Vous êtes sur la page 1sur 268

Juger le faux

(Moyen Âge - Temps modernes)

Olivier Poncet (dir.)

DOI : 10.4000/books.enc.253
Éditeur : Publications de l’École nationale des chartes
Année d'édition : 2011
Date de mise en ligne : 26 septembre 2018
Collection : Études et rencontres
ISBN électronique : 9782357231092

http://books.openedition.org

Édition imprimée
ISBN : 9782357230217
Nombre de pages : 262

Référence électronique
PONCET, Olivier (dir.). Juger le faux : (Moyen Âge - Temps modernes). Nouvelle édition [en ligne]. Paris :
Publications de l’École nationale des chartes, 2011 (généré le 03 mai 2019). Disponible sur Internet :
<http://books.openedition.org/enc/253>. ISBN : 9782357231092. DOI : 10.4000/books.enc.253.

© Publications de l’École nationale des chartes, 2011


Conditions d’utilisation :
http://www.openedition.org/6540
JUGER LE FAUX
(Moyen Âge - Temps modernes)

études réunies par


Olivier Poncet

études et rencontres
DE L’ÉCOLE DES CHARTES 35
JUGER LE FAUX
(MOYEN ÂGE — TEMPS MODERNES)
Les textes réunis dans cet ouvrage forment les actes
d’une journée d’étude organisée par l’École nationale des chartes
à Paris le 6 juin 2008.
Cet ouvrage a été publié avec le soutien du Groupe de recherche « Diplomatique »
(GDR 3177 du Centre national de la recherche scientifique).

© Copyright 2011 École nationale des chartes


All rights reserved. No part of this book may be reproduced or translated in any form, by print, photoprint,
microfilm, microfiche or any other means without written permission from the publisher.

ISBN 978-2-35723-021-7
ISSN 1760-5687
études et rencontres
DE L’ÉCOLE DES CHARTES

35

JUGER LE FAUX
(MOYEN ÂGE — TEMPS MODERNES)

Études réunies par Olivier Poncet

PARIS
ÉCOLE NATIONALE DES CHARTES
2011
Illustration de couverture : Chantilly, musée Condé, ms 866, fol. 92. Miniature attri-
buée à Jean Pichore, représentant l’interprétation par l’entourage de Jean de
Chabannes de la conclusion du procès des faussaires dans l’affaire du testament
d’Anne de Chabannes (1500-1502).
Suivi éditorial : Olivier Canteaut
Édition et mise en page : Geneviève Meyer
JUGER LE FAUX : OÙ EST LE VRAI ?

PAR

OLIVIER PONCET

Frode è de l’uom proprio male.

(Dante, Inferno, 11.25)

Si le discrimen veri ac falsi appartient depuis les Temps modernes à l’art de l’his-
torien, il ne constitue plus, comme au temps de Jean Mabillon et Daniel Van
Papenbroeck, un enjeu fondamental ni même un apprentissage obligé. Passé la
glorieuse période de la disqualification des forgeries médiévales, avec son lot de
jugements moralisateurs sur les clercs fraudeurs, le faux a progressivement réin-
tégré la sphère des études historiques tant comme révélateur des motivations
du faussaire que comme indicateur d’une appréhension, parfois rétrospective, de
la culture écrite du temps par l’auteur. Le couple vrai/faux est alors entré uni
dans le langage de l’historien qui a cherché ce que le faux lui apprenait de vrai
sur la société qui l’avait vu naître, prospérer et souvent demeurer indétecté. On
a même pu affirmer que « pour l’historien, les questions les plus intéressantes sur
les faux et les plagiats ne sont pas qui les a faits ou comment ils ont été décou-
verts, quelque fascinants qu’ils puissent être, mais pourquoi ils ont été faits et,
en cas de succès, acceptés »1. À sa manière, le grand colloque organisé par les
Monumenta Germaniae Historica en 1986 autour des faux au Moyen Âge reflétait
les priorités de la recherche historique à cette époque2.

1. Giles Constable, « Forgery and plagiarism in the Middle Ages », dans Archiv für Diplomatik, t.
29, 1983, p. 1-41, à la p. 2 : « To the historian the most interesting questions about forgeries and
plagiarisms are not who made them or how they were discovered, fascinating as these are, but why
they were made and, if successful, accepted. »
2. Fälschungen im Mittelalter. Internationaler Kongreß der Monumenta Germaniae Historica, München,
16.-19. September 1986, 6 t., Munich, 1988-1990 [1 : Kongreßdaten und Festvorträge – Literatur und
6 OLIVIER PONCET

Plus récemment, plusieurs livres ou rencontres universitaires ont pris pour


cible le faux, la fraude dans toutes ses dimensions, tous ses états serait-on tenté
d’écrire. De la fausse monnaie à la fraude alimentaire, de la contrefaçon à la
contrebande, le faux a été enrôlé et comme noyé dans un ensemble plus vaste
de tromperies dont Dante a fait l’un des traits naturels de l’âme humaine3. Le
thème paraît cohérent et chaque contribution possède un indéniable intérêt,
mais l’étendue des champs visités et la confusion inévitable née de rapproche-
ments forcés peut conduire au final à adopter une vision plus philosophique
qu’historique du vrai et du faux, du bon et du mauvais. Au risque de paraître
réducteur, voire inutilement sectaire, le propos du présent ouvrage est plus
modestement circonscrit dans des limites étroites qui visent à mieux maîtriser
l’objet d’étude.
Si le mobile et les moyens de commettre un crime constituent l’un des motus
des romans policiers, force est de reconnaître que leur lecteur est souvent
beaucoup plus captivé par la manière dont l’écheveau de l’intrigue est dénoué par
le héros (si celui-ci est du côté de la police ou de la justice). Dans son travail, l’his-
torien se penche lui aussi peu souvent sur les circonstances qui ont déterminé
un faux à être repéré, dénoncé – premier jugement porté sur lui – puis s’attarde
sur la manière dont ce dernier était saisi, discuté, éventuellement puni par la
justice – second jugement. Pierre Toubert a souligné qu’il y avait pourtant là une
étape essentielle de la vie du faux : « La perte de recevabilité du faux forme un
chapitre important et parfois négligé de son histoire »4. Tout récemment, la
confiance dans l’écrit est devenu un élément à part entière de l’investigation
historique : Petra Schulte a ainsi pu montrer que si la fides publica, l’authentifi-
cation par une autorité publique, est un concept anachronique qui ne
s’appliquerait pas explicitement aux documents avant le XVIIIe siècle, la foi (fides)
à accorder à l’acte et à son rédacteur se rencontre couramment dès le XIIIe siècle
en Italie dans les statuts communaux, les consilia des juristes et les artes notariae5.

Fälschung, 1988 ; 2 : Gefälschte Rechtstexte – Der bestrafte Fälscher, 1988 ; 3 et 4 : Diplomatische Fälschungen,
1988 ; 5 : Fingierte Briefe – Frömmigkeit und Fälschung – Realienfälschungen, 1988 ; 6, Register, 1990].
3. Paul Baines, The House of Forgery in Eighteenth-Century Britain, Aldershot, 1999 ; Alessandro
Stanziani, Histoire de la qualité alimentaire, XIXe-XXe siècle, Paris, 2005 (Liber). Colloque « Pour une
histoire de la fraude et de la contrefaçon », organisé par l’Association française des historiens écono-
mistes et le Comité pour l’histoire économique et financière de la France, Paris, 5-6 novembre
2004. Colloque « Copier et contrefaire à la Renaissance. Faux et usage de faux », organisé par la
Société française d’étude du seizième siècle et l’Association d’étude sur la Renaissance, l’huma-
nisme et la réforme, Paris, 29-31 octobre 2009. Depuis la rentrée universitaire 2009, un cycle de
séminaires a été organisé à l’École des hautes études en sciences sociales à l’initiative de Marc
Aymes et de Benoît Fliche sur le thème « La domestication du faux : supports et suppôts ».
4. Pierre Toubert, « Tout est document », dans L’ogre historien. Autour de Jacques Le Goff, éd. Jacques
Revel et Jean-Claude Schmitt, Paris, 1998, p. 85-105, à la p. 93.
5. Petra Schulte, « Fides publica. Die Dekonstruktion eines Forschungsbegriffes », dans Strategies of
JUGER LE FAUX : OÙ EST LE VRAI ? 7

Les contributions rassemblées ici prennent donc le faux comme point de


départ et non comme point d’arrivée, autrement dit s’intéressent moins à sa
fabrication, à ses modèles ou aux motivations de son faussaire qu’à l’aval de son
histoire, depuis la découverte ou la dénonciation jusqu’à son jugement ou sa
condamnation, en passant par les moyens et les hommes qui permettent d’établir
son caractère falsifié. Le terme même de jugement revêt la polysémie la plus
large : si l’institution judiciaire est logiquement la plus sollicitée, elle n’est pas
exclusive d’autres formes de jugements, sociaux ou politiques.
Toutefois, pour conserver à l’enquête un caractère cohérent, il importe que
le jugement du faux, entendu pour l’instant au sens large d’appréciation, n’en
devienne pas à son tour l’élément unificateur6. C’est pourquoi une seconde série
de mailles a été proposée pour compléter le filet initial. Seuls les faux produisant
du droit pour leur auteur, leur bénéficiaire ou le reste de la société, ont été retenus
dans le questionnaire, à l’exclusion de tous les faux que l’on pourrait qualifier de
directement consommables et qui se suffisent à eux-mêmes comme, par
exemple, les faux dans l’art ou la littérature. Le cas de la fausse monnaie, qui à
certains égards constitue ici un cas limite, peut être considéré comme la
production d’un bien échangeable contre un autre plutôt que comme la création
d’un droit à acheter, même si les nombreuses études dédiées à ce seul sujet souli-
gnent l’enjeu politique de ce type bien particulier de contrefaçon7. Naturellement,
le faux qualifié de documentaire se taille la part du lion dans l’ensemble ainsi
défini, bien qu’on eût pu y joindre plus nettement les faux témoignages oraux8
ou, dans le domaine des objets, les fausses mesures de poids ou de contenance.
La période choisie mérite assurément une explication. Elle englobe en effet
une très longue durée qui devait commencer avec le haut Moyen Âge, période
de faux par excellence. La proportion de faux parmi la documentation anté-
rieure à 1200, parfois presque majoritaire (Pologne), voire intégrale (comté de
Hollande) a été soulignée à maintes reprises9, Michael Clanchy précisant même

Writing. Studies on Text and Trust in the Middle Ages. Papers from « Trust in writing in the Middle Ages
(Utrecht, 28-29 november 2002) », éd. Petra Schulte, Marco Mostert et Irene Van Renswoude,
Turnhout, 2008 (Utrecht Studies in Medieval Literacy, 13), p. 15-36, aux p. 17-20. Voir aussi du même
auteur Scripturae publicae creditur. Das Vertrauen in Notariatsurkunden im kommunalem Italien des 12. und
13. Jahrhunderts, Tübingen, 2003 (Bibliothek des deutschen historischen instituts in Rom, 101).
6. Voir ainsi Jack Lynch, Deception and Detection in Eighteenth-Century Britain, Aldershot, 2008.
7. Colloque « La fabrique du faux monétaire : objet historique et usages sociaux, du Moyen Âge
à nos jours », organisé par l’université Bordeaux-2, l’université Toulouse-2, la Casa de Velázquez et
l’Association pour l’histoire de l’administration des douanes, Bordeaux, 11-12 avril 2008.
8. Le cas célèbre du procès de Martin Guerre jugé devant le parlement de Toulouse (Natalie
Zemon Davis, The Return of Martin Guerre, Cambridge (Ma), 1983) est ici mentionné par Guillaume
Ratel (p. 144).
9. G. Constable, « Forgery and plagiarism… », p. 11-12 ; Marco Mostert, « Forgery and trust »,
dans Strategies of Writing…, p. 37-59, à la p. 38.
8 OLIVIER PONCET

que les faux étaient devenus pour ainsi dire la norme dans les établissements
ecclésiastiques anglais après la conquête normande10. La grande période des faux
documentaire, dicunt historici, semble prendre fin avec le décollage documentaire
observable autour des XIIe-XIIIe siècles11. Par la suite, on relève avant tout l’extra-
ordinaire floraison des actes, de leur typologie, de leur enregistrement, de leur
validation : mais de faux, on ne parle plus, comme si le phénomène devenait
résiduel et sans signification12. Or, il n’en est rien, bien au contraire. Comment
ne pas voir que la diffusion et la valeur croissantes de l’écrit devaient nécessai-
rement mener à la production corrélative de faux ? La multiplication des
législations condamnant lourdement (de la mort) le faux peut, c’est la loi du
genre, être perçue tout à la fois comme un remède censément victorieux ou
comme un symptôme de la persistance du mal. Le pape a tôt pris la mesure du
problème, dès Innocent III13, ouvrant la voie à des dispositions répressives géné-
rales, mais il a renouvelé les condamnations, encore au XVIIe siècle14. La législation
du roi de France aussi a bégayé : édit de mars 1532 (n. s.) portant peine de mort
contre les faussaires et les faux témoins, édit de mars 1680 étendant aux juges
et à tous officiers royaux les dispositions prises précédemment, déclaration du
4 mai 1720 punissant les contrefacteurs de papiers royaux, ordonnance de juillet
1737 sur le faux incident et le faux principal15. Il est significatif qu’elle ait pris
son essor parallèlement aux dispositions relatives à la place de l’écrit dans les
procédures judiciaires et par voie de conséquence à la manière de le composer,
de le valider, bref de l’authentifier. Les historiens du droit ne s’y sont pas
trompés qui ont parfois privilégié l’étude de sa répression à partir du XVIe siècle16.

10. Michael Clanchy, From Memory to Written Records : England, 1066-1307, 2e éd.,
Oxford/Cambridge (Ma), 1993, p. 318.
11. P. Schulte, « Einleitung »…, p. 9 ; M. Moster, « Forgery and trust »…, p. 39.
12. Marco Mostert (« Forgery and trust », p. 58-59) passant par-dessus la période XIIIe-XXe siècle,
pour laquelle il relève en effet seulement la hausse des législations punitives corrélée à la force
croissante de l’écrit, pose cependant in fine la question du maintien des falsifications documentaires
chez nos contemporains – en l’occurrence, l’exemple qu’il donne est celui des diplômes universi-
taires…
13. Thomas Frenz, « Innozenz III. Als Kriminalist-Urkundenfälschung und Kanzleireform um
1200 », dans Papst Innozenz III. Weichensteller der Geschichte Europas : interdisziplinäre Ringvorlesung an der
Universität Passau, 5. 11. 1997-26.5.1998, éd. T. Frenz, Stuttgart, 2000, p. 131-140.
14. Bullarum, diplomatum et privilegiorum sanctorum Romanorum pontificum Taurinensis editio, 24 t., Turin,
1857-1872, t. XV, p. 710-713, Rome, 18 avril 1653.
15. Ordonnances des rois de France. Règne de François Ier, t. VI, Paris, 1937-1940, p. 232-234, no 587,
Argentan, mars 1532 (n. st.) ; François-André Isambert et al., Recueil général des anciennes lois françaises
[…], t. XIX, Paris, 1829, p. 238, no 919, Saint-Germain-en-Laye, mars 1680 ; ibid., t. XXI, p. 184,
no 214, Paris, 4 mai 1720 ; ibid., t. XXII, Paris, 1830, p. 1-30, no 502, Versailles, juillet 1737.
16. Le crime de faux et sa répression en France du XVIe siècle à nos jours, dir. Yves Jeanclos, Strasbourg,
1998 (Dimensions historiques du droit européen, 3), dactyl.
JUGER LE FAUX : OÙ EST LE VRAI ? 9

La hausse du nombre des officiers, qui accompagne la croissance de l’appareil


étatique, a enfin dans le même temps multiplié les contrefacteurs en puissance,
jusqu’au paradigme bien connu du juge lui-même faussaire.
Giles Constable relevait trois raisons selon lesquelles, pour divers historiens,
les faux s’étaient autant développés et avaient autant été acceptés au Moyen
Âge17 : l’idée d’ordre qu’il s’agit d’établir ou de rétablir via le faux, l’attitude à
l’égard du passé qui doit être cohérent avec le temps des vivants, l’absence
générale d’attention portée à l’exactitude. Nuançant, voire contestant ces argu-
ments (en particulier le dernier)18, Constable privilégiait une autre explication,
déterminante, celle de la valeur du vrai, alors (XIe-XIIe siècles) personnelle et
subjective et non objective et impersonnelle « comme de nos jours », écrivait-il.
On pourrait ajouter, plus prosaïquement et avec un brin de sophisme, qu’un
faux n’existait pour la société que lorsqu’il était révélé et qu’en attendant, il était
vrai, dans ses effets tout au moins. Une fois de plus, l’arc chronologique inter-
médiaire était gommé sans plus de cérémonie. Or la période qui s’étend du XIIIe
au XVIIIe siècle est cruciale pour comprendre les effets croisés du besoin et de
l’usage d’écrit dans les sociétés et les États de l’Europe occidentale. Pour s’en
tenir au seul exemple de la France, la monarchie n’a cessé de stimuler la demande
d’écrit au sein de la société, par sa production propre (interne et externe)19, par
des incitations qui servaient objectivement ses finances comme l’affirmation de
son pouvoir (fiscalité domaniale des tabellionnages, des greffes, plus tard de l’in-
sinuation ou du contrôle des actes), enfin par ses injonctions répétées dans le
domaine judiciaire.
C’est véritablement au cours des XVe et XVIe siècles, dans un contexte de
reprise économique et démographique, d’une alphabétisation lente et déséqui-
librée, mais régulière, de la population et de diffusion de l’imprimé que la

17. G. Constable, « Forgery and plagiarism… », p. 20-23.


18. D’autant plus facilement qu’il émanait d’un moderniste (Lucien Febvre) et que des études
précises montraient au contraire une précision croissante dans l’emploi des nombres et de mots aux
XIe-XIIe siècles : Robert Fossier, La terre et les hommes en Picardie jusqu’à la fin du XIIIe siècle, 2 t.,
Paris/Louvain, 1968 (Publications de la Faculté des lettres et sciences humaines de Paris-Sorbonne,
Recherches, 48-49), t. I, p. 257-259 et 455, cité par G. Constable, « Forgery and plagiarism… »,
p. 22, note 109.
19. À cet égard les chambres des comptes ont joué un rôle moteur dans la production et dans la
diffusion du modèle écrit à l’échelle du royaume, tant pour le domaine royal que pour les princi-
pautés : La France des principautés : les chambres des comptes, XIVe-XVe siècles, dir. Philippe Contamine et
Olivier Mattéoni, Paris, 1996 (Animation de la recherche) ; Les chambres des comptes en France aux XIVe
et XVe siècles, éd. iid., Paris, 1998 (Recueil de documents). Voir aussi Olivier Guyotjeannin et Olivier
Poncet, « Les archives d’État, centrales et locales, en France, XIIe-XVIIIe siècle » [en japonais], dans
Histoire comparée des archives dans les nations (époques médiévales et modernes) [en japonais], éd. Koichi
Watanabe, Tokyo, 2009, p. 41-58.
10 OLIVIER PONCET

monarchie a poussé le plus avant ses feux en la matière. Elle a fait, d’une certaine
manière, de la preuve écrite le nec plus ultra de la procédure judiciaire. Les inno-
vations qui ont conféré, à tort ou à raison, à l’ordonnance de Villers-Cotterêts
(août 1539) sa modernité et sa célébrité (obligation pour les curés de tenir des
registres de baptêmes et de sépultures de leurs paroissiens, obligation pour les
villes d’établir des mercuriales sur la base des transactions relevées sur les
marchés, obligation d’user du français uniquement dans les actes judiciaires)
procèdent toutes de la volonté de clarifier le maquis des preuves écrites
désormais si fréquemment sollicitées pour vider un procès. Cette évolution, ce
pousse-au-crime des faussaires, ainsi enclenchée ne s’arrêta plus. Elle connut
même son heure de gloire sous Louis XIV à la faveur des préoccupations et des
préceptes colbertiens20, de la refonte de la législation (ordonnances civile et
criminelle d’avril 1667 et d’août 1670) et de la difficulté du financement des
guerres : terriers du roi, recherches de noblesse, papier et parchemin timbré,
contrôle des actes, centième denier, etc., innombrables furent les occasions pour
la monarchie de se montrer exigeante en actes authentiques. La vie sociale tout
entière devint objet et sujet d’écrit. Au XVIIIe siècle, l’administration l’engloba
dans des rapports policiers21 ou des statistiques22 et devint bientôt désireuse de
mieux maîtriser le déplacement des individus au moyen de formes diverses
d’identification, du contrôle des troupes23 jusqu’aux formes pré-modernes des
papiers d’identité24.

De ce bouleversement intervenu durant ce millénaire, les contributions de cet


ouvrage tentent de rendre compte. À leur façon, elles renvoient une image
attendue du faux et de ses auteurs. Le faussaire est en général une personne qui
exerce une responsabilité dans la production d’actes authentiques : clerc (moine
au Moyen Âge et plus souvent curé par la suite), juge, greffier ou notaire, ces
gibiers de potence se rencontrent prioritairement dans ces milieux d’initiés. Cela
ne veut pas dire que des faussaires professionnels, issus de milieux divers, ne se
lancent pas dans une activité assez lucrative pour justifier la constitution d’offi-
cines spécialisées25. Le rapport au vrai, signalé par Constable, a évolué et le

20. Pour une vision, partielle, de cet immense effort consacré à l’écrit, voir Jacob Soll, The
Information Master : Jean-Baptiste Colbert’s Secret State Intelligence System, Ann Arbor, 2009 (Culture of
Knowledge in the Early Modern World).
21. Paolo Napoli, Naissance de la police moderne. Pouvoir, normes, société, Paris, 2003 (Armillaire).
22. Arithmétique politique dans la France du XVIIIe siècle, dir. Thierry Martin, Paris, 2003 (Études et
enquêtes historiques).
23. André Corvisier, Les contrôles de troupes de l’Ancien Régime, 4 t., Paris, 1968.
24. Vincent Denis, Une histoire de l’identité, France, 1715-1815, Seyssel, 2008 (Époques).
25. Voir ainsi les matériels de faussaire saisis au début de la Révolution : La Révolution à la poursuite du
crime ! Les justiciables devant les tribunaux criminels à Paris, 1790-1792. Livret de visite, Paris, 2009, p. 54-59.
JUGER LE FAUX : OÙ EST LE VRAI ? 11

premier jugement porté sur le faux est bien souvent celui… du faussaire lui-
même, réel ou en puissance. Dans une société encore profondément imprégnée
des préceptes chrétiens, l’injonction du Décalogue (« Tu ne porteras pas de faux
témoignage contre ton prochain ») joue cependant sans doute un rôle guère
supérieur à ce que nous pourrions nommer la conscience professionnelle. Dans
l’esprit des notaires du XVIIe siècle, il y a ainsi fort à parier que les deux sont
indissociables. En 1687, Arnaud Castanet, notaire de Brignemont, dans l’actuel
département du Gers, déclarait à l’heure de son trépas, pour la décharge de sa
conscience, que pendant les quarante années de l’exercice de sa charge, il lui était
arrivé, suborné par plusieurs personnes, de commettre sept actes faux26. Un
autre notaire, de Graissac (Rouergue), au début du XVIIe siècle, préférait prendre
les devants pour ne pas se laisser induire en tentation et recopiait l’« oraison »
suivante au début de l’un de ses registres :
Dieu tout puissant, saulveur de tout humain,
Puisque la plume m’as mise en la main
Je te suplye avec humilité
La moy conduire a escripre vérité,
Et la garder oncques estre essorée
D’aulcun meschant ne de faulx arguée ;
Ains’aiant bruit suivant ta volonté,
Chescuns contractz prendre en vérité :
Et advenant que faire le contrere
Par gens meschans je serois essayé,
Je te suplye de point ne satisfère
À leur perverse et faulse volunté.27

Pour ces professionnels de l’écriture, dans leur très grande majorité scrupu-
leux, l’inscription judiciaire en faux, qui les obligeait à se défaire, même tempo-
rairement de leurs minutes, était vécue comme un vrai drame professionnel,
comme le rappelle ici Marie-Françoise Limon-Bonnet.
Si au Moyen Âge l’exactitude avait droit de cité, elle n’était pas une fin en soi
et, souvent, la réputation de l’auteur de l’action juridique (au yeux des juristes)
pouvait expliciter dans un sens positif les termes ambigus de l’intention de cette
personne28. Les arguments avancés dans plusieurs procès étudiés dans ce volume

26. Henri Polge, Catalogue du musée des archives départementales du Gers, Auch, 1931, p. 12, acte no 26.
27. Jean Delmas, Répertoire numérique de la sous-série 3E, introduction : Guide des archives notariales,
Rodez, 1981, p. 38, cité par Ludovic Viallet, « Bene dicere, vere scribere. Écriture et croyances du notaire,
à travers les invocations et inscriptions hors formulaire (XIVe-XVIe siècle) : une enquête à pour-
suivre », dans L’écriture du croyant, dir. Louis Châtellier et Philippe Martin, Turnhout, 2005
(Bibliothèque de l’École des hautes études, Sciences religieuses, 125), p. 51-65, à la p. 55.
28. Albertus Gandinus und das Strafrecht der Scholastik, 2 : Die Theorie : kritische Ausgabe des Tractatus de
12 OLIVIER PONCET

par François Bougard, Laurent Morelle ou Chantal Senséby rejoignent cette


approche consensuelle. Pour autant, ces mêmes procès font une place remarqua-
ble et inattendue – pour qui sous-estimerait les capacités réelles des hommes de
ce temps – aux analyses matérielles et intellectuelles des actes. Les juges se sai-
sissent très tôt et partout des connaissances disponibles qu’ils intègrent progres-
sivement à leur jurisprudence29. Cet usage de la déconstruction des actes va
bientôt de pair, comme le montre Corinne Leveleux-Teixeira, avec l’élaboration
d’un discours jurisprudentiel qui vise à distinguer vrai, vrai intentionnel, vrai-
semblable, falsfication incidente ou falsification intentionnelle et qui s’enrichit de
questionnements variés du doute (dubietas) à la certitude (fides) et la confiance
dans le témoignage (fides testium)30.
Le fait est bien connu : la technique des faussaires croît proportionnellement
avec la complexité apportée aux originaux. Inévitablement et fort heureusement
pour les intérêts lésés, celle des experts s’enrichit également. À l’âge moderne,
ils se sentent assez sûrs d’eux-mêmes pour faire bénéficier, par des traités im-
primés un large public (y compris les faussaires présents et futurs) de leur
science et de leurs méthodes d’investigation, qui dans leurs grandes lignes
demeurent valides encore au début du XXe siècle. Sous l’Ancien Régime, les
experts parviennent même à écarter les professionnels de l’écriture pour se
constituer en corps autonome et exclusif d’auxiliaires de la justice31. Le goût
pour l’histoire, l’accoutumance à une certaine relativité temporelle, a pu dans
certains cas prendre les faussaires en défaut. Le conseiller au parlement de Paris
François Vedeau, seigneur de Grandmont, fut ainsi condamné pour avoir arraché
des feuillets dans un registre de 1559 et leur en avoir substitué d’autres conte-
nant un arrêt du 9 janvier 1559 dont il se servait pour justifier sa noblesse. La

maleficiis nebst textkritischer Einleitung, éd. Hermann Kantorowicz, Berlin et Leipzig, 1926, cité par
Petra Schulte, « Einleitung », dans Strategies of Writing…, p. 1-12, à la p. 8.
29. Winfried Trusen, « Zur Urkundenlehre der mittelalterlichen Jurisprudenz », dans Recht und
Schrift im Mittelalter, éd. Peter Classen, Sigmaringen, 1977 (Vorträge und Forschungen, 23), p. 197-
219, réimpr. dans id., Gelehrtes Recht im Mittelalter und in der frühen Neuzeit, Goldbach, 1997 (Bibliotheca
eruditorum, 23), p. 635-657.
30. Voir aussi Susanne Lepsius, Von Zweifeln zur Überzeugung : der Zeugenbeweis im gelehrten Recht
ausgehend von der Abhandlung des Bartolus von Sassoferrato, Francfort, 2003 (Studien zur europäischen
Rechtsgeschichte, 160).
31. Anne Béroujon, « Comment la science vient aux experts. L’expertise d’écriture au XVIIe siècle
à Lyon », dans Genèses, t. 70, 2008, p. 4-25. Avec le XIXe siècle, l’expertise redevient plus ouverte,
ainsi qu’en témoigne le recours constant à des archivistes paléographes pour des procès, qui n’ont
pas tous l’audience du procès Dreyfus. L’un d’entre eux pouvait faire figurer en exergue d’un
ouvrage spécialisé la dédicace suivante : « À l’École des chartes où, sans y songer, je me suis préparé
à faire œuvre d’expert » (Jean-Auguste Brutails, L’expertise judiciaire en écritures. Souvenirs et réflexions,
Toulouse/Paris, 1925).
JUGER LE FAUX : OÙ EST LE VRAI ? 13

cour en fut avertie en juin 1685 par une dénonciation anonyme et fit son en-
quête. Il fut alors démontré que l’expression de « religion prétendue réformée »
utilisée dans le prétendu arrêt de 1559 ne fut pas employée, selon les archives du
Parlement, avant un texte du 4 août 1564. Sa condamnation à mort ayant été
convertie en détention, Vedeau décéda en 169432.
L’attitude des cours souveraines face au faux laisse apparaître du nord au sud
du royaume (contributions de Guillaume Ratel et de Françoise Hildesheimer)
une attitude relativement clémente en adéquation avec l’évolution générale de la
justice des parlements, plus portée à la nuance et à l’apaisement que les tribunaux
inférieurs et sensible à la qualité sociale des individus33. Cette tendance est éga-
lement à l’œuvre dans le sort réservé aux demandes de grâce formulées par les
criminels (contribution de Reynald Abad), tandis que le dénominateur commun
des avis du procureur général ramène le faux à ce qu’il est réellement pour les
juges du roi, une menace pour la confiance publique.
Après tout, il n’est pas toujours aisé de faire la démonstration d’une fausseté
ou d’une tromperie. À l’heure où la logique cartésienne impose la plus grande
prudence avant de se prononcer en faveur du vrai34, le faux bénéficie à l’évidence
d’une présomption d’innocence qui met en demeure l’accusateur de prouver sa
fausseté. Lorsque cela se double d’un contentieux politique et que des person-
nages d’un haut rang social font du faux une spécialité familiale, la confusion est
extrême et les jugements quelquefois erratiques (contribution d’Elizabeth A. R.
Brown et Thierry Claerr). Bien souvent, alors que l’accusation décèle un carac-
tère irrégulier dans une situation et qu’elle pourrait s’appuyer sur des documents
éventuellement controuvés, les débats s’orientent vers la recherche d’autres élé-
ments plus tangibles et plus aisés à établir, en particulier en matière fiscale
(contribution de Katia Weidenfeld). Sans doute l’historien, et l’auteur de ces
lignes prend ici sa part, demande-t-il trop à l’institution judiciaire, plus en tout

32. Édouard Maugis, « Note sur un procès en falsification d’un registre du Parlement et sur
l’origine de la formule “religion prétendue réformée” », dans Revue historique de droit français et étranger,
t. 43, 1919, p. 428-434.
33. Alfred Soman parle ainsi du parlement de Paris comme d’« une des plus belles vitrines de la
monarchie » : « La justice criminelle vitrine de la monarchie française », dans Bibliothèque de l’École
des Chartes, t. 153 : La justice royale et le parlement de Paris (XIVe-XVIIe siècle), éd. Yves-Marie Bercé et
Alfred Soman, 1995, p. 291-304, à la p. 304.
34. Voici ce qu’en dit l’avocat au parlement de Paris, éditeur anonyme de la 6e édition du Traité de
la preuve par témoins en matière civile de Danty (Paris, 1769, Avertissement de l’annotateur, p. X) : « On ne
devroit jamais perdre de vue ces règles qui nous ont été données par le célèbre Descartes […]. Il
réduit à quatre les préceptes de sa logique. Le premier est de ne recevoir jamais aucune chose pour
vraie, qu’on ne la connoisse évidemment être telle, c’est-à-dire d’éviter soigneusement la précipi-
tation et la prévention et de ne jamais comprendre en ses jugemens que ce qui se présente si
clairement et si distinctement à l’esprit, qu’on n’ait aucune occasion de le mettre en doute ».
14 OLIVIER PONCET

cas que les contemporains qui attendent aussi de cette dernière qu’elle consacre
d’abord un accord entre les parties où c’est autant le faux qui est jugé que la posi-
tion sociale des contractants, la vraisemblance d’une situation, l’intention d’une
transaction, etc., comme le montre Simona Cerutti à propos de l’activité de la
justice consulaire de Turin au XVIIIe siècle. Poussé à l’extrême et dégagé de la
gangue de l’analyse diplomatique, le discours de la justice sur le faux se résume
peut-être à peu de choses. Dans cette zone grise de l’appréciation du fait, où la
vérité « locale » admise par consensus social dans une communauté l’emporte sur
une vérité objective et « universelle », se joue le rapport d’une société à la vérité,
rapport qui subit une (r)évolution fondamentale avec l’avènement de la science
et de la philosophie modernes.
En définitive, le livre qu’on va lire n’est qu’un élément d’une plus vaste en-
quête engagée autour de l’écrit comme moteur, et non plus seulement symp-
tôme ou instrument, de la construction de l’État et de ses rapports avec la
société. Une grande partie des canaux et des effets de la « soziale Disziplinie-
rung » (« disciplinisation sociale ») chère aux historiens allemands passe par l’écrit
sous toutes ses formes (affiches, livres, écrit documentaire, etc.). Qu’il s’agisse de
propagande, de répression, d’éducation ou de police des comportements, l’écrit
est omniprésent. À l’heure où l’on ne cesse d’expliquer, parfois de manière
convaincante, des phénomènes sociaux, politiques ou économiques massifs,
mondialisés, par l’irruption de nouveaux moyens de communication (télévision,
Internet), il n’est peut être pas inutile de se pencher à nouveau sur le rôle joué
par l’écrit dans les sociétés anciennes, écrit tour à tour instrumentalisé, redouté,
accaparé ou libérateur35.
Tout n’est pas dit ici. Patrick Arabeyre dans sa conclusion insiste à juste titre
sur la complexité, parfois l’ancienneté de l’environnement juridique, réceptacle
et aiguillon tout à la fois, dans lequel prennent place ces évolutions. On ne peut
que souhaiter des investigations plus nombreuses, tant en matière qualitative
que quantitative. S’il est bien vrai que « l’efficacité des institutions pour punir le
non respect des contrats est parfois mieux appréciée […] par le peu de fois où

35. Les travaux des sociologues Jack Goody (par exemple, La logique de l’écriture : aux origines des
sociétés humaines, Paris, 1986, trad. fr. de The Logic of Writing and the Organization of Society, Cambridge,
1986 [Studies in Literacy, Family, Culture and the State]) et David Olson (par exemple, L’univers de
l’écrit. Comment la culture écrite donne forme à la pensée, Paris, 1998, trad. fr. de The World and Paper : the
Conceptual and Cognitive Implications of Writing and Reading, Cambridge, 1994) remettent quelque peu
en cause la place de l’écrit dans la construction intellectuelle des sociétés occidentales. Les histo-
riens médiévistes, en particulier, ont commencé de se saisir de la question : la collection Utrecht
Studies in Medieval Literacy témoigne du dynamisme des recherches actuelles autour de la « prag-
matische Schriftlichkeit ». Il reste que le lien avec la construction de l’État n’est pas toujours
clairement scruté : un prolongement chronologique, qui dépasse la date fatidique de 1500, s’avère
indispensable en la matière.
JUGER LE FAUX : OÙ EST LE VRAI ? 15

l’on a recours à elle »36, le surcroît de droit a-t-il permis de contenir le faux ou
bien a-t-il instillé le goût du faux dans une société de plus en plus enserrée dans
les rets de la preuve écrite ? Il reste également encore à établir plus clairement
dans quelle mesure la coïncidence de l’émergence de règles critiques pour l’ana-
lyse des documents (le De re diplomatica de Mabillon est publié en 1681) avec la
place réservée à l’écrit dans l’art de gouverner du temps est ou non fortuite. Les
pistes des bella diplomatica, dans laquelle un Leibniz ne dédaigna pas de s’engager,
ou des falsifications liées aux prétentions nobiliaires excitées à divers titres par
Louis XIV se présentent naturellement. La mésaventure de Mabillon, sommé de
se prononcer (positivement) sur le faux cartulaire de Brioude à l’instigation de
son ami Baluze37, en serait finalement une illustration brillante mais révélatrice
d’un changement culturel, politique et social. Le déséquilibre chronologique des
efforts consentis par les historiens explique sans doute l’appréciation sur la réa-
lité du faux, et donc de son jugement, au cours des diverses périodes. L’approche
nationale a sa logique propre dans le contexte de l’émergence des États, et il
reste encore beaucoup à faire à ce stade. Il est indéniable cependant qu’une en-
quête européenne présenterait des avantages certains, si l’on veut bien considé-
rer que le faux et sa réprobation constituent aussi, comme Paolo Prodi vient de
le montrer à propos du vol et du marché38, un élément non négligeable dans le
processus de civilisation de l’Occident entre le Moyen Âge et l’époque moderne.
Il convient pour cela d’ouvrir plus largement le questionnaire prudemment
contenu dans le présent ouvrage mais qui permet de poser fermement un cer-
tain nombre d’hypothèses. L’un des (bref) contemporains de Mabillon, Blaise
Pascal, à qui l’on prête certaines formules qui n’auraient pas déparé ce volume39,
est d’une certaine manière hanté par la question du vrai et du faux, tant comme
croyant que comme sujet du roi ou comme scientifique. Si l’interdisciplinarité a
un sens et que la visée est maîtrisée, nul doute que le jugement du faux se prê-
terait bien à une telle synthèse.

Une nouvelle fois, Olivier Canteaut et Guénaël Visentini ont secondé avec
une souriante efficacité l’édition de ces pages qui se sont ajoutées à un programme

36. Avner Greif, « Théorie des jeux et analyse historique des institutions. Les institutions écono-
miques du Moyen Âge », dans Annales É.S.C., 1998, p. 597-633, à la p. 602.
37. Joseph Depoin, « Une expertise de Mabillon. La filiation des La Tour d’Auvergne », dans
Mélanges et documents publiés à l’occasion du 2e centenaire de la mort de Mabillon, Ligugé, 1908 (Archives de
la France monastique, 5), p. 127-143.
38. Paolo Prodi, Settimo non rubare. Furto e mercato nella storia dell’Occidente, Bologne, 2009 (Collezione
di testi e di studi. Storia).
39. Blaise Pascal, Entretien avec M. de Sacy sur Épictète et Montaigne, publié par Nicolas Fontaine, éd.
Pascal Mengotti-Thouvenin et Jean Mesnard, Paris, 1994 (Les carnets), p. 108 : « chacun sachant
que le vrai se conclut souvent du faux ».
16 OLIVIER PONCET

de publications déjà lourd. À l’École des chartes, conservatoire de ces sciences


auxiliaires qui lui sont si intimement liées et qui connaissent aujourd’hui un regain
d’intérêt marqué sur fond de crise d’identité professionnelle et scientifique chez
les historiens, le faux est comme chez lui. Forts de cette assertion, qui n’a rien
de malveillant à l’égard de l’institution (mais faut-il le dire, pire, l’écrire ?), ses
directeurs successifs qui ont soutenu cette petite entreprise, Anita Guerreau puis
Jacques Berlioz, ont bien voulu joindre l’exemple au précepte et manifester ainsi
une confiance dont je ne saurais assez les remercier.

Olivier PONCET
École nationale des chartes
(EA 3624 « Histoire, mémoire, patrimoine »)
PR E MI ÈRE PART I E

C H E RC H E R L E FAU X
PRÉVENTION, APPRÉCIATION ET SANCTION
DU FAUX DOCUMENTAIRE
(VIe-XIIe SIÈCLE)

PAR

FRANÇOIS BOUGARD ET LAURENT MORELLE

En 1187, à l’occasion d’un procès opposant les chapitres des églises de


Saint-Alexandre et de Saint-Vincent de Bergame, les chanoines de Saint-Vincent
rédigèrent des « allégations » pour démolir les preuves écrites produites par leurs
adversaires. Furent ainsi passés au crible de la critique diplomatique huit pré-
ceptes impériaux, trois privilèges pontificaux, trois actes d’évêques, un compte
rendu judiciaire et un dernier « instrument » de nature indéterminée, chacun
recevant après analyse une appréciation : falsum pour ce qui n’avait pas résisté à
l’examen, voire falsum (et) suspiciosum pour les pièces rejetées au premier coup
d’œil ; nullius momenti pour ce qui sans être faux ne pouvait avoir d’efficacité pro-
batoire pour les concurrents ; non obstat, voire pro nobis facit pour ce qui non seu-
lement n’était pas gênant, mais pouvait éventuellement être exploité en faveur de
Saint-Vincent. Parmi les critères permettant de conclure à la fausseté de pièces
présentées pour la plupart comme « authentiques ou originales » mais auxquelles
il ne fallait pas accorder confiance (fides adhiberi) furent retenues les erreurs ou
manipulations relatives : à la forme externe (apposition d’un sceau « neuf » sur
un acte supposé ancien ou d’une bulle métallique là où l’on attendrait un sceau
de cire, parchemin ou écriture trop récents pour la période prétendue de ré-
daction, non-conformité des souscriptions avec celles de mêmes personnages fi-
gurant sur d’autres pièces, grattage de noms pour en récrire d’autres,
vieillissement artificiel du parchemin par la fumée) ; à la forme interne (absence
de la datation, du nom du notaire, des signa avant les souscriptions ; inadéqua-
tion de la titulature du souverain régnant ; tentative de faire passer pour auto-
graphes des souscriptions qui ne le sont pas) ; et à la teneur historique et
20 FRANÇOIS BOUGARD ET LAURENT MORELLE

juridique (incompatibilités dans la chronologie des personnages ou des événe-


ments mentionnés, contradiction avec le droit ou avec d’autres textes tirés des
archives de l’une ou l’autre institution, illogisme de la formulation ou mauvaise
interprétation de telle ou telle clause, invraisemblance du récit) ; par voie de
conséquence furent aussi rejetés les actes authentiques obtenus sur la base de
« fausses prières et allégations ».
La leçon de critique est belle, ce pour quoi elle a retenu l’attention de
Harry Bresslau dès 1889 puis, un siècle plus tard, celle de Giovanni Feo à qui l’on
doit une étude fouillée du texte et son édition1. Comment en sommes-nous
arrivés là ? Que nous disent les sources antérieures sur la manière de juger du
faux et de juger le faux, y a-t-il évolution et si oui laquelle – des pratiques ou des
formulations, de la réflexion ? Pour apporter des éléments de réponse à ces ques-
tions, nous rappellerons les cadres de la prévention et de l’appréciation du faux
jusqu’au XIIe siècle, puis examinerons quelques cas pratiques avant d’envisager
la sanction : celle du faussaire et surtout celle du faux.

I. — LES CADRES : PRÉVENIR, JUGER, CARACTÉRISER

1. Prévention et jugement du faux : les règles et les recettes


Les sources, nous y reviendrons, s’intéressent plus aux faux qu’aux faus-
saires. Elles opèrent une distinction en vigueur depuis longtemps entre le juge-
ment et la prévention, c’est-à-dire non seulement les critères permettant de
reconnaître la fausseté d’un acte, mais aussi les recettes visant à empêcher une
production frauduleuse, qui viennent s’ajouter aux garanties convenues comme
le sceau ou le monogramme sur les actes souverains.
Le haut Moyen Âge hérite en matière de faux d’une riche tradition lé-
gislative, rançon du fait que les manipulations documentaires, elles-mêmes reflet
d’une intense circulation de l’écrit, étaient courantes dans l’Antiquité ; Cicéron
ne fut-il pas exilé pour avoir falsifié un sénatus-consulte2 ? Le Bas Empire, pour
ce qui est de la prévention, demandait l’insinuation dans les acta publica et exigeait
la présence de témoins ; ces mêmes témoins déposeraient en justice le cas
échéant, tandis que l’écriture du scribe serait confrontée à celle d’autres pièces

1. Harry Bresslau, Handbuch der Urkundenlehre für Deutschland und Italien, 2e éd., t. I, Leipzig, 1912,
p. 17 ; Hans Foerster, « Beispiele mittelalterlicher Urkundenkritik », dans Archivalische Zeitschrift,
t. 50-51, 1955, p. 301-318, à la p. 312 ; Giovanni Feo, « Suspiciosum esse et falsum : un esempio di
critica diplomatica medievale (Bergamo 1187) », dans Studi medievali, 3e s., t. 38, 1997, p. 944-1005.
2. Philippe Moreau, « La mémoire fragile : falsification et destruction de documents publics au
Ier siècle av. J.-C. », dans La mémoire perdue. À la recherche des archives oubliées, publiques et privées, de la Rome
antique, Paris, 1994 (Publications de la Sorbonne, Histoire ancienne et médiévale, 30), p. 121-147.
PRÉVENTION, APPRÉCIATION ET SANCTION DU FAUX DOCUMENTAIRE 21

rédigées de sa main (comparatio litterarum, scripturarum/manus collatio)3. Où l’on voit


que l’acte à lui seul ne pèse pas lourd, même malgré la tentative de donner une
crédibilité propre au document rédigé par le tabellion : la confiance qu’on lui
prête n’est acquise que par le renfort extérieur. Les rares codes de lois du haut
Moyen Âge qui évoquent le problème renforcent ce constat, en ce qu’ils n’évo-
quent pas la collation des pièces – à l’exception de la loi des Wisigoths qui s’at-
tarde sur la contropatio manuum (comparaison de mains) après recherche d’actes
dans les archives privées, scrinia domestica 4 – ou semblent en perdre le sens et se
bornent à envisager tantôt une déclaration sous serment de l’auteur juridique
de l’acte (ou de son représentant) et des témoins voire des témoins seuls, tantôt
le serment du défendeur assisté de co-jureurs5.
Le rédacteur lui-même n’a qu’un rôle secondaire, ce qui est normal dans
un système où toute personne ayant capacité à écrire peut le faire librement. Au
reste, même après la création d’un notariat public par Charlemagne, les mesures
visant à régler les cas d’accusation de faux en justice prévoient que soient convo-
qués le notaire et les témoins, et non le notaire seul, dont la prestation apparaît
comme un pis-aller, tandis que la collation des écritures revient à l’ordre du jour
comme élément complémentaire :
– Capitularia, t. I, no 104, c. 7, attribué à Charlemagne et transmis entre
autres par la collection d’Anségise6. Celui qui, ayant été affranchi per cartam, se

3. Claire présentation de la norme dans G. Feo, « Suspiciosum esse et falsum »…, p. 966-967.
4. Lex Visigothorum, éd. Karl Zeumer, Hanovre/Leipzig, 1902 (M.G.H., Leges, 1 ; Leges nationum
Germanicarum, 1), II, 4, 3, p. 96 ; II, 5, 15-17, p. 115-116 ; voir K. Zeumer, « Zum westgotischen
Urkundenwesen », dans Neues Archiv, t. 24, 1899, p. 13-38, aux p. 30-38 ; Rafael Gibert, « Prenotariado
visigótico », dans Cuadernos de historia de España, t. 63-64, 1980, p. 12-44, aux p. 28-30 ; Carlos Petit,
Iustitia gothica. Historia social y teología del proceso en la Lex Visigothorum, Huelva, 2001, p. 294-295.
5. Lex Ribvaria, éd. Franz Beyerle et Rudolf Buchner, Hanovre, 1951 (M.G.H., Leges, 1 ; Leges
nationum Germanicarum, III-2), 61, 5, p. 110. – Leges Alamannorum, éd. Karl Lehmann, Hanovre,
1888 (M.G.H., Leges, 1 ; Leges nationum Germanicarum, V-1), II, 1, p. 66. – Pactus legis Salicae I 2.
Systematischer Text, éd. Karl August Eckhardt, Göttingen/Berlin/Francfort, 1957 (Germanenrechte,
Neue Folge, Westgermanisches Recht, 1, 2), p. 368 (texte figurant dans le ms. Ivrée, Biblioteca
Capitolare, 33, du milieu ou de la deuxième moitié du IXe siècle) : serment du défendeur assisté de
douze co-jureurs : ensemble, jurati, faciant illam (cartam) bonam. – La Lex Ribvaria, 62, 5 (p. 115)
prévoit la possibilité pour le défendeur, en cas de décès du scribe, de « rendre idoine » une charte
accusée de fausseté en la posant sur l’autel avec deux autres écrites par le même « chancelier » : la
recherche de pièces provenant d’une même main ne semble pas viser ici un examen critique, mais
le support d’un serment de la partie... à moins de penser comme Bresslau que la collation est
implicite dans le texte (« Urkundenbeweis und Urkundenschreiber im älteren deutschen Recht »,
dans Forschungen zur deutschen Geschichte, t. 26, 1886, p. 1-66, aux p. 15-16).
6. Capitularia regum Francorum, t. I, éd. Alfred Boretius, Hanovre, 1883 (M.G.H., Leges, 2), p. 215 ;
Die Kapitulariensammlung des Ansegis, éd. Gerhard Schmitz, Hanovre, 1996 (M.G.H., Capitularia regum
Francorum, n. s., 1), III, 43, p. 591-592. Voir aussi Capitularia..., t. I, no 142 (legi salicae addita, a. 819
ca), no 11 : l’affranchi doit fournir l’auteur juridique de la charte, faute de quoi celle-ci pourra être
accusée de fausseté.
22 FRANÇOIS BOUGARD ET LAURENT MORELLE

voit contester son statut d’homme libre, doit produire son libérateur ; à défaut,
les témoins de l’affranchissement ; en dernier ressort, deux autres chartes rédi-
gées et souscrites par le même « chancelier », de manière à prouver la « véracité
et légalité » de l’acte par la collatio cartarum ;
– Capitularia, t. II, no 215, c. 6, promulgué par Louis II d’Italie en 8567.
Une charte accusée de faux sera rendue « vraie et idoine » par le notaire s’il est
toujours en vie et par les témoins ; si les témoins ont disparu, le notaire pourra
le faire par serment avec douze co-jureurs ;
– Capitularia, t. II, no 224, c. 6, promulgué par Gui de Spolète en 8918.
Ce texte combine l’ensemble de la tradition législative et la complète : celui qui
intente l’action, interpellator, prêtera d’abord serment de la justesse de ses inten-
tions (serment de non asto animo héritier du juramentum calumniae romain) ; puis le
notaire assisté de douze co-jureurs, et les témoins, « rendront vrai » par serment
l’acte incriminé, serment renforcé par celui du défendeur désigné comme osten-
sor cartulae ; si le notaire a disparu – soit le cas inverse du précédent –, on procé-
dera à la collatio cartarum, puis l’ostensor cartae assisté de douze co-jureurs, et les
témoins, prêteront serment.
Quel que soit le cas de figure, ni l’acte ni son rédacteur, qui n’est ni plus
ni moins qu’un témoin, ne s’imposent d’eux-mêmes au sein d’une procédure
qui vise moins le contrôle formel des pièces que leur « purification » par presta-
tion de serments dont l’opposition éventuelle mènera au duel judiciaire9. Les
multiples exemples de déclarations jurées et de propositions d’en découdre mon-
trent que, sur ce plan, rien ne change durant toute la période considérée10.

7. Capitularia…, t. II, éd. A. Boretius et Victor Krause, Hanovre, 1897 (M.G.H., Leges, 2), p. 91.
8. Capitularia…, t. II, p. 108.
9. L’éventualité du duel n’est pas considérée par les capitulaires cités, mais elle est implicite étant
donné la logique d’administration graduelle de la preuve. Cet engagement progressif est en revanche
bien décrit dans le Pactus legis Salicae I 2…, p. 368 : si, devant l’affirmation jurée du défendeur que
l’acte incriminé est vrai, le plaignant insiste, il devra fournir des témoins opposés à ceux de l’acte,
à raison de sept pour un, soit quarante-neuf ; si le défendeur résiste encore, l’un des témoins sous-
cripteurs et l’un de ceux qui l’ont dite fausse livreront le duel judiciaire. Pour les développements
ultérieurs, spécialement en Italie, voir infra, note 89.
10. Cartulaire du chapitre de l’église cathédrale de Nîmes, éd. Eugène Germer-Durand, Nîmes, 1874, no 1,
a. 876 : l’évêque de Nîmes, s’étant engagé à prouver la « vérité » d’une notice de plaid contestée par
le perdant présumé, présente sept témoins qui disent avoir vu les débats et leur issue, confirment que
la notice in omnibus vera est, non falsa, puis prêtent serment sur l’autel du Sauveur dans la cathédrale
Sainte-Marie de Nîmes ; ibid., no 5, a. 892 (procédure similaire, pour une donation) ; ibid., no 33,
a. 928 (noticia sacramentorum) : cinq témoins affirment avoir vu et entendu lire et relire un acte de
donation en faveur de l’église de Nîmes, il y a sept ans de cela. – Cartulaire de l’abbaye de Lézat, éd.
Paul Ourliac et Anne-Marie Magnou, t. I, Paris, 1984 (Collection de documents inédits sur l’histoire
de France. Section d’histoire médiévale et moderne, s. in-8o, 17), no 410 (a. 1026-1031 ; traduit par
Pierre Bonnassie dans Les sociétés méridionales autour de l’an mil. Répertoire des sources et documents commentés,
dir. Michel Zimmermann, Paris, 1992, p. 131) : l’abbé de Lézat s’engage avec deux co-jureurs à
PRÉVENTION, APPRÉCIATION ET SANCTION DU FAUX DOCUMENTAIRE 23

Cependant, s’il n’est pas un personnage central, le notaire n’en est pas
moins, souvent, au cœur du problème du faux dans son rôle préventif. La fin de
l’insinuation dans les acta publica a en effet reporté le poids de la prévention non
seulement sur les témoins au sens strict, mais aussi sur le serment professionnel
du notaire de ne pas produire de faux11 et sur les garanties formelles que pou-
vait offrir le document lui-même, par le biais de son rédacteur ou de l’autorité
émettrice. Pour les actes des souverains, le sceau, le monogramme, la ruche, les
lignes en lettres allongées, l’écriture de chancellerie sont autant d’obstacles à leur
reproductibilité, sans même devoir aller jusqu’à la mise au point de secrets de
chancellerie comme il s’en transmet dans le monde grec12. Les actes privés ne
sont pas en reste : outre l’exigence d’une rédaction juridiquement correcte ou du
principe selon lequel tout acte non daté sera rejeté13, la répétition du nom du
scribe et de son titre en notes tachygraphiques dans la souscription, le seing per-
sonnel ou de catégorie, l’insertion parfois de signes graphiques particuliers dans
le texte14 sont là pour gêner la falsification autant que pour donner de la crédi-
bilité au document, et facilitent en revanche une éventuelle collatio cartarum15. La

présenter une donation en faveur de son monastère, antérieure à une autre relative au même bien
pour le monastère de Peyrissas ; deux co-jureurs adverses s’engagent à soutenir la fausseté de la
charte ; un duel suivra… dont il est erroné d’écrire qu’il vient « se substituer à l’administration des
preuves écrites » (ibid., p. 115). – Exemples italiens : voir infra, note 89.
11. Capitularia…, t. II, no 201 (a. 832), c. 13.
12. Le plus connu étant de placer le dernier mot du texte des chrysobulles, κράτοσκράτος, toujours
en début de ligne : voir Franz Dölger, « Ein Echtheitsmerkmal des byzantinischen Chrysobulls »,
dans Acta antiqua academiae scientiarum hungaricae, t. 10, 1962, p. 99-105 ; id. et Johannes
Karayannopulos, Byzantinische Urkundenlehrung, t. I : Die Kaiserurkunden, Munich, 1968 (Handbuch
der Altertumswissenschaft, 12, 3, 1, 1), p. 137 ; Nicolas Oikonomidès, « Le temps des faux », dans
Mount Athos in the 14th-16th Centuries, Athènes, 1997 (Athonika Symmeikta, 4), p. 69-74, à la p. 71, rééd.
dans id., Society, Culture and Politics in Byzantium, Aldershot, 2005 (Variorum Collected Studies Series,
824), article no XXVI.
13. Lex Visigothorum..., II, 5, 1 et 2, p. 106-107 ; Leges Alamannorum..., XLII, 2, p. 103 ; Lex
Baiwariorum, éd. Ernst von Schwind, Hanovre, 1926 (M.G.H., Leges, 1 ; Leges nationum
Germanicarum, V-2), XVI, 16, p. 442.
14. Antonella Ghignoli, « Segni di notai pisani (secoli IX-XII) », à paraître.
15. On laissera ici de côté la prévention du faux dans le domaine épistolaire, et donc la question
des lettres dites « formées », c’est-à-dire présentant un code d’authentification chiffré reposant sur
la valeur numérique attribuée aux lettres de l’alphabet grec, ces lettres (dans leur équivalent latin)
étant extraites de certains mots conventionnellement choisis dans et hors de la missive. Sur ce
procédé remontant au concile de Nicée de 325 : voir Clara Fabricius, « Die Litterae formatae im
Frühmittelalter », dans Archiv für Urkundenforschung, t. 9, 1924-26, p. 39-86 et 168-194. L’église caro-
lingienne a redécouvert ce procédé, employé alors pour des lettres dimissoires de clercs quittant un
diocèse pour un autre, et moins pour prévenir le faux que par respect pour un usage vénérable ;
sur ce point : L. Morelle, « Sur les “ papiers ” du voyageur au haut Moyen âge : lettres de recom-
mandation et lettres dimissoires en faveur des clercs », dans Se déplacer du Moyen Âge à nos jours. Actes
du sixième colloque européen de Calais (2006-2007), éd. Stéphane Curveiller, coll. Laurent Buchard,
[Calais, 2009], p. 34-50, aux p. 48-49.
24 FRANÇOIS BOUGARD ET LAURENT MORELLE

précision maniaque avec lequel les scribes catalans, entre les dernières décen-
nies du Xe et le milieu du XIe siècle, indiquent leur moindre changement d’encre
– parce qu’ils ont usé de couleurs différentes ou écrit la pièce en plusieurs mo-
ments –, les ratures, grattages, corrections, repentirs, ajouts de ponctuation dans
le texte, de lettres ou de mots dans les interlignes16, relève d’une démarche simi-
laire. Il ne s’agit pas pour eux, toutefois, de se prémunir contre la falsification
mais, à un moment où la production d’actes est en rapide augmentation de même
qu’elle se diversifie, de protéger leurs propres documents d’une éventuelle accu-
sation de faux, accusation dont les termes sont au reste suggérés dans la loi wisi-
gothique à propos des actes royaux17, tout comme l’auteur d’une copie authentique
prend soin d’affirmer n’avoir pas changé un mot du texte qu’il a reproduit.
Le souci préventif, enfin, peut émaner des auteurs juridiques des actes
eux-mêmes, qui ont pu régler la question par anticipation selon trois cas de fi-
gure possibles :
– en glissant (dans les formules franques du VIIIe siècle) dans leurs do-
nations une clause invalidant tout instrument passé ou à venir émis en leur nom
qui pourrait être contraire à leur volonté présente et en demandant la traduction
en justice des éventuels faussaires et de leurs commanditaires18 ;
– en renversant la perspective (dans les actes écrits par des notaires du
Latium ou de Rome au début du XIe siècle), s’engageant eux-mêmes à ne pas re-
venir sur leur volonté en accusant de fausseté les pièces dont ils ont demandé la
rédaction, à ne pas refuser de les « défendre » en justice par dol ou « collusion »,
ou encore à ne pas produire contre elles des chartes « nocives »19 ;

16. Voir M. Zimmermann, Écrire et lire en Catalogne (IXe-XIIe siècle), t. I, Madrid, 2003 (Bibliothèque
de la Casa de Velázquez, 23), p. 62-65.
17. Lex Visigothorum…, VII, 5, 1, p. 303, qui reprend en partie les mots de la lex Cornelia de falsis :
« Hi, qui in autoritatibus nostris vel preceptionibus aliquid mutaverint, diluerint, substraxerint aut
interposuerint, vel tempus aut diem mutaverint sive designaverint, et qui signum adulterinum sculp-
serint vel inpresserint... »
18. Formulae Marculfi, II, 3, éd. K. Zeumer, Formulae..., p. 76 : « Quod si aliquos instrumentus de
ipsas villas de nomen nostrum in adversitate praedicti monasterii quolibet ordine conprehensus, aut
anterius vel posterius prenotatus (quod nos nec facimus nec facere rogavimus) a quecumque preter
istum, quem firmissimum volumus esse tempore, fuerit ostensus, nullum sorciatur effectus, nisi
vacuus et inanis appareat; auctorem vero criminis vel falsarium nec inultum tunc tempore paciatur
judiciaria habere potestas » ; même texte dans les Formulae Turonenses, 1, ibid., p. 136.
19. Il regesto di Farfa compilato da Greogrio di Catino, éd. Ignazio Giorgi et Ugo Balzani, t. III, Rome,
1883, nos 461, 463, 511, 530, 537, 549, 554, 557, 558, 562, 565 : l’engagement le plus fréquent est
de ne pas cartam falsare ; formulation extensive au no 549 (a. 1024/1025) : « Si collidium cum aliquo
homine factum habemus… aut si istam cartam falsare aut minuere vel reiterare [ailleurs : recidere] praesumpserimus,
aut si ab omni homine defendere non potuerimus aut forsitan doloso sive iniquo animo noluerimus… » Avec un
vocabulaire différent, ce sont les mêmes engagements qui figurent dans les actes de Bari à partir
des années 1030 (engagement de l’auctor à ne pas reprobum facere ou irritum facere le document rédigé
PRÉVENTION, APPRÉCIATION ET SANCTION DU FAUX DOCUMENTAIRE 25

– plus souvent, en tâchant de se prémunir contre l’un et l’autre risques,


dans des formulations générales où il faut considérer que le faux est implicite,
par exemple si ego (i. e. auctor) aut ullus qui contra hanc cartam venerit pro inrumpendum,
ou inquietandum etc. ; ou encore qui contra hanc cartam venerit ad inrumpendum, aut nos
ipsi venerimus…

2. La « qualification » des actes


Apprécier le faux, le nommer, met en jeu une autre distinction, celle du
contenant et du contenu, c’est-à-dire de la matérialité du faux par le repérage des
éléments qui font dire de la pièce soumise à examen qu’elle est une contrefaçon,
et de sa teneur juridique – le faux « idéologique » ou « intellectuel ». C’est dans
cette dernière catégorie que rentrent les actes subreptices : « vrais » dans leur
contenu et leur forme, ils ont été établis de bonne foi mais n’auraient pas dû
l’être car ils sont contraires au droit dans leur énoncé, extorqués en méconnais-
sance de cause, obtenus sur la base d’allégations mensongères. Ces actes sont
faux parce qu’ils trompent, parce qu’ils mentent tout en étant formellement im-
peccables20. On le pressent, « vrai » et « faux » sont des catégories qui ne sont
simples qu’en apparence ; leur mise en œuvre en justice n’est pas toujours lim-
pide car le vocabulaire employé, si tranché soit-il, n’est pas nécessairement ex-
plicité, tandis que les critères de la forme et du fond sont volontiers mêlés en des
combinaisons variables au gré des circonstances21.
Parmi les actes faux, le subreptice est un genre éminemment redouté,
peut-être parce qu’il trompe d’autant plus aisément qu’il est formellement irré-
prochable. Son invalidité est formulée comme principe dès la Praeceptio de Clo-
taire II, qui elle-même s’inspire de la législation du Bas Empire en matière de
subreptio22. Dans la pratique, la situation est toujours analysée avec force détails

en son nom) : Franco Magistrale, Notariato e documentazione in Terra di Bari. Ricerche su forme, rogatari,
credibilità dei documenti latini nei secoli IX-XI, Bari, 1984 (Società di storia patria per la Puglia. Documenti
e monografie, 48), p. 494.
20. Voir la double acception de commenticius qui signifie faux ou falsifié mais aussi mensonger car
basé sur de fausses allégations (voir Kurt Zeillinger, « Otto III. und die Konstantinische Schenkung.
Ein Beitrag zur Interpretation des Diploms Kaiser Ottos III. für Papst Silvester II. (DO III. 389) »,
dans Fälschungen im Mittelalter. Internationaler Kongreß der Monumenta Germaniae Historica,
München,16.-19. September 1986, 6 t., Munich, 1998-1990, t. II, p. 509-536, à la p. 530, n. 74).
21. La notion d’acte « vrai » n’est pas moins délicate que celle d’acte « faux » en contexte judiciaire.
Quand une charte est proclamée « vraie » en plaid, est-ce parce qu’elle répond aux critères de
véracité diplomatique ou bien parce qu’elle « dit vrai » dans son exposé ?
22. Capitularia…, t. I, no 8, c. 5, p. 19 : Si quis auctoritatem nostram subreptitie contra legem elicuerit fallendo
principem, non valebit, à rapprocher de C. Th. 16, 9, 3. Sur la question du subreptice, voir Ernst Pitz,
« Erschleichung und Anfechtung von Herrscher- und Papsturkunden vom 4. bis 10. Jh. », dans
Fälschungen…, p. 70-112, avec de nombreux exemples.
26 FRANÇOIS BOUGARD ET LAURENT MORELLE

quand les souverains se rendent compte d’avoir été abusés ou font passer l’idée
qu’ils l’ont été quand ils reviennent sur une décision prise en méconnaissance de
cause. Donnons trois exemples :
a) En 876, Charles le Chauve avait délivré un précepte impérial à Gui,
évêque du Velay, par lequel il restituait à l’église du Puy le monastère de Saint-
Chaffre-le-Monastier23. À l’appui de sa demande, l’évêque avait fait état d’un di-
plôme de Louis le Pieux, aujourd’hui perdu, où il était relaté que le prédécesseur
de Gui avait installé des moines et envoyé un abbé à Saint-Chaffre, étant sauf
l’honor de l’église du Velay. Saint-Chaffre était donc devenu (ou redevenu) un
monastère épiscopal. Mais quinze mois plus tard, le 1er août 877, Charles déli-
vra un nouveau diplôme, cette fois en faveur des moines de Saint-Chaffre, par
lequel il révoquait l’acte précédent24 : les moines de Saint-Chaffre, conduits par
leur abbé Rostaing, lui avaient en effet présenté deux diplômes antérieurs à celui
de 876, l’un de Louis le Pieux, l’autre de Charles le Chauve lui-même, assurant
au monastère l’immunité royale. Saint-Chaffre était donc monastère royal. L’em-
pereur Charles, intrigué, fit « juger » (dijudicari) ces deux pièces par Frothier, ar-
chevêque de Bourges ; puis le souverain constata que « leur autorité était vraie »
(invenimus veram esse eorum praeceptorum auctoritatem) et reconnut que la suggestio an-
térieure de l’évêque Gui n’avait été « ni droite, ni régulière » (non recte nec regulari-
ter suggessit). Pour expertiser des écrits royaux, Charles ne fit donc pas appel à un
membre de sa chancellerie. On peut s’en étonner, mais en confiant cette tâche
à Frothier, métropolitain de l’évêque Gui, l’empereur faisait jouer la hiérarchie
ecclésiastique séculière dans une affaire qui restait du domaine judiciaire (un ca-
ractère que le verbe dijudicari peut traduire). En même temps, comme Frothier
était abbé de Saint-Julien de Brioude, il était à même d’apprécier d’un peu moins
loin la situation locale du monastère. Voilà qui semblerait indiquer que l’enquête
sur la véracité des pièces n’avait pas spécialement porté sur ce qu’on appellerait

23. Georges Tessier, Recueil des actes de Charles le Chauve roi de France, t. II : 861-877, Paris, 1952,
no 405.
24. Ibid., t. II, no 442 : Nos denique eadem praecepta dijudicari volentes per Frotarium venerabilem episcopum,
invenimus veram esse eorum praeceptorum auctoritatem, et quod petebat [i. e. abbas Rostagnus] libenter ei conces-
simus. Quapropter cognoscentes quod Guido, Vallavensis episcopus, non recte nec regulariter suggessit, scilicet quando
nos, non recolentes quae superius dicta sunt de immunitate ejusdem loci, deprecatus est ut eumdem locum sibi per
praeceptum dedissemus, affirmans quod ipse locus ad suum episcopatum ex antiquo pertinere deberet, unde falsitatem
ejus quasi sub veritate ambulantem veram esse tunc putantes, praeceptum ei quod precatus est concessimus. Sed licet
ipse idem praeceptum habeat, nos tamen volumus ut stabile non sit, sed ipsi monachi et omnes ipsius monasterii res
ad eos pertinents in nostra ac successorum nostrorum immunitate consistant ex hoc et in futurum. Sur cette affaire :
Pierre Peyvel, « Épiscopat et réseaux monastiques : le cas du diocèse du Puy », dans Naissance et fonc-
tionnement des réseaux monastiques et canoniaux, actes du premier colloque international du CERCOR,
Saint-Étienne, 1991, p. 373-385 ; voir aussi Frédéric Gross, Abbés, religieux et monastères dans le royaume
de Charles le Chauve, thèse, université Paris-Sorbonne (Paris IV), 2006, dactyl., t. II, p. 385-402.
PRÉVENTION, APPRÉCIATION ET SANCTION DU FAUX DOCUMENTAIRE 27

la « sincérité diplomatique » des actes expertisés, mais qu’on avait jugé les actes
produits par la communauté monastique autant sur leur teneur que sur leur cor-
rection formelle.
Dans sa décision de 877, Charles a reconnu sa part de responsabilité :
parce qu’il ne s’était pas souvenu du statut d’abbaye immuniste dont jouissait
Saint-Chaffre, il s’était laissé abuser l’année précédente par la déclaration de
l’évêque – on mesure ici la carence d’une administration carolingienne qui n’a pas
les outils adaptés à l’instruction de ses dossiers. L’empereur avait concédé le pré-
cédent précepte « en pensant vraie la fausseté [de Gui] qui s’avançait sous l’ap-
parence de vérité » (unde falsitatem ejus quasi sub veritate ambulantem veram esse tunc
putantes, praeceptum ei quod precatus est concessimus). Même si cette considération vise
l’évêque Gui, elle exprime assez bien la nature ambiguë ou mêlée de l’acte su-
breptice : un acte vrai qui parle faux. Que fallait-il faire alors d’un tel acte, qui se
trouvait de surcroît entre les mains de l’évêque, et non en celles des moines ? Par
une sorte d’« anti-corroboration », le roi enjoignit que l’acte fût sans force (nos
tamen volumus ut stabile non sit) ; on en restait donc aux effets juridico-diploma-
tiques, sans se prononcer sur la nature de l’acte en cause. Ce dernier, en effet,
n’est pas déclaré faux et sa destruction n’est pas envisagée25. Voulait-on ména-
ger l’évêque Gui, ou subsistait-il un doute, ou bien encore répugnait-on à ce mo-
ment à exposer un diplôme à une sanction préjudiciable à l’autorité des écrits
impériaux ? Un tel silence signale l’embarras que faisait naître l’acte subreptice.

b) En 863, devant le même Charles le Chauve avait été réunie une as-
semblée judiciaire à Verberie pour décider du conflit entre l’église du Mans et le
monastère de Saint-Calais à propos de la dépendance de ce dernier vis-à-vis de
l’évêque ou du roi26. L’évêque y avait été débouté, d’où la nécessité de fournir de
nouveaux arguments ou de parer à d’autres. C’est ainsi que dans les Actes des
évêques du Mans figure le récit de l’examen qu’aurait fait Louis le Pieux en 838-
839 d’un précepte passé sous son nom, accordant à Saint-Calais la libre élection
de son abbé27. Selon cette version, l’évêque aurait opposé à cet acte un diplôme
de Charlemagne qui avait « rendu » le monastère à l’église du Mans. La réaction
prêtée à Louis le Pieux est révélatrice : j’ignorais tout du précepte antérieur
concédé par mon père, il m’a été caché par les moines per fraudem et malum inge-
nium, il est donc infirmé « par votre mensonge ». Pour autant, l’empereur est

25. Le parchemin eut la vie dure, puisqu’il était encore conservé au XVIIe siècle, en mauvais état
certes, dans les archives de l’évêché du Puy ; voir le tableau de tradition de l’acte dans l’édition de
Georges Tessier citée note 23.
26. Georges Tessier, Recueil des actes de Charles le Chauve…, t. II, no 258.
27. Margarete Weidemann, Geschichte des Bistums Le Mans von der Spätantike bis zur Karolingerzeit.
Actus Pontificum Cenomannis in urbe degentium und Gesta Aldrici, t. I, Mayence, 2002, p. 168.
28 FRANÇOIS BOUGARD ET LAURENT MORELLE

gêné et partage la faute qu’il a commise de bonne foi : si le précepte concédé ne


tient pas et doit être détruit funditus à cause du mensonge des demandeurs, il
doit l’être aussi à cause de « notre fraude ». Reste que, comme dans le cas pré-
cédent, il n’est pas possible de le dire faux. Est alors invoqué, comme pour don-
ner une garantie d’objectivité à l’annulation de l’acte, le principe plus neutre de
l’antériorité (haec posteriora praecepta […] non possunt destruere anteriora), bien ancré
dans la loi et dont les notices de plaids montrent par ailleurs qu’il est un guide
commode et récurrent pour faire le départ entre les documents28. Défilent en-
suite des maximes de droit romain empruntées au Bréviaire d’Alaric et stigma-
tisant à nouveau le subreptice en mobilisant tout le registre de la tromperie : falsa
peticio, fraus, dolus, simulatio, falsitas.
Il faut voir le même arsenal législatif dans les jura forensia qui s’applique-
raient le cas échéant aux préceptes dont se réclamaient deux Goths contre l’église
de Barcelone et dont Charles le Chauve demanda la transmission pour examen lors
du synode d’Attigny en 87429. Référence à la loi en moins, c’est encore un riche
lexique (fraus, malitia, iniquitas, versutia) qu’utilisa le pape Jean X en 914 dans la cir-
culaire envoyée aux évêques de la province de Narbonne pour les prévenir de ne
pas se laisser abuser par les « fausses lettres » présentées quasi ex nostro nomine par Gé-
rard, qui prétendait entrer en possession du siège métropolitain de Narbonne :
l’abondance du vocabulaire paraît encore une fois liée à la gêne autant qu’à l’indi-
gnation devant les bourdes causées par la méconnaissance des situations locales30.
c) Une dernière affaire montre que ce n’est pas parce qu’un acte sou-
verain est diplomatiquement et juridiquement « vrai » qu’il a raison, d’où la pos-
sibilité de revenir sur son contenu en le faisant passer du même coup dans la
catégorie du faux. À l’occasion du couronnement impérial d’Otton III à Rome

28. La règle d’antériorité (antiquior = veracior) pour les actes royaux est exprimée dès Clotaire II
(Praeceptio : Capitularia..., t. I, no 8, c. 5, p. 19) et est appliquée dans de nombreux plaids : H. Bresslau,
Handbuch..., I, p. 645 ; id., « Urkundenbeweis... », p. 18-22. Pour la fin de la période étudiée, voir en
1081, à Sienne, l’annulation par Henri IV d’un précepte émis en son nom fraudulenter car contraire
à un précepte des rois Hugues et Lothaire datant de 938/939 : Die Urkunden Heinrichs IV., t. II, éd.
Dietrich von Gladiss, Weimar, 1959 (M.G.H., Diplomata regum et imperatorum Germaniae, 6-2),
no 335, p. 441, l. 19-20 (ind. Hermann Krause, « Der Widerruf von Privilegien im frühen
Mittelalter », dans Archivalische Zeitschrift, t. 75, 1979, p. 117-134, à la p. 131). Sur la règle d’antériorité,
voir aussi Franz Dorn, Die Landschenkungen der fränkischen Könige. Rechtsinhalt und Geltungsdauer,
Paderborn/Munich/Vienne/Zurich, 1991 (Rechts- und staatswissenschaftliche Veröffentlichungen
der Görres-Gesellschaft, Neue Folge, 60), p. 285 et suiv.
29. Capitularia…, t. II, no 303, c. 3, p. 460, également dans M.G.H., Concilia, IV, éd. Wilfried
Hartmann, Hanovre, 1998, p. 600.
30. Papsturkunden 896-1046, t. I : 896-966, éd. Harald Zimmermann, 2e éd., Vienne, 1988 (Öster-
reichische Akademie der Wissenschaften. Philosophisch-historische Klasse. Denkschriften, 174 ;
Veröffentlichungen der historischen Kommission, 3), no 39.
PRÉVENTION, APPRÉCIATION ET SANCTION DU FAUX DOCUMENTAIRE 29

en mai 996, l’évêque de Crémone Odelricus de son côté, les citoyens de Crémone
du leur, avaient obtenu à quelques jours d’intervalle, qui s’adressant directement
au chancelier (les citoyens), qui passant par l’intercession de la sœur d’Otton III
(l’évêque), des préceptes ménageant les intérêts de chacun : l’un (22 mai) attri-
buant à l’ensemble des cives Cremonenses « libres, riches et pauvres » placés sous
la protection impériale des droits d’usage et de pêche sur le cours de l’Adda
jusqu’au Pô, l’autre (27 mai) confirmant à l’évêque, après Otton Ier et Otton II,
les revenus dérivant de la districtio sur la cité et dans un rayon de cinq milles au-
tour de celle-ci31. Sur le terrain, l’application de ces textes ne pouvait que dé-
boucher sur un conflit. Au mois d’août, alors que la cour se trouvait à Pavie, il
fallut faire machine arrière, en un diplôme qui déclarait nul le texte accordé aux
cives . D’un côté, on insista sur le fait que la confirmation en faveur de l’évêque
avait été donnée en synode, à Saint-Pierre, et corroborée de la main du souve-
rain : manière de dire que le précepte adverse n’avait pas bénéficié de circons-
tances aussi solennelles et surtout de suggérer qu’il souffrait peut-être d’un déficit
de validité, n’étant apparemment pourvu que du sceau et manquant du mono-
gramme impérial33 ; de l’autre, fut stigmatisée la démarche des Crémonais, nefanda
deceptionis fraude nos circumveniendo decipientes. Et puisque l’empereur avait été de
bonne foi abusé, nobis nescientibus, on pouvait passer à la qualification du diplôme
rejeté, a nodo falsum et de ce fait devant être détruit (destruendum, rite abolendum).
Reste qu’un tel revirement pouvait susciter de légitimes protestations,
d’autant que le texte pour les Crémonais avait été émis avant celui pour l’évêque.
On y mit fin lors du deuxième séjour italien d’Otton, en janvier 998, au cours
d’une assemblée de justice tenue à Crémone même dans la « grande loge » de la
domus civitatis – le palais épiscopal – en sa présence34. L’évêque y fit lire selon la
procédure de l’ostensio cartae le diplôme d’août 996, se déclara prêt à affronter tout
contradicteur éventuel puis demanda à l’empereur et à son avoué si le document
était « bon et vrai » et si Otton l’avait bien fait sceller de son sceau ; à la réponse

31. Die Urkunden Otto des III., éd. Theodor Sickel, Hanovre, 1893 (M.G.H., Diplomata regum et
imperatorum Germaniae, 2,2), nos 198 et 204 (également dans Le carte cremonesi dei secoli VIII-XII, éd.
Ettore Falconi, t. I : Documenti dei fondi cremonesi (759-1069), Crémone, 1979, nos 88 et 90) ; deux
autres diplômes ont été accordés à l’évêque le 27 mai, Die Urkunden Otto des III..., nos 205-206
également dans Le carte cremonesi…, t. I, nos 91-92 ; tous sont conservés en copie. Pour le contexte,
voir Aldo A. Settia, « L’età carolingia e ottoniana », dans Storia di Cremona. Dall’alto Medioevo all’età
comunale, éd. Giancarlo Andenna, Azzano San Paolo (Bergame), 2004, p. 39-105, aux p. 65-73.
32. Die Urkunden Otto des III..., no 222.
33. L’annonce de la manus propria d’Otton ne figure pas dans la formule de corroboration du
diplôme no 198 d’Otton III pour les cives.
34. Die Urkunden Otto des III..., no 270, également dans Cesare Manaresi, I placiti del « Regnum
Italiae », t. II-1, Rome, 1957 (Fonti per la storia d’Italia, 96-1), no 232, également dans Le carte
cremonesi…, t. I, no 95.
30 FRANÇOIS BOUGARD ET LAURENT MORELLE

naturellement affirmative fit suite l’imposition du ban impérial sur l’évêque et sur
le précepte, assortie d’une clause de sanction pécuniaire élevée. La notice du
plaid reprit l’intégralité du texte du diplôme. Où l’on voit que la réunion judi-
ciaire, mise en scène à grand spectacle, n’avait pas pour but de dire le droit mais
d’apporter par sa solennité et sa charge rituelle un supplément de légitimité à une
pièce qui prêtait à discussion35.
En l’absence de vice juridique ou formel, il aura fallu tout le poids du
politique pour imposer la loi du plus fort et faire passer le diplôme en faveur des
Crémonais dans la catégorie du faux, en passant par la stigmatisation de la nefanda
fraus. C’est la même démarche qui avait mené à l’annulation par Otton Ier du pré-
cepte par lequel Lothaire II d’Italie, quelques jours avant son décès en 950, avait
attribué l’abbaye de Breme au marquis Arduin le Glabre : les moines plaidèrent
à la fois le subreptice et le vice de forme en disant que Lothaire avait été trompé
par les flatteries du duc, qu’il avait l’esprit dérangé, que ni la cour ni les religieux
premiers concernés n’avaient été avertis, enfin que le roi avait signé l’acte en ca-
chette ; ce qui permit de le casser comme nefandum au cours d’une assemblée, puis
d’en établir un autre à l’attention du monastère36.
Les affaires citées étaient fraîches dans les mémoires, ce qui ouvrait le
champ aux spéculations sur les mauvaises intentions des destinataires des actes
et la bonne foi ou la naïveté de l’autorité. Pour les pièces plus anciennes, il n’était
guère possible de s’aventurer sur ce terrain. Placé devant la nécessité de choisir
entre deux actes souverains contraires mais de forme irréprochable, on hésite
alors à employer l’idée de faux pour justifier que l’un soit écarté plutôt que l’au-
tre. Mieux valent les arguments de droit. Ainsi à Fermo en 968, où furent pré-
sentés devant Otton Ier un précepte de Bérenger Ier en faveur de l’église locale,
un autre de Charles le Gros pour le monastère de Santa Croce sur le Chienti. Le
principe d’antériorité, à la différence de l’affaire de Crémone mais comme à
Verberie en 863, pouvait cette fois être invoqué, ce qui fonda l’annulation du pré-
cepte de Bérenger sans qu’il fût besoin de se prononcer sur le fond : omnibus ap-
paruit injustum et contra legem, ut posteriora scripta priora excedant 37. Relevons simplement

35. Sur cette fonction particulière qu’a pu revêtir l’ostensio cartae, voir Hagen Keller et Stefan Ast,
« Ostensio cartae. Italienische Gerichtsurkunden des 10. Jahrhunderts zwischen Schriftlichkeit und
Performanz », dans Archiv für Diplomatik, t. 53, 2007, p. 99-121.
36. Chronicon Novaliciense, éd. Carlo Cipolla, dans Monumenta Novaliciensia vetustiora, éd. id., t. II,
Rome, 1901 (Fonti per la storia d’Italia, 32), V, 22, p. 264 (preceptum nefandum) et appendice, III
(lettre des moines de Breme à Jean XIII, 972), p. 288 : [Arduinus] dicit se habere preceptum de eodem
(monasterio). Quod frivolum est et mendosum. Namque scimus quo Lotharius regulus, filius Ugonis regis, deceptus
blandiciis fraudibusve sevi ducis ac ingenti amentia detentus, nescientibus Italis principibus nobisque ignorantibus,
pro dolor !, clam firmavit illud preceptum […].
37. Die Urkunden… Otto I., éd. Theodor Sickel, Hanovre, 1879-1884 (M.G.H., Diplomata regum et
PRÉVENTION, APPRÉCIATION ET SANCTION DU FAUX DOCUMENTAIRE 31

le choix de rendre compte de l’affaire par un diplôme et non par une simple no-
tice, choix qui découle probablement de l’importance des pièces mises en cause.
Des titres qui n’émanent pas de la chancellerie royale sont assurément
plus faciles à balayer par de simples arguments d’autorité quelle que soit leur
« vérité » formelle, sans s’embarrasser d’une accusation explicite de faux ou de
frauduleux qui n’aurait a priori pas lieu d’être mais en les traitant sur le mode de
la suspicion, ce qui revient vite au même. C’est le sens des nombreux diplômes
à destination d’évêques ou abbés italiens nouvellement entrés en charge décla-
rant nuls les actes de leurs prédécesseurs car « contraires au droit » (injuste) ou
« inutiles » : étiquette récurrente et commode, simple manière de remettre à zéro
les situations patrimoniales locales avant de s’engager dans un nouveau cycle de
précaires, livelli et échanges38. De même vit-on en 1022 l’évêque Léon de Verceil,
engagé dans une lutte passionnée contre l’émancipation des serfs d’église, convo-
quer un plaid pour faire annuler toute la documentation dont il pouvait démon-
trer l’illégalité, tandis qu’il ramenait à leur servitude première ceux qui, à défaut
d’avoir été « infectés par les immondices des chartes » (cartarum colluviis infectos),
n’avaient pas fait l’objet d’enquête de la part de ses prédécesseurs39. Tout le jeu
est ici de faire rentrer les actes incriminés dans la catégorie aux contours flous
du contra legem, qui mène droit à la fausseté ou, mieux, qui appartient à la sphère
du faux au sens large. La législation lombarde exprime bien ce lien quand elle en-
tend d’une part faire en sorte que les scribes indiquent noir sur blanc que la pro-
cédure prévue par la loi a bien été respectée pour la transaction qu’ils
documentent, d’autre part réserver l’écriture documentaire à ceux qui connais-
sent la loi lombarde ou romaine pour éviter, dit-elle, de se trouver devant des
« faux » issus de l’initiative de qui sait seulement tenir la plume sans pour autant
connaître le droit40.

imperatorum Germaniae, 1), no 367, p. 504, l. 22-23. Du fait que le diplôme de Bérenger fut ensuite
publiquement détruit par l’archichancelier (voir plus loin, texte correspondant à la note 128), les
commentateurs modernes ont unanimement considéré que le diplôme de Bérenger présenté par
l’église de Fermo était faux, ce qui est aller un peu vite en besogne ; voir Johann Friedrich Böhmer,
Regesta Imperii. 1 : Die Regesten des Kaiserreichs unter den Karolingern 751-918 (926/962). 3 : Die Regesten
des Regnum Italiae und der burgundischen Regna, par Herbert Zielinski. 2 : Das Regnum Italiae in der Zeit
der Thronkämpfe und Reichsteilungen 888 (850)-926, Cologne/Weimar/Vienne, 1998, no †1407.
38. Voir F. Bougard, « Actes privés et transferts patrimoniaux en Italie centro-septentrionale (VIIIe-
Xe siècle) », dans Mélanges de l’École française de Rome. Moyen Âge, t. 111, 1999, p. 539-562, aux p. 553-554.
39. Hermann Bloch, « Beiträge zur Geschichte des Bischofs Leo von Vercelli », dans Neues Archiv,
t. 22, 1897, p. 11-136, à la p. 108, également dans Domenico Arnoldi et al., Le carte dello Archivio capi-
tolare di Vercelli, t. I, Pignerol, 1912 (Biblioteca della Società storica subalpina, 70), no 40.
40. Liutprand, nov. 22 (a. 721) et 91 (a. 727) ; id., nov. 29 (teneur équivalente à celle de la nov. 22 ;
attribuée à Liutprand mais probablement promulguée à Bénévent à la fin du VIIIe s.) ; Adelchis, 8
(a. 866) : C. Azzara et S. Gasparri, Le leggi dei Longobardi…, p. 140, 172, 266, 276. De même, la loi
32 FRANÇOIS BOUGARD ET LAURENT MORELLE

Il est d’autres cas que les actes subreptices où l’autorité, diplomatique ou


judiciaire, fait preuve de réserve sur la qualification d’un acte qui n’est pas tenu
pour « vrai ». Quand s’affrontent des actes produits par deux parties en procès, la
victoire donnée à l’une d’elles (et donc la reconnaissance de la véracité de ses ti-
tres) n’implique pas forcément que les actes de l’autre partie soient déclarés « faux ».
Un exemple est offert par la notice d’un jugement rendu en 750 à At-
tigny par le maire du palais Pépin le Bref dans un procès célèbre opposant l’abbé
de Saint-Denis Fulrad à son collègue hainuyer de Maroilles, Hormungus41. Ful-
rad accusait ce dernier de retenir injustement l’oratoire de Croix-Caluyau en Hai-
naut. Pour étayer sa plainte, Fulrad présenta des préceptes (praeceptiones) de
Childebert III (709-710) et d’un roi Clotaire qui peut être Clotaire III (657-673)
ou Clotaire IV (717-719/720), ainsi qu’un jugement (placitum) que l’abbé Chil-
lardus avait obtenu de Dagobert III (711-715)42. De son côté Hormungus pro-
duisit l’acte (testamentum) d’un bienfaiteur nommé Robert (vir inluster Rodbertus) et
sa confirmation (confirmatio) par un roi Clotaire43, dont l’identité est aussi problé-
matique que précédemment44. Par deux fois, notre notice signale à propos des
préceptes royaux pour Saint-Denis (mais pas à propos de la confirmatio pour

des Wisigoths, II, 5, 1 (Chindaswind) met sur le même plan comme critères de validité des scripturae
a) la présence du jour et de l’année, b) la rédaction secundum legis ordinem, c) la corroboration par les
signa ou les souscriptions de l’auteur juridique et des témoins.
41. Die Urkunden der Arnulfinger, éd. Ingrid Heidrich, Bad Münstereifel, 2001, no 21 (17 août [750]).
42. De ces actes, seul le précepte de Childebert III est conservé : Die Urkunden der Merowinger, éd.
Theo Kölzer, coll. Martina Hartmann et Andrea Stieldorf, Hanovre, 2001 (M.G.H., Diplomata
regum Francorum e stirpe merovingica), no 159. Les autres actes y sont répertoriés parmi les
deperdita : dep. no 253 (Clotaire) et no 365 (placitum de Dagobert III).
43. Die Urkunden der Merowinger…, dep. no 250.
44. L’identité des rois Clotaire des actes pour Saint-Denis et pour Maroilles, ainsi que celle du vir
illuster Robert ont suscité des opinions contrastées. Pour Theo Kölzer et ses collaboratrices (Die
Urkunden der Merowinger…, t. I, p. 396-397, t. II, p. 605 et 606), il s’agirait à chaque fois de
Clotaire III ; Ingrid Heidrich (Die Urkunden der Arnulfinger…, p. 109) semble aussi incliner pour
cette solution. Pour Josef Semmler (« Zur pippinidisch-karolingischen Sukzessionskrise 714-723 »,
dans Deutsches Archiv, t. 33, 1977, p. 1-36, spéc. aux p. 15-16), au contraire, suivi par Anne-Marie
Helvétius (Abbayes, évêques et laïques : une politique du pouvoir en Hainaut au Moyen Âge, VIIe-XIe siècle,
Bruxelles, 1994, p. 117-119), ce serait Clotaire IV. Pour Ralf Peters (Die Entwicklung des Grundbesitzes
der Abtei Saint-Denis in merowingischer und karolingischer Zeit, Aix-la-Chapelle/Mayence, 1993, p. 133-
136), il s’agit de Clotaire III dans le dossier de Saint-Denis, mais de Clotaire IV dans celui de
Maroilles. Pour Franz Dorn (Die Landschenkungen…, p. 287 et suiv.), l’acte pour Saint-Denis est de
Clotaire III. L’identité de Robert varie en conséquence : on y voit soit le fondateur présumé de
Maroilles quand l’acte royal pour cet établissement est attribué à Clotaire III, soit un de ces descen-
dants, un duc implanté en Hesbaye, s’il s’agit de Clotaire IV (voir A.-M. Helvétius, Abbayes…, loc.
cit. et Jean-Marie Duvosquel, « La charte de donatio de saint Humbert pour l’abbaye de Maroilles,
en Hainaut [18 mars 674] », dans Bulletin de la Commission royale d’histoire, t. 136, 1970, p. 143-177, aux
p. 144 et 150). Ces débats importent ici car de l’identité controversée des rois Clotaire dépend l’idée
qu’on peut se faire de l’application du principe de priorité donnée aux actes les plus anciens.
PRÉVENTION, APPRÉCIATION ET SANCTION DU FAUX DOCUMENTAIRE 33

Maroilles, ni à propos du jugement de Dagobert III)45 qu’ils ont été « validés par la
main » des rois. Les deux séries d’actes furent relues (relictis… et illis praeceptionibus vel
confirmatione seu et illo testamento). Pépin chercha la vérité (veritatem inquirentes) tant par
les boni homines et les magnifici viri réunis que par les praeceptiones elles-mêmes ; il
« trouva » (invenimus) alors qu’Hormungus n’avait aucune justitia sur le bien en cause.
Hormungus lui-même reconnut que les actes de Saint-Denis étaient « vrais »
(praeceptiones […] veras recognovit) et ne put rien « dire ou opposer contre eux »
(nihil potuit contra ipsas dicere aut opponere) ; il remit un gage en guise de reconnais-
sance de la sentence. Pépin et ses grands rendirent alors leur jugement : le testa-
mentum allégué par Hormungus ne devait « obtenir aucun effet, mais demeurer
vain et sans portée » (perenniter nullum sortiatur effectum, sed vacuum et inane permaneat).
Aux actes royaux de Saint-Denis, déclarés « vrais », ne s’oppose donc
pas un acte « faux », mais un acte vidé de tout effet juridique. Le testamentum de
Robert est en quelque sorte annulé, mais il ne s’agit pas d’un faux46. La tournure
employée dans le jugement de Pépin se retrouve (le cas échéant, avec quelques
variantes) dans d’autres actes royaux mérovingiens47 ; elle s’y applique à des actes
privés qui sont ainsi proprement invalidés.
Cela dit, il est curieux de constater que le jugement final de Pépin ne dit
pas un mot de la confirmatio royale du testamentum qu’avait présentée l’abbé de
Maroilles. Ni vraie, ni fausse, ni déclarée « sans effet », elle est tout simplement
oubliée et on ne peut croire qu’il s’agit d’un accident de la tradition documen-
taire. En déclarant que la charte de Robert en faveur de Maroilles était sans effet,
alors la confirmation royale subséquente devenait ipso facto sans objet. Mais mieux
valait peut-être en effacer le souvenir, la vouer en somme à la damnatio memoriae,
que sanctionner un acte royal48.

45. Ce qui est normal en l’occurrence pour ce dernier acte, puisque les placita ne portent pas la
souscription du roi (Georges Tessier, Diplomatique royale française, Paris, 1962, p. 28). Mais si on tire
de ce constat que notre rédacteur se montrait très attentif aux réalités diplomatiques, alors il y a lieu
d’envisager que la confirmatio du roi Clotaire en faveur de Maroilles ne portait peut-être pas de sous-
cription royale, ce qui pouvait nuire à sa force.
46. On notera à l’appui de cette lecture que l’expression falsa carta n’est pas inconnue de la docu-
mentation royale mérovingienne ; voir Die Urkunden der Merowinger…, no 122 (15 septembre [679],
original) à propos de la déposition de l’évêque d’Embrun condamné à l’exil pour avoir obtenu son
évêché « sua presumcione vel per falsa carta seu per revellacionis audacia, sed no(n) per nostra ordenacione… »
47. Die Urkunden der Merowinger…, no 84 (647/648, déclaré « unecht »), no 95 ([660-673], original),
n 118 (677, interpolé).
o

48. Commentant notamment ce jugement, Robert Jacob (« Jugement des hommes et jugement
de Dieu à l’aube du Moyen Âge », dans Le juge et le jugement dans les traditions juridiques européennes. Études
d’histoire comparée, dir. R. Jacob, Paris, 1996, p. 43-86, à la p. 59) déclare que « la procédure est tout
entière tournée vers un seul but : déclarer une charte “vraie”, l’autre s’estompant en quelque sorte
pour effacer le dilemme ». Il semble cependant opportun de distinguer entre la déclaration de
vacuitas touchant le testamentum et l’effacement dont est victime l’acte royal de Maroilles.
34 FRANÇOIS BOUGARD ET LAURENT MORELLE

Autre bel exemple d’actes contraires en 775, dans un plaid tenu devant
Charlemagne à Düren : l’évêque de Paris revendique le monastère de Plaisir
contre Saint-Denis ; les deux parties présentent des strumenta, probablement des
donations, de personnes différentes. Incapable de se prononcer sur le litige resté
« incertain », sans même envisager apparemment d’appliquer le principe d’anté-
riorité, la décision est confiée au jugement, par l’ordalie de la croix, dont Saint-
Denis sort vainqueur49. Pas un mot n’est dit sur les actes eux-mêmes…

II. — PRATIQUES ET ÉVOLUTION

Les exemples de rejet d’actes pour cause de fausseté, que celle-ci relève
de la manipulation matérielle, de l’inspiration subreptice ou de l’incompatibilité
de la teneur juridique avec la loi sont nombreux. Cependant, ils ne sont pas tou-
jours explicites sur les motifs précis de l’invalidation. L’inspectio, lectio, relectio
ou recitatio des actes suffit parfois aux experts et à l’auditoire pour émettre un ju-
gement aussi définitif que non argumenté sur leur fausseté, ou à la partie adverse
pour reconnaître leur vérité50. Les appréciations positives sur les documents, ad-
mettant le vrai51 ou en jugeant, sont aussi volontiers expéditives, mais en disent
parfois davantage, confirmant en première approche ce que disent les règles.
Dans les deux cas, les intervenants des plaids sont assurément capables de raf-
finement dans leurs expertises.

1. Les critères de l’acceptation et du rejet : actes privés, actes publics


Les Actes des évêques du Mans offrent un bon résumé des critères sur lesquels
se fonde l’acceptation de documents présentés en justice, résumé d’autant plus
fiable qu’il figure dans le cadre du compte rendu d’un plaid largement retravaillé,

49. Die Urkunden Pippins, Karlmanns und Karls des Großen, éd. Engelbert Mühlbacher, Hanovre, 1906
(M.G.H., Diplomata Karolinorum, 1), no 102, p. 107.
50. Ainsi en 870, quand trois individus présentent une notice pour se défendre d’une accusation
d’usurpation de la part de Saint-Bénigne de Dijon : après lecture in conspectu bonorum hominum, elle est
comprobata falsa sans autre détail (Georges Chevrier et Maurice Chaume, Chartes et documents de Saint-
Bénigne de Dijon. Prieurés et dépendances des origines à 1300, t. I : VIe-Xe siècles, publié et annoté par Robert
Folz, Dijon, 1986, no 87) ; ou quand un particulier présente un acte d’échange pour justifier de ses
droits contre l’abbaye Saint-Benoît de Leno (prov. de Brescia), peu avant 1001 : en « entendant »
le document, les juges comprennent qu’il est faux : tunc audientes eam […] attente intelligens falsam ipsam
commutationem dixerunt atque jure stabilem non esse (Die Urkunden Otto des III…, no 405) ; etc.
51. Ainsi à Tournus en 814, une carta est-elle « montrée et relue » par le plaignant à trois reprises,
et à trois reprises le défendeur confirme qu’elle est « vera, nam non falsa », sans s’étendre davantage
(Recueil des chartes de l’abbaye de Cluny, formé par Auguste Bernard, complété, révisé et publié par
Alexandre Bruel, t. I, Paris, 1876, no 3, p. 7).
PRÉVENTION, APPRÉCIATION ET SANCTION DU FAUX DOCUMENTAIRE 35

sinon créé de toutes pièces pour les besoins de l’église du Mans : on peut donc
penser que la formulation des règles en vigueur, par souci de crédibilité, n’a pas
fait dans la fantaisie. Quand l’évêque, en 838, présenta selon eux ses « autorités »
à l’assemblée réunie à Quierzy pour décider entre autres de son litige avec le
monastère de Saint-Calais dont il revendiquait la possession, il fournit avec elles
des témoins idoines, tam sacerdotes quam et veridicos laicos nobiles et bonos et legitimos
sufficienter, qui purent « prouver » (approbaverunt) les documents ; il ressortit en
outre de leur examen que l’évêché jouissait bien de la possession des biens liti-
gieux depuis le temps requis par le droit canonique et séculier52. Deux moments
peuvent être ainsi distingués, celui du témoignage, où la vérité du témoin fait
celle de l’acte, puis le contrôle de la conformité à la loi. On peut alors imaginer
ce qui se passe quand l’acte est rejeté sans qu’il soit dit pourquoi. Voici en 815,
à Poitiers, les moines de Saint-Junien aux prises avec deux frères dont ils contes-
tent les prétentions à la liberté. Ceux-ci fournissent une charte d’affranchisse-
ment, que les juges trouvent falsa in omnibus, sans plus de détail. Les défendeurs
sont alors interrogés : l’acte est-il vrai, peuvent-ils le prouver (adprobare) ? Et de
répondre qu’ils ne peuvent le « rendre vrai » (adverare), puis de reconnaître la
fausseté du document, qu’ils ont fait rédiger de leur propre initiative53. Où l’on
devine que pour le rendre vrai, ils auraient dû présenter des témoins ou trouver
de quoi faire une collatio cartarum, ce dont ils étaient incapables.
Avant que le défendeur soit mis en situation de devoir « prouver » sa
charte, les jugeurs rendent donc un avis sur la charte alléguée. On ignore ordi-
nairement ce qui a motivé cet avis, mais une superbe notice judiciaire tourangelle
de 857 lève un peu le voile pour un cas singulier54. Le texte relate les péripéties
d’un procès qui oppose un prêtre Notbertus à trois laïcs : Autbertus, sa sœur
Argintrudis et son beau-frère Amalgarius. Le prêtre les accuse devant le prévôt
de l’abbaye Saint-Martin de Tours d’avoir détourné le don qu’Isaïe, leur oncle,
avait destiné à son église. Le prévôt convoque un plaid puis un autre a lieu lors
d’une tournée judiciaire du même prévôt, à Saint-Espain, probablement l’église
qui a été privée du don d’Isaïe. On délibère et l’assemblée juge que les défendeurs
doivent présenter leurs auctoritates. Un des trois défendeurs, Autbertus, annonce
alors publiquement que « leurs autorités étaient fausses » ([il]lorum auctoritates false
erant) : il jette les actes sur l’autel de saint Espagne. Son beau-frère Amalgarius,

52. M. Weidemann, Geschichte des Bistums Le Mans…, t. I, p. 165 ; supra, note 27.
53. Chartes de l’abbaye de Nouaillé de 678 à 1200, éd. Pierre de Monsabert, Poitiers, 1936 (Archives
historiques du Poitou, 49), no 15.
54. Marcel Thévenin, Textes relatifs aux institutions privées et publiques aux époques mérovingienne et carolin-
gienne. Institutions privées, Paris, 1887, no 89 ; Janet L. Nelson, « Dispute settlement in Carolingian West
Francia », dans The Settlement of Disputes in Early Medieval Europe, éd. Wendy Davies et Paul Fouracre,
Cambridge, 1986, p. 45-64, aux p. 56-59 (texte de l’édition Thévenin reproduit aux p. 248-250).
36 FRANÇOIS BOUGARD ET LAURENT MORELLE

parlant au nom de son épouse, déclare alors qu’Autbertus « conteste (contendere)


injustement les autorités de son épouse (à lui) ». Il est alors décidé qu’Autbertus
présenterait les chartes publiquement (in palam). Deux chartes sont apportées,
l’une au nom d’Isaïe et une autre qui avait été faite ingeniose à Tours. Ces chartes
« furent lues à haute voix, et trouvées publiquement fausses » (quas recitatas invente
sunt falsae publiciter).
Chose rare, le rédacteur nous dit alors pourquoi elles furent déclarées
fausses. Trois éléments jouèrent en défaveur de l’acte. D’abord, deux individus,
Notfredus et Geroinus, dont les noms étaient inscrits (comme témoins ?) sur la
première charte, jurèrent qu’ils n’avaient jamais « validé » (firmare) la charte et
que celle-ci n’avait jamais été « corroborée » (corroborare). Ensuite, le scribe de
l’acte (scriptor), qui était présent, déclara publiquement qu’il avait bien écrit la
charte, mais qu’il ne l’avait pas corroborée. Enfin, presque tous les colons pré-
sents témoignèrent n’avoir jamais vu cette charte corroborée, ajoutant que ce
n’étaient pas les colons de cette villa dont on avait inscrit les noms, mais ceux
d’une autre localité. La déclaration de « fausseté » consécutive à la relectio de l’acte
procédait donc ici d’une enquête, ou plutôt d’une sorte d’interrogatoire, mené
auprès des personnes impliquées dans la confection de l’acte écrit (deux témoins
et le notaire) et auprès de celles qui auraient dû l’être (les colons). On voit com-
ment la lecture publique d’un acte produit localement pouvait ouvrir à la vérifi-
cation des données qu’il renfermait. À la suite de cette déclaration de falsitas, la
procédure judiciaire suivit son cours. Amalgarius fut requis de produire des té-
moins qui pourraient jurer que les chartes étaient vraies. Il s’en déclara incapa-
ble. Agintrudis affirma que c’était par peur du prêtre qu’ils ne pouvaient trouver
des témoins pour jurer. Elle donna cependant des noms de colons à même, selon
elle, de le faire. On amena des reliques et le thème du jugement fut formulé : c’est
ainsi que les témoins jurèrent que l’acte en cause, un titulus venditionis, n’avait pas
été corroboré, que la vestitura n’avait pas été accomplie, enfin que le bien en cause
devait revenir plutôt à Saint-Espain qu’à Agintrudis. Un autre jurement défavo-
rable au second acte allégué fut prononcé similiter (mais la notice ne donne aucun
détail).
La notice n’est pas très nette sur le rôle du scriptor dans la conception
de ce « faux » qu’on pourrait assimiler, vu la complicité au moins passive du no-
taire, à une sorte de faux de chancellerie. Le scribe a avoué que l’acte n’avait pas
été corroboré, mais on ne sait s’il cherche ce faisant à se défendre (la falsifica-
tion n’aurait pas été menée jusqu’à son terme car l’acte ne porterait pas de signe
de validation), ou bien s’il avoue son forfait (la charte devait passer pour un acte
corroboré alors qu’elle ne l’avait pas été en réalité). Ce qui est sûr, c’est que la
charte ne répondait pas au critère de publicité attendu ; la communauté locale
était incapable de répondre d’un tel acte et de garantir sa validité sociale.
PRÉVENTION, APPRÉCIATION ET SANCTION DU FAUX DOCUMENTAIRE 37

Les Actes des évêques du Mans, déjà mis à profit plus haut pour des
actes épiscopaux, fournissent aussi les éléments d’appréciation relatifs aux actes
publics55. À l’assemblée d’Aix-la-Chapelle en 838/839 fut, prétend le texte, pré-
senté un diplôme de Charlemagne. Après avoir constaté la présence de la manus
propria et du sceau, on discuta de l’antériorité du contenu par rapport à celui
d’autres pièces, puis du contenu lui-même56. L’irruption du sceau parmi les signes
de validation pris en considération est symptomatique de sa portée nouvelle,
désormais bien visible au IXe siècle – le sceau est alors rapporté à la personne du
souverain et non plus signe administratif de fonction comme à l’époque méro-
vingienne – ; au mitan du siècle précédent, comme on l’a vu à propos du placi-
tum pippinide de 750, ce n’était pas le sceau mais la manus propria du souverain
sur les actes royaux mérovingiens qui était notée57. À Caderot (Bouches-du-
Rhône), en 843/844, l’avoué de Saint-Victor de Marseille donne à relire plu-
sieurs préceptes royaux et impériaux relatifs à un tonlieu, et ipsi precepti ex cunctorum
anulis impressiones manifeste gestant 58. Les signes de validation, ici, jouent le rôle des
témoins pour l’acte privé, ils sont aussi éloquents par leur présence silencieuse
que ces derniers par leurs déclarations, telles qu’elles figurent par exemple dans
les procédures wisigothiques de « réparations » d’écritures détruites ou perdues :
des déclarations qui disent à la fois la teneur des actes et leur vérité. Veut-on
être plus précis encore ? En 863, la notice du plaid présidé par Charles le Chauve
à Verberie, celui-là même qui débouta l’église du Mans de ses prétentions sur
Saint-Calais et qui justifia la fabrication des faux déjà cités, fut scellée « pour
échapper à tout soupçon de faux » – la précision s’imposait dans une affaire où
l’on venait d’écarter des pièces jugées fausses59. De même, deux siècles plus
tard, voit-on le roi de Germanie Henri IV faire sceller une confirmation à une

55. L’adjectif « public » est ici pris au sens étroit de la diplomatique : actes royaux ou pontificaux.
56. M. Weidemann, Geschichte des Bistums Le Mans…, p. 168.
57. Sur cette inflexion : L. Morelle, « La main du roi et le nom de Dieu : la validation de l’acte royal
selon Hincmar, d’après un passage de son De Divortio », dans Foi chrétienne et églises dans la société poli-
tique de l’Occident du haut Moyen Âge (IVe-XIIe siècle), éd. Jacqueline Hoareau-Dodinau et Pascal Texier,
Limoges, 2004 (Cahiers de l’Institut d’anthropologie juridique de Limoges, 11), p. 287-318, aux
p. 301-303 ; voir aussi Peter Worm, « Alte und neue Strategien der Beglaubigung. Öffentlichkeit und
Königsurkunde im frühen Mittelalter », dans Frühmittelaterliche Studien, t. 38, 2004, p. 297-308 (autre
version, en anglais, de cet article : « From subscription to seal : the growing importance of seals as
signs of authenticity in early medieval royal charters », dans Strategies of Writing. Studies on Text ant
Trust in the Middle Ages, éd. Petra Schulte, Marco Mostert et Irene van Renswoude, Turnhout, 2008
[Utrecht Studies in Medieval Literacy, 13], p. 63-83). Sur le sceau mérovingien : Andrea Stieldorf,
« Gestalt und Funktion der Siegel auf den merowingischen Königsurkunden », dans Archiv für
Diplomatik, t. 47-48, 2001-2002, p. 133-165.
58. Cartulaire de l’abbaye de Saint-Victor de Marseille, éd. Benjamin Guérard, t. I, Paris, 1857
(Collection des cartulaires de France, 8), no 26.
59. Acte cité note 26.
38 FRANÇOIS BOUGARD ET LAURENT MORELLE

convention passée entre l’évêque d’Utrecht et l’abbaye d’Echternach et établie


en deux exemplaires, « pour qu’on ne pense pas qu’elle soit fausse »60.
Le plus souvent, on se contente de signaler qu’a été présenté tel ou tel
« précepte scellé », manière de prévenir une éventuelle objection sans s’appe-
santir sur le fait que, bien sûr, le sceau ne manquait pas, c’est la première chose
que l’on contrôle, celle aussi qui saute aux yeux61 ; ou bien l’indication saute
d’elle-même, tellement elle va de soi. Les critères qui amènent à rejeter un di-
plôme sont alors faciles à énoncer : en 1081, au synode présidé à Issoudun par
le légat pontifical Hugues de Die, les moines de Flavigny s’efforcèrent d’étayer
leurs prétentions sur celui de Corbigny avec un lot de titres non seulement peu
décisifs dans leur contenu, mais surtout dépourvus du moindre sceau ou bulle,
« qui sont les indices certains des privilèges des pontifes romains et des pré-
ceptes des rois ». De fait, ces pièces furent « répudiées » sans plus d’examen,
tandis que la partie adverse put faire valoir ses propres actes, qualifiés de « plus
vrais »62. Le même critère prévalut au concile présidé à Toulouse par Urbain II
en 1096, où le pape déclara faux un privilège sur la base de l’absence de sceau63.
Il reste que si l’absence de sceau sur un acte royal ou pontifical risque fort d’en-
traîner le rejet de l’acte sans plus ample examen, il n’est pas sûr que le seul constat
de sa présence referme ledit examen.

Dans la plupart des cas cités – la notice tourangelle de 857 fait excep-
tion –, rien n’est dit d’une éventuelle convocation du notaire ou d’un examen
plus approfondi du document pour en contrôler la datation ou l’écriture. Pour
les actes privés, on peut penser qu’un tel examen est, en partie au moins, impli-
cite, car une pièce dépourvue au minimum du nom du scribe a toutes chances

60. Die Urkunden Heinrichs IV., t. I, éd. D. von Gladiss, Weimar, 1941 (M.G.H., Diplomata regum
et imperatorum Germaniae, 6-1), no 116, p. 155, l. 26-27.
61. Ainsi à Salerne en 952 : querentes rem ipsa ipse I. sivi conbincere per unum preceptum sigillatum que
ostendi, continente […] (Codex diplomaticus Cavensis, éd. Michele Morcaldi, Mauro Schiani et Sylvano De
Stephano, t. I, Naples, 1873, no 181) ; ou encore en 973 : et ab utile anulo erat sigillatum (Codex…, t. II,
1875, no 274).
62. Anatole de Charmasse, Chartes de l’abbaye de Corbigny, dans Mémoires de la société éduenne, n. s., t. 17,
1889, no 2, p. 6 : producte sunt in medium quedam carte cum uno privilegio nullius auctoritatis vel ponderis, que
cum magna dubietate Corbiniacensem locum ad Flaviniacense monasterium pertinuisse monstrabant, et quum sine
sigillo vel bulla, que privilegiorum romanorum pontificum ac preceptorum regum certa indicia sunt, auctoritates
abbatis erant, sicuti vana et parum veri continentia, repudiata sunt judicio archiepiscoporum et episcoporum qui
aderant, presertim cum Corbiniacenses monachi veriores cartas inducerent […]
63. Cartulaire du chapitre de l’église métropolitaine Sainte-Marie d’Auch, éd. C. Lacave La Plagne Barris,
Paris/Auch, 1899 (Archives historiques de la Gascogne, 2e s., 3), no 56 : in conspectu ejusdem domini
pape perlecto nulliusque sigillo signatum invento, ab eodem judicatum est falsum esse […] ; voir H. E. J. Cowdrey,
The Cluniacs and the Gregorian Reform, Oxford, 1970, p. 99 ; Giles Constable, « Forgery and plagiarism
in the Middle Ages », dans Archiv für Diplomatik, t. 29, 1983, p. 1-41, à la p. 17.
PRÉVENTION, APPRÉCIATION ET SANCTION DU FAUX DOCUMENTAIRE 39

d’être rejetée. Dans l’Italie lombarde, Ratchis avait subordonné la validité d’un
acte de vente au fait qu’il fût écrit ad scrivane publico – c’est-à-dire par un scribe
exerçant en public son activité64 – et corroboré par des témoins idoines. Plu-
sieurs notices de plaids des IXe-XIe siècles dans le royaume d’Italie et dans les
Pouilles évoquent le contrôle de ces éléments, en des termes directement puisés
au texte de loi, tantôt pour accepter un document, tantôt pour le rejeter65. Et
pour peu que le rédacteur de la notice soit tant soit peu précis, l’on voit bien
que l’examen des juges est une vraie revue d’ensemble : de trois actes présentés
devant un tribunal réuni près de Modène en 931, il est ainsi indiqué qu’ils étaient :
1) « signés » de la propre main de leurs auteurs juridiques, 2) corroborés par des
témoins, 3) écrits par un notaire « public », 4) munis de la formule de traditio et
de completio, 5) correctement datés selon les années de règne et l’indiction – où
l’on rejoint les exigences de la loi wisigothique66.
Il ne manque pas non plus, dans les régions les plus romanisées, d’exem-
ples de collation d’écritures, même si celle-ci ne saurait être dirimante67. C’est à
une conlatio que procède en 945 l’abbé de Saint-Pierre de Cardeña, en Castille,
pour trancher entre deux actes contraires prétendument émis par un prêtre dont
l’héritage est disputé ; l’examen aura probablement porté sur la souscription de
l’ecclésiastique68. Les plaids tenus à Rome même sont plus explicites. Ainsi, en
998, l’abbé des Saints-Côme-et-Damien put-il faire valoir contre Sainte-Marie de
Farfa une pièce falsissima en refusant de se plier à la manus collatio prévue par la

64. Ratchis, 8 (C. Azzara et S. Gasparri, Le leggi dei Longobardi. Storia, memoria e diritto di un popolo
germanico, Milan, 1992, p. 240) ; sur le sens à donner à l’expression ad scrivane publico, voir Alessandro
Pratesi, « L’accezione di publicus et publice nella storia del notariato medievale », dans Studi in memoria
di Giovanni Cassandro, t. III, Rome, 1991 (Pubblicazioni degli Archivi di Stato, Saggi, 18), p. 877-894,
rééd. dans id., Tra carte e notai. Saggi di diplomatica dal 1951 al 1991, Rome, 1992 (Miscellanea della
Società romana di storia patria, 35), p. 65-82.
65. C. Manaresi, I placiti…, t. I (1955), no 50 (près de Rieti, 845) : ipsa cartula erat per notarium publicum
et per idoneos testes roborata ; no 60 (près de Vérone, 856) : ipsa cartula scripta erat per scriva publico et a testes
idoneis rovorata ; no 96 (Asti, 887) : cartola […] legibus scripta non est, pro eo quod notarius scrivo publico
scripta non est, nec firmata. Pour les exemples méridionaux, voir F. Magistrale, Notariato e documentazione
in Terra di Bari…, p. 495.
66. C. Manaresi, I placiti…, t. I, no 134 : Erat cartulas ipsas ab eisdem emissoribus manu propria firmatas
et a testibus roboratas seu et a publici notarii scriptas, legebantur traditas et completas essent et emissas per regnorum
et indicionem ; formulation voisine au t. II-1, no 256 (Parme, a. 1000). Pour la loi wisigothique, voir
supra, note 40.
67. Justinien (nov. 73) avait mis en doute sa pertinence, car elle sonne comme un défi à relever
pour le faussaire habile, tandis que l’écriture d’un individu peut changer selon son âge, son état de
santé, etc. Voir Hermann U. Kantorowicz, « Schriftvergleichung und Urkundenfälschung. Beitrag
zur Geschichte der Diplomatik im Mittelalter », dans Quellen und Forschungen aus italienischen Archiven
und Bibliotheken, t. 9, 1906, p. 38-55, aux p. 39-42.
68. Gonzalo Martínez Díez, Colección documental del monasterio de San Pedro de Cardeña, Burgos, 1998,
no 55.
40 FRANÇOIS BOUGARD ET LAURENT MORELLE

lex romana : une victoire obtenue, selon les moines de Farfa, grâce à la corrup-
tion du pape Grégoire V qui présidait l’audience69. En 1012, un particulier qui
prétendait entrer en possession d’une maison en ville en vertu d’un bail emphy-
téotique supposé avoir été concédé par Farfa à ses parents puis renouvelé en sa
faveur par le dernier abbé (Jean III, 996-997) n’eut pas cette chance : la simple
lecture des contrats suffit à persuader le tribunal que les pièces étaient fausses
et « loin du chemin de la vérité », puis les juges firent apporter d’autres chartes
portant la souscription de l’abbé Jean III pour procéder à une comparaison gra-
phologique qui acheva de confondre le défendeur70.
On ne s’étonnera donc pas de constater que les milieux du Latran por-
tent une attention particulière à l’écriture des textes et aux souscriptions. Dans
les reproches adressés à l’archevêque Jean de Ravenne par Nicolas Ier (858-867)
figure la falsification de pièces d’archives dans le but d’accroître l’extension géo-
graphique des droits fonciers du siège de Ravenne : cautiones et indiculi […] falsa-
vit et quaedam barbara scripta, quedam vero falsa conposuit ; où l’on devine un riche
éventail d’interpolations, de créations d’actes supposés anciens avec imitation
de l’écriture du temps – comme firent les moines de Saint-Denis pour l’écriture
mérovingienne dans les années 1060-106571. Le même Nicolas Ier soumet à la cri-
tique les actes synodaux qui lui sont présentés par les archevêques francs Gun-
ther et Teutgaud en 863 et fait rechercher dans le registre de sa correspondance
une lettre supposée écrite sous son nom pour la comparer avec celle dont on lui
attribue faussement la paternité72. En 869, pour justifier devant son successeur
Adrien II et un public de spécialistes la présence des souscriptions de Michel III,
de Basile Ier et de nombre d’évêques grecs au bas des actes du « conciliabule »

69. Il regesto di Farfa…, t. III, no 437, voir également dans C. Manaresi, I placiti…, t. II-1, no 254,
p. 439. Voir Pierre Toubert, Les structures du Latium médiéval. Le Latium méridional et la Sabine du IXe siècle
à la fin du XIIe siècle, t. II, Rome, 1973 (Bibliothèque des écoles françaises d’Athènes et de Rome, 221),
p. 1249, n. 5 ; Giovanni Chiodi, « Roma e il diritto romano : consulenze di giudici e strategie di
avvocati dal X al XIII secolo », dans Roma fra Oriente e Occidente. Settimane di studio del Centro italiano di
studi sull’alto medioevo, XLIX, 19-24 aprile 2001, t. II, Spolète, 2002, p. 1140-1245, aux p. 1185-1189
sur cet exemple et le suivant.
70. Il regesto di Farfa…, t. IV, Rome, 1888, no 658 : repertus est quod [cartae] falsidicae essent, et a tramite
veritatis longae. Deinde domnus praefectus praecepit ut venirent aliae chartae in quibus esset ascripta manus nominati
Iohannis abbatis olim suprascripti monasterii, quas vulgo manus collationis dicimus, et modo videbimus si verae sint
an falsae. Ilico juxta praeceptum domni praefecti fecerunt, et adduxerunt alias chartas. Sed minime assimilita erat
scriptura earum […].
71. Le Liber pontificalis, éd. Louis Duchesne, t. II, Paris, 1892, p. 155, l. 24-26 ; Jean Vezin, « Écri-
tures imitées dans les livres et les documents du haut Moyen Âge (VIIe-XIe siècle) », dans Bibliothèque
de l’École des chartes, t. 165, 2007, p. 47-66, aux p. 62-64.
72. Ibid., p. 160, l. 22-23 ; voir Wilfried Hartmann, « Fälschungsverdacht und Fälschungsnachweis
im früheren Mittelalter », dans Fälschungen im Mittelalter…, t. II : Gefälschte Rechtstexte – Der bestrafte
Fälscher, Hanovre, 1988 (Schriften der M.G.H., 33), p. 111-127, à la p. 126.
PRÉVENTION, APPRÉCIATION ET SANCTION DU FAUX DOCUMENTAIRE 41

de 867 par lequel Photius avait fait condamner Nicolas et qu’il fallait à présent
renier en en démontrant la fausseté, les émissaires byzantins se livrèrent à des ex-
plications contournées dont probablement nul ne fut dupe : Michel, ivrogne no-
toire, avait signé après beuverie, de nuit, sans voir ce qu’il faisait ; la souscription
de Basile n’avait pu qu’être contrefaite puisqu’un empereur catholique comme
lui n’aurait jamais souscrit de telles horreurs ; certains évêques, complices du for-
fait, ont signé ; d’autres ont été abusés ; pour d’autres enfin – un millier environ,
selon Anastase le Bibliothécaire, pourfendeur du « faussaire des faussaires »73 –,
on a simplement inventé les souscriptions en changeant l’écriture d’un nom à
l’autre, passant du trait fin d’une plume bien aiguisée au trait gras d’une autre, si-
mulant la graphie tremblée d’un vieillard et tachant le parchemin. Quel dom-
mage, ajoutent-ils sans risque d’être pris au mot, de ne pas être à Constantinople
pour pouvoir comparer les souscriptions des uns et des autres74 !
L’expertise graphologique a pu être pratiquée aussi pour les actes sou-
verains, témoin celle qui permit de confondre l’évêque Gilles de Reims en 590,
quand le référendaire de Childebert II, Otton, nia avoir souscrit un diplôme sur
lequel avait été contrefaite son écriture75. Mais on est bien en peine de trouver
d’autres exemples, ce qui peut paraître surprenant, puisqu’il n’est pas si facile de
maîtriser les litterae elongatae ou la graphie propre à la chancellerie – ce qui devrait
faciliter le repérage des privilèges contrefaits. La loi des Wisigoths garde au reste
bien présente la préoccupation romaine de sanctionner qui altérerait le texte

73. Photius falsarius falsidicorum ou f. falsorum : M.G.H., Epistolae, VII, Berlin, 1928, p. 406, l. 26-30.
74. Le Liber pontificalis…, t. II, p. 179 ; voir W. Hartmann, « Fälschungsverdacht… », p. 122-123.
L’extorsion de souscriptions est pratique courante : voir l’affaire célèbre de celle d’Hincmar de
Laon, dont s’expliqua Hincmar de Reims en 871 (M.G.H., Concilia, IV, éd. W. Hartmann, Hanovre,
1998, p. 478-481) ou, du côté grec, la non moins célèbre affaire de la signature par le patriarche de
Constantinople Tryphon d’un acte en blanc, qui fut joint à celui de sa résignation à la charge, en
931 (Jean Skylitzès, Empereurs de Constantinople, trad. Bernard Flusin, annotation Jean-Claude
Cheynet, Paris, 2003 [Réalités byzantines, 8], p. 191 ; voir Margaret Mulett, « Writing in early
medieval Byzantium », dans The Uses of Literacy in Early Mediaeval Europe, éd. Rosamond McKitterick,
Cambridge, 1990, p. 156-185, à la p. 171 ; l’épisode est illustré dans deux miniatures du manuscrit
de Skylitzès de Madrid, Bibl. nac., Vitr. 26.2 (Italie, fin du XIIe siècle), fol. 128v ; reproductions en
couleurs dans Vasiliki Tsamakda, The Illustrated Chronicle of Ioannes Skylitzes in Madrid, Leyde, 2002,
fig. 304-305.
75. Grégoire de Tours, Decem libri historiarum, éd. Bruno Krusch et Wilhelm Levison, Hanovre,
1951 (M.G.H., Scriptores rerum Merovingicarum, 1), X, 19, p. 510-511. Sur ce procès : Hartmut
Atsma et Jean Vezin, « Pouvoir par écrit : les implications graphiques », dans Les actes comme expression
du pouvoir au haut Moyen Âge, actes de la table ronde de Nancy, 26-27 novembre 1999, éd. Marie-José Gasse-
Grandjean et Benoît-Michel Tock, Turnhout (Artem, 2003), p. 19-32, aux p. 21-22 (p. 22, l. 3 : lire
Otton au lieu de Childebert). Sur l’apport du récit de Grégoire à la diplomatique royale mérovin-
gienne, brèves remarques dans L. Morelle, [résumé de la conférence « Pratiques médiévales de
l’écrit documentaire »], dans Livret-annuaire de l’École pratique des hautes études, section des Sciences histo-
riques et philologiques, t. 19, 2003-2004, p. 190-194, aux p. 190-191.
42 FRANÇOIS BOUGARD ET LAURENT MORELLE

d’un document public en changeant ou ajoutant des mots, voire en imitant le


sceau76. Mais c’est que le problème n’est peut-être pas là : rien n’interdit en effet
de reproduire un diplôme ou un privilège à l’identique, tant qu’il est dépourvu
du sceau de cire ou de la bulle métallique qui, seuls, le rendent vrai. L’écriture,
elle, est secondaire, si parfaitement imitée soit-elle. Quant à la manus propria (croix
ou monogramme) et à la rota, leur statut a pu varier, entre une prudente absten-
tion pour éviter le soupçon de falsification et au contraire l’exigence de faire
figurer le dessin sur l’exemplaire copié pour que celui-ci soit complet. On a ainsi
tenu – mais à quelle date ? – à faire disparaître par grattage la croix de validation
apposée au bas de l’exemplar d’un précepte délivré en 751 par Pépin, maire du pa-
lais, pour Saint-Denis, acte également transmis en original77. À la fin des années
1170 en revanche, un juge siennois, pour sauver la validité en justice de son travail
de copiste, dut se justifier de n’avoir pas tracé la rota au bas de la reproduction
d’une sentence émise par le pape Calixte II en 1124 et dont il avait vu et lu
l’« authentique » bullé : il avait simplement oublié son compas, mais fit remar-
quer qu’il avait pris soin de laisser la place pour faire le dessin plus tard et pour
apposer son propre signum78.

2. Le Midi, terre du vrai-faux


Bénéficiant d’une meilleure maîtrise de la production documentaire que
d’autres régions, l’Espagne wisigothique et l’Italie ont su aussi mieux exploiter les
ressources offertes par les transferts de biens irréprochables dans leurs termes
mais pouvant prêter le flanc à l’accusation de faux dès lors que les situations
concrètes se trouvaient en décalage avec ce que disait le droit. En 642/643, la
charge menée par le roi Chindasvind contre les donations suivies de rétrocessions
en précaire, remarquable par l’étendue du lexique relatif à la fausseté, témoigne de
la nette conscience du problème tout en sonnant comme un aveu d’impuissance :

On en repère beaucoup, souvent qui, pris par telle ou telle réflexion per-
verse, se trouvent avoir fait passer ou font passer leurs biens sous un motif
fallacieux aux églises, à leurs épouses ou à leurs enfants et amis ou à d’au-

76. Lex Visigothorum…, VII, 5, 1, p. 303 (texte supra, note 17) ou en partie dans Pauli Sententiae, V,
25, 1.
77. Chartae Latinae antiquiores, no 596 : voir L. Morelle, [résumé de la conférence « Pratiques médié-
vales de l’écrit documentaire »], dans Livret-annuaire de l’École pratique des hautes études, section des Sciences
historiques et philologiques, t. 23, 2007-2008, p. 164-169, à la p. 168.
78. Ubaldo Pasqui, Documenti per la città di Arezzo nel medio evo, t. I, Florence, 1911, p. 563. Voir
Marlène Polock, « Zum Rechtsstreit zwischen den Bistümern Siena und Arezzo und zum sog.
Registrum pape Alexandri vom Monte Soratte. Ein Diskussionsbeitrag », dans Archiv für Diplomatik,
t. 42, 1996, p. 7-31, à la p. 19, n. 31.
PRÉVENTION, APPRÉCIATION ET SANCTION DU FAUX DOCUMENTAIRE 43

tres individus quelconques et qui, redemandant à titre précaire cela même


qu’ils avaient transféré frauduleusement à la propriété de quelqu’un d’au-
tre, les reçoivent de nouveau grâce à d’habiles procédés en leur propriété
pour les posséder : ainsi n’ont-ils commis aucun délit au sujet de leurs
biens, excepté seulement, par un montage des plus faux, de composer
des écritures fictives se présentant sous l’apparence du vrai […]79

À l’époque carolingienne, la pratique italienne ne semble pas en reste,


à en juger par plusieurs capitulaires qui couvrent tout le IXe siècle et disent aussi
l’un des motifs de telles « inventions » : échapper au service armé et aux obliga-
tions publiques pesant sur les hommes libres, puisque celles-ci sont indexées sur
la propriété foncière. Ici sont mis en cause les contrats livellaires établis pro fraude
plutôt que pro paupertate et les actes de ventes également « frauduleux », mais l’on
ne doute pas que les précaires pouvaient être également visées80. Au-delà des
raisons sociales qui peuvent être à l’origine de ces pratiques81, il s’agit bien d’actes
émis dans des intentions fausses. On imagine aussi les tours de passe-passe grâce
auxquels certains ont pu rentrer en possession légitime de leurs biens une fois
passée l’alerte fiscale. C’est peut-être un tel cas qui fut jugé à Lucques en 865
quand fut contestée, au nom d’une fraude présumée, la légalité d’une donation
émise par un particulier au profit de son ancien vendeur82.
Si la fraude économique et juridique est avérée, elle ne semble cependant
pas avoir débouché sur des accusations explicites de faux telles que l’exprime la
loi wisigothique. Les Xe et XIe siècles italiens ont connu en revanche une inflation
d’affaires de faux et de falsatio, à propos de techniques d’inspiration différente

79. Leges Visigothorum…, II, 1, 8, p. 56 : multi plerumque repperiuntur, qui, dum his et talibus pravis medi-
tationibus occupantur, argumento quodam fallaci in ecclesiis aut uxoribus vel filiis adque amicis seu in aliis
quibuscumque personis suas inveniantur transduxisse vel transducere facultates, etiam et ipsa que fraudulenter in
dominio alieno contulerant, jure precario reposcentes sub calliditatis studio in suo denuo dominio possidenda recipiant,
unde nihil de suis rebus visi sunt admisisse, nisi solum concinnacione falsissima fictas quasi veridicas videantur scrip-
turas conficere […].
80. Capitularia…, t. I, no 93 (a. 813), c. 5, p. 196 : ut libellarii antiqui vel illi noviter facti, qui non pro fraude,
sed pro sola paupertate et necessitate terram ecclesiae colunt vel colenda suscipiunt […] ; no 158 (a. 822-823), c. 8,
p. 319 : De homines qui res suas alienant ubicumque et super resedent, distringat eos comes […] ; no 165 (a. 825),
c. 2, p. 330 : ut liberi homines, qui non propter paupertatem sed ob vitandam rei publicae utilitatem fraudolenter ac
ingeniose res suas ecclesiis delegant easque denuo sub censu utendas recipiunt, ut, quousque ipsas res possident, hostem
et reliquas publicas functiones faciant […], ut status et utilitas regni hujuscemodi adinventionibus non infirmetur […] ;
ibid., c. 3, p. 330 : si quis alterius proprietatem qui hostem facere potest emerit […] ; t. II, no 208 (a. 844-849),
p. 78 : De his personis, qui res suas ideo in alteram personam delegant, ut ad placitum venire non compellantur […] ;
no 225 (a. 898), c. 5 : Quod si occasione vitandi exercitus aut placiti [res arimannorum] venditae fuerint […].
81. Giuseppe Tabacco, I liberi del re nell’Italia carolingia e postcarolingia, Spolète, 1966, p. 53-55.
82. C. Manaresi, I placiti…, t. I, no 72 ; présentation et traduction du plaid dans F. Bougard, « Écrire
le procès : le compte rendu judiciaire entre VIIIe et XIe siècle », dans Médiévales, t. 56, printemps 2009,
p. 23-40, aux p. 28-31.
44 FRANÇOIS BOUGARD ET LAURENT MORELLE

mais menant aux mêmes effets documentaires83. Il y entre pour une part l’effet
mécanique de l’augmentation générale de la production d’actes. Mais les nou-
velles pratiques sont aussi en cause, spécialement celles liées au crédit par le biais
du mort-gage84. Aux VIIIe-IXe siècles figuraient dans un même acte le montant et
la durée du prêt d’une part, le bien gagé de l’autre. Après remboursement, la
pièce était annulée et restituée au débiteur ; à défaut, le bien gagé devenait pro-
priété du créditeur, l’acte de prêt valant alors « comme » (tamquam) titre de vente.
À cette opération s’est substitué un mécanisme plus simple et plus direct : au mo-
ment du prêt est établi un acte de vente du bien gagé, le plus souvent sans indi-
cation du motif, acte gardé par le créditeur-« acheteur » puis rendu au
débiteur-« vendeur » ou conservé et rendu public selon que la somme serait ou
non remboursée. La modification s’explique aisément par le fait qu’il était plus
sûr pour le créditeur de disposer éventuellement à terme d’un véritable titre de
vente que d’un acte qui en tenait lieu. Le système évoluant, on vit circuler non
seulement des ventes, mais aussi des actes de donation et d’échange, confiés par-
fois à des tiers pendant la durée de la transaction. Les pièces ainsi rédigées, irré-
prochables dans leur forme mais n’en relevant pas moins d’une collusio acceptée
par tous à commencer par les notaires et les juges, ont ainsi vocation soit à être
détruites, soit à avoir une réalisation juridique différée. L’exigence de publicité et
de clarification qu’implique cette dernière suppose le plus souvent un passage
devant les tribunaux, qui ont pour cela mis à profit des procédures nouvelles, à
commencer par celle de l’ostensio cartae, avec sa demande adressée au défendeur de
confirmer que l’acte présenté devant l’assemblée est « bon et vrai »85. Mais s’ou-
vrait aussi une casuistique judiciaire du vrai-faux : que faire si le créditeur garde
par devers lui le titre de propriété après remboursement ? C’est la question labo-
rieusement présentée par l’Expositio au Liber Papiensis au sein du long commentaire
qu’elle fait du capitulaire de Gui de Spolète de 891, à la fin du XIe siècle :

Si quelqu’un a fait une charte de vente à un autre pour une pièce de terre
en lieu de gage et s’il a remboursé la dette à son créditeur dans le délai
fixé ou à la fin du délai, et s’il n’a pas récupéré la charte, et si le créditeur
l’a retenue auprès de lui puis a cité en justice celui qui lui avait fait la
charte et a montré (au tribunal) la susdite charte, alors celui qui avait fait
la charte fausse peut intenter une action, non pas sur le fait qu’elle est

83. F. Bougard, La justice dans le royaume d’Italie de la fin du VIIIe siècle au début du XIe siècle, Rome, 1995
(Bibliothèque des Écoles françaises d’Athènes et de Rome, 291), p. 333-334.
84. F. Bougard, « Le crédit dans l’Occident du haut Moyen Âge : documentation et pratique », dans
Les élites et la richesse au haut Moyen Âge, éd. Jean-Pierre Devroey, Laurent Feller et Régine Le Jan,
Turnhout, 2010 (Haut Moyen Âge, 10), p. 439-478, spéc. p. 473-476.
85. F. Bougard, La justice…, p. 319-329 ; id., « Falsum falsorum judicum consilium : l’écrit et la justice
en Italie centro-septentrionale au XIe siècle », dans Bibliothèque de l’École des chartes, t. 155, 1997,
p. 299-314, aux p. 300 et suiv.
PRÉVENTION, APPRÉCIATION ET SANCTION DU FAUX DOCUMENTAIRE 45

vraiment fausse – puisque lui-même l’avait faite en toute vérité de la


chose –, mais sur ce que celui qui avait fait la charte, jurant d’abord qu’en
conscience il ne recherche rien d’autre qu’une raison des plus vraies et
juste en tout point, jure bien ; et sur ce que celui qui montre la charte,
jurant qu’elle est vraie et idoine, jure à tort, car elle n’est pas idoine selon
la promesse qu’il a faite à celui dont il a reçu la charte qu’elle restera sans
effet si la dette est remboursée dans le délai fixé ou à la fin du délai. Autre
raison pour laquelle elle est sans effet, le Code dit : “Après que la dette a
été remboursée, que la charte reste nulle et sans effet” 86.

Au-delà du casse-tête que pouvaient susciter de telles situations, qui


voient passer des actes du sincère au subreptice, on voit aussi l’insistance mise
sur le serment des parties. Celui-ci était déjà envisagé dans le capitulaire de Gui
de Spolète de 891 dont l’Expositio reprend certains termes87, mais dans une pro-
cédure globale qui prévoyait également le serment du notaire et des témoins.
Seuls s’affrontent ici les contractants, parole contre parole. Le recours préféren-
tiel au serment pour abréger les procédures, sa banalisation aux Xe-XIe siècles
sont un phénomène d’ampleur qui dépasse le cadre des litiges sur la fausseté
documentaire88. Il a cependant eu une conséquence inattendue, sous la forme
d’un durcissement dans la législation en matière de faux, avec la loi sur le duel
promulguée en 967 à Vérone par Otton Ier. Le texte était motivé par l’usage dés-
involte qu’avaient adopté « en Italie » ceux qui présentaient des actes en justice
de se parjurer pour obtenir gain de cause en cas de mise en doute de leurs titres.
Sans remettre en cause le cadre législatif précédent mais pour faire obstacle à la
facilité avec laquelle pouvait être « rendu vrai » par un serment un acte accusé
de fausseté, Otton Ier autorisa la partie qui voudrait soutenir une telle accusation
de proposer de la prouver immédiatement par le duel, évitant ainsi aux tribunaux
d’entendre deux serments contraires, donc un parjure, pour en arriver à cette

86. M.G.H., Leges, t. IV, Hanovre, 1868, p. 565, § 15 : Si quis cartam venditionis de petia de terra alicui
loco pignoris fecerit, et debitum infra constitutum terminum vel ad ipsum terminum creditori suo persolverit, et cartam
illam non recuperaverit, et creditor eam apud se retinuerit et post, eum scilicet qui cartam ei fecerat, de predicta terra
appellaverit et suprascriptam cartam ostenderit, tunc ipse qui falsam eam cartam fecerat appellare potest, non quod
in veritate falsa sit – ipse enim rei veritate fecerat eam – sed hoc : quod ipse qui cartam fecerat prius jurat, quod se
sciente nichil aliud nisi verissimam et justam rationem exquirat in omnibus, bene juratjurat, quia idonea non est
secundum promissionem, qua milli fecit, a quo cartam illam recepit, quia in ipsa promissione dictum est, si debitum
infra terminum constitutum vel ad constitutum terminum fuerit solutum, deinde vacua permaneat. Alia ratio, quare
vacua sit ; nam Codex dicit : postquam debitum fuerit solutum, quod carta inanis et vacua permaneat.
87. Supra, note 8.
88. F. Bougard, « Prêter serment en justice dans le royaume d’Italie, VIIIe-XIe siècle », dans Oralité
et lien social au Moyen Âge (Occident, Byzance, Islam) : parole donnée, foi jurée, serment, éd. Marie-France
Auzépy et Guillaume Saint-Guillain, Paris, 2008 (Collège de France – CNRS, Centre de recherche
d’histoire et civilisation de Byzance, Monographies, 29), p. 327-343.
46 FRANÇOIS BOUGARD ET LAURENT MORELLE

extrémité. L’étape théoriquement ultime de la procédure se trouvait placée à


l’ouverture des débats. De l’application de la loi découla l’essor des défis en duel
pour régler les débats sur les faux89.

3. Vers un approfondissement de la réflexion ?


L’examen critique des documents s’accomplit sans donner lieu à une
approche synthétique du falsum. Celle-ci se fait jour dans la seconde moitié du
XIIe siècle, notamment à travers les commentaires des canonistes au Décret de
Gratien90. Le canon D. 19, c. 3, qui reprend le canon 30 du concile de Tribur de
89591, en fournit le support privilégié et c’est naturellement l’écrit pontifical, en
cause dans le canon et en croissance exponentielle (privilèges et lettres) dans la
réalité du XIIe siècle, qui constitue la référence essentielle. Les typologies du faux
mettent bien en scène les deux catégories que forment faux matériels et faux
intellectuels, même si cette distinction n’organise pas la réflexion à proprement
parler. Huguccio (après 1188), par exemple, retient le critère du lieu de rédaction,
à une époque où l’acte d’autorité est ordinairement élaboré en chancellerie (et non
par les soins du bénéficiaire) : on distinguera alors l’epistola falsa faite hors chan-
cellerie de celle réalisée en chancellerie, falsa parce qu’elle n’émane pas de la
« conscience » de celui au nom duquel elle est donnée92. On retrouve bien dans
cette réflexion les deux catégories précitées de faux : les faux constitués hors
chancellerie sont en effet des actes écrits forgés ou altérés matériellement (notam-
ment en leur scellement), et les actes faux réalisés en chancellerie sont des actes
formellement irréprochables, mais dont la teneur ou l’expédition ont échappé à
la vigilance de celui au nom duquel ils sont délivrés, ce qui peut même aboutir à
déclarer faux des actes où il n’y a pas de faussaire à proprement parler93. D’autres
lignes de partage existent, qui font intervenir le vecteur de la falsitas (celle-ci est

89. M.G.H., Constitutiones et acta publica imperatorum et regum, t. I, éd. Ludwig Weiland, Hanovre,
1893, no 13, p. 27-30 ; voir F. Bougard, La justice…, p. 334-339 ; id., « Rationalité et irrationalité des
procédures autour de l’an mil : le duel judiciaire en Italie », dans La justice en l’an mil, actes du colloque
de Paris, 12 mai 2000, Paris, 2003 (Histoire de la justice, 13), p. 93-122.
90. Les travaux de Peter Herde sont essentiels, spéc. « Die Bestrafung von Fälschern nach welt-
lichen und kirchlichen Rechtsquellen », dans Fälschungen im Mittelalter…, t. II, p. 577-605 ; voir aussi
infra, note 98. Voir encore Brigitte Meduna, Studien zum Formular der päpstlichen Justizbriefe von Alexander
III. bis Innocenz III. (1159-1216) : die non obstantibus-Formel, Vienne, 1989 (Österreichische Akademie
der Wissenschaften. Philosophisch-historische Klasse. Sitzungsberichte, 536), spéc. p. 39-54.
91. Capitularia…, t. II, p. 230-231 (punition du clerc porteur d’une falsa epistola au nom du pape) ;
sur la destinée de ce canon, voir P. Herde, « Die Bestrafung… », p. 584, n. 30.
92. Item falsa dicitur, quia non fut facta in cancellaria, vel si fuit ibi facta, non fuit facta de conscientia pape vel prin-
cipis vel alterius prelati, cujus dicitur esse (cité d’après P. Herde, « Die Bestrafung… », p. 593-594, n. 61).
93. P. Herde, « Die Bestrafung… », p. 593-594.
PRÉVENTION, APPRÉCIATION ET SANCTION DU FAUX DOCUMENTAIRE 47

portée par l’acte obtenu, ou bien par la personne qui l’obtient) ou le traitement
de la vérité (ajoutée, supprimée ou altérée)94, mais, quel que soit le point de vue
choisi, l’atteinte à la veritas precum par la falsa suggestio du demandeur est finalement
toujours présente dans ces expositions : l’acte subreptice demeure une catégorie
essentielle et une obsession qui traduit bien l’incapacité des grandes chancelleries,
surtout celle des papes, à faire face à l’afflux des demandes et à vérifier les asser-
tions des petitores et des plaignants. Rien d’étonnant, dans un tel contexte, à ce
que la prévention du faux se fasse à la chancellerie pontificale sur un double ter-
rain, celui d’une normalisation rigoureuse des productions diplomatiques et celui
de la recherche, à partir d’Alexandre III, de parades préventives au subreptice,
telles que l’insertion d’une clause de non obstat protégeant d’éventuels actes
contraires qui auraient été obtenus tacita veritate 95.
Nourrie de cas concrets et appuyée sur un arsenal juridique renouvelé
par les compilations et les décrétales du XIIe siècle, la réflexion des juristes est
prête, au seuil du XIIIe siècle, à affronter à nouveaux frais les manifestations di-
versifiées du faux (et du falsifié)96, la caractérisation des délits (avec la question
de l’usage de faux) et la sanction des faussaires, complices et usagers (de bonne
ou de mauvaise foi). Mais le tournant se prend à partir de la nouvelle donne ju-
ridique produite par Innocent III dès 1198, quand la découverte à Rome même
d’une bande de faussaires de bulles pontificales amène le pape à prendre, sous
forme de circulaire envoyée dans toutes les provinces ecclésiastiques, des me-
sures préventives énergiques qui inaugurent un renouveau de la matière propo-
sée à l’appétit des décrétalistes en même temps qu’elle imprime un durcissement
notable de l’attitude pontificale dans la lutte contre le faux et la punition des
faussaires97.

94. Ibid., p. 594-595, n. 63.


95. Brigitte Meduna, Studien zum Formular... ; ead., « Ein Versuch zur Bekämpfung erschlichener
Rechtstitel in der päpstlichen Kanzlei des hohen Mittelalters. Die non obstantibus-Formel in päpst-
lichen Justizbriefen von Alexander III. bis Innocenz III. », dans Fälschungen im Mittelalter…, t. II,
p. 375-395. La veritas precum est une condition de validité des décisions pontificales, ce que les lettres
pontificales du XIIe siècle tardif prennent soin d’indiquer par les formules du genre si ita est ou nullis
litteris obstantibus. À l’inverse, le pape bien informé peut affirmer sa certa scientia ; voir Othmar
Hageneder, « Die Rechtskraft spätmittelalterlicher Papst– und Herrscherurkunden ex certa scientia,
non obstantibus und propter importunitatem petentium », dans Papsturkunde und europäisches Urkundenwesen,
Studien zu ihrer formalen und rechtlichen Kohärenz vom 11. bis 15. Jahrhundert, éd. Peter Herde et Hermann
Jakobs, Cologne/Weimar/Vienne, 1999, p. 401-429.
96. P. Herde, « Die Bestrafung… », p. 599, n. 81.
97. Sur l’action d’Innocent III en matière de lutte contre les faux, les travaux déjà cités de Peter
Herde et de Brigitte Meduna offrent de solides mises au point et un riche vivier de références ; voir
plus récemment Thomas Frenz, « Innozenz III. als Kriminalist : Urkundenfälschung und
Kanzleireform um 1200 », dans Papst Innozenz III. Weichensteller der Geschichte Europas : Interdisziplinäre
Ringvorlesung an der Universität Passau, 5.11.1997-26.5.1998, éd. T. Frenz, Stuttgart, 2000, p. 131-140.
48 FRANÇOIS BOUGARD ET LAURENT MORELLE

III. — SANCTION DU FAUSSAIRE OU SANCTION DU FAUX ?

1. Faussaires, complices, recéleurs


Juger faux l’acte, c’est se donner l’occasion de débusquer un ou des
faussaires. Les lois ne sont pas muettes à leur sujet. En ce domaine aussi, le
Moyen Âge est l’héritier de la tradition romaine, à commencer par la lex Cornelia
de falsis98, reprise entre autres par la loi romaine des Burgondes99. Les lois natio-
nales puis les capitulaires prévoient l’amputation de la main ou du pouce, avec
ou sans possibilité de rachat, pour celui qui s’est rendu coupable de faux, qu’il
s’agisse de chartes, de monnaies ou de serments puisque le registre du délit est
le même, celui du parjure100 ; on distingue parfois selon la qualité de la personne
ou celle du document101. Le concile de Tribur de 895 évoque la prison102. Rele-
vant du criminel, le faussaire est aussi passible de pénitence. Au-delà du faussaire
proprement dit, la sanction peut s’étendre à ceux qui usent du faux sciemment103,

98. John Anthony Crook, « Lex Cornelia de falsis », dans Athenaeum, t. 65, 1987, p. 163-171 ; sur la légis-
lation, voir Peter Herde, « Römisches und kanonisches Recht bei der Verfolgung des Fälscherdelikts
im Mittelalter », dans Traditio, t. 21, 1965, p. 291-362, aux p. 297-304 ; id., « Die Bestrafung… », p. 582,
avec la bibliographie. – Du côté byzantin, voir F. Dölger, « Urkundenfälscher in Byzanz », dans
Festschrift Edmund E. Stengel…, Münster/Cologne, 1952, p. 3-20, à la p. 10, rééd. dans id., Byzantinische
Diplomatik. 20 Aufsätze zum Urkundenwesen der Byzantiner, Ettal, 1956, p. 384-402 ; P. Herde, Römisches
und kanonisches Recht…, p. 310 ; Johannes Irmscher, « Urkundenfälschung als byzantinisches
Rechtsdelikt », dans Fälschugen im Mittelalter…, t. IV : Diplomatische Fälschungen (II), p. 665-672, à la p. 666.
99. Lex Romana Burgundionum, éd. Ludwig Rudolf von Salis, Hanovre, 1892 (M.G.H., Leges
nationum Germanicarum, II-1), XXXII, 1.
100. Rotari, 243, « De cartola falsa », confirmé par Liutprand, novelles 22 91 (C. Azzara et
S. Gasparri, Le leggi dei Longobardi…, p. 68, 140, 174) ; Lex Ribvaria..., 62, 3, p. 115 (amputation du
pouce, rachetable pour cinquante sous) ; Capitularia..., t. I, no 56, c. 2, p. 143 (Charlemagne, 803-813 :
amputation ou rachat) ; ibid., t. II, no 224, c. 6, p. 108 (Gui de Spolète, 891 : Si autem notarius se
subtraxerit et cartam suo subscriptam nomine idoneam minime potuerit confirmare, nulla ei redemptio concedatur,
sed manum propriam amittat ) ; P. Herde, « Römisches und kanonisches Recht… », p. 305-308 ; id., « Die
Bestrafung... », p. 584-587.
101. Lex Visigothorum…, VII, 5, 1, p. 303 (l’honestior persona se voit confisquer la moitié de ses
biens, une minor persona a la main coupée) ; voir aussi VII, 5, 2, p. 304 ; voir P. D. King, Law and Society
in the Visigothic Kingdom, Cambridge, 1972 (Cambridge Studies in Medieval Life and Thought, 3e s.,
5), p. 43-44 ; Juan Antonio Alejandre, « Estudio histórico del delito de falsedad documental », dans
Anuario de historia del derecho español, t. 42, 1972, p. 117-187, aux p. 143 et 147 ; Rafael Gibert,
« Prenotariado visigótico... », p. 38.
102. Capitularia…, t. II, p. 230-231 ; voir E. Pitz, « Erschleichung und Anfechtung… », p. 106-107.
103. Edictum Theoderici, éd. Friedrich Bluhme, Hanovre, 1875-1889 (M.G.H., Leges, V), c. 42,
p. 156 : Qui falsum fecerit vel sciens falsum usus fuerit aut alterum facere suaserit aut coegerit, capituli poena
feriatur ; Lex Ribvaria…, 62, 3, p. 115 : Si autem testamentum falsatum fuerit, tunc ille, qui causam sequitur,
rem, quod repetit, cum 60 solidos recipiat, et insuper cancellario polex dexter auferatur, aut eum 50 solidos redemat,
et unusquisque de testibus 15 solidos multetur. ; Lex Visigothorum… VII, 5, 2, p. 304-305 ; Liutprand, 115
(C. Azzara et S. Gasparri, Le leggi dei Longobardi…, p. 184) ; Gui de Spolète, Capitularia, t. II, no 224,
PRÉVENTION, APPRÉCIATION ET SANCTION DU FAUX DOCUMENTAIRE 49

le recèlent104 ou bien se sont prêtés à la falsification105 ; l’utilisateur de bonne foi


est cependant épargné, mais peut être amené à devoir révéler d’où vient le faux
document106.
Le XIIIe siècle durcit les peines, mais en fonction du type d’acte. La lé-
gislation d’Innocent III (Ad falsariorum, X, 5. 20. 7) à l’égard des faussaires d’actes
pontificaux marque un tournant107. Mettant fin à la vieille législation du concile
de Tribur, elle aggrave les délits, expose le délinquant à l’excommunication et à
la déposition, ce qui n’est pas nouveau108, et à la privation du bénéfice. Si l’accusé
est le faussaire (celui qui a fait le faux), il est remis à la justice séculière en raison
de la gravité du crime. Enfin, elle considère que l’utilisateur du faux, même de
bonne foi, participe du délit car il aurait dû connaître les critères de véracité des
actes pontificaux, une exigence qui repose sur la normalisation des productions
diplomatiques romaines et traduit l’emprise de la diplomatique pontificale sur
l’Église occidentale109.

Pour autant, les exemples d’application pratique de cette législation –


pour s’en tenir à ceux antérieurs aux XIIIe siècle – ne sont pas légion. Un notaire
de Bénévent se vit confisquer des biens propter multas cartulas falsas en 774 ;
puisqu’il ne semble pas avoir tout perdu dans l’affaire, on supposera que lui fut
retirée la valeur de son wergeld, comme le prévoit implicitement la novelle 91 de
Liutprand pour ceux qui rédigent des actes non conformes à la loi110. Du côté
franc, c’est un texte… faux, les Actes des évêques du Mans déjà évoqués à pro-
pos de la manière dont Louis le Pieux aurait annulé l’un de ses préceptes obtenu
de manière subreptice par les moines de Saint-Calais, qui fait état de ce qui at-

c. 6 : et ostensor ipsius [cartae] post rerum amissionem widrigildum componat.


104. Voir le canon 30 du concile de Tribur (supra, note 91).
105. Lex Ribvaria…, 62, 3, p. 115 (les témoins de l’acte) ; Lex Visigothorum…, VII, 5, 7, p. 307 (le
complice) ; Liutprand, 63 (C. Azzara et S. Gasparri, Le leggi dei Longobardi…, p. 158).
106. Edictum Theoderici…, c. 40, p. 156 : Qui falsum nesciens allegavit, ad falsi poenam minime teneatur ;
Lex Romana Raetica Curiensis…, XXIII, 13, p. 417 : et qui nesciendo in judicio falsa carta protulerit, excu-
sandum se dicat, ut ipsa carta falsa non saupisset. Si hoc excusare potest, minime condamnetur. ; Lex
Visigothorum…, VII, 5, 3, p. 305-306, mais l’utilisateur doit désigner celui qui lui a fourni le faux sous
peine d’être reconnu complice.
107. T. Frenz, « Innozenz III. als Kriminalist… ».
108. Déposition et excommunication sont les sanctions infligées à l’évêque de Limoges Humbaud
par Urbain II en 1095 (G. Constable, « Forgery and plagiarism… », p. 17).
109. P. Herde, « Die Bestrafung… », p. 590.
110. Chronicon Sanctae Sophiae (cod. Vat. Lat. 4939), éd. Jean-Marie Martin, t. I, Rome, 2000 (Fonti
per la storia dell’Italia medievale, Rerum italicarum scriptores, 3*), p. 354. Liutprand, 91 (C. Azzara
et S. Gasparri, Le leggi dei Longobardi…, p. 172), prévoit l’amende du wergeld pour qui écrirait un acte
en méconnaissance de la loi lombarde ou romaine, ce qui reviendrait à faire un faux (supra, texte
correspondant à la note 40).
50 FRANÇOIS BOUGARD ET LAURENT MORELLE

tend les coupables : la peine capitale pour les laïcs, l’exil pour les moines111.
Quant aux faux matériels, les juges évoquent la falsatio et la collusio mais fort peu
le falsator et se préoccupent apparemment moins du réalisateur ou de l’éventuelle
différence de gravité du délit selon que l’acte falsifié est censé émaner du roi ou
d’une personne privée112 que de son contenu, c’est-à-dire des prétentions de
l’une des parties venues devant le tribunal. Le fait que les jugements criminels,
au haut Moyen Âge, font rarement l’objet d’un compte rendu écrit explique pour
une part cette discrétion. Mais entre peut-être aussi en ligne de compte l’idée
exprimée par les consilia tardifs, selon laquelle en l’absence de préjudice, une fois
repérée la falsification, il est inutile de poursuivre113.
Les faussaires apparaissent davantage dans la correspondance ou dans
des récits. Mieux même, leurs méfaits viennent au jour (discrètement) après la
mort de leurs auteurs, car l’ultime confession est celle des révélations. Deux exem-
ples en témoignent. Lors du concile de Reims de 1131 présidé par Innocent II,
une question protocolaire amena le pape à s’interroger sur le statut d’abbaye
exempte que revendiquaient pour leurs établissements les abbés fraîchement élus
de Saint-Ouen de Rouen et de Jumièges, et sur les titres qui en faisaient foi.
L’évêque de Châlons-en-Champagne intervint alors et déclara qu’à l’époque où
il était abbé de Saint-Médard de Soissons (1119-1131), « un de ses moines nommé
Guerno confessa, dans son ultime confession, qu’il avait été faussaire et il déclara
en se repentant et en gémissant qu’entre autres pièces forgées [en allant (?)] par
diverses églises, il avait muni l’église Saint-Ouen et l’église Saint-Augustin de Can-
torbéry de privilèges adultérins intitulés au nom du pape. Et il avoua que pour prix
de son iniquité il avait reçu de précieux ornements, et qu’il les avait apportés à
l’église Saint-Médard »114. Plus tard, les faux furent remis à l’archevêque de Rouen
qui demanda à son neveu Gilles, futur évêque d’Évreux, de les jeter au feu.

111. M. Weidemann, Geschichte des Bistums Le Mans…, t. I, p. 169.


112. P. Herde, « Die Bestrafung… », p. 587.
113. Voir Corinne Leveleux-Teixeira, « Juger le faux pour croire le vrai. Le discours des consilia juri-
diques sur les pratiques de falsification (XIVe-XVIe siècle) », dans le présent volume.
114. L’affaire est connue par la lettre de Gilles, évêque d’Évreux (1170-1179) au pape Alexandre III,
Patrologiae Latinae […] cursus completus, t. CC, col. 1411-1412. Dans cette lettre l’évêque Gilles insère
le récit fait naguère par son oncle l’archevêque de Rouen Hugues d’Amiens (1130-1164) au pape
Adrien IV. L’extrait est ici tiré de ce récit : Ait [sc. episcopus Cathalaunensis] enim quod dum in ecclesia B.
Medardi abbatis officio fungeretur, quemdam Guernonem nomine ex monachis suis, in ultimo confessionis articulo se
falsarium fuisse confessum, et inter caetera quae per diversas ecclesias figmentando conscripserat, ecclesiam Beati
Audoeni, et ecclesiam B. Augustini de Cantuaria adulterinis privilegiis sub apostolico nomine se munisse, lamenta-
biliter poenitendo asseruit. Quin et ob mercedem iniquitatis quaedam se pretiosa ornamenta recepisse confessus est, et
ad B. Medardi ecclesiam detulisse… Sur cette affaire et le dossier diplomatique, voir Wilhelm Levison,
England and the Continent in the Eighth Century, Oxford, 1943, réimpr. 1998, p. 207-217 ; voir Jean-
François Lemarignier, Étude sur les privilèges d’exemption et de juridiction ecclésiastique des abbayes normandes
depuis les origines jusqu’en 1140, Paris, 1937 (Archives de la France monastique, 44), p. 213-215.
PRÉVENTION, APPRÉCIATION ET SANCTION DU FAUX DOCUMENTAIRE 51

À la même époque, mais en Gascogne, une affaire un peu similaire nous


est dévoilée, avec quelques détails, par deux testimonia du cartulaire de la cathé-
drale de Dax, intitulés l’un au nom de l’archevêque d’Auch et l’autre à celui de
son collègue de Bayonne115. Dans la première pièce, l’archevêque d’Auch
Guilhem y déclare (en 1126 au plus tôt) avoir appris des chanoines d’Oloron, lors
des obsèques de leur évêque Roger, mort empoisonné (en 1114), que ce dernier
s’était rendu au monastère d’Alet où « à partir d’un privilège de ce monastère, il
avait fait rédiger un privilège faux, avec des passages modifiés, supprimés, ajou-
tés, et fait fabriquer une nouvelle bulle dont avait été muni le privilège »116 ; l’ar-
chevêque avait pu recueillir le témoignage d’un des chanoines, présent lors de la
forgerie. Si ce premier testimonium insiste sur le commanditaire, le second (qui
daterait de 1123-1125) nous renseigne davantage sur l’artisan faussaire. Il s’agis-
sait d’un clerc nommé Guillaume, qui avait accompagné l’évêque d’Oloron à
Alet. Sur son lit de mort, voulant devenir moine, Guillaume avait confessé pu-
bliquement, devant Pierre, abbé de Simorre (au plus tôt vers 1124), avoir été
contraint par son évêque de fabriquer un faux privilège pontifical que l’évêque
d’Oloron entendait utiliser contre l’église de Dax, avec laquelle il était en litige.
Le clerc Guillaume avait avoué avoir écrit et scellé ce faux privilège « en imitant
l’écriture romaine et le sceau romain » (ad similitudinem romane scripture et romani si-
gilli scripsisse et sigillasse). Tout cela fut raconté à l’évêque de Bayonne, accompa-
gné de l’évêque de Comminges, par l’abbé de Simorre. Les deux documents sont
cohérents sur l’essentiel et on peut envisager que le chanoine qui se présenta
comme testis devant l’archevêque d’Auch lors des funérailles de Roger était le
faussaire qui se déclara tel sur son lit de mort, plusieurs années après.
Dans les deux affaires relatées, les forgeries ecclésiastiques sont mises
au jour tardivement, après la mort des faussaires qui avouent leurs forfaits in ex-
tremis, échappant du même coup à la sanction. Dans le cas du faux commandité
par l’évêque d’Oloron, le secret est révélé à l’archevêque d’Auch, lequel entend
surtout par son silence ménager l’honneur d’un évêque fort imprudent et sans
doute éviter toute atteinte à l’honneur de la fonction épiscopale. À la fin de son
testimonium, l’archevêque Guilhem déclare avoir fait aussitôt brûler le faux privi-
lège, afin d’étouffer l’affaire pour ne pas ternir la réputation de l’évêque
d’Oloron117. Mais il avoue avoir porté témoignage parce qu’il n’entend pas cacher
la vérité et veut que l’affaire ne porte aucun préjudice à quiconque.

115. Cartulaire de la cathédrale de Dax, Liber rubeus, éd. et trad. Georges Pon et Jean Cabanot, Dax,
2004, no 143 [apr. 1126] et no 144 [1123-1125].
116. Cartulaire de la cathédrale de Dax…, no 143, p. 300 : Ad Electensem veniens ecclesiam, de privilegio
monasterii illius adulterinum sibi fecerat transcribi privilegium, quibusdam mutatis, detractis et additis, bullamque
novam fabricari, qua privilegium bullatum erat. Nous empruntons ici aux éditeurs leur traduction.
117. Cartulaire de la cathédrale de Dax…, no 143, p. 302 : Hoc audito, miratus sum vehementer tanti viri
52 FRANÇOIS BOUGARD ET LAURENT MORELLE

2. Que faire d’un document faux ?


Les sources sont plus disertes sur le traitement réservé au document.
Avant même de sanctionner ce dernier, il faut l’incriminer. Quand la fausseté
n’est pas constatée par les juges mais dénoncée par la partie adverse, il faut en
certaines régions et/ou en certaines circonstances ouvrir rituellement les hosti-
lités pour que la procédure suive son cours : de même que l’on empiète physi-
quement sur un terrain pour le revendiquer, que l’on dit publiquement son tort
à l’autre (jactare tortum) pour provoquer son serment118, de même l’imputation en
faux passe par la parole et parfois par le geste. À Vienne en 870, une certaine Bé-
nédicte transperce la charte dont elle conteste l’authenticité et que tient son ad-
versaire Salomon (in manu S. transpunxit) ; la procédure d’adveratio peut alors
débuter, à commencer par l’engagement de Salomon de prêter serment, voire de
livrer bataille s’il le faut (sous-entendu : si Bénédicte jure à son tour le
contraire)119. À Nîmes en 876, la transpunctio est faite cette fois aux dépens d’un
acte de donation en faveur de l’évêché, par le fils de la donatrice qui le conteste120.
Dans les deux cas, c’est la mise en application de la perforatio ou transforatio prévue
par la loi ripuaire et par un ajout à la loi salique datant probablement du
IXe siècle : le geste exprime un degré supérieur dans la mise en doute, destiné à
contraindre l’adversaire à s’impliquer davantage dans l’administration de la
preuve, soit en prêtant serment lui-même et non les seuls témoins (loi ripuaire),
soit en partant en quête de témoins supplémentaires (ajout à la loi salique)121.
Pour les pièces dont l’authenticité n’a pu être prouvée faute de pouvoir
interroger leur auteur juridique, leur scribe ou leurs témoins, les capitulaires em-
ploient des expressions symétriques du « rendre vrai », comme « défaire » la
charte », la « rendre fausse » ou la « fausser »122. Où l’on peut voir à la fois le rituel

prudentiam tam enormiter excessisse. Nolens autem ut opinio defuncti pontificis hujus rei fama siggillaretur, scriptum
illud ignibus concremandum esse decrevi, et ut in occulto atque sine mora sic fieret, precipiendo precepi [sic]. Hujus
rei et scriptura et voce viva testimonium prehibeo coram Deo et hominibus, quia scire volenti non est meum celare
veritatem hujus facti, ne ex occasione privilegii illius aliquod alicui possit emergere dispendium.
118. F. Bougard, La justice..., p. 333, n. 93.
119. Recueil des chartes de l’abbaye de Cluny…, t. I, no 15 ; H. Bresslau, « Urkundenbeweis… », p. 25-26.
120. Cartulaire du chapitre de l’église cathédrale de Nîmes…, no 1 ; H. Bresslau, « Urkundenbeweis… »,
p. 24-25.
121. Lex Ribvaria, 61, 5 (tunc tabulae in praesentia judicis perforentur) et 62, 3 (carta in judicio perforata) ; Pactus
legis Salicae I, 2…, p. 368 (si […] ille qui falsam [cartam] estimaverit subula statim transforaverit) ;
voir H. Bresslau, Handbuch..., I, p. 641 et 648 ; id., « Urkundenbeweis… », p. 7, 12-13 (Bresslau introduit
d’autres nuances entre l’accusation « simple » et l’accusation « solennelle », comme le fait qu’elle inter-
vienne ou non dans le cadre d’un plaid, ou qu’elle s’applique ou non à des actes écrits par celui qu’il
tenait pour le « Gerichtsschreiber », le cancellarius, mais il n’est guère convaincant sur ce point).
122. Capitularia…, t. I, no 30, c. 7, p. 114 (Si vero carta […] disfacta est…) ; no 104, c. 7, p. 215 (cartam
falsam efficiat) ; no 142, c. 11, p. 263 (ipsam cartam falsare liceat).
PRÉVENTION, APPRÉCIATION ET SANCTION DU FAUX DOCUMENTAIRE 53

de mise en accusation du faux et l’opération concrète visant à l’annuler. Ainsi


dans la notice tourangelle de 857 citée plus haut : puisqu’Amalgarius admet que
les actes dont il dispose sont incapables d’assurer leur office (inofficiose forent ipse
carte […])123, intervient un jugement exécuté par le prévôt de Saint-Martin de
Tours, qui demande à l’avoué du gagnant s’il peut rendre fausses les chartes que
son adversaire malheureux tient en main ; devant témoins, il procède alors à
l’opération en les perçant et en les découpant124. Dénaturer l’acte, procéder à sa
capsatio (le « casser »), selon le terme le plus fréquemment utilisé en Italie125, passe
ainsi par la punctio et, surtout, la (re)scissio, voire la calcatio, ce dernier terme relevant
tantôt de la métaphore, tantôt de l’action concrète126. À Tours, la scissio fut sem-
ble-t-il complète (penitus), ce qui n’était peut-être pas le cas de la simple incisio127.
Peut s’y ajouter, dans le cas d’un diplôme, le fait de briser le sceau, comme le fit
l’archichancelier devant Otton Ier à Fermo en 968128. À Rome, dans les tribu-
naux où siègent les représentants du pouvoir pontifical, on pratique une incision
en croix au couteau, à moins qu’il ne faille penser à une découpe en quatre mor-
ceaux129 ? À Constance en 1175, le prévôt de la cathédrale fit théâtre, en cassant
le sceau et le portrait qu’il représentait en menus morceaux avant de réduire
l’acte en confettis qu’il jeta devant l’assistance130.

123. Inofficiosus : l’adjectif, qui puise au registre juridique tardo-antique, est employé dans le même
contexte à Nîmes en 902 : in ea [scriptura] invenerunt quod inofficiosa erat, non bona (Cartulaire… de
Nîmes…, no 9).
124. Supra, note 54 : Mox judicio omnium qui ibidem aderant, interrogavit Saramanus prepositus Otbertum
advocatum […] si ipsas cartas quas adhuc Amalgarius in manibus tenebat, facere falsas potuisset. Statim ille
respondit quod omnimodis potuisset illas facere falsas. Tunc jure prefixo cum testibus prenotatis fecit eas omnimodis
falsas, et in manibus ipsius Amalgarii eas punxit, et hinc penitus scidit, sicut ei ab omnibus judicatus est et delibe-
ratum. Eu égard à ce que l’on sait de la perforatio par la loi et par les exemples viennois et nîmois de
870 et 876, il n’est pas exclu que l’on ait combiné en un même moment à Tours l’opération qui
ouvrait la procédure et celle qui la fermait, à moins qu’il ne s’agisse d’un télescopage du notaire.
125. C. Manaresi, I placiti…, t. I, nos 28 (Spolète, 814), 124 (Corteolona, 912) ; t. II-2 (1958),
no 314bis (Capoue, 1022) ; Le pergamene di San Nicola di Bari. Periodo greco (939-1071), éd. Francesco
Nitti di Vito, Bari, 1900 (Codice diplomatico barese, 4), no 11, p. 23, l. 85 (Bari, 1011).
126. Lex Visigothorum…, II, 1, 8, p. 56 : calcatis vel evacuatis seu rescissis scripturis […], à rapprocher
de Grégoire de Tours, Decem libri historiarum…, VI, 46, p. 287 : patris sui praeceptiones […] saepe calcavit ;
mais voir plus loin à propos du « conciliabule » de Photius.
127. C. Manaresi, I placiti…, t. II-2, nos 277 (Vérone, 1013), 294 (près de Trévise, 1017).
128. Acte cité note 37 : Tum judicio tam episcoporum quamque comitum seu judicum, fracto sigillo scissaque
membrana per manum Huberti episcopi et archicancellarii…
129. Il regesto di Farfa..., t. IV, no 616 (a. 1011) : tulit […] cultellum et eas per medium abscidit similitudine
crucis ; no 658 (a. 1012) : accepit cultrum in manu et coram omnibus in modum crucis scissit illas. – À Capoue
en 1022 (acte cité note 125), la charte fut rupta et cassata au moyen d’un glaive. – Autre cas d’incision
par l’autorité, sans précision de forme, à Veroli en 1152 : Le carte di S. Erasmo di Veroli, t. I (937-1199),
éd. Sergio Mottironi, Rome, 1956 (Regesta chartarum Italiae, 34), no 165.
130. Thurgauisches Urkundenbuch, t. II : 1000-1250, éd. Johannes Meyer et Friedrich Schaltegger,
54 FRANÇOIS BOUGARD ET LAURENT MORELLE

Au-delà des variantes dans la découpe et dans l’outil, l’important est


d’impliquer physiquement les parties et parfois l’autorité. À Vienne en 870, le
défendeur tient l’acte que vient perforer celui qui l’accuse en fausseté ; à Nîmes
en 876 ils sont deux, le défendeur et le vicomte présidant le plaid131. À Tours
en 857, le perdant a en mains les pièces que le vainqueur perce et coupe132. À
Capoue en 1022, c’est l’inverse : le perdant procède lui-même à l’annulation de
l’acte sur lequel il fondait ses prétentions entre les mains du vainqueur, qui
gardera le document par devers lui133. À Rome en 1011, la dénaturation est le
fait du juge mais l’implication des parties n’est pas moindre : le perdant remet
les actes à la partie gagnante, qui les confie à l’autorité, laquelle les lui rend
après avoir exécuté la sentence134 ; même chose en 958, quand le pape Jean XII
lui-même « brise » (confregit) en croix les chartes condamnées puis les remet au
vainqueur135. Bref, on se conforme sans surprise aux traits habituels de la jus-
tice, qui sont d’une part la manifestation publique de l’acceptation de la défaite,
d’autre part le fait que l’on privilégie la relation directe entre les parties, comme
dans tout ce qui tient à l’administration des preuves. Pour autant, il est consi-
déré comme important de garder la trace matérielle des faux, pro futurum testi-
monium. Même quand Charles le Chauve, en 863, ordonne à l’évêque du Mans
débouté de se représenter devant lui dans un délai de quatorze jours pour que
les pièces jugées « inutiles et fausses » dont il espérait sa victoire contre Saint-
Calais soient « complètement abolies »136, il faut penser qu’il s’agira d’une opé-
ration solennelle de dénaturation-conservation, non d’une destruction
complète.
Un degré supplémentaire est en revanche franchi quand le document
est passé par les flammes. C’est ce à quoi se soumet un religieux castillan en 945,
en jetant au feu « de ses propres mains » un acte déclaré faux après comparaison
des écritures par une assemblée d’abbés et de moines137. C’est aussi, en
1052/1053, le sort des actes contraires aux intérêts de Subiaco, sur lesquels le

Frauenfeld, 1917, no 62 : sigillum et figuram […] minutatim confregit et […] cartam ipsam scissam et per
partes quam plures divisam in facie totius aecclesiae […] dispersit ; ind. H. Foerster, « Beispiele mittelalter-
licher Urkundenkritik… », p. 312.
131. Vienne : acte cité note 119 ; Nîmes : acte cité note 120.
132. Acte cité note 124.
133. Acte cité note 125.
134. Acte cité note 129.
135. Il regesto Sublacense del secolo XI pubblicato dalla Reale Società romana di storia patria, éd. Leone Allodi
et Guido Levi, Rome, 1885, no 20.
136. Acte cité note 26.
137. Acte cité note 68.
PRÉVENTION, APPRÉCIATION ET SANCTION DU FAUX DOCUMENTAIRE 55

pape Léon IX vint enquêter à Subiaco et qu’il fit brûler devant lui138 ; celui encore
des faux de Saint-Médard et d’Oloron dans le premier tiers du XIIe siècle139. Aux
lisières du faux et du contraire au droit (mais la frontière est mince comme on l’a
vu), c’est encore d’une destruction par le feu qu’en 1007, l’archevêque de Sens Lié-
try, présidant un synode d’évêques réuni en présence du roi Robert le Pieux et
d’un légat pontifical, menaça, s’il pouvait s’en emparer, le privilège d’exemption
concédé par le pape Grégoire V à l’abbaye de Fleury, dont il jugeait les disposi-
tions contraires au droit épiscopal ; l’affaire, on s’en doute, suscita une riposte
véhémente de la part du pape Jean XVIII140. La destruction de l’acte par le feu
semblerait avoir la prédilection des milieux ecclésiastiques, qui du coup l’ont peut-
être généreusement attribuée à d’autres, comme on peut le penser à la lecture de
la chronique de l’abbaye de la Novalaise, selon laquelle Otton Ier aurait livré au feu
le preceptum nefandum de Lothaire II d’Italie attribuant l’abbaye de Breme au mar-
quis Arduin141. Il n’y a pas loin, alors, du feu au démon et à la malédiction, à l’exor-
cisme et au miracle : quand en 869 à Saint-Pierre de Rome furent condamnés
puis détruits les actes aux souscriptions falsifiées du concile photien de 867, le mé-
tropolite de Césarée de Cappadoce qui représentait l’empereur d’Orient jeta le
livre à terre – un premier degré dans la violence que fit aussi subir Urbain II à un
faux privilège en 1096142 –, le maudit ainsi que son auteur Photius « ministre du
diable, compilateur du mensonge » ; le spathaire Basile y donna un coup de pied
et un coup d’épée en disant l’opuscule habité par le diable ; tous finirent par le
bouter à coups de pied au bas des marches de Saint-Pierre, il s’enflamma comme
du bois sec et, noircissant comme de la poix, se consuma dans une odeur fétide,
tandis que la pluie qui se mit à tomber attisa la flamme comme l’aurait fait de
l’huile143. L’anéantissement/purification du faux par le feu se situe ici dans un
registre proche de celui du traitement de l’hérésie et de la damnatio memoriae.

*
* *

138. Chronicon Sublacense, éd. Raffaello Morghen, Bologne, 1927 (Rerum Italicarum scriptores2,
XXIV-6), p. 8.
139. Voir texte attenant aux notes 114-116.
140. André de Fleury, Vie de Gauzlin, abbé de Fleury / Vita Gauzlini abbatis Floriacensis monasterii, éd.
et trad. Robert-Henri Bautier et Gillette Labory, Paris, 1969 (Sources d’histoire médiévale […], 2),
§ 18b, p. 52-53. Sur cet épisode, et d’autres cas de mauvaise réception d’actes pontificaux, voir
Jochen Johrendt, Papsttum und Landeskirchen im Spiegel der päpstlichen Urkunden (896-1046), Hanovre,
2004 (M.G.H., Studien und Texte, 33), p. 29-32.
141. Supra, note 36.
142. Acte cité note 63 : judicatum est falsum esse hujusmodi privilegium itemque repulsum ab eo [papa] longius
in terra est projectum.
143. Le Liber pontificalis…, t. II, p. 179 ; voir aussi M.G.H., Epistolae, VII, Berlin, 1928, p. 408,
56 FRANÇOIS BOUGARD ET LAURENT MORELLE

En matière d’appréciation et de sanction du faux, les VIe-XIIe siècles


montrent un clivage récurrent, qui ne surprendra pas, entre les terres les plus
méridionales et les autres. Encore celui-ci est-il moins marqué que ce qu’on
pourrait penser, et davantage perceptible dans certains détails de procédure
plutôt que sur le fond des choses. Et partout, le jugement achoppe ou devient
contourné dès lors que se mêlent les catégories : qui emploie l’adjectif falsus
amalgame le formel et le juridique, parfois sciemment144. S’il faut voir une
évolution chronologique, elle est peut-être dans la mise en valeur de l’exper-
tise et de la compétence à partir du XIIe siècle. Non qu’il y ait de véritable
progrès en la matière, car expertise et compétence n’ont jamais fait défaut ;
mais les actes judiciaires, spécialement les plus précoces, filtrent et conden-
sent, sans jamais montrer la totalité du travail des juges et, partant, des faus-
saires. Dans un système qui a longtemps placé le serment au cœur de la
procédure probatoire, il était normal d’insister davantage sur le moment de
l’épreuve que sur celui du débat technique à propos des documents incrimi-
nés, mais on peut être assuré que celui-ci avait toute sa place. En revanche,
la place plus grande de l’écrit dans le domaine de la preuve l’a progressive-
ment placé au devant de la scène, et avec lui les spécialistes. Ce n’est assuré-
ment pas un hasard si la capacité à discerner le vrai du faux devient alors un
motif hagiographique. En 1105, l’évêque d’Amiens Geoffroy (1104-1115),
d’après sa Vie rédigée peu avant 1138 par Nicolas de Saint-Crépin de Sois-
sons, déjoua ainsi les manœuvres des moines de Saint-Valery-sur-Somme qui
revendiquaient l’exemption sur la foi d’un privilège pontifical dont ils donnè-
rent lecture devant un concile provincial réuni à Reims pour traiter l’affaire145.
Notre héros, face à un auditoire d’abord hostile puis médusé, réussit à prou-
ver la fausseté de l’acte ; le frottant légèrement avec son vêtement, il s’écria :
« Eh eh, Messieurs les experts et les savants, tournez donc attentivement les
yeux par ici ! Voici un vieux parchemin, une vieille encre et une vieille écri-
ture faite on ne peut plus récemment et validée au mépris de l’usage romain ! »
L’assistance admira la prudentia de l’évêque ; les moines, déconfits, ne sachant

l. 27. On se souvient que saint Ambroise avait dit que devait être livré à Satan un esclave de Stilicon,
auteur de fausses lettres pour conférer le tribunat : Paulin de Milan, Vita sancti Ambrosii, éd. Michele
Pellegrino, Rome, 1961 (Verba Seniorum, n. s., 1), c. 43, p. 114 ; Eugippe, Vie de saint Séverin, éd.
Philippe Régerat, Paris, 1991 (Sources chrétiennes, 374), 36, 2, p. 268 (ind. G. Constable, « Forgery
and plagiarism… », p. 17).
144. Comme le soulignait déjà H. Bresslau, « Urkundenbeweis… », p. 9.
145. Sur ce conflit, voir Clovis Brunel, « Les actes faux de l’abbaye de Saint-Valery », dans Le Moyen
Âge, t. 22, 1909, p. 94-116 et 178-196.
PRÉVENTION, APPRÉCIATION ET SANCTION DU FAUX DOCUMENTAIRE 57

plus vers qui se tourner, firent appel au Siège apostolique et prirent au plus
vite le chemin de Rome146.

François BOUGARD
Université Paris-Ouest-Nanterre-La Défense
UMR7041 ArScAn

Laurent MORELLE
École pratique des hautes études,
Section des sciences historiques et philologiques
EA 4116

146. Nicolas de Saint-Crépin, Vita s. Godefridi, éd. Albert Poncelet, dans Acta sanctorum, novembre,
t. III, Bruxelles, 1910, II, 10-11 : En, inquit, peritissimi scholasticique viri, huc lumina conferte diligentius. En
vetus pergamenum, incaustum vel scriptum recentissime conficta nec romano more consignata. Sur cet épisode et
son contexte : L. Morelle, « Un “grégorien” au miroir de ses chartes : Geoffroy, évêque d’Amiens
(1104-1115) », dans À propos des actes d’évêques. Hommage à Lucie Fossier, éd. Michel Parisse, Nancy,
1991, p. 177-218, à la p. 205.
LITIGE ET EXPERTISE DOCUMENTAIRE
UN PRÉCEPTE CAROLINGIEN
SUSPECTÉ DE FAUSSETÉ
À L’ÉPREUVE DE LA CRITIQUE DIPLOMATIQUE
MÉDIÉVALE (XIe-XIIe SIÈCLE)*

PAR

CHANTAL SENSÉBY

Le travail des faussaires et leur méthode ont fait l’objet de nombreux travaux,
tout particulièrement ceux réunis dans les 3 000 pages des Fälschungen im
Mittelalter1. Les faux eux-mêmes ont suscité de multiples études et le chantier
reste ouvert. Néanmoins, au-delà du discrimen veri ac falsi, de la définition des
sources et des méthodes des faussaires, s’ouvre un autre champ de recherche
qui place l’examen du faux au cœur de l’investigation, celui du regard que les
hommes du Moyen Âge portent sur les faux et de la critique qu’ils en font. Un
riche dossier de textes angevins permet de mener l’enquête. Il rassemble des
documents issus des archives des abbayes de Saint-Aubin et Saint-Nicolas
d’Angers qui revendiquent l’une et l’autre un même espace boisé. Le premier
acte est un diplôme de Charlemagne de mai 769, décliné en deux versions, dont

*
Abréviations utilisées : Breviculum : Laurent Le Peletier, Breviculum fundationis et series abbatum Sancti
Nicolai Andegavensis, Angers, 1616 ; Epitome : Laurent Le Peletier, De rerum scitu dignissimarum a prima
fundatione monasterii Sancti Nicolai Andegavensis ad hunc usque diem epitome necnon et ejusdem monasterii
abbatum series, Angers, 1635 ; SAA : Cartulaire de l’abbaye de Saint-Aubin d’Angers, éd. Arthur Bertrand
de Broussillon, 3 t., Angers, 1903 (Documents historiques sur l’Anjou, 1-3) ; SSBA : Premier et second
livres des cartulaires de l’abbaye Saint-Serge et Saint-Bach d’Angers (XIe-XIIe siècles), éd. Yves Chauvin, 2 t.,
Angers, 1997 (Bibliothèque historique de l’Ouest).
1. Fälschungen im Mittelalter. Internationaler Kongress der Monumenta Germaniae Historica, München,
1986, Munich, 1988-1990 (Monumenta Germaniae Historica, Schriften, 33, 1-6), surtout t. III et
IV : Diplomatische Fälschungen. Également : Falsos y falsificationes de documentos diplomaticos en la Edad
Media, éd. Angel Canellas Lopez, Saragosse, 1991.
60 CHANTAL SENSÉBY

la seconde fut présentée comme preuve lors d’un plaid qui s’est tenu le 14 mars
1098. Le deuxième est une charte de Girard, abbé de Saint-Aubin, qui fait le
récit de la procédure de 1098. Le troisième est une notice de Saint-Nicolas qui
relate la même procédure et qui conteste l’authenticité de la preuve textuelle. Le
dernier, conservé en original et scellé, est une charte de l’archevêque de Tours
qui rapporte un plaid réuni en 1104 pour statuer sur l’authenticité du précepte
carolingien. À ces quatre documents doivent être adjoints pour la compré-
hension de l’affaire non seulement les actes qui ont nourri l’argumentation de
Saint-Nicolas, mais aussi l’accord intervenu dès l’automne 1098 entre les deux
abbayes à propos du bien contesté ainsi que la notice qui énonce les renoncia-
tions des comtes d’Anjou à toute prétention sur l’espace considéré2.
Ce n’est pas tant l’acte suspecté qui retiendra l’attention que les critères de
fausseté avancés par les moines de Saint-Nicolas en 1098. Les étudier, c’est se
donner les moyens d’appréhender la connaissance qu’avaient certains moines
de la diplomatique carolingienne à la fin du XIe siècle ; c’est aussi s’interroger
sur la réception, l’usage et le statut de l’acte interpolé qui est ensuite authentifié
par une autorité reconnue. Toutefois, au préalable, il convient de présenter l’af-
faire ainsi que l’acte suspect.

I. — UN ACTE ASSURÉMENT INTERPOLÉ

Le diplôme carolingien a été utilisé par les moines de Saint-Aubin dans une
affaire qui les mettait aux prises avec le monastère de Saint-Nicolas et avec
Foulque le Réchin, comte d’Anjou de 1067 à 1109. Le différend portait tout
autant sur un bien-fonds que sur la politique comtale à l’égard des communautés
religieuses. En 1098, les moines de Saint-Aubin et de Saint-Nicolas s’opposent
à propos de la forêt des Échats, qualifiée aussi de bois de Pruniers, qui est proche
tout à la fois des possessions de Saint-Nicolas et d’une dépendance de Saint-
Aubin située à quelques kilomètres de la cité angevine3.

Le comte d’Anjou est impliqué dans cette querelle car la zone contestée a été
pour partie offerte aux moines de Saint-Nicolas et pour partie négociée avec

2. Respectivement : SAA, t. I, no 10 [769, mai], no 109 [769, mai], no 108 [1098, 14 mars] ; SAA,
t. II, no 889 [1098] ; SAA, t. I, no 110 [1104] ; Epitome, p. 6, 30, 47-48, 64 ; Breviculum, p. 7 ; SAA,
t. II, no 890 [1098, 8 novembre] ; SAA, t. I, no 111 [1104, 7 et 10 décembre et 1105, 14 janvier].
3. Maine-et-Loire, cant. Saint-Georges-sur-Loire, comm. Saint-Martin-du-Fouilloux et Saint-Jean-
de-Linières. Cette affaire a été récemment analysée par Hendrik Teunis et Bruno Lemesle. H. Teunis
s’attache surtout à comprendre l’attitude comtale en 1098 et 1104 (The Appeal to the Original Status.
Social Justice in Anjou in the Eleventh Century, Hilversum, 2006 [Middeleeuwse studies en bronnen,
LITIGE ET EXPERTISE DOCUMENTAIRE 61

ces derniers à prix d’argent. Or Foulque en avait promis la restitution à Saint-


Aubin qui affirmait que ses ancêtres avaient usurpé le bien. Avertis de l’accord
passé entre le comte et Saint-Nicolas, l’abbé de Saint-Aubin Girard envoie alors
deux moines à son confrère de Saint-Nicolas pour élever une contestation. Ce
dernier fait fi de cette protestation et saisit le bois. Faute de pouvoir trouver une
solution à l’amiable, le litige aboutit le 14 mars 1098 à la réunion d’un plaid
présidé par l’évêque Geoffroy d’Angers en présence de prélats et du comte
accompagné de membres de sa cour4. Les juges entendent vérifier que Saint-
Aubin a bien émis une réclamation contre la transaction passée entre
Saint-Nicolas et Foulque. L’abbaye de Saint-Aubin produit alors comme témoins
les deux moines envoyés en délégation auprès du comte, puis apporte un
diplôme de 769 qui énonce son droit ancien sur l’espace forestier. Cet acte, qui
emporte la décision des juges et permet l’attribution légale du bois à Saint-Aubin,
est contesté cependant par Saint-Nicolas qui avance trois arguments suscep-
tibles de nourrir la présomption de fausseté et qui dénonce la familiarité de l’un
des juges, Marbode de Rennes, avec les moines de Saint-Aubin5. Mais en
novembre 1098, un accord intervient entre les deux abbayes qui se partagent le
bois6. Par la suite, le conflit rebondit puisque un moine de Saint-Aubin vole le
diplôme incriminé et propose ses services au comte d’Anjou ; il est prêt à
démontrer la fausseté de cet acte. Un nouveau plaid est réuni avant le 30 août
1104 : faute de plaignant, et sur le serment de deux moines de Saint-Aubin, le
diplôme est approuvé par l’assemblée des prélats. Enfin en décembre 1104 puis
en janvier 1105, Foulque le Réchin et ses deux fils renoncent à leurs droits sur
cette forêt.

L’écrit carolingien est ainsi au cœur du conflit dès la fin de la procédure de


mars 1098. Le diplôme est connu en deux versions et par des copies qui en ont

91], p. 76-79) ; B. Lemesle utilise ce dossier pour analyser la relation entre exercice de la justice et
autorité comtale, pour apprécier la composition des cours et le recours aux chartes qu’il voit comme
un « simple appui à une plainte » (Conflits et justice au Moyen Âge. Normes, loi et résolution des conflits en
Anjou aux XIe et XIIe siècles, Paris, 2008 [Le nœud gordien], p. 57-58, 68-70 et 201-202).
4. Le plaid est éclairé par deux actes : la charte abbatiale (SAA, t. I, no 108) et une notice de Saint-
Nicolas (SAA, t. II, no 889). Cette dernière développe une argumentation intéressante : elle associe
la donation à la consécration par Urbain II de Saint-Nicolas d’Angers, à la translation du corps de
Geoffroy Martel en cette église et à la volonté pontificale. Culte des morts et autorité pontificale
se conjuguent pour légitimer l’obtention de la forêt des Échats.
5. Marbode a effectivement été inhumé à Saint-Aubin. Dans la charte de l’abbé Girard, c’est
l’évêque Geoffroy qui proclame la sentence alors que c’est Marbode dans la notice de Saint-
Nicolas.
6. SAA, t. II, no 890, où est mentionné Guiardus envoyé du pape. De cette paix témoigne préci-
sément une bulle de Pascal II datée du 20 octobre 1101 (SAA, t. II, no 422).
62 CHANTAL SENSÉBY

été faites entre 1087 et 1104-11057. Deux des transcriptions se trouvent dans le
cartulaire de Saint-Aubin, l’autre sur une pancarte8.
La première version a été copiée entre 1087 et 1096 par la première main du
cartulaire qui la plaça dans le dossier hiérarchique des rois ; elle constitue le texte
le plus ancien du recueil. La seconde l’a été par la deuxième main après janvier
1105 ; elle se trouve dans le troisième dossier topographique, celui de Pruniers.
Elle a aussi été transcrite dans une pancarte conçue et copiée par la deuxième
main et qui comporte le texte du premier plaid, celui de la preuve carolingienne
suivie de la charte archiépiscopale narrant le plaid de 11049. Ces deux versions
ont été étudiées par Arthur Giry en 1900 puis par Engelbert Mühlbacher en
190610. De leur analyse, il ressort que la première est un acte du VIIIe siècle falsifié
à l’aide d’un diplôme de Charles le Chauve daté de 849 et d’une charte de
Lambert de 843-845/846. Avant eux, Theodor von Sickel et Arthur Bertrand de
Broussillon avaient considéré le premier texte comme authentique et le second
comme faux ; Maurice Prou a émis un jugement plus nuancé hésitant entre acte
faux ou interpolé11. Le propos n’est pas ici de faire une critique exhaustive des
deux versions, mais d’indiquer par des éléments suffisants que le second texte
(SAA, no 109) provient de la première version et qu’il fut conçu en vue du plaid
de 1098.
Tout d’abord dans la seconde version, des passages ont été élagués : le
préambule disparaît et la formule finale de corroboration est abrégée12. Mais
surtout les lignes limitant le nombre des frères à 50 sont supprimées, car en 1098
la communauté devenue monastique dépasse ce chiffre. Ensuite, la langue souvent
fautive du premier texte a été corrigée : constructus rapporté à monasterium a été

7. Sur la fiabilité des transcriptions dans les cartulaires : Laurent Morelle, « De l’original à la copie :
remarques sur l’évaluation des transcriptions dans les cartulaires médiévaux », dans Les cartulaires,
éd. Olivier Guyotjeannin, L. Morelle et Michel Parisse, Paris, 1993 (Mémoires et documents de
l’École des chartes, 39), p. 91-104.
8. Je me permets de renvoyer l’étude suivante : Chantal Senséby, « De l’usage des pancartes dans
les conflits en Anjou au début du XIIe siècle », dans Archives d’Anjou, 13, 2009, p. 5-25. Les docu-
ments y sont l’objet de belles reproductions photographiques.
9. SAA, t. I, no 109 et AD Maine-et-Loire, H 62, fol. 2.
10. Arthur Giry, « Étude critique de quelques documents angevins de l’époque carolingienne »,
dans Mémoires de l’Académie des inscriptions et belles lettres, t. 36, 1900, 2e partie, p. 3-46 et p. 179-222.
Die Urkunden Pippins, Karlmanns und Karls des Grossen, dir. Engelbert Mühlbacher, Hanovre, 1906
(Monumenta Germaniae Historica, I), p. 84, no 58.
11. SAA, t. I, 10, note 2, p. 21. Acta regum et imperatorum karolinorum digesta et enarrata : die Urkunden
des Karolinger, Acta Karoli regis, éd. Theodor von Sickel., Vienne, 1867-1868, t. I, p. 17, K 4 ;
Maurice Prou, « Compte rendu » dans Le Moyen Âge, t. 13, 1900, p. 193-199.
12. Il n’est pas impossible que le texte produit comme preuve ait été plus long que celui copié
après 1098 dans le cartulaire. Par contre, le titre de cancellarius a été ajouté dans la recognition de
chancellerie, ce qui est contraire aux usages des années 760.
LITIGE ET EXPERTISE DOCUMENTAIRE 63

transformé en constructum ; intercessionem est devenu intercessione ; le annum de


l’eschatocole a été corrigé en anno, etc. La clarification de la langue doit rendre
compréhensible l’acte et témoigne aussi des exigences intellectuelles des lettrés
à la fin du XIe siècle. À l’instar d’Aberdal, scribe à Saint-Martin de Tours entre
1090 et 1101 attentif à la beauté de la langue et à l’imitation de ces moines de
Marmoutier soulignant vers 1050 l’incorrection de la langue latine dans une carta
pervetusta, Marbode et Hildebert de Lavardin, juges en 1098, ont nourri ce
courant littéraire qui visait à une « réécriture en meilleur style » des œuvres anté-
rieures13. Enfin, la liste des villae du second diplôme diffère de celle du premier
par le nombre de biens qu’elle énumère, par l’ordre d’énonciation, et par le mode
descriptif adopté. La seconde liste avec 7 biens est plus restrictive que la
première avec 10 : Clementiniacus (Trèves) et Papirius disparaissent alors que ces
deux possessions sont mentionnées dans la charte de Lambert de 843-845/846
et confirmées par Charles le Chauve en 84914. En conséquence, l’ordre de
présentation des villae change et Pruniers en quatrième position dans la version
1 est propulsé à la deuxième place dans la version 2. Passent également à la
trappe les cent muids de blé et la vigne près du monastère notés aussi en 846 et
849. En revanche, Literiacus est ajouté et pourrait correspondre au Ladriacus cité
en 843-845/846 et 849. De plus, les trois premières villae de la version 2 sont
désormais associées à leur silva et l’usage de la forêt est précisé. L’ajout relatif à
la forêt apparaîtrait comme une glose de l’expression cum omni integritate que l’on
rencontre à la fin du dispositif. La formule la plus développée concerne Pruniers,
pour lequel l’acte fut pensé. Quant aux deux villae de Méron et de Montreuil,
elles étaient aussi l’objet de multiples contentieux. En effet, Monasteriolum, dont
l’identification est malaisée, pourrait correspondre à Montreuil-sur-Maine situé
entre Le-Lion-d’Angers et Chambellay où quelques micro-toponymes, La
Grande Chênaie ou encore Le Bois Marin, apparaissent comme les seuls indices
d’une forêt aujourd’hui disparue. Or à Chambellay, les abbayes angevines de
Saint-Nicolas et du Ronceray s’affrontent à propos d’une terre entre 1080 et mai
1096 tandis que Saint-Aubin y obtient pour sa part l’église et des biens-fonds
en 1098, entre le 30 août et le 10 novembre15. Monasteriolum peut aussi être iden-
tifié à Montreuil-Bellay, proche de Saumur et de Méron. Entre 1049 et 1060 la
comtesse Grescie, veuve du seigneur du lieu, cède l’église Saint-Pierre de

13. Pierre Gasnault, « Les actes privés de l’abbaye de Saint-Martin de Tours du VIIIe au XIIe siècle »,
dans Bibliothèque de l’École des chartes, t. 112, 1954, p. 24-66. L’acte de Marmoutier est cité par Pascale
Bourgain et Marie-Clotilde Hubert, « Latin et rhétorique dans les préfaces de cartulaires », dans Les
cartulaires…, p. 113-136. Voir aussi Monique Goullet, « Une typologie des réécritures peut-elle
éclairer la nature du discours hagiographique ? », dans Hagiographica, t. 10, 2003, p. 109-122.
14. SAA, t. I, no 15 et 17.
15. SAA, t. I, no 174.
64 CHANTAL SENSÉBY

Montreuil à Saint-Nicolas qui commence à être possessionnée dans cette


région16. Or, entre 1067 et 1087, Saint-Aubin a dû régler avec les seigneurs de
Montreuil un conflit qui portait en partie sur le bois de Lançon à l’est de
Méron17. Ainsi, la triple intrusion de l’expression cum silva dans la version 2 du
diplôme révèlerait le souci de contrer l’expansion de Saint-Nicolas ou de se
prémunir contre un tel développement. Le rythme ternaire associé à la reprise
de formules similaires d’une villa à l’autre, cum silva […], cum silva […], cum
silva […], devait mettre en évidence la cession des forêts et faciliter ultérieu-
rement sa mémorisation. Le texte remanié, animé d’un rythme nouveau, tendrait
alors à l’efficacité maximale18.
Les interventions sur le diplôme constituent une adaptation à la réalité du
XIe siècle et un ajustement circonstancié : l’imprécision de l’expression cum omni
integritate appelait une addition que fournit la version 2. Le texte est une riposte
ciblée à la menace qui pèse sur une possession de Saint-Aubin. L’acte ne procède
pas d’une volonté de tromper, mais du souci de rénover un écrit pour clarifier
un droit et l’établir plus solidement. Pour reprendre une typologie en usage, il est
un acte falsifié, mais historiquement sincère. Les moines pourraient être des
faussaires honnêtes ou honorables selon l’expression de Carlrichard Brühl19.
D’ailleurs, il semble que l’auteur des remaniements n’a pas tenté de les masquer.
C’est ce document que les moines de Saint-Nicolas ont découvert en 109820.
Comme le suggère la charte de Saint-Aubin, la preuve littérale a été lue lors
de la séance judiciaire : Cujus exemplum infrascribendum judicavimus, eo quod in tam
generali judicio sit recitata 21. La notice de Saint-Nicolas le confirme, car elle donne
une brève analyse de l’acte qu’elle définit comme un diplôme de confirmation
de biens par le roi et reprend aussi un lexique et des formules empruntés au

16. Breviculum, p. 17.


17. SAA, t. I, no 220 et 221 [1082-1084] ; SAA, t. I, no 223 [1087, 15 mai], acte dans lequel on
voit Marbode, futur évêque de Rennes, intervenir. Une notice récapitulative fournit aussi quelques
informations sur ces conflits (SAA, t. II, no 932 [1129]).
18. Michel Zimmermann, « Textus efficax : énonciation, révélation et mémorisation dans la genèse
du texte historique médiéval. Les enseignements de la documentation catalane (Xe-XIIe siècles) »,
dans Genesis of Historical Text. Text / Context, éd. Shoichi Sato, Nagoya, 2005, p. 137-156.
19. Sur la classification des actes litigieux : Jean Dufour, « État et comparaison des actes faux ou
falsifiés intitulés au nom des Carolingiens français (840-987) », dans Fälschungen…, t. IV, p. 167-
210 ; Carlrichard Brühl, « Der ehrbare Fälscher. Zu den Fälschungen des Klosters S. Pietro in Ciel
d’Oro zu Pavia », dans Deutsches Archiv für Erforschung des Mittelalters, t. 35, 1979, p. 209-218.
20. Je pars du principe, peut-être contestable, qu’il y a stricte conformité entre l’acte lu lors de la
séance judiciaire de 1098 et le texte consigné dans le cartulaire et dans la pancarte qui sont de la
même main.
21. SAA, t. I, no 108. Il est possible que cette phrase ait été ajoutée par le cartulariste en 1105 car
elle serait un écho de la procédure de 1104.
LITIGE ET EXPERTISE DOCUMENTAIRE 65

diplôme carolingien. Dans la première partie du document, l’espace boisé est


constamment désigné par le terme foresta 22. Mais quand est abordée la question
de la carta produite par Saint-Aubin, c’est le mot silva qui l’emporte : de una leuga
silva circa Prunerios […], illam leugatam silvae. Puis lorsque les moines énoncent leurs
arguments pour rejeter le document, foresta surgit à nouveau dans l’acte : nomenque
forestae. Le terme leuga est aussi issu du diplôme interpolé comme l’est la mention
de la destination du bois (ad usum tantum coquinae fratrum).

Néanmoins, la carta ne fut pas seulement lue, elle fut aussi montrée, ce qu’in-
dique l’un des éléments du précepte suspecté par Saint-Nicolas. Aussi la critique
diplomatique menée par ces moines mérite-t-elle un examen approfondi.

II. — LA CRITIQUE DIPLOMATIQUE MÉDIÉVALE

Les moines de Saint-Aubin insistent sur l’ancienneté de l’acte produit en 1098 :


cartha […] vetustissima veterum ac magne fulta antiquitatis auctoritate 23. Pour contrer cet
argument d’autorité, les moines de Saint-Nicolas tentent de prouver l’inauthen-
ticité du diplôme en avançant les arguments qui leur semblent les plus pertinents.
Leur critique très concise tient en deux lignes — notées à la fin d’une notice qui
en comporte cinquante et une. Elle semble sans appel : cartam, quia sigillo regis
firmata non erat, et insuper hujus confirmationis a rege, ut dicebant, facta testibus omnimodo
carebat, nomenque forestae quod ab omnibus pene scitur tacebat. L’absence de sceau
royal, celle de témoins et le fait que la forêt ne soit pas nommée constituent les
trois preuves d’inauthenticité pour la communauté de Saint-Nicolas.

L’absence de sceau est le seul caractère externe du diplôme qui suscite le


doute. Aucune remarque n’est faite sur l’écriture, le monogramme ou encore le
format du précepte24. Ce qui est ainsi mis en évidence, c’est la contradiction
entre le parchemin montré et le texte qui annonce le sceau : de anulo nostro subter
jussimus sigillari, dit le diplôme ; sigillo regis firmata non erat rétorquent les moines
de Saint-Nicolas25.

22. SAA, t. II, no 889 : de foresta sua quae vocatur Catia […] hanc forestam […] forestae tale donum […]
in supradicta foresta […] de eadem foresta […] omnem forestae quam sibi retinuerat partem […] super forestae
particulam […] de tota foresta […] nomemque forestae.
23. SAA, t. I, no 108.
24. C’est également le sceau que Geoffroy d’Amiens examine sur un acte soumis à sa sagacité :
Laurent Morelle, « Un grégorien au miroir de ses chartes : Geoffroy, évêque d’Amiens (1104-
1115) », dans À propos des actes des évêques. Hommage à Lucie Fossier, éd. Michel Parisse, Nancy, 1991,
p. 177-218.
25. SAA, t. I, no 109 et SAA, t. II, no 889.
66 CHANTAL SENSÉBY

L’expression signifie-t-elle qu’il n’y a jamais eu de sceau ou bien que le sceau


est manquant ? La première solution semble la plus juste, car les moines auraient
sans doute indiqué si le sceau avait été ôté. L’argument est de taille car les
diplômes carolingiens de confirmation de biens monastiques étaient norma-
lement scellés avec un sceau plaqué au bas du parchemin. Le sceau,
caractéristique de l’acte royal, était alors le principal signe de validation qui
conférait à l’acte une garantie d’authenticité et une efficacité probatoire26.
Néanmoins, l’argument pourrait être rejeté. En effet dans les litiges, les parties
en présence apportaient parfois des copies qui pouvaient être des copies figurées
et qui n’étaient pas scellées. De plus, en 1098, Saint-Aubin pourrait invoquer la
perte de l’original et la nécessité d’user d’une copie qui ne comporterait pas de
sceau, à l’instar de celle du diplôme de Charles le Chauve de 849 faite au
XIe siècle qui omet le signum royal, la ligne de date et de lieu, la formule d’appré-
ciation27. Enfin, l’attention portée au sceau ne révèle pas une connaissance de la
diplomatique carolingienne, mais une conception de l’acte d’autorité telle qu’elle
prévaut dans la seconde moitié du XIe siècle. Dans l’espace ligérien, l’usage du
sceau se répand avec certitude dans les trente dernières années du XIe siècle, puis
devient un mode régulier de validation pour les élites ecclésiastiques et laïques28.
Or, les sceaux épiscopaux ou princiers du XIe siècle sont de grandes dimensions ;
ils sont comparables aux sceaux royaux des premiers Capétiens. Ils sont visibles
immédiatement par une assemblée à laquelle est présenté un acte et constituent
un signe perceptible de l’acte d’autorité29. En conséquence, les moines de Saint-
Nicolas, connaisseurs des pratiques documentaires de leur époque, ne peuvent

26. Georges Tessier, Diplomatique royale française, Paris, 1962, p. 74-85 ; Robert-Henri Bautier, « La
chancellerie et les actes royaux dans les royaumes carolingiens », dans Bibliothèque de l’École des chartes,
t. 142, 1984, p. 5-40, réimpr. dans id., Chartes, sceaux et chancelleries. Études de diplomatique et de sigillo-
graphie médiévales, 2 t., Paris, 1990 (Mémoires et documents de l’École des chartes, 34), t. II,
p. 461-536 ; id., « Le sceau royal dans la France médiévale et le mécanisme du scellage des actes »,
dans Corpus des sceaux français du Moyen Âge, t. II : Les sceaux royaux, éd. Martine Dallas, Paris, 1990,
p. 15-34, réimpr. dans id., Chartes…, t. II, p. 537-562.
27. AD Maine-et-Loire, H 170 et SAA, t. I, no 15 [849, 25 juin]. Ce n’est pas une copie figurée.
28. Olivier Guillot, Le comte d’Anjou et son entourage au XIe siècle, 2 t., Paris, 1972, t. II, p. 5-20 ; Jean-
Luc Chassel, « L’essor du sceau au XIe siècle », dans Bibilothèque de l’École des chartes, t. 155 : Pratiques
de l’écrit documentaire au XIe siècle, dir. Olivier Guyotjeannin, Laurent Morelle, Michel Parisse, 1997,
p. 221-234 ; Charles Hiegel, « Les sceaux de l’évêque de Metz Adalbéron III (1047-1072) », dans
Retour aux sources. Textes, études et documents d’histoire médiévale offerts à Michel Parisse, Paris, 2004, p. 167-
178. Voir aussi Robert-Henri Bautier, « Le cheminement du sceau et de la bulle des origines
mésopotamiennes au XIIIe siècle occidental », dans Revue française d’héraldique et de sigillographie, t. 54-
59, 1984-1989, p. 41-84, réimpr. dans id., Chartes…, t. I, p. 123-166.
29. Chartes de Saint-Julien de Tours (1002-1300), éd. Louis-Jean Denis, Le Mans, 1913 (Archives
historiques du Maine, 12-2), no 107 [1159] : l’archevêque de Tours confirme une paix après avoir
observé l’écrit et le sceau de l’abbé Garin.
LITIGE ET EXPERTISE DOCUMENTAIRE 67

qu’accorder de l’importance à l’absence de sceau sur un acte qui émane d’une


autorité supérieure à celle d’un évêque ou d’un comte. L’attention qu’ils portent
au sceau se manifeste d’ailleurs peu de temps après la clôture de l’affaire.
En octobre 1106, le roi Philippe Ier et la reine Bertrade sont à Angers. Une
notice de Saint-Nicolas évoque cet événement et note précisément les confirma-
tions de biens faites par le roi à la demande des moines et de Bertrade, ancienne
épouse de Foulque le Réchin et mère de Foulque le Jeune, formé à la cour de
Philippe Ier et devenu héritier unique du comté d’Anjou après la mort de
Geoffroy Martel le Jeune survenue le 19 mai 110630. Philippe Ier fait confirmer
les cartae que les moines lui présentent, puis inscrit de sa main le sigillum sanctae
crucis (sic) sur quatre documents : le premier concerne la forêt des Échats (in
carta de foresta Catiae) ; puis il fait de même sur quatre autres parchemins qui
auraient reçu le sceau de son père (quae sigillatae erant sigillo patris sui) sans doute
en 105731. La recherche de légitimité est patente. Manifestement, l’abbaye de
Saint-Nicolas a compris la supériorité de l’acte royal, même dépourvu d’un sceau,
sur l’acte comtal à moins que ce dernier ne reçoive un surplus d’autorité grâce
à la crux regis ou au sigillum regis ; leur requête au roi est aussi une réponse aux
plaids de 1098 et de 1104. De même, les scribes de Saint-Aubin savent que le
sceau est un élément constitutif du diplôme carolingien. Dans leur cartulaire et
sur la pancarte, ils ont figuré des sceaux au bas des deux versions du diplôme.
Deux cercles concentriques légendés ont été dessinés. La légende n’est pas celle
du sceau de Charlemagne, mais celle, inexacte, de celui de Charles le Chauve
(† KAROLVS GRATIA DEI REX )32. D’une transcription à l’autre, le « dessin »
et la place du sceau varient et ne respectent pas les règles de la diplomatique
carolingienne. Dans la transcription de la version 1 antérieure à 1096, le sceau
est placé au centre, entre la recognition de chancellerie et la ligne portant la date.
Dans la seconde copie du cartulaire postérieure à janvier 1105, le sceau se trouve
au-dessus de la recognition de chancellerie, collé au texte et au même niveau que
le monogramme royal. Toutefois, dans la seconde version, la ligne de date est
d’un module plus réduit, la recognition de chancellerie tout comme l’expression
signum Karoli gloriossimi regis (sic) sont en lettres allongées : un souci de donner en

30. C’est elle qui fait le lien entre l’autorité comtale, celle de Foulque le Jeune, et l’autorité royale.
31. L’Epitome donne comme leçon signum sanctae crucis (p. 45) : Et ipse rex in quibusdam [cartis] manu
propria sigillum sanctae crucis [croix] pro confirmatione sculpsit, scilicet in carta de foresta Catiae, in carta de quitancia
cosdumarum, in carta de fodero terrae nostrae et de pasnatico Mulnesii, in carta de pratis Longae Insulae et de torrente
de Brionello […] ; in allis etiam quatuor [cartis] quae sigillatae erant sigillo patris sui, regis vidalicet Henrici.
32. Bibl. mun. Angers, ms 829, fol. 4 et 32. Il faut donc penser que l’acte produit lors du plaid ne
comportait pas de sceau et que le cartulariste en a dessiné un lors de la transcription. Sur ces dessins,
voir Jean-Luc Chassel, « Dessins et mentions de sceaux dans les cartulaires médiévaux », dans Les
cartulaires…, p. 153-170.
68 CHANTAL SENSÉBY

fin d’acte une copie figurée du diplôme semble alors prévaloir et il en va de


même sur la pancarte33. L’entreprise est maladroite, mais elle doit être notée car
elle résulte peut-être de la critique formelle énoncée par Saint-Nicolas34.
Gommer cette critique, tel semble avoir été le propos de la deuxième main du
cartulaire pourtant peu sensible aux caractères externes des documents.
Le sceau est pensé justement comme essentiel au diplôme carolingien et, à
la fin du XIe siècle, à l’acte d’autorité ; même dans le cartulaire, il n’est pas un
simple dessin car il donne force à la substance textuelle à laquelle il est associé.
Quant au deuxième élément de critique, il ressort de l’analyse de la teneur de
l’acte.

Et insuper [carta] hujus confirmationis a rege, ut dicebant, facta testibus omnimodo


carebat, remarquent les moines de Saint-Nicolas. L’interprétation de testes pose
problème : A. Giry évoquait des souscriptions. Il pourrait s’agir dans l’esprit des
moines de simples témoins qui ont vu et entendu l’affaire comme le notent bien
des chartes du XIe siècle35.
Ce second argument conforte le précédent car les témoins sont perçus
comme un signe de garantie du document. Toutefois, il n’est guère recevable s’il
est appliqué à un diplôme carolingien et il souligne alors à l’envi la méconnais-
sance de la diplomatique carolingienne par cette communauté monastique
fondée entre le 3 mai 1021 et le 2 mai 1022 par le comte d’Anjou Foulque
Nerra36. En effet, les diplômes carolingiens de confirmation de biens ne
comportent pas de liste de témoins37. Le savent assurément les hommes qualifiés
de juges en 1098 : Marbode, évêque de Rennes et ancien écolâtre de Saint-
Maurice d’Angers, Hildebert de Lavardin, écolâtre puis évêque du Mans en 1096,

33. AD Maine-et-Loire, H 62.


34. Jean Vezin, « Originaux et copies : la reproduction des éléments graphiques des actes des Xe
et XIe siècles dans le cartulaire de Cluny », dans Charters, Cartularies and Archives. The Preservation and
Transmission of Documents in the Medieval West, éd. Adam J. Kosto et Anders Winroth, Toronto, 2002
(Papers in Medieval Studies, 17), p. 113-126.
35. Le mot testis n’est pas étranger à la diplomatique royale du XIe siècle ; il apparaît pour la
première fois dans la formule de corroboration d’un acte de Robert le Pieux pour Saint-Germain-
des-Prés entre 1025 et 1030 et après 1058, les souscripteurs semblent figurer de plus en plus à titre
de témoins (Jean-François Lemarignier, Le gouvernement royal aux premiers temps capétiens (987-1108),
Paris, 1965, p. 135-136).
36. Je suis la datation d’Yvonne Mailfert qui distingue la date de la dédicace de l’église (le
1er décembre 1020) et celle de l’installation d’une communauté (« Fondation du monastère béné-
dictin de Saint-Nicolas d’Angers », dans Bibliothèque de l’École des chartes, t. 92, 1931, p. 43-61).
37. SAA, t. I, no 15 [849, 25 juin] ; SAA, t. I, no 16 [851, 16 août], ou Georges Tessier, Recueil des
actes de Charles II le Chauve, roi de France, Paris, 3 t., 1943-1955 (Chartes et diplômes relatifs à l’his-
toire de France), no 116 et no 140.
LITIGE ET EXPERTISE DOCUMENTAIRE 69

Bernard, abbé de Saint-Serge d’Angers, Bernard, abbé de Marmoutier,


Guillaume de Saint-Florent de Saumur ainsi que certains chanoines de l’église
cathédrale du Mans. Leurs chartriers respectifs ou ceux qu’ils ont pu fréquenter
à un moment de leur carrière possédaient des actes carolingiens. À Saint-Serge
est conservé au moins un diplôme de Charles le Chauve, qui ne comporte aucun
témoin comme les diplômes carolingiens conservés à Saint-Maurice d’Angers38.
De la même manière, l’église cathédrale du Mans, les abbayes de Marmoutier et
de Saint-Florent ont en leur possession des diplômes carolingiens39. À
Marmoutier, entre 1060 et 1067, ces écrits prestigieux ont parfois servi de
modèle, preuve que leurs particularités diplomatiques étaient connues des
scribes40. Aussi peut-il paraître surprenant que l’absence de témoins soit invoquée
par Saint-Nicolas. Pourtant, le choix de cet argument fort contestable s’explique
aisément. En 1098, les moines de Saint-Nicolas ne possèdent pas dans leur char-
trier d’actes carolingiens et n’en n’ont peut-être jamais vus41. Ils ont au moins un
diplôme de Henri Ier qui cependant ne présente pas de témoins42. Par contre, ils
détiennent des actes d’autorité d’origine comtale, dont certains ont été confirmés
par un roi43. Ce qui est probable, c’est que la critique ébauchée par Saint-Nicolas

38. SSBA, t. I, no 13 [vers 848] ou G. Tessier, Recueil des actes de Charles II le Chauve…, t. I, no 106.
S’y trouvent aussi deux diplômes de Robert II dépourvus de liste de témoins : SSBA, t. I, nos 15 et
17. Cartulaire noir de la cathédrale d’Angers, éd. Charles Urseau, Angers, 1908 (Documents historiques
sur l’Anjou, 5), nos 1 à 10.
39. G. Tessier, Recueil des actes de Charles II le Chauve…, t. II, no 367 par exemple pour Le Mans ;
nos 31, 74 et 147 pour Marmoutier.
40. Maurice Prou, Recueil des actes de Philippe Ier roi de France (1059-1108), Paris, 1908 (Chartes et
diplômes relatifs à l’histoire de France), nos 6 [1060, 25 novembre], 7 [1060, 25 novembre], 8 [1060,
30 novembre], 34 [1067, 7 août] et Introduction, p. CLXXXIII-CXC.
41. Lors de la fondation, des moines de Marmoutier ont été sollicités puis des moines de Saint-
Aubin mais aucun de ceux-ci ne doit survivre en 1098.
42. Frédéric Soehnée, Catalogue des actes d’Henri Ier roi de France (1031-1060), Paris, 1907 (Bibliothèque
de l’École des hautes études. Sciences historiques et philologiques, 161), no 107 [1057, 1er mars] ;
Recueil des historiens de la France, t. XI, p. 593 ; Epitome, p. 8-11. Sous Henri Ier, il n’y a ni souscriptions
de tiers, ni liste de témoins dans les préceptes établis en chancellerie et qui suivent le formulaire
défini par le chancelier Baudoin. La situation est en revanche différente pour les actes royaux établis
par les destinataires. À ce sujet : Olivier Guyotjeannin, « Les actes d’Henri Ier et la chancellerie
royale dans les années 1020-1060 », dans Académie des inscriptions et belles-lettres, 1988, p. 81-97 ; id.,
« Les actes établis par la chancellerie royale sous Philippe Ier », dans Bibliothèque de l’École des chartes,
t. 147, 1989, p. 29-48 ; id., « Les évêques dans l’entourage royal sous les premiers Capétiens », dans
Le roi de France et son royaume autour de l’an mil, éd. Michel Parisse et Xavier Barral i Altet, Paris, 1992,
p. 91-98.
43. Lorsque le roi confirme des actes privés, une liste de témoins relativement courte accom-
pagne parfois l’apposition du sceau ou de la croix royale comme c’est le cas pour la confirmation
des biens de Saint-Nicolas d’Angers par Philippe Ier en 1106.
70 CHANTAL SENSÉBY

a pris comme textes de référence les actes comtaux du XIe siècle que la commu-
nauté avait consultés pour contrer la plainte de leurs adversaires44. Dans ceux-ci,
la liste de souscripteurs ou de témoins est fréquente sans être toutefois systéma-
tique. Dans une charte de Geoffroy Martel de 1040-1046 confirmée par
Philippe Ier en 1106, vingt et un témoins sont mentionnés introduits par le terme
testes ; la liste y précède la croix comtale45. En outre, la liste des témoins ou des
souscripteurs est souvent nettement mise en évidence sur le parchemin, car elle
est fort longue le plus souvent (de dix à plus de quarante noms) et occupe une
large partie du document. Il n’est pas rare aussi qu’elle soit présentée en
colonnes. L’effet visuel est assuré surtout quand un lien physique est établi entre
les témoins et la croix comtale qui est placée au bas de l’acte à la jonction des
deux colonnes comme dans un acte comtal de 109546. Cette mise en page
confère aux témoins une fonction majeure : elle en fait les garants de l’action juri-
dique et de l’écrit qui l’enregistre. Plus encore, la liste des témoins rappelle un
moment de la procédure qui vise à valider l’acte : les témoins touchent parfois
le parchemin et à chaque toucher correspond un nom inscrit dans le document47.
Pour un homme du XIe siècle, la force probatoire de l’acte serait fonction du
nombre et de la puissance de ceux qui ont assisté à la transaction et l’ont
approuvée ; leur présence révèle la puissance sociale du disposant. En revanche,
l’absence de témoins contribuerait à fonder le rejet de la preuve littérale.
Il est clair que le deuxième argument avancé par Saint-Nicolas manifeste
l’écart entre la diplomatique royale carolingienne et les pratiques documentaires
comtales à la fin du XIe siècle. Il souligne aussi l’absence de culture diplomatique
de cette communauté, dont les références documentaires ne sont pas antérieures
aux premières décennies du XIe siècle. Quant au troisième et dernier argument,
il procède aussi de la critique interne du diplôme.

Nomenque forestae quod ab omnibus pene scitur tacebat. La critique commente le


diplôme où la mention de la forêt est ainsi libellée : Prunarius cum silva adjacente
quantum tenet unam legam […]48. Cette question ne doit pas être considérée comme

44. Dans les actes épiscopaux aussi, est consignée une liste de témoins dont les noms sont parfois
précédés d’un « S » pour signum ou d’un chrismon (SAA, t. I, no 18 [966, avril], no 20 [972, 28
février] et no 19 [1076]).
45. M. Prou, Recueil…, no 157.
46. SSBA, t. I, no 163 [1095] et no 188 avec trois colonnes pour un acte de 1067 ou 1068-1082
mais dépourvu de croix.
47. SAA, t. I, no 164 [1060-1067] et BNF, nouv. acq. lat. 1930, fol. 96-96v et aussi fol. 105 [1070] ;
sur cette question, voir Benoît-Michel Tock, « La mise en scène des actes en France au haut Moyen
Âge », dans Frühmittelalterliche Studien, t. 38, 2004, p. 287-296.
48. Cet espace est par ailleurs qualifié de boscus ou nemus de Prunariis par les scribes de Saint-Aubin
après 1098.
LITIGE ET EXPERTISE DOCUMENTAIRE 71

un élément mineur de l’argumentation car, ce que Saint-Nicolas dénonce, c’est


l’écart entre la substance du diplôme et la réalité, entre la façon dont est défini
le bois et les usages connus de tous et en conséquence c’est l’inadéquation entre
le bien revendiqué par leurs adversaires et celui qu’ils ont saisi : l’objet de la libé-
ralité royale serait différent de celui de l’offrande comtale. Si l’erreur sur l’espace
boisé est démontrée, elle met un point final au litige. Susciter le doute sur la défi-
nition de l’objet contesté n’est pas une démarche nouvelle dans les assemblées
de justice ; elle peut être efficace49.
La qualification de la forêt (les Échats) est sans doute une pratique bien
installée en 1098, qu’entérine la charte de l’archevêque de Tours en 1104 (nemus
de Chatiis). Une notice de Saint-Aubin de 1129 qui prend soin de distinguer le
nom ancien et le nom nouveau attribué à cette zone le suggère et les actes de
Saint-Nicolas sur lesquels les religieux s’appuient l’indiquent50. Des premières
donations, dont celle de Foulque Nerra, jusqu’au litige, un chapelet d’actes
comtaux reprend avec constance la dénomination des Échats : saltus Catiae dans
une charte de Foulque Nerra ; foresta Captiae dans des actes de Geoffroy Martel ;
foresta ou silva Captiae dans les chartes de Foulque le Réchin datées respectivement
du 17 mai 1076, du 10 février 1096 et enfin du 22 août 1096, ce dernier texte
enregistrant la donation de toute la forêt des Échats à Saint-Nicolas (omnem scilicet
forestam Catiam)51. Le début de la notice de 1098 fait d’ailleurs l’histoire de ces
diverses acquisitions. Comme la notice de Saint-Nicolas, les actes comtaux usent
le plus souvent du terme foresta affirmant la nature publique de tels espaces52. Ce
substantif est par contre rare dans les diplômes carolingiens qui lui préfèrent
silva, vocable que Saint-Aubin a introduit dans le diplôme interpolé et qui n’attire
guère l’attention des moines de Saint-Nicolas, sans doute parce qu’au XIe siècle,
silva, boscus, nemus et foresta sont perçus comme interchangeables53. Ainsi pour

49. Un plaid de 1074 où s’opposaient Saint-Aubin et Saint-Serge d’Angers pourrait en fournir un


exemple (Chantal Senséby, « Pratiques judiciaires et rhétorique monastique à la lumière des notices
ligériennes (fin XIe siècle) », dans Revue historique, t. 306, 2004, p. 3-47).
50. SAA, t. II, no 932.
51. Patrologie latine, t. CLV, Fulconis Andegavensis comitis donationes piae, col. 482-483 et Breviculum, p. 7.
Epitome, p. 47-48 ([1040, 21 juin-1060, 14 novembre]), p. 68 (1076, 17 mai), p. 64 (1096, 10 février),
p. 30 (1096, 22 août). Dans la bulle de confirmation des biens, il est question d’une insula Catiae
(Philipp. Jaffé, Regesta pontificum Romanorum, 2 t., Leipzig, 1885-1888, t. I, no 5618 ; Patrologie latine,
t. CLI, Beati Urbani II pontificis romani epistolae et privilegia, col. 447-448).
52. SSBA, t. I, no 163 [1095], no 245 [1067 à 1068- 1109]. Cette dernière remarque m’a été suggérée
par Laurent Morelle. Je l’en remercie.
53. Ainsi la forêt de Chambiers est qualifiée soit de silva soit de boscus ou encore de nemus (SSBA,
t. I, no 143 [1098, 14 mars-1100, 13 septembre], no 177 [1056-1080], no 200 [1067 ou 1068-1076],
no 246 [1082-1093]) ; la forêt de Verrières l’est de foresta ou de boscus (SSBA, t. II, no 296 [1090-1093]
et t. I, no 163 [1095]).
72 CHANTAL SENSÉBY

cette jeune communauté, les usages et le corpus documentaire de son établis-


sement se conjuguent pour étayer sa démonstration. Toutefois, son argument
peut apparaître faible au regard de la diversité des pratiques documentaires caro-
lingiennes ou contemporaines du litige. Une enquête dans le cartulaire de
l’abbaye Saint-Serge d’Angers, a tenté d’évaluer les usages documentaires dans
cette région afin d’estimer l’impact d’un tel argument. Elle montre que, pour
définir une zone boisée dite silva ou boscus, le scribe a recours à un nom particulier
dans moins de 30 % des cas, et dans 50 % des mentions quand il s’agit d’une
foresta. Elle révèle aussi que seuls 14 espaces boisés sont dotés d’un nom et que
souvent ils sont définis par rapport à une villa. Les textes concernés à l’exception
d’un seul datent de la seconde moitié du XIe siècle. Il arrive aussi qu’un même
espace soit désigné par deux noms différents : à proximité de Pruniers, le bois
de Fouilloux est aussi appelé boscus communalis54. Par ailleurs, une investigation
dans les actes de Charles le Chauve aboutit à des résultats comparables : dans un
tiers des mentions environ, les espaces boisés ont un nom qui leur est propre et
le plus souvent, la silva est définie par sa localisation sur le territoire d’une villa
qui lui donne parfois son nom. Tel est le cas dans les actes de Saint-Aubin :
Prunarius, cum silva adjacente (le diplôme), silvam illam quae adjacet loco qui dicitur
Prunarius (SAA, no 108). Ces choix lexicaux soulignent le souci d’établir un lien
fort entre la forêt et Pruniers, autel dont la détention a été reconnue à Saint-
Aubin en 1076 par l’évêque Eusèbe Brunon ainsi que par Urbain II dans une
bulle délivrée à Saintes le 14 avril 109655. De plus, l’indication de son étendue
permet de définir l’objet de la contestation.
Enfin, l’argument des moines perd de sa vigueur car il fait fi des trois siècles
qui séparent l’acte carolingien du conflit et des modifications intervenues entre-
temps dans l’espace où se déploie l’action des établissements religieux. Un bois
dépourvu de nom au VIIIe siècle aurait pu en être doté au moment où les inter-
ventions de l’homme sur le milieu se multipliaient. Or dans la première moitié du
XIe siècle, trois nouvelles communautés, toutes fondées par les comtes d’Anjou
(Saint-Nicolas, Saint-Laud et Le Ronceray en 1028) obtiennent des biens près de
Pruniers où des établissements anciens étaient déjà possessionnés. Elles entrent
souvent en concurrence. Ainsi, entre 1069 et 1096, les chanoines de Saint-Laud
d’Angers, familiers du comte, sont en conflit avec Saint-Nicolas à propos du bois
de Fouilloux que les moines ont obtenu en 1067 et qui est proche de celui des

54. Cartulaire du chapitre de Saint-Laud d’Angers. Actes du XIe et du XIIe siècle. Suivi de « La vie de saint
Silvestre et l’invention de la Sainte Croix », poème français du XIIe siècle, éd. Adrien Planchenault, Angers,
1903 (Documents historiques sur l’Anjou, 4), no 74 : Super pasnagio illius boschi qui Communalis seu
Fulliosus nuncupatur.
55. SAA, t. II, no 413.
LITIGE ET EXPERTISE DOCUMENTAIRE 73

Échats ; un accord intervient entre 1096 et 110156. Au début du XIIe siècle, un


litige éclate entre Saint-Laud, Le Ronceray et Saint-Aubin à propos d’un domaine
sis à Pruniers. Les exemples pourraient être multipliés qui montrent à loisir une
prise de possession de l’espace par les religieux et les laïcs et qui narrent aussi la
saisie progressive mais sûre par les moines de Saint-Nicolas des territoires compris
entre le Brionneau et la vallée de la Loire. Les bois situés sur les marges des
paroisses apparaissent dès lors comme les cibles privilégiées des monastères57.
Ainsi, Saint-Nicolas n’a pas vu que les usages et les pratiques documentaires
pouvaient être diversifiés et que l’évolution des paysages pouvait influencer les
modes de dénomination des terres. Dès 1098, sa contestation a sans doute été
rejetée et en 1104, le diplôme à nouveau accusé de fausseté a été approuvé. Le
plaid réuni en 1104 et présidé par l’archevêque de Tours Raoul réunissait des
prélats importants dont certains étaient déjà acteurs de la procédure de 1098. Il
avait pour fonction de répondre à l’accusation de falsification portée par les
comtes d’Anjou, Foulque et ses fils, contre le diplôme de mai 769. La charte
archiépiscopale qui rapporte la procédure ne fournit aucune information sur la
façon dont les moines de Saint-Aubin ont reçu la critique du diplôme. Elle narre
seulement comment fut effectuée la falsitatis comprobatio : la parole de l’abbé
Girard et le serment de ses moines ont suffi pour rendre nulle l’accusation de
falsification, permettre l’approbation de l’acte controversé par les prélats et
affirmer la qualité probatoire du précepte (cartam collaudavimus)58. Arthur Giry
pensait que les juges de 1104 s’étaient laissés abuser par l’abbé de Saint-Aubin.
Il est peu probable qu’ils aient été naïfs. Tous appartenaient à des établissements
qui avaient des archives anciennes et qui à l’occasion avaient forgé des docu-
ments59. Trois sont ou ont été d’éminents écolâtres : Hildebert de Lavardin,
Marbode de Rennes et Geoffroy, écolâtre de Saint-Maurice d’Angers.

56. Cartulaire du chapitre de Saint-Laud d’Angers…, no 80 (d’après Epitome, p. 69) ; ibid., nos 11 et 74.
57. Les litiges relatifs aux bois sont nombreux à la fin du XIe siècle.
58. Il y a eu laus ; ce terme peut être compris dans le sens d’une confirmation et d’une appro-
bation : Olivier Guyotjeannin, « Le vocabulaire de la diplomatique en latin médiéval », dans
Vocabulaire du livre et de l’écriture au Moyen Âge, éd. Olga Weijers, Turnhout, 1989 (Civicima. Études
sur le vocabulaire intellectuel au Moyen Âge, 2), p. 120-134 ; Joseph Avril, « La participation du
clergé diocésain aux décisions épiscopales », dans À propos des actes…, p. 251-263. La question du
recours au serment purgatoire en de telles occasions ne sera pas abordée ici.
59. Arthur Giry, « Un diplôme royal interpolé de l’abbaye de Marmoutier », dans Comptes rendus
des séances de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, 1894, 4e série, t. 26, p. 173 ; Pierre Lévêque, « Trois
actes faux ou interpolés des comtes Eudes, Robert et du roi Raoul en faveur de l’abbaye de
Marmoutier (887, 912, 931) », dans Bibliothèque de l’École des chartes, t. 64, 1903, p. 54-82 ; William
Ziezulewicz , « Étude d’un faux monastique à une période de réforme : une charte de Charles le
Chauve pour Saint-Florent de Saumur du 8 juin 848 », dans Cahiers de civilisation médiévale, t. 28,
1985, p. 201-211.
74 CHANTAL SENSÉBY

Vraisemblablement, les prélats savent qu’ils ont affaire à un acte remanié pour
la circonstance60. Mais pour ces juges, la carta vera, par opposition à la carta falsa,
serait un acte dont le contenu est conforme au droit, un texte qui dit le vrai.
C’est sa sincérité historique qui est ainsi proclamée. D’ailleurs, la revendication
de Saint-Aubin était sans doute justifiée car la version 1 du diplôme cite Pruniers
sans autre précision, ce qui n’est pas inhabituel. Assurément, l’abbaye y possède
des terres entre 1038 et 1055 et la détention de l’autel de Pruniers lui est
confirmée en 107661. Ce que conteste surtout Saint-Aubin, c’est la saisie de la
totalité de la forêt par Saint-Nicolas : l’abbaye n’a pas réagi quand les comtes
d’Anjou ont abandonné à la communauté qu’ils avaient fondée le panage des
porcs ou trois charruées de terre en cet espace. En outre, l’approbation (laus) du
diplôme s’inscrit dans un contexte bien particulier, celui d’une opposition forte
entre les vieilles communautés, les plus prestigieuses, et celles, plus récentes, qui
sont nées de la volonté comtale et qui bénéficient de la faveur des fidèles62.
L’insistance des moines de Saint-Aubin sur l’origine royale de leur preuve et de
leur droit souligne cette rivalité, la décision des juges aussi. Tous les juges de
1104 appartiennent en effet à des monastères anciens qui, pour certains, ont eu
maille à partir avec la famille comtale.

Approuvée, la carta vera devient une pièce majeure du chartrier. Copiée sur
une pancarte dès 1104, elle fut sans doute un outil dans la négociation ouverte
avec les comtes d’Anjou qui aboutit à l’abandon par ces hommes de leurs droits
sur Pruniers. En 1129, elle est exploitée à nouveau par Saint-Aubin et en 1151
elle fut réutilisée dans un conflit majeur qui opposait Saint-Aubin et le seigneur
de Montreuil-Bellay63.

III. — CONCLUSION

La production d’un diplôme carolingien remanié en 1098 pour servir de


preuve dans un litige constitue un cas assez banal. Tous les ingrédients recensés

60. Ils participent ou assistent assez souvent à des procédures de vérification des documents ; au
concile de Poitiers de 1100, l’archevêque de Tours et Marbode de Rennes sont présents lors de
l’examen de lettres pontificales déclarées fausses (Rudolf Hiestand, « Les légats pontificaux en
France du milieu du XIe à la fin du XIIe siècle », dans L’Église de France et la papauté (Xe-XIIIe siècle), éd.
Rolf Große, Bonn, 1993 [Studien und Dokumente zur Gallia pontificia, 1], p. 54-80).
61. SAA, t. II, nos 865 [1038-1055], 866 [vers 1055] ; SAA, t. I, no 19 [1076].
62. En Flandre aussi, ce sont les abbayes bénédictines anciennes qui sont à l’origine du plus grand
nombre de faux comme l’a montré Georges Declercq : « Centres de faussaires et falsifications de
chartes en Flandre au Moyen Âge » dans Falsos…, p. 65-74.
LITIGE ET EXPERTISE DOCUMENTAIRE 75

par les historiens s’y trouvent : l’acte falsifié l’a été au moment où une inflation
de faux est observée ; c’est un diplôme de Charlemagne, matériau privilégié par
les faussaires des XIe et XIIe siècles64 ; il a été conçu pour l’emporter dans un
conflit dont l’enjeu est la restauration du temporel et sa préservation à long
terme ; une abbaye bénédictine d’origine mérovingienne en est l’auteur.
Toutefois, le faux jugé par les moines, replacé dans un ensemble de textes qui
relatent la genèse du conflit, son déroulement et ses prolongements, prend un
tout autre relief. En effet, le faussaire a travaillé un diplôme pour le rénover,
mais surtout pour ruiner l’argumentation initiale de son adversaire qui associait
la donation comtale au culte des morts, en l’occurrence celui de Geoffroy Martel,
et à la requête d’Urbain II qui venait de consacrer l’église de Saint-Nicolas
d’Angers. Il a choisi le diplôme de 769 car celui-ci surpassait la charte comtale
par son ancienneté et son autorité : l’offrande royale rendait impossible la libé-
ralité comtale, même sollicitée par le pape. Par ailleurs, le faussaire a profité de
la jeunesse de l’abbaye de Saint-Nicolas. Cette jeunesse est une faiblesse. Faute
de corpus de référence, faute de lettrés familiers de documents anciens, les
moines ont estimé le texte présenté comme preuve à l’aune de la production
comtale. Dépourvus de culture diplomatique, ils ont proposé une critique défail-
lante de l’acte remanié : deux des trois arguments sont en effet peu pertinents65.
Face à eux, les moines de Saint-Aubin ont eu la part belle pour contrer leur argu-
mentation qui ne pouvait par ailleurs convaincre des juges tous issus

63. SAA, t. II, no 932 [1129] : la notice porte sur les relations entre les comtes d’Anjou et les
moines dans leurs forêts ; il y est question des forestarii sanci Albini de Valeia et de Cathiis et in Cathiis
quippe unam leugam ; il y a emprunt lexical au diplôme carolingien. Pour l’affaire de 1151 : Chroniques
des églises d’Anjou, éd. Paul Marchegay et Émile Mabille, Paris, 1869, p. 83-90 (Chronica vel sermo de
rapinis, injusticiis et malis consuetudinibus a Giraudo de Mosteriolo exactis et de eversione castri ejus a Gaufrido
comite) ; SAA, t. II, nos 456, 864, 865.
64. J. Dufour, « État et comparaison des actes faux ou falsifiés… » ; Laurent Morelle, « Des
moines face à leur chartrier : étude sur le premier cartulaire de Montier-en-Der (vers 1127) », dans
Les moines du Der, 673-1790, éd. Patrick Corbet, Jackie Lusse et Georges Viard, Langres, 2000,
p. 211-258, aux p. 255-457. De même, les privilèges pontificaux sont souvent falsifiés ou forgés.
Quelques études récentes et stimulantes : François Bougard, « A Vetustissimis Thomis. Le rouleau 3
d’Arezzo, du primicier Gérard au tribun Zenobius », dans Secoli XI e XII : l’invenzione della memoria.
Atti del Seminario internazionale, Montepulciano, 27-29 aprile 2006, dir. Simone Allegria et Francesca
Cenni, Montepulciano, 2006 (Medieval Writing, 1), p. 113-150, et Laurent Morelle, « Par delà le
vrai et le faux. Trois études critiques sur les premiers privilèges pontificaux reçus par l’abbaye de
Saint-Bertin (1057-1107) », dans L’acte pontifical et sa critique, éd. Rolf Grosse, Paris, 2007 (Studien
und Dokumente zur Gallia pontificia, 5), p. 51-86.
65. Je ne peux que souscrire aux propos d’Olivier Guyotjeannin : « Les limites de la critique
médiévale sont donc beaucoup moins celles de l’esprit critique que celles des possibilités concrètes
de réunir un matériau de comparaison solide » (O. Guyotjeannin, Jacques Pycke et Benoît-Michel
Tock, Diplomatique médiévale, Paris, 1993 [L’atelier du médiéviste, 2], p. 367).
76 CHANTAL SENSÉBY

d’établissements religieux munis d’archives anciennes et d’un scriptorium actif en


cette fin du XIe siècle. Ces juges lettrés, spécialistes de l’écrit, dont la sagacité n’a
pas été trompée en 1098 comme en 1104, ont approuvé l’acte interpolé, car
selon eux il disait le vrai. Mais leur décision témoigne également de la tension qui
existe entre vieilles et jeunes communautés religieuses, de la résistance des
premières et de la convoitise des secondes choyées par les princes et leurs fami-
liers ; elle met en cause la politique comtale. L’histoire de l’écrit rejoint alors celle
de l’institution ecclésiale, du pouvoir princier, celle de l’occupation du sol aussi
car les rivalités sont exacerbées au moment où les espaces disponibles deviennent
plus rares.
La sentence des prélats manifeste sans ambages combien le chartrier est pour
les abbayes d’origine mérovingienne et carolingienne un arsenal documentaire où
les moines peuvent forger les armes nécessaires à leurs combats et se doter d’un
savoir diplomatique confirmé pour éventuellement juger le faux66.

Chantal SENSÉBY
Université d’Orléans

66. À ce propos, voir L. Morelle, « Les chartes dans la gestion des conflits (France du Nord, XIe-
début XIIe siècle) », dans Bibliothèque de l’École des chartes, t. 155 : Pratique de l’écrit documentaire au XIe siècle,
éd. Olivier Guyotjeannin, Laurent Morelle et Michel Parisse, 1997, p. 267-298.
LITIGE ET EXPERTISE DOCUMENTAIRE 77

PIÈCES JUSTIFICATIVES 1

1.
Les diplômes carolingiens interpolés
[769, mai]

Charlemagne confirme à l’abbaye Saint-Aubin d’Angers la possession des villae de Méron, de


Trèves (Clementiniacus), de Papirius, de Pruniers, des Ponts-de-Cé, de Monnet, de Montreuil,
d’une vigne proche du monastère, d’une pêcherie de la porte de Chanzé jusqu’à l’île de Gilettes et
il établit que les frères auront chaque année cent mesures de sel.

COLONNE DE GAUCHE
A. Original perdu.
B. Copie du XIIe siècle, cartulaire de Saint-Aubin, Bibl. mun. d’Angers, ms 829, fol. 4.
a. Cartulaire de l’abbaye de Saint-Aubin d’Angers, éd. Arthur Bertrand de Broussillon, 3 t., Angers, 1896-
1903 (Documents historiques sur l’Anjou, 1-3), t. I, no 10.
b. Engelbert Mühlbacher, Die Urkunden der Karolinger, t. I, Die Urkunden Pippins, Karlmanns und Karls
des Grossen, Hanovre, 1906 (MGH, Diplomata Karolinorum), p. 84, no 58.
c. Arthur Giry, « Étude critique de quelques documents angevins de l’époque carolingienne », dans
Mémoires de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, t. 36, 1900, 2e partie, p. 211-213.

COLONNE DE DROITE
A. Original perdu
B. Copie du XIIe siècle, deuxième acte d’une pancarte avec note dorsale (Scriptum de Prunariis), AD
Maine-et-Loire, H 62, fol. 2.
C. Copie du XIIe siècle, cartulaire de Saint-Aubin, Bibl. mun. d’Angers, ms 829, fol. 32.
a. Cartulaire de l’abbaye de Saint-Aubin d’Angers, éd. Arthur Bertrand de Broussillon, 3 t., Angers, 1896-
1903 (Documents historiques sur l’Anjou, 1-3), t. I, no 109.
c. Arthur Giry, « Étude critique de quelques documents angevins de l’époque carolingienne », dans
Mémoires de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, t. 36, 1900, 2e partie, p. 211-213.

1. Dans les tableaux de la tradition, je n’ai retenu que les copies médiévales intéressantes pour mon
propos ; à cette règle fait exception la notice de Saint-Nicolas d’Angers connue seulement par des
copies modernes.
78 CHANTAL SENSÉBY

SAA, no 10 [769, mai]2 SAA, no 109 [769, mai]


TEXTE ÉTABLI D’APRÈS LE CARTULAIRE (B) TEXTE ÉTABLI D’APRÈS LA PANCARTE (B)
Rubrique, première main. Pas de rubrique(a).

Preceptum Caroli regis Magni de


confirmatione rerum antiquarum monas-
terio Sancti Albini quarum hec sunt
nomina : Maironnus3, Clementiniacus4,
Papirius5, Prunarius6, Sabiacus7,
Multonacus , Monasteriolum , vinea juxta
8 9

ipsum monasterium, piscatio a porta


Canciacense10 usque ad insulam que
nuncupatur Virelista11, centum modios
salis ex villa Justiniaco12.
/1/Carolus rex Francorum, vir /1/ Carolus rex Francorum, vir
illuster, /2/ omnibus nostris tam presen- illuster, omnibus nostris tam presentibus
tibus quam et /3/ futuris, juvante quam et futuris, juvante Domino qui nos
Domino qui nobis in solium re-/4/-gni in solium regni instituit.
instituit. Decet enim accomodante principa-
/5/-le clementia cunctorum aure benigna, que

(a) Carta Caroli, regis Francorum, de confirmatione ejusdem bosci ecclesiae Sancti Albini alia-
rumque possessionum, C, deuxième main.

2. Le texte est proposé tel qu’il est transcrit dans le cartulaire par la première main avant le conflit et
tel que les moines de Saint-Aubin l’ont découvert comme source potentielle d’un acte qu’ils ont élaboré
pour servir leurs intérêts en justice. Pour la critique diplomatique de ce précepte, je renvoie aux travaux
mentionnés dans le tableau de la tradition. Les mots ou les passages indiqués en italique constituent les
éléments qui ont été remaniés ou supprimés dans la seconde version (colonne de droite).
3. Méron, comm. et cant. Montreuil-Bellay, Maine-et-Loire.
4. Ancien nom de Trèves, comm. Trèves-Cunault, cant. Gennes, Maine-et-Loire.
5. Localité non identifiée, peut-être La Papillaie, comm. et cant. Angers, Maine-et-Loire.
6. Pruniers, comm. Bouchemaine, cant. Angers, Maine-et-Loire.
7. Les Ponts-de-Cé, ch.-l. cant. Ponts-de-Cé, Maine-et-Loire,
8. Monnet, comm. et cant. Beaufort-en-Vallée, Maine-et-Loire.
9. Montreuil-Bellay, comm. et ch.-l. cant., Maine-et-Loire ou Montreuil-sur-Maine, comm.
Montreuil-sur-Maine, cant. Lion-d’Angers, Maine-et-Loire.
10. Chanzé, comm. Sainte-Gemmes-sur-Loire, Maine-et-Loire. Célestin Port signale une porte de
la cité d’Angers qui s’intitulait « la porte de Chanzé » (Dictionnaire historique, géographique et biogra-
phique de Maine-et-Loire, 3 t., Paris/Angers, 1874-1878, t. I, p. 36).
11. Ou Jurelista, île de la Maine près d’Angers qui serait l’île des Gilettes située face au rocher de
Chanzé selon C. Port (Dictionnaire historique…, t. III, p. 742).
12. Non identifié.
LITIGE ET EXPERTISE DOCUMENTAIRE 79

preci-/6/-pue pro compendio animarum a


precedentibus regibus /7/ antecessoribus nostris
ad loca sanctarum ecclesiarum proba-/8/-mus
esse indultum, devota debemus mente pre-/9/-
pendere et congrua beneficia uti mereamur in
/10/ mercedem esse participes non negare, sed
robus-/11/-tissimo jure pro nostris oraculis
confirmare. Igi-/12/-tur magnificus vir Magnificus vir Guntarus, rector de
Guntharus, rector de mo-/13/-nasterio monasterio Sancti Albini, qui est /2/
Sancti Albini, qui est constructus prope constructum prope muros Andecavis, vel
/14/ muros Andecavis, vel clerici de ipsa clerici de ipsa ecclesia peculiaris patroni
ecclesia pe-/15/-culiare patronis nostri ad nostri ad nostram accesserunt
nostram accesserunt /16/ presentiam, presentiam et suggesserunt quod ante-
clementiam regni nostri suggesserunt, /17/ cessores nostri seu etiam domnus ac
eo quod antecessores nostri seu etiam genitor noster bone memoriae(b), Pipinus
domnus ac ge-/18/-nitor noster bone /3/ rex, per illorum manibus et auctori-
memorie Pippinus quondam /19/ rex, per tatibus subscriptas, ut quasdam villas
illorum auctoritatibus eorumque manibus ejusdem abbatię canonicis ipsius loci
sub-/20/-scriptas, ut quasdam villas deputatas, denuo per celsitudinis nostrę
ejusdem abbatie ca-/21/-nonicis ipsius auctoritatem eisdem usibus perpetua lege
loci deputatas denuo per celsi-/22/- habendas confirma-/4/-remus.
tudinis nostre auctoritatis scriptum, nos etiam
/23/ eisdem usibus perpetua lege
habendas easdem con-/24/-firmare digna-
remur, quarum scilicet villarum ista /25/ Quarum villarum ista sunt nomina :
sunt nomina : Maironnus, Clementiniacus, Maironus cum silva quę(c) vocatur
Pa-/26/-pirius, Prunarius, Sabiacus, Lanthonium13 ; Prunarius cum silva(d)
Multonacus, Mon-/27/-asteriolum et adjacente, quantum tenet unam legam,
vinea que infra consistit mona-/28/-sterium, quę(e) deserviat coquinę fratrum ;
piscationem a porta Canciacense usque Monasterio-/5/-lum, cum silva quę(f)
ad insu-/29/-lam que nuncupatur deserviat(g) pistrino fratrum ; Sabiacus ;
Virelista ; et hoc per annis sin-/30/-gulis Multonacus, Litteriacus14, piscationem a
constituit ut dentur pretaxatis fratribus ex porta Canciacense usque ad insulam
/31/ villa Justiniaco de sale modios centum. quę(h) nuncupatur Jurelista.
Unde etiam/32/, veluti presignatum est, Unde per presignatum altitudinis /6/
altitudinis nostre preceptum /33/ hoc nostre preceptum hoc fieri jussimus
fieri jussimus, per quod precipimus atque

(b) memorię C. – (c) quae C. – (d) cum silva écrit deux fois et barré une fois B. – (e) quae C. – (f) quae C.
– (g) que deserviat écrit deux fois et barré une fois B. – (h) quae C.

13. Bois de Lançon sur la commune de Méron.


14. Peut-être l’équivalent de Ladriacus.
80 CHANTAL SENSÉBY

firma-/34/-mus ut prenomitate res cum atque firmamus, ut prenomitate res cum


omni integritate et /35/ sine cujuspiam omni integritate et sine cujuspiam
rectorum prefati loci minorare u-/36/- rectorum prefati loci minoratione, usibus
sibus, et stipendiis Dei servorum in et stipendiis Dei servorum in eodem loco
eodem loco Christo /37/ famulantium Christo famulantium /7/ deputate
deputate habeantur, nullique lice-/38/-at habeantur, nullique liceat eas in alios
eas in alios preter quam a nobis consti- preterquam a nobis constituitur retor-
tuitur /39/ usus retorquere, sed quicquid quere usus.
exinde captare /40/ vel exigere potuerit in
eorum distribuat alimoniis. Pre-/41/-camur Precamur quoque, pro amore Dei et
etiam pro amore Dei vel reverentia sancte reverentia sanctę Dei ecclesię et interces-
Dei ec-/42/-clesie, seu intercessionem beati sione beati Petri apostoli, omnes
Petri apostoli, omnes succes-/43/-sores successores nostros, sicut /8/ a nobis
nostros, sicut a nobis est constitutum, ita constitutum est, ita et ipsi conservent, ut
et ip-/44/-si conservent ut cum beato Petro cum omnibus sanctis portionem
apostolo porcionem /45/ mereantur mereantur percipere(i).
percipere. Interea etiam constituimus ut /46/
numerus fratrum ultra quinquagenarium nume-
/47/-rum ab aliquo eorum abbate ullo unquam
tempore non /48/ augeatur. Et ut hoc nostre Et ut hoc nostrę auctoritatis preceptum
auctoritatis preceptum /49/ firmius firmius habeatur et a successoribus
habeatur et per futura tempora a nostris per futura tempora diligentius
successori-/50/-bus illius et fidelibus sancte conservetur, de anulo /9/ nostro subter
Dei ecclesie melius cre-/51/-deretur et dili- jussimus sigillari
gentius conservetur, de anulo /52/
nostro subter jussimus sigillari.
/53/ Signum (monogramme) Caroli
gloriosissimi regis.
/54/ Hiterius recognovi (Figuration (Figuration du sceau avec légende :
du sceau avec légende : † KAROLVS † KAROLVS GRATIA DEI REX).
GRATIA DEI REX). Signum Karoli gloriossimi(j) (sic) regis.
/56/ Data in mense madio, annum Iterius cancellarius recognovi
primo regnante /57/ Karolo glorio- /10/ Data in mense madio anno
sissimo rege Francorum. Actum primo regnante Karolo gloriosissimo(k)
Murnaco15. rege Francorum indictione VI(l). Actum
Murnaco.

(i) accipere C. – (j) lire gloriosissimi B, C. – (k) gloriossimo C. – (l) indictione VI manquant C.

15. Mornac, cant. Ruelle-sur-Touvre, Charente.


LITIGE ET EXPERTISE DOCUMENTAIRE 81

2.
Charte de l’abbé de Saint-Aubin Girard
[1098, 14 mars]
Girard, abbé de Saint-Aubin d’Angers, narre le litige opposant son monastère à celui de
Saint-Nicolas d’Angers au sujet du bois de Pruniers et rappelle la réunion d’un plaid sous la prési-
dence de l’évêque d’Angers Geoffroy qui proclame le droit de Saint-Aubin sur l’espace forestier.

A. Original perdu.
B. Copie du XIIe siècle, premier acte d’une pancarte avec note dorsale (Scriptum de Prunariis), AD
Maine-et-Loire, H 62, d’après A.
C. Copie du XIIe siècle, cartulaire de Saint-Aubin, Bibl. mun. d’Angers, ms 829, fol. 31-32.
a. Cartulaire de l’abbaye de Saint-Aubin d’Angers, éd. Arthur Bertrand de Broussillon, 3 t., Angers, 1896-
1903 (Documents sur l’histoire de l’Anjou, 1-3), t. I, no 108 [1098, le 14 mars], d’après C.

TEXTE ÉTABLI D’APRÈS B.

Rubrique : Placitum primum inter monachos Sancti Albini et Sancti Nicholai(a)

Ego frater Girardus abbas Sancti Albini cum peroptarem revocare ad pristinos
usus monasterii nostri ea quae secularis potestas et violenta(b) dominatio alienaverat,
cepi(c) suggerere domno /2/ Fulchoni(d) Andecavensium comiti, ut silvam illam quae
adjacet loco qui dicitur Prunarius, quam predecessores sui patribus nostris crudeli
potentia abstulerant, domino Deo et Sancto Albino patrono /3/ nostro et suo
redderet. Quod cum iterum atque iterum, sepe et sepe, tam per me quam per alios
familiares nostros monendo eum monuissem, pollicitus est aliquando nobis se revera
cogitaturum quonam pacto /4/ petitionibus nostris assensum preberet. Quae polli-
citatio ejus in tantum processit, ut aliqua dierum ipse cum quibusdam suis ad silvam
illam pergeret, adhibitis Helinanno priore monasterii nostri, /5/ et Fromundo(e) de
Viriaco et Alerico monachis nostris, qui ei juris illius nostri designarent quantitatem.
Dum haec ita aguntur, monachi Sancti Nicholai, fratres antea et familiares nostri,
venerunt /6/ fraudulenter et supplantaverunt nobis benedictionem, effeceruntque
apud comitem ut jus nostrum quod repetebamus, eis potius sub nomine elemosinę
daret, non minimam pacti quantitatem pecunię. /7/ Verum cum cognovissemus id
agitare Jacobitas illos, ante ipsam emptionem eorum misimus ad eos ex partibus

(a) Carta de calumpnia facta monachis Sancti Nicholai de bosco de Prunariis et de judicio inter
nos et ipsos facto, C. – (b) lire violentia B, C. – (c) coepi C. – (d) Fulconi C. – (e) Frotmundo C.
82 CHANTAL SENSÉBY

nostris duos monachos nostros, Dadonem et Alericum optimi testimonii viros, qui
scilicet /8/ jus ipsum monasterii nostri eis calumpniarentur. Qui postquam se in
claustra eorum receperunt, offenderunt in camera sua Lambertum abbatem loci
illius et Gosbertum priorem, cum aliis sex aut pluribus con-/9/-gregatose illo totius
capituli audientiam postulassent, dicentes se habere aliquid ibi dicere ex parte nostra,
respondissetque abbas satis se cum eo suorum numero, presertim illo in loco /10/
capituli vicem tenere, addiderunt nostri missos se a nobis rogare eos et exhortari ne
silvam illam quae locum nostrum contingebat, ullo pacto invaderent. Quod si
facerent, id nos calumpniari vehementer. Respondit /11/ abbas et qui cum eo erant
benigne se accipere quę(f) illi dicerent ; cepitque jurare et detestari se nunquam
scienter facturum nobis aliquid injurię. Vix pauci admodum dies transierant, cum
ecce nuntiatum est nobis /12/ monachos Sancti Nicholai occupasse universam
silvam nostram. Contristati valde et commoti, cepimus eos primo quidem per nos,
deinde per amicos nostros et suos, ad ultimum per ipsius nostrę matris ecclesię antis-
titem et membra /13/ ejus corripere. Quod ubi non processit, judicavimus eos inter
ethnicos et publicanos. Perseveravitque inter nos et illos jugis illa discordia anno
integro et plus quam dimidio. Exarsit vero tandem zelo justi-/14/-cię(g) domnus
Gaufridus, episcopus noster, convocatisque nobis ait non ultra se passurum tam
detestabilem duorum in episcopio suo monasteriorum dissentionem, congregaturum
potius sublimem curiam et, sicut opor-/15/-tebat, sub districto judicio querelam
utriusque partis potestative terminaturum. Quod postquam licet inviti et meticulosi
suscepimus, denominavit nobis diem et locum. Congratulati sunt huic ejus disposi-
tioni /16/ adversarii nostri, qui diu multumque in curiam ejus nos invitaverant,
utpote qui benivolum sibi noverant animum ipsius et pene totius cleri atque universi
populi, et, quod gravius nos ledebat ipsius comitis /17/ cui facile erat adscribere et
proscribere quod liberet. Anno itaque ab incarnatione Domini M XC VIII, indic-
tione VIa, pridie idus martii, celebratum est placitum hoc inter nos et monachos
Sancti Nicholai, in domibus /18/ episcopalibus juxta Sanctum Mauritium
Andecavorum matrem ęcclesiam. Affuimusque ibi ex parte nostra ego Girardus
abbas Sancti Albini, Helinannus prior noster, Hubertus(h), Guiddo de Matefelono,
Dado, Fromundus(i) de Viriaco, /19/ Archembaldus, Gilduinus, Alericus, Audulfus
et alii monachi nostri. Clerici quoqueaganus Bovetus. Laici etiam : Hamo
Guischardus, /20/ Giraldus Andefredi, Gaufridus Lunellus, Rainaldus Burgevinus,
Tetbertus, prepositus Sanctę Mariae. Ex alia partehomas, /21/ Roaldus, Savaris,
Guarinus(j) de Sancto Petro et alii plures monachi. Clerici etiam : Willelmus Musca,
Gaufridus de Restiniaco, Guarinus de Adzeio(k). Sed et laicorum numerus ingens :
ipse domnus Fulcho comes Andeca-/22/-vensis, exactor noster, tutor et testis
eorum ; Rainaldus Burgundus, Adam de Mota, Fulcho(l) de Matefelono, Gaufridus
de Brioleto, Lisoius Infans, Clarembaldus de Monte Frotmeri, Petrus Rubiscallus,

(f) quae C. – (g) justiciae C. – (h) Hucbertus C. – (i) Frotmundus C. – (j) Warinus C. – (k)
Azeio C. – (l) Fulco C.
LITIGE ET EXPERTISE DOCUMENTAIRE 83

Guarinus Bornius /23/ et aliorum infinita multitudino. Affuit etiam domnus


Gaufridus, filius domni Fulchonis comitis. Dati sunt nobis et judices : domnus
Gaufridus episcopus noster, Hildebertus episcopus Cenomannensis, Marbodus
episcopus Redonensis, /24/ Bernardus abbas Majoris Monasterii, monachi ejus
Hilgotus de Gummeth, Guillemus Apulus, Willelmus abbas Sancti Florentii,
monachi ejus Mauricius, Fulcho de Fontenellis, Ebrardus abbas Sancti Carilelfi, /25/
Bernardus abbas Sancti Sergii, monachi ejus Hivo prior, Herveus. De canonicis
Sancti Mauritii Andecavensis : Gosbertus decanus, Hubertus(m) cantor, Guarnerius
archidiaconus, Guillelmus archidiaconus et alii plures. De canonicis /26/ Sancti
Juliani Cenomannensis : Gaufridus decanus, Fulchradus cantor, Paganus archidia-
conus et quidam alii. De canonicis Sancti Petri(n) de Curia : Rotbertus cantor,
Rotbertus de Balaone, Alexander medicus. In quorum omnium presentia, /27/
postquam dicere jussi sumus, exposuimus in primis monachos illos usurpasse sibi
temerarię jus antiquum monasterii nostri supra calumpniam nostram. Diximus etiam
velle nos primo de hac re fieri judicium, cum superessent nobis /28/ et alia multa
quae nostris inoportunitatibus diceremus. Ad haec adversarii nostri longas quidem
de consularibus donis hystorias, sed nichil ad rem pertinentes responderunt. Cumque
postularemur a judicibus proferre si quos haberemus /29/ testes calumpnię nostrę,
presentaverunt se Dado et Alericus monachi, qui sicut dictum est ex partibus nostris
ad calumpniandum misi fuerant. Quorum ratiociniis cum resisteret abbas Lambertus,
tamquam hęsitans confirmare se ante /30/ legationem eorum de silva illa inves-
titum, compescuit eum coram omni multitudine comes Fulcho, perhibens et ipse
testimonium testibus nostris, quamvis adversarius noster et testis eorum in cęteris(o).
Tum demum protulimus cartham nostram, /31/ quę(p) penes nos erat vetustissima
veterum ac magnę fulta antiquitatis auctoritate. Cujus exemplum infrascribendum
judicavimus, eo quod in tam generali judicio sit recitata et ab universis collaudata, a
nullo autem /32/ dampnata vel infirmata. Quibus omnibus diligenter ac studiose
consideratis, dederunt judices ex dictis utriusque partis definitam sententiam, quam
communi eorum consensu protulit in medio domnus Gaufridus episcopus dicens
abbatem /33/ illum et monacos ejus nimis perverse et contra sanctorum patrum
regulas invasisse debitam possessionem nostram, quam quoniam ipse comes domino
Deo semel dederat, in jus proprium revocare non posset nec cuiquam nisi nostro
donare vel vendere monasterio.

(m) Hucbertus C. – (n) Juliani C. – (o) coeteris C. – (p) quae C.


84 CHANTAL SENSÉBY

3.
Notice de Saint-Nicolas d’Angers
[1098, 14 mars]

Les moines de Saint-Nicolas d’Angers rapportent les diverses donations faites par le comte
d’Anjou Geoffroy Martel en faveur de l’abbaye Saint-Nicolas d’Angers en la forêt des Échats et
la détention de ces biens sans contestation pendant plus de trente ans. Ils relatent la cession par le
comte Foulque [IV le Réchin] de toute le forêt à la demande du pape Urbain II venu consacrer la
basilique Saint-Nicolas puis la contestation élevée par les moines de Saint-Aubin d’Angers sur la
forêt. Un plaid est réuni qui se prononce contre l’abbaye Saint-Nicolas qui dénonce la partialité
du juge Marbode et la fausseté de la preuve écrite produite par Saint-Aubin.

A. Original perdu
B. Copie médiévale, cartulaire de Saint-Nicolas d’Angers (perdu), fol. 70-71.
C. Copie du XVIIe s., Laurent Le Peletier, Breviculum fundationis…, p. 27.
D. Copie moderne, BNF, lat. 12688, fol. 51-52, d’après B.
E. Copie du XVIIIe siècle, BNF, coll. Touraine-Anjou, no 1022, d’après B.
a. Cartulaire de l’abbaye de Saint-Aubin d’Angers, éd. Arthur Bertrand de Broussillon, 3 t., Angers, 1896-
1903 (Documents historiques sur l’Anjou, 1-3), t. II, no 889 [1098].
b. Le premier cartulaire de Saint-Nicolas d’Angers (XIe-XIIe siècles). Essai de restitution précédé d’une étude histo-
rique, éd. Yvonne Mailfert, thèse d’École des chartes, Paris, 1931, dactyl., AD Maine-et-Loire, 1 Mi 21
(R 1-4), no 92.

TEXTE ÉTABLI D’APRÈS E.

Notum est multis et ut ita dicam innumeris pene fidelibus, Gosfridum Martellum
Andegavensem comitem Sancti Nicholai monasterium quod antecessor suus Fulco
comes fundaverat multum amasse et honorasse et de suis rebus non minimum
ampliasse1. Inter alia vero quae dum viveret monasterio et monachis ibi manentibus
et mansuris donavit, dedit eis medietatem pasnagii sui de foresta sua quae vocatur
Catia2. Concessit etiam illis ut hanc forestam ad calefaciendum et ad omnia eorum
necessaria facienda in perpetuum quitte acciperent3. Hujus autem forestae tale

1. Fondation par Foulque Nerra de Saint-Nicolas et donations (Patrologia latina, t. CLV, Fulconis
andegavensis comitis donationes piae, col 481-482 et 482-484). Confirmation par Geoffroy Martel des
donations de son père et donations complémentaires (Epitome, p. 45).
2. Concession par Geoffroy Martel de biens (Epitome, p. 47-48 [1040, 21 juin-1060, 14 nov]). Les
Échats, Maine-et-Loire, cant. Angers, comm. de Saint-Lambert-de-La-Potherie.
3. Donation par Foulque le Réchin qui confirme celle de Geoffroy (Epitome, p. 68 [1076, 17 mai]).
LITIGE ET EXPERTISE DOCUMENTAIRE 85

donum, sub ipsius Goffridi Fulconisque, successoris sui, temporibus, plus quam per
annos triginta monachi Sancti Nicholai, absque ullius hominis contradictio et
calumnia, quiete et secure tenuerunt. Postquam autem supradictus Fulco comitatum
Andegavensem, Deo permittente, per multos annos viriliter tenuit, Dei disponente
gratia, papa Romanus, scilicet Urbanus, usque ad Andecavam urbem descendit, in
qua supradictam Beati Nicholai ecclesiam, ipsius comitis et ejusdem monasterii
abbatis, Natalis, et monachorum, aliorum quoque terrae nostrae optimatum rogatu,
propriis manibus consecravit ; et jamdicti Goffridi comitis corpus quod in capitulo
monachorum jacebat, praecibus Fulconis comitis, nepotis sui, in navem ejusdem
ecclesiae cum honore maximo transtulit et iterum ibi sepulturae tradidit, et ipsum
comitem Fulconem ut res Sancti Nicholai ampliaret obnixius obsecravit. Qui, preces
ejus audiens, monachis Sancti Nicholai in ipsius papae aliarumque personarum pluri-
marum praesentia, tres carrucatas terrae ad extirpandum in supradicta foresta
abbate[m] Sancti Albini inibi adstante[m], scilicet Girardo, ejusque monachis audien-
tibus et reticentibus, Roberto videlicet et Alerio donavit4. Quod papa, cum omnibus
qui aderant concessit et ut hoc donum de eadem foresta magis ac magis ampliaret
comitem obsecravit. Papa vero ad suam sedem reverso, non multo post Fulco comes
omnem forestae quam sibi retinuerat partem, pro animae suae et Goffridi, avunculi
sui, aliorumque amicorum suorum animarum remedio, Sancto Nicholao et monachis
ejus partim dono, partim venditione, in perpetuum possidendam concessit5. Quod
ut monachi Sancti Albini audierunt, Sancti Nicholai monachis super forestae parti-
culam calumpniam intulerunt ; unde ad judicium in curia Goffridi, Andecavorum
praesulis, utriusque congregationis abbates et monachi venerunt. Ad quod judicium
idem episcopus Goffridus allique duo episcopi, scilicet Marbodus Redonensis et
Ildebertus Cenomannensis, abbatesque plurimi, Bernardus videlicet Majoris
Monasterii, Willelmus Sancti Florentii, aliique plures monachi, etiam et clerici multi,
Fulco quoque comes et multi ex suis baronibus adfuerunt. Fulcone autem comite
donum quod Sancto Nicholao et monachis ejus de tota foresta fecerat coram
omnibus juste et viriliter recapitulante et auctorizando confirmante, veluti de re illa
quam antecessores sui et ipse a Fulconis Rufi tempore quitte tenuerant, monachi
Sancti Albini cartam quandam a Pipinni regis, filii Caroli, temporibus, ut dicebant,
factam secum attulerunt, in qua donum quod quidam Guntharus Sancto Albino de
Pruneriis et de una leuga silvae circa Prunerios ad usum tantum coquinae fratrum
fecerat, regem confirmasse legerunt. Hanc autem quaerimoniam supradicti episcopi
judicio diffinire debuerunt. Super quos domnus Marbodus, Redonensis episcopus,
abbate Sancti Nicholai, Lamberto, et monachis ejus, Fulcone etiam comite et
plurimis ejus obtimatibus calumniantibus, abbatibus sese educentibus, parti mona-
chorum Sancti Albini favens hanc sententiam invenisse fertur : quod quia monachi
Sancti Albini primitus confirmatione, ut dicebant, regiam de silva circa Prunerios

4. Donation de Foulque le Réchin (Epitome, p. 64 [1096, 14 février]).


5. Donation de Foulque le Réchin (Epitome, p. 30 [1096, 22 août]).
86 CHANTAL SENSÉBY

per unam leugam adjacenti tantummodo ad usum quoquinae fratrum acceperant,


nulli alii monachi illam leugatam silvae super eos accipere poterant. Cumque Sancti
Nicholai abbas, Lambertus, et monachi hoc audirent, cartam et judicem et ejus tale
judicium calumniati sunt : cartam, quia sigillo regis firmata non erat, et insuper hujus
confirmationis a rege, ut dicebant, facta testibus omnimodo carebat, nomenque
forestae quod ab omnibus pene scitur tacebat ; judicem, quia familiarissimus mona-
chorum Sancti Albini amicus erat et illorum magis proficuum quam monachorum
Sancti Nicholai amabat.

4.
La charte de l’archevêque de Tours
[1104]
Raoul, archevêque de Tours, déclare que le diplôme produit comme preuve par les moines de
Saint-Aubin d’Angers contre ceux de Saint-Nicolas dans le plaid qui a statué sur la possession
du bois des Échats est un titre authentique (carta vera). Les évêques du Mans, d’Angers et de
Rennes ainsi que les abbés de Saint-Julien de Tours, de Marmoutier, de Bourgueil, de Saint-Serge
et de Saumur ont participé à ce jugement.

A. Original avec traces de sceau plaqué et note dorsale (de nemore de Chaciis), AD Maine-et-Loire,
H 62, fol. 11.
B. Copie du XIIe siècle, pancarte avec note dorsale (Scriptum de Prunariis), AD Maine-et-Loire, H 62, fol. 2.
C. Copie du XIIe siècle, cartulaire de Saint-Aubin, Bibl. mun. d’Angers, ms 829, fol. 32.
a. Cartulaire de l’abbaye de Saint-Aubin d’Angers, éd. Arthur Bertrand de Broussillon, 3 t., Angers, 1896-
1903 (Documents historiques sur l’Anjou, 1-3), t. I, no 110 [1104], d’après C.

TEXTE ÉTABLI D’APRÈS A.

Précédé d’une rubrique : Placitum secundum B, Carta Radulfi, Turonensis archi-


episcopi, de placito bosci supradicti ante eum et per eum discusso canonice atque
definito C.

RADULFUS DEI GRATIA TURONORUM ARCHIEPISCOPUS DILECTO FRATRI GERARDO


ABBATI(a)
/2/ congregationique Sancti Albini, eorumque successoribus(b) substituendis in
perpetuum(c). Notum fieri volumus tam futuris quam pre-/3/-sentibus concordiam
quę(d) inter monachos Sancti Albini Sanctique Nicholai facta fuerat de nemore de

(a) Ligne en minuscule BC. – (b) suivi de regulariter BC. – (c) imperpetuum C. – (d) quae BC.
LITIGE ET EXPERTISE DOCUMENTAIRE 87

Chatiis, quendam Sancti /4/ Albini monachum fugitivum voluisse si posset cum
suis instigatoribus interturbare. Hic vero arte diabolica seductus, instinctu
quorumdam cleri-/5/-corum Andegavensium(e), comitem Fulconem(f) ejusque filium
Gaufridum adiit, cartam(g) illam regiis manibus corroboratam, qua nemus prefatum
monachi Sancti Albini /6/ adquisierant, eis furtim sublatam, comitibus presentavit,
falsamque se probaturum(h) promisit. Quod comites animadvertentes, cupiditate
ammoniti, tam abbatem quam mo-/7/-nachos in placitum venire compulerunt, tali
occasione ab eis summam pecunie extorquere cupientes. Unde dilectus confrater
noster Reginaldus(i) Andegavensis(j) /8/ episcopus cum abbate et monachis nos cum
quibusdam nostris tam episcopis quam abbatibus ad placitum convocavit. Nos vero
die statuta in presentia comitum affuimus, /9/ neminem accusatorem, nec
monachum fugitivum, nec alios licet eis sub anathemate preciperemus, ad sue falsi-
tatis comprobationem habuimus. Nobis vero adhuc con-/10/-ventui illi assidentibus,
abbas Sancti Albini cum duobus monachis se juraturum cartam illam veram esse
obtulit. Nos vero et comites cum toto conventu verba abbatis /11/ pro sacramento
habentes, eum sedere fecimus, et ut deinceps querela illa in perpetuum sopiretur, ex
habundanti sacramentum monachorum suscepimus. Unde nos tam suffraganei
nostri /12/ episcopi quam abbates, cartam illam veram esse collaudavimus, et eos
qui hanc causam ad dampnum Sancti Albini de cetero suscitarent excommunica-
vimus, hoc idem comitibus, tam /13/ patre et filio, cum suis qui presentes aderant,
collaudantibus. Hujus cause definitioni interfuerunt episcopi : Hildebertus
Cenomannensis, Reginaldus Andegavensis, Marbodus /14/ Redonensis. Abbates :
Johannes Sancti Juliani Turonensis, Hilgotus Sancti Martini Majoris Monasterii(k),
Baldricus Burguliensis, Guillelmus Salmuriensis, Gualterius(l) Sancti Sergii. De /15/
ecclesia Sancti Mauricii(m): Ricardus(n) decanus, Stephanus precentor. Archiaconi
Hubertus(o) et Guillelmus, Gaufridus magister scolarum, Albericus capellanus. De
parte comi-/16/-tum : Hubertus(p) de Campania, Abbo de Briolio, Goffridus frater
ejus(q), Normannus de Monte Revello, Fulco Ursonis filius, Ricardus(r) de Sancto
Quintino, /17/ Burcardus(s) de Graio, Radulfus de Potinaria(t). Actum est
Andegavi(u)(v), anno /18/ ab incarnatione Domini millesimo Co(w) IIIIo(x), indictione
XIIa(y), regnante Philippo rege.

(e) andecavensium BC. – (f) Fulchonem BC. – (g) cartham BC. – (h) écrit en interligne. – (i)
Rainaldus BC. – (j) andecavensis BC. – (k) Hilgotus Sancti Martini Majoris Monasterii en premier dans
la liste des abbés BC. – (l) Walterius BC. – (m) Mauritii C. – (n) Richardus BC. – (o) Hucbertus BC. –
(p) Hucbertus BC. – (q) Gaufridus de Briolo, Abbo frater ejus B, Gaufridus de Brioleto, Abbo
frater ejus C. – (r) Richardus BC. – (s) Burchardus BC. – (t) et plures alii quorum nomina scribere
longum est BC. – (u) Andegavis BC. – (v) in ecclesia sancti Laudi en interligne B, dans le texte C. – (w)
Cmo BC. – (x) IIIIto BC. – (y) XIIma BC.
FRAUDE, FICTION ET « FAULSETÉ »
À LA FIN DU MOYEN ÂGE :
LES SOMBRES AFFAIRES DE JEAN DE CHABANNES,
COMTE DE DAMMARTIN, ET LE CURIEUX CAS DU
TESTAMENT DE SA FILLE ANNE DE CHABANNES
(1500-1502)

PAR

ELIZABETH A. R. BROWN ET THIERRY CLAERR*

Autant la vie d’Antoine de Chabannes (1408-1488)1, comte de Dammartin,


apparaît brillante et digne d’intérêt, autant celle de son fils Jean (1462-1503)

* Elizabeth Brown prépara et écrit la communication qu’elle présenta lors de la journée d’étude ;
Thierry Claerr lui fournit des références utiles aux documents concernant les Chabannes, et ils
collaborèrent à la rédaction finale de l’article. Elizabeth Brown tient à exprimer sa reconnaissance
à Olivier Canteaut, Marie-Françoise Damongeot, Sylvie Daubresse, Denise Hillard, Janet Lizop,
Pierre Janin, Marc Smith, Nicolas Petit et Clément Pieyre pour leur aide généreuse. Elle souhaite
aussi remercier Céline Cros des Archives départementales de l’Yonne, et Aude Lefèvre et Florent
Picouleau de la Bibliothèque du Musée Condé à Chantilly, de leur appui indispensable.
1. Pour les dates de vie et de mort d’Antoine de Chabannes, voir Henri de Chabannes, Histoire de
la maison de Chabannes, 4 t. et 1 t. de Supplément, Dijon, 1892-1901, t. II, p. 1 ; à la Réserve des Livres
rares de la Bibliothèque nationale de France, ces tomes sont cotés Rés. 4-Lm3-2167, I, 1-4 et
Supplément de I. « Pour servir à l’histoire de la maison de Chabannes », le même H. de Chabannes
publia quatre volumes de Preuves (cotés II, 1-4) entre 1892 et 1897 ; entre 1915 et 1926, 3 volumes
de Supplément aux Preuves (cotés Supplément de II, 1-3) ; et entre 1892 et 1899, quatre volumes de
Planches (cotés III, 1-4). Pour la tradition selon laquelle Antoine avait quatre-vingt-sept ans quand
il mourut, voir H. de Chabannes, Histoire…, t. II, p. 237, 239, et ID., Histoire…, Supplément, 1901,
p. 259 ; BNF, fr. 20235, fol. 46-49v, généalogie du XVIIIe siècle ; Phillipps, ms 8161, fol. 6v. Elizabeth
Brown tient à remercier Sam Fogg et Sandra Hindmann de lui avoir communiqué des photogra-
phies de ce manuscrit Phillipps (autrefois en dépôt à la British Library à Londres et désormais en
leur possession), ainsi que Kay Sutton de Christie’s pour l’avoir mise en communication avec M.
Fogg. Suivant une histoire généalogique des Chabannes écrite en 1527 par Pierre Barthelon dit
Marmande, de Paris, Antoine avait cent deux ans au moment de sa mort : Chabannes, Preuves...,
90 ELIZABETH A. R. BROWN ET THIERRY CLAERR

semble terne et décevante2. Cependant toutes deux furent marquées par des
affaires de contrefaçon et de faux, ainsi que de fabrication et d’invention d’un
passé glorieux pour élever la maison de Chabannes. Dans cette contribution,
nous nous concentrerons sur quelques-unes des traces de fraude, fiction et
fausseté qui ponctuent les vies d’Antoine et de Jean : tout d’abord un document
qu’Antoine aurait fabriqué et qui aurait causé sa chute en 1463 ; ensuite, des
lettres créées produites pour appuyer les efforts faits par Louis XII pour obtenir
l’annulation de son mariage avec Jeanne de France ; et enfin la triste affaire du
testament contesté d’Anne de Chabannes, fille de Jean, et le prétendu triomphe
de Jean sur ses adversaires, un prêtre et un notaire accusés par Jean d’avoir
participé à la fabrication de ce document.

I. — LA FALSIFICATION EN HÉRITAGE :
LES CHABANNES ET LE DIVORCE DE LOUIS XII

Grâce à la faveur du roi Charles VII et à un talent inné à surmonter les coups
du hasard, Antoine de Chabannes bâtit une solide fortune3 ainsi qu’une réputation
controversée4 sous les règnes de Charles VII, de Louis XI et de Charles VIII. Il
fit singulièrement progresser la notoriété des Chabannes en se mariant en 1439
avec Marguerite de Nanteuil, fille unique et héritière de Renaud de Nanteuil,
seigneur d’Acy et, par son mariage avec Marie de Fayel, comte de Dammartin5.
Redoutable homme de guerre, Antoine devint un capitaine estimé de Louis XI, qui
lui offrit en 1467 la charge de grand-maître de France. Il avait connu cependant une
période de disgrâce6 après l’accession de Louis XI à la couronne en 1463, après

Supplément I, 1915, p. 50, et ibid., p. 1-2, sur Barthelon, ancien serviteur de Georges, cardinal
d’Amboise, et ensuite employé par Jean de Chabannes, baron de Curton, petit-fils de Jacques de
Chabannes, frère d’Antoine de Chabannes, et donc cousin de notre Jean.
2. Thierry Claerr, « Jean de Chabannes, comte de Dammartin et bibliophile à la fin du XVe siècle »
dans Les amis du passé de Mitry-Mory, t. 17, 1997, p. 61-64.
3. Thierry Claerr, Le monde seigneurial dans le comté de Dammartin-en-Goële à la fin du Moyen Âge (v.
1320 - v. 1520), thèse de l’École nationale des chartes, 2 t., 1999, dactyl., t. II, p. 222-224 et 238-242 ;
id., « La gestion du comté de Dammartin-en-Goële à la fin du XVe siècle d’après l’étude du compte
de 1495-1496 », dans Paris et Île-de-France. Mémoires publiés par la Fédération des Sociétés historiques et
archéologiques de Paris et de l’Île-de-France, t. 50, 1999, p. 149-200.
4. Albert Isnard, « Antoine de Chabannes, comte de Dammartin, grand-maître de France (1408-
1488) », thèse de l’École nationale des chartes, résumée dans Positions des thèses…, Paris, 1887, p. 59-72.
5. Le P. Anselme de Sainte-Marie, Histoire généalogique et chronologique de la maison royale de France…, 9 t.,
éd. Honoré Caille et al., Paris, 1726-1733, t. VI, p. 671-672 ; t. VII, p. 130-131, 141 ; t. VIII, p. 382-383.
6. Loïc Cazeaux, Le noble, les biens, le roi. Les mécanismes socio-politiques de la confiscation et du don d’après
la vie et le procès d’Antoine de Chabannes, comte de Dammartin (1408-1488), mémoire de maîtrise, univ.
Paris-I-Panthéon-Sorbonne, 2003, dactyl.
Arbre généalogique simplifié des liens entre la famille royale de France et la famille de Chabannes
(XVe-début XVIe siècle)

Charles VI Louis d’Orléans


(1368-1422) (1372-1407)

Charles VII Charles d’Orléans


(1403-1461) (1391-1465)
Antoine
de Chabannes Louis XI
(1408-1488) (1423-1483)
ép.
Marguerite Louis
de Nanteuil bâtard de Bourbon Jeanne Anne Charles VIII Jeanne Louis XII Anne de Bretagne
(† 1475) ép. ép. ép.
(† 1487) de Beaujeu (1470-1498) (1464-1505) (1462-1515) (1476-1514)

Marguerite Jean de Chabannes Suzanne de Bourbon François Ier Claude Renée Hercule d’Este
ép. ép. ép. (1499-1524) (1510-1575) ép. (1508-1560)
de Calabre (1462-1503) (1466-1531) (1494-1547)
(† 1488)

Anne Jacqueline Anne Antoinette Avoye


(† jeune) († jeune) (1485-1500) († 1529) (1493-1547)
ép. ép. ép.
Jacques de Coligny René d’Anjou 1) Émond de Prie († 1511)
sgr de Châtillon-sur-loing († 1521) 2) Jacques de La Trémoïlle († 1515)
(† 1512) 3) Jacques de Brizay
92 ELIZABETH A. R. BROWN ET THIERRY CLAERR

avoir été accusé d’avoir adressé à Charles VII « un pretendu rapport », qui,
proclamé « faux et controuvé », fut « dechiré et laseré publicquement en plain
parquet ». À cause de ce rapport, Antoine fut « declaré crimineux de leze majesté,
banny a perpetuité du royaume et ses biens acquis et confisqués »7.
Le parcours de son fils, Jean de Chabannes, comte de Dammartin de 1488 à
1503, fut nettement moins brillant que celui de son père, ce dont Jean dut être
pleinement conscient. Des vers qu’il connut bien déclaraient : « [Les] biens [de
mon père] me demourerent et aussi le voulloir, mais fortune me fut de tous
pointz si bien contraire, parquoy n’en parle plus et m’en veulz tres bien taire »8.
Une histoire généalogique des Chabannes, écrite en 1527, jugeait que Jean
« ressembla a ceux de la maison des comtes de Damartin, que n’auroit [...] esté
que prodigue ». Selon cette histoire, Jean « se gouverna toujours contre la volonté
de ce tres gentil et saige chevalier, son pere »9, notamment lors de son premier
mariage avec Marguerite de Calabre, fille bâtarde de Nicolas d’Anjou, duc de
Calabre10. Après la mort, en 1488, de Marguerite, son second mariage en 1491
avec Suzanne de Bourbon (1466-1531) ne fut pas moins problématique, princi-
palement à cause du caractère de sa belle-mère, Jeanne de Bourbon (†151911).
Fille illégitime de Louis XI, elle portait le surnom l’« Admiralle » en raison de
l’office de son mari Louis, bâtard de Bourbon (†148712).
Très attachée à sa demi-sœur Jeanne de France, Jeanne de Bourbon fut en
mauvais termes avec son gendre. Leurs relations se détérioraient notamment
lors de l’affaire des prétendues lettres de Louis XI à Antoine de Chabannes, ces

7. BNF, fr. 2898 (recueil du XVIIe siècle de lettres et d’autres documents concernant les
Chabannes), fol. 81-90 : histoire des comtes de Dammartin à partir d’Antoine jusqu’à 1655, date
vraisemblable de sa rédaction (citation au fol. 82v). Cette histoire fournit des détails intéressants
sur la disgrâce d’Antoine et rapporte que, pendant sa captivité, sa femme, Marguerite de Nanteuil,
« fut contrainte de se retirer a Mitry chés Antoine Le Fort son fermier qui la nourrit elle et ses
enfans pendant trois mois ». Au fol. 84, l’auteur de cette Histoire décrit avec beaucoup de satis-
faction la chute de Charles de Melun, adversaire d’Antoine, et son exécution, ainsi que la
bienveillance montrée par Antoine aux enfants de Charles.
8. BNF, fr. 10142, fol. 134-134v, cité par T. Claerr, Le monde seigneurial…, p. 242.
9. H. de Chabannes, Preuves..., Supplément, t. 1 1915, p. 51.
10. « Ledit fils, au grand deplaisir de sondit pere, se maria par premieres nopces, a la bastarde de
Calabre », dans l’histoire de Barthelon citée ci-dessus, à la n. 2.
11. Patrick Van Kerrebrouck, avec Christophe Brun et Christian de Mérindol, Nouvelle histoire
généalogique de l’auguste maison de France, t. III : Les Valois, Villeneuve-d’Ascq, 1990, p. 148 ; Jeanne fut
légitimée le 25 février 1466. Voir aussi Alfred Gandilhon, « Contribution à l’histoire de la vie privée
et de la cour de Louis XI (1423-1481) », dans Mémoires de la Société historique, littéraire et scientifique du
Cher, 4e s., t. 20, 1905, p. 335-397 et 4e s., t. 21, 1906-1907, p. 1-120, à la p. 389.
12. Patrick Van Kerrebrouck, avec Christophe Brun, Nouvelle histoire généalogique de l’auguste maison de
France, t. IV : La maison de Bourbon, 1256-2004, 2 volumes, 2e éd. Villeneuve-d’Ascq, 2004, vol. II, p. 744-
745. Légitimé en septembre 1463, Louis fut nommé amiral fin mai 1466 et mourut le 14 janvier 1487.
LES SOMBRES AFFAIRES DE JEAN DE CHABANNES 93

lettres qui auraient révélé les néfastes motivations du roi pour arranger le mariage
de sa fille Jeanne de France avec Louis d’Orléans, le futur Louis XII, ces lettres
qui devenaient une des plus importantes justifications de l’annulation du mariage
de Louis XII et de Jeanne le 17 décembre 1498, permettant ainsi l’union de Louis
et d’Anne de Bretagne, le 8 janvier suivant13. Le 24 avril 1488, quelques mois

13. Voir Elizabeth A. R. Brown, « Order and disorder in the life and death of Anne of Brittany »,
dans The Cultural and Political Legacy of Anne de Bretagne : Negotiating Convention in Books and Documents,
éd. Cynthia J. Brown, Woodbridge, 2010, p. 177-192. Pour le procès d’annulation, voir Procédures poli-
tiques du règne de Louis XII, éd. René de Maulde La Clavière, 2 t., Paris, 1885 (Collection de documents
inédits sur l’histoire de France), p. 787-1132, et BNF, fr. 5973 (une des trois copies existantes du
procès). Le procès commença le 10 août 1498 ; la lettre de Louis XI n’y fut produite que vers la
fin, le 20 novembre, juste un mois avant la décision des juges, prononcée le 17 décembre 1498. En
introduisant la lettre, datée du 27 septembre à Selommes, le procureur général ne dit rien concernant
son origine ou sa provenance. Les cinq témoins qui déposèrent furent seulement interrogés sur l’au-
thenticité des signatures du roi et du secrétaire Louis Tillart ; les juges ajoutèrent une copie de la
lettre au procès-verbal après avoir établi sa fidélité à l’original, sans commentaire sur la lettre elle-
même ou sur sa provenance : Procédures politiques…, p. 915-918, et BNF, fr. 5973, fol. 70v-74. Tillart
fut le secrétaire qui signa avec le roi la plupart des lettres adressées à Antoine de Chabannes que le
comte de Chabannes imprima dans son Histoire. Maulde La Clavière doutait sérieusement de l’au-
thenticité de la lettre et crut que si le procureur général avait eu la lettre en main plus tôt, il l’aurait
certainement présentée : Procédures politiques…, p. 918-919, n. 3 ; voir aussi id., Jeanne de France, duchesse
d’Orléans et de Berry (1464-1505) [...] d’après des documents inédits recueillis par l’auteur avec la collaboration
de MM. Sorin et de la Guère, Paris, 1883, p. 298 ; id., Histoire de Louis XII, 1re partie, Louis d’Orléans, 3
vol., Paris, 1889-1891, t. II, p. 3-4. Maulde La Clavière nota dans Procédures politiques… (p. 919, n. 3)
que les juges possédaient trois autres lettres « du 22 avril, sans date de l’année, à M. le grand-maistre
de l’artillerie », et qu’une de ces lettres fut apparemment aussi « péremptoire » que la lettre produite
par le procureur général ; voir ibid., p. 1116-1121, pièce justificative no 5 (inventaire des pièces du
procès de l’évêque d’Albi), à la p. 1120. « Le grand-maître de l’artillerie » ne fut certainement pas
« le grand-maître de France », mais le compilateur de l’inventaire a pu se tromper sur ce point (voir
Anselme de Sainte-Marie, Histoire généalogique…, t. VIII, p. 157-162 et 382-383). En fin de compte,
Maulde La Clavière opta pour l’authenticité de la lettre du 27 septembre, en la datant de 1473, ce
qui semble raisonnable, dans la mesure où le roi y déclare « Je me suis deliberé de faire le mariage »
et que le second contrat de mariage entre Louis et Jeanne fut daté du 28 octobre 1473 (le mariage
fut célébré en août et en septembre 1476) : Procédures politiques…, p. 790-791 ; BNF, fr. 5973, fol. 71 ;
P. Van Kerrebrouck, Nouvelle histoire…, t. III, p. 147 et 166. Voir cependant H. de Chabannes,
Histoire…, t. II, p. 420-421, no 234, qui datait la lettre de l’année 1476, en citant un compte rendu
par Joseph Vaesen de l’Histoire de Louis XII de Maulde La Clavière, où, selon Chabannes, Vaesen
aurait établi la date correcte de la lettre. Pourtant la lettre dont Vaesen corrigea la date était une lettre
de Louis XI à Marie de Clèves, la mère de Louis d’Orléans (Joseph Vaesen, « Mélanges : Louis XII
avant son avènement », dans Revue des questions historiques, t. 49, 1891, p. 563-572, à la p. 568). Au
XVIIIe siècle, Charles Duclos doutait de l’authenticité de la lettre, parce « qu’on prenoit la précaution
de faire entendre beaucoup de témoins pour certifier que la signature étoit de Louis XI et la contre-
signature de Tillart » (Histoire de Louis XI, 3 t., Paris, 1745, t. II, p. 414-423, à la p. 420). Jacques Tailhe
suivit Duclos, souvent mot à mot ; il déclara que la lettre « prouvoit assez bien la violence [...], mais
la vérité n’en fut pas constatée ; et dans le vrai elle porte un caractère visible de supposition, faisant
prévoir à Louis XI, que la princesse sa fille, qui n’avoit, lors de la date de la lettre, que deux mois,
seroit stérile » (Histoire de Louis XII, 3 t., Milan-Paris, 1755, t. I, p. 99-116, à la p. 109).
94 ELIZABETH A. R. BROWN ET THIERRY CLAERR

avant la mort d’Antoine de Chabannes, Charles VIII, ayant appris que son père
avait adressé à Antoine des lettres concernant le mariage de Louis et de Jeanne,
écrit à Jean de Chabannes pour les lui demander, apparemment sans résultat14.
En revanche, à une date inconnue, probablement en 1498, Jean de Chabannes
expédia à Louis XII « aucunes lettres et tiltres seruans aud. seigneur en ses tres-
grans et haulx affaires »15. Ces « lettres et tiltres » étaient certainement liés au
procès d’annulation, ainsi qu’aux quatre lettres qui furent effectivement présentées
aux juges. Dans la lettre qui fut formellement soumise à la cour le 20 novembre
1498, Louis XI déclarait son désir que le mariage eût lieu, « pour ce quil me semble
que les enffans quilz auront ensemble ne leur couteront gueres a nourrir »16. Dans
une autre lettre, le roi affirma qu’il avait fait le mariage « quelque refus qu’il en
ait seu faire, car bon besoin luy en a esté »17. Comme le déclara René de Maulde
La Clavière à propos de la lettre introduite au procès, tous ces documents
semblent avoir été « fait[s] à plaisir pour les besoins de la cause [du roi] »18, ce qui
suggère qu’ils aient pu être fabriqués pour servir les intérêts de Louis XII – sinon
par Jean de Chabannes et ses serviteurs, du moins sans doute par des agents du
roi, qui auraient pu les modeler sur les pièces que Jean leur aurait transmises19.

14. Pour la lettre de Charles VIII, voir BNF, fr. 2898, fol. 31 ; R. de Maulde La Clavière, Jeanne de
France…, p. 919, n. 3 ; H. de Chabannes, Histoire…, t. II, p. 505, no 288. Maulde La Clavière (Jeanne
de France…, p. 297) jugea que cette lettre établit l’authenticité de la lettre présentée aux juges du
procès d’annulation, ce qui n’est pas du tout évident. L’étude de Michel Lhospice, Divorce et dynastie,
Paris, 1960 (Bibliothèque d’histoire du droit et droit romain), t. III, p. 42-43 et 115, suit de très près
l’analyse de Maulde La Clavière.
15. AN, 90 AP 6, dossier 1bis, brouillon d’une lettre, incomplet, d’une main de chancellerie, adressée
par Jean de Chabannes à Louis XII : « Ains pour acquiter sa loyaulté auroit envoyé ou baillé aud.
seigneur tout ce qu’il avoit desd. matieres. » Voir aussi l’histoire des Chabannes dans BNF, fr. 2898,
fol. 87v-88, où il est affirmé que Louis XI « avoit escrit plusieurs lettres a feu Antoine […] concernant
[le] mariage [de Louis d’Orléans] avec dame Jeanne de France […] par lesquelles il paroissoit des
menaces et des violences qu’on luy auoit faittes pour luy faire epouser lad. Jeanne de France », que
Jean expédia ces lettres à Louis XII et que Louis XII « se servit des memoires cy dessus pour faire
declarer le mariage nul avec Jeanne et se maria avec Anne de Bretagne veufve de Charles 8 [sic] ».
16. Procédures politiques…, p. 915-916 ; BNF, fr. 5973, fol. 71 ; et la note 14 ci-dessus. Dans une de
ses additions à la Chronique scandaleuse, Jean Le Clerc annonça que « le roy contraignit Loys, duc
d’Orleans, a force et soubz le dangier de sa personne, de la prandre par forme de mariage, pour estre
sa femme ; ce que jamais ne se peult faire pour ce qu’il n’y donna point de consentement », ainsi
que « plusieurs notables gens […] congnoissoient qu’elle n’estoit capable d’avoir lignee » (Jules
Quicherat, « Un manuscrit interpolé de la Chronique scandaleuse », dans Bibliothèque de l’École des chartes,
t. 16, 1855, p. 231-279, 412-442 et t. 17, 1856, p. 242-267 et 556-573, au t. 16 et à la p. 264. Pour
Le Clerc, voir ibid., au t. 16, aux p. 240-259 ; et H. de Chabannes, Histoire…, t. II, p. 336-338.
17. Procédures politiques…, p. 1120.
18. Procédures politiques…, p. 918, n. 3.
19. Dans une lettre à Jean datée d’Orléans le 24 décembre, sans millésime, Louis XII signala sa
réception de « la lettre que le feu le roy Loys escripuist a monsieur le grand maistre [son] pere et
LES SOMBRES AFFAIRES DE JEAN DE CHABANNES 95

De telles lettres furent évidemment d’une importance capitale. Suivie par les aveux
solennels et extraordinaires que le roi faisait deux semaines avant la fin du procès,
le 4 et le 5 décembre20, la lettre introduite par le procureur du roi le 20 novembre
fut un élément décisif dans la décision des juges, annoncée le 17 décembre 149821.
Après avoir envoyé ces documents au roi, Jean lui en adressa d’autres, parmi
lesquels des lettres compromettantes de sa belle-mère Jeanne de Bourbon22, qui,
d’après Jean, lui avait conseillé de « se gard[er] bien de bailler lesd. lettres et ensei-
gnemens aud. seigneur [le roi] »23. En expédiant au roi ces lettres de Jeanne de
Bourbon, Jean déclarait vouloir éviter le « dangier de comectre felonnye et
partant, se [mectre] en dangier de perdre ses biens et chevance et [s’acquitter] du
serment de feaulté qu’il a aud. seigneur »24. Abordée par le roi, Jeanne de

aussi le double de celle que le gouverneur de Lymosin luy escripvoit », l’en remercia et demanda
« l’original », en lui priant de « [faire] diligence de le trouver et le [lui] enuoye[r] » (AN, 90 AP 6,
dossier 1bis). Cette communication laconique n’indique pas le contenu de ces lettres et donc il est
impossible de savoir si elles concernaient le mariage du roi.
20. BNF, fr. 2898, fol. 82v-92v ; Procédures politiques…, p. 930-940. Elizabeth Brown traite des
déclarations du roi dans l’article « Order… » (voir la note 11 ci-dessus). Brantôme était convaincu
que Louis XII avait menti et qu’il avait répudié Jeanne de France pour pouvoir « ratraper ses
premieres amours » et « espouser ceste belle reyne veufve » ; le même auteur conclut « qu’ung roy
peut beaucoup, et fait ce qu’il veut » et que « rien n’est impossible a un grand roy » (Brantôme,
Œuvres complètes [...] publiées d’après les manuscrits avec variantes et fragments inédits pour la Société de l’Histoire
de France, éd. Ludovic Lalanne, 11 vol., Paris, 1864-1882 (Société de l’histoire de France, 123, 132,
136, 143, 149, 163, 168, 172, 177, 199, 207), t. VIII [Des dames], p. 88-99).
21. Procédures politiques…, p. 945-952. Dans Louis XII et Jeanne de France. Étude historique et juridique
sur une cause de nullité de mariage à la fin du XVe siècle (1498), [Avignon], [1975] (thèse de droit canonique,
Institut catholique de Toulouse, 1945), Abel Destefanis défendait la légitimité de la décision, en
analysant les motifs de l’annulation au lieu d’étudier le déroulement du procès. Il admit l’authen-
ticité de la lettre produite par le procureur du roi, ne mentionna pas les trois autres lettres soumises
aux juges, et négligea l’importance que les juges assignaient à la lettre dans leur décision : voir ibid.,
p. 112-113, 149 et 162-164. Le titre du livre de Jean-François Drèze, Raison d’État, raison de Dieu :
politique et mystique chez Jeanne de France, Paris, 1991 (Bibliothèque Beauchesne, 20), révèle sa pers-
pective. Concernant les aveux du roi du 4-5 décembre, Drèze (p. 105-107) fut aussi indulgent que
Destefanis envers Louis XII ; voir A. Destefanis, Louis XII…, p. 168-170.
22. AN, 90 AP 6, dossier 1bis : brouillon d’une lettre adressée au roi (voir la note 16 ci-dessus),
où Jean déclare à propos de l’accusation de l’Admiralle, « qui est grandement touché a l’onneur dud.
suppliant, qui ne vouldroit pour toutes les choses du monde lesser ainsi souller. Ce consideré, plaise
aud. seigneur, actendu que la matiere est grande, ordonner quelques commissaires de messieurs des
requestes ordinaires de vostre Hostel, pardevant lesqueulx led. suppliant puisse faire appeller et
adjourner lad. Admiralle, pour savoir si elle vouldra soustenir lesd. charges dont elle a chargé led.
suppliant, affin de pour ce avoir la reparacion telle que au cas appartient ». Dans ce brouillon,
suivant « quelques commissaires », la phrase « des presidens ou conseillers de la court de parlement
a Paris ou » est barrée.
23. Voir le brouillon de la lettre mentionné ci-dessus note 16 et note 23 ; voir aussi l’histoire des
Chabannes dans BNF, fr. 2898, fol. 87v.
24. Voir le brouillon de la lettre mentionné ci-dessus note 16 et note 23.
96 ELIZABETH A. R. BROWN ET THIERRY CLAERR

Bourbon, furieuse, accusa Jean d’avoir contrefait les lettres25. Ce qui s’ensuivit
n’est pas clair, mais le roi lança sa propre enquête et demanda à Jean d’autres
lettres de Jeanne de Bourbon pour pouvoir comparer l’écriture avec celle des
lettres suspectes26, tandis que Jean souhaitait la désignation de commissaires par
le roi pour régler l’affaire. Ce fut probablement cette « matière de fausseté » qui
précipita la mort, la chute ultime, de Jean de Chabannes. Deux des serviteurs de
Jean furent soupçonnés d’avoir été soudoyés par Jeanne de Bourbon en 1501
pour mettre « du poison en sa viande et [...] en son breuvage », provoquant ainsi
la longue maladie qui finalement entraîna la mort de Jean, le 10 août 150327.
Cinq mois après son décès, Jeanne de Bourbon eut la satisfaction de recevoir de
Guillaume de Montruillon, fidèle notaire des Chabannes, la copie d’une confession
favorable à sa cause qui lui aurait fait grande joie : l’aveu de Hector Boucher,
receveur de Saint-Maurice-sur-Aveyron pour Jean de Chabannes, daté du 5 janvier
1504, cinq mois après la mort de son maître. Dans cet acte, Boucher déclarait solen-
nellement que vers 1498 Jean l’avait forcé, sous la torture et par des menaces, à
contrefaire des lettres missives de Jeanne de Bourbon concernant le mariage de
Louis XII et Jeanne de Valois. De plus, il affirmait que Jean avait expédié ces faux
au roi28. Peut-on se fier à cette déclaration ? Selon toute probabilité, tant les détails
sont précis, mais avec des réserves qui s’imposent29. Vraie ou fausse, l’histoire
racontée en détail par Boucher sert à valider les déclarations des victimes de la

25. Voir le brouillon de la lettre mentionné ci-dessus note 16 et note 23, ainsi qu’une lettre de Louis XII
à Jean de Chabannes datée de Blois le 24 septembre, sans millésime, citée dans la note suivante.
26. AN, 90 AP 6, dossier 1bis, lettre de Louis XII à Jean de Chabannes, écrite à Blois le 24
septembre et signée « Loys » et « Cotereaue » : « J’escrips a monsieur de Champdenier touchant la
lettre que savez, laquelle j’ay monstree a madame l’Admiralle, mais elle le nye et dit que avez contre-
faict lad. lettre, parquoy et pour y garder votre honneur aussi pour adverer le cas, ay chargé aud.
Champdenier aller devers vous pour en savoir la verité. Si vous prie que le croiez et m’en escripvez
bien au long. Aussi ce avez point dautres lettres d’elle, fault que les m’envoiez pour veoir l’escripture
l’une contre l’autre ». Pour François de Rochechouart, seigneur de Champdeniers (Deux-Sèvres),
premier chambellan de Louis XII avant son avènement et son conseiller et chambellan par la suite,
voir le P. Anselme de Sainte-Marie, Histoire généalogique…, t. IV, p. 657-658.
27. Voir l’histoire des Chabannes, dans BNF, fr. 2898, fol. 87v-88 (« Elle donna 20 escus a deux
de ses domestiques »). L’auteur prétend que « l’un des domestiques luy declara le fait et le confirma
devant nottaires en 1501 », mais nous n’avons pas réussi à en trouver la preuve. Pour la date de la
mort de Jean (la fête de saint Laurent), voir AN, 90 AP 6, dossier 2, compte des dettes de Jean
envers Martin Archambault au moment de sa mort, soumis à Susanne de Bourbon, la comtesse
douairière de Dammartin, le 25 mars 1510 (a. s.) et réglé le 9 octobre 1511.
28. BNF, Picardie 300, no 85, document original, signé « G. de MontRuillon » et « H. Boucher »,
avec l’attestation et le seing de « Reginaldus Dracy ». Voir la pièce justificative no 2.
29. La lettre fut livrée par Jean Blanchart, le procureur fidèle des Chabannes, et les témoins furent
trois prêtres et un marchand de Saint-Fargeau ; deux des prêtres avaient témoigné en 1501 contre
le notaire Guerguezengor, l’adversaire de Chabannes : H. de Chabannes, Preuves…, t. II, p. 651-654,
no 339 (19 juillet 1501). La fin insolite de la phrase ajoutée à l’acte par Jean Blanchart (« faict comme
LES SOMBRES AFFAIRES DE JEAN DE CHABANNES 97

colère de Jean, impliqués dans l’histoire du testament d’Anne de Chabannes, la


fille de Jean : le notaire Jean Guerguezengor et le prêtre Jean Bourbon, tous les
deux habitants de Châtillon-sur-Loing, où Anne de Chabannes mourut le 12
juin 1500. Mais avant de nous tourner vers ces pauvres hommes, témoins de la
mort d’Anne, il sera pertinent de considérer un autre aspect du caractère et des
propensions de Jean de Chabannes, étroitement lié au cas curieux du testament
de sa fille.

II. — LA FALSIFICATION, OU LA CRÉATION D’UN PASSÉ GLORIEUX :


LE TESTAMENT D’ANNE DE CHABANNES

Pour compenser sa mauvaise fortune et sa défaveur auprès du roi, Jean


chercha refuge dans le passé et dans la gloire fictive, en commanditant des monu-
ments et des manuscrits qui louèrent la vaillance de son défunt père et de son
lignage. Jean fit ainsi élever une statue équestre de son père dans l’église collé-
giale de Saint-Fargeau et fit composer maints poèmes et épitaphes en son
honneur30. Il encouragea la « libre broderie » autour des faits, par l’exagération
et l’invention de « fictions pieuses », afin d’amplifier la grandeur de sa maison et
de son passé. Plus encore que son père31, il s’est approprié l’Histoire de Assaillant
et de Gerard, premiers comtes de Dammartin, fidèles serviteurs du roi Dagobert32. De
plus, c’est lui qui commanda le grand remaniement de la Chronique scandaleuse par

dessus »), ainsi que l’absence de référence dans la souscrition notariale aux corrections, est à
remarquer. Voir Arthur Giry, Manuel de diplomatique…, Paris, 1894, p. 509-510 (surtout la note 5).
30. H. de Chabannes, Histoire…, t. II, p. 238-229 ; id., Preuves…, t. II, p. 539-540, no 309.
31. Pour l’exemplaire de Assaillant possédé par Antoine (BNF, fr. 15096), voir Robert Bossuat,
« Theséus de Cologne », dans Le Moyen Âge, t. 65, 1959, p. 97-133, 293-320 et 539-577, aux p. 561-
570, 572-574 ; et Elizabeth E. Rosenthal, Theseus de Cologne, A General Study and Partial Edition, 3 t.,
Ph. D. thesis, Birkbeck College, université de Londres, 1975, p. 1300-1339, 1456-1464 (consultable
à la BNF, département des Manuscrits occidentaux, 4-IMPR-1201). L’histoire de l’appropriation de
ce roman par la famille de Chabannes reste à écrire ; Elizabeth Brown travaille actuellement sur les
manuscrits des différentes versions de ce roman avec Marianne Besseyre et Thierry Delcourt.
32. Dans la version du roman dédiée à Jean de Chabannes par son médecin Nicole Houssemayne,
Nicole déclara dans la préface que Jean fut « extraict de lignee royalle de par ma dame vostre mere
ainsi que il appert par vostre genealogie de laquelle directement sans allienacion estes descendu
dont on trouue infiniees choses dignes de memoire » ; il mit l’accent sur les mariages de Jean avec
« deux nobles dames du sang royal » ; enfin, en énumérant les noms des trois filles nées du premier
mariage de Jean, il dit simplement qu’elles « moururent en leur enfance », sans doute à cause de l’his-
toire difficile et embarrassante de la mort d’Anne. Voir olim Phillipps ms 8161, fol. 3, 7-7v et 8v (et
les notes 2 et 3 ci-dessus et 68 ci-dessous) ; et E. Rosenthal, Theseus de Cologne…, p. 1418-1420,
1424 et 1427-1429. Voir aussi Chronique Martiniane. Édition critique d’une interpolation originale pour le
règne de Charles VII restituée à Jean Le Clerc, éd. Pierre Champion, Paris, 1970, p. XLII ; H. de
Chabannes, Histoire…, t. II, p. 335-336.
98 ELIZABETH A. R. BROWN ET THIERRY CLAERR

Jean Le Clerc, dont la copie de présentation est décorée d’armoiries impression-


nantes et fictives, y compris le parti d’Angleterre et de Dammartin. Ce manuscrit
fut terminé le 23 décembre 150233, huit mois avant la mort de Jean34.
Vers la même époque, à la fin de sa vie donc, Jean commanda un recueil
fantaisiste des portraits des rois de France et des comtes de Dammartin, un
pastiche de personnages, de légendes souvent versifiées et de textes historiques
où le véridique côtoie le fabriqué, voire le fabulé35. Dans ce recueil, les portraits
des rois commencent avec Pharamond et ceux des comtes avec Assaillant ;
chaque portrait a sa propre légende36. Le recueil contient des copies des chartes

33. BNF, Clairambault 481 ; voir J. Quicherat, « Un manuscrit interpolé… », p. 232-235 ; H. de


Chabannes, Histoire…, t. II, p. 336-338.
34. Pour la date de sa mort, voir la note 28 ci-dessus.
35. Chantilly, Bibliothèque du musée Condé, ms 866 (XIV H 40) (dorénavant Chantilly, ms 866).
Sur ce manuscrit, voir Patricia Danz Stirnemann, « Portraits des rois de France et des comtes et
comtesses de Dammartin », dans Valérie Auclair et al., L’art du manuscrit de la Renaissance en France,
catalogue d’exposition, Chantilly, 2001, p. 19-21, no 4. Stirnemann attribua les enluminures de ce
manuscrit à Jean Pichore (fl. 1502-21) ; sur cet artiste, consulter Caroline Zöhl, Jean Pichore :
Buchmaler, Graphiker und Verleger in Paris um 1500, Turnhout, 2004 (Ars nova, 8), p. 184.
36. En juillet 1757, Dreux du Radier publia les légendes généalogiques qui accompagnent les
portraits des Dammartin dans le manuscrit de Chantilly, dans « Généalogie en vers des anciens
seigneurs de Dammartin, copiée d’un manuscrit extrait d’un livre en parchemin enluminé, où sont les
portraits des rois de France jusqu’à Charles cinq inclusivement, et des anciens seigneurs de
Dammartin, et appartenant autrefois à la maison de Rambures : avec des observations sur le texte »
(édité dans Le Conservateur ou Collection de morceaux rares et d’ouvrages anciens, élagués, traduits et refaits en tout
ou en partie, t. 5, juillet 1757, p. 99-128). Léopold Delisle, qui connaissait cet article, réfuta les erreurs
grossières de l’auteur des légendes, dans « Recherches sur les comtes de Dammartin au XIIIe siècle »,
dans Mémoires de la Société impériale des antiquaires de France, t. 31, 1869, p. 189-258, aux p. 206-207.
Ayant identifié une copie du manuscrit de Chantilly, probablement faite en 1537 (BNF, fr. 10142),
Delisle pensa à tort que ce dernier fut la source employée par Dreux du Radier ; la date de 1537 se
trouve dans plusieurs des encadrements bellifontains du BNF, fr. 10142. En 1897-1898, E. Lemarié,
éditeur de la Petite Gazette de Dammartin, influencé par Delisle et connaissant les premiers tomes de
l’Histoire de la maison de Chabannes de Henry de Chabannes, édita les légendes, transcrites du manuscrit
fr. 10142, en six numéros de sa Gazette (entre le 10 octobre 1897 et le 20 février 1898) : « Une généalogie
versifiée des anciens comtes de Dammartin du VIIe au XVe siècle » ; voir Chronique Martiniane…, éd. P.
Champion, p. XLII, n. 2. H. de Chabannes décida d’inclure ces légendes avec le commentaire de Lemarié,
dans le Supplément à son Histoire publié en 1901 (p. 249-261), selon toute vraisemblance sans consulter
lui-même le manuscrit fr. 10142. S’il avait connu les textes rassemblés dans ce manuscrit, et surtout
le prétendu arrêt du parlement de Paris du 23 mars 1502, il aurait sans doute édité cette preuve de la
victoire de son ancêtre sur ses adversaires. En 1968-1969, en s’appuyant sur le manuscrit de Chantilly,
Jean-Paul Moreau publia une nouvelle fois les légendes concernant les comtes de Dammartin, avec
deux des portraits et quelques morceaux historiques, dans « Les anciens comtes de Dammartin d’après
un manuscrit du XVIe siècle », dans Bulletin d’information de la Société d’histoire et d’archéologie de la Goële,
t. 1, avril 1968, p. 20-22, et t. 2, 1969, p. 20-24. Enfin, Elizabeth Rosenthal, connaissant le Supplément
du comte de Chabannes et le manuscrit fr. 10142 mais ignorant apparemment l’existence du
manuscrit de Chantilly, reprit les légendes généalogiques, en y ajoutant des commentaires, dans
Theseus de Cologne…, p. 1445-1454. Grâce au manuscrit BNF, fr. 10142, on peut combler les lacunes
LES SOMBRES AFFAIRES DE JEAN DE CHABANNES 99

authentiques et du discours que Jean Germain, évêque de Chalon-sur-Saône,


prononça devant Charles VII le 24 mai 144737, ainsi qu’une fausse charte de
Simon de Montfort, intitulée « roy d’Angleterre », qui fait référence à un certain
« Alberich, conte de Dampmartin »38.
La série de documents39 se termine par un prétendu arrêt du parlement de
Paris du 23 mars 1502, qui donne gain de cause à Jean de Chabannes dans un
procès concernant le testament de sa fille Anne. Illustré par une extraordinaire
miniature (voir fig. 1)40, il mit apparemment fin à la triste histoire qui commença
à la mort d’Anne le 12 juin 150041. Dernière descendante du mariage de Jean de
Chabannes et de Marguerite de Calabre42, elle naquit en 1486 et fut émancipée

présumées du manuscrit de Chantilly. Le manuscrit de la Bibliothèque nationale de France contient


quatorze rois, ainsi que huit comtes et comtesses de Dammartin, qui manquent dans Chantilly, ms
866 ; en revanche, deux rois qui se trouvent dans Chantilly, ms 866, sont absents de fr. 10142.
37. Elizabeth Brown et Jacques Paviot préparent actuellement une édition de ce discours :
Chantilly, ms 866, fol. 43-54v ; BNF, fr. 10142, fol. 56-75. Ce document est plus long que les autres
actes du recueil, qui contient en outre, à la fin, le testament de Charles, duc de Guyenne, frère de
Louis XI, du 24 mai 1472, en latin et en français : Chantilly, ms 866, fol. 93v-95v ; BNF, fr. 10142,
fol. 137-145. Tout comme cette allocution, un autre discours de Jean Germain, celui-ci prononcé
devant Charles VII en 1452, n’est conservé que dans un seul manuscrit, BNF, fr. 5737, un exem-
plaire de présentation (avec frontispice), confectionné probablement pour Le Jaul, maître des
requêtes de l’hôtel du duc de Bourgogne, comme livre de souvenir ou mémento d’occasion. Voir
Charles Schefer, « Le Discours du voyage d’oultremer au très victorieux roi Charles VII, prononcé,
en 1452, par Jean Germain, évêque de Chalon », dans Revue de l’Orient latin, t. 3, 1895, p. 303-342.
Il est fort possible qu’Antoine de Chabannes possédât une copie similaire du discours de 1447, que
le scribe du manuscrit de Chantilly aurait pu copier.
38. Chantilly, ms 866, fol. 85 ; BNF, fr. 10142, fol. 123 ; J.-P. Moreau, « Anciens comtes… », p. 22
(voir la note 37 ci-dessus).
39. Voir la note 38, pour le testament du duc de Guyenne à la fin du recueil.
40. P. Stirnemann a analysé dans le détail l’illustration de cet acte, dans « Portraits des rois de
France… », p. 19-21. Elle attribue l’illustration, qui est pleine de symboles, à Jean Pichore. Les deux
hommes au centre, condamnés et misérables, leur main gauche levée vers leur crâne, portent des verges
en signe de leur châtiment, des faux en signe de leur crime (ainsi que du fait qu’ils ont été « fauchés »),
des filets autour de leurs cous pour signifier qu’ils ont été attrapés, et sur leurs épaules les actes de
rémission (remarquer les notes « re mi » ou peut-être « mi mi » pour « soumis ») qu’ils avaient malhon-
nêtement obtenus. D’en haut, cinq hommes les regardent. Celui du centre, identifié par P. Stirnemann
comme étant Jean de Chabannes, tient dans sa main droite une éponge, qui doit servir à effacer leurs
crimes dès qu’ils auront payé les amendes imposées par la cour et signifiées par la bourse tenue dans
sa main gauche et attachée par une corde à l’éponge. Elizabeth Brown remercie Patricia Stirnemann et
Marianne Besseyre de leurs conseils utiles concernant le complexe symbolisme de l’illustration.
41. Pour la date précise de sa mort, voir les lettres de rémission que Guerguezengor et Bourbon
obtinrent en janvier 1502 : AN, JJ 235, fol. 30-32, nos 137-138, Blois, janvier 1502 éditées par H.
de Chabannes, dans Histoire…, Preuves, t. II, p. 668-677, nos 346-347, aux p. 668 et 674.
42. Pour les trois filles de Jean et Marguerite de Calabre (Anne, Jacqueline, et Anne), olim Phillipps
ms 8161, fol. 7 et v (voir les notes 2-3 et 33 ci-dessus). Le P. Anselme de Sainte-Marie, Histoire généa-
logique…, t. VII, p. 141, n’attribua au couple que notre Anne, la femme de Jacques de Coligny.
100 ELIZABETH A. R. BROWN ET THIERRY CLAERR

Figure 1. Chantilly, Musée Condé, ms 866, fol. 92. Miniature attribuée à Jean Pichore, représentant
l’interprétation par l’entourage de Jean de Chabannes de la conclusion du procès des faussaires
dans l’affaire du testament d’Anne de Chabannes (1500-1502). Les deux faussaires condamnés, au
centre, portent des verges en signe de leur châtiment, des faux en signe de leur crime, des filets au-
tour de leur cou pour signifier qu’ils ont été attrapés et sur leurs épaules les actes de rémission
qu’ils avaient malhonnêtement obtenus. Parmi les cinq hommes qui les regardent d’en haut, celui
du centre pourrait être Jean de Chabannes :il tient dans sa main droite une éponge, qui doit servir
à effacer leurs crimes dès qu’ils auront payé les amendes imposées par la cour et signifiées par la
bourse tenue dans sa main gauche et attachée par une corde à l’éponge.
LES SOMBRES AFFAIRES DE JEAN DE CHABANNES 101

à l’âge de trois ans le 23 janvier 1489. Mariée en 1496 à Jacques II de Coligny43,


chambellan du roi, elle expira quatre ans plus tard, à l’âge de quatorze ou de
quinze ans, au château familial de son mari situé à Châtillon-sur-Loing44. Un
testament écrit au moment de sa mort légua une partie de ses biens, dans des
circonstances controversées, à son beau-frère, Gaspard de Coligny, seigneur de
Fromentes45. C’est ce testament qui fut à l’origine de l’arrêt qui figure dans le
recueil des portraits des rois de France et des comtes de Dammartin.
L’authenticité de l’acte ne peut pas être vérifiée à cause de la disparition du
registre du parlement de Paris où il aurait dû se trouver. Ce document doit donc
être considéré avec la plus grande prudence. Mais d’autres sources plus ou moins
fiables révèlent clairement les réactions de Jean de Chabannes. Le legs attribué
in articulo mortis à Gaspard provoqua sa colère. En se lançant dans une lutte
acharnée contre tous ceux qui étaient impliqués dans l’affaire, il cherchait des
alliés contre ceux qui contestaient ses droits à l’encontre de Gaspard de Coligny.
Le 19 juin 1500, une semaine après la mort d’Anne, il émancipa sa fille Avoye46,

43. Le P. Anselme de Sainte-Marie, Histoire généalogique…, t. VII, p. 151-152. Fils de Jean III de
Coligny († vers 1480) et d’Éleonor de Courcelles († 1510) (mariés en 1464), il avait cinq sœurs et
un frère, Gaspard († 1522), qui devint seigneur de Coligny et Châtillon après la mort de Jacques le
25 mai 1512. En 1514, Gaspard épousa Louise de Montmorency († 1541), la sœur d’Anne de
Montmorency (ibid., t. III, p. 603-604, et t. VII, p. 143-144).
44. Pour Anne, voir le P. Anselme de Sainte-Marie, Histoire généalogique…, t. VII, p. 141 et 151-52 ;
H. de Chabannes, Histoire…, t. II, p. 312-313.
45. La lettre de rémission obtenue en janvier 1502 par Jean Bourbon, le prêtre qui assista à la mort
d’Anne, parle du « quint de ses propres heritaiges et tous ses conquestz quelque part qu’ilz feussent
scituez et assis », ainsi que de « la cintquiesme partie de son propre heritaige et tous ses conquestz » :
H. de Chabannes, Histoire…, Preuves…, t. II, p. 675, 676 (voir la note 42 ci-dessus). Les avocats qui
plaidèrent le 27 juillet et le 6 août 1501 firent plusieurs références au testament d’Anne de
Chabannes, sans discuter de ses provisions : AN, X2A 63, fol. 243-244, 252-252v. Cependant
Malingre, qui représenta Jacques de Coligny, déclara le 27 juillet qu’il « n’a fait autre demande sinon
assavoir s’il estoit heritier ou non car il luy peult faire demande de dix mil escuz d’une part et de
huit cent liures d’autre part » (ibid., fol. 244). La soi-disant attestation de Guerguezengor du 30
juillet 1500, mentionne Jean Malingre, bailli de Châtillon, qui aurait surveillé la préparation du
testament d’Anne : « ledict bailly Malingre qui nommoit a son clerc ledict testament, lequel clerc
l’escripvoit » (H. de Chabannes, Histoire…, Preuves…, t. II, p. 652 ; AD Yonne, E 467, fol. 8, registre
des minutes de Guillaume de Montruillon, notaire à Saint-Fargeau).
46. Pour l’émancipation, voir BNF, Clairambault 765 (« Extrait[s] du registre des appointemens,
actes, sentences et autres exploits de l’auditoire civil de Chastelet a Paris »), fol. 364. La sœur aînée
d’Avoye fut Antoinette. La date de naissance d’Antoinette n’est pas connue, mais pour son aînesse,
voir olim Phillipps ms 8161 (voir note 2), fol. 7v, dédicace de l’histoire d’Assaillant par Nicolas
Houssemayne à Jean de Chabannes : « Auez espousé ma damoiselle Suzanne de Bourbon de laquelle
sont descendues voz deux filles mes damoiselles Anthoinette et Auoye » – encore une fois Elizabeth
Brown remercie Sam Fogg de son aide pour lui avoir fourni des photographies de ce manuscrit – ;
BNF, fr. 20235, fol. 49v, (généalogie des Chabannes du XVIIIe siècle) ; une histoire des Chabannes
écrite en 1655, dans BNF fr. 2898, fol. 87-88 ; le P. Anselme de Sainte-Marie, Histoire généalogique…,
102 ELIZABETH A. R. BROWN ET THIERRY CLAERR

âgée de sept ans, la seconde des deux filles nées de son mariage avec Suzanne
de Bourbon, sa seconde femme, et lui accorda comme tuteur Antoine de
Sorbiers, écuyer, seigneur de La Motte et gouverneur de Dammartin. Par la suite,
les motivations de Jean devinrent claires : à cause de ces manœuvres, Antoine de
Sorbier, agissant pour Avoye, pouvait être partie prenante de ses actions en
justice. Avant le 19 juin, Jean commença à formuler une stratégie pour établir que
lorsque Anne approuva son testament, elle n’agissait pas en connaissance de
cause et qu’elle n’était pas capable de tester47. Pour ce faire, il lui fallut les témoi-
gnages explicites des personnes qui étaient présents à son lit de mort, et surtout
du notaire Jean Guerguezengor48 et du prêtre Jean Bourbon, curé de Melleroy
et chanoine de l’église collégiale de Saint-Pierre à Châtillon-sur-Loing.
À cause des pressions auxquelles ces témoins furent soumis, il existe deux
versions contradictoires des derniers instants de la courte vie d’Anne de
Chabannes, la première favorisant les intérêts des Coligny, la seconde confirmant
les allégations de Jean de Chabannes.
La première version de ce qui s’est passé au lit de mort est conservée dans
les lettres de rémission que Louis XII accorda en janvier 1502 à Jean
Guerguezengor et à Jean Bourbon. Les récits des deux hommes sont complé-
mentaires et souvent identiques. Dans leurs exposés, l’histoire se révèle toute
autre que celle voulue par Jean de Chabannes et fabriquée par ses gens. Selon
cette version, Jean Richard, maître d’hôtel d’Éléonore de Courcelles, la belle-
mère d’Anne, aurait suggéré à Anne que comme elle avait toujours « bien amé
vostre frere Monsieur de Fromentes », elle souhaiterait « le adventagier de voz

t. VII, p. 141 ; H. de Chabannes, Histoire…, Preuves..., Supplément, t. I, p. 51, histoire généalogique


de Pierre Berthelon, 1527 ; ainsi que id., Histoire…, t. II, p. 309, partage des biens de Suzanne de
Bourbon du 28 février 1530 n. st. ; voir cependant ibid., p. 317 et 328. Quand les biens de Jean de
Chabannes furent divisés entre ses filles le 23 juin 1505, Antoinette prit l’ascendant sur Avoye ; elle
fut appelée « dame » et Avoye « damoiselle » : AN, 90 AP 6, dossier 2, original (en parchemin) et
six copies (en papier) du partage ; E. Rosenthal, Theseus de Cologne…, p. 1428-1429. En 1504, Avoye
se maria avec Émond de Prie, seigneur de Buzançais ; leurs contrats de mariage furent datés du 28
septembre et des 12 et 29 octobre 1504 : voir AN, 1 AP 554. Avant le 23 juin 1505, Antoinette
épousa René d’Anjou, seigneur de Mézières-en-Brenne [Indre] : AN, 90 AP 6, dossier 2, division
de la propriété de Jean de Chabannes, Blois, 23 juin 1505.
47. Selon la lettre de rémission obtenue par Jean Bourbon en janvier 1502, quand il vit Jean de
Chabannes deux jours après la mort d’Anne et lui annonça le contenu de son testament, Chabannes
« fit de grandes exclamacions, en disant que ladicte deffuncte n’estoit en aage de tester et qu’elle ne
povoit donner [la cinquiesme partie de son propre heritaige et tous ses conquestz]. Et en ce disant,
alloit et venoit dedens ladicte tour, monstroit [a Bourbon] plusieurs contractz par lesquelz il disoit
apparoir que ladicte deffuncte ne povoit aucune chose donner » : H. de Chabannes, Histoire…, t. II,
p. 676 ; AN, JJ 235, fol. 31v.
48. D’après la lettre de rémission qu’il obtint en janvier 1502, Guerguezengor était à ce moment-
là sergent royal au bailliage de Sens : H. de Chabannes, Histoire…, t. II, p. 668 ; AN, JJ 235, fol. 30.
LES SOMBRES AFFAIRES DE JEAN DE CHABANNES 103

biens par vostre testament », pour l’encourager « de prier et faire prier Dieu pour
vous ». Ensuite, Richard lui lut la minute de son testament et elle l’approuva en
disant « Oui » « a chascune clause d’icelluy »49. Puis Guerguezengor, et Bourbon
à sa suite, relurent la minute du testament à la mourante. Chaque fois, Anne l’ap-
prouva, en disant « Oui », ou « Oui, je le vueil ainsy ». Jean Bourbon se souvint
que, comme la clause concernant le legs à Gaspard de Coligny lui semblait
« d’importance », il « ne voulut signer ladicte minute que premierement il ne
l’eust donné a entendre a ladicte deffuncte »50. Selon ces deux témoins, tout ceci
se passait « certain temps » avant que la jeune Anne « alla de vie a trespas »51.
La seconde version de la mort d’Anne se trouve dans une déclaration préten-
dument faite par le notaire Guerguezengor le 30 juillet 1500, un mois et demi
après la mort d’Anne de Chabannes. Cette attestation aurait été faite devant Jean
de Chabannes, deux de ses officiers et cinq témoins, habitants de Saint-Fargeau,
qui étaient tous étroitement liés à Jean. Le premier des témoins était Guillaume
Veillac, chanoine de Saint-Fargeau, qui avait servi les Chabannes au moins
depuis 147252. Comme ces témoins, les deux notaires qui enregistraient la décla-
ration étaient bien connus de Jean de Chabannes53. Toutes ces circonstances
rendent plus que suspect l’aveu enregistré dans le document. Selon cet aveu,
lorsque Guerguezengor arriva au lit d’Anne au milieu de la nuit, elle « tiroit fort

49. H. de Chabannes, Histoire…, t. II, p. 674-675 ; AN, JJ 235, fol. 31v, lettre de rémission de Jean
Bourbon. Sur ces détails, le témoignage de Bourbon est plus explicitee que celui de Guerguezengor, qui
affirma simplement que Jean Richard «dit aucunes parolles a ladicte deffuncte touchant le faict de son
testament » avant de lui en lire la minute : H. de Chabannes, Histoire…, t. II, p. 669 ; AN, JJ 235, fol. 30.
50. H. de Chabannes, Histoire…, t. II, p. 669 et 675 ; AN, JJ 235, fol. 30 et 31v.
51. H. de Chabannes, Histoire…, t. II, p. 675 ; AN, JJ 235, fol. 31v. Sur ce point, le témoignage de
Guerguezengor est moins précis mais ne contredit pas l’attestation de Guerguezengor : H. de
Chabannes, Histoire…, t. II, p. 669 ; AN, JJ 235, fol. 30.
52. AN, 90 AP 6, dossier 1, acte du 27 février 1472, par lequel Antoine de Chabannes accordait
à Guillaume Veillac et à deux autres prêtres, « nos chappellains a Saint Fergeau », des prébendes dans
l’église de Saint-Fargeau. En 1501, Veillac estimait qu’il avait à peu près 55 ans.
53. Il s’agissait d’Étienne Chotart, notaire de Puisaye, et de Louis Dupuy, notaire royal à Saint-
Pierre-le-Moûtier, qui collabora avec Guillaume de Montruillon en enregistrant le contrat de
mariage d’Avoye de Chabannes et d’Émond de Prie du 29 octobre 1504 : H. de Chabannes,
Histoire…, Preuves..., Supplément III, 1926, p. 625-627. Suivant la lettre de rémission de Jean Bourbon,
Louis Dupuy, en février 1501, aida Richard Gervais à le forcer à écrire une lettre niant la vérité et
déclarant qu’il avait témoigné « parce qu’il estoit couchant et levant audit Chastillon, et y avoit ses
biens, et de paour d’encourir l’indignacion des seigneur et dame dudit Chastillon » : H. de
Chabannes, Histoire…, Preuves…, t. II, p. 677 ; AN, JJ 235, fol. 31v. La lettre de rémission de
Guerguezengor ne mentionne pas Louis Dupuy. En revanche, le 17 septembre 1501, un officier de
Jean de Chabannes, Jean Peloux, témoigna que Chabannes lui avait dit que Guerguezengor avait fait
à Louis Dupuy et à Richard Gervais la même déclaration qu’il fit à Peloux : H. de Chabannes,
Histoire…, Preuves…, t. II, p. 657, où « avoit autrement dict a Richart Gervais » doit être corrigé en
« avoit autant dict a Richart Gervais » ; voir AD Yonne, E 467, fol. 23v.
104 ELIZABETH A. R. BROWN ET THIERRY CLAERR

aux plaints comme s’elle ne povoit avoir son alayne » ; ses jambes furent
« comme glace et tous mors ». En écoutant la lecture du testament, Anne
répondit seulement « Oui » aux clauses, et à la fin elle « fut precipitee de mal [...]
[et] sembloit quelle ne peust parler et quelle eust la langue a demye coppee [...]
et la lessa in agonia mortis ». Anne mourut « environ demy quart d’heure aprés ».
La conclusion était claire : « Le testament, actendu la forme et maniere d’icelluy
en tous et chacuns ses articles, est de nulle valleur et consequence. » En somme,
« que ladicte [Anne] au temps que ledit testament fut receu n’estoit en estat de
tester »54. Cette version de la mort d’Anne est semblable à la relation que Jean
de Chabannes aurait obtenu de Jean Bourbon sous contrainte le 14 juin 1500 et
qui aurait été enregistrée dans un document préparé par Richard Gervais, le
receveur de Chabannes en Puisaye, et signée par son bailli Jean Peloux, ainsi que
par Bourbon. Selon les termes de la lettre de rémission que Bourbon obtint du
roi en janvier 1502, dans ce document Bourbon niait la vérité et affirmait que la
feue Anne, « au temps que ledit testament fut receu, n’estoit en estat de tester »55.
Ni l’enregistrement original de la déposition de Guerguezengor du 30 juillet 1500
ni l’aveu écrit de Bourbon du 14 juin précédent n’existent plus et il n’y a aucune
preuve de leur authenticité. En effet, l’acte du 30 juillet 1500 est conservé dans
un autre acte, celui-ci daté du 19 juillet 1501, presque un an après les événements
allégués. Ce dernier fut préparé par le notaire préféré de Jean de Chabannes,
Guillaume de Montruillon, et conservé parmi ses minutes56. Loin d’être un simple
vidimus de l’autre acte, le document enregistré par Montruillon décrit la compa-
rution des cinq témoins du 30 juillet – les fidèles de Chabannes – pour confirmer
tout ce qui s’était passé en 1500 et pour affirmer l’authenticité de la déclaration
de Guerguezengor, en y ajoutant des détails supplémentaires. Les deux témoins
de l’acte du 19 juillet 1501, Jean Merlin et Jean de Haultemer, étaient des prêtres
de Saint-Fargeau, liés à Guillaume Veillac, le premier témoin de 150057.
Il est important de noter que le registre des minutes dans lequel se trouve cet
acte contient deux autres documents curieux qui sont tout à fait pertinents pour

54. H. de Chabannes, Histoire…, Preuves…, t. II, p. 652-654, no 339 ; AD Yonne, E 467, fol. 7-9.
55. H. de Chabannes, Histoire…, t. II, p. 676 ; AN, JJ 235, fol. 31v. Toujours suivant la lettre de
rémission, Bourbon rencontra Chabannes à Saint-Maurice-sur-Aveyron (Loiret), où il lui raconta
en détail la mort de sa fille. Au mois de novembre suivant, il aurait témoigné la vérité devant
Guillaume Roger, lieutenant du bailli de Montargis, mais en février 1501, il aurait signé une autre
lettre confirmant la version des faits qu’il avait racontée le 14 juin 1500 : H. de Chabannes,
Histoire…, t. II, p. 675-676 ; AN, JJ 235, fol. 31v.
56. H. de Chabannes, Histoire…, Preuves…, t. II, p. 651-654, no 339 ; AD Yonne, E 467, fol. 7-9.
57. Jean Merlin fut un témoin de l’acte de fondation d’une chapellenie par Veillac daté du
4 septembre 1502, dans lequel Veillac présenta Jean de Haultemer au bénéfice : AD Yonne, G 1998,
(sur cet acte, voir la note 66 ci-dessous).
LES SOMBRES AFFAIRES DE JEAN DE CHABANNES 105

éclairer l’histoire des complots de Jean de Chabannes. Juste après l’acte du


19 juillet 1501, le notaire Montruillon enregistra une attestation fournie le même
jour par une mère et sa fille, habitantes de Saint-Fargeau, âgées respectivement de
50 et de 20 ans « ou environ ». Leur témoignage concernait la grave maladie d’un
certain Pierre de Tiersac, qui logeait chez elles en juillet 1500 « ou environ », et qui
ne quitta jamais leur maison pendant les sept semaines qui précédaient sa mort.
Pendant ce même temps, disaient-elles, le notaire de Châtillon (c’est-à-dire Jean
Guerguezengor) était à Saint-Fargeau, mais comme Tiersac ne sortait jamais de leur
maison, il n’aurait pas pu « lui meffai[re] ou mesdi[re] en aucune manière »58. Pourquoi
ces dames faisaient-elles cette déclaration le 19 juillet 1501 ? Elles n’en disaient rien.
Mais la lettre de rémission obtenue par Jean Guerguezengor en janvier 1502 résout
la question. D’après cette lettre, le 29 juillet 1500 « un nommé Tiersac, serviteur
dudict conte », menaça Guerguezengor que s’il n’écrivait pas une lettre décrivant la
mort d’Anne dans les termes dictés par Richard Gervais, officier de Jean de
Chabannes, « on luy feroit manger un quartier de grue, qui est une gesne inhumaine
de laquelle ledict conte use tout notoirement ». Selon Guerguezengor, il n’avait pas
le choix. Il capitula, donc, « doubtant que ledict conte le fist mettre en la grue
comme il a fait plusieurs qui en sont demourez impotens toute leur vie, considerant
qu’il estoit seul et que aucun de sa maison ne savoit où il estoit allé, et avoit laissé
[ses] trois filles orphelines de mere en [sa] maison, qui n’avoient de quoy vivre, et
que s’il estoit mis en ladicte gesne, il seroit à tousjours impotent comme les autres
quy y avoient esté mis, et sesdictes filles en danger de mourir de fin »59. Mais si,
comme les deux femmes le prétendaient, Tiersac ne sortait jamais de leur maison,
il n’aurait pu avoir menacé Guerguezengor. Ce témoignage pouvait donc permettre
de réfuter l’allégation de Guerguezengor selon laquelle Tiersac avait participé à sa
persécution au mois de juillet 1500. Jean de Chabannes et ses gens pensaient à tout.
Le registre des minutes de Guillaume de Montruillon contient un autre acte
touchant au testament d’Anne de Chabannes : une déclaration de Jean Peloux,

58. H. de Chabannes, Histoire…, Preuves…, t. II, p. 654, no 339 ; AD Yonne, E 467, fol. 9-9v :
« Lesquelles ont dict et affermé que ung an a ou environ feu Pierre de Tiersac, en son vivant escuyer,
estoit et fut lors logié en leur maison ou il fut malade l’espace de sept sepmeines ou environ, de
laquelle maladie il alla de vie a trespas. Et dient que pendant ledict temps elles sceurent et furent
bien adverties que le notaire de Chastillon, qu’elles ne congnoissent, fut en ladicte ville de Sainct
Fergeau, mais que ledict Tiersac ne luy meffit ne mesdit en aucune maniere, et le sçavent pour ce
que pendant lesdictes sept sepmeines ou environ, icellui Tiersac ne yssoit point de leurdict hostel,
ouquel elles estoient continuellement l’une ou l’autre, et si n’y fut point ledict notaire ».
59. H. de Chabannes, Histoire…, Preuves…, t. II, p. 670-672 ; AN, JJ 235, fol. 30v-31. Pour le sens
de grue, voir le Dictionnaire du moyen français (1330-1500), (http://www.atilf.fr/dmf), où on trouve
deux exemples conservés aux AD Nord, datés de 1405 et de 1407, avec la définition, « instrument
de punition, composé de deux pièces de fer qui se terminent en bec de grue par le bas qui ont la
forme du carcan par le haut ».
106 ELIZABETH A. R. BROWN ET THIERRY CLAERR

procureur général du comté de Gien, bailli de la Puisaye pour Jean de Chabannes,


faite le 17 septembre 1501 au château de Saint-Fargeau devant cinq témoins sans
doute proches de Jean de Chabannes. Que déclarait Peloux ? Que Guerguezengor
le visita au printemps 1501 pour demander son intervention auprès de Jean de
Chabannes, en lui avouant qu’il fut « terriblement tourmenté du testament de
feue madame Anne de Chabannes » parce qu’il « avoit actesté et varié au contraire
de sa premiere depposicion sur ce par luy faite, escripte et signee de son seing
manuel, par laquelle il avoit dict que ledict testament estoit nul et de nul effect ».
De plus, que « ce qu’il en avoit faict et revocqué, c’estoit par la craincte et doubte
de Madame de Chastillon60 et de son filz, Monsieur de Fromente ». Peloux
affirma que Jean de Chabannes, son maître, lui avait avoué que Guerguezengor
s’était également confessé ainsi à Richard Gervais et à Louis Dupuy61. Pourquoi
cet acte ? Pour montrer qu’une lettre que Guerguezengor déclarait depuis avoir
été contraint d’écrire le 29 juillet 1500, était spontanée et exprimait la vérité – et
que Peloux était un homme bienveillant, l’ami et le confident de Jean
Guerguezengor, ainsi que le fidèle serviteur de Jean de Chabannes. Mais, s’il
existait vraiment une déclaration datée du 30 juillet et faite devant des notaires,
pourquoi les agents de Jean de Chabannes s’acharnaient-ils à faire valider une
lettre de Guerguezengor du 29 juillet (dont on n’a jamais trouvé la trace) ?
Tout ceci éveille de graves soupçons concernant la fiabilité des actes notariés de
Montruillon : ils semblent bien avoir été rédigés pour soutenir la position de Jean
de Chabannes contre Gaspard de Coligny et contre les victimes pitoyables de ce
drame, Jean Guerguezengor et Jean Bourbon. Il est évident que, aussitôt après avoir
pris connaissance de la mort de sa fille et, surtout, du contenu de son testament, Jean
de Chabannes s’est lancé dans une lutte aveugle et acharnée contre ses adversaires
et que, dans ces circonstances, tous les moyens, même les plus bas, comme la
menace, la falsification et la torture, ont pu être employés par ses hommes de main.
L’accusation d’intimidation et de torture est grave, mais ce n’est pas la seule
fois où une telle accusation fut portée à l’encontre de Jean de Chabannes et de
ses serviteurs. Le témoignage d’Hector Boucher, le 5 janvier 1504, en fournit un
autre exemple. Quand Hector Boucher avoua, le 5 janvier 1504, avoir fabriqué de
fausses lettres, il dit que, pour l’y contraindre, Jean de Chabannes « chargea [...]
maistre Jehan le Painctre [un de ses serviteurs] de mectre [Boucher] en ung
instrument de gehaynne appellé la grue ou il fut environ demie heure, de laquelle
grue ledict le Painctre le mist hors et le mis prisonnier en ung retraict estant en
ladicte chambre, ouquel il fut environ une heure »62. Le témoignage de Boucher

60. Éleonor de Courcelles, mère de Jacques et de Gaspard de Coligny.


61. H. de Chabannes, Histoire…, Preuves…, t. II, p. 655-657, no 340 ; corrigé d’après AD Yonne,
E 467, fol. 22-23v.
62. BNF, Picardie 300, no 85, édité ci-dessous, pièce justificative no 2.
LES SOMBRES AFFAIRES DE JEAN DE CHABANNES 107

confirme donc l’attestation de Guerguezengor et donne du poids aux affirma-


tions de Guerguezengor et Bourbon selon lesquelles le comte les avait forcés à
raconter les histoires qui soutenaient la version des faits qu’il voulait.
Les accusations de Guerguezengor et de Bourbon contre Jean de Chabannes
et ses agents semblent donc fiables. En tout cas, le notaire et le prêtre se joignirent
au seigneur de Fromentes pour faire appel au parlement de Paris d’une sentence
du bailli de Montargis, qui donna gain de cause à Jean de Chabannes. Ensuite,
au mois de janvier 1502, Guerguezengor et Bourbon obtinrent des lettres de
rémission du roi. Quand Guerguezengor et Bourbon demandèrent au parlement
de Paris d’entériner ces lettres, l’appel fut interrompu. Si l’on se fie à l’authenticité
de l’acte inséré dans le recueil commandité par Jean de Chabannes, la cour
prononça rapidement sa décision, le 23 mars 1502. Suivant cet arrêt, le Parlement
aurait rejeté l’appel de Fromentes, Guerguezengor et Bourbon, et déclara les
« minute et grosse [du testament d’Anne] [...] nulles, simulees, faictes par suggestion
et autrement que appoint et telles que aucune foi a icelles ne sera adjoustee »63.
Ensuite, l’arrêt énumérait les amendes imposées par la cour « pour les fraudes
et faultes » de Guergeuzengor et Bourbon, qui étaient destinées à être employées
« en œuvres pyteables » : 25 livres parisis pour Guerguezengor et 10 pour
Bourbon, – à ajouter aux 7 livres parisis que Bourbon devait payer pour sa lettre
de rémission, « pour employer en aumosnes a l’Ostel Dieu de Bloys »64 –, et, de
plus, le versement de dommages et intérêts à Jean de Chabannes et à son allié
Antoine de Sorbiers, le curateur d’Avoye de Chabannes65.
Mais peut-on avoir confiance en ce soi-disant arrêt ?
Selon le registre criminel du parlement de Paris de 1501, la décision du bailli
de Montargis dont Fromentes, Guerguezengor et Bourbon firent appel au
parlement de Paris, concernait « matiere de faulseté »66. Mais ni les plaidoiries des
avocats ni le prétendu arrêt ne cernaient guère cette question. De plus, selon
l’arrêt, la cour ne rejetait pas explicitement l’entérinement des lettres de rémission
demandé par Guerguenzengor et Bourbon, mais en revanche les invoquait (ainsi
que la « longue detencion de prison » subie par le notaire et le prêtre) en
annonçant les peines extraordinairement minimes. Enfin, l’arrêt ne dit rien à
propos de Fromentes, le co-appelant de Guerguezengor et Bourbon.

63. Chantilly, Bibliothèque du musée Condé, ms 866, fol. 92v ; BNF, fr. 10142, fol. 92-93. Voir
pièce justificative no 1.
64. H. de Chabannes, Histoire…, Preuves…, t. II, p. 677 ; AN, JJ 235, fol. 32.
65. Chantilly, Bibliothèque du musée Condé, ms 866, fol. 92v ; BNF, fr. 10142, fol. 92-93. Voir
pièce justificative no 1.
66. AN, X2A 63, fol. 243. Voir les références à « matiere de faulceté » (et « moyens de faulceté »)
dans le prétendu arrêt du parlement de Paris, dans Chantilly, Bibliothèque du musée Condé, ms 866,
fol. 92v ; BNF, fr. 10142, fol. 135.
108 ELIZABETH A. R. BROWN ET THIERRY CLAERR

Selon cet arrêt, le Parlement préféra promouvoir l’entente entre les puissants
– en l’occurrence, Jean de Chabannes et Jacques de Coligny – plutôt que la
recherche de la vérité et la punition des coupables. De ce point de vue, l’arrêt est
convaincant et possède un semblant d’authenticité. Il fait penser à la conduite
des évêques chargés du jugement sur la validité du mariage de Louis XII et de
Jeanne de France. Ces juges qui ne posèrent pas de questions sur l’origine et la
provenance de la lettre fatale de Louis XI à Antoine de Chabannes, qui n’es-
sayèrent pas non plus d’établir si la lettre était un faux, qui n’interrogèrent les
témoins que sur les signatures présentes sur la lettre. Quant aux graves accusa-
tions de contrefaçon de l’Admiralle, Jeanne de Bourbon, contre Jean de
Chabannes, elles ne semblent jamais avoir été formulées officiellement. On
condamnait la falsification, la contrefaçon, mais dès lors que les coupables étaient
nobles et importants, les juges (souvent sous ou dans les mains de ces personnes)
cherchaient plutôt la concorde que la vérité, plutôt le compromis que la révé-
lation de ce qui s’était réellement passé.

Hormis ce prétendu acte de Parlement de 1502, que reste-t-il du souvenir


d’Anne de Chabannes et de sa triste mort ? Peu de choses si l’on se fie à l’his-
toire apparemment voulue par Jean de Chabannes. Ainsi, lorsque Nicole
Houssemayne, médecin de Jean de Chabannes, dédia sa rédaction de l’histoire
d’Assaillant à son maître Jean de Chabannes, il déclara que les trois filles du
premier mariage de Jean avec Marguerite de Calabre « Anne, Jaqueline et Anne
moururent en leur enfance », sans distinguer Anne de ses deux sœurs disparues
très tôt67. En revanche, une histoire généalogique de la maison de Chabannes
écrite en 1655 et tout à fait favorable aux intérêts des Chabannes, manifeste la
plasticité du passé. Reprenant les aveux que Jean aurait extorqués à ses victimes,
son auteur fait d’Anne la proie de Guerguezengor, Bourbon et son beau-frère.
Selon cette histoire, « on fit un testament faux en son nom, qu’on luy vouloit
faire signer, mais elle se trouva morte; un de ceux qui auoit esté employé a cela
en fit sa declaracion en justice, et les faux nottaires furent condamnés »68. En
tout cas, dans le cimetière de Saint-Fargeau, une chapelle dédiée à sainte Anne,
aux belles fresques du début du XVIe siècle, semble garder la mémoire de la jeune
Anne à travers les siècles. Un des serviteurs les plus fidèles de Jean de Chabannes,
Guillaume Veillac, prêtre, chanoine de Saint-Fargeau et le premier témoin de
l’aveu suspect de Guerguezengor du 30 juillet 1500, décida en 1501 ou 1502
de fonder cette chapelle dédiée à la sainte patronne de la fille de Jean de

67. Olim Phillipps ms 8161 (voir notes 2 et 33), fol. 7 et v ; E. Rosenthal, Theseus de Cologne…,
p. 1428.
68. BNF, fr. 2898, fol. 87v ; sur l’histoire, voir la note 8 ci-dessus.
LES SOMBRES AFFAIRES DE JEAN DE CHABANNES 109

Chabannes69. On se demande si cette décision fut, au moins en partie, inspirée


par des sentiments de regret et de culpabilité d’avoir été complice de la persé-
cution que son seigneur mena à l’égard des malheureux notaire et prêtre qui
assistèrent au lit de mort de sa fille. En ce qui concerne Anne elle-même, une
tradition vénérée, toujours vivante à Dammartin-en-Goële, veut que les restes
d’une jeune femme trouvés près de ceux d’Antoine de Chabannes, quand son
tombeau dans l’église collégiale fut ouvert70, soient ceux de sa petite-fille, la
pauvre Anne qu’il n’avait guère connue71.

Elizabeth A. R. Brown
The City University of New York

Thierry Claer
Ministère de la Culture et de la Communication,
direction du Livre et la Lecture

69. AD Yonne, G 1998, 12 G, liasse II.s.l.2e, acte notarié de Guillaume de Montruillon en date
du 4 septembre 1502 (authentifié par Jean Blanchard), dans lequel Guillaume Veillac, prêtre de
Saint-Fargeau, rappelant la fondation des services dans l’église le 31 mars 1493 par Antoine de
Chabannes, établit une chapellenie « en la chappelle nouvellement edifiee et erigee par ledict Veilleac,
fondateur au cimetyre dudict Sainct Fergeau », et nomma comme chapelain Jean « des Autemer »
(sans doute Jean de Haultemer qui fut témoin de l’acte du 19 juillet 1501 ; voir la note 58 ci-dessus).
Parmi les témoins de cet acte de fondation se trouvaient Louis Dupuy, Jean de Montruillon et Jean
Lemaire (autre témoin de l’acte du 19 juillet 1501). Pour la chapelle Sainte-Anne et ses peintures
murales de la Passion du Christ, de la généalogie de la Vierge, ainsi que des trois morts et des trois
vifs, voir D’ocre et d’azur. Peintures murales en Bourgogne, catalogue d’exposition, musée archéologique
de Dijon, 4 juillet-20 septembre 1992, Paris, 1992, p. 274-275 (« Saint-Fargeau. Cimetière chapelle
Sainte-Anne », par J. K. [Judith Kagan]).
70. Rapport des fouilles effectuées en 1977 par la Société d’histoire et d’archéologie de la Goële
cité dans Christophe Bottineau. Seine et Marne. Dammartin-en-Goële. Collégiale Notre-Dame de l’Assomption.
Rapport pour le concours d’architecte en chef des Monuments historiques, mai 2001, dactyl., annexe I, p. 4.
71. Pour le tombeau d’Antoine à Dammartin, voir dans la collection Gaignières, BNF, Estampes,
Rés. Pe 5, fol. 10 (catal. Adhémar, no 1289). Le monument a été très restauré au XIXe siècle. Pour
l’enterrement d’Anne dans la même église, voir H. de Chabannes, Histoire…, t. II, p. 313-314.
110 ELIZABETH A. R. BROWN ET THIERRY CLAERR

PIÈCES JUSTIFICATIVES

1.
Prétendu arrêt du parlement de Paris
1502, 23 mars. — [Paris].

B. Copie XVIe siècle, Chantilly, Bibliothèque du musée Condé, ms 866 (XIV H 40), fol. 92-93.
C. Copie XVIe siècle, BNF, fr. 10142, fol. 135-136.

Entre Jehan de Guerguzengor, notaire de Chastillon, messire Jehan Bourbon,


prestre, porteurs de lectres de remission, prisonniers en la conciergerie du Palaiz, et
Gaspart de Colligny, escuier, seigneur de Fromentes, appellans du bailly de Montargis
et anticipes et deffendeurs en matiere de faulceté, d’une part.
Et Jehan de Chabannes, conte de Dampmartin, et Anthoine de Sorbiers, escuier,
curateur donné par justice aux causes de Auoye de Chabannes, fille dudit conte de
Dampmartin, intimez et anticipans, demandeurs en matiere de faulceté, d’autre part.
Veu par la court le plaidoyé desdictes parties fait en icelle les XXVIIe juillet,
sixiesme jour d’aoust et autres jours ensuiuans, les moyens de faulceté baillés par
escript, la minute que l’en dit estre le testament de feue Anne de Chabannes, signé
« Guerguzengor », « Bourbon » et « Commaille », avec la grosse d’icelle, signé seul-
lement dudit Guerguzengor, le procés fait a l’encontre desd. Guerguzengor et
Bourbon, avec lesd. lectres de remission d’iceulx Guerguzengor et Bourbon,
desquelles ilz ont requis et demandé l’enterinement en ladicte court, et aussi certaine
requeste par eulx de nouvel baillees a icelle court, par laquelle ilz requeroient estre oyz
par conseil a proposer leurs deffences contre les demandes, requestes et conclusions
contre eulx prinse[s], et tout consideré, dit a esté que la court a mis et mect ladicte
appellation au neant sans amende et pour cause.
Et a declairé et declaire ladicte court lesd. minute et grosse que l’on dit estre le
testament de ladicte Anne de Chabannes nulles, simulees, faictes par suggestion et
autrement que appoint, et telles que aucune foi a icelles ne sera adjoustee. Et pour
les fraudes et faultes commises en ceste partie par lesd. Guerguzengor et Bourbon,
en ayant esgard a leursd. lectres de remission quant a ce et longue detencion de
LES SOMBRES AFFAIRES DE JEAN DE CHABANNES 111

prison qu’ilz ont soufferte, ladicte court a condampné et condampne icelluy


Guerguzengor en XXV livres et ledit Bourbon en dix livres parisis d’amende, qui sera
amployé en œuvres pyteables, selon l’ordonnance de la court. Et a tenir prison
jusques a plaine satiffacion, et a mis et mect icelle court lesdictes parties hincinde
hors de court et de proces. Et neantmoins condampne lad. court lesd. Colligny,
Guerguzengor et Bourbon et chascun pour le tout es despens, dommaiges et inte-
restz desd. conte de Dampmartin et Anthoine de Sorbiers oudit nom, la tauxacion
d’iceulx reservee par devers elle.
Prononcé le XXIIIe jour de mars, l’an mil cinq cens et ung avant Pasques.
Ainsi signé : « A. Robert ».

2.
Déposition d’Hector Boucher
1504 n. st., 5 janvier.— Saint-Fargeau.
A. Expédition orig., BNF, Picardie 300 (3e volume des « Chartes du comté de Ponthieu » [1180-
1693]), fol. 851. Parchemin, 615 x 387 mm (avec repli de 37 mm), autrefois scellé sur double queue de
parchemin, ou du moins préparé pour être ainsi scellé.
Édition : Léopold Delisle, « Fabrication d’une lettre de Jeanne, fille naturelle de Louis XI, veuve du
bâtard de Bourbon, amiral de France (5 janvier 1504, n. st.) », dans id., Littérature latine et histoire du Moyen
Âge, instructions adressées par le Comité des travaux historiques et scientifiques aux correspondants du ministère de
l’Instruction publique et des Beaux-arts, Paris, 1890, no 49, p. 106-1112.

Déposition d’Hector Boucher touchant le faux d’une lettre de Jeanne, fille naturelle de Louis XI
et veuve du bâtard de Bourbon (« Madame l’Admiralle »), exécuté vers 1498 pour Jean de Chabannes,
comte de Dammartin, au sujet d’une lettre de Louis XI relative au mariage du duc d’Orléans (futur
Louis XII) et de Jeanne de France, fille de Louis XI et de Charlotte de Savoie.

AU REVERS : « Attestation de Hector Boucher, escripteur des faulses lettres


envoyees a Monseigneur de Dampmartin. »

A tous ceulx qui ces presentes lectres verront, Jehan Blanchart, maistre es ars,
procureur general et garde du scel aux causes et convenances de la terre et seigneurie
de Puisaye, salut.

1. Voir Philippe Lauer, Bibliothèque nationale. Collections manuscrites sur l’histoire des provinces de France.
Inventaire, t. II (Périgord-Vexin), 1911, p. 259.
2. Léopold Delisle a édité ce document sans signaler les corrections et les grattages. Nous le
rééditons ici à cause de son intérêt extraordinaire et pour le rendre plus facilement accessible. Nous
tenons à exprimer notre reconnaissance profonde à Marie-Françoise Damongeot, qui nous a aidé
à résoudre plusieurs problèmes d’interprétation, et qui a eu la gentillesse de transcrire, grâce à sa
perspicacité habituelle, l’inscription au revers de l’acte, en employant la lampe de Wood.
112 ELIZABETH A. R. BROWN ET THIERRY CLAERR

Sçavoir faisons que en la presence de Guillaume de MontRuillon, clerc, notaire


et tabellion juré dud. scel, et des tesmoingz(a) soubzscriptz, Ector Boucher, recepveur
de Sainct Morise sur l’Averon, aagié de trente ans ou environ, a dict, depposé et
affermé par sa foy et serment et pour verité que dix ans a ou environ, il vint au
service de feu monsieur Jehan de Chabannes, en son vivant conte de Dampmartin,
seigneur de Sainct Fergeau et des pays de Puisaye, ouquel service il a esté et demouré,
servant de l’office de secretaire jusques au deces et trespas dud. feu seigneur conte,
lequel seigneur trois(b) ans a ou environ luy donna led. office de recepte.
Et luy estant oud. service six ans a ou environ, autrement du temps ne du jour
n’est records, led. feu seigneur venant de devers le portail en sa grand sale du
chasteau dud. Sainct Fergeau, trouva led. depposant ou pavillon qui est devant lad.
grant sale. En laquelle sale il le mena, ferma luys dicelle, le fit promener avec luy, et
luy parla de plusieurs choses et en plusieurs propos. Et entre autres luy demanda s’il
sçauroit bien escripre(c) lectres missives semblables ou qui tirassent sur la main et
escripture de madame l’Admirale belle mere dud. seigneur. A quoy il respondit que
non. Et lors led. seigneur luy dist qu’il les feroit bien luy mesmes, mais il ne povoit(d)
du tout assembler ses lectres, et qu’il escripvoit trop grosse lectre. Et de lad. sale led.
fe seigneur mena led. depposant au cabinet nommé les Douze Mois, et avec luy
mena ung nommé maistre Jehan le Painctre, par lequel le Painctre il fit porter trois
ou quatre feulletz de papier ausquelz n’avoit point de marque, car il disoit que se
led. papier estoit marqué, on congnoistroit bien ou il auroit esté faict. Et aussi fit
apporter par led. maistre Jehan le Painctre de vieille encre que icelluy le Painctre
avoit apportee de Paris. En laquelle encre led. Painctre avoit mis du saffran, mais
pour ce quelle estoit trop jaulne, il la fit blanchir. Et, eulx arrivez oud. cabinet, fit led.
feu seigneur fermer par led. le Painctre tous les huis d’icelluy afin que(e) personne n’y
peust entrer. Et ce faict, tira de sa gibeciere ou de sa manche des lectres missives en
papier de mad. dame l’Admiralle esquelles avoit quelque soubscription avec la
signature de lad. dame. Et fit escripre par led. depposant, auquel il nommoit, quatre
ou cinq mynutes en papier de lectres missives, par lesquelles icelle dame escripvoit
aud. feu seigneur qu’il ne envoyast point au roy qui est a present unes lectres missives
que le feu roy Loys avoit autresfois escriptes a feu monsieur le grant maistre, pere
dud. seigneur conte, faisans mention du mariage d’icelluy roy et de madame Jehanne
de France pour plusieurs causes qu’elle luy devoit dire. Et disoit led. seigneur qu’il
falloit qu’il semblast que lesd. lectres fussent escriptes du temps que le roy fit son
entree a Paris. Apres lesquelles mynuctes ainsi faictes differantes en langaige de l’une
a l’autre, et non en substance, led. feu seigneur conte luy en lessa l’une, celle qu’il vit
estre le mieulx a son appetit. Et luy chargea de sur icelle mynute faire une lectre
missive tirant au plus pres qu’il pourroit de l’escripture de mad. dame l’Admiralle,

(a) Delisle, tesmoings. – (b) trois au-dessus d’un grattage. – (c) Suivi par une ligne de 4 mm, barrant
un grattage. – (d) Delisle, porroit ; les deux lectures sont possibles. – (e) Ms que [à la fin d’une ligne]
que [au commencement de la ligne suivante].
LES SOMBRES AFFAIRES DE JEAN DE CHABANNES 113

et luy dist qu’il les luy rendist led. jour au soir en sa chambre. Et aprés que led.
seigneur l’eut ainsi lessé oud. cabinet, il depposant regarda l’escripture d’icelle dame
Admiralle a luy lessee par led. feu seigneur conte et fit unes lectres(f) missives pareilles
a lad. mynute au plus pres qu’il peult semblables a l’escripture d’icelle dame, lesquelles
toutesffois il n’acheva point.
Et afin que led. depposant besongnast a faire lesd. lectres, led. seigneur incon-
tinant qu’il l’eut lessé, fit fermer les portes dud. chasteau en deffendant au portier(g)
qu’il(h) ne le lessast point sortir hors. Et led. jour au soir, aprés que led. seigneur fut
retiré en sa chambre, led. depposant alla devers luy et incontinant qu’il fut entré en
lad. chambre, icelluy seigneur le appella et fit entrer avec luy en sa garde robe de lad.
chambre, de laquelle garde robe il fit fermer l’uys par led. maistre Jehan le Painctre,
qui y entra avec eulx par le commandement dud. seigneur. Et eulx illec entrez, led.
seigneur demanda aud. parlant s’il avoit faict son commandement et ce qu’il luy
avoit chargé. Lequel depposant luy monstra lad. lectre par luy encommencee et
imparfaicte, en luy disant qu’il ne sçauroit autre chose faire et que ce n’estoit pas
son mestier de faire telles choses. A cause de quoy led. seigneur se corroussa trés
fort a luy, luy disant qu’il ne tenoit compte de faire son commendement(i) et que
par la mort Dieu il la referoit ou il le tueroit. Et chargea aud. maistre Jehan le
Painctre de le mectre en ung instrument de gehaynne appellé la grue. Pour quoy
led. maistre Jehan le Painctre le mena avec luy en sa chambre(j) et le mist avec l’ayde
d’un nommé Colas Farnier, boulengier dud. seigneur oud. chasteau, en lad. grue,
ou il fut environ demie heure. De laquelle grue led. le Painctre le mist hors, et le
mist prisonnier en ung retraict estant en lad. chambre ouquel il fut environ une
heure, et jusques ad ce que ung nommé Mathieu Mousnier, varlet de chambre dud.
seigneur, l’en mist hors.
Et le lendemain environ heure de huit heures du matin, aprés que led. seigneur
eut oy messe et desjeuné, il fit appeler par led. maistre Jehan le Painctre led.
depposant, et le mena avec luy ou cabinet appellé les Carreaulx, estant oud. chasteau
sur l’estang. Et eulx illec entrez, par led. maistre Jehan le Painctre fit fermer les huis
d’icelluy cabinet et de toutes les galeries par lesquelles on y povoit aller. Et oud.
cabinet fit alumer et faire ung beau feu. Ce faict, led. seigneur mesmes prinst des
lectres ou estoit la soubzscription et signature de lad. dame l’Admiralle escriptes de
sa main, les mist soubz une verriere qu’il avoit propice, et sur icelle verriere tira
lectres en maniere de / a / b / c / semblables a celles que avoit faictes lad. dame.
Et en ce faisant, le faisoit regarder aud. depposant afin qu’il peust contrefaire la
lectre dicelle dame. Et aprés qu’ilz eurent longuement ad ce regardé et prins leur
advis, luy fit led. seigneur escripre lectres missives adressans a icelluy seigneur par
lesquelles lad. dame luy mandoit semblable substance que dict est. C’est assavoir

(f) Ms lres’ ; Delisle, lettres. – (g) au portier inséré. – (h) Ms quel, corrigé sur que, et suivi par on,
barré. Après avoir inséré au portier et supprimé on dans la phrase qui suit, le copiste a négligé de
corriger quel en qu’il. – (i) Sic. – (j) en sa chambre inséré ; Delisle, en sa chambae.
114 ELIZABETH A. R. BROWN ET THIERRY CLAERR

qu’il n’envoyast point au roy lesd. lectres escriptes par led. feu roy Loys aud. feu
seigneur grant maistre faisans mencion du mariage d’icelluy roy, lors dud. mariage
nommé le petit duc d’Orleans, et de lad. dame Jehanne de France, fille dud. roy Loys.
Et lesd. lectres led. depposant fit et signa au plus prés qu’il peult, comme s’elles
eussent esté faictes et signees par lad. dame Admirale, par trois ou quatre fois, par
le commandement dud. seigneur, auquel il n’eust osé desobeyr pour ce qu’il estoit
en son service et subjection, enfermé comme dict est.
Et aprés que icelles lectres eurent esté ainsi faictes led. seigneur prinst celles qui
luy semblerent le mieulx faictes a son appetit, et les autres avec toutes les mynutes
fit gecter par led. le Painctre dedans le feu. Et ad ce faire furent depuis lad. heure de
huit heures ou environ du matin jusques environ l’eure de(k) dix heures de nuyt, que
led. seigneur se partit dud. cabinet et s’en alla coucher, et led. depposant s’en alla a
son affaire. Et tost aprés, ne scet led. depposant combien de temps, led. feu seigneur
envoya au roy lesd. lectres ainsi escriptes que dit est. Dict aussi led. actestant que
devant le pardon qui dernierement a esté a Nostre Dame du Puy en Auvergne, il oyt
dire aud. feu seigneur que si mad. dame l’Admiralle faisoit venir aucun excommu-
niment touchant lesd. lectres, il s’en yroit ou envoyeroit aud. pardon pour en estre
absoulz, et qu’il en prenoit le peché sur luy seul.
Oultre dict et promect led. actestant que toutes et quantesfois qu’il plaira a mad.
dame l’Admiralle, il dira, actestera et affermera, soit en jugement ou dehors, les
choses dessusd. estre vrayes selon quelles sont cy devant escriptes. Et ainsi les a
actestees(l) pour verité, presens venerables et discretes personnes maistres Jehan
Merlin, Jehan Fouassin, Thomas Martinet prebtres, chanoines de Sainct Fergeau, et
Laurens Crethe, marchant demourant aud. Sainct Fergeau, tesmoingz ad ce requis
et appellez. Dont et de laquelle depposition et affirmation dessusdicte haulte et
puissant(m) dame madame Jehanne de France, contesse de Roussillon, dame de
Valongnes et d’Usson(n), et nous Jehan Blanchart, procureur general de Puisaye, ont(o)
demandé et requis lectres aud(p). juré, qui(q) a accordees et octroyees ces presentes,
pour(r) servir et valoir en temps et lieu ce que de raison. Lesquelles en tesmoing de
ce, nous, garde dessus nommé, a la relation dud. juré et de son seing manuel mis a
icelles, avons scellees dud.(s) seel.
Donné aud. Sainct Fergeau le cinquiesme jour du mois de janvier, l’an de grace
mil cinq cens et trois.

(k) de écrit au dessus d’un grattage. – (l) Delisle, attestées. – (m) Sic ; Delisle, puissante. – (n) Suivi
par a, cancellé par une croix écrite par-dessus, qui renvoie à l’addition à la fin du document. – (o)
et nous Jehan Blanchart […] ont, inséré de la fin du document. – (p) Sic ; Delisle, lettres du dict. – (q) qui
suivi par une ligne de 5 mm barrant un grattage. – (r) pour suivi par un grattage de 5 mm. – (s)
Delisle, seellées du dit. – (t) Est ajouté après led. notaire et la marque de renvoi +, d’une encre plus noire
que le reste du texte et des deux signatures suivantes : + Et nous Jehan Blanchart procureur general de
Puisaye ont faict comme dessus G de Montruillon. L’édition de Delisle corrige le texte sans noter l’ad-
dition de cette phrase à la fin.
LES SOMBRES AFFAIRES DE JEAN DE CHABANNES 115

Et pour plus grant approbation led. actestant a signees cesd. presentes avec led.
notaire(t).
G. DE MONTRUILLON. H. BOUCHER.
R. DRACY(u). Et quia ego, Reginaldus Dracy, clericus Autissiodorensis diocesis,
publicus apostolica et imperiali ac regia auctoritatibus notarius et tabellio juratus,
premissis omnibus et singulis dum sic ut(v) premictitur dicerentur, fierent et agerentur
per eundem Hectorem Boucher superius nominatum unacum prenominatis testibus
presens fui, et de ipsis cum Guillelmo de MontRuillon notario publico patrie Puisaye
notam sumpsi, idcirco presentibus litteris seu publico instrumento aut actestatione(w)
manu alterius fideliter scriptis, signum meum publicum hic me subscribendo apposui
consuetum, in fidem et testimonium veritatis(x) eorumdem premissorum requisitus
et rogatus.

(u) Seing manuel de R. Dracy, placé à côté de sa note comme la place manquait à la fin. Dans
l’édition de Delisle, à la fin de la note. – (v) Ms sic vt ; Delisle, sicut. – (w) Sic. – (x) veritatis omis dans
Delisle.
DEUX I ÈME PA RT I E

D I R E L E FAU X
JUGER LE FAUX POUR CROIRE LE VRAI
LE DISCOURS DE CONSILIA JURIDIQUES SUR
LES PRATIQUES DE FALSIFICATION
(XIVe-XVIe SIÈCLE)

PAR

CORINNE LEVELEUX-TEIXEIRA

Si les auteurs de droit savant médiéval ont consacré beaucoup de temps et


d’énergie à travailler sur les questions de preuve, d’authentification des actes, de
recevabilité des témoignages, et plus largement sur toutes les techniques
permettant d’établir ou de présumer la véracité d’un fait ou d’une situation, la
qualité d’une personne, ou la validité d’un instrument, ils sont loin d’avoir
déployé une activité comparable pour cerner le thème du faux. C’est du moins
l’un des premiers constats auxquels permet de parvenir une étude fondée sur
l’analyse d’un corpus de 84 consultations produites par dix-huit auteurs entre les
XIVe et XVIe siècles1. La répartition chronologique de cet ensemble s’établit de
manière équilibrée à raison de six auteurs du XIVe siècle à l’origine de 39 consul-
tations, de six auteurs du XVe siècle pour 22 consultations et de six auteurs pour
le XVIe siècle ayant rédigé 23 consilia relatifs à la question du faux2.

1. Pour le XIVe siècle : Pierre de Ancharano, Balde, Bartole, Olradus de Ponte, Gilles Bellemère,
Franciscus Zabarella ; pour le XVe siècle : Alexander Tartagnus de Imola, Ludovicus de Ponte, Jaso
de Mayno, Bartholomeus Caepolla, Guy Pape, Étienne Aufréri ; pour le XVIe siècle : Nicolas Bohier,
Guglielmus Cassadorus, Barthélemy de Chasseneux, Aymon Cravetta, Jacobus Puteus, Andrea
Alciatus.
2. Le nombre de consultations concernant le faux rapporté au nombre d’auteurs pourrait à
première vue donner l’impression qu’avec le temps, l’intérêt pour cette question va en s’amenuisant,
puisque la moyenne des avis rendus à ce sujet ne cesse de baisser (moyenne théorique de 6,5 avis
par auteur au XIVe siècle contre un peu moins de 4 pour les XVe et XVIe siècles). En réalité, les chiffres
du XIVe siècle sont biaisés par une sur-représentation considérable de Balde, qui, a lui seul, a rendu
26 consultations (sur un total de plusieurs milliers) en rapport avec le thème du faux.
120 CORINNE LEVELEUX-TEIXEIRA

Quatre-vingt quatre consultations, c’est peu au regard des milliers d’avis rendus
par ces auteurs. De surcroît, certains d’entre eux, et non des moindres (Angelus
de Ubaldis et surtout Panormitain), n’ont même jamais abordé le sujet dans un
consilium. D’autres, à l’instar de Bartole, de Jacobus Puteus, d’Olradus de Ponte,
de Petrus de Ancharano ou de Chasseneux n’y consacrent qu’un ou deux avis.
Enfin, dans l’écrasante majorité des cas, les consultations étudiées n’abordent la
question du faux que de manière incidente, à la faveur d’une affaire qui porte à
titre principal sur un tout autre point (contestation d’un testament, grâce déclarée
obreptice, annulation d’une vente, etc.). De ce point de vue, la dimension civile
de la question est clairement privilégiée par rapport à sa dimension pénale, le faux
étant invoqué par voie d’action pour requérir l’annulation d’un acte, ou par voie
d’exception, pour bloquer les prétentions d’un adversaire, alors qu’il n’est que
très rarement traité comme un crime justifiant la condamnation de son auteur.
Au demeurant, la place relativement modeste de cette thématique n’a rien
de très surprenant compte tenu de la nature délibérément généraliste de ce type
de sources, qui embrasse l’ensemble, par nature diversifié, des questions dont un
prétoire peut avoir à connaître et pour lesquelles le juge et les parties peuvent
souhaiter obtenir l’avis autorisé d’un expert en droit.
À cet égard, il n’est sans doute pas inutile de formuler brièvement quelques
remarques sur la spécificité de la documentation utilisée pour ce travail. On se
doit en premier lieu d’insister sur le caractère médiocrement représentatif des
consultations analysées ici. Le champ des consilia est immense3, et il n’a pas été
matériellement possible de le parcourir dans son entier, loin s’en faut. N’ont donc
été retenus que les recueils publiés, parmi les plus connus et les plus souvent
cités4, en essayant de respecter un certain équilibre entre les différentes périodes.
Le présent travail n’entend en conséquence nullement rendre compte de la réalité
judiciaire du faux, voire de la place du faux dans le droit de la fin du Moyen Âge.
Il s’agira plutôt de s’attacher au traitement de cette matière dans le discours juri-
dique dominant d’auteurs reçus et consacrés comme des maîtres et auxquels,
pour les plus anciens d’entre eux, l’imprimerie naissante accorda le bénéfice d’une
reconnaissance supplémentaire en augmentant considérablement leur diffusion5.

3. Voir par exemple Consilia im späten Mittelalter. Zum historischen Aussagewert einer Quellengattung, dir.
Ingrid Baumgärtner, Sigmaringen, 1995 (Studi, 13) ; Monica Chiantini, Il consilium sapientis nel
processo del secolo XIII. San Giminiano 1246-1312, Siena, 1997 (Documenti di storia, 15) ; Legal Consulting
in the Civil Law Tradition, éd. Mario Ascheri, Ingrid Baumgärtner et Julius Kirshner, Berkeley, 1999
(Studies in Comparative Legal History) ; Consilium. Teorie e pratiche del consigliare nella cultura medievale,
dir. Carla Casagrande, Chiara Crisciani et Silvana Vecchio, Firenze, 2004 (Micrologus Library, 10).
4. Le travail de sélection a été effectué à partir de la recension réalisée par Guido Kisch, Consilia.
Eine bibliographie der juristischen Konsiliensammlungen, Bâle, 1970.
5. Vincenzo Colli, « Consilia dei giuristi medievali e produzione libraria », Legal Consulting…,
p. 173-225.
LE DISCOURS DES CONSILIA JURIDIQUES (XIV e -XVI e S.) 121

Par ailleurs, il convient en second lieu de rappeler que ces recueils de consul-
tations, s’ils proposent un point de vue commode entre théorie et pratique, n’en
induisent pas moins un gauchissement sensible du réel dont ils entendent rendre
compte. D’abord parce qu’ils relèvent d’un genre littéraire et que leur consti-
tution en recueils à souvent entraîné la disparition ou l’altération des références
précises aux affaires qui leur ont donné naissance. Ensuite et surtout parce que,
par hypothèse, ils ne concernent pas le tout-venant du contentieux, mais les cas
les plus épineux, ceux que la complexité de leur structure ou la confusion de
leurs circonstances qualifie pour une demande d’avis. L’appréhension du faux
dans les consilia relève donc d’un discours de l’expertise dont la complexité est
vraisemblablement majorée par rapport à l’ordinaire des affaires judiciaires.
Cette dernière dimension éclaire un autre caractère de ces consilia : l’importance
et la qualité de développements théoriques qui, à côté de l’examen des circons-
tances de la cause, permettent d’éclairer et de circonscrire les enjeux juridiques
de cette matière. Or, s’agissant du faux, cette entreprise d’éclaircissement est
d’autant plus nécessaire que la question est ambiguë et qu’elle revêt une impor-
tance décisive pour la conception et la stabilité de l’ordre juridique tout entier.
Le problème essentiel posé par le faux est celui de sa définition, toujours
sous-tendue par une conception particulière du rapport entre vérité et fausseté.
Il s’agit là d’une question capitale, qui non seulement détermine l’orientation
que les experts en droit donnent aux avis ponctuels qui leur sont demandés,
mais, qui, plus largement, engage le substrat même de l’ordonnancement juri-
dique dans son ensemble ainsi que son rapport à la vérité6. Pour simplifier, deux
positions théoriques sont tenables et ont été effectivement tenues dans les
consultations qui nous occupent : soit le vrai et le faux se situent dans un rapport
d’opposition exclusif, soit ils entretiennent un lien de connexité rendant possible
qu’une chose soit simultanément vraie et fausse.
La première de ces positions se retrouve chez plusieurs auteurs, où elle est
brièvement énoncée, sans faire généralement l’objet de développements spéci-
fiques. Ainsi, Petrus de Ancharano, à propos d’une affaire concernant la
nomination d’un juif à un emploi public, rappelle la définition classique insérée
dans la novelle De instrumentorum cautela et fide 7 qui fait de la fausseté la « mutation
de la vérité » ; il en conclut qu’en l’espèce le crime de faux n’est pas constitué8.

6. Sur cette question, Corinne Leveleux-Teixeira, « Droit et vérité. Le point de vue de la doctrine
médiévale (XIIe-XVe siècles). La vérité entre opinion et fiction », dans Bien dire et bien aprandre, revue
de médiévistique, t. 23 : Le vrai et le faux au Moyen Âge, 2005, p. 334-349.
7. Nov. 73, ou Auth. 6, 3.
8. Pierre de Ancharano, Consilia, Lyon, 1549, fol. 111v, Consilium 271, no 3. Après avoir rappelé la
position de l’accusation, l’auteur précise : Ego in hoc alias consului contrarium et idem hic sentio quod hic
nullum falsum ex narratis in inquisitione elicitur est enim falsum mutatio veritatis.
122 CORINNE LEVELEUX-TEIXEIRA

Usant de termes encore plus fermes, empruntés cette fois à une disposition
législative portée au Code9, Ludovicus de Ponte poursuit dans la même veine, en
affirmant que « la fausseté d’une écriture ne peut altérer la substance de la
vérité »10. C’est sans doute Balde qui a synthétisé le plus clairement les données
du problème. À propos d’une affaire où les dépositions des témoins étaient en
contradiction flagrante avec le contenu d’un acte, il estima nécessaire de préciser
sa position de principe : « Entre le vrai et le faux il n’y a pas de milieu, car la
fausseté n’est rien d’autre que la mutation de la vérité, comme cela est allégué au
début de l’authentique De tabellionibus11 et la vérité, donc, consiste en ce que la
chose soit telle que l’on dit qu’elle est. Il est par conséquent établi, en nature et
en raison, qu’une chose contradictoire ne peut pas être en même temps vraie. De
même pour ces témoins si leur déposition est vraie, l’instrument doit être
dénoncé […] et à l’inverse, si l’on présuppose que l’instrument est vrai, les
témoins doivent être dénoncés comme faussaires et punis comme tels, en vertu
de la loi Cornelia de falsis12, ou par la peine prévue au statut municipal »13.
L’horizon intellectuel esquissé ici est celui d’une vérité substantielle, envi-
sagée comme seule référence possible et décrite dans un vocabulaire emprunté
à la logique. Dès lors, la tâche du juriste relève de la déduction et du constat.
Entre deux prétentions contradictoires, elle consiste non pas à choisir, mais à
indiquer où se trouve une vérité donnée comme un a priori indépassable.
Pourtant, à y regarder de plus près, il s’en faut de beaucoup pour qu’une telle
présentation corresponde au cadre opérationnel de pensée et surtout à la dyna-
mique de ces consultations. Ainsi, le même Balde qui place son exposé sous le
signe du principe logique de non-contradiction, poursuit ses développements
par une analyse juridique qui en prend le contre-pied, puisqu’elle aboutit à
disculper les témoins tout en « sauvant » l’acte à propos duquel ceux-ci avaient
déposé, au prix d’un certain nombre de contorsions rhétoriques14.

9. C. 1, 18, 5.
10. Ludovicus de Ponte, Consilia, Francfort, 1577, fol. 76, Consilium 157, no2 : Falsitas scripturae non
potest mutare substantiam veritatis.
11. Nov. 44, Auth. 4, 7.
12. Cette loi s’est perdue, mais le contenu en est connu grâce à diverses autres sources. Voir
notamment Inst. 4, 18 et Paul, Sententiae, 4, 7.
13. Balde, Consiliorum sive responsorum volumen primum, Venise, 1609, t. I, fol. 16, Consilium 54, no 2 :
Nam inter verum et falsum nullum est medium : quia falsitas non est aliud nisi mutatio veritatis, ut in Aut. de
tabellionibus in principio ; veritas autem non est aliud nisi quod res ita sit, ut dicitur. Constat autem naturaliter et
per punctum rationis contradictoria non esse simul vera, ut ff. pro suo, l. si ancillam [D. 41, 10, 4]. Item, per
hujusmodi testes si deponeretur verum, reprobaretur instrumentum, ut Extra de fide. instrum. C. cum Ioannes
Eremita [X, 2, 22, 10]. Ergo contra, ex quo praesupponitur instrumentum verum per instrumentum, reprobantur
testes tanquam falsarii : igitur puniendi sunt poena legis Corneliae de falsis [la peine de mort ou la déportation],
vel poena statuti municipalis, ut l. 1, ff. ad legem Corneliam de falsis [D. 48, 8, 1].
14. Ce découplage entre vérité et fausseté est l’objet d’une longue démonstration, d’une grande
LE DISCOURS DES CONSILIA JURIDIQUES (XIV e -XVI e S.) 123

Au demeurant, la plupart des auteurs qui ont pris la peine de préciser les
fondements théoriques des avis qu’ils rendent sur les affaires de faux, semblent
partager l’opinion d’un Bartole qui reconnaît au droit une profonde spécificité
dans l’appréciation de la fausseté :

Il faut savoir ce qu’est le faux. Or, bien que la loi15 dise que le faux n’est
rien d’autre que l’altération de la vérité, comme on le voit au début de
l’authentique De instrumentorum cautela et fide16, et que les dialecticiens
soutiennent également que tout ce qui n’est pas vrai est faux, cependant,
selon les légistes, ces affirmations ne sont pas exactes puisque tout ce
qui n’est pas vrai n’est pas faux ; [pour qu’il y ait fausseté] on requiert
également qu’un dol soit commis, comme le veut le Code au titre De falso,
lex nec exemplum [C. 9, 22, 20]. De même tout ce qui ne dit pas vrai, même
de manière dolosive, ne commet pas le faux, comme le précise la loi Quid
sit falsum au Digeste [D. 48, 10, 23] et le texte de l’authentique précitée,
ce que l’on doit comprendre comme signifiant que [le faux se commet]
par dol et avec le concours d’autres qualités requises par la loi, ainsi que
le prouve la dite loi Quid sit falsum.17

En vertu de ces préalables, en droit, pour qu’une chose soit qualifiée de fausse,
il ne suffit pas qu’elle ne soit pas vraie. Cette simple proposition emporte au moins
trois conséquences majeures. En premier lieu, elle induit que le faux constitue
en soi un objet juridique à part entière, non seulement distinct de la définition
qu’en donnent les logiciens, mais encore irréductible à un simple défaut de vérité.
En d’autres termes, la qualification de faux présuppose la réunion d’un certain
nombre de conditions cumulatives qu’il appartient au juriste de vérifier.
En second lieu, le rapport qui articule vrai et faux relève moins de la contra-
diction que de la connexité. Pour le dire autrement, il existe entre le vrai et le faux
une sorte d’espace intermédiaire où une chose, sans être vraie, n’en est pas fausse
pour autant, tout en restant susceptible de le devenir. La notion de vraisem-
blance, présente chez plusieurs auteurs, joue sans doute ici un rôle clef puisque,
comme l’écrit Jason de Mayno « ce qui est éloigné de la vraisemblance constitue

complexité (Balde le reconnaît lui-même : Dimittamus istas allegationes subtiles et scabrosas, Consilium 54,
fol. 16v, no 4), fondée sur une série de distinctions (comme celle du fait et du mode ou de la simu-
lation et de la fausseté, par exemple).
15. Il s’agit là du droit romain (voir les références données supra aux Novelles et au Digeste).
16. Nov. 73, ou Auth. 6, 3.
17. Consilia, questiones, tractatus Bartoli, Lyon, 1535, fol. 51v, Consilium 199, no 1 : Est sciendum quid
sit falsitas, et licet lex dicat quod falsitas nihil aliud est quod immutatio veritatis, in aut. de instru. et caut. [Nov.
73, ou Auth. 6, 3] et etiam Dyalectici dicunt quod non omne non verum est falsum sed requiritur dolus in commit-
tente, ut C. de fal. l. nec exemplum [C. 9, 22, 20]. Item non omnis non dicens verum, etiam dolose dicitur committere
falsum, ut l. quid sit falsum ff. de fals. [D. 48, 10, 23] text. in d. auth [Nov. 73] debet intelligi si fiat dolo et
adsint aliae qualitates quae requiruntur a lege, ut probatur in d. l. quid sit falsum [D. 48, 10, 23].
124 CORINNE LEVELEUX-TEIXEIRA

une sorte d’image de la fausseté »18. Cette frange incertaine, poreuse et réversible
est le champ privilégié de l’interprétation du juriste.
C’est là la troisième grande conséquence de cette conception non antagoniste
du vrai et du faux : elle désubstantialise la matière et fait de la vérité ou de la
fausseté le produit d’un choix censément éclairé par l’expertise du juriste : c’est
donc bien de « juger » le faux qu’il s’agit, beaucoup plus que de le « dire » ou de
le « constater » à partir d’un « déjà là » à l’égard duquel on ne peut rien. Or, ce
jugement qualificatif n’est pas encadré par des règles immuables qui détermine-
raient un résultat certain : il s’effectue au contraire dans le cadre d’un processus
dynamique qui accorde une large part à des considérations d’opportunité.
Le faux, une fois qualifié – qu’il s’agisse du faux témoignage ou du faux docu-
mentaire, les deux seules hypothèses examinées ici – a en effet un coût social et
juridique élevé. Il mine la stabilité des échanges, il affaiblit la confiance que les
sujets de droit sont censés entretenir les uns envers les autres, il perturbe le
principe de sécurité juridique. C’est pourquoi il est rare que l’on aille jusqu’à
cette qualification. Très logiquement, si les auteurs médiévaux de consilia s’ac-
cordent à reconnaître que la qualification de fausseté est potentiellement très
large, puisqu’elle fait appel à une multitude de facteurs (I), ils inclinent tous à n’en
faire qu’un usage des plus parcimonieux (II).

I. — UNE QUALIFICATION POTENTIELLEMENT TRÈS LARGE

Un avis rendu par Alexandre Tartagnus de Imola (1424-1477), à propos d’une


affaire où un notaire avait outrepassé les indications, d’ailleurs ambiguës, d’un
testateur, résume très bien les données du problème. Reprenant un commentaire
de Bartole sur la fameuse loi Quid sit falsum insérée au Digeste19, le jurisconsulte
distingue trois grandes acceptions du terme « faux » en fonction de leur extension,
en allant du plus général au plus particulier : un sens large, qui renvoie à tout ce
qui n’est pas vrai – c’est le sens des dialecticiens – ; un sens plus précis, où le faux
désigne « toute altération de la vérité comportant un dol » et enfin un sens légal,
qui se limite aux dispositions de la loi Cornelia de falsis visant surtout les testa-
ments20 et donc particulièrement adapté au cas dont Alexandre avait à connaître.

18. Consiliorum sive responsorum iuris, volumen III et IV, Francfort, 1609, p. 586, Consilium 168, no 6 :
Illud quod est valde remotum a verisimili est quaedam falsitatis imago. Voir aussi Aymon Cravetta, Consilia,
sive responsa, Lyon, 1579, p. 79, en particulier Consilium 28, no 1 et suiv.
19. D. 48, 10, 23.
20. Alexander Tartagnus de Imola, Consilia, Lyon, 1585, t. I, fol. 78, Consilium 73, no5 : Sed ad hoc
non potest notario ascribi falsitas, primo stante diffinitione falsitatis, de qua in l. quid sit falsum ff. de falso [ D.
48, 10, 23] et quod ibi Bart. Dicens falsum sumitur pluribus modis. Primo modo largissime omne quod non est
verum, sive dolose dicatur, sive sine dolo presumitur, prout sumunt dialectici et probatur in l. si is qui ducenta,
LE DISCOURS DES CONSILIA JURIDIQUES (XIV e -XVI e S.) 125

En dehors de l’hypothèse spécifique des testaments, gouvernée par la loi


Cornelia, et donc par le sens trois de la définition précitée, le droit du faux se
conforme plutôt, dans sa généralité, à la signification intermédiaire donnée par
Alexandre. S’y trouvent donc conjoints à la fois des éléments de fait, matériels et
objectifs, qui ont pour résultat de produire une « altération de la vérité » (1) et des
éléments de droit qui s’avèrent décisifs pour le choix de la qualification de faux (2).

1. La variété des pratiques matérielles de falsification


À la différence des développements insérés dans les sommes ou les apparats
au corpus juris civilis ainsi que dans les grandes collections de décrétales pontifi-
cales, l’approche du faux envisagée par les consilia présente un caractère
éminemment impressionniste, qui tient aux règles de fonctionnement et à la
vocation particulière de ce genre de littérature juridique. Il serait donc vain de
chercher dans ces textes un exposé systématique et ordonné sur la question. Au
demeurant, la variété même des indications qui s’y trouvent dispersées est révé-
latrice de l’extension considérable des pratiques de falsification. Afin de rendre
cette question plus compréhensible, la présentation qui va en être faite passera
brièvement en revue ces principales pratiques de falsification, en allant des plus
anodines aux plus délibérées et aux plus habiles.
Le faux est en premier lieu distingué d’autres notions voisines comme par
exemple le défaut de validité. Alexandre Tartagnus de Imola note ainsi « si un
instrument est nul, même s’il a été confectionné par un notaire, le notaire n’en
est pas faussaire pour autant ; il ne doit donc pas être puni pour faux, dès lors
qu’il a écrit son instrument de manière appropriée et véridique, même si c’est
aussi de manière invalide »21.
Par ailleurs, le silence peut sembler constituer une forme atténuée de fausseté.
C’est du moins ce que soutient Bartholomé Caepolla († 1477) à la fin du XVe
siècle. Étant donné qu’une abstention de faire est généralement considérée avec
plus d’indulgence qu’un acte posé, il semble légitime de soutenir qu’« il est plus
grave de dire le faux que de taire la vérité »22. Cette position n’est toutefois pas
unanimement reçue, en particulier chez les canonistes. Ainsi, Pierre de

§ utrum ff. de reb. du. [D. 34, 5, 13][…] Secundo dicitur falsum large omnis veritatis mutatio quae in se habet
dolum, ut in Aut. de instr. edi. circa principio [Nov. 73] et isto modo omnis qui committit dolum potest dici
committere falsum, non tamen quantum ad accusationem falsi, secundum Bart. […]. Tertio modo sumitur falsum
quod incidit in aliquod caput legis Corneliae de falsis [D. 48, 10].
21. Consilia, Lyon, 1585, t. I, fol. 78, 73, no 6 : Ubi instrumentum est nullum, licet per notarium confectum,
notarius non est falsarius, nec debet de falso puniri, dummodo scripsit instrumentum proprie et vere, sed invalide, sicut hic.
22. Consilia, Venise, 1575, fol. 268, Consilium 66, no 30 : Plus est falsum dicere quam veritatem tacere, ut
not. in d. cap. super litteris [X, 1, 3, 20] et in d. l. praescriptione [C. 1, 22, 2] et in l. si legibus [C. 1, 4, 16.].
L’affaire concerne une demande obreptice portant sur un rescrit de légitimation d’un enfant.
126 CORINNE LEVELEUX-TEIXEIRA

Ancharano, dans une affaire où un notaire avait omis de porter sur un testament
certaines indications importantes, note sobrement que le faux peut résulter du
silence autant que de l’expression23. Franciscus Zabarella rapporte pour sa part le
cas d’un décret pontifical obtenu de manière subreptice. Ce décret, qui ordonnait
la mise sous séquestre conservatoire de bénéfices ecclésiastiques litigieux, avait en
effet été sollicité sur la base de renseignements incomplets. Or, l’examen du dossier
permit d’établir qu’un tel acte n’aurait pas été délivré si l’information avait été loyale
et exhaustive. La relation partielle de l’affaire ayant constitué le motif déterminant
de la prise de décision pontificale, il y avait bien eu subreption et par conséquent
nullité du décret contesté24. Dans ces deux derniers cas, fausse déclaration ou
déclaration incomplète, mensonge ou silence sont synonymes de fausseté et
produisent les mêmes effets. C’est d’ailleurs probablement cette dernière consi-
dération qui explique l’apparente différence d’appréciation avec B. Caepolla :
alors que le premier se situe du côté de l’appréciation de culpabilité d’un sujet
qui produit un acte incomplet (qu’il s’agisse du rédacteur de l’acte ou d’un
locuteur, dans l’hypothèse d’un déclarant qui « oublie » certains éléments fonda-
mentaux, etc.), les deux canonistes se placent sur le versant des conséquences
juridiques d’une telle « omission » pour l’acte lui-même. Or ces conséquences
sont les mêmes qu’il s’agisse d’une falsification « positive » ou d’une simple
obreption, sous réserve du prononcé d’une éventuelle sanction pénale.
Dans une perspective comparable, le témoin qui refuse de déposer sur ce
qu’il sait, alors qu’il en est requis par le juge, commet un faux25, de même que
celui qui soustrait des documents aux investigations de la justice, dans l’intention
d’empêcher la manifestation de la vérité26.
Le faux peut également résulter de l’usurpation par une personne d’une
qualité ou d’une compétence qu’elle n’a pas. Comme le dit Ludovicus de Ponte,
« se rend coupable du crime de faux celui qui prétend avoir un mandat qu’il n’a
pas » – en l’occurrence, un mari agissant au nom de sa femme sans en avoir reçu
procuration27. Balde en fournit un autre exemple, avec le cas d’un fils de famille

23. Consilia…, fol. 94, Consilium 224, no 3 : Ita comittitur falsum in tacendo sicut falsum exprimendo, ut in
aut. Presbyteri, C. de epic et cle. [C, 1, 3, 8 = Nov. 123, 20].
24. Franciscus Zabarella, Consilia, Venise, 1581, fol. 148v-150, Consilium 145. En particulier no 4, fol.
149v : Est autem surreptio quando tacetur aliquid quod movisset papam ad denegandam de rescriptis super literis.
25. Balde, Consiliorum…, t. II, fol. 76, Consilium 281, no 4 : Testes interrogati super inquisitione debuerunt
aliquid testificari et non testificando quod ipsi ab aliquo sciebant committunt falsum, ex quo sunt interrogati per
judicem.
26. Voir Nicolas Bohier, Decisiones Burdegalenses, Lyon, 1567, p. 580-582, Decisio 292, nos 1, 2, 4, 8, 9 :
Instrumentum occultans, an falsum vel furtum committat.
27. Ludovicus de Ponte, Consilia…, fol. 240, Consilium 446, en particulier no 2 : In casu autem nostro
error causatus in persona conventi circa mandatum agentis ortum habuit ex falsa ipsius agentis assertione dicentis se
mandato suffultum cum ipso careret. Falsi enim crimen committit qui dicit se mandatum habere cum non habeat.
LE DISCOURS DES CONSILIA JURIDIQUES (XIV e -XVI e S.) 127

libérant un débiteur d’une créance de son père, alors qu’il n’est pas le mandataire
de celui-ci28.
Restent enfin les hypothèses, et elles sont nombreuses, où la falsification
présente un caractère délibéré, minutieux, planifié, ne laissant aucune place au
doute quant aux intentions de son auteur. La matérialité même de sa mise en
œuvre laisse transparaître la volonté d’abuser de la confiance d’autrui. Les
scénarios envisageables sont extrêmement nombreux, parmi lesquels plusieurs
situations peuvent être brièvement évoquées. Il peut s’agir en premier lieu d’une
fausse déclaration faite en connaissance de cause, afin d’obtenir un avantage
certain. Franciscus Zabarella cite notamment le cas d’une demande de confir-
mation adressée au Saint-Siège pour l’élection d’un prieur. Dans cette demande,
l’élu faisait valoir que les revenus de son prieuré n’excédaient pas « deux cents
florins d’or selon l’estimation commune de sa valeur annuelle »29, alors qu’ils
rapportaient en réalité plus de six cents florins. Or, comme le souligne le juris-
consulte, il ne pouvait ici être question d’erreur ou d’ignorance, puisque, de son
aveu même, l’impétrant était tenu de s’informer de la valeur exacte de ces
revenus. Il a donc menti, afin de s’assurer à coup sûr de la confirmation de son
élection, « le pape pourvoyant plus facilement les bénéfices de moindre valeur »30.
De cette catégorie relève encore le faux témoignage, dont les consilia offrent de
nombreux exemples, étant entendu que peuvent être qualifiés de faussaires aussi
bien les faux témoins que ceux qui les produisent31.
Quant aux actes juridiques, leur falsification peut ne pas affecter uniquement
leur contenu, mais toucher leur matière même, par le biais de ratures, d’ajouts32,
de grattage, de dégradation, Balde citant même le cas extrême d’une totale
destruction par le feu, qu’il caractérise comme étant l’équivalent d’un faux33. Si
l’on ajoute à cela que cette qualification recouvre aussi bien la fabrication que
l’usage du faux34, ce que, d’ailleurs, les auteurs ne prennent guère la peine de

28. Balde, Consiliorum…, t. I, fol. 5, Consilium 14, no 1. Dans cette affaire, Balde conclut d’ailleurs
que le faux n’est pas constitué, au motif qu’il n’y a pas eu dol (voir infra).
29. F. Zabarella, Consilia…, fol. 27v-28v, Consilium 31 : Cujus fructus, redditus et proventus ducentorum
florenorum auri secundum communem aestimationem valorem annuam, ut ipse Antonius [c’est le nom de l’élu]
asseruit, non excedunt.
30. Ibid. fol. 28 : At hic fuit obreptio, quia indubitatum est quod facilius providet papa de beneficio minoris valoris
quam maioris. […] Sed in hoc non potest praetendi ignorantia : quia sic asseruit impetrans qui debuit se informare
de veritate.
31. Balde, Consiliorum…, t. V, fol. 108-108v, Consilium 445, no 1, 6 et 7.
32. Bartholomeus Caepolla, Consilia, Venise, 1575, Consilium 38, no 5, fol 142 : Cancellationes vel
literae adiunctae alicui instrumento vel testamento reddunt ipsum suspectum.
33. Balde, Consiliorum…, t. IV, fol. 66v-67, Consilium 323 : la combustion ou la destruction d’un
acte sont assimilés à un faux.
34. Balde, Consiliorum…, t. V, fol. 18v, Consilium 445, no 2 : Interdum quis tenetur de falso ratione favricae,
interdum ratione usus.
128 CORINNE LEVELEUX-TEIXEIRA

rappeler35, on conviendra aisément qu’elle renvoie à un nombre considérable


d’hypothèses variées.
Pour être complet, il convient encore d’aborder un dernier point. Jusqu’à
présent, ont été passés en revue les cas de figure où la falsification se faisait jour
de manière certaine. Mais il existe également des scénarios moins favorables, où
le faux ne peut être que suspecté, ou présumé, en fonction de données signifi-
catives et convergentes. Certaines de ces données tiennent aux personnes,
d’autres aux actes eux-mêmes.
S’agissant des personnes, outre le cas bien connu des infâmes ou de ceux qui,
ayant déjà été convaincus de parjure, voient leur parole définitivement discréditée
et entachée d’un soupçon de fausseté, Balde cite l’exemple intéressant d’un
tabellion dénoncé pour faux mais non encore condamné36. La question est donc
la suivante : les actes qu’il a confectionnés entre sa dénonciation et sa condam-
nation sont-ils dignes de foi ? Dans la mesure où leur auteur est suspect, ne
peut-on pas considérer qu’ils sont dépourvus de valeur mais comportent, au
contraire, un vice rédhibitoire ? La réponse du jurisconsulte est nuancée. Quoiqu’il
n’estime pas que les écritures de ce tabellion dussent être écartées a priori, il n’en
considère pas moins qu’elles ne sont point exemptes de vice et que, par consé-
quent, le juge est parfaitement fondé à mener une enquête pour s’assurer de leur
véracité37. Sans être réellement fausses, elles n’ont cependant pas le caractère
authentique que la qualité d’officier public devrait normalement leur conférer.
Pour ce qui relève des actes, il peut arriver qu’ils apparaissent dignes de
suspicion indépendamment de la mauvaise renommée de leur auteur. C’est le
cas, par exemple, lorsque certaines bizarreries dans la rédaction incitent à
supposer une intervention malveillante, voire une falsification caractérisée. Jason
de Mayno en fournit une bonne illustration, à propos d’un instrument dotal
dont le protocole contient des irrégularités qui apparaissent clairement par
comparaison avec d’autres actes de même nature, rédigés à la même époque38.

35. C’est encore là l’une des conséquences du caractère non systématique des consilia.
36. Balde, Consiliorum…, t. III, fol. 95, Consilium 349, no 2 : Solutio : Si instrumentum fuerit celebratum
integro statu tabellionis, non propterea vitiatur quod adversa fortuna et emerita culpa tabellionis statum perdiderint.
Verum est tamen quod judex potest inquirere de veritate scripturae quia non est omnino sine vitio quod a suspecto
celebratur. Ad reprobationem tamen plenam scripturae sola suspicio non sufficit ut C. de contrah. et comm. stipu.
l. optimam in fine [C. 8, 37 (38), 14] et ideo tempore celebratae dictae scripturae tabellio esset ex authoratus, vel
ab officio suspensus, dictae scripturae standum esset, alio non probato, habemus similitudinem in tutore condemnato
tamquam suspecto quod vetera ejus acta valent.
37. Ibid. no 2, fol. 95 : Verum est tamen quod judex potest inquirere de veritate scripturae quia non est omnino
sine vitio quod a suspecto celebratur.
38. Consiliorum sive responsorum juris volumen III et IV, Francfort, 1609, p. 585, Consilium 168 : Dicitur
quod illus instrumentum dotale ab adversa parte in judicio productum non caret suspicione falsitatis quod fuerit
in tempore vitiatum et hoc deprehenditur ex protocollo dicti instrumenti per comparationem literarum, diversitatem
LE DISCOURS DES CONSILIA JURIDIQUES (XIV e -XVI e S.) 129

Or, soutient l’expert, en matière de crime de faux, la suspicion suffit pour écarter
l’instrument, sauf si la partie qui s’en prévaut fait la démonstration de son
authenticité39. Ce souci de se prémunir contre une possible falsification induit
même à considérer avec la plus extrême méfiance tout acte formellement authen-
tique qui prétend renvoyer à un document dont on n’a pas conservé la trace.
Caepolla, qui analyse cette hypothèse dans l’une de ses consultations, met
nettement en garde contre un risque élevé de fraude40.
Au total, la liste est considérable des indices, explicites ou implicites, des
présomptions ou des suspicions qui permettent d’établir ou de supposer la
fausseté d’un acte ou d’un témoignage et qui sont susceptibles d’entraîner la
nullité ou l’annulation de ceux-ci.
Mais l’analyse ne s’arrête pas là. Au-delà des aspects matériels des pratiques
de falsification, se pose la question fondamentale de leur transcription sur le
plan juridique. La falsification, en effet, ne coïncide pas avec le faux. Le droit ne
peut retenir tous les cas réels ou supposés, d’altération de la vérité, sauf à para-
lyser les prétoires sous les procédures et à fragiliser considérablement la sécurité
des transactions entre les personnes. Face au potentiel d’interprétation virtuel-
lement infini représenté par la falsification – quel témoignage, même le plus
précis, ne peut être révoqué en doute ? Quel acte, même le mieux établi, peut
échapper à tout soupçon ? – la prise en compte de critères complémentaires et
déterminants s’est avérée nécessaire.

2. Les critères requis pour la qualification juridique de faux


Théoriquement, sur le plan juridique, les choses sont assez simples. Le faux
comporte une double dimension civile et pénale. Sur le plan civil, l’établissement
d’une falsification entraîne l’annulation de l’acte concerné, ainsi que le versement
de dommages et intérêts aux personnes abusées par cette falsification, si toutefois
celle-ci a été constitutive d’un préjudice. Au pénal, l’incrimination de faux se
traduit par des sanctions parfois très lourdes à l’égard du faussaire.

chartarum et dissimilitudinem dictaminis juxta gl. magistri in c. in memoriam 10. dist. [D. 19, c. 3] et plene et traditur
in c. inter dilectos, de fide instr. [X, 2, 22, 6]. Et quia protocollum dicti instrumenti per varias manus fuit vagatum.
39. Ibid., p. 585 : Unde in crimine falsi sola suspicio falsi habetur pro veritate, nisi a parte producente tale
instrumentum verum comprobetur.
40. Bartholomeus Caepolla, Consilia…, p. 142, Consilium 38. Il s’agit d’une consultation rendue à
propos d’un acte passé en 1406 mais renvoyant à un testament datant de 1362. Quia quando unum
instrumentum habet relationem ad aliud, oportet quod constet de termino ad quem sit relatio et ideo cum non constet
de exemplari seu originali testamenti ad quod referuntur instrumenta in quibus de eo sit mentio, sequitur quod
deficit ipsa relatio […]. Quia posset fraus et deceptio intervenire nam posset esse quod originale testamentum, ad
quod sit relatio, esset falsum et si crederetur dictis aliis instrumentis facientibus mentionem de dicto instrumento, non
posset ex aperitione literarum vel ex signo notarii videri de falsitate et daretur materia falsum fabricandi.
130 CORINNE LEVELEUX-TEIXEIRA

Dès ce stade élémentaire de l’analyse, il importe de souligner que les consul-


tations des auteurs médiévaux sont loin d’offrir un exposé aussi systématique et
binaire de la question. Deux raisons expliquent leur préférence pour une présen-
tation plus souple : la structure formelle des textes considérés, mais aussi le fait
que le faux constitue une matière où les considérations d’opportunité jouent un
rôle important. Néanmoins, si les développements des consilia ne permettent pas
toujours de saisir clairement la dimension civile et parfois pénale des affaires
analysées, ils précisent nettement leur cadre juridique grâce au recours à deux
critères privilégiés : un critère objectif, le préjudice, et un critère subjectif, le dol.
La question du préjudice déplace l’analyse de l’acte suspect (ou du témoi-
gnage douteux) lui-même à ses effets éventuels. Il s’agit de se demander si
l’altération de la vérité a causé un dommage à quelqu’un ou, inversement, a
généré un avantage au profit de celui qui en est l’auteur. Les deux aspects
(dommage ou avantage) sont présents dans les recueils de consultations.
Alexandre Tartagnus de Imola retient plutôt le premier volet de la question.
Il estime que, pour qu’un acte puisse véritablement porter préjudice il faut qu’il
soit investi d’une certaine force probatoire : une simple note, des écritures privées
prises isolément ne prouvent rien ; elles ne peuvent être considérées comme
faisant grief 41. Il n’y a donc rien à annuler puisque l’écriture produite est de nul
effet. À l’inverse, un acte notarié contenant de fausses déclarations produit des
effets de droit tels qu’ils justifient que l’on sanctionne l’auteur de la falsification,
s’il s’avère qu’elle a été volontaire (si donc le second critère, celui du dol, est vérifié).
Balde, pour sa part, s’attache plutôt à l’avantage éventuel lié à la production
d’un faux pour le faussaire. Il illustre ce point d’une hypothèse de cession de
créances. Une personne libère « solennellement » un débiteur de sa dette, puis cède
cette fausse créance à un tiers. Ce dernier se retourne contre le cédant en l’ac-
cusant d’avoir menti et réclame qu’il soit puni comme faussaire. Pour déterminer
s’il convient ou non de faire droit au requérant, le jurisconsulte s’interroge : le
cédant a-t-il tiré bénéfice de sa cession ? Le cessionnaire lui a-t-il donné de l’argent ?
Si c’est le cas, le cédant doit être puni comme coupable d’un faux ; sinon, il n’y pas
lieu de le sanctionner car même si, d’un strict point de vue matériel, la créance
cédée était bien un faux, l’absence de préjudice rendait l’action irrecevable42. Et

41. Alexandre Tartagnus de Imola, Consilia…, en particulier t. I, fol. 75, Consilium 70, no 11 : Non
debet puniri quis poena falsi quando illud falsum non potuisset alii nocere […]. De falso non punitur, quia scienter
dictavit notam ex qua est instrumentum redactum falsum, quia talis nota non est scriptura publica, sed privata ; et
ibid., fol. 79v, Consilium 74, no 10 et suiv.
42. Balde, Consiliorum…, t. I, fol. 7, Consilium 14. Cet exemple fait suite à l’histoire du fils de famille
qui a libéré de sa dette un créancier de son père sans en avoir reçu mandat : Modo sequitur alius
punctus quidam liberavit debitorem suum solenniter post quam liberationem asserens se creditorem cessit jura
Sempronio Sempronius accusat eum quia mentitus est et falsum verbum asseruit cendendo jura tamquam creditor,
LE DISCOURS DES CONSILIA JURIDIQUES (XIV e -XVI e S.) 131

Balde de conclure qu’une telle manière d’agir va certes contre les bonnes mœurs,
mais pas contre la loi, et qu’il rougirait de parler hors du cadre de la loi43.
Quant au critère subjectif, le dol, si la quasi-totalité des auteurs consultés
s’accordent pour en faire un élément déterminant de l’analyse juridique du faux, ils
ne précisent pas toujours son incidence sur le choix de l’action retenue – civile ou
pénale. Ils ne permettent pas davantage de savoir si le dol, condition nécessaire pour
retenir la qualification de faux, est aussi une condition suffisante pour déclencher
une action, ou si l’existence d’un préjudice quantifiable doit en outre être avérée.
Le cas rapporté par Bartole fournit une bonne illustration du traitement parfois
ambigu de cette matière. Dans sa célèbre consultation Tudertinus44, souvent citée
dans les recueils, le jurisconsulte fait très clairement de la volonté dolosive un
élément constitutif du faux. Ainsi, explique-t-il, si un notaire rédige un acte qui
contient une relation fallacieuse des faits qu’il est censé enregistrer, il ne se rend
pas pour autant coupable d’un faux, dès lors que son intention n’était pas de
tromper qui que ce soit45. Le faux ne relève pas du fait, mais du droit. Le seul constat
de son existence matérielle ne suffit pas à le qualifier juridiquement. Le vocabu-
laire, pourtant, est équivoque, montrant bien que l’on est ici au confluent du civil
et du pénal. D’une part, en effet, Bartole prend bien soin de préciser que « le faux
instrument n’est pas constitué tant que le notaire n’a pas agi par dol »46 ; il ne vise
donc pas spécialement le crime de faux mais, plus généralement, la qualification
juridique de faux, donc également le faux « civil ». D’autre part, pourtant, la suite
de la consultation pose clairement la question de la peine : tanquam fieri faciens
falsum instrumentum vel falsam relationem non veniat puniendus de falso, ponea falsi, etc. Or
rien n’est dit sur le lien de l’un à l’autre : le simple constat du dol suffit-il pour
déclencher l’action pénale ? Ou faut-il qu’au dol s’ajoute aussi le préjudice ?
Alexandre Tartagnus de Imola, un siècle après Bartole confirme les dires de son
prédécesseur sans apporter plus de précision : un notaire qui a établi un acte non
conforme à la relation des parties est présumé avoir agi par erreur plutôt que par dol47,

cum non esset. Quaeritur an veniat puniendus ? Respondetur eodem modo quo supra, nam si cessionarius circum-
ventus aliquid dedit pro cessione debet cedens puniri alias non : quia cessionarius ex causa lucrativa nullum damnum
passus est, ut ff ; de aedil. edic. l. ad res donatas [D, 21, 1, 62].
43. Ibid. : Licet non faciat secundum bonos mores, tamen nulla lex est, quae puniat eum et erubescimus sine lege
loqui, ut in Auth. De triente et femisse. § consideramus [Nov. 18 = Aut. 3, 5].
44. Bartole, Consilia…, fol. 51v, Consilium 199.
45. Ibid. : Hoc praemisso dico hunc non posse puniri tanquam fieri faciens instrumentum falsum, quia falsum
instrumentum non est factum, cum notarius caruerit dolo.
46. Falsum instrumentum non est factum, cum notarius caruerit dolo.
47. Alexandre Tartagnus de Imola, Consilia…, t. I, fol. 78v, Consilium 74, no 4 : Notarius aliter scrip-
serit quam probatum fuerit a partibus tempore actus gesti praesumitur potius per errorem quam per dolum et sic
exscusatur a dolo notarius et per consequens a falsi crimine quod committi non potest sine dolo.
132 CORINNE LEVELEUX-TEIXEIRA

particulièrement s’il jouit d’ordinaire d’une bonne réputation48. La nullité de l’ins-


trument ainsi dressé n’emporte donc pas que son auteur ait agi en faussaire49.
Le dol pose enfin une dernière difficulté. Si un préjudice s’apprécie et se
mesure, comment être certain du dol ? La subjectivité du critère en rend l’utili-
sation malaisée, contraignant les interprètes à recourir à des indices extérieurs,
jugés significatifs, voire à un jeu de présomptions au sein desquelles la réputation
du prétendu faussaire joue un rôle déterminant – comme le montrent les exemples
du notaire honnête ou, à l’inverse, du tabellion diffamé signalés plus haut.
L’analyse juridique du faux conjugue donc un relevé topographique d’indices
matériels et un jeu de critères permettant la prise en charge des faits de falsifi-
cation par le droit. En l’état, une telle présentation montre déjà à quel point
l’appréciation juridique portée sur les pratiques d’altération de la vérité n’a aucun
caractère d’automaticité, mais laisse une assez grande place au choix des inté-
ressés (agir ou ne pas agir, agir au pénal ou au civil, par exemple).
D’autres éléments, présents dans les consultations, confirment cette
impression et montrent l’importance des considérations d’opportunité dans
l’opération qui consiste à « juger le faux ».

II. — UNE INTERPRÉTATION GÉNÉRALEMENT RESTRICTIVE

Comme cela a été rappelé plus haut, en droit, le faux n’est pas nécessairement
le contraire du vrai. En conséquence, pour qu’un acte (ou un témoignage) soit
jugé faux, il ne suffit pas qu’il contienne des inexactitudes matérielles ; il importe
également qu’il apparaisse opportun de l’écarter, au regard des impératifs propres
à la morale et à l’ordre juridique.
Or, l’étude des consilia témoigne d’une certaine réticence à retenir la qualifi-
cation de faux, réticence qui se traduit soit par une limitation de son impact (1),
soit, purement et simplement, par sa mise à l’écart (2).

1. Le principe de divisibilité
Il s’agit là d’une question particulièrement disputée, de l’aveu même des auteurs
de consilia. L’exposé le plus complet sur ce point, au sein des recueils étudiés, est
dû à la plume de Balde50. De quoi s’agit-il ? De savoir s’il est possible de « sauver »

48. Ibid., t. VII, fol. 40v, Consilium 53, no 16 : Denique, in notario bonae famae potius praesumuntur prae-
dicta facta esse per errorem quam falso.
49. Ibid., t. I, fol. 78, Consilium 73, no 6 : Ubi instrumentum est nullum, licet per notarium confectum notarius
non est falsarius : nec debet de falso puniri, dummodo scripsit instrumentum proprie et vere, sed invalide sicut hic.
50. Balde, Consiliorum…, t. III, fol. 16-16v, Consilium 106, nos 1 et 4. Voir aussi au t. IV, fol. 84, le
consilium 405, qui reprend de manière plus synthétique ces principales conclusions.
LE DISCOURS DES CONSILIA JURIDIQUES (XIV e -XVI e S.) 133

un acte dont l’un des éléments, au moins, aurait été falsifié. L’affaire, d’une
complexité raisonnable, est la suivante. Un acte a enregistré la vente de deux places
fortes (castra) pour un prix total de 2 000 florins alors qu’elles en valaient 10 000.
Or, la vente ne portait en réalité que sur un seul castrum. Le jurisconsulte se demande
alors « si l’instrument, faux en partie51, est rendu inutile en totalité »52, puis il répond :

Lorsque la fausseté de la partie affecte la chose dans son ensemble ou la


totalité du contrat, comme lorsque dans l’instrument on ne mentionne
qu’un seul prix pour plusieurs choses vendues, alors tout [l’instrument]
est vicié. Mais si l’acte porte sur des choses distinctes, vendues chacune
à des prix différents, alors seul ce qui est faux est vicié, puisqu’il y a autant
d’écrits et de contrats qu’il y a de choses distinctes en présence. […]
D’autres, et parmi eux Bartole sur la loi Si ex falsis [C. 2, 4, 42] et la loi Si
aliquid de susceptoribus [C. 10, 72 (70), 12] et archa. [Archidiaconus] et
Jacques de Revigny sur la même loi Si ex falsis, prétendent que la fausseté
vicie tout l’acte parce qu’elle condamne l’auteur de l’écrit. Étant donné
que l’écrit tire son autorité de son auteur, si celui-ci n’inspire pas
confiance (fides), l’écrit tout entier est réduit à néant. […] Toutefois, la
première opinion me semble plus vraie, elle qui fut aussi celle d’Accurse
et d’Oldradus de Ponte et que commenta Innocent IV aux Décrétales, titre
De haereticis, c. fraternitatis [X, 5, 7, 4] car, même lorsqu’un notaire produit
une écriture fausse, jusqu’à ce qu’il soit renvoyé de son office, ses autres
écritures sont considérées comme valides.53

Ce passage est intéressant car il montre bien quelles sont les grandes concep-
tions de l’acte juridique et du rapport à la vérité à l’œuvre dans ce débat. Dans le
premier point de vue, celui qui est attribué au maître de Balde, Bartole, ainsi qu’à
Jacques de Révigny, prévaut une conception à la fois englobante et substantielle,
qui, par le biais de la notion d’autorité, lie intimement auteur et acte. La crédibilité

51. L’acte est en effet plus complexe que le résumé simplifié qui en est donné ici ne le montre.
Ainsi, la vente est consentie par un mineur sous tutelle qui a prêté serment de non venire contra, c’est-
à-dire qui s’est engagé à ne pas demander l’annulation de la vente au motif de sa minorité.
52. Balde, Consiliorum…, t. III, fol. 16, Consilium 66 : Numquid instrumentum in parte falsum reddatur
inutile in totum.
53. Quo ad primum punctum respondeo quod quando falsistas in parte respicit totam id est seu totum contractum
ut quia in instrumento dicitur quod uno precio fuerunt plures res venditae singulis preciis, tunc totum vitiatur, sed
si essent singulae res venditae singulis preciis, tum vitiatur solummodo id quod falsum est, quia tot sunt scripturae
et tot contractus quot sunt res in presentia distributae […]. Alii dicunt et hoc tenet Bartolus in l. si ex falsis [C.
2, 4, 42] per l. si aliquid de susceptoribus [C. 10, 72 (70), 12] et Archa. et Iac. de Rav. etiam in eadem l. si ex
falsis quod falsitas in totum vitiat quia damnat auctorem scripturae. Unde cum scriptura sumat fidem ab auctore,
nisi imponatur fides tota scriptura irritatur […]. Sed prima opinio verior est, videlicet Ac. et Old. Et facit quod
no. Inno. Extra de haer. c. fraternitatis [X, 5, 7, 4], nam licet notarius faciat unam scripturam falsam, tamen, donec
removeatur ab officio, aliae scripturae valent.
134 CORINNE LEVELEUX-TEIXEIRA

de l’un, sa capacité à produire des effets de droit, bref, sa « vérité juridique »


dépendent de la réputation de l’autre, un peu comme si quelque chose de la
personne de l’auteur passait dans la substance de l’acte : l’écriture, c’est l’homme.
Inversement, la fausseté d’un acte s’impute sur la nature de son auteur, et rejaillit
sur sa capacité générale à inspirer confiance pour l’avenir. Dans cette perspective
radicale, le faux corrompt tout, et l’acte, et l’auteur, et tous les actes que l’auteur
peut ensuite être amené à produire.
La seconde conception, défendue par Balde, est beaucoup plus « économe »
dans l’évaluation qu’elle propose de l’incidence du faux sur l’ordre juridique, à la
fois au regard de l’acte et à l’égard de la crédibilité de l’auteur qui l’a commis. Elle
est d’ailleurs moins centrée sur l’auteur que sur l’acte lui-même. Celui-ci fait véri-
tablement système, au point d’apparaître comme « divisible » dans certaines
hypothèses. En outre, dans cette optique, la compétence de l’auteur, c’est-à-dire
son habilitation juridique à produire des écritures authentiques, est seule consi-
dérée comme pertinente. Le fait qu’il ait déjà pu délivrer des actes faux dans le
passé n’est pas pris en considération, dès lors qu’il instrumente régulièrement,
dans le cadre de l’office dont il est titulaire. Selon cette perspective, non seulement
le faux est bien le résultat d’une opération juridique d’évaluation, mais encore
cette évaluation peut être en quelque sorte graduée selon les fins poursuivies :
l’anéantissement total de l’acte n’en est pas la seule conséquence possible.
D’ailleurs, dans cette même consultation, après avoir brièvement répondu
aux autres questions posées par le casus, Balde revient une seconde fois sur le
sujet de la divisibilité de l’acte. Par surcroît, fait inhabituel dans le genre très
pragmatique des consilia, il y consacre un véritable exposé doctrinal qui traduit
bien toute l’importance qu’il lui accorde. Il y rappelle, dans un premier temps,
l’opinion de Jacques de Révigny, qu’il rapproche de celle de Cynus de Pistoia54,
puis celle d’Innocent IV55, ainsi que les affirmations d’autres juristes qui ne sont
pas nommés56. Enfin, il y expose son point de vue, en distinguant quatre types

54. Ibid. : Sed Iac. de Rav. et Cyn. dicunt ibidem [C. 2, 4, 42] quod si instrumentum est falsum dolo notarii
scribentis aliter quam sit dictum, non dicitur proprie falsum nisi interveniat dolus […] ; tunc tota scriptura vitiatur
nam quod falsum est reprobatur quia falsum reliquum autem, quia suspectum denigrat imo annihilat fidem scri-
bentis […] nisi esset imposita fides aliis partibus instrumenti vel pel assertionem vel per impugnando instrumentum
in aliquo et non in caeteris, vel per testes.
55. Sed dominus Inno. in c. fraternitatis extra de haeret. distinguit quod autem instrumentum est falsum in solen-
nitate, et tunc totum vitiatur, ut si sit falsus dies, vel falsa indictio quia illud vitium rescipit instrumentum in qualibet
parte sui […] aut est falsum contra veritatem negocii et tunc refert aut circa substantialia, aut circa quaedam acci-
dentalia. Primo casu totum vitiatur et secundo non.
56. Alii dicunt quod aut falsitas in parte respicit totum contractum, vel dispositionem ut quia plures res dicuntur
venditae uno precio, cum non fuerit facta mentio in contractu, nisi de una et tunc totum instrumentum est falsum
quia unum instrumentum et est de uno actu indivisibili […] quia in correlativis et in confusis, ubi unum est falsum,
necessarium aliud est falsum. Aut falsitas non respicit totum actum, ut quia in eadem charta continetur venditio singu-
LE DISCOURS DES CONSILIA JURIDIQUES (XIV e -XVI e S.) 135

de fausseté57 et en montrant que la majorité d’entre eux autorise le recours au


principe de divisibilité :
1) l’instrument est faussé par manque d’une condition essentielle de forme
(solennitas), comme une erreur sur le jour ou sur le calcul de l’indiction. Il est
alors totalement nul58 ;
2) la fausseté tient à l’objet dont il est fait mention dans l’acte : c’est le manque de
« vérité du fait ». Il convient alors de distinguer selon que les choses, les lieux et
les temps auxquels le texte se réfère sont séparables les uns des autres ou non59 ;
3) l’acte est simplement suspect de fausseté ; dans cette hypothèse, si cela est
possible sans léser les parties, on ne considèrera comme nul que l’élément
du contrat qui apparaît suspect60 ;
4) le faux résulte d’une fiction de la loi, et là encore « cela seul est vicié qui est
affecté par la loi »61.
Au delà du goût scolastique pour les distinctions, l’exposé de Balde témoigne
de son souci de préserver la valeur d’un acte dont l’un des éléments, considéré
comme non substantiel, aurait été annulé. Certes, comme il le reconnaît lui-
même, ce point de vue faisait débat parmi les juristes. Au demeurant, quelques
décennies plus tard, un auteur aussi lu et respecté qu’Alexandre Tartagnus de
Imola soutint une opinion presque diamétralement opposée : « La fausseté
commise par un notaire dans une partie d’un instrument vicie l’instrument tout
entier »62. Il n’en demeure pas moins que le principe de divisibilité fermement
dégagé par le maître de Pérouse demeurait disponible en cas de besoin. Ainsi,

larum rerum precio cuique distributo, ut 10 pro bove et 20 pro equo, tunc non imputatur falsum id, in quo falsitas
non reperitur […]. Nam istud non videtur unum instrumentum sed plura instrumenta […] et licet notarius faciat
unum instrumentum falsum, tamen alia instrumenta non irritantur, donec si remotus ab officio, quia valet quod gerit
in veritate donec sit remotus ab officio.
57. Ego ex omnibus istis sic concludo quod aut instrumentum ratione falsitatis caret solennitate, aut caret facti
veritate, aut est suspectum, aut falsum legis fictione et non veritate in contrarium facta probatione.
58. Primo casu in totum vitiatur quia solennitas abest, quae respicit totum instrumentum in qualibet parte sui,
ut C. de tab. l. generali [C. 10, 71 (69), 3].
59. Ce passage se subdivise lui-même en 3 sous-catégories : Secundo casu, aut instrumenta sunt separata
re, loco et tempore, et tunc vitiatur solummodo id quod falsum probatur donec notarius ab officio rejiciatur. Aut est
unum instrumentum uno contextu factum super eodem c. et tunc vitiatur. Aut super pluribus differentibus substantia
et tunc sunt opiniones mihi videtur quod satis possit defendi opinio negativa scilicet quod in nullo valeat tali nova
ratione de solennitate totius instrumenti est quod notarius sit rogatus ut no. in auth. de tabel. § nos vero [Nov. 44
ou Aut. 4, 7]. Si ergo in hac solennitate mentitur in aliquo quia scribitur falsum, de quo non fuit rogatus, videtur
per datam superius regulam totum vitiari. Alii dicunt contrarium quia iste rogitus est divisibilis, dies autem et
consul non possunt dividi ut ff. de eden. l. si quis ex argen. § si initium tabularum [D. 2, 13, 6, 6].
60. Tertio casu irritatur solum id quod suspectum est, si sine injuria contrahentium possit ab aliis separari, ut
not. C. de edi. di. Adr. toll. l. edicto [C. 6, 33, 3].
61. Quarto casu id solum vitiatur in quo legis fictio reperitur, ut d. l. filius, § sequens quaestio [D. 48, 10, 14, 1].
62. Alexandre Tartagnus de Imola, Consilia…, t. IV, fol. 32, Consilium 43, no 6 : Falsitas commissa a
notario in parte instrumenti totum instrumentum vitiat.
136 CORINNE LEVELEUX-TEIXEIRA

ce même Alexandre de Imola, pourtant partisan de la solution radicale et hostile


au principe de divisibilité, put s’y référer à l’occasion. Dans une affaire sur
laquelle il fut consulté, il expliqua que des additions, apposées à côté du
protocole d’un testament après que celui-ci eut été rédigé, n’en faussaient pas la
teneur. Les mentions suspectes n’avaient en effet qu’un caractère accessoire,
dans la mesure où elles avaient été introduites non pour modifier le contenu du
testament, mais pour en permettre un meilleur repérage, à des fins ornementales
en quelque sorte, et qu’en conséquence, elles ne faisaient pas vraiment partie de
l’instrument lui-même63.
Si le consensus ne prévalut pas, malgré tout, au sein de la doctrine, pour recon-
naître à certains actes un caractère divisible et atténuer d’autant l’incidence de la
qualification de faux sur leur validité, il en alla tout autrement d’un second principe
qui gouverna l’approche juridique de la matière dans les recueils de consilia : le
principe d’efficacité que tous les auteurs s’accordèrent à prendre en compte.

2. Le principe d’efficacité
Résumé de façon synthétique par Alexandre de Imola, ce principe d’effi-
cacité, ou d’effet utile, consiste « lorsque des paroles peuvent être tirées vers ce
qui est faux ou vers ce qui n’est pas faux, à les interpréter, dans le doute, comme
ne contenant pas de fausseté ; car il importe que la preuve du faux conclut [le cas]
de manière nécessaire »64. En d’autres termes, il s’agit de ne retenir la qualification
de faux que lorsqu’il n’est pas possible de faire autrement. Le bénéfice du doute
est ici un peu l’inverse du principe de précaution. Il vise à conserver à un acte
ou à un témoignage sa valeur plutôt que de risquer de mettre en question une
situation juridique bien établie. « La fausseté n’est pas présumée dans le doute »65.
Ce principe, simple, appelle un complément et un correctif. Le complément
tient au fait que non seulement le doute profite au faux, mais encore que pour
être retenue, la fausseté doit présenter un caractère déterminant, soit parce qu’elle

63. En l’occurrence, il s’agissait de simples signes de repère. Alexandre Tartagnus de Imola,


Consilia…, t. VII, fol. 40, Consilium 53, no 20-21 : Postremo non ob. id quod allegatur ad probationem falsi-
tatis, videlicet factas esse aliquas additiones circa protocollum, ut primo, dum dicitur, quod in margine est rubricatum
seu intitulatum manu Zingini testamentum Staxiae et demum ibi subiungitur de subtiliori litera et de alio attra-
mento, ut dicitur hoc modo videlicet, sive donatio causa mortis, nam ad hoc respondeo quod cum illa verba non sint
pars instrumenti sed scribitur ubi ut facilius inveniatur in libro, non potest dici hoc esse commissum falsum quia cum
non sit de instrumento rubrica et si non possit damnum afferre, non cadit ibi falsum.
64. Alexandre Tartagnus de Imola, Consilia…, t. I, fol. 79v, Consilium 70, no 12 : Quando verba possunt
trahi ad falsum et ad non falsum, in dubio sit interpretatio, quod non contineat falsum: quia oportet quod probatio
falsi concludat necessario. Voir aussi ibid., fol. 70, Consilium 70, no 1 : même formulation.
65. Bartholomeus Caepolla, Consilia…, fol. 144v, Consilium 38, no 13 : Falsitas non praesumitur in dubio ;
ibid., fol. 40, Consilium 9, no9 : In dubio in dolo aliquo non praesumitur et de falso non tenetur, nec condemnari potest.
LE DISCOURS DES CONSILIA JURIDIQUES (XIV e -XVI e S.) 137

entache gravement l’acte litigieux, soit parce qu’elle a servi de fondement à


l’octroi d’une grâce ou d’un avantage. Cette dernière hypothèse est particuliè-
rement illustrée par les canonistes qui, comme Franciscus Zabarella, ne
manquent pas de s’interroger sur ce qui a pu constituer la cause impulsive dans
la décision du pape de donner satisfaction à une requête. Ainsi, dans l’affaire
précitée de la demande de confirmation d’une élection à la tête d’un prieuré, le
cardinal de Florence souligne que la prétendue modicité des revenus afférents
au bénéfice dont la jouissance était sollicitée a joué un rôle-clef dans la déli-
vrance du rescrit pontifical : « Il est indubitable en effet que le pape pourvoit plus
facilement à un bénéfice de moindre valeur […]. Or il est équitable et raisonnable
d’affirmer qu’une telle expression [fallacieuse] a pu être la cause qui a induit plus
facilement le prince [à accorder sa confirmation] »66. C’est pourquoi le juriscon-
sulte conclut au caractère obreptice et donc à la nullité de la grâce accordée.
Au XVIe siècle encore, Jacobus Puteus rapporte l’histoire édifiante du fils d’un
hérétique condamné qui avait demandé une dispense épiscopale afin de pouvoir
être pourvu d’un bénéfice. À l’appui de sa demande, le requérant avait fait valoir
qu’il n’avait que cinq ans lorsque son père avait été condamné et brûlé pour
hérésie. Or, l’enquête ayant démontré qu’il en avait en réalité douze, et qu’il avait
donc menti, la dispense fut annulée comme obreptice, au motif que la considé-
ration d’âge avait été déterminante sans son obtention67.
Toutefois, et c’est là le correctif qu’il convient d’apporter à ce principe, la
rigueur avec laquelle le faux est évalué dépend en partie de la nature de l’acte lui-
même : plus il est solennel, plus il fait l’objet de mesures de publicité, plus il est
créateur de droits ou, inversement, de charges, et plus l’attention qui s’exerce à
son endroit doit être rigoureuse, moins la tolérance sera grande et plus la peine
prescrite sera lourde. C’est ce que l’on peut déduire a contrario d’une remarque
faite par Balde à propos d’une affaire mettant en cause une écriture authentique.
En l’espèce, le notaire avait consigné sur un acte la présence de personnes qui
n’avaient pu assister à sa confection, commettant ainsi un faux. Cependant, le
jurisconsulte considérait que, dans la mesure où cet acte ne préjudiciait à

66. Francescus Zabarella, Consilia…, fol. 28, Consilium 31, no 3 : At huic fuit obreptio: quia indubitatum
est quod facilius providet papa de beneficio minoris valoris quam majoris […] quod est aequum et rationabile dictum
cum talis expressio possit esse causa inducendi facilius principem.
67. Jacobus Puteus, Decisiones, Lyon, 1583, t. I, p. 99, Decisio 350 : Fuit resolutum quod dispensatio
episcopi Scalen. subreptitia super habilitate ad beneficia obtinenda, non obstante quod pater eius fuisset combustus
ut hereticus et eo quia in dispensatione expresserat tempore sententiae latae contra patrem se fuisse constitutum in
quinto anno et tantum erat in duodecimo : quia expressio falsa ingratiis, etiam quod alias princeps sit concessurus,
reddit gratiam subreptitiam, ut per Innoc. In c. Super literis, in princ. de rescrip. [X, 1, 3, 20] et collecta c. Ecclesia
vestra, col. 4, de sortil. [X, 5, 21, 3] Et cum pater Episcopi esset haeresiarcha, non sine dolo expresserat fuisse in
quinto anno constitutum tempore sententiae: quia si scivisset papa fuisset talis aetatis et quod potuisset malis moribus
instrui, difficilius dispensasset.
138 CORINNE LEVELEUX-TEIXEIRA

personne et où il n’avait pas été pris en forme solennelle, puisqu’il ne comportait


ni l’indication du seigneur du lieu ni l’indiction, il n’était pas constitutif du crime
de faux. S’il y avait peut être crime, seul le stellionat pouvait être visé68.
Dans un contexte différent, Guglielmus Cassadorus, auditeur au tribunal de
la Rote, fait une observation analogue. Au sujet d’une demande de provision de
bénéfice, dans laquelle le requérant, pour appuyer sa cause, se faisait passer pour
un familier d’un notaire apostolique, ce qu’il n’était pas, le juge souligne que les
lettres de grâce prises contre l’utilité publique requièrent un examen beaucoup
plus approfondi que les lettres de justice69, puisqu’elles viennent en dérogation
d’un principe général qui conforte la stabilité de l’ordre juridique.
En mettant l’accent sur la dimension sociale du faux, c’est-à-dire sur l’impact
qu’il est susceptible d’avoir sur la sécurité des échanges, et plus globalement, sur
la confiance que la collectivité doit nourrir à l’égard de ses institutions, ces deux
dernières affaires permettent de mieux saisir ce que l’on pourrait appeler l’éco-
nomie juridique générale de cette qualification. Le droit, en effet, en dit autant
et même plus sur lui-même et sur la société dont il est le produit quand il ne
s’applique pas que quand il s’applique. En l’occurrence, le présent exposé a
permis de souligner qu’il existait un certains nombre de cas où les conditions
objectives et subjectives du faux paraissaient réunies mais où la qualification juri-
dique et a fortiori la sanction pénale du faux n’étaient pas retenues. Ces cas, qui
sont l’expression même de la faculté d’appréciation de l’expert et du juge, ne
sont pas nécessairement liés à une indulgence particulière pour un faussaire d’oc-
casion inconscient de la portée de son geste.
À cet égard, l’exemple rapporté par Balde est éclairant : ce n’est pas pour
dédouaner le notaire désinvolte que le jurisconsulte écarte le crime de faux, mais
pour évoquer une autre hypothèse qui lui semble plus conforme aux particula-
rités de l’espèce : le crime de stellionat. Et il s’en explique fort bien : le faux, en
l’occurrence, n’a pas été public ; il n’a donc pas lieu d’encourir une sanction
publique, toujours susceptible de jeter l’opprobre sur ceux qui ont en charge la
rédaction des actes authentiques et donc d’appauvrir le capital de confiance
sociale placée dans l’institution notariale.

68. Balde, Consiliorum…, t. III, fol. 5v, Consilium 33, no 3 : Item hae literae nemini praejudicant, nec etiam
erant solennes, quia non erat nomen domini, nec indictio, ut in Auth. ut praeponatur nomen Imperatoris [Nov. 47
ou Aut. 5, 3], ut no. ff. de eden. l. 1 § editiones [D. 2, 13, 1, 2] et ideo non habet locum poena legis Corneliae
sed si constaret de crimine, esset crimen stellionatus, ut no. Cy in l. 1 C. de sepul. vio [D. 47, 12, 1] et patet ff. de
fal. l. si quis legatis [D, 48, 10, 6] et ff. de poenis l. si quis aliquid § testamentum [D, 48, 19, 38, 6] et facit ff.
de dolo, l. quaedam [D, 4, 3, 38]. Ego Baldus.
69. Decisiones (il s’agit des décisions de la Rote), Paris, 1545, p. 330, Decisio 10, no 4 : In literis gratiae
contra publicam utilitatem maior examinatio est habenda quam in literis justitiae.
LE DISCOURS DES CONSILIA JURIDIQUES (XIV e -XVI e S.) 139

Si, donc, une part non négligeable de considérations d’opportunité préside


au jugement du faux – ce qui, au passage, rend d’autant plus précieux le témoi-
gnage des consilia – c’est parce que le faux fait système avec la vérité du droit,
c’est-à-dire avec la faculté qu’a le droit de produire une croyance collective en
l’excellence et en l’efficacité de son fonctionnement. Or, si un peu de faux
conforte la pertinence de cette relation, en démontrant la capacité de l’institution
à se démarquer des faussaires, à l’inverse, trop de faux tue le vrai et démonétise
la valeur des paroles censées « faire preuve » (celle du témoin, celle du juge, celle
du notaire, mais aussi celle du prince). Il s’agit donc pour le juriste de trouver la
bonne mesure entre les impératifs de la sanction et les exigences de l’institution,
afin que « juger le faux » constitue bien le meilleur moyen de « croire le vrai ».

Corinne LEVELEUX TEIXEIRA


Université d’Orléans
Institut universitaire de France
T ROI S I ÈME PART I E

P U N I R L E FAU X
LE PARLEMENT DE TOULOUSE
SAISI PAR LE FAUX
(XVIe-XVIIe SIÈCLES)

PAR

GUILLAUME RATEL

L’étude de la législation royale suggère qu’à l’époque moderne, un grand


nombre de crimes de faux devait échoir par appel aux cours souveraines. En
effet, l’institution de la peine capitale pour les faussaires et les faux témoins par
un édit de mars 1532, combinée à la pratique de l’appel systématique au
Parlement que les procureurs du roi étaient tenus de faire en cas de condam-
nation à mort par un tribunal inférieur, faisait que tout crime de faux avéré devait
finir, en théorie tout au moins, devant une cour souveraine. Au sommet de la
hiérarchie judiciaire d’Ancien Régime et exerçant une justice dite « souveraine »,
les conseillers de ces cours eurent-ils une conception et un traitement particulier
de ce type de crime ? Pour répondre à cette question, la présente contribution
s’attachera à une cour souveraine spécifique, le parlement de Toulouse aux XVIe
et XVIIe siècles, pour tenter de confronter différentes attitudes et positions parle-
mentaires à l’égard du crime de faux et, de façon plus large, du faux tout court.
Pour cela, j’ai choisi de considérer et mettre en regard l’attitude des magistrats
toulousains dans leurs trois principaux rôles vis-à-vis du faux : celui de juges, de
théoriciens et de coupables du crime de faux.
Leur rôle de juges de procès pour faux ne sera que très brièvement évoqué
ici, car l’attitude des conseillers toulousains en ce domaine ne semble pas très
différente de celle de leurs confrères parisiens, analysée dans ce volume par
Françoise Hildesheimer1. Je m’intéresserai plus longuement aux réflexions que

1. Voir dans ce volume p. 155-162.


144 GUILLAUME RATEL

ce crime inspira aux « conseillers-arrêtistes » de cette cour, c’est-à-dire à une


certaine conception normative du faux que se faisaient des juristes qui étaient par
ailleurs magistrats au parlement de Toulouse. Cette conception, nous le verrons,
est en contraste mais pas en complète contradiction avec la troisième et dernière
position à laquelle je m’intéresserai ici : celle des conseillers-faussaires, coupables
de ce qu’on pourrait appeler le « faux souverain », et celle de leurs confrères qui
semblent les avoir jugés avec une très grande clémence.
La confrontation de ces trois rôles et l’analyse des tensions et des contradic-
tions qu’ils révèlent, seront, plus qu’une conclusion définitive, une invitation à
réfléchir à la spécificité d’une attitude parlementaire vis-à-vis du crime de faux,
que les communications de Françoise Hildesheimer et Reynald Abad permet-
tront aussi de mieux saisir2.
Puisque ma réflexion porte avant tout sur les façons de penser le crime de
faux, c’est aussi sous cet angle que je voudrais tout d’abord considérer le court
édit de mars 1532 qui institua la peine capitale pour ce crime3. On notera d’emblée
que, contrairement à ce qu’une interprétation foucauldienne de la répression de la
criminalité d’Ancien Régime pourrait faire attendre, ce texte ne s’embarrasse pas
d’élaborations compliquées sur la nature particulièrement odieuse de ce crime et
que sa punition par la peine de mort se veut plus dissuasive que punitive. En effet,
l’édit indique de façon seulement très brève, comme en passant, que ce crime se
commettait « au préjudice de la chose publique » car il pouvait mener des inno-
cents – le texte précise « tant nobles que autres » – à perdre « leur vie, honneur
et biens ». Cette qualification très succincte, pour la forme pourrait-on dire, est
bien en deçà des stigmatisations virulentes et répétées que l’on trouve près de
trente plus tard sous la plume de Jean de Coras dans ses annotations sur l’arrêt
rendu dans l’affaire Martin Guerre, le cas de faux le plus célèbre jugé par le
parlement de Toulouse si l’on veut bien prendre ce terme de faux de la façon la
plus large qui soit. Dans l’édit de 1532, point de cette angoisse du XVIe siècle, si
bien décrite par Natalie Zemon-Davis dans son Retour de Martin Guerre, vis-à-vis
du mensonge, du faux-semblant, du déguisement et de la mascarade renaissante,
tous conçus de façon plus générale comme les symptômes d’une société dont la
perte des repères identitaires menace la paix publique4. Peut-être cette angoisse
est-elle là en filigrane de cet édit, mais si l’on s’en tient à ce que dit explicitement
le préambule, il convient de reconnaître qu’en 1532 le législateur a voulu

2. Voir respectivement dans ce volume p. 155-162 et p. 163-178.


3. François-André Isambert, Decrusy, Athanase-Jean-Léger Jourdan, Alphonse-Honoré
Taillandier, Recueil général des anciennes lois françaises depuis l’an 420 jusqu’à la Révolution de 1789 […],
t. XII, Paris, 1828, p. 357-358.
4. Natalie Zemon-Davis, The Return of Martin Guerre, Cambridge (Ma), 1983. Sur ce point parti-
culier, voir aussi son article « On the lame », dans American Historical Review, t. 93, 1988, p. 572-603.
LE PARLEMENT DE TOULOUSE SAISI PAR LE FAUX (XVIe-XVIIe S.) 145

appliquer la peine capitale au crime de faux, non tant pour son caractère perni-
cieux, mais parce que les faussaires « n’ont craint et ne craignent de faire [ce
crime], parce que la punition qu’ils en ont, est aucunes fois si légère et si aisée,
que cela ne leur en donne aucune peur, ou doute d’en estre repris »5. La fin du
préambule est tout aussi claire sur ce point, expliquant que le roi a été « conseill[é]
et [mu] de leur imposer peine et punition de mort […] a fin de donner plus
grande crainte et terreur à ceux qui s’en voudront mesler »6.
De fait, on peut se demander si cette institution de la peine de mort pour
crime de faux n’était pas aussi un moyen de s’assurer que, par le biais de l’appel
pratiqué de façon de plus en plus systématique en cas de prononciation de la
peine capitale, ces crimes « remonteraient » jusqu’aux cours souveraines7. On
pourrait alors imaginer un double but à cette nouvelle législation : d’une part
renvoyer ces cas souvent difficiles à démêler vers des cours où magistrats et
experts possédaient une maîtrise technique supérieure à celle que l’on pouvait
attendre des tribunaux dits inférieurs, et d’autre part, suivant en cela un
phénomène qui serait assez similaire à celui décrit par Alfred Soman dans ses
études des affaires de sorcellerie devant le parlement de Paris, protéger les faus-
saires faussement accusés8. Cette hypothèse est corroborée dans le long terme
par l’ordonnance de juillet 1737 concernant le faux et la reconnaissance des écri-
tures et signatures en matière criminelle, dont certaines dispositions semblent
donner une sanction légale à des solutions pratiques, on pourrait dire pragma-
tiques, inaugurées près de deux siècles plus tôt. Le préambule reconnaissait tout
d’abord la grande complexité de la procédure à suivre en cas de crime de faux,
complexité qui justifiait d’ailleurs cette nouvelle ordonnance qui visait à « [mettre]
devant les yeux des juges une suite de règles claires et précises, qui dirige
sûrement toutes leurs démarches, en les conduisant par degrés, et comme pas à
pas, dans tout le cours de l’instruction »9. De plus, plusieurs articles de cette
ordonnance visaient à préciser les moyens par lesquels, dans le cas de ce crime

5. F.-A. Isambert et al., Recueil général…, t. XII, p. 357.


6. Ibid.
7. Bien que l’appel au Parlement en cas de prononciation de peines capitales ou corporelles ne
fut officiellement rendu obligatoire qu’en 1670 (par l’ordonnance dite « criminelle »), la pratique
n’avait cessé de progresser au cours des décennies précédentes. Voir Alfred Soman, « La justice
criminelle : vitrine de la monarchie française », dans Bibliothèque de l’École des chartes, t. 153, 1995,
p. 294-295.
8. A. Soman note par ailleurs que cette stratégie était particulièrement employée pour des crimes
difficiles à prouver et qui, pour cette raison, pouvaient donner lieu à de fausses accusations. C’était
le cas du crime de sorcellerie auquel A. Soman s’attache plus particulièrement, du crime d’incendie
volontaire qu’il cite (ibid., p. 303), et l’on peut ajouter, sans doute, du crime de faux, lui aussi crime
caché et difficile à prouver.
9. F.-A. Isambert et al., Recueil général…, t. XXII, p. 3.
146 GUILLAUME RATEL

particulier, l’accusé pouvait se défendre en dépit du secret de la procédure crimi-


nelle. Sans entrer dans le détail, ces dispositions allaient aussi dans le sens de
celles qui visaient à prévenir les accusations légères en cherchant à dissuader,
principalement par le moyen de lourdes amendes, les parties civiles qui seraient
un peu trop incertaines de leur fait. Enfin, on trouve dans cette ordonnance des
dispositions (articles 64 et 65) qui cherchaient clairement à établir le contrôle
des cours souveraines sur ce type de crime car, de deux choses l’une, soit le
procès était, dit l’ordonnance, « de nature à être porté en nos cours » (article 64),
soit il ne l’était pas (article 65), mais même dans ce cas l’ordonnance imposait aux
procureurs du roi dans les tribunaux inférieurs « d’informer diligemment [les]
procureurs-généraux, du contenu aux jugements rendus dans leur siège en
matière de faux, même par contumace, pour être par [lesdits] procureurs-
généraux fait en conséquence telles réquisitions qu’ils jugeront nécessaires »10.
Il n’a malheureusement pas été possible de rassembler la base documentaire
nécessaire pour une étude systématique de l’application de cette législation au
parlement de Toulouse. En effet, les sacs-à-procès toulousains qui par leur abon-
dance dans les archives départementales de la Haute-Garonne pourraient servir
– bien mieux que les arrêts – une telle étude statistique, ne sauraient être utilisés
à cette fin en l’absence d’un véritable index analytique qui seul permettrait, étant
donné l’anarchie chronologique et thématique de cette série, de localiser les
procès pour faux. Il faut donc renoncer d’emblée à atteindre des conclusions
statistiques fiables quant à la pratique. Sur les quelque 10 000 sacs dont j’ai
consulté les fiches analytiques – pour l’essentiel des procès du XVIIe siècle –, il
ne s’est trouvé qu’une douzaine de cas de faux, en incluant des faux non docu-
mentaires, dont les sacs se sont hélas révélés incomplets. On trouve ici et là dans
les arrêts une condamnation pour faux, telle celle de ce notaire de Narbonne
condamné à être pendu en août 160511, qui laisse supposer que, au moins dans
quelques cas, l’édit de 1532 était appliqué à la lettre.
Si la base documentaire pour une analyse systématique de l’attitude des
conseillers dans leur instruction des crimes de faux manque, ou est difficile
d’accès, on peut toutefois se tourner vers les conseillers-arrêtistes12 pour combler
ce vide. On notera tout d’abord que le crime de faux est tout aussi anecdotique
dans leur œuvre – en comparaison des matières qui intéressent principalement
ces auteurs (bénéfices, testaments, contrats, héritages) – que dans les actes de la
pratique judiciaire. Cependant, les quelques mentions que l’on trouve vont à peu
près toutes dans un même sens que l’on trouvera peut-être un peu surprenant :

10. Ibid., p. 15.


11. AD Haute-Garonne, 1 B 205, août 1605.
12. À leur sujet, voir Florentin Astre, « Les arrêtistes du parlement de Toulouse : La Roche-Flavin,
Cambolas, d’Olive, de Catellan », dans Recueil de l’Académie de législation de Toulouse, t. 5, 1856, p. 168-206.
LE PARLEMENT DE TOULOUSE SAISI PAR LE FAUX (XVIe-XVIIe S.) 147

celui du peu d’autorité que les magistrats toulousains semblent avoir accordée
aux experts, aux professionnels de l’écrit et à l’écrit lui-même. Il est important
de noter que ce peu d’autorité n’est pas le corollaire du peu de crédit que les
conseillers auraient accordé à l’écrit ou à ses spécialistes, mais découle, préfi-
gurant en cela l’esprit de l’ordonnance de 1737, du souci des magistrats de
prévenir les accusations intempestives de crime de faux.
Le conseiller Simon d’Olive en fournit un bon exemple dans ses Questions
notables du droit, au chapitre 9 du livre 5, ayant pour titre : « si l’on est reçu, sans
s’inscrire en faux, contre le testament à vérifier l’imbécillité du testateur, quoy que
l’acte porte qu’il estoit en son bon sens et entendement »13. Pour protéger les
notaires contre d’éventuelles accusations de faux fondées sur la contestation de la
santé mentale du testateur au moment de l’enregistrement de l’acte, la stratégie du
conseiller d’Olive consiste à réduire la compétence des notaires en excluant cette
matière de leur champ d’expertise. Selon lui, les notaires ne sont obligés par leur
charge qu’à « retenir fidélement ce que les testateurs leur déclarent », et s’il y a
simulation derrière cette clause on ne peut s’inscrire en faux contre elle car « la
connaissance du bons sens ou de l’imbécillité apparten[ant] plutôt aux médecins
et aux philosophes moraux qu’aux notaires », nous dit d’Olive, « il est assez facile
à ceux qui n’ont point été instruits en l’eschole de Socrate ou de Galien de se
tromper en ce jugement »14. Et d’Olive de conclure, citant deux délibérations au
parlement de Toulouse de décembre 1632 et février 1631, qu’« il n’est pas juste de
s’en rapporter pour ce regard aux notaires, qui déposent d’une chose qui n’est pas
précisément de leur charge et qui n’est pas ordinairement de leur connaissance »15.
En avançant que l’écrit lui-même cède en autorité au témoignage des
personnes, le conseiller Jean de Catellan, quant à lui, prend le contre-pied de ce
nous tenons, peut-être avec trop de certitude, pour une tendance de l’évolution
du droit à l’époque moderne. Au chapitre premier du livre IX de ses Arrests
remarquables du parlement de Toulouse, sous le titre « qui doit prévaloir de l’enquête
qui prouve la vérité de l’acte ou le rapport d’expert qui le déclare faux »16,
Catellan prend clairement partie pour l’enquête, s’appuyant pour cela sur un
arrêt du parlement de Toulouse en date du 18 juin 1665 ainsi que sur le droit
romain, citant la novelle 72, qui souligne la façon dont les comparaisons d’écri-
tures sont promptes à l’erreur pour cause de différence d’âge ou de santé, ou
même de plume et d’encre. Pour Catellan, le « jugement des experts » n’est
qu’un pis-aller, et, dit-il, « il faut bien le suivre quand il n’y a rien de mieux

13. Simon d’Olive, Œuvres, 1657, t. I, p. 421.


14. Ibid.
15. Ibid.
16. Jean de Catellan, Arrests remarquables du parlement de Toulouse, Toulouse, 1705, p. 519-520.
148 GUILLAUME RATEL

pour éclaircir le fait contesté de la vérité de l’écriture, sans cela les faussetés
pourroient être aisément pratiquées »17. Il ajoute par ailleurs que « cette preuve
doit céder à l’autorité plus seure de la preuve qui résulte des témoins qui
déposent qu’ils ont veu signer »18.
Pour Bernard de La Roche-Flavin, c’est le crime même de faux qui peut être
excusé en fonction des circonstances et de l’intention du faussaire. Dans ses
Arrests notables du parlement de Toulouse19, La Roche-Flavin cite deux arrêts rendus
dans deux cas de falsification de degrés universitaires. Le premier cas ne semble
pas avoir présenté de difficulté particulière car un dénommé Tendron, bachelier
en droit, avait été trouvé coupable de s’être confectionné des lettres de degré
(La Roche-Flavin ne nous dit pas quel degré), allant jusqu’à contrefaire le sceau
de la chancellerie de l’université de Toulouse. Tendron fut condamné par arrêt
du 24 juillet 1586 à être pendu sur la place du Salin, juste au dehors du Palais20.
Le second cas, dont La Roche-Flavin ne nous donne pas la date, est plus inté-
ressant car il précise les raisons d’une relaxe pour le même crime. Dans ce cas,
Raymond Imbert avait falsifié des lettres de doctorat de l’université de Cahors
pour être reçu avocat au siège de la ville de Gignac. La Roche-Flavin explique
qu’il fut relaxé pour deux raisons qui peuvent paraître un peu surprenantes. La
première était que le titre de docteur n’était pas nécessaire pour être reçu avocat
à un siège royal. La seconde était qu’Imbert avait fait rapporter, avant le jugement
de son procès, des lettres de docteur de l’université de Toulouse. Et La Roche-
Flavin de conclure : « La cour a préjugé qu’on est pas censé avoir commis une
fausseté de s’être fait recevoir avocat sur des lettres de docteur qu’on a pas, et
qu’on est pas même dans l’obligation de les remettre quand on en rapporte d’une
autre université »21. « L’adresse qu’Imbert eut d’en rapporter de l’université de
Toulouse » nous dit encore La Roche-Flavin, « fut un coup de partie pour lui,
sans quoi il ne pouvoit être que flétri ». On notera au passage que non seulement
Imbert fut relaxé mais que, muni de ses nouvelles lettres de docteur de l’uni-
versité de Toulouse, il poussa sa chance jusqu’à profiter de sa présence au
parlement de Toulouse pour s’y faire recevoir également avocat.
Par-delà l’anecdote cocasse, l’intérêt principal du commentaire de La Roche-
Flavin est qu’il reflète la flexibilité des conseillers au Parlement à l’égard du crime
de faux, en fonction des circonstances, des intentions du faussaire et de la nature

17. Ibid., p. 519.


18. Ibid., p. 520.
19. Bernard de La Roche-Flavin, Arrests notables du parlement de Toulouse, donnez et prononcez sur diverses
matières, civiles, criminelles, beneficiales, et feodales, nouvelle édition augmentée des observations de
François Graverol, Toulouse, 1745.
20. Ibid., p. 140.
21. Ibid.
LE PARLEMENT DE TOULOUSE SAISI PAR LE FAUX (XVIe-XVIIe S.) 149

de la falsification. Commentant plus loin sur un arrêt rendu le 25 juin 1574


contre une vente de blé à fausse mesure, La Roche-Flavin note : « le crime de
faux est compliqué ici avec celui de larcin, et partant est très punissable »22. De
fait, peut-être trouva-t-on la punition assez légère puisque le coupable fut
condamné à 1 000 livres d’amende « à l’ordonnance de la cour » et 1 000 autres
livres envers les pauvres, une sentence qui traduit peut-être justement que l’on
a voulu châtier le larcin plutôt que le faux.
Si l’on s’en tenait aux commentaires des arrêtistes, on pourrait penser que la
sévérité parlementaire s’exerçait surtout contre les falsifications de documents
officiels commises par les agents du roi dans l’exercice de leur fonction. La
Roche-Flavin cite en effet un arrêt du 27 mai 1574 condamnant un basochien,
substitut du greffier au sénéchal de Toulouse, et un sergent, respectivement à dix
ans de galère et au bannissement perpétuel pour avoir antidaté non pas même
un jugement, mais des informations faites à la requête de la cour23.

En effet, on connaît bien au sein du Parlement même quelques cas célèbres de


conseillers-faussaires qui furent sévèrement punis. Il y a le cas de Claude de
Chauvreux, conseiller au parlement de Paris qui fut condamné pour crime de faux
à la dégradation et privation de son office, à l’amende honorable, à la flétrissure
avec la fleur de lys, au bannissement perpétuel et à la confiscation de ses biens.
L’affaire avait dû sembler d’assez d’importance pour que le parlement de Toulouse
insère cet arrêt du parlement de Paris dans ses registres d’édits et ordonnances
royaux24. Surtout, il y a le cas célèbre, quelques décennies plus tard, de Jean Poille,
superbement évoqué par Robert Descimon dans La Sainte Ligue, le juge et la potence 25.
Parmi les autres crimes et délits qu’on lui reprochait, il semble en effet que Jean
Poille s’était spécialisé, entre autres, dans « la fabrication d’arrêts supposés, la falsi-
fication d’arrêts authentiques et la surprise de présidents à la signature trop facile »26.
Mais il faut voir que ces cas, et en particulier ce dernier, nous sont connus
parce qu’ils rencontrèrent un retentissement public particulier, dans des circons-
tances politiques particulières. En effet, Jean Poille fut très probablement un
bouc-émissaire que le Parlement trouva en son sein pour servir une tentative de
moralisation publique des officiers de justice que Robert Descimon a identifiée
et replacée dans le contexte social et politique spécifique à la fin du XVIe siècle27.

22. Ibid., p. 141.


23. Ibid.
24. AD Haute-Garonne, 1 B 1900, fol. 215 (24 décembre 1496).
25. Élie Barnavi et Robert Descimon, La Sainte Ligue, le juge et la potence : l’assassinat du président
Brisson (15 novembre 1591), Paris, 1985.
26. Ibid., p. 167.
27. Ibid., p. 172-174.
150 GUILLAUME RATEL

Ces cas ne doivent pas en cacher d’autres qui suggèrent que, si le faux parle-
mentaire n’était peut-être pas une pratique courante, il s’agissait tout au moins
d’un fait qui n’était pas inconnu et que l’on étouffait le plus souvent derrières les
portes closes des assemblées générales des chambres. Je voudrais évoquer ici
deux cas toulousains qui, ayant des caractéristiques relativement similaires,
révèlent un nombre de points d’intérêt : la motivation du faux parlementaire, la
façon dont il était pratiqué, la relative clémence de la cour à son égard, et les
raisons invoquées de cette clémence. C’est une source très particulière, les
mémoires du greffier Étienne de Malenfant28, qui nous permet de découvrir ces
cas qui autrement nous auraient très probablement échappé, de fait très certai-
nement dans l’un d’entre eux puisque Malenfant précise que l’arrêt rendu contre
le conseiller faussaire ne fut pas consigné dans les registres, pas même le registre
secret de la cour29.
Le premier cas est celui du conseiller d’Ambès, traité en assemblée des
Chambres en juillet 161830. Tout porte à croire que d’Ambès avait retiré du greffe
un arrêt rendu et prononcé le 27 mai 1617 dans une affaire dont il avait été le
rapporteur, pour en raser la date, la changer au 10 juin suivant, et le remettre au
greffe quinze jours plus tard. Le greffier Malenfant, ou plutôt l’avocat général
dont il retranscrit les paroles, nous apprend que d’Ambès avait pratiqué cette
falsification pour permettre à la partie qui, contre son rapport, avait perdu son
procès, de « retourner au pays » avant que la nouvelle de l’arrêt n’y arrive et
négocier un accord avantageux avec sa partie adverse. Il semble bien que l’affaire
n’aurait jamais vu le jour si cette partie adverse n’avait souhaité par la suite
obtenir la cassation de l’accord, envoyant pour cela une requête au Parlement où
un œil attentif – probablement celui du procureur général – s’aperçut alors de
la manigance. La motivation de la falsification, qui renforça la suspicion de la
cour, était que la partie contre laquelle l’arrêt avait été rendu était liée à d’Ambès,
puisqu’il s’agissait d’un serviteur de l’oncle du conseiller. Cette affaire nous inté-
resse aussi parce qu’elle nous découvre la façon dont le faux parlementaire était
pratiqué, indiquant que seuls les conseillers pouvaient s’en rendre coupables. Il
fallait en effet une certaine connaissance de la procédure pour pouvoir rendre
le faux invisible, c’est-à-dire que dans ce cas particulier il fallait connaître l’en-
semble des documents qui, tenus les uns aux autres par la procédure, devaient
tous être modifiés de la même manière, en changeant des dates diverses selon une
chronologie qui pût paraître plausible aux greffiers et aux conseillers. Ici donc, ce
n’est pas seulement l’arrêt, mais aussi le registre secret, le livre des épices et les

28. Étienne de Malenfant, Collections et remarques du Palais, AD Haute-Garonne, ms 147.


29. Ibid., vol. 1, fol. 202.
30. Ibid., fol. 197-199.
LE PARLEMENT DE TOULOUSE SAISI PAR LE FAUX (XVIe-XVIIe S.) 151

évangiles, c’est-à-dire les étiquettes des sacs rendus aux parties, dont il avait fallu
falsifier la date. Les présomptions de la cour étaient donc très fortes, d’autant
plus que, sommé de s’expliquer devant l’assemblée des chambres, d’Ambès, nous
dit Malenfant, « ne put si bien faire qu’il ne restat à la cour soupçon qu’il avoit
coopéré à cette surprise »31. Et pourtant, la décision de la cour fut d’une grande
clémence, les conseillers chargeant le premier président de faire à d’Ambès une
« âpre remontrance » et de se contenter « de le blâmer, en espérant que cette
remontrance lui servirait à ce que doresnavant il ne se laissat aller si avant aux
prières de ses amis ou parens pour faire chose contre son devoir ». Par ailleurs,
la cour justifiait cette clémence comme une faveur faite au père du conseiller
qui, « encore vivant [était] bien méritant d’un chacun »32.
Le second cas, s’il présente un type de faux différent, possède un nombre de
caractéristiques similaires à cette première affaire. Il s’agit du cas du conseiller
Guillermin – également traité en assemblée des Chambres – le 13 novembre
1628, qui avait produit une série de documents pour faire élargir deux hommes
de la conciergerie du Palais33. On retrouve à peu près le même type de moti-
vation puisque ces deux hommes étaient impliqués dans une « insolence » – nous
n’en saurons pas plus – commise par le frère du conseiller Guillermin, archi-
diacre au chapitre de Montpellier, à l’encontre de l’évêque de Montpellier. Les
documents falsifiés sont ici différents, puisque, la cour ayant rejeté la requête
d’élargissement des prisonniers, Guillermin en fit immédiatement une autre de
sa main, alla la faire appointer par un des garde-sacs du greffe civil, fit d’autres
lettres sur cette requête appointée, les fit parafer par un clerc du greffe, paya le
droit de greffe de son propre argent, et envoya ces lettres pour sceller à la chan-
cellerie du Palais. Il s’agit donc techniquement d’une falsification différente, mais
on notera que la même connaissance de la procédure était nécessaire et surtout
que, encore une fois, seule la position de conseiller permettait d’avoir accès aux
greffes et aux registres, seule l’expérience permettait de contourner le greffier et
de savoir à quel commis s’adresser, et seule l’autorité parlementaire pouvait
permettre d’obtenir d’eux les signatures nécessaires. De la même façon aussi, la
défense du conseiller devant l’assemblée des chambres ne fit que renforcer les
soupçons de la cour, Guillermin « se défendant avec tant de confusion et peu
d’assurance pour faire croire à la cour ce qu’il voulut qu’elle crut de lui, que la
cour demeura en cette opinion et lui parut certainement qu’il avoit fait appointer
lad. requête pour éluder l’arrêt de la cour »34. Il sembla d’abord que dans cette

31. Ibid., fol. 199.


32. Ibid.
33. Ibid., fol. 199-204.
34. Ibid., fol. 202.
152 GUILLAUME RATEL

affaire la cour serait moins clémente, puisque Malenfant nous indique que « l’en-
treprise fut jugée très hardie qu’un conseiller qui sçait les secrets de la cour veuille
renverser un arrêt […] par un appointement de requête non délibéré en chambre,
mais commandée d’être appointée de son autorité intéressée »35 et la cour décida
que Guillermin serait suspendu de sa charge pour six mois à la rentrée suivante,
et qu’après ces six mois une remontrance lui serait faite pour le blâmer avant qu’il
ne retrouve l’exercice de sa charge. Cependant, avant même cette rentrée suivante,
un mois seulement après l’assemblée des chambres, Guillermin présenta une
requête pour être rétabli dans sa charge, attendu que les prisonniers n’avaient pas
été élargis, et la cour accepta, non sur les mérites de sa requête, mais comme
dans l’affaire d’Ambès par faveur envers ses parents et alliés estimés dans la cour,
en l’occurrence le sous-doyen et un conseiller à la Grand Chambre36.
Que conclure de ces deux exemples ? Tout d’abord qu’il semble bien que les
conseillers pouvaient commettre des crimes de faux pour peu de choses. Nous
sommes en effet ici bien loin des motivations supposées et de l’enrichissement
avéré d’un Jean Poille. Il ne s’agit ici, comme le disait le premier président dans
sa remontrance à d’Ambès, que de se laisser aller aux prières de ses parents ou
de ses amis, et ces deux cas révèlent que les relations pour lesquelles on pouvait
prendre le risque de commettre ce crime capital pouvaient être bien distantes.
Pourquoi prenait-on alors un tel risque pour si peu ? Certainement déjà parce que
l’on savait qu’il était très difficile de déposséder un officier de sa charge pour
forfaiture. Comme le disait Michel de l’Hospital dans sa harangue au parlement
de Paris du 7 juin 1561 :

Si l’on dit qu’il faut oster les juges – et semble à aucungs que cela soit
aussi facile que tourner un gant – toutes fois, il est notoire que ce n’est
chose propre et que […] ung officier royal n’est destituable qu’en certains
cas : luy faut faire son procès, d’un an on n’en saurait avoir la raison […]37.

Il y a aussi et surtout que l’on savait que la cour ne tenait pas tellement à
révéler les forfaitures commises par les siens. C’est bien pour cela que le crime
de faux devient simplement, dans la très grande majorité des cas, une question
de discipline au Parlement. Par ce biais, ces affaires pouvaient être traitées en
assemblée des Chambres, donc à huis clos, et le fait que l’on ne semble pas avoir
fait d’arrêt des décisions que l’on y prenait vient corroborer cette idée que ce qui
comptait avant tout, le plus urgent, c’était l’étouffement des abus plutôt que leur
réforme.

35. Ibid.
36. Ibid., fol. 203.
37. Michel de L’Hospital, Œuvres complètes, éd. Pierre-Joseph-Spiridion Dufey, Paris, 1924, t. I, p. 425.
LE PARLEMENT DE TOULOUSE SAISI PAR LE FAUX (XVIe-XVIIe S.) 153

Malgré la masse archivistique que représentent les actes officiels de la


pratique judiciaire des cours souveraines à l’époque moderne, le caractère
partiel de ces sources et la complexité de la procédure parlementaire dans son
application font qu’il est difficile d’évaluer de façon générale et systématique
la manière dont les conseillers traitèrent le crime de faux. En revanche, des
sources non officielles telles que les mémoires du greffier Étienne de
Malenfant nous permettent de jauger l’approche des magistrats au « faux
souverain », c’est-à-dire au crime de faux commis par leurs confrères. En dépit
de quelques cas célèbres, tel celui de Jean Poille à la fin du XVIe siècle qu’il
convient de replacer dans leur contexte spécifique (ne serait-ce qu’en notant que
le crime de faux n’était qu’un des chefs d’accusation retenus dans le cas du
conseiller Poille), il semble bien que l’attitude dominante des conseillers vis-à-vis
du « faux souverain » est celle d’une extrême clémence à l’égard de leurs
confrères pris en faute. Il est tentant d’interpréter cette clémence comme la
simple manifestation des efforts parlementaires visant à soigner une image
publique entamée (en particulier au début du XVIIe siècle) par l’officialisation du
caractère héréditaire des offices (1604) et des pratiques telles que la taxation
d’épices excessives.
Cependant, cette clémence à l’égard de leurs confrères, si elle servait bien
les intérêts du corps parlementaire, n’était pas en complète contradiction avec
une conception plus large du faux et de son traitement telle qu’elle apparaît dans
l’œuvre des conseillers-arrêtistes toulousains. Leurs commentaires de juristes et
la teneur des arrêts qu’ils choisirent de retenir, indiquent que l’attitude parle-
mentaire vis-à-vis du crime de faux était, sinon clémente, tout au moins flexible
en fonction des circonstances. À n’en pas douter, cette attitude était contraire à
la lettre des lois royales sur le crime de faux, mais était-elle pour autant contraire
à l’esprit de la législation ? Je ne le pense pas : la comparaison avec l’étude
d’autres crimes, tels celui de sorcellerie ou d’empoisonnement, révèle des simi-
larités qui incitent à rattacher le crime de faux à ce qu’on pourrait appeler la
famille des « crimes cachés ». Sous la dureté de la législation royale vis-à-vis de
ces crimes se cachait probablement, comme l’a suggéré Alfred Soman pour le
crime de sorcellerie, une volonté de faire face à la double spécificité de ces crimes :
leur caractère particulièrement odieux, mais aussi le fait qu’étant par nature cachés,
ces crimes rendaient les fausses accusations tentantes et la preuve judiciaire
difficile. La condamnation à la peine capitale prônée par la législation royale était
donc peut-être une réponse adaptée à cette double spécificité : la sévérité de la
peine était à la hauteur du caractère supposé ignoble de ces crimes et la systé-
maticité de l’appel en cas de prononciation de peine capitale faisait que les procès
devaient « remonter » vers des cours suposées plus expertes. Dans un tel
contexte, la circonspection parlementaire vis-à-vis du crime de faux semble être
154 GUILLAUME RATEL

en adéquation avec l’esprit de la législation royale existante et inspirer l’évolution


ultérieure de cette législation. Dans le cas de la sorcellerie, l’évolution de l’at-
titude parlementaire dans la pratique semble anticiper la décriminalisation de
168238, dans le cas du faux, les clarifications de l’ordonnance de juillet 1737
semblent bien être une validation de l’évolution du traitement pratique de ce
crime dans les cours souveraines au cours des deux siècles précédents.

Guillaume RATEL
Cornell University (New York)

38. F.-A. Isambert et al., Recueil général…, t. XIX, p. 396-401.


LE FAUX DEVANT LE PARLEMENT DE PARIS
AU XVIIIe SIÈCLE

PAR

FRANÇOISE HILDESHEIMER

Il semble qu’il y ait dans certains temps des modes de crimes comme d’ha-
bits. Du temps de la Voisin et de la Brinvilliers ce n’étoit qu’empoison-
neurs, contre lesquels on fit une chambre expresse, qu’on appela ardente
parce qu’elle les condamnoit au feu. En celui dont je parle, ce fut une
veine de faussaires, qui devinrent si communs qu’il fut établi une cham-
bre composée de conseillers d’État, de maîtres des requêtes et de conseil-
lers au Parlement, qui tint ses séances à l’Arsenal, uniquement pour juger ces
sortes d’accusations et de procès1.

Le XVIIIe siècle s’ouvre sur une retentissante affaire de fabrique de faux titres
de noblesse dont Saint-Simon s’est fait partiellement le chroniqueur, l’affaire des
prétentions du cardinal de Bouillon à descendre des anciens comtes d’Auvergne
et à transformer son nom en « La Tour d’Auvergne », étayées par un cartulaire de
Brioude providentiellement apparu par la grâce du faussaire Jean-Pierre de Bar. De
1701 à 1707, la chambre de l’Arsenal, juridiction extraordinaire constituée par let-
tres du 12 juin 1701, voit ainsi défiler les faussaires, le déjà cité Jean-Pierre de Bar,
ses complices Jean Haudicquer, Jacques Chassebras, Banzy, Laval, ainsi que leurs
propres complices, Antoine Vidal et Marguerite Filandrier, Baujon, Gorjon du

1. Louis de Rouvroy, duc de Saint-Simon, Mémoires, éd. Arthur Michel de Boislisle, 44 vol., Paris,
1879-1918, t. XIV [1899], p. 175. Cette juridiction se composait de M. du Buisson, conseiller d’État
et intendant des finances, des conseillers d’État Fourcy, Amelot et Voysin, des maîtres des requêtes
Jassaud, Le Camus, de La Boutière, Pontcarré, Le Guerchoys, Foullé, Doujat et du procureur gé-
néral Robert ; elle ne comprenait pas de membre du Parlement (ibid., p. 242, n. 6. Texte dans AN,
O1 45, fol. 136v-138v). Pour le début de cette procédure, voir les arrêts du Conseil des 15 août,
4 et 11 septembre 1700.
156 FRANÇOISE HILDESHEIMER

Val, La Martinière et autres2. L’affaire fut encore à l’origine de la fuite du cardi-


nal de Bouillon à l’étranger, de la disgrâce et de l’exil de Baluze, auteur de l’His-
toire généalogique de la maison d’Auvergne3. Et, comme dans la foulée, l’année 1737
voit la publication d’une ordonnance spécifique consacrée au faux.
Ce texte nous conduit devant le Parlement, auquel il incombe de l’enregis-
trer, alors que cette cour est aussi un des acteurs majeurs de la répression du
faux. Certes, il n’y a pas d’entrée « faux » dans les célèbres et contemporaines ta-
bles de Le Nain qui constituent l’un des accès favoris des historiens à l’océa-
nique fonds d’archives du parlement de Paris qui forme l’actuelle série X des
Archives nationales, mais, l’existence d’une juridiction extraordinaire ne signifie
nullement que la connaissance des appels du crime de faux et sa répression or-
dinaire échappent à la Cour, laquelle présente pour l’historien un double intérêt :
connaissance et transmission des textes qui concernent le faux, d’une part, pra-
tique de sa répression telle que ses arrêts nous la laissent entrevoir, d’autre part,
permettant cette confrontation de la norme et de la pratique chère à l’historio-
graphie. Enfin, pour des raisons liées à l’existence d’une table des arrêts crimi-
nels en précisant le contenu, le XVIIIe siècle constitue le temps privilégié pour qui
veut saisir globalement l’action du parlement de Paris à l’encontre du faux.

I. — UNE ORDONNANCE SPÉCIFIQUE EN 1737

Faisons un rapide retour sur les précédents législatifs. On peut citer une or-
donnance de François Ier de mars 1532 qui évoque l’ampleur des affaires de faux
chez les notaires et prévoit la peine de mort pour les faussaires convaincus de
ce crime4.
Le titre IX de l’ordonnance de 1670 comporte dix-sept articles consacrés au
crime de faux tant principal qu’incident5. L’édit de mars 1680, rendu en forme de
déclaration sur l’ordonnance de 1532, distingue entre les officiers et ministres

2. AN, U 1043* à U 1050*.


3. Mise au point sur cette affaire par Arthur Michel de Boislisle, « Le cardinal de Bouillon, Ba-
luze, le procès des faussaires », dans Saint-Simon, Mémoires…, t. XIV, p. 533-558.
4. Catalogue des actes de François Ier, t. II, Paris, 1888, p 130. Texte dans Ordonnances des rois de France.
Règne de François Ier, t. VI, Paris, 1936-1940, p. 232-234 ; François-André Isambert, Decrusy, Atha-
nase-Jean-Léger Jourdan et Alphonse-Honoré Taillandier, Recueil général des anciennes lois françaises de-
puis l’an 420 jusqu’à la Révolution de 1789…, t. XII, Paris, 1828, p. 357-358. À compléter par les lettres
de rémission de Henri II pour Étienne Lamirault, procureur au bailliage de Tours condamné pour
faux en écritures, juin 1552 (Catalogue des actes de Henri II, t. VI, Paris, 2001, p. 180).
5. F.-A. Isambert et al., Recueil…, t. XVIII, Paris, 1829, p. 386-388. Signalons enfin que l’article
17 de l’ordonnance de Montils-lès-Tours d’avril 1454 identifiait au crime de faux tout changement
de sentence par un juge après le prononcé (ibid., t. IX, p. 211).
LE FAUX DEVANT LE PARLEMENT DE PARIS AU XVIII e SIÈCLE 157

convaincus de faux dans l’exercice de leurs fonctions qui encourent la mort à l’ar-
bitrage des juges, et les autres pour lesquels la peine est arbitraire, autrement dit
ils sont punis de telle peine que les juges ordonneront (y compris celle de mort)6.
À quoi s’ajoute, en 1720, une déclaration du 4 mai interdisant la contrefaçon de
papiers publics et punissant de mort leurs faussaires7.
En 1737 enfin, on déplore l’insuffisance de l’ordonnance de 1670 qui entraînait
des usages différents selon les cours, contraires à la volonté d’unification juridique
du royaume dont le personnage emblématique est le chancelier d’Aguesseau8 qui,
entre 1731 et 1747, fait adopter quatre ordonnances sur les donations (1731), les tes-
taments (1735), le faux (1737) et les fidéicommissaires (1747).
L’ordonnance sur le faux, vouée à la mise en ordre et à l’unification de la
procédure, se compose de trois grandes parties : faux principal, faux incident9,
reconnaissance des écritures. Son enregistrement par le Parlement le 11 décem-
bre fut une simple formalité10.
Elle donna lieu à des commentaires spécifiques : le Nouveau commentaire sur l’or-
donnance criminelle du mois d’août 1670 de Jousse (Paris, Debure, 1763) se conclut
par une Note sur l’ordonnance du mois de juillet 1737 touchant le faux principal et incident11.
François Serpillon (1695-1772), lieutenant général criminel à Autun, auteur d’un
Code criminel ou commentaire de l’ordonnance de 1670 (Lyon, Frères Périsse, 1767),
donne au public son Code du faux ou commentaire sur l’ordonnance du mois de juillet
1737 (Lyon, Gabriel Regnault, 1774)12. Il est suivi par Pierre-François Muyart de
Vouglans, avocat au parlement de Paris : Instruction criminelle suivant les loix et or-
donnances du royaume divisée en trois parties. Instruction suivant l’ordonnance de 1670 et les
déclarations rendues en conséquence. Instructions suivant la nouvelle ordonnance de 1737 […]
(Paris, Louis Cellot, 1767).

6. Ibid., t. XIX, Paris, 1829, p. 238. Texte enregistré : AN, X1A 8674, fol. 467v-469v.
7. Ibid., t. XXI, Paris, 1830, p. 184. Texte enregistré : AN, X1A 8723, fol. 427v-431.
8. Isabelle Storez, Le chancelier Henri François d’Aguesseau, 1668-1751, monarchiste et libéral, Paris,
1996 ; Corpus, t. 52 : D’Aguesseau, éd. I. Storez-Brancourt, 2007 ; Marie-France Renoux-Zagamé, Le
chancelier d’Aguesseau : lumières de la pensée juridique, CD-Rom, [Paris], 2007 (Droit in-situ. Cour de
Cassation). Il reste à mener sur cette ordonnance un travail comparable à celui d’Henri Regnault,
Les ordonnances civiles du chancelier Daguesseau, 2 t., Paris, 1929-1938.
9. Le faux principal est celui où l’accusation de faux est le principe et le motif principal de l’action
judiciaire ; le faux incident a lieu lorsqu’une partie se sert d’une pièce que la partie adverse prétend
fausse.
10. Arrêt d’enregistrement : AN, X1 8463, fol 414-415. Texte enregistré : AN, X1A 8740, fol. 95-
125v. Publié dans F.-A. Isambert et al., Recueil…, t. XXII, p. 1-31.
11. Aux p. 521-596. Le même Jousse dans son Traité de la justice criminelle de France (Paris, Debure,
1771), consacra un important développement au faux (t. III, p. 341-385).
12. Hugues Richard, « Un criminaliste bourguignon : François Serpillon (1695-1772) », dans Histoire
et criminalité de l’Antiquité au XXe siècle. Nouvelles approches, dir. Benoît Garnot, Dijon, 1992, p. 439-448.
158 FRANÇOISE HILDESHEIMER

II. — LES APPELS AU PARLEMENT : LA RÉPRESSION DU FAUX (1700-1790)

On ne saurait trouver, dans ces textes visant la procédure, une définition du


crime de faux, pas davantage l’indication de juridictions compétentes. C’est dire
l’intérêt qui s’attache à l’examen de la pratique judiciaire. Par la grâce d’une des
très rares exceptions à la règle qui suppose que les archives du Parlement soient
impénétrables, le XVIIIe siècle criminel y jouit en apparence d’une exception-
nelle facilité d’accès grâce à une providentielle table13 qui, en dépit de certaines
imperfections (blancs, absences de certaines données, multiplicité de peines de
plusieurs types) nous permet une première approche statistique du faux princi-
pal. On sait qu’il s’agit de la source statistiquement mise en œuvre à l’extrême fin
de l’Ancien Régime par Montyon dans ses Observations sur la moralité de la France14,
qui ne fait pas du faux un chef d’accusation spécifique, mais dont on reprendra
ici à très grands traits la démarche. S’agissant du crime à la fois spécifique et fort
hétérogène de faux, on en trouvera ainsi ci-après les grandes tendances15 résul-
tant de statistiques qui doivent être maniées avec précaution car elles reflètent
une image non de la criminalité, mais de sa répression16. Cette image est d’autant
plus floue que la plupart des peines prononcées sont multiples, une diversité qui
défie la schématisation comptable et sa représentation graphique. Bref, une
approche globale faussée a priori, puisqu’elle ne saurait surmonter de multiples
obstacles : la diversité des faux et des faussaires, mais aussi les filtres successifs
de l’inscription en faux et de l’appel. Nous nous bornerons donc à tenter d’es-
quisser les grandes tendances sans doute significatives des évolutions de cette
répression qui est, en tout état de cause, à replacer dans le contexte général de
l’évolution contemporaine de la litigiosité17.

On dénombre 977 personnes condamnées pour faux par le Parlement entre


1700 et 1790. Parmi celles-ci les femmes sont fort minoritaires, puisqu’elles ne

13. La table des registres du criminel du XVIIIe siècle établie en quatre tranches chronologiques
par Martin, l’un des commis du greffe, notre actuel inventaire 401 (terminé sous la direction de
Terrasse après 1790).
14. Jean Lecuir, « Criminalité et “moralité” : Montyon, statisticien du parlement de Paris », dans
Revue d’histoire moderne et contemporaine, t. 21 : Marginalité et criminalité à l’époque moderne, 1974, p. 445-493.
15. Caroline Leroy, Le faux et sa répression par le parlement de Paris au XVIIIe siècle, mémoire de mas-
ter 1, université Paris-I, 2006.
16. Benoît Garnot, « Une illusion historiographique : justice et criminalité au XVIIIe siècle », Revue
historique, t. 281, 1989, p. 361-380 ; id., « L’évolution récente de l’histoire de la criminalité en France
à l’époque moderne », Histoire de la justice, t. 11, 1998, p. 225-243.
17. Il semble à cet égard que l’évolution signalée par Colin Kaiser (« The deflation in the volume of
vitigation at Paris in the eighteenth century and the waning of the old judicial order », dans European
Studies, t. 10, 1980, p. 309-336) ne corresponde pas à la réalité inflationniste du parlement de Paris.
LE FAUX DEVANT LE PARLEMENT DE PARIS AU XVIII e SIÈCLE 159

constituent que 7 % de nos faussaires, essentiellement, en l’espèce, des veuves


et des complices davantage que des faussaires au sens plein. On note en outre
une diminution sensible du nombre des affaires dans la seconde moitié du
siècle.

Dans 95 cas, il y a décharge de l’accusation ; dans 137, mise hors de cour.


La décharge d’accusation, après avoir fortement augmenté jusqu’au milieu du
siècle, diminue ensuite légèrement ; la mise hors de cour, qui avait, quant à elle,
fortement chuté dans les années 1750, tend en revanche à remonter ensuite,
comme si, à une absolution totale, succédait une préférence du juge pour une
simple absolution partielle.
Pour 23 de nos 977 affaires, la sentence n’est pas connue. Nous raisonnerons
donc sur 721 condamnations pour faux.
La peine du faux en général est arbitraire (modulée par les juges) et dépend
des circonstances et de la qualité du fait ; dans le cas particulier des officiers pu-
blics, la peine de mort pouvait être encourue18. En réalité, cette peine extrême n’a
que peu les faveurs du juge et s’applique aux cas de récidive ou de crime de faux
aggravé de vol ou d’escroquerie : elle n’est prononcée que dix fois, dans quatre
cas avec mise à la question préalable. En revanche, il est fait un usage massif de
la condamnation aux galères (bagne à partir de 1748) qui représente 47 % des
peines prononcées. Dans 18,4 % des cas, il s’agit de perpétuité, la majorité des
peines à temps s’échelonnant de 3 à 9 ans (3 ans : 29,7 % ; 5 ans : 22,6 % ; 6 ans :
2,1 % ; 9 ans : 29,7 %). Mais les galères sont numériquement dépassées par le
bannissement (153 cas), à temps dans 90 % des cas. L’enfermement dans un
hôpital est réservé aux femmes (5 cas).
C’est donc aux peines corporelles et infamantes, qui atteignent la personne
et l’honneur du condamné, que l’on a essentiellement affaire. Leur nombre aug-
mente fortement dans la seconde moitié du siècle, à partir des années 1740, mais,
paradoxalement (ce qui priverait de signification toute représentation graphique),
on doit se garder d’interpréter la chose comme un durcissement de la répression :
chute du bannissement, augmentation puis stagnation des condamnations aux
galères, systématisation des peines afflictives, tout cela milite en faveur d’une
diminution des peines les plus dures au profit d’une répression-stigmatisation
moralisante, d’une modération de la répression davantage orientée vers une
exemplarité, dont témoignent encore les peines supplémentaires infamantes
venant la plupart du temps s’ajouter aux peines précitées (dans l’ordre de fré-
quence : amende honorable, écriteau, carcan, verges).

18. Pierre-Jean-Jacques-Guillaume Guyot, Répertoire universel et raisonné de jurisprudence…, nouv. éd.,


Paris, 1784, t. VII, article « faux ».
160 FRANÇOISE HILDESHEIMER

La seconde constatation, c’est l’introduction des peines pécuniaires inconnues


en première instance, comme s’il s’agissait d’atteindre le criminel non plus dans sa
personne, mais dans ses biens, de passer d’une sanction plus ou moins infamante
à une sanction de plus en plus économiquement punitive. Ces peines se répartis-
sent ainsi à peu près également en proportion entre amendes (en diminution dans
la seconde moitié du siècle) et aumônes (en proportion croissante dans la seconde
moitié du siècle). À ces peines vient s’ajouter le poids financier des réparations (en
diminution dans la seconde moitié du siècle), des dommages et intérêts (en aug-
mentation dans la seconde moitié du siècle) et dépens qui constituent autant
d’atteintes supplémentaires à la capacité financière du condamné.
Globalement toutefois, ces contraintes pécuniaires diminuent en nombre au
fur et à mesure que le siècle avance : de 24 % des peines prononcées entre 1700
et 1725, elles chutent à 18 % de 1725 à 1750, puis à 12 % de 1750 à 1780, pour
tomber à 2,8 % des peines prononcées dans les années 1780-1790. Peut-on avan-
cer l’hypothèse que ce type de sanctions est, malgré sa modération, trop discret
pour assurer le caractère public et infamant alors voulu de la répression ?
Ce rôle est encore assumé par des peines légères non corporelles, adaptées
à la qualité d’un grand nombre de nos faussaires. En effet, on constate que le
crime de faux s’applique surtout à la falsification de généalogies et, encore plus
simplement à celle d’actes d’état civil, d’actes notariés et de divers actes publics
établis par des officiers (235 condamnés). On passe du faux au faussaire puisqu’il
s’agit d’une sorte d’activité para-administrative de toute une catégorie d’agents
royaux, auxiliaires de justice : notaires, clercs, huissiers, procureurs, avocats,
sergents royaux, voire prêtres, capable de mettre en cause la confiance du public
envers l’administration royale. Sans doute est-ce là la spécificité du faux à mettre
directement en relation avec les évolutions que nous avons constatées des peines
pour l’interpréter comme une action disciplinaire autant que répressive de plus
en plus marquée au fur et à mesure que le siècle avance. Sur les 235 condamnés
possesseurs d’un office, 11 renvois et 24 interdictions seulement furent pronon-
cés, le Parlement semblant généralement préférer la voie infiniment plus douce
des injonctions et défenses de récidive aux peines capitales portées par les ordon-
nances royales. Dans la seconde moitié du siècle cependant, tout en continuant
à user de peines à caractère modéré, la Cour apparaît de plus en plus encline à
une sévérité qui a pour but de moraliser ces professions19.
D’une manière générale, sans rouvrir un célèbre débat historiographique au-
jourd’hui largement dépassé, mais en tenant compte de ses acquis, il est possible
d’émettre une hypothèse : en constatant le jeu subtil des peines infamantes et des

19. Voir sur ce point l’attitude des procureurs généraux face aux demandes de grâce étudiée dans
la contribution de Reynald Abad dans ce volume, p. 163-178.
LE FAUX DEVANT LE PARLEMENT DE PARIS AU XVIII e SIÈCLE 161

sanctions financières mis en relation avec la qualité des condamnés, on peut sans
doute toucher du doigt, un siècle après Charles Loyseau20, l’émergence d’une
prise en compte par la pratique judiciaire des aspects économiques de diffé-
renciations sociales ouvertement fondées sur l’honneur.
Reste enfin une large part d’indécision qui se manifeste par le nombre de
« plus amplement informé » : il existe 102 décisions de ce type, dans 28 cas le
prévenu demeure en prison, avec un maximum dans les années 1740, une dimi-
nution, puis une remontée dans le dernier tiers du siècle. Comme pour la mise
hors de cour, il faut établir une liaison avec la difficulté de la preuve21 et la vo-
lonté du juge de maintenir une pression sur le suspect.

Une comparaison enfin avec les peines prononcées en première instance


(connues seulement dans 514 cas) et qui sont quasi exclusivement corporelles et
afflictives, permet de constater qu’il y a eu modération dans 277 cas, confirma-
tion de la sentence de première instance dans 132 ; aggravations modérées de
peine dans 105 affaires.

* *
*

Au-delà des comptages trop généraux et des quelques hypothèses qu’il est
possible de dégager, allant dans un sens de plus réaliste efficacité, la morale de
cette histoire est évidente : c’est la nécessité d’entrer dans les affaires, dans leur
singulière diversité pour aller plus avant et plus finement dans l’analyse d’un
crime multiforme et complexe22 sanctionné par des peines tout aussi multiples
et variables23.
Arrêtons-nous simplement aujourd’hui sur un cas bien particulier : le faux
appliqué aux arrêts du Parlement, autrement dit aux décisions de celui qui a la
charge d’en juger. L’affaire du comte de Vauldrey contre le marquis de Beringhen

20. Traité des ordres et simples dignitez, Paris, veuve A. L’Angelier, 1610.
21. À ce sujet, et sans entrer plus avant dans l’immense sujet que constitue la pratique de l’exper-
tise, on signalera l’ouvrage qui, de l’aveu même de Bertillon, fera encore autorité à la fin du XIXe siè-
cle, dû à Jacques Raveneau, maître écrivain juré à Paris, expert auprès du Parlement pour les
vérifications d’écritures : Traité des inscriptions en faux et reconnoissance d’escritures et signatures par compa-
raison et autrement, Paris, 1665 (dédié au premier président Lamoignon).
22. Voir les typologies qu’en propose la contribution de Reynald Abad.
23. À ce sujet, on se reportera à la publication de Jeffrey S. Ravel, « Les crimes de faux à Paris au
XVIIIe siècle », dans Les histoires de Paris (XVIe-XVIIIe siècle). Colloque international du Cercle interuniversi-
taire d’étude sur la République des lettres, université Laval, Québec, septembre 2010.
162 FRANÇOISE HILDESHEIMER

et consorts comporte un épisode d’inscription de faux contre la minute d’un


arrêt et de requête civile. Remontant à une succession ouverte en 1621 et
contestant un arrêt de 1667, elle fut l’occasion, en 1740, d’un plaidoyer du
célèbre avocat Henri Cochin, où on lit ce vibrant hommage rendu aux archives
du Parlement, par lequel il me plaît de conclure :

Les arrêts sont délibérés dans le secret le plus profond ; ils sont rédigés
sous les yeux du chef de la Compagnie et du rapporteur ; l’un et l’autre
les signent, et ils ne sortent de leurs mains que par le dépôt qu’ils en font
dans des archives confiées à des ministres dont en quelque manière le
tribunal même est garant. C’est de ce trésor que chaque particulier voit
sortir les loix inviolables qui fixent son état et sa fortune. Former une
inscription de faux contre les monumens respectables que renferme le
dépôt du greffe, c’est attaquer la foi qui est due à la justice même et à ses
oracles, c’est faire de l’asyle de la vérité le séjour de l’imposture et du
mensonge. Qu’y aurait-il donc de sacré, si une autorité si respectable n’est
point à l’abri de l’insulte que renferme un soupçon si odieux23 ?

Françoise HILDESHEIMER
Archives nationales
Université Paris I – Panthéon-Sorbonne

24. Œuvres de feu M. Cochin, nouv. éd., Paris, 1789, t. V, p. 125. Affaire signalée dans F. Serpillon,
Code du faux ou commentaire sur l’ordonnance du mois de juillet 1737, Lyon, 1774, p. 395. Par arrêt du 7
septembre 1740, la Grand Chambre décida contre le mémoire de Cochin.
LE FAUX, UN CRIME IMPARDONNABLE ?
LE PROCUREUR GÉNÉRAL DU PARLEMENT DE PARIS
FACE AUX DEMANDES DE GRÂCE DES FAUSSAIRES
AU XVIIIe SIÈCLE

PAR

REYNALD ABAD

Au XVIIIe siècle, le jugement du faux n’était pas l’apanage exclusif de la justice


déléguée : dans le cadre de la procédure de grâce, la justice retenue était réguliè-
rement amenée à juger le faux. En effet, comme tous les autres criminels, les
faussaires condamnés contradictoirement en dernier ressort avaient la possibi-
lité de demander grâce au roi, en sollicitant des lettres de clémence de Grande
Chancellerie, précisément des lettres d’après jugement irrévocable.
Leur placet, qui finissait la plupart du temps sur le bureau du détenteur des
sceaux, ouvrait une procédure d’examen, qui passait en règle générale par la
consultation du parquet de la juridiction ayant prononcé la condamnation. Dans
le cas précis du parlement de Paris, la demande de grâce était donc soumise au
procureur général, qui était appelé à fournir un précis de l’affaire jugée et un
avis sur la grâce sollicitée. C’est à partir des dossiers contenus dans les papiers
des procureurs généraux Joly de Fleury père et fils, en charge de 1717 à 1787 –
à l’exception d’un court intermède au temps du parlement Maupeou –, que cette
communication se propose d’analyser le faux, au sens le plus large du terme,
sous l’angle spécifique de la grâce judiciaire1.
Afin de mener à bien une telle étude, je m’emploierai, dans un premier temps,
à souligner la multiplicité des formes de fausseté, multiplicité qui soulève toutes

1. Cette enquête à périmètre restreint s’inscrit dans le sillage de mon livre La Grâce du roi. Les let-
tres de clémence de Grande Chancellerie au XVIIIe siècle, Paris, 2011. Toutes les informations et statistiques
de portée générale sur la procédure et l’exercice de la grâce en sont issues.
164 REYNALD ABAD

sortes de difficultés : difficultés intellectuelles, lorsqu’on cherche à classer le


crime dans une catégorie ; difficultés pratiques, lorsqu’on entreprend de le repé-
rer dans les sources. Dans un deuxième temps, je proposerai une typologie du
faux, que j’appliquerai à mon corpus, afin d’évaluer le poids respectif des diffé-
rentes pratiques criminelles. Par ailleurs, je m’efforcerai de mesurer et d’analyser
la place de cette famille particulière de crimes dans l’économie générale de la
grâce. Enfin, dans un troisième temps, je me consacrerai à l’examen de la grâce
proprement dite, en particulier aux avis rendus par les procureurs généraux sur
les demandes des faussaires, afin de déterminer dans quelle mesure ces magistrats
tenaient un discours judiciaire spécifique sur le faux.

I. — LE FAUX, UN CRIME COMPLEXE

Au cours de leurs magistratures, les Joly de Fleury père et fils examinèrent des
dizaines de demandes de grâce déposées par des suppliants condamnés pour des
crimes dans lesquels il entrait de la fausseté. S’il est évidemment inenvisageable de
présenter en détail ces nombreux cas soumis à l’examen du parquet, on ne peut se
contenter, à l’inverse, de les considérer comme un ensemble d’affaires de nature
similaire, sous prétexte qu’ils sont tous marqués du sceau de la fausseté. La traque
systématique du faux accouche d’un corpus de crimes intellectuellement homo-
gènes certes, mais pratiquement et juridiquement hétérogènes. Il est donc néces-
saire de dépasser l’indistinction du faux, pour envisager des catégories de faux.
Autant dire tout de suite qu’il est très difficile, et sans doute vain, de préten-
dre dresser une typologie du faux qui soit pleinement satisfaisante. La lecture des
traités du XVIIIe siècle, en particulier celle du monumental Traité de la justice crimi-
nelle de France, fait rapidement découvrir le caractère multiforme du faux : Jousse,
en effet, consacre pas moins d’une quarantaine de pages à la simple description
des « différentes espèces de faux », en mobilisant diverses typologies qui se pré-
cisent ou se recoupent les unes les autres2. Et lorsqu’on ajoute à la leçon des
grands jurisconsultes l’expérience des archives judiciaires, il apparaît bien vite
que le faux est le crime le plus rétif au classement, et ce pour au moins quatre
raisons.
Premièrement, le faux peut prendre la forme d’actes criminels de natures très
diverses. Jousse distingue ainsi trois familles principales – les faux en écriture, les
faux par paroles, les faux par faits – mais, à l’intérieur de ces trois familles, il
énumère de nombreux types de faux. Parmi les faux en écriture, il envisage

2. Traité de la justice criminelle de France, par M. Jousse, conseiller au présidial d’Orléans, 4 t., Paris, 1771,
t. III, p. 341-385.
LE FAUX, UN CRIME IMPARDONNABLE ? 165

évidemment la contrefaçon, l’altération, mais aussi la destruction de pièces.


Parmi les faux en paroles, il classe le faux témoignage, la subornation de témoin,
les requêtes mensongères devant les tribunaux ou le roi lui-même, et jusqu’à la ré-
vélation du secret des délibérations des corps. Mais c’est parmi les faux par faits
qu’il range le plus grand nombre de comportements criminels : ceux-ci vont de la
fausse identité à la supposition de personne, du mariage prétendu à l’accouchement
simulé, des fausses clés à la fausse monnaie, de la fraude sur les marchandises à la
tromperie sur les poids et mesures, du déplacement des bornes territoriales à la fal-
sification des sceaux de chancellerie, etc. Et malgré ce vaste panorama de crimes,
Jousse prend soin de préciser qu’il faut y ajouter « une infinité d’autres manières
[de commettre le faux] que la malice de l’homme est capable d’inventer »3.
Deuxièmement, le faux est parfois proliférant, en ceci qu’une fausseté en ap-
pelle une ou plusieurs autres pour atteindre son objectif. Prenons l’exemple de ces
deux hommes nommés Motte et Charmeton, dont l’un demanda grâce en 1746 :
d’une part, ils avaient forgé une fausse lettre de change tirée sur un authentique
négociant ; d’autre part, pour en bénéficier sans laisser de trace, ils l’avaient rédi-
gée à l’ordre d’un capitaine imaginaire incarné par Charmeton et avaient envoyé
Motte l’encaisser comme commanditaire, lui aussi sous un nom d’emprunt4. L’af-
faire cumulait donc le faux en écriture et la fausse identité. Plus remarquable en-
core est l’exemple de ces deux hommes nommés Guersain et Boviot, dont l’un
demanda grâce en 1766 : ayant su qu’un bijoutier était endetté de 300 livres au-
près d’un mercier, ils réussirent, notamment en faisant passer Guersain pour le
fondé de pouvoir du créancier, à obtenir d’un huissier l’assignation du débiteur
pour près de 1 200 livres devant la justice consulaire, où ils comparurent eux-
mêmes en se prétendant les représentants respectifs des deux marchands, avec
l’intention évidente d’obtenir un jugement de condamnation, qu’ils espéraient
ensuite faire exécuter à leur profit5. La manœuvre mêlait donc la fausse qualité –
exhibée devant l’huissier puis les juges –, le faux en écriture – obtenu de ce même
huissier – et la fausse requête – présentée devant ces mêmes juges.
Troisièmement, le faux présente la singularité de n’être pas une fin en soi,
mais seulement un moyen de servir un projet qui le dépasse et qui est lui-même
criminel. Il en résulte que, d’un point de vue pratique, le terme de faux n’est pas
le mieux adapté pour pénétrer le crime, car il dissimule, sous son unicité, des in-
tentions criminelles de nature diverse et de gravité variable. Ainsi, le faux peut
aussi bien servir à couvrir de coupables irrégularités – à l’image de cet huissier

3. Traité de la justice criminelle…, t. III, p. 343.


4. BNF, Joly de Fleury, 235, dossier 2412.
5. Ibid., 434, dossier 5169.
6. Ibid., 20, dossier 145.
166 REYNALD ABAD

en quête de grâce en 1718, qui avait la fâcheuse habitude de signer faussement


des exploits qu’il n’avait pas signifiés lui-même aux parties, voire pas signifiés du
tout6 –, qu’à faire pendre son prochain – à l’image de ce négociant en quête de
grâce en 1750, qui avait faussement accusé sa servante de vol domestique grâce
à une machination machiavélique7.
Au demeurant, d’un point de vue juridique cette fois, la qualification de faux
n’est pas toujours celle choisie par la justice pour poursuivre le crime. Prenons,
par exemple, le cas de ces deux hommes nommés Lauriac et Conflans, dont l’un
demanda grâce en 1758 : dans un premier temps, Lauriac s’était rendu chez un
marchand d’étoffes de soie, à qui il avait demandé de pouvoir emporter pour plus
de 3 000 livres de marchandises à crédit, en vue de son prochain mariage avec
une parente des d’Argenson, et comme le marchand demandait des garanties, il
l’avait conduit chez le trésorier de la Marine et des Colonies, où un complice
avait exhibé un faux acte laissant imaginer qu’un paiement de 6 000 livres allait
être incessamment versé à Lauriac, acte à la vue duquel le marchand accepta de
remettre les marchandises demandées ; dans un deuxième temps, Conflans s’était
rendu chez un prêteur sur gages en expliquant qu’un négociant, dont les lettres
de change avaient été protestées, avait immédiatement besoin de 3 000 livres et
il avait même introduit un comparse qui, jouant le rôle du négociant, avait im-
ploré le prêteur de lui avancer la somme contre un lot de marchandises de va-
leur équivalente laissé en garantie ; comme on l’imagine, le petit groupe réussit,
par cette manœuvre, à déposer les étoffes du marchand chez le prêteur, qui ac-
cepta d’avancer, sinon 3 000 livres, du moins 1 200, ce qui n’était pas si mal pour
une petite équipe qui n’avait pas investi un liard dans la manœuvre8. Quoi qu’il
en soit, alors que l’affaire peut être envisagée comme l’addition d’un faux en
écriture – brandi devant le marchand – et d’une fausse identité – utilisée au dé-
triment du prêteur –, elle fut logiquement poursuivie sous le chef d’accusation
d’escroquerie. Encore le rapport entre le faux et l’escroquerie est-il simple dans
son principe, dans la mesure où, si tous les faux ne servent pas une escroquerie,
toutes les escroqueries reposent, par définition, sur une forme de fausseté.
Il faut enfin remarquer que la qualification d’abus de confiance, qui émerge
progressivement au cours du XVIIIe siècle et n’est pas encore clairement subor-
donnée à la notion de trahison d’un contrat, s’applique occasionnellement à des
affaires fondées purement et simplement sur la fausseté, donc à des crimes qui
auraient très bien pu être qualifiés de faux ou d’escroqueries9.

7. Ibid., 286, dossier 2978.


8. Ibid., 354, dossier 3863.
9. Catherine Samet, La naissance de la notion d’abus de confiance dans le ressort du parlement de Paris au
cours du XVIIIe siècle, Paris, 1989 (Travaux et recherches de l’université de droit, d’économie et de
sciences sociales de Paris, Sciences historiques, 27), p. 24.
LE FAUX, UN CRIME IMPARDONNABLE ? 167

Quatrièmement, le faux peut changer de dimension juridique et surtout ré-


pressive lorsque la nature de la falsification ou la personne du faussaire consti-
tuent des circonstances aggravantes. Ainsi, les faux qui, au-delà du préjudice
infligé aux particuliers, voire au public, portent atteinte au souverain lui-même,
peuvent être considérés comme des crimes de lèse-majesté au second chef, et
donc, au moins en droit, poursuivis comme tels. Jousse cite pour exemples la
fabrication de fausse monnaie, de faux actes et sceaux royaux, ainsi que l’usur-
pation d’une fonction publique10. Toutefois, il semble que la qualification de
lèse-majesté soit d’un usage rare en matière de faux, sans doute parce que la
justice et la monarchie ont intérêt, tant pour des motifs juridiques que politiques,
à éviter la banalisation d’un chef d’accusation d’une telle portée symbolique. On
en veut pour preuve le cas de ce soldat en quête de grâce en 1756 : pour rentrer
en possession de biens fonciers litigieux, dont il avait perdu la propriété quelques
années plus tôt, il avait tout simplement dressé ou fait dresser un faux arrêt du
Conseil, qui le rétablissait dans tous ses biens, arrêt qu’il avait ensuite utilisé pour
faire expulser le propriétaire légitime par voie d’huissier. Or, bien que le document
portât en toutes lettres les fausses signatures « Louis », « Phélypeaux » et « d’Argen-
son », l’accusé ne fut jugé que pour faux et non pour crime de lèse-majesté11.
En revanche, lorsque les circonstances aggravantes tiennent au fait que le
faussaire a commis le crime dans l’exercice d’une fonction publique, il n’est pas
rare que la fausseté soit juridiquement assimilée à la prévarication. Il en résulte que
nombre de faux – spécialement de faux en écriture, qui sont les plus naturels
pour cette famille de criminels – se cachent derrière la qualification de prévarica-
tion. Mais, à la différence de l’escroquerie, la prévarication ne repose pas toujours
sur la fausseté, puisqu’il faut aussi compter avec des comportements tels que la
corruption, la concussion, l’abus d’autorité ou la négligence criminelle. Abstrac-
tion faite de la qualification juridique donnée au faux commis dans l’exercice
d’une fonction publique, il importe de se souvenir qu’un tel crime est systémati-
quement envisagé par les magistrats sous l’angle de la prévarication : cette mise
en perspective s’explique par le fait qu’un édit de 1680, rappelant et précisant di-
vers actes royaux des années 1530, a fait un sort particulier aux faussetés com-
mises, dans l’exercice de leur charge, par les détenteurs d’une fonction publique12.
Le faux apparaît donc comme un crime complexe, peut-être même comme le
crime complexe par excellence. Pour l’historien qui entend le saisir sous toutes ses
formes, la difficulté essentielle tient au fait qu’il se dissimule sous toutes sortes
de noms. D’une part, les magistrats eux-mêmes l’ont poursuivi sous diverses

10. Traité de la justice criminelle..., t. III, p. 343-344, 367-368, 680 et 693.


11. BNF, Joly de Fleury, 359, dossier 3963.
12. Traité de la justice criminelle..., t. III, p. 347-348.
168 REYNALD ABAD

qualifications, souvent en vertu de la jurisprudence, mais parfois aussi au gré des


circonstances, sans que la fameuse ordonnance sur le faux de 1737 apporte de
règle claire sur ce point, l’effort de codification du chancelier d’Aguesseau ayant
porté sur la procédure elle-même et non sur le périmètre du faux13. D’autre part,
les archivistes, les statisticiens ou les historiens qui ont dépouillé les arrêts –
en particulier ceux du parlement de Paris – afin de répertorier ou dénombrer
les crimes, se sont généralement contenté de reproduire les qualifications des
magistrats, quand ils ne les ont pas simplifiées ou regroupées, avec pour effet de
réduire ou de diluer le faux14.

II. — TYPOLOGIE ET PLACE DU FAUX DANS LES DEMANDES DE GRÂCE

La connaissance détaillée des affaires soumises à l’appréciation des procureurs


généraux, dans le cadre de la procédure de grâce, offre l’occasion de dépasser les
qualifications juridiques et les classements ordinaires, pour traquer, à l’intérieur
d’un important corpus d’affaires criminelles, toutes les manifestations du faux
sans exception. Un tel recensement ne peut prétendre être parfaitement repré-
sentatif de la réalité du faux dans la criminalité française du XVIIIe siècle, mais du
moins peut-il donner un aperçu de l’équilibre entre les différentes formes de
faux. Afin d’en fournir une image aussi fidèle que possible, j’ai choisi de les clas-
ser selon une double typologie, l’une fondée sur la nature du faux, l’autre sur le
contexte du faux15. Plus précisément,
— dans la première typologie, j’ai distingué deux familles principales – les faux
objets et les faux discours – et, au sein de chacun d’elles, deux sous-familles par-
ticulières, afin de séparer les faux en écriture des autres faux objets, et les faux sur
l’identité des autres faux discours. Cette méthode de classement, qui repose sur la
répartition des crimes selon la nature du faux, conduit évidemment à dédoubler
certains crimes fondés sur l’association de plusieurs faux de nature différente.
— dans la seconde typologie, j’ai distingué deux catégories principales – le
faux dans l’exercice d’une fonction publique et le faux hors l’exercice d’une

13. Sur ce point, et plus généralement sur les lois réprimant le faux, voir la contribution de
Françoise Hildesheimer dans ce volume.
14. Dans sa contribution, F. Hildesheimer souligne avec raison que les comptages établis dès la
fin du XVIIIe siècle pour rendre compte de la criminalité jugée au parlement de Paris ne peuvent of-
frir, dans le cas du faux, qu’une « approche globale », suggestive dans ses grandes lignes, mais
inexacte dans ses détails, du fait des spécificités de ce type de crime.
15. Précisons que cette méthode consiste à classer les faux et non leurs auteurs, ou même ceux
de leurs auteurs qui demandent grâce : en d’autres termes, un faux vaut pour un crime, quel que
soit le nombre de complices ou de suppliants ayant pris part à ce faux.
LE FAUX, UN CRIME IMPARDONNABLE ? 169

fonction publique – et, dans cette dernière catégorie, j’ai isolé trois types de
projet criminel : la tromperie dans une procédure, la manipulation de l’état civil,
enfin l’escroquerie et l’extorsion de fonds. Ici encore, quelques crimes peuvent
s’en trouver dédoublés, car certains officiers publics ont cumulé des faux dans
et hors l’exercice de leurs fonctions, à l’image de ce notaire d’Étampes qui, pour
venir en aide au lieutenant général de la ville poursuivi en justice, se livra, d’une
part, à des faux en écriture dans le cadre de son étude, d’autre part, à des ma-
nœuvres de subornation de témoins sans lien avec sa fonction16.
Le résultat de cette double ventilation est présenté ci-après sous la forme
d’un tableau à double entrée, qui récapitule 99 faux17, dont les papiers Joly de
Fleury gardent la mémoire18.

NATURE FAUX OBJETS FAUX DISCOURS


DU FAUX

Faux Autres Faux Autres TOTAUX


CONTEXTE
DU FAUX
en faux sur faux
écriture l’identité
FAUX DANS
Prévarication 29 1 0 4 34 34
L’EXERCICE D’UNE
FONCTION PUBLIQUE 33,3 % 33,3 %

FAUX HORS Tromperie dans 12 2 5 8 27


L’EXERCICE D’UNE une procédure 27,3 %
CHARGE PUBLIQUE

Manipulation 3 0 4 1 8 65
de l’état-civil 8,1 % 65,7 %
Escroquerie et
extorsion de 20 6 2 2 30
fonds 30,3 %

64 9 11 15
64,6 % 9,1 % 11,1 % 15,2 % 99
TOTAUX 100 %
73 26
73,7 % 26,3 %

16. BNF, Joly de Fleury, 49, dossier 505.


17. Il y a 106 suppliants au total mais, en tenant compte des demandes déposées par des com-
plices, il ne reste que 89 affaires, dont 10 mêlent deux faux, soit un total de 99 faux.
18. BNF, Joly de Fleury, 7, dossier 38 ; ibid., 12, dossier 73 ; ibid., 15, dossier 98 ; ibid., 15, dossier
104 ; ibid., 20, dossier 135 ; ibid., 20, dossier 145 ; ibid., 20, dossier 151 [avec 27, dossier 265] ; ibid.,
20, dossier 155 [avec 27, dossier 265] ; ibid., 20, dossier 156 [avec 21, dossier 177] ; ibid., 28, dossier
170 REYNALD ABAD

Concernant la nature du faux, le tableau fait apparaître une forte prédomi-


nance des faux objets sur les faux discours : le rapport entre les premiers et les
seconds frise les trois quarts / un quart. Pour l’essentiel, cette prédominance est
assurée, comme on pouvait s’y attendre, par l’importance des faux en écriture
qui, à eux seuls, représentent presque les deux tiers de tous les faux rencontrés
dans les dossiers des procureurs généraux. Toutefois, il importe de remarquer
qu’il reste un tiers de faux non scripturaires, ce qui est loin d’être négligeable.
Bien entendu, ce partage statistique, fondé sur l’examen des demandes de grâce,
ne prétend pas être représentatif des faux poursuivis par la justice, et encore
moins des faux perpétrés par les faussaires, mais il rappelle néanmoins à l’histo-
rien de la criminalité qu’il doit toujours se garder d’identifier hâtivement le faux
au seul faux en écriture, malgré la tentation qu’il peut en avoir, sous l’effet
conjugué de réflexes conditionnés et de typologies réductrices.
Au sein de la première famille de faux – celle des faux objets –, les faux non
scripturaires n’occupent qu’une place très réduite. La première explication tient
au fait que la plupart des crimes recensés ont un caractère rarissime : soustraction
de pièces à conviction dans un tribunal ; destruction de testament ou de lettres
de change au détriment de leur bénéficiaire ; bris et réapposition de scellés sur
la porte d’un appartement visité à la veille d’un inventaire successoral ; tromperie
sur la marchandise vendue à la faveur de la crédulité de l’acheteur. La seconde ex-
plication tient à ce que le seul crime de cette catégorie qui soit courant dans la
société d’Ancien Régime, à savoir le faux-monnayage, n’apparaît pas souvent

279 ; ibid., 28, dossier 284 ; ibid., 30, dossier 312 [avec 114, dossier 1055 ; 168, dossier 1566 ; 221,
dossier 2186] ; ibid., 49, dossier 495 [avec 198, dossier 1872] ; ibid., 49, dossier 505 ; ibid., 96, dos-
sier 921 ; ibid., 121, dossier 1127 [avec 175, dossier 1642] ; ibid., 126, dossier 1153 ; ibid., 127, dos-
sier 1167 ; ibid., 140, dossier 1298 ; ibid., 148, dossier 1351 ; ibid., 153, dossier 1375 ; ibid., 155,
dossier 1398 ; ibid., 161, dossier 1490 ; ibid., 162, dossier 1524 ; ibid., 169, dossier 1571 ; ibid., 172,
dossier 1623 ; ibid., 179, dossier 1670 ; ibid., 186, dossier 1773 ; ibid., 187, dossier 1802 ; ibid., 193,
dossier 1820 ; ibid., 197, dossier 1864 ; ibid., 199, dossier 1889 ; ibid., 202, dossier 1919 ; ibid., 204,
dossier 1951 ; ibid., 214, dossier 2111 ; ibid., 235, dossier 2412 ; ibid., 238, dossier 2439 ; ibid., 254,
dossier 2546 ; ibid., 254, dossier 2563 ; ibid., 254, dossier 2565 ; ibid., 264, dossier 2667 ; ibid., 264,
dossier 2672 ; ibid., 265, dossier 2685 ; ibid., 272, dossier 2775 ; ibid., 273, dossier 2785 ; ibid., 273,
dossier 2786 ; ibid., 273, dossier 2790 ; ibid., 279, dossier 2877 ; ibid., 280, dossier 2885 ; ibid., 286,
dossier 2978 ; ibid., 291, dossier 3063 ; ibid., 291, dossier 3071 ; ibid., 292, dossier 3077 ; ibid., 292,
dossier 3086 ; ibid., 292, dossier 3087 ; ibid., 292, dossier 3091 ; ibid., 295, dossier 3128 ; ibid., 295,
dossier 3132 ; ibid., 296, dossier 3138 ; ibid., 296, dossier 3147 ; ibid., 297, dossier 3163 ; ibid., 298,
dossier 3181 ; ibid., 315, dossier 3459 ; ibid., 319, dossier 3495 ; ibid., 334, dossier 3589 ; ibid., 343,
dossier 3696 ; ibid., 344, dossier 3706 ; ibid., 353, dossier 3826 ; ibid., 354, dossier 3836 ; ibid., 354,
dossier 3840 ; ibid., 354, dossier 3842 ; ibid., 354, dossier 3843 ; ibid., 354, dossier 3863 ; ibid., 359,
dossier 3963 ; ibid., 360, dossier 3990 ; ibid., 363, dossier 4074 ; ibid., 364, dossier 4095 ; ibid., 364,
dossier 4113 ; ibid., 366, dossier 4143 ; ibid., 368, dossier 4176 ; ibid., 382, dossier 4330 ; ibid., 429,
dossier 5068 ; ibid., 434, dossier 5169 ; ibid., 435, dossier 5179 ; ibid., 443, dossier 5330 ; ibid., 1991,
fol. 61-64 ; ibid., 1992, fol. 197-239 ; ibid., 1992, fol. 279-289.
LE FAUX, UN CRIME IMPARDONNABLE ? 171

dans les consultations des procureurs généraux du Parlement : ceci vient tout
simplement de ce que cette cour souveraine ne juge qu’occasionnellement ce
genre d’affaires, dont la compétence est partagée – non sans moult conflits de
juridiction d’ailleurs – entre les tribunaux ordinaires et la Cour des monnaies. Au
sein de la seconde famille de faux, on observe un relatif équilibre entre l’usurpation
d’identité et les autres discours frauduleux, mais aussi une plus grande cohé-
rence de ces derniers, qui se partagent en deux types de fausses déclarations :
d’une part, celles qui relèvent du faux témoignage au sens large, c’est-à-dire la
fausse déposition proprement dite et la subornation de témoin ; d’autre part,
celles qui consistent à se déclarer porteur d’actes juridiques imaginaires, suppo-
sés autoriser la saisie de biens ou l’arrestation d’une personne.
Concernant maintenant le contexte du faux, le tableau démontre que les faux
commis en dehors de l’exercice d’une fonction publique dominent nettement
ceux qui sont commis dans ce cadre : le rapport entre les premiers et les seconds
approche les deux tiers / un tiers. Il reste cependant que les prévarications
constituent le crime de faux le mieux représenté, spécialement si l’on tient
compte de la faiblesse numérique de la population susceptible de s’y livrer. Pour
ceux qui n’exercent pas de fonction publique, deux catégories de faux dominent
très nettement : d’une part, les tromperies dans une procédure, qui visent
presque toujours à obtenir d’un tribunal ou d’un notaire un jugement ou un acte
indus, grâce à toutes sortes de méthodes d’intoxication fondées sur la fausseté ;
d’autre part, les escroqueries et extorsions de fonds, ces dernières, très peu nom-
breuses, consistant toujours à monnayer la liberté d’un individu contre de l’ar-
gent, après l’avoir arrêté au moyen d’un faux ou d’un prétendu ordre du roi.
Seul, un type de projet criminel se situe nettement au-dessous des autres en
termes statistiques : la manipulation de l’état civil. Ce genre de forfait s’exécute
à la faveur d’un baptême ou d’un mariage et consiste à mystifier l’Église pour
tromper la société ou l’État : dans le cas du baptême, l’objectif est de substituer,
pour une raison ou pour une autre, un faux père ou une fausse mère, voire les
deux, au(x) géniteur(s) réel(s) ; dans le cas du mariage, la manœuvre a pour fin
de célébrer un mariage en principe illégal, soit parce les époux n’ont pas le
consentement des parents, soit parce qu’ils sont de religion protestante.
Enfin, le croisement des deux typologies met clairement en évidence un trio
de faux mieux représentés que les autres : par ordre décroissant de fréquence,
le faux en écriture dans le cadre de la prévarication, le faux en écriture dans le
cadre d’une escroquerie, le faux en écriture dans le cadre d’une procédure.
Après avoir livré cette ventilation des faux commis par les suppliants en quête
de lettres de clémence, il faut évidemment tâcher de les remettre en perspective,
ce qui suppose d’abord de les resituer dans les statistiques de la grâce elle-même.
La question qui se pose est évidemment celle de savoir quel fut le poids du faux
172 REYNALD ABAD

dans la longue liste des crimes soumis à l’appréciation des Joly de Fleury père et
fils. Pour obtenir une évaluation exacte, il faut désormais raisonner en nombre
d’avis sollicités auprès des procureurs généraux, et non plus en nombre de faux,
dans la mesure où la consultation du magistrat était une, quelque nombreux que
fussent les crimes contenus au procès. Ceci suppose de revenir au nombre de
suppliants, sachant que certains faux avaient été commis par plusieurs complices,
mais aussi de prendre en compte les avis supplémentaires rendus pour ceux qui
sollicitèrent leur grâce à plusieurs reprises, à l’exemple de cet huissier faussaire
au Châtelet, qui demanda cinq fois les mêmes lettres sur une période de près de
trente ans, entre la fin de la Régence et le milieu du siècle19. Ce calcul permet
d’établir qu’au cours de leurs magistratures, les Joly de Fleury furent sollicités à
113 reprises sur des demandes de lettres de clémence déposées par des faus-
saires, que ceux-ci eussent été poursuivis pour faux, escroquerie ou prévarication.
Ce chiffre, qui vaut pour les années 1717-1787 – à l’exception des années du
parlement Maupeou, de 1771 à 1774 – n’est pas négligeable, lorsqu’on le rap-
proche du nombre de faussaires condamnés au Parlement de 1700 à 1790, que
l’on peut évaluer grossièrement à un millier d’individus20. Par ailleurs, si l’on rap-
porte ces 113 demandes de grâce aux quelque 1 500 consultations ministérielles
reçues dans la même période par les deux procureurs généraux successifs, il ap-
paraît que le faux pesa pour environ 7,5 % du total.
En marge de cette pesée globale, il n’est pas inintéressant de se livrer à une
observation de détail. D’après l’enquête Montyon sur la criminalité jugée au par-
lement de Paris dans la décennie 1775-1786, enquête qui fournit notamment la
répartition des accusés par chef d’accusation, il apparaît que la prévarication re-
présentait alors 0,7 % des accusés21. Ceci signifie que les seuls prévaricateurs
faussaires représentaient une proportion plus faible des accusés, puisque toutes
les prévarications ne consistaient pas en des faussetés. Or, dans le cadre précis
de la grâce, les faux commis dans l’exercice d’une fonction publique représen-
taient pas loin du tiers de tous les faux, soit de l’ordre de 2,5 % des demandes
de lettres de clémence. Même si elle vaut pour la presque totalité des règnes de
Louis XV et Louis XVI, cette proportion est notablement supérieure à celle des
prévaricateurs jugés en Parlement. Et elle l’est même beaucoup plus qu’il n’y

19. BNF, Joly de Fleury, 30, dossier 312 ; ibid., 114, dossier 1055 ; ibid., 168, dossier 1566 ; ibid.,
221, dossier 2186.
20. Dans sa contribution, F. Hildesheimer avance le chiffre précis de 977 faussaires condamnés,
avec toutes les réserves méthodologiques qu’elle et moi avons formulées précédemment à propos
de ce mode de dénombrement.
21. Jean Lecuir, « Criminalité et “moralité” : Montyon, statisticien du parlement de Paris », dans
Revue d’histoire moderne et contemporaine, t. 21 : Marginalité et criminalité à l’époque moderne, 1974, p. 445-
493, à la p. 481.
LE FAUX, UN CRIME IMPARDONNABLE ? 173

paraît, dans la mesure où, dans les demandes de lettres de clémence, l’homicide
pesait d’un poids bien plus lourd que dans les procès parvenus devant la cour
souveraine, tout simplement parce que les meurtriers pouvaient être graciés au
moyen de lettres délivrées avant le jugement en dernier ressort. Si l’on veut ren-
dre les choses comparables, il faut ne considérer que les demandes de lettres
délivrées après un jugement irrévocable, et, dans ce cas, la part du faux commis
par des prévaricateurs monterait plutôt aux alentours de 3,5 % des avis sollicitées
auprès des Joly de Fleury. Par conséquent, il est vraisemblable que cette famille de
criminels était surreprésentée dans l’économie de la grâce, et dans un rapport d’au
moins 1 à 5. Ceci suggère que les condamnés qui avaient exercé une fonction
publique étaient plus enclins, en moyenne, à solliciter des lettres de clémence que
les autres criminels. L’explication qui s’impose est évidemment que leur formation
et leur profession les avaient rendus plus capables de s’engager dans une procédure
de grâce, démarche qui supposait un minimum de connaissances juridiques.

III. — STATUER SUR LA GRÂCE DES FAUSSAIRES

Lorsqu’on déplace le regard du crime vers la grâce, trois questions principales


se posent : d’abord, quelle forme de grâce les suppliants coupables de faux solli-
citaient-ils exactement ? ensuite, quelle appréciation les Joly de Fleury père et
fils portaient-ils sur cette catégorie de criminels spécifique ? enfin, quel sort la
monarchie réservait-elle en définitive aux demandes des faussaires ?
La question de la grâce poursuivie est la plus facile à résoudre. Si l’on excepte
six cas très particuliers – un accusé qui sollicita sa grâce de manière prématurée,
alors que l’instruction venait à peine de commencer ; trois accusés qui demandè-
rent des lettres d’avant jugement irrévocable dans une affaire de subornation, qui
n’était que le prolongement d’un viol ; deux condamnés déjà graciés dans le passé
qui cherchèrent à obtenir la levée d’une clause restrictive contenue dans leurs let-
tres –, les 107 demandes restantes visaient l’un de ces trois objectifs classiques :
— obtenir, dès les lendemains de l’arrêt de condamnation, un allègement ou
une modification des peines, grâce à des lettres de décharge ou de commutation
de peines. Il s’agissait ainsi d’échapper aux peines les plus infamantes, comme
l’amende honorable, le fouet ou la marque, voire aux peines afflictives les plus
rigoureuses, en particulier la mort ou les galères.
— obtenir, plusieurs mois ou plusieurs années après l’arrêt, un abrègement
du bannissement, grâce à des lettres de rappel de ban. Les suppliants espéraient
ainsi renouer avec leur vie passée, sur le plan familial, voire professionnel.
— obtenir, aussitôt après le jugement si celui-ci ne comportait pas de peines
afflictives, ou au terme de la peine s’il en comportait, un rétablissement dans
sa bonne renommée, grâce à des lettres de réhabilitation. Ce type de demande
174 REYNALD ABAD

émanait quasi systématiquement d’individus qui avaient possédé un office et


avaient dû s’en défaire à leur suite de leur condamnation, en particulier à la suite
d’un simple blâme, dont ils voulaient effacer la trace, dans l’espoir plus ou moins
avoué de se rétablir dans une fonction publique.
L’originalité des demandes déposées par les faussaires tient précisément à la
surreprésentation de la réhabilitation – 21,5 % du total –, qui tenait une place
quatre à cinq fois plus modeste dans l’ensemble des demandes de lettres d’après
jugement irrévocable soumises aux Joly de Fleury. Ce qui se lit ici, c’est tout
simplement le fait que les détenteurs d’une fonction publique étaient surrepré-
sentés parmi les faussaires. Pour le reste, les chiffres ne présentent rien de remar-
quable : 62,6 % des demandes portaient sur la décharge ou la commutation,
15,9 % sur le rappel de ban.
Sur les 113 demandes de grâce soumises à l’appréciation des Joly de Fleury
père et fils, on ne dispose que de 101 avis exploitables. Cette différence s’explique
pour partie par des motifs archivistiques – malgré l’excellente conservation des
papiers Joly de Fleury, il reste que des dossiers sont lacunaires et ne gardent pas
trace de la consultation envoyée au ministre par le procureur général – pour par-
tie par des motifs juridiques – dans un certain nombre de dossiers, le chef du
parquet ne se prononça pas sur la grâce, car son avis n’avait pas ou plus lieu
d’être : tel fut le cas dans quelques dossiers de faussaires, soit parce que le sup-
pliant n’était pas justiciable du Parlement, soit parce que la grâce était souhaitée
par la Tournelle elle-même, soit parce que la contumace du suppliant lui inter-
disait les lettres d’après jugement irrévocable, soit parce que le supplice avait
déjà eu lieu au moment de l’examen de la demande.
Parmi les consultations exploitables, les avis se partagent de la manière sui-
vante : 3,9 % d’avis neutres ; 13,9 % d’avis favorables ; 82,2 % d’avis défavora-
bles. Le taux de consultations négatives est évidemment très fort en lui-même.
Il l’est plus encore, lorsqu’on le compare au taux moyen d’avis défavorables ren-
dus sur des lettres d’après jugement irrévocable, taux qui s’établit à 77 % envi-
ron. Autrement dit, les procureurs généraux étaient spécialement sévères pour
les crimes comportant de la fausseté.
Pour illustrer cette sévérité, les consultations rédigées sur un ton cinglant ne
manqueraient pas, et l’on se contentera ici de donner un bref florilège de ces for-
mules définitives supposées interdire toute indulgence à l’égard des suppliants.
Sous la plume de Joly de Fleury père : « le crime de faux est de telle nature qu’il
paraît ne mériter aucune grâce »22, « ce sont plusieurs faussetés qualifiées, il est
aisé de sentir quel danger il y aurait de faire des grâces en pareilles matières »23

22. BNF, Joly de Fleury, 169, dossier 1571, fol. 47.


23. Ibid., 172, dossier 1623, fol. 98v.
LE FAUX, UN CRIME IMPARDONNABLE ? 175

ou encore « le crime de faux est trop important »24 ; sous la plume Joly de Fleury
fils : « le faux est un crime contre lequel nos lois ont prononcé les peines les
plus sévères »25, « le faux et la supposition de personne […] sont des délits qui
intéressent trop la société pour n’être pas sévèrement punis »26 ou encore « la
supposition de personne et le faux, qui en est la suite, est un crime qui attaque
à la fois la bonne foi, la confiance et la sûreté publique »27. Souvent, ces principes
n’étaient pas même rappelés explicitement : ils étaient comme sous-entendus,
dans des avis laconiques qui se contentaient de constater l’impossibilité d’envi-
sager la grâce pour des crimes de faux.
Lorsque les procureurs généraux prenaient la peine d’abandonner ces formules
générales, c’était pour invoquer la nécessité de faire un exemple à l’égard de telle
catégorie de crimes ou de criminels, jugés trop répandus pour laisser échapper
une occasion de sévir. Joly de Fleury père, par exemple, rappela à plusieurs
reprises la nécessité de frapper les officiers qui se laissaient aller à commettre les
crimes rendus possibles par leur profession28. Voici ce qu’il écrivit, par exemple,
à propos de la demande d’un huissier qui rêvait de lettres de réhabilitation et de
rétablissement dans sa charge : « L’on voit trop d’huissiers prévaricateurs pour
en remettre un qui a été condamné, dans des fonctions dans lesquelles il est si
facile de prévariquer »29. Il faut admettre que, dans le cas des prévaricateurs, les
procureurs généraux pouvaient estimer que les peines infligées étaient souvent
moins sévères que celle envisagée par les ordonnances. Il semble, en particulier,
que le Parlement prononçait rarement, contre les prévaricateurs faussaires, la
peine de mort prévue par l’ordonnance de 168030. Cette indulgence servait donc
d’argument pour justifier un avis défavorable : ainsi, à propos d’un notaire,
« l’arrêt ne l’a condamné qu’au blâme et c’est une grâce dont il devrait être bien
content »31, ou à propos d’un procureur, « le Parlement paraît [l’]avoir ménagé
en ne le condamnant qu’au bannissement »32. On devine même, chez Joly de
Fleury père, la marque d’une réprobation à propos de la condamnation à trois
ans de galères d’un notaire qui, après avoir dressé une obligation dans son étude
pour le compte de clients, avait fait une fausse quittance pour s’approprier cette
obligation : « [la Cour] a penché pour l’indulgence parce que c’est un faux dans

24. Ibid., 235, dossier 2412, fol. 127.


25. Ibid., 354, dossier 3840, fol. 119.
26. Ibid., 434, dossier 5169, fol. 312.
27. Ibid., 363, dossier 4074, fol. 216.
28. Ibid., 20, dossiers 145 et 1802.
29. Ibid., 187, dossier 1864, fol. 200.
30. Traité de la justice criminelle..., t. III, p. 348.
31. BNF, Joly de Fleury, 30, dossier 312, fol. 155.
32. Ibid., 273, dossier 2785, fol. 180.
176 REYNALD ABAD

un écrit sous signature privée, et quoique ce faux eût été commis par un notaire,
et à la suite d’un acte qu’il avait passé comme notaire, l’arrêt n’a prononcé que
la condamnation aux galères »33. Et dans les deux cas où les suppliants – en l’oc-
currence des notaires – furent amenés à solliciter une commutation de la peine
de mort, Joly de Fleury fils se montra intraitable. Dans un cas, il se contenta
d’estimer que la condamnation était conforme à la loi : « Il était du devoir de la
justice de lui infliger la peine que les ordonnances prononcent contre les notaires
faussaires et prévaricateurs »34. Dans l’autre cas, il s’opposa explicitement à l’idée
que le condamné pût échapper à la potence : « Comme le ministère public ne
saurait montrer trop de rigueur pour la punition d’un crime où la bonne foi et
le confiance publique sont si essentiellement intéressées, on a peine à croire qu’il
y ait lieu d’user d’indulgence en faveur de l’accusé »35.
Il demeure que, malgré leur intransigeance à l’égard du faux, les Joly de Fleury
rendirent presque 14 % d’avis favorables. Toutefois, ce serait se méprendre sur
la réalité de leurs consultations si l’on en déduisait que, dans 14 % des cas, les
procureurs généraux étaient disposés à satisfaire les attentes des suppliants. En
effet, dans le cas précis des faussaires en mal de grâce, Joly de Fleury père pou-
vait se laisser aller à rendre un avis favorable pour les crimes qu’il jugeait les plus
excusables, mais, dès que le criminel avait exercé une charge publique ou était
susceptible d’en exercer une, il précisait que, si le roi se décidait à accorder les
lettres, il faudrait y insérer la clause de ne pouvoir posséder d’office à l’avenir36.
Loin de n’être qu’une réserve de style, cette précaution fut l’un des principes
fondamentaux suivis par Joly de Fleury père en matière de grâce : selon lui, il ne
fallait jamais permettre à un condamné d’exercer à nouveau une fonction pu-
blique, quand bien même on était résolu à le gracier, voire à le rétablir dans sa
bonne renommée par des lettres de réhabilitation. Une telle intransigeance fut
d’ailleurs la cause de frictions occasionnelles avec les ministres, qui, par négli-
gence, indulgence ou complaisance, étaient disposés à faire de la grâce royale
un usage parfaitement réparateur. Quant à Joly de Fleury fils, sans être aussi
pointilleux que son père sur cette matière, il proposa à l’occasion d’introduire une
clause d’interdiction temporaire37. Par conséquent, lorsque le chef du parquet
donnait un avis favorable sur des lettres de clémence tout en exigeant une clause
restrictive, sa réponse équivalait presque à un avis défavorable, du moins pour ceux
des suppliants qui sollicitaient précisément leur grâce dans l’intention secrète ou

33. Ibid., 204, dossier 1951, fol. 135.


34. Ibid., 298, dossier 3181, fol. 229.
35. Ibid., 334, dossier 3589, fol. 155v.
36. Ibid., 15, dossier 104 ; ibid., 20, dossier 155 ; ibid., 28, dossier 279.
37. Ibid., 368, dossier 4176.
LE FAUX, UN CRIME IMPARDONNABLE ? 177

affichée d’exercer une charge publique, en particulier d’acheter un office. Statisti-


quement, le changement de catégorie de telles consultations ferait tomber le taux
d’avis favorables à seulement 8 ou 9 %. De manière significative, l’un des deux
faussaires qui, au cours de la période, demanda, non des lettres de clémence ordi-
naire, mais la décharge d’une clause contenue dans des lettres passées, était préci-
sément un gracié insatisfait par l’impossibilité, quoique absout, de ne pouvoir
posséder un office. En 1715, alors âgé de vingt ans et désireux de se marier sans
l’accord de ses parents, il avait forgé un faux consentement et un faux certificat de
publications de bans : gracié en 1725, mais sans pouvoir posséder office, il solli-
cita en 1739, soit près de vingt-cinq ans après les faits et quinze ans après sa grâce,
la levée de la clause. Et Joly de Fleury père rendit un avis défavorable en estimant
qu’« il est dangereux de réhabiliter pour posséder des charges un homme qui a été
capable de cumuler tant de faux dans une matière aussi importante »38.
Lorsqu’on se penche sur les avis réellement favorables, on se trouve
confronté à une collection de situations particulières sans rapport les unes avec
les autres : un praticien qui proposait de lui-même de s’exiler définitivement aux
Îles plutôt que de partir quelques années aux galères39 ; un pasteur gravement
malade qu’il était presque inenvisageable de laisser partir aux galères40 ; une
femme qui avait marié sa nièce en la présentant comme sa fille sans préjudice
pour quiconque41 ; un couple de faux-monnayeurs qui avait été arrêté grâce à une
ruse jugée indigne d’une procédure judiciaire42 ; un faux dénonciateur pour lequel
de puissants intercesseurs avaient su arracher un avis de complaisance à Joly de
Fleury fils43 ; un huissier qui avait été condamné à des peines très lourdes sur des
preuves très faibles44 ; un huissier qui, sans profit personnel, avait dressé un acte
très commun dans sa province, mais juridiquement faux45 ; un lieutenant général
de sénéchaussée déchu de sa charge, qui sollicitait des lettres de réhabilitation,
moins pour lui-même que pour permettre à ses deux fils de se maintenir dans
leurs charges sans être contaminés par sa propre infamie46. Rien dans cette énu-
mération hétéroclite qui permette de dégager la moindre jurisprudence en
matière de grâce du faux, telle qu’il en existe par exemple pour l’homicide. De
fait, ceci confirme que, dans l’esprit des procureurs généraux, le faux n’était pas

38. Ibid., 198, dossier 1872, fol. 77v.


39. Ibid., 28, dossier 284.
40. Ibid., 179, dossier 1670.
41. Ibid., 254, dossier 2546.
42. Ibid., 273, dossier 2786.
43. Ibid., 286, dossier 2978.
44. Ibid., 354, dossier 3836.
45. Ibid., 429, dossier 5068.
46. Ibid., 443, dossier 5330.
178 REYNALD ABAD

graciable, sauf cas particuliers, et même très particuliers, fondés plutôt sur la
situation des suppliants que sur la nature du faux.
L’attitude de la monarchie elle-même à l’égard des faussaires est beaucoup
plus difficile à saisir, car les dossiers des procureurs généraux ne conservent pas
toujours la trace des décisions prises en définitive à l’égard des suppliants. Le cor-
pus restreint de cette étude sur le faux n’échappe pas à cette lacune : pour toutes
les demandes considérées, il ne subsiste que 65 décisions suffisamment bien
attestées pour être considérées comme certaines. Les décisions positives repré-
sentent 35,4 % du total, les décisions négatives 64,6 %. Même s’il n’est pas
possible d’affirmer que l’équilibre serait le même si l’on disposait de toutes les
informations nécessaires, il reste que ce résultat est cohérent par rapport à la
pratique générale de la grâce au XVIIIe siècle. Quoique la monarchie suivît la plu-
part du temps l’avis du procureur général, elle était globalement plus indulgente
que lui. Il est vrai que le roi avait vocation à être plus miséricordieux que le mi-
nistère public ; il est vrai aussi que la pression des intercesseurs se faisait sentir
de manière plus forte à la Cour qu’au parquet.

Il ne faut pas se dissimuler que l’analyse exclusive du faux tend à créer une
unité artificielle au sein d’une criminalité multiforme que les magistrats envisa-
geaient sous divers angles, en particulier sous celui de la prévarication. Il de-
meure néanmoins que la fausseté jetait un discrédit spécifique sur le crime,
spécialement aux yeux des procureurs généraux, qui s’alarmaient de tout ce qui
portait atteinte à la « confiance publique », spécialement lorsque ces atteintes
provenaient de personnes revêtues d’une fonction publique. Il n’y a donc
qu’une apparence de paradoxe dans le fait que les chefs du parquet se mon-
traient, en définitive, beaucoup plus enclins à accorder des lettres de clémence
pour homicide que pour faux.

Reynald ABAD
Université Paris-Sorbonne (Paris IV)
LES NOTAIRES AU CHÂTELET DE PARIS
FACE À LA PROCÉDURE D’INSCRIPTION EN FAUX
DE LEURS ACTES (XVIIe-XVIIIe SIÈCLES)

PAR

MARIE-FRANÇOISE LIMON-BONNET

Dans son Répertoire de jurisprudence, à la rubrique « Acte », Guyot rappelle que


« lorsqu’on se plaint de la fausseté d’un acte, on ne peut l’attaquer que par la
voie de l’inscription en faux, et il fait foi tant que les juges ne l’ont pas déclaré
faux. Ils doivent même en ordonner l’exécution provisoire, à moins que de fortes
présomptions ne les engagent à décider autrement »1. Cette seule définition suf-
fit à dire combien l’inscription en faux d’un acte notarié est lourde de consé-
quences pour cet acte de juridiction volontaire, réputé faire foi en justice en
raison même de son caractère, de son « authenticité » au sens que le droit posi-
tif donne aujourd’hui à ce caractère.
Les fonds judiciaires de la Section ancienne des Archives nationales nous
ont conservé de manière groupée quelques affaires d’inscription en faux d’actes
de notaires de Paris2. Les actes en question sont datés de 1603 à 1787. Il s’agit
donc d’affaires instruites tant avant qu’après l’ordonnance criminelle de 1670 et
l’ordonnance sur le faux principal et le faux incident de 1737, les deux textes
principaux de la monarchie absolue sur la question3.

1. Joseph Nicolas Guyot, Répertoire universel et raisonné de jurisprudence civile, criminelle, canonique et bé-
néficiale, Paris, 1784, t. I, p. 141.
2. La série U rassemble des « Extraits, copies et mémoires intéressant diverses juridictions,
procédures et pièces déposées aux greffes ». Aux Archives nationales, les articles cotés U 1316 à
U 1329 sont des « Actes notariés déposés au greffe du parlement de Paris, la plupart à l’occasion
d’inscriptions en faux, 1570-1789 » ; spécialement, U 1324 à U 1326, « Paris (Notaires au Châtelet
de), 1603-1787 ».
3. François-André Isambert, Decrusy, Athanase-Jean-Léger Jourdan et Alphonse-Honoré Taillan-
dier, Recueil général des anciennes lois françaises depuis l’an 420 jusqu’à la Révolution de 1789…, t. XVIII, Paris,
180 MARIE-FRANÇOISE LIMON-BONNET

Nous nous proposons d’examiner ici ce que les caractéristiques matérielles


communes à ce petit corpus nous permettent d’inférer quant à l’affaire et la pro-
cédure qu’elle suit. Nous essaierons ensuite de déterminer quelle attitude adoptait
la compagnie des notaires du Châtelet, face à une implication très variable de ses
membres individuellement concernés.

I. — EXAMEN MATÉRIEL…

Le premier intérêt du fonds est matériel ; les actes attaqués sont conservés
dans de petits sacs à procès en toile de jute, contemporains des affaires, le greffe
du Parlement les ayant étiquetés et pourvus de toutes les mentions liées à la pro-
cédure. Dans les cas les plus favorables, les étiquettes cousues sur les sacs sont
très riches d’informations : nom du notaire devant lequel l’acte a été passé, nom
du notaire qui lui a succédé et a apporté l’acte, brève analyse et date de l’acte,
nom du conseiller chargé de l’affaire, noms de procureurs, etc. Par ailleurs, il est
manifeste que nous avons affaire aussi à des éléments lacunaires, qui ne permet-
tent pas d’appréhender l’affaire dans son entier. Il est alors extrêmement difficile
de déterminer avec quelque vraisemblance quelles pièces ont disparu, et pour-
quoi. Tout au plus constate-t-on que certaines portent des dates postérieures à
la fin de l’Ancien Régime ; on doit alors y voir des archives courantes ou semi
courantes, qui n’auront pas été détruites ou perdues à l’occasion de la suppres-
sion du Parlement et du transfert de juridiction parce que les affaires étaient en-
core en cours de traitement dans les années 1790. Une deuxième étiquette, glissée
dans la première, collée ou cousue, que portent certains sacs et qui donne le
nom du notaire, a été apposée plus tard, à l’époque révolutionnaire, voire lors des
premiers classements des archives judiciaires : on y lit l’indication « département
de la Seine », et le nom des notaires y est parfois mal transcrit.
Ce sont les premières étiquettes qui, avec les mentions marginales sur les
actes mêmes, nous permettent de proposer une analyse. De fait, sans elles, nous
serions parfois incapable de démêler des affaires où les parties en procès ne
portent pas forcément le même nom que les personnes mentionnées dans les
actes…

1830, no 623, p. 385 et suiv. (titre VIII de l’ordonnance criminelle, août 1670 « De la reconnoissance
des écritures et signatures en matière criminelle » et titre IX « Du crime de faux, tant principal
qu’incident ») ; ibid., t. XXI, no 214 (« Déclaration portant que ceux qui seront convaincus d’avoir
imité, contrefait, falsifié ou altéré les papiers royaux seront punis de mort », Paris, 4 mai 1720) ; ibid.,
t. XXI, no 253, p. 201 (« Déclaration concernant les inscriptions de faux », Paris, 7 octobre 1721)
et t. XXII, no 502, p. 1-50 (« Ordonnance concernant le faux principal et le faux incident, et la re-
connoissance des écritures et signatures en matière criminelle, Versailles, juillet 1737 »).
LES NOTAIRES AU CHÂTELET DE PARIS ET LE FAUX 181

II. — … ET QUANT AU « FONDS »

Le fonds, ou plutôt le corpus, regroupe cinquante-cinq affaires, toutes


concernant, à deux exceptions près, les notaires de Paris. Toutefois, un plus
grand nombre d’actes est impliqué, car il y a parfois plusieurs minutes par sac :
soixante-douze, selon notre compte. Le nombre n’est sans doute pas très élevé,
mais il nous paraît, sinon représentatif, du moins significatif des types d’actes le
plus fréquemment attaqués en faux. Le tableau ci-dessous classe les 72 actes in-
criminés selon une typologie que nous avons empruntée aux travaux de Jean-
Paul Poisson4 :

Actes de la famille Actes se rapportant Actes concernant Actes relatifs Actes de portée
à des opérations les mutations de au droit plus générale
de crédit propriété ou de d’Ancien Régime
jouissance d’un bien
Contrats de Constitutions : 5 Ventes Traités d’office : 2 Actes de dépôt : 11
mariage : 8 d’immeubles ou
biens fonciers : 4
Testaments : 5 Quittances : 2 Ventes Déclarations : 5
(+2) mobilières : 2
Inventaire Reconnaissances Baux : 6 Procurations : 2
après décès : 1 de dettes : 3
Don mutuel : 1 Transports : 5 Contre lettre : 1

Partage : 1 Obligations : 2 Autres : 4

Décharge de Titre nouvel : 1


subrogation : 1
17 = 23,6 % 18 = 25 % 12 = 16,6 % 2 = 2,7 % 23 = 32 %

Il ressort de ce classement que les actes les plus souvent inscrits en faux
(onze cas, soit 15 %) sont les dépôts au rang des minutes notariales. Cela ne
constitue pas vraiment une surprise. Par nature, les actes qui entrent dans cette

4. Parmi les nombreux articles de Jean-Paul Poisson consacrés à la nature des actes et à leur classifi-
cation ou comptabilité, voir notamment : Jean-Paul Poisson, « Introduction à l’étude du rôle socio-éco-
nomique du notariat à la fin du XVIIe siècle : trois offices parisiens en 1698 », dans Notaires et société.
Travaux d’histoire et de sociologie notariales, Paris, 1985, p. 247-263, et id., « L’activité notariale à Paris en 1751,
premières données statistiques globales », dans Notaires et société…, p. 297-308. Voir aussi Philip T. Hoff-
man, Gilles Postel-Vinay et Jean-Laurent Rosenthal, Des marchés sans prix, une économie politique du crédit à
Paris, 1680-1870, Paris, 2001 (Civilisations et sociétés, 105), et L’historien et l’activité notariale. Provence, Vé-
nétie, Égypte, XVe-XVIIIe siècles, dir. Gabriel Audisio, Toulouse, 2005 (Histoire notariale).
182 MARIE-FRANÇOISE LIMON-BONNET

rubrique sont initialement des conventions rédigées presque toujours sous seing
privé. L’intérêt de les déposer dans un second temps au rang des minutes était de
leur faire acquérir ce que le droit positif dénommerait aujourd’hui « l’authenticité
notariée » et la force exécutoire qui va avec, toutes caractéristiques qui n’avaient
pas été voulues par les signataires à l’origine. Si le dépôt ultérieur a finalement été
contesté, c’est qu’une partie ne le souhaitait plus, ou ne l’avait jamais souhaité !
Aujourd’hui, en effet, le droit positif considère que les conventions sous
seing privé déposées au rang des minutes du notaire n’acquièrent l’authenticité
que « si le dépôt est effectué avec reconnaissance d’écriture et de signature par
toutes les personnes physiques étant elles-mêmes intervenues à l’acte sous seing
privé. Le procédé est simple mais requiert à nouveau la présence réelle et di-
recte de tous les signataires pour l’établissement de l’acte de dépôt, ce qui peut
fréquemment poser des difficultés pratiques »5. Lesdites personnes certifient,
aux termes de l’acte de dépôt, que le document déposé a été effectivement signé
par elles, ce qui implique qu’elles se sont toutes deux accordées préalablement
sur la nécessité du dépôt. La procédure atteste leur commune volonté de confé-
rer au document authenticité et force exécutoire. Or, les actes de dépôt retrou-
vés dans les affaires d’actes inscrits en faux ne sont souvent signés que d’une
seule des parties ; ainsi, par exemple, tel double original6 d’un écrit sous seing
privé de 1707, contenant un compte entre un échevin perpétuel de Vendôme,
Godineau, marchand de fer, et un officier de la duchesse d’Orléans nommé
Guyonneau. L’acte de dépôt chez le notaire, de 1709, n’est signé que de Godi-
neau. En 1713, Guyonneau s’inscrit en faux, ce qui veut dire qu’il conteste le ca-
ractère secondairement authentique et exécutoire du compte. Godineau
demande alors au successeur du notaire d’apporter l’acte pour que le tribunal en
juge. Au-delà du dépôt lui-même, on peut donc deviner que c’est son motif qui
constituait le fond du litige.
Pour le reste, on n’est pas véritablement surpris par le nombre de pièces
contestées liées à des opérations de crédits (18), ou à des testaments (5 à 7, soit
7 à 10 %) : enjeux financiers et affaires d’héritage ont toujours puissamment
motivé les plaideurs ; c’est un gros tiers de nos actes. La relative quantité des
contrats de mariage (8, soit 11 %) surprendra sans doute davantage, à notre
époque qui ne connaît plus le régime dotal et le droit du douaire…
Enfin, il faut noter que certains de ces actes ne sont pas à proprement par-
ler des minutes, mais des brevets. S’ils figurent dans les sacs, c’est parfois, comme
il est précisé, à l’initiative d’une des parties, et pas du notaire, ce qui est cohérent.

5. André Pone, « L’acte notarié dans les engagements commerciaux », dans Journal spécial des socié-
tés françaises par actions, no 272-273, 29-30 septembre 1995, p. 67.
6. AN, U 1325.
LES NOTAIRES AU CHÂTELET DE PARIS ET LE FAUX 183

Or, distinguer une minute d’un brevet n’est pas toujours chose aisée : la typo-
logie peut bien sûr guider, mais elle ne suffit pas. On se fiera aussi à la taille du
papier timbré, plus petit, mais surtout, à la mention que les parties n’ont pas
voulu en laisser minute (au moins un cas7), ou à l’absence de celle signalant
qu’une expédition a été faite8.

III. — TOUT FAIRE POUR NE PAS LÂCHER LA MINUTE…

L’inscription en faux est, on s’en doute, redoutée par la compagnie des no-
taires du Châtelet, car même si ces affaires constituent un infime pourcentage des
milliers d’actes passés par le notariat de la capitale en près de deux siècles9, elles
mettent à chaque fois en cause les fondements mêmes de la profession. Cela dit,
c’est rarement le notaire qui semble mis en cause dans ce qui relève en général de
la justice criminelle, car touchant « celui qui se rend coupable d’une supposition
frauduleuse pour cacher ou altérer la vérité au préjudice d’autrui »10.
Bien sûr, à l’égard des minutes d’actes inscrits de faux, les notaires n’ont jamais
été dispensés de les déposer au greffe, mais dans l’attitude de la compagnie, il faut
souligner un réflexe patent à la lecture des registres de délibérations de la com-
munauté comme à celle des recueils d’actes et de jurisprudence laissés par ses
membres : l’extrême circonspection avec laquelle est accueillie la demande de
versement d’un document notarié au greffe, et le déplaisir tout aussi grand à se
défaire d’une minute, même quand c’est sur ordre formel de l’autorité judiciaire.
Premier argument a contra : ce que nous appellerions aujourd’hui le secret
professionnel. Guillaume Levesque, auteur d’un Recueil des chartres, lettres, titres et
arrests de l’Antiquité […] des notaires et gardenottes du roy au Chastelet de Paris11, s’insurge,

7. AN, U 1324, acte du notaire Antoine Gaultier, étude III, du 26 janvier 1655 « dont les parties
n’ont pas voulu estre retenue minute ».
8. Une abréviation, souvent dans le coin supérieur gauche : « Ft gr », ou quelque chose de ce
type, pour « Fait grosse ».
9. Nous sommes devant cinquante-cinq affaires. Même s’il ne s’agit sans doute que d’un reliquat,
ce nombre est très modeste lorsque l’on sait qu’un notaire parisien reçoit une quarantaine d’actes par
mois au XVIIe, et que de grosses études du XVIIIe siècle, comme par exemple celle de Charles Nicolas
Duclos Dufresnoy, en reçoivent entre sept et huit cents par an, soit entre soixante-dix et quatre-vingts
par mois. La base ARNO qui comprend le dépouillement informatique exhaustif des actes des no-
taires de Paris pour les années 1551, 1751 et 1761 affiche respectivement environ 22 000 actes pour
1551, 60 000 pour 1751 et 75 000 pour 1761. Voir aussi, pour une exploitation des résultats quanti-
tatifs d’ARNO, mais également d’autres comptabilisations de l’activité notariale parisienne, les nom-
breux articles de Jean-Paul Poisson, par exemple, J.-P. Poisson, « L’activité notariale à Paris en 1751… ».
10. J. N. Guyot, Répertoire universel…, t. VII, article « Faux », p. 301 et suiv.
11. Chartres, lettres, titres et arrests, de l’antiquité, chappelle, droicts, fonctions, pouvoirs, exemptions et privilèges des
notaires et gardenottes du roy au Chastelet de Paris, recueillis par Me Guillaume Levesque, notaire audit Chastelet,
184 MARIE-FRANÇOISE LIMON-BONNET

dans cette véritable Défense et illustration des privilèges de la compagnie, contre la


volonté de certains d’aller contre le secret professionnel que doivent les notaires
aux parties ; et de mentionner plusieurs contentieux ayant tourné à l’avantage des
notaires. Lui-même avait été impliqué dans une certaine affaire André Vernes-
son contre Mathurin Débonnaire. Il s’était opposé, en janvier 1647, à l’exécution
d’une décision du Châtelet de novembre 1646 qui lui enjoignait dans cette affaire
de trahir le secret : « Il est inouy, avait-il soutenu, et contre les règles, de vouloir
faire subir l’interrogatoire, estant notaire, personne publique, à qui l’ordonnance
deffend de révéler le secret des parties, et contre les actes duquel n’y ayant point
d’inscription en faux, il est sans raison de luy demander l’interrogatoire, n’es-
tant pas mesme obligé de prester la moindre affirmation dont la foy et les au-
thoritez de ses actes le doit exempter ». Le notaire Levesque s’était alors contenté
de déclarer, pour satisfaire celui qui l’accusait de détenir une contre-lettre, « qu’il
n’avoit aucun escrit en sa possession […] que les minutes des trois contrats pas-
sés par ledit Débonnaire les 4 août, 28 octobre 1645 et 8 mai dernier [1646] ».
La sentence du Châtelet du 8 janvier 1647 donna, en effet, raison au notaire ; la
partie adverse, persistant dans son attitude tenta de faire inscrire les contrats en
faux, mais fut condamnée par le Parlement, comme en première instance, le 20
août 165012. Le notaire est dispensé de témoigner ou de déposer en ce qui
concerne « le fait de sa charge » et le « secret des parties »13.
De son côté, Simon François Langloix, successeur et continuateur de Guil-
laume Levesque dans le recueil des textes et décisions favorables à la compagnie,
consacre un chapitre entier à établir « que les notaires ne doivent point communi-
quer leurs minutes ou répertoires »14, deux affaires à l’appui. La première implique
le notaire Toussaint Bellanger ; celui-ci doit présenter à la première sommation le
répertoire des minutes de son prédécesseur, Denis Bechet, et le sien, afin que les
directeurs des créanciers d’un certain Coquille puissent y retrouver différents
actes. Le Parlement rend un arrêt le 29 juillet 1706 concluant à ce que l’affirma-
tion de Me Bellanger qu’il ne détenait pas les actes en question devait suffire aux
plaignants sans que ceux-ci aient accès aux répertoires. Dans l’autre, Me Oudart
Artus Gervais, aux dires des demandeurs, devait être tenu de « représenter les

ancien syndic et l’un des déléguez de la communauté des notaires. Me Jean Delmas estant doyen, Mes Eustache Cor-
nille, François Ogier et Philippes Le Moyne syndics, et Me Pierre Huart, greffier, Paris, 1663. Guillaume Le-
vesque est notaire de 1634 à 1694 (étude C).
12. G. Levesque, Chartres, lettres, titres…, p. 814 et 815.
13. Confirmé encore par sentence du Châtelet du 21 octobre 1609 concernant les notaires Fran-
çois Le Vasseur et Simon Moufle : G. Levesque, Chartres, lettres, titres…, p. 812-813.
14. Simon François Langloix, Traité des droits, privilèges et fonctions des conseillers du roy, notaires, gardes-
notes et gardes-scel de Sa Majesté au Châtelet de Paris, Paris, 1738, chapitre XLVIII, « Que les notaires ne
doivent point communiquer leurs minutes ou répertoires ».
LES NOTAIRES AU CHÂTELET DE PARIS ET LE FAUX 185

notes et minutes qu’il avoit des remboursements faits par le roi en 1715 et 1720 à
Jeanne Fleuret ou à Charles Alexandre de Lamothe », dans un partage successoral
contesté par une partie des héritiers. Le notaire estime la demande non recevable
car « il a toujours offert aux demandeurs […] de leur délivrer les actes qu’il pouvait
avoir passez pour ledit sieur de Lamothe, la dame sa mère, et la dame de Lamothe,
en lui indiquant les dates ». Or les demandeurs veulent « tous les répertoires et mé-
moires qu’il [le notaire] avoit de tous les actes par lui passez et reçuz en qualité de
notaire depuis le mois de mai 1713 ». L’arrêt du Parlement du 5 juin 1736 est favo-
rable au notaire, mais Simon François Langloix ajoute un nota en forme de commen-
taire à sa présentation qui montre que la lutte a été rude et l’enjeu d’importance :

Les doyen et syndics des notaires de Paris ayant été remercier sur cet arrêt
M. le Premier Président et M. l’Avocat général, ces deux magistrats leur di-
rent que la Cour avoit senti de quelle importance il étoit pour le public de
ne point dévoiler le secret de leurs minutes : mais qu’en même temps, son
intention étoit que les notaires facilitassent le plus qu’ils pourroient aux
parties la délivrance des actes dont elles auroient besoin, principalement
lorsque ces parties se trouvoient être héritiers de ceux qui avoient
contracté, auquel cas ces héritiers pouvant n’avoir que de légères idées des
actes qu’ils demandoient, les notaires devoient faire une exacte recherche
de tous ceux qu’ils avoient reçus pour ceux à qui ces héritiers succédoient.

De manière générale, en effet, les notaires n’aiment pas à se défaire de leurs


minutes. Ainsi, Antoine Gaultier15, notaire au milieu du XVIIe siècle, n’hésite pas
à attaquer pour cela une décision du Parlement. Une demoiselle Suzanne Boujard,
épouse d’un Jean Mousnier, secrétaire du roi, a obtenu un arrêt du 7 juillet 1650
obligeant Gaultier à lui remettre une minute signée Rouyer. Gaultier obtient
satisfaction par un arrêt du 20 juillet 1655 : un notaire ne saurait se défaire d’une
minute, même contre restitution de l’expédition correspondante ; il s’engagera
à porter la minute au greffe en tant que de besoin. Et pourtant, le même Gaultier
apporte une minute de désistement par Suzanne de Baudart [Boujard ?], à la re-
quête de Guillaume Dubois, sieur Duplessis, lequel en a besoin dans l’instance
qui l’oppose à la demoiselle de Baudart16.

15. AN, U 1324, acte de désistement déposé du 21 août 1654, chez Antoine Gaultier, notaire rue
de la Tisseranderie de 1643 à 1663, étude III. Sur le sac : « Me Gaultier, nore à Paris. // Minutte de dé-
sistement porté au greffe civil de la cour par moy Anthoine Gaultier, nore et gardenottes du roy n[ot]re
sire en son Ch[âte]let de Paris soubs[signé]. A la requête de Guillaume Du Bois, esc[uyer] sr Duples-
sis pour luy servir en l’instance allencontre de dlle Suzanne de Baudart, suivant commandement à moy
fait par Chauffourneau, huissier, en lad. cour le vingt quatrième jour de juillet M VIc cinquante cinq.
// M XXVI [sic] juillet M VIc LV ». Le cas est relaté par G. Levesque, Chartres, lettres, titres…, p. 845.
16. AN, U 1324.
186 MARIE-FRANÇOISE LIMON-BONNET

Dans le même ordre d’idée, la communauté avance un arrêt du 7 mai 1660, dans
une affaire que la compagnie a cette fois elle-même portée devant le Parlement.
Demanderesse contre dame Françoise de La Foucaudière, elle s’oppose, en effet,
à un arrêt de mars 1660 condamnant deux des siens, Jean Demas et Pierre Muret,
parce qu’ils avaient refusé de laisser leurs minutes au greffe en tant que pièces
de comparaison aux pièces contre lesquelles il y avait inscription de faux ; les
deux notaires se disaient pourtant prêts à « représenter » les minutes dès que re-
quis. La Cour donne droit à cette revendication et ordonne que les notaires « re-
présenteront leurs minutes au parquet des gens du roy et en ladite cour lors
du jugement du procès ». Une autre décision du même type est obtenue le 9
août 1680, concernant le notaire Antoine Bobusse. Dans le même sens va un
arrêt du Conseil privé du 14 août 1665, touchant Balthazard d’Orléans pour les
testament et codicille déposés d’un dénommé Martin17.
La contestation n’a plus lieu d’être après l’ordonnance de Louis XV de juillet
1737 sur le faux principal et le faux incident. Langloix lui-même le reconnaît18. Les
minutes inscrites en faux doivent être déposées au greffe de la juridiction où le
procès se poursuit. Même, avec l’article 16 de l’ordonnance, tombe la ligne de dé-
fense de la compagnie à propos des pièces requises seulement pour comparaison :
« Si les pièces indiquées pour pièces de comparaison sont entre les mains de dé-
positaires publics […], le juge ordonnera qu’elles seront apportées, suivant ce qui
est prescrit par les articles 5 et 6 à l’égard des pièces prétendues fausses ; et demeu-
reront au greffe pour servir à l’instruction ; et ce quand même les dépositaires
d’icelles offriraient de les apporter toutes les fois qu’il seroit nécessaire […] »19.
Puisqu’il s’agit de procédure, on pense bien que toute résistance n’était pas
éteinte, en dépit de l’ordonnance. À la fin de l’Ancien Régime, le débat semble
s’être déplacé vers la question du compulsoire. Cet élément de procédure avait
comme objet de contraindre le notaire, et plus généralement tout dépositaire
public de titres, actes et registres, à représenter l’acte réclamé par celui qui avait
obtenu en sa faveur des lettres de compulsoire ou une commission par ordonnance
du juge. Ces lettres ou cette commission étaient remises à un huissier ou un ser-
gent à verge, qui pouvait contraindre le notaire à présenter l’acte demandé. Le
compulsoire déchargeait et mettait le notaire à l’abri de tout reproche20 ; à défaut
de lettres ou de commission, il pouvait « faire difficulté », comme le dit Guyot, à
délivrer des copies car « c’est une loi que le secret des familles ». De fait, en raison

17. S. F. Langloix, Traité des droits…, chapitre XLIX, p. CLXVII à CLXVIII.


18. S. F. Langloix, Traité des droits…, chapitre XLIX, « Concernant la représentation des minutes
inscrites de faux ou requises pour pièces de comparaison ».
19. F.-A. Isambert et al., Recueil général…, t. XXII, no 502, p. 1-50.
20. J. N. Guyot, Répertoire universel…, t. IV, article « Compulsoire », p. 330-331.
LES NOTAIRES AU CHÂTELET DE PARIS ET LE FAUX 187

des « difficultés qui survenoient journellement entre les notaires du Châtelet de


Paris et les huissiers chargés de signifier des lettres de compulsoire, et qui consis-
toient en ce que ceux-ci prétendoient que ceux-là devoient leur représenter les
minutes des actes pour qu’ils pussent les transcrire eux-mêmes dans les procès-
verbaux », un règlement fut pris le 12 août 1779. Le compulsoire n’était pourtant
pas nécessaire à chaque fois qu’on avait besoin d’un acte dont la minute était chez
le notaire ; la procédure n’était prévue « que dans le cas où le notaire refuse de
représenter un acte sur le fondement que celui qui en demande l’expédition lui
paroit sans qualité pour l’exiger ».

IV. — … ET, AU MOINS, RELEVER D’UN JUGE AU CHÂTELET

Enfin, les notaires s’efforcent aussi de relever exclusivement de la juridiction


parisienne : Châtelet en première instance, parlement de Paris en appel. Jouissant
d’ailleurs des privilèges de committimus et de garde gardienne, ils s’appuient sur
diverses jurisprudences et une déclaration du roi donnée à Nancy le 20 août
1673 pour n’être pas entraînés devant de tierces juridictions21. Des « particu-
liers », à la suite d’inscriptions en faux « malicieusement formées contre des
testaments et autres actes passés par les notaires du Châtelet » obligent ces derniers
« sous prétexte de conflict, ou par des demandes à fin d’évocation sur parentez
ou alliances, d’aller plaider en des juridictions éloignées ». La déclaration « or-
donne que toutes les causes et procès civils et criminels mus contre lesdits notaires
ou contre aucun d’eux concernant leur ministère et les fonctions de leur office
soient à l’avenir […] jugez en première instance au Châtelet de Paris, et par appel
en la cour de Parlement […] ». Les notaires Jean Chapelain, Rallu, Gilles, Le
Boucher, Couvreur, Navarre, Thouin et Dupuys en ont excipé22.

V. — QUANT AU NOTAIRE IMPLIQUÉ…

L’implication du notaire est variable, selon que la pièce est demandée pour
comparaison, inscrite en faux incident ou en faux principal.
À plusieurs reprises, dans les dossiers conservés dans la série U des Archives
nationales, le notaire est impliqué à son corps défendant : en effet, l’inscription

21. S. F. Langloix, Traité des droits…, chapitre XII, p. XVIII et XIX.


22. S. F. Langloix, Traité des droits…, p. XIX-XX. Langloix introduit d’ailleurs une nuance intéressante
sur les actes inscrits de faux : les actes reçus par les notaires de Paris en la forme authentique ne sau-
raient être déposés qu’au Châtelet ou parlement de Paris ; les actes reçus par d’autres, ou faits sous
signatures privées et dont ils sont simples dépositaires, au greffe de la juridiction où est instruite
l’affaire. Voir l’affaire Navarre au parlement de Dijon : S. F. Langloix, Traité des droits…, p. CLXVIII.
188 MARIE-FRANÇOISE LIMON-BONNET

en faux prévoit souvent la production de pièces de comparaison23, permettant


la confrontation d’écritures pour reconnaître si elles sont de la même main. On
parle aussi de vérification d’écriture. La comparaison d’écritures peut se prati-
quer tant au criminel (ordonnances d’août 1670 et de juillet 1737) qu’au civil
(ordonnance d’avril 1667). En matière de comparaison d’écritures, cependant,
la déposition des experts ne fait pas preuve suffisante ; le juge doit la regarder,
surtout en matière criminelle, comme une semi-preuve, en raison de l’incerti-
tude de l’art24.
Sur les cinquante-cinq affaires (dont cinquante-trois parisiennes) de notre
corpus, douze sont clairement identifiées comme ne requérant le notaire et sa mi-
nute qu’à titre de pièce de comparaison. Dans beaucoup d’autres affaires, les
mentions sur le sac ou sur l’acte sont trop peu explicites pour que l’on puisse
trancher, mais c’est un successeur, parfois bien lointain, qui apporte la minute
au greffe et c’est un indice qui peut plaider – mais pas toujours – pour la pièce
de comparaison. Le magistrat préfère, en effet, utiliser un acte authentique en
pièce de comparaison ; préférence qui deviendra de droit avec l’ordonnance de
1737 concernant le faux principal, le faux incident et la reconnaissance des écri-
tures et signatures en matière criminelle, qui le prévoit d’ailleurs expressément
en son article 1325. La procédure prévoit de dresser procès-verbal de la présen-
tation de ces pièces de comparaisons, lesquelles, si elles sont admises par le juge,
sont paraphées par celui-ci et le procureur du roi.
L’implication peut être autrement importante quand c’est la minute même du
notaire qui est dénoncée comme fausse, mais là encore il faut distinguer deux de-
grés : celui du faux incident, et celui, le plus grave, où le notaire commet un
crime de faux par ses écritures, ses paroles ou ses faits. La procédure distingue
en effet deux types de faux, principal et incident. Le faux principal est l’objet
même de l’action en justice, de nature criminelle. Le faux incident, de loin beau-
coup plus fréquent, est une inscription de pièce en faux dans le cadre d’une autre
procédure, souvent civile au demeurant : « Le faux incident commence par une

23. J. N. Guyot, Répertoire universel…, t. IV, art. « Comparaison d’écritures », p. 256 : « On appelle
pièces de comparaison des pièces reconnues que l’on produit pour les confronter avec celles qui
sont à vérifier » ; Claude Joseph de Ferrière, Dictionnaire de droit et de pratique…, t. I, Toulouse,
1779, p. 301 : « C’est un moyen dont on se sert pour découvrir si un écrit est de la personne à qui
on l’attribue, ou non, par l’examen qui s’en fait par des experts et gens à ce connoissans, avec
d’autres écritures ».
24. J. N. Guyot, Répertoire universel…, t. IV, art. « Comparaison d’écritures », p. 256.
25. Art. 13. « Ne pourront être admises pour pièces de comparaison que celles qui sont authen-
tiques par elles-mêmes : et seront regardées comme telles, les signatures apposées aux actes passés
devant notaires ou autres personnes publiques, tant séculières qu’ecclésiastiques, dans le cas où
elles ont le droit de recevoir des actes en ladite qualité ».
LES NOTAIRES AU CHÂTELET DE PARIS ET LE FAUX 189

inscription en faux que forme l’une des parties contre une pièce prétendue
fausse, produite dans une instance par l’autre partie qui veut en tirer avantage »26.
Dans le corpus dépouillé, tous les dossiers conservés qui ne sont pas de simples
comparaisons d’écriture sont en fait des faux incidents. Il y a par exemple ces deux
« minutes », qui sont en fait au mieux des brevets de partage « dont les parties n’ont
pas voulu estre retenue minute », du 26 janvier 1655, passés devant Antoine Gaul-
tier, et déposés au greffe par un bourgeois de Paris, ami de l’un des co-partageants27.
Autre exemple de faux incident, cet écrit contenant quittance d’août 1687, déposé
un mois plus tard au rang des minutes d’un notaire, lequel acte est inscrit en faux
en 1688 par la direction des créanciers d’un commissaire ordinaire des guerres28.
Même chose dans l’affaire qui oppose, en 1685, le maître des requêtes Antoine
Turgot au maître des comptes Bernard. Turgot inscrit un acte en faux au cours
d’une procédure : il s’agit d’une constitution de rente ratifiée en 166829. Notons que
c’est Bernard qui fait venir la pièce de chez le notaire, car il compte montrer qu’elle
est bien sincère. L’acte est-il finalement reconnu faux ? Nous n’avons pas pu recher-
cher le jugement de la cour dans les archives du Parlement.

VI. — … QUE LUI REPROCHE-T-ON ?

Les documents du corpus sont autant de cas d’espèces. La consultation des


recueils de jurisprudence, cependant, nous permet d’avoir quelque idée quant
aux modalités du faux en écriture. Sont en effet susceptibles d’être reprochées
au notaire plusieurs actions fautives, particulièrement :
1) Prétendre une personne présente à l’acte alors qu’elle était absente. Dès
1604, un arrêt du Parlement du 4 décembre rappelle aux notaires de Paris « que
doresnavant lesdits notaires qu’en tous contracts qu’ils recevroient et passe-
roient, feroient signer toutes les parties, tant celles qui s’obligeroient, que celles
qui accepteroient ».
2) Ajouter ou retrancher à un acte après qu’il a été passé.

26. J. N. Guyot, Répertoire universel…, t. VII, art. « Faux », p. 302.


27. AN, U 1324 : « Me Gaultier, nore à Paris. // Deux minuttes de partages maintenus faux passés
entre Germain d’Orlemant [sic] et Jacques Horlement [sic] par-devant Bonot et Gaultier nores au
Châtelet le 26 janvier 1655 déposez par led. Germain d’Harlemont [sic] es mains d’Estienne Lucas ».
28. AN, U 1325.
29. Sur l’étiquette : « Me Chuppin, nore à Paris. // Minutte d’un contrat de constitution du 3 avril
1668 par messire Robert de Rasez, marquis de Monnyme, à Me François Picques, et ratiffication en
suitte par dame Élizabeth Du Grippon, espouse dud. sieur de Monnyme du 22 décembre 1669,
contenant en tout dix rolles dont huict sont escripts.// Pour messire Jacques Bernard, marquis Du
Mesnil Garnier, maistre des comptes // contre messire Antoine Turgot, seigneur de Saint-Clair,
maistre des requestes. // No 28/4e sac. / M Le Doulx. // M VI JUIN M VIC IIIIXX V.
190 MARIE-FRANÇOISE LIMON-BONNET

3) Détruire ou perdre des minutes. Dans ce cas, nous avons trouvé l’exposi-
tion d’une intéressante affaire qui s’est terminée par un arrêt du Parlement du
19 mai 1651 selon lequel l’expédition d’un testament, dont la minute avait été
soustraite en l’étude du notaire, doit tenir lieu de minute30.
4) Avoir fourni une expédition différente, quant au texte, de la minute. On
signalera un arrêt du 3 juin 1697 qui condamne un notaire du Châtelet à faire
amende honorable, puis à un bannissement de neuf ans : il avait délivré une grosse
d’un contrat de 150 livres de rente dans laquelle le dénommé Raudot paraissait
solidairement obligé avec sa femme, mais le dénommé Raudot n’avait en fait
signé la minute « qu’en temps qu’il autorisait sa femme à passer cet acte ». Un
autre exemple est proposé par Levesque31 : l’affaire opposant la demoiselle de
Cujac au sieur Bouveau. Un arrêt du Parlement du 16 juin 1646 décharge un
notaire de Paris, Eustache Cornille, d’une inscription en faux portée contre lui le
20 février 1644, en considérant que c’est par erreur qu’il avait daté du 7 septem-
bre 1626 l’expédition d’une minute de quittance du 27 septembre 1626 !
Les affaires les plus graves n’ont pas laissé de traces dans le corpus tiré de la
série U. Il y en a eu pourtant quelques-unes. Au XVIIe siècle deux notaires pari-
siens au moins furent destitués, convaincus de faux32. Le cas de François Cres-
pin est peu clair. Ce que l’on en sait nous est connu par les registres de
délibérations de la communauté, qui retranscrivent « le procès du testament de
mort » de Crespin « fait en la chambre de la Question » le 2 août 1658. Il sem-
ble que ledit Crespin ait impliqué faussement dans cette affaire son confrère
Guillaume Levesque, notre auteur, pour détourner les soupçons, puis qu’il ait fini
par le disculper33. Le cas de Deshayes, condamné à la pendaison en 1764 par

30. G. Levesque, Chartres, lettres, titres…, p. 838-842. L’affaire concerne le notaire Edme Bonot le-
quel, après plainte déposée en 1650 dans une affaire de testament, se voit rendre l’expédition au-
thentique dudit testament en guise de minute. La cour avait demandé à entendre le notaire en
second ainsi que ceux qui avaient été présents à la lecture du testament.
31. G. Levesque, Chartres, lettres titres…, p. 828-831.
32. Marie-Françoise Limon, Les notaires au Châtelet de Paris sous le règne de Louis XIV. Étude institu-
tionnelle et sociale, Toulouse, 1992 (Histoire notariale), p. 76 et suiv.
33. On se reportera au registre des assemblées de la compagnie, à la date du 24 septembre 1658,
cité dans M.-F. Limon, Les notaires au Châtelet…, p. 76.
34. André-Guillaume Deshayes, né en 1700, notaire de 1728 à 1764 (étude XII), rue des Deux-
Ponts, dans l’île Notre-Dame, puis, à partir de 1742, quai d’Orléans, près le pont de la Tournelle,
échevin de Paris en 1762. Il épouse la fille de Me Germain Angot, Élisabeth. Les deux filles issues
de ce mariage épousent l’une Me Nicolas Frémyn et l’autre Me François Le Jay. Deshayes meurt en
1772 à Turin et n’a pas été pendu, contrairement à ce qu’affirme Faustin Foiret en citant Mercier
et son Tableau de Paris (Faustin Foiret, Une corporation parisienne pendant la Révolution, les notaires, Paris,
1912, p. 12). Voir M.-F. Limon, Les notaires au Châtelet…, p. 76 et Noémie Santacana, Les notaires au
Châtelet de Paris, à l’époque du cardinal de Fleury (1720-1750), mémoire de maîtrise d’histoire moderne,
université Paris IV-Sorbonne, 2004, p. 38.
LES NOTAIRES AU CHÂTELET DE PARIS ET LE FAUX 191

sentence du Châtelet après avoir été accusé de faux et de soustraction de minutes


est mieux connu34. La mort n’est pas toujours requise ou obtenue contre un
notaire convaincu de faux : signalons un bannissement de neuf ans assorti d’une
amende, prononcé en 172835. Jean-Paul Poisson avait lui aussi mis en lumière
quelques scandales du XVIIIe siècle et certaines défaillances individuelles : le
procès du notaire Arnoult – acquitté en 1779 ; la déconfiture de Le Bœuf de
Le Bret en 1781 ; le suicide de Bronod, notaire du clergé, mais il s’agit là de ban-
queroute plus que de faux. Le mémorialiste Bachaumont signalait aussi en 1786
le cas de Dubreuilh, « espèce de brouillon agité et presque fou, [qui] commet
toutes sortes de friponneries ; il est arrêté et pendant plusieurs années obtient
de diverses juridictions des décisions qui tout en le maintenant dans les prisons
du Châtelet, lui épargnent les rigueurs des lois contre les faussaires »36.
Si l’ensemble de la compagnie paraît être resté très sain, il n’en reste pas moins
qu’une déclaration du roi est prise dès 173437 et prend la mesure pénale de l’ins-
cription en faux notarié : les notaires convaincus de faux seront poursuivis comme
faussaires.

Revenons pour conclure sur le sort des minutes mêlées à des affaires de faux
en écriture. Il est en effet parfaitement possible, dans la mesure où les fonds
d’origine sont conservés au Minutier, de vérifier l’impact de la procédure dans
les archives de l’étude38. Normalement, le répertoire mentionne l’acte, avec ou
sans une mention supplémentaire signalant son dépôt au greffe. L’absence de
l’acte au répertoire (sauf si celui-ci a été reconstitué à une date bien ultérieure)
confirme le statut de brevet de certaines « minutes » mises en sac. Lorsque
que l’on se tourne, après le répertoire, vers les liasses d’actes, les situations
sont variables. Parfois, il n’y a rien : une absence que seule la mention de l’acte
au répertoire et sa présence aujourd’hui dans la série U viennent dénoncer. Plus
intéressant, parfois, on trouve une copie de l’acte et quelques pièces jointes ayant
trait à la procédure expliquant l’absence de la minute : extrait des registres du
Parlement, lettre de compulsoire, ou simplement billet d’un client demandant à
son notaire de déposer l’acte au greffe. Évidemment, quand le notaire a ainsi
bien fait les choses, le contexte de l’affaire revit. Il parle de copie, d’expédition
– sans doute lui échange-t-on l’expédition contre la minute. Il y a même des cas,

35. J. N. Guyot, Répertoire universel…, t. VII, art. « Faux », p. 311.


36. Cité dans Jean-Paul Poisson, « Le notariat parisien à la fin du XVIIIe siècle. Matériaux et orien-
tations pour une étude socio-économique et des idées politiques », dans id., Essais de notarialogie,
Paris, 2002, p. 396.
37. Faite à Versailles le 28 décembre 1734 puis enregistrée le 15 février 1735. AN, AD II 21.
38. D’ailleurs, dans les répertoires on constate que d’autres ont déjà eu l’idée de cette vérification :
une fine écriture contemporaine renvoie ainsi parfois aux cotes des articles U 1324 à U 1326.
192 MARIE-FRANÇOISE LIMON-BONNET

très intéressants au plan diplomatique, de copie figurée, où ont été imitées


jusqu’aux signatures des parties, une sorte de « forgerie » assumée et très officielle
destinée à remplacer aux yeux du notaire l’acte manquant dans son minutier39.
Ces « fantômes » témoignent de la conscience professionnelle du praticien, mais
permettent aussi sans doute de conclure que le notaire savait bien qu’il ne re-
verrait peut-être jamais sa minute, quelle que soit l’issue de la procédure. Cette
certitude peut expliquer, au moins autant qu’une volonté de « marquer son ter-
ritoire », l’opposition manifestée par la compagnie au dépôt des minutes de ses
membres au greffe de la justice.

Marie-Françoise LIMON-BONNET
Archives nationales,
Minutier central des notaires de Paris

39. C’est le cas de cette obligation du 29 mars 1647, initialement cotée au Minutier central
ET/XLI/203 et aujourd’hui conservée en réserve sous la cote RS/1158, qui a gardé, comme les
actes de la série U, son sac de toile (voir infra, figure no 1). Dossier d’un haut intérêt diplomatique
parce que suffisamment documenté par les notaires titulaires de l’office qui ont apposé systémati-
quement des mentions marginales et conservé les pièces de procédure à eux adressées pour suivre
l’affaire, laquelle dure de 1647 à 1681. À l’origine, il y a une obligation de 35 000 livres entre diffé-
rents maîtres de forges et un bourgeois de Paris, datée du 29 mars 1647, passée devant le notaire
Destrechy (voir infra, figures no 2 et 3). Le 13 mars 1655, une sentence des Requêtes du Palais de-
mande au notaire successeur de Destrechy, Robert de Vaux, d’apporter au greffe la minute de l’acte,
car celle-ci est inscrite en faux dans un procès entre les maîtres de forges et les héritiers d’un sieur
de La Garde, bénéficiaire d’une déclaration en sa faveur du bourgeois de Paris. Le 19 avril le no-
taire Robert de Vaux s’exécute, procès-verbal est dressé. Il conserve le reçu du greffier des requêtes
et laisse dans son minutier une intéressante copie figurée de la minute initiale (voir infra, figure
no 4). Comme l’affaire dure, l’un des héritiers La Garde dépose bien plus tard, selon une procédure
classique, une requête au lieutenant civil du Châtelet pour obtenir une nouvelle expédition suivie
d’une ordonnance de seconde grosse en sa faveur les 14 et 15 juillet 1681. Or la minute est à cette
date visiblement toujours au greffe des Requêtes… On réintègre donc vraisemblablement cette
dernière au minutier du notaire : en effet, au bas de la minute, figure un acte de réintégration du
31 juillet 1681 de la minute dans le minutier Destrechy, tandis que le titulaire d’alors de l’étude,
Claude Guichard Mortier, délivre la seconde grosse le 1er août 1681, sans omettre à son tour d’en
faire mention en marge de la minute d’origine.
LES NOTAIRES AU CHÂTELET DE PARIS ET LE FAUX 193

Figure no 1 : AN, Min. centr., RS/1158, vue du sac contenant l’acte du 29 mars
1647. Cliché Archives nationales.
194 MARIE-FRANÇOISE LIMON-BONNET

Figure no 2 : AN, Min. centr., ét. XLI, 203, acte du 29 mars 1647 (RS/1158),
page 1, minute originale de 1647. Cliché Archives nationales.
LES NOTAIRES AU CHÂTELET DE PARIS ET LE FAUX 195

Figure no 3 : AN, Min. centr., ét. XLI, 203, acte du 29 mars 1647 (RS/1158),
page 2, minute originale de 1647. Cliché Archives nationales.
196 MARIE-FRANÇOISE LIMON-BONNET

Figure no 4 : AN, Min. centr., ét. XVI, 203, acte du 29 mars 1647 (RS/1158),
page 6, verso de la copie figurée effectuée en 1655 de l’acte de 1647. Cliché
Archives nationales.
QUAT R I ÈME PART I E

L A PA RT D U V R A I
LE JUGE DE L’IMPÔT ET LES FAUX
AU XVe SIÈCLE

PAR

KATIA WEIDENFELD

Pour défendre la spécialisation du juge de l’impôt, on affirme volontiers, au


XVe siècle, que « l’ordinaire et le fait des aydes sont tous separez et limitez l’un
de l’autre »1. Séparées, les juridictions ordinaires et extraordinaires le sont peut-
être. Mais, malgré les efforts royaux2, leur égalité est loin d’être réelle. Alors que
le Parlement criminel a gagné une certaine autonomie, la compétence criminelle
de la Cour des aides reste douteuse à la fin du Moyen Âge3. Lorsqu’un marchand
de Meulan est accusé en 1442 d’avoir vendu du vin aux « ennemis », à Mantes,
en fraude de l’imposition foraine, nul ne songe à laisser la Cour des aides se pro-
noncer sur le crime de lèse-majesté ainsi commis4. Ce n’est par conséquent pas
à la « juridiction des aydes », chargée des conflits occasionnés par la répartition
ou de la levée des impôts, qu’il revient de mener les procès criminels contre les
faussaires.
Dès lors, il peut sembler curieux d’associer le faux au juge de l’impôt. Mais
si la sanction de ce crime échappe à la juridiction des aides, son auditoire n’en
est pas moins le théâtre d’un incessant débat sur la vérité. Rien, ou presque, de
ce qui est évoqué devant la Cour des aides parisienne du XVe siècle n’échappe à
la suspicion de fausseté.

1. AN, Z1A 5, fol. 36v, 2 août 1410.


2. Gustave Dupont-Ferrier, Nouvelles études sur les institutions financières de la France à la fin du Moyen
Âge. Les origines et le premier siècle de la chambre ou cour des aides de Paris, Paris, 1933, p. 171.
3. Katia Weidenfeld, Les origines médiévales du contentieux administratif (XIVe-XVe siècles), Paris, 2001 (Ro-
manité et histoire du droit), p. 474.
4. AN, X1A 8303 fol. 182, 10 juillet 1442.
200 KATIA WEIDENFELD

Néanmoins, le faux et les faussaires y apparaissent surtout comme une pa-


renthèse dans la cause principale qui se poursuit dans un autre registre5. À vrai
dire, devant la Cour des aides comme devant le Parlement, il s’agit davantage de
falsifications que de faux forgés de toutes pièces. Mais elles s’insinuent partout.
La dénonciation de fausseté touche des documents (rôle, privilège, quittances ou
assignations6), mais aussi, et même surtout, des situations (domicile, activité ou
patrimoine).
L’attitude du juge à l’égard de ces faux – vrais, ou seulement allégués – ne
peut, en général, pas être connue. En effet, les archives de la Cour des aides don-
nent essentiellement accès aux plaidoiries. Si l’issue du litige est parfois connue,
la ratio decidendi reste le plus souvent obscure. Cette source met surtout en lumière
les positions adoptées par les avocats qui défendent le roi, les collecteurs ou les
contribuables.
Déceler, au sein de celles-ci, une évolution chronologique au cours du XVe siè-
cle ou une différenciation selon les intérêts représentés relève de la gageure. Les
avocats près de la Cour des aides médiévale raisonnent avant tout en juristes.
Pour conforter une apparence de vérité, ils s’efforcent d’extraire les principes
qu’ils formulent de leur contexte. Mais leurs plaidoiries révèlent une certaine
contradiction : régulièrement dénoncé, le faux y est fortement marginalisé.
Certes, dans quelques procès, « juger le faux » est un vrai enjeu. La controverse
porte sur l’existence d’un faux, ses conséquences ou, du moins, sur l’aptitude
de la Cour des aides à le déceler (I). Mais dans la majorité des affaires, les avocats
– des deux parties – s’emploient surtout à détourner l’attention de la question
de l’authenticité des privilèges ou des situations alléguées. Loin des appels à la
vérité portés par les ordonnances sanctionnant sévèrement les faussaires, ils font
souvent l’économie de la démonstration du faux (II).

I. — DÉMÊLER LE VRAI DU FAUX

Tout au long du XVe siècle, la Cour des aides ne cesse d’affirmer la plénitude
de sa compétence en matière fiscale. Elle entend en particulier retenir dans son
giron l’appréciation de la portée des exemptions fiscales comme la sanction des
crimes commis par les officiers des aides. La compétence de la juridiction des

5. Cette caractéristique existe également, et de manière plus surprenante, dans les procès criminels
contemporains, Kouky Fianu, « Détecter et prouver la fausseté au parlement de Paris à la fin du
Moyen Âge », dans Écrit et pouvoir dans les chancelleries médiévales : espace français, espace anglais, éd. K. Fianu
et De Lloyd J. Guth, Louvain-la-Neuve, 1997 (Textes et études du Moyen Âge, 6), p. 289-308.
6. Un officier royal est ainsi dit « assigné en faulx » sur un receveur des aides : AN, Z1A 8, fol. 72,
11 septembre 1432, et fol. 98, 17 mai 1433.
LE JUGE DE L’IMPÔT ET LES FAUX AU XV e SIÈCLE 201

aides sur ces questions est un terrain de conflit où la volonté royale réglée se
heurte à la puissance absolue du roi (1).
Parfois au centre du débat, les moyens susceptibles d’être mis en œuvre pour
faire la lumière sur la fausseté invoquée révèlent également la fragilité d’une vraie
décision juridictionnelle sur le faux (2). Enfin, un procès, unique, mérite d’être
cité : les avocats y discutent de la valeur d’un jugement rendu, alors qu’un faux
a entaché la procédure (3).

1. Apprécier le faux : la compétence

Appelés devant la Cour des aides, les clercs7, les écoliers8 ou les monnayers9
déploient une énergie remarquable pour échapper à sa compétence. Tous affir-
ment ne devoir présenter leurs privilèges qu’à leurs « juges naturelz », à savoir les
« conservateurs » désignés par leurs privilèges. Pour ces privilégiés, vrais ou faux,
échapper à l’impôt, c’est ainsi d’abord échapper à la compétence du juge de l’im-
pôt pour « juger le faux » ou le vrai.
Le fameux privilège de Chalo-Saint-Mard apparaît sous ce jour devant la
Cour des aides. Attrait devant les élus de Chartres par le fermier de l’imposition
du poisson vendu en 1477, Simonnet le Gros y allègue « qu’il estoit privillégié
du privilleige de Chalo Saint Mas ». Obéissant à son exemption juridictionnelle,
les élus renvoient l’affaire à Paris devant les conservateurs du privilège, les maî-
tres des Requêtes de l’hôtel. Mais le fermier, appuyé par le procureur du roi,
n’entend pas laisser le procès entre les mains de ces derniers « lesquelz combien
qu’il feust question d’aydes s’esforçoient d’en cognoistre »10. C’est la décision sur
la compétence n’est pas neutre. Les Requêtes de l’hôtel, qui comptent parmi leurs
membres plusieurs privilégiés de Chalo-Saint-Mard, se montrent en effet d’ordi-
naire relativement bienveillantes dans l’octroi de l’exemption. À l’inverse, la Cour

7. Robert Généstal, Le « privilegium fori » en France du décret de Gratien à la fin du XIVe siècle, 2 t., Paris,
1921 (Bibliothèque de l’École des hautes études, 35 et 39), t. I, p. 122-127 ; K. Weidenfeld, Les ori-
gines…, p. 479 et suiv.
8. Jean Godin, notaire royal au Châtelet de Paris, qui se prétend diacre, bachelier en décret, éco-
lier étudiant en l’université de Paris et, par conséquent, franc de toute aide sur la vente du vin au
détail entend ne comparaître que devant le prévôt de Paris, conservateur des privilèges de l’Univer-
sité : AN, Z1A 18, fol. 193v, 5 novembre 1449.
9. Pour éviter le renvoi devant les maîtres des monnaies, il est plaidé que « les generaulx maistres
[des monnaies] n’ont la congnoissance que du fait des monnaies et non du fait d’aides, et n’ont la
congnoissance des monnoyers touchant fait d’aides, et que s’ilz en ont la congnoissance, dit que c’est
touchant le fait des monnaie. Aussi que ce n’est à eulx de decider de l’exempcion des monnoiers
mais à la Court [des aides] [...] Se lesd. generaulx maistres ont la congnoissance des monnoyers, c’est
au regard de ce qu’il touche leurs faiz particuliers, touchant fait de monnaie et non de fait d’aides » :
AN, Z1A 17, fol. 264v, 11 décembre 1448.
10. AN, Z1A 30, fol. 154v, 9 juillet 1477.
202 KATIA WEIDENFELD

des aides résiste à accorder un avantage fiscal au nom d’un privilège tissé de faux
depuis son origine jusqu’à sa prétendue confirmation en 133611.
Cette divergence entre la juridiction fiscale, d’une part, et l’organe de justice
retenue que restent les Requêtes de l’hôtel au XVe siècle, d’autre part, est révéla-
trice de l’ambiguïté de la position royale à l’égard du faux.
Les ordonnances royales des derniers siècles médiévaux condamnent
certes régulièrement, et avec fermeté, les diverses formes de fausseté. Les
juridictions réglées leur emboîtent le pas. Au XIVe siècle, la falsification d’écri-
tures ou de sceaux est un crime relativement répandu chez les officiers, qu’ils
agissent « par simplece » ou intentionnellement. Le plus grave, la contrefaçon
des matrices de sceaux, expose son auteur à la condamnation au dernier sup-
plice par le Parlement criminel12. Devant la justice des aides, la tonalité n’est
guère différente ; le vrai doit au moins être l’apanage de la chose publique.
Ainsi en 1402, le prétendant à un office de clerc des élus rappelle avec insistance
que son prédécesseur (Thévenin ou Thomas de Lisle), titulaire de l’office de-
puis vingt-neuf ans, a forgé un faux scel. « De raison, dit-il – en se référant au
droit savant –, un homme qui est faulz ne peut, ne doit estre officier. Il a com-
mis crime de faulz et l’a confessé comme il appert par sentence. Toutesvoies que
une personne fait une fausseté […], il est infame et ne doit point tenir office mais
le pert et ses biens selon droit […]. » Le faussaire, qui reconnaît être à l’origine
du sceau contrefait, objecte qu’il ne s’en est jamais servi. Mais cet argument
semble de peu de poids : « Que onques ne scella lettres dud. scel, que ce ne vault
pour ce qu’il fu prins sur le faict en faisant […] led. scel »13.
L’attitude du roi contraste cependant avec cette condamnation rigide. La clé-
mence royale n’est en effet pas systématiquement refusée aux faussaires. Dans
notre affaire relative à l’office de clerc des élus, le roi dépêche un sergent d’armes,
Jean Voes, dire à la Cour son souhait que l’officier à l’origine du faux scel ne soit
pas privé de son office. Pour assurer la bonne exécution de son ordre, il lui retire
même le jugement de l’affaire14, sans égard pour les ordonnances royales récur-
rentes confirmant la plénitude de compétence de la juridiction des aides quant
aux officiers fiscaux.

11. Pour une étude détaillée de ce faux privilège, voir Noël Valois, « Le privilège de Chalo Saint
Mard », dans Annuaire bulletin de la Société de l’histoire de France, 1886, p. 185-226 ; id., « Note complé-
mentaire sur le privilège de Chalo Saint Mard », ibid., 1896, p. 182-205.
12. Romain Telliez, Les officiers devant la justice dans le royaume de France au XIVe siècle : per potentiam of-
ficii, Paris, 2005 (Études d’histoire médiévale, 8), p. 484 et suiv. En 1391, au cours d’un procès est
évoqué un certain Berthelot, exécuté pour avoir contrefait le sceau du comte de la Marche : K.
Fianu, « Détecter et prouver… », p. 301.
13. AN, Z1A 2, fol. 127, 22 août 1402.
14. Ibid.
LE JUGE DE L’IMPÔT ET LES FAUX AU XV e SIÈCLE 203

2. Apprécier le faux : les moyens


Lorsque la Cour des aides parvient à assurer sa compétence, la question de
la preuve du faux dénoncé se pose.
Comme l’a montré Kouky Fianu, l’appréciation de l’authenticité des actes
passe essentiellement par leur aspect externe15. Avant d’argumenter sur la faus-
seté d’un privilège, il est ainsi fréquent – mais pas systématique – que les parties
réclament de le voir. En 1480, l’avocat de la communauté de L’Arbresle (Rhône)
demande à se faire présenter les lettres d’exemption invoquées par Jean France,
dit Pojal. Elles sont, dit-il d’emblée, « subreptices, obreptices, inciviles et desrai-
sonnables et que la cause n’est souffisant veu les grans charges que le peuple a
et que son affranchissement redondroit à la charge des autres [mais il ajoute] et
quant les verra proteste les impugner et debatre plus emplement »16. Si les pro-
cès devant le Parlement pénal révèlent une certaine attention au sceau, au grat-
tage ou aux ratures – indices d’une falsification –, devant la Cour des aides, un
élément paraît surtout révéler l’« orreption » : l’absence ou l’irrégularité de l’en-
registrement. À l’occasion de cet enregistrement par une cour de justice, l’acte
doit être vérifié. Comme son nom l’indique, la vérification est l’épreuve de vé-
rité des faits contenus dans les lettres. L’importance qu’y attachent les justices ur-
baines, en matière de rémission, a été démontrée17. Mais les juridictions
financières ne s’y intéressent pas moins. Dès lors que « la lettre n’est point ve-
riffiée », le privilège d’exemption fiscale allégué doit être écarté18. Il en va de
même pour les lettres d’anoblissement lorsqu’elles ne sont pas vérifiées, comme
le veut la coutume, à la fois par la Chambre des comptes et par la Cour des
aides19. En 1453, Hélon de Druy, fils de Perret Jacob dit de Druy, invoque de-
vant la Cour des aides son anoblissement ; mais les habitants de Decize (Niè-
vre) lui opposent « qu’il n’est verifié par les gens des Comptes et si ne sont
veriffiez que par ung costé, ainsi dit qu’il ne lui peut prouffiter »20.
Mais en général, le débat sur l’authenticité des documents ou, plus fréquem-
ment encore, sur la véracité des situations alléguées, ne peut pas se limiter à un
examen « sur pièces ». Le contrôle de la justesse des éléments invoqués implique
souvent de recourir à d’autres moyens de preuve.

15. K. Fianu, « Détecter et prouver… ».


16. AN, Z1A 31, fol. 444v, 12 août 1480.
17. Claude Gauvard, De grace especial. Crime, État et société en France à la fin du Moyen Âge, Paris, 1991
(Histoire ancienne et médiévale, 24), p. 67-68.
18. AN, Z1A 6, fol. 214, 3 juin 1416.
19. Gustave Dupont-Ferrier, Études sur les institutions financières de la France à la fin du Moyen Âge. Les fi-
nances extraordinaires et leur mécanisme, Paris, 1932, t. II, p. 178 et AN, Z1A 28, fol. 325v, 4 décembre 1471.
20. AN, Z1A 20, fol. 199v, 1er juin 1453, et fol. 206v, 8 juin 1453.
204 KATIA WEIDENFELD

Cette quête de la vérité prend parfois place avant l’engagement du procès, par
le biais d’une information21. Devant la Cour des aides, la mention du recours à
une enquête conduite par le juge est relativement rare. On peut toutefois citer
l’exemple de l’information menée en 1453 par les élus de Blois sur les paroles
reprochées par Étienne Préau, « homme vacabont et [qui] ne tient ne feu ne lieu
et que par ce n’est contribuable », à un collecteur, Martin Rapesse. Au moment
de faire exécuter un jugement ordonnant la restitution des gages saisis sur
l’exempt, le collecteur aurait « respond[u] inreveramment disant que pour lesd.
esleux ne leurs lettres, ne pour homme qui en parlast, il n’obeiroit à leurs lettres
et n’en feroit riens et feroit mectre led. Preau en prison ». Cette désobéissance
fut « raporté au procureur du roy [de l’élection] qui de ce fist fere infourmacion
et trouva les choses dessusd. estre vrayes […] ». Bien que le collecteur « nye »
lesdites « parolles » (« c’est assavoir que pour esleux ne pour leurs lettres etc. »),
l’information conduite par les élus justifie le procès dont il fait l’objet et lui vaut
une condamnation à l’amende22.
L’information peut également porter directement sur l’existence d’une falsi-
fication. En 1478, alors que leur avocat plaide devant la Cour des aides, plusieurs
notables de Joigny sont en prison : il leur est reproché d’avoir, dix années aupa-
ravant, trouvé « façon d’avoir le roolle [d’une taille] par devers eulx et sur eulx
osterent aucunes sommes desquelles ilz estoient chargez et diminuerent de leur
taux et le baillerent à d’autres ». Averti de ce « crime de fault qui – dit l’avocat
général du roi sur le fait des aides devant la Cour, de Thou – est cappital, maxime
quant il est fait es assietes qui ce font pour le roy », le procureur du roi « obtint
lettres par lesquelles estoit mandé faire informacion ». Ce que firent les élus,
sans ménagement pour les prévenus23.
Par ailleurs, pendant le procès, les juridictions des aides ordonnent parfois des
enquêtes pour étayer les affirmations des parties24. En 1432, un fermier du quart du
sel de Poitou demande la réduction du prix de sa ferme en invoquant son manque
à gagner du fait de la guerre. Il estime que les fermes sont baillées « par condicion
que se par fortune de guerre, d’Anglais ou d’ennemiz, ilz [les fermiers] ne povoient
exercer ne recueillir lad. ferme, qu’il leur seroit rabatu d’icelle ce qui s’en defauldrait ».
Or, selon lui, la guerre a fait rage dans le pays « et telement empeschié l’exercice du
quart que il n’a peu estre cueilly et y a eu plus de perte » que le loyer. L’existence

21. Sur cette procédure en matière criminelle, Louis de Carbonnières, La procédure devant la cham-
bre criminelle du parlement de Paris au XIVe siècle, Paris, 2004 (Histoire et archives, Hors-série, 4), p. 415.
22. AN, Z1A 20, fol. 141, 9 mars 1453.
23. AN, Z1A 31, fol. 37, 5 décembre 1478.
24. L’enquête civile paraît néanmoins, dans l’esprit du parlement de Paris, se distinguer nette-
ment de celle menée en matière criminelle : L. de Carbonnières, La procédure…, p. 434.
LE JUGE DE L’IMPÔT ET LES FAUX AU XV e SIÈCLE 205

de cette clause, préfigurant la théorie de l’imprévision, n’est pas contestée : « Bien


est vray que es lettres obligatoires est contenu que “se les Anglais empeschoient
la ferme, ce leur seroit deduit”, mais dira mercy, ilz ne l’ont point empeschée
ne autres aussy car au temps du bail de la ferme, il y avoit gens es places »25.
Pour discerner le vrai du faux entre ces affirmations contradictoires, la Cour
ordonne une enquête26.
L’enquête repose essentiellement sur le témoignage. Celui-ci constitue un
instrument-clé, aussi bien pour attester de l’existence, ou de l’authenticité, d’un
document écrit que pour déterminer la réalité de situations alléguées27.
Pour apprécier la paroisse d’appartenance de taillables, des témoins sont ainsi
sollicités28. C’est également à des témoins que Colin Sauvegrain fait appel pour
établir, en 1416, contre le collecteur de la taille de Chef-du-Pont (élection de Cou-
tances), que « son pere estoit noble extraict de noble lignee suivant les armes »29.
Mais si un rôle important est assigné aux témoins, le crédit accordé à leur
parole n’est pas assuré. La figure du faux témoignage est presque consubstan-
tielle à celle du témoignage30. À l’instar des juristes savants31, les avocats posent
en effet des conditions à la recevabilité de ce moyen de preuve.
En 1436, selon Louis Chevrier, son père, Pierre, l’un des plus riches de la
ville, décide de quitter la métropole lyonnaise pour Vienne. Il fait partie de ces
patriciens dont la fortune, principalement assise sur la rente foncière et secondai-
rement sur les fermes, le commerce et le change, subit de plein fouet le pillage et
le dépeuplement des campagnes, les dévaluations monétaires et la baisse des
loyers urbains32. Avant de partir, il prend cependant la précaution d’en avertir
les conseillers de la ville pour qu’« ilz le feissent raier et mettre hors de leurs
papiers ». Quelques années plus tard, Louis Chevrier et sa femme – qui se pré-
tendent de surplus nobles – sont cependant appelés au paiement de l’impôt à
Lyon. Devant l’insistance des autorités municipales, ils obtiennent du roi, après

25. AN, Z1A 8, fol. 66, 4 juillet 1432.


26. AN, Z1A 8, fol. 73v, 10 octobre 1432.
27. L’audition des témoins paraît également être un élément essentiel de l’enquête criminelle :
voir notamment L. de Carbonnières, La procédure…, p. 459 et suiv.
28. AN, Z1A 27, fol. 50v, 12 décembre 1467 ; AN, Z1A 6, fol. 274, 24 octobre 1416.
29. Un débat s’engagea d’ailleurs sur les modalités du recueil des témoignages : « Led. Colin re-
quist que ses tesmoings feussent examinez sanz saon ; il répondit qu’il en vouloit saonner aucuns
et est la coustume de les saonner avant qu’ilz soient examinez » : AN, Z1A 6, fol. 246v, 19 août 1416.
30. Sur la sanction du faux témoignage, voir L. de Carbonnières, La procédure…, p. 642 et suiv.
31. Sur la question de la validité en droit savant du témoignage unique, voir Yves Mausen, Veri-
tatis adiutor. La procédure du témoignage dans le droit savant et la pratique française (XIIe-XIVe siècle), Milan,
2006 (Pubblicazioni dell’Istituto di storia del diritto medievale e moderno, 35), p. 681 et suiv.
32. Histoire de Lyon, dir. André Pelletier et Jacques Rossiaud, t. 1 : Antiquité et Moyen Âge, Le Co-
teau, 1990, p. 395 et suiv.
206 KATIA WEIDENFELD

lui avoir « donné à entendre ledit affranchissement, led. partement etc. », des
lettres mandant aux gens de Lyon de les laisser « quicte et paisible ». Mais, comme
on peut s’en douter, l’entérinement de ces lettres ne va pas de soi. Devant les élus
auxquels elles sont présentées, Louis s’efforce d’établir la réalité du départ de la
famille Chevrier. À cette fin, il demande que les conseillers soient contraints à
« monstrer leurs registres ». Un élu est alors missionné « pour veoir iceulx registres ».
Mais en appel, Chevrier soutient que les conseillers de Lyon ne « lui ont mons-
tré iceulx registres depuis l’an mil IIIIC XXXIIII jusques à l’an IIIIC XXXVI et
les subsequent de l’an IIIIC XXXVI, mais les registres de l’an mil IIIIC XXXVI
esquelz estoient incorporee lad. lettre [faisant état du départ de son père] ne les
ont monstrez, disans qu’ilz ne savoient qu’ilz estoient devenuz et qu’ilz ne trou-
verent autre chose ». Ce n’est dès lors plus l’authenticité de la lettre qui est débat-
tue, mais celle des dates des registres présentés à l’élu33. Pour l’établir, les
conseillers de Lyon proposent de recourir au témoignage du procureur de la
ville : « Au regart des livres et papiers qu’il apperra par la depposition de Raou-
lin de Mascon que leur bailla les livres et papiers de l’année mil IIIIC XXXVI ».
C’est l’occasion pour son avocat, Simon, d’invoquer l’exigence d’un nombre mi-
nimal de deux témoins pour tenir compte d’une déposition : « C’est unius solus
testis et aussi qu’il dit pour soy descharger et que par ce foy n’y doit estre ad-
jioustee »34. C’est également en se réclamant du droit savant qu’il prétend écar-
ter comme irrecevable la déposition des habitants de la ville au profit de laquelle
l’imposition est établie.
Une attention réelle paraît ainsi portée à ce que les modes de preuve utilisés
devant la Cour des aides ne soient pas eux-mêmes entachés de fausseté. Pour
autant, la production d’un faux devant le juge n’a pas nécessairement des consé-
quences fatales pour la décision qu’il prend.

3. Apprécier le faux : les effets

C’est du moins ce qu’incitent à penser des plaidoiries prononcées en 150535.


Au début du XVIe siècle, la ville d’Aubusson est le théâtre d’un conflit qui a
des apparences assez classiques. Plusieurs notables contestent la manière dont
la taille royale a été assise. Les précédents consuls, disent-ils, ont procédé à la ré-
partition sans associer la « plus saine partie » des habitants36 ; ils ont ainsi très

33. Sur la mauvaise tenue des registres, voir A. Pelletier et J. Rossiaud, Histoire…, p. 426 et suiv.
34. AN, Z1A 19, fol. 134, 26 mai 1451, et fol. 137v, 29 mai 1451.
35. AN, Z1A 33, fol. 97v, 26 février 1505.
36. Sur la parenté entre la procédure de répartition de la taille et la procédure « législative », voir
Florent Garnier, Un consulat et ses finances : Millau, 1187-1461, Paris, 2006 (Études générales), aux
p. 305 et suiv. et p. 651 et suiv.
LE JUGE DE L’IMPÔT ET LES FAUX AU XV e SIÈCLE 207

opportunément omis de la répartition fiscale « LX ou IIIIXX personnes contri-


buables ». Mais l’enjeu du procès est ailleurs : les notables sont en effet attraits
devant le châtelain, puis devant les élus de la Marche pour avoir fait obstacle à
la levée de l’impôt. Assignés en personne et constitués prisonniers, ils se défen-
dent d’avoir empêché en rien les « deniers du roy ». Les élus prononcent une
relaxe et déclarent « torcionnere » leur ajournement « à comparoir en personne »
à l’instigation des consuls de la ville ; ces derniers sont aussi condamnés « es
despens ».
Devant la Cour des aides, le débat se noue, entre autres, sur la liquidation de
ces dépens que les consuls rechignent à payer. Rappelant qu’il « est impossible de
procéder plus juridicquement à l’assiete des tailles qu’ilz ont fait », ceux-ci soutien-
nent que la sentence « a esté donné soubz umbre d’un faulx exploit, par quoy ne
peut estre executée […] sentencia lata per textu falsorum instrumentorum rescindenda ».
Ils affirment en effet ne pas être à l’origine des « adjournemens et emprisonne-
mens [qui] ne furent jamais faiz à leur requeste » ; ils font en outre valoir que « le
sergent a dit et decleré que jamais il ne les avoit adjourné à comparoir en per-
sonne ». À cette allégation du droit savant, les notables répondent par un com-
mentaire de Bartole37. Selon celui-ci, la rescision du jugement rendu sur un faux
n’est encourue que si trois conditions sont réunies : primo, que les faux aient été pro-
duits en première instance ; secundo, que le jugement contesté n’ait pas déjà statué
sur le grief de fausseté ; tertio, que les faux instruments constituent le socle même
du jugement. Or, en l’espèce, disent-ils, « fuit de pretensa falsitate par lad. première sen-
tence et condempnation de despens cognitum et decisum par quoy de alleguer de pré-
sent de alleguer [sic] lad. prétendue faulseté, n’y a apparence soubz correction ».
Il est difficile d’en savoir plus, tant sur le contexte de cette affaire (plusieurs
pages du registre ont été découpées) que sur son issue. Mais ce procès paraît
assez emblématique du hiatus entre, d’une part, l’intérêt théorique pour la faus-
seté et, d’autre part, la faiblesse de ses incidences réelles.
En effet, à la lecture des registres de plaidoiries, il semble que la question de
l’authenticité soit souvent éludée. Peut-être en raison des difficultés de preuve,
les hommes de loi mettent souvent entre parenthèses la distinction du vrai et du
faux. Ils s’orientent plus volontiers vers d’autres stratégies pour faire obstacle aux
privilèges ou faits douteux invoqués par les contribuables qui cherchent à échap-
per à l’impôt.

37. Sur l. i C. Si ex falsis instrumentis (C. 7, 58, 1). Ce commentaire semble restreindre, au-delà de
la position adoptée par les canonistes, la possibilité d’exciper à tout moment de la procédure de la
fausseté des témoignages lorsque la question a déjà été évoquée au cours du procès. Sur le droit
canon, voir Y. Mausen, « Veritatis adiutor… », p. 756.
208 KATIA WEIDENFELD

II. — ÉLUDER LA QUESTION DE L’AUTHENTICITÉ

La question du faux paraît en effet souvent reléguée au second plan au pro-


fit de notions connexes, mais qui permettent de contourner la délicate question
de la preuve par une approche plus impressionniste. Les avocats près la Cour des
aides paraissent en particulier préférer la démonstration du « non-vrai » et de la
fraude à celle du faux, stricto sensu.

1. L’étendue d’une exemption : le vrai opposé au faux


Pour écarter les exemptions fiscales revendiquées, les collecteurs des impôts
ne se battent que très rarement sur le terrain de l’authenticité des privilèges al-
légués par les opposants. S’ils nient leur réalité, ils ne s’appesantissent pas sur
cette question. Plutôt que d’opposer l’argument de la fausseté, ils préfèrent le
plus souvent restreindre le champ d’application de l’exemption alléguée. Plutôt
que d’établir le faux, ils cantonnent le vrai.
Dès la fin du XIVe siècle, la justice laïque admet que les clercs qui ne vivent
pas cléricalement « ne doivent mie estre reputez clercs, ne jouir de privilège de
clerc »38. De la même manière, au XVe siècle, devant la juridiction des aides, la
jouissance des exemptions fiscales est subordonnée à ce que les prétendus
exempts répondent à l’image sociale attachée à leur exemption39.
On connaît bien les débats occasionnés par le privilège des universitaires40.
Pour faire pièce à une exploitation abusive des immunités accordées à la science,
la royauté réserve le privilège aux « vrays escolliers »41. Pour être un « vray escol-
lier », il convient notamment de résider dans la ville où l’université a son siège42.
Simon Héron a ainsi beau présenter des lettres du recteur de l’université de Paris
et bénéficier du soutien du procureur de celle-ci, les maire et jurés de Noyon se
refusent à lui accorder le bénéfice du privilège universitaire : « Ne se puet dire
vray escollier veu qu’il est demourant à Noyon »43.
De la même manière, les postes d’archers paroissiaux ne doivent pas être
convoités pour les seuls avantages fiscaux qu’ils procurent. Ainsi le roi prescrit-il

38. Jean Boutillier, Somme rural, éd. Louis Charondas le Caron, Paris, 1603, p. 716.
39. R. Telliez, Les officiers…, p. 386 et suiv. ; L. de Carbonnières, La procédure…, p. 336 et suiv.
40. Serge Lusignan, « Vérité garde le roy ». La construction d’une identité universitaire en France (XIIIe-XVe
siècle), Paris, 1999 (Histoire ancienne et médiévale, 55).
41. L’ordonnance du 19 juin 1445 (Ordonnances des rois de France, t. XIII, p. 428) restreint ainsi
l’exemption de la taille aux « vrays escolliers estudiens et generallement frequentans, demourans et
résidans es universitez de Paris, Orléans […] ».
42. AN, Z1A 12, fol. 3, 24 février 1440.
43. AN, Z1A 15, fol. 5v, 19 mars 1445, et fol. 197, 12 février 1446.
LE JUGE DE L’IMPÔT ET LES FAUX AU XV e SIÈCLE 209

dans l’ordonnance de Chinon du 3 avril 1460, de choisir des hommes peu for-
tunés, et « habiles et experts au fait de guerre ». Le « vrai » franc-archer est ainsi
celui qui met son habileté et industrie au service de la défense de la ville. Aussi
voit-on, devant la Cour des aides, des collecteurs refuser le bénéfice de la fran-
chise aux riches, aux hommes dont la vigueur physique ne permet pas un exer-
cice réel de la fonction44 et, plus encore, aux veuves des francs-archers45.
Dans ces tableaux du vrai – qui évitent d’interroger le faux –, il y a aussi
place pour le « vray noble ». La noblesse efficace est ainsi réservée à ceux qui
« fréquentent les armes » ou les ont fréquentées, se gardent de « faire chose des-
rogeant à noblesse » et descendent de « noble lignée ». Au début du XVIe siècle,
la qualité de « vray noble » est refusée à un « bâtard ». Les habitants de Sarcelles
entendent ainsi écarter la coutume selon laquelle « le fruict ensuyt le ventre et la
condicion d’iceluy »46 ; à leurs yeux, bastardus non est nobilis quia bastardus sequitur
ventram. Ils récusent l’idée d’une noblesse fondée par le droit du sang car nobili-
tas non est naturalis quia potest adesse et abesse47.
L’attribution de propriétés sociales à chacune de ces catégories d’exempts
permet ainsi de définir leurs contours par des indices qui, s’ils ne sont pas réu-
nis, excluent l’application du privilège. Ce qui n’a pas l’apparence du vrai est tenu
pour inefficace fiscalement.
Cette tendance à éluder toute prise de position sur le vrai ou le faux s’illustre éga-
lement à travers la conclusion de transactions. Pour mettre fin à un débat sur la
véracité d’un privilège, mieux vaut parfois un bon accord qu’une mauvaise preuve.
Antoine de Druy, petit-fils de Perret que nous avons rencontré tout à l’heure,
est, trente ans après son père, encore devant les généraux sur le fait de la justice des
aides à Paris pour l’entérinement de lettres royaux le déclarant noble et lui permet-
tant de « joyr dud. previllege de noblesse ». Las de ce litige, les parties décident
finalement de conclure un accord. Antoine accepte de verser 100 sous tournois
de rente annuelle et perpétuelle à la ville, contre la reconnaissance de sa noblesse
fiscale, qui emporte l’exemption de toutes tailles48. De telles pratiques transac-
tionnelles avec des exempts (ou prétendus tels) paraissent relativement fréquentes.
Ils témoignent d’un certain désintérêt, ou du moins d’une renonciation, à la mise
en lumière du faux (ou du vrai, d’ailleurs). Et pourtant, ces accords n’offrent sou-
vent qu’une sécurité temporaire. Ainsi, en 1416, les habitants de Saint-Gengoux

44. AN, Z1A 31, fol. 387, 10 juin 1480.


45. AN, Z1A 32, fol. 31, 29 novembre 1480 ; AN, Z1A 31, fol. 371v, 13 mai 1480.
46. Philippe Contamine, La noblesse au royaume de France de Philippe le Bel à Louis XII : essai de syn-
thèse, Paris, 1999, p. 58.
47. AN, Z1A 33, fol. 128, 4 avril 1505.
48. AN, Z1A 32, fol. 48v, 5 janvier 1481.
210 KATIA WEIDENFELD

(Saône-et-Loire) dénoncent l’accord passé avec Guinot Bougensal. Le consente-


ment de la communauté aurait été extorqué « par menaces d’argent et impres-
sion », à des « gens simples, insensibles et non saichans » ; plus structurellement,
la capacité de quelques-uns, même agissant au nom de leurs fonctions munici-
pales, pour engager la ville collegiatim et perpetue est mise en doute49.
Dans les plaidoiries, le faux (privilégié) apparaît ainsi souvent apprécié moins
en lui-même que par référence à une figure du vrai. Et celle-ci apparaît essen-
tiellement comme le produit d’un consensus social à un moment déterminé.

2. La règle de l’assujettissement : la fraude préférée au faux


De manière similaire, lorsque les modalités de l’assujettissement à l’impôt
sont en cause, la démonstration de la « fraude » éclipse souvent la question de
l’authenticité.
Confrontés à des contribuables qui, pour échapper à l’impôt, travestissent la réa-
lité de leur situation ou condition, les avocats des communautés et collecteurs s’effor-
cent de convaincre le juge de ne pas tenir compte des apparences. Mais, pour ce
faire, ils ne se placent pas sur le terrain de la dénonciation de la fausseté. C’est sous
la catégorie de la « fraude » qu’ils entendent faire céder l’apparence derrière la réalité.
Tel est le cas en présence de fausses domiciliations fiscales. Gustave Dupont-
Ferrier note que « lorsque les contribuables se trouvaient trop taxés dans une
élection ou une paroisse, ils acquéraient une maisonnette ou une logette dans une
autre où ils demandaient à être cotisés »50. Si l’on ne peut apprécier l’ampleur
réelle de ce phénomène, la pratique d’adoption d’une « demeure factice »51 est
très régulièrement dénoncée par les avocats. Son usage paraît sévèrement sanc-
tionné. Ainsi, un habitant qui avait confessé devant les élus être allé demeurer à
Saint-Prest (Eure-et-Loir) pour « cuider frauder lesdits habitans de Joy [Jouy] et
le roy » est condamné « a paier esd. deux parroisses pour l’abus par lui com-
mis »52. Mais pour faire pièce à un usage abusif de la « liberté [du contribuable]
de demourer ou bon lui semble »53, les communautés cherchent moins à établir
le domicile réel qu’à dénoncer la tricherie.
Le vocabulaire de la fraude est ici omniprésent, alors que celui du faux est
absent. Au milieu du XVe siècle, les habitants de Laleu (Charente-Maritime) ou
de Lyon contestent la prétention de Jean Seguinet, Hardy Maurongne et Jean

49. AN, Z1A 6, fol. 250v, 26 août 1416.


50. G. Dupont-Ferrier, Études sur les institutions…, t. II, p. 66.
51. AN, Z1A 6, fol. 274, 24 octobre 1416.
52. AN, Z1A 32, fol. 48v, 5 janvier 1481.
53. AN, Z1A 29, fol. 268, 9 juillet 1474.
LE JUGE DE L’IMPÔT ET LES FAUX AU XV e SIÈCLE 211

Rocart54, Jean Le Viste55 ou Louis Chevrier56 à être imposés hors de leur com-
mune. C’est, disent-ils, pour « deffrauder le roy » que ces bourgeois se sont ins-
tallés dans une ville voisine. Quelques années plus tard, les habitants de
Beaumont-la-Ronce (Indre-et-Loire) disputent quelques contribuables bien lotis
à ceux de Rouziers-de-Touraine. L’avocat des premiers relèvent que ces taillables
fortunés « s’en alerent a Roziers qui n’est distant que de troys pas de leurs mai-
sons en autres maisons qu’ilz avoient fait fere pour defrauder les deniers du roy
et afin qu’au lieu ou ils seroient le moins tauxez, ilz esleussent leur domicille »57.
Ainsi, les critères auxquels les avocats recourent, en puisant généreusement
dans le droit savant, pour définir le domicile fiscal ont moins pour objet de dis-
criminer entre le domicile réel et le domicile factice que de débusquer la domi-
ciliation frauduleuse, fixée dans le but unique d’éluder l’impôt. C’est peut-être ce
qui explique une juxtaposition de définitions, parfois contradictoires, issues de
sources multiples et non hiérarchisées.
La coutume fixe en principe le domicile, pour la répartition de l’impôt
comme pour la procédure judiciaire58, au lieu où se trouve le « feu et lieu ». « Le
domicille d’aucun habitant est tenu et réputé là où est sa femme demourant »,
dit l’avocat des habitants de Lisy-sur-Ourcq (Seine-et-Marne)59. Mais en réaction
aux maisonnettes déplacées au gré de la pression fiscale, le critère romain du lieu
de situation de la majorité des biens est parfois utilisé60. Pour trancher le cas de deux
habitants, la « femme, le pot et le lict », qui étaient installés à Saint-Clément (dans
l’élection de Senlis), passent au deuxième plan en 1481 ; car c’est à Morienval
(élection de Compiègne) qu’ils « ont leurs vaches et bestiaux et la pluspart de
leurs labours et ne vont que de nuyt en la parroisse de Saint Clement qui n’est
disant que d’un quart de lieu ou demye lieue…»61. À la vie familiale, on préfère
ainsi la vie économique car « de raison, dit l’avocat Bataille en 1468, les beufs sont
reputez estre de la ou ils labourent »62.
Mais ce critère peut aussi, à son tour, être éclipsé. Les avocats, qui ont par-
faitement assimilé les enseignements des romanistes depuis Accurse63, ne se

54. AN, Z1A 17, fol. 46, 20 janvier 1448.


55. AN, Z1A 19, fol. 32v, 2 janvier 1451, et fol. 69, 8 février 1451.
56. Ibid., fol. 134, 26 mai 1451.
57. AN, Z1A 31, fol. 223, 4 septembre 1479.
58. Philippe Paschel, « La demande en justice devant le Parlement civil au quatorzième siècle »,
dans Tijdschrift voor Rechtsgeschiedenis, t. 67, 1999, p. 75-07, à la p. 78.
59. AN, Z1A 29, fol. 93, 15 mai 1473.
60. Hugues Richard, « Esquisse d’histoire du domicile », dans Administration et droit. Actes des journées in-
ternationales d’histoire du droit (Rennes, mai 1994), éd. François Burdeau, Paris, 1996, p. 156-171, à la p. 165.
61. AN, Z1A 32, fol. 150, 16 mai 1481.
62. AN, Z1A 27, fol. 247, 22 octobre 1468.
63. H. Richard, « Esquisse… », p. 162 et suiv.
212 KATIA WEIDENFELD

contentent en effet pas, pour définir le domicile, d’un élément de fait, la posses-
sion de biens ; ils exigent aussi un élément intentionnel : l’animus perpetuo ma-
nendi. Un habitant de Wassy (Haute-Marne) y reste ainsi imposable bien qu’il
demeure à Montreuil-sur-Blaise car « n’y estoit alé causa perpetuo more mais pour
eviter la mortalité »64. De la même manière, les habitants de Chastres-sous-
Montlhéry (auj. Arpajon, Essonne) estiment que Jean Regnaut doit continuer à
y contribuer, malgré son départ à Paris « pour une grie [sic] maladie survenue a
sa femme et pour y trouver gerrison et senté [sic] ». À leurs yeux en effet, « n’y
seroit venu demourer causa perpetuo more, mais pour fraulder les deniers du roy »65.
La notion de fraude est également omniprésente lorsqu’il s’agit d’apprécier
la valeur et les effets fiscaux des autodonations. Au XVe siècle, il est relativement
courant qu’un individu décide « quelque temps avant sa mort ou parfois même
longtemps auparavant de se dépouiller totalement de ses biens » pour entrer
dans la dépendance d’un parent ou d’une abbaye66. Souvent consenties au pro-
fit d’exempts, ces pratiques sont bien connues des juristes pour être à l’origine
d’importantes dissimulations fiscales67. Elles donnent d’ailleurs lieu à de nom-
breux procès devant la Cour des aides.
Mais ici encore, pour écarter « une donnacion simulee », ils se fondent essen-
tiellement sur son but : « frauder le roy de ses tailles », comme le dit Hennecquin
au nom du collecteur de la paroisse de Boësses (Loiret)68. Ainsi, en 1416, le conten-
tieux entre Colin Baligaut et les habitants de Mont-Cauvaire (Seine-Maritime) est
plaidé devant la Cour des aides : alors que les biens de Colin avaient été saisis pour
le paiement de la taille, son frère « dist que les biens luy appartenoient par don et
transport que ledit Colin luy en avoit fait et s’aida de certaines lettres sur ce fecte
qu’il exiba et par icelles lettres apparoit que led. Colin s’estoit donné avecques sa
femme et tous ses biens aud. maistre Jehan ». Bien qu’il semble y apporter peu de
crédit, l’avocat de Mont-Cauvaire ne s’engage pas dans un débat sur l’authenti-
cité des lettres ; il se contente de relever que « ledit transport est fraude vraysem-
blablement et assez clere […] et n’est pas à croire que Colin qui est ainsné dud.

64. AN, Z1A 32, fol. 22 v, 18 novembre 1480, et fol. 78v, 13 février 1481 ; de même AN, Z1A 31,
fol. 436v, 2 août 1480.
65. AN, Z1A 32, fol. 198, 20 juin 1481.
66. Michel Petitjean, « Une façon d’assurer ses vieux jours : la démission de biens dans la pratique
notariale bourguignonne aux XIVe et XVe siècles », dans Mémoires de la Société pour l’histoire du droit et
des institutions des anciens pays bourguignons, comtois et romands, t. 48, 1991, p. 109-121 ; Charles de Mi-
ramon, Les « donnés » au Moyen Âge. Une forme de vie religieuse laïque, v. 1180-v. 1500, Paris, 1999.
67 André Gouron, « Doctrine médiévale et justice fiscale : Pierre Antiboul et son Tractatus de mu-
neribus », dans Analecta Cracoviensia, t. 7, 1975, p. 309-321, réimpr. dans id., La science du droit dans le
Midi de la France au Moyen Âge, Londres, 1984 (Collected Studies Series, 196), no X, à la p. 317.
68. AN, Z1A 32, fol. 182, 6 juin 1481.
LE JUGE DE L’IMPÔT ET LES FAUX AU XV e SIÈCLE 213

maistre Jehan et qui a sa femme et enfans qui ont bien mestier de leurs biens
ayent donné eulx et leurs biens audit maistre Jehan pour eulx asservir »69.
Afin de nier toute efficacité fiscale aux autodonations consenties dans le seul
but d’éluder l’impôt, les avocats enserrent la pratique dans des règles strictes.
Sont d’abord écartées comme frauduleuses les autodonations consenties par des
personnes qui sont en mesure d’assurer elles-mêmes leur train de vie. Aucune
portée ne doit ainsi être donnée, selon les habitants de Chablis, à la démission
de biens de Jaquet Bressart en faveur de son fils, prêtre, car « laboure luy mesmes
ses vignes »70. À l’inverse, Guillaume Le Fevre paraît, en 1481, pouvoir profiter
de l’exemption fiscale liée à sa donation à l’Hôtel-Dieu de Paris car il est « un
povre homme ancien de l’aage de IIIIXX ans ou environ qui en son temps a vou-
lentiers labouré et gaigné sa vie mais maintenant ne peut plus riens fere de ses
mains car tousiours a vescu de labours de vignes et ne se peut plus aider ne gai-
gner, pour cause de son ancien aage » ; mais cela fait alors « bien trente a qua-
rante ans passez qu’il s’est donné à l’Ostel Dieu de Paris ». Et par le passé, il
n’était pas question de lui accorder le bénéfice de cette autodonation71. Quant à
l’oblat, lorsque l’abbaye ne lui donne pas « porcion comme ung moyne », il ne
peut être regardé comme « donné sans fraulde »72.
La fraude est également révélée lorsque la donation avantage un des enfants
au détriment des autres. Bien que l’abbaye de l’Esclache à laquelle les frères
Sauterel prétendaient s’être « donnez corps et biens » ait volé à leur secours
pour soutenir le procès, ceux-ci ne parviennent pas à emporter la conviction du
collecteur de Chanonat (Puy-de-Dôme) : selon celui-ci, « ilz [les frères Sauterel]
ont des enfans qu’ilz ne pevent desheriter et par ce ne pevent fere icelle dona-
cion. Ilz marchandent chacun jour et marient leurs filles et par ce fault dire que
icelle donnacion est nulle et fraudule [sic] »73. Le même argument est opposé à
Pierre des Prez qui prétend s’être donné à son gendre, archer de l’ordonnance
du roi : « C’est une fraude car il a deux filz et une fille et ainsi ne se peut donner
au mary de la fille et frauder ses autres enffans »74. Les collecteurs de Précy-
sur-Oise tentent également de recouvrer la contribution due par Guillaume Le
Mosnier sur son fils, Thierry, prêtre, en rappelant que le père « a transporté
frauduleusement tous ses biens [au fils] combien qu’il ait d’autres freres »75. La

69. AN, Z1A 6, fol. 214v, 3 juin 1416.


70. AN, Z1A 32, fol. 43, 16 décembre 1480.
71. AN, Z1A 32, fol. 63, 26 janvier 1481.
72. AN, Z1A 19, fol. 205v, 19 janvier 1452, et fol. 255, 8 mars 1452.
73. AN, Z1A 17, fol. 41v, 19 janvier 1448.
74. AN, Z1A 29, fol. 282, 23 juillet 1474.
75. AN, Z1A 31, fol. 382v, 7 juin 1480.
214 KATIA WEIDENFELD

réponse que fait Thierry à cet argument en dit long sur la pratique : après avoir
souligné « qu’il n’en y a nul des enfans qui ont voulu prendre la charge de le
nourrir que l’appellant », il affirme avoir agi « intuitu pietatis et pour subvenir à
sond. pere ». La chute n’en est que plus rude : oubliant qu’il a reçu le patrimoine
paternel, ce fils exemplaire conclut, en forme de menace, que « ou il seroit tenu
de paier taille pour lui, fauldroit qu’il le [son père] mist hors car il n’y sauroit
fournir ».
Ainsi, en matière de domicile ou d’autodonation, la dénonciation du faux ou
du factice ne se traduit pas par une analyse des manières de travestir la réalité.
Elle tend surtout à renvoyer l’image de pratiques socialement inacceptables car
détournant un avantage fiscal de son objet. C’est au sens commun du « droit
juste » qu’en appellent les avocats lorsqu’ils contestent les fraudes et les abus
commis par certains contribuables.
Dans les procès en matière fiscale, tout est sujet à controverse. Et pourtant,
il est assez rarement question de fausseté. En dépit des incertitudes récurrentes
sur l’authenticité des documents et situations alléguées, les avocats médiévaux
paraissent ne porter qu’un faible intérêt à avérer la présence d’un faux. Dans un
grand nombre de cas, le débat est en effet déplacé : plutôt qu’établir la fausseté
d’un document ou d’une situation, les contradicteurs préfèrent investir un autre
terrain pour leur refuser toute efficacité fiscale. Pour cela, deux stratégies sont
privilégiées : la multiplication des conditions posées à la jouissance des exemp-
tions fiscales, d’une part, et la mise à l’écart des opérations (transports de biens
ou de domicile) ayant un but exclusivement fiscal, d’autre part.
Cette attention limitée à la question du faux contraste singulièrement avec
la virulente dénonciation politique et sociétale du faussaire. Cette antinomie
s’explique certainement par la difficulté de démêler le vrai du faux, dans un sys-
tème de preuves souvent elles-mêmes incertaines. La conscience des risques aux-
quels s’expose un avocat qui profère à la légère une accusation de fausseté contre
un adversaire y participe sans doute aussi. Mais cette éviction du faux, comme
notion technique, a peut-être également une autre justification. En se référant à
une notion supposée commune du « vrai » ou du «juste », les avocats réintrodui-
sent des éléments de consensus social dans un domaine marqué du sceau de la
discorde.

Katia WEIDENFELD
Centre de théorie et d’analyse du droit
(UMR 7074)
VÉRITÉ OU ACCORD ?
OFFRE ET DEMANDE DE JUSTICE DANS
LES TRIBUNAUX D’ANCIEN RÉGIME
(TURIN, XVIIIe SIÈCLE)

PAR

SIMONA CERUTTI*

Inversant la logique initiale de la question posée à travers ce volume, je voudrais


interroger le fonctionnement de quelques procédures civiles à l’œuvre dans des
tribunaux d’Ancien Régime, à partir d’une question spécifique : quelle était la de-
mande qui était adressée au procès ? Dans quelle mesure la détermination de la
vérité figurait parmi les attentes du public des tribunaux ?
Dans un numéro de la revue Quaderni storici consacré aux « Procédures de
justice », paru en 1999, Renata Ago et moi-même nous avons essayé de recons-
tituer le parcours qui, dans l’opinion commune, a fait de la salle des tribunaux
le lieu de la recherche et de la définition de la vérité. Nous avons souligné, d’une
part, le poids dans la construction de cette image, d’une vision évolutionniste des
disciplines juridiques, « dominée par la notion de progrès aussi bien dans le moment
de la définition d’une vérité objective, que dans la considération des instruments
de protection du prévenu »1. L’histoire du procès s’est apparentée ainsi à l’his-
toire du progrès scientifique, ce dernier marqué par une objectivité accrue et
perfectionnée. Dans la reconstitution d’une rationalité progressive du procès,
une place centrale a été faite au thème de la preuve (plutôt qu’à celui de la procé-
dure) ; et, dans ce cadre, au passage d’un procès dominé par l’oralité à un procès
dominé par l’écrit. Ce passage aurait signifié l’abandon progressif des critères de

* Les mentions à l’Archivio di Stato di Torino seront abrégées : Arch. St. Torino.
1. Renata Ago et Simona Cerutti, « Premessa », dans Quaderni Storici, t. 101, 1999, p. 307-313, à
la p. 308.
216 SIMONA CERUTTI

preuves archaïques et l’adoption de preuves plus modernes et efficaces. En outre,


cette transition témoignerait d’autres changements radicaux : l’adage « lettres
passent témoins » irait de pair avec une importance croissante de l’activité légis-
lative de l’État ainsi que, dans le procès civil, avec un nouveau rôle joué par le
juge en tant qu’organisateur de la procédure dans une compétition qui reste
essentiellement entre les mains des protagonistes ; et finalement, avec une plus
grande précision dans la vérification de la vérité. L’évolution du procès suivrait
donc un double parcours : vers une plus grande rationalité/objectivité des sys-
tèmes probatoires, et vers une formalisation accrue des procédures, signe de la
définition plus ferme du champ juridique.
Les données qui se sont présentées dans ma recherche ne confortent pas
cette évolution. Elles sont tirées d’une analyse qui a pris comme objet différentes
procédures judiciaires à l’œuvre dans une même ville d’Ancien Régime, Turin, la
capitale de l’État savoyard.
La procédure a été longtemps négligée par les historiens et aussi par les his-
toriens du droit « comme si, n’étant pas du “vrai droit”, elle n’avait pas mérité
l’attention des juristes dans le passé et, par conséquent, aujourd’hui, ne méritait
pas l’attention des chercheurs »2. Et pourtant, ce terrain est central pour com-
prendre une justice comme celle d’Ancien Régime, dont le principe inspirateur
n’était pas l’égalité face à la loi, mais plutôt la prise en compte ponctuelle des ca-
ractéristiques ainsi que des prérogatives des différents sujets qui constituaient son
public. La procédure mettait en avant les critères qui étaient pris en compte pour
administrer cette justice. De procédure, il était donc largement question, alors
que le problème de la preuve se trouvait inscrit dans ce champ plus large, qui lui
donnait sens. On pourrait dire que la hiérarchie entre les deux était inversée par
rapport à celle instituée en des temps récents par les historiens, davantage séduits
par les problèmes liées à la protection de l’accusé ou par la relation entre preuve
judiciaire et preuve scientifique.
Une fois donc prise en compte cette configuration entière du procès, dans
les situations sur lesquelles j’ai travaillé – les procès civils dans l’État savoyard de
la première moitié du XVIIIe siècle – il m’est apparu évident que le couple écrit-
témoins ne correspondait pas à une opposition fondamentale, car il ne renvoyait
pas à une signification différente du procès et à une idée de vérité plus ou moins
scientifique. Des procédures différentes, s’adressant à des figures sociales plus
ou moins inscrites dans un tissu communautaire, se dotaient de systèmes pro-
batoires différents pour atteindre un même but du procès : l’accord entre les
parties, la délimitation du conflit et la reprise des échanges, bien plus que la

2. Mario Ascheri, « Il processo civile tra diritto comune e diritto locale : da questioni preliminari
al caso della giustizia estense », dans Quaderni Storici, t. 101, 1999, p. 355-389, à la p. 364.
VÉRITÉ OU ACCORD ? 217

ferme individualisation d’une vérité judiciaire, et donc l’attribution du tort et de


la raison. Le langage de la « vérité des faits » qui étaient bien répandu dans les
salles des tribunaux instituait une parenté entre le « vrai » et le « consensuel » ;
alors que le contraire d’un propos « vrai » n’était pas un propos « faux », mais
plutôt un propos autour duquel il n’était pas possible de créer un accord. Cette
dimension du procès nous introduira aussi à une plus large utilisation des salles
des tribunaux comme de lieux non pas de la confrontation, mais plutôt de la
concertation pour l’enregistrement et la certification des droits.

Plusieurs tribunaux étaient actifs dans la ville de Turin dans la première moi-
tié du XVIIIe siècle, dans lesquels étaient en vigueur des procédures différentes :
la procédure ordinaire, celle qui nous est plus familière, suivant les normes du
droit positif, et prévoyant donc la présence du juge, la production du libelle de
la part de l’acteur, la citation du prévenu, la production de preuves, les réponses,
les argumentations des avocats, les sentences, etc. Les temps de cette justice sont
dictés par les intervalles, souvent importants, prescrits entre ces différentes
étapes. L’autre type de justice apparaît dans les sources sous des dénominations
différentes : elle est appelée expéditive, sommaire ou encore « à la mercantile »,
selon le style des marchands. Le Consulat de commerce est tout spécialement le
lieu d’actualisation de la procédure sommaire ; mais, en suivant des gradations
différentes et en fonction du public, celle-ci était observée aussi par d’autres ma-
gistratures, le Sénat et le vicaire de justice.
Cette procédure judiciaire était présentée comme différente de la procédure
ordinaire. Il s’agit d’un type de procédure relativement répandu dans les villes
italiennes, cité dans un grand nombre de leurs statuts,3 dont la parenté avec la

3. Sur sa diffusion, voir Alessandro Lattes, Studi di diritto statutario, t. I : Il procedimento sommario o pla-
nario negli statuti, Milan, 1886 ; Antonio Pertile, Storia del diritto italiano dalla caduta dell’ Impero romano
alla codificazione, t. VI : Storia della procedura, 2e éd., Bologne, 1966, part. II, p. 1-14 et suiv. ; Andrea
Costa, Oralità e scrittura nel processo civile, Imola 1917 ; Alessandro Lattes, Il diritto commerciale nella legi-
slazione statutaria delle città italiane, Milan, 1884, p. 258 et suiv. Voir en outre Giuseppe Salvioli, Storia
della procedura civile e criminale, Milan, 1927 (Storia del diritto italiano, 3-2), p. 327 et suiv. et p. 770 et
suiv. ; Jean Hilaire, Introduction historique au droit commercial, Paris, 1986 (Droit fondamental). La pro-
cédure sommaire a été l’objet, dans une période relativement récente, d’une série d’études portant
sur des institutions fort disparates. Pourtant, à la diversité des champs d’étude correspond une forte
convergence dans le jugement porté sur cette procédure ainsi que sur son destin. La justice sommaire
serait une forme de justice « imparfaite », « mineure », populaire ; à la limite elle correspondrait à un
ordre juridique alternatif de l’ordre juridique érudit. Par conséquent, sa défaite est envisagée comme
un processus inéluctable et nécessaire, correspondant à l’affirmation d’une justice plus « parfaite »
et plus formelle. L’empreinte évolutionniste de cette vision est manifeste. Voir en particulier Karin
Nehlsen von Stryk, « Ius comune, consuetudo e arbitrium iudicis nella prassi giudiziaria veneziana del Quat-
trocento », dans Karin Nehlsen von Stryk et Dieter Nörr, Diritto comune, diritto commerciale, diritto ve-
neziano, Venise, 1985 (Quaderni, 31), p. 107-139 ; Mario Ascheri, « Le decisioni nelle corti giudiziarie
218 SIMONA CERUTTI

procédure suivie en droit canon est explicite4, alors qu’il déroge à certaines règles
formelles en vigueur dans la procédure ordinaire5. Selon une première acception,
réductrice, cette procédure renvoie à un rite abrégé, peu coûteux, caractérisé par
un rôle arbitral du juge. En ce sens elle est appliquée dans plusieurs des tribu-
naux urbains : à Turin, le juge de la ville ainsi que le vicaire. Mais au delà de ces
caractères fondamentaux, cette justice possède plusieurs spécificités qui concer-
nent aussi bien ses attributions que le public auquel elle s’adresse6. À Turin, de-
puis la fin du XVIe siècle – le moment où j’ai commencé à en suivre les traces,
mais la tradition date au moins du XIIIe –, la référence faite à la justice sommaire
s’accompagne d’une liste précise de ses attributs : elle est brève, simplifiée, de
plano, sans écrits, sans bruits, sine figura judicii 7. Il existe une forte convergence

italiane del Tre-Quattrocento e il caso della Mercanzia di Siena », dans John H. Baker, Judicial Re-
cords, Law Reports and the Growth of Case Law, Berlin, 1989 (Comparative Studies in Continental and
Anglo-American Legal History, 5), p. 142-173 (du même auteur voir aussi Tribunali, giuristi e istitu-
zioni dal Medioevo all’età moderna, Bologne, 1990 [Ricerca, Storia]) ; Knut Wolfgang Nörr, « Procedure
in mercantile matters : some comparative aspects », dans The Courts and the Development of Commer-
cial Law, éd. Vito Piergiovanni, Berlin, 1987 (Comparative Studies in Continental and Anglo-Ame-
rican Legal History, 2), p. 195-202 ; António Manuel Hespanha, « Savants et rustiques. La violence
douce de la raison juridique », dans Ius commune, t. 10, 1983, p. 1-47; Giuseppe Pansini, « Le cause
delegate civili nel sistema giudiziario del Principato mediceo », dans Grandi tribunali e rote nell’Italia
di Antico Regime, éd. Mario Sbriccoli et Antonella Bettoni, Milan, 1993 (Pubblicazioni della Facoltà
di giurisprudenza, Macerata. Atti di Convegni, 4), p. 605-641. L’excellent travail de Carlos Petit
Calvo se détache de ces interprétations : « Derecho mercantil : entre corporationes y codigos », dans
Bartolomé Clavero, Paolo Grossi et Francisco Tomás y Valiente, Hispania entre derechos propios y de-
recho nacionales, Milan, 1990, p. 315-500. Pour l’aire anglo-saxone, voir également Charles Gross,
« The Court of piepowder », dans The Quarterly Journal of Economics, t. 20, 1906, p. 231-249 (réfé-
rence signalée par Andrea Caracausi) ainsi que le récent Peter King, « The summary courts and so-
cial relations in eighteenth-century England », dans Past and Present, t. 183, mai 2004, p. 125-172.
4. Sur les décrétales Dispendiosam et Saepe contingit promulguées par Clément V en 1306, A. Costa,
Oralità…, p. 45 et suiv. ; A. Lattes, Il diritto commerciale…, p. 259 et suiv. ; id., Studi…, p. 11 ; G. Sal-
violi, Storia della procedura…, p. 332 et suiv.
5. En ce sens elle s’inscrit dans le cadre, large, des procédures caractérisées par un arbitrium pro-
cedendi, ce principe qui légitime la procédure inquisitoriale (Massimo Meccarelli, Arbitrium. Un aspetto
sistematico degli ordinamenti giuridici in età di diritto comune, Milan, 1998 (Pubblicazioni della Facoltà di
giurisprudenza, università di Macerata, 2e série, 95), p. 275 et suiv. ; Alain Boureau, « Droit naturel
et abstraction judiciaire. Hypothèses sur la nature du droit médiéval », dans Annales. Histoire, sciences
sociales, t. 57, 2002, p. 1463-1488). Dans un livre que j’ai consacré au fonctionnement de cette pro-
cédure pendant le XVIIIe siècle (Simona Cerutti, Giustizia sommaria. Pratiche e ideali di giustizia in una
città di Ancien Régime, Torino, XVIII secolo, Milan, 2003 (Campi del sapere), d’où est tirée une partie des
donnés présentées dans cette contribution), j’ai montré que, dans le cas que j’ai analysé,
l’« arbitrium » dont il est question ne renvoie pas à une plus grande liberté du juge, affranchi de la
« figura iudicii », mais plutôt à une grande possibilité d’action des parties, qui, comme on le verra,
peuvent prétendre à se faire « juges dans leurs propres procès ».
6. A. Costa (Oralità…, p. 48) insiste sur ces variations locales.
7. Voir, par exemple, le titre I des Costituzioni rédigées en 1582 par Charles-Emmanuel Ier, « Della
VÉRITÉ OU ACCORD ? 219

entre cette formalisation et les caractères attribués à cette procédure par de


célèbres juristes du XIVe siècle, et notamment par Bartolo da Sassoferrato, juriste
et praticien du droit. Son traité De summaria cognitione commentarii 8 lui attribue les
mêmes qualités : summarie ou breviter renvoient à la réduction des termes dila-
toires, et, parfois, à la réduction des éléments de preuve ; de plano renvoie à l’ac-
célération du jugement (le juge pourra décider aussi les jours fériés) ; sine strepitu
désigne la limitation du nombre des témoins et l’exclusion des avocats et des
procureurs, « ou, tout du moins, la répression de leurs bavardages » ; sine figura
judicii, « la condition la plus importante, qui se suffit à elle seule, désigne l’exclu-
sion de toutes ces parties qui, bien qu’essentielles au procès, ne dérivent pour-
tant pas du droit naturel, mais, étant introduites par le droit commun positif, ne
concernent pas l’essentiel du jugement »9. Dans les Costituzioni piémontaises du
1582, cette clause est soulignée à plusieurs reprises, car le jugement devra s’ap-
puyer « sur la seule vérité du fait », et l’on devra « délaisser toute solennité qui
aurait été introduite par la loi commune, ou par nos propres décrets anciens, ou
par les statuts, ou encore par les coutumes des provinces et des lieux particuliers
et qui avait été suivie jusqu’à présent ; auxquelles lois, décrets, statuts, coutumes
nous dérogeons expressément »10.

Le Consulat de commerce, où la procédure sommaire était en vigueur, est un


tribunal qui a conservé une série riche et continue de procès. À partir de la deuxième
moitié du XVIIe siècle et jusqu’aux années 1730, le tribunal fut compétent pour toute
question concernant des actions de commerce ; ce qui signifie que dans ses salles
se présentait un public très varié, composé d’hommes et de femmes qui pou-
vaient être impliqués dans des affaires de quelques lires piémontaises – le prix

forma e stile che si hà da osservare nelle cause civili », dans Giovanni Battista Borelli, Editti antichi
e nuovi de ‘sovrani principi della Real Casa di Savoia, delle loro tutrici e de’ magistrati di quà da’ monti, Turin,
1681, p. I.
8. Publié par Hans Karl Briegleb, dans Einleitung in die Theorie der summarischen Prozesse, Leipzig,
1859, et repris par A. Lattes, Studi..., p. 11 et suiv.
9. Ibid., p. 11-12.
10. G. B. Borelli, Editti…, p. I : « Lasciando, e posponendo ogni solennità, che dalla legge commune,
o de’ decreti antichi, o da statuti, o dalla consuetudine delle provincie, e de’ luoghi particolari sia stata
introdotta, e in sino al tempo presente osservata, alla quale legge, decreti, statuti e consuetudini
espressamente deroghiamo » ; sur la clause sola facti veritate inspecta de la procédure sommaire, voir An-
namaria Monti, Iudicare tamquam Deus. I modi della giustizia senatoria nel Ducato di Milano tra Cinque e
Settecento, Milan, 2003 (Pubblicazioni dell’Istituto di storia del diritto medievale e moderno, univer-
sità degli studi di Milano, Facoltà di giurisprudenza, 32), p. 128 et suiv. D’après l’auteur, la clause s’af-
firma sous Urbain V, entre 1362 et 1370, dans le contexte des affaires portant sur les bénéfices
écclesiastiques. Celle-ci fait référence à l’arbitriun donné au juge pour réduire les temps de la procé-
dure. Encore une fois, la réduction des formalités du procès dans le cadre de la procédure som-
maire que nous analysons, se traduit par un plus grand espace laissé aux parties.
220 SIMONA CERUTTI

d’une paire de chaussettes, ou bien de quelques poteries – ou alors de grands


marchands et négociant maniant des sommes très importantes dans leur négoce
de tissus. Le tribunal et la procédure qui y était en vigueur n’étaient donc pas l’ex-
pression d’une spécialisation corporative11.
Les échantillons des procès que j’ai analysés pour les années 1705, 1715 et
1724 (450 « costituti », c’est-à-dire les actes produits par les acteurs, et environ
1700 ordonnances des consuls) rendent explicite le déroulement de la procédure12.
Les procès se composent essentiellement des transcriptions des déclarations
orales rendues par le plaignant, avec les réponses éventuelles du prévenu. Il n’y a
donc effectivement pas de production de libelles. Les « faits » – dans 80 % des
cas, des affaires concernant des dettes et des créances – sont racontés par les pro-
tagonistes, parfois avec une grande richesse de détails; mais ils ne connaissent au-
cune traduction en termes juridiques. Ceci est bien évidemment lié à l’absence des
avocats et des procureurs légaux, qui est la règle. Dans les « costituti », les acteurs
présentent donc leurs prétentions en s’appuyant sur des preuves qui se réduisent
essentiellement à deux catégories : la présentation des livres de négoce ou bien
d’écritures privées corroborées parfois par le serment (« pagherò », billets, etc.) ;
et le serment décisoire, auquel est attribué le statut de preuve pleine. La formule :
« Je jure, pour l’obligation que j’ai en tant que chrétien de dire la vérité, notamment
en jugement, et je prends mon Dieu à témoin que… »13 accompagne donc des ré-
cits variés ; alors que le serment est aussi « offert » par le plaignant au prévenu
(l’offre du serment comporte la présentation de quelques points sur lesquels l’ad-
versaire est appelé à jurer) pour « le rendre juge dans son propre procès »14.
Voyons un exemple de son fonctionnement, qui a le seul avantage d’être
assez bref pour être rapporté en entier. Comme d’habitude, dans ces procès les
choses apparaissent très imbriquées, et comprendre les motivations du conflit et
les dynamiques de la procédure demande un peu de patience. Un dénommé
Giorgio Ruffino, en conflit avec un certain Marc’Antonio Bardo à cause de
l’expédition de plusieurs marchandises que ce dernier prétend avoir déjà payées

11. Bien que le droit du commerce soit une création relativement récente et que le rapport entre
marchands et droit soit un objet complexe et controversé, la tentation a été forte, jusqu’à présent,
de traiter les tribunaux ayant juridiction sur le commerce comme des cas particuliers (définis essen-
tiellement à partir de leur destination, plutôt que de leur fonctionnement). J’ai choisi un autre
parcours. Face à l’évidence d’une relation étroite entre ius commune et ius mercatorum, j’ai choisi de
m’interroger sur la dialectique entre les deux. L’identification entre procédure sommaire et droit des
marchands est devenue ainsi un problème à affronter, plutôt que le point de départ de la recherche.
12. Pour une analyse ponctuelle des procès, je renvoie encore à S. Cerutti, Giustizia sommaria…
13. « Giuro per l’obbligo che ho come cristiano di dir e usar la verità massime in giudizio, chiamo
in testimonio il Signor Iddio qual è somma verità… »
14. « Volendo far detto signor X giudice in causa propria », ou bien « Giudice nel suo proprio
processo ».
VÉRITÉ OU ACCORD ? 221

au frère de Ruffino (ex-associé au négoce), « offre à Monsieur Bardo le serment


solennel sur les points suivants : quand Bardo avait acheté les deux paires de
chaussettes pour la valeur de 11 livres et demi, le 28 avril 1704, et, encore trois
paires de chaussettes pour la valeur de 19 livres et demi, le 30 juillet, ledit Ruffino
l’avait bien prévenu de vouloir être payé directement, car il n’était plus en société
avec son frère […] ». Deux jours plus tard, Bardo jure n’avoir jamais eu connais-
sance de cette histoire et, à son tour, « en voulant faire le sieur Ruffino juge
dans son propre procès », lui « offre » un serment sur plusieurs points. Enfin,
le 1er avril (Bardo étant absent) « à la suite du serment prêté aujourd’hui par le
sieur Ruffino, le tribunal condamne le sieur Baldo au payement de 31 livres
outre les frais du procès […] »15. Serments et « oblazioni » se succèdent dans
les registres, pour des affaires modestes ou de grande importance, opposant
des égaux ou bien des nobles et des marchands, des citoyens et des étrangers,
indifféremment.
À coté du serment, cette procédure attribue une grande importance à tout
type d’écritures. Tout d’abord aux livres de négoce qui, visés par le Consulat,
ont un poids probatoire décisif16. Appuyés par le serment (à peu près un tiers
des serments en fait mention), les livres constituent une preuve pleine de la
transaction. Leur présentation au tribunal justifie les prétentions de l’acteur,
sans qu’il soit nécessaire de recourir à des témoins oculaires. Pour ne donner
qu’un exemple parmi bien d’autres, dans le cas opposant les très riches mar-
chands Giovanni Giovannetti et Giuseppe Bistort au noble chevalier Losa pour
des marchandises vendues en mai 1705, « vu les livres du négoce » présentés par
les plaignants, d’où l’on peut bien considérer que ces marchandises furent ef-
fectivement envoyées au sieur Losa », le juge considère que l’existence de la
dette est suffisamment prouvée, et donc que le chevalier doit promettre un
prompt payement17.
Mais même au-delà de ces documents formels, tout type d’écriture peut re-
vendiquer une totale légitimité. Dans une cause jugée au mois d’octobre 1705,
portant sur le payement de « quantité de froment », on apprend ainsi qu’une
marchandise « n’a pas été enregistrée dans le journal du sieur Mestiatis ». Ce

15. Arch. St. Torino, Consolato di commercio, Ordinanze, vol. 1, 1er avril 1705 : « atteso il giura-
mento prestato avanti noi per il signor Ruffino, si condanna il Signor Marc’Antonio Bardo al pa-
gamento delle lire 31 per esso dimandate con le spese ».
16. Sur la valeur à accorder aux livres de négoce, le cardinal De Luca a écrit des pages remarqua-
bles dans Il dottor volgare. Libro ottavo. Del credito e del debito. Del creditore e del debitore ; e del concorso de’
creditori e dell’altre cose sopra questa materia di dare, ed avere, 1re éd., Venise, 1640.
17. Arch. St. Torino, Consolato di commercio, Costituti, vol. 106, procès Gioannetti-Bistort/Losa,
16 mai 1705 : « Visto il libro di bottega presentato dai signori mercanti Gioannetti e Bistort compa-
gni da cui risulta essere state spedite al fu signor Cavagliere D. Gio’ Francesco Losa mercantie […] ».
222 SIMONA CERUTTI

dernier l’admet, mais revendique le fait que « d’habitude, les marchands n’enre-
gistrent pas toutes les transactions dans le journal, mais utilisent aussi d’autres
cahiers, auxquels ils prêtent foi ». La présentation d’un de ces « cahiers » au tri-
bunal confirmera la version de Mestiatis, qui gagnera son procès18.
Écrits et serments constituent donc des preuves pleines permettant la for-
mulation de la sentence. Celle-ci est prononcée sans qu’aucun recours soit fait
aux lois de l’État, aux statuts, aux coutumes ou aux précédents19.
L’importance attribuée à toute forme d’écriture sans distinction caractérise
donc cette procédure. Les témoins sont rares et, en outre, le rapport est évident
entre le recours à ce type de preuve et la contumace du prévenu ; ils intervien-
nent, en somme, dans le cas où une confrontation directe entre les protagonistes
n’est pas possible. Ce qui est manifeste dans le cas des écritures : elle sont vali-
dées par le serment de l’acteur et le recours aux témoins oculaires ne se fait qu’en
cas d’absence du prévenu20.
Ce primat des écritures sur les témoignages est, probablement, le trait le plus
original de cette procédure par rapport à la procédure suivie dans d’autres tribu-
naux urbains, même ceux qui réduisent les formalités du procès en poursuivant
une justice plus rapide. Au-delà des prescriptions officielles, qui affirment le
primat des écrits sur les témoins (nous y reviendrons sous peu), la présence des
témoins est constante. Dans les procès concernant des dettes et des créances,
célébrés par le vicaire de justice au début du XVIIIe aussi bien que par le juge de
Turin (dont les procès conservés sont plus tardifs)21, les écritures présentées par
les parties n’ont qu’une valeur très réduite si celles-ci ne s’accompagnent pas de

18. Ibid., procès Massimino/Mestiatis, 10 novembre 1705 : « i mercanti non sono soliti ad anno-
tare tutte le loro partite nelli libri mastro e giornale, ma fanno egualmente capitale e prestano fede
al brogliasso come al giornale e mastro ».
19. C’est bien ce trait fondamental qui distingue la procédure sommaire de la « common law » ;
par ailleurs, la distance entre cette dernière et la loi des marchands a toujours été très forte : voir
les ouvrages de Douglass Cecil North, et en particulier Institutions, Institutional Change and Economic
Performance, Cambridge, 1990 (The Political Economy of Institutions and Decisions), chap. XIII ;
id., « The role of institutions in the revival of trade : the law merchant, private judges and the
Champagne fairs », dans Economics and Politics, 2, mars 1990, p. 1-23; John H. Baker, « The law mer-
chant and the common law before 1700 », dans Cambridge Law Journal, t. 38, no 2, novembre 1979,
p. 295-322 ; id., The Legal Profession and the Common Law, Londres, 1986 (History Series, 48), p. 341-
368.
20. Voir par exemple la cause Ollivero/Boys (Arch. St. Torino, Consolato di commercio, Costi-
tuti, vol. 106, 28 avril 1705).
21. Les années 1720 pour le vicaire ; les années 1760 pour le juge de Turin. J’ai dépouillé les
liasses suivantes : Arch. St. Torino, Sezione Riunite, Vicariato, Ordinanze civili 1724 in 1725, vol. 82
et 83 (lieutenant du vicaire), vol. 599 ; ibid., 1753 in 1760, vol. 627, 875 et 832 ; sur l’activité judi-
ciaire du vicaire, le travail de Nicoletta Rolla est désormais essentiel : La piazza e il palazzo. I mercati
e il vicariato di Torino nel Settecento, Pise, 2011 (Quadernio del dipartimento dell’Università di Pisa).
VÉRITÉ OU ACCORD ? 223

la présence de témoins qui puissent les valider22. Quant au Consulat, la substi-


tution de la procédure sommaire par l’ordinaire, qui intervient dans les années
1730 (lorsque le Tribunal devient une instance corporative, s’adressant désormais
aux seuls marchands), va de pair avec un changement radical du régime de la
preuve. Le serment décisoire disparaît, alors que la présence constante d’avocats
et de procureurs dilate les temps et les coûts de la procédure ; et, surtout, les témoins
remplissent de leurs « bruits » les salles du tribunal. Leur parole est nécessaire
dans la plus grande majorité des cas, même pour valider le contenu des livres de
négoce, qui ne sont devenus que des « principes de preuve », demandant un
« examen par les textes », dont le but est « de prendre les informations néces-
saires pour vérifier la vérité de leur contenu »23.

Cette différence des systèmes probatoires est-elle l’indice d’une conception


différente du procès ? Le primat attribué aux écrits dans la procédure sommaire
et, au contraire, l’autorité des témoins de la procédure ordinaire dessinent-ils
des régimes différents de détermination de la vérité ? Enfin, pour revenir à la
procédure sommaire, la prééminence de l’écrit présuppose-t-elle, par exemple,
une plus grande modernité du procès, une plus grande centralité du juge et une
manière plus stricte et précise d’établir les faits ? En somme, une manière plus
sûre de concilier les différends ?
Reprenons l’analyse des procès célébrés au Consulat entre 1705 et 1724. Une
des données les plus spectaculaires que l’on enregistre est le nombre restreint des
actes judiciaires produits pour chaque affaire portée en justice. Un tiers des pro-
cès ne produit qu’une seule comparution ; au total, 65 % en demandent entre une
et trois. Ce caractère expéditif du procès est évidemment lié essentiellement à l’ab-
sence des avocats et des procureurs, ainsi qu’à la réduction des délais de la citation
des prévenus. Dans cette justice, la contumace constitue un aveu de culpabilité, et
donne donc lieu non pas à une suspension du procès, mais à une sentence.
Mais la brièveté du procès est liée aussi au statut de la preuve écrite. Très
peu de contestations surgissent quant à la vérité des écrits et des livres. Sur 170
cas environ analysés pour les années 1705-1724 et où il était question de la pré-
sentation des preuves écrites, je n’ai trouvé que 17 contestations de leur validité

22. Une source en particulier est précieuse pour connaître l’activité du vicaire : il s’agit de l’enre-
gistrement chronologique de toute écriture présentée au tribunal, qui, par la suite, était restitué aux
parties : Arch. St. Torino, Sezione Riunite, Vicariato, Ordinanze civili, vol. 832, contenant le « Re-
gistro delle produzioni 1730-1774 », ainsi que le « Registro produzioni e restituzioni scritture, 1724-
1730 ; 1777-1801 ».
23. Arch. St. Torino, Consolato di Commercio, Ordinanze, vol. 12, 1731 (procès Blanchi/Treves
et Arnaud/Treves, [janvier 1731]) : « prendere le necessarie informazioni per verificare la verità del
loro contenuto ».
224 SIMONA CERUTTI

(des doutes quant à leur authenticité qui avaient demandé le recours à des experts
des écritures). Les écrits présentés, en effet, ne sont que très rarement soumis à
des « épreuves de vérité » ; ils sont admis comme preuve de l’existence d’un
contrat, d’un achat, d’un prêt, et le fait de les présenter semble suffire à mani-
fester une volonté d’accord entre les parties. Par ailleurs, la scène du procès a très
peu en commun avec un lieu d’expertise. Le juge est bien loin de remplir ce rôle de
vérification de la vérité. Le procès est largement dominé par les parties qui, à
l’origine de la procédure, gardent entre leurs propres mains le déroulement de
ses différentes phases, en interprétant efficacement un des principes de la « som-
maire » : faire chacun « juge dans son propre procès ». C’est bien à cause de cette
configuration que la contumace correspond, dans le procès sommaire, à un aveu
de culpabilité. « Le consulat a décidé de condamner le sieur Federico Santini au
payement de 6 500 lires qu’il devait aux frères Goveani, comme il résulte de
l’écriture du 6 juillet 1701, avec ses intérêts commerciaux (5 %) dont cette même
écriture fait mention, avec les frais du procès, nonobstant la contumace du pré-
venu, à laquelle pourvoiera la Providence divine »24. Et encore : faisant suite à la
déclaration rendue par le sieur Cayre, et appuyée sur le serment, d’être créditeur
du sieur Abbate de la somme de 150 lires pour autant de marchandises acquises,
« nous assignons ledit sieur Abbate […] à comparaître personnellement devant
le Consulat le cinquième jour non férié prochain », et, en cas de contumace,
« nous le condamnons dès à présent au paiement de ladite somme, compris les
dommages et les dépens »25.
L’importance des parties en tant que moteurs et coordinateurs de la procédure
est telle que se sont ces dernières qui fonctionnent aussi comme des instances
d’appel de sentences émises par les consuls. C’est bien le cas qui se vérifie, par
exemple, dans le procès qui oppose le sieur Tonino à dame Antonia Avonda, à

24. Arch. St. Torino, Consolato di Commercio, Ordinanze, vol. 1, procès Goveano/Santini et
Ollivero, 14 mars 1705 : « Il consolato ha pronunciato e pronuncia doversi condannare, come con-
danna, il convenuto signor Federico Santini verso li signori Attori Fratelli governi al pagamento delle
lite 6 500 portate dalla scrittura delli 6 luglio 1701 con suoi interessi mercantili […] dei quali in
detta scrittura, di cui negli atti con le spese, la contumacia d’esso convenuto nonostante, per cui sup-
plirà la divina Provvidenza ».
25. Ibid., procès Ollivero/Abbate, 13 janvier 1705. La citation complète est la suivante : « Si con-
cedono testimoniali al signor Giuseppe Cayre agente del signor Ollivero, mercante, della proposi-
zione da esso fatta avanti il consolato e asseverata per vera con giuramento, le Scritture toccate in
mano nostre, d’essere legittimo creditore del signor De Abbate citato della somma di lire 150 per
prezzo di mercanzie al medesimo vendute e si assegna il medesimo signor Abbate citato per due volte
in persona del suo giovine di bottega a comparer personalmente avanti il consolato il quinto giorno
prossime non feriato in honor di Dio dopo l’intimazione della presente nell’ingresso del magistrato
per eccepir alla suddetta domanda, in difetto del che sinora si condanna detto signor Abbate al pa-
gamento della detta somma accessorij legittimi e spese ».
VÉRITÉ OU ACCORD ? 225

propos d’un lot de soie brute. Le « serment purgatif » est demandé par Tonino
à Avonda pour « réparer » la sentence émise dans les jours précédents, qui lui
avait été défavorable. Il propose donc, avec succès, un nouveau serment, en jus-
tifiant sa demande par la volonté de « pouvoir mieux vérifier ce que la partie
adverse avait nié »26. De son propre chef, le sieur Tonino ouvre donc à nouveau
une procédure qui, formellement, était close.
Parallèlement à cette centralité des parties dans la scène du procès, qui se
font « juges dans leurs propre procès », le rôle joué par les consuls (des juristes,
sénateurs de l’État, à l’exception d’une brève parenthèse de « juges mar-
chands »27) est celui, essentiel mais bien discret, de contrôleurs du bon déroule-
ment de la procédure.

Or, dans un travail que j’ai consacré à ce tribunal28, j’ai essayé de montrer à
quel point ces caractéristiques de la procédure sommaire répondaient à un but
très particulier. La procédure sommaire est une procédure qui a été conçue pour
une catégorie particulière de personnes : les personnes « misérables », c’est-à-dire
des figures sociales considérées comme faibles du point de vue juridique. Dans
les décrets concernant la justice civile promulgués par Amédée VIII en 1430,
dans une rubrique qui fut entièrement reproduite dans les Costituzioni de l’État
en 1582, il est bien fait mention de ces « misérables », c’est-à-dire des rusticorum,
pauperum, laboratorum, orfanorum, viduarum, papillorum, peregrinorum, mercatorum, foren-
sium, viatorum 29. Ce qui rassemble des figures sociales apparemment disparates est
bien une inscription imparfaite dans la communauté citadine, qui est liée à leur
faible statut juridique ou bien à la mobilité sur le territoire (et donc à une moin-
dre insertion dans les réseaux sociaux locaux). Les misérables dessinent une aire
sociale spécifique, caractérisée par une faiblesse particulière qui est liée au

26. Ibid., procès Tonino/Avendo, 16 et 30 janvier ; Costituti, vol. 106, 24 janvier : « poter verifi-
care maggiormente quanto hanno detti avversanti negato ».
27. Sur cette période, voir Simona Cerutti, « Nature des choses et qualité des personnes. Le consu-
lat de commerce de Turin, XVIIIe siècle », dans Annales. Histoire, sciences sociales, t. 57, 2002, p. 1491-1520.
28. Voir encore S. Cerutti, Giustizia sommaria….
29. G. B. Borelli, Editti…, tit. M : Delle citazioni, p. 7. Le texte d’Amédée VIII est cité aussi par A.
Pertile, Storia del diritto…, t. VI, part. II, p. 127, note 63. Sur les misérables : Gabriel Alvarez De Ve-
lasco, De privilegis pauperum et miserabilium personarum ad legem unicam, Cod : Quod imperator inter pupillos,
et viduas aliasque miserabiles personas cognoscat, tractatus in duas partes distributus […] editio secunda, Lyon,
1663. Sur la place des veuves dans cette catégorie, voir James Brundage, « Widows as disadvantaged
persons in medieval canon law », et Harry A. Miskimin, « Not so marry : women and the courts in
late medieval France », in Upon my Husband’s Death. Widows in the Literature and Histories of Medieval
Europe, éd. Louise Mirrer, Ann Arbor, 1995 (Studies in Medieval and Early Modern Civilization),
p. 193-205 et 207-226 ; voir aussi Simona Cerutti, « Donne e miserabili : storia di un privilegio e
delle sue trasformazioni nel Piemonte dell’età moderna », dans Genesis, t. 1, 2002, p. 97-122.
226 SIMONA CERUTTI

manque d’une ressource bien spécifique : la ressource des relations sociales.


Cette catégorie nous offre des éléments pour approcher les notions de citoyen
et d’étranger dans une ville d’Ancien Régime. L’inscription difficile dans la ville
des veuves, des orphelins et des mineurs, des pèlerins, des soldats, des mar-
chands, etc., à cause de la fragilité de leur statut juridique ou bien de la mobilité
sur le territoire, les empêche de remplir les conditions nécessaires pour partici-
per pleinement à la construction de la cité. Le misérable s’apparente ainsi à
l’étranger ; et ce dernier terme ne renvoie pas à l’origine géographique, mais à
l’inscription imparfaite dans la ville. L’inverse du misérable n’est pas le riche,
mais le citoyen, c’est-à-dire celui qui est inscrit dans un réseau stable de relations
sociales et qui jouit d’une personnalité juridique complète. Se dessine ainsi une
idée de la citoyenneté qui est contractualiste et volontariste, autrement dit liée à
la capacité de remplir un contrat social, d’être inscrit dans un réseau stable de re-
lations, de « faire ensemble la ville ».
Les « misérables » auxquels s’adresse la procédure sommaire sont donc des
figures sociales instables, marqués essentiellement par une caractéristique im-
portante : l’ignorance des normes locales. D’après le droit commun, ces figures
sociales devaient avoir accès à une justice qui les aurait jugées non pas sur la base
des normes et des coutumes, et même pas à partir des précédents, mais à partir
d’un accord sur les pratiques sociales qui sont portées en jugement. Dans cette
justice, il est moins question d’établir la conformité d’un comportement à une
norme (qu’elle soit une loi de l’État ou une prescription relevant de la coutume,
ou encore une norme corporative), que de pouvoir montrer que ce comporte-
ment, cette pratique, ce contrat, s’est déroulé « sans aucune contradiction », dans
un contexte de consensus des parties ainsi que du milieu social. En ce sens,
comme nous l’avons vu, dans cette procédure, les écrits se trouvent côtoyer une
preuve que nous sommes accoutumés à considérer comme relevant d’une nature
très différente : le serment. Le qualificatif de « preuve archaïque » qui, de nos
jours, lui a été attaché par plusieurs historiens du droit et par plusieurs juristes,
lui vient exactement du fait d’être un faible (et improbable) instrument de véri-
fication de la vérité30. Et pourtant, la formule « Je jure, pour l’obligation que j’ai

30. Je pense en particulier à la place qui a été faite au serment par Jean-Philippe Lévy, l’auteur
de la synthèse générale « L’évolution de la preuve des origines à nos jours », dans La Preuve, 2. Moyen
Âge et Temps modernes, Bruxelles, 1965 (Recueils de la Société Jean Bodin pour l’histoire compara-
tive des institutions, 17), p. 9-70, et par Alessandro Giuliani, « Prova », dans Enciclopedia del diritto,
t. XXXVII, Milan, 1988, p. 518-579 ; id., Il concetto di prova. Contributo alla logica giuridica, Milan,
1961. Deux travaux récents ont énormément enrichi notre connaissance du système probatoire
en droit commun : Paolo Marchetti, Testis contra se. L’imputato come fonte di prova nel processo penale del-
l’età moderna, Milan, 1994 (Pubblicazioni della Facoltà di giurisprudenza, università di Macerata, 2e
série, 76) ; Isabella Rosoni, Quae singula non prosunt collecta iuvant. La teoria della prova indiziaria
nell’età medievale e moderna, Milan, 1995 (Pubblicazioni della Facoltà di giurisprudenza, università di
VÉRITÉ OU ACCORD ? 227

en tant que chrétien de dire la vérité… » prouve bien quelque chose : non pas la
vérité des faits, mais l’existence d’une volonté d’arriver à résoudre le désaccord et
le conflit. En ce sens, écrits et serments ne se situent pas à des degrés différents
dans une échelle d’efficacité probatoire (qui serait dessinée sur le modèle de la
preuve scientifique). Ils sont utilisés par les parties de la même manière, pour at-
teindre le même but : manifester l’accord quant à la possibilité de résoudre les
conflits dans les salles du tribunal.

En ce sens, est-ce que la justice sommaire est profondément différente de la


justice ordinaire ? Encore une fois, si l’on s’en tient au terrain de la preuve, la ré-
ponse ne peut qu’être positive. Nous l’avons vu : dans les procès jugés par le vi-
caire aussi bien que par le juge de Turin ou, encore, dans le Consulat lui-même
au cours des année 1730 – alors que la présence du libelle et des « positiones »
des parties et finalement des avocats et des procureurs multiplie les phases de la
procédure –, le régime de la preuve est dominé par le témoignage.
Mais une vue d’ensemble plus générale sur la configuration du procès toute
entière, nuance ce diagnostic. En travaillant sur un corpus de quelques centaines
de procès jugés par le vicaire dans la première moitié du XVIIIe siècle, Nicoletta
Rolla a pu retracer avec précision les caractères généraux du fonctionnement de
cette magistrature. Sa recherche a montré à quel point les parties (bien qu’assis-
tées par avocats et/ou procureurs) conservent le contrôle du déroulement des
affaires judiciaires, gardant (et revendiquant) la faculté d’arrêter ou bien de pour-
suivre la procédure en fonction des arrangements faits avec les partenaires. En
outre, le faible pourcentage des sentences enregistrées (couvrant moins de 50 %
des procès), montre bien que ce moment – de l’attribution du tort et de la raison
– n’est pas le but principal attendu du procès. On retrouve là les mêmes considé-
rations que nous venons de formuler à propos de la procédure sommaire.
Si donc le but du procès est le même et que la demande sociale adressée aux
tribunaux n’est pas aussi différente, qu’est-ce qui distingue le procès ordinaire du
procès sommaire ? Nous avons essayé de saisir la signification attribuée à la
preuve écrite et au serment dans la justice sommaire. Mais comment expliquer
la présence aussi assidue des témoins dans la procédure ordinaire ?

Macerata, 2e série, 84). Sur la preuve testimoniale, les observations de Marta Madero sont très im-
portantes, en particulier : « Façons de croire. Les témoins et le juge dans l’œuvre juridique d’Al-
phonse X le Sage, roi de Castille », dans Annales. Histoire, sciences sociales, t. 54, 1999, p. 197-218.
Dans une large bibliographie, je renvoie aux utiles observation de C. Donahue jr, Proof by Witnesses
in the Church Courts of Medieval England : an Imperfect Reception of the Learned Law, dans Essays in Honor
of Samuel E. Thorne, éd. Morris S. Arnold, Thomas A. Green, Sally Scully et Stephen White, Cha-
pel Hill, 1981, p. 127-158 ; voir également les articles contenus dans le récent, numéro spécial de
la revue Dix-huitième siècle, t. 39 : Le témoignage, 2007, avec une riche bibliographie.
228 SIMONA CERUTTI

On sait bien que l’alternative écrits/témoins a dominé le débat autour de la


preuve judiciaire au moins à partir de la moitié du XVIe siècle. En France, l’or-
donnance de Moulins en 1566, qui obligeait à passer par écrit les contrats d’un
montant supérieur à 100 livres et interdisait de prouver par témoins « contre et
outre » l’acte écrit, avait affirmé le principe « lettres passent témoins ». C’était
un bouleversement de la hiérarchie établie, dans le même domaine, par le pape
Innocent III. Ces dispositions furent étendues encore par l’ordonnance civile
d’avril 1667 et reprises ensuite dans le Code civil. En Piémont, les mêmes prin-
cipes furent affirmés quelques années plus tard. Dans les Costituzioni pour la jus-
tice civile de 158231, Charles-Emmanuel Ier avait disposé que les écrits auraient dû
avoir priorité sur les témoins en tant qu’instruments de preuve. En particulier, aux
livres des marchands était attribué le statut de preuve pleine32. Au cours du texte,
et surtout dans la rubrique intitulée « Des preuves », il était évident que l’on sou-
haitait réduire le rôle joué par les témoins. Un long paragraphe était consacré à la
description des vices et des corruptions auxquels les individus convoqués pou-
vaient être assujettis. Il est révélateur que, dans cette même rubrique, se trouvent
les premières dispositions relatives à l’enregistrement des naissances :

Pour soulager nos propres sujets des dépenses et de biens d’ennuis, et


pour leur donner lieu de trouver des moyens simples et immédiats de
prouver l’âge de chacun – point sur lequel s’ouvrent souvent des longs
contentieux en justice étant donné la difficulté de la preuve –, nous or-
donnons à tous les propriétaires des maisons et aux recteurs des hôpi-
taux de dénoncer la naissance de chaque enfant au Secrétaire du Tribunal
[…] en déclarant le jour de sa naissance […] le prénom qu’on lui a donné
au moment du baptême, le prénom du père et celui de sa mère, ainsi que
le nom, s’il est né dans le mariage, autant que l’on puisse le connaître33.

Les mêmes obligations étaient prescrites pour les curés, qui auraient dû enre-
gistrer tous les décès, sous peine de la confiscation de leurs propres biens34. Ce

31. G. B. Borelli, Editti…, tit. I, p. 1 et suiv.


32. Ibid., tit. XXIIII, p. 50-51.
33. Ibid., tit. XXIII, p. 46 et suiv. : « Per alleviar e sgravare i sudditi nostri di spese e travagli, ac-
ciocchè possano haver modo facile, breve e spedito di provare il tempo e l’età di ognuno, sopra del
che spesse volte si fanno lunghe contese in giudizio per la difficoltà della prova, per questo ordi-
niamo a tutti i padroni di casa e a ciascuno di loro e a rettori degli spedali di denunciare al segreta-
rio del tribunale il nascimento d’ogni creatura che venga nascere in casa loro, o che sia portata allo
spedale […], specificando il giorno ch’ella nacque o che fu portata allo spedale e il nome che gl’è
stato posto a battesimo e quel del padre e della madre e il cognome insieme e se è nata di matri-
monio o no quando si può sapere, il qual segretario sarà tenuto di notar il tutto in un registro par-
ticolare, e si farà per questo conto. »
34. Ibid., p. 47-48.
VÉRITÉ OU ACCORD ? 229

texte – qui fut repris en 163335 – est intéressant, car il rend bien compte du rôle
joué par les témoins dans la procédure ordinaire. Leur importance est cruciale
non seulement dans le moment de la « preuve des faits », c’est-à-dire quand ils
sont appelés à attester l’existence d’un contrat, d’une transaction ou d’un crime, etc.
Dans une société où l’enregistrement des naissances et des décès est une pra-
tique loin d’être exhaustive et répandue, les témoins sont, avant tout, les garants
de l’identité des personnes, de leur qualité, de leur profession, et finalement de
leur réputation. Dans les causes concernant le commerce, en particulier, une
place de choix leur est faite là où, très souvent, les éléments en jeu sont la « buona
voce » et l’honorabilité des protagonistes. On peut bien dire que la possibilité de
présenter des témoins « de la réputation » fait partie, à tous égards, d’un privi-
lège juridique dont jouissent évidemment, en premier lieu, les résidents stables,
les citoyens d’une ville. Il n’est pas étonnant que, dans le vocabulaire médiéval
– repris très souvent dans les sources judiciaires – la renommée côtoie le mot
« conversation » et que dans la pratique judiciaire du XIVe siècle le lien soit fait
entre bona fama d’un prévenu, sa vie honnête et sa sociabilité, sa bona conversatio,
un rapport qui « dénote bien l’importance que prennent les liens de sociabilité
dans la définition de ces différentes notions »36. Du coup, la petite réputation par
excellence est celle du vagabond, de la personne mobile dans le territoire37.
Dans le contexte des procès civils et criminels piémontais du XVIIe et du
XVIIIe siècles, ce lien entre fama et stabilité, entre bonne réputation et inscription
dans un réseau stable de relations sociales est très présent38.
Le rôle central des témoins renvoie donc au problème de la renommée et, in-
directement, à des privilèges qui caractérisent ceux qui sont inscrits, de façon
stable, dans un cadre local.

35. Ibid., p. 40, mais dans ces dispositions de Victor-Amédée Ier, on ne mentionne plus les curés.
36. Claude Gauvard, « La fama, une parole fondatrice », dans Médiévales, t. 24, printemps 1993, p. 5-
13, à la p. 12 ; voir aussi Francesco Migliorino, Fama e infamia. Problemi della società medievale nel pen-
siero giuridico nei secoli XII e XIII, Catane, 1985, et Gherardo Ortalli, La pittura infamante nei secoli XIII-XIV :
pingatur in palatio, Rome 1979 (Storia, 1) ; Julien Théry, « Fama : l’opinion publique comme preuve
judiciaire. Aperçu sur la révolution médiévale de l’inquisitoire (XIIe-XIVe siècle) », dans La preuve en
justice de l’Antiquité à nos jours, éd. Bruno Lemesle, Rennes, 2002 (Histoire), p. 119-147.
37. La production historiographique autour du lien entre mobilité géographique et dangers sociaux
est immense. On peut trouver un bon bilan récent dans Police et migrants : France, 1667-1939, éd. Marie-
Claude Blanc-Chaléard, Caroline Douki, Nicole Dyonet et Vincent Milliot, Rennes, 2001 (Histoire).
38. Ce qui est vrai aussi dans le contexte du droit canonique, dont la procédure sommaire est issue.
Un bon exemple de son utilisation lors des procès matrimoniaux dans Giovanni Minucci, « Simpli-
citer et de plano, ac sine strepitu et figura iudicii. Il processo di nullità matrimoniale vertente tra Giorgio
Zaccarotto e Maddalena di Sicilia (Padova e Venezia 1455-1458) : una lettura storico-giuridica »,
dans Matrimoni in dubbio. Unioni controverse e nozze clandestine in Italia dal XIV al XVIII secolo, éd. Silvana
Seidel Menchi et Diego Quaglioni, Bologne 2001 (Annali dell’Istituto storico italo-germanico in
Trento, 57 ; I processi matrimoniali degli archivi ecclesiastici italiani, 2), p. 175-199.
230 SIMONA CERUTTI

La vérité dont les témoins sont appelés à témoigner a moins à voir avec la
cohérence entre une déclaration donnée et le fait auquel celle-ci se réfère, qu’à
la légitimité de la version des faits qui a été donnée. Les témoins oculaires sont
rares. Mais la diffusion du témoignage tient à l’adéquation de cette forme de
preuve à la « vérité sociale » qu’il s’agit d’atteindre, c’est-à-dire la reconnaissance
publique de la légitimité de l’action portée en justice ; et donc la reconnaissance
publique des droits de chacune des parties. La vérité portée en justice par les
témoins est une vérité « locale » (localement admise) plutôt qu’une vérité uni-
verselle. En 1724, lorsque le marchand Antonio Bonyol porte plainte contre le
muletier Giuseppe Mestralet qui s’était fait voler tous les précieux tissus en soie
qu’il lui avait confiés, une très grande quantité de témoins défilent dans les salles
du tribunal. Il s’agit massivement de muletiers qui, tout comme Mestralet, étaient
familiers d’une même route à travers les Alpes, et fréquentaient aussi des hôtel-
leries qui parsemaient le chemin et où il leur arrivait de passer la nuit. Aucun
des témoins n’a assisté au vol et ne peut donc décharger Mestralet d’une éven-
tuelle accusation à sa charge ; et pourtant les déclaration à sa faveur se succèdent
attestant sa « “buona voce”, condition et “fama” » , mais aussi et surtout la lé-
gitimité du choix qu’il a fait de s’arrêter dans telle auberge (pourtant dépourvue
d’enseigne), d’avoir laissé les marchandises dans l’étable (« même en soie, ni plus
ni moins, moi aussi je les aurais laissées dans l’étable, et personne, parmi les mu-
letiers, ne passe sa nuit à surveiller les marchandises qu’il transporte »), de se
coucher à telle heure, etc.39. L’objet du témoignage n’est donc pas le fait dont il
est question (le vol), mais la légitimité du comportement de Mestralet. Celle-ci
est mesurée sur la connaissance commune – la con-scientia – d’une communauté
professionnelle40. La « vérité » dont on témoigne est donc cette donnée consen-
suelle, qui est reconnue localement. À cette vérité, seules les personnes inscrites
dans des réseaux sociaux stables peuvent avoir recours.
Ce privilège implicite vient se rajouter aux privilèges formels dont jouissent
les citoyens turinois face à la loi : ils ne peuvent pas subir des peines corporelles ;
ils ne peuvent pas être emprisonnés à cause de leurs dettes ; les amendes qu’ils
devront payer seront moins importantes que celles des étrangers, etc.41.

39. « Atti del mercante Antonio Bonyol, contro il mulattiere Giuseppe Mestralet per l’indenniz-
zazione addinmandata dal detto Bonyol a nome di Marco Antonio Sarazin mercante a Franchfort
di due ballotti uno contenente setta e l’altro piqué… », 1724, in Arch. St. Torino, Ia Sezione, Com-
mercio, Ia categoria, mazzo 1, no 19.
40. Renata Ago, « Una giustizia personalizzata. I tribunali civili di Roma nel XVII secolo », dans
Quaderni Storici , t. 101, 1999, p. 389-412.
41. Pour une analyse des privilèges réservés aux citoyens de Turin, voir Simona Cerutti, La ville
et les métiers. Naissance d’un langage corporatif. Turin, XVIIe-XVIIIe siècles, Paris, 1990 (Recherches d’histoire
et de sciences sociales, 45), chapitre III. Pour plusieurs exemples tirés aussi des statuts piémontais
voir A. Pertile, Storia del diritto…, t. III, p. 190 et suiv.
VÉRITÉ OU ACCORD ? 231

Revenons maintenant à la procédure sommaire. Le fait de réduire le rôle des


témoins revient à bouleverser profondément le statut de la preuve. Cela revient
à annuler l’efficacité d’un privilège et, en même temps, à attribuer une respon-
sabilité juridique individuelle, liée aux seuls protagonistes de la cause.
Une telle conception est encore visible, par exemple, dans les modifications que
la procédure sommaire – et la procédure suivie par le Consulat – imposent à un
moment central du procès civil : la citation. Le procès ordinaire prévoit que celle-
ci soit notifiée – évidemment – directement au prévenu. Mais plusieurs solutions
sont prévues dans le cas, très fréquent, où il ne soit pas repérable. D’après les
Costituzioni de 1582, (reprises dans les provisions du XVIIe et du XVIIIe siècles), la ci-
tation doit être prononcée en présence des conjoints les plus proches ou en pré-
sence de deux voisins qui seront tenus pour responsables de la communication
judiciaire. Le huissier aurait dû déclarer avoir notifié la citation « dans la maison où
il habite à présent, située dans telle rue, dont les voisins sont…, dans la personne
de… » (par exemple son frère, ou bien son fils ou sa femme, ou encore son ser-
viteur). Si la personne en question n’habite pas les États de Sa Majesté, l’huissier
devra prononcer la citation à haute voix devant le palais du tribunal « et si un parmi
ses parents ou amis veut comparaître pour lui, il sera admis ». Dans le cas où la per-
sonne citée en justice est un mineur de vingt ans, son tuteur sera convoqué, « et
n’ayant pas de tuteur, seront cités deux parmi ses parents les plus proches, et, faute
de parents, deux de ses voisins »42. De telles clauses présupposent l’existence d’une
population stable et bien inscrite dans un réseau local, qui constitue l’interlocuteur
privilégié d’un système judiciaire prévoyant encore largement la responsabilité in
solidum des parents et des voisins43. Ces mêmes clauses changent complètement
dans la procédure sommaire et dans la pratique du Consulat. La prescription à
comparaître personnellement est affirmée plus fermement ; il n’y plus de trace
d’une responsabilité judiciaire qui ne soit pas strictement individuelle. Même dans
le cas des mineurs, « on devra procéder comme dans le cas des majeurs »44 ; et

42. Delle citazioni, dans G. B. Borelli, Editti…, tit. III, p. 4 : « A la casa dove egli abita al presente, posta
in tal contrada, che ha i tali vicini, in persona del tale, per esempio suo fratello o suo figliolo o mo-
glie, o servitor di casa […] e che se alcuno suo parente o amico vuole comparire per lui, che venendo
si admetterà a far le sue difensioni […] e non avendo né tutori né curatori, citeranno in luogo loro
due dei suoi parenti più prossimi o due vicini, non avendo parenti » ; Delle Relazioni, ibid., tit. IV, p. 8.
43. Voir les exemples, tardifs, présentés par A. Pertile, Storia del diritto…, t. VI, part. II, p. 261 et suiv.
Voir aussi Osvaldo Raggio, Faide e parentele. Lo stato genovese visto dalla Fontanabuona, Turin, 1990 (Micro-
storie, 18). Plus généralement, voir les considérations de Bartolomé Clavero, Tantas personas como Es-
tados : por una antropologia politica de la historia europea, Madrid, 1986 (Derecho, cultura y sociedad).
44. Règlement du Consulat de 1701, dans Federico Antonio Duboin, Raccolta per ordine di materia
di leggi, provvidenze, editti, manifesti […] pubblicati dal principio de l’anno 1681 sino alli 8 dicembre 1798,
Turin, 1818-1868, t. III, p. 808 : « Si procederà come nel caso di esecuzione di copia rispetto a
maggiori seguita in persona propria ».
232 SIMONA CERUTTI

dans l’éventualité d’« empêchements légitimes » qui rendraient nécessaire une


procuration, on devra fournir en jugement la preuve de ces « empêchements »
et le Consulat devra délibérer à propos de la légitimité de l’action. Dans la pra-
tique quotidienne du tribunal, nous l’avons dit, la contumace est un « aveu im-
plicite » qui comporte la condamnation de l’absent. Le rapport avec la loi est,
bien plus que dans la procédure ordinaire, un rapport individuel.
Or, quelles sont les conséquences d’une telle conception du droit ? Le sys-
tème probatoire qui privilégie les écrits et les serments par rapport aux témoins,
le rôle attribué à la citation, le fait de réduire jusqu’à gommer, le rôle des normes
locales, des coutumes et de tout précédent, dessinent les orientations de cette jus-
tice. La procédure sommaire s’adresse aux étrangers (ou pour mieux dire, aux
non-citoyens) car elle peut leur assurer une protection contre les discriminations
opérées par le droit positif. Au nom d’un principe général d’équité, elle suspend
les privilèges et les prérogatives qui distinguent ceux qui jouissent d’un enraci-
nement local, dont le droit positif est imbibé. Elle s’attache donc bien à des per-
sonnes qui ne pourraient pas être jugées avec équité à partir de ces principes. Ce
type de justice fait donc face à un problème central que les sociétés d’Ancien Ré-
gime ont dû affronter : comment faire coexister un principe unique d’équité avec
la pulvérisation des normes locales ? La légitimation des pratiques sociales en
tant que source du droit a été une tentative de réponse à cette interrogation.

L’articulation entre justice ordinaire et justice sommaire nous introduit à une


caractéristique importante du droit d’Ancien Régime : la coexistence d’une plu-
ralité de manières, également légitimes, non pas de concevoir la « vérité », mais
plutôt de pouvoir l’atteindre. Le pluralisme juridique témoigne de cette attention
aux conditions sociales des individus qui fait la « factualité du droit commun »45.
Il n’est donc pas « la maladie infantile du droit » mais plutôt l’expression de sa
richesse et de sa volonté acharnée de comprendre, en son sein, la plus grande va-
riété de situations46. Les individus stables, enracinés dans un réseau social, ou
bien les personnes mobiles et donc incompétentes pour maîtriser les normes
locales, pourront, idéalement au moins, mettre en avant leurs raisons dans des
systèmes procéduraux qui prennent en compte la qualité ou l’absence de res-
sources auxquels ils peuvent avoir accès. Les deux procédures dessinent donc
« des horizons de légitimité » différents : les supports de la communis opinio locale
et les supports fournis par une responsabilité judiciaire in solidum ; d’autre part,

45. Paolo Grossi, L’ordine giuridico medievale, Bari, 1995 (Collezione storica).
46. António Manuel Hespanha, « Pré-compréhension et savoir historique. La crise du modèle éta-
tiste et les nouveaux contours de l’histoire du pouvoir », dans Juristische Theorienbildung und rechtliche
Einheit, éd. Claes Peterson, Lund, 1993 (Skrifter, serien, 2 ; Rättshistoriker studier, 19), p. 49-67.
VÉRITÉ OU ACCORD ? 233

la solide légitimité de pratiques qui se sont déroulées « sans contradictions »,


soutenues par des engagements religieux.
À cet horizon différent ne correspond pourtant pas une conception radica-
lement différente du procès et des buts que les parties veulent atteindre à travers
le procès. Ce but recherché, dans les deux procédures, est bien l’accord, « qui vise
à sauver l’efficacité des actes juridiques »47. Dans le livre III de ses Lois civiles,
Domat écrit : « On appelle preuve ce qui persuade l’esprit d’une vérité »48. À travers
les écrits, ou bien le serment ou encore les témoins, c’est bien la persuasion que
l’on vise ainsi que l’établissement du consensus sur ce qui sera la vérité.
À partir de ce constat, me semble-t-il, il faut souligner la moindre efficacité
de toute image évolutionniste du droit. Le serment, les témoins, les écrits, sont
autant d’instruments probatoires qui, souvent, ont été placés sur une échelle
évolutive qui qualifie d’archaïque ou de moderne chacun d’entre eux. C’est une
interprétation qui est proposée par plusieurs juristes et a été adoptée, plus ou
moins explicitement, par certains auteurs d’histoire sociale49. Elle se révèle, en
réalité, très faible : la légitimité de chaque élément de preuve semble liée plutôt
à l’identité et aux intentions des acteurs sociaux qui l’utilisent. Dans une même
ville d’Ancien Régime – Turin, par exemple –, plusieurs tribunaux coexistaient,
qui attribuaient des statuts fort différents à ce qu’on peut considérer comme
« une preuve ». Au même moment historique, un citoyen ou un étranger devaient
penser de façon différente leur rapport à la loi et devaient organiser en consé-
quence leurs arguments juridiques. Plusieurs compétences étaient donc requises.
Que demande-t-on, en somme, à ces institutions judiciaires ? Quelles préro-
gatives sont-elles en mesure d’offrir, que les individus ne peuvent pas produire
dans leurs échanges réciproques ? L’analyse que nous avons menée suggère une
utilisation bien spécifique de l’institution judiciaire : sa capacité à recouper l’aire
du conflit ou du désaccord, afin de permettre aux parties de poursuivre leurs
relations sur d’autres terrains. L’analyse croisée de quelques procès avec des actes
notariés a bien montré que, souvent, alors qu’elles s’affrontent au tribunal, les
parties rédigent des contrats, s’associent dans les commerces, s’impliquent mu-
tuellement dans de nouvelles relations de prêts et de crédits50. Ce qui signifie que
le début du procès – qui, comme nous l’avons dit, est bien loin de d’aboutir tou-
jours dans une sentence – sert à définir les termes du désaccord ; à éclaircir sur

47. Voir l’article de Corinne Leveleux-Teixeira dans ce même volume.


48. Lois civiles dans leur ordre naturel, 2e éd., Paris, 1695, t. II, p. 397.
49. Elle est proposée, par exemple, par J.-P. Lévy, « L’évolution de la preuve… ». Le livre de Ni-
cole Castan (Justice et répression en Languedoc à l’époque des Lumières, Paris 1980 [Science, 6]) n’est pas
exempt de cette image évolutionniste.
50. S. Cerutti, Giustizia sommaria…, p. 73 et suiv.
234 SIMONA CERUTTI

quels points spécifiques la confiance réciproque a été menacée pour pouvoir


libérer, enfin, tous les autres terrains et permettre ainsi la poursuite des relations
de travail ou bien des rapports commerciaux51. Le tribunal est ainsi appelé à
certifier l’état des relations entre les parties, les droits de chacun. Ce n’est pas un
hasard si les documents les plus fréquemment demandés par les parties aux se-
crétaires des tribunaux sont les « testimoniali di comparsa », c’est-à-dire l’attes-
tation des preuves portées au tribunal, qui, par là-même, étaient devenues les
pièces attestant la reconnaissance publique des droits revendiqués. À partir du
constat de cette activité certificative des tribunaux, certains auteurs ont proposé
une interprétation du rôle des cours de justice d’Ancien Régime qui les assimile
aux études des notaires. L’activité de certification des droits serait donc bien plus
distinctive des tribunaux, que l’attribution du tort et de la raison52. En ce sens,
les qualificatifs attribués aux preuves judiciaires (écrits ou bien témoins) ne se ré-
duisent pas à l’opposition vrai/faux. L’opposition est celle qui sépare les preuves
valables des preuves non valables et non efficaces, les comportements reconnus
« sans aucune contradiction » de ceux qui ne font pas consensus.
La vérité de la justice ordinaire ou bien la vérité des faits que la justice som-
maire promettait à ces misérables n’étaient pas des « révélations incommodes qui
devaient nécessairement déplaire à quelqu’un »53. Dans les deux cas, la vérité
était là où l’accord et l’entente pouvaient se réaliser.

Simona CERUTTI
École des hautes études en sciences sociales
Centre de recherches historiques

51. Par ailleurs, c’est exactement ce qu’un groupe de marchands turinois écrit dans une supplique
adressée au roi en 1746 : Arch. St. Torino, Commercio, IIIa categoria, mazzo 2, no 3, 1746-1748 :
Rappresentanza dei principali negozianti di Torino afine di ottenere gli opportuni regii provvedimenti su vari pre-
giudizi sofferti dall’ universal commercio, con gli progetti d’essi provvedimenti, pareri, progetti d’editto e diverse me-
morie d’Ollanda, Genova e Lione, 23 décembre 1746.
52. Renata Ago, Economia barocca. Mercato e istituzioni nella Roma del Seicento, Rome, 1998 (Saggi.
Storia e scienze sociali).
53. Voir l’article de C. Leveleux-Teixeira dans ce même volume.
CONCLUSIONS

PAR

PATRICK ARABEYRE

La preuve est faite, et ce n’était donc pas une fausse preuve, je n’en serai pas
le seul juge, que juger le faux était une vraie idée. L’idée de fond, pour la reprendre
brièvement, était que ce que l’on avait surtout scruté jusqu’alors dans le faux,
c’était davantage les motivations et les modalités de mise en œuvre de la falsifi-
cation que les moyens selon lesquels le faux était, au sens judiciaire, jugé. Avec
« l’encre et le prétoire », encore une fois, comme terrain idéal de rencontre entre
historiens du droit et historiens.
Nous avons donc longuement disserté du faux, mais pas de n’importe quel
faux, reprenant ainsi, quelque peu subliminalement, les définitions sinon les caté-
gories du droit pénal positif – et peut-être n’est-ce pas si étonnant, puisqu’il
s’agit bien, dans le domaine judiciaire, hier comme aujourd’hui, davantage de
juger le faux que de le dire. Nous nous sommes ainsi assez peu préoccupés :
— de l’usurpation de fonctions, de signes ou de titres, cas d’espèce de
falsifications considérées aujourd’hui comme des atteintes à l’administration
publique commises par des particuliers ;
— quelque peu du faux témoignage (et son corollaire le faux serment) et de
l’usurpation d’identité, compris comme des atteintes à l’action de justice, plus
exactement atteintes à l’exercice de la justice1 ;
— pas de la fausse monnaie, crime le plus souvent bifide (falsifier, mettre en
circulation), qui est une atteinte à la confiance publique ;
— mais surtout de ce qu’il est requis de nommer spécialement le « faux en
écritures », ou « faux documentaire » (« faux document » et « faux certificat »),
dénomination qui convient sans doute moins pour une qualification historique.

1. Au demeurant, sur le faux témoignage, nous sommes éclairés, du point de vue du droit médié-
val, par la remarquable thèse d’Yves Mausen, Veritatis adiutor. La procédure du témoignage dans le droit
savant et la pratique française (XIIe-XIVe siècles), Milan, 2006.
236 PATRICK ARABEYRE

En revanche, nous ne nous en sommes pas tenus au seul domaine du pénal


(le « faux principal »). C’est en effet dans le champ de la procédure civile que se
situe, aujourd’hui comme hier – du moins à l’époque moderne mais la distinction
pourrait être aussi vérifiée au Moyen Âge – la procédure de faux, faux en matière
d’actes sous seing privé, longtemps considérée comme un incident du procès
principal touchant à la véracité d’une preuve littérale (le « faux incident ») ; faux
en matière d’actes authentiques, procédure d’inscription de faux à proprement
parler, procédure ancienne liée à la nécessité de faire une déclaration solennelle
au greffe, d’où son nom : là-dessus, Marie-Françoise Limon nous a décrit à la fois
la règle et ses répercussions archivistiques. Cela étant dit sans oublier que notre
Code de procédure pénale connaît aussi la demande d’inscription en faux au
pénal, quand une partie soutient que telle pièce de la procédure a été forgée.
Sur la longue période qui a été la nôtre, l’ancien droit a plus ou moins entretenu
la confusion avec ces différentes catégories sans vraiment les méconnaître tout à
fait, et a donc parfois entretenu la nôtre (de confusion) à le comprendre. C’est
d’abord parce que, sur la matière, les diverses ordonnances réglaient surtout la
procédure – objet premier de l’ordonnance de 1737, comme l’a bien montré
Françoise Hildesheimer – ainsi que les peines applicables – à commencer par l’édit
de mars 1532 (n. st.), qui commine la peine de mort pour ceux qui sont
« convaincus par justice avoir fait et passé de faux contracts [à la fois faux en
écriture privée et faux dans une écriture publique ou authentique] et porté faux
tesmoignage en justice » : les deux sont sur le même plan. La connaissance des
causes par les cours souveraines par le jeu de l’appel automatique de l’époque
moderne découle du prononcé de ce châtiment-là, comme l’a indiqué Guillaume
Ratel – avec les atténuations qu’il a lui-même apportées. Au demeurant, l’édit de
mars 1532 (n. st.) est, à ma connaissance, le plus ancien texte normatif concernant
ce crime retenu dans les compilations d’ordonnances2.
Aussi, dans ces interstices normatifs, les juristes et les juges avaient-ils
coutume, quand il s’agissait d’établir les conditions du crime de faux, de se
reporter aux textes du droit romain (la fameuse loi Cornelia de falsis et son inté-
gration indirecte dans le Code, 9, 22 et dans le Digeste, 48, 10). Cette loi y punissait
d’ailleurs le faux sous toutes ses formes – cela portera loin – et même de certains
actes qui n’avaient qu’un rapport très éloigné avec ce crime. Le faux criminel,
c’est ainsi à la fois, et dès l’origine, la falsification des testaments, mais aussi la
fausse monnaie, les faux poids et mesures, l’usurpation d’état civil et même

2. Même si l’article 17 de l’ordonnance de Montils-lès-Tours (avril 1454 n. st.) qualifiait déjà de faux
le fait pour les juges de changer les sentences après le prononcé ; même si du fait que certains sceaux
étaient attributifs de juridiction, la connaissance des contrats authentiques par l’apposition de ces
sceaux était cas royal : ainsi du petit scel de Montpellier (ordonnance de Moulins, décembre 1490).
CONCLUSIONS 237

certaines formes de corruption judiciaire. Relevons immédiatement la longue


durée du soupçon portant sur les testaments, dont Elizabeth Brown et Thierry
Claerr nous ont donné un fameux exemple.
Pour en terminer avec le droit savant, sur lequel Corinne Leveleux nous a
éclairés au travers des consilia de la fin du Moyen Âge, il faudrait redire, en
contrepoint, l’apport du droit canonique à la critique des faux : le fameux
distique de la glose de la décrétale Licet du titre De crimine falsi (Extra., 5, 20, 5) :
Forma, stilus, filum, membrana, litura, sigillum. Haec sex falsata dant scripturam valere
pusillum. Pierre-Toussaint Durand de Maillane, à l’article « Faux » de son
Dictionnaire de droit canonique, y fera encore référence, s’appuyant sur les « distinc-
tions méthodiques » de Pierre Rebuffi (XVIe siècle) concernant ce qu’il appelle
les « faux rescrits »3.
Une généalogie de l’expertise prend en quelque sorte sa place ici, depuis la
prodigieuse critique diplomatique médiévale, que nous a fait apercevoir Chantal
Senséby, jusqu’aux traités théoriques d’expertise graphique du XVIIe siècle.
La notion de préjudice ne se dégage ainsi que lentement, les diverses espèces
de faux étant distinguées suivant qu’il porte atteinte à l’intérêt du souverain, à
celui du public ou à celui des particuliers.
En dépit de cette confusion, il n’est pourtant pas jusqu’aux distinctions les
plus modernes qui ne s’aperçoivent dans la longue durée : ainsi de notre
distinction entre « faux matériel » et « faux intellectuel ». François Bougard et
Laurent Morelle l’ont en quelque sorte retrouvée pour de hautes époques : l’ac-
cusation en fausseté peut porter sur la forme, ce qui est le cas le plus simple, mais
aussi sur le contenu juridique. On pense à l’opposition moderne entre données
contraires à l’authenticité et données contraires à la véracité, mais il y a beaucoup
d’intermédiaires à ce rapprochement car tout cela a à voir avec l’évolution du
système des preuves et de la procédure.
Il n’y a pas que le droit, bien sûr et je dois mille excuses à tous ceux que je
viens d’enrôler sous une bannière qui pourrait faire croire à son exclusivité –
même si, sans vouloir paraphraser Yan Thomas, il ne faut jamais perdre de vue
que le droit lui-même, « loin de se référer au monde réel, produit un autre
monde, un monde faux selon la nature, mais vrai selon le droit »4, Simona Cerutti
nous l’a bien dit d’une certaine manière.
Laissons de côté la fiction pour en revenir au faux, encore que l’interrogation
« discours judiciaire – discours de vérité » est bien l’un des ressorts plus ou moins

3. Pierre-Toussaint Durand de Maillane, Dictionnaire de droit canonique et de pratique bénéficiale, Lyon,


1787, t. III, p. 418-425.
4. Yan Thomas, « Les artifices de la vérité en droit commun médiéval », dans L’homme. Revue fran-
çaise d’anthropologie, t. 175-176, 2005, p. 113-130, à la p. 130.
238 PATRICK ARABEYRE

cachés de notre réflexion. Conformément donc à l’esprit de la rencontre, chacun


d’entre les intervenants a aussi parlé de justice, de société et de politique. Car le
faux met aussi et surtout en présence des juges et ces délinquants particuliers que
sont les faussaires. Des juges arbitres et des juges experts, puis des juges entourés
d’experts ; des juges rompus à la critique face à des plaignants critiques trop inex-
périmentés ; des juges de la libre volonté des testateurs ; des juges de l’impôt face
à des fraudeurs faussaires ; des juges à la fois juges, théoriciens et eux-mêmes
délinquants ; des juges instruments de la répression royale ; des juges du pardon
des faussaires ; des juges vérificateurs d’écriture avant que d’être juges du faux.
Tous ces juges, à leur manière, combattent une forme du mal. Et la racine du
mal poursuivi est bien comprise, comme aujourd’hui, comme une altération de
la vérité, consubstantielle au faux criminel. Le faux en écritures, comme les autres
faux, est bien caractérisé, comme l’avait suggéré Cujas, par « une altération de la
vérité, commise dans une intention criminelle, qui a porté ou a pu porter
préjudice à des tiers »5, en l’occurrence dans un écrit susceptible de servir de
preuve. Le faux a ainsi à voir avec la fraude, car la fraude est un acte qui relève
de la notion de ruse. Et le législateur ou le juge l’incrimine fréquemment en
raison de sa gravité sociale (aujourd’hui délit d’escroquerie, mais on pourrait
aussi évoquer, comme l’a fait Katia Weidenfeld, le faux lié à la fraude fiscale). Le
juge semble assimiler parfois la fraude à la violence, quand elle est censée
contourner l’acte incriminé : tel est sans doute également le cas du faux.
Nous sommes donc aussi évidemment, et j’en terminerai par là, dans le poli-
tique – ce qui a maintes fois été relevé en filigrane. C’est que le crime de faux est
grave. Significativement, comme son prédécesseur de 1810, le Code pénal de
1994 place le faux parmi les infractions contre la nation, l’État et la paix publique,
au livre IV, après les crimes contre les personnes et les crimes contre les biens6.
L’ancien droit perçoit bien entendu cette gravité. Le lieutenant criminel au
bailliage d’Autun François Serpillon, dans la préface de son Code du faux de
1774 qui cache un commentaire de l’ordonnance de 17377, cite en exergue la
formule du grand criminaliste italien de la fin du XVIe siècle et du début du XVIIe
siècle, Prospero Farinacci (Farinacius) : Nullum mihi delictum horribilius reperiri posse
videtur, atque aptum ad quietem humani generis perturbandum, nec […] perniciosius, quam

5. Selon Robert-Joseph Pothier, Cujas définit le faux comme fraudulenta veritatis mutatio vel suppres-
sio, in præjudicium alterius facta (Pandectæ Justinianæ, éd. avec trad. Bréard-Neuville, t. XX, Paris, 1823,
p. 362).
6. Titre I : Des atteintes aux intérêts fondamentaux de la Nation ; titre II : Du terrorisme ; titre III : Des at-
teintes à l’autorité de l’Etat ; titre IV : Des atteintes à la confiance publique : faux ; fausse monnaie, falsification
des titres et des marques de l’autorité ; corruption ; titre V : De la participation à une association de malfaiteurs.
7. Il en existe un autre, contemporain, du juriste toulousain Jean-Antoine Soulatges, fort perti-
nent sur la reconnaissance des écritures et des signatures.
CONCLUSIONS 239

falsitas 8. C’est l’avis de tous les criminalistes savants, au moins depuis Angelo
Gambilioni (Angelus de Gambilionibus, XVe siècle).
Les « auteurs politiques » du XVIe siècle entendent bien cela : par exemple le
Bourguignon Barthélemy de Chasseneuz, mis également en avant par Serpillon,
pour qui le crime est si grave que in generali remissione non comprehenditur crimen falsi
(d’après un consilium d’Ippolito Marsigli, lui-même reprenant Bartole, Dig. 48,
16, 17) : nous sommes tout à fait ici dans le crime (presque) impardonnable,
comme l’a montré Reynald Abad pour le XVIIIe siècle.
C’est que les cas de contrefaçon de scel royal et de fausseté de lettres royales
sont clairement rangés par les juristes dans les droits royaux (par Jean Le Coq
déjà), et dès lors susceptibles d’être poursuivis pour lèse-majesté. En 1538/9,
dans son fameux catalogue de regalia, Charles de Grassaille leur fait une place
de choix parmi les cas royaux, leur connaissance étant d’ailleurs dévolue au
chancelier9. Enfin, couronnement négatif, Jacques Bonaud de Sauset, le
commentateur des Tractatus de Jean de Terrevermeille dans l’édition de 1526,
ira, dans sa glose sur le faux, jusqu’à mettre en avant comme premier des
faussaires, le cas de celui qui se prétend roi alors qu’il ne l’est pas10 : le faux
– usurpation comme crime politique suprême, en quelque sorte…
Les perspectives, on le comprend, ont été vastes par la subtilité de tous les
intervenants. À chacun donc désormais de s’inscrire ou non en faux, mais pour
ce qui me concerne, l’affaire est jugée, et bien jugée !

Patrick ARABEYRE
École nationale des chartes
EA 3624 « Histoire, mémoire, patrimoine »

8. Prospero Farinacci, Praxis et theorica criminalis, Lyon, 1621, 5 : Variarum quæstionum et communium
opinionum criminalium liber, qu. 150 (épître à Scipione Borghese).
9. Charles de Grassaille, Regalium Franciæ libri duo, Paris, 1545, lib. I, ius XIIII, p. 152-153.
10. Jacques Bonaud de Sauset, Joannes de Terra Rubea […] Contra rebelles suorum regum, Lyon, 1526,
fol. XLV et suiv. (Ecclesia Romana condemnat omnes qui dicunt se reges Sicilie et non sunt ).
RÉSUMÉS

Prévention, appréciation et sanction du faux documentaire (VIe-XIIe siècle),


par François BOUGARD et Laurent MORELLE

La production de pièces écrites dans les assemblées donne régulièrement lieu


à contestation de la part de l’adversaire et à examen de la part des juges.
L’accusation en fausseté peut porter sur la forme, ce qui est le cas le plus simple.
Les critères retenus pour déterminer la validité de la pièce soumise à examen
sont peu nombreux et, à première vue, objets d’un large consensus et dans
l’espace et dans le temps. Le souci de prévention n’en demeure pas moins
sensible : aux contraintes normatives assez lâches peut suppléer l’ingéniosité de
notaires soucieux de parer à tout soupçon. La fausseté du contenu juridique est
également souvent dénoncée, mais la manière d’en juger est alors aussi variée que
les situations particulières, tant les actes subreptices sont susceptibles de mettre
l’autorité dans l’embarras. Les choses se compliquent quand se multiplient des
actes « fictifs », « vrais » dans leur forme, « faux » dans leur teneur mais dont la
rédaction a fait l’objet d’un accord temporaire entre les contractants, sans
intention maligne : que l’accord soit remis en cause et se pose le casse-tête du
« vrai faux ». Au reste, si la reconnaissance de « véracité » emporte une efficacité
juridique, sa non-reconnaissance n’implique pas nécessairement que l’acte en
cause soit déclaré faux. Se pose enfin la question de la punition, dont il s’avère
qu’elle concerne bien plus souvent le document que le faussaire ; à partir du
milieu du XIIe siècle, néanmoins, les réflexions savantes sur le faux et sa sanction
témoignent d’un raidissement des normes.

Litige et expertise documentaire. Un précepte carolingien suspecté de fausseté


à l’épreuve de la critique diplomatique médiévale (XIe-XIIe siècle),
par Chantal SENSÉBY,

En 1098, l’évêque d’Angers, entouré de prélats et du comte d’Anjou, préside


un plaid où s’opposent les abbayes de Saint-Aubin et de Saint-Nicolas d’Angers
à propos d’un bois. Le premier monastère produit comme preuve un diplôme
242 RÉSUMÉS

de Charlemagne que le second dénonce comme suspect. En 1104, le comte


d’Anjou reprend à son compte l’accusation mais, lors d’un nouveau plaid réuni
autour de l’archevêque de Tours, une assemblée de prélats « approuve » l’acte
incriminé. Ce dossier documentaire, composé d’un écrit de procédure émané
de Saint-Aubin, d’un diplôme carolingien, d’une notice issue de Saint-Nicolas et
d’une charte de l’archevêque de Tours, permet tout à la fois d’observer le travail
du faussaire, d’examiner la critique diplomatique mise en œuvre par les
médiévaux et de s’interroger sur le statut de l’acte interpolé. Il souligne combien
les abbayes sont tributaires de l’ancienneté et de la diversité de leur chartrier.
Dépourvus de corpus de référence, dénués de culture diplomatique et peu fami-
liers des diplômes carolingiens, les moines de la jeune abbaye de Saint-Nicolas
fondée en 1020 ont élaboré une critique défaillante de l’acte remanié qui n’a pas
convaincu les juges issus d’établissements religieux munis d’archives anciennes.
À l’issue du second plaid, l’acte interpolé est qualifié de carta vera : il dit le vrai.
Mais cette décision des juges ecclésiastiques revêt une autre signification : elle
illustre aussi en ce début du XIIe siècle les tensions entre vieilles et jeunes commu-
nautés religieuses qui se disputent un espace de plus en plus rare et convoité.

Fraude, fiction et « faulseté » à la fin du Moyen Âge :


les sombres affaires de Jean de Chabannes, comte de Dammartin,
et le curieux cas du testament de sa fille Anne de Chabannes (1500-1502),
par Elizabeth A. R. BROWN et Thierry CLAERR

À la fin du Moyen Âge, les vies d’Antoine de Chabannes (1408-1488), comte


de Dammartin, et de son fils Jean de Chabannes (1462-1503) furent marquées
par des affaires de contrefaçon et de faux, ainsi que de fabrication et d’invention
d’un passé glorieux non seulement pour élever la maison de Chabannes mais
aussi pour réécrire des affaires sombres à leur avantage. À la lumière d’un
ensemble de documents originaux, cette contribution a pour objectif d’analyser
les méthodes condamnables (menace, falsification et torture) utilisées par
Antoine de Chabannes et son fils, en particulier dans le cas du testament d’Anne,
fille de Jean de Chabannes au début du XVIe siècle.

Juger le faux pour croire le vrai. Le discours de consilia juridiques


sur les pratiques de falsification (XIVe-XVIe siècle),
par Corinne LEVELEUX-TEIXEIRA

Les consultations rendues par des juristes des XIVe-XVIe siècles sur la question
du faux montrent que cette qualification – qu’elle renvoie au faux témoignage
RÉSUMÉS 243

ou au faux documentaire – comporte un coût social élevé. En effet, le faux,


lorsqu’il est « avéré », mine la stabilité des échanges, altère la sécurité du droit et
affaiblit la confiance que les membres du corps social sont sensés se porter les
uns aux autres. Si les auteurs médiévaux de consilia s’accordent à reconnaître à
la qualification de fausseté une assise théoriquement très large, couvrant une
multitude de situations et de critères, ils inclinent également à n’en faire qu’un
usage pratique des plus parcimonieux. Plus que d’une exigence morale, le
jugement sur le faux relève de considérations d’opportunité destinées avant tout
à protéger les institutions (le tribunal, le notariat, le pouvoir politique…) et à
préserver leur vocation d’instances de véridiction.

Le parlement de Toulouse saisi par le faux (XVIe-XVIIe siècles),


par Guillaume RATEL

Quelle fut l’attitude des conseillers aux parlements à l’égard du crime de


faux ? Leur position au sommet de la hiérarchie judiciaire d’Ancien Régime
et l’exercice d’une justice « souveraine » impliquaient-ils un traitement et une
conception particulière du crime de faux ? Pour donner des premiers
éléments de réponse à cette question, cette analyse examine l’attitude des
magistrats au parlement de Toulouse aux XVIe et XVIIe siècles dans leur rôle
tour à tour de juges, de théoriciens et de coupables du crime de faux.
L’analyse se concentre en particulier sur les réflexions que ce crime inspira
aux « conseillers-arrêtistes » toulousains et, au travers de deux exemples de
conseillers délinquants, sur ce que l’on pourrait peut-être appeler le « faux
souverain ». La confrontation de ces diverses attitudes parlementaires vis-à-
vis du faux révèle des tensions et des contradictions qui nous invitent à
réfléchir plus amplement à la relation unique et complexe du souverain au
faux.

Le faux devant le parlement de Paris au XVIIIe siècle,


par Françoise HILDESHEIMER

Les archives du Parlement permettent d’appréhender et la théorie, grâce à


l’enregistrement des ordonnances, et la pratique de la répression du faux par
la Cour. En la matière, la première moitié du XVIIIe siècle est marquée par une
série de grands procès criminels, ainsi que par une ordonnance spécifique
(juillet 1737). Une comptabilité précise des appels permet de cerner les
contours de cette criminalité, incitant à entrer plus directement dans les
affaires.
244 RÉSUMÉS

Le faux, un crime impardonnable ? Le procureur général du parlement de Paris


face aux demandes de grâce des faussaires au XVIIIe siècle,
par Reynald ABAD

Parmi les demandes de lettres de clémence soumises pour avis au procureur


général du Parlement, par le ministre détenteur des sceaux, au cours des règnes
de Louis XV et de Louis XVI, un nombre respectable émanait de criminels
coupables, à un titre ou à un autre, de fausseté, en particulier de faux en écriture
ou d’usurpation d’identité. L’analyse méthodique des dossiers constitués à cette
occasion par le parquet permet d’envisager le faux sous l’angle spécifique de la
grâce judiciaire. Plus précisément, cette contribution se propose de dresser une
typologie des faussetés et de leurs usages, typologie qui ne se prétend pas repré-
sentative des crimes de faux poursuivis par la justice, et encore moins des crimes
de faux perpétrés par les faussaires, mais simplement de ceux pour lesquels les
criminels demandaient grâce au roi. Cette description doit être aussi l’occasion
d’évaluer le poids de cette famille particulière de crimes dans l’économie générale
de la grâce. Au-delà de ce tableau, les sources du parquet révèlent l’attitude
adoptée par le procureur général à l’égard des faussetés : ses argumentaires
donnent en effet à lire un discours judiciaire qui mérite d’être rapproché de celui
tenu pour les autres familles de crime, afin d’en apprécier le degré de spécificité
et de sévérité.

Les notaires au Châtelet de Paris face à la procédure d’inscription en faux


de leurs actes (XVIIe-XVIIIe siècles),
par Marie-Françoise LIMON-BONNET

Les fonds judiciaires de la Section ancienne des Archives nationales nous


ont conservé quelques affaires d’inscription en faux d’actes de notaires de Paris.
Les actes en question sont datés de 1603 à 1787. L’article se propose d’examiner
l’aspect matériel sous lequel se présente ces documents, conservés dans des petits
sacs de jute, de déterminer ce que les caractéristiques matérielles et intellectuelles
communes à ce petit corpus nous permettent d’inférer quant aux affaires et aux
procédures qu’elles suivent. Enfin, il est intéressant d’étudier l’attitude prudente
quoique combattive adoptée par la compagnie des notaires du Châtelet face à ces
affaires d’inscription en faux qui remettent en cause les fondements mêmes de
la profession et dans lesquelles le degré d’implication de ses membres est
variable.
RÉSUMÉS 245

Le juge de l’impôt et le faux au XVe siècle,


par Katia WEIDENFELD

Dans les procès fiscaux jugés par les juridictions des aides à la fin du Moyen Âge,
tout est sujet à controverse. Et pourtant, il est assez rarement question de fausseté.
Des incertitudes récurrentes s’élèvent sur l’authenticité des documents et situations
alléguées. Pour faire la clarté sur ces « faussetés », des enquêtes sont parfois
menées ou des témoignages recueillis. Mais dans la plupart des cas, les avocats
déplacent le débat ; plutôt que d’établir l’absence d’authenticité d’un document
ou d’une situation, ils préfèrent argumenter sur leur absence d’efficacité. À cette
fin, deux stratégies sont privilégiées : multiplier les conditions posées à la jouis-
sance des exemptions fiscales et écarter les opérations dont le but est
exclusivement de réduire la charge d’impôt. Cette attention limitée à la question
du faux contraste singulièrement avec la virulente dénonciation dont le faussaire
fait l’objet et avec la punition sévère que lui promettent les ordonnances royales.

Vérité ou accord ? Offre et demande de justice


dans les tribunaux d’Ancien Régime (Turin, XVIIIe siècle),
par Simona CERUTTI

L’article analyse le fonctionnement de quelques procédures civiles qui étaient


en vigueur dans les tribunaux de l’État savoyard pendant l’époque moderne, en
interrogeant leur rapport à l’établissement d’une vérité judiciaire. Les différentes
grammaires qui caractérisaient ces procédures s’appuyaient sur des systèmes de
preuves différents et souvent opposés par les historiens et les juristes, comme
relevant de degrés différents de rationalité (la preuve écrite, le serment, le témoi-
gnage, etc.). L’étude des procès montre pourtant que ces justices ne préfigurent
pas des conceptions différentes de ce à quoi le procès devait aboutir : la demande
adressée au tribunal était bien la construction d’un accord entre les parties, bien
plus que la ferme individualisation d’une vérité judiciaire. Les grammaires du
procès civil dans ces sociétés de l’époque moderne nous introduisent donc à la
relation étroite qui était instituée, entre le vrai et le consensuel. La vérité, ressort
de cette analyse, était là où l’entente pouvait se réaliser.
INDEX 247

INDEX

Les références renvoient aux numéros de page ; l’ajout de « n »


(ex. « 120n ») indique que la référence se trouve dans les notes de bas de page ;
l’indication « et n » après le chiffre (ex. « 120 et n ») signifie que la référence
se trouve à la fois dans le corps du texte et dans les notes de bas de page.
Les vedettes des noms de personne sont le prénom de l’individu pour les
personnages nés ou actifs durant la période antérieure au XVe siècle et le pa-
tronyme pour les autres : quoique imparfait, ce choix vise à respecter au
mieux les habitudes des historiens médiévistes et modernistes.
Les références en italique se rapportent à des des noms géographiques ;
leur localisation exacte n’est en principe pas autrement précisée, sauf lorsqu’il
peut y avoir ambiguïté.

O. P.

Abad (Reynald), historien : 13, 144, Alciatus (Andrea) : 119n.


161n, 239. Aleric, moine de Saint-Aubin d’Angers :
Abbate, marchand : 224 et n. 81, 83, 85.
Abbon du Breuil : 87. Alet : 51 ; monastère : 51.
Aberdal, scribe de Saint-Martin de Alexander Tartagnus de Imola : 119n,
Tours : 63. 124, 125, 130, 131, 135, 136.
Acy (seigneur) : voir Nanteuil (Renaud de). Alexandre III, pape : 47, 50n.
Adam de la Motte, laïc d’Angers : 82. Alexandre, chanoine médecin de la col-
Adda (l’) : 29. légiale Saint-Pierre-la-Court du
Adelchis, prince de Bénévent : 31n. Mans : 83.
Adrien II, pape : 40. Alpes : 230.
Adrien IV, pape : 50n. Amalgarius, beau-frère d’Autbertus : 35,
Agintrudis, sœur d’Autbertus : 35, 36. 36, 53.
Ago (Renata), historienne : 215. Ambès (Pierre d’), conseiller au parle-
Aguesseau (Henri-François d’) : 157, 168. ment de Toulouse : 150-152.
Aix-la-Chapelle : 37. Amboise (Georges d’), cardinal : 90n.
Alaric (Bréviaire) : 28. Ambroise (saint) : 56n.
Alberic, chapelain de Saint-Maurice Amédée VIII, duc de Savoie : 225 et n.
d’Angers : 87. Amelot (Denis-Jean) : 155n.
Alberic, comte de Dammartin : 99. Amiens (évêque) : voir Geoffroy.
248 INDEX

Anastase le Bibliothécaire : 41. Anne de Bretagne, duchesse de Bretagne


Angelus de Ubaldis : 120. puis reine de France : 93.
Angers : 67, 78n, 79, 85, 87 ; abbaye du Anségise (collection) : 21.
Ronceray : 63, 72, 73 ; abbaye Saint- Arabeyre (Patrick), historien du droit : 14.
Aubin : 59, 61 et n, 62-67, 69n, 70n, Arbresle (L’) : 203.
71 et n, 72-75, 77, 78 et n, 81, 84-87 ; Archambaud, moine de Saint-Aubin
abbaye Saint-Aubin (abbé) : voir Gi- d’Angers : 82.
rard, Gontier ; abbaye Saint-Aubin Arduin le Glabre, marquis : 30, 55.
(moine) : voir Aleric, Archambaud, Argenson (famille d’) : 166.
Audulfus, Dadon, Fromond de Viry, Argenson (marquis) : voir Voyer de
Robert ; abbaye Saint-Aubin Paulmy (René Louis de).
(prieur) : voir Hélinand ; abbaye Arnoult, notaire au Châtelet : 191.
Saint-Nicolas : 59, 60, 61 et n, 63-68, Arpajon : 212.
69 et n, 70-75, 77n, 81, 82, 84 et n, Assaillant, comte de Dammartin : 98.
85, 86 ; abbaye Saint-Nicolas (abbé) : Attigny : 32 ; synode : 28.
voir Lambert ; abbaye Saint-Nicolas Aubusson : 206.
(moines) : voir Guérin de Saint-Pierre, Auch (archevêque) : 51, voir Guilhem.
Roaldus, Savaris ; abbaye Saint-Nico- Audulfus, moine de Saint-Aubin d’An-
las (prieur) : voir Gosbert ; abbaye gers : 82.
Saint-Serge : 71n, 72 ; abbaye Saint- Auget de Montyon (Jean-Baptiste de) :
Serge (abbé) : 86, voir Bernard, Gau- 158, 172.
tier ; abbaye Saint-Serge (moine) : voir Autbertus, laïc, frère d’Agintrudis : 35, 36.
Hervé ; abbaye Saint-Serge (prieur) : Autun (lieutenant criminel du bailliage) :
voir Yves ; collégiale Saint-Laud : 72, voir Serpillon (François).
73 ; église cathédrale Saint-Maurice : Auvergne : 114 ; comte : 155.
68, 69, 73, 82 ; église cathédrale Auxerre (clerc du diocèse) : voir Dracy
Saint-Maurice (archidiacre) : voir (Renaud).
Guarnerius, Guillaume, Hubert ; Avonda (Antonia) : 224, 225.
église cathédrale Saint-Maurice (cha- Aymes (Marc), historien : 6n.
pelain) : voir Alberic ; église cathé- Balde (Baldo degli Ubaldi, dit) : 119n,
drale Saint-Maurice) (doyen) : voir 122, 123n, 126, 127 et n, 128, 130-
Gosbert, Richard ; église cathédrale 135, 137, 138.
Saint-Maurice (écolâtre) : voir Geof- Baligaut (Colin) : 212.
froy ; évêque : 86, Eusèbe Brunon ; Baluze (Étienne) : 15, 156.
porte de Chanzé : 77, 78 et n, 79. Banzy, complice du faussaire Jean-Pierre
Angleterre : 98 ; roi : 99. de Bar : 155.
Angot (Élisabeth) : 190n. Bar (Jean-Pierre de) : 155.
Angot (Germain) : 190n. Barcelone (évêché) : 28.
Anjou (comte) : 60, 72, 74, 75n, voir Bardo (Marc’Antonio) : 220, 221 et n.
Foulque le Jeune, Foulque le Réchin, Barthelon (Pierre) dit Marmande : 89n,
Foulque Nerra, Geoffroy Martel, 90n, 92n.
Geoffroy Martel le Jeune. Bartholomeus Caepolla : 119n, 125,
Anjou (Nicolas d’), duc de Calabre : 92. 126, 129.
Anjou (René d’), seigneur de Mézières- Bartole (Bartolo de Sassoferrato, dit) :
en-Brenne : 102n. 119n, 120, 123, 131, 133, 207, 219, 239.
INDEX 249

Basile Ier, empereur d’Orient : 40, 41. d’Orléans : 182.


Basile, spathaire : 55. Bourbon (Jeanne de) : 92 et n, 95, 96,
Bataille, avocat vers 1468 : 211. 108, 111.
Baudart (Suzanne de) : 185 et n. Bourbon (Louis, bâtard de) : 92 et n, 111.
Baudoin, chancelier : 69n. Bourbon (Suzanne de) : 92, 101n, 102n.
Baudry, abbé de Bourgueil : 87. Bourdeille (Pierre de), abbé de Bran-
Baujon, complice des faussaires de l’affaire tôme : 95n.
de Bouillon : 155. Bourges (archevêque) : voir Frothier.
Bayonne (évêque) : 51. Bourgogne (duc) : 99n.
Beaumont-la-Ronce : 211. Bourgueil (abbé) : 86, voir Baudry.
Bechet (Denis) : 184. Bouveau (sieur) : 190.
Bellanger (Toussaint) : 184. Bovetus, clerc d’Angers : 82.
Bénédicte, citée dans un acte de 870 : 52. Boviot, faussaire vers 1766 : 165.
Bénévent : 31n ; notaire : 49. Boys, marchand de Turin : 222n.
Bérenger Ier, empereur : 30, 31n. Brantôme : voir Bourdeille.
Bergame : chapitre Saint-Alexandre : 19 ; Breme (abbaye) : 30, 55.
chapitre Saint-Vincent : 19. Brescia (province) : 34n.
Beringhen (Henri-Camille de) : 161. Bressart (Jaquet) : 213.
Bernard, abbé de Marmoutier : 69, 83, 85. Bresslau (Harry), historien : 20.
Bernard, abbé de Saint-Serge d’Angers : Brignemont : 11.
69, 83. Brinvilliers (marquise) : voir Dreux d’Au-
Bernard (Jacques) : 189. bray (Marie-Madeleine).
Berthelot, faussaire : 202n. Brionneau (le) : 73.
Bertillon (Alphonse) : 161n. Brioude : abbaye Saint-Julien (abbé) : voir
Bertrade, reine de France : 67. Frothier, archevêque de Bourges ;
Bistort (Giuseppe) : 221 et n. cartulaire : 15, 155.
Blanchart (Jean) : 96n, 111, 114. Bronod (Edme-Louis) ; 191.
Blois : élu : 204 ; Hôtel-Dieu : 107. Broussillon (Arthur-Bertrand de), histo-
Bobusse (Antoine) : 186. rien : 62.
Boësses : 212. Brown (Elizabeth), historienne : 13,
Bohier (Nicolas) : 119n. 95n, 237.
Bois Marin (Le) : 63. Brühl (Carlrichard), historien : 64.
Bonaud de Sauset (Jacques) : 239. Burcard de Graio : 87.
Bonot (Edmé) : 189n. Burgondes (loi) : 48.
Bonyol (Antonio) : 230 et n. Busançois (seigneur) : voir Prie (Émond de).
Boucher (Hector) : 96, 106, 111, 112, 115. Caderot : 37.
Bouches-du-Rhône (département) : 37. Cahors (université) : 148.
Bougard (François), historien : 12, 237. Calabre (duc) : voir Anjou (Nicolas d’).
Bougensal (Guinot) : 210. Calabre (Marguerite de) : 92, 99 et n, 108.
Bouillon (cardinal) : voir La Tour d’Au- Calixte II, pape : 42.
vergne (Emmanuel-Théodose de). Camus de Pontcarré (Nicolas Pierre) : 155n.
Boujard (Suzanne) : 185. Cantorbéry (abbaye Saint-Augustin) : 50 et n.
Bourbon (Jean) : 97, 99n, 101n, 102 et n, Capoue : 53n, 54.
103 et n, 104 et n, 106-108, 110, 111. Cardeña (abbaye Saint-Pierre) (abbé) : 39.
Bourbon (Françoise Marie de), duchesse Cassadorus (Guglielmus) : 119n, 138.
250 INDEX

Castanet (Arnaud), notaire de Brigne- Charles VII, roi de France : 90, 92.
mont : 11. Charles VII, roi de France : 99 et n.
Castille : 39. Charles VIII, roi de France : 90, 94 et n.
Catellan (Jean de) : 147. Charles Martel, maire du palais : 85.
Cayre (Giuseppe) : 224. Charles-Emmanuel Ier, duc de Savoie : 228.
Cerutti (Simona), historienne : 14, 237. Charles, duc de Guyenne : 99n.
Césarée de Cappadoce (métropolite) : 55. Charlotte de Savoie, reine de France : 111.
Chabannes (Anne de) : 90, 97 et n, 99, Charmeton, faussaire vers 1746 : 165.
100, 101 et n, 102 et n, 104-108, 109 Chartres (élu) : 201.
et n, 110. Chassebras (Jean) : 155.
Chabannes (Anne de), sœur de Anne, Chasseneux (ou Chasseneuz) (Barthé-
morte jeune : 108. lemy de) : 119n, 120, 239.
Chabannes (Antoine de) : 89 et n, 90 et Chastres-sous-Montlhéry : voir Arpajon.
n, 92 et n, 93n, 94, 99n, 103n, 108, Châtillon-Coligny : 97, 101 ; bailli : voir Malin-
109 et n. gre (Jean) ; collégiale Saint-Pierre (cha-
Chabannes (Antoinette de) : 101n, 102n. noine) : voir Bourbon (Jean) ; notaire :
Chabannes (Avoye de) : 101 et n, 102 et 105 et n, voir Guerguezengor (Jean).
n, 103n, 107, 110. Châtillon-sur-Loing : voir Châtillon-Coligny.
Chabannes (Henry de) : 93n, 98n. Chauffourneau, huissier : 185n.
Chabannes (Jacqueline de) : 108. Chauvreux (Claude de) : 149.
Chabannes (Jacques de) : 90n. Chef-du-Pont : 205.
Chabannes (Jean de), baron de Curton : 90n. Chevrier (Louis) : 205, 206, 211.
Chabannes (Jean de), comte de Dammar- Chevrier (Pierre) : 205.
tin : 89, 90 et n, 92, 94 et n, 95, 96 et Chevrier( famille) : 206.
n, 97 et n, 99 et n, 100, 101, 102 et n, Chienti (le) : 30.
103 et n, 104 et n, 105-108, 110-112. Chilardus, abbé : 32.
Chabannes (maison) : 90, 92, 94n, 96 et Childebert II, roi des Francs : 41.
n, 97n, 103, 108. Childebert III, roi des Francs : 32 et n.
Chablis : 213. Chindasvind, roi des Wisigoths : 42.
Chalo-Saint-Mard (privilège) : 201. Chinon (ordonnance) : 209.
Chalon-sur-Saône (évêque) : voir Germain Chotart (Étienne) : 103n.
(Jean). Chuppin (Jean) : 189n.
Châlons-en-Champagne (évêque) : 50 et n. Cicéron : 20.
Chambellay : 63. Claerr (Thierry), historien : 13, 237.
Chambiers (forêt) : 71n. Clairambault de Monte Frotmeri, laïc
Champdeniers (seigneur) : voir Roche- d’Angers : 82.
chouart (François de). Clanchy (Michael), historien : 7.
Chanonat : 213. Clèves (Marie de) : 93n.
Chapelain (Jean) : 187. Clotaire II, roi des Francs : 25, 28n.
Charlemagne, roi des Francs, empereur : Clotaire III, roi des Francs : 32 et n, 33n.
21, 27, 34, 37, 59, 67, 75, 77, 78, 80. Clotaire IV, roi des Francs : 32 et n, 33n.
Charles II le Chauve empereur : 26-28, Cochin (Henri) : 162.
37, 54, 62, 63, 66, 67, 69, 72. Coligny (Gaspard de), seigneur de Fro-
Charles III le Gros, empereur : 30. mentes : 101 et n, 102, 103, 106 et n,
Charles V, roi de France : 98n. 107, 110, 111.
INDEX 251

Coligny (Jacques de) : 106n. Deshayes (Catherine), dite la Voisin : 155.


Coligny (Jacques II de) : 99n, 101 et n. Destefanis (Abel), historien : 95n.
Coligny (Jean III de) : 101n. Destrechy (Clément) : 192n.
Coligny (maison) : 102. Dijon : abbaye Saint-Bénigne : 34n ; par-
Comminges (évêque) : 51. lement : 187n.
Compiègne (élection) : 211. Domat (Jean) : 233.
Conflans, faussaire vers 1758 : 166. Dorn (Franz), historien : 32n.
Constable (Giles), historien : 9, 10. Doujat (Jean Charles) : 155n.
Constance : 53. Dracy (Renaud) : 115.
Constantinople : 41 ; patriarche : voir Tryphon. Dreux d’Aubray (Marie-Madeleine), mar-
Coras (Jean de) : 144. quise de Brinvilliers : 155.
Corbigny : 38. Dreyfus (Alfred) (procès) : 12n.
Cornille (Jean) : 190. Drèze (Jean-François), historien : 95n.
Courcelles (Éléonore de) : 101n, 102, 106 Druy (Antoine de) : 209.
et n. Druy (Hélon de) : 203.
Coutances (élection) : 205. Druy (Perret Jacob dit de) : 203, 209.
Couvreur, notaire au Châtelet : 187. Dubois (Guillaume), sieur Duplessis :
Cravetta (Aymon) : 119n. 185 et n.
Crémone : 29, 30 ; évêque : voir Oldericus. Dubreuilh (Jean-Baptiste) : 191.
Crespin (François) : 190. Duclos (Charles), historien : 93n.
Crethe (Laurent) : 114. Duclos Dufresnoy (Charles Nicolas) :
Croix-Caluyau (oratoire) : 32. 183n.
Cujac (demoiselle) : 190. Du Grippon (Élisabeth) : 189n.
Cujas (Jacques) : 238 et n. Dupont-Ferrier (Gustave), historien : 210.
Curton (baron) : voir Chabannes (Jean de). Dupuy (Louis) : 103n, 106, 109n.
Cynus de Pistoia : 134. Dupuys, notaire au Châtelet : 187.
Dadon, moine de Saint-Aubin d’Angers : Du Radier (Dreux) : 98n.
82, 83. Durand de Maillane (Pierre-Toussaint) :
Dagobert III, roi des Francs : 32 et n, 33. 237.
Dagobert, roi des Francs : 97. Düren : 34.
Dammartin-en Goële : 98, 109 et n ; comte : Échats (Les) (forêt) : 60, 67, 71, 84 et n, 86.
92 et n, 98n, 99n, 101, voir Alberic, Echternach (abbaye) : 38.
Assaillant, Chabannes (Antoine de), École des chartes : 12n.
Chabannes (Jean de), Nanteuil (Re- Esclache (L’) (abbaye) : 213.
naud de) ; gouverneur : voir Sorbier Espagne : 42.
(Antoine de). Espagne (saint) : 35.
Dax (église cathédrale) : 51. Étampes (notaire) : 169.
De Luca (Giovanni Battista) : 221n. Étienne, préchantre de Saint-Maurice
Débonnaire (Mathurin) : 184. d’Angers : 87.
Decize : 203. Étienne Aufreri : 119n.
Delisle (Léopold), historien : 98n, 111n. Eusèbe Brunon, évêque d’Angers : 72.
Demas (Jean) : 186. Évrard, abbé de Saint-Calais : 83.
Descartes (René) : 13n. Évreux (évêque) : voir Gilles.
Descimon (Robert), historien : 149. Farfa (abbaye Sainte-Marie) : 39, 40 ;
Deshayes (André-Guillaume) : 190n. abbé : voir Jean III.
252 INDEX

Farinacci (Prospero) : 238. Frothier, archevêque de Bourges : 26.


Farnier (Colas) : 113. Fulchradus, chantre de Saint-Julien du
Fayel (Marie de) : 90. Mans : 83.
Febvre (Lucien), historien : 9n. Fulrad, abbé de Saint-Denis : 32.
Feo (Giovanni), historien : 20. Galien : 147.
Fermo : 30, 53 ; évêché : 31n. Gambilioni (Angelo) : 239.
Fianu (Kouky), historienne : 203. Garin, abbé : 66n.
Filandrier (Marguerite) : 155. Gascogne : 51.
Flandre : 74n. Gaultier (Antoine) : 185 et n, 189 et n.
Flavigny (abbaye) : 38. Gautier, abbé de Saint-Serge d’Angers : 87.
Fleuret (Jeanne) : 185. Geoffroy, doyen de Saint-Julien du
Fleury (abbaye) : 55. Mans : 83.
Fliche (Benoît), historien : 6n. Geoffroy de Brioleto, laïc d’Angers : 82.
Florence (archevêque) : voir Franciscus Geoffroy de Rétigny, clerc d’Angers : 82.
Zabarella. Geoffroy du Breuil : 87.
Foiret (Faustin) : 190n. Geoffroy Lunel, laïc d’Angers : 82.
Fouassin (Jean) : 114. Geoffroy Martel : 61n, 70, 71.
Fouilloux (bois) : 72. Geoffroy Martel le Jeune, comte d’Anjou :
Foullé (Étienne-Hyacinthe-Antoine) : 155n. 67, 83.
Foulque, fils d’Ursin : 87. Geoffroy Martel, comte d’Anjou : 61n,
Foulque le Jeune, comte d’Anjou : 67 et n. 71, 75, 84 et n, 85.
Foulque le Réchin, comte d’Anjou : 60, Geoffroy, écolâtre de Saint-Maurice
61, 67, 71, 82, 83, 84 et n, 85 et n, 87. d’Angers : 73.
Geoffroy, écolâtre de Saint-Maurice
Foulque Nerra, comte d’Anjou : 68, 71,
d’Angers : 87.
73, 81, 84n.
Geoffroy, évêque d’Amiens : 56, 65n.
Foulque de Fontenelles, moine de Saint-
Geoffroy, évêque d’Angers : 81-83, 85.
Florent de Saumur : 83.
Gérard, prétendant à l’archevêché de
Foulque de Matefelono, laïc d’Angers : 82.
Narbonne : 28.
Fourcy (Henri II de) : 155n.
Géraud Andefredus, laïc d’Angers : 82.
France : 9 ; roi : 8, 101 ; voir François Ier, Germain (Jean), évêque de Chalon-sur-
Henri Ier, Henri II, Louis XI, Saône : 99 et n.
Louis XII, Louis XIV, Louis XV, Geroinus : 36.
Louis XVI, Philippe Ier, Robert II le Gers (département) : 11.
Pieux. Gervais (Oudart Artus) : 184.
France (Jean), dit Pojal : 203. Gervais (Richard) : 103n, 104-106.
Francfort-sur-le-Main : 230n. Gien (comté) : 106.
Franciscus Zabarella : 119n, 126, 127. Gignac : 148.
François Ier, roi de France : 156. Gilduin, moine de Saint-Aubin d’Angers :
Fratelli (Atori) : 224n. 82.
Frémyn (Nicolas) : 190n. Gilettes (Les) (île) : 77, 78 et n.
Fromentes (seigneur) : voir Coligny (Gas- Gilles Bellemère : 119n.
pard de). Gilles, évêque d’Évreux : 50 et n.
Fromond de Viry, moine de Saint-Aubin Gilles de Reims, évêque : 41.
d’Angers : 81, 82. Giovannetti (Giovanni) : 221 et n.
INDEX 253

Girard, abbé de Saint-Aubin d’Angers : Guillaume, archidiacre de Saint-Maurice


60, 61 et n, 73, 81, 82, 85. d’Angers : 83, 87.
Giry (Arthur), historien : 62, 68, 73. Guillaume, clerc : 51.
Godin (Jean) : 201n. Guillaume Apulus, moine de Marmou-
Godineau, marchand de fer : 182. tier : 83.
Gontier, abbé de Saint-Aubin d’Angers : Guillaume de Saint-Florent de Saumur :
79. 85, 87.
Gontier, donataire d’une villa et d’un Guillaume la Mouche, clerc d’Angers : 82.
bois : 85. Guillermin (Guillaume de), archidiacre
Goody (Jack), sociologue : 14n. de Montpellier : 151.
Gorjon du Val, complice des faussaires Guillermin (Jean de), conseiller au parle-
de l’affaire de Bouillon : 155. ment de Toulouse : 151, 152.
Gosbert, doyen de Saint-Maurice d’An- Gunther, archevêque : 40.
gers : 83. Guy de Spolète : 22.
Gosbert, prieur de Saint-Nicolas d’An- Guy Pape : 119n.
gers : 82. Guyonneau, officier de la duchesse d’Or-
Goveani (frères) : 224. léans : 182.
Grandmont (seigneur) : voir Vedeau (François). Guyot (Joseph-Nicolas) : 179, 186.
Graissac : 11. Guyotjeannin (Olivier), historien : 75n.
Grande Chênaie (La) : 63. Hainaut : 32.
Grassaille (Charles de) : 239. Hamon Guiscard, laïc d’Angers : 82.
Gratien (Décret) : 46. Harlemont (Germain d’) : 189n.
Grégoire de Tours : 41n. Haudicquer (Jean) : 155.
Grégoire V, pape : 40, 55. Haultemer (Jean de) : 104 et n, 109n.
Grescie, comtesse : 63. Haute-Garonne (archives départementales) :
Guarnerius, archidiacre de Saint-Maurice 146.
d’Angers : 83. Hélinand, prieur de Saint-Aubin d’An-
Guerguezengor (Jean) : 96n, 97, 99n, 101n, gers : 81, 82.
102 et n, 103 et n, 104-108, 110, 111. Helvétius (Anne-Marie), historien : 32n.
Guérin Bornius, laïc d’Angers : 83. Henri Ier, roi de France : 69 et n.
Guérin de Adzeio, clerc d’Angers : 82. Henri II, roi de France : 156n.
Guérin de Saint-Pierre, moine de Saint- Henri IV, roi de Germanie : 37.
Nicolas d’Angers : 82. Henri IV, roi des Germains : 28n.
Guerno, moine de Saint-Médard de Sois- Herde (Peter), historien : 46n, 47n.
sons : 50. Héron (Simon) : 208.
Guerre (Martin) : 144. Hervé, moine de Saint-Serge d’Angers : 83.
Guersain de Chambuis, faussaire vers Hesbaye : 32n.
1766 : 165. Heudebert du Buisson (Nicolas) : 155n.
Gui de Matefolono : 82. Hildebert de Lavardin, évêque du Mans :
Gui de Spolète ; 48n. 63, 68, 73, 83, 85-87.
Gui de Spolète : 44, 45. Hildesheimer (Françoise), historienne :
Gui, évêque du Velay : 26, 27. 13, 143, 144, 168n, 172n, 236.
Guilhem, archevêque d’Auch : 51. Hilgotus de Gummeth, moine de Mar-
Guillaume, abbé de Saint-Florent de moutier : 83.
Saumur : 69, 83. Hilgotus, abbé de Marmoutier : 87.
254 INDEX

Hincmar de Laon : 41n. Jousse (Daniel) : 157 et n, 164, 167.


Hincmar de Reims : 41n. Jouy : 210.
Hollande (comté) : 7. Jumièges (abbé) : 50.
Horlement (Jacques) : 189n. Kaiser (Colin), historien : 158n.
Hormungus, abbé de Maroilles : 32, 33. Kölzer (Theo), historien : 32n.
Houssemayne (Nicole) : 97n, 108. L’Hospital (Michel de) : 152.
Hubert, archidiacre de Saint-Maurice La Boutière (Charles de) : 155n.
d’Angers : 87. La Foucaudière (Françoise de) : 186.
Hubert, chantre de Saint-Maurice d’An- La Garde (sieur) : 192n.
gers : 83. La Martinière, complice des faussaires de
Hubert de Champagne : 87. l’affaire de Bouillon : 156.
Huguccio : 46. La Roche-Flavin (Bernard de) : 148, 149.
Hugues d’Amiens, archevêque de Rouen : La Tour d’Auvergne (Emmanuel-Théo-
50n. dose de), cardinal de Bouillon : 155,
Hugues de Die, légat pontifical : 38. 156.
Humbaud, évêque de Limoges : 49n. Laleu : 210.
Imbert (Raymond) : 148. Lambert II, comte de Nantes : 62, 63.
Innocent II, pape : 50. Lambert, abbé de Saint-Nicolas d’An-
Innocent III, pape : 8, 47 et n, 49, 228. gers : 82, 85, 86.
Innocent IV, pape : 134. Lamirault (Étienne) : 156n.
Isaïe, oncle d’Agintrudis et d’Autbertus : Lamoignon (Chrétien-François de) : 161n.
35, 36. Lamothe (Charles Alexandre de) : 185.
Issoudun (synode) : 38. Lançon (bois) : 64, 79 et n.
Italie : 6, 22n, 39, 42, 53 ; roi : voir Lo- Langloix (Simon François) : 184-186, 187n.
thaire II, Louis ; royaume : 39. Latium (notaires) : 24.
Jacob (Robert), historien : 33n. Lauriac de Basset (Pierre Antoine) : 166.
Jacques de Révigny : 133, 134. Laval, complice du faussaire Jean-Pierre
Jason de Mayno : 119n, 123, 128. de Bar : 155.
Jassaud (Jean de) : 155n. Le Bœuf de Le Bret (Pierre) : 191.
Jean X, pape : 28. Le Boucher (Nicolas) : 187.
Jean XII, pape : 54. Le Camus (Nicolas) : 155n.
Jean XVIII, pape : 55. Le Clerc (Jean) : 94n, 98.
Jean, abbé de Saint-Julien de Tours : 87. Le Coq (Jean) : 239.
Jean III, abbé de Saint-Marie de Farfa : 40. Le Fevre (Guillaume) : 213.
Jean de Ravenne, archevêque : 40. Le Fort (Antoine) : 92n.
Jean de Terrevermeille : 239. Le Guerchoys (Pierre) : 155n.
Jean Skylitzès : 41n. Leibniz (Gottfried Wilhelm) : 15.
Jeanne de France, fille de Louis XI : 90, 92, Le Jaul (Nicolas), maître des requêtes de
93 et n, 94 et n, 96, 108, 111, 112, 114. l’hôtel du duc de Bourgogne : 99n.
Joigny : 204. Le Jay (François) : 190n.
Joly de Fleury (fonds) : 169. Lemaire (Jean) : 109n.
Joly de Fleury (Guillaume-François- Lemarié (Ernest), historien : 98n.
Louis) : 163, 164, 172-177. Lemesle (Bruno) : 61n.
Joly de Fleury (Guillaume-François) : Le Mosnier (Guillaume) : 213.
163, 164, 172-177. Le Mosnier (Thierry) : 213, 214.
INDEX 255

Le Nain (Jean) : 156. Mans (Le) : collégiale Saint-Pierre-la-Court


Leno (abbaye Saint-Benoît) : 34n. (chanoine) : voir Robert de Balaone ;
Léon XI, pape : 55. collégiale Saint-Pierre-la-Court (chan-
Léon de Verceil, évêque : 31. tre) : voir Robert ; collégiale Saint-
Le Paintre (Jean) : 106, 112-114. Pierre-la-Court (medicus) : voir
Le Vasseur (François) : 184n. Alexandre ; église cathédrale Saint-Ju-
Leveleux-Teixeira (Corinne), historienne lien : 69 et n ; église cathédrale Saint-
du droit : 12, 233n, 234n, 237. Julien (doyen) : voir Geoffroy ;
Levesque (Guillaume) : 183 et n, 184, 190. évêché : 27, 35 ; évêque : 27, 34, 37,
Le Viste (Jean) : 211. 49, 54, voir Hildebert de Lavardin .
Lévy (Jean-Philippe), historien du droit : 226. Mantes : 199.
Lézat (abbé) : 22n. Marbode, évêque de Rennes : 61 et n, 63,
Liétry, archevêque de Sens : 55. 64n, 68, 73, 74n, 83-87.
Limoges (évêque) : voir Humbaud. Marche (La) : comte : 202n ; élu : 207.
Limon-Bonnet (Marie-Françoise), histo- Marmoutier (abbaye) : 63, 69 et n ; abbé :
rienne : 11, 236. 86, voir Bernard, Hilgotus ; moine :
Limousin (gouverneur) : 95n. voir Guillaume Apulus, Hilgotus de
Lion-d’Angers (Le) : 63. Gummeth.
Lisoius le Jeune, laïc d’Angers : 82. Maroilles (abbaye) : 32n, 33 et n ; abbé :
voir Hormungus.
Lisy-sur-Ourcq : 211.
Marseille (abbaye Saint-Victor) : 37.
Litteriacus : 79.
Marsigli (Ippolito) : 239.
Liutprand : 49.
Martin, commis du greffe du parlement
Liutprand, évêque de Crémone : 31n.
de Paris : 158n.
Loire (la) (vallée) : 73.
Martinet (Thomas) : 114.
Losa (Giovanni Francesco) : 221 et n.
Mascon (Raoulin de) : 206.
Louis Ier le Pieux, empereur : 26, 27, 49. Maulde de La Clavière (René de), histo-
Lothaire II, roi d’Italie : 22, 30, 55. rien : 93n, 94 et n.
Louis XI, roi de France : 90, 92, 93n, 94 Maupeou (René-Nicolas de) : 163, 172.
et n, 99n, 108, 111, 112, 114. Maurice, moine de Saint-Florent de
Louis XII, roi de France : 90, 93 et n, 94 Saumur : 83.
et n, 95n, 96 et n, 102, 108, 111, 113. Maurongne (Hardy) : 210.
Louis XIV, roi de France : 10, 15. Meduna (Brigitte), historienne : 47n.
Louis XV, roi de France : 167, 172, 186. Melleroy (curé) : voir Bourbon (Jean).
Louis XVI, roi de France : 172. Melun (Charles de) : 92n.
Loyseau (Charles) : 161. Mercier (Louis-Sébastien) : 190n.
Lucas (Étienne) : 189n. Merlin (Jean) : 104 et n, 114.
Ludovicus de Ponte : 119n, 122, 126. Méron (villa) : 63, 64, 77, 78 et n, 79.
Lyon : 205, 206, 210. Mesnil-Garnier (Le) (marquis) : voir
Mabillon (Jean) : 5, 15. Bernard (Jacques).
Madero (Marta), historienne : 227n. Mestiatis, marchand de Turin : 221, 222.
Mailfert (Yvonne), historienne : 68n. Mestralet (Giuseppe) : 230 et n.
Maine (La) (île) : 78n. Meulan : 199.
Malenfant (Étienne de) : 150-153. Mézières-en-Brenne (seigneur) : voir Anjou
Malingre (Jean), bailli de Châtillon : 101n. (René d’).
256 INDEX

Michel III, empereur d’Orient : 40, 41. Navarre (Antoine) : 187n.


Mitry ; 92n. Nicée (concile) : 23n.
Modène : 39. Nicolas de Saint-Crépin de Soissons : 56.
Monnet (villa) : 77, 78 et n, 79. Nicolas Ier, pape : 40, 41.
Monismes (marquis) : voir Rasès (Ro- Nicolaus de Tudeschis, dit le Panormitain :
bert de). 120.
Mont-Cauvaire : 212. Nîmes : 52 ; cathédrale de Sainte-Marie :
Montargis : bailli : 107, 110 ; lieutenant du 22n ; évêché : 22n ; évêque : 22n.
bailli : voir Roger (Guillaume). Normand de Montrevel : 87.
Montil-lès-Tours (ordonnance) : 156n, Notbertus, prêtre : 35.
236n. Notfredus : 36.
Montmorency (Anne de) : 101n. Novalaise (abbaye) : 55.
Montmorency (Louise de) : 101n. Noyon (maire) : 208.
Montpellier : archidiacre : voir Guillermin ; Oldericus, évêque de Crémone : 29.
évêque : 151 ; petit scel : 236n. Olive (Simon d’) : 147.
Montreuil : église Saint-Pierre : 64 ; sei- Ollivero, marchand de Turin : 222n, 224n.
gneur : 64 ; villa : 63, 77, 78, 79. Oloron : 55 ; chapitre cathédral : 51 ;
Montreuil-Bellay : 63, 74, 78n. évêque : voir Roger.
Montreuil-sur-Blaise : 212. Olradus de Ponte : 119n, 120.
Montreuil-sur-Maine : 63, 78n.
Olson (David), sociologue : 14n.
Montruillon (Guillaume de) : 96, 103n,
Orient (empereur) : 55.
104-106, 112, 115.
Orléans : 94n ; duchesse : voir Bourbon
Montruillon (Jean de) : 109n.
(Françoise Marie de) ; université : 208n.
Montyon : voir Auget de Montyon.
Orléans (Balthazard) : 186.
Moreau (Jean-Paul), historien : 98n.
Morelle (Laurent), historien : 12, 71n, 237. Otton Ier, empereur : 30, 41, 45, 53, 55.
Morienval : 211. Otton III, empereur : 28, 29 et n.
Mornac : 80 et n. Paganus, archidiacre de Saint-Julien du
Mortier (Claude Guichard) : 192n. Mans : 83.
Motte (Antoine) : 165. Panormitain : voir Nicolaus de Tudeschis.
Motte (La) (seigneur) : voir Sorbier (An- Papillaie (La) : 78n.
toine de). Papirius (villa) : 77, 78.
Moufle (Simon) : 184n. Paris : 112, 161n, 209, 212 ; abbaye Saint-
Moulins (ordonnance) : 228, 236n. Germain-des-Prés : 68n ; Arsenal :
Mousnier (Jean) : 185. 155 ; avocat au parlement : 13n ;
Mousnier (Mathieu) : 113. bourgeois : 189, 192n ; chambre de
Mühlbacher (Engelbert) : 62. l’Arsenal : 155 ; chambre des
Muret (Pierre) : 186. comptes : 203 ; Châtelet : 101n, 172,
Muyart de Vouglans (Pierre-François) : 157. 184 et n, 187n, 191 ; cour des aides :
Nancy : 187. 199, 200, 201 et n, 203, 204, 207-209,
Nanteuil (Marguerite de) : 90, 92n. 212 ; échevin : voir Deshayes (André-
Nanteuil (Renaud de), seigneur d’Acy, Guillaume) ; évêque : 34 ; Hôtel-
comte de Dammartin : 90. Dieu : 213 ; île Notre-Dame : 190n ;
Narbonne : archevêché : 28 ; notaire : 146 ; notaire : 179, 180, 183, 185, 187 et n,
province : 28. 189, 190, voir Angot (Germain), Ar-
INDEX 257

noult, Bechet (Denis), Bellanger Photius, patriarche de Constantinople :


(Toussaint), Bonot (Edmé), Bronod 41, 53n, 55.
(Edme-Louis), Chapellain (Jean), Pichore (Jean) : 98n, 99n, 100.
Chuppin (Jean), Cornille (Jean), Cou- Piémont : 228.
vreur, Crespin (François), Deshayes Pierre Rubiscallus, laïc d’Angers : 82.
(André-Guillaume), Destrechy (Clé- Pierre, abbé de Simorre : 51.
ment), Dubreuilh (Jean-Baptiste), Plaisir (monastère) : 34.
Duclos Dufresnoy (Charles Nicolas), Pô (le) : 29.
Dupuys, Frémyn (Nicolas), Gaultier Poille (Jean) : 149, 152, 153.
(Antoine), Gervais (Oudart Artus), Poisson (Jean-Paul), historien : 181, 191.
Godin (Jean), Langloix (Simon Fran- Poitiers : 74n ; abbaye Saint-Junien : 35.
çois), Le Bœuf de Le Bret (Pierre), Poitou : 204.
Le Boucher (Nicolas), Le Jay (Fran- Pologne : 7.
çois), Le Vasseur (François), Le- Ponts-de-Cé (Les) (villa) : 77, 78 et n, 79.
vesque (Guillaume), Mortier (Claude Port (Célestin), historien : 78n.
Guichard), Moufle (Simon), Navarre Pothier (Robert-Joseph) : 238n.
(Antoine), Thouin (Joseph), Vaux Pouilles : 39.
(Robert de) ; parlement : 13 et n, 99, Préau (Étienne) : 204.
101, 107 et n, 108, 110, 145 et n, 152, Précy-sur-Oise : 213.
Prez (Pierre des) : 213.
155 et n, 157, 158 et n, 160, 161 et n,
Prie (Émond de), seigneur de Buzançais :
163, 168 et n, 171, 172, 174, 175, 180,
102n, 103n.
184, 187 et n, 189, 190, 199, 200, 202,
Prodi (Paolo), historien : 15.
204n ; parlement) (conseiller) : voir
Prou (Maurice), historien : 62.
Chauvreux (Claude de), Vedeau
Pruniers (Les) (forêt) : 60, 62, 63, 70n, 72-
(François) ; pont de la Tournelle :
74, 79, 81, 85.
190n ; prévôt : 201n ; quai d’Orléans :
Pruniers (villa) : 77, 78 et n, 85.
190n ; rue des Deux-Ponts : 190n ;
Puisaye : 104 ; bailli : voir Peloux (Jean) ;
université : 201n, 208 et n. notaire : voir Chotart (Étienne) ; pro-
Pascal (Blaise) : 15. cureur général : voir Blanchart (Jean) ;
Pascal II, pape : 61n. seigneur : voir Chabannes (Jean de).
Pavie : 29. Puteus (Jacobus) : 119n, 120, 137.
Peloux (Jean) : 103n, 105, 106. Puy (Le) : église Notre-Dame : 114 ; évê-
Pépin le Bref, maire du palais, roi des ché : 26, 27n.
Francs : 32, 33, 42, 79, 85. Quierzy : 35.
Peters (Ralf), historien : 32n. Rambures (maison) : 98n.
Petit Calvo (Carlos), historien : 218n. Raoul de Potinaria : 87.
Petit de Bachaumont (Louis) : 191. Raoul, archevêque de Tours : 73, 86.
Petrus de Ancharano : 119n, 120, 121, Rapesse (Martin) : 204.
125, 126. Rasès (Robert de), marquis de Monismes :
Peyrissas (monastère) : 23n. 189n.
Pharamond, roi des Francs : 98. Ratchis, roi des Lombards d’Italie : 39 et n.
Phélypeaux (Jean-Frédéric), comte de Ratel (Guillaume), historien : 13, 236.
Paurepas : 167. Raudot, partie dans un acte de 1697 : 190.
Philippe Ier, roi de France : 67, 69n, 70. Raveneau (Jacques) : 161n.
258 INDEX

Ravenne (archevêché) : 40. Saint-Calais (abbaye) : 27, 35, 37, 49, 54 ;


Rebuffi (Pierre) : 237. abbé : voir Évrard.
Regnaut (Jean) : 212. Saint-Chaffre-le-Monastier (monastère) : 26, 27.
Reims (concile) : 50, 56. Saint-Clair (seigneur) : voir Turgot (Antoine).
Renaud, évêque d’Angers : 87. Saint-Clément : 211.
Renaud Burgevinus, laïc d’Angers : 82. Saint-Denis (abbaye) : 32n, 33, 34, 40, 42 ;
Renaud de Bourgogne, laïc d’Angers : 82. abbé : voir Fulrad.
Rennes (évêque) : voir Marbode. Saint-Espain : 35, 36.
Richard, doyen de Saint-Maurice d’An- Saint-Fargeau : 96n, 103 et n, 105 et n,
gers : 87. 114 ; chanoine : Fouassin (Jean),
Richard de Saint-Quentin : 87. Martinet (Thomas), Merlin (Jean),
Richard (Jean) : 102, 103 et n. Veillac (Guillaume) ; chapelle Sainte-
Roaldus, moine de Saint-Nicolas d’An- Anne : 109n ; château : 106 ; cime-
gers : 82. tière : 108 ; collégiale : 97 ;
Robert II le Pieux, roi de France : 55, marchand : voir Crethe (Laurent) ;
68n, 69n. prêtres : voir Fouassin (Jean), Haul-
Robert, moine de Saint-Aubin d’Angers : temer (Jean de), Martinet (Thomas)
85. Merlin (Jean) ; seigneur : voir Cha-
Robert, procureur général de la chambre bannes (Jean de).
de l’Arsenal : 155n. Saint-Gengoux : 209.
Robert, vir illuster : 32 et n, 33. Saint-Maurice-sur-Aveyron : 104n ; rece-
Robert de Balaone, chanoine de la collégiale veur : voir Boucher (Hector).
Saint-Pierre-la-Court du Mans : 83. Saint-Pierre-le-Moûtier (notaire) : voir
Rocart (Jean) : 211. Dupuy (Louis).
Rochechouart (François de), seigneur de Saint-Prest : 210.
Champdeniers : 96n. Saint-Simon (duc) : voir Rouvroy (Louis de).
Roger (Guillaume) : 104n. Saint-Valery-sur Somme (abbaye) : 56.
Roger, évêque d’Oloron : 51. Saintes : 72.
Rolla (Nicoletta), historienne : 227. Salerne : 38n.
Rome : 28, 39, 47, 53, 54, 57 ; abbaye Salomon, cité dans un acte de 870 : 52.
Saints-Côme-et-Damien : 39 ; église Santa Croce (monastère) : 30.
Saint-Pierre : 29, 55 ; notaires : 24. Santini (Federico) : 224 et n.
Rosenthal (Elizabeth), historienne : 98n. Sarazin (Marco Antonio) : 230n.
Rostaing, abbé de Saint-Chaffre-le-Mo- Sarcelles : 209.
nastier : 26. Saumur : 63 ; abbaye Saint-Florent : 69 ;
Rouen : abbaye Saint-Ouen : 50 et n ; ab- abbaye Saint-Florent (abbé) : 86, voir
baye Saint-Ouen (abbé) : 50 ; arche- Guillaume ; abbaye Saint-Florent
vêque : 50, voir Hugues d’Amiens. (moine) : voir Foulque de Fonte-
Rouergue : 11. nelles, Maurice.
Roussillon (comtesse) : voir Jeanne de Sauterel (frères) : 213.
France. Sauvegrain (Colin) : 205.
Rouvroy (Louis de), duc de Saint-Simon : Savaris, moine de Saint-Nicolas d’An-
155. gers : 82.
Rouziers-de-Touraine : 211. Schulte (Petra), historienne : 6.
Ruffino (Giorgio) : 220, 221 et n. Seguinet (Jean) : 210.
INDEX 259

Selommes : 93n. 150, 153 ; parlement (conseiller) :


Semmler (Josef), historien : 32n. voir Ambès (Pierre d’), Catellan (Jean
Senlis (élection) : 211. de), Guillermin (Jean de), La Roche-
Sens : archevêque : voir Liétry ; bailliage : Flavin (Bernard de), Olive (Simon
102n. d’), Poille (Jean) ; parlement (gref-
Senséby (Chantal), historienne : 12, 237. fier) : voir Malenfant (Étienne de) ;
Serpillon (François) : 157, 238, 239. place du Salin : 148 ; sénéchal : 149 ;
Sickel (Theodor von), historien : 62. université : 148.
Sienne : 28n. Tournus : 34n.
Simon de Montfort : 99. Tours : 36, 53 et n, 54 ; abbaye Saint-Julien
Simonnet le Gros, fermier de l’imposi- (abbé) : 86, voir Jean ; abbaye Saint-
tion du poisson : 201. Martin : 35, 53, 63 ; archevêque : 60,
Simorre (abbaye) (abbé) : 51, voir Pierre. 66n, 71n, 74n, voir Raoul ; procureur
Socrate : 147. du bailliage : voir Lamirault
Soissons : abbaye Saint-Crépin : 56 ; ab- (Étienne).
baye Saint-Médard : 50n, 55 ; abbaye Trèves (villa) : 77, 78 et n.
Saint-Médard (abbé) : 50. Tribur (concile) : 46, 49 et n.
Soman (Alfred), historien : 145 et n, 153. Tryphon, patriarche de Constantinople :
Sorbiers (Antoine de), seigneur de La 41n.
Motte : 102, 107, 110, 111. Turgot (Antoine) : 189 et n.
Soulatges (Jean-Antoine) : 238n. Turin : 216-218, 222, 233 ; juge : 227 ;
Stilicon : 56n. justice consulaire : 14.
Stirnemann (Patricia), historienne : 98n, Urbain II, pape : 38, 49n, 55, 61n, 72, 75,
99n. 84, 85.
Subiaco : 54, 55. Urbain V, pape : 219n.
Tailhe (Jacques), historien : 93n. Usson (seigneur) : voir Jeanne de France.
Tendron, bachelier en droit : 148. Utrecht (évêque) : 38.
Terrasse (François-Nicolas) : 158n. Vaesen (Joseph), historien : 93n.
Tetbertus, prévôt de Notre-Dame d’An- Valongnes (seigneur) : voir Jeanne de
gers : 82. France.
Teunis (Hendrik), historien : 60n. Van Papenbroeck (Daniel) : 5.
Teutgaud (archevêque) : 40. Vaudrey (Claude-Antoine-Eugène de) :
Thévenin, clerc des élus de Paris : 202. 161.
Thomas (Yan), historien du droit : 237. Vaux (Robert de) : 192n.
Thomas de l’Isle, clerc des élus de Paris : Vedeau (François), conseiller au parle-
202. ment de Paris : 12.
Thou (Jacques de), avocat général de la Veillac (Guillaume) : 103 et n, 104 et n,
cour des aides de Paris : 204. 108, 109n.
Thouin (Joseph) : 187. Velay (évêque) : voir Gui.
Tiersac (Pierre de) : 105 et n. Vendôme (échevin) : voir Godineau.
Tillart (Louis) : 93n. Verberie : 27, 30, 37.
Tonino, marchand : 224, 225. Vernesson (André) : 184.
Toubert (Pierre), historien : 6. Veroli : 53n.
Toulouse : concile : 38 ; Palais de justice : Vérone : 45.
148, 151 ; parlement : 143, 144, 146- Verrières (forêt) : 71n.
260 INDEX

Versailles : 191n.
Victor-Amédée Ier, duc de Savoie : 229n.
Vidal (Antoine) : 155.
Vienne : 52, 54, 205.
Villers-Cotterêts (ordonnance) : 10.
Voisin (la) : voir Deshayes (Catherine).
Voyer de Paulmy (René Louis de), mar-
quis d’Argenson : 167.
Voysin de La Noiraye (Daniel François) :
155n.
Wassy : 212.
Weidenfeld (Katia), historienne du droit :
13, 238.
Wisigoths (loi) : 21, 32n, 41.
Yves, prieur de Saint-Serge d’Angers : 83.
Zemon-Davis (Natalie), historienne : 144.
TABLE DES MATIÈRES

Juger le faux : où est le vrai ?


par OLIVIER PONCET..................................................................... 5

PREMIÈRE PARTIE
CHERCHER LE FAUX

Prévention, appréciation et sanction du faux documentaire (VIe-XIIe siècle)


par FRANÇOIS B OUGARD et L AURENT M ORELLE ........................... 19

Litige et expertise documentaire. Un précepte carolingien suspecté de fausseté à


l’épreuve de la critique diplomatique médiévale (XIe-XIIe siècle)
par CHANTAL SENSÉBY................................................................... 59

Fraude, fiction et « faulseté » à la fin du Moyen Âge : les sombres affaires de Jean
de Chabannes, comte de Dammartin, et le curieux cas du testament de sa fille Anne
de Chabannes (1500-1502)
par ELIZABETH A. R. BROWN et THIERRY CLAERR........................... 89

DEUXIÈME PARTIE
DIRE LE FAUX

Juger le faux pour croire le vrai. Le discours de consilia juridiques sur les pratiques
de falsification (XIVe-XVIe siècle)
par CORINNE LEVELEUX TEIXEIRA................................................. 119
262 TABLE DES MATIÈRES

TROISIÈME PARTIE
PUNIR LE FAUX

Le parlement de Toulouse saisi par le faux (XVIe-XVIIe siècles)


par GUILLAUME RATEL................................................................... 143

Le faux devant le parlement de Paris au XVIIIe siècle


par FRANÇOISE HILDESHEIMER....................................................... 155

Le faux, un crime impardonnable ? Le procureur général du parlement de Paris face


aux demandes de grâce des faussaires au XVIIIe siècle
par REYNALD ABAD............................................................................. 163

Les notaires au Châtelet de Paris face à la procédure d’inscription en faux de leurs


actes (XVIIe-XVIIIe siècles)
par MARIE-FRANÇOISE LIMON-BONNET.......................................... 179

QUATRIÈME PARTIE
LA PART DU VRAI

Le juge de l’impôt et les faux au XVe siècle


par KATIA WEIDENFELD................................................................ 199

Vérité ou accord ? Offre et demande de justice dans la tribunaux d’Ancien Régime


(Turin, XVIIIe siècle)
par SIMONA CERUTTI..................................................................... 215

Conclusions
par PATRICK ARABEYRE................................................................. 235

Résumés............................................................................................ 241

Index................................................................................................ 247
Le discrimen veri ac falsi appartient depuis les Temps modernes à l’art de l’historien.
Récemment le couple vrai/faux est entré uni dans le langage de l’historien qui a cher-
ché ce que le faux lui apprenait de vrai sur la société qui l’avait vu naître, prospérer
et souvent demeurer indétecté. Il est peu fréquent cependant que l’on se penche sur
les circonstances qui ont déterminé un faux à être repéré et dénoncé, puis que l’on
s’attarde sur la manière dont ce dernier était saisi, discuté, éventuellement puni par
la justice. Les contributions rassemblées ici prennent le faux comme point de départ
et non comme point d’arrivée, autrement dit s’intéressent moins à sa fabrication, à
ses modèles ou aux motivations de son faussaire qu’à l’aval de son histoire, depuis la
découverte ou la dénonciation jusqu’à son jugement ou sa condamnation, en passant
par les moyens et les hommes qui permettent d’établir son caractère falsiié. Ce livre
constitue un élément d’une plus vaste enquête engagée autour de l’écrit comme
moteur, et non plus seulement symptôme ou instrument, de la construction de l’État
et de ses rapports avec la société.

Sommaire :
Olivier Poncet, Juger le faux : où est le vrai ? — François Bougard et Laurent
Morelle, Prévention, appréciation et sanction du faux documentaire, vie-xiie siècle. —
Chantal Senséby, Litige et expertise documentaire. Un précepte carolingien suspecté
de fausseté à l’épreuve de la critique diplomatique médiévale (xie-xiie siècle). —
Elizabeth A. R. Brown et Thierry Claerr, Fraude, iction et « faulseté » à la in du
Moyen Âge : les sombres afaires de Jean de Chabannes, comte de Dammartin, et le
curieux cas du testament de sa ille, Anne de Chabannes (1500-1502). — Corinne
Leveleux Teixeira, Juger le faux pour croire le vrai. Le discours de consilia juri-
diques sur les pratiques de falsiication (xive-xvie siècle). — Marc Smith, L’expertise
judiciaire des écritures : les traités théoriques, de François Demelle (1604) jusqu‘au
code criminel de 1670. — Guillaume Ratel, Le parlement de Toulouse saisi par le
faux (xvie-xviie siècles). — Françoise Hildesheimer, Le faux devant le parlement
de Paris au xviiie siècle. — Reynald Abad, Le faux, un crime impardonnable ? Le
procureur général du parlement de Paris face aux demandes de grâce des faussaires
au xviiie siècle. — Marie-Françoise Limon-Bonnet, Les notaires au Châtelet de
Paris face à la procédure d’inscription en faux de leurs actes (xviie-xviiie siècles). —
Katia Weidenfeld, Le juge de l’impôt et les faux au xve siècle. — Simona Cerutti,
Vérité ou accord ? Ofre et demande de justice dans la tribunaux d’Ancien Régime
(Turin, xviiie siècle). — Patrick Arabeyre, Conclusions.

ISBN 978-2-35723-021-7

Prix France : 24 €