Vous êtes sur la page 1sur 528

BIBLIOTHÈQUE DES ÉCOLES FRANÇAISES D'ATHÈNES ET DE ROME

Fascicule deux cent quarante cinquième

GEORGES VILLE

LA GLADIATURE EN OCCIDENT

DES ORIGINES À LA MORT

DE DOMITIEN

ÉCOLEPALAIS
FRANÇAISE
1981
FARNESE
DE ROME
- École française de Rome - 1981
ISBN 2-7283-0010-0

Diffusion en France : Diffusion en Italie :


DIFFUSION DE BOCCARD «L'ERMA DI BRETSCHNEIDER»
11 RUEDEMÊDICIS VIA CASSIODORO, 19
75006 PARIS 00193 ROMA

SCUOLA TIPOGRAFICA S. ??? ? - VIA ETRUSCHI, 7-9 - ROMA


PRÉFACE

Cette série est celle où l'École publie les thèses de ses anciens
membres : comme le livre de Pierre Grenade, Essai sur les origines du
Principat, le présent volume est un ouvrage posthume.
Lors de sa mort accidentelle le 6 septembre 1967 sur une route du
sud de l'Espagne, alors qu'il rentrait d'une mission archéologique en
Tunisie et en Algérie, Georges Ville laissait, avec une énorme
documentation figurée, un fichier, des notes et un gros manuscrit à peu
près terminé sur la gladiature1. Il y travaillait depuis des années : dès
l'École normale, il était l'élève de William Seston, qui fut pour lui plus
qu'un maître; c'est sous sa direction amicale et attentive qu'il a rédigé
La gladiature en Occident des origines à Domîtien. C'est le livre que
nous publions ici.
Un autre volume sera réservé à l'étude iconographique. Il
comprendra le texte, rédigé par Georges Ville, d'une étude chronologique
sur l'armement des gladiateurs, ainsi qu'une partie de la
documentation figurée; la pièce principale en sera un corpus des bas-reliefs
gladiatoriens antérieurs à la mort de Domîtien, dont la préparation
était très avancée.
Les historiens de Rome et tous les amis de l'École ont souvenir de
la plaquette Georges Ville (1929-1967) qui fut consacrée à sa mémoire
en 1972 par des amis fidèles : ils connaissent aussi les présentations de
son uvre faites durant ces dernières années par son ami Paul Veyne
(Les gladiateurs dans L'Histoire, 1978 et Religion et politique : comment
ont pris fin les combats de gladiateurs dans les Annales, 1979).
Ce n'est donc pas à moi qu'il revenait d'écrire cette préface. Mais
W. Seston et P. Veyne ont pensé l'un et l'autre qu'il serait plus facile,
ou moins difficile, au directeur de l'École de se limiter ici aux
quelques lignes nécessaires. Il est vrai que j'ai peu connu Georges

1 Ce manuscrit et les dossiers de Georges Ville ont été déposés aux Archives du
Collège de France.
VIII PRÉFACE

Ville, assez toutefois pour apprécier son intelligence et sa rigueur, et


pour reconnaître une passion commune pour la Méditerranée :
l'Afrique, la Sicile, Rome . . .
Les «éditeurs» du livre me disent que leur tâche s'est bornée à
mettre matériellement le texte au point2, à rédiger quelques pages
demeurées à l'état d'esquisses, en respectant l'esprit de l'auteur et ses
idées, enfin à ajouter des références à la documentation figurée. Ces
modifications sont entre crochets droits. Mais nous savons tous
combien il est difficile de manier ces crochets quand ils doivent concilier
le culte de l'amitié, le respect d'une pensée et les exigences de la
science. C'est pourquoi je devrais leur dire, et tout particulièrement à
Paul Veyne qui a consacré beaucoup de son temps à l'aggiornamento
et à la présentation du manuscrit, ma plus profonde gratitude : si
j'hésite à l'écrire, c'est parce que je sais ce que cet officium amicitiae a
signifié pour Paul Veyne.
Dernier point que je tiens à signaler : des membres de l'École ont
proposé de réaliser l'index de ce livre. Disponibilité qu'on appréciera
à sa juste valeur et qui montrerait, s'il était besoin, l'intérêt de
l'ouvrage.

Georges Vallet

2 Je remercie personnellement Madame J. Subias, vacataire à l'Institut d'archéologie


méditerranéenne (Aix-en-Provence), qui a assuré, avec beaucoup d'exactitude et de
compétence, le déchiffrement et la transcription d'un manuscrit souvent difficile.
TABLE DES ABRÉVIATIONS

[Les abréviations utilisées par Georges Ville sont celles de l'Année


philologique, sauf pour :
Ath. Miti, qui désigne les Mitteilungen des deutschen archdologischen Instituts
(athenische Abteilung).
RM, qui désigne la même revue, (rômische Abteilung).
Aép., qui renvoie à l'Année épigraphique (Revue archéologique).

Autres abréviations :
Broughton : T. R. S. Broughton, The Magistrates of the Roman Republic,
Cleveland, 1951.
CIE : Corpus inscriptiomun Etruscarum.
CIL : Corpus inscriptionum Latinarum.
Colini-Cozza : A. M. Colini et L. Cozza : Ludus Magnus, Rome, 1962.
CVA : Corpus vasorum antiquorum.
DAS ou Dici Ant. : Daremberg et Saglio, Dictionnaire des antiquités grecques et
romaines.
Della Corte, Case : M. Della Corte, Case ed abitanti di Pompei, 2e édition,
Rome, 1954.
Dessau : H. Dessau, Inscriptiones Latinae selectae, 2e édition.
EE : Ephemeris epigraphica.
Espérandieu : E. Espérandieu, Inscriptions latines de Gaule (Narbonnaise),
Paris, 1929.
Faccenna : D. Faccenna, Rilievi gladiatorii, Ballettino della Commissione
archeologica comunale di Roma, LXXVI, 1956-1958, p. 37-75 et pi. I-VIII.
Friedlànder : Darstellungen aus der Sittengeschichte Roms, 9e édition, Leipzig,
1920.
Garcia y Bellido : A. Garcia y Bellido, Lapidas funerarias de gladiadores de His-
pania, Archivio espanol de arqueologia, XXXIII, 1960.
Garrucci : E. Garrucci : Graffiti de Pompei, 2e édition, 1856.
Giordano : Carlo Giordano, Spettacoli nell'anfiteatro di Nola e l'origine della
città di Comiziano alla luce di documenti pompeiani, «Città e Turismo»,
1961, Azienda A.C.S.T., Pompei, 8 pages (graffiti inédits). L'exemplaire
que possédait Georges Ville de cette plaquette peu répandue appartient
aujourd'hui à la bibliothèque de l'Institut d'archéologie de l'Université
de Provence (Aix-en-Provence).
X TABLE DES ABRÉVIATIONS

/G : Inscriptiones Graecae.
ILA ou Inscr. lâl Af. : R. Cagnat et A. Merlin, Inscriptions latines d'Afrique,
Paris, 1923.
Inscr. lai Tun. : A. Merlin, Inscriptions latines de la Tunisie, Paris, 1944.
Inscr. Rom. Trip. : J. M. Reynolds et J. B. Ward Perkins : The inscriptions of
Roman Tripolitania, British School at Rome, s.d.
Lafaye : G. Lafaye, article Gladiator du Dictionnaire des antiquités de
Daremberg et Saglio, vol. II, 2, p. 1563-1599.
Mau : A. Mau, Pompeji im Leben und Kunst, 2e édition, Leipzig, 1908.
Meier : P. J. Meier, De gladiatura Romana quaestiones selectae, Bonn, 1881.
Overbeck-Mau : J. Overbeck et A. Mau, Pompeji in seinen Gebâuden, 4e
édition, Leipzig, 1884.
Reinach, Peintures : S. Reinach, Répertoire de peintures grecques et romaines,
Paris, 1922.
Reinach, Reliefs : S. Reinach, Répertoire de reliefs grecs et romains, 3 vol.,
Paris, 1912.
Reinach, Vases : S. Reinach, Répertoire des vases peints grecs et étrusques,
Paris, 1908.
REPW : Pauly et Wissowa, Real-Encyclopddie der klassischen Altertum-
swissenschaft.
Robert, Gladiateurs : Louis Robert, Les gladiateurs dans l'Orient grec,
Bibliothèque de l'Ecole des Hautes Etudes, fase. 278, 1940. «Robert,
Gladiateurs, 78» renvoie à la page 78 de ce livre; «Robert, Gladiateurs, n°78»
renvoie au numéro 78 du corpus des documents.
Robert, Hellenica : L. Robert, Hellenica, recueil d'épigraphie, de numismatique
et d'antiquités grecques, Paris, depuis 1940, 13 volumes parus.
Schneider : K. Schneider, article Gladiatores de l'encyclopédie de Pauly et
Wissowa, Supplementband III (1918), col. 760-784.
??? : Titilli Asiae minons.
Ville, Coupes : G. Ville, Les coupes de Trimalcion figurant des gladiateurs et une
série de verres sigillés gaulois, dans Hommages à Jean Bayet, 1964, p. 722-
733.
Ville, MEFR : G. Ville, Les jeux de gladiateurs dans l'Empire chrétien, Mélanges
d'archéologie et d'histoire publiés par l'Ecole française de Rome, LXXII,
I960, p. 273-335.
Ville, Zliten : G. Ville, Essai de datation de la mosaïque de Zliten, dans La
mosaïque gréco- romaine, Colloques internationaux du C.N.R.S., Paris,
1965, p. 147-155.
Wuilleumier-Audin : P. Wuilleumier et A. Audin, Les médaillons d'applique
gallo-romains de la vallée du Rhône, Annales de l'Université de Lyon, III,
22, Paris, 1952.]
Notre esprit s'occupe parfois à des combats de
gladiateurs; eh bien, au milieu même de ce spectacle qui
devrait nous divertir, il arrive qu'une légère ombre de
mélancolie se glisse en nous.

Sénèque, Ad Helviam, XVII, 1


CHAPITRE ?

LES GLADIATEURS, DES ORIGINES


À LA FIN DU IIe SIÈCLE AVANTNOTRE ÈRE

I - Origine Osco-Samnite

Deux peuples sont en cause : les Étrusques et les Osco-samnites1 ;


les historiens sont partagés, mais leurs raisons sont fragiles;
l'hypothèse étrusque a longtemps régné seule; formulée dès 1845 par
W. Henzen2, elle s'appuyait sur des textes de trois auteurs, Nicolas de
Damas, Tertullien et Isidore, des monuments mal datés et surtout
l'idée discutable d'une cruauté spécifiquement étrusque : froide,
savante, effet et cause à la fois de la religion et du culte. Mais, en 1909,
F. Weege montra que des peintures tombales de Campanie et de
Lucanie révélaient dès le début du IVe siècle des gladiateurs osco-samnites,
il crut pouvoir attribuer aux Campaniens l'invention de la gladiature3;
il fut suivi4; mais l'hypothèse étrusque ne fut pas abandonnée5 et on

1 La vieille thèse de Planck - origine celte des jeux de gladiateurs, Ueber den Urs-
prung der romischen Gladiatorenspiele, Ulmer Gymn. Programm, 1866, p. 11, n'est pas
soutenable et n'a pas été reprise; on a proposé aussi de retrouver à travers une
médiation étrusque une origine hittite : V. Miiller, JDAI, 1927, p. 28; cf. F. Matz, Gnomon,
1940, p. 199 et K. A. Neugebauer, JDAI, AA, 1940, col. 610; je montrerai plus loin que les
Etrusques n'ont pas été les initiateurs de la gladiature italienne, ce qui paraît exclure
toute incidence sur celle-ci d'une gladiature hittite supposée; je dis «supposée», car
l'existence en Asie Mineure, au IIe millénaire avant notre ère d'une institution
comparable aux combats de gladiateurs italiens me paraît douteuse; mais l'examen de ce
problème sort de mon propos.
2 Henzen, Explicatio musivi in villa Burghesiana asservati, Rome, 1845, p. 74-75;
point de vue repris par Friedlànder dans les premières éditions de sa Sittengeschichte
(1er éd., II, p. 186, n. 3; 2e éd., II, p. 216, n. 2, etc . . . ); Lafaye, p. 1563; etc . . .
3 Weege, Oskische Grabmalerei, JDAI, 1909, p. 134-135; la même année, mais un
peu avant, F. Marx, Neue Jahrbiicher fiir klassische Altertum, Geschichte und deutsche
Literatur, 1909, p. 555, dans une étude sur le développement de la maison romaine,
avait au passage, envisagé une possible origine campanienne pour les gladiateurs.
4 Par Friedlànder, qui se rallia à ce point de vue, p. 50; J. Heurgon, Recherches sur
l'histoire, la religion et la civilisation de Capone préromaine, Paris, 1942, p. 431-432.
5 H. von Brunn et G. Kòrte, Rilievi delle urne etnische, III (1915), p. 192-193;
Schneider, Real-Encykl., Suppl. III, col. 760; L. Malten, p. 328; etc . . . ; J. Heurgon a adopté
une position moyenne, représentative de ceux qui combinent les thèses étrusques et
Osco-samnites, admettant que les jeux de gladiateurs trouvèrent en Campanie « un
terrain d'élection» où ils s'émancipèrent et prirent leur forme définitive (Capone, p. 431).
2 LES GLADIATEURS

la voit reparaître, telle qu'elle fut formulée par Henzen, ou amendée


pour inclure les faits avancés par Weege, dans presque tous les
ouvrages qui traitent de la civilisation toscane6.
Il faut reprendre le dossier, et d'abord l'alléger de trop de
preuves qui ne prouvent rien; le plus fort argument, en apparence, pour la
thèse étrusque est un texte de Nicolas de Damas dans Athénée, IV,
153 f : t?? t?? µ???µ???? ??a? ?? µ???? e? pa?????es? ?a?, ?e?t????
?p?????t? '??µa???, pa?? ???????? pa?a?aß??te? t? e???; en fait,
cette phrase dit seulement que les Romains ont reçu la gladiature des
Étrusques, mais non point que les Étrusques sont les inventeurs de
celle-ci; nous avons dit qu'il y avait des gladiateurs en pays osco-sam-
nite un peu après 400; on verra qu'à Rome le premier munus eut lieu
en 264; même pris à la lettre, le texte de Nicolas de Damas n'exclut
pas un cheminement des Osco-samnites aux Étrusques, puis aux
Romains.
Autre soi-disant preuve : deux fois Tertullien évoque un
personnage grimé en Dis Pater, dont il dit ceci : gladiatorum exsequias cum
malleo deducit (Ad Nat., I, 10, 47); gladiatorum cadavera cum malleo
deducentem (Apol, XV, 5); Henzen, grâce au maillet et à la parodie de
la fonction psychopompe, a reconnu Charun, le démon de la mort, qui
apparaît si souvent dans l'iconographie funéraire étrusque, et en a tiré
argument pour sa thèse7. Ce qui n'est pas raisonnable, si l'on
considère les conditions et la date de l'introduction de ce masque dans
l'arène : elle n'a pu avoir lieu, en effet, avant l'extrême fin du Ier siècle
avant notre ère8; on voit mal comment un emprunt9 aussi tardif pour-

6 P. Ducati, Etruria antica, 1927, p. 170; B. Nogara, Gli Etruschi e la loro civiltà,
Milan, 1933, p. 252; M. Pallottino, La civilisation étrusque, Paris, 1949, p. 189-190; id.,
Etniscologia, Milan, 3e éd., 1955, p. 285.
7 Henzen, p. 75; cf. F. De Ruyt, Charun, p. 191-192; à côté de Charun,
l'amphithéâtre connaissant un Mercure (Tertullien, locc. citt.) qui devait, avec un fer rouge,
s'assurer que les morts du ludus meridianus ne simulaient pas; ce Mercure est bien
évidemment l'Hermès psychopompe grec, et non point le Turms Aita étrusque qu'a proposé
H. Fuhrmann, Atti d pont. Ace. rom. di arch., sr. Ili, Memorie, vol. IV, 1934-1938, p. 193;
cette association affaiblit encore la portée de l'argument tiré de la présence de
Charun.
8 Dans la première version - l'Adv. Nat. -, Tertullien situe la parution de son
masque au ludus meridianus : risimus et meridiani ludi de deis lusum quo Ditis Pater, Jovis
frater, gladiatorum exsequias ... ; et comme on sait par ailleurs que les auteurs
emploient parfois le terme gladiator pour désigner tous les acteurs de l'arène (cf.
G. Ville, MEFR, 1960, p. 283), on pourrait être tenté de limiter l'emploi du Charun à ce
ludus meridianus qui n'a évidemment rien à faire avec la gladiature primitive.
9 Ceci dit, il n'est pas contestable que l'emprunt est étrusque et il est possible que
les Romains aient emprunté, non pas le modèle (qu'ils auraient transformé en mas-
DES ORIGINES ? LA FIN DU IIe SIÈCLE AVANTNOTRE ÈRE 3

rait prouver quoi que ce soit : ce n'est qu'une mise en scène de


carnaval, sur une vieille imagerie devenue traditionnelle à cette date.
Autre argument : selon Isidore de Séville (Orig., X, 247) le mot
lanista, «celui qui fait commerce de gladiateurs», serait étrusque et
signifierait bourreau dans cette langue; les linguistes sont divisés sur
le crédit qu'il faut à ce propos faire à Isidore10; mais supposons
justifiée son étymologie : elle implique seulement que les Romains ont
emprunté le mot, et peut-être l'institution du commerce des
gladiateurs, aux Étrusques, mais non point que les Étrusques en furent les
initiateurs; et l'eussent-ils été, que cela ne situerait pas pour autant en
Étrurie les origines de la gladiature; les lanistes ont fait leur
apparition alors que les mimera se répandaient dans toute l'Italie11; trop
tard, par conséquent, pour qu'il soit certain que le pays qui a vu les
premiers lanistes ait vu aussi les premiers gladiateurs.
On a voulu aussi reconnaître des gladiateurs sur des monuments
archaïques : telle est l'identification qu'au même moment K. A. Neuge-
bauer12 et F. Matz13 ont proposée pour un type de statuette en bronze
de la fin du VIIe siècle, connu par de très nombreux exemplaires : un
homme vêtu d'un slip, coudes collés au corps, brandit verticalement
une épée dans chaque main; on songe aux mystérieux dimachaeri -
combattants à deux poignards - qui sous l'Empire apparaissent
sporadiquement dans l'arène14; mais l'écart chronologique entre les uns et
les autres est trop grand pour qu'on puisse étayer l'identification des
premiers sur leur ressemblance avec les seconds, et du reste Matz et
Neugebauer se sont gardés de le faire; je ne vois pas non plus en quoi
le pagne constitue une présomption en faveur d'une exégèse gladiato-

que), mais le masque lui-même : cf. F. De Ruyt, Charun, p. 191 et J. D. Beazley, Etruscan
Vase-painting, Oxford, 1947, p. 62-63; cette hypothèse nous oblige toutefois à envisager
la survivance du Charun comme masque jusqu'au début de l'Empire.
10 Cf. Ernout-Meillet, Dict. étym., s. v. lanista, qui ne se prononcent pas sur la
validité de cette dérivation, qu'ils tiennent seulement pour possible à cause du suffixe - a
et de l'existence d'un nom propre étrusque Lani.
11 La gladiature dui se passer de lanistes, tant qu'on se contenta de faire
combattre des prisonniers de guerre.
12 K. A. Neugebauer, Berliner Museen, 1940, p. 7-17 et JDAI, AA, 1940, col. 608-611.
13 F. Matz, Gnomon, 1940, p. 199.
14 Lafaye, p. 1588; cette armatura est attestée seulement par un texte d'Artémi-
dore, II, 32, et une inscription de Lyon, CIL XIII 1997 = Dessau, ILS, 5097; c'est à tort
que l'on a voulu reconnaître un dimachairos sur un relief d'Amisos (L. Robert, n° 79) :
D. Faccenna, Rilievi, p. 40, n. 7, a montré qu'il s'agissait d'un provocator, opposé à un
autre provocator; si le vainqueur tient une épée dans chaque main, c'est qu'il s'est
emparé de celle de son adversaire ; par ailleurs il me paraît douteux que le graffito de
Pompei, CIL IV 2508, mentionne un dimachairos opposé à un hoplomaque.
4 LES GLADIATEURS

rienne15; car, si la gladiature romaine a généralisé ce vêtement, on


verra que les premiers gladiateurs italiens, osco-samnites et étrusques
combattent aussi bien nus ou en tunique; de même, le port de deux
épées est étrange, mais il peut avoir des significations multiples16 et
même militaires : on rapprochera par exemple l'extraordinaire
armement des deux guerriers d'une stèle de Monte Gualando (Musée de
Pérouse, vers 600) qui combattent avec un bouclier, une épée et une
lance17; il va sans dire que rien n'autorise à tenir ces guerriers pour
des gladiateurs18; on pourrait même tirer argument de ce
suréquipement pour exclure cette hypothèse : à une date si haute, un combat
gladiatorien ne saurait avoir d'autre fin que la mort de l'un des
adversaires, et l'emploi d'un armement aussi lourd serait peu
compréhensible. J'ajoute que le type iconographique des combattants aux deux
épées se retrouve dans l'art grec archaïque19 et qu'on ne saurait
raisonnablement envisager l'existence d'une gladiature grecque à ce
moment.
Reste le jeu de Phersu; trois tombes de la seconde moitié du VIe
siècle, à Tarquinia, nous en donnent une représentation : tombes des
Augures, du Polichinelle, des Olympiades; un homme masqué, Phersu,
habillé d'une casaque bariolée et coiffé d'un bonnet conique, tient en
laisse un chien qui attaque un homme vêtu seulement d'un pagne et
dont la tête est enveloppée d'une cagoule; ce dernier dispose contre
le chien d'une massue; mais il semble que Phersu puisse utiliser sa
longue laisse pour entraver ses mouvements.

15 K. A. Neugebauer, JDAI, AA, 1940, col. 610: «Eine Ubersicht uber das Vorkom-
men der Schurztracht im archaischen Etrurien legt im Zusammenhang mit der auffal-
ligen Bewaffnung der Statuetten ihre Deutung als Wettkàmpfer bei Leichenspielen
nahe ».
16 Ces statuettes sont, à mon avis, des ex-voto, qui reproduisent probablement la
statue de culte d'un dieu guerrier dont le sanctuaire était localisé à Arezzo (cf. G. Ville,
Annuaire de l'École pratique des Hautes Études, IVe Section, 1966-1967, p. 208).
17 G. Q. Giglioli, L'arte etrusca, Milan, 1935, pi. LIX, 1.
18 Ce qui n'exclut pas l'hypothèse d'A. Hus, Recherches sur la statuaire en pierre
étrusque archaïque, Paris, 1961, p. 509, n. 3, qui me paraît toutefois peu probable et
selon laquelle il pourrait s'agir d'un combat faisant partie de jeux funéraires, mais à
condition de ne pas voir là un combat gladiatorien (lutte à mort entre deux
prisonniers), mais plutôt un duel simulé entre deux nobles guerriers.
19 Cf. Y. Béquignon, Gladiateurs grecs archaïques, RA, 1941, II, p. 256-259 qui donne
quelques exemples; convaincu toutefois de la validité de l'hypothèse de Neugebauer,
et ne pouvant naturellement l'étendre du monde étrusque au monde grec, Y.
Béquignon suppose (ce qui paraît insoutenable) que les Grecs ont imité un type
iconographique étrusque en le dépouillant de sa signification originelle.
DES ORIGINES À LA FIN DU II«= SIÈCLE AVANTNOTRE ÈRE 5

L'incertitude où nous sommes pour l'explication de la scène


figurée sur la paroi gauche de la tombe des Augures rend difficile
l'interprétation du jeu; si nous avons là le second acte, comme je l'ai admis,
les choses sont claires : l'homme à la cagoule peut se libérer du chien
(il l'assomme ou le chasse) ; il ôte sa cagoule et se lance à la poursuite
de Phersu; tout le mal pour lui se limitera à quelques morsures; un
détail - la lanière qui pend à son sexe - nous permet de reconnaître
en lui un athlète; ce n'est donc point un condamné ou un prisonnier
comme on le dit souvent, sans preuve; il est difficile, dans ces
conditions, de penser que le jeu puisse se terminer par sa mort. D'autre
part, l'état de la peinture ne permet pas de dire s'il poursuit Phersu
avec sa massue; mais on doit penser que les conséquences du jeu
devaient s'équivaloir : aux morsures du chien ne pouvaient
correspondre que les coups de poings de l'athlète à la cagoule.
Toutefois, si l'hypothèse formulée à propos de la paroi gauche est
inexacte, il ne paraît pas qu'il faille changer beaucoup l'interprétation
du jeu; sans doute ne savons-nous plus quelle est la condition de celui
qui porte la cagoule, mais il est peu vraisemblable que le jeu puisse
s'achever par sa mort : à la tombe des Augures, nous le voyons saisir
la laisse du chien près du collier; dès ce moment, écarter la tête de la
bête pour l'assommer est facile; on remarquera que Phersu se garde,
à ce moment critique, de tirer sur la laisse - qu'il tient fort lâche -
évitant ainsi de gêner effectivement son adversaire.
Ce jeu commence par une venatio (homme contre bête), et finit
peut-être par un combat homme contre homme; mais l'identification
que F. Altheim a proposée pour Phersu - qui serait un démon de la
mort - est trop aléatoire pour qu'on ait le droit de conclure que ce jeu
est la représentation d'un mythe de l'outre-tombe, qui nous
rapprocherait de l'état d'esprit d'où est sortie la gladiature; de même, nous
savons que ce jeu s'intègre dans des ludi funèbres; ne peut-on donc
croire qu'il n'était rien de plus qu'un agon et n'avait rien de plus
macabre qu'une course à pied? Faut-il croire que les spectateurs
sentaient positivement une relation entre le sang de l'homme mordu par
le chien et l'âme du mort? cela paraît bien peu probable; or seule une
réponse positive à cette question permettrait de voir dans ce jeu une
pré-gladiature.
Enfin, si, au-delà des significations, on considère le jeu en lui-
même, on comprend mal l'horreur qu'il inspire aux modernes20 : le

20 On considère le plus souvent que le jeu doit se terminer par la mort de l'un des
participants; déjà, au moment de la découverte de la tombe des Augures, 0. Keck,
Annali dell'Inst., p. 15, avait cru qu'il s'agissait d'un supplice; de même G. Becatti et
6 LES GLADIATEURS

masque et la cagoule font impression, mais la peinture de Tarquinia


ne suggère pas autre chose, en fin de compte, que quelques morsures
et quelques coups de poings et peut-être de bâton; le jeu de Phersu
est en-deçà de la gladiature par sa bénignité et on ne saurait
l'assimiler au duel à mort auquel deux prisonniers se livrent autour d'une
tombe; paradoxalement, il n'est très en avance sur le munus primitif
que par ses accessoires, la cagoule et le masque, qui sont des
raffinements que la gladiature redécouvrira en se dégradant, à partir du
règne d'Auguste21.
Le jeu de Phersu ainsi exclu de notre enquête, on a quelques
raisons de penser que l'Étrurie n'a pas connu la gladiature jusqu'à la fin
du Ve siècle; on verra qu'en Italie du Sud (comme à Rome) les
combats de gladiateurs étaient donnés au cours de ludi funèbres, et les
peintures tombales les figurent à côté des combats de boxe et des
courses de chars; on en déduira avec probabilité que, si l'Étrurie avait
connu des combats de gladiateurs aux VIe et Ve siècle, on les verrait
semblablement mêlés aux agones funèbres.
D'autant que les images de ceux-ci sont particulièrement
nombreuses : dix-sept peintures tombales exécutées entre 530 et 45022;

F. Magi, p. 16, parlent de supplice; cf. encore, entre autres, M. Pallottino, Etruscologia,
p. 285; J. Heurgon, loc. cit.; et A. Baldi, Aevum, 1961, p. 132-133; toutefois, une disson-
nance chez von Stryck : «ein sehr spannendes und amusantes Kampfspiel». Voir les
références chez G. Becatti et F. Magi, Monumenti della pittura antica scoperti in Italia,
fase. Ili, 4 : Le pitture delle tombe degli Auguri e del Pulcinella, Rome, 1955.
21 J'ajoute que le rapprochement du jeu de Phersu avec l'armatura des andabates
(G. van Hoorn, Phersu en andabata, Med van ned hist. Inst. te Rome, 1923, p. 63-72)
paraît sans fondement : les techniques et les époques sont trop différentes.
22 A Tarquinia: Tombe des Augures (540-530) : boxe; Tombe des inscriptions (530-
520) : boxe, lutte, course de chevaux; Tombe du Polichinelle (530-520) : athlètes, apoba-
tes (?) ; Tombe des Olympiades (525-520) : lancement du disque, course à pied, course de
chars; Tombe du Mourant (510-500) : course de chevaux (?); Tombe sans nom (VIe
siècle) : boxe; Tombe des Biges (490) : boxe, lutte, saut à la perche, lancement du disque,
courses de chevaux (?), course de chars, desultores, pyrrhique; Tombe du Lit funèbre
(480-460) : lutte, lancement du disque, course de chevaux, course armée (ou
pyrrhique?); Tombe du triclinium (480-460) : apobates; Tombe du Fondo Querciola (470-450) :
course de chars; Tombe Francesca Giustiniani (470-450) course de chars; Tombe des
Pyrrhichistes (époque classique) : pyrrhique, courses de chevaux (?) ; Tombe du Citha-
rède (époque classique) : course de chevaux. A Chiusi : Tombe du singe (480-460) : boxe,
lutte, lancement du javelot, course de chars, desultores, apobates, pyrrhique; Tombe del
Colle (ou Casuccini) (480-460) : boxe, lutte, course de chars, pyrrhique; Tombe del
Poggio al Moro (ou Deposito de Dei) (475-450) : boxe, course à pied, lancement du disque,
saut, acrobates, course de chars, pyrrhique; Tombe 1734 (époque classique) : boxe,
lutte, course de chars. Pour les tombes de Tarquinia, on verra plus particulièrement
M. Pallottino, Mon. Ani, 1937, col. 296 sq., à quoi on ajoutera R, Bartoccini, C. M. Lerici,
DES ORIGINES À LA FIN DU IIe SIÈCLE AVANTNOTRE ÈRE 7

plusieurs cippes de Chiusi23, sculptés, pour ceux qui nous intéressent,


dans la seconde moitié du Ve siècle; le vase Micali24 (fin du VIe siècle);
un vase de Capoue25 (fin du VIe siècle); les stèles de Felsina26 (550-
390), etc., figurent tous des ludi funèbres27; parmi les peintures, celles
des tombes des Biges, à Tarquinia, du Singe et del Poggio al Moro à
Chiusi, représentent des programmes relativement riches, sinon
complets; l'absence de tout combat gladiatorien sur ces documents,
surtout dans ces trois dernières tombes, est une preuve qu'à l'époque où
ces images ont été créées la gladiature n'existait pas en Étrurie.
La validité de l'argument ex silentio vaut tout le temps que
persistent ces représentations, c'est-à-dire jusqu'à la fin du Ve siècle et aux
derniers cippes agonistiques de Chiusi (les représentations de jeux sur
les stèles de Felsina sont trop peu nombreuses pour entrer en ligne de
compte).
Or à ce moment nous ne sommes plus loin des premiers
documents qui se rapportent à la gladiature en Italie du Sud : on date de
390-380, avec il est vrai, une marge d'incertitude difficile à chiffrer, la
première peinture gladiatorienne (Paestum) découverte là-bas28; cela
ne veut pas dire que la gladiature ait été seulement inventée à cette
date; car, si les premières peintures tombales osco-samnites
remontent à la première moitié du Ve siècle, les tombes sur les parois
desquelles sont représentés des jeux funèbres sont toutes postérieures à
400, et les premiers gladiateurs apparaissent avec les premières
figurations agonistiques : on les connaissait déjà lorsqu'on décida de
recourir à cette iconographie.

M. Moretti, La tomba delle Olimpiadi, Milan, 1959; pour les tombes de Chiusi : R.
Bianchi Bandinelli, Le pitture delle tombe arcaiche a Chiusi, Rome, 1938 (Monumenti della
pittura antica scoperti in Italia).
23 E. Paribeni, / rilievi chiusini arcaici, Studi Et., 1939, p. 185 sq. (étude des
représentations agonistiques); p. 196 sq. (datation); le répertoire offre un panorama à peu
près complet des programmes de jeux funèbres ; boxe, lutte, lancement du javelot et
du disque, course à pied, course de chars, acrobatie, course armée, pyrrhique.
24 Trouvé à Vulci; au British Muséum; J. D. Beazley, Etruscan Vase-painting,
Oxford, 1947, p. 2-3, pi. II- Ha : course de chars, boxe, lancement du disque, course à
pied (?), pyrrhique (?).
25 Mon. Inst. , V, pi. XXV : boxe, lutte, course de chars.
26 P. Ducati, Le pietre funerarie felsinee, Mon. Ani, 1910, col. 685 sq.; A. Grenier,
Bologne villanovienne et étrusque, Paris, 1912, p. 452.
27 Je n'ai naturellement pas tenu compte d'images agonistiques isolées dont la
signification funéraire est problématique.
28 A. D. Trendall veut bien me dire qu'à son avis les dates de Sestieri pourraient
être rajeunies quelque peu; mais cette marge ne constitue pas une réelle objection
pour notre argumentation.
8 LES GLADIATEURS

Revenons à la question de priorité : vingt ou quarante ans


séparent le moment où nous avons la preuve que l'Étrurie ne connaît pas
encore la gladiature et celui où nous savons que l'Italie du Sud l'a
déjà; à s'en tenir à ces données, une priorité étrusque est peu
probable. En revanche, les autres arguments présentés pour une origine
osco-samnite29 ne sauraient valoir; la place eminente de la Campanie
dans la gladiature, au Ier siècle avant notre ère, prouve que le pays est
exceptionnellement prospère (tout comme le développement des
munera dans les grandes villes d'Asie au IIe et au IIIe siècle de notre
ère)30, et non que la Campanie a inventé la gladiature trois cents ans
plus tôt; pour des raisons analogues, la priorité de la Campanie dans
la construction des amphithéâtres ne prouve rien non plus; il n'est
pas sûr non plus que la catégorie des samnites soit la plus ancienne
des armaturae gladiatoriennes romaines et qu'elle soit antérieure à
celle des galli, même si ces derniers apparaissent dans les textes
longtemps après eux31.
Il y a pourtant un argument que l'on a omis; l'annalistique a
conservé le souvenir du premier munus romain; il eut lieu en 26432;
or, si, dès le début du IVe siècle, Étrurie et Italie du Sud organisaient
des combats de gladiateurs, il serait surprenant que Rome, à
mi-chemin de l'une et de l'autre, ait attendu tout ce temps pour faire de
même; cette date de 264 s'explique mieux, si l'on envisage une
remontée de la gladiature du Sud vers le Nord.
Concluons : au début du IVe siècle ou avant, la gladiature est
inventée en Italie du Sud - création d'une population composite,
osque, samnite, étrusque : on ne tentera pas de préciser davantage ; à
la fin du IVe ou au début du IIIe siècle, les munera sont adoptés en
Étrurie; en 264 Rome voit son premier munus et les organisateurs
adoptent peut-être une formule que les Étrusques avaient déjà
naturalisée chez eux, s'il faut en croire Nicolas de Damas.

29 Weege, p. 134-135; cf. J. Heurgon, Capoue, p. 432.


30 Comme on peut avoir d'après les témoignages épigraphiques et
iconographiques réunis par L. Robert, p. 192 sq.
31 Cf. note 128.
32 Cf. note 100; cette date peut être considérée comme absolument sûre. Sans
doute une autre tradition attribuait-elle à Tarquin l'Ancien l'introduction à Rome des
jeux de gladiateurs : une chronique dépendant du De regibus de Suétone (cf. A. Reif-
ferscheid, C. Suetonii . . . reliquiae, p. 320) signale : hic (Tarquin l'Ancien) prior Romanis
duo paria gladiatorum edidit quae comparavit per annos XXVI; ce renseignement
étonnant a seulement pour lui de provenir d'un bon connaisseur des jeux; mais il est
absurde, ne serait-ce qu'en situant au début du VIe siècle une editto régulière et
apparemment laïque; je ne saurais dire quelle est l'origine de cette légende.
DES ORIGINES À LA FIN DU IIe SIÈCLE AVANTNOTRE ÈRE

II - [Nature agonistique et non pas sacrificielle


DE LA GLADIATURE]

Pour les Anciens, les jeux de gladiateurs procèdent du sacrifice


humain funéraire, dont ils sont un adoucissement; deux auteurs le
disent explicitement: Tertullien (De Spect., XII, 2-3) : Nam olim, quo-
niam animas defunctorum humano sanguine propitiari creditum erat,
captivos vel mali status servos mercati in exsequiis immolabant. Postea
placuit impietatem voluptate adumbrare. Itaque quos paraverant, armis
quibus tune et qualiter poterant eruditos, tantum ut occidi discerent,
mox edicto die inferiarum apud tumulos erogabant. Et Servius (Ad Aen.,
X, 519) : mos erat in sepulcris virorum fortium captivos necari; quod
postquam crudele visum est, placuit gladiatores ante sepulcra dimicare,
qui a bustis bustuarii appellati sunt.
Par l'exemple de Rome, Servius montre encore comment, selon
lui, les choses se sont passées (Ad. Aen., III, 67) : institutum est ut apud
sepulcra et victimae caedantur; apud veteres etiam homines interficie-
bantur, sed mortuo Junio Bruto, cum multae gentes ad eius funus
captivos misissent, nepos illius eos qui missi erant inter se composuit, et sic
pugnaverunt . . . 33 ; on comprendra naturellement que les gentes
avaient envoyé des captivi aux obsèques pour qu'ils y soient
sacrifiés34.
On ne saurait le mettre en doute, la gladiature procède du rituel
funéraire ; qu'à Rome même, jusqu'à la fin de la République, les
combats de gladiateurs aient été exclusivement donnés «en l'honneur»
d'un mort en est une preuve a posteriori suffisante; [mais «funéraire»

33 On tient habituellement Varron pour la source commune de ces trois textes (cf.
par exemple L. Malten, Leichenspiel und Totenkult, dans MDAI (R), XXXVIII-XXXIX,
1923-1924, p. 329-330; E. Castorina, éd. de Tertullien, De Spect., p. 248, qui renvoie à
K. Werber, Tertullians Schrift De Spectaculis in ihrem Verhaltnis zu Varros Rerum
divinar um libri, Prog. Gymn. Teschen, 1896, p. 30 sq. - qui, faut-il ajouter, considère qu'il
s'agit seulement d'un emprunt de seconde main - et J. Buchner, Tertullian, De
Spectaculis, Kommentar, Wurzbourg, 1935, p. 117; ce n'est qu'une possibilité, sans plus :
Servius ne se réfère à Varron que pour le début de son commentaire au vers III, 67 de
l'Enéide : Varrò quoque dicit mulieres in exsequiis et luctu solitas ora lacerare ut sanguine
ostenso inferis satisfaciant, quare edam institutum est ut apud sepulcra et victimae
caedantur; tout le reste de la note servienne est indépendant de l'introduction Varrò dicit; il
est probable que Tertullien et Servius se réfèrent à une vulgate dont il n'est pas
possible de déceler l'origine.
34 Je ne connais pas d'autre mention, à Rome, d'un prétendu sacrifice humain
funéraire; [c'est une invention, très probablement hellénistique, destinée à procurer
un aition à la gladiature.]
10 LES GLADIATEURS

et « sacrifice » sont deux : la gladiature naît comme jeu funéraire. Elle


est agonistique.]
Les sociétés primitives connaissent deux formes du sacrifice
humain funéraire : d'une part, bien que le terme, ici, ne convienne pas
absolument, le sacrifice d'une partie de l'entourage du mort, ses
serviteurs et ses femmes en particulier, qui rempliront dans l'autre monde
le rôle qu'ils tenaient près du défunt ici-bas; dans toutes les parties du
monde, la découverte de tombes princières a illustré un usage qui, sur
les bords de la Méditerranée, semble en particulier se retrouver dans
la civilisation mycénienne35.
Mais il existe une autre forme du sacrifice : celui du prisonnier
sur la tombe du guerrier mort36, surtout si ce dernier est tombé à
l'ennemi; l'exemple le plus célèbre est regorgement des prisonniers
troyens aux funérailles de Patrocle (//., XXI, 26-29; XXIII, 22-23);
l'Italie étrusque a peut-être pratiqué ce rite37; la signification de ce sacri-

35 Cf. par exemple A. W. Persson, The royal Tombs at Dendra near Midea, Lund,
1931, p. 68-70. Toutefois G. Mylonas, Ancient Mycenae, Princeton, 1957, p. 87 et 112,
montre quelque scepticisme : « At best we can only suppose that in very rare case and
for particulars reasons a favorite slave or a captured enemy [les deux formes
fondamentales du sacrifice humain funéraire] was killed over the grave of the master. But
the practice seems to be foreign to Mycenaean custom». Scepticisme peut-être
excessif, si l'on considère que cette pratique est attestée par l'archéologie à Chypre, encore
au premier millénaire avant notre ère, où elle serait une lointaine dérivation
mycénienne : cf. V. Karageorghis, Nouvelles découvertes dans la nécropole royale de Chypre,
dans Le rayonnement des civilisations grecques et romaines sur les cultures périphériques,
p. 305-313 (et plus particulièrement p. 308-311); cf., p. 313, un parallèle barbare de la
fin du VIe siècle en Roumanie, près d'Istria. Hors du monde méditerranéen, on songe
aux tombes royales de l'Ur prédynastique ou à la tombe sous pyramide récemment
fouillée à Palenque.
36 Cf. F. Schwenn, Die Menschenopfer bei Griechern und Romern, Giessen, 1915,
p. 59-71, et F. Cumont, Lux perpetua, Paris, 1949, p. 30-33.
37 On en connaît deux exemples en Etrurie : le massacre des prisonniers grecs par
les Caerétans après Alalia (Hérodote I, 167); celui des prisonniers romains par les Tar-
quiniens en 358 (Tite-Live, VII, 15, 10 : trecentos septem milites Romanos captos Tarqui-
nienses immolarunt; cf. aussi VII, 19, 3, id pro immolatis . . . ); la valeur funéraire de ces
deux immolations (on a remarqué qu'à deux reprises Tite-Live emploie le verbe
immolare; cf. J. Gagé, MEFR, 1962, I, p. 95, 97) n'est pas explicitement indiquée, mais elle est
probable; on pourra aussi rappeler la fréquence dans l'iconographie étrusque du
thème du massacre des prisonniers troyens sur la tombe de Patrocle : J. D. Beazley,
Etruscan Vase-painting, p. 90; cf. J. Heurgon, La vie quotidienne, p. 263. Sur le problème
plus général du sacrifice humain chez les Étrusques, cf. R. Pfeiffer, Sitzungsberichte
Bayer. Akad, 1934, 10, p. 12 sq. Il existe une abondante littérature sur le sacrifice
humain à Rome, mais elle est pour l'essentiel consacrée à l'énigme des enterrés vifs du
Forum boarium; on trouvera la bibliographie chez C. Bémont, MEFR, 1960, p. 134, n. 2.
DES ORIGINES À LA FIN DU IIe SIÈCLE AVANTNOTRE ÈRE 11

fice est double : il fait couler près du tombeau un sang qui entretient
et exalte la survie de l'âme; il exprime avec clarté un faisceau de
croyances relatives à l'outre-tombe qui se résume dans ces trois
propositions : la survie de l'anima désincarnée est précaire; le sang est
pour elle un aliment de vie; le sang humain est le plus approprié pour
assurer cette nutrition de l'âme38; nous ne nous attarderons pas sur
cette théologie; les anciens en avaient gardé le souvenir et les
modernes, à leur suite, ont tenté de mettre en lumière d'autres
manifestations moins claires que l'immolation du prisonnier près de la tombe39.
Mais le sacrifice du captif possède une seconde valeur; l'anima,
on le sait, continue d'éprouver, outre les besoins physiologiques, des
besoins psychologiques : le sacrifice du prisonnier est ainsi une
satisfaction morale qui est donnée au mort, une vengeance exercée pour
lui contre ceux qui l'ont tué. Cette idée, ou plutôt cette métaphore, est
si naturelle que par deux fois nous voyons la métaphore se réaliser :
lorsque, après Philippes, Antoine fait tuer Hortensius sur la tombe de
son frère et, l'année suivante, lorsqu'Octave ordonna le massacre, près
d'un autel de César, devenu curieusement substitut de la tombe, de
trois cents sénateurs et chevaliers faits prisonniers dans Pérouse et

Cf. encore, sur le problème du sacrifice humain romain, G. Dumézil, REL, XLI, 1963,
p. 87-89; M. Leglay, Saturne africain, Paris, 1966, p. 324. On ne confondra pas cet usage
avec le sacrifice d'un prisonnier aux dieux après une victoire; usage attesté pour les
Etrusques par une scholie d'Ovide à Ibis, 465 : Tyrrheni obsidentes Liparium castrum
promiserunt Apollini, si faceret eos victores, fortissimum Liparensium ei sacrificare.
Habita autem Victoria promissum reddiderunt, immolantes ei quendam Theodotum; on a
voulu rattacher à ce sacrifice, à mon avis sans raison, l'exécution de prisonniers de
guerre à l'issue du triomphe romain (cf. Beseler, Hermes, 1909, p. 352 sq., d'après
R. Pfeiffer, Sitzungberichte der Bayer. Akad der Wissenschaften, philosophisch-hist.
Abteilung, 1934, Heft 10, p. 12-14).
38 F. Cumont, Lux perpetua, Paris, 1949, p. 30-32; J. Bayet, Histoire politique et
psychologique de la religion romaine, Paris, 1957, p. 75.
39 Ainsi la coutume, pour les femmes de se lacérer le visage au cours des
funérail es : Servius, ad Aen. III, 67; Cicéron, De leg., II, 59 (qui rappelle la prohibition de cet
usage par la loi des XII Tables); Festus, 338 L; ou la coutume de répandre des fleurs
coupées sur la tombe : Servius, ad Aen., V, 79, flores ad sanguinis imitationem (cf.
F. Cumont, op. cit., p. 31, 45); ou la libation du vin - succédané du sang (?) - sur le
tombeau (cf. K. Kircher, Die sakrale Bedeutung des Weines, Giessen, 1910, p. 12 sq.); ou
l'usage de boire le sang chaud d'un gladiateur tué dans l'arène (J. Bayet, loc. cit.). Ce
sont peut-être des survivances ou des dérivations de cette théologie du sang qui
revivifie l'âme du défunt; la lacération du visage et la sparsion de fleurs pourpres étaient
déjà interprétées ainsi par les anciens (la première par Varron, cité par Servius, la
seconde par Servius; cf. supra); toutefois le rapport de ces usages avec le sacrifice
sanglant ne saurait être considéré comme certain.
12 LES GLADIATEURS

qui furent tués, selon Suétone, hostiarum more40. Quand une mort
venge une autre mort, c'est une image très naturelle que de la
considérer comme un « sacrifice » aux mânes, ou à la divinité, du premier
mort. [Cela ne prouve aucunement que des sacrifices humains ont
existé dans l'Italie archaïque, cela prouve encore moins que la
gladiature soit un sacrifice modifié. Tout indique, au contraire, qu'elle est
un jeu funèbre, un de ces ludi funèbres que l'Italie pratiquait.
Déblayons, pour le principe, quelques confusions, qui ne
sauraient arrêter longtemps le lecteur.] Bien des siècles après la
disparition d'éventuels sacrifices funéraires d'êtres humains en Italie, il est
arrivé, exceptionnellement et secondairement, que, dans certaines
provinces de l'Empire, la gladiature ait servi de substitut à des
sacrifices humains indigènes41; c'est une suite de la romanisation et du reste

40 Pour le sacrifice d'Hortensius : Plutarque, Brut., XXVIII, I : tf µ??µat? t??


ade?f?? p??s?sfa?e. Pour les citoyens de Pérouse : Suétone, Aug., XV, 2 : ad aram Divo Julio
exstructam Idibus Mardis hostiarum more mactatos; Dion Cassius, XLVIII, 14, 4; Sénè-
que, De clem., IX, I : Perusinas aras; sur ce problème, cf. Reid, JRS, 1912, p. 34; quand
une mort venge une autre mort, c'est une image très banale que de la considérer
comme un «sacrifice» aux mânes du premier mort; Cicéron, In Pis., VU, 16 : Quorum
ego furori nm cessissem, in Catilinae busto vobis ducibus mactatus essem; Sénèque, Cons.
ad Poi., XIX, 2, I; Lucain, I, 38-9; X, 462; 524; Justin, XIII, 4; Dion Cassius, XLIII, 24, 3;
LXrV, 13, 5; Ammien Marcellin, XV, 8, 6; Aur. Victor, De vir. ili, 78; etc.
41 Le sacrifice humain disparaît de trois manières: 1) par proscription légale;
ainsi à Rome, Pline l'Ancien, N.H., XXX, 12 (texte à utiliser toutefois avec quelques
réserves, cf. P. Fabre, REA, 1940, p. 420); ou en Afrique, Tertullien, Apoi, 9; cf.
G. Picard, Les religions de l'Afrique antique, Paris, 1954, p. 132-134; M. Leglay, Saturne
africain, Paris, 1966, p. 61-62; nous ne prenons pas parti sur l'identité du Tiberius;
2) par substitution, le plus souvent, d'un animal à la victime humaine : ainsi dans
l'Afrique punique ou punicisée, comme on voit dans les tophet grâce aux fouilles de ces
dernières décennies (cf. Leglay, op. cit., p. 332-341); la substitution peut porter sur la
partie essentielle du sacrifice, le sang, lequel est remplacé par du vin; 3) par atténuation -r
le sang coule sans qu'il y ait mort d'homme (ainsi dans la lacération rituelle du visage,
à supposer que la théologie de ce geste, de même que celle de la libation de vin, soit
exacte); un certain nombre de substitutions indiquées par les Anciens et acceptées
comme telles par les Modernes n'en sont probablement pas : ainsi les poissons offerts
aux Volcanalia, Varron, De ling. lai, VI, 20; Festus, 274; les pilae et les effigies offertes
aux Compitalia, Macrobe, Sai, I, 7, 35; Festus, 273; les mannequins appelés Argées
(pour les textes, cf. Schwenn, p. 152, n. 2) : sur ce problème, cf. G. Dumézil, REL, XLI,
1963, p. 87. Dans une perspective analogue, oh verra par la suite le munus permettre la
survie de cultes qui ne pouvaient s'accomplir que par un sacrifice humain : ainsi en
Gaule un «rite sacré» (comme l'a montré A. Piganiol, Recherches sur les jeux romains,
Strasbourg, 1923, p. 62-71) se maintient sous l'empire grâce aux gladiateurs trinci; en
Afrique l'exécution de condamnés ad bestias permet la perpétuation légale du sacrifice
humain à Saturne : G. Picard, Recueil des notices et mém. de la Soc. arch. de Constantine,
1943, p. 117 sq.; id, Les religions de l'Afrique antique, Paris, 1954, p. 134; M. Leglay,
DES ORIGINES À LA FIN DU IIe SIÈCLE AVANTNOTRE ÈRE 13

les sacrifices en question n'étaient pas des sacrifices funéraires. Il est


arrivé également que des révoltés, pour se venger de Rome, aient
forcé des Romains prisonniers à se battre entre eux comme
gladiateurs : c'était faire subir au peuple-roi, qui exportait la gladiature dans
ses provinces, la peine du talion, mais ce n'était pas un sacrifice
humain42 ; il est arrivé aussi que des prisonniers, promis à l'arène, se
suicident : un suicide n'est pas un sacrifice et on ne peut pas croire
non plus que ces prisonniers aient poussé le dévouement jusqu'à
vouloir restituer à la gladiature, ce combat qui a ses hasards et ses
chances, sa nature primitive de sacrifice où la victime désignée ne saurait
échapper à la mort43.

Saturne africain, Paris, 1966, p. 340; à Rome, enfin, l'exécution d'un damnafus dans
l'arène procure le sang humain dont on continue d'asperger la statue de Jupiter Latia-
ris jusqu'à la fin du IIIe siècle ou le début du IVe siècle : G. Ville, MEFR, 1960, p. 283-7 :
dans tous les cas, l'atténuation du sacrifice humain apportée par l'arène se situe à un
niveau moral (on évite de faire mourir un innocent) et non point religieux : la divinité
continue de réclamer du sang et des vies d'hommes.
42 D'où la vengeance de Spartacus, qui contraignit les prisonniers romains à se
battre à leur tour pour les obsèques de plusieurs chefs de la révolte (Florus, II, 8) ; on
retrouve ce mobile, humilier l'adversaire, dans la naumachie qu'organise Sextus
Pompée avec des prisonniers, en 40, dans le détroit de Sicile, de telle sorte que les hommes
de leur parti peuvent assister au spectacle : Dion Cassius, XLVIII, 19, 1, qui ajoute que
Sextus le faisait ?? t?? t?? '???f?? ?at??e???. De même, en 117, les Juifs de Cyrène
contraignent des Grecs et des Romains à se battre comme gladiateurs : Dion Cassius,
LXVIII, 32, 2 (tirant par là vengeance des grands munera que Titus avait organisé avec
des prisonniers juifs après la fin de la première révolte); au cours de la IIe guerre
punique, lorsque Hannibal, au dire de Valère-Maxime, IX, 2, ext., 2, faisait lutter entre
eux des prisonniers romains jusqu'à ce qu'il n'en restât qu'un, ce n'était, semble-t-il,
qu'une manière cruelle et distrayante de liquider des prisonniers.
43 Diodore XXXVI, 10, 2 : suicide, selon certaines sources, des esclaves de Sicile
qui s'étaient rendus au proconsul Aquillius et que celui-ci voulait faire paraître dans le
cirque comme bestiaires (il s'agissait peut-être d'une exécution pure et simple par les
bêtes, et non point d'une thériomachie) ; Sénèque, Ad Luc, LXX, 20 : suicide d'un
prisonnier germain qui devait paraître dans une venatio (ad matutina spectacula) ; j'ajoute
que ce prisonnier ne devait pas nécessairement périr au cours du munus, puisqu'il
.

était formé dans une école de venatores (in ludo bestiariorum); ibid, 25-7 : suicide d'un
Barbare au cours d'une naumachie : quare, inquit, non . . . omne ludibrium jamdudum
effugio? Ici encore il ne semble pas que la victime ait dû mourir obligatoirement
pendant ou après le spectacle; Symmaque, Lettres, II, 46 : suicide de 29 prisonniers saxons
qui devaient participer à un munus organisé par son fils. On n'inclura pas dans cette
liste le suicide d'un damnatus que rapporte Sénèque, Ad Luc, LXX, 23, alors qu'on le
conduisait au spectacle pour y être exécuté (ad poenam). Toutefois, on opposera à ces
refus l'enthousiasme que Polybe, III, 62 et Tite Live, XXI, 42, prêtent aux montagnards
prisonniers auxquels Hannibal, en un munus improvisé dont il veut faire une leçon
pour ses soldats, propose de combattre entre eux sous les yeux de son armée; cf. aussi
Dion Cassius, XIV, 57, 4.
14 LES GLADIATEURS

Si des sacrifices humains funéraires ont existé en Italie, ils ont


disparu avant l'aube de l'histoire. [Leur souvenir historique, ou leur
phantasme psychologique, hante parfois les imaginations des
Romains, comme le sacrifice d'Isaac et celui d'Iphigénie ont hanté les
Hébreux et les Grecs; ce sombre phantasme a servi à'aition à la
gladiature : quand les premiers historiens de Rome ont cherché à
imaginer une origine à la gladiature, ils ont fait provenir ce jeu cruel de ce
rite cruel; ils ont allégué, au sujet de la seule gladiature, l'existence
d'antiques sacrifices funéraires dont il n'est nulle part ailleurs
question à Rome. C'est cet aition, invention d'un érudit hellénistique, que
nous avons lu plus haut sous la plume de Tertullien et de Servius.
Le malheur est que plusieurs siècles séparent ces sacrifices
funéraires, qui, s'ils ont existé, ont disparu avant l'aube de l'histoire, et les
commencements de la gladiature, attestés en Italie du Sud dès l'aube
du quatrième siècle (c'est du moins la date des plus anciens
témoignages conservés). Le malheur est aussi que ces plus anciens témoignages
(nous les passerons en revue plus loin) montrent que la gladiature
n'est qu'un des ludi funèbres de l'Italie du Sud : sur les documents
figurés, elle est représentée à côté de la boxe et des courses de chars
et, comme celles-ci, elle se déroule près de la tombe. A Rome même,
dans l'annalistique livienne, ludi funèbres et munus gladiatorium sera
une expression consacrée; la gladiature est funéraire et agonistique.
Sur les peintures d'Italie du Sud, Un arbitre règle le combat, de la
même manière que les autres épreuves des ludi funèbres, et la
couronne avec la palme récompense le gladiateur vainqueur.
L'étude iconographique donne par conséquent raison à L. Malten,
qui, en 1923, a rapproché la gladiature des jeux funèbres et l'a
comparée au combat simulé d'Ajax et de Diomede, lors des funérailles de
Patrocle44. A côté des autres épreuves, courses, boxe, lancer du
disque, a lieu un agôn entre guerriers armés; le vainqueur sera celui
«qui, le premier, atteindra la peau de son adversaire et, à travers
l'armure et le sang noir, pénétrera les chairs » (Iliade, XXIII, 805, trad.
Mazon); l'épreuve faillit mal finir et ce fut le public des Achéens qui
arrêta les combattants trop fougueux : « les Achéens, pris de peur pour

44 Malten, Leichenspiel und Totenkult, dans MDAI(R), XXXVIII, 1923, sur l'origine
de la gladiature italique, p. 329-330, établit une continuité entre le combat simulé
d'Ajax et de Diomede, aux ludi funèbres de Patrocle, et la gladiature, p. 304-305 et 328-
329 : « Wir haben in den Gladiatorenkâmpfen am Grabe ein weiteres Glied in der
Kette, die wom ? laiift; nur: hier ist die letzte Konsequenz erhalten geblieben; dièse
Kàmpfer fiihren den Kampf bis, zum letzen, den Tode des einen Gegners, durch ».
DES ORIGINES À LA FIN DU IIe SIÈCLE AVANTNOTRE ÈRE 15

Ajax, les invitent à s'arrêter». Mais, si Ajax et Diomede n'avaient pas


été de grands seigneurs, si le public n'avait pas été composé de leurs
frères d'armes, si les combattants avaient été de vils baladins ou des
esclaves qui se battent contre promesse de la liberté, le public aurait-
il arrêté le combat avant d'avoir le plaisir de voir mourir un homme?
La tradition a conservé le souvenir de quelques combats
funéraires de ce genre, dangereux comme des tournois, chez différents
peuples45. Un témoignage isolé, pour l'année 317, en parle comme d'une
pratique coutumière dans la monarchie macédonienne. Nous verrons
plus loin qu'en 206 des Espagnols, appartenant aux plus grandes
familles, se battirent en l'honneur des mânes du père de Scipion (Tite-
Live, XXVIII, 21). Pareils combats funéraires admettent plusieurs
explications, qui ne se contredisent pas. Les funérailles d'un grand
personnage, d'un chef de clan, donnent aisément lieu à toutes sortes
de manifestations extrêmes chez les fidèles du défunt et en particulier
à des suicides (au Japon, en 1912, le général Nogi, vainqueur de Port-
Arthur, se suicida avec sa femme le jour des funérailles de son
empereur). Rome a connu des suicides de ce genre, lorsqu'à la mort du chef
s'ajoutait une situation politique désespérée; après la mort d'Othon,
«certains de ses soldats se tuèrent près de son bûcher, non par
remords ni par crainte, mais par amour pour leur prince et par une
rivalité d'honneur» (Tacite, Histoires, II, 49). Cependant, à lire l'Iliade,
on croirait que ces deux motifs comptaient moins, dans les combats
funéraires, que l'envie de rivaliser et de se battre : Ajax et Diomede
aiment la bataille ; les peuples encore à demi barbares se battent pour
le plaisir, sans que cela soit considéré comme une immoralité ou une
offense faite à la paix publique46.
La gladiature romaine est tout simplement une excroissance de
ces épreuves de combat aux ludi funèbres. Pour résumer en quelques
lignes tout ce que ce livre exposera plus en détail, il y a eu deux
transformations : une professionalisation et une laïcisation, ou plus
exactement un changement de fonction; cet agôn religieux, ou du moins
funéraire, devient vite, à Rome, une pratique désacralisée et surtout il

45 L. Malten, p. 305, n. 3; ajoutons les monomachies que Cassandre organisa en 317


lors des funérailles du roi, de Cynna et de la reine d'Aegae, auxquelles participèrent
quatre soldats; Diyllos d'Athènes, cité par Athénée, IV, 155 : ?a? t??? ?????? t?,?sa?
??? p??s??e?., ?a? µ???µa??a? a???a e???e?, e?? ?? ?at?ß?sa? t?ssa?e? t?? st?at??t??.
46 Voir chez Athénée, IV, 154 a-b, l'anecdote sur les Celtes qui font, du duel, un
plaisir de la vie en société.
16 LES GLADIATEURS

prend la fonction d'un simple spectacle, pour l'amusement du public,


et il n'est plus officiellement destiné à honorer ou à amuser l'âme du
défunt. Corrélativement, l'homme qui se bat devient un professionel,
le gladiateur, qui, comme les pleureuses professionnelles, va de
funérailles en funérailles. La politique fit le reste. Car, à Rome, les
enterrements étaient vite devenus des prétextes à campagnes électorales. Le
cortège funéraire d'un grand personnage ne pouvait pas être une
cérémonie étroitement familiale : la cité toute entière était une seule
grande famille, et chaque grande famille était un peu toute la cité; la
population suivait nombreuse ces funérailles, assistait aux jeux
funèbres, prenait part au banquet. Bientôt les funérailles ne furent plus
qu'un prétexte et l'héritier vit dans les jeux funèbres (qui, bientôt, se
réduisirent à des combats de gladiateurs suivis d'un banquet) un
simple moyen de se rendre populaire. Sous prétexte de délais et de
prendre son temps, l'héritier n'offrait plus le spectacle de gladiateurs que
de longs mois ou des années après les funérailles, pendant une de ses
campagnes électorales. Très vite, le prétexte funéraire fut senti
comme un simple prétexte; l'évolution a pour point final le coup
d'éclat de César, qui, pour la première fois, donna des gladiateurs
pour les funérailles d'une femme, à savoir sa fille Julie : jusqu'alors les
ludi funèbres et les gladiateurs étaient un honneur réservé aux
funérailles des chefs de gentes. Il va sans dire qu'à mesure que la
gladiature changeait de fonction et devenait un pur spectacle, elle devenait
aussi plus meurtrière et que le public voulait voir couler le sang.
Nous ignorons si cette transformation par professionalisation et
par changement de fonction avait déjà commencé à se produire en
Italie du Sud ou si elle n'a débuté que plus tard et à Rome même.
Mais qu'est-ce qui a mis en marche cette évolution? A mon avis, c'est
une particularité, propre aux jeux romains : ceux qui s'exhibent dans
ces jeux sont des professionnels, et des professionnels tenus pour
infâmes, comme les comédiens au temps de Molière. C'est là, comme
on sait, la grande différence entre les jeux romains et les concours
grecs; on sait aussi combien il en coûta, au philhellène Néron, pour
avoir oublié cette différence (que la préface de Cornélius Népos
explique très nettement) et pour avoir cru qu'il pouvait s'exhiber en public
comme artiste sans se déshonorer . . . Certes, cette différence entre la
Grèce et Rome n'est pas primitive : Pline l'Ancien nous apprend que,
dans les jeux publics, à l'origine, «les citoyens descendaient eux-
mêmes dans le Cirque et y envoyaient leurs esclaves»; de là, ajoute
Pline, vient cette loi des Douze Tables qui dit : « si quelqu'un gagne
une couronne, qu'elle lui soit donnée pour avoir été valeureux, soit
DES ORIGINES À LA FIN DU IIe SIÈCLE AVANTNOTRE ÈRE 17

qu'il l'ait méritée par lui-même, soit qu'il l'ait méritée par son
argent»; il n'est pas douteux, ajoute Pline (N.H., XXI, 5), que, par les
mots de «couronne gagnée par son argent», la loi n'ait entendu une
couronne gagnée par ses esclaves ou ses chevaux. Voilà comment les
choses se passaient primitivement dans le Cirque de Rome : on se
croirait à Olympie et il n'y manque qu'un Pindare, pour célébrer les
propriétaires des chevaux, des cochers et des chars.
Et puis Rome divergea, se sépara de la Grèce : les citoyens ne
descendirent plus dans le Cirque pour les jeux publics. Ils ne prirent pas
davantage part, autant que nous le sachions, aux jeux privés
funéraires; en revanche, ils continuèrent à envoyer leurs esclaves prendre
part à ces jeux funèbres : telle est l'origine de la professionalisation de
la gladiature. Et, comme on n'a aucun scrupule à faire tuer un esclave,
telle est également l'origine du changement de fonction qui fera
bientôt, de la gladiature, un simple spectacle. En somme, la gladiature a
pour chiquenaude initiale la dévalorisation sociale des jeux à Rome.
Bientôt apparaîtra un revendeur spécialisé, le lanista, qui procurera
des gladiateurs à ceux qui veulent donner un munus; à moins que les
éditeurs de munus, au lieu de se servir chez ce commerçant,
n'achètent eux-mêmes des esclaves qui ont la vocation de se battre.
C'est alors que la gladiature a cessé d'être un combat qui s'arrête
au premier sang, comme dans l'Iliade : elle est devenue un combat à
mort, mais elle l'est devenu de deux manières qu'il faut bien
distinguer : tantôt un combattant est tué au combat par son adversaire, au
lieu d'être seulement blessé, tantôt un combattant qui a demandé sa
grâce est égorgé sur l'ordre de l'éditeur, au lieu d'être gracié. Ce sont
là deux choses différentes. Les Romains avaient gardé le souvenir des
combats qui, comme dans l'Iliade, ont lieu jusqu'au premier sang
seulement, vulneribus tenus (Tite-Live, XLI, 20); c'est à l'éditeur de
décider si le gladiateur est vraiment blessé et mérite d'être renvoyé hors
de l'arène (missio) ou s'il abuse et se prétend plus gravement touché
qu'il ne l'est. Bref, la conception première des combats est de
s'arrêter avant mort d'homme : l'éditeur décide seulement si les gladiateurs
ont fait honnêtement leur travail et sont vraiment allés jusqu'au
premier sang; somme toute, dans X Iliade, quand le public des Achéens
supplie Diomede de s'arrêter, il n'agit pas autrement que le public
romain : l'auteur de l'Iliade affecte de croire que les spectateurs ont
dû arrêter un combattant trop ardent, mais peut-être n'est-ce là
qu'une manière courtoise de présenter les choses, conformément à la
dignité de l'épopée. Peut-être qu'en réalité Diomede ni Ajax n'avaient
pas le droit de s'arrêter de combattre avant que le public ne leur ait
18 LES GLADIATEURS

accordé leur missio. Et l'auteur de l'Iliade indique également ce que


doit faire un public conforme, lui aussi, à la dignité épique : arrêter le
combat avant que mort s'ensuive.
Avec les esclaves et les hommes libres qui sont assez vils pour se
faire gladiateurs, point de dignité épique : on exigera que le sang
coule vraiment, si bien que les morts accidentelles deviendront de
plus en plus fréquentes; le principe du premier sang sera peu à peu
oublié et le public croira être généreux, s'il renvoie les combattants
avant mort d'homme. Et si l'un des combattants, blessé ou épuisé,
déclare qu'il ne peut plus se battre? Ce sera encore à l'éditeur de
décider. Il ne pourra demander au malheureux, qui n'est plus en état de le
faire, de reprendre le combat, mais il pourra en revanche se
demander si ce malheureux a fait tout ce qu'il devait ou si son incapacité ne
mérite pas une sanction; de là naîtra la deuxième manière de mourir
dans l'arène : par égorgement, décidé par l'éditeur contre un
incapable. Dans le premier cas, on l'a vu, l'éditeur décidait s'il y avait déjà
premier sang ou si le combat devait continuer; dans ce second cas, où
le combat ne peut reprendre, il décide s'il y a lieu de sévir. Dans le
premier cas, l'éditeur décidait si le contrat de travail avait été
entièrement exécuté ou si les travailleurs devaient uvrer encore un peu;
dans le second cas, il constate qu'il y a interruption du travail et il
décide si cette interruption est due à une faute professionnelle. Dans
les deux cas, le contrat est de se battre vulneribus tenus; les
gladiateurs primitifs mouraient en deux cas : par mort accidentelle, comme
dans les tournois médiévaux, ou par condamnation à mort pour faute
professionnelle. La reconstitution que nous présentons, à titre
d'expérience de pensée, est conforme à l'attitude que Cicéron prête aux
gladiateurs (Tusc, II, 17, 52) : «couverts de blessures, ils font demander à
leur maître ce qu'il désire : s'ils n'en ont pas fait assez, ils sont prêts à
se laisser égorger sur son ordre; ce qu'ils veulent avant tout, c'est que
leur maître ou le public soient contents de leurs services (ve/ domino
satisfacere vel populo) ». La règle atroce de la missio décidée par
l'éditeur, regorgement du vaincu, ont été originairement des sanctions
pour faute professionnelle; on égorgeait le gladiateur fainéant, de la
même manière qu'à la fin de la pièce on fouettait le comédien qui
n'avait pas été applaudi et avait mal joué (Plaute, Cist., 785 ; d'où
l'équivoque à la fin de l'Asinaria, 946).
Puisqu'ils sont une des épreuves des ludi funèbres, qui sont des
jeux privés, les combats de gladiateurs seront toujours, en principe,
des spectacles privés, par opposition aux ludi publici; ils ne figureront
au programme d'un de ces ludi qu'à titre de supplément exceptionnel,
DES ORIGINES À LA FIN DU 11« SIÈCLE AVANTNOTRE ÈRE 19

offert librement au public par la munificence du magistrat qui édite


ces jeux pour le peuple romain. Par ailleurs, les combats de
gladiateurs seront bien vite la partie la plus intéressante du programme des
ludi funèbres : on ne pouvait faire à la population de plus beau cadeau,
de plus beau munus, que de lui offrir des gladiateurs. Si bien que,
lentement, ces ludi se réduiront à ces combats et que leur nom même
tombera en désuétude : on ne parlera plus que du munus. Ainsi se
forme le couple d'opposition qui marque les deux derniers siècles de
la République, où, aux ludi, qui sont publics, s'oppose le munus, le
spectacle de gladiateurs, qui est privé (Wissowa, Religion und Kultus
der Rômer, 2e éd., p. 465, n. 9). Sauf que, pour être complet, il faut
ajouter : (1) que, comme on vient de le dire, les ludi publics peuvent être
suivis d'une exhibition de gladiateurs hors programme; (2) que,
quand il s'agit d'un grand personnage, l'homme public et l'homme
privé sont mal séparables, si bien que le mot de munus, de cadeau au
peuple, désignera bien, par excellence, les gladiateurs qu'il exhibe
sous prétexte de funérailles, à titre privé; mais le même mot
désignera parfois les ludi publici qu'il offrira au peuple, une fois élu
magistrat, publiquement, au titre des devoirs de sa charge et en partie
à ses frais, s'il veut faire au peuple un beau cadeau (il ajoutera, pour
cela, quelque chose de sa bourse aux crédits publics) ; (3) enfin
rappelons, pour mémoire, que le singulier ludus désigne une école de
gladiateurs et ne doit pas être confondu avec le pluriel ludi, qui désigne
les jeux (lesquels ne sont jamais des «jeux de gladiateurs», expression
qui n'apparaît pas avant Minucius Félix, au cours du troisième siècle
de notre ère). Munera privés, c'est-à-dire gladiateurs, ludi publics,
c'est-à-dire Cirque et théâtre, voilà l'opposition de base. Cela vient de
ce que les ludi privati, c'est-à-dire surtout des jeux funéraires, s'étaient
réduits de plus en plus à un cadeau de gladiateurs, et que l'expression
munus, qui désigne le cadeau d'un mécène, se dit tout de même plus
souvent des gladiateurs qu'il offre à titre privé que des jeux publics
qu'il offre une fois élu magistrat. Ou que du monument public (opus)
qu'il offre en plus de ces jeux : car, parfois, munus veut dire opus.]

III - Les gladiateurs en Campanie et en Lucanie

Il nous faut maintenant reprendre patiemment l'analyse et passer


en revue les sources qui éclairent l'histoire de la gladiature archaïque
en Italie du Sud, pendant le IVe siècle avant notre ère. A savoir quel-
20 LES GLADIATEURS

ques rares textes et des images assez nombreuses, mais dont le


caractère gladiatorien n'est assuré que pour la moitié d'entre elles environ.
Il s'agit de onze peintures tombales osco-samnites où l'on
reconnaît un ou deux duels gladiatoriens. La juxtaposition fréquente avec
des combats de boxe ou des courses de chars, la présence épisodique
d'un arbitre excluent qu'il s'agisse de combats guerriers; le sang qui
coule, les javelots fichés dans les chairs ne permettent pas d'envisager
une danse armée ou un duel simulé.
A ces peintures tombales s'ajoutent des vases peints italiotes qui
se datent entre 350 et 31047 : sur aucun, toutefois, ne figure tel élément
- arbitre par exemple - qui fonde une exégèse gladiatorienne
indiscutable; je ferai deux lots : probables et moins probables; ce qui montre
l'incertitude des renseignements qu'ils nous apportent, quand ceux-ci
ne sont pas recoupés par ailleurs.

1) Les probables46

a) Sur une hydrie de Caivano, deux combattants sont affrontés


de part et d'autre d'une columna lemniscata qui apparaît sur les repré-

47 Ces dates m'ont été fournies par A. D. Trendall.


48 II me semble plus commode de réunir les références : l'hydrie de Caivano a été
publiée par O. Elia dans les Notizie degli Scavi, 1931, p. 580-583; cf. J. Heurgon, Capoue
préromaine, p. 430; je l'ai vue et photographiée au musée de Naples, où elle figure sans
numéro d'inventaire. O. Elia et J. Heurgon voient dans la scène une danse armée, je
crois y reconnaître un début de combat où les deux adversaires s'affrontent à la lance.
Le vase Tischbein I, 60, vraisemblablement campanien* est reproduit d'après Tischbein
par Weege, JDAI, 1909, p. 133 et par S. Reinach, Rép. des vases peints, p. 293; c'est
Weege qui a reconnu des gladiateurs dans ces combattants qu'on avait pris pour des
femmes. L'hydrie cumaine (à Naples, inv. n° 12796) a été publiée par E. Gabrici dans
les Monumenti antichi, 1913, col. 693, fig. 238; ajoutons à la description qu'à droite des
combattants, s 'éloignant du guerrier qui, la lance à la main, est assis sur un tabouret,
un autre guerrier, apparemment vainqueur, s'éloigne tranquillement, en portant sa
lance sur l'épaule; il a suspendu à cette lance son butin : un justaucorps et un
ceinturon. Nous ne sommes visiblement pas dans une scène de bataille entre ennemis. Enfin
l'nochoé du Vatican a été publiée par A. D. Trendall, Vasi antichi dipinti del Vaticano :
Vasi italioti ed etruschi a figure rosse, I, p. 46 et pi. XIII, fig. 30 b-c, n° U 42; pour la date,
cf. Beazley, JHS, 1943, p. 74; un des deux combattants, qui n'a ni lance ni aucune arme
offensive et n'a conservé que son bouclier, fait peut-être le geste que nous
retrouverons souvent sur les reliefs romains et les lampes : tendre l'index pour demander sa
missio.
DES ORIGINES À LA FIN DU 11« SIÈCLE AVANTNOTRE ÈRE 21

sentations tombales de ludi funèbres et que l'on tient habituellement


pour l'image simplifiée ou symbolique de la tombe;

b) sur un vase connu seulement par un dessin de Tischbein (I,


60), la juxtaposition d'un duel avec une scène d'acrobatie, la présence
d'un monument funéraire tout près des duellistes, l'attitude
surprenante d'un «guerrier», immobile derrière les combattants, qui tient
son épée dressée dans la position d'un présentez-armes, apportent
aussi une présomption sérieuse pour une interprétation gladiato-
rienne;

c) une hydrie cumaine du musée de Naples montre deux «


guerriers» en lutte; au-dessus et au-dessous, deux «guerriers» morts sont
étendus sur le sol; derrière les duellistes, un autre «guerrier», assis
sur un tabouret, assiste immobile au combat : attitude qui ne permet
pas de considérer la scène comme un épisode guerrier et nous oriente
vers la gladiature;
d) une nochoé du Vatican représente deux duellistes; à leur
gauche, deux « guerriers » accroupis paraissent attendre la fin du
combat; si nous n'avions que cette image, nous pourrions à la rigueur la
tenir pour une scène militaire; mais le rapprochement qui s'impose
avec les deux vases précédents suggère une exégèse analogue.

Il reste que des objections sont possibles; sur l'hydrie de Caivano,


le combattant de gauche attend immobile l'attaque de son adversaire;
sur l'nochoé du Vatican, le combattant homologue ne tient dans sa
main droite ni épée ni lance, ce qui le met aussi à la merci de son
adversaire; sur le vase Tischbein, les duellistes paraissent davantage
exécuter une danse armée que livrer un combat; aussi bien est-ce une
danse armée que S. Reinach a vu sur ce vase et O. Elia, suivie par
J. Heurgon, sur celui de Caivano; mais en fait l'hydrie de Cumes figure
indiscutablement un combat en présence d'un guerrier assis, ce qui à
mon avis ne permet pas de reconnaître sur le vase Tischbein autre
chose que l'image, assurément maladroite, d'un duel; telle était déjà
l'interprétation de F. Weege; nous éliminons ainsi tout parallèle pour
l'exégèse qu'O. Elia a proposée de l'hydrie de Caivano : l'immobilité
du combattant de gauche se justifie sans doute parce que nous
sommes dans la phase initiale de la lutte et que les adversaires - qui sont
toujours à quelque distance l'un de l'autre - ne sont pas encore venus
au corps à corps; reste le combattant désarmé de l'nochoé du
Vatican : je proposerai bientôt une explication pour cette anomalie.
22 LES GLADIATEURS

2) Les moins probables49

J'ai réuni plusieurs vases ou figurent, à l'exclusion de tout


contexte significatif, un ou plusieurs couples de combattants50.
a) Sur une hydrie du Museo Campano et sur un lécythe du
Louvre, la rigoureuse identité des armements suggère chaque fois un
combat de gladiateurs, plutôt que de soldats - mais une exégèse
militaire ne saurait être totalement exclue. Il en va de même sur deux
hydries du Louvre et de Varsovie; sur toutes deux l'un des
combattants oppose le javelot à la lance de l'adversaire, mais cette disparité
ne constitue pas une objection insoluble; j'ajoute que, sur le vase du

49 Ici encore, je réunis les références. L'hydrie du Museo Campano est au Corpus
vasorum, Italie, XI, p. 6, pi. X, 1. Le lécythe du Louvre, inédit, est à l'inventaire, ED 316,
N 3540 844 : deux combattants, qui s'affrontent, l'un avec la lance et l'autre avec un
javelot; ils coiffent un casque à paragnathides, frontal et couvre-nuque et portent une
aspis décorée; ils sont nus, mais chaussent des sandales dont les lacets s'enroulent
jusqu'au milieu du mollet. Quant à l'hydrie du Louvre, elle est également inédite et
provient de la collection Campana (inventaire Campana, n° 3196); deux combattants
s'affrontent sur un sol irrégulier; ils sont nus et armés d'un casque conique, de cnémi-
des et d'une aspis; celui de gauche brandit un javelot et celui de droite tend vers lui
une longue lance dont le fer a une forme curieuse, crucifère; derrière eux, un
troisième combattant, immobile, armé comme eux, semble attendre. L'hydrie de Varsovie
(inv. 126) provient de la Basilicate; elle est au Corpus vasorum, Pologne, I, pi. 51,2.
L'amphore de Naples a été publiée par Heydemann, Griechische Vasenbilder, n° 1771;
les deux combattants ont une aspis et une lance à double pointe, mais l'un a un casque
en forme de pt'/o5 et l'autre, un casque à frontal et couvre-nuque. L'hydrie de
Washington est inédite (National Muséum, catal. n° 429913; négatif de la Smithsonian
Institution, MNH 550 B); les deux adversaires sont casqués; l'un porte une chlamyde
flottante, une vaste aspis et une lance, le second, une courte tunique sans manches,
ceinturée autour de la taille, un bouclier lucanien et un javelot. Le vase Tischbein IV, 27
est reproduit chez S. Reinach, Vases peints, II, p. 327, 4. L'amphore de l'ancienne
collection Errera à Bruxelles est maintenant au musée du Cinquantenaire, inv. n° A 3550;
une petite photographie en a paru en 1930 dans l'Enciclopedia Italiana, s. ?. «Campani
(vasi)». Le skyphos de l'ancienne collection Preyss est passé dans le commerce des
antiquités et je le connais grâce au négatif n° 62.1416 du Deutsches archàol. Institut de
Rome. Celui de Leningrad est inédit (inventaire «vase n° 1670») et provient de la
collection Campana.
50 J'ai hésité avant d'omettre plusieurs documents : entre autres, deux hydries
campaniennes du British Muséum (CVA, Angleterre, 2, pi. 8, 3 ; pi 8, 8) ; un cratère
lucanien du Vatican (A. D. Trendall, Vasi dipinti, I, p. V, d); deux skyphoi du musée de
Naples (Inv. 82764 et 82765 : Heydemann, 920 et 878); un skyphos de Wiirzburg, chez
E. Langlotz, Martin von Wagner Muséum, Griechische Vasen, Munich, 1932, n° 878,
pi. 250; etc . . . il ne nous paraît pas utile de détailler les raisons pour lesquelles ces
vases nous paraissent passer le seuil de probabilité et nous ne cachons pas que cette
exclusion contient sans doute une part d'arbitraire.
DES ORIGINES À LA FIN DU IIe SIÈCLE AVANTNOTRE ÈRE 23

Louvre, un combattant placé derrière l'un des duellistes peut aussi


bien être un gladiateur, qui attend son tour de combattre, qu'un
guerrier ami venu à la rescousse;
b) sur une amphore du musée de Naples, une hydrie de
Washington et un vase qui n'est plus connu que par un dessin sommaire
de Tischbein (IV, 27), de menues disparités d'armement (les casques
par exemple, sont différents), sans condamner une interprétation gla-
diatorienne (on verra bientôt que l'armement des paires de
combattants n'est pas toujours homogène), renforcent quelque peu la
possibilité d'une interprétation militaire; j'ajoute toutefois que, sur le second
vase Tischbein, un tronc d'arbre, décoré d'une bandelette, qui est
figuré derrière les combattants s'accommoderait mal de cette
exégèse;
c) sur une amphore cumaine (anciennement coll. Errera, au
musée de Bruxelles), quatre duels de «guerriers», tous semblable-
ment armés, nous situent aussi dans l'iconographie précédente; deux
couples de combattants sont montrés à l'issue de la lutte ; leurs gestes
et leurs attitudes évoquent avec une étonnante précision les fins de
combats de la gladiature romaine; toutefois, là encore, il pourrait
s'agir de combats entre soldats; et de gros blocs de rochers par
lesquels le peintre a voulu signifier un terrain accidenté diminuent
quelque peu la possibilité de l'exégèse que nous proposons - encore que
la localisation du duel « près de la tombe » ne rende pas insolite un tel
paysage;
d) sur un skyphos de la collection Preyss et un autre, très
proche, de Leningrad, nous retrouvons un armement rigoureusement
homogène; toutefois ces «gladiateurs» combattent à l'épée et ce
seraient les seules images de gladiateurs osco-samnites utilisant cette
arme; en outre, les deux combattants du skyphos Preyss portent en
bandoulière le fourreau de leur épée, et cette notation ne se
rencontre jamais dans la gladiature, que ce soit en Italie du Sud ou plus tard
dans la gladiature romaine (mais nous avons un parallèle probable
dans la gladiature étrusque), et pour des raisons compréhensibles;
elle évoque davantage un soldat en campagne qu'un gladiateur.

Nous n'avons pu préciser si les premiers combats de gladiateurs


furent donnés au début du IVe siècle ou avant; à cette incertitude
chronologique s'ajoute une incertitude géographique : on parle de
gladiature campanienne ou, de façon plus stricte, campano-lucanienne;
je m'en suis tenu à cette formulation et, de fait, nos sources - textes,
tombes, vases - ne permettent pas d'envisager une expansion plus
24 LES GLADIATEURS

large : les textes ne visent que Capoue; les tombes ont été trouvées à
Paestum (huit), Capoue, Albanella et Altavilla Silentina (une chaque
fois); nos vases, et il ne faut naturellement considérer que le lieu de
fabrication, sont campaniens. Ceci dit, il est certain que la gladiature
n'a pas dû attendre la fin du IIe siècle pour déborder de ce cadre
étroit; mais on ne saurait préciser davantage.
Ces combats, dont on a vu l'origine funéraire, conservent cette
destination pendant tout le IVe siècle - la preuve en est apportée par
les peintures tombales dont la création s'étale sur tout ce temps; sans
doute la conservent-ils - comme à Rome - jusqu'à la fin de la période
que nous considérons51; mais, dès le IVe siècle, une formule laïcisée
vient peut-être doubler la gladiature religieuse : en 310, selon Tite-
Iive (IX, 40, 17), les Capouans organisaient déjà des combats de
gladiateurs au cours de leurs banquets (gladiatores, quod spectaculum
inter epulas erat); dans le tableau des vices de Capoue, au moment du
ralliement de la ville à Hannibal, Silius Italicus écrit (Pun., XI, 51-54) :
Quin edam exhilarare viris convivia caede / mos olim, et miscere epulis
spectacula dira / certantum ferro, saepe et super ipsa cadentum / pocula
respersis non parco sanguine mensis; ce que confirme Strabon (V, 4,
13).
On a supposé que Strabon avait puisé ce renseignement dans le
passage du livre VII des Histoires de Polybe, perdu partiellement, qui
est cité par Athénée (XII, 528a), et où l'historien faisait le tableau de la
t??f? et de la p???t??e?a des Capouans52; il n'est pas impossible que
le texte de Silius Italicus remonte à cette même source ou à la vulgate
qui en dépend; et on peut se demander si Tite-Live, dont la référence
à cet usage n'est qu'une simple proposition incidente, une glose
personnelle introduite dans le récit53, n'a pas projeté à la fin du IVe siècle
un usage seulement attesté pour la fin du IIIe; ces réserves faites, il

51 Encore au Ier siècle avant notre ère et sporadiquement aux deux premiers
siècles de notre ère, on donne en Italie des munus in honorem mortuorum; cependant il
est probable que, tout en gardant sa destination funéraire, le munus a vu
progressivement s'affaiblir sa signification funéraire.
52 Cf. J. Heurgon, Capoue, p. 433, n. 1.
53 L'historien rapporte ce que Romains et Capouans firent des armes prises aux
ennemis après la guerre samnite : Et Romani quidem ad honorem deum insignibus armis
hostium usi sunt; Campani, a superbia et odio Samnitium, gladiatores, quod spectaculum
inter epulas erat, eo ornatu armarunt, Samnitium quoque nomine compellarunt; ce texte,
dont il faut recevoir toutes les données avec prudence et sur lequel je reviendrai,
contient au moins une erreur par omission : en 310, les jeux ne se limitent pas aux
combats inter epulas; il est clair que la note livienne n'a d'autre fin que d'opposer rhé-
toriquement la cruelle frivolité des Capouans à la pietas romaine (ad honorem deum).
DES ORIGINES À LA FIN DU 11« SIÈCLE AVANTNOTRE ÈRE 25

n'en reste pas moins possible que la laïcisation se soit déjà produite
en 310; à cette date, 80 ans au moins se sont écoulés depuis le premier
munus.
Nous ne savons rien de ces combats inter epulas, si ce n'est que le
nombre des paires était proportionnel à la dignité des convives
(Strabon).
Les combats funéraires avaient lieu près de la tombe, ce
qu'attestent les textes précités de Servius (Ad Aen., X, 519) et de Tertullien (De
Spect., XII, 3) et que confirment deux vases et plusieurs peintures
tombales qui tantôt figurent la tombe comme un cippe54, tantôt
comme une colonne55.
C'est pour cela que les gladiateurs étaient appelés bustuarii56 ; le
mot trouvait à Capoue57 sa justification dans le fait que le munus, qui
à Rome même se déroulait sur le Forum, avait lieu devant le bustum,
plus tard devant son substitut58.

54 Sur le vase Tischbein I, 60; cf. Weege, JDAI, 1909, p. 133-134.


55 Sur l'hydrie de Caivano (voir note 48) et sur deux peintures tombales de
Paestum, que l'éditeur date des années 320-300 : P. C. Sestieri, Tombe dipinte di Paestum,
dans Rivista dell'Istituto di archeologia, nova serie, V et VI, 1956-1957, p. 75 et fig. 13 et
14, p. 80 et fig. 21 et 22. Sur d'autres peintures, la colonne tombale n'accompagne pas
le combat de gladiateurs, mais est représentée à côté des autres épreuves des ludi; il
en est ainsi pour deux autres peintures publiées par Sestieri, p. 69, fig. 6 (gladiateurs,
boxeurs, course de chars : la colonne ionique est à l'extrémité de cette dernière scène)
et p. 85, pi. X en couleurs (pleureuses ou praeficae, deux couples de gladiateurs, course
de chars avec colonne). Même chose sur une autre tombe de Paestum publiée par
A. Marzullo, Tombe dipinte scoperte nel territorio pestano, Ente per le antichità e i
monumenti della provincia di Salerno, pubbl. n° IV, 1935, p. 6 : course de chars avec colonne
ionique, boxeurs, gladiateurs. Pour la signification de la colonne, voir J. Heurgon,
Capoue préromaine, p. 426, n. 4. Cette colonne n'est pas un poncif ni une suggestion
d'espace ou de paysage : les peintures de vases montrent qu'on passe insensiblement
du cippe, dont le sens funéraire est indiscutable, à la colonne; cf. A. Albizzati, Saggio di
esegesi sperimentale sulle pitture funerarie dei vasi italo-greci, dans Diss. della Pontif.
Accad romana di arch, II (XIV), 1920, p. 149-220, partie, fig. 25, 31, 37.
56 Sur une intaille de Florence, un guerrier nu est agenouillé près d'une pyramide;
on a vu longtemps en lui un bustuarius (voir le Dici des Ant. de Daremberg et Saglio
s.v., avec dessin de l'intaille). Mais L. Malten, cité ici note 33, a fait justice de cette
interprétation, p. 330, n. 2. Déjà Reinach, Pierres gravées, pi. 65.
57 En dehors de Servius, nous ne connaissons qu'un seul emploi en ce sens :
Cicéron, In Pis.., IX, 19 : Si mihi cum ilio bustuario gladiatore - il s'agit de Clodius - decertan-
dum fuisset; l'épithète a par sa place une valeur plus qualificative que determinative;
Cicéron joue sur sa double valeur : son sens proprement gladiatorien et une valeur
péjorative générale (cf. Martial, III, 93, 15, inter bustuarias moechas), dont il est aisé de
deviner la source et qui aggrave l'injure contenue dans gladiatore.
58 Pline, N.H., XXXVI, 15, 119: (métaphoriquement funebri munere ad tumulum
patris ejus depugnavit; chez Sénèque, l'expression ad rogum munera (De brev. vil, XX,
26 LES GLADIATEURS

Cette organisation des jeux de gladiateurs hors de tout cadre


préétabli et fixe explique les notations pittoresques nombreuses dans
l'iconographie : arbrisseaux, troncs d'arbres, pierre (?)59 : le munus se
déroule effectivement dans la nécropole. Parmi les autres ludi, le
munus n'a pas de statut privilégié ou particulier60.
Il y a deux grandes armes offensives, le javelot et la lance; le
premier est pourvu d'un amentum généralement bien noté sur les
peintures tombales; il peut être utilisé à la fois pour le combat de loin et le
combat de près; la lance se distingue du javelot par sa plus grande
longueur (cf. les tombes Sestieri 1 et 4) ; elle est saisie à pleine main et
toujours par le côté opposé à la pointe; en outre, elle présente parfois,
à l'arrière, soit une seconde pointe (tombes Weege 42, Sestieri 3,
amphore du musée de Naples), soit une sorte d'empennage (tombe
Weege 14, hydrie de Varsovie).
Il y a deux ou trois types de combat :
1) Les gladiateurs engagent le duel de loin; ils disposent pour
cela de plusieurs javelots - qui peuvent être nombreux, si l'on
considère qu'à la tombe Sestieri 3 un combattant a déjà blessé son
adversaire de quatre traits61 qui sont restés fichés dans son corps; pendant

5) se rapporte plutôt, à cause de sa date, au munera municipaux qu'à ceux de Rome; cf.
encore le munus que Spartacus donna pour les chefs de la révolte tombés au combat;
Florus, III, 20 : captivosque circa rogum jussit armis depugnare.
59 Arbrisseau : Sestieri, fig. 12, 14, 19, 22; tronc d'arbre : vase Tischbein IV, 27; c'est
pour cette raison que le paysage accidenté dans lequel se déroulent deux combats -
sur l'amphore Errera - m'a paru restreindre, mais non point exclure la possibilité
d'une exégèse gladiatorienne; cette remarque vaut aussi pour l'hydrie du Louvre; sur
l'hydrie du Museo Campano, une grosse pierre ovale se trouve entre les deux
combattants; il se pourrait toutefois que, dans l'intention du peintre, elle ne situe pas un
paysage, mais qu'elle joue le même rôle qu'un bloc cubique, qu'on retrouve dans la
gladiature romaine, situé semblablement au point où les gladiateurs engagent le combat;
ainsi sur la mosaïque de Bignor : J. M. C. Toynbee, Art in Roman Britain, Londres, 1962,
n° 191, pi. 225.
60 Les gladiateurs sont associés à d'autres ludi sur les tombes publiées par Weege
(boxe), Marzullo (boxe), Sestieri (boxe et chars) et sur le vase Tischbein I, 10
(acrobatie). Références plus haut, notes 48, 49 et 55. La tombe de Capoue, Weege n° 14, est
dans JDAI, 1909, p. 107 et pi. II.
61 Sur de nombreux vases italiotes, nous voyons que les guerriers osco-samnites
étaient souvent armés de deux ou trois javelots : deux javelots, Heydemann, Griechi-
sche Vasenbilder (1870), n° 860, 870, 1903; Furtwàngler, n° 3159; S. Reinach, Rép. des
vases peints, «Millin» II, 30 (?), 50 (?); CVA, Allemagne, XIX, pi. 109; Angleterre, XII, pi.
XXIX, 6a; A.D. Trendall, Vasi dipinti, II, pi. XXX, h, (?, 10); pi. XXX, i (?, 11), etc ... ; on
trouve aussi des guerriers armés de deux javelots sur des peintures tombales : Weege,
n° 6, p. 8; n° 30 = Mon. dell'Inst., Vili, pi. 21; etc...; trois javelots: Heydemann,
DES ORIGINES À LA FIN DU IIe SIÈCLE AVANTNOTRE ÈRE 27

ou après cette première phase, les gladiateurs se rapprochent et


continuent le combat de près; ils peuvent alors se battre au corps à corps
avec un javelot62; ils peuvent aussi utiliser une lance; sans doute ont-
ils à ce moment une certaine latitude dans le choix de l'arme : sur la
tombe Weege 14, l'un des gladiateurs a empoigné une lance qu'il a
placée sous son bras droit, alors que son adversaire brandit toujours un
javelot; on observe une dualité semblable sur les hydries du Louvre,
de Varsovie et de Washington et peut-être sur le vase Tischbein I, 60.
Ou bien faut-il penser que ces combattants brandissent leur lance à
hauteur de leur tête, à la manière d'un javelot?
2) A côté de cette technique complexe, il a existé, semble-t-il,
une autre forme de combat qui ne comportait pas la phase
préliminaire au javelot; il est clair, par exemple, que, sur les tombes Weege
42 et Sestieri 3, le duel se déroule exclusivement à la lance : compte
tenu de l'importance iconographique et psychologique - sinon
religieuse - du poncif qu'était le javelot fiché dans les chairs saignantes, il
est à peu près certain que son absence ne correspond pas à une
simplification iconographique, mais à une absence réelle; sans doute en
est-il de même sur les vases de Caivano, de Cumes, du Vatican et le
lécythe du Louvre; je croirai volontiers que, sur les vases Errera et du
Museo Campano, nous avons affaire à une figuration simplifiée;
j'ajoute que, sur ce dernier vase, les gladiateurs sont représentés au
moment où ils engagent la lutte; ce n'est sans doute que par un
artifice nécessaire de composition qu'ils sont figurés tout près l'un de
l'autre, comme s'ils allaient combattre corps à corps.
3) Restent les skyphos Preyss et de Leningrad; s'il s'agit bien de
gladiateurs, nous avons un troisième type d'arme et de combat : le
duel à l'épée63; on remarquera - pour le moins - la rareté de cette

n° 1917; Sestieri, fig. 40-41. Il n'est pas impossible, quoiqu'aucune image ne permette
de l'assurer, que des aides se soient trouvés derrière les combattants et leur aient
tendu des javelots pendant la lutte; sur le problème du javelot et de la lance dans la
panoplie osco-samnite, cf. Weege, p. 156-158.
62 Cette double utilisation du javelot est normale; elle nous est confirmée - pour
le pilum il est vrai, mais cela revient au même - par des sources textuelles : Plutarque,
Vita Caes., 45; Vita Pomp., 69; Vita Ant., 45; Vita Cam. 40 (d'après REWP, s.v. pilum;
A. Schulten; cf. aussi Dici ant. s.v. pilum, p. 484 : A. J. Reinach).
63 L'épée n'est pas inconnue dans l'iconographie militaire osco-samnite; elle est
toutefois bien moins fréquente que le javelot et la lance ; citons d'abors le personnage
dont nous éclairerons bientôt le rôle sur le vase Tischbein I, 60; cf. aussi Furtwângler,
n° 3159; S. Reinach, Rép. Vas. peints, Milligen 5; CVA, Angleterre, II, IVEa, pi. 9, 7; de
même sur un cratère inédit du Louvre, inv. ED 116; etc ... ; on remarquera que, sur
ces quatre derniers exemples, il ne s'agit pas d'une épée droite, mais d'un véritable
28 LES GLADIATEURS

technique; en particulier - chose impensable à l'époque romaine - ce


n'est point à l'épée, mais à la lance que se donne le coup de grâce (cf.
infra).

Sur quelques documents les gladiateurs paraissent tête-nue


(tombes Weege 33 et 39; vases Tichbein I, 60 et du Vatican); ailleurs ils
sont casqués; le casque le plus fréquent, généralement jaune (bronze
doré ou non oxydé), est pourvu d'un couvre-nuque, d'un frontal et de
courtes paragnathides fixes; mais un ou deux de ces appendices
peuvent manquer; le décor est fait d'une ou deux hautes pennes
verticales auxquelles s'ajoute assez souvent une crinière flottante; d'autres
fois la crinière est sans pennes; celles-ci et celle-là sont blanches, sauf
sur la peinture Sestieri 2 et sur une tombe de Paestum, publiée dans
les Fasti Archaeologici, XII, 1959, n° 2871, où les pennes sont noires -
en signe de deuil (?)64; sur l'hydrie du Museo Campano, nous avons en
outre le seul exemple de cimier sur un casque gladiatorien.
Sur l'nochoé du Vatican - pour l'une des paires -, sur l'hydrie
de Washington, pour un des combattants, et sur les vases Preyss, du
Louvre (hydrie) et de Leningrad, les gladiateurs sont coiffés du casque
conique si fréquemment attesté par les peintures vasculaires italio-
tes65. Nous trouvons une fois - sur l'un des combattants de l'hydrie de
Washington - un casque en forme de bonnet phrygien.
Une dualité analogue à celle des casques (compte non tenu du
dernier type cité, qui est unique) se retrouve - dans des proportions
presque semblables - pour les boucliers : une forme plus fréquente, la

sabre, avec un seul tranchant, à l'inverse du vase Tischbein I, 60, et des skyphoi Preyss
et de Leningrad (qui prêtent aux lames une forme très légèrement spatulée); c'est de
même une épée légèrement courbe - avec un manche en forme de tête d'animal - que
figure une peinture de Gnathia, au musée de Naples (Weege, n° 49); sur le problème
de l'épée droite ou courbe dans l'armement osco-samnite, cf. Weege, JDAI, 1909, 138.
64 Sestieri, p. 76, n. 22; ce me paraît toutefois peu probable; on comprendrait mal
dans cette hypothèse que, dans l'iconographie gladiatorienne, les pennes soient tantôt
blanches, tantôt noires; sur ces pennes, cf. Weege, p. 154-156; P. Couissin, Armes,
p. 262-263; J. Heurgon, p. 424; il y a, sur ce décor des casques, qui paraît très tôt avoir
appartenu à la koiné italienne, plusieurs textes antiques qui ont égaré les Modernes;
on verra bientôt, à ce propos, ce qu'il faut penser d'un passage de Varron et du terme
geminae cristae dont on se sert habituellement pour qualifier ces pennes (on en
connaît des exemples en Etrurie dès le Ve siècle, ainsi à la tombe des Biges à
Tarquinia, vers 490; cf. F. Weege, Etruskische Molerei, Halle, 1921, Beilage II; F. Poulsen,
Etruscan tomb paintings, Oxford, 1922, fig. 22; ces peintures sont à peu près invisibles
aujourd'hui : M. Pallottino, La peinture étrusque, Genève, 1952, p. 63 avec pi.).
65 Sur ce casque, souvent dépourvu de décor, cf. P. Couissin, Armes, p. 146;
P. Wuilleumier, Tarente des origines à la conquête romaine, Paris, 1939, p. 189-190.
DES ORIGINES À LA FIN DU IIe SIÈCLE AVANTNOTRE ÈRE 29

grande aspis bombée à surface peinte, coexiste avec le bouclier


conique à bâti rayonnant, qui serait particulier à l'Italie du Sud (peinture
Weege 42) ; sur la peinture tombale Sestieri 3, l'nochoé du Vatican et
l'hydrie de Washington, un gladiateur à l'aspis est opposé à un
adversaire armé du bouclier conique66.
Tout comme nous avons rencontré des combattants sans casque,
nous trouvons aussi des gladiateurs sans cnémides; mais ceux-ci sont
toutefois plus nombreux que les premiers et il semble que le combat
avec cnémides ait été moins fréquent que le combat jambes nues;
comme les casques, ces cnémides sont figurées en jaune (ou blanc
avec des rehauts jaunes) et sont donc en bronze doré; j'ajoute que la
mono-cnémide n'apparaît jamais67.
La panoplie osco-samnite comprend plusieurs types de
cuirasses68, fréquemment attestées dans l'iconographie des guerriers italio-
tes; je ne connais qu'un document gladiatorien - le vase Tischbein I,
60 - qui figure un combattant cuirassé; en fait, il ne s'agit pas tant
d'une authentique cuirasse que d'un grand cardiophulax, fait de trois
cercles de bronze juxtaposés et soudés de manière à former un
triangle équilatéral; celui-ci est disposé la pointe en bas et soutenu, dans le
cas qui nous occupe, non point par des bretelles métalliques - ce qui
l'assimilerait à une cuirasse - mais par une courroie qui paraît avoir

66 Weege, p. 144-146, ne paraît pas tenir cette aspis, si fréquente sur les peintures
vasculaires et tombales, pour italiote; il la néglige, dans sa typologie de l'armement
osco-samnite, au profit d'un bouclier ovale qui n'apparaît que sporadiquement; or
l'examen des peintures de vases confirme sans peine que les deux boucliers qui
apparaissent dans la gladiature sont aussi les deux boucliers les plus fréquemment attestés
dans l'armement militaire; il ne semble pas en outre qu'il faille faire du second une
particularité lucanienne, comme fait Weege, p. 146; on retrouve ce bouclier aussi bien
sur des documents lucaniens que campaniens (ainsi sur notre nochoé du Vatican, où
il coexiste avec des aspides); il s'agit en fait de deux armes de conception très
différente : l'aspis, comme le montrent quelques spécimens mis au jour dans des fouilles,
est un lourd bouclier en bronze; le bouclier conique - comme l'a bien vu Weege - est
une claie d'osier doublée de cuir ou de peau, donc une arme beaucoup plus légère; je
croirai volontiers que les Osco-samnites ont indifféremment employé ces deux
boucliers au cours du IVe siècle; les inconvénients et les avantages de l'un et de l'autre
devaient s'annuler et le choix était commandé par des raisons contingentes ou
personnelles; cette indifférence se retrouve dans la gladiature.
67 Weege, p. 152-154; les gladiateurs avec ou sans cnémides vont pieds-nus, avec
des exceptions toutefois : sur le lécythe du Louvre, où les deux combattants portent
des sandales maintenues par des lacets blancs noués autour de la jambe, sur
l'amphore Errera et peut-être sur le vase Tischbein IV, 27; sur d'autres documents
vasculaires que je ne connais que par des photographies, je ne saurais dire.
68 Weege, p. 146-152.
30 LES GLADIATEURS

été notée sur le vase; on peut penser que la rareté de cette protection
dans l'armement gladiatorien osco-samnite s'explique par les fins
mêmes du combat : il n'est pas utile de trop protéger les adversaires,
s'il est nécessaire ou souhaitable que l'un d'eux meure à la fin du duel.
Les combattants sont indifféremment nus ou habillés; dans ce
cas, le costume se limite à un pagne qui peut être une sorte de slip
(tombes Sestieri 1 et 4) ou même une pièce d'étoffe arrondie,
généralement frangée et laissant les fesses nues : tombes Weege 42 (?), FA
1959 (?), hydrie du Museo Campano, amphore Errera (?); on trouve
aussi un court jupon à plis verticaux (tombe Weege 33, vase Tischbein
I, 60), dont je me demande, toutefois, étant donné que les documents
où il figure ne nous sont connus que par des dessins, si les images que
nous en avons correspondent bien à la réalité; dans quelques cas, les
gladiateurs portent la tunique en forme de justaucorps, généralement
fort courte, surtout dans le dos (on verra par exemple le combattant
de droite sur l'hydrie de Caivano) ; celle-ci est pourvue (tombe Weege
14) ou non (hydrie de Caivano) de manches courtes; c'est à ce
vêtement que s'apparente la tunique de l'hydrie de Washington; à
l'exception des slips, blanc ou noir uni (tombes Sestieri 1 et 4), il s'agit
toujours de vêtements de couleur, décorés d'appliques. Plusieurs fois
nous rencontrons des chlamydes (vases du Vatican, Errera, Leningrad
et Washington).
Tous les combattants qui ne sont pas nus ou en slip portent le
large ceinturon, noté de la même couleur que les casques et les
cnémides (à l'exception de l'hydrie de Washington) ; la tombe Marzullo 3
nous le montre pourvu de la boucle en forme de ganci, propre à
l'Italie du Sud69.
De cette revue sommaire se dégagent trois traits fondamentaux :
1) Cet équipement ne se distingue en rien de celui que portent
les guerriers contemporains, tel que nous le font connaître les fouilles
et les peintures de tombes et de vases; les modes de combat sont
aussi identiques70.

69 D. Rebuffat-Emmanuel, Ceinturons italiques, MEFR, 1962, p. 335-367; Agrafes de


ceinturons samnites au musée de Saint-Germain, ibid., 1966, p. 49-66.
70 On trouvera des parallèles nombreux dans le chapitre de Weege, p. 142-158,
consacré à l'armement osco-samnite; beaucoup de documents publiés depuis, surtout
céramologiques, confirment dans l'ensemble ses conclusions; cf. Sestieri, tombe n° 7,
p. 92, fig. 40-41; CVA, Allemagne, V, pi. 12-13; XIX, p. 109; Angleterre, II, pi. 7, 4; pi. 9, 7;
pi. 8, 9a; pi. 10,4, 6b, 7b; pi. 11, 14; XII, pi. 29, 6a; Danemark, Copenhague, pi. 242, la^ 2a;
Italie, I, pi. 4, 4; IV, pi. 2, 3; XI, pi. 7, 8; pi. 20, 3; pi. 22, 3; pi. 29, 1-4; pi. 23, 3; XII, pi. 1,
4, 6; pi. 2, 3; XXXII, pi. 5, 3; NSA, 1931, fig. 12, 14, 19; A. D. Trendall, Vasi antichi, ?,
DES ORIGINES À LA FIN DU 11« SIÈCLE AVANTNOTRE ÈRE 31

2) On n'observe pas non plus d'association constante ou même


fréquente de telles armes et de telles pièces d'équipement avec telle
technique de lutte : rien qui évoque par anticipation les armaturae de
la gladiature romaine; les organisateurs peuvent encore, en toute
liberté, semble-t-il, décider de l'armement des gladiateurs qu'ils
opposent.
3) Cette spontanéité met d'autant plus en valeur l'homogénéité
de l'armement à l'intérieur des paires; j'ai signalé au passage quelques
variantes minimes dans tel ou tel couple; elles portent toujours sur
des armes de même nature et d'efficacité équivalente ou sur des
particularités d'habillement ou de parure71; ainsi, sur l'nochoé du
Vatican, les deux paires figurées sont formées chacune d'un combattant
au bouclier conique opposé à un combattant armé d'une aspis; mais,
cela étant, le peintre s'est gardé de distribuer ses casques selon le
même principe : les gladiateurs d'une paire sont tête-nue; ceux de
l'autre paire sont coiffés du casque en forme de pilos.

On ne trouve jamais l'opposition de deux systèmes - épée contre


lance, par exemple; lorsqu'un combattant attaque au javelot un
adversaire armé de la lance, la disparité, on l'a vu, s'explique par une
tactique différente, mais les deux gladiateurs devaient disposer des mêmes
armes : il est clair que les organisateurs n'ont pas encore envisagé -
ou commencent à peine à envisager - tout l'intérêt que pouvait
conférer au spectacle l'affrontement entre deux modes de combat et deux
armements différents - mais de même efficacité.
Plusieurs combats devaient être donnés au cours d'un même
munus : deux paires s'affrontent sur la tombe Sestieri 4 - simultanéité

pl. XVI, a; II, pi. XXX, h, i; pi. XXXVII, a; pi. LUI, c; Albizzati, cité note 55, p. 175,
fig. 24; p. 190, fig. 40; p. 192, fig. 41; E. Gabrici, Mon. Ani, 1913, pi. XCV, 1-4; pi. XCVI, 2,
5; fig. 236, 238; etc ... ; non seulement on rencontre les mêmes armes, les mêmes
costumes - ou absence de costume, mais encore les mêmes modes de combat : à la lance,
au javelot, avec ou sans casque, etc.
71 Boucliers coniques et aspides sur la peinture tombale Sestieri 3 et sur
l'amphore du musée de Naples; ou casques de type différent, ainsi sur l'amphore du
Musée de Naples ou l'hydrie de Washington; sinon, seuls les décors diffèrent : vases du
Vatican, du Museo Campano, et Tischbein IV, 27; sur ce dernier vase on remarquera
aussi que l'un des combattants porte une chlamyde et son adversaire, un justaucorps;
il en va de même sur l'hydrie de Washington (chlamyde et tunique); de même, sur la
peinture tombale Weege 33, l'un des adversaires porte un jupon et l'autre un
justaucorps (mais la reproduction moderne est-elle fidèle?); sur la peinture tombale Sestieri
1, l'un des gladiateurs est vêtu d'un slip, l'autre est nu; etc ... ; naturellement on ne
tiendra pas compte des variantes portant sur la lance ou le javelot, ces deux armes
ressortissant au même type de combat; cf. p. 27.
32 LES GLADIATEURS

qui correspond seulement à un artifice narratif; de façon plus réaliste,


sur l'nochoé du Vatican, une paire de gladiateurs attend la fin d'un
combat pour prendre la relève : les deux hommes sont au repos,
accroupis; il en va de même, si notre exégèse est justifiée, pour le
gladiateur debout à droite sur l'hydrie du Louvre; sur l'hydrie de Cumes,
deux morts étendus, au-dessus et au-dessous de la monomachie, sont
vraisemblablement les victimes des duels précédents.
Le combat se déroule en présence d'un arbitre72 vêtu d'une
tunique et drapé dans un ample pallium bordé d'une bande rouge
(tombes Sestieri 2 et 3); il ressemble beaucoup à l'agonothète des
concours athlétiques grecs : de fait, on doit prendre garde que, sur les
documents helléniques, nous avons habituellement un personnage
immobile, généralement assis, qui préside aux concours, et un ou
deux arbitres, armés d'une baguette, qui dirigent effectivement les
épreuves sous l'autorité du premier73.
Or il est clair que notre arbitre ne saurait être l'équivalent d'un
agonothète, car, dans son rôle, on ne peut concevoir que le chef ou un
membre éminent de la gens qui donne le munus pour l'un de ses
défunts; il est peu vraisemblable que pareil personnage apparaisse
dans la position somme toute subalterne d'un agonothète.
Cet arbitre n'a pas la baguette du summa rudis ou du brabeus,
insigne et instrument à la fois, et ses mains sont encombrées le plus
souvent par la palme et la couronne74; il nous surprend par sa
passivité, même si chaque fois nous le voyons esquisser de la main droite
un geste en direction des combattants (tombes Weege 33 et Sestieri
3); on verra bientôt le rôle irremplaçable que l'arbitre romain joue
aux moments décisifs de la lutte; on peut expliquer cette réserve des
arbitres osco-samnites par la spontanéité que le combat gladiatorien
conserve encore - conséquence de ses origines récentes.
A côté de ce juge-arbitre civil, une sorte de surveillant militaire
paraît assister au munus, près des gladiateurs; on le figure debout

72 Peintures tombales Weege 33, Marzullo 1, Sestieri 2 et 3; l'identification avec


l'arbitre est acceptée par Weege, p. 118 («Kampfrichter») et Sestieri, p. 76, 81
(«giudice »).
73 E. Saglio, Dici Ani, s.v. agonothetes (1873).
74 On remarquera toutefois que l'arbitre grec tient parfois ces deux objets
pendant le combat; cf., par exemple, une amphore panathénaïque datée de 332 (E. N. Gar-
diner, Athletics of the ancient world, Oxford, 1930, fig. 191; CVA, Angleterre, I, pi. 4, 36);
sur une autre amphore panathénaïque de 367 (E. N. Gardiner, op. cit., fig. 192; CVA,
Angleterre, I, pi. 2, 5), l'arbitre, comme sur notre peinture tombale Sestieri 3, tient
seulement une palme.
DES ORIGINES À LA FIN DU IIe SIÈCLE AVANTNOTRE ÈRE 33

(vase Tischbein I, 60) ou assis (hydrie de Cumes); sa fonction exacte


est énigmatique; j'avais d'abord songé à l'équivalent de ce que seront
plus tard les suppositicii; mais l'armement (sur le vase Tischbein I, 60)
est trop différent de celui des adversaires au combat pour qu'il puisse,
dans les conditions de la gladiature osco-samnite, affronter ensuite le
vainqueur; je croirais volontiers à une sorte de sentinelle chargée
d'une garde d'honneur (d'où l'attitude particulière de ce personnage
sur le vase Tischbein I, 60), qui devait se doubler aussi d'une mission
d'ordre et de protection en faveur des spectateurs (d'où son attitude
sur l'hydrie de Cumes) 75 . On peut penser qu'il résume à lui seul, sur
ces images, un groupe de gardes qu'on imaginera plus nombreux.
A l'inverse des combats de boxe - et des munera romains -, les
duels gladiatoriens se déroulent sans musique76. Le duel pouvait
s'achever par un coup décisif; ainsi sans doute sur la peinture
tombale Sestieri 4, où l'un des combattants s'écroule à la renverse; sans
doute pouvait- il finir aussi par l'abandon de l'un des adversaires; le
vaincu lâchait ses armes et d'un geste du bras, levé ou tendu, signifiait
qu'il arrêtait la lutte et sollicitait sa grâce; c'est ainsi que j'interprète
la scène qui se joue sur l'nochoé du Vatican entre les deux
gladiateurs de droite; ainsi que le geste que fait l'un des combattants77, en
haut à gauche, sur l'amphore Errera; dans les deux cas les vainqueurs
sont en garde, prêts à frapper.

75 Pour E. Gabrici, Mon. Ant, 1913, col. 693, c'était un arbitre, interprétation que
me paraissent condamner les quatre peintures tombales précitées; ceci dit, on ne
saurait exclure absolument qu'il s'agisse ici du défunt assistant à son propre munus, selon
un principe iconographique dont nous avons peut-être un exemple, en Étrurie, à la
Tombe du Singe de Chiusi - image de la morte assise sous une ombrelle et spectatrice
de ses propres ludi (R. Bianchi Bandinelli, Mon. del. piti ant. scop. in liai, I, La piti
etrusca, Clusium, I, Le piti del. tombe arch., Rome, 1939, p. 13, pi. IV); on a souvent mis
en lumière, dans l'iconographie vasculaire italiote, la confusion du monde des morts et
des vivants ; il n'est pas rare, en particulier, que le défunt assiste et même participe aux
cérémonies funèbres qui sont données en son honneur; cf. J. Heurgon, Capoue, p. 427;
on rapprochera par exemple une hydrie de Caivano (O. Elia, NSA, 1931, p. 598-599,
fig. 14) qui figure un guerrier assis près d'un monument qu'O. Elia et J. Heurgon (locc.
citi) ont interprété comme son s?µa tombal; toutefois, sur l'hydrie de Cumes,
l'absence de toute image de tombe m'empêche de retenir cette interprétation.
76 Sur les peintures tombales, la musique est toujours réservée aux combats de
boxe (tombes Marzullo 1, Sestieri 2 et 3).
77 II n'est pas impossible - mais moins probable - que la scène figurée sur le côté
droit du vase, en haut, soit aussi une demande de missio; nous aurions en ce cas une
fin de combat, ce qui anticipe curieusement sur une tendance de l'iconographie
gladiatorienne qui se fera jour à partir du début de l'Empire.
34 LES GLADIATEURS

Sur l'amphore Errera, en bas, à gauche, nous assistons au coup de


grâce : le vaincu est assis, immobile sur une petite éminence, le
vainqueur, derrière lui, a posé la main gauche sur sa tête et d'un coup de
lance le frappe à la base du cou, selon une technique que les
peintures tombales nous font connaître pour la guerre78.
Les vainqueurs recevaient une récompense : d'abord, la palme et
la couronne de laurier leur étaient tendues par l'arbitre, qui, on l'a vu,
les tenait pendant le combat (tombes Marzullo 1, Sestieri 2 et 3)79; il
est possible aussi que le vainqueur reçoive une récompense plus
substantielle : sur la peinture tombale Weege 42, une femme debout
derrière les combattants porte sur la tête un objet qui fait penser à une
hydrie : serait-ce un prix pour le vainqueur? Enfin, comme on voit sur
l'hydrie de Cumes, le vainqueur pouvait peut-être désarmer son
adversaire mort et ensuite, portant ses armes à la manière des
guerriers si fréquemment reproduits dans l'iconographie osco-samnite,
effectuer une sorte de tour d'honneur.
Ces récompenses nous donnent une idée de la condition des
gladiateurs : l'indétermination que nous avons aperçue dans l'armement
paraît exclure, pour l'époque concernée, l'existence de gladiateurs de
métier. C'est à la lumière de ceci qu'il faut revenir au texte de Tite-
Live (IX, 40, 17), selon lequel, après 310, les Capouans ont équipé
leurs gladiateurs d'armes prises aux Samnites80 et leur ont donné le
nom de samnites; à la lettre, cela voudrait dire que les Capouans ont
créé à ce moment une armatura - au sens romain du terme - et qu'ils
l'ont baptisée d'un nom destiné à avoir dans la gladiature le succès

78 C'est ainsi que sont portés les coups de grâce sur les deux longs côtés d'une
tombe de Paestum - aujourd'hui disparue, Weege, n° 31; Bull. arch. nap., IV, pi. V-VI;
on remarquera en particulier l'extrême ressemblance entre cette dernière scène et
l'image de notre vase : le guerrier vainqueur a saisi de sa main gauche la chevelure de
son adversaire et s'apprête à lui porter de dos, de la même manière, le coup de lance
mortel (et il s'agit bien d'un coup de grâce; le vaincu qui est agenouillé a déjà reçu
dans le cou un javelot qui suffit à le mettre hors de combat).
79 Sur les peintures tombales Marzullo 1 et Sestieri 2, l'arbitre brandit sa
couronne comme s'il allait la placer sur la tête de l'un des combattants : « con la mano
destra solleva una corona rossa sul capo del secondo gladiatore, che evidentemente è
il vincitore » (Sestieri, p. 76, à propos de la seconde tombe citée) ; mais il est bien
évident que le combat n'est pas achevé et qu'il n'y a pas encore de vainqueur; je pense
que l'arbitre fait de la main droite, en direction des combattants, le même geste -
banal - d'encouragement que l'arbitre des tombes Weege 33 et Sestieri 3; on ne peut
exclure toutefois qu'il s'agisse - ce qui est habituel en iconographie - d'une image
anticipante.
80 Décrites par Tite-Live, IX, 40, 1-4.
DES ORIGINES À LA FIN DU IIe SIÈCLE AVANTNOTRE ÈRE 35

que l'on sait; sans doute avons-nous dans le texte livien un


renseignement annalistique sûr- l'affectation des armes; mais il faut
l'interpréter hic et nunc et ne voir peut-être, dans ce qui dépasse cette donnée,
qu'une rationalisation qui permet d'expliquer au passage l'origine de
l'armatura samnitium; ceci dit, on ne saurait exclure que les armaturae
aient fait leur apparition en pays osco-samnite dès la fin du IVe siècle;
après cette date, les sources sont muettes.

IV - LA GLADIATURE ÉTRUSQUE

Comme on l'a vu, c'est probablement à la fin du IVe siècle ou au


début du IIIe siècle que le monde étrusque a emprunté la gladiature à
l'Italie du Sud; l'extrême précarité de nos sources - aucun texte, de
rares images dont la date n'est pas sûre et dont la signification est
parfois ambiguë - nous permet à peine d'entrevoir ce que fut la
gladiature étrusque; j'ajoute qu'à partir du IVe siècle la rareté des thèmes
iconographiques empruntés aux ludi funèbres n'autorise plus l'emploi
de l'argument ex sdendo : de même, nos sources se taisent sur les
gladiateurs osco-samnites au IIIe et au IIe siècles; il serait peu
raisonnable de penser que ce silence équivaut à une éclipse.
Comme pour l'époque précédente, nous devons retirer du dossier
les pièces qui n'y ont pas leur place; déjà Brunn et Kôrte avaient fait
justice - sans peine - de l'interprétation gladiatorienne proposée pour
une série d'urnes figurant deux guerriers «in atto di combattere
dinanzi ad un'edicola ossia monumento sepolcrale»81; il ne fait aucun
doute qu'il s'agit de la représentation d'un mythe (conflit entre deux
chefs de la guerre thébaine?).
On a vu et on continue à voir des gladiateurs sur les frises des
piliers de la tombe du Cardinal à Tarquinia; il s'agit seulement de
légendes guerrières comme l'iconographie italienne en figure tant du
IIIe au Ier siècle avant notre ère; si, pour telle scène prise isolément,
une exégèse gladiatorienne est à la rigueur possible - sans être
aucunement nécessaire -, il n'est pas juste de la détacher de l'ensemble, à
propos duquel trop d'éléments excluent, sans discussion, une pareille
interprétation82.

81 Brunn et Kòrte, Rilievi, II, 2, p. 213-217 (pour l'hypothèse gladiatorienne, cf.


Henzen, Explicatio musivi in villa Borghesiana osservati, p. 73).
82 Y ont vu des gladiateurs, entre autres, G. Micali, L'Italia avanti il dominio dei
Romani, II, Florence, 1810, p. 168, pi. LUI; id, Storia degli antichi popoli italiani, III,
36 LES GLADIATEURS

Je ne citerai que pour mémoire les hypothèses formulées par von


Stryck à propos de la pompa de la tombe du Typhon à Tarquinia83 et
par F. Messerschmidt pour les trois guerriers brodés sur le costume
de Vel Saties, à la tombe François à Vulci84 : je ne vois rien dans ces
deux images qui permette d'envisager un rapport avec la gladiature.
Les représentations à peu près assurées nous sont données par
des urnes et un sarcophage. Sur une urne de Pérouse, deux
combattants, dans un équipement rigoureusement identique, s'affrontent;
entre eux apparaît un homme en pileus, tunique et chlamyde, qui
paraît, sinon les séparer, du moins leur donner des directives : il est
raisonnable de penser que nous avons là deux gladiateurs et un
arbitre. Ce qui nous permet d'annexer à la gladiature une autre urne de
même provenance, qui figure deux combattants armés comme
ci-dessus, mais sans arbitre, et un sarcophage de Tarquinia représentant
trois monomachies, dont deux opposent des combattants qui
appartiennent aussi à ce type.

Milan, 1836, p. 101, pi. LXVI; Henzen, p. 73; Lafaye, p. 1564, n. 1; Weege, JDAI, 1909,
p. 134, n. 29 (« eventuell ») ; C. C. van Essen, Did Orphie Influence on Etruscan tomb pain-
tings exist? Studies in Etruscan Tomb Paintings, I, Amsterdam, 1927; id, La tomba del
Cardinale, Stud El, 1928, p. 106, n. 1 («questo non è impossibile»); mais, si les trois
combats du pilastre A sont gladiatoriens (van Essen, Studi El, 1928, p. XXV) - ce qui
me paraît difficile, car deux de ces combats opposent deux hommes à un troisième -
il faudrait que les scènes homologues du pilastre B le fussent aussi (van Essen, op. cit.,
pi. XXIV); or on ne saurait interpréter comme un combat de gladiateurs l'épisode B
IV 2, où deux guerriers transportent un de leur camarade blessé, ou encore l'épisode B
IV 3, où un guerrier armé d'une seule épée fait face à un groupe de six guerriers, tous
armés d'un bouclier; ces remarques valent aussi pour les monomachies figurées, ibid,
pi. XIX, n° 2-3; pi. XXXIII, n° 148-149; en vérité l'exégèse de la tombe du Cardinal
reste à faire. Le pagne et le manteau des combattants me semblent un vêtement
conventionnellement héroïque.
83 von Stryck, Studien iiber die etrusk. Kammergrâber, Diss. Miinchen, 1910, p. 102;
contra (antérieur au précédent), A. Frova, La morte e l'oltre-tomba nell'arte etrusco, Il
Rinnovamento, 1908 (fas. 2), p. 341; F. De Ruyt, Charun, p. 56, fig. 25; c'est une
interprétation semblable que von Stryck (ibid.) a proposée pour une scène assez voisine peinte
à la Tombe Bruschi à Tarquinia et aujourd'hui perdue, Mon. dell'Inst., VIII, pi. 36.
84 F. Messerschmidt, Nekropolen von Vulci, Berlin, 1930 (JDAI, Ergànzungsheft
XII), p. 133-134, pi. II; cf. J. Gagé, De Tarquinies à Vulci, MEFR, 1962, (I), p. 86-86; on
avait vu dans ces trois guerriers des danseurs armés; F. Messerschmidt fait observer
que l'un des guerriers a jeté son bouclier et paraît fuir devant un autre qui le poursuit
l'épée haute; ce qui est indiscutable; mais la suite de l'argumentation ne me convainc
pas : « Die Bezeichnung Gladiator statt Krieger verdient auch aus dem Grunde den
Vorzug, dass die Krieger uber der linken Schulter noch eine « Perlenkette » tragen, die
den Schwertriemen in der Mitte der Brust kreuzt ». A mon avis le décor du vêtement
de Vel Saties est à rattacher aussi à l'iconographie du combat légendaire.
DES ORIGINES À LA FIN DU IIe SIÈCLE AVANTNOTRE ÈRE 37

A côté de cette série brève, mais cohérente, d'autres images m'ont


laissé plus perplexe; sans doute est-il probable que les deux duellistes
qui, sur une urne de Pérouse, s'affrontent de part et d'autre d'un
grand vase sont aussi des gladiateurs; leur équipement est proche du
précédent, et l'explication gladiatorienne est celle qui convient le
mieux pour ce vase85.
Sur une urne de Pérouse, deux guerriers, avec un armement tout
différent, sont face à face, tandis qu'une Furie s'interpose entre eux.
Sur une seconde urne de Pérouse86, nous trouvons les mêmes
«guerriers», dans la même posture; entre eux, non plus une Furie, mais un
Charun; assurément l'iconographie étrusque mêle couramment les
démons funéraires aux vivants et il est naturel, comme dit F. De Ruyt,
de voir apparaître Charun «au moment de la mort violente»87; mais
j'avoue que cette intervention intempestive surprend un peu dans un
combat de gladiateurs; d'autre part, les adversaires portent chaque
fois le lourd équipement (casque, cuirasse, aspis, chlamyde) des héros
de la fable, et l'apparition des démons se justifierait mieux au

85 L'urne de Pérouse avec l'arbitre est au musée de Florence, inv. n° 86711 et elle
provient de la même tombe que les inscriptions 3524 à 3528 du Corpus inscriptionum
Etruscarum. L'urne de Pérouse sans arbitre est chez Conestabile, pi. LXXXVIII, 3, dans
l'article de Lafaye, fig. 3568 et chez Brunn et Kòrte, Rilievi, III, n° 128,2. Le sarcophage
de Tarquinies, au musée de Tarquinia, est inédit; les deux couples de combattants, aux
deux extrémités, ont le même bouclier long et rectangulaire que les combattants des
deux urnes susdites; les uns et les autres sont peut-être des galli étrusques; le couple
de combattants, au centre, est armé de petits boucliers ronds. Sur l'urne de Pérouse
au grand vase (Brunn et Kòrte, Rilievi, III, n° 128, 1), les deux combattants ont encore
ce bouclier long; ce qui me gêne est que l'un au moins des combattants a le fourreau
au côté : les gladiateurs, ou du moins les gladiateurs romains, combattent sans
s'embarrasser d'un fourreau.
86 L'urne de Pérouse avec la Furie ou Lase est dans les Rilievi, III, p. 193, fig. 45 et
chez U. Tarchi, L'arte etrusco-romano nell'Umbria e nella Sabina, Milan, 1936, pi. LXX
(photo); elle est dans le cloître de l'église S. Pietro; les combattants ont un casque à
paragnathides, une aspis, un epée, une chlamyde et très certainement une cuirasse; le
détail le plus intéressant est qu'ils combattent derrière une balustrade faite d'entretoi-
ses en losanges; il ne s'agit donc pas d'une scène de guerre, mais d'un spectacle. Quant
à l'urne au Charun, elle est dans les Rilievi, III, p. 192, fig. 46, et est commentée par
F. De Ruyt, Charun, p. 30-31.
87 Cf. par exemple la série de représentations que F. De Ruyt a rassemblées sous
la rubrique « Charun séparant le défunt de sa famille » (Charun, p. 33-44) ; de même, la
série qui figure le mort partant pour les Enfers accompagné d'un cortège où se mêlent
des démons funéraires : R. Lambrechts, Essai sur les magistratures des républiques
étrusques, Bruxelles, 1959, n° 5, p. 131; n° 6, p. 133; F. De Ruyt, p. 23-31, a réuni une
série de représentations où l'on voit apparaître Charun au moment où un homme va
mourir.
38 LES GLADIATEURS

moment où deux héros - inconnus de nous - vont se livrer un duel à


mort; j'aurais hésité, entre l'exégèse gladiatorienne de G. Kòrte ou de
F. De Ruyt, et une explication mythologique (avec une préférence
pour celle-ci), si un détail sur l'urne à la Lase ne constituait un très
fort argument pour celle-là : les deux combattants sont placés
derrière une balustrade; on comprend que des organisateurs aient voulu
isoler le lieu du combat; il serait plus difficile d'expliquer pourquoi
deux héros s'affronteraient à l'intérieur de ce champ clos; on peut
donc tenir l'exégèse gladiatorienne pour probable. Moins probable,
par contre, me paraît cette exégèse à propos d'une urne inédite de
Chiusi au musée de Grosseto, où deux combattants nus, armés d'une
aspis, s'affrontent à l'épée; car là rien ne vient nous suggérer qu'il ne
s'agit pas de héros ou de guerriers plutôt que de gladiateurs, si ce
n'est l'homogénéité des armements et une certaine ressemblance avec
les types que l'on peut décrire à partir des documents précédents.
Si le hasard de nos sources nous a permis de décrire la toute
première gladiature osco-samnite, nous devrons, en pays étrusque, nous
en tenir à l'ultime phase qui précède la disparition de la gladiature
nationale et l'adoption des formes romaines; le lecteur aura peut-être
remarqué l'absence du document étrusque le plus indiscutablement
gladiatorien : une urne de Pérouse, de style absolument comparable
aux autres urnes des séries précédentes, qui représente un combat
entre un myrmillon et un hoplomaque; seulement il s'agit d'un
document de la seconde moitié du Ier siècle avant notre ère, qui, tout
étrusque qu'il est, reproduit un état de la gladiature indiscutablement
romain88.
Ceci m'a amené à proposer, pour les autres urnes de Pérouse et
pour le sarcophage iconographiquement si proche d'elles, une
chronologie basse - disons grosso modo la deuxième moitié du IIe siècle ou
la première moitié du Ier siècle; ce qui correspond, dans une certaine
mesure, aux datations les plus probables que l'on puisse avancer sur
des bases exclusivement stylistiques89.

88 Kòrte, Rilievi, III, p. 190-191, en reconnaissant des gladiateurs romains sur cette
urne a vu l'objection : « non vedo ragione alcuna perché esso rilievo deve essere
ascritto ad un'epoca posteriore » (que la seconde moitié du IIIe siècle). Or cette urne
s'intègre si parfaitement dans l'évolution de la gladiature romaine au cours du Ier
siècle avant notre ère, qu'il est absolument impossible, comme a fait Kòrte, de la dater
du IIIe siècle.
89 Ces urnes appartiennent en effet aux dernières phases des ateliers de Pérouse
et de Chiusi; sans vouloir entrer dans le problème très discuté, et qui est loin d'être
DES ORIGINES À LA FIN DU II* SIÈCLE AVANTNOTRE ÈRE 39

Nous sommes ainsi conduit à déborder quelque peu des limites


de temps que nous avons assignées à ce chapitre; mais cela nous
permettra de suivre la gladiature étrusque jusqu'au moment où elle
s'efface devant la gladiature romaine, à une date qui se situe peut-être
dans la première moitié du Ier siècle, mais que nous ne sommes pas
en mesure de fixer avec précision.
Il y a deux types sûrs de gladiateurs, sans doute trois et peut-être
quatre :

1) Les gladiateurs au bouclier rectangulaire90 : ils se battent à


l'épée, vêtus d'un pagne ou complètement nus91; ils n'ont pas de
casque, mais peuvent porter un bandeau autour de la tête; ils peuvent
avoir un ceinturon92; ils n'ont jamais de cnémides, mais seulement,
parfois, des botillons à bourrelet terminal93. Bien des traits dans cette
armatura font songer à des Gaulois : le bouclier rectangulaire reparaît
sur des documents appartenant à des séries voisines94 ; on y retrouve

résolu, de la chronologie des urnes étrusques, on peut admettre des datations


notablement plus basses que celles qui étaient autrefois admises (par exemple par Kòrte, Abh.
d. konig. Gesellschaft d Wissen. zu Gottingen, 1909 (XII), p. 33 sq.); cf. J. Thimme, Chiusi-
nische Aschenkisten und Sarkophage der hellenistichen Zeit : ein Beitrag zur Chronologie
der etruskischen Kunst, Studi El, 1954 (XXIII), p. 25-147; 1957, p. 87-160, et surtout,
ibid, p. 134-140; et von Vacano, Studien an Volterraner Urnenreliefs, MDAI, 1960, p. 48-
97 et surtout p. 70-78; cf. aussi T. Dohrn, Pergamenisches in Etrurien, MDAI, 1961, p. 1-8.
Quant au sarcophage de Tarquinia, il me paraît se situer aussi dans les dernières séries
tarqùiniennes ; pour la datation des sarcophages étrusques d'époque hellénistique, cf.
R. Herbig, Die funger etruskischen Steinsarkophage, Berlin, 1952, p. 122-124.
90 Ce bouclier peut être plus ou moins long; très long sur le sarcophage de
Tarquinia (où l'on remarquera en outre que le petit côté supérieur est arrondi), il est plus
court sur les urnes, sauf toutefois sur l'urne au grand vase (mais peut-être s'agit-il d'un
mauvais dessin moderne?); il est toujours pourvu d'une spina et d'un umbo; parfois
d'un rebord (Rilievi, III, n° 128, 2, si l'on peut se fier au dessin).
91 Sur l'urne au grand vase.
92 Un ceinturon est visible sur l'urne au grand vase, à l'arbitre et sur le sarcophage
de Tarquinia.
93 Absent, semble-t-il sur l'urne au grand vase et sur le sarcophage de Tarquinia;
ces différences pourraient s'interpréter comme des variantes locales ou
chronologiques ; mais la nature précaire de nos sources ne permettrait pas d'étayer ces points de
vue et il peut aussi bien s'agir seulement de variantes sans signification.
94 Urnes et sarcophages étrusques des IIIe - Ier siècles avant notre ère : P. Bien-
kowski, Die Darstellungen der Gallier in der hellenistischen Kunst, Vienne, 1908, n° 70;
p. 110-112, fig. 118 (Kòrte, Rilievi, III, p. 150-151, pi. CXV, 2); Bienkowski, n° 74, p. 115-
120, fig. 121 (Kòrte, p. 155, pi. CXVIIIa); Bienkowski, n° 75, p. 121-122, fig. 123 (Kòrte,
p. 150, pi. CXV, 2).
40 LES GLADIATEURS

aussi le pagne95 et surtout le baudrier sur un corps nu96; autre trait,


qui peut, il est vrai, se rapporter à d'autres barbares : deux fois les
combattants sont barbus et ont de longs cheveux hirsutes. S'agit-il de
Gaulois ou de gladiateurs «galli»97? Je pencherai pour la seconde
hypothèse, qui explique la caractérisation plus ou moins grande des
combattants, très accentuée sur l'urne au grand vase, très nette
encore sur les deux autres urnes, mais plus atténuée sur le
sarcophage, où les gladiateurs au bouclier rectangulaire ont la même
apparence physique que les gladiateurs au bouclier rond (cf. infra); il
semble donc que le passage des Gaulois (prisonniers contraints de se
battre avec leurs armes nationales) aux galli (gladiateurs combattant
avec des armes gauloises et pouvant être ou non des Gaulois) est déjà
accompli; mais il l'est depuis peu, si bien que les organisateurs
pouvaient encore chercher à mettre plus ou moins en valeur des traits
originels98.
2) Les gladiateurs au bouclier circulaire ne se distinguent des
précédents que par la forme de cette arme (ronde, mais plate, avec
umbo et spina); faut-il considérer qu'il s'agit d'une autre version de
cette catégorie? ou d'une armatura différente? Je ne saurais dire.
3) Si les combattants figurés sur l'urne de Chiusi sont bien des
gladiateurs, c'est une troisième armatura qu'ils nous permettent de
définir; leur aspis assez vaste, en effet, ne saurait être confondu avec
le bouclier plat des gladiateurs de notre seconde armatura, ni, semble-
t-il, dériver de lui; pour le reste, ils sont semblables à eux, à un détail

95 P. Bienkowski, op. cit., n° 82, p. 126, fig. 130 (Kòrte, Rilievi, pi. CXX, 5); on
notera en particulier la remarquable identité de ce pagne - figuré sur une urne de
Chiusi - avec celui que portent les combattants de l'une de nos urnes; on remarquera
toutefois que ce pagne est porté aussi, sur le sarcophage de Tarquinia, par les
gladiateurs au bouclier rond.
96 Que nous avons sur l'urne au grand vase : P. Bienkowski, op. cil, n° 67, p. 106-
108, fig. 114 (Kòrte, Rilievi, p. 148-149, fig. 25, pi. CXIV, 4); Bienkowski, n» 68, p. 108-109,
fig. 115 (Kòrte, p. 145, fig. 22, pi. CXIIL 1); Bienkowski, n» 69, p. 109-110, fig. 116-117
(Kôrte, p. 147-148, fig. 24, pi. CXTV, 3); etc.
97 Non pas qu'il s'agisse des galli romains, connus par l'épigraphie et la littérature
- et, comme on verra, quelques images; mais d'une armatura étrusque, qui, de la même
manière que les galli romains, mais sans se confondre avec eux, dériverait de captivi
gaulois.
98 II est possible que la différence de caractérisation soit fonction de données
locales - elle est plus nette à Tarquinia qu'à Pérouse; ou chronologiques - l'urne au
vase serait antérieure aux autres documents; mais, là encore, nous n'avons pas de
preuve pour étayer les points de vue possibles; ces variantes peuvent n'avoir aucune
signification.
DES ORIGINES À LA FIN DU 11« SIÈCLE AVANTNOTRE ÈRE 41

près; car, s'ils se battent à l'épée et sont à peu près nus (ils ne portent
qu'une chlamyde), ils portent une coiffure en forme de pileus qui est
plus probablement un casque qu'un bonnet.
L'armement de ces catégories est relativement réduit; nos images
nous montrent qu'à cette légèreté de l'équipement correspond une
légèreté équivalente de la technique : on observera les grands gestes
que les combattants font avec leur épée et surtout, sur le sarcophage
de Tarquinia, l'inversion du jeu de jambes par l'un des gladiateurs (à
gauche dans le couple de droite) - trait que nous retrouverons encore,
en Toscane, au début de l'époque suivante. Avec ces gladiateurs
légers, les combattants de l'armatura suivante forment un
remarquable contraste.
4) Les gladiateurs à la cuirasse (?); coiffés d'un casque à
paragnathides, ils se protègent derrière une vaste aspis; ils se battent à
l'épée; je ne saurais dire s'ils sont pourvus d'ocreae; ils n'ont sûrement
pas de manicae; à la même époque ou peu après, le monde romain
connaît des gladiateurs cuirassés que j'identifierai avec des samnites;
sommes-nous en présence de samnites étrusques? Cela me paraît fort
possible.

Comme il est superflu de le préciser, le grand vase - récompense


du vainqueur99 - qui figure sur l'une de nos urnes, ainsi que le recul
de la caractérisation ethnique chez les galli supposés et sa disparition
chez les « samnites », laissent penser - ce qui est vraisemblable à cette
date - que ces gladiateurs sont déjà des professionels.
Cette gladiature étrusque est ambivalente : elle ne connaît encore
que l'appariation homogène, mais, à la différence de la première
gladiature osco-samnite, elle est constituée par des armaturae :
gladiateurs au bouclier rectangulaire, au bouclier circulaire plat, à l'aspis et

99 Ce schéma iconographique renoue avec un thème de l'art archaïque :


l'affrontement de deux boxeurs ou lutteurs de part et d'autre d'un grand vase qui représente la
récompense réservée au vainqueur; ainsi sur un vase de Chiusi au musée
archéologique de Florence (I. Scott Ryberg, Rites of the State Religion in roman Art, Mem. of the
Am. Ac. in Rome, 1955 (XII), p. 6-7, pi. II, 3) ou à la tombe des Augures, où trois bassins
superposés séparent les adversaires (G. Becatti, F. Magi, Mon. del. pil ani scop. in
Italia, I, La piti etrusco, Tarquinii, III-IV, Le piti delle tombe degli Auguri e del Pulcinella,
Rome, 1955, p. 15, pi. V); un casque est aussi représenté entre deux athlètes au combat
sur les situles de Watsch, Matrey, Kuffarn, Arnoaldi et sur la Sedia Corsini : cf.
P. Ducati, Mon. Ani, 1917 (XXTV), col. 438-441, fig. 6, 7, pi. Vb; sur la situle de Dafne, le
prix serait un trépied (Ducati, col. 441, n. 1); sur la situle de Bologne, à Providence
(USA), c'est une sorte de bassin (Arte delle situle dal Po al Danubio, Florence, 1961,
pi. D; cf. aussi ibid, p. 7).
42 LES GLADIATEURS

sans cuirasse (?), à l'aspis et à la cuirasse; son arbitre n'a pas la rudis
de ses homologues postérieurs, mais il n'est plus costumé à la grecque
et surtout nous le voyons intervenir dans la lutte : il apparaît entre les
combattants, et non pas derrière eux; ces traits ne ressortissent pas à
la géographie, mais à la chronologie : à la fois par ses armes, comme
on verra bientôt, et par son organisation, la gladiature étrusque que
ces quelques documents nous font connaître est proche de la
gladiature romaine, à laquelle elle va bientôt s'assimiler.

V - LA GLADIATURE ROMAINE

Nous avons vu dans quelles conditions fut organisé en 264 le


premier munus romain100; il se déroula au Forum boarium; trois paires
seulement furent présentées au public101; par la suite, l'annalistique, à
travers Tite-Live, a conservé le souvenir de quelques munera qui
eurent lieu au IIIe siècle ou dans la première moitié du IIe siècle : en
216, aux obsèques de M. Aemilius Lepidus, les trois fils du défunt
offrent sur le Forum Romanum un munus avec 22 paires102; en 200, les
deux fils de Valerius Laevinus organisent un munus avec 25 paires103;

100 Outre le texte de Servius, (ad Aen. III, 67), commenté p. 9, trois autres textes
nous ont conservé le souvenir de cet événement : Tite Live, Epil, XVI : D. Junius Bru-
tus munus gladiatorium in honorem defuncti patris primus edidit; Valère-Maxime, II, 4,
7 : gladiatorium munus primum Romae datum est in Foro boario, App. Claudio, Q. Fulvio
consulibus; dederunt Marcus et Decimus, fili Bruti Perae, funebri memoria patris cineres
honorando; Ausone, Gryphus ternarii numeri, 36-37 : tris primas Thraecum pugnas tribus
ordine bellis Juniadae patrio inferias misere sepulcro; dans ce dernier texte, la mention
des Thraeces est purement métonymique (au reste Ausone, Tetrasticha, XVIII, 2, parle,
à propos de Commode, de Threcidico . . . gladio, alors que cet empereur tirait avec les
armes des secutores : cf. Dion Cassius, LXXIII, 22; Script. Hist. Aug., Comm. XV, 8); on
remarquera qu'il y a divergence sur la personne des éditeurs du munus (nepos :
Servius; Marcus et Decimus fili : Valère-Maxime; cf. Ausone : Juniadae); Tite-Live ne parle
que d'un fils; sans doute la version de Valère-Maxime qui nous donne les prénoms, et
surtout qui précise le lieu de l'édition, est-elle la plus exacte.
101 Ausone est seul à nous l'apprendre.
102 Tite-Live, XXIII, 30, 15 : ??. Aemilio Lepido, qui consul augurque fuerat, filii très,
Lucius, Marcus, Quintus ludos funèbres per triduum et gladiatorum paria duo et viginti in
foro dederunt.
103 Tite-Live, XXXI, 50, 4 : et ludi funèbres eo anno per quadriduum in foro mortis
causa M. Valerli Laevini a Publio et Marco filiis eius facti et munus gladiatorium datum ab
iis; paria quinque et viginti pugnaverunt.
DES ORIGINES À LA FIN DU II" SIÈCLE AVANTNOTRE ÈRE 43

en 183, 120 gladiateurs combattent pour les obsèques de P. Licinius104;


en 174, 74 gladiateurs participent au munus donné par T. Flamini-
nus105; ces quatre munera sont mentionnés parce qu'ils furent
remarquables par le nombre des combattants, leur durée, la personnalité de
ceux qui les offrirent et de ceux qu'ils honorèrent; on prendra garde
que, si ces renseignements d'annalistique s'étagent seulement entre
216 et 174, c'est que nous avons perdu la source li vienne entre 264 et
218 et après 167; nous savons en outre qu'un munus eut lieu à Rome
en 192 (cf. p. 43, n. 108) et qu'en 160 les fils de Paul-Émile donnèrent
en l'honneur de leur père un munus dont ils partagèrent les frais et
qui coûta une somme considérable106; sans pouvoir préciser le
rythme de la progression, nous savons que les munera étaient devenus
dans la première partie du IIe siècle une pratique non pas
exceptionnelle, mais courante : ainsi, en 174, nous dit Tite-Live (XLI, 28, II),
munera aliquot . . . data. Nous connaissons encore plusieurs munera
qui furent offerts dans la seconde moitié du siècle : à une date non
précisée, par C. Terentius Lucanus; vers 132 - 129 par des Metelli, en
122 par un inconnu, un peu avant 118 par des Flacci, enfin en 101 par
un autre inconnu107.
Nous pouvons avoir une idée de la popularité de ce spectacle par
une anecdote que rapportent Tite-Live et Plutarque à propos de
L. Quinctius Flamininus108 et surtout par les incidents qui se produisi-

104 Tite-Live XXXIX, 46, 2-3 : P. Licinii funeris causa visceratio data, et gladiatores
centum viginti pugnaverunt et ludi funèbres per triduum facti, post ludos epulum; in quo
cum toto foro strato triclinio essent . . .
105 Tite-Live, XLI, 28, 11 : Munera gladiatorum eo anno aliquot, parva alia data;
unum ante cetera insigne fuit, T. Flaminini, quod mortis causa patris sui cum visceratione
epuloque et ludis scaenicis quadriduum dédit; magni tum muneris ea summa fuit, ut per
triduum quattuor et septuaginta homines pugnarint.
106 Polybe, XXXI, 28, 5-6 : après la mort de Paul-Emile, Scipion abandonna sa part
d'héritage à son frère Fabius; ce dernier voulant donner un munus, Emilien accepta
d'en payer la moitié; sur un incident qui se produisit à l'occasion de ce munus, cf.
Térence, Hec, 39-41.
107 Pour le munus de Lucanus, cf. Pline, N.H., XXXV, 47; pour celui des Metelli, cf.
Lucilius, Marx 676 = Warmington 637; celui de 122, cf. Plutarque, C. Grac, XII, 3-4;
celui des Flacci, cf. Lucilius, Marx 149 = Warmington 172; enfin le munus de 101 nous
est rapporté par Plutarque, Mar., XVII, 2 : une prophétesse assise aux pieds de la
femme de Marius lui annonce à l'avance le nom des gladiateurs vainqueurs.
108 Tite-Live, XXXIX, 42, 5-12 : en 184, au cours de leur censure, Caton et L. Vale-
rius chassèrent du Sénat L. Quinctius Flamininus pour avoir, quand il était consul
(192), alors qu'il se trouvait en Gaule Cisalpine, tué au cours d'un banquet un noble
boien, pour complaire à son mignon, lequel faisait valoir qu'il avait quitté Rome pour
le suivre sub ipsum spectaculum gladiatorium (Tite-Live rapporte cette anecdote
44 LES GLADIATEURS

rent lors de la seconde représentation de l'Hécyre de Térence :


apprenant qu'on allait donner des gladiateurs - très probablement le munus
des fils de Paul-Emile - les spectateurs abandonnèrent le théâtre en se
bousculant pour aller au munus109; c'est cette popularité qui explique
que la gladiature soit à ce moment un spectacle payant; d'où le petit
coup d'état que C. Gracchus fit en 122 en faveur des spectateurs
pauvres110. Des gens viennent de loin pour voir un munus, comme
l'atteste un vers de Lucilius111; il est vrai que d'autres, plus rares sans
doute, quittent Rome et la presse quand sont donnés des combats de
gladiateurs112.
Dès le second munus dont l'annalistique nous ait gardé le
souvenir, les combats ont lieu sur le Forum romain et non plus au Forum

d'après un discours accusateur de Caton, prononcé au moment de l'exclusion;


Plutarque, Cal maj., XVII, 2; Flam., XVIII, 3; toutefois une version différente rapportée par
Valerius d'Antium, qui n'a pas connu le discours de Caton, ne comporte pas ces
circonstances; cf. Tite-Live, loc. cit.; Plutarque, Flam., XVIII, 3; Cicéron, De sen., XII, 42;
Val. Max., II, 9, 3; etc.).
109 Térence, Hec, 39-41 :
Primo actu placeo, cum interea rumor venit
datum iri gladiatores : populus convolât,
tumultuantur, clamant, pugnant de loco;
les didascalies nous apprennent que la pièce était alors jouée pour les ludi funèbres de
L. Aemilius Paulus; il est raisonnable de penser que le munus était aussi donné en
l'honneur du même personnage (Schneider, Real-Encycl, Suppl. III, col. 762); sur ce
munus, cf. Polybe, XXXI, 28, 5-6.
110 Plutarque, C. Grac, XII, 3-4.
111 Lucilius, Marx 676 = Warmington 637; le texte est mal établi, mais le sens est
clair : Marx : Sanctum ego a Metello Roma (rem) repedabam munere («Quant à moi je
revenais du munus «métellien» pour régler une affaire» - sanctum considéré comme
supin de sandre); Warmington: Sanctum ego a Metellorum jam Anxur repedabam
munere (trad. Warmington : / was at that very time footing it back from the saintly Metelli
show at Rome to Anxur); ce munus dut avoir lieu au moment où la satire fut écrite,
c'est-à-dire vers 132-129 (Marx); et l'auteur était donc venu d'Anxur (Terracine) pour le
voir.
112 Lucilius, éd. Marx 677 = Warmington 636 : rediisse ac repedasse, ut Roman vitet,
gladiatoribus («pour éviter Rome au moment des gladiateurs»; pour l'emploi de cet
ablatif, gladiatoribus, cf. Cicéron, Ad Atl, II, 1, 5; 19, 3; Phil., IX, 7, 16 - d'après Marx, I,
p. 247, citant Douza). Il est possible que ce munus soit le même que celui qui est cité
dans la note précédente (les deux vers sont donnés ensemble par Nonius Marcellus -
cf. éd. Miiller, p. 241, 12-15 - et appartiennent au même livre des Satires, le XXVIe; cf.
aussi Marx, I, p. 246) et qu'il ait été donné par Métellus le Macédonique (cf.
Warmington, p. 205, n.A., citant Cichorius); les personnages qui parlent sont différents : dans le
premier cas, c'est le poète, qui vient d'assister au munus et qui quitte Rome pour
rentrer chez lui; dans le second cas, c'est un homme qui a quitté Rome au moment du
munus.
DES ORIGINES À LA FIN DU IIe SIÈCLE AVANTNOTRE ÈRE 45

boarium113; ce passage du munus à un cadre plus noble et où nous


savons que depuis longtemps se donnaient des spectacles114 est à la
fois une promotion et une reconnaissance; à côté des balcons
permanents - les maeniana - qu'avait construits le censeur Maenius115, les
magistrats (nous le savons pour la fin du IIe siècle) y édifiaient des
tribunes qu'ils louaient au public. Tribunes que C. Gracchus fit abattre
en 122 116. Peut-être existait-il des emplacements réservés où des
familles privilégiées avaient à perpétuité le droit d'assister aux combats de
gladiateurs117, comme aux autres spectacles.
Ces munera peuvent s'étaler sur plusieurs jours : quatre jours
paraissent un maximum; mais la plupart ne devaient comporter que
quelques paires et durer moins longtemps118.

113 Tite-Live, XXIII, 30, 15; XXXI, 50, 4; Pline l'Ancien, N.H., XXXV, 47; Plutarque,
C. Grac, XII, 3-4; Pseudo-Asconius, Ad Cic. in Caec, XVI, 50. Florus, I, 38 (III, 3), 20-21,
nous confirme indirectement cet usage en nous apprenant qu'au cours d'un munus
donné pendant l'été 101 de mystérieux jeunes gens remirent au préteur, devant le
temple de Castor, une lettre lauree, le jour même de la victoire de Verceil, et qu'au même
moment une clameur s'éleva dans la foule qui assistait à un munus gladiatorien;
l'anecdote n'a de sens que si l'on suppose que le munus était donné non loin du temple
de Castor - c'est-à-dire sur le Forum : ce cadre distingue le munus romain du munus
campanien, lequel, on l'a vu, paraît se dérouler dans la nécropole.
114 Nous le savons par Festus, 134b, 22 : Maeniana appellata sunt a Maenio censore
(en 348 avant notre ère) qui primum in foro ultra columnas projecit, quo ampliaretur
superiora spectacula (on comprendra, par spectacula, «les places pour les
spectateurs»); on peut donc conclure de ce passage que le forum, depuis une date antérieure
à 348, servait de cadre à des spectacles, à des ludi.
115 Cf. la n. précédente; Pline l'Ancien - citant Varron - nous apprend que ces
maeniana étaient entièrement décorés par un grand tableau de Sérapion : maeniana, inquit
Vano, omnia operiebat Serapionis tabula sub veteribus; cf. Ebert, REWP, s.v. maenianum
(1928).
116 Plutarque, Vita C. Gracchi, 12; on ne saurait dire si, par ?????*>, Plutarque veut
dire que les tribunes formaient un cercle, quasi-préfiguration de l'amphithéâtre, ou
seulement, de façon vague, qu'elles entouraient toute la place.
117 Nous songeons au privilège des Maenii : voir plus loin, ch'ap. VII, section 5,
paragraphe B.
118 Deux mentions de durée : Tite-Live, XLI, 28, 11, et Pline l'Ancien, N.H., XXXV,
47 : per riduum; on prendra garde que les durées données par Tite-Live, XXIII, 30, 15 :
per triduum; XXXI, 50, 4 : per quadriduum; XXXIX, 46, 2 : per triduum, s'appliquent à
l'ensemble des ludi funèbres et non au seul munus; or nous avons la preuve que le
munus ne s'étale pas sur toute la durée des ludi, puisque nous savons par Tite-Live
(XLI, 28, 11) que les ludi funèbres donnés par T. Flamininus durèrent quatre jours,
alors que son munus, qui eut lieu au même moment, n'en dura que trois; toutefois, si
en trois jours on fait combattre 30 paires (Pline l'Ancien) ou 37 (Tite-Live), nous
pouvons penser que des munera de 22, 25 et 60 paires ne s'achèvent pas en un seul jour.
Peut-on supposer, à partir des indications susdites, une moyenne de 10 à 13 paires par
46 LES GLADIATEURS

Aux munera sont souvent associés des ludi funèbres119, qui ont
partiellement lieu sur le forum120; à ces ludi peuvent s'ajouter une vis-
ceratio et un epulumX2X.
Jusqu'à la fin de la période et au-delà, les jeux gardent un
caractère exclusivement privé; quand les éditeurs nous sont connus, ce
sont toujours les fils du destinataire122; on admet couramment que les
munera ont été officialisés en 105 123; j'ai essayé de montrer ailleurs
(MEFR, 1960, p. 306) que le texte d'Ennodius sur lequel on se fondait,
ne faisait que reproduire un thème de la propagande tardive en
faveur des gladiateurs et que, ce faisant, il falsifiait une donnée de
l'annalistique, que Valére Maxime (II, 3, 2) nous a transmise sous sa
forme authentique : le consul P. Rutilius en 105 emprunta des doctores
au ludus de C. Aurelius Scaurus - fait sans exemple à cette date - pour
entraîner des soldats124.

jour? Quant aux petits munera que Tite-Live évoque en 174 (XLI, 28, 11 : parva), nous
ne pouvons que faire des suppositions à leur propos.
119 Cf. les textes cités aux n. 100 à 105, auxquels on ajoutera Tite-Live XXVIII, 21,
10 (munus donné par Scipion l'Africain à Carthagène en 206) : gladiatorum spectaculo
ludi funèbres additi.
120 Tite-Live, XXXIX, 46, 2; naturellement, il s'agit seulement de jeux athlétiques -
essentiellement de combats de boxe, dont nous savons le succès à ce moment
(Térence, Hec, 33), et sans doute, à partir du IIe siècle, de scaenici.
121 Première mention d'un munus un epulum et une visceratio en 183 (Tite-Live,
XXXIX, 46, 2-3); seconde mention en 174 (id., XLI, 28, 11).
122 Munus en l'honneur de Brutus Péra (cf. n. 100), donné par ses deux fils; de
M. Aemilius Lépidus, donné par ses trois fils (Tite-Live, XXIII, 30, 15) ; de M. Valérius
Laevinus, par ses deux fils (Tite-Live, XXXI, 50, 4); du père de T. Flamininus, par celui-
ci (Tite-Live, XXXIX, 46, 2-3). Tite-Live, XXXIX, 46, 2-3, ne mentionne pas l'éditeur du
munus de P. Licinius : simple oubli? Lucanus donna son munus à son grand père, qui
l'avait adopté; Pline, N.H., XXXV, 52 : is avo suo a quo adoptatus erat; pour Paul-Emile,
on a vu que seul son fils Fabius envisageait d'offrir un munus en son honneur et que
Scipion, son frère, consentit à l'aider en prenant la moitié des frais à son compte
(Polybe, XXXI, 28, 5-6; cf. p. 43, n. 106); Polybe présente le geste de Scipion comme un
acte de générosité remarquable, ce qui fait supposer que l'usage le laissait totalement
libre de s'associer au munus de son frère : sans doute cela s'explique-t-il par sa
renonciation à l'héritage paternel (qu'il fit justement en faveur de Fabius).
123 Hypothèse formulée par P. Biicheler, Die staatliche Anerkennung der Gladiato-
renspiels, Rh. M., 1883, 476-479, et admise par tous; toutefois Schneider, Real-Encykl,
Supplb. III, col. 762 : « Nichtsdestoweniger dauerten aber die von Privatleuten gegebe-
nen munera als Bestandteil der Leichenfeier fort, wàhrend wir von den staatlichen bis
zum Ende der Republik sozusagen nichts mehr hòren ».
124 Un thème que l'on voit apparaître à plusieurs reprises est celui de la valeur
éducative du munus (Cicéron, Tusc, II, 17; Pline le Jeune, Pan., XXXIII, 1); ce thème
est repris dans une digression de l'Histoire Auguste, Max. et Balb., VIII, où sont réunis
DES ORIGINES À LA FIN DU II«= SIÈCLE AVANTNOTRE ÈRE 47

La gladiature a dû se professionnaliser très tôt; déjà une phrase


de Tite-Live paraît prouver qu'en 206 (XXVIII, 21, 2-3), lors du grand
munus de Carthagène donné par Scipion, la profession et le
commerce gladiatoriens, ainsi que la pratique de l'auctoratio, existaient
déjà : gladiatorum spectaculum fuit, non ex eo genere hominum ex quo
lanistis comparare mos est, servorum de catasta ac liberorum qui vena-
lem sanguinem habent; voluntaria omnis et gratuita opera pugnantium
fuit; à cette date nous aurions deux des sources principales du
recrutement non militaire : l'achat d'esclaves, suivi du dressage, et
l'engagement d'hommes libres; on ne peut toutefois assurer que la première
partie du texte livien ne soit un commentaire anachronique, destiné à
expliquer et à mettre en valeur la voluntaria et gratuita opera; mais il
est certain qu'une génération plus tard Rome connaissait des
gladiateurs de profession, puisque le roi de Syrie Antiochos Épiphane put y
acheter pour ses jeux des combattants magnis pretiis; avant 118 (?),
nous savons par Lucilius qu'il y a des ludi gladiatoriens et en 105, par
Valère-Maxime, des doctores125; vers 100, Pomponius peut écrire une
atellane dont le titre, Bucco auctoratus, nous dit clairement que le
sujet en était un homme libre devenu gladiateur de métier126; dès le
IIe siècle l'arène a des vedettes, tel le grand champion Paciteianus
auquel Lucilius consacre quelques vers, et le gladiateur professionnel
fait déjà partie du paysage psychologique de Rome127.

deux thèmes majeurs de l'opinion favorable au munus, thème religieux et thème


civique, avec déjà une première invention : Alii hoc litteris tradunt, quod vert similius credo,
ituros ad bellwn Romanos debuisse pugnas videre et vulnera et ferrum et nudos inter se
coorientes, ne in bello hostes timerent aut vulnera et sanguinem perhorrescerent : théorie
du munus d'entrée en guerre dont nous ne connaissons pratiquement aucun exemple;
au cas qui sert de prétexte à la digression de l'Hist. Aug. (Max. et Balb. , VIII), convient-il
sans doute d'ajouter SHA, Sev. , XIV, 1 1 : profectus dehinc ad hélium Parthicum est, edito
gladiatorio munere et congiario populo dato ; mais dans ces deux cas le lien théologique
du munus et de la guerre n'est pas prouvé; et, le serait-il, que le caractère tardif de ces
deux exemples ne saurait prouver quoi que ce soit quant à la signification de l'épisode
de 105 avant notre ère. Le texte d'Ennodius, Pan. dici regi Theod, XIX : Rutilium et
Manlium comperimus gladiatorium conflictum magistrante populis providentia contulisse,
ut inter théâtrales caveas plebs diuturna pace possesso quid in acie gereretur agnosceret,
se rattache à cette tradition, avec une majoration tardive de la donnée annalistique
rapportée par Valére Maxime; cf. sur ce problème G. Ville, MEFR, 1960, p. 305-307.
125 Naturellement on ne confondra pas ces premières mentions avec la date de
création, qui a pu être bien antérieure.
126 P. Frassinetti, Fabula Atellana, Gênes, 1953, p. 96 et 113.
127 L'épithète gladiatorius avec une valeur métaphorique apparaît pour la première
fois chez Térence, Phormion, 964 : Hi gladiatorio animo ad me adfectant viam ; l'auteur
des Scholies Bemb. comprend : desperato; il faut préciser : «prêt à tout; sans considé-
48 LES GLADIATEURS

Cette professionnalisation explique sans doute pour l'essentiel le


prix élevé d'un munus à ce moment : on a vu qu'Antiochos paya ses
combattants magnis pretiis; en 168, le roi Gentios, qui avait vendu son
alliance à Persée, est prisonnier des Romains; Tite-Live, XLIV, 31, 15,
écrit : vix gladiatorio accepto, decem talentis, ab rege rex, ut in eam for-
tunam reciderei : "ayant reçu dix talents, tout juste ce qu'on donne à
un gladiateur"; on entendra gladiatorium, qui est un hapax, au sens de
«prime versée à un gladiateur pour un combat» (cf. Thesaurus, s.v.);
l'hyperbole révèle le prix qu'il fallait payer à cette date - du moins
aux yeux de Tite-Live, qui ne pense pas forcément aux normes de son
temps - pour engager un auctoratus; en 160, nous savons par Polybe,
XXXI, 28, 5-6, qu'un munus convenable coûtait 30 talents. On aura
une idée de l'importance de la somme, si l'on sait que l'héritage de
Paul-Emile se montait à un peu plus de 60 talents au témoignage du
même Polybe.
Les armaturae se constituent, et deux, qui sont sans doute les plus
importantes, apparaissent dans nos textes: les galli dès 184 ,28 et les
samnites à l'époque de Lucilius129 (seconde moitié du IIe siècle); il va
sans dire qu'elles ont pu être créées beaucoup plus tôt; mais nos
sources sont muettes à ce propos130.
Au cours du IIe siècle, la gladiature fait son entrée dans l'art et
nous voyons apparaître une formule iconographique promise à un
prodigieux succès : le compte rendu figuré de munus; Pline l'Ancien
(N.H., XXXV, 47) nous dit: pingi... gladiatoria munera atque in
publico exponi cpta a C. Terentio Lucano; is avo suo a quo adoptatus

ration du risque et des conséquences » ; cf. Donat, ad locum : Parato ad periculum : hoc
est, ita perdite ac temerario, ut non sibi caveant dummodo vulnerenl
128 Tite-Live, XXXIX, 42, 11 : L. Quinctius (cf. p. 43, n. 108) dit à son mignon : «Vt5
tu, . . . quoniam gladiatorium spectaculum reliquisti, jam nunc gallum morientem videre»;
le trait ne prend toute sa valeur que si l'on suppose un jeu de mots sur le double sens
de gallus; cette parole, que Tite-Live emprunte au discours de Caton, n'a peut-être pas
été prononcée, mais elle prouve dans tous les cas qu'à cette date existait une armatura
de gladiateurs galli (interprétation déjà proposée par Meier, De gladiatura Romana
quaestiones selectae, Bonn, 1881, p. 35; Lafaye, p. 1587).
129 Lucilius (IV, 149-158, éd. Marx = Warmington, IV, 172-181) évoque le combat
entre le samnes Aeserninus et un grand champion (qu'on supposera aussi être un sam-
nés à cause de l'apparition homogène des samnites), Pacideianus; autre mention du
samnes chez Lucilius, éd. Marx, 1273-4 = Warmington, IV, 182-183.
130 On lit dans les Pauli excerpta de Festus, 144, 12 : Murmillonica scuta dicebant
cum quibus de muro pugnabant. Erant siquidem ad hoc apta; Muller (IV, 27) a attribué
l'expression murmillonica scuta à Lucilius; rangé par Marx parmi les dubia, ce fragment
est exclus par Warmington, à juste titre à mon avis.
DES ORIGINES À LA FIN DU II* SIÈCLE AVANTNOTRE ÈRE 49

fuerat triginta paria in foro per triduum dédit tabulamque pictam in


nemore Dianae posuit; ce C. Térentius Lucanus a été identifié par
Mommsen avec un monétaire dont on situe actuellement les
émissions entre 135 et 126 131; il est possible que le compte rendu peint ait
précédé le compte rendu sculpté, car, comme on verra, il n'existe
aucun relief appartenant à ce type que l'on puisse dater sûrement du
second siècle avant notre ère132. Voir page 201.
Nous pouvons penser que dans la seconde moitié du IIe siècle et,
en tout cas, dès le début du IIe siècle, la gladiature s'est répandue
dans toute l'Italie péninsulaire; pendant le IIe siècle, et cela sous
l'influence de Rome, elle s'étend hors d'Italie : en 206, Scipion donna à
Carthagène, en l'honneur de son père et de son oncle, un munus qui
semble avoir eu un très grand retentissement dans le pays133 : Tite-
Live nous apprend qu'y combattirent seulement des volontaires, que
certains d'entre eux appartenaient à d'illustres familles locales
(naturellement aucun Romain ne descendit dans l'arène, ce que Tite-Live
ne dit pas, mais qui ressort clairement de son récit) et que tous le
firent gratuitement. Sans doute, si les combattants sont espagnols,
l'organisateur est-il romain : mais on peut penser que des munera
comme celui-là ont dû vite susciter des imitations, au moins épisodi-
ques.
Ainsi en 140, aux obsèques de Viriathe, un munus fut donné où
combattirent 200 couples de gladiateurs134; un vase peint de San
Miguel de Liria nous donne une idée de cette gladiature indigène; ce
vase, dont la datation est encore incertaine (IIe, peut-être Ier siècle
avant notre ère), représente deux gladiateurs au combat.
L'identification de la scène ne paraît pas faire de doute : à gauche une femme

131 Mommsen, Gesch. d. rom. Miinzwesens, p. 154; pour la date, cf. E. A. Sydenham,
The coinage of the Roman Republic, Londres, 1952, p. LX, 49.
132 Même si Pline l'Ancien ne dit pas explicitement que cette tabula fut un compte
rendu figuré, cela peut se déduire de l'expression munera exponi, et de ce que Pline
(ibid.) évoque ce fait comme le précédent le plus ancien aux fresques dont un
affranchi de Néron fit décorer les portiques d'Antium et qui furent bien un compte rendu :
publicas porticus occupavit pictura, ut constat, gladiatorum ministrorumque omnium
veris imaginibus redditis. [Voir, p. 195, n. 42, un autre portique à peintures],
133 Cf. Tite-Live, XXVIII, 21 et Valère-Maxime, VIII, 11, ext. 1; Silius Italicus, Pan.,
XVI, 527-548; Zonaras, IX, 9; ce qui frappa surtout les imaginations et que Tite-Live
rapporte longuement fut le combat que deux frères, au cours de ce munus, se livrèrent
de principatu civitatis; c'est cette anecdote que Valère-Maxime a seulement retenue.
134 Diodore, XXXIII, frag. 22; Appien, H.R, VI, 75; on remarquera que le munus a
lieu après les obsèques, près de la tombe, ?p?. t?? t?f?? (Appien), p??? tf t?f?
(Diodore).
50 LES GLADIATEURS

jouant de l'aulos double, à droite un musicien soufflant dans un


instrument qui n'est pas une tuba ni un lituus, mais une sorte de piston
indigène, suffisent à ôter à la scène toute signification militaire; et
l'attitude des deux combattants est loin d'évoquer une danse,
impression que confirme aussi le fait que l'un d'eux a fiché son javelot dans
le bouclier de l'adversaire. L'armatura pose quelques difficultés : l'un
des combattants est armé de la lance, l'autre de l'épée - alors que tout
le reste de l'armement et de l'équipement est homogène; peut-être
l'anomalie est-elle simplement à imputer au peintre et avons-nous
affaire, par exemple, à la représentation synthétique d'un combat
commencé à la lance et terminé à l'épée; ces gladiateurs n'ont pas de
casque; on remarquera la grande ressemblance de leur scutum avec le
bouclier rectangulaire de certains gladiateurs étrusques; ils sont vêtus
d'une sorte de justaucorps à longues manches, d'une culotte et de bas
ou bottes noirs qui montent jusqu'au dessous des genoux, ce qui est
exactement le costume des guerriers figurés dans la céramique
ibérique contemporaine135. Tout se passe comme si l'influence romaine
avait fait naître une gladiature à laquelle les indigènes ont donné,
pour un temps, des formes originales et nationales; plus tard, nous
rencontrerons en Gaule un phénomène, sinon semblable, du moins
analogue, celui des trinqui.
A l'autre bout du monde, l'exemple romain amena la naissance
d'une gladiature syrienne : le roi Antiochos Épiphane tenta
d'acclimater le munus à Antioche; Tite-Live, XLI, 20 : gladiatorum munus Roma-
nae consuetudinis primo majore cum terrore hominum, insuetorum ad
taie spectaculum, quam voluptate dédit; deinde saepius dando, et modo
vulneribus tenus, modo sine missione etiam, et familiare oculis gratum-
que id spectaculum fecit et armorum studium plerisque juvenum accen-
dit; itaque qui primo ab Roma magnis pretiis paratos gladiatores arces-
sere solitus erat, jam suo e regno voluntarios facile paravit gladiatores,
operam ultra ad depugnandum exigua mercede offerentes; le processus
d'accoutumance et les notations psychologiques sont des
reconstitutions; mais on peut retenir que l'expérience réussit et aboutit à la
création d'une gladiature nationale; j'ajoute que cette gladiature était,
selon toute apparence, désacralisée.

135 [Le vase de Liria (musée de Valence) est publié dans ì'Historia de Espana éditée
par R. Menendez Pidal, vol. I (Espana prerromana), 3, Madrid, 1954, p. 626 pi. - Pour
d'autres costumes de guerriers, voir, sur le même vase, un guerrier - ou chasseur - à
droite eritre deux cavarlers; cf. en outre fig. 565 (vase de Archena); fig. 582, à l'extrême-
droite (Liria); fig. 592 (ibid.); fig. 606 (Olivia- Valence) ; etc.]
DES ORIGINES À LA FIN DU IIe SIÈCLE AVANTNOTRE ÈRE 51

Nous connaissons par Polybe (XXX, 25-6, chez Athénée, V, 194-


195) les spectacles offerts par le roi à Daphne en 167; une pompa
géante précéda les spectacles : en tète marchait l'armée et c'est avec
elle que défilèrent 240 paires de gladiateurs. Polybe est très bref sur
les spectacles proprement dits : il y eut des ago nés, des combats de
gladiateurs et des chasses qui durèrent 30 jours. Polybe ajoute que le
roi voulut rivaliser avec les spectacles que Paul-Émile donna en
Macédoine, à Amphipolis, après sa victoire sur Persée; Tite-Live, XLV, 32, 8-
11, et 35, 5, nous a laissé de ces spectacles une description assez
précise; il ne fait état que de scaenici (scaenicum . . . ludicrum), de
concours athlétiques (athletarum; certamina hominum) et de circenses
(curricula equorum); on peut penser qu'aux yeux de Paul-Emile le
munus restait un spectacle exclusivement funèbre, destiné seulement
à honorer un parent mort; mais le roi de Syrie ne partageait plus ce
scrupule.

VI - LES PREMIÈRES VENATIONES ROMAINES

La venatio est la chasse sous toutes ses formes; c'est aussi sa


reconstitution stylisée à des fins spectaculaires; en outre, à l'époque
classique, la venatio artificielle comporte des combats d'animaux, des
numéros de dressage, des présentations d'animaux rares et
l'exécution des damnati ad bestias; telle est la venatio que je me propose
d'étudier. D'autres spectacles auxquels participaient les bêtes - tels
que les rituels des Cerealia et des Floralia, les animaux savants qu'un
montreur exhibait dans la rue, les combats de coqs - ne seront pas
considérés, car ils n'entraient pas dans le cadre de la venatio ainsi
entendue.
Cette venatio n'a pas la spécificité de la gladiature et d'autres
civilisations ont connu des spectacles analogues : la tauromachie Cretoise,
par exemple, le jeu étrusque de Phersu - qui n'a aucun lien historique
avec la venatio romaine - ou le rodéo thessalien que Rome adopte au
Ier siècle avant notre ère; c'est dire qu'une venatio peut naître partout
spontanément.
Le premier témoignage sur une venatio italienne serait une
peinture tombale osque d'Allifae (F. Weege, JDAI, 1909, n° 45, p. 135), qui
remonterait au IVe siècle et qui est aujourd'hui perdue; il n'en existe
pas de reproduction; voici la description qu'en donne F. Weege (qui
n'a connu lui-même la peinture qu'indirectement) : « Bruchstùcke von
Kàmpfen im Zirkus gegen Lòwen. Ein Lòwe bereit zum Sprung,
52 LES GLADIATEURS

diverse Bruchstùcke von Lòwen, kampfenden Menschen und Waffen»


... ; on devine l'importance de cette image, qui attesterait l'existence
au IVe siècle d'une venatio - qui plus est, funéraire au même titre que
les ludi et que la gladiature - en pays osco-samnite; mais on ne peut
raisonnablement faire fond sur la seule description de ce document
isolé; la mention im Zirkus est selon toute apparence une
interprétation; et, quand bien même le reste de la description serait exact, la
scène pourrait avoir une toute autre signification.
La première mention à Rome d'un combat contre les bêtes
remonte à 252 : on aurait cette année-là combattu et tué dans le
cirque des éléphants capturés en Sicile; Pline, N.H., VIII, 6, 17 (d'après
Verrius) : eos pugnasse in circo interfectosque jaculis; il est probable
qu'il s'agit d'un anachronisme, car Pline rapporte une autre version,
d'après L. Piso, selon laquelle les éléphants auraient été seulement
promenés dans le cirque : L· Piso inductos dumtaxat in circum atque, ut
contemptus eorum incresceret, ab opérants hastas praepilatas habenti-
bus per circum totum actos; et nous savons, par d'autres sources, que
ce ne fut qu'en 99 que des éléphants furent opposés à des taureaux.
Vers 197, au moment où Plaute écrit le Persa, on pouvait voir à
Rome des autruches dans le cirque : vola curriculo - istuc marinus
passer per circum solet (v. 199), «vole en courant - comme fait l'oiseau
d'outre-mer à travers le cirque»; il est probable qu'il ne s'agit encore
que d'une exhibition de bêtes exotiques et que Plaute fait allusion à
un épisode isolé, qui frappa les imaginations, plutôt qu'à une pratique
constante (malgré solet).
C'est en 186 seulement qu'est signalée à Rome une véritable
venatio; elle fut offerte par M. Fulvius Nobilior à l'occasion de jeux votifs;
Tite-Live, XXXIX, 22, 2 : venatio data leonum et pantherarum; en 169,
les édiles curules Scipion Nasica et Cornélius Lentulus donnèrent une
venatio où parurent 63 Africanae, 40 ours et 40 éléphants; Tite-Live,
XLIV, 18, 8 : notatum est, ludis circensibus P. Cornell Scipionis Nasicae
et P. Lentuli aedilium curulium, sexaginta très Africanas et quadraginta
ursos et elephantos lusisse; ce dernier verbe fait quelque difficulté; il
est probable qu'il ne s'appliquait dans la source livienne qu'aux
éléphants, qui ne combattirent pas (cf. supra), mais qu'on ne se contenta
pas non plus de faire défiler dans le cirque comme en 253; pour
l'expression ludis circensibus, cf. note 142.
Tite-Live n'a rapporté ces deux venationes que parce qu'elles
s'insérèrent dans des ludi exceptionnels, ceux de 186 (prope hujus sae-
culi copia et varietate ludicrum celebratum est) et de 169 (magnificentia
crescente); il est donc probable que la venatio de 186 ne fut pas la
première où l'on fit combattre des bêtes; outre que Tite-Live aurait
DES ORIGINES À LA FIN DU IIe SIÈCLE AVANTNOTRE ÈRE 53

signalé le caractère de nouveauté, dont il fait état, lors des mêmes


ludi, à propos du certamen athletarum qu'ils comportèrent.
Comment est née cette venatio? Parmi beaucoup d'hypothèses
possibles, deux paraissent plus raisonnables :
1) La venatio a commencé à Rome avec l'arrivée des animaux
africains (éléphants pris à la guerre) : bêtes acquises peut-être déjà
après la Ière guerre punique, en tout cas après la seconde136; on se
contenta d'abord de montrer au public ces animaux nouveaux et
extraordinaires : les éléphants en 253, les autruches vers 197; il est
probable que l'on fit de même pour les lions et les Africanae137 ; quand
l'effet de surprise fut passé, il fallut trouver plus : alors on combattit
les bêtes (ainsi les Africanae en 186), ou on les montra comme
animaux savants (ainsi les éléphants en 169); le reste suivit très vite : la
première damnatio ad bestias connue est de 187 et, si le premier
combat d'animaux n'est attesté qu'en 99, ce n'est apparemment dû qu'à la
carence de nos sources. Faut-il penser aussi que Rome a emprunté à
l'Afrique, non seulement les bêtes, mais encore l'idée de faire un
spectacle de leur chasse? Nous ne savons rien d'une venatio punique ou
numide; qu'un Carthaginois nommé Hannon ait été le premier à
apprivoiser un lion (Pline, N.H., VIII, 16, 55) atteste seulement la
diffusion jusqu'à Carthage de la mode hellénistique des ménageries; que
Jugurtha ait livré des prisonniers aux bêtes (Salluste, Jug., XIV, 15 :
pars bestiis objecti sunt) ne prouve pas, compte tenu de la date,
l'origine africaine de la damnatio ad bestias; car il peut s'agir de deux
inventions simultanées et Jugurtha peut même n'avoir fait qu'imiter
une pratique romaine; mais, ceci dit, il est probable que, d'abord,
Rome dut reproduire dans le cirque des techniques de chasse
africaines et même faire venir de là-bas des chasseurs spécialisés, comme fit
Sulla en 93 (Sénèque, De brev. vit, XIII, 6 : ad conficiendos missis a
rege Boccho jaculatoribus). Dans cette hypothèse, la chasse aux bêtes
d'Europe ne serait apparue qu'ensuite, lorsque des éditeurs ne furent
pas en mesure de présenter des fauves africains; on ne saurait dire

136 Echo lointain chez J. Lydus, De mens., III, 46 : ?t? '??µa???, µet? t? ????sa? t???
?f????, ?a? ta e?e??e? ????a ?p? t?? '??µ?? ???µ???? . . .
137 Drexel, chez Friedlànder, Sittengeschichte, 9e édition, vol. IV, p. 269, suppose que
les lions de M. Fulvius Nobilior en 186 furent seulement exhibés; l'hypothèse est
possible, mais toutefois gratuite; elle est suggérée à F. Drexel par le texte de Pline, N.H.,
VIII, 16, 53, où il est dit que Scaevola fut le premier (vers 100) à présenter un combat
contre plusieurs lions (leonum simul plurium pugnam); mais il ne fait aucun doute que
princeps porte seulement sur la pluralité simultanée des lions engagés dans un même
combat; ce qu'au reste F. Drexel i\e conteste pas.
54 LES GLADIATEURS

quand: les 40 ours de la venatio de 169 pouvaient aussi bien venir


d'Afrique que d'Europe.
2) Mais les choses ont pu se passer différemment : on sait
qu'aux Cerealia on lâchait dans le cirque des renards dont le corps
était enveloppé d'un paillon enflammé138; aux Floralia on chassait des
lièvres et des chevreuils139 et, aux ludi Taurei, des taureaux qu'on
immolait ensuite140; ces rituels n'étaient pas exclusivement romains :
les Tables Eugubines rapportent un sacrifice de trois génisses qu'on
avait lâchées et rattrapées141; c'est un rite analogue qui se déroulait à
Capoue pour la fête des emittendae (J. Heurgon, Capoue, p. 390). Or on
peut se demander si de ces rituels, surtout ceux mettant en jeu des
taureaux, ne s'est pas dégagée à Rome, plus particulièrement à partir
des Floralia, une venatio de bêtes indigènes, taureaux, cerfs, sangliers,
ours peut-être, sur laquelle se serait greffée la venatio aux bêtes
d'Afrique, selon le processus indiqué supra; il faut observer toutefois que
ces rituels, ceux au moins des Cerealia et des Floralia, ont persisté
dans leur forme archaïque et ont toujours gardé leur autonomie face
à la venatio ; ce qui plaide davantage pour la première hypothèse que
pour la seconde.

Quoi qu'il en soit, les progrès de cette venatio durent provoquer


l'arrivée massive d'Africanae, ce qui amena le sénat en 170 à interdire
leur importation en Italie; contre cette mesure, le tribun Cn. Aufidius
fit voter un plébiscite qui autorisait cette importation circensium gra-

138 Ce rite est attesté seulement par Ovide, Fastes, TV, 681-682 :
Cur igitur missae vinctis ardentia taedis
terga feront volpes. . .
cf. H. Le Bonniec, Le culte de Cérès, p. 115-123 : «On voit avec raison dans cette venatio
la survivance d'un rite italique très ancien ».
139 Nous connaissons assez mal ce rituel des Floralies; nous savons par Ovide,
Fastes, V, 371-2, que les animaux qui figuraient étaient des lièvres et des chevreuils :
Cur tibi prò Libycis claudantur rete leaenis
imbelles caprêae sollicitusque lepus?
Deux textes qui mentionnent le lièvre se rapportent sans doute à ce rite : Plaute, Persa,
435 et Martial, VI, 67, 4.
140 Servius, Ad Aen., II, 140 : . . . ludi Taurei . . . , qui ex libris fatalibus a rege Tarqui-
nio Superbo instituti sunt, propterea quod omnis partus mulierum maie cedebat; alii ludos
Taureos a Sabinis propter pestilentiam institutos dicunt, ut lues publica in has hostias ver-
teretur; on remarque que la venatio préliminaire au sacrifice est seulement supposée.
141 Tab. Eug., Ib, 40-44; Vlla, 51-54; Vllb, 1-4; cf. J. W. Poultney, The Bronze Tables of
Iguvium, Baltimore, 1959, commentaire ad locos; cf. aussi J. Heurgon, Etude sur les
inscriptions osques de Capoue dites Iuvilas, Paris, 1942, p. 83-84.
DES ORIGINES À LA FIN DU IIe SIÈCLE AVANTNOTRE ÈRE 55

tia142. On ne saurait dire quels étaient les mobiles du sénat : peur du


danger que ces animaux faisaient courir, désir d'arrêter des dépenses
qui enrichissaient un adversaire en puissance (Carthage), lutte contre
Yambitus des magistrats éditeurs de venationes; en tout cas, le
plébiscite, qui ne lève l'interdit que pour les venationes, atteste à cette date
la popularité de ce spectacle.
C'est à la même époque qu'est mentionnée pour la première fois
la damnatio ad bestias : en 167, Paul- Émile, après sa victoire sur Per-
sée, fit écraser par des éléphants les transfuges de l'armée romaine
qui appartenaient à des nations étrangères; Valère-Maxime, II, 7, 14 :
éléphant is proterendos substravit; bien que ce ne soit pas dit, il est
possible que ce châtiment ait été public et qu'il ait eu lieu lors des ludi
que Paul-Emile donna à Amphi polis après Pydna (Polybe, XXX, 25, I;
Tite-Live, XLV, 32, 8-11 et 33, 5). En 146, Scipion Émilien, très
certainement lors de spectacles qu'il donna pour son triomphe, et par
conséquent à Rome, fit exposer pareillement aux bêtes les transfuges de
son armée; Valère-Maxime, II, 7, 13 : exterarum gentium transfugas, in
edendis populo spectaculis, feris bestiis objecit; Tite-Live, Per. LI : Scipio
exemplo patris sui Aemili Pauli ludos fecit transfugasque ac fugitivos
bestiis objecit; on remarquera qu'il s'agit chaque fois de soldats d'origine
étrangère qui ont déserté à l'ennemi. On ne sait si la damnatio ad
bestias fut réservée longtemps à la punition de ce crime ou si elle reçut
aussitôt d'autres applications; en tout cas, au début de la période
suivante, en 99, elle fut peut-être utilisée contre des prisonniers de
guerre - capturés, il est vrai, dans une guerre servile.
Comme la gladiature, la venatio romaine fut adoptée par Anti-
ochos Épiphane : aux jeux de Daphne, en 167, il donna aussi des kune-
gesia qui ne firent probablement que reproduire un modèle romain;
nous n'en saurions dire plus sur la diffusion de la venatio hors de
Rome.

142 Pline, N.H., VIII, 17, 64 : senatus consultum fuit vêtus, ne liceret Africanas in Ita-
liam advehere; contra hoc tulit ad populum Cn. Aufidius tribunus plebis permisitque cir-
censium gratta importare; sur l'identité du tribun, cf. Broughton, I, p. 420 et n. 6;
l'hypothèse de G. Rotondi, Leges publicae populi Romanae, Milan, 1912 (cf. G. Niccolini, / fasti
dei tribuni della plebe, Milan, 1934, p. 420), qui revient à placer à la fin du IIe siècle le
sénatus-consulte et le plébiscite, est peu vraisemblable, à un moment où la venatio
était entrée dans les murs depuis au moins 80 ans; alors que ce conflit est tout à fait
normal au moment où la venatio cherche à s'imposer à Rome; on remarquera dans le
texte de Pline l'emploi impropre de circensium, dû au fait que la venatio avait lieu in
circo; on retrouve une impropriété semblable chez Tite-Live, XLIV, 18, 8, et ailleurs.
56 LES GLADIATEURS

Quand s'achève le second siècle avant notre ère, la venatio et la


gladiature ont déjà la figure qu'elles garderont jusqu'à la fin de la
République; c'est dire que l'essentiel est en place.
La venatio a son cadre qui ne changera pas avant longtemps : le
cirque; elle a vu paraître ses principaux animaux; elle a surtout
trouvé, à côté des editiones exceptionnelles (ludi votivi, triomphaux),
sa formule régulière : comme prouve l'exemple de 169, elle peut,
depuis ses débuts, constituer le supplément hors programme et
facultatif de ludi réguliers.
De même, s'il subsiste dans la gladiature quelques traits
archaïques (par exemple les gladiatures non romaines), l'institution a trouvé
son organisation définitive (armaturae, ludi, auctoratio, etc . . . ); la
diffusion méditerranéenne a commencé; enfin Yeditto, si l'on fait
abstraction de quelques formes marginales, reste sans doute exclusivement
funéraire; mais cela est purement formel : on a vu que, par deux fois,
Lucilius usait du mot munus; or nous verrons bientôt que l'emploi de
ce terme supposait une perte considérable de la sacralité initiale et
montre que la gladiature s'adressait désormais davantage aux vivants
qu'aux morts.
A la fin du IIe siècle, venatio et munus sont parvenus à un stade
plus avancé qu'on ne pourrait croire.
CHAPITRE II

LES MUNÉRAIRES ET L'ÉDITION


DES GLADIATEURS ET DES BESTIAIRES
À ROME MÊME
(FIN DU IIe S. AV. NOTRE ÈRE - FIN DU I" S. AP. NOTRE ÈRE)

I - LES MUNERA À ROME JUSQU'À LA MORT DE CÉSAR :


LE MUNUS FUNÈBRE AU SERVICE DE L'AMBITUS

A) Les «munera» connus.

Il m'a paru utile de dresser la liste des munera et des venationes


connus; presque tous posent des problèmes qu'il vaut mieux résoudre
systématiquement plutôt que d'en éparpiller la solution dans
d'interminables notes; je n'ai inclus, dans cette liste et dans les listes qui
vont suivre, que des munera et des venationes, offerts ou seulement
envisagés, dont on connaît l'éditeur et sur lesquels on possède des
indications de date; un astérisque précède les numéros se référant à
un munus ou à une venatio dont l'existence est douteuse ou
improbable.
/ - Vers 94, en tout cas avant 91, date de sa mort, M. Livius Dru-
sus, rapporte Aurelius Victor, De vir. ili, LXVI, 1-2, offrit un munus au
cours de son édilité : genere et eloquentia magnus, sed ambitiosus et
superbus aedilis munus magnificum dédit; sur la date et l'identité du
personnage (à propos duquel les épithètes d' Aurelius Victor ne
laissent aucun doute), cf. Broughton, II, p. 12; p. 14, n, 1; il peut s'agir
d'un authentique munus gladiatorien; mais il se peut aussi qu' Aurelius
Victor ait projeté sur l'époque de Drusus la réalité de son temps, où,
depuis plus de deux siècles, la venatio est un épisode du munus, et que
munus signifie ici seulement venatio; il ne manque pas d'exemples de
confusions de cet ordre: cf. 3, 28; il n'est pas impossible non plus,
mais c'est moins probable, qu' Aurelius, se référant à une source de
l'époque républicaine ou du début de l'empire, donne à munus un
sens qu'on verra abondamment attesté chez Cicéron : spectacle offert.
58 . LES MUNÉRAIRES

2 - A deux reprises Plutarque nous parle d'un Q. (Caecilius)


Metellus Celer qui reçut son deuxième cognomen à la suite de la hâte
qu'il mit à organiser le munus funèbre de son père : Corioi, XI, 3 et
Rom., X, 2. Nous connaissons deux hommes qui portent ce nom; le
plus ancien, qui reçut probablement le surnom, fut tribun de la plèbe
en 90, édile en 88 (?) (Broughton, II, p. 26, 41); à propos de ce
personnage sur lequel on sait peu, cf. aussi REPW, s.v., n° 85 (1897, Miinzer);
le second Metellus Celer était son fils adoptif (Id., ibid., n° 86); quant à
lui, il semble qu'il était le fils de L. Caecilius Metellus Diadematus (Id.,
ibid, n° 93); ce dernier était vivant en 99, au moment du rappel du
Numidique (Cicéron, Post red. in sen., XV, 37; Post red. ad Quir., III, 6);
on ne sait quand il mourut (Schneider, Real-Encykl, Supplb. III,
col. 763, sans preuves : « in den neuziger Jahren ») ; la hâte de son fils
ne fut-elle qu'un caprice, ou bien voulut-il que son munus coïncidât
avec telle circonstance de sa carrière, sa possible édilité de 88, par
exemple? On ne sait.
3 - En 87, pendant sa questure, L. Licinius Lucullus, selon
Aurelius Victor, De vir. ili, LXXIV, 1, donne un munus : munus quaestorium
amplissimum dédit; ce libellé contient un anachronisme : il est clair
qu' Aurelius Victor transpose encore la réalité impériale, dans laquelle
les questeurs ont la charge d'organiser annuellement un munus; on
peut penser qu'il a trouvé dans une source mention d'un munus
donné par Lucullus l'année de sa questure et qu'il en a fait un munus
quaestorium; dès lors, si le munus a été donné dans cette circonstance,
nous avons la preuve indirecte qu'il ne s'agit ni d'une venatio ni des
ludi, qui étaient du ressort des édiles et du préteur urbain; je ne vois
pas de raison de supposer (comme font Drumann-Groebe, Geschichte
Roms, 2e éd., Leipzig, 1908, IV, p. 135, n. 7) qu'Aurélius Victor a
confondu la questure avec l'édilité et commis une erreur qu'il n'a pas
faite à propos de Drusus (1) et de Scaurus (12). Ce munus dut se
dérouler dans les tous premiers jours de 87, dans le peu de temps que
Lucullus passa en Italie avant d'être dépêché en Grèce par Sulla : cf.
Broughton, II, p. 47; REPW, s.v. n° 19, (Miinzer, 1926); J. van Ooteg-
hem, Lucius Licinius Lucullus, Bruxelles, 1959, p. 22; à moins de
supposer que le munus fut donné en son absence, ce qui est peu
probable.

* 4 - En 79, le même L. Licinius Lucullus et son frère M. Téren-


tius Varrò Lucullus, pendant leur édilité curule (cf. Broughton, II,
p. 83; p. 85, n. 2. Voir plus bas, p. 79) donnent un munus; Granius Lici-
nianus, XXXVI : Licinius et Terentius Luculli fratres et aediles curules
munere suo taurorum proelium adversus elephantos dederunt; il est
L'ÉDITION DES GLADIATEURS ET DES BESTIAIRES 59

clair que l'historien (qui écrit après l'époque d'Hadrien) commet un


anachronisme (cf. /), parle de munus pour une simple venatio d'édilité
(31).
5 - Dans YOratio in toga candida (in Asconius, 78), Cicéron dit à
l'adresse de Catilina : Alter induxit eum quem potuit ut repente
gladiatores populo non debitos polliceretur; eos ipse consularis candidatus pers-
pexit et legit et efnit; id praesente populo Romano factum est. Asconius
(78-79) commente : Q. Gallium quem postea reum ambitus défendit
significare videtur. Hic enim cum esset praeturae candidatus, quod in
aedilitate quam ante annum gesserai bestias non habuerat, dédit
gladiatorium (munus) sub titillo patri se id dare (munus est une addition due
à A. C. Clark, éd. d'Oxford, 1907; de toute manière le sens ne fait
aucun problème). Q. Gallius fut édile plébéien en 67 (c£ Broughton,
II, p. 144); il fut donc candidat à la preture (à laquelle il fut élu: cf.
Broughton, II, p. 158) en 66; Cicéron nous apprend encore que ce
munus fut précédé d'une pollicitation et qu'il n'était pas exigé par le
testament du père de Q. Gallius, auquel il fut offert; on remarquera en
outre que le commentaire d'Asconius contredit formellement les
accusations de Cicéron : pour ce dernier, la pollicitation était
seulement destinée à permettre à Catilina, qui en était l'inspirateur, de
rassembler des gladiateurs à des fins évidemment subversives; pour
Asconius, le propos de Q. Gallius était exclusivement électoral :
candidat à la preture, ce dernier voulait compenser auprès des électeurs la
venatio qu'il n'avait pas donnée au cours de son édilité.
6 - En 66, L. Licinius Murèna brigua la preture pour 65; il eut à
faire face pendant sa campagne, nous dit Cicéron, Pro Mur., XVIII, 37,
à un inconvénient grave, l'attente d'un munus qu'il n'avait pas donné :
expectatio muneris, quae et rumore nonnullo et studiis sermonibusque
competitorum creverat; il est possible d'éclairer cette allusion : le père
de Murèna n'est plus vivant en 63 (Cic, Pro Mur., XLI, 88 et 90); or, en
70 ou un peu plus tard, il fait partie de la commission de dix
membres, chargée d'assister Lucullus dans l'organisation de la province du
Pont; cette commission rentre à Rome en 66 (Broughton, II, p. 129;
131, n. 6; 155; pour l'identification du personnage je me rallie à
Broughton, dont les raisons me paraissent déterminantes; cf. REPW,
s.v. L Licinius Murena, n° 122 (Gelzer, 1926); contra, ibid, s.v. L.
Licinius Murena, n° 123 (Miinzer); cf. D. Magie, Roman Rule in Asia Minor,
Princeton 1950, II, p. 1219, n. 58). Il est tout à fait probable que
L. Murèna le père est mort à la fin de sa mission; le public dut
s'attendre à voir le fils organiser un munus funèbre - la lex sur le biennium
n'existait pas encore - et c'est cette attente déçue, envenimée par les
60 LES MUNÉRAIRES

compétiteurs, qui fit sur les électeurs l'impression défavorable que


rapporte Cicéron; j'ajoute qu'il faut entendre expectatio muneris dans
un sens beaucoup plus strict que ne fait A. Boulanger, éd. Pro Mur.
(Budé), 1946, p. 54, n. 2, qui voit là une allusion au défaut d'édilité
dans le cursus de Murèna - ce que me paraît exclure le contexte :
Y expectatio n'aurait aucune raison, ni l'intoxication qui l'accompagne;
reste un problème : Cicéron, par le terme munere, invoque-t-il
seulement un munus gladiatorien ou tout un programme funèbre -
gladiateurs et ludi associés? Je ne saurais le dire : en vérité munere, dans ce
contexte, était perçu comme une ambiguïté qu'il était superflu de
résoudre; j'observe toutefois que Cicéron, parlant d'un ensemble de
spectacles funèbres, gladiateurs et ludi (cf. 22), emploie le pluriel
munera et non point le singulier.

* 7 - Malgré cette déception, L. Murèna fut élu préteur; il donna


alors (donc en 65), nous dit Cicéron, le munus que le public attendait
de lui; Cic, Pro Mur., XVIII, 37 : munus amplissimum quod petitio
desiderarne praetura restituii; cf. encore XXVI, 53 : praetura . . . grata in
munere. Mais ceci n'est qu'apparence et je montrerai, p. 73-74, que
munus doit s'appliquer ici aux ludi que Murèna organisa, en tant que
préteur urbain, lors des Ludi Apollinares.

8 - En 65, pendant son édilité curule, César offre un munus à


l'intention de son père; Pline, N.H., XXXIII, 16, 40: in aedilitate
munere patris funebri; Dion Cassius, XXXVII, 8, 1; Plutarque, Caes., VI,
5, omet la destination funéraire, tout comme Suétone, Caes., X, 3, ce
qui surprend davantage quand on connaît la précision de ce dernier à
propos des ludi et des munera. Il faut soigneusement distinguer ce
munus des autres spectacles, ludi et venationes, que César donna cette
année-là, seul ou de concert avec son collègue Bibulus (32-33);
Suétone se garde de les confondre : venationes autem ludosque et cum
collega et separatim edidit . . . Adjecit insuper Caesar etiam gladiatorium
munus; Pline, au contraire, projetant la situation et la terminologie de
son temps sur la période concernée par sa notice, fait des venationes
de César un épisode de son munus (Caesar prìmus in aedilitate munere
patris funebri omni apparatu arenae argenteo usus est; ferasque . . .);
Plutarque et Dion Cassius ne confondent pas le munus avec les autres
spectacles, mais sont muets sur les venationes. César fit paraître 320
paires (Plutarque); il aurait voulu davantage, nous dit Suétone, mais la
masse d'hommes qu'il avait réunie effraya ses ennemis, si bien que,
pour parer à ce danger, on limita le nombre de gladiateurs que
quiconque pouvait posséder à Rome.
L'ÉDITION DES GLADIATEURS ET DES BESTIAIRES 61

9 - Vers la mi-juin 60, Cicéron écrit à Atticus, II, 1, 1 : Kal. Juniis


eunti mihi Antium et gladiatores M. Metelli cupide relinquenti; Cicéron
se souvient ici du vers de Lucilius, Marx 676 = Warmington 637 ; à
propos de l'éditeur, cf. L. A. Constans, éd. Correspondance de Cicéron
(Budé), 1940, 1, p. 172 et n. p. 286-7 : «Sans doute le fils de M. Metellus,
préteur en 69» (cf. Broughton, II, p. 131-2) : «ce personnage dut
mourir entre 69 et 60 . . . et les jeux donnés par son fils seraient des jeux
funèbres»; ce n'est qu'une possibilité; Miinzer, REPW, s.v. M. Caecilius
Metellus, n° 79 (1897), se montre très réservé sur l'identité
hypothétique de ce M. Metellus.
10 - En 60, Faustus Sulla organise un munus en l'honneur de son
père le dictateur; ce munus fut accompagné d'un epulum : Dion
Cassius, XXXVII, 51, 4; sur Y epulum, cf. Cic, In Val, XIII, 32 (epulo
magnificentissimo); sur les longs préparatifs, cf. Cic, Pro Sul., XIX,
54-55.
* // - Au commencement de l'automne 59, Cicéron écrit à
Atticus, II, 24, pour lui conter devant le Sénat que des jeunes gens avaient
projeté un attentat contre Pompée (§ 2-3) : dixerat adulescentium
consilium ut in foro cum gladiatoribus Gabini Pompeium adorirentur; si
l'on s'en tient au texte des manuscrits, nous n'avons là qu'un exemple
parmi d'autres d'un emploi de gladiateurs comme hommes de main;
mais, depuis Manutius, les éditeurs corrigent ce texte et suppriment
cum devant gladiatoribus; la séquence primitive : in foro gladiatoribus
aurait été contaminée par la séquence qui se trouve quelques lignes
plus bas : in foro cum pugione; dans ces conditions, gladiatoribus serait
un ablatif de temps et signifierait « lors des combats de gladiateurs »
(cf. p. 66 et 77); l'éditeur, selon toute apparence, serait A. Gabinius, le
consul de 58. Cette hypothèse repose sur une correction admissible,
mais non point nécessaire; L. A. Constans, éd. Correspondance de
Cicéron, I, (1940) p. 196 et 260, maintient le cum des manuscrits; cf. id,
Rev. Phii, 1931, p. 239-244 et cf. J. Carcopino, Scritti in on. di
B. Nogara, Cité du Vatican, 1937, p. 61-68; tout en inclinant pour la
version sans cum, je ne vois pas de moyen de choisir; j'observerai
seulement que, si l'on conserve la leçon des manuscrits, le Gabinius en
question n'est pas nécessairement un « obscur » personnage qui devait
entretenir une troupe de gladiateurs pour les louer aux fauteurs de
troubles», Le. un laniste; mais ce pourrait encore être A. Gabinius, le
consul de 58 : celui-ci aurait eu en sa possession une familia de
gladiateurs destinés à un prochain munus dont la date et la nature nous
échappent; à moins qu'il les entretînt en permanence comme
hommes de main ou qu'il se contentât d'en faire commerce, comme Atti-
62 LES MUNÉRAIRES

eus; ce sont ces combattants que devaient lui emprunter les


prétendus conjurés de 59 (pour un emprunt analogue, cf. 14); sans doute
serait- il étonnant de voir un «pompéien» comme Gabinius mêlé à un
complot contre Pompée; mais la chose surprend moins si l'on
considère qu'il n'est question que de l'usage de ces gladiateurs et que leur
mention n'apparaît que dans les révélations de Vettius, qui passent
d'emblée pour des affabulations invraisemblables. Si l'on maintient
par contre le cum des manuscrits et l'existence d'un munus de
Gabinius, il resterait à préciser la date de celui-ci : la lettre de Cicéron et
l'affaire rapportée précèdent de quelques jours le 18 octobre 59 : c'est
vers ce moment que se situerait le munus (une malheureuse
correction introduite dans le texte permettait de la placer en mai; mais
Constans, loc. cit., en a montré l'inanité). Cette date est intéressante : à
ce moment, les élections consulaires ont probablement eu lieu et
Gabinius n'est plus sous le coup du biennium - et, le serait-il, qu'il est
toujours loisible de supposer un testament l'autorisant à cette editto ;
Carcopino, loc. cit., p. 66-68, a essayé de prouver par une correction
textuelle, différente de celle de Constans, que ce munus Gabinii avait
eu lieu après le 30 septembre; mais sa correction, comme celle de
Constans, me paraît peu probable et je préfère tenir le passage en
question pour un locus desperatus.

* 12 - En 58, au cours de son édilité curule (Broughton, II,


p. 195) que marquèrent des ludi célèbres, M. Aemilius Scaurus aurait
donné un munus; Aur. Vict., De vir. ili, 72 : aedilis, juri reddendo magis
quam muneri edendo studuit - en supposant qu'il faut bien entendre,
comme je fais, que, pour Aurelius Victor, Scaurus a bien donné son
munus; mais il ne fait guère de doute que munus ici (cf. /) se réfère à
la venatio de Scaurus (36) ou doit s'entendre au sens cicéronien (cf.
p. 74) et se rapporter à tous les spectacles de son édilité.

13 - En 57, Q. Caecilius Metellus Scipio donne un munus en


l'honneur de son père adoptif; Cic. Pro Sest., LXVIIL 124 : erat autem
munus Scipionis dignum et eo ipso et ilio Q. Metello cui dabatur; cf.
Schol. Bob., ad hune loc. : Ab hoc (Scipio) editum gladiatorium
spectaculum dicit in honorem Q. Metelli; Q. Metellus était probablement édile à
ce moment-là : cf. p. 79. Sur les manifestations du public au cours de
ce munus, en faveur de Sextius et contre le préteur Ap. Claudius Pul-
cher, cf. Cic, ibid, LVIII-LIX, 124-126; ce munus dura plusieurs jours :
Cicéron, loc. cit., dit d'Ap. Claudius : cum cotidie gladiatores spectaret;
le texte nous donne encore d'intéressants renseignements sur le cadre
matériel.
L'ÉDITION DES GLADIATEURS ET DES BESTIAIRES 63

14 - Au début de 57, le 25 janvier (Cic, Pro Sest., XXXV, 75),


Clodius emprunte à un de ses frères des gladiateurs qu'il réservait pour
le munus d'un parent et disperse avec eux l'assemblée par laquelle le
tribun Fabricius voulait faire voter le rappel de Cicéron; Dion Cassius,
XXXIX, 7, 2. Nous connaissons deux frères de Clodius : l'aîné, Appius,
qui était préteur en 57, et Caius, qui fut préteur en 56; une phrase du
Pro Sest., XXXIX, 85, prouve que les gladiateurs appartenaient au
premier : à la suite d'événements comme ceux du 25 janvier, on arrêta
des gladiateurs de l'entourage du préteur (gladiatores ex praetoris
comitatu conprensi, in senatu introducti, confessi, in vincla conjecti a
Milone); or nous savons qu'Ap. Claudius, tout en soutenant la
politique anti-cicéronienne de son frère en 57 (cf. REPW, s.v., Ap. Claudius
Pulcher, n° 297), ne participait pas à l'agitation dans la rue et que, si
des gladiateurs de son comitatus furent arrêtés momentanément, ce
ne pouvait être que pour des actions commises sous la direction de
P. Clodius; le mot comitatus lui-même paraît impropre et il faut
entendre seulement que les gladiateurs appartenaient à Appius Claudius.

* 15 - On prendra garde qu'une phrase de Cicéron, De dom.,


XLIII, 111, relative aux préparatifs qu'Ap. Claudius fit pour les
spectacles de son édilité : cogitarat omnes superiores muneris splendore
superare, ne s'applique pas, malgré l'apparence, au munus dont il vient
d'être question, mais aux ludi projetés; le contexte s'y oppose, comme
je le montrerai, p. 73.

16 - Cicéron, Pro Sest., XXXVI, 78, prête aux gladiateurs dont se


servit Clodius, lors des incidents du 27 janvier 57, une origine toute
autre que Dion Cassius : Gladiatores tu novicios pro expectata aedilitate
suppositos cum sicariis e carcere emissis ante lucem immittas, magistra-
tus tempio dejicias; ce texte ne contredit pas l'indication de Dion, avec
laquelle on peut le contaminer en considérant que, ce jour-là, Clodius
mit en ligne ses propres gladiateurs et ceux de son frère; en tout cas,
dès le début de 57, Clodius avait réuni une familia gladiatorienne en
songeant à l'édilité de l'année suivante (il fut effectivement élu édile
curule pour 56; cf. Broughton, II, p. 208); ces gladiateurs
réapparaissent comme hommes de main après le retour de Cicéron (De dom. , III,
6 : scito me . . . gladiatoribus tuis instaurandae caedis potestatem non
fecisse); il est possible que Clodius ait déjà eu ces gladiateurs en sa
possession dès 58, au moment où les biens de Cicéron furent mis à
l'encan (De dom., XVIII, 48 : ne in praedae quidem societate mancipem
aut praedem extra tuorum gladiatorum numerum); mais ceci
contredirait l'épithète novicios du Pro Sestio, et ce dernier texte du De dom.
64 LES MUNÉRAIRES

peut ne contenir qu'une injure sans fondement; cela dit, réunir des
gladiateurs deux ans à l'avance n'a rien d'invraisemblable; Clodius
pouvait dans l'intervalle les utiliser pour soutenir son action
politique.
17 - En 57, P. Vatinius est candidat à l 'édilité pour 56; qu'il
s'agisse bien de l'édilité est attesté par Cic, Pro Sest, LXIV, 135, et
surtout In Val, VII, 16, qui est une allusion à l'échec de Vatinius à cette
magistrature : te aediliciam praetextam togam, quam frustra confeceras,
vendidisse; on peut négliger une scholie de Bobbio, ad Pro Sest, LXIV,
134 : cum maxime ambirei ad optinendum tribunatum, puisqu'on sait
que Vatinius fut tribun en 59 (cf. Broughton, II, p. 190); c'est en
songeant à cette édilité que Vatinius s'était procuré des gladiateurs; Cic.
Pro Sest, LXIV, 134 : familiam gladiatoriam, credo, nactus est specio-
sam, nobilem, gloriosam. Norat studia populi, videbat clamores et
concursus futuros ... ; sur l'origine de ces combattants, cf. un
développement de Cicéron, ibid., qui est peut-être purement gratuit.

* 18 - Vatinius ne s'en tint pas là; quand il eut sa familia, il ne put


s'empêcher de donner un spectacle avec ses gladiateurs (j'emploie à
dessein le mot que je souligne); Cic, ibid. : tenere se non potuit, quin
eos gladiatores induceret; ce qui est repris, In Vat, XV, 37; ut in ipsa
petitione gladiatores audeas dare; ce faisant, Vatinius contrevenait
ouvertement à la lex Tullia relative au biennium, comme Cicéron l'en
accuse dans les deux passages susdits; accusation reprise par le Schol.
de Bob., ad Pro Sest, loc. cit.; or je ne pense pas que Vatinius ait
donné un munus, c'est-à-dire de véritables combats de gladiateurs;
Cicéron, en effet, Pro Sest, LXIV, 135, dit ceci : Sed habet defensiones
duas, primum «Do», inquit, «bestiarios; lex scripta de gladiatoribus».
Festive! Accipite aliquid etiam acutius. Dicet se non gladiatores, sed
unum gladiatorem dare et totam aedilitatem in munus hoc transtulisse.
Praeclara aedilitas! Unus leo, ducenti bestiarii; or il y a dans la
première defensio de Vatinius une énigme que l'iconographie permet de
résoudre : on verra dans notre second tome que, jusque vers le début
de notre ère, on oppose aux bêtes, tantôt des bestiaires spécialisés,
tantôt des gladiateurs qui les combattent avec l'équipement complet
de leur armatura; il est clair que l'impatient Vatinius a donné au cours
de sa campagne électorale une venatio dans laquelle il a engagé les
gladiateurs qu'il avait acquis pour son édilité : stricto sensu, Cicéron a
raison d'appeler cela : gladiatores dare (In Vat, XV, 37) ou encore :
gladiatores inducere (Pro Sest, LXIV, 134); je remarque que les formules
de Cicéron sont beaucoup plus prudentes ici que l'allusion
transparente qu'il fit à ces mêmes faits dans le De harusp. resp., XXVI, 56 :
L'ÉDITION DES GLADIATEURS ET DES BESTIAIRES 65

«Repulsi» sunt ii, quos ad omnia progredientes, quos munera contra


leges gladiatoria parantes, quos apertissime largientes non solum alieni,
sed etiam sui, vicini, tribules, urbani, rustici reppulerunt (le futur que
paraît impliquer parantes, s'explique seulement par l'imprécision
formelle que Cicéron a voulu donner à son allusion pour atténuer ce
qu'elle avait d'approximatif dans le fond); mais la réponse de
Vatinius, «Do bestiarios; lex scripta de gladiatoribus», est également
inattaquable; les termes de la lex Tullia étaient bien: dare gladiatores (cf.
p. 82) ; le tout est de savoir ce que le rédacteur de la loi et les
contemporains entendaient par là et si la venatio gladiatorienne était aussi
concernée par ces deux mots; j'y reviendrai. Reste la seconde defensio
de Vatinius; comme nous l'apprend le Schol. de Bobbio à propos de
ce passage, il ne s'agit que d'une plaisanterie, un peu laborieuse, de
Cicéron sur le nom, Leo, de l'un des gladiateurs de Vatinius; seule
l'expression : Dicet se . . . totam aedilitatem in munus hoc transtulisse,
fait quelque difficulté; faut-il entendre : «Il dira . . . que ce munus (ou
bien «ce spectacle?»; cf. p. 74) a tenu lieu de tous les spectacles de sa
(future) édilité» et ne fut qu'une innocente anticipation? Macrobe,
Sat, II, 6, 1, reproduit un mot du jurisconsulte Cascellius : lapidatus a
populo Vatinius, cum gladiatorium munus ederet, obtinuerat ut aediles
edicerent nequis in arenam nisi pomum misisse vellet ... ; Macrobe dé-
signe-t-il improprement par là cette venatio de Vatinius, ou fait-il
allusion à un munus véritable donné, à une époque qui nous échappe,
avec les gladiateurs acquis en 57? En tout cas, à supposer que
Vatinius ait bien eu l'intention de donner un munus, et pas seulement une
venatio, il ne put l'offrir pendant une grande partie de 56 (puisqu'il fut
cette année-là candidat à la preture pour 55) ; mais il put l'offrir après
l'élection, en 55 (il avait été élu préteur; cf. Broughton, II, p. 216), ou
plus tard; cf. 37.

* 19 - En 55, pour l'inauguration de son théâtre, Pompée donna


des jeux magnifiques; Cic, in Ascon. in Pison., I : Instant post hominum
memoriam apparatissimi magnificentissimi ludi; cf. encore id, De off.,
II, 16-7; ces ludi comportèrent des jeux scéniques, des luttes
d'athlètes, des combats de bêtes, comme il ressort des descriptions de
Cicéron, Ad fam., VII, 1, de Plutarque, Pomp., LU, 4, et de Dion Cassius,
XXXIX, 38; ce dernier parle de courses de chevaux (?pp?? aµ???a?),
visiblement omises par les deux autres parce que le reste du
programme les éclipsa totalement; on pourrait donc conclure qu'aucun
munus ne fut annexé à ces ludi, si l'on ne lisait dans le Chronicon
pascale, I, p. 352 (Dindorf) : ??µp???? ? µ??a? t? ?t?s??? ?p' a?t?? ??at-
??? ?f????se? ?a? ?e???a? ?pet??ese? e? a?tf : je passe sur l'absurdité
66 LES MUNÊRAIRES

qu'il y a à mettre l'éléphantomachie au théâtre; l'origine de la


mention de 300 cavaliers et de 800 fantassins est sans doute à chercher
dans la mise en scène d'une des tragédies représentées (cf. Cic, Ad
fam. VII, 1, 2: sescenti muli in «Clytaemestra» aut in «Equo Troiano»
craterarum tria milia aut armatura varia peditatus et equitatus in aliqua
pugna). Il va sans dire que ces fantassins et ces cavaliers n'étaient que
des figurants qui ne se battirent pas; restent 600 gladiateurs; on peut
affirmer d'emblée qu'ils ne furent pas offerts au moment des ludi : la
longue lettre que Cicéron adressa à son ami M. Marius lorsqu'ils
furent terminés, et qui en est un compte rendu aussi complet que
malveillant (Ad fam. VII, 1), peut taire d'anodins circenses : il n'est pas
vraisemblable qu'elle ait omis pareille editto. Même si le chiffre de 600
doit s'entendre, à travers une source latine, comme un indéterminé
(«un grand nombre») avec une forte majoration; on remarque
toutefois que c'est moins que les 320 paires données par César en 65. Mais
ce munus aurait pu avoir lieu avant : dans sa lettre à M. Marius (§ 3),
qui est du mois d'octobre, Cicéron dit : Nam quid ego te athletas putem
desiderare, qui gladiatores contempseris? Et à la fin du mois de mai, il
écrit à Atticus, de sa propriété de Cumes (IV, 11, 1) : Dixit mihi Pom-
peius Crassum a se in Albano exspectari ante diem UH kal; is cum
venisset, Romam eum et se statim venturos, ut rationes cum publicanis
putarent. Quaesivi ; gladiatoribusne. Respondit ; antequam inducerentur
(on remarquera au passage l'ablatif de temps gladiatoribusne,
«pendant les combats de gladiateurs?»); je me demande si ces deux
munera ne doivent pas être confondus, et si leur mention, sans autre
précision, une première fois en mai, à propos de Pompée, une
seconde fois en octobre, à propos des spectacles pour l'inauguration
de son théâtre, ne s'explique pas en quelque manière par un lien qu'ils
auraient à la fois avec Pompée et avec cette inauguration; en effet,
dans ces deux cas, on attendrait au génitif le nom de l'éditeur. Mais il
ne s'agit que d'une hypothèse; j'ajoute que le lien de ce munus
problématique avec l'inauguration n'exclut pas que le premier ait eu aussi
une signification funéraire; ce qui expliquerait le décalage entre celui-
ci et celle-là (l'allusion de Cicéron, De Off., II, 16-7 : magnificentissima
vero nostri Pompei munera secundo consulatu, concerne tous les
spectacles offerts par Pompée en 55, et, en fait, les plus marquants - ceux
de l'inauguration de son théâtre. Sur ce sens de munera, cf. p. 74).

* 20 - En juin-juillet 54, Cicéron écrit à Atticus, IV, 17, 2, à propos


des candiâats au consulat pour 53 : ut Domitius valeat amicis, adjuve-
tur tamen non (nihil) gratissimo munere; la correction (nihil) ne fait
pas difficulté; il s'agit de Cn. Domitius Calvinus, qui fut élu consul (cf.
L'ÉDITION DES GLADIATEURS ET DES BESTIAIRES 67

Broughton, II, p. 227); l'ambiguïté de l'emploi cicéronien de munus


(Atticus est au courant des faits) ne nous permet pas de savoir si Cn.
Domitius a offert, quelque temps auparavant, un authentique munus,
ou des spectacles d'édilité à une date que nous ne connaissons pas.
21 - En novembre 54, Cicéron, à propos de Milon, adresse à son
frère Quintus, III, 8, 6, ces lignes énigmatiques : Ludos adparat sump-
tuosiores, stiate bis terque non postulatos (autre texte : postulatus), vel
quia munus magnificum dederat, vel quia facilitâtes non erant, vel quia
potuerat se magistrum, non aedilem putare; il est clair que ce munus et
ces ludi qui paraissent associés et que Milon a donné (munus) et va
donner (ludi), non point comme magistrat, mais comme magister, ne
peuvent avoir qu'une destination funéraire; cf. REPW, s.v. T. Annius
Milo (E. Klebs, 1894), qui reste toutefois dans le doute: «Jene
Spiele . . . gab Milo als Privatsmann .... vielleicht als Leichenspiele » ;
on peut comprendre que Milon a agi comme syndic des créanciers
(magister creditorum) d'un défunt dont il était l'exécuteur
testamentaire; cf. L. A. Constans, éd. de la Correspondance de Cic, II (Budé), 19;
les ludi n'étaient pas exigés par le testament : ainsi, semble-t-il, faut-il
comprendre non postulatos; en était-il de même du munus?
Certainement pas, s'il fut donné en 54; car Milon n'aurait pas respecté le délai
de deux ans - biennium - prévu par la lex Tullia (cf. p. 82) entre
l'édition d'un munus non testamentaire et la petitio d'une magistrature
(Milon fut candidat au consulat en 53 pour 52); toutefois, mais c'est
moins probable, Milon pourrait avoir donné son munus en 55, l'année
de sa preture; dans ce cas, une editto non testamentaire ne serait plus
concernée par les limites du biennium.
D'après Yargumentum d' Asconius pour le Pro Milone, 27, il
semblerait que Milon n'ait donné au cours de sa carrière qu'un seul
munus, celui-ci : cum Milo . . . confideretque . . . populo propter effusas
largitiones impensasque ludorum scaenicorum ac gladiatorii muneris
maximas, in quas tria patrimonia effudisse eum Cicero significai; cf. Pro
Mil., XXXV, 95) (à propos du pluriel munera, qui paraît, chez Cicéron,
Ad fam., II, 5, 3 et Pro Mil., XXXV, 95, et surtout chez César, Bell, civ.,
III, 21, 4, contredire l'indication d' Asconius, cf. p. 75).

22 - En 52, C. Scribonius Curio offrit en l'honneur de son père


un grand munus qui fut accompagné de ludi scéniques et de jeux
athlétiques; Pline, N.H., XXXVI, 15, 116-120, nous renseigne sur ces
spectacles à propos du cadre extraordinaire où ils se déroulèrent :
deux théâtres adossés (pour les ludi), qui pivotèrent de manière à
former un amphithéâtre pour les gladiateurs et les athlètes. Curion le
père mourut en 53 (REPW, s.v. C. Scribonius Curio, n° 12, article de
68 LES MUNÉRAIRES

Miinzer; cf. Cic, Ad fam., II, 2, qui est un billet de condoléances);


Curion le fils était questeur en Asie depuis 54; il ne rentre à Rome
qu'à la fin de 53 ou au début de 52 (cf. Broughton, II, p. 224; cf. plus
bas, p. 91) et le munus dut avoir lieu après son retour; Plutarque, Cat
min., XLV, nous dit que Curion donna ces spectacles alors qu'il
partageait l'édilité avec Favonius, et il considère que ces jeux ressortissent
à cette charge (e? de t? ?t??? ?e?t?? ??????? ? Fa????? s???????
e?????e? p???te???), mais nous savons que Curion ne fut jamais
édile : en 51, il songea à l'édilité pour 50, puis se tourna vers le tribu-
nat de la plèbe (Cic, Ad fam, VIII, 8, 10 et 9, 3; REPW, s.v. C.
Scribonius Curio, n° 13); l'erreur de Plutarque s'explique par la pratique,
fréquente à ce moment, d'attendre l'édilité pour organiser un munus et
des ludi funèbres, ce qui a pu faire croire qu'il y avait une liaison
nécessaire entre l'édilité et ces spectacles; toutefois la concomitance,
relevée par Plutarque, entre le munus de Curion et l'édilité de
Favonius nous donne la date du munus : il y a tout lieu de penser que
Favonius fut édile en 52 (cf. Broughton, II, p. 235); Munzer, REPW, s.v.
Favonius, place cette édilité en 53; mais nous savons que Favonius fut
emprisonné pendant son édilité par le tribun Q. Pompeius Rufus -
dont le tribunat est bien daté de l'année 52 (cf. Broughton, II, p. 236) ;
et le texte de Dion Cassius, XL, 45, qui rapporte cet événement
permet difficilement de le placer dans les tout premiers jours qui
suivirent l'entrée en charge de Pompeius Rufus, après le 10 décembre 53,
comme font Munzer, loc. cit., et à sa suite F. Miltner, REPW, s.v.
Q. Pompeius Rufus, n° 41 (1952). Sur les intéressants préliminaires et
la declaratio munerum, cf. Cic, Ad fam., II, 3; voir page 353; ce fut un
munus testamentaire : autrement Curion n'aurait pu, dès 51, envisager
une candidature à l'édilité, puis au tribunat de la plèbe pour 50 (voir
plus loin), sans tomber sous le coup de la lex Tullia; conformément à
cette loi, le testament en avait fixé la date, ce qui explique peut-être la
hâte de Curion; une lettre de Caelius à Cicéron, Ad fam., VIII, 2, 1,
écrite en juin 51, mentionne le «théâtre de Curion»: in theatrum
Curionis Hortensius introiit; on supposera que la construction -de
Curion a dû servir, après le munus, à d'autres editiones de munera ou
de ludi (sans doute, à cette date, un munus ou des ludi funèbres,
puisqu'on ne célèbre pas de ludi réguliers en juin).

23 - En 52, César annonça qu'il donnerait un munus et un


epulum en l'honneur de sa fille Julie, morte en 54; Suétone, Caes., XXVI,
3 : munus populo epulumque pronuntiavit in filiae memoriam; il offrit
l'un et l'autre au cours des fêtes qui suivirent les quatre triomphes de
46. La date du munus est assurée par Dion Cassius, XLIII, 22, 3 et 23,
L'ÉDITION DES GLADIATEURS ET DES BESTIAIRES 69

3, qui situe explicitement les combats de gladiateurs en 46, alors que


nos autres sources ne distinguent généralement pas les spectacles de
cette année-là et ceux qui furent offerts à l'occasion du triomphe
espagnol de 45; la date de Y epulum funéraire est fournie par Suétone,
Caes., XXXVIII, 4 : adjecit epulum ac viscerationem et, post Hispanien-
sem victoriam, duo prandia; le chapitre XXXVIII est consacré aux
largesses triomphales; si Y epulum ne fut pas servi lors du triomphe
espagnol, c'est qu'il le fut lors des quatre triomphes de l'année précédente.
Suétone ne rappelle pas sa destination funéiaire; il omet de même
cette destination à propos du munus qu'il signale, en XXXIX, 1, avec
les quatre autres spectacula triomphaux; ce silence s'explique
apparemment par le désir d'éviter une redite, et parce que le caractère
funéraire du munus et de Yepulum dut s'estomper dans l'aura
triomphale où baignèrent les autres largesses et les autres spectacles; de
toute manière, la destination funéraire est donnée pour le munus par
Dion Cassius, XLIII, 22, 3 : ?p? t? ???at??, et par Plutarque, Caes. , LV,
3 : ?p?. t? ???at?? '?????a p??a? te??e?st] (destination omise par Vel-
leius Paterculus, II, 56, Pline, N.H., XIX, 6, 23 et Appien, B.C., II, 102,
qui nous donnent des aperçus sommaires et partiels des fêtes de 46);
il aurait été surprenant que César, au moment où il pouvait, ne
s'acquitte pas de sa pronuntiatio de 52. Quant à Yepulum, Dion Cassius,
XLIII, 21, 3, Velleius, II, 56 (epulique per multos dies dati celebratione)
et Plutarque, Caes. LV, 3, taisent sa vocation funéraire, alors pourtant
que Plutarque et Dion n'omettent pas celle du munus; de son côté,
Pline, N.H., IX, 81 (cents triumphalibus Caesaris dictatoris) et XIV, 17
(triumphi sui cena), n'en voit que l'aspect triomphal, suivi par
Macrobe, Sat, II, 7 (auctor Plinius, C. Caesarem dictatorem cum trìum-
phales cenas populo darei); il est pourtant évident que les mêmes
raisons qui valent pour le munus valent aussi pour celui-ci. Si donc
Yepulum et le munus furent bien donnés en l'honneur de Julie, peut-on
penser que le programme funéraire se limita là? S'il est probable que
la liste de la pronuntiatio de 52 est complète, compte tenu de la
précision habituelle de Suétone en ces matières (encore que ce ne soit pas
totalement assuré), rien n'empêchait César de donner plus qu'il
n'avait promis; il est tentant de voir dans la viscerato (Suétone, Caes.,
XXXVIII, 4; cf. plus haut) un complément à Yepulum funéraire,
comme nous savons que cela se pratiquait dès le IIe siècle; une
question analogue se pose à propos des autres spectacles, en particulier
des jeux scéniques et athlétiques (Suétone, Caes., XXXIX, 1, 3) qui
font songer aux ludi funèbres qui accompagnaient depuis longtemps
les munera de qualité (cf. p. 14, 46); il est difficile de répondre; je
penche toutefois vers la négative, à la fois pour la visceratio et les ludi : si
70 LES MUNÊRAIRES

l'on se reporte à Suétone, Caes., XXVI, 3-4, on s'aperçoit que, lorsque


César, en 52, a fait sa promesse, compte tenu des préparatifs qu'il
commence alors, il songe à quelque chose de grandiose et d'unique
(Caes. XXVI, 3-4); si donc César n'a pas promis de ludi ni de visceratio
funèbres, c'est sans doute qu'il n'envisageait pas d'en donner - pour
des raisons qui nous échappent; il n'est, dès lors, plus utile de penser
que visceratio et ludi venaient combler une double omission de 52;
mais l'hypothèse inverse est plausible aussi. En revanche, lorsque
Plutarque, Caes. LV, 3, associe la naumachie au munus, il est sûr qu'il
s'abuse, trompé par le caractère sanglant de celle-ci (ce serait du reste
un cas unique de naumachie funéraire); de même, lorsque Dion
Cassius, XLIII, 22, 3, intègre la venatio dans le programme funéraire, il ne
fait que projeter sur les spectacles de César la situation de son temps
(cf. /, 3); j'ajoute que le grand combat gregatim qui clôtura la venatio
de cinq jours donnée au Circus Maximus (cf. p. 92; Suétone, Caes.,
XXXIX, 4 : venationes editae per dies quinque ac novissime pugna
divisa in duas actes, quingenis peditibus, elephantis vicenis, tricenis
equitibus hinc et inde commissis; cf. Dion Cassius, XLIII, 23, 3; Appien,
B.C., II, 102; Velleius Paterculus, II, 56) ne fut, comme Suétone le dit
explicitement, qu'une partie de la venatio; il n'a, par ce fait même,
rien à voir avec le munus de Julie. Le munus eut lieu sur le Forum
(Suétone, Caes., XXIX, 2 : munere in foro; Dion Cassius, XLIII, 23, 3;
t??? d' ??d?a? s???ßa??e µe? ?a? e?a ??? ?? t? ??????) : je précise qu'il
s'agit bien du Forum Romanum et non point du Forum de César, qui
fut inauguré à l'occasion des triomphes de 46; Pline l'Ancien, N.H.,
XIX, 6, 23, l'atteste implicitement à propos du vélum qui le recouvrit :
Caesar dictator totum Forum Romanum intexit viamque sacram ab domo
sua ad clivum usque Capitolinum, quod munere ipso gladiatorio mirabi-
lius visum tradunt; Dion Cassius, XLIII, 22, 3, parie encore d'un ??at-
pov ??????t????, appelé aussi ?µf???at???, qui fut construit à ce
moment par César. Or nous connaissons, par Suétone en particulier,
le cadre dans lequel furent donnés tous les spectacles (cf. infra et,
pour la venatio, p. 92; aussi, si ce ??at?? ? ?????et???? de Dion Cassius
doit être maintenu, je me demande s'il ne s'agit pas de la forme
particulière que César donna aux constructions en bois qu'il devait
nécessairement édifier sur le forum pour son munus gladiatorien; je
m'étonne toutefois que Dion Cassius soit seul à apporter cette
précision. A propos du munus, aux indications données passim, on ajoutera,
sur le nombre des combattants engagés, la remarque de Dion Cassius,
XLIII, 22, 4 : ?? e?? t?? t?? a???µ?? ????a? ??e??s?, d???? a? t?
??d'
s????af? a???? ?s?? pa??s???, ce qui vaut aussi pour les bêtes
massacrées; sur les combattants qui prirent part au munus, Suétone, Caes.,
L'ÉDITION DES GLADIATEURS ET DES BESTIAIRES 71

XXXIX, 2 : Munere in foro depugnavit Furius Leptinus stirpe praetoria


et Q. Calpenus senator quondam, actor causarum; Dion Cassius, XLIII,
23, 4-5. En ce qui concerne les personnes de qualité, on distinguera :
les chevaliers, parmi lesquels un homme stirpe praetoria (fils de
prétorien, dit Dion), dont Suétone donne le nom - Furius Leptinus; un
ancien sénateur, devenu avocat, Q. Calpenus, omis par Dion; enfin, un
sénateur, omis par Suétone, Fulvius Saepinus, voulut combattre, mais
ne fut pas autorisé à le faire; d'où l'on voit que ces textes se
complètent sans se contredire ; toutefois la ressemblance des noms du fils de
prétorien, Furius Leptinus, et du sénateur, F??????? Sep????, fait
soupçonner (chez Dion, probablement ) une confusion, au moins au
niveau des noms. Enfin, à propos du vélum dont César recouvrit le
Forum (Pline, N.H., XIX, 6, 23), on rapprochera un passage de Dion
Cassius, XLIII, 24, 2, qui se rapporte sans aucun doute au même vélum
dont on nous dit qu'il était en soie. Sur Yepulum, à l'indication de
Plutarque, Caes., LV, 3, sur le nombre des convives (66.000; cf. supra), on
joindra les détails que Pline nous donne à propos du menu et des
vins: César emprunta 6.000 lamproies à C. Hirrus (N.H., IX, 81; cf.
Macrobe, Sat, II, 11), celui-ci n'ayant accepté de les vendre à aucun
prix; il fit servir du Falerne et du Chio (N.H., XIV, 17 : . . . Caesar dic-
tator, triumphi cena vini Falerni amphoras, Chii cados in convivia
distribuii); cf. J. Carcopino, César, p. 961; je ne pense pas qu'on puisse
interpréter Pline comme fait J. Carcopino et comprendre que César plaça
« devant chaque groupe de neuf convives une amphore (26 litres, 26)
de Falerne, et un cadus (38 litres, 38) de Chio»; d'autre part, Pline,
ibid, signale que César lors de son troisième consulat - donc en 46 -
servit quatre crus à la fois (Falerne, Chio, Lesbos et Mamertin) ; J.
Carcopino, ibid, n. 14, considère qu'il faut rapporter cette indication au
IVe consulat : « les quatre crus sont évidemment postérieurs aux
deux ... Il suit de cette correction que les quatre crus sont sans
doute apparus à l'occasion du deuxième prandium de 45»; pour ma
part, je croirai qu'ils n'ont été servis ni au cours de Yepulum de 46, ni
au cours de l'un des prandia de 45, mais à l'occasion d'un simple
banquet religieux; ce que suggère Pline, loc. cit. : Epulo vero in tertio
consulatu suo, Falernum, Chium, Lesbium, Mamertinum; quo primum
tempore quatuor genera vini apposita constat II va sans dire que
Yepulum de 46 ne représente qu'un seul repas et j'interprète le epulique per
multos dies dati de Velleius (II, 56; cf. supra) comme une exagération
due à la contamination de cet epulum avec les deux prandia de 45.

* 24 - En 45, l'édile plébéien L. Aelius Lamia (cf. Broughton, II,


p. 307) donna, nous dit Cicéron, Ad fam. XI, 16, 3, un grand munus
72 LES MUNÉRAIRES

d'édilité : Lamia summo splendore, summa gratta est magnificentissimo


munere aedilitatis perfunctus; je montre, p. 74, qu'il faut très
certainement traduire munus par «spectacles offerts» et entendre par ce
terme les ludi d'édilité de Lamia.
25 - Le 15 mars 44, les conjurés avaient réuni des gladiateurs au
théâtre de Pompée sous le prétexte d'un munus et comptaient sur leur
aide au cas où l'attentat rencontrerait quelque opposition (Dion
Cassius, XLIV, 16, 2). Appien, B.C., II, 17, 118, rapporte cette circonstance :
après le meurtre, les gladiateurs sortent du théâtre et se dirigent vers
le sénat. Velleius Paterculus, II, 58, 1-2, nous permet d'identifier le
propriétaire de ces gladiateurs et, partant, l'éditeur du munus : c'est le
consul désigné D. Brutus; ce que confirme Plutarque, Brut, XII, 4, qui
signale que D. Brutus entretenait, pour un spectacle, de nombreux
gladiateurs et que ce fut pour cette raison qu'il fut pris dans la
conjuration. Que ce munus ait lieu au théâtre de Pompée, ne devrait pas à
la rigueur nous arrêter, puisque, aussi bien, un munus paraît avoir eu
lieu en 51 au double théâtre de Curion; mais je me demande si c'est
bien un munus, c'est-à-dire des combats de gladiateurs, qui allaient se
dérouler ce jour-là; car l'expression d'Appien : ??a? ?p?de????, peut
s'entendre : « pour la présentation d'un spectacle », et peut-être s'agit-il
ici de la parade, attestée par les textes et l'iconographie, qui se
déroulait quelques jours avant le munus; j'ajoute qu'il y aurait lieu de
s'étonner qu'un grand personnage ait choisi à ce moment, pour offrir
un munus, un cadre aussi peu traditionnel, et non point le forum
Romanum; d'autre part, pour justifier la présence de tous les
gladiateurs sur le lieu du spectacle, il faudrait que nous soyons au jour de
l'ouverture et de la pompa où défilent tous les combattants, et il serait
surprenant que l'éditeur et président ait pu, sans que cela paraisse
anormal, placer cette partie du munus un jour où lui-même et toute
l'aristocratie étaient retenus par une séance au Sénat.

B) Le «munus» comme cadeau par excellence fait au peuple.

Cicéron, dans YOratio in toga candida (in Ascon, 78), dit que
Q. Gallius promit des gladiateurs au peuple (5 : Populo . . . pollicere-
tur); dans le Pro Sest, LXVIIL 124, le munus, selon lui, est donné au
défunt (13 : Q. Metello cui dabatur); cette contradiction à propos du
destinataire pose le problème fondamental de la signification du
munus à cette époque; nous l'aborderons par une étude sémantique
de ce mot.
Quelle est l'origine de sa signification gladiatorienne? Dans
l'antiquité, Tertullien et Servius avaient déjà donné leur solution; Tertul-
L'ÉDITION DES GLADIATEURS ET DES BESTIAIRES 73

lien (De spect, XII, 1) : Munus dictum est ab officio, quoniam officium
etiam muneris nomen est. Officium autem mortuis hoc spectaculo facere
se veteres arbitrabantur; Servius (Ad Aen., III, 67) : quod muneri missi
erant (les captivi envoyés pour le munus de Brutus Pera), inde munus
appellatum ; l'explication de Servius, évidemment fantaisiste, peut être
négligée d'emblée; celle de Tertullien: munus = officium mortuorum,
paraît s'imposer a priori, tant elle coïncide avec les origines connues
de la gladiature, et les modernes l'ont acceptée sans discussion1; or
elle ne peut être maintenue.
On se souvient qu'Ap. Claudius Pulcher comptait se présenter à
l'édilité pour 56 (14-15) et qu'il avait réuni une troupe de gladiateurs,
ainsi qu'un mobilier important pour les ludi qu'il devait offrir à cette
occasion - dont une statue qui décorait la tombe d'une courtisane de
Tanagra; or, dit Cicéron, De dom., XLIII, 111 : Hoc (cette statue)
quidam homo nobilis (Ap. Claudius) . . . ad ornatum aedilitatis suae depor-
tavit Etenim cogitarat omnes superiores muneris splendore superare.
Itaque omnia signa, tabulas, ornamentorum quod superfuit in fanis et
communibus locis, ex tota Graecia atque insulis omnibus, honoris populi
Romani causa, sane frugaliter, domum suam deportavit; ces uvres
d'art que Cicéron appelle ornatus aedilitatis (la liaison etenim le
prouve), c'est ce grâce à quoi Ap. Claudius compte donner un munus
splendide qui lui permettra de surpasser tous ses prédécesseurs : il
est clair qu'il ne s'agit pas ici de combats de gladiateurs (cet ornatus
serait incompréhensible), mais des ludi de son édilité; ces uvres
d'art doivent décorer la ville ainsi que le théâtre lors des scaenici (et
peut-être le cirque pour les circenses)2; on devine un emploi de
munus, se rapportant à ce qu'un magistrat offre au peuple à l'occasion
de ses ludi; mais on peut préciser davantage et dégager un emploi du
mot plus restreint.
Reportons-nous au munus offert par Murèna en 65 (7); on observe
une équation surprenante : le texte de Cic, Pro Mur., XXVI, 53, prae-

1 Ainsi G. Lafaye, p. 1564 et n. 10 : «Le sens de présent, libéralité . . . doit par


conséquent être écarté».
2 Ces uvres d'art servaient à décorer la ville au moment des ludi : ainsi, en 99,
lors de son édilité (cf. 28), C. Claudius plaça sur le Forum une statue d'Éros due à
Praxitèle, qu'il avait empruntée à cet effet, mais qu'il rendit et dont Verres devait
s'emparer par la suite; Cic, In Ver., II, IV, 3, 6 : usus est hoc Cupidine tam diu, dum
forum dis immortalibus populoque Romano habuit ornatum ; la mention dis immortalibus
exclut que la statue ait été placée là à l'occasion d'un munus que C. Claudius aurait
donné en cette circonstance; ces uvres servaient aussi au décor du théâtre : ainsi les
3000 statues qui ornèrent le théâtre temporaire élevé par Scaurus pour les scaenici de
son édilité : cf. Pline, N. H., XXXIV, 17, 36; cf. aussi 36.
74 LES MUNÉRAIRES

tura grata in munere, résume incontestablement les avantages


électoraux que Murèna a retirés des spectacles de sa preture; le chapitre
XIX, 38-41, explicite par avance ce point; or, dans ce texte, il n'est
question que de ludP et de théâtre, c'est-à-dire, en fin de compte, des
scaenici donnés à l'occasion des ludi Apollinares, que Murèna dut
organiser en tant que préteur urbain : les circenses, qui sont aussi
inscrits à leur programme, passent dans la faveur populaire au second
plan, et Murèna ne paraît pas avoir organisé de venatio, facultative à
ce moment; il est donc probable que munus est un terme générique
qui peut désigner des spectacles offerts, et seulement ces spectacles4.
Ce que confirment plusieurs emplois du mot au pluriel : Cicéron
(Phil, II, 45, 116) dit de César: muneribus, monumentis, congiariis,
epulis multitudinem imperìtam delenierat; on lira attentivement cette
énumération : le mot signifie et ne peut signifier que « spectacles
offerts », à la fois ludi et munera, et non point, de façon plus générale,
«largesses» de toutes sortes; ce texte fondamental rend indiscutable
l'interprétation de munera en d'autres passages où elle était au
demeurant fort probable : ainsi, à propos des spectacles inauguraux
de Pompée en 55, Cicéron écrit (De off., II, 16, 57) : magnificentissima
vero nostri Pompei munera secundo consulatu; le même Cicéron
désigne de ce terme les spectacles funèbres donnés par Curion pour son
père (scaenici, gladiateurs, athlètes; cf. 22) : studium non defuit decla-
randorum munerum tuo nomine (Ad fam., ?, 3, 1); munera reparaît une

3 Le terme générique employé est toujours celui de ludi, qui ne peut s'appliquer à
des combats de gladiateurs, sauf à basse époque (P. J. Meier, Ath. Mitt, 1890, p. 165;
G. Lafaye, p. 1564, n. 11; G. Ville, MEFR, 1960 p. 330; j'ajoute que ce sens se
rencontre chez Tertullien, De Spect., XII, 7); les précisions du Pro Murena ne concernent que
des ludi scaenici, en particulier la scaena argentea qui fit une forte impression sur les
futurs électeurs et dont Pline, N.H., XXXIII, 16, 53, a aussi fait mention.
4 Peut-être avons-nous ce sens chez Cicéron, Ad Ait., TV, 17, 2 (cf. 20) et Ad fam., XI,
16, 3 (cf. 24): quand munus signifie «combats de gladiateurs», Cicéron précise
toujours par un déterminant, si le contexte est équivoque; mais, comme ici l'interlocuteur
est au courant, cette précision a pu être sous-entendue; par contre, nous avons
incontestablement ce sens dans deux passages du De officiis; en II, 16, 57 : P. Crassus . . .
functus est aedilicio maximo munere (pour cette édilité cf. Broughton, I, p. 568), où, de
toute évidence, le mot ne s'applique qu'aux ludi d'édilité de ce dernier; et en II, 17, 59 :
L quidem Philippus . . . gloriari solebat se sine ullo munere adeptum esse omnia quae
haberentur amplissima, où la traduction «sans avoir donné aucun spectacle» ne fait
aucun doute; c'est encore sur ce sens que Cicéron joue à deux reprises dans les Verri-
nes; en 1, 12, 36 : hoc munus aedilitatis meae . . . polliceor, où l'on remarquera aussi la
valeur forte de polliceor; et en II, 1, 5, 14 : non vereor ne . . . ullum munus aedilitatis
amplius aut gratius populo Romano esse possit; c'est enfin ce sens que nous avons, de
toute évidence, dans la lettre Ad fam., XI, 16, 3 : cf. 24, cf. aussi / et 12.
L'ÉDITION DES GLADIATEURS ET DES BESTIAIRES 75

nouvelle fois dans la même lettre (ibid.), avec ce sens de spectacles,


dans une phrase souvent prise à contre sens (cf. p. 81, 87); et, dans une
autre lettre à Curion (Ad fam., II, 6, 3) dont il sollicite l'appui en faveur
de Milon, candidat au consulat pour 52, Cicéron emploie les mots
propter magnificentiam munerum pour évoquer à la fois le munus
magnifique que Milon donna comme magister (12), peut-être aussi
d'autres munera (cf. infra) et les ludi qu'il s'entêta à donner peu après
(Ad Q. fr., III, 9, 2); l'expression revient dans le Pro Milone, XXXV, 95,
à propos des mêmes spectacles (cum plebem muneribus plaçant) et
chez César, Bell, civ., III, 21, 4, qui dit de Milon : quod magnis
muneribus datis gladiatoriae familiae reliquias habebat; toutefois, en ce
dernier cas, il n'est pas impossible que munera signifie « spectacles
gladiatoriens» à cause du voisinage immédiat de familiae gladiatoriae qui
confère au mot une détermination implicite (cf. p. 76); en ce cas,
Milon aurait donné selon César plusieurs munera gladiatoriens,
indication qui fait avec Asconius une contradiction qu'il ne me paraît pas
possible de résoudre.
A côté de cet emploi : munus = «spectacles en général»5, il existe
un emploi particulier, attesté depuis Lucilius : munus = «spectacle
gladiatorien»; si l'on considère l'usage de Lucilius, on s'aperçoit que le
mot n'est pas employé seul, mais qu'il est accompagné par le nom de
l'éditeur du munus0; cet usage se retrouve chez Cicéron7; ou bien
encore, chez ce dernier, munus est précisé par l'adjectif gladiatorium
ou le génitif gladiatorum*; ce qui est la règle chez les écrivains jusqu'à
la fin du Ier siècle de notre ère9; plus tard seulement, munus s'emploie

5 On peut encore éclairer, par ce qui vient d'être dit, le sens de munera dans Cic,
De off., II, 18, 63 : Atque haec benignitas etiam rei publicae est utilis, redimi e servitute cap-
tos, locupletari tenuiores . . . Hanc ego consuetudinem benignitatts largitioni munerum
longe antepone.
6 Marx, 676: a Metello... munere («du munus métellien»); Warmington, 637,
adopte un texte différent et préférable : a Metellorum . . . munere; Marx, 149 =
Warmington, 172 : Flaccorum mune(re); dans ce second passage, munus n'est qu'une
correction, mais qui ne paraît faire aucun doute.
7 Pro Sul., XIX, 54: munus Fausti (cf. 10); Pro Sest., LVIII, 124: munus Scipionb
(cf. 13).
8 De harusp. resp. XXVI, 56 : munera . . . gladiatoria; De off., II, 16, 55 : gladiatorum
muneribus.
9 Auguste, Res Gestae, XXII, 1; Tite-Live, Epit. XVI; XXXI, 50, 4; XLI, 20; Vitruve,
V, 1, 2; X, 3; 28, 1 1 ; Val-Max., 1, 7, 8,; 11, 4, 7; Veli Pat., II, 56, 1; 100, 2; Sénèque, De
brev. vit., XVI, 3; Pline, N.H., III, 11, 45; VIII, 2, 4; XXV, 7, 52; Pline utilise aussi une
autre détermination (XXXIII, 3, 53) : munere patris funebri; cf. XXXVI, 15, 116; ou la
détermination par le nom de l'éditeur : VIII, 2, 4-5.
76 LES MUNÉRAIRES

indifféremment seul ou avec un mot déterminant10; toutefois, déjà


chez Cicéron, quand le contexte apporte une détermination implicite,
même minime, munus apparaît seul, avec son sens gladiatorien11. Par

10 Le premier emploi de munus en dehors de toute détermination explicite ou


implicite se rencontre chez Martial, III, 59 (publié en 87-88) : Sutor cerdo dédit tibi, culta
Bononia, munus, / fullo dédit Mutinae : nunc ubi copo dabit? autre exemple, IV, 2, 2; de
même IX, 83, 1-2 (publié en 94) : Inter tanta tuae miracula, Caesar, harenae, / quae vincit
veterum munera clara ducum; toutefois la valeur de munus n'est pas absolument nette :
faut-il entendre, ce qui me paraît le plus probable, que munus ne s'applique qu'aux
spectacles qui ont pout cadre l'harena? ou bien faut- il comprendre «spectacles en
général», auquel cas nous aurions un emploi archaïque du mot, justifié et éclairé par
la mention des veteres duces? Tacite, Ann., IV, 63, 2, XII, 3, 2, XV, 34, 2, et Pline le
Jeune, Epist., VI, 34, emploient 1 epithète gladiatorium; une autre fois, Tacite détermine
par le nom de l'éditeur, Hist., 11, 70, 1 : Vitellius . . . spedato munere Caecinae (toutefois,
la tournure la plus fréquente chez Tacite est spectaculum suivi ou précédé de
gladiatorum - une dizaine d'exemples) ; enfin, chez Suétone, des exemples nombreux et
indiscutables montrent que munus a définitivement conquis son autonomie; parmi les plus
nets : Aug., XLIII, 10 : quodam die muneris; Tib, XXXIV, 1 : ludorum ac munerum
impensas corripuit; Cal, XXXVII, 7 : curatorem munerum ac venationum, ect. . . ;
toutefois les cas où Suétone a recours à 1 epithète gladiatorium demeurent encore très
nombreux.
11 Pro Sul, XIX, 54 : tempus muneris . . . tempus dandi muneris; les choses sont
claires, le paragraphe étant tout entier consacré au munus Fausti; autre emploi tout à fait
clair, Ad Att., TV, 4a, 2 : Gladiatores audio pugnare mirifice : si locare voluisses, duobus his
muneribus libérasses (cf. p. 271); dans Pro Mur., XVIII, 37, le sens de expectatio muneris
est précisé aux juges, sinon à nous, par la suite du propos : quae et rumore nonnullo et
studiis sermonibusque competitorum crèverai; de même, ibid, munus amplissimum -
avec ici un jeu de mot sur le double sens de munus, cf. 6-7; la nature du munus
magnificum de Milon (Ad Q. fr., III, 8, 6; cf. 21) est éclairée par le contexte et, de toute
manière, le correspondant de Cicéron la connaissait parfaitement; il en va de même
pour le munus de Domitius Calvinus, à supposer qu'il soit gladiatorien (20); ce n'est
qu'à propos de Pro Sest, LXIV, 135 : totam aedilitatem in hoc munus transtulisse, que les
auditeurs de Cicéron durent s'interroger, comme nous avons fait (cf. 18); mais ici
l'orateur fait un mot, et sans doute cela suffit-il à expliquer l'incertitude de
l'expression. On pourrait analyser des exemples analogues chez les auteurs qui n'emploient
pas munus au sens gladiatorien, sans détermination; cf., par exemple, Tite-Live, XLI, 28
1 1 : munera gladiatoria eo anno aliquot . . . , unum ante cetera insigne fuit magni tum
muneris; cf. encore Ovide, Ars am., 1, 170; Sénèque, De ben., I, 11, 3; De brev. vit., XX, 5;
De Prov., IV, 4; Epist., VIII, 70, 25; XV, 93, 12 etc... ; on remarquera toutefois que,
dans certains de ces emplois, la détermination implicite est souvent discrète, à tel
point que parfois (ainsi chez Cicéron, Pro Mur., XVIII, 37) nous sommes très près de
l'emploi « indéterminé ». Reste un exemple qui me laisse perplexe : la lex coloniae Gene-
tivae Juliae (CIL II, 5439, § LXX et LXXI) dit à deux reprises Munus ludosve scaenicos :
faut-il supposer que ludos détermine a posteriori munus? Ou que l'absence de
gladiatorium s'explique par la date tardive de l'interpolation de munus dans le texte primitif
de la lex? Les deux explications ne sauraient s'exclure. Nous reviendrons plus loin sur
cette interpolation, qui est généralement admise.
L'ÉDITION DES GLADIATEURS ET DES BESTIAIRES 77

contre, après Cicéron, je ne connais qu'un seul emploi sûr de munus,


chez Velleius Paterculus, pour signifier «spectacle en général»12.
On peut dès lors proposer ceci : munus, au sens de, cadeau, a
d'abord désigné, à partir d'une époque qui nous échappe, ces cadeaux
particuliers que sont les spectacles offerts au peuple par un magistrat
ou un privatus13; sur cet emploi s'est greffé le sens accessoire de
«spectacle consistant en combats de gladiateurs» - ce qui s'est fait
assez tôt, puisque ce sens se trouve déjà chez Lucilius; longtemps ces
deux emplois ont été en concurrence; on comprend que, pendant tout
ce temps, on ait éprouvé le besoin de préciser le second, en usant
d'un déterminant ou d'une détermination implicite ou bien en
réservant à ce sens l'emploi d'un génitif de possession pour désigner
l'éditeur du spectacle; et on comprend aussi que, lorsque munus seul a pu
désigner le spectacle gladiatorien, le premier sens - «spectacle en
général» - était menacé de disparaître; les choses ont pu se passer de
façon plus complexe et il semble que munus a cessé de signifier
« spectacle en général », à une époque où l'on ne s'avisait pas encore
d'employer munus sans détermination, explicite ou implicite, au sens
de «spectacle gladiatorien»; mais ce décalage, dont la durée est
difficile à chiffrer, ne saurait nous arrêter, et il est incontestable que les
progrès du second emploi n'ont pu se faire qu'au détriment du
premier, et grâce à son recul; il est incontestable aussi - bien qu'on ne
puisse en faire la preuve directement - que l'emploi gladiatorien a
suivi l'emploi plus général, et dérive de lui.
Avant de tirer de cette étude sémantique les conclusions qu'elle
appelle, il faut une contre-épreuve : notre hypothèse serait fortifiée si
nous savions de quel mot on nommait le spectacle gladiatorien avant
que munus ne se spécialise dans ce sens : or ce mot est gladiatores, qui
désignait à la fois les combattants et le spectacle : on disait dare
gladiatores (ou, avec une image, inducere gladiatores), videre gladiatores,
et l'ablatif gladiatoribus signifiait : «lors des combats de gladiateurs»;
cet emploi de gladiatores, qui apparaît pour la première fois chez
Térence (Hec, 39-40 : rumor venit datum iri gladiatores), est très vivant
chez Cicéron, qui y recourt plus souvent qu'à munus pour désigner le

12 Vel. Pat., II, 93, 1 ; M. Marcellus . . . magnificentissimo munere aedilitatis edito


decessit; le mot s'applique à tous les spectacles de cette édilité; cf. 53.
13 On a noté (dans l'exemple cité p. 73 : Cic, De dom., XLIII, où munus se rapporte
aussi, selon toute apparence, à Yornatus de la ville) une valeur plus large et sans doute
antérieure du mot.
78 LES MUNÉRAIRES

spectacle lui-même14 : il est significatif que la lex Tullia ait gardé cette
formulation, malgré ses ambiguïtés. Sous l'Empire, l'emploi subsiste,
mais concurrencé par munus (surtout à l'ablatif, qui paraît n'être plus
qu'une survivance15 un peu archaïsante); si donc gladiatores est en
régression à partir du moment où munus progresse, il est probable
que celui-là est antérieur à celui-ci; et, de toute manière, le
développement de cet emploi de gladiatores ne peut s'expliquer que parce que la
langue a dû suppléer à la carence d'un mot propre; c'est dire que
l'absence seule de munus avec ce sens peut expliquer l'emploi de
gladiatores avec le sens de «spectacle gladiatorien».
D'où l'on voit que le langage a promu au rang de générosité par
excellence les spectacles qu'un magistrat ou un privât us offrait au
peuple à des fins dont nous verrons maintenant qu'elles étaient le
plus souvent électorales; et, parmi ces spectacles, il a privilégié les
combats de gladiateurs comme cadeau-spectacle par excellence;
munus est devenu «cadeau fait à l'électeur»; par un paradoxe qui
mérite d'être signalé, mais qui linguistiquement ne fait aucune
difficulté, ce processus est arrivé à son terme alors qu'à Rome le munus
était depuis longtemps dépouillé de ce privilège, c'est-à-dire sous
l'Empire.

C) L'honneur rendu au mort n'est plus qu'un prétexte.

La plupart des munera que nous connaissons sont explicitement


offerts à un mort; cette destination est attestée pour le munus de
Q. Gallius (5), le munus attendu de Murèna (6), les mimera de César (8,
23), le munus de Faustus Sulla (10), de Metellus Scipio (13), d'Ap.
Claudius (14), de Curion (22); elle est probable pour le munus de Milon
(21), très possible pour celui de Lucullus (3), et il y a tout lieu de
supposer, comme on verra, qu'aucun munus ne fut donné à Rome avant
la mort de César sans référence funéraire.
Cette sacralité maintenue paraît contredire la signification toute
profane qui nous a paru prédominer dans le mot munus; mais
l'examen des circonstances qui accompagnèrent Yeditio de quelques
munera va nous montrer qu'il n'en est rien.
A l'époque précédente, il nous a semblé qu'un délai raisonnable,
qui ne devait pas excéder une année, séparait Yeditio d'un munus de la

14 Pro Sest., LIX, 126; Ad Att., II, 1, 1; Ad fam., XVI, 20; Pro Mur., XXXII, 67 : Pro
Sest., LXIV, 135; Phil I, XV, 36; IX, VII, 16; Ad Att., I, 1, 5; 16, 11; II, 19 3; 24, 3; IV, 11,
1; VI, 3, 9; Ad fam., X, 32, 3; XVI, 20.
15 Thesaurus, s.v. gladiator, p. 2007-2008.
L'ÉDITION DES GLADIATEURS ET DES BESTIAIRES 79

mort de celui qu'il devait honorer; omettons d'emblée la hâte


exceptionnelle d'un Metellus, qui lui valut le surnom de Celer; le munus de
Curion obéit à la règle susdite (22) : il est organisé dans l'année qui
suit la mort du père; compte tenu des moyens considérables que sa
préparation exigea, le délai peut paraître exceptionnellement court,
mais on a vu que la date en avait été fixée par le testament; d'autre
part, si Faustus Sulla attend 18 ans pour exécuter le testament du
dictateur (10), c'est qu'il n'avait que 8 ans en 78, à la mort de ce dernier16,
et nous savons par Cicéron que, dès 63 - il avait alors 23 ans -, il
songeait déjà à s'acquitter de ce devoir et qu'il commençait à réunir une
familia gladiatorienne, pour une editto qu'il envisageait très
prochaine; quant au délai de huit ans qui se place entre la mort de Julia
et le munus de 46 (23), les occupations de César dans l'intervalle, et
l'éclat qu'il voulait lui donner, peuvent expliquer une si longue
attente; toutefois, nous verrons que ces raisons ne sont pas les seules.
Mais que penser des 21 ans qui séparent le décès du père de
César et le munus (8) offert en son honneur? A sa mort, César n'avait
que 14 ou 15 ans et il était naturel qu'il attende; mais rien ne
l'obligeait de remettre ce devoir jusqu'à ce qu'il eût 35 ou 36 ans : il est
clair qu'il voulait faire coïncider son munus avec son édilité (alors
qu'apparemment cette année-là était la moins indiquée qui soit, à
cause des tracas et des dépenses apportés par cette magistrature). De
même, le père adoptif de Metellus Scipio meurt en 63 (ou à la fin de
64) 17; six ans au moins s'écoulent donc entre sa mort et le munus que
lui offre son fils; aucune raison apparente ne justifie ce retard; mais
reportons-nous à son cursus ; Metellus Scipio a été tribun de la plèbe
en 59, préteur en 55; nous ne savons pas s'il a été édile; s'il l'a été, il
n'a pu l'être qu'en 57, qui est justement l'année de son munus; il paraît
dès lors très probable, comme a conjecturé T. R. S. Broughton (II,
p. 189, 201, 215) que Metellus Scipio a revêtu l'édilité et qu'il a attendu
ce moment pour organiser son munus.
Nous ne savons pas quand est mort le parent d' Appius Claudius
Pulcher (14); ce dernier est préteur, au moment où il se trouve en
possession d'une familia gladiatorienne, et il se prépare selon toute
apparence à donner son munus; mais Cicéron, De dom., XLIII, 112, nous
apprend qu'il envisageait d'abord de poser sa candidature à l'édilité
pour l'année 57 et qu'il ne changea d'avis que lorsqu'il crut pouvoir

16 REPW, s.v. Faustus Cornélius Sulla, n° 377 (Munzer, 1900).


17 Puisque, dès 63 (J. Carcopino, César, p. 666, n. 163 : le 6 mars?), a lieu l'élection
de son successeur au grand-pontificat.
80 LES MUNÉRAIRES

compter, pour une candidature plus ambitieuse, sur l'aide


frauduleuse du consul Pison; on peut penser qu'il se chercha un parent mort
à honorer, en même temps qu'il réunissait tout le mobilier de ses ludi;
renonçant ensuite à l'édilité, il renonça à ceux-ci, mais non point au
munus, auquel il s'était peut-être publiquement engagé par une
déclaration ou pronuntiatio.
César et Metellus Scipio ont donc attendu d'être édiles pour
honorer leur père; le père d'Ap. Claudius était mort en 76 18; on peut
penser que son fils avait déjà offert un munus en son honneur;
lorsqu'il songe à l'édilité, il se rabat sur un parent; nous ne savons pas
à qui Vatinius destinait le munus qu'il préparait (17), ni même s'il
s'agit d'un munus funèbre, comme il est probable (cf. p. 84); mais lui
aussi attendait d'être édile pour l'offrir.
Ce lien nouveau du munus avec l'édilité s'explique sans peine : les
édiles étaient chargés d'organiser et (pour une bonne part) de
financer les ludi (à l'exception des ludi Apollinares, qui sont du ressort du
préteur urbain); au cours d'une carrière politique, leur éclat est
souvent déterminant, ainsi que la faveur qu'ils rencontrent dans le
public19; tout se passe comme si les édiles s'efforçaient de les doubler
par un munus hors-programme, susceptible d'accroître encore la
popularité de leur gestion et d'impressionner décisivement les
électeurs.
Dès lors, la sacralité funéraire du munus demeure, mais elle est
seconde; le munus, désormais, est surtout un support pour l'ambitus;
on comprend qu'il puisse servir à rehausser l'éclat d'une magistrature
autre que l'édilité (la coïncidence du munus sûrement funèbre de
Lucullus avec sa questure (3) peut ne pas être fortuite; et les
problématiques gladiateurs de Gabinius (//), s'ils n'étaient pas
testamentaires, ont été donnés par un consul désigné) ; ou encore à rehausser un
triomphe; je ne dirai rien du munus de Pompée (19), dont la nature et
l'existence demeurent problématiques, mais il est incontestable que le
munus de Julia (23) n'échappe pas à cette dégradation : simple
épisode de fêtes triomphales, dont l'honorée fut d'autant plus
manifestement un prétexte que, nous dit Suétone (Caes, XXVI, 3), ce fut la
première fois que l'on vit un munus offert à une femme (quod ante eum
iiemo).

18 REPW, s.v. Ap. Claudius Pulcher, n° 296 (Munzer, 1899).


19 Mommsen, Staatsrecht, 3e éd., II, p. 517-522; REPW, s.v. ludi, Suppl. 5 (Habel,
1931).
L'ÉDITION DES GLADIATEURS ET DES BESTIAIRES 81

La liaison du munus funèbre et de Yambitus se manifeste encore


dans la petitio : Asconius l'a notée à propos de Q. Gallius (5) et il est
significatif qu'au dire de Cicéron, Murèna ait risqué d'échouer à la
preture pour n'avoir pas offert à son père le munus attendu (6); au
contraire, un peu plus tard, les chances au consulat de Cn. Domitius
(20) reposent sur l'aide de ses amis et le bon accueil fait à son munus
(à supposer, bien sûr, qu'il s'agisse d'un munus funèbre)20.
Quand Yeditio d'un munus et sa date sont exigées par un
testament, on pourrait croire que Yambitus n'a plus sa place; il n'en est
rien : il était toujours loisible d'accepter ou de refuser certains
testaments, et surtout on pouvait en tirer le meilleur parti pour une
carrière politique; dans le munus dont Milon paraît avoir assumé la
charge, Cicéron ne voit qu'une coûteuse manifestation d'ambitus (21)
et non de pietas; nul ne se trompa sur les intentions de Curion,
lorsqu'il organisa le grand munus de son père (22) : ni Cicéron (Ad
fam., II, 3), qui écrit au munéraire : Us bonis quae tibi natura, studio,
fortuna data sunt facilius omnia quae sunt amplissima in re publica
consequi possis quam muneribus (on prendra garde que ce dernier
mot s'applique toutefois à tous les spectacles funèbres prévus par
Curion, et non pas seulement à ses gladiateurs); Pline non plus n'est
pas dupe, qui dit que Curion voulut rivaliser avec les ludi fabuleux de
l'édile Scaurus (N.H., XXXVI, 15, 116); ni Plutarque, qui va jusqu'à
imaginer que Curion était édile cette année- là (Caio min., XLV).

D) Le «munus» et la législation contre l'«ambitus».

A la fin de la République, au moment où Yambitus envahit la vie


politique romaine et suscite contre lui une législation, au demeurant
fort inopérante, il était inévitable que le munus fût touché par celle-ci;
cela commença peut-être par une mesure de circonstance : en 65,
quand César organisa son grand munus, on a vu la réaction que
provoqua la masse de combattants qu'il avait réunie (8), si bien qu'il fut
contraint de donner moins de paires qu'il n'avait envisagé : aliquanto
pauciorïbus quam destinaverat paribus; nam cum multiplici undique
familia comparata inimicos exterruisset, cautum est de numero
gladiatorum, quo ne majorem cuiquam habere Romae liceret (Suétone, Caes., X,
3); selon Suétone, la mesure ne visait qu'au maintien de l'ordre

20 Ce point a été parfaitement vu par L. Ross Taylor, Party politics in the âge of
Caesar, Berkeley, 1949, p. 30-31; elle pense que Yeditio d'un munus funèbre au cours de
l'édilité était décidée lorsqu'était envisagée une candidature au consulat.
82 LES MUNÉRAIRES

public : on comprend sans peine la peur que dut provoquer dans le


parti aristocratique (inimicos) l'arrivée massive à Rome d'hommes de
main en puissance, aux ordres de l'édile qu'on savait avoir trempé, au
début de l'année, dans le complot de Crassus et de ses amis populares
(la «première conjuration de Catilina»)21; pourtant, s'il ne s'agissait
que d'un règlement portant sur la résidence des gladiateurs, il serait
difficile de concilier Suétone (César ne put donner autant de paires
qu'il aurait voulu) et Plutarque (il donna 320 paires) : un nombre aussi
élevé de combattants suppose un munus qui dura quinze à vingt jours
ou plus; et dans ces conditions, César disposait d'assez de temps pour
organiser avec ses gladiateurs une rotation qui lui aurait permis de
présenter autant de combattants qu'il le voulait; et cela, quand bien
même il faudrait entendre chez Suétone que Romae désigne un
périmètre très étendu; on peut donc se demander si le règlement qui fut
pris ne comportait pas aussi telle mesure accessoire, destinée à
limiter le nombre des paires engagées dans un même munus - ce qui, au
moins objectivement, aurait constitué une première limitation aux
excès de Yambitus. A moins qu'il ne faille entendre le paucioribus
quam destinaverat de Suétone comme un à-peu-près et que César ait,
en fait, donné autant de paires qu'il s'était proposé (d'où le chiffre
énorme de Plutarque), mais en évitant, ce qui était facile, de les réunir
tous en même temps dans la capitale.
En 63, un sénatus-consulte pris sur la proposition de Cicéron
«interprète» la lex Calpurnia de ambitu de 67 et interdit à un candidat
de distribuer des places par tribu dans les combats de gladiateurs
(Cic, Pro Mur., XXXII, 67); la même année, Cicéron porta une loi - la
lex Tullia de ambitu - qui aggravait les dispositions de la lex
Calpurnia22 et comportait une clause capitale concernant l'édition des
munera. Deux fois Cicéron cite sa loi; les deux libellés ne concordent
pas entre eux (ce qui ne fait aucune difficulté, étant donné la manière
habituelle de citer des Anciens) et ils ne s'accordent pas non plus avec
la version qu'en donne le Scholiaste de Bobbio, qui en modernise les
termes :
1) Pro Sest, LXVI, 134 : legem meam contemnat, quae dilucide
vetat gladiatores biennio, quo quis petierit aut petiturus sit, dare.

21 J. Carcopino, César, p. 651-653.


22 Sur les circonstances particulières dans lesquelles ces deux leges furent portées,
cf. C. Nicolet, Rev. hist. du droit franc, et étrang., 1958, p. 262-269; cf. aussi, sur la lex
Tullia, G. Rotondi, Leges publicae populi Romani, Milan, 1912, p. 379.
L'ÉDITION DES GLADIATEURS ET DES BESTIAIRES 83

2) In Vat, XV, 37 : cum mea lex dilucide vetet biennio, quo quis
petat petiturusve sit, gladiatores dare, nisi ex testamento praestituta die.
3) Schol. Bob., ad Pro Sest, loc. cit. : Perscribebatur inter cetera,
ne candidatus inter biennium quam magistratum petiturus esset munus
populo ederet

Il faut supposer que Cicéron abrège chaque fois sa loi; pour avoir
le texte complet, il suffit d'en contaminer les deux versions - je garde
la transcription au style indirect : . . . biennio quo quis petierit, petat,
petiturusve sit gladiatores dare, nisi ex testamento praestituta die.
Le terme final de l'interdiction est probablement le jour de
l'élection; ce ne peut être en effet celui du dépôt de la candidature entre
les mains du président des comices, car il n'est pas concevable que la
loi cesse de jouer alors qu'il reste une période plus ou moins longue
avant le vote; ce ne peut être non plus le jour de l'entrée en charge,
comme pense Mommsen23 (ou le 1er janvier de l'année qui suit
l'élection), car la littéralité du texte (petat, petierit, etc . . . ) paraît s'y
opposer, tout comme la logique : dès que le magistrat est designatus, les
manifestations de son ambitus cessent d'être gênantes. Pour le terme
initial, on peut hésiter entre deux possibilités : faut-il compter à
rebours deux ans pleins à partir du vote, ou considérer que la loi vise
seulement l'année astronomique au cours de laquelle a lieu l'élection
et l'année qui la précède? Cette seconde hypothèse me paraît la
bonne et c'est ainsi que j'entends le bienno quo de Cicéron et la
formule inter biennium du Scholiaste24; donc, lorsque quelqu'un désire
briguer une magistrature, il lui est interdit de donner un munus entre
le 1er janvier de l'année précédant l'année de l'élection, et la date de
l'élection elle-même25.

23 Mommsen, Staatsrecht, 3e éd., I, p. 478, n. 4; Strafrecht, p. 868 et n. 2 et, pour le


délit qui nous occupe, p. 870.
24 On rapprochera le § CXXXII de la lex coloniae Genetivae Juliae (CIL II 5439),
qui vise des manifestations à'ambitus municipal (banquets et cadeaux) et qui,
vraisemblablement, démarque la législation romaine contemporaine (cf. Mommsen, Ges. Schr.,
I, p. 229), mais en adoucissant quelque peu la sévérité des dispositions romaines : le
biennium est ramené à un an; on peut voir aussi qu'il est interdit de faire les largesses
visées par la loi «l'année où ...» ce qui confirme notre interprétation du le biennium
de la lex Tullia.
25 II reste une difficulté : au petiturus sit, qui est parfaitement clair, Cicéron ajoute
petat et petierit; le présent se justifie parfaitement, même s'il n'est pas compatible avec
le futur, car il suppose un point de vue différent; le parfait petierit, qui équivaut à un
futur antérieur, est plus embarrassant; il paraît indiquer que le biennium est compte
dans les deux sens, avant et après le vote, ce qui est absurde pour les raisons que j'ai
84 LES MUNÉRAIRES

Pour le reste, les choses sont claires : la loi prévoit une exception
pour les editiones testamentaires (on remarque qu'elle ne dit rien sur
la personne du testateur et sa parenté avec l'éditeur), mais à condition
que le testament en ait fixé la date : ainsi faut-il entendre praestituta
die; cette clause ménageait des scrupules religieux qui pouvaient
subsister encore; mais, par l'obligation de la date, elle empêchait que
ceux-ci ne pussent servir trop facilement à tourner la loi. Enfin, seuls
sont visés les combats de gladiateurs; les exemples que j'ai réunis
prouvent amplement que dare gladiatores est synonyme de dare
munus gladiatorium et ne saurait s'appliquer à une venatio, même
gladiatorienne; on peut tenir maintenant que, dans sa discussion avec
Vatinius (Pro Sest, LXIV, 135) à propos de ce point, Cicéron est de
mauvaise foi sur la signification d'un texte qui émane pourtant de lui.

E) L'hommage au mort confisqué par le vivant

C'est seulement dans les textes d'époque impériale que des


expressions comme in honorem, in memoriam, révèlent que le munus
n'est plus qu'un hommage funèbre rendu au défunt; mais, sans
pouvoir préciser à quel moment s'effectue ce passage, il semble, compte
tenu de l'évolution des croyances funéraires, qu'il s'est fait assez tôt;
toutefois, on ne peut dire encore que le munus est devenu profane, à
moins de vouloir trop strictement parler: car, comme d'autres rites
funèbres dont la sacralité s'est affaiblie à mesure que s'oblitérait leur
signification initiale, le munus appartient toujours, au moins
nominalement, au culte des morts.

dites (même si cette interprétation donne un sens littéral à l'allusion du De harups.


resp., XXVI, 56, sur les repulsi, qui sont ceux qui préparent des munera en
contravention avec les lois : cf. p. 64-65, où je propose toutefois une autre interprétation de ce
passage); je crois qu'il ne faut voir dans cette formulation énigmatique qu'une
intention du législateur, plus psychologique que juridique, de donner une valeur
permanente à la loi, passée, présente et future. Dans la lex coloniae Genetivae Juliae, ibid (cf.
n. précédente), on trouve le présent et le futur : Ne quis . . . petitor kandidatus . . .
magistratusve petendi causa in eo anno quo quisque anno petitor kandidatus magfistra-
tum) petet petiturusve erit ... ; ils correspondent au petat petiturus sit de la lex Tullia;
Mommsen, Strafrecht, p. 868, n. 2, propose, pour cette juxtaposition petet petiturus érit,
une explication qui ne me paraît pas soutenable; une seconde fois, le rédacteur de la
lex coloniae n'a employé que le présent (au subjonctif) petat; ce qui semble prouver
l'équivalence, sur le strict plan juridique, entre le présent et le présent + futur (et sans
aucun doute le présent + passé + futur de la lex Tullia); j'ajoute que la lex coloniae
Genetivae Juliae emploie aussi les trois temps, ainsi au § CXXVII: si quis senator
p(opuli) Rfomani) est erit fuerit ...
L'ÉDITION DES GLADIATEURS ET DES BESTIAIRES 85

Il est d'abord un épisode essentiel d'obsèques grandioses : il met


banalement un point final à une grande carrière; mais, dans la mesure
où il est un cadeau fait au public, il est quelque chose de plus : le
munus honore le mort parce qu'il est, dans une certaine mesure,
offert en son nom et qu'il est une générosité posthume; un transfert
s'est opéré et il semble que, par un complet retournement, le cadeau
qui était fait au mort par les vivants est offert maintenant aux vivants
par le mort; en retour le favor du public est l'hommage le plus parfait
que le mort puisse recevoir et, partant, qu'un homme ait à cur de
ménager à un père ou à un parent.
Ce processus imaginaire n'est pas propre au munus; les autres
ludi funèbres ont subi une évolution semblable26; ce qui permet de
situer dans une perspective juste une pratique que nous avons déjà
évoquée à propos de la lex Tullia de ambitu : le munus testamentaire;
il arrivait qu'un homme, dans son testament, exige de ses héritiers un
munus dont il pouvait fixer la date et l'ampleur et dont il faisait sans
doute la condition préalable à l'entrée en possession de l'héritage27;
nous avons vu que les munera de Milon (21) et de Curion (20) ressor-
tissaient prpbablement à cette formule; nous connaissons un certain
Staberius qui avait imposé à ses héritiers Yeditio d'un munus en son
honneur s'ils ne remplissaient pas telle clause de son testament28. Le

26 Pline, Ep., VI, 34, 1 : cujus (la femme de son correspondant Maximus) memoriae
ant opus aliquod aut spectaculum debebatur; le même Pline, Ep. V, 11, 1-2, félicite son
grand-père par alliance d'avoir offert, à la ville de Corne, un très beau portique en son
nom et au nom de son fils défunt (qui était le beau-père de Pline). Pour limiter nos
exemples au cercle de Pline, on citera encore CIL, V, 745, de Corne : c'est la dédicace,
peut-être par Pline, d'un temple dédié à YAeternitas de Rome et d'Auguste et qui fut
commencé par son père, au nom d'une Caecilia, défunte, qui devait être la sur de
Pline.
27 II est probable (bien qu'on ne puisse toutefois l'assurer) que les munera
testamentaires visés par la lex Tullia de ambitu étaient ceux qui faisaient de Yeditio d'un
munus la condition de l'entrée en possession de l'héritage; j'ajoute que le praestituta
die de la loi ne doit naturellement pas être entendu comme une date absolue, mais
une date par rapport au jour du décès.
28 Ce Staberius exigea par testament que ses héritiers gravent sur son tombeau le
montant de la succession, les condamnant, s'ils ne le faisaient pas, à donner au peuple
un munus avec 100 paires de gladiateurs, un epulum «au goût d'Arrius», et une
distribution de blé - ce que récoltait l'Afrique en un an; Horace, Sat, II, 3, 84 :
Heredes Staberi summam incidere sepulcro;
ni sic fecissent, gladiatorum dare centum
damnati populo paria atque epulum arbitrio Arri,
frumenti quantum metit Africa . . .
Porphyrion ad hune loc, ne dit rien de plus qu'Horace; il est très probable que Stabe-
86 * LES MUNÉRAIRES

mort s'assurait par avance qu'une libéralité posthume serait bien faite
en son nom et qu'un dernier favor viendrait honorer sa mémoire.
Il semblerait que le favor d'un munus testamentaire dût tout
entier revenir au mort; et il est significatif que Staberius conçoive
Yeditio en son nom d'un munus de ce type comme une menace et une
sanction à l'encontre d'héritiers négligents. Mais il est clair aussi, dans
le cas des deux autres probables munera testamentaires connus, que
leurs éditeurs, Milon et Curion, entendaient confisquer l'essentiel du
favor, ne serait-ce que par l'éclat exceptionnel donné au munus et par
l'empressement mis à en assumer la charge; outre que, dans le cas des
Curions, le père a pu mettre quelque bonne volonté à permettre à son
fils cette appropriation. Il va sans dire que, lorsque aucun testament
n'imposait Yeditio, la confiscation devait être encore plus aisée et, à la
fin de la République, à peu près totale : lorsque l'éditeur était un
homme politique, les conditions de la compétition pour les honores
ne permettaient pas qu'il en fût autrement.
Au demeurant, il en était presque toujours ainsi : si l'on excepte le
munus (ou plutôt la menace de munus) des héritiers de Staberius, les
seuls munera que nous connaissions à la fin de la République ont été
offerts par des hommes engagés dans la carrière des honneurs; sans
doute sommes-nous loin de connaître toutes les editiones, mais il est
significatif que nos sources n'en prêtent aucune à ces riches
chevaliers romains que la banque, la ferme des impôts et le grand
commerce auraient mis en mesure de financer sans peine un munus à
Rome.
Dans toute générosité faite par un vivant au nom d'un mort (sauf
dans le cas limite du don strictement imposé par celui-ci et réalisé
sans aller au-delà de ses volontés), il est inévitable qu'une part du
favor aille au vivant; inversement, alors même que le vivant a
confisqué l'essentiel de ce favor, il en reste toujours un peu pour le mort :
c'est là tout ce qui subsiste (et qui tend vers zéro) de la vocation
funéraire du munus à la fin de la République29.

rius n'était pas un homme politique; la mention d'Arrius nous permet d'avoir une idée
de la date : il s'agit de Q. Arrius, ami de Cicéron, qui donna en 59 un très brillant
epulum funéraire (Cicéron, In Vat., XII-XIII, 30-32); le testament de Staberius est donc
postérieur à cette date; il est probable qu'il n'en est pas trop éloigné, car il suppose
que Yepulum d'Arrius est encore présent dans les esprits; il est certainement antérieur
à la mort de César; le munus est d'ampleur assez considérable; la quantité de blé à
distribuer n'est qu'une hyperbole - d'Horace?
29 II resterait, pour élucider complètement la nature du munus à la fin de la
République, à analyser le rapport exact qui s'instaure entre l'éditeur et son public; nous
considérerons ce problème à propos du munus municipal.
L'ÉDITION DES GLADIATEURS ET DES BESTIAIRES 87

Cette sacralité résiduelle pouvait sans doute subsister longtemps;


si elle disparaît au début de l'Empire, comme on verra, c'est aussi
pour des causes extrinsèques; mais, par sa nature, elle était appelée à
disparaître un jour au terme du long processus que nous venons
d'analyser : car rien n'empêchait que le cadeau soit offert par le vivant
en son nom propre; d'autant qu'à la fin de la République le munus
désacralisé est connu depuis longtemps : dès la fin du IVe siècle, on a
rencontré à Capoue des gladiateurs inter epulas (cf. p. 24) et, dans la
première moitié du IIe siècle, les munera évidemment profanes
qu'Antiochos Épiphane organisa à Antioche (cf. p. 50); en 45, la
province connaît-elle déjà le munus non funèbre? C'est peu probable. A
Rome il eût donc peu coûté d'oublier les morts dans les editiones
politiques; pourtant on ne saurait dire s'il en fut ainsi30; de plusieurs
munera, la destination funéraire n'est pas attestée, même
implicitement; mais cela ne prouve rien, car il était toujours possible de
trouver un mort à honorer, et utile de voiler Yambitus sous les apparences
de la pietas.

F) Conclusion : la fin d'un âge d'or.

En tout cas grâce à Yambitus, Yeditio des munera est


particulièrement prospère : déjà, au cours de la période précédente, une même
année pouvait voir plusieurs munera (aliquot : cf. p. 43) : il semble que
c'est devenu, à la fin de la République, la situation normale; on cite,
mais à tort, la lettre de Cicéron à Curion (en 53; ad Fam., II, 3, 1) à
propos des munera que celui-ci voulait offrir en l'honneur de son
père: quorum neque facultatem quisquam admiratur . . . neque quis-
quam est quin satietate jam defessus sit, sans prendre garde que munera
(comme j'ai montré p. 74-75 et 81) s'applique ici à tous les spectacles
envisagés; en revanche, la masse des témoignages est telle entre 65 et
50 qu'elle ne peut s'expliquer que par une fréquence considérable31.

30 Je ne mentionnerai pas là le décret qui aurait été pris en 44, avant les ides de
Mars, et qui aurait enjoint à tous les munéraires d'offrir à César une journée de leur
munus, car cette mesure est certainement postérieure à la mort du dictateur et revêt,
de ce fait même, une signification funéraire.
31 C'est à un munus que Sulla rencontre sa dernière femme Valeria; Plutarque,
Sul, XXV, 3 (la localisation au théâtre est une inadvertance de Plutarque). Autres
faits: En 64, une Vestale donne des places à Murèna pour un munus; Cicéron, Pro
Mur., XXXV, 73 : locum suum gladiatorium concessit; en 61, Cicéron est acclamé
gladiatoribus (Cicéron, Ad Att., I, 16, 1 1 ; sur la valeur de l'expression, cf. p. 66, 67) ; en avril ou
mai 56, Cicéron évoque deux munera récents (duobus his muneribus) où parurent des
combattants qui avaient été vendus par Atticus et lui-même : Cicéron, Ad Att., IV, 4a, 2;
88 LES MUNÉRAIRES

Exceptionnelle en son principe, Yeditio des munera a atteint une


régularité comparable à celle des ludi circenses ou scaenici; la gladiature
connaît un âge d'or, qu'on ne retrouvera à l'époque suivante qu'épiso-
diquement, pendant les règnes des empereurs « munéraires », Caligula,
Néron et Domîtien. Et Trajan.

II - La venatio à Rome jusqu'à la mort de César :


UN APPENDICE DES LUDI

A) Les «venationes» connues.

26 - Vers 100, en tout cas entre 105 et 100 (cf. Broughton, I,


p. 575), l'édile curule Q. Muçius Scaevola donne une venatio au cours
de laquelle, pour la première fois à Rome, ???ß?eµtß lions furent
combattus en même temps : Pline, N.H., VIII, 16 : leonum simul plurium
pugnam Romae princeps dédit Scaevola P. f. in curuli aedilitate; il eut
comme collègue L. Licinius Crassus (cf. Broughton, ibid.), qui donna
de brillants ludi scaenici (cf. Pline, N.H., XVII, 1, 6); Cicéron évoque à
deux reprises la magnificence de leur édilité : De off., II, 57; In Ver., II,
IV, 59, 133.
* 27 - En 100, les survivants de la dernière révolte de Sicile se
rendirent au proconsul Aquillius; ce dernier les envoya à Rome et les
fit combattre contre les bêtes (Diodore, XXXVI, 10, 2). Nous savons
qu' Aquillius reçut Y ovatto : Cicéron, De or., II, 195; Athénée, V, 213
(Posidonius); cf. REPW, s.v., n° 11 (Klebs, 1896); il est très possible
qu'il ait donné des spectacles à cette occasion et y ait fait paraître ses
prisonniers; je me demande s'il faut suivre Diodore, lorsqu'il dit que
les prisonniers combattirent les bêtes comme thériomaques, et s'il ne
faut pas supposer plutôt qu'ils leur furent simplement livrés (telle est
l'interprétation implicite de Mommsen, Strafrecht, p. 926, n. 1 ; cf. aussi
J. Carcopino, Sulla, p. 342-3); toutefois, selon une autre version
rapportée aussi par Diodore, ib{d., les prisonniers se seraient suicidés
avant de paraître dans le cirque.

8, 2; cf. p. 271 ; il est possible que les mêmes aient encore vendu des gladiateurs en 45 :
ibid., XIII, 37, 4; en 51, Cicéron, Ad fam., II, 8, 1, se plaint que Caelius n'écrive que pour
lui raconter des choses qu'il juge frivoles, telles des gladiatorum compositiones (qui se
rapportent, selon toute apparence, aux munera offerts cette année-là); entre 47 et 44,
Cicéron, Ad fam., XVI, 20, autorise Tiron à assister à un munus (tu potes kalendis spec-
tare gladiatores); en 44, après la mort de César, les citoyens manifestèrent
gladiatoribus : Cicéron, Phil, I, 15, 36; cf. encore //, 19, 21.
L'ÉDITION DES GLADIATEURS ET DES BESTIAIRES 89

28 - En 99, l'édile curule C. Claudius Pulcher (cf. Broughton, II,


p. 1) donna une venatio dans le cirque où combattirent pour la
première fois des éléphants; Pline, N.H., VIII, 7, 19: Romae pugnasse
Fenestella tradii primum omnium in circo Claudi Pulchri aedilitate
curuli; nous savons par Granius Licinianus, XXXVI, que ces éléphants
furent opposés à des taureaux : id. (cette forme de combat) Claudius
aedilis in circo ludis circensibus exhibuerat; l'expression ludis
circensibus est naturellement impropre et elle n'est venue sous la plume de
l'auteur qu'à cause du cadre in circo; sur l'éclat de cette édilité, cf.
Cicéron, In Ver., II, IV, 3, 6; 59, 133; De off., II, 57; cf. aussi De harusp.
resp., XII, 23 et Valère-Maxime, II, 4, 6.
29 - En 95, Sulla, battu à la preture pour 94, explique son échec
(Plutarque, Sulla, V, 1) par le désir qu'avait la foule de le voir revêtir
l'édilité; on connaissait ses liens d'amitié avec Bocchus et on espérait
qu'il donnerait une brillante venatio de ferae Libycae; il fut élu, l'année
suivante, pour 93; il fut praetor urbanus (cf. Broughton, II, p. 14 et
n. 3) et donna une venatio où pour la première fois parurent 100 lions
mâles; Pline, N.H., VIII, 16 : centum autem jubatorum primus omnium
L. Sulla... in praetura; cf. Sénèque, De brev. vit, XIII, 6: primus
L. Sulla in circo leones solutos dedit cum alioquin alligati darentur, ad
conficiendos eos missis a rege Boccho jaculatoribus ; on peut penser que
les lions furent aussi un cadeau de Bocchus : Sénèque ne dit pas - ce
qui ne fait aucun doute - que la venatio fut donnée au cours de la
preture.
* 30 - Le munus donné par l'édile M. Livius Drusus, vers 94, ne
fut peut-être qu'une venatio : cf. (1).
31 - En 79, au cours de leur édilité curule (cf. Broughton, II,
p. 83; p. 85, n. 2) les frères Luculli offrent une venatio où des taureaux
combattirent contre les éléphants: Pline, N.H., VIII, 7, 19; Granius
Licinianus, XXXVI, cf. 4; sur le sens de l'expression munere suo,
employée par Granius Licinianus, cf. p. 58-59; sur l'éclat des ludi de
cette édilité, Cic, De off., II, 16, 57; sur les ludi scaenici qui
l'accompagnèrent, Val-Max., II, 4, 6.
32 .-* 33 - En 65, César, au cours de son édilité curule (Suétone,
Caes., X, 2), venationes . . . ludosque et cum collega et separatim edidit
(son collègue était Bibulus); quo factum est ut communium quoque
impensarum solus gratiam caperei; ce qui fit faire à Bibulus son mot
célèbre, où il compare ce qui est arrivé à leur édilité et ce qui s'est
passé pour le temple de Castor et Pollux, qu'on n'appelle plus que
temple de Castor; mot repris par Dion Cassius, XXXVII, 8, 1, qui omet
toutefois de parler des venationes; même omission chez Plutarque,
90 LES MUNÉRAIRES

Caes., VI, 5. Pline, N.H., XXXIII, 16, les confond avec le munus funèbre
que César donna cette année-là (cf. 23), mais nous renseigne sur leur
déroulement : omni apparatu harenae argenteo usus est, ferasque etiam
argenteis hastis incessivere tum primum noxii; Suétone emploie le
pluriel venationes; je montrerai que la venatio des édiles est un appendice
de leurs ludi; César, au cours de son édilité curule, donna les ludi
Romani et les ludi Megalenses ;- faut- il penser qu'il donna chaque fois
une venatio ? Ce n'est pas nécessaire, car venationes s'emploie au
pluriel pour désigner un ensemble de chasses données dans une même
circonstance: cf. Cic, Ad fam., VII, 1, 3 (voir 40); Suétone, Caes.,
XXXIX, 4 (voir 45); id, New, IV, 3 (voir 68-69); de l'exemple cicéro-
nien, on peut déduire que le singulier venatio peut s'appliquer à une
phase de spectacle ininterrompue qui durait une demi-journée (ce qui
ne veut pas dire que le mot a toujours ce sens restrictif); dans ces
conditions, nous ne pouvons dire si César donna une ou deux
venationes.
34 - En 61, le 23 septembre, l'édile curule L. Domitius Ahenobar-
bus (cf. Broughton, II, p. 179) donna une venatio dont Pline, N.H., VIII,
36, nous a conservé une description et la date : annalibus notatum
est . . . Domitium Ahenobarbum aedilem curulem ursos Numidicos cen-
tum et totidem venatores Aethiopas in circo dedisse; miror adjectum
Numidicos fuisse, cum in Africa ursum non gigni constet; cf. Solin,
XXIX, 10; sur la dernière remarque de Pline, qui est injustifiée, cf.
F. Drexel chez Friedlànder, Sittengeschichte, 9e édition, vol. IV, p. 270.
35 - En 59, lors de son premier consulat, César donna des
spectacles, dont une venatio, et fit d'importantes largesses (Appien, B.C., II, 2,
13). Appien présente le vote du grand commandement de César (lex
Vatinia d'avril 59; cf. J. Carcopino, César, p. 727-728) comme une
conséquence de ces générosités, ce qui nous permet de dater la
venatio, si la remarque est exacte, des premiers mois de 59.

36 - M. Aemilius Scaurus, en 58, au cours de sa célèbre édilité


curule (cf. Broughton, II, p. 195) fit paraître 150 ferae Africanae; Pline,
N.H., VIII, 17, 64 : primus aedilitate sua varias CL unibersas misit; le
primus porte autant sur le nombre que sur la variété des espèces; pour la
première fois à Rome, dans un euripe temporaire qu'il fit creuser -
très vraisemblablement dans le cirque -, il montra un hippopotame et
cinq crocodiles; Pline; N.H., VIII, 26, 96 : Primus eum (l'hippopotame)
et quinque crocodilos Romae aedilitatis ludis M. Scaurus temporario
euripo ostendit; c'est peut-être à cette exhibition de crocodiles que se
rapporte Strabon, XVII, 1, 44; toutefois, en 2 avant notre ère, on vit, à
Rome 26 crocodiles qui furent tués au circus Flaminius (74-75); et
L'ÉDITION DES GLADIATEURS ET DES BESTIAIRES 91

Strabon peut évoquer ici leur exhibition préliminaire. Il montra aussi


des ossements fossiles qui passaient pour le squelette du monstre
auquel Andromède fut exposée: Pline, N.H., IX, V, 11; cf. Solin,
XXXIV, 2. Sur ces exhibitions, cf. Ammien Marcellin, XXII, 15, 24, et
Solin, XXXII, 31; sur l'éclat de cette édilité: Cic, Pro Sest, LIV, 116
(et le Schol. Bob. ad hune loc); De off., II, 57; Asc, in Scaur., XVIII; sur
les ludi scaenici, cf. Val.-Max., II, 4, 6; Pline, N.H, XXXIV, 17, 36;
XXXVI, 2; 8, 50; 24, 113 sq.; 64, 189; sur les ludi amletici, Val.-Max., II,
4, 7; cf. en outre 12.
37 - En 57, pendant sa candidature à l'édilité, Vatinius donna une
venatio au cours de laquelle des gladiateurs combattirent contre des
bêtes : cf. 18.
* 38 - La même année l'édile plébéien C. Cosconius donna peut-
être une venatio (cf. p. 271).
39 - Lors de l'édilité curule de P. Clodius, en 56 (cf. Broughton,
II, p. 208), L. Cornélius Piso, proconsul en Macédoine (ibid, p. 210), lui
envoya « un grand nombre » de prisonniers, pour être livrés aux bêtes
au cours des ludi de son édilité; Cic, In Pis., XXXVI, 89 : populari illi
sacerdoti sescentos ad bestias socios stipendiariosque misisti. Il ne
semble pas que cette venatio ait eu lieu au cours des ludi Mégalésiens
d'avril: Cicéron, qui les évoque longuement dans le De Harus. resp.,
XI-XIII, 22-27, à propos de la conduite sacrilège de leur éditeur, ne
fait allusion qu'à des ludi scenici; ce qui situerait la venatio lors des
ludi Romani de septembre.
40 - En 55, Pompée lors de la dédicace de son théâtre, donna
deux venationes par jour pendant cinq jours (sur l'emploi de ce
pluriel, cf. 33); Cic, Ad fam., VII, 1, 3 : Reliquae sunt venationes binae per
dies quinque, magnificae, nemo negat . . . Extremus elephantorum dies
fuit; cf. Dion Cassius, XXXIX, 38, 2; sur les lions, Pline, N.H., VIII, 16,
53 : Pompeius Magnus in circo DC, in Us jubatorum CCCXV; sur les
éléphants, id, ibid., VIII, 7, 19; Pline, VIII, 7, 20-21, conte des épisodes
curieux de ce combat et signale un accident : les éléphants rompirent
les grilles de fer qu'on avait disposées autour de la piste (universi
eruptionem temptavere, non sine vexatione populi, circumdatis claustris
ferreis); accident sans gravité, puisque la narration malveillante de
Cicéron, qui fut témoin oculaire, n'en fait pas état; ce dernier dit que
ce dies elephantorum provoqua dans la foule plus d'étonnement que
de plaisir: simple mauvaise humeur, sans doute; mais on le croira
davantage, quand il ajoute que la mort de ces animaux suscita
quelque pitié : quin etiam misericordia quaedam consecutast atque opinio
eius modi, esse quandam UH beluae cum genere humano societatem. La
92 LES MUNÉRAIRES

légende amplifia vite cette misericordia et Pline, N.H., VIII, 7, 21, écrit :
sed Pompeiani (les éléphants), amissa fugae spe, misericordiam vulgi
inenarrabili habitu quaerentes supplicavere, quadam sese lamentatione
complorantes, tanto populi dolore, ut oblitus imperatoris ac munificen-
tiae honori suo exquisitae flens universus consurgeret dirasque Pompeio,
quas ille mox luit, imprecaretur; Dion Cassius, XXXIX, 38, 2-5, plus
réservé sur la misericordia du public décrit la mort pathétique des
bêtes blessées et rapporte la légende d'un serment qu'on aurait fait
aux éléphants, avant qu'ils montent sur les vaisseaux, qu'on ne leur
ferait aucun mal. Dans les quatre premières journées, il y eut aussi
d'autres animaux : on égorgea 410 panthères (Pline, N.H., VIII, 17, 64);
on présenta un chaus, appelé rufius par les Gaulois, notre loup-cer-
vier, qu'on vit pour la première fois, Pline, VIII, 19, 70 et 22, 84; des
singes d'Ethiopie (??p??), animal qui ne parut plus à Rome par la
suite (ibid.), un rhinocéros (VIII, 20, 71).

41-43 - En 51, Curion songeait à poser sa candidature à l'édilité


pour l'année suivante et il se vit offrir, ou acheta, des Africanae ferae
dans cette perspective; puis il se tourna vers le tribunat de la plèbe et
fit cadeau de ces bêtes à M. Caelius Rufus, dès que celui-ci eut été
désigné pour l'édilité curule de l'année 50 (lettres de Caelius à Cicéron,
Ad fam., VIII, 9, 3; 8, 10; Broughton, II, p. 248.
Quant à M. Caelius, avant même l'élection, il écrit à Cicéron de lui
envoyer des panthères de Cilicie lorsqu'il saura s'il est élu (Ad fam.,
VIII, 2, 2; juin 51); il réitère sa demande dès que l'élection est acquise
(VIII, 4, 5; 1er juillet 51), puis encore le 2 septembre (ibid, VIII, 9, 3),
en octobre (VIII, 8, 10) et à la fin du mois de février 50 (VIII, 6, 5);
Cicéron répond avant la fin de février 50 (Ad Att, VI, 1, 21) qu'il refuse
de lui procurer des bêtes en réquisitionnant des provinciaux pour
leur capture; mais, le 4 avril 50 (II, 11, 2; cf. Plutarque, Cic, XXXVI, 5),
il lui annonce qu'il s'occupe de ses bêtes et qu'il s'est adressé à des
chasseurs professionnels; malgré ces contretemps, il est probable que
Caelius put donner sa venatio pour les ludi d'automne. Le collègue de
M. Caelius était M. Octavius (cf. Broughton, II, p. 249); au début, celui-
ci ne paraît pas disposé à participer à la venatio de son collègue, qui
écrit à Cicéron (Ad fam. VIII, 9, 3; 2 septembre 51) : Hoc vehementius
laboro nunc, quod seorsus a collega puto mihi omnia paranda (envisage-
t-il de donner sa venatio séparément ou de ne pas donner de venatio
du tout? On ne peut le dire; cf. p. 95). Mais, au début de l'année 50, il
se préoccupe aussi de donner une venatio et il écrit à Atticus pour
qu'il s'entremette auprès de Cicéron, afin que celui-ci lui envoie
également des panthères de Cilicie (Ad Att, V, 21, 5; 13 février 50; ibid., VI,
L'ÉDITION DES GLADIATEURS ET DES BESTIAIRES 93

1, 21; 20-21 février 50); on ne sait s'il put finalemente donner sa


venatio.
44 - En 48, C. Cassius possédait des lions à Mégare, qui étaient
destinés, nous dit Plutarque, Brut, VIII, 3-4, aux ludi d'une prochaine
édilité; César se les appropria, lorsque Calenus, après Pharsale (cf.
REPW, s.v. Fufius, 10), reçut pour lui la soumission de la ville. Cassius
avait été tribun de la plèbe en 49 (cf. Broughton, II, p. 259) ; il pouvait
être édile au plus tôt en 47.

45 - En 46, les spectacles donnés à l'occasion des quatre


triomphes de César (23) comprirent aussi des venationes; Suétone, Caes.,
XXXIX, 4 : Venationes editae per dies quinque; Dion Cassius, XLIII, 22,
3 : ?a? ?????? sfa???. César avait commencé à réunir des bêtes à
l'avance et quelques-unes lui furent tuées avant Pharsale par L. Caesar
le jeune; Suétone, Caes., LXXV, 6: bestias quoque ad munus populi
comparatas contrucidaverat; sur l'emploi impropre de munus (cf. p. 98-
99), sur le grand nombre de bêtes indiqué par Dion et l'insertion
fautive des venationes dans le munus, cf. 23; d'après Pline (N.H., VII, 16,
53), 400 lions furent présentés; pour la première fois, des taureaux
furent combattus à cheval (Pline, VIII, 45, 182); pour la première fois
aussi on vit une girafe : Pline, VIII, 18, 69 : camelopardalis Caesaris
circensibus ludis primum visa Romae; cf. Dion Cassius, XLIII, 23, 1-3. Les
venationes se terminèrent par un grand combat gregatim dont
Suétone, loc. cit., nous donne la description : ac novissime pugna divisa in
duas actes, quingenis peditibus, elephantis vicenis, tricenis equitibus
hinc et inde commissis; Pline, VIII, 7, 22, reproduit une version tout à
fait différente de cette dernière journée : pugnavere (sujet : des
éléphants) et Caesari dictatori tertio consulatu ejus viginti contra pedites D,
iterumque totidem turriti cum sexagenis propugnatoribus, eodem quo
priore numero peditum et pari equitum ex adverso dimicante; il y aurait
donc eu : 1) une venatio proprement dite, au cours de laquelle 500
hommes à pied combattirent 20 éléphants; 2) un combat au cours
duquel 20 éléphants, montés chacun par trois hommes, furent
opposés à 500 fantassins et 500 cavaliers; la version de Dion Cassius, XLIII,
23, 3, est proche de celle de Suétone, sauf qu'il distingue les combats
de fantassins ou de cavaliers de l'éléphantomachie proprement dite.
Velleius Paterculus, II, 56 : simul elephantorum certaminis spectaculis,
et Appien, B.C., II, 102 : e?ef??t?? te µ???? e???s? p??? e???s?, ne font
allusion qu'à l'éléphantomachie; on peut penser que Dion représente
une même tradition que Suétone, avec une variante qui résulte d'une
adaptation fautive, par lui ou sa source, du renseignement juste; ceci
admis, je ne vois pas comment concilier cette tradition avec celle de
94 LES MUNÉRAIRES

Pline; à la rigueur on pourrait imaginer que, dans la description de


Pline, le premier acte n'est qu'une contamination avec
l'éléphantomachie de Pompée (cf. 40), encore qu'une confusion de fiches chez Pline
soit peu vraisemblable, si l'on considère qu'il parle des éléphants de
César immédiatement après avoir parlé de ceux de Pompée; dès lors,
pour choisir entre Suétone et Pline, je ne vois en faveur du premier
que sa très grande sûreté à propos des spectacles; mais ce n'est
qu'une présomption. L'éléphantomachie eut lieu au cirque (Dion
Cassius : ?? t? ?pp?d??µ?), qui fut aménagé pour la circonstance :
Suétone, Caes., XXXIX, 4: circensibus, spatio circi ab utraque parte pro-
ducto et in gyrum euripo addito . . . Nam, quo laxius dimicaretur, subla-
tae metae inque earum locum bina castra exadversum constituta erant;
Suétone ne met en rapport, avec l'éléphantomachie, que l'enlèvement
des metae et l'établissement à leur place des deux castra; mais il est
clair que l'allongement aux deux bouts et surtout le creusement de
l'euripe avaient été nécessités par elle ; Pline, VIII, 7, 20, le dit
explicitement pour l'euripe et ajoute que César avait tiré la leçon des
accidents qui s'étaient produits lors de l'éléphantomachie de Pompée (cf.
p. 91) : Caesar dictator postea simile spectaculum (i.e. l'éléphantomachie
de Pompée) editurus euripis harenam circumdedit; quant aux
venationes des quatre premiers jours, elles eurent lieu dans le cirque; c'est là
que Suétone les localise implicitement (cf. aussi, Pline, VIII, 18, 69,
circensibus ludis); à propos du «théâtre cynégétique» de Dion, sans
rapport avec la venatio, cf. p. 380, n. 76. On ne peut manquer d'être frappé
par les ressemblances entre la venatio de 55 offerte par Pompée et
celle de César : quatre jours de chasses que clôtura, le cinquième, une
éléphanto machie; il serait surprenant que cela n'ait pas été voulu; or
il ne paraît pas que les quatre premiers jours de César aient été plus
brillants que ceux de Pompée; ce dernier montra même plus
d'animaux nouveaux et fit tuer plus de lions que le second; César se
rattrapa le cinquième jour : il présenta deux ou trois fois plus
d'éléphants, dans un cadre mieux aménagé, et surtout cette exhibition ne
fut pas seulement, comme l'éléphantomachie de Pompée, un
pitoyable massacre.

B) Le lien avec les «ludi».

Mises à part les venationes exceptionnelles données par Pompée


(40) pour l'inauguration de son théâtre, par Aquillius (27) pour son
ovatio et par César (45) pour ses triomphes, par César encore lors de
son consulat (35), et la venatio anticipée de Vatinius (37), on peut voir
L'ÉDITION DES GLADIATEURS ET DES BESTIAIRES 95

que les éditeurs sont toujours édiles32 curules ou préteurs urbains; le


lien avec la preture urbaine, qui n'est connu que pour L. Sulla, n'est
pas fortuit, car, dans la période qui suit, nous le voyons encore attesté
en 44, peut-être en 40 et certainement en 25 (cf. 63, 64, 66); les éditeurs
de venationes sont donc des magistrats auxquels incombe l'édition
ordinaire de ludi (Megalenses et Romani pour les édiles curules,
Apollinares pour le préteur urbain)33.
Dans les ludi du préteur urbain, cette editto n'est pas obligatoire :
parmi les allusions nombreuses que Cicéron a faites aux spectacles de
la preture urbaine de L. Murèna, on ne voit pas trace de venatio34.
Il en va de même pour les ludi d'édilité; on sait qu'ils
comportaient une partie obligatoire, subventionnée par Yaerarium, mais que
les édiles avaient toujours le droit de faire mieux; c'est à ce
programme facultatif qu'appartient la venatio : ainsi, en octobre 51, un
édile curule désigné, M. Caelius, écrit à Cicéron (Ad fam., VIII, 8, 10)
qu'il aurait pu s'abstenir d'organiser une venatio (potuit supersederi;
42), mais qu'il s'estime moralement lié par le cadeau de Curion (qui
vient de céder à Caelius les Africanae qu'on lui avait adressées quand
il envisageait de se présenter à l'édilité; cf. p. 68).
Pour l'organisation et le financement d'une venatio, comme pour
tous les ludi de programme obligé, il y a quatre possibilités : 1) les
deux édiles s'entendent et donnent une venatio commune; 2) ils ne
s'entendent pas et chacun procède à une editio séparée; 3) à cause, le
plus souvent, de l'inégalité de leurs ressources, ils ne font en commun
qu'une partie de Yeditio, et l'un des édiles prend à son compte et offre
en son nom seul le reste de la venatio ; 4) seul un des édiles donne une
venatio.
En 79 (31), les frères Luculli adoptèrent la première solution : nos
textes les citent toujours ensemble et on sait que l'aîné avait attendu,
pour poser sa candidature à l'édilité, que son cadet soit en âge de se
présenter avec lui.
Les édiles de 50 paraissent avoir suivi la solution opposée : dans
sa lettre d'octobre (cf. supra), M. Caelius confie à Cicéron : laboro . . .

32 Ce lien avec l'édilité est encore attesté, un peu après la fin de la période, par
Varron, De re rust., III, 13, 3. Voir page 123, n. 42.
33 Ajoutons à ceci qu'en 95 Sulla, selon ses dires, fut battu à la preture (29) parce
que la foule voulait le contraindre à revêtir auparavant l'édilité, pour qu'il donne une
venatio.
34 Ce silence est normal à propos des circenses, que Murena a obligatoirement
organisés et qui font partie de la routine, si l'on peut dire, des ludi Apollinares; il ne le
serait pas pour une venatio.
96 LES MUNÉRAIRES

quod seorsus a collega (il s'agit de M. Octavius) puto mihi omnia


paranda; si Caelius ne se trompe pas sur les intentions de son collègue
et si ce dernier n'a pas changé d'idée quand, trois mois plus tard, il
fait demander par Atticus des panthères à Cicéron (Ad Att, V, 21, 5; VI,
1, 21), on peut penser que les édiles, s'ils purent finalement avoir leurs
bêtes, donnèrent cette année-là deux venationes séparées.
En 65, César et Bibulus (32), comme rapporte Suétone (Caes., X,
2 : venationes autem ludosque et cum collega et separatim edidit),
adoptent la troisième formule; partage inégal qui condamnait le plus
pauvre - ou celui qui voulait dépenser moins - à ne retirer aucun
bénéfice de sa mise : ce qui arriva à Bibulus, comme on a vu.
Aussi peut-on penser que, lorsqu'un des édiles organisait une
venatio avec de trop gros moyens, un collègue qui ne pouvait le suivre
avait intérêt à se retirer du jeu et à laisser à l'autre tout l'honneur et
toute la charge, sans participer à Yeditio ni donner séparément de
venatio plus modeste; telle fut sans doute l'attitude de l'édile Plautius
Hypsaeus (cf. Broughton, II, p. 195), lors de la venatio grandiose de
son collègue Scaurus. Mais l'abstention d'un édile peut avoir une
raison différente : deux collègues peuvent se partager le programme
facultatif; c'est ce qui se passa peut-être en 100 (26) : Muçius Scaevola
offrit une venatio brillante, tandis que son collègue Crassus s'attachait
à donner de grands ludi scaenici. Il est possible que C. Claudius (28)
ait monopolisé comme Scaurus tout le programme facultatif : on sait
qu'avec sa venatio il offrit aussi de brillants ludi scaenici. Quant à
Domitius Ahenobarbus, je ne saurais dire dans quelles conditions il
donna seul sa venatio (34) en 61.
Il est difficile d'apprécier la proportion d'édiles curules et de
préteurs urbains qui offraient une venatio; il semble qu'elle était forte
dans les dernières années de la République. Nous n'avons qu'un seul
édile plébéien parmi les éditeurs (cf. 38); Cicéron, qui occupa cette
charge en 69, ne paraît pas avoir donné de venatio31; moins brillante
que l'édilité curule, l'édilité plébéienne devait, dans ses ludi, faire une

35 L. R. Taylor, A. J. Ph., 1939, p. 194-202, a établi que Cicéron avait été édile
plébéien et non édile curule (cf. Broughton, II, p. 132; p. 136, n. 5; H. Le Bonniec, Le
culte de Cérès à Rome, Paris, 1958, p. 350-352); dans le Pro Murena, XIX, 40, évoquant
les trini ludi qu'il organisa durant sa charge, il ne souffle mot de venatio; or le fil de
son raisonnement est le suivant : bien que j'aie donné trois fois des jeux au cours de
mon édilité, j'ai éprouvé quelque inquiétude, lorsque je fus candidat au consulat, en
pensant à l'éclat des scaenici de mon compétiteur Antoine; il est clair que, s'il avait
donné une venatio, il la mentionnerait; au reste, dans le De off., II, 17, 59, il tire vanité
de ce que son édilité lui coûta peu : sane exiguus sumptus aedilitatis.
L'ÉDITION DES GLADIATEURS ET DES BESTIAIRES 97

moindre part au programme facultatif; mais rien n'empêchait, sem-


ble-t-il, un édile de la plèbe d'offrir une venatio, et le manque
d'information à ce propos n'est dû qu'à la précarité de nos sources; du reste,
Asconius rapporte qu'en 67, alors qu'il était édile plébéien, Q. Gallius
ne donna pas de bêtes (cf. 5) : c'est donc, apparemment, qu'il aurait
été normal qu'il en donnât et que le public attendait cela de lui.
A côté de cette venatio, quasi régulière pourrait-on dire, il existe
une venatio exceptionnelle; nous en avons énuméré les circonstances
supra : spectacles donnés à l'occasion d'une ovatio ou d'un triomphe
(qui en fournissent les acteurs), de l'inauguration d'un monument et
parfois de l'exercice d'un consulat36; cette liste n'est probablement
pas limitative : un homme politique pouvait, pour une occasion
importante, offrir une venatio, accompagnée ou non d'un autre
spectacle, et, à la limite, il pouvait se passer de raison; l'exemple de Vatinius
en 57 le montre (18, 37), et la nécessité, où se trouve Cicéron,
d'interpréter la lex Tullia de ambitu pour l'accabler prouve que n'importe qui
pouvait le faire n'importe quand.
Quelle était la fréquence de ces venationes exceptionnelles? Elle
paraît avoir été faible : Aquillius, en 99, devait songer surtout à la
liquidation des esclaves rebelles prisonniers; les venationes de 55 et
de 46 s'insérèrent dans des editiones au programme tout à fait
extraordinaire; la venatio offerte par César en 59, pendant son consulat,
s'explique aussi par une munificence intéressée qui était absolument
hors du commun; et Vatinius, en 57, voulait tourner la lex de ambitu,
d'une façon, il est vrai, un peu grosse. On peut penser qu'un homme
politique, lorsqu'il pouvait offrir un munus gladiatorien, devait
préférer souvent ces combats plus prestigieux.
Jusqu'ici, j'ai implicitement admis que les venationes quasi
régulières n'étaient qu'une partie des spectacles que le préteur urbain ou
les édiles organisaient au moment des grands ludi traditionnels; le
quasi-monopole de ces magistrats sur Yeditio de ceux-ci le suggère
immédiatement; jamais nos sources ne font de différences entre le
statut des venationes et celui des scaenici, par exemple, que nous
savons être, avec les circenses, l'essentiel de ces ludi : en 50, quand
Cicéron répond à Caelius à propos de ses panthères, il remarque
qu'on est le 4 avril, jour des Megalensia (Ad fam., II, 11, 2), ce qui lui
fait dire : ipsa dies me admonebat; et Caelius, dans une lettre à Cicéron

36 De ce que César en 59 et 46 et Pompée en 55 étaient consuls, on ne conclura pas


à un lien de la venatio avec le consulat, car seul l'exemple de César en 59 pourrait
entrer en ligne de compte.
98 LES MUNÊRAIRES

(Ad fam., VIII, 8, 10), fait explicitement, de la venatio, une partie des
ludi ; quae ad ludos ei advectae erant Africanae. Mais ce rapport entre
ludi et venationes quasi régulières doit être précisé.
Nous connaissons le jour où furent données deux venationes : le
23 septembre 61, par l'édile curule Domitius Ahenobarbus (34), et, au
début de la période précédente, le 14 juillet 44, par le préteur urbain
Brutus (63); il est clair que, dans le premier cas, nous sommes au
moment des Ludi Romani et, dans le second cas, des Ludi Apollinares;
précisons : la venatio de Brutus doit avoir lieu postridie ludos
Apollinares, «le lendemain des Jeux Apollinaires»; ces ludi durent sept jours,
du 7 au 13 juillet, et la venatio est offerte le 14; les Ludi Romani se
déroulent du 4 au 19 septembre : la venatio de Domitius, donnée le 23,
a donc lieu quatre jours après leur achèvement; sans doute faut-il
expliquer par Yinstauratio de plusieurs journées qu'elle n'ait pas eu
lieu tout de suite après.
Ceci éclaire parfaitement la place de la venatio dans les ludi : ils
comportent un programme fixe de scaenici (au début) et de circenses
(à la fin); par exemple, les seize journées des Ludi Romani se
décomposent ainsi : 4-12 septembre, scaenici; 13 septembre, epulum; 14
septembre, probatio equorum; 15-19 septembre, circenses (Habel, REPW,
loc. cit.); sous peine de sacrilège, les édiles ne peuvent pas modifier
cette disposition ni, par conséquent, offrir de venatio avant la fin des
ludi37; s'il est possible d'extrapoler la distinction que fait le
commentaire des Ludi Saeculares entre ludi sollemnes et ludi honorant, on
peut dire que la venatio appartient toujours au programme des ludi
honorant; cf. 70, et p. 12338.
Appendice facultatif et récent, il ne semble pas qu'elle participe à
leur sacralité; une évolution est en cours, dont le terme évident ne
peut être, à plus ou moins long terme, que l'insertion de la venatio
dans le programme officiel de ces ludi, comme cela s'était passé pour
le théâtre, avec une ou plusieurs journées obligatoirement réservées à
son édition; mais cette évolution n'aboutira pas : la venatio était
destinée à rester le spectacle le plus purement profane du monde romain;
au moment où les ludi allaient la sacraliser en l'annexant totalement à

37 En 42, lors des ludi Ceriales, les édiles plébéiens offrirent un munus à la place
des circenses, conduite qui semble avoir été considérée par les contemporains comme
sacrilège; cf. 46.
38 Un texte de Superaequum (CIL, XI, 3314), très tardif (année 271), nous montre
une innovation locale qui est en fait une curieuse survivance de cette formule : . . . hic
ob honorem aedilitatis L. Vibi Ru[ti]li, fili sui, eq. R., at Deam Pelinam primus huic loco
venationem edidit, deinceps ludos sol[l] emnes.
L'ÉDITION DES GLADIATEURS ET DES BESTIAIRES 99

leur programme, elle sera captée par un munus gladiatorien en pleine


désacralisation.
Elle ne sort qu'exceptionnellement du cadre des ludi et de leur
editio officielle; facultative en droit, elle est devenue nécessaire à une
édilité curule et à une preture urbaine de qualité; son omission peut
faire tort à une carrière (29); elle est une partie des munera, au sens
de « spectacles en général » c'est-à-dire des cadeaux intéressés faits au
peuple; elle est aussi, à ce titre, contaminée par Yambitus (cf. 35), mais
reste en dehors de la législation qui le combat, car elle n'exerce pas
sur le public la fascination du munus gladiatorien; sur un point,
pourtant, elle commence à se rapprocher de lui : il arrive qu'elle lui
emprunte des combattants (18).

III - L' EDITIO DES COMBATS DE GLADIATEURS ET DES VENATIONES


À Rome jusqu'à la mort d'Auguste :
NAISSANCE D'UN NOUVEAU MUNUS

A) Les «munera» connus.

46 - En 42, les édiles plébéiens, nous dit Dion Cassius, XLVII, 40,
6, offrent à Cérès, au lieu de courses de chars, des combats de
gladiateurs. Cette substitution eut lieu lors des ludi Ceriales d'avril, qui ne
comportaient qu'une seule journée de circenses, le 19 avril (cf. H. Le
Bonniec, op. cit., p. 315-319); ce qui donne la date de ce munus dont
on peut penser qu'il ne dura qu'un seul jour; Dion Cassius, LXVII, 40,
1, signale, que cette innovation passa rétrospectivement pour un
prodige annonciateur de la bataille de Philippes; il ne voit dans ce fait
qu'un s?µe??? produit par une action humaine fortuite, mais il est
probable qu'on y vit aussi une « faute religieuse » (Le Bonniec, op. cit.,
p. 329).
47 - Avant Actium, Marc-Antoine entretenait à Cyzique des
gladiateurs pour un munus qu'il voulait donner à l'occasion du triomphe
qui suivrait sa victoire sur Octavien; Dion Cassius, LI, 7, 2. Ces
gladiateurs restèrent jusqu'au bout fidèles à Antoine.
48 - Par Dion Cassius, LI, 22, 4-9, nous connaissons les spectacles
qu'Octavien donna en août 29 pour l'inauguration de Yaedes lulii : une
Troja, des circenses, une venatio (cf. 65) et un spectacle gladiatorien,
qui comporta deux parties : 1) des monomachies, où combattit entre
autres un sénateur nommé Q. Vitellius; 2) un combat gregatim, au
cours duquel des prisonniers daces et suèves furent mis aux prises et
100 LES MUNÉRAIRES

qu'il faut sans doute considérer, malgré l'apparence, comme un


appendice de la venatio (65); Dion Cassius ne dit pas que ces
spectacles furent donnés par Octavien, mais cela ne fait aucun doute,
compte tenu de la circonstance (Yaedes Julii fut construite à ses frais :
Res Gestae, XIX, 1) et du fait qu'il en assura la présidence, sauf les
jours où il fut malade; le munus fut le premier qu'il offrit en son nom
propre (Res Gestae, XXII, 1).
49 - La même année, Statilius Taurus donna un munus pour
l'inauguration de son amphithéâtre; Dion Cassius, LI, 23, 1 : ?a? d?a
t??t? st?at???? e?a pa?? t?? d?µ?? ?at ?t?? a??e?s?a?. e??µßa?e. On
voit la faveur extraordinaire que lui valut la construction de ce «
théâtre cynégétique»; le munus eut lieu au début ou à la fin de l'année,
car, durant la plus grande partie de 29, Taurus participa à la guerre
cantabrique (Dion Cassius, LI, 20, 5).
50 - En 28, nous dit Dion Cassius, LUI, 1, 4-6, Octavien et Agrippa
(cf. toutefois infra) donnèrent une panégyrie qui avait été décrétée à
l'occasion de la victoire d'Actium. Elle comporta des courses de
chevaux, auxquelles participèrent des hommes et des enfants de la
noblesse, un agôn gymnique et un munus où combattirent des
prisonniers de guerre.
Ces spectacles durèrent plusieurs jours et ne furent pas
interrompus par la maladie du prince, car Agrippa tenait alors la place de
celui-ci. Tous ces spectacles furent financés par l'empereur (Dion
Cassius : LUI, 2, 1 : ?? t?? ?d???); ce fut le second munus qu'Auguste
compta dans ses Res gestae (XXII, 1) au nombre de ceux qu'il offrit en
son nom propre; on peut donc penser que Dion se trompe en faisant
d' Agrippa le coéditeur; l'erreur vient sans doute de ce qu'Agrippa
assuma la présidence des jeux pendant la maladie «d'Auguste; Dion
Cassius ajoute que cette panégyrie était célébrée tous les cinq ans,
alternativement, par l'un des quatre grands collèges sacerdotaux;
mais on ne saurait dire si c'était avec le programme inaugural.
51 - 52 - Tibère donna, à deux dates différentes, un munus en
l'honneur de son père (mort entre 34 et 32) et un autre pour son
grand-père (maternel) Drusus (mort en 42); le premier eut lieu sur le
forum, le second dans l'amphithéâtre (de Taurus); et, pour l'une de
ces occasions (ou les deux), Tibère engagea des rudiarii, auxquels il
donna jusqu'à 100.000 HS; Suétone, Tib., VII, 2 : Munus gladiatorium in
memoriam patris et alterum in avi Drusi dédit, diversis temporibus ac
locis, primum in foro, secundum in amphitheatro, rudiaris quoque qui-
busdam revocatis auctoramento centenum milium; Suétone ne précise
pas la date, mais le fait est rapporté entre la prise de la toge virile, le
L'ÉDITION DES GLADIATEURS ET DES BESTIAIRES 101

23 avril 27 (cf. REPW, s.v. Ti. Julius Caesar, n° 154) et son premier
mariage (à une date inconnue, mais tôt sans doute, car il avait été
fiancé étant encore enfant : ibid.); Suétone ajoute que Tibère donna
aussi des jeux (dédit et ludos, sed absens); rien ne prouve qu'il s'agisse
de ludi funèbres et la précision sed absens suggère qu'il n'en donna
qu'une fois - sans doute dans une circonstance qui nous échappe;
munera et ludi furent magnifiques; Livie et Auguste les financèrent
(Suétone, ibid. : cuncta magnifice, impensa matris et vitrici); malgré
cette contribution d'Auguste, je ne pense pas qu'il faille compter ces
deux munera parmi les sept dont Auguste dit, dans les Res gestae,
XXII, 1, qu'il les donna au nom de ses fils et de ses nepotes.
* 53 - En 23, Marcellus donna, selon Velleius Paterculus, II, 93, 1,
un très magnifique munus d'édilité (magnificentissimo munere
aedilitatis) ; mais j'ai montré qu'ici aussi il fallait très probablement entendre
munus dans le sens général de spectacles, et les sources qui nous font
connaître ceux-ci n'évoquent que des scaenici (Properce, III, 18, 11-20;
Dion Cassius, LUI, 31, 2-3); la mention d'un vélum qui fut suspendu
durant tout l'été au-dessus du forum pourrait faire penser à un grand
munus (Dion, loc. cit.), si Pline, N.H., XIX, 6, 24, ne nous disait que ce
fut sine ludis, et seulement ut salubrius litigantes consistèrent.

54 - Évoquant les ancêtres de Néron, Suétone, Nero, IV, 3, dit de


son grand-père, L. Domitius Ahenobarbus : praeturae consulatusque
honore équités R matronasque ad agendum mimum produxit in scae-
nam. Venationes et in circo et in omnibus urbis regionibus dédit, munus
etiam gladiatorium, sed tanta saevitia, ut necesse fuerit Augusto, clam
frusta monitum, edicto coercere. Domitius fut sûrement préteur en 19
et consul en 16 (REPW, s.v., n° 28); le texte de Suétone est ambigu :
parmi les spectacles énumérés, les scaenici se rapportent
nécessairement aux magistratures; mais il n'est pas sûr qu'il en soit de même
pour les venationes et le munus; en outre, nous ne saurions pas, dans
cette hypothèse, ceux qui furent donnés lors de la preture et ceux qui
le furent lors du consulat; nous n'avons aucune raison de penser que
le classement de Suétone (théâtre, venationes, munus) soit
chronologique et non pas simplement logique; il me paraît probable que les
scaenici appartiennent à la preture de 19, au cours de laquelle
Domitius participa à la cura ludorum prévue par la réglementation de 22;
ce qui exclut, par ce fait même, que Domitius ait eu cette année-là la
charge du munus, car il n'est pas vraisemblable qu'un même préteur
participe à la fois à l'organisation des ludi et du munus prétoriens; dès
lors, le munus fut donné dans une circonstance (funéraire ou non) et à
un moment qui nous échappent.
102 LES MUNÉRAIRES

55 - En 16, pour la dédicace du temple de Quirinus qui eut lieu


le 29 juin (J. Gagé, éd. Res gestae Divi Aug., Paris, 1950, p. 173-174),
Auguste offrit un munus par l'entremise de Tibère et de Drusus, qui
reçurent pour cela une autorisation du Sénat; Dion Cassius, LIV, 19, 5.
Tibère était préteur cette année-là (mais son frère Drusus ne reçut la
preture qu'en 11 (REPW, s.v., n° 139); le temple de Quirinus avait été
financé par Auguste (Res gestae, XIX, 2); ce fut le premier munus
qu'Auguste ne donna pas en son nom propre (ibid., XXII, 1; cf. aussi
61, pour concilier avec ce texte la présence de Drusus aux côtés de
son frère).
56 - En mars 12, du 20 au 23, Auguste donna lors des Quinqua-
tries un munus au nom de ses fils adoptifs C. et L. César : Dion
Cassius, LIV, 28, 3; ce fut le second munus qu'Auguste ne donna pas en
son nom propre (Res Gestae, XXII, 1); comme ce munus était organisé
tous les ans par deux préteurs, l'Empereur dut cette année-là se
substituer à eux; une anecdote contée par Suétone, Aug., XLIII, 13 à
propos d'Auguste, et qui se place munere . . . suorum nepotum, peut aussi
bien se rapporter à ce munus qu'aux n° 59 et 60. Voir page 119.

57 - Le munus précédent eut lieu alors qu'Auguste venait


d'apprendre la maladie d'Agrippa; après la mort de ce dernier, bien
que les premiers citoyens ne voulussent pas assister aux cérémonies
(funèbres), Auguste ne permit pas aux autres de négliger les coutumes
ancestrales et il organisa lui-même les combats de gladiateurs, qui se
déroulèrent souvent en son absence; Dion Cassius, LIV, 29, 6 : ??
µ??t?? ??te t??? ?????? ????pe?? t? t?? pat????, ?a?pe? µ?de??? t??
p??t?? ?? t?? pa?????e?? ?pa?t?sa? ??????t??, ep?t?e?e ?a? a?t??
ta? µ???µa??a? d?et??ese, p??????? te ?a? ap??t?? a?t?? ?p?????t?.
Cette mauvaise volonté des p??t?? paraît surprenante et inexplicable,
et je me demande s'il ne faut pas supposer, comme faisant déjà
l'éditeur et traducteur E. Gros (1865) que «peut-être aussi y a-t-il ici
transposition ou lacune»; en tout cas ce fut le troisième et dernier munus
qu'Auguste donna en son nom propre.
58 - Au début de l'année 8, Auguste rentre à Rome et porte son
laurier triomphal au temple de Jupiter Férétrien (au lieu que ce soit
au temple de Jupiter Capitolin) ; mais, accablé par la perte de Drusus,
mort le 14 septembre de l'année précédente, il refuse d'organiser la
moindre fête; ce furent les consuls qui s'acquittèrent de tout ce qui
était accoutumé en ces circonstances, dont un munus où ils firent
combattre des prisonniers (Dion Cassius, LV, 5, 2).
Si l'on prend cela à la lettre, on doit penser que les consuls firent
tout ce qu'Auguste aurait fait sans la mort de Drusus et qu'il fit dans
L'ÉDITION DES GLADIATEURS ET DES BESTIAIRES 103

des circonstances analogues; on songe naturellement au munus - où


parurent aussi des prisonniers de guerre - qu'Octavien donna avec
Agrippa en 28 (50) et qui fit partie de la panégyrie décrétée pour
célébrer la victoire d'Actium, et plus tard, en 47, au munus donné lors de
Y ovatio de Plautius (? cf. 98). Mais la panégyrie de 28 ne fut pas une
panégyrie triomphale - les trois triomphes avaient été célébrés par
Auguste l'année précédente, les 13, 14 et 15 août; et nous ne
connaissons de lui aucun munus triomphal ou célébré dans des circonstances
semblables à celles de 8; nous savons du reste, par la liste des Res
gestae (XXII, 1), qu'il n'en donna jamais : nous connaissons tous les
munera correspondant au nombre de cette liste; aussi je me demande
si ce munus ne fut pas un munus funèbre, car il se place à la suite des
autres honneurs funèbres (Dion Cassius, LV, 2; cf. REPW, s.v., n° 139)
qui furent rendus à Drusus (les funérailles eurent lieu à la fin de 9 et
ce munus se place dans les premiers jours de 8) ; l'erreur de Dion
Cassius s'expliquerait par ce léger décalage chronologique, qui fut cause
que le munus tomba vers le moment des cérémonies triomphales; à
propos des funérailles de Drusus, Tacite, (Ann., III, 5, 2) rappelle qu'on
accumula à cette occasion tous les honneurs connus : cuncta a majori-
bus reperta aut quae posteri invenerint cumulata; il serait surprenant
que ces funérailles, qu'Auguste, de toute évidence, voulut à la fois
traditionnelles et extraordinaires, n'aient pas comporté un munus,
comme ce fut le cas, quatre ans plus tôt, pour celles d' Agrippa; on
peut objecter qu'en 8 le munus fut organisé par les consuls, alors
qu'en 12 il l'avait été par Auguste; mais peut-être cette différence
s'explique-t-elle seulement par la mauvaise volonté (il est vrai
surprenante) que les p??t?? manifestèrent alors et qui aurait contraint
Auguste à prendre les choses en mains; cela, toutefois, n'est qu'une
hypothèse; sur une signification possible de ce munus, cf. p. 117-118,
où l'on verra un argument de plus en faveur de cette supposition.

59 - En 7, fut donné un munus funèbre en l'honneur d'Agrippa


(le second par conséquent, cf. 57); comme la plupart des édifices qui
entouraient le Forum avaient brûlé, le munus fut organisé dans les
Saepta; il comprit des monomachies et des combats gregatim; le
public y parut en vêtements sombres - en signe de deuil -, à
l'exception d'Auguste et de ses fils, C. et L. César; Dion Cassius, LV, 8, 5 : ??
t??? S?pt??? d?? te t?? ?? t?? ????ppa? t?µ?? ?a? d?a t? p???? t??
pe?? t?? ?????? ????d?µ?µ?t?? ?e?a?s?a?, ??????t?. Cette phrase est
équivoque; il faut comprendre que, pour honorer Agrippa, il fallait un
cadre ayant sa noblesse (que n'avait pas l'amphithéâtre de Taurus) et
104 LES MUNÉRAIRES

qu'à défaut du Forum on eut recours aux Saepta; Dion ne dit pas qui
fut l'éditeur; la liste des munera donnés par Auguste en son nom
propre étant close, il ne fait aucun doute que le munus fut offert par lui
au nom de ses fils - le troisième de cette seconde série (Res gestae,
XXII, 1); il y a un lien évident, dont la raison exacte m'échappe, entre
cela et le fait que tous trois ne revêtirent pas la tenue de deuil; cf.
encore 56, à propos d'un rapport possible avec Suétone, Aug., XLIII,
13.

60 - En 2 avant notre ère eut lieu la dédicace du temple de Mars


Ultor, et de grands spectacles furent offerts à cette occasion; des
circenses, une Troia, deux venationes (cf. 74), une naumachie (cf. p. 144),
un munus gladiatorien qui fut donné dans les Saepta : Dion Cassius,
LV, 10, 6-8. Velleius Paterculus, II, 100, 2, signale aussi ce munus : et la
Chronique de Saint Jérôme le rappelle encore pour l'an 2013. A
première vue, on pourrait penser qu'Auguste donna le munus en son
nom : exceptionnellement il assume la dédicace du temple, au lieu de
la laisser à ses fils; mais on peut voir que c'est à eux que fut
officiellement confiée l'organisation des circenses - le seul spectacle pour
lequel Dion précise l'éditeur; on peut donc penser qu'il en fut de
même pour le munus : comme, en principe, il est exclu qu'il l'ait offert
en son nom propre (nous avons épuisé la liste des munera donnés
selon cette formule), il le donna évidemment au nom de ses fils (Res
gestae, XXII, 1); c'est donc le quatrième munus de cette série. On ne
peut opposer à cette théorie le fait que Velleius omet de signaler la
fiction officielle (Augustus . . . repleverat, écrit-il) ; d'autant qu'Auguste
n'adopta pas cette fiction pour les spectacles : ainsi donna-t-il la
naumachie en son propre nom, comme montrent ses Res gestae, XXII; au
contraire, il est probable que les venationes furent aussi
officiellement offertes au nom des fils (75); on peut supposer en effet
qu'Auguste se réserva le plus important - dédicace du temple et editio
de la naumachie - et laissa le reste à C. et L. César. On pourrait
songer à mettre ce partage en rapport avec l'abdication du consulat,
qu'Auguste revêtit cette année-là, apparemment pour l'occasion : elle
intervint au milieu même des fêtes de la dédicace; mais dans
rémunération de Dion, qui paraît correspondre à la chronologie, on voit les
circenses, donnés au nom des fils, précéder la naumachie qu'Auguste
donna en son nom propre. La dédicace eut lieu le 1er août (Dion, LX,
5, 3) et les spectacles durent se dérouler au cours de ce mois-là; des
ludi annuels célébrés le même jour la commémorèrent (Dion,
loc. cit.); ils ne paraissent avoir comporté que des circenses (id.); on
ne doit pas confondre ces ludi, omis par les calendriers, avec d'autres
L'ÉDITION DES GLADIATEURS ET DES BESTIAIRES 105

ludi Martiales plus importants qui y sont mentionnés et qui avaient


lieu le 12 mai; pour ces problèmes, cf. 77; pour un rapport possible
entre ce munus et Suétone, Aug., XLIII, 13, cf. 56.

61 - En 6 de notre ère, Germanicus et Claude offrirent un munus


en l'honneur de leur père Drusus mort depuis 14 ans : Dion Cassius,
LV, 27, 3 ; Suétone, Claud., II, 5 : Ob hanc eandem valetudinem et
gladiatorio munere, quod simul cum fratre memoriae fratris edebat, palliolatus
(il s'agit de Claude) novo more praesedit; à deux reprises Pline, N. H.,
évoque un munus gladiatorien de Germanicus; en II, 25, 96, à propos
d'un météore qui parut en plein midi lors de son editio : qualis,
Germanico Caesare gladiatorum spectaculum edente, praeter ora populi
meridiano transcucurrit; en VIII, 2, 4-5, il décrit des numéros de dressage
qui furent exécutés par des éléphants, Germanici Caesaris munere
gladiatorio; c'est bien au munus de 6, et non point à un second munus
donné par Germanicus en 15 (cf. 79), qu'il faut rapporter ces deux
textes . Il est normal qu'à propos du munus de 6, Pline néglige le coédi-
teur Claude (il n'avait que 16 ans et Germanicus, qui était petit-fils de
l'empereur, devait fatalement l'éclipser); mais il serait peu
vraisemblable qu'il l'omette, s'agissant de Drusus II, qui était lui aussi fils de
l'Empereur et, surtout, qui fut seul à présider effectivement le munus.
A moins de supposer, ce qui est peu probable, que Pline contamine ce
munus avec une venatio donnée à peu de temps de là (comme il fit
pour les spectacles de l'édilité de César : cf. 8 et 32), c'est la première
fois que nous voyons une venatio attestée comme partie intégrante
d'un munus connu. Reste un dernier problème : nos sources ne disent
pas que le munus fut financé par Auguste et donné par lui au nom de
Germanicus et de Claude; que Suétone, habituellement très précis sur
ces questions, fasse de ces derniers les seuls éditeurs ne peut nous
arrêter, car, à propos d'un des trois munera qu'Auguste donna pour L.
et C. César (56, 59, 60), il omet l'éditeur véritable, pour dire (XLIII,
13) : nepotum . . . suorum munere : ce qui était sûrement la
formulation officielle (sauf que Suétone donne, en ce dernier texte, la filiation
naturelle et non point adoptive), à laquelle Pline a aussi recours;
quant à Dion, son texte peu explicite (p??? = « de la part de »), ne
saurait être opposé à cette interprétation. Or, confrontons la phrase des
Res gestae (XXII, 1 : filiorum meorum aut nepotum nomine), avec ce
que nous savons des éditeurs nominaux des quatre premiers munera
qui rentrent dans cette catégorie (Tibère et Drusus : 55; L. César : 56,
59, 60); nous constatons alors ceci : le mot nepotum ne peut concerner
C. et L. César, car, en ce cas, le pluriel filiorum devrait s'appliquer au
seul Tibère ; il ne peut non plus concerner ce dernier, qui est aussi un
106 LES MUNÉRAIRES

filius; reste Drusus, qui n'entre ni dans cette catégorie, ni dans celle
des nepotes. L'omission des mots et pnvigni, qui allège le texte d'un
détail oiseux, ne fait pas de difficulté majeure (de toute manière, le
p??? de Dion Cassius, s'il suggère autre chose que le nomine des Res
gestae, paraît le recouvrir, et nous connaissons par ailleurs les trois
munera qu'Auguste donna en son nom propre). Il nous faut donc
trouver au moins deux noms pour les nepotes; si l'on entend ce dernier
mot dans son sens strict, il ne peut s'agir que de Drusus II et de
Germanicus, tous deux fils - le dernier adoptif- de Tibère; nous
connaissons un munus qu'ils donnèrent de concert, mais ce fut en 15, après la
mort d'Auguste (79); dès lors deux hypothèses sont possibles : 1)
Germanicus et Drusus II ont donné du vivant d'Auguste un munus financé
par lui et nous n'en aurions pas trace dans nos sources; 2) ce munus,
offert par Auguste au nom des nepotes, est celui de Germanicus et de
Claude (qui serait ainsi le dernier dans la série de ceux qu'Auguste ne
donna pas en son propre nom); assurément la désignation de Claude
comme nepos serait surprenante; mais il n'est pas absurde que, dans
une rédaction volontairement rapide, Auguste ait appelé ainsi le nepos
(dans le sens, il est vrai bien rare, de «neveu») de son fils adoptif et
son propre petit-neveu (Claude étant le petit-fils de sa soeur Octavie);
la difficulté n'est guère plus grande que celle à quoi aboutit l'omission
de la parenté de Drusus, et l'éclat que paraît avoir eu ce munus, dont
la venatio fut particulièrement remarquable (cf. 76), s'expliquerait
mieux ainsi. En outre, il serait normal qu'Auguste ait fait pour Drusus
ce qu'il fit pour Agrippa et qu'il ait financé le munus que ses fils
donnèrent en son honneur. Je ne vois pas le moyen de choisir entre ces
deux hypothèses.
62 - A la fin du récit des événements de 11, Dion Cassius
rapporte que les chevaliers romains reçurent le droit de se faire
gladiateurs; les combats où ils furent engagés eurent un succès si grand
qu'Auguste assista au munus, où il parut aux côtés des préteurs qui
l'avaient organisé (il s'agit du munus qui était donné annuellement
par deux préteurs tirés au sort). Le texte de Dion peut s'appliquer à
l'année 11, mais aussi aux années qui suivirent (Dion Cassius, LVI, 25,
7-8). Voir page 119.

B) Les «venationes» connues.

63 - Le 10 juillet 44, Cicéron écrit à Atticus, XVI, 4, 1 : Ibi Brutus;


quam Me doluit de nonis Iuliis! mirifice est conturbatus. Itaque sese
scripturum aiebat ut venationem eam, quae postridie ludos Apollinares
futura est, proscriberent III idus Quintiles; d'où l'on voit que Brutus,
L'ÉDITION DES GLADIATEURS ET DES BESTIAIRES 107

qui était préteur urbain en 44 et qui à ce titre avait la charge des ludi
Apollinares, envisageait de donner une venatio en supplément à ceux-
ci au lendemain de leur célébration (postridie) - donc le 14 juillet;
Brutus, qui avait dû quitter Rome en avril 44 à cause des dangers qu'il
y courait (REPW, s.v., n° 53), avait confié à d'autres l'organisation de
ces ludi (Cic, Ad Att., XV, 12, 1), en particulier à Atticus, qui paraît
avoir joué un rôle important dans leur préparation (Cic, Ad Att, XV,
18, 2; XVI, 5, 1); il chargea son collègue C. Antonius de leur
présidence (Appien, B. C, III, 23 : ?p?? ????t??, et Dion Cassius, XLVII, 20,
2, qui confond toutefois Brutus et Cassius); mais les ludi furent
donnés en son nom : Cic, Ad Att, XV, 11, 2, constituit . . . ut ludi absente se
fièrent suo nomine (pour une procédure semblable, cf. 73). C.
Antonius (ou peut-être ceux qui avaient organisé les jeux), comme il paraît
ressortir des lettres à Atticus, XVI, 4, 1 et XVI, 1,1, avait employé dans
l'annonce de leur ouverture (?), qui était le 7 juillet, l'expression nonis
Juliis (et non point QuintilibusÎ); d'où l'émoi de Brutus (conturbatus)
et sa lettre. Si on lit le texte de Cicéron dans la version des manuscrits
(que je donne), il faut entendre que Brutus allait écrire à Rome pour
que l'annonce de la venatio soit faite le troisième jour avant les ides
de juillet - le 13 juillet -, c'est-à-dire la veille même de la venatio; ce
qui n'a rien d'anormal : nous verrons que, lors des ludi Saeculares de
17 (70), l'annonce de la venatio eut lieu aussi la veille de Yeditio; mais,
si l'on considère le contexte, il est clair que ce n'est pas cela que
voulait dire Brutus : il n'entendait pas seulement faire part à Cicéron
d'une expression dont il userait dans sa lettre - ce qui serait une
réplique anodine à la manuvre de C. Antonius employant Juliis sur
l'affiche des ludi; il lui fait part de la formule dont il demanderait l'emploi
sur l'affiche elle-même qui annoncerait la venatio. Beaucoup
d'éditeurs ont compris ainsi, qui ont corrigé le texte et ajouté in devant 77/
à la suite de Wesenberg (correction toutefois rejetée par Orelli) :
«qu'ils affichent la venatio pour le troisième jour avant les ides de
Quintilis»; mais ont introduit par là une absurdité dans le texte, en
faisant annoncer à Brutus, pour le 13 juillet, une venatio dont il vient
d'être dit qu'elle doit avoir lieu le 14 juillet. En réalité, la lettre de
Cicéron devait porter : «pour la veille des ides de juillet»; mais,
contrairement à l'usage le plus fréquent, le texte devait être, non pas :
in pridie idus Quintiles, mais : in II idus Quintiles; ce qui explique la
confusion, paléographiquement très justifiable, entre IN II et III.
J. Carcopino, Scrit in on. di B. Nogara, Cité du Vatican, 1937, p. 66-68,
a réuni plusieurs exemples où l'emploi de H à la place de pridie a
entraîné une faute que le contexte ou la tradition manuscrite
permettent de rectifier; ainsi, pour un cas proche du nôtre : Ad Att- 1, 16, 13,
108 LES MUNÉRAIRES

où les éditeurs donnent : comitia in ante diem VI Kal. Sext. dilata sunt,
mais où la leçon d'un manuscrit madii Kal. oblige à restituer : in a. d.
II Kal. Sext. Pour cette venatio, Brutus avait acheté de nombreuses
bêtes; il voulut que toutes fussent utilisées, sans en garder ou
revendre aucune (Plutarque, Brut, 2-3). Sur l'éclat que revêtirent ces jeux,
cf. encore Cic, Ad Att., XV, 18, 2 (ludorum sumptuosorum); Phil., X, 3, 7
(ludos prò sua populique Romani dignitate apparatos); Appien, B.C., III,
3, 23, 24 (T?a? . . . p???te?est?ta?) ; leur succès fut grand (Cic, Phil.,
I, 15, 36; II, 13, 31; X, 4, 8), avec toutefois des réserves (Cic, Ad Att.,
XVI, 5, 1; Appien, loc. cit.); sur Yambitus de l'éditeur qui espérait, par
ces ludi, modifier en sa faveur les sentiments de la masse romaine, cf.
Appien, B. C, III, 3, 23 (à ces références qui se limitent à l'essentiel,
on ajoutera, à propos des scaenici, Cic, Ad Att, XVI, 2, 3 et 5, 1).

64 - En 41, lors des jeux Apollinaires, des hommes de rang


équestre combattirent des bêtes dans le cirque; Dion Cassius, XLVIII, 33, 4.
Nous ne savons pas qui fut préteur urbain en 41; si l'on considère la
littéralité du texte de Dion Cassius, il semblerait que la venatio a été
donnée lors des circenses qui appartiennent au programme obligé des
ludi Apollinares et qui ont lieu le dernier jour de ceux-ci, le 13 juillet;
cela contredirait les conclusions présentées p. 98 et 63, ou cela
supposerait qu'une innovation est intervenue depuis; mais il est probable
qu'il n'en est rien et que Dion Cassius a placé la venatio parmi les
circenses parce que sa source la localisait dans le cirque (cf. du reste 45
pour l'équivalence entre in circensibus ludis et in circo). Le texte de
Dion offre un autre sujet d'interrogation : cette venatio des ludi
Apollinares de 41 est mentionnée à la fin des événements de 40, comme un
retour en arrière; je me demande s'il ne faut pas la placer en 40; le
préteur urbain de cette année-là fut Agrippa et nous savons par Dion
Cassius, XLVIII, 20, 2, qu'il célébra de magnifiques Jeux apollinaires;
Dion, à cet entroit, ne parle pas de venatio; mais il est vraisemblable,
sinon certain, qu'Agrippa donna aussi une venatio et que l'éclat de
celle-ci fut à la hauteur des ludi qu'elle accompagna; or, si Dion
Cassius a mentionné la venatio de 41, c'est aussi à cause de son caractère
exceptionnel, que révèle la participation de chevaliers romains; ce qui
conviendrait à la venatio d' Agrippa; ce décalage d'un an reste
hypothétique, mais, en sa faveur, on rapprochera 72, où, chez Dion, on observe
probablement un décalage analogue de deux ans.

65 - Parmi les spectacles offerts par Octavien à l'occasion de la


dédicace de Yaedes Caesaris (48), il y eut une venatio: Dion Cassius, LI,
22, 5. C'est la première des venationes, connues de nous, qui ont été
offertes par Auguste en son nom propre (Res gestae, XXII, 3). Après la
L'ÉDITION DES GLADIATEURS ET DES BESTIAIRES 109

venatio, des Daces combattirent contre des Suèves (Dion Cassius, LI,
22); des Daces seuls il est dit qu'ils avaient été faits prisonniers, mais
il ne fait aucun doute que les Suèves sont aussi des prisonniers de
guerre. A première vue, on pourrait penser qu'il s'agit du second acte
du munus où combattit le sénateur Q. Vitellius (cf. 48); mais, dans
l'énumération de Dion, on a vu que ces combats gregatim se plaçaient
immédiatement après la venatio (laquelle les séparait justement du
munus en question); nous avons donc une formule semblable à celle
que César inaugura 17 ans plus tôt, lors de la venatio de ses triomphes
(45), où un grand combat gregatim clôtura un spectacle de cinq jours.
66 - En 25, le préteur P. Servilius (qui n'est pas autrement connu
(REWP, s.v., n° 26) donne une grande venatio; Dion Cassius, LUI, 27, 6.
Il est probable que Servilius était préteur urbain et qu'il donna sa
panégyrie à l'occasion des ludi Apollinares (la cura ludo rum ne sera
confiée aux préteurs que trois ans plus tard).
67 - En 20, les édiles célèbrent l'anniversaire d'Auguste (23-24
septembre; pour ce double anniversaire, cf. J. Gagé, op. cit., p. 181)
par des circenses et une venatio, donnés à titre privé : Dion Cassius,
LIV, 8, 5.
68 -* 69 - On a vu le difficile problème posé par le munus que
donna L. Domitius Ahenobarbus (54); le problème est plus compliqué
encore pour ses venationes - car Suétone, Nero, IV, 3, emploie le mot
au pluriel : venationes et in circo et in omnibus urbis regionibus dédit; il
n'est pas impossible qu'il y ait eu un ensemble de chasses, données, en
partie au Circus maximus, en partie dans les différents quartiers de la
ville, pour une occasion unique (en ce cas l'emploi du pluriel serait
tout à fait normal : cf. 32); pour un complexe de venationes
semblables, cf. 73; cette occasion a pu être, au cours de la preture de 19, la
participation à la cura ludorum ; en ce cas, la venatio de Domitus serait
un appendice qu'il aurait donné à ses ludi; compte tenu de la
réglementation de 22, il aurait bénéficié d'une autorisation pour dépenser
plus que ses collègues et pour dépasser le plafond prévu. Mais, si le
pluriel venationes désigne plusieurs munificences différentes et que
Domitius ait donné au moins une autre venatio, il est clair qu'il faut
rapporter l'indication de Suétone à une ou à des circonstances qui
nous échappent : par exemple, à l'anniversaire de l'empereur lors de
la preture; ou encore au munus n° 54, dont la venatio serait un
appendice et qu'il faudrait, en ce cas, placer à une date postérieure à 19;
d'autres possibilités encore sont imaginables.
70 - En 17, les ludi Saeculares comprirent des ludi sollemnes, qui
furent donnés pendant tout le triduum, et des ludi honorarii, qui
110 LES MUNÊRAIRES

eurent lieu à la suite de ceux-ci, après une interruption d'un jour, et


qui furent offerts bénévolement par les XV viri s. f. (CIL., VI, 32, 323;
J. Gagé, Rech. sur les jeux séc, Paris, 1934, p. 70); une venatio fut
offerte dans le programme des honorant; CIL, VI, 32. 3 23, lignes
162 - 163 : a. d. III eid. Iun. edictum propo [situm est in haec verba ;
XV viri s. f. dicunt] : pr. eid. Iun. venationem dabim [us]; l'annonce eut
donc lieu le 11 juin et la venatio fut donnée le 12 (on retrouve le délai
que l'on a déjà observé à propos de la venatio offerte par Brutus au
lendemain de ses Jeux Apollinaires). Nous ne savons pas où la venatio
fut donnée; il est vraisemblable que ce fut au Cirque Maxime; car,
après la venatio, qui eut lieu le dernier jour des ludi Saeculares mais
ne les clôtura pas, se déroula une pompa circensis, suivie par un ou
plusieurs missus de quadriges, donnés par Agrippa; il est très
probable que ces trois manifestations prirent place au même endroit; sur la
valeur de cette ultime pompa, cf. J. Gagé, p. 72. Il est à remarquer que
la venatio est le seul spectacle des ludi honorant qui n'eut pas son
pendant au cours des ludi sollemnes qui les précédèrent.

71 - En 13, le préteur Antonius Julius célèbre l'anniversaire


d'Auguste (23-24 septembre; cf. 67) par des circenses, une venatio et un
epulum offert au Capitole à l'empereur et au Sénat : Dion Cassius, LIV,
26, 1. D'après sa phrase, il semblerait que le sénatus-consulte ait
seulement autorisé Yepulum et que Julius ait donc pu offrir venatio et
circenses de son propre chef.
72 - Pour la dédicace du théâtre de Marcellus (en 11; cf. infra), il
eut une Troja et une venatio où l'on tua 600 Africanae : Dion Cassius,
LIV, 26, 1. Pline, N. H, VIII, 25, 65, évoque un des épisodes des
spectacles de cette dédicace : pour la première fois à Rome, on montra un
tigre apprivoisé dans une cage; malgré l'apparence, ce ne fut
certainement pas un épisode de la venatio : il est clair que les spectacles de la
dédicace ne se limitèrent pas à la Troja et à la venatio rapportées par
Dion et qu'il y eut aussi, pour le moins, des scaenici, et on peut penser
que le tigre dans sa cage fut présenté sur la scène du théâtre (comme
ce fut le cas sans doute en 19; cf. infra), alors que la grande venatio dut
avoir lieu dans le cirque. La date pose un problème : Pline situe la
dédicace en 11, Dion en 13; je pense qu'il faut suivre Pline, qui donne
la date complète d'un épisode des fêtes; c'est du reste la solution
commune (cf. REPW, s.v. M. Claudius Marcellus, n° 230); j'ajoute que, si
l'on garde le jour de Pline - 4 mai -, on doit exclure l'année de Dion :
en mai 13, Auguste n'était pas encore revenu à Rome après son grand
voyage occidental (il ne rentra qu'en juillet). La date de Pline pour la
présentation du tigre est intéressante : le 4 mai, nous sommes au len-
L'ÉDITION DES GLADIATEURS ET DES BESTIAIRES 111

demain des ludi Florales; on devine un rapport entre ces ludi et


l'inauguration, qui dut être faite à leur occasion; dans ces conditions, la
présentation du tigre aurait eu lieu dans la partie hors programme,
tout comme, naturellement, la venatio. Suétone, Aug., XLIII, 11, parle,
sans donner de date, d'un tigre qu'Auguste montra sur la scène : sole-
bat (Auguste), etiam citra spectaculorum dies, si quando quid invisita-
tum dignumque cognitu advectum esset, id extra ordinem quolibet loco
publicare, ut rhinocerotem apud Saepta, tigrim in scaena, anguem quin-
quaginta cubitorum pro comitio; ce qui contredit le renseignement de
Pline (theatri dedicatione; Suétone dit : citra spectaculorum dies); mais
je ne pense pas qu'il s'agisse du même tigre : en 19, les Indiens
envoient à Auguste, entre autres présents, des tigres (Dion Cassius,
LIV, 9, 8); il est tout à fait probable que c'est l'un de ces tigres
qu'Auguste montra au public de façon impromptue; en 11, il s'agit
d'un tigre apprivoisé (mansuefactam), avec lequel un dompteur dut
exécuter un numéro de dressage; et le primus omnium de Pline, s'il ne
provient pas d'une confusion, doit seulement être rapporté à ce fait.
Bien que Dion ne le dise pas explicitement, il ne fait aucun doute
qu'Auguste, qui fit la dédicace, offrit aussi la venatio (on a remarqué
que Pline fait de Divus Augustus le sujet d'ostendit) ; on ne saurait dire
toutefois si ce fut en son nom propre (cf. Res gestae, XXII, 3); si
l'hypothèse formulée supra est exacte, selon laquelle les spectacles de
l'inauguration auraient constitué les ludi Florales de 11, il faut penser
qu'Auguste se substitua à ceux des préteurs auxquels incombait la
cura ludorum (cf. p. 120) de cette année-là; à propos des ludi
qu'Auguste donna en son nom, cf. Res gestae, XXII, 2; Suétone, Aug.,
XLIII, 1 ; Auguste pourrait aussi avoir donné ces ludi au nom des
préteurs (ibid.), mais non la venatio, à cause de Res gestae, XXII, 3, qui
exclut pareille hypothèse. A propos d'un incident survenu au cours de
ces ludi, cf. Suétone, Aug., XLIII, 12.

73 - A propos des spectacles de 11, Dion Cassius, LIV, 34, 1-2,


écrit : ?? ? d??? ? ????s?? ta?t ep?atte?, ? te pa??????? ? t?
st?at???a a?t?? p??s????sa p???te??stat? ?p?????, ?a? ta ?e?????a
ta t?? ?????st?? ?a? ?? t? ?pp?d??µ? ?a? ?? t? ???? p??e? p???a????
?????? sfa?a?? ?t?µ???· ?a? t??t? µe? ?a?t?? µ? ??f?s???, ??p?s?, ??
e?pe??, t??? etes? p??? t???? t?? ae? st?at?????t?? ?????et?. On
distinguera : 1) la panégyrie, qui était une des charges de la preture de
Drusus et où il faut reconnaître les ludi, dont la cura, depuis 22,
incombait à quelques-uns des préteurs; ils furent donnés en l'absence
de Drusus, parti dès le printemps pour la Germanie (Dion, LIV, 33, 1),
en son nom pour la partie le concernant, et selon une procédure ana-
112 LES MUNÉRAIRES

logue à celle que nous avons vue pour Brutus (63); 2) les spectacles
pour l'anniversaire d'Auguste (23-24 septembre; cf. 67); ils comprirent
des circenses et des venationes : une au cirque, les autres en
différentes parties de la ville (cf. 68 pour une formule semblable) ; on inférera
de la dernière phrase que Yeditio de ces spectacles n'était pas exigée
par un texte législatif; nous n'en connaissons pas l'éditeur, qui fut un
des préteurs, mais sûrement pas Drusus - bien que Dion paraisse le
suggérer -, car celui-ci est encore en Germanie en septembre (Dion,
LIV, 33). A moins qu'une procédure analogue à celle des ludi ait été
suivie et que les spectacles aient été offerts en son nom, pendant son
absence.

74 - 75 - En 2 avant J.-C, les spectacles de la dédicace du temple


de Mars Ultor (60) comprirent deux venationes : Dion Cassius, LV, 10,
7. La première venatio, au cours de laquelle 260 lions furent tués dans
le circus Maximus, fut donnée, si l'on suit l'ordre de Dion, après les
circenses et la Troja et avant le munus (cf. 60); la seconde, où 26
crocodiles furent tués au Circus Flaminius aménagé pour la circonstance,
clôtura les spectacles de la dédicace avec ces crocodiles (cf. peut-être
Strabon, XVII, 1, 44, cité au 36); toutes deux furent très certainement
données par Auguste au nom de C. et de L. Caesar (60; cf. Res gestae,
XXII, 3) ; je doute fort qu'il faille mettre en rapport, avec la première
venatio (comme fait C. Cichorius, Rom. Stud., Berlin, 1922, p. 332-
334), l'épigramme de l'Anthologie palatine, VII, 626 : l'évocation de
l'Afrique libérée des lions - capturés pour les venationes romaines -
n'implique pas forcément une datation ancienne, malgré le
rapprochement avec Strabon, II, 131; le vers 6 de l'épigramme : ?? µ?a?
a??µ?ta?? ?a?sa? e???e? ? pa??, suggère bien une circonstance
semblable à la venatio de 2 (editio faite avec des lions nombreux, au nom
d'un jeune César, fils de l'Empereur); et si, par élimination (45 et 77
ne pouvant entrer en ligne de compte), on en arrive à cette venatio,
alors le singulier ?a?sa? serait surprenant, quand on sait que les deux
Caesares coéditèrent les spectacles qu'Auguste ne donna pas en son
nom; et puis, à supposer que l'épigramme remonte bien au début de
l'Empire, nous sommes loin de connaître toutes les venationes
impériales : il y en eut 26 pour le seul règne d'Auguste (Res gestae, XXII, 3) ;
nous ignorons même tout d'une venatio gigantesque où Auguste
présenta 420 Africanae (78).
76 - 61 - Le munus donné en 6 de notre ère en l'honneur de
Drusus comprit aussi, semble-t-il, une venatio - la première que nos
sources feraient connaître qui paraisse annexée à un munus; Pline, N. H.,
VIII, 2, 4-5 : Germanici Caesaris munere gladiatorio quosdam etiam
L'ÉDITION DES GLADIATEURS ET DES BESTIAIRES 113

inconditos meatus edidere saltantium modo; vulgare erat per auras arma
jacere non auferentibus ventis, atque inter se gladiatorios congressus
edere aut lascivienti pyrriche concludere; postea et per funes incessere,
lecticis etiam ferentes quaterni singulos puerperas imitantes plenisque
homine tricliniis accubitum iere per lectos ita libratis vestigiis, ne quis
potantium attingeretur; on remarquera toutefois que Pline n'évoque
qu'une démonstration d'animaux savants; y eut-il aussi des chasses?
on ne saurait dire, mais c'est probable, s'il y eut bien une venatio
annexée au munus susdit. Elien, De nat an., II, 11, nous a laissé une
description circonstanciée de l'épisode des éléphants : T?a? ?pet??e?
'??µa???? ? Ge?µa????? ? ?a?sa?. Suit une évocation du dressage, trop
longue pour être citée, mais où on remarque que les numéros décrits
par Elien, danse et banquet, ne correspondent que partiellement, dans
le détail, à ce que rapporte Pline : danses diverses, combats
gladiatoriens simulés, funambules, transport d'un éléphant en litière,
installation dans une salle de banquet; on retrouve cependant l'essentiel : la
danse et la banquet. Elien nous donne le lieu - le théâtre ; même si ce
renseignement est exact, ce qui est probable, il n'exclut pas que ce
spectacle ait constitué un épisode du munus de 6; encore ce cadre
suggère-t-il qu'il s'agit plutôt d'un épisode de scaenici. A propos
d'éléphants funambules, cf. 81 et 105.

77 - En 12 de notre ère, les Areia, c'est-à-dire les ludi Martiales,


furent célébrés, non point au circus Maximus, à cause d'une crue du
Tibre, mais sur le Forum d'Auguste; ils comportèrent un programme
hippique et une venatio; l'inondation passée, ils furent célébrés
comme à l'accoutumée et, cette fois-ci, Germanicus fit tuer dans le
cirque 200 lions : Dion Cassius, LVI, 27, 4-5. Quelle est la date et
l'importance de ces ludi Martiales! Nous connaissons ceux du 1er août, qui
commémorent la dédicace du temple de Mars Ultor en l'an 2 avant
notre ère (Dion Cassius, LX, 5, 3; cf. 60); mais des calendriers (Fasti
Maffeiani, feriale de Cumes et de Dura, calendrier de Philocalus - cf.
J. Gagé, éd. Res gestae, p. 172-173 et 216-217), ainsi qu'Ovide, Fastes, V,
595-598, parlent d'autres ludi, qui se déroulaient le 12 mai; pour
établir la date et la signification de la venatio de Germanicus, il faut
reprendre la question de ces doubles ludi Martiales. Auguste, Res
gestae, XXII, 2, dit : Consul XIII (en 2 avant notre ère également) ludos
Martiales primus feci, quos post id tempus deinceps insequentibus annis
s. c et lege fecerunt consules; on tient communément, depuis
Mommsen (CIL, P, p. 318; cf. J. Gagé, op. cit., p. 173), qu'il s'agit là des ludi
Martiales du 1er août de l'an 2 : les ludi du 12 mai auraient été fondés
antérieurement; ils se rattacheraient plutôt «à la fondation, vers 19
1 14 LES MUNÉRAIRES

vivant J.-C, de la chapelle du Capitole où furent provisoirement


déposées les enseignes rendues par les Parthes » (Gagé). Or il n'en est rien,
et les ludi du 1er août ne peuvent être ceux qu'évoque Auguste dans
les Res gestae En effet : 1) Des circenses faisaient partie de ces ludi
d'août (Dion Cassius, LX, 5, 3); faut-il croire alors que les jeux de 2
avant notre ère avec leurs courses, étaient un épisode des premiers
ludi Martiales d'août (cf. 60) ? Mais Auguste dit ici ludos feci, tandis que
nous savons par Dion que les circenses du 1er août furent faits par C
et L. César; 2) Il serait peu vraisemblable que les ludi dont parlent les
Res gestae, à la fondation et à la célébration desquels Auguste paraît
attacher tant d'importance, n'aient laissé aucune trace dans les
calendriers; or ceux-ci ne parlent que des ludi du 12 mai. 3) Que l'on se
reporte au texte d'Ovide :
595 Rite deo templumque datum nomenque bis ulto,
et meritus votis debita solvit honos;
sollemnes ludos circo celebrate, Quintes :
non visa est fortem scena decere deum.

Il semble bien que Yhonos debitus, qu'Ovide met sur le même plan que
le templum, comprenne aussi des ludi, qui sont évoqués au vers
suivant. Dès lors, on peut proposer ceci : le 12 mai 2 avant J.-C, Auguste,
consul pour la treizième fois, fait les premiers ludi Martiales; un séna-
tus-consulte et une loi chargent les consuls de leur célébration
annuelle; seuls ces ludi sont appelés ludi Martiales (Suétone, Claude,
IV, 1) ou Areia (Dion Cassius, LVL 27, 4; 46, 4; on remarquera que ce
dernier, à propos des ludi du 1er août, se garde d'employer ce mot); le
1er août suivant est dédié le temple de Mars Ultor et, par la suite, des
ludi beaucoup plus modestes commémorent cet anniversaire. Donc
en 12, conformément au sénatus-consulte et à la loi, le consul
Germanicus (vraisemblablement avec son collègue C Capito) célèbre les
Areia du 12 mai sur le Forum d'Auguste - c'est-à-dire devant le temple
de Mars Ultor; les circenses constituaient la partie obligée du
programme (sans doute faut-il entendre l'épithète sollemnes au vers 597
d'Ovide, comme dans le commentaire des ludi saeculares; cf. 70); ces
ludi ne comportaient pas de spectacle théâtral (Ovide); la venatio fut
un supplément hors programme et facultatif; il en fut de même lors
de Yinstauratio dans le cadre rituel du circus Maximus. On ne sait si les
deux consuls co-éditèrent la première venatio; il semble que
Germanicus offrit seul la seconde; peut-être Auguste en fit-il les frais (Res
gestae, XXII, 3; cf. p. 122)? Pour dater du 12 mai les Areia de
Germanicus, on pourrait invoquer encore un argument météorologique; le
circus Maximus était inondé par le Tibre le jour de leur célébration; or à
L'ÉDITION DES GLADIATEURS ET DES BESTIAIRES 1 15

l'époque moderne, une inondation un 1er août à Rome est absolument


invraisemblable; peut-être en était-il autrement dans l'Antiquité; J. Le
Gali, Le Tibre dans l'Antiquité, Paris 1952, : «on connaît des exemples
en été» (p. 31); mais toutefois, p. 30, le même paraît considérer, à
cause de l'inondation, que les Areia de Germanicus ont bien eu lieu le
12 mai.

78 - Venationes offertes par Auguste dans des circonstances et à


une date qui nous échappent (sur les munera d'Auguste auxquels
furent annexées des venationes, voir Suétone, Aug., XLIII, 4 : In circo
aurigas cursoresque et confectores ferarum, et nonumquam ex
nobilissima juvénilité; cf. p. 258, 267) : Pline, N. H., VIII, 25, 64, évoque une
venatio augustéenne inconnue où parurent 420 Africanae : Divus
Augustiis CCCCXX. D'autre part, l'épisode célèbre de la
reconnaissance d'Androclus et du lion eut lieu au cours d'une venatio également
inconnue, donnée par l'empereur au circus Maximus; l'événement est
rapporté par Aulu-Gelle V, 14, qui cite, puis résume un long passage
d'
Apion, témoin oculaire (Hoc autem, quod in libro Aegyptiacorum
quinto scripsit, neque legisse, neque audisse, sed ipsum sese in urbe
Romana vidisse oculis suis confirmât), et par Elien, VII, 48. Apion
raconte d'abord la rencontre elle-même : In Circo Maximo, inquit,
venationis amplissimae pugna populo dabatur . . . Introductus erat inter
complure ceteros ad pugnam bestiarum datus servus viri consularis. Ei
servo Androclus nomen fuit; Apion décrit alors longuement la
reconnaissance du lion et d'« Androclus»; à partir de là, Aulu-Gelle
abandonne le style direct, ce qui le conduit, comme on verra, à abréger sa
source : ea re prorsus tam admirabili maximos populi clamores excita-
tos, arcessitumque a Caesare Androclum quaesitamque causam cur Me
atrocissimus leo uni parsisset; Androclès raconte son histoire (évasion,
rencontre du lion) jusqu'à sa capture ; on l'avait alors ramené à Rome
et rendu à son maître : « /5 me statim rei capitalis damnandum dandum-
que ad bestias curavit» . . . Haec Apion dixisse Androclum tradii, eaque
omnia scripta circumlataque tabella populo declarata atque ideo cunctis
petentibus, dimissum Androclum et poena solutum, leonemque ei suffra-
giis populi donatum. Elien, qui dépend de la même source, rapporte
les faits dans l'ordre chronologique : après la capture de l'esclave,
?ate???s?? e?e???? ??????? ß??? pa?ad????a?· ??????? d? p?? ?a? ?
??ß?? e?e???? ???? ?a? ?fe??? ?? t? ?e?t??. Le héros de l'histoire est
nommé, chez Elien, Androclès, ce qui est probablement le nom exact;
par contre, la localisation « au théâtre », et non point au grand cirque,
est une simple inadvertance; après la reconnaissance, Elien rapporte
un épisode qu' Aulu-Gelle a omis : le lion déchira une panthère qu'on
lié LES MUNÉRAIRES

avait lâchée sur Androclès; la suite nous apporte une donnée décisive
pour l'identification du munéraire : ??a t????? e???? oî ?e?µe???
e?p??tt??ta?, ?a? ? d?d??? ta? ??a? ?a?e? t?? ??d?????a ?a? t? p??
µa????e?- ?a? ????? ?? t? p????? d?a??e?, ?a? t? saf?? ? d?µ??
µa???te? e?e??????? ??ß??s?? ?fe?s?a? ?a? t?? ??d?a ?a? t?? ????ta.
Le personnage qui fit venir Androclès pour entendre son histoire était
donc l'éditeur; or Aulu-Gelle nous a dit que ce même personnage fut
«Caesar», d'où l'on voit que la venatio fut offerte par un empereur; on
sait d'autre part qu'Apion vint à Rome à l'extrême fin du règne
d'Auguste ou au début du règne de Tibère; ce que l'on sait des
editiones sous le règne de ce dernier permet de penser que cette venatio fut
offerte par Auguste; celle-ci, ainsi que la venatio évoquée par Pline,
font partie des 26 venationes qu'Auguste offrit au cours de son règne,
au témoignage de ses Res gestae, XXII, 3.

C) Du «munus» nominalement funèbre au «munus» tout profane.

On donne toujours des munera funèbres : 51-52, 57, 58 (?), 59, 61 ;


deux tentatives sans lendemain sont faites, dont l'une pouvait élargir
cet antique munus et l'autre le ramener à ses sources :
1) Au début de 44, avant les ides de mars, parmi les mesures
prises en l'honneur de César et qui préfigurent ce que sera plus tard
le culte rendu aux empereurs, Dion Cassius, XLIV, 6, 3, cite celle-ci :
??? ta?? ?p??µa??a?? µ?a? t??? ?e? ?µ??a? ?a? ?? t? '??µ? ?a? ?? t?
'?ta??a a???esa? ; ainsi donc, dans les munera de Rome et d'Italie, une
journée serait offerte à César. J'avoue que cette mesure, à la date où
elle fut prise, me surprend beaucoup; sans doute pourrait-on voir là
une idée révolutionnaire (comme le remplacement, aux ludi plebei de
42, des circenses par un munus : 46) et saugrenue, ce qui expliquerait
qu'elle n'ait pas eu de suite. Nous sommes à un moment où la
gladiature connaît d'autres innovations extraordinaires et je n'argumenterai
pas à partir de ce que la mesure n'est qu'un hapax; mais nous savons
qu'une bonne partie des munera municipaux sont funéraires et qu'en
principe ceux de Rome le sont tous : je ne vois pas comment, dans un
programme funèbre, une journée pourrait être détachée et offerte à
César; on pourrait répondre que, les ludi étant offerts aux dieux, les
munera étaient les seuls spectacles qui autorisaient en quelque sorte
ce prélèvement; mais c'est oublier ceci : 1) on disposait toujours dans
les ludi de la partie hors programme; 2) le public, au début de 44,
était loin de partager ces scrupules, puisqu'à ce moment le Sénat
décida de célébrer l'anniversaire de César le 13 juillet malgré sa
coïncidence avec les ludi Apollinares (XLIV, 4, 4) : ce n'est qu'en 42 qu'on
L'ÉDITION DES GLADIATEURS ET DES BESTIAIRES 117

se résolut à reporter cette célébration le 12 juillet; mais, ce faisant, on


demeurait dans la période consacrée de ces ludi (Dion Cassius, XLVII,
18, 6). D'où l'on voit que, si une mesure comme celle qui nous occupe
avait été prise du vivant de César, non seulement elle aurait concerné
les ludi, mais sans doute n'aurait concerné qu'eux.
Tout s'éclaire, si nous la plaçons après la mort du dictateur :
avant que ne se précise dans les esprits l'idée qu'il était un divus,
échappant, par ce fait même, aux rituels funéraires, il était normal
qu'on songe à l'associer à tous les munera donnés à Rome ou en Italie;
ce qui cessa nécessairement et définitivement, quand on sut que
César et les empereurs défunts étaient davantage que des morts
privilégiés39.
2) La seconde tentative se produisit un peu plus tard. A la fin
de la République, la pratique la plus courante (sinon la seule) était de
mettre un délai, qui pouvait être long, entre le munus et les obsèques;
c'est ce qui se passa pour les munera donnés par Tibère (51-52), par
Auguste au nom de C. et L. César (59) ou de Germanicus et de Claude
(61) - attente nécessitée par l'âge des éditeurs40. A côté de cette
formule, devenue traditionnelle, une autre réapparaît; en 12 un munus
est donné lors des obsèques d' Agrippa (57); il est clair qu'en l'offrant
Auguste voulait restaurer l'antique munus donné près du tombeau (ce
qui ne l'empêcha pas d'organiser cinq ans plus tard un second munus
au nom de ses petits-fils) : c'est ce qu'a signifié Dion en disant qu'il
voulait qu'on ne néglige rien des coutumes ancestrales (t?? pat????) ;
car, le munus apud tumulum ayant disparu depuis longtemps, la
pensée d'Auguste que traduisent ces mots ne peut être que le désir d'une
restauration.

Si l'on accepte l'hypothèse que j'ai formulée à propos du munus


donné au début de 8 par les consuls (58), nous aurions un second

39 Un fait surprenant toutefois : aucun munus n'est signalé en l'honneur de


Marcellus et de C. et L. César : nous savons qu'Auguste n'en donna pas (nous connaissons
la liste de tous ses munera), ni leur mère, Octavie ou Julie (nous ne connaissons pas de
munus donné par une femme); je ne vois pas d'explication à cela; le contexte
historique ne permet pas d'attribuer cette lacune au jeune âge des défunts.
40 Pour Tibère, on attend qu'il ait pris sa toge virile (le 23 avril 27 : il a donc 14 ans
et demi; cf. REPW, s.v. n° 154) - ce qui ne veut pas dire que les munera aient lieu tout
de suite après (51-52); en 7 avant notre ère, lors du munus qu'ils offrent nominalement
pour leur père (59), C. César n'a que 13 ans et son frère Lucius, 10; en 6 après J.-C,
pour le munus de leur père Drusus, Germanicus a 20 ans et Claude, 15; quant au délai,
il est de plus de 15 ans pour le grand- père de Tibère, de plus de 5 ans pour son père; il
est de 5 ans pour Agrippa et de 13 ans pour Drusus.
118 LES MUNÉRAIRES

exemple de munus offert (au moins théoriquement) apud tumulum,


cette fois en l'honneur de Drusus; on a remarqué que l'expression de
Tacite (Ann., III, 5, 2) : cuncta a majoribus reperta (t?? pat????, dit
Dion Cassius) aut quae posteri invenerint cumulata, témoigne, elle
aussi, de l'archaïsme d'une partie des manifestations qui eurent lieu
alors; ajoutons que les combattants de l'an 8 furent des prisonniers de
guerre, comme étaient les premiers gladiateurs romains; le rite
funèbre se serait ainsi trouvé restitué sous sa forme authentique. Dans sa
restauration religieuse, il ne serait pas étonnant qu'Auguste ait songé
aussi au munus.
Si cette restauration n'eut pas de suite, c'est qu'elle allait contre
l'évolution normale du munus; j'ai montré qu'à la fin de la République
les conditions étaient réunies pour la naissance d'un munus profane;
sans doute ce munus n'était pas apparu alors, mais il ne restait qu'un
pas à franchir. La chose est faite maintenant : c'est par un munus,
entre autres spectacles, que l'on inaugure l'amphithéâtre de Taurus
(49), que l'on célèbre la dédicace des temples du Divus Julius (48), de
Quirinus (55), de Mars Ultor (60), que l'on fête la victoire d'Actium
(50), qu'Antoine s'apprêtait à célébrer son triomphe sur Octavien (47);
on peut se passer désormais du prétexte de l'honneur rendu au mort;
une évolution commencée depuis longtemps arrive à son terme : le
munus a conquis l'ambivalence des autres spectacles, tantôt sacrés,
tantôt profanes; c'est dire qu'il est devenu semblable aux ludi; ce qui
explique le paradoxe que nous allons considérer maintenant : qu'au
moment où il paraissait près de sa laïcisation finale, il ait failli
reconquérir une nouvelle sacralité - celle justement de ces ludi.

D) Le «munus» offert aux dieux; une nouvelle sacralité.

On verra qu'avant la mort de César les cités italiennes ou


coloniales (souvent plus avancées que Rome, du point de vue de Yeditio,
grâce à la possession d'un amphithéâtre) ne connaissaient cependant
pas de munus qui pût être offert aux dieux au même titre que des
scaenici ou des circenses; aussi, quand, aux ludi Ceriales de 42, les
édiles de la plèbe remplacèrent les circenses par un munus, ils firent un
véritable coup d'état, dont la suite logique était de conférer, à Rome
même, une nouvelle sacralité au munus. Ce fut un échec; les raisons
en sont multiples; en procédant à cette substitution les édiles
s'octroyaient un droit qui n'appartenait qu'au Sénat; outre cela,
l'évolution des ludi romains montre qu'il n'y eut jamais, dans leur
programme, substitution d'un spectacle, mais seulement addition : il eût
fallu que l'État ajoutât, aux ludi de Cérès, une ou plusieurs journées,
L'ÉDITION DES GLADIATEURS ET DES BESTIAIRES 1 19

réservées à la gladiature ; et les Romains, plus scrupuleux que les


provinciaux, ont pu juger sacrilège d'offrir des jeux sanglants à une
déesse pacifique; Philippes, qui survint six mois plus tard, fit que la
révolution des édiles passa rétrospectivement pour un présage, c'est-
à-dire un signe (et sans doute aussi une cause; cf. 46) de la colère
divine, manifestée par une bataille où des Romains s'entre tuèrent; il
est donc probable, bien que nos sources soient muettes à ce propos,
que la substitution ne se reproduisit plus.
Une nouvelle tentative eut lieu plus tard; la divinité honorée,
Minerve, avait une vocation guerrière qui pouvait justifier cette
dévotion; la date choisie, les quatre derniers jours des Quinquatries de
mars (20-23 mars), ne pouvait priver la déesse de ludi qu'elle n'avait
pas; un munus aux Quinquatries est attesté en 12 avant notre ère; il
est offert par Auguste au nom de C. et de L. César (56); un texte des
Fastes d'Ovide (V, 809-814), un peu postérieur, nous révèle la
signification de cette editio, confirme sa date et surtout nous apprend,
indirectement, que sa célébration était annuelle :
Una dies media est et fiunt sacra Minervae;
nominaque a junctis quinque diebus habent.
Sanguine prima vacai, nec fas concurrere ferro;
causa, quod est Ma nata Minerva die.
Altera tresque super sfrata celebrantur arena :
ensibus exsertis bellica laeta dea est.
Je ne pense pas qu'il faille chercher, à ce munus, un sens au delà
de ce que dit Ovide : à une déesse guerrière (bellica), on offre un
spectacle guerrier (sanguine, ferro, ensibus exsertis) qui lui plaira à ce titre;
la disparition de ce munus sous le règne de Tibère, comme on verra,
semble prouver que cette nouvelle vocation religieuse ne dut jamais
être parfaitement admise. Reste à savoir à quand remonte la
célébration et à qui fut confiée son editio annuelle (car il est entendu qu'en 12
Auguste, dont on connaît tous les munera, ne fit que remplacer
l'éditeur normal); on verra maintenant qu'il s'agit du munus régulier des
préteurs.

E) Le «munus» régulier des préteurs.

Dion Cassius, LV, 31, 4, nous apprend l'existence, en 7 de notre


ère, d'un munus donné régulièrement par ces magistrats; en 11, et
sans doute les années suivantes, Auguste y assista en leur compagnie
(62); il est dès lors très probable que ce munus des préteurs, dont
nous ignorons la date, et le munus des Quinquatries, dont nous
ignorons l'éditeur, ne font qu'un : durant tout le Ier siècle, et jusqu'au IVe
120 LES MUNÉRAIRES

siècle, il n'y a jamais dans l'année qu'un seul munus organisé


officiellement : il serait surprenant qu'il y en ait eu deux sous le règne
d'Auguste.
Cette identification nous révèle que le munus prétorien existait
en 12 avant notre ère - à cela près que, cette année-là, Auguste se
substitua aux préteurs en exercice (56); en 22, l'empereur avait pris
une série de mesures fondamentales à propos des ludi et des munera
(Dion Cassius, LIV, 2, 3-4); il est possible que le munus prétorien des
Quinquatries remonte à cette date; je dis possible, et non certain,
comme a fait croire à beaucoup une lecture trop rapide de Dion41.
Il est prévu par ce règlement qu'une subvention sera versée aux
préteurs par Yaerarium pour l'organisation des ludi (e? te t??
d?µ?s??? d?d?s?a? t? a?t??? - aux préteurs - ?e?e?sa?) ; cette mesure
ne fait qu'adapter une disposition qui existait avant la réforme; une
subvention analogue fut accordée aux préteurs chargés de Yeditio du
munus annuel : cette subvention fut abrogée en 7 de notre ère, à cause
de difficultés financières (Dion Cassius, LV, 31, 4). On ne saurait dire
si elle fut rétablie avant la fin du règne.
Le règlement de 22 exige encore que les préteurs chargés
d'organiser les ludi ne dépensent pas en plus de cette subvention des
sommes qui ne seraient pas égales pour tous (µ?te ?? ??e??a? ?????e? t??a
p?e??? t?? ?te??? ??a??s?e??). Sous cette réserve, il semblerait
qu'aucun plafond ne soit prévu pour le dépassement; mais sans doute
est-ce une omission de Dion : quatre ans plus tard, un nouveau
règlement précise que les préteurs peuvent dépenser, en sus de leur
subvention, le triple de celle-ci; Dion Cassius, LIV, 17, 4 : t??? ß????µ?????
t?? sp?at???? t??p??s??? t?? pa?? t?? d?µ?s??? sf?s?? ?? t??
pa?????e?? d?d?µ???? p??sa?a??s?e??. Cette mesure est présentée
comme une concession de l'empereur (entendons : à Yambitus des
magistrats) ; ce qui suppose qu'auparavant les préteurs étaient limités
par un plafond inférieur; en outre, la mesure de 18 paraît avoir
supprimé l'obligation d'un dépassement égal pour tous. Ici encore, on
peut penser qu'un règlement analogue s'appliquait à Yeditio
obligatoire des munera.

41 G. Lafaye, p. 1569; Schneider, implicitement, col. 764; Dio, loc. cit., dit : ?a? t???
µe? st?at????? t?? pa?????e?? p?sa? p???ta?e?. Bien que le terme panégyrie puisse à
l'occasion désigner chez Dion une fête comportant plusieurs spectacles (cf. 50), je
pense qu'il ne s'applique ici qu'aux ludi (pour un emploi identique, id., LIV, 17, 4), et
non point aussi aux munera; un mot de Cassius à Brutus avant les ides de mars,
rapporté par Plutarque, Brut., X, 3, doit être tenu pour apocryphe à cause de son
anachronisme : pa?? µe? t?? ????? st?at???? ep?d?se?? ?a? ??a? ?a? µ???µ?????.
L'ÉDITION DES GLADIATEURS ET DES BESTIAIRES 121

En 7 et en 11, Dion nous dit que les éditeurs furent «les


préteurs », sans dire s'il s'agit de tout le collège ou seulement d'une
partie de celui-ci; or, en 39, Caligula rétablit pour cette editio le système
«comme il était autrefois» : deux préteurs tirés au sort sont chargés
d'organiser le munus (Dion Cassius, LIX, 14, 2); il n'est pas douteux
qu'il s'agit là du système augustéen, tombé en désuétude ou aboli sous
le règne de Tibère et restauré par Caligula; il est en outre raisonnable
de penser que ces deux préteurs ne participaient pas à la cura ludo-
rum. Il n'est jamais dit s'ils donnent un ou plusieurs munera, mais,
pour les raisons que j'ai fait valoir plus haut, on pensera qu'ils n'en
donnent qu'un.

F) Une législation pour limiter le nombre et l'ampleur des «munera».

La seconde partie du texte de Dion, LIV, 2, 3-4, concerne Yeditio


des munera : ?a? p??sape?p?? . . . µ??' ?p??µa??a?, µ?t' ????? e? µ? ?
ß???? ??f?sa?t?, µ?t' a? p?e?????? ? d?? ?? ???st? ete?, µ?te
p?e????? e???s? ?a? e?at?? a?d??? : la phrase n'est pas claire et sa
construction grammaticale suggère qu'il s'agit toujours de modalités
du règlement relatif aux panégyries-/«di; ce qui a amené les critiques
à tenir pour évident (cf. supra) que Dion visait, dans la première
partie de son texte, Yeditio des préteurs et à en tirer l'absurde
conséquence que la seconde partie s'appliquait aussi à leurs munera; or il
est clair que les dispositions rapportées ici ne concernent plus Yeditio
régulière et obligatoire, mais Yeditio facultative : les munera que
quiconque, particulier ou magistrat, pouvait toujours donner, comme à
l'époque républicaine - tel le munus de Taurus (49). Dion énumère
trois interdictions; il est désormais défendu : 1) de donner un munus
sans autorisation du Sénat; 2) de donner plus de deux munera par an;
3) de faire paraître dans un munus plus de 120 gladiateurs; le simple
énoncé de ces dispositions exclut qu'elles puissent se rapporter à une
editio obligée, faite à date fixe : quelle nécessité en ce cas d'un séna-
tus-consulte? Pour le reste, nous observerons ceci :
1) La première disposition concerne aussi les munera
impériaux; en 16, Auguste se soumet à l'interdit édicté six ans plus tôt et
sollicite l'autorisation du Sénat pour le munus qu'il veut donner, au
nom de Tibère et de Drusus, lors de la dédicace du temple de
Quirinus (55).
2) La seconde disposition est ambiguë : Auguste interdit qu'il y
ait à Rome plus de deux munera par an; mais faut-il penser que le
munus des préteurs entre en ligne de compte? Si npus avions là le
texte même de la loi, nous pourrions peut-être inférer de cette ambi-
122 LES MUNÊRAIRES

guïté que Yeditio des préteurs n'a été établie que postérieurement;
mais sans doute n'en avons-nous qu'on résumé; j'ajoute que cette
règle ignore les munera testamentaires à jour fixé, que la lex Tullia de
ambitu avait pris en considération 41 ans plus tôt.
3) La troisième disposition est la seule dont l'application à
Yeditio régulière ne heurte pas la logique; mais nous ignorons si le
munus des préteurs lui est effectivement soumis, ce qui est tout à fait
possible; nous verrons aussi que les munera impériaux lui échappent
totalement; il était politique, pour Auguste, de se soumettre à la
première règle et aisé d'obtenir du Sénat une dispense de la troisième.

G) Le «munus» impérial : l'«ambitus» d'un seul.

La réglementation augustéenne a un double but : assurer une


editio régulière par le munus officiel des préteurs; limiter les munera
particuliers en nombre et en qualité et les soumettre en dernier
ressort au contrôle de l'État; Auguste élimine ainsi le risque que le favor
d'un munus aille à un rival et serve contre lui et son régime; il garde
pour lui seul cette voie d'accès à la popularité; d'une certaine
manière, l'officialisation du munus permet déjà à l'empereur de
capter une part de celle-ci, dans la mesure où c'est lui qui est à l'origine
de la loi au nom de laquelle se fait Yeditio.
Mais, pour cela, Auguste se sert davantage encore de ses propres
munera; il écrit dans ses Res gestae, XXII, 1 : ter munus gladiatorium
dedi meo nomine et quinquiens filiorum meorum aut nepotum nomine,
quibus muneribus depugnaverunt hominum circiter decem milita ; on
connaît les munera meo nomine : ils furent donnés lors de la dédicace
de l'aedes Julii (48), lors de la panégyrie décidée pour la victoire
d'Actium (50) et pour les funérailles d' Agrippa (57); on connaît aussi,
mais avec une légère marge d'incertitude, ceux qu'il donna filiorum
meorum aut nepotum nomine : pour la dédicace du temple de
Quirinus, au nom de Tibère et Drusus (55), pendant les Quinquatries de 12
(56), en l'honneur d'Agrippa (59), pour la dédicace du temple de Mars
Ultor (60) - dans ces trois cas, au nom de C. et L. César, enfin en
l'honneur de Drusus et au nom de Germanicus et de Claude (61) - ou,
à une date inconnue, au nom de Germanicus et de Drusus IL Pour le
problème posé par la participation d'Agrippa à Yeditio d'un munus
qu'Auguste dit avoir donné en son nom propre, et pour la désignation
de Drusus I, et peut-être de Claude, par l'expression filiorum . . .
nepotum, voir 50, 55, 61. Plus nombreux, comme on voit, sont les munera
qu'Auguste donna au nom d'autrui : tout se passe comme si
l'empereur, assuré pour lui de la faveur du peuple, la sollicitait par ce moyen
L'ÉDITION DES GLADIATEURS ET DES BESTIAIRES 123

pour ceux qu'il voulait promouvoir et qui sont ses héritiers


présomptifs ou possibles; les deux munera que Tibère offrit, pour son père et
son grand-père (51 et 52), aux frais de sa mère et de son beau-père,
entrent aussi, bien qu'à un moindre degré, dans cette catégorie.
D'autant qu'il y a, entre le munus privé et le munus impérial, une
énorme différence, que deux chiffres suffisent à illustrer : pour ses
huit munera, Auguste fit paraître environ 10.000 gladiateurs, soit une
moyenne de 1.250 combattants par munus, c'est-à-dire plus de 10 fois
la maximum autorisé par la réglementation de 22; il y a désormais,
dans la gladiature, un double secteur, que l'étude de la condition des
combattants nous permettra de préciser davantage. Il demeure que,
même limité à un homme et à une famille, le lien fondamental du
munus et de Yambitus demeure aussi fort qu'avant.

H) La «venatio» et son «editio» traditionnelle ; un appendice des «ludi».

La venatio de l'époque précédente était essentiellement un


appendice des ludi - appendice facultatif, mais nécessaire à des ludi de
qualité; telles sont encore les venationes offertes pour les ludi
Apollinaires de Brutus (63), pour ceux de 41 (64) qu'il faut peut-être placer lors
de la preture urbaine d'Agrippa en 40, pour ceux de Servilius en 25
(66); le théâtre de Marcellus fut inauguré, comme on a vu (72), lors
des ludi Florales de 11 avant notre ère et la venatio donnée à cette
occasion peut, dans une certaine mesure, être considérée aussi
comme un appendice de ces ludi; de même, en 17, la venatio des jeux
Séculaires (70) ne figure pas dans le triduum solennel, mais dans les
ludi facultatifs; et le commentaire de ces jeux nous livre la distinction
capitale entre ludi sollemnes (les trois journées) et ludi honorant
postérieurs, dont fait justement partie la venatio; selon un même
principe, lorsqu'en 2 avant notre ère Auguste eut fait les premiers ludi
Martiales du 12 mai (77), la loi et le sénatus-consulte qui perpétuèrent
leur célébration imposèrent aux consuls Yeditio de circenses et les
laissèrent libres de donner en supplément une venatio, comme fit par
deux fois Germanicus en 12 de notre ère42.
C'est ce qui se passa aussi à propos des spectacles donnés pour le
natalis impérial; en 30, après la prise d'Alexandrie, on décida qu'une

42 C'est aux venationes de ce type qu'il faut rapporter un texte du De re rust, III, 13,
3, de Varron (publié en 35) : non minus formosum mihi visum sit spectaculum quam in
circo maximo aedilium sine Africanis bestiis cum fiunt venationes; naturellement les
édiles sont mentionnés ici, non comme les seuls éditeurs de venationes, mais comme les
plus fréquents.
124 LES MUNÊRAIRES

supplicatio serait faite pour l'anniversaire d'Octavien, le 23-24


septembre (cf. 67; Dion Cassius, LI, 19, 2); en 20, les édiles célèbrent le natalis
de l'empereur par des circenses et une venatio (67); nous ne savons si
ce fut la première fois; en tout cas, cette pratique devient
traditionnelle, mais Yeditio passa des édiles à l'un des préteurs : en 13 avant
notre ère, circenses et venatio sont offerts par le préteur Julius
Antonius (71) et, à propos de leur editio en 11 (73), Dion Cassius ajoute
qu'ils étaient offerts par l'un des préteurs. Toutefois seule la
supplicatio est officielle : les spectacles ne sont pas obligatoires; à propos de
ceux de 1 1 (73), Dion précise que la fête n'avait jamais été décrétée
(µ? ??f?s???) et qu'elle était pratiquement (?? ?p?? e?pe??) célébrée
tous les ans; ce qui veut dire qu'elle n'était pas nécessairement
célébrée tous les ans. Dans ces conditions, il est compréhensible que les
spectacles soient donnés exclusivement aux frais de leurs éditeurs
(?d?a, dit Dion à propos des édiles de 20, cf. 67)43. Toutefois, un
sénatus-consulte ne paraît pas nécessaire; ainsi ai-je interprété Dion à
propos de la célébration du natalis d'Auguste par Julius Antonius (71); si
Yepulum, donné aussi pour la circonstance, nécessita une autorisation
du Sénat, c'est qu'il s'agit apparemment d'une innovation (qui devint
vite traditionnelle, puisque Yepulum eut lieu l'année suivante et que
son organisation régulière est mentionnée par les Fasti Pighiani : Dion
Cassius, LIV, 30, 5, et CIL, I2, p. 246); alors que circenses et venatio,
quoiqu'officieux, étaient déjà traditionnels. De fait, Yeditio de
spectacles pour le natalis d'Auguste fut officialisée - et donc rendue
obligatoire - en 8 avant notre ère; mais seuls les circenses furent retenus
dans le programme (Dion Cassius, LV, 6, 6) ; les Fasti Maffeiani (CIL, I2,
p. 225) et le calendrier de Philocalus (ibid., p. 272) confirment
l'exclusion de la venatio, qui semblait pourtant inséparable de la célébration
du natalis; si, par la suite, sous le règne de Caligula, nous voyons
l'anniversaire impérial toujours fêté par des circenses et une venatio
(90), il faudra considérer que ceux-là appartiennent au programme
obligé de la célébration et celle-ci, à son programme facultatif.
Après la réforme de la cura ludorum de 22, modifiée en 16, les
venationes données en appendice ressortissent à des ludi nouveaux
(du natalis ou de Mars) ; ou encore, quand elles furent offertes lors de
ludi traditionnels, elles peuvent s'expliquer par des circonstances
particulières : ainsi la venatio des ludi Saeculares de 17 (70), des ludi Fio-

43 On rapprochera la liberté dont jouissent au début du règne de Claude les


préteurs pour célébrer, si bon leur semble, le natalis de Messaline (Dion Cassius, LX, 12,
4-5).
L'ÉDITION DES GLADIATEURS ET DES BESTIAIRES 125

raies (?) de 11 (72), ou celle de L. Domitius en 19 (68), qui bénéficia


incontestablement d'une mesure de faveur; peut-être est-ce fortuit :
mais on pourrait se demander si les limitations imposées pour le
dépassement des frais ne gênèrent pas, souvent de façon décisive, les
éditeurs de venationes.
Toutefois, un passage d'Horace (Ep., II, 1, 185-186 : media inter
carmina poscunt / aut ursum aut pugiles) semble suggérer qu'il n'en
fut rien; au cours du programme scénique de ludi banaux, qu'on peut
donc tenir pour traditionnels, une partie du public (la plebecula), que
le spectacle ennuie, réclame qu'on en vienne à la venatio (ou à des
jeux athlétiques qui, tout comme celle-ci, sont donnés en supplément
au programme fixe). Naturellement, on n'entendra pas que le public
populaire demande qu'on interrompe la représentation théâtrale et
qu'on commence les chasses ou les combats de boxe, ce qui est
impossible surtout si nous sommes dans la période fixe des ludi ; mais
il manifeste ainsi qu'il trouve le temps long. Porphyrion, commentant
ce passage, écrit : recte, quia adhuc amphitheatri usus non erat et in
eadem cavea etiam ferarum gladiatorumque munera spectabantur, ce
qui nous donne sans doute un renseignement intéressant sur le local.

I) La nouvelle «venatio» est annexée par le «munus».

A l'époque précédente, on a vu que n'importe qui, magistrat ou


particulier, pouvait, en dehors des ludi, donner une venatio quand bon
lui semblait; ainsi firent César, pendant son premier consulat (35),
Vatinius, lors de sa petitio de l'édilité (37) et Pompée, pour
l'inauguration de son théâtre (40); qu'en est-il maintenant? Il semble que les
premières venationes données pour le natalis d'Auguste, avant que
leur editio ne s'institutionnalise officieusement, ressortissent, au
moins théoriquement, à cette venatio indépendante. Non moins
indépendantes ont sans doute été certaines des 26 venationes d'Auguste,
dont nous ne savons à peu près rien; nous en discutons en détail dans
la note 44.
Mais le règne d'Auguste va offrir à la venatio un autre champ.
Sous la République, son editio ne se confondait jamais avec celle du
munus; car on négligera le combat gregatim, donné par César lors de
ses quatre triomphes de 46 (45), qui, s'il s'apparente au munus par sa
nature, ne fut pourtant qu'un épisode des venationes; sous le règne
d'Auguste, le combat opposant Suèves et Daces (65), organisé lors de
la dédicace de l'aedes Caesaris, participe de la même ambiguïté; et, sur
le plan technique, on ne confondra pas ces batailles, où s'affrontent
deux véritables petites armées, avec les combats gregatim du munus,
126 LES MUNÉRAIRES

qui n'opposent jamais que deux petits groupes de gladiateurs. Mais à


présent, en 6 de notre ère, lors du munus que donnèrent
nominalement (?) Germanicus et Claude en l'honneur de leur père (61), il
semble qu'une venatio fut associée (76) aux combats de gladiateurs.
Or nous savons que cette association était devenue chose
courante à ce moment; dans les Met., XI, 25-7, Ovide écrit : structoque
utrimque theatro / ceu matutina cervus periturus arena / praeda
canum est; cette allusion à l'arène du matin ne se comprend que dans
la perspective du munus nouveau, où la matinée est réservée aux
chasses et l'après-midi, aux gladiateurs. On ne saurait dire à quel
moment la venatio est devenue, en certains cas, une partie du munus
gladiatorien; je ne crois pas que la mutation se soit produite avant la
fin du règne : sur les huit munera augustéens, le seul pour lequel une
venatio soit attestée est le dernier (61 et 76), à supposer que ce munus
ait bien été donné par Auguste; on ne considérera pas, en effet, que
les deux venationes données lors de la dédicace du temple de Mars
Ultor (74-75), ni celle offerte pour la dédicace de l'aedes Caesaris, aient
servi d'appendice aux munera donnés à cette occasion : elles furent
offertes parallèlement à d'autres spectacles (cf. infra); mais il est
surtout significatif qu'Auguste, dans ses Res gestae, ait soigneusement
comptabilisé à part munera et venationes : preuve que l'association
était récente et aussi que, lorsqu'on donnait un spectacle gladiatorien
accompagné d'une venatio, il s'agissait encore de deux spectacles
séparés, plutôt que d'un spectacle unique, susceptible déjà d'être
désigné par le terme général de munus. Avant d'être une partie quasi
obligée du munus, un temps s'est écoulé où la venatio n'en fut qu'un
appendice : le concept de munus legitimum (gladiateurs et chasse) ne
se fixera qu'à l'époque suivante44.

44 A la lumière de ces remarques et surtout du sens nouveau que le mot munus


prendra à l'époque suivante, nous pouvons éclairer un texte capital de Suétone, Aug.,
XLIII, 2, concis et mutilé, qui se rapporte aux venationes et aux munera d'Auguste :
. . . non in foro modo nec in amphithéâtre, sed et in circo et in Saeptis, et aliquando nihil
praeter venationem edidit; il manque le nom du spectacle, dont Suétone énumère les
cadres avant d'indiquer une modalité particulière de Yeditio; le contexte, qui est une
revue générale des spectacles augustéens, révèle par élimination qu'il ne peut s'agir ici
que du munus et de la venatio; ce qui est parfaitement confirmé par le texte lui-même
(le mot venatio apparaît à la fin; et quel spectacle qui ne soit pas une venatio peut être
donné sur le Forum, aux Saepta et dans l'amphithéâtre, si ce n'est un spectacle de
gladiateurs? Pour le cirque, cf. infra); il est clair, dès lors, que le mot manquant, comme
avait vu déjà l'humaniste Perizonius, ne peut être que munera avec un sens nouveau :
«combats de gladiateurs et venatio». Le texte est très cohérent : après un mot sur les
L'ÉDITION DES GLADIATEURS ET DES BESTIAIRES 127

J) Les «venationes» impériales.

On a vu qu'Auguste donna 26 venationes (Res gestae, XXII, 3) :


venationes bestiarum Africanarum meo nomine aut filiorum meorum et
nepotum in circo aut in foro aut in amphitheatris populo dedi sexiens et
viciens, quibus confecta sunt bestiarum circiter tria millia et quingentae.
Six sont connues : dédicace de l'aedes Caesaris (65), du théâtre de
Marcellus (72), du temple de Mars Ultor (74-75) et peut-être pour le munus
funèbre de Drusus en 6 (76); à cela s'ajoute une venatio , offerte dans
des circonstances qui nous échappent, où furent tuées 420 Africanae,
ainsi que la venatio où parut Androclus (78).
Deux de ces venationes furent peut-être des appendices, l'une, de
ludi (72), l'autre, d'un munus (76) (cf. supra); les trois autres
appartiennent à des ensembles de spectacles donnés pour des circonstances
exceptionnelles - telles qu'avaient été, à l'époque précédente, les
venationes données lors de l'inauguration du théâtre de Pompée (40)

scaenici, Suétone dit : (Auguste) «donna des munera non seulement sur le Forum [qui
est le cadre normal traditionnel pour le combat de gladiateurs] et dans l'amphithéâtre
[qui est, en se plaçant au point de vue de ses lecteurs contemporains, le cadre normal
du combat de gladiateurs, comme de la venatio], mais encore au cirque et dans les
Saepta [cadre surprenant pour l'un et l'autre spectacle, aux yeux d'un contemporain
de Suétone - mais non point toutefois d'un contemporain d'Auguste]; et, à l'occasion,
le munus ne comporta qu'une venatio» [comprenons : il donna des venationes
indépendantes de tout combat de gladiateurs; ce que confirment les Res gestae, XXII, 1 et 3, où
Auguste s'attribue 26 venationes pour huit spectacles gladiatoriens seulement];
ajoutons, en confrontant, avec ce texte de Suétone, le passage qu'Auguste, dans ses Res
gestae, a consacré à ses venationes, que celles-ci eurent lieu sur le Forum, au cirque et à
l'amphithéâtre : donc les Saepta ne virent que des combats de gladiateurs; je signale
en outre - ce que ne disent ni Auguste, ni Suétone mais allait de soi pour leurs
lecteurs - qu'il n'y eut jamais de combats de gladiateurs proprement dits dans le cirque.
Une difficulté demeure : comme on verra infra, sur les huit mimera d'Auguste, un seul
peut-être fut suivi d'une venatio; or, si Auguste donna parfois (aliquando) un munus ne
comportant qu'une venatio, il faut sous-entendre, semble-t-il, qu'il en donna plus d'une
servant d'accompagnement à un munus; mais il y a une troisième possibilité : le munus
sans venatio; la difficulté vient de ce que Suétone décrit avec une exactitude littérale
une réalité augustéenne, mais qu'il le fait à la lumière de la réalité de son temps, avec
un mot, munus, qui peut signifier «combat de gladiateurs avec venatio», tout en
continuant à désigner aussi le spectacle gladiatorien seul et, à la limite, la seule venatio. Car,
sous l'Empire, munus devient souvent un simple synonyme de venatio : le mot désigne
un spectacle ne comprenant que des chasses. Ce sens (munus = venatio) est par
exemple normal chez Saint Augustin : Sermo XIX, 6; LI, 1; Enar. in Psalm., XXXIX, 10; CXL-
VII, 7; les munera visés dans ces textes, compte tenu du contexte historique, ne sont en
effet que des venationes; on trouve même chez saint Augustin, Contra Acad, I, 1 (2),
l'expression munera ursorum.
128 LES MUNÉRAIRES

et pour les quatre triomphes de César (45). C'est dire qu'elles


représentent un cas limite de Yeditio indépendante; il est possible que
d'autres venationes augustéennes aient été données dans des
conditions analogues, moins importantes toutefois, ou peut-être même sans
motif; mais il est plus probable que la plupart de ces venationes ont
été des appendices à des ludi impériaux; Auguste note dans ses Res
gestae, XXII, 2, qu'il donna des ludi 27 fois; on peut penser qu'il fit le
plus souvent suivre leur editio par une chasse, car ce prolongement,
on l'a vu, était devenue inséparable de bons ludi.
Moins que le munus, la venatio était cependant, comme les autres
spectacles, liée à Yambitus; faute de connaître les restrictions
qu'Auguste apporté à Yeditio des venationes à Rome, on relèvera
seulement qu'il a largement exercé cet ambitus pour son compte, ou pour
celui de ses héritiers.
Il ne l'a pas fait toutefois autant qu'avec le munus; si l'on fait la
moyenne des Africanae tuées par venatio, on arrive au chiffre de 135
bêtes et, comme il faut tenir compte de quelques venationes très
importantes (600 Africanae : 72; 420 une autre fois : cf. supra), il faut
admettre que, dans la majorité de ses chasses, Auguste fit tuer moins
de 100 Africanae (outre les bêtes d'Europe, qu'il n'a pas
comptabilisées dans ses Res gestae); à part quelques venationes géantes, Auguste
accepta, si l'on peut dire, de monnayer ses venationes; ce qu'il ne fit
jamais pour le munus, ne voulant pas galvauder sans doute l'immense
potentiel de favor que recelait Yeditio de ce dernier.
Quantitativement, la venatio impériale dut peu différer de la
venatio républicaine; il n'en fut pas de même du munus : ce qui était retiré
aux privati et surtout aux magistrats ne fut pas compensé par les
editiones régulières des préteurs, par le (ou les deux) munus privé qui
était toléré chaque année aux termes de la loi et par les grands
munera impériaux (huit pendant le temps qu'Auguste fut au pouvoir;
en moyenne, un tous les sept ans); dans ce système, il suffira que
l'empereur se désintéresse de la gladiature pour que Yeditio soit
ramenée à presque rien : le munus cesse d'être normalement le spectacle
majeur de Rome.
Désormais, la venatio et le munus impériaux sont en place : editio
régulière de celui-ci, annexion de la venatio par le munus et, par
dessus tout, rôle éminent de l'empereur; mais il reste toujours le munus
funèbre et la venatio annexée aux ludi; de plus, un munus consacré à
la divinité est apparu; l'époque suivante fera disparaître ces formes
archaïques ou aberrantes.
L'ÉDITION DES GLADIATEURS ET DES BESTIAIRES 129

IV - L'EDITIO DES COMBATS DE GLADIATEURS


ET DES VENATIONES JUSQU'À LA MORT DE DOMITIEN :
LE MUNUS CLASSIQUE DE L'ÉPOQUE IMPÉRIALE

A) Les «munera» (et les «venationes» indépendantes) connus.

L'institutionalisation du munus legitimum, avec gladiateurs et


chasses, apparu à l'époque précédente, ne nous permet plus de
comptabiliser à part munus et venatio : de nombreux munera dont nous ne
connaissons que la partie gladiatorienne ont sûrement comporté une
chasse, et vice versa; il subsiste toutefois des cas où des gladiateurs
paraissent sans venatio, ainsi que des venationes sans gladiateurs.
Ajoutons que Suétone rapporte des indications nombreuses sur les
munera de Caligula, Claude, Néron et Domîtien, mais sans préciser les
dates et les circonstances; pour ces quatre empereurs, j'ai réuni ces
indications, complétées par quelques autres, sous des numéros
communs.
79 - En 15, un munus est donné par Drusus, fils de Tibère, en son
nom et au nom de Germanicus, qui se trouvait à la tête de l'armée du
Rhin à ce moment, cependant que Drusus était consul ordinaire;
Tacite, Ann., I, 76, 5-7, en rapporte plusieurs circonstances : edendis
gladiatoribus, quos Germanici fratris ac suo nomine obtulerat, Drusus
praesedit, quamquam vili sanguine nimis gaudens; quo in vulgus formi-
dolosum, et pater arguisse dicebatur. Cur abstinuerit spectaculo ipse,
varie trahebant : alii taedio coetus, quidam tristitia ingenii et metu com-
parationis, quia Augustus comiter interfuisset Non crediderim ad osten-
dendam saevitiam movendasque populi offensiones concessam filio
materiem, quamquam id quoque dictum est; Dion Cassius, LUI, 14, 3,
rapporte aussi ce munus; pour Dion, Tibère n'aurait pas refusé
d'assister à tout le munus, mais seulement au combat opposant deux
chevaliers romains; mais Tacite se fait l'écho de commentaires du public
qui ne s'expliquent que par une absence prolongée. Ce munus fut sans
doute financé par Tibère, dans la tradition des munera qu'Auguste
donna au nom de ses fils; que Tibère ait boudé le spectacle n'est pas
contradictoire avec ce fait, compte tenu de la psychologie de
l'empereur; de même, Suétone, Tib., XLII, 1 (neque spectacula omnino edidit),
ne parle apparemment que des spectacles que l'empereur aurait pu
donner en son nom propre.
80 - La même année, le natalis d'Auguste (23-24 septembre; cf.
67) est célébré par des circenses et une venatio, offerts sans doute par
l'un des préteurs ou par tout le collège : Dion Cassius, LVII, 14, 4.
130 LES MUNÉRAIRES

* 81 - Au cours de sa preture, le futur empereur Sulpicius Galba


participa à l'organisation des Ludi Florales (18 avril - 3 mai) et aurait
présenté pour la première fois à Rome des éléphants funambules;
Suétone, Galba, VI, 1 : Honoribus ante legitimum tempus initis, praetor
commissione ludorum Floralibus novum spectaculi genus, elephantos
funambulos, edidit; nous ne savons si ces éléphants parurent pendant
les scaenici (cf. 105) ou bien au cours d'une venatio offerte hors
programme ; dans ces deux cas, il fit l'exhibition en son nom seul, dans le
cadre de la loi de 22 modifiée en 16; le novum de Suétone contredit
un texte de Pline, selon lequel Germanicus aurait déjà, en 6 de notre
ère, présenté un spectacle d'éléphants funambules (76).

82 - Au cours de l'été 37, pendant son consulat (1er juillet - 12


septembre), Caligula fit la dédicace du temple du Divus Augustus; à
cette occasion, il donna des spectacles variés que relate Dion Cassius,
LIX, 7,1 : après la cérémonie religieuse, où l'hymne fut chanté par les
enfants de la noblesse, et un epulum offert aux sénateurs ainsi qu'à
leurs épouses et au peuple, les spectacles commencèrent : d'abord des
concours musicaux, puis, les 30-31 août, des circenses et une venatio;
le premier jour, il y eut vingt courses de chars; le second, qui
coïncidait avec l'anniversaire de l'empereur, vingt-quatre, semble-t-il (alors
qu'habituellement, écrit Dion, on ne donnait que douze missus); ce
chiffre de 24 est une correction : voir les notes critiques de Gros et de
Boissevain. Au cours de la venatio, on tua 400 ours et autant d'
Africanae. Dion ne précise pas, ce qui est très probable (p. 157), que les
chasses se déroulèrent pendant les circenses, dans l'intervalle des mis-
sus; en outre, une Troja, à laquelle participèrent des enfants de la
noblesse, eut lieu pendant ces deux jours. Dion ajoute que Caligula
participa à la pompa sur un char traîné par six chevaux, qu'il ne donna
pas le signal aux auriges et qu'il assista au spectacle au milieu de ses
soeurs et des sodales Augustales (§ 2-4); enfin eurent lieu des scaenici,
pour le succès desquels Caligula « prit diverses mesures » et qui
durèrent plusieurs jours; Dion ne dit pas que Caligula fut l'éditeur de ces
spectacles, mais cela ressort clairement de son récit.
83 - En 37, lors d'une maladie de Caligula, un chevalier romain,
nommé Atanius Secundus, promit de se faire gladiateur si le prince
guérissait; Dion Cassius, LIX, 8, 3 : ????µa??se?? ?pa??e???µe???.
Suétone, Cai, XIV, 3, ne mentionne pas le nom et emploie le pluriel,
par une généralisation abusive dont il est coutumier : non defuerunt
qui depugnaturos se armis prò salute aegri . . . voverent; quand
l'empereur fut rétabli, il exigea que la promesse fût tenue; Dion Cassius,
ibid., Suétone, Cal, XXVII, 3 : votum exegit ab eo qui prò salute sua gla-
L'ÉDITION DES GLADIATEURS ET DES BESTIAIRES 1 31

diatoriam operam promiserat spectavitque ferro dimicantem nec dimisit


nisi victorem et post multas preces; on remarque que, cette fois-ci,
Suétone ne parle que d'un seul personnage. De la même manière,
immédiatement avant le texte qui mentionne le voeu, il cite, au pluriel, des
personnes qui affichèrent qu'elles offraient leur vie pour le
rétablissement de l'empereur (alors que Dion, ibid., parle seulement d'un
homme, un plébéien, dont il rapporte le nom); mais, dans le passage
qui précède le texte précité, il ne mentionne plus qu'un seul homme,
que l'empereur fit mourir en exécution de son voeu. Apparemment
par une contamination avec le cas de ce dernier, Dion ajoute que le
chevalier qui dut se faire gladiateur perdit sa vie dans l'affaire; ce
chevalier combattit dans un munus donné la même année (Dion rapporte
le fait avec les événements de 37), postérieurement à l'inauguration
du temple d'Auguste; ce munus fut certainement offert par Caligula :
en tout cas, quand ce dernier renvoie (Suétone : dimisit) le
combattant, il accomplit le geste d'un éditeur.
84 - En 38, Caligula donna un munus où il contraignit de
nombreuses personnes à combattre comme gladiateurs, homme contre
homme ou gregatim; il sollicita l'autorisation du Sénat : Dion Cassius,
LIX, 10, 1. Cette contrainte fait difficulté; si l'on suit Dion, le sénatus-
consulte paraît avoir été sollicité pour la contrainte imposée aux
combattants, laquelle fut probablement une condamnation; mais il est
plus probable que Caligula le demanda pour donner son munus, se
soumettant ainsi à la vieille législation de 22 avant notre ère; ce
munus eut sûrement lieu dans les Saepta (cf. 85).
85 - 86 - A la suite de cela, Dion Cassius, LIX, 10, 3-4, cite deux
faits qui eurent lieu lors de munera donnés cette année- là : 1) Comme
on manquait de damnati pour les bêtes, Caligula fit saisir des
spectateurs sur les gradins et les leur fit livrer; pour éviter qu'ils ne crient, il
leur fit couper la langue. Cette histoire n'a rien d'invraisemblable;
Suétone, toutefois, ne la mentionne pas; il se pourrait qu'elle repose
sur la contamination de deux faits : l'arrestation au théâtre de
spectateurs qui manifestaient (Dion, LIX, 13, 4) et l'exécution par les bêtes
d'un chevalier auquel l'empereur fit couper la langue parce qu'il criait
qu'il était innocent (Suétone, Cal., XXVII, 9) : 2) Caligula contraignit
un chevalier à combattre comme gladiateur parce qu'il avait outragé
sa mère et, comme le malheureux était vainqueur, il le fit tuer. On ne
peut exclure toutefois que ces deux textes ne nous donnent deux
versions d'un même événement; auquel cas la solution la plus probable
serait d'admettre pour l'exécution la version de Suétone, complétée,
pour le motif, par celle de Dion. Le § 5 de Dion nous apprend aussi
132 LES MUNÉRAIRES

que les munera où ces faits eurent lieu furent organisés par
l'empereur et qu'ils furent donnés d'abord aux Saepta, «qu'il fit creuser et
remplir d'eau, pour y mettre un seul bateau», puis dans une
construction improvisée, pour laquelle Caligula fit raser quelques édifices; «il
dédaigna, en effet, l'amphithéâtre de Taurus ». Il est donc possible que
Caligula n'ait donné que deux munera; le premier, qui est notre 82,
eut lieu aux Saepta; le second, où se serait passée l'anecdote du
chevalier, se placerait dans l'édifice improvisé. On ne saurait dire s'il faut
rattacher au premier ou au second l'épisode des spectateurs livrés
aux bêtes; mais cet épisode pourrait aussi appartenir à un troisième
munus, donné aux Saepta ou dans l'édifice improvisé. Reste le
creusement d'un bassin aux Saepta : sans doute un projet avorté de spectacle
aquatique, qui rendit les Saepta impraticables pour le munus pendant
un temps et explique la construction de l'édifice improvisé (puisque
l'empereur dédaigna, cette année- là seulement - cf. 91 -,
l'amphithéâtre de Taurus). Sur le cadre des munera de Caligula, cf. Suétone, Cal.,
XVIII, 1, qui contredit Dion, et 9/.

87 - En 38, après la mort de Drusilla, on décida que « son natalis


serait célébré par une fête semblable à celle des Megalesia, avec un
epulum pour le sénat et l'ordre équestre» (Dion Cassius, LIX, 11, 3);
par là, on entendra naturellement la partie proprement religieuse des
Megalesia, laquelle se terminait par un epulum; on remarque qu'il
n'est pas encore question de spectacles. Nous sommes renseignés sur
la célébration du natalis en 39 : la statue de Drusilla fut amenée pro-
cessionnellement au cirque sur un char tiré par des éléphants; en
même temps, Caligula offrit au peuple deux jours de spectacles
gratuits : le premier jour, des circenses avec une venatio de 500 ours
(peut-être dans l'intervalle des miss us : cf. p. 157); le second jour, une
venatio de 500 Africanae; il y eut en outre des combats de pancrace
«en plusieurs points» (de la ville), un epulum pour le peuple, des
cadeaux pour les sénateurs et leurs femmes; Dion Cassius, LIX, 8-9 :
T?a? t? d?µ? p????a ep? d?? ?µ??a? ap??e?µe. Il s'agit de spectacles
extraordinaires, ce qui s'explique, entre autres choses, par le fait
qu'aucune editio régulière n'avait été prévue; cette lacune fut réparée
l'année suivante : on décida de célébrer le natalis de Tibère (ce que
celui-ci avait toujours refusé de son vivant : Dion Cassius, LXII, 8, 3 -
n'était une mince concession : Suétone, Tib., XXVI, 2) et celui de
Drusilla, de même qu'on célébrait celui d'Auguste : les fêtes seraient les
mêmes (Dion Cassius, LIX, 24, 4 : ???f?s?? ... ta a?t? ape? ?a? t???
?????st?? ?e?es???? ?????ta?). Depuis deux ans déjà, on avait fixé le
programme religieux (cf. supra); ce sont des spectacles ordinaires qui
L'ÉDITION DES GLADIATEURS ET DES BESTIAIRES 133

furent instaurés en cette année 40 : des circenses, Yeditio d'une venatio


restant facultative. A propos des spectacles donnés par Caligula en 39,
et de Yeditio simultanée de la venatio et des circenses, cf. 93.
* 88-89 - Dion Cassius, LIX, 13, 2, évoquant les condamnations
prononcées en 39, écrit : p????? de ?a? t?? ????? µ???µa??sa?te?
?p????t? ; cela se produisit, je suppose, au cours d'un ou de plusieurs
munera impériaux.
90 - En 39, les consuls, qui avaient omis d'annoncer une suppli-
catio pour le natalis de Caligula, le 31 août, furent déposés (Suétone,
Cal., XXVI, 3; Dion Cassius, LIX, 20, 1); Dion ajoute que les préteurs
avaient cependant, «comme cela se passait tous les ans» (c'est-à-dire
depuis deux ans : cf. 87), donné des circenses et une venatio :
?pp?d??µ?a? ?a? ????a.
91 - Munera donnés par Caligula à une date et pour des raisons
inconnues : Suétone, Cal., XVIII, 1, signale leur cadre, sans préciser
leur nombre (munera gladiatoria partim in amphitheatro Tauri, partim
in Saeptis, aliquot dédit); l'indication de Dion Cassius sur le «dédain
de Caligufa pour l'amphithéâtre de Taurus » ne contredit pas le texte
de Suétone, car elle ne vaut que pour l'année 38 et ce dédain n'était
pas habituel au prince (le verbe de Dion est à l'aoriste); plus
surprenante est l'omission de la construction provisoire où eut lieu au
moins l'un des munera de 38; peut-être ne fut-elle utilisée qu'une fois,
ce qui expliquerait le silence de Suétone; Caligula entreprit, près des
Saepta, la construction d'un amphithéâtre, que Claude n'acheva pas
(Suétone, Cal., XXI, 2) : on ne confondra pas cet amphithéâtre avec la
construction de Dion; tout au plus pourrait-on penser que les
démolitions qui furent opérées pour celle-ci, visaient en outre à dégager un
terrain pour celui-là; ce n'est qu'une hypothèse. Sur les dépenses de
l'empereur pour les gladiateurs, cf. Dion Cassius, LIX, 2, 5; au cours
de ces munera, Caligula donna des boxeurs africains et campaniens
(Suétone : quibus inseruit catervas Afrorum Campanorumque pugilum
ex utraque regione electissimorum); on distinguera ces pugiles, qui
paraissent avoir participé régulièrement aux munera de Caligula
(mais dans quelle mesure Suétone ne généralise- t-il pas? cf. p. 130),
des pancratiastes qui furent présentés pour le natalis de Drusilla, en
39 (87). Suétone, Cal., XVIII, 2, nous apprend que Caligula « ne présida
pas toujours (ses propres) spectacles», donc aussi ses munera (et ses
venationes indépendantes), mais qu'il confia ce soin à des amis ou des
magistrats (neque spectaculis semper ipse praesedit, sed interdum aut
magistratibus aut amicis praesidendi munus injunxit). Suétone, Cal.,
XXVII, 5, rapporte encore qu'il fit condamner des gens honorables
134 LES MUNÉRAIRES

qui avaient critiqué l'un de ses munera (maie de munere suo opinatos);
une autre fois, ibid., XXVTI, 1, à cause de la cherté de la viande, il fit
dévorer, par les fauves « destinés à un munus » (dont il était l'éditeur,
puisqu'il devait nourrir les bêtes), des noxii raflés au hasard dans une
prison; ibid., XXVI, 8, un jour de munus, comme le soleil était brûlant,
il fit retirer les vela, interdit au public de sortir et présenta un
programme dérisoire (preuve encore qu'il était l'éditeur) : gladiatorio
munere, reductis interdum flagrantissimo sole velis ... ; il semble que la
plaisanterie dura du matin au soir, car nous avons, dans un ordre qui
n'est qu'à demi chronologique, les trois épisodes d'une journée
complète : le matin, les bêtes; à midi, les pégniaires; l'après-midi, les
gladiateurs. Plusieurs anecdotes de Suétone nous montrent Caligula dans
un rôle de président, et donc très probablement, mais pas forcément,
d'éditeur : ainsi Cal. XXVII, 9 : c'est l'épisode du chevalier condamné
aux bêtes (cf. 68); XXX, 7, le public lui réclame le brigand Tetrinius
(pour qu'il soit livré aux bêtes); XXXV, 4, il contraint un spectateur
pris sur les gradins de se battre. Il faut toutefois observer que Caligula
a pu intervenir ainsi dans des munera donnés par d'autres; j'omets les
anecdotes où il n'agit que comme spectateur; on ne retiendra pas non
plus le munus offert par lui (edente se) et évoqué par Suétone, Cal.,
XXXV, 2, car il n'eut pas lieu à Rome, mais à Lyon.
92 - Caligula donna aussi, au cours de circenses, des venationes
qui ne se limitèrent pas aux deux évoquées supra (82 et 87) ; Suétone,
Cal.; XVIII, 5 : Edidit et circenses plurimos a mane ad vesperam, inter-
jecta modo Africanarum venatione, modo Trojae decursione.
93 - Claude, en 41, donna un spectacle de circenses (comprenant
aussi un missus de chameaux), au cours duquel eut lieu une venatio de
300 ours et 300 Africanae (Dion Cassius, LX, 7, 3). On remarquera que
ce programme reproduit, avec des chiffres inférieurs, celui des
venationes de Caligula en 37 (82) et en 39 (87); cf. en outre 102.
94 - Dans le récit des événements de 42, Dion Cassius, LX, 13, a
inséré un paragraphe sur les munera de Claude; la phrase initiale
porte sur leur abondance, sur le goût de Claude pour ce genre de
spectacle, sur le nombre des hommes qui y périrent, soit en
combattant, soit tués par les bêtes; elle peut se rapporter à tout le règne. La
suite, qui relate les châtiments des esclaves et affranchis qui, sous
Tibère et Caligula, avaient dénoncé leurs maîtres, nous ramène
nécessairement au début du règne; «le plus grand nombre fut livré aux
bêtes au cours de ces munera»; ils furent si nombreux, que la statue
d'Auguste qui se dressait sur les lieux de Yeditio fut déplacée, pour ne
pas rester voilée tout le temps (comme elle l'était lors des exécutions).
L'ÉDITION DES GLADIATEURS ET DES BESTIAIRES 135

On pourrait penser qu'il ne s'agit pas nécessairement de l'arène, mais


la suite prouve le contraire : ces spectacles qu'il veut épargner à une
statue de bronze, «Claude s'en repaît lui-même»; or il s'agit bien de
condamnés exécutés dans l'arène (t??? d?a µ?s?? t?? ??a? pa?? t??
t?? a??st?? ?a???? ?ata??pt?µ?????) ; en effet, nous avons là une
référence précise au ludus meridianus. Après une allusion à un lion
dressé à manger de la chair humaine, qui plaisait à la foule pour cela
et que Claude fit tuer, disant qu'un tel spectacle ne convenait pas à
des Romains (fait que Dion juge contradictoire avec l'assiduité de
l'empereur aux exécutions), Dion revient à des généralités, qui
peuvent valoir pour tous les munera du règne (cf. 99) : la familiarité et la
générosité de l'empereur envers le public, l'usage de tablettes (et non
de hérauts) quand il communiquait avec lui; les faits ainsi rapportés
montrent bien que Claude est très vraisemblablement l'éditeur de ces
munera.

95 - Du rapprochement entre Suétone, Claude, XX, 8 :


munera .... exhibuit, anniversarium in castris praetorianis sine venatione
apparatuque, et Dion Cassius, LX, 17, 9 : a?t?? µe? ??? ?p??µa??a?
a???a ?? t? st?at?p?d? ??aµ?da ??d?? e???e, il ressort qu'en 43
Claude donna, en costume militaire, un munus au camp des
prétoriens, à l'occasion de son anniversaire, qui tombait le 1er août. Cette
date semble faire quelque difficulté, car nous savons par Dion Cassius
(LX, 5, 3; cf. 77) que, sous le règne de Claude, des circenses étaient
toujours donnés ce jour-là, mais ils commémoraient la dédicace du
temple de Mars Ultor et Dion précise que, quoiqu'ils coïncidassent
avec l'anniversaire impérial, ils n'étaient point offerts pour fêter celui-
ci. Compte tenu de ce que Suétone emploie l'adjectif anniversarium,
sans autre précision, on pourrait penser aussi qu'il s'agit de quelque
autre anniversaire et non point de celui de Claude (cf. J. Ailloud, in
éd. Budé, 1932 : «pour un anniversaire») : mais justement l'absence de
précision suggère plutôt qu'il s'agit de l'anniversaire de Claude et, de
toute manière, le munus peut avoir été décalé d'un jour. Claude paraît
l'avoir offert aussi les autres années (cf. 101). Pour un parallèle, il est
vrai beaucoup plus récent, un munus offert par Caracalla à Nicomé-
die, en 215, le jour de son natalis, cf. Dion Cassius, LXXVIII, 19, 3-4.
96 - En 44, à son retour de Bretagne, Claude célébra son
triomphe (Dion Cassius, LX, 23, 4-6); puis il «donna une panégyrie
triomphale pour laquelle il prit un pouvoir consulaire »; il y eut des scaenici
donnés sur deux théâtres à la fois, il y eut aussi des circenses qui
durèrent tout un jour; entre les courses (µeta?? t?? d??µ??) se déroula
une chasse à l'ours, ainsi que des jeux athlétiques et une pyrrhique
136 LES MUNÉRAIRES

dansée par des enfants venus d'Asie. Pour les venationes de Claude,
mêlées à des circenses, cf. 102.
97 - En 46, au cours d'un munus, le gladiateur Sabinus, ancien
commandant de la garde germaine de Caligula, fut vaincu et demanda
sa grâce, que l'empereur et le public voulaient refuser; mais
Messaline, dont Sabinus était l'amant, obtint que Claude accorde la missio :
Dion Cassius, LX, 28, 2 : t?? Saß??? ? t?? t?? ?e?t?? ?p? t?? Ga???
???a?ta (sur ces «Celtes» qui sont en fait des Germains, cf. p. 293); le
rôle du prince dans l'affaire et la participation au munus de Sabinus,
qui est selon toute probabilité un gladiateur impérial, supposent que
Claude en fut l'éditeur.
98 - En 47, à l'occasion de Yovatio qu'il accorda à Plautius pour
ses victoires de Bretagne, Claude donna un munus où combattirent de
nombreux «affranchis étrangers» (?), ainsi que des prisonniers
bretons; beaucoup y périrent, ce dont il se faisait gloire : Dion Cassius,
LX (Boissevain : LXI), 30, 3; il s'agit d'un fragment des excerpta Vale-
siana que l'on place sans certitude, mais avec une très grande
probabilité, après la mention de Yovatio, en le rattachant ainsi
implicitement à elle.
99 - En 49 ou avant, Claude qui avait fiancé sa fille à L. Silanus
donna un munus au nom de celui-ci, pour le désigner aux sympathies
de la foule; Tacite, Ann., XII, 3, 2 : gladiatorii muneris magnificentia
protulerat ad studia vulgi.
100 - En 54, au moment de son mariage avec Octavie, Néron
donne des circenses et une venatio pour le salut de Claude; Suétone,
Nero, VII, 9 : Nec multo post duxit uxorem Octaviam ediditque pro
Claudi salute circenses et venationem; les jeux furent-ils offerts, non
seulement vers le temps du mariage mais à l'occasion du mariage ? On
ne sait. Sans doute Claude en assura-t-il le financement, selon le
principe augustéen.
101 - Munera donnés par Claude à une date et pour des raisons
inconnues : Suétone, Claude, XXI, 8 : Gladiatoria munera plurifariam et
multiplicia exhibuit; sur la fréquence des munera de Claude, cf. 94;
Suétone développe ensuite l'adverbe plurifariam (« de types variés ») :
anniversarium in castris praetorianis sine venatione apparatuque, jus-
tum atque legitimum in Saeptis; ibidem extraordinarium et breve die-
rumque paucorum quodque appellare coepit «sportulam», quia, primum
daturus, edixerat «velut ad subitam condictamque cenulam invitare se
populum»; on prendra garde que les singuliers anniversarium, justum,
etc., équivalent à des collectifs : il y aurait une contradiction dans le
texte, si multiplicia renvoyait seulement à trois munera; et surtout,
L'ÉDITION DES GLADIATEURS ET DES BESTIAIRES 137

Suétone précise que Claude donna le munus extraordinarium et breve


une première fois (primum), ce qui prouve qu'il y eut d'autres fois; on
peut considérer que ce qui est vrai pour le troisième type de munus,
l'est aussi pour les deux autres. Sur le munus anniversarium, cf. 94; sur
la valeur de justum et legitimum (« munus complet avec venatio »), cf.
p. 155; on ne saurait dire si les sportulae comprirent aussi une
venatio; on remarque que Claude paraît avoir complètement négligé
l'amphithéâtre de Taurus. Suétone rapporte encore plusieurs munera
auxquels Claude assista; je n'ai retenu que ceux où il apparaît comme
éditeur - bien qu'il puisse s'agir de munera offerts par d'autres,
comme le prouve XXXIX, 4 : quocumque gladiatorio munere, vel suo
vel alieno, etiam forte prolapsos jugulari jubebat, maxime retiarios, ut
expirantium faciès videret, où l'on voit l'empereur décider dans tous
les cas du sort des vaincus - ce qui est ordinairement un privilège de
l'éditeur; sur le goût de Claude pour les bestiaires et les exécutions de
damnati (meridiani), sur la facilité avec laquelle il livrait aux bêtes les
machinistes en cas d'incident, et jusqu'à l'un de ses nomenclatures,
voir ibid., XXXIV, 8, où je note ceci : Bestiaris meridianisque adeo
delectabatur, ut et prima luce ad spectaculum descenderet et meridie,
dimisso ad prandium populo, persederet Plusieurs détails de ce texte
sont recoupés par Dion Cassius (cf. 94); ibid., XXI, 9, un mot de
Claude au public qui lui réclamait le gladiateur Palumbus : Palumbum
postulantibus daturum se promisit ... ; XXI, 10 : il octroie la rudis à un
essédaire; Pline, N. H, VIII, 7, 22, nous apprend enfin que, dans les
munera donnés sous son règne et sous le règne de Néron (et qui sont
sans aucun doute des munera impériaux), des éléphants étaient
combattus individuellement à la fin des combats de gladiateurs (in
consummatione gladiatorum).
102 - Suétone évoque aussi, sans préciser la date et les
circonstances, des venationes qui eurent lieu au cirque du Vatican et au circus
Maximus, entre des courses de char (XXI, 6 : Circenses fréquenter
etiam in Vaticano commisit, nonnumquam interjecta per quinos missus
venatione); pour des venationes de ce genre, cf. 93 et 96. A côté de
cette formule banale - une chasse toutes les cinq courses -, Suétone,
XXI, 7, décrit deux venationes qui eurent lieu au circus Maximus, ne
furent probablement pas des appendices de ludi circenses, mais peut-
être des épisodes de munus (cf. 103), et dont je ne saurais dire si elles
se reproduisirent ou si elles ne furent données chacune qu'une fois
(ou même ne firent partie que d'une seule editio) : un escadron de
cavaliers du prétoire, dirigés par ses tribuns et le préfet, chasse des
Africanae; d'autre part, des cavaliers thessaliens se livrent avec des
taureaux à une sorte de rodéo (la taurocathapsie). '
138 LES MUNÊRAIRES

103 - En 55 eut lieu un munus au cours duquel des hommes à


cheval exécutèrent un rodéo avec des taureaux; des cavaliers de la
garde personnelle de Néron tuèrent 400 ours et 300 lions, et 30
chevaliers combattirent comme gladiateurs (Dion Cassius, LXI, 9, 1 : ?? d?
t??? ??a ?t?.); cette formule initiale de Dion : «au cours d'un
spectacle», paraît prouver qu'il s'agit là de trois épisodes d'un même munus;
mais on n'en conclura pas qu'ils se passèrent en un seul jour ni en un
seul lieu : il faut placer les venationes au cirque, vraisemblablement
au circus Maximus (cf. 102); on ne saurait préciser pour les combats
de gladiateurs; on prendra garde, en outre, que Dion ne signale
certainement que les épisodes marquants de ce munus, dont on peut penser
qu'il ne comporta pas seulement 15 combats de gladiateurs; la venatio
reproduit d'assez près certaines formules du règne de Claude (cf. 102).
Dion ne dit pas qui fut l'éditeur, mais la participation des «somato-
phylaques » de l'empereur prouve que ce fut Néron.

104 - En 57, Néron construisit au Champ de Mars un


amphithéâtre en bois où il donna un munus et des spectacles divers (Suétone,
Nero, XII, 2); pour la date, cf. Tacite, Ann., XIII, 31, 1; pour
l'amphithéâtre, Aur. Victor, Epitome, Nero; il y donna une naumachie au
milieu de bêtes marines : Suétone, ibid., XII, 4; Dion Cassius, LXI, 9, 5,
est très imprécis sur le cadre, qu'il nomme théâtre - mais on sait qu'il
lui arrive aussi d'appeler «théâtre» l'amphithéâtre de Taurus (cf. 49,
115 et encore LXIL 18, 2); il nous offre, sur la naumachie, des
renseignements qui ne sont pas chez Suétone (cf. p. 139); il nous donne
surtout l'ordre chronologique des spectacles : d'abord la naumachie,
puis, sur le sol asséché, les combats de gladiateurs, à la fois homme
contre homme et gregatim. Suétone relate la naumachie après le
munus, car l'ordre qu'il suit est fonction de l'intérêt du spectacle
représenté; et, s'il commence par le munus, c'est que ce fut l'un des
plus extraordinaires de l'histoire de la gladiature : d'abord Néron n'y
fit tuer personne (on entendra plus précisément que personne n'y fut
tué) : neminem occidit, ne noxiorum quidem; mais surtout, 400
sénateurs et 600 chevaliers y parurent comme gladiateurs (il ne précise
pas, comme fait Dion, qu'une partie d'entre eux combattit gregatim);
de même, les harenarii et les bestiaires de la venatio annexée à ce
munus appartenaient au sénat ou à l'ordre équestre (ibid., XII, 3); ce
ne fut pas une innovation : on verra que, lors de certains munera, des
aristocrates se battaient, avec des armes mouchetées, dans des duels
qui, bien évidemment, se terminaient sans qu'il y eût mort d'homme,
ou bien affrontaient des bêtes sous les yeux du public : c'est un munus
de cette sorte qui fut organisé par Néron; la seule différence. est dans
L'ÉDITION DES GLADIATEURS ET DES BESTIAIRES 139

la masse des participants nobles qui y furent engagés (si 400 sénateurs
y combattirent comme gladiateurs, d'autres contre des bêtes, sans
compter ceux qui parurent comme garçons de piste, on peut penser
que tous les sénateurs qui étaient en état de le faire descendirent dans
l'arène), et dans le fait que, très probablement, il n'y eut que des
nobles dans les rôles de gladiateurs ou de bestiaires : s'il y avait eu de
véritables combats de gladiateurs, il serait surprenant qu'il n'y ait pas
eu mort d'homme et, si Suétone parle de noxii, sans doute est-ce
parce que, voulant donner un munus complet, Néron devait présenter
aussi des exécutions le matin ou à midi et qu'il ne pouvait faire
paraître des aristocrates comme damnati; le rôle de ces derniers fut tenu
par d'authentiques condamnés, auxquels on fit grâce pour la
circonstance. Suétone a retenu que, parmi les sénateurs et les chevaliers
engagés, il y en avait qui avaient une fortune et une réputation
intactes; cette remarque est ambiguë : Suétone paraît croire que les autres
participants n'étaient pas dans ce cas et que seuls des aristocrates
sans fortune et sans réputation descendaient habituellement dans
l'arène. Mais ce serait oublier qu'il était honorable pour un noble de
faire des armes ou d'affronter des bêtes à l'amphithéâtre, si c'était
pour la gloire et sans se compromettre avec l'arène professionnelle; à
moins que Suétone ait voulu dire - très maladroitement, à force de
concision - que cette fois, contrairement à ce qui se passait
couramment sous le règne de Néron, des nobles honorables participèrent à
un munus. Suétone, XII, 5, signale d'autres spectacles, qui furent
offerts après le munus (?) : des pyrrhiques et la représentation des
mythes de Pasiphaé et d'Icare; le munus et les autres spectacles
durèrent plusieurs jours, ce qui se déduit de la phrase de Suétone, XII, 6,
où est décrite l'attitude de Néron, qui (bien qu'éditeur) présida
rarement, mais, la plupart du temps, regarda couché, à partir d'une loge,
puis du haut du podium qu'il avait fait découvrir. On ne saurait dire si
l'amphithéâtre fut construit pour Yeditio de ces spectacles ou s'ils
furent au contraire organisés pour son inauguration.

105 - En 59, Néron donna des ludi et un munus funèbres en


l'honneur d'Agrippine; Dion Cassius, LXI, 17, 2-5 qui relate des
scaenici très importants, qui furent donnés dans cinq ou six théâtres à la
fois, des circenses et un munus qui comprit aussi une venatio; à ces
spectacles participèrent des hommes et des femmes de l'ordre
sénatorial et équestre (ce qui ne veut pas dire qu'à la fois des hommes et des
femmes de ces deux ordres participèrent à chacun de ces spectacles),
«certains volontairement, d'autres contre leur gré». Sur les
participants, cf. encore Tacite, Ann., XIV, 14, 9, qui, toutefois, ne dit rien du
140 LES MUNÉRAIRES

munus où ils furent engagés. Dion parle d'un amphithéâtre : peut-être


l'amphitheatrum ligneum construit en 57 (cf. 104) ; on ne comptera pas,
dans la venatio (fut-elle donnée là ou au cirque?), l'épisode de
l'éléphant funambule, qui fut présenté au théâtre avec les scaenici (et que,
du reste, Suétone, Nero, XI, 4, fait paraître, non point lors des jeux
funèbres d'Agrippine, mais lors des ludi que Néron célébra pro aeter-
nitate imperii).
106 - Au cours de sa questure en 61-62 (?; cf. REPW, s.v. n° 9, et
nos remarques p. 167), Lucain donna avec ses collègues, selon l'usage,
un munus qui reçut un bon accueil du public : Vita Luc, 10 (la
seconde, attribuée à Vacca, in éd. Budé de Lucain) : gessit autem
quaesturam, in qua cum collegio, more tune usitato, munus gladiatorium
edidit secundo populi favore.
107-108 - Tacite, Ann., XV, 32, 3, rapporte, pour 63 : Spectacula
gladiatorum idem annus habuit pari magnificentia ac priora; sed femina-
rum inlustrium senatorumque plures per arenam foedati sunt; il y a là
une allusion certaine à un (ou plusieurs) munus de Néron, ainsi qu'au
munus des questeurs. Voir p. 163, n. 51.
109 - En 64, nous rapporte Tacite, Ann., XV, 37, un epulum
extraordinaire, organisé par Tigellin, fut offert au peuple par Néron; or
nous savons par Dion Cassius, LXII, 15, que ce ne fut que le dernier
acte de réjouissances qui commencèrent par un munus et une
naumachie; Néron en fut l'éditeur (il est sujet de la phrase de Dion); le
silence de Tacite sur ces préliminaires n'est pas une difficulté, car
celui-ci, à propos des banquets que Néron donnait dans Rome, a
voulu seulement en rapporter un exemple fameux. Le cadre indiqué
par Dion est vague : « le théâtre », et on sait que ce mot peut chez lui
s'appliquer à l'amphithéâtre (cf. 49, 115); mais Tacite précise que les
choses se passèrent in stagno Agrippae - un grand bassin construit par
Agrippa; le récit de Dion nous donne la chronologie des événements :
le bassin fut d'abord vidé (ce que Dion ne dit pas) pour la venatio;
puis il fut rempli pour la naumachie; puis vidé à nouveau pour les
combats de gladiateurs; rempli, pour finir, afin de recevoir les
installations flottantes destinées à Yepulum; sans doute plaça-t-on le public
sur des tribunes provisoires. Sénèque, dans Yep. VII, 70 à Lucilius
(écrite cette année-là, peu après le spectacle, car, par deux fois,
Sénèque dit nuper), relate le suicide de trois participants : d'un Germain,
au ludus bestiariorum où on l'entraînait pour la venatio (§ 20) : Nuper
in ludo bestiariorum unus ex Germants, cum ad matutina spectacula
pararetur; d'un damnatus dans la voiture qui l'emmenait à l'arène
(§ 22) : Cum adveheretur nuper inter custodias quidam, ad matutinum
L'ÉDITION DES GLADIATEURS ET DES BESTIAIRES 141

spectaculum missus; enfin d'un «barbare» engagé dans la naumachie


et qui se tua sans doute sur les lieux mêmes du spectacle (§ 25) : ex
eodem tibi munere plura exempta promisi; (§ 26) : secundo naumachiae
spectaculo unus e barbaris, lanceam quam in adversarios acceperat
totam jugulo suo mer sit; on remarquera que ce dernier paragraphe
confirme Dion, qui fait aussi de la venatio le second acte de ces
spectacles et la compte également dans le munus; il subsiste une
difficulté : dans la chronologie de Dion, partiellement recoupée par
Sénèque, la venatio est donnée tout entière au cours des premières
journées (car il est probable qu'elle dura plusieurs jours), et non point
chaque matin pendant toute la durée du munus, comme cela se faisait
d'ordinaire; dans ces conditions je vois mal pourquoi Sénèque
emploie par deux fois, pour désigner la venatio, l'expression ad matu-
tina spectacula : sans doute l'épithète n'évoquait-elle plus un moment
de la journée mais un spectacle particulier?
1 10 - Calpurnius, Bue, VII, 4-83, décrit une venatio donnée par
Néron dans son amphitheatrum ligne um à une date indéterminée :
. . . Lycota
5 qui veteres fagos nova quam spectacula mavis
cernere quae patula juvenis deus edit harena.

23 Vidimus in caelum trabibus spectacula textis


surgere Tarpeium prope despectantia culmen
immensosque gradus et clivos lente jacentes;
venimus ad sedes ubi pulla sordida veste
inter femineas spectabat turba cathedras.
Nam quaecumque patent sub aperto libera caelo
aut eques aut nivei loca densavere tribuni.
Suit une description de l'amphithéâtre et de son luxe, vers 57-72.
Le poète conclut :
O utinam nobis non rustica vestis inesset!
80 Vidissem propius mea numina! sed mihi sordes
pullaque paupertas et adunco fistula morsu
obfuerunt; utcumque tamen conspeximus ipsum
longius . . .
Le v. 23 prouve qu'il s'agit d'un amphithéâtre en bois : nous
sommes donc dans l'amphithéâtre construit par Néron en 57 (cf. 104) et le
deus juvenis, éditeur de ces spectacles, ne peut être que Néron, qui est
aussi désigné, au v. 80, par l'expression mea numina; le narrateur est
un paysan, venu à Rome sans toge; c'est pour cela qu'il ne peut
assister au spectacle que sur les travées où sont les gens en vestis pulla et
142 LES MUNÊRAIRES

les femmes (v. 26-27; 80-82) : ce sont les plus hautes - et les plus
éloignées du podium, d'où le regret du v. 80. Les chevaliers et les tribuni
paraissent siéger à part, à des places réservées (v. 28-29); il ne s'agit
pas des tribuni aerarti du Ier siècle avant notre ère, comme on croit
parfois (cf. R. Verdière, éd. de Calpurnius, coll. Latomus, XIV, n. 581),
mais de tribuns militaires (A. Stein, Der romische Ritterstand, Munich,
1927, p. 24, n. 1); l'épithète nivei s'applique à leur tenue de parade (cf.
Tacite, Hist., II, 89, 3 : praefecti castrorum tribunique et primi centurio-
num candida veste), L'ambiguïté des expressions et la carence de nos
sources sur les places des ordres privilégiés à l'amphithéâtre (cf.
p. 434) ne nous permettent pas de tirer quoi que ce soit de ces deux
vers pour la date de la VIIe Bucolique et du spectacle qu'elle relate
(Verdière, op. cit., p. 39; mais cf. infra). Pour la description de
l'amphithéâtre, v. 47-56, on prendra garde que certains éléments
appartiennent au décor permanent, d'autres, à celui du jour (cf. ///);
de la venatio, le narrateur a retenu surtout la variété des animaux qui
y parurent (omne genus, v. 57) : des lièvres blancs, des sangliers
cornus (babirussas), un élan, des zébus, des aurochs, des bisons, des
phoques qui combattirent contre des ours, des hippopotames; ces
animaux étaient amenés sur l'arène par des trappes qui s'ouvraient au
milieu de la piste (v. 70-72). Néron ne donna-t-il cette fois-là qu'une
venatio? C'est possible, et celle-ci ne dura peut-être qu'un seul jour;
mais il se peut aussi qu'il ait donné un munus complet et que
Calpurnius n'ait décrit que le plus intéressant : le cadre et les bêtes. Nous ne
pouvons faire que des suppositions sur la date; une chose est sûre
toutefois : il ne s'agit pas, comme on a cru (cf. R. Verdière, op. cit.,
p. 38), des spectacles qui furent donnés en 57, après l'achèvement de
l'amphithéâtre; car on ne pourrait comprendre que Calpurnius ait
préféré parler de quelques animaux rares, et non point de la
naumachie ou de la participation au munus de tout le sénat : dans ce texte
où l'empereur est flagorné de bout en bout, on n'aurait pas omis le
clou de son spectacle.

/// - Munera donnés par Néron à une date et pour des raisons
inconnues; Suétone, Nero, XI, 1, résume ainsi les spectacles de
Néron : Spectaculorum plurima et varia genera edidit, juvenales,
circenses, scaenicos ludos, gladiatorium munus; munus est au singulier, et, de
fait, dans les § XI-XIII qui développent ce sommaire, Suétone ne
décrit qu'un seul munus, celui de 57 (104); mais il est clair que munus
doit ici être entendu comme un collectif générique qui explicite
genera (cf. 101); on connaît, du reste, plus d'un munus offert par
Néron (103, 104, 105, 109). Sans compter d'autres allusions qui ne se
L'ÉDITION DES GLADIATEURS ET DES BESTIAIRES 143

rapportent pas forcément à ces quatre munera; par exemple, c'est à


un munus donné par lui que figura comme rétiaire le prêtre salien
Gracchus, écrit Juvénal, Sat., II, 143-148 :

vicit et hoc monstrum tunicati fuscina Gracchi,


lustravitque fuga mediani gladiator harenam
et Capitolinis generosior et Marcellis
et Cattili Paulique minoribus et Fabiis et
omnibus ad podium spectantibus, his licet ipsum
admoveas cujus tune munere retia misit
Le dernier vers suppose que Gracchus ne parut qu'une fois dans
l'arène; il faut donc rapporter à ce même munus les vers 199-210 de la
satire VIII, qui décrivent son combat; ainsi l'a compris le Scholiaste,
qui ajoute ceci : ipsum (l'éditeur du munus) représenterait Néron.
Qu'il s'agisse d'un empereur ne fait aucun doute : « Gracchus, écrit en
somme Juvénal, est plus noble que les descendants des nobles
familles qui assistent au munus et que tous les sénateurs présents (omnibus
ad podium spectantibus; cf. p. 435), même si l'on compte l'éditeur» : ce
trait ne se comprend qu'avec l'équation : prince = éditeur; que ce
prince soit Néron semble d'abord moins évident et il est même
possible que le Scholiaste ait tiré cela d'une lecture superficielle du
passage qui précède VIII 199. Ceci dit, il est très probable qu'il s'agit bien
de Néron; la parution de Gracchus sur l'arène dans son costume
sacerdotal, ainsi qu'un autre épisode de ses dépravations : son
mariage avec un musicien (Sat., II, 117-120, cf. p. 260 sur
l'identification des deux Gracchi), tout cela nous situe parfaitement sous son
règne.
Un autre passage de Juvénal, Sat., I, 155-157, fait allusion au
supplice de la crémation que des damnati subirent dans l'arène :

Pone Tigellinum : taeda lucebis in Ma


qua stantes ardent qui fixo pectore fumant
et latum media sulcum deducis harena.
Le Scholiaste commente : Hoc est in satura : pone te vituperare
Tigellinum, quem si laeseris, vivus ardebis, quemadmodum, in munere Nero-
nis, vivi arserunt de quibus Me jusserat cereos fieri, ut lucerent
spec{ta)toribus, cum fixa Mis essent guttura, ne se curvarent; on
remarquera que, pour le Scholiaste, ce munus se passe implicitement en
nocturne.
Le curateur «chargé d'organiser un munus de Néron» envoya un
chevalier romain sur les côtes de Germanie pour se procurer de
l'ambre; ce dernier en ramena tant qu'on en fit les boutons des filets
144 LES MUNÉRAIRES

qui protégeaient le podium contre les bêtes, la civière et tout Yappara-


tus, qu'on en parsema l'arène, et cela pour une journée seulement
(Pline, N. H, XXXVII, 11, 45).
Sur des combats contre des éléphants, à la fin des duels de
gladiateurs, voir 101, in fine, avec l'allusion à Néron chez Pline, N. H., VIII, 7,
22.
112 - Du rapprochement entre Dion Cassius, LXV, 4, 3, et Tacite,
Hist., II, 95, 1, il résulte qu'en 69, en septembre (on ne sait si le natalis
était le 7 ou le 24), Caecina et Valens donnèrent dans tous les
quartiers de Rome un munus pour célébrer l'anniversaire de Vitellius; ce
munus dura deux jours et il comprit aussi une venatio; on y tua
beaucoup d'hommes et de bêtes, l'apparat en fut extraordinaire.
113 - Vitellius donna des combats de gladiateurs - un ou
plusieurs munera, on ne sait; Tacite, Hist., II, 94, 6, évoque les
préparatifs : circum gladiatorum ferarumque spectaculis opplere (j'entends,
comme H. Goelzer, éd. Budé, 1921 : «il remplissait le cirque de
gladiateurs et de bêtes pour les spectacles»); Dion Cassius, LXV, 10, 1,
rapporte que la marche de Mucien vers l'Italie n'empêchait pas Vitellius
d'organiser des combats de gladiateurs.
114 - L'Epitome du livre LXV de Dion Cassius, 15, 2, rapporte
que Vespasien donnait des chasses « dans les théâtres ». Comme cette
phrase suit la mention de l'inauguration du temple de la Paix en 75, il
est probable, bien que le verbe soit à l'imparfait, qu'elle se rapporte
aux spectacles offerts à cette occasion, étant entendu que Vespasien
put donner d'autres venationes de ce genre au cours de son règne;
l'épitomateur rapporte ensuite que l'empereur n'aimait pas les
combats de gladiateurs : renseignement que Dion donnait peut-être pour
expliquer l'absence de gladiateurs aux fêtes de l'inauguration du
temple de la Paix? Sur le problème posé par le cadre, cf. p. 383; malgré
l'incertitude de Dion dans l'emploi du mot ??at???, je ne vois pas de
raison de ne pas prendre son indication à la lettre.
115 - En 80, Titus inaugura le Colisée et donna des spectacles à
cette occasion; Suétone, Tit., VII, 7, les énumère : 1) un munus au
Colisée, qu'on peut estimer complet, avec venatio, damnati et gladiateurs,
et qui eut une ampleur et un apparat très grands; 2) une naumachie,
au bassin qu'Auguste avait creusé pour cet usage dans «le bois des
Césars»; 3) un nouveau munus, avec des gladiateurs et une venatio au
cours de laquelle on tua en un seul jour 5.000 ferae; Dion Cassius,
LXVI, 25, 1, confirme l'occasion et l'ampleur des spectacles. Il nous
signale au § 4 que les fêtes durèrent 100 jours - on comprendra que
les spectacles furent étalés sur une période de 100 jours. Mais son
L'ÉDITION DES GLADIATEURS ET DES BESTIAIRES 145

récit, plus complet que celui de Suétone, est plus confus et paraît
comporter de notables variantes.
Dion commence par quelques faits qui peuvent se rapporter aux
deux munera (§ 1-2) : il y eut à la fois des combats homme contre
homme et gregatim (je ne pense pas que ces derniers se limitèrent à
l'attaque du fortin qui suivit la seconde naumachie : Dion la désigne
de ce même mot - pézomachie, au singulier - que nous avons ici au
pluriel; cf. infra) ; dans les venationes, on vit combattre des grues et
quatre éléphants; on tua 9.000 bêtes, carnivores et herbivores (le
chiffre de 5.000 donné par Suétone est seulement celui des bêtes qui
furent tuées en une seule journée au cours du second munus;
Eutrope, VII, 14 : amphitheatrum aedificavit et quinque milia ferarum in
dedicatione ejus occidit, et aussi la Chronique d'Eusèbe, ont indûment
étendu ce chiffre à toutes les venationes de l'inauguration); des
femmes de rang inférieur participèrent à ces chasses (cf. aussi Martial, De
Spectaculis, VI, VIb et infra). Dion décrit ensuite un spectacle
aquatique donné dans le Colisée inondé (§ 2); mais on verra infra que ce
programme aquatique ne se limita sûrement pas à des numéros de
dressage exécutés par des taureaux, des chevaux ou d'autres animaux
apprivoisés; puis eut lieu une première naumachie (§ 3; au § 2, le
mot a déjà été employé au pluriel).
Cette première naumachie au Colisée est omise par Suétone; or
rien, a priori, ne permet de mettre en doute la version de Dion; grâce
à Martial, il est possible de résoudre cette difficulté. La conclusion de
l'épigramme XXVTII du Liber de spectaculis, qui se rapporte à la
naumachie du bois des Césars (cf. p 145) suggère assurément que ce fut la
seule donnée par Titus :
hanc norint unam saecula naumachiam;
mais une autre épigramme du même livre, XXIV, n'en évoque pas
moins une autre naumachie :
Si quis ades longis serus spectator ab oris
cui lux prima sacri muneris ista fuit,
ne te decipiat ratibus navalis Enyo
et par unda fretis : hic modo terra fuit.
Non credis? Spectes, dum laxent aequora Martem.
Parva mora est Dices : «Hic modo pontus erat».
Cette naumachie n'eut pas lieu au bois des Césars, puisqu'il est dit
que l'eau fut retirée en peu de temps (parva mora) et qu'on suggère en
outre (v. 1 et 2) que des spectateurs venus à temps purent voir là,
avant la naumachie, des spectacles donnés sur un sol sec (terra), et
non point une plate-forme; on a remarqué en outre que pour Martial
146 LES MUNÉRAIRES

cette naumachie est annexée au munus du prince (sacri muneris); dès


lors, nous retrouvons chez Martial la contradiction relevée entre
Suétone et Dion; tout s'explique si l'on considère qu'il y eut au Colisée
une petite naumachie (à la mesure des dimensions limitées de
l'arène), celle de l'épigramme XXVI de Martial et la première de
Dion; et une seconde naumachie au bois des Césars, beaucoup plus
importante.
Dion décrit ensuite le programme au bois de Césars (§ 3-4) : les
spectacles furent étalés sur trois jours; pour les deux premiers, une
plate-forme flottante fût placée sur le bassin. Le premier jour eut lieu
un munus (gladiateurs et chasse), le second jour, des circenses, le
troisième jour, la seconde naumachie, avec l'attaque du fortin; je suis
surpris que le second munus n'ait duré qu'un seul jour, surtout si, outre
les combats de gladiateurs, on tua, comme rapporte Suétone, 5.000
bêtes; je me demande si Dion n'a pas indûment attribué au munus
une durée qui fut nécessairement celle de la naumachie et sans doute
aussi celle des circenses. Suétone omet ces circenses; son récit
succinct néglige cet épisode mineur, comme il a fait pour les spectacles
dans l'eau et la première naumachie au Colisée; mais ils sont cités
dans l'épigramme XXVIII du Liber de spectaculis de Martial (cf.
supra), qui contient en outre une intéressante évocation du
programme au bois des Césars :
. . Vidit in undis
et Thetis ignotas et Galatea feras.
5 Vidit in aequoreo ferventes pulvere currus
et domini Triton ipse putavit equos.
Dumque parât saevis ratibus fera proelia Nereus,
horruit in liquidis ire pedestris aquis.
Quicquid et in circo spectatur et amphitheatro,
10 id dives, Caesar, praestitit unda tibi . . .

Au v. 3-4 est une allusion à la venatio; les gladiateurs sont omis ici
parce qu'ils furent apparemment éclipsés par l'éclat des chasses (cf.
toutefois v. 9 et infra); ignotas est une allusion au fait que les animaux
présentés sur la plate-forme étaient des animaux terrestres, donc
inconnus aux divinités de l'eau, Thétis et Galatée; les v. 5-6 évoquent
avec quelque préciosité les circenses; les v. 7-8, les préparatifs de la
naumachie et la plate-forme qui permet au dieu de la mer d'avancer à
pied au-dessus de l'eau; on remarquera toutefois qu'il n'y a aucune
allusion directe à ce plancher : tout le sel de l'épigramme consiste en
ceci que Martial évoque les premiers spectacles comme s'ils se
déroulaient directement au-dessus de l'eau. Au v. 9-10, qui résument les cir-
L'ÉDITION DES GLADIATEURS ET DES BESTIAIRES 147

censés et le munus, l'expression quicquid. . . spectatur . . . amphithea-


tro prouve, comme on a dit, que l'omission des gladiateurs aux v. 3-4
ne s'explique pas par leur absence; on remarquera enfin qu'au v. 12
(cité p. 145), le mot naumachia englobe tous les spectacles donnés au
bois des Césars, dont le munus; de même qu'inversement, dans
l'épigramme XXIV, le mot munus englobait aussi la naumachie donnée au
Colisée.
Le Liber de spectaculis contient d'autres allusions aux spectacles
inauguraux; comme l'a remarqué L. Friedlànder dans son édition de
Martial, p. 137-138, le classement des épigrammes suit le déroulement
des fêtes; il le suit même plus rigoureusement que ne le pense
Friedlànder, qui tient à tort l'épigramme XXVII pour déclassée (cf. infra).
Ce qui nous permet de compléter et de recouper Suétone et Dion;
après trois épigrammes consacrées à l'amphithéâtre et au public,
Martial évoque les délateurs que Titus fit défiler dans l'arène avant de les
exiler (IV-IVb) : confirmé par Suétone, Tit. VIII, 12 (qui, toutefois, ne
signale pas la circonstance) : traductos per amphitheatri harenam; on
peut penser qu'ils parurent à l'aube du premier jour. Puis les
épigrammes V-XXIII décrivent des épisodes du munus au Colisée : venatio,
damnati et gladiateurs, qui furent très certainement donnés selon la
formule habituelle (venatio et damnati le matin, damnati à midi,
gladiateurs l'après-midi); un Laureolus et des mythes furent représentés,
dont certains ressortissent à la venatio, d'autres à la damnatio ad
bestias : mythe de Pasiphaé (V), combats de femmes contre des bêtes (VI-
Vlb; cf. O. Weinreich, Studien, p. 34-36), Laureolus (VII), Dédale
déchiré par un ours (VIII); suivent les épisodes de venatio plus
simples et des mythes (IX-XXIII). Les pièces XXIV-XXVI décrivent les
spectacles en eau donnés au Colisée après le munus proprement dit :
une naumachie (XXIV), le mythe de Léandre (XXV-XXVb; cf. Martial,
XIV, 181 et le commentaire d'O. Weinreich), un ballet nautique où des
femmes parurent en Néréides (XXVI); les épigrammes qui suivent
nous conduisent au Bois des Césars : sur des combats de Carpopho-
rus (XXVII); les deux vers qui concluent l'épigramme (11-12) :
Herculeae laudis numeretur gloria; plus est
bis denas pariter perdomuisse feras,

font songer au grand massacre de bêtes (5.000 en un seul jour) qui eut
lieu au cours de cette seconde partie de la fête; puis sont évoqués
tous les spectacles sur la plate-forme, ainsi que la naumachie finale
(XXVIII; cf. supra), le combat des gladiateurs Priscus et Verus
(XXIX), et, pour finir, un épisode de la venatio : la poursuite d'une
antilope par des chiens (XXX).
148 LES MUNÉRAIRES

Cette chronologie reste valable même si on place l'épigramme


XXVIII après celles des gladiateurs (XXIX) et de l'antilope poursuivie
par les chiens (XXX); ajoutons que ce classement a l'avantage de
terminer la partie descriptive du Liber de spectaculis par l'évocation de la
grande naumachie qui clôtura les spectacles. Sur un indice qu'on peut
tirer des deux derniers vers pour cette localisation de l'épigramme, cf.
O. Weinreich, Studien, p. 24-28 (des trois distiques que les éditeurs de
Martial placent ensuite, nous considérons avec O. Weinreich, ibid.,
que deux n'ont rien à faire avec le Liber de spectaculis, et que le
troisième : Da veniam subitis . . . , est probablement la conclusion de
l'épigramme d'envoi au prince). On remarquera que la séquence : venatio
- gladiature - venatio, confirme, dans une certaine mesure,
l'hypothèse que j'ai formulée, selon laquelle le munus sur la plate-forme
dura plus d'un jour; il est probable que la formule fut celle du
Colisée : venatio le matin, gladiature l'après-midi. L. Friedlànder, p. 135-
137, se demandait si quelques épigrammes dû Liber de spectaculis ne
se rapportaient pas à des spectacles postérieurs, donnés sous
Domîtien; ce n'est pas nécessaire; le fait sur quoi il se fonde
(rapprochement de De spect, IX et XXII avec Ep., XIV, 53), malgré la
correspondance des termes, n'oblige pas à supposer que ces deux textes
évoquent la même venatio (sous Domîtien) où parut un rhinocéros (cf.
116); il en va de même des autres rapprochements.
Pendant les spectacles au Colisée, le public reçut des cadeaux
(Dion, ibid., 5) : on lança du haut de l'amphithéâtre des boules en bois,
que les spectateurs purent échanger contre des objets de prix.
Il est probable que des allusions de Suétone, TU., III, 5, sur la
bienveillance de Titus pour le public lors d'un munus qu'il édita, se
rapportent aussi aux munera donnés pour l'inauguration du
Colisée : . . . Proposito gladiatorio munere, «non ad suum, sed ad spectan-
tium arbitrium editurum se», etc.; cette phrase relate la proclamation
faite, lors de l'annonce, par voie d'affiche; sur l'attitude de l'empereur,
cf. aussi Martial, Lib. de Spect., XX. Une anecdote de Suétone, Tit., IX,
3, se place peut-être au cours de cette inauguration : gladiatorum
spectaculo circa se ex industria conlocatis (il s'agit de deux hommes
accusés de comploter contre l'empereur) sibi ferramenta pugnantium inspi-
cienda porrexit; cf. Aurelius Victor, De Caes., X; Epit. de Caes., X. Le
dernier jour, Titus pleura devant le peuple (Dion Cassius, LXVI, 26, 1);
Suétone, Tit., X, 1, rapporte cet incident à un spectacle qu'il aurait
donné peu de temps avant sa mort; mais cette version ne vise peut-
être qu'à rationaliser un geste incompréhensible du prince, en le
présentant comme un pressentiment de sa fin prochaine.
L'ÉDITION DES GLADIATEURS ET DES BESTIAIRES 149

116 - Au cours d'une venatio donnée par Domîtien (dans un


munus?) entre le début du règne et l'année 84-85, un rhinocéros
combattit contre un taureau; Martial, XIV, 53 : Rhinocéros
Nuper in Ausonia domini spectatus barena . . .
Le terminus 84-85 est la date de publication du livre XIV de Martial
(cf. L. Friedlànder, op. cit., p. 51-52); barena domini doit s'entendre
«dans un munus impérial»; rhinocéros signifie «corne de rhinocéros»,
et sans doute faut-il comprendre que l'animal est mort; Friedlànder,
op. cit., p. 135-7, pense qu'il faut rapporter à ce munus deux
épigrammes du Lib. de spect, IX et XXII; sur ce problème, cf. //5; il est
probable qu'il s'agit du même rhinocéros, qu'on dut produire plusieurs fois
sous les règnes de Titus et de Domîtien; c'est en son honneur qu'une
monnaie fut frappée sous ce dernier règne, à une date inconnue
(H. Mattingly, E. A. Sydenham, The Roman impérial coinage, Londres,
1926, p. 208, pi. VII, 108).
117 - En 85-86, lors d'une venatio offerte par Domîtien (au cours
d'un munus?), un numéro de dressage fut présenté, où des lions
jouèrent avec des lièvres, les prirent dans leur gueule, etc.; le spectacle eut
lieu au Colisée et, si l'on considère le grand nombre d'épigrammes
que Martial lui a consacré, ce spectacle fit une grande impression sur
le public; Martial, I, 6; 14; 22; 48; 51; 60; 104; plus particulièrement
sur l'éditeur et la localisation : I, 6, 3 : Caesareos exorat praeda leones;
I, 6, 6 : haec sunt Caesaris; 1, 14, 1 :

Delicias, Caesar, lususque jocosque leonum


Vidimus (haec etiam praestat barena tibi)

Onde potest avidus captae leo parcere praedae ?


Sed tamen esse tuus dicitur ; ergo potest.

I, 48, 5 : in sola cum currit barena. Quatre allusions de Martial


permettent de penser qu'au cours de cette venatio des lions combattirent
aussi contre des taureaux : I, 48, 1-2; 51, 3; 60, 3-4; 104, 19-20, enfin.
Par cette dernière épigramme, nous savons qu'à cette venatio
furent présentés d'autres numéros de dressage (v. 1-10). Ce fut
probablement la première fois que le numéro monté avec des lions et des
lièvres fut présenté au public; il fut renouvelé par la suite : Stace, Sil-
ves, II, ep. et 5 évoque un lion qui était dressé pour cela; cf. v. 5-6 :
Suetus et a capta jam sponte recedere praeda
insertasque manus laxo dimittere morsu;
150 LES MUNÊRAIRES

le numéro décrit par le v. 6 fut peut-être présenté aussi lors de la


venatio susdite, avec les mêmes lions; car Martial, II, 75, 1-2, dit d'un
lion qui, devenu furieux, avait tué deux jeunes harenarii :
Verbera securi solitus leo ferre magistri
insertamque pati blandus in ora manus;
à cause de la chronologie des épigrammes de Martial, on peut penser
que cet accident eut lieu dans une venatio donnée à peu de distance
de la précédente et peut-être, mais ce n'est qu'une possibilité, au
cours de la même venatio.
Pour la date, nous possédons un terminus : le livre I fut publié,
avec le livre II, à la fin de 85 ou au début de 86 (cf. L. Friedlànder,
op. cit., p. 53-54); la mention de la guerre dacique qui commence au
plus tôt à la fin de 85, dans une épigramme relative à cette venatio, I,
27, 6 : non timeat Dacus Caesaris arma puer, nous situe très près de ce
terminus; il est donc peu probable que la venatio ait été organisée,
comme suggère L. Friedlànder, lors du triomphe de la guerre chatti-
que (83-84) - à moins de supposer une guerre dacique inconnue!
118 - Il est probable que l'épigramme IV, 2, de Martial se
rapporte au munus questorien de décembre 87 ou 88 (l'épigramme a été
publiée en décembre 88; cf. L. Friedlànder, op. cit., I, p. 55-56; id., I,
p. 335) :

Spectabat modo solus inter omnes


nigris munus Horatius lacernis,
cum plebs et minor ordo maximusque
sancto cum duce candidus sederei.
Toto nix cecidit repente caelo :
albis spectat Horatius lacernis.
La présence de l'empereur (v. 4) n'implique pas que Domîtien fût
l'éditeur du munus : Martial ne le dit point et nous savons que
l'empereur assistait à tous les munera questoriens (Suétone, Dom., IV, 3); sur
le munus des questeurs, cf. p. 165; sur le public, cf. p. 433; sur le port
obligé du costume blanc, cf. p. 440.
119 - En 87 ou 88, Domîtien offrit une venatio (au cours d'un
munus?) où parurent des antilopes : Martial, IV, 35 et 74; sur l'éditeur,
cf. v. 4 : Vis, Caesar, dammis parcere? mitte canes; pour la date, cf. 118.
120-121 - A l'automne 89, au retour de l'expédition dacique,
Domîtien donna des jeux pour célébrer ses victoires : Dion Cassius,
LXVII, 8, 1-2. Il y ent un combat gregatim au circus Maximus, où
parurent des fantassins et des cavaliers - sans doute des prisonniers de
guerre, dans la tradition qu'avait inaugurée César en 46; ce combat est
L'ÉDITION DES GLADIATEURS ET DES BESTIAIRES 151

rappelé par Suétone, Dom., IV, 1 : in circo . . . proelium etiam duplex,


equestre ac pedestre commisit; on mettra ce grand combat gregatim à
part - aussi l'ai-je affecté d'un numéro particulier, car il ne s'agit, à
proprement parler, ni de combats de gladiateurs, ni de venatio (à la
différence de combats semblables donnés par César - 45 - ou Auguste
- 65 -, qui furent plus ou moins annexés à une venatio); puis Domitien
donna une naumachie : Dion, ibid., 2-3; Suétone, Dom., IV, 6; cf. p. 154.
Immédiatement avant de relater les spectacles triomphaux, Dion,
ibid., 1, parle d'autres spectacles qui furent donnés par l'empereur à
son retour et, selon toute apparence, avant ceux du triomphe : ?p???se
de ?a? ??a? p???te??, ?? ? ???? µe? ??d?? ?? ?st???a? ?p?s?µ??
pa?e??ß?µe? p??? ?t? ?a? pa?????? t? d??µ??? ?????sa?t?. Le texte
cité supra se place immédiatement à la suite de cette phrase; je me
demande donc si ces premiers spectacles n'appartiennent pas aussi
aux fêtes du triomphe; toutefois, Suétone, Dom., IV, 9, rapporte que
des courses de jeunes filles avaient lieu aux ludi Capitolini; mais,
comme ces ludi n'ont lieu qu'en août 90, il serait surprenant que Dion
les ait ainsi -antidatés.
Après avoir narré la naumachie - où Domitien contraignit le
public à demeurer Sous une pluie torrentielle, Dion Cassius, ibid., 4,
continue et raconte, à la lettre, ceci : 1) pour consoler le public
trempé, l'empereur lui offrit un epulum qui dura toute la nuit; 2) par
association d'idées (le mot «nuit» fournit la transition), Dion signale
que Domitien donnait souvent des agones en nocturne; on entendra,
par agones, des combats de gladiateurs et peut-être aussi de
bestiaires; 3) par une autre association d'idées, Dion rapporte que Domitien
présentait parfois, au cours de combats, des nains et des femmes. Les
renseignements 2 et 3 peuvent ne pas se rattacher aux fêtes du
triomphe dacique; mais il est plus probable que, selon son habitude, Dion
relate là, en conservant un ordre chronologique approximatif, mais de
façon confuse et inexacte, des épisodes de spectacles qui suivirent la
naumachie. On va voir que cela peut être en partie précisé, car il est
possible que l'un des clous de cette phase nous soit longuement décrit
par Stace, Silves, I, 6.
Dans ce poème, Stace narre une fête que Domitien offrit au
Colisée, lors d'un 1er décembre. La fête commença, dès l'aurore (v. 9 : vix
Aurora), par une spàrsio de noix, de fruits séchés et de gâteaux, lancés
au moyen d'une corde (v. 10 : linea); puis un repas fut servi sur les
gradins, à la fois à la plèbe et aux ordres privilégiés assis à des places
d'honneur (v. 35-36 : orbem qua melior severiorque est, et gentes alis
insemel togatas); tous furent ainsi convives de l'empereur qui
participa à ce repas (v. 43-50).
152 LES MUNÉRAIRES

Après ce prandium eut lieu un munus : des femmes combattirent


contre des femmes et des nains contre des nains (v. 51-64) :
53 Stat sexus rudis insciusque ferri . . .
57 Hic audax subit ordo pumilorum ...
62 Ridet Mars pater et cruenta Virtus
casuraeque vagis grues rapinis
mirantur pumilos ferociores.
Au vers 64, on corrige, depuis Friederich (Rhein. Mus., 1883, p. 471), le
pumilos du codex Matritensis (cf. pumilorum, v. 57), qui constitue une
faute métrique, en pugiles; cette correction est toutefois refusée, pour
des raisons évidentes, par G. Lafaye, Rev. Phil., 1896, p. 72, car il s'agit
bien de femmes et de nains gladiateurs (cf., au v. 53, ferri), et non
point pugilistes. Cependant pugiles, qui est proche du sens de p??µ?, a
l'avantage de donner tout son sens à l'admiration des grues (v. 63-64) :
les nains sont métaphoriquement assimilés à leurs ennemis
traditionnels, les pygmées.
Les combats s'achèvent à la nuit tombante (v. 65); il y eut une
seconde sparsio; on lança des oiseaux; pour la construction assez
délicate du passage, cf. H. Frère, éd, des Silves, Budé, 1944, p. 49, n. 1; à
ce moment l'assistance salua l'empereur du titre de dominus (v. 81-
84):
Tollunt innumeras ad astra voces
Saturnalia principis sonantes
et dulci dominum favore clamant :
hoc solum vetuit licere Caesar.
La nuit venue, un lustre fut descendu au-dessus de l'arène; toute la
nuit se passa à boire du vin (v. 91; 95-98; cf. 7-8).
Sur la datation de ce texte, on négligera les arguments fallacieux
sur lesquels s'appuie P. Kerckhoff, Duae quaestiones Papinianae, Diss.
Berlin, 1884, p. 12, pour placer ce munus en 83 (cf. H. Frère, op. cit.,
p. 46, n. 1); on pourrait songer au 1er décembre 84; Dion Cassius,
LXVII, 4, 4, dans le récit des événements de cette année-là, fait
allusion à des fêtes où l'on retrouve deux traits de celle-ci : l'empereur
offrit un repas au cours du spectacle, ainsi qu'une beuverie qui dura
toute la nuit. Une expression de l'épitre dédicatoire du livre I de
Stace : voluptatibus publicis inexpertam, qui se rapporte à notre fête,
pourrait convenir à une date des premières années du règne; par la
suite on verra d'autres fêtes semblables et nous savons, par Martial;
XIV, 213 et I, 43, qu'en 84-85 on vit des nains gladiateurs et, en 85-86,
des nains bestiaires; mais il serait surprenant que Stace ait inséré
dans le livre I des Silves un poème relatif à un événement vieux de 7
L'ÉDITION DES GLADIATEURS ET DES BESTIAIRES 1 53

ou 8 ans au moment de la parution, alors que les plus anciens poèmes


datés ne remontent pas au delà de trois ou quatre années (cf.
H. Frère, op. cit., p. XVI-XXV).
Une épigramme de Martial, V, 49, 8-10, nous offre un parallèle
d'une remarquable précision : à propos de la calvitie d'un certain
Labienus, le poète écrit :
Hic error Ubi profuit Decembri,
Tum cum prandia misit Imperator :
cum panariolis tribus redisti.

Nous retrouvons la date de décembre; le mot prandia répond bien à


l'heure (fin de matinée) où le repas - qui ne fut pas un epulum - fut
distribué aux spectateurs; les panariola de Martial sont les panaria de
Stace (v. 30); pour ces raisons L. Friedlànder, op. cit., I, p. 414, pense
que ces deux textes se rapportent à la même fête; dans ces conditions,
comme le livre IV fut publié selon lui en décembre 88 et le livre V à
l'automne 89 (ibid., p. 55-56), il suppose que la fête en question eut
lieu en 88; mais, si l'on reprend le problème de la publication du livre
V de Martial, on constate que L. Friedlànder, pour en situer la
parution à l'automne 89, avant le triomphe dacique, s'appuie sur les
conclusions contestables d'O. Hirschfeld, Scavi nel bosco sacro dei
fratelli Arvali, Got Gelehr. Anz., 1869, p. 1506-1508; en réalité, la
publication du livre V peut être repoussée jusqu'au début de 90; dès lors qu'il
est possible de placer la rédaction de l'épigramme V, 49 après
décembre 89, il devient probable que la fête rapportée par Stace et Martial
eut lieu en 89 et qu'elle n'est qu'un épisode des réjouissances du
triomphe dacique rapportées par Dion Cassius : telle est la position
qu'avait adoptée S. Gsell, Essai sur le règne de l'empereur Domitien,
Paris, 1893, p. 199-200; elle me paraît raisonnable, malgré le
scepticisme de F. Vollmer, éd. des Silves, Leipzig, 1898, p. 304 et d'H. Frère,
op. cit., p. 46, n. 1 ; on ne la considérera toutefois - à cause du grand
nombre de fêtes, souvent à programmes voisins, données par
Domitien - que comme une hypothèse probable; reste une difficulté
mineure : Dion Cassius parle d'un repas nocturne; mais il est clair
qu'il a pu contaminer le prandium diurne avec la beuverie de la nuit.
Suétone, Dom., IV, 2 (pugnas . . . feminarum) signale des combats
de femmes; ibid., XIII, 2, il fait allusion au titre de dominus que le
peuple donna à l'empereur dans ses acclamations : adclamari etiam in
amphitheatro epuli die libenter audiit : «Domino et dominae feliciterà. ».
Avec toutefois une contradiction entre le libenter de Suétone et le
vetuit de Stace (v. 84), qui doit être résolue contre Suétone. On
remarquera en outre l'emploi impropre d'epulum pour prandium, alors
154 LES MUNÉRAIRES

qu'ailleurs Suétone ne confond pas l'un et l'autre (Caes., XXXVIII, 4;


cf. 23); une autre allusion du même, ibid., IV, 12, à un epulum donné
par Domitien inter spectacula munens, n'a rien à faire avec les fêtes du .
triomphe de 89 : cet epulum fut donné pour le sacrum Septimontiale et
fut suivi d'une sparsio le lendemain.
Il est possible aussi que les chasses rapportées par Martial, V, 65,
7-16, aient été données lors du triomphe dacique, parmi les agones du
munus qui suivit la naumachie (cf. p. 151); des lions et des sangliers y
furent tués par des venato res des ludi impériaux (hasta tua), ainsi que
des «bêtes du Nil», hippopotames et (ou) crocodiles.
122 - Martial, VII, 37, rapporte une mystérieuse anecdote sur le
munus questorien de 90, 91 ou 92 (pour la date, cf. L. Friedlànder, I,
p. 58-59):
Nosti mortiferum quaestoris, Castrice, signum ?
Est operae pretium discere thêta novum.
Exprimeret quotiens rorantem frigore nasum,
letalem juguli jusserat esse notam.
Turpis ab inviso pendebat stiria naso,
cum flaret madida fauce December atrox:
collegae tenuere manus : quid plura requiris?
Emungi misero, Castrice, non licuit

Je comprends qu'un des questeurs avait décidé qu'il donnerait le


signal de regorgement en se mouchant (novum thêta, notam letalem);
malgré le froid (nous sommes en décembre) et son rhume, les autres
questeurs, qui étaient coéditeurs, l'empêchèrent de se moucher
durant tout le spectacle. Car, en se mouchant, il les aurait ruinés.
123 - Au cours d'un munus offert par Domitien en 92-93 (pour la
date, cf. L. Friedlànder, op. cit., I, p. 59-61), un damnatus (ou un aucto-
ratus?) représenta au Colisée l'épisode de Muçius Scaevola se brûlant
la main (Martial, VIII, 30) ; cf. v. 1 : Qui nunc Caesareae lusus spectatur
harenae; il est probable que cette scène a été représentée d'autres
fois : auparavant (id., I, 21) et ensuite (id., X, 25; cette dernière épi-
gramme nous apprend que le spectacle était donné au cours de la
matinée - avec la venatio et les damnati; v. 1-2 : In matutina nuper
spectatus barena / Muçius, imposuit qui sua membra focis).
124 - Au cours d'une venatio (lors d'un munus?) offerte par
Domitien en 92-93 (pour la date, cf. 123), on tua un lion d'une
puissance extraordinaire (Martial, VIII, 55); la venatio eut lieu au Colisée
(v. 5 : tantus in Ausonia fremuit modo terror barena) et le lion fut tué à
l'épieu (v. 11 : Grandia quam decuit latum venabula pectus); les deux
L'ÉDITION DES GLADIATEURS ET DES BESTIAIRES 155

derniers vers (15-16) suggèrent que le spectacle fut offert par


l'empereur.
125 - Au cours d'un munus donné par Domitien au Colisée en
92-93 (pour la date, cf. 123°), les gladiateurs combattirent, à la mode
d'autrefois, avec un armement défensif plus léger : Martial, VIII, 80,
1-4.
Il est possible que les spectacles cités aux 123-125 aient eu lieu au
cours d'une même munus, comme il est possible aussi que ce munus
ait été offert pour les fêtes qui marquèrent la fin de la guerre sarmati-
que, en 93.
126 - Munera donnés par Domitien à une date et pour des
raisons inconnues : Domitien donna des munera nombreux et brillants
(Suétone, Dom., IV, 1; ibid., XII, 1 : exhaustus operum ac munerum
impensis; Martial, VI, 4, 4 : tot spectacula; IX, 83, 1-2. Suétone, Dom., IV,
2, signale des munera (venationes et gladiateurs) donnés en nocturne,
ainsi que des combats de femmes (dont il ne faut certainement pas
limiter la parution aux fêtes du 1er décembre 89) : nam venationes gla-
diatoresque et noctibus ad luchnuchos nec virorum modo pugnas, sed et
feminarum; en outre (ibid., 5), le prince assistait aux munera des
questeurs et permettait au peuple de réclamer deux paires de son ludus,
qu'il faisait paraître, en fin de munus, dans le costume des gladiateurs
impériaux : . . . ut potestatem populo faceret bina paria e suo ludo
postulando eaque novissima aulico apparatu induceret (bien entendu, ce
ludus est une école impériale de gladiateurs). On connaît une
anecdote relative à un munus de Domitien, ibid., X, 3 : l'empereur fit livrer
aux chiens un spectateur avec une pancarte portant : «Partisan des
petits boucliers, ayant tenu des propos impies», pour avoir insinué
que le thrace avait été battu non par son adversaire, un myrmillon,
mais par la décision de l'empereur, éditeur du munus et partisan des
longs boucliers. Le lion apprivoisé dont Stace, Sïlv., II, 5, écrivit l'épi-
cède appartenait aussi au prince et mourut certainement dans une
venatio impériale; cf. l'épitre dédicatoire du livre II : Eandem exigebat
stili facilitatem leo mansuetus quem, in amphitheatro prostratum, frigi-
dum erat sacratissimo Imperatori ni statim traderem; sur d'autres lions
dressés, cf. 117. Sur l'attitude habituelle de Domitien au munus, cf.
Suétone, Dom., IV, 4.
B) La «venatio» s'agrège définitivement au «munus».
Cette intégration, on l'a vu, avait commencé à la fin de l'époque
précédente; désormais le munus justum ou legitimum (les deux mots
sont synonymes) comprend gladiateurs et bestiaires : ceux-ci le matin,
ceux-là l'après-midi (cf. p. 393); pour beaucoup de munera connus,
156 LES MUNÉRAIRES

nos sources mentionnent des épisodes de chasses (82, 85, 86, 91, 94,
101, 103, 104, 105, 106, 111, 112, 113, 115, 121); nous retrouverons
bientôt cette situation hors de Rome. La langue entérine cet état de fait, et
il est désormais possible de dire munus, même si l'on ne veut évoquer
que des épisodes de venatio; ainsi Pline l'Ancien, N. H., XXXIII, 16, 40
(cf. 8 et 32), ou Sénèque, Ad Luc, VII, 70, 20 (cf. 85); Suétone, un peu
plus tard, va jusqu'à écrire munus pour désigner un spectacle où il n'y
eut que des chasses (cf. p. 126, n. 44).
Dans ces conditions, le munus où ne paraissent que des
gladiateurs est l'exception - tel le munus anniversarium que Claude donne
au camp des prétoriens (90), comme est exceptionnelle une venatio
sans gladiateurs - telles les chasses que Vespasien donna dans les
théâtres en 75 pour l'inauguration du temple de la Paix, et peut-être à
d'autres moments de son règne (114).
Naturellement, nous ne comptons pas là la venatio donnée
comme appendice, non pas à un munus, mais à des ludi, selon la
tradition républicaine. Cette venatio subsiste pendant un temps : il est
possible que le futur empereur Galba ait donné sous le règne de Tibère
une venatio comme complément personnel et facultatif à sa
contribution aux Ludi Florales (81), dont il dut assumer, au cours de sa
preture, une part de Yeditio, conformément à la législation augustéenne.
C'est le seul exemple qui se rapporte aux ludi traditionnels, mais
la célébration des natales impériaux nous en apporte d'autres : en 15,
des circenses et une venatio sont offerts, comme à l'époque
précédente, pour le natalis d'Auguste (80); en 39, les préteurs célèbrent de
même le natalis de Caligula (90) : s'il faut prendre à la lettre le texte
de Dion Cassius qui donne ce renseignement, il y aurait eu un
changement depuis l'époque précédente et la célébration serait passée de
l'un des préteurs à tout le collège; on ne saurait dire la date de cette
éventuelle réforme, ni même si elle est postérieure à la mort
d'Auguste; nous ne savons pas non plus si la venatio - qui fut toujours
facultative pour le natalis d'Auguste, à la fois de son vivant et après sa
mort - était obligatoire pour celui de Caligula; Dion dit seulement,
avec son imprécision coutumière, que la célébration de ce natalis par
des circenses et une chasse était habituelle sous son règne. En 39, il fut
décidé de plus (cf. 87) que l'on célébrerait les natales de Tibère (qui,
vivant, refusa toujours cet honneur) et de Drusilla «comme pour
Auguste » : donc avec des circenses obligatoires et une venatio
facultative45. Plus tard, Claude ne voulut pas que l'on fête son anniversaire

4P J'omets les spectacles offerts en cette même année 39 par Caligula pour le
natalis de Drusilla, qui comprirent à la fois venatio et circenses (87), car ces spectacles
L'ÉDITION DES GLADIATEURS ET DES BESTIAIRES 157

par des spectacles (Dion Cassius, LX, 5, 3) et préféra sans doute


donner lui-même à cette occasion des combats de gladiateurs au camp
des prétoriens (90) ; à partir de Claude, nos sources mentionnent des
célébrations de natales d'empereurs ou de membres de la famille
impériale, vivants ou morts (par exemple, Dion Cassius, LX, 5, 1-2),
mais il n'est plus jamais question de venationes; ce qui ne prouve pas
que l'usage s'en soit perdu pour cette circonstance, du moins tant que
dura une venatio associée à des ludi circenses46.
D'autant que, sous les règnes de Caligula et de Claude, nous
voyons apparaître une venatio qui n'est plus seulement un appendice
à des ludi, mais qui est donnée au cirque, en même temps qu'eux,
dans l'intervalle des missus de chars : Suétone (Cal., XVIII, 5) nous dit
que Caligula donna de très nombreux circenses, interjecta modo
Africanarum venatione (92); il est probable que les venationes offertes par
Caligula en 38, pour la dédicace du temple d'Auguste (82), et en 39,
pour le natalis de Drusilla (87), aient reproduit cette formule : il y eut
ces deux années-là des circenses et une venatio où l'on tua 400 ours et
400 Africanae en 37, 500 ours en 38; toutefois Dion ne dit pas que les
deux spectacles furent chaque fois donnés simultanément et l'on a
remarqué que Dion parle d'ours et d'Africanae pour 37, d'ours pour
38, et Suétone, seulement d'Africanae; il est possible aussi que la
venatio offerte par Claude en 41 (93) se soit déroulée de cette manière; en
tout cas Dion Cassius, LX, 23, 5, le dit explicitement pour celle de 44
(96) : µeta?? t?? d??µ??, et Suétone, Claud., XXI, 6, mentionne pour
Claude cette formule, comme il a fait pour Caligula, en précisant que
les chasses avaient lieu tous les cinq missus; cette venatio n'est pas
attestée sous le règne de Néron, mais il est possible qu'elle se soit
maintenue encore jusqu'aux Flaviens.
Nous ne connaissons ces chasses intégrées aux circenses que pour
des editiones exceptionnelles, offertes par des empereurs; on ne sau-

exceptionnels n'entrent pas dans le cadre des fêtes natalices célébrées par des
magistrats.
46 Je laisse de côté les spectacles d'amphithéâtre (prisonniers juifs opposés entre
eux ou livrés à des bêtes) donnés par Titus en 69 à Cesaree pour le natalis de Domitien
(Flavius Josèphe, VII, 3, 37) et à Béryte pour celui de Vespasien (ibid, VII, 3, 39;
toutefois, là, l'insertion des spectacles d'amphithéâtre dans les fêtes du natalis est
seulement implicite) : il s'agit de célébrations exceptionnelles, par lesquelles Titus cherchait
à liquider spectaculairement une partie de ses innombrables prisonniers. Une grande
venatio offerte pour l'anniversaire d'Hadrien doit aussi être écartée: SHA, Had, VII,
12 : gladiatorium munus per sex dies continuos exhibuit et mille feras natali suo edidit;
comme on voit, il s'agit de la partie vénatorienne d'un grand munus offert par le
prince à l'occasion de son anniversaire (cf. 95).
158 LES MUNÊRAIRES

rait dire si les venationes éventuellement données par les magistrats,


lors des ludi traditionnels ou nouveaux (pour les natales, par
exemple), suivirent cette mode. Il semble, en tout cas, que la venatio
comme appendice des ludi ou comme épisode des circenses disparaît
à l'époque flavienne; quand Vespasien, en 75, inaugure le temple de la
Paix, et sans doute à d'autres moments, il donne des venationes dans
des théâtres : mais c'est apparemment parce qu'il ne dispose pas
d'amphithéâtre et qu'on a cessé, depuis Néron, d'utiliser les Saepta
pour cela; il est d'autre part significatif qu'il n'ait plus recours au
cirque. En tout cas, la construction du Colisée, en donnant à la venatio
son cadre définitif et à peu près exclusif, l'a désormais complètement
agrégée au munus : le nouvel amphithéâtre, en particulier par sa
machinerie, offrait aux éditeurs des avantages de mise en scène qui
parurent plus intéressants encore que les vastes dimensions du
cirque 47

C) La fin du «munus» funèbre et l'échec des nouvelles sacralisations.

On ne connaît qu'un seul exemple de munus funèbre offert au


cours de la période : celui, assorti de ludi, que Néron donna en 59 en
l'honneur d'Agrippine (105) ; cette rareté prouve que ce fut seulement
une restauration artificielle dont le renouvellement épisodique, au IIe
siècle, ne suppose pas une survie véritable48. Trois causes qui sont
complémentaires expliquent cette disparition : le processus déjà
ancien de laïcisation, la fin du munus privé libre (qui est, au
demeurant, à la fois cause et effet), enfin l'évolution du culte impérial :
quand l'empereur perd un parent qu'en d'autres temps il aurait
honoré d'un munus exceptionnel, l'octroi de l'apothéose ne permet
plus une manifestation qui la contredirait; la restauration de 59
s'explique aussi par le refus de l'empereur d'accorder la divinisation à
sa mère, tout en l'honorant de spectacles extraordinaires qui fassent
oublier son crime.
On ne peut dire à quel moment les particuliers cessèrent d'offrir
à Rome des munera funèbres : Sénèque, De brev. vit, XX, 5, évoque,

47 Dès son inauguration, le Colisée était pourvu d'une partie au moins de ses
souterrains (bien qu'on pût cependant inonder la piste pour les spectacles aquatiques),
comme l'atteste l'épigramme où Martial évoque l'apparition d'Orphée, Lib. de spect,
XXIb.
48 SHA, Hadr., IX, 9 (Hadrien en l'honneur de sa belle-mère); Marc. Aur., VIII, 2
(Marc Aurèle et Vérus en l'honneur de leur père); sur la vocation non funéraire des
jeux de gladiateurs à l'époque impériale, cf. G. Ville, MEFR, 1960, p. 276-278.
L'ÉDITION DES GLADIATEURS ET DES BESTIAIRES 159

vers 49, des munera donnés ad rogum, mais il est probable que cette
mention doit être considérée comme un simple anachronisme; on
peut penser que le munus funèbre disparut sous Tibère, pendant
l'éclipsé que subit le munus libre, et qu'il ne reparut plus à Rome, au
moins pour les particuliers. Parallèlement, la nouvelle sacralisation
inventée par Auguste - l'offrande à Minerve du munus régulier des
préteurs - disparaît quand, à une date difficile à préciser, le munus
régulier n'est plus donné aux grandes Quinquatries de mars, mais en
décembre.
On pourrait supposer que Domitien, dont on sait la dévotion à
Minerve, ait essayé, en privé, de restaurer ce munus; Dion Cassius,
LXVII, 1, 2 affirme que, pendant les Quinquatries, il organisait,
«chaque année, pour ainsi dire », des agones de poètes, d'orateurs et de
gladiateurs à Albano, dans son palais; toutefois Suétone, Dom., IV, 11,
précise que ces spectacles étaient offerts par les membres, tirés au
sort, d'un collège créé par Domitien en l'honneur de Minerve et parle,
contrairement à Dion, de scaenici et de chasses, mais omet les
gladiateurs : Celebrabat et in Albano quotannis Quinquatria Minervae, cui col-
legium instituerai, ex quo sorte duçti magisterio fungerentur ederentque
eximias venationes et scaenicos ludos superque oratorum ac poetarum
certamina. Il est malaisé de dire s'il s'agit d'une confusion de Dion ou
d'un oubli de Suétone : les gladiateurs ne constituaient peut-être
qu'une partie mineure de la fête et Suétone, à sa manière habituelle,
résumant au maximum, les omettait pour cette raison; mais Dion,
voyant mentionnée une venatio, a pu penser qu'il s'agissait d'un
munus; j'inclinerai plutôt vers cette seconde hypothèse; en sa faveur,
nous montrerons bientôt que Yeditio donnée aux Quinquatries était
probablement un lusus juvenum, auquel la participation de
gladiateurs était inconcevable.
En quittant mars et Minerve, le munus questorien prend place en
décembre, mois de Saturne (peut-être sous Caligula). Faut-il penser
qu'il reçoit, de ce fait, une vocation saturnienne? J'ai essayé de
montrer (G. Ville, MEFR, 1960 p. 289-290) que les textes qui font état de
celle-ci se rapportaient à une sacralisation spontanée, officieuse et
tardive. La liaison entre la gestion de Yaerarium Saturni et Yeditio du
munus régulier des préteurs, puis des questeurs, sur laquelle A. Piga-
niol s'est fondé (Recherches sur les jeux romains, p. 126-136) pour
affirmer que cette vocation existait dès l'origine, ne représente en
vérité qu'une coïncidence administrative très approximative; liaison
d'autant moins probante qu'au moment où le lien s'établit entre la
gestion du Trésor de Saturne et Yeditio qui aurait été consacrée à ce
dieu, le munus se plaçait en mars et non point en décembre.
160 LES MUNÉRAIRES

Reste le transfert en décembre du munus régulier; M. Leglay,


Saturne africain, Paris, 1966, p. 463-464, considère que le choix de ce
mois n'a pu être fortuit et qu'il implique bien une intention
sacralisante; sans doute ne convient-il pas de nier celle-ci aussi
péremptoirement que j'ai fait (G. Ville, loc cit.), mais il n'en reste pas moins qu'on
peut lui opposer un massif argument ex silentio, dont j'ai déjà
énumère les termes : avant le milieu du IVe siècle, la critique chrétienne,
si sévère pour l'idolâtrie des spectacles romains, s'est bien gardé de
noter ce lien. Même silence, plus tard, chez Prudence, dans sa diatribe
contre le munus des questeurs (cont. Sym., I, 379-398); même omission
dans le calendrier de Philocalus. Aussi bien, si l'on veut supposer,
avant le milieu du IVe siècle, une liaison entre le culte de Saturne et le
munus des questeurs, faut-il avouer que celle-ci n'a jamais joui d'une
officialisation, qui paraît absente même après le milieu du IVe siècle :
bref, on ne découvre pas de prodromes à cette sacralisation
spontanée et officieuse, qui n'apparaît que tardivement.
Une autre tentative pour sacraliser officiellement le munus se
produisit sous le règne de Caligula; Claude, après son avènement,
défendit qu'on « donne des gladiateurs pour son salut » (Dion Cassius,
LX, 5, 6); cette interdiction ne se comprend que si des magistrats et
peut-être des particuliers avaient demandé (au Sénat, conformément
au règlement de 22?) l'autorisation de donner des munera dans cette
intention; on sait qu'un chevalier romain fit vu sous le règne de
Caligula de se battre comme gladiateur, si l'empereur se rétablissait
après une maladie : le munus prò salute n'est pas sans analogies, au
moins formellement, avec cette promesse; il ne paraît pas que ce
munus fût connu sous Auguste et il est peu probable que Tibère l'eût
toléré; il est donc à peu près certain que des flatteurs l'inventèrent
sous le règne de Caligula; il est possible que les magistrats astreints à
nouveau par ce prince à l'édition d'un munus régulier aient adopté
cette intention, qui n'engageait à rien et ne pouvait valoir que des
avantages auprès de l'empereur.
Qu'entendait-on par les mots prò salute? Ce n'était certainement
pas une simple formule, et sans doute le munus était-il réellement
offert aux dieux, ou à tel ou tel dieu49; mais percevait-on en ce cas

49 Sous le règne d'Auguste, des ludi votivi furent donnés pour le retour du prince
en 17 et 7 avant notre ère; chaque fois ces ludi furent offerts à Jupiter Très Bon et
Très Grand; CIL, VI, 385 : TL Claudius . . . ludos votivos pro reditu imp. Caesaris . . . Jovi
optimo maximo fecit ... ; cf. CIL, VI 386.
L'ÉDITION DES GLADIATEURS ET DES BESTIAIRES 161

toutes les implications théologiques possibles : la vie des gladiateurs


tués échangée auprès des dieux contre la vie de l'empereur? C'est
ainsi que le chevalier, par son vu, voulait au moins courir le risque
d'échanger sa vie contre celle du prince : ??t?????? ?p??a?e?? ??e??sa-
?te?, dit à ce propos Dion Cassius, LIX, 8, 3 (83), avec une précision
remarquable. Ou bien concevait-on le munus comme une simple
offrande, semblable à des ludi par lesquels on demandait aux dieux,
qui en étaient destinataires, le salut de l'empereur? J'incline vers cette
solution moyenne : après l'interdiction par Claude, au début de son
règne, la formule ne reparaît plus à propos d'un munus, mais, en 54,
Néron donne des circenses et une venatio prò Claudi salute; cette
équivalence me paraît significative. On pourrait penser que, si Néron
n'offrit pas de munus, c'est à cause de la prohibition du début du
règne, et qu'il s'en tint pour cela à une formule religieusement plus
acceptable ; mais il me semble plus probable, malgré Dion, que Claude
interdit tous les spectacles prò salute, et pas seulement les gladiateurs
(cf. p. 164, n. 52); ce règlement tomba peut-être en désuétude et, de
toute manière, la position de Néron en 54 lui permettait d'échapper
sans peine à ses clauses; en tout cas, munus et venatio prò salute
eurent une existence éphémère : nous n'en rencontrons plus trace
après la mort de Claude; peut-être qu'ils se maintinrent ou reparurent
sous le règne de Néron : ils ont sûrement disparu à l'époque
flavienne; on verra bientôt pourquoi.

D) La fin du «munus» libre.

Il est probable que le munus libre, tel qu'Auguste l'avait


réglementé en 22, subit une éclipse totale sous le règne de Tibère; on peut
supposer que, dans un premier temps, ce munus fut soumis aux
restrictions que l'empereur édicta pour tous les ludi et les munera et qui
concernaient leurs frais et, pour ceux-ci, le nombre de paires aussi;
Suétone, Tib., XXXIV, 1 : ludorum ac munerum impensas corripuit . . .
paribusque gladiatorum ad certum numerum redactis; puis, devant
l'indifférence et même l'hostilité de l'empereur pour les spectacles
publics, les éditeurs durent finir par s'abstenir; ce munus reparaît
sous le règne de Caligula, sans doute par le biais des munera pro
salute; on ne peut dire, toutefois, si le munus libre ressortit sous ce
règne exclusivement à cette formule; la législation de 22 (adaptée?)
continue de régir ces éditions et c'est pour s'y soumettre qu'en 38
Caligula sollicite, pour l'un de ses munera, l'autorisation du Sénat
162 LES MUNÉRAIRES

(84); l'année suivante, il atténue (momentanément?) les restrictions


prévues par ce règlement, quand il vend aux enchères ce qui restait
de l'instrumentum de ses spectacles50. Au début du règne de Claude,
l'édition libre est explicitement attestée par le texte de Dion Cassius,
LX, 5, 6, où il est dit que l'empereur à son avènement, interdit, à
quiconque donnerait un munus, de dire ou d'écrire qu'il le faisait pour
son salut; sans doute existait-il, à côté de ce munus libre, qui pouvait
être legitimum, une venatio indépendante libre. Après le début du
règne de Claude, nous ne connaissons plus d'exemple de munus (ou
de venatio) authentiquement libre : le munus offert par Silanus en 49
(ou avant), quand il fut devenu le beau-fils de Claude (99), est
davantage un munus impérial, tout comme la venatio (et les circenses)
donnés par Néron en 54 prò salute Claudi (100); en 69, quand Caecina et
Valens célèbrent le natalis de Vitellius par un munus legitimum, la
place que ces deux hommes occupent dans le nouveau régime ne per-

50 Dans Cal., XXXVIII, 8, Suétone relate cette vente, succinctement et sans date :
auctione proposita reliquias omnium spectaculorum subjecit ac venditavit, exquirens per
se preda et usque eo extendens ut quidam immenso coacti quaedam emere ac bonis exuti
venas sibi inciderent; suit (§ 9) l'histoire d'Aponius auquel furent adjugé 13 gladiateurs
pour 9 000 000 HS; Dion Cassius, LIX, 14, 1-5, plus complet que Suétone, contient
quelques erreurs; on se reportera à son texte, que nous allons discuter en détail
(l'autorisation de dépasser, pour cette vente, le nombre de paires légal est mentionnée en LIX,
14, 3). Pour retrouver la réalité qui se cache derrière les inconséquences de Dion, il
faut considérer trois points : 1) l'objet de la vente; 2) les acheteurs; 3) les raisons de
l'achat; la difficulté vient de ce que Dion ne rapporte qu'incomplètement et, partant,
contradictoirement, les points 1 et 3 : 1) c'est par pure inadvertance qu'il mentionne
seulement la vente des gladiateurs, alors que nous savons par Suétone que le prince
vendit tout ce qui restait de l'instrumentum de ses spectacles. 2) Participèrent aux
enchères « les consuls, les préteurs et les autres » ; entendons : magistrats et
non-magistrats; la suite prouve, d'autre part, qu'il s'agit de gens qui résident à Rome; parmi eux,
les uns achetèrent de bon gré, les autres, sous la contrainte; à ces premiers acheteurs
s'ajoutèrent des gens venus à Rome spécialement pour la vente aux enchères. 3)
Passons sur les motivations politiques - plaire à l'empereur ou se mettre en sécurité, qui
ne valent pas seulement pour ceux qui vinrent exprès à Rome; parmi ces derniers,
ajoute Dion, certains avaient besoin de gladiateurs : ceci doit s'entendre aussi des
acheteurs de Rome, pour tout ce qui était mis en vente, que ce soit pour une editio
libre ou obligée; or Dion ne considère que deux editiones (qu'il évoque seulement pour
des achats faits sous contrainte par des gens de Rome) : des circenses et le munus
restauré des préteurs; sans prendre garde que sa mention de courses de chevaux, à
l'occasion desquelles certains sont contraints d'acheter des gladiateurs, est absurde;
en fait, il est probable que Dion part d'une source qui devait énumérer ici les deux
editiones obligatoires de Rome : le munus prétorien et les ludi traditionnels et nouveaux,
dont il ne retient que les ludi circenses et dont on sait que la cura incombait aussi aux
préteurs (à quoi s'ajoutaient des ludi exceptionnels que Caligula exigeait de ses
consuls et de ses préteurs : Dion Cassius, LIX, 5, 3).
L'ÉDITION DES GLADIATEURS ET DES BESTIAIRES 163

met pas de voir, dans ce munus exceptionnel, l'indice d'une


survivance du munus libre51.
De ce silence de nos sources, on peut conclure que le munus et la
venatio libres disparaissent, sinon sous les règnes de Claude ou de
Néron, du moins à l'époque flavienne; les causes?
Les mêmes que celles qui expliquent les restrictions de 22 : le
régime impérial confisque définitivement une source majeure de
popularité.
A quoi s'ajoutent les réactions des particuliers; on dit parfois, de
façon un peu simpliste, que les privati et les magistrats qui n'y étaient
pas obligés ont renoncé à une dépense devenue stérile, à partir du
jour où le choix des magistrats n'appartint plus aux Comices
(G. Lafaye, p. 1567); c'est vrai, mais on n'oubliera pas que, derrière
Yambitus matériellement intéressé, peut se cacher un ambitus pour
ainsi dire désintéressé qui recherche le favor vulgi pour lui-même et
s'en contente (cf. p. 225; G. Ville, MEFR, 1960 p. 310-311); mais,
même si le pouvoir ne s'y oppose pas directement, il peut être
imprudent de poursuivre un favor que l'empereur ne recherche pas ou veut
tout pour lui.
Il restait cependant un moyen de perpétuer cette editio libre :
diriger cet ambitus ambivalent, non plus vers le peuple, mais vers le
prince, et faire de celui-ci le destinataire du munus (ou de la venatio),
pour établir, entre lui et l'éditeur, un rapport d'échange, comparable à
celui qu'il y avait entre l'éditeur et le peuple; tel est le sens politique
du munus prò salute. Un transfert analogue peut se produire quand
l'empereur, pour quelque raison - ainsi Caligula, en 39, quand il vend
aux enchères l'instrumentum de ses spectacles -, désire que l'on donne
des munera libre; un peu plus tard, le munus offert par Caecina et
Valens, sans être vraiment « libre » (cf. supra), se rapproche cependant
de ce statut et reproduit ce transfert; sous les Julio-Claudiens, les
venationes, comme appendices facultatifs de ludi, sont attestées
surtout à l'occasion de natales impériaux : ce n'est peut-être pas
seulement dû au hasard.
Pourquoi, même assorti de ce transfert nouveau, le munus libre
disparut-il? Sans doute parce que les empereurs «libéraux» y ont vu

51 L'énigmatique phrase de Tacite rapportée en 107-108 pourrait à la rigueur


supposer la persistance d'un munus libre; mais ce n'est pas obligé. Beaucoup plus tard, les
douze munera extraordinaires donnés par le premier Gordien lors de son édilité (SHA,
Gord, III, 5) sont trop exceptionnels, par leur magnificence et la personnalité de leur
éditeur, pour établir la survivance ou la renaissance d'un véritable munus libre au
IIIe siècle.
164 LES MUNÉRAIRES

un trait de despotisme impérial (c'est pour cela que Claude interdit le


munus prò salute à son avènement) et les empereurs despotes, la
preuve d'un ambitus privé : il est significatif que Caligula, au dire de
Dion Cassius, ait fait empoisonner, par jalousie, après les enchères de
39, quelques-uns des champions que des particulier avaient acquis
pour des munera dont il encourageait Yeditio (LIX, 14).
En dehors du munus des magistrats et des empereurs, un munus
libre n'était concevable, à Rome, que si le prince voulait par ce moyen
attirer la sympathie populaire sur un parent ou un favori : tel ce Stella
auquel Domitien confia Yeditio de circenses après la fin de la guerre
contre les Sarmates (Martial, VIII, 78); tel, surtout, ce Silanus dont
Tacite dit que, par la magnificence d'un munus, Claude, son beau-
père, l'avait proposé à la faveur de la foule : protulerat ad studia vulgi.

E) Le «munus» des magistrats.

Comme le munus libre, le munus des magistrats disparut sous le


règne de Tibère; sans doute cette editio fut-elle d'abord touchée par
les limitations imposées par l'empereur; y eut- il ensuite une abolition
officielle, ou bien l'usage en tomba-t-il en désuétude à cause des
sentiments de l'empereur? On ne sait.
Caligula restaure le règlement augustéen; Dion Cassius, LIX, 14,
2 : d?? ?a? st?at????? ?? t??? ?p??µa?????? a???a?, ?spe? p?t? ??-
???et?, ?a????e?? ????e?se. Dion rapporte cette mesure, sous forme de
parenthèse, dans le récit de la vente aux enchères de 39 (cf. p. 162,
n. 50), mais il n'est pas impossible qu'elle remonte à 37 ou 38; on a vu
que le munus des magistrats était peut-être soumis à la règle qui
limitait le nombre de paires pour un munus; en ce cas, les dispenses
accordées par Caligula en 39 ont pu concerner aussi les préteurs.
A son avènement, en 41, Claude interdit aux préteurs de donner
des combats de gladiateurs (Dion Cassius, LX, 5, 6) ; bien que Dion ne
le précise pas, il faut entendre que Claude abolit Yeditio obligatoire52;

52 Dion a mentionné auparavant la défense d'élever des statues au prince, motivée


par des raisons politiques (réaction antityrannique : le § 5 est surtout consacré à l^énu-
mération de mesures de ce genre) et économiques (la dépense que ces statues
occasionnent aux villes, outre l'embarras qu'elles leur causent) ; il enchaîne, par association
d'idée, sur l'interdiction du munus prétorien (mesure économique - mais non point
antityrannique) et revient, par une seconde association d'idée (le munus), à son propos
initial, en relatant l'interdiction du munus prò salute (qui est une mesure
antityrannique) ; j'ajoute que, si Dion ne cite ici que le munus (et non point d'autres spectacles qui
étaient aussi offerts prò salute, cf. 100, et qu'il fut sans doute interdit de dédier
pareillement), cela s'explique peut-être par la démarche de sa pensée.
L'ÉDITION DES GLADIATEURS ET DES BESTIAIRES 165

qu'Auguste ait rétabli ou non la subvention qu'il supprima en 7 avant


notre ère, il est probable que Caligula omit de la verser lorsqu'il
restaura le munus des préteurs; la mesure de Claude vise à ménager la
fortune des magistrats; c'est du moins la signification implicite que
Dion lui attribue. On remarquera aussi, si on entend son texte à la
lettre, qu'il s'agit bien d'une défense faite à tous les préteurs, et non
point seulement de l'abolition du tirage au sort et de l'obligation; ce
qui peut surprendre, à un moment où le munus libre est autorisé :
mais Claude éliminait ainsi le risque que quelques préteurs refusent
la faveur qu'il leur faisait et qu'il s'ensuive des surenchères, privant sa
mesure de toute portée.
En 47, l'édition obligatoire est rétablie, non plus pour deux
préteurs tirés au sort, mais pour le collège des questeurs; elle le fut par
un sénatus-consulte pris sur l'initiative de P. Dolabella; Tacite, Ann.,
XI, 22, 3 : P. Dolabella censuit spectaculum gladiatorum per omnis
annos celebrandum, pecunia eorum qui quaesturam adipiscerentur; et
Tacite, après une digression sur la questure, conclut tristement :
quaestura ... ex dignitate candidatorum aut facilitate tribuentium
gratuito concedebatur, donec sententia Dolabellae venundaretur. Suétone,
Claud., XXIV, 4, qui rapporte le fait, contredit Tacite sur un point
essentiel : collegio quaestorum pro stratura viarum gladiatorum munus
injunxit : pour Tacite, l'obligation d'un munus rendait pour la
première fois la questure onéreuse, alors que, pour Suétone, elle l'était
déjà par la stratura viarum; on pourrait penser que cette dernière
n'était qu'une cura, dont les frais étaient assumés par le trésor, mais
ce n'est pas ce que suggère Suétone et, du reste, une telle cura ne
pourrait se concevoir que dans une provincia confiée à un ou deux
questeurs seulement : on ne confie pas une cura, personnelle et
occasionnelle par définition, à tout un collège en tant que tel. Dans
l'impossibilité de concilier les textes, il me paraît raisonnable de
proposer ceci53: la stratura viarum comme prestation financière fut sans

53 Je ne peux suivre A. Piganiol, Recherches sur les jeux romains, p. 131-32, quand il
suppose que les questeurs étaient d'abord tenus d'offrir un munus, qu'ils prirent
l'habitude de financer à la place le pavement des routes, et que Claude rétablit
l'obligation dans sa forme première; cette hypothèse se concilie trop mal avec la littéralité
des deux textes susdits. Je ne suis pas non plus le même auteur, ibid, p. 132-33, quand
il lie Yeditio obligatoire à l'administration de l'aerarium de Saturne : 1) s'il est vrai
qu'en 23 cette cura fut confiée à deux préteurs et qu'en 22 Yeditio obligatoire d'un
munus fut confiée peut-être à deux préteurs, il n'y a pas de preuve que ces deux
couples de préteurs sont les mêmes; 2) si l'administration du trésor passa aux questeurs
sous le règne de Claude, ce fut en 44, non en 47, et elle ne fut pas confiée à tout le
collège, mais à deux questeurs seulement (Dion Cassius, LX, 24, 2-3; pour ce nombre, cf.
166 LES MUNÉRAIRES

doute imposée aux questeurs sous le règne de Claude, peu avant 47;
ce qui explique que nous ne soyons pas autrement informés à son
propos; de là, aussi, l'erreur ou l'omission de Tacite.
Cette mesure, prise par sénatus-consulte, le fut à l'instigation de
Claude (Suétone lui en accorde la paternité), très certainement contre
le gré du sénat : en répartissant sur tout le collège les frais de Yeditio
et en diluant ainsi Yambitus que celle-ci susciterait, elle n'avait, pour
le pouvoir, que des avantages sur Yeditio des deux préteurs; mais,
pour l'aristocratie sénatoriale, elle n'était plus qu'une taxe,
l'équivalent d'une summa honoraria perçue à la seconde étape du cursus
honorum5*.
On comprend, dans ces conditions, que le sénat ait profité, au
début du règne de Néron, des bonnes dispositions du prince pour
demander et obtenir en 55 son abrogation; Tacite, Ann., XIII, 5, 1-2 :
. . . multaque arbitrio senatus constituta sunt, . . . ne designatis quaesto-
rïbus edendi gladiatores nécessitas esset; quod quidem adversante
Agrippina, tamquam acta Claudii subverterentur, obtinuere Patres; ce texte
toutefois fait difficulté, car, en 47, ce sont les questeurs en charge qui
doivent donner un munus, non point les questeurs designati (tout
comme, au reste, un peu plus tard, quand l'obligation aura reparu);
une inadvertance de Tacite serait peu compréhensible, si l'on
considère qu'il a vu l'institution fonctionner durant toute sa carrière.
Le texte est corrompu à cet endroit : on lit dans les manuscrits :
ne designatis quidem quaestoribus ... ; le quidem qui n'a guère de sens
à cet endroit est généralement omis par les éditeurs. Je vois toutefois
un moyen de sauver le designatis de Tacite. Nous savons, par le calen-

aussi Suétone, Claud, XXIV, 4 : detractaque Ostiensi et Gallica provincia, curam aerarli
Saturni reddìdit, qui semble suggérer que la cura du trésor remplaça ces deux
provinces); 3) comme le reconnaît A. Piganiol, p. 133, n. 1, la cura aerarti fut, dès le règne de
Néron, confiée à des praefecti aerarti. J'ajoute que le lien qui unit à partir de ce
moment les questeurs et Yaerarium Saturni (cf. M. Leglay, Saturne africain, p. 462) me
paraît trop vague pour prouver quoi que ce soit.
54 Rappelons que l'aspect pécuniaire de cette obligation fut atténué par Sévère
Alexandre (la personne du prince confirme le caractère en partie pro-sénatorial de la
mesure) : SHA, Sev. Alex., XLIII, 3-4 : quaestores candidatos ex sua pecunia jussit munera
populo dare, sed ita ut post quaesturam praeturas acciperent ... ; arcarios vero instituit
qui de arca fisci ederent munera eademque parciora; désormais le fiscus prit à sa charge
les frais entraînés par le munus des questeurs pour une partie d'entre eux, qui étaient
appelés toutefois à une carrière moins brillante que leurs collègues. Remarquons que
cette mesure d'Alexandre Sévère paraît entraîner Yeditio de deux munera séparés, celui
des candidati et celui des arcarti, alors qu'avant il nous a semblé que le collège des
questeurs éditait un munus collectif.
L'ÉDITION DES GLADIATEURS ET DES BESTIAIRES 167

drier de Philocalus, que le munus des questeurs, au IVe siècle,


commençait le 2 décembre pour finir le 24; peut-être en était-il de même à
l'origine; or les questeurs entraient en charge le 5 décembre
(Mommsen, Staatsrecht, 3e éd., I, p. 606); dès lors, les questeurs étaient
amenés, soit à donner la plus grande partie de leur munus après leur
sortie de charge, soit à commencer celui-ci alors qu'ils n'étaient que
designati; il est plus probable que c'est cette formule qui fut choisie; dans
cette hypothèse la formulation de Tacite serait à peu près exacte. La
bizarrerie de cette editio s'expliquerait par le fait que le munus ques-
torien s'est substitué au munus des préteurs, lequel a pu se dérouler, à
partir de la restauration de Caligula, en décembre, ce qui ne posait
pas le même problème que pour les questeurs, l'entrée en fonction
des préteurs ayant lieu au 1er janvier. Dans cette hypothèse, nous
aurions encore la preuve indirecte que, dès le Ier siècle, le munus
questorien commençait au tout début de décembre.
Cette faveur faite aux Patres dura peu : le munus questorien fut
rétabli; vers 62, le jeune Lucain le coédita avec ses collègues more
tune usitato, comme dit une de ses Vitae (106).
Sous la règne de Vespasien, il tomba en désuétude, mais fut à
nouveau remis en honneur par Domitien; Suétone, Dom., IV, 3 : quaes-
toriis muneribus quae, olim omissa, revocami; l'empereur, en effet, qui
permit que l'on «oublie» le munus des questeurs ne peut être que
Vespasien; cette tolérance est, comme en 55, une faveur faite au sénat;
et, de même que sous le règne de Néron, son rétablissement ne
s'explique pas tant par le goût - qui est réel - de l'empereur pour
l'arène, que par la coloration antisénatoriale de sa politique et sa
recherche de la faveur populaire.
Nous savons peu de choses de ce munus; tous les questeurs
participent à son financement; ce n'est qu'au IIIe siècle que quelques - uns
d'entre eux furent dispensés de cette prestation (G. Lafaye, p. 1569 et
note); cette editio est collective: le secundo populi favore de la Vita
Lucani doit, malgré l'apparence, s'entendre de tout le collège (106), et
peut-être n'est-ce qu'une clause de style; l'épigramme VII, 37 de
Martial (cf. 122) nous montre les questeurs qui assistent ensemble au
spectacle; dans leur groupe, l'un d'eux, qui paraît disposer du droit de
décision à la fin des combats, assume la présidence; l'attitude de ses
collègues, qui lui tiennent les mains pour qu'il ne puisse donner le
signal de regorgement, s'explique par le fait qu'ils n'ont ce jour - là
aucun pouvoir de décision; la présidence, à l'inverse de Yeditio, n'est
donc pas collective, mais individuelle (roulement, tirage au sort?).
Cette épigramme nous apprend que, sous Domitien, le munus des
questeurs se déroule en décembre (cum flaret . . . December atrox), ce
168 LES MUNÊRAIRES

qui est encore la date au IVe siècle, comme le révèle le calendrier de


Philocalus55; (CIL, I2, p. 336; cf. encore 118); on se souvient que le
munus prétorien avait lieu, sous Auguste, aux Quinquatries de mars; à
quand remonte le changement? On ne saurait dire; peut-être déjà à la
restauration de Caligula?

F) La «venatio» et le «munus» impériaux.

Le prince aime ou dédaigne l'arène, poursuit ou méprise la faveur


populaire, se soucie ou non des finances de l'état : ces trois options
commandent la politique gladiatorienne (et vénatorienne) de
l'empereur, surtout pour les spectacles dont il assume Yeditio.
Dès 15, en ne paraissant pas au munus de ses fils, Tibère
manifesta son peu de goût pour les jeux de l'amphithéâtre (80) ; les
explications que le public donna de cette abstention et que rapporte Tacite
sont d'inégale valeur; le taedium coetus est capital et motive avant
toute chose le dédain de Tibère; mais ce fut moins par la peur du
parallèle que le public établirait entre lui et Auguste, que par son
indifférence pour la popularité que valait à Auguste son affabilité
dans ce genre de réunion; nous savons du reste que l'empereur
assistait très rarement aux spectacles donnés par d'autres; Suétone, Tib.,
47 : 1 :. . . et Us quae ab aliquo ederentur, rarissime interfuit
(l'explication que l'historien donne de ce fait est beaucoup trop partielle); à
cela s'ajoute la rigueur financière du prince : de façon significative,
Suétone, ibid., cite le refus de Tibère de donner des spectacles (neque
spectacula omnino edidit) parmi des traits nombreux qui manifestent
son esprit d'économie (ibid, XLVI, 1 : pecuniae parcus et tenax -
jugement que ne contredit pas Tacite, Ann., I, 75, 4 : erogandae per honesta
pecuniae cupiens); cette rigueur, on l'a vu, p. 162, s'attache aussi aux
fortunes particulières et vise à leur épargner les dépenses d'editiones
inconsidérées, tout en évitant Yambitus qui aurait pu en découler. Les
ludi impériaux furent plongés dans un long chômage, que révèle ce
mot d'un gladiateur rapporté par Sénèque, De prov., IV, 4 : ego mur-
millonem sub Tib. Caesare de raritate munerum audivi quaerentem ;
«Quam bella, inquii, aetas perìit».
Avec Caligula, une réaction brutale se produit : l'empereur aime
la gladiature (comme, au reste, tous les spectacles), à cause de sa
propre cruauté (Dion Cassius, LIX, 10, 2-3; cf. Suétone, Cal., XXVII) et

55 Voici les jours donnés par le calendrier de Philocalus : 2, 4, 5, 6, 8, 19, 20, 21, 23,
24 décembre; ce calendrier de 10 journées en deux ensembles, réparties également au
début et à la fin du mois, remonte-t-il tout entier au Ie siècle? On ne saurait dire.
L'ÉDITION DES GLADIATEURS ET DES BESTIAIRES 169

pour elle-même : il s'entraîne en privé56, il est partisan des petits


boucliers et, pour soutenir ses favoris, il va jusqu'à réduire l'armement de
leurs adversaires, les myrmillons, et à empoisonner un de leurs
champions (Suétone, Cal., LV, 5-6; cf. p. 164 et 444); il a mis des gladiateurs
thraces à la tête de sa garde (Suétone, Cal, LV, 4), dont l'illustre
Sabinus, qui fit encore parler de lui sous le règne de Claude (Dion Cassius,
LX, 28,2); aussi l'accuse-t-on de se laisser mener par des gladiateurs
(Dion Cassius, LIX, 5, 2); il emmena des gladiateurs dans son
expédition germanique (Dion Cassius, LIX, 21, 3) et entreprit la construction
d'un amphithéâtre, que Claude n'acheva pas (Suétone, Cal, XXI, 2);
on a vu aussi qu'il restaura le munus des magistrats; outre ce goût, il
faut compter aussi avec la très grande prodigalité du prince (Dion
Cassius, LIX, 2, 5, signale qu'il dépensa en peu de temps, entre autre
chose pour des gladiateurs, les immenses réserves laissées par Tibère)
et un ambitus, dont la nature contradictoire s'éclaire, quand on
comprend que l'empereur est toujours insatisfait de ce que le public lui
rend en échange de ce qu'il donne (cf. Dion Cassius, LIX, 13, 3 sq.). En
quatre ans de règne il donna un certain nombre de munera (Suétone :
aliquot; cf. 91) et des venationes mêlées à des circenses; dès la
première année, en 37, il offrit au moins une grande venatio pour
l'inauguration du temple du Divus Augustus (92) et un munus après sa gué-
rison (83) j'ai compté trois munera pour l'année 38, et il n'est pas dit
que ce soit tout; il est probable qu'il continua à ce rythme les années
qui suivirent, malgré les difficultés financières et, en, 39, la liquidation
aux enchères de l'instrumentum de ses spectacles (cf. p. 162, n. 50); il
donna du reste, cette même année, une grande venatio pour le natalis
de Drusilla (87), ainsi qu'un ou plusieurs munera (88-89); j'ajoute que,
si nous connaissons le motif pour lequel il donna ses venationes, nos
sources sont muettes à propos de ses munera. Or il est probable que,
rompant avec la tradition augustéenne, Caligula fut le premier qui
offrit des spectacles de l'arène sans les justifier par un prétexte, hors
son bon plaisir.
Claude est plus ménager que son prédécesseur des deniers de
l'État et des particuliers; mais, à côté de cela, il faut compter son
ambitus, fait surtout de complaisance (Dion Cassius, LX, 13, 5; cf. 94;
Suétone, Claud., XXI, 9 : nec ullo spectandi genere communior aut
remissior erat); outre son goût très grand pour l'arène, dont le fond est
une incroyable cruauté physique, épidermique pourrait-on dire, dont

56 Suétone, Cal, XXXII, 5; LIV. 2; cf. p. 444; Dion Cassius, LIX, 5, 5, laisse entendre
à tort qu'il s'agissait de gladiature réelle.
170 LES MUNÉRAIRES

Suétone donne de nombreux exemples (Claud., XXXIV, 4 : sa facilité à


ordonner regorgement des gladiateurs, vaincus ou non, surtout rétiai-
res; ibid., 8 : sa passion pour les bestiaires et les meridiani, ses damna-
tiones ad bestias impromptues); cette contradiction explique en partie
que Claude ait supprimé, puis rétabli, Yeditio obligatoire des
magistrats; elle explique surtout la nature des munera princiers : nombreux
et variés, nous dit Suétone (cf. 101); mais, bien que le même auteur
nous dise qu'il offrit un grand nombre de spectacles magnifiques
(Claude, XXI, 1), Claude est le seul empereur qui donnât des munera
au rabais : ainsi ses sportulae (cf. 101) ou encore ses munera
d'anniversaire, offerts au camp des prétoriens sine venatione apparatuque;
durant tout son règne, nos sources ne. mentionnent aucun munus qui
eût un éclat exceptionnel; il est significatif qu'à propos des munera de
42 (94) et 47 (98) la chose la plus remarquable, selon Dion Cassius, fut
le nombre des hommes qui y périrent; dans ses venationes, une seule
innovation, plus spectaculaire que coûteuse : un escadron de cavaliers
du prétoire, sous la conduite du préfet, combattit des Africanae dans
le cirque57.
Très différent de style est le munus néronien; aussi prodigue que
Caligula, le prince ne paraît pas avoir pour l'arène la même passion
que Claude : il ne parut jamais dans l'amphithéâtre comme il fit au
cirque ou au théâtre58; il fut toutefois un partisan des longs boucliers
(cf. p. 444) et donna au myrmillon Spiculus des patrimoines et des
maisons de triomphateurs (Suétone, Nero, XXX, 5) ; mais surtout, son
ambitus démesuré le porte, incredibilium cupitor, plutôt qu'à plaire au
public, à frapper son imagination par des spectacles nouveaux et
incroyables : dans ses munera l'accent est mis sur Yapparatus;.)e
rappellerai seulement le munus décrit par Calpurnius (110), celui où tout,
pour un seul jour, fut décoré avec de l'ambre (111), ou le grand
amphithéâtre en bois qu'il fit construire en un an près du Champ de
Mars (cf. 104); ou encore le munus comporte une circonstance
extraordinaire : ainsi la participation de tout le sénat et d'une partie de
l'ordre équestre au munus de 57 (104) ou la mise en scène qu'imagina
Tigellin pour le munus de 64 (109); cette poursuite perpétuelle de
l'inédit se manifeste encore dans le munus donné à Pouzzoles (cf.

57 Une exception toutefois : l'extraordinaire naumachie donnée sur le Fucin en 52.


58 II aurait eu seulement l'intention de descendre dans l'arène, nu, et, pour imiter
Hercule, d'y assommer ou d'y étouffer un lion apprivoisé; Suétone, New, LUI, 3 :
. . . imitari et Herculis facta, praeparatum leonem aiunt, quem vel clava, vel brachiorum
nexibus in amphitheatri barena spedante populo nudus eliderei; une indication de
Philostrate, Vita Apol, IV, 36 (Néron aurait combattu comme gladiateur et tué des
adversaires) est purement légendaire.
L'ÉDITION DES GLADIATEURS ET DES BESTIAIRES 171

p. 212); c'est en partie à elle qu'il faut attribuer l'importance, sous son
règne, de la participation des hautes classes à l'arène et la forme
scandaleuse qu'elle prend parfois, comme montre l'épisode de Gracchus
(///). Les difficultés financières ne furent pas un obstacle à ces
munera extraordinaires, qui s'ajoutèrent à des munera plus communs,
mais nombreux (cf. 107, 108, 111) et, à partir d'une date qui nous
échappe, aux munera questoriens rétablis.
Si Galba avait régné plus longtemps, aucun doute que le munus
impérial aurait connu une éclipse semblable à celle qu'il avait subie
sous Tibère; au contraire, les quelques mois du règne de Vitellius
laissaient espérer une générause politique d'editio (cf. 113).
Avec Vespasien, Yeditio impériale redevient, semble-t-il, ce qu'elle
était sous Tibère; l'attitude de l'empereur est toutefois
contradictoire : malgré son esprit d'économie et sa pecuniae cupiditas (Suétone,
Vesp., XVI, 1), il entreprend la construction d'un grand amphithéâtre
de pierre au milieu de la ville, à quoi Auguste avait seulement pensé
(ibid, IX, 1); il est vrai que les motivations de cette entreprise ont dû
dépasser largement le seul problème de Yeditio des munera; il se
montre généreux dans l'édition de ses spectacles (ibid., XIX; Dion Cassius,
LXV, 10, 3 : ta? pa?????e?? p???te??stata d?a?e??), mais il n'aime pas
la gladiature (Dion Cassius, LXV, 15, 2); il laisse tomber en désuétude
le munus des questeurs; sauf des chasses, qu'il offrit en 75 pour la
dédicace du temple de la Paix, et peut-être à d'autres moments de son
règne (/ 14), on ne connaît de lui aucun munus.
Les spectacles grandioses par lesquels Titus inaugura le Colisée
sont trop exceptionnels pour que nous puissions inférer à partir d'eux
ce qu'aurait été la politique de l'empereur, s'il avait régné davantage;
l'empereur aimait la gladiature : Dion, LXVI, 15, 2 en donne pour
preuve qu'il livra un combat à armes mouchetées à Réate, lors d'une
fête de la Juventus locale, et nous savons par Suétone, Tit, VIII, 5, qu'il
était partisan des petits boucliers : studium armaturae Thraecum prae
se ferens. Donna-t-il d'autres munera? Des indications de Suétone
pourraient le faire penser, mais je crois plutôt qu'il faut les rapporter
toutes au munus inaugural de 8*0 (115).
A l'avènement de Domitien, le munus renoue avec la tradition de
Néron; l'empereur, qui est aussi partisan des longs boucliers, use de
tout son pouvoir pour soutenir ses favoris, comme montre l'anedocte
du parmularius qu'il fit livrer aux chiens (cf. 126) ou le parallèle que
Pline établit entre Trajan et lui59; il donna souvent des spectacles

59 Pline, Panégyrique, XXXIII, 3-4.


172 LES MUNÉRAIRES

somptueux et magnifiques, mais ce furent surtout ses munera (avec


ses constructions) qui le ruinèrent (cf. 126); dans ses editiones, que
nous connaissons assez bien, grâce surtout à Stace et Martial, il paraît
avoir mis l'accent sur l'accompagnement du munus (prandia, epulae,
beuveries servies à l'amphithéâtre, missilia, etc; cf. 121 à 126) et tenté
un renouvellement du spectacle (combats en nocturne, duels de nains
et de femmes, combats à l'ancienne mode, extraordinaires numéros
de dressage à l'amphithéâtre, etc; 117, 121, 125)60.
Les raisons pour lesquelles sont donnés ces munera impériaux
sont peu nombreuses; les principales demeurent : inauguration d'un
monument, fête après une guerre (qu'il y eût triomphe ou non),
natalis; on a rencontré aussi un munus funèbre; mais à partir de Caligula
on a vu apparaître le munus offert sans motif - ou prétexte : à cette
série appartiennent les sportulae de Claude (101 et peut-être 93 et 94);
sans doute aussi: sous Néron, 103, 104, 107-108, 109 106; sous
Vitellius, 113; sous Domitien, 116, 117, 119, moins probablement 123, 124,
125. Dépendant du seul bon plaisir du prince, le munus impérial est
devenu le munus libre par excellence.
Ce bon vouloir du prince est cause de l'irrégularité extrême qui
caractérise Yeditio des munera à Rome entre le règne d'Auguste, qui la
met, semble-t-il, à un niveau notablement plus bas qu'à la fin de la
République, et le IIe siècle, qui retrouve le niveau augustéen; Yeditio
suit une courbe en dents de scie; entre des périodes fastes, de longues
années peuvent s'écouler sans que le public romain voie de
gladiateurs - à moins de quitter Rome : on comprend l'affluence
extraordinaire qu'il y eut au munus payant, organisé à Fidènes, sous le règne de
Tibère, qui provoqua la catastrophe que l'on sait.
D'autre part, l'Empire, qui a organisé un munus régulier, n'a pas
haussé leur editio au niveau des autres ludi, même sous les règnes où
cette tradition ne s'est pas perdue; nous ne connaissons pas de
chiffres précis pour le Ier siècle, mais ceux que donne, au IVe siècle, le
calendrier de Philocalus ne doivent pas représenter un ordre de
grandeur fondamentalement différent : 10 jours de gladiateurs, 64 de
circenses, 101 de scaenici (G. Lafaye, p. 1570); quelles sont les causes de
cette disproportion? A partir du moment ou Yeditio était confiée à un
collège aussi vaste que celui des questeurs, les risques d'ambitus dis-

60 Le court principat de Nerva dut marquer une réaction, au point qu'une


tradition, évidemment absurde, lui prête l'abolition des jeux de gladiateurs : Malalas, X,
349.
L'ÉDITION DES GLADIATEURS ET DES BESTIAIRES 173

paraissaient; aussi est- il probable que la raison majeure de cette


médiocrité est le prix élevé et incompressible du munus (G. Ville,
MEFR, 1960, p. 332-335); ce n'est que pendant quelques moments que
Yeditio impériale arrive pallier à cette médiocrité; et il ne faut pas
oublier que Yeditio obligatoire disparaît à trois reprises au Ier siècle
(ce qui ne se reproduira plus aux époques suivantes).
Aussi est-il compréhensible que, lorsque les auteurs évoquent la
passion du public pour les spectacles, ils ne considèrent le plus
souvent que le cirque et le théâtre : plebs . . . circo ac theatris sueta
(Tacite, Hist., I, 4, 3), urbem circo scaenaeque vacantem (Juvénal, VIII,
1 18)61 ; ce qui ne veut pas dire que le munus soit moins populaire, bien
au contraire (cf. p. 43) : mais, à l'inverse de ce qu'il était à la fin de la
République et de ce que sont restés le cirque et le théâtre, il est
redevenu ce qu'il fut à l'origine : un spectacle exceptionnel, et cela, dans
tous les sens du terme.

61 Cf. encore, dès 35, Varron, De re rust., II, 1 : munus movere maluerunt in theatro
ac circo; Horace, Ep., I, 7, 58-59 : gaudentem .../... ludis; Quintilien, I, 6, 45 (qui ne se
rapporte pas, il est vrai, à la passion pour les spectacles) : tota saepe theatra et omnem
circi turbam exclamare barbare scimus; Tacite, Hist., I, 32, 1; 72, 4; II, 21, 7; deux fois
Juvénal n'évoque que le cirque : X, 81 (le célèbre panem et circenses) et XI, 53; parfois
cependant, mais plus rarement, la gladiature est associée aux ludi; Sénèque, Cons. ad
Helv., XVII, 1 : ludis interim aut gladiatoribus animum occupamus; Tacite, Dial., XXIX,
3 : . . . hujus urbis vida, . . . histrionalis favor et gladiatorum equorumque studia.
CHAPITRE III

LES COMBATS DE GLADIATEURS


ET LES «VENATIONES» HORS DE ROME

A) LES EDITIONES RÉGLEMENTAIRES FAITES


PAR LES MAGISTRATS MUNICIPAUX

Trois chapitres de la lex coloniae Juliae Genetivae (Urso, en Béti-


que), loi « donnée » en 44, du vivant de César (CIL, II, 5439 = Dessau,
6087), réglementent Yeditio régulière des spectacles publics de la
colonie; le § CXXVIII concerne les circenses; le § LXX et LXXI, les
scaenici et les munera.
[L]XX. Hviri quicu[m]que erunt (ei) praeter eos, qui primi / post
h(anc) l(egem) [fajcti erunt, ei in suo mag(istratu) munus lu/dosve
scaenicos Jovi Junoni Minervae deis / deabusq(ue) quadriduom m(ajore)
p(arte) diei, quot ejus fie/ri oportebit, arbitratu decurionum faciun/to
inque eis ludis eoque munere unusquis/ que eorum de sua pecunia ne
minus HS °o «> / consumito et ex pecunia publica in singfulos) /
Hvir(os) d(um) t(axat) HS <*> °o sumere consumere liceto, it/que eis s(ine)
firaude) s(ua) facere liceto, dum ne quis ex ea / pecun(ia) sumat neve
adtributionem faciat, / quam pecuniam h(ac) l(ege) ad ea sacra, quae in
co/lon(ia) aliove quo loco public(a)e fient, dari / adtribui oportebit. /
LXXI. Aediles quicumq(ue) erunt in suo mag(istratu) munus lu/dos
scaenicos Jovi Junoni Minervae tri/duom majore parte diei, quot ejus
fieri po/terit, et unum diem in circo aut in foro Veneri / faciunto, inque
eis ludis eoque munere unus / quisque eorum de sua pecunia ne minus
HS oo oo / consumito deve publico in sing(ulos) aedil(es) HS <» sumere
liceto, eamq(ue) pecuniam Hvir praef(ectusve) / dandam adtribuendam
curanto itque Us / s(ine) firaude) s(ua) c(apere) liceto1.

Les duoviri doivent, au cours de leur magistrature, offrir des jeux


scéniques ou un munus à la triade capitoline, Jupiter, Junon et

1 A la 1. 5 du § LXX, le bronze porte oportebit : étourderie du graveur que les 1. 3-4


du § LXXI permettent de corriger en poterti.
176 LES COMBATS DE GLADIATEURS

Minerve, aux dieux et aux déesses; le spectacle choisi doit durer


quatre jours et occuper la plus grande partie de ces journées; de même,
les édiles doivent donner, dans les mêmes conditions, des scaenici ou
un munus de trois jours à la triade capitoline et un spectacle d'un jour
en l'honneur de Vénus, qui aura lieu au cirque ou sur le forum2; en
principe, ce sont même deux munera3 que les édiles peuvent être
appelés à donner : l'un de trois jours, en l'honneur de la triade
capitoline, le second d'un jour, en l'honneur de Vénus; à moins de supposer,
ce qui n'est pas certain, que le dies de Vénus suivait immédiatement le
triduum de Jupiter, Junon et Minerve, auquel cas les deux munera se
fondaient en un seul4.
On considère habituellement que c'est aux éditeurs qu'il
appartient de choisir entre un munus ou des scaenici; mais ceci contredit la
littéralité du texte : le choix est laissé aux décurions (arbitratu
decurionum faciunto); toutefois, cette disposition n'est peut-être que
théorique; en tout cas, elle le deviendra vite, comme on verra, et la curie a
dû souvent se contenter de ratifier le choix de l'éditeur, surtout quand
il manifestait l'intention de consacrer à ses spectacles plus de
dépenses que ne prescrivait la loi (cf. infra); il va sans dire qu'il est libre
d'offrir à la fois un munus et des scaenici.
Les duoviri peuvent recevoir, pour leur editio, 2000 sesterces de la
colonie, et les édiles, 1000. La lex dit: sumere liceto; il faut entendre
que le versement n'est pas automatique et que les magistrats peuvent

2 A la lettre, cette prescription ne s'applique qu'au dies de Vénus; on pourrait


considérer qu'il s'agit d'une rédaction imprécise et que cette localisation vaut pour
tous les scaenici et tous les munera visés par les deux § susdits; il n'en est rien, car il
serait sans exemple qu'un cirque soit le cadre de scaenici ou d'un munus gladiatorien :
le dies de Vénus sera occupé par des circenses (in circo) ou un munus ou des scaenici
(in foro); on pourrait naturellement penser que le cirque est seulement mentionné là
parce qu'il pourrait servir de cadre à la venatio du munus, mais cela me paraît moins
probable; de même, à propos des editiones des édiles, l'omission de -ve à la seconde
ligne ne doit pas suggérer que les édiles offrent à la fois des jeux scéniques et des
combats de gladiateurs; on remarquera en effet (à la septième ligne du même §) -ve pour -
que (deve publico . . .). L'équation munus = « combats de gladiateurs », admise sans
discussion par presque tous les commentateurs (à l'exception d'A. d'Ors, Epigrafia juridica
de la Espana romana, Madrid, 1953, p. 194, qui paraît entendre munus dans son sens
juridique d'obligation), ne saurait être sérieusement mise en question.
3 Les § LXX et LXXI ne disent rien de la date de ces spectacles; il est probable
que celle-ci est fixée par la curie, au moment où elle s'occupe des dies festi et des sacra
publica de l'année; on sait que les duovirs doivent mettre cette question à l'ordre du
jour dans les 10 jours qui suivent leur entrée en fonction (§ LXIIII).
4 Cette date pouvait toutefois être réglementaire et avoir été fixée par un § de la
loi que nous avons perdu.
LES «VENATIONES» HORS DE ROME 177

refuser la subvention à laquelle ils ont droit5; ils sont tenus, de leur
bourse, à une contribution personnelle d'au moins 2000 sesterces.
La constitution d'Urso reproduit ou adapte de nombreuses
dispositions légales romaines6; comme à Rome, elle impose à des
magistrats l'organisation de spectacles publics et leur fait donner une
subvention à cette fin; mais elle innove sur un point capital : elle exige
qu'ils participent à leur financement et fixe pour cela une somme
minimale. A Rome, Yambitus avait toujours rendu une telle disposition
superflue; moins riche que la capitale, la colonie ne pouvait espérer
que la seule compétition pour les honores assurât Yeditio régulière de
spectacles variés et décents. En outre, les décurions peuvent, s'ils le
jugent bon, imposer ou autoriser Yeditio réglementaire d'un munus;
alors qu'à Rome Yeditio funéraire, avant la fin de la République, avait
dispensé le législateur de recourir à cette mesure et qu'à partir de
l'Empire le munus régulier, nouvellement créé, fut toujours séparé
des ludi traditionnels.
D'autres colonies et des municipes ont dû posséder, pour Yeditio
régulière de leurs spectacles, des règlements analogues; on a retrouvé
à Pompei l'affiche de deux munera qui furent offerts en 55-56 par le
duovir quinquennal Cn. Alleius Nigidius Maius7 :
CIL IV 7991 : Cn. Allei Nigidi Mai / quinq(uennalis) sine impensa
publica glad(iatorum) par(ia) XX et eorum supp(ositicii) pugn(abunt)
Pompeis.
CIL IV 1179 = Dessau 5143: [C]n. Allei Nigidi / Mai quinq(ennalis)
gl(adiatorum) par(ia) XXX et eor(um) supp(ositicii) pugn(abunt) Pompeis
Vili, VII, VI k(alendas) dec(embres) (etc.)

L'éditeur précise, à propos du premier munus, qu'il le donnera


«sans frais pour la cité»; deux hypothèses sont possibles : 1) des deux
munera offerts par Maius, le second fut organisé en vertu de la lex
coloniale et subventionné par la cité; le premier fut un munus libre,
comme prouverait la formule sine impensa publica; 2) mais on peut
penser que Maius, par cette mention, signale qu'il a refusé la
subvention à laquelle il avait droit pour son munus; dans ces conditions le

5 Cf. CIL TV 7991 et infra; un texte d'Ostie, de l'époque de Marc-Aurèle, CIL XIV
375, décrit très précisément cette procédure : . . . [i]n ludos cum accepisset public(e)
lucar, remisit et de suo erogationem fecit; cf. CIL XIV 376, relatif au même personnage,
mais beaucoup plus vague : . . . ludos omnes quos fecit amplificava impensa sua.
6 On l'a vu à propos de la législation sur Yambitus.
7 Cette date est attestée par la tabula cerata CXLVIII de Caecilius Jucundus : cf.
G. O. Onorato, Iscrizione pompeiane. La vita pubblica, Florence, 1957, n° 92, p. 155.
178 LES COMBATS DE GLADIATEURS

munus libre ne serait pas le premier, mais le second. Quoi qu'il en


soit, si la constitution de Pompei était amenée à prévoir la possibilité,
pour un duovir, d'offrir un munus subventionné, c'est probablement
qu'elle lui en imposait expressément Yeditio, ou celle d'un spectacle
équivalent; sinon, pourquoi en parler?
Une épitaphe antérieure, d'époque augustéenne, permet de
préciser le système pompéien. A. Clodius, qui fut trois fois duovir, donna la
première fois, vers 20 avant notre ère, des chasses, des boxeurs cater-
varii et des pyctae, ainsi que des scaenici; la seconde fois, où il fut
aussi quinquennalis, des chasses à deux reprises, des boxeurs caterva-
rii, des gladiateurs et des athlètes; la troisième fois, en 3 avant J.-C,
des scaenici*. Deux faits ressortent de cette épitaphe : 1) les scaenici
étaient une des possibilités de Yeditio réglementaire, puisqu'ils furent
offerts seuls, lors du dernier duo virât d'A. Clodius; 2) pendant le
duumvirat quinquennal, la première venatio fut organisée le jour des
ludi Apollinares; on peut déduire de cela qu'elle constitua cette année
le spectacle réglementaire d'A. Clodius; les spectacles offerts le
lendemain, athlètes, gladiateurs et venatio, pourraient n'être qu'un
supplément facultatif; toutefois, vu la brièveté du programme sûrement
obligé, il est certain qu'une partie de cette seconde série de spectacles
ressortit aussi à ce programme; en tout cas, à la différence d'Urso, la
lex de Pompei avait inclus une venatio (au moins sous une forme
traditionnelle) parmi ses spectacles officiels.
L'éditeur précise encore qu'il offrit cum collega les scaenici de son
dernier duo virât; qu'il ait cru bon de rapporter cela, prouve qu'il eût
pu aussi bien les offrir separatim et, partant, que les editiones
réglementaires des magistrats pouvaient être faites de concert ou
séparément; de fait, lors de son second duo virât, il nous dit, pour une partie
de ses spectacles qui durent ressortir à la fois au programme obligé et
au programme facultatif, qu'il les donna, pour les uns, solus, pour les
autres, cum collega9. Il va sans dire que la règle qui s'applique au pro-

8 CIL X 1074d = Dessau 5053, 4; cf. G. O. Onorato, op. cit., n° 91.


9 On entendra qu'A. Clodius donna solus les athlètes et 5 paires de gladiateurs,
tandis qu'il donnait cum collega 35 autres paires de gladiateurs et la venatio. Celle-ci
est décrite de façon elliptique : les taureaux, les bestiaires qui les tuèrent (taurocentas),
distincts des taurarii de la venatio du forum, les sangliers, les ours et tout le reste de la
venatio (qui fut variée). On entendra l'ablatif cetera venatione varia comme un ablatif
d'accompagnement : après avoir dit ce qu'il considère comme l'essentiel de la venatio,
l'auteur de l'inscription résume le reste (autres animaux, bestiaires autres que les tau-
rocentae, apparatus) par cette formule que détermine seulement l'épithète varia. On
pourrait entendre que les mots -cum collega ne portent que sur cetera venatione varia ;
mais, dans ce cas, la division des gladiateurs en deux groupes serait incompréhensible
et sans exemple.
LES «VENATIONES» HORS DE ROME 179

gramme obligé doit valoir a fortiori pour le programme facultatif; la


pratique pompéienne reproduit donc la pratique romaine; la lex
d'Urso omet de préciser ce point, mais il est probable que, là et
ailleurs, les choses se passaient comme à Rome et à Pompei. Voir p. 95.
Nous n'avons pas la preuve absolue que les édiles de Pompei
étaient, comme ceux d'Urso, tenus à l'édition d'un spectacle, mais cela
paraît très probable : nous savons par deux programmes que l'édile
A. Suettius Certus donna, pendant son édilité (époque de Néron), un
munus accompagné d'une venatio10, tout comme fit l'édile Casellius
Marcellus"; on peut donc penser que le munus constituait l'une des
possibilités de cette editio. Il en était sans doute de même à Sorrente,
où l'on voit, sous Tibère, un édile donner des gladiateurs et des
circenses12.

10 CIL TV 1 189 (cf. G. O. Onorato, op. cit., n° 96) et 1 190; pour la date, on dispose de
l'acclamation qui suit ce dernier programme et paraît écrite de la même main :
Omnibus Nero[n(ianis) munjeribus féliciter; compte tenu de cette date, on peut penser que la
venatio fut une partie du munus. L'expression elle-même est difficile; on pourrait
penser à: «Bonne chance pour les munera (où paraissent des gladiateurs) Neroniani»,
mais l'ellipse est bien dure; on est tenté d'en rapprocher l'expression muneri[bus]
Augustorum (CIL TV 7994), ce qui contredirait la présente hypothèse; mais j'avoue
n'être pas en mesure de donner à ces mots un sens plausible dans leur contexte.
11 CIL TV 4999: M. Casellium Marcellum, aedilem bonum et munerarium magnum;
nous savons que ce personnage posa sa candidature à l'édilité pour l'année 58-59 (cf.
G. O. Onorata, op. cit., p. 163); un programme très mutilé, CIL TV 1204, ne se rapporte
sans doute pas à ce munus, car, sur tous les programmes, le nom du munéraire est au
génitif; il faut donc séparer le nom et l'annonce, comme avait vu Mommsen.
12 CIL X 688; le personnage fut flamini Romae Ti. C[aes. Aug.] : aedilitate
spectaculum gladiaftorum et] circensium edidit . . . , [quinjquennalitate sua ludos spl[end(idos)
edidit]. Mommsen (à la suite de Nissen, Pompeianische Studien, Leipzig, 1877, p. 111 et
118), restitue: gladia[torum] circensium; mais les arguments de Nissen ne sont pas
convaincants et la restitution est inacceptable : ce n'est pas parce que des gladiateurs
ont pu paraître dans le cirque (en fait : contre des bêtes) que l'on peut dire, dans ce
cas, gladiatores circenses; on a remarqué que notre personnage donna lors de son duo-
virat (quinquennal) des ludi scaenici, variant ainsi les spectacles de ses magistratures,
selon un principe que nous avons vu suivre à Pompei par A. Clodius; toutefois, faute
de connaître les dispositions de la constitution de Sorrente, on ne saurait dire si, pour
les editiones des édiles et des duoviri, on choisissait parmi les trois grands types de-
spectacles : ludi, circenses ou gladiateurs. On est tenté pourtant de rapprocher ce texte
de la constitution d'Urso; dans cette colonie, en effet, les Ilviri sont tenus à quatre
jours de spectacles (ludi scaenici ou munus) pendant quatre jours consécutifs (quadri-
duom), tandis que les édiles sont tenus d'une part à trois jours de spectacles (ludi
scaenici ou munus) et à un dies en l'honneur de Vénus qui aura lieu au cirque (circenses)
ou sur le forum (scaenici ou gladiateurs) : notre magistrat de Sorrente aurait pu
parfaitement faire ses editiones dans le cadre de ce règlement d'Urso : édile, il donne un
munus de trois jours et un jour de circenses; et, Ilvir, quatre jours de ludi scaenici.
180 LES COMBATS DE GLADIATEURS

A côté de ce système, qui laissait les curies et les magistrats libres


de choisir, entre deux ou trois spectacles - y compris le munus -, celui
qui serait officiellement organisé par les seconds, il n'est pas absurde
d'en imaginer un autre : dans certaines cités le munus était
obligatoire, étant seul imposé; dans d'autres cités, il était au contraire exclu
du choix. L'une et l'autre de ces éventualités se rencontrent, mais
nous allons voir en détail qu'elles s'expliquent en grande partie par la
chronologie : la première est le terme d'une évolution dont la seconde
constitue le point de départ; au début, le munus était exclu.
Un texte trouvé hors d'Italie nous révèle un cas indiscutable
d'exclusion du munus : une inscription Cretoise de la colonie de Cnos-
sos13, qui ne paraît pas très éloignée de l'époque de la deductio (36
avant notre ère), signale Yeditio d'un munus : [ . . . ] dédit In hoc
muner(e) (denarii quingenti) sunt quos, e lege / coloniae, pro ludis dare
debuit Dans la cassure avant dédit, on doit supposer le nom d'un
magistrat, son titre, un complément d'objet (tot paria gladiatorum, qui
détermine implicitement hoc munere qui suit) et peut-être la formule
dfecreto d(ecurionum); la phrase conservée doit s'entendre ainsi :
«dans ce munus trouvent leur affectation les 500 deniers qu'il aurait
dû verser pour Yeditio de ludi (scaenici)»; on ne peut traduire, en
gardant à l'expression pro ludis sa valeur habituelle : « à la place des
ludi». D'où l'on voit que la lex coloniae de Cnossos prévoyait, comme
à Urso, une editio obligatoire et imposait pareillement une
contribution aux éditeurs (la somme est la même : 500 deniers = 2000 HS, ce
qui ne surprendra pas, car 8 ans à peine séparent la fondation de ces
deux colonies); mais cette obligation ne concernait que des ludi, si
bien que le magistrat qui voulait, avec ces fonds, donner un munus
devait obtenir de la curie la même dérogation que lorsqu'il affectait
ces sommes à des travaux édilitaires (cf. infra) I4.

13 CIL III 12.042 = Dessau 7210; L. Robert, Gladiateurs, 66b; le rattachement de la


pierre à Cnossos se justifie par la mention d'une colonia; sur celle-ci, Colonia Julia
Nobilis Cnosos, cf. REPW, s.v. Knosos (Bùrchner, 1921).
14 Une inscription de Carsulae du début de l'empire, en tout cas avant la mort
d'Auguste (mention du titre trib. mil. a populo), CIL XI 4575, signale un duovir qui, le
premier, offrit un munus à son municipe; Yeditio fut faite conformément à un décret
de la curie : [ . . . e]x s(enatus) c(onsulto) hic primus munus gladiatorium municipio; il
peut s'agir d'un munus libre, mais, en ce cas, le rappel de l'autorisation accordée par le
sénat serait oiseux - et ce serait un hapax; il se justifie davantage, si le magistrat en
question a été le premier à obtenir, de la curie, le droit d'offrir un munus à la place
des ludi réglementaires; j'ajoute que cette hypothèse rend mieux compte de primus :
sinon, il faudrait imaginer que Carsulae n'avait jamais vu de munus avant l'Empire
(même funéraire), ce qui sans doute est possible, mais peu probable.
LES « VENATIONES» HORS DE ROME 181

La colonie de Cnossos ayant été déduite après celle d'Urso, on


peut s'étonner que sa lex présente une telle discordance avec la charte
coloniale de la seconde; mais précisément la lex Ursonensis devait,
dans son état initial, exclure, comme à Cnossos, le munus de Yeditio
réglementaire, comme on va voir. Jusqu'à ce jour, les commentateurs
ont admis que les dispositions relatives à Yeditio des munera devaient
remonter à l'année 44 avant notre ère; mais on sait que la lex
Ursonensis nous est parvenue à travers une version de la fin du Ier siècle de
notre ère, qui a intégré, souvent avec quelque inconséquence, de
nombreuses additions postérieures; il faut se demander si les passages
concernant le munus n'ont pas été interpolés postérieurement à 44.
Or les termes mêmes dans lesquels le munus est mentionné
confirment dans une certaine mesure cette hypothèse : on attendrait
ici le mot gladiatores, plutôt que munus; c'est du reste gladiatores
qu'on lit au § LXVI (pontificib(us) augurib(us)q(ue) ludos gladiato-
resq(ue) inter decuriones spedare jus potestasque esto), comme on le lit
dans une autre loi sensiblement contemporaine, la lex Tullia de 63; le
législateur, dès 44, devait prévoir le cas des gladiateurs funèbres, qui
appartenaient à la réalité des municipes et des colonies : l'année
précédente, la tabula Heracleensis avait prévu, avec le même terme, une
réglementation semblable; nous avons donc ici le mot de 44. Le mot
de munus, qui apparaît ailleurs dans la loi d'Urso, trahit une rédaction
postérieure. Nous devons renvoyer ici à ce que nons avons établi plus
haut sur l'évolution de la phraséologie gladiatorienne. De plus, si l'on
dit normalement ludos facere, on dit dare ou edere munus ou
gladiatores : cf., par exemple, CIL IX 5855 : [l]udos fecit, gladiatores dedi[t]. Ici
encore, le libellé de la lex Ursonensis dénonce l'interpolation.
A cela s'ajoute le caractère surprenant de la disposition énoncée à
la fin du § LXVI : les pontifes et les augures ont droit au port de la
prétexte ludis quot publiée magistratus facient; l'omission, ici, d'une
formule telle que muneribusve ou muneribusque est aisée à
comprendre, si on suppose qu'elle ne figurait pas dans le texte originel.
Nous retrouvons cette situation originelle dans plusieurs cités
italiennes : des inscriptions y mentionnent des constructions ou des
travaux édilitaires faits, par des magistrats, pro ludis, « à la place des ludi
(scaenici)» auxquels ils étaient astreints, avec un financement
analogue à celui qui est prévu par la lex Ursonensis; ainsi à Bénévent15, à

15 CIL IX 1643 : P. Cerrinius, / L Crassicius, / Ilviiii) j(uri) dficundo) / viam straver-


unt / et lacus fecerunt d(ecreto) d(ecurionum) / pro ludis.
182 LES COMBATS DE GLADIATEURS

Telesia16, à Trebula Mutuesca17, à Pompei18, à Hispellum19; chaque


fois, un décret de la curie ordonna (ou autorisa) cette substitution; on
peut conclure, des mots pro ludis, que la constitution de ces cités
n'avait pas inclus le munus dans les possibilités de Yeditio obligatoire :
sinon, les magistrats signaleraient la suppression de leur spectacle au
profit d'une uvre utile en disant, par exemple, pro ludis munereve, et
non pro ludis tout court. On pourrait objecter que pro ludis n'est peut-
être qu'une formulation abrégée; nous avons toutefois un cas où la
précision de la formule paraît exclure qu'il y ait eu abrègement : les
magistrats de Pompei qui construisirent des volées de gradins à
l'amphithéâtre disent que ce fut pro ludis, luminibus. On peut penser
que le munus aurait été mentionné au moins dans quelques textes, s'il
avait été une option possible. [ Sur les lumina, ludi, cf. n. 54.]
Or nous avons vu (cf. supra) que Pompei avait connu un munus
intégré aux editiones de ses magistrats; la contradiction se résout, si
l'on considère que les textes susdits remontent à l'époque
immédiatement post-sullanienne20 et se réfèrent à un premier état de la lex colo-

16 CIL IX 2235 : L. Mummius, L f., C. Manlius, C. /., pr(aetores) duovir(i), pro ludeis
turris duas d(e) dfecurionum) s(ententia) faciundas coeraverunt; un autre texte, mutilé
(CIL IX 2230 et add.), mentionne une substitution semblable.
17 CIL IX 4903.
18 CIL X 845 : M. Oculatius, M. f. Verus Ilvir pro ludis; la place de l'inscription dans
le pavement de l'odèon suffit à signaler ce par quoi le magistrat a remplacé les ludi; à
l'amphithéâtre, sur le podium, 854 : G. Atullius, C. f. Celer, Hv(ir), pro lud(is) lufminibus),
cun(eum) f(aciendum) c(oeravit) ex dfecreto) dfecurionum); d'autres Hviri ont construit
un, deux ou trois cunei (854-857); pour le développement lu(minibus), cf. 857a et c où
l'on a lum(inibus), et surtout un texte de Lanuvium, où il est dit d'un magistrat; lumina
ludos . . . fecit (CIL XIV 2121); deux autres magistrats firent construire ou reconstruire
diverses parties des thermes dits de Stables ex/ea pequnia quod eos e lege / in ludos
aut in monumento / consumere oportuit; faciun(dum) / coerarunt eidemque probarufnt)
(CIL X 829).
19 . . . us, M. f., / ex d(ecreto) dfecurionum) viae substructionem / ex pecun(ia)
lud(orum) faciendforum) / curfavit) idemq. prob(avit). A cette liste, il convient d'ajouter
une inscription qui fait état de l'érection d'une statue (?) à Tibère en 36/37 : . . .
L Scribonius, L f., Vot., Celer, aedil(is) ex dfecreto) d(ecuriunum) pro ludis (CIL VI 903);
cette inscription provient d'Anzio : CIL VI, page 3070.
20 L'amphithéâtre et l'odèon remontant à l'époque de Sulla, on peut penser que
l'installation du pavement de l'un et des gradins de l'autre sont immédiatement
postérieurs; il faut observer toutefois que l'on construit des gradins encore sous l'Empire,
comme le prouve CIL X 853 : Mag(istri) pag(i) Augfusti) f(elicis) s(uburbani) pro ludfis) ex
diecreto) dfecurionum); quant au texte des thermes stabiens, son orthographe le situe
encore à l'époque républicaine (G. O. Onorato, n° 46, p. 133 : «l'iscrizione databile al
primo periodo della colonia romana»).
LES «VENATIONES» HORS DE ROME 183

niale. Deux inscriptions de Telesia, à cause de leur archaïsme21, se


réfèrent peut-être aussi à une première version de la charte
municipale.
Nous connaissons donc deux cités où le munus fut introduit dans
Yeditio réglementaire : à Pompei, après l'époque sullanienne, à Urso,
après la mort de César. Une première chose est probable : compte
tenu de l'importance de la Campanie dans la gladiature au Ier siècle
avant notre ère, on peut penser que cette forme de Yeditio ne s'est pas
rencontrée, dans d'autres cités que Pompei, avant le milieu du siècle.
Et, de fait, il n'est pas absurde de faire remonter à une date de
peu antérieure à la mort de César la première organisation d'un
munus régulier dans un municipe ou une colonie. A Rome, à la fin de
la République, le maintien d'une editio nominalement funèbre nous a
paru représenter la survivance quelque peu artificielle d'une tradition
qui pourrait être retardataire. En 43, nous savons que Balbus, qui
était quattuorvir à Gadès, donna là-bas des ludi scaenici, un munus et
une venatio (Pollion in Cicéron, Ad fam., X, 32, 2-3); ce munus
provincial a pu n'être qu'un supplément, donné hors du programme obligé.
On serait passé à la règle quand les dérogations, licites ou illicites,
furent devenues habituelles et qu'il ne resta plus qu'à les faire
entériner par la loi; quoi qu'il en soit, il est probable qu'à la fin du règne
d'Auguste beaucoup de villes avaient déjà un munus régulier22. Un
texte de Vitruve, X, praef., 3, nous le confirme peut-être : in muneribus
quae a magistratibus foro gladiatorum scaenicisque ludorum dantur,
quibus nec mora neque expectatio conceditur, sed nécessitas finito
tempore cogit; j'entends: «dans les spectacles qui sont donnés sur un
forum pour gladiateurs et dans la partie théâtrale des ludi ... » ; tout
comme dans un autre passage plus explicite (V, 1, 1-2), Vitruve vise
une editio municipale et non point Yeditio à Rome : la mention, sur un
même plan, des munera et des ludi, également organisés par des
magistrats, ne s'explique que si l'on suppose que Yeditio de munera
était régulière.
Dans cette perspective, l'instauration d'un munus régulier à
Rome, qu'elle ait précédé ou suivi les premiers munera municipaux

21 Mommsen, CIL IX, p. 205 : «propter sermonis vetustatem ante Caesaris mortem
scriptum videtur». Voir la note 16.
22 A Urso, l'incongruité du formulaire n'implique pas une date forcément tardive.
Voici toutefois l'exemple d'une cité où nous avons lieu de supposer qu'en 4 de notre
ère le munus n'était pas encore intégré dans Yeditio des magistrats : la ville de Pise
décida que le 21 février serait à l'avenir jour de deuil et que Yeditio de spectacles serait
interdite ce jour-là (CIL XI 1421) : . . . neve qui ludi scaenici circensesve eo die fiant spec-
tenturve . . .
184 LES COMBATS DE GLADIATEURS

réguliers, n'est qu'un cas particulier d'une tendance générale. C'est


parce que le munus est venu s'ajouter aux programmes d'editiones
préexistantes que des constitutions municipales ont laissé le choix, à
leur curie (et à leurs magistrats), entre les ludi traditionnels et ce
spectacle nouveau; mais il était à attendre que des cités poussent la
réforme jusqu'à son terme et en viennent à des formules où seule
Yeditio d'un munus était autorisée - ce qui fut le cas du munus
prétorien de Rome.
Nous connaissons un exemple semblable dans une ville d'Italie et
nous pouvons penser qu'il ne fut pas isolé : Deux IHIviri de Canusium
(CIL IX 326-327), ont dressé, au début de l'empire (« litteris antiquiori-
bus » : Mommsen), une statue à Vesta et à Vortumnus : Vestae
sacru[m], P. Titius, L· f. P. Curtius P. f. Salas(sus) IIHvirfi), de munere
gladiatorio, ex s. c. ; la dédicace à Vortumnus est semblable à celle-ci,
sauf qu'elle intervertit le nom des dédicants; les deux magistrats ont
offert les statues avec l'accord ou sur l'ordre (ex s.c.) de leur curie, en
prenant sur des fonds destinés à un munus gladiatorien (ces fonds
comprennent vraisemblablement la subvention municipale et leur
contribution personnelle); faut-il penser que ce ne fut qu'un
prélèvement partiel et que les deux IHIviri ont offert en outre le munus?
Cela expliquerait l'emploi de de, alors que la préposition usitée dans
les textes épigraphiques, pour signaler l'affectation à un autre poste
de sommes prévues pour un spectacle, est pro, «à la place de». Sans
que cette hypothèse puisse être exclue absolument, il est plus
probable qu'il y a eu pure et simple substitution23; quoi qu'il en soit, une
chose est sûre : la constitution de Canusium exigeait, de deux IHIviri
(jure dicundo, sans doute), Yeditio d'un munus.
Inversement, des cités ont dû rester rebelles à cette intégration
du munus; sans doute furent-elles rares en Italie et dans les cités
coloniales, à supposer qu'il y en eût; on ne saurait se prononcer pour les
autres parties de l'Occident. Dans l'Orient grec, le munus fut toujours
laissé en dehors des prestations régulières des magistrats à la cité : de
façon significative, nos sources ne nous font connaître là-bas de
munera offerts par un magistrat que dans les cités coloniales; ainsi à

23 Ceci se démontre par l'absurde : si les dédicants avaient offert un munus et


apporté une contribution supplémentaire pour les deux statues, ils se garderaient de
présenter l'offrande de celles-ci comme une soustraction;. de plus, compte tenu du prix
d'un munus et de la modestie (que révèle la lex Ursonensis) des subventions
municipales et des contributions obligatoires, il est peu probable que le reliquat de ces sommes,
après l'offrande des statues, ait suffi à Yeditio d'un munus.
LES «VENATIONES» HORS DE ROME 185

Antioche de Pisidie24, à Philippes25 et à Corinthe dans le roman


d'Apulée26; ailleurs, quelques exemples de munera qu'ont offerts ou pu
offrir des magistrats doivent s'expliquer autrement ou ne sont que des
exceptions27. Nous verrons bientôt que si l'Orient tout comme
l'Occident a chargé de l'organisation de ses munera municipaux les
aristocrates de ses cités, il les leur a demandé à une autre étape de leur
cursus.
Telle est, du moins en Italie, dans les colonies transmarines et
sans doute dans les provinces les plus anciennement romanisées, le
cadre dans lequel sont donnés bon nombre de munera municipaux; il
nous faut maintenant, par delà les formes juridiques, approfondir la
nature exacte de cette editio, du moins à partir d'une certaine époque;
la plupart des textes qui la concernent ou qui paraissent la concerner
sont postérieurs à l'époque qui nous occupe et nous devrons y
recourir, faute de mieux.
Nous avons vu, à propos du règlement d'Urso, que, si la curie était
en principe maîtresse du choix entre ludi et munus, la pratique, à
cause du coût du munus, devait être très différente : la curie devait le
plus souvent se contenter d'entériner un choix qui était fait par l'édi-

24 Un exemple d! editio faite par un magistrat, au cours de sa magistrature nous est


donné par un texte du IIe- IIIe siècle : J. G. C. Anderson, 1RS, p. 297, n° 26; L. Robert,
Gladiateurs, 94 : . . . Maximiano aed(ili) Hvir(o) qui Hv[i]ratu suo munus v[e]nationum et
gladia[torum] ex liberalit(ate) sua bidu[um] dédit ... ; nous verrons que ce texte se réfère
en réalité à une forme dégradée de Yeditio régulière (cf. p. 187). Un autre texte, CIL III
6835-6837 = Dessau 5081 (L. Robert, 93), de peu postérieur à la mort de Marc-Aurèle
(qui fit une faveur au personnage et qui paraît dans le texte comme divus), nous fait
connaître un magistrat qui fut deux fois duovir et qui donna deux munera (sur le sens
de munerarius, cf. infra), très probablement dans l'exercice de ses charges (sur cette
concomitance, cf. L. Robert, p. 269, n. 4 qui la tient pour possible). Ce texte et le
précédent se réfèrent en réalité à une forme dégradée de Yeditio régulière.
25 A Drama, près de Philippes, au Ier siècle : CIL III 659 (L. Robert, 22a) : . . .
C. Vibius, C. fil, Vol., Florus dec(urio), Hvir et munerarius Philippis ... ; à Philippes
même, au Ier siècle (?) : P. Lemerle, BCH, 1937, p. 413-414, n° 6 (L. Robert, 22a) : . . .
[ae]d(ili), q(uaestori), Hvir(o) j(uri) d(icundo) Ph(ilippis), munerar[io . . . ].
26 Apulée, Met., X, 18, 1 : Un Corinthien fait une pollicitation à sa patrie pour son
duovirat quinquennal : gradatim permensus honoribus quinquennali magistratui fuerat
destinatus, et ut splendori capessendorum responderet fascium munus gladiatorium tri-
duani spectaculi pollicitus, latius magnificentiam suam porrigebat.
27 C'est ainsi qu'il est préférable de ne pas comptabiliser une venatio que le roi de
Thrace Rhoimetalkas dut donner à Athènes lors de son archontat éponyme de 36-37
(L. Robert, 58 : cette venatio peut être supposée à cause d'une dédicace faite à ce
personnage par le taurocathaptès Sérapion) : il peut s'agir, en effet, d'une générosité
exceptionnelle.
186 LES COMBATS DE GLADIATEURS

teur lui-même; à moins de le lui imposer, mais davantage par des


pressions que par des voies légales. Or il est un détail qui est
révélateur de cette nature du munus municipal : il semble que le magistrat
qui a donné un munus prenne le titre de munerarius1*, au même titre
que le mécène qui a offert un munus sans être magistrat. Ce mot de
«numéraire» est explicitement attesté par une inscription de Forum
Popili (CIL IX 575) : Ita candidatus fiat honoratus tuus et ita gratum
edat munus tuus munerarius : « Que ton candidat devienne ton
magistrat et qu'il donne un munus agréable, devenant ton munéraire ... ».
Le mot n'est pas rare. A Pompei, Alleius Maius, qui donna une
editio réglementaire, est ainsi acclamé : Cn. Alleio Maio, principi munera-
rior(um), féliciter (CIL IV 7990); sans doute donna-t-il aussi des munera
en d'autres circonstances que ses magistratures, mais un autre texte
confirme le lien du titre et d'un munus de magistrature : Casellium
Marcellum, aedilem bonum et munerarium magnum (CIL TV 4499). De
même, d'autres textes (quelques-uns, il est vrai, tardifs) viennent à
l'appui de cette hypothèse; deux, en particulier, l'un de la fin du IIe
siècle ou du début du IIIe siècle, à Antioche de Pisidie (Robert,
Gladiateurs, n° 94), l'autre à Chisiduo, en Afrique, au IVe siècle (CIL VIII
1270), sont particulièrement explicites; on trouve dans le premier la
séquence suivante : . . . Hvir(o) (bis) qq., munerario (bis) . . . , et dans le
second : . . . aedilis et munerari(us), item duoviru(m) et munerarius;

28 Le mot serait un néologisme créé par Auguste : Quintilien, VIII, 3, 34; le sens de
munerarius, «qui a donné un munus» est admis par tous; il s'appuie sur des textes :
Sénèque le Père, Cont., IV, pr., 1 ; Suétone, Dom., X, 3, etc ... ; dans les inscriptions, un
texte de Forum Popili, CIL XI 575 : . . . gratum edat munus tuus munerarius . . . , le
confirme; des formulations comme munerarius bis ou ter, montrent qu'il ne s'agit pas
d'une epithète générale, et un texte de Bénévent, CIL IX 1663 : munerarius bidui,
atteste la signification spectaculaire que l'étymologie permet de préciser; on trouve
aussi, dans une inscription de Pouzzoles, CIL X 1795, et sur un graffito de Pompei, CIL
TV 1084 (munifico quater), munificus au sens de munerarius : tentative locale, que la
langue n'a pas généralisée (par contre, dans un texte de Lucérie, il semble que nous ayons
un emploi de munificus étranger à ce sens technique : CIL IX 804, . . . quae[stori, IJIviro
q(uin)q(uennali), cur(atori) [mun(eris) m]u[n]ifico ... ; même emploi non technique, à
Allifae, CIL IX 2350, du superlatif munificentissimus, à propos toutefois d'un
personnage qui manifesta sa munificence dans des editiones gladiatoriennes); c'est un autre
synonyme qu'il faut voir dans le munidator d'une inscription de Madaure, CIL VIII
3681, si l'on accepte le sens de munerarius, qui est probable; on trouve encore munera-
tor chez Florus, III, 29, 9 (si cette leçon est bonne : on trouve aussi dans la tradition
manuscrite, «munerarius» qui est la lectio facilior); quant à l'expression curator
muneris, elle n'est jamais synonyme de munerarius, comme ont cru Mommsen, Ephemeris
epigraphica, VIII, p. 402 et G. Lafaye, p. 1569. Sur une évolution parallèle du grec
f???t?µ?? et f???d????, cf. L. Robert, p. 276-280.
LES «VENATIONES» HORS DE ROME 187

c'est un libellé semblable que nous avons à Philippes (CIL, III, 659) :
Hvir et munerarius Philippis, et à Bénévent, à la fin du IIe ou au IIIe
siècle (CIL IX 1540) : vir principalis, duumvir et munerarius. Ces textes
permettent d'interpréter d'autres inscriptions où le titre munerarius
suit immédiatement la mention d'une charge municipale et
caractérise dans une certaine mesure sa gestion29. Dès lors, si Yeditio d'un
munus réglementaire (ou dérivé du munus réglementaire) donne droit
à ce titre, c'est que cette générosité est sentie par tous comme un
geste aussi libre de toute obligation qu'exceptionnel. Lorsque l'édi-
teur-magistrat indique qu'il donna son munus ex liberalit(ate) sua (à
Antioche de Pisidie), on peut penser qu'il souligne une chose évidente,
bien plutôt qu'il n'indique son refus de la subvention dérisoire de sa
cité.
A cela s'ajoute que le munus doit échapper le plus souvent à sa
collégialité initiale - ce qui était au demeurant juridiquement possible
dès l'origine; les textes que nous avons réunis suggèrent chaque fois
que l'éditeur fut seul à offrir son munus. Dès le Ier siècle et peut-être
même dès l'origine, le statut réel de ce munus dépasse son statut juri-

29 Augusta Praetoria (CIL V 6842) : P. Vinesii Firmi, q(uaestoris), aedfilis) et Hvir(i)


munerar(ii); à cause de et, munerarius doit être compris comme un epithète qualifiant
Ilvir(i) - «duovir qui a donné un munus (évidemment pendant son duovirat); à Cimiez
(CIL V 7915) : dec(urioni), Hvir(o) muner(ario); la lecture muner(ario) n'est toutefois pas
certaine; à Aix (CIL XII 522) : [flajmini, aedili m[u]nerario; à Arles (CIL XII 701), IIe
siècle (forme des lettres) : [? aed(ili)] munerario ... ; on peut proposer, au lieu de [aedfili)]
de Hirschfeld : [Ilvir(o)], mais il ne fait guère de doute qu'il faille restituer là une
magistrature; à Tébessa (CIL VIII 16557, 16559), deux personnages sont dits Hvir
muner(arius); à Sbeitla (CIL VIII 11340; IIIe siècle, car le personnage est dit a militiis) :
aedilicio, Ilvirali juveni munerario, fl(amini) p(er)p(etuo ... ob administrationem Ilvira-
tus innocuam et singularem voluptatum editionem. Notre ponctuation (absence de
virgule entre l'énoncé de la charge et le titre munerarius) fait de celui-ci une epithète;
cette hypothèse peut s'appuyer sur le texte d'Augusta Praetoria et sur l'équation très
vraisemblable entre munificus et munerarius sur un texte de Pouzzoles (CIL X 1795; cf.
H. G. Pflaum, Les carrières procuratoriennes, Paris, 1961, p. 1041 : entre 161 et 211) où
un personnage est dit Hvir(o) munifico); mais il va sans dire que munerarius a pu tout
aussi bien être senti comme une apposition. Ce qui est le cas dans quelques exemples :
ainsi, à Grumentum, sur un texte du IIe-IIIe siècle (CIL X 228), d'un personnage qui a
été décurion et II Hvir, il est dit; . . . omn[ibus munjeribus et princi[palibus] honoribus
innoc[enter fujncto, munerario [egregiae?] editionis familiale gladiajtoriae ... ; de même,
à Korba, au IIIe siècle (CIL VIII 24101) : Hvirfo) i[ ]is annis, munerario, où la
rupture de la séquence n'implique pas, toutefois, que le munus fut donné une autre année
que celle où fut exercé le duovirat; tout comme sur un texte de Philippes (cf. p. 185,
n. 25) : Hvir(o) j(uri) d(icundo) Phfilippis), munerario. Il reste à ajouter à cette liste peut-
être une inscription de Madaure au IVe siècle (CIL VIII 4681) où un magistrat est
qualifié de largus munidator.
188 LES COMBATS DE GLADIATEURS

dique et il se rapproche par là du munus libre30. Mais il ne s'assimile


pas tout à fait à lui : car, offert par un magistrat, il est un élément,
sans doute le principal, de la prestation ob honorem que le magistrat
doit faire à la cité, mais il en est aussi une forme exceptionnelle par sa
nature et son ampleur.

B) Le munus réglementaire offert par les seviri


LES SEVIRI AUGUSTALES ET LES AUGUSTALES

Plusieurs textes épigraphiques qui remontent au début de


l'Empire attestent qu'il y eut, tout au moins dans certaines cités,
parmi les charges qui incombaient aux seviri, aux seviri augustales et
aux augustales21, Yeditio réglementaire d'un spectacle; parfois cette
editio ne comportait que des ludi12, mais elle pouvait aussi être
constituée par un munus, à la suite d'une évolution parallèle à celle qui s'est
produite pour les editiones des magistrats. Ainsi deux augustales de
Lucérie pavèrent un tronçon de rue pro munere**; ce texte ne men-

30 D'autres textes mentionnent des munera faits par des magistrats : à Allifae, CIL
IX 2350-2351; Cumes, après la fin du Ier siècle (le personnage fut curateur de cité), CIL
X 3704; ce personnage aurait pu échapper aux honores et aux munera; mais, praeposito
amore patriae, et honorem aedilitat(is) laudabiliter administravit et diem felicissimium) III
Id(us) Jan(uarias) natalis dei patri n(ostri) venatione dents bestis et UH feris dent(atis) et
UH paribus ferro dimicantib(us) ceteroque honestissim(o) apparatu largiter exhibuit. Sur
d'autres textes, la concomitance est seulement possible: à Compsa, CIL IX 981; à
Aeclanum, id, 1175, à Bovianum, id, 1565; à Paduli (chez les Hirpini), Année épigr.,
1899, 207; à Cures, CIL IX 4976; à Venafrum, CIL X 4897; à Fundi, id, 6243; à Ostie, CIL
XIV 376; à Préneste, id, 2991 ; à Jerez de la Frontera, CIL II 1305; à Lepcis Magna, Insc.
Rom. Trip., 567; à Sabratha, id, 117; à Sousse, ILA, 58; à Hippone, CIL VIII 5276.
31 Sur les seviri, les seviri augustales et les augustales, l'étude fondamentale reste
celle de A. von Premerstein, Diz. epigra di antichità romana, s.v. Augustales (1895); cf.
encore L. Ross Taylor, Augustales, seviri Augustales, seviri, TAPA, 1914, p. 231-253; A. D.
Nock, Seviri and Augustales, Mélanges Bidez, 1934, p. 627-638; G. E. F. Chilver, Cisalpine
Gaul, Oxford, 1941, p. 198-207; sur les charges qui leur incombent, en particulier en
matière de spectacle, cf. von Premerstein, p. 834-839.
32 A Véies, CIL XI 3781, l'inscription a été gravée en 34 de notre ère; un sévir
augustalis élève un autel (à Tibère?) pro impensa ludorum; ibid, sous Auguste, CIL XI
3782 : les seviri font une dédicace à Auguste pro ludis (?); à Falérie, sous Auguste, CIL
XI 3083, les quatre magùtri des augustales pavent une route pro ludis.
33 CIL IX 808; ce texte remonte au Ier siècle et très certainement à la première
moitié de ce siècle (cf. infra); l'emploi de munus sans l'épithète gladiatorium surprend
un peu; on peut penser que l'inscription cite littéralement la lex coloniale, dans
laquelle, comme à Urso, munus trouvait, grâce au contexte, une détermination impli-
LES « VENATIONES » HORS DE ROME 1 89

tionne pas la décision de la curie qui a autorisé ou ordonné la


substitution; même silence sur des inscriptions de Véies et de Faléries,
gravées par des seviri augustales ou des magistri augustales, qui font état
de substitutions pro ludis (cf. n. 32) ; on ne verra pas là une différence
qui serait surprenante avec Yeditio réglementaire des magistrats, mais
la simple omission d'une procédure qui va de soi. L'un des textes de
Véies et ceux de Faléries et de Lucérie signalent en outre que ce que
leurs auteurs firent pro ludis ou pro munere fut fait s(ua) p(ecunia), «à
leurs frais » ; la formule est ambiguë : elle peut signifier qu'aucune
subvention n'était versée par la cité - à la différence de Yeditio
réglementaire des magistrats - ou bien que cette subvention a été, pour la
circonstance, refusée par les ayant-droit; il semblerait que la première
explication soit plus conséquente avec la nature du sévirat et de
l'augustalité.
Nous connaissons par l'épigraphie plusieurs munera donnés par
des seviri, des seviri augustales et des augustales; en voici la liste; il
n'est pas nécessaire de penser que Yeditio eut lieu l'année même où
fut revêtu le sévirat ou le magistère de l'augustalité.
- A Bénévent; CIL IX 1703; début de l'empire : P. Veidius P. I. Phi-
locles augustal(is) Beneventi gladiatores (quingentos) dédit; il est
probable que ce texte totalise les gladiateurs offerts au cours de plusieurs
munera.
- A Cliternia; CIL IX 4168; début de l'Empire, en tout cas Ier
siècle; texte mutilé et équivoque.
- A Brescia; CIL V 4399; époque flavienne.

cite. On est toutefois tenté de rapprocher ce texte de trois autres documents qui
intéressent deux seviri et un augustalis : CIL XI 3011, près de Viterbe, T. Calpurnius, Gallae
filius, Libycus, augustalis, munere functus ... ; CIL XI 2653, à Colonia Saturnia : . . . ob
muneris (sic) seviratus, ex dfecreto) d(ecurionum) s(ua) p(ecunia) p(osuit) ... ; CIL XI 6161,
à Suasa : C. Iulius Tertius, sexvir, Cereri sacr(um) et populo prandium muner(e) functus
dédit; dans ces trois cas, munus ne signifie naturellement pas combats de gladiateurs
mais charge ou office. On prendra garde au sens précis de l'expression, qui n'est point
celui que nous avons dans un texte espagnol postérieur (CIL II 5514, à la fin du IIe
siècle, à Barcelone) où un personnage fait un legs à la cité ea condicione ... ut liberti
mei . . . quos honor seviratus contigerit ab omnibus muneribus seviratus excusati sint ... :
ces munera seviratus sont les charges qui ressortissent au sévirat, alors qu'ici le munus
seviratus est le sévirat lui-même; a-t-on le droit de songer à ce même sens pour
l'inscription de Luceria? Je ne le crois pas; sans doute peut-on, stricto sensu, entendre pro
munere : «pour s'acquitter de son office»; ou bien même si l'on veut donner au mot le
sens qu'il a à Barcelone : « pour s'acquitter d'une (ou « de la ») charge ressortissant à
son sévirat»; mais ces traductions rompent par trop avec l'usage courant de pro, «à la
place de », pour être reçues.
190 LES COMBATS DE GLADIATEURS

- A Auximum; CIL IX 5855; Ier siècle : . . . [Ijudos fecit, gladiatores


dedi[t ... 7 cenam sexviralem primus dédit; le début de l'inscription
manque et nous ne connaissons pas l'éditeur; qu'il ait offert une cena
aux seviri me paraît prouver qu'il fut lui-même sévir; nous savons par
ailleurs (Mommsen, CIL, IX, p. 559) qu'il y avait à Auximum des seviri
et des augustales : CIL IX 5823, 5846, 5850.
- A Pompei; Della Corte, Case ed abitanti, p. 284-285 : programme
d'un munus, avec une venatio matutina, donné par Yaugustalis L. Vale-
rius Primus.
- A Venafrum; CIL X 4913; Ier siècle : . . . bis sexvir factus peregi
p[ . . . ], bis populo munus dedi lib [enter?] . . .
- A Trebula Suffenas; CIL VI 29681; L. Ross Taylor, Mem. Am. Ac.
Rome, 1956, p. 14-23 (qui avait déjà attribué la pierre à Trebula
Suffenas, TAPA, 1914, p. 240, et complète ici sa démonstration, p. 18-20);
J. H. Oliver, Historia, 1958, p. 484-486; il s'agit d'un fragment des fastes
d'un collège - probablement dì augustales - de Trebula Suffenas; les
études citées ne nous dispensent pas de reprendre sur plusieurs
points l'interprétation de ce document.

Je ne reproduis que la partie qui concerne les années 22 et 23 et


j'en propose une interprétation :
[ ]
D. Haterio, C. Sulpicio cos
[ JSestuleio I [Ivir(is)]
[ CJapito; hune Vivi [ri et]
honore functi rogarunt ut eo
5 honore fungeretur.
C. Julius, divi Augusti L, Sosthenes
M. Junius Felix
M. Etrilius Eros
L. Fadius Hetario
10 K(alendis) Aug(ustis) honor(em) p(ublice) diederunt); ludos in foro
per (quadriduum) fecerunt

C. Asinio, C. Antistio cos


L. Manlio, M. Plautio Hvir(is)
Q. Calvius Auctus
15 L. Tribulanus Pamphilio
M. Etrilius Onomastus
Q. Ursius Secundio
T. Traebulanus Felix praec(o)
LES « VENATIONES » HORS DE ROME 191

K(alendis) Aug(ustis) honorem edederunt, lud[os]


20 per (quadriduum) fecerunt; UH primi .
natale Juliae August(ae) in pu[blico]
cenam decurion(ibus) et Augu[stalib(us)]
dederunt; eorum sévir [i munus?]
familia gladiatoria dederunt?]

Tous les ans quatre magistri34 sont à la tête du collège; à ces


magistri peut s'ajouter un cinquième personnage ([CJapito en 22 35,
T. Traebulanus Felix en 23); ces quatre ou cinq hommes donnent un
honos, p(ublice), le 1er août : on entendra qu'ils s'acquittent, ce jour-là,
des cérémonies du culte impérial36; au cours de leur magistère, ils
donnent aussi quatre jours de ludi (scaenici) sur le forum. En 23, les
quatre premiers de la liste37 (à l'exclusion, par conséquent, du praeco
T. Traebulanus Felix) donnèrent, pour l'anniversaire de Julia Augusta,
une cena aux décurions et aux augustales; en outre, ceux des magistri
qui étaient aussi seviri donnèrent un munus; on a tenu à mentionner,
sur ces fastes des augustales (qui ne sont pas les fastes des seviri) une
editio faite par ces derniers, parce qu'y participaient plusieurs magistri
qui cumulaient cette année-là le sévirat avec le magistère de
l'augustalité38.

34 Ce mot n'apparaît pas sur la pierre; même si ce titre n'est pas officiellement
porté à Trebula Suffenas, il ne fait aucun doute que nos personnages assument les
mêmes fonctions que des magistri augustales qui apparaissent ailleurs (cf. CIL XI 3083
= Dessau 5373, à Faléries; 3200 = Dessau 89, à Nepet); cf. déjà Henzen, Insc. lat. sel,
7165.
35 On rejettera naturellement l'interprétation de L. Ross Taylor, p. 21, qui fait de
[C]apito un duovir; cf. J. H. Oliver, p. 486-487.
36 A la ligne 10, je développe honor(em) piublice) d(ederunt); L. Ross Taylor:
honor(e?) p(ublice) d(ato?); J. H. Oliver : honor(aria) p(ecunia) d(ata); il est clair que nous
devons voir dans l'abréviation honor. p. d. l'équivalent de honorem edederunt de la
ligne 18 : ce qui exclut, pour le sens, les développements de J. H. Oliver et, pour la
forme, ceux de L. Ross Taylor; on entendra, par honos : «cérémonie religieuse»
(sacrifice, procession, etc . . . ) ; pour ce sens, cf. Thesaurus, s.v. honos, col. 2924-5.
37 Je ne pense pas qu'on puisse entendre //// primi comme un titre (ainsi fait J. H.
Oliver, p. 485), mais les «quatre premiers (de la liste)»; L. Ross Taylor, p. 18 : «UH
primi refers to the four regular officiais, excluding the praeco ».
38 Ces phrases sont construites sur un schéma unique : sujet (exprimé ou sous-
entendu), compléments, verbe; d'où ma ponctuation et l'interprétation du texte qui en
découle; L. Ross Taylor ponctue après edederunt (1. 19); ce qui la conduit à faire de
eorum sevir[i] le sujet de dederunt (1. 23); toutefois, p. 18 : «Another possibility is to
take //// primi as the subject of dederunt» - ce qui est ma solution; J. H. Oliver
ponctue : honorem edederunt; . . . fecerunt UH primi; il écrit, p. 487 : «For me at least it is
192 LES COMBATS DE GLADIATEURS

Nous ne connaissons pas la nature de cette editio sévirale de


Trebula Suffenas; était-elle obligatoire ou libre? Les magistri étaient
tenus d'offrir des ludi annuels : il n'est pas impossible qu'aux seviri
incombe Yeditio parallèle d'un munus39.

Il ressort de ces textes que des cités ont dû imposer, à leurs sévirs
et à leurs augustales, Yeditio d'un munus, tantôt en l'imposant à
l'exclusion de tout autre spectacle - et nous avons un et peut-être deux
exemples de cette formule; tantôt en laissant le choix, à la curie ou
aux intéressés, entre plusieurs spectacles, dont le munus (comme
nous avons vu à Urso pour les magistrats de la cité). A Trebula
Suffenas, cette editio était collégiale; naturellement, les éditions separatim
devaient être admises : la plupart des textes que nous avons réunis
laissent supposer que l'éditeur fut seul à offrir son munus. C'est que
cette editio dut évoluer comme celle des magistrats et se rapprocher
de Yeditio libre, d'autant plus que les conditions de fortune étaient,
chez les affranchis, plus disparates que chez les magistrats : à côté de
ce personnage de Venafrum qui donna un munus lors de ses deux
sévirats, combien d'affranchis eussent été en peine pour financer le
sixième d'un munus convenable! Nous voyons un sévir de Crémone
prendre, à l'époque flavienne, le titre de munerarius, qui consacre
Yeditio d'un munus qu'il fit l'année où il revêtit le sévirat (CIL V,
4399) : il est fier de l'avoir édité; donc il aurait pu ne pas l'éditer.
Aucun document n'atteste que les prêtres du culte impérial
municipal aient également été soumis à une editio réglementaire; l'argu-

stylistically difficult to construe //// primi as the subject of dederunt»; pour les deux
dernières lignes, ma restitution est, à peu de choses près, celle de Henzen, in Henzen-
Orelli : eorum seviri [munus] / familia gladiat(oria) [ediderunt] (le i final de sévir [i],
avait été lu par erreur) : l'ablatif de moyen familia gladiat(oria) équivaut à l'épithète
gladiatorium; L. Ross Taylor hésite entre deux solutions : dederunt eorum sevir[i; pugnavit]
/ familia gladiat(oria), «with the name of owner of the familia in the genitive»; avec
une ponctuation différente : dederunt; eorum sevir[orum] / familia gladiat(oria)
[pugnavit] : dans la première hypothèse, on ne signalerait pas le nom de l'éditeur, ce qui est
bien surprenant; on ne voit pas, dans la seconde, à quoi rapporter eorum; en outre, ces
deux restitutions ne font que transposer au passé le formulaire des programmes
pompéiens - lequel est toujours au futur, jamais au passé, et remplit une fonction tout à
fait différente.
39 On peut penser que les cités ont essayé de répartir entre plusieurs editores
possibles les différents spectacles; ainsi, à Urso, nous avons vu que les ludi scaenici sont
confiés aux Hviri et aux édiles, tandis qu'une partie des circenses est confiée aux édiles
(éventuellement) et aux magistri ad fana tempia delubra (§ CXXVIII).
LES « VENATIONES » HORS DE ROME 193

ment ex silentio ne suffit pas à établir l'inexistence de cette obligation;


elle est toutefois probable : les prêtres du culte impérial sollicitaient
aussi les honores municipaux et, à ce titre, participaient déjà à Yeditio
des spectacles communaux; A. D. Nock (Mél. Bidez, p. 627-638) a
montré que l'institution du sévirat et de l'augustalité avait pour but
d'appeler, aux honneurs et aux liturgies municipales, des hommes
riches que leurs origines libertines excluaient du cursus ordinaire; à
l'inverse des prêtres impériaux, il était normal qu'on leur impose,
comme aux magistrats, le financement de spectacles officiels; il est
possible que les cités aient pris des dispositions pour que cette editio
ne double pas, mais complète celle des magistrats.

C) LA CURATÈLE DU MUNUS PUBLICUM ET DES MUNERA DE FONDATION

1) Le munus publicum : l'épigraphie nous fait connaître un


certain nombre de curatores muneris publici; Mommsen (Ephem. epigr.,
VII, p. 402) et à sa suite G. Lafaye, p. 1569, ont cru qu'il s'agissait d'un
simple synonyme de munerarius, «éditeur d'un munus libre»; mais
déjà O. Tôlier avait vu qu'un texte interdisait cette assimilation40; le
munus publicum est en effet une institution originale, qui fait son
apparition dans la cité au moment où le munus réglementaire se fond
dans le munus libre; voici une liste des munera publica connus, qui
constitue l'essentiel de nos connaissances sur cette institution; nous
serons amenés à considérer quelques documents postérieurs à
l'époque qui nous occupe.
- A Herdoniae; CIL IX 690; un magistrat fut curât muneris bis.
- A Lucérie; IIIe siècle; CIL IX 804; un magistrat est dit: ...
cur(atori) [mun(eris) m]u[n]ifico ... ; malgré sa hardiesse, la restitution
paraît probable; sur l'emploi de munificus, cf. p. 186, n. 28.
- A Marsala; entre 169 et 180; G. Barbieri, Kokalos, 1961, p. 16 sq.;
un magistrat municipal est dit: . . . cura[t(or)] muneris publici
gladiatori.
- A Bénévent; époque de Claude; CIL IX 1705 : . . . A Vibbio
Januario, claudiali augustali, cur(atori) muneris diei unius.

40 De spectaculis (thèse de Leipzig, 1889), p. 11, n. 4; ce texte décisif provient d'Oea,


CIL VIII 24 où un personnage, qui fut aussi Hvir et flamen perpetuus, est dit : curator
muneris publ(ici), munerarius . . .
194 LES COMBATS DE GLADIATEURS

- A Teate Marrucinorum; CIL IX 3025; un chevalier romain,


magistrat municipal, est dit curatori muneris publici.
- A Hadria; IIe/IIIe siècles; CIL IX 5016; un magistrat est dit
curat(ori) muner(is) public(i) bis.
- A Pouzzoles, vers 200 (Pflaum, Carrières, 1020); CIL X 1785; un
personnage qui fut duovir et édile est dit curiato ris) muner(is)
gladiatori quadriduo; son fils, qui fut deux fois duovir quinquennal, est dit :
cur(atoris) muneris glad(iatori).
- A Calés; IIe/IIIe siècles; CIL X 4643; un personnage est honoré
(ornamenta decurionalia, statue), car, in suscipienda gladiatori muneris
cura tam sumptuosa, injunctum sibi munus explicuerit petitioni munici-
pum suo rum . . .
- A Formies; époque d'Hadrien; CIL X 6090; un procurateur
équestre, patron de la colonie, rogatus ab ordine pariter et populo gla-
diatoris muneris publici curam susciperet ... eo anno quo et optimus
imperator Hadrianus Augustus etiam duumviratus honorem suscepit . . .
- A Fundi; CIL X 6240; un magistrat est honoré quod curam
muner(is) publici splendide administraverit Un autre personnage,
magistrat lui aussi, CIL X 6243 (cf. note 30), reçoit une statue : oblatam
sibi ob editionem muneris p(ublice) statuam; mais on peut développer
aussi : piublici), et notre personnage aura été curateur du munus
publicum.
- A Capène; deuxième moitié du IIe siècle?; NSA, 1953, p. 5; dans
le cursus municipal ascendant d'un chevalier romain, entre une
questure p(ecuniae) p(ublicae) rfeciperendae?) et l'édilité quinquennale, on
trouve la fonction suivante : succurator(i) m., qu'on développe en
m(uneris).
- A Die; CIL XII 1529 : muneris publici curatori ad Deam.
- A Oea, en 163; CIL VIII 24 : . . . curator muneris pub(lici),
munerarius, Hvir q(uin)q(uennalis), flamen perpetuus . . .

Ce munus (qui peut être qualifié de gladiatorium) est tantôt dit


publicum^, tantôt n'est pas caractérisé; la fonction se dit cura et le
fonctionnaire, curator.
Cette cura peut être exercée plusieurs fois : on connaît à Herdo-
niae et à Hadria des curatores bis; elle peut être partagée entre
plusieurs personnages dont chacun ne prend en charge qu'une partie du

41 En 193, à Suessa, un augustalis (CIL X 4760) donne un munus : ex pecunia sua


diem privatum . . . ediderit; de toute évidence, 1 epithète oppose ce munus libre - priva-
tum - au munus publicum, bien plus qu'à un munus réglementaire des magistrats ou
des seviri. Voir note 43 et ajouter par exemple CIL IX 2237.
LES «VENATIONES» HORS DE ROME 195

munus : un curateur de Bénévent le fut seulement diei unius; si l'on


accepte la restitution proposée pour un texte de Capène, on pourra
penser que le curateur était assisté d'un subcurator.
La plupart du temps, cette cura est assumée par des personnages
qui ont exercé des charges magistrales dans la cité; la mention de la
cura suit généralement celle de ces charges, ce qui suppose qu'elle fut
postérieure à leur gestion; mais ce n'est pas une règle, car nous avons
l'ordre inverse à Oea; en outre, à Bénévent, elle fut confiée à un
augustalis et, à Calés, à un homme qui n'avait pas revêtu d'honorés
municipaux; d'où l'on voit que, si les curateurs sont en majorité
d'anciens magistrats, c'est parce qu'ils se recrutent dans l'aristocratie
de la cité. Mais aucune obligation légale ne leur réserve la cura
muneris; la présence d'un augustalis sur notre liste prouve que l'on devait
fermer les yeux sur l'origine des curateurs, pour s'attacher surtout
aux considérations de fortune; à cause de son coût, ce munus, comme
les munera de fondation, n'était sans doute pas nécessairement
annuel42.
Il est clair, en effet, que cette cura est coûteuse; l'épithète
munificus donnée à un curateur le montre, comme les honneurs rendus aux
curatores de Calés, Formies, Fundi (on a retenu l'adverbe du texte qui
concerne ce dernier : splendide).
Il est toutefois peu probable que le curateur fasse seul les frais du
munus publicum; le formulaire (avec le terme cura, l'épithète
publicum, le verbe administrare à Fundi) démontre qu'il s'agit d'un office
municipal, alimenté par le trésor de la cité - plus précisément, par un
fonds spécial; ce que prouve aussi, comme on verra, l'extrême
ressemblance, entre le munus publicum et le munus de fondation43; dans la

42 Une inscription énigmatique de Bénévent (CIL IX 1666) nous fait peut-être


connaître un état du munus publicum de cette ville dans lequel Yeditio serait devenue
quadriennale : un personnage a construit un portique, in qua editio primi lustri muneris
quinquennalis munificentia principali continetur; j'entends: «le compte rendu du
munus (public) qui a lieu tous les quatre ans et fut alors donné pour la première fois »
- entendons : dans le cadre de la périodicité quadriennale; on pourrait penser que le
munus public de Bénévent a été fondé avec cette périodicité et que ce texte fait état
de sa première editio; mais il me paraît postérieur à CIL IX 1705, qui mentionne, à
l'époque de Claude, la curatèle d'un dies du munus public bénéventin. Une cassure de
la pierre ne nous permet pas de savoir qui était ce personnage; nous savons seulement
qu'il acheva la construction d'une basilique in qua tabul(ae) muneris ab eo editi positae
sunt : il s'agit d'un premier munus, donné dans une circonstance qui nous échappe, et
qu'on ne confondra pas avec le précédent. [Voir p. 49, n. 132].
43 Quand des éditeurs libres signalent qu'ils firent leur munus à leurs frais, on
peut penser qu'ils veulent destinguer leur editio de ce munus subventionné; voir note
41.
196 LES COMBATS DE GLADIATEURS

pratique, le curateur devait compléter, dans des proportions


certainement élevées, les sommes données par la ville - tout comme pour le
munus réglementaire des magistrats; il pouvait en outre faire mieux
que ce à quoi il était tenu; ainsi, à Pouzzoles, on précise que le munus
d'un curateur dura quatre jours; c'est que la cura prévoyait moins et il
est évident que le ou les jours supplémentaires furent à la charge
exclusive de l'éditeur. C'est pour une semblable générosité, je crois,
qu'un curateur d'Oea a reçu le titre de munerarius (voir note 40).
Naturellement, l'exercice de la cura est libre, mais Yordo et le
populus peuvent exercer des pressions, qui nous sont signalées à For-
mies (rogatus ab ordine pariter et populo) et à Calés (petitioni munici-
pum suorum).
Ce munus publicum est attesté en Italie, en Narbonnaise et en
Afrique; ailleurs en Occident, la carence des sources peut expliquer
l'absence de mention; un texte mutilé de Pergame nous livre peut-être
la forme orientale de cette editio, mais la restitution est assez
douteuse44.
Le munus publicum est cité pour la première fois sous le règne de
Claude, à Bénévent; il est probable qu'il se développa quand Yeditio
réglementaire des magistrats, des seviri augustales et augustales
commença à se tarir45 ; ce munus public a dû à la fois entériner et
accélérer la disparition du munus réglementaire. Il a pu même, à l'occasion,
n'être que rapporte
2350-2351,' l'adaptation
les despectacles
celui-ci; une
qu'un
inscription
personnage
d'Allifae,
donnaCILdans
IX

l'espace d'un an et demi : un munus ob honorem decurionatus et,


quelques mois plus tard, un munus au cours du duovirat, puis, après un
an, des scaenici; il est possible que Yeditio duovirale ait eu lieu dans le
cadre de la loi (munus juridiquement réglementaire, mais
pratiquement libre); seulement, on ajoute que le personnage reçut 13000 HS
pour son munus : acceptis a rep(ublica) XIII m(ilibus) n(ummum), vena-
tion(es) plenas et gladiatorum paria XXI dédit; or il ne peut s'agir d'une
subvention réglementaire, car, l'existence et le montant de celle-ci
étant connus de tous, sa mention serait oiseuse; tout se passe plutôt

44 H. Hepding, Ath. Miti, 1910, p. 477; L. Robert, n° 259.


45 L'apparition de la cura ne se limite pas au munus ; on connaît par exemple une
cura ludorum à Nîmes, qui fut assumée par un sévir augustalis de Dea Augusta Vocon-
tiorum; le texte est mutilé et il n'est pas impossible, toutefois, que cette cura ait été
revêtue dans cette dernière cité : CIL XII 3290; c'est encore une cura ludorum que
nous avons à Pouzzoles, CIL X 1824 : ludos administravit; la rareté des curae ludorum,
par rapport aux curae muneris, s'explique par les frais moindres - en moyenne - de ces
ludi, ce qui dispense les cités de recourir pour leur editio à une curatèle publique.
LES « VENATIONES » HORS DE ROME 1 97

comme si la cité avait versé à un magistrat, régulièrement tenu à une


editio, une somme d'argent qui n'était pas prévue par la charte de la
cité (ou qui l'était, mais à un taux inférieur), à charge pour lui d'offrir
un munus : procédure exceptionnelle, qui honore celui qui en fut
l'objet et qui est mentionnée pour cela. La cura muneris publici n'est
que l'institutionnalisation de cette pratique, une fois rompu le lien
avec le munus réglementaire.
Ailleurs, nous ne savons pas comment les choses se sont passées;
nous ne saurions même exclure qu'il y ait eu, dans telle ou telle cité,
coexistence du munus public avec un munus réglementaire dégradé46;
ajoutons que l'apparition du munus public n'est pas un phénomène
isolé dans la cité, mais s'insère dans un mouvement général, qui vise à
alléger les charges des magistrats par l'institution de curae de toute
espèce.
2) Les munera de fondation. Différents en leur principe du munus
public, les munera de fondation durent, dans la pratique, lui
ressembler au point de ne s'en distinguer que par l'origine et le nom.
Un particulier pouvait donner à une cité une somme d'argent
dont l'intérêt devait nécessairement être affecté à Veditio périodique
d'un munus; nous connaissons plusieurs fondations de cette sorte;
naturellement, ce munus n'est plus dit public, mais porte un nom,
normalement tiré de celui de son fondateur au moyen du suffixe - anus.
Voici les munera de fondation connus :
- A Venouse; début du Ier siècle; CIL IX 447; un ancien magistrat
est cur(ator) muner(is) Catiniani.
- A Amiternum; IIIe siècle; CIL IX 4208; un personnage qui fut
patron de la cité est honoré, quod ex indulgentia praetextatus adju [tore
pâtre mujneris Corneliani editione primus om[nium] cum quattuor pari-
bus gladiatorum et reliquo splendido adparatu patriam suam ho[nora-
vit].
- A Grumentum; IIe siècle; CIL X 226; un ancien magistrat est
curator muneris peq(uniae) Aquillianae (bis).
- A Pisaurum; IIe /111e siècles; CIL XI 6369; un ancien magistrat
est curatori kalendar(i) pecuniae Valentinian(ae) (sestertiorum sescento-
rum millium); le rapprochement avec une autre inscription de Pisau-

46 A Bénévent, un augustalis donna au début de l'Empire (CIL IX 1703) des


munera, dont un ou plusieurs furent probablement réglementaires; on a vu, d'autre
part, qu'un autre augustalis fut, sous le règne de Claude, curateur du munus public
pour une journée : faut-il penser qu'il s'agit de deux états de la législation sur Yeditio,
qui se sont succédés et qui s'excluent?
198 LES COMBATS DE GLADIATEURS

rum, dont nous parlerons plus loin (CIL XI 6377), prouve qu'il s'agit
d'un munus Valentinianum ou pecunia Valentiniana.
- A Pavie; seconde moitié du IIe siècle/IIIe siècle; CIL V 870; un
affranchi qui reçut les ornamenta du décurionat est curator muner(is)
Tulliani : le munus fut fondé par un certain Tullius et le curateur, qui
se nomme Tullius Achilleus, fut affranchi aussi par un Tullius.
- A Lucus Augusti (Narbonnaise) ; CIL XII 1585: Sex. Venecio
Juventiano, flamini Divi Augfusti), item flamini et curatori muneris
gladiatori Villiani, . . . ordo Vocontior(um) ex consensu et postulatione
populi ob praecipuam ejus in edendis spectaculis liberalitatem.
- A Béja; IIIe siècle; VIII 1225; un ancien magistrat fut cur(ator)
muner(is) Lup . . .

Quatre textes doivent être ajoutés à cette liste, qui nous ramènent
aux origines de fondation :
- A Auximum; CIL IX 5854 : [ . . . testamejnto dédit ex quorum
r[editu munus gladiatori] um colonis Auximatibus dar[etur ad quod] . . .
paria sena alternis annis emere[ntur . . . quae] . . . k(alendas) Junias
Auxumi pugnarent; la somme, laissée par un personnage dont les
noms et qualités ont disparu dans la cassure de la pierre, doit
permettre tous les deux ans Yeditio d'un munus où paraîtront six paires de
combattants; la date de Yeditio est même prévue.
- A Pisaurum; CIL XI 6377; un ancien magistrat, Titius Valenti-
nus, lègue à sa cité 1.000.000 HS, . . . ita ut per sing(ulos) annos, ex ses-
tertiorum (quadringentorum millium) usuris, populo epulum die natali
Titi Maximi fili ejus divideretur et, ex sestertiorum (sescentorum millium)
usuris, quinto quoque anno munus gladiatorium ederetur ... ; nous
connaissons l'un des curateurs de ce munus quadriennal (cf. supra).
- Sur le territoire de Saluzzo (qui relevait sans doute de Pollen-
tia); époque d'Antonin le Pieux; CIL V 7637; un personnage inconnu
(le haut de la pierre manque) a légué ou donné de l'argent pour des
divisiones; le reste de la somme doit servir à Yeditio annuelle d'un
munus et à la construction de saepta lignea (pour lui servir de cadre) :
. . . [pecuniam ...]... reliquam consentiente pleb(e) in munus
gladiatorium [e]t saepta lignea impendere.
- A Thessalonique, en 141; L. Robert, 11; après une formule
rituelle : ?p?? s?t???a? des empereurs, suit l'annonce d'un munus et
d'une venatio, qui doivent durer trois jours et seront donnés d'après le
testament d'Herennia . . . Hispané, à en croire une restitution qui a
paru à bon droit très suspecte47. La testament a été ratifié par un vote

47 L. Robert, p. 78, n° 4.
LES «VENATIONES» HORS DE ROME 199

du Conseil et du peuple; c'est une commission de politarques,


présidée par le prêtre du culte impérial municipal, qui en assurera Yeditio :
il s'agit d'une cura collective, dont nous ne connaissons pas d'exemple
pour les munera publics ou de fondation occidentaux. La formule
finale, gravée après coup, révèle que le munus et la venatio furent
offerts à cette occasion pour la première fois - donc qu'il y eut
d'autres fois, et qu'« Herennia . . . Hispané » ne laissa pas de l'argent
pour un seul munus, mais fit une véritable fondation pour une editio
perpétuelle.
Trois de ces fondations sont testamentaires - nous ne saurions
dire pour la quatrième, car la pierre est brisée; mais on ne conclura
pas de cela que ces munera sont nécessairement testamentaires, car
rien n'empêchait quiconque d'en fonder un de son vivant; j'ai admis
implicitement que les munera déterminés par un adjectif en - anum
formé sur un nom propre étaient des fondations; ce qui ne saurait
faire de doute : la formulation de Grumentum, curator muneris
peq(uniae) Aquillianae, équivaut évidemment à curator muneris Aquil-
liani; elle ne fait que mettre l'accent sur l'origine du munus, une
somme d'argent léguée ou donnée; allusion que développe encore
(CIL XI 6369) la formulation de Pisaurum, curatori kalendari pecuniae
Valentinian(ae) HS DC; bien que l'absence du terme munus soit
surprenante, celle-ci paraît équivaloir à curatori muneris pecuniae Valen-
tinianae, c'est-à-dire à curatori muneris Valentiniani; or nous avons la
preuve, par une autre pierre de Pisaurum (CIL XI 6377), que ce munus
était bien une fondation.
Une cité qui recevait cette pecunia et qui l'acceptait officiellement
(la procédure d'acceptation est mentionnée à Thessalonique ; par
contre, le «consentement de la plèbe» - consentiente pleb(e) - à Pollen-
tia ne paraît être qu'une condition préalable exigée par le donateur, et
non point l'acceptation officielle de la fondation par la cité) - une cité,
dis-je, devient responsable de Yeditio du munus; elle la confie
normalement à des curateurs48 (à Amiternum et à Bénévent, il est
exceptionnellement question d! editio, non de cura; que la ville de Salonique ait
recours à une cura collective, à laquelle ne participent que des
officiels de la cité, s'explique peut-être par le caractère inaugural du

48 On pourrait envisager un rapport entre ces curatores et le magister munerum


que G. Susini, Felix Ravenna, 1960, p. 117-123, essaie de retrouver sur une inscription
de Ravenne (CIL XI 863); mais le développement à partir duquel ce titre est obtenu ne
me paraît pas acceptable. [De fait, sur cette inscription CIL XI 863 = Dessau 6665, voir
maintenant A. Degrassi dans Synteleia Arangio-Ruiz, vol. 1, p. 577-584, qui développe en
mag(nus) munerarius)'].
200 LES COMBATS DE GLADIATEURS

munus); ces curateurs faisaient Yeditio tout comme s'il s'était agi d'un
munus public; ils se recrutent de la même manière, peuvent exercer
plusieurs curae (Grumentum), complètent la somme allouée (Amiter-
num, Lucus Augusti) ; la périodicité de ce munus (comme nous l'avons
supposé pour le munus public) n'est point forcément annuelle, mais
biennale à Auximum, quadriennale à Pisaurum et Bénévent;
naturellement, le curateur pouvait être tenu de respecter telle condition exigée
par le donateur - la date, par exemple (Auximum, Pollentia). Ces
munera de fondation ont pu apparaître très tôt - avant même les
munera publica : le munus Catinianum remonte au début de l'empire.

D) LE MUNUS LIBRE

A côté de ces editiones officielles, les cités connaissaient des


munera et des venationes offerts librement par des particuliers ou des
officiels dans des circonstances choisies par eux; nos sources sur ce
munus libre sont plus riches et nous dispenseront d'avoir recours -
sauf exception - à des documents postérieurs au Ier siècle.
Il est des cas où les raisons et les circonstances de Yeditio ne sont
pas données; cela peut tenir à la nature du document qui nous fait
part de celle-ci49 : plusieurs programmes de Pompei ne donnent que
le nom de l'éditeur, parce que, pour les editiones locales, le pourquoi
était connu et que, pour les editiones des cités voisines, il pouvait
paraître superflu d'en faire état50; ceci dit, rien n'empêchait quelqu'un

49 Le munus de Livineius Régulus donné à Pompei en 59 (celui de la rixe), que


rapporte Tacite, Ann., XIV, 17, 1-5; les munera donnés à Bologne et à Modène par un
cordonnier et un foulon, qu'évoque Martial, III, 59 (publié en 87-88) : Sutor cerdo dédit tibi,
eulta Bonomia, munus, / fullo dédit Mutinae ... ; les munera imaginaires de Laenas et
de Norbanus qu'évoque Pétrone XXIX, 9, XLV, 10-13; une petite tablette de bronze
trouvée en Espagne, CIL II 4963, datée de 27 (par un consul) : Celer, Erbuti /., Limicus
Borea Canti (servo) Bedoniesi muneris tesera(m) dédit; on considérera, avec Hiibner au
CIL que Celer Limicus est un munéraire qui a donné cette tabula au gladiateur (?)
Borea (datif celtique) - sans préciser les raisons, s'il y en a, de son munus; simple
hypothèse, au demeurant, car tout n'est pas clair dans ce texte ; cf. A. D'Ors, Epigrafia
juridica, p. 454. Des comptes rendus orientaux nous permettent seulement d'entrevoir
le nom de l'éditeur : cf. L. Robert, 49-53, 177; cf. ici, p. 207. Je passe naturellement sur
des accidents épigraphiques : CIL IX 1966 à Bénévent, pour le premier munus dont il
est fait était sur la pierre, etc.
50 J'omets les textes trop mutilés pour être probant : nous n'avons que le nom de
N. Festius Ampliatus sur son programme, CIL IV 1183 (et sur le compte rendu de ce
munus - ou d'un autre munus donné par lui, figuré sur le tombeau de Scaurus); de
même pour N. Popidius Rufus, CIL IV 1186 et pour Q. Monnius Rufus de Nola, CIL IV
LES « VENATIONES » HORS DE ROME 20 1

d'offrir un munus sans raison - tout au moins à partir du jour où


Yeditio fut laïcisée, tel peut-être ce munéraire d'Ansugum qui dit
seulement : [EJdideram munus m[irandum m]ense [N]ov[embri] ...51; tel
aussi ce personnage de Carmo en Espagne (CIL II 1380) qui fut IHIvir,
mais donna son munus en dehors de l'exercice de cette charge,
puisqu'il reçut muneris edendi causa une quatuorviralis potestas; en
Orient, un personnage de Lycie offrit des venationes à plusieurs cités
de sa province, sans mentionner de raison52; et nous voyons Pline le
Jeune, I, 8, 10, confier qu'il aurait pu promettre ludos aut gladiatores
aux gens de Corne, sans faire état de la moindre circonstance - du
moins en ce qui concerne Yeditio, car la pollicitation a lieu à
l'occasion de la dédicace d'une bibliothèque qu'il venait d'offrir. Mais, tout
compte fait, il semble que les éditeurs se sont rarement passés d'une
raison ou d'un prétexte.
Prétexte ou raison, les premiers munera ont été funéraires;
j'étudierai ailleurs une série de reliefs qui décoraient des tombes et qui
remontent au premier siècle avant notre ère, ainsi qu'au premier
après; ce sont des représentations de munus. La tête de série est
incontestablement constituée par des comptes rendus de munus
funèbre qui fut donné en l'honneur du défunt; en effet, sur deux de ces
reliefs, une praefica apparaît à côté des combattants. [Il s'agit d'un
relief de Cantalupo di Sabina (D. Faccenna, Bull, della Commissione
archeologica comunale di Roma, LXXVI, 1956-1958, pi. IV), où une
praefica, en tunique aux genoux, cheveux épars, debout à côté des
combattants, tient des fleurs (rose et lis?) dans ses mains; l'autre
relief provient de Civitella san Paolo : lors d'un épisode trop animé du
combat, la praefica aux cheveux défaits se détourne du spectacle
sanglant et pose sa main sur son front en un geste de douleur pour le
défunt ou d'horreur pour le munus (Faccenna, p. 67; photo chez
C. Weickert, Gladiatorenrelief der Munchner Glyptothek, dans Munche-

3881, cf. 1187; ajoutons un graffito qui annonce le munus d'un autre nolanais : G.
Giordano, Spettacoli nell'Anfiteatro di Nola e l'origine della città di Comiziano alla luce di
documenti pompeiani, Pompei, 1961, p. III-IV.
51 Pour la date, voir Mommsen au CIL : « litterae bonae sunt, neque abhorrent a sae-
culo primo ». Mais, pour l'établissement du texte, mieux vaut se rapporter à Buecheler,
Carmina epigraphica, n° 417, qu'au CIL V, 5049.
52 L. Robert, 104; remarquons que ce texte est très ancien; il remonterait selon
E. Kalinka, ??? 508, au début du Ie siècle avant notre ère; la venatio décrite est encore
la venatio indigène, fortement diversifiée, et que nous sommes probablement à un
moment où Yeditio ne se fait pas encore, en Asie Mineure, pendant l'exercice des
sacerdoces impériaux.
202 LES COMBATS DE GLADIATEURS

ner Jahrbuch der bildenden Kunst, 1925, p. 6] : pour ma part, ce


monument me paraît dater de l'époque augustéenne avancée.
Mais, par la suite, on ne saurait dire si le munus représenté sur le
tombeau a été donné en l'honneur du défunt ou si le défunt ne l'a pas
donné plutôt de son vivant : [ce second cas est celui du grand
monument du sévir Lusius Storax à Chieti, aujourd'hui au musée des
Thermes (Ghislanzoni, Monumenti antichi, XIX, 1908, p. 541-607); d'un
relief d'Amiterne au musée de Chieti (Fornari, Notizie degli scavi, 1917,
p. 332-338); du relief de la nécropole maritime à Pompei (B. Maiuri,
Atti della Accad. dei Lincei, Rendiconti, 1947, p. 491-510); il peut même
arriver que le munus n'ait été offert ni par le vivant, ni en l'honneur
du défunt, mais bien par une tierce personne : c'est le cas des stucs
gladiatoriens du tombeau de Scaurus à Pompei (Reinach, Reliefs, III,
p. 92; Overbeck et Mau, Pompeji, fig. 108-114; CIL IV 1182 et X 1024). Il
arrive aussi qu'on ne puisse se prononcer : on ne saurait dire quand et
par qui a été offert le munus peint sur la tombe de l'édile Vestorius
Priscus à Pompei (G. Spano, Atti della Reale Accad. d'Italia, Memorie,
1943, p. 237-315). Voir plus haut, p. 49 et ?. 132.]
Comme l'iconographie des munera funéraires, l'épigraphie
s'interrompt après le règne d'Auguste. Deux textes lapidaires. D'abord, une
inscription de Sinuesse, qui est antérieure à la mort de César,
rapporte en détail le munus qu'un duovir donna en l'honneur de son
père; une distribution de mulsum et crustum, ainsi qu'un epulum,
accompagnèrent ce munus : L. Papius, L. f., Ter., Pollio, duovir,
L. Papio, L· f., Fai, patri, mulsum et crustum colonis Senuisanis et Cae-
dicianeis omnibus, munus gladiatorium, cenam colonis Senuisanis et
Papieis53. La mention, sur le monument funèbre élevé par L. Papius à
son père, du munus offert aux gens de la colonie, ne laisse aucun
doute sur la nature de ce munus : la cena qui accompagne ce munus
correspond à Yepulum que nous avons rencontré à Rome à l'époque
républicaine; la distribution de mulsum et de crustum équivaut
modestement à la visceratio des grands munera romains; dans le
formulaire, on relèvera en outre l'équivoque que nous avons signalée à
Rome : le munus et les générosités qui l'accompagnent ne sont pas
offerts au défunt, mais aux coloni.
Un texte de Lanuvium, qui remonte au début du règne d'Auguste
rapporte très probablement un autre munus funèbre : un personnage
qui fut édile et dictateur (l'équivalent du duovir juri dicundo) est

53 CIL P 1578 = X 4727 = Dessau, 6297; les Papii sont les membres de la gens de
l'éditeur et de son père.
LES «VENATIONES» HORS DE ROME 203

honoré quod specus millia passus M M M purgavit refecit, fistulas repo-


suit, balnea virilia utraque et muliebre de sua pecunia refecit, populo
viscerati(onem) gladiatores dédit, lumina, ludos J(unoni) S(ospiti) M(atri)
Rieginae) solus fecit54. Il faut évidemment rapporter ces jeux à l'une
des magistratures, l'édilité ou plutôt la dictature : ils ont été offerts à
Juno Sospes, la grande divinité de Lanuvium; c'est dire qu'ils furent
organisés lors d'une editio officielle, dont la charge incombait aux
magistrats de la cité; il est dit encore que notre personnage les offrit
solus, preuve qu'il eût pu le faire cum collega, ce qui confirme le
caractère magistral de leur editio; quant aux entreprises édilitaires,
elles ressortissent peut-être à une magistrature (qui serait l'édilité, les
ludi postérieurs ayant eu lieu lors de la dictature) ; fut-ce pro ludis ou
ex lege, on ne sait; la formule de sua pecunia, à cette date, suggère
qu'une subvention fut refusée. Reste le munus : il aurait eu lieu entre
l'édilité et la dictature; il fut donné populo, alors qu'à Urso et sans
doute ailleurs les magistrats doivent offrir aux dieux mêmes le munus
réglementaire, tout comme les ludi; or l'expression dare populo
pouvait s'employer pour un munus funèbre, puisque nous l'avons lue sous
la plume de Cicéron pour cette circonstance : populo . . . polliceretur
(cf. p. 59); en outre, une visceratio fut donnée avec les gladiateurs, ce
qui était à Rome, à l'époque républicaine, un accompagnement
normal pour ce munus. Il est donc très probable que ce munus de
Lanuvium eut un caractère funéraire.
Après cela, le munus funèbre disparaît de l'épigraphie; il est
encore attesté par des textes; à Pollentia, sous le règne de Tibère, aux
obsèques d'un primipilaire55, la plèbe retint le cortège sur le forum
jusqu'à ce qu'elle eut obtenu des héritiers une somme d'argent pour
Yeditio d'un munus - sous-entendons : d'un munus funèbre56. En 49,

5ACIL XIV 2121; l'orthographe veicorum, la sobriété extrême du formulaire sont


des signes d'archaïsme ; en outre, le surnom du personnage manque et Dessau, au CIL,
n'a pas de raison d'écrire : Videtur periisse cognomen; nam liberae rei publicae, cui
propter omissionem cognominis adtributus est ab Orellio, vix est titulus. On notera la graphie
archaïque du chiffre 3000, que je n'ai pas reproduite. [Les lumina, ludi (p. 182; Lucilius,
148 W : Romanis ludis forus ornatus lucernis) et l'expression dare gladiatores (p. 77) sont
non moins archaïques].
55 Suétone, Tib., XXXVII, 5 : Cum Pollentina plebs funus cujusdam primipilaris non
prius ex foro misisset quam extorta pecunia per vim heredibus ad gladiatorium munus;
Tacite présente comme une extorsion de fonds ce qui fut vraisemblablement une
pollicitation forcée.
56 Je me suis demandé si Pétrone, XLV, 4-11, évoquant le munus qu'un certain
Titus allait donner à sa colonie, ne songeait pas à un munus funèbre; un affranchi,
évoquant le munus qui se prépare, semble parler de la mort du père comme d'une chose
204 LES COMBATS DE GLADIATEURS

dans le De brevitate vitae (XX, 5), Sénèque évoque ceux qui prennent
leurs dispositions pour l'après-vie : quidam vero disponunt etiam illa
quae ultra vitam sunt, magnas moles sepulcrorum et operum publico-
rum dedicationes et ad rogum munera et ambitiosas exsequias. Enfin, en
106-107, Pline le Jeune (VI, 34, 1-3) félicite son ami Maximus d'avoir
cédé aux instances des Véronais et promis un munus en l'honneur de
sa femme. Mais, si l'on considère ces textes, il est probable que le
second, à sa date de 49, est un pur anachronisme, comme témoigne la
mention du rogus57; et je montrerai que le troisième représente un
processus de dégradation à peu près parvenu à son terme. Tout se
passe comme si s'éteignait lentement, à partir de l'Empire, une
institution qu'on peut supposer avoir été florissante dans les cités à la fin de
la République, comme elle l'était à Rome au même moment; on peut
dans ces conditions se demander quelle fut hors d'Italie la diffusion
de ce munus funèbre : sans doute se limita-t-elle à quelques editiones
sporadiques?
C'est à Rome aussi, au Ier siècle avant notre ère, que G?? voit
apparaître le munus donné pour l'inauguration d'un monument :
sinon en 56, pour la dédicace du théâtre de Pompée (il y eut du moins
une grande venatio dans le programme des spectacles), en tout cas en
29, pour celle de Yaedes Julii; en province, le premier munus inaugural
connu - mais ceci n'est dû qu'à la précarité de nos sources - ne
remonte qu'au troisième quart du Ier siècle de notre ère : sous Néron
ou Vespasien, un programme pompéien annonce un munus - qui ne
comprend en fait qu'une venatio et des athlètes - dû au grand
numéraire Cn. Alleius Nigidius Maius : Dedicatione / operis tabularum Cn.
Allei Nigidi Mai Pompeis idibus Junis; / pompa, venatio, athletae spar-
siones vela erunt5*. Le même personnage donna un autre munus pour

toute récente : Et habet unde. Relictum est illi sestertium tricenties : decessit illius pater
male. Mais ce n'est qu'une possibilité, car la mort du père est évoquée ici pour dire
que Titus est grâce à elle en possession de l'héritage et qu'il a les moyens de bien faire
les choses.
57 II est clair qu'au milieu du Ie siècle, il y avait fort longtemps que le munus
funèbre n'avait plus lieu ad rogum; on trouve chez Pline l'Ancien, XXXVI, 15, 120, à propos
du munus donné par Curion à son père, l'usage rhétorique d'une image semblable :
. . . vere namque confitentibus populus Romanus funebri munere ad tumulum patris ejus
depugnavit universus.
58 CIL IV 7993; G. O. Onorato, n° 93; ce programme, qui est à peu près complet, a
permis de restituer correctement 1777; à ce même munus se rattachent aussi 1178 et
3883; sur cet opus tabularum, cf. A. Maiuri, L'ultima fase edilizia di Pompei, Rome, 1942,
p. 35 sq. et M. Della Corte au CIL, qui reconnaissent le tabularium; pour A. W.
Van Buren, AJPh., 1947, p. 391, il s'agirait de tabulae pictae qui décoraient le théâtre;
1177 porte muneris, là où l'on attendrait operis : confusion du dealbator ou mauvaise
LES « VENATIONES » HORS DE ROME 205

la dédicace d'une ara élevée, selon toute apparence, à l'empereur


Vespasien59. Je ne connais pas au Ier siècle d'autre munus inaugural; mais
cela encore est imputable à l'état lacunaire de nos sources et sans
doute aussi au fait que ce munus demeura assez exceptionnel; en
Orient, à la fin du Ier siècle, un édifice de l'agora d'Aigai d'Aiolide
paraît avoir été inauguré par Yeditio d'un munus60; à l'époque
suivante, on retrouve encore cette forme d'editio en pays grec (L. Robert,
2; 6), peut-être en Afrique (Insc. lat. d'Afr., 400) et en Espagne (CIL II
1441).
Le munus funèbre et le munus inaugural pouvaient être donnés
par un magistrat en charge - on a vu à Rome la fréquente
concomitance du premier avec l'édilité ; mais un magistrat pouvait aussi offrir
un munus pour rémunérer en quelque sorte ses concitoyens de
l'honneur qu'ils lui faisaient et pour accroître sa popularité par une gestion
généreuse de sa charge.
Ce munus (ou cette venatio) libre des magistrats pouvait revêtir
deux formes : ou bien c'était un munus totalement libre, ou bien,
comme j'ai montré, un munus demeuré juridiquement réglementaire
(et pouvant recevoir même une subvention minime), mais devenu
dans la pratique un munus libre; on a vu aussi comment, dès la
seconde moitié du Ier siècle, ces deux formes se confondaient au point
que souvent les textes ne permettent plus de les distinguer. A
mi-chemin de l'un et de l'autre, il faut situer une formule intermédiaire, le
munus ob honorem (ou in honorem); c'est la forme que revêt parfois la
prestation obligée qu'un homme promu à un honos municipal fait à sa
cité61. Il est possible que, dans quelques cas, Yeditio du munus régie-

lecture moderne? Zangemeister au CIL: «MUNERIS in pariete fuisse non credo»; le


mot sparsiones, qui manque en 7993, se trouve en 1177; restitué en 7993 par A. W.
Van Buren, p. 390, il est omis par M. Della Corte.
59 CIL TV 1180; voici le début du texte avec les restitutions de A. W. Van Buren,
op. cit., p. 389 : Pro salute / [/mp. Vespasiani] Caesaris Augu[sti~\ /i[b]e[ro] rumqu\e\ /
[ejus ob] dedicationem arae. On restituait, au début de l'inscription, le nom de Tibère
ou même d'Auguste; A. W. Van Buren identifie cette ara avec celle trouvée devant le
temple de Vespasien (sur cette ara, cf. I. Scott Ryberg, p. 81-84, pi. XXV, fig. 38a); nous
retrouverons ce texte à propos des rapports du munus et du culte impérial.
60 L. Robert, 257; le monument lui-même fut dédié aux Augustes et à Apollon; un
compte rendu de munus fut gravé sur ses murs, d'où l'on peut déduire qu'il s'agit d'un
manus inaugural; la forme de ce compte rendu et l'absence de mention des couronnes
dans le palmarès des combattants nous situent à la fin du Ier siècle.
61 CIL IX 1175, 2249, 2350-2351 : ob honorem decur(ionatus); 3314, 3437; XIV 3663;
VIII 6995; Insc. lat. Afr., 390; Insc. lat. Tun., 1066; Insc. rom. Trip., 396, etc.; formule
encore plus probante, CIL X 6012 : quod munus glad(iatorium) post honor(em)
Hvir(atus) edidiss(et); etc.; tous ces textes sont postérieurs au Ie siècle de notre ère.
206 LES COMBATS DE GLADIATEURS

mentaire, devenu pratiquement libre, ait tenu lieu de cette prestation


ob honorem; mais l'étude de cette formule nous entraînerait au delà
de l'époque qui nous occupe.
Il y a tout lieu de penser que ce munus libre des magistrats est
apparu avec les premières formes laïques du munus municipal; il fut
d'abord le supplément hors-programme que des magistrats plus
riches ou plus généreux offraient après leur editio réglementaire :
telles, dans la Rome républicaine, les venationes des édiles et du préteur
urbain; mais la pauvreté et surtout l'ambiguïté de nos sources sont
telles qu'à l'exception de l'un des munera donnés par Cn. Alleius Nigi-
dius Maius, en 55-56, lors de sa quinquennalité, nous ne connaissons
pas, au Ier siècle, de munus magistral dont nous soyons assurés qu'il
fût juridiquement libre; mais, à cette date, cette notion est en train de
perdre de son importance.
Le munus réglementaire des seviri, seviri augustales et augustales
n'était qu'une variante de son homologue magistral; nous avons
supposé qu'il évoluait semblablement : il est donc probable qu'il y eut un
munus libre de ces magistrats-prêtres, qui dut revêtir les deux formes
susdites; plusieurs doivent se cacher dans la liste que j'ai donnée.
Proche du munus des magistrats par son statut, ce munus tient
par la qualité de ses éditeurs à une autre catégorie d'editiones : celles
qui, de près ou de loin, touchent au culte impérial; ce culte, en effet, a
fait deux rencontres avec le munus : l'une, fortuite, est Yeditio d'un
munus par ceux qui sont chargés de la célébration du culte; une
rencontre plus essentielle est le munus offert pour le salut de l'empereur,
ou à son numen.
Il n'y a pas de témoignage d'une editio réglementaire des prêtres
impériaux; on a vu pour quelles raisons, ceux-ci n'y furent sans doute
jamais astreints en Occident; les programmes pompéiens nous font
connaître plusieurs flamines munéraires :
- sous le règne de Tibère (?), un flamen augustalis de Nucérie,
dont on ne connaît que le nomen, Pompeius, donne dans sa cité un
munus de quatre jours avec 20 gladiateurs et une venatio62;
- sous le règne de Claude, D. Lucretius Satrius Valens, après
avoir reçu le flaminat perpétuel de Néron (flamen Neronis Caesaris
Augusti fili perpetuus), c'est-à-dire le flaminat honoraire, donne un
munus de cinq jours avec 20 paires de combattants à son nom, 10 au
nom de son fils et une venatio; ce munus semble avoir été remis deux
fois63;

62 CIL TV 3882;
63 3884; G.
G. O.
O. Onorato,
Onorato, n°
n° 101.
95 : D. Lucreti / Satri Valentis flaminis Neronis
LES «VENATIONES» HORS DE ROME 207

- sous le règne de Vespasien, Cn. Alleius Nigidius Maius donna


son munus ob dedicationem arae, en tant que flamen Caesaris Augusti.

Je ne connais pas en Occident, pour l'époque qui nous occupe,


d'autre texte qui mentionne une editio qui ait quelque chance d'avoir
été faite par un prêtre impérial; faut-il penser que la Campanie
présente une situation exceptionnelle? Il est étrange que ces témoignages
se rencontrent tous trois sur des programmes pompéiens; mais je ne
vois pas d'explication à cela, sinon le hasard.
Dans l'Orient grec, au contraire, l'éditeur par excellence de
munera libres est le prêtre impérial de la cité. La grande majorité des
textes qui relatent cette editio sont du IIe ou du IIIe siècle de notre
ère; mais il est probable que ce munus apparaît dès le Ier siècle: à
Mylasa64 et peut-être à Thasos sous le règne d'Auguste65, à Aphrodi-
sias sous le règne de Claude66, probablement dans le courant du siècle
à Laodicée du Lycos, à Stratonicée et à Halicarnasse67.

Caesaris Aug(usti) fili / perpetui gladiatorum paria XX et D. LucretKo) Valentis fili /


glad(iatorum) paria X pug(abunt) Pompeis VI V IV III pr(idie) idus apr(iles); venatio
légitima / et vela erunt. Trois autres programmes annoncent un munus du même
personnage et de son fils avec un programme exactement semblable, compte non tenu de
variantes minimes, sauf que les dates ne sont pas les mêmes : je montre, p. 358, qu'il
s'agit du même munus, qui fut remis à deux reprises. Au CIL IV 1084, notre personnage
porte le titre de munificus.
64 L. Robert, 175 : 18 bestiaires honorent un défunt grand-prêtre, C. Julius
Hybréas; le personnage reçut la civitas d'Auguste et c'est sous ce règne qu'il revêtit le
sacerdoce impérial, ou, à la rigueur, un peu après; les bestiaires ont, de toute évidence,
participé à des chasses données par Hybréas : ne donna-t-il que des chasses, ou aussi
un munus? On ne sait.
65 On a trouvé là des fragments de comptes rendus de munus : L. Robert, 49-53 ; les
combattants sont, tantôt des auctorati libres (49), tantôt ils appartiennent à une femme
nommée Hécatée (50-52), tantôt à un certain Euphrillos (53) ; or ces deux personnages
apparaissent comme mari et femme sur un autre texte de Thasos qui est la dédicace
d'un monument à la Dea Roma et à Auguste (IG XII 8, 380; cf. H. Seyrig, BCH 1928,
p. 390, n. 3, sur l'identification de l'Hécatée des comptes rendus avec celle de la
dédicace; cf. aussi L. Robert, p. 108); il est très probable que ce couple, comme l'a reconnu
H. Seyrig, a revêtu la prêtrise impériale; d'autre part, il ne fait pas de doute, vu la
condition des personnages, qu'ils paraissent sur les comptes rendus comme
propriétaires des combattants, non point parce qu'ils faisaient commerce de gladiateurs, mais
parce qu'ils furent l'un et l'autre éditeurs de munus; l'ont-ils été en tant que prêtres
impériaux? Tel est le point de vue de L. Robert, p. 271
66 L. Robert, 157.
67 A Laodicée du Lykos, L Robert, 117; à Stratonicée, id, 168; ces deux textes sont
les «souvenirs» des munera donnés par deux personnages qui furent tous deux
grands-prêtres (du culte impérial municipal) et stéphanéphores.
208 LES COMBATS DE GLADIATEURS

On pourrait chercher les raisons du succès en pays grec de cette


editio dans la confluence de deux aspects majeurs du romanisme : le
culte impérial et le munus; mais cette explication n'est vraie que pour
les premiers temps, quand les grandes familles pouvaient manifester
leur ralliement en offrant un spectacle encore tout romain; à mesure
que le munus s'hellénisait, cette motivation perdait de son
importance. Je crois plutôt que les aristocrates, parvenus, à travers le
sacerdoce impérial, au point le plus haut de la hiérarchie municipale,
offraient ce qui était le plus haut dans la hiérarchie des spectacles : les
combats de gladiateurs. S'il y eut, en Occident, moins de prêtres
impériaux munéraires, c'est, on l'a vu, à cause de l'habitude ancienne
d'offrir le munus lors du passage dans les magistratures : le poids de
cette habitude empêcha que ne se développe la pratique orientale,
plus logique68. Voir p. 222.
Le munus libre, non plus comme libéralité du prêtre, mais
comme dévotion à l'empereur, ne se rencontre jamais en Orient (la
formule initiale sur une annonce de combats à Thessalonique,
L. Robert, 11, «pour la sôtêria de l'empereur», est une formule
protocolaire plutôt que la dédicace réelle du munus); hasard, sans doute,
mais qui prouve au moins que cette dévotion y fut rare. Nous en
avons quelques exemples en Occident; parfois ce munus est offert par
le prêtre impérial, et il est normal que celui-ci fasse de son editio une
manifestation du culte dont il est, dans sa cité, le premier célébrant :
ainsi Cn. Alleius de Pompei donne son munus « pour le salut de
Vespasien », tandis que Pompeius de Nucérie avait offert le sien « au numen
d'Auguste»; un magistrat pouvait faire de même : nous avons
rencontré à Jerez de la Frontera, en Espagne (CIL, II, 1305), un munus pour le
salut et la victoire des Césars; l'éditeur fut IIHvir et il n'est pas exclu
qu'il ait donné son munus à ce moment; mais il est possible qu'il l'ait
offert après. Rien, semble-t-il, ne pouvait empêcher quiconque (sauf
défense de l'empereur: cf. p. 161) d'offrir un munus par dévotion
impériale; il en fut sans doute ainsi de la venatio que Ti. Claudius
Verus de Pompei donna pour le salut de Néron69.

68 A supposer que le sacerdoce impérial des cités ait revêtu une importance
comparable en Occident à celle qu'il paraît avoir en Orient; on prendra garde, d'autre part,
que, parmi les munera africains des IIe-IVe siècles dont la concomitance avec l'exercice
d'une magistrature est possible, il en est qui peuvent avoir été des editiones flaminales;
voir par exemple CIL VIII 1888.
69 CIL TV 7989 : Pro salute Neronis Claudi Caesaris aug. Germanici, Pompeis, Ti
Claudi Veri venatio athletae et sparsiones erint (sic) V, III k(alendas) Mart(ias); cf.
id, 1181, qui est une annonce, très mutilée, de la même venatio, et peut-être IV 3822.
LES «VENATIONES» HORS DE ROME 209

Telles sont les formes du munus «libre»; en fait, cette epithète


doit être nuancée. Il va de soi que ce munus, comme les autres
munera, reste soumis à la législation impériale qui limite le nombre
des combattants70, des bêtes présentées71 et même des editiones (cf.
infra), exclut de Yeditio ceux qui ne possèdent pas une certaine
fortune72, réglemente les formes de combat73, etc. On voit, par Tacite et
Pline, que le Sénat, au Ier siècle, est appelé à délibérer sur des
problèmes de cet ordre74; à partir du IIe siècle apparaît dans l'épigraphie la
formule ex indulgentia principis (avec des variantes), ?at? ?e?a? µe?a-
??d???a? (à Gortyne, L. Robert, 63), ?? ?e?a? µe?a??d????? (à
Philadelphie, id., 139), qui signifie, ou bien que l'empereur a autorisé une
editio (qui était donc interdite), ou bien que, dans une editio libre ou
obligatoire, il a permis de dépasser certaines normes75; des dérogations

M. Della Corte, commentant IV 7989, le rapproche d'un autre edictum, trouvé à gauche,
IV 7988; ce second texte est très mutilé et on ne peut accepter les restitutions hardies
de l'éditeur.
70 Tacite, Ann., XIII, 44, 1; cf. n. 74.
71 CIL X 6012; pour l'interprétation de ce texte, cf. ce qui est dit sur Yindulgenfia
du prince.
72 Défense, après la catastrophe de Fidènes, de donner un munus à qui n'a pas au
moins 400 000 HS (Tacite, Ann., IV, 63, 2). Il ne fait pas de doute que le sénatus
consulte s'applique à toutes les formes d'editio : on voulait, par cette exigence, écarter
de Yeditio des hommes qui risquaient, par manque de moyens financiers, de mettre en
danger la sécurité des spectateurs; ce qui valait surtout pour les cités sans
amphithéâtre, où le munéraire devait faire les frais du cadre. Suétone, Claud, XXVIII, 1, dans un
§ consacré à l'attitude de Claude à l'égard de ses affranchis, dit que l'empereur
accorda, à l'affranchi Harpocras, spectacula publiée edendi jus. Mommsen, E. E. VIII,
p. 400, n. 2, entend : « in municipiis scilicet », considérant en outre que les affranchis ne
peuvent donner de spectacles officiels; je ne le pense pas; j'ai montré qu'il existait une
editio réglementaire, et donc publique, des seviri, seviri augustales et augustales, qui
étaient le plus souvent des affranchis; en fait, Claude dut autoriser son affranchi à
donner, à Rome, un spectacle (à son habitude, Suétone généralise à partir d'un fait
unique), soit de ceux dont Yeditio régulière incombait aux magistrats, soit - autre sens
de publiée - « aux frais de l'Etat » ; quoi qu'il en soit, seule une editio à Rome, compte
tenu du contexte, est compréhensible.
73 Cf. L. Robert, 63 et 139; pour l'interprétation, cf. infra; pour d'autres formes de
réglementation, on se reportera naturellement au grand texte d'Italica, CIL II 6278 =
Dessau 5163; ajoutons que le fondateur d'un munus en Cisalpine, sous Antonin le
Pieux, précise que Yeditio aura lieu dum ea quae legibus plebisve scitis senatusque
consultis cauta comprehensaque sunt serventur (CIL V 7637 ; cf. p. 198).
74 Tacite, Ann., XIII, 44, 1 (en 58) : Non referrem vulgarissimum senatus consultum
quo civitati Syracusanorum egredi numerum edendis gladiatoribus finitum permitteba-
tur ... ; c'est à ce genre de délibérations frivoles que Pline fait écho dans le
Panégyrique de Trajan, LIV, 4 : De ampliando numero gladiatorum . . . consulebamur.
75 CIL V 5124; X 1211 (c'est à tort que j'ai interprété ailleurs ce dernier texte
comme impliquant, outre l'autorisation, une subvention impériale); 6012; XI 6357;
210 LES COMBATS DE GLADIATEURS

semblables ont dû exister dès le Ier siècle. En tout cas, le sens des
restrictions est ambigu; on peut proposer diverses raisons qui ont dû
jouer toutes : désir de fixer des limites à Yambitus municipal, de
ménager les fortunes curiales; peur de voir réunies de trop grandes masses
de combattants ou de bêtes; préoccupation humanitaire enfin
(limitation des combats sine missione) ou lutte contre un luxe coûteux.
En règle avec les interdits impériaux, l'éditeur devait encore
obtenir l'autorisation de sa cité, c'est-à-dire de la curie, ne fût-ce d'abord
que pour avoir la permission d'utiliser des lieux publics, forum ou
amphithéâtre; il est probable aussi que Yeditio libre elle-même fut
soumise, dès le début, à un décret préalable des décurions; à quoi
s'ajoute l'observation des leges gladiatoriae propres à chaque cité76.
Une inscription espagnole de Carmo (CIL II 1380) dit qu'un
personnage fut investi d'une quattuorviralis potestas pour donner un
munus (muneris edendi causa); Mommsen en a conclu que tout
éditeur libre devait revêtir pour cela une sorte de pro-magistrature (E.
E., VII, p. 399-400); mais cet hapax me paraît plutôt faire état d'une
faveur exceptionnelle, faite par une cité à son munéraire, que d'une
procédure obligée.
La curie pouvait ne pas limiter son intervention à l'octroi d'une
autorisation; elle exerçait souvent sur l'éditeur libre, comme sur tout
donateur en puissance, de fortes pressions qui se conjuguaient avec
celles du populus; l'épigraphie, après le Ier siècle, nous révèle celles-ci
par des euphémismes transparents77; les incidents de Pollentia et la

L. Robert, 63 et 139; cf. aussi, avec un formulaire différent, CIL X 1211, etc.; cf.
Mommsen, E. E. VII, p. 400; G. Lafaye, p. 1567; L. Robert, p. 274.
76 Sous le règne de Claude, à Magnésie du Méandre, L. Robert, 152, un personnage
est loué pour avoir donné un jour de munus supplémentaire «contre le décret» (de la
cité qui réglementait Yeditio); L. Robert, 152 : pa?? t? ??f?sµa; id, p. 281.
77 [A Minturnes (CIL X 6012 = Dessau, 5062), un magistrat est honoré «quod
munus glad., post honor(em) II vir(atus), splendidiss(imum), postul(ante) populo
q(uando) process(us) editio celebrata est, ex indulg(entia principis) . . . libenter susce-
perit»; après un duumvirat splendide (c'est-à-dire accompagné de jeux pour lesquels
notre magistrat a largement dépassé le minimum légal ou a fait mieux que ses
prédécesseurs), notre magistrat donne en outre un munus dans lequel il dépasse le
maximum autorisé par le sénatus-consulte d'Italica : pour pouvoir le dépasser, il a sollicité
l'autorisation (indulgentia) de l'empereur. Ce munus, spectacle privé et bénévole, lui
avait été demandé par là foule lorsque, duumvir entrant en fonction, il avait fait son
entrée solennelle (processus; on comparera le processus des consuls romains : H. Stem,
Le calendrier de 354, étude sur son texte et ses illustrations, Paris, 1953, p, 158) et il a
agréé bénévolement la demande, ce qui constituait une pollicitation. A Formies (Aép.,
1927, n° 124), un personnage est honoré «quod is, ob honor(em) biselli, HS XXV
(milia) rei p. obtulerit, ex quib(us) familia glad. ex postulatu universor(um) per ipsum
LES « VENATIONES » HORS DE ROME 211

lettre de Pline le Jeune à son ami Maximus78 - bien qu'un peu


postérieure - montrent que ces pratiques avaient tout à fait cours dès le Ier
siècle.

E) Formes particulières du munus et de la venatio

1) Le munus municipal des gouverneurs et des empereurs. Le


munus libre pouvait être offert dans la cité de l'éditeur ou dans une
autre cité : le munus des empereurs et des gouverneurs entre dans
cette seconde série. S'il mérite une étude à part, c'est à cause de la
personne des munéraires et des problèmes particuliers qu'elle pose.
En 70, Lucullus offrit à Éphèse une fête pour ses victoires; parmi
les spectacles, il donna des combats de gladiateurs (Plutarque, Luc,
XXIII, 1). Ces fêtes doivent être replacées dans une tradition qu'avait
illustrée Scipion à Carthagène - mais son munus fut offert en
l'honneur du père et de l'oncle -, ou Paul Émile après Pydna - mais il
n'offrit pas de munus. On ne peut assurer, toutefois, que le munus de
Lucullus n'ait pas eu une signification funéraire, dont Plutarque aurait
omis la mention. Nous ne connaissons pas d'autres editiones faites par
des gouverneurs; la pratique dut s'en développer quand, à partir de
l'Empire, l'opinion des provinciaux compta dans la déroulement des
carrières sénatoriale; Néron les interdit en 58; Tacite (Ann., XIII, 31,
4), qui rapporte la mesure, suggère que la raison en fut la volonté de
s'opposer à Yambitus des gouverneurs.
Les empereurs pouvaient être amenés, au cours d'un voyage, à
donner des munera qui ne sont que l'élargissement du munus impérial
romain. Caligula, qui était parti pour la Gaule en emmenant des
gladiateurs, donna très probablement un munus à Lyon, à la suite duquel
il fit mettre à mort le roi Ptolémée de Maurétanie, son hôte79. Claude,
pour l'inauguration prématurée des travaux d'assèchement du Fucin,
avait donné une naumachie; il offrit, la seconde fois, un munus sur
des pontons (Tacite, Ann., XII, 57, 3 : contrahendae rursum multitudini

edita est». Comparer petente ordine et populo (CIL II 3221=6339); secundum petitionem
municipum (CIL II 3364); postulante universo populo (ILT n°412); d'où, inversement,
des formules telles que citra ullius postulationem (CIL IX 1619) ou spontanea liberalitate
(S. Gsell, Inscriptions latines de l'Algérie, I, 2138).]
78 Suétone, Tib., XXXVII, 5; Pline le Jeune, VI, 43, 1-3 : tanto consensu rogabaris, ut
negare non constans, sed durum videretur.
79 Voir par exemple J. Carcopino dans les Mélanges Alfred Ernout, Paris, 1940,
p. 39-50.
212 LES COMBATS DE GLADIATEURS

gladiatorum spectaculum inditis pontibus pedestrem ad pugnam). En 66,


Néron, désireux d'impressionner Tiridate, donna à Pouzzoles, au
« théâtre », un extraordinaire munus (au cours de toute une journée ne
parurent que des négresses et des Noirs); il y eut aussi une venatio où
Tiridate, de sa place, tua de ses flèches des taureaux et d'autres bêtes
(Dion Cassius, LXIII, 1, 1-2). Par «théâtre», on entendra naturellement
«amphithéâtre»; quant au Patrobius que Dion Cassius mentionne
comme ayant été 1'« agonothète », il se vit seulement confier une cura,
analogue à celle qu'avait reçue Tigellin deux ans plus tôt. En 70, Titus
donna en Syrie plusieurs munera où parurent comme bestiaires (ou
plutôt damnati ad bestias), et comme gladiateurs gregatim, des
prisonniers juifs : à Cesaree de Philippe, à Cesaree de Palestine, où il célébra
le natalis de Domitien en faisant périr plus de 2500 hommes, à Béryte,
où il fêta le natalis de Vespasien, enfin, nous dit Flavius Josèphe, dans
toutes les villes de Syrie où il passa80; tous ces munera ressortissent,
par la fonction de l'éditeur, au munus des gouverneurs de province, et
au munus impérial par la personne de l'éditeur.
Très proche de ce munus impérial est Yeditio faite, en l'honneur
de l'empereur, par un favori ou un grand personnage du règne : tel
peut-être le munus offert à Bénévent par Vatinius, lors du passage de
Néron en route pour la Grèce81; tels les munera offerts à Bologne par
Valens et à Crémone par Caecina, en l'honneur de Vitellius82.
Ultime formule, le munus privé de l'empereur; on se reportera,
p. 218 et 267 à ce qui est dit sur les combats de gladiateurs et les
chasses que Domitien organisait, pour lui-même et quelques invités, dans
sa villa d'Albano.
2) Le munus des prêtres du culte impérial provincial. Au IIe, au
IIIe et encore au IVe siècles, on sait que ces prêtres étaient tenus à une
editio obligatoire83; la plupart des documents qui concernent celle-ci
sont très postérieurs à l'époque qui nous occupe - dont la grande
inscription d'Italica - et ils ont été pour la plupart convenablement
expliqués; je ne poserai que deux problèmes : quand les prêtres impériaux
ont-ils commencé à offrir des munera? quand ceux-ci furent-ils rendus
obligatoires?

80 Flavius Josèphe, Bell. Jud, VII, 2, 23-24 et 3, 37-39. Outre les bêtes et les combats
d'homme contre homme, d'autres prisonniers furent brûlés. Le natalis de Domitien, où
se placèrent certains de ces supplices, est le 24 octobre; celui de Vespasien, le 17
novembre. Pour les massacres dans les villes de Syrie, Josèphe, VII, 5, 96.
81 Tacite, Hist, II, 67, 2; II, 70, 1; III, 32. Dion Cassius, LV, 1, 3.
82 Tacite, Annales, XV, 34, 2.
83 Mommsen dans E.E., VII, p. 403-405; Lafaye, p. 1570; L. Robert, Gladiateurs, 273.
LES « VENATIONES » HORS DE ROME 213

Nous avons la preuve que, dès l'époque augustéenne, les grands-


prêtres de Galatie ont donné à la fois des combats de gladiateurs et
des chasses (cf. infra); il en fut très probablement de même dans le
koinon de Lycie84. En Occident, on a retrouvé récemment la dédicace
de l'amphithéâtre fédéral des Trois Gaules; elle date de 19 après notre
ère85; preuve, non pas que des editiones furent données à partir de ce
moment, mais qu'elles avaient commencé avant : d'où le besoin d'un
amphithéâtre, peut-être dès la fondation de l'autel et du culte
fédéraux, en 12 avant notre ère86. On peut sans risque conclure de ces faits
que, dès l'époque d'Auguste, quand un culte impérial est établi dans
une province, des jeux de gladiateurs et des chasses accompagnent la
panégyrie annuelle.
Mais sans que cela soit obligatoire : on possède la liste (gravée,
sous Tibère, sur les antes de l'Augusteum d'Ancyre) des générosités
faites par les prêtres provinciaux de Rome et d'Auguste : si quelques
uns donnèrent munus et venatio, c'est loin d'être la règle; outre que
ces editiones apparaissent noyées parmi d'autres générosités : epulae,
fournitures d'huile, hécatombes, gymnica, circenses, etc . . . 87.
L'obligation n'est apparue que plus tard. Quand? On ne sait; c'est avec elle
que le munus dut devenir la prestation par excellence du prêtre
provincial.

84 L. Robert, n° 112 : un grand-prêtre du koinon de Lycie, vers le début de notre


ère, a souvent donné de l'argent pour des combats de gladiateurs et pour des chasses.
Ces editiones furent faites dans différentes villes du koinon; au contraire, les editiones
d'un autre grand-prêtre du koinon (L. Robert, 105), à Xanthos - nommé Philippe,
citoyen à la fois de Tlos et dé Xanthos, eurent lieu dans le cadre fédéral du Letoon, où
il donna [p?]???????a ?a? ta???µa??a ?a?. ?????µa??a : on observera pour la datation de
ce texte que ce grand-prêtre ne possède pas la civitas et que ses chasses présentent les
formes diversifiées primitives ; L. Robert, p. 265, à propos de ce texte et du précédent :
« Du Ier siècle, peut-être du début ... ». Un autre grand-prêtre du koinon de Lycie,
L. Robert, 108, à Telmessos, revêtit peut-être son sacerdoce au Ier siècle - lui aussi n'a
pas la civitas; il donna à la fois un munus, des chasses et de l'argent : µ???µa??[a?] ?a?
?????µa??a? ?a? ???????a? ep?d?se??.
85 J. Guey et ?. Audin, CRAI, 1958, p. 106-108.
86 Dion Cassius, LXV, 1, 3, rapporte que Vitellius assista à Lyon à un munus;
Tacite, Hist., II, 61, 3, décrit la fin de l'insurgé boïen Mariccus, livré aux bêtes, puis tué
en présence de Vitellius : . . . mox feris abjectus, quia non laniabatur, stolidum volgus
inviolabilem credebat, donec, spedante Vitellio, interfectus est; il est probable que cette
exécution eut lieu à Lyon, au cours du munus qu'évoque Dion Cassius, lequel fut peut-
être offert au Confluent par le sacerdos des Trois Gaules.
87 L. Robert, 86; sur une liste de 18 prêtres mentionnés, 6 seulement donnèrent
des combats de gladiateurs, des chasses ou les deux à la fois.
214 LES COMBATS DE GLADIATEURS

3) Le munus de garnison. On connaît au IIe et au IIIe siècles des


amphithéâtres de garnison - ainsi à Carnuntum - ou encore l'amphi-
theatrum castrense à Rome, d'époque sévérienne. Des légions
possédaient des gladiateurs, comme atteste un vase de la fin du IIe siècle,
trouvé à Colchester (CIL VII 1335, 3; J. R. Charleston, Roman pottery,
Londres, 1955, p. 35, pi. 65 : gladiateur appartenant à la XXXe légion).
Il y avait aussi des munera castrensia, tel celui qui fut offert à Carthage
pour le natalis de Géta et où périrent Félicité, Perpétue et leurs
compagnons; Passio SS. Perpetuae et Felicitatis, VII, 9 : . . . transivimus in
carcerem castrensem; munere enim castrensi eramus pugnaturi : natale
tune Getae Caesaris.
Pareil munus existe déjà au Ier siècle : c'est selon toute apparence
un munus castrense que Claude offrit en 43 au camp des prétoriens; à
cette forme d'editio appartiennent aussi les ludi castrenses donnés à
Circéi, auxquels Tibère assista, quelques jours seulement avant sa
mort; ces ludi comprenaient une venatio, où l'empereur malade
voulut lancer des javelots sur un sanglier (Suétone, Tib., LXXII, 3-4).
4) Les combats de gladiateurs et les chasses, annexés aux panégy-
ries orientales. On sait qu'à Antioche, au programme primitif des jeux
olympiques, s'était ajoutée Yeditio d'une venatio et de combats de
gladiateurs; nous ne savons quand cela s'est fait et les textes qui
mentionnent l'une et les autres sont du IVe siècle. Les combats de
gladiateurs ne paraissent pas avoir été donnés régulièrement, au contraire
de la venatio, comme a montré P. Petit; elle était offerte après la
clôture des jeux et n'avait pas leur sacralité88, tout comme à Rome les
venationes organisées, sous la République, après les ludi des édiles et
du préteur urbain.
Dès le Ier siècle avant notre ère, nous connaissons des venationes
données à Ilion par l'agonothète de la panégyrie qu'y célébraient les
villes de Troade89; sous le règne de Claude, à Magnésie du Méandre,
l'agonothète des Megala Klaudica a offert un munus de trois jours90.
Ce même personnage est loué par son fils, pour avoir donné un jour
de munus supplémentaire, «en violation» du décret de sa cité; ce qui

88 P. Petit, Libanius et la vie municipale à Antioche, Paris, 1955, p. 124-136; il faut


rectifier, p. 125, une petite inexactitude : Ammien Marcellin, XIV, 7, 3, ne contient pas
une allusion aux combats de gladiateurs, mais de pugiles- boxeurs; l'ultime mention des
gladiateurs à Antioche se situe en 328 (Libanius, I, 5).
89 L. Robert, p. 315; sans qu'il soit obligé de supposer une influence de cette
pratique sur les formules romaines ou vice versa, on remarquera la parenté de cette editio
avec la venatio républicaine à Rome.
90 L. Robert, 152.
LES « VENATIONES » HORS DE ROME 21 5

suggère que Yeditio précitée devait être habituelle à Magnésie. Au IIe


siècle, ce munus de panégyrie est encore attesté à Mégare91, à Rhodia-
polis92 et, à une date indéterminée, à Ancyre de l'Abbaïtide93 et à
Stratonicée94; une interprétation erronée du rapport qu'il y a entre Yeditio
du munus et les sacerdoces impériaux pourrait appuyer la fausse idée
d'une place marginale de la gladiature en pays grec : le lien avec les
panégyries montre comment elle a pénétré jusqu'au cur de
l'hellénisme.
5) Le munus des rois protégés. Il y avait, pour ces monarques,
une manière de manifester leur ouverture au mode de vie romain et
leur philoromanisme : introduire la gladiature chez eux. Nous n'avons
de renseignements qu'à propos d'Hérode Agrippa : il fit construire un
amphithéâtre à Jérusalem et, lors de la première editio d'un agôn
quadriennal fondé en l'honneur d'Auguste, il donna une venatio où des
bêtes combattirent entre elles ou furent combattues par des
condamnés; on remarquera la similitude de cette editio avec le munus (ou la
venatio) de panégyrie que j'ai étudié supra. Flavius Josèphe rapporte
que cela fut senti par les Juifs comme une rupture avec leurs
coutumes et comme une impiété95. Le même souverain bâtit un
amphithéâtre à Cesaree; il en fit aussi construire un à Béryte et, lors du munus
inaugural, deux troupes de 700 condamnés s'y entretuèrent dans un
combat gregatim96.
6) Le munus payant. Bien que le munus fût le «cadeau» par
excellence, les Anciens ont connu aussi le munus organisé à des fins
exclusivement lucratives. En 27, un affranchi, spéculant sur la disparition

91 L. Robert, 59 : Le conseil et le peuple honorent un personnage qui a été ?????-


??t?? ?a? s?st?at???? ?a? ????a??µ??, f???te?µ?s?µe??? µ???µ???? ?e??? ?.' On
pourrait naturellement penser, compte tenu de la place du mot ????a??µ??, que le
munus fut offert au cours de cette magistrature; mais j'ai montré combien Yeditio
magistrale, libre ou réglementaire, est étrangère au monde grec; de même L. Robert,
p. 269 : « A Mégare le rhéteur Proclos a donné 20 paires de gladiateurs : on admet que
c'est comme agoranome; il semble plutôt qu'il ait été à la fois agonothète des Pythaia,
membre du collège des stratèges et agoranome » ; il est probable dans cette hypothèse
qu'il fit son editio comme agonothète.
92 L. Robert, 103.
93 L. Robert, 133.
94 L. Robert, 167: «les stratèges du semestre d'été» font une dédicade à Zeus,
Hécate (deux divinités de la cité) et Némésis, déesse des concours; il est très probable
que ces magistrats ont eu la charge d'un agôn pentétérique : il ne fait aucun doute que
Yeditio d'un munus ou d'une venatio est liée à Stratonicée à la célébration d'un agôn
quadriennal.
95 Flavius Josèphe, Ant. Jud, XV, 268.
96 Id, XIX, 335-337.
216 LES COMBATS DE GLADIATEURS

des munera à Rome pendant le règne de Tibère, édifia non loin de


Rome, à Fidènes, un amphithéâtre où il donna un munus payant;
l'amphithéâtre mal construit s'écroula et il y eut 50 000 morts ou
blessés (Tacite, Ann., IV, 62-63).
Ces munera payants sont visés par une phrase de la table d'Italica
(1. 29-30 : censeo uti munera quae assiforana appellantur in sua forma
mane[a]nt nec egrediantur sumptu HS XXX (milia); bien qxiassiforana
soit un hapax, le suffixe éclaire sur le sens : Mommsen, E. E. , VII,
p. 399). Il est donc probable que ce munus devait être courant; mais,
si l'on considère le plafond que son coût ne peut dépasser, il est clair
que le pouvoir ne consent pas à ce qu'il soit autre chose qu'une forme
mineure de Yeditio97.
7) La venatio, et le combat de gladiateurs simulé, dans le lusus
juvenum. Le lusus juvenum9* (on disait aussi juvenalia) auquel
participait la Juventus d'une cité pouvait comporter un programme qui se
déroulait à l'amphithéâtre, ou dans son substitut, et qui se rattachait
aux combats de gladiateurs et à la venatio.
Nous savons que Titus livra, lors des juvenalia de Reate, un
combat à armes mouchetées contre un certain Alienus"; exemple unique,
mais nos sources suggèrent que cette skiomachie ne fut pas une

97 Je ne pense pas qu'il faille entendre (comme fait Mommsen, loc. cit. ; cf.
G. Lafaye, p. 1567) le mot circumforanus (ou circumforaneus) dans un passage de
Suétone, Vit., XII, 2 (Vitellius vend un de ses esclaves qui s'était enfui et qu'il avait repris :
. . . circumforano lanistae vendidit dilatumque ad finem muneris repente subripuit),
comme l'épithète du laniste organisateur de munera payants; il s'agit simplement d'un
laniste «ambulant», par opposition au laniste installé à demeure; le récit de Suétone
est très elliptique : le laniste a acheté l'esclave, puis il l'a engagé ou vendu pour un
munus; mais il n'est pas nécessaire d'imaginer qu'il fut l'organisateur de celui-ci.
98 Sur le lusus juvenum, on verra H. Demoulin, Les collegia juvenum dans l'Empire
romain, Mus. Bel, 1897, p. 206-214; M. Rostovtseff, Etude sur les plombs antiques, Rev.
Num., 1898, p. 458-461; DAS, s.v. «Juventus» (C. Jullian, 1900); M. Della Corte, luventus,
Arpino, 1924, p. 29-41. M. Rostovtseff, loc. cit., considère que lusus juvenum peut
signifier juvenalia, ce qui est l'opinion habituelle, mais que le plus souvent lusus a dans
cette expression le sens d' «école»; il4se fonde surtout sur CIL XII 533 où un juvenis
(cf. p. 217) est dit : ... docili lusu juvenum bene doctus, ce qu'il traduit : un lusus qui
« s'approprie facilement l'enseignement » ; il est clair que cette interprétation est
inacceptable et que lusus ne s'est jamais confondu avec ludus; d'autant que le sens de ce
vers est clair même en gardant à lusus sa valeur habituelle : « Bien instruit dans le
savant jeu de la jeunesse»; sur ce sens de docilis, cf. Thesaurus, V, col. 1709, 1. 20 sq. (la
fin de cette note sur des indications de P. Veyne).
99 Dion Cassius, LXV, 15, 2. Sans doute s'agit-il de Caecina Alienus (cf. M.
Rostovtseff, RM, 1900, p. 223-228); Dion Cassius rapporte cet épisode parmi les événements de
75 et il est probable que c'est à cette date qu'il eut lieu, c'est-à-dire à un moment où
Titus n'était plus un juvenis.
LES « VENATIONES » HORS DE ROME 217

exception. Sur une inscription d'Aix (CIL XII 533), un jeune homme
dit: harenis Pulcher et ille fui, variis circumdatus armis, «dans l'arène
j'ai été aussi le fameux Pulcher, qu'on a vu ceint d'armes variées » ; ce
qui, succédant à la mention de la part que prit ce jeune homme au
lusus juvenum, doit se rapporter à des skiomachies qu'il a dû disputer
en cette circonstance100. Une inscription de Spolète mentionne un
C. Cominius Fortunatianus, sévir augustalis, qui est dit pinn(irapus)
juvenum, et ce titre énigmatique, qui semble appartenir au monde de
l'arène, désigne peut-être un doctor; il se rapporterait donc à un
apprentissage des armes gladiatoriennes par les juvenes, qui trouvait
sa consécration dans une exhibition, comme celle qui est rapportée à
propos de Titus101. A Paestum, dans un texte, il est vrai, très postérieur
à l'époque qui nous occupe - il est daté de 241 -, un affranchi, M. Tul-

100 Le passage de l'inscription d'Aix cité à la note pénultième est en facteur


commun : il se rapporte à la participation du juvenis au lusus juvenum et ce qui suit
explicite cette participation : 1) jeux de l'arène avec armes : harenis (qui est aussi en facteur
commun) variis circumdatus armis; 2) jeu de l'arène sans armes, c'est-à-dire venatio
non sanglante: saepe feras lusi; dans ces conditions, le premier aspect des activités
juvénales du jeune homme peut-être double : skiomachie et venatio sanglante - et il est
probable qu'il a été double.
101 Aep. 1900, 182; Rostovtseff, op. cit.; pinnirapus est connu par un texte de
Juvénal, XI, 155-159 : le satiriste évoque des métiers procurant un enrichissement qui n'est
point honorable : et sedeant hic / lenonum pueri quocumque ex fornice nati; / hic plau-
dat nitidi praeconis filius inter / pinnirapi cultos juvenes juvenesque lanistae; les scho-
liastes qui ont tenté d'expliquer ce mot paraissent ignorer sa signification et se fonder
seulement sur l'étymologie : gladiatoris a pinna (ce qui est peu vraisemblable, car il
serait psychologiquement surprenant Juvénal que cite le métier de gladiateur parmi
ceux qui enrichissent) : pinnis pavonum ornari soient gladiatores, si quando ad pompam
descendant (ce qui est faux, puisque les gladiateurs gardent ces pinnae pendant le
combat); pinnirapos autem dicit lanistas ex habita gladiatorum (ce qui est impossible,
puisque les lanistes sont cités sous leur nom à la fin du vers), quia post mortem retiarii pin-
nam, id est manicam, rapii (ce qui est une pure imagination, car, outre l'identification
surprenante de pinna et de manica, ce geste ne se rencontre jamais dans
l'iconographie); M. Rostovtseff accepte l'identification avec un gladiateur: le pinnirapus aurait
occupé, parmi les gladiateurs libérés, le sommet de la hiérarchie et aurait pu servir
comme doctor; tout rejetant les bases de ce raisonnement, la conclusion (le pinnirapus
est un doctor) me semble plausible : le pinnirapus est un homme qui gagne de l'argent
avec un métier mercenaire, comme le praeco, et qui peut être (mais n'est pas
nécessairement) ignoble, comme le métier du leno et du laniste; l'étymologie du mot, comme
ont pensé les scholiastes, nous aiguille vers l'arène : il doit s'agir d'un mot d'argot, qui
a pu initialement désigner le gladiateur, mais qui s'est par la suite fixé dans un sens
différent; et, pour expliquer à la fois Juvénal et l'inscription de Spolète, c'est encore
l'identification pinnirapus = doctor qui semble la plus raisonnable; le praeco évoqué
par Juvénal peut n'être qu'un commissaire-priseur, et non point un héraut de l'arène.
D'autre part, tout comme le summa rudis du texte suivant, le pinnirapus de Spolète
peut être seulement un doctor de juvenes, et non point aussi de gladiature.
218 LES COMBATS DE GLADIATEURS

lius Primigénius, qui fut aussi augustalis, est honoré d'une statue par
les juvenes, qui le nomment « leur summarudis » (summarudi suo) : je
croirai volontiers que ce personnage était l'arbitre des skiomachies de
leurs juvenalia 102. Une tessere municipale, probablement du Ier siècle,
relative à des juvenes, porte au revers l'image schématique d'un
amphithéâtre, avec le nom de son constructeur : L. Sextilius s(ua)
p(ecunia) f(ecit). Une inscription de Lucus Feroniae (CIL XI 3939),
postérieure au Ier siècle (les seviri augustales y sont formés en collège),
mentionne un M. Silius Epaphroditus, patron de la Juventus dont il
fut deux fois le magister : il est honoré par le collège, quod amphithea-
trum s(ua) p(ecunia) fiecit) dedicavitque. Ces deux documents suggèrent
aussi un rapport entre l'arène et les juvenes, avec leur lusus juvenum,
encore qu'il puisse ici s'agir seulement de venatio103.
Au lusus juvenum pouvaient en effet être annexées des chasses.
On connaît une venatio offerte à l'occasion de juvenalia, dans la villa
de Domitien, l'Albanum, sur les Monts Albains, où le consul Glabrio
tua un lion : cette editio, qui paraît avoir eu lieu tous les ans, aux
Quinquatries, est un cas, un peu particulier de cette pratique104. A une épo-

102 Aep. 1935, 27; A. Marzullo, Atti del terzo Congresso naz. di stud rom, I, 1934,
p. 599, pi. LXIII, fig. 1; M. Della Corte, Athenaeum, 1934, p. 337; ce dernier a tort de
faire de notre personnage un «maestro di scherma» du collège, ce que n'est jamais le
summa rudis; dans leur dédicace, les juvenes motivent leur geste : ob plurima beneficia
ejus in se collecta, ce qui fait songer à un bienfaiteur plutôt qu'à un employé; d'autre
part, le possessif suo implique qu'il est présenté sur la pierre comme l'arbitre des
juvenes, et non point comme un arbitre de gladiature (ce qu'il peut avoir été aussi, et qu'à
mon avis il a probablement été); on supposera donc un arbitre bénévole, qui a pu par
ailleurs rendre au collège d'autres services que celui-là.
103 L'assimilation que fait M. Della Corte, luventus, p. 33-36, de certains gladiateurs
liberi, qui apparaissent dans des graffiti pompéiens, avec des juvenes, ne peut
naturellement être admise, tout comme l'interprétation qui est proposée, p. 33-34 de quatre
annonces de spectacles, qui, parce qu'elles ne mentionnent qu'une venatio (et des
athlètes), et non point des combats de gladiateurs, pourraient se rapporter au
juvenalia de la Juventus de Pompei.
104 Cette venatio de Domitien eut lieu en 89 : Dion Cassius, LXVII, 14, 3, dit que le
consul tua un lion. Juvénal, IV, 99-101 : Profuit ergo nihil misero quod comminus ursos /
figebat Numidas Albana nudus barena / venator ... ; le désaccord de Juvénal et de Dion
(ce dernier confirmé par Fronton, cf. infra) ne fait pas difficulté : Acilius Glabrio dut
participer avec d'autres amateurs et des juvenes à une venatio où l'on tua des lions, des
ours et sans doute d'autres animaux. Fronton, Ad M. Caes., 37, dans un thème de
controverse qu'il propose au futur Marc-Aurèle, évoque cette venatio; Materiam misi
tibi; res seria est : consul populi Romani posita praetexta manicam induit, leonem inter
juvenes Quinquatribus percussit populo Romano spedante ... ; allusion comprise par
l'élève, qui toutefois doute de son interprétation : Num illud dicis in Albano factum sub
Dominano? La présence du peuple romain (populo Romano spedante) à cette editio
privée doit s'entendre comme une majoration de Fronton en vue du sens qu'il veut don-
LES « VENATIONES » HORS DE ROME 21 9

que postérieure à celle qui nous occupe, les juvenes de Carsulae


honorent un de leurs patrons : editori juven(alium), ob insignis venationis ab

ner à sa controversia; plus dedicate est l'assimilation, que fait Fronton, des juvenalia du
domaine de l'Albanum {inter juvenes) avec les spectacles que Domitien faisait
organiser dans cette même villa pour les Quinquatries (Quinquatribus) et que nous
connaissons par Suétone et Dion Cassius; faut-il accepter cette assimilation? Que Suétone ne
parle pas de juvenalia est un argument pour une distinction entre ceux-ci et Yeditio des
Quinquatries, et il n'est pas impossible que Fronton ait confondu les deux fêtes; on
peut remarquer aussi - mais l'argument n'est pas décisif - que Dion évoque sans les
confondre, dans le même chapitre LXVII, les ?ea??,s?e?µata où parut Glabrio et les
?a?a???a?a qui correspondent aux Quinquatries décrites par Suétone (sur la présence
de gladiateurs aux Panathénées de Dion, ce qui excluerait l'assimilation à des
Juvenalia, cf. p. 159, où l'on montre qu'il s'agit très probablement d'une confusion). Mais,
d'autre part, on a trouvé une tessere de plomb (M. Rostovtseff, Rev. Num., 1898, p. 276,
n° 19; ibid., 1899, p. 125, n° 92) qui semble se rapporter aux juvenalia de Domitien; elle
porte au droit IWEN AVG et au revers ALBAN avec un buste de Minerve; à la rigueur,
la dévotion toute particulière de l'Empereur pour cette divinité pourrait suffire à
expliquer la présence de cette image; mais il est plus raisonnable de considérer qu'elle
rend très probable la célébration, aux Quinquatries, des juvenalia de l'Albanum (on
remarquera qu'il n'est pas possible de voir dans ces juvenalia la continuation ou la
reprise des juvenalia de Néron : ceux-ci avaient lieu en effet le 18 Octobre; or, à cette
date, Glabrio n'était plus consul, puisqu'il fut consul ordinaire et qu'il y eut cette
année-là deux couples de suffecti : A. Degrassi, / fasti consulari dell'impero romano,
Rome, 1952, p. 27; ce qui toutefois n'exclut pas, au moins quant au programme
théâtral, une influence des Juvenalia de Néron sur ceux de Domitien) ; il resterait, dans ces
conditions, à expliquer la relation entre Minerve et les juvenalia : on peut penser que
Domitien a voulu organiser dans sa villa, sur le modèle des lusus juvenum municipaux
(et en songeant peut-être aussi aux Juvenalia crées par Néron), des juvenalia réservés
aux juvenes de l'aristocratie impériale; or les juventutes étaient normalement placées
sous la protection d'une divinité (cf. C. Jullian, loc. cit.); il est donc probable que le
lusus juvenum était aussi offert à ce dieu patron : d'où l'on voit qu'il était normal que
Domitien fasse offrir ces juvenalia à Minerve et place leur célébration aux
Quinquatries - entendons : aux Quinquatries majeure des 19-23 mars; la date et cette vocation
ont pu faire oublier qu'il s'agissait de juvenalia (Suétone et Dion), ce que rappelait par
contre la participation d'un consul à la venatio (Dion). Rostovtseff, ibid, 1898, p. 459,
rapporte la tessere susdite à la. Juventus de Bovillae; il considère que celle-ci est le col-
legium dont parle Suétone, Dom., IV, 11 (cf. p. 159), et que c'est à ses magistri
qu'incombe Yeditio des spectacles des Quinquatries, c'est-à-dire - identification admise
par Rostovtseff - des juvenalia : ce n'est guère possible : on voit mal la Juventus de
Bovillae célébrant ses juvenalia dans une villa impériale (et pourquoi la mention
ALBAN sur des tessères dont Rostovtseff montre qu'il ne s'agit pas de jetons
d'entrée ?) ; outre que les magistri, qui seraient en ce cas des citoyens d'une petite ville,
même assistés par le trésor de cette ville, auraient du mal à financer un programme de
spectacles bien lourd pour eux (en particulier les eximias venationes dont parle
Suétone, où paraissent même des lions); en réalité, ce collège n'est pas un collegium juven-
tutis municipal, mais un collège de dévots de Minerve qui devait se recruter dans
l'aristocratie romaine (il faut ajouter que Rostovtseff lui-même, Rev. Num., 1898, p. 287,
constate que les juventutes n'apparaissent jamais comme collegia avant le IIe siècle).
Voir p. 269, n. 92.
220 LES COMBATS DE GLADIATEURS

eo editale] (CIL XI 4580) ; il est évident qu'à cette venatio ne parurent


pas des bestiaires professionnels, mais les juvenes de la cité. Une
épitaphe d'Aix (CIL XII 533) mentionne l'un de ces juvenes (bien que le
mot ne soit pas prononcé), qui s'illustra dans les venationes de
juvenalia. Nous considérerons, p. 268, d'autres bestiaires que leurs origines
aristocratiques nous obligent à compter parmi les «amateurs»,
juvenes ou ex-juvenes, et qui attestent un certain succès de cette forme
d'editio >05.
L'éditeur du lusus juvenum a naturellement la charge de la skio-
machie et de la venatio inscrites à son programme; l'organisation et le
financement (au moins partiel - le reste étant assuré par la cité) de ce
lusus ont pu à l'origine incomber aux magistri du collège; mais l'épi-
graphie révèle qu'elles sont habituellement confiées à des curatores106.

F) Rapports de la venatio et des gladiateurs

La médiocrité de nos sources nous permet mal d'apprécier les


rapports de la venatio et des gladiateurs sous la République et même
sous Auguste. Toutefois, il y a tout lieu de penser que les cités
italiennes ont créé des spectacles de chasse, soit à partir de traditions
locales, soit en suivant le modèle romain. Et il est probable que cette
venatio a été comme à Rome un simple appendice à des ludi ou même
a été donnée indépendamment d'eux : elle n'a jamais fait partie des
ludi.
C'est une venatio conforme à cette seconde formule que nous fait
connaître l'épi taphe d'A. Clodius de Pompei (cf. p. 178). Lors de son
premier duovirat, en 20 avant notre ère, il offrit une venatio sur le
forum; le choix de ce cadre, dans une cité qui possède depuis 60 ans
son amphithéâtre, suggérerait une tradition ancienne. Cette même
année, pour la même fête, A. Clodius donna des scaenici; on pourrait
penser, selon l'exemple romain, que la venatio en constitua un appen-

105 Un certain nombre de juventutes sont placées sous le patronage de Diane


(CIL XI 3210; peut-être XIII 6358; M. Rostovtseff, Rev. Num., 1898, p. 271-281, n° 17,
18, 35; etc.); mais il ne me semble pas que cela suffise pour qu'on leur attribue
(comme on a fait parfois - ainsi C. Jullian, loc. cit.) une vocation particulière pour les
venationes; il en va de même du patronage d'Hercule.
106 H. Demoulin, op. cit., p. 210-211; C. Jullian, loc. cit. ; ces curatores apparaissent au
CIL X 6555; XI 4371, 4395; XIV 409, 2592, etc.; la création de cette cura permettait de
faire appel, comme pour le munus publicum, aux plus riches, qui n'étaient pas
forcément ceux qui acceptaient des responsabilités matérielles et morales dans la direction
de ces juventutes.
LES « VENATIONES » HORS DE ROME 22 1

dice; mais le libellé de l'épitaphe semble exclure cette hypothèse et


nous ne l'avons pas retenue; d'ailleurs, lors de sa quinquennalité
(entre 20 et 3 avant notre ère), A. Clodius offrit, toujours sur le forum,
une venatio, mais omit de donner cette année-là des scaenici; de cette
venatio traditionnelle on pourrait rapprocher des venationes locales
qui sont attestées dans plusieurs villes d'Orient (cf. L. Robert, p. 315).
Le même Clodius donna la même année, avec son collègue, des
gladiateurs et une venatio à l'amphithéâtre; bien que le texte de
l'inscription ne soit pas explicite, il est raisonnable de penser que ceux-là
et celle-ci formèrent un ensemble consciemment et concrètement
intégré : pour la première fois, nous apercevons hors de Rome ce type
nouveau de munus. Sans doute savons-nous que Balbus offrit à Gadès,
en 43, des gladiateurs et une venatio; mais il y a tout lieu de penser
que ce furent deux spectacles structurellement indépendants, comme
avaient été trois ans plus tôt les gladiateurs et les chasses organisés
par César, à Rome, à l'occasion de ses quatre triomphes.
Nous avons vu que, sous Auguste, la venatio intégrée était sentie
davantage comme un appendice que comme une partie du munus.
Curieusement, les programmes pompéiens qui invitent le public d'un
munus gardent, jusqu'à la fin, un formulaire qui laisserait croire que
la venatio n'était toujours qu'un appendice : le plus souvent, la venatio
est mentionnée in fine et mise sur le même plan que les vela, les spar-
siones, la pompa et les athlètes, sous forme d'une addition à ce qui est
l'essentiel du programme, les gladiateurs. Mais cela, qui est dû surtout
au traditionnalisme107 des annonces, rend compte de l'état primitif.
Par la suite, la venatio reste, par rapport aux gladiateurs, dans une
position de relative infériorité, qu'illustre parfaitement la place
respective faite à ces deux parties du munus sur les deux grands
documents pompéiens, le relief de la nécropole maritime et les stucs du
tombeau de Scaurus; mais, d'un autre côté, elle n'en devient pas
moins une partie quasi obligée du munus. Je ne connais, sur les
annonces de Pompei, que deux mimera qui n'aient sûrement pas
comporté de venatio : le munus que Cn. Alleius Nigidius Maius donna, lors
de sa quinquennalité, sine impensa publica (CIL IV 7991) et le munus
de Pouzzoles où parut la familia Capiniana (CIL IV 7994); il faut voir là

107 Ce traditionnalisme a, il est vrai, la vie dure : en Afrique, dans un texte de 187,
une même editio est décomposée en munus gladiat(orum) et venat(ionem);
décomposition analogue sur un texte tardif d'Allifae : CIL IX 2350-2351 (cf. p. 205) où deux
munera sont évoqués ainsi : «tant de paires de gladiateurs et une venatio de tel type»;
même chose à Cumes, CIL X 3704 etc.
222 LES COMBATS DE GLADIATEURS

plutôt une editio restreinte, pour raisons d'économie par exemple, que
le maintien de la forme d'editio ancienne. Par contre, on voit subsister
la venatio indépendante - ainsi celle offerte par Cn. Alleius Nigidius
Maius (CIL IV 1177-1178; 3883; 7993) pour la dédicace de l'opus
tabularum et celle donnée par Ti. Claudius Verus (CIL IV 1181 et 7989); cette
venatio indépendante se maintient pendant tout le Haut-Empire, pour
s'épanouir, au IVe siècle, particulièrement en Afrique.
Le munus pompéien (ou la venatio indépendante) comporte
souvent des athlètes; nous retrouvons à Rome, sous Caligula, une
pratique semblable; elle disparaît dans le courant du siècle; nous
reprenons ce point à propos des autres appendices du munus : la pompa et
les sparsiones.

G) La DIFFUSION DES gladiateurs, de la venatio et du munus

A la fin du IIe siècle avant notre ère, il y avait tout lieu de penser
que l'Italie entière avait adopté les combats de gladiateurs - pour la
venatio, on ne saurait rien dire; hors d'Italie, nous n'avons trouvé
trace que d'une diffusion sporadique, sauf peut-être en Espagne. Or
les deux siècles qui suivent voient la gladiature (et la venatio) se
répandre dans tout le monde romain. Le processus ne s'engage
sérieusement qu'avec l'Empire, car deux faits capitaux interviennent à ce
moment : d'une part, la déduction de colonies transmarines par César
et Auguste, qui constituent à travers le monde d'intenses foyers de vie
italienne (on a vu la modeste colonie de Cnossos, à une date proche
de sa fondation, autoriser des magistrats à donner un munus à la
place des ludi prévus par sa constitution); et, d'autre part, l'échange
qui se produit entre Rome et les élites provinciales : l'octroi, aux plus
riches, de la civitas et des privilèges qui y sont attachés, en échange de
l'acceptation politique et culturelle du fait romain, amène à Yeditio la
minorité qui justement y est financièrement apte. A cela s'ajoute peut-
être, au moins dans quelques provinces, une pénétration en
profondeur qui n'est pas forcément un fait de romanisation : l'adoption de la
gladiature ne s'insère pas, au moins à l'origine, dans le processus de
romanisation, mais constitue l'emprunt pur et simple d'une
institution conforme au goût du public local et soutenue par une mode; la
nature particulière de cette démarche fait que la gladiature reçoit une
forme originale et nationale : c'est dans cette perspective qu'il faut
comprendre la gladiature ibérique, que nous avons cru pouvoir
supposer grâce à une image vasculaire (cf. p. 49), ou la gladiature
gauloise, que nous connaissons grâce aux textes célèbres de Tacite sur la
LES «VENATIONES» HORS DE ROME 223

révolte gauloise de 21. Il est probable que ces formes indigènes ont dû
se fondre, à cause des progrès de la romanisation, dans les formes
romaines; mais on ne saurait dire quand ni comment, tant nos
sources sont décevantes : sans Tacite, auràit-on osé imaginer que les ludi
d'Autun possédaient assez de gladiateurs authentiquement gaulois
pour constituer le fer de lance d'une armée insurrectionnelle? Aussi
ne peut-on faire fonds sur un argument ex silentio pour supposer que
cette romanisation de la gladiature a eu lieu très tôt; même la
généralisation, dans le stock de poinçons sigillés de La Graufesenque, de
thèmes gladiatoriens spécifiquement romains ne signifie pas grand,
chose, car ces décors sont à peu près tous empruntés à des lampes
d'importation. Et l'on sait par ailleurs qu'à la fin du règne de Marc
Aurèle les Gaulois pouvaient voir encore, peut-être même au
Confluent, ces trinqui qui appartenaient à la pure tradition nationale
et auxquels ils paraissent avoir tenu beaucoup (cf. p. 235, n. 18).
Ailleurs en Occident, nous ne disposons, pour jalonner cette
diffusion, que d'éléments rares et peu utiles, car la plupart sont bien
certainement postérieurs à l'apparition des premiers gladiateurs; c'est ainsi
qu'en Narbonnaise la gladiature n'a certainement pas attendu les
premiers documents figurés (reliefs de Narbonne : fin du règne
d'Auguste), les premières épitaphes gladiatoriennes (époque juiio-
claudienne) ou les premiers amphithéâtres en pierre (Arles et Nimes,
entre Néron et Trajan)108. En quelques lieux, toutefois, il arrive qu'un
document vienne confirmer l'hypothèse d'une diffusion rapide de la
gladiature en Occident, même en dehors des colonies et des vieilles
provinces romanisées : ainsi au Magdalensberg.
En Orient aussi, nos sources confirment que la pénétration de la
gladiature en milieu grec ou hellénisé est chose faite au le début de
l'Empire; nous avons rencontré des comptes rendus de munus à
Athènes (figurés), à Thasos (écrits), et des éditeurs à Ancyre de Galatie dès
le règne d'Auguste. Dès la même époque, nous savons que des
venationes ont lieu en Orient à Mytilène et à Mylasa, sans compter les
venationes indigènes. Voir p. 208.

108 R. Etienne, La date de l'amphithéâtre de Nîmes, dans les Mélanges André Piganiol,
Paris, 1966, p. 985-1010 : entre 75 et 95; G. Lugli, La datazione degli anfiteatri di Arles e
Nimes in Provenza, Riv. Ist. naz. Are. Stor. Arte, 1964-1965, p. 145-199 : Arles : Néron-Ves-
pasien; Nîmes : Domitien- Trajan.
224 LES COMBATS DE GLADIATEURS

H) La signification du munus municipal

Il n'y a pas un munus municipal dont la signification serait


fondamentalement différente du munus de Rome; seules les nécessités de
l'ordre que j'ai suivi m'ont conduit à poser deux fois le même
problème. On observe toutefois, entre Rome et les cités, des variantes qui
tiennent aux formes particulières que Yeditio y a revêtues.
Nos textes sont trop courts pour que l'on puisse, comme à Rome,
suivre l'évolution religieuse du munus funèbre; il n'est pas douteux
qu'elle fut parallèle et qu'elle aboutit, vers la fin de la République, à
l'état que je décris. Au début du IIe siècle, la lettre de Pline le Jeune,
VI, 34, 1, nous montre le point extrême où peut aller l'oblitération du
sens : uxorem, cujus memoriae aut opus aliquod aut spectaculum, atque
hoc potissimum quod funeri debebatur; construction et spectacle sont
assimilés. [Cf. Paul, Digeste, XXXI, 49, 4 : opus aut munus.]
On pourrait attribuer à la perte de ce sens la disparition du
munus funèbre; c'est en réalité l'inverse qui s'est produit: comme à
Rome, ce munus funèbre a disparu pour des causes extrinsèques; il a
été victime de Yeditio municipale. Quand les cités ont voulu créer un
munus qui eût une régularité que ne pouvait avoir Yeditio funèbre
(munus réglementaire, qui a peu à peu donné naissance au munus
libre des magistrats), elles ont produit une institution qui a capté
toutes les capacités de Yeditio municipale : on n'oubliera jamais, en effet,
que le munus coûte très cher et que, sauf exception, on n'en donne
jamais qu'un ou deux dans une vie; quand on l'a donné pour une
magistrature, on oublie de l'offrir à nouveau pour une mort. En
Orient, la prise en charge de Yeditio par les prêtres du culte impérial a
fait, pour des raisons analogues, que le munus funèbre n'est jamais
apparu ou du moins ne s'est jamais développé. Telles sont les raisons
d'une mutation que Tertullien, De Spect, XII, 5, a résumée dans une
formule célèbre : . . . transierit hoc genus editionis ab honoribus mor-
tuorum ad honorem viventium, quaesturas dico [à Rome] et magistratus
et flaminia et sacerdotia . . .
Mais, entre temps, se place un épisode qui dut être assez court
pour que Tertullien l'omette dans sa poursuite de l'idolâtrie du
munus : la nouvelle sacralisation du munus offert aux dieux de la cité
- on l'a vu explicitement à Urso et implicitement à Pompei; là encore,
Rome, avec quelque retard, a présenté un processus semblable, et, là
aussi, cette sacralisation demeura sans lendemain. Je vois deux causes
à cela, la difficulté à offrir aux dieux un spectacle de cette nature et
LES «VENATIONES» HORS DE ROME 225

surtout le passage du munus réglementaire au munus libre qui en


dérive : le munéraire pouvait ne plus vouloir s'astreindre à une editio
à jour fixe, car le munus est un échange entre lui et ses concitoyens
auquel les dieux n'ont pas part. J'ajoute que le munus ainsi sacralisé
ne paraît pas avoir pénétré en Orient; même le munus et la venatio de
panégyrie (comme a montré P. Petit pour les Olympia d'Antioche, cité
p. 214, n. 88) sont offerts hors du programme sacral et n'intéressent
pas les divinités; quant au munus des prêtres impériaux, il ne
participe expressément à la religion de l'empereur que lorsqu'il est offert à
son numen ou pour son salut.
Telle est, en effet, la troisième sacralisation que le munus a
rencontrée, tout comme à Rome; elle dut toutefois apparaître un peu
plus tôt qu'à Rome : de façon caractéristique, nous avons rencontré
un munus offert au numen impérial dès le règne de Tibère, ce qui, à
Rome, paraît impensable. Cette dévotion a survécu sporadiquement,
en province, après le moment où elle ne se retrouve plus à Rome ; il
est vrai que son sens a dû s'oblitérer, à mesure que les mots prò salute
devenaient une pure formule protocolaire.
Aussi bien l'essentiel du munus municipal - j'entends surtout du
munus libre des magistrats et des prêtres impériaux -, ainsi que
l'essentiel de la venatio, ne doit pas être cherché dans ces trois
sacralisations; comme à Rome encore - à la fin de la République -, tout se
résume ainsi : le munus est un cadeau fait à la cité, cadeau éminent,
au point que ceux qui l'ont fait prennent très tôt le titre de munéraire,
qu'ils affichent dans leur cursus.
La raison de ce cadeau, selon Tacite, Ann., IV, 62, 2, est celle-ci:
abundantia pecuniae et municipali ambinone. Laissons la première
raison, qui n'est que le moyen. Cette ambitio municipale, n'est pas
Yambitus romain : le munéraire ne poursuit pas, comme à Rome,
l'avancement parfois frénétique d'une carrière; son cadeau est rémunéré par
le favor de la cité : quant aux honores et aux sacerdoces, le munus sert
davantage à les payer qu'à les quérir; et même cette editio, libre en
son principe, n'est souvent consentie qu'après mille pressions que la
cité exerce sur les plus riches, pour qu'ils acceptent d'échanger avec
elle ses hautes charges contre leur munus. Voir p. 163 et 210.
Une fois que ce munus est offert, tout le monde est quitte - ou
presque, car comme l'observe un homme du peuple chez Pétrone,
XLV, 13 : «Munus, inquit, tibi dedi» : et ego tibi plodo. Computa, et tibi
plus do quam accepi. Manus manum lavât.
CHAPITRE IV

LES GLADIATEURS, LES BESTIAIRES


ET LES «DAMNATI» DU POINT DE VUE
JURIDIQUE, SOCIOLOGIQUE, PSYCHOLOGIQUE

[Qu'on soit, au départ, esclave, homme libre ou même condamné,


on devient gladiateur parce qu'on le veut bien ou du moins parce
qu'on a la vocation, et c'est compréhensible : si les gladiateurs
n'étaient pas, à quelque degré, des volontaires, ils ne se battraient pas
volontiers, si bien que le spectacle serait médiocre; l'apprentissage de
la savante escrime gladiatorienne suppose déjà beaucoup de bonne
volonté et même d'enthousiasme pour le noble sport de la gladiature.
Et c'est bien parce que les gladiateurs sont des volontaires que le
public les tient pour de grandes vedettes. Les exceptions à ce
volontariat sont très spéciales, comme on verra, ou ne sont qu'apparentes;
par exemple, il arrivait qu'au lieu d'exécuter des condamnés on les
envoyât à la caserne de gladiateurs; ces damnati ne sont pas des
volontaires, assurément, et il n'est pas certain du tout qu'ils se
battaient volontiers : en revanche, il est évident qu'on ne destinait à cette
transformation de peine que des condamnés qui présentaient les
signes d'une vocation d'escrimeur et de tueur, par exemple d'anciens
brigands. Au surplus, ce cas des damnati ad ludum n'est pas du tout la
règle : la majorité des gladiateurs sont des engagés volontaires, attirés
par l'appât du gain, l'amour de la gloire, l'envie de se battre et aussi,
assurément, par des traits caractériels étranges : goût de tuer, goûts
sadiques, pulsion suicidaire, goût morbide de la mort. Ce sont là, sem-
ble-t-il, des goûts assez différents, mais il n'est pas dans notre propos
de poursuivre leur étude. Il n'en est pas moins certain que la
psychologie du gladiateur, ou peut-être sa sociologie, était assez
particulière;] deux textes sur lesquels nous reviendrons ailleurs nous font
connaître l'existence d'une espèce spéciale et honnie de gladiateurs,
les tunicati, qui étaient des efféminés, tenus pour infâmes (Juvénal,
fragment d'Oxford, 7-13, à rapprocher de Sénèque, Questions
naturelles, VII, 31,3); [or Sénèque nous apprend que ces infâmes avaient
« cherché refuge » (fugit) au ludus, « où ils pouvaient mettre en uvre
228 GLADIATEURS, BESTIAIRES, «DAMNATI»

leur anormalité» (in quo morbum suum exerceat); ce qui


n'empêchaient pas le laniste et leurs propres compagnons d'armes de les
vomir et de les reléguer dans un quartier réservé du ludus. Et certes
ces turpes ne sont qu'un cas particulier, mais symptomatique, de la
vocation gladiatorienne.]

I - Origine et condition

A) Les prisonniers de guerre.

Les premiers gladiateurs furent, dit-on, des prisonniers de guerre;


ces captivi appartenaient aux gentes qui pouvaient les donner pour les
funérailles d'un grand (cf. p. 9) ou, naturellement, les réserver pour
les obsèques de l'un des leurs; c'est à ces prisonniers que remontent
les armaturae ethniques.
Jusqu'à la fin de l'époque qui nous occupe, la guerre procure des
acteurs à l'arène; mais avant la fin du IIe siècle elle a cessé d'être la
pourvoyeuse exclusive ou même essentielle.
1) L'engagement des prisonniers avec leurs armes nationales :
des prisonniers faits au cours d'une guerre récente paraissent, à partir
de César, dans des munera exceptionnels ' : ainsi les Daces et les
Suèves qu'Octavien opposa gregatim, en 29, lors de l'inauguration de
l'aedes Julii (Dion Cassius, LI, 21, 6; cf. p. 99); ou les Bretons que
Claude fit combattre dans le munus offert pour Yovatio de Plautius, en
47 (Dion Cassius, LX, 30, 3; cf. p. 136); de même, en 70, Titus envoya

1 II n'est pas impossible que cette pratique ait commencé dès l'époque
républicaine, mais nos sources sont muettes à ce propos : je me suis demandé si la
contradiction, à propos des bestiaires engagés en 55 dans l'éléphantomachie de Pompée (Pline,
N. H., VIII, 7, 19 : Gaetulis ex adverso jaculantibus, et Sénèque, De brev. vit., XIII, 6 :
commissis more proelii noxiis hominibus) ne pouvait se résoudre en supposant que ces
Gétules étaient des «insoumis», que l'on pouvait à la rigueur assimiler à des latrones;
mais il est plus probable qu'il faut les rapprocher des jaculatores qui furent en 93
envoyés par Bocchus à Sulla pour tuer les lions que celui-ci présenta lors de la venatio
de ses ludi (cf. p. 89); ou encore des 100 venatores éthiopiens que l'édile L. Domitius
Ahenobarbus présenta en 61 pour une semblable circonstance; le terme dont se sert
Dion Cassius, XXXIX, 38, 2 : « des hoplites », n'apporte rien pour la solution de ce
problème; on peut donc penser qu'il y eut des Gétules et des noxii ou encore que la
mention de ces derniers repose seulement sur une confusion de Sénèque. Par contre, il est
probable que, lors du combat gregatim qui clôtura la venatio offerte par César en 46
(cf. p. 93), parurent des prisonniers, mais les textes ne précisent pas ce point; tout
comme dans les combats, eux aussi gregatim, offerts par Domitien à son retour de la
guerre dacique.
POINT DE VUE JURIDIQUE, SOCIOLOGIQUE, PSYCHOLOGIQUE 229

un certain nombre de prisonniers de la guerre juive dans toutes les


provinces, «pour qu'ils y périssent par le fer et les bêtes»2 : le premier
terme signifie qu'on devait les faire combattre comme gladiateurs; il
donna aussi en Syrie, dans toutes les villes, des combats gregatim avec
ces mêmes prisonniers3.
Par trois fois encore, l'engagement de prisonniers dans un munus
est signalé, sans que soit connue leur nationalité : en 46 avant notre
ère, lors des quatre triomphes de César (Dion Cassius, XLIII, 23, 4; cf.
p. 68); en 28 avant notre ère (Dion Cassius, LUI, I, 5; cf. p. 100), lors
du munus offert par Octavien pour fêter la victoire d'Actium; et en 8
avant notre ère (id, LV, 5, 2; cf. p. 103), pour un munus donné par les
consuls; ce sont aussi des prisonniers d'origine inconnue qui
combattent à la naumachie offerte par Néron en 644.
Que les prisonniers aient combattu gregatim ou par paires, il est
probable qu'ils le firent chaque fois avec leurs armes nationales, sans
qu'on ait au préalable pris la peine de les intégrer dans les armaturae
traditionnelles : ce que suggèrent la désignation, dans nos sources, de
ces combattants comme étant des prisonniers, ainsi que leur apparia-
tion avec d'autre prisonniers; en quelques cas (les prisonniers juifs,
par exemple), il est clair qu'on n'eut pas le temps de les initier à la
gladiature : le propos de Titus, affirmé plusieurs fois par Josèphe5, était
d'obtenir, et vite, la liquidation physique de ceux-ci.
Les prisonniers romains n'étaient pas à l'abri d'un traitement
dont Rome donnait l'exemple; appliquant la loi du talion, Spartacus
fit combattre 300 ou 400 captifs aux funérailles de l'un des chefs de la
révolte, Crixus6, et, en 40 avant notre ère, Sextus Pompée organisa,

2 Josèphe, Bell. Jud, VI, 9, 418; sur le sens de ?e?t????, cf. L. Robert, p. 36, n. 2.
3 Pour Cesaree de Philippe, Josèphe, VII, 2, 23-24, signale que le combat fut livré
gregatim; on peut penser qu'il en fut de même à Cesaree et à Béryte, bien que Josèphe
ne précise pas ce point.
4 Sénèque, Ad Luc, VIII, 70, 26 signale qu'un barbare se suicida avec la lance qu'il
avait reçue pour combattre : il est clair qu'il ne possédait auparavant aucune arme et
n'avait reçu aucune formation dans un ludus, mais se trouvait simplement détenu
dans l'attente de la naumachie à laquelle on le destinait : ce qui concerne beaucoup
plus probablement un prisonnier de guerre qu'un esclave.
5 Ces prisonniers ne pouvaient être graciés; dans son discours aux assiégés de
Masada, le chef Eléazar déclare que ceux de ces prisonniers qui avaient été à demi
dévorés par les bêtes, mais étaient encore vivants, étaient à nouveau offerts aux bêtes :
Josèphe, BJ, VU, 8, 373.
6 Ce qui se tire de trois textes qui se complètent plutôt qu'ils ne se contredisent :
Florus, II, 8, 9 (pour désigner le destinataire de ces combats, Florus emploie le pluriel
ducum; mais il s'agit probablement d'une généralisation); Appien, BC, I, 14, 117, signale
que Spartacus sacrifia 300 prisonniers en l'honneur de Crixus; on peut supposer qu'il
230 GLADIATEURS, BESTIAIRES, «DAMNATI»

sous les yeux de ses adversaires, une naumachie où combattirent des


prisonniers de guerre (Dion Cassius, XLVIII, 19, 1).
2) L'affectation des prisonniers aux ludi : nous savons que les
captivi pouvaient aussi être envoyés dans un ludus, pour y apprendre
les techniques gladiatoriennes et vénatoriennes. C'est ainsi qu'au
ludus de Lentulus Battiatus de Capoue se trouvait, en 73, une majorité
de Thraces7 - dont Spartacus8 - et de Gaulois; il est probable que les
premiers au moins sont des prisonniers, faits lors de la première
guerre de Mithridate; le jugement célèbre de Cicéron, Tusc, II, 17, 41 :
gladiatores aut perditi homines aut barbari, se réfère sans aucun doute
pour ce qui est des seconds, autant à des prisonniers qu'à des esclaves
acquis par la traite aux frontières des pays barbares. Comme le
révèlent, à propos de Spartacus, Appien, BC, I, 14, 116, et Plutarque, Vita
Crassi, VIII, 3, ces captivi étaient vendus à des lanistes, au même titre
que les autres prisonniers de guerre mis en vente sur les marchés
d'esclaves9.

s'agit là d'une version déformée (sacrifice humain, et non gladiature) de l'événement


rapporté par Florus, qui en a généralisé la portée (ducum); Orose, V, 24, 3, nous
apporte très probablement (avec une variante sur le nombre des combattants) une
version romancée de cet épisode : in exsequiis captivae matronae quae se dolore violati
pudoris necaverat munus gladiatorium ex quadringentis captivis . . . ediderunt.
7 Plutarque, Vita Crassi, Vili, 1 et IX, 5; nos sources signalent aussi des Germains
dans l'armée de la révolte : Tite-Live, Epit., XCVII : parte fugitivorum quae ex Gallis Ger-
manisque constabat; Orose, V, 24, 6 : Gallos auxiliatores ejus Germanosque superavit; cf.
Plutarque, ibid, IX, 7; César, BG, I, 40, 5, va jusqu'à suggérer que les bandes spartacis-
tes étaient à peu près exclusivement composées de Germains; remarquons toutefois
que nos sources ne disent jamais explicitement que ces gladiateurs étaient des captivi.
8 Les textes relatifs au passé de Spartacus se complètent : Florus, II, 8, 8 : de
stipendiano Thrace miles, de milite desertor, inde latro, deinde in honorem virium gladiator;
Appien, BC, I, 14, 116; Plutarque, Vita Crassi, Vili, 3. Spartacus, sujet de Rome, stipen-
diarius, servit comme auxiliaire dans l'armée romaine, puis il déserta et devint latro;
pris, il fut vendu comme esclave à Rome et acquis, à cause de sa force physique, par
un laniste - sans doute Lentulus Battiatus lui-même-, qui le destina à la gladiature; le
terme de latro est ambigu : il faut entendre « insoumis », plutôt que brigand au sens
strict, ce qui explique qu'une fois pris il ait été considéré comme prisonnier de guerre,
plutôt que comme coupable d'un délit de droit commun; mais il eût pu aussi bien être
livré aux bêtes, comme les sodi et les stipendiarii capturés par Pison et donnés par lui
à Clodius en 56 (cf. p. 91).
9 Pollion, dans une lettre à Cicéron de juin 43 (Ad fam., X, 32, 3), rapporte, parmi
d'autres méfaits de Balbus à Gadès, ceci : gladiatoribus autem Fadium quemdam, mili-
tem Pompeianum, quia, cum depressus in ludum bis gratis depugnasset, auctorare sese
nolebat et ad populum confugerat, primum Gallos équités immisit in populum (conjecti
enim lapides sunt in eum, cum abriperetur Fadius), deinde abstractum defodit in ludo et
vivum conbussit (sur les circonstances dans lesquelles Balbus donna ce munus, cf.
p. 183); il est tentant de voir, dans ce soldat pompéien, un prisonnier livré à un ludus;
POINT DE VUE JURIDIQUE, SOCIOLOGIQUE, PSYCHOLOGIQUE 231

A l'époque impériale, les prisonniers destinés à la gladiature


entrent normalement dans les ludi du prince; Sénèque, Ad Luc, VIII,
70, 20, nous l'apprend à propos d'un Germain qui se suicida avant le
munus pour lequel on le préparait : Nuper in ludo bestiariorum unus
ex Germants, cum ad matutina spectacula pararetur . . . 10; et le nom de
l'un des quatre ludi impériaux de la capitale, entré en service à la fin
du Ier ou au début du IIe siècle : ludus Dacicus, suppose qu'on y enca-
serna à l'origine des prisonniers daces.
3) La liquidation des prisonniers par les bêtes : d'autres
prisonniers sont seulement destinés à être exécutés par les bêtes; c'est très
probablement le sort que le proconsul Aquillius réservait aux
survivants de la révolte de Sicile qui s'étaient rendus à lui en 100 avant
notre ère (cf. p. 88); tel fut aussi le sort des 600 stipendarii pris par le
proconsul Pison et que ce dernier envoya à l'édile Clodius, en 56, pour
être livrés aux bêtes (cf. p. 91).
Sous l'Empire, en 70, des prisonniers de la guerre juive furent
exécutés par les bêtes, pendant les munera qui virent d'autres parmi
leurs compatriotes opposés en combats gregatim; la même année, le
Boïen Mariccus, qui s'était soulevé contre Rome et avait été pris dans
un combat, fut lui aussi livré aux bêtes au cours d'un munus offert à
Lyon en présence de Vitellius11. On a remarqué que tous ces damnati
ad bestias étaient des rebelles et il est probable que ce traitement a
surtout été appliqué à des révoltés faits prisonniers; mais point sans
doute exclusivement : les damnati de la mosaïque de Zliten sont très

mais, malgré la relative imprécision des termes, je pense qu'il n'en est rien : Fadius est
un ancien soldat qui s'est fait gladiateur (je ne crois pas qu'il soit nécessaire de
comprendre que Balbus l'a contraint à cela; depressus exprime seulement la déchéance
inhérente à ce nouveau métier); lors de son munus, Balbus, par la procédure
habituelle de Yaudoratio, l'engagea pour deux combats, mais sans lui verser de prime, ce
qui n'est de la part de Balbus qu'un abus pur et simple, tout comme le traitement
infligé à Fadius après le refus d'une troisième audoratio; il est possible que la
condition d'ancien soldat de Pompée, peut-être fait prisonnier, ait été pour Balbus la
justification de cette attitude. [Pour combussit, voir p. 248 (uri flammis)].
10 On ne peut toutefois, exclure que ce Germain ait été amené à Rome à la suite de
la traite aux frontières.
11 Tacite, Hist., II, 61, 3 : Captus eo proelio Marrie us; ac mox feris objectis quia non
laniabatur stolidum volgus inviolabilem credebat, donec spedante Vitellio interfectus est;
les mots feris objectis sont une variation sur le tour normal objectus feris; cf. le texte de
Varron, Ménippées, fr. 24 Buecheler, intéressant par sa date ancienne : noxios objicitis
bestiis. Tacite semble suggérer que Vitellius fut seulement spectateur et non point
éditeur du munus où eut lieu l'exécution, mais on ne saurait exclure qu'il ait été aussi
éditeur.
232 GLADIATEURS, BESTIAIRES. «DAMNATI»

certainement des indigènes Garamantes pris au cours des luttes qui


les opposèrent aux colons de la côte - ce ne sont sûrement pas des
sujets de l'Empire.

B) Les condamnés de droit commun.

1) La damnatio ad ludum : cette peine nous est surtout connue


par des textes juridiques postérieurs à l'époque qui nous occupe12;
Mommsen suppose qu'elle fut introduite dans la législation au Ier
siècle de notre ère, mais il est probable qu'elle le fut beaucoup plus tôt.
Cicéron, en effet, dans un texte célèbre des Tusculanes, II, 17, 41,
use à propos des gladiateurs du terme sontes, qui paraît plus précis
que les épithètes injurieuses, mais vagues, qui abondent dans son
uvre; ce terme s'applique mieux à des condamnés qu'à de simples
perditi homines n.
D'autant plus que, dans la première moitié du Ier siècle avant
notre ère, nous voyons des damnati employés dans la venatio : César,
en 65, lors de jeux de son édilité, fit paraître des noxii (cf. p. 89); peut-
être aussi Pompée, en 55, pour l'inauguration de son théâtre (cf. p. 65;
p. 91); certes, à l'époque impériale qui est celle de nos sources, les
deux Pline et Sénèque, le mot de noxii ne semble s'appliquer qu'aux
damnati ad gladium ludi ou ad bestias; mais il est clair que ce n'est
point le cas ici : les condamnés aux bêtes, jusqu'au début du Ier siècle
de notre ère, sont abandonnés nus et sans défense au milieu de
l'arène, tandis que les noxii de César et de Pompée sont
d'authentiques bestiaires.

12 Mommsen, Strafrecht, p. 953-955 : cette peine correspond à la forme la moins


grave de la condamnation aux mines; elle est infligée aux criminels jeunes : Digeste,
XLVIII, 19, 8, 11, où Ulpien ne vise, stricto sensu, que ceux qui in ludum venatorium fue-
rint damnati ... : soient enim juniores hac poena adfici; mais il ne fait guère de doute
que les damnati ad ludum gladiatorium étaient aussi des juniores (sur l'emploi de ludus
venatorius au lieu de ludus venatorius et gladiatorius dans la littérature juridique, cf.
p. 234); elle implique privation de liberté; mais, après trois ans de gladiature, le
damnatus ad ludum peut obtenir sa rudis et être complètement libéré au bout de cinq ans
(Coll. Mos. et Rom. legum, XI, 7, 4 : qui in ludum damnatur . . . pilleari et rudem accipere
possunt post intervallum, siquidem post quinquennium pilleari, post triennium autem
rudem induere permittitur); on prendra garde que les textes cités par Mommsen,
p. 954, n. 4, ne concernent point des condamnés au ludus, mais aux bêtes; on peut
faire des réserves analogues pour une partie des combattants de la naumachie donnée
par Claude sur le Fucin (ibid, n. 1).
13 Je ne vois pas pourquoi Cicéron situe dans le passé l'utilisation des sontes
comme gladiateurs : cum vero sontes ferro depugnabant.
POINT DE VUE JURIDIQUE, SOCIOLOGIQUE, PSYCHOLOGIQUE 233

A l'époque républicaine, ces condamnés devaient être livrés (ou


vendus, comme plus tard les damnati ad bestias) à des lanistes, qui les
formaient dans leur ludus, ou à des munéraires, qui les engageaient
immédiatement; il est probable qu'à partir de l'Empire, sans doute
dès le règne d'Auguste, ils ont été affectés à l'arène impériale et que
leur remise à des lanistes privés a cessé14; d'autre part, la procédure
normale fut l'envoi dans un ludus (sous Caligula, des personnes furent
bien condamnées à se battre dans un munus, mais cette pratique n'est
pas attestée hors de ce règne)15.
La damnatio ad ludum, qui permettait à peu de frais d'alimenter
les ludi impériaux, dut se développer; au début du IIe siècle de notre
ère, nous voyons, à l'extrémité de l'Empire, en Bithynie, les damnati
ad ludum poser au gouverneur Pline le Jeune un problème, qu'il
demande à Trajan de trancher : dans la plupart des cités, et surtout à
Nicomédie et Nicée, ces damnati n'accomplissent plus leur peine, mais
sont employés comme esclaves publics (Ep., X, 31, 2); Trajan (ibid., 32,
2) répond qu'il faut renvoyer à leur peine ceux dont la condamnation
remonte à moins de dix ans et qui n'ont pas été régulièrement libérés,
et qu'il faut affecter les autres à des travaux pénibles; cet abus doit
s'expliquer par le trop grand nombre de damnati ad ludum, qui devait

14 Cette vente pourrait être inférée, à l'époque impériale, de la IXe des Declamatio-
nes majores de (Pseudo)-Quintilien : parlant de sa vie au ludus, le héros de celle-ci dit
(XXI) ; morabar inter sacrilegos, incendiarios et, quae gladiatoribus una laus est, homici-
das (et le contexte prouve bien qu'il s'agit d'un ludus privé) ; or ces trois catégories de
criminels sont toutes susceptibles d'être condamnés au ludus; on pourrait penser que
c'est à ce titre qu'ils s'y trouvent. Mais il est plus probable que le déclamateur évoque,
par trois exemples majeurs, les perditi homines, pas forcément condamnés, qui
composent dans l'opinion courante une partie des pensionnaires des ludi. Le même
déclamateur (V) fait dire à son héros : et inter debita noxae mancipia contemptissimus tiro gladia-
tor; les debita noxae mancipia ne sont pas non plus des damnati ad ludum, mais,
[comme le prouve l'allusion à la procédure juridique de la noxa, des esclaves capables
de tout, que leur maître a revendus à un laniste pour n'être pas civilement
responsable de leurs méfaits éventuels].
15 Ainsi la condamnation d'un chevalier qui avait offensé la mère de l'empereur
(Dion Cassius LXI, 10, 4; celle d'Esius Proculus condamné à se battre impromptu
(Suétone, Cal., XXXV, 4); c'est à une condamnation de ce genre, qui frappa en 39 de
nombreuses personnes, que fait allusion Dion Cassius, LIX, 13, 2 (cf. p. 132); ce fut aussi le
sort, en 38, d'une foule de gens dont Dion Cassius, LIX, 10, 1 dit que le prince « les fit
se battre comme gladiateurs», «les contraignit à se battre homme contre homme et
gregatim » ; on remarquera toutefois, en ce dernier cas, que Dion ne parle pas
explicitement de condamnation; l'usage de la contrainte, à l'égard d'innocents non condamnés,
est attesté par ailleurs.
234 GLADIATEURS, BESTIAIRES, «DAMNATI»

dépasser les besoins de l'arène impériale et les possibilités de


commercialisation.
Si l'on considère que la carrière de bestiaire offrait moins de
dangers que celle de gladiateur, on peut se demander si la damnatio ad
ludum venatorium16 n'était pas, dans la pratique, sinon en droit, une
peine moins grave que la damnatio ad ludum gladiatorium; mais nos
sources ne permettent pas de l'affirmer.
Nous verrons que la vente d'une esclave à un laniste devait être le
plus souvent une sanction; mais, à l'époque qui nous occupe, elle est,
sur le plan juridique, une pure opération commerciale. C'est pour cela
que je ne l'étudié pas ici.
2) La condamnation à périr par l'épée dans l'arène : une
constitution de Constantin, du 1er août 315 (C Th., IX, 18, 1; cf. C. Just., IX,
20, 16), prévoit que l'esclave et l'affranchi seront livrés aux bêtes,
tandis que, pour un crime équivalent, l'ingénu sera présenté dans un
munus, de telle manière qu'il y soit tué sans qu'il puisse se défendre
(servus vel liberiate donatus bestiis primo quoque munere objiciatur,
liber autem sub hac forma in ludum detur gladiatorium, ut, antequam
aliquid faciat quo se defendere possit, gladio consumatur) 17.
Or, sans qu'on sache à quand remontait cette peine, quelles
étaient alors les conditions de son application et même quel était son

16 La damnatio ad ludum venatorium est évoquée par Ulpien au Digeste, XLVIII, 19,
8, 11-12; Ulpien se demande si le damnatus ad ludum doit être servus poenae et opte
pour l'affirmative; il ne mentionne que la condamnation au ludus venatorius; on
supposera, comme Mommsen, EE, VII, p. 409, n. 5, que la damnatio ad ludum gladiatorium
a été supprimée par les compilateurs (c'est une suppression semblable qui explique
l'omission des gladiateurs dans d'autres passages du Digeste, où ne sont cités que des
venatores : XXI, 5, 3, 5, Callistrate et XLVIII, 6, 10, Ulpien); on peut supposer que la
condamnation à l'un ou l'autre ludus apparaissait ici comme formellement
équivalente. La suite du commentaire d'Ulpien me demeure inconpréhensible : magis est ut hi
(c'est-à-dire : les damnati ad ludum gladiatorium) quoque servi efficiantur; hoc enim
distant a ceteris, quod instituuntur venatores aut pyrrhicharii aut etiam quam voluptatem
gesticulandi vel aliter se movendi gratia; Ulpien nous dit, ce qui est peu croyable, que
des damnati ad ludum, peine qui équivaut aux travaux forcés dans les mines, peuvent
être fait pyrrhichistes, danseurs, etc.)
17 Mommsen, op. cit., p. 925 et n. 3; le texte de Firmicus Maternus, VII, 8, cité par
Mommsen : gladiatores efficient, sed qui damnati ad hoc exitium transferantur, veut dire
que, la mort étant le lot habituel des gladiateurs, les hommes en question mourront
comme gladiateurs, mais dans la catégorie de ceux à qui cette condamnation a été
imposée à la suite d'une condamnation; sur la damnatio ad gladium ludi, cf. encore
SHA, Vita Macr., XII, 11; G. Ville, MEFR, 1960 p. 326-329.
POINT DE VUE JURIDIQUE, SOCIOLOGIQUE, PSYCHOLOGIQUE 235

nom18, pareille mise à mort dans l'arène, à l'épée, d'un damnatus sans
défense existe déjà à l'époque de Claude et de Néron19.
La rareté des allusions à ce châtiment s'explique sans doute par
son caractère assez peu spectaculaire; mais il est probable aussi que
son extension fut moindre que celle de la damnatio ad bestias20.
3) La damnatio ad bestias : elle est appliquée, on l'a vu (cf.
p. 231), depuis le IIe siècle avant notre ère. Réservée d'abord au
châtiment exceptionnel, mais non point obligé, des déserteurs et des
transfuges, elle fut étendue, à une date inconnue, aux condamnés de droit
commun; en 43, Balbus fait livrer aux bêtes plusieurs citoyens
romains (cf. p. 183); ce qui, malgré l'illégalité de la procédure (cf.
Mommsen, Strafrecht, p. 926, n. 3), est une forme de damnatio ad bes-

18 Dans le C. Th., la formule ludus gladiatorius est synonime de munus; or cette


équivalence n'apparaît pas avant le IIIe siècle; dans SHA, Vita Macr., XII, 11, on trouve
ad gladium ludi deputavit, où ludi équivaut encore à muneris, tout comme ibid, Vita
Claud, XI, 8 (à propos, il est vrai de prisonniers de guerre) : ludo publico deputandos.
Faute de connaître le terme en usage à l'époque qui nous occupe, je me servirai de
l'expression postérieure : damnatio ad gladium ludi. Pour désigner les damnati eux-
mêmes, on dispose par contre du terme contemporain : meridiani; dans la table
d'Italica, 1. 57-58, sont mentionnés des damnati ad gladium qui doivent participer comme
trinqui à des jeux de gladiateurs : on entendra, comme fait Mommsen, E.E., VII, p. 408,
qu'il s'agit de damnati ad gladium ludi.
19 Sénèque, Ad Luc, I, 7, 3-5, décrit avec précision l'exécution de ces condamnés,
qui avait lieu à midi (meridianum spectaculum), pendant que l'arène chômait (dum
vacat arena); cf. encore ibid, XV, 95, 33; ces textes nous situent sous le règne de Néron,
en 63-64; Dion Cassius, LX, 13, 4, signale, à propos des munera que Claude donna en
42, le goût de l'empereur pour les meridiani; ce que confirme Suétone, Claude, XXXIV,
6 : meridianisque adeo delectabatur, ut . . . mendie, demisso ad prandium populo, persede-
ret praeterque destinâtes etiam levi subitaque de causa quosdam comminerei, de fabrorum
quoque ac ministrorum atque id genus numero, si automatum vel pegma vel quid tale
aliud parum cessisset; induxit et unum ex nomenculatoribus suis, sic ut erat togatus; ces
condamnations impromptues ad gladium ludi, appliquées à des esclaves impériaux, ne
sont exceptionnelles qu'à cause de la légèreté des motifs; en elle-même la procédure
est normale, l'empereur pouvant à tout moment condamner à mort l'un de ses
esclaves; sur les motifs de ces condamnations, cf. encore Sénèque, Ad Luc, I, 7, 5 : sed latro-
cinium fecit aliquis, occidit hominem.
20 Dion Cassius, XLIII, 23, 4, signale que des condamnés à mort prirent part en 46
à tous les a???e? de César : combats de gladiateurs, naumachie, venatio et combat
gregatim qui la clôtura : il s'agit d'une forme originale, qui n'est pas la damnatio ad ludum
(puisqu'il y a peine de mort), ni la damnatio ad gladium ludi ou ad bestias (puisque les
condamnés doivent se battre) : on peut penser qu'on utilisa (à cause de l'énorme
besoin de combattants, surtout pour la naumachie et le combat gregatim) tous ceux
qui avaient été condamnés à une forme aggravée de la peine de mort - dont la
damnatio ad bestias et (si elle existait à cette époque) la damnatio ad gladium ludi.
236 GLADIATEURS, BESTIAIRES, « DAMNATI »

tias. Pollion, apud Cicéron, Ad fam., X, 32, 3, raconte la chose ainsi :


bestiis vero cives Romanos, in Us circulatorem quemdam auctionum,
notissimum hominem Hispali, quia deformis erat, objecit; on voit déjà
utilisé le verbe qui désigne, au passif et à l'actif, la livraison aux bêtes :
objicere. Ce qui laisse supposer que ce ne fut pas une innovation de
Balbus et que, malgré Mommsen (op. cit., p. 926), cette peine existait
déjà à l'époque républicaine.
A l'époque augustéenne, en tout cas, la damnatio ad bestias est
devenue chose courante, comme le révèle une iconographie assez
riche, confirmée par les textes21.

21 Sous Auguste, exécution du brigand sicilien Sélouros : Strabon, VI, 6, 273 : ???
t?? '??µ?? ??ep?µf?? S??????? t?? . . . ?? ?? t? àyopçt µ???µ???? a????? s??est?t??
(?. e. : sur le forum au cours d'un munus) e?d?µe? d?aspas ???ta ?p? t?? ??????. Sous
Auguste ou dans la première partie du règne de Tibère, histoire d' Androclus : Aulu-
Gelle, V, 14, (cf. p. 115); sous Caligula, condamnation de nombreuses personnes de
condition (Suétone, Cal, XXVII, 5), dont un chevalier romain (ibid., XXVII, 9); au
cours d'un munus, sous le même règne, le public réclame que soit livré aux bêtes le
latro Tetrinius : ibid, XXX, 7; sous Claude, en 42, condamnation aux bêtes des esclaves
et des affranchis qui avaient conspiré contre leurs maîtres, dénoncé faussement ou
porté de faux témoignages: Dion Cassius, LX, 13, 2; en certains cas, l'empereur
aggrave la poena légitima en la transformant en damnatio ad bestias : Suétone, Claude,
XIV, 3; dans le texte de Suétone, Claude, XXXIV, 6, dont je cite une partie supra, je me
demande s'il ne faut pas supposer, à cause du rapprochement avec meridianis, que le
mot de bestiaris signifie « condamnés aux bêtes » (bestiaris meridianis adeo deledabatur,
ut et prima luce ad spectaculum descenderei); sous Néron, en 57, des noxii (dont certains
sont probablement des damnati ad gladium ludi et d'autres, ad bestias) paraissent dans
un munus, sans être toutefois mis à mort : Suétone, Nero, XII, 2; en 64, lors d'un munus
de Néron, un condamné aux bêtes se suicide lors de son transport à l'amphithéâtre
(Sénèque, Ad Luc, VIII, 70, 23); qu'il s'agisse d'un damnatus est prouvé par le contexte
(eodem vehiculo quo ad poenam ferebatur) et, de même, que cette damnatio soit ad
bestias (quidam ad matutinum spectaculum missus); le condamné était détenu in ludo
bestiario (ibid., 22) ; mais les conditions de son suicide me paraissent exclure qu'il s'agisse
d'un damnatus ad ludum bestiariorum plutôt que d'un damnatus ad bestias; d'autre part,
bien que Sénèque rapporte, dans la même lettre VIII, 70, deux autres cas de suicide
qui encadrent celui du damnatus, que le premier soit celui d'un Germain et le
troisième, celui d'un « barbare », rien ne permet de penser que notre suicidé était aussi un
prisonnier de guerre (d'autant que Sénèque, ibid, 25, suggère qu'il s'agissait en fait
d'un esclave : vides quemadmodum extrema quoque mancipia ... ; toutefois, on ne peut
assurer toutefois que Sénèque s'astreigne à une rigoureuse précision dans le choix de
ces termes); lors de l'inauguration du Colisée, en 80, ont lieu des exécutions par les
bêtes : Martial, De spect, VII- VII; sous Domitien, le cas du père de famille arraché de
sa place sur ordre de l'Empereur et livré aux chiens, représente une véritable
damnatio ad bestias, prononcée, séance tenante, pour un acte d'impiété à l'égard du prince
(Suétone, Dom, X, 3); on ne sait pourquoi ce dernier choisit de faire mourir l'homme
par les chiens, mais il ne fait guère de doute qu'il en mourut : Suétone rapporte ce fait
dans une liste de condamnations à mort. A quoi s'ajoute, sous le règne de Néron, l'épi-
POINT DE VUE JURIDIQUE, SOCIOLOGIQUE, PSYCHOLOGIQUE 237

La damnatio ad bestias ne semble avoir jamais été formellement


prescrite pour aucun crime ; c'est une forme aggravée de la peine de
mort, comme la crémation et la crucifixion; le juge est libre de son
application22. Bien qu'aucun texte ne le dise explicitement, il est
probable qu'il tient compte de la condition de l'accusé et ordonne ce
châtiment avec d'autant plus de facilité que cette condition est plus
médiocre - mais ce n'est que plus tard que les ordres privilégiés en
seront régulièrement dispensés, sauf pour les crimes les plus graves
(Mommsen, Strafrecht, p. 926, n. 5). Suétone, Cal., XXVII, 5, nous
apprend que Caligula l'appliqua à de nombreuses personnes de rang
honorable : Multos honesti ordinis . . . ad bestias condemnavit; mais il
s'agit dans le passage susdit, comme révèle le contexte, non point de
la pratique pénale habituelle, mais d'un acte de cruauté de
l'empereur, appliqué à des délits, qui pouvaient sembler bénins (nec omnes
gravibus ex causis), mais qui, en fait, constituaient des crimes de lèse-
majesté (verum de munere suo male opinatos, vel quod numquam per
genium summ dejerassent); sous le même prince, la condamnation aux
bêtes d'un chevalier romain est aussi présentée par Suétone, ibid, 8,
comme une manifestation de la saevitia de l'empereur. Peut-être .ce
chevalier était-il aussi coupable d'un crime de lèse-majesté, tout
comme un paterfamilias qui, livré impromptu aux chiens par Domi-

sode imaginaire de la condamnation aux bêtes par son maître d'un dispensator surpris
avec sa patrone : Pétrone, XLV, 7-10. Sénèque mentionne pareille damnatio, vers 41,
dans le De ira, III, 6 (bestiarum immanium caveae) et, vers 63-64, dans une lettre Ad
Luc, II, 14, 4 (turbam ferarum quam in viscera inmittat humana); Lucain, X, 517,
énumère les châtiments qu'aurait mérité Pothin et qui sont les trois formes aggravées de
la peine de mort : non cruce, non flammis rapuit, non dente ferarum. Ces condamnés
sont désignés en épigraphie par le mot de noxii (cf. CIL IX 3437 = Dessau 5063;
Dessau 5063 a) ou de ?at?d???? (cf. L Robert, 157, à Aphrodisias; id p. 320). Sous
Caligula l'empereur aurait fait arracher des spectateurs à leur place et les livrer sur le
champ aux bêtes parce qu'on manquait de condamnés : Dion Cassius, LIX, 10, 3; mais
il s'agit peut-être d'une contamination de deux autres histoires (cf. p. 131); en tout cas,
et acte de cruauté extravagante ne saurait être considéré comme une damnatio ad
bestias. De la damnatio ad bestias, on peut rapprocher la crémation, lorsqu'elle est subie
dans l'arène : Suétone, Cal., XXVII, 8 : Atellanae poetam ob versiculum media amphithea-
tri barena igni cremavit; Juvénal, ?, 155-157, et Schol. ad hune locum; on remarquera
qu'en 64 Néron fit appliquer aux chrétiens la peine de crémation dans des conditions
analogues, mais au cours d'un ludicrum circense : Tacite, Ann., XV, 44, 7-8.
22 Mommsen, op. cit., p. 926-927; ce dernier, p. 927, n. 2, entend à contre-sens le
texte de Suétone, Claude, XIV, 3 : in majore fraude convictos, legitimam poenam super-
gressus, ad bestias condemnavit; Mommsen y voit une manifestation de la liberté du
juge à infliger cette peine; or c'est le contraire que veut dire Suétone : le paragraphe
d'où cette remarque est extraite rapporte des cas où le prince en jugeant se conforme
à l'équité contre la lettre de la loi.
238 GLADIATEURS, BESTIAIRES, «DAMNATI»

tien, fut victime de la cruauté du prince et de sa propre impiété


(Suétone, Dom., X, 3 : impie locutus)23.
En principe ces condamnés, tout comme les damnati ad gladium
ludi, ne peuvent être graciés : si les bêtes les épargnent, on peut
penser, ainsi qu'on fit en 70 pour les prisonniers juifs, qu'on les livre à
nouveau aux bêtes à la prochaine occasion; il est possible aussi que
deux procédures attestés plus tard soient déjà appliquées :
regorgement séance tenante ou, au, contraire, pour les damnati remarquables
par leur force et leur adresse, l'envoi à Rome pour y subir leur peine
(Mommsen, op. cit., p. 928, n. 1-2). Aussi peut-on tenir l'histoire
célèbre d' Androclus, gracié après que le lion qui devait le tuer l'eût
reconnu et épargné (dimissum Androclum et poena solutum)24, pour
une procédure exceptionnelle, provoquée par le caractère quasi
miraculeux de l'événement25.

23 La condamnation des hommes honesti ordinis et celle des chevaliers romains


est exposée dans un chapitre de Suétone, Cal, XXVII, et introduite par les mots : Sae-
vitiam ingenii per haec maxime ostendit; celle du paterfamilias l'est par jugement
analogue (ibid, X, 1) : celerius ad saevitiam descivit quam ad cupiditatem.
24 Aulu-Gelle, V, 14; Elien, VII, 48; ajoutons (ce que nos sources ne disent pas, mais
qui est implicite) que la missio est accordée par l'empereur, c'est-à-dire par la seule
personne qui puisse l'accorder; plus tard Modestin, au Digeste, XLVIII, 19, 31, précise
même qu'il est interdit à un gouverneur de céder au favor vulgi, comme fit ici Auguste,
et de gracier un damnatus ad bestias; tout juste peut-il l'envoyer à Rome, mais après
avoir préalablement consulté le prince.
25 Tout aussi exceptionnel fut, lors du munus donné par Néron en 57, le fait que
l'Empereur n'y ordonna pas la mort des condamnés (noxii), qui y parurent peut-être
dans une forme fictive d'exécution par les bêtes (Suétone, Néron, XII, 2); on supposera
que ceux -ci furent définitivement graciés, mais on ne peut exclure qu'ils furent
réservés pour un autre munus : Suétone ne parle pas explicitement de grâce. Les
combattants que Claude avait réunis pour sa naumachie sur le Fucin étaient des condamnés à
mort (Dion Cassius, LX, 33, 3; Tacite, Ann., XII, 54, 7); on peut penser que la
condamnation qui les avait frappés équivalait à une forme aggravée de la peine de mort,
comme la damnatio ad bestias ou ad gladium ludi (cette forme exceptionnelle, que l'on
retrouve déjà en 46 lors des a???e? donnés par César, s'explique par les mêmes
raisons : la nécessité de disposer en une seule fois d'un nombre considérable de
combattants; il est du reste possible que tous les naumaques n'aient pas été des condamnés à
mort); à ce titre ils devaient nécessairement périr, ce qui explique qu'ils saluent
l'Empereur en se désignant comme morituri; la réponse du prince : «aut non!», qui est
une promesse de grâce pour quelques-uns (entendons : pour les survivants), s'explique
aussi par le caractère exceptionnel de cette naumachie : Suétone, Claud., XXI, 12-
13 : . . . emissurus Fucinum lacum naumachiam ante commisit. Sed cum, proclamantibus
naumachiariis : «Hâve imperator, morituri te salutanti», respondisset : «aut non!», neque
post hanc vocem quasi venia data quisquam dimicare vellet; Dion Cassius, 4, rapporte
aussi ce salut des naumaques; pour l'interprétation juste de ces textes, cf. H. J. Leon,
Trans, and Proceed. of the Amer. phil. Assoc, p. 46-50; comme le rapporte Tacite, loc.
cit., Claude tint effectivement parole : ac post multum vulnerum occidioni exempti sunt.
POINT DE VUE JURIDIQUE, SOCIOLOGIQUE, PSYCHOLOGIQUE 239

Jusqu'au début de l'Empire, un dominus pouvait condamner aux


bêtes l'un de ses esclaves; une lex Petronia26, faite sous le règne de
Tibère, exigea que le motif de la condamnation fût examiné par un
juge : Digeste, XLVIII, 8, 11, 1. Le texte d'Aulu-Gelle à propos d'Andro-
clus est ambigu et on pourrait entendre que la condamnation est
prononcée, non par le maître, mais par un autre, qui pourrait être le juge
de la lex Petronia - à supposer que l'événement soit postérieur27 ;
l'omission de cette intervention d'un juge, chez Pétrone, à propos du
dispensator d'un certain Glycon28, vient de ce que le narrateur a passé
sous silence un détail anodin; car on peut penser que cette procédure
n'était le plus souvent qu'une formalité29·
L'homme qu'un juge a condamné aux bêtes peut être réservé
pour un munus impérial, mais il peut aussi être livré dans une editio
privée; il semble qu'il était, en ce cas, vendu au munéraire; ce que
paraît attester un passage de la table d'Italica, qui toutefois ne vise
pas expressément les damnati ad bestias30; et sans doute est-ce parce

26 On date cette loi de 19 de notre ère (REPW, s.v. Lex Petronia, Leonhard Weiss,
1924); son libellé pose un problème, car, à la lettre, la formule ad depugnandas bestias
tradere paraît se rapporter, non point à une condamnation ad bestias, mais à la
livraison-vente à un laniste pour combattre les bêtes comme bestiaire; mais cette
interprétation peut être éliminée d'emblée : il serait invraisemblable que le contrôle du
magistrat sur la vente de l'esclave destiné à la venatio ait précédé d'un siècle le contrôle de
sa vente pour gladiature, alors que cette seconde vente représente une mesure
beaucoup plus dure pour l'esclave; d'autre part, l'impropriété des mots ad bestias
depugnandas (pour ad bestias) a un équivalent dans le texte d'Aulu-Gelle cité supra :
Introducila erat inter complures ceteros ad pugnam bestiarum datas servus viri consularis.
27 Androclus, esclave fugitif, fut repris : Aulu-Gelle, ibid. : Is (son maître) statim rei
capitalis damnandum dandumque ad bestias curavit.
28 Un certain Titus s'apprête à donner un munus : Jam . . . habet . . . dispensatorem
Glyconis, qui deprehensus est cum dominant suam delectaretur ; Glyco . . . dispensatorem
ad bestias dédit.
29 Je n'ai considéré cette damnatio ad bestias que dans la mesure où son exécution
se déroule dans le cadre du munus (ou de la venatio indépendante); j'ai donc omis les
chrétiens que Néron fit mourir dans ses jardins, après l'incendie de Rome (Tacite,
Ann., XV, 44, 7-8). La damnatio est surtout connue par des textes essentiellement
juridiques, postérieurs à l'époque qui nous occupe, qui ne valent pas nécessairement pour
celle-ci; aussi les ai-je négligés; pour une description plus complète, cf. Mommsen,
Strafrecht, p. 925-928; id, Eph. Ep., VII, p. 407-408.
30 Lignes 57-58 : cum maximi principes oratione sua praedixerint fore damnatum ad
gladium procurator eorum (lacune) nisi plure quam sex aureis ... ; il s'agit ici de damnati
ad gladium ludi, mais il ne fait guère de doute que ce qui vaut pour ceux-ci (dans le
cas, il est vrai, où ils sont utilisés comme trinqui) vaut aussi pour les damnati ad bestias;
nous avons confirmation de cette pratique dans un passage d'Apulée, Met., X, 23 : un
munéraire cherche une femme pour une représentation un peu particulière, mais ne
240 GLADIATEURS, BESTIAIRES, «DAMNATI»

qu'ils ont dû payer pour les avoir que les munéraires mentionnent
parfois les noxii qu'ils ont présentés au public. De même, l'esclave
condamné aux bêtes par son maître est vendu à un munéraire : ce que
révèle incidemment Modestin au Digeste, XLVIII, 8, 11, 1 (servo sine
judice ad bestias dato, non solum qui vendidit, veruni et qui comparavit),
à propos de la lex Petronia. Il est même probable que cette loi (qui ne
concerne que la condamnation aux bêtes et non, ce qui pourrait
surprendre, la crucifixion) a été prise parce que des maîtres pouvaient
être tentés d'abuser d'un châtiment qui était aussi une bonne affaire.
La condamnation au ludus est une manière commode de
procurer des gladiateurs aux munéraires, puis à l'empereur, tout en
constituant une peine sérieuse. La damnatio ad gladium ludi et ad bestias a
une autre signification : dans le cas d'un latro célèbre (tel que ce Tétri-
nius que la foule réclama à Caligula), elle associe le public à
l'exécution d'une peine qui est aussi une vengeance; sa valeur rejoint celle de
la liquidation, dans l'arène, des prisonniers d'une guerre ou d'une
révolte : rebelles et latrones pouvaient se confondre, du moins dans la
langue et dans l'idéologie officielle. Pour les criminels ordinaires, elle
aggrave la peine de mort et accroît l'exemplarité de son application;
elle la transforme aussi en voluptas publique - laquelle, avec le
progrès des techniques de l'exécution, devient vite l'aspect primordial de
la damnatio ad bestias.

C) Les esclaves.

Si les textes sont ambigus, l'épigraphie gladiatorienne révèle que


beaucoup de gladiateurs sont esclaves; à l'époque qui nous occupe,
les lanistes pouvaient se procurer leur main-d'uvre servile sans
autre condition que le consentement d'un vendeur31. Sous la Républi-

trouve personne, malgré la somme offerte; il se procure alors à vil prix (vilis) une dam-
nata ad bestias. Quant à la damnata elle-même, ce spectacle ne devant pas en principe
entraîner sa mort, on supposera qu'elle devait être égorgée aussitôt après, ou réservée
pour une véritable exécution par les bêtes; j'ajoute que ce texte et la table d'Italica, qui
prévoit pour la vente d'un damnatus ad gladium ludi un minimun de 2000 HS,
suggèrent que le fisc devait vendre les condamnés à des prix raisonnables - prix variables,
laissés à l'appréciation de l'administration, auxquels Marc-Aurèle fixe une limite
inférieure, ?
31 Surtout lorsqu'il s'agit de barbari acquis dans cette intention par la traite aux
frontières; dans tous les cas, cette pratique suppose qu'une contrainte devait souvent
être exercée contre l'esclave : Sénèque le Père, Cont, X, 4, 11 : lanista qui cogit juvenes
ad gladium; cette contrainte est du même ordre que celle exercée sur la jeune esclave
destinée à la prostitution : ibid : leno qui cogit invitas pati stuprum ; nous retrouvons le
parallélisme de ces deux contraintes dans la mesure d'Hadrien, citée infra.
POINT DE VUE JURIDIQUE, SOCIOLOGIQUE, PSYCHOLOGIQUE 241

que, il semblerait même que la règle était de s'adresser au marchand


d'esclaves pour acquérir des sujets à la vente, et de s'abstenir
d'acheter des esclaves condamnés par leur maître; c'est ainsi que Cicéron,
Pro Sest., LXIV, 134, reproche à Vatinius d'avoir recruté sa familia
dans des ergastules : cum vero ne venalibus quidem homines electos,
sed ex ergastulis emptos nominibus gladiatoriis ornarit et sortito alios
samnites, alios provocatores fecerit; notre inférence, il est vrai, peut-
être faussée par la rhétorique de ce passage.
Quoi qu'il en soit, compte tenu des nécessités et des dangers de la
condition de gladiateur, on peut penser que la coutume aménagea -
sans que cela devienne une règle - les conditions de cette vente et
qu'elle fut souvent une sanction contre un esclave, plutôt qu'une
simple opération commerciale; c'est ainsi que le futur empereur Vitellius
vendit à un laniste ambulant son esclave et mignon Asiaticus, pour le
punir de ses fugues et de ses vols : Suétone, Vit, XII, 2 : ob nimiam
contumaciam et furacitatem gravatus circumforano lanistae vendidit. La
lex Aelia Sentia, votée sous Auguste, en 4 de notre ère, prévoit que
l'esclave affranchi, s'il a été gladiateur ou bestiaire, recevra la
condition de déditice; elle l'assimile implicitement aux esclaves qui se sont
vu infliger une lourde condamnation par leur maître32.
Toutefois, les ventes que ne justifiait aucune faute de l'esclave
subsistaient; Hadrien les interdit (SHA, Had, XVIII, 8 : lanistae ser-
vum . . . vendi vetuit causa non praestita), en même temps qu'il
défendait de vendre dans des conditions analogues une esclave à un léno
(ibid.); comme le suppose Mommsen, E. E., VII, p. 410, un magistrat
dut être chargé de contrôler le motif de cette vente - comme cela se
passait depuis un siècle pour les esclaves condamnés ad bestias;
désormais, les ventes à un laniste ne furent plus autorisées qu'à titre de
sanction - tout au moins en théorie, si l'on en croit Tertullien, De
Spect., XIX, 4 : Certe quidem gladiatores innocentes in ludum veneunt.
Avant que n'intervienne la limitation des prix sous Marc-Aurèle,
on peut penser que leur éventail était relativement ouvert - l'âge et

32 Gaius, I, 4, 13 : Lege itaque Aelia Sentia cavetur, ut qui servi a dominis poenae
nomine vindi sint, quïbusve stigmata inscripta sint, deve quibus ob noxam quaestio tor-
mentis habita sit et in ea noxa fuisse convidi sint, quive ut ferro aut cum bestiis depugna-
rent traditi sint, inve ludum custodiamve conjedi fuerint, et postea vel ab eodem domino
vel ab aliis manumissi, ejusdem condicionis liberi fiant, cujus condicionis sunt peregrini
dediticii; on pourrait penser que le législateur distingue l'esclave livré pour un munus
(ferro) ou une venatio (bestiis), et celui qui est remis au ludus; mais cette mention du
ludus n'est peut-être qu'une interpolation de Gaius, reprenant ce qui précède; le
rédacteur de la lex Aelia Sentia prétendait, par la formule : ut ferro . . . traditi sint,
signifier toutes les manières possibles de livrer un esclave pour l'arène.
242 GLADIATEURS, BESTIAIRES, «DAMNATI»

l'apparence physique étant déterminants; la carrière une fois


commencée, la classe et les victoires du gladiateur ouvraient davantage
encore cet éventail : à une extrémité les gladiatores sestertiarii
(Pétrone, XLV, 11, «les combattants de quatre sous»), ou ce tiro qui
dit de lui : certa . . . harenae destinabar vidima ; nemo munerario vilius
steterat (Pseudo-Quintilien, Dec. maj., IX, 6); à l'autre extrémité, les
grandes vedettes, tels que ces victores Campaniae qu'un munéraire de
Pouzzoles présente à ses concitoyens, qui l'en louent (CIL, X, 1795);
nous verrons du reste que, dans un bon munus, l'achat ou
l'engagement des combattants constitue l'un des postes les plus lourds.
Quand nos textes citent un gladiateur ou un bestiaire, ils ne
disent pas s'il est esclave ou libre33; en épigraphie (essentiellement
sur les épitaphes et les comptes rendus ou annonces de munus), la
servitude apparaît, le cas échéant, de trois manières : directement par
sa mention, qui est rare; indirectement, par celle du propriétaire,
laniste ou munéraire; enfin, implicitement, par l'absence de toute
donnée qui atteste la liberté.
Sur une inscription-programme d'Aigai d'Aiolide, au début de
notre ère (L. Robert, 257), plusieurs gladiateurs sont dits: d??(???);
c'est cette abréviation que L. Robert, 136, reconnaît sur un texte de
Saittai postérieur à l'époque qui nous occupe (mention d'un palus);
cette précision est exceptionnelle, ce qui s'explique si l'on considère
que le public appréciait davantage les combattants libres et qu'il
valait toujours mieux ne point faire état de cette condition.
Le dominus - laniste ou munéraire - peut-être identifié à travers
un adjectif en -anus (-ianus), formé sur son nomen ou son cognomen ;
tels sont les gladiateurs Juliani, «qui appartiennent à Julius César»,
puis à Auguste et à ses successeurs, et les Neroniani, «gladiateurs de
Néron»; on connaît à Nîmes un Serenianus (CIL, XII 3825), à Cordoue
un Gallicia(nus) (Garcia y Bellido, 5), et un Liscianus à Pompei (CIL,
IV 4400)34.

33 On peut inférer la liberté seulement lorsque le combattant est désigné par un


nomen; ainsi Cicéron, Or. in toga cand, apud Asconius, LXXXIII : Licinium gladiatorem
(mais gladiatorem ici n'est peut-être qu'une epithète injurieuse contre un quelconque
Licinius); Horace, Sat., II, 7, 96 (Fulvius); Sénèque le Père, Cont., III, praef., 16;
autrement, il peut s'agir aussi bien du cognomen d'un citoyen que du nom unique d'un péré-
grin ou d'un nom d'esclave - ou du nom de guerre de celui-ci ou de ceux-là.
34 A. Mau a lu viscianus, mais, compte tenu de la ressemblance fréquente dans
cette cursive entre L et V, on admettra aisément cette correction; on connaît un
gladiateur (CIL IX 4392), [Ljiscius Florus, qui a pu - c'est une simple possibilité - être un
affranchi du laniste propriétaire de Proculus.
POINT DE VUE JURIDIQUE, SOCIOLOGIQUE, PSYCHOLOGIQUE 243

Ce type d'adjectif apparaît assez tôt; en 56 avant notre ère, Raci-


lius appelle, au reste improprement, «familia Catoniana» la familia
bestiariorum qu'il vient d'acheter à C. Caton (cf. p. 270); le suffixe n'a
pas de spécificité et implique seulement un rapport quelconque,
équivalant à un génitif; il peut désigner alors toute la familia35, avec tous
ses combattants, libres et esclaves, et même les employés du ludus, tel
ce médecin du ludus Matutinus, affranchi de l'Empereur, qui se dit
Neronianus. Mais il y a aussi un emploi spécialisé et strict : sur nos
inscriptions, l'adjectif en -anus est appliqué seulement aux gladiateurs
de condition servile; jamais les combattants libres ne mentionnent
sous cette forme le propriétaire de leurs contrat d'auctoratio; de
même, à la différence des esclaves, ils ne le citent jamais, sur les
documents épigraphiques, par son nom au génitif; ces deux points seront
établis infra.
L'adjectif en -anus ne se rencontre pas en Orient, du moins de
façon sûre36; en Occident, il disparaît dans la seconde moitié du
Ier siècle37.
Nous verrons qu'il est remplacé, chez les gladiateurs impériaux
esclaves, par un génitif : Caesaris ou Augusti ou imperatoris (cf. p. 279) ;
ce génitif n'est pas une innovation : dès le début du Ier siècle, sur des
comptes rendus de munus de Thasos, c'est ainsi que sont signalés les

35 L'annonce d'un munus à Pouzzoles, affichée à Pompei (CIL IV 7994), mentionne


une familia Capiniana; mais souvent les annonceurs préfèrent le génitif, qui rend
mieux compte de leur identité : cf. CIL IV 1183 : N. Festi Ampliati familia gladiatoria; cf.
1186, 1189-1190, 2476; de même, à Venouse, sur le catalogue d'une familia (CIL IX 465;
cf. p. 275) : [F]amilia gladia[t. C] Salvi Capitonis; de même, lorsque sur une annonce
l'on ne signale que le nombre de paires, on a recours au génitif : CIL IV 1179 et 7991;
3884 et 7992, etc ... ; on rapprochera, pour le formulaire, des inscriptions orientales
du type L. Robert, 204-205, 207-208, 225, 273, 289 : faµ???a µ???µ???? t?? de????.
36 Sur un fragment de compte rendu (?) de munus à Kibyra (L. Robert, 115), qui
remonte au début de l'Empire, on lit à la première ligne : ]t?a??? ??(???) 8,' ste(f????)
?.' Il est tentant de voir là la fin d'un adjectif en -anus : dans ces comptes rendus, en
effet, on trouve, avant le palmarès, l'indication soit de Yarmatura, soit de la liberté, soit
d'une dépendance; il est clair que ]t?a??? ne saurait convenir aux deux premiers cas;
il supposerait donc la dépendance, énoncée de la façon susdite; mais il reste que notre
combattant a pu posséder les tria nomina; dans cette hypothèse, la mention de la
liberté comme de la dépendance étant exclue, ]t?a??? pourrait être simplement la fin
d'un cognomen.
37 L'appellation Julianus, qui avait, à l'avènement de Claude, survécu à la mort du
dernier prince julien, a pu subsister quelque temps au début de l'époque flavienne -
encore qu'on ne puisse apporter aucun argument positif en faveur de cette
survivance; en tout cas, on ne connaît aucun -anus, privé ou impérial, aux IIe- IIIe siècles.
244 GLADIATEURS, BESTIAIRES, «DAMNATI»

propriétaires des combattants esclaves38; cette pratique a été connue


aussi en Occident. Sans doute une forme abrégée peut-elle toujours
être développée, soit comme un génitif, soit comme un adjectif en -
anus : ainsi Cetheg. (CIL XII 1590, à Vienne), peut-être Cetheg(i) ou
Cetheg(ianus); et Salvi (CIL IX 463 = Dessau 5083, à Venouse) pourrait
être aussi Salvi(anus) - tout comme Juli (CIL IV 8969, à Pompei) est
nécessairement Juli(anus). Mais il est des cas où le génitif est
indiscutable; ainsi à Pompei (CIL IV 4378) : Felix Cassii, et, bien sûr, à Rome,
CIL VI 4334 : Felix Ti. Claudi Germanici eques39.

38 A Thasos, L. Robert, 50-52, selon la disposition : T?(???) ?????ss?? ??ata?a? vi.


a, ste. a; de même L. Robert, 53 : ?a?t?? ??f?????? sur ces deux personnages, Hécatée
et Euphrillos, cf. p. 207; cex textes sont d'époque augustéenne ; de même L Robert, 54
et 178. Sur le programme d'Aigai d'Aiolide, 257 (les trois derniers textes cités
remontent au début de l'Empire; cf. p. 242), on lit d??(???) à la place d'une indication de
dépendance, parce qu'on a jugé superflu d'expliciter, comme à Thasos, un rapport
évident par ailleurs, le munéraire étant lui-même propriétaire, et non simple locataire, de
ses gladiateurs.
39 A Cordoue, Garcia y Bellido, 7 : th(raex) Sagitta Me ... ; ces deux dernières
lettres représentent très probablement le début d'une indication de dépendance; mais la
plupart des mentions qui peuvent être développées comme des génitifs ou des
adjectifs en -anus, se trouvent à Pompei : CIL TV 1513 : Similis Parât ... ; 3789 : . . . ~\aedim(us)
Sull ....... Philippus Tettia . . . (cf. 4281, 4301, 4369); 5284 : [F]a[ce]ms Mes. (Cf. 4312 :
Meso., 4315); 4286 : . . . Redemptus Appulei ... ; Murranus Clod . . . (cf. 4292); 4294 :
Inve(n)tus Pompe ... ; 4297 : Celadus Od. . . . (cf. 4372); 4327 : Herachinthus Bal . . . ;
4331 : Felix Cass . . . (cf. 5478 : Felix Cassii . . .): 4334 : . . . Auriolus Sisen ... ; A. Mau,
p. 36, les développe comme des génitifs (Tettiani, Mesonii, Clodii, Pompei, Octavii, Balo-
nii, Cassii, Sisennae; il omet Appulei); 4295: . . . Amaranthum ess(ederium) Marc...;
4296 : Amarantus ess(edarius) Marum[. . . ; pas plus que Mau, je ne vois le moyen
d'expliquer Marc ou Marum; mais ce mot se trouve là où l'on attend la notation d'une
dépendance; Mau écrit, p. 36 : « Forse in Marc e Marum ... si nasconde qualche cosa di
simile»; peut-être Marci(i) ou Marcianus?; 8313: Montanus / Montanus / SVMVI;
Montanus / SVM / V / X : Della Corte entend : «sum vi(ctor); sum v(ictoriarum) X»;
ce qui est bien peu probable; je me demande s'il ne faut pas voir dans SVM le début
d'un nom propre ou d'un adjectif en -anus correspondant - Sumphorus, Summachus
par exemple (pour Symphorus, Symmachus) ; quant aux victoires elles seraient 5 ou 6
- le X final pouvant être sans rapport avec ce nombre; 1421 : Faustus Itaci Neronianus
ad ampithiatru(m) ; A. Mau, p. 39 : « Pare che l'amministrazione delle scuole imperiali
non affittasse soltanto, ma anche vendesse i gladiatori, e che i venduti seguitassero a
portare quei nomi. Ciò si deduce da una sola iscrizione ... »; à première vue cela
semble difficile, car, s'il est normal qu'un ancien gladiateur de Néron, devenu esclave
d'It(h)acus, fasse état de son ancien maître par une forme en -anus (cf. P. Veyne,
Hommages à A Grenier, Coll. Latomus LXVIII, Bruxelles, 1962, p. 1620-24), cette pratique
surprend dans la gladiature, ne serait-ce qu'à cause de la confusion possible avec les
véritables Neroniani : Faustus ne peut se dire Neronianus qu'en jouant sur les mots,
car, devenu la propriété du laniste It(h)acus, il n'est plus un Neronianus; aussi se
demande-t-on s'il ne faut pas séparer Itaci de Neronianus (ce qui ne va pas non plus
POINT DE VUE JURIDIQUE, SOCIOLOGIQUE. PSYCHOLOGIQUE 245

En vérité, avec ce génitif, nous tombons dans un formulaire


dépourvu de spécificité, dont l'emploi est non moins large que celui
de l'adjectif en -anus et qui est propre à tous les esclaves; on
observera seulement que cette précision devient exceptionnelle après
l'époque qui nous occupe, ce qui n'est pas seulement dû, semble-t-il, à la
raréfaction des esclaves dans l'épigraphie gladiatorienne40.
Nom ou adjectif désignent toujours le propriétaire, au sens strict
du mot; c'est-à-dire qu'en cas de locatio, il désigne le prêteur, non le
locataire; sur le monument de Scaurus à Pompei, les combattants que
N. Festius Ampliatus a loués au ludus impérial sont dits Juliani; sur la
première liste de Venouse, Capito est un munéraire, tandis que
Rab(irius), Pomp(eius) ou Pomp(onius), Dom(itius) et Salvius sont des
lanistes4'.
Nom ou adjectif ne s'emploient que pour les esclaves, et non pour
les auctorati : la forme lib(er), ou liber, ne se rencontre jamais avec
ces mentions; à Cordoue, par deux fois, un gladiateur «libre» est
enseveli dans le même tombeau qu'un gladiateur impérial Julianus (Garcia
y Bellido, 1) ou Neronianus (id, 3); dans ce second cas, le liber n'est
peut-être pas un mort, mais celui qui a fait la tombe : il est clair que
ce sont des collègues appartenant au même ludus. De même, si
M. Antonius Exochus (CIL VI 10194) et l'un de ses adversaires,
Fimbria, qui participèrent au munus donné pour le triomphe posthume

sans difficulté, vu la disposition des mots sur le graffite); aussi est-il raisonnable de
suivre la solution de Mau, en considérant qu'elle révèle, plutôt qu'une habitude, un
abus, qu'explique la relative incertitude qui règne dans cette forme d'épigraphie; IX
4920 : cinq combattants sur le compte rendu de Venafrum sont dits Cass. - il s'agit
probablement du laniste Cassius mentionné à Pompei; une tessere trouvée en Espagne
(CIL II 4963 et 6246; cf. p. 200) mentionnerait, selon Hùbner, un gladiateur et son
dominas : . . . Borea Canti ... : lecture très improbable d'un document difficile, pour lequel
je ne vois pas de solution.
40 Un exemple sur un document postérieur, de Termini Imerese, en Sicile (CIL X
7364) : Callis[t]o [t]hraecr Treb(oni) fecit Speces eques cons(ervo).
41 L'inscription parallèle, CIL IX 466 = Dessau 5083 a, mentionne de la même
manière une autre série de lanistes : Arr(ius), Avil(lius), Don(atus), Munil(ius), Ner(?;
cf. p. 279, n. 118), Ofil(lius; tout comme dans Avillius, le / géminé dans l'orthographe de
ce nom est facultatif), Pis(o). Il n'est pas nécessaire, dans la première liste, de supposer
que Salvius Capito et le Salvius mentionné avec les lanistes ne font qu'un; ni que le
gladiateur qui dépend de ce dernier est un esclave, que le munéraire a condamné à la
gladiature - ce que suppose A. Mau, p. 37 (cf. Dessau); Mommsen fait de Capito un
laniste : les domini seraient des propriétaires d'esclaves qui lui auraient loué ces
derniers. Cette explication contredit les règles que nous avons analysées supra; et je
montrerai ailleurs [que l'inscription est l'épitaphe qu'un munéraire a élevée à ses
gladiateurs qu'il a fait tuer dans son munus : ce munéraire est Capito lui-même.]
246 GLADIATEURS, BESTIAIRES. «DAMNATI»

de Trajan, ne sont pas dits Caesaris (à l'inverse d'Araxes, le second


adversaire d'Exochus), alors qu'ils appartiennent nécessairement au
ludus impérial, c'est parce qu'ils sont tous deux libres42.
Il reste les cas où le gladiateur qui porte un nom unique, le sien
ou un nom de guerre, ne fait état ni d'un dominus, ni de sa liberté. A
l'époque qui nous occupe, il semble qu'il s'agisse toujours d'un
esclave; ce qui est compréhensible : quand tant d'autres combattants
spécifient leur liberté, on comprendrait mal que certains laissent une
équivoque dommageable pour leur prestige et leur prix; la règle vaut-
elle aussi en Orient, où les mentions ??. ?? ??e?. n'apparaissent que
deux fois, au début de l'Empire, sur des comptes rendus, et une autre
fois au IIe siècle (cf. p. 253)? Je ne saurais le dire43; en tout cas, elle ne
vaut plus, en Occident comme en Orient, quand les gladiateurs libres,
dans le courant du IIe siècle, spécifient de moins en moins souvent
leur condition et leur dépendance.

D) Les hommes libres.

L'engagement des hommes libres pour l'arène gladiatorienne et


vénatorienne est ancien et son apparition est antérieure à l'époque
qui nous occupe (cf. p. 47). A cause des risques courus et surtout, dans

42 A moins de supposer, ce qui me paraît moins probable, qu' Antonius Exochus et


Fimbria ont souscrit un contrat, ou ont été loués pour le munus en question, et, de ce
fait, n'ont pas été véritablement intégrés à la familia impériale; les remarques faites
supra nous permettent de penser qu'à Pompei, aux deux munera dont nous avons
partiellement conservé le compte rendu (CIL TV 1182 et 2508) et où prirent part des
Juliani et des Neroniani à côté de combattants libres, ces derniers appartenaient en
fait aux ludi impériaux (les munéraires s'étant exclusivement fournis à ces ludi); de
même, dans l'épigraphie gladiatorienne d'Espagne et de Gaule Narbonnaise, de
nombreux gladiateurs libres doivent appartenir aux ludi impériaux.
43 Si l'on met de côté les programmes, les comptes rendus et plusieurs textes
épars (ainsi L Robert, 12, à Salonique, 62, à Délos), les inscriptions gladiatoriennes qui
remontent probablement au Ier siècle sont un lot d epitaphes smyrniotes, id, 241-250;
aucune ne contient de mention implicite ou explicite de liberté; ce qui surprend un
peu, si l'on considère que l'examen des comptes rendus et des programmes nous
révélera, pour la même époque, une proportion de liberi, certes inférieure à celles des
esclaves, mais cependant point négligeable; à quoi s'ajoute la probabilité, plus grande
pour un liber que pour un esclave, de recevoir une tombe inscrite; sans doute ces
textes sont - ils trop groupés dans le temps et l'espace pour avoir une valeur statistique;
sans doute aussi Saturnilos, Priscos et Perphectos (L Robert, 241, 243 et 247) sont-ils, à
cause de leur nom, des esclaves (deux autres noms latins sont portés par des
gladiateurs dont le statut servile est explicite; L. Robert, 53 et 256 : Lautos et Scaplas; mais
j'hésite à me prononcer sur les autres, avec l'impression, toutefois, que ce sont des
esclaves.
POINT DE VUE JURIDIQUE, SOCIOLOGIQUE, PSYCHOLOGIQUE 247

le cas de la gladiature, du droit de vie et de mort que le munéraire


possédait sur le gladiateur vaincu, il est naturel que le législateur
invente une forme de contrat originale pour lier le gladiateur libre au
laniste ou à l'éditeur qui l'engageait: Yauctoratio; par ce contrat, le
gladiateur se vendait à son maître - tel est le sens primitif du verbe
(se) auctorare44; il est désormais lié à celui-ci corps et âme (Pétrone,
CXVII, 5 : Tamquam legitimi gladiatores domino corpora animasque
religiosissime addicimus); toutefois, les conditions qui devaient être
habituellement mises à ce contrat, en particulier pour la durée (cf.
infra), font qu'on a pu le concevoir aussi comme une locatio45; la
condition juridique de ce nouveau gladiateur, ou auctoratus, était
intermédiaire entre celle de l'esclave et de l'homme libre, plus proche
toutefois, pendant la durée du contrat, de celle-là que de celle-ci;
avant tout, il accepte pleinement les dernières conséquences de la
condition servile : être brûlé, enchaîné, frappé, tué (uri, vinciri, verbe-
rari, necari).
Nous connaissons cinq moments dans la procédure de
Yauctoratio \
1) Le futur gladiateur fait une déclaration46 devant un tribun
de la plèbe; cette professio n'est attestée qu'au début du IIe siècle,

44 Manilius, IV, 225-226 : nunc caput in mortem vendunt et funus harenae / atque
hostem sibi quisque parât cum bella quiescunt; Pseudo-Acron, ad Hor., Sat. II, 7, 58 : qui
gladiatores emunt . . . quibus se vendunt; ibid, 59 : qui se vendunt ludo, auctorati vocan-
tur; audoratio enim dicitur venditio gladiatorum; cf. encore Tite Live, XXVIII, 21, 2:
liberorum qui venalem sanguinem habent; etc.; un vers elliptique de Properce, IV, 8, 25,
concerne Yauctoratio des bestiaires : qui dabit immundae venalia fata saginae -
j'entends : « qui vendra sa vie pour un engraissement immonde », celui de la bête qui
éventuellement le dévorera, plutôt que le sien, comme on entend parfois - cf. in éd.
Butler-Barber, Oxford, 1933, commentaire ad h. vers.; [pour un emploi analogue de
sagina, cf. Apulée, Met, IV, 13, 4 : noxii suis epulis bestiarum saginas instruentes; cf.
aussi, sur le passage d'Apulée, E. Norden, Kunstprosa, vol. 1, Nachtrage, p. 21 en fin de
volume, ad pag. 385 (souvenir de Gorgias).] On prendra garde que le passage de
Juvénal, VIII, 192-199 : quanti sua funera vendant / quid referti vendunt nullo cogente
Nerone ... ne concerne que Yauctoratio pour des rôles théâtraux dangereux, au cours
de ludi : v. 194 : nec dubitant celsi praetoris vendere ludis; cf. J. H. Quincey, Mnemosyne,
1959, p. 139-140; je ne suis pas, pour funera (qu'on rapprochera de Manilius, IV, 225,
cité supra), l'interprétation de J. G. Griffith, ibid, 1962, p. 256-261.
45 Ainsi Sénèque, Ad Luc, IV, 37, 2 : Ab illis qui manus harenae locant : ibid, XI, 87,
9 : utrum se ad gladium locet an ad cultrum : cf. aussi Tertullien, Ad nat., I, 14, 1 ; De pat.,
VII, 12.
46 Déclaration peut-être évoquée par Artémidore, V, 58, qui toutefois ne
mentionne pas l'autorité auprès de laquelle elle est faite : ?pe????at? e?? µ???µ?????. Cf.
L. Robert, p. 287; toutefois, je me demande si Artémidore vise ici très précisément cet
acte juridique, et non pas de façon plus générale, toute la procédure de Yauctoratio :
« il s'engagea dans les gladiateurs ».
248 GLADIATEURS, BESTIAIRES, «DAMNATI»

dans la première partie du règne d'Hadrien : Juvénal, XI, 5-8 : Nam


dum valida ac juvenalia membra / sufficiunt galeae dumque ardent
sanguine, fertur / non cogente quidem sed nec prohibente tribuno / scriptu-
rus leges et regia verba lanistae. Il est probable que le tribun ne se
contentait pas d'enregistrer passivement un contrat qui modifiait la
condition d'un homme, mais qu'il pouvait - comme le suggère
Juvénal : non prohibente - s'opposer à une auctoratio pour quelque raison;
par exemple la débilité ou l'âge du déclarant (cf. Mommsen, EE VIII,
p. 410-411); tant que les prix ont été libres, il ne fait guère de doute
qu'il s'est abstenu de contrôler le versement du pretium47 (cf. infra);
on ne sait si les citoyens seuls, comme le pense Mommsen, étaient
tenus à la déclaration. C'est à Rome seulement que les tribuns
devaient recevoir les professiones; on ne peut dire quelle autorité,
hors de Rome remplissait ce rôle. Sans doute le gouverneur.
2) Le futur gladiateur signait un contrat contenant les clauses
(leges) qui lui étaient imposées (Juvénal, XI, 8 : scripturus leges . . .
lanistae); ce que le scholiaste commente ainsi: haec scripturus quae
juris et consuetudinis erat ab isdem scribi qui accepto pretio se in ludum
distrahebant; comme la déclaration au tribun, cette procédure est,
sans aucun doute, antérieure à sa première - et unique - mention
dans les textes et doit remonter aux origines de Yauctoratio.
3) Le futur gladiateur prêtait un serment : ce sont les regia
verba lanistae de Juvénal; nos sources en citent les termes avec
quelques variantes. Sénèque, Ad Luc, IV, 37, 1, compare le serment (sacra-
mentum) du sage à celui du gladiateur : Eadem honestissimi hujus et
illius turpissimi auctoramenti verba sunt; «uri, vinciri, ferroque necari»;
Pétrone, CXVII, 5, parodie Yauctoratio : in verba Eumolpi sacramentum
juravimus: «uri, vinciri, verberari ferroque necari», et quidquid aliud
Eumolpus jussisset. Tamquam legitimi gladiatores ... ; Horace, Sat, II,
7, 58-59, compare Yauctoratus à l'adultère surpris : quid refert uri, virgis
ferroque necari / auctoratus eas; le pseudo-Acron commente : haec
verba sunt eorum qui gladiatores emunt conditionem proponentium,
quibus se vendunt; cautiones dando hujusmodi faciebant : «uri flammis,
virgis secari, ferro necari»; on peut tenter avec ces textes de restituer
une formule complète : flammis uri, vinciri, virgis verberari (ou secari),
ferro necari; mais il est probable que plusieurs formules voisines ont

47 Ce qui changea peut-être après le sénatus-consulte sur la diminution des frais


des munera, en 176-177, qui est le second texte à mentionner l'intervention du tribun
dans Yauctoratio; I, 62 : /5 autem qui aput tribunum plebei c. v. sponte ad dimicandum
profitebitur . . .
POINT DE VUE JURIDIQUE. SOCIOLOGIQUE, PSYCHOLOGIQUE 249

dû coexister; les additions qu'implique, chez Pétrone, le quidquid


aliud d'Eumolpe ne se réfèrent probablement qu'à l'épisode du
roman. [Pour uri flammis, voir p. 230, n. 9].
4) Le futur gladiateur recevait de celui qui l'avait engagé une
prime (pretium); c'est Yauctoramentum gladiatorium de Tite-Live,
XLIV, 31, 15, qui devait être prévu par le contrat48.
5) Un texte de Sénèque, Apoc, IX, 3, nous apprend que les
futurs gladiateurs subissaient dans l'arène, lors du munus qui suivait
Yauctoratio, une sorte d'initiation - on les frappait, sans doute
symboliquement, de verges, ce qui signifiait leur nouvelle condition :
proximo munere inter novos auctoratos ferulis vapulare placet.

Je ne saurais dire si ces formes sont les mêmes pour le venator


libre, ni même si son engagement est à proprement parler une aucto-
ratio : les textes juridiques n'emploient jamais ce terme à son propos;
et il est très possible que le danger moindre couru par lui ait laissé les
lanistes - à supposer même que ce mot vaille aussi pour les negotiato-
res familiae venatoriae - et les munéraires s'accommoder d'un contrat
moins léonin; quoi qu'il en soit, les conséquences sur le statut
personnel de l'engagé ne paraissent pas être différentes49.
Une fois Yauctoratio conclue, le nouveau gladiateur pouvait
encore être racheté ou se racheter : Quintilien, VIII, 5, 12, cite un sujet

48 Audoramentum s'emploie le plus souvent, en mauvaise part, pour désigner la


rémunération d'un engagement quelconque; mais il est probable que le mot s'est
d'abord appliqué au pretium de Yaudoratus, même si ce sens n'est que rarement
attesté dans nos textes (Suétone, Tib, VII, 2, cf. infra; Corpus. Gloss. lat., II, p. 372, 1 :
µ?s??? e?? ???d??, audoramentum; dans la Coll. Mos. et Rom. legum, TV, 3, 2 (Paul) : et
eum qui audoramento rogatus est ad gladium, on peut entendre audoramento dans le
sens qui nous occupe: «contre paiement d'un audoramentum»; mais il n'est pas
impossible d'entendre le mot au sens d'auctoratio, ce mot désignant la procédure
suivie; chez Sénèque, Ad Luc, TV, 37, 1 - cf. supra - le mot est employé ainsi pour auctora-
tio; de même (Pseudo)-Quintilien, Dec. maj. IX, 9; on trouve plus souvent pretium : chez
Tacite, Hist., II, 62, 4 et plus tard sur la table d'Italica, I, 62; Schol ad Juv., XI, 8; etc.
49 Dans la Coll. Mos. et Rom. legum, TV, 3, 2, Paul distingue eum qui audoramento
rogatus est ad gladium et illum qui opéras suas ut cum bestiis pugnaret locavit; de même
Ulpien, ibid, IX, 2, 2 : quive depugnandi causa audoratus erit et quive ad bestias
depugnare se locavit locaverit; au Digeste, XXII, 5, 3, 5, Callistrate ne parle pas d'auctoratio à
propos du venator: qui ad bestias ut depugnaret se locaverit; l'expression opéras suas
locare se dit du reste pour tous les spectacles : cf. par exemple Digeste, III, 2, 3 (Gaius);
par contre, les autres auteurs ne semblent pas faire de distinction; ainsi Sénèque, à
propos des deux engagements, Ad Luc, XI, 87, 9 : utrum se ad gladium lacet an ad
cultrum.
250 GLADIATEURS, BESTIAIRES, «DAMNATI»

de controversia où il était question d'un jeune homme que sa sur


avait plusieurs fois racheté du ludus (quem saepius a ludo redemerat
soror); et Sénèque, De clem., II, 4, 2, énumère, parmi les bonnes
uvres : faire sortir un homme du ludus (et ludo eximet) 50.
Dans le cas le plus fréquent, le contrat d'auctoratio est passé avec
un laniste et Yauctoratus est encaserné dans un ludus51; mais un
éditeur pouvait lui-même engager des combattants selon la même
procédure, comme fit Tibère avec des rudiarii qu'il fit paraître à un munus
offert avant son accession à l'empire (cf. infra); on verra aussi que
Yauctoratio des nobles était souvent conclue, non point avec un
laniste, mais directement avec l'éditeur (l'empereur) - à supposer que
leur engagement ait donné lieu à cette procédure.
Le contrat d'auctoratio devait mentionner parmi ses clauses une
durée et, sans doute aussi, un nombre de combats maximum : ainsi,
les rudiarii de Tibère ne furent engagés que pour ce munus (et pour
une ou plusieurs parutions?).
Nous n'avons guère de renseignements sur le montant de Yaucto-
ramentum52; les 100 000 HS que Tibère versa aux rudiarii qu'il engagea
sont considérés par Suétone, Tib. VII, 2, comme une somme
extraordinaire, qui ne s'explique pas seulement par la valeur des combattants;
la table d'Italica, I, 62-63, qui prévoit pour un tiro 2 000 HS et qui fixe,
pour le rengagement d'un rudiarius, un plafond de 12 000 HS, nous
donne un ordre de grandeur qui doit valoir aussi pour le Ier siècle de
l'Empire; en fait, cette prime devait être très variable : les lanistes et

50 Le Pseudo-Quintilien, Dec. maj., IX, 8, évoque une procédure qui, sans être
semblable, n'est pas sans analogie : un homme obtient d'un munéraire, juste avant le
combat, de se substituer à un gladiateur esclave : has pro te in pugnam vicarias dabo (on
sous-entendra opéras); la Dec. min. 302 évoque aussi la possibilité d'une procédure de
rachat : quaero, an si creditor post datam pecuniam opéras remisisset, diceres eum
gladiatorem fuisse? Il va sans dire que le possesseur du contrat, munéraire ou laniste, était
libre de consentir à ce rachat, et parfois ne devait-il céder que sous de fortes
pressions, comme le suggère Artémidore, V, 58 : « d'aucuns s'employèrent pour lui, et il fut
libéré» (cf. L Robert, p. 287); on remarquera toutefois que ce qui est obtenu du
laniste, ce n'est point qu'il revende le contrat, mais qu'il accorde au gladiateur sa libe-
ratio (cf. p. 326).
51 A propos de ces auctorati, nos sources mentionnent le laniste : Juvénal, XI, 8; ou
le ludus : Sénèque le Père, Cont., X, 4, 18; Quintilien, VIII, 5, 12; Tacite, Hist., II, 62, 4;
Juvénal, VIII, 199; IX, 20; Schol ad Juv., XI, 8; Pseudo-Acron ad Hor., Sat., II, 7, 59;
Pseudo-Quintilien, Dec. CCCII; etc.
52 On ne confondra pas cet audoramentum avec le prix de vente du gladiateur par
le laniste (vente de l'homme, s'il s'agit d'un esclave, ou du contrat, s'il s'agit d'un audo-
ratus), ni avec la récompense que recevait le gladiateur après une victoire.
POINT DE VUE JURIDIQUE, SOCIOLOGIQUE, PSYCHOLOGIQUE 251

les éditeurs devaient tenir compte des qualités physiques53, de la


notoriété (pour un rengagé), de la condition sociale et, naturellement,
de toutes les limitations qui pouvaient être prévues dans le contrat.
Tous nos textes s'accordent pour faire, de ce pretium, la première
motivation des vocations gladiatoriennes; Tacite, Hist, II, 62, 5,
constate qu'à côté de la contrainte les premiers princes se servirent de ce
moyen pour amener à l'arène des chevaliers romains; Latro, chez
Sénèque le Père, Con., X, 4, 18, constate que les recruteurs s'efforcent
«de circonvenir la naïveté des jeunes gens dans la misère» (juvenum
miserorum simplicitatem circumeunt); les auctorati sont souvent des
hommes ruinés, qui n'ont d'autre ressource que d'échanger leur vie
contre ce pretium : il était devenu proverbial de dire d'un dissipateur
qu'il finirait au ludus; de l'homme que l'on provoque à la dépense,
Horace, Ep., I, 18, 36, dit : Thraex erit aut holitoris aget mercede cabal-
lum; et Juvénal, XI, 20, constate qu'à faire trop bonne chère on en
vient un jour à la «ratatouille du ludus» : sic veniunt ad miscellanea
ludi54; à cela s'ajoute accessoirement le goût pour la gladiature, les
armes, la gloire55, et parfois, chez les nobles, intéressés ou non, la
faveur impériale56.
On n'a pas la preuve que la faveur du public ait fait de différence
notable entre les gladiateurs libres et les esclaves. La chose est
cependant probable : la liberté, au moins formelle, qui présidait à
l'engagement des premiers supposant une vocation plus sérieuse, plus de
cur au combat et une aliénation au public plus entière; nous
verrons, du reste, avec quel soin, du moins à notre époque, les liberi font
état de leur condition; nous savons aussi, par Pétrone, XLV, 4-5 57, que

53 Sénèque le Père, Cont., X, 4, 18 : juvenum miserorum simplicitatem circumeunt et


speciosissimum quemque ac maxime idoneum castris in ludum conjiciunt (d'après Latro).
54 Cf. encore Sénèque, Ad Luc, XVI, 99, 9; Suétone, Tib, XXXV, 3; sur ces textes
cf. infra; Juvénal, XI, 5-8; id, VIII, 199-200, où le contexte précédent - surtout v. 185,
qui concerne un autre personnage : consumptis opibus - suggère que Gracchus est
venu à la gladiature au moins en partie par impécuniosité; de même, chez Properce,
IV, 8, 25, le contexte révèle que le personnage visé est menacé de devenir vite bestiaire
à cause de ses prodigalités.
55 Manilius, IV, 225-226 (cf. p. 247) : les auctorati ont une vocation du sang et des
armes, qui vient de ce qu'ils sont nés sous le signe du Scorpion; Tertullien, Ad mart,
V, 1 : Quot otiosos affedatio armorum ad gladium locat?
56 Ajoutons une indication trop isolée pour être très significative : Martial, VIII, 74
évoque un médecin oculiste devenu hoplomaque - après de mauvaises affaires?
57 On loue la générosité d'un éditeur qui présentera une majorité de liberti :
familia non lanisticia, sed plurimi liberti; j'entends ce second terme (liberti) au sens d'
auctorati engagés directement par l'éditeur. Certes, une familia lanisticia comprenant à la
252 GLADIATEURS, BESTIAIRES, «DAMNATI»

Yauctoratus engagé directement par un éditeur jouissait d'un prestige


particulier - sans aucun doute parce qu'il s'agissait le plus souvent de
rudiarii, comme ceux qu'engagea Tibère. Nous comprendrons mieux
les raisons de ce succès quand nous aurons considéré un cas-limite de
l'engagement des hommes libres : la participation des ordres
privilégiés aux jeux de l'arène.
Nos textes, on l'a vu, distinguent mal les gladiateurs libres et
esclaves; il en va autrement en épigraphie - du moins à l'époque qui
nous occupe; le combattant libre étant mieux apprécié, il était
compréhensible qu'on précisât sa condition sur les épitaphes, les
programmes, les comptes rendus, ou même sur les simples graffiti qui
l'acclament ou mentionnent son nom.
La possession des duo ou tria nomina (ou, dans les graffiti
pompéiens, d'un simple nomen ou d'un nomen suivi d'un cognomen)5* suf-

fois des esclaves et des auctorati, qui peuvent être liberti, l'opposition de ces deux
termes (familia lanisticia et liberti) est à la lettre, absurde; a priori, on ne pourrait exclure
que Pétrone ait voulu opposer une familia gladiatorienne servile à des combattants
libres, fussent-ils ou non membres d'une familia lanisticia; mais l'expression de cette
opposition n'aurait pas fait difficulté - il pouvait dire : « servi et liberti » (ou liberi) ;
alors que l'expression d'une opposition plus subtile (gladiateurs de familia, libres ou
esclaves, d'une part, et de l'autre, auctorati indépendants) risquait davantage de
provoquer une formulation absurde à la lettre : et c'est ce qui est arrivé; pour l'assimilation
de tous les gladiateurs de familia, libres ou esclaves, on rapprochera Tite-Live, XXVIII,
21, 2, à propos des jeux de Scipion, en Espagne, en 206 (mais la remarque vaut aussi
pour l'époque de l'auteur) : Gladiatorum spectaculum fuit, non ex eo genere hominum, ex
quo lanistis comparare mos est, servorum de catasta ac liberorum qui venalem sanguinem
habent. Reste un autre problème : pourquoi Pétrone dit-il liberti et non point liberi? je
penserais que, dans le cas particulier évoqué par le personnage de Pétrone, il s'agit de
liberi qui sont - simple précision supplémentaire - des liberti, étant entendu qu'il
pourrait aussi bien s'agir d'ingénus; mais cette différence n'est pas oiseuse : je montre infra
que les liberti, dans la gladiature, avaient de grandes chances d'être d'ex-gladiateurs
esclaves, qui avaient reçu rudis et pilleus de leur ancien maître, laniste ou munéraire;
ce qui fait que parler de liberti revient, sinon à dire, du moins à suggérer qu'il s'agit en
réalité de rudiarii (ce qui expliquerait aussi qu'il ne soient plus sous la dépendance
d'un laniste, mais qu'ils négocient eux-mêmes leurs contrats avec les munéraires).
Dion Cassius, LX, 30, 3, signale la présence d'« affranchis » étrangers dans le munus
donné pour le triomphe de Plautius; je vois mal comment il faut entendre cette
information, qui repose peut-être sur une confusion.
S8 Sur des graffiti pompéiens, nous devons parfois nous contenter d'un simple
nomen; ainsi, au-dessus de l'image d'un gladiateur, on lit Sabidia / Abonius (CIL TV
8712); je n'entends pas la première ligne; la seconde est un nomen qui doit se
rapporter au gladiateur et que l'on retrouve en Cisalpine (CIL V 3120; ce serait un nom
celtique; cf. A. Holder, Altkelt. Sprachschatz, s.v.); Asisius (4329), cf. P. Asisius (4374); Atilius
(4344), mais M. Attilius (Giordano, p. II); Galeriufs); Minucius (3544-3546); Ogulnius
(4309); Rupil(lius) (4331); Servilius (2451); Sextius (2451), mais L Sextius Eros (4286);
POINT DE VUE JURIDIQUE, SOCIOLOGIQUE. PSYCHOLOGIQUE 253

fit à attester la liberté; des textes orientaux révèlent ce libre statut par
la mention de la filiation, comme pour ce combattant de Salonique
qui a fait sa carrière à la fin de la période qui nous occupe (L. Robert,
12) : ?e???f??? S??et?? ?a?eda?µ???a), ou ces venatores de Mylasa qui
honorent le grand-prêtre qui les a engagés (L. Robert, 175).
Naturellement, on se gardera de tenir les mots d'uxor, de conjux ou de maritus
pour un indice de liberté, car les esclaves usent le plus souvent de ces
termes à la place du mot propre, contubernalis59.
Lorsqu'un combattant libre ne possède pas la civitas, ou a pris un
nom de guerre, il fait état de sa condition, là où les gladiateurs
esclaves signalent leur dépendance, par le mot liber, en grec e?e??e??? -
l'un et l'autre mots pouvant être abrégés de différentes manières60 :
cette mention, qui n'est nullement l'abréviation de liber(tus), semble
être de règle pendant toute la période qui nous occupe; au point que
son absence, au moins en Occident (cf. p. 246), est l'indice probable
d'un statut servile.

Valer(ius) (2451), mais M. Valerius (2468); exceptionnellement, un Herennius (1421) est


pléonastiquement dit l(iber); à Cordoue, Actius (Garcia y Bellido, 8) n'est pas un nomen,
mais le nom d'un esclave.
59 A Cordoue (Garcia y Bellido, 1), la tombe de deux gladiateurs, l'un esclave
[Jul(ianus)], l'autre libre [l(iber)~\, a été élevée par une femme libre qui se dit uxor, mais
ne précise pas duquel des deux hommes : del ultimo? se demande Garcia y Bellido; je
croirais plutôt qu'il s'agit du premier : s'agissant de deux gladiateurs impériaux l'un et
l'autre (cf. p. 289, n. 146), seul le rapport avec celle qui a fait le monument
expliquerait la préséance de l'un; id., 2 : la conjunx a fait le tombeau d'un Neronianus; cf.
encore 4, 8, 12; CIL XII 3329 et 3825; seule une Julia Fusca, à Nîmes, désigne son
compagnon, le thrace Orpheus, comme son contubernalis (Espérandieu, 435) ; c'est aussi le
titre que se donne Euché, la compagne de l'essédaire Faustus, lequel est pourtant
lib(er) (CIL XII 3324). Voir l'étude épigraphique de J. Plassard, Le concubinat romain
sous le Haut-Empire.
60 Tantôt /. - ainsi à Cordoue (Garcia y Bellido, 1); tantôt lib. (ibid, id, 3); une
fois, à Pompei, le mot n'est pas abrégé (CIL IV 2387); on trouve aussi lib(e)r (1474) et
libe(r) (4636); on rencontre en Orient ??. à Aigai d'Aiolide (L. Robert, 256), ??e?. à Iasos
(id 176-178), ??e??. à Tomis (id, 44) - après le Ier siècle. Le développement qu'il
convenait de donner à ces formes a été établi par L Robert, p. 287-293 : on comprenait,
avant lui, libertus (P. J. Meier, A. Mau, G. Lafaye), sans doute par l'influence de
Pétrone, LV, 4, ou liberatus (Mommsen, Dessau, F. Drexel, K. Schneider); dans cette
hypothèse, le chiffre des victoires était entendu comme un ordinal se rapportant à
pugna sous entendu - «libéré au xème combat»; or libertus est exclu d'emblée, du fait
que le grec porte e?e??e??? et non pas ape?e??e???; et liberatus (e?e??e???e??) par
l'opposition d'??(e??epo?) à d????? sur le programme d'Aigai, par la mention d'un
dominus sur celui d'Iasos et plus généralement par son équivalence avec l'indication d'une
dépendance (ce qui apporte, inversement, la preuve que cette dépendance implique
un statut servile); de plus, le mot litigieux n'est jamais associé à des noms de
gladiateurs qui sont, de par leur forme, des noms d'hommes libres (duo et tria nomina).
254 GLADIATEURS, BESTIAIRES, «DAMNATI»

Si les duo ou tria nomina suffisent à attester la liberté, c'est aussi


la seule chose qu'ils signifient, car nous ne trouvons guère, dans les
textes épigraphiques où un gladiateur apparaît en sa qualité,
l'indication d'une filiation ou d'un patronus, accolée au nom; si bien que
souvent nous ne pouvons savoir s'il s'agit d'un affranchi ou d'un ingénu61.
Naturellement, on mettra à part les gladiateurs sortants qui ont reçu
la rudis, qui ont été affranchis et qui, sur des textes épigraphiques les
mentionnant, apparaissent encore comme gladiateurs, même s'ils ne
se sont pas rengagés62.
On aimerait connaître la proportion des gladiateurs libres et des
esclaves; nos textes ne permettent pas de la déterminer63; on ne peut
non plus s'appuyer sur l'épigraphie funéraire, car les liberi avaient
sans doute plus de chances que les gladiateurs esclaves de recevoir
une tombe avec une inscription. Mais les programmes, les comptes
rendus et les listes ont plus de valeur. A Vénafrum (CIL IX 4920), on
ne rencontre que des esclaves; vers la même époque, à Thasos, sur
des fragments de comptes rendus, nous avons huit servi pour deux
liberi (L. Robert, 49-54); à Iasos (L. Robert, 178), cinq liberi pour trois

61 A Narbonne (Espérandieu, 591), le rétiaire Sex. Karius Rufus indique sa filiation


- M(arci) fiilius); tandis que le rétiaire Félix se dit explicitement son affranchi; à
Cologne (Espérandieu, 8556), il est précisé que le gladiateur Aquilo est un affranchi des
frères C. et M. Versulatii, ainsi, peut-être, que son adversaire Muranus; des venatores de
Mylasa (L. Robert, 175) font état de leur filiation, tandis que l'un d'eux mentionne son
patronus; la condition libertine peut se déduire du nom : ainsi l'affranchi impérial
T. Flavius Incitatus (CIL VI 10189) ou, après l'époque qui nous occupe, les myrmillons
M. Ulpius Felix - qui est d'origine Tongre (10178); même l'essédaire C. Julius Jucun-
dus (4335) est probablement un gladiateur affranchi de la familia impériale
(d'Auguste); par contre, on n'en dira pas autant du rétiaire Julius Balerianus (10185),
qui paraît très postérieur au Ier siècle; les cognomina de M. Gavius Prothumio (CIL TV
4710), Q. Luscius Eros (4323) L. Sextius Eros (4286) et M. Trutius Chrysantus (4384),
de Pompei, et de C. Heius Phoebus, de Nîmes (CIL XII 3338), permettent de les
considérer à peu près sûrement comme des affranchis.
62 Ainsi, très probablement, les affranchis impériaux; sur cette habitude, cf.
p. 328; nous avons, à Salone (CIL III 2127), deux rétiaires affranchis (l'un désigne
l'autre comme son collibertus) qui ont fini leur carrière depuis longtemps (il s'agit
d'une tombe, et le défunt est mort à 70 ans) et qui ont dû recevoir le pilleus du même
dominus, laniste ou munéraire, à la fin de cette carrière : Piacentino retiario qui vixit
an(nis) LXX, Retiarius Baccius colliberto de suo sibi posuit.
63 Tacite, Ann., III, 43, 4, à propos des familiae de cruppellarii d'Autun, laisse
entendre que leur recrutement était normalement servile : e servitiis gladiaturae destinati;
mais Cicéron semble dire qu'un bon munéraire ne recrute pas dans les ergastules (Pro
Sest., LXIV, 134). Tite-Live, XXVIII, 21, 2, définit un familia lanisticia ainsi : servorum de
catasta ac liberorum qui sanguinem venalem habent, sans préciser quel groupe est plus
nombreux.
POINT DE VUE JURIDIQUE. SOCIOLOGIQUE, PSYCHOLOGIQUE 255

esclaves; à Aigai d'Aiolide (L. Robert, 256), cinq liberi pour quatre
esclaves; sur deux comptes rendus pompéiens, nous trouvons
respectivement dix-neuf et huit esclaves pour sept et deux servi (CIL IV 2508
et 1182); sur ces deux textes tous les combattants appartiennent à la
familia impériale. Sur deux listes où ne sont mentionnés que des
gladiateurs privés, à Férentum et à Venouse (Notizie degli Scavi, 1911,
p. 24, et CIL IX 465-466), nous avons neuf et dix-huit esclaves pour
trois (?) et dix hommes libres. Ces textes s'étalent sur la première
moitié du Ier siècle de notre ère; ils sont trop peu nombreux pour justifier
une interprétation statistique, d'autant plus que tous sont mutilés; on
peut toutefois affirmer, sans grand risque d'erreur, que, dans la
première moitié du Ier siècle de notre ère, les combattants esclaves
étaient sensiblement plus nombreux que les gladiateurs libres64.
En était-il de même des venatores? On pourrait en douter: à
Mylasa, sous le règne d'Auguste, dix-huit bestiaires honorent la
mémoire d'un grand-prêtre impérial (L. Robert, 175) : quinze au moins
sont libres, et peut-être tous, si l'on considère, comme fait L. Robert,
p. 330, que trois de ces chasseurs, qui ne mentionnent pas leur
filiation comme leurs collègues, sont libres, eux aussi; il serait toutefois
hasardeux de conclure, de ce seul texte, à une sociologie de la venatio,
radicalement différente de celle de la gladiature.

E) L'engagement des chevaliers et des sénateurs dans l'arène.

Cet engagement, qui fut pour les contemporains, comme pour les
historiens qui suivirent, l'un des scandales de l'époque, n'est qu'un
aspect de la participation des membres des deux ordres privilégiés
aux spectacles publics; il n'est pas attesté avant César et il est peu
probable que l'on ait vu, à l'époque républicaine, paraître dans l'arène
un sénateur ou un chevalier - du moins comme tel65.

64 C'est une impression analogue que font les graffiti pompéiens, que l'imprécision
de cette matière ne permet pas de vérifier avec rigueur; cette proportion des liberi et
des esclaves dure-t-elle après le milieu du Ier siècle? C'est très possible, mais
invérifiable; L. Robert, p. 287, observe à propos des épitaphes, qui sont dans leur grande
majorité des IIe et IIIe siècles : « La plupart des épitaphes de gladiateurs donnent
l'impression de gladiateurs libres, ayant femme et argent qui leur assurent une
sépulture, à part et avec stèle à relief et épigramme ». Mais c'est justement parce qu'ils sont
libres et ont une famille qu'ils ont reçu leur épitaphe (id., p. 293).
65 On ne peut exclure que des chevaliers ou des sénateurs chassés de leur ordre
aient fini au ludus; cependant le combat livré à Mylasa par L. Antonius contre un
thrace n'eut très probablement pas lieu dans un munus, mais en privé (Cicéron, Phil.;
V, 7, 20; VI, 5, 13; VII, 6, 17); on remarquera que l'adversaire était un des familiers de
256 GLADIATEURS, BESTIAIRES, «DAMNATI»

Mais, en 46, au munus de César, des chevaliers combattirent


comme gladiateurs, dont un homme qui était stirpe praetoria; un
sénateur voulut même se battre, mais César ne le permit pas; on vit
toutefois paraître un ancien sénateur devenu avocat66 (Suétone, Caes,
XXXIX, 2; Dion Cassius, XLIII, 23, 4-5); il est probable que tous
furent relevés de l'infamia qui s'attachait à la gladiature, ainsi que cela
se passa pour le mime Labérius67.
Par la suite, nos sources signalent qu'en 41, ou plus certainement
en 40 (Dion Cassius, XLVIII, 33, 4), des chevaliers combattirent
comme bestiaires (et conservèrent le rang équestre?). En 38, un
sénateur voulut paraître comme gladiateur; le sénat le lui interdit et
défendit pour l'avenir cet engagement à ses membres (Dion Cassius,
XLVIII, 43, 3). En 46, une affaire semblable avait été réglée par César;
pour la première fois le Sénat était confronté avec cette prétention de
l'un de ses membres; il est probable que ce dernier n'entendait pas
renoncer à son titre; le Sénat n'en voulut rien savoir, interdit le
combat et généralisa la portée de son veto; il est probable qu'il l'étendit à
l'arène vénatorienne. Ce qui n'empêcha pas qu'en 29, lors du munus
donné par Octavien pour la dédicace de Yaedes Caesaris, le sénateur
Q. Vitellius - le premier dans l'histoire, à notre connaissance -
combattit comme gladiateur (Dion Cassius, LI, 22, 4); une décision du
prince, ratifiée ou non par le Sénat, avait fait lever l'interdit de 38; on
peut penser aussi que ce Vitellius conserva sa dignité sénatoriale.

L. Antonius : cum ornasset Thraecidicis comitem et familiarem suum; et, malgré Cicéron
qui dit : illum miserum fugientem jugulavit, il y a tout à penser que cette mort ne fut
qu'un accident au cours d'une séance d'escrime. Par ailleurs, l'épithète gladiator dont
Cicéron est généreux à l'égard de plusieurs adversaires politiques est toujours une
injure, qui ne traduit aucun engagement dans la gladiature.
66 Ce personnage fut donc exclu du Sénat; mais le fait qu'il soit mentionné parmi
les membres des ordres privilégiés qui parurent au munus de 46 suggère qu'il ne s'agit
pas véritablement, quelle qu'ait été la raison de son exclusion du Sénat, d'un déclassé :
sans doute, exclu du Sénat sine infamia, appartenait-il à l'ordre équestre.
67 Celui-ci, qui était chevalier romain, fut invité par César à jouer un de ses
propres mimes; ensuite César lui rendit l'anneau d'or de chevalier qu'il avait
implicitement perdu : Sénèque le Père, Cont., VII, 3, 9 : Laberium divus Iulius ludis suis mimum
produxit, deinde equestri illum ordini reddidit; jussit ire sessum in equestria; Suétone,
Caes., XXXIX, 3 : Decimus Labérius eques Romanus mimum suum egit donatusque quin-
gentis sestertiis et anulo aureo sessum in quattuordecim e scaena per orchestram transiit;
cf. Macrobe, Sat, II, 3; 10; ce dernier, toutefois, place in fine ludorum l'octroi de
l'anneau d'or et l'installation de Labérius dans les rangs des chevaliers. Voir plus bas,
note 71. L'épisode est expliqué par E. Meyer, Caesars Monarchie und das Prinzipat des
Pompeius, p. 387.
POINT DE VUE JURIDIQUE, SOCIOLOGIQUE, PSYCHOLOGIQUE 257

En 11 après notre ère les chevaliers furent autorisés à se faire


gladiateurs; la raison de cette mesure, selon Dion Cassius, LVI, 25, 7-8,
fut qu'ils se moquaient de Yatimia qui les frappait : « les chevaliers
eurent la permission de se faire gladiateurs; la cause en est que
plusieurs regardaient comme rien l'infamie qui s'attachait à ce métier.
Comme les interdictions ne servaient à rien, soit que les coupables
semblassent mériter un châtiment plus grand, soit que l'on pensât
qu'ils s'en détourneraient d'eux-mêmes, on le leur permit. De cette
façon, au lieu de l'infamie, c'était la mort qui leur revenait; car ils n'en
combattirent pas moins, surtout en voyant leurs luttes exciter un
empressement si vif qu'Auguste lui-même assistait à ce spectacle avec
les préteurs chargés de la direction des jeux» (trad. Gros).
Le texte de Dion contient une équivoque; l'interdiction n'est
sanctionnée que par Yatimia; en réalité, tout se passe comme si, à cette
date, la participation des chevaliers romains à la gladiature était libre
et tombait dans le droit commun : un chevalier devenu gladiateur (et
bestiaire) devenait infamis et de ce fait perdait son rang, sauf en de
certaines circonstances exceptionnelles, telles que le munus de César
en 46.
Dès lors, la mesure de 1 1 n'est rien d'autre que la dispense, bien
surprenante, de cette infamia au profit des chevaliers romains; on ne
peut croire aux raisons que Dion donne à cette mesure et qui ne sont
qu'une reconstitution rhétorique : il est clair que, si le législateur
supprime le seul barrage qui s'opposait à l'engagement des chevaliers
dans l'arène (car la mesure de 1 1 a dû concerner autant la venatio que
la gladiature), ce n'est point pour contrecarrer, mais bien plutôt pour
favoriser cette pratique; on verra les raisons de ce laxisme
surprenant. De fait, on comprendrait mal qu'Auguste ait voulu s'opposer à la
participation des chevaliers aux combats de l'arène, dans le temps où
il manifestait par sa présence, comme le révèle Dion, une approbation
au moins tacite à cet engagement.
Ce scandale, il est vrai, ne dura pas: Suétone, Aug., XLIII, 8, fait
état d'un revirement de l'empereur (ad scaenicas quoque et gladiatorias
opéras et equitibus Romanis aliquando usus est, verum priusquam sena-
tus consulto interdiceretur) ; d'où l'on voit qu'il y eut deux phases dans
le règne d'Auguste : d'abord, l'engagement des chevaliers fut libre,
avec atimia, puis sans atimia; postérieurement à 11, un sénatus-
consulte interdit totalement cet engagement. On supposera que cette
dernière mesure, qui concernait également le théâtre, valait aussi bien
pour l'arène vénatorienne que pour la gladiatorienne; ce qui, on le
voit, va au-delà du droit commun, dont la mesure de 1 1 avait exempté
les chevaliers.
258 GLADIATEURS, BESTIAIRES, «DAMNATI»

En 15 de notre ère, deux chevaliers parurent au munus de Drusus


et de Germanicus (Dion Cassius, LVII, 14, 3); ce ne fut qu'une
dérogation à la législation en vigueur; on ne sait si les deux chevaliers furent
exemptés de Yatimia; en tout cas, Tibère refusa de voir le combat et
interdit au vainqueur, qui avait tué son adversaire, de combattre une
nouvelle fois (on entendra : dans le même munus).
Il alla même plus loin que n'avait été Auguste; à ce moment,
l'engagement des sénateurs dans l'arène était défendu par le sénatus-
consulte de 38 (ou par une mesure qui l'avait repris), et celui des
équités, par le sénatus-consulte postérieur à 11 après notre ère; mais les
membres des ordres privilégiés avaient la ressource de se faire
exclure de leur ordre par une flétrissure judiciaire spontanée;
devenus pour lors simples particuliers, ils échappaient à l'interdiction;
Tibère punit d'exil ceux qui tournaient la loi par ce subterfuge
(Suétone, Tib., XXXV, 3).
Il ne sembla pas toutefois que cette mesure de Tibère, qui fut
peut-être renouvelée, soit devenue une règle permanente. Dion
Cassius, LIX, 10, 2, signale en effet qu'en 38 Caligula fit mettre à mort 26
chevaliers, les uns pour avoir dévoré leur fortune, les autres, pour
avoir combattu comme gladiateurs : comme on ne peut penser que
Tibère ait rapporté l'interdiction augustéenne, ni davantage Caligula
(autrement, la condamnation de 38 serait incompréhensible), il faut
supposer que des chevaliers avaient continué à user du subterfuge
susdit pour se faire gladiateurs, les uns sous Tibère, les autres sous
Caligula; la peine dont celui-ci les frappa n'est qu'une aggravation de
l'exil auquel son prédécesseur avait eu recours; mais il ne paraît pas
non plus que cette peine soit devenue une règle.
Caligula - après 38 - et Claude ne semblent pas avoir touché à la
législation d'Auguste; le vu fait en 37, par un chevalier, de combattre
comme gladiateur si le prince guérissait d'une maladie, et
l'accomplissement de ce vu imposé par l'empereur (Suétone, Cal., XIV, 3 et
XXVII, 3; Dion Cassius, LIX, 8, 3), supposent une dispense de
l'interdiction et de l'infamia, que justifient les circonstances très
particulières de l'engagement. Sous le règne de Claude, la participation d'un
escadron de chevalerie du prétoire, sous la conduite de tribuns et du
préfet en personne (Suétone, Claud., XXI, 7; cf. p. 137), n'est qu'un cas
particulier de la venatio, à laquelle peuvent participer -
gratuitement - des personnes de qualité sans tomber dans l'infamia.
Les premières années du règne de Néron virent aussi, à deux
reprises, de semblables engagements non dégradants; en 55 les soma-
tophylaques de l'Empereur parurent dans une venatio (Dion Cassius,
POINT DE VUE JURIDIQUE, SOCIOLOGIQUE, PSYCHOLOGIQUE 259

LXI, 9, 1); deux ans plus tard, en 57, 400 sénateurs et 600 chevaliers
furent engagés dans un extraordinaire munus blanc, tandis que
d'autres membres de ces deux ordres paraissaient dans l'arène
comme bestiaires ou même comme ministri (Suétone, Néron, XII, 3).
Mais Néron ne s'est tint pas là, car, sous son règne, la
compromission des aristocrates avec l'arène parvint à un point jamais atteint :
déjà, en 53, 30 chevaliers combattirent comme gladiateurs (Dion
Cassius, LXI, 9, 1); en 59, des chevaliers «connus» paraissent comme
bestiaires et comme gladiateurs à une (ou plusieurs) chasses données
dans le Circus Maximus (Dion Cassius, LXII, 17, 3; Tacite, Ann., XIV,
14, 9 : Notos quoque équités Romanos opéras arenae promittere sube-
git)bS; en 63, au cours de plusieurs munera donnés cette année-là
(Tacite, Ann., XV, 32, 3), plusieurs sénateurs et des femmes de haut
rang descendirent dans l'arène. C'est encore sous le principat de
Néron, mais à une date inconnue, que le Salien Gracchus combattit
comme rétiaire (Juvénal, II, 143-148; VIII, 199-210). Et c'est pour ce
règne que vaut la remarque de Sénèque, Ad Luc, XVI, 99, 9: Aspice
illos juvenes quos ex nobilissimis domibus in harenam luxuria project69.
Ces textes, par leur ton, et les quelques exemples qu'ils nous
apportent, révèlent que l'engagement des sénateurs et des chevaliers, ainsi
que de leurs femmes, était devenu une pratique tout à fait courante; il
va sans dire qu'une conduite que le prince favorise et parfois
provoque, quand il ne l'impose pas (cf. infra), est devenue licite et
n'entraîne plus, pour ceux qui s'y livrent, l'exclusion de l'ordre et
l'infamia.

68 Ces chevaliers durent participer, bien que Tacite ne le dise pas, au munus
donné par Néron en l'honneur d'Agrippine; l'expression opéras arenae promittere ne
semble pas avoir de signification particulière, mais est une manière de dire que des
chevaliers furent engagés comme gladiateurs; Tacite ne parle que de chevaliers, à
l'inverse de Dion (qui cite, en facteur commun, la participation des membres des
ordres équestre et sénatorial à la fois au théâtre, au cirque et à l'arène), ce qui fait
supposer que les sénateurs ne parurent qu'au théâtre et peut-être au cirque (Tacite, XIV,
14, 7, confirme, pour le théâtre, la participation des membres de cet ordre : nobilium
posteros familiarum egestate venalis in scaenam deduxit) ; j'ajoute qu'on peut, à propos
de l'engagement des femmes, faire un semblable raisonnement.
69 C'est probablement sous Néron que combattait la grande dame que Juvénal I,
22-23, évoque sous le nom de Mevia (Schol. ad h. loc. : matrona) : Mevia Tuscum figat
aprum et nuda teneat venabula mamma; sur le nom, cf. S. Lancel, Mél. Bayet, Collection
Latomus, LXX, 1964, p. 362; c'est aussi dans ce passé qu'il faut rejeter l'intention,
supposée à une autre dame, amatrice d'armes, de paraître dans l'arène : ibid., VI, 250-
251 :nisi si quid in ilio pectore plus agitât veraeque paratur harenae.
260 GLADIATEURS, BESTIAIRES, «DAMNATI»

A la mort de l'empereur le scandale cesse, cette fois, semble-t-il,


pour longtemps70 : Vitellius interdit aux sénateurs et aux chevaliers de
paraître dans l'arène et sur la scène (Dion Cassius, LXIV, 6, 3) ; ce que
confirme Tacite, Hist, II, 62, 4 : Cautum severe ne équités Romani ludo
et barena polluerentur; la forme cautum est imprécise, mais on ne peut
supposer qu'il s'est agi seulement de mesures de circonstance et non
point d'une défense permanente. L'omission des sénateurs est
évidemment erronée : lorsqu'il fit paraître dans l'arène des membres du
sénat, Néron dut lever pour eux l'interdit augustéen; il serait
invraisemblable qu'on eût omis de le remettre en vigueur, alors qu'on le
rétablissait pour les chevaliers.
Par le jeu de causes analogues, autant que par l'imitation de la
capitale, les aristocraties municipales se compromirent aussi avec les
jeux de l'amphithéâtre; Tacite, après avoir mentionné la défense faite
aux chevaliers, poursuit par une phrase qu'on peut donc appliquer à
celles-là : ac pleraque municipia et coloniae aemulabantur corruptissi-
mum quemque adulescentium pretio inlicere; il est probable que les
règles adoptées pour les chevaliers et les sénateurs durent le plus
souvent se doubler de mesures pour les aristocraties des municipes et
des colonies et que Yauctoratio prit fin, chez les uns comme chez les
autres, au même moment.
Ainsi qu'on verra, l'arène, comme les autres spectacles, confère à
ceux qui s'y livrent pour de l'argent une souillure grave; ainsi Tacite
dit des nobles (Ann., XV, 32, 3) : foedati sunt; (Hist, II, 62, 4) :
polluerentur; c'est cette souillure qui constitue, de César à Néron, le
paradoxe et le scandale de la participation des aristocrates aux jeux de
l'amphithéâtre. Aussi bien, pour un Juvénal, n'y a-t-il là qu'un cas
particulier de la démoralisation des hautes classes; l'histoire de Gracchus
est rapportée parmi d'autres exempla de nobles dégénérés. Mais cette
explication de moraliste est courte et c'est par un ensemble complexe
de causes convergentes qu'on en est venu à Yauctoratio -régulière des
sénateurs et des chevaliers.
Si les aristocrates vont à l'arène, c'est d'abord pour de l'argent;
par de «grands dons», Néron s'efforça de susciter chez les chevaliers
des vocations gladiatoriennes (Tacite, Ann., XIV, 14, 9 : donis ingenti-
bus); et c'est avec de l'argent, nous dit Tacite (Hist, II, 62, 5), que les

70 Sous Marc-Aurèle, l'Histoire Auguste, Vita Marci, XII, 3, signale des engagements
de nobles : cum quemdam Vetrasinum famae detestandae honorem petentem moneret ut
se ab opinionibus populi vindicaret, et ille contra respondisset multos, qui secum in
barena pugnassent, se praetores videre, patienter tulit.
POINT DE VUE JURIDIQUE, SOCIOLOGIQUE, PSYCHOLOGIQUE 261

«premiers princes» - avant Vitellius - poussèrent des équités à


l'arène; il va de soi que les aristocrates sont particulièrement
vulnérables quand ils ont besoin d'argent : Suétone (Tib., XXXV, 3) observe
que c'étaient les plus prodigues qui tournaient la législation augus-
téenne opposée à leur auctoratio; le même Suétone (Néron, XII, 3) est
surpris de voir participer, à un munus de Néron, des sénateurs et des
chevaliers integrae fortunae; de façon plus générale, Sénèque (Ad Luc,
XVI, 99, 9) constate que la luxuria a jeté dans l'arène des jeunes gens
appartenant aux familles les plus nobles.
Mais il n'y a pas que cela; les aristocrates peuvent s'engager dans
les jeux de l'amphithéâtre par deux voies : comme auctorati
ordinaires, en passant par le ludus (cf. Tacite, Hist, II, 62, 4 : ludo) ;
directement avec un éditeur, pour un seul munus; c'est cette seconde
formule qui paraît suivie lorsqu'il s'agit d'une editio impériale - y eût-il
auctoratio ou non; en ce cas, il peut arriver que le prince use de
contrainte, soit de façon déguisée : ainsi fit Néron, au rapport de
Tacite, Ann., XIV, 14, 9 : merces ab eo qui jubere potest vim necessitatis
adfert; soit de façon directe : Dion Cassius (LXI, 17, 3) écrit que les
sénateurs et les chevaliers engagés dans un munus de Néron le furent,
les uns volontairement (??e???ta?), les autres non; une phrase de
Tacite (Hist, II, 62, 5 : priores principes . . . saepius vi pepulerant)
paraît s'appliquer à Néron, et aussi à ceux de ses prédécesseurs sous
lesquels des aristocrates parurent dans l'arène; mais il serait aisé de
prouver que c'est sous le seul règne de Néron que s'exercèrent des
contraintes et sans doute même des pressions71.

71 Autre preuve, indirecte, que Néron usa de contrainte : Juvénal écrit, en VIII,
193, à propos de Yauctoratio pour les fôles de théâtre dangereux : vendunt, nullo
cogente Nerone. Hors du règne de Néron, le seul exemple de pression sur un homme
de condition pour l'amener à participer à un spectacle public est 1'« invitation » de
César à Labérius pour qu'il accepte de jouer l'un de ses mimes : Macrobe, Sat, II, 7 :
Laberium . . . Caesar . . . invitavit Sed potestas non solum, si invitet, sed etiam si suppli-
cet, cogit. En fait, Macrobe ne fait que commenter le prologue de Labérius, qu'il cite, et
où ce dernier déplore la « nécessité » qui, à la fin de sa vie, l'a amené à monter sur une
scène : Ego bis trecenis annis actis sine nota / eques Romanus lare egressus meo /
domum revertar mimus; à vrai dire ces pressions paraissent avoir été très bénignes:
Ecce in seneda ut facile labefecit loco / viri excellentis mente clemente edita / submissa
placide blandiloquens oratio? Etenim ipsi Du negare cui nihil potuerunt, / hominem me
denegare quis posset pati? De toute manière, Labérius ne refusa pas son cachet de
500 000 HS. Quant aux autres nobles qui participèrent aux spectacles de César, ils
semblent tous avoir été volontaires et avoir offert spontanément leur concours. Voir plus
haut note 67. Comparer la conduite de Balbus à Gadès : Cicéron, Ad Fam., X, 32,2.
262 GLADIATEURS, BESTIAIRES, « DAMNATI»

Au reste, on peut penser que souvent les aristocrates allèrent au


devant des désirs de l'empereur et vinrent à l'arène pour lui plaire; il
semble aussi que les chevaliers qui parurent au munus de César le
firent pour manifester leur ferveur césarienne et il est bien possible
qu'il en était de même, sous Auguste, chaque fois que le prince
engageait des équités ou même un sénateur pour ses munera.
Tacite, Ann., XIV, 14, 7-9, explique que Néron poussa les
aristocrates à devenir acteurs dans des spectacles publics pour atténuer
l'infamie de ses propres compromissions (ratus dedecus molliri si pluris foe-
dasset); mais aucune mauvaise conscience n'a pu amener César,
Auguste et Tibère à engager ou laisser engager - de leur plein gré -
des aristocrates pour l'arène; et l'on peut se demander, tout
particulièrement pour Auguste, comment ce prince a pu pendant un temps se
faire complice d'une pratique si évidemment contraire à l'ordre moral
qu'il s'efforçait d'instaurer.
Tout se passe comme si l'engagement des aristocrates rencontrait
dans le public une faveur telle (cf. Dion Cassius, LVI, 25, 8) que la
recherche par ce moyen du favor vulgi, surtout à l'occasion de munera
exceptionnels, l'emportait momentanément, dans l'esprit de ces
empereurs, sur leurs devoirs à l'égard des ordres privilégiés.
C'est ce qui explique les contradictions de leur politique : César
engage des chevaliers mais refuse les services d'un sénateur; Auguste
engage un sénateur et des chevaliers, dispense ceux-ci, même pour
d'autres munera que les siens, de l'infamia qui les frappait, assiste en
personne à leurs duels, puis défend totalement Yauctoratio des
aristocrates; Tibère autorise l'engagement, contraire aux lois, de deux
chevaliers romains, mais refuse de voir le combat, puis aggrave
l'interdiction de son prédécesseur; c'est aussi la raison qui fait que le scandale
fut de courte durée : une partie du règne d'Auguste et le règne de
Néron.
La faveur du public, que révèle la politique impériale et qui est
attestée une fois au moins (Dion Cassius, ibid), ne vient que pour une
faible part du caractère somme toute exceptionnel de ces
participations : c'est plutôt que le combattant de l'arène offre aux spectateurs
sa dignité - s'il est libre - et sa vie; il est clair que son appartenance à
l'aristocratie accroît la valeur de ce sacrifice.
Le public préfère un gladiateur libre à un gladiateur esclave et un
chevalier ou un sénateur à un simple homme libre; si le Salien
Gracchus descend dans l'arène dans son costume sacerdotal, ce n'est pas
seulement pour le pittoresque ou le sacrilège, mais pour signifier avec
plus d'éclat l'aliénation aux masses d'un noble romain.
POINT DE VUE JURIDIQUE, SOCIOLOGIQUE, PSYCHOLOGIQUE 263

F) Les femmes et les nains.

Ces combattants s'intègrent dans les catégories juridico-sociales


que nous venons de décrire et leur engagement dans l'arène ne
représentait pas une spécificité qui leur ait valu un traitement juridique
particulier.
Même si l'on fit sporadiquement appel à elles plus tôt72, ce n'est
que sous Néron que nos sources signalent l'engagement régulier de
femmes pour les jeux de l'amphithéâtre; ainsi en 63 73 : Tacite, Ann.,
XV, 32, 3, feminarum inlustrium per arenam; on remarque que cette
participation n'est pas présentée là comme une nouveauté. A
Pouzzoles, en 66, au munus offert par Néron en l'honneur de Tiridate, on fit
combattre, au cours d'une journée, des femmes noires (Dion Cassius,
LXII, 3, l)74; c'est encore sous Néron que l'on peut situer la parution
dans la venatio d'une grande dame, évoquée par Juvénal, I, 22-23, et la
possibilité pour une autre de se battre comme gladiatrice (ibid., 250-
251). L'arène municipale voit également des femmes à la même
époque : Pétrone, XLV, 7, évoque un munus imaginaire où l'on a
programmé une femme essédaire (mulierem essedariam).
Pour l'inauguration du Colisée, des femmes parurent comme
bestiaires (Martial, De spect, VI : Belliger invictis quod tibi servit in armis,
/ non satis est, Caesar; servit et ipsa Venus) ; qu'il s'agisse de venatio, est
attesté par la place de l'épigramme dans le recueil; ce qui est
confirmé par Dion Cassius, LXVI, 25, 1, qui ajoute que ces femmes
n'appartenaient pas à l'aristocratie. En 89, on vit encore des femmes
comme gladiateurs à un munus de Domitien (Dion Cassius, LXVII, 8,
4; Suétone, Dom,, IV, 2; Stace, Sih. I, 8; 51-56); il semble, pour l'arène
impériale, que l'engagement des femmes se soit limité à ces deux
circonstances; mais on ne peut dire si cela fut, à Rome et hors de Rome,

72 Nicolas de Damas (époque d'Auguste) rapporte (in Athénée, IV, 154 a) qu'un
homme avait ordonné par testament que l'on fit combattre plusieurs très belles
femmes qui étaient en sa possession.
73 Sur une improbable participation des femmes de l'aristocratie au munus
funèbre d'Agrippine, en 59 : Dion Cassius, LXII, 17,3.
74 Des enfants noirs parurent aussi à ce munus; on ne peut exclure qu'ils s'y
battirent, mais il est plus probable qu'ils remplirent des tâches de ministri, que l'on confiait
parfois à des enfants (cf. p. 377); Nicolas de Damas, in Athénée, IV, 154, a (cf. supra),
rapporte qu'un homme avait ordonné par testament que l'on fit combattre aussi
plusieurs jeunes garçons qu'il aimait, mais que «le peuple» annula ce testament. Cette
mention du démos est surprenante; faudrait-il penser à un testament comitial?
264 GLADIATEURS, BESTIAIRES. « DAMNATI »

pour les autres munera, aussi exceptionnel; ce que suggérerait la


rareté des témoignages à ce propos75.
Des nains participèrent, en 89, à un munus de Domitien (Dion
Cassius, LXVII, 8, 4; Stace, Silv., I, 6, 57-64); on ne saurait affirmer si
ce fut la seule fois que l'on vit ce spectacle76.

G) Origine géographique.

Des épitaphes nombreuses mentionnent la patrie du gladiateur,


esclave ou auctoratus, mort en terre étrangère; on ne laisse pas d'être
frappé par la dispersion du recrutement et la distance qui sépare,
pour beaucoup de ces hommes, le lieu de naissance de celui du
dernier combat : en Espagne, à Cordoue et Cadix, on connaît au Ier siècle
deux Grecs, un Alexandrin, un Cisalpin de Placentia, un Germain, un
Besse, un Gaulois et un Espagnol77; à la même époque, à Nîmes et
Orange, on trouve deux Arabes, un Grec, un Alexandrin, un «Asiati-

75 L'archéologie n'a livré qu'un seul document sur l'engagement des femmes : une
stèle d'Halikarnasse (L. Robert, 184), qui remonte probablement au IIe siècle de notre
ère et qui figure deux femmes au combat, avec leurs noms; sur la foi d'un texte de
Dion Cassius, LXXVL 16, 1, on croit que Septime-Sévère interdit (en 200) que l'on fit
combattre des femmes (cf. G. Lafaye, p. 1577); il est probable qu'il n'en est rien: un
agôn gymnique eut lieu cette année-là (??µ????? est une correction évidente de Bois-
sevain pour ???a???? que donnent les manuscrits) ; des femmes qui y étaient engagées
y provoquèrent des troubles; «pour cette raison, poursuit Dion, il fut interdit aux
femmes de toute origine de livrer des combats gladiatoriens»; à la lettre, c'est une
absurdité, car on voit mal comment des troubles survenus de façon indubitable au stade ont
pu provoquer une mesure relative aux combats de l'amphithéâtre; il ne fait guère de
doute que la mesure de Septime-Sévère n'a pu concerner que l'engagement des
femmes dans les agones gymniques.
76 Deux textes de Martial suggéreraient que l'on a vu avant 89 des nains dans
l'arène comme gladiateurs (XIV, 213, publié en 84-85) : devise pour la parma : Haec
quae saepe solet vinci, quae vincere raro / parma tibi scutum pumilionis erit; comme
bestiaires (I, 43, 9-10, publié en 85-86) : Nudus aper, sed et hic minimus qualisque necari / a
non armato pumilione potest.
77 A Cordoue, Gardia y Bellido, n° 2 : Cerinthus, Ner(onianus) . . . nat(ione) Grae-
cus; à Cadix, id, n° 13 : Germanus . . . Jul(ianus) . . . [natijone Graeca; à Cordoue, id,
n° 4 : Faustus, Ner(onianus) . . . Alexfandrinus); ce dernier est un verna né au ludus
impérial d'Alexandrie; n° 3 : Amandus . . . Ner(onianus) . . . Placent(tae); n° 5:Ingenuus
Galliciafnus) . . . natione Germanus; à Cadix, id, (nom corrompu) natione Bessus; à
Cordoue, id, n° 11 : Amabilis . . . nat(ione) Gall(us); cet Amabilis qui a élevé une stèle à un
autre combattant, Alipus, n'est pas désigné comme gladiateur, mais cette qualité ne
fait guère de doute; Garcia y Bellido pense qu'il s'agit de l'épouse de cet Alipus, mais
la comparaison avec les parallèles espagnols et le fait qu'en Gaule le nom Amabilis est
toujours porté par des hommes me paraissent exclure cette interprétation; n° 7 :
Sagitta . . . natione Hispanus.
POINT DE VUE JURIDIQUE, SOCIOLOGIQUE, PSYCHOLOGIQUE 265

que», un Espagnol, un Héduen, un Viennois et un Lyonnais78; à Rome,


un Thrace (CIL VI 10187)79.
Plusieurs de ces hommes ont pu être mis sur le marché de la
gladiature par la traite aux frontières : c'est possible pour le Besse (à
moins qu'il n'appartienne à ceux de sa nation qui furent réduits en
esclavage en 1 1 avant notre ère par L. Pison : Dion Cassius, LIV, 34, 7),
les Germains, les Arabes et le Thrace; des esclaves ont été vendus loin
du lieu de leur naissance, tels ce Pergamus (CIL IV 8906) ou ce Cilix
(Juvénal, IV, 119), qui portent des noms typiques d'esclaves venus de
Pergame et de Cilicie, baptisés ainsi par leurs acquéreurs; on pourrait
ajouter un Syrus (Horace, Sat, II, 6, 44) dont l'origine syrienne, à
cause de la banalisation de ce nom, ne peut toutefois être assurée.
Mais il me semble que cette situation est due surtout à la grande
mobilité des familiae; Juvénal, VI, 82-83, évoque un «ludus» qui a
quitté Rome pour Alexandrie, emmenant le vieux champion Sergius et
sa conquête, la clarissime Eppia : Nupta senatori comitata est Eppia
ludum / ad Pharon et Nilum famosaque moenia Lagi - cette aventure se
place au Ier siècle de notre ère80; plus tard, Apulée, X, 19, nous montre
un munéraire de Corinthe monté en Thessalie pour recruter sa
familia ; Thessaliam etiam accesserat nobilissimas feras et famosos inde
gladiatores comparaturus. Cette mobilité est propre aussi bien aux
gladiateurs privés qu'impériaux81; les causes n'en sont pas les mêmes; pour
les familiae privées, il faut compter la recherche des engagements, qui
pouvait conduire les combattants d'un bout à l'autre de l'Empire;

78 A Orange, CIL XII 1245 : nat(ione) Arab(us); ce texte très mutilé peut ne pas être
l'épitaphe d'un gladiateur; à Nîmes, CIL XII 3324 : lib(er) Faustus . . . n(atione) Arabus;
3323 : Beryllus . . . lib(er) . . . nat(ione) Graecus; 3329 : Aptus, nat(ione) Alexsandrinus; à
Orange, CIL XII 5837 : Primus lib(er) Asiaticus; à Nimes, CIL XII 3332 : Q. Vettio
Gracili . . . natione Haspan(o); 3325 : Columbus Serenianus . . . nat(ione) Aedus; 3327 :
L. Pompeius . . . n(atione) Viennessis; Espérandieu, Inscriptions, 436 : Ursio Lugfdunen-
sis).
79 L'origine est signalée par un ethnique (cité, province ou nation), précédé de
natione, qui peut être abrégé et même omis; deux gladiateurs esclaves se disent verna
d'une cité (n. 181); on remarquera que même les gladiateurs «libres» mentionnent
leur province, et non leur origo juridique - ce qui s'explique par l'éloignement de celle-
ci.
80 Ce voyage surprend, la ville d'Alexandrie étant bien davantage, semble-t-il,
exportatrice, qu'importatrice de combattants.
81 On prendra garde que, dans les deux listes espagnole et gauloise données supra,
des gladiateurs libres, faisant état de cette condition par la mention d'un nomen et
d'un praenomen ou par le mot lib(er), peuvent appartenir à la familia de l'empereur;
mais nous savons que plusieurs de ces combattants, tel Ingenuus de Cordoue ou
Colombus de Nîmes (qui est un Serenianus), appartiennent à des lanistes.
266 GLADIATEURS, BESTIAIRES, «DAMNATI»

pour celles des empereurs, la centralisation du système, qui


permettait de faire passer les hommes d'un ludus à l'autre, au gré des
possibilités et des besoins - plutôt qu'une commercialisation lointaine à
partir de tel ou tel ludus.
Si l'on considère les pays d'origine, on s'aperçoit que tout le
monde romain et la plupart des pays frontaliers fournissent des
gladiateurs; remarquables, en particulier, sont la présence et le nombre,
en Occident, de gladiateurs grecs et orientaux, surtout alexandrins82;
à quoi répond en Orient la présence d'Occidentaux, sous Auguste, tels
A. Naevius Severus et A. Annius Restitutus, qui paraissent sur un
compte rendu de Thasos (L. Robert, 49) - échange qu'explique la
circulation des combattants dans l'un et l'autre sens. A moins qu'il ne
faille préciser davantage et dire qu'à ce moment l'Occident envoie des
gladiateurs en Orient, tandis que l'Orient fournit des esclaves aux
lanistes occidentaux. Quelques hommes sont morts près de leur
patrie : tous les gladiateurs n'étaient pas condamnés à l'expatriation
lointaine; mais on ne saurait dire quelle était la proportion des
combattants qui pouvaient faire toute leur carrière dans leur province83.
Aux deux siècles suivants, il ne se produit pas de changements
notables; un seul fait digne de remarque et qui ne paraît pas dû au
hasard : sur 25 gladiateurs qui, en Orient, font état de leur patrie, on
ne trouve aucun Occidental84 - alors qu'en Occident on continue de

82 Manifestation de cette présence de Grecs dans la gladiature occidentale : à


Pompei, au vieux ludus, par deux fois le début du nom du thrace Celadus est écrit avec
des lettres grecques (CIL IV 4297) ou avec des lettres grecques et latines (id, 4349).
83 Une étude onomastique pourrait apporter quelques données supplémentaires
pour la solution de ce problème d'origine; données faibles cependant et aléatoires : on
sait, en particulier, que l'on ne peut se fonder sûrement sur le nom des esclaves pour
déterminer leur origine (cf. M. L Gordon, The nationality of slaves under the early
Roman Empire, 1RS, 1924, p. 98-110); quant aux liberi, s'ils ont les tria nomina, ils se
révèlent comme occidentaux, mais peuvent encore être affranchis; s'ils ont un nom
unique, ce peut être un nom de gladiateur, ou un cognomen d'affranchi - et nous
retombons dans les incertitudes de l'onomastique servile; seuls quelques rares cas
peuvent se prêter à une interprétation plus sérieuse : des noms barbares, qui ne sont
pas entrés dans l'usage romain, sont significatifs, tels ceux des révoltés de 73,
Spartacus et Crixus ou encore Viriotal(os), Viriod(acus) et Sequanus (CIL TV 2451), qui sont
celtiques et se trouvent sur une très ancienne liste de Pompei; ou des tria nomina à
cognomen latin, quand on les rencontre en pays grec; mais je pense pas que ces
données puissent modifier les conclusions que nous présentons ici.
84 L. Robert, p. 295-296; à cette liste on ajoutera n° 308 (Robert, Hellenica III), à
Apamée; mort à Nicomédie; 321 (Hellenica, V), à Smyrne; mort à Dion de Macédoine;
328 (Hell, VIII), à Anazarbos de Cilicie; mort à Ancyre; tous ces textes paraissent
postérieurs à l'époque qui nous occupe.
POINT DE VUE JURIDIQUE, SOCIOLOGIQUE, PSYCHOLOGIQUE 267

rencontrer des Grecs et des Orientaux85; preuve, parmi d'autres, de


l'importance de l'Orient grec dans la gladiature impériale : il est
intéressant de constater qu'en ce domaine les IIe et IIIe siècles offrent une
situation qui avait déjà commencé à se manifester au siècle
précédent.

H) Les engagements non dégradants.

Nous avons dit que les venationes, sous Claude et Néron, où


parurent des prétoriens et des somatophylaques de l'empereur, et le
munus blanc offert par Néron en 57 n'étaient que les cas-limites d'une
participation qui ne dégradait pas et qui même, comme on verra,
pouvait être honorable.
Des engagements de cette nature existaient sous la République -
bien que nous n'en connaissions pas les modalités; Ulpien, au Digeste,
III, 1, 1, 6, nous apprend que les jurisconsultes de la fin de l'époque
républicaine (les veteres) avaient décidé que des venatores qui
combattaient les bêtes, non point pour de l'argent, mais pour manifester
leur courage, ne devaient pas être tenus pour infâmes : eos qui virtutis
ostendendae causa hoc faciunt, sine mercede, non teneri aiunt
veteres . . .
On a vu qu'au programme des juvenalia municipaux pouvaient
être inscrites des skiomachies gladiatoriennes et des venationes; deux
exemples, à Reate et à l'Albanum de Domitien, montrent que des
aristocrates, même de très haut rang - un fils d'empereur, un consul -
pouvaient à cette occasion descendre dans l'arène86.

^CIL V 3465, à Vérone (Alexandrie); 4506, à Brescia (Phrygie); CIL VI


10194 = Dessau 5088, à Rome (Alexandrie) - ce dernier gladiateur, qui appartient à la
familia de César (cf. p. 245), est probablement une recrue du ludus impérial de cette
ville; 10197 = Dessau 5089 (Alexandrie); l'importance de cette cité dans le
recrutement des gladiateurs surprend, d'autant plus qu'elle paraît avoir eu une politique
d'editio assez modeste; un gladiateur mort à Rome et dont l'épigraphie est rédigée en
grec (/G XIV 1832; cf. L. Robert, p. 296) est très probablement un Grec ou un
Oriental; ajoutons qu'à partir du IIe siècle paraissent occasionnellement à Rome des
gladiateurs orientaux, qui combattent avec leurs armes caractéristiques, comme montre vers
200 un graffito trouvé dans une maison au pied du Palatin (Garrucci, Graffiti, XII, 2) et
surtout la célèbre mosaïque Borghése. Un curieux exemple de cette « hellénisation » de
la gladiature occidentale et surtout romaine nous est fourni par un graffito du ludus
Magnus; cf. A. M. Colini et L. Cozza, op. cit., p. 47-48, fig. 67; A. M. Degrassi, BCAR,
1964, p. 144-146.
86 Pour les chasses de Titus à Réate, cf. Dion Cassius, LXVI, 15; pour Acilius
Glabrio à l'Albanum de Domitien, cf. Dion, LXVII, 14, et les vers fameux de Juvénal, IV,
268 GLADIATEURS, BESTIAIRES, « DAMNATI »

Mais les acteurs ordinaires des juvenalia étaient naturellement les


juvenes67 : à l'Albanum, Glabrio paraît inter juvenes (Fronton, Ad
M. Caes., V, 37); ce sont de jeunes aristocrates, membres des
juventutes municipales; des textes épigraphiques nous permettent d'entrevoir
quelques-uns de ces combattants, qui semblent avoir pratiqué la
venatio d'amphithéâtre à la manière de certains «amateurs» du monde
actuel, qui se distinguent des «professionnels» par la gratuité
(aujourd'hui théorique) de leur engagement, plutôt que par une
pratique fondamentalement différente.
Ainsi l'inscription d'Aix (CIL XII 533 = Bucheler, Carm. Epig.,
465) rappelle le souvenir d'un jeune homme qui, « bien entraîné pour
le savant lusus juvenum, (fut) dans l'arène le fameux Pulcher» (docili
lusu juvenum bene doctus, harenis Pulcher et ille fui), y parut peut-être
dans des skiomachies (variis circumdatus armis) et dans des venationes
non sanglantes (saepe feras lusi); il mérita l'éloge et la faveur du
public. Une inscription de Vieu, près de Vienne, mentionne un jeune
homme de vingt ans, vestiarius pereruditus68; c'est un aristocrate, à
propos de qui ce métier de tailleur et l'épithète pereruditus paraissent
saugrenus : il est clair qu'il faut entendre bestiarius et voir en lui un
juvenis, mort trop jeune pour avoir acquis d'autre mérite que celui-
ci89.
Ce jeune homme, mort à 25 ans, n'était déjà plus, à cet âge, un
«juvenis»; il est probable que d'ex-juvenes devenus adultes, qui
avaient connu quelque réussite, continuaient à s'exhiber dans les
venationes des lusus juvenum. On ne saurait dire si ces bestiaires ama-

94 sq. Toutefois, selon le scholiaste de Juvénal, le combat de Glabrion eut lieu in


fusorio Caesaris (Schol in Juvénal, p. 62 Wessner et append, p. 250); il s'agissait donc d'un
spectacle de cour, à demi privé. Voir note 92.
87 Cf. p. 216, pour les textes où s'exprime le rapport entre les juvenes et l'arène.
88 CIL XIII 2548; les lettres sont du IIe siècle; l'interprétation vestiario = bestiario,
qui phonétiquement ne fait aucune difficulté, est d'A. Allmer, Insc. ant. de Vienne, III,
1875, n° 707.
89 Une inscription de Vérone mentionne un fils de décurion : CIL V 3403 : P. Hosti-
lio, P(ublii)f., Pob(lilia tribu), Campano, venatori ... ; on pourrait songer à un venator
d'amphithéâtre, amateur appartenant aux juvenes de l'aristocratie véronaise : mais
l'image qui accompagne le titulus montre qu'il s'agit, en réalité, d'un amateur de
chasse; on voit en particulier un «venator cum cane quem retinet fune», ce qui est
décisif. Nous retrouvons signalé ce goût pour la chasse à Préneste, où le sévir
augustalis Tib. Claudius Nicostratus est dit (CIL XIV 2981) : venandi studioso; le plus souvent,
toutefois, on se contente d'une simple image : c'est ainsi que trois reliefs de Sulmone
n'ont rien à voir avec la venatio des juvenes, comme l'a cru G. Pansa, / ludi venatorii dei
Peligni, BCAC, 1907, p. 267-274, mais figurent de banales scènes de chasse réelle.
POINT DE VUE JURIDIQUE, SOCIOLOGIQUE, PSYCHOLOGIQUE 269

teurs se produisaient en d'autres circonstances que les juvenalia90.


Affrontaient-ils les mêmes animaux que les professionnels, en prenant
les mêmes risques, dans des combats mortels? On le croirait, si l'on
s'en rapporte à la venatio de l'Albanum91; mais le juvenis d'Aix dit
seulement feras lusi, ce qui doit représenter la formule la plus habituelle,
sinon la seule.
Il est possible, comme il était du reste fatal, que quelques-uns de
ces bestiaires amateurs aient été tentés de retirer des avantages
autres que moraux de leurs contributions à ces spectacles, avec la
complicité des organisateurs désireux d'engager des éléments de
qualité : cela pouvait revêtir par exemple la forme d'une récompense
pécuniaire; c'est cet amateurisme marron que vise Ulpien au Digeste,
III, 1, 1, 6, qui considère que les engagements ainsi rémunérés
tombent sous le coup de l'infamia : nisi in barena passi sunt se honorari;
eos enim puto notam non evadere.
Qu'ils soient juvenes, ou ex-juvenes, que leurs exhibitions soient
régulières ou occasionnelles, l'arène - comme suggèrent les tituli qui
rappellent celles-ci - apportait à ces amateurs, non point l'infamia92

90 Apulée, Métam., X, 29, décrit un munus donné au théâtre de Corinthe, et qui


commence, semble-t-il, par une exhibition de juvenes (et de jeunes filles).
91 Saint Cyprien, Epist, I, 7 (Ad Donatum) évoque cette venatio des juvenes en des
termes qui font imaginer de graves dangers; le mot de juvenis n'est pas prononcé, mais
il ne fait guère de doute que c'est bien de juvenes qu'il s'agit; c'est à des juvenes que
doit se rapporter Tertullien, De anima, LVIII, 5 : Morsus ferarum ornamenta sunt juven-
tutis, qui suppose quelques risques et quelques accidents.
92 [Sur les spectacles privés qu'étaient les jeux et combats de la cour impériale,
voir Friedlànder chez Marquardt, Staatsverwaltung, vol. 3, p. 490, et Mommsen, Staats-
recht, vol. 2, p. 1070. Un thème de controverse que Fronton propose au futur Marc-
Aurèle (cf. p. 218, n. 104) suggérerait une réprobation assez grave, au moins lorsqu'un
magistrat en charge se livre à une exhibition de cet ordre; mais il semble qu'il n'en est
rien : Fronton imagine cette chose, absurde à l'époque impériale, que le consul, à
cause de cette participation, est convoqué devant les censeurs pour y subir une
procédure contradictoire à la suite de laquelle les censeurs pourront lui infliger la nota et
rayer son nom de l'album sénatorial; cf. Mommsen, Droit public, (trad. Girard), IV,
p. 62-66; l'anachronisme de cette procédure et le vague de l'allusion qui est faite à la
venatio de l'Albanum montrent que le rhéteur a voulu laisser dans son sujet une
équivoque qui se prêtait à des développements; mais l'élève ne s'en accommode pas, et
veut savoir s'il s'agit bien de cette affaire : Quando id factum et an Romae ? Num illud
dicis in Albano factum sub Domitiano? Si donc la chasse avait eu lieu à Rome, dans un
spectacle public de l'arène, elle était infamante; mais si Fronton a songé à quelque
chose d'analogue à la chasse de Glabrion à l'Albanum (supra, note 86), alors il n'y a
plus d'infamie (la suite du texte le montre). Donc les chasses de l'Albanum étaient des
jeux privés, des spectacles de cour qui n'entraînaient pas d'infamia. Cependant] Tacite,
Ann., XIV, 15, blâme les exhibitions des membres de l'aristocratie romaine, lors des
270 GLADIATEURS, BESTIAIRES, «DAMNATI»

qui accablait les professionnels, mais un prestige de bon aloi, qui


devait être fonction du talent et du courage qu'ils y montraient.

II - LES PROPRIÉTAIRES ET LE TRAFIC

Qu'ils soient esclaves ou hommes libres, le gladiateur et le


bestiaire peuvent être achetés, loués ou vendus; nous considérerons les
personnages qui participent à ce trafic.

A) Les spéculateurs.

En mars 56 avant notre ère, un homme de paille de Milon et du


tribun Racilius racheta des bestiaires que «Caton» (Caius Caton, un
tribun de 56, ami de P. Clodius, et non point Marcus! cf. Broughton,
II, p. 209) s'était procurés comme gardes du corps, mais qu'il ne
pouvait plus nourrir; puis Racilius aussitôt les remit en vente; Cicéron, Ad
Quint, II, 4, 5, présente l'affaire comme un coup monté pour
ridiculiser Caton : Me vindex gladiatorum et bestiariorum (Cato) emerat de Cos-
conio et Pomponio bestiarios, nec sine Us armatis umquam in publico
fuerat Hos alere non poterai, itaque vix tenebat; sensit Milo; dédit cui-
dam non familiari negotium qui sine suspicione emerat eam familiam a
Catone; quae simul abducta est, Racilius rem patefecit eosque homines
sibi emptos esse dixit . . . et tabulam proscripsit se familiam Catonianam
venditurum; in eam tabulam magni risus consequebantur. Que Racilius
et Milon aient voulu se moquer de Caton, en illustrant une
contradiction entre les actes de ce dernier et ses sévérités verbales à propos de
l'emploi des gladiateurs hors de l'arène, c'est évident; mais il est
probable qu'ils firent aussi, très consciemment, une bonne affaire; car le
coup réunit tous les traits d'une spéculation : achat par un homme de
paille à un vendeur en difficulté et remise en vente de la marchandise
telle quelle, au point que Racilius put, improprement, présenter les
bestiaires, sur son affiche, comme la familia Catoniana (et non point
Racilianal cf. p. 243).

Juvenalia de Néron en 59; cf. de même Dion Cassius, LXII, 18, 3-20, 5, qui est toutefois
moins probant; mais il ne s'agit point de l'arène, mais du théâtre, dont des aspects
étaient intrinsèquement immoraux : usque ad gestus modosque haud virilis; quin et femi-
nae inlustres deformia meditari ... ; et il faut compter aussi avec le rigorisme
polémique de Tacite. Ce qui est infamant dans la gladiature n'est pas l'activité meurtrière
elle-même, mais le caractère public de l'exhibition : il en était de même des
comédiens.
POINT DE VUE JURIDIQUE, SOCIOLOGIQUE, PSYCHOLOGIQUE 27 1

Le premier vendeur de Caton, Cosconius, doit être C. Cosconius


qui fut édile plébéien en 57 (Broughton, II, p. 201) et qui donna peut-
être à cette occasion une venatio d'édilité dont il revendit plus tard les
acteurs; le second est très certainement Pomponius Atticus : des
lettres de Cicéron nous permettent de préciser le rôle de celui-ci dans le
commerce des gladiateurs; en avril-mai de la même année, Cicéron
(Ad Att, IV, 8, 2) lui écrit : Et scribas ad me velim de gladiatoribus, sed
ita, bene si rem gerunt non quaero, maie si se gessere; avant de recevoir
une réponse à cette question, il apprend que ces gladiateurs se sont
«merveilleusement» comportés; il écrit de nouveau à Atticus (IV,
4a, 2) : Médius Fidius ne tu emisti ludum praeclarum; gladiatores audio
pugnare mirifice; si locare voilasses, duobus muneribus libérasses.
Atticus a donc acheté une troupe de gladiateurs : ludum (qui est une
correction d'Ernesti pour un incompréhensible locum) est une façon
impropre, mais attestée, de dire familiam gladiatoriam; on entendra
qu' Atticus a acheté une troupe au complet, et non pas le bâtiment
avec les hommes! Pour un emploi semblable, cf. Juvénal, VI, 82, n. 99.
Toutefois, la correction de Bosius à notre passage : lochum pour
????? = « troupe », est également plausible. Ces combattants ont paru
dans deux munera, qui viennent de se donner (his); on ne peut penser
qu'Atticus en fut l'éditeur; il se contenta donc de fournir les
gladiateurs - par location ou vente; or Cicéron évoque la première
hypothèse comme un irréel et avec un regret; c'est donc qu'Atticus a vendu
les gladiateurs, avec bénéfice, mais que ceux-ci se sont révélés d'une
telle qualité qu'il eût fait un bénéfice plus grand encore s'il les avait
loués, puisqu'il aurait amorti leur achat en faisant l'opération
seulement deux fois (la remarque de Cicéron est un regret tardif : la valeur
des combattants n'est apparue qu'après les munera - trop tard pour
avoir une incidence sur le montant de leur location). Reste à
expliquer l'intérêt de Cicéron pour ces gladiateurs : il est probable qu'il
avait investi de l'argent dans l'affaire; le 12 août 45, il écrit encore à
Atticus (XIII, 37, 4) : De gladiatoribus, de ceteris quae scribis ??eµ?-
f???ta, faciès me cotidie certiorem; on supposera qu'Atticus avait
continué ses fructueuses spéculations; et la curiosité de Cicéron, qui
veut être tenu au courant «quotidiennement», révèle que lui-même
avait toujours des intérêts dans ces opérations.
L'abondance des munera à la fin de la République et l'utilisation
grandissante de gladiateurs hors de l'arène avaient dû provoquer une
hausse des cours, qui ne pouvait manquer d'intéresser les hommes
d'argent; Atticus et Cicéron ne furent probablement pas les seuls à en
tirer profit. On ne sait s'ils se contentaient de spéculer en achetant
des familiae, ce qui est le plus probable, ou s'ils s'occupaient aussi,
272 GLADIATEURS, BESTIAIRES, «DAMNATI»

comme les lanistes, du recrutement et de la formation des


combattants. A l'époque impériale, nous n'avons plus de témoignages sur une
activité de cet ordre chez un membre de l'aristocratie, et l'on peut se
demander si le pouvoir n'avait pas assimilé cette activité à celle des
lanistes. Il reste seulement qu'un munéraire peut faire un bénéfice en
revendant ses survivants - ce qui sera interdit en 176-17793;
désormais, l'empereur seul, c'est-à-dire le fisc, peut, en dehors des lanistes,
gagner de l'argent en vendant des gladiateurs, des bestiaires et des
condamnés à mort.

B) Les lanistes.

Le lanista94, dont le nom est peut-être un dérivé péjoratif de celui


du boucher (lanius), est un personnage essentiel de l'arène : il recrute
et forme les gladiateurs, qu'il met à la disposition des munéraires.
Le laniste ne se contente pas d'attendre qu'on vienne lui vendre
ou que viennent se vendre des combattants : il est aussi un recruteur;
un déclamateur, chez Sénèque le Père, Cont, X, 4, 18, évoque cette
fonction: juvenum miserorum simplicitatem circumeunt95; ibid., 11:
. . . cogit ad gladium ; les ludi impériaux connaissaient peut-être des
fonctionnaires qui se disaient lanistae Augusti - probablement des

93 A moins que le sénatus-consulte de sumptibus minuendis qui porte cette défense


n'ait fait là que reprendre une mesure antérieure, ce qui est peu probable (1. 59-61).
94 La lex Julia municipalis (CIL I2 593 = Dessau 6085), 1. 124, désigne le métier de
laniste du terme lanistatura; on trouve chez Pétrone, XLV, 4, l'adjectif lanisticus; une
inscription d'Arles du IIe siècle (CIL XII 727) nous fait connaître un affranchi, M. Julius
Olympus, qui se dit negotiator familiae gladiatoriae - ce qui est apparemment un
euphémisme; le sénatus-consulte d'Italica, 1. 5, dit, à propos des lanistes : fiscus dicebatur : fis-
cus non sibi, set qui lanienae aliorum praetexeretur : ... « servait de prétexte pour la
laniena des autres»; je ne saurai dire si laniena est seulement un métaphore
injurieuse - «métier de boucher», ou s'il s'agit là d'un véritable synonyme de lanistatura;
évolution sémantique qui prouverait que, justifié ou non, un lien étymologique étroit
était perçu entre lanius et lanista
95 Dans la controversia n° 50 de Calpurnius Flaccus (fin du Ier siècle ou IIe siècle),
on voit un laniste s'approvisionner chez les pirates : vir fortis in piratas incidit . . . rede-
mit eum lanista et rudem ei in arena dédit; en réalité, à moins de supposer que cet
homme a été enlevé hors de l'Empire, il s'agit à l'époque