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h4A GAZINE

Au cœur de l’ethnie :
anthropo ma non topo*

ERCÉE jusque z’au fond du (chaînes de sociétés, morphogénèse


cœur, l’ethnie n’était pas des symboles, économie-monde...)
celle que vous croyiez. A mais on n’en retombe que de plus
vrai dire, même au-delà du Lander- haut lorsqu’en conclusion on lit :
nau anthropologique, personne (( ((.... de sorte que les sociétés afri-
n’y croyait plus tout à fait et ce )) caines ne different pas fondamenta-
depuis belle lurette ;J. Bazin a
(( )) lement des autres : elles produisent
raison de le rappeler. Pourtant du des catégories sociales, c’est-à-dire
chapeau en forme d’avertisbement des catégories servant à classer
- nous avons entrepris de remet-
(( socialement des agents )). Cela va
tre les choses sur pied - à la con-
)) peut-être mieux en le disant, mais
tribution d’E. M’Bokolo qui ferme ne constitue pas une révélation.
cette marche forcée, les six textes La suite du texte ne dissipe pas.
composant Au cœur de l’ethnie décri- le malaise mais dévoile peut-
vent une curieuse boucle. On a en être en quoi la portée démonstrative
effet l’impression, en refermant le du projet est limitée par son ambi-
livre sur l’analyse du séparatisme
(( valence : Ce n’est qu’avec la colo-
((

katangais D, d’être revenu à son nisation que ces catégories sociales,


point de départ, à savoir cette ces “classes” sociales seront trans-
remarque de P. Mercier citée en formées en fétichismes ethniques (1).
))

introduction et datant de 1961 : De quoi parle-t-on au, juste? De


((Les oppositions ethniques actuel- l’ethnie comme objet (à décons-
les expriment et reflètent bien truire, on est pleinement d’accord
d’autres choses que des diBrences sur ce point), mais l’entreprise est
culturelles et des hostilités tradition- à peine esquissée à travers les
nelles qui se poursuivraient sous analyses, au reste non comparables,
d’autres formes D. des cas beté et bambara, puisque
Entre temps, il est vrai et on va l’une commence où l’autre finit,
y revenir, il s’est dit bien (e d’autres au seuil de la colonisation. Ou bien
choses D. Cependant, le hiatus entre vise-t-on à dénoncer une image?
une intention, peut-être trop Celle du tribalisme qui colle à
(( ))

péremptoirement proclamée, et les la peau de l’Afrique et contribue à


apports réels de cet ouvrage se la maintenir dans une quasi-réserve
retrouve dans l’introduction théori- de l’imaginaire occidental : purs et
que de J.-L. Amselle Ethnies et bons, peut-être, mais sauvages
espaces : pour une anthropologie quand même. Que voulez-vous,
topologique )). Ça monte, ça monte il faut de tout pour se. faire un

* J.-L. Amselle et E. MBokolo (e+), Au (1) Par le colonisateur puis les États
cœur de l’ethnie :ethnies, tribalisme et Etat en indépendants. C’est nous qui soulignons.
Afrique, Paris, La Découverte, 1985,,225 p.
(coll. Textes à l’appui).

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COTE-D’IVOIRE

monde et chacun sait, malgré les la discipline. De l’auteur du T¿ì’rikk


travaux de l’auteur de la formule, aZ-Szid¿ìn à M. Griaule et G. Dieter-
que l’Afrique est fondamentalement len, qui ne s’y est piégé avant moi ?
ambiguë. ironise-t-il lucidement. Alors, à ((

I1 y aurait sur ce mode bien des chacun son bambara et Dieu


))

choses bonnes à dire en effet. Les reconnaîtra les siens ; la question


((

articles de J.3. Chrétien et C. Vidal n’est donc pas de savoir ce qu’est


vont dans ce sens puisqu’ils renver- ou n’est pas l’ethnie, mais si c’est
sent la perspective en prenant pour un référent dont nous pouvons ou
cible, autant que pour objet, les non nous passer 1) (p. 90). Question
inventeurs de cette effrayante qui, pour ne pas tout remettre sur
((

machine à ethnocide qu’est le pied D, a l’avantage de remettre cer-


Rwanda tel que présenté. Cepen- taines choses à leur place. Mais,
dant la quasi-absence des principaux prudent, l’auteur prend bien soin
intéressés et la détermination par de borner son analyse aux périodes
l’ethnographie en dernière instance précoloniales. Que, par la suite,
me semblent renvoyer le balancier (( les ethnies deviennent, éventuelle-
d’un extrême à l’autre. ment, des sujets (soit, peut-être...),
Si on la mesure à l’aune des cela ne doit pas impliquer qu’on en
horreurs provoquées, la figure eth- projette la figure dans un passé où
nique n’est pas plus monstrueuse elles n’avaient pas de sens B. Tout
que d’autres. I1 n’est pas besoin, à fait d‘accord sur le non-sens;
pour s’en convaincre, de fouiller mais en arrêtant l’analyse au
bien longtemps notre propre his- moment même où le problème
toire qui, des guerres de religion à commence à se poser, on prend le
celle de 14-18, en passant par la risque de conclure a dangereuse-
Révolution de 89, a fondé sa raison ment que cette absence d’anrécé-
))

massacrante tour à tour sur la Foi, dents (de l’ethnie) entraîne nécessai-
la République et la Patrie. rement que l’anthropologie change
((

Par ailleurs, s’il s’agit bien de d’objets 1) (p. 125).


se livrer à une salutaire démys-
<( )) Ce n’est pas tant à un change-
tification, des embryons de règle- ment d’objet qu’il nous faut procé-
ments de compte au sein de l’afri- der mais à celui de son statut et de
canisme (c’est la faute à l’ethno., son traitement. De donnée empi-
(( ))

insiste C. Vidal) paraissent ici dépla- rique, l’ethnie peut désormais deve-
cés. Un discours savant est, en
(( )) nir objet scientifique (construit et
principe, suffisamment éloquent abstrait). Les images que l’on
pour n’avoir pas besoin d’hre ponc- emploie sont significativement
tué de coups de poing (et de pied) empruntées à la chimie, on va le
sur, sous et parfois à côté de la voir : résultat d’une réaction (( )),

table : Enfoncerions-nous des por-


(( << précipité D historique, d’autres
tes ouvertes ? 1) se demande à juste parleront de cristallisation ethni-
(( ))

titre J. Bazin (p. 90). Sa déconstruc- que. C’est en effet au passage d’un
tion sémantique du, pour ainsi dire, état à un autre, radicalement diffé-
((substantif 1) bambara est de ce rent, que l’on a affaire. Ce passage
point de vue beaucoup plus effi- étant désormais identifié -
cace ; agrémentée d’un humour l’ouvrage dont nous parlons y ayant
jubilatoire, elle n’a nul besoin de fortement contribué - l’objet se
verser dans la dhonciation rétros- déplace du produit (l’ethnie) vers le
pective et faussement scandalisée de processus de transformation dont il

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MAGAZINE

est issu. La généralité de cette que ces entités discrètes et caracté-


transformation, au moins à l’échelle risées que sont les actuelles ethnies.
continentale, inciterait même à par- Encore ne faudrait-il pas réifier
ler à ce sujet de champ de ces nouvelles catégories analytiques
recherche. d’espace ou de chaînes de sociétés
et faire ainsi l’économie de la
genèse, cas par cas, des objets(( ))

.Lyinventiondyune ethnie ethniques qui s’avèrent en définitive


tout aussi historiques que sémanti-
Le débat de fond peut donc ques. Je veux dire par là qu’ils exis-
commencer en précisant, d’emblée tent autant et de la même manière
et subsidiairement, qu’à l’analyse les que les nations européennes, par
(( ))

susdits intéressés ne semblent


(( )) exemple, et non pas comme nos
pas non plus pouvoir se passer, (( régionalismes)) qui sont d’un
sinon d’un référent identitaire uni- autre ordre. Incidemment, il est
voque, du moins de la déclinaison intéressant de constater qu’au
ethnique. moment où l’anthropologie africa-
Pour m’être essayé à ce même niste déconstruit une institution
voyage au cœur d’une ethnie ivoi- identitaire en se référant à ses con-
rienne (2), je voudrais signaler ici cepts et à sa démarche, l’historien
les nuances et compléments aux des économies-mondes entreprend,
énoncés théoriques de l’ouvrage’que quant à lui, de reconstituer l’iden-
((

suggère l’examen de ce seul cas tité de la France 1). Insidieuse


d’espèce. digression qui appelle à se deman-
En la schématisant, la conclu- der si Braudel n’était pas en avance
sion centrale de J.-L. Amselle n’est sur nous d’une leçon. Revenons
pas sans rappeler une chanson nos- donc modestement à nos ethnies.
talgique. I1 n’y a plus d’ethnie en I1 est abusif et imperceptible-
anthropologie, il n’y a plus d’après ment ethnocentrique (ce centre(( ))

ethnologique ; mais il y aurait un qui fait toujours tout) de laisser


autrefois : la forêt ethnique plantée entendre que les ethnies actuelles
par le colonisateur cachait la savane procèdent quasi exclusivement du
des grands espaces ; espaces découpage administratif colonial,
d’échange, étatiques, linguistiques, quitte à reconnaître qu’il a été, par
culturels et religieux. Les chaînes
(( la suite, accepté 1) par les intéres-
de sociétés qui s’y articulaient per- sés. Cette perception implicite
mettaient aux individus et aux d’acteurs sociaux ou sociétés civi-
((

groupes de se mouvoir au sein de les subissant passivement les évé-


)),
cette économie-monde que consti- nements, participe plus de cette
‘tuait l’Afrique précoloniale (p. 38).
))
image naïve de l’Afrique, que l’on
La région lagunaire ivoirienne ne veut dénoncer, que du renouvelle-
fait pas exception. Division régio- ment de la démarche an-
nale du travail et espaces politico- thropologique.
religieux dessinaient bien des spé- I1 n’y a pas eu acceptation mais
cificités, au reste mouvantes, mais invention des ethnies n dans une
((

qui n’étaient pas de même nature situation historique qu’il est désor-
mais insuffisant de qualifier de
a coloniale D, dans la mesure où
(2) F. Verdeaux, L’AL” pluriel: chronique
d’une ethnie lagunaire de Côte-dYvoir6 Thèse leur reproduction perdure au-delà
de 3‘ cycle, EHESS, 1981, 303 p. d’un contexte d’émergence qui n’est

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COTE-D’IVOIRE

d’ailleurs pas monolithique. En pro- marche et in extremis ; pour préser-


cédant à une sorte d’archéologie à ver un espace d’autonomie et évi-
rebours du cas aïzi, j’ai dû me ren- ter l’assimilation à des groupes voi-
dre à une double évidence. I1 n’y sins Qéjà reconnus, il était indispen-
avait pas, il n’y avait jamais eu sable de se faire (( identifier ))

d’ethnie en soi B, mais cette pro- comme partenaire à part entière du


((

duction institutionnelle récente était dispositif d’administration territo-


au moins autant le fait de ceux qui riale.
‘s’érigeaient ainsi en sujets d’une I1 n’y avait pas eu oubli ethno-
histoire en train de se faire, en graphique de la part des adminis-
s’appropriant et donc en détournant trateurs et l’aïzi est nommé dans
le nouveau langage du pouvoir, que une classification de Clozel dès
de celui des administrateurs, même 1902, mais dominance dans la
ethno-idéologues : région des anciens traitants côtiers
( ( L e fait d’être circonscrite à (alladian) et producteurs d’huile
treize villages inciterait, a priori, à (adioukrou). Du fait de ce passé et
taxer l’ethnie aïzi de regroupement de leur résistance à la pénétration
arbitraire. Ce serait affirmer impli- militaire et commerciale, ils devien-
citement que l’ethnie n’est rien d’autre nent les interlocuteurs privilégiés de
que le changement de statut d‘un l’administration. Cette position
ensemble préexistant. A l’analyse, elle entraîne quelques abus vis-à-vis des
serait plutôt le résultat d’une réaction villages de pêcheurs qui leur sont
au sens chimique du terme : le préci- rattachés et va aboutir à la prise de
pite‘ obtenu est radicalement dqférent conscience aïzi d’une condition par-
des éléments qui ont p u servir à son tagée :
élaboration ; d’oli apparence arbi- (( Les contradictions d’intirêt se
traire (3).
)) traduisant par des conflits dc compé-
Ces treize villages avaient été tence territoriale (sur la lagune) et de
initialement répartis par l’adminis- souveraineté (même relative) qui
tration entre trois cantons alla- engendrent les discours proprement
(( ))

dian ou adioukrou. Ils ne sont ethniques, ne se font jour qu’à partir


regroupés et reconnus comme de la f i n des années vingt et se déve-
ensemble spécifique qu’en 1959, loppent au cours de la pe‘riode que clôt
soit, soulignons-le, dix ans après la guerre de 1939-45, pour reprendre
qu’ils en aient formulé la revendi- de plus belle par la suite N (5).
cation. Nous ne nous trouvons pas La revendication mentionnée
en face d’une logique administrative plus haut intervient précisément au
classifiante, mai; d’une dynamique début des années cinquante, à une
sociale qui exige, par définition, époque où les plantations de cacao
((

pluralité d’acteurs. c(L’aïzitude puis de café amènent la création de


résulte de la prise de conscience tar- terroirs lignagers et simultanément la
dive non pas des vertus d’une éven- production des principes d’appropria-
tuelle “identité” (culturelle), jusque- tion de ces nouveaux espaces économi-
là refoulée mais de la réahte du ques (6). Le développement des
)) ((

système ethnique comme mode cultures arbustives donne lieu de la


d’organisation politique (4). )) part des Adioukrou et des Alladian à
En schématisant, on peut dire des revendications territoriales qui
que les Aïzi ont pris leur destin en re‘duisent les villages aïz( dans ce
(4) Id., p. 82.
(3) F.Verdeaux, op. cit., p. 63. (5) Ia., p. 85.

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. . . ,

MAGAZINE;

domaine, à la portion congrice; au partielles. Si une chose est certaine,


fur et à mesure que les plantations c’est bien l’inadéquation du terme
apparaissent comme moyen d’intégra- ethnie aux réalités qu’il recouvre.
tion principal au circuit monétaire et Cependant, aucune définition et
comme fondement d’un droit foncier aucun terme nouveaux ne paraissent
(et coutumier) naissant, elle confirme pouvoir s’y substituer. Tout au plus,
les Aïzi dans la nécessité de se voir dans le cas d’espèce, peut-on formu-
reconnaître comme %thnie” pour se ler un triple constat : l’ethnie est
faire entendre D. hétérogène (à tous points de vue y
compris linguistique), historique et
singulière. Elle est en quelque sopte
((

Un imaginaire l’enfant culturel, aléatoire et unique,


du colonialisme d’une histoire (au sens de factuelle et
événementielle) et de ses représenta-
Sur un plan plus général, la mise tions :celles, générales, du colonisateur
à jour de ces processus qui s’avé- qui n’accordait le statut d’interlocuteur
raient au moins régionaux, voire valable qu’à des entités sociales discrè-
U nationaux ))avant la lettre, m’incite tes nommées et caractérisées ;mais cel-
à nuancer la question initiale qu’il les surtout des colonisés qui, saisissant
fallait en effet poser : l’ethnie : ima- l’opportunité qui leur est laissée, érì-
ginaire du colonialisme ? gent leurs conditions D (du moment)
((

Si la notion d’ethnie sert de fon- en autant d’affirmations d’identité vis-


dement idéologique à cette mise en à-vis du pouvoir (reconnaissance) et
forme des réalités sociales à adminis- partant de souveraineté par rapport
trer, très vite cette représentation aux voisins (8) et partenaires de la
))

(( blanche B apparaît comme le lieu et nouvelle territorialisation, physique


le moyen d’affirmer une existence pro- et symbolique, de l’espace politico-
pre, une identit4 mais devient, par li économique.
même, le langage des rapports entre I1 paraît en revanche vain de
assujettis eux-mêmes. Même s’il y s’en tenir à une simple démystifi-
trouve son compte le pouvoir colonial cation de l’objet d’autant que nous
ne contrôle plus le processus qu’il a ne parvenons pas à caractériser et
enclenché. Celui-cifait s y s t h e et pro- à qualifier cette (( autre chose ))

duit littéralement des particularismes (mais le faut-il ?) qui donne corps,


(tribu-ethnie). L’affinement progressif ’
quoi qu’on en dise, à l’ethnie.
des dicoupages administratifs est I1 semble, par ailleurs, qu’histo-
moins l’effet d’une volonté délibérée riquement la transfiguration ethni-
que le rattrapage d’une dynamique que ait fourni la règle de transfor-
qui s>alimentede tous les conflits pos- mation minimale d’un état de fait,
sib@, économiques et politiques. où les rôles et positions relatives
L’Etat ivoirien n’Y échappe pas qui, étaient mouvants et les pouvoirs dis-
dans la région lagunaire tout au persés, à un Etat tout court qui pour
moins, s’évertue à faire correspondre monopoliser les seconds doit d‘abord
une sous-préfecture à chaque ethnie circonscrire et codifier les premiers.
malpé leur grand nombre et leur Ces réflexions m’ont été inspirées
petite taille D (7). par l’ouvrage de G.Duby, Les Trois
I1 est difficile et peu souhaita- ordres ou l’imaginaire du féodalisme.
ble en l’éiat de nos connaissances (( Non qu’un parallèle soit possi-
de proposer des conclusions même
(7) Id., p. 89.
(6) Id., p. 84. (8) Id., p..94.

119
COTE-D ’IVOIRE

ble entre féodalisme et colonialisme d’identifier pour traiter avec les


mais dans deux contextes dgférents, (( chefs les premiers conquérants
))

il s’agit de la production et de la tra- de la fin du siècle suivant. Le


jectoire de représentations qui prési- façonnage du territoire à admi-
(( ))

dent efficacement iì Pinstitutionnali- nistrer n’a véritablement commencC


sation d’un ordre social. Ce sont ces qu’aux environs de 1920, pour la
processus qui constituent l’objet anth- Côte-d’Ivoire tout au moins, et est
ropologique. Selon les époques et les passé, entre autres, par cette procé-
lieux, ils donnent naissance iì des con- dure d’assignation ethnique.
figirations concrètes uniques mais Tout le mérite et l’apport d’Au
dont la genèse relève de la mZme cEur de l’ethnie sont de l’avoir
approche (9).)) amplement montré en se plaçant de
En l’occurrence, dans les deux différents points de vue. Ce souci
cas - invention des trois ordres et de démystification a eu pour effet,
de l’ethnisme - cette vision d’une à mon sens, de masquer la com-
différenciation sociale B nécessaire )) plexité d’un processus historique
ou anhistorique prépare l’émergence qui ne se réduit pas à une procé-
d’un Etat, voire, en est le corollaire. dure à sens unique. Mon propos a
Or la généralisation récente à donc été de rappeler que cette
’ l’échelle planétaire d’une confipra- représentation, à l’origine étrangère,
tion politique particulière, 1’Etat- qu’est l’ethnie, a bien été appro-
nation, née en Europe entre les priée par les assignés qu’elle a
(( )),

XVIII et XIX~ siècles, est en grande fini par faire et fait toujours
partie issue de la colonisation. C’est système.
peu de dire, cette fois, que cette I1 resterait encore à approfondir
forme politique a été acceptée )). ((
la genèse et les effets de ces rela-
Utilisée, revendiquée, elle a souvent tions ou rapports systématiques
(( ))

été conquise par - comment dire ? entre ces partenaires identifiés et le


- des pays)), des peuples D (?)
(( ((
dispositif étatique. Comme le dit
dont la plupart n’avaient préexisté Dozon à la fin de sa contribution,
en tant que tels que sous forme... (( le sens de l’identité bété, bien loin
de colonies. L’analogie avec l’cmer- de se perdre ou de s’enfermer dans
gence ethnique n’est pas formelle. le cadre ethnique, prend finalement
Dans le cas ivoirien, au moins, pro- une dimension ivoirienne 1) (10). On
duction ethnique et production peut en dire autant du cas aïzi et
nationale étatique sont non ‘seule- très vraisemblablement de tous les
ment contemporaines mais apparais- groupes qui revendiquent en Côte-
sent comme étant conditionnées d’Ivoire ce type d’identité. Les pro-
l’une par l’autre. Le paradoxe est cédures qui ont abouti à la dif€éren-
là, qui interdit de voir dans+l’appa- ciation ethnique sont en effet iden-
rente opposition ethnieslEtat la tiques d’un groupe à l’autre. Les
superposition de deux ordres anti- rapports à 1’Etat ont été et sont du
nomiqyes d’organisation sociale. même ordre pour tous; ils indui-
L’Etat n’est donc pas venu se sent des réponses et comportements
surimposer à des entités autonomes qui pour être circonstanciels n’en
préexistantes, qu’il s’agisse de ces relèvent pas moins des mêmes
nations dont parlaient les voya-
(( ))
grammaire et syntaxe. Si bien qu’on
geurs du XVIIIC siècle, des royau- ((

mes w ou tribus que s’efforçaient


(( ))
est en droit de se demaqder si la
pseudo-opposition ethieSEtat, dont
(9) Id.’ p. 84. on parlait tout à l’heure, ne dessine

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GAMBIE

pas en fait progressivement l’arma- l’État du même nom les limites


ture d’une mémoire et d’une cons- pensables de sa légitimité qui passe
cience collective N ivoirienne n. par la reconnaissance et la prise en
Celle-ci assignerait à son tour à compte d’un espace de relative
autonomie qui a pour nom ethnie.
(10) In J.-L. Amselle et E.M’Bokolo, op.
cit., p. 84. C’est nous qui soulignons. Franfois Verdeaux

Les élections
gambiennes de mars I 9 8 7

E 11 mars, des élections Wuli), deux autres partis ayant une

L parlementaires et présiden-
tielles se sont déroulées en
Gambie. C’était la 5‘ fois depuis
représentation parlementaire et des
ambitions nationales sont entrés en
lice. Le National Convention Party
l’indépendance, en février 1965, (NCP), fondé en septembre 1976 . -
que les Gambiens se rendaient aux par Sheriff Dibba, ancien vice-
urnes et, comme les fois précéden- président de la Gambie et membre
tes, le People’s Progressive, Party fondateur du PPP, tenait quatre cir-
(PPP) de Sir Dawda Jawara a rem- conscriptions : Bakau, dans la ban-
porté la victoire. Jawara, quant à lieue de la capitale Banjul ; les deux
lui, gagne pour la deuxième fois les circonscriptions voisines de bas-
élections présidentielles. Comme Baddibu et d’Illiassa (Rive nord) ;
lors de toutes les élections précé- et Sandu (Rivière haute), une cir-
dentes, il n’y eut ni violence ni le conscription gagnée sur le PPP en
moindre signe d’intimidation ou .de 1982 par un indépendant qui se ral-
fraude électorale à grande échelle, lia plus tard au NCP. Le NCP, sûr
malgré les accusations de de lui, se faisait fort de remporter
l’opposition. au moins 25 sièges. Le Gambia Peo-
ple’s Party (GPP), créé en 1986 par
Assan Musa Camara, autre vice-
L’alignement des partis président et ancien ministre PPP,
était moins ambitieux et prévoyait
Pour la première fois dans l’his- de gagner 18 sièges. Le GPP déte-
toire gambienne, trois partis béné- nait trois circonscriptions : le siège
ficiant d’une audience nationale ont de Camara lui-même (Kantora,
participé aux élections. A part le Rivière haute), le siège de l’ancien
PPP au pouvoir qui, au moment de garde des Sceaux, Lamin Saho
la dissolution de la Chambre des (Banjul-centre), e t celui de Foni-est
députés, y détenait 29 des 35 siè- (ouest) où un candidat indépendant
ges directement élus (à l’occasion du PPP avait gagné en 1982 pour
des élections de 1987, une nouvelle se rallier ensuite au GPP.
circonscription fut créée par la divi- Deux autres organisations poli-
sion du district parlementaire de tiques prirent part aux élections de

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