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Introduction

PARLER, DIRE, ÉCOUTER, ÉCRIRE DANS NOS LANGUES PLURIELLES

Françoise Vergès

Africultures | « Africultures »

2014/2 n° 98 | pages 4 à 17
ISSN 1276-2458
ISBN 9782343036472
Article disponible en ligne à l'adresse :
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https://www.cairn.info/revue-africultures-2014-2-page-4.htm
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Parler, dire,
écouter, écrire
dans nos langues
plurielles
« Armes miraculeuses  »… demeuré vivant, pratiques qui se
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Le titre du colloque est évidemment montrent et qui se cachent. Ces créa-
emprunté au titre de la collection de tions sont de l’ordre de l’inattendu et
poèmes qu’Aimé Césaire publie en de l’imprévisible.
1946 chez Gallimard. Écrits entre Objets diasporiques, points
1941 et 1945, ils furent d’abord d’ancrage, pierres de touche, sources
publiés dans la revue martiniquaise de référence pour les individus,
Tropiques. Une première partie porte les groupes, les artistes, les armes
la marque d’une recherche éperdue miraculeuses forgées par les esclaves
de l’identité et d’un combat contre des colonies françaises dans la ren-
la négation de la conscience noire, la contre avec d’autres, esclaves, Libres,
seconde partie est marquée par la ren- propriétaires d’esclaves, transformées
contre d’André Breton et Aimé Cés- et réinventées par les processus de
aire en avril 1941 à Fort-de-France. créolisation racontent des histoires.
L’écriture de ces poèmes est marquée Objets qui se déplacent, créant du
par la censure qui règne à la Marti- sens à travers des rapports complexes
nique sous le régime de Vichy. Cette avec leur site d’origine (langues, rites,
image d’une écriture opaque qui se croyances, et savoirs, africains, euro-
montre et se masque, nous a semblé péens, asiatiques), objets longtemps
particulièrement pertinente pour par- associés à des personnes mises en
ler des héritages immatériels des escla- dehors de l’Histoire. Objets dont
vages  : langues, palimpsestes, rites nous devons rappeler l’histoire, sans
configurés et reconfigurés, mémoire recourir aux euphémismes, sans
versée en inconscient, poésie et litté- avoir peur de confronter un passé et
rature d’un passé enfoui et pourtant un présent lourds de conflits et de

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introduction

douleur, mais aussi avec les armes


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miraculeuses, révélant des possibles.
Langues créoles, musiques, rites,
armes miraculeuses qui ont troué la
trame du silence sur l’esclavage.
Gardons-nous cependant de tout
triomphalisme naïf. Les terres fran-
çaises où les esclaves ont laissé des
héritages linguistiques et culturels
sont sous l’assaut de la société de
consommation, de l’idéologie de
l’individualisme, et connaissent
depuis des décennies de grandes
Françoise Vergès difficultés économiques et socia-
les. L’illettrisme augmente (14% en
Françoise Vergès est écrivain, commissaire Martinique, 21% à La Réunion), il
d’expositions, auteur de films, et polito- existe un fort décrochage scolaire, le
logue. Elle est actuellement Consulting nombre d’enfants qui quittent l’école
Professor, Goldsmiths College, Londres, sans diplôme s’accroît, les diplômés
chercheure associée au Collège d’études ne trouvent pas de travail. Et si la
mondiales et chargée de mission pour mobilité peut être une opportunité,
le Mémorial de l‘abolition de l‘esclavage une fuite des cerveaux n’est pas sou-
à Nantes. Elle a été présidente de 2008 haitable. La société française con-
à 2012 du Comité pour la mémoire tinue, en grande partie, à ignorer ou
et l‘histoire de l‘esclavage en France méconnaître les sociétés héritières

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de l’esclavage et du statut colonial. et prit des formes multiples sur les
Les images négatives («  assistés  », territoires de l’esclavage, ce qui s’est
« ingrats », « paresseux », images rele- vécu dans la myriade des vies singu-
vées par de nombreux observateurs lières et dans l’expérience collective
y compris le Sénat) influencent les de la servitude. Ce sont des siècles
politiques publiques. Les langues qui ont laissé des traces.
créoles, très parlées quotidiennement, En France, le rôle central de la
n’ont pas encore la place qu’elles traite et de l’esclavage colonial dans
méritent parmi les langues de France. la politique, dans les transforma-
La lecture dans les créoles n’est pas tions sociales et culturelles, dans le
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encouragée, et cela parmi les locu- racisme anti-Noir est encore mar-
teurs de créole eux-mêmes qui ont ginalisé. L’accent mis sur leurs aboli-
encore une perception négative de tions et le cadre exclusivement moral
leur langue, vue comme une langue dans lequel encore trop souvent il est
des « pauvres », comme une entrave question de l’esclavage, font obstacle
à la réussite sociale. Parler plusieurs à une meilleure compréhension de ce
langues est pourtant signe d’une édu- que représenta ce commerce d’êtres
cation poussée. humains. L’abolition telle qu’elle a été
S’il reste encore beaucoup à faire mise en avant par l’idéologie répub-
pour sortir d’une simple condamna- licaine souhaitait inscrire une rup-
tion morale de l’esclavage et mettre ture brutale entre l’Ancien Régime
à jour tout ce que ce système a (esclavagiste) et la République (abo-
produit de souffrance, de terreur, litionniste), rupture légitime certes
d’effroi, de bouleversements, de mais qui masquait d’une part que la
guerres, comment il a construit une ligne de rupture n’était pas entre roy-
géopolitique des inégalités, com- alistes et républicains mais entre des
ment il a transformé les arts de vivre régimes et une volonté politiques et
et de consommer, la sociabilité et d’autre part, que l’abolition ne fut
l’esthétique, artistes, chercheurs, pas suivie de mesures qui auraient
enseignants, associatifs, se mobilisent assuré aux affranchis l’accès à la lib-
depuis des années pour faire advenir erté et l’égalité qu’ils souhaitaient. Les
d’autres voix, d’autres témoignages. promesses de l’abolition furent entra-
Il est certes difficile de résumer en vées et l’abolition est apparue comme
quelques lignes ce qui dura des siècles une trahison des luttes des esclaves.

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introduction
Dans cette célébration de l’abolition XIXème siècle, porta grand tort aux
disparaissaient les luttes des esclaves. abolitionnistes européens. 1
L’accent était mis sur la générosité et Ne faut-il pas cependant relire cette
la grandeur d’âme des abolitionnistes histoire en abordant l’abolitionnisme
français alors que tant de femmes et comme une des formes, un des
d’hommes asservis avaient payé de moments de l’anti-esclavagisme, en
leurs vies leur résistance à l’esclavage. en montrant les limites et les con-
Et à côté de cette lutte à mort, il y avait tradictions ? En mettant à jour les
aussi les mille manières d’échapper à différences à l’intérieur des mouve-
l’esclavage. Dans les années 1960 et ments abolitionnistes, leurs liens avec
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1970, au moment de la résurgence les idéologies de leur temps, leurs
des mémoires de l’esclavage colo- renoncements et leurs combats  ?
nial dans les Outre-mer, la dimen- Comment retracer l’histoire d’un
sion émancipatrice de l’abolition fut des premiers mouvements transna-
questionnée. Aux Antilles, il s’agissait tionaux en redonnant aux esclaves
de tourner la page du «  Schoelchéri- le rôle central qu’ils y jouèrent avec
sme  », fruit d’une sacralisation de leurs témoignages, leurs luttes, leurs
Victor Schoelcher contenue dans les débats, dialoguant avec des libres
statues le représentant caressant la et où les langues créoles eurent leur
tête d’un petit Noir, c’est-à-dire d’un place  ? Certaines de ses expressions
paternalisme qui ne pouvait qu’être appartiennent au monde des armes
perçu comme méprisant. miraculeuses.
À La Réunion, une chanson très
populaire des années 1980 disait « Oté L’esclavage dans
Sarda, ou la roul ànou ! » (Oh Sarda, la modernité européenne
tu nous a trompés  !) Sarda Garriga,
commissaire de la République chargé Les mondes de l’esclavage furent
d’appliquer le décret du 27 avril 1848
à La Réunion, décréta que le motto
de l’abolition était «  Dieu, la patrie, 1 - Voir à ce sujet  : Nelly Schmidt, La
France a t’elle aboli l’esclavage  ? Paris  :
le travail » et non, « Liberté, Égalité, Perrin, 2009 et Françoise Vergès, Abolir
Fraternité. » L’abolition de l’esclavage, l’esclavage. Une utopie coloniale. Les am-
utilisée comme une des justifications biguïtés d’une politique humanitaire. Paris:
aux conquêtes coloniales de la fin du Albin Michel, 2001.

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2002 encre de Chine 35x51


Homme sans cou2
© André Robèr

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divers et complexes. Les commu- table révolution des Lumières car elle
nautés d’esclaves n’étaient jamais fut anti-esclavagiste, anticoloniale et
uniformes. Elles étaient traversées de anti-raciale.
tensions, de conflits. Elles connais-
saient les transformations dues à des Je voudrais m’attarder ici sur
mouvements internes ou externes aux les mouvements féministes qui
territoires. Ces mondes, ne l’oublions s’organisent et se développent au
pas, n’étaient pas strictement fran- XVIIIème et au XIXème siècle autour
çais, anglais, danois ou portugais. Il de la dénonciation de la servitude
existait des circulations entre eux et des femmes. Faisant un lien entre
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des formations régionales. l’esclavage des Noirs et celui des
La traite et l’esclavage sont con- femmes, les féministes dénoncent les
temporains de l’émergence de contraintes à la liberté des femmes
cette modernité européenne qui imposées par la notion de propriété
proclame l’universalité des droits privée  : les femmes appartiennent à
et l’imprescriptibilité de la lib- leur père, puis leur mari. C’est un
erté. Comment concilier le prin- anti-esclavagisme qui soutient le
cipe d’universalité des droits et féminisme du XVIIIème et du XIXème
l’exception qui s’élabore basée sur siècle.
la création d’une différence raciale  ?
Cette contradiction fut au cœur des Être femme, noire,
révolutions du XVIIIème siècle, les et esclave
révolutions des Lumières, au cœur
d’un universalisme qui deviendra Dans le monde de l’esclavage colo-
un particularisme. La contradiction nial, les femmes esclaves ont fait face
se résout en excluant les Noirs de à de multiples discriminations, parce
l’humanité. Elle laisse la révolution qu’elles étaient femmes, parce qu’elles
américaine inachevée, l’ouvrant sur étaient esclaves, et parce qu’elles
un futur inéluctablement conflic- étaient noires. Parmi les 12 à 13 mil-
tuel. Seule la Révolution haïtienne, lions d’Africains déportés, 1/3 fut des
déclenchée en 1791 et qui débouche femmes. Bien que minoritaires dans
sur la victoire des esclaves insurgés et les populations d’esclaves, elles ont
la création de la République d’Haïti cependant constitué une force sociale
le 1er janvier 1804, représente la véri- et culturelle fondamentale dans les

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mondes des esclaves. Partout, elles ont esclaves—connaissait de fortes dis-
participé aux luttes contre l’esclavage. tinctions. Le monde esclavagiste con-
Le système esclavagiste constituait nut toujours des tensions, des marges,
les esclaves en une masse indistincte. des conflits. Les esclaves organisèrent
Pour les Européens, les Africains des mille manières de l’enfreindre et
deux sexes étaient des esclaves par d’échapper à la domination escla-
nature. Le Code Noir (1685), qui vagiste.
dans les colonies françaises rédui- Monde où une minorité
sait les esclaves au statut d’objets- d’hommes blancs possédait une
meubles ne faisait pas de distinction majorité d’hommes noirs, monde
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entre les sexes, ses articles visant « les de domination masculine et raciale,
esclaves » ou « l’esclave ». Mais le but l’esclavage colonial n’épargna pas les
de l’administration coloniale était femmes. Les Européens avaient des
aussi d’ériger un système rigide de femmes esclaves l’image négative de
barrières morales, culturelles et socia- femmes lascives, laides, et inaptes à
les entre Blancs et Noirs. Le régime la maternité. Les femmes blanches les
de contrôle social s’appuyait sur la redoutaient. Face à un système qui à
terreur, la hiérarchie de couleur et la fois niait et exploitait leur sexe, les
de statut, des pratiques de servilité et femmes esclaves ont déployé des stra-
de soumission. La politique « diviser tégies pour survivre, pour protéger
pour régner  » était appliquée avec leurs compagnons et leurs enfants,
soin et les esclaves dressés les uns pour obtenir leur liberté, pour elles,
contre les autres. La promesse de leurs compagnons et leurs enfants.
meilleures conditions de travail, de Souvent reléguées aux travaux les
la liberté, d’un lopin de terre con- plus durs dans les champs (couper les
tre la dénonciation des « paresseux », cannes, désherber), elles continuaient
d’un complot, ou la participation à être responsables des enfants et des
à la chasse aux marrons, était desti- tâches domestiques.
née à briser les solidarités. Des mar-
rons, une fois signés des accords de Les femmes esclaves ont développé
souveraineté avec les pouvoirs colo- des talents (couturière, cousinière,
niaux, accepteront d’aider à rattraper sages-femmes…), elles ont construit
des esclaves enfuis. Chaque groupe une vie familiale, ont tenu des étals
social—blancs, libres de couleur, au marché et de petites boutiques

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introduction
pour les maîtres. Certaines sont un véritable mouvement social anti-
devenues la concubine du maître esclavagiste, où des femmes vont se
ou ont épousé un libre dans l’espoir distinguer. D’un continent à l’autre,
d’obtenir leur liberté et celle de leurs les destins de femmes de toutes origi-
enfants. D’autres se sont affirmées nes se sont rencontrés autour d’une
comme chefs spirituels de la com- même aspiration : celle de mettre fin
munauté esclave. Elles ont participé à un système économique, culturel et
aux révoltes et aux insurrections, sont social inique. Au XVIIIème siècle, des
parties marronnes, ont utilisé les féministes s’élèvent contre l’esclavage
armes du suicide, de l’avortement, de mais c’est au XIXème siècle qu’un
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l’empoisonnement. Mais elles n’ont véritable mouvement transconti-
échappé ni à la prostitution, ni au nental émerge liant les Etats-Unis,
viol, ni à la torture, ni à la mort. l’Angleterre et l’Europe, où des textes
Certaines ont laissé des autobiogra- et déclarations de femmes esclaves
phies et des textes (romans, poèmes) jouent un rôle important comme
dénonçant l’esclavage et réclamant celui de femmes comme Amanda
l’universalité des droits sans distinc- Berry Smith (1837-1915).
tion de couleur. La grande majorité Il serait impensable de comparer
de leurs auteurs -- Phyllis Wheatley, la situation d’une femme esclave
Mary Prince, Sojouner Truth, Harriet et d’une femme européenne, bien
Tubman, Harriet Jacobs -- vivaient qu’en Europe, les vies des femmes
aux Etats-Unis. domestiques, des ouvrières, des pay-
Les femmes esclaves se sont active- sannes, aient été extrêmement dures
ment opposées à la traite et à la ser- et l’espace de leur liberté fortement
vitude. Elles ont payé un lourd tribut. réduit. Cependant, une éthique de
Leur rôle, souvent négligé, dans la solidarité a porté des femmes aux
le combat contre le racisme, pour opinions et aux conditions de vie
les droits humains, les droits des très différentes à s’allier. Le mou-
femmes, l’égalité et la liberté mérite vement abolitionniste européen à
d’être reconnu. majorité masculine aura tendance à
appréhender les esclaves comme une
Dans le monde européen et masse, mais des féministes sauront
américain, il faut attendre la fin du distinguer ce qui faisait la spécificité
XVIIIème siècle pour voir apparaître des femmes esclaves.

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En France, peu de féministes défen- refuse aux femmes éclairées
dront la cause des femmes esclaves. de la métropole le bulletin de
En Angleterre et aux Etats-Unis par vote, qui les empêcherait d’être
contre, le mouvement abolitionniste broyées dans l’engrenage social.
donnera naissance à un renouveau du
féminisme. Mais s’identifiant aux val- En 1865, alors que le droit de vote
eurs d’une civilisation « blanche », àest accordé aux hommes noirs, Elisa-
maintes reprises, les féministes vont beth Cady Stanton, grande figure
se dissocier des revendications des du féminisme qui avait ardemment
femmes « noires » et auront tendance combattu l’esclavage, proteste contre
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à vouloir maintenir les femmes noires le fait que « Sambo » (terme insultant
dans un rôle de victimes à protéger. envers les hommes noirs) aurait accès
Aux Etats-Unis et en France, le casà ce droit avant les femmes blanches.
du droit de vote accordé à l’abolition Après 1848, dans les colonies fran-
aux hommes affranchis alors que çaises, les femmes colonisées auront à
les femmes (noires et blanches) en se battre plus longtemps pour obte-
restaient privées fut ainsi la cause nir les droits accordés aux femmes
d’une scission historique dans les de la métropole coloniale. Le mou-
mouvements de femmes. Le vote vement féministe ignorera souvent la
accordé aux hommes affranchis fut situation des femmes affranchies et
perçu comme une insulte aux femmes des femmes colonisées. Aujourd’hui
blanches. En France, la féministe et encore, les héritages de l’esclavage
républicaine Hubertine Auclert écri- colonial concernant les femmes
vit (circa 1850s): sont à étudier en croisant les études
sur le genre, le racisme et le statut
Le pas donné aux nègres sau- économique et social.
vages, sur les blanches cultivées
de la métropole, est une injure L’esclavage colonial
faite à la race blanche. et le marché du travail
En nos possessions loin-
taines,  on fait voter un grand Pour la première fois dans l’histoire
nombre de noirs, qui ne sont de l’humanité, nous assistons avec la
intéressés ni à nos idées, ni à traite à l’organisation, au niveau mon-
nos affaires ; cependant que l’on dial, d’une main-d’œuvre mobile,

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introduction
racialisée et sexualisée. Mobile car les tabac et la pacification des classes
Européens, ayant anéantit les popu- dangereuses en Europe. Pour lui :
lations amérindiennes et ne trou-
vant pas chez les engagés européens Le sucre vendu à prix très
(hommes engagés à travailler pour bas ne s’explique pas simple-
quelques années dans les plantations) ment par une augmentation de
une main d’œuvre suffisante et résis- la production, mais par le dével-
tante, se tourna vers l’Afrique et mit oppement de l’usine. L’accès
en place une industrie du commerce aux calories que donnait le
d’êtres humains. Racialisée car peu à
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sucre a nourri l’industrialisation.
peu, l’esclavage colonial établit une La prolifération des nourritures
équivalence entre «  être Noir  » et sucrées donna aux grandes
« être esclave. » Sexualisée, car la cap- corporations le monopole sur
ture d’hommes était favorisée et tout la consommation de la classe
au long de la traite, le ratio fut de 2/3 ouvrière, transformant non
d’hommes pour 1/3 de femmes. Le seulement son régime alimen-
commerce d’êtres humains favorisa taire, mais aussi les goûts de
l’essor d’industries, celui des armes, toute la société. 
des tissus, et de porcelaines, l’essor
de compagnies d’assurances, de Sydney W. Mintz démontre com-
banques, de compagnies d’armateurs. ment l’esclavage colonial a non seule-
L’introduction du tabac, du sucre, du ment construit un réseau économique
café, du coton, tous produits grâce et social mais aussi culturel qui ques-
au travail servile, apporta des change- tionne la séparation entre métropole
ments dans la vie quotidienne des et colonie. La dimension culturelle
sociétés européennes. de l’économie esclavagiste est ainsi
Les conditions de leur produc- mise en lumière.
tion devaient être cachées, rendues Mais ce n’est pas tout. Aux yeux
invisibles. Production et consomma- des historiens de l’environnement,
tion devaient devenir deux champs l’esclavage colonial opéra un bou-
soigneusement séparés. Cette sépa- leversement profond sur les éco-
ration a été mise en lumière par systèmes des terres à sucre, à tabac
l’anthropologue Sydney W. Mintz et à café. Déforestation, pollution
qui a étudié les liens entre sucre, café, des couloirs d’eau, déplacement des

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populations, terres consacrées à une opprimés cherchent avant tout à
monoculture, espaces africains dév- survivre. Échapper à l’esclavage, c’est
astés par les guerres de traite. A ces donc faire preuve de l’insatiable
bouleversements il faut ajouter les désir d’autonomie des êtres humains.
transferts de plantes, de savoirs, et de Armes miraculeuses que furent les
pratiques agricoles. pratiques de marronnage, qu’elles soi-
ent « minimes », petits gestes de refus,
L’esclavage colonial fut aussi ou qu’elles mènent à l’établissement
une fabrique du consentement. La de communautés souveraines. Armes
souffrance mise à distance permet- miraculeuses que furent la transmis-
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tait d’oublier ce qui se passait aux sion de savoirs, de chants, de pra-
colonies. Aux colonies, consente- tiques et d’idéaux de liberté. Armes
ment chez les non-esclaves par con- miraculeuses que furent l’invention
formisme, intérêt égoïste, et chez de pratiques artistiques et culturelles.
les esclaves, par la terreur, la divi-
sion, par désir de survivre ; et dans la Les produits coloniaux — café,
métropole par égoïsme, ignorance ou sucre, tabac, chocolat, coton —
indifférence. La plantation était un entrèrent dans la consommation
système en lui-même, de hiérarchie, courante et devinrent indispens-
de division, de souffrance, de tra- ables à la vie quotidienne des Euro-
vail et de vie. Mais il faut sans doute péens. Ils transformèrent la vie
se tourner vers la notion de «  zone économique  (industrie des sucreries,
grise », créée par Primo Levi dans ses des tabacs), et la vie sociale et cul-
ouvrages sur les camps de concentra- turelle. Ils affectèrent les manières de
tion pour décrire les conditions de vie vivre et de recevoir avec l’ouverture
concrètes et la domination totalitaire de boutiques de tabac, de café, la
telle qu’elle se réalisait dans les camps, publication de livres de pâtisserie,
pour décrire les logiques de pouvoir l’heure du thé ou du café. Le café,
parmi les dominés. Nourrir tout le sucre, le tabac, le chocolat furent
juste pour renouveler la force de tra- associés aux moments de la vie, nais-
vail des esclaves, utiliser des esclaves sance, mariage, deuil, fêtes familia-
pour punir, chasser, commander les les… Ils furent sexualisés, le tabac fut
esclaves, en d’autres termes, diviser. associé à la masculinité (les femmes
Plus l’oppression est dure, plus les ne fumeront pas en public jusqu’au

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introduction
XXème siècle), aux mauvaises mœurs L’abolition de l’esclavage colonial
et à la révolution, le sucre à la dou- apporta de nouvelles contradictions.
ceur féminine. Chaque produit fut Nous savons que les propriétaires
bientôt offert à travers un véritable d’esclaves reçurent une compensation
éventail de déclinaisons, certaines financière pour la perte de leur pro-
réservées à la consommation de priété privée puisque les esclaves étaient
luxe, d’autres au quotidien. Pour les assimilés à des biens meubles, au même
consommateurs, leurs conditions de titre qu’un âne ou qu’une armoire.
production devenaient lointaines et Les affranchis, pour leur part,
abstraites, ils se souciaient plutôt de furent soumis à de nouveaux règle-
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l’accès facile à ces produits et de leur ments de travail de résidence. L’ordre
prix. social demeura inégal et raciste. Pour
Toute la période de l’esclavage colo- autant, une classe syndiquée et poli-
niale fut traversée de révoltes, de résis- tisée émergea qui commença à poser
tances et d’insurrections. La critique des revendications d’égalité au nom
sur leur importance ou leur impact, et de la citoyenneté. Il est évident, en
sans doute sur une trop grande idéali- prenant conscience de toutes ces
sation de la résistance, oublie cepen- dimensions, qu’une approche morale
dant que, dans l’histoire, la résistance ne suffit pas. Elle ne rend pas justice
est toujours du côté des faibles et des à l’histoire humaine, économique,
opprimés contre les puissants et que culturelle et sociale de l’esclavage
les puissants se battent avec autant colonial. Elle ne nous permet pas
de détermination que les faibles de comprendre pourquoi, bien que
pour sauvegarder leur intérêt, ce que la mise en esclavage soit aujourd’hui
Machiavel dit avec talent : illégale partout dans le monde, il
reste toujours une part de travail ser-
C’est une illusion de croire vile dans la chaîne de production des
que ceux qui dominent soient biens de consommation.
jamais satisfaits de ce qu’ils
possèdent, que leur supériorité Des colloques
offre une garantie de sagesse pour comprendre
car l’avidité des grands est sans
limite et ne trouve un terme que Le premier colloque organisé au
dans la résistance de l’autre. musée du quai Branly en 2011 par le

Les armes miraculeuses I n° 98 I I 15


i
Comité pour la mémoire et l’histoire regards : artistes, poètes, romanciers et
de l’esclavage avait pour thème  : chercheurs entrent dans un dialogue
« Exposer l’esclavage : méthodologies «  créolisé  ». Nous avons aussi choisi
et pratiques  », dont l’objectif était de faire résonner les langues créoles à
de confronter méthodes et pratiques travers poèmes et chants.
d’exposition de l’esclavage. 2
Le second colloque, en 2012, Hommage
en collaboration avec la direction à Mimi Barthélémy
générale des patrimoines du ministère
de la Culture et de la Communication Mimi Barthélémy était le nom de
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et l’Institut national de recherches scène de Michèle Armand. Elle est
archéologiques préventives, avait pour née le 3 mai 1939 en Haïti. Elle a
thème  : «  Archéologie de l’esclavage été élève de l’Institut d’études poli-
colonial  », dont les actes ont été tiques de Paris, a obtenu une licence
publiés. Pour «  Les armes miracu- et une maîtrise en langue espagnole à
leuses  », nous avons choisi de nous Paris X, en 1978. Au moment où elle
limiter à l’espace colonial esclavagiste arrive à Paris, encore marqué par la
français, d’une part parce que par- guerre d’Algérie et le racisme colonial,
ler des héritages immatériels de tous elle observait :
les empires coloniaux aurait été une
tâche immense, et d’autre part parce Comme je suis une femme
que les héritages du monde colonial excessive, je me suis assimilée
français nous semblaient mériter un totalement et c’est là que je
colloque à eux seul. Et nous sommes peux parler d’aliénation. Ma
d’ailleurs loin de couvrir l’ensemble voix était totalement nouée,
de ces héritages. Nous avons souhaité abîmée.
que les langues créoles bénéficient
d’une place centrale. Et nous avons Elle commence alors un long et
voulu, une fois de plus, croiser les lent travail de réappropriation de sa
voix et de sa mémoire. Elle obtient un
2 - Les actes du colloque ont été publiés
doctorat de troisième cycle d’études
dans la revue Africultures n°91. Exposer théâtrales et cinématographiques sur
l’esclavage  : méthodologies et pratiques. les Indiens caraïbes noirs, dits Gari-
Mars 2013 funas du Honduras. Elle se consacre

16 I I n° 98 I Les armes miraculeuses


introduction
à un théâtre fondé sur la mémoire de Je la cite :
sa famille et de son pays d’origine et
participe comme dramaturge, auteur Héritiers de nos ancêtres
et comédienne à la création de plu- esclaves, nous portons les stig-
sieurs spectacles. Des années 1980 mates dont nous voulons nous
jusqu’à sa mort, puisant dans la tra- débarrasser. Nous y parvien-
dition orale de son pays, elle conte drons en prenant conscience de
en récitals, seule ou accompagnée la vision inhumaine que Louis
de musiciens. Grâce à son immense XIV et ses sujets, aussi raffi-
talent, elle fait connaître les héritages
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nés qu’ils étaient, avaient de
haïtiens, mêlant contes et chants, nos pères. Nous pourrons de
français et créole. De nombreux cette manière faire justice à nos
albums témoignent de ses talents, ancêtres. Quant à nous, leurs
parmi eux : La création de l’île de la descendants, nous pourrons
tortue, Haïti la perle nue ou Dis-moi vivre pleinement l’humanité
les chansons d’Haïti qui fut couronné qu’on leur avait niée tout en fai-
par le coup de cœur «  musique du sant œuvre de mémoire. n
monde  ». Avec l’artiste Amos Cou-
langes, elle a mis en scène le Code noir,
cet ensemble de textes promulgués en
1685 par louis XIV pour régir la vie
quotidienne des esclaves. Elle expli-
quait qu’en 1791, l’esclave Armand,
son ancêtre, s’était soulevé contre son
maître, Bérault, propriétaire d’une
plantation à Saint-Domingue. À par-
tir du récit-témoignage de Bérault,
Mimi Barthélémy et Amos Cou-
langes avaient imaginé un spectacle
entremêlant musique savante du
XVIIIe siècle, musique créole, récits
et lecture du Code noir. Pour Mimi
Barthélémy, l’objectif du spectacle
était multiple.

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