí Belohlávek
Decca 4834781 (2 CD).
2014-2015. 1 h 19
spectaculaire d’Asrael : Jirí symphonique de la BBC pour musiciens pragois dans une
Belohlávek vivait alors des Supraphon. La part lyrique de relation apaisée, il devait reve­
noces difficiles avec ce qui l’œuvre, ses méditations nir à Asrael : ce fut chose faite tempos n’ont pas bougé,
n’était pas de bon gré « son » dignes de L’Ecclésiaste lui en octobre 2014, les micros de Belohlávek boucle toujours
Orchestre philharmonique échappèrent encore, affaire de Decca saisissant enfin la pro­ les cinq mouvements en un
tchèque, sacrant par cette timbres, de couleurs : les fondeur harmonique d’une peu moins de 59 minutes,
symphonie de la mort le cycle Anglais n’avaient pas les cordes lecture qui s’est décantée. Les mais dans ce temps comme
immobile les phrasés portent
plus loin, le geste dramatique
s’exhausse vers une spiritua­
lité consolatrice qui fait moins
rugir l’ange de la mort et son
armée de tubas qu’elle ne
fait chanter les vastes lignes
poly phoniques que Suk
semble tendre à l’infini pour
unifier sa méditation. Jamais
cette symphonie funeste
n’aura été aussi troublante de
pure beauté, et pour l’inten­
sité de l’expression, la pudeur
du dessin, il faudra revenir à
Talich, qui lui aussi évoquait
avec un luxe de nuances le
portrait d’Otilie ou le souve­
nir de Dvorák. L’année sui­
vante, toujours en octobre,
Belohlávek retrouvait son cher
Conte de fées dont il signe ici,
comme pour Asrael, sa troi­
sième version, en dorant les
paysages automnaux, prome­
nade magique dans le Moyen
Âge symboliste de la pièce
de Zeyer où un ménétrier
enchante les amours constants
de Raduz et de Mahulena : ce
violoniste, c’est Josef Suk
déclarant sa flamme de jeune
homme à la fille de Dvorák,
MARTIN KABÁT

Otilie, celle­là même dont la


mort viendra frapper au cœur
d’Asrael. u Jean-Charles Hoffelé

CLASSICA / Juin 2019 n 83


LES CHOCS DU MOIS À PRIX VERT
DANS LES FNAC

u clavecin

A
CD CLASSICA / PLAGE 8 & 9
d’Anthony
Sidey et Fré-

CURE DE déric Bal


d’après Sil-
bermann
choisi pour le Premier livre du

JOUVENCE Clavier bien tempéré (Alpha,


2014, CHOC, Classica n° 179),
Céline Frisch a préféré un ins-
Céline Frisch s’empare du Livre II de ce trument d’Andrea Restilli
d’après Christian Vater de
manifeste musical qu’est Le Clavier bien 1738. Cette priorité donnée à Johann Sebastian
tempéré. Un tempérament bien trempé ! la plénitude et à la longueur du
son, relayée par la prise de son BACH
d’Aline Blondiau et une acous- (1685-1750)
tique légèrement réverbérée Le Clavier bien tempéré,
d’une salle de bois et de pierre, Livre II
révèle son projet : pour ce Céline Frisch (clavecin)
second volume, dans lequel les Alpha 451 (2 CD). 2018. 2 h 26
préludes n’hésitent pas à se
développer et à parfois s’ap-
procher de la forme sonate, il de triples croches dynamisent
faut du souffle, de la vibration sans jamais le crisper le cours
entre les notes pour assurer la quasi régulier de rubans de
transition d’une mesure à doubles croches. Idem dans la
l’autre et parvenir à la dernière fugue qui lui succède : jamais
sans flancher. la contrainte technique ne se
Céline Frisch, pourtant, et on perçoit, jamais l’effort ne se
le sait depuis ses Variations laisse deviner.
Goldberg (Alpha, 2000), n’a Un tel jeu prédispose naturel-
rien d’une athlète du clavecin, lement au chant, comme celui
n’a pas la virtuosité présomp- du Prélude n° 4, en do dièse
tueuse, ne cherche pas la mineur, ou du Prélude n°14 en
démonstration digitale à coups fa dièse mineur. Mais il s’ac-
d’accélérateur de tempo. Il faut complit tout autant dans la
non seulement tenir la distance diversité des styles, italien
mais aussi savoir se repérer façon Scarlatti (Prélude n° 5),
dans ce recueil disparate qui a français avec ses notes pointées
manifestement préoccupé empanachées (Prélude n° 13)
Bach pendant une vingtaine ou empreintes d’une grave
d’années : s’il cède au sourire de noblesse (Prélude n°16), dans
l’ornement et à la volubilité que la variété des humeurs et des
cultivaient ces années 1740, il climats, de la tempête de trio-
concentre aussi le discours dans lets de doubles croches
certaines fugues au parcours (Fugue n° 4) au balancement
presque oppressant (la sévère insouciant d’un 12/8 (Prélude
n° 8 en ré dièse mineur). n° 19). Le même naturel pré-
side à la conduite des fugues
JOIES DU LABYRINTHE pourtant ouvragées et com-
Avec l’assurance tranquille, la plexes dont l’autorité se déploie
souplesse féline et la grâce avec l’évidence du geste et non
aérienne qui signent ses inter- la contrainte de la volonté
prétations, l’artiste offre une (nos 16 et 20, par exemple).Avec
JEAN-BAPTISTE MILLOT

des versions les plus déliées, un tel guide, l’auditeur peut


les plus lisibles et les plus natu- s’aventurer dans ce labyrinthe
rellement lyriques de cette souvent intimidant sans
musique complexe. Et ce, dès craindre de s’y égarer. Même
le Prélude n°1 dont les agrégats pas peur ! ◆ Philippe Venturini

84 ■ CLASSICA / Juin 2019


LA PASSION SELON SAINT BAX
Lyrisme et coulées Impressions d’Harriet Cohen assure aux emportements de
(1895-1967), égérie et pianiste barde celtique de l’abrupte et
de lave : Mark attitrée de Bax, pourraient rude Legend (voisine des Nor-
Bebbington sublime le passer pour de fades aqua- thern Ballads pour orchestre) Arnold
relles : Mark Bebbington sait toute l’éloquence voulue. Le
compositeur anglais. leur insuffler une âme et trouve plat de résistance de ce festin est BAX
d’instinct une couleur sonore cependant la splendide Sonate (1883-1953)
e s Q u a t re p i è c e s capable de les transfigurer en (1919).Bax en a fait sa Première Sonate en mi bémol. Four

L n’avaient jamais été


enregistrées : c’est un
premier cru, les fan-
fares parodiques d’une Marche
fantastique n’ayant rien à envier
chromos poétiques. Le thème
d’In the Night réitère de volup-
tueuses effusions s’élevant
jusqu’à un climax en fanfare,
sommet proclamant la brû-
Symphonie, composant cepen-
dant un nouveau mouvement
lent à la place de celui de la
sonate, trop pianistique. Les
arabesques houleuses de la
Pieces. Legend. In the Night
+ Cohen : Russian
Impressions
Mark Bebbington (piano)
Somm CD 0193. 2017. 1 h 19
à Prokofiev en matière d’alliage lante passion de l’auteur (pour main gauche y sous-tendent
insolite entre grotesque et étin- Harriet ?) avant de se diluer une irrésistible progression
celante virtuosité et contrastant dans le silence. Le timbre moel- mélodique voisine de Rachma- les débordements frénétiques
avec les mélismes nocturnes leux, rond et chaleureux de ninov, qui permet d’apprécier laissent Rachmaninov loin
richement chromatisés des Bebbington et son sens aigu des le généreux et lyrique porta- derrière.Sa passion frémissante
deux pièces centrales, la der- nuances mettent splendi- mento de l’interprète. Il fait et son irrésistible lyrisme font
nière prenant ses quartiers dans dement en valeur cette somp- preuve d’une aisance peu prendre corps aux visions et
la forêt légendaire. Auprès de tueuse élégie, cependant que commune dans les coulées de aux extases enivrées de Bax. u
ces pages substantielles, les sa virtuosité à toute épreuve lave des mouvements vifs, dont Michel Fleury

R E Q U I E M — M OZ A R T
TO S C A — P U C C I N I
GRANDEUR ET DÉCADENCE
DE LA VILLE DE MAHAGONNY —
WEILL
JA KO B L E N Z — R I H M
L E S M I L L E E N D O R M I S — M AO R
C R É AT I O N
B L A N K O U T — VA N D E R A A

OPÉRA —
CONCERTS —
INCISES —
AIX EN JUIN —
ACADÉMIE —
MÉDITERRANÉE —
PA S S E R E L L E S —

© IRMA BOOM

CLASSICA / Juin 2019 n 85


LES CHOCS DU MOIS À PRIX VERT
DANS LES FNAC

FRAGMENTS D’UN
DISCOURS AMOUREUX
Le Quatuor Belcea se jette à corps perdu dans Janácek
et Ligeti : trois eaux-fortes irradiantes.
Leos
i, avec ces serrés et sur-expressifs, morphoses ») chez Ligeti.
Janácek

S
deux som- Corina Belcea presse Dans la « Sonate à Kreutzer »,
mets de la contre son oreille le où le drame conjugal de (1854-1928)
musique de Le choix de coquillage marin du sou- Tolstoï apparaît en filigrane tel Quatuors à cordes nos 1 et 2
chambre du FRANCIS venir, forte de sa compli- un cadavre à la surface de « Sonate à Kreutzer »
DRƒSEL
XXe siècle, cité avec Axel Schacher l’eau, les instrumentistes se « Lettres intimes »
une nouvelle forme de (deuxième v iolon), muent en personnages dotés + Ligeti : Quatuor à cordes n° 1
conversation en musique se fait Krzysztof Chorzelski (alto) et d’expression, de sorte que le « Métamorphoses
jour, aucun rayon ne viendra Antoine Lederlin (violoncelle). phrasé épouse la prosodie du nocturnes »
toucher ces « Lettres intimes ». L’on ressort ébranlé à l’écoute langage parlé : tournures iro- Quatuor Belcea
L’œuvre est là, enclose en son de cette seconde version grâce niques, trémolos fantas- Alpha 454. 2018. 1 h 10
secret; Janacek n’a pas transmis au degré de concentration ici magoriques, modes de jeu
les clés, laissant aux interprètes atteint, qui permet de s’impré- bruitistes et apostrophes
le soin de forger le trousseau.Le gner de la logique interne et de péremptoires concourent à « Lettres intimes » où l’alto,
Quatuor Belcea (dont la com- l’unité (architecturale et spiri- capturer l’essence dramatique double du compositeur, tient
position a depuis évolué) s’y tuelle) du « récit ». La caracté- de cette musique rhapsodique un rôle primordial. L’écriture
était essayé il y a tout juste ristique commune à ces trois (à l’image de la vie, aimait à minimaliste et fragmentée va
quinze ans pour leur premier quatuors? Leur forme morce- rappeler Jankélévitch). de pair avec un travail sur le
disque chez Zig-Zag.En étalant lée, qu’il s’agit de cimenter : Les poussées d’angoisse n’en timbre (notes courtes et tenues,
de nouveau sur son pupitre les opéra sans paroles chez Janácek, seront pas moins prégnantes dynamiques extrêmes) dans
partitions constituées de motifs thème et variations (ou « méta- dans chaque feuillet des lequel excellent les Belcea. S’ils
exaltent la fibre moderniste du
compositeur morave, nos
musiciens interprètent les
« Métamorphoses nocturnes »
avec une limpidité telle que
l’œuvre s’inscrit dans l’expres-
sionnisme de Janácek plus
qu’elle n’anticipe la seconde
manière de Ligeti. Pour intimi-
dant qu’il soit avec son mouve-
ment continu d’une vingtaine
de minutes,ce Premier Quatuor
s’écoute avec plus de facilité
que les deux quatuors médians
de Bartók. Ici aussi nous frappe
la variété dans l’unité réalisée
par les Belcea, lesquels ne
perdent jamais le fils du dis-
cours, qu’il prenne la forme
d’une valse ou d’une course-
poursuite, qu’il adopte des
MARCO BORGGREVE

tournures mélodiques
populaires ou superpose des
glissandos en clusters. Un
accomplissement. ◆
Jérémie Bigorie

86 ■ CLASSICA / Juin 2019


SDP

PLUS DE 100

AVIS DE TEMPÊTE PROGRAMMES


La Trilogie Da Ponte / Mozart
Le Nozze di Figaro
Don Giovanni
À la tête de son orchestre du Gewandhaus de Leipzig, Andris Nelsons Così fan tutte
réveille les foudres de Tchaïkovski. Un splendide DVD. Offenbach
Les Contes d’Hoffmann

P
rogramme non sans L’effectif qui s’installe pour la Michael Beyer, très musicales Rubinstein
risque pour ce concert deuxième partie donne l’im- dans leur découpage de plans, Le Démon
d’Andris Nelsons à pression que l’orchestre s’est à leur respiration, aux images en
Gounod
Leipzig, cette fois soli- peine étoffé pour la « Pathé- haute définition éclairées à la Roméo et Juliette
dement amarré à l’Orchestre tique », où Nelsons trouve le perfection. u Yannick Millon
du Gewandhaus dont il est le ton juste dès le premier pianis- Haendel
Ariodante
directeur musical depuis la simo, où chaque silence est
saison dernière. En mise en habité, laissant le temps aux Lavandier,
b o u ch e , u n e é ton n a n te motifs de s’épanouir sans traî- La légende du Roi Dragon
...
Symphonie n° 40 de Mozart ner, donnant aux solistes une
(version avec clarinettes) au latitude confortable pour
point de jonction parfait entre phraser sans que le discours ne 750 ARTISTES
forme et fond. Sentiment de cale jamais. L’engagement
tempo giusto d’abord dans le Anna Netrebko
physique du premier violon
Molto allegro liminaire, riche Jonas Kaufmann
Sebastian Breuninger dans
d’un équilibre miraculeux Rolando Villazón
l’agitato central, extrêmement
entre densité, finesse des stratifié, intense, serré, au talon Nadine Sierra
textures, effectif ramassé et de l’archet, n’a d’égal que le Marianne Crebassa
r ichesse expressive. Un legato de classe internationale Jessica Pratt
Andante au tempo idéal, des cordes, dont les violon- Marc Minkowski
presque phrasé à la mesure, celles trouvent le déhanche- Raphaël Pichon
avec un vibrato minimal, des ment idéal du 5/4 et la nostal- Paul Daniel
...
silences organiques et des g i qu e p é ters b o ur ge oise Piotr Ilitch
interventions de la petite har- typique de l’Allegro con grazia.
monie dosées avec un goût Le trait n’est en outre jamais Tchaïkovski 200 000 PLACES
A LA VENTE
très sûr, un menuet et un forcé dans l’Adagio final, brû- (1840-1893)
finale vifs, phrasés court mais lant d’expressiv ité non Symphonie n° 6 ABONNEZ-VOUS
DÈS MAINTENANT
sans précipitation permettent contrainte, à la dernière des- + Mozart : Symphonie n° 40
d’allier beauté des lignes cente fébrile (les syncopes) Orchestre du Gewandhaus
mélodiques (la flûte et les mais si prenante qu’un silence de Leipzig, dir. Andris Nelsons
violons) et évidence harmo- d’une minute dix suit le der- DVD Accentus Music ACC10445.
Création graphique : Marion Maisonnave d’après un dessin de
nique (le soubassement des nier son. Soulignons enfin la 2018. 1 h 30 Lou Andréa Lassalle Opéra National de Bordeaux
Nos de licences : 1 1073174 ; DOS201137810 Mai 2019
cordes graves). plus-value des captations de

CLASSICA / Juin 2019 n 87


LES DISQUES DU MOIS JOHANN SEBASTIAN
BACH
(1685-1750)
HHHHH
« The Complete Works for
Keyboard 2 : Vers le Nord »
Benjamin Alard
(orgue et claviorganum)
Harmonia Mundi HMM 902453.56
(4 CD). 2018. 4 h 24

Après avoir croisé Bach durant ses


DANIEL-FRANÇOIS- années de formation (CHOC, Clas- JOHANN SEBASTIAN
ESPRIT sica n° 203), nous le retrouvons

AUBER organiste à Arnstadt d’où il entre-


prendrasonvoyageversHambourg
BACH
(1685-1750)
(1782-1871) et Lübeck pour y rencontrer ses HHH
HHH aînés Reinken et Buxtehude. Fidèle Concertos pour clavier(s)
La Sirène à la logique qui gouverne cette inté- BWV 1052, 1055, 1056,
Jeanne Crousaud (Zerlina), grale de l’œuvre, Benjamin Alard se 1058, 1060 à 1065
Dorothée Lorthiois (Mathéa), partage entre l’orgue, celui de Evgueni Koroliov, Anna Vinnitskaïa,
Xavier Flabat (Scopetto), l’église de Saint-Vaast de Béthune Ljupka Hadzi Georgieva (piano),
Jean-Noël Teyssier (Scipion), (Pas-de-Calais), et le clavecin, en Académie de chambre de Potsdam
Jean-Fernand Setti (Le Duc l’occurrence un claviorganum. De Alpha 446 (2 CD). 2 h 24. 2018
de Popoli), Les Métaboles, même, il glisse entre les partitions
Les Frivolités parisiennes, de Bach quelques-unes de ses Enregistrer ces concertos de Bach
dir. David Reiland contemporains. aupianorelèvedelamiseenabyme.
Naxos 8.660436. 2018. 1 h 10 Le découpage chronologique tend Adaptés pour l’essentiel de compo-
àéparpillerdesfeuillesquel’édition, sitions pour instrument mélodique,
Les opéras-comiques d’Auber n’ont musicale et discographique, s’ef- violonouhautbois,ilssubissentune
certes pas la force des comédies de force de réunir en cahiers : les toc- seconde transformation sous les
son cadet Rossini, les personnages catas, les Chorals Neumeister et touchesduclaviermoderne.Autant
y sont moins nettement caractéri- autres fugues ne se suivent pas sur le clavecin se glisse naturellement
sés et les livrets de Scribe addi- un même disque et ne figurent d’ail- entrelescordes,autantlepianodoit
tionnentsouventlescomplications. leurs pas intégralement dans ce sanscesseéviterdecouvrirsespar-
Mais on y trouve souvent une viva- deuxième volume. Ce que l’écoute tenaires.
cité,uncharmemélodiqueetmême perd en confort de l’habitude, elle le Pareille prévenance ne semble pas
un je-ne-sais quoi de raffiné qui fait gagne en plaisir de la redécouverte. avoir équitablement guidé les inter-
tout leur charme. L’ivressevirtuosedustylusphantas- prètes et l’ingénieur du son, réunis
La Sirène vit le jour Salle Favart en ticus de l’Allemagne du Nord se dans la célèbre Jesus-Christus-Kir-
1844, connut un beau succès, dis- saisit ainsi des toccatas du jeune che de Berlin. La technique relègue
parutetneressuscitaqu’en2018au prodige et la Fugue BWV 577semble en effet l’Académie de chambre de
Théâtre Impérial de Compiègne. avoir mis ses pas dans celle de Potsdamdansunsecondplan,dans
C’est cette production que nous Buxtehude (BuxWV 174). un simple rôle d’accompagnateuret
entendons, privée des dialogues Benjamin Alard fait montre d’une non de partenaire : on s’en accom-
parlés et de quelques morceaux. Le souplesse, d’une virtuosité presque mode aisément dans le Concerto
rôle principal doit assumer de bril- désinvolte, d’une spontanéité sou- BWV 1061 où les deux claviers inves-
lantes vocalises et être confié à une riante (la célèbre « petite » Fugue en tissent tout l’espace mais on le
chanteuse à la voix…de sirène. sol BWV 578). La lisibilité polypho- regrettedansleConcerto BWV 1052
Jeanne Crousaud se montre toute nique(PartitaBWV767),l’éloquence où le soliste et l’orchestre (vingt
désignée. Outre l’agilité et la facilité jamaispesantedudiscours(lescho- archetsdanscedisque)serépondent,
dans l’aigu, elle possède le charme rals), la sérénité des tempos et la sans cesse aiguillonnés par la syn-
discrètement langoureux qui sied à grâce du toucher ne sont pas sans copedelapremièremesure(premier
toute paysanne d’opéra-comique. évoquer un certainmaîtrehollandais. mouvement).
LES NOTES Autour d’elle s’active une équipe un Philippe Venturini Dans l’entretien qui fait office de
DE CLASSICA peu verte mais sans faiblesse textedeprésentation,EvgueniKoro-
notable. On trouve en particulier liovsignaleles«possibilitésdevarier
Coup de cœur
HHHHH deux jolis ténors, deux solides les couleurs, les attaques et les
Excellent basses et une seconde soprano de nuances»qu’offrelepianomoderne.
HHHH qualité.DavidReilanddonnebiende Or, lui, son épouse et son ancienne
Bon la vie et de la couleur à ses troupes. élève, n’en profitent guère. L’articu-
HHH C’estuncharmanttrophéeàajouter lation et la dynamique restent en
Moyen au tableau d’honneur des Frivolités effet dans un tiède entre-deux qui
HH parisiennes, cette institution qui peut suggérer la rêverie dans les
Décevant dénichedestrésorsdanslesrecoins mouvementscentrauxmaispeineà
H
Inutile
du répertoire. Cristiana Prerio restituer l’énergie rythmique et le
H souffle généreux de ces concertos.
Philippe Venturini

88 n CLASSICA / Juin 2019


LUDWIG VAN FRANÇOIS-ADRIEN
BEETHOVEN
(1770-1827)
BOIELDIEU
(1775-1834)
HHHHH HHHH
Sonates nos 26 « Les Adieux » Ouvertures : Le Calife de
et 32. Bagatelles op. 33 Bagdad, Emma ou la Prisonnière,
Ingmar Lazar (piano) La Dame Blanche, Jean de Paris,
Lyrinx LYR 305. 2017. 1h04 Les Voitures versées et Ma Tante
Aurore. Concerto pour piano
Le public de ce concert marseillais Natasa Veljkovic (piano),
n’a pas dû en revenir. Quel magné- Orchestre de la Suisse italienne,
tisme dégage ce jeune pianiste ! dir. Howard Griffiths
LUDWIG VAN Dans ce face-à-face avec un texte PETER CPO 555 244 2. 2015. 1 h 10
parfaitement dominé, Ingmar
BEETHOVEN
(1770-1827)
Lazar joue les médiateurs en resti-
tuant l’essence même de chaque
BENOIT
(1834-1901)
Compositeuretpianiste,professeur
depianoauConservatoire,Boieldieu
HH œuvre. Autant de maturité impres- HHH est surtout l’auteur d’opéras-co-
Variations Diabelli. Bagatelles sionne de la part d’un artiste de Tétralogie religieuse miques. Le premier est donné avec
op.119. « Pour Élise » bientôt vingt-six ans, déjà fonda- Yves Saelens, Alvaro Zambrano succès en 1793 dans sa ville natale
Imogen Cooper (piano) teur et directeur artistique de l’ex- (ténors), Chœurs de Namur et de Rouen. A Paris, il est accueilli par
Chandos CHAN20085. 2018. 1 h 18 cellent festival yvelinois Le Bruit Octopus, Orchestre symphonique Méhul et Cherubini. On se souvient
qui pense. Fascinantes, les sept d’Anvers, dir. Martyn Brabbins, Jan essentiellementdeLaDameblanche
Il faut beaucoup d’imagination pour Bagatellesop.33 miroitent littérale- Willem de Vriend et Edo de Waart d’après Walter Scott (1825), com-
parvenir à transformer la valse ini- ment, de la précision dans le Sche- Antwerp Symphony Orchestra RFP 013 posé après une période de silence.
tiale de Diabelli au gré de ce dédales rzo au piquant dans l’Allegro (n° 2). (2 CD). 2015 2017. 2h02 Le présent CD contient six ouver-
de variations et respecter ainsi la La Sonate«LesAdieux» captive dès tures : cela pour la première fois. Il
volonté même du compositeur. Inu- l’Adagio introductif, très naturel, Peter Benoit fut en son temps un faut s’en féliciter, d’autant que l’in-
tile de traîner en route, de s’attarder comme dessiné en lignes claires. promoteurplusqu’actifdelaculture terprétation est réussie, souple et
sur les détails, seuls la poigne et le L’Andanteespressivo, très dépouillé et de la langue flamande, plus que vigoureuse,théâtralequandillefaut.
tempérament paient : des recréa- et sans le moindre alanguissement, méfiant à l’égard de la culture belge Howard Griffiths est à l’aise dans ce
teurs géniaux tels Schnabel, Serkin, tient en haleine. En relatif sous-ré- francophone. C’est donc très logi- répertoire, ce dont témoignait déjà
Lefébure, Gulda, Kovacevich (Onyx, gime, le Vivacissimamente débute quement que ce bel album produit son CD Cherubini (CPO, 1997). On
2008), Richter ou encore Cabasso par l’Orchestre symphonique citevolontiersparmilesproductions
(Naïve, 2011), vainqueur de l’écoute d’Anvers s’accompagne d’un livret de Boieldieu Le Calife de Bagdad
en aveugle (Classica n° 173), l’ont anglo-néerlandais, comme si les (1800), Ma Tante Aurore (1803) et
bien compris. Tous partagent un Wallons et autres francophones Jean de Paris (1812), plus rarement
gestevif,dumordant,etdestempos n’étaientpasconcernés.Bref,ils’agit Les Voitures versées (1808) : Boiel-
biencontrastés,sesoumettantainsi là d’un projet culturel fort, dans la dieu était alors compositeur de la
aux expérimentations du dernier mesure où la Tétralogie religieuse cour à Saint-Pétersbourg. Emma ou
Beethoven. (ReligieuzeQuadrilogie)estl’unedes la Prisonnière (1799) est un cas à
Imogen Cooper se montre en œuvres majeures de Benoit. Pour- part : ouvrage (parodie de la pièce
revanche prisonnière d’une analyse quoi ce titre wagnérien ? C’est qu’il de sauvetage) composé en collabo-
précautionneuse de la partition, s’agit d’un cycle de quatre œuvres ration avec Cherubini. L’ouverture
sacrifiant la mise en scène au profit relgieuses : Noël (un Gloria et un est de ce dernier, ce qui est précisé
d’untoucherirréprochabledansune Adestefideles),uneMessesolennelle, par le texte de présentation. L’infor-
lecture terriblement monotone. Le un Te Deum et un Requiem, le tout mation reçue, on note que cette
thème, trop apprêté, perd ses de façon un peu sage par crainte composé entre 1858 et 1863. Les ouverture est à la fois plus italienne
accentsjazzytandisquel’accentmis sans doute de brouiller l’équilibre quatre parties, de dimensions très etplussymphoniquequelesautres.
sur certaines indications dyna- des voix. Mais quelle énergie différentes, présentent cependant LeConcertopourharpedeBoieldieu
miques dans la première variation déployée ensuite ! Et quel subtil jeu une belle homogénéité stylistique, a été l’apanage de Lili Laskine, celui
dérange. L’humour est absent de la de pédale ! Le Maestoso de la Benoit parvenant à tenir le milieu en fa majeur pour piano (1792) est
sixième variation, la quatorzième Sonaten°32 aurait toutefois mérité entre le style néopalestrinien qui se long pour sa substance mais com-
peine à exprimer le doute, et le plus de solennité dans ses pre- développait alors un peu partout, et plète agréablement ce programme.
drame a littéralement déserté la mières mesures, plus de gravité le style moderne, parfois théâtral. Marc Vignal
vingtième. Un Leporello conscien- aussi dans ses accords répétés. Le L’ensemblepossèdedoncunaspect
cieux tente de nous faire sourire en reste du mouvement impressionne sobre et grave. Disons que l’on a
vain dans la vingt-deuxième. Inutile par sa clarté et la finesse de son affaire à un jeune compositeur qui
de commenter d’avantage cette rubato : Ingmar Lazar nous guide connaît parfaitement son métier,
lecture très décevante. Les Baga- littéralement à travers une Arietta mais d’une personnalité peu mar-
telles, d’une nature plus rêveuse, intimiste dont les mutations suc- quée. Il a le bonheur de pouvoir
sont un peu mieux cernées, mais la cessives semblent portées par un compter sur des interprètes de
magie fait constamment défaut. Il même souffle. Cette mise à nue grande qualité, deux beaux chœurs,
manque une chose fondamentale à radicale, troublante, captive le Chœur de chambre de Namur
cet enregistrement sans aspérité : jusqu’à la dernière note. (maisoui,desWallons!)etleChœur
le goût du risque. Jérémie Cahen Jérémie Cahen Octopus, deux solistes et trois chefs
d’orchestre précisettrèsconcernés.
Jacques Bonnaure

CLASSICA / Juin 2019 n 89


Les disques du mois

ANTON FERRUCCIO
BRUCKNER
(1824-1896)
BUSONI
(1866-1924)
HH HHHHH
Symphonie n° 4 Concerto pour piano,
Philharmonia Zürich, chœur et orchestre
dir. Fabio Luisi Kirill Gerstein (piano), Chœur du
PHR 0110. 2018. 1 h 18 Festival de Tanglewood, Orchestre
symphonique de Boston,
Uneimageavécu:Brucknerlemusi- dir. Sakari Oramo
cien d’église ne concevant l’or- Myrios MYR024. 2017. 1 h 11
chestre que comme un prolonge-
WALTER mentdesgrandesorgues.Ellesurvit ANTON Cette œuvre titanesque constitue
pourtant dans cette Symphonie n° 4 un défi pour le pianiste, confronté à
BRAUNFELS
(1882-1954)
de presque 1 h 18 singeant à chaque
silence les distensions temporelles
BRUCKNER
(1824-1896)
decolossalesdifficultés,autantque
pour le chef d’orchestre devant
HHHHH inhérentes à la registration de l’ins- HHH assurer la cohésion de ce collage
Le Sabbat des Sorcières. Pièce trument, jouant le statisme et la Symphonie n° 6 d’univers sonores contradictoires,
de concert. Danses des Hébrides résonance infinie dans des tempi Deutsches Symphonie-Orchester juxtaposant l’héritage germanique
Tatjana Blome (piano), suffocants et une masse indistincte Berlin, dir. Robin Ticciati au bel canto, mêlant les festivités
Staatsphilharmonie Rheinland- que ne vient paradoxalement éclai- Linn Records CKD 620. 2018. 52’ dionysiaques à l’élévation mystique
Pfalz, dir. Gregor Bühl reraucunchangementdejeu,lepied du chœur d’hommes final : plus que
Capriccio. C5345. 2017 2018. 1 h 05 englué au pédalier. Les tutti, épais Ses Schumann nous avaient titillé, d’un concerto, il s’agit d’une sym-
quoique jamais forcés, enfoncent le sesBrahms(CHOC,Classican°203) phonie avec piano obligé, ce dernier
La musique de Walter Braunfels n’a clou du compositeur paysan, ont révolutionné notre écoute du poussant les exploits sportifs lisz-
paseudechance.Qualifiéededégé- décuplant le labeur naturel des pro- romantisme tardif. On s’attendait tiens jusqu’en leurs extrêmes
nérée par un régime nazi qui repro- gressionsharmoniques.L’étirement donc à ce que le miracle se renou- limites. Ces tendances contradic-
chait au compositeur sa demi-judé- déraisonnabledutempoestfatalau vellechezBruckner,quiattendàson
ité, elle fut après-guerre jugée premier mouvement, avachi sur tour une cure de jouvence réussie.
archaïque,carprofondémenttonale, vingt-trois minutes, privé de tout Avant même de rentrer dans l’ana-
par les chantres du dodécapho- rayonnement, à peine moins handi- lyse interprétative à proprement
nisme. Pourtant, à y écouter de plus capant dans l’Andante, et disquali- parler,onsenticid’embléeunealchi-
près, si le langage est postroman- fiant dans le finale, où pas un frisson mie moindre entre le jeune chef et le
tique, l’inspiration est d’une grande d’avancéenevients’inviterdansune DSO Berlin qu’avec l’Orchestre de
originalité, à commencer par ce battue aux semelles de plomb, qui Chambre d’Écosse des deux inté-
SabbatdesSorcières,ouvragecoloré dessert tout autant la chasse guère grales précitées. Question de
d’un pianiste de vingt-quatre ans sauvage du Scherzo, l’Italien Fabio contoursorchestrauxmoinstirésau
offrant ainsi un écrin flamboyant à Luisis’yfaisantplusgermaniqueque cordeau, d’une certaine tradition
sabellevirtuositédeconcertiste.Ce les Germains, inapte à l’avancée et sonore ne se pliant que moyenne-
délire poétique et quasi berliozien, aux contrastes. Le Philharmonia ment au geste vif et très allégé du
où l’instrument soliste semble sym- Zürich,nouveaunomdel’Orchestre maestro britannique. L’une des plus
boliser la victime vouée au sacrifice del’OpéradeZurich,efficaceetbien instablesetcapricieusesducorpus, toires sont brillamment assumées
par les créatures démoniaques, est sonnant, n’y peut mais tant les la Symphonie n° 6, plus ramassée et par cet enregistrement public.
une première au disque. inflexions qu’il retraduit sont rythmique que les monuments qui Gersteinfaitpreuved’unepuissance
Plus connue, la Pièce de concert est pesantesetmonochromes.Dansles l’entourent, reste la mal-aimée des et d’un héroïsme herculéens dans
moinsdisparate.Lepianoestintégré nuances ténues, un bruit parasite partitions de maturité du composi- les déchaînements les plus fréné-
dans l’orchestre, élément coloriste est audible d’un bout à l’autre de cet teur, et a souvent réussi davantage tiques, ailleurs il se montre capable
guidantl’auditeuràtraverslesmou- enregistrement réalisé en juin 2018 auxchefsoccasionnels.Hormisune d’uneolympiennesérénité.Oualors,
vements enchaînés. Le Langsam, à l’église évangélique d’Altstätten, certaine volonté d’insuffler une pul- iltissed’unemaindéliéededélicates
ambigu et épuré, balance entre dans le canton de Saint-Gall, en sationrajeunie,desmassessonores arabesques,prenantdansleursrets
concerto et symphonie, tandis que Suisse orientale. Yannick Millon délestées, la révolution n’a pas lieu lechantdesboissolisteséveilléspar
le finale a quelques similitudes avec cette fois, sinon dans la pureté virgi- la baguette experte du chef finlan-
le motorisme d’un Prokofiev. Elles nale et iridescente de l’Adagio. La dais Sakari Oramo à une palette de
aussi inédites, les Danses des prise de son renforce le côté légère- nuances et de couleurs plus subtile
Hébrides déroulent un catalogue de ment cotonneux des tutti et la rela- qu’iln’estcoutumed’entrouverdans
joutes instrumentales bariolées, tivepâleurdelaformationberlinoise l’orchestredeBusoni.Lasynchroni-
sorte de divertimento inspiré par le quironronne,sanspupitrevraiment sation des deux comparses est
folkloreécossais.Unefoisencore,le accrocheurnitimbalierprolongeant particulièrementremarquablepour
superflu a été retranché de la partie le bras gauche du chef, et avec un un enregistrement en concert. On
soliste, rendant impossible toute effectifassez traditionnel(seize vio- regrettera seulement que manque
velléité égocentrique et toute épate lons I, quatorze violons II, douze parfoislalargeurseulecapabled’as-
d’estrade. C’est avec une sobre altos, dix violoncelles, huit contre- surer aux sections lentes et à l’apo-
musicalité que Tatjana Blome et basses). Yannick Millon théose finale la solennité voulue,
Gregor Bühl nous révèlent ce réper- comme dans les inoubliables gra-
toire injustement méconnu. vures de John Ogdon avec Daniell
Jérémie Cahen Revenaugh (Warner) ou de Roberto
Cappelloavec FrancescoLaVecchia
(Naxos). Michel Fleury

90 n CLASSICA / Juin 2019


JEAN-CHARLES
Quelques années

LE BILLET DE
HOFFELÉ
avant J.-C.
SERGIO

FIORENTINO (1927-1998)

Chopin grand style, Beethoven, Schumann, Brahms, des pre-


Des Beethoven incandescents, miers essais chez Rachmaninov, cœur d’un répertoire voué aux
des Rachmaninov de folie, grandes œuvres, une vingtaine de microsillons dont il sera spo-
lié, l’éditeur n’hésitant pas à les publier sous des pseudonymes.
et un mystère : pourquoi a-t-on Cette fois, le sort en est jeté, Fiorentino abdique, faisant place
oublié ce merveilleux pianiste ? nette à la nouvelle génération des pianistes italiens – Aldo Cic-
colini, Dino Ciani, Maurizio Pollini –, et laissant Michelangeli
régner seul en maître. De loin en loin, un concert pour un
e seul autre pianiste », aimait à rappelerArturo Benedetti cénacle d’amateurs avertis, quelques apparitions pour la RAI,

L
«
Michelangeli. Sergio Fiorentino, né et mort Napolitain,
Italien du sud absolument, fut-il l’autre pôle magné-
tique du piano ultramontain? Le sort s’acharna contre
ce haut jeune homme brun à l’œil vif,
au physique de tennisman,au jeu athlétique,dont
la technique éblouissante semblait innée. Ses
grandes mains venaient à bout des textes les plus
pas un disque évidemment. Contraint de prendre sa retraite en
1993, et quasi par nécessité, il retrouve le chemin des salles de
concert. Le microcosme du piano italien en tremble de plaisir,
les connexions internationales se reforment,
Londres, Berlin et même Taïwan l’invitent, et
le disque, cette fois avec bonheur, revient illus-
trer l’automne d’un art encore si vif qui
abrupts, ses larges épaules donnaient au piano exhausse en une technique parfaite des inter-
l’ampleur d’un orchestre, tout chantait dans la prétations d’une spiritualité rayonnante. Ernst
profondeur de ses timbres,et déjà avec un tel sens A. Lumpe lui donne carte blanche, un somp-
classique de la ligne! Si bien qu’au Conservatoire tueux Steinway, la Siemens-Villa à Berlin en
San Pietro a Majella, Luigi Finizio ne put que lui octobre quatre années durant (de 1994 à 1997).
faire découvrir le répertoire : son élève dévorait Fiorentino y résume son répertoire, de Bach à
littéralement la musique. Carlo Zecchi raffinera Prokofiev, effleurant Rachmaninov devenu au
son toucher, lui offrant une palette de couleurs fil des ans son compositeur d’élection, les enre-
chaudes, créant un univers à l’inverse de celui gistrements live de la Rhapsodie, des Premier
en eau froide de Michelangeli. (dans la version originale, son final est une
Alors qu’il vient d’avoir 25 ans, New York lui folie) et Quatrième Concertos, font pleurer l’ab-
SDP

fait fête, l’avenir s’annonce radieux, mais un sence des Deuxième et Troisième. Par bonheur
accident d’avion qui manque de le tuer brise la RAI lui avait demandé l’intégrale de l’œuvre
net son élan. Adieu la scène, retour au Conservatoire de Naples pour piano solo, Fiorentino la donna en septembre 1987 lors
qui lui offre une classe, Fiorentino s’immerge dans la solitude de quatre soirées de pur délire heureusement captées. Elles
de son studio de musique et travaille. Londres devient son second viennent d’être publiées, ultime victoire d’une postérité venge-
port d’attache, le disque s’en mêle pour son malheur. Un label resse sur cette existence qui dansa avec panache au-dessus des
désargenté (Concert Artist) capture son art incandescent : des précipices de l’oubli. ◆

Les disques mentionnŽs


◗ « Rachmaninoff Complete Solo Piano Works Live », Rhine Classics RH-006 (6 CD), CHOC ◗ « Live in Taiwan », Rhine Classics RH-009
(2 CD), CHOC ◗ « Live in concert on Erard »,Aldila ARHCD 003 (2 CD) ◗ « Early Recordings 1953-1966 », Piano Classics PCLM0104 (10 CD)
◗ « The Berlin Recordings », Piano Classics PCLM033 (10 CD).

CLASSICA / Juin 2019 ■ 91


Les disques du mois

DMITRI ANTONÍN
CHOSTA- DVORÁK
(1841-1904)
KOVITCH
(1906-1975)
★★★★
Concerto pour violon
★★★★ + Suk : Fantaisie. Chant d’amour
Symphonie nos 6 et 7 Eldbjørg Hemsing (violon),
« Leningrad ». Suite du Roi Lear. Orchestre symphonique d’Anvers,
Ouverture festive dir. Alan Buribayev
Orchestre symphonique de Bis 2246. 2017. 1h03
Boston, dir. Andris Nelsons
Deutsche Grammophon (2 CD) On est conquis par la belle sonorité
EDITH 483 6728. 2017. 2h12 EDWARD d’Eldbjørg Hemsing, violoniste nor-
végiennedevingt-neufans,passion-
CANAT DE En comparaison de l’album réunis-
sant les Symphonies n os 4 et 11,
ELGAR
(1857-1934)
née par ce concerto de Dvorák
depuisl’enfance.Lesdeuxpremiers
CHIZY
(née en 1950)
récompensé par un CHOC (n° 208),
ce nouveau diptyque marque un
★★★★
In the South (Alassio). Sérénade
mouvements sont parfaitement en
place, et la partie soliste, sollicitée
★★★★ léger recul. Les angles se montrent pour orchestre à cordes. de façon presque continue, est ren-
Visio. En noir et or. Lament. moins saillants, le discours moins Variations « Enigma » due avec toute la souplesse et la
La Ligne d’ombre. Missing engagéetlechefatendanceàlaisser Orchestre royal philharmonique passion exigées : le résultat est très
Interprètes divers sonner ces deux partitions, admira- de Liverpool, dir. Vasily Petrenko proche de la superbe version de
Solstice SOCD 359. 2016 2018. 1h02 blement jouées mais privées des Onyx 4205. 2018. 1h07 Josef Suk, petit-fils du compositeur,
prises de risques constatées précé- à ne pas confondre avec son père, le
Visio s’appuie sur un texte d’Hilde- dement. Les couleurs, la tenue glo- Impressions d’Italie cueillies au Josef Suk (1874-1935) de ce disque.
garde von Bingen. Écrite pour six bale et la conduite du Largo de la cours d’un séjour à Alassio, sur la Le troisième mouvement, sur une
voixmixtes,ensembleinstrumental Sixième, d’un climat jamais exa- Riviera, In the South est une page dansefolkloriqueappeléeFuriantqui
etélectronique,lapartitionrelèvedu cerbé, trop dans le confort, sont plus colorée, exubérante et proche de mélange les mesures à deux et trois
délire organisé en mêlant le latin à la Richard Strauss, dont le brio a visi- temps, est pris un peu rapidement.
traduction française, le parler au blement séduit Vasily Petrenko. Sa La violoniste, qui s’arrange pour
chanter. La musique d’Edith Canat traduction en est d’autant plus rester expressive dans sa légèreté,
deChizyagagnéenmobilité,laplas- somptueuse que les détails et la nesemblepasencause;mais,appa-
ticité du matériau atteignant une virtuosité éblouissante de l’or- remment talonnée par un chef un
ductilité fascinante à laquelle la chestration prennent un éclatant peu électrique, elle en vient à rater
direction ad hoc de Léo Warynski relief grâce à un tempo légèrement un petit trait.
n’estpasétrangère.Unevertuqu’on moins enlevé qu’il n’est coutume. Suivent deux œuvres de Josef Suk,
peutmettreaucréditdesafréquen- Il confère une langueur sensuelle violoniste du quatuor de Bohême,
tation des studios de l’Ircam, inau- bienvenue au balancement ber- élève puis gendre de Dvorák. Le
gurée par Over the sea (2012). Mais ceur de la très méridionale sieste Chant d’amour, de 1893, est une
ce qui pouvait paraître alors un rien centrale, ne lésinant pas, par romance sentimentale pour piano,
contraint innerve à présent le tissu contraste, sur l’éclat aveuglant des récemment arrangée pour violon et
orchestral:entémoignenotamment cuivres et des percussions dans les orchestre par Stefan Koncz : elle
le début de Missing, qu’on croirait encausequelesatmosphèresbouf- déchaînements de cette feria s’adresse certainement à Ottilie
produit par l’ordinateur ; il s’agit fonnes du Scherzo et l’emballement débridée. Petrenko prend ainsi Dvorák,filleducompositeur.LaFan-
pourtant de l’Orchestre national de quasi rossinien du Presto, où ne rang avec les versions consacrées, taisie (1902), de forme libre et très
France, avec la violoniste Fanny Cla- manque qu’un peu d’ironie et de seul Silvestri (Warner) l’emportant lyrique, traverse diverses atmos-
magirand en soliste. Les perspec- tranchant. Par-delà une exécution en éclat et en fougue. phères qui ouvrent au violon tout un
tivesainsiouvertesnesontpassans instrumentale irréprochable, d’une L’orchestre, tout aussi ciselé des éventail d’expre s sions. Ce s
rappeler la manière d’Ivo Malec (né constantequalitédetutticommede Variations « Enigma », est mis en ouvragesappartiennentàlapériode
en 1925 et scandaleusement soli (le choral de l’Adagio, de toute valeur avec un soin et un brio com- romantique de Suk, qui a brusque-
ignoré), l’un des maîtres de la com- beauté), la « Leningrad », que Nel- parables, et les épisodes les plus ment changé de style quand il a
positrice.DansLaLigned’ombre,où sons avait déjà enregistrée avec extravertis passent très bien. Il n’en perdu son beau-père en 1904, puis
le fort sentiment d’expectative naît l’Orchestre de Birmingham (Orfeo, est pas de même pour les sections son épouse quatorzemoisplustard.
de l’opposition entre l’écriture hori- 2011), est également dépourvue de gravité ou de noble effusion Isabelle Werck
zontale des cordes et les scansions d’une vraie tension qui hisserait ses endeuillée : la lettre seule est alors
verticales des percussions, l’inter- longueurs au niveau des plus hauts rendue(etremarquablement),mais
prétation très dramatique de David chefs-d’œuvre du compositeur, il manquel’esprit,l’âme, cetau-delà
Zinmanàlatêtedel’OrchestreFran- comme le chef letton l’avait si bien des notes dont Boult ou Barbirolli
çais des Jeunes surclasse le plus réussi dans la cinématographique avaient la miraculeuse intuition
placide Peter Csaba et l’Orchestre Symphonie n° 11. L’Ouverture festive comme dans l’émouvant Nimrod.
deBesançon(Aeon).Compléments et la musique de scène du Roi Lear, Petrenko nous en fait éprouver la
de programme chambristes : aux plus investies car sans doute moins beauté presque parfaite, mais il y
texturespointillistesduQuatuorn°4 familières du chef et de l’orchestre, manque cette intuition spirituelle
articulées par les van Kuijk répond ne rendent pourtant pas incontour- indispensable pour que la musique
l’émouvant Lament pour alto seul, nable ce quatrième volet d’un cycle puisse exprimer l’indicible. Elle lui
magistralement déclamé par Chris- quidevraitcomprendreaussil’opéra viendra, si l’on en juge par ses quali-
tophe Desjardins. Lady Macbeth de Mzensk. tés prometteuses. Michel Fleury
Jérémie Bigorie Yannick Millon

92 ■ CLASSICA / Juin 2019


CLASSIQUES
DU RÉPERTOIRE

ADDITION DE FORCES
Quatre chefs d’un côté,un seul de l’autre : deux éditeurs nous
proposent l’intégrale des neuf symphonies d’Anton Bruckner.
CÉSAR
BR-Klassikaconçuune confiée à Herbert Blomstedt vraie lame de fond, que l’or-
FRANCK
COMPOSITEUR
ntégrale Bruckner (2009), plus déterminé et chestre, avec des cordes bien
(1822-1890) dont l’Orchestre de la anguleux que ses confrères minces et dans une acous-
★★★★★ Radio bavaroise est le mais sans la moindre tique réverbérée à en perdre
Prélude, Choral et Fugue. dénominateur com- crispation. les contours, peine à habiter.
Prélude, Aria et Finale.
mun, les neuf sym- Après la densité, l’évidence L’intuition semble guider le
Sonate pour violon et piano
Michael Korstick (piano) phonies étant confiées, sonore de la somptueuse jeune Québécois, qui donne
CPO 555 242 2. 2013 2017. 1h 09 en concert,à quatre chefs.En phalange munichoise,il n’est l’impression de sentir certains
1999, Lorin Maazel insuffle rien de dire que l’Orchestre passages mieux que d’autres
Les deux grands diptyques pianis- aux deux premières une Métropolitain de Montréal hors de toute rhétorique
tiques de Franck ont été fréquem- monumentalité virile,parfois est de peu de poids,au propre musicale ou logique structu-
ment enregistrés ; ces dernières rugueuse ou tellurique, sans comme au figuré, pourtant relle. Les caractéristiques
années par Bertrand Chamayou les distensions de tempo qui intrinsèques de la « plus
(Naïve) et Michel Dalberto (Aparté)
et auparavant par Muza Rubackyté
deviendront fréquentes dans effrontée », la Sixième, le
(Brilliant). Ce n’était pas le cas de la la dernière décennie de sa car- montrent particulièrement
transcription pour piano seul par rière.Bernard Haitink donne, à l’aise, quand la Cinquième
AlfredCortotdelaSonatepourviolon en 2010,une Cinquième large, le trouve souvent dépassé
et piano, qui constitue une intéres- d’une ampleur cosmique par la vastitude de la forme.
sante première, et pas seulement dans la coda du finale, claire- Il va sans dire également que
unecuriosité.Franckétaitavanttout ment sur les pas de Celibi- la Première, la plus vive et
organisteetdanstoutessesœuvres,
dache, et une Sixième (2017) rythmique des neuf, lui sied
lasonatecommelesdeuxtriptyques
à peu près contemporains, il se récompensée d’un CHOC particulièrement, tandis que
montre surtout soucieux de la mise l’an passé. L’actuel directeur la Troisième, donnée dans
en place de masses sonores et de musical de l’orchestre,Mariss sa version initiale de 1873,
l’organisation rigoureuse des déve- Jansons, se taille la part du coupe un peu l’élan naturel
loppements.Cortotl’abiencompris lion avec une Troisième du chef tellement plus adapté
et a parfaitement su intégrer ce qui (2005), une Quatrième aux versions révisées, malgré
revientauviolondanslachairmême (2008), une Septième (2007) unorchestremontrantmoins
du flux pianistique.
Michael Korstick s’est spécialisé
et une Huitième (2017,parue de limites et de chutes d’en-
dans les raretés exigeantes ; on se il y a un an) : il y réalise une durance que dans les grandes
souvient de ses concertos de Mil- remarquable synthèse entre séquences harmoniques des
haud ou de Reger, chez le même chant et densité polypho- ultimes symphonies. ◆
éditeur. Dans les trois œuvres, il nique, ni purement contem- Yannick Millon
met en évidence la logique de la plative ni pleinement dans mené par une seule et même
forme, la clarté des plans, mais pas l’action rythmique.Une syn- baguette censée unifier l’en- ➔ « Bruckner:
seulement, car il a compris que thèse qui, selon les jours, semble.MaisYannick Nézet- Symphonies 1 à 9 ». Orchestre
Franck était aussi un vrai roman-
tique et que son interprétation avait paraîtra idéale ou insuffisam- Séguin, grand enthousiaste, symphonique de la Radio
besoin de chaleur, de grandeur et ment tranchée mais qui ne dépense trop d’énergie à bavaroise, dir. Lorin Maazel,
même d’un élan visionnaire. Tout tire jamais le texte. Le chef essayer de mettre en branle Mariss Jansons, Bernard Haitink
cela est parfaitement perceptible letton laisse par ailleurs les masses brucknériennes et Herbert Blomstedt.
dans son interprétation, tour à tour l’orchestre chanter dans son dans les passages rapides BR-Klassik 900716 (9 CD).
fougueuse,emportéemême,etpro- arbre généalogique, pâte (Scherzos, notamment), 1999-2017. 9h44. ★★★★
fondément sensible, osant des fluc- idéale pour Bruckner, puis- jusqu’à parfois confondre ➔ « Bruckner : Les 9
tuations de tempo, mais toujours
sante, terrienne, et briller des Bruckner et Beethoven, tout Symphonies ». Orchestre
soucieuse de rigueur et de lisibilité.
Une nouvelle pierre blanche dans la solistes admirables (la flûte en se perdant à distendre plus Métropolitain, dir.Yannick
discographie de Franck. dans la 4e, les trombones et que de raison les plages lentes Nézet-Séguin. ATMA Classics
Jacques Bonnaure tuben dans la 8e). Cerise sur de la trilogie finale – l’Adagio ACD2 2451 (10 CD). 2006-2017.
le gâteau, la Neuvième est de la Neuvième surtout, sans 10 h06 ★★

CLASSICA / Juin 2019 ■ 93


Les disques du mois

CHARLES JOHN
GOUNOD
(1818-1893)
JENKINS
(1592-1678)
HHHHH HHHH
Symphonies nos 1 et 2 Complete Four-Part
Orchestre symphonique d’Islande, Consort Music
dir. Yan Pascal Tortelier Fretwotk
Chandos CHSA 5231 (SACD). Signum SIGCD528 (2 CD). 2016. 1h22
1h01. 2018
Si la production vocale de John
Il est bien loin le temps où le disco- Jenkins rencontra peu d’admira-
philenedisposaitquedelaSympho- teurs, ses contemporains (mais pas
HENRYK nie n° 2 dirigée par Jean-Louis Petit GEORG FRIEDRICH que:voyezEzraPound)louèrentses
à la tête de l’Orchestre de Transyl- œuvres pour instruments à cordes
GÓRECKI
(1933-2010)
vanie. Depuis, on a le choix entre six
versions des deux symphonies ; un
HAENDEL
(1685-1759)
quiluivalurentlessurnomsflatteurs
de « Rare Jenkins » et de « miroir et
HH seul orchestre français, celui du HHHHH merveilledesontemps».Lesfantai-
Symphonie n° 3 Capitole de Toulouse les a enregis- « Mr Handel’s Dinner » sies à quatre et cinq parties s’im-
« des Chants plaintifs » trées, avec Plasson. Les autres Concertos et Sonates posent comme les plus variées et
Beth Gibbons, Orchestre chefs français qui s’y sont intéres- Maurice Steger (flûte à bec et dir.), ingénieusesdu xviie siècle,avantque
symphonique de la Radio sés, Patrick Gallois naguère et Yan La Cetra Barockorchester Basel le jeune Purcell n’insuffle au genre
nationale polonaise, Pascal Tortelier aujourd’hui, l’ont Harmonia Mundi HMM 902607. 2018. un contrepoint plus élaboré.
dir. Krzysztof Penderecki fait avec des orchestres du grand 1h16 Construites tels des madrigaux
Domino WIGCD395. 2014. 49’ Nord. On notera d’ailleurs que l’Or- quand elles ne sont pas fondées sur
chestre symphonique d’Islande Les entractes londoniens étaient le un thème unique et ses permuta-
Onvoudraitpouvoirdonnertortaux n’est pas une formation de seconde prétexteàdesavoureuxintermèdes tions, elles peuvent être agencées
tenants de l’avant-garde qui virent zone, que sa discographie est inté- musicaux durant lesquels Haendel de façon à former une suite en trois
dans la Symphonie n° 3 (dite « des ressante et fait une belle place à la etsesmusiciensoffraientàunpublic ou quatre mouvements. On pourra
Chants plaintifs ») du Polonais Hen- musique française. demandeur, qui les avait toutes à toujours soupirer devant l’absence
ryk Górecki une œuvre rétrograde l’oreille, des arrangements de ses des deux In Nomine (il est vrai écrits
flattant les instincts du public, une plus belles mélodies, avant de à six et non quatre voix) et de
soupe commerciale jouant sur les s’échapper de la fosse pour faire quelques pavanes que le minutage
émotions des auditeurs, en des bonne chère. Il faut chausser ses aurait pu aisément accueillir. Rap-
temps où il convenait de s’adresser lorgnons afin d’observer les invités pelons toutefois que les Fretwork
exclusivement à l’intellect. Hélas, il conviés à ce « dîner » : le Concerto avaient déjà gravé un disque mono-
semblerait que cette nouvelle ver- en sol majeur de Geminiani, par graphique consacré à Jenkins chez
sion, qui fait le choix de confier la exemple, s’avère une transcription Virgin en 1995.
partie vocale à Beth Gibbons, chan- de la Sonate op. 5 n° 11 de… Corelli L’approche des musiciens britan-
teuse du groupe de trip hop Porti- auxquels ont été ajoutés les orne- niques exalte l’expressivité italiani-
shead, vienne apporter de l’eau au ments de Pietro Castrucci et Mat- sante de ces pages, bien que leur
moulindesoukasesavant-gardistes: thew Dubourg, canevas à partir faible effectif en limite les variations
l’œuvre y sombre dans le kitsch et le duquel Maurice Steger brode à son d’éclairages. Aussi conseillera-t-on
sentimentalisme, bien loin du tra- tour les arabesques de sa fantaisie. les versions complémentaires de
gique qui devrait s’y exprimer. Une Quant aux symphonies de Gounod, Une fois acceptée cette sédimenta- l’Ensemble Jérôme Hantaï (Naïve)
voixfragileaupremierplan,surfond contemporaines de la composition tiondedifférenteslecturesdonnant et sur tout de Hespèrion X X
de nappes de cordes langoureuses : de Faust, elles ne sont en rien des lieuàunematièresur-instrumentée, (Aliavox) : avec cet art éprouvé de
dans le deuxième mouvement, on œuvres secondaires. Elles consti- le plaisir de l’auditeur est au ren- l’inflexionmélancolique,JordiSavall
est par moments proches du slow tuentuneparfaitesynthèseentreles dez-vous : bien ficelé, l’enchaîne- sculpte de sa viole des phrasés sus-
– là où, ne l’oublions pas, les paroles influences de Haydn et de Mendels- ment des plages réserve son lot de pendus en même temps qu’il nous
s’appuient sur une prière trouvée sohn, avec une touche tendrement contrastes,lesexcellentsmusiciens raconte une histoire, apparentant
dans les geôles de la Gestapo polo- mélodique, la signature propre de de la Cetra parvenant à capter l’ex- l’écoutedecesfantaisiesàlalecture
naise ! On aurait pu attendre que la Gounod.LadirectiondeTortelierest pression idoine pour chaque mou- d’un livre orné d’enluminures.
partie instrumentale rattrape l’en- parfaitement équilibrée, sans la vement, graduée de l’alacrité la plus Jérémie Bigorie
semble, puisque le chef n’est autre moindrelourdeur,avecunsensaigu communicative jusqu’au cantabile
que le compositeur Krzysztof Pen- de la courbe et, dans les mouve- le plus langoureux. La réalisation
derecki.Maisl’orchestre,enparticu- ments vifs, un enjouement de bon instrumentale riche en cordes pin-
lier dans le premier mouvement, aloi.L’homogénéitédel’orchestrelui cées (harpe, théorbe, guitare) dans
reste désespérément pesant, là où permet de travailler, particulière- certaines basses obstinées (A
l’on souhaiterait une élévation pro- ment dans les mouvements lents, Ground de Gottfried Finger) évoque
gressive,unélanversleciel.Décidé- une matière sonore lisse et soyeuse la manière de Christina Pluhar. Si la
ment, on en restera à la version extrêmement agréable. Voici une virtuositéde MauriceSteger lui vaut
magistraledeDawnUpshawetDavid très bonne version qui fait jeu égal laréputationnonusurpéede«Paga-
Zinman à la tête du London Sinfo- avec la plus récente, celle d’Oleg nini de la flûte à bec », c’est surtout
nietta (Nonesuch, 1991) : entre Caetani(CPO),quioffraitensusdeux sa faculté à faire chanter son instru-
déploration poignante et grandes fragments d’une Symphonie n° 3, ment que l’on retient à travers la
lignes orchestrales, la Symphonie inachevée. Jacques Bonnaure superbe sarabande d’Almira, digne
n° 3trouvelàsa meilleureexpression des grands largos d’opéras.
à ce jour. Sarah Léon Jérémie Bigorie

94 n CLASSICA / Juin 2019


JOHN
JOUBERT
(1927-2019)
★★★★
Concerto pour piano.
Symphonie n° 3
Martin Jones (piano), Orchestre
national de la BBC du Pays de
Galles, dir. William Boughton
Lyrita SRCD.367. 2017. 1 h 05

NéenAfriqueduSud,Jouberts’éta-
ANDRÉ blitenAngleterreaprèsdebrillantes du TOUQUET-PARIS-PLAGE
JOLIVET
(1905-1974)
études musicales à la Royal Aca-
demy of Music. Son immense pro-
ductionarencontréunsuccèsconsi-
15-21 AOu T 2019
★★★★ dérable. Il a répudié les recherches
Ascèses pour flûte alto. hermétiques de l’avant-garde au
Fantaisie-Caprice pour flûte et profit d’une expression sincère, au
piano. Sonate pour flûte. Chant moyend’unlangagedirectementen
de Linos pour flûte et piano... rapport et d’une ferme maîtrise de
Hélène Boulègue (flûte), la forme. Solidement ancrée dans la
François Dumont (piano) tonalité, sa musique d’un inépui-
Naxos 8.573885. 2017. 1 h 08 sable dynamisme rythmique (pré-
dilection pour les syncopes) cultive
D’un talent heureux et traçant avec une polyphonie claire et déliée,
intelligencesonsillondanslemonde étayée d’une harmonie personnelle
des pianistes, François Dumont a par son usage des quartes et des
récemment publié des enregistre- quintes. Comme chez Tippett ou
ments en soliste (Bach, Chopin et Alan Bush, il y a chez Joubert un côté
Moussorgski), avec orchestre
(Mozart) et en chambriste. Avec
flûte, il s’était associé à Ransom
Wilson pour un récital autour de
Ravel. Pour le présent enregistre-
ment, il collabore avec Hélène Bou-
lègue,flûtisteprometteuse,premier
prix du concours de Kobé et soliste
à l’Orchestre de la SWR. La trouver
pour son premier disque dans un
audacieux programme Jolivet pro-
met une réussite que l’écoute
confirme. Moderniste pour son
époque, trop oublié dans l’après- > 7 JOURS > 40 CONCERTS > 50 ARTISTES
guerreaprèslescoupsdeboutoirde beethovénien, particulièrement en
l’avant-garde puis réhabilité par ses évidence dans le Concerto pour
pourfendeurs, il laisse une musique piano (1958). L’écriture pianistique
pour flûte représentative de son vigoureuse et drue, faisant la part
style et de premier ordre avec des belle aux arpèges, aux gammes et ALEXANDRE THARAUD
pages telles les Incantations pour aux octaves, s’y réfère sans ambi-
flûteseule(1936)etlaSonate(1958). guïté. Évitant tout duel spectacu-
En 1993, Pierre-André Valade signa laire, le piano s’intègre à l’orchestre BENJAMIN GROSVENOR
une intégrale remarquable de ces de dimension modeste, qu’il com-
œuvres (Accord) avant que Pierre- plète harmonieusement dans une NIKOLAÏ LUGANSKI
Yves Artaud (MFA) puis Manuela texture de symphonie concertante
Wiesler (Bis) ou Mario Caroli (Stra- plus que de concerto, et Martin
divarius) n’en enregistrent de larges Jonestrouvecommed’ordinaireune ANNA VINNITSKAYA
anthologies. Après les versions énergieetuneretenueidéales.Issue
sensible et poétique du premier, d’unopérad’aprèsJaneEyre,laSym-
véhémentes et engagées du deu- phonie n° 3 (2017), puissamment BORIS BEREZOVSKY
xième et troisisème, Hélène Bou- évocatricedudrameetdesondécor,
lègue et François Dumont offrent est en parfait accord avec la vue
grâce à leur jeu incisif, fluide et ima- crépusculaire de la chaîne des Pen-
ginatif une lecture claire et sédui- nines sur la couverture du livret. La www.lespianosfolies.com
sante de pages marquées par l’in- direction de William Boughton, spé-
cantation, la magie, l’âpreté ou les cialiste reconnu de Joubert, est
envolées virtuoses. parfaitement idiomatique.
Pascal Gresset Michel Fleury
CLASSICA / Juin 2019 ■ 95
Les disques du mois

ERNST WITOLD
KRENEK
(1900-1991)
LUTO-
HHHH
« Chamber Music and Songs,
SŁAWSKI
(1913-1994)
Volume One » HHHHH
Laura Aikin (soprano), L’œuvre pour piano
Bernarda Fink (mezzo-soprano), Giorgio Koukl (piano)
Florian Boesch (baryton), Grand Piano GP768. 2017 2018. 1h09
The Ernst Krenek Ensemble
Toccata Classics TOCC 0295. Lui-même excellent pianiste (il fut
2014 2016. 1h15 contraint à jouer dans les cafés de
KARA FRANZ Varsovie pour survivre durant la
Les colleurs d’étiquettes sont bien guerre), Lutosławski ne composa
KARAYEV
(1918-1982)
embarrassés avec le cas Krenek : il
a composé avec un éclectisme qui
LISZT
(1811-1886)
poursoninstrumentqu’unepoignée
d’œuvres,toutesantérieuresà1960,
HHH lui fut souvent opposé en mauvaise HHHH mais il lui confiera souvent des par-
Symphonie n° 1. part. Faisant suite à une intégrale Mazeppa. Sardanapalo ties très exposées dans sa musique
Concerto pour violon des concertos pour piano par le Joyce El-Khoury (Mirra), d’orchestre et un mémorable
Janna Gandelman(violon), même label, ce premier volume Airam Hernández (Sardanapalo), concerto. Les Mélodies populaires,
Orchestre symphonique consacré à la musique de chambre Oleksandr Pushniak (Beleso), les Bucoliques, ainsi que quelques
des Virtuoses de Kiev, et aux mélodies n’infléchira pas ce Chœur de l’Opéra du Théâtre pages didactiques, donnent un
dir. Dmitry Yablonsky sentiment : voici du jazz (Monolo- national de Weimar, Staatskapelle aperçu de cette période difficile en
Naxos 8.573722. 2016. 55’ gues pour clarinette), une pincée de de Weimar, dir. Kirill Karabits Pologne au cours de laquelle l’acti-
dodécaphonisme (Trio à cordes), Audite 97.764. 2018. 1h07 vité créatrice fut étouffée. Aucune
KaraKarayevfutunefigureéminente uneboufféed’expressionnisme(Lie- de ces pièces qui exaltent le folklore
de la vie musicale en Azerbaïdjan. der). Plus troublant est la concomi- Liszt,croyait-on,estrestédéfinitive- local n’atteint la célébrité des Varia-
Compositeur prolifique, il aimait tance entre l’opéra Jonny spielt auf, ment sourd aux sirènes de l’opéra, tions sur un thème de Paganini pour
incorporer des éléments du folklore les plus magnanimes parmi les lisz- deuxpianos(absentesdecedisque),
national à une œuvre marquée par tiens ne concédant au précoce Don contemporaines des splendides
un style soviétique. La Symphonie Sanche d’autre statut que celui d’er- Deux Études de 1941. Giorgio Koulk
n° 1,endeuxmouvements,convoque reurdejeunesse.C’étaitsanscomp- nous offre l’anthologie la plus com-
uneffectiftrèsfournietnecachepas ter sur Sardanapalo, d’après une plèteàcejourpuisqu’yfigurenttrois
l’évidenteinfluencedesonmaîtreet pièce de Byron, celle-là même qui miniatures inédites : une Invention,
ami Chostakovitch. Car c’est toute avait inspiré Delacroix pour sa Mort une Valse d’hiver et Un baiser de
sa palette expressive qui lui est de Sardanapale. Sauvée du remugle Roxane(celleduCyranodeRostand,
empruntée, dès l’introduction nos- par David Trippett, la partition, limi- premier exemple en date du tro-
talgique, avec ses frictions harmo- tée au seul premier acte, a été de pisme du compositeur pour les
niques,sesécartsd’intervallesetses surcroît reconstituée et orchestrée écrivains français) ; quant à l’ambi-
notes répétées, interrompue bruta- par le musicologue britannique sur tieuse Sonate de 1934, elle nous est
lementparunemarchemilitaire.Aux la base des indications laissées par donnéeàentendredansuneversion
plages de détente, d’humeur plutôt le compositeur. Difficile, en dépit de révisée d’après le manuscrit
morose, succèdent des motifs obs- coup de génie d’un jeune maître de la notice explicative, de démêler les conservéàlaFondationPaulSacher.
tinéslancinantsetacerbes.UnLento vingt-sixans,etlatrèsviennoiseTrio deux encres : on se persuade qu’il GiorgioKouklconcilielaméticulosité
cyclothymique mêle humour et Phantaisie, dont les accents postro- fautmettresurlecompteducosmo- du chercheur et la ferveur du pro-
désespoir dans un enchevêtrement mantiquesfrisentparfoislacomplai- politisme inhérent à l’auteur de la phète par son interprétation vision-
de rythmes et de timbres presque sance, trahissant dans leurs excès Faust-Symphonielesréminiscences naire et enflammée des pages les
contradictoires. La direction impec- la maladresse des premières dela clarinettebassedeMeyerbeer, plus essentielles (Sonate, Études),
cable de Yablonsky se heurte à un gammes.LesdeuxjuvénilesDoubles des harmonies de Wagner et de la troussant avec ce qu’il faut de spiri-
orchestre trop inconsistant pour Fugues pour deux pianos et piano à féerie de Mendelssohn. L’influence tualitélespagesmineurespourfaire
créer de véritables climats. quatre mains expriment la tension italiennes’imposetoutefoiscomme de ce disque la nouvelle référence
Changement d’ambiance avec le qui grandit à l’époque entre le jeune la plus prégnante – au reste le livret devantAnnMartin-Davis(ASV),Ewa
Concerto pour violon, écrit dans une créateur et le diktat des traités. Les s’appuie sur une traduction ita- Kupiec (Sony) et Véronique Briel
veinetrèsSecondeÉcoledeVienne, piècesdemusiquedechambresont lienne : le début semble nous proje- (Dux). Jérémie Bigorie
Karayev étant devenu, au début des défendues avec sensibilité et une ter au deuxième acte de Don Carlo,
années 1960, l’un des pionniers du pointe d’humour (viennois) par le quand « Giù pel piano » puis « Ahi !
sérialisme de l’autre côté du Rideau bien nommé Ernst Krenek Nell’ansio rapimento » nous ren-
de Fer. La partie soliste est admira- Ensemble. Citons notamment le voient au couple cantilène et caba-
blement défendue par une Janna clarinettiste Matthias Schorn, qui lette dans la plus pure tradition du
Gandelmanaujeuardent(boulever- fait des cinq Monologues les dignes belcanto.Interprétationaucordeau
sante deuxième mouvement). Un petitsfrèresdesTroisPiècesdeStra- denotretriovocal,àlaquelleladirec-
finale stravinskien, légèrement vinsky. Le français inintelligible de tion vigoureuse de Kirill Karabits
décousu, achève une pièce au for- Laura Aikin plombe hélas les Drei imprime le dramatisme qui fait
malismeassuméetludique.Pourun Lieder op. 30 sur des poèmes de défaut à ce premier acte d’exposi-
même programme, le magnifique Verhaeren. Jérémie Bigorie tion. Si Sardanapalo s’adresse peut-
disque dirigé par Abdullayev (Melo- être plus au lyricomane qu’au lisz-
diya, 1988) semblera nettement tien, nul ne peut à présent l’ignorer.
plus abouti. Jérémie Cahen Jérémie Bigorie

96 n CLASSICA / Juin 2019


Nouveautés 2019
RENÉ
MAILLARD
(1931-2012)
HHHH
Trio à cordes. Fébrilité.
Sonate pour violon et piano.
Sonate pour alto et piano
Ioan Hotenski (baryton), Berthilde
Dufour (violon), Altin Tafilaj (alto),
Mozart
Philippe Cauchefer (violoncelle), Don Giovanni
Marika Hofmeyr (piano)
Triton TRIHORT564. 2018. 1h03
GIOVANNI DE édition
MACQUE
(1548-1614)
Curieux destin que celui de René
Maillard ! Il obtient un Second Prix
de Rome en 1955, commence une
mise à jour,
connectée
HHHHH carrière de compositeur, puis tra- et en couleur
Sixième Livre de Madrigaux vaille comme directeur artistique
(extraits). Capricci e Canzoni chez EMI. Il rompt ensuite avec le
pour orgue milieumusicalpendantplusdequa- N° 172, avril 2019, 28 €
Edoardo Bellotti (orgue), rante ans. Bien plus tard, en 2003, il ISBN 978-2-84385-492-7
Weser-Renaissance de Brême, rencontre le compositeur Nicolas
dir. Manfred Cordes Bacri qui l’encourage à réviser ses

L’Avant-Scène Opéra
CPO 777 977 2. 2015. 1h03 anciennes partitions et lui donne
l’envie de se remettre à la composi-
Natif de Valenciennes, Jean de Mac- tion. Les œuvres au programme de
que intègre la Chapelle impériale de ce CD appartiennent aux deux
Viennecommechanteuravantdese époques.
rendre, une fois sa mue accomplie,
en Italie : à Rome, il est organiste de
Saint-Louis-des-Français. En 1585
environ, il s’installe à Naples et par-
ticipe à l’Académie de Fabrizio Rihm
Gesualdo da Venosa (le père de
Carlo),creusetcultureloùsemêlent Jakob Lenz
poètes, théoriciens et philosophes
humanistes. S’il ne triture pas l’har-
monie avec la même audace que Dossier :
l’auteur des Répons des Ténèbres, L’opéra germanique
non plus qu’il ne s’aventure sur les depuis 1945
cheminsdelasecondapratica tracés
par Monteverdi, Macque a l’art d’ex-
ploiter le potentiel expressif des AentendrelamusiquedeRenéMail- édition
poèmes qu’il met en musique (dans lard, on peut renouer les liens avec
connectée
la lignée de son contemporain Luca une tradition interrompue, esthéti-
Marenzio), entre sujets arcadiens (I quement et institutionnellement,
tuoi capelli o Filli), madrigaux spiri- par les courants post-sériels. Ces N° 310, mai 2019, 28 €
tuels (Deh, se pietosa sei) et lamen- œuvres, qui ne manquent pas de
ISBN 978-2-84385-347-0
tations (La mia doglia s’avanza). personnalitéillustrentmêmetoutun
Quelque tendu que soit le lacis courant occulté de la musique fran-
polyphonique, la tierce picarde en çaise, tiraillé entre des formes clas-
assure une échappée lumineuse. siques et une aspiration au renou-
Cetteanthologiedu SixièmeLivrede vellement par l’élargissement de la Chez votre libraire ou chez l’éditeur :
Madrigaux vient réparer une regret- tonalité.SileTrioàcordescomporte Éditions Premières Loges
table injustice compte tenu de la encore des aspects académiques, 15, rue Tiquetonne 75002 Paris
faible discographie… et de la beauté les sonates pour violon et pour alto
Tél. 01 42 33 51 51 contact@asopera.fr
de la musique ! Manfred Cordes sont très abouties. Quant au cycle
dirige son ensemble Weser-Renais- demélodiesFébrilitésurdespoèmes
Les commandes passées avant 12 h
sancedeBrêmeenmettantenavant deDominiquePagnier,onyretrouve
sont expédiées le jour même.
lafluiditéduchant,sanssurlignerles quelque chose de l’expressivité des
figuralismes qui se greffent comme lieder de jeunesse de Berg. René Abonnez-vous et bénéficiez de
par surcroît sur l’épiderme sonore. Maillard a eu la chance de croiser
Contrepointdechoixaveclesplages avec les Solistes de Cannes, le 5 % de réduction sur tous les titres de la revue
pour orgue seul jouées par Edoardo baryton roumain Ioan Hotensky et pendant un an et d’un numéro en cadeau
Bellotti sur le gouleyant orgue Pra- la pianiste sud-africaine Marika
della. Jérémie Bigorie Hofmeyr,desinterprètesmotivéset Toutes nos éditions sont visibles sur
de haut niveau.
Jacques Bonnaure www.asopera.fr

CLASSICA / Juin 2019 n 97


Les disques du mois

FELIX WOLFGANG AMADEUS


MENDELS- MOZART
(1756-1791)
SOHN
(1809-1847)
HHH
Concerto pour clarinette.
HHHHH La Clémence de Titus (extraits)
Symphonie n° 1. Concerto pour et « Vado ma dove » K. 583
piano n° 2. La Belle Mélusine + Maldere : Sinfonia en ré
Kristian Bezuidenhout Coline Dutilleul (mezzo-soprano),
(pianoforte), Freiburger Vlad Weverbergh (clarinette,
Barockorchester, clarinette basse et dir.), Terra Nova
dir. Pablo Heras-Casado Etcetera KTC 1627. 2018. 57’
BOHUSLAV Harmonia Mundi HMM 902369. STANISŁAW
2018. 1h03 Arrondieverslebasetplusgraveque
MARTINU
(1890-1959) Après un disque consacré à des
MONIUSZKO
(1819-1872)
la clarinette, la clarinette de basset
a, dès sa création, reçu de Mozart
HHHH concertos de jeunesse, Kristian H ses lettres de noblesse grâce au
What Men Live By. Symphonie n° 1 Bezuidenhout met de nouveau une Le Manoir hanté célèbre concerto. On ne compte
Orchestre philharmonique partition de Mendelssohn sur le Leszek Skrla (Miecznik), Anna pourtant que quelques enregistre-
tchèque, dir. Jiri Belohlávek pupitre de son pianoforte : la capta- Fabrello (Hanna), Karolina Sikora ments réalisés avec l’instrument
Supraphon SU 4233 2. 2014 2016. 1h16 tion rapprochée donne à entendre (Jadwiga), Ryszard Minkiewicz original tandis qu’on aligne les trois
la respiration fébrile qui anime le (Damazy), Stanisław Daniel chiffres pour la clarinette moderne.
Jiri Belohlávek (1946-2017) a beau- Concerto en ré mineur comme le fin Kotlinski (Zbigniew), Paweł Antony Pay avec Christopher
coup contribué à faire connaître appareillage de l’instrument soliste Skałuba (Stefan), Krzysztof Hogwood, Colin Lawson et The
l’immense catalogue de Bohuslav avecl’effectif,réduit,desFreiburger. Bobrzecki (Maciej), Stefania Hanover Band, Thea King avec Jef-
Martinu dont il a enregistré, pour La comparaison avec la version Toczyska (Czesnikowa), Chœur frey Tate ont été parmi les premiers
Supraphon, une quarantaine récente de Ronald Brautigam (Bis, et Orchestre symphonique de àretenirl’optiondebasset,suivispar
d’œuvres, symphonies, concertos Classican° 211),surunPleyel(1830), l’Académie Stanisław Moniuszko Karl Krikku, Sharon Kam, Luigi
et autres pages pour la scène. Son tourne en faveur des sonorités plus de Gdansk, dir. Zygmunt Rychert Magistrelli, Eric Hoeprich et Joan
travail, posthume, se poursuit avec moelleuses de l’Érard (1837). Il faut Dux 1500/1501 (2 CD). 2018. 2h24 Enric Lluna et tant d’autres. La pré-
la première au disque de ce court dire que, en grand saucier des sente version est à retenir pour ses
«opéra-pastoraleenunacte»,What timbres, Pablo Heras-Casado veille Pourquoidiableavoiréditécetenre- couleurs sombres, son équilibre et
Men Live By, capté en concert en au perpétuel équilibre entre les gistrement qui ne saura intéresser son intimité, sans cependant s’affir-
2014.Composéeen1952d’aprèsun pupitres,ets’ilfouettesonorchestre quelesseulscollectionneursinvété- mer au-dessus de la moyenne.
récit de Tolstoï et destinée à un danslesmouvementsrapides,ilsait rés ? Car l’écoute intégrale de ce Comme dans le programme qu’avait
orchestre relativement réduit où les lâcher la bride dans l’Adagio. coffret réclame une bonne part
vents ont la part belle, cette œuvre Ces remarques s’appliquent à la d’abnégation afin de supporter la
aucharmecertain,frapped’emblée Symphonie n° 1, que la lecture très faiblesse insigne d’une distribution
par un ton naïf et populaire très bien Sturm und Drang du chef, auprès incapable de rendre justice au chef-
restitué.Lesinterprètesparviennent duquel Yannick Nézet-Séguin (DG) d’œuvre de Moniuszko. La bonne
à un juste équilibre entre légèreté et paraît bien sage, replace dans le volontéetl’enthousiasmedeschan-
gravitéycomprisdanslesmoments giron des symphonies pour cordes : teursnesauraientsuffireàmasquer
de tension, au profit du rythme de la l’agitation un peu sourde de l’Allegro leurs criantes déficiences tech-
narration. La qualité de la diction, moltolaisseplaceàunsuperbecan- niques. Sur scène et devant un
dans les passages parlés comme tabile dans l’Andante où la petite public conquis d’avance, ils pour-
dans les passages chantés, ou harmonie se couvre de gloire. Pour raient peut-être, jusqu’à un certain
encore le jeu sur l’espace, notam- sémillantequ’ellesoit,l’ouverturede point, faire illusion, mais réduite à la
mentàlafindelascène2oùdoivent La Belle Mélusine, prise à un tempo dimension sonore, leur interpréta-
êtreentenduesdesvoixencoulisse, très enlevé, manque de ces vertus tion s’avère nettement insuffisante.
participeelleaussiàlaclartédurécit. narratives et poétiques qui font tout La seule qui échappe à ce véritable retenu Eric Hoeprich, notamment
Par rapport aux versions précé- l’art des grands conteurs : Harnon- naufrage est Stefania Toczyska, qui avecJoycediDonato(Glossa,2001),
dentesdelaSymphonien° 1enregis- court à Berlin (Warner), Abbado à possède encore à soixante-quinze nous retrouvons l’instrument, ici
tréesparJiriBelohlávek,laprésente Londres (DG) et l’irrésistible Schu- ans d’assez beaux restes en veuve aveclecordebasset,clarinetteplus
sembleenrevanchemoinsconvain- richt à Vienne (Decca). del’échanson.Laprisedesonextrê- grave en fa, dans deux airs de La
cante:onluipréférera,parexemple, Jérémie Bigorie mementmate dessertun orchestre ClémencedeTitus,«Partoparto»et
celle réalisée avec le même et un chœur de seconde zone qui, « Non piu di fiori », présentant une
orchestre pour Chandos en 1990, sous la direction scolaire de Zyg- parenté musicale et chronologique
plus contrastée, plus riche dans ses muntRychert,neprennentvraiment avec le concerto. Autre air de
couleurs, plus claire dans ses vie qu’au dernier acte. Pour décou- Mozart,«Vado,madove?»lescom-
contours mélodiques. vrircetteœuvrepharedurépertoire plète en toute cohérence. La pré-
Nicolas Boiffin polonais, la référence indétrônée sence d’une sinfonia du Bruxellois
demeure donc toujours la superbe Pierre van Maldere (1729-1768),
versiondeJanKrenzquelaradio-té- précurseur de la symphonie vien-
lévision de Cracovie donna en 1978 noiseclassiquedontquelques-unes
avecuneformidableéquipedechan- seulement des symphonies ont été
teurs dominée par le Miecznik du enregistrées, paraîtplusdiscutable.
baryton Andrzej Hiolski (Phoenix). Pascal Gresset
Louis Bilodeau

98 n CLASSICA / Juin 2019


POST-
LEOPOLD ROMANTISME
MOZART
(1719-1787)
HHHH
Missa Solemnis
Arianna Vendittelli (soprano),
Sophie Rennert (alto),
Patrick Grahl (ténor),
RENDONS À CÉSAR
Ludwig Mittelhammer (basse), En 23 CD,Brilliant Classics propose
Das Vokalprojekt, Philharmonie
de chambre de Bavière, tout (ou presque) de César Franck.
dir. Alessandro de Marchi
WOLFGANG AMADEUS Aparté AP205. 2018. 49’ On ne trouvera pas Très belle intégrale d’orgue

COMPOSITEUR
dans ce coffret tout par Adriano Falcioni. Dans
MOZART Longtemps attribuée au précoce
Wolfgang, cette Messe solennelle,
César Franck, mais un répertoire plus rare,
(1756-1791) déjà plus que l’essen- Joris Verdin interprète les
HHHHH datée des années 1760, a retrouvé tiel, dans des versions petites pages pour harmo-
Œuvre intégrale pour son véritable auteur au début du xxe peu connues,publiées nium,sur instrument ad hoc,
quintette à cordes siècle. Le tricentenaire de la nais-
par divers labels, et témoins de la vie liturgique
Harald Schoneweg (alto), sancedeLeopoldMozartestl’occa-
Quatuor Klenke sion de commémorer et d’honorer généralement assez récentes
Accentus Music ACC80467 (3 CD). l’homme, le compositeur, le musi- (la plus ancienne, réussie, est
2016 2017. 2h45 cien qui ne fut pas seulement le celle de Rédemption, dirigé
géniteuretl’imprésariodesongénie par Jean Fournet en 1976).
Mozart occupe une place impor- defils.Lesrelationssouventconflic- Roberto Benzi dirige la
tante dans la discographie des tuelles qu’entretenaient les deux Symphonie, les poèmes
Klenke:aprèssixalbumsconsacrés hommesnelesempêchaientpasde symphoniques, les Varia-
aux quatuors à cordes, l’ensemble, s’aimer, ni de s’admirer.
re j o i n t p a r l ’a l t i s te H a r a l d La Philharmonie de chambre de
tions symphoniques avec
Schoneweg, enregistre donc l’inté- Bavière défend avec foi cette œuvre François-Joël Thiollier, le
grale de son œuvre pour quintette à religieuse préclassique, nourrie de Concerto pour piano n°2 avec
cordes. Loin de la version solaire et baroque napolitain, inégale, mais Martyn van den Hoek et
théâtrale du Quatuor Amadeus et frémissante de promesses. On l’Orchestre philharmonique
Cecil Aronowitz (Deutsche Gram- reconnaîtlasensualitémozartienne d’Arnhem,une formation de quotidienne.Rare révélation
mophon) ou encore de celle, intime des lignes vocales : Laudamus te de qualité,parfois conduite assez avec Stradella, opéra de 1841
et souriante, du Quatuor Talich et la soprano, début du Miserere du
mollement, surtout dans la créé seulement en 2012 à
Karel Rehak (La Dolce Volta), les ténor(onpenseàTamino),lesombre
interprètes livrent un Mozart analy- et opératique Quoniam de l’alto, Symphonie.Vassil Kazandjiev Liège. On entendra la capta-
tique et moderne. chœursfuguésduGratiasdelamain et l’Orchestre de Sofia sont tion de cette création de bon
La difficulté du quintette à cordes d’un maître du contrepoint, solen- plus intéressants dans la suite niveau (Kabatu, Laho, Van
réside dans l’ajout de ce deuxième nité attendue du Credo avec tim- symphonique Psyché. Mechelen,Rouillon,dir.Arri-
alto, qui amène une densité, une bales et trompettes, douceur de la vabeni). Pour Les Béatitudes,
épaisseur difficile à façonner. Mais, flûtesolodansleBenedictus.Malgré Un chromatisme intense Brilliant a repris la version de
dèslespremièressecondesduQuin- une prise de son légèrement réver- En musique de chambre, on Rilling, vivement menée et
tette n° 1, on est saisi par le soin bérée, un manque d’articulation du
apporté à l’équilibre des voix et la chœur et les fragilités d’Arianna
nous offre deux versions de de bonne tenue, avec le beau
transparence des polyphonies. La Vendittelli, les musiciens et le chef la Sonate pour violon, l’une Christ de Cachemaille. Plus
sonorité lumineuse et raffinée du sont excellents et clairement inves- sans intérêt particulier (Sîrbu rares, Les Sept Paroles du
groupe,ainsiquelevibratosurveillé, tis dans le projet. On retient tout et Sârbu), l’autre de très bon Christ et deux Motets par
portent la ligne et offrent une belle particulièrement l’Et incarnatus est, niveau (Baráti etWürtz),plus Karsten Storck, et la Messe
clarté des plans sonores (Allegro troublant de dissonances et d’au- la version pour violoncelle, (solistes pas toujours élé-
final du Quintette n° 2), avec un pre- dacesharmoniques,etlesvibrations très recommandable (Trai- gants) par le Chœur Kodaly
mier violon bien intégré, évitant si dramatiques du Crucifixus. Wolf- nini et Burato). La pianiste de Debrecen.Les seize mélo-
l’effet mini-concerto dont souffrent gang avait de qui tenir.
certainesversions.L’approchereste Gaëlle Le Dantec
lituanienne Muza Rubackyté dies sont chantées par
plutôt cérébrale, le phrasé altier, propose aussi les trois trip- Francesca Scaini (au piano,
l’émotionélégante,maisn’empêche tyques pour piano dans des Mattia Ometto). La voix est
pas une grande intensité du dis- versions magnifiques. Tout jolie mais on ne comprend
cours, ainsi qu’une vitalité juvénile le reste de la musique de pas un mot.Malgré quelques
(Allegro du Quintette n° 3). Cette chambre) est interprété sans inégalités, voilà de quoi
approche très personnelle, histori- défaut majeur par les réjouir les franckophiles. u
quement informée, témoigne d’une
membres de l’Academica Jacques Bonnaure
belle hauteur de vue et renouvelle
l’écoute. Fabienne Bouvet Quartet, tandis que Julia ➔ « César Franck Edition ».
Severus et Francesco Bertoldi Interprètes divers. Brilliant
se partagent la musique pour Classics 95793 (23 CD).
piano de jeunesse. 1976-2016. 23h22. HHHH

CLASSICA / Juin 2019 n 99


Les disques du mois

LUIGI GIOVANNI BENEDETTO


NONO
(1924-1990)
PLATTI
(c.1697-1763)
HHHH HHHHH
Como une ola de fuerza y luz. …. Sonates en trio de la Collection
sofferte onde serene…. Schönborn-Wiesentheid
+ Assis : unfolding waves… con Radio Antiqua
Luigi Nono Ramée RAM 1801. 2018. 1h16
Claudia Barainsky (soprano),
Jan Michiels (piano), Orchestre de « Platti, il grande ; CPE Bach, il pic-
la Radio de Cologne, colo » : ainsi s’exprimait, non sans
dir. Peter Rundel et Léo Warinsky chauvinisme, au siècle dernier le
PAUL Kairos 0015022KAI. 2012 2016. 58’ CHARLES HUBERT musicologue Fausto Torrefranca,
lequel avait fait de Giovanni Bene-
MÜLLER- On doit à l’amitié qui liait Luigi Nono
à Maurizio Pollini, également com-
PARRY
(1848-1918)
detto Platti l’un de ses chevaux de
bataille. Une manière détournée de
ZÜRICH
(1898-1993)
pagnon de route du Parti Commu-
niste, ses rares œuvres écrites pour
HHHH
« The Wanderer »
contester à l’Allemagne son rôle pri-
mordial dans l’élaboration de la
HHHH piano. Peu après Como una ola de Intégrale de l’œuvre pour violon sonate classique, même si c’est à la
Quatuor à cordes. Trio à cordes. fuerza y luz (1972), première œuvre et piano courdeWürzburg,plusprécisément
Quintette à cordes oùNonoconfieàl’instrumentlerôle Rupert Marshall-Luck (violon), dans le centre du comté de Wisen-
Razvan Popovici (alto), principal, …sofferte onde serene … Duncan Honeybourne (piano) theid, que ce contemporain de
Quatuor Casal (1976), pour piano et bande magné- EM Records EMR CD050-52 (3 CD). Galuppi mena l’essentiel de sa car-
Solo Musica SM287. 2017. 1h 11 tique, inaugure la dernière manière 2016. 2h45 rière. Engagé en qualité de
ducompositeur.DédiéàPollini,c’est hautboïste, Platti faisait également
Il se nommait Müller mais associa à unmorceautoutenrésonancedans « Le Vagabond » : le patronyme du office de professeur de chant, ténor
son nom celui de sa ville natale. Ce lequellabandenetientqu’uneplace beau dundee de ce navigateur intré- de chambre et violoniste. Compo-
Suisse alémanique aujourd’hui discrète.L’importanceaccordéeaux pide rappelle son rôle capital d’ex- sées pour son ami le comte Rudolf
presque oublié avait travaillé avec silences et aux gradations dyna- plorateur musical, à qui l’Angleterre Franz Erwein, les Sonates en trio ont
PhilippJarnach(quiachevaleDoktor miques à la limite de l’audible doit une tardive emprise sur des laparticularitéd’êtreécritesnonpas
Faust de Busoni) et le chef Volkmar annonce le quatuor à cordes Frag- terresmusicalesjusqu’alorsinexplo- pour deux violons, comme le voulait
Andreae, avant d’occuper la chaire mente – Stille, an Diotima. rées par ses compatriotes. La Fan- l’usage, mais pour violon et violon-
de théorie musicale au conserva- tasie-Sonate (1878) démontre la celle, l’instrument pratiqué par son
toiredeZurichde1927à1968.Ils’en capacité d’innovation formelle de mécène,violonethautboisouviolon
tint à une conception traditionnelle cet adorateur de Brahms : l’une des et basson.
de l’écriture et de la composition, premièrestentativesréussiesd’uni- Les musiciens de l’ensemble Radio
touten faisantpreuved’inventionet fier en un mouvement les quatre Antiquas’approprientcespartitions
de musicalité. Cette attitude, partiesdelaformesonate,laspécu- avec un panache des plus réjouis-
notons-le, était plus ou moins par- lation intellectuelle s’avérant com- sants : l’abondance des motifs en
tagée par ses compatriotes tels patible avec la générosité et l’en- imitation et des fugatos (mouve-
Suter,SchoeckouMartin.Nousvoici thousiasme d’une inspiration mentsrapides),lesarcsmélodiques
donc face à des œuvres acadé- toujours sincère. La Partita (1876) en tierces parallèles (mouvements
miques si l’on veut, bien loin de coule sa polyphonie érudite dans le lents) témoignent de leur parfaite
l’ÉcoledeVienneoudeBartók,mais moule des formes baroques avec cohésion. On est aussi sensible aux
pleines d’idées et de sensibilité, où une maîtrise attestant d’un com- fruité et la rondeur des timbres qui
l’onperçoitdelointainssouvenirsde merce prolongé avec Bach, une se dégagent des instruments
Brahmsoudeplusprochesréminis- Endépitdujeuenclair-obscurdeJan qualité partagée avec la Sonate n° 1. anciens,notammentduhautboisde
cences de Reger. Michiels, cette pièce, intime et DanslaSonaten° 3etlesdeuxsuites, Yongcheon Shin et du basson
Deux des trois œuvres présentées émouvante,peineàexisterdépareil- l’art de Parry atteint son apogée. Un d’Isabel Favilla. Aussi cette antholo-
ici datent de la jeunesse du compo- léede sondédicatairequi ena laissé largeéventaild’inspiration(graveet giedesSonatesentrios’impose-t-elle
siteur. Le Quintette pour cordes et le une version princeps (DG). Peter victoriennenoblesse,lyrismeenclin parmi les premiers choix, devant
Quatuor, respectivement de 1919 Rundel livre en revanche une inter- aupessimisme,entrainabruptd’une celle, limitée aux seuls instruments
et 1921, sont pleins d’une sève très prétation enthousiasmante de anglaise rusticité) est mis en valeur à cordes, de l’Ensemble Armoniosa
fraîche, expressive mais sans les Como una ola de fuerza y luz, à la fois par une écriture sophistiquée dont (MDG). Jérémie Bigorie
excèsdupost-romantisme(l’Adagio âpre et d’une rare plénitude sonore, ladensetexture,l’harmoniesaturée
duQuatuorestunemerveille!).Dans qui supporte sans difficulté la com- d’appogiatures et de retards et les
les deux cas, la tonalité est parfois paraison avec la version peut-être syncopes sont autant d’actes de foi
un peu incertaine, surtout dans le plus fine de Claudio Abbado (DG) et brahmsiens. Ce CD est l’aboutisse-
Quintette mais l’on ne s’en éloigne celle, plus terne, d’Herbert Kegel ment d’une recherche musicolo-
jamais trop. Trente ans plus tard, (Berlin Classics). Dans unfolding giqueapprofondie,àlaquelleondoit
avecle Trioàcordes(1950),les prin- waves (2012), le Portugais Paulo également la découverte de nom-
cipes esthétiques de Müller-Zürich d’Assis, né en 1969, prolonge et breuses pièces de salon dont l’élé-
n’ontpaschangé.LeQuatuorCasal, amplifie …sofferte onde serene … gance et le charme servent de
manifestement expert dans les dis- pour un orchestre divisé en trois savoureux entremets aux plats de
ciplines du répertoire classique et groupes. L’hommage verse dans un résistance. Alliant rigueur et sensi-
romantique, délivre une interpréta- mimétisme ancillaire qui en limite bilité, les interprètes servent parfai-
tion tout à fait convaincante. l’enjeu. Jérémie Bigorie tement cette musique de fin lettré.
Jacques Bonnaure Michel Fleury

100 n CLASSICA / Juin 2019


WOLFGANG
RIHM
(né en 1952)
★★★★
Das Gehege
+ Beintus : Le Petit Prince
Rayanne Dupuis (soprano),
Deutsches Symphonie-Orchester
Berlin, dir. Kent Nagano
Capriccio C5337. 2011. 50’

Monodrameenunacte,DasGehege,
SERGUEÏ opéra de poche du prolifique Alle-
mand convoque l’expressionnisme
RACHMA- viennois, le sens dramatique de
Richard Strauss, le lyrisme viscéral
NINOV
(1873-1943)
d’Aban Berg, l’efficacité de Kurt
Weill,lescontrastesémotionnelsde
★★★★★ Mahler. Adaptation de Chœur final,
Trios élégiaques nos 1 et 2 une pièce de Botho Strauss, cette
+ Grieg : Andante con moto. œuvreprésenteunefemmelibérant
Suk : Élégie un aigle de sa cage, une nuit, celui-ci
Trio Wanderer exerçant sur elle une fascination
Harmonia Mundi HMM902338. érotique avant qu’elle ne le tue.
2018. 1h12 « Scène nocturne pour soprano et
orchestre » autour de l’ambivalente
À l’opposé du tranchant et de la dra- relation entre victime et bourreau,
maturgie qui caractérisent les dont la version théâtrale de Botho

Jerusalem Quartet
grandesversionsrusses(Rostropo-
vitch, Vaiman et Serebrekov, mais
aussi Svetlanov, Kogan et Luzanov,

Hila Baggio
voirpages66à69),leTrioWanderer
aborde les deux trios de Rachmani-
nov en orfèvre, ciselant un texte
débarrassé de toute emphase.
L’égalisation des voix prime sur le
bouillonnement de timbres en

Photo © Karina van den Broek


fusion. Mais le confort un peu ouaté
de cette lecture n’entrave en rien la
générosité du chant, les cordes se
montrant particulièrement lyriques
tout au long du programme. Dans le
Trio n° 1, la partie de piano extrême- Strauss était une réaction à l’effon-
ment lisible et souple, de même drement du mur de Berlin, Das
qu’un ostinato très articulé, vérita- Gehege séduit par ses textures cré-
blement entêtant, créent un climat pusculaires et par sa luxuriance
étrange duquel émerge un thème orchestrale.Cetalliageconvaincant
d’une troublante douceur, d’une réussit la synthèse totale par Rihm
sérénité presque inquiétante. Une de ses sempiternelles influences
HMM 902631

approche qui feint le détachement modernistes et expressionnistes


et dont l’ambiguïté fascine. Le Trio dans une profusion sonore proche
n° 2, qui appelle un surcroît d’inves- de celle de Richard Strauss, encore

“Bienvenue
tissement émotionnel, pâtit en lui.L’écriturevocalemetenvaleurla
revanched’unetelleobjectivité,etsi tessiture séduisante de Rayanne
nous nous délectons de ce parfait Dupuis, qui se déploie avec tout le

au cabaret !”
numéro d’équilibriste, nous aurions dramatisme voulu par le composi-
espéré plus d’intensité dans le teur, sous la direction magnanime
Moderato, plus de liberté dans les deKentNagano,créateurdel’œuvre
diverses mutations du deuxième en 2006. Le chef valorise d’autant
mouvement et plus d’énergie et de plus aisément cette œuvre que
noirceur dans le finale. Cependant, celle-ci contient de nombreux pas-
nousgoûtonssansréservelatendre sages d’une intense et sombre poé-
mélancoliedel’Andanteconmotode sie voués à être magnifier. Le
Grieg qui sied idéalement à la saine couplage avec Le Petit Prince de
musicalitédecetensemblesymbio- Jean-Pascal Beintus, spécialiste de
tique,ainsiquel’ÉlégiedeSukoùdes lamusiquedefilm,fadasseetsucré, harmoniamundi.com
cordes melliflues envoûtent littéra- surprend. Romaric Gergorin
lement. JŽrŽmie Cahen

CLASSICA / Juin 2019 ■ 101


Les disques du mois

ALFRED FRANZ
SCHNITTKE
(1934-1998)
SCHUBERT
(1797-1828)
HHHH HHH
Sonate pour violoncelle et piano Sonate pour arpeggione.
nos 1 et 2. Klingende Buchstaben. Sonates pour violon D. 384
Madrigal in memoriam Oleg et D. 574
Kagan. Improvisation Duo KeMi : Daniel Migdal (violon),
Viviane Spanoghe (violoncelle), Jacob Kellermann (guitare)
Jan Michiels (piano) Bis 2375 (SACD). 2016. 1h01
Etcetera KTC 1626. 2018. 59’
Hasard de l’actualité, le disque du
CAMILLE Belleported’entréedanslamusique FRANZ Duo KeMi paraît au même moment
de chambre de Schnittke, ce nouvel que celui de Pablo Márquez et Anja
SAINT- enregistrement associe aux deux
sonates pour violoncelle et piano
SCHREKER
(1878-1934)
Lechner (ECM, Classica n° 210). Les
deux albums perpétuent cette
SAËNS
(1835-1921)
trois pièces moins connues pour
violoncelle seul. La Sonate n° 1, de
HHHH
L’Anniversaire de l’Infante
longue tradition de la transcription
d’œuvres de Schubert pour guitare
HHHHH forme Largo-Presto-Largo, débute (Suite). Prélude à un drame. etinstrumentmélodique,maisc’est
Quatuor à cordes n° 1. par un lent dialogue entre les deux Suite romantique bien là leur seul point commun.
Quintette pour piano et cordes instruments ; le violoncelle, d’abord Orchestre symphonique de la À la sonorité moelleuse, ronde,
Guillaume Bellom (piano), méditatif,sefaitdeplusenpluspres- Radio de Berlin, dir. JoAnn Falletta hédoniste de Pablo Márquez et Anja
Quatuor Girard sant, tandis que le piano prend des Naxos 8.573821. 2017. 1 h 04 Lechner, le Duo KeMi oppose une
B Records LBM018. 2018. 59’ airs de boîte à musique désaccor- clarté épurée, cérébrale, qui sou-
dée. Le deuxième mouvement, Falletta emporte les œuvres de ligne merveilleusement l’architec-
Jadis rarissimes, les enregistre- course folle pleine d’urgence et Schreker dans un geste organique ture.CettetranscriptiondelaSonate
ments des quatuors de Saint-Saëns d’angoisse, aboutit à la plainte et généreux. De L’Anniversaire de pour arpeggione, admirablement
sont aujourd’hui assez nombreux, rêveuse et douloureuse du finale. l’Infante, pantomime créée en 1908 conçue, hisse la voix mélodique
et généralement de très bonne qua- sur la nouvelle de Wilde (version d’uneoctaveparrapportàlaversion
lité. Le Quatuor à cordes en mi réviséede1923),ellefaitunvéritable originale, accentuant le caractère
mineur, assez tardif dans la produc- balletminiature,enchantéetjoyeux. brillant ce cette interprétation,
tion de Saint-Saëns affiche claire- Le Nain lui-même charme par sa dépouillée, un peu sèche, aux lignes
ment la filiation beethovénienne, beauté intérieure : le Presto de sa dessinées. Le violon, d’un vibrato
cela éclate avec évidence dans le danse aux intervalles torturés, loin très surveillé, y conquiert son
mouvement lent, bouleversant, qui de traduire sa monstruosité phy- registre aigu avec quelques acidités
dément le cliché d’un compositeur sique, semble au contraire évoquer en contraste avec le miel de la gui-
anti-romantique. Mais son classi- une passion profonde qui jaillit de tare. Pourquoi ce portamento quasi
cismen’estjamaissecetoffremême son cœur d’homme tandis que le jazzy au centre de l’Allegro mode-
quelques curiosités formelles et solo vibrant de violoncelle du Nach- rato ? Voilà qui surprend dans cette
surprises harmoniques. klang clôt l’œuvre dans un dernier lecturesobreetpudiqueparailleurs.
Le Quintette pour piano et cordes, aveu d’amour. Dans le Vorspiel zu Le duo déboutonne un peu le col
antérieur de quarante ans au qua- einem Drama (Prélude à un drame), dans les deux sonates pour violon,
tuor, est l’œuvre d‘un jeune artiste CommesouventchezSchnittke,des les tempos rapides sont festifs, les et livre un Schubert plus espiègle et
surdoué, celui dont un confrère réminiscences tonales se mêlent à ruptures potentielles se transfor- mutin(Presto),d’unebelleélégance.
disait « il ira loin quand il aura plus des harmonies sombres et disso- ment en ponts par-dessus lesquels Ici les larmes n’affleurent jamais, et
d’inexpérience ! ». L’œuvre semble nantes, comme autant de débris on passe légèrement, ainsi le cette interprétation, certes très
tirailléeentreunevolontéderigueur d’un monde perdu surgissant au Furioso fortissimo (à 3’ 05), loin de équilibrée et rigoureuse, mais
chez les cordes et une volubilité un milieu des ruines. venir en opposition, sert le mouve- dépourvue de mélancolie, se révèle
peu trop brillante côté piano. Un La Sonate n° 2, dédiée à Rostropo- ment général. Les effets de timbre d’un sérieux un peu univoque. L’en-
problème que Guillaume Bellom a vitchetmettantclairementenavant sont admirablement réussis : les semble aurait gagné en profondeur
bien compris : il évite donc les effets le violoncelle, va encore plus loin chromatismes oscillants des avec plus de lâcher prise, mais se
de clavier au profit d’un beau travail dans la densité du discours. Viviane harpes, célesta et piano créent un révèle néanmoins plaisant.
delasonoritééléganteetdelamusi- Spanoghe plie avec talent son ins- espace sonore magique, un velours Fabienne Bouvet
calité. Le Quatuor Girard est déjà trument à toutes les atmosphères extrêmement fin, presque imper-
bien connu des amateurs de et tous les modes de jeu qu’exige ceptible. On retient de la Suite
musique de chambre et signe son cette œuvre à la fois sévère et mou- romantiquede1903,bienplussage,
quatrième CD, digne comme les vante. On retrouve la même plasti- l’intermezzotoutennuancespianis-
trois précédents du plus vif intérêt. cité dans l’Improvisation également simo dans les registres aigus des
Il est clair que cette jeune formation dédiéeàRostropovitch:unegrande cordes. Un disque d’une grande
possède une vraie sonorité person- phraselyriques’ymétamorphoseet beautésymphoniqueetd’unlyrisme
nelle et homogène. Surtout, le son s’y disloque, alternant entre calme émouvant, même si cette lecture
n’estjamaisforcé,nilestextessurin- et véhémence. Le silence, omnipré- sembleunpeutroplisse,ignorantla
terprétés.Lediscoursmusicalcoule sent, devient une part intégrante de moqueriegrinçantequ’onpeuttrou-
le plus naturellement du monde, l’œuvre, tout comme dans le Madri- ver dans L’Anniversaire ou bien le
avec la plus honnête modestie et la gal in memoriam Oleg Kagan qui vertige inquiétant et les contrastes
technique la plus affûtée. conjuguedépouillementetintensité, déchirant l’orchestre de part et
Jacques Bonnaure icimagnifiésparla grâced’unarchet d’autre du Prélude à un drame.
funambule. Sarah Léon Alexandra Génin

102 n CLASSICA / Juin 2019


ROBERT
SCHUMANN
(1810-1856)
★★★
Sonate pour violon et piano n° 1.
Trois Romances op. 94
+ Bartók : Sonate pour violon
et piano n° 1. Mélodies
populaires hongroises
Stephen Waarts (violon),
Gabriele Carcano (piano)
Rubicon RCD1027. 2018. 1h13
FRANZ
Né en 1996, Stephen Waarts étudie
SCHUBERT
(1797-1828)
au conservatoire de San Francisco
avant d’être accepté au Curtis Insti-
★★★★★ tute de Philadelphie où il bénéficie
Quatre Impromptus D 899. des enseignements d’Alexander
Trois Klavierstücke D 946. Barantschik et Itzhak Perlman. Il
Sonates D 958 et D 959 justifie le jumelage inattendu Schu-
András Schiff (pianoforte) mannetBartókeninvoquantnotam-
ECM 4817252 (2 CD). 2016. 2h04 ment l’« intense expressivité » com-
mune à leur musique. Une
Le deuxième chapitre des œuvres appréciation à laquelle son jeu rend
de Schubert sur pianoforte, signé pleinement justice : tirant profit des
par l’éminent András Schiff, nous tessitures graves mises en valeur
ouvre un monde fragile, intense et dans la Sonate n° 1 de Schumann,

Les siècles
inoubliable. D’une beauté lumi- (laquelle aurait été imprégnée du
neuse, la vision limpide du pianiste
confère une vulnérabilité à ces
œuvresoùchaqueharmonievibreà
travers les timbres nuancés de son
Brodmann.Lesenjeuxsontd’autant
plus délicats devant un instrument
François-Xavier Roth
si résistant à toute approche étran-
gère à sa nature. L’écriture presque

Photo © Jean-Baptiste Millot


brahmsienne du Klavierstück n° 3
sollicite naturellement une texture
orchestrale ; or, cela assombrit
curieusement la riche expressivité
de l’instrument dont les sonorités
frêles demandent un phrasé et une
respiration empruntés à la voix. Le timbre voilé de l’alto), Waarts exalte
pianisteconstruitalorssoninterpré- les phrasés dolents, ose même de
tation sur la rhétorique, le lied et suaves cantabile mozartiens dans
l’oratorio,magnifiantl’éloquencede l’Allegretto et les trois Romances. La
l’instrument, ses tessitures dis- Toccata manque en revanche de HMM 905299
tinctesetsesquatrejeuxdepédales. tension et d’électricité, comparée à
L’Andantino de la D. 959, transformé lachevauchéenocturnesimuléepar
enfresquesonoreparl’artisteetson Kremer et Argerich (DG).
instrument, saisit l’émouvante dua- Point de convergence de trois

Titan
lité entre chagrin et élégance vien- influences majeures (Debussy,
noise, laissant parler chaque Schoenberg et la musique popu-
inflexion et émotion. La pensée du laire),laSonaten° 1deBartókrepose
pianiste est rendue limpide, l’inten- sur une grande indépendance entre
tion derrière chaque geste étant les deux instruments. Stephen UNE VERSION INÉDITE
révélée. Si cet enregistrement rap- Waarts prolonge l’esprit des Pièces
pellelebien-fondédel’interprétation populaires hongroises par son jeu DE LA PREMIÈRE SYMPHONIE
historiquementinformée,ilsouligne très appassionato. L’on songe à la DE MAHLER !
en outre la capacité d’un immense Sonate n° 3 d’Enesco… ce que ne
artiste de repenser, renouveler et contrediront pas les influences rou-
transmettre ses idées, quel que ce mainespleinementrevendiquéesdu
soit son instrument. finale. Plus idiomatique que chez
Melissa Khong Schumann,laprestationdeGabriele
Carcano n’atteint pas pour autant la
mêmesymbioseavecsonpartenaire harmoniamundi.com
que Andsnes et Tetzlaff (Virgin,
2003). Jérémie Bigorie

CLASSICA / Juin 2019 ■ 103


Les disques du mois

ALEXANDRE
SCRIABINE
(1872-1915)
HHHH
Fantaisie. Sonate nos 4 et 6.
Poème nocturne.
Cinq Préludes op. 74
Vestard Shimkus (piano)
Artalinna ATL A025. 2018. 1h02

Artiste aux goûts éclectiques, le


pianiste-compositeur Vestard
ROBERT Shimkus dresse un tableau sédui- GASPARE CHARLES VILLIERS
sant de la musique de Scriabine, où
SCHUMANN
(1810-1856)
des pièces brèves côtoient des
formes plus ambitieuses. Son jeu,
SPONTINI
(1774-1851)
STANFORD
(1852-1924)
HHH marqué par une forte inventivité, se Olimpie HHHH
Les quatre Symphonies prête naturellement au langage HHHH Messe op.46
Staatskapelle de Dresde, extatique de Scriabine, apportant Karina Gauvin (Olimpie), Kate + Parry : Songs of Farewell
dir. Christian Thielemann une touche de spontanéité à ces Aldrich (Statira), Mathias Vidal Betty Makharinsky (soprano),
Sony Classical 19075943412 (2 CD). pages difficiles et énigmatiques : (Cassandre), Josef Wagner Tom Castle (ténor), Will Dawes
2018. 2h21 elles ne restituent guère, par négli- (Antigone), Patrick Bolleire (basse), Chœur d’Exeter College
gence, l’univers imaginé par Scria- (L’Hiérophante), Chœur de la Radio d’Oxford, The Stapledon Sinfonia,
Sa première intégrale, réalisée avec bine. Puisant dans ses propres res- flamande, Le Cercle de l’Harmonie, dir. George De Voil
l’OrchestrePhilharmonia(Deutsche sourcescréatives,VestardShimkus dir. Jérémie Rhorer EM Records EMR CD021.
Grammophon,1996-2001),avaitété dévoile, avec sensibilité et curiosité, Palazzetto Bru Zane BZ 1035 (2 CD). 2014 2015. 1h20
une « grosße Katastrophe » : lescouleursdormantesdelaSonate 2016. 2h15
exsangue,instable,invertébrée,mal n° 6, fabriquant une tapisserie de Une première mondiale d’impor-
enregistrée, avec un orchestre parfums délicats et de sonorités Cette version révisée d’Olimpie fut tance : la Messe de Stanford (1892).
délavé comme rarement. On a sou- brumeuses. L’atmosphère mysté- programmée en toute hâte par Bien que lui-même protestant, il
venirdepuis,auconcert,d’uneQua- rieuse est parfaitement saisie mais l’Opéra qui ne voulait à l’affiche que montreiciuneremarquableintuition
trième avec l’Orchestre philharmo- une palette trop univoque prive de du « grec » pour sa saison 1826, en desbesoinsdelaliturgiecatholique,
nique de Munich tout aus si couleurs vives, de pureté absolue et attendant que Rossini ait enfin ter- se calant sur les dernières messes
désarticulée,quinerassuraitpasau d’extase débridée, ce que livrent les miné son Siège de Corinthe. Chef- de Haydn et sur celle en ut majeur
moment d’apprendre que Christian visions de Vitaly Margulis (Poème d’œuvreabsolu,quirelèveautantde deBeethoven.Alorsauzénithdeses
Thielemann enregistrait pour la nocturne, In-Akustik, 1986) et la tragédie lyrique que du grand facultés créatrices, il rehausse le
seconde fois les symphonies de d’Andrei Gavrilov (Sonate n° 4, EMI, opéra, Olimpie trouva des échos rituel d’une musique fastueuse :
Schumann. En concert cette fois, à 1984). À la recherche d’un style dans Nabucco, Lohengrin et même lyrisme pastoral des bois dans le
Tokyo, à la Toussaint 2018, avec la improvisé, le pianiste letton semble dans Béatrice et Bénédict. Kyrie et le Benedictus, exubérance
StaatskapelledeDresde,partenaire avoir oublié l’influence importante Le trio Gauvin, Aldrich et Wagner des cuivres (Gloria), noble grandeur
de l’intégrale mètre étalon de Wolf- de Chopin sur le jeune Scriabine et montre qu’il est à la hauteur des (Credo), sombre marche funèbre
gang Sawallisch (Warner), dont on les racines romantiques de ses illustresVarady,ToczyskaetFischer- (Sanctus), supplication austère
espérait qu’il ressorte moins atta- œuvres,laissantentraînerunefrag- Diskau, réunis autour d’Albrecht (Agnus Dei) illustrent la variété des
qué au white-spirit que la formation mentation des longues phrases et, (Orfeo, 1987). La diction laisse tou- registresd’expression.Laconviction
britannique. La surprise est bonne : par conséquent, de l’architecture. tefois perplexe, tant le «r» est exa- et l’impeccable justesse des inter-
l’orchestreoffretoujourscemélange Or, cette approche peut également gérémentroulé.N’était-ilpasunbrin prètes font découvrir cette page
inimitabledecordesfinesetdevents engendrer de belles surprises, démodé sous la Restauration ? Une majeuresouslesmeilleursauspices,
transparents, qui résiste bien aux comme le montrent les cinq Pré- nouvelle édition critique est annon- même si les voix juvéniles semblent
variations de tempo du chef alle- ludes, tirant une irrégularité envoû- cée, mais l’enregistrement est privé parfois manquer de chair.
mand, moins nombreuses mais tante rappelant la nature imprévi- desballetsdesactes Iet III:curieuse Chef-d’œuvre de Parry, les Songs of
aussi arbitraires. Et si les montées sible de cette musique. approche de la philologie. Farewellcélèbrentlamortetlatrans-
desèvenesebousculentguèredans Melissa Khong Danscetteœuvre,dontlethèmeest figuration:laPremièreGuerremon-
la Symphonie n° 1 « Le Printemps », la vengeance du prétendu assassi- dialeautantquelavieillesseontdicté
qui contemple le reverdissement nat d’Alexandre le Grand, Jérémie une musique noble et poignante sur
avec un classicisme placide, le pre- Rhorer embrase son orchestre et le des poèmes sublimes traitant du
mier mouvement de la Deuxième chœur.Onnepeutrésisteràl’incen- dernieradieu.Lasavantepolyphonie
avance,quandsonScherzotrépigne, die dramatique du finale de l’acte I, decesmotets(jusqu’à huit voix)est
quand son Adagio s’essaie à la ni à celui du très rossinien de l’acte mise en valeur jusqu’en ses
musique de chambre. L’ensemble II, que les instruments du Cercle de moindres détails ; la fraîcheur des
reste gagné par une forme d’hédo- l’Harmonierestituentdansleuréclat timbres ajoute une note céleste
nisme flatteur pour l’oreille mais original. Tout aussi fascinants sont bienvenue. Le tempo un peu enlevé
musicalement peu porteur – une lesclairs-obscurs,notammentceux nousprivecependantdelasolennité
« Rhénane » paresseuse dans ses du début de l’acte II, qui rappellent requise : malgré leur excellence, les
mouvements centraux, en dépit du la grande scène de l’acte II de La nouveauxvenusn’atteignentpasles
trèsbeauclimatdelafinduFeierlich, Vestale. Magistrale précision, enfin, sommetsdesTenebrae(Signum)ou
une Quatrième contaminée par un des notes répétées, y compris des de St George’s Chapel, Windsor
inoffensif ronron de salon. cuivres, pendant l’ouverture. Castle (Hyperion).
Yannick Millon Damien Colas Michel Fleury

104 n CLASSICA / Juin 2019


PERLES
ET INÉDITS

À LA RECHERCHE
DU TEMPS PASSÉ
Poursuivant sa réédition des enregistrements des grands violonistes du xxe siècle,
la série américaine « Milestones of a Legend » remet au goût du jour des
interprètes qui ont marqué leur époque.

ommage d’abord à Tchaïkovski live avec Eugene L’Argentin Ricardo Odno-

H
Fritz Kreisler (1875- Ormandy (1947) ou avec Sir posoff (1914-2004),lui aussi
1962) dont la célébrité Adrian Boult (1954),de celui élève de Carl Flesch, rem-
demeure intacte par sa de Beethoven avec Georg porta en 1937 le Second Prix
sonorité immédiate- Solti et le LSO (1956).Autres du ConcoursYsaÿe et devint
ment reconnaissable et témoignages majeurs : les un temps Konzertmeister de
charmeuse en diable. À marquer d’une Sonates de Brahms avec la Philharmonie de Vienne.
pierre blanche, sa collaboration avec Joseph Seiger (1956-1961) Il livra nombre d’enregistre-
Rachmaninov au piano dans Beethoven, ainsi que « Le Printemps » et ments dans les années 1950
Grieg ou Schubert, ainsi qu’avec John « À Kreutzer » de Beethoven pour la Guilde internatio-
Barbirolli dans les Concertos de Beethoven (1955). Bonus nostalgique nale du disque accompagné
et Brahms (1936), une quasi intégrale des où on l’entend en 1913 par le chef Walter Goehr.On
Sonates pour violon et piano de Beethoven a cco m p a g n e r C a r u s o retrouve ici son style expres-
en compagnie de Franz Rupp et quelques (600481, 10 CD, HHHH). sif qui, plus encore que dans
bonbons viennois à thésauriser. Il faudra Ida Haendel (née en Pologne Beethoven, Brahms, Bruch,
pourtant faire abstraction de la précarité de en 1924) connut une longue Tchaïkovski, trouve sa meil-
certaines prises de son dans les restitutions carrière, qui ne s’est inter- leure réalisation dans les
les plus anciennes (Concerto pour deux rompue qu’avec le grand âge. pièces de Paganini, Sarasate,
violons de Bach au côté d’Efrem Zimbalist Ce coffret tient du miracle Kreisler, de Falla et la
en 1915 ou n° 1 de Bruch avec Goossens tant cette artiste formée par Sonate n° 3 de Villa-Lobos
en 1925) (600498, 10 CD, HHHH). Flesch, Szigeti et Enesco fait constamment jouée avec chaleur sur son Guarnerius del
Autre star du violon issue de l’École preuve d’une formidable autorité. Le Gesú de 1735 (600476, 10 CD, HHHH).
Leopold Auer, le Russo-Américain Mischa Concerto de Beethoven avec Kubelík et le Bien oublié, l’Allemand Max Rostal
Elman (1891-1967) au timbre généreux Philharmonia (1951) ou celui de Brahms (1905-1991), héritier d’Arnold Rosé et de
parlant le langage du cœur. La liberté de avec Celibidache et le LSO (1953) Carl Flesch dont il fut l’assistant à Berlin,
ton avec laquelle il aborde dans les atteignent une rare intensité, mais il en va a marqué de son empreinte toute une géné-
années 1950 un vaste répertoire s’applique de même de ses Mendelssohn, Bruch, ration de violonistes par ses qualités de
à la musique baroque autant qu’à ses Stravinski avec Ancerl et les Tchèques (live pédagogue, de musicien de chambre (il
contemporains. On aura des yeux de de 1962), Dvorák ou Tchaïkovski. Des enseigna aux membres du Quatuor Ama-
Chimène pour l’urgence de son Concerto de pépites à redécouvrir (600509, 10 CD, CHOC). deus à Londres) et de défenseur du réper-
toire contemporain qui tient une large
place dans ses enregistrements datant de
1948 à 1962 (Concerto n°2 de Bartók et n° 1
de Chostakovitch, de Berg, Sonates de
Delius, Elgar, Mihalovici, Walton…).
À noter la présence du Trio qu’il forma avec
Gaspar Cassadó (violoncelle) et Heinz
Schröter (piano). Un exemple d’intégrité
à méditer (600473, 10 CD, HHHH).
Michel Le Naour

CLASSICA / Juin 2019 n 105


Les disques du mois

BORIS IVANOVICH CARL MARIA VON


TICHT- WEBER
(1786-1826)
CHENKO
(1939-2010)
HHHH
Concertino pour cor. Concerto
HHHHH n° 2 pour clarinette. Adagio et
Les six Quatuors à cordes Rondo pour glassharmonica et
Ilya Ioff, Elena Raskova (violon), orchestre. Symphonie n° 1
Lydia Kovalenko (alto), Alexey David Guerrier (cor), Thomas Bloch
Massarsky (violoncelle), (glassharmonica), Nicolas
Quatuor Taneïev, Quatuor Baldeyrou (clarinette), Orchestre
philharmonique Tver Victor Hugo Franche-Comté,
PIOTR ILITCH Northern Flowers NF/PMA 9990-92. PIETRO dir. Jean-François Verdier
1976 2010. 3h48 Klarthe Records K 057. 2015. 1h09
TCHAÏKO- Ces six quatuors à cordes de
TORRI
(ca.1660-1737) La Symphonie n° 1 de Weber, préfi-
VSKI
(1840-1893)
Tichtchenko,quiembrassentlatota-
lité de son spectre esthétique, font
HHHH
La Vanità del mondo
gurantlesouverturesd’opérasdela
maturité, a été servie magistrale-
HHHHH montre d’une homogénéité surpre- Barbara Schlick (Piacere), ment par Sawallisch et l’Orchestre
L’œuvre intégral pour piano nante.EnfiliationdirecteavecChos- Ingrid Schmithüsen (Grazia), de la Radio bavaroise (Orfeo), avec
Valentina Lisitsa (piano) takovitch dont il fut l’élève, le com- Derek Lee Ragin (Anima), Michael pertinence par Norrington et les
Decca 483 4417 (10 CD) . 2017-2018. positeur s’exprime dans un langage Schopper (Mondo), Musica London Classical Players (EMI) ou
10h57 dépouillé,sobreetarchitecturé.Dès Antiqua Köln, dir. Reinhard Goebel avec panache par Kantorow et le
les premières secondes, la sonorité Musique en Wallonie MEW 1890 (2 CD). TapiolaSinfonietta(Bis).L’Orchestre
Bien enregistré, à Vienne, sur un de bure, âpre et rugueuse, des 1988. 1h31 Victor Hugo apporte un soin tout
Bösendorfer qui chante loin, voici Taneïev(Quatuorsnos 1et 3)menace, particulier à la clarté des plans
enfin tout ce que Tchaïkovski confia dépeintdespaysagesdedésolation, Issue des archives de la Radio-Télé- sonores, au timbre et à la couleur,
à son piano, Valentina Lisitsa ajou- d’infini sans rémission et d’aube sur vision Suisse, cette captation que l’on retrouve dans les trois
tantlestranscriptionsdeCasse-Noi- la ville dévastée (Sostenuto). Quelle publique donne à entendre le deu- autres œuvres.
sette(balletcomplet)etdeplusieurs urgence (Allegro giocoso), quelle xième oratorio de Pietro Torri, né en Dans le Concerto n° 2, pièce maî-
pagesd’orchestrequeMichaelPonti distanciation ! Vénétie et mort à Munich : la pre- tresse du répertoire de clarinette,
(Vox) puis Viktoria Postnikova mière eut lieu à la cour de Bruxelles Nicolas Baldeyrou, soliste de l’Or-
(Erato) avaient négligées. En écou- lors du carême de 1706. Chanté par chestre philharmonique de Radio
tant ses Saisons si schumaniennes, l’élite des chanteurs du temps, France, excelle. Claire et onirique,
sa Grande Sonate sans effet, la poé- ceux-là mêmes qui allaient créer les cette version s’oppose à celle de
sieentresalonetpaysagesdel’Opus premiers opéras de Haendel, La Karl-Heinz Steffens, ancien soliste
40, le raffinement ailé mis au grand Vanitàdelmondoajouéunrôledéci- delaPhilharmoniedeBerlin,drama-
cycle des Dix-huit Morceaux op. 72, sif dans la diffusion de l’oratorio tique et intérieure (Tudor, 2011).
on se dit que Valentina Lisitsa est romain au nord de l’Europe. Cette David Guerrier, cor solo de l’Or-
vraiment chez elle, bien plus que version fait le choix de substituer chestre philharmonique du Luxem-
danslessurchargesdeScriabineou deux voix de femme et une haute- bourg, donne une version haute en
de Rachmaninov. contre,enplusd’unebasse,auxtrois couleur du Concertino, dont Bau-
Saconstancedansl’intime,dansles castrats et une basse-taille de la mannetMasur,avecleGewandhaus
demi-teintes pourra faire regretter création. de Leipzig, ont en leur temps donné
les élans de Postnikova ou de Ponti. L’effectif instrumental reprend celui une superbe version (Philips). Écrit
Mais ce Tchaïkovski-là aura écrit Mêmegesteexpressionniste,même en vigueur à la chapelle bruxelloise pour harmonichord, instrument
pour lui-même, tenant son journal chantsec(L’istessotempo)etmême qui ne comptait qu’un nombre très disparu empruntant au piano
au piano, avouant sans honte son couleur fuligineuse sous les archets limité de musiciens, mais quelques- comme au violon, l’Adagio et Rondo
absolue fascination pour le roman- du Quatuor Philharmonique Tver uns parmi les meilleurs, tels que le offregrâceàlasonoritéduglasshar-
tisme allemand et trouvant sans se (Quatuor n° 4), bien que la hauteur violoniste Vincent Lambert et le monica dix minutes de découverte
forcer les chemins de la simplicité de vue y soit moins frappante. Dans violoncelliste Evaristo Dall’Abaco, à et d’enchantement.
pourtraduirelasaveurpoétiquedes cette œuvre conséquente (plus de l’intention desquels certains pas- Pascal Gresset
mélodiespopulaires:àquatremains quarante minutes) dédiée à Irina sages des plus virtuoses ont été
avecAlexei Kuznetsovellefait chan- Chostakovitch, veuve du composi- spécifiquement écrits. Nos quatre
ter et danser les Cinquante Chants teur, le discours se pare de nuances solistes s’efforcent de conjurer ce
populaires russes. Et Casse-Noi- grinçantes (Intermezzo). Enfin, le que leur rôle allégorique (le Plaisir,
sette ? Taneïev l’avait transcrit à quatuor de solistes formé pour l’oc- l’Âme, la Grâce et le Monde) peut
grandseffets;Tchaïkovskinerecon- casion (Quatuors nos 2, 5 et 6) saisit avoir d’édifiant grâce à leur sens du
naissant pas la magie de son bal- un peu moins en raison de sa sono- théâtre et de l’ornementation,
let-conte lui opposa sa propre tra- ritéplastique(quoiquebienadaptée notammentlorsdesdacapo,même
duction, élégante, subtile, très à certains mouvements tel que si l’on eût préféré un timbre plus
pianistique, où Valentina Lisitsa fait l’Allegretto dolce), mais reste très charnu que celui du contre-ténor
entrer aussi bien la pantomime que russe dans sa façon d’imposer un Derek Lee Ragin. Plus sensuel qu’à
la danse. C’est l’ajout majeur de climat impérieux, sans concession. l’accoutumée, Reinhard Goebel
cettebelleentreprisequivientcom- Un apport discographique plus dirige du violon avec des phrasés
pléter les sommes sus-citées sans qu’appréciable, dont on ne sort pas élégants qui inscrivent cet oratorio
les annuler. Jean-Charles Hoffelé indemne. Fabienne Bouvet dans l’orée du classicisme.
Jérémie Bigorie

106 n CLASSICA / Juin 2019


RÉCITALS TITRES « EXTRAVAGANTES
SEICENTO
★★★★★
»
Sonates pour violon et viole de
gambe à la cour des Habsbourg
Girandole Armoniche
Arcana A113. 2019. 57’

Latrèspuissantecourimpérialedes
Habsbourg d’Autriche (foyer d’ori-
gine de la guerre de Trente Ans)
attira l’attention des artistes d’Italie
et d’Europe centrale et s’imposa
parmilesprincipauxcentresd’inno-
vation pour les arts visuels, pour le
CAVATINE
★★★★
théâtre et pour la musique instru-
mentale, particulièrement mis en
Œuvres de Poulenc, Debussy, valeur lors de somptueuses festivi-
Koechlin, Françaix et Messiaen tés.Sous laprotectiondeFerdinand
Cameron Crozman (violoncelle), III, de Léopold Ier et de Ferdinand
Philip Chiu (piano) Charles, archiduc d’Autriche, les
Atma Classique AC2D 2787. 2017. 1h04 grands violonistes du XVIIe siècle
Ignazio Albertini, Giovanni Pandolfi
La notice biographique du jeune Mealli, Samuel Capricornus, Hein-
violoncellistecanadiennousprécise rich Schmelzer, et enfin Ignaz Biber
qu’il a fait ses études « au célèbre explorèrent les propriétés tech-
Conservatoire de Paris » et que Gau- niques intrinsèques du violon et de
tier Capuçon l’a sélectionné pour la viole de gambe et produisirent un
participer à sa classe d’excellence. répertoire de sonates où abondent
De fait, ce que l’on entend ici est de le cantabile, la virtuosité et des
premier choix, non seulement par extravagances.
l’habileté technique mais surtout
pourlacompréhensionapprofondie
des œuvres. Prenons par exemple
la sonate de Poulenc. Il sait en faire
ressortir l’ambiguïté mi-humoris-
tique mi-lyrique (il est vrai que là
comme ailleurs, la présence de Phi-
lip Chiu est un bel adjuvant car le
pianistepossèdeluiaussil’imagina-
tion sonore nécessaire). Même
chose pour la sonate de Debussy,
elle aussi très ambiguë, sauf qu’ici
l’humour est plutôt grinçant.
Sil’onexceptelaLouangeàl’Éternité
deJésus,cinquièmemouvementdu Parmi les raisons de l’oubli dans
QuatuorpourlafindutempsdeMes- lequel ces œuvres sont tombées, il
siaen, sublime mélodie d’un lyrisme en était une leur interdisant de
dépouillé, deux autres œuvres sont publier leurs œuvres. Heureuse-
peu connues mais pas intéres- ment, des copies manuscrites sont
santes. Les Chansons bretonnes de encore conservées au sein de
Charles Koechlin illustrent la ten- diverses bibliothèques d’Europe.
dance « retour à la terre » de nom- Dans les pages les plus accomplies
breuxcompositeursd’avant-guerre, (Schmelzer,Kerll,Biber),lesacroba-
avec un accompagnement pianis- ties truffant la ligne de violon, tour à
tique finement ouvragé tandis que tour lyrique et rythmique, avec
les Variations de concert de Jean bariolages, arpèges, grands inter-
Françaix sont d’une veine néoclas- valles ou staccato volant,
sique drôle et virtuose. Ce pro- témoignentd’uneimaginationdébri-
gramme compose un joli panorama dée qu’Esther Crazzolara restitue
d’un âge d’or de la musique instru- avecpanacheetgoût,secondéepar
mentale française, toujours varié et les combinaisons inspirées de Teo-
subtil. Et nous découvrons un duo doro Baù (viole gambe) et Federica
techniquement parfait et d’un style Bianchi (clavecin).
personnel, qui donne envie de le Jérémie Bigorie
réentendre. Jacques Bonnaure

CLASSICA / Juin 2019 ■ 107


LA LETTRE
ET L’ESPRIT LA GUERRE DES
TE
HHHH
DEUM
Blanchard : Te Deum.
Blamont : Te Deum

MAGDA OU L’ARDEUR Michiko Takahashi (dessus),


Sebastian Monti, Romain
Champion (hautes-contre), Cyril
Pour la Franco-Brésilienne,jouer était une Costanzo (basse-taille), Chœur
Marguerite Louise, Stradivaria,
mission. Qu’elle remplit merveilleusement. dir. Daniel Cuiller
Château de Versailles Spectacle
Sa chevelure couleur Villa-Lobos lui destina, N’OUBLIEZ CVS007. 1h07. 2018
PIANO

feu, ses yeux perçants, sachant son clavier vaste et


sa voix pleine d’auto- solaire: le carnaval de Momo- JAMAIS
HHHH
Blanchard (1696-1770) et Colin de
Blamont (1690-1760), respective-
rité auront fasciné les precoce, la grande explosion
élèves qu’elle recevait d’allégresse de Festa no sertão. Œuvres de Bock, Quef, Ropartz, ment et surintendant de la Musique
chez elle, et signalaient Elle bousculait Debussy Ibert, Bunk, Gerhardt… de la Chambre du Roi (Louis XV)
Sylvain Heili (orgue) s’affrontèrentle12 mai1745.Lepre-
i m m a n qu a bl em en t s a – son Pour le piano est antho-
Hortus 733. 2018. 1 h 08 mie osa lancer sa musique contre
présence dans les concerts logique –,Fauré ou Chabrier, l’usage qui voulait que le surinten-
parisiens, où un murmure les inondait d’une lumière Le centenaire de la Grande Guerre a dant dirigeât lui-même le Te Deum.
d’admiration parcourait zénithale,manière demeurée permis de redécouvrir de riches Colin de Blamont se vengera
l’assemblée. La pianiste unique. Son génie des pans de la production artistique quelques jours plus tard, en diri-
Magda Tagliaferro fut une timbres, son goût du brio ne occidentale qui, dictée peu ou prou geant son propre Te Deum à la
légende vivante. Pas autant doivent pas faire oublier avec parlesévénements,nesurvécutpas messeduRoi.Decettecompétition,
que son art, heureusement quel sens classique de la ligne nécessairement à l’apaisement de Blamont sortira vainqueur ; sa par-
lapaixretrouvée.Dansletrente-troi- tition retentira lors de nombreuses
préservé tout au long de sa elle jouait Chopin comme sièmevolumedecettesérie,Sylvain célébrations à la Cour et restera
carrière par de rares mais Saint-Saëns, quelle cham- Heili tire ainsi de l’oubli des œuvres longtemps l’emblème des pouvoir
saillantes visites dans les méconnues, de compositeurs et prestige royaux.
studios d’enregistrement. La illustres ou confidentiels, dont la A la réécouter aujourd’hui, on com-
jeune fille, qui semblait alors plumeexhortalesâmesàl’héroïsme prend pourquoi. Après celui de son
une héroïne échappée d’un ou fut, au contraire, un exutoire aux rivalBlanchard,sonTeDeumfrappe
film de Marcel L’Herbier, les traumasdescombats.Lesgoûtsdes par sa variété et sa puissance dra-
tempsdeguerreoblitèrentaisément matique.L’harmonieetlasciencedu
fréquenta dès l’avènement
l’élégance et la finesse. L’auditeur contrepoint qui s’en dégagent, rap-
de la captation électrique : n’en sera que plus frappé par la pellentavecbonheurqueDelalande
Reynaldo Hahn, avant de lui grande qualité des œuvres présen- fut son maître. Les contrastes entre
écrire un concerto, lui dirige tées. chœur triomphant et passages
comme à la parade le n° 26 Le jeu sobre de Sylvain Heili aux cla- chambristes sont parfaitement
de Mozart, qu’elle joue très viers du très bel orgue Rhoetinger amenés et ménagent suspens et
libre. Cela chante et volte (1914) d’Erstein (une facture à redé- surprises. Tambours, trompettes,
avec cette autorité qui ne la briste subtilement musi- couvrir!) confèreà ces pages,d’ins- chœurs solennels, si attendus dans
piration pompière (Pièce héroïque ce type d’ouvrage codé à l’extrême,
quittera plus. cienne elle savait être pour de Bunk) ou éminemment pathé- laissent place à des passages
Denise Soriano ou Manoug tiques (Trauerzug de Gerhardt), un solistes souvent inspirés, à échelle
Un tempérament fougueux Parikian (leur rare album équilibre épargnant à un souci humaine. Dommage donc que la
Magda Tagliaferro, ce fut Beethoven est ici enfin réé- évident d’éloquence, l’accent du distribution, bien qu’homogène,
cette ardeur d’un toucher dité,magique « Printemps »). ridicule. Quelques œuvres pour- paraisse pâle et en retrait, comme
fulgurant,mais aussi un geste Mais son jardin secret fut raient souffrir plus de rubato (Pas- écraséeparlefastedel’orchestreet
précis innervé par un rythme pour Schumann, qu’elle sacailledeWillansiinspiréedeReger, du chœur, véritables héros de cette
irrépressible hérité de son sauvait de sa cyclothymie en Méditation du très franckiste « guerre des Te Deum ».
Ropartz ou certains passages théâ- Gaëlle Le Dantec
Brésil natal que Marmontel le jouant ample et phrasé, traux de la Toccata de René Vierne,
aura poli puis Cortot libéré, transmuant son piano en le frère de Louis). Par leur retenue,
l’incitant à laisser fuser les orchestre dans une Sonate elles gagnent toutefois en solennité
couleurs inouïes de son cla- n° 1 impérieuse, diamant voire, paradoxalement, en drama-
vier d’épices. Irrésistible évi- noir de son aveuglante tisme. Le très beau son, rond et
demment chez les Espagnols, discographie. u assuré de l’interprète, dont l’on
qui furent toujours sa spécia- Jean-Charles Hoffelé entend la familiarité du piano
(notammentdansVierneetlasouple
lité et qu’elle jouait avec un
Cantilène de Becker, poétique
panache savoureux, Albéniz ➔ « Magda Tagliaferro, romance sans parole) finira d’em-
en particulier – écoutez la Milestones of a Piano Legend ». porter l’adhésion.
Seguidillas : on voit la dan- Membran 600514. Aurore Leger
seuse! Imparable dans ce que 1930-1961. 7h26. CHOC

108 n CLASSICA / Juin 2019


MOZART-SALIERI :
RIVALITÉ ?
★★★★
Extraits de Don Giovanni, La
Flûte enchantée, ouvertures de
Doppo la musica poi le parole, La
fiera di Venezia…
Dagmar Williams (soprano),
Orchestre Sinfonia de Prague,
dir. Christian Benda
Sony Classical 19075919592 (2 CD).
2018. 2h08
LEONARD DE VINCI
Le texte de présentation disserte
LA MUSIQUE une fois de plus sur les rapports
entre Mozart et Salieri. Le second
SECRÈTE
★★★★
n’occupe qu’un cinquième de l’al-
bum. Que font là les Symphonies
Compositeurs divers nos 35 et 38 de Mozart ? On finit par
Ensemble Doulce Mémoire, comprendre que la seconde est un
dir. Denis Raisin Dadre hymne à la Bohême et à Prague. On
Alpha 456. 2018. 1 h 18 disposait déjà en CD de plus de
quinze ouvertures de Salieri, diri-
A l’occasion du cinq centième anni- gées par Michael Dittrich, Matthias
versaire de la mort de Léonard de Bamert ou Thomas Fey. Des cinq
Vinci, Denis Raisin Dadre « met en offertes ici, deux seulement sont en
correspondance dix chefs-d’œuvre première mondiale. Manquent celle
de l’artiste avec les musiques de de Der Rauchfangkehrer, qui aurait
compositeurs des xve et XVIe siècles ». pu faire paire avec celle de L’Enlève-
Là réside la limite de l’exercice (les ment au sérail, et pour Mozart celle
précédents de Jordi Savall chez de Cosi fan tutte, dont Salieri com-
Aliavox) : c’est le disque qui accom- mençaàtravaillerlelivret:aurait-on
pagne le livret, non l’inverse. Exer- pu concrétiser ce fait ? Rien n’est dit
cice difficilecomptetenudufaitque des œuvres, à une exception près.
la musique jouée par Léonard (il En septembre 1785, un journal
pratiquait la lira a ses heures) était annonça que Nancy Storace était
improvisée,etquelegenreenvogue tombéemaladeetquepourcélébrer
à l’époque en Italie était la frottole, la guérison d’Ofelia, une cantate
sorte d’ancêtre populaire du madri- avec accompagnement de piano
gal. Certes, la mélodie « Fortuna avait été composée par les célèbres
desperata », présentée sous diffé- Salieri, Mozart et Cornetti : elle a été
rentes formes, est charmante et retrouvée à Prague en 2015. On
évocatrice,maisellesesituebienen savait qu’Ofelia était une allusion à
deçàdeLaViergeauxrochersquece un personnage de La grotta di Tro-
beau livre-disque nous invite à fonio de Salieri, rôle créé par Nancy
contempler en parallèle. Storace, mais on émet ici l’hypo-
On goûte malgré tout la fine équipe thèse que Cornetti n’était autre que
de solistes que dirige et accom- son frère Stephen, en vogue à
pagnedesaflûteDenisRaisinDadre Viennecommecompositeur.Ladite
dans la mélodie « Tanto l’afano » cantate (à peine cinq minutes) est
mise en regard avec le Portrait entenduedansuneorchestrationde
d’Isabelle d’Este. Cer taine s Christian Benda. Telle qu’on l’a trou-
musiques s’enrichissent au contact vée ou quelque peu complétée ?
delapeinture;d’autres,aucontraire, Marc Vignal
souffrent de sa promiscuité et
gagneraientàs’enaffranchir.D’oùle
recours aux polyphonies franco-fla-
mandes afin d’offrir un prolonge-
ment sonore d’une autre altitude.
Paulo majora canamus avec deux
moments de grâce : le motet Planxit
autem David de Josquin des Près
(pour le Portrait de musicien) et
l’Agnus Dei de Jacob Obrecht (pour
Le Baptême du Christ), qu’une inter-
prétation frémissante nous incite à
écouter… les yeux fermés.
Jérémie Bigorie

CLASSICA / Juin 2019 ■ 109


Les disques du mois

TBON ET
SOL Y VIDA
HHHHH JACQUES
Œuvres de Lara, Parra, Grieg, HHH
Cardillo, Curtis, Gastaldon, Œuvres de Ferran,
Tosti, Piazzolla, Hermida... Defaye et Bimbi
Elina Garanca (mezzo-soprano), Jacques Mauger, Denis Leloup
Orchestre philharmonique (trombone), Musique militaire
de Grande Canarie, grand-ducale, Ensemble de cuivres
dir. Karel Mark Chichon de Paris, Ensemble voix a cappella
Deutsche Grammophon 483 6217. Indésens Inde 116. 2017 2018. 55’
2018. 1 h 05
Après la réédition de titres tels la
LE PARI DES Quelles que puissent être vos pré- SONGS FROM Ballade de Frank Martin et le
ventionscontrelecrossoveretvotre Concerto d’Henri Tomasi, Indésens
BRETELLES
HHHH
lassitude face à un répertoire
quelque peu rebattu, n’hésitez pas
CHICAGO
HHHH
et Jacques Mauger, ancien trom-
bone solo de l’Opéra de Paris, se
Œuvres de Perrine, Prokofiev, à vous procurer cet album placé Œuvres de Bacon, tournent vers le divertissement pur
Gershwin, Piazzolla, Galliano sous le signe du soleil et de la vie. Au Price, Carpenter, Bonds en compagnie d’invités aussi divers
et Viseur sommet de son art, Elina Garanca y et Campbell-Tipton que l’Orchestre militaire du Luxem-
Félicien Brut (accordéon), Édouard déploie les infinies séductions de Thomas Hampson (baryton), bourg, l’Ensemble de cuivres de
Macarez (contrebasse), Quatuor son opulente voix de mezzo qu’elle Kuang-Hao Huang (piano) Paris, Denis Leloup ou un ensemble
Hermès utiliseavecuneintelligencesuprême Cedille CDR 90000 180. 2017 2018. 1 h vocaldedouzevoix.SignéFernando
Mirare MIR 436. 2018. 1h04 et dont les fameux Granada et Brazil Ferrer Martinez alias Ferrer Ferran,
constituent peut-être les exemples Cedille s’est fait une spécialité d’en- Tbon et Jacques est un concerto
Sergueï Prokofiev et George les plus éblouissants. Sans jamais registrer le travail de compositeurs hollywoodien en trois mouvements
Gershwin n’ont sans doute jamais verserdansladémonstrationosten- etinterprèteshabitantouoriginaires suaves,auxharmonieschatoyantes,
imaginé que leurs œuvres (en l’oc- tatoire de ses dons exceptionnels, de Chicago. Pour composer ce pro- dont le titre renvoie à deux person-
currence Ouverture sur des thèmes elle se met véritablement au service gramme dont l’excellence tient nages inspirés par le dessin animé
juifs pour l’un, Un Américain à Paris autant à l’interprétation qu’au choix Tom et Jerry. Le soliste comme l’or-
pour l’autre) seraient un jour arran- des œuvres, Thomas Hampson a chestre militaire ou le pousseur de
gées pour accordéon et quintette à retenu des poètes de premier plan : cris s’y montrent fort complices. De
cordesetcôtoieraientsurundisque Walt Whitman, Langston Hughes et Jean-MichelDefaye,Performance4,
Astor Piazzolla et Richard Galliano. Rabindranath Tagore pour qui le en partie composée pour le soliste,
C’estpourtantl’exceptionneltourde compositeur John Alden Carpenter joue des opportunités opposant
force réussi par Félicien Brut, pas- aétélepremieràmettreenmusique celui-ciauxcuivresl’accompagnant
seursurdouéentrelamusiquepopu- un cycle sur son recueil Gitanjali. tandis qu’Ambivalence joue de l’op-
laire, l’accordéon musette, et la Les amateurs de raretés seront position et de l’inversion des rôles
musique dite sérieuse. Nul doute comblés par ce programme : pas entre le musicien classique et le
d’ailleurs que Prokofiev, qui prônait moins de cinq compositeurs améri- tromboniste de jazz Denis Leloup.
la liberté musicale et avait « en hor- cains qui se soient illustrés au cours L’accompagnement du duo par un
reur les choses déjà connues », aussi du xxe siècle. Ernst Bacon, composi- ensemble vocal de jazz confère à la
bien que Gershwin, influencé par la teur de deux cent cinquante songs, pièceoriginalitéetvitalité.Débutant
musique ashkénaze, le blues et le d’une musique qui se pare, grâce à Margaret Bonds, première femme enfanfare,@robasedeDanielBimbi
jazz, auraient aimé ce métissage son timbre charnu, d’une sensualité afro-américaine à avoir joué en réunit le soliste et l’harmonie la plus
esthétique qui offre à l’accordéon, débordante.Touràtourexubérante, soliste avec un orchestre sympho- large pour une pièce narrative et
instrument populaire s’il en est, ses lutine, langoureuse ou désespérée, nique d’importance, Louis Cam- cinématographique. Servi par une
lettres de noblesse. elle atteint au comble de l’émotion pbell-Tipton, Américain à la carrière exacte mise en place et un timbre
IlestvraiquelavirtuositédeFélicien dans La Llorona, chant traditionnel européenne,John-AldenCarpenter, chatoyant,lejeudeJacquesMauger,
BrutetlebrioàsescôtésduQuatuor mexicain où la voix, dépouillée de compositeurd’unballetcommandé mis en valeur par ses comparses,
Hermès et du contrebassiste tout vibrato et accompagnée à la par Diaghilev et Florence Price, pre- témoignedelaplacedepremierplan
ÉdouardMacarezfontdecesextuor guitare par José María Gallardo del mière femme afro-américaine dont occupéeaujourd’huiparlesolisteau
un diamant unique à mille facettes. Rey, traduit de façon bouleversante une pièce ait été jouée par une pha- sein de l’excellente école française
Et de ce disque « un magnifique ledestinpathétiquedeLaPleureuse. lange majeure et ayant arrangé de de trombone. Pascal Gresset
opus », comme l’écrit Richard Gal- Version catalane du célèbre Jeg els- très nombreux spirituals.
liano qui leur a offert sa Petite suite ker dig d’Edvard Grieg composé sur Thomas Hampson est l’interprète
française. Quelle audace aussi de un poème de Hans Christian idéal de ces vingt-cinq chansons et
commencer par la Suite Musette de Andersen, T’estimo devient ici le poèmes dont certains sont lus. On
Thibault Perrine, collage de thèmes chant d’amour le plus extatique distingueraaussilesNegroSongsde
célèbres en une œuvre authentique qu’onpuisseimaginer.Partenairede Carpenter à qui il donne toute leur
qui vous emporte comme au bal et Mme Garanca à la ville, Karel Mark dimensionhistoriqueetlessongsde
vous comble comme au concert. Chichon participe pleinement lui Bacon qui ont pour eux les magni-
Denis Jeambar aussi à la réussite du disque : outre fiques vers de Walt Whitman.
lefaitquesesarrangementsdecinq D’autresn’échappentpasàlamono-
mélodies sont rutilants mais nulle- toniemaisl’ensembleduprogramme
ment clinquants, il dirige avec une reste d’un intérêt considérable.
belle fougue l’Orchestre philharmo- Olivier Brunel
nique de Grande Canarie. On en
redemande ! Louis Bilodeau

110 n CLASSICA / Juin 2019


GRANDS
THE NEW YORK CHEFS
CONCERT
HHHH
Mozart : Quatuor K. 478.
Fauré : Quatuor n° 1.
Dvorák : Quintette n° 2.
Chostakovitch :
Quintette (Scherzo)
POIGNES DE FER
Evgeny Kissin (piano) Voici quatre coffrets pour redécouvrir
Quatuor Emerson
Deutsche Grammophon 483 6574 quatre maestros charismatiques.
(2 CD). 2018. 1h39
THE DUBHLINN Scribendum nous propose un énième regroupement

DIRECTION
EmilGilelsavaitempoignéleQuatuor des enregistrements de Franz Konwitschny (1901-1962),
GARDENS
HHH
n° 1 de Fauré : un océan où batail-
laient les archets de Kogan, Barshai
pourlapluparteffectués en ex-RDA,àLeipzig :les quatre
symphonies de Schumann, les neuf de Beethoven,
Mélodies irlandaises et Rostropovitch. Se joignant aux Brahms, Bruckner, Chostakovitch. On admire cette
des xviie et xviiie siècles Emerson, les timbres amples du direction austère tirant parti des timbres inimitables
Reunoud van Mechelen (ténor), pianodeKissins’ensouviennent-ils?
d’orchestres savoureux, mais on vibre rarement. Si l’on gagne
A Nocte Temporis Le ton appassionato qui ouvre l’Alle-
Alpha 447. 2018. 1h09 gro, où le clavier met des fusées le la Quatrième de Bruckner issue des bandes Supraphon, on
laisse croire, mais les Américains perd en revanche la Septième. Absurde! Ce n’est pas non plus
Passionnéeparlamusiquetradition- mesurent la tempête, la retiennent, de l’intégrale des sym-
nelle irlandaise et la flûte baroque, la modèlent : c’est le pianiste qui phonies de Beethoven,
Anna Besson concilie ses deux pas- parlera d’abord, phrasant le second sous la baguette d’Her-
sions à travers cet album, « fruit de thème sans affectation mais avec bert Kegel,qu’émanera
longues recherches sur les airs les des sfumatos qu’on y entend rare- la moindre illumina-
plus populaires dans l’Irlande du ment. Le Scherzo file comme une
xviiie siècle,àuneépoqueoùmusique ronde, piano brillant d’abord dans le
tion métaphysique.
traditionnelle et musique savante chant mais aussi dans les traits sur Elle recèle cependant
n’avaient rien d’antinomiques… » lesquels les cordes volent, prélude un trésor: une « Pasto-
Bien que transmises oralement de à un Adagio sans pathos et d’autant rale » impeccablement
générationengénération,lespièces plustouchant,répitavantlahouledu ouvragée, à la sublime
ont été puisées dans différents final. L’impeccable Quatuor en sol captation. Le Triple
recueils avec, pour l’accompagne- mineurdeMozart,d’ungiocososans Concerto, hélas des-
ment instrumental, le recours à histoire, ne laissait pas espérer une
servi par un violon-
l’Ancient Music of Ireland d’Edward telle fusion entre le pianiste russe et
Bunting afin de connaître les pra- les trois amis : ils fourbissaient leurs celle manquant de
tiquesenvigueur.Toutàtourvocales armes,faisantbeaucoupdemusique présence, nous frustre, mais la Fantaisie chorale nous mène à
ou instrumentales, mélancoliques mais peu d’effet. Libéré, leur Quin- l’extase, comme cette Valse triste de Sibelius à la fois sensuelle
ou grivoises, les plages offrent un tette n° 2 a un tout autre panache : et âpre qui nous rappelle quel grand sibélien fut Kegel!
panorama à la fois varié… et mono- les danses de Dvorák y fusent,
tone (on compte deux morceaux de pleines de caractère, mais le clavier Une grande maîtrise du style
cinq minutes pour flûte et voix de Kissin plie les rythmes, rubato Ce n’est pas l’édition Hänssler consacrée à Mravinsky qui nous
seules) : en effet, une certaine uni- subtil qui égrène des nostalgies à
formité due au vocabulaire harmo- n’en plus finir au long d’une Dumka
aidera à remettre de l’ordre dans les archives du maître. Ici se
nique et à la tournure populaire de où tous font assaut de poésie : cette côtoient des documents courants,d’autres plus rares et de l’iné-
ces musiques en limite le rayonne- émotion ne s’était plus entendue dit tel ce Cygne de Tuonela de mai 1961.Bref,il faudra attendre
ment en dépit du renouvellement depuis la rencontre de Rudolf la fin de ce projet pour y voir plus clair. Enfin, BR-Klassik
apporté à la réalisation des ritour- FirkusnyetdesJuilliardquipourtant réunit quelques captations de concerts de Bernard Haitink,
nelles. Mais on a écarté cornemuse s’attendrissaient moins. Bémol qui s’est délesté de tout superflu pour livrer des lectures épurées
et autres frappements de mains. mineurqu’augmenteencoreleSche- mais intenses avec un orchestre bavarois partenaire idéal par
Reinoud Van Mechelen, parangon rzo du Quintette de Chostakovitch, l’intensité de ses coloris. Au sommet: une Symphonie n° 6 de
du haute-contre à la française, est sans nerf, sans âpreté, athlétique.
assez inattendu dans ce répertoire : Jean-Charles Hoffelé
Bruckner bucolique et introspective ou encore La Création et
raffiné quoique sans maniérisme, Les Saisons de Haydn, alertes et piquants, pâtissant toutefois
qu’il campe un berger pleurant sa d’un plateau vocal parfois anodin. u Jérémie Cahen
« belle méprisante » ou un soldat se
lamentant lors de la Bataille de la ➔ « The Art of Konwitschny »
Boyne, notre chanteur conserve sa Scribendum SC809 (20 CD). 1950-1962. 21h10. HHHH
distinction coutumière et le jabot sa ➔ « Herbert Kegel Dresdner Philharmonie »
blancheur immaculée. Nous
Capriccio C7275 (8 CD). 1982-1986. 9h05. HHHH
manque par endroits la truculence
d’une langue plus « native ». A écou- ➔ « Evgeny Mravinsky Edition vol. IV »
ter par petits bouts. Profil Hänssler PH18045 (10 CD). 1940-1963. 11h09. HHHHH
Jérémie Bigorie ➔ « Bernard Haitink Portrait »
BR Klassik 900174 (11 CD). 1997-2017. 11h20. HHHHH

CLASSICA / Juin 2019 n 111


Les disques du mois

RÉCITALSINTERPRÈTES ALINA

SAMSON
IBRAGIMOVA
(violon)
HHHHH
FRANÇOIS
(piano)
Franck : Sonate pour violon et
piano. Vierne : Sonate pour
HHHH violon et piano. Ysaÿe : Poème
Œuvres de Mendelssohn, élégiaque. Lili Boulanger :
Chopin, Debussy et Prokofiev Nocturne
SWR Music 19060CD. 1960. 57’ Cédric Tiberghien (piano)
Hyperion CDA68204. 2018. 1h 18
Un mystère : le 3 mai 1960, au châ-
« UNE JEUNESSE teau d’Ettlingen, Samson François AUGUSTIN Le Poème élégiaque d’Ysaÿe est
devait jouer les Papillons de Schu- encore plein d’un romantisme exa-
À PARIS
HHHH
» mann, la Ballade n° 3 et deux Valses
de Chopin qui ne figurèrent jamais
HADELICH
(violon)
cerbé proche de l’univers de Franck
ou de Chausson. Alina Ibragimova
Œuvres de Poulenc, sur la bande de la Radio de la SWR HHHH l’aborde avec une modération raffi-
Hervé, Kosma, Delettre, où un trait rouge les biffait. Fan- Brahms : Concerto pour violon. née. Le bref Nocturne de Lili Boulan-
Hahn, Debussy, Serpette, tasque, et parfois un peu cossard, Ligeti : Concerto pour violon ger fait entendre les derniers échos
Offenbach, Dihau, Messager, l’enfantterrible du pianofrançais ne Orchestre de la Radio norvégienne, d’un romantisme.
Weill et Lecocq tenaitpastoujourssesprogrammes dir. Miguel Harth-Bedoya Ce n’est pas la première fois que les
Marie Perbost (soprano), et savait même décevoir : les deux Warner Classics 0190295510459. sonates de Franck et Vierne sont
Joséphine Ambroselli (piano) RomancessansparolesdeMendels- 2017 2018. 1 h 11 associées.Untelcouplageestcohé-
Harmonia Mundi HMN 916112. sohn,jouéesen grisaille, auguraient rent, les deux sonates ayant été
2018. 1 h 05 des Chopin peu tenus. Le Nocturne Réunir sur un même disque les composées pour Eugène Ysaÿe, et
en fa mineur, en doigts secs, avare concertosdeBrahmsetdeLigetiest celle de Vierne se situant dans le
C’est un charmant et délicieux enlegato,laSonaten°2charbonnée, original. C’est faire entendre, à cent lignagefranckiste,avecuneperson-
voyage à travers mélodies clas- laissant autant de notes sous le cla- ans d’intervalle, des similitudes (la nalité puissamment affirmée. Une
siques, chansons et airs d’opérette référence à la musique populaire qualité que possède aussi cette
que nous offre la jeune soprano hongroise notamment), mais sur- version. Dans une œuvre de cette
Marie Perbost dans ce premier tout deux approches différentes du dimension,ilfauttenirladuréemais
disque.Ilfallaitdel’audaceetunbrin rapportentrelesolisteetl’orchestre. aussi ne pas égarer l’auditeur dans
d’espièglerie pour se lancer dans Chez Ligeti, le violon se retrouve les méandres d’une partition com-
cette aventure. Privilège de la jeu- souvent en confrontation avec plu- plexe et dans l’ensemble survoltée.
nesse que ce goût de l’insolence ou sieurs groupes d’instruments suc- Or, les deux interprètes, habitués à
dudécalage.Talentaussid’unechan- cessifs, quand, chez Brahms, le travailler ensemble, possèdent
teuse qui sait également être comé- soliste dialogue de manière amicale l’énergie mais aussi le contrôle
dienne. Accompagnée avec délica- avec le grand orchestre sympho- constant de la sonorité et même le
tesse au piano par sa complice nique.LeviolonisteallemandAugus- charme qui rendent séduisante
JoséphineAmbroselli,MariePerbost tinHadelich,trente-cinqans,esttrès cette sonate trop méconnue.
faitunmiracle:ellechante,interprète convaincant,proposantunconcerto Dans la sonate de Franck, ils effec-
et joue. On entend sa voix et on voit de Brahms alerte, fluide, sans tuent des choix assez hardis, pré-
son corps. Elle slalome avec virtuo- vier que dans le piano, s’oublieront aucunelourdeur.Ledeuxièmemou- sentant un premier mouvement
sité et une extrême sensibilité au sans peine, leur désordre même vement est particulièrement poi- plutôt lent et finissant en apothéose
milieu d’un répertoire éclectique, génialfatigue,d’autantqueletriode gnant avec un violon séraphique. avec un finale aussi puissamment
s’amusantdecemélangedesgenres PréludesdeDebussymontrentSam- Avecsonconcertopourviolon,Ligeti bouillonnant que le deuxième mou-
grâce à une diction parfaite et une sonsoudaininspiré.Sonjeurayonne, voulait faire entendre le son autre- vement. Cela donne à l’ensemble
voix aussi claire que lumineuse. les timbres s’animent pour croquer ment.AugustinHadelichfaitsonner une orientation fortement structu-
Sa générosité se conjugue toujours la Danse de Puck où éclairer les clo- les harmoniques de façon brillante, rée, avec un troisième mouvement
avec un sens aigu de la nuance, ches de La Cathédrale engloutie et apporte de savoureux contrastes dans lequel Cédric Tiberghien
preuve d’un long travail pour saisir diffractées par une pédale savante dans les passages proches du cho- déploie des trésors de poésie.
l’air de l’époque de toutes ces mélo- et tout de même un peu envahis- ral, accompagné par l’orchestre de Une nouvelle pierre blanche dans la
dies sentimentales, intimistes ou sante, qui sera enfin réglée au cor- laradionorvégiennequimetbienen discographie jusqu’ici sans faille de
expressives, écrites entre le milieu deau pour des Feux d’artifice stupé- valeur la densité polyphonique de ce duo. Jacques Bonnaure
du xixe siècle et le début du xxe. Elle fiants, dont la bombe éclatant le l’œuvre. Le violoniste est très précis
n’imitepas,ellerecrée,guidéeparle grave du clavier l’aura d’un coup dans l’accentuation, sans que cela
seuldésirdedonnerduplaisir.«Par- désaccordé. Quel effet de ton- soit métronomique ou froid. Il y a de
tagerdes émotions,dit-elle, offrir au nerrequi,hélas, rendral’instrument la fantaisie dans son jeu, jusqu’à
public une intimité, transmettre ces décidémentplustempérédutoutau l’étourdissante cadence finale. Il a
textes qui nous bouleversent » . Ce long d’une fabuleuse Sonate n° 7 de choisi celle du compositeur britan-
coup d’essai est un coup de maître. Prokofiev dont le blues de l’Andante nique Thomas Adès. Les dernières
Denis Jeambar caloroso se déhanche avec paresse, notes sont comme une averse de
avant que se précipite la toccata, neigevirtuose,avantqueneréappa-
oubliant à mesure toute précaution. raisse une mélodie populaire hon-
Inégal,irritant,excitant,toutSamson groise entendue plus tôt dans le
François. Jean-Charles Hoffelé concerto, qui ressurgit comme un
souvenir. Laure Dautriche

112 n CLASSICA / Juin 2019


ÉVÉNEMENT

L’IMAGE IDÉALE DE L’HUMANISTE


À l’égal de Karajan et Bernstein,Carlo Maria Giulini a incarné
un art absolu, mariant les répertoires italien et germanique.
WILHELM
Des trois grandes baguette de ce chef ayant (« Héroïque »), une « Rhé-
KEMPFF
DIRECTION
périodes de Carlo grandi dans la sphère la plus nane » de Schumann crépus-
(piano) Maria Giulini au germanophone de l’Italie de culaire et des Ravel d’une
HHHHH d i s qu e , s on l e g s l’entre-deux-guerres, la maî- poésie émerveillée à tirer des
Œuvres de Rameau, Couperin, Deutsche Grammo- trise formelle est absolue, larmes. Ou encore deux pre-
Haendel, Mozart, Beethoven,
phon (1975-1991) tant dans les deux dernières mières symphonies de
Schubert
SWR Classic SWR19412CD. 1962. 1h 05 présente à notre sens ses symphonies de Dvorák, Brahms à marquer d’une
meilleures années, la phase main de fer dans un gant de pierre blanche, qui la décen-
Àcompterdesannées1960,Kempff de plein épanouissement velours, que dans une nie suivante commenceront
ouvrit ses récitals avec Bach ou les entre les débuts pour Walter Sérénade de Britten (avec le à s’étioler dans l’intégrale
clavecinistes français, les doigts Legge chez EMI comptant ténor clair-obscur de Robert avec le Philarmonique de
apprivoisant le clavier, appariant le déjà nombre de réussites Tear) d’une plasticité inouïe. Vienne, convoqué dans les
nuancier,composantl’échelledyna- majeures du disque et la der- Sans oublier une Neuvième trois dernières symphonies
mique.Ceconcertdonnéauchâteau
de Schwetzingen le 11 mai 1962
nière décennie de carrière de Mahler toujours parmi les de Bruckner,piliers de sa dis-
préfère Rameau et Couperin : Les chez Sony, où le grand âge références, des tableaux cographie – la Neuvième sur-
Trois Mains roulent comme un n’épargne guère la structure d’une exposition impla- tout. Versant lyrique, un
passe-pied, sans un marteau, dans des partitions dans un sta- cables, et quelques Schubert Rigoletto au style impeccable,
un clavier qui répète tout seul et tisme à rapprocher de longtemps mûris, larges, un Falstaff juvénile et cham-
trouve pour Le Rappel des oiseaux l’esthétique Celibidache- briste succèdent à des
un espace intime où Kempff, sans Munich. Pour le label pièces sacrées où ce fer-
user de la pédale, crée des nuances
jaune,même si les tempos vent catholique soigne
toujourspluspiano,faisantentendre
le roucoulement nostalgique que accusent déjà une certaine les chœurs comme per-
débusquait aussi Marcelle Meyer lenteur,le geste de l’Italien sonne dans le remake
dans le même tempo vif et fluide. est encore très ferme, (beaucoup plus faible de
Autant de préludes en poèmes tenu, mélange parfait de solistes que chez EMI) de
qu’une Sonate n° 22 de Beethoven puissance et de clarté, de son Requiem de Verdi
augrainserré,àl’humeurassombrie souplesse et de grandeur, avec l’Ernst Senff Chor de
colore d’une touche dramatique. sans oublier la dimen- Berlin et le Stabat Mater
Passé le thème, le clavier fuse,
péremptoire, obstiné, Kempff filant
sion spirituelle, qui de Rossini, d’une ferveur
le final d’un trait, en une seule ligne apparaît avec d’autant galvanisante (« Quando
quasiabstraite.LechoixdelaSonate plus de force dans corpus morietur », avant
D.845pourcloreleconcert rappelle l’écoute rapprochée de une fugue finale convo-
son attachement à cette œuvre cette somme. denses,creusés (L’Inachevée), quant les spectres d’une
roide,oùSchubertdéfieBeethoven. Ces 41 CD, augmentés du mais aussi à l’occasion d’une armée de damnés « In sem-
Kempffl’aimaitplusquetouteautre, seul disque du maestro pour redoutable virtuosité dans la piterna saecula »), plus
il l’avaitenregistréepourDeccapuis Decca – 40 et 41 de Mozart polyphonie la plus limpide convaincants qu’un Requiem
Deutsche Gramophon. Le geste est
sévère,lesaccordsabrupts,beetho- avec le New Philharmonia du monde (le Finale jubila- de Fauré trop diffus.Bien peu
véniens absolument jusque dans (1965), savant mélange de toire de la Grande, après un de réserves au regard d’une
l’Andante, joué comme sur la poigne et de transparence –, premier mouvement parfois somme d’une considérable
réserve, où dans un Scherzo avec ont aussi l’intérêt, par rap- trop legato, défaut rarissime densité musicale, dénuée de
trompettes et fifres, alors que le port aux legs concurrents,de sous cette baguette). toute excentricité. u
motto perpetuo du final prend des bénéficier de prises de son Avec l’Orchestre philarmo- Yannick Millon
alluresdesymphonie.Mais écoutez excellentes. À la réécoute, ce nique de Los Angeles, qui ➔ « Carlo Maria Giulini,
seulementlaharpeéoliennedudeu-
sont les sessions américaines n’aura jamais eu ce niveau Complete Recordings on
xièmethèmeduModerato,moment
saisissant dont le pianiste se rap- qui impressionnent le plus. avant ou après les années Deutsche Grammophon »
pelle en chantant le thème de l’Im- Avec le Chicago Symphony, Giulini,l’expérience est peut- Deutsche Grammophon
promptu en si bémol majeur D. 899 qui n’a jamais sonné aussi être plus forte encore, dans (42 CD) 00289 483 6224.
comme pour lui-même. peu démonstratif que sous la des Beethoven immenses 1975-1991. 41 h 50. CHOC.
Jean-Charles Hoffelé

CLASSICA / Juin 2019 n 113


Les disques du mois

JIYOON LIYA
LEE
(violon)
PETROVA
(violon)
HHHH HHHH
Korngold : Concerto pour violon Prokofiev : Concerto
Nielsen : Concerto pour violon pour violon n° 1.
Jiyoon Lee (violon), Orchestre Nielsen : Concerto pour violon
symphonique d’Odense, Orchestre symphonique
dir. Kristiina Poska d’Odense, dir. Kristiina Poska
Orchid Classics ORC100079. Orchids Classics. 2017. 1h01
2018. 1 h 04
Liya Petrova n’a pas encore trente
FREDERIC Opportunément,JiyoonLee,néeen JULIAN ans, mais joue depuis longtemps
1992, lauréate des concours Ois- avec Martha Argerich dont elle est
LAMOND
(piano)
trakh et Nielsen, a choisi, pour son
premier disque, le concerto de ce
OLEVSKY
(violon)
l’une des protégées. La violoniste
bulgare a remporté en 2016 le pre-
HHHHH dernier. Avec l’Orchestre sympho- HHHHH mier prix du concours Carl Nielsen
« The Liszt recordings & HMV & nique d’Odense, la jeune violoniste Œuvres de Mendelssohn, Bruch, auDanemark,avecàlaclé,l’enregis-
Electrola Electrical recordings » trouve sa place dans une discogra- Wieniawski, Brahms et Lalo trementd’unalbumqu’elleprésente
APR 7310 (3 CD). 1919 1941. 3h58 phiepeupléed’unMenuhin(Warner, Orchestre de l’Opéra d’État de aujourd’hui. On admire la maîtrise
1952) très (trop ?) charismatique, Vienne, dir. Julius Rudel. Orchestre dontellefaitpreuvedansleConcerto
En 1885, Frédéric Lamond étudia d’un Vengerov (Warner, 1996) par- symphonique national de n° 1 de Prokofiev, l’un des plus diffi-
auprès de Liszt : il fut son ultime fois tziganant ou d’un Znaider (War- Washington, dir. Howard Mitchell. cilesdurépertoire.Leviolon,rêveur,
élève.Lesdoigtslégers,lavirtuosité ner, 1999) non moins flamboyant Doremi DHR8054/5 (2 CD). nous emporte dès le début, accom-
volubile, le sens des couleurs sur- que ses aînés ; mais nul besoin de 1954 1961. 2h33 pagné par les doux frémissements
tout attestent de cet héritage dans l’être pour s’attaquer à des pages desaltos.L’interprétationestunpeu
des Liszt mythiques, Études de écritesdanslamaisonduNorvégien Le violon discret de Julian Olevsky sage dans le premier mouvement,
concert, Gnomenreigen, Tarentelle Grieg par un compositeur plus aura connu une carrière discogra- maisleModeratofinalfaitl’effetd’un
de bravoure, Waldesrauschen. Évi- phiqueàsonimage:lesalbumsqu’il tour de magie qui se déroule lente-
demment on ne joue plus Liszt si consentit à Westminster n’eurent ment, avec une belle succession
fluide, si tendre, même si la virtuo- guère d’écho en Europe. Les États- d’atmosphères créées par la violo-
sité est relative chez un Lamond Unis fêtèrent avec tempérance ce niste, notamment dans le fameux
sexagénaire. Mais son caractère virtuose trop musicien au moment passage où le violon joue des
puissant, son sens de la forme où Heifetz emplissait les salles et gammes dans l’aigu, et un accom-
autant que son goût pour un jeu abreuvaitl’Amériquedesesdisques pagnement subtil de l’orchestre qui
improvisé, s’incarnent entièrement spectaculaires. De retour dans sa fait entendre de jolis détails de la
chez Beethoven qui fut le composi- chère Europe (il était né à Berlin), partition chez les bois.
teur de sa vie. Ses timbres si subtils, Olevsky grava au début des années Dans le Concerto de Nielsen, Liya
son clavier toujours près de s’envo- 1960, à Vienne, avec Julius Rudel, Petrova évite les pièges dans les-
ler, les nuances d’un jeu souvent des concertos où son archet subtil, quelslesviolonistestombentparfois
preste s’incarnent à merveille dans