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Réflexions et introspections de confinement en trois temps : le contexte, la

musique, le bleu.
Michel Mainil – contact michel.mainil@gmail.com www.michelmainil.be

D’abord le contexte…
13 mars 2020. Nous y sommes. Ce qui se murmurait depuis quelques semaines a
fini par arriver.
La veille, jeudi 12 mars 2020, il doit être autour de 22 heures 30 lorsque
j’entends la Première Ministre déclarer gravement l’état d’urgence sanitaire en
vigueur dès le lendemain à midi. Elle n’avait guère d’autre choix.
Quelques heures plus tôt, son homologue français exprimait la même chose sur
un ton beaucoup plus martial. « Nous sommes en guerre »… , « Nous sommes
en guerre »… Avant lui, d’autres ont utilisé ce type d’anaphore. Martelé à six
reprises, ce « Nous sommes en guerre… » restera peut-être gravé dans l’histoire
de son quinquennat.
Celui qui, le soir de son élection à la Présidence de la République, faisait son
entrée officielle sur l’Esplanade du Louvre au son de l’Hymne à la Joie de
Beethoven, n’hésitera pas à employer cette figure de style, comparable au « I
Have a Dream » de Martin Luther King ou « Entre ici, Jean Moulin » prononcé
majestueusement par André Malraux lors de l’entrée au Panthéon du résistant.
Mais revenons au 12 mars, veille du confinement. Il est 18 heures et, comme
beaucoup d’artistes, nous sommes en plein préparatif d’un concert programmé à
20 heures. Depuis la matinée, différentes rumeurs sur de possibles annulations
circulaient et la propagation inéluctable d’un virus, dont on ne connaissait pour
ainsi dire rien, semblait acquise. A 19 heures, un message nous parvient des
autorités communales en réunion « extraordinaire » : plus aucune manifestation
publique n’est autorisée sur le territoire jusqu’à nouvel ordre.
C’en est fini. La consternation fera vite place à l’inquiétude. Palpable surtout
dans la rue où il n’y a plus âme qui vive. Nous nous préparons avec
l’organisateur pour attendre le public qui doit arriver et leur signaler que le
concert est annulé. Sur les 80 réservations enregistrées, seuls 4 spectateurs se
présenteront, signe que l’ambiance n’était déjà plus à la fête…
Nous somme encore loin d’imaginer qu’en quelques heures, tous les projets pour
les mois à venir allaient passer à la trappe. Et des projets, avec les beaux jours
qui s’annoncent, il y en avait. Par exemple, quelques semaines plus tard, je
devais m’envoler avec une douzaine de musiciens belges, français et
luxembourgeois pour Addis Abeba (Ethiopie). Après une année de préparation,
j’aurais le privilège de donner une master class musicale « métissée » à la St
Yared School et au Conservatoire.
Bref, concerts, cours, stages, répétitions, enregistrements, tout sera très vite
annulé ou en voie de l’être. Quelques activités ne seront heureusement que
reportées mais, à ce jour, peu de nouvelles dates sont confirmées, la crainte d’un
retour de la pandémie semblant encore omniprésente.
Et pourtant, je ne me plains pas ! Personnellement, ayant la chance d’avoir un
revenu à temps partiel dans un emploi culturel qui me plaît, j’ai la chance de
poursuivre cette occupation en télétravail et conserver ainsi ma rémunération.
Ce ne sera malheureusement pas le cas de tout le monde… Dans le milieu
artistique, faute de statut clair, nombre de musiciens vont du jour au lendemain
se retrouver sans la moindre rentrée. Certains se tourneront vers l’aide sociale,
d’autres opteront pour chercher immédiatement un « vrai travail », par exemple
comme ouvrier en désinfection dans l’aile Covid d’un hôpital à Liège. Respect.
Après ces quelques jours déconcertants, j’allais faire mes premiers pas dans un
monde à l’arrêt. Peut-être pas tout à fait car, en 1984, alors que je vivais au
Cameroun (Afrique de l’Ouest), j’ai vécu une situation presque analogue pour
des raisons non sanitaires. Le 6 avril 1984, une tentative de coup d’état visant à
destituer le Président Paul Biya survient à Yaoundé. Il y échappera mais la
révolte, faisant des centaines de morts, se soldera par un état d’urgence de six
mois assorti d’un couvre-feu général. Pour un musicien, un couvre-feu n’est pas
la solution optimale pour travailler. Dès le 7 avril, mes nombreux engagements
seront réduits à néant. La situation en ville étant très tendue, voire dangereuse, je
resterai cloîtré dans mon habitation jusqu’au 20 mai, date à laquelle je choisirai
de rentrer au pays. Les perspectives de reprise de concerts resteront très
improbables pour longtemps.
En toute modestie, je pourrais presque dire qu’à 36 ans d’écart, c’est la seconde
fois que je fais face à un lockdown généralisé. Le premier local, le second
mondial…
Retour sur mars 2020. Le temps du confinement. Le monde à l’arrêt. Peut-être le
moment pour asseoir son esprit et, sans être contemplatif, l’interroger sur notre
fonctionnement. Ce que nous faisons a-t-il un sens ? Et s’il en a un lequel et
pourquoi ? Pour ma part, c’est ce que j’ai décidé. Profiter de cette interruption
pour livrer un examen sur la (ma ?) raison d’être. Analyser aussi, avec ma faible
dose de connaissance en la matière, ce qui a pu entraîner une telle agitation
planétaire et, par-delà, oser philosopher sur ma démarche artistique.
Il est vrai qu’en cette veille-du-jour-où-tout-s’arrête, nous traversions une
période où l’humanité tournait à plein régime. Un degré de croissance jamais
atteint auparavant, dit-on.
Imaginez qu’avant cette pause forcée, l’ASN (Aviation Safety Network) faisait
état de 36,8 millions de vols civils annuels pour un transport de 4 milliards de
personnes. Que pouvait donc bien animer ces 11 millions de passagers
journaliers ?
Une enquête française sur le sujet rapporte qu’une large majorité de voyages
sont liés à l’agrément. Ainsi, vacances, loisirs, événements sportifs ou culturels
priment sur les voyages dits d’affaires. Nous y voilà. Après des siècles
d’asservissement, les travailleurs peuvent enfin récolter le fruit des diverses
luttes défendues parfois douloureusement par leurs prédécesseurs. Bénéficiant
enfin d’avancées sociales légitimes, ils peuvent à leur tour voyager à travers le
monde. Et c’est tant mieux !
Ajoutons à cela la consommation, parfois disproportionnée, dans différents
domaines comme l’automobile ou l’informatique (combien de véhicules et
d’ordinateurs par ménage ?) et nous pourrions avoir la recette de ce qui a fait
soudain sauter le bouchon. Sans certitude pour autant.
Mais loin de moi est l’idée de penser que ces habitudes de surconsommation
sont les seules responsables de ce minuscule virus apparu presqu’ex abrupto en
ce début d’année.
Je le disais, cette période léthargique m’a amené à la réflexion, me forçant ainsi
à me plonger, au hasard de certaines informations reçues, dans la lecture
d’ouvrages dont j’ignorais l’existence jusqu’alors. Ce sera pour moi l’un des
côtés positifs de la pandémie.
Ainsi je découvre Nassim Nicholas Taleb. Ecrivain d’origine libanaise, essayiste
et surtout statisticien réputé, ce partisan de l’incertitude va développer dans son
essai Le Cygne Noir, une théorie selon laquelle un événement imprévisible peut
entraîner des conséquences majeures. Quel qu’il soit, cet événement, pour autant
qu’il soit d’une nature très rare, n’entrera pas dans de traditionnels calculs de
probabilités. D’abord utilisée dans le domaine de la finance, Taleb pourra
transposer cette théorie dans d’autres moments clefs de l’histoire comme
l’arrivée d’Internet, les attentats du 11 septembre, la crise financière de 2008 ou
la pandémie qui nous occupe.
Jusqu’au 17ème siècle, les cygnes étaient blancs. Personne n’avait jusqu’alors vu
un cygne d’une autre couleur. C’était une certitude ancrée dans l’intelligence
collective depuis la nuit des temps. On en a déduit que tous les cygnes sont
blancs et rencontrer un contre-exemple serait d’un acabit aussi insensé que
vérifier si les poules ont des dents.
Or, vers 1697, des explorateurs allemands parcourant les déserts australiens
découvrent une colonie de cygnes noirs. C’en est fait de la certitude. Place au
doute et à la théorie de la réfutation.
A l’origine, Taleb appliquera cette déduction au monde de la finance. Ce n’est
pas parce que les marchés enregistrent constamment une évolution positive
qu’un événement imprévisible ne pourra pas tout faire dégringoler.
En 2020, alors que pour une infime partie du monde, tous les indicateurs de
croissance semblaient des plus solides, il suffira de l’apparition d’un cygne noir
pour que tout ou presque soit à l’arrêt. Immédiatement. Ceux qui soufflent le
chaud et le froid dans la haute finance n’ont rien vu venir. La puissance de
l’imprévisible, seule chose capable de bouleverser de manière radicale et
extrême les habitudes comportementales de l’individu, en dehors de toute
prédiction.
Pourtant, dès les années 90, des spécialistes présageaient déjà l’apparition
probable de contagions planétaires dues à la globalisation et à la frénésie des
échanges. L’épisode du H1N1 en est un exemple. Tous les gouvernements ont
été alertés de cette possibilité. Qu’importe, à la lumière de ce que nous vivons
aujourd’hui, force est de constater que la plupart des dirigeants de ce monde,
pris de court, n’ont eu d’autres alternatives que d’imposer un confinement
généralisé. Reste à espérer que l’expérience de cette crise servira de leçon pour
le futur.
Ensuite la musique…
Et si le jazz permettait d’imaginer une situation critique sous un autre regard ?
Pour quiconque est un tant soit peu mélomane, le jazz, c’est un peu comme la
marge, le monde d’à côté. Néanmoins, plusieurs études révèlent qu’au contraire
de musiques plus « actuelles » comme le rock, ceux qui goûteront au jazz
continueront à l’aimer durant toute leur vie. Une des rares musiques avec l’opéra
et le classique où la mode n’a guère d’emprise.
Malgré cela, devenir amateur de jazz requiert une démarche. Musicalement, j’ai
eu l’occasion de participer à plusieurs reprises au sein d’un cycle de conférences
données par le trompettiste et pédagogue Richard Rousselet et au moins deux
points me semblent intéressants à partager : l’effort à faire pour le découvrir et le
souvenir de la première rencontre…
Sur les ondes radio des chaînes publiques ertébéennes, seules deux heures
journalières sont consacrées au jazz (Philippe Baron) sur 72 heures de diffusion.
Ajoutons à cela l’une ou l’autre émission hebdomadaire les week-end (comme
La Troisième Oreille de Marc Danval) et nous atteindrons les 12 heures sur un
total de 504 heures d’antenne. L’aspirant au jazz devra être en recherche pour
trouver ce qui pourrait devenir sa future musique de prédilection.
Comme lors des attentats du 11 septembre où chacun entretient un souvenir
personnel sur cet instant, tout aficionado aura tendance à se souvenir de ce qu’il
faisait lors de sa première confrontation à cette musique. Dans la plupart des cas,
c’est un choc culturel. Soit c’est le coup de foudre et on lui restera fidèle pour la
vie. Soit il nous repousse et on s’en détourne à jamais. Dans les deux cas, on n’y
est rarement indifférent.
Personnellement, c’était à l’âge de 16 ans. Mon oncle, organiste amateur,
dirigeait un orchestre de bal, le genre de formation très à la mode à l’époque. Il
m’arrivait d’assister aux répétitions. C’est lors de l’une d’elles qu’un des
musiciens me prêta quelques vinyles de Duke Ellington, Miles Davis et John
Coltrane. J’en fus bouleversé. Très vite, je délaissai mes disques de Pink Floyd
et Led Zeppelin pour m’intéresser au jazz. Toutes les semaines, j’empruntais des
microsillons au hasard du rayon jazz de la Médiathèque, me forgeant peu à peu
une culture en la matière. Cette passion n’a jamais cessé depuis lors. Plus tard, je
reviendrai vers l’écoute du rock et de bien d’autres musiques mais avec une
oreille différente, certes enrichie par l’ouverture musicale acquise par l’audition
du jazz.
La suite, on la connaît. Le jazz m’a donné envie d’apprendre un instrument. Ce
sera le saxophone et la clarinette. Parcours classique en académie puis au
Séminaire de Jazz du Conservatoire de Liège. Premiers engagements au sein du
big band de Jack Gondry à Nivelles et, à ce jour, toujours actif dans de
nombreux projets, en Belgique comme à l’étranger.
Que peut donc bien pousser un gamin de 16 ans à s’intéresser au jazz à un point
tel que, quarante ans plus tard, cette passion est et restera toujours au centre de
ses intérêts artistiques ? Aujourd’hui encore, cela reste un mystère. Mystérieux
comme le jazz. Intriguant comme les notes bleues…
Le jazz, dont le centenaire officiel a été fêté en 2017 a vu le jour aux Etats Unis
à la fin du 19ème siècle et a sans conteste révolutionné le monde musical. Puisant
dans les racines africaines et un métissage avec la culture européenne, il reste
toujours d’actualité. Il a été reconnu comme Patrimoine Mondial Immatériel par
l’Unesco en 2011.
On estime l’arrivée des premiers esclaves africains aux Antilles vers 1510, soit
moins de 20 ans après que Christophe Colomb ait « découvert » l’Amérique.
Originaires d’Asie, arrivés par le Détroit de Behring quelques milliers d’années
plus tôt, les Amérindiens s’étaient installés sur le continent bien avant son
arrivée. Sans approfondir le sujet ici, un des plus grands génocides allait voir le
jour. Peu à peu, ils allaient être décimés dans le but de s’approprier leurs terres.
Dès 1511, sous prétexte de protéger les derniers esclaves amérindiens qui
subsistent encore et tandis que la main d’œuvre européenne n’accepte pas les
conditions de travail abrutissantes dans les champs, différents états autorisent
l’importation à grande échelle de Nègres, jugés plus solides et plus résistants
que les Amérindiens. De l’Afrique de l’Ouest à l’Afrique Australe, on estime à
42 millions le nombre de victimes sur l’ensemble des traites jusqu’au milieu du
19ème siècle.
Ainsi, en 1619, le premier navire négrier dépose sa cargaison de « bois
d’ébène » en Virginie, inaugurant une société esclavagiste qui durera près de
quatre siècles. Pour exemple, on dénombre encore quelques 5 millions
d’esclaves en 1870, soit 13 % de la population.
Cette tragédie allait pourtant être le terreau d’un brassage culturel
particulièrement riche et déclencher un choc de culture. D’un côté, les
influences africaines (vocales et rythmiques car les esclaves n’avaient que leurs
voix, mains et pieds pour s’exprimer), de l’autre, les influences musicales
européennes populaires (marches, mazurkas) et plus « savantes » comme la
musique classique ou liturgique.
Des fanfares ou des orchestres d’harmonie allaient bientôt commencer à
déambuler dans les rues avec des instruments rutilants, principalement des
cuivres, bois et percussions. Tout cela allait inspirer la population noire et
fortement influencer la musique populaire.
C’est à la Nouvelle Orléans que va naître une des musiques les plus importantes
du XXème siècle : le jazz. Plus précisément dans le bouillonnant quartier de
Storyville, croisement culturel où alcool, jeu et prostitution font bon ménage.
Peu à peu, fanfares et autres brass band allaient se transformer en petits
orchestres pour gagner les bouges et autres lieux de plaisir de ce quartier
enfiévré. La plupart des instruments utilisés dans la Vieille Europe allaient
entrer dans les bars.
Un seul instrument allait voir le jour lors de cette étonnante aventure musicale :
la batterie, combinaison de différentes percussions. C’est le seul instrument que
le jazz ait amené, et ce pour des raisons pragmatiques d’économie. Un seul
batteur pouvait remplacer quatre ou cinq percussionnistes de rue, réduisant ainsi
l’espace dévolu aux artistes sur l’estrade et le cachet à payer.
Par ses sonorités nouvelles et son processus d’improvisation, le jazz, né dans
une période de souffrance et de déchirure, deviendra la musique à la mode
jusqu’au milieu des années 50.
Dès les origines du jazz, on pourra observer les filiations de cette musique en au
moins trois catégories :
Le travail avec les worksong. Ces chants de labeur étaient destinés à soutenir les
travaux harassants menés par les esclaves.
La religion avec les gospels ou negro spirituals. Chantés essentiellement dans les
Eglises, ils représentaient une forme musicale de résistance envers l’Amérique
raciste.
Le désespoir avec le blues. Forme musicale bien connue où le chanteur exprime
sa tristesse et sa mélancolie. Si l’origine du mot jazz est très incertaine, le mot
Blues serait tiré de l’expression Blue devils, littéralement « diables bleus » qui
en argot noir-américain signifie avoir les idées noires.
Le blues, ancêtre direct du jazz, allait utiliser un système musical assez unique
toujours d’actualité dans quasiment toute la musique de jazz : la mise en valeur
des notes bleues ou Blue Note.
L’Amérique est née dans la violence, personne ne va le contester. Intra-muros
avec l’esclavagisme, la conquête de son indépendance, le massacre des Indiens,
la Guerre de Sécession,… Le terreau du racisme était déjà bien enraciné dans
l’histoire de ce pays de « libertés ».
Sur le plan international, il est plus facile de dénombrer les pays avec lesquels
les USA n’ont pas été en guerre que ceux avec qui ils l’ont été. Sur 244 années
d’existence indépendante, seules 22 années furent de paix réelle. Il n’empêche
que le Président Obama a pourtant reçu le prestigieux Prix Nobel de la Paix en
2009, sans doute est-il le moins guerrier des Présidents.
Il faudra attendre 1865 pour que soit votée, après maints rebondissements, la Loi
d’Emancipation permettant de libérer « toute personne asservie » et 1966 pour
qu’Edward Brooke soit le premier sénateur noir élu.
Au moins deux catégories d’individus ont lutté pour l’égalité des Noirs : les
sportifs et les jazzmen.
N’étant pas trop dans mon domaine, je ne m’étendrai pas côté sport. Citons
simplement les prises de positions engagées de Mohamed Ali, le sprinteur
Tommie Smith qui recevra sa médaille le poing levé ou, plus récemment, Colin
Kaepernick s’agenouillant durant l’hymne national américain.
Osons espérer qu’au-delà de la vague d’indignation qu’il a suscité, l’homicide
de George Floyd puisse engendrer un questionnement sur l’égalité auprès des
autorités américaines. Parions sur le bon sens des responsables politiques malgré
l’inconséquence manifeste du dernier Président.
A l’échelle du jazz, le pianiste et compositeur de génie Duke Ellington, est
l’exemple type de la reconnaissance des afro-américains pour au moins trois
raisons :
1. Sur le plan musical, il a permis de sortir de l’image du noir primitif qui a
« çà dans le sang ». Il est l’auteur d’un immense travail d’écriture, près de
1800 compositions dont beaucoup pour grand orchestre. Son travail est
une des pierres fondatrices de la musique moderne du 20ème siècle

2. Il n’a eu de cesse de toujours se remettre en question, du ragtime au jazz


moderne. Allant même jusqu’à explorer le free-jazz, il n’a jamais cessé de
faire évoluer sa musique, entraînant avec lui ses fidèles musiciens pendant
près de 50 ans.

3. Enfin, la question de la légitimité. Son art est une pensée artistique à part
entière. Il n’y a rien qui puisse le comparer aux blancs.

Pourquoi d’ailleurs distinguer un noir d’un blanc par le terme afro-américain ?


Cette notion n’aurait de sens que si les européens de souche étaient qualifiés de
membres de la communauté euro-américaine. Et bien que l’origine de son
appellation est tout autre, la Maison Blanche pourrait être rebaptisée Maison
Présidentielle…

Enfin, la couleur bleue : apaisante, inspirante, ressourçante…


Durant cette période de confinement, il n’est pas rare que nous ayons eu le loisir
de mieux profiter de ce qui nous entoure. L’occasion de se poser, de regarder et
d’être conscient que la beauté est souvent à notre portée.
Personnellement, j’ai toujours accordé une certaine importance aux couleurs,
particulièrement au bleu, quel qu’il soit. Tout musicien pratiquant le jazz est
confronté à cette couleur qui interagit parfois inconsciemment sur son
comportement, musical et humain.
Pour vous faire partager cette aptitude, il me semble utile d’examiner le rapport
entre couleurs et notes de musique.
En peinture, on parle aisément de cercle ou de spectre chromatique pour définir
une représentation ordonnée des couleurs. En musique, le chromatisme est
également utilisé . Il définit un ensemble de graduation par demi-tons dans
l’échelle des sons. Les systèmes de graduation de l’un et l’autre sont de ce fait
différents mais ils entrent quelque part dans une même logique.
Dès l’Antiquité, on retrouve des mentions de couleurs dans les écrits des
premiers philosophes dont Empédocle et Démocrite qui restituent l’harmonie
des couleurs sur les quatre éléments que sont la Terre, l’Air, l’Eau et le Feu.
Jusqu’au 17ème siècle, nombre de spécialistes estimaient que mis à part le noir
et le blanc, les couleurs étaient toutes irréelles puisqu’elles n’avaient pas
d’existence en dehors de l’œil.
En 1704, le philosophe et mathématicien Isaac Newton rédige son Traité
d’Optique dans lequel il avance que les couleurs sont l’effet de différentes
particules et de leurs proportions dans les mélanges. De manière presque
arbitraire, il retiendra sept couleurs et les mettra en correspondance avec les
sept notes de la gamme : le rouge, l’orange, le jaune, le vert, le bleu, l’indigo et
le violet pour do, ré, mi, fa, sol, la, si. La note sol, cinquième degré de la
gamme, est ici reliée au bleu. C’est une note dominante, naturellement attirée
vers sa fondamentale, le do. Ce mouvement est qualifié de cadence parfaite.
A l’inverse, Voltaire, dans ses Eléments de Philosophie de Newton rattachera
plutôt le bleu au fa, quatrième degré de la gamme. Cet autre type de cadence,
dite plagale, renvoie également vers le do.
Il est à noter que la forme fondamentale du blues utilise exclusivement ces deux
cadences, parfaites et plagales, pouvant ainsi favoriser à souhait l’utilisation des
notes bleues.
Goethe, dramaturge, romancier, théoricien de l’art, écrira quelques 2.000 pages
sur le sujet dans sa « Théorie des couleurs ». Contrairement à Newton qui n’y
voyait que des aspects physiques et matériels, il insiste sur les aspects subjectifs
et spirituels des couleurs. Goethe commence là où la physique s’arrête : il
apporte la notion de lumière et d’obscurité. Il part du principe que la couleur est
sombre, qu’elle obscurcit la lumière…
Il donne aussi une dynamique à la couleur, une sorte de mouvement. Il nommera
ce phénomène « intensification ». L’intensification du jaune donne le rouge tout
comme l’amplification du bleu produira le rouge.
De manière toute subjective, il dira que la chaleur, l’énergie, la sensualité, voire
la violence sont liés au rouge.
La joie, la lumière et la richesse seraient plutôt assimilées au jaune
Enfin, l’ombre, le lointain, l’apaisant, le transparent, la pureté, l’air, la légèreté,
la méditation et la créativité trouveraient leur source dans le bleu.
Ce fut Vincent Van Gogh qui justifia le plus intensément une obsession pour la
couleur sonore. Il prit des leçons de piano en Hollande afin d’approfondir sa
culture de nuances de tons chromatiques. Son vieux professeur de peinture ne
comprenait rien aux dires de ce Van Gogh qui comparait les notes de piano au
bleu prussien. Pensant qu’il avait affaire à un fou, il le renvoya.
Est-ce un hasard si le peintre Kandinsky était violoncelliste et qu’après avoir
travaillé longuement les sonorités de son instrument, déclarait associer
musicalement le bleu clair à la flûte, le bleu foncé au violoncelle et le bleu très
foncé à la sonorité de la contrebasse ? Il justifiait le choix des couleurs par leur
musicalité. Le trompettiste de jazz Miles Davis, également peintre, adepte de
Kandinsky, estimait que sa peinture dégageait des palettes de phrases musicales.
Epinglons aussi une correspondance soutenue entre Arnold Schöenberg et
Kandinsky autour des principes de dissonances et consonances picturales et
musicales.
Cette relation entre art et musique allait se répandre tout au long du XXème
siècle. L’œuvre de Paul Klee est inspirée des principes du contrepoint baroque,
Mondrian des staccato du piano jazz ou encore Matisse, également violoniste,
dont on retiendra la prédominance du bleu dans sa série Jazz.
Les rapports entre musique et art pictural vont devenir indissociables, la
consonance des couleurs s’associera à l’harmonie de la composition musicale.
Le peintre accordera sa palette de couleurs et le musicien son instrument.
On ne peut non plus passer sous silence la fascination pour le bleu du peintre
Yves Klein. Partisan du monochrome, inébranlable dans l’idée que la couleur
pure représente « quelque chose » en elle-même, un « absolu spirituel », celui
qui allait bientôt signer le ciel était également proche de la musique en général,
notamment de la période de jazz be-bop.
Pour lui, le bleu est la couleur la plus abstraite qui soit. Il écrira : « Le bleu n’a
pas de dimension, il est hors dimension, tandis que les autres couleurs en ont.
Toutes les couleurs amènent des associations d’idées concrètes tandis que le
bleu rappelle tout au plus la mer et le ciel, ce qu’il y a de plus abstrait dans la
nature tangible et visible ».
Portant, on ne peut établir une correspondance rationnelle entre sons et couleurs.
Du point de vue des fréquences, aucune passerelle ne peut être établie entre les
sons et les couleurs : il n’y a pas de corrélation entre les sons audibles par
l’oreille humaine et les ondes lumineuses visibles par l’œil humain.
Sur le plan physiologique de la perception, la couleur n’existe pas en soi : c’est
une construction de notre cerveau. À une longueur d'onde donnée de la lumière,
notre cerveau associe une couleur, mais l'inverse n'est pas vrai. L’impression de
jaune peut résulter de mélanges différents, monochromatiques ou combinés. Il
n’y a donc à priori pas de relation entre la couleur et la fréquence.
Pour toutes ces raisons, la correspondance son-couleur reste illusoire sur des
bases rationnelles. Pourtant, certaines personnes ont une perception colorée en
entendant des sons. Cette faculté est désignée communément synopsie.
La synopsie est un phénomène neurologique qui touche les personnes qui
associent des sons et des couleurs ou qui entendent en couleur. Quelques
célébrités comme le pianiste Michel Petrucciani ou le compositeur Alexandre
Scriabine ont été touchées par cette sensation appelée aussi synesthésie.
Pour utiliser les notes bleues en jazz, on baisse certains degrés de la gamme
majeure d’un demi ton et on les ajoute à la gamme de départ. Cette
superposition donnera une couleur plaintive à la mélodie. Ces notes apportent
une couleur bleue à la musique alors qu’elles sont là pour dépeindre la douleur
du Noir…
D’un point de vue ethno-musical, l’origine de l’importation des notes bleues
provient de la confrontation des systèmes musicaux africains et européens. La
cohabitation de ces deux modes occasionnera un quiproquo harmonique entre
majeur et mineur, entre joie et tristesse, entre euphorie et mélancolie.
Depuis plus d’un siècle les musiciens de jazz n’ont cessé de manier ces Blue
Note, procurant à cette musique une couleur singulière reconnaissable dès les
premières mesures.
Et croyez-moi, toutes celles et ceux qui pratiquent le jazz vous diront que
l’utilisation de ces notes bleues procure une sensation de plaisir
mystérieusement perceptible. Mais le travail continu dans la pratique de cette
musique permettra d’en prendre conscience progressivement, et ce durant toute
la carrière musicale d’un jazzman.
La preuve en est faite. En général, nous nous sentons mieux quand la journée
débute sous un magnifique ciel bleu. La lumière bleue joue un rôle important
dans le traitement des sensations par notre cerveau. Le cerveau s’activerait
davantage sous la lumière bleutée. Le bleu stimulerait notre pensée vers une
notion d’élévation.
Gageons que l’été qui s’annonce nous inondera de cette belle lumière bleue. Elle
nous sera bien précieuse en cette période semée d’incertitudes.

Michel Mainil
Ecrit à Waterloo en période de confinement entre mars et juin 2020