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L'homophobie !

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Daniel Borrillo
Caroline Mecary

L’HOMOPHOBIE

Troisième édition mise à jour


8 mille

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collection fondée par paul angoulvent

Jacques André, La Sexualité féminine, no 2876.


Jacques André, La Sexualité masculine, no 3983.
Bibia Pavard, Mai 68, no 4115.
Magali Lafourcade, Les Droits de l’homme, no 4146.
Muriel Salmona, Le Harcèlement sexuel, no 4151.
Caroline Mecary, PMA et GPA, no 4163.

ISBN 978‑2‑13‑081706‑2
ISSN 0768‑0066
Dépôt légal – 1re édition : 2000
3e édition mise à jour : 2019, avril
© Presses Universitaires de France / Humensis, 2019
170 bis, boulevard du Montparnasse, 75014 Paris
L'homophobie !

" 3-10 Introduction #


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Introduction

L’homophobie est l’attitude d’hostilité à l’égard des


homosexuels, hommes ou femmes. Le terme semble
avoir été utilisé pour la première fois aux États‑Unis
en 1971, mais ce n’est qu’à la fin des années 1990 qu’il
apparaît dans les dictionnaires de langue française.
Pour Le Nouveau Petit Robert, homophobe est celui
qui éprouve de l’aversion pour les homosexuels 1, et,
pour Le Petit Larousse, l’homophobie est le rejet de
l’homosexualité, l’hostilité systématique à l’égard des
homosexuels 2. Si la composante première de l’homo‑
phobie est effectivement un refus irrationnel, voire une
haine envers les gays et les lesbiennes, et en général à
l’égard de toutes les personnes LGBTIQ 3, elle ne peut
néanmoins être réduite à cela.
De même que la xénophobie, le racisme, l’antisémitisme
ou le sexisme, l’homophobie est une manifestation arbi‑
traire qui consiste à désigner l’autre comme contraire,
inférieur ou anormal. Sa différence irréductible le place
ailleurs, hors de l’univers commun des humains. Crime
abominable, amour honteux, goût dépravé, mœurs infâmes,
passion d’ignominie, péché contre nature, vice de Sodome,
autant de désignations qui, pendant des siècles, ont servi
à qualifier le désir et les relations sexuelles ou affectives

1. Dans l’édition de 1993 seul le terme « homophobe » est inclus et non


pas celui de « homophobie ».
2. « Homophobe» et « homophobie » apparaissent pour la première fois
dans Le Petit Larousse en 1998.
3. Sigle anglophone de « lesbian, gay, bisexual, transgender, intersexual
or queer ».

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entre personnes de même sexe. Enfermé dans le rôle du


marginal ou de l’excentrique, l’homosexuel est désigné par
la norme sociale comme bizarre, étrange ou fantasque. Et
le mal venant toujours d’ailleurs, en France on a qualifié
l’homosexualité de « vice italien », de « mœurs arabes »,
de « vice grec », ou encore de « coutumes coloniales ».
L’homosexuel comme le Noir, le juif ou l’étranger est
toujours l’autre, le différent, celui avec qui toute identi‑
fication est impensable.
La préoccupation récente pour l’hostilité à l’égard des
gays et des lesbiennes change la façon dont la question
a été problématisée jusqu’ici. Au lieu de se consacrer à
l’étude du comportement homosexuel, traité dans le
passé comme déviant, l’attention est désormais portée
sur les raisons qui ont mené à considérer cette forme
de sexualité comme déviante ; de sorte que le déplace‑
ment de l’objet d’analyse vers l’homophobie produit un
changement aussi bien épistémologique que politique.
Épistémologique, car il ne s’agit pas tant de connaître
ou de comprendre l’origine et le fonctionnement de
l’homosexualité que d’analyser l’hostilité déclenchée par
cette forme spécifique d’orientation sexuelle.
Politique, car ce n’est plus la question homosexuelle
(somme toute banale du point de vue institutionnel) 1 mais
bien la question homophobe qui mérite dorénavant une
problématisation particulière. Qu’il s’agisse d’un choix de
vie sexuelle ou qu’il soit question d’une caractéristique
structurelle du désir érotique envers les personnes du
même sexe, l’homosexualité doit désormais être considé‑
rée comme une forme de sexualité aussi légitime que

1. La banalisation institutionnelle implique que les grands appareils du


pouvoir normalisateur tels que la religion, le droit, la médecine ou la psycha‑
nalyse se dessaisissent de la question homosexuelle permettant aux gays et
aux lesbiennes de créer individuellement leur propre identité et de négocier
leurs apports à une culture spécifique.

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l’hétérosexualité. Elle n’est, en réalité, que la simple mani‑


festation du pluralisme sexuel ; une variante constante et
régulière de la sexualité humaine. En tant qu’actes consen‑
tis entre adultes, les comportements homo‑érotiques sont
protégés, du moins en France, au même titre que toute
autre manifestation de la vie privée. Comme attribut de
la personnalité, elle devrait tomber dans l’indifférence
institutionnelle. De même que la couleur de la peau,
l’appartenance religieuse ou l’origine ethnique, l’homo‑
sexualité doit être considérée comme une donnée non
pertinente dans la construction politique du citoyen et
dans la qualification du sujet de droit.
Or, de fait, si l’exercice d’une prérogative ou la jouis‑
sance d’un droit n’est plus subordonné à l’appartenance
réelle ou supposée à une race, à l’un ou l’autre sexe, à une
religion, à une opinion politique ou à une classe sociale,
en revanche, l’homosexualité demeure un obstacle à la
pleine réalisation des droits. Au cœur de ce traitement
discriminatoire, l’homophobie tient un rôle majeur en ce
qu’elle est une forme d’infériorisation, conséquence directe
de la hiérarchisation des sexualités et conférant à l’hétéro‑
sexualité un statut supérieur la situant au rang de naturel,
de ce qui va de soi.
Alors que l’hétérosexualité est définie par le diction‑
naire comme la « sexualité (considérée comme normale)
de l’hétérosexuel » et l’hétérosexuel comme celui « qui
éprouve une attirance sexuelle (considérée comme normale)
pour les individus du sexe opposé »1, ou comme ce « qui
est relatif à la sexualité naturelle entre personnes de sexe
différent » 2, l’homosexualité, elle, se trouve dépourvue d’une

1. Le Nouveau Petit Robert, 2008 ; Le Petit Robert, 1996.


2. Dictionnaire électronique de l’Académie française, 9e édition, 2018. Si
l’encyclopédie Universalis ne consacre pas d’entrée au terme homophobie,
il existe en France un dictionnaire spécifique sur la question, celui de
Louis‑George Tin (dir.), Dictionnaire de l’homophobie, Paris, Puf, 2003.

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telle normalité. Dans le dictionnaire de synonymes le


mot « hétérosexualité » ne figure nulle part. En revanche,
androgamie, androphilie, homophilie, inversion, pédérastie,
pédophilie, socratisme, uranisme, androphobie, lesbianisme,
saphisme, tribadisme sont proposés en tant que termes
équivalents à celui d’« homosexualité ». Et si Le Petit
Robert considère qu’un hétérosexuel est simplement
l’opposé d’un homosexuel, les vocables pour désigner ce
dernier abondent : gay, homophile, pédéraste, enculé, folle,
homo, lope, lopette, pédale, pédé, tante, tapette, inverti, sodo-
mite, travesti, travelo, lesbienne, gomorrhéenne, tribade,
gouine, bi, à voile et à vapeur. Cette disproportion langa‑
gière révèle l’opération idéologique consistant à désigner
surabondamment ce qui apparaît comme problématique
et à renvoyer à l’implicite ce qui se prétend évident et
naturel.
La différence homo/hétéro est non seulement consta‑
tée, elle sert surtout à ordonner un régime des sexualités
dans lequel seuls les comportements hétérosexuels
méritent la qualification de modèle social et de référence
pour toute autre sexualité. Ainsi, dans cet ordre sexuel,
le sexe biologique (mâle, femelle) détermine un désir
sexuel univoque (hétéro) ainsi qu’un comportement social
spécifique (masculin/féminin). Sexisme et homophobie
apparaissent donc comme des composantes nécessaires
du régime binaire des sexualités. La division des genres et
le désir (hétéro)sexuel fonctionnent davantage comme un
dispositif de reproduction de l’ordre social que comme
un dispositif de reproduction biologique de l’espèce.
L’homophobie devient ainsi la gardienne des frontières
sexuelles (hétéro/homo) et celles du genre (masculin/fémi‑
nin). C’est pourquoi les homosexuels ne sont plus les seules
victimes de la violence homophobe, mais celle‑ci vise
également tous ceux qui n’adhèrent pas à l’ordre classique
des genres : travestis, transgenres, bisexuels, femmes
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hétérosexuelles avec une forte personnalité, hommes


hétérosexuels délicats ou manifestant une grande sensi‑
bilité...
L’homophobie est un phénomène complexe et varié
que l’on entrevoit dans les blagues vulgaires ridiculisant
l’efféminé mais elle peut aussi revêtir des formes plus
brutales allant jusqu’à la volonté d’extermination, comme
ce fut le cas dans l’Allemagne nazie. L’homophobie,
comme toute forme d’exclusion, ne se limite pas à
constater une différence : elle l’interprète et en tire
des conclusions matérielles. Ainsi, si l’homosexuel est
coupable du péché, sa condamnation morale apparaît
comme nécessaire, et la purification par le feu inquisi‑
torial fut sa conséquence logique. S’il est apparenté au
criminel, son lieu naturel demeure, dans le meilleur des
cas, l’ostracisme, dans le pire, la peine capitale, comme
cela est encore le cas dans certains pays. Considéré
comme malade, il est l’objet du regard médical et doit
subir les thérapies que la science lui ordonne, notamment
les électrochocs utilisés en Occident jusque dans les
années soixante. Si des formes plus subtiles d’homo‑
phobie affichent une tolérance envers les lesbiennes et
les gays, ce n’est qu’à la condition de leur attribuer une
place marginale et silencieuse, celle d’une sexualité consi‑
dérée comme inachevée ou secondaire. Acceptée dans
la sphère intime de la vie privée, l’homosexualité devient
problématique lorsqu’elle revendique publiquement
l’équivalence avec l’hétérosexualité.
L’homophobie est la peur que cette identité de valeur
soit reconnue. Elle se manifeste entre autres par l’angoisse
de voir disparaître la frontière et la hiérarchie de l’ordre
hétérosexuel. Elle s’exprime par l’injure et l’insulte quo‑
tidiennes mais apparaît aussi sous la plume d’intellectuels
et d’experts ou au cours des débats publics. L’homophobie
est familière et on la perçoit comme un phénomène
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banal : combien de parents s’inquiètent lorsqu’ils découvrent


l’homophobie de leur enfant adolescent ? Alors que, dans
le même temps, l’homosexualité d’un fils ou d’une fille
est encore source de douleurs au sein des familles et
conduit très souvent à la consultation d’un psychologue.
Invisible, quotidienne, partagée, l’homophobie participe
du sens commun, bien qu’elle aboutisse également à une
aliénation certaine des hétérosexuels. C’est pour ces raisons
qu’il est indispensable de l’interroger aussi bien dans les
attitudes et les comportements que dans ses constructions
idéologiques. Qu’est‑ce que l’homophobie ? Quels sont
ses rapports avec les autres formes de stigmatisation ?
Quelles sont ses origines ? Comment et à partir de quels
discours la suprématie hétérosexuelle ainsi que la dévalo‑
risation corrélative de l’homosexualité ont été construites ?
Comment définir la personnalité homophobe ? Par quels
moyens peut‑on contrer cette forme de violence ? Voilà
les principales questions auxquelles nous tenterons de
répondre tout au long des quatre chapitres qui composent
cet ouvrage et de sa conclusion en forme de proposition
d’action.
Nous commencerons notre étude par l’analyse des défi‑
nitions possibles et des problèmes terminologiques
rencontrés lorsqu’il s’agit de cerner le phénomène homo‑
phobe ainsi que, afin de mieux comprendre la portée de
la question et ses principaux enjeux, par sa mise en
perspective avec d’autres formes d’exclusion telles que le
racisme, l’antisémitisme, le sexisme ou la xénophobie.
Dans un deuxième temps nous nous consacrerons à
l’étude des origines de la haine homophobe. La rela‑
tive tolérance que le monde païen avait réservée aux
relations homosexuelles contraste fortement avec l’hos‑
tilité du christianisme triomphant. La condamnation de
la sodomie dans la tradition judéo‑chrétienne – clef
de voûte du système répressif – apparaît comme l’élément
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précurseur fondamental des différentes formes d’homo‑


phobie.
Nous analyserons ensuite l’idéologie hétérosexiste
véhiculée par les principales doctrines qui remplacent la
notion de « vice sodomitique » par celle de « perversion
sexuelle » et qui considèrent désormais l’homosexualité
comme un « accident dans l’évolution affective », une
« régression de la culture amoureuse», un « simple choix
de vie privée », un « vice bourgeois » ou un « danger
pour la race ». Ce n’est plus au nom de l’ordre naturel
ni au nom de la religion que les gays et les lesbiennes
feront l’objet des persécutions mais en celui de la psy‑
chiatrie, de l’anthropologie, de la conscience de classe
et/ou de l’hygiène du Reich qui, en prenant la place de
la théologie, réactualiseront avec efficacité la haine
homophobe.
La double dimension de la question, rejet irrationnel
(affectif), d’une part, et construction idéologique (cognitive),
d’autre part, nous contraint à l’envisager au niveau tant
individuel que social. Ainsi, les prédispositions psycho‑
logiques de la personnalité homophobe et les éléments de
l’environnement hétérosexiste feront l’objet de la quatrième
partie du livre.
Enfin, en guise de conclusion, nous nous intéresserons
aux stratégies institutionnelles, préventives et/ou répres‑
sives, susceptibles de contrer cette forme spécifique d’hos‑
tilité et d’exclusion.
Cet ouvrage n’a d’autre prétention que d’apporter
quelques éléments de réflexion à propos d’un phénomène
dont la problématisation est en train de s’élaborer. Les
citations historiques, ainsi que les références théoriques
du discours homophobe, sont nécessairement incomplètes
et susceptibles d’être approfondies. L’hostilité à toutes
les formes de « déviances sexuelles », et en particulier
à l’homosexualité, est aussi vieille que la civilisation
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judéo‑chrétienne. Le seul recensement de ces manifes‑
tations nécessiterait plusieurs volumes 1. Les exemples
ponctuels tirés de l’Histoire n’ont d’autre finalité que
d’illustrer une démonstration théorique sans prétendre
à une analyse exhaustive. Plus qu’une enquête socio‑
logique, une analyse psychologique ou une étude juri‑
dique, cet ouvrage présente l’état des lieux de la question.

1. D. Borrillo et D. Collas, L’Homosexualité de Platon à Foucault. Anthologie


critique, Paris, Plon, 2005.
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CHAPITRE PREMIER

Définition et questions
terminologiques

Ce n’est qu’en 1998 que le terme « homophobie » appa‑


raît pour la première fois dans un dictionnaire de langue
française. Dix ans auparavant, même les lexiques spéciali‑
sés l’ignoraient 1. L’invention du mot semble appartenir à
K. T. Smith qui, dans un article publié en 1971, essaie
d’analyser les traits de la personnalité homophobe 2. Un an
plus tard, G. Weinberg 3 définira l’homophobie comme « la
crainte d’être avec un homosexuel dans un espace fermé
et, concernant les homosexuels eux‑mêmes, la haine de

1. Dans son Vocabulaire de l’homosexualité masculine (Payot, 1985), C. Cou‑


rouve passe du terme « homophilie » à celui d’« homosexualité ». En 1994,
en revanche, le Dictionnaire gay de L. Poivert consacre un long article à
l’homophobie. L’auteur cite Weinberg, pour qui l’homophobie trouve ses
origines dans : « a) La peur d’être soi‑même homosexuel. Réprimant cer‑
tains désirs qui sont en lui, l’hétérosexuel, pour accomplir ce refoulement,
établit la barrière du dégoût, de la pudeur et de la moralité contre ces
désirs réprimés et les traduit en rejet de l’homosexuel. b) La religion, et la
morale judéo‑chrétienne qui en découle, entraînent un préjugé défavorable
à l’encontre de toutes les formes de plaisirs non liés à la reproduction (...).
c) L’envie réprimée : l’hétérosexuel déteste l’homosexuel, parce qu’à l’instar
du juif ou du Maghrébin, il lui attribue des choses que lui n’a pas : ici, en
l’occurrence, la possibilité plus ou moins fantasmée d’avoir, avec une très
grande facilité, accès à de nombreux partenaires... »
2. « Homophobia : A Tentative Personality Profile», Psychological Reports,
29, 1971, p. 1091‑1094.
3. Society and the Healthy Homosexual, New York, Saint Martin’s Press. Pour
Weinberg, l’homophobie c’est : « The dread of being in close quarters with
homosexuals and in the case of homosexuals themselves, self loathing. »

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soi ». En présentant toujours cette hostilité envers les homo‑


sexuels exclusivement sous sa dimension phobique, d’autres
termes furent proposés durant la même période : « homo‑
érotophobie 1 », « homosexophobie 2 », « homosexisme 3 » et
« hétérosexisme 4 » ont été avancés par différents spécialistes.
Les premières critiques proviennent de J. Boswell
lorsqu’il fait remarquer que le terme « homophobie »
signifierait plutôt « crainte du semblable » que « crainte
de l’homosexuel ». C’est pour cette raison que l’historien
préfère reprendre le mot « homosexophobie » dans la
mesure où ce terme lui semble plus adéquat du point
de vue étymologique, malgré son caractère hybride.
Toutefois, cette dénomination demeure insatisfaisante,
car elle fait exclusivement référence à l’attitude extrême
d’appréhension psychologique (phobie) occultant d’autres
formes d’hostilité moins irrationnelles. Or, s’il existe
des réactions virulentes envers les gays et les lesbiennes,
l’homophobie quotidienne revêt davantage la forme
d’une violence de type symbolique (Bourdieu, 1998),
que ses victimes le plus souvent ne perçoivent pas. En
ce sens, et afin de mieux cerner la question, Hudson et
Ricketts ont proposé la distinction entre homophobie
et homonégativité. Cette dernière se réfère non seule‑
ment au caractère d’aversion et d’anxiété propres à l’homo‑
phobie dans le sens classique du terme, mais aussi et

1. W. Churchill, Homosexual Behavior among Males : A Cross-cultural and


Cross-species Investigation, New York, Hawthorn, 1967.
2. E. Levitt et A. D. Jr Klassen, « Public Attitudes toward Homosexua‑
lity : Part of the 1970 National Survey by the Institute for Sex Research »,
Journal of Homosexuality, I (1), 1974, p. 29‑43.
3. G. K. Lehne, « Homophobia among Men », in D. Davis et R. Brannon
(éd.), The Forty-nine Percent Majority : The Male Sex Role, Reading, MA :
Addison‑Wesley, 1976.
4. S. F. Morin et E. M. Garfinkle, « Male Homophobia », Journal of
Science Issues, 34 (1), 1978, p. 29‑47.

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surtout à l’ensemble des attitudes cognitives négatives


envers l’homosexualité au niveau social, moral, juridique
et/ou anthropologique 1. Le terme « homophobie »
désigne ainsi deux aspects différents d’une même réalité :
une dimension personnelle de nature affective se mani‑
festant par un rejet des homosexuels et une dimension
culturelle, de nature cognitive, dans laquelle ce n’est pas
l’homosexuel en tant qu’individu qui fait l’objet du rejet
mais l’homosexualité comme phénomène psychologique
et social. Cette distinction permet de mieux comprendre
une situation assez répandue dans les sociétés modernes
qui consiste à tolérer, voire à sympathiser, avec les
membres du groupe stigmatisé en considérant néanmoins
inacceptable toute politique d’égalité à leur égard (les
débats sur le Pacte civil de solidarité et sur l’homo‑
parentalité sont très significatifs, en ce sens que la ques‑
tion de l’égalité a été soigneusement esquivée) 2.
À partir de la critique du terme « homophobie », tout
en le retenant pour des raisons d’ordre pratique 3, nous
essaierons de dégager une définition plus adéquate de
l’hostilité envers les lesbiennes et les gays dans le contexte
de la France contemporaine.

1. « A Strategy for The Measurement of Homophobia», Journal of Homo-


sexuality, vol. 5 (4), 1980, p. 317‑372.
2. Pour de plus amples développements sur le débat autour du PACS,
cf. D. Borrillo, É. Fassin, M. Iacub, Au-delà du PACS. L’expertise familiale
à l’épreuve de l’homosexualité, Paris, Puf, 1999.
3. Pour exprimer de façon plus satisfaisante la complexité du phénomène,
à la place d’homophobie générale, on devrait parler de LGBTQphobie et
au lieu d’homophobie spécifique nous devrions utiliser les termes : « gay‑
phobie », pour l’homophobie envers les homosexuels masculins ; « lesbo‑
phobie », dans le cas des femmes homosexuelles ; « biphobie », s’il s’agit
de bisexuels ; ou encore « travestiphobie » ou « transphobie », si ce sont
des travestis ou des transgenres qui subissent une telle hostilité. Pour des
raisons d’économie du langage nous utilisons « homophobie » pour l’en‑
semble de ces phénomènes.

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L’idéologie qui prône la supériorité de la race blanche


est désignée sous le terme de « racisme » ; celle qui promeut
la supériorité d’un genre sur l’autre se nomme sexisme.
L’antisémitisme désigne l’opinion qui justifie l’infériorisa‑
tion des juifs, et la xénophobie renvoie à l’antipathie
vis‑à‑vis des étrangers. C’est donc traditionnellement en
fonction du sexe, de la couleur de la peau, de l’appartenance
religieuse ou de l’origine ethnique, qu’un dispositif intel‑
lectuel et politique de discrimination s’instaure. Le système
à partir duquel une société organise un traitement discri‑
minatoire selon l’orientation sexuelle 1 peut être désigné
sous le terme général d’« hétérosexisme ». Avec l’homophobie
– comprise comme la conséquence psychologique d’une
représentation sociale qui, en octroyant à l’hétérosexualité
le monopole de la normalité, fomente le dédain envers
celles et ceux qui s’écartent du modèle de référence –, ils
constituent les deux visages de la même intolérance et
méritent par conséquent d’être dénoncés avec la même
vigueur que le racisme ou l’antisémitisme.

I. – Homophobie irrationnelle
et homophobie cognitive

Une première forme de violence à l’encontre des gays


et des lesbiennes se caractérise par le sentiment de peur,
de dégoût et de répulsion. Il s’agit d’une véritable mani‑
festation émotive de type phobique comparable à l’appré‑
hension que l’on peut ressentir dans les espaces fermés

1. L’orientation sexuelle est une composante de la sexualité en tant


qu’ensemble de comportements relatifs à la pulsion sexuelle et à sa concré‑
tisation. Si l’attirance sexuelle est dirigée vers les personnes du même sexe,
nous appelons cette orientation sexuelle « homosexualité » ; si elle penche
vers le sexe opposé, il s’agit de l’hétérosexualité, et de bisexualité si le sexe
du partenaire est indifférent.

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(claustrophobie) ou vis‑à‑vis de certains animaux (zoo‑


phobie). Si cela a été le sens originel donné au terme
« homophobie», celui‑ci est vite apparu comme extrême‑
ment limité, ne recouvrant que très partiellement l’étendue
du phénomène. En effet, cette forme brutale de violence
répond uniquement à une attitude irrationnelle qui trouve
ses origines dans des conflits individuels.
D’autres manifestations moins grossières, mais non
moins insidieuses, exercent leur violence quotidiennement.
Cette autre figure de l’homophobie plus euphémisée et de
type social prend ses racines dans l’attitude de mépris
constitutive d’une façon ordinaire d’appréhender et de
catégoriser l’autre. Si l’homophobie affective (psycho‑
logique) se caractérise par la condamnation de l’homo‑
sexualité, l’homophobie cognitive (sociale) prétend
simplement maintenir la différence homo/hétéro, en prô‑
nant à cet égard la tolérance, forme policée de la clémence
des orthodoxes envers les hérétiques. Dans ce dernier
registre, nul ne rejette les homosexuels mais personne ne
trouve choquant qu’ils ne jouissent pas exactement des
mêmes droits que les hétérosexuels.
L’homophobie est présente dans les insultes, les
blagues, les représentations caricaturales et le langage
courant, elle dépeint les gays et les lesbiennes comme
des créatures grotesques, objets de dérision. L’injure
constitue l’injonction de l’homophobie affective et cogni‑
tive dans la mesure où, comme le note D. Éribon, « “sale
pédé” (“sale gouine”) ne sont pas de simples mots lancés
au passage. Ce sont des agressions verbales qui marquent
la conscience. Ce sont des traumatismes qui s’inscrivent
dans la mémoire et dans le corps (car la timidité, la gêne,
la honte sont des attitudes corporelles produites par
l’hostilité du monde extérieur). Et l’une des conséquences
de l’injure est de façonner le rapport aux autres et au
monde. Et donc de façonner la personnalité, la subjectivité,
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l’être même d’un individu » 1. La violence à l’état pur que


représente l’homophobie psychologique n’est rien
d’autre que l’intégration paradigmatique d’une attitude
anti‑homosexuelle, laquelle traverse l’histoire de nos
sociétés. La peur parfois puérile que suscite encore
l’homosexuel résulte de la production culturelle de l’Occi‑
dent judéo‑chrétien et, plus récemment, de la montée
de l’islamisme dans nos sociétés. L’homophobie cognitive
fonde ainsi une connaissance de l’homosexuel et de
l’homosexualité sur un préjugé qui les réduit à un cliché.

II. – Homophobie générale


et homophobie spécifique

Étant donné la complexité du phénomène, si cette


première distinction entre homophobie psychologique
(individuelle) et homophobie cognitive (sociale) est néces‑
saire, elle ne suffit pas. D’autres classifications s’imposent
afin de mieux cerner une mosaïque de situations qui, sous
le même terme, regroupe diverses formes d’antipathie à
l’encontre des gays et des lesbiennes. Comme nous l’avons
signalé auparavant, l’homophobie ne s’attaque pas seule‑
ment aux homosexuels, mais également à l’ensemble des
individus considérés comme non conformes à la norme
sexuelle. En fonction de cette étendue, une première
distinction entre homophobie générale et homophobie
spécifique peut être établie.
Le sociologue D. Welzer‑Lang a été le premier en
France à élargir la notion d’homophobie à des discours et
à des comportements qui, dépassant la simple appréhension
envers les gays ou les lesbiennes, articulent une forme
générale d’hostilité à l’égard des comportements opposés

1. D. Éribon, Réflexions sur la question gay, Paris, Fayard, 1999, p. 29.

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aux rôles sociosexuels préétablis. Pour l’auteur, l’homo‑


phobie générale n’est qu’une manifestation du sexisme,
c’est‑à‑dire de la discrimination des personnes en raison
de leur sexe (mâle/femelle), et plus particulièrement de
leur genre (féminin/masculin). Cette forme d’homophobie
est définie comme « la discrimination envers les personnes
qui montrent, ou à qui l’on prête, certaines qualités (ou
défauts) attribuées à l’autre genre ». Ainsi, dans les socié‑
tés profondément marquées par la domination masculine,
l’homophobie organise une sorte de « surveillance du
genre », car la virilité doit se structurer non seulement en
fonction de la négation du féminin, mais aussi du refus
de l’homosexualité. D’après Welzer‑Lang, « l’homophobie
au masculin est la stigmatisation par désignation, relégation
ou violence, des rapports sensibles – sexuels ou non – entre
hommes, particulièrement quand ces hommes sont désignés
comme homosexuels ou qu’ils s’affirment tels. L’homo‑
phobie est également la stigmatisation ou la négation des
rapports entre femmes qui ne correspondent pas à une
définition traditionnelle de la féminité »1.
C’est ainsi que l’homophobie générale permet de
dénoncer les dérapages et les glissements du masculin
vers le féminin et vice versa, de telle sorte qu’une réac‑
tualisation constante s’opère chez les individus en rap‑
pelant leur appartenance au « bon genre ». Tout soupçon
d’homosexualité semble ressenti comme une trahison
susceptible de mettre en question l’identité la plus pro‑
fonde de l’être. Dès le berceau, les couleurs bleue et rose
marquent les territoires de cette summa divisio qui, de
façon implacable, assigne l’individu soit à la masculinité,

1. D. Welzer‑Lang, P. Dutey et M. Dorais (dir.), La Peur de l’autre en


soi. Du sexisme à l’homophobie, Montréal, VLB, 1994, p. 20. Voir aussi
Kopelman, « Why Discrimination Against Gay Men and Lesbians is Sex
Discrimination », New York University, Law Review, 1994.

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soit à la féminité. Et lorsqu’on lance l’insulte « pédé ! »


on dénonce le plus souvent un non‑respect des attributs
masculins « naturels », plutôt qu’on ne songe à la véritable
orientation sexuelle de la personne. Ou lorsqu’on traite
quelqu’un d’homosexuel/le on dénonce sa condition de
traître et de déserteur du genre auquel il ou elle appartient
« naturellement ».
À l’inverse de l’homophobie générale, l’homophobie
spécifique constitue une forme d’intolérance se référant
spécialement aux gays et aux lesbiennes. Certains auteurs
ont proposé de faire la distinction entre « gayphobie » et
« lesbophobie ». Ces notions désignent les déclinaisons
possibles de cette homophobie spécifique. Les représen‑
tations de l’un et de l’autre sexe ainsi que les fonctions
qui s’y attachent méritent effectivement une terminologie
propre. La lesbophobie 1 constitue une spécificité au sein
d’une autre : la lesbienne souffre en effet d’une violence
particulière définie par le double mépris du fait d’être
femme et d’être homosexuelle. À la différence du gay,
elle cumule la discrimination portée sur le genre et celle
portée sur la sexualité.
D’après F. Guillemaut, ce qui caractérise les les‑
biennes dans les rapports sociaux fondés sur le genre,
c’est qu’elles sont, en raison de leur féminité, invisibles
et silencieuses 2. L’anecdote attribuée à la reine Victoria
lors de la réactualisation au xixe siècle des peines contre
les relations sexuelles entre hommes est tout à fait élo‑
quente : interrogée sur la question de l’impunité des
relations sexuelles entre femmes, la reine répondit :
« Comment punir quelque chose qui n’existe pas » ? De
même, dans son ouvrage Psychopathia Sexualis, R. von

1. La gayphobie est traitée dans le titre I du quatrième chapitre.


2. « Images invisibles : les lesbiennes », in La Peur de l’autre en soi. Du
sexisme à l’homophobie, op. cit., p. 225.

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Krafft‑Ebing note que « tous les renseignements que


l’on peut glaner un peu partout dans la littérature spé‑
cialisée démontrent clairement que chez les femmes, il
s’agit rarement d’homosexualité authentique mais plutôt
de pseudo‑homosexualité » ; de toute façon, même si
elle est confirmée, « l’homosexualité de la femme n’a
pas les graves conséquences de celle de l’homme » 1. Le
fait de rendre cette sexualité invisible semble donc être
au cœur de la violence homophobe à l’égard des femmes.
S’il est plus difficile de « détecter » l’homosexualité fémi‑
nine, signale H. Ellis, c’est bien parce que « nous
sommes habitués au fait qu’entre femmes il existe une
plus grande intimité qu’entre hommes et ceci nous
empêche de soupçonner l’existence d’une passion anor‑
male entre elles » 2. Quelques années plus tard, lorsqu’il
analyse l’homosexualité, S. Freud se réfère presque exclu‑
sivement aux hommes. Le père de la psychanalyse
consacre une seule étude à l’homosexualité féminine 3

1. Les instances judiciaires européennes partageaient jusqu’aux années 1970


le point de vue du psychiatre du xixe siècle. En effet, dans une requête
auprès de la Commission européenne des droits de l’homme, en 1975,
présentée par un citoyen allemand condamné pour sodomie, celui‑ci invo‑
quait une violation du principe d’égalité entre les sexes, car, s’agissant
d’une femme homosexuelle, les rapports avec un individu du même sexe
n’étaient pas punis. Le tribunal a répondu que « l’existence d’un danger
social spécifique à propos de l’homosexualité masculine (...) du fait que les
homosexuels masculins constituent fréquemment un groupe socioculturel
distinct se livrant à un net prosélytisme à l’égard des adolescents et que
l’isolement social qui en résulte pour ceux‑ci est particulièrement mar‑
qué (...) la question des actes homosexuels entre femmes n’a jamais été
considérée comme entraînant pour les jeunes un des inconvénients du genre
de ceux qu’entraîne l’homosexualité masculine ». C’est pour cette raison
que la Commission conclut que, dans ce cas de figure, il n’existe pas de
discrimination (Requête no 5935/72 du 30 septembre 1975).
2. H. Ellis, « Sexual Inversion in Women », Alienist and Neurologist,
16, 1895.
3. Psychogenèse d’un cas d’homosexualité féminine, 1920.

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et, à la différence de ses autres patients, l’auteur ne donne


aucun pseudonyme à sa patiente 1.
Si les lesbiennes furent moins visiblement persécutées
que les gays, il ne faut nullement interpréter cela comme
une plus grande tolérance à leur égard. Au contraire, cette
indifférence n’est autre que le signe d’une attitude bien
plus méprisante, reflet d’une misogynie qui, faisant de la
sexualité féminine un instrument du désir masculin, rend
impensables les relations érotico‑affectives entre femmes.
L’iconographie pornographique hétérosexuelle illustre
parfaitement ce propos : les jeux sexuels entre femmes
sont systématiquement mis en scène pour exciter l’homme,
et, si elles semblent y prendre du plaisir, c’est toujours
l’homme qui achève le spectacle sexuel par la pénétration
et l’éjaculation.
Le dédain des hommes pour la sexualité féminine,
y compris lesbienne – pensée comme inoffensive –, se
transforme en violence quand les femmes contestent le
statut assigné par leur sexe, c’est‑à‑dire lorsqu’elles refusent
d’être épouses et mères. Un siècle d’antiféminisme témoigne
de la haine à l’encontre des luttes libératrices des femmes.
Si elles refusent la maternité, les femmes deviennent un
danger pour elles‑mêmes et pour la société, car, en se
virilisant, elles mettent en péril non seulement leur iden‑
tité mais surtout l’équilibre démographique.

1. « Cette omission est frappante, soulignent N. O’Connor et J. Ryan :


ne pas nommer quelqu’un, c’est en quelque sorte lui refuser le statut de
sujet. Cela a pour effet de créer une distanciation, une dépersonnalisation
et une réification, et représente probablement le premier indice de la
difficulté omniprésente chez les psychanalystes d’aborder la question du
lesbianisme » (N. O’Connor et J. Ryan (1993), Wild Desires and Mistaken
Identities. Lesbianism and Psychoanalysis, Londres, Virago Press, p. 30, cité
par L. Peers et I. Demczuk, « Lorsque le respect ne suffit pas : intervenir
auprès des lesbiennes », in I. Demczuk (dir.), Des droits à reconnaître les
lesbiennes face à la discrimination, Montréal, Éditions du Remue‑Ménage,
1998, p. 85).

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Au moment où les revendications féministes commen‑


cèrent à voir le jour, les médecins réagirent vivement en
considérant ces femmes émancipées comme des dépravées
« qui aiment mieux le laboratoire que la chambre de leurs
enfants ». En abandonnant leur fonction sociale, ces
femmes constituaient « une génération de perverses, mora‑
lement et physiquement, produisant de surcroît des fils
efféminés et des filles viriles »1. Lorsqu’elles n’acceptent
pas les rôles d’épouse et de mère qui leur sont assignés,
c’est bien parce qu’elles détestent les hommes.
Comme le souligne Ch. Bard, « défiant par leur simple
existence la norme d’un sexe destiné “par nature” au
mariage et à la maternité, les lesbiennes sont spontanément
associées aux féministes qui contestent ces seuls “destins”.
Antiféminisme et lesbophobie s’alimentent donc l’un à
l’autre, la lesbophobie étant une ressource efficace pour
dépeindre un féminisme “contre nature” et “immoral” »2.
Voilà comment la caricature antiféministe a fait de la
femme autonome une lesbienne et de la lesbienne elle‑même
un personnage invisible, effacé, simple victime d’un senti‑
ment nécessairement passager et susceptible de « répara‑
tion » par l’intervention salutaire d’un homme, « un vrai ».

III. – Homophobie, sexisme


et hétérosexisme

L’homophobie ne peut pas être considérée indépendam‑


ment de l’ordre sexuel à partir duquel s’organisent les rap‑
ports sociaux entre les sexes et les sexualités. La
naturalisation de la différence entre l’homme et la femme

1. W. L. Howard, « Effeminate Men and Masculine Women », New York


Medecine Journal, 71, 1900, p. 687.
2. Ch. Bard (dir.), Un siècle d’antiféminisme, Paris, Fayard, 1999 (« Pour
une histoire des antiféminismes », p. 28).

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est à l’origine de la justification sociale des rôles attribués


aux uns et aux autres. L’ordre (dit naturel) des sexes déter‑
mine un ordre social dans lequel le féminin doit être
complémentaire du masculin par le biais d’une subordina‑
tion psychologique et culturelle à celui‑ci. Le sexisme se
définit dès lors comme l’idéologie organisatrice des rapports
entre les sexes, au sein de laquelle le masculin se caracté‑
rise par son appartenance à l’univers extérieur et politique,
tandis que le féminin renvoie à l’intimité et à la domesti‑
cité. La domination masculine se reconnaît à cette forme
spécifique de violence symbolique qui s’exerce de façon
subtile et invisible, précisément parce qu’elle est présentée
par le dominant et acceptée par le dominé comme naturelle,
inévitable et nécessaire. Le sexisme se caractérise par une
constante objectivation de la femme. Comme le souligne
P. Bourdieu : « [Les femmes] existent d’abord par et pour
le regard des autres, c’est‑à‑dire en tant qu’objets accueil‑
lants, attrayants, disponibles. On attend d’elles qu’elles
soient “féminines”, c’est‑à‑dire souriantes, sympathiques,
attentionnées, soumises, discrètes, retenues, voire effacées.
Et la prétendue “féminité” n’est souvent pas autre chose
qu’une forme de complaisance à l’égard des attentes mas‑
culines, réelles ou supposées, notamment en matière
d’agrandissement de l’ego. En conséquence, le rapport de
dépendance à l’égard des autres (et pas seulement des
hommes) tend à devenir constitutif de leur être 1. »
Cet ordre sexuel qu’est le sexisme implique non seule‑
ment la subordination du féminin au masculin, mais
également la hiérarchisation des sexualités, fondement de
l’homophobie. Par conséquent, le rappel constant à la
supériorité biologique et morale des comportements hétéro‑
sexuels fait partie d’une stratégie politique de construction
de la normalité sexuelle.

1. P. Bourdieu, La Domination masculine, Paris, Seuil, 1998, p. 73.

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L’hétérosexualité apparaît ainsi comme l’étalon à par‑


tir duquel toutes les autres sexualités doivent se mesurer.
C’est cette qualité normative – et l’idéal qu’elle incarne –
qui est constitutive d’une forme spécifique de domination
appelée hétérosexisme. Il se définit comme la croyance en
la hiérarchie des sexualités, plaçant l’hétérosexualité au
rang supérieur. Toutes les autres formes de sexualité appa‑
raissent, dans le meilleur des cas, comme incomplètes,
accidentelles et perverses, dans le pire, pathologiques,
criminelles, immorales et destructrices de la civilisation.
Une autre figure de l’hétérosexisme – plus moderne dans
sa rhétorique mais tout aussi violente dans ses déductions –
se caractérise par l’interprétation de la différence entre hétéro‑
sexualité et homosexualité. Dans cette logique, le traitement
différencié de situations différentes ne constitue nullement
une discrimination injustifiée. En effet, ce n’est pas au nom
d’une hiérarchie ou d’une normativité (ressenties par les
secteurs libéraux comme des valeurs négatives) mais en vertu
de la protection des diversités (vécue, en revanche, comme
une attitude positive) que l’on s’oppose à l’effacement des
frontières juridiques entre les sexualités. De même que pour
les nouvelles formes de racisme 1, l’hétérosexisme différen‑
tialiste semble écarter le principe de la supériorité hétéro‑
sexuelle au profit de celui de la diversité des sexualités. C’est
au nom de la différence et non pas au titre d’une quelconque
volonté normalisatrice qu’un traitement différencié des gays
et des lesbiennes a pu se justifier, les privant notamment
du droit au mariage, à l’adoption ou, hier et aujourd’hui,
aux techniques de procréations médicalement assistées.
Au nom de cette prétendue pluralité des sexualités et
afin de préserver la différence des sexes et des genres, le
discours différentialiste réactualise l’ordre hétérosexiste

1. P.‑A. Taguieff, La Force du préjugé. Essai sur le racisme et ses doubles, Paris,
Gallimard, 1990. Ainsi que Le Racisme, Paris, Flammarion, « Dominos », 1997.

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tout en dénonçant les manifestations les plus brutales de


l’homophobie. Or, l’hétérosexisme différentialiste est aussi
une forme d’homophobie, plus subtile certes, mais non
moins efficace, car, en refusant la discrimination à l’égard
des homosexuels, il a pour corollaire une forme euphé‑
misée de ségrégationnisme. Au nom de la différence, la
dérogation partielle du principe d’égalité et la création
d’un régime d’exception pour les gays et les lesbiennes
ont été proposées en France en 1999, aussi bien par des
personnalités politiques que par des intellectuels considé‑
rés jusqu’alors comme progressistes 1.
Toute problématisation exclusive de l’homosexualité ne
semble dès lors être en mesure que de produire des argu‑
ments homophobes : au lieu de dénoncer le fait qu’un
aspect de la personnalité (l’orientation sexuelle) constitue
un obstacle à la réalisation des droits, la pensée différen‑
tialiste se consacre à interroger et pointer la différence.
Toutefois, ce n’est pas cette différence (réelle ou fantasmée)
qui devrait mériter attention, mais l’ensemble des discours,
des pratiques, des procédures et des institutions qui, en
problématisant ainsi la « spécificité homosexuelle », ne
cessent de renforcer un dispositif destiné à organiser les
individus en tant qu’êtres sexués. Rappelons que le raison‑
nement différentialiste, jadis utilisé afin de priver les femmes
de leurs droits civiques, fut également invoqué par la Cour
suprême des États‑Unis jusqu’au milieu des années cin‑
quante pour entériner l’infériorisation des Noirs sur la base
de la différence des races 2. Dans le même esprit, après avoir
complètement exclu des droits politiques les non‑Blancs,
l’apartheid sud‑africain a évolué vers le ségrégationnisme
en créant en 1983 une chambre parlementaire pour chaque

1. D. Borrillo et P. Lascoumes, Amours égales ? Le PACS, les homosexuels


et la gauche, Paris, La Découverte, 2002.
2. Brown v. Board of Education, 1954.

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ethnie. La France de Vichy a également invoqué et théo‑


risé la différence pour justifier la ségrégation des personnes,
instaurant, par la loi du 3 octobre 1940, le statut du juif.
Tous ces mécanismes d’assujettissement des individus,
façonnant la manière de se penser soi‑même, sont à l’ori‑
gine des formes modernes de domination (Foucault, 1976).
La pensée différentialiste apparaît ainsi comme le soubas‑
sement idéologique d’une certaine manière de produire des
sujets dont l’identité sexuée et sexuelle s’articule autour
des catégories homme/femme, hétéro/homo. Ces catégories
ne sont pas autonomes et encore moins innocentes, l’une
n’existe qu’en fonction de l’autre et par la négation de son
contraire. Être un homme, c’est d’abord et avant tout ne
pas être une femme, et être un hétérosexuel implique néces‑
sairement ne pas être un homosexuel. Depuis le livre de la
Genèse jusqu’à la psychanalyse en passant par la littérature
romantique, la femme a été pensée comme un homme
manqué (ayant donc besoin de celui‑ci pour se compléter) ;
de la même manière, l’homosexuel/le est la preuve, toujours
présente, d’une personnalité inachevée, produit d’une
mauvaise intégration à sa « nature » masculine ou féminine.
Phénomène global à la fois cognitif et normatif, l’hétéro‑
sexisme présuppose la différenciation élémentaire entre
les groupes homos/hétéros en réservant systématiquement
à ce dernier un traitement préférentiel. L’hétérosexisme
est à l’homophobie ce que le sexisme est à la misogynie,
s’ils ne se confondent pas, l’un ne peut toutefois pas se
concevoir indépendamment de l’autre 1.

1. É. Fassin établit une distinction entre homophobie et hétérosexisme,


considérant la première comme une manifestation psychologique et le
second comme l’idéologie inégalitaire des sexualités. « Le outing de l’homo‑
phobie est‑il de bonne politique ? Définition et dénonciation », in D. Bor‑
rillo et P. Lascoumes (dir.), L’homophobie, comment la définir, comment la
combattre ? Paris, ProChoix, 1999. Dans la même optique, I. Demczuk
préfère le terme « hétérosexisme » à celui d’« homophobie » ; d’après l’auteur,

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Mais avant de mettre en parallèle l’homophobie avec


d’autres formes d’exclusion, résumer les caractéristiques
qui la constituent semble nécessaire afin de ne pas méses‑
timer sa spécificité.
L’homophobie peut être définie comme l’hostilité
générale, psychologique et sociale, à l’égard de celles et
ceux supposés désirer des individus de leur propre sexe
ou avoir des pratiques sexuelles avec eux. Forme spécifique
du sexisme, l’homophobie rejette également tous ceux qui
ne se conforment pas au rôle prédéterminé par leur sexe
biologique. Construction idéologique consistant en la
promotion constante d’une forme de sexualité (hétéro) au
détriment d’une autre (homo), l’homophobie organise une
hiérarchisation des sexualités et en tire des conséquences
politiques.

IV. – Racisme, xénophobie,


classisme et homophobie

En tant que violence globale caractérisée par la sur‑


valorisation des uns et le mépris des autres, l’homophobie
participe de la même logique que les autres formes d’infé‑
riorisation. Qu’il s’agisse de l’idéologie raciste, classiste
ou antisémite, l’objectif poursuivi est toujours de déshu‑
maniser l’autre, de le rendre inexorablement différent.
Comme toute autre forme d’intolérance, l’homophobie

« l’homophobie renvoie au sentiment de peur exprimé envers les personnes


homosexuelles et, plus largement, envers les personnes dont l’apparence ou
le comportement déroge aux canons de la féminité ou de la virilité. Or le
concept d’hétérosexisme s’éloigne des schèmes d’explication plus psycho‑
logique sur la hantise de la différence, voire sur la “peur de l’autre en soi”.
Il met l’emphase sur les rapports sociaux et les structures qui génèrent et
supportent les croyances et les attitudes méprisantes, sinon haineuses, à
l’endroit des personnes homosexuelles » (Des droits à reconnaître les lesbiennes
face à la discrimination, op. cit., p. 10).

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s’articule autour d’émotions (croyances, préjugés, convic‑


tions, fantasmes...), de conduites (actes, pratiques, pro‑
cédures, lois...) et d’un dispositif idéologique (théories,
mythes, doctrines, arguments d’autorité...).
Le conservatisme profond de l’ensemble des manifes‑
tations d’exclusion évoquées réside dans le fait qu’elles
puisent toutes dans le fond irrationnel commun d’une
opinion particulièrement orientée vers la méfiance à l’égard
d’autrui et qu’elles transforment ce préjugé ordinaire en
doctrine élaborée.
Pour analyser l’intolérance, il est nécessaire de comprendre
cette conjonction entre l’opinion communément acceptée
et la construction intellectuelle du rejet qui génère la légi‑
timation de l’intolérance.
L’homophobie se construit par l’imputation d’une forte
identité au groupe stigmatisé, d’une capacité à mobiliser
des moyens plus ou moins occultes et d’une aptitude
à s’appuyer sur des réseaux plus ou moins secrets 1. Toute‑
fois, une question élémentaire est systématiquement
occultée, celle de savoir comment une telle organisation
prétendument si puissante a pu admettre que ses membres
aient été si longtemps discriminés et qu’ils demeurent
aujourd’hui encore dépourvus de certains droits fonda‑
mentaux.
De même que les étrangers, les homos, de par leurs
« pratiques bizarres», sont soupçonnés de menacer la
cohésion culturelle et morale de la société. Le discours

1. Ainsi, pour Armand Laferrère (Énarque, conseiller référendaire à la


Cour des comptes) : « En subventionnant le PACS autant que le mariage,
la loi annonce qu’un lobbying efficace est aussi méritoire qu’un engagement
d’assistance mutuelle durable, la création d’un cadre stable pour l’éducation
des enfants et la pérennisation de la société. » (« Le PACS et la question
homosexuelle », Commentaire, no 88, hiver 1999‑2000, p. 919). Récemment,
la députée Agnès Thill (LREM) n’a pas hésité à dénoncer « un puissant
lobby LGBT à l’Assemblée nationale ».

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homophobe fait de ce fantasme le fer de lance de son


combat. Et lorsque l’on arrive à dépasser l’hostilité, la
parole homophobe ne peut pas s’empêcher de prendre un
ton paternaliste. Comme jadis pour les femmes, ou encore
aujourd’hui pour les enfants ou les handicapés, on essaie
de placer les homosexuels sous une sorte de surveillance
protectrice, en les traitant comme inférieurs. Ce traitement
inégal, dont sont victimes les homosexuel/les, est justifié
par un mécanisme de domination qui consiste à occulter
les pratiques discriminatoires du groupe dominant, et à
mettre l’accent sur l’idée d’une « déficience structurelle »
des dominés. Cette dernière pouvant se lire soit sur la
couleur de la peau, soit dans l’absence de pénis, soit dans
des traits psychologiques prêtés aux homos, tels que le
narcissisme, l’incapacité affective et la non‑reconnaissance
de l’altérité, produits d’une stagnation dans l’évolution
normale de l’appareil psychique.
D’une façon ou d’une autre, au moyen d’une rhétorique
moralisatrice ou d’un langage savant, la logique discrimi‑
natoire fonctionne selon une dialectique de l’opposition
entre nous-civilisés et eux-sauvages 1. Au début du siècle, de
nombreux articles d’anthropologie consacrés à la morale
sexuelle des indigènes tentèrent de démontrer que la tolé‑
rance de l’homosexualité dans les communautés autochtones
devait apparaître comme un trait commun des cultures
primitives 2. L’exubérance d’une sexualité fauve, plus proche
du bestialisme que de l’affection, hante les esprits colo‑
niaux. À la même époque et dans le même ordre d’idées,
les médecins supposaient que le libertinage sexuel et la
sensualité étaient des caractéristiques propres aux classes

1. L’expression est utilisée par P.‑A. Taguieff dans son livre, Le Racisme,
Paris, Flammarion, 1997.
2. Voir notamment l’article de C. G. Seligmann, « Sexual Inversion among
Primitive Races », Alienist and Neurologist, 23, 1902.

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populaires et que seule la bourgeoisie avait atteint le sens


de la pudeur et de la retenue. G. Chauncey montre bien
comment la théorie de la dégénérescence permit d’expliquer
l’immoralité des pauvres et la pauvreté elle‑même, à partir
d’une dégradation propre à leur classe. « Quelques aliénistes
du xixe siècle soutenaient qu’aussi bien la moralité que la
santé mentale, étaient des constructions sociales et une
fonction de classe : le fait que chez une personne de la
classe supérieure apparaisse un comportement propre aux
classes populaires (immorales) était le symptôme d’une
perturbation psychologique. D’autres soutenaient que les
classes populaires souffraient davantage de troubles et de
maladies sexuelles dus à leurs excès libidinaux 1. » Les intrus
de la classe ouvrière dans les foyers bourgeois, tels que les
domestiques, furent soupçonnés d’introduire des perversions
au sein des familles respectables, à tel point que les méde‑
cins de l’époque mettaient en garde leurs patients contre
les éventuelles pratiques masturbatoires dont les enfants
pourraient être victimes, pratiques qui seraient à l’origine
de leur future homosexualité. Dans le même ordre d’idées,
des soupçons de lesbianisme visaient en particulier les pros‑
tituées qui étaient obligées de répondre aux « demandes
perverses » des clients.
L’ensemble des catégories évoquées constitue une
forme de pouvoir producteur d’inégalités. Qu’il s’agisse
des catégories de race, de classe ou de genre et de sexua‑
lité, elles ont toutes pour objet d’organiser intellectuel‑
lement la divergence en la naturalisant. Pendant très
longtemps, la différence des sexes justifia le traitement
discriminatoire (tutélaire) des femmes de la même manière

1. « De la inversión sexual a la homosexualidad», in Steiner et Boyers


(dir.), Homosexualidad : Literatura y política, Madrid, Alianza Editorial,
1985 (traduit de l’anglais Homosexuality : Sacrilege, Vision, Politics, Skidmore
College, 1982).

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que la différence des races légitima l’esclavage et le colo‑


nialisme 1. Malgré les progrès accomplis en la matière, le
problème des inégalités est cependant loin d’être résolu :
les femmes continuent de percevoir un salaire inférieur
aux hommes et de se voir assigner les tâches ménagères
et l’éducation des enfants, nonobstant leurs activités pro‑
fessionnelles. Par ailleurs, ce sont davantage les personnes
d’origine africaine ou maghrébine qui trouvent la plus
grande difficulté à se faire embaucher 2.
C’est dans l’interaction de l’ensemble des formes
d’oppression que nous venons de rappeler qu’il est possible
de cerner la logique de domination consistant à fabriquer
des différences pour justifier l’exclusion des uns et la pro‑
motion des autres. Disposition d’un pouvoir allant de
l’individuel au social, les catégories évoquées organisent un
critère d’accès inégal aux ressources économiques, poli‑
tiques, sociales et/ou juridiques.
Au niveau personnel, c’est au travers d’un processus
mental de subjectivation – consistant à faire accepter par
l’individu discriminé la nature essentielle de sa différence –
qu’il est possible d’alimenter régulièrement la résignation
des dominés au statut attribué par les dominants. La
sous‑représentation des femmes dans les instances de
décision politique, économique ou administrative, une
fois constatée, ne conduit qu’à des réactions très timides
et limitées à des cercles restreints. La persistance des
pratiques discriminatoires dans le monde du travail à
l’encontre des personnes d’origine étrangère ne soulève
pas la moindre indignation 3.

1. C. Guillaumin, Racism, Sexism, Power and Ideology, New York, Londres,


Routledge, 1995.
2. Ph. Bataille, Le Racisme au travail, Paris, La Découverte, 1997. D. Bor‑
rillo (dir.), Lutter contre les discriminations, Paris, La Découverte, 2003.
3. Ph. Bataille, Le Racisme au travail, op. cit. Voir également : F. Giudice,
Têtes de Turcs en France, Paris, La Découverte, 1989.

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" 11-33 Chapitre premier. Définition et quest... #


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La mémoire est hélas très courte : les arguments avancés


aujourd’hui contre le mariage des homosexuels véhiculent
les mêmes préjugés que ceux utilisés dans le passé aux
États‑Unis pour interdire les mariages interraciaux 1. Le
problème de l’homophobie dépasse la question homo‑
sexuelle, s’inscrivant dans la même logique d’intolérance
qui, à différents moments de l’Histoire, a produit l’exclu‑
sion aussi bien des esclaves, des juifs, que des protestants ;
même les comédiens furent autrefois exclus du droit au
mariage.
À l’instar de la différence culturelle entre national et
étranger (sorte d’euphémisme du racisme), la différence
sexuelle entre homme et femme, ainsi que la différence des
sexualités entre hétéro et homo, est présentée comme un
indicateur objectif du système inégal d’attribution et
d’accès aux biens culturels tels que les droits, les facultés,
les prérogatives, les allocations, l’argent, la culture, le
prestige, etc. Et bien que le principe d’égalité soit for‑
mellement proclamé, c’est effectivement au nom des

1. « Afin de justifier l’application d’une loi interdisant le mariage entre


personnes de race différente, le tribunal d’instance de l’État de Virginie
considérait en 1966 que “Dieu Tout‑Puissant créa les races blanche,
noire, jaune, malaise et rouge, et les plaça sur des continents séparés (...).
Le fait qu’Il sépara les races démontre qu’Il n’avait pas l’intention que les
races se mélangent”. En 1967 la Cour suprême fédérale trouva cette loi
contraire à la Constitution américaine. Vingt‑six ans plus tard, la Cour
suprême de l’État de Hawaii considère, dans l’affaire Baehr v. Lewin, que
le refus du droit de se marier pour un couple de même sexe constitue
une discrimination contraire à la Constitution. Aux arguments consistant
à dire qu’il n’existe pas de discrimination parce que le mariage entre
personnes de même sexe ne s’applique pour aucun homme ni aucune
femme, la Cour de Hawaii répond que ces mêmes arguments avaient
été refusés par la Cour suprême lorsqu’ils avaient été invoqués pour la
question raciale. En effet, jusqu’à cette décision aucun Noir ne pouvait
épouser une Blanche ni une Noire un Blanc » (D. Borrillo, « Le mariage
homosexuel : hommage de l’hérésie à l’orthodoxie », in La sexualité a-
t-elle un avenir ?, Paris, Puf, « Forum Diderot », mars 1999, p. 39‑54).

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" 11-33 Chapitre premier. Définition et quest... #


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différences et en cachant précautionneusement toute


volonté discriminatoire, que les dominants entendent bien
réserver aux dominés un traitement défavorisé. La
construction de la différence homosexuelle est un mécanisme
politique bien rodé qui permet de faire sortir les gays et
les lesbiennes du droit commun (universel) en les inscri‑
vant dans un régime d’exception (particulier). Le fait
qu’aucun pays au monde n’ait donné des droits familiaux
identiques aux couples homos et hétéros illustre bien la
généralisation de cette politique « ségrégationniste »
consistant à accorder certains droits (exceptionnels) sans
pour autant atteindre l’égalité totale de ces droits.
Si nous avons pu relever l’existence des similitudes entre
les diverses formes d’intolérance, il est néanmoins nécessaire
de signaler quelques différences significatives. Pour cela,
l’exemple d’une minorité religieuse rapporté par Boswell
semble pertinent. D’après l’historien, « [le judaïsme] est
transmis par les parents aux enfants et, avec ses préceptes
moraux, il a légué de génération en génération toute une
sagesse politique puisée dans des siècles d’oppression et de
persécution [...]. Il a su encore offrir, du moins aux
membres de la communauté, le réconfort d’une solidarité
face à l’oppression. [...] La plupart des homosexuels ne
sont pas issus de familles d’homosexuels. Ils subissent une
oppression dirigée contre chacun d’eux isolément, sans
bénéficier des conseils ni même souvent du soutien affec‑
tif de leurs parents et amis. Cela rend leur situation plus
comparable, à certains égards, à celle des aveugles ou des
gauchers, qui sont aussi disséminés dans la population, non
réunis par un héritage commun, et qui sont aussi dans bien
des civilisations victimes de l’intolérance » 1. À la différence

1. J. Boswell, Christianisme, tolérance sociale et homosexualité. Les homosexuels


en Europe occidentale, des débuts de l’ère chrétienne au xive siècle, Paris, Gal‑
limard, 1985, p. 37‑38.

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d’autres formes d’hostilité, ce qui donc caractériserait
l’homophobie, c’est le fait qu’elle vise davantage des indi‑
vidus séparés et non pas des groupes déjà constitués en
minorités. L’homosexuel souffre seul de l’ostracisme lié à
son homosexualité, sans aucun soutien de son entourage
et souvent dans un environnement familial, lui aussi hos‑
tile. Il est plus facilement victime d’un mépris de soi et
d’une violence intériorisée pouvant le conduire jusqu’au
suicide.
Sur le plan social, l’homosexualité jouit du triste pri‑
vilège d’avoir été combattue simultanément pendant ces
deux derniers siècles en tant que péché, crime et maladie.
Si elle échappait à l’Église, l’homosexualité tombait sous
le joug de la loi laïque ou sous l’emprise de la clinique
médicale. Cette cruauté a laissé des traces profondes dans
les consciences des gays et des lesbiennes, à tel point
qu’eux‑mêmes intègrent très souvent la violence quoti‑
dienne – dont ils sont les premières victimes –, comme
étant normale et en quelque sorte inévitable.
L'homophobie !

" 34-54 Chapitre II. Origines et éléments pré... #


34 à 54 Zoom automatique

CHAPITRE II

Origines
et éléments précurseurs

Il n’est pas aisé de parler d’homophobie à des moments


de l’histoire occidentale durant lesquels l’homosexualité
ne se présentait pas de la même manière et ne suscitait
pas les mêmes réactions qu’aujourd’hui 1. La probléma‑
tisation de celle‑ci, développée à la fin du xixe siècle,
aurait semblé plus que surprenante aux esprits grecs ou
romains pour qui le terme même d’« homosexualité »
était dépourvu de toute signification. La sexualité qui
caractérisait l’univers antique octroyait aux relations entre
hommes et entre femmes 2 une place légitime dans la
cité. Les éléments précurseurs d’une hostilité réfléchie
à l’égard des lesbiennes et des gays émanent de la tra‑
dition judéo‑chrétienne. Tandis que pour la pensée
païenne la sexualité entre personnes de même sexe était
considérée comme un élément constitutif, voire indis‑
pensable, de la vie de l’individu (surtout masculin), le
christianisme, quant à lui, en accentuant l’hostilité de la
Loi juive, a d’abord placé les actes homosexuels, et par

1. Sur le débat entre « essentialistes » et « constructivistes », voir l’article


de R. Halwani, Essentialism, « Social Constructionism and the History of
Homosexuality », in Journal of Homosexuality, vol. 35 (1), 1998.
2. « Plutarque raconte qu’à Sparte les meilleures des femmes aiment les
filles, et que, quand deux d’entre elles aiment la même fille, elles tentent de
travailler à l’améliorer », C. Spenser, Histoire de l’homosexualité de l’Antiquité
à nos jours, Paris, Le Pré aux Clercs (trad. franç. 1995), p. 57.

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L'homophobie !

" 34-54 Chapitre II. Origines et éléments pré... #


35 à 54 Zoom automatique

la suite les personnes qui les commettent, non seulement


en dehors du Salut, mais aussi et surtout en marge de
la Nature 1. Le christianisme triomphant 2 fera de cette
mise hors nature l’élément précurseur et capital de l’idéo‑
logie homophobe. Plus tard, si le sodomite est envoyé
au bûcher, si l’homosexuel est considéré comme un
malade susceptible d’enfermement, ou si le pervers finit
ses jours dans les camps d’extermination, c’est bien parce
qu’il cesse de participer à la nature humaine. La déshuma‑
nisation fut ainsi la conditio sine qua non de l’infériori‑
sation, de la ségrégation et de l’élimination des « marginaux
sexuels ».
Par ailleurs, si l’origine de l’androcentrisme est à
rechercher du côté de la pensée païenne comme l’illustre
l’étude de F. Valdes 3, celle de l’hétérosexisme et de
l’homophobie se trouve sans aucun doute dans la concep‑
tion sexuelle de la pensée judéo‑chrétienne. Selon l’auteur,
les élites judéo‑chrétiennes ainsi que celles de l’univers
gréco‑romain croyaient en la supériorité du masculin et
en l’ordre patriarcal qui en est la conséquence ; mais elles
ont également introduit un élément nouveau qui changera
radicalement le paradigme de la sexualité : l’abstinence
volontaire. La seule exception à cet idéal ascète, qui per‑
met en même temps de confirmer son statut, c’est l’acte
sexuel procréatif au sein du mariage religieux. Toute
sexualité non reproductive et en particulier l’homosexua‑
lité, forme paradigmatique de l’acte stérile par essence,

1. On cherchera en vain le mot « homosexuel » ou « homosexualité » dans


les documents religieux. La notion apparaît sous les termes latins ou grecs
tels que arsenokoites, catamiti, elicatus, cinaedus, effeminatus, ephebi, gemelli,
malakos, molles, pathici, paederastes, paedicator, paedico, poidophthoros, etc.
2. Lorsqu’il devient religion officielle de l’Empire romain en 380.
3. « Unpacking Hetero‑Patriarchy : Tracing the Conflation of Sex, Gender
& Sexual Orientation to Its Origins », Yale Journal of Law & Humanities,
vol. 8 : 161, 1996.

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constituera désormais la configuration la plus achevée du


péché contre nature.
S’appuyant sur une lecture partielle et partiale des textes
bibliques 1, le christianisme, depuis les Pères de l’Église
jusqu’à la théologie moderne, en passant par la scolastique
et la tradition canonique, n’a cessé de faire de l’homo‑
sexuel un paria susceptible de compromettre les fonde‑
ments mêmes de la société 2. En mettant en avant la
condamnation de l’homosexualité et en cachant les récits
dans lesquels des personnages bibliques manifestent
ouvertement leurs sentiments envers des personnes de
leur sexe, l’Église organise une surveillance des textes
sacrés afin de promouvoir sans cesse l’hétérosexualité
monogamique. Non seulement il fallait rappeler le châ‑
timent impitoyable dont Sodome et Gomorrhe furent
victimes, mais aussi passer sous silence les relations
intenses – signe d’une homophilie latente – des figures
bibliques, telles que David et Jonathan 3, Ruth et Noémi 4
ou encore Jésus et Jean, son disciple bien‑aimé 5.

1. J. Boswell a effectué une critique radicale de la lecture faite par les


autorités religieuses sur la sodomie et les sodomites.
2. M. Foucault, Les Anormaux. Cours au Collège de France (1974-1975),
Paris, Gallimard, Seuil, 1999.
3. I Samuel 18, 20 :41 ; II Samuel 1 :23, 1 :26.
4. « Ruth lui répondit : Ne vous opposez point à moi, en me portant
à vous quitter, et à m’en aller ; car en quelque lieu que vous alliez, j’irai
avec vous ; et partout où vous demeurerez, j’y demeurerai aussi : votre
peuple sera mon peuple et votre Dieu sera mon Dieu. La terre où vous
mourrez me verra mourir ; et je serai ensevelie où vous le serez. Je veux
bien que Dieu me traite dans toute sa rigueur, si jamais rien me sépare
de vous que la mort seule » (livre de Ruth 1 :16, 17).
5. « Mais l’un d’eux que Jésus aimait étant couché sur le sein de Jésus »
(Jean XIII :23). Voir : R.‑J. Frontain, « Reclaiming the Sacréd. The Bible
in Gay and Lesbian Culture », Journal of Homosexuality, vol. 33 (3/4), 1997.

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I. – Le monde gréco-romain

La Grèce antique accordait une place officielle aux


amours masculins. Si les rapports sexuels entre hommes
remplissaient une fonction initiatique, ces rites n’étaient
pas pour autant dépourvus de désir et de plaisir. Ainsi,
l’atmosphère d’érotisme viril dans laquelle baignait la société
grecque rendait l’homosexualité légitime. En effet, bien
que la relation entre l’adolescent (eromenos) et l’adulte
(erastes) prenne le caractère d’une préparation à la vie mari‑
tale, les actes homosexuels jouissaient d’une véritable recon‑
naissance sociale. Le terme « pédérastie », du grec pais
(garçon) et eros (amour), impliquait l’affection spirituelle et
sensuelle d’un homme adulte pour un garçon. Un dialogue
apocryphe de Lucien de Samosata, vers 120 de notre ère,
raconte que « le mariage est pour les hommes une nécessité
et quelque chose de précieux si cet homme est heureux,
mais l’amour des éphèbes est, d’après moi, le résultat de la
véritable sagesse. Ainsi, le mariage doit être pour tous, mais
l’amour des éphèbes est un privilège réservé aux sages... »1.
La relation entre l’erastes et l’eromenos fut une institu‑
tion des cités grecques. Parallèlement à la pédérastie existaient
des pratiques homosexuelles entre adultes répondant à une
nécessité plutôt de type militaire. Dans plusieurs États grecs,
on mettait l’amant et l’aimé l’un à côté de l’autre dans le
champ de bataille pour que cette proximité leur inspire un
comportement héroïque. Il faut toutefois signaler que la
pédérastie et l’amitié entre hommes étaient extrêmement
régulées. Ainsi, ceux qui continuaient à avoir des pratiques
homosexuelles exclusives constituaient une minorité non
acceptée. Solon, le célèbre législateur d’Athènes, normativise

1. Luciani Samosatensis, Opera, Erotes (Amores), XXXVIII, 51, Paris,


Didot, 1867, p. 403.

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la pédérastie vers l’an 600 avant J.‑C., en interdisant aux


esclaves d’avoir des rapports sexuels avec des garçons libres.
Dans la Rome classique, l’homosexualité était tolérée
sous la condition de ne pas éloigner le citoyen de ses
devoirs envers la cité, de ne pas utiliser comme objet de
plaisir des personnes inférieures et enfin de ne jamais
assumer le rôle passif dans les rapports avec les subor‑
donnés. Évidemment, le citoyen romain devait surtout se
marier, devenir pater familias et veiller aux intérêts éco‑
nomiques et à ceux du lignage. En réalité, seule la bisexua‑
lité active était bien vue et acceptée à Rome.
Bien que les sociétés grecques et romaines aient été
particulièrement sexistes et misogynes, elles ne sont jamais
tombées dans l’hétérosexisme propre à la tradition judéo‑
chrétienne. La pédérastie plaçait au cœur même de l’ins‑
titution familiale une forme spécifique d’homosexualité,
octroyant de ce fait un rôle social majeur aux relations
entre hommes. La méconnaissance du terme « homosexualité »
montre à quel point les classiques intégraient ce type de
pratiques. Aimer un homme ne constituait pas un choix
hors norme, cela faisait partie de la vie, et la plupart du
temps les expériences homosexuelles alternaient avec les
relations hétérosexuelles. De Sappho à Anacréon, de
Théognis à Pindare, les passions entre personnes de même
sexe ont inspiré de très belles pages de la littérature
antique. Pour d’autres raisons et sous des formes diffé‑
rentes, les Romains et les Grecs considéraient tout à fait
normal que des hommes aient des relations sexuelles avec
d’autres hommes ainsi qu’avec des femmes. La règle selon
laquelle la virilité consiste à assumer le rôle actif dans la
relation sexuelle était commune à la morale des deux civi‑
lisations 1. Les dichotomies « mâle/femelle », « actif/passif »

1. Ainsi, un homme adulte qui continuait à assumer le rôle passif dans


une relation homosexuelle était victime de moqueries.

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définissaient les rôles sociaux, l’accès au pouvoir et la place


de chaque individu selon son genre et sa classe.
Le système de domination masculine de type patriarcal
se consolide avec la tradition judéo‑chrétienne, mais
celle‑ci introduit une nouvelle dichotomie « hétérosexuel/
homosexuel » (secondo natura/contra natura) qui, depuis
lors, structure psychologiquement et socialement le rapport
au sexe, au genre et à la sexualité. L’opposition païenne
« activité/passivité», assimilant la virilité plutôt au rôle
actif qu’au sexe du partenaire, apparaît dorénavant comme
contraire à la nouvelle morale sexuelle. Le christianisme,
héritier de la tradition juive, fera de l’hétérosexualité le
seul comportement susceptible d’être qualifié de naturel
et par conséquent de normal. En octroyant aux relations
sexuelles entre personnes de sexe différent ce caractère
naturel, conforme donc à la loi divine, le christianisme
inaugure en Occident une ère d’homophobie nouvelle
qu’aucune autre civilisation n’avait connue.

II. – La tradition judéo-chrétienne

Sous l’influence du christianisme, l’Empire romain


s’engage dans la répression des relations entre personnes de
même sexe 1. La croyance en la qualité naturelle et la moralité
des rapports hétérosexuels monogames et, corrélativement,
la perception de l’homosexualité comme une pratique nocive
pour l’individu et pour la société, conduisent l’empereur
Théodose le Grand, en 390, à ordonner la condamnation
au bûcher de tous les homosexuels passifs. Plus tard,
d’après le Code Théodosien (Théodose II, 438), le rôle passif,

1. La première loi contre les homosexuels fut promulguée en 342 par l’em‑
pereur Constance II. Ce sont cependant les Novellae 77 et 114 de l’empereur
Justinien qui représentent les premières condamnations pénales fondées
sur la théologie chrétienne.

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associé nécessairement à la féminité, impliquait une menace


pour la vigueur et la survie de Rome. Afin de justifier une
telle sévérité, il fallut s’appuyer sur les fondements bibliques
de la condamnation. L’Ancien Testament apportera les
récits de Sodome et Gomorrhe ; le Nouveau Testament,
par le biais des épîtres pauliennes, permettra à son tour de
renouveler la vieille hostilité contre les homosexuels. En
effet, l’histoire accablante de Sodome dans le livre de la
Genèse ainsi que les prescriptions lapidaires du Lévitique
sont la preuve incontestable de la haine biblique à l’égard
des homosexuels masculins et féminins. Sans aucun doute,
c’est Sodome, ville du sud de la mer Morte qui, avec
Gomorrhe, sont restées célèbres comme le type même d’une
communauté dominée par le péché. Mépris des règles de
l’hospitalité, orgueil et surtout homosexualité caractérisent
ses habitants qui furent réduits en souffre, sel et cendres
sur la terre brûlée. Le Dictionnaire des mots de la foi chrétienne
définit la sodomie comme le « péché qui tire son nom de
la ville de Sodome et qui désigne toute relation homosexuelle
ou contre nature. Vice 1 ».
Soucieux de garantir une progéniture prolifique, le
peuple d’Israël condamnera avec vigueur tout comporte‑
ment sexuel n’ayant pas pour objet la procréation. Fondé
sur l’idée d’une appartenance biologique, le peuple élu
fera du sperme un élément presque sacré dont la dissi‑
pation méritait la plus ferme condamnation. La mastur‑
bation et les relations avec une femme pendant des
périodes non fécondables furent réprouvées, et les rapports
sexuels entre hommes plus encore : « Tu ne coucheras
pas avec un homme comme on couche avec une femme.
C’est une abomination », prescrit le Lévitique XVIII, 22.
La peine d’une telle atrocité est prévue deux chapitres
plus loin : « L’homme qui couche avec un homme comme

1. Paris, Cerf, 1989.

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on couche avec une femme : c’est une abomination qu’ils


ont tous deux commise, ils devront mourir, leur sang
retombera sur eux » (Lévitique XX, 13). Le contexte
historique dans lequel ces prescriptions furent énoncées
permet de mieux comprendre leur sévérité : après la libé‑
ration du peuple d’Israël d’Égypte, il fut nécessaire
d’édicter des normes strictes destinées à assurer sa survie
démographique et culturelle. Les fondements patriarcaux
du peuple juif se trouveraient effectivement en danger si
des pratiques autres que la possession des femmes se
répandaient. Cette double nécessité de préservation bio‑
logique de la communauté des élus et de conservation
culturelle de la société patriarcale explique l’hostilité
envers les pratiques homosexuelles.
Ce qui semble particulièrement surprenant de nos jours,
ce n’est pas tant l’hostilité anti‑homosexuelle dans le contexte
sociopolitique d’émergence du Lévitique, que l’usage
constant et répété que les autorités modernes en font encore
aujourd’hui : plusieurs lois actuelles contre la sodomie aux
États‑Unis se fondent sur ces passages bibliques. Par ailleurs,
une lettre de Ratzinger, alors préfet de la Congrégation pour
la doctrine de la foi, adressée aux évêques rappelle en 1986
que la condamnation lévitique fait bien référence aux
comportements homosexuels. La Cour suprême des États‑
Unis justifiait, dans une décision de 1986, la constitution‑
nalité d’une loi de l’État de Géorgie réprimant la sodomie
sur la base des valeurs judéo‑chrétiennes qui soutenaient
une telle prohibition 1. De même, en France l’avocat géné‑
ral de la Cour de cassation invoquait, il y a encore quelques
années, la « morale traditionnelle » pour refuser des droits
aux couples de même sexe 2.

1. Bowers v. Hardwick, 106 US 2841, 1986.


2. Conclusions de M. Marcel Dorwling‑Carter, avocat général à la Cour
de cassation, JO, 14 avril 1990, Jurisprudence, p. 217‑228.

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Contrairement à la morale sexuelle rabbinique, la doc‑


trine du Christ ne place plus la reproduction et la multi‑
plication du peuple d’Israël au centre de ses préoccupations.
Il ira même jusqu’à commander à ses disciples de laisser
leurs épouses et de se consacrer au célibat. Même si,
à aucun moment, Jésus ne mentionne le péché de sodomie
ni ne fait référence à une quelconque condamnation des
passions entre personnes de même sexe, l’apôtre Paul
n’hésitera pas à condamner fermement les amours
saphiques. Dans l’Épître aux Romains (I, 26), il rappelle :
« C’est pourquoi Dieu les a livrés à des passions honteuses.
Car les femmes parmi eux ont changé l’usage qui est selon
la nature, en un autre qui est contre la nature. » Et en
faisant référence aux homosexuels masculins, l’apôtre
ajoute : « Des hommes de même, rejetant l’alliance des
deux sexes, qui est selon la nature, ont été embrasés d’un
désir brutal les uns envers les autres, l’homme commettant
avec l’homme une infamie détestable, et recevant ainsi en
eux‑mêmes la juste peine qui était due à leur aveuglement »
(Épître de saint Paul aux Romains I, 27).
La vieille tradition juive de mise hors Salut des margi‑
naux est réactualisée avec force par Paul lorsqu’il rappelle
avec véhémence, aux chrétiens de Corinthe : « Ne savez‑
vous pas que des injustes n’hériteront pas du Royaume de
Dieu ? Ne vous égarez pas ! Ni fornicateurs, ni idolâtres,
ni adultères, ni dépravés, ni sodomites, ni voleurs, ni
cupides pas plus qu’ivrognes, insulteurs ou rapaces n’héri‑
teront du Royaume de Dieu » (1 Corinthiens 6 9‑10).
Tandis que les autres disciples du Christ ignoraient
l’homosexualité, Paul revenait systématiquement sur la
question en la rapprochant de la loi mosaïque. « Nous
savons que la Loi est bonne (dit l’apôtre) si l’on en fait
un usage légitime et en sachant que la Loi n’est pas pour
le juste, mais pour le sans‑loi et les insoumis, les impies
et les pécheurs, les sacrilèges et les profanateurs, les
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parricides et les matricides, les assassins, les fornicateurs,


les sodomites... » (1 Thimothée I 8‑10) 1.
La Patristique prolonge la pensée paulienne en condam‑
nant les mollesses d’une sexualité jugée comme efféminée,
telle la masturbation, l’adultère et tout particulièrement
les relations homosexuelles. Clément d’Alexandrie articule
la condamnation de l’homosexualité autour de la notion
d’acte contre nature, notion comprise selon l’acception
platonicienne des Lois. C’est toutefois Augustin, figure
majeure de la Patristique, qui marquera davantage la doxa
catholique. Dans ses Confessions il parle de la sodomie
comme d’un crime détestable, contraire à la loi naturelle
et à la loi divine 2. Les premières condamnations formelles
ne tarderont pas à être prononcées : le Concile d’Elvire
en 305 prévoit l’excommunication et le Concile d’Ancyre
en 314 organise les peines pour le péché sodomitique 3.
Au début de l’an 1000, Pierre Damien écrit un traité
intitulé Liber Gomorrhianus (Livre de Gomorrhe) consa‑
cré à l’analyse et à la condamnation des rapports homo‑
sexuels, et en particulier à ceux pratiqués entre les membres
du clergé. Afin de sensibiliser les autorités ecclésiastiques

1. Signalons que la traduction de la Bible de Jérusalem utilise le terme


« homosexuels» à la place de celui de « sodomites » et que la traduction
œcuménique préfère le terme « pédérastes ». Dans plusieurs autres versions
le terme « efféminés » précède celui de « sodomites » ou « pédérastes ».
2. Comme le note Colin Spencer, Augustin lui‑même avait aimé passion‑
nément un homme, exprimant sa profonde peine à la mort de l’ami : « Il
me semblait que nos deux âmes (écrit saint Augustin) étaient une seule
dans deux corps, c’est pourquoi ma vie était une horreur, car je ne voulais
pas vivre comme une moitié » (Histoire de l’homosexualité de l’Antiquité à
nos jours, Paris, Le Pré aux Clercs, 1998, pour la traduction française).
3. F. Leroy‑Forgeot, Histoire juridique de l’homosexualité, Paris, Puf,
« Médecine et société», 1997, p. 26. Il faut signaler cependant que le
Concile d’Ancyre condamnait le bestialisme et non pas la sodomie, ce fut
une interprétation postérieure due à une mauvaise traduction du grec qui
élargira la sanction aux actes sodomitiques.

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à un tel « fléau », le théologien n’épargne pas sa haine


vis‑à‑vis d’un phénomène qu’il semble connaître parfaite‑
ment. « Pas un seul autre vice ne pourrait être raison‑
nablement comparé à celui‑ci, qui l’emporte sur tous les
autres, en impunité. Car ce vice apporte avec lui la mort
du corps et la destruction de l’âme ; il souille la chair,
étouffe la lumière de l’intelligence, jette l’Esprit saint hors
de son temple, le cœur de l’homme, et installe à sa place
le diable, l’éveille à des mauvais désirs ; il ferme absolu‑
ment l’esprit à la vérité ; il trompe et oriente vers le men‑
songe ; il jette des rets sur le chemin et, quand un homme
tombe dans la fosse, lui ferme toute fuite ; il ouvre les
portes de l’Enfer et ferme celles du Paradis ; il fait du
citoyen de la Jérusalem céleste l’héritier de la Babylone
infernale. » 1 Luca da Penne considère la sodomie comme
plus grave que l’homicide, car celui‑ci détruit seulement
une vie individuelle, alors que celle‑là détruit la race
humaine en l’empêchant de se reproduire 2.
La tradition homophobe de l’Église trouve ses fonde‑
ments les plus importants dans la pensée scolastique et en
particulier chez Thomas d’Aquin (1225‑1274). Dans sa
Somme théologique, le docteur de l’Église se demande si tout
acte voluptueux constitue un péché. De la réponse à cette
question peut se déduire le traitement moral que le théo‑
logien réservera à la sodomie : « Un acte humain est un
péché, signale Thomas d’Aquin, quand il va contre l’ordre
établi par la raison. Or cet ordre consiste dans l’adaptation
des moyens à la fin. Il n’y a donc pas péché à user raisonna‑
blement des choses pour la fin qui est la leur, en respectant

1. Chap. xvi, cité par J. Boswell, Christianisme, tolérance sociale et homo-


sexualité, op. cit.
2. Wyne Dynes,Encyclopedia of Homosexuality, New York, Garland Publi‑
shing Inc., 1990, p. 957. Notons que les mêmes arguments ont été utilisés
récemment en France pour s’opposer à la reconnaissance légale des unions
de même sexe.

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la mesure et l’ordre, pourvu que cette fin soit un vrai bien.


Mais la conservation de l’espèce est un bien non moins
excellent que celle de l’individu, et de même que celle‑ci
a pour moyen la nourriture, celle‑là a pour moyen la volupté.
Ce que les aliments sont pour l’homme, dit saint Augustin,
le commerce charnel l’est pour l’humanité. De même donc
que l’usage des aliments peut être exempt de péché, s’il est
mesuré à la santé du corps, de même l’usage de la volupté
peut l’être, s’il observe la mesure et l’ordre capables d’assurer
sa fin qui est la génération humaine. »1 La réponse morale
est claire, le plaisir sexuel est légitime seulement dans la
mesure où il n’est pas accompagné d’un acte susceptible
d’entraver la reproduction. En effet, la masturbation est
vigoureusement condamnée ainsi que tout comportement
sexuel avec l’espèce erronée (bestialisme), le sexe erroné
(homosexualité) ou l’organe erroné (sexe oral ou sexe anal) 2.
La scolastique construira ainsi une norme qui façonne
encore l’idéologie sexuelle occidentale : le coït hétérosexuel
de type conjugal, la soumission de la femme dans la relation
sexuelle, le tout ayant pour but l’insémination procréatrice.
Mais surtout elle donnera forme à une homophobie, diffuse
à l’époque, en comparant les rapports homosexuels aux
péchés les plus abjects tels que le cannibalisme, la bestialité
ou l’ingestion d’ordures 3.
La grande peste noire de 1348‑1350, qui emportera
plus d’un tiers de la population européenne, ranimera
la vieille hostilité anti‑homosexuel. À l’avenir on ne s’em‑
pêchera pas de regarder la sodomie comme une menace
directe contre le repeuplement. C’est surtout à partir de
ce moment‑là qu’une véritable chasse aux sodomites se
mit en place et qui enverra des centaines d’homosexuels

1. Somme théologique, II a II ae, q. 153, a. 2.


2. Ibid., II a II ae, q. 154, 11.
3. Ibid., II a II ae, q. 142, 4, 3.

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au bûcher. Or, la condamnation à mort par le feu n’est


pourtant pas un phénomène nouveau. L’édicte de l’em‑
pereur Théodose énonçait déjà à l’époque : « Tous ceux
qui avilissent honteusement leur corps en le soumettant,
comme des femmes, au désir d’un autre homme, et en
s’adonnant ainsi à des relations sexuelles étranges, ceux‑là
doivent expirer un tel crime dans les flammes vengeresses,
à la vue de tout le peuple. » Malgré les condamnations
formelles, les exécutions demeuraient rarissimes. C’est
durant les xiiie, xive et xve siècles que la persécution des
homosexuels va s’accentuer. Jusqu’à la fin du xviiie siècle
on ne trouve pas une seule disposition pénale qui ne fasse
pas référence au mythe de Sodome pour justifier la puni‑
tion des gays et des lesbiennes. La mort par le feu apparaît
comme une forme spécifique et nécessaire de purification,
non seulement de l’individu dont on brûle la chair pour
sauver l’âme, mais également de la communauté dont on
extirpe ainsi le mal qui la ronge de l’intérieur. La tradition
théologique organise idéologiquement cette façon radicale
de persécution envers les homosexuels. C’est la raison
pour laquelle ceux‑ci sont dorénavant considérés comme
des individus extrêmement dangereux dans la mesure où
ils s’opposent au plus précieux de l’ordre créatural : la loi
naturelle, expression de la volonté divine.
Imprégné de l’esprit canonique, le pouvoir royal ne
tardera pas non plus à mettre en place un système de
répression brutale vis‑à‑vis des sodomites. Vers le milieu
du xiiie siècle, la Coutume de Touraine-Anjou établit : « Si
quelqu’un est soupçonné de bougrerie, la justice doit le
prendre et l’envoyer à l’évêque ; et s’il en est convaincu,
on devrait le brûler ; tous ses biens meubles sont au baron.
Et on doit faire de cette manière avec un homme héré‑
tique. » Plus frappante encore, une Coutume d’Orléans
prescrit que « celui qui est sodomite prouvé, doit perdre
les couilles, et s’il le fait une seconde fois, il doit perdre le
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membre ; et s’il le fait une troisième fois, il doit être


brûlé ». La peine capitale par le feu correspond à la pres‑
cription biblique établie dans l’Apocalypse XXI, 8 : « Leur
lot se trouve dans l’étang brûlant de feu et de soufre. »
Le 10 octobre 1783 aura lieu en France la dernière
condamnation à mort d’un homosexuel, c’est ce jour‑là
que Jacques‑François Pascal fut livré aux flammes du
bûcher sous l’inscription « débauché contre nature et
assassin ». La Révolution française mettra fin à la condam‑
nation de la sodomie. Inspiré de la philosophie des
Lumières, le Code pénal de 1791 ainsi que celui de 1810
cessent d’incriminer les mœurs contre nature. La liberté
individuelle apparaît dès lors comme une valeur fonda‑
mentale à préserver et c’est au nom de cette liberté
que l’État s’abstient d’interférer dans la vie privée des
individus 1. Mais cet esprit de tolérance demeure précaire.
En effet, à deux reprises, l’ordre juridique français revien‑
dra sur cette décision d’ignorer l’homosexualité des
citoyens. Le 6 août 1942, quelques mois après la loi sur le
statut des juifs, le régime du maréchal Pétain modifiera
le Code pénal en introduisant le délit d’homosexualité 2.

1. Le libéralisme du xixe siècle doit être nuancé car, comme le montre


J. Danet, le silence des codes pénaux de 1791, puis celui de 1810, est
accompagné d’une jurisprudence particulièrement répressive à l’égard des
homosexuels et d’un appareil médico‑psychiatrique extrêmement violent.
Voir « Discours juridique et perversions sexuelles », Centre de recherche poli-
tique, vol. 6, Université de Nantes, 1977.
2. La majorité pénale sexuelle était de 13 ans pour les actes hétérosexuels
et de 21 ans pour les actes homosexuels. La décision de Pétain relève de
la politique eugéniste du pouvoir nazi. Comme le signale J. Danet, « pour
protéger la race efficacement, pour sauver le peuple de France de lui‑même,
le maréchal protège sa jeunesse et il doit, bien sûr, la protéger des pervers »
(Ibid., p. 82). Sur l’histoire de la pénalisation et de la dépénalisation, voir
l’article de P. Lascoumes, « L’homosexualité entre crime à la loi naturelle
et expression de la liberté », in D. Borrillo (dir.), Homosexualités et droit,
Paris, Puf, 1998.

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En 1960, lors du débat parlementaire à propos de la mise


en place des moyens destinés à lutter contre certains fléaux
sociaux, un amendement sera voté afin d’inclure l’homo‑
sexualité aux côtés de l’alcoolisme, du proxénétisme et de
la traite des Blanches 1. Ce n’est plus le « péché » contre
nature, compétence des autorités religieuses, mais le
« crime » et la « maladie homosexuelle » qui tomberont
désormais sous le coup de la loi laïque. Ce n’est qu’en 1982,
en éliminant la différence d’âges de consentement sexuel,
que la France mettra fin à la discrimination pénale des
actes homosexuels 2.
Outre‑Atlantique, les dispositions bibliques du Lévitique
furent adoptées mot à mot par la loi pénale. En 1786, la
Pennsylvanie devint le premier État à appliquer la peine
de mort pour les sodomites, dont la dernière exécution
aura lieu en Caroline du Sud, en 1873. Jusqu’en 2003,
un tiers des États continuent à considérer les relations
entre hommes comme un délit, et, dans une décision
de 1986, la Cour suprême des États‑Unis estimait que
la condamnation de la sodomie n’était pas en contra‑
diction avec la Constitution nationale puisqu’elle est

1. Le député Mirguet, auteur de l’amendement, défendait son vote comme


suit : « Je pense qu’il est inutile d’insister longuement car vous êtes tous
conscients de la gravité de ce fléau qu’est l’homosexualité, fléau contre
lequel nous avons le devoir de protéger nos enfants. »
2. Après la Libération et jusqu’en 1974 l’incrimination est demeurée en
l’état. La loi pénale ne fut modifiée qu’une seule fois, par l’article 15 de
la loi du 5 juillet 1974, fixant à 18 ans l’âge de la majorité civile, ce qui a
conduit à supprimer, dans la définition du mineur, la mention de l’âge de
21 ans. La loi du 23 décembre 1980 établit comme attentats à la pudeur
sans violence, quelle que soit la nature de l’acte, tous ceux commis sur
des mineurs de moins de 15 ans. Seule demeure donc discriminatoire
l’incrimination d’homosexualité à propos d’actes commis sur des mineurs
de 15 à 18 ans, même avec leur consentement. C’est la loi no 82‑683 du
4 août 1982, abrogeant le deuxième alinéa de l’article 331 du Code pénal,
qui mettra fin à la discrimination pénale de l’homosexualité.

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enracinée dans les normes morales et éthiques de la tra‑


dition judéo‑chrétienne 1. Encore aujourd’hui, en France,
aussi bien les juristes que les hommes politiques s’obsti‑
nent à faire appel à la tradition et à l’ordre naturel pour
s’opposer à l’égalité des droits concernant les gays et les
lesbiennes. À cet égard, un ouvrage consacré à la notion
juridique de couple donne le ton de la réflexion en s’ex‑
clamant, dès la première page : « Il y a urgence à définir
le couple parce que Sodome réclame droit de cité. »2 Les
exemples sont donc légion et illustrent parfaitement les
rapports étroits existants entre les racines bibliques de la
haine envers les homosexuels et les discours politico‑
juridiciaires contemporains.

III. – L’Église catholique contemporaine


et la condamnation de l’homosexualité

Bien qu’elle ait fait preuve d’un certain courage en


demandant publiquement le pardon à quelques‑unes de
ses victimes historiques, telles que notamment Galilée, la
communauté juive ou les descendants des esclaves, l’Église
ne s’est pourtant jamais repentie des atrocités commises
contre les homosexuels ; bien au contraire, elle persiste

1. « Proscriptions against (homosexual) conduct have ancient roots [...]


condamnation of those practices is firmly rooted in Judeo‑Christian
moral and ethical standards [...] petitioner’s invocation of Leviticus and
Romans [...] assertion that traditional Judeo‑Christian values proscribe the
conduct involved » (Bowers v. Hardwick, 106 US 2841, 1986). Il a fallu
une décision de 2003 pour que la Cour suprême considère dans l’arrêt
Lawrence v. Texas que la pénalisation de l’homosexualité était contraire à
la Constitution américaine.
2. C. Brunetti‑Pons (dir.), La Notion juridique de couple, Paris, Economica,
1998. Pour la critique des arguments avancés par les juristes, voir : D. Bor‑
rillo, « Fantasmes de la doctrine vs Ratio Juris », in D. Borrillo, É. Fassin,
M. Iacub, Au-delà du PACS, op. cit.

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à justifier les discriminations dont ils sont encore victimes 1.


Dans un document de la Congrégation pour la doctrine de
la foi, le Vatican rappelle que les condamnations du Lévi‑
tique et celles de l’apôtre Paul demeurent d’actualité.
L’Église considère effectivement que « ce jugement de
l’Écriture ne permet pas de conclure que tous ceux qui
souffrent de cette anomalie en sont personnellement res‑
ponsables, mais il atteste que les actes d’homosexualité
sont intrinsèquement désordonnés et qu’ils ne peuvent,
en aucun cas, recevoir quelque approbation 2 ».
De surcroît, la dernière version du catéchisme établit :
« L’homosexualité désigne les relations entre des hommes
ou des femmes qui éprouvent une attirance sexuelle, exclu‑
sive ou prédominante, envers des personnes du même
sexe. Elle revêt des formes très variables à travers les siècles
et les cultures. Sa genèse psychique reste largement inex‑
pliquée. S’appuyant sur la Sainte Écriture, qui les présente
comme des dépravations graves, la Tradition a toujours
déclaré que “les actes d’homosexualité sont intrinsèque‑
ment désordonnés”. Ils sont contraires à la loi naturelle.
Ils ferment l’acte sexuel au don de la vie. Ils ne procèdent
pas d’une complémentarité affective et sexuelle véritable.
Ils ne sauraient recevoir l’approbation en aucun cas »
(Catéchisme 2357).

1. Depuis le pontificat de Bergoglio, la situation semble moins crispée.


Ainsi, en réponse à une journaliste qui le questionnait sur l’existence d’un
lobby gay au sein du Vatican en 2014, le pape a répondu : « Si une per‑
sonne est gay et cherche le Seigneur avec bonne volonté, qui suis‑je pour
la juger ? » Toutefois, en 2018, le souverain pontife a évoqué le cas des
enfants manifestant leur homosexualité, conseillant aux parents d’avoir
recours à la psychiatrie. Dans un livre d’entretiens paru récemment, le
pape rappelle également l’interdiction prononcée en 2005 par Benoit XVI
en soulignant : « Il n’y a pas de place pour l’homosexualité dans l’Église. »
2. Document romain de 1976 sur quelques questions d’éthique sexuelle
cité par la Nouvelle Encyclopédie catholique Théo, Paris, Droguet‑Ardant/
Fayard, 1989, p. 823.

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La tolérance compassionnelle à l’égard des individus


homosexuels ainsi que la ferme condamnation de toute
politique banalisatrice de l’homosexualité articulent le
discours d’autorité ecclésiastique. « Un certain nombre
non négligeable d’hommes et de femmes présentent
des tendances homosexuelles foncières », constate le
catéchisme. « Ils ne choisissent pas leur condition homo‑
sexuelle ; elle constitue pour la plupart d’entre eux une
épreuve. » Par conséquent, l’Église considère qu’« ils
doivent être accueillis avec respect, compassion et délicatesse.
On évitera à leur égard toute marque de discrimination
injuste. Ces personnes sont appelées à réaliser la volonté
de Dieu dans leur vie, et si elles sont chrétiennes, à unir
au sacrifice de la Croix du Seigneur les difficultés qu’elles
peuvent rencontrer du fait de leur condition » (2358). Et
au catéchisme de conclure : « Les personnes homosexuelles
sont appelées à la chasteté. Par les vertus de la maîtrise,
éducatrices de la liberté intérieure, quelquefois par le sou‑
tien d’une amitié désintéressée, par la prière et la grâce
sacramentelle, elles peuvent et doivent se rapprocher,
graduellement et résolument, de la perfection chrétienne »
(2359).
Même si le ton a changé, l’homophobie catholique
demeure. Certes, il n’est plus question d’envoyer les sodo‑
mites au bûcher mais de les accueillir avec compassion
afin que, dans le meilleur des cas, ils « guérissent » et que,
dans le pire, ils puissent vivre dans l’abstinence. Son hos‑
tilité morale est aujourd’hui bien plus subtile : ce n’est
pas l’homosexualité en tant que phénomène individuel
qui fera l’objet de la condamnation ecclésiastique mais
plutôt l’indifférentialisme sous‑jacent du libéralisme
contemporain qui, renonçant à problématiser la « diffé‑
rence homosexuelle », place celle‑ci au même niveau que
l’hétérosexualité. Or, c’est précisément cette équivalence
qui devient insupportable pour les autorités théologiques.
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La différence entre les orientations sexuelles (hétéro/


homo) est la clef de voûte de la différence sexuelle (mas‑
culin/féminin) elle‑même 1. En ce sens, tout en restant
sensible aux discriminations dont les homosexuels sont
victimes à titre individuel, l’Église nous met en garde
contre la « revendication homosexuelle » en tant que mani‑
festation politique. Dans un jargon psychanalytique et
anthropologique, les théologiens catholiques parlent de
l’homosexualité comme d’une situation problématique
cumulant un double handicap : d’une part, l’incapacité à
reconnaître l’altérité (celle‑ci réduite systématiquement
à la dimension sexuelle, l’altérité étant nécessairement du
sexe opposé), et, d’autre part, l’impossibilité à accepter la
finitude de l’être (la « stérilité phénoménologique » des
couples de même sexe est interprétée comme une déné‑
gation de notre condition mortelle). Seule l’hétérosexua‑
lité, en tant que comportement sexuel ordonné, serait
susceptible de permettre aux individus le dépassement
narcissique originel (péché) et d’aller à l’encontre de
l’autre. Selon cette doctrine, la différence sexuelle peut
se concrétiser uniquement dans l’hétérosexualité. « La
reconnaissance de la différence sexuelle est bien présentée
dans la Bible comme le sommet de l’ordre créatural »,
note le théologien 2, et de déduire : « Puisque la recon‑
naissance en acte de la différence sexuelle conditionne le
surgissement même du sujet humain, est a‑normative
toute conduite sexuée ou sexuelle qui est bâtie sur une
dénégation du mouvement de différenciation. » C’est
pourquoi il est nécessaire pour l’Église de résister aux
revendications égali taires des homosexuel/les sous peine

1. X. Lacroix (dir.), L’Amour du semblable. Questions sur l’homosexualité,


Paris, Cerf, 1996.
2. X. Thévenot, Homosexualités masculines et morale chrétienne, Paris, Cerf,
1992, p. 266.

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de mettre en danger le processus d’humanisation lui‑


même ; au P. Thévenot de nous rappeler que « le moral
n’est pas détaché du théologal », puis d’ajouter que, « si
le mauvais usage de la différence sexuelle est considéré
comme grave, c’est d’abord parce qu’il est symptôme d’une
perversion théo‑anthropologique » 1. Dès lors, toute reven‑
dication égalitaire apparaît comme une menace à l’ordre
créatural et génératrice d’une « violence désorganisatrice
de la relation humaine et du tissu social »2.
Avec un discours renouvelé dans sa forme, mais
véhiculant la même idéologie essentialiste, la doctrine
catholique demeure fidèle au principe d’autorité et
confirme sa vocation traditionaliste. Le traitement théo‑
logique contemporain de l’homosexualité n’est donc nul‑
lement en rupture avec la pensée scolastique dans la
mesure où il s’inscrit aisément dans la logique thomiste.
Autrement dit, selon l’Église, si l’on peut supposer que
les actes homosexuels consentis ne font de tort à personne,
l’on se trompe profondément, car ils sont contraires à
quelque chose de bien plus précieux que la liberté d’autrui,
à savoir que ces actes s’opposent à l’ordre naturel des sexes
et des sexualités et à la volonté divine qui, nous créant
hommes et femmes, a décerné une place prééminente
à l’hétérosexualité au sein de cet ordre 3.

IV. – L’homophobie et l’islam

Si la tradition judéo‑chrétienne se trouve à l’origine de


l’homophobie en Occident, la religion musulmane n’est

1. Ibid., p. 268.
2. Ibid., p. 267.
3. Il faut toutefois signaler que les formes les plus virulentes de l’homo‑
phobie « chrétienne » ne proviennent pas tant de l’Église catholique que
des sectes évangéliques.

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pas exempte de violentes prescriptions contre les personnes


LGBT. En effet, le Coran reprend le récit du peuple de
Loth : « Vous livrez vous à cette turpitude que nul, parmi
les mondes, n’a commise avant vous ? Certes, vous assou‑
vissez vos désirs charnels avec les hommes au lieu des
femmes ! Vous êtes bien un peuple outrancier. » (Sourate
7/80‑81). Dans les pays appliquant la charia, la sodomie
est un crime qui peut être puni par la lapidation et même
par la peine de mort. Les pays membre de l’OIC (orga‑
nisation de coopération islamique) votent systématique‑
ment avec le Vatican contre la reconnaissance des droits
des homosexuels aux Nations Unies ou même contre la
simple dépénalisation de l’homosexualité. Le Conseil
français du culte musulman tout comme la Conférence
épiscopale et le grand rabbin de France se sont mis
d’accord pour s’opposer au mariage entre personnes de
même sexe. De ces trois monothéismes, c’est la version
radicale de l’Islam qui produit les plus grands torts par
les prêches homophobes de certains imams dans les ban‑
lieues des principales villes françaises. Cette réalité fait
écho à la situation internationale : la plupart des deman‑
deurs d’asile proviennent des pays musulmans 1 et risquent
non seulement une persécution étatique mais également
celle de leurs familles et de la société environnante 2.

1. Dans la quasi‑totalité des pays dont la population est essentiellement


musulmane, l’homosexualité est considérée comme un délit conduisant à
des peines allant jusqu’à dix ans de prison. Cette pratique est également
passible de la peine de mort dans 7 pays : Mauritanie, Soudan, Nigéria,
Somalie, Arabie Saoudite, Yémen et Iran.
2. Le premier cas d’asile en raison de l’identité de genre fut octroyé en
France à un transsexuel algérien en 1998, puis deux ans plus tard à un
gay iranien.
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CHAPITRE III

Les doctrines hétérosexistes


et l’idéologie homophobe

Dans ce chapitre nous analyserons les principales


constructions de l’esprit qui, en tant que conditionnements
cognitifs, ont défini les contours de l’homosexualité
comme une manifestation spécifique de la sexualité
humaine. L’élaboration de cette différence, loin de per‑
mettre une meilleure compréhension des sexualités qui
aurait conduit à une plus grande acceptation, a constitué
en revanche un redoutable instrument de répression,
d’abord des « vices contre nature » puis des « déviations
de la pulsion sexuelle normale ».
Il convient d’examiner séparément les deux grands
moments de la conception et du développement de l’homo‑
phobie. Dans le chapitre précédent nous nous sommes
attachés à comprendre les origines théologiques des atti‑
tudes anti‑homosexuelles. Forme embryonnaire des futures
théories sur le « désir gay », la tradition canonique se
limitait à condamner des actes contraires à l’ordre divin
sans pour autant octroyer une signification spécifique à ce
qui constituait une faute morale. En condamnant l’adultère,
le vol, l’idolâtrie, l’hypocrisie ou la sodomie, la tradition
théologique n’a toutefois pas cherché à construire, à par‑
tir des actes contraires à la Loi de Dieu, une personnalité
adultérine, criminelle, idolâtre, hypocrite ou sodomite. Il
s’agissait d’une prohibition d’ensemble déclinée sous les
différentes formes du péché de la chair (Foucault, 1976).
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Et si l’on a pu parler de « vice contre nature » pour se


référer à l’homosexualité, cette nature fut interprétée plu‑
tôt comme un ordre moral que comme une donnée scien‑
tifique neutre. Or, ce passage de la condamnation du vice
sodomitique à l’interprétation « scientifique » de l’attirance
sexuelle et affective pour des personnes de son propre sexe,
nous semble capital. C’est en effet à ce moment‑là que
certaines formes satellitaires de l’hétérosexualité, telles
que la sexualité enfantine, la masturbation, le fétichisme
et la sodomie, prennent une véritable autonomie. Au pro‑
fit de la médecine d’abord et des sciences sociales ensuite
(et au détriment du droit et de la morale), les plaisirs
homosexuels deviennent l’objet privilégié d’une nouvelle
entreprise de normalisation des individus et d’assujettis‑
sement des consciences. La vieille hostilité religieuse envers
les sodomites trouve une nouvelle vitalité dans un discours
qui, revêtu d’un langage scientifique, légitime l’infério‑
risation et parfois même l’extermination des individus
considérés désormais non plus comme des pécheurs,
contraires à l’ordre divin, mais comme des pervers 1, dan‑
gereux pour l’ordre sanitaire.
L’idéologie homophobe est contenue dans l’ensemble
des idées qui s’articulent en une unité relativement systé‑
matique (doctrine) et à finalité normative (promouvoir
l’idéal hétérosexuel). Forme sophistiquée des conceptions
populaires et quotidiennes sur l’homosexualité, les théories
homophobes, à travers leurs différents versants, proposent
une façon de regarder le genre et les sexualités en construi‑
sant un système de valeurs (la promotion de l’hétérosexualité
monogamique) et en proposant un projet politique (la
différenciation, la guérison, la ségrégation ou l’élimination
des homosexuel/les). Les doctrines hétérosexistes
permettent de renforcer la domination des « normaux »

1. Voir M. Foucault, Histoire de la sexualité, t. I, Paris, Gallimard, 1976, p. 59.

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sur les « anormaux » et, de la médecine à la sexologie en


passant par la psychanalyse et l’anthropologie, elles ont
en commun cette formidable capacité à produire des dis‑
cours sur l’homosexualité, discours qui sont à l’origine de
la justification des politiques discriminatoires. Nous trai‑
terons ici des principales opinions (présentées sous un
langage scientifique) en les regroupant en fonction de
l’idée centrale, celle d’analyser le désir pour les personnes
de son propre sexe d’une manière problématique.

I. – L’homophobie clinique

Tout au long du xixe siècle la force normative du couple


hétérosexuel aboutit au refus du célibataire et de l’homo‑
sexuel. Cette normativisation ne découlera plus, comme
pendant les siècles précédents, de la loi divine ou du droit,
mais surtout du discours médical. La notion même d’homo‑
sexualité est le fruit d’une entreprise de médicalisation de la
vieille idée de sodomie. Karl Heinrich Ulrichs (1825‑1895) 1
ainsi que Károly Mária Kertbeny (1824‑1882) 2 font figures
de précurseurs. En effet, ils considèrent que l’absence de
désir pour les personnes du sexe opposé mène à des rela‑
tions nécessairement stériles, situation jugée forcément
pathologique, surtout à un moment où la théorie darwinienne
sur l’évolution des espèces – largement répandue dans les

1. Homosexuel lui‑même, Ulrichs a publié de nombreux articles sous


le pseudonyme de Numa Numantius en popularisant le terme uranisme
pour se référer à l’homosexualité provoquée par une anomalie héréditaire
qui produisait une « âme de femme dans un corps d’homme » ; plus tard
Carl Westphal reprend les thèses d’Ulrichs pour affirmer l’existence d’un
« troisième sexe» dans lequel il plaça les homosexuels.
2. Selon J.‑C. Feray, c’est K. M. Kertbeny, écrivain hongrois germano‑
phone, qui aurait inventé le mot « Homosexualität » (Actes du Colloque
« Homosexualité et lesbianisme », Cahier Gay-Kitsch-Camp, Lille, s. d.,
p. 24).

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milieux scientifiques – confère à la reproduction sexuelle


une place majeure. D’autres médecins et psychiatres de
l’époque proposent une interprétation plus nuancée. On a
notamment pu lire, sous la plume de Carl Friedrich Otto
Westphal (1833‑1890), Richard Freiherr von Krafft‑Ebing
(1840‑1902) et Arrigo Tamassia (1849‑1917), que l’atti‑
rance de personnes pour d’autres de leur propre sexe consti‑
tue une forme de « monomanie affective », mais qu’en
aucun cas celle‑ci n’affecte le reste de la personnalité de
l’homosexuel. Bien que ces auteurs aient cru militer pour
une dépénalisation des comportements homo‑érotiques par
le biais de la médicalisation, avec cette pathologisation de
l’homosexualité une forme moderne d’hostilité commence
à se dessiner dès la fin du xixe siècle. Comme le signale
G. Chauncey, de la même manière que la théorie contem‑
poraine du darwinisme social a servi de légitimation au
racisme et au colonialisme, en défendant l’idée d’une hié‑
rarchie raciale du développement social basée sur la bio‑
logie, les premières théories sexologiques ont justifié la
subordination des femmes en affirmant leur caractère
biologiquement déterminé. De la même manière, en raison
de leur destin anatomique, les homosexuels se trouveront
rangés dans une place marginale au sein de la « hiérarchie
sanitaire » des sexes et des sexualités. La croyance dans les
rapports étroits qui se nouent entre le physique et le moral
incite à forger une image féminine de l’espèce nouvelle.
L’amour des bijoux, le balancement des hanches, le fard
et les parfums rapprochent le « pédéraste » de la femme.
Avec celle‑ci, il partage les défauts : le bavardage, l’indis‑
crétion, la vanité, l’inconstance, la duplicité. La médecine
légale, qui entend démasquer le personnage, en brosse un
portrait extravagant. Elle appose sur lui toutes les marques
d’infamie du xixe siècle. A. Tardieu écrit en 1857 que « le
pédéraste contrevient à l’hygiène, à la netteté et qu’il ignore
la lustration qui purifie. Sa morphologie même permet de
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le reconnaître. L’état des fesses, le relâchement du sphinc‑


ter, l’anus en entonnoir ou bien la forme et la dimension
du pénis signent l’appartenance à l’espèce nouvelle. Monstre
dans la nouvelle galerie des monstres, le pédéraste a partie
liée avec l’animal ; dans ses coïts, il évoque le chien. Sa
nature l’associe à l’excrément ; il recherche la puanteur des
latrines [...] ».
Même si, plus tard, la justification discriminatoire se
fera autour des « anomalies psychiques » et non plus des
causes somatiques, celles‑ci ne furent jamais totalement
abandonnées dans l’explication de l’homosexualité 1. L’inter‑
prétation que la médecine, et par la suite la psychanalyse,
fera de l’homosexualité est en soi une forme d’homophobie,
puisque la différence n’est jamais quêtée en vue de l’inté‑
grer dans une théorie pluraliste de la sexualité normale
mais, bien au contraire, pour la placer dans les rangs de
la maladie, la névrose, la perversion ou l’excentricité.
Si l’homosexualité masculine est clairement médicalisée,
la figure de la lesbienne prend des contours plus équi‑
voques, comme le signale Q. Corbin : « L’imaginaire de
Sapho, élaboré par les hommes de ce temps, demeure
ambigu ; elle traduit le va‑et‑vient de la fascination
qu’exerce la profusion féminine à la crainte qu’inspire le

1. Le docteur Bérillon, médecin inspecteur des asiles d’aliénés, souligne


que, « si la première condition pour être un bon hétérosexuel et pour subir
l’attrait du sexe opposé est d’avoir un bon odorat, l’état contraire prédispose
certainement à l’homosexualité. (...) pour un homme, la déviation de l’ins‑
tinct génésique a son point de départ dans une atténuation des perceptions
olfactives et gustatives ; chez la femme, les anomalies de l’attrait sexuel
trouvent leur cause primitive dans une amplification des mêmes perceptions
sensorielles. L’inversion sexuelle, ou l’homosexualité, ne serait donc, à tout
prendre, dans l’un ou l’autre sexe, qu’une inversion sensorielle. De cette
notion dérive, dans le traitement de l’homosexualité, l’indication formelle
de placer la rééducation du sens olfactif à la base de toute intervention
thérapeutique » (« Le traitement psychologique de l’homosexualité basé sur
la rééducation sensorielle », Revue de l’hypnotisme, 23e année, 1909, p. 46).

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plaisir de la femme, lorsqu’il se manifeste en l’absence


d’homme. » C’est la disparition de médiation du mascu‑
lin qui fait de la lesbienne un personnage subversif. Ainsi,
les premières explications psychanalytiques du lesbianisme
parlent d’un rejet des hommes et d’un refus de la féminité 1.
La sorcière et le chaman furent jadis investis par
l’imaginaire populaire de ce renversement des rôles. De
l’exclusion à laquelle ces personnages furent soumis pendant
l’Ancien Régime, on passe avec le triomphe de la bour‑
geoisie à une qualification plus rationnelle, plus « scienti‑
fique » des invertis. Il ne sera désormais plus question de
les exclure mais plutôt de les redresser, de les corriger,
de les guérir afin de mieux les adapter à la norme fournie
par le modèle monogame hétérosexuel, seul détenteur de
la sexualité légitime, blason exhibé d’une classe ascendante.
En essayant de donner une explication du « comment
devient‑on homosexuel ? », toutes les théories médicales
présupposent qu’il ne faut pas le devenir, et c’est justement
pour cette raison qu’elles ne se limitent pas à une tâche
purement herméneutique mais à une véritable entreprise
thérapeutique de type normatif. C’est pourquoi, afin de
pouvoir dessaisir de cette question les moralistes et en
particulier l’Église, il fallait d’abord démontrer que l’homo‑
sexualité constituait une pathologie susceptible d’être
diagnostiquée et traitée par les sciences médicales. Cepen‑
dant, la médecine n’arrivera jamais à se débarrasser de la
référence à l’ordre naturel, entendu simultanément comme
ordre moral 2 et ordre juridique. Les sciences médicales
de la fin du xixe siècle qualifient systématiquement les

1. N. O’Connor, Wild Disires and Mistaken Identities. Lesbianism and


Psychoanalysis, cité par L. Peers et I. Demczuk, « Lorsque le respect ne
suffit pas : intervenir auprès des lesbiennes », in Des droits à reconnaître les
lesbiennes face à la discrimination, op. cit., p. 86.
2. La qualification de vice utilisée régulièrement dans les écrits médicaux
montre le positionnement moralisant adopté par les médecins.

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rapports entre personnes de même sexe d’actes « contre


nature », et ce n’est pas anodin si c’est d’abord la médecine
légale qui se saisit de la question 1. Toutefois, si pour les
théologiens le vice est dans l’âme, pour les médecins il
faut le rechercher dans le corps. Les parties génitales, la
verge, le scrotum, la rainure balano‑préputiale, les cuisses,
l’anus, la bouche, les dents... partout dans le physique du
sodomite on trouve les marques de sa perversion. « Les
cheveux frisés, le teint fardé, le col découvert, la taille
serrée de manière à faire saillir les formes, les doigts, les
oreilles, la poitrine chargés de bijoux, toute la personnalité
exhalant l’odeur des parfums les plus pénétrants et dans
la main un mouchoir, des fleurs, ou quelque travail d’ai‑
guille, telle est la physionomie étrange, repoussante et à
bon droit suspecte, qui trahit les pédérastes. Un trait non
moins caractéristique, et que j’ai observé cent fois, c’est le
contraste de cette fausse élégance et de ce culte extérieur
de la personne avec une malpropreté sordide qui suffirait
à elle seule pour éloigner de ces misérables » : c’est ainsi
que Tardieu définit le pédéraste passif 2. Pour la « débauche
fellatoire » le médecin a noté : « Une bouche de travers,
des dents très courtes, des lèvres épaisses, renversées, défor‑
mées complètement, en rapport avec l’usage infâme auquel
elles servaient » 3, ainsi que « le développement excessif
des fesses, la déformation infundibuliforme de l’anus, le
relâchement du sphincter, l’effacement des plis, les crêtes

1. Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales, voir l’article sur la « pédé‑


rastie », vol. 22, II, 1886, p. 239.
2. A. Tardieu, Étude médico-légale sur les attentats aux mœurs, 1re éd., 1857.
Réédité en 1995 par Jérôme Millon, « Mémoires du corps », p. 173. La
troisième partie de son ouvrage est consacrée à la pédérastie et à la sodomie ;
« j’ai longtemps hésité à faire entrer dans cette étude le tableau repoussant de
la pédérastie », signale l’auteur, citant les propos de Fodéré : « Que ne puis‑je
éviter de salir ma plume de l’infâme turpitude des pédérastes ! » (p. 155).
3. Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales, op. cit., p. 250.

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et caroncules du partout de l’anus, la dilatation extrême


de l’orifice anal, l’incontinence des matières, les ulcérations,
les rhagades, les hémorroïdes, les fistules, la blennorragie
rectale, la syphilis, les corps étrangers introduits dans
l’anus » 1, « des dimensions du pénis excessives » ou bien
encore « une verge tordue sur elle‑même » 2. Tels sont
quelques‑uns des signes caractéristiques de l’homosexuel.
Or, ces stigmates physiques ne sont pas autre chose que
le témoignage matériel d’une dépravation profonde inscrite
dans l’esprit des invertis. Tout au long du xxe siècle se
développe une véritable entreprise d’investigation des ori‑
gines psychologiques de l’inversion sexuelle. La théorie
psychanalytique, faisant de la sexualité la clef herméneu‑
tique du comportement humain, s’intéresse particulièrement
à l’homosexualité. Dans son célèbre ouvrage Trois essais sur
la théorie de la sexualité (1905), Freud développe l’hypothèse
de la bisexualité originelle. Idée audacieuse qui lui permet
d’aborder la question de l’homosexualité dans d’autres
termes que ceux de la condamnation. Cependant, Freud
n’échappe pas à son temps, car, si la bisexualité est propre
à l’organisation psychique humaine, l’hétérosexualité
demeure la référence en fonction de laquelle doit être ana‑
lysée l’homosexualité. Dès les premières pages, le médecin
autrichien s’adonne à un examen approfondi de ce qu’il
appelle l’inversion. Elle peut être congénitale ou acquise,
occasionnelle ou absolue, « elle peut n’être qu’un épisode
vers une évolution normale. Elle peut enfin apparaître tar‑
divement, après une longue période de sexualité normale » 3.
L’inversion permet ainsi de définir la normalité, car si l’on
peut admettre une forme de bisexualité sous‑jacente chez

1. A. Tardieu, Étude médico-légale sur les attentats aux mœurs, op. cit., p. 177.
2. Ibid., p. 189.
3. S. Freud, Trois essais sur la théorie de la sexualité, Paris, Gallimard,
« Folio‑Essais », 1963, p. 24.

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tout individu, ce n’est que vers l’hétérosexualité exclusive


qu’un esprit sainement constitué doit tendre. Freud, et plus
encore ses disciples, considèrent l’homosexualité comme
un « pépin » dans l’évolution sexuelle. Ni crime, ni péché,
ni tout à fait maladie, l’homosexualité devient un accident
dans le parcours relationnel de l’enfant avec ses parents.
Fixé dans une phase auto‑érotique (narcissisme), effrayé
par l’idée de perdre son pénis (théorie de la castration),
incapable de résoudre convenablement le rapport à sa mère
(théorie du complexe d’Œdipe), identifié à elle et envahi
par la jalousie envers son père, l’homosexuel est dépeint
comme un handicapé affectif qui n’a pas pu ou n’a pas su
dépasser les conflits capitaux de l’enfance. L’idée selon
laquelle une « bonne » solution des conflits aboutit néces‑
sairement à l’hétérosexualité exclusive est au sein de la
théorie psychanalytique. La prééminence d’une forme de
sexualité sur une autre apparaît comme une concession
intellectuelle à la société conservatrice du début du siècle.
Lorsque la question s’est posée de savoir si un homo‑
sexuel pouvait devenir psychanalyste, aussi bien S. Freud
que S. Ferenczi, pourtant assez progressistes pour leur
époque 1, se sont pliés aux exigences de E. Jones qui, au
sein de l’International Psychoanalytical Association, refusa
catégoriquement de considérer la question en signalant
qu’aux yeux du monde l’homosexualité était « un crime
répugnant : si l’un de nos membres le commettait, il nous

1. En 1903 Freud défend publiquement, dans le journal Die Zeit, un


homme poursuivi en justice pour pratiques homosexuelles. En 1935, il écrit
une lettre à une mère qui lui avait demandé conseil pour son fils dans les
termes suivants : « Je crois comprendre d’après votre lettre que votre fils
est homosexuel [...]. L’homosexualité n’est évidemment pas un avantage,
mais il n’y a rien dont on doit avoir honte, ce n’est ni un vice, ni un
avilissement et on ne saurait la qualifier de maladie ; nous la considérons
comme une variation de la fonction sexuelle, provoquée par un certain
arrêt du développement sexuel. »

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attirerait un grave discrédit ». Plus tard, Anna Freud


militera ardemment contre l’accès des homosexuels à la
profession psychanalytique. Étant elle‑même lesbienne,
la fille du père de la psychanalyse « eut toujours pour
objectif de transformer ses patients homosexuels en bons
pères de famille hétérosexuels tout au long de sa pratique
clinique » 1.
De même, J. Lacan, figure progressiste de la nouvelle
psychanalyse, n’échappera pas aux préjugés homophobes.
Il va en effet encore plus loin que Freud, en rappelant le
caractère foncièrement pervers de l’homosexualité, aussi
bien dans l’Antiquité que de nos jours : « Que l’on ne
vienne pas nous dire, sous prétexte que c’était une per‑
version reçue, approuvée, voire fêtée, que ce n’était pas
une perversion. L’homosexualité, souligne Lacan, n’en
reste pas moins ce que c’est : une perversion 2. »
Les explications proposées par la psychanalyse relèvent
de l’idéologie. Les gays et les lesbiennes sont issus des
mêmes types de familles que les hétérosexuels ou les
bisexuels. Le désir pour les personnes du même sexe ou
pour des personnes plus âgées ou plus jeunes, l’attirance
envers les blonds ou les brunes, pour les intellectuels ou
les artistes ainsi que la préférence pour le type asiatique
ou méditerranéen pourrait s’expliquer de plusieurs manières
et dans le contexte de chaque histoire personnelle. Après
tout, « quelle preuve y a‑t‑il que l’hétérosexualité soit
moins complexe que l’homosexualité, moins le produit de

1. M. Plon et É. Roudinesco, Dictionnaire de la psychanalyse, Paris, Fayard,


1996 ; voir l’article sur l’homosexualité, p. 450.
2. « Le Transfert », vol. VIII du Séminaire, p. 42‑43. Sur l’homophobie
psychanalytique, voir l’article de D. Éribon, L’inconscient des psychanalystes
au miroir de l’homosexualité. Quelques notes en prévision d’une critique
des fondements normatifs de la psychanalyse, Revue de l’Université libre de
Bruxelles, numéro spécial sur la psychanalyse, 1999. Voir du même auteur :
Échapper à la psychanalyse, Paris, Léo Scheer, 2005.

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attirerait un grave discrédit ». Plus tard, Anna Freud


militera ardemment contre l’accès des homosexuels à la
profession psychanalytique. Étant elle‑même lesbienne,
la fille du père de la psychanalyse « eut toujours pour
objectif de transformer ses patients homosexuels en bons
pères de famille hétérosexuels tout au long de sa pratique
clinique » 1.
De même, J. Lacan, figure progressiste de la nouvelle
psychanalyse, n’échappera pas aux préjugés homophobes.
Il va en effet encore plus loin que Freud, en rappelant le
caractère foncièrement pervers de l’homosexualité, aussi
bien dans l’Antiquité que de nos jours : « Que l’on ne
vienne pas nous dire, sous prétexte que c’était une per‑
version reçue, approuvée, voire fêtée, que ce n’était pas
une perversion. L’homosexualité, souligne Lacan, n’en
reste pas moins ce que c’est : une perversion 2. »
Les explications proposées par la psychanalyse relèvent
de l’idéologie. Les gays et les lesbiennes sont issus des
mêmes types de familles que les hétérosexuels ou les
bisexuels. Le désir pour les personnes du même sexe ou
pour des personnes plus âgées ou plus jeunes, l’attirance
envers les blonds ou les brunes, pour les intellectuels ou
les artistes ainsi que la préférence pour le type asiatique
ou méditerranéen pourrait s’expliquer de plusieurs manières
et dans le contexte de chaque histoire personnelle. Après
tout, « quelle preuve y a‑t‑il que l’hétérosexualité soit
moins complexe que l’homosexualité, moins le produit de

1. M. Plon et É. Roudinesco, Dictionnaire de la psychanalyse, Paris, Fayard,


1996 ; voir l’article sur l’homosexualité, p. 450.
2. « Le Transfert », vol. VIII du Séminaire, p. 42‑43. Sur l’homophobie
psychanalytique, voir l’article de D. Éribon, L’inconscient des psychanalystes
au miroir de l’homosexualité. Quelques notes en prévision d’une critique
des fondements normatifs de la psychanalyse, Revue de l’Université libre de
Bruxelles, numéro spécial sur la psychanalyse, 1999. Voir du même auteur :
Échapper à la psychanalyse, Paris, Léo Scheer, 2005.

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luttes dans la petite enfance et l’enfance pour maîtriser


les traumatismes, le conflit, la frustration et autres ? »1.
S’il peut paraître légitime de s’interroger sur ses propres
désirs ou de chercher à connaître les raisons conditionnant
nos préférences sexuelles, la problématisation d’un type de
désir au détriment de tous les autres présuppose que seules
peuvent être considérées comme « normales » les personnes
qui aiment celles du sexe opposé, ayant de surcroît la même
couleur de peau, le même âge, issues du même milieu social,
pratiquant la même religion et appartenant à une culture
commune. En réalité, ce présupposé n’a aucun ancrage
rationnel. Il se fonde sur un postulat arbitraire consistant
à croire en la supériorité des penchants hétérosexuels et en
la doxa ethnocentrique selon laquelle il vaut mieux rester
entre soi plutôt que de s’exposer aux différences, sexuelles,
culturelles, sociales, générationnelles et/ou politiques.
La recherche des causes de l’homosexualité constitue en
soi une forme d’homophobie 2 puisqu’elle se fonde sur le
préjugé qui suppose l’existence d’une sexualité normale,
achevée et complète, à savoir l’hétérosexualité mono‑
gamique en fonction de laquelle toutes les autres sexualités
doivent être interprétées et jugées. Partant de l’idée que
les diverses formes de sexualité entre adultes consentants
méritent le même respect, considérant par ailleurs que la
pluralité constitue une valeur des démocraties modernes,
la question n’est plus de savoir quelle est l’origine de
l’homo sexualité mais plutôt quelle est celle de l’homo‑
phobie. Or, ce n’est que très récemment que la psychana‑
lyse a timidement commencé à problématiser la violence
homophobe, alors que la question homosexuelle n’a jamais

1. R. Stoller, L’Imagination érotique, Paris, Puf, 1989, p. 135.


2. M. Dorais, « La recherche des causes de l’homosexualité : une science‑
fiction ? », in D. Welzer‑Lang, P. Dutey et M. Dorais (dir.), La Peur de
l’autre en soi. Du sexisme à l’homophobie, Montréal, VLB, 1994.

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été abandonnée. Toute classification ou hiérarchisation des


orientations sexuelles doit être considérée comme arbitraire
puisque dépourvue de fondement légitime. Il s’agit d’un
simple jugement moral, d’un préjugé et d’un refus du plu‑
ralisme des sexualités. Mais, comme le note D. Éribon :
« Cet inconscient homophobe est sans doute la chose du
monde la mieux partagée chez les psychanalystes, même
les plus ouverts cherchent à maintenir non seulement une
différence entre les sexualités, entre les orientations
sexuelles, mais une hiérarchie, où l’homosexualité se voit
toujours assigner une place inférieure et subordonnée 1. »
Récemment, lors du débat sur l’ouverture de la PMA
aux couples de femmes et aux femmes célibataires, c’est
encore par le biais de la psychanalyse que plusieurs per‑
sonnalités se sont opposées en France à l’égalité des droits.
Le vieux « sens commun homophobe » est réapparu sous
les habits rhétoriques de la psychanalyse : la « négation de
l’autre », le « refus de l’altérité », la « stagnation narcissique »
ou le « déni de la réalité de la castration » ont été invoqués
comme des causes possibles du désir homosexuel. Pourtant,
ces théories sont depuis longtemps fermement démenties
au sein même des disciplines psychomédicales, à tel point
qu’en 1974 l’American Psychiatric Association a rayé l’homo‑
sexualité de la liste des maladies mentales 2, décision confir‑
mée en 1992 par l’Organisation mondiale de la Santé.

1. D. Éribon, art. cité. Il est frappant de constater que l’Encyclopædia uni-


versalis confortait cette infériorisation puisqu’elle désignait l’homosexualité
comme une « perversion » ayant des incidences « essentiellement conser‑
vatrices » (t. 11, p. 621, 1994).
2. Le retrait de l’homosexualité du Diagnostic Statistical Manual (DSM)
en tant que trouble mental constitue la première étape dans la démédi‑
calisation des comportements homo‑érotiques. Mais ce n’est qu’en 1987
que le processus s’achèvera lorsque l’homosexualité ego‑dystonique (une
forme de nosologie qui permet de qualifier de pathologiques les tendances
homosexuelles de ceux ou celles qui les vivent mal) disparaît elle aussi
de la liste.

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Les thérapies de conversion sexuelle prônées par des


sectes évangéliques et censées « guérir » les personnes
LGBTQI+ constituent une forme renouvelée, d’une par‑
ticulière violence, de l’homophobie clinique. Il s’agit en
vérité de méthodes pseudo‑scientifiques condamnées par
les plus sérieuses sociétés savantes, comme l’Association
américaine de psychologie (APA) ou le Collège royal des
psychiatres en Grande‑Bretagne, en raison des dégâts
psychologiques qu’elles occasionnent pour les personnes
qui en sont victimes, allant jusqu’au suicide.

II. – L’homophobie anthropologique

Fondée sur une figure spécifique du darwinisme social,


l’homophobie anthropologique naît du recours à la théorie
de la dégénérescence des cultures afin d’expliquer l’inversion
sexuelle. Ainsi, le processus d’évolution psycho sexuel de
l’individu et celui de la civilisation sont en étroite relation.
En effet, Krafft‑Ebing affirmait que la société primitive
accepte des pratiques sexuelles que la civilisation considère
comme contraires à l’ordre moral et juridique. Au plaisir
sans freins des sauvages, la société victorienne (civilisation
considérée par l’auteur comme la plus avancée) oppose
l’ordre des relations sexuelles humaines fondées sur l’amour
hétérosexuel monogamique. Toute autre forme de sexua‑
lité, et en particulier l’homosexualité, est considérée consé‑
quemment comme une régression à un stade inférieur
de l’évolution et, en ce sens, un danger pour la civilisation
elle‑même.
L’anthropologisme moderne ne se fonde plus sur la
hiérarchie des sexualités et condamne même le discours
qui renvoie certaines pratiques sexuelles aux marges de
la civilisation. L’homosexualité doit non seulement être
tolérée, mais aussi reconnue, à condition qu’elle n’efface
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pas la division du masculin et du féminin, considérée


comme structurante de l’individu, du couple et de la
société. L’anthropologisme contemporain postule ainsi
la différence des sexes comme une donnée universelle et
fait de celle‑ci la clef de voûte du régime des sexualités.
En tant que revendication individuelle (et dans la mesure
où elle reste cantonnée à la privacy ou à une forme limitée
de reconnaissance), l’homosexualité peut être intégrée
sans aucun problème dans l’ordre de la différence des
sexes. En revanche, dès qu’elle dépasse la liberté indivi‑
duelle ou la reconnaissance limitée pour se placer au
même niveau politique et juridique que l’hétérosexualité,
l’homosexualité est alors perçue par l’idéologie anthropo‑
logiste comme une menace à la différenciation des sexes,
élément indispensable pour la structuration psychique de
l’individu et pour la survie de la civilisation. La revendication
homosexuelle risque ainsi de brouiller cette nécessaire
différenciation et de mettre en péril la survie même de
l’ordre hétérosexuel. De surcroît, « la banalisation du sexe,
tout comme le sexe exploit, le changement fréquent de
partenaires, le sexe en solitaire de la masturbation ou le
sexe indifférencié de l’homosexualité témoignent d’un
profond désenchantement et ne sont plus le signe d’origi‑
nalité : à travers toutes ces pratiques, l’individu ne débouche
que sur la solitude et sur la quête de son être introuvable 1 ».
Cette passion de désymbolisation est ainsi dénoncée
comme un glissement vers la déraison individuelle et la
folie sociale.
L’homophobie anthropologique ne se satisfait pas de
constater la différence anatomique des sexes. En faisant

1. T. Anatrella, Le Sexe oublié, Paris, Flammarion, 1990. Monsieur


Anatrella est aujourd’hui interdit de ministère, de confession, de toutes
activités thérapeutiques et de toutes interventions publiques en raison des
soupçons graves d’abus sexuels sur une quinzaine de patients : La Croix
du 4 juillet 2018.

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de cette donnée biologique un principe fondamental


auquel la société doit se soumettre – sous peine de
provoquer une catastrophe anthropologique majeure –,
les partisans de cette variante de l’hétérosexisme, en
prétendant fonder l’ordre social sur les bases des prin‑
cipes universaux et immuables, réactualisent la pensée
naturaliste. L’égalité des droits pour les gays et les
lesbiennes est considérée par conséquent comme une
menace pour l’essentielle division des sexes, et c’est au
nom de celle‑ci que les unions homosexuelles doivent
être laissées en marge du droit de la famille. Présentée
comme scientifique, cette doctrine représente une forme
particulièrement sournoise de militantisme anti‑
homosexuel dès lors que la différence des sexes devient
non seulement la justification de l’exclusion mais aussi
le critère en fonction duquel les gays et les lesbiennes
sont dénoncés en tant que responsables de la destruction
des principes fondamentaux de la civilisation.
Le fantasme consistant à croire que la reconnaissance
égalitaire du couple homosexuel mettrait en danger la
différence des sexes est alimenté par un double préjugé
hétéro sexiste : d’une part, que le désir sexuel pour les
personnes du même sexe implique nécessairement le refus
des individus du sexe opposé, et, d’autre part, que la véri‑
fication biologique de la dissemblance permet d’ériger
celle‑ci en principe politique. Or, l’absence d’attirance
érotique pour les personnes de l’autre sexe n’implique
nullement un refus ou une quelconque négation de l’alté‑
rité, à moins que l’autre ne soit réduit à sa pure dimension
sexuée. Quand bien même cette différence serait aisément
constatée, rien ne permettrait de faire de celle‑ci un critère
quelconque d’organisation sociale et politique.
Ce n’est pas de l’homosexualité mais bien de l’homo‑
phobie dont il faut se méfier. Loin de se préoccuper de
la préservation de la différence des sexes, les pays qui ont
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consacré l’égalité des droits pour les gays et les lesbiennes


sont également ceux qui ont garanti, bien avant la France,
l’égalité des femmes. En revanche, le discours mettant en
relief la divergence sexuelle est à l’origine de la légitima‑
tion des inégalités. De la même façon que la différence
des races ou celle des classes, la distinction des sexes a
permis d’organiser une distribution inéquitable des rôles
sociaux. L’organisation de la société en fonction unique‑
ment de deux sexes et le fait de voir « naturellement » en
chaque individu soit un homme, soit une femme, constitue
le support « objectif », « évident » et « anhistorique » de
l’assignation des statuts et des rôles en fonction du seul
critère sexuel. Le « consensus cognitif » 1 de la différence
de sexes opposé aux homosexuels afin de limiter l’étendue
de leurs revendications est le même qui a servi à rendre
naturelle et normale la subordination des femmes dans
l’ordre social.
Contrairement à cette « évidence anthropologique », la
différence des sexes ne constitue pas un attribut des indi‑
vidus mais une information construite et toujours accom‑
plie dans la relation à autrui. Comme l’illustrent C. West
et S. Fenstermaker, la dichotomie masculin/féminin est
bien plus qu’un rôle ou une caractéristique de l’individu :
c’est un mécanisme par lequel une situation sociale donnée
contribue à la reproduction de la structure sociale 2. De
telle sorte que la réaction anthropologique à l’égalité des
droits pour les gays et les lesbiennes contribue à la repro‑
duction de l’ordre social des sexualités, permettant encore
une fois de légitimer l’infériorisation des homosexuels et
des couples de même sexe.

1. Pour une analyse plus approfondie de la construction cognitive des


sexes, voir D. H. Zimmerman, Ethnomethodology, American Sociologist,
13 : 6‑15, 1978.
2. Doing Difference, Gender & Society, vol. 9, I, février 1995, 8‑37.

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III. – L’homophobie libérale

La vie privée ne peut pas être source de droits. Pour


le libéralisme, une chose est la garantie des libertés indi‑
viduelles, une autre l’octroi effectif de droits. Considérée
comme une manifestation intime, la sodomie fut dépé‑
nalisée en France immédiatement après la Révolution,
car le nouvel État s’abstenait d’interférer dans la sphère
privée. Mais en réalité la disparition du crime de sodomie
n’a pas empêché les juges de continuer à punir les actes
érotiques entre personnes du même sexe 1.
Une double idée organise le discours des libéraux sur
les homosexuels : d’une part, ils considèrent l’homosexua‑
lité comme un choix revêtant la même nature que celui
d’une opinion politique, une confession religieuse ou un
engagement intellectuel ; d’autre part, une telle option
relèverait exclusivement de la vie intime de l’individu. C’est
en fonction de ces présupposés que l’homophobie libérale
prône la tolérance vis‑à‑vis des homosexuels mais considère
que seule l’hétérosexualité mérite d’être reconnue sociale‑
ment et étant par conséquent l’unique comportement
sexuel susceptible d’être institutionnalisé. En revanche,
pour ce qui concerne les gays et les lesbiennes, l’État doit
simplement garantir le respect de leur vie privée au sens
étroit du terme, c’est‑à‑dire assurer le respect de la sphère
intime de l’individu, mais en aucun cas, au‑delà de cette
sphère, il ne peut être question de céder aux revendications
d’égalité. Fondée sur la dichotomie vie privée/vie publique,
l’homophobie libérale renvoie l’homosexualité à un choix
de vie privée, cercle intime dans lequel toute intervention
extérieure est condamnable (c’est pour cette raison que les
libéraux sont pour la dépénalisation de l’homosexualité)

1. Voir J. Danet, « Discours juridique et perversions sexuelles », op. cit.

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mais également à partir duquel toute revendication autre


que le respect de l’intimité est à proscrire. La tolérance
est le mot d’ordre de l’homophobie libérale, mais tolérer est
une chose, reconnaître en est une autre. Pour cette doc‑
trine, le passage de la tolérance des comportements intimes
à la reconnaissance des droits égaux, indépendamment de
l’orientation sexuelle des individus, est impossible. Forme
d’oppression spécifique, l’homophobie libérale enferme les
homosexuels dans le silence de la domesticité. Les dicho‑
tomies privé/public, dedans/dehors, intérieur/extérieur
organisent la hiérarchie des sexualités, réservant la place
visible à l’une et le secret à l’autre. La pudeur et la discrétion
doivent régir les actes homosexuels, toujours taciturnes,
alors que l’hétérosexualité s’affiche librement sans avoir à
rendre de comptes. Les pratiques homosexuelles et leurs
manifestations sont de l’ordre du privé, elles sont acceptées
à condition de rester circonscrites à cet espace. En revanche,
dès qu’elles prennent la forme hétérosexuelle, les mêmes
conduites deviennent de l’amour et se déploient librement
dans l’espace public : les hétérosexuels s’embrassent en
public, dansent ensemble en public, montrent publique‑
ment les photos de leurs partenaires, se promettent
publiquement amour éternel et ne font jamais de coming-out
hétérosexuel puisque l’espace public leur appartient. Mais
lorsqu’un gay ou une lesbienne osent entreprendre l’une
ou l’autre de ces manifestations ils sont immédiatement
considérés comme des militants ou des provocateurs.
Cette forme d’homophobie peut être considérée comme
libérale en ce sens qu’elle prétend garantir le respect de
l’intimité et de ses manifestations privées sans pour autant
établir une quelconque créance des individus homosexuels
vis‑à‑vis de la société. En effet, la liberté se différencie
du droit en ceci qu’elle n’implique aucun devoir en
contrepartie. Alors qu’il n’y a pas de droit sans obliga‑
tion, la liberté n’oblige à autre chose qu’au respect de sa
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manifestation. C’est ainsi que, pour l’idéologie libérale,


l’État doit simplement garantir l’exercice de la liberté
homosexuelle exclusivement dans les limites de l’intimité.
En revanche, s’agissant des individus hétérosexuels, leur
vie privée, notamment leur vie de couple et leur vie fami‑
liale, dépasse largement la sphère privée pour trouver une
reconnaissance et une protection spécifique dont l’État se
constitue lui‑même en premier débiteur à leur égard. Alors
que les couples hétérosexuels deviennent de véritables
créanciers des droits conjugaux, sociaux, patrimoniaux,
successoraux, extrapatrimoniaux, familiaux..., les unions
de même sexe sont invitées à demeurer dans la discrétion
de leur intimité.
En inventant le mythe du « choix de vie privée »,
l’homophobie libérale a trouvé la justification à sa logique
d’exclusion. Ainsi, si les homosexuel/les ne jouissent pas
de droits, c’est bien parce qu’ils se sont mis, de par le
choix de leurs pratiques sexuelles, volontairement en
dehors du contrat social et par conséquent du droit. Mal‑
gré son caractère contestable, à supposer le fait que les
homosexuels choisissent leur sexualité, rien ne permet
d’exclure dès lors que les hétérosexuels choisissent leur
hétérosexualité. Mais alors, pourquoi donc un choix
priverait‑il les uns des droits accordés aux autres, si ce
n’est parce qu’il est celui de l’homosexualité ? En effet,
soit personne ne choisit sa sexualité et l’État garantit les
mêmes droits à tous, soit tout le monde la choisit et une
telle option ne conditionne en rien l’exercice des droits.
Ce qui n’est pas acceptable, c’est la politique de deux
poids deux mesures prônée par l’homophobie libérale.
La notion de vie privée, brandie contre la reconnaissance
des unions de même sexe, est non seulement anachronique
mais partiale. Comme le note O. de Schutter, la vie pri‑
vée, en tant que simple garantie de la confidentialité de
certaines informations ou préservation d’une sphère intime
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entourant l’individu, doit être complétée par une dimen‑


sion consistant, au‑delà de cette sphère, à assurer « le droit
de chacun à rechercher, dans ses relations avec autrui, les
conditions de son plein et libre épanouissement » 1. Une
telle conception de la vie privée permettrait de sortir de
l’impasse dans laquelle la vulgate de la liberté sexuelle se
trouve enfermée. Le renvoi vers l’intimité prôné par l’idéo‑
logie libérale sous‑entend l’idée que dans l’homosexualité
il y a quelque chose de néfaste, nécessitant d’être caché.

IV. – L’homophobie décomplexée


des réseaux sociaux

Selon les associations de lutte contre l’homophobie


et d’après les principales études scientifiques, les violences
verbales à caractère homophobe sont très répandues
dans les réseaux sociaux. La protection de la liberté
d’expression garantie par le droit ne s’étend pas au dis‑
cours de haine. Internet est aujourd’hui le principal
théâtre d’expression de l’homophobie, notamment par
l’intermédiaire de Facebook et de Twitter. Celle‑ci peut
prendre diverses formes : insultes, diffamation, harcèle‑
ment, propos menaçants, appels au meurtre, etc. Caché
derrière l’écran de manière anonyme, l’homophobe se
croit à l’abri tant les sanctions demeurent difficiles à
appliquer. Cette haine n’a pas éclaté de manière soudaine
au cœur de notre société, elle est fabriquée et cultivée
par des discours d’intolérance envers les minorités
(raciales, sexuelles, religieuses...) dont Internet est
aujourd’hui une caisse de résonance. Outre l’outil pénal,
il s’agit de soutenir les initiatives de la société civile et

1. « Fonction de juger et nouveaux aspects de la vie privée : la notion de


pleine reconnaissance », in D. Borrillo, Homosexualités et droit, Paris, Puf,
2e éd., 1999, p. 64.

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d’autres acteurs concernés afin d’encourager une utilisa‑


tion responsable d’Internet, de lutter contre la cyber‑
intimidation, mais aussi d’aider les victimes à y faire face,
de donner aux individus les moyens d’élaborer un contre‑
discours et des messages alternatifs au discours de haine,
de mobiliser les réseaux et de former des alliances entre
les acteurs de la lutte contre les propos haineux en ligne
comme le propose le Conseil de l’Europe 1.

V. – L’homophobie « bureaucratique » :
le stalinisme

Si, pour le corps médical du début du siècle, l’explication


des dégénérescences sexuelles (parmi lesquelles l’homo‑
sexualité) se trouve du côté des classes populaires, pour les
porte‑parole politiques du mouvement ouvrier, elle résulte
du caractère décadent des sociétés capitalistes et bourgeoises.
Les idéologues du communisme n’échapperont pas à la
doxa homophobe 2. Dans une lettre du 22 juin 1869 adres‑
sée à K. Marx, F. Engels écrivait : « Les pédérastes se
mettent à se compter et ils découvrent qu’ils constituent
une puissance dans l’État. Il ne manque que l’organisation,
mais il apparaît d’après ceci qu’elle existe déjà en secret. Et
comme ils comptent déjà des hommes importants dans
tous les vieux partis, et même dans les nouveaux, de Rösing
à Scheweitzer. “Guerre aux cons, paix aux trous‑de‑cul”,
dira‑t‑on dorénavant. C’est encore une chance que nous

1. Résolution 2144 (2017), « Mettre fin à la cyberdiscrimination et aux


propos haineux en ligne ».
2. L’homophobie prérévolutionnaire de la Russie tsariste était davantage
violente. L’homosexualité masculine constituait un crime grave, l’article 995
du Code pénal de 1832 interdisait le muzhelozhstvo (sodomie entre hommes),
et ceux qui la pratiquaient étaient dépossédés des droits civiques et envoyés
en Sibérie pour quatre ou cinq ans. N. Miller, Out of the Past, Gay and
Lesbien History from 1869 to the Present, New York, Vintage, 1995, p. 201.

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soyons personnellement trop vieux pour avoir à craindre


de payer un tribut de notre corps à la victoire de ce parti.
Mais la jeune génération ! Soit dit en passant, il n’y a qu’en
Allemagne qu’un type pareil (Ulrichs) peut se manifester,
transformer la cochonnerie en théorie [...]. Malheureuse‑
ment il n’a pas encore le courage d’avouer ouvertement
qu’il en est [...]. Mais attend seulement que le nouveau
Code pénal de l’Allemagne du Nord reconnaisse les “droits
du cul” et il en sera tout autrement 1. »
Engels considère que l’émergence de l’homosexualité
dans la Grèce antique est le résultat de la désintégration
morale des hommes. Dans L’Origine de la famille, de la
propriété privée et de l’État, le philosophe allemand souligne
que « [...] l’avilissement des femmes eut sa revanche dans
celui des hommes et les avilit jusqu’à les faire tomber
dans la pratique répugnante de la pédérastie et se désho‑
norer eux‑mêmes en déshonorant leurs dieux par le mythe
de Ganymède » 2. Le peuple allemand est présenté comme
préservé des pratiques homosexuelles : « Dans leur migra‑
tion, note Engels, notamment vers le Sud‑Est, chez
les nomades des steppes qui bordent la mer Noire, les
Germains s’étaient profondément dépravés ; ils avaient
pris à ces peuples, en plus de leurs promesses équestres,
leurs sales vices contre nature [...] 3. »
Pour l’idéologie communiste de l’époque, l’homosexua‑
lité doit être traitée comme un phénomène politique
résultant de la décomposition morale propre au système
capitaliste. Dans une société « saine », dont le commu‑
nisme dans sa version staliniste est la manifestation la
plus achevée, de tels comportements disparaîtront tout

1. C. Courouve et R. Kozerawski, « Fragments » 2, choix de citation,


« Archives unisexuelles », 1981.
2. P. 140 de l’édition française de 1983, Éditions Sociales.
3. Ibid., p. 146.

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naturellement. L’ordre social se confondant avec l’ordre


moral, une fois ce premier restauré sur les bases du
communisme, une nouvelle morale individuelle exempte
d’homosexualité verra le jour. Alors que, dans sa première
édition, l’Encyclo pédie soviétique de 1930 considère que
l’homosexualité ne constitue pas un crime contre la mora‑
lité ni un acte contre nature, celle de 1953, imprégnée de
stalinisme, énonce que « l’homosexualité est un penchant
contre nature pour les personnes de son sexe ; se rencontre
chez les hommes et les femmes ; peut coexister avec une
vie sexuelle normale mais le plus souvent les penchants
normaux ont été évincés. Les savants bourgeois considèrent
l’homosexualité comme une manifestation psychophatho‑
logique pure, et ce sont les psychiatres et les médecins
légistes qui s’occupent principalement de l’homosexualité.
Ils estiment qu’il s’agit d’une anomalie congénitale, d’une
variante biologique [...]. Cette conception, qui nie le rôle
et l’importance de l’influence du milieu social, et ramène
la question à des facteurs biologiques, fut soumise à une
critique impitoyable de la part des savants soviétiques.
[...] Dans la société capitaliste, l’homosexualité est un
phénomène fréquent. Il suffit d’indiquer qu’il existe une
prostitution homosexuelle professionnelle. L’alcoolisme et
les impressions sexuelles de la petite enfance ont une
grande importance pour le développement de l’homo‑
sexualité. Son origine est liée aux conditions d’existence
sociale. Chez l’écrasante majorité des personnes se livrant
à l’homosexualité, ces dénaturations cessent dès que le
sujet se trouve placé dans un cadre social favorable.
L’exception est constituée par des personnalités psycho‑
pathes et des malades mentaux [...]. Dans la société sovié‑
tique, de saine moralité, l’homosexualité est réprimée en
tant que dépravation sexuelle et punie par la loi, sauf en
cas de désordre psychique. [...] Dans les pays bourgeois,
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l’homosexualité, signe de la décomposition morale des


classes dirigeantes, est en fait impunissable » 1.
La répression de l’homosexualité et les campagnes
homophobes ne furent pas tant le produit de la révolution
bolchevique que la conséquence de la prise du pouvoir
par Staline. En effet, le premier Code pénal révolution‑
naire de 1922, même après sa réforme de 1926, ne conte‑
nait aucune incrimination à l’égard des rapports
homosexuels à partir de l’âge de 16 ans. La politique
soviétique des années vingt s’éloigna de la condamnation
morale du marxisme traditionnel et considéra désormais
l’homosexualité comme une affection. Dans un ouvrage
de vulgarisation, La Vie sexuelle de la jeunesse contemporaine,
publié par le Commissariat pour la Santé publique
en 1923, l’homosexualité est désignée comme une forme
d’aliénation de l’attraction sexuelle normale ; c’est en vertu
de cela que l’on a cessé de la traiter comme un crime pour
la regarder dorénavant comme une souffrance. La même
année, le docteur G. Batkis, directeur de l’Institut d’hygiène
sociale de Moscou, publie La Révolution sexuelle en Russie,
ouvrage dans lequel il souligne : « En ce qui concerne
l’homosexualité, la sodomie ou divers autres actes sexuels,
qui sont considérés dans la législation européenne comme
des offenses contre la moralité publique, la législation
soviétique traite ces dernières exactement de la même
façon que les relations sexuelles dites naturelles... »
Cette relative tolérance disparaîtra avec la consolidation
politique de Staline. De nombreuses arrestations d’homo‑
sexuels auront lieu à la suite de la promulgation d’une loi
du 7 mars 1934 punissant de cinq ans de travaux forcés

1. Extrait de l’article « Homosexualité » paru dans la deuxième édition


de l’Encyclopédie soviétique, t. 12, 1952 (traduction de C. Courouve,
mai 1978). Pour une analyse plus approfondie, voir P. Besnard‑Rousseau,
« Parti communiste français, morale et sexualité », thèse de doctorat sous
la direction de Mme Kriegel, université Paris X, 1979.

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les rapports homosexuels consentis. À cette occasion,


M. Gorky écrira, dans les pages de la presse soviétique,
que la condamnation de l’homosexualité constitue une
victoire de l’humanisme prolétaire, car c’est elle qui produit
le fascisme. Par une triste ironie de l’Histoire, l’Allemagne
nazie mettait en place à la même époque un plan de
persécution et d’extermination des homosexuels en les
assimilant aux communistes 1.

VI. – L’homophobie à son paroxysme :


l’« holocauste gay »

« Un État qui veille jalousement à la conservation des


meilleurs éléments de sa race doit devenir un jour maître
de la terre. »2 Cette phrase du Führer résume parfaitement
la politique mise en place par l’Allemagne nazie. Max von
Grüber, spécialiste d’hygiène sexuelle, sollicitait que « les
hommes cherchent à améliorer la race humaine... »,
puisque, souligne l’expert nazi, « si nous réalisons un éle‑
vage sélectif aussi rigoureux dans le domaine humain, en
un temps limité, nous obtiendrons de loin tout ce qui a
existé jusqu’à présent, tant par la beauté de la race que par
la force et les qualités »3. La crise de dénatalité après la
défaite lors de la première guerre mondiale fut présentée
par les autorités du Reich comme le principal obstacle à
la réalisation de la politique nazie. Que ce soit au sein du
mariage ou en dehors, les membres de la race aryenne
devaient se reproduire pour assurer la suprématie allemande.

1. S. Karlinsky, « Russia’s Gay Litterature and Culture : The Impact of


the October Revolution », in Hidden from History, Reclaiming the Gay and
Lesbian Past, New York, Penguin Books, 1989.
2. A. Hitler, Mein Kampf (trad. franç. 1934), cité par J. Boisson, Le Triangle
rose, la déportation des homosexuels (1933-1945), Paris, Laffont, 1988, p. 31.
3. Hygiène de la vie sexuelle, Munich, 1927, cité dans ibid.

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Ainsi, Himmler ne cessera de proclamer combien il se


sentait heureux chaque fois que naissait un enfant, peu
importait la manière dont il avait été conçu 1. La repro‑
duction de la « bonne race » était devenue une obsession
d’État, et une loi de « prévention » prescrivait la stérilisa‑
tion de toutes les personnes estimées déficientes, de manière
à éviter qu’elles ne reproduisent de nouvelles anomalies.
La politique d’accroissement du peuple aryen et l’ex‑
pansion démographique de la nation allemande articulaient
la réponse nazie à la question homosexuelle. Il est évident
que, dans un tel contexte, celle‑ci était absolument incom‑
patible avec les objectifs officiels. En effet, la reproduction
de l’espèce ne relevait nullement de la sphère privée des
individus, elle constituait une véritable affaire d’État.
Ainsi, le fondement biologique du Volk devait être soi‑
gneusement préservé par l’autorité du Reich. Tout écart
sexuel fut désormais perçu comme un attentat contre la
principale valeur de l’État, à savoir la race. Le métissage 2
et l’homosexualité furent dès lors considérés comme les
principales causes du déclin biologique, le premier mettant
en danger la pureté raciale, la seconde sa croissance.
Le ministre Hans Frank considérait que l’homosexua‑
lité était « le contraire de ce qui devait être pour perpétuer
l’espèce 3 ». Dès 1930, les expérimentations médicales
pour « guérir » l’homosexualité ne cessent de se multiplier.
Si l’homosexuel était un aryen, il fallait le récupérer pour
l’entreprise procréatrice. Dans ce but, le docteur Vaernet
soumit 180 individus à un traitement hormonal, et, en
contrepartie de la fourniture de déportés‑cobayes dont il
disposait librement, le scientifique dut céder le brevet

1. J. Boisson, ibid., p. 45.


2. Une loi de septembre 1935 sur « la protection du sang allemand et de
l’honneur allemand » interdit les rapports sexuels entre juifs et non‑juifs.
3. Ibid., p. 51.

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d’invention du « traitement » supposé mettre un terme au


« désir anormal » 1. Afin de récupérer des « producteurs
d’enfants », les gays et les lesbiennes 2 aryen(ne)s furent éga‑
lement soumis à des « stages de réhabilitation ». Dans une
chronique terrifiante 3, Heinz Heger, survivant d’un camp
de concentration, raconte comment lui‑même et les autres
déportés homosexuels étaient obligés par les SS de s’accou‑
pler avec les prostituées. Toutefois, ces entreprises théra‑
peutiques ne produisirent pas les résultats espérés, et la
conséquence de ce constat d’échec fut aussi brutale que
la solution proposée : à défaut de soigner les homosexuels,
il fallait les châtrer pour les priver désormais de tout plaisir 4.
Un projet de loi prônant la castration des homosexuels avait
déjà été déposé en 1930 par celui qui deviendra plus tard
le ministre de l’Intérieur du Reich, le député Wilhelm Fiek 5.
L’horreur était inimaginable, en particulier pour ceux qui
avaient connu le Berlin d’autrefois, cosmopolite et gay 6.
À la fin du xixe siècle, deux revues homophiles s’affichaient
déjà dans les kiosques de la ville : Der Eigne et Sappho und

1. M. Burleigh et W. Wippermann, The Racial State : Germany 1933-1945,


New York, Cambridge University Press, 1991, p. 195‑196. F. Tamagne,
« La déportation des homosexuels durant la Seconde Guerre mondiale»,
Revue d’éthique et de théologie morale, vol. 2, no 239, 2006, p. 77‑104.
2. Sur la question spécifique de la persécution des lesbiennes, voir
C. Schoppmann, Days of Masquerade : Life Stories of Lesbians during the
Third Reich, New York, Columbia University Press, 1996.
3. Les Hommes au triangle rose. Journal d’un déporté homosexuel (1939-1945),
Persona (trad. franç. 1981).
4. Himmler propose lui‑même cette solution une fois son programme de
réhabilitation échoué. Dans une déclaration du 30 juin 1934, il s’exclame :
« Il faut abattre cette peste par la mort» (ibid., p. 177).
5. G. Mosse, Nationalism and Sexuality, Respectability and Abnormal Sexua-
lity in Modern Europe, New York, Howard Ferting, 1985, p. 158.
6. Avec une population de 2,5 millions d’habitants, Berlin comptait à la
fin du siècle 40 bars gays et 320 publications sur la question homo : voir
R. Norton, « One Day They Were Simply Gone », The Nazi Persecution of
Homosexuals, http://rictornorton.co.uk/nazi.htm

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Socrates, et, en 1897, M. Hirschfeld et M. Spohr créèrent


la première organisation pour les droits des gays, le Comité
scientifique humanitaire. Quelques années plus tard,
en 1919, Hirschfeld fonda l’Institut pour la science sexuelle
qui abritera en peu de temps la plus grande bibliothèque
sur la question gay. Le 6 mai 1933, l’Institut fut brutale‑
ment attaqué, 12 000 ouvrages et 35 000 photos concer‑
nant l’homosexualité furent brûlés. Hirschfeld qui était en
voyage à l’étranger ne rentrera plus en Allemagne ; déchu
de sa nationalité, il meurt en exil deux ans plus tard. La
même année, Hitler élimine Röhm et d’autres leaders de
la SA dans des circonstances mystérieuses 1. Une thèse
prétend que c’est à partir de l’assassinat de Röhm que
débute la persécution des homosexuels par le nazisme,
alors que régnait auparavant un climat de tolérance. La
principale étude sur la question 2 réfute vigoureusement
cette hypothèse en rappelant que le Parti national socialiste
s’était prononcé très tôt sur la question, déclarant dès 1928
que l’intérêt général prime sur l’intérêt individuel et que
« ceux qui prennent en considération l’amour entre hommes
ou entre femmes sont nos ennemis » 3.

1. Le 30 juin 1934, Ernst Röhm, homosexuel notoire, et 200 autres personnes


furent assassinés. Le lendemain, un communiqué du bureau de presse nazi
informait sur la situation : « [...] certains de ces chefs SS s’étaient offert des
“garçons de passe” [...]. Le Führer donna l’ordre d’exterminer sans égards cette
peste. Il ne permettra plus à l’avenir que des millions de gens honnêtes soient
importunés et compromis par des êtres anormalement constitués » (Boisson,
Le Triangle rose, la déportation des homosexuels [1933-1945], op. cit., p. 76).
2. Rüdiger Lautmann (éd.), Seminar : Gesellschaft und Homosexualität
(Frankfurt/Main, 1977), cité par E. Haeberle, « Swastika, Pink Triangle
and Yellow Star : The Destruction of Sexology and The Persecution of
Homosexuals in Nazi Germany », in Hidden from History : Reclaming the
Gay and lesbian Past (M. B. Duberman, M. Vicinus et G. Jr Chauncey,
éd.), Londres, Penguin Books, 1989.
3. E. Haeberle, « Swastika, Pink Triangle and Yellow Star », op. cit. Voir sur‑
tout l’excellent ouvrage de Gunter Grau et Claudia Shoppmann, Hidden Holo-
caust ? Gay and Lesbian Persecution in Germany 1933-1945, Routledge, 1995.

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Ce n’est qu’en 1935 que les peines contre l’homosexua‑


lité se durcissent. L’article 175 du Code pénal prévoit
désormais jusqu’à dix ans de prison, et même les manifes‑
tations affectives dépourvues d’un rapport sexuel seront
punies. Le simple soupçon d’homosexualité suffisait pour
condamner quelqu’un 1. Un an après la réforme du Code
pénal, Himmler fonde l’Office central du Reich pour combattre
l’homosexualité et l’avortement dont l’activité s’avère parti‑
culièrement efficace : si, au cours de l’année 1934, seule‑
ment 766 condamnations seront prononcées, elles
atteindront 4 000 après la création de l’Office, et en 1938
le nombre de gays jetés en prison s’élèvera à 8 000 2. Dans
un célèbre discours du 18 février 1937, Himmler affirmait
que « l’homosexualité fait échouer tout rendement [...]
elle détruit l’État dans ses fondements [...] », car seulement
« un peuple qui a beaucoup d’enfants peut prétendre à
l’hégémonie générale » 3. Autour de l’aptitude reproductive,
l’idéologie nazie organise la condamnation biologico‑
morale des comportements homosexuels. En effet, pour
Himmler toujours, « la destruction de l’État commence au
moment où intervient un principe érotique [...] un prin‑
cipe d’attrait de l’homme pour l’homme »4. Combattre ce
« fléau» devient alors une obligation capitale de la nation
et un geste de survie. « Nous devons comprendre, ajoute
le dignitaire nazi, que si ce vice continue à se répandre en
Allemagne sans que nous puissions le combattre, ce sera
la fin de l’Allemagne, la fin du monde germanique. » Il
conclut : « Dire que nous nous conduisons comme des

1. J. Werres, « Les homosexuels en Allemagne », in Les Minorités sexuelles,


Belgique, Gembloux, 1973.
2. M. Burleigh et Wolfgang Wippermann, The Racial State : Germany
1933-1945, New York, Cambridge University Press, 1991, p. 192.
3. La totalité de la conférence se trouve dans les annexes de l’ouvrage
de J. Boisson.
4. Ibid., p. 219.

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animaux serait insulter les animaux. Une vie sexuelle nor‑


male constitue donc un problème pour tous les peuples. »
Dans un éditorial du 4 mars 1937, l’hebdomadaire SS
Das Schwarze Korps dénonce l’existence de deux millions
d’homosexuels et prône vivement leur extermination.
Toutefois, les criminels nazis n’avaient pas attendu cette
proposition pour engager la persécution des gays et des
lesbiennes. Dès 1936 ils furent envoyés en masse dans les
camps de concentration auxquels très peu survécurent. Si
l’on estime à 15 000 le nombre d’homosexuels victimes
des camps, selon F. Rector il semble raisonnable de consi‑
dérer qu’au moins 500 000 homosexuels ont trouvé la
mort dans les prisons, les exécutions sommaires, par sui‑
cide ou lors de traitements expérimentaux 1.
Dans un récit accablant, H. Heger rappelle le sort des
homosexuels qui ont terminé leur existence dans les car‑
rières de Sachsenthausen ou dans le camp de Flossenbürg.
Le témoignage de P. Seel montre également à quel point la
haine contre les homosexuels a pu grandir au point
d’atteindre des dimensions terrifiantes 2. « Parmi les mil‑
lions d’hommes et de femmes que Hitler avait décidé
d’éliminer en fonction de critères racistes, il y a eu des
centaines de milliers d’hommes persécutés et torturés à
mort, uniquement parce qu’ils aimaient des gens du même
sexe qu’eux. » 3 Les personnes qui portaient le triangle rose 4
dans les camps de concentration n’ont été reconnues offi‑
ciellement comme victimes du nazisme que très récemment

1. F. Rector, The Nazi Extermination of Homosexuals, New York, Stein


and Day, 1981.
2. Moi, Pierre Seel déporté homosexuel, Paris, Calmann‑Lévy, 1994.
3. Heinz Heger, Les Hommes au triangle rose, op. cit., p. 159‑160.
4. Chaque victime avait sa couleur, le rose pour les homosexuels hommes,
le jaune pour les juifs, le rouge pour les politiques, le noir pour les asociaux
et les lesbiennes, le mauve pour les témoins de Jéhovah, le bleu pour les
immigrés et le brun pour les Tziganes.

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et l’Allemagne n’a ouvert qu’en 2017 la voie de la réha‑


bilitation et de l’indemnisation des condamnés pour homo‑
sexualité sur la base d’un texte nazi resté en vigueur
longtemps après la Seconde Guerre mondiale. En effet,
la base légale de leur persécution, l’article 175 du Code
pénal, est demeurée la même jusqu’en 1969.
Alors que toutes les autres victimes bénéficièrent à la
fin de la guerre de la possibilité de demander une
sorte d’asile au gouvernement des États‑Unis, cela a été
expressément refusé aux homosexuels en raison de leur
« maladie » 1.
Ces raisons expliquent le silence auquel les victimes
furent soumises.

1. F. Rector, The Nazi Extermination of Homosexuals, op. cit., p. 110. Pour


ceux et celles qui avaient obtenu un droit de séjour aux États‑Unis, si par
la suite l’on découvrait leur homosexualité ils pouvaient se faire expul‑
ser, situation confirmée par la Cour suprême en 1967 ; voir E. Haeberle,
« Swastika, Pink Triangle and Yellow Star», op. cit., p. 378‑379.
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CHAPITRE IV

Les causes de l’homophobie

En tant que phénomène psychologique et social,


l’homophobie trouve ses racines dans les relations complexes
établies entre une structure psychique de type autoritaire
et une organisation sociale qui place l’hétérosexualité mono‑
gamique comme idéal sexuel et affectif. C’est l’interaction
du psychologique et du social qu’il faut interroger pour
mieux comprendre les éléments constants qui facilitent,
encouragent ou banalisent l’homophobie. Si, en chacun de
nous, il y a un homophobe qui s’ignore, c’est parce que
l’homophobie semble nécessaire à la constitution de l’iden‑
tité de chaque individu. Elle est tellement enracinée dans
l’éducation que, pour s’en défaire, un véritable exercice de
déconstruction de nos catégories cognitives s’impose. En
dépit de leur relation étroite, l’homophobie individuelle
(rejet) et l’homophobie sociale (suprématie hétérosexuelle)
peuvent fonctionner distinctement et exister de façon auto‑
nome. Ainsi, on peut n’éprouver aucun sentiment de rejet
vis‑à‑vis des homosexuel/les (voire les apprécier) et consi‑
dérer pourtant qu’ils ne méritent pas d’être traités de façon
égalitaire. Il en va de même pour la misogynie : combien
d’hommes désirent et aiment les femmes, sans que cela ne
les empêche de les traiter comme des objets ?
Une forme d’homophobie est possible en dehors de l’hos‑
tilité manifeste vis‑à‑vis des homosexuels ; autrement dit,
on peut être objectivement homophobe tout en se considé‑
rant soi‑même comme ami des gays et des lesbiennes : pour
exister, l’hétérosexisme n’a nullement besoin de l’hostilité
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irrationnelle ou de la haine envers les « pédés », il lui suffit


de justifier intellectuellement cette différence qui place
l’homosexualité dans un rang inférieur. Lorsque l’on fait appel
à la différence, celle‑ci n’est jamais invoquée en faveur des
gays et des lesbiennes. Nul ne pense à pointer la spécificité
homosexuelle pour donner davantage de droits aux gays ou
pour instaurer une discrimination positive en leur faveur.
Les données historiques et idéologiques décrites dans les
chapitres précédents délimitent l’environnement dans lequel
nos images sur l’homosexualité ont été construites. Au‑
delà, il existe d’autres éléments d’explication qui peuvent
nous permettre de mieux cerner l’hostilité envers les gays
et les lesbiennes. L’idéologie différentialiste, en prônant
la division des sexes et en radicalisant la diversité des
genres, fait du refus (ou de la ségrégation) des homosexuels
un élément central capable, de surcroît, de garantir l’équi‑
libre individuel et la cohésion sociale.

I. – L’homophobie comme élément constitutif


de l’identité masculine

Dans le premier chapitre il a été mis en évidence comment


l’homophobie générale s’attaque non seulement aux gays et
aux lesbiennes, mais également à tout individu qui ne se
conforme pas aux rôles soi‑disant déterminés par le sexe
biologique. La logique binaire qui structure la construction
de l’identité sexuelle fonctionne par antagonisme. Ainsi, un
homme est l’opposé d’une femme, et un hétéro, l’opposé
d’un homo. Dans une société androcentrique comme la nôtre,
ce sont spécialement les valeurs masculines qui sont cultivées,
et leur « trahison » ne peut que déclencher les condamnations
les plus sévères. Le comble du manque de virilité, c’est donc
de se rapprocher de la féminité, « de se déguiser en drag‑
queen », « de jouer les chochottes », « de se maquiller pour
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sortir en boîte » ou « de parler avec une petite voix aiguë et


en zozotant, bonzour‑bonzour » 1.
Une étude effectuée auprès d’une population hétéro‑
sexuelle masculine par une équipe de psychiatres montre
l’étroite relation existant entre l’homophobie et l’impos‑
sibilité d’établir des rapports d’intimité entre personnes
du genre masculin. Plusieurs enquêtes témoignent la
grande difficulté des hommes à exprimer leur intimité.
Par rapport aux femmes, et malgré le fait qu’ils ont plus
facilement des amitiés du même sexe, les hommes
éprouvent un embarras particulier à manifester leurs sen‑
timents dans les rapports amicaux.
Cette barrière à l’intimité semble trouver son origine
dans la socialisation masculine. La compétition, la forte
appréhension envers la vulnérabilité, le contrôle des senti‑
ments et l’homophobie constituent les éléments qui
modèlent la façon d’être un homme. D’après Tognoli, la
haine des homosexuels apparaît comme le plus puissant de
ces éléments dans l’(auto)construction de la masculinité 2.
Sur la base de 24 études empiriques qui montraient une
plus grande tolérance des femmes et, corrélativement,
une hostilité plus marquée des hommes hétérosexuels à
l’égard des gays 3, la peur d’être considéré comme « pédé »
constitue une force majeure dans la composition du rôle
masculin traditionnel. Selon le processus de socialisation
masculine, l’apprentissage du rôle s’effectue en fonction de
l’opposition constante à la féminité. Comme le note
É. Badinter : « La virilité n’est pas donnée d’emblée, elle
doit être construite, disons fabriquée. L’homme est donc

1. D’après l’enquête de P. Duret publiée aux Puf, Les Jeunes et l’Identité


masculine, 1999, p. 52.
2. « Male Friendship and Intimacy across the Life Span », Family Relations,
29, 1980, p. 273‑279.
3. M. E. Kite, «Sex Differences in Attitudes toward Homosexuals :
A Meta‑analytic Review », Journal of Homosexuality, vol. 10, 1984, p. 69‑81.

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une sorte d’artefact, et comme tel il court toujours le risque


d’être pris en défaut. » La défaillance la plus grave de la
machinerie virile, c’est la production d’un pédé. Être un
homme signifie être rude (même grossier), compétitif, tapa‑
geur ; être un homme implique de mépriser les femmes et
détester les homosexuels. Le caractère le plus évident de
la masculinité demeure l’hétérosexualité : « Après la disso‑
ciation de la mère (je ne suis pas son bébé), la dissociation
radicale avec le sexe féminin (je ne suis pas une fille), le
garçon doit (se) prouver qu’il n’est pas homosexuel, donc
qu’il ne souhaite pas désirer d’autres hommes ni en être
désiré. » 1 Renforcer l’homophobie est donc un mécanisme
essentiel du caractère masculin, car elle permet de refouler
la peur secrète du désir homosexuel. Pour un homme
hétérosexuel, se confronter à un homme efféminé éveille
l’angoisse des caractères féminins de sa propre personnalité.
D’autant plus que celle‑ci a dû se bâtir en s’opposant à la
sensibilité, à la passivité, à la vulnérabilité et à la douceur,
en tant qu’attributs du « sexe faible ». En ce sens, beaucoup
d’hommes qui assument un rôle actif dans la relation
sexuelle avec d’autres hommes ne se considèrent pas comme
homosexuels. C’est en réalité la passivité et non le sexe du
partenaire qui détermine pour eux l’appartenance au genre
masculin. Être pénétré apparaît ainsi comme le propre du
sexe féminin. C’est cette passivité, vécue comme une fémi‑
nisation, qui est susceptible de rendre le sujet effectivement
homosexuel. En revanche, si l’on adopte le rôle actif, on
ne trahit pas son genre et, par conséquent, on ne risque
pas de devenir « pédé ». Cependant, il ne suffit pas d’être
actif, il faut encore que cette pénétration ne soit pas accom‑
pagnée d’affection, puisque cela pourrait mettre en danger

1. É. Badinter, XY de l’identité masculine, Paris, Odile Jacob, 1992, p. 149.


D. Welzer‑Lang et Ch. Zaouche Gaudron, Masculinités : état des lieux,
Toulouse, Érès, 2011.

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l’image de sa propre masculinité. Voici donc comment, par


un effet de dénégation, plusieurs hommes, tout en ayant
des rapports homosexuels réguliers, peuvent refuser toute
identité gay et ressentir de la haine homophobe. Cette
haine sert ici à la restructuration d’une masculinité fragile,
nécessitant constamment de s’affirmer par le mépris de
l’autre‑non‑viril : la « tapette » et la femme.
Sexisme et homophobie apparaissent donc bien comme
les deux faces d’un même phénomène social. L’homo‑
phobie, et en particulier l’homophobie au masculin, remplit
la fonction de « gendarme du genre » en réprimant tout
comportement, tout geste ou tout désir qui déborde les
frontières « imperméables » des sexes. Selon Ch. Gentaz :
« L’homophobie, en raison de sa fonction sociopsychique,
préserve, tel un condom, les hétérosexuels de la féminité
en empêchant toute forme d’intrusion masculine extérieure :
c’est une douanière du genre masculin. Nous pourrions
dès lors supposer que l’homophobie est constitutive de la
psychogenèse de tout individu masculin. » 1

II. – L’homophobie,
gardienne du différentialisme sexuel

La croyance sociale en l’existence exclusive de deux sexes,


associée à l’attribution corrélative et logique à chacun des
individus d’une nature essentiellement masculine ou féminine,
permet la reproduction d’un ordre sexuel présenté comme
objectif et factuel 2. Il ne s’agit nullement ici de remettre en
question les données physiologiques concernant l’existence
de mâles et de femelles chez les mammifères humains ; il ne

1. « L’homophobie masculine : préservatif psychique de la virilité ? », in


Welzer‑Lang, Dutey et Dorais, La Peur de l’autre en soi, op. cit., p. 219.
2. Voir N.‑C. Mathieu, « Masculinité, féminité », Questions féministes,
no 1, novembre 1977, p. 51‑68.

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s’agit pas non plus de nier les différences physiques entre les
sexes. Néanmoins il existe une autre façon d’aborder la ques‑
tion, précisément en se méfiant de cette évidence « naturelle ».
Les doutes s’opposant à cette certitude s’adressent à la
manière dont la dichotomie masculin/féminin, considérée
comme butoir de la pensée, organise une conscience de soi
et un rapport au monde tout à fait particuliers.
Il convient dès lors de s’interroger sur la pertinence de
cette donnée physiologique dans l’élaboration de la loi.
L’opinion sur la différence des sexes se fonde sur l’idée
que la nature biologique des êtres détermine une forme
spécifique d’attribution sociale, de telle sorte que la posses‑
sion des organes génitaux masculins ou féminins légitimerait
un traitement juridique différencié. La femme est de ce fait
définie comme radicalement distincte de l’homme et pensée
au travers de sa fonction reproductrice. Si l’équivalence des
organes de l’un et de l’autre sexe est fréquemment invoquée,
c’est comme la preuve d’une complémentarité, voire d’une
subordination. Cette étrange opération intellectuelle permet
d’ordonner un dispositif de rôles et de statuts au sein duquel
les individus s’inséreraient naturellement. L’être biologique
se décline ainsi en homme ou femme avec la même natu‑
ralité que la nuit suit le jour, ou que les saisons se succèdent.
En conséquence, c’est tout naturellement qu’on subit le
destin de la nature (mâle/femelle) et qu’on assume sa voca‑
tion anthropologique masculine ou féminine. La pensée
différentialiste tente ainsi d’enraciner la différence des sexes
soit dans le biologique, soit dans le culturel : les femmes,
de par leur capacité maternelle, seraient plus altruistes, plus
douces et moins ambitieuses que les hommes ; elles feraient
preuve d’une plus grande sensibilité et seraient davantage
attentives à l’autre. Les hommes, de nature plus agressive,
seraient mieux dotés pour la vie extérieure, le commerce et
la politique. Ce sont autant d’idées reçues qui articulent la
doxa. Pourtant le masculin et le féminin ne sont pas tant
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des attributions individuelles que quelque chose qui se


construit dans le rapport aux autres. Loin de représenter
des catégories naturelles ou universelles, le masculin et le
féminin sont le résultat d’une forme spécifique de sociali‑
sation 1. La distinction des sexes constitue un mécanisme
politique d’action et de reproduction sociale qui permet la
légitimation tacite des inégalités. Présentée comme anthro‑
pologiquement inévitable, cette différence structure notre
conception normative sur les propriétés des êtres « néces‑
sairement » sexués. Nous sommes en quelque sorte piégés
par un système culturel qui nous pousse vers une adhésion
aveugle à une logique binaire en matière de genre et de
sexualité : on est homme ou femme, homo ou hétéro, et
lorsque l’on est homme on doit être masculin et se sentir
attiré par les femmes féminines et vice versa.
L’alternative pour penser la différence des sexes consiste
à l’envisager non comme une réalité biologique mais au
contraire comme une élaboration politique ou, pour prendre
une expression de Foucault, comme un dispositif, c’est‑à‑dire
« un ensemble hétérogène de discours, d’institutions, de
pratiques et de procédures, un ensemble traversé de rapports
de pouvoir, dans lequel des individus et des collectivités
sont constitués à la fois en objets, sur lesquels on intervient,
et en sujets, qui se pensent en relation avec les catégories
du dispositif ». Sous cet angle, la division des sexes, loin
de constituer une donnée naturelle, représente une entreprise
politique d’assujettissement des individus. La façon par
laquelle nous nous représentons le « modèle de deux sexes »
est une invention récente, comme le montre T. Laqueur :
« Depuis le xviiie siècle l’idée dominante, mais aucunement
universelle, avait été qu’il y avait deux sexes opposés, stables,

1. M. Ferrand, « Rapports sociaux de sexe : effets et questions épistémo‑


logiques », in Crise de la société féministe et changement, Groupe d’études fémi‑
nistes de l’Université de Paris VII, Revue d’en face, édition tierce, mars 1991.

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incommensurables et que la vie politique, économique et


culturelle des hommes et des femmes, leurs rôles en tant
que genres, sont d’une manière ou d’une autre fondés sur
ces “faits”. La biologie – le corps stable, anhistorique,
sexué – est comprise comme le fondement épistémique des
affirmations normatives relatives à l’ordre social 1. »
Si la revendication du droit au mariage et à la filiation
par les gays et les lesbiennes a soulevé tant de réactions
négatives, c’est parce qu’elle mettait en question la dicho‑
tomie masculin/féminin, support de l’ordre sexuel actuel.
Les catégories « homme » et « femme » continuent à être
opérationnelles en droit et justifient encore un traitement
inégal pour les uns et les autres. En ce sens, la défense de
l’ordre sexuel de la différence des sexes (mâle/femelle) pré‑
suppose également le maintien de la différence des sexua‑
lités (homo/hétéro). En revanche, si la différence des sexes
cessait d’être un élément pertinent dans la qualification du
sujet de droit, si le fait d’être un homme ou une femme
n’affectait plus l’exercice des droits, y compris dans le
domaine du mariage et de la filiation, la revendication des
gays et des lesbiennes pourrait s’inscrire paisiblement dans
le processus d’abstraction du sujet de droit. C’est pourquoi
l’égalité des sexualités est perçue comme une entreprise
subversive pouvant menacer l’ordre établi des sexes.
La préservation du dispositif politique de la distinction
des sexes implique également la conservation de la diffé‑
rence des sexualités. La croyance en une « nature » féminine
et en une « nature » masculine, dissemblables et complé‑
mentaires, est à l’origine d’une opinion répandue, selon
laquelle seules les relations hétérosexuelles sont à même
d’accomplir la véritable rencontre des êtres qui, par leur
différence sexuée, auraient vocation à se compléter. Dans

1. T. Laqueur, La Fabrique du sexe. Essai sur le corps et le genre en Occident,


trad. M. Gautier, Paris, Gallimard, 1992, p. 19‑20.

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cette logique, les unions homosexuelles sont acceptées sous


condition qu’elles ne viennent pas mettre en danger, par
un « égalitarisme effréné », la dimension modélique du
couple hétérosexuel en tant que lieu symbolique au sein
duquel la différence des sexes – en tant que valeur politique
et culturelle – s’accomplit. La ségrégation des couples
apparaît ainsi comme une nécessité anthropologique afin
de préserver cette différence. Comme la vieille doctrine de
la Cour suprême des États‑Unis, « separate but equal »,
qui servait à justifier le régime d’apartheid à l’égard des
Noirs 1, l’homophobie différentialiste prétend éloigner
les homosexuels du droit commun afin de sauvegarder la
suprématie normative de l’hétérosexualité.

III. – L’homophobie et le fantasme


de la désintégration psychique et sociale

Si l’homosexualité éveille encore tant de réactions d’hos‑


tilité, c’est parce qu’elle est perçue comme une étape sup‑
plémentaire du processus de décadence psychologique et
morale dans lequel sombreraient les sociétés contempo‑
raines qui, confondant la liberté avec un narcissisme
égoïste, se trouveraient instrumentalisées par un indivi‑
dualisme effréné. Pareille entreprise individualiste serait à
l’origine de la légalisation de la contraception, de l’avor‑
tement et de la banalisation du multipartenariat, présentés
comme des pratiques nuisibles pour l’intégrité du tissu
social. Toutefois, dans cette évolution, l’homosexualité
représente l’étape la plus achevée de la désintégration civi‑
lisationnelle. À la façon des anthropologues de la fin du
xixe siècle, qui n’hésitaient pas à assimiler l’homosexualité
à des pratiques sauvages, les idéologues modernes voient

1. Cf. Plessy v. Ferguson, 163 US 537 (1896).

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dans le désir pour les personnes de même sexe le signe


d’une adolescence affective imprégnée de narcissisme. C’est
pourquoi les « sexualités contemporaines » et tout parti‑
culièrement l’homosexualité sont dénoncées comme étant
orientées exclusivement vers la réalisation égoïste de l’indi‑
vidu en excluant sa dimension relationnelle 1. C’est pour cela
que l’hétérosexualité est envisagée comme la seule capable
d’associer plaisir individuel et cohésion sociale, en ce sens
qu’elle sert les fins de l’espèce : « Transmettre la vie est
aussi un acte social et pas uniquement une gratification
narcissique donnant le sentiment d’être libéré de l’impuis‑
sance 2. » Aussi, toute sexualité dissociée de la reproduction
apparaît comme suspecte, car elle fait passer la survie de
l’espèce après celle de l’individu.
La répression de l’homosexualité est justifiée dans
cette idéologie comme une sorte de « légitime défense »
sociale. D’après le prêtre‑psychanalyste T. Anatrella :
« Lorsque la tendance homosexuelle n’a pas été précoce‑
ment érotisée, elle se transforme en sentiments sociaux :
à partir d’elle, la relation sociale se construit. C’est cette
tendance, poussant au rapprochement avec “le même”, qui
permet l’établissement du lien social, du consensus, bref
d’une sociabilité [...] 3. » « L’économie de l’homosexualité »,
pour ne pas dire sa répression, est à la base même de la
socialisation. Légitimer l’homosexualité revient à mettre
en danger la société. L’amour de soi et la sexualité primi‑
tive attribués au désir homosexuel doivent être maintenus
à l’écart, sous peine d’entraîner la société dans une désin‑
tégration culturelle. Ce raisonnement se fonde sur une
théorie de la défense de la société (hétérosexuelle), théorie
à partir de laquelle, dès lors que l’individu met en péril

1. T. Anatrella, Le Sexe oublié, Paris, Flammarion, 1990, p. 131.


2. Ibid., p. 134.
3. Ibid., p. 211.

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l’ordre anthropologique (hétérosexuel), c’est ce dernier qui


doit nécessairement prévaloir.
Si le renforcement de la différence des sexes et l’encou‑
ragement à l’hétérosexualité sont des impératifs majeurs
pour le bon déroulement du processus civilisationnel,
l’infériorisation et la stigmatisation de l’homosexualité
apparaissent comme les conséquences logiques du devoir
moral qu’est la défense de la survie communautaire. Par cette
dialectique consistant à établir une opposition entre intérêt
individuel et bien commun, il suffit de déterminer arbitrai‑
rement ce qui est de l’ordre du deuxième pour conclure que
le premier est nécessairement subordonné à celui‑ci. En cas
de contradiction, la survie de l’un peut justifier la disparition de
l’autre. Or, au‑delà de l’immoralité d’un tel raisonnement,
rien ne permet de considérer l’homosexualité comme un
comportement nuisible pour la société. Cependant, afin de
justifier l’exclusion, c’est sans hésitation que l’incapacité
reproductive des couples homosexuels est mise en avant.
Mais alors, si la reproduction qualifie l’intérêt social d’une
sexualité (hétéro) au détriment d’une autre (homo), pourquoi
ne pas obliger les célibataires hétéros à se marier, et les
couples mariés à se reproduire ? Pourquoi ne pas contraindre
les stériles à se soigner ou à adopter des enfants ? Et enfin,
pourquoi continuer à autoriser la contraception ou l’inter‑
ruption volontaire de grossesse ? C’est à se demander si,
derrière l’argument de la reproduction, ne se cacherait pas
une certaine hostilité anti‑homosexuel.
Il a également été dit que les gays et les lesbiennes se
trouveraient dans l’impossibilité de reconnaître l’autre,
puisque, pour la vulgate psychanalytique, leur structure
psychique les empêcherait de reconnaître la différence des
sexes et par conséquent l’altérité. Or, le présupposé selon
lequel l’altérité est nécessairement l’opposé sexuel semble
non seulement faux mais aussi, et surtout, idéologiquement
dangereux. L’autre est aimé en tant que tel, de sorte que
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:
L'homophobie !

" 86-106 Chapitre IV. Les causes de l'homophobie #


97 à 106 Zoom automatique

le limiter à sa dimension anatomique constitue une forme


de matérialisme réductionniste. De surcroît, l’hétérosexua‑
lité n’a jamais été une garantie de considération et de res‑
pect d’autrui. Les femmes, bien que représentant le « sexe
opposé » des hommes, peuvent témoigner de l’oppression
dont elles ont été et demeurent victimes de la part des
hétérosexuels, censés pourtant posséder toutes les qualités
psychologiques nécessaires pour reconnaître l’altérité...
Le fantasme de la désintégration culturelle, conséquence
présumée de la reconnaissance sociale de l’homosexualité,
provient au fond de la crainte d’une fin de la continuité
généalogique. La seule évocation des unions de même sexe
provoque chez certains une anxiété qui n’est autre que
l’angoisse de mort et se manifeste sous la forme d’une
hostilité vis‑à‑vis des homosexuels, dès lors jugés coupables
du risque imaginaire de disparition de l’espèce. C’est cette
dimension fantasmatique qu’instaure et alimente l’homo‑
phobie. Or, rien ne nous permet de penser sérieusement
que les homosexuels mettraient en péril la survie de l’espèce.
Ils existent depuis toujours, et cela n’a pas empêché la popu‑
lation (voire la surpopulation). Qui, vu l’état actuel des
techniques de procréation, peut encore supposer que la
reproduction de l’espèce dépend du seul coït hétérosexuel ?

IV. – La personnalité homophobe

L’interprétation restrictive de l’homophobie comme


crainte irrationnelle de type pathologique a été largement
critiquée, car elle ne rend compte que très partiellement du
phénomène analysé. C’est pourquoi nous avons préféré nous
consacrer davantage à l’homophobie comme manifestation
culturelle et sociale comparable au racisme ou à l’antisémi‑
tisme. Il nous semble néanmoins que les aspects purement
psychologiques de la question méritent d’être abordés afin
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:
L'homophobie !

" 86-106 Chapitre IV. Les causes de l'homophobie #


98 à 106 Zoom automatique

de mieux comprendre les effets de l’interaction entre une


socialisation hétérosexiste et une intégration accentuée des
normes culturelles hostiles aux gays et aux lesbiennes.
Les réactions les plus violentes de type phobique pro‑
viennent en général des personnes qui luttent contre leurs
propres désirs homosexuels. En ce sens, une explication de
la dynamique psychologique a pu être avancée en indiquant
notamment que la violence irrationnelle contre les gays est
le résultat de la projection d’un sentiment insupportable
d’identification inconsciente avec l’homosexualité, de telle
sorte que l’homosexuel mettrait l’homophobe face à sa
propre homosexualité ressentie comme intolérable. La
violence contre les homosexuels n’est autre que la mani‑
festation de la haine de soi‑même ou, à mieux dire, contre
la partie de soi homosexuelle que l’on voudrait effacer.
L’homophobie serait un dysfonctionnement psychologique,
fruit d’un conflit mal résolu pendant l’enfance et provoquant
une projection inconsciente contre les personnes supposées
homosexuelles. Ce mécanisme de défense permettrait de
réduire l’angoisse intérieure de s’imaginer soi‑même en train
de désirer un individu du même sexe 1. Présente uniquement
chez les hommes, selon Bersani, cette disposition irration‑
nelle à l’homophobie « pourrait être l’expression haineuse
d’un fantasme plus ou moins déguisé de participation,
principalement sous forme de pénétration anale, à l’expé‑
rience imaginaire terrifiante de la sexualité féminine » 2. Entre
les hommes hétérosexuels, un élément considéré également
comme favorisant l’homophobie semble être la jalousie
inconsciente envers les gays, perçus comme débarrassés de
la contrainte de l’idéal masculin et comme bénéficiant d’une

1. C. Sussal, « A Kleinian Analysis of Homophobia », Smith College Studies


in Social Work, 68 (2), March 1998, p. 203‑214.
2. L. Bersani, Homos, repenser l’identité (traduit de l’anglais par
Ch. Marouby), Paris, Odile Jacob, 1998, p. 99‑100.

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plus grande liberté sexuelle. Mais, dans l’impossibilité cultu‑


relle de pouvoir réaliser cette envie, elle se transforme en
hostilité envers les êtres enviés.
De nombreuses études psychologiques ont pu démon‑
trer que certains facteurs tels que l’âge, le sexe, le niveau
d’études, le milieu social, ainsi que l’appartenance reli‑
gieuse ou politique constituent des variables pour la
compréhension du problème. Ainsi, les hommes manifestent
plus facilement que les femmes leur antipathie vis‑à‑vis
des gays 1, et les personnes ayant une image classique des
rôles sexuels (féminin/masculin) se montrent davantage
hostiles aux homosexuel/les 2. Les hommes conservateurs
considèrent plus facilement les gays comme des individus
qui rejettent leur genre et, de ce fait, mettent en danger
la norme hétérosexuelle, la masculinité et les privilèges
qui s’y attachent 3. En refusant les gays, beaucoup d’hommes
hétérosexuels dénigrent en réalité quelque chose d’autre
qui est indissociablement lié dans leur esprit à l’homosexualité
masculine, à savoir la féminité.
De la même façon, le racisme est très souvent accom‑
pagné de misogynie et d’homophobie 4. Dans une enquête
réalisée auprès de 714 étudiants universitaires, les psycho‑
logues Johnson, Brems et Alford‑Keating 5 analysent leurs
attitudes envers les homosexuel/les. L’étude montre qu’il
existe un rapport direct entre adolescence et homophobie.

1. M. E. Kite, « Sex Differences in Attitudes towards Homosexuals : A Meta‑


Analytic Review », Journal of Homosexuality, vol. 10 (1‑2), 1984, p. 79.
2. K. Black et M. Stevenson, « The Relationship of Self‑Reported Sex‑
Role Characteristics and Attitudes towards Homosexuality », Journal of
Homosexuality, vol. 10 (1‑2), 1984.
3. R. W. Connell, Gender and Power, California, Stanford University
Press, 1987.
4. T. J. Ficarrotto, « Racism, Sexism and Erotophobia : Attitudes of Hete‑
rosexuals towards Homosexuals », Journal of Homosexuality, vol. 19 (1), 1990.
5. « Personality correlates of Homophobia», Journal of Homosexuality,
vol. 34 (1), 1997.

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Plus les étudiants sont âgés, moins ils sont homophobes.


Par ailleurs, le niveau de religiosité de la population
analysée est directement proportionnel à l’homophobie :
les personnes se déclarant pratiquantes d’une religion
monothéiste se sont révélées moins favorables que les autres
à une quelconque reconnaissance de droits pour les homo‑
sexuels 1. Les individus provenant des milieux ruraux sont
plus enclins à des attitudes homophobes que ceux vivant
dans les grandes villes 2. La possibilité de fréquenter des
gays et des lesbiennes et l’ouverture vers autrui sont
également des facteurs importants pour empêcher le déve‑
loppement de sentiments homophobes. Finalement,
la croyance en une base génétique de l’homosexualité
facilite l’émergence d’un sentiment de tolérance accru. En
revanche, lorsque l’on considère l’homosexualité comme
un choix, on se permet plus facilement de la condamner.
Signe d’une personnalité rigide de type autoritaire,
certains homophobes manifestent des symptômes propres
à toute forme de phobie 3. Plusieurs facteurs psycho‑
logiques peuvent déclencher une hostilité à l’égard des
homosexuel/les 4. Le besoin impérieux de se sentir appar‑
tenir à la norme sociale hétérosexuelle, considérée comme
naturelle, et la hantise de ne pas être reconnu en tant que

1. J. P. Alston, « Attitudes towards Extramarital and Homosexual Rela‑


tions », Journal for the Scientific Study of Religion, 13, 1974, 479‑481.
2. G. Whitehead et S. Metzger, « Helping Behavior in Urban and Nonur‑
ban Settings », Journal of Social Psychology, 114, 1981, 295‑296.
3. Seulement une partie des personnes considérées elles‑mêmes comme
homophobes ont réagi physiquement aux tests de détection des manifesta‑
tions phobiques. Voir S. Shields et R. Harriman, « Fear of Male Homo‑
sexuality : Cardiac Reponses of Low and High Homonegative Males »,
Journal of Homosexuality, vol. 10 (1‑2), 1984.
4. G. Ciocca, B. Tuziak et E. Limoncin, « Psychoticism, Immature
Defense Mechanisms and a Fearful Attachment Style are Associated with
a Higher Homophobic Attitude », Journal of Sexual Medicine, vol. 12 (9),
septembre 2015.

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tel par le discours dominant mènent beaucoup d’individus


à développer un rejet irrationnel contre tout ce qui est
perçu comme différent, comme hors norme. Vivant par
le regard de l’autre, ce type de personnalité intègre plus
facilement le préjugé et fait sienne la perception stéréo‑
typée de l’homosexuel. Dans d’autres cas, l’homophobie
fonctionne comme un mécanisme de défense contre des
conflits inconscients. Depuis plus de vingt ans les plus
prestigieuses publications scientifiques considèrent l’homo‑
phobie comme un trouble de la personnalité 1 et un problème
de santé psychologique de premier ordre. Le célèbre psy‑
chanalyste S. Ferenczi suggérait déjà, dans les années
quarante, que l’aversion et le dégoût provoqués par
les homosexuels chez certains individus n’est autre qu’une
réaction symptomatique de défense contre l’attirance
pour des personnes de son propre sexe. Une relation
problématique avec sa propre sexualité, ou une sensation
importante de culpabilité envers la sexualité en général,
peut également être à l’origine des réactions homophobes 2.
La personnalité homophobe, en tant que structure psy‑
chique de type autoritaire, fonctionne avec des catégories
cognitives extrêmement claires (stéréotypes) lui permettant
d’organiser intellectuellement le monde dans un système
clos et prévisible. Les gays sont ainsi systématiquement
présentés comme des frivoles soumis à la promiscuité
sexuelle, des solitaires ou des narcissiques. Les lesbiennes,
quant à elles, sont perçues comme agressives et hostiles
envers les hommes. C’est pourquoi l’homophobe se montre

1. Ainsi, M. Freedman parle de « severe disturbance damaging both homo‑


sexuals and heterosexuals » (Towards a Gay Psychology, Palm Spring, The Gay
academic, CA, ETC Publications, 1978, p. 320) et B. Voeller considère l’homo‑
phobie comme « a mental health issue of the first magnitude » (Society and the
Gay Movement, Homosexual Behavior, New York, Basic Books, 1980, p. 21).
2. R. Sorenson, Adolescent sexuality in contemporary America, New York,
World, 1973.

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moins violent à l’égard des homosexuel/les qui répondent


aux stéréotypes de la « folle » ou de la « camionneuse »
qu’envers celles ou ceux qui n’affichent pas de signes clairs
d’homosexualité. Le stéréotype permet à l’homophobe de
se rassurer en gardant une distance, mais, une fois le cli‑
ché disparu, l’angoisse de s’imaginer lui‑même homosexuel
déclenche la peur et le dégoût. Comme le note M. Dorais :
« Le fait que l’homosexualité puisse se cantonner à ceux
et celles qui sont déjà gays et lesbiennes réconforte » 1 ; en
revanche, imaginer que tout le monde peut avoir des désirs
ou des relations homosexuelles inquiète profondément, et
notamment ceux qui ont intégré les codes supposés appar‑
tenir à leur genre. En ce sens, le stéréotype joue un rôle
psychologique majeur puisqu’il permet d’apaiser l’angoisse
identitaire de se voir un jour déserter son statut ou de se
faire rejeter par son groupe d’appartenance, surtout lorsque
celui‑ci apparaît comme le modèle à suivre.
La représentation stéréotypée détermine la relation entre
une majorité dominante et une minorité stigmatisée au
sein de laquelle le dominé est toujours considéré comme
membre d’un groupe homogène et unitaire, alors que le
dominant se représente son groupe d’appartenance comme
hétérogène 2. La façon exemplaire par laquelle ce dernier
se met en scène produit une sorte de légitimation « litur‑
gique » aux yeux des membres du groupe stigmatisé. Les
attributs octroyés par une majorité hétérosexuelle dominante
à une minorité homosexuelle dominée produisent une
conscience et une identité autostéréotypées. Effectivement,
un nombre important d’homosexuels intègrent, très sou‑
vent inconsciemment, les caractéristiques et les attitudes

1. Éloge de la diversité sexuelle, Montréal, VLB, 1999.


2. B. Simon, B. Glassner‑Bayerl et I. Stratenwerth, « Stereotyping and
Self‑Stereotyping in a Natural Intergroup Context : The Case of Hete‑
rosexual and Homosexual Men », Social Psychology Quarterly, vol. 54, no 3,
1991, p. 252‑266.

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prédéterminées par le discours hétérosexiste ; autrement


dit, la manière dont les homosexuel/les sont « étiquetés »
par le regard des dominants façonne la manière dont les
gays et les lesbiennes se perçoivent eux‑mêmes.

V. – L’homophobie intériorisée

Les gays et les lesbiennes ne sont pas à l’abri des


sentiments homophobes. La haine de la société envers
les homosexuels peut se transformer en haine de soi à
la manière du personnage proustien Charlus qui, dans À la
recherche du temps perdu, dénigre violemment les autres
sodomites. Dans une société où les idéaux sexuels et affectifs
sont construits sur la base de la supériorité psychologique
et culturelle de l’hétérosexualité, il semble difficile d’esqui‑
ver les conflits intérieurs résultant d’une non‑adéquation
à de telles valeurs. De surcroît, les gays et lesbiennes gran‑
dissent dans un environnement qui déploie ouvertement
son hostilité anti‑homosexuelle 1. L’intériorisation de cette
violence, manifestée sous la forme d’insultes, d’injures, de
propos méprisants, de condamnations morales ou d’atti‑
tudes compassionnelles, mène beaucoup d’homosexuels à
lutter contre leurs désirs, provoquant parfois des troubles
psychologiques graves. Culpabilité, anxiété, honte et dépres‑
sion sont les principales manifestations d’une telle réaction.
Le stéréotype encore répandu de l’homosexuel incapable
d’une vie affective épanouie, sans famille ni enfants et finis‑
sant ses journées dans une solitude insupportable, soulagée
souvent par le suicide, hante l’esprit de nombreux gays qui,
pour éviter ce « destin tragique », se livrent à une entreprise
de rejet de leur propre sexualité. L’American Psychiatric

1. 44 % des gays adolescents sont victimes des violences homophobes de


la part de leurs collègues d’école, 14 % par des membres de leurs familles
(A. Mason et A. Palmer, Queer Bashing, Londres, Stonewall, 1996, p. 29).

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Association reconnaît que les principaux agents de prédis‑


position à l’homophobie intériorisée sont les préjugés indi‑
viduels et l’intolérance sociale envers l’homosexualité 1.
À l’origine de cette intolérance se trouve ce que M. Dorais
n’hésite pas à appeler l’« intégrisme identitaire », qui entend
nous prescrire des comportements en fonction de notre
sexe biologique. D’après l’auteur, cet intégrisme est « tout
aussi dangereux que le fondamentalisme religieux ou le
totalitarisme : il impose un modèle de conduite unique,
rigide et oppressant. Il tourne même à l’obsession lorsque
la misogynie, le sexisme et l’homophobie conjugués mènent
les thérapeutes à vouloir corriger ces erreurs de la nature
que seraient les garçons féminins, les filles masculines et
les adolescents prétendument en route vers une orientation
homosexuelle ou bisexuelle 2 ». Dans un tel contexte de vio‑
lence, il n’est pas étonnant que les jeunes homosexuels soient
particulièrement touchés par la dépression, l’hospitalisation
psychiatrique et les tentatives de suicide. T. Hammelman 3
démontre sur ce point que l’homosexualité est l’une des
principales causes de tentatives de suicide chez les adoles‑
cents : l’isolement social, le harcèlement, les nombreux
risques de violences ainsi que le rejet familial accentuent
la perte de l’estime de soi 4. Une enquête américaine montre
que plus de 40 % des 500 gays et lesbiennes interviewés
ont sérieusement considéré la possibilité ou ont tenté de

1. I. Meyer et L. Dean, « Internalized Homophobia, Intimacy and Sexual


Behavior among Gay and Bisexual Men », in G. M. Herek (dir.), Sitgma
and Sexual Orientation. Understanding Prejudice against Lesbians, Gay Men
and Bisexuals, Londres, Sages Publications, 1998.
2. M. Dorais, Éloge de la diversité sexuelle, op. cit., p. 84‑85.
3. T. Hammelman, « Gay and Lesbian Youth : Contributing Factors to
Serious Suicide Attempts or Considerations of Suicide », Journal of Gay and
Lesbian Psychotherapy, 2 (1), 1993, p. 77‑89. Voir également, M. Dorais,
Mort ou vif. La face cachée du suicide chez les garçons, Montréal, VLB, 2001.
4. Voir : « De l’illégalité à l’égalité, rapport de la consultation publique sur
la violence et la discrimination envers les gays et les lesbiennes », mai 1994.

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se suicider 1. Les adolescents gays sont presque trois fois


plus nombreux que leurs pairs hétérosexuels à mettre fin
à leur vie 2. Les études françaises confirment cette tendance 3,
qui est aussi soulignée dans le rapport annuel de la lutte
contre l’homophobie publié par l’association SOS Homo‑
phobie 4.
De surcroît, l’épidémie de Sida est venue renfoncer le
sentiment de culpabilité et la perte d’estime, à tel point que
l’homophobie intériorisée devient un véritable problème de
santé publique 5. L’acceptation de leur homosexualité leur
est si difficile qu’un nombre important de gays se trouvent
dans une situation d’isolement et d’angoisse particulièrement
dure à surmonter. L’éducation sexuelle et affective des gays
et des lesbiennes se fait encore souvent dans la clandestinité,
les références littéraires, cinématographiques et culturelles
sont peu nombreuses, et lorsqu’un personnage homosexuel
est évoqué, c’est souvent sous la forme de la dérision ou de
la tragédie 6. Il suffit de regarder autour de soi pour

1. K. Jay et A. Young (éd.), The Gay Report : Lesbians and Gay men Speak
Out Abour Their Sexual Experiences and Lifestyles, New York, Simon and
Schuster, 1979. Voir également L. Garnets et D. Kimmel (éd.), Psycholo-
gical Perspectives on Lesbian & Gay Male Experiences, New York, Columbia
University Press, 1993.
2. Report on Secretary’s Task Force on Youth Suicide (US Department
of Health and Human Services, 1989).
3. J.‑M. Pugnière, L’orientation sexuelle, facteur de suicide et de conduites à
risque chez les adolescents et les jeunes adultes ? L’influence de l’homophobie et de la
victimation homophobe en milieu scolaire, thèse de doctorat, Toulouse II, 2011.
4. https://www.sos‑homophobie.org
5. G. Wagner, E. Brondolo et J. Rabkin, « Internalized Homophobia in a
Sample of HIV + Gay Men, and Its Relationship to Psychological Distress,
Coping and Illness Progression », Journal of Homosexuality, vol. 32 (2), 1996.
6. B. Philbert, L’Homosexualité à l’écran, Henri Veyrier, 1984 ; O. Varlet,
« L’évolution du personnage gay dans le siècle du cinéma», Triangul’ère,
Paris, C. Gendron, 1999. Sur l’image de l’homosexualité dans le cinéma
de Hollywood, voir V. Russo, The Celluloid Closet, Homosexuality in the
Movies, Harper and Row Publish, 1987.

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106 à 106 Zoom automatique

s’apercevoir combien demeurent rares les publicités s’adres‑


sant aux couples de même sexe, que peu de films mettent
en scène les amours homosexuels, même si l’on assiste,
depuis ces dernières années, à une amélioration des repré‑
sentations des lesbiennes et des gays 1, alors que les passions
hétérosexuelles sont sans cesse célébrées.
Face à un tel manque de références culturelles, la
détresse dans laquelle se trouvent beaucoup d’adolescents
gays et lesbiennes semble compréhensible. La manifesta‑
tion publique de leur homosexualité (coming-out) consti‑
tue, en ce sens, un moment libérateur. Par ce geste,
beaucoup de gays et de lesbiennes entendent finir avec
une forme de clandestinité dans laquelle ils avaient été
confinés. Le coming-out peut ainsi devenir une situation
particulièrement salutaire mettant un terme à la sociali‑
sation hétérosexiste et permettant, par conséquent, de
restaurer l’estime de soi et de ses semblables.
Sans nier cette dimension affirmative, une autre lecture
semble également nécessaire : le coming-out peut aussi
représenter une sorte de justification sociale et d’inscrip‑
tion dans une identité sexuelle. Aucun hétérosexuel ne
songe à faire son coming-out, il est déjà dans l’univers
public, de par sa « normalité » il jouit depuis toujours de
la présomption d’hétérosexualité. L’homosexuel, lui, à
cause de sa différence, doit s’annoncer, demander la per‑
mission et prévenir les « normaux » de son entrée dans
un territoire qui ne lui est pas naturellement destiné. Mais
cette demande n’est‑elle pas le signe de la reconnaissance
de cette forme de domination hétérosexiste ?

1. On pense notamment au film Call me by your name ou encore aux séries


Plus belle la vie, Dix pour cent et The L Word.
:
L'homophobie !

" 107-121 Conclusion. Des moyens pour lutter co... #


107 à 121 Zoom automatique

CONCLUSION

Des moyens pour lutter


contre l’homophobie

De même que le racisme, l’antisémitisme ou le sexisme,


l’hostilité envers les gays et les lesbiennes est avant tout le
résultat d’une impossibilité d’accepter la différence de
l’autre 1, surtout lorsque celle‑ci est perçue comme mena‑
çante ou simplement dérangeante. Durant des siècles, on
a considéré l’homosexualité comme une conduite déviante,
pourtant, si l’on accepte que la « différence homosexuelle »
est dépourvue de tout sens politique, aucune raison ne
justifie aujourd’hui que lui soit réservé un traitement juri‑
dique d’exception. En effet, les gays et les lesbiennes ne
constituent pas une communauté et encore moins un sujet
politique. L’homosexualité a certes profondément marqué
la vie de nombreuses personnes, elle n’a pourtant pas d’autre
signification que celle attribuée individuellement par chaque
gay et chaque lesbienne. S’il n’y pas de communauté homo‑
sexuelle, il existe en revanche une véritable « communauté
hétérosexiste » instituée par l’homophobie. L’homosexualité
n’existe pas, en ce sens qu’elle n’est en réalité rien d’autre

1. Cette représentation n’est pas nécessairement de l’ordre de l’hostilité. Elle


peut parfois revêtir les formes contraires de la célébration de la différence, le but
demeure néanmoins le même : exclure du droit commun le désigné différent.
Ainsi, la négation de la différence et son affirmation absolue participent de la
même logique d’exclusion. La recherche des causes de l’homosexualité, dont
la controverse sur le gène « homosexuel » représente sa forme la plus biologi‑
sante, et les interprétations essentialistes de la différence homosexuelle renforcent
l’idée d’une spécificité du groupe dont aucun membre ne saurait échapper.

107
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L'homophobie !

" 107-121 Conclusion. Des moyens pour lutter co... #


108 à 121 Zoom automatique

que l’invention impersonnelle d’une homophobie sociale


qui a fabriqué une sorte de « nature hétérosexuelle » sur la
base d’un postulat extrêmement simple : un hétérosexuel
est le contraire d’un homosexuel. Ce puissant sentiment
d’appartenance, de participation naturelle et spontanée à
l’hétérosexualité, a pour effet de provoquer une adhésion
immédiate, irréfléchie, à une identité ressentie comme ori‑
ginaire dans laquelle les « normaux » (hétérosexuels) de tous
milieux peuvent se reconnaître. Or, cette construction
sociale de la normalité n’a rien de naturel ; des centaines
de traités théologiques, des encyclopédies médicales, des
recommandations morales, des codes, des règlements, mais
aussi des contes de fées, des films et des romans ont été
nécessaires pour enraciner ce sentiment au plus profond des
consciences 1. Stigmatiser l’autre pour se conforter soi‑même,
voici la logique d’un mécanisme psychologique bien rodé
qui a rapporté la preuve de son efficacité dans bien d’autres
domaines (racisme, antisémitisme, sexisme, etc.).
L’homophobie est un préjugé et une ignorance qui
consiste à croire en la suprématie de l’hétérosexualité. C’est
effectivement ce parti pris qui mérite d’être interrogé. Au
nom de quel principe et en vertu de quelle thèse peut‑on
encore continuer à soutenir que l’hétérosexualité serait
préférable à l’homosexualité ? Peut‑on accepter l’invocation
des exigences de la reproduction de l’espèce pour fonder
un tel jugement ? La tradition peut‑elle encore justifier le
traitement de faveur dont l’hétérosexualité bénéficie ?
Les raisons qui ont conduit à croire en la prééminence de
l’hétérosexualité, comme la procréation, sont remises en
cause, ne serait‑ce que par l’émergence, au début des

1. Ce travail de sape a été initié par l’avènement de l’ère judéo‑chrétienne,


qui a condamné les pratiques païennes permettant les relations entre per‑
sonnes de même sexe ; pour s’en démarquer, les relations entre personnes
de même sexe ont été stigmatisées. Voir F. Leroy‑Forgeot et C. Mecary,
Le Couple homosexuel et le Droit, Paris, Odile Jacob, 2001, p. 39 et suivantes.

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L'homophobie !

" 107-121 Conclusion. Des moyens pour lutter co... #


109 à 121 Zoom automatique

années 1970, des techniques de procréation médicalement


assistées. Ces dernières permettent, en effet, à des couples
de femmes ou d’hommes de bâtir un projet parental et de
fonder ainsi une famille, tout comme les hétérosexuels.
En réalité, l’homophobie constitue une menace pour les
valeurs démocratiques de compréhension et de respect
d’autrui, car elle promeut l’inégalité des individus en fonc‑
tion de leurs simples désirs, encourage la rigidité des genres
et favorise l’hostilité envers l’autre. En tant que problème
social, les manifestations d’homophobie doivent être traitées
à la fois d’une manière préventive et d’une manière curative
car trop de personnes encore considèrent que l’homo‑
sexualité est un dysfonctionnement psychologique, voire
une maladie. C’est ce qu’ont montré le débat sur le PACS,
qui a donné lieu à de nombreuses réactions, parmi lesquelles
une marche à Paris le 31 janvier 1999 au cours de laquelle
des milliers de personnes vociféraient le slogan « les pédés
au bûcher », sans que cela n’ait soulevé la moindre indi‑
gnation, et, quatorze ans plus tard, le débat sur l’ouverture
du mariage civil à tous les couples, qui a ouvert, entre
août 2012 et mai 2013, les vannes d’une logorrhée homo‑
phobe totalement décomplexée – quand ce n’était pas des
agressions violentes 1 – et a humilié les quelque 3,5 millions
de lesbiennes et de gays absolument sidérés par la haine
dont ils ont été l’objet. La prise de conscience de la gravité
du phénomène homophobe est un préalable nécessaire à
toute action préventive et répressive lorsque cette dernière
est nécessaire. Chacun doit avoir conscience que l’homo‑
phobie est non seulement une violence contre les lesbiennes
et les gays, mais également une agression contre les valeurs
qui fondent la démocratie. « Je me croirais le plus heureux

1. Le 3 juin 2014, le tribunal correctionnel de Paris a condamné les agres‑


seurs de Wilfred et d’Olivier : https://www.liberation.fr/societe/2014/06/03/
prison‑ferme‑pour‑deux‑des‑agresseurs‑d‑un‑couple‑gay_1032056

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des mortels, si je pouvais faire que les hommes pussent se guérir


de leurs préjugés », écrivait Montesquieu dans son Esprit des
lois ; moins ambitieux, nous devons prendre conscience de
la violence des préjugés, et c’est seulement si cette entreprise
s’avérait impuissante qu’il faudrait envisager d’en appeler
aux instruments répressifs du droit.
La France s’est dotée, depuis ces trente dernières années,
d’un arsenal législatif qui permet aujourd’hui de sanctionner
les actes et les discours à caractère homophobe. Elle a aussi
mis en place des institutions dédiées à la défense des droits
des minorités sexuelles et à la lutte contre les discrimina‑
tions, ce qui permet notamment de mener des actions de
promotion de l’égalité et donc de prévention, même si à ce
jour les pouvoirs publics n’ont pas adopté de plan national
de lutte contre l’homophobie. En outre, il n’y aurait pas de
combat contre l’homophobie digne de ce nom sans le tra‑
vail de terrain de nombreuses associations, travail qui est
essentiel car il permet d’instaurer, le plus souvent localement,
un lien entre les gays, les lesbiennes et leur environnement
tout en menant des actions concrètes et pragmatiques.
Enfin, ce tableau ne serait pas complet si l’on passait sous
silence les actions de prévention en milieu scolaire.

I. – Un arsenal législatif conséquent

La Constitution « assure l’égalité devant la loi de tous les


citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion » et
le préambule de la Constitution de 1946 interdit les dis‑
criminations dans le travail en raison des origines, des
opinions ou des croyances, mais il n’y a pas de mention
d’une interdiction fondée sur l’orientation sexuelle. Cepen‑
dant, la France est signataire de la Convention européenne
de sauvegarde des droits de l’Homme qui, dans son
article 14, garantit le droit de chaque citoyen à ne pas être
discriminé notamment en raison de son orientation sexuelle.
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C’est dans cet environnement juridique que, en 1982,


le parlement a abrogé le deuxième alinéa de l’article 331
du Code pénal qui prévoyait que la majorité sexuelle était
de 15 ans pour les rapports hétérosexuels alors que, pour
les relations homosexuelles, cette majorité était de 18 ans ;
ce faisant, il a mis fin à la pénalisation qui frappait encore
les homosexuels 1. Peu à peu, le droit positif 2, souvent
sous l’impulsion du droit européen – qu’il s’agisse de règle‑
ments ou de directives communautaires ou encore des arrêts
de la Cour européenne des droits de l’Homme –, s’est
enrichi de textes qui prohibent et sanctionnent les
comportements et les propos homophobes dans tous
les domaines de la vie : logement, travail, santé, pénal, etc.
En 1985, sont introduites dans le Code pénal les premières
dispositions protégeant les personnes contre les discrimina‑
tions liées notamment aux mœurs (ancien article 187‑1 du
Code pénal) et autorisant les associations ayant pour objet
social de combattre les discriminations à exercer les droits
reconnus à la partie civile devant les juridictions pénales 3.
Aujourd’hui, la prise en compte du mobile homophobe
est prévue, d’une manière générale, par l’article 132‑77 du
Code pénal dans les termes suivants : « Lorsqu’un crime ou
un délit est précédé, accompagné ou suivi de propos, écrits,
images, objets ou actes de toute nature qui soit portent
atteinte à l’honneur ou à la considération de la victime ou
d’un groupe de personnes dont fait partie la victime à raison
de son sexe, son orientation sexuelle ou identité de genre
vraie ou supposée, soit établissent que les faits ont été commis
contre la victime pour l’une de ces raisons », alors ce texte
général prévoit une augmentation conséquente de la peine

1. Loi no 82‑683 du 4 août 1982.


2. On appelle droit positif l’ensemble des règles de droit applicables en
France à un moment T. Ce corpus évolue puisque chaque jour de nouvelles
règles sont adoptées tandis que d’autres sont abrogées.
3. Loi no 85‑772 du 25 juillet 1985.

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encourue 1. Ainsi, le caractère homophobe est une circonstance


aggravante pour tous les comportements qui portent atteinte
à la personne comme les meurtres, les tortures et les actes de
barbarie, les violences ayant entraîné la mort sans intention
de la donner, les violences ayant entraîné une mutilation ou
infirmité permanente, les violences ayant entraîné une inter‑
ruption temporaire de travail, le viol et les agressions sexuelles,
les menaces de mort mais aussi pour tous les comportements
qui portent atteinte aux biens, comme le vol ou l’extorsion,
et dont le mobile était lié à l’homosexualité de la victime.
En ce qui concerne les discours, qu’il s’agisse de l’injure 2
ou de la diffamation 3, ils sont interdits par la loi sur la
liberté de la presse du 29 juillet 1881, et leur sanction

1. Suite de l’article 132‑77 : « 1. Il est porté à la réclusion criminelle à


perpétuité lorsque l’infraction est punie de trente ans de réclusion criminelle ;
2. Il est porté à trente ans de réclusion criminelle lorsque l’infraction est
punie de vingt ans de réclusion criminelle ; 3. Il est porté à vingt ans de
réclusion criminelle lorsque l’infraction est punie de quinze ans de réclusion
criminelle ; 4. Il est porté à quinze ans de réclusion criminelle lorsque
l’infraction est punie de dix ans d’emprisonnement ; 5. Il est porté à dix ans
d’emprisonnement lorsque l’infraction est punie de sept ans d’emprison‑
nement ; 6. Il est porté à sept ans d’emprisonnement lorsque l’infraction
est punie de cinq ans d’emprisonnement ; 7. Il est porté au double lorsque
l’infraction est punie de trois ans d’emprisonnement au plus.
Le présent article n’est pas applicable aux infractions prévues aux
articles 222‑13,222‑33,225‑1 et 432‑7 du présent code, ou au huitième
alinéa de l’article 24, au troisième alinéa de l’article 32 et au quatrième alinéa
de l’article 33 de la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse, ni lorsque
l’infraction est déjà aggravée soit parce qu’elle est commise par le conjoint,
le concubin de la victime ou le partenaire lié à celle‑ci par un pacte civil
de solidarité, soit parce qu’elle est commise contre une personne afin de la
contraindre à contracter un mariage ou à conclure une union ou en raison
de son refus de contracter ce mariage ou cette union. »
2. L’article 33 alinéa 4 de la loi du 29 juillet 1881 prévoit pour l’injure
une peine de 22 500 € d’amende et de six mois d’emprisonnement (au
lieu de 12 000 € sans peine d’emprisonnement).
3. L’article 32 alinéa 3 de la loi du 29 juillet 1881 prévoit pour la diffa‑
mation une peine de 45 000 € d’amende et d’un an d’emprisonnement (au
lieu de 12 000 € sans peine d’emprisonnement).

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fait l’objet d’une aggravation de la peine lorsqu’ils sont


homophobes, c’est‑à‑dire proférés « envers une personne
ou un groupe de personnes, à raison de leur orientation
sexuelle ». En outre, les discours assimilant par exemple
les homosexuels à des pédophiles, à des zoophiles, à des
animaux, voire à des infirmes, ou accusant les gays d’être
des propagateurs du Sida 1 peuvent faire l’objet d’une incri‑
mination spécifique, celle du délit de provocation à la
haine ou à la violence à l’égard d’une personne ou d’un
groupe de personnes en raison de l’orientation sexuelle 2.
Concernant les comportements que l’on qualifie
communément de discriminatoires, c’est l’article 225‑1 du
Code pénal qui détermine les personnes physiques proté‑
gées : « Constitue une discrimination toute distinction
opérée entre les personnes physiques sur le fondement de
leur origine, de leur sexe, de leur situation de famille, de
leur grossesse, de leur apparence physique, de la parti‑
culière vulnérabilité résultant de leur situation économique,
apparente ou connue de son auteur, de leur patronyme,
de leur lieu de résidence, de leur état de santé, de leur
perte d’autonomie, de leur handicap, de leurs caractéris‑
tiques génétiques, de leurs mœurs, de leur orientation
sexuelle, de leur identité de genre, de leur âge, de leurs
opinions politiques, de leurs activités syndicales, de leur
capacité à s’exprimer dans une langue autre que le français,
de leur appartenance ou de leur non‑appartenance, vraie

1. C. Bigot, Pratique du droit de la presse, Paris, Légipresse, 2e éd., 2017,


voir p. 278 et suivantes.
2. L’article 24 alinéa 8 de la loi du 29 juillet 1881 dispose que « seront
punis des peines prévues à l’alinéa précédent ceux qui, par ces mêmes
moyens, auront provoqué à la haine ou à la violence à l’égard d’une
personne ou d’un groupe de personnes à raison de leur sexe, de leur
orientation sexuelle ou identité de genre ou de leur handicap ou auront
provoqué, à l’égard des mêmes personnes, aux discriminations prévues par
les articles 225‑2 et 432‑7 du Code pénal ».

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ou supposée, à une ethnie, une Nation, une prétendue


race ou une religion déterminée », et c’est l’article 225‑2
du même code qui définit de manière stricte les actes
susceptibles de constituer une discrimination homophobe 1.
Par ailleurs, les fonctionnaires ont aussi l’obligation d’agir
de manière non discriminatoire. Le non‑respect de cette
obligation d’égalité de traitement est sanctionné par
l’article 432‑7 du Code pénal 2. Enfin, dans le champ du
droit du travail, c’est l’article L. 1132‑1 du code du travail
qui prohibe les discriminations à raison de l’orientation
sexuelle en matière d’emploi qu’il s’agisse de l’embauche
ou de l’exécution du contrat de travail ou de la fin du
contrat de travail. En d’autres termes, la loi pose le prin‑
cipe que l’homosexualité vraie ou supposée d’un candidat
à l’embauche, ou d’un salarié, ne peut justifier par exemple
un refus de recrutement ou un licenciement.

1. « La discrimination définie aux articles 225‑1 à 225‑1‑2, commise à l’égard


d’une personne physique ou morale, est punie de trois ans d’emprisonnement
et de 45 000 euros d’amende lorsqu’elle consiste : 1. À refuser la fourniture
d’un bien ou d’un service ; 2. À entraver l’exercice normal d’une activité éco‑
nomique quelconque ; 3. À refuser d’embaucher, à sanctionner ou à licencier
une personne ; 4. À subordonner la fourniture d’un bien ou d’un service
à une condition fondée sur l’un des éléments visés à l’article 225‑1 ou prévue
à aux articles 225‑1‑1 ou 225‑1‑2 ; 5. À subordonner une offre d’emploi,
une demande de stage ou une période de formation en entreprise à une
condition fondée sur l’un des éléments visés à l’article 225‑1 ou prévue aux
articles 225‑1‑1 ou 225‑1‑2 ; 6. À refuser d’accepter une personne à l’un
des stages visés par le 2 de l’article L. 412‑8 du code de la sécurité sociale.
Lorsque le refus discriminatoire prévu au 1 est commis dans un lieu accueillant
du public ou aux fins d’en interdire l’accès, les peines sont portées à cinq ans
d’emprisonnement et à 75 000 euros d’amende. »
2. L’article 432‑7 du Code pénal dispose : « La discrimination définie aux
articles 225‑1 et 225‑1‑1, commise à l’égard d’une personne physique ou morale
par une personne dépositaire de l’autorité publique ou chargée d’une mission
de service public, dans l’exercice ou à l’occasion de l’exercice de ses fonctions
ou de sa mission, est punie de cinq ans d’emprisonnement et de 75 000 euros
d’amende lorsqu’elle consiste : 1. À refuser le bénéfice d’un droit accordé par
la loi ; 2. À entraver l’exercice normal d’une activité économique quelconque. »

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Si l’existence d’une règlementation qui interdit pénalement


les comportements et les discours homophobes est nécessaire
pour lutter contre l’homophobie, encore faut‑il que la police
ait été saisie d’une plainte, que celle‑ci ait pu être examinée,
et que l’auteur de l’infraction ait été retrouvé pour qu’il puisse
être jugé par la juridiction compétente. Ces dernières années,
pas une semaine ne s’est écoulée sans que les médias ne se
fassent l’écho des agressions dont les lesbiennes et les gays
ont été victimes, au point que pas moins de trois ministres
se sont déplacés dans les locaux de SOS Homophobie fin
octobre 2018 afin de voir comment la lutte contre l’homo‑
phobie pourrait être à la hauteur des standards des grandes
démocraties qui protègent leurs minorités 1. Lorsque cela est
possible, les auteurs sont retrouvés et condamnés régulière‑
ment à des peines qui tiennent compte de l’acte et de la per‑
sonnalité de l’individu reconnu coupable. Cependant, la
formation des professionnels de la justice ou des forces de
l’ordre 2 est encore très inégale même si des efforts ont été
faits ces dernières années pour permettre une meilleure
approche des « manifestations » d’homophobie afin qu’elles
soient traitées à la hauteur du traitement judiciaire des « mani‑
festations » racistes ou antisémites, à savoir une tolérance zéro.
Si la répression est nécessaire lorsque le contrat social
du vivre ensemble a été rompu par un acte à caractère
homophobe, elle est insuffisante quand aucun travail de
fond n’est effectué. Pour ce faire, les pouvoirs publics
doivent être mobilisés d’une manière ou d’une autre, aux
côtés des initiatives privées associatives.

1. Christophe Castaner, Nicole Belloubet et Marlène Schiappa se sont ren‑


dus dans les locaux de l’association SOS Homophobie alors que le parquet
de Rouen a ouvert une enquête pour agression homophobe, séquestration
et extorsion de fonds à l’égard d’un homme de 34 ans.
2. Signalons le travail de l’association Flag asso qui regroupe les gays et les les‑
biennes des ministères de l’Intérieur et de la Justice et dont était membre Xavier
Jugelé, assassiné le 20 avril 2017 sur les Champs‑Élysées : http://flag‑asso.fr

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II. – Les institutions mises en place


à partir des années 2000

1. La Halde puis le Défenseur des droits. – Sous


l’impulsion d’une directive européenne, la France a mis en
place la Haute Autorité de lutte contre les discriminations
et pour l’égalité (Halde), autorité administrative indépen‑
dante, le 30 décembre 2004. La Halde a fait un travail
remarquable aussi bien pour la promotion de l’égalité que
contre les discriminations ; elle a cependant été dissoute
en 2011 pour être remplacée par le Défenseur des droits 1.
Le Défenseur des droits, nommé par le président de la Répu‑
blique, est une autorité administrative indépendante inscrite
dans la Constitution chargée de cinq grandes missions, dont
celle de lutter contre les discriminations, directes ou indi‑
rectes, prohibées par la loi ou par un engagement interna‑
tional régulièrement ratifié par la France, et celle de
promouvoir l’égalité. Dans ce cadre, le Défenseur des droits
peut être saisi directement par la personne concernée par
une réclamation : le Défenseur des droits dispose de pouvoirs
d’investigation et de testing. À l’issue de son enquête, le
Défenseur des droits, en accord avec le réclamant, peut mettre
en place une médiation, une transaction pénale, il peut aussi
formuler des recommandations, ou encore saisir le procureur
de la République ou les autorités disciplinaires compétentes,
et enfin présenter des observations devant les juridictions.
2.La délégation interministérielle à la lutte contre le
racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT. – Créée
en février 2012, la délégation interministérielle à la lutte
contre le racisme et l’antisémitisme (DILCRAH) a vu
son champ d’intervention élargi, en 2016, à la lutte contre

1. https://www.defenseurdesdroits.fr

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la haine et les discriminations anti‑LGBT 1. En 2016, elle


a présenté un plan de mobilisation contre la haine et les
discriminations anti‑LGBT pour une durée de trois ans.
En 2018, elle a mis en place des appels à projets locaux
contre les LGBT phobies où sont privilégiées les initiatives
d’éducation, de prévention et d’aide aux victimes.

III. – Le tissu associatif

Avant même la prise de conscience des pouvoirs publics,


des associations de lutte contre l’homophobie ont été
créées. La plus ancienne est l’association SOS Homo‑
phobie, créée en 1994 2. Par un travail constant, cette asso‑
ciation est le fer de lance de la lutte contre l’homophobie.
Elle est aujourd’hui connue pour la ligne d’écoute et d’ac‑
cueil des victimes qu’elle a mise en place et le rapport
annuel qu’elle rédige, publie et présente chaque 17 mai à
l’occasion de la journée mondiale de la lutte contre l’homo‑
phobie. Ce rapport annuel est le seul document qui
présente une photographie de l’homophobie en France 3.
En outre, SOS Homophobie intervient régulièrement en
soutien aux victimes en se constituant partie civile, avec
l’accord de la victime, dans un procès pénal pour porter
la défense de toutes les personnes LGBTQI+ agressées
à cause de ce qu’elles sont 4. Enfin, l’association n’hésite pas
à saisir le juge pour faire cesser un comportement homophobe

1. https://www.gouvernement.fr/dilcrah
2. https://www.sos‑homophobie.org
3. Le ministère de l’Intérieur a publié pour la première fois en octobre 2017
un bilan annuel des actes à caractère homophobe : https://www.interieur.
gouv.fr/Interstats/Actualites/Plus‑de‑1‑000‑victimes‑de‑crimes‑ou‑de‑
delits‑anti‑LGBT‑recensees‑en‑2016
4. À titre d’exemple, la Cour d’Assises de Créteil a condamné, le 28 janvier
2011, les quatre agresseurs de Bruno Wiel, laissé pour mort, à des peines
de réclusion criminelle allant de seize à vingt ans.

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la haine et les discriminations anti‑LGBT 1. En 2016, elle


a présenté un plan de mobilisation contre la haine et les
discriminations anti‑LGBT pour une durée de trois ans.
En 2018, elle a mis en place des appels à projets locaux
contre les LGBT phobies où sont privilégiées les initiatives
d’éducation, de prévention et d’aide aux victimes.

III. – Le tissu associatif

Avant même la prise de conscience des pouvoirs publics,


des associations de lutte contre l’homophobie ont été
créées. La plus ancienne est l’association SOS Homo‑
phobie, créée en 1994 2. Par un travail constant, cette asso‑
ciation est le fer de lance de la lutte contre l’homophobie.
Elle est aujourd’hui connue pour la ligne d’écoute et d’ac‑
cueil des victimes qu’elle a mise en place et le rapport
annuel qu’elle rédige, publie et présente chaque 17 mai à
l’occasion de la journée mondiale de la lutte contre l’homo‑
phobie. Ce rapport annuel est le seul document qui
présente une photographie de l’homophobie en France 3.
En outre, SOS Homophobie intervient régulièrement en
soutien aux victimes en se constituant partie civile, avec
l’accord de la victime, dans un procès pénal pour porter
la défense de toutes les personnes LGBTQI+ agressées
à cause de ce qu’elles sont 4. Enfin, l’association n’hésite pas
à saisir le juge pour faire cesser un comportement homophobe

1. https://www.gouvernement.fr/dilcrah
2. https://www.sos‑homophobie.org
3. Le ministère de l’Intérieur a publié pour la première fois en octobre 2017
un bilan annuel des actes à caractère homophobe : https://www.interieur.
gouv.fr/Interstats/Actualites/Plus‑de‑1‑000‑victimes‑de‑crimes‑ou‑de‑
delits‑anti‑LGBT‑recensees‑en‑2016
4. À titre d’exemple, la Cour d’Assises de Créteil a condamné, le 28 janvier
2011, les quatre agresseurs de Bruno Wiel, laissé pour mort, à des peines
de réclusion criminelle allant de seize à vingt ans.

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comme elle l’a fait avec le club de football du Paris Saint‑


Germain en 2017 1 ou encore lorsqu’elle est intervenue
dans le cadre de la QPC (question prioritaire de constitution‑
nalité) déposée devant le Conseil constitutionnel afin de
contester une définition hétéronormée du mariage civil 2.
D’autres associations, dédiées à la lutte contre l’homo‑
phobie, ont ensuite été créées, comme le RAVAD 3, Mousse 4,
Stop homophobie 5 ou, plus localement, Adheos 6 ; chacune
avec ses moyens cherche à lutter contre l’homophobie y
compris en apportant un soutien aux victimes sur le plan
judiciaire ou par un accompagnement psychologique. À côté
des associations généralistes de lutte contre l’homophobie,
de nombreuses associations – la liste est beaucoup trop longue
pour les mentionner toutes – ont été créées dans des champs
plus spécifiques et participent à la lutte contre toutes les
expressions de l’homophobie. Ainsi, le Refuge a ouvert pour
accueillir les jeunes lesbiennes, gays et trans qui se retrouvent
à la rue à la suite de la découverte de leur homosexualité ou
de leur transsexualisme par leur famille 7. Dans un autre
champ, celui du sport et plus particulièrement du football,
il faut saluer le travail remarquable des Dégommeuses qui

1. L’association SOS Homophobie et le club de football du PSG ont saisi, en


urgence, le président du Tribunal de grande instance de Paris qui a ordonné
le 5 février 2007 au site « supporters‑de‑marseille.com » de cesser la commer‑
cialisation des tee‑shirts portant l’inscription « PDSG ». Selon la juridiction :
« En présentant les vêtements querellés comme des “anti‑PSG”, Vincent Q. ne
laisse place à aucune équivoque sur la portée du signe PDSG confirmée par
l’inscription Anal + rectum ; que le signe est évidemment constitutif de l’injure
que contient le mot “pédé” ; que cette injure, qui participe au comportement
dévoyé de certains supporters d’équipes de football, atteint le groupe des per‑
sonnes homosexuelles et l’image de la société Paris Saint‑Germain Football. »
2. Décision no 2010‑92 QPC du 28 janvier 2011.
3. http://www.ravad.org
4. http://www.assomousse.org
5. https://www.stophomophobie.com
6. http://www.adheos.org
7. https://www.le‑refuge.org

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œuvrent, par leur engagement et leur pratique du football,


à la déconstruction des stéréotypes de genre qui frappent les
lesbiennes dans ce champ et dans bien d’autres encore 1.

IV. – La prévention de l’homophobie


en milieu scolaire

L’éducation au sens large, par les parents, l’école et l’entou‑


rage, est le chantier même de la déconstruction des stéréo‑
types de genre qui alimentent l’homophobie ainsi que bon
nombre de préjugés. À l’école, l’apprentissage de la citoyenneté
et des règles de vie commune, ainsi que le respect des
droits et des devoirs au sein de la communauté éducative
constituent des objectifs pédagogiques fondamentaux, au
même titre que la maîtrise des connaissances disciplinaires.
C’est pourquoi, depuis 2004, SOS Homophobie organise
en milieu scolaire des interventions pédagogiques pour les
élèves. L’association dispose pour ce faire d’un agrément
national du ministère de l’Éducation nationale. Ce ministère
a pris lentement conscience des enjeux et a initié, en 2008,
une grande campagne de communication dans les lycées
pour mieux faire connaître la ligne AZUR aux adolescents
se posant des questions sur leur sexualité ; cette campagne
s’est inscrite dans la logique d’une meilleure prévention des
conséquences de l’homophobie en milieu scolaire 2.
À la même période, sortent les premières études sur le
contenu des manuels qui mettent en relief le caractère sté‑
réotypé des représentations des filles et des garçons ; or,
une meilleure représentation de l’homosexualité dans les
manuels scolaires – voire un enseignement de l’histoire des
luttes LGBTQI+ pour l’égalité des droits – et des outils
pédagogiques plus adaptés, tels que les documentaires,

1. http://www.lesdegommeuses.org
2. https://www.ligneazur.org

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seraient des leviers puissants pour lutter contre les stéréotypes


qui frappent les gays et les lesbiennes et donc favorisent les
discriminations à leur encontre. Cependant, le sujet est
sensible comme l’ont montré la polémique sur le refus de
la diffusion du documentaire « Le baiser de la lune » dans
les écoles primaires en février 2010 ou l’abandon, en 2014,
de l’ABCD de l’égalité, ce programme d’enseignement des‑
tiné à lutter contre le sexisme et les stéréotypes de genre.
Le chemin à parcourir est encore long pour que l’homo‑
sexualité ne suscite pas autre chose que de l’indifférence.
Sur ce chemin, le ministère de l’Éducation nationale a
mené, durant l’année scolaire 2015‑2016 dans les établisse‑
ments du second degré, une campagne de prévention de
l’homophobie qui s’est adressée d’une part aux victimes d’actes
violents ou discriminatoires commis du fait de leur orientation
sexuelle, que celle‑ci soit réelle ou supposée, et d’autre part
aux auteurs de ces actes et aux témoins de leurs agissements
car le rôle de ces derniers est essentiel pour modifier des
situations que l’institution scolaire ne doit pas tolérer.
En 2016, un parcours citoyen a été décidé pour chaque
élève afin qu’il apprenne le partage des valeurs et des prin‑
cipes qui fondent la République et l’exercice de la démo‑
cratie, notamment la souveraineté populaire, la laïcité, le
respect de l’autre et de la différence, l’égalité entre les
femmes et les hommes dans l’ensemble des champs de la
vie politique, professionnelle, familiale et sociale, ainsi que
la lutte contre toutes les formes de discrimination 1.
Ces différentes mesures ne semblent pas pleinement
porter leurs fruits puisque, entre janvier et septembre 2018,
le nombre de plaintes pour agressions homophobes a aug‑
menté de 15 %. S’il y a une libération de la parole des
victimes, il y a aussi une libération d’une parole homophobe

1. Circulaire 2016‑092 du 20 juin 2016 : http://www.education.gouv.fr/


pid285/bulletin_officiel.html?cid_bo=103533

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" 107-121 Conclusion. Des moyens pour lutter co... #


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décomplexée, relayée par des femmes et des hommes poli-


tiques qui alimentent le débat public ; ainsi les propos d’un
Laurent Wauquiez lors d’un meeting de Sens commun en
novembre 2018 au cours duquel il établit un lien entre
l’ouverture des procréations médicalement assistées aux
couples de femmes et l’eugénisme nazi, ou encore la Manif
pour tous qui compare les enfants des familles homoparen-
tales à des bébés OGM sont autant de discours qui ali-
mentent la haine de l’autre, c’est-à-dire « celui qui n’est pas
comme moi », et qui ne devraient plus avoir droit de cité.
Entre 1982 et 2018, la France est passée du « camp »
des pays où l’homosexualité était un douloureux problème
au « camp » des pays où l’homophobie représente un pro-
blème pour la société tout entière en tant que facteur de
haine donc de division, comme peuvent l’être le racisme,
l’antisémitisme ou encore le sexisme. La prise de conscience
des pouvoirs publics est indéniable, des moyens légaux et
institutionnels ont été mis en place, même s’ils demeurent
insuffisants. Parallèlement, la conquête de l’égalité des
droits pour les personnes LGBTQI+ a été, et demeure,
un puissant facteur de leur inclusion dans la société. Pour
achever cette transformation, l’école est un lieu privilégié
qui doit bénéficier de moyens qui ne sont pas encore à la
hauteur. Mais il n’est pas le seul, et les pratiques sportives,
tout comme l’accès à la culture sont essentiels pour favo-
riser l’acceptation des différences, il suffit de voir comment
une chanson de Christine and the Queens ou d’Eddy de
Pretto peut ouvrir des horizons qu’un travail classique met
des mois voire des années à obtenir. Ces facteurs éducatifs,
culturels ou sportifs sont essentiels pour que les enfants
d’aujourd’hui et de demain, qui ne savent même pas encore
qu’ils seront gays ou lesbiennes, puissent vivre dans une
société où leur sexualité est totalement indifférente aux
droits et aux devoirs dont ils sont les sujets et où elle ne
saurait avoir aucune conséquence dans leur vie quotidienne.
:
L'homophobie !

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TABLE DES MATIÈRES

Introduction ........................................................ 3

CHAPITRE PREMIER
Définition et questions terminologiques ......................... 11

I Homophobie irrationnelle et homophobie cognitive ..... 14


II Homophobie générale et homophobie spécifique ........ 16
III Homophobie, sexisme et hétérosexisme ................... 21
IV Racisme, xénophobie, classisme et homophobie .......... 26

CHAPITRE II
Origines et éléments précurseurs ................................. 34

I Le monde gréco‑romain ..................................... 37


II La tradition judéo‑chrétienne ............................... 39
III L’Église catholique contemporaine
et la condamnation de l’homosexualité .................... 49
IV L’homophobie et l’islam ..................................... 53

CHAPITRE III
Les doctrines hétérosexistes et l’idéologie homophobe ........ 55

I L’homophobie clinique ...................................... 57


II L’homophobie anthropologique ............................ 67
III L’homophobie libérale ....................................... 71
IV L’homophobie décomplexée des réseaux sociaux ......... 74
V L’homophobie « bureaucratique » : le stalinisme .......... 75
VI L’homophobie à son paroxysme : l’« holocauste gay » ... 79

CHAPITRE IV
Les causes de l’homophobie ....................................... 86

I L’homophobie comme élément constitutif


de l’identité masculine ....................................... 87
II L’homophobie, gardienne du différentialisme sexuel ..... 90
III L’homophobie et le fantasme de la désintégration
psychique et sociale .......................................... 94
IV La personnalité homophobe ................................ 97
V L’homophobie intériorisée ................................... 103

127
:
CONCLUSION
Des moyens pour lutter contre l’homophobie ................... 107

I Un arsenal législatif conséquent ............................ 110


II Les institutions mises en place
à partir des années 2000 ..................................... 116
III Le tissu associatif ............................................. 117
IV La prévention de l’homophobie en milieu scolaire ....... 119

Bibliographie ........................................................ 122

Composition et mise en pages


Nord Compo à Villeneuve-d’Ascq