Vous êtes sur la page 1sur 1151

A propos de ce livre

Ceci est une copie numérique d’un ouvrage conservé depuis des générations dans les rayonnages d’une bibliothèque avant d’être numérisé avec
précaution par Google dans le cadre d’un projet visant à permettre aux internautes de découvrir l’ensemble du patrimoine littéraire mondial en
ligne.
Ce livre étant relativement ancien, il n’est plus protégé par la loi sur les droits d’auteur et appartient à présent au domaine public. L’expression
“appartenir au domaine public” signifie que le livre en question n’a jamais été soumis aux droits d’auteur ou que ses droits légaux sont arrivés à
expiration. Les conditions requises pour qu’un livre tombe dans le domaine public peuvent varier d’un pays à l’autre. Les livres libres de droit sont
autant de liens avec le passé. Ils sont les témoins de la richesse de notre histoire, de notre patrimoine culturel et de la connaissance humaine et sont
trop souvent difficilement accessibles au public.
Les notes de bas de page et autres annotations en marge du texte présentes dans le volume original sont reprises dans ce fichier, comme un souvenir
du long chemin parcouru par l’ouvrage depuis la maison d’édition en passant par la bibliothèque pour finalement se retrouver entre vos mains.

Consignes d’utilisation

Google est fier de travailler en partenariat avec des bibliothèques à la numérisation des ouvrages appartenant au domaine public et de les rendre
ainsi accessibles à tous. Ces livres sont en effet la propriété de tous et de toutes et nous sommes tout simplement les gardiens de ce patrimoine.
Il s’agit toutefois d’un projet coûteux. Par conséquent et en vue de poursuivre la diffusion de ces ressources inépuisables, nous avons pris les
dispositions nécessaires afin de prévenir les éventuels abus auxquels pourraient se livrer des sites marchands tiers, notamment en instaurant des
contraintes techniques relatives aux requêtes automatisées.
Nous vous demandons également de:

+ Ne pas utiliser les fichiers à des fins commerciales Nous avons conçu le programme Google Recherche de Livres à l’usage des particuliers.
Nous vous demandons donc d’utiliser uniquement ces fichiers à des fins personnelles. Ils ne sauraient en effet être employés dans un
quelconque but commercial.
+ Ne pas procéder à des requêtes automatisées N’envoyez aucune requête automatisée quelle qu’elle soit au système Google. Si vous effectuez
des recherches concernant les logiciels de traduction, la reconnaissance optique de caractères ou tout autre domaine nécessitant de disposer
d’importantes quantités de texte, n’hésitez pas à nous contacter. Nous encourageons pour la réalisation de ce type de travaux l’utilisation des
ouvrages et documents appartenant au domaine public et serions heureux de vous être utile.
+ Ne pas supprimer l’attribution Le filigrane Google contenu dans chaque fichier est indispensable pour informer les internautes de notre projet
et leur permettre d’accéder à davantage de documents par l’intermédiaire du Programme Google Recherche de Livres. Ne le supprimez en
aucun cas.
+ Rester dans la légalité Quelle que soit l’utilisation que vous comptez faire des fichiers, n’oubliez pas qu’il est de votre responsabilité de
veiller à respecter la loi. Si un ouvrage appartient au domaine public américain, n’en déduisez pas pour autant qu’il en va de même dans
les autres pays. La durée légale des droits d’auteur d’un livre varie d’un pays à l’autre. Nous ne sommes donc pas en mesure de répertorier
les ouvrages dont l’utilisation est autorisée et ceux dont elle ne l’est pas. Ne croyez pas que le simple fait d’afficher un livre sur Google
Recherche de Livres signifie que celui-ci peut être utilisé de quelque façon que ce soit dans le monde entier. La condamnation à laquelle vous
vous exposeriez en cas de violation des droits d’auteur peut être sévère.

À propos du service Google Recherche de Livres

En favorisant la recherche et l’accès à un nombre croissant de livres disponibles dans de nombreuses langues, dont le frano̧ais, Google souhaite
contribuer à promouvoir la diversité culturelle grâce à Google Recherche de Livres. En effet, le Programme Google Recherche de Livres permet
aux internautes de découvrir le patrimoine littéraire mondial, tout en aidant les auteurs et les éditeurs à élargir leur public. Vous pouvez effectuer
des recherches en ligne dans le texte intégral de cet ouvrage à l’adresse http://books.google.com
-
-
·• # !

·
-
'-
-
-
# -

· • -
# -

| #
-
| .
4. - º -- #"
- *
'2} %)-(c /crt
- _º ^
C //.. V./Zº -,
-
---------

LÉGUÉ

-" A LA BIBLI0THÈQUE DE LA FACULTÉ DE THÉ0L0GIE


DE

L'ÉCLISE LIBRE DU CANTON DE VAUD


PAR

Sam. CHAPPUIS, prof.

, 1870
, # *vtum , Zu ara, -

# |# ºu # ' ilaº ,

| | 4 # *4/..
#
· naiſsante
te Rºyaume .
# A'n

| | Tir# la tvmenta irez


|| | --

#| #
!

#
\# P Nice/a Tºſſau | t

j|$ #
# # compagnº $
ºouudlamtnt trad#(
(
|
E
-

$ ºa / . goza parles'Dº à
l.dart -triaauſº N
fºeux tr# ,)\ !
4
$# ºr - - - A

lhon cºcavox A4
| # 6 IIIAvy ;
#ôrgc .
# , Dtt,
# # #
# #. Adr,&c.
#, No
º# # «
º# lgtt dt 1
** #
º#

#.
ºiv1,
|

j, }

ºdimirtrl
# # # h VtItu,

: A TR ES-HA V T,
-
RES-PVISSANT,
! ET T R ES—l L L VST R E
,
PHIL I P P E G v I L L Av M E

parlaGrace de Dieu Prince d'Orange,Conte
de Naſſau, de Catzenellenboghen , Dietz,
Vianden,Buren, Leerdamme,&c. Baron de
Mtda, de Dieſt, de Grimberghes, Arlay, &c.
Seigneurde Lannoy, de Steemberghes, No
ſtroy, &c. Viconte hereditaire d'Anuers &
de Beſançon, &c. Cheualier de l'ordre de la
Toiſon d'Or , &c. mon tres-debonnaire
Stgneur & Maiſtre.

| Il n'y a pas d'aimant plus


|# fort que celui de la vertu,
ë ni de charme plus puiſ
| # que l'amour d'icelle. C'eſt ce qui
pºſtéles plus ſages des anciens aux Re
-

#ºns plus reculees, afin d'apprendre des


4 2,
E P IS T R E
autres ce qu'ils auoient de meilleur pour
l'inſtitution d'vne bonne vie. Pluſieurs
grands Legiſlateurs ont faict le meſme,
pour recercher des loix qui ſeruiſſent d'a-
me au corps de leurs Republiques. Les
Chinois ialoux ſur tous autres de la con
ſeruation de leur Empire, n'en ont permis
l'entree aux eſtrangers, que par ceſte ſeule
conſideration; ouurans les portes de leur
Royaume à ceux qu'ils ont creu que la re
putation de leur vertu y auoit attirez. Ce
peuple, autrement induſtrieux & capable
de toute bonne diſcipline, auoit touſiours
apprehendé la corruption de ſes mœurs
par le meſlange des couſtumes apportees
de dehors.Auſſi n'auoit il iamais rien cſti
mé que ce qui lui touchoit; & le prince
des tenebres auoit tellement aueuglé les
yeux de ſon eſprit par vne arrogance ex
treme,qu'il reputoit toutes les autres na
tions preſque barbares.Ceſte opinion pre
ſomptueuſe de ne pouuoir rien apprendre
d'autrui les auoit iuſqu'à preſent enfermé
dans l'enclos de leur Royaume, qu'ils cro
yoient ſeruir de bornes à l'Vniuers,ne pou
uans s'imaginer qu'il y euſt rien au de là,
qui fuſt digne ou de leur amitié, ou de leur
ambi
D E D I C A T O I R E.
ambition. Neantmoins pluſieurs d'iceux
ont veſcu auec tant d'integrité en la loy
de nature, qu'il ſemble que le bon Dieu
les vueille maintenant combler de felicité
par cclle de ſa grace ; & en verité ils ont
l'ame ſuſceptible de trop de pieté,pour pe
rir en l'abyſme de tant d'erreurs. C'eſt
pourquoi celui qui ſçait tourner le mal à
bien, a tiré de leur orgueilles moiens de
les humilier. Eſtrange effect de la proui
dence Diuinettandis qu'ils reçoiuent des
eſtrangers ſous pretexte de les inſtruire,
ils ſont inſtruicts eux meſmes;& lors qu'ils
penſent auoir attiré les trompettes de l'E-
uangile par l'admiration des loix ſuperſti
tieuſes de leurs ſectes;ils ſont eux meſmes
gaignez à IE s vs CH R 1 s T par la pureté
de la doctrine Chreſtienne. L'eſprit deſe
ductiö dreſſoit de deçàtous ſes efforts à la
ruine de l'Egliſe, & voici que Dieu a ſuſ
cité des forts athletes, pour le chaſſer de
ces contrees, où il auoit dez long-temps
eſtabliſa domination. Ilſe peinoit de faire
receuoir ſes impoſtures en quelque petit
coing de l'Europe, & voici des guerriers
inuincibles ſouldoiez du Dieu viuant qui
acquierent des mondes entiers ſur lui,ſous

4 3
E P IST R E
les enſeignes du bon Ieſus : ſi bien qu'il
ſemble que c'eſt à ceſte Religieuſe Cöpa
gnie que le Souuerain conducteur des ar
· mees celeſtes, a donné ceſte commiſſion:
VT P O R T E N T N O M E N M E V M C o

R A M G E NT IB vs E r R E c IB v s: afin
qu'ils portent mon nom deuant lespeuples & les
Roys. Car qui trauaille plus que ces bons
Peres à en eſpandre la gloire au quatre
coings du monde, où on les void (comme
i'ay dict autrepart) preſcher, enſeigner,ſi
gner de leur ſang,& ſeeller du Martyre la
verité de leur doctrine l'en pourrois ici
produire vne infinité de preuues , mais
(M o N s E I GN Ev R)voiciles Chinois qui
en donneront aſſez de veritables teſmoi
gnages, s'il plaiſt ſeulement à voſtre Ex
cellence les voir de bon œil, & faire re
luire ſur eux vn petit raïon de ceſte rare
bonté, qui vous fait admirer par deſſus
tous les Princes du monde.Ils ont trauersé
vne eſtenduë deſmeſurce de terres & de
mers ſous la guide du R.P.NicolasTrigault
mon oncle,lequel arriuant en Europe les
a premierement reueſtus à la Romaine,
pour leur faire voir vne partie du monde
de deçà,qui leur eſtoit iuſqu'à preſent in
cognu
-"m-I
D E D ICA T O i R E.
cognu.Or maintenant arriuans en France,
ils ont voulu chäger d'habit,pour eſtre plus
agreables aux François. Mais comme ils
auoient oüi publier la douceur & courtoi
ſie de ce peuple, dont le Monarque porte
iuſtement le nom de Tres-Chreſtien , ils
n'euſſent peu croire que ceux qui viuent
ſous l'obeïſſance du fils aiſné de l'Egliſe,
demembraſſent leur Eſtat par diuifions &
partialitez. Neantmoins à leur abord ils
ont trouué qu'au lieu de l'encens qu'ils
auoient n'agueres appris d'offrir au vray
Dieu du ciel,onſacrifioit par tout des cou
rages à la Diſcorde : que ceſt Eſtat floriſ
ſant, r'allumant de tous coſtez les guerrcs
-

ciuiles, oublioit les felicitez preſentes que


-

le Grand Henry luy auoit acquiſes , pour


rappeller ſes malheurs paſſez, que les tor
rens impetueux des factions menaçoient
de plus de naufrages , que les gouffres
creux de Neptune qu'ils auoyent trauer
ſez.Que pouuoient donc faire des eſtran
gers en vne terre eſtrangere expoſez à tant
de tempeſtes Ils tournoyent les yeux de
tous coſtez pour voir quelque calme, deſ
couurir quelque port aſſeuré, & ſe met
tre àl'abri de tant d'orages : mais la tour
4 4
E P IST R E
mente des troubles & confuſions bruioit
horriblement en tous endroicts.Etalors ils
commencent à regretter l'air paiſible de la
Chine, preferer le doux gouuernement de
leurs Lettrez Ethniques aux diſſenſiös ſan
- glantes des Chreſtiens,eſtimer d'auantage
la ſimplicité des loix que la nature leur a
ueit dictees,que la foy de ceux qui violent
ainſi non ſeulement leur Religion , mais
encor la nature meſme.Or (M o N s E 1
c N E v R)ceſte opinion ſubitement con
ceuë ſe formoit deſia en ferme croyance,
uand la renommee vint remplir leurs
eſpritsdulos devos diuinesvertus.Alors ils
entendent auſſi-toſt par la voix commune
des peuples, qui eſt(comme on dit) celle
de Dieu,que voſtre Excelléce auoit par ſa
preſence,comme par la lumiere d'vn beau
Soleil, diſſipé les nuages des troubles de
ſon peuple,& autant aſſeuré le repos de ſes
ſubiects & voiſins par ſa prudence,comme
rempli ſes ennemis de crainte & d'eſpou
uente par ſa valeur.Toute l'Europe le ſçait,
le Souuerain Pontife vous en a expreſſé .
ment remercié,la France l'admire, la Pro
uence,Languedoc, Dauphiné,Conté d'A-
uignon confeſſent vous eſtre redeuables
dc
D E D I C A T O I R E.
de leur conſeruation, & tous vos fideles
ſubiects indifferemmétfont retentir le ciel
d'Hymnes de loüanges,qu'il chantent tous
les iours en action de graces,beniſſans vo
ſtre arriuee en voſtre § d'Oran
ge, & recognoiſſans que Dieu vous y a
amené par la main, pour deſtourner les
pernicieux deſſeins qui les menaçoiét d'v-
ne entiere ruine.Or tant de merueilles, ou
pluſtoſt de miracles que voſtre preuoiance
incomparable , & inuincible valeur ont
faict voir à tout le monde,ont r'aſſeuré ces
pauuresChinois,qui ſe ſont auſſi-toſt venu
ietter aux pieds de voſtre Excellence,pour
la ſupplier tres-humblemët d'agreer qu'ils
cerchent leur repos ſous l'ombre ſalutaire
de voſtre debonnaire protection. Ie m'aſ
ſeure(Mo N s E 1 G N E v R)que vous les re
ceurez courtoiſement, puis que c'eſt cha
rité d'auoir compaſſion des eſtrangers,&
que vous meritez & poſſedez à plus iuſte
tiltre, qu'aucun de vos Illuſtres predeceſ
ſeurs,le nö de bon Prince,& auſſi que vous
aurez agreable que ie vous les preſente,
puis que toutes mes actions ſont deuës à
l'honneur de voſtre ſeruice, & ainſi que ie
ne puis rien vous offrir qui ne ſoit voſtre.
»-*

4 5
E P I S T R E.
Etauſſi puis qu'il a pleu à celui qui tient en |
ſa main les cœurs des Princes & des Roys,
regarder maintenant les François desyeux \
deſa cleméce, & conuertir leurs larmes en
feux de ioye , & les menaçantes fureurs
d'vne guerre ciuile,aux douceurs deſirees
d'vne bonne paix par l'entiere reconcilia
tion des chefs de ceſt Eſtat , i'oſe eſpe
rer que chacun prendra plaiſir de voir les
Chinois paſſez en France, menaçee de tät
de deſolations,ſous l'afſeurance de voſtre
ſauuegarde,à laquelle auſſi me remettant
entierement, ie continuerai de prier Dieu
de comblervos iours de ſanté & proſpe
rité,ne deſirant rien auec plus d'affection
que de viure & mourir;
M o N s E I G N E v R,

Voftre tres-humble, tres-obeyſ


ſant & tres fidelleſeruiteur
D. F. DE RIQvEBovRG
TRIGAVLT.

De voftre Chatteau d'orange


ce 2. Iuin I 6 I 6.
#$
# #
g5 ) @

AV L ECT EVR .
#s S# Etteur debonnaire, ie n'ai pas adopté ce li
# uremis enlumiere apres la mort du P.Mat
|thieu Riccius, en intètion de luychanger de
pere auec tant d'inegalitez , mais afin de
vousfaire cognoiſtre ſon vray & propre autheurdez ſa
naiſſance : car le diſcours ſuiuant ne contient quaſi autre
choſe que le reſte deſa vie, tant ila ſeul, ſur tous autres,
courageuſement pourſuiui les premiers deſſeins de ceſte
Expedition, & auancéauec autant de conſtance le bien
-
d'icelle iuſquàſamort.
Le P.Matthieu Riccius Italien eſtné à Macerata en
la marche d'Ancone,de maiſonnoble,l'an 1552.leſixieſ
me iour d'Octobre,où il a apprins les premiers rudimens
de Grammaire entre les ſiens, aiant pour maiftre le P.
Nicolas Beniuegni Preftre ſeculier, qui du deſpuis eſt
entré en noſtre Compagnie. En apresil a eſtéplu parti
culierement inſtruict ez bonneslettres parmi les noſtres en
vn College fondéen ce meſme lieu ; en, quoy certesil s'eſt
rendu excellent. Puis eſtant iaparuenu à l'aage deſeize
ans,ſon pere l'enuoya à Rome pour eſtudier. Il employa
donclà pres de trois ans à l'eſtude des loix, & encor que
parle commandement de ſon pere ilſemblaſt pendant ce
# temps s'occuper à choſeseſloigneesdenoſtreprofeſſió, neat
moins ayant vnefois commis leſoin de cultiuerſon eſprit
aux Peresde Macerata, il continua touſiours d'enfaire
4f4t4%!
P R E F A C E
autant à Rome.Car ayant eſtéreceu en la congregatio"
del'eAnnonciation de la Vierge,ilregloit toutes ſes actiös
pieuſes ſelon lavolité des Peres,qui en auoièt la condui
cte.En apresle Seigneur l'aiant eſleu,il demanda deſtre
receuen la Cöpagnie de Iesvs(à laquelle deſia dez ſon
enfance ilauoit dreſſéſespenſees à Macerata) ce qui luy
fut accordé au temps que le P. Hieroſme Natalis eſtoit
à Rome ſubſtituéen laplace du P. François Borgia Ge
' neral de noſtre Ordre pendant ſon abſence,lors qu'il s'en
alloit faire vne reueuë en Eſpagne. Il entra en la Com
pagnie le iour de l'Aſſomption nostre Dame. Et encor
qu'ilſpeuſt que les deſſeins de ſon pere eſtoient tous autres,
ilne ſe laiſſaneantmoins vaincre à la chair, ni auſang,
ains aduertit ſon pere de ſon entree en la Compagnie par
lettres propres à la luyfaire approuuer. Il fut tellement
eſtonnéparce meſſage, qu'il ſe mit auſſi-toſt en chemin
pouraller à Rome ;carileſtoit reſolu de le retirer hors du
Nouitiat. Ilarriua donc le premier iour àTolentino, où
, eſtantſubitem ent ſaiſi d'vne fiebure,ilſentit que la ven
geance de Dieule ſuiuoit;c'eſt pourquoy ne voulant plus
reſiſter àſa volonté,il s'en retourna enſamaiſon,& eſcri
uita ſon fils,qu'il vouloit, comme il eſtoit raiſonnable ,ſe
conformer à ce qu'il plaiſoit à Dieu.
Eſtant au Nouitiat le P. Alexandre Valignanus
fut ſon maiſtre : lequel du deſpuis agouuerné auec tres
grandereputationl'eſpace de pluſieurs annees la Compa
gnie aux Indes, & particulierement au lapon, & en la
Chine.En apres il a eſtudié en Philoſophie, & Theologie
au College de Rome, iuſqu'en l'an 1577.que le P.Mar
tin à Sylua(du Bois)Procureurdes lndes Oriétales vint .
à Rome, par l'aſſiſtance duquelauecquelques Confreres
il obtint
A V L E C T E V R.
il obtint la miſſion des Indes du P.Euerard Mercurian,
quatrieſme Generalallant de Rome à Genes pour paſſer
en Eſpagnetiln'y eut pas moyen de luy perſuader d'aller
veoir ſes parens à Macerata ſoupretexte deviſiterl'E-
gliſe de noſtre Dame de Lorette, mais apres auoirauec
ſes compagnons reçeu la benediction du Pape Gregoire
XII I. il s'en alla droit en Portugal. Il paſſa la plus
grande partie de ceſte annee à Conimbre: car les nauires
eſtoient partis deuant qu'ils arriuaſſent. C'eſt pourquoi
l'annee d'apres ils s'acheminerent à Lisbonne pour fai
revoile aux Indes.Il ne faut pas ici oublierce qu'ilracon
toit ſouuent auecvn tres-grand contentement d'eſprit,du
Roy Sebastien de Portugal, qui encor à preſent eſt de
ſiré des ſiens.Car eſtans allez pour le ſaluèr, quand le
Procureur euſtdict au Roy,que tous ceux qui eſtoientve
nus d'Italie auec luy eſtoientnobles, & quelques-vns de
famille illuſtre, & tres-deſireux de procurer leſalut des
Indes,& qu'ils taſchoient de deuancer les Portugais en
ce pieux office:car ily auoit en ceſte # Rudol
phe Aquauiua,ie neſai ſiplus illustre d'extraction,que
de Martyre,Nicolas Spinola,François Paſius , Michel
Ruggerius,&celui dont nous parlons à preſent. Leſquels
ont tous eſté perſonnages ſignalez, ou pour laſaintteté
deleur vie,ou pour les charges qu'ils ont euès enl'Ordre.
On dit quele Royreſpondit : comment pourrai-ie aſſez
remercier le Pere General, qui nous enuoie vn ſi bon ſe
courspour les Indes Le bon Prince cognoiſſoit que noſtre
Compagnie compoſee des troupes de diuerſes nations,
eſtoit vnie ſous l'enſeigne de I E s v s. Ils partirent donc
de Portugal dans vn nauire appellé de ſainct Louys, &
arriuerent à Goa le treiſieſme de Septembrel'an 1578.Il
demeura
P R E P A C E
demeura quatre ans aux Indes partie acheuantſoncours
en Theologie partie eſtant Profeſſeur de l'Eloquence, ou
à Goa,ou à Cochinſepreparant ainſi àdes plus grandes
choſes. En apres le Viſiteur le deſtina à la miſſion de la
Chine,laquelle ayantgouuernee l'eſpace de trête ans auec
le ſoin & ſuccez que nous dirons incontinent, & ſentant
que ſondernieriour approchoit,il entreprint de reduire
les commencemens de ceſte Expedition en quelque ordre
de Commentaire, en intention de fournir vn ſuject tout
preparé à quelque eſcriuain.Carily auoit pluſieurs cho
ſes,qu'aucun autre n'euſtpas peu aiſémét retirer del'ob
ſcuritédes commencemens, ſi ce n'eſt celui meſme qui les
auoit cöduites.Ilauoit en quelque façon acheuéces Com
mentaires peu de mois,oupluſtoſt de ioursauant ſa mort;
ayant ſeulement laiſſéquelques places vuides, afin de les
remplirdes memoires des Annales denos reſidences,qu'ā
lui enuoia trop tard. Ces eſcrits ſiens ont eſté trouuez
dans ſon coffret apres ſontre pas, auec quelques autres
qui tra ëtoient de l'administration de ceſte miſſion.
Etd'autant qu'onauoit deſſein de les dedier à l'Eu
rope,depeur que les memoires & trauaux d'vn ſigrand
perſonnage ne ſeperdiſſent en vn ſi long chemin, parmi
tant de perils & de courſes de cheuaux , on a treuué bon
de traduire ce qu'il en auoit laiſſé d'/talien en Portu
gais, auec quaſi autant de peine.Or le P.Matthieu Ric
cius auoit eſcrit en Italien,afin que ceſt œuure nefuſt leu
en aucun lieu deuant que le P. General l'euſt reueu &
approuué,donnant ainſipreuue deſa modeſtie. Car tout
ceſt eſcrit ne contenoit quaſi autre choſe,que ce qu'il auoit
faict lui meſme. Cependant les affaires de ceſte miſſion
Chreſtienne le requerant,ilſembla qu'il eſtoit º# 6/?
AV L ECT E V R.
d'enuoier vn Procureuren Europe.A quoi ayanteſtéde
nºméparl'authorité desſuperieurs,i'ayentierement creu
· queie deuois derecheflire lesCömentairesmanuſcripts du
P.Matthieu Riccius, & les traduire en Latin.Premiere
ment parce que i'ay bien recognu qu'vn autre,qui n'au
roit aucune cognoiſſance des affaires, ou lieux de ce pays,
nelespourroit iamais bien dispoſer. En apres parce qu'il
falloit (comme i'ay dict)remplirdes places vuides enplu
ſieurs endroicts,adiouſter diuerſes choſes, & en augmen
terpluſieurs,que ce bon perſonnage,à cauſe deſa modeſtie,
auoit ou laiſſees,ou legerement touchees. Parquoi encor
que les nauigations ſoient tres-longues, le trauail aſſez
grandde ſoi meſme,ayant en apres le Ciel& la merplus
fauorable,i'ay commencé d'eſcrire vne choſe digne d'vn
plus grand loiſir,ſansauoir eſgard au bruit des hommes
de marine.Et ſans doute !'euſſe pluſtoſt veu la fin du li
ure,que du voyageſii'euſſetouſiours eſtépar merprenat
- le cheminordinaire.Maispour des iuſtes conſiderations,
i'ay paſſé des Indes au deſtroict de Perſe par mer,
& en apres prenant mon chemin parterre, ayant
trauerſé la Perſe , l'Arabie deſerte , & vne par
tie de la Turquie,ie ſuis arriué au Cayre; delà paſſant
par la mer Mediterranee ie ſuis abordéenCypre, Crete,
lacynthe,Zante, & finalement ſous la conduite du bon
Dieu à Otranto. C'eſt pourquoi ilafallu ceſſerd'eſcrire
iuſqu'à ce qu'eſtant arriué à Rome, ie deſrobois quel
ques nuicts aux affaires. Et encorque deſpuis i'aie eu
# empeſchemens, & qu'il me ſoit reſtéfort peu de
·mps à cauſe de la maladie,en laquelle i'eſtois n'agueres
tombé, ie n'aineantmoins faict aucune difficulté de me
laiſſer emporter aux prieres de mesamis,ou à la volonté
des
P R EFA C E
des ſuperieurs.Carce n'eſt pas mon intentiö(amiLecleur)
de vous donnerplus de contentement par l'elegance du
diſcours que par la verité.
Or vousne deuez nullement douter de ceſte verité,
au moins autant qu'ila esté poſſible à l'homme de la com
prendre:car le P.Matthieu eſtoit trop vertueux, pour
vouloir tromper,& auoit trop d'experience pourſembler
pouuoireſtre trompé.Et quant à moi,ie vous puis aſſeu
rer que ce que i'y ay adioufté, m'eſt entierement cognu
ou par le teſmoignage de mes propres yeux, ou par
le rapport fidele des autres PP. qui l'ont veu, ou
en finapprouuépar l'authorité de nos Annales. Car ie
ſuis non ſeulement entré dans ce meſme Royaume, mais
encori'ai veuſix des plus nobles prouinces d'icelui , &
eſtéen toutes nos reſidences, & i'ai, comme iepenſe, eu
cognoiſſance des affaires detoute ceſtemiſſion.Or,Lecieur,
i'aypenſé que vous # au longaduertidetout c'e-
ci, afin que la diuerſité des eſcrits qui ont eſté iuſqu'à
preſent misenlumiere touchant le Royaume de la Chi
ne,ne vous trouble par opinions contraires.
Car ie trouue deux ſortes d'autheurs qui ont iuſqu'à
preſent eſcrit des affaires de la Chine.Les vns ſont ceux
qui ont inuenté pluſieurs choſes d'eux meſme, ou les aians
ouy dire, les ont publiees ſans aucune conſideration. Et
meſmesie n'excepte pas du nombre de ceux là les Peres de
noſtre Cöpagnie,leſquels ſe confias en la foi des marchads
Chinois, ne prenoient pasgarde 0f4 qu'ils augmentoient
ce qui les touchoit particulierement(comme c'eſtla couſtu
me) oufaiſoientrapport de ce qui ne leur eſtoit pas aſſez
cognu comme de choſe du tout approuuee. C'eſt pourquoi
les noſtres aians enfin quelque ioureupermiſſion d'entrer
-
4f6
"-

A V : L E C T E V R,
au milieu de ce Royaume,on aremarquéqu'on auoitpu
blié beaucoup de choſes non veritables,voire meſme que
quelques autres non aſſeX recognues ou verifiees eſtoient
paſſees en Europe aucc nos lettres, dez le temps meſme
quel'entree de ces prouincesfut libre principalement du
rant lespremieres annees. Et auſſi on ne peut pas com
prendre tous les affaires d'Europe auſſi toſtqu'on y eſt
abordé,mais encor ilfaut que pourpreuue entiere de la
verité,on emploie le cours de pluſieurs annees, la veuè des •

prouinces, l'intelligence de la langue dupais, & la lettu


re des liures.Ortout cela nous eſtant iuſqu'à preſent co
gnu,il s'enſuit ſans doute que ce dernier eſcrit doit auoir
plus d'authorité que tous les autres qu'on a parci deuant .
mis en lumiere ; & que rien ne lui manque pour confir
mation de la verité, que ce que la foibleſſe humaine, di
gne d'excuſe,apeu admettre defautes,ce que ſi nous pou
uons vniourremarquer, nous mettrons peine de les corri
ger,& d'authoriſer les dernieres obſeruations au deſſus
despremieres. Cependant(amy Lecteur)ioiiiſſez de ceci,
tandis que nous vous preparons des eſcrits plus amples
& plus particuliers.Car ſi le bon Dieu, apres les deſtours
de tant de chemins,me fait la grace de retourneren mon
ancienne demeure,& me donne vie,ie promets que ie re
duiraienvn Commëtaire vn iuſte volume des mœurs &-
couſtumes du Roiaume de la Chine,auquel auſſi on verra
lesAnnalesdesChinois quaſi deſpuis quatre mille ans cö
tinuez par degré de ſiede en ſiecle ſans interruption; &
auſſique ie vous enuoirai toutes les ſentences plus remar
quables triees des liures de la philoſophie Morale des Chi
nois en langue Latine, afin qu'onvoie combien les eſprits
de ces peuples ſont capables de receuoir lafoyChreſtienne,
(?
P R E F A C E.
veu qu'ils ont ſipertinemment diſputé des bonnes mœurs:
cependant contentez vous de ceſt eſſai comme d'vn auant
mets,& excuſez ma briefueté à cauſe des pieuſes occupa
tions & affaires de la Religion Chreſtienne, & le petit
nombre des noſtres.Et ie deſire auſſi que vous preniez en
bonne part lepeu d'elegance de ce diſcours , parce qu'a-
yant eſté occupe à apprendre des langages eſtrangers, &
deſaccouſtumé deſcrire, ie ſuis quaſi deuenu ſauuage, &
m'ai peu aſſez plaire au iugement tres-ſubtil de vos oreil
les. A Dieu. A Rome le 14.de Ianuierl'an mil ſix cens
quinze.

NIcoLAs TRIGAVLT.

Ad
--

mſt#f#
444/l-
ſtupº Adnobilemclariſſimûmque V. Do
k prº ! minum Dauidem Floritium à Riquebourg
ſſt&tº| Trigault, I. V. & M. Doctorem,illuſtriſſimo
|qiº lum Principum Condai, & Auriaci conſilia
-

trſ,67 fum,&Medicum primarium,&c.vt ſe adver


gt ) 6
iontmHiſtorixSinenſisaccingat.
|
j mtik

fxttffi V# Gallos in chartis Sina Latinis,


| V Cumſhperet medio plurima turbaforo:
MihaſpºrRignorognant ſuperindole multa;
LT,
Que Sinºbili iura4pacis ament.
lºſºpºgiiLaiiotuvulgu,inemptus
| lhu,vdfiuiu quoque Gallus,ait.
hººgº,Flnticalamoque diuite polles:
| RmumSinam Gallicaverba doce.
Ad I. 6aliſanguiſquetuusTrigaultius orat,
| 6ulºſiquidamasſiquidamáſve tuos.
hxihur quinos Lacheſis bene neuerat annos,
| Cumſupuit Lauroste retuliſſe duas.
hmtnnvniupendent tibi Principis aures;
| Panatimtracia,iuridicámque Themin,
|, quºquefexamine notum eſt vis quantaSuade,
| li#ſnantdittis conſona facia tuis.
$ºlathunc Sinampatrie donare recuſu,
| Nºfºu veniatdegenerille tuis.
ºutlatueAuriacus ſubitaurea penne,
4ºqutatinlucem clariorire libert
Cmaſturu,animis neſperme mederi,
| Citdiiurhicanimo poſſeiuuare labor.
€ 2.
Seu placet vrbanosadamuſſim fingeremores,
· Nil eſt Sinarumterſius ingenio:
Siueplacet belli,paciſque'euoluere leges,
Iuſtius haudalioviuiturImperio.
Nequicquam obtexes implexa negotia Regni,
Vtlinguamyfaciliſic regis arte manum:
Quite non norit,dicetſudaſſe perannot,
Quinoritoredetvixpoſuiſſe diem.
Tu potes accinciuspuero dictare viator,
Ettibidum cœnamtarda culinaparat.
Ergo age,Floriti,calamo quo diuite polles,
Fac Latium Sinam Gallica verba loqui:
Perſtas durusadhuc,nec adhucmanſueſcere diſcis?
Ahcaueſinondum verbaprecéſve mouent. .
Si tot,ne quidagas indignum,vota repellis,
Floritio indignum,credepatrabis opus.
M. C. A.
AdLectorem Gallum.
V Eni Gallia tota nundinatum:
Hic èfinibus vltimus Chinarum
(ultipumice proſtitêre libri,
Pictirvermiculopolitulique. |
Hinc,credas mihi,mira,mira diſcess
Non hecvanus egopropola iacto.
Vis in moribus vrbicos lepores,
Et ſuaues genios amœnitatum?
Ipſe eſt Sina lepos,amœnitáſque,
Et marrat nihil infacetiarum.
JMauis militie, domique leges,
9uas Solon probet,& probetLycurgu?
Seu Sinam reperts forts ſagatum,
Seu Sinam reperts domitogatum,
Adlegem meliore abartefactum
Illius nihileſt togâſagóque.
7Ji verbo omniafiniam velrvno?
9uadrant perbene Gallus, atque Sina.
Sedquismunere tam bono beauit ?•-*
c 3
N •

Ille Floritius decuſuorum,


Ille floſculus rvnus exterorum,
Illagemmula Trincipum virorum,
Hoc te munere tam bono beauit. , -
et quo munere,dic,eum beabis ?
Sirvis Floritium tuum beare;
Vt omnes tibi veneant labores
Duorum vigiles Trigaultiorum,
Veni Gallia tota mundinatum.

, , B. I. D.
· • • •
• '- Ad
Ad Chinam.

lºſi iamſuperânumen vigilexcubataulâ,


Tºiimqueterrisincubat,
#ſapaniiur Regnismomenta,vicéſque
0tulo Pronœe ttmperat. -

ºhiºnine China cantatiſſimamundo,


, En Solii aurorambibit,
ºmfdi,quam cœloaduexit IESVS,
lºrſquemoriensintulit.
ºim jubarſque noui diffundite dulces
ººrºeſtritiura Sine,
*ºuſ Ta minmtriº appellabitur,hoc eſt, Sinarum Re
gnum muta
A!
Viſinſno magnumiubar. nomen quo
ºrChina ſtrafuit ſedqualepervmbras tieſcunque &
Regem,nunc
Phºbiſror circumuehit. . que Ta-min
muſuletmatulis,ſic& China legibus aureis J hoc eſt, ma
gnum Iubar
ºgraues intexuit, vocatur ; a
ºvbidarafdesiamdecutit,& ter longo qued alludi
Poëta.
Molimine increſcit dies, -

8trſºntque vmbre,China,iam China iure voctris,

*la min,&magnum iubar.

I. P. s.
# 4
--

Ad Excellétiſſimum,Inuictiſſimûm
que Philippum Guillelmum D. G. Principem
Auriacum, Comitem de Naſſau, Baronem de
Breda,D.de Caunois,&c. haereditario iureVi
cecomitem Antuerpiae, & Biſuntij,&c. Equi
tem Torquatum Velleris Aurei,&c. -

diemnubes,im
mugit & aér,
D VmEtrapitatra
-

crebri intereafulminis alamicat.


Sifortèè cœlo Phœbiſeſe exſecataurum,
Ecce tibiſubitònáxque diéſque cadit.
Haudaliterdum ſanguineâ cauatympanaraui
Finibus Auriacis bella necéſque crepant:
Auriacámque vrbem armorumgrauis attonat horror,
Et circum muros diraprocellafremit;
Heroum ô Heros Excellentiſſime Princeps,
Egregiumſubito ſpargisab oreiubar. .
Continuéque minax cecidit furor hoſticus,& fe
Tempeſtas radiisfregit abatta tuis.
AMens Laértiade viguit tibi,dextera Achillis,
Mars animo, Alcides robore,corde Leo.
Finitimos etiam tua mens,tua dexteratexit,
Et circumiectisfaétuses eAEgis agris :
Virtutiquetue applauſit Germanapoteſtas,
Jámquetuas laudes Auſonis orafremit.
Gallia miratur,celebrat tua Belgica,faſti
Mammemorant,dicent marmora,ſacla canent,
En etiam tot magnanimis Chinaexcita factis,
Chinaperegrino doctamodo oreloqui,
sué
-

Subvernante tue laurusſeproiicitvmbra,


à iacula vrentis rideat inuidie.
n- Aduenáque huicorbiproſe te poſcit,& inquit:
2m lam naſcorGallis,tumeuseſtoparens.
de Silaus tantatibieſtvrbestexiſſe paternau, '
vi- Quantatibiſurgetſimea Regna tegis?
ui- Ergo age poſcenti Princeps,age,porrige dextram,
Sitqueper Auriacos aureusiſte liber.

r M. G. R.

& 5

;r, - ·

r
| --
- -
Extraict du Priuilege.
Argrace,& Priuilege du Roy il eſt per
mis à HoRAcE CARDoN marchand
Libraire à Lyon d'imprimer ou faire im
primer ce preſent liure intitulé, Hiſtoire de
l'ExpeditionChreſtienne au Royaume de la Chi
me, entrepriſe par les PP. de la Compagnie de
IE s Vs, de la verſion de D. F.de Riquebourg
Trigault. Et ſont faictes treſ-expreſſes de
fenſes à tous Imprimeurs, & Libraires, ou
autres de quelle qualité qu'ils ſoyent,d'im
primer,ou faire imprimer,vendre ni diſtri
buer en quelque ſorte & maniere que ce
ſoit,ledict liure,ſinon de ceux qu'aura faict
imprimer ledict CARDoN; & ce iuſques au
temps & terme de dix ans,à peine de con
fiſcation de tous les liures qui ſe trouueront
imprimez, & d'amende arbitraire, comme
plus amplement eſt declaré ez lettres don
nees à Tours le 19.Apuril 16 I 6.
Par le Royenſon Conſeil.
' BERR VYE R.

TA
-- T ABLE -

DES CHAPITRES
CONT ENV S A VX
c I N Q_L I v R E s D v
voyage de la Chine.

Premier liure.
$ E la cauſe qui a meu leAu- CHAP.
# # ' theur à eſcrire ceſte Hi
# 4# ſtoire, e5 de la maniere
qu'il a obſeruee. p.I
Du noms ſituation, e5 grandeurdu TRo- II.
· yaume de la (hine. 5
De quelles choſes eſt fertile la terre de la I II.
Chine. I3

Des arts mechaniques des chinois. 27 IV.


Des arts & ſciences liberales entre les V.
(hi
T A B L E
Chinois, & des degrex des hommes
·
de lettres. | 38
VI. De l'adminiſtration de la Republique
- Chinoiſe. . · .. 65
VII. T)e quelques couſtumes des Chinois. 99
VIII. Les lineaments du corps,ornements,ha
bits,e3 autres couſtumes receuès en
tre les Chinois. I35
IX. Desceremonies ſuperſtitieuſes,eº autres
- erreurs des Chinois. I46
X. Diuerſes ſectes de fauſſe Religion entre
les Chinois. 165
XI. Des Saraxins &) Iuif , & en apres des
veſtiges de la foy Chreſtienne parmi
les Chinois. - 189

Deuxieme liure.
CHAP.l L" B. François Xauier entreprend
l'expedition Chreſtienne au Ro
yaume de la Chine, mais il n'y entre
pas 2o5
· I I. Les commencemens de ce voyage ſere
dreſſent
D ES CHAPITRE S.
dreſſent encorparla (ompagnie.225
Les Peres eftans admis trois fois en vne III.
meſme annee dans le Royaume de la
Chine, n'y ont neantmoins pas encor
peu eſtablirvne reſidence. 24o
· Les Peres ſont appellex à Sciauquin, IV.
• & obtiennent permiſſion de baſtir
- vne Egliſe, & yeſtablir vne demeu
' re. 257
" Les noſtres commencerent peu à peu à v.
traiter des poincts de noſtre Loy auec
les Chinois. 277
En l'abſence du T. &MichelTKuggerius, VI.
le Tº Mattheus Riccius eſt deliuré
d'vne grande calomnie, e5 rauit
les Chinois en grande admiration
4/46'C quelques auures de Mathema

tique. 287 -

Les Peres obtiennent pour les Eſpa- VII.


gnols vn Ambaſſade vers le Roy
de la Chine. 3o6
On deſigne autres deux de la Compa- vri I.
gnie
T A B L E
- gnie à cefte expedition, & ſont é
t :: ceus dans le Royaume, en apres les
, noſtres font vne courſe en la Prouin
ce de Cequiam. | 315
IX. llsſont mis hors de la nouuelle demeu
· res le Pere Michel Ruggerius fait
vne courſe en la Prouince de Quam
?. - 325
X. Le Pere Eduardſuperieur eſt renuoyé à
•Amacao,e5 les noftres tourmenteK,
c9 en apres deliurez d' vne grande
calomnie. 332.
XI. Le Pere Ruggerius va à Amacao,cº eſt
là retenu,le Pere Eduard retourne à
Sciauquin,& les noftres ſont mole
#tez d' vne fureur populaire. 344
XII. Le Viſiteur enuoye le Pere Michel à Ro
me pour obtenir vne Ambaſſade du
| Pape au Roy dela Chine : le P. An
tome Almeida va à Sciauquin , cº
ceſte demeure eft troublee par vn
* nouueau lºbeur de la ville capitale.
" 352 eAuec
DES CHA P IT R E S.
•Auec combien de fruicf les noftres en ce XIII.
temps trauaillent en la reſidence de
Sciauquin. 365
Derniertrauailde la demeure de Sciau XIV.
quin, @ dechaſſement des noftres.
375

Troiſieſme liure.
L# Chreftienne de la Chine CHAP.
eft reſtauree,& rvne nouuelle reſt
dence redreſſee à Xaucea. 393
On entend à Amacao le retour des Pe II.

rer le Viſiteur s'efforce d'eftablir la


reſidence de la Chine. 4II
Vn fils d'vn noble Magiftrat nommé III.
Chiutaisô,ſe rend diſciple du Pere
Matthieu, e5 auec lui fait rvne re
ueuèiuſqu'en la prochaine ville.417
Le premier labeur de la reſidence de IV.
Xaucea, & la venue du Pere
Eduard en cefte ville. 428
Le TP, Antoine eAlmeida meurt; le T.
Fran
T A B L E
François de Petri eſt mis en ſa place.
437 -

VI. Le P. &Matthieu fait rvne courſe en la vil


le de Nanhiu,où ilgaigne quelques-vns
à Ieſus-(hriſt. 446
V I I. Les larrons entrent de nuict dans la mai
ſon, bleſſent les deux Peres, e5 eſtans
condamnexpar les Iuges,ſont deliurex
par le ſecours des noftres. 454
/ III. Le Pere François de Petris meurtsle P.La
Karus Cataneus eſt mu en ſa place.
467
Ix. Le P.Matthieu s'achemine en la Cour Ro
· yale de Nanquin. . 472
X. Le P.Matthieu Riccius eſtant honteuſemët
chaſſe hors de Nanchin, ſe retire en la
| ville capitale de la p ouince de Chian
ſî. 49I
X I. , On eſtablit vne nouuelle reſîdëce en la Me
tropolitaine de Chianſi. 5o3
XI I. Le P.SMatthieu contracte familiarité 4t46C '

les parens du Roy, & auec quelques


autres
-"mM

DES C H A P IT R E S.
autres qui ſe nommoient Predica
f6t47'ſ. - 5I4
on enuoye vn aſſocié auP.5Matthieu à XIII.
Nancian, c les noſtresy acheptent
rvne maiſonparticuliere. . - 52o
Le P. Lazarus Cataneus eſt à Xaucea XIV.
griefuement perſécuté,e on appel
le deux autres des noſtres. ' 526

Quatrieſme liure.
- L* P. Matthieu retourne à 5Nan- CHAP.I
chin pour laſeconde fois. 534
Le P.Matthieu eſt appellé du Vice-Roy II.
de Nanchin, & puis il s'achemine
auec les noſtres vers Pechin. 545
Nos Peres ayans envain eſſayé d'eſta- III.
blir leur demeure à Pequin, retour
ment à Nanquin. 564
Les noſtres eſtans ſurpris de l'hyuer ſont IV.
contrainčts hyuerner ſur la riuiere. .
Le P.Matthieu retournant à Nan- . -
Z
T A B L E
chinpar terre, eſleue vne troiſieſme
demeure. /^-- 578
.; V. L'authoritedes noſtres s'augmente beau
coup à Nanchin par le moyen des
JMathematiques. . 596
VI. Les principaux de la ville de Nanchin
, recerchent l'amitié du P. Matthieu.
6IO \

VII. Le P. MutthieuRicciu diſpute de no


ſtre foy auec vn fameux ſacrificateur
62.O -

VIII.Les noſtres qui auoyentpaſſé l'hyuer en


chemin, arriuent en bonne ſanté à
·· ! Nanchin, @ on acheterune mai
ſon propre. | 631
IX. Le Pere Lazarus Cataneus s'achemine
,,, à Amacao;& à Nanchin les premi
ces des nouueaux (hreſtiensſont ba
- · ptiſex | | | | 641
X. 5Xos Teres entreprennent derechefle
•voyage de Pechin. 95I
xL ce qui arriua aux noſtres au fort de
Thien
m"mMNT

D ES CHAPITR E S.
* Thienſin. 66f
º Les noſtres ſont inopinément appellex à XII.
• à Pechin auec leurs preſens par le
º Roy. · 678
" Les noſtres arreſtex priſonniers par les XIII.
|! Magiſtrats des ceremonies ſont ren
* fermexdans la Citadelle desAmbaſ
| ſadeurs. " - 696
r La reſidence des noſtres eſt enfin con- X IV. .
(f firmee en ceſte ville apres qu'ils eu
rent preſenté vne requeſte au Roy.
# 7i3
é •Amitié de nos TPeres contraétee auec XV.
# deux hommes fort ſignalex @ auec
" grandfiuiéf. | | | 722 |
# La ſecte des Idolatres eſtant ence temps XV I.
# marqueé de grande ignominie, deli
- ura les noſtres du danger qui les me
# nageoit. - | | 733
l Ce qui a eſte faict iuſqu'à preſent en la XVII.
ſ, reſidence de Xaucea. · 745
| De quels trauaux la reſidence de.Xau-XVHI.
f/ · -# 2
T A B L E
ceapendant ces annees a eſté agitee. |-

766
|

| XIX. Progrex de l'Egliſe de Nanchin. 787


XX. Le P. Emanuel'Dias eſt enuoyé à l'ex
pedition de la Chine par le Recteur
d'Amacao. 798

Cinquieſme liure.
CHAP.l LºàViſiteur eſtant reuenu du Iapon
Amacao donne ordre aux affai
res de ceſte Expedition. 8o8 |
I I. . (ombien les liures du P.Matthieu, im
primex en ce temps, ont acquis de
reputation à lafoy (hreſtienne. 817
II I. Paul obtient le degré de Docteur au Se
nat Philoſophique, & cMartin au
Militaire. 828

IV. (e qui a eſtéfaiciles ans paſſez en la re-|


ſidence de Nancian. 836
(e qui ſe faiſoit enmeſme temps en la
reſiddence de Xaucea. 846 .
V I. Les affairesdelaReligionſuccedent heu
reuſe
-"m-

DES CHAPITRES.
reuſement à Nanchin, eºnoſtre ami
Chiutaiiôfaict profeſſion de la foy ,
Chreſtienne. · · · · 858
Ce qui s'eſtpaſſe en la reſidence de Pe VII.
quins on achepte vne maiſons vn
Euclide eſt imprimé en langue Chi
noiſe. - , , , , 867
Le Pere Alexandre Valignanus Viſi VIII.
teur, & premier fondateur de ceſte
Expedition, meurt à Amacao. 881
5Noſtre confrere Françou 5Martinexeſt IX.
tué en vne grande ſedition, eſmeuë
en la Metropolitaine de Canto. 886
· Le tumulte de canto ſtantappaisèle P. X.
(ataneus auec vn autre frere re
tourne dans le TRoyaume en ſa de
meure ordinaire.. . 9o4
Tenoiſt Goèſius Portugais de noſtre cö XI.
pagnie, eſt enuoyé des Indes pour
rvoir le Catay. . - 919

Continuation de reſte du voyage iuſ XII.


ques au Catay, que l'on trouua eſtre
3 3
- | T A B L E
| º le Royaume de la Chine. , 932
, XIII. Mort de noſtre frere Benoiſt dans le
.. .. Royaume de la Chine, apres qu'vn
** * - des noſtres enuoyé de Pechin fut ar
* riuéprexdeluypour le receuoir, e5
- mener dans le Royaume. . 948
xIV. Vntres-grandtumulte ſ'eſleue à Nan
' ' ' * · cian contre les noſtres. 962
xv. ce quifutfaict à Nancian apres tant
| º de peine. - 98I
XV I. Le Roymeſme commande que la deſcri
· ption Geographique du monde com
· * poſée par le P. Matthieu, ſoit r'im
| / | primee dans ſon Palais, &) l'Egliſe
· de Pequin prend des nouueaux ac
· croiſſemens. 988
XVII. Progrex de la Religion Chreftienne à
· · · Nanchin. 1OOO

XVIII Le Pere Cataneus trauaille heureuſe


- ment au pays du Docteur Paul,en la
ville nommeé Scianhai,l'eſpace de
deux ans. 1 OI4
Recit
"mR
| DES CHAPITRE S.
| Raid ce qui a eſté faictenla reſiden- XIX.
" ce de Xaucea. Io24
: De la mort bien-heureuſe du P. Mat- XX.
" thieu Riccius 1o35
| Le Roy donne vn lieu de ſepulture au XXl.
$ P. JMatthieu e5 rvne maiſon , e3
Egliſe aux noftres. 1o46

º
j! -

|! L IVR E

:|·-
-
- - -
-
* -
* . -
-
- - - -
|! - - •'
- - • - • . .". - --

-
- -

, - - - -

- * • ; - -

- - - - - • * • - - - - - -

- " - - • A. *
|
- •
- -
-
- - - - -
- •
- - -
- - - - 4
«- -
-
• - i\
-
-
-

-
+
- -* - lºa • -

\ - -
- * . - - • • • -

-
* -

-
-
- - -
• ,
- •« - - * 2 . *. * -- • - • * • • • - -

- - -
-

-
-

-
-
- - ,, , ,
• * .. •. - + * - -

- -
- -
-
- - -
- - -

- - | - ,
,
, • • • - -
* ,
- -

-
- - •. - *
- -
- -
- -
-
,
|
- , - - , · · , *. : - •
| - - - • '• . - - -

- - -

-
|
-
- -
| . -
- -
| -
-
» "-^ • -
-

- -

N
-

-
--, -" -

-
# * :
!',
:- # ' -

| x -

- -
l -

-
-

-
-

- -

|
-

| -

- -

º -

- -
- !

º .
#l\ // NN VIN
-
:)))--№- --
&t : vrtrait gue tu peux 2o,7
/e, titi82s#uiº# fra2uivant
J / /2 zzuxru plus
1t.ſ au
AZ4Mº
7e 4vn unissant
' 'Ioints Ae7fev /zv fºrtu, et le parfºtffensem4/e
8 EMIER
: Dv voYAG E Av
# R oY AvM E DE "
·e · 1A c H 1 N E. . -

T)e la cauſe qui a meul'Auteur à eſcrire


• cefie'Hiftoire, c9 de la maniere

| CH A P 1 T R E I. -

- • . - - -

$ E s commencemens des longs -


voyages & des choſes difficiles,
qui auec le cours du temps ſe ſont
:: 1)$ eſleuees, ont ſouuent eſte entiere
.

2ºº * mcnt incognus à la poſterité.Re


g ºrchant pluſieurs fois la cauſe dont cecy pou
ºit Proceder à peine en ay-ie peu trouuer vne
'ſ autre,ſi ce n'eſt que les commencemens de tou
les choſes(& meſme de celles qui croiſſent en
2, Du voyage de la Chine,
Peurquoy les apres à vne grandeur deſmeſuree)ſont ſi foibles
c0m7f77e/3Cé
mens descho & petits en leur ſource, qu'ils ſemblent ne pro
ſes grandes mettre rien moins que la grandeur qui s'en doit
ſont ſouuent enſuiure. Pour ceſte cauſe,ceux qui retirét,com
incºgnus. me on dit, ces choſes du berceau de leur enfan
ce,ne ſe peinent pas beaucoup de reduire en me
moire,ce qui certes pour lors ne ſemble pas me
riter qu'on s'en ſouuienne : ſi ce n'eſt d'auentu
re que nous aimions mieux auoiier que les pre
miers commencemens de ſemblables entrepri
ſes ſont enuelopez de tant & ſigrandes difficul
tez, que les auteurs d'icelles eſtans entierement
occupez à l'action,ſont, non moins à faute du
temps que de pouuoir,empeſchez d'eſcrire. .
Pourquoy C'eſt pourquoy pour retirer l'entree de no
l'auteur a
entrepris ce
ſtre Compagnie aux frontieres par tât de fiecles
fte hiſtoire. fermees de ce tres-ample Royaume, & les pre
mices du Chriſtianiſme parmyceſte nation illu- .
ſtre des tenebres de l'oubli,i'ay entrepris de re
duire en vne narration hiſtorique ce que le Pere
MattheusRiccius a laiſsé enſes cómétaires pour
ſeruir de memoire à la poſterité apres ſa mort.
l'ay encor eſté principalement meu d'vne autre
cauſe à ce faire,afin que s'il arriue qu'il plaiſe à
la diuinebonté que de ceſte petite ſemence d'E-
uangile il ſe ramaſſe quelque iour vne agreable
moiſſon dans les magaſins de l'Egliſe Catholi
que,les fideles,qui viendront apres,ſçachent de
puis quel temps en là les œuures admirables de
Dieu en la conuerſion de ce peuple,doiuét eſtre
publiees.En apres ſi par quelque euenement ou
plu
|
-mm

Liure premier. à
pluſtoſt par le iugemét ſecret de Dieu les fruicts
eſperez n'en prouenoient pas,qu'ils cognoiſſent
| combien noſtre moindre Compagnie de Ieſus
* aoufaict,ou enduré pour entrer côme par force
º : enceſte eſtenduë deſmeſuree de foreſts d'infide
º 1 lité, & auec combien de labeur ou d'induſtrie
º cultiuant ce meſme nouueau champ, elle l'a eſ
* leué àvne grande eſperance.
: | : Or qui pourra doubter que ceſt affaire dont lºſºjº de
º | nous traitons ne ſoit entierement diuin , veu # #.
|. qu'ils'agiſt du tout des moyés d'amener les ames §n§
ºi à la lumiere de l'Euangile?Nous taſcherons dóc
l ' plus en vne choſe pieuſe de plaire au lecteur
pieux parla candeur de laverité,que par le fard
" | des paroles. En apres nous n'entendonspas que
º | par ceſte noſtre narration il ſoit rien oſté à nos
: | Annales,ouaux lettres particulieres de nos Con
º | freres, quiles puiſſe empeſcher d'eſtre authori
º | ſees auteſmoignage de la verité comme il appar
* tient,ſi ce n'eſt d'auenture qu'ils contrarient à
" cecy. Car ce n'eſt pas noſtre intention de pour
º i ſuiure tout en ceſte hiſtoire, ny d'eſplucher en
º .. tierement tout ce que nous deduirons , eſtans
: beaucoup d'autres choſes arriuees,qui auſſi euſ
| | ſent peu eſtre racontees. -

| . Mais dautant que les affaires de la Chine


* ſont quaſi non moins eſloignez de ceux de l'Eu
rºpe par la raiſon,que par la diſtance des lieux,
: &que tout ceſt eſcript eſt dedié à l'Europe ſeu
* leii'ay trouuébon, deuant que commencer ce
* que i'ay deſſeigné,de premettre quelque choſe de
! . A 2
- 4- Du voyage de la Chine,
la ſituation de ce Royaume, couſtumes,mœurs,
loix & autres ſemblables,à fin de n'eſtre en apres
contrainct, & non ſans degouſt, d'interrompre
o dre obſer- ſouuent le fil de mon diſcours. En quoy nous
*, ºce * dtſ-
#º tiendrons tel ordre, que nous ne toucherons ce
•oºrs. en quoy ils ſont differents d'auec les noſtres,
- - 2

, qu'autant qu'il conuiendra pour l'intelligence


de l'hiſtoire.Et encor que pluſieurs volumes ſe
liſent en Europe du meſme ſujet,i'eſtime toutes
fois qu'il ne ſera pas faſcheux d'ouïr le meſme
de ceux de noſtre Compagnie : dautât que nous
auons maintenant veſcu trente ans entiers en ce
Raiſºn im Royaume, nous auons veu leurs plus nobles
portates pour prouinces, nous entrons tous les iours en con
la verité de ference auec les principaux de ce peuple,les ſou
cºſte hiſtºir* uerains Magiſtrats & hommes lettrez,nous par
lons le propre & naturel langage des Chinois,
nous auons apris de propos deliberé leurs cou
ſtumes,mœurs,loix,ceremonies,finalemét,ce qui
eſt de grande importance, nous auons iour &
nuict Heurs liures en main. Ce qui a entierement
manqué à ceux qui ne ſont iamais paruenus en
ce monde preſque nouueau,& qui s'apuians ſur
la foy des autres ont eſcript nó ce qu'ils ont veu,
mais ce qu'ils ont ouy. Or nous reduirons brief
uement en peu de chapitres de ce premier liure
ce qui meriteroit d'eſtre eſtendu en pluſieurs vo
lumes, ſi on le traictoit ſelon la dignité du ſu
jet.
IOu
Liure premier. 5
|.

)s

| Du nom,ſituation, @ grandeur du
s! Royaume de la Chine.
:e ;

S, C H A P. I I.
:e

ſe
:
C# s T Empire plus reculé de l'Orient a eſté Noms diuers
$- cognu en noſtreEurope ſoubs diuers noms. * #-
| Celuy de laSine eſt tres-ancien dés le temps de #.
15 ! Ptolomee.En apres il eſt appellé Catai par Marc
:é , Paul Venitien, qui a donné quelque cognoiſſan
ºS ce de ce Royaume aux Europeens. Mais le plus .
cognu de tous eſt celuy de la Chine,mis en vſa
ge par les Portugais,qui ayans trauersé vne treſ
grande eſtenduë de mer abordetent là, & encor
pour le iourd'huy negocient en ce lieu en lapro
uincede Canto,vers le Midy.Les Italiés & quel
ques autres nations de l'Europe ont quelque peu
&: changé ce nom, ignorans la prononciation Eſ
pagnole,qui en quelque choſe eſt differente de la
Latine,car China eſt prononcé detous les Eſpa
gnols comme Cina des Italiens. -
- Aucun certes auſſi,à mon aduis, ne doit dou- É, Royaume !
ter que ceſte prouince ne ſoit celle qu'on ap- de la chine
pelle le pays des mange-cheuaux : car iuſqu'au Pºyºmº
temps preſent tous les habitans de ce Royaume ** cheuaux
mangent la chair de cheual, de meſme que nous | |
celle de bœuf Ie ne douterois pas auſſi que ce- Ce Royaume |

l,
ſte meſme region
à dire,lene ſoitdes
celle qu'on
: caraen
appellee
aucun eſt abºndaº
)9
$erica,c'eſt pays ſoies " ſoie
| A 3
6 Du voyage de la Chine,
autre Royaume d'Orient, ſi n'eſt en la Chine, la
ſoie ne ſe retrouue, & en ſi grande abondance,
que non ſeulement tous les habitans riches,
comme quaſi tous les pauures, s'en reueſtent,
mais auſſi il s'en porte de là en tous les Royau
mes voiſins. Certes les marchands Portugais ne
chargent leurs nauires d'aucune autre marchan
diſe plus volontiers que de ſoie Chinoiſe,qu'ils
embalent pour enuoyer par tout le Japon,& les
Indes. Les Eſpagnols ſemblablement des Iſles
Philippines enuoyent leurs nauires en la nou
- uelle Eſpagne, & tout ce nouueau monde char
# gez de ſoie Chinoiſe. Ie trouue auſſi dans les An
de ſote #"nales de la Chine l'artifice des ouurages de ſoie
cie§ § la deux milſix cens trente ſix ans deuant la natiuité
Chine deleſusChriſt,&il paroiſt que ceſte manufacture
, a eſté tranſportee de ce Royaumeau reſte de l'A-
ſie,& en noſtre Europe,voire auſſien Afrique.,
- Or en ceſte varieté de noms , il n'y a riende
quoy on puiſſe plus s'eſmerueiller, que de ce que
tous ceux-cy'ont meſme eſté incogneus, & in
ouïs aux Chinois meſmes, veu qu'il n'y a nulle
marque de ces noms parmi eux.Et encor moins
· de la cauſe pourquoy ils ont tant de fois changé,
encor que toutesfois les meſmesChinois en ont
• imposé pluſieurs autres àleur Royaume, & peut
ººuſtume de eſtre impoſeront à l'aduenir. Car de tout temps
# º ils ont accouſtumé toutes les fois que l'Empire
& Cº - - - - - -

§ ( ſelon laviciſſitude des choſes humaines)paſſe


- .2 » - - • V 1»

entre les d'vne famille à l'autre, que le Royaume auſſi eſt


ººº " orné d'vn nouueau nom par celuy qui commen
, - Cº
-

Liure premier. 7.
la te de regner, & iceluy impoſe, comme il luy
t,| plaiſt, quelque tiltre magnifique au Royaume.
s, Ainſi liſons-nous qu'anciennement il ſouloit _ . -

t, eſtre appelléThan,qui ſignifie large ſans limites; Diuerſ é.t.


vneautre fois Tu,comme ſi vous diſiez repos; en #
le pres Hia, qui eſt de meſme que ſi vous diſiez cºn .
- grand; puis Sciam, qui ſignifie ornement; puis
l, Chtu, c'eſt à dire,parfaict; mais Han ſignifie la
6| voye lactee au ciel, & pluſieurs autres : mais de
si pºque ceſte meſme famille qui regne ºuiour- cong. .,
- dhuy qu'ó appelle Ciu, a eu le droict de l'Empi- c§.
f | retout le Royaume eſt appellé Min, c'eſtàdire, lent àpréſenr
1 | de clairté, auquel toutesfois auiourd'huy on a ºr Rºyau
je adiouſté la ſyllabe TA,& s'appelle Tamin, c'eſt à "
té | dire Royaume de grande clairté.
[C Or peu de peuples voiſins ſeprennent garde r,uples vci
\ | deces diuerfitez denoms,d'où vient que chaſcun ſins des Chi
appelle quaſi ce Royaume de chaſque nom par- nou appellent
: | ticulier.Les Cocincinois,& Ciames,deſquels les diuerſºmºr
e | Portugais ont apris le nom de la Chine,l'appel- ***
r | lent encor auiourd'huy Ciu; les laponois Than;
le | les Tartares Han; les Sarrazins de l'Occident
s | Catai. -

Parmy les Sinois meſmes ( car ie voy que ce


nom de Ptolomee eſt le plus ſouuent vſurpé par
les autheurs Latins) outre celuy qui ſuit la for
S tune des Rois, il eſt auſſi appellé de pluſieurs
autres noms de tous téps communs. Car nous -

lappellons encor auiourd'huy tantoſt Ciumquo, •


tantoſt Chiumhoa,le premier ſignifie vn Royau
- me, le ſecond vn iardin, l'vn & l'autre ſitué au
º A 4 -
8 Du voyage de la Chine, .
Erreur des milieu. I'ay entendu que la cauſe de cecy eſt,que
1#
hant laº#
ſi- les Chinois croyét bien que le ciel eſt rond, mais
- | | - - v

§ § la terre carree, au milieu de laquelle ils ſe font à


leur Royau. croire que leur Royaume eſt ſitué. C'eſt pour
f778', quoy du commencement voyans le plan de nos
deſcriptions Geographiques,ils ſe faſchoient que
la demonſtration de leur Royaume n'eſtoit pas
au milieu, ains à l'extremité de l'Orient. Pour
ceſte cauſe le Pere Matthaeus Riccius ayant ex
primé le monde auec des noms Chinois,ille diſ
poſa de ſorte, que le Royaume de la Chine ſe
| voyoit au milieu.Mais la plus part d'iceux main
tenant recognoiſſent leur erreur,& s'en rient. .
L. Rºy de la , Celuy qui gouuerne tout le Royaume auec
Chine eſtap-puiſſance abſoluë eſt appellé Seigneur de ceſt
# # .. vniuers,
gneur de ceſt ſt
pource qu'ils croyent que leur Royau
ſi fermé de meſmes bor l'v,
on ur. * me elt quatl ferme de metmes bornes que l v
| niuers : car à peine daignent-ils appeller Roy
· aumes les Royaumes voiſins, deſquels ils en co
· ' gnoiſſoient peu deuant qu'ils traffiquaſſent auec
les Europeens. Si cela ſemble eſtrange à quel
qu'vn des noſttes,qu'il ſçache auſſique le meſme
peut ſembler aux Chinois, s'ils entendent que
pluſieurs de nos Monarques,qui n'ont iamais eu
aucun droict ſur le grand Empire des Chinois,
ſont ornez de meſines tiltres.Cecy ſoit aſſez dict
Gr.n leur du touchant le nom du Royaume. Quant à ce qui
Royaume de touche la grandeur,ce n'eſt pas ſans ſujet quepar
º Cºine l'opinion de tous ceux qui ont iamais eſcrit,
l'Empire des Chinois a obtenu le nom de Grand.
Car ſi vous conſiderez la ſituation,& limites des
tCIICSs
-"-

Liure premier 9
terres, il ſurpaſſe auiourd'huy, & a ſurpaſſé de
uant tous ſiecles ( au moins à ce que 1'ay peu
iuſqu'à preſent comprendre) tous les Royau
mes du monde, au moins nommez d'vn ſeul
nom. Car vers le Midy il commence au dix Longueur da
neufieſme degré du Pole eſleué ſur l'Horizon, en Royaume
Chinois.
l'iſle qu'ils appellent Hainam,qui ſignifie mer de
Midy, & il s'eſtend vers le Septentrion au qua
rantedeuxieſme, àces murs Septentrionaux,deſ
quels les Chinoisdiuiſent & defendentleur Em
pire de laTartasie.En longueur,il commence au Deſcription
de l'eſtendue
cent douzieſme, depuis les Iſles fortunees, en la de ce Royau
Prouince qu'ils appellent Tiinan, & eſt borné de f/76'.

la mer vers l'Orient au cent trente deuxieſme.


Nous auons tiré nous meſmes le plus exactemét
qu'il aeſté poſſible ceſte dimenſion de limites en
diucrslieux de ce meſme Royaume, par leſquels
nousauons paſſé,à lareigle des Aſtrolabes,& au
tres inſtruments deſquels les Mathematiciens ſe
ſeruent, auec obſeruation des Eclipſes, & ſelon
les Kalendriers Chinois, auſquels les pleines &
me nouuelles Lunes ſontdepoinct en poinct deſcri
tes , & principalement de l'autorité des plans
Coſmographiques.Et certes du Midy au Septen
is, trion,où principalement les noſtres iuſqu'à pre
jct ſent ont employé leur induſtrie, il ſemble n'y
lui Pouuoir rien eſtre adiouſté. Mais en la longueur,
)2f #ceux qui viendrontapresnous, apres auoir par
it, lavolonté de Dieu introduict l'Euangile en ces
d, Parties,font quelque remarque plus particuliere,
e3 quiſera(comme ie croy) de peu deAconſequen
5
51 - -

|
Io Tu voyage dela chine,
ce, ie cede volontiers à leur autorité, & croy
# doit faire plus d'eſtime des dernieres ob
eruations,que des premieres.» • • • .

La Chine Parcecy onvoid que ceſte ample eſtendue en


## vn ſeul Royaume eſt en plus grande partie con
semper#" tenuë entre le ciel bening de la Zone temperee,
- & qu'elle comprend d'vne continuelle traicte
tous ces climats, qui s'eſtendent depuis ſon ex
tremité,qui a prisſon nom de Meroé Iſle du Nil,
| iuſqu'au climat Romain. Ceſte fi ample circon
| | ſcription delimites eſt toutesfoisvers le Septen
- trion plus eſtroicte quaſi de la troiſieſme partie,
que quelques Eſcriuains de noſtre temps l'ont
† qui l'ont eſtenduë iuſqu'au cinquante
troiſieſme degré. · · · · · · ·
Mais à fin que ceſte ſiample largeur de terre,
ſi elle n'eſt incroyable apres des teſmoins ocu
laires,toutesfois pour la plus grand' part ne ſem
ble eſtre deſerte,& n6 cultiuee,i'adiouſteray ce
que i'ay trouué en quelque volume des Chinois
intitulé La deſcriptiö du Royaume des Chinois, im
primé l'ande noſtre Seigneur 1579. Iceluy fide
.. lement traduict contientcecy:Au Royaume des
#
prouin- -Chinois il y a deux prouinces Curiales,& Roya
- - - - -

§ les,Nanquin, qui ſignifie la cour Royale du Mi


dy, & Pequin, la Royale du Septentrion Outre
/56 ,

celles-cy il y en a treize autres. En ces quinze


Prouinces (on les pourroit à bon droictappel
ler Royaumes)faiſant vne autre diuiſion, on
compte cent cinquante huict cótrees,ou luſtoſt
petites prouinces (ils les appellent Fu)
--
º . CS
à
"-

*, Liure premier. II

lespluſieurs comprennent douze, ou quinzevil


lesbien grandes,outre les villages, bourgs, cha
ſteaux,& villes moyennes.En ces contrees ilsap
Nombre des
pellent du nom de Cheu 247.grandes villes, en villes.
cor que ſouuent elles ſoient diſtinctes des autres
villes pluſtoſt par la dignité, que par la frequen
tation ougrandeur. Elles contiennent en outre
cent cinquante deux mille autres villes com
munes,qu'ils appellent Hien.Or au temps que ce
liure eſtoit imprimé on nombroit cinquante Denombre
huictmillions, cinq cens cinquante mille, huict ment des b5
cens & vne teſte des hommesd'aage, qui payent mes payans
chaſcun tribut au Roy ; mais en ce nombre ne tribut,
ſont compriſes les femmes,ny les maſles; les en
fans,adoleſcents, Eunuques, ſoldats parents du
Roy les Magiſtrats,hommes lettrez,& pluſieurs
autresauſſi ſont exempts. Et certes encor que la
paix ſoitprofonde & preſque enuieillie(excepté
leseſcarmouches des Tartares) plus d'vn mil
lion de ſoldats ſont entretenus des gages du
Roy,& ſont touſiours en armes. Et à fin que ce
nombre ne ſemble eſtre incroyable à aucun, ie
vous aduiſe que quaſi la moitié de trois prouin
ces vers le Septentrion (comme eſt celle qu'on
appelle Leate)vont à la guerre ſous la ſoulde, &
enſeignes du Roy.i ' - -

En ce meſme volume ſont nombrez vers l'O- Royaumes


rient trois Royaumes voiſins tributaires à l'Em tributaires à
pite des Chinois, vers l'Occident cinquâte trois, la Chine,
vers le Midy cinquante cinq, & vers le Septen
trion trois; ie remarque toutesfois qu'auiour
d'huy
12, Tu voyage de la Chine,
d'huy il y en a beaucoup moins qui payent letri
but qu'ils doiuent, & ceux qui encor à preſent le
payét,emportét plus du Royaume des Chinois, #
qu'ils n'y apportét;&pour cela les Chinois ne ſe
· ſoucient pas beaucoup s'ils rendent fidelement
le tribut ou non. . -

Defenſe ér On adiouſte à la grandeur & frequentation


fortification de ce Royaume, qu'il eſt de tous coftez par art;
aaturelle de
la Chine. ou par nature enuironné de defenſes propres à
ſe garder.Vers le Midy, & l'Orient il eſt arrouſé
de la mer,& icelle diuiſee de tant d'Iſles,que l'a-
bord des flottes nauales à la terre ferme, eſt par
, tout tres-difficile.Vers le Septentrion des pre
cipices inacceſſibles ioincts à vn mur continu,
& iceluy tres-fort, de cinq cents cinq lieuës, re
pouſſent les aſſauts quafi continuels des Tarta
res.Vers l'Occident, qui eſt le plus proche du
Septentrion, on void tout ioignantvn terroir de
ſable alteré, qui par le defaut de viures de plu
ſieurs iours eſpouuente les armees des eſtran
gers de venir au Royaume de la Chine, ou lés
enſeuelit. L'Occident tirant vers le Midy eſtre
marqué eſtre plein de montaignes, & de foreſts,
& a fort peu de petits Royaumesvoiſins, que les
Chinois meſpriſent, les eſtimans indignes de
leur crainte,ou de leur ambition. º, • •
• • • • •• . :: - • , • • • • •• •

- - - - -- --

· · · · · · · · ' De
-
* ) . . -
• - . :: . . ! ... º * !
- - - - '. -- - ,
Liure premier. I3

De quelle doſe •ſfertile la terre


de la Chine.

C H A P. I I I.
D#nonceſteſeulement
ſi ample eſtenduë de ceſt Empire,
de l'Orient à l'Occident
(côme s'eſtédnoſtre Europe)mais encor du Mi
· dyauSeptétrion,prouiét qqu'en aucun autre lieu
5

dumonde il n'ya ſi grande diuerſité de fruicts, Diunſté de


qu'ils'en produict icy ſoubs le ciel de ce meſme frutas.
Royaume.Car de là depend la diuerſité des cli
mats,& d'icelle la fertilité de diuerſes choſes,car
vne choſe s'eſleue plus heureuſement en vn air
bruſlant,vne autre envn air glacé,& autres auſſi .
ſous vn ciel temperé. -

Les Chinois meſmes aux liures de leur Cho-ºº".*


- • - 4 la Chine fer
rographie deſcriuét au long ce que chaſque Pro-§.
uince porte:ce que pourſuiure icy ſeroit s'eſloi- chºſe,
gner de la briefueté propoſee. Cela ſe peut dire
cn general auec verité , que tous les Auteurs
· aſſeurent,quetout ce qui ſertà l'ornement,au vi
ure, & meſmes aux delices, ne s'y apporte pas
d'autre part,mais croiſt abondammét ſur le lieu,
Voire i'oſerois aſſeurer que tout ce que nous
Voyons en Europe,ſe retrouue en ce Royanme.
Et ſi quelque choſe y defaut, qu'elle eſt ample
ment recompenſee de beaucoup d'autres, dont
l'Europe manque, - -) , -

- | Pre
X4 Du voyage de la Chine,
#ſpeces de Premierement donc il y a abondance de tou
* te ſorte de bleds.ilfournit quantité de froment,
d'orge, mil, paniz, ſeigle, & autres de ſemblable
eſpece; & le riz, qui eſt preſque leur prouiſion
ordinaire,y ſurpaſſe de beaucoup l'Europe.Les
Legumes. legumes,& principalemét les phaſeols,deſquels
meſme les cheuaux & beſtes à corne & ſembla
bles ſe paiſſent,endurent tous les ans endiuerſes
prouinces la deuxieſme & troiſieſme moiſſon. . ;
D'où lon peut non-moins iuger dela bonté de
l'air,& fertilité de la terre,que de l'induſtrie du
Fruias. peuple.Il n'y defaut auſſiaucune eſpece des prin
cipaux fruicts ou pommes,ſi vous exceptez les
oliues, & les amandes.Les figuieres qui ſont ap
· portees des noſtres, ne ſe laiſſent pas ſurmonter
par celles d'Europe. Outre ceux-cy il y a des
fruicts tres-bons à manger incogneus aux no
ſtres,tels qu'on en voiden la prouince de Canto
& autres du Midy, que nous appellons d'vn
nom emprunté des Chinois, Licyes & Longanes,
qui entre peu ſont tres-doux, & ne croiſſent en
nulle autre part.On void auſſilà meſme ces noix
-
Indiennes prouenantes du Palmier, & autres
Figues.
# tg
fruicts d'Inde.Il y a auſſi vne autre eſpece, que
· les Portugais appellent figue Chinoiſe,qui eſt
vn fruicttres-ſauoureux & enſemble tres-beau.
Les Portugais l'appellent figue ſeulement pour
ce qu'on en peut manger de ſeches,vulgairemét
figues de cabats : car autrement elle n'a rien de
ſemblable, & approche pluſtoſt de la forme d'v-
ne grande † mais rouge, & ſans bourre
&
Liure premier. 15
& noiau.Mais les oranges & citrons, & toute oranges &
eſpece de fruicts de bois eſpineux,ſurpaſſent de º*
beaucoup en ceſte eſpece la diuerſité ou dou
ceur de tout autre terroir.
- Il me ſemble auſſi que ie puis bien aſſeurer le Hertes.
, | meſme des herbes potageres,& de tout appreſt
des plantes iardinieres , car l'vſage d'icelles eſt
plus frequent entre les Chinois,qu'entre les no
· ſtres, dautant qu'il s'en trouue beaucoup par
myle vulgaire, qui
deuotion,durant ſoitleur
toute parvie
pauureté, ſoit au-
ne mangent par •

tre choſe.
Il n'y manque auſſi aucune diuerſité de fleurs, Fleurs.
ains pluſtoſt on en void, auec plaiſir & loüange
du Createur, beaucoup que les noſtres ne co
gnoiſſent pas. Mais les Chinois font ſouuent
plusd'eſtat de la beauté que de l'odeur; & auſſi
ils n'ont iamais ouy parler de l'artifice de tirer à
† feu des ſucs odorants des fleurs & des her
es, ſi ce n'eſt depuis qu'ils negocient auec les
Europeens. -

En quatre prouinces vers le Midy ſe retrou-ººººiº ºr


ue ceſte fueille noble parmi les Indois, qu'ils ap- #.
Pellent Betre, & l'arbre nommé Arequeira. ils #
· mangent quaſi tous les iours auec grands delices Chinoi .
ccſtefueille doucement piquante meſlee auec de
lachaux viue, & aſſeurent que de ceſte chaleur
leſtomach ne reçoit pas peu d'allegement. Ils Huiles.
ſuppleent diuerſement au defaut del'huile d'oli
º,ſoit pour le máger,ſoitpour les lampes; mais
k meilleur de tous eſt celuy qu'on tire du Seſa
- } Il(º,
16 Du voyage de la Chine,
me : car il eſt de bonne odeur, & abonde quaſi
Vins. partout.Leurs vins ſont beaucoupinferieurs aux
noſtres, encor qu'ils ſe perſuadent le contraire.
Car la vigney eſtant rare,& non aſſez douce,par
certain meſpris,ils n'en preſſent pas de vin;mais
ils en font du riz,& d'autres choſes. D'où arri
uequ'il ne defaut iamais. Ils font grandcas de ce
vin,& certes il n'eſt pas deſagreable,& ne bruſle
pas comme celuy d'Europe. - -

Chairs. Ils mangent communément de la chair de


porc;mais toutesfois ilya auſſi abondance d'au
tres chairs, beaucoup de bœufs, de brebis, de
cheures par tout vneinfinité de poulles,canards,
Les Chinois oyes, voire meſme ils mangent les cheuaux, mu
mangent les
cheuaux.
lets,aſnes, & chiens de meſme quaſi que les au
tres chairs, & on les eſtalle ainſi à vendre aux
boucheries. Toutesfois en quelques lieux la ſu
perſtition ou l'agriculture eſpargne les bœufs,
& bouuines.Ilya abondance de venaiſon, mais
principalemét de cerfs,licures,& diuers oiſeaux,
& tout s'achete à bon marché.
guantité Les cheuaux,& autre ſemblable beſtail,encor
ds cheuaux.
qu'en beauté ils n'eſgalent ceux d'Europe, ſont
neantmoins plus eſtimez pour le nombre, prix
& facilité de la voiture, ſi en quelque lieu on ne
rencontre des riuieres.Car ily a par tout le pays
tant de fleuues,qu'on le peut quaſi tout paſſer &
trauerſer par eau, ſoit que la nature, ou l'art ait
Abondance faict ces riuieres. D'où ſe void vne multitude in
de bateaux. çroyable de toute ſorte de bateaux nauiger deçà
& delà,& icelle eſt ſi grande, qu'vn Eſcriuain de
- - noſtre
Liure premier. 17
noſtre temps n'a pas faict difficulté d'aſſeurer,
qu'il n'y a pas moins d'habitás ſur les eaux, que
ſur terre § Ce qu'encor qu'il ſemble eſtre
vne hyperbole excedant la verité,elle eſt neant
moins telle qu'elle ne ſemblera pas exceſſiue à
celuy qui ſeulement nauigera ſur les riuiere de
la Chine,Quant à moy i'oſerois aſſeurer autre
choſe, peut eſtre auec plus de verité , qu'il ne
ſemble pas incroyable qu'on peuſt compter au
tant de vaiſſeaux en ce ſeul Royaume , qu'en
tout le reſte du monde ; ſi on parle ſeulement
de ceux qui ſont portez ſur les eaux douces.Car
ceux qui parmy les Chinois paſſent en la mer,
ſont en plus petit nombre; & pullement eſgaux
aux noſtres. Mais ie reuiens aux cheuaux. Les
Chinois ne les ſçauent pas dompter. Tous ceux
dont on ſe ſert iournellement s'appriuoiſent
eſtans chaſtrez. Quant aux cheuaux de guerre Les deuaux
il y en a preſque vne infinité, mais iceux ſi aba-inutiles pour
ſtardis,& coüards, qu'ils ne peuuent ſeulement la guerre
pas ſupporter le hanniſſement d'vn cheual Tar
tare ſans s'enfuir. Dont ils ſont quaſi inutiles
aux combats,outre ce que n'eſtans pas ferrez,la
molleſſe des ongles ne peut pas long temps re
ſiſter aux rochers, & cailloux par les chemins
difficiles,& rompus,
Il y a en tant de riuieres grande diuerſité & Diuerſité d
abondance † Car outre la mer tres- Pºiſſºnº
fertile en poiſſons vers le Midy & l'Orient, &
les fleuues ſuſdicts,il y a de tres-grands lacs,qui
' pour leur largeur & profondeur ſemblent quaſi
I
18 Du voyage de la Chine,
petites mers; & outre cecy,des viuiers autour
des villes auſſi frequents qu'en nos cartiers,deſ
quels on tire tous les iours du poiſſon,ſoit pour
s'en ſeruir,ſoit pour vendre,& qui ne defaut,ny
deçoit iamais les peſcheurs.
Foreſts. Les bois de la Chine ne nourriſſent pas des
Lyons,mais des Tigres,Ours,Loups & Renards
en grand nombre. On ne nourrit des Elephans
qu'en la Cour à Pequin, & iceux ſont amenez
de dehors , & ne s'en void en aucun lieu du
Le lin.
Royaume. - -

Le lin y eſt inconu. Il ſe fait communément


· des toiles de coton pour le veſtement, duquel
bien que la ſemence ait efté deuant quarre cens
ans apportee d'autre part,toutesfois ce pays s'en
eſt trouué ſi fertile, qu'il ſemble maintenant
qu'il en pourroit fournir à tout le reſte du
, monde.
vers à ſºye. L'artifice des vers à ſoye y eſt ſi abondant,
qu'il ſemble du tout(s'il ne ſurpaſſe)en pouuoir
debatre le prix auec noſtre Europe. D'iceux ils
font des creſpes fins,des ouurages damaſſez, &
meſmes auiourd'huy,à l'imitation de l'Europe,
des draps de ſoye pure, & autres ouurages qui
ſont envſage chez nous; qui toutesfois ſont de
bitez à moindre prix, au tiers , & ſouuent au
uart. · · · · · - "

Chanure. Du chanure, & quelques autres herbes iIs


· font faire diuerſes toiles pour s'en ſeruir prin
cipalement l'Eſté.Encor qu'ils ne tirent des fro
· mages du laict de brebis, & qu'ils ne mangent
gueres

|•
Liure premier. I9

lE gueres de laict,& encor ſeulement de celuy que


rendent les vaches pleines, ils tondent neant
moins la laine,& en l'vſage d'icelle les noſtres
,ny | les paſſent de beaucoup, car ils ne font pas en
des
cor tramer des draps de laine d'icelle, qui tou
tesfois apportez d'ailleurs ſont en eſtime entre
rds , lesChinois.De la laine ils font des petits draps Laine.
ans : dEſté, deſquels le vulgaire ſe ſert à faire des
net , chapeaux & des tapis, ſur leſquels ou ils cou
du chtnt la nuict,ou ils font leurs complimens de
ciuilité,deſquels ſera parlé cy apres. On ſe ſert
ent | dauantage d'iceux vers le Septentrion,qui bien
el
|u qu'il ſoit plus eſloigné du Pole Arctique que
ºns noſtre Europe,le froid neantmoins y ſemble vr
s'e | Peu plus piquant : car meſme les treſ-granes
art | riuieres & lacs ſ'y glaçent. La cauſe dequoy ne
| d | ne nous eſt pas encor aſſez cognuë, ſi c n'eſt
que nous la reiections ſur les montaiges nc -
ant, # geuſes, & aſſez proches de laTartaric Pour ſe
loi | garantir de ces § ils ont akondance de
: ils peaux de renards, & de belettesde Scythie qui
t,&
pe,
| neOn
ſontretrouue
pas de moindre prix
en la Chine toute ſorte de lmc-
- - *

Metat4x.
qui taux,ſans en excepteravcun.Outre l'airain,& le
:
de # cuiure commun, ils en font d'vne autre ſorte
au blanc comme argent , qui n'eſt pas plus cher
que le leton iaune; mais du fer fondu ils font
· ils f vn peu plus d'ouurages que les noſtres; comme
tin- des chauderons, marmites, cloches,ſonnettes,
ro- mortiers, grilles,fournaiſes, canons, ou engins
ent | de guerre, & pluſieurs autres de beaucoup
;yc5 B z
: =-

26) u voyage dela(hine,


moindre eſtime que les noſtres. - - - 4

L'or n'y eſt pas mauuais, toutesfois de pºx


- # & beaucoup inferieur au noſtre.Ils ſe ſeruent d ar
pour &monnoie
|
psvſ 'sº gent
§pºids, non à ladont la valeur
marque eſt reconuë
Et ainſi en tout
§#ic on eualuë l'argent à la balance,ce qui de
§y eſt fortincommode & encor plus ſi on aeſ
gard à la bonté ou baſſeſſe de largent qu'il faut
adiouſter ou oſter à la valeur. Car la fauſſeté n'y
eſt pas peu frequente en pluſieurs lieux.Toutes
fois on ſe ſert de liards § de cuiure, qui ſe
| battent à la monnoie publique pour les moin
dres vſages. Les plus riches auſſi ſe ſeruent de
† & d'or : mais en cecy le luxe des
inois eſt moindre que celuy de l'Europe:
neattmoins les femmes Chinoiſes deſpenſent
beaucoup d'or & d'argent, principalement aux
ornemèRts de teſte. Mais le meuble commun
Pour le fruice de la table eſt de terre, que la
pluſ part des Europeens (ie ne ſçay pourquoy)
Pourcelaine. appellent Pourcelaine,à laquelle vous en trouue
rez peu de ſemblable entre la poterie,ſoit que
vous ayez eſgard à la delicateſſe, ſoit que vous
conſideriez la netteté. Xl ſ'en fait de tres-belle
en vn champ de la Prouince de Kiam, où il y a
vne maſſe de terre dont on a accouſtumé la for- !
mer.De là en eſt emportee par tout leRoyaume
& Prouinces voiſines,& loingtaines,& iuſques
en Europe ; & par tout elle eſt fort priſee de
ceux qui au manger ayment mieux la netteté,
· que lapompe.Elle endure auſſi la force des vian- .
des
Liure premier. 2U

des chaudes, & ne ſe fendiamais, voire, ce que


vous admirerez, les morceaux meſme rompus
liez enſemble auecvn fild'archal retiennét l'eau.
& ne la laiſſent eſcouler. . -

Les Chinois font auſſi des verres:mais en ce Verrºs,

la nos Europeens ſont beaucoupplus excellens.


Les baſtimens communémét ſont de bois,meſ Baſtimés du
meles Palais Royaux ; de ſorte toutesfois que Chinois.
le plus ſouuent les murailles ſont eſleuees de
biique, qui ſeulement ſeparent les chambres;
cat le toict le plus ſouuent eſt ſouſtenu de pi
liers de bois. De cecy, & du nombre des naui
res,on peut aiſément comprendre quelle abon
dance d'arbres il y a par tout, & le rapport des
foreſts en pluſieurs lieux. Entre les eſpeces qu'6
void en Europe, le cheſne y eſt rare : mais vne
eternelle & treſ-dure eſpece de bois ſupplee à Eſpece d'ar
ſon defaut; que pour cela les Portugaisappellét bre rare &#
fer.Car il luy reſſemble de couleur, & eſt ſans treſ-dure.
contredict plus eſtimé que le cheſne meſme:
vous y voyez auſſi le Cedre, arbre funeſte aux
Chinois. Ils ſe ſeruent principalement d'iceluy
aux cercueils des morts, dont les Chinois fomt
tant d'eſtat, qu'ils croient plus de mille eſcus
n'eſtre pas mal employez en vn ſac de dueil.Il y
Eſpece de
aauſſivne eſpece de roſeaux (les Portugais l'ap roſeaux.
pellent Bambu)preſque auſſi durs que le fer,&
iceux ronds s'empoignent à peine des deux
mains,s'ils ſont des plus grands; & encor qu'ils
ſoyent creux & diſtincts de leurs nœuds & ar
ticles,neantmoins pour la fermeté ſont ſouuent
· B 3
22 Durvoyage de la Chine,
deſignez pour ſeruir de poſteaux aux maiſons
moyennes.On fait auſſi des bois de lances des
. plus petits , & s'employent en ſix ceris autres
vſages qu'il ſeroit long de reciter. Ces roſeaux
ne ſe plaiſent qu'aux prouinces du Midy, mais
l'abondâce en eſt ſi gráde,qu'ils ſuffiſent à tout
le Royaume,& à peine ſe trouue autre bois qui
ſ'achete à ſi vil prix. -

Dequoy ils Ce Royaume fournit pour le feu non ſeule


entretiennèt ment du bois, des cannes & du chaume, mais
le feu. il y a vne ſorte de betume, tel que celuy qu'on
tire au Pais-bas, principalement en l'Eueſché
de Liege(ils l'appellent Mui ) qui eſt fort com
modément employé à tous tels vſages, & dont
la fumee n'eſt nullement faſcheuſe; toutesfois
il eſt en plus grande abondâce,& meilleur aux
prouinces Septentrionales, la nature aydant à
la neceſſité.Il ſe retire des entrailles de la terre,
qui eſpandus d'vne longue traicte en fourniſ
ſent continuellement, & par la moderation du
prix en monſtrent l'abondance, & diſtribuent
au plus pauure dequoy bruſler tant en la cuiſi
ne,qu'au poiſle. -

J'ſage des Il nourrit des herbes medecinales, que les


º autres prouinces ne cognoiſſent qu'apportees
C1724lc5.
d'ailleurs , principalement le Rheubarbe & le
> • - -

Reuharbe & Muſc, que les Sarazins de l'Occident apportët


Aiuſ. " en toute l'Aſie , & puis en l'Europe auec vn
gain incroyable, veu qu'ils ſe retirent d'icy à
tres-vil prix.Car vousvendrez la liure duRheu
t * barbe, achetee dix deniers, ſix ou ſept eſcus en
- Euro
|
Liure premier. 2.3
Europe. Icy auſſi croiſt le fameux remede de
pluſieurs maladies , les Portugais l'appellent
Bois de Chine,les autres Bois-ſainct,pour la reſ-Bºº de Chi
ſemblance en la medecine de celuy qu'on ap-"
porte des Terres neufues.Et croiſt de ſorte,que Des lieut
ſans eſtre cultiué d'aucun , on l'arrache ſans
deſerts.
qu'il couſte rien que la peine,& s'emporte de là
auec proufit & gain incroyable. .
Ils font du ſel non ſeulement ez Prouinces sel.
maritimes,mais auſſi en terre ferme vous trou
uerez des eaux , deſquelles ſans trauail aucun
ilſecondenſe. Parquoy il abonde par tout, &
neantmoins d'autant que le ſel ſert quaſi ea
tous vſages de l'homme, il ſe faict que du trafic -

du ſel vn grand tribut eſt rapporté dans les 4

threſors du Roy,ſans ce que les marchands qui -

manient la debite du ſel , auant toute choſe


s'enrichiſſent. Les Chinois ſe ſeruent plus de
ſuccre, que de miel, encor que l'vn & l'autre Succre,
abonde eſgalement. Il y auſſi de la cire, non
ſeulement
tre celleeſtque
auſſi, qui nonfont les abeilles,mais
ſeulement d'au-$ºire
plus blanche, ils fonv.

mais encor meilleure. Car elle eſt moins gluä- -

te,& eſtant allumee, elle rend plus de clairté.


· Elle ſe fait de certains vermiſſeaux, que pour
ceſt effect ils nourriſſent dans des arbres. Ils en
font auſſi d'autre du fruict de certain arbre,qui
n'eſt pas moins blanche que la ſuſdicte, mais
toutesfois en clairté de beaucoup inferieure. .
D'autant que le papier eſt en plus grand vſa-ºººº
ge entre les Chinois qu'entre nous, pour cela
4
24 Tu voyage de la (hine,
on le fait de diuerſes façons, mais toutesfois
chaſque cſpece eſt beaucop moindre que le
noſtre. Car il n'y a aucun papier en la Chine
§
qui puiſſe ſouffrir ou l'eſcriture des
deux coſtez. Parquoy vne fueille du noſtre en
vaut deux de la Chine. Il ſe deſchire auſſi aiſé
ment,& ne dure pas long temps.
Ils font certaines fueilles carrees, qu'ils al
longent vn ou deux pieds de longueur , ou lar
geur,mais certes celuy qui ſe fait de coton, eſt
plus blanc que le noſtre. -

Pierreries. Ie laiſſe neceſſairemét beaucoup de choſes,des


marbres diuers en couleur, des rubis & autres
cailloux,& pierres precieuſes,des couleurs aſſez
propres à peindre,des bois odoráts & betumes,
& fix cens autres : mais toutesfois ie ne puis
mettre en arrierre trois ou quatre choſes aux
noſtres incognuës. La premiere eſt ceſt arbriſ
ſeau,des fueilles duquel ſe fait ceſte decoction
Potien des
fameuſe des Chinois, Iapós & peuples voiſins,
ſueilles de
rertais ar qu'ils appellét Cian.L'vſage d'icelle ne peut pas
briſſeau. eſtre du tout ancien entre les Chinois,car on ne
trouue en leurs vieux volumes aucun characte
re hieroglyphique pour la denoter ( tels que
ſont quaſi toutes les lettres Chinoiſes)d'où on
pourroit auſſi peut eſtre eſtimer que nos foreſts
ne manquent pas auſſi de ceſte fueille.Ils cueil
lent ces fueilles au Printemps, les ſeichent à
l'ombre,& les gardent pour leur decoction or
dinaire, dont ils ſe ſeruent preſque touſiours
au boire, non ſeulement à table , mais toutes
les

%
Liure premier. 25
les fois qu'vn hoſte entre pour viſiter ſon
amy. Car il eſt conuié auec ceſte potion,
& encor pour la deuxieſme, & troiſieſme fois
en deuiſant , s'il retarde tant ſoit peu. On
laboit,ou pluſtoſton lahume touſiours chaude,
& par ſon amertume temperee elle n'eſt pas deſ
agreable à la bouche,& à la verité ſaine,& ſert à
pluſieurs choſes, n'eſtant ſa bonté vtile à vne
ſeule, ains vne commodité ſurpaſſe l'autreen
pluſieurs & diuerſes occaſions, & ainſi la liure
ſevendvn eſcu, & ſouuent deux & trois, ſi elle
eſteſtimee de la meilleure.La plus excellente au
lapon eſt venduë dix, & ſouuent douze eſcus
d'or, où l'on envſe vn peu autrement qu'en la
Chine : car les Iapons meſlent ces fueilles pul
ueriſees en vn gobelet plein d'eau chaude, à la
quantité de deux ou trois cueillerees,& boiuent
ceſte potion ainſi meſlee : mais les Chinois iet
tent quelque quantité de ces fueilles en vn†
vaiſſeaud'eauboüillante,& en apres quand elle
aattiré la vertu & faculté des fueilles, ils la boi
uent chaude,reiettans les fueilles.
La deuxie
blable ſme eſtquivneſteſpece
à du laict, preſſédedeBetum e ce
l'eſcor ſem-# ſº.ºº
de #J'#44 771º
- - > • - ers vſa
certain arbre gluant comme poix. D'iceluy ils§.
fontvne ſorte de ſandaraque , que les Portugais
appellent Ciaro,les Chinois Cie.D'iceluy ilsver
niſſent les tables,lictieres, meubles,les maiſons
meſmes, & les nauires, & leur donnent, ſelon
qu'il leur plaiſt,diuerſes couleurs. Tout cela en
apres reluit comme vn miroir, & eſt agreable à
B 5
|
2.6 Duvoyage de la Chine,
l'œil pour la netteté, & aux mains pour la lege
reté, auecvne eſgale majeſté, & durent long
temps. D'où prouient queles maiſons des Chi
nois & lapons reluiſent ainſi, & plaiſentaux re
gardants.Car auec ce fard ils contrefont toute
il, meſ ſir ſorte de bºis aucc ſplendeur. Pour ceſte cauſe
§ , auſſi les Chinois, qui ſe ſeruent de ce Betume,
garniſſent moins que tous les autres peuples
mapes.
leurs tables de nappes pour manger. Car s'il ar
riue que les tables reluiſantes comme criſtal
perdent quelque choſe deleur luſtre par la graiſ
ſe des viandes, elles ſont nettoiees en les arrou
ſant & frotant legerement d'vn petit d'eau pu
re.Car ceſtetendre & legere ſuperficie n'admet
pas le meſlange d'aucune autre choſe. Peut eſtre
que le trafic de ceſtarbre ſeroit facile auec l'Eu
rope, & certes auec grande vtilité; mais il ne
s'eſt iuſqu'à preſent trouué perſonne qui ait
entrepris ce negoce, digne en verité de l'indu
Huile ſeruât ſtriede quelqu'vn. Outre ce Betume que i'ay
de vernis. dit, ie trouue qu'il y a de l'huile tiré du fruict
d'vn autre arbre non fort different de ceſtui-cy.
L'vſage de ſa decoction eſt ſemblable au ſuſdit,
toutesfois inferieur en luſtre, mais ſuperieur en
abondance.
, Diuerſité Ceſte meſme Region ne manque pas d'aro
ºrºmates mates, ou qui naiſſent, ou qui ſont apportez de
dehors. La canelle & gingembre y ſont com
· muns, & pource en plus grande abondance. Le
dernier certes n'eſt en aucun lieu meilleur, ou
plus fertile.Le poiure, noix muſcade, aloëz, &
pluſieurs
Liure premier. 27
, pluſieurs ſemblables apportez, ou desiſles non
| gueres eſloignees des Moluques,ou des Royau
mes voiſins, decroiſſent de prix & d'eſtime,
comme ils croiſſent en grande abondance. Ils
ont auſſi beaucoup de ſalpeſtre, dont iis ſe ſer-ººº
uent moins pour la pouldre à canon (car ils #'.
vſent peu ſouuent & mal habilement de ſem-pouri , eux
blables machines à feu ) que pour les ieux & fe que pour la
ſtes publiques,qu'ils celebrent en la Chine auec4*.
desfeux artificiels, qui rauiſſent les ſpectateurs
enadmiration.Car il n'ya rien qu'ils ne contre
faſſent tres-ſubtilement auec ces feux d'artifice.
llsrepreſentent des arbres, fruicts, combats, &
des boules de feux tournoiantes en l'air auec
deſpenſe non petite. Il nous a ſemblé, pendant
que nous demeurions à Nanquim, que le pre
mier iourde l'an (qu'ils feſtoiét ſurtous autres)
ils conſumoient autant de pouldre,qu'il en fau
droit pour vne guerre continuelle de deux ans.

Des arts mechaniques des Chinois. .


C H A P. I V.
V# qu'il conſte par l'opinion de tous, & chinoùinge
l'experience meſme,que ce peuple ſur tout nieux.
autre eſt induſtrieux, on comprend aiſément du
chapitre precedent, que tous les arts liberaux ſe
retrouuent parmiiceluy;veu qu'aucune matiere
neluy defaut, & que le ſalaire auſſieſguillonne
les eſprits 5 qui ſont les deux choſes, leſquelles
ordi
28 Duvoyage de la Chine.
ordinairement eſleuent les arts à leur ſupreme
Ouurages des degré.Ie toucheray en ce chapitre quelquecho
artiſans, ſe d'iceux,& en quoy ils ſemblét eſtre differens
de nos artiſans. Et premierement, d'autant que
les Chinois viuent à leur ordinaire fort meſna
gément il arriue que les artiſans accommodent
leurs ouurages non à la perfection de l'art, ains
à lavolonté des acheteurs. C'eſt pourquoy ils
ne les poliſſent pas tant,à fin qu'ils en moderent
le prix. De là auſſivient qu'ils ſophiſtiquent la
bonté de leurs ouurages,ſe contentans de quel
que beauté exterieure, ce qu'ils font auſſi plus
volontiers quand ils trauaillent pour le Magi
ſtrat : car ils ſont payez d'iceux ſelon leur vo
lonté,& non ſelon le merite de l'œuure, & ſont
contre leur gré appellez au trauail.
Architectu En l'architecture ils ſont du tout inferieurs
?'é', aux noſtres, non moins en la beauté des baſti
ments, qu'en la duree. En quoy on pourroit
douter qui des deux eſt plus à loiier. Car les
Chinois meſurent la ſtructure de leurs mai
ſons à la briefueté de la vie humaine, pource
qu'ils baſtiſſent pour eux, & non pour autruy:
mais les noſtres, ſelon leur ambition naturelle,
aſpirent à l'Eternité. C'eſt pourquoy ils ne peu
uent comprendre ny ſe perſuader la ſplendeur
de nos maiſons, ſoit publiques, ſoitparticulie
res. Et s'ils entendent dire quelquesfois, que
nos baſtiments durent ſouuent pluſieurs ſie
cles, voire quelques vns mille ans, les autres
deux mille, ils ſont eſtonnez. Quand ils nous
deman
Liure premier. 2.9
ºm6
demandent la cauſe de ceſte duree, nous la rap
ho portons aux fondements hauts & ſolides, dont
:€IlS
laprofondeur puiſſe ſouſtenir le reſte de la maſ
que ſe du baſtiment; les Chinois au contraire n'en
[na
lent
creuſent aucuns. Seulement ils poſent degran- #ºAIIfI/'•
despierres ſur la terre batuë;ou s'ilsen creuſent
iins
quelques vns, à peine ſont ils couſtumiers de
yils fouïr quelques coudees, tant grandes que doi
:ent
uent eſtre les maiſons , ou tours qu'ils pre
ltla tendent baftir. Et ainſi rarement durent-ils
lel vnſiecle, non pas meſme les remparts, qu'il ne
,lus les faillereparer de nouueau.A cecy faut adiou
gi- - ſter (que comme i'ay dict cy deſſus ) la plus
V0 grand part des maiſons ſont debois,ou ſouſte
ont nuës de colomnes de bois ; en quoy il y a vne
commodité qui n'eſt pas petite,d'autant que les
Uſ3 ' murailles ſe peuuent renouueller ſans quaſitou
ſti- ! cher au reſte de l'edifice. Car les toicts meſmes
oit ne ſont pas ſouſtenus des murailles, mais des
les piliers.
ai L'imprimerie eſt vn peu plus ancienne en la Ancienneté
Chine qu'en l'Europe.Car c'eſt choſe certaine, # l'impri
º7#ºs

y: qu'elle eſt en vſage parmi eux paſſé cinq cens


ans. Et y en a qui § que les Chinois en
ont vſé deuant que Dieu immortelſe fuſt abaiſ
ſe ſoi-meſme en ce monde mortel.Mais elle eſt
beaucoup differente de la noſtre,quiſeroit treſ
difficile pour la multitude de leurs characteres
hieroglyphiques. Encor qu'auiourd'huy, en Comme ils
quelque breuet, ils grauent leurs characteres en impriment
leurs liures.
vnetablelegere, & vnie,faicte de poirier, pom
mier,
3o | Du voyage de la Chine,
mier,ou de l'arbre qu'ils appellentZizizho.Sur
ceſte table ils tranſcriuent la fueille, ains la col
lent toute entiere legerement, puis apres ils ra
ſent tres-ſubtilement le papier ja deſeché. De
telle façon qu'on nevoid rien reſter en la ten-,
dre ſurface que les characteres tranſparens,puis
ils engrauent auec des touches de fer tellement
ceſte table, que les ſeuls lineaments des chara
cteres, ou de la peinture paroiſſenteſleuez. En
apres ils impriment comme illeur plaiſt leurs
Grandefaci- fueilles auec vne facilité & promptitude in
litéd'impri- croyable. Et quelquesfois vn ſeul imprimeur
ºr en deſpechera mil & cinq cens en vn iour. Ils
ſont auſſi ſi prompts à grauer leurs tables,qu'ils
me ſemblent ne mettre pas plus de temps à en
grauer vne,que les noſtres feroient à la compo
ſer,& corriger. Ceſte façon d'imprimer eſt plus
propre pour les plus grands characteres Chi
nois, que pour les noſtres car il ne me ſemble
pas qu'ô peuſt cómodément grauer nos plus pe
Grande.com-tites lettres ſur leurs tables de bois.Au reſte il y
modité de a en cecy vne choſe mcrueilleuſement commo
ºººmerie de, car veu que les tables vne fois grauees ſe
en la Chine. gardent en la maiſon, on peut toutes les fois

qu'on veut oſter quelque choſe, ou adiouſter,


non ſeulement vn mot, mais auſſi des periodes
entieres, pendant que les tables ſe racommo $
dent vn peu. Et l'imprimeur, ou l'autheur n'eſt
pas contrainct dés la premiere impreſſion -
d'imprimer enſemble àvne fois vngrand nom
bre de liures : ains toutes & quantesfois qu'il
- luy
Liure premier. 3I
luy plaira, ou qu'il ſera neceſſaire, il s'en impri- - -

me,ſelon qu'illuyplaiſt,plus ou moins. Ce qui ##.


nous eſt ſouuent arriué, car nous imprimons #
auec l'aide de nos domeſtiques, des liures de pagnie.
noſtre Religion, ou des ſciences de l'Europe,
que les noſtres ont mis en lumiere en langue
, Chinoiſe dans noſtre propre maiſon. Ceſte fa
çondonc d'imprimer eſt ſi facile,que qui l'aura
veuë vnefois,ſoudain pourra entreprendre d'en
faire autant. De ceſte commodité prouient ſi
grande multitude deliures Chinois, & à ſi bon
marché, qu'il n'eſt pas aiſé de l'expliquer à qui
nel'aveu.
Ily a encor vne autre façon d'imprimer ce Fats .….
qui eſt vne fois graué ſur le marbre, ou ſur le uer ſur le
bois. Pour exemple, il y a quelque epitaphe, ou marbre ou
peinture engrauee dans vn marbre plain, ayant*
mispar deſſus vne fueille de papier humide, &
vn drap entre deux, on frappe deſſus auec vn
maillet ſi long temps que le papier ſubtil entre
dans les traces vuides de la peinture, ou des
characteres,en apres d'vne main legere,on paſſe
de l'ancre, ou quelque autre couleur qu'on veut
ſur ceſte fueille, & ces ſeuls lineaments de
meurenten leur blancheur, & reſſemblent aſſez
bien la premiere forme. Mais ceſte façon re
quiert des traicts groſſiers,& ne ſe # 2CCOIll
moder aux traicts d'vne table ſubtile. -

C'eſt vn peuple fort addonné à la peinture Peintures.


(dont ils ſe ſerüent ſouuent en leurs artifices )
mais ils ne ſont nullement comparables aux
- peintres
32 Du voyage de la Chine,
peintres de l'Europe, & encor moins aux tail l#
leurs d'images ou fondeurs.Ils embelliſſent des |
voultes, & arcs magnifiques de figures d'hom |
mes & animaux, & parent leurs temples de ſi
mulacres des faux dieux, & de cloches d'airain,
Et certes, ſi ie ne me trompe, ce peuple autre
ment tres-ingenieux me ſemble eſtre ainſi
· groſſier en ces artifices, d'autant qu'ils n'ont ia
mais eu aucune frequentation auec les eſtran
gers,pour ayder par art leur nature,qui en autre
choſe ne cede en rien à aucune autre nation. Ils
ne ſçauent que c'eſt d'embellir les peintures
d'huile,ou d'ombrages; & pource ſemblentel
Statues.
les plus mortes,queviues. Ils ne ſemblent auſſi
rencontrer malaux ſtatuës,en la taille deſquel
les ils meſurent tous les preceptes de la propor
tion à l'œil ſeul, qui ſouuent ſe trompe & com
met des fautes non petites en des grands corps.
Mais pour cela ils ne laiſſent pas de faire des
maſſes lourdes de monſtres de cuiure, de mar
clubeº bre,& de terre.Toutes les cloches ſont ſonnees
auec des battans de bois, & ſemblent ne pou
uoir ſouffrir ceux de fer, auſſi ne peuuent el
les eſtre accomparees aux noſtres quant au
ſon. -

Diuerſité &r Ils ont diuerſité, & quantité d'inſtrumens de


abcndance muſique,mais ils manquent d'orgues & d'eſpi
d'inſtrumens netes, & de tous ſemblables inſtrumens, ils
muſicaux. mettent à tous leurs inſtrumens des cordes de
ſoie cruë retorte; & ne ſçauoient pas ſeulement
qu'il s'en peuſt faire des boiaux des animaux.
- - Toutes
Liure premier. 33
| Toutesfois la ſymmetrie en la compoſition des
º inſtrumens ſe rapporte à la noſtre.Or tout l'art
: de muſique conſiſte au ton d'vne ſeule voix. º**
[ Ils ignorent entierement l'accord diſcordant "
f de diuerſes voix, & toutesfois ils ſe flattcnt
t fort eux meſmes en leur muſique, qui au iu
i gement ſuperbe de nos oreilles femble eftre
4 du tout de mauuais accord. Et iaçoit qu'ils ſe
# donnent les premieres loüanges pour le chant
r dela muſique,ſi admirent-ils nos orgues,& au
# tres inſtrumens qu'ils ont ouys iuſqu'à preſent.
t Et peut eſtre feront-ils le meſme iugement
| del'harmonie de nosvoix, quand ils en auront
ſ compris l'art, & les § , qui iuſques icy
| n'ont pas eſté entendus dans nos Egliſes, d'au
: tant qu'il n'y a encores quaſi que des commen
# cemens muets en toute choſe. Cela prouient, à
, mon aduis,de la ſincerité de l'eſprit des Chi
, nois, qui preferent aiſément les choſes eſtran
º geres aux leurs propres, quand ils iugent qu'a-
# uec raiſon elles doiuent eftre preferees. Car ie -

croy que leur orgueil prouient de l'ignorance


des choſes meilleures,& de la barbarie des peu
, ples voiſins. ," | --
A peine ont ils des inſtrumens § Ir1aI - #
: quer les heures. Ceux qu'ils ont ſe meſurent, diuerſe,
l ou auec l'eau, ou auec le feu. Ceux d'eau ſont
# comme des grands vaiſſeaux, qui par l'eſgout
: proportionné de l'eau ſeruent d'horloge.Ceux
· · de† ſont faicts de cendres odorantes, & reſ- .
ſemblent aux meſches de nos canons.Ils en font
C
34 Tu voyage de la Chine,
auſſi quelques autres auec des rouës que le ſa
ble faicttourner comme l'eau;mais le tout n'eſk
qu'ombre au regard de nos artifices, & le plus
ſouuent ils font des grandes fautes en la pro
portion de la meſure du temps. Des inftrumens
de Mathematique, ils n'en cognoiſſent que ce
luy qui prend ſon nom de l'Equateur, ils n'a-
uoient pas meime appris de le poſer ſelon la ſi
tuation des lieux. . -

Ils ſeplaiſent Ils ſont fort addonnezaux comedies,& ſur


ººººº
dies.
paſſent
fini de en cecy hommes
ieunes les noſtres,
eſtſioccupé
qu'vn nombre in
à ceſt exer
cice. Aucuns d'entr'eux voyagent où il leur
plaiſt par tout le Royaume,les autres s'arreſtent
aux lieux plus peuplez, & ſont admis aux re
creations publiques, & priuees. Mais c'eſt en
tierement la lie du Royaume,& l'on n'en trou
ue pas aiſément d'autres plus difformez en vi
ces; car pluſieurs enfans achetez à prix d'argent
par ces Archiboufons, ſont inſtruicts dés leurs
premiers ans à danſer, faire les baſteleurs, con
trefaire leurs voix. Toutes ces comedies ſont
preſque hiſtoires ou fictions anciennes, & s'en
eſcrit du tout peu de nouuelles. On les admet
communément auſſi aux plus honnorables
Baſteleurs. banquets.Ces baſteleurs eſtans appellez, vien
· nent preparez à repreſenter quelle que ce ſoit
des communes, parquoy ils portent le liure de
leurs comedies au conuiant, pour choiſir celle
qu'il luy plaira de voir. Et les conuiez en man
geant, & beuuant regardent auec tant de plai
ſir,
Liure premier. 35
ſir, qu'ayant ſouuent demeuré dix heures à ta
ble, ils conſument parfois autant de temps
apres le repas à regarder, cependant qu'on al
longe vne comedie de l'autre. Ils prononcent
, quaſi tout en chantant, & proferent à peine
quelque choſe à la façon de parler du vul
aire.
L'vſage des cachets entre les Chinois eſt no Vſagefrequëe
, ble & fort frequent. Ils ne lesappoſent pas ſeu cr diuers des
lement ſur leurs lettres,mais auſſi ſur leurs eſcri cachets.
tures, poëmes, peintures, & beaucoup d'autres
choſes. Eniceux on negraueautrechoſe que le
nom, ſurnom, qualité, & dignité de l'autheur.
Ils n'en adiouſtent pas vn ſeul, ils marquent
ſouuent le commencemét, & la fin de leurs œu
ures de pluſieurs, & ne les impriment pas en la
cire ou autre ſemblable choſe;mais les peignent
ſeulement de couleur rouge.De là vient que les
principaux ont à table vn vaze plein de cachets,
qui ont leurs diuers noms engrauez (car chaſ
que Chinois eſt nommé de pluſieurs noms) &
iceux ſont la plus part de quelque matiere de
prix ; comme bois, marbre,yuoire, airain, cri
ſtal, coral, & autrespierres de plus grande eſti
me. Il ſe trouueauſſi pluſieurs artiſans d'iceux,
† Chinois n'eſt pas me
& ceſt artifice entre
· chanique d'autant principalement que § cha
racteres des cachets ſont differens des vulgai
res,& reſſentét leur antiquité, qui eſt fort hon
. noree de toute nation. C'eſt pourquoy il faut
que leurs artiſans ſoient hommes lettrez.
C 2
36 Du voyage de la chine,
Mamiere de
Il y a encor vn autre art diſſemblable à ce
faire l'encre.
1
ſtuy-cy, ſçauoir de faire l'encre pour toute ſor
te d'eſcriture. Ils le font comme en forme de
petits pains, auec la fumee de l'huile. Et d'au
tant qu'ils ſont ſur toute autre nation fort ad
donnez à bien peindre leurs characteres ; de là
vient qu'vn bon eſcriuain n'eſt pas ſeulement
eſtimé d'iceux, & par tout honnoré de toute
ſorte de deuoirs, mais encor ceux qui font l'en
cre pour eſcrire ne ſont pas eſtimez mechani
, .: vfent de ques. Ils ſe ſeruent d'iceluy ſur vne table de
· cººfes marbre; & icelle fort deliee, ils frottent leurs
p º º, • r rg.
pains à eſcrire contre icelle auec quelq"e gout
tes d'eau, & en teignent la table. En apres ils
rennent l'encre auec vn pinceau de poil de lie
ure duquel ils ſe ſeruent pour eſcrire. On void
auſſi beaucoup d'artiſans de ces tablettes, qui
ſouuent à grand prix ſubtilient les pierres plus
eſtimees, & leur donnent vne belle & elegante
forme. Finalement ces trois choſes qu'on em
ploye pour eſcrire ſont la plus part excellem
ment ornees, & ſont eſtimees, d'autant que de
leur nature elles ſont miſes en œuure pour vne
choſe graue,telle qu'eſt l'eſcriture,par des hom
mes auſſi pleins de grauité & majeſté.
Vſage des Il y a encor vn autre artifice peu vſité des
eſuentatls. noſtres, qui conſiſte à faire deseſuentails pour
exciter du vent en eſté, deſquels les perſonnes
de toute qualité, & ſexe ont accouſtumé ſe ſer
uis.lin'eſt permis à aucun de marcher ſans eſué
tail, encor qu'en temps froid il ſemble eſtre
, - meilleur
-
-

Liure premier. 37
meilleur de chaſſer les vents que de les attirer;
mais ils ont plusd'eſgard à certainemajeſté,qu'à
la neceſſité. Ils ſe font diuerſement : car ſi vous
conſiderezlamatiere, ils ſont faicts de rozeau,
bois, yuoire,ebene,auec papier,ſoie, ou auſſi de
quelque paille de bonne ſenteur:ſi la forme; les
vns ſont ronds,d'autres en ouale,& d'autres car
rez. Or ceux dont les principaux ſe ſeruent ſont
elegamment faicts de papier blanc & doré, &
ſe plient & deſplient comme il leur plaiſt. Ils
font ſouuét eſcrire ſur iceux quelque belle ſen
tence, ou poëme ; & cela eſt le plus commun
preſent qu'ils s'enuoient l'vn l'autre, pour teſ
moignage de bien-vueillance. Nous en auons
# preſentement vnplein petit coffre en la maiſon,
que les amis nous ont donné pour renuoyer
apres à d'autres,pour ſemblable aſſeurance d'a-
mitié. Or il y a par tout vne infinité d'artiſans Faiſeurs d'eſ
occupez à les faire.Il m'a touſiours ſemblé qu'ó nentails.
pouuoit accomparer ceſt vſage d'eſuentaildes
Chinois à celuy de nos gands. Et encor que le
,principal vſage del'vn & de l'autre ſemble eſtre
different ( carl'vn eſt pour eſloigncr le chaud,
l'autre pour chaſſer le froid) toutesfois l'vſage
ſemble principalement eſtre pour les preſens,
ou pour la bien-ſeance. ' • -

En ce peu de choſes les Chinois ſont diffe En quoy les


Chinois s'ac
rens des Europeens, mais en pluſieurs autres en cordent auec
vne ſi grande diſtance de terres ils s'accordent les Euroteº.
merueilleuſement, principalement en la façon
de manger,s'aſſeoir,dormir. En quoy eux ſeuls,
C 3
38 Du voyage de la Chine,
entre tant d'autres peuples, ie ne ſçay par quelle
raiſon ont † auec les Europeens. Car ils ,
· ont des tables, ſieges & licts, dont tous les peu
ples voiſins,& autres ne ſe ſeruent point ; mais
s'aſſoient ſur terre meſme, couuerte de nates, y :
mangent & dorment.Ce qui certes ſemble tres
digne de remarque, & d'où l'on pourra facile
ment iuger de la reſſemblance de beaucoup de
choſes que i'obmets pour n'eſtre trop long.
, -

t -

Des arts e5 ſciences liberales entre les


Chinois,e5 des degrés des hommes
de lettres.

C H A P. , V.

Vant que nous venions à l'adminiſtration


de ceſt Empire, il eſt du tout neceſſaire de
dire quelque choſe des lettres, ſciences, & de
grez d'icelles entre ce peuple, en quoy pour la
· plus part conſiſte la mainere de gouuerner de
· ceſte Republique,qui en cecy eſt fort differenre
• de toutes les autres nations du monde, quelque
, part que ce ſoit. Et encor qu'en ce Royaume
† Philoſophes ne commandent pas, on peut
neantmoins dire que les Roys meſmes ſont
- gou
-
Liure premier. 39
Mamiere de
gouuernez par les Philoſophes.Leur façon d'eſ parler &
crire & compoſer, qui eſt ſemblable à ces figu d'eſcrire des
res hieroglyphiques des Egyptiens, n'eſt pas Chinois.
beaucoup differente de la façon de parler. Car
aucun liure pour tout n'eſt eſcrit en langage
vulgaire. Et ſi d'aduenture quelqu'vn approche
de plus pres la façon de parler ordinaire, iceluy
ny de ſujet,ny d'eſtime, ne s'eſleue au deſſus du
commun. Et toutesfois quaſi tous les mots de
l'vn, & l'autre langage ſont communs és deuis
familiers,& plusgraues eſcritures,mais toute la
diuerfité
IIlOtS.
conſiſte enla ſeule compoſition des
Or tous les mots de quelquelangagedes Chi vſage des
nois que ce ſoit,iuſques à vn,ſontd'vne ſyllabe, mats ºrdi
ctions de lé
& ne s'é trouue pasvn ſeulde deux ou pluſieurs: 4/04•
encor qu'il n'y ait pas peu de diphthongues de
deux,& ſouuent de trois voyelles, vnies en vne
ſyllabe.Ie les appelle diphthógues ſelon noſtre
maniere de parler; car entre les Chinois on ne
faict aucune mention de voyelles, ny de conſo
nantes ; mais ils ont leur charactere hierogly
phique de chaſque mot,comme de chaſque cho
ſe, & n'y a pas moins de lettres que de mots, ſi
que parmi eux diction, ſyllabe, element,eſt vne
meſme choſe. Si toutesfois en ceſt œuure vous
Pourquºy les
liſez des mots Chinois de plufieurs ſyllabes, Peres ont aſ
ſçachez qu'en Chinois chaſque ſyllabe fait au ſemblé en v»
tant de mots; mais pour autant qu'elles ſontin-pluſieurs .
ſtituees § ſignifier vne ſeule choſe, nous les mots Chinois,
auons àlafaçon Latine aſſemblees envn mot,&
C 4
4O Tu voyage de la Chine,
encor que le nombre des characteres ſoit ſelon
la multitude des choſes, ils les compoſent neát- :
moins tellement,qu'ils n'excedent pas ſeptante s
ou quatre vingts mille. Et qui en cognoiſt dix
mille d'iceux,il a la cognoiſſance des lettres qui ,
ſont quaſi neceſſaires pour eſcrire:car il n'eſt pas
du tout beſoin de les cognoiſtre toutes; & n'ya
peut eſtre en tout le Royaume aucun qui les co
gnoiſſe.La plus part auſſi de ces lettres ſont d'vn
meſme ſon, non meſme figure, voire auſſi non
sy, equiue. d'vne ſignification.D'où prouiét qu'on ne trou
que en par- ue aucun autre langage tant equiuoque, & ne
lanf. ſe peut aucune choſe proferee de la bouche
d'vn autre mettre par eſcrit, ny leurs ſentences
par les auditeurs,quand on les lit, s'ils n'ont le
meſme liure deuant les yeux, à fin qu'ils reco
gnoiſſent auec les yeux les figures, & les ac
cents equiuoques des mots, dont ils ne peu
uent faire diſtinction par le iugement des oreil
iffi ulté de les.D'où arriue ſouuent qu'en parlant l'vn n'en
º# tend pas bien la conception de l'autre, bien
§n#e qu'il parle elegamment, & prononce fort exa
ctement les paroles, & qu'iceluy eſt non ſeule
ment contrainct de redire le meſme;mais encor
de l'eſcrire. Et s'ils n'ont en main l'appareil
pour eſcrire, ils forment les characteres ſurla
table aucc de l'eau,ou du doigt en l'air,ou en la
| main de l'auditeur.Et cela principalement arri
ue cntre les gens de lettres, & les perſonnages
· quant au reſte cloqués,tant plus ils s'entreparlét
nettemét,& elegäment,&approchét de pres à la
*- -
IIl11l1CI€
Liure premier. 4I
0ſ | maniere d'eſcrire des liures. Ils oſtent aucune
lt ment ceſte equiuocation auec cinq accents ou
l[º tons, leſquels, tant ils ſont ſubtils, on ne peut
lix pasdiſcerner ſi aiſément.Ils remedient aucune
ment à ce peu de leurs accents : card'vne ſylla
be des noſtres ils en font ſouuent cinq toutes
entierement differentes de ſignification, par la
varieté de ces tons,& n'y a aucune diction qui
ne ſoit prononcee auec vn de ces accents.D'où
la difficulté de parler, & entendre s'augmente
de ſorte,qu'aucune langue du monde ne ſemble
eſtre ſi difficile à apprendre aux eſtrangers.
Toutesfois ceſte difficulté,par la faueur diuine
& trauail aſſidu eſt ſurmontee par ceux qui ſe
ſont entierement dediez au ſalut de ce peuple,
quiiuſqu'à preſent autant qu'il y en icy de no
ſtre Compagnie ont appris non ſeulemét à par
ler,mais encor à lire & eſcrire. -

l'eſtime
ceſte certes
gent de toutque la cauſe
temps a plusdetaſché
cecy eſt, que #
de polir Cauſe de lade
ſon eſcriture,que ſon langage,pource que tou- #.
te ſon eloquence iuſqu'auiourd'huy conſiſte en § §e
la ſeule eſcriture,non en la prononciation,telle de la Chine.
que nous liſons qu'eſtoit celle de Socrates en
tre les Grecs. Cela eſt cauſe que les meſſagers
· domeſtiques s'enuoyent meſme dans la ville
non auec commiſſion de bouche, ains quaſi
touſiours auec eſcrit. - -

Or ceſte maniere d'eſcrire,par laquelle nous commodité


donnons à chaſque choſe ſon charactere,encor # teurfaton
qu'elle ſoit fort faſcheuſe à la memoire,neant-"º"
42 Du voyage de la Chine,
moins au reſte apporte quât & ſoy vne certai
ne grande commodité aux noſtres inoüie,d'au
tant que les nations tres-differentes en langa
Les nations ge,vſans de characteres communs,en eſcriuant
differentes
ſe communiquent enſemble par le moyen des
en langage . liures,& des lettres; encor que l'vne n'entende
s'entendent
par l'eſcri pasl'autre en parlât ènſemble.Ainſi les lapons,
ff4f'º, Corains , Caucinciois, ceux de Leuhia ont des
liures communs ;encor qu'en les prononçant
ils ſont ſi differents entre eux, que l'vn n'en
tend pas ſeulement vn mot de l'autre. Ils enten
dent neantmoins tout le meſme ſens des liures,
encor qu'ils n'ayent cognoiſſance d'aucune au
tre langue que de la leur propre. En ce meſme
Royaume auſſi de la Chine chaſque Prouince
eſt quaſi ſi differente au parler, qu'ils n'ont du
tout rien de commun,& toutesfois ils ont tous
vn meſme traffic,& vſage de liures & de lettres.
Langage cö Toutesfois outre celangage naturel de chaſ
mun à tout que Prouince,ily en a vn autre commun à tout
àe Royaume
de la Chine.
le Royaume, qu'iceux appellent Quonhoa : qui
veut dire langage de Cour,ou de plaid. Cecy
prouient de ce que tous les Magiſtrats, comme
ie diray cy apres,en la Prouince où ils excrcent
leurs charges publiques ſont eſtrangers;& à fin
qu'ils ne fuſſent contraincts d'apprendre vn
langage eſtranger,ily a vn langage de Cour par
tout le Royaume, auec lequel non ſeulement
les affaires du Palais ſe vuidét,mais encor tous
les mieux diſants,ou les eſtrangers auec ceux du
pays en quelle Prouince que ce ſoit, s'entrepar
- lent;
Liure premier. 43
lent; & les noſtres apprennent ce ſeul langage.
Car le langage de chaſque Prouince n'eſt en au
cun lieu neceſſaire, & auſſi n'eſt il pas ciuil,&
n'eſt pas mis en vſage par les plus honneſtes,ſi
ce n'eſt d'aduenture familierement par ceux
d'vn meſme lignage, en la maiſon, ou dehors
pour memoire du pays; & tous les enfans meſ
me & les femmes ſçauent ce langage, la fre
quentation ſurmontant la difficulté.
I'entens qu'au Iapon, outre les characteres, Les Iapons
qui de la Chine ſont là paruenus , ſe retrouue ºnt vn4l
fvſage de l'Alphabet, & de quelques lettres à Pº
noſtre façon,auec lequel il peuuent eſcrire leur
langage ſans ceſt embarras infini de characte
res Chinois. Peut eſtre les peuples voiſins,
dont i'ay parlé cy deſſus , s'en ſeruent auſſi ;
mais entre les Chinois il n'y a aucun vſage de
telles lettres,ny meſme aucun veſtige. Et pour
cela tous ceux qui font profeſſion des lettres,
apprennent leurs characteres & figures dés
leur premiere enfance, quaſi iuſqu'à l'extreme
vieilleſſe,encor que cela ſans doubte deſrobe
beaucoup de temps aux meilleures ſciences.Le
meſme neantmoins n'occupe pas du tout inuti
lement leurs eſprits,& les retire de la liberté de
la ieuneſſe, à laquelle certes nous panchons
tous, mais † eſtans oiſifs. De
ceſte maniere auſſi de peindre les characteres
pour lettres prouient vne belle façon d'eſcrire
entre les Chinois, par laquelle ils diſent non
ſeulement en peu de mots,mais en peu de ſyl
labes,
44 Du voyage de la Chiné,
labes, ce que peut eſtre nous dirions moins in
telligiblement auec des longs diſcours pleins
d'ambiguité. . - · .

#ºſºde Mais d'autant que nous traictons de la fa


# çon de peindre les characteres, il ne faut pas
auſſi oublier que la poſition de l'eſcriture Chi
noiſe eſt diametralement contraire à la noſtre.
Car ils meinent la main à droicte du haut en
· bas,& nous, nous pourſuiuons de la gauche à
, droicte,en largeur ou en trauers.
# ## - De la varieté des ſciences plus nobles, ils
## , n'ont quaſi cognoiſſance quc de la ſeule Philo
- # ſophie morale. Car ils ont pluſtoſt obſcur
· cie la naturelle de diuers erreurs, qu'ils ne
l'ont eſclaircie. Or d'autant qu'ils n'ont rien
appris de là Dialectique , ils traictent ces
preceptes Ethiques ou moraux ſans aucun or
· dre de doctrine : mais la plus part auec ſen
tences , & ratioeinations confuſes , autant
qu'ils peuuent eſtre guidez de la lumiere in
cºnſiuiu fuſe de nature. Le plus grand Philoſophe de
, auteur de la tous les Chinois s'appelle Confutius, que ie
Philoſophie
morale entre
trouue eſtre venu en ce monde cinqcens cin
les Chinois. quante vn an deuant l'aduenement de noſtre
- - -

" Sauueur Ieſus-Chriſt en tetre, & auoir veſcu


plus de ſeptante ans.Detelle ſorte qu'il excitoit
vn chaſcun à l'eſtude de la vertu non moins par
exemple,que par eſcrits & conferences, parla
quelle façon de viure il a acquis telle reputation
entre les Chinois, qu'on croit qu'il a ſurpaſsé
en ſaincteté de vie tout les mortels autant qu'il
- y en
"m

Liure premier. 45
y en a eu d'excellens en vertu, en quel lieu du
monde que ce ſoit.Et certes ſi on a eſgard aux
paroles & actions qu'on lit de luy, nous con
feſſerons qu'il cede à peu de Philoſophes Ethni
ques,& qu'auſſi il en deuance beaucoup. Pour
ceſte cauſe l'eſtime qu'ó fait de ce persönage eſt
ſi grande, qu'auiourd'huy meſme les hommes
de lettres Chinois ne reuoquent en doute
choſe aucune qu'il a dicte, ains il le croyent
tous eſgalement comme leur commun maiſtre;
& non ſeulement les hommes lettrez , mais Henneºr

auſſiles Roys meſmes,aprestant de ſiecles paſ qu'ils rendée |


ſez le reuerent : mais toutesfois à la façon des à leur pre
mortels, & non comme ils adorent quelque miermaiſtre. |
Deité. Et font bien paroiſtre qu'ils ne ſont pas
ingrats, monſtrans combien il luy ſont rede
uables pour la doctrine,qu'il leur a enſeignee.
Car depuis tant de temps ſa poſterité eſt fort
honoree de tous.Et les Roys ont donné au chef
de la famille par droict hereditaire vn tiltre
d'honneur non petit,qui eſt ſuiui de treſ-grands
reuenus,immunitez,& priuileges.
Ils ont non ſeulement acquis aſſez bonne ils entiadeº
cognoiſſance de la Philoſophie morale , mais les Mathe
encor de l'Aſtrologie, & de pluſieurs diſcipli matiques.
nes Mathematiques.Toutesfois ils ont autres
fois eſté plus entendus en l'Arithmetique, &
Geometrie;mais auſſi ils ont acquis, ou traicté
tout cecy confusément. Ils partiſſent les con
ſtellations autrement que nous.Et au nombre
dcs cſtoilles, outre celles dont nos Aſtrolo
gues
46 Durvoyage de la Chine,
gues font mention,ils en ont adiouſté cinq cés:
| car ils mettent en ce nombre quelques autres
plus petites qui n'apparoiſſent pas toufiours.
Mais ces Aſtrologues ne ſe ſoucient pas beau
coup de reduire à la regle de la raiſon les con
En quoy eº ſtellations celeſtes. Ils ſont la plus part occu
ſiſte prtnet
alement pez à predire le moment des Eclipſes, & la
leur Mathe grandeur des planetes,& deseſtoiles : mais tout
tique. cecy auſſi eſt plein de mille erreurs. Finalement
ils rapportent quaſi toute leur ſcience de la
cognoiſſance des aſtres, à celle que les noſtres
appellent iudiciaire; croyant que tout ce qui
ſe fait en ce bas monde depend des aſtres. Ils
ont toutesfois appris quelque choſe en ces di
ſciples Mathematiques des Sarazins, qui ſont
venus de l'Occident, mais ceux-là ne confir
ment rien par l'autorité des demonſtrations;
ains ſeulement ont laiſſé quelques tables,à la
regle deſquelles ils reduiſent leurs Kalendriers,
l'Eclipſe du Soleil,& de la Lune,& les mouue
mens de toutes les planetes.
Aſtrologie Le premier de ceſte famille qui regne au
sudiciare à
qut permiſe. iourd'huy,a defendu qu'aucun n'apprenne ces
preceptes d'Aſtrologie iudiciaire, ſinon ceux
· qui ſont de droict hereditaire deſtinez à cela.
Craignant que de ceſte cognoiſſance des aſtres,
celuy qui l'auroit acquiſe, ne priſt occaſion, &
pouuoir de tramer des nouueautés au Royau
me, Celuy toutesfois qui regne auiourd'huy
entrerient auec grande deſpenſe pluſieurs Ma-. .
thematiciens,& iceux ſont ou Eunuques dans
l'enclos
Liure premier. 47
'enclos du Palais , ou dehors, des officiers
Royaux, deſquels il y a auiourd'huy deux ſie
ges en la Cour Royale de Pequin, l'vn de Chi
nois,qui font profeſſion de renger les Kalen
driers, & Eclipſes ſelon la maniere qu'ils ont
appriſe de leurs anceſtres. L'autre de Sarazins
qui ſupputent le meſme ſelon la diſciplineap
portee d'Occident. Et en apres ſe communi
quent l'opinion des deux Preſidiaux, s'aidant
l'vnl'autre. Tous les deux auſſi ont vne place Places pou»
ſur vne petite colline pour contempler les contempler
aſtres, en laquelle ils ont eſleué des machines les aſtres.
de fonte de grandeur extraordinaire, qui ont
quelque reſſemblance d'antiquité. En ceſte
colline il y a touſioursvn deleurs collegues qui
fait la ſentinelle de nuict, pour voir ſi d'aduen
ture le ciel par quelque nouueauté extraordi
naire des aſtres,ou des planetes preſage quel
que choſe,ce qu'eſtant arriué, le lendemain en
uoiant vn libelle au Roy ils luy en donnent ad
uis, & enſemble declarent ce qu'il leur ſemble
que cela preſage de bon ou de mauuais.La pla
ce des Mathematiciens de Nanquin paroiſt ſur
vne colline eſleuee dans la ville,& la grandeur
des inſtrumens de Mathematique # l'elegä
ce de ceux de Pequin pource qu'en ce temps-là
les Roys reſidoyent en ceſte ville.
Le deuoir des Aſtrologues de Pequin eſt de Deucir des
predire par tout le Royaume les defauts du So Aſtrologues.
leil & de la Lune, & l'ordonnance eſtant pu
bliee,les Magiſtrats & miniſtres des Idoles ſont
CO1Il
48 Du voyage de la chine,
commandez s'aſſembler en certain lieu, eſtans
reueſtus des ornemens de leurs offices, & ſe
courir la planete malade.Ce qu'ils penſent faire
auec des cymbales de cuiure touchees à caden
ce, & fleſchiſſans ſouuent les genoux pendant
| tout le temps que ces planetes defaillants ſont
malades. I'entens qu'ils craignent pendant ce
temps d'eſtre deuorez de ie ne ſçay quel ſer
pent. -

Vſage de la Les preceptes de la Medecine ne ſont pas


Medecine.
peu differents des noſtres ; mais ils ne taſtent
pas autrement le pouls ou batement des vei
nes que les noſtres.Et certes ils ſont aſſez heu
reux en la Medecine. Ils vſent de medicamens,
ſimples, herbes, racines, & autres ſemblables.
Parquoy toute la Medecine Chinoiſe eſt quaſi
compriſe aux preceptes de noſtre Botanique. Il
n'y a aucun College public de ceſt art , mais
chaſcun eſt particulieremét enſeigné par quel
que maiſtre qui luy plaiſt. En l'vne & l'autre
Cour apres l'examen on accorde à l'art de
Medecine des degrez, mais ainſi comme en -

paſſant, & ſans aucun eſgard; de ſorte que ce


luy qui eſt honoré de ce degré,n'en acquiert pas
plus d'autorité,ou de reputation,que celuy qui
ne l'a pas,parce qu'il n'eſt defendu à perſonne
de panſer les malades, ſoit qu'il ſe trouue ſça
uant ou ignorant en Medecine. Finalement ce
la eſt cognu à tous, qu'aucun n'eſtudie aux
Mathematiques,ou en Medecine,qui'croit pou
uoir exceller en la Philoſophie morale, & ainſi
perſonne
Liure premier, 49
perſonne quaſi ne s'addonne à ces ſciences,ſi
non celuy lequel ou par la pauureté , ou par.
§ des diſciplines
· le defaut d'eſprit eſt
plus releuees. D'où procede qu'à peine ſont
ils en aucune eſtime , car l'höneur entretient
les arts, & tous ſont encouragez aux eſtudcs

par la gloire, ou par l'eſpoir des
On peut voir le contraire en la ſcience Autorité de
Ethique, au ſupreſme degré de laquelle qui la iePhiloſo
morale.
conque eſtcleué,encor ne ſemble-il pas auoir*
attainct le ſommet de la felicité Chinoiſe. Il
me ſemble que ie dois vn peu plus au long
traicter de ceci; carie croi que § ne ſera pas
moins agreable au lecteur, que nouueau. Ce
Confutius, que i'ay dict Prince des Philoſo Liure de Cö
phes Chinois, a r'aſſemblé quatre volumes futius.
des anciens Philoſophes , & a eſcrit le cin
, quieſme de ſa propre induſtrie.Il a appellé ces
liures,Les cinq doctrines.En iceux ſont contenus
les preceptes moraux de bien viure, & gou
uerner la Republique, les exemples des an :
ciens, couſtumes § auſſi plu
ſieurs poëmes des anciens, & autres ſembla
bles. Outre ces cinq volumes, on a reduict en
Vn volume ſans aucun ordre des preceptes di
JAutres li
uers tirez de deux ou trois Philoſophes, ſça ures de di
uoir de Confutius & ſes diſciples, des apo uers Philoſo
phthegmes & ſentences touchant l'inſtitution phes. -

llX -
des mœurs ſelon la droicte raiſon , voire le
bu ! moyen de ſe duire
premierement ſoi meſ
inº me puis ſa famille, & finalement le Royaume
D '
pût
5o Du voyage de la Chine,
à lavertu. Ils ont appellé ce volume (d'autant
qu'il eſt compris en quatre liures) Tétrabiblion,
ui veut dire quatre liures. Ces neufvolumes
§ les plus anciens des bibliotheques Chi
noiſes, & deſquels quaſi tous les autres ſont
prouenus.Ils contiennent auſſi la plus part des
characteres hierogliphyques. Et certes ils pre
· ſeriuent des preceptes de la Philoſophie mo
rale qui ne proufitent pas peu à la Republique.
Parquoy les plus anciens Rois on faict vne
loy, confirmee par l'vſage de pluſieurs ſiecles,
que † veut eſtre & auoir la reputa
rion d'homme lettré, il eſt neceſſaire qu'il ait
les fondemens de ſa doctrine de ces liures;
auſquels ce n'eſt pas aſſes de comprendre le
' vray ſens du texte , mais encor, ce qui eſt plus
difficile, il faut qu'ils ſçachent promptement
& pertinemment eſcrire chaſque ſentence; &
· pour ce faut il, à fin qu'ils s'en puiſſe bien ac
quitter,que chaſcun d'eux apprenne ce Tetra
, biblion,duquel nous auons parlé ci-deſſus. .
Maiffres d'e- Or il n'y a aucune § , ou Academie
ſchole. publique (ce que quelques vns de nos Eſcri
uains ont aſſeuré) deſquelles les maiſtres aient
, , , entrepris d'interpreter ces liures. Mais chacun
| | | faict election d'vn precepteur à ſa volonté,
- s par lequel il ſoit à ſes propres deſpens inſtruict
en ſa maiſon. Or il y a grand nombre de ces
maiſtres domeſtiques, tant à cauſe de la diffi
culté des characteres Chinois, eſquels à grand'
peine pluſieurs peuuent eſtrc inſtruicts par vn
* . ſeul,
Liure premier. 51
ſeul, que principalement pource que c'eſt
la couſtume (comme j'ay dict) que chacun en
ſa propre maiſon tient eſchole ouuerte pour
l'inſtitution de ſes enfans, encor qu'il y en ait
vn ou deux; & ce comme ie croy à fin qu'ils
ne ſoient deſtournez de leur eſtudes par la fre
quentation des autres. . · · ·· · ' _ .
| En ceſte ſcience on donne trois degrez de # degrez
lettres à ceux de ce nombre qui ſe preſentent " lettres.
pour eſtre examinez, & qui en ſont iugez ca>
pables. Or ceſt examen conſiſte preſque en la
ſeule eſcriture.Le premier degré des gés de let
tres ſe döne en § ville au lieu qu'ils ap
pellent Eſchole.Quelque hôme fort docte,de
nommé du Roy meſme à ceſt effect, en fait la
collation. Iceluy du nom de ſon office eſt ap
pellé Tihio, & le degré Sieucai,& reſſemble à
noſtre Baccalaureat. Le Tihio donc marche
partoutes les villes de la prouince,pour apres
auoir premis trois examens donner ce degré.
Si-toſt que ce Chancelier (à fin que ie parle
ſelon noſtre couſtume) eſt arriué , tous ceux
de la ville ou des lieux voiſins qui pretendent
à ce degré, accourent incontinent enſemble, -

,& ſe ſouſmettent à l'examen. Le premier ſe Troüexamès


fait par ces maiſtres d'eſchole, qui ayans obte pºſtrº
nuce degré preſidentaux autres Bacheliers,at- ##"
tendant qu'ils en acquierét vn autre plus haut. -

Chacun eſt receu à ceſt examen, & arriue ſou


uét qu'ily en a quatre ou cinqmille d'vne ſeule
ville.Ces maiſtres d'eſchole † pour ce ſujet
- D 2
52 Tu voyage de la Chine,
ſtipendiez du Roy.Ceux-cy en apres ſont par
iceux renuoyez aux quatre Preuoſts de la vil
le, qui ſont tous gens de lettres(car aucun au
tre ne paruient au gouuernement de la Repu
blique)leſquels preſentent encor ceux qui ont
eſté examinez au Chancelier : mais deux cens
ſeulement de tout ce nombre qu'ils ont iugez
- les plus capables par la meilleure eſcriture. Le
# troiſieſme examé eſt fait par le Chancelier,qui
-" eſt en tout & par tout plus rigoureux que †
- autres, car de deux cens il n'en denóme pas
· plus de vingt ou trente Bacheliers ( ſelon la
grandeur du pays) leſquels par ce meſme exa
mÉil aura trouué les plus dignes, & les adiou
ſteau nôbre des Bacheliefs des annees prece
dentes, qui tous à çauſe de leur dignité ne
ſont pas des moindres de la ville. Carils ſont
honorez de tous, pour le reſpect de l'auto
rité à laquelle,ils s'auancent;ils prenent la ro
be longue,le bonnet, & les brodequins, mar
que particuliere de lcur qualité , & n'eſt pas
| Habit des permis à aucun autre qu'au Bachelier de mar
# ther veſtuede ceſte ſorte.Ils plus
tiennent rangts,
es
#" honorabl aux aſſemble des Magi ſtra &
| uileges. , leut rendent des complimens plus graues de
· · · ciuilité, qui ne ſont pas permis au vulgaire. Ils
| | | iouiſſent auſſi de beaucoup de priuileges, &
| | nc ſont† ſubiects à aucun, ſi ce n'eſt au
Chancelier,& à ces quatre Maiſtres; les autres
Magiſtrats auſſi ne iugent pas facilement de
leurs cauſes ou delicts ,. - !

- . " Le
Liure premier. 53
Le pouuoir du Chancelier s'eſtend non Autre exa.
ſeulement ſur les nouueaux Bacheliers, mais º #
encor il remet à l'eſſay les autres des annees #
precedentes, qui ont eſté admis à ce degré,& lier .
fait vneenqueſte ſeuere de ce qu'ils ont appris,
ou oublié. Il les diſpoſe donc en cinq ordres
ſelon la bonté de l'eſcriture. A ceux du pre
mier rang il permet,pour † pouuoir de
uant qu'auoir attainct le plus haut degré,exer
cerquelques charges publiques; mais non des
plus grandes. Il donne auſſi vn prix aux ſe
conds,mais moindre.Il declare les troiſieſmes
indignes de prix, mais auſſi de punition. Les
quatrieſmes ſont foüettez publiquemét pour
peine de leur pareſſe. Les derniers ſont deſ
poüillez des ornemens de Bacheliers, & re
iettez parmi le commun. Ils font cela, à fin
qu'ils ne s'engourdiſſent en oiſiueté apres
qu'ils ſont faicts Bacheliers, & oublient ce
qu'ils ont appris.
Mais l'autre degré des hommes lettrez de la L'autre de
Chine,s'appelle Kiugin & eſt
dre de nos Licétiez.Iceluy neaccomparé
ſe döne queàl'or-sº
tous Cê%!'3ºZ.
les trois ans en la ville capitale de la Prouin
ce,enuiró la huictieſme Lune& auſſi auec plus
de majeſté;mais encorne ſe cöfere-il pas à tous
ceux qui en ſont iugez dignes,mais à quelque
nombre de ceux qui entre ceux-là ſont les plus
ſuffiſans, plus ou moins,ſelon la dignité, ou
grandeur des Prouinces. Car on denomme en
chaſque Cour Royale (aſſauoir de Pequin, &
D j-
54 Tu voyage de la (hine,
Nanquin, de tout le nombre des Bacheliers
cent cinquante Licentiez, en celle de Cequian,
Quiam Ghinoiſe,& Fuquian, nonante cinq, aux
autres vn peu moins,ſelon le nombre des do
étes, & le merite de la Prouince. -

Les Bache A ceſt examen ſont ſeulement admis, les


liers ſeuls söt Bacheliers, & non toutesfois tous ; mais le
receus à l'e-
xamen des Chancelier choiſit de tout le nombre de chaſ
Licentiez. que ville ou eſchole de la Prouince ( comme
i'ay ia dict) au moins trente, au plus quarante
Bacheliers eſprouuez par l'eſcriture. Et tou
tesfois faiſant ainſi,ez Prouinces plus habitees
le nombre de ceux qui aſpirent à l'ordre des
Licentiez monte ſouuent à quatre mille. En
| icelle annee donc,qui eſt tou† la troiſieſ,
me pour la creation des Licétiez (comme pour
exemple a eſté l'an 16o9.& reuiendra l'an 1612.
ſuiuant) peu de iours deuant la huictieſme Lu
· ne, quieſchet ſouuent au mois de Septembre,
les Magiſtrats de Pequin offrent au Roy en
· · vn libelle cent Philoſophes des plus choiſis de
tout le Royaume , à fin que d'iceux il en
· nomme tréte,ſçauoir deux pour chaſque Pro
uince, qui preſident à ceſte eſlection de Licen
tiez.Or il faut que l'un d'iceux ſoit du College
Royal qu'ils appellent Hanlinyuen, duquel les
Officiers ſont eſtimez les plus renommez du
Royaume. ,

Or le Roy ne les nomme iamais,qu'au meſ


me temps qu'ils pourront, auec la plus grande
diligence qui ſe peut, arriuer en
-
† º#
· deſi
Liure premier. 55
deſignee : commettant auſſi pluſieurs gardes,
à fin d'empeſcher que pour quelque cauſe que
ce ſoit ils ne parlent à perſonne de la Prouince,
deuant que les Licentiez ſoient denommez.
Le Magiſtrat auſſi appelle des Philoſophes les
plus fameux de la meſme Prouince, par leſ
quels ces deux Examinateurs Royaux ſont fi
dellement aidez & aſſiſtez en ceſt examen, &
premiere eſpreuued'eſcriture.
Or en chaſque ville etropolitaine ſe void ## ediffé
vn grand palais edifié ſe lement pout ceſt exa- # J fX'4-

men, ceint de treshautes murailles. En iceluy


il y a pluſieurs chambrelfes ſeparees de tout
bruit, dans leſquelles ſe r#tirent ces Examina
teurs que i'ay dict,pe qu'ils examinent
les eſcritures. Oultre celtiil ya plus de quatre
mille cellules au milieu du palais, qui ne peu
uent rien contenir qu'une petite table,vn eſca
beau, & vn homme.De ces cellules aucun ne
peut parler auec ſon voiſin, ny meſme voir
perſonne. -

Si-toſt que les Examinateurs des villes,& Grandepre


Royaux ſuſnommez ſont arriuez en la princi- # pour
- - - 62,43772e77.
pale ville, ils ſont enfermez en ce palais chaſ
cun en ſa chambrette auant qu'ils puiſſent |
re
parler auec perſonne.Meſme il ne leur eſt pas
permis de § enſemble pendant tout le
temps qu'on trauaille à l'eſpreuue des eſcrits, |
Voire auſſi pendant ce temps iour & nuict il y
a des gardes de nombre † ſoldats, & Magir #

ltats, qui eſpient, & empeſchent tout pour ; |

4, |
56 Du voyage de la Chine,
† entre ceux qui demeurent dans le pa
lais,& ceux de dehors.
Temps de l'e- Or pour ceſt examen ſont decernez trois
A,'4/738/3• iours,& les meſmes par tout le Royaume, ſça
uoir le 9.12.& 15.de la huictieſme Lune.Et de
puis le poinct du iour iuſqu'à la nuict,le temps
eſt employé à eſcrire, les portes eſtans curieu
ſement fermees, & l'on donne aux eſcriuains
· vn leger repas, apreſté dez le iour precedent
aux deſpens du publſ ) Quand les Bacheliers
ſont admis dans leſ alais, on prend tres-ſoi
gneuſement garde sºls portent quelque liure
' ou eſcrit auec eux Jou non. On leur permet
ſeulement de portet quelques pinceaux, deſ
quels ils ſe ſeruent § eſcrire; & vne table à
eſcrire dont nous auons faict mention,de l'en
si quelque , cre,& du papier.On regarde auſſi leurs habits,
tromperie eſt pinceaux,tablettes,craignant qu'il n'y ait quel
#. que † on deſcouure quelque frau
elle eſt punie. de, non ſeulement ils ſont mis dehors, mais
- encor ſeuerement punis.
Faton d'exa- Apres que les Bacheliers ſont entrez au pa
* lais, & les portes fermees, & cachettees des
ſeaux publics,ces deux Preſidents Royaux de
l'examen propoſent publiquement trois ſen
, tences de ces quatre liures choiſies à leur vo
· lonté,que chaſcun prend pour ſujet d'autant
d'autres eſcritures. Ils propoſent auſſi quatre
ſentences de celles qu'il leur plaiſt de ces cinq
doctrines,pour argument d'autant d'eſcrits,&
chaſcun ſe choiſit celles qui ſont tirees de la
doctrine

Liure premier. 57
doctrine dont il fait profeſſion. Il faut que ces
ſept eſcrits ſoient non ſeulement graues par
lelegance des paroles,mais encorparle poids
des ſentences;obſeruant exactement les prece
ptes de l'eloquence Chinoiſe. Et ne faut pas
qu'aucune eſcriture paſſe le nombre de cinq
tens characteres, chaſcun deſquels eſgale vne
de nos dictions. - "

Le iour
repos ſuiuant
de ceux les deuxeſtre
qui doiuent qu'on donne au ºſº
Matieres à
examinez,les
ayant de meſme renfermez, on leur propoſe #"
trois choſes tirees des Annales des anciens,
qui ſont autres-fois arriuees,ou quelques au
tres qui pourront à l'aduenir arriuer.Ils diſent
chaſcun leur aduis en trois eſcrits,ou parvn li
belle aduertiſſent le Roy de ce quileur ſemble
boneſtre à faire en ce cas pour le bien du Ro
yaume.
Le troiſieſmc iour ſemblablement on leur
† trois controuerſes , de celles qui en
'adminiſtration des charges de la Republique
peuuent eſtre miſes en queſtion. Ils †
de meſme chaſcun en trois eſcrits la ſentence
qu'ils donneroient pour iuger ce differend.
-
Ayant ainſi § iour à ce deſigné pris # "-
-

chaſcun ſon argument pour eſcrire, & l'ayant #:


tranſcrit pour nel'oublier,les Bacheliers entrêt # pºur jº
en la logette qui leur eſtordónee par ceux qui crire,
en ont la charge,pour là eſcrire;& chacû eſcrit
Par tout auec grand ſilence.Les eſcrits de cha
cun ſont copiez en vn liure preparé pour ce
$
58 Du voyage de la Chine,
ſujet mettât à la fin de l'eſcrit leur nö,celuy de
leur pere,aieul & biſaieul,& cachettéttellemët
le liuret,qu'il ne peut eſtre ouuert que par les
Deputez.Chaſcun ayant ce faict à chaſque li
ure,ils les preſentent aut Deputez. Iceux de
uant que venir ez mains des examinateurs
ſont copiez par les libraires qui ſont là preſens
tout preſts : & à fin qu'il n'y puiſſe auoir de
tromperie,les copies ſont peinctes de couleur
rouge, mais les propres manuſcripts ſont eſ
crits d'encre. Ces copies, & non les manu
| ſcripts ſont baillees aux examinateurs ſans le
nom des auteurs,pour eſtre examinees. Et ce
pendant on garde les manuſcrits marquez de
nombres correſpondans aux copies. Cela ſe
fait à fin que ceux qui examinent les eſcrits,
ne cognoiſſent les noms des auteurs,ou la fa
çon d'eſcrire. -

Les eſcritu Ces premiers examinateurs choiſis des Ma


res ſont exa
minees. giſtrats des villes eſpluchent diligemment tou
tes les eſcritures , & reietttent chaſque mau
| uaiſe , de ſorte qu'ils donnent aux examina
teurs Royaux le double du nombre auquel
peuuent eſtre rcduicts les Licentiez. Ainſi s'il
en faut denommer cent cinquante, on met à
part trois cents eſcrits, qu'on enuoie à la ſta
tion des examinateurs Royaux pour eſtre mis
à la derniere enqueſte,deſquels ils ſeparent les
meilleurs,tant qu'il ſuffiſe pour le nombre des
| Licentiez. De ce nombre en apres ils eſliſent
les Premiers,ſeconds, & troiſieſmes,& les diſ
* - poſent
Liure premier. 59
de poſent ſoigneuſement par ordre. Ceci eſtant
& faict, tous les examinateurs enſemble confe
le rent les copies recognuës par les nombres
l auec les manuſcrits, & liſent le nom de l'au
le teur en ſon propre eſcrit.Ils expoſent ces noms
is engroſſe lettre ſur vne grande table, quaſi ſur
n, lafin de la huictieſme Lune, auec grand afflu
de ence des Magiſtrats, applaudiſſement de ceux
ur qui ſont ou parens,ou amis de ceux qu'on de
# clare Licentiez. -

u Or ce degré eſt beaucoup plus releué,&eſti


le mé que le precedent, & ioüit de priuileges
c beaucoup plus honorables, & d'un ornement
le † de dignité,voire s'ils depoſent l'am
ſ bition de paruenir au ſupreſine degré, ils ſont
s, en la Republique capables de charges aſſez
a | grandes. -

Ceſte action eſtant ainſi acheuee, les Preſi On imprime


vn liure des |

| dens Royaux de l'examen mettent vn liure en actes de l'e-


l- lumiere,par lequel le ſuccez detout l'examen, 374/776'73•

| les noms des Licentiez, & les plus beaux eſ


- | crits de chaſque matiere propoſee ſont eſpars
| | partout le Royaume. Mais principalenent on
| | mprime les eſcrits de celuy quia eſté nommé
| | lepremier entre les Licentiez Iceluy eſt appel
| | léen ligage Chinois Quiayuen.Celiure eſtim
primé en #eaux characteres,& ſe diſtribue par
, | tout le Royaume. L'on en preſente quelques
exemplaires au Roy, & aux autres Courtiſans.
Les Bacheliers d'vne autre Prouince ne
ſont pas receus en ceſt examen.Seulement ez
- deux
6o Tu voyage de la (hine,
deux Cours Royales quelques vns apres auoir
obtenu le Baccalaureat ( aiant paié certaine
ſomme d'eſcus à la chambre Royale) ſont re
1 ceus par grace en ce Collége, d'autant qu'ils
ont eſté admis en l'eſchole Royale de laquel
le ils ſont Officiers.
Le troiſeme Le troiſieſme ordre d'hommes lettrez en
degréreſſem- tre les Chinois s'appelle Cin ſu, & eſt du tout
## *ſtre ſemblable à noſtre § Celuy-ci auſſi ſe
" confere tous les trois ans, mais ſeulement en
la Cour de Pequin. Et l'an de la creation des
Docteurs,eſttouſiours celuy qui ſuit prochai
nement les actes des Licentiez:mais il n'y en a
que trois cens en tout le Royaume qui l'ac
quierent, encor que les Licentiez de chaſque
Prouince toutes les fois qu'il leur plaiſt ten
ter le hazard de l'examen ſoyent receus de
droict.C'eſt action eſt inſtituee la ſeconde Lu
ne aux meſines iours que i'ay notez ci-deſ
ſus, & de meſme façon, ſans aucune differen
ce, ſi ce n'eſt que ſelon le degré & la dignité,
la diligence de l'enqueſte aufli eſt plus gran
de, de peur que d'aduenture il ne ſuruienne
quelque fraude ou faueur. Les cxaminateurs
auſſi pris d'entre les premiers Magiſtrats du
Royaume,qu'on appelle Colaos(déſquels nous
parlerons cy-deſſous ) ſont appelez Preſi
dènts de l'examen. -

L'examen fini, & les Docteurs denomrmez


en ce meſme palais, auquel auſſi la couſtume
eſt de denommer les Licentiez,ils compoſent
IOllS
-"-

| Liure premier. 6I

º tous enſemble dans le palais Royal vn eſcrit


º ſur l'argument qui leur eſt propoſé, en preſen
º ce des principaux Magiſtrats de toute la Cour,
lº voire meſme anciennement le Roy yaſſiſtoit. ' •

lº Parle iugement de ceſte compoſition on de


clare l'ordre des offices de Magiſtrature
*º qu'ils doiuent auoir, lequel eſt parti en trois
# claſſes.L'eſtime de ceſt examen eſt grande,qui
º conſiſte toute envn petit eſcrit. Quiconque a
º obtenu le premier lieu en l'examen des Do
1

ºº cteurs,ileſt ſans aucune difficulté le troiſieſme -

º en ce ſecond ; & qui en ceſt examen


V(ſ -
eſt le_ #
→ ••• des Docteurs. -

º premier ou ſecond, eſt durant toute ſa vie or


º né d'vne honorable dignité, outre ce auſſi
º qu'il exerce les plus grandes charges en la Re
º publique.Ceſte dignité peut eſtre fort propre
* ment accomparée à la qualité d'vn Duc ou
# dvn Marquis parmi nous , ſi elle eſtoit de
º droict hereditaire transferee à la poſterité. , Hatie du
º . Auſſi-toſt ces Docteurs ſont reueſtus de Doiieurs,
º leurpropre habit,bonnet,brodequins,& auſſi
º de tous les autres ornements des Magiſtrats,
º & ſont auancez aux plus proufitables & ho
º norables offices publics auec tel ordre que ia
º mais les Docteurs ne ſont deuancez par les
º Licentiez auſſi les tient-on au rang des princi
* paux du Royaume. Et tout à coup ſont tel
lement éleuez par deſſus les autres Licentiez
º à qui la fortune n'a pas eſté fauorable; & qui
º eſtoient le iour de deuant leurs compagnons,
º qu'à peine le pourroit-on croire , carils leur
(0 - 0 cedent
62. Du voyage de la Chine,
cedent en tout lieu le principal & meilleur,
& leur parlent auec # tiltres les plus ho
norables.
ceux qui nº Ces Licentiez neantmoins qui ſont reie
ſº º # ctez du nombre des Docteurs s'ils quittét l'eſ
#" " perance d'acquerir à l'aduenir le Doctorat,
ſont admis au gouuernement de la Republi
que. Et encor qu'ils ſoient inferieurs aux Do
cteurs,toutesfois ils ne ſont pas des moindres
Magiſtrats,ſoit en la cour, ſoit dehors.S'il leur
| plaiſt de tenter derechef la fortune, ils s'en
retournent en leur maiſon, & toutes les trois
annces ſuiuantes s'exercent à bon eſcient à
eſcrire & lire, iuſqu'à ce que l'an de l'examen
retournant, ils r'entrent en lice. Ils peuuent
faire ceſt eſſai toutes les fois qu'ils veulent.Et
arriue ſouuent qu'ils tentent le hazard dix
fois, lors que la fortune leur eſt contraire,du
quel eſpoir ſe repaiſſans, ils paſſent bien ſou
uent toute leur vie ſans charge publique,pen
dant qu'ils veulent eſtre les plus grands ou
I4Cfl. -

Le ſucces de ceſt ordre denommé, tout ain


ſi que du precedent, eſt auſſi imprimé par les
examinateurs en vn liure particulier, adiou
ſtant comme deſſus les noms , & chaſque
meilleure eſcriture.Oultre ce liure, on en im
prime tous les ans vn autre , auquel ſont en
regiſtrez les noms des Docteurs, leur pais,pa
rents, offices, & en quel lieu ils les admini
ſtrent.Ainſi celui qui aura veu ce volume an
- nuël
--
) Liure premier. 63
nuël ſçaura quel office chacun aura eu depuis
le premier an du Doctorat iuſques à ſa mort,
où il l'aura exercé, à quel degré d'honneur il
ſera monté ou deſcendu, ce qui entre les
Chinois eſt iournalier ſelon le merite.
Vne choſe eſt digne d'admiration en l'a-
queſt de ce degré,que les compagnös de meſ
me annee iurent entr'eux vne amitié indiſſo
luble. Car tous les Licentiez,non moins que
les Docteurs,que la fortune à fauorisé la meſ
me annee , s'aiment durant toute leur vie,
comme freres, & s'entr'aident les vns les au
tres, comme font auſſi les parents de leurs
collegues en toutes choſes, touſiours vnis
dinſeparable vnion de volontez. Ils contra
ctent auſſi auec les examinateurs vn lien plus
eſtroict,tel qu'eſt celui du pere, & du fils,ou
des diſciples & des maiſtres,leurrendant touſ
iours l'honneur deu, encor qu'il arriue ſou
uent que les diſciples, de degré en degré,ſont
eſleuez par deſſus les maiſtres.
C'eſt auſſi la couſtume de conferer ces meſ- # /7Jſ•

mes degrez d'honneurez meſmes lieux & ans,


& auec les meſmes prerogatiues à ceux qui
font profeſſion de la milice , ſeulement la
ºouſtume eſt de differer le temps , iuſqu'à la
lune ſuiuante. Mais d'autant qu'en la Chine
l'art militaire eſt meſprisé, on donne ces de
grez auec beaucoup moindre appareil. Et y
ºn a ſi peu qui les pretendent, que c'eſt cho
ſe du tout miſerab©Ceſt examen militaire,
- eſt
64 Du voyage de la Chine,
eſt auſſi de trois ſortes. Au premier courant à
cheualils deſcochent neuf fleſches.Au ſecond
ils en tirent autant de pied ferme à la meſme
butte.Et ceux qui en moins de quatre fleſches
à cheual , & de deux à pied, ont touché le
blanc, ſont receus au troiſieſme examen,au
quel ayant proposé vne queſtion de guerre,
on leur commande de reſpondre par eſcrit.
Les Iuges en apres ayans conferé enſemble
tous les trois examens, en chaſque Prouince
declarent la plus part cinquante Licenticz de
tout le nôbre.Et l'annee que les Docteurs ſont
denommez à Pequin, apres trois examens on
donne auſſi le Doctorat à cent ſoldats choi
ſis d'entre tout le nombre des Licentiez de
tout le Royaume.. · . ! … :

Les Docteurs dc ce College ſont plus faci


lement auancez aux charges militaires que
les Licentiez,non toutesfois ſans preſents.Les
vns & les autres eſtant denommez, ſoit du
Senat Philoſophique, ſoit du militaire, pour
honorer leur famille eſcriuent en groſſe
lettre vn tiltre ſur l'entree de leurs maiſons,
par lequel eſt declaré qu'elle dignité chacun
a acquiſe. .. , i - '' ſ- : - -

Les Preſidets
cº Iuges des Ceci finalement ne doit pas eſtre oublié,
eX'a/7/e/7f, que les luges & Preſidents de tous les exa
mens, ſoit que l'enqueſte ſe faſſe des choſes
militaires, ſoit des Mathematiques,& de l'art
de Medecine , & encor plus de la Philoſo
phie morale, ſont éleuse aſſemblee des Phi
loſophes,
| |

, Liure premier. 65
loſophes, ſans qu'ils ayent pour adioinct au
i cun Capitaine, Mathematicien, ou Medecin.
: Ce qui peut eſtre ne ſemblera pas peu eſtran
, ge à nos Europeens, voire meſmes ridicule,
: & mal-ſeant. Car la reputation de ceux qui
- excellent en la philoſophie Morale eſt ſi gran
, de entre les Chinois qu'ils les eſtiment capa
: bles & ſuffiſans de bien iuger de toutes †
: ſes , encor qu'elles ſoient fert eſloignees de
, leur profeſſion.

| T)e l'adminiſtration de la Repu


• - • • • •

cn A r vL :
--

I#meray
ne diray rien de ce ſujet,que ce que i'eſti
eſtre totalement neceſſaire pour la fin -

de ce commentaire. Car ſi i'auois deliberé de


† le tout ſelon ſon merite, ie ne
e pourrois acheuer qu'en pluſieurs chapitres,
ou meſmes en pluſieurs liures. Premierement Adminiſtra
donc en ce Royaume ceſte ſeule maniere de tion Monar
gouuernement pour la cöduicte d'iceluyaeſté #º
appouuee de tout temps, par lequel la Maje-#"
ſté Monarchique eſt ſouſtenue,ſoubs le com- -

| mandement d'vn ſeul. Le nom meſme d'Ari


º ſtocratie, Democratie,ou Polycratie eſt inouy
» - E
66 Tu voyage de la (hine,
entre les Chinois. Autresfois certes ſoubs vn
Monarque il n'y a pas eu moins de tiltres in- .
ferieurs, qu'entre nous de Ducs, Marquis,
Comtes, & autres ſemblables. Mais depuis
milhuict censans en çà, tous ces tiltres par
ticuliers de Seigneuries,& leur puiſſance a eſté
entierement abolie. . -" '- · ·· ·

Et jaçoit que de toute memoire d'homme !


les guerres & tumultes ciuils n'aient manqué, |
ſoit deuant,ſoit depuis que ceſte couſtume eſt :
changee, encor meſmes que ceſt Empire ſoit
diuiſe en pluſieurs moindresRoyaumes;ce que
nous entendons eſtre auſſi maintenant aux !
Tartares en Iſles du Iapon, on ne trouue point neâtmoins
ºah ſºnº de
Royaume par eſcrit qu'il ait iamais eſté ſubiugué tout à
!º # > " A " ^ -

la Chine. ct que l'an de noſtre Salut 12o6. que ie ne


ſçai quel capitaine de Tartarie, dompteur de
Royaumes,ſeieta en ſesProuinces auecvne ar
mee victorieuſe.'Quiconque ait eſté celui-là,
ie l'appelleray Tartare.Icelui aiant faict entrer
vne armee dans le païs, ſubiugua dans peu de
temps toute la Chine , & ſà póſterité a con
tinué la tyrannie ſur vn ſi grand Royaume !
iuſques en l'annee 1368.auquel temps les for
ces de l'Empire Tartare commenceans à de-'
| | faillir, & les Chinois ne pouuans plus ſup- .
· porter vn commandement eſtranger, & hu- .
· meur barbare, ils ſecoüerent le iougen diuer
ſes Prouinces ſoubs diuers Capitaines. ,
· Celuy qui a ſurmonté tous les autres chefs
en actes genereux exploictez ou par vertu , ou
par
_ -m"-

Liure premier. 67
par fineſſe, a eſté vn Capitaine de la famille
de Ciu, que les Chinois depuis ont nommé Humvubra
Humvu, braue Capitaine, ou pluſtoſt deluge º #
d'armes. Iceluy s'eſtant attiré les forces & le ## #
ſecours de quelques autres valeureux Capi- , §.
taines, en peu de temps de ſimple ſoldat vint l'Empire.
à vne ſi grande puiſſance, que non ſeulement
il chaſſa † Tartares, le Roy, & tous les chefs
deſpoüillez de tout commandement , ains •,

encore fut accompagné de tant de bon-heur, º ` *'


qu'il ſurmonta tout le reſte des rebelles qui
eſtoient dans le Royaume , & ſeul occupa
l'Empire Chinois, continué heureuſement en
ſes deſcendans iuſques à maintenant.Pour ce
ſte occaſion ils ont, comme i'ay dict ci-deſſus,
donné le nom de Tamin (qui ſignifie de gran
de clairté)à ſa Monarchie.
Or l'Empire Chinois deriue ànoſtre manie-ºſiºn à
re du pere au fils, ou proches parents du Roy. #ºcº
Deux ou trois Roys tres-anciens ſeulement à "
la mort ont recommandé le Royaume, non
à leurs fils, qu'ils iugeoient incapables de re
gner, mais à des autres, bien qu'ils ne fuſſent
de leur ſang. Il eſt auſſi plus d'vne fois arriué -

que celuy qui gouuernoit trop mal le Royau-Lº Chinois


, me, a eſté deſpoüille de ſa puiſſance par le †
- - 1 . - - e tyrannie. .
peuple impatient du ioug, qui mettoit en ſa
place celuy qui eſtoit plus genereux,vertueux,
, & aimé du peuple; lequel apres ils honnoroiét
comme leur Roy legitime. Cela en verité eſt
digne de loüange entre les Chinois, que plu
- E 2
68 Du voyage de la Chine,
ſieurs deſirent pluſtoſt choiſir vne mort ho
norable,que de coniurer auec le Prince qu'on
a mis en la place de l'autre ; car il y a vn dire
fameux entre les Philoſophes du païs , La
femme chaste ne cognoiſt deux maris, ni le fidele
ſubiect deux Seigneurs.
il n'y a nul- Il n'y a nulles loix anciennes en ceſt Empi
les loix an-re, telles que ſont entre nous celles des dou
*iennºº lº ze tables,& du droict Ceſareen,ſelon leſquel
*** les la Republique ſoit touſiours gouuernee.
Mais celuy qui premier de quelque famille
prend les reſnes de l'Empire, #t des loix nou- '
uelles comme il luy plaiſt, que la poſterité de
la meſme famille eſt contraincte d'obſeruer,&
ne leur eſt pas aisément † de les chan
ger. C'eſt pourquoy ces loix que les Chinois
ardent à preſent ne ſont pas plus anciennes,
qu'Humvu. Iceluy les a toutes ou faictes, ou
maintenues telles qu'il les auoit receues de
ſes deuanciers,ayant principalement eu eſgard
à ce qu'il peuſt trouuer moyen de continuer
long-temps la paix au Royaume, & l'Empire
, à ſa poſterité.
ze Roy de la Pource que les limites de ce Royaume s'e-
# eſt %. ſtendent ſi au long & au large, & à cauſe de
# **l'ignorance des terres d'oultre-mer, les Chi
nois croient que leur Roy commande à tout
le monde, c'eſt pourquoy d'vn nom gracieux
ils l'appellent § , comme touſ
iours du paſsé,Thiencu, fils du ciel.Et d'autant
qu'ils adorent le ciel pour ſouueraine Deité,
le .
- L- _

Liure premier. 69
le nommer fils du ciel, c'eſt autant que l'ap
peller fils de Dieu.Communément toutesfois
on ne l'appelle pas de ce nom, mais Hoamti,
c'eſt à dire, Souuerain Empereur, ou Monar
que. Mais tous les autres Roys ſont appellez
par les Chinois Guam, d'vn tiltre beaucoup
inferieur.
On dict que ceſt Humvu, duquel i'ay parlé, ºnué orº
ariere,
eſté excellent
mais encornon ſeulement
homme en &vertu
d'eſprit guer- #
induſtrie. MmvMa

Cela eſt confirmé par pluſieurs loix & or


' donnances, par leſquelles il a affermy la Re- ^
publique ð Entre icelles ie feray
chois de quelquesvnes plus remarquables,me
reſſouuenant touſiours de la briefueté que ie
| me ſuis propoſee. D'autant que (comme il ſe
void par la ſuite des Annales)toutes les famil
les Royales ſont deſcheües de la Royauté par
les factions des parents du Roy, ou des §
grands du Royaume,quila plus part du temps
tenoient en main le gouuernement d'iceluy,
il a ordonné qu'à l'aduenir aucun du ſang
Royal ne pourra paruenir à aucune charge
publique, º§ ciuile, ſoit militaire.Quant aux
Capitaines,par l'aide deſquels il auoit deliuré
le Royaume de la tyrannie des Tartares , il
leur a donné, & à leur poſterité par droict he
reditaire des offices de guerre. Et de crainte
que la race Royale ne portaſt trop impatiem
| ment d'eſtre reiettee # toute charge publi
que , il a honoré les fils des Roys du tiltre de
7o Tu voyage dela Chine, -
Guam, c'eſt à dire, du nom de petit Roy, ou s
Roitelet , & leur a aſſigné des tres-amples
rentes. Mais il ne les a pas conſtituees en ter
res, ou poſſeſſions, de peur que les ſeruiteurs
les obtinſſent, ains en penſion annuelle, que
les Magiſtrats payent du threſor du Roy. Il
'a voulu auſſi que tous les Magiſtrats les ho
noraſſent pour Roitelets , mais qu'aucun ne
leur fuſt aſſubiecti. En apres il a de ſorte ho
noré les fils & nepueux de ces petits Rois
de diuers tiltres, qu'ils decroiſſent peu à peu
auec le reuenu,ſelon que par le laps de temps
ils ſont plus eſloignez du tige Royal. Mais
eſtant paruenus à certains aages, on ne leur
donne du threſor public que ce qui eſt ne- .
ceſſaire pour viure commodément ſans faire
aucun meſtier , ou trafic, Il a auſſi pourueu
que les filles du ſang Royal fuſſent ſelon leur
qualité & proximité du tige du Roy collo
quees, & dotees de tiltres plus ou moins ho
norables,auec vn tres-bon reuenu.
Priuileges Mais aux Capitaines ſes compagnons , &
des Capitailiberateurs du Royaume,il §
mes & libe
rateurs du faict part de tres-beaux tiltres d'honneur,& de
rentes annuelles. Il leur a auſſi donné dcs
Royaume.
charges militaires, & autres immunitez. Mais
· ils ſont ſubiects aux Magiſtrats des villes de
meſme que les autres.De ces priuileges ily en
· a vn des aiſnez inoüi parmi les noſtres. On
void tous les geſtes memorables, qui ont eſté
faicts ſoubs le Roy Humvu, par chaſque chef
- de
-"mmE
| · Liure premier. 71
| de famille, pour la deliurance du Royaume,
grauez ſur vne lame de fer, reſſemblant vne
taſſe.En faueur de ceux-ci, ſi quelqu'vn d'en
tr'eux preſente ceſte lame au Roy, il obtien
dra impunité de quelque crime que ce ſoit,
meſme capital, iuſques à la troiſieſme fois. Le
Roy voyant ceſte lame toutes les fois qu'il
pardonne, il commande qu'en icelle ſoit gra
uee quelque marque, par laquelle on cognoiſ
ſe combien de fois ceſte lame a obtenu grace.
Mais il faut entendre ceci excepté le crime de
leze Majeſté, car ceux qui en ſont conuaincus,
ſontſoudaineux & toute leur poſterité deſnuez
à iamais de toute dignité. Lesgendres & beau
peres du Roy,& quelques autres auſſi qui ſont
· trouuez auoir bien merité de la Republique
| Chinoiſe, ou de l'eſtat par quelque acte valeu
reux, obtiennent auſſi les meſmes honneurs &
reuenus,auecla diminution quei'ay denotee de
temps en temps. - -

Mais les ſeuls Docteurs , & Licentiez de- Lesſeuls De.


nommez ez examens ſont appellez pour ad- ºº & #-
miniſtrer la Republique & gouuerner tout le #"
Royaume, & n'ont pour ce aucun beſoin de la §.
faueur des Magiſtrats, ni meſme duRoy. Car
toutes les charges publiques dependent de la
ſcience, vertu, prudence & induſtrie recognuë
d'vn chaſcun, ſoit qu'ils commencent ſeule
ment d'entreren office,ſoit qu'ils aient eud'au
tres gouuernemens. Auſſi les loix d'Humvu
l'ordonnent ainſi, & ſont pour la # partgar :
- 4
72 Tu voyage de la Chine,
dees,ſi n'eſt en ce qui ſe commet tous lesiours
contre le droict & les ordonnances par la
malice humaine , par des peuples peu reli
8ieux. -

#º Ma
giſtrats.
Tous les Magiſtrats ſoit du corps des Phi
loſophes, ſoit militaires, en langue Chinoiſe
ſont appellez Quonfu , comme ſi l'on diſoit
Preſidens. Mais les meſmes par honneur ou à
cauſe de leurs offices ſont nommez Lauye,ou
Lautie,qui ſignifie maiſtre & pere. Les Portu
gais appellent ces Magiſtrats Mandarins,peut
eſtre du mot de mandement, & par ce noms'en
tendentauſſi maintenant en Europe les Magi
ſtrats de la Chine.
Ariſtocratie Encor que i'aye dict au commencement
meſlee par ue le gouuernement de ce Royaume eſt
mt laMonar
chie, Monarchique, toutesfois on peut voir par ce
que ie viens de dire, & diray, qu'iln'y a pas
eu de l'Ariſtocratie meſlee. Car encor qu'il
falle que tout ce qui eſt ordonné par le Magi
ſtrat, ſoit par libelles qu'on preſente, confir
mé par le Roy, il ne decrete toutesfois rien
ſur aucune choſe, qu'il ne ſoit premierement
· ſollicité, ou aduerti par les Magiſtrats. Mais ſi
quelque homme priué preſente requeſte au
Roy (ce que peu font , d'autant qu'il faut.
qu'elles ſoient premierement viſitees & ap
prouuees par certain Magiſtrat, que d'eſtre en
uoiees au Roy)ſile Roya enuie de l'accorder,
à la premiere apoſtille il ſouſcrit quaſi ainſi,
Le Siege auquel il appartient , voie ceſte requeſte,
-
-- +

Liure premier. 73
& m'aduertiſſe ce qu'il luy ſemble bon de faire. Ce
la ſe doit tenir du tout hors de doubte, que
i'ay ſoigneuſement obſerué, qu'il n'eſt pas ab
ſolument permis au Royde § à qui que ce
ſoit aucun preſent d'argent , donner vn ou
pluſieurs offices de Magiſtrature, ſinon qu'il
en ſoit prié par quelqu'vn des Magiſtrats.
Mais # ne ſe doit pas entendre comme ſi
le Roy ne pouuoit d'autorité priuee eſlargir
· des dons à ceux qui demeurent dans l'enclos
du palais : car ilfait cela ſouuent de couſtume .
ancienne, & par la loy qui permet à chaſcun
d'honorer ſes amis de ſa deſpenſe domeſti
que. Mais cela n'eſt pas reputé entre les bien
faicts publics, veu que ces dons du Roy ne ſe
font pas du threſor public, mais du reuenu
particulier. - º

Le reuenu des impoſts & tributs, qui ſans º des


doubte excedent tous les ans cent cinquante # &
millions ( comme appelle le commun) ne -

s'apporte pas au threſor du palais ; & n'eſt


pas permis au Roy de les § à ſa vo
lonté, mais tout, ſoit argent, monoie du païs,
ſoit rix & ſemblables prouiſions, s'aſſemble
dans les threſors & magaſins publics de tout le
Royaume. D'iceux eſt fourny à la deſpenſe
des Roys, de leurs femmes, enfans, parents
du Roy, Eunuques & de tousles domeſtiques
Royaux , touſiours auec vne magnificence &
appareil digne du Roy , & toutesfois ni plus
ni moins qu'il eſt ordonné par les ſtatuts des
Dd 5
74 Du voyage de la (hine,
lieux. De là on tire les gages des Magiſtrats,
ſoldats, & de tous autres Officiers de la Cour
du Royaume.Laquelle ſomme eſt plus grande
† les noſtresne pourroient croire.D'ici auſſi
ortent les deniers employez aux reparations
des edifices publics, des Palais du Roy, & de
ſes parents, § murailles des villes, des forte
reſſes, des chaſteaux, & finalement de tout au
tre appareil deguerre. Et en ceſte ample eſten
due du Royaume ne manque iamais ſujet de :
baſtir ou reparer.Et cequiſemble plus incroia
ble , il arriuera quelques annees, que ceſte
ſi grande ſomme d'impoſts n'eſgale pas la deſ
penſe, mais l'on eſt neceſſité de fairenouuelles
impoſitions.
ordn d , Mais venons particulierement aux or
M§ dres des Magiſtrats , deſquels en general
on trouue des deux ſortes. L'vne eſt de
ceux qui non ſeulement ont des offices de
Cour dans la maiſon du Roy , mais quien
cor d'icelle, comme d'vne eſchauguette,gou
uernent tout le Royaume. L'autre eſt des
Magiſtrats des Prouinces , qui gouuernent
Ils ſont com- chaſque Prouince ou ville. Il y a cinq ou ſix
prins en cinq volumes d'aſſez iuſte groſſeur traitans de
ouſix liur, l'vn , & de l'autre ordre, qui s'expoſent en
vente par tout le Royaume, & s'impriment
en la Cour Royale de Pequin deux fois tous
les mois. Ce qui eſt tres-facileà leur maniere
d'imprimer.En ces volumes on nelit autre cho
ſe que les noms,païs & degrez de ceux qui r†
OITS
-"-

Liure premier. , 75
lors en tout le Royaumetiennent Magiſtratu
re.Or il eſt du tout neceſſaire qu'ils ſe rimpri
ment ſi ſouuent : car veu le grand nombre d'i-
ceux changemens arriuentiournellement. Car
lesvns meurent, les autres ſont priuez de leurs
offices,les autres abaiſſez à des moindres char
ges, & en fin, les parens desvns paſſent de ce
| ſtevie à l'autre, duquel dernier accident ſe fait,
que pour porter trois ans le dueil, il faut qu'ils
reuiennent neceſſairement à la maiſon, renon
çâs auſſi-toſtàtoute Magiſtrature quelle qu'el
le ſoit, dequoy nous parlerons cy deſſouz en
ſon lieu.Et pour remplir les places de ceux qui
defaillent, il y en atouſiours en la cour de Pe
quin qui attendent ces euenemensfortuits.En
tre ſi grande multitude de Magiſtrats,ie parle
| ray ſeulement de ceux là, que ieiugeray neceſ
ſaires pour l'intelligence des liures ſuiuans, &
me tairay de tout le Senat des gens de guerre;à
fin que iene paſſe les bornes de labriefueté que
ieme ſuis propoſee.
Ie † premierement des offices de six offices des
Cour, apres des Prouinciaux. Il y a donc ſix Magiſtrati.
Sieges principaux de Iuges de Cour. Ils appel
lent le premier Li pu,carpu en langue Chinoi- Premier sie:
ſe eſt le meſme que Siege, ou Preſidial : Lipu, gº.
Siege de Magiſtrat.Celuy-cyeſteſleué ſur tous
les autres Preſidiaux ; pource qu'il luy appar
tient de nommer entieremeut tous les Magi
ſtrats detoutl'ordre Philoſophal , qu'on eſti
meles Principaux du Royaume.La denomina- .
- t1Q Il,
76 Durvoyage de la Chine,
tion deſquels, qui ſe fait par la meilleure & -

plus excellente eſcriture, eſt arreſtee ſelon le


iugement de ce Preſidial,& commençans tous
iuſqu'à vn aux moindres offices, ils montent
peu à peu par les degrez d'honneur ordonnez
par les loix, pourueu qu'ezinferieurs ils aient
donné teſmoignage de leur vertu & equité.
S'ils font au contraire, ils ſont abaiſſez à des
moindres charges,ou du tout priuez des leurs.
· Car c'eſt choſe certaine que celui qui eſt par
uenu à quelque degré de lettres , aſpire 'vn
continuel progreziuſqu'àlavieilleſſe à chaſque
plus haute dignité; & qu'il n'eſt iamais reculé
(ſi ce n'eſt par ſa faute)du gouuernement de la
Republique. Mais s'il aduient que quelques
fois il † par ſa faute entierement deietté,
enſemble auec ſon office il quitte l'eſperance $
de pouuoir iamais retourner au maniement de
la Republique. |
second siege : L'autre Siege ou Preſidial eſt appellé Hopu,
dº reºptº que nous appellons des finances, ou derecepte.Le
deuoir d'icelui eſt de faire paier les tributs du
Roy, paierles gages, faire les deſpenſes publi
ques, & autres ſemblables. :
Troiſieſme Ils appellent le troiſieſme Lypu, nous le
#* pouuons appeller Preſidial des ceremonies. Ce
" ſtui-ci a ſoin des Sacrifices publics, des tem
ples des Idoles,de leurs miniſtres,des mariages
Royaux, Eſcholes, examens, à fin que tout y
ſoit fait deiiement & par ordre, des iours de
feſtes publiques,des congratulations,ou felici
taU1OIlS
"M-N-
|
- Liure premier. 77
tations communes à certain temps, & euene
mens,de celles auſſi qu'on doit rendre au Roy;
de conferer les tiltres d'honneur à ceux quiles
meritét,des Medecins,des colleges des Mathe
maticiens,de receuoir & renuoier les Ambaſ
ſades,de leurs couſtumes,presés,& lettres : car
le Roy eſtime que c'eſt choſe indigne de ſa Ma
jeſté † meſme des lettres à aucun,
| ſoit dedans,ſoit dehors le Royaume. -

Le quatrieſme
à dire, militaire;àSiege eſt appellé
ceſtui-ci toutes Pimpu, #.
c'eſt #*e
les charges
militaires ſont ſubiectes.Car par ſon iugement -

elles ſont oſtees aux coüards, & donnees aux


courageux,& ſelon lagrandeur des proüeſſes,
il augmente la dignité. Le ſoin pareillement
des examens de la milice lui appartient, com
me auſſi la collation des degrez d'icelle.
Ils appellent le cinquieſme Cumpu, nous le Lººſ
† nommerle
lics.Le deuoir Preſidialde
de ceſtui-cieſt edifices pu- ##
desdeſſeignerles e

baſtimens,aſſauoirles Palais du Roy,des parés


de ſa † des Magiſtrats. Il prédauſſi le
ſoin de faire faire les nauires neceſſaires pour
l'vſage public,ou pour les armes.Il fait auſſi,&
refait les ponts, & les murailles des villes, &
finalement toutes autres ſemblables proui
ſions. |

Mais le ſixieſme, qu'ils appellent Himpu, à Lºſºiºſº


cauſe des punitions des crimes, & forfaicts, ***
dont l'enqueſte lui eſt commiſe, & le iugemét.
Les gardes publiques auſſi eſtablies pºi tOl1t
e Ro
78 Du voyage de la Chine,
le Royaume ſont de la cognoiſſance de ce
Siege.
Tous les affaires de tout le Royaume de
pendent de ces Preſidiaux. C'eſt pourquoy en
chaſque Prouince & ville,ils ont ſoubs eux des
Magiſtrats & Notaires, par leſquels ils ſontad
uertis fidelement de tout ce qui ſe paſſe ; &
ainſi ils ne ſont# peu empeſchez parmi ſi
rand nombre daffaires ; mais la quantité &
† ordre de ces collegues rendent ceſte char
vn Preſident e plus aiſee.Caren premier lieuil y a vn Pre
de chaſque ſident de chaſque Siege,qu'ils appellent Ciam
Siege.
ciu,lequela deux Aſſeſſeurs,l'vn à droicte,l'au
tre à gauche, ceux-là ſe nomme Cilam. La di
nité de cestrois en la ville Royale,& partout
e Royaume eſt eſtimee entre les premieres,
à l'exemple de ceux-ci , chaſque Tribunal
| eſt diuiſé en diuerſes charges ; à chaſcune
d'eſquelles il y a pluſieurs compagnons
§ , qui ont pour adioincts,des Notaires,
gents de Cour,Huiſſiers,& autres miniſtres en
nombre. : • .

## Outre ces Sieges, il y en a vn autre le plus


#"" grand de toure la Cour& du Royaume, qu'ils
appellent des Colaos, ceux-là ſont communé
ment trois ou quatre , quelques fois ſix, qui
n'ont aucune charge particuliere ; mais pren
nent garde à la Republique. Ils ſont en tous
affaires Secretaires du Roy, & receus en ſon
palais.Or d'autant qu'à preſent le Roy n'aſſiſte
pas publiquement aux depeſches des º# lI
Liure premier. 79
du Royaume(qu'il ſouloit anciennement vui
der auec ces Colaos)ils demeurent tout le iour
au palais, & reſpondent comme illeur plaiſt
aux requeſtes enuoiees ordinairementau Roy
en grand nombre. Auec ceſte reſponſe ils re
tournent au Roy, qui ſelon ſon plaiſir les ap
† , efface, au change,laquelle dernierere
ponſe ſa Majeſté eſcrit de ſa propre main ſur
les requeſtes,afin que ce qu'ila commandé ſoit
apres executé. - - -

Outre ces ordres de Magiſtrats que i'ay dict,


& pluſieurs autres dont ie ne veux pas parler,
d'autant qu'ils ne ſont guere differens des no
ſtres; il ya deux autres ordres preſque inoüis Magiſtrat
aux noſtres.Le premiereſt dict Choli, le dernier extraordi
Tauli.Enchaſqueordreils ſont plus de ſoixante §
tous Philoſophes, hommes courageux & pru
dents, qui ont deſia donné preuue de leur fi
delitéau Roy& au Royaume.Ces deux ordres
ſont extraordinairement emploiez par le Roy
aux affaires de Cour & des prouinces qui ſont
de grande importance, touſiours auec grande
& Royale puiſſance,qui leur acquiert del'hö
neur,& de #autorité.Mais ſur tout, leur deuoir
particulier eſt tel qu'entre nous des Syndics:
† eſt d'aduertir le Roy par libelle toutes les
ois qu'il leur plaiſt, s'il ſe commet quelque
faute partout # Royaume. En quoy non ſeu
lement ils ne pardonnent aux Magiſtrats, en
cor qu'ils ſoient des plus releuez, mais meſme
ils ne diſſimulent rien auec le Roy,ou la fa
mille
8o Du voyage de la Chine,
mille Royale. Ceſt office me ſemble n'eſtre
pas beaucoup diſſemblable des Ephores de
Lacedemone, ſi ces cenſeurspouuoient quel
que choſe de plus que parler, ou pluſtoſt
eſcrire,&s'ils n'eſtoient contrainctseſfansad |

Grandefran- uertis de dependre de la volonté du Roy.Or


chiſeé intº- ils s'acquitent ſi exactement de ce deuoir,
#: # qu'ils peuuent eſtre en admiration , & ſeruir
#. d'exemple aux peuples eſtrangers.Car ils n'eſ
pargnentiamais en quel temps que ce ſoit au
cuns Magiſtrats , ni le Roy meſme ( tant
grande eſt leur franchiſe & ſincerité.) Car en
cor qu'il arriue maintes-fois que le Roy ſe faſ
che & les traite rigoureuſement (car le plus
ſouuent ils fichent l'eſguillon de leur libelle,
où ils ſçauent eſtre le †
grand reſſentiment
de douleur, reprenant ſans exception, ni ac
ception des perſonnes les vices des plus
grands Magiſtrats,voire du Roy)ils ne ceſ
ſent neantmoins iamais de reprendre , &
d'admoneſter inceſſamment , tandis qu'ils
voient qu'on n'applique pas le remede con
uenable au mal commun. . : º º
· Le meſme auſſi eſt permis par les loix à
tous les autres Magiſtrats , & non ſeulement
au Magiſtrat,mais auſſi à chaſque particulier.
Les libelles neantmoins de ceux que i'ay
mentionnez ci-deſſus ſont plus eſtimez;
d'autant qu'ils font cela par le deuoir de
leur propre charge les exemplaires des libelles
- . - | enuoyez
|


· Liure premier. 81
enuoyez au Roy, & les reſpöſes,ſont imprimez
par pluſieurs,doùviétqu'auſſi.toſt les affaires de
cour ſont publiez par tous les coins duRoyau
me,& y ena qui aſſemblent par apres tous ces
liures en vn. Et s'il y a † choſe digne du
ſouuenir de la poſterité,on le tranſcrit ez An
nales du Royaume.
Depuis peu d'annees, comme le Roy qui le Rºy vºu.
lant tranſ
commande maintenant, ayant forclos ſon fils greſſer la loy
aiſné contre les loix,vouloit faire declarer pour eſt repris.
Prince ſon puiſné (que luy, & la Royne ay
moient cherement ) on a eſcrit vn ſi grand
nombre de libelles par leſquels le faict du Roy
eſtoit repris, que ſa Majeſté entrant en furie,
priua plus de cent de leurs offices, ou en ab
baiſſa à des moindres; & toutesfois ils n'ont
pas eſtéeſpouuentez de ceſte crainte, & n'ont
pas ceſſétains certain iour tous les Magiſtrats
qui † eſtoient preſents conſpirants en
ſemble,s'en allarent au Palais Royal, & depo
ſant les marques de leurs offices, enuoierent
quelqu'vn pour aduertir le Roy, que s'il vou
loit contre les loix perſiſter en ce faict, qu'ils
ſe demettoient à l'aduenir de leur Magiſtratu
re,& s'en retournoiét cóme perſonnes priuees
en leur maisó;quât àluy,qu'il dónaſtle Royau
me en charge à qui il luy plairoit.Ce que le Roy
ayant ouy,s'abſtint cótre ſongréde ce deſſein.
N'agueres auſſi comme le plus grand des Colao accu
Colao ne s'acquittoit pas bien de ſon deuoir, (é de mal
- - - - - - -

en deux mois il a eſté accuſé par preſque cent , erſºttºm.


82 Duvoyage de la Chine,
libelles de ces cenſeurs Royaux : encor qu'ils
ſçeuſſent bien qu'iceluy entre peu eſtoit agrea
ble au Roy. Et peu apres il eſt mort , & cer
Z)iuers cel
· tes(cóme on dict)de grand regret & deſplaiſir.
Outre ces Magiſtrats de la Cour,il y a auſſi
leges. là pluſieurs colleges fondez à diuerſes fins ;
mais le plus noble de tous eſt celuy qui s'ap
pelle Hau lin yuen. En iceluy ſont ſeulement
appellez les Docteurs choiſis par les examens
cy-deſſus eſtablis. Ceux qui demeurent en ce
college Royal ne paruiennent à aucune char
ge publique,& deuancent en dignité ceux qui
Do#eurs du gouuernent la Republique. C'eſt pourquoy on
· college
Royal.
aſpire auec grand ſoin à ce College. Le deuoir
de ceux-cy eſt,de cópoſer des eſcrits Royaux,
diſpoſer les Annales du Royaume & eſcrire
les loix & ſtatuts d'iceluy. On eſlit en iceux ·
, les maiftres des Princes & des Roys.Ils s'addö: . :
· nent entierement à l'eſtude, & dans ce meſ
me college ils ont leur degré d'honneur,
qu'ils acquierent par l'eſcriture. De là ils ſont
eſleuez à des tres-grandes dignitez,non toutes
fois hors de la cour.- Aucun n'eſt eſleu à la
charge tres-honorable de Colao , s'il n'eſt de
ce college. Ils font auſſi vn grand proufit à
compoſer des eſcrits pour les amis , comme
des epitaphes,inſcriptions, & ſemblables, que
chaſcun à qui mieux taſche d'impetrer d'eux, &
qui ſeulement pour la reputation d'eſtreve
nus d'eux,ſont eſtimez tres-elegans.Finalerhent
,rº ' ils ſont Preſidens & Iuges des Licentiez, & des
, - - - Docteurs,
Liure premier. - 83
Docteurs,quiles tiennent pour maiſtres,& leur
font des preſens. - -

Nanquin ans
Tous ces Magiſtrats de la cour de Pc tresfois de
quin, excepté les Colaos, ſe retrouuent auſſi meure des
à Nanquin ; mais du tout inferieurs, à cau Roys, mºn
ſe de l'abſence du Roy. Ils diſent que cecy tenant c'eſt
en eſt la cauſe. Humvu auoit eſtably le fie Pequin,
pourquoy.
ér
ge de ſon Royaume à Nanquin ; iceluy eſtant
mort , vn de ſes nepueux nommé litnlo, qui
auec vne armee defendoit aux Prouinces Sep
.tentrionales les bornes du Royaume contre
· les Tartares nouuellement chaſſez , auec la
dignité de Roitelet : celuy-là dy-ie voyant
que le fils aiſné d'Humvu heritier de la cou
ronne auoit peu d'eſprit, & de force, reſo
lut de luy enleuer le Royaume, & de ſe l'a-
proprier. S'eſtant donc aisément adioinct les
| Prouinces du Septentrion , il vint à Nanquin
auec vne armee , & partie par force , partie
- par fraude, & par preſens gaigna les autres
t . | Prouinces , & chafſa ſon Couſin hors de Nan
quin. Ce qu'eſtant faict , il ſe ſoubmit ſans
aucune reſiſtance tout le Royaume. Et d'au
: tant qu'il auoit plus de force & de fiance
aux Prouinces Septentrionales, & qu'il eſtoit
croyable que les Tartares ſortiroient de là
pour recouurer l'vſurpation de l'Empire,il re
ſolut de demeurer en ceſte part, & en lameſ--
me ville où demeuroient les Tartares, quand
· ils commandoient aux Chinois. Il nomma cc
ſte ville Pequim ; c'eſt à dire cour Septentio
- - 2.
84 Du rvoyage de la chine,
nale,à l'exemple de celle du Midy qui s'appelle
Nanquim. A fin que les Nanquinois enduraſ
ſent plus patiemment ce changement, il leur
laiſſa les meſmes Magiſtrats & priuileges dont
ils iouyſſoient auparauant. - -

gouuerns- , , le viens maintenant à l'adminiſtration †


mens des blique dans les Prouinces. Les villes qui ſont
Prºuinces & attribuees aux Prouinces de Cour , aſſauoir
villes. Nanquim & T'equim , ſont gouuernees auec
meſme ordre que les villes des autres Prouin
ces ; toutesfois les appels ſont euoquez chaſ
cun à ſa cour. La conduicte des autres treize
Prouinces depend d'vn certain Magiſtrat
A- qu'ils nomment Pucinſu, & d'vn autre qu'ils
appellent Naganzaſu. Le premier iuge des
cauſes ciuiles , le dernier des criminelles. Le
Siege d'iceux eſt auec tres-grande pompe en
la capitale ville de la Prouince. Or en l'vn |
& l'autre Siege il y a pluſieurs Aſſeſſeurs ; &
auſſi de ces principaux Magiſtrats qui ſont
appellez Tituli. Il arriue ſouuent que ceux-cy
demeurent hors de la Metropolitaine , d'au
· tant qu'ils preſident à quelques aûtres vil
les , & qu'il faut qu'ils ne ſoyent pas fort
Prctsinces
eſloignez
fIl1S.
du| lieu de· l'office qui leur» eſt
A ' •
com
parttes en Toutes les Prouinces, comme i'ay dit cy
auerſes n- deſſus, ſont diuiſees en diuerſes contrees,qu'ils
ºrees. - appellent Fu. Chaſque contree a ſon propre
Gouuerneur , qu'ils nomment Cifu. Les con
trees encor ſont diuiſees en Ceu & Hien, com
- - me f1
Liure premier. 85
mè ſi on diſoit villes plus nobles & commu
munes ; & icelles ne ſont pas moindres que
nos villes moyennes. Chacune auſſi a ſon
Preuoſt. Ils appellent celuy-là Ciceu, ceſtuy-cy
Cihien ; car Ci, en Chinois veut dire gouuer
ner. Tous ces Preuoſts de villes & contrees
ont leurs compagnons , & comme Aſſeſſeurs
quatre en nombre, qui les aident comme Au
diteurs & Iuges aux cauſes de leur iuriſdi
étion.
-

Mais il me ſemble qu'il faut icy briefue L'erreur


ment noter, & conuaincre l'erreur, dont quel touchazt le
nom des cö
ques Auteurs ſont entachez. Car d'autant trees eſtre
que le Gouuerneur & ſa Cour prennent le marqué,
nom de la ville, en laquelle ils reſident; pour
exemple , en la ville de Nancian, toute ceſte
region , le Gouuerneur , & ſa cour s'appel
lent du meſme nom 2Nanciamfu. Quelques
vns pour cela ont penſé que celles-là §.
ment ſont villes qui ſont appellees Fu , que
les autres nommees Ceu & Hien ne ſont que
des bourgs,ou villages. Ce qui ſe cognoiſt du
tout faux, non ſeulement par la grandeur &
habitation des lieux, mais encor par la façon
meſme du Gouuernement public. Car ceſte
ville meſme en laquelle le Surintendant de
toute la contree demeure,obtient auſſi le nom
de Hien, & a ſon propre Gouuerneur qu'ils
appellent Cihien,& auſſi ſes compagnons d'of
fice & Aſſeſſeurs ;& le Surintendant de la con
tree n'a pas plus d'autorité en ceſte ſienne de
F 3
86 Duvoyage de la (hine,
meure,qu'ez autres lieux dependans de ſa iuriſ
diction.Or ce droicteſt du premier appel à ice
Aºººº # luy,quand les cauſes iugees par le Ciceu & Cihien
# " ſont en premier appel renuoyces vers luy com
# au me Supérieur. Car le ſecond appel (& iceluy
ſuperiear. ſeulement cz cauſes de plus grande importan
ce)eſt renuoyé au ſouuerain Magiſtrat des vil
les Metropolitaines Pucimſu, & Naganzaſu, &
à leurs collegues , ſelon le merite de la cauſe.
Voire les meſmes Metropolitaines ont leur
2 Cifu & Cihien , non moins que les contrees qui
§dance leur ſont ſubiectes. Or entre tous ces Magi
de Ma , ſtrats il y avnaccord admirable de republique
cº - bien reiglee. " , | :
· .· · ·
| Mais d'autant qu'il faut que toute admini
ſtration de republique ez Prouinces ſoit rap
portee à la cour Royale de Pequim, outre ces
Magiſtrats il y en a deux autres ſuperieurs aux
Deux autres ſuſdits, qui ſont enuoyez de la ville Royale;
M giſtra* !'vn d'iceux demeure en la Prouince, & eſt
ſ# appellé Tittam:l'autre eſt tous les ans enuoyé de
*** la cour, & ſe nomme Giayuen. L'autorité du
premier; d'autant qu'elle eſt grande ſur tous
les Magiſtrats & ſubiects, & qu'il preſideaux
# ſº* affaires de la guerre, & acquiert les premieres
#. charges
d>accomparerde laà republique , ſemble
nos Lieutenants du ſeRoy.L'of
pouuoir
fice du dernier eſt comme de Commiſſaire.
- ou Viſiteur Iceluy toutesfois , d'autant que
par le commandement du Roy il fait reui
ſion des cauſes de toute la Prouince •º
- CS
Liure premier. 8y
les villes & citadelles, fait enqueſte de tous
les Magiſtrats, & en punit auſſi quelques-vns
des mediocres & les range au debuoir, ad
uertit le Roy de tout le reſte , & comme
chacun s'acquitte de ſa charge & parce que
ſeul de tous les Magiſtrats il fait faire exe
cution des peines capitales ez Prouinces,
pour cela à bon droict tous l'honorent &
craignent. . | |
· Outre ces Magiſtrats , il y en a beaucoup Autº º
d'autres qui exercent diuerſes charges ez vil- #. #
les , & auſſi ez villages & bourgs. Et outre §.
ceux-cy pluſieurs chefs & capitaines des ſol --
-

dats par tout le Royaume ; mais principa


lement ez lieux maritimes , & frontieres, où
ils font garde le long des murs, ports,ponts
& fortereſſes , comme ſi tout eſtoit enflam
mé de guerre 5 encor que par tout il y ait
vne tres-profonde paix ; car ils ont leurs en
roollements & monſtres de ſoldats, voire les
exercices preſque ieurnaliers. .
| Tous les Magiſtrats entierement de tout Nººf ºrdre
le Royaume ſont reduicts à neuf ordres , ſoit # -
* -- - - \ « » , • 0:4

qu'on regarde de Senat Philoſophique, ſoit le § Royaume


militaire.Selon l'eſtat de ces ordres on paie à - x

chaſcun tous les mois les gages du threſor pu


blic,ſoit d'argent,ſoit de ris,quieſt certes petit, · ·
veula Majeſté grande des Magiſtrats;car legage Gages des
d'aucun ponr releué qu'il ſoit en qualité,nemö- Magiſtrats.
te pas tous les ans à mil eſcus.Et en ces gages
tous ceux qui ſont d'vn meſme ordre ſont eſ
- - F 4
v
88 Turvoyage de la(hine,
gaux,ſoient Philoſophes,ſoient gens de guerre;
car le plus haut Magiſtrat de guerre prend au
tant degage,quel'ordre plus releué des lettrez.
Mais ils faut que vous entendiez cecide la pen
fion eſtablie par les loixàchaſque ordre, car ce
qui extraordinairement ſe met en proufit eſt
beaucoup plusgrád,que ce qu'ópaye degages.
• Iene parle pas toutesfois des autres choſes que
| chaſcun acquiert par ſa propre induſtrie, aua
·· · · rice , fortune, & § qu'on leur fait
| | | à cauſe de leur dignité , car auec cela le
' ' plus ſouuent ils paruiennent à de grandes ri
Bonnet de
cheſſes, . ' : , , , • v, z,

tous les Ma • Tous les Magiſtrats auſſi,ſoit Philoſophi


giſtrats. ques, ſoit militaires , les inferieurs , comme
les ſuperieurs, vſent du meſme bonnet. Ice
luy eſt d'vn creſpe noir, & de chaſque coſté a
comme deux § quaſi deſſus les oreilles, de
figure ouale; icelles tiennent de ſorte au bon
net , que toutesfois elles tombent aisément,
• Ils diſent que par ce moyen ils ſont con ,
traincts de marcher modeſtement & droict, &
empeſchez de pancher legerement la teſte.Ce
Let4r vsº- que s'ils font,ils violent la Majeſté de leur Ma
77e77f. giſtrature. Ils ont auſſi tous vn meſine veſte
ment,meſmes brodequins,deſquels la façon eſt
Canture, particuliere,& la matiere d'vne belle peau noi
#.º . . Tous les Magiſtrats auſſi portent vne cer
les Ma- re. -

#º taine belle ceinture plus longue que le tour


du corps , & large de quatre doigts, plus ou .
moins;
Liure premier. - 89
moins, icelle d'vn artifice elegant,eſt ornee de
figures partie rondes partiecarrees Sur la poi
drine auſſi, & ſur le dos ils couſent deux draps
carrez,tiſſus elegamment d'ouurage Phrygien
Mais en ces carrez, ou ceintures, il y a gran
diuerſité & majeſté, ſelon qu'elles ſont diffe
tentes. Car par iceux les doctes cognoiſſent • \

| uſſi toſt de quel Senat ils ſont, Philoſophi


que, ou militaire, & quelle dignité chaſcun a
ºn iceluy. Car en ces draps ſe voyent re- ceinture des
preſentees des figures d'animaux à quatre seºntºur .
pieds, & d'oyſeaux, & auſſi de fleurs, à la fa
çondes tapiſſeries. Mais ces ceintures Senato
riales monſtrent la majeſté du perſonnage par
· la dignité de leur matiere. Car les vnes ſont
d'vnbois tourné, les autres de corne, quelques
Vnes de licorne, oude Calamba, bois ſur tout
ºdorant, quelques autres d'argent ou d'or;
mais les plus nobles de toutes, de certain,
marbre luiſant , auquel nous auons impoſé
lenom deiaſpe. Mais ce n'eſt pasvrayiaſpe, &
| peut eſtre eft il plus ſemblable à la pierre de
#phirs iceuxl'appellent mis ce : & il s'apporte de · •
lOccident du Royaumede Calcar, parles mar- .
chands Sarazins,& eſt ſur tout fort eſtimé des , … .
Chinois. Mais nous pourrons parler d'iceluy s
cydeſſous enſon lieu.Les Magiſtrats auſſi ſont - º
recognus entre les Chinois par ces inſtru- -
ºslºges ºendus propres à faire ombrage paraſºl u,
& garder duSoleil; on les appelle en Europe §.
Paraſols - dcſquels eſtans couuerts, ils ont ac- -

- F 5
9o Du vèyage de la Chine, 4

couſtumé de marcher en public: car quelques


fois ils en ont de couleur bleuë, quelquesfois
de iaune , les vns en ont deux, les autres trois,
pour la pompe, les autres n'en peuuent auoir
Magiſtrats qu'vn. Ils ſont auſſi diſtincts par l'appareil,
ººpº auec lequel ils ſortent en public. Car tous
# # les moindres vont à cheual, les plus grands
publie. ſont pourmenez ſur les eſpaules des porteurs
envne chaize portatiue : mais il y a auſſi de la
º º Majeſté au nombre des porteurs. Car aux
º" vns il n'eſt pas permis en auoir plus de qua
tre, aux autres eſt il auſſi permis ſe ſeruir deſ
huict, 2 , - ·- · · · · · · ,
, Il y a encor beaucoup d'autres orneménts
de dignité & marques des Mºgiſtrats,enſeignes,
chaiſnes,encenſoirs, pluſieurs gardes,par les
crieries deſquels le peuple eſt reculéen la ruëx
Et le reſpect qu'on leur porte eſt ſigrand, que
perſonne ne comparolſt, meſmes ez ruës les:
plus frequentees ; ains tous ſe retirent au bruit !
de ces cris,& cela ſe faict plus ou moins,ſelonlal
, dignité des Magiſtrats. ) , fq li ! ' º :
#uelquesche : Deuant que d'acheuer de qhapitre de l'ad-:
#c
quables, eſ- miniſtration de la Republique Chinoiſe, il me
- , LLL*: 1 - -' 1 ----,éº - -

# ſemble qu'il ne ſera pas hors de propos de ta--


Chinois diff,- conter'particulierement quelques choſes, eſ->
rent des Eté- §
*opeens. † Et senChinois ſont differents des Euro- :
premier lieu cela peut ſembler ad
|

.. \ amirable, encot que ce Royaume ait de tres-.


e , amples eſtenduës de limites, & qu'il regor-:
ge de nombre d'habitans, & d'abondance de
l . proui
/
- |
|
| Liure premier. 91
prouiſions, & de toute matiere propre à faire
nauires, & toutes autres armures & appareil
de guerre , auec l'aide deſquels au moins ils
pourroient aiſément adiouſter les peuples
| voiſins à leur Empire : toutesfois le Roy, ny
ſes ſubiects ne ſe ſoucient pas de cela. Et ne
leur eſt ſeulement iamais venu en penſee : mais
ſe contentans du leur , ils ne deſirent ſeule
ment pas celuy de l'autrui. En quoy ils me
ſemblent eſtre fort eſloignez de l'humeur des
nations d'Europe, que nous voyons ſouuent
eſtre chaſſees de leur propre Royaume , cepen
dant qu'ils aſpirent aux autres,qui deuorent tout
par le defir inſatiable de regner, & neſçauent
garder ce qu'ils ont receu de leurs Anceſtres; ce
que les Chinois ont bien peu faire paſſez tant
de ſiecles. , , , : - : "if :

· C'eſtinuention
vraye pourquoy certespluſieurs
ce que ie croydeeſtre vne #ºT'ſ-
nos Au- º#ºº!
teurs eſcriuent des Chinois,ſçauoir qu'aucom- -

mencement de leur Empire ils ont ſubiugué,


non ſeulement les Royaumes voiſins, mais en
cor ſont paruenus iuſqu'aux Indes. Car encor
(comme a laiſſé par eſcrit le Pere Matthieu
Riccius ) que i'aye tres-ſoigneuſement fueille
- té les Annales de la Chine depuis quatre mil
1 ans iuſques au temps preſent, ienetrouue ne
antmoins pas ſeulement le moindre indice d'v-
ue choſe ſi remarquable, & ne les ayiamais ouy
ſevanter de ceſt accroiſſement d'Empire; mais
pluſtoſt lors que ie meſuis ſouuent enqueſté de
- - CC12
92 Du voyage de la Chine,
cela vers quelques hommes doctes,ils ſont tous
d'accord que cela n'aiamais eſté ny peu eſtre. .
Ceſt abu eſt , Ceſt abus des Eſcriuains (à fin que nous de
excuſé.
fendions leur autorité ) eſt peu arriuer de ce
qu'on void en des lieux eſtrangers quelques
veſtiges du peuple Chinois, auſquels il eſt
croyable qu'ils ont nauigé de leur propre vo
lonté,&non par commandement du Roy;com
me on peut vois auiourd'huy és iſles Philip
pines. .. , . - - -

Autorité & L'autre choſe auſſi tres-digne de remarque,


puiſſance des eſt que tout le Royaume, comme i'ay dict cy
Philoſophes. deſſus, eſt gouuerné par les Philoſophes, &
qu'en iceux le Royaume ſe trouue entier, &
meſlé. Tous les capitaines , & ſoldats ho
norent ces Philoſophes auec grande humili
· té,& ceremonies particulieres,& leur ſont ſub
iects, & arriue ſouuent qu'ils ſont foüettez par
iceux, de meſme que parminous les enfans par
le maiſtre d'eſchole. Par ces Philoſophes auſſi
tous les affaires de guerre auſquels ils ſont en
tremis, & preſident, ſont gouuernez, & leurs
conſeils, & opinions ont plus d'autorité vers
le Roy, que tous les autres chefs de guerre, leſ
quels ils ont de couſtume de n'admettre qu'en
petit nombre, & encor peu ſouuent, aux con
ſultations militaires. De cela prouient qu'au
cun de ceux qui ont de l'ambition, ne s'addon- v
nent aux exercices guerriers ; ains aſpirent plu-* .
ſtoſt aux moindres dignitez du SenarPhiloſo
phique, qu'aux plus grandes charges & offices
-
- de
Liure premier. 93
de guerre : car ils voyent que les Philoſophes
deuancent de beaucoup, tant en proufit, qu'en
reputation & honneur. Mais ce qui en cecy º des
ſemblera plus eſtrange aux eſtrangers, eſt que #
ces Philoſophes ſont beaucoup plus nobles & # # é
courageux, plus fideles au Roy & à la Repu- à la partie
blique, § plusgenereuſement la mort
pour l'amour de la patrie, que tous ceux, qui
de profeſſion particuliere s'addonnent à la
guerre. Cela peut eſtre prouient de ce que par
l'eſtude des bonnes lettres le courage de l'hom
me s'anoblit : ou pource que dés les premiers
commencemens du regne les lettres pacifi
ques ont touſiours eſté en plus grande eſtime,
que l'art militaire, entre vn peuple qui n'a pas
eſté ambitieux d'agrandir ſon Empire. -

La concorde, & bonne correſpondance des Bonne cerre


Magiſtrats ſuperieurs, & inferieurs par enſem-ſpondace des
ble,n'eſt pas moins admirable; ou celle des pro-Magiſtrats
uinciaux auec ceux de la Cour ; ou d'iceux#
auec le Roy; laquelle ils obſeruent non ſeu-§ "
lement en mettant peine d'obeyr de poinct en
poinct, mais encor par demonſtration, & reue
rence exterieure:car ils n'oublient iamais les vi
ſites couſtumieres en certain temps, ny les de
| Voirs de preſens, Les inferieurs auſſi parlent
fort rarement aux ſuperieurs,ſi ce n'eſt fleſchiſ
ſans le genouil, ſoit au Siege Preſidial, ſoit au
tre part, & les appellent de noms fort hono
rables. I es ſubiects des villes rendent los
meſmes deuoirs aux Préuoſts, & Preſidens des
- - villes,
94 Duvoyage de la Chine,
villes, encor qu'on ſçache que deuant qu'eſtre
promeus aux degrez hônoraires des lettres, &
• _ •• • •
pourueus d'offices de Magiſtrats, ils ſont ſortis
de la lie du peuple. " - ·

changement , Perſonne auſſi n'exerce aucune dignité plus


d' ffiº & di de trois ans, ſi elle ne luy eſt derechef confir
gnité. mee par le Roy : mais le plus ſouuent ils ſont $
eſleuez à des plus grandes, mais non en meſ
me lieu. Ce qui ſe faict à fin qu'aucun ne
contracte aiſément des amitiez, & ne ſoit de
ſtourné de la rigueur de iuſtice au qu'il ne
s'acquiere trop les courages & volontez du
peuple de quelque Prouince ; principalement
s'il a eu de plusgrandes charges, par la faueur
deſquelles il puiſſe tramer des nouueautez;
ce qu'ils diſent eſtre arriué au temps paſſé.
Il faut auſſi que les principaux chefs des Pro
uinces, contrees, & villes que i'ay cy deſſus
nommez Pu cinſu Naganzaſu , Cifu , Ciceu,
Cihien, & ſemblables Magiſtrats, aſſiſtent tous
' enſemble tous les trois ans en la Cour de
Pequin, & offrent au Roy les deuoirs ſolem
nels de ſubiection, & en ce meſme temps, on
inquiſition faict inquiſition de tous les Magiſtrats eſpan
des deporte- dus par toutes les Prouinces du Royaume,
7mcns des Ma
4ijlrats.
ſoit de ceux qui ſont contraints eſtre preſens,
ſoit des autres , & ce auec toute rigueur.
Par ceſte enqueſte apres on reſout qui doit
eſtre conſerué en la Republique, qui depo
ſé; qui eſleué plus haut , qui abaiſſé , & qui
auſſi puni ſans aucun eſgard de perſonne.
* - l'ay
, Liure premier. . · 95
I'ay auſſi obſerué, que le Roy mefme n'oſe
\-
roit rien changer de ce qui eſt ordonné par
les Iuges denommez en ceſte enqueſte publi
que : & ceux qui ſont punis ne font pas des
moindres, ny peu. Certes l'an de noſtre Salut Magiſtrat,
16o7. auquel telle inquiſition eſcheoit, nous pun§our
liſons quatre mille Magiſtrats auoir eſté con-leurmaluer
damnez. Car le nombre d'iceux s'eſcrit en vnſ*
volume, qui eſtant imprimé ſe publie par tout
le Royaume, -

Or les condamnez ſont reduicts en cinq Magiſtrats


claſſes.
ont La premiere contient les auaricieux, ºnºamº
qui vendu le droict par preſens, qui ont #e ſor
vſurpé quelque choſe du reuenu public, ou §miers,
· des biens des hommes priuez. Ceux-là ſont
depoſez de leurs offices, & deſpoüillez à ia
mais de tous les ornemens, & priuileges de -

Magiſtrats. Au ſecond rang ſont mis ceux sºcºmº


qui ont trop rudement puni les coulpables:
ceux-cy auſſi deſpoüillez de leurs ornemens
& priuileges, ſont renuoyez en leur maiſon
comme perſonnes priuees. Les troiſieſmes Troiſieſmes.-
ſont les trop vieux, & maladifs, & qui ont eſté
trop doux à punir les criminels, ou trop laſches
en leur office : à iceux l'on permet l'vſage des
ornemens, & priuileges durant leur vie; en
cor qu'ils n'exercent plus aucune charge publi
que. Au quatrieſme ſont comptez les vola-9#atrieſmes
ges, & trop legers à prononcer leurs ſentences,
& ceux auſquels enl'adminiſtration des char
» ges
96 Du voyage de la Chine,
#espubliques, la raiſon & conſeil ont defail
ceux-là ſont deſtinez à de moindres offi
ces, ou ſont renuoyez ez lieux, oùl'on iuge le
gouuernement de la Republique eſtre plus fa
...cile.Au dernier rang ſont mis ceux qui ne ſe
Cinquieſmes
## &
gouuernentpas aſſezprudemment,oulesleurs,
toute leur famille, & meinent vne vie in
digne d'vn Magiſtrat : ceux-cy ſont priuez pour
touſiours de leurs offices, & immunitez. La
meſme enqueſte ſe faict auſſi des Magiſtrats
de Cour, mais ſeulement tous les cinq ans. Ce
^ qui eſt auſſi practiqué auec les chefs de guerre
en meſme temps, auecmeſme ordre, & meſme
' rigueur. -

zaºfas de,.Aucun en tout le Royaume n'a charge de


Magiſtrature Magiſtrat en la Prouince en laquelleileſtnay,
ne ſontcom- ſi ce n'eſt vn gouuernement militaire. Cela ſe
ferez à #,faict de peur que les premiers qui adminiſtrent
cun nay d4ns 1 :, n; - -

§ laiuſtice, ſe laiſſent gaigneraux parens, ou aux


amis. Mais les derniers, à fin qu'incitez par
l'amour de la patrie, ils la defendent plus cou
it,.ºs.mu rageuſement. Tandis que le maiſtre, quel qu'il
à au ndo- ſoit, eſt en deuoir de Magiſtrat, aucun des en
meſtique d'i-fans ou ſeruiteurs domeſtiques ne ſort de la
# *maiſon, craignant qu'il ne brigue des preſens.
" Mais des ſe§iteurs publiquement ordonnez
au Magiſtrat, leur rendent dehors toute ſorte
de ſeruice. Mais iceluy eſtant ſorti de la mai
ſon, il ſeelle auec ſon cachet les portes, ſoit pri
uees, ſoit publiques, où on adminiſtre le droict,
- de
Liure premier.
-"WT

| 97
# decrainte que quelqu'vn des domeſtiques n'en
# ſorte à ſon inſçeu.
#k lls ne laiſſent auſſi viure dans l'enclos du lººfermis
# Royaume aucun eſtranger qui fait deſſein de ##.
Et sen retourner en ſon païs, ou qu'on entend §
tI auoirquelque commerce auec ceux de dehors. Royaume.
:# Voire auſſi ils ne permettent à aucun eſtranger
# tntter aucœur du Royaume; & encor que ie
li naye veu aucune loy qui le defende, toutes
ni foisievoique ceſte couſtume eſt depuis plu
( ſieurs ſiecles obſeruee entre eux, par certaine
# trainte & horreur qu'ils ont des peuples eſtran
ſi gers. Et cela ſe doit entendre non ſeulement
deseſtrangers qu'vne longue eſpace de terre &
& demers arendu incognus aux Chinois , mais
# auſſi de leurs amis, & tributaires de leur Em
4k pire;tels que ſont les voifins de Coria, & qui
tr vſent quaſi de meſmes loix que les Chinois. Ie
U n'en ay encor iuſques à preſent veu aucun de
# ſemblable, excepté quelques eſclaues; que ie ne
# ſçai quel capitaine auoit amené de là auec ſoi,
ji pres auoir reſidé pluſieurs annees en ce Ro
# )ºme. Mais fi quelque eſtranger entreſecre- il a .
l ttmtnt au Royaume de la Chine, ils ne le §
5 puniſſentny de ſeruitude ny de mort : mais ils gers deretour
a lui defendent de retourner en ſon pays , de ºrºlºur
: clainte que d'aduenture il ne trame des nou-º"
| utautezpatmi les ſiens,à la ruine du Royaume
| Chinois.De là vient qu'ils puniſſent fort ſeue
# rtment ceux qui ſans permiſſion du Roy ne
: gotient ou conuerſent auec les eſtrangers, EL
-
-

(,
| 98 Du voyage de la Chine,
s'il eſt quelquesfois neceſſaire d'enuoyer a
uec mandement ou commiſſion quelqu'vn
' hors du Royaume, il n'y a quaſi perſonne
qui s'y puiſſe reſoudre , & toute la famille
deplore celuy qui deſpart, comme s'il eſtoit
traiſné à la mort : & quand il retourne, le
Magiſtrat pour recompenſe luy donne quelque
dignité ou charge honorable.
il ne leureſ Perſonne ne porte les armes dans les vil
permis porter les, non pas meſme les ſoldats ou chefs &
ºº capitaines de guerre ; ny auſſi les gens de let
# ##, tres,ſi ce n'eſt quand ils vont à leurs monſtres,
" " exercices ou batailles, toutesfois quelques
vns accompagnent les plus nobles Magiſtrats .
auec des armes. Ni auſſi perſonne n'a des
armes en ſa maiſon, ſi ce n'eſt quelque poi
gnard de fer, duquel ils ſe ſeruent quelques
fois par les chemins contre les voleurs; pour
ce n'y a il aucunes factions , ou querelles
parmi eux , fi ce n'eſt celles qui ſe vuident
par l'impreſſion des ongles, ou arrachement
des cheueux. Il n'y a pas de deſir de ſe ven
ger des iniures par les bleſſures , ou par la
· mort ; mais celuy qui fuit & s'abſtient de
faire tort , celuy-là eſt eſtimé & loüé pour
- homme prudent & fort. -

Lºy ºbſerue. Le Roy eſtant mort (de peur qu'il n'y


apres le treſ arriue des factions) il n'eſt pas permis à au
pas du Rºy. cun autre fils, ou parent du Roy, ſi ce n'eſt
à l'heritier du Royaume, de demeurer dans
, la ville Royale ;voire meſme c'eſt crime de
- leze
Liure premier. ^ 99
leze Majeſté à ceux qui ſont eſpars en diuer
à
ſes villes de mettre le pied dehors. Les querel
: lés eſmeuës parmi eux, ſont vuidees par l'vn
:| des plus nobles d'cntre eux, par lequel auſſi ils
t ſont gouuernez. Mais s'ils ont affaire auec
: quelque autre qui ne ſoit pas parent du Roy,
e, ils ſont ſubjects aux Sieges, & punitions des
Magiſtrats publics, comme le moindre du
• peuple.
&

5, |. -

:| TDe quelques couſtumes des


t5 - -

25 |. Chinois. -

- -

:6 C H A P. V J I. · · ·

2S E Royaume de la Chine s'eſt donné vn te chines


l! ſurnom ancien de la ciuilité , & mœurs ſont gravas
1| plus courtoiſes : voire meſme la ciuilité eſt te- eéſºuateurs
- nuë pour l'vne des cinq vertus cardinales, qui des d u irs de
citºtltt é,
*| parmi eux ſont eſtimees ſeruir de ſouſtien aux
*| autres , deſquelles ils recommandent ample
(| ment les deuoirs en leurs liures. Ils diſent que
le deuoir de ceſte vertu conſiſte en la venera
tion mutuelle,& prudente conſideration au ma
niment des affaires. Or ils ſont ſi abondans
en ces ceremonies de ciuilité , qu'ils conſu
ment quaſi tout le temps en icelles, & ceux qui
- 2, -
IOO Tu voyage de la Chine,
ſont vn peu plus ſages,ſont marris de ne pou
uoir ſe deſpetrer de ceſte apparence exte
rieure & fardee , par laquelle ils ſurpaſſent
auſſi de beaucoup ceux d'Europe.
Ceremonies Ie diray donc premierement comme ils ont
de ceux qui accouſtumé de s'entreſàluër, & rendre les de
ſe ſalaënt. monſtrations d'honneur; en apres ie parle
ray des autres ceremonies de courtoiſie, prin
cipalement lors qu'ils ſont differents des no
ſtres. Il ne ſert de rien entre les Chinois
our la ciuilité , ou honneur de deſcouurir
† teſte, ny auſſi penſent faire honneur à au
cun par le mouuement du pied, encor moins
par l'embraſſement, baiſement de main, ou
autre ſemblable compliment. La principale
ceremonie de ciuilité ſe fait ainſi entre eux.
Ils ioignent les deux mains aſſemblees dans
les manches de la robe de deſſus, qu'ils por
tent tres-larges ( ce que les Chinois font, ſi
ce n'eſt qu'ils manient quelque ouurage, ou
auec l'eſuentail s'excitent du vent) & les eſ
leuent premierement modeſtement enſemble
auec les manches en haut , puis les abaiſſent
l'vn s'arreſtant vis à vis de l'autre, & reïte
rant ceſte ſyllabe Zin, Zin : lequel mot ne
ſignifie rien, ſi ce n'eſt le compliment de ci
uilité; & ſe pourroit à noſtre façon appeller
Complimens interiection de ciuilité. Quand l'vn eſt offi
4 cº ſ'麺tAz quu cicuſement viſité de l'autre, & auſſi quand
s'entre-viſi ſouuent par les ruës les amis ſe rencontrent,
Jºh4!,
ioignans comme deſſus les deux mains dans
- les
#- |
Liure premier. IO1

les manches , courbans tout le corps, il a


baiſſent autant qu'ils peuuent la teſte en ter
re, lequel compliment d'honneur ſe rend de
tous les deux, & ſouuent auſſi de pluſieurs
enſemble. Ils appellent ceſte ceremonie Zo ye.
En ſe rendant ce deuoir, l'inferieur en digni
té met touſiours le ſuperieur à droicte , ou
le viſité celuy qui le viſite (mais aux pro
uinces Septentrionales le coſté gauche eſt au
lieu du droict)ſouuent auſſi ce compliment
· eſtant acheué ils ſe leuent debout changeans
de place, & paſſent du coſté gauche à droicte,
& † du droict au gauche. Ce
qui ſe fait à fin que celuy qui a eſté receu au
lieu plus honorable rende l'honneur à l'au
tre. Quand ce deuoir de courtoiſie eſt rendu .
par les ruës, tous deux ſe tournent coſte à
coſte l'vn de l'autre vers le Septentrion : mais
en la maiſon vers le haut de la ſale à l'op
poſite de la porte, & alors auſſi le plus ſou
uent ils regardent vers le ciel en meſme en
droict.Car c'eſt vne.ancienne couſtume entre
| eux, que les palais , temples des Idoles, &
autres edifices bien ordonnez, ou au moins
les ſales des maiſons particulieres deputees
pour receuoir les hoſtes, ayent la porte vers le
Midy; & que ceux qui ſont aſſis à l'oppoſite
de la porte,ſe tournent vers le Midy ; d'où pro
uient , que parce que ces ceremonies ſont fai
tes à l'entree de la porte de la premiere ſale,
- G 3
1o2 Du voyage de la Chine,
ayant la face tournee vers le haut de la ſale, ils
regardent le Septentiion.
Aittres réu
Si quelquesfois ils veulent rendre des plus
ſtumes 39 cc grands complimens d'honneur, ou parce que
remonies de
ceux quiſe c'cſt la premiere fois qu'ils ſe ſaluënt , ou
ſaluëat. · pour auoir eſté longtemps abſens, ou ſi quel :
qu'vn felicite vn autre de quelque choſe, ou
le remercie ,3 ſoit auſſi quand arriue q
quel #
que iour plus ſolemnel , ou pour quelque
autre occaſion que ce ſoit, alors apres auoir
faict ceſte ſubmiſſion ſuſdicte, l'vn & l'au
tre ſe iette à genoux , & abaiſſe le front
iuſqu'à terre ; apres s'eſtant leuez debout,
ils s'enclinent derechef & plient le genoiiil
comme deſſus , & ce trois ou quatre fois.
Mais ſi ceſte ceremonie eſt renduë à quelque
ſuperieur, pere, maiſtre, ou à quelque autre
perſonnage principal , iceluy eſtant debout
au haut de la ſale, ou auſſi aſſis, reçoit l'hon
neur, & ioignant les mains comme deſſus
s'encline quelque peu au lieu meſme où il eſt
droict , ou aſſis , à chaſque fleſchiſſement
de genoüil d'vn autre. Et ſouuent celuy qui
reçoit l'honneur auec plus de modeſtie, ſe
tient, non au haut de la ſale vers le Sep
tentrion, mais à coſté vers le Midi. Ils a
dorent leurs idoles deuant l'autel auec.
Comme les
meſme ceremonie, ſoit aux temples, ſoit en
ſerutteurs ſa
la maiſon. Mais quand les ſeruiteurs ſalu
ltté ar leurs ënt leurs maiſtres, ou le vulgaire les plus
matjtres. honorables , de premier abord ils ſe iettent .
à genoux,
-mm

Liure premier. IO3


à genoux , & frappent legerement la terre
trois fois du front , laquelle meſme cere
monie ils rendent ſouuent à leurs idoles. Mais
fi le maiſtre parle auec eux; ils ſe tiennent .
à ſon coſté, & à chaſque reſponſe ſe iettent
à genoux. Les autres auſſi du commun
font le meſme , quand ils parlent auec les
grands.
Outre ces ceremonies que i'ay dictes, qui
ne ſont pas beaucoup differentes des noſtres,
ils en obſeruent d'autres en parlant, oueſcri
uant, eſquelles ils ne ſont pas peu differents
dauec nous, & de la s'accroiſt auſſi la diffi
culté non petite de ce langage : car quandl'vn Man'ere de
parle à l'autre, ils n'vſent iamais de la ſeconde pºrterlºº
perſonne, mais ſoit qu'ils parlent au preſent, aux autres.
ou de l'abſent , ils vſent de diuerſes manie
res de parler. Quand ils parlent d'eux meſ
mes, il n'eſt aucunement-permis d'vſerdu pro
nom de la premiere perſonne ( comme de
dire moi ) ſi ce n'eſt d'aduenture au maiſtre,
quand il parle à ſon valet, ou à quelque au
tre ſuperieur deuiſant auec vn moindre. Or
ils ont autant de façons de parler pour s'abaiſ
ſer ſoi-meſme , comme pour eſleuer vn au
tre : entre leſquelles quaſi la plus modeſte
eſt de s'appeller de leur nom propre, au lieu
que nous auons accouſtumé nous ſeruir du
pronom moi. Et ſi d'aduenture on vient à
parler des parens , freres, enfans , du corps /

auſſi, membres, maiſon, païs, lettres, & meſme


- G 4
1o4 Tu voyage de la Chine,
des maladies d'autruy,ilsvſent de quelque nom
plus honorable ; au contraire, s'ils parlent des
meſmes choſes àeux appartenantes,ils emploiét
les paroles qui reſſentét leur modeſtie. Leſquel
les façons de parler il eſtneceſſaire de ſe ren
dre familieres,non ſeulement de peur que vous
ne ſoyez eſtimé inciuil & ruſtique, mais auſſi à
fin que vous entendiez ce de quoy on diſcourt
ou eſcrit. , : · · ·· · · . -

Quand les parens & amis par deuoir d'as


mitié s'entreuiſitent, ils obligent les viſitez
de rendre le meſme compliment de viſite.
Ceremonies Or en ces viſites on obſerue quaſi ceſt ordre.
& rcomplimès Celuy qui viſite à l'entree offre vn liuret, au
des parent & uel on ne lit autre choſe que le nom du vi
amis s'entre
viſitans. itant, auec des epithetes modeſtes , ſelon
la qualité du viſitant, ou viſité : le portier
porte ce libelle à ſon maiſtre , mais ſi plu
ſieurs ſont viſitez d'vn ſeul , ou vn ſeul de
luſieurs, il y a touſiours des libelles ſelon
† nombre des viſitans, ou viſitez; iceux la
plus part ſont de douze fueillets de papier
blanc, & longs d'vne paulme, & demie.Au
milieu de la premiere page on attachevn mor
ceau de papier rouge de la longueur du liuret,
& large de deux doigts, & le plus ſouuent ce
liure auec ſon papier rouge y adioüſté att
· dehors, eſt enfermé en vnſac de papier. cils
en ont detant de ſortes, qu'il faut qu'ils ayent
à la maiſon preſque vingt boittes preparees à
tous vſages, auec diuers tiltres ; tant ils s'en à
-

-
ſeruent
Liure premier. 1o5
ſeruent continuellement. Voire meſme nous
ſommes contraincts de commander au portier
qu'il faſſe vn memorial des noms des hoſtes,&
des maiſons de ceux qui ſont venus pour nous
vifiter;craignant que deuant le §
nous n'oublions le deuoir de la viſite mutuellet
& faut neceſſairemét que ceux qui ſont ſouuét
viſitez obſeruent ceſte couſtume. Or de meſme
que ſi ceux qui ſont vifitez ſont abſents de la
maiſon , ou qu'ils ne puiſſent ſortir pour rece
uoir leurs hoſtes,ceux qui viſitent mettent leur
libelle à la porte de la maiſon comme teſmoin
du deuoir de viſite qu'ils ont faict; ainſi il ſuf
fit à ceux qui le rendent,de mettre auſſi à la
portevn meſme libelle;car ainſi ils croient e- .
ſtre ſatisfaicts.Tant plus celuy qui viſite eſtho
norable,il eſcrit ſon nom par le libraire en tât
plus grand charactere, & arriue quelquesfois,
qu'il eſt plus large qu'vn doigt , & remplit
auec dix lettres toutevne ligne de haut en bas.
Car,comme i'ay dict, les Chinois poſent ainſi
leurs lettres. - - -
-

Quand ils s'entre-enuoient des preſens, ce


qu'ils font fort ſouuent , ou auſſi en portent
eux meſmes,qui ſont recompenſez d'autres de
non moindre prix, ils ſe ſeruent auſſi du meſ s'enuoier
-
Qouſtumedes
de
me eſcrit,auquel, outre le nom propre comme preſens.
deſſus,ils eſcriuét auſſila liſte des preſens qu'ils
enuoient,les deſcriuant nettemét & par ordre,
chaſcun en chaſque verſet. Les preſens qu'on
cnuoie Peuuent ſans aucune tache d'inciuilité
G 5
| Io6 Durvoyage de la Chine,
eſtre partie refuſez,partie renuoyez ſans offen
ſe de celuy qui les offre : ce que quand il ſe
faif,on fait les remerciemens auec vn ſembla
ble libelle , ou on renuoie modeſtement les
preſens , ou on eſcrit ceux qu'on a acceptez
ou non,marquant la liſte de ceux qu'on rend
en eſchange,& ce non ſans diuers complimens
de ceremonie , qu'il ſeroit long de raconter.
Cela auſſi nous eſt faſcheux & importun, que
les Chinois ont accouſtumé faire des petits
preſens d'argent. Car les ſuperieurs enuoient
ſouuent aux inferieurs,& les inferieurs aux ſu" .
##. perieurs dix eſcus, autresfois cinq , quelques •

Magiſtrats fois auſſimoins.Ceux qui ſont de quelque Ma


& hommes giſtrat, ou anoblis † les degrez honorables
# des lettres, toutes les fois qu'ils rendent ces.
ſſf4,47 ## deuoirs de viſite,ſe reueſtent de l'habit particu
\
lier de leur office,qui n'eſt pas peu different de
l'ordinaire. Ceux qui manquent de ces tiltres,
, & neantmoins ſont perſonnes de qualité, ont
auſſi leur habit conuenable aux viſites, & ice
luy different de l'ordinaire; & ne ſe peut pas
faire autrement ſans offenſe de l'vn ou de l'au
tre. Pour ceſte cauſe nous meſmes à fin que
nons ne ſoyons reiettez de la conference des
hommes principaux,nous veſtons quand il eſt
· neceſſaire de meſme façon:ſi d'aduenture l'vn $
' ' rencontre l'autre,qui ne ſoitveſtu de ceſt habit »
de ciuilité,ils ne ſe ſaluènt nullement auec les .
ceremoniesaccouſtumees,iuſqu'à ce que l'autre
ſoit reueſtu du meſme habit. Et ainſi º .les
'-
- OlS
-mm

Liure premier. io7


fois qu'ils ſortent en public, leurs ſeruiteurs Lesſºrui
portent leur robe de ciuilité que ſi cela ne ſe ##
peut faire,alors celuy qui auoit veſtu ceſt habit § §
de viſites,s'en deſpoüille,& ils font les compli- leurs mai
mens de ſalutations que nous auons dict cy-ſtres Parlº
deſſus en habit ordinaire. -^ 7/467J•

.S'ils ſont pluſieurs viſitez en leur maiſon, le


principal d'entre eux,prédauec les deux mains
le ſiege de l'hoſte, ou de chacun d'iceux, & les Comme ils
met en leur lieu , à l'endroit plus honnorable ºſºſº
de la ſale ; apres il les ſecouë de ſes propres #our s'aſ
mains,encor qu'il n'y ait pas la moindre pouſ-"
ſiere. Et ſi les chaizes ſont deſia poſees en leur
lieu, c'eſt toutesfois la couſtume de les tou
cher chacune auec les deux mains , & comme
les † proprement , puis chacun de
ceux qui ſont viſitez font le meſme, & tout de
meſme façon , En apres le plus honorable
d'entre les hoſtes,s'ils ſont pluſieurs, prend de
meſme façon le ſiege de celuy qu'il viſite,& le
poſe à l'oppoſite de ſa chaize, & tout de meſ
me façon ſecouë,ou fait ſèmblant de ſecouër la
pouſſiere. Tous les autres apres,s'ils ſont plu
fieurs,font le meſme par ordre de l'aage,ou di
gnité.Cependant que cela ſe fait,celuy à qui on
rend ce deuoir ſe tient à coſté, & mettant les
mains dâs les manches, & les leuát, puis abaiſ
ſant vn peu rendgraces,& refuſe modeſtement
l'honneur qu'on luy fait. complimens
Les hoſtes conſument beaucoup de temps #".
Pour le hautbout ou principal ſiege d'honneur, §.
- enfin
1o8 Du voyage de la Chine,
en fin on s'arreſte à ces loix.Entre ceux qui ſont
combourgeois on a eſgard à l'aage. En l'vne &
l'autre cour la dignité va deuant.Les eſtrangers
† viennent des lieux plus eſ
oignez,tiennent le premier rang. D'où arriue
que quaſi en toute aſſemblee pour ceſte raiſon
on cede le haut bout aux noſtres.Et ne nous ſert
derien de conteſter,ou debatre,ou refuſer mo
deſtement contre la couſtume receuë. -

Maniere'de
preſenter la Apres que tous ſont aſſis,ſoudainvn des ſer
collation. uiteurs domeſtiques, & le plus leſte,veſtu d'v-
ne ſotane,tenant vne belle table ez mains, ſur
laquelley a autant d'eſcuelles, que d'hoſtes , &
en icelles eſt la potion Cia, de laquelle auons
parlé cy deſſus,en preſente aux hoſtes, y meſlât
touſiours vn morceau de deſſert , pour lequel
prédre on adiouſte vne petite cuilliere d'argét,
Le ſeruiteur commençant au plus honorable,
preſente à chacun ſon eſcuelle,iuſqu'au maiſtre
que les autres viſitent : car iceluy s'aſſied touſ
iours au plus bas lieu.S'ils ſont longtemps aſ
fis enſemble,le ſeruiteur reuient de meſme fa
çon pour la ſeconde & troiſieſme fois, ouplus;
mais ce morceau de deſſert eſt changé toutes les
fois qu'on recommence à boire.
Comment ils · Les hoſtes ayant acheué leur deuis deuant
ſe deſpa tent
des aſſem que ſortir de la ſale reiterent ſelon leur couſtu
blees. me(comme au commencement)les reuerences
pres de la porte. Alors le maiſtre les ſuit iuſ
qu'à la porte de la maiſon , où encor ils s'en
clinent ; alors le maiſtre prie les hoſtes
qu'il
[-"m-
*

Liure premier. 1O9


i qu'il leur plaiſe monter ou à cheual, ou en li
| | ctiere,comme ils ſont venus , ce qu'ils refuſent
de faire, & prient le maiſtre de la maiſon de
vouloir r'entrer, alors iceluy retournant à l'en
tree, fait encor la reuerence . Et les ho
ſtes luy rendent les meſmes complimens &
honneurs. Finalement eſtant entré dans la
† il s'encline pour la troiſieſme fois, & les
oſtes luy font le ſemblable auec meſme cc
remonie,alors le maiſtre ſe deſrobant à l'entree
de la veuë des hoſtes,illeur donne le loiſir de
monter à cheual,ou entrer en lictiere ; & ſor
tant ſoudainement les ſaluë en s'en allant, criât
Zin , & eſleuant & abaiſſant ſes deux mains
dans ſa robe, Ce que font ſemblablement de
poinct en poinct les hoſtes, & puis s'en vont,
Finalement le maiſtre de la maiſon enuoie vn
de ſes ſeruiteurs pour ſuiure & atteindre ceux
qui s'en vont,& les ſaluër en ſon nom : de meſ
| § font les hoſtes, & le reſaluent par leurs
ValetS. ,

Maintenant ieilstraicteray
Chinois,auſquels des feſtins
ſont non moins des des
officieux Banquets .
Chincis.

que frequéts,& quelques-vns auſfi iournaliers.


Car ils traictent quaſi tous leurs affaires en
banquetant, non ſeulement ceux qui touchent
à l'eſtat de la vie humaine,mais encor ceux qui
regardent la Religion : & ils mettent les ban
quets entre les principaux teſmoignages de la -

en-vueillance, qui parmi eux ne s'appellent


ºjº , mais à la façon des Grecs à bon
- droict
IIo Du voyage de la Chine, J

droict beuuettes.Car encor que leurs gobelets,


ou taſſes ne contiennent pas plus de vin que la
coque d'vne noix,neantmoins ils reiterent fort
ſouuent leurs traits.
2ls ſe ſeruët
de petits ba En mangeant ils ne ſe ſeruent ni de fourchet
ſon en mä- tes,nide cueilleres, ni de couſteaux ; mais ils
geant. vſent de baſtons menus longs de paulme & de
mie; auec leſquels ils portent toute ſorte de
viandes à la bouche, auec vne adreſſe admira
ble, ne touchant du tout rien auec les doigts.
On doit neantmoins ſçauoir qu'on porte tout à
table detrenché par morceaux, ſi ce n'eſt quel
que choſe de mol,comme œufs,poiſſons,& au
tres ſemblables,car tout cela eſt coupé auec les
Il, boiuent baſtons. Ils vſent de boiſſon chaude : meſme
chaud. aux plus grandes chaleurs, ſoit vin , ſoit la de
coction Cia,ſoit eau. Et certes il ſemble que
- cela n'eſt pas peu proufitable à l'eſtomach. Car
les Chinois auſſi ſont la plus part de plus lon
gue vie, & ont les forces vigoureuſes iuſqu'à
l'aage de ſeptante,& ſouuent de quatre vingts
- , ans le croy auſſi que d'icy arriue qu'aucun des
#. #. Chinois n'a la pierre ou grauelle, maladie qui
# la auel tourmente ſouuent ceux de noſtre Europe, &
le. pource,crois-ie qu'ils boiuent touſiours froid.
Quandquelqu'vn eſt § CIl †
Facon de cö-

uierquel- # ſolennel, vn our ou pluſieurs deuant le


§ au feſtin,celuy qui inuite l'autre,enuoye vn libelle
anquet. de ceux dont a eſtéparlé:en iceluy outre le nom
de l'inuitant y eſcrit comme deſſus, celuy qui
coouie dit en peu de mots à la maniere accou
ſtuméc,
(
Liure premier. , 1II

ſtumee, elegamment & courtoiſement, qu'il a


appreſté vn perit feſtin d'herbes potageres, &
laué ſes gobelets à fin qu'à tel iour & heure,
qui eſt quaſi enuiron la nuict,il entende la do
drine de celuy qu'il conuie,& apprenne quel
quechoſe de luy : & en apres prie qu'il ne deſ
daigne pas de luy faire ceſte faueur. Au dehors
de ce libelle ils adiouſtent du long vn papier
touge(céme deſſus)& en iceluy le nom plus ho
notable de l'inuité (car les Chinois ſont cha
· cun appellez de pluſieurs noms,comme ie di
tayplus bas)auec des tiltres diuers,ſelon la qua
litédeceluy qui eſt appellé. C'eſt là la couſtu
me de conuier vn chacun. Le iour meſme du
feſtin ils enuoient à chacun vn ſemblable li
uret, mais en iceluyils ſont ſeulement priez de
ſehaſter, & de ne deſdaigner pas de venir au
temps prefix; finalement à l'heure du banquet
ils enuoyent le troiſieſme,qu'ils diſent enuoyer
à fin qu'il reçoiue ceux qui viennent au che
IIllIl. -

Quand on eſt arriué en la maiſon du feſtin, Lieu du fe


apres auoir acheué les ſalutations communes ſtin, & ſon .
comme deſſus,ils s'aſſoient en la ſale,& boiuent appareil.
de leur Cia. De là on va au lieu du conuiue.On
a accouſtumé de l'orner ſplendidement, non
auec des tapiſſeries, dont ils n'ont aucun vſa
ge, mais de peintures,fleurs, vaſes , & ſembla
bles anciens meubles, On donne à chacun
ſatable longue & large de quelques coudees,
mais communémcnt plus longue. Quelques
-/ ois
II2 Du voyage de la Chine,
fois auſſi on dreſſe à vn ſeul deux tables l'v-
ne deuant l'autre. Ces tables ſont ornees de
quelque precieux linge pandant de tout coſté
uaſi comme nos autels,& les chaizes auſſi nö
§ reluiſent de ce leurbetume tranſpa
rent,mais auſſi ſont embellies de diuerſes pein
tures & d'or. -

· Ceremonies
des feſhns, Deuant que s'aſſeoir à table pour manger,
le conuiant tient auec les deux mains ſur ſon
aſſiette vne taſſe trauaillee d'or, d'argent , de
marbre (dont cy-deſſus eſt faicte mention ) ou
d'autre ſemblable matiere pleine de vin , &
auec vne profonde reuerence ſaluë celuy qui
doit tenir † premier rang. Apres il ſort de la
ſale en la cour, & s'eſtant premierement cour
bé auec reuerence ;verſant ceſte taſſe en ter
re , ayant la face tournee vers le Midy , il
l'offre au Dieu du ciel , & s'eſtant derechef
encliné il reuient en la ſale , & prenant vne
autre taſſe reſaluë le meſme principal du ban
quet auec vne ſeule reuerence, au lieu où ont
· accouſtumé ſe faire ces ceremonies ; & alors
V ils s'approchent enſemble de la table du milieu
de la ſale, en laquelle ſe doit aſſeoir ce meſme
| chef du feſtin.Du coſté que la table eſt plus lö
gue (car celuy là eſt tenu le plus honorable,&
· nen le bout de la table entre les Chinois)il po
fe 2 cc les deux mains, faiſant la reuerence,
vie taſſe iur l'aſſiette , puis prend des petits
i ons de table du ſeruiteur , & les met à
- - coſté
· · Liure premier. , º II3
coſté de la taſſe.Ces baſtons ſont la pluſpart
d'yuoire , ou de quelque mariere plus dure,
qui ne ſe ſallit pas aiſément & du coſté qu'on
en touche les viandes ſont couſtumiers d'e-* e » * :
ſtre grauez d'or,ou d'argent.Apresil prend vn
ſiege, & le poſe au milieu de la ſale,le baliant .
· comme deſſus legerement auec les manches. .. ,
Apres retournez au milieu de la ſalezils s'en
clinent derechef tous enſemble, le conuiant
honore apres auec meſmes ceremonies tous
ſes hoſtes. C'eſt la couſtume de mettre celuy
qui tient le ſecond lieu au coſté gauche , le
troiſieme au droiét En fin celuy qui doit te
nir le premier rang prend la taſſe du conuiant
des mains d'vnſeruiteur domeſtique auec ſon
aſſiette, & commande qu'on verſe du vin, &
enſemble faict la reuerence ſelon leur couſtu- º^
me, auec le conuiant, & tous les autres con-" º -
uiez, & poſe la taſſe ſurſa table ſur ſonaſſi ,") ,"

te,Or la table du conuiant eſt tellement dreſ- -

ſee au lieu plus bas de la ſale, qu'eſtantaſſis


il a le Midi & la porte derriere le dos, & de
uant la principale table,en apresil diſpoſe les
baſtós,& le ſiege.aueclâmeſme ceremonie que ... .
le conuiant lesa preſentez.En fin chacuns'ap- .
proche comme pour poſer derechef plus pro- * "
prement auec les deux mains la taſſe, les ba
ſtons, & le ſiege Et pendant que tout cela ſe
fait , celuy à qui ces complimens d'honneur
ſont rendus, ſe tient à coſté de celuy qui les
rend,& tenant les mains, & les frappantlege
II4 Du voyage de la Chine,
rement dans les manches , proteſte qu'il ne
merite pas ceſt honneur, & ſe courbant mo -- - -

- deſtement rend graces. s : | : -

Les chinºis D'autant que les Chinois ne touchent au


# cune viande auec les mains,pour ce ne lauent
#, ils pas les mains, niau commencement ni à la
le, pas." fin du feſtin.Toutes ces ceremonies eſtant a
cheuees,ils font tous enſemble la dernierere
uerence à celuy qui les conuie, & les hoſtes
vne autre entre eux, puis chacun s'aſſied à ta
ble en ſa place.Toutes les fois qu'on boit, le
conuiant prend la taſſe à deux mains ſur ſon
aſſiette, & la leuant doucement, & ſoudaina
baiſſant,ilinuite les autres à boire. En meſme
tempsieſtant tous tournez vers celuy qui les :
conûie,ils font le meſme,& commencëttous
ceremºnie enſemble de boire.Ce qu'ils font ſi lentement
#**en humant , que pour vuider leur taſſe ils la
' portent ſouuent quatre & cinq fois à la bou
che.Ils gardent toufiours ceſte façon de boire,
ſçauoir en humant,'encor qu'ils boiuent de
· l'eau,& ne boiuent iamais rien tout d'vn trait
• comme nous. , º 'G4 , , : r £ " "
Il prennent La premiere taſſe eſtant vuidee, on apporte
les viandes peu à peu les viandes, deſquelles ils prennent
#ºtes à la tous (le conuiant ſelon leur couſtume comr
fois, mençant le premier en prenant les baſtons des
· deux mains,& leseſleuant & abaiſſant)& tou
tes les fois qu'ils en touchentvne, ils en pren
nent deux ou trois morceaux, & les portent
à la bouche.
4i
En quoy ils obſeruent ceci ſoi
gneuſement,
=m- -

| Liure premier. • C. II5


euſement,ſçauoir que perſonne ne remette
les baſtons ſur la table, que celuy qui tient le
premier lieu au feſtin, n'ait faict le meſme.Ce
qu'aiant faict, ſoudain les ſeruiteurs verſent
du vin chaud dans chaſque taſſe des conuiez, .. !
commençant au principal, & apresauec meſ . - -

me ceremonie on mange & boit,vne,deux, & • --

pluſieurs fois:mais ils conſument plus de téps poui,& diſ


à boire, qu'à manger.Or durant tout le repas § "
ils deuiſent fort de choſes ioieuſes,on regarde mangeant.
vne comedie ou l'on entend quelque chan- .. , .
tre ou ioüeur d'inſtrument de muſique : car , ..
iceux auſſi ſouuent, encor que non appellez,
s'ingerent parmi les feſtins, pour l'eſpoir de
la recompenſe qu'on leur donne, quand ils
ſont appellez. , ni ' , , , , i '
· · · Ils mangent de tout ce qu'on a accouſtu- Appreſ# &
mé de ſeruir à table parmi nous, & n'appré- diuerſité des
ſtent pas mal leurs viandes 5 mais on porte viandes. -

peu de chaſque rhetz. Ils teſtabliſſent la ma- · .


gnificence du conuiue en la varieté. Car ils
rempliſſent la table de plats mediocres,& d'au
tres plus petits, & ne ſeparent pas les chairs
d'auec les poiſſons, comme nous; mais ils les
meſlent ſans eſgard, & n'oſtentiamais aucun
metz qui a eſté vne fois ſerui. Parquoi ſeule
ment ils ne rempliſſent pas les tables , ains , ,
mettent plats ſur plats, de ſorte qu'ils ſem
blent des chaſteaux.On ne ſert point de pain on ne ſtre
ſur les tables des feſtins, ni de riz auſſi ( qui paºpainà
entre les Chinois tient lieu de pain)ſi ce n'eſt*
| H 2
116 Durvoyage de la Chine,
d'aduenture en quelques feſtins moins ſom
ptueux,ſur la fin detable.Et ſi on ſert du riz,on
,.. ne boit pas de vin deuant:car les Chinois,meſ
lls # º# mes en leurs repas ordinaires, ne boiuentia

# # mais de vin, deuant qu'auoir mangé le riz.Ils


uºir mangé admettent auſſi diuers ieux enleurs conuiues,
le riz- auſquels celui qui a perdu eſt contrainct de
| ... , ) boire auec grand applaudiſſement & cris de
on
«
# reſioiiiſſance des autres. . "

º A la fin du banquet ils changent de taſſes,


º - -

# qui encor qu'elle ſoient eſg les , perſonne


ſºn gri, n'eſt neantmoins iamais contrainct de boire
outre ſes forces ; ains ſeulement eſt amiable
ment conuié. Le vin de la Chine ſe cuit quaſi
, comme noſtre biere, & n'eſt pas fort fumeux;
il enniure toutesfois les plus vaillansbiberons.
º , Mais le lendemin on le porte plus aiſément.
ils ſont fº. Aumanger ils ſont dutout plus retenus,&ar
ººmm ville
ger°
riue ſouuent queencelui
ſe trouuera ſept qui doit feſtins,pour
ou huict ſortir de la
contenter tous ſes amis. Mais ceux-ci ne ſont
pas des plus magnifiques.Car ceux-là emplo
yent toute la nuict,& s'allongentiuſqu'au len
demain matin : enapres les reſtes des viandes
& mets ſont § diſtribuez entre le;
, ſeruiteurs des hoſtes. : º :º : . :: ºTi
certmonies : Quant aureſte des cerémonies,celles-lame
aºuchant le ſemblent eſtre les principales qui regardent
ºººººc Fhonneur deu au Roy.Le Roy eſt honoré &
ºººº reueré de plus de deuoirs exterieurs, qu'au
· cun autre Prince de tout le monde, ſoit pro
s . i phane
"=m-I._

Liure premier. . , II7


hane,ſoit ſacré, perſonne ne parle à ceſtui-ci,
§ les Eunuques, qui ſeruent au Don
jon du palais, & les parens du Roy qui de
meurent dans l'encloz du meſme palais ; tels
que ſont les fils & filles. Or laiſſans à part tou
te ceremonie , & deuoir rendu au Roy par
les Eunuques,comme moins neceſſaire à no
ſtre deſſein, tous les Magiſtrats entierement
qui demeurent hors du palais (car les Eunu
§ ont auſſi chacun leur ordre , & degrez
'offices) ne parlent au Roy que par reque
ſtes eſcrites. Mais ces requeſtes ſont de tant
de ſortes & differentes façons, qu'elles ne ſe
peuuent compoſer que par ceux qui y ſont ex
rimentez, ſi que chaſque homme lettré ne
es ſçauroit diſpoſer. -

A chaſque nouuel an qui commence à la ºº ºmºie


nouuelle Lune qui precede ou ſuit prochai-# #.#
nement le cinquieſme de Feurier, duquel les § §
| Chinois comptent le commencement du Roy pour le
Printemps, on enuoye de chaſque Prouince ſºlº é ºf
vnRoy,ce
le qui §eſt
Ambaſſadeur pourrendu
viſiterplus
officieuſement
ſolennelle- #.##.
§ f4
ment tous les trois ans en forme d'offre de
ſubiection, comme i'ay recité ci-deſſus.Oren
toutes les villes le premier iour de chaſque
Lune, tous les Magiſtrats ſe rendent enſem
ble chacun en ſa ville en vn meſme lieu, au- il benerene
quel eſt le throſne du Roy, & les armoiries é reuerent
Royales, des dragons grauez, & dorez, auec le throſne du
autres graueures appartenantes à l'ornement; ºy.
3
118 Du voyage de la Chine, -

deuant icelui ils s'enclinent ſouuent & plient


les genoux ſelon la couſtume de ce peuple,&
auec vn certain geſte & compoſition de
· · corps conuenable à la modeſtie & veneration,
& à meſme temps tous ſouhaitent à haute
voix au Roy dix milans de vie.Le meſme hon
neur eſt par tout rendu au Roy tous les ans
Ils feſtoient le iour de ſa naiſſance, auquel iour les † -

le ºu de la ſtrats de Pequin & autres Ambaſſadeurs des


#º »y.
* Prouinces,&auſſi les parents du Roy, quali
fiez & ornez de diuers tiltres d'honneur hors
$

de la cour, viennent là, pour feliciter le Roy


de ſa longue vie, & teſmoigner auec desgra
ues preſens le contentement qu'ils ont de la
bonne continuation d'icelle.
Reuerence Outre ceux-citout autant que le Roy nom
au throſne me de Magiſtrats, ou pouruoit de quelqueau
ºº ºº tre office , ſont obligez par les loix (ce qui ſe
#faict deuantl'aube du iour)d'aller deuant ſon
pºur eu throſne rendre action de graces. Et là eſtans
quelque offi-aduertis, & deuancez par les maiſtres des ce
* " " remonies, ils rendent exactement les deuoirs
d'honneur ( car le Roy pour lors ne compa
roiſt pas) au throſne Royal, & perſonne n'y
commet aucune faute impunément. Ce que
quandils font,ils ſont reueſtus d'vn habit par
ticulier de drap de pourpre damaſſe,& ont leurs
. A : teſtes ornees de tiares d'argent doré, & en
• • chaſque main tiennent vne table d'yuoire
· large de quatre doigts,& longue de deux paul
• mes, d'icelle touchans la bouche º#
, * . O1S
-"mM

Liure premier. 119


fois qu'ils diſent quelque choſe au Roy.
Or anciennement quand le Roy venoit en Cºmme le
ſon throſne il paroiſſoit en vn lieu eſleué à #.#
vne grande feneſtre ; & tenoit auſſi en main #
vne table d'yuoire pour couurir ſa face,& vne en ſon broſ
autre ſur la teſte large de demie couldee ſur me.
· le diademe Royal, & le front,à laquelle table
, pluſieurs pierres degrand prix eſtoient telle
ment enfilees & pendantes,qu'elles couuroiét
tout leque
bien front, & leàviſage,
preſent, la veuë&desle regardans.La
deſroboient, #
... des
abits de R$Qy
couleur du Roy,& defenduë à tous autres,eſt ieune,
-

le iaune. Ses habits ſont tiſſus de diuers dra


† de fil d'or; & ces dragons ſe voient non
ulement ſur l'habit du Roy, mais encor
grauez ou depeincts par tout le palais, & ſur
les vazes d'or & dargent, & autres meubles;
voire meſme les toicts & les tuilles ſont de Tout reluiſt
couleur iaune & remplis de dragons.Ce qui º ºrºns
peut eſtre a donné occaſion à quelques-vns " *
d'aſſeurer que les tuilles du palais Royal eſto- º :
yent d'or ou de cuiure.Mais en veritéellesſont º•
de terre, ce que ie puis aſſeurer les ayant tou- . • • • •• .

chees de mes propres mains; mais teinctes de ,


couleur iaune, & chacune preſque attachee ' • •

auecvn clou aux poultres, & ſoliueaux ſur -

letoict; car elles ſont beaucoup plus grandes


que les noſtres : la teſte deſquels cloux eſt do-,
ree,à fin que rien ne § au palais Royal
qui neporte la couleur du Roy.Si quelqu'vn
rapportoit à ſon vſage ceſte couleur, ou dra
- - H 4 :
1lO Du voyage de la Chine,
gons,il ſeroit tenu coulpable de leze Majeſté,
' fi n'eſt que d'aduenture il fuſt du ſang Royal.
$ºtº ?º .. Il y a quatre portes au palais Royal à chaſ
tes #º que partie du monde viz à viz l'vne de l'au
lais Royal. - - • T" - _ - -

"^º" tre. Tous ceux quifaiſans chemin paſſent ou


# tre ces portes,deſcendent de cheual s'il vont
à cheual , ou de la ſelle s'ils ſont portez en
icelle,& marchent à pied iuſqu'àce qu'ilsles
† font cela;mais les plusgrâds
Les pºſºn# plus ſoigneuſement & de plus loing; & non
# * ſeulement à Pequin, mais encor plus religieu
" ſement à Nanquinaupalais des anciensRoys,
encor que depuis pluſieurs annees aucun des
Roys ne ſe ſoit retiré en icelui. Les portes du
Midi, ſoit dedans,ſoit dehors ſont trois. Le
Roy a accouſtumé entrer ou ſortir par celle
du milieu, les autres ſont receus à droicte &
: º " à gauche : parquoi ceſte porte du milieu n'eſt
- iamais ouuerte que pour l'entree ou ſortie du
' : Roy. Chinois
# , ! .. .. ! - -

Les - Les n'ont aucune autre datte ou


†"# marque de temps, ſoit en leurs liures impri
§ le cºu mez,ſoit en tout inſtrument public,quel qu'il
ronnement ſoit,ſi ce n'eſt celle de la creation & aduené
* ºº ment à la couronne de celui qui regne, com
me nous auons accouſtumé de faire de la nati
uité de noſtre Seigneur Ieſus-Chriſt, premiere
annee de noſtre Salut.Quelquesfois pour cer
taines cauſes le Roy a accouſtumé de conſe
rer vn tiltre aux parés des † Magiſtrats,
par quelque eſcrit faictparles Philoſophes Ro
• * :. yaux
· • - -

Liure premier. • 12 1

yaux au nom du Roy. Les Chinois eſtiment


tât cela,que c'eſt choſe merueilleuſe.Car pour
l'obtenir , ils n'eſpargnent aucune deſpence, ils º
& la conſeruent en la famille-comme vne
y- -
#
º

choſe ſacree. Et il y a encor quelques autres #


tiltres exprimez en deux ou trois characteres, rezpar le :
ue le Roy donne aux veufues qui ont refu-Rºy.
† iuſqu'à la vieilleſſe les ſecondes nopces, ou
aux vieillards qui ont veſcu cent ans entiers,
ou en autre ſemblable cas , deſquels on ne
fait pas moins d'eſtime que des premiers. Ils
mettent ces inſcriptions en veüe ſur l'entree * :
de leur maiſon : & non ſeulement les Roys ' º '
conferent ceſt honneur, mais encor eſt-ce la
couſtume que les Magiſtrats en donne à leurs
amis. On erige auſſi aux † i ont
bien merité de la republique,des arcs de mar
bre aux deſpens du §
, tels que nous
auons accouſtumez aux triomphes. Les villes » :
font le meſme à leur citoien qui aura obtenu . "
quelque dignité de marque, ou le premier "
lieu à l'examen des lettrez, ou enſemblables
euenemens, & ce auec grand appareil, - "

Tout ce qui eſt de precieux ou bien faict on enuoye


par tout le Royaume, tous les ans en grande tºt º ºº
quantité & auec V -
† deſpens eſt enuoyé # #
- - precieux en
au Roy à Pequin.Les Magiſtrats auſſi,qui de* § R .
meurent en la ville Royale, marchent en pu-y§m an
blic auec moindre parade. Car excepté les Rºy.
principaux,il n'eſt pas permis aux autres d'e-
ſtre Portez dans vne chaize à bras, ains vont
- * " , H 5
122 Du voyage de la Chine,
à cheual,& ceux auſquels par les loix eſt per
ººº à braº mis yſer de la chaize, ne peuuent auoir que
* , quatre porteurs : hors de la cour il eſt permis
· · aux §es des moiens Magiſtrats de marcher
: | auec plus grande pompe.Les Chinois rappor
, :, tent ceſte modeſtie à la reuerence qu'on doit
· au Roy,& croient que ceux qui en ſont plus
pres, la doiuent encor rendre plus grande.
Tous les Magiſtrats de cour s'aſſemblent tous
les ans quatre fois, aux quatre ſaiſons de l'an
nee,aux ſepulchres des anciens Rois & Roi
Ceremonies nes, & y font leurs ceremonies & preſens.
cr deuoirs rë Mais le premier & principal honneur eſt ren
# %, du à Humvus Recuperateur du Royaume. Ils
§ § ſe preparent à ces ceremonies quelquesiours
2365, au parauant, publians ceſſation d'œuures, &
des ieuſnes qu'ils obſeruent religieuſement
dans l'enclos de leur maiſon. . , .
Hºneur ren- . Apres le Roy, ils deferent les ſeconds de
du aux Ma- uoirs d'honneur à leurs Magiſtrats. Ils font
4ºº principalement demonſtration de cela par
leurs façons couſtumieres de parler, & par
viſites officieuſes, auſquelles ne ſont pas re
· .. , ceus, ni aſpirent autres que ceux qui ont ou
· · autresfois ont eu quelque charge en la repu
-- * blique. Car iceux eſtans de retour en leurs
· · , païs, bien qu'ils ſoient deſcheuz par leur pro
.. . pre faute, ils ſe rendent neantmoins quelques
, fois remarquables par la reuerence des Ma
- giſtrats. Et les Magiſtrats des villes les honno
rent, & leur rendent les compliments † ·
* . UC»
-"-

Liure premier. 123


fite, & pour le reſpect de leur preſence accor
dent beaucoup de choſes principalement à
ceux qui ont receu les † honneurs aux
degrez des lettres,& o ices publics.
Si quelques Magiſtrats s'eſtans bien ac- Honneur rº
quittez de leur charge, & ayans bien merité # #
du public ſont eſleuez à vn autre office, ou#
ont bien #
me
ur quelque autre cauſe s'en vont de la vil-rité de la re
, ils ſont publiquement honorez de grands publique.
eſens, & ſont priez † memoire eternel
du bien-faict laiſſer eurs brodequins,mar-, .
que du Magiſtrat.Ce qu'ils font, & ſe gardent
· enfermez en vn coffre public auec diuerſes
inſcriptions & vers à ſa loüange. Aux autres
qui ſont plus qualifiez ils eſleuent vn marbre : -t -
en quelque lieu public, ou leurs bien-faicts
enuers la Republique grauez par quelque eſ
crit elegant ſe conſeruent pour ſeruir de me
moire à la poſterité. Et y en a auſſi auſquels
† des temples auec
ponſe : & ſur les autels ſont miſes
des ſtatuës approchantes de leur naturel,
autant que l'induſtrie de l'artiſan le peut por
ter.Apres auſſi eſt ordonné vne rente annuel
le,& certains hommes eſtablis pour les parfu
mer continuellement , & leur allumer des
lampes touſiours ardentes. Pour ceſt effect
on ordonne des grands encenſoirs de fonte,
façon que ceux deſquels ils ado
rent leurs idoles. Mais toutesfois ils ſçauent
ſeparer ce cult de l'adoration de la Deité : car
· ils
124 Du voyage de la Chine,
ils demandent beaucoup de choſes aux
Dieux, mais les doctes offrent ſeulement à
ceux-cy des ceremonies de courtoiſie pour
memoire de leurs bien-faicts. Il n'y a toutes
•" . . fois pas de doute que pluſieurs du vulgaire
| | | meſlent l'vn & l'autre cult. On va à certain
-- , « temps à ces temples, deſquels toutes les vil
· · · les ſont pleines , & qui auſſi par le ſoin des
º , amis ſont ſouuent erigez aux indignes, on
- leur fleſchit les genoux & fait la reuerence,
on leur offre des viandes, & fait-on quelques
autres ſemblables choſes. - . - · · · ·
Tous les liures des Chinois qui traictent
#" des mœurs ſont pleins de preceptes pour
* exciter les enfans à l'obeiſſance & honneur
deu aux parens, & aux ſuperieus. Et à la veri
té ſi nous confiderons ceſte apparence exte
rieure de pieté , il n'y a aucune autre nation
cn tout le monde accomparable aux Chi
nois. Ce que ie prouueray par quelques indi
· ces. Ils obſeruent vne couſtume ſolennelle
de rendre honneur aux plus anciens s'aſſeans
pres d'eux qu'ils ne demeurent iamais en meſº
me rang , & encor moins deuant , mais ſe
tiennent d'vn ou d'autre coſté ; laquelle ce
remonie les diſciples auſſi obſeruent auec
leurs maiſtres. Ils parlent auſſi à eux auec
grande reuerence. Ils nourriſſent ceux qui
ſont pauures iuſqu'à la mort, meſme de leur
propre ſueur & trauail, autant qu'ils peu
uent largement & abondamment. Mais ils
º - - IlC
Liure premier. I2.5
ne ſont en rien plus religieux que quand ils Appareil des
font leurs funerailles, tant en veſtant l'habit ſpºlturet.
de dueil (en quoy auſſi ils ſont differents de
toutes autres nations ) qu'en la facture du
tombeau & cercueil de quelque matiere plus
precieuſe, ſelon leursmoiens & richeſſes. Ils
† ſouuent leurs forces en l'appareil de
a ſepulture , que pluſtoſt on iugeroit eſtre
pompe que dueil. 1 «- • • • •»* .

L'habit de dueil des Chinois n'eſt pas noir Habit de -


ou obſcur, mais blanc. Au dueil des parens ºeil º
les enfans ſont veſtus d'vn habit de chanure
fort rude, au moins les premiers mois; & la
façon de leur ſotanne longue,bonnet & ſou
liers aſſez mal-ſeante, & au premier aſpect
miſerable : ils ceignent auſſi les reins d'vne
corde reſſemblante celles des nauires, quaſi
de meſme qu'ont accouſtumé les peres del'or
dre de ſainct François. C'eſt vne couſtume in-#º #
uiolable que le dueil du pere ou de la mere " "º
dure trois ans. Ils rendent en leur liure la . 'a . .
cauſe de ceci , ſçauoir pour rendre la pa- º ,
reille à leurs parens qui l'eſpace des trois :
premiers ans de leur aage les ont portez · · ,
ſur leurs bras, & eſleuez auec tant de pei
ne. Au dueil des autres le temps des pleurs
dure moins , ſelon qu'ils ſont plus proches
ou plus eſloignez dé ſang. Car quelques
fois il finit en vn an ; quelquesfois en trois
mois.º . .. ' - : , , , , -
* Le temps auſſi par les loix ordonné rº# Sepultures
c
4

126 Du voyage de la Chine,


d> ſºnºrail le dueil du Roy ou de la Roine legitime
* ºrº eſt auſſi de trois ans, auſſi loing que s'eſten
dent les limites du Royaume. Mais main
tenant par grace du Roy , qui eſt cogneiie
par § § §
pour mois , & ainſi tout de Royau
monſtre l'eſpace d'vn mois la triſteſſe com
ceuë pour la mort du Roy en habitt de
Car mºniº dueil. Les ceremonies de dueil des Chi,
ºſº nois ſont contenües en vn iuſte volume,
* ' aînſi quand quelqu'vn de quelque famil
le vient à mourir , ſes ſuruiuans , à qui
touche le dueil , regardent ce liure , à fin
que la pompe funebre ſe faſſe ſelon les
couſtumes preſcrites. . En ce volume non
ſeulement ſont deſcrits , mais encore ſe
voient les veſtemens , bonnets , ſouliers,
• • · ceintures de dueil, & toute autre ceremonie
' , qu'on doit obſeruer. , . · · · , ... --',
ceremºnie , Quand quelque homme qualifié meurt, le
dedueilà la fils du defunct & plus proche parent aduer
"ºrº dº 1º tit tous les autres parents & amis auec vn
#º libelle conceu en la façon triſte des paroles
accouſtumees , & ce trois ou quatre iours
apres la mort, pendant lequel temps ils font
le cercueil, & en iceluy enferment le corps
mort : apres ils eſtendent ſur le paué & ten
dent la ſale de toile blanche, ou de nates,
au milieu de laquelle ils eleuent vn autel; ſur
l'autelils posét le cercueil & l'effigie du defüct.
" En ceſte § tous les paréts & amis
• 3llX
Liure premier. , 127
auxiours aſſignez(quientre les principaux ſont
couſtumierement cinq ou ſix) & ſont auſſire
ueſtus de dueil; l'vnvient apres l'autre à chaſ
ue heure du iour, & mettent des parfums,&
eux cierges ſur l'autel du defunct, leſquels
eſtans allumez ils font honneur au §
auec quatres reuerences, & fleſchiſſements de
genoüil, dont eſt amplement parlé cy-deſſus.
Mais premierementilsiettentvn peu d'encens
dans § ardent au deuant du cercueil,
& de l'image quieſt deſſus.Cependant que ces
ceremonies ſe font,vn fils du defunct,ou plu
ſieurs ſe tiennent debour à coſté en habit blâè
de dueil, & pleurant & lamentant, toutesfois
modeſtement.Derriere le cercueil crient & ſe
plaignent auſſi deſmeſurément toute la multi
tude des femmes domeſtiques reueſtuës auſſi
de dueil, mais couuertes d'vne courtine. C'eſt • • - t -

auſſi choſe couſtumiere, & miſe envſage par


les Sacrificateurs des idoles, de § pa
pier† certaine façon,voire auſſi des draps
de ſoye blancs. Ce qu'ils font croians qu'ils
baillent vn habit aux defuncts, pour §
• • •

gnage de bien-vueillance,& amitié. Ils reuerent


· Les fils gardent ſouuent les corps morts de #
leurs parens trois ou quatre ans en la maiſon ſpace de plu
enfermez dans le cercueil : carils rempliſſent ſieurscorps
annees
& garniſſent tellement toutes les fentes auec !les
morts, enfer
leur luiſant betume, que la mauuaiſe odeur ne #
s'en Peutaucunementexhaler.Pendant lequel leurs mai
temps ils leur preſentent tous les iours àman-ſont.
ger
128 Du voyage de la Chine,
er & à boire,comme s'ils eſtoient viuans : &
# fils pendant ce temps ne s'aſſient pas dans
leurs chaizes accouſtumees, mais ſur vneſca
beau bas couuert de blancºils ne dorment pas
auſſi dans leurs licts,mais ſur des paillaſſes po,
| ſees ſurla terre pres du cercueil du mort.C'eſt
crime de manger de la chair,ou quelque autre
viande bien appreſtee; ils ne boiuent pas de
vin,ni ne ſe baignent, & meſme ils s'abſtien
nent de la compagnie de leurs femmes, il ne
leur eſt pas permis de ſe trouuer en feſtins,
nide ſortir en public pendant certains mois
Ce que quand ils font,ils couurent auſſi leurs
ſelles à bras de drap de dueil,& fontbeaucoup
d'autres choſes qu'il ſeroit trop longde reciter.
Ils retrenchent neantmoins touſiours quelque
choſe de ceſte auſterité, ſelon que le terme des
Comme ils
troisannees approche de plus pres. * 5
portent le
:: Le iour que le corpseſtemporté,les parens
corps mort au & amis conuiez par vn autre libelle s'aſſem
tombeau, ér blent derechef tous reueſtus de blanc en har
au
pompe.
li bit de dueil, pour honorer la pópe funebre.
Icelle s'ordonne à la façon des Pénitents Plur
,"• ſieurs ſtatuës d'hommes,femmes,elephans, ti
es & lyons,toutes de papier, mais de diuer
es couleurs, & dorees ſont portees deuant,
qui puis apres ſonttoutes bruſlees deuât le tör
beau. Les miniſtres auſſi & faiſeurs de prieres
§
profanes accompagnent le dueild'vne
ſuitte. Iceux font pluſieurs ceremonies par les
chemins,& ſonnét des ºººººo #

: Liure premier : - 129
les,clochettes,&autres inſtrumêtsdemuſique.» -

Des porte-faix auſſi portent deuant des grands



encenſoirs de fonte leurs eſpaules.En apres
vient le cercueil orné de grande pompe.Carilº
eſt emporté ſoubz vn grand pauillon, diuerſe
mét eſtoffé,& enrichyde § fins, par qua
tante & ſouuent cinquante foſſoieurs : les fils -

le ſuiuent marchans à pied,mais s'appuians fur ·


desbaſtons,& c5meeſans deſiafoil es à force " .
"
de dueil en apres ſuiuent les femmes tellemët ... ,
ºnfermecs dis des courtines portatiues, qu'el- -- ,
les ne peuuent pas eſtre veiies : il y a auſſi des -

autres femmes plus eſloignees de parentelle :·


uiſont portees ſur les ſelles funebres. or il |
-*
ut que tous les tombeaux ſoient hors de la
villeaux fauxbourgs... : - z : 1
#
S'il arriue que les fils ſoient abſents au
du decez de leurs parents,toute la pompe fu- #
-

absës
de
' • -- • • peré ou
nebre eſt differee iuſqu'à leurvenuë
- - 2
Or quand #ſont cö
le fils eſt aduerty de la mort de ſon pere, s'il trains de re
cſt homme de qualité,il dreſſe vn cenotaphe º#ºn leur
ou ſepulchre vuideâ ſon pereau lieu où pour"
lorsil ſe retrouue,& reçoitles condoleáces des !
ºmis & puisretourne au pluſtoſt au paſs,&re
nouuelle derechef les meſmes ceremonies, &
#uec meſme ordre que nous auons dict cy-deſ- t -
ſus.Et le fils auſſi eſt contrainct par les loix de . "
' ºn retourner quelle grande que ſoit la digni
té qu'il a en la Republique (fuſt-ce meſme des
)
Preſidents des Sieges que nous auons cy-deſ-º
l- .

|
ſus dict s'appeller• • Ciamſtin, voire meſme auſſi :
• °• · · · · · I , • )
y)
13o Tu voyage de la (hine,
de Colao) & acheuer en la maiſon le dueil de
troisans,& ne ſont pas deuât ce téps receus aux
Magiſtratures † auoient deuât.Mais il faut
entendre cela ſeulement du dueil de pere, ou
· mere, & non des autres parents.De ceſte loy
auſſi ſont exempts au dueil de leurs parents les
' Magiſtrats militaires. - • • • • ..

Il rapº , S'il arriue que quelqu'vn meure hors de ſon


# païs, celuy qui doit prendre le ſoin du dueil
§ § §, fait toutſon poſſible, & neſpargne aucüs frais
maiſon. our faire reporter & charrier le corps mort en
ſon païs, à fin qu'il ſoit remis au † de ſes
lieux de Anceſtres. Chaſque famille a ce tombeau par
ºſº* ticulier la plus part en quelque colline hors de
" laville,auec des grands ſepulchres de marbre,
& au deuät diuerſes ſtatuës d'animaux & d'hö
,º , mes. On dreſſe auſſi des epitaphes de marbre
*ºiºfº certes magnifiques. En iceux on eſcrit d'vn,
· beau charactere & eſcriture elegante les geſtes
- loüables des Anceſtres.Les parents s'aſſemblét
, tous les ans à ces tombeaux aux iours à ce de
º putez,làils font leurs ceremonies,bruſlent des
parfums,deſplient des preſens, & font vn ban-.
quet funebre ſelon la couſtume du peuple re
ceiie de tout temps.
ceremonies . On fait auſſi les mariages & lesnopces aucc.
des mari*- beaucoup de ceremonies.L'vn & l'autre ſe fait
#- dez l'enfance,& ne veulét pas que l'eſpoux ſoit ,
beaucoup plus aagé quel'eſpouſe.Les parents .
föt d'vne part & d'autre ces côtracts, & ne de- .
mandent pas pour iceux le conſentement des
† les fils ou filles ap
Liure premier : 13I
prouuent touſiours.Les principaux ſe marient , ... -
touſiours auec les principales , & recher- •\ * ua
chent l'eſgalité § § en l'election de
la femme legitime. Quant aux autres con
cubines que chacun tient à ſa volontée, el
· les ſont preferees § la beauté.L'on ne regarde
† la nobleſſe du ſang, ni aux biens.car icel- ' *.s z
ess'acheptent la plus part pour le prix de cent " º »
eſcus , & ſouuent à | meilleur marché, Le º *
commun peuple & les pauures †
des femmes à prix d'argent, & quand illeur .. es du
plaiſt les vendent.Mais le Roy & ſes enfans ez Roy. 4
mariages ( laiſſant en arriere la nobleſſe du
ſang) n'a eſgard qu'à la ſeule beauté du corps,
Et auſſi les femmes qualifiees n'aſpirent pas à
ces mariages , tant parce que les femmes du
Roy ont peu de pouuoir, que d'autant qu'eſ
tans touſiours enfermees au palais, elles ſont
pour iamais priuees de laveüe de leurs paréts; • .. ,º -
en apres auſſi pourceque les Magiſtrats aians
charge des mariages, faiſans leurs choix, il y . "
en a peu entre pluſieurs qui ſont eſleuees aux
Femmeprin--
nopces Royales. Entre les femmes du Roy il cipale duRoy
y en avne principale, qui ſeule peut eſtreap
pellée legitime.Outre celle-ci, le Roy & heri- Polygamie
tier du Royaume , en eſpouſe neuf autres des Chinois.
vn peu moindres;& puis trente ſix autres, qui
toutes ioüiſſent du tiltre coniugal:à celles-cy
ſont adioinctes beaucoup plus de concubi
nes, qui ne ſont appellees ni Roynes,ni fem
mes.Celles d'entre elles qui enfantent des fils
- - I 2 -

|
132 Duvoyage de la Chine,
concubines ſont les plus aimees,& principalement la me
duRef re du premier-nay, qui eſt appellé ſucceſſeur
du Royaume. Cela eſt non ſeulement cou
ſtumier au Roy, & à la famille Royale,
, mais auſſi à tous autres par tout le Royau
mé. .. : | : ^ · 1 : «

Repeºporté Ceſte ſeule principale femme s'aſſied d table


ºº auec le mari, toutes les autres (principale
" ment exceptees les parentes du Roy)ſont ſer
uantes du pere de § & ſuiuantes de la
,. gass, femme legitime, en la preſence de laquelle il
" , leur eſt permis ſe tenir debout , & non de
s'aſſeoir. Les enfans n'appellent pas mere cel
le qui lesa § principale femme,
& pleurent celle-là ſeule l'eſpace de trois ans
quand elle meurt, & ſe priuent de leurs offi
ces eux-meſmes , non pour faire les fune
railles de leur propre mere , ains de celle
-- º - .
• • • , -

# Ez mariages cela eſt religieuſeme


aueune fem- ſerué,que perſ du
nt ob
îfi
me de meſme é,que perſonne ne prenne du tout point :
ſurnºm femme de meſme ſurnom, encor qu'il n'y \
| ait entr'eux aucune alliance de ſang Or les
- ' ſurnoms des Chinois ſont en beaucoup plus
-s petit nombre que les noſtres. Car il ne s'en
· • · • compte pas mille ; & n'eſt permis à aucun
d'inuenter vn nouueau ſurnom , mais il faut
qu'il en prenne vn de ceux qui ſont re
ceus d'ancienneté ;'& iceluy tiré des ance
ſtres des peres , & non des § ſi, ce!
n'eſt d'auenture
ture que uelqu'vn ſoit adopté
quelqu en
op VIlc
Liure premier. 133
vneautre famille.Ils n'ont point d'eſgard aux Ilº»'amº aº
degrez de conſanguinité ou d'affinité quand º # -

les ſurnoms ſont differents,& ainſi ils marient 2#


leurs † auec les parents de leurmere qua- ou affinité.
ſi en tout degré. . · ·

†ne porte aucun dot quand & º fººº


ſoy; & encor que le iour qu'elle va en la #"
maiſon du mari elle porte vn ſi grand appa-" " .
reil de meuble auec † qu'elle remplit les ,
plus grandes ruës, tous ces meubles neant- • •

moins ſont acheptez aux deſpens du mari,qui


quelques mois deuant enuoye en don quel
que grande ſomme d'argent.
Chacun entre les Chinois feſtoie tous les Cºººº fº•
ans le iour de ſa naiſſance;& le celebrent par #.
preſens, banquets, & autres ſignes de reſ #
iouïſſance:cela ſe fait principalement l'annee
cinquantieſme,auquel temps ils ſont ordinai
rement mis au nombre des vieillards, & en
apres tous les dix ans.Les enfans s'ils ſont de
l'ordre des lettrez , demandent de leurs
amis diuers poëmes , & emblemes eſcrits
auec grand artifice, eſquels ſont contenuës
les loüanges de leurs peres, pour honorer
ceſte ſolennité. Entre iceux auſſi quelques
vns font imprimer des liures, & le iour meſ,
me de la natiuité en embelliſſent les parois
de la ſale de la maiſon, & rendent encord'au
tres complimentsàceluy qu'ils felicitent pour
ſon aage. - -

Ce iourauſſi eſt ſolénelentre les Chinois,au


3
134 T)urvoyage de la Chine,
# quelles fils paruenus en aage rennent le b6
#l #"#net viril, non autrement que les ieunes hom
º de vingt mes Romains anciénement deſpouïllans l'ha
ans.a bit d'enfance, prenoient la robe virile. Ceſt
aage communément eſt de vingt ans ; cariuſ
º , qu'à ce temps ils portent les cheueux eſpars.
| .. Mais principalement par tout le Royaume
#ls plus grande feſte , & qui eſt obſeruee eſ
§u#" galement detoutes ſectes, eſt le commence
77ée, ment de l'an nouueau, le premier iour de la
nouuelle § la pleine Lune ; car
alors eſt la feſte des lanternes , pource que
chacun en chaque maiſon allume des lan
· · · ternes diuerſemènt & artificiellement faictes
- de papier, verre, velin, deſquelles le marché
| eſt plein pour eſtre vendues pendant tous ces
iours,dont chacû ſe choiſit celle qui luy plaiſt
le plus : & ſouuent les ſales & les maiſons
ſemblent bruſler pour les lanternes allumees
de tous coſtez. Et pendant ces meſmes iours
on court diuerſemét enſemble toute la nuict,
& les maſques portent par tout des lanternes
enlacees les vnes dans les autres, en forme
de dragons.Ils allument auſſi beaucoup de
feux de ioye, & repreſentent plufieurs eſbate
ments auec la poudre à canon, & les ruës, &
maiſons ſemblent pariceux toutes en feu, ce |
qu'il faict beau voir. ' · .. r . ,

· · · - º -º : : · Des -* -
' :
-
- * .
- | - --- • t • |- l - - i . - · -) :
T-m-

Liure premier. 135

Des lineaments du corps, ornements,ha- A*

bits,e5 autres couſtumes receuès


entre les Chinois.

C H A P. V I I I. "

L# peuple de la Chine eſt la plus part de Deſcriptio»


couleurMeridionales
»rouinces blanche ; car quelques
pour vns des
la proximité de cºporelle
Chinois.
des
† torride ſont bruns.Leur § eſtclai- Ils ſont bläcs
2 - -
-

re, quelques vns n'en ont point, le poil rude, §.


& ſans mouſtaches, elle paroiſt tard , car les
hommes
parez auxdenoſtres
trentedeansvingt.
peuuent eſtre comme
La barbe accom Peu de barbe.
tous les cheueux de la teſte eſt de couleur
noire, & entre les Chinois la cheuelure rouſ
ſe eſt laide. Ils ont de petits yeux, de figure
ouale, noirs & eſleuez : leur nez fort petit à
grand'peine paroiſt, les oreilles ſont medio- . -
cres ; en quelques prouinces ils ont #
la
face carree. Pluſieurs en la Prouince de Can
Les traits d»
to & Quam-ſi ont deux ongles en chaſque pe viſage.
tit orteil du pied, ce qu'on peut voir parmi
tous les Cocincinois leurs voiſins , peut eſtre
qu'autres-fois
ied. . ils auoyent ſix , doigts
• - à chaſ Les femmes
que Piea. - de petite ſtn:
Toutes les femmes ſont de petite taille,& # "
4
136 T)urvoyage de la (hine,
eſtabliſſent vne grande partie de la beauté de
la femme en la petiteſſe du pied. C'eſt pour
quoy dez leur premiere enfance ils enuelo
† tres-eſtroictement leurs pieds auec des
andes , à fin qu'ils ne puiſſent librement
croiſtre, & pour cela en marchant on iugeroit
† ſont eſtropiees.Ils appliquent ces ban
ages tout le temps de leur vie. Cela ſem
blê eſtre de l'inuention de quelque homme
ſage, à fin qu'il les retinſt en la maiſon, &
qu'elles ne couruſſent par les ruës, ce qui eſt
Hcmmes &
ſ- ----- † conuenable à la femme. Les
#" # hommes & les femmes nourriſſent leur che
#uelur uelure , & ne la font iamais tondre, les en
· fans toutesfois & ieunes filles ſont razez à .
" ſ'entour , & laiſſent ſeulement croiſtre leurs .
· cheueux au ſommet; & ce la pluſpart iuſqu'à
, - l'aage dc quinze ans, en apres ils les laiſſent
croiſtre à plaiſir, mais ils portent les cheueux
eſpars & fiottans ſur les eſpaules iuſqu'àvingt
ans, lors qu'on leur baille le chapeau viril,
Les sacrifi comme a eſté dict cy-deſſus.Pluſieurs Sacrifi
# cateurs des idoles razent auſſi leur barbe &
# cheueux tous les huict iours. Ceux qui ſont
ja d'aage ramaſſent leurs cheueux auecvn pc
ſºf6'MX',

" - tit bonnet faict de poil de cheual, ou che


" ueux humains, ou auſſi de filets de ſoye tiſſu
en forme de retsile bonnet eſt percé en haut,
† où les chcueux(d'autant qu'ils ſont longs)
· · · ſortent, & ſont mignardement & artiſtement,
notiez. Les femmes ne ſe ſement pasonnct,
de ce
· · Liure premier. , 137
bonnet, mais releuans & ramaſſans auſſi leur
perruque en nœuds, elles la parent auec or,
argent, pierres precieuſes, & finalement auec * -
des fleurs.Elles portent des pandants d'oreil- '
les, mais point # bagues aux ##
Les hommes auſſi bien † ##
es femmes
portent des robes longues , les hommes les #
ortent retrouſſees iuſqu'à la poictrine , & .
§ le deſſous auec vne bande ſoubs l'aiſ
ſelle gauche, & le deſſus ſoubs la droicte; , , ...
les § les lient au milieu de la poi
ctrine. Les manches de l'vn & de l'autre ...
ſont larges & longues, telles que ſont cou
ſtumierement en Italie celles des Venitiens.
Mais les manches des femmes ſont larges à
la poignee, & aux hommes elles ſont eſtroi
ctes, & ſont ſeulement ouuertes autant qu'il
ſuffit pour paſſer les mains. Les hommes
ageancent proprement leurs chapeaux : en
diuerſes façons auec des beaux ouurages; 2º , -

ceux-là ſont eſtimez les meilleurs qui † -

tiſſus de ſoye de cheual.L'hiuer ilsportent des Lºurºº


bonnets de laine , ou auſſi de pure ſoye.
Leurs ſouliers principalement § ,diffe- -

rents des noſtres. Les hommes les portent #" ſou


de creſpe ou pure ſoye , & les accommo
dent ſi bien auec diuerſes enlaſſures de fil
de ſoye, & de fleurs, qu'ils ſurpaſſent meſº
me l'elegance de nos dames. Aucun ne por»
te des ſouliers de peau, ſi ce n'eſt la lie du
peuple , & auſſi rarement employent ils des
": 1 - I $
138 Duvoyage de la Chine,
peaux en ſemelles, mais ils les garniſſent de
drap couſu enſemble. · · ·
ºººººº Les bonnets des gens de lettres ſont car
# ** rez, les autres ne les peuuent porter autres
: . § ronds. Chacun d'eux le matin con
| | ſume pour le moins vne demie heure à ſe
-• • † † ſa cheuelure ; ce qui
- eroit tres-facheux aux noſtres. Ils ont auſſi
accouſtumé d'enueloper leurs pieds & iam
1artieres. bes de fort longues § C'eſt pourquoi
ils ſe ſeruent touſiours de tres-longues iartie
Chemiſes. res. Ils n'ont pas des chemiſes comme nous,
mais au lieu #icelles ils portent ſur la chair,
vne tunique de † blanc, & ſe lauent ſou |
uent le corps. Ils font porter par vn ſeruiteur
Pºſº vn paraſol contre les raiz du Soleil & contre
la§ pauures en portent vn plus petit
eux-meſmes. -

Ie traicterai maintenant de la couſtume re


Nomsé ſur. #.. les Chinoi h 1
zoms des chi ceue entre les Chinois touchant les noms
nois. propres, qui ſemblera eſtre du tout inoüie
aux noſtres. Ils ont ( comme i'ay dict ) vn
ſurnom ancien , & immuable, mais il n'eft
pas de meſme du nom : car ils s'en forgent
vn nouueau , & ſignifie touſiours quelque
choſe qui auſſi conuient bien aux ſurnoms.
Ce nom s'eſcrit auec vn ſeul charactere;
&, ſe prononce ( ce qui eſt tout vn ) d'vne
ſeule § eut toutesfois eſtre de deux.
Le pere donne le premier à ſon enfant, mais
ſeulement ſi c'eſt vn maſle : car les
·. •
#
- Q1U
Liure premier. , 139
Les femme)
ſoit ieunes, ſoit aagees n'ont point de nom n'on
entre les Chinois , mais on § appelle
du point de
nom propre.
ſurnom du pere, & du nombre qu'elles tien
nent entre les ſœurs par ordre de naiſſance.
Les peres tant ſeulement & les plus grands
appellent les maſles par ce nom : les autres les
appellent du nombre que par ordre de naiſſan
ceils tiennent entre leurs freres, comme nous
auons maintenant dict des filles.Mais eux-meſ
•º -
mes aux libelles de conuy & de preſens, &ez
autres eſcritures, & lettres s'appellent de leur
† nom, qu'ils ont le premier receu de
eur pere ; mais ſi quelqu'vn des autres qui
fuſſent eſgaux ou ſuperieurs , l'appelloit de
ce nom, ou auſſi ſon pere ou ſon parent, du
ſien, cela ſeroit non ſeulement inciuil , mais
auſſi iniurieux.
| Quand l'enfant commence premierement On leurdon
ſes eſtudes ſon precepteur luy impoſe vnau ge me ſelon l'aa
diuers
tre nom , qu'on appelle nom d'eſchole, & mg01775,
ont accouſtumé , & peuuent eſtre appellez
de ces noms par leurs condiſciples & maiſtres.
Quand § prend le chapeau viril,
ou ſe marie, il eſt encor honoré d'vn nom
nouueau vn peu plus honorable par quel
que homme de qualité : lequel nom ils ap
pellent lettre. Tous en apres le peuuent ap
peller de ce nom , ceux-là ſeulement exce
ptez qui ſont ſes ſeruiteurs ou ſubiects. Fi
nalement eſtant ja du tout paruenu en aage,
- il
| 14o Durvoyage de la Chine,
il reçoit le nom le plus honorable de quel
| que perſonnage de qualité, qu'ils appellent
Grand, Tous le peuuent appeller par ce nom
ſans en excepter aucun preſent & abſent:mais
toutesfois les parents & les plus grands ne
luy font pas tant d'honneur,ils l'appellent du
premier nom qu'ils diſent lettre. . -
Si quelqu'vn auſſi fait nouuellement pro
Nom de re- feſſion de quelque ſecte , le Docteur qui la
ligion, reçeu luy donne vn nouueau nom , qu'ils
ellent nom de religion. Or quand quel-.
quvn par deuoir viſite vn autre encor, que
- l'hoſte eſcriue ce moindre nom & ſurnom
ſur le liure, neantmoins le viſité reciproque
ment luy demande quel eſt ſon nom hono
rable, à fin que s'il eſt beſoin il le puiſſe nom
mer ſans offenſe.Et pour ceſte cauſe nous a-il
· fallu prendre vn nom plus releué, duquel ils
puiſſent nous nommer, que celuy que nous
| auons receu au Bapteſme. · ·

Ils ſont fort z. Ils ſont fort amateurs des antiquitez. Ils
º des n'ont pas de ſtatuës anciennes. Ils eſtiment.
"º* les trepieds de fonte à cauſe de la rouïllure,
teſmoin de ſon ancienneté, comme auſſi les
vieux vazes de craie, & de marbre, que nous
auons cy-deſſus appellé iaſpe. Ils eſtiment ſur
toutes choſes les peintures des bons peintres,i
dont les traicts ſont de ſeul encre, & non
d'autres couleurs ; comme auſſi les chara
éteres des eſcriuains illuſtres & leurs inſcri
- ptions
Liure premier. 141
ptions ſur le papier, ou ſur le drap,munies du
cachet des meſmes eſcriuains; de crainte qu'il
n'y ait de la fraudetcaril n'ya pas faute de tres
fins imitateurs del'antiquité,qui arrachent de
l'argent des ignorants,en des § tres-viles,
que par apres ils recognoiſſent auoit eſté tres
mal emploié. . - ! -

· Tous les Magiſtrats ont vn ſea † & Garde fºrt


† /
de leur office, qui a eſté OIlIlC par exacte des
paI ſeaux & ca

e Roy Humvu, & ils ſeellent tout ce qu'ils †


eſcriuent iuridiquement ſeulement de cou
leur rouge. Ils gardent ce ſeau auec vn tres
d ſoin:car s'ils le perdent, non ſeulement
ils decheent de leur Magiſtrature, mais encor
ils ſont ſeuerement punis.Et pour ce toutes les
fois qu'ils ſortent de leur maiſon, ils l'empor
tent quâd &eux d'ansvn coffret fermé à clef,
& ſeellé d'vn autre cachet;&ne l'oſtentiamais
de leur preſencetmais en la maiſon on dit que
de nuict ils le gardent ſoubs le cheuet. .
Les hommes d'autorité ne vont pas à pied se'les à bru.
par les ruës, mais ſont portez ſur vne ſelle à:
bras fermee de tous coſtez, & nepeuuent pas
eſtre veus des paſſans,ſi ce n'eſt qu'ils ouurent !
le deuant, en quoy ils ſont ifferents des
Magiſtrats : car iceux ſont portez dans des
chaizes ouuertes de tous coſtez. C'eſt auſſi
la couſtume que les femmes mariees ſoient .
portees dans vne chaize fermees de tous et - - •: • .
droicts, mais par la forme ellcs ſont aiſe - :: ° • ° • •
ment recognuës, differentes de
- -
º,des" OIIl
142 Du voyage de la Chine,
hommes. Il n'eſt pas permis par les loix d'a-
uoir des coches,ou carroſſes. ' • .
villes baſties , On void quelques villes baſties au milieu
dans les lacs des riuieres & des lacs , comme Veniſe au
é" milieu de la mer. En ces villes on va par les
ruës ſur des Gondolles tres-elegantes. Et
•- res & deque
d'autant tout leilspaïs
canaux, voiagent plusdeſouuent
eſt diuiſé riuie
Nauires des par batteaux que les noſtres, & ſont auſſi
Mºgiſtruts † plus part plus commodes, & plus propres.
ºé
& treſgräds. Mais ceux § leſquels
- # ----- les,, Magiſtrats
Magl ſont, -

portez , ce qui ſe fait touſiours aux deſpens


du public, ſont ſi grands, qu'ils portent ſans
aucune incommodité toute vne famille en#
tiere, & auſſi aiſément que s'ils eſtoient dans
leur propre maiſon.Car il y a en iceux diuer
ſes demeures,ſales,cuiſines, chambres, caues,!
deſpenſes, & le tout ſi bien & richement pa
ré, † ſemblent non des nauires, ains §
maiſons de Princes.Ainſi il arriue ſouuent que,
pour faire quelque feſtin magnifique ils ſe
retirent en ces nauires , d'autant qu'à meſ :
me temps ils ſe pourmenent auec delice & vo
lupté ſur les riuieres & les lacs. Au dedans,
tout eſclatte de ce reluiſant betume meſlé de
diuerſes couleurs, que les Portugais appel
lent Ciara , & les graueures où il eſt requis
proprement dorees recreent les yeux, comme.
les parfums & mixtions odorantes les narines-;
# Ils portent beaucoup plus d'honneur & de,
#"" reſpect à leurs maiſtres que nous , & encor
que
am
| -- Liure premier. -
I 43
que quelqu'vn ne ſoit eſté diſciple d'vn autre
quel'eſpace d'vn iour,en quelle ſcience ou art
ue ce ſoit; neantmoins en apres durant tou
te ſa vie il l'appelle ſon maiſtre & l'honore
pour tel. Car # ne s'aſſoit iamais qu'à ſon
coſté en quelque aſſemblee que ce ſoit, &
luy rend les deuoirs auec le meſme reſpect,
tiltres,& ceremonies deües aux maiſtres. -

Le ieu de dez, & de cartes, qui eſt auſſi en #


vſage en ce païs, eſt vulgaire, & commun par- §
† peuple. Les plus graues pour paſſer le
temps, & auſſi † le † , employent les
eſchecs qui ne ſont pas beaucoup diſſembla
bles aux noſtres. Ils § differents en cecy. Le
Roy ne ſort iamais des quatre cellules les
plus proches de ſon lieu, ni auſſi les deux let
trez aſſeſſeurs du Roy. Ils n'ont point de
Roine. Ils ont deux autres pieces d'aſſez
belle inuention qu'ils appellent les chaude
rons ou boëttes à poudre de guerre; ils mar
chent deuant les § cheuaux, & les pie
· tons(ou pions)ſuiuent apres, qui en ces deux
cellules deuancent d'vne.Ceſte piece va quaſi
de meſme façon que nos cheuaux ou Elephâs.
Elle n'attaque toutesfois pas le Roycöducteur
de l'armee ennemie,ſi ce n'eſt qu'entre elle, &
le Roy qui eſt attaqué il y ait vne autre piece,
ou des ſiennes, ou de celuy contre qui on
ioiie , & ainſi le Roy attaqué peut euiter
le mat en trois façons. Premierement (à fin
que ie Parle ainſi) en eſquiuant kg ll
.
144 Duvoyage de la Chine,
du corps , & ſe retirant d'vne fuite honneſte
en la prochaine demeure ou cellule ; ſecon
dement oppoſant vne autre piece au deuant;
finalement en ſe deſcouurant entierement le
coſté, commandant à ſon ſoldat duquel il
eſtoit couuert de ſe retirer. - º º ºº !
Aatre ſorte # Il y a entr'eux vne ſorte de ieu fort ſe
ºieule pº rieux qui eſt tel.i Pluſieurs ioiient ſur vn da
#º mier de trois cens cellules, auec deux cèns
" pieces ( ou dames) deſquelles les vnes ſont
§ , les autres noires. Auec ces pieces
l'vn i de ranger les pieces de l'autre au
milieu du damier, à fin que par apres il com
mande aux autres cellules. † fin celuy qui
s'eſt emparé de plus de cellules au damier eſt
appellé vainqueur. Les Magiſtrats ſe plaiſent
extremement à ce ieu , & paſſent ſouuent la
plus grande partie du iour en ioüant ; caren
tre bons ioüeurs vn ieu dure ſouuent vne
heure entiere. Celuy qui entend bien ce ieu,
encorqu'il n'excelle en aucune autre choſe eſt
honoré, & conuié de tous. Voire quelques- . '
vns le choiſiſſent pour maiſtre auec les cere
monies accouſtumees , à fin qu'ils appren
nent de luy bien exactement toutes les parti
| cularitez de ce ieu. · · · · · ' · •· •>
Ils ſºnt tar- , On peut iuger qu'ils ſont vn peu tardifs
dif, #* en la punition des crimes, principalement
#" aularrecin, ſi ce n'eſt qu'on l'ait commis deux
fois : car on ne le punit iamais de mort. Au
deuxieſme l'arrecin, ils bruſlent d'vn cautere
&
Liure premier. I45
& enſemble marquent auec de l'encre deux
characteres au bras, par leſquels ils monſtrent
qu'il aeſté cóuaincu de larrecin pour la deuxieſ
me fois.Celuy qui eſt ſurpris au troiſieſme eſt
trouuéauviſage
bruſlé en meſmedufaute,toutes
meſme fer.Si fois qu'il y eſt #
les derechefileſt § #
'ſ2

ſurpris il eſt ſelon la grandeur du crime plus ou


moins foiietté,ou condamné aux galeres pour
letemps ordonné par les loix. C'eſt pourquoy
tout le pays eſt plein de larrons, principalement
de § du peuple. - -

Il ya en chaſque ville pluſieurs milliers d'hö- Gardes diſ .


mes qui de nuict font la† par les ruës, & Pºſ# de
par certains interualles font la ronde partout "
ſonnans vn baſſin; & encor quequaſi toutes les
ruës de nuict ſoyent fermees de treillis defer,&
debarrieres, neantmoins bien ſouuent les lar
Larrons de
rons de nuict vollent des maiſons entieres.Cela nuičt.
arriue d'autant qu'il faudroit bailler desgardes,
aux gardes meſmes,pourcequ'ils ſont eux-meſ
mes larrons,ou compagnons de larrons. Quâd
ils entendent qu'en Europeez villes les plus ha
bitees il n'y aaucunes gardes contreles larrons zouu, l,
de ville , mais qu'on ordonne ſeulement des § §
gardes & ſentinelles contre les ennemis de de- rieuſement
hors,ils ſont tous eſtonnez.Les villes auſſi, en-fºrmº en
cor qu'en tres-profonde paix, & au milieu du # #
Royaume,ſont tous les iours fermees le ſoir, & paix.
les clefs portees au Gouuerneur de la ville.
K A
146 Du voyage de la Chine, -n

Des ceremonies ſuperſtitieuſes, e5 autres


erreurs des (hinois.
C H A P. I X.
r - - - -

Aduertiſſe- V chapitre ſuiuant ſera traité des couſtu.


ment au le- - - *A -

#teur. mes ſuperſtitieuſes propres à chaſque ſe


* cte;mais maintenant nous en toucherons quel
ques - vnes de celles que tous embraſſent. .
Mais deuant toute choſe ie ſupplie ceux qui li
ront ces deux chapitres,que de ce qui ſe-dira ils
· prennent occaſion de ſe condouloir & prier
Dieu pour le ſalut de ce peuple, pluſtoſt que
, de ſe faſcher ou deſeſperer du remede,ſe reſſou
| uenans que ces peuples ont eſté japaſsé tant de
| mille anneestellement enueloppez dans les te
nebres du Paganiſme qu'ils n'ont iamais, ou
peut eſtre à peine,veu aucun raion de la lumie
re de l'Euangile.Auſquels neantmoins par le iu
gement naturel de la nation,& la bonté diuine
il reſte encor tant de lumiere acquiſe de natu
re,qu'ils recognoiſſent aisément leur miſere,&
la confeſſent,mais ils ignorent encor le moyen
par lequel ils ſe puiſſent deſpeſtrer. -

Superſtitiºn | Il n'y a pas de ſuperſtition qui ſe ſoit ſi au


t. #. large eſpanduë par le Royaume, que celle qui
,§- conſiſte en l'obſeruation des iours,ou des heu
heureux. res , qu'il fait bon ou mauuais faire, ou entre
prendre
Liure premier. 147
prendre quelque choſe : à fin qu'ils meſurent
tous leurs affaires à la regle du temps- Pour
ceſte cauſe on imprime tous les ans deux Ca
lendriers compoſez auec autorité publique par
les Aſtrologues du Roy, d'où ſe fait que ceſte
impoſture s'acquiert vne ſi grande opinion de
verité. Ces almanachs ſe vendent en ſi grand
nôbre, que toutes les maiſons en ſont pleines.
En iceux on eſcrit iour pour iour ce qu'il faut
faire, ou dequoy on ſe doit abſtenir,ou iuſqu'à
quelle heure differer quelque affaire que ce ſoit
de ceux qui peuuent arriuer à quelqu'vn pen
dant toute l'annee. -

Outre ces Calendriers il y a des autres li- Almanat


ures plus ſecrets , & des maiſtres plus trom
peurs,qui ne font gain d'aucune autre choſe,
que de preſcrire le chois des heures & des
iours à ceux qui leur demandent conſeil. Et
à fin qu'aucun ne manque de prediſeur , lcs
menſonges auſſi ſont debitez à vil prix. Et
arriue ſouuent que ceux qui ont quelque ba
ſtiment à faire dilaient le commencement de
lœuure, ou ceux qui ont à voyager leur deſ
part pluſieurs iours ; ayans ſeulement eſgard
à ce qu'ils ne manquent en la moindre choſe
à l'ordonnance des prognoſtiqueurs , ou de
uins. Et encor que ſouuent il arriue que ce
meſme iour la pluie tombe en plus grande
abondance, & le vent contraire ſouffle , ils
, ne ſont neantmoins par aucun mauuais temps
empeſchez de commencer leur œuure ce meſ -
- K 2
148 Tu voyage de la (hine,
me iour & heure qu'ils eſtiment deuoir eſtre
bien fortuné. Car pour commencer vn voya
e ils font au moins quatre pas, ou ſi c'eſt pour
§ ils foüiſſét deux palees de terre,à fin qu'ils
ne ſemblent n'auoir pas commencé leur ou
urage au temps § : & ainſi ( tant eſt
grand l'aueuglement de ce pleuple) ils croyent
que tout leur arriuera à ſouhait.
Els s'enque- Ils ſe peinent auec non moindre curioſité,
ſº"ſ" de cognoiſtre
& curieuſe- . : cº ,
toute la ſuite & fortune de la
- -

§ vie par l'heure, ou inſtant meſme de la naiſ


choſes à vr- ſance : c'eſt pourquoy il n'y a perſonne qui
37fr. ne recerche & marque fort exactement ce mo
ment. Il y en a pluſieurs qui ſe vantent eſtre
maiſtres en ceſt art,& n'y en a pas moins qui
aſſeurer qu'ils prediront les choſes futures
ar ie cours des eſtoilles, ou par certains nö
§ ſuperſtitieux. Autres promettent le meſ
me par les traicts du viſage, & l'aſpect des
mains. Autres prediſent les choſes à venir par
les ſonges ; autres par quelques petits mots
qu'ils arrachent en parlant ; autres par la po
ſture du corps, & ſeule ſeance, & vne infinité
d'autres manieres.Et font cela ſi aſſeurément,
qu'ils ſemblent en forclorre toute doubte. Or
il s'y coule tant de tromperies & naiſſent tous
les iours tant de fineſſes, que les plus credules
' ſont aisément attirez à ceſt erreur.Car ils font
ſouuent couler leurs compagnons gens vaga
· bonds , & incogneus parmi l'aſſemblee des
auditeurs , qui aſſeurent publiquement que
tOllt
Liure premier. I49
tout ce que ceſtuy-là a predict leur eſt de _.
poinct en poinct arriué : vne autre fois, lors ºº
que d'autres coureurs eſtrangers reuelent ##
beaucoup de choſes paſſees , les compagnons #ºu§.
de meſme impoſture leur accordent tout auec
grand applaudiſſement. D'où arriue que plu
ſieurs ſe laiſſans tromper , demandent d'eux
leur bonne fortune , & reçoiuent pour ora
, cle ce qu'ils entendent. Ils s'acquierent auſſi
la reputation d'eſtre veritables par vne autre
ruſe. Il ſe trouue des catalogues eſcrits à la "
main , dans leſquels les familles de toute
vne ville diuiſees en ruës & maiſons ſont
briefuement deſcrites.Ces charlatans les tranſ
criuent, ou les achetent à petit prix , & ainſi
(encor qu'ils ſoyent eſtrangers) par le rapport -

de ces commentaires ils racontent à chacun


quelle famille ils ont iuſqu'à† nourrie,
ce que ja par pluſieurs ans il leur eſt arriué,
& autres choſes ſemblables; & en apres tirans
coniecture des choſes paſſees, ils prediſent les
·futures ; & puis ils s'en vont en autre lieu,
commettans la verité de leurs predictions à la
fortune. Or il y en a pluſieurs qui croyent
tant à ces deuins , que la crainte meſme en
fait foy, car s'il leur a eſté predict qu'vn tel
iour ils ſeront ſaiſis de maladie , ce iour e
ſtant venu ils tombent malades , & comme , .
ſaiſis de crainte ils ſe debatent auec le mal, &
quelquesfois auec la mort : par leſquels eue
3
15o Du voyage de la (hine,
, nemés ces impoſteurs n'augmétent pas peu leur
autorité. -

Ils conſultent | Ils conſultent auſſi les demons,& y a bcau


les demons
coup d'eſprits familiers ( comme on appelle)
c9 les eſprits entre les Chinois. Et on croit cómunémêt qu'il
familiers.
ya en cela plus de diuinité,que de fraude desde
mons, mais en fin ils ſont tous trompez par
iceux. Leurs oracles ſont receus par les voix
des enfans, & auſſi des beſtes brutes. Ils pu
blient ſelon leur couſtume, les choſes paſſees
& abſentes, à fin qu'ils rendent la fauſſeté par
laquelle ils prediſent les choſes à venir plus
vray-ſemblable.Mais encor ne declarent ils pas
ceci ſans fraude.
Or nous liſons que tout cecy a eſté commun
à nos Ethniques.Ily a vne choſe qu'on peut di
re eſtre propre & particuliere aux Chinois.
Superſtition C'eſt en l'election d'vn aire pour baſtir les
en la ſtructu
re des mai maiſons particulieres & publiques , ou pour
ſons. enſeuelir les corps morts:& conferent ceſtaire
auec la teſte , queuë , & pieds de diuers dra
gons,qu'ils diſent viure ſoubs ceſte terre, deſ
quels ils croient que depende toute la bonne
& mauuaiſe fortune , non ſeulement des fa
milles, mais auſſi des villes, prouinces , & de
tout le Royaume. Et pour ce y a-il pluſieurs
perſonnages principaux occupez en ceſte ſcien
ce,comme eſtant ſecrete , & ſont au beſoin
appellez bien loing : principalement quand on
baſtit quelque tour,ou grand edifice, ou quel
que machine, en intention d'attirer la bonne
fortune,
Liure premier. 151
fortune, & de diſſiper les malheurs publics
Car de meſme que les Aſtrologues iugent par
l'aſpect des aſtres,ainſi ces Geologues par la ſi
tuation des montagnes, fleuues , & champs
meſurent,ou pluſtoſt mentent les deſtinees des
regions.Et certes on diroit qu'il ne ſe peut rien
trouuer de plus abſurde. Car de la porte tour- a, ſu
need'vn coſté ou d'autre,des eaux qu'on doit §.
deſtourner par la baſſe-cour à droicte ou à gau-tres-abſurde
che,de la feneſtre couſtumiere d'eſtre ouuerte é ridicºº
d'vne part ou d'autre, de ce qu'vn toict à l'op
oſite ſera plus haut qu'vn autre, & de ſembla
† bagatelles,ils ſongent que depend la proſ
erité de la famille,les richeſſes, honneurs , &
§ ou mauuaiſe fortune.
Les ruës,tauernes,marchez ſont pleins de ces #ºute#plein
Aſtrologues,Geologues, deuins, & prognoſti-º"
queurs. Ils expoſent par tout en vente auec des
vaines promeſſes la bönefortune,& ſouuét les
aueugles , & non ſeulement les hommes plus
abiects, mais auſſiles chetifues femmelettes; à
fin que l'Euâgile ſoit accôplie ſelon la lettre;lls
ſont aueugles,& conducteurs des aueugles. Et non
ſeulement les lieux particuliers ſont remplis de
ceſte racaille ; mais les villes capitales meſmes,
& les cours ſont farcies de ceſte ordure, & ne
font gain d'aucune autre choſe , nourriſſent
abondamment des nombreuſes familles , &
† enamaſſent des grandes richeſſes.Car
es grands & les petits,les nobles & roturiers,
les doctes & ignorans les honorent tous ; voire
K 4
152 Duvoyage de la Chine,
le Roy meſme & tous les Magiſtrats & princi
paux du Royaume. ., -

Aº ºbus On peut par tout ceci aisément iuger cóbien


Jºils prennent d'augures du gazouïl des oiſeaux,
combien ils ſont curieux de remarquer les pre
mieres rencontres du matin,combien ſuperſti
,, ° tieuſement ils obſeruent l'ombre des raions ſo
laires ſur les toicts des maiſons. Ceci ſuffira en
vn mot : tout ce que particulierement il arriue
- d'infortune à chacun ou publiquemét ezvilles,
Prouinces, à tout le Royaume en general , ils
attribuent tout cela à leur mauuais deſtin,ou à
quelque choſe poſee de trauersez maiſons,vil
le metropolitaine,ou en la cour; au lieu qu'ils
deuroient iuſtement rapporter la cauſe de tous
' leurs mal-heurs à tant de pechez,par leſquels &
en priué & en public ils attirent la vengeance
du Ciel. - - -º - º " ! - • »

· l'adiouſteray quelques choſes dót les Chinois


font peu de ſcrupule,voire meſme(s'il plaiſt à
Dieu)qu'ils reputét à loüange,à fin qu'on puiſſe
iuger du reſte;côiurât encor ceux qui lirót ceci,
qu'ils priét d'autât plus ardemmét Dieu pour le
ſalut de ce peuple,qui eſt enſeueli dâs les tene
bres eſpaiſſes de l'ignorance, moins certes pour
cela à condamner,mais de rié moins à plaindre.

d'eſclaues. Il y en a pluſieurs qui d'autant qu'ils ne ſe
peuuent pas paſſer de compagnie de femme,ſe
donnent eux meſmes en ſeruage à des hommes
riches,à fin d'auoir en mariage vne des ſeruan s
º

tes domeſtiques;d'où vient que les enfans auſſi


ſont
Liure premier. 153
ſont reduits en perpetuelle ſeruitude.Ées autres
ayans aſſez dequoy s'acheter vne femme l'a-
chetent à prixd'argent,mais en apresnepouuât Il expoſent
plus entretenir la famille croiſſante, ils de-leurs enfans
bitent leurs fils & filles en ſeruitude pour le envente
meſme prix quaſi qu'on vend vnetruie, ou che
tiueiument, qui reuient à deux ou trois eſcus.
Ce qu'auſſi ils font ſans grâde neceſſité,& hors
des detreſſes de la cherté; & les enfans ſont
pour iamais ſeparez deleurs peres & meres ; & .
l'achepteur peut ſe ſeruir de ſon ſeruiteur en -

toute telle choſe qu'illuy plaiſt.D"iciarriue que D'où vient "


le Royaume eſt plein d'eſclaues, non de ceux #
qui
ainsſont pris en
naturels guerre,
du païs & deoulaamenez
meſme d'ailleurs, #ºº
ville. Il y pays.
en abeaucoup auſſi qui ſont emmenez en per
petuelle ſeruitude par les Portugais, & Eſpa- :
gnols hors de leur pays. Encor que toutesfois
Dieu ſe ſert principalement de ce moien,pour
retirer pluſieurs Chinois de la ſeruitude du dia
ble, & les remettre en la liberté Chreſtienne.
Mais ilya deux choſes qui rendent ce trafic
des enfans à vendre plus tolerable, ſçauoir la
multitude du menu peuple qui ne s'entretient
qu'auecgrandtrauail& induſtrie, & la condi- .
tió de la ſeruitudebeaucoup plus douce & ſup
portable entre les Chinois que parmi aucune
autre nation. Et parce que chacun ſe peutra
cheter pour le meſme prix qu'il a eſté vendu,
toutes les fois qu'il en aura les moyens. Le mal
ſuiuant eſt du tout plus grand Caren quelques
º - K 5
154 , Du voyage de la Chine,
ils eſtºuffent prouinces ils eſtouffent les enfans dans l'eau,
# principalement les femelles,d'autant qu'ils deſ
#. " eſperent de les pouuoir nourrir & eſleuer. Ce
· ' qui auſſi eſt en couſtume parmi ceux qui ne
- ſont pas des moindres du peuple, craignans
qu'enapres la neeeſſité venant à les preſſer, ils
ne ſoient contraints d'expoſer leurs enfans en
vente, & les deliurer à des eſtrangers & inco
- gnus. Ceux-cy pour n'eſtre impies, ſe rendent
Erreur de la cruels. Mais l'erreur qu'on appelle Metempſy
Metempſ,- choſe des ames a rendu ceſte cruauté moins
º ' dure parmi eux : car cependant qu'ils croient
• que les ames des mortels paſſent d'vn corps en
l'autre, ils couurent du pretexte de pieté vne $
cruauté du tout § qu'ils procurent
,-
le bien de leurs enfans quâd ils les tuent, d'autât
que par ce moyen eſtans retirez de la pauureté
angoiſſeuſe de leur famille,ils doiuent bien toſt
renaiſtre en meilleure fortune. De là prouient
que ce carnage des enfas ne ſe fait pas en cachet
te,mais à la veüe & au ſceu de tout le monde.
Mais à ceſte barbarie en eſt adiouſtee vne au
tre plus cruelle, par laquelle pluſieurs ſe tuent
eux meſmés,ou deſeſperans de pouuoir acque
rir des biens,oulaſſez deſouffrir du mal,ou afin
(laſchement certes & non moins ſottement)
qu'ils faſsét deſpit à leurs ennemis.Car ils disét
tluſieurs ſe qu'il y a touslcs ans pluſieurs milliers tant d'hº
# mes que de femmes qui ſe paſſans vn hcol à la
m ſives, gorges'eſtranglent au milieu des champs,ou de
uant la porte de leurs aduerſaires, ou ſeiettent
. . · dans
Liure premier. 155
· dans les riuieres, ou s'arrachent la vie aualant
dupoiſon;& quelques fois pour des cauſes bien
legeres.Car pource que les Magiſtrats puniſſent
ſeuerement en apres ceux qui ſont accuſez par
les parents du defunct d'auoir eſté cauſe de ſon
deſeſpoir, ils croyent ne ſe pouuoir par aucun
autre moyen mieux venger.Toutesfois il y a
pluſieurs Magiſtrats plus ſages, qui par loy ex
preſſe n'entreprenét la cauſe d'aucun qui ſe ſera
tué ſoy-meſime, & ainſi la vie de pluſieurs eſt
conſeruee. -

Ils commettent vne autre ſorte de cruauté ez chaſtrement


prouinces Septentrionales à l'endroit des en- crueldes en .
fans maſles, qu'ils chaſtrent en grand nom-fºº
bre, à fin qu'ils puiſſent eſtre receus au nom
· bre des ſeruiteurs domeſtiques du Roy. Car
nuls autres que ceux-cy ſeruent le Roy, ni ſont
de ſon conſeil, ny parlent à luy: voire meſme
quaſi tout le gouuernement du royaume eſt re- :
mis entre les mains de ces demi-hommes,& il y
a bien dix mille de ces chaſtrez dans l'enclos du .
palais,tous pauures,vilains,ſans lettres,& nour- .,
ris en perpetuelle ſeruitude; finalement ils ſont
ſots & hebetez, & nô moins laſches,incapables -

& ineptes pour comprendre quelque choſeſe- ^


rieuſe que ce ſoit,tant s'en faut qu'ils la puiſſent
mettre à fin. .
Encor que les loix eſtablies pour la punition
des delicts ne ſoiét pas plus ſeueres que de raisó,
ie croy neantmoins qu'il n'y en a pas moins qui
ſont par les Magiſtrats meurtris contre les loix,
que
156 Du voyage de la Chine,
que de ceux qui perdent la vie deuë à la rigueur
Comme ils d'icelles. Ce qui prouient de la couſtume en
puniſſent les uieillie de ce Royaume.Carles ſubiects ſont par
malfaicteurs. lesMagiſtrats quelsqu'ils ſoiét(ſans aucune for
me de procés ou de iugement)foiiettez en ceſte
ſorte toutes les fois qu'il vient en fantaſie à
quelqu'vn d'eux. Ils ſont couchez tout le long
du corps,le ventre contre bas en vn lieu public,
& les miniſtres lesfrappét ſur les cuiſſes nuës au
deſſus des genoux, au deſſous des feſſes auec
vn roſeau tres dur fendu par le milieu, eſpais
d'vn doigt,large de quatre,& longdedeux aul
· nes Ces bourreaux empoignâs lebaſtó des deux
mains les battét tres-rudement,encor qu'on ne
leur donne que dix,& au plus trente coups, car
ſouuét la peau eſt dechiree dés le premier coup,
&à aucuns les morceaux de chair ſont arrachez,
& y en a beaucoup qui meurent de ceſte bature;
& plufieurs auſſi rachetét leur vie à grand'ſom
me d'argent contre tout droit & equité à la vo
Maluerſatiô
lonté de ces exacteurs, & concuſſionaires. Car
des Magi le deſir de cömander des Magiſtrats eſt ſi grand,
ſtrats rou qu'à peine quelqu'vn peut eſtre maiſtre de ſes
chât la puni biens,ains tous ſont en continuelle crainte que
rion des cri
7776.5. leurs biens ne leur ſoient rauis par quelque ca
lomnie.A cecy faut adiouſter que cóme ce peu
ple(ainſi quei'ay dict cy deſſus) eſt tres-addöné
aux ſuperſtitions, auſſi eſt-il peu amateur de la
verité , car ilne faut pas qu'aucun ſe fie en vn
autre ſans grande prudence & conſideration. .
Les Roys eſpouuentez de ceſte meſme crain
(C CIl
Liure premier. 157
te en ce temps ſe retiennent de ſortir en public, Le Rºyº ne
& quand anciennement ils ſortoient du palais, #!""
ils ne Poſoient faire qu'en s'aſſeurant par mille "
induſtries;cartoute la Cour eſtoit en armes, di
ſpoſant des gardes par les ruës où il falloit paſ
er, & auſſi en celles par leſquelles il falloit re-com.it
tourner aux premieres,& non ſeulementilne ſe y au n
laiſſoit pas voir,mais on ne ſçauoit pas en quel- ciennement.
le lictiere il eſtoir porté, car on en portoit plu
fieurs.Vous euſſiez dit qu'il marchoit non par
mi des ſubjects, mais parmi des ennemis tres
alterez du ſang Royal. :

Ceux qui ſont nez du ſang Royal, encor que inſºl,nte des
commei'ay dit cy deſſus, ils ſoiét tous entrete-parens du
nus aux deſpens du threſor public , toutes-*%
fois eſtant maintenant multipliezaunombre de
ſoixante mille, & s'augmentant iournellement,
ils ſont en tres-grande charge à la Republique.
Car d'autant qu'ils ſont tous reculez des char
ges publiques,ils ſont tous oiſifs, & addonnez à
vne vie libertine, & quand ils peuuent ſe por
tent inconſiderément à de plus grandes inſo
lences. Le Roy ſe garde d'iceux non autrement
§ue,des ennemis : car ils ont touſiours des gar
& ne peuuent pas ſortir de la ville, qui eſt
aſſignee àvn chaſcun pour ſa demeure,ſans per
miſſion du Roy, s'ils le font, ils ſont ſubiects à
des grandes punitions. Il n'eſt permis à aucun
d'eux de demeurer aux villes Royalles de Pe
quin,& Nanquin. -

Il ne ſemblera pas eſtrange à aucun que


CCllX
158 Du voyage de la Chime,
Eſtºngers , ceux qui ne ſe fient pas à leur citoyens & pa
#ºº nent
rens ſedes
Mºin9g(.
défient
lieux des eſtrangers,
voiſins ou des ſoit qu'ils vien
prouinces plus
eſloignees, deſquelles ils n'ont aucune cognoiſ
ſance qu'obſcure & fauſſe,qu'ils apprennènt de
quelques-vns qui viennent en leur Royaume
pour offrir les deuoirs de ſubiection. Les Chi
nois ont honte d'apprendre quelque choſe des |

liures des eſtrangers, ayans opinion que toutes


les ſciences ſe trouuent parmieux ſeuls;ils tien
nent & appellent tous les eſtrangers ignorans
ou barbares. Et ſi quelquesfois en leurs eſcrits il
ſe faict mention des eſtrangers, ils en parlent
de telle ſorte comme ſi ſans doute ils n'eſtoient
commeils Pº beaucoup differens des beſtes brutes. Or
§lien les tous les characteres auec leſquels ils denotent
eſtrangers. ce nom des eſtrangers, ſont quaſi compoſez de
lettres de beſtes,& à peine les daignent ils nom- .
mer d'vn nom plus honorable que des diables.
Les Ambaſſa- Et ſiles Ambaſſadeurs des Royaumesvoiſins
deurs ſontre- viennent pour faire offre de leur ſubiection au
#.#s Roy, ou pour payer le tribut , ou pour traicter
#" quelque autreaffaire, à peine pourroit-on croi
§ieuſement. re auec combié de ſoupçon ils ſont traictez.Car |

encor que de tout temps immemorial ils ayent


eſté leuue amis,neantmoins ils les meincnt pri
ſonniers par tout le chemin, & ne leur laiſſent
voir aucune choſe. Ils ſont fermez ſous plu
' ſieus clefs dans l'enclos du palais des eſtran
gers, comme dans des eſtables de beſtes. Il ne
leur
Liure premier. 159
leur eſt iamais permis de voir le Roy. Ils trai
, ctent de leurs affaires auec peu de Magiſtrats.
Mais hors des confins du Royaume il n'eſt
permis à aucun, ſi ce n'eſt à certain temps & :
lieu, de negocier auec les eſtrangers ; ceux qui
font autremént ſans permiſſion publique, ſont
griefuement punis. -

Les capitaines & ſoldats, qui en temps de Garde des


guerre & de paix font la garde, ont auſſi leurs capitaines &
gardes, de peur qu'ils n'excitent quelque re- lº
muëment. Ils ne commettent iamais des ar
| mees nombreuſes à vn ſeul chef. Ils ſont tous
ſous la puiſſance du Senat des Philoſophes. · • ·

C'eſt luy qui paye les gages de l'armee & .


• ••

fournit les munitions, & ainſi les ſoldats, &


les appareils & munitions de guerre ne ſont
pas ſous meſmes chefs, à fin que par ce moyen
' on puiſſe mieux s'aſſeurer de la fidelité d'vn
chacun. Il n'y a gens plus vils & faineans conditiondes
que les ſoldats. Tous ceux qui manient les #
armes ſont miſerables, que ny l'amour de la §.
patrie, ny la fidelité enueis le Roy, ny le deſir
d'honneur appelle aux armes , mais la ſeule
eſperance de ſuſtenter leur vie, non autre
ment qu'on faict auec vn maiſtre mechani
que. La plus part ſont eſclaues du Roy, re
duicts par leur propre meſchanceté, ou les cri
mes de leurs anceſtres à vne ſeruitude conti
nuelle. Ces meſmes, quand il n'y a pas exer
cice de guerre, practiquent tous les offices
plus
I6O Du voyage de la Chine,
- plus abiects, comme de portefaix, muletier, &
tout autre ſeruice plus deshonneſte. Les ſeuls
chefs & capitaines acquierent quelqueautorité
Leurs armes parmi les autres. Leurs armes tant offenſiues
ont?ºº que defenſiues, ſont du tout foibles & peu nui
#. *" ſibles, & n'ont qu'vne apparence fardee, à fin
" qu'aux monſtres de guerre ils ne ſemblenteſtre
Lesſºldats deſarmez.Auſquelles monſtres(comme i'ay dit
ſontfouéttez. cy deſſus) les ſoldats & les chefs meſmes ſont
fouëttez par les Magiſtrats Philoſophes de
meſme que les enfans en l'eſchole, ſans aucun
eſgard de dignité oucondition. |

peuxfolies Ie fermerai ce chapitre (à fin que


des # proprement) par deux folies des Chinois, qui
ie parle
#§" ont penetré eſgalement par toutes les Pro
ſe reim- uinces du Royaume , & principalement ſai
mortels. ſi pluſieurs grands. L'vnetaſche de tirer del'ar
gent de quelque autre metal; l'autre pour la
conſeruation de vie, penſant dechaſſer la mort,
aſpire àl'immortalité.Ils content que les prece
pres de l'vne & de l'autre ont eſté premierement
inuentez, & puis donnez en tradition parcer
tains anciens qu'ils tiennétau rang des Saincts, :
leſquels ils diſent fauſſemêt apresauoir fait plu
ſieurs actes vertueux & vtiles au public eſtre
volez au ciel en corps & en ame, lors qu'ils
eſtoient las de viure çà bas. Il y a en ce temps
| vn nombre infini de liures de ces deux ſciences,
|
· ou plus veritablement impoſtures, les vns im
primez,les autres eſcrits à la main.Mais ceux-cy
ont acquis plus d'autorité.
Et
Liure premier. I6I

Et de la premiere eſpece de folie on ne peut Premierefº


rien dire auec plus de verité, ſinon que ces Al-*
chimiſtes tres-auares ſoufflent auſſi tous leurs
biens en fumee, tant s'en faut qu'ils acquierent
ceux qu'ils recerchoient auec tant d'ambition.
Car les plus riches apres auoir conſumé plu
ſieurs milliers d'eſcus en l'apreſt de ceſte trom
perie, ſont tous les iours à la veiie de tout le
monde reduicts à vne extreme neceſſité.Mais
ceux qui ont mieux rencontré en ceſte fraude,
font tellement de l'argent-faux, qu'ils attirent à
meſme erreur quelques-vns des plus ignorans,
& outre ce que delaiſſans tout exercice de let
tres & de vertu, ils ſoufflent iour & nuict leur
fournaiſe, ils tranſcriuent auſſi des liures à
grands deſpens, & achetent pluſieurs inſtru
mens conuenables à ceſt art, pour attirer les
autres à quelque nouuelle tromperie, ou pour
eſtre trompez eux meſmes.On trouue vn nom- Tromperiecr
bre infini de Cyclopes pour ſeruir à ceſte four-fauſſeté#s
naiſe & fauſſeté Vulcanienne : les vns deſmen-ºſº
tans la verité par la proprieté du corps & de
l'habit,les autres auſſi cachans la fauſſeté ſoubs
vn ſalle habit de mendiant. L'exercice côtinuel
de ces gens eſt, d'aller vagabonds partout où
l'eſperance de gain les pouſſe, & de tromper les
curieux de ceſt art auec desvaines promeſſes.Or
toute la fineſſe de ces vagabóds côfiſte en ceci,
ſçauoir qu'ils puiſſent à l'auāce par quelque eſ
preuue de leur art faire acroire qu'ils peuuenz
mener à perfectió ce qu'on eſpere,car alors ils
-
162 Du voyage de la Chine,
eſpuiſent les bources iuſqu'au fond pour ache
ter tout ce qui eſt neceſſaire, & tous les inſtru
méts & meubles de Vulcain.Mais le iour meſ
me qu'on en doit receuoir le prix & threſor, les
Harpies s'enuolét, & ne paroiſſent iamais plus;
& ils ne laiſſent rien que les bourſes vuides, &
les gages des debtes entre les mains des vſuriets
& Lombards.Et ceſte maladie de folie apporte
ceſtephreneſie,qu'encore que quelqu'vn ait par
ce moien pluſieurs-fois perdu beaucoup de ſes
biens,neâtmoins il n'eſt pas plus ſage,niſe peut
retenir ou empeſcher d'eſtre trompé par quel
que antre charlatan plus cauteleux, quil'abuſe
derechefauec de ſemblables promeſſes.Et ainſi
pluſieurs abyſment toute leur vie en ceſte eſpe
rance, palles de ſouci, & atttiſtez de vains †
cezde leur trauail & folle deſpence, & toutes
fois ne ſe laiſſent iamais ramener à leur böſens
par leur parents & amis.
secädefolie. L'autre maladie de folie eſt quelquesfois atta
chee auec la premiere. d'autant
Et qu'vne eſtu
de ſerieuſe de ſa nature tend à l'immortalité,
auſſi ceſte manie ſaiſit les principaux perſonna
Ils taſchent ges & plus ſouuerains Magiſtrats. Iceux apres
de chaſſerla auoir acquis en ceſte vie les dignitez & richeſſes
mort,6rſe
, rendre im
qu'ils pouuoient eſperer, croient que rien ne
mortels.
leur defaut pour attaindre à la beatitude ſouue
raine, que le moien de ioindre ces choſes en
ſemble auec l'immortalité ; & pour ceſte
cauſe rapportent tous leurs ſoins & efforts à
ceſte
Liure premier. 163
cefteſeule choſe. Et certes en ceſte cour Roya
lede Pequin, où nous demeurons, il y a du tout
peu de Magiſtrats,Eunuques, & autres princi
paux qui ne ſoient bien malades de ceſte folie.
Et d'autant qu'il n'yapas faute de diſciples,auſſi
n'y a il de maiſtres;& d'autant plus chers que les
ſuſdits, que le deſir de l'immortalité de ſoy eſt
plus grâd,& excite des feux plus ardéts en ceux
qui en ont ambition. Or celui que ceſte folie a
vne fois ſaiſi, n'eſt de rien plus aiſément gueri
que l'autre. Et encor que ces vendeurs d'im
mortalité paient tous lesiours le debte de mor
talité, ce n'eſt toutesfois pas aſſez pour retirer
les mortels de ce deſir deſreglé d'immortalité:
car ils croyent que peut eſtreils ſeront plus for
tunez,& que ce qui a nuiſt aux autres, peut eſtre
leur proufitera, de fait on ne peut nullemét leur
faire croire que cela ſurpaſſe la puiſſance & in
duſtrie humaine.
l'ay leu aux Annales de la Chine qu'vn Roy Vn certain,
des plus anciens a eſté tellement ſurpris de ceſte Rºyeſt de
par
manie, qu'il recerchoit la vie immortelle auec: ſtourné
vn ſiëami de
grand danger & intereſt de la mortelle. Cequi ceſte recerche
arriue ſouuent,quependant qu'ils cerchent vne d'immorta
vie plus longue,ils la rendent plus courte. Ce lité.
Roy par l'artifice de quelques impoſteurs s'e-
ſtoit preparé vn breuuage, lequel ayant beu il
penſoit entierement ſe rendre immortel, & ne
pouuoit par aucun bon côfeil ni raiſon d'vn ſié
intime ami eſtre deſtourné de l'aualer. Ce que
L. 2
164 Tu voyage de la Chine,
voyant ceſtami,ainſi qued'auenture le Roy euſt
vn peu deſtourné la teſte, il prend ſecrettement
le gobelet, & auale viſtement ce breuuage. Le
Roy ſoudain ſe mit en colere,& ayant deſia tiré
ſon eſpee s'apreſtoit à le tuer, parce qu'il luy a
uoitdeſrobé le,breuuage d'immortalité. Mais
l'amireſpödit ſans crainte:Et quoy penſez-vous
qu'ayât beu ce breuuage d'immortalité on puiſ
ſe encor arracher la vie ? Et en verité ſi elle ſe
peut oſter,ie n'ay commis aucun crime,cariene
vous ay pas deſrobé l'immortalité,maisie vous
ay deliuré de tromperie. Ce qu'ayant dict,auſſi
toſt le Roy s'appaiſa, & loüa la prudence de ſon
amy par laquelle il eſtoit retiré de ſonerreur.Or
encor que les Chinois n'ayent iamais manqué
d'hommes ſages, qui ont taſché de nettoyer les
opinions des hommes de ces deux maladies d'eſ
prit,quei'ay appellees folies,ils n'ont toutesfois
iamais peuempeſcher qu'elles n'aiét rampé plus
auant, & ne ſoient maintenant plus grandes
qu'elles ne furent iamais, deſcouurant ceſte pe
ſte qui en a infecté pluſieurs par la contagion
du mal.
Liure premier. i65
-

· Diuerſes ſectes defauſſe Religion


entre les Chinou.

C H A P. X.

| TN Etoutes les ſectes des Ethniques, dont au


D moins noſtre Europe a eu cognoiſſance,
ie n'en ay iuſqu'à preſent leu aucune qui ſoit tö
bee en moins d'erreurs, qu'on lit le peuple de
la Chine eſtre tombé ez premiers ſiecles de ſon |!

antiquité.Carie lis en leurs liures que les Chi-! #


nois dez le commencement ont adoré vne ſu-""
| preme & ſeule deité, qu'ils appelloient Roy du
Ciel, ou d'vn autre nom Ciel & Terre : d'où il
paroiſt que les Chinois ont creu que le ciel &
la terre eſtoient animez, & qu'ils ont adoré
leurs ames pour ſupreme deité.Au deſſous de il,aderºnt
ceſte deité ils adoroient auſſidiuers eſprits tu- des eſprits
telaires des montagnes, fleuues, & quatre par-gardiºni.
ties du monde.Ils diſoient qu'en toutes actions
· il falloit eſcouter ce que la raiſon dictoit,laquel
| le lumiere de raiſon ils cofeſſoient auoirre üe
, du ciel.Or nous ne liſons nulle part que les Chi
nois aient publié ces monſtres de vices de ceſte
ſupreme deité, & des eſprits miniſtres d'icelle,
que nos Romains, Grecs, Egyptiens cerchans
aux dieux la deffenſe des vices, ont diuulguez.
-
L 3
166 Du voyage de la Chine,
plu D'où l'on peut non ſans cauſe eſperer que par
9)ue
ſieurs peuuêt
- -
la bonté infinie de Dieu pluſieurs de ces an
A.

auoir eſté
ſauuez en la ciens Chinois ont eſté ſauuez en la loy de na
loy dºnature. ture, eſtans aydez particulierement de ce ſe
cours que Dieu n'a accouſtumé refuſer à au- .
cun qui fait ( comme diſent nos Theologiens )
tout ce qui luy eſt poſſible. Et on peut voir
clairement cela par leurs Annales depuis qua
tre mille ans & plus, eſquelles on lit pluſieurs
choſes pariceux vertueuſement faictes auprou
fit de la patrie,& du bien public. Le meſme ſe
peut voir par des liures des anciens Philoſo
phes pleins de tres-grande doctrine, qui durent
iuſqu'auiourd'huy, par leſquels ils enſeignent
aux hommes le chemin de la vertu par des pre
ceptes tres-ſajutaires, en quoy ils ne ſemblent
ceder à nos plus fameuxPhiloſophes.
Mais d'autant que la nature corrompuë ſans
le ſecours de la grace ſe porte touſiours de mal
en pis, en apres auec le cours des ſiecles ceſte
- • * : premiere lumiere a tellement eſté obſcurcie,
-- que ſi d'aduenture queiq
quelques-vns s'abſtiennent
du cult des faux dieux, il y en a peu de ceux-là
qui d'vne cheute plus grande ne tombent en
-1theiſme. l'Atheiſme. Or en ce chapitre ie pourſuiuray
rrois ſectes de tous les Ethniques d'entre les
Chinois. Car nous parlerons expreſſément en
autre lieu des veſtiges des Sarazins,Iuifs,& auſ
ſi des Chreſtiens en la Chine.
T, tisſectes . Les liures des Chinois comptent trois ſectes
c*s Ch,noit. au monde:car ils n'en cognoiſient pas d'autres,
- La
· Liure premier. 167
La premiere eſt des hommes lettrez, l'autre eſt
Sciequia,ils appellent la troiſieſme Laucu.Tous
les Chinois,& les autres peuples voiſins qui ont
les characteres des Chinois, fontprofeſſion de
l'vne de ces trois.Or ces peuples ſont les lapons,
corians, Leuqui,& Cocincinois.La ſecte des let- zapmi..
trez eſt la propre des Chinois, & tres-ancienne ſetie des let
en ce Royaume.Ceſte-cigouuerne la Republi-ººº
que,a pluſieurs liures, & eſt eſtimee par deſſus ##º
toutes les autres. Les Chinois ne font pas chois
de la loy de ceſte ſecte, ains ils la reçoiuent en
ſemble auec l'eſtude des lettres, & n'y a aucuni
de ceux qui eſtudient, ou qui acquierent des
honneurs literaires, quihe faſſe profeſſion d'i-
celle. Ils recognoiſſent Confutius, duqueli'ay
† ci-deſſus, pour auteur & Prince des Phi N

oſophes. Or ceſte ſecte n'adore pas les ido


les, voire meſme elle n'en a pas. Elle adore cegiſtrie
vne ſeule deité, pource qu'elle croît que tou- adore yn .
tes ces choſes inferieures ſont maintenuës & Dieu,& ne
uerepas let
· gouuernees par icelle. Elle adore auſſi les eſ idoles.
prits : mais auec moindre cult, & leur attribue
moins de puiſſance. Les vrais lettrez n'enſei
gnent ni la maniere dela creation du monde,
ni l'auteur,ni le temps d'icelle.I'ay dit les vrais,
pource qu'il y en a quelques vns moins fameux,
qui propoſent certains ſonges, mais fabuleux,
& qui n'ont aucune vrai-ſemblance,& auſquels
§ pour ceſte occaſion on n'adiouſte aucune
foy. En ceſte loy il eſt diſcouru de la recom
penſe des bons , & des mauuais : mais ils
L 4
368 Tu voyage de la Chine,
Ils croyent - croyent, la plus part qu'elle eſt donnee en ceſte :
ººº#
penſes des bôs vie &qu'elle
ſel ſ reuient ouà
• /L l'auteur,ou à ſa poſte
à peine
- ſem -

e manuau rite teionies merites.Les anciens a peine tem


j donnent blent auoir douté de l'immortalité des ames,
ſeulement en car ils parlent ſouuent,& auſſilongtemps apres
ceſte * la mort, des treſpaſſez, & de ceux qui ſont ez ,
| .. : cieux mais des peines des meſchâs qui ſont aux
, - º - enfers il ne s'en dit mot.Mais les nouueaux let
· trez enſeignent que les ames meurent enſemble
º auec les corps, ou peu apres, & ainſi ils ne don
nent aucun lieu au ciel, ni aux enfers pour la
punition des meſchans. Cela ſemble trop dur à
quelques-vns, & pour ce ils aſſeurent que les
ſeules ames des bons viuent apres la mort,parce
u'ils diſent que les eſprits des hommes ſe ren
†par l'exercice de lavertu, & s'vniſſent
de ſorte qu'ils † en apres durer long
-- • , temps. Ce que les meſchans ne pouuans faire,
s , que leurs ames auſſi-toſt qu'elles ſont ſorties du
·- , *

" • ,
,ºorPs s'eſuanoüiſſent,& ſe reduiſent comme en
' -.

• * • 4 •
-

, " fumee. .. |
-

.
ils croyent , L'opinion toutesfois la plus commune de ce
#
#er, temps me
ch com-temps me ſemble eſtre tiree
ſemble eltre tiree de
de la
la tecte
ſecte des
d
pºsé d'vne idolatres, & auoir eſté introduicte depuis
ſeule ſub- cinq cens ans, Icelle aſſeure que ceſt Vni
ſtance. uers eſt compoſé d'vne ſeule & meſme ſub
ſtance, & que le Createur d'iceluy enſemble
auec la terre & le ciel, les hommes & les beſtes
brutes, arbres & plantes, & finalement les qua
tre Elements font vn corps continu , du
quel grand corps chaſques choſes ſont chaſ
- - que
Liure premier. 169
que membre. Ils enſeignent par l'vnité
de ceſte ſubſtance de quel amour toutes cho
ſes doiuent eſtre vnies enſemble , & que cha
cun peut paruenir à la reſſemblance de Dieu,
d'autant qu'il eſt vne meſme choſe auec luy.
Nous taſchons de refuter ces inepties non ſeu
lement par raiſons, mais encor par les teſmoi
nages de leurs anciens ſages, qui ont eſcrit tou
te autre choſe. -

Encor que les lettrez , comme nous auons Il »'ont ans


dict, recognoiſſent vn ſouuerain & ſeul Dieu, cun temple
ils ne luy baſtiſſent neantmoins aucun téple,& º #
n'ordonnent aucun autre lieu pour l'adorer;ils # #-
n'ont auſſi en ſuite de cela nuls preſtres ou l§ a §
miniſtres de religion , nulles ceremonies ſo- aucune eers
lemnelles qui doiuent eſtre obſeruees detous, *
nuls commandemens auſſi qu'il ſoit defendu
de tranſ-greſſer , & auſſi il n'y a aucun ſur
intendant des choſes ſacrees , qui ait charge
d'expliquer ou publier la loy , ou de punir
ceux qui pechent contre icelle. Et pour ce
ils ne recitent ni chantent rien priuément ou
publiquement. Ains ils aſſeurent què c'eſt au
Roy ſeul qu'appartient la charge de ſacrifier à
ce Roy du † de l'adorer. Et ſi quelqu'vn Ileſt permis
vſurpoit ces ſacrifices , il ſeroit puni comme # ſeul
criminel de leze Majeſté & vſurpateur du de- ſacrifier.

uoir du Roy. Pour ceſt effect le Roy a deux


temples , certes magnifiques, en chaſque cour
Royale de Nanquin & Pequin. L'vn eſt dedié
au ciel, l'autre à la terre. En iceux il ſacrifioit
L 5 -
17o Du voyage de la Chine,
du temps paſsé lui-meſme,maintenant les Ma
giſtrats plus releuez tiennent ſa place, & tuent
des beufs & brebis en grand nombre au ciel
& à la terre, & leur rendent beaucoup d'au
tres ceremonies. Les ſeuls premiers Magiſtrats
& plus grands du Royaume ſacrifient aux eſ
prits des montagnes, fleuues , & quatre re
gions de ceſt Vniuers ; & ce cult n'eſt permis
à aucun homme priué. Les preceptes de ceſte
· ·· loy ſont contenus en ce volume de quatre li
· ures,& des cinq doctrines, & n'y a aucun au
tre liure aprouué,ſi ce n'eſt quelques commen
taires ſur ces volumes. -

Pourquºy it ºiln'ya rien en ceſte ſecte de plus celebre,


§ ni qui ſoit plus couſtumierement practiqué de
des viandes tous, depuis le Roy iuſqu'au moindre,que les
* mºrts. obſeques funebres auec leſquels tous les ans ils
renouuellent le ſeruice & funerailles de leurs
peres & aieulx, deſquels nous auons parlé ci
deſſus. Ils eſtabliſſent leur obeiſſance en cela,
ſçauoir obeiſſans comme ils diſent,à leurs an
ceſtres defuncts, comme s'ils eſtoient viuans.
Ils ne croient pas toutesfois que les morts
mangét les viandesqu'ils leur ſeruent,ou qu'ils
ayent affaire d'icelles,mais ils diſent qu'ils leur
rendét ce deuoir,parce qu'il leur ſemble qu'ils
ne leur peuuent par aucun autre moyen teſ
moigner l'affection qu'ils leur portent. Voire
pluſieurs aſſeurent que ces ceremonies ont eſté
eſtablies pluſtoſt en cóſideration
des viuâs,que
des morts; à fin que les enfans & autres plus
groſſiers
Liure premier. 17r
groſſiers ſoyent enſeignez comme il faut obeir
aux peres & meres viuans, qu'ils voyent eſtre
meſme apres la mort honnorez auec tant de
deuoirs par les plus ſages & plus qualifiez. Et
d'autant qu'ils ne recognoiſſent en iceux au
cune partie de deité, & qu'ils ne demandent
ou eſperent rien d'eux,cela ſemble eſtre eſloi
gné de toute meſchanceté du cult ſacrilege,&
peut eſtre auſſi exempt de toute tache de ſuper
ſtition.Encorqu'il me ſemble que ceux qui au
ront receu la loy de Ieſus-Chriſt, feroient du
tout mieux de changer tout cela en auſmones,
pour eſtre eſlargies aux pauures pour le ſalut
des fideles. • -

Le propre temple des lettrez eſt celuy de # dedié


Confutius Prince des Philoſophes Chinois.Ce .##.
temple luy eſt par l'ordonnance des loix edi-ſ§ §
fié en chaſque ville,au lieu que nous auons ci- Philoſophes.
deſſus dict s'appeller Eſchole de lettres.Iceluy eſt
eſleué auec grands deſpens.Et tout ioignant eſt
le palais du Magiſtrat qui preſide à ceux qui ont
obtenu le premier degré des lettrez. Au lieu
plus celebre du temple on void ſa ſtatuë , ou
au lieu d'icelle ſon nom deſcrit en lettres d'or
capitales ſur vne belle table. A ſon coſté ſont
dreſſees les ſtatuës de quelques-vns de ſes di
ſciples, que les Chinois ont mis au rang des
· Saincts , mais du plus bas ordre. Tous les
Magiſtrats des villes auec les denommez Ba
cheliers s'aſſemblent à chaſque pleine & nou
uelle Lune en ce temple pour rendre leurs ſub
- miſſions
172 Du voyage de la Chine,
miſſions couſtumieres à leur maiſtre, & l'ho
norer auec leur fleſchiſſement de genoux,cier
ges allumez , & parfums ordinaires. Ceux-là
meſmes tous les ans le iour de ſa naiſſance,&
autres certains temps aſſignez ſelon la couſtu
me luy offrent auec grand appareil des vian
des, proteſtans luy rendre actions de graces
pour la doctrine qu'ils ont trouuee en ſes li
ures, par le moyen de laquelle principalement
· ils ont obtenu les degrez de ſcience, & acquis
les Magiſtratures plus honorables & proufita
bles de la Republique.Or il ne luy font aucu
ne priere, ni demandent ou eſperent rien de
luy, comme nous auons dict qu'ils font à l'en
droict des defuncts.
Temples par On void auſſi des autres temples de ceſte
ticuliers des
eſprits. ſecte conſacrez aux eſprits tutelaires de chaſ
que ville, & propres à chaſque Magiſtrat des
Preſidiaux.En † ils s'obligent par ſerment
ſolemnel de garder iuſtice & equité,& de s'ac
quiter deuëment de leurs deuoirs; cela ſe fait
par chaſque Magiſtrat quand premierement il
entre en dignité, ce que nous appellós ici pren
dre le ſeau.Ils offrent auſſi à ceux-ci des viâdes,
& leur allument des parfums ; mais non auec
meſine cult que deſſus. Car ils recognoiſſent
en ceux-ci vne certaine puiſſance diuine de
punir les pariures , & recompenſer les
bons.
l'intention
finale des L'intention finale de ceſte ſecte de lettrez à
*err+ez, laquelle tendent tous les preceptes de leur in
- ſtitution,
Liure premier. 173
ſtitution,eſt la paix publique & repos du peu
ple,l'œconomie auſſi des familles, & la diſpo
ſition particuliere de chacun à la vertu. Pour à
quoy paruenir ils donnent certes des preceptes
conuenables, & iceux tous aprochans de la
lumiere en nous de nature innee, & la verité
Chreſtienne. Ils celebrent cinq combinations
ou liaiſons, eſquelles toute la diſcipline des
deuoirs des hommes eſt contenuë. Icelles
ſont du pere & du fils, du mari & de la fem
me, du maiſtre & du ſeruiteur , des freres
aiſnez ou puiſnez entr'eux , finalement des
compagnons ou des eſgaux. Ils croient ſeuls
auoir atteinct ces alliances , & eſtiment que
les peuples eſtrangers les ignorent ou les meſ
priſent. - -

Ils condamnent le celibat, & permettent Celibat ccx


damné.
la polygamie ou pluralité de femmes. Ils expli Polygamie
quent fort amplement le ſecond precepte de permiſe.
charité en leurs liures; Ne fais à autri , ce que
tu ne veux eſtre faict à toy meſne,&c.C'eſt mer
ueille combien ils loiient hautement la pieté
& obeïſſance des enfans enuers pere & mere,
& non moins la fidelité des ſeruiteurs à l'en
droit des maiſtres, & le reſpect des petits vers
les grands. Or pource qu'ils ne defendent ou
commandent rien de ce qu'il faut neceſſaire
ment croire de l'autre vie pour eſtre ſauué,il
il y en a pluſieurs qui auec ceſte leur ſecte en
meſlent deux autres, & eſtiment auoir receu
VI) C
174 Du voyage de la Chine,
Autremeſ vne grande Religion, s'ils ne reiettent aucune
lange de
czoianºe. fauſſeté. Iceux nient que ceſte-ci ſoit vne
ſecte , mais vne certaine-Academie inſtituee
pour la conduicte de laRepublique. Et en ve
té tant s'en faut que les ſtatuts de ceſte Aca
demie(excepté peu de choſes) ſoyent contrai
res à la Religion Chreſtienne , ains meſmes ,
elle eſt beaucoup aidee & accomplie par icelle !
meſme.
J.a ſeconde L'autre ſecte des Chinois s'appelle Sciequia,
ſecte des
Chiveit. ou Omitofe ; mais entre les Iapons elle eſt nom
mee Sciacca & Amidaba. Ils ont tous deux
les meſmes characteres. La meſme loy auſſi
eſt dicte Sotoqui par les Iapons. Ceſte loy eſt
paruenue en # Chine de l'Occident, appor
tee du Royaume qui s'appelle Thiencio ou Scin
to, leſquels Royaumes auiourd'huy d'vn ſeul
nom ſont appellez Indoſtan , ſituez entre les $
fleuue d'Inde,& le Gange, Or elle eſt paruenue
en ce lieu l'an de noſtre Salut 65. Et ie trouue
par eſcrit que le Roy de la Chinc meſme en
uoia des Ambaſſadeurs pour ce ſuject, ayant
eſté induict par ſonge à ce faire. Les Ambaſſa
·deurs apporterent # ce Royaume là des li
ures en la Chine,& amenerent des interpretes,
par leſquels en apres ces liures ont eſté tranſla
tez en langue Chinoiſe : car les auteurs de ce
ſte ſecte ne vindrent pas, veu qu'ils n'eſtoient
pas lors en vie. D'où paroiſſant certainement
que ceſte doctrine eſt paſſee des Chinois aux
- Iapons,
Liure premier. 175
lapons, iene puis pas aſſez comprendre com
bien veritablement les Iapons ſectateurs de ce
ſteopinion aſſeurent que ces Sciacca,& Amida
· ha meſmes ſont paſſez là , & ſont venus du
Royaume de Siam, car c'eſt choſe manifeſte,
par les liures des ſectaires de ceſte opinion,que
. ce Royaume de tout temps cognu aux Chinois
| eſt fort eſloigné de celuy qu'ils appellent
| Thiencio. -

Par ceci il paroiſt.que ceſte doctrine a pe- En qual tsps


netré en la Chine,lors que l'Euangile commen-ºº.ſºººº
çoit d'eſtre cognue au monde, par la predica- #
tion des Apoſtres. Sainct Barthelemi Apoſtre §.
publioit la loy Euangelique en l'Inde ſuperieu
re,qui eſt le meſme Royaume d' lndoſtan,& có
finé de l'autre : mais l'Apoſtre Sainct Thomas
eſpandoit les raions Euangeliques en l'Inde in
| ferieure vers le Midi. D'où on pourroit eſti
mer que les Chinois eſmeus par † ICIlOIIlIIlCC

de la verité Euangelique, l'auroient recerchee


vers l'Occident,mais que par la faute des Am
baſſadeurs, ou la malice des peuples auſquels
ils paruenoient,au lieu de la verité,ils ont receu
le menſonge apporté de dehors.
r Les auteurs de ceſte ſecte ſemblent auoir ti- opinions é,
réquelques-vnes de leurs opinions de nos Phi-ſtatuts de ce
loſophes,car ils ſouſtiennét qu'ily a quatre Ele-ſºſºScie
' méts.Mais lesChinois aſſez ſottemôt diſét qu'il † C
| y en a cinq,le feu,l'eau,la terre,les metaux,& le "
bois,deſquels ils eſtimét que tout ce môde Ele
- mentaire,
176 Du voyage de la Chine,
métaire,les hommes, les beſtes,les plantes &
tous autres corps mixtes ſont côpoſez.Elle for
ge,auec Democrite & autres, pluſieurs mon
des, mais principalement ils ſemblent auoir
emprunté la tranſmigration des ames de la
doctrine de Pythagoras, & ont adiouſté plu
ſieurs autres menſonges à ceſtuy-ci,pour far
der la fauſſeté. Or, tout ceci ſemble auoir
pris quelque ombrage non ſeulement de nos
Philoſophes, mais auſſi de la lumiere Euan
$uelque
eroiance de gelique. Car ceſte ſecte introduict quelque
Trivité. forme de Triade, par laquelle elle conte que
trois Dieux ſont en apres vnis en vne ſeule
deité. Elle eſtablit des recompenſes aux bons
, dans le ciel , & des peines aux meſchans
dans les enfers. Elle louë tellement le celi
bat, qu'elle ſemble reiecter les mariages. Ils
recommandent à Dieu leurs maiſons , & fa
milles, & vont en pelerinage en diuers lieux
demandans l'aumoſne. Les ceremonies profa
nes de ceſte ſecte ont vne grande reſſemblance
auec celles de nos Eccleſiaſtiques. Vous di
Chants & riez que les cantiques qu'ils chantent ne ſont
prieres. pas beaucoup differents de l'office que nous
appellons Gregorien. En leurs temples auſſi
ils mettent des images. Leurs Sacrificateurs
veſtent des habits du tout ſemblables aux no
Habit des
ſtres, que d'vn mot Ecclefiaſtique nous ap
Sa crifica pellons pluuials. En recitant leurs prieres ils
#€/4rJ. rediſent ſouuent vn certain nom,qu'eux-meſ
mes confeſſent ne cognoiſtre pas ; iceluy
eſt pro
- / .
| · Liure premier. 177
eſtprononcé comme Tolome.Ils ſemblent peut
eſtre auoir voulu honnorer leur ſecte par l'au
torité de l'Apoſtre Bartholome , - -

· Mais des nuages tres-noirs de menſonges Grands abu.


ils ont eſteinct ceſte ombre de verité. Car
ils ont confondu le ciel & la terre,le lieu de
ſtiné aux recompenſes & aux punitions en
ſemble.Carils n'ont aſſigné l'eternité des ames
en aucun d'iceux : mais ils veulent qu'apres
quelques eſpaces de temps elles renaiſſent
derechef en quelques-vns de ces mondes
-qu'ils eſtabliſſent en nombre; & alors ils leur
permettent de faire penitence de leurs pechez
ſi elles s'amendent; & autres telles fables,
par leſquelles ils ont merueilleuſement affli
gé ce Royaume. Ils reiettent de leurs tables
l'vſage de la chair, & de toute autre choſe
viuante : mais il s'en trouue peu qui s'ordon
nent ceſte abſtinencé, & donnent facilement
abſolution de ces pechez & autres aux coul
pables s'ils font quelque aumoſne; voire meſ
me ils aſſeurent de pouuoir par leurs prieres
redimer ceux qu'ils veulent des tourments
de l'enfer. ' • ^ , - ,

| 2 | Nous liſons que ceſte ſecte du commence- confuſion &


ment a eſte receuë auec grand applaudiſſe-ººº
ment , pource principalement †
propo- # º
ſoit clairement l'immortalité de l'ame, & le " "
prix d'vne autre vie. Mais, comme remar- -

quent tres-bien les Chinois lettrez de ce


temps, tant Plus ceſte ſecte ſemble aprocher
187 Duvoyage de la Chine, ,
la verité de plus † que les autres, d'autant
plus a elle inſenſiblement par ſes impoſtures
eſpandu vne plus ſalle contagion. Mais rien
Autoritt de n'a tant abatu l'autorité de ceſte ſecte que ce
ceſteſecte ré que les lettrez obiectent à ſes ſectaires, que
Merſee. le Roy & les Princes qui ont les premiers
embraſſé ceſte croyance, ſont miſerablement
peris de mort violente ; & que tout le reſte
a eſté de mal en pis, & au lieu de la bonne
fortune qu'ils promettent à pleine bouche,
ſont tombez en des malheurs & diuerſes ca
lamitez publiques. Et par ces commence
mens ceſte ſecte eſt § temps preſent,
comme par vn flux & reflux diuers de ſiecles,
creuë & decreuë. Mais toutesfois s'eſt au
gmentee de multitude de liures, ſoit qu'ils
vinſſent nouuellement de l'Occident , ſoit
qu'ils fuſſent(ce qui eſt plusvrai-ſemblable)cö
poſez au Royaume meſme de la Chine. Par
ces allumettes ce feu s'eſt toufiours entrete
nu, & n'a iamais peu eſtre eſteinct. Mais par
ceſte diuerſité de liures tant de confuſion
s'eſt peu à peu indroduicte en ceſte doctrine,
que † meſmes qui en font profeſſion
à peine la peuuent demeſler.Or les marques de
Marques de ſon antiquité reſtent encor auiourd'huy en la
l'antiquité
de ceſteſecte, multitude des temples, & deſquels pluſieurs
ſont ſomptueux. En iceux on void des mon
ſtres deſmeſurez d'idoles de cuiure,de marbre,
bois & terre : ioignant ces temples ſont eſle
uees des tours de pierre, ou de brique, & en
icelles
Liure premier. 179
icelles ſont encor auiourd'hui conſeruees des
grandes cloches de fonte,& autres ornements
de grand prix.
Les Sacrificateurs de ceſte ſecte ſont appel mœurs
Origive &
des
lez Oſciami, ils raſent touſiours leurs cheueux Sacrifica
& leur barbe, contre la façon couſtumiere du fét4Y5e
peuple.Ils voiagent en partie allans en pele
rinage, en partie menans vne vie ·tres-auſtere
ez montagnes ou ez cauernes. La plus grand'
| part d'iceux toutesfois,qui aprochent de deux
ou trois millions (à fin que ie parle en Arith
meticien)viuent dans les cloiſtres des temples,
& ſont entretenus des reuenus & aumoſnes
qui leur ſont eſté du † paſſé aſſignees,en
cor qu'auſſi ils gaignent leur vie † leur pro
pre induſtrie. Ces Sacrificateurs ſont eſtimez,
& ſont en effect les plus vilains & enſemble
les plus vicieux du Royaume. Car ils ſont
tous procreez de la moindre lie du peuple;
car eſtans dez l'enfance vendus pour ſerui
teurs aux Oſciames plus anciens; de ſeruiteurs desVieOſciames
infame
ils deuiennent diſciples,& ſuccedent aux offi 6 de leurs
ces, & benefices de leurs maiſtres ; qui eſt le diſeiples.
moien qu'ils ont trouué pour ſe multiplier &
conſeruer. Car à peine s'en trouueroit vn qui
de ſon gré pour le deſir d'vne plus ſaincte vie
ſe ioigne à ces tres-infames cœnobites. Ils ſe
rendent auſſi par l'ignorâce & mauuaiſe nour
riture du tout ſemblables à leurs maiſtres,
voire comme la nature panche aiſément au
mal, ils deuiennent de iouren iour pires.Ainſi
- M 2
I8o " Du voyage de la Chine,
ils n'apprennent aucune honeſte ciuilité ou
lettres, ſi ce n'eſt quelques vns, mais en fort
petit nombre, qui aians le naturel † enclin
aux lettres apprennent quelque choſe d'eux
meſmes.Encore qu'ils n'aient pas de femmes,
• • • ils ſont neantmoins ſiaddönezàluxure,qu'on
ne les peut pas retirer qu'auec de grandes pu
nitions de la ſalle conuerſation des femmes.
zes demeu- , Les demeures communes des Oſciames
res commu-ſont diuiſees en pluſieurs ſtations , ſelon la
nº º 9ſ* grandeur de chacun; en chaſque ſtation il y a
* vn adminiſtrateur perpetuel, auquel ſes diſci
ples qu'il a acheté pour ſeruiteurs,autant qu'il
veut ou en peut nourrir,ſuccedent par droict
hereditaire. Ils ne recognoiſſent en ces lieux
aucun ſuperieur.Chacun baſtit en ſa propre de
meure & qui luy eſt aſſignee autant de cellu
† ce par tout le Royaume,mais
† ement à la cour; en apres ils loüent
, s . ., ces ce lules à grand prix & proufit aux eſtran
| gers qui s'aſſemblent là pour leurs affaires.
. .. D'où prouient que ces habitations commu
nes ſemblènt pluſtoſt des hoſteleries publi
ques inquietecs par le grand bruit de ceux qui
arriuent à chaſque heure, & auſquelles on n'a,
aucun § que de l'adoratió des ido
les,ou de l'explication de ceſte meſchâte ſecte.
A quoy ils La códition de ceux-ciencorque vile & abie
ºº emploiez cte n'empeſche toutesfois pas qu'ils ſoientap
- pellez aux funerailles,& quelques autres cere
monies,où des beſtes ſauuages , oiſeaux , poiſ
- {ons,
Liure premier. · I8r
ſons, & autres animaux ſont mis en liberté, &
ce pour faire quelque petit gain. Quelques
ſectaires plus religieux de ceſte opinion les à

achetent vifs,afin qu'apres ils les remettent en


liberté dans l'air, ez § , & ez eaux, eſti
mans par cela meriter beaucoup.
Or en ce temps ceſte ſecte n'a pas repris
peu de vigueur, à laquelle on a renouuellé
& eſleué pluſieurs temples. Ceux qui y ſer- Quelle ſorte
uent mais
fier, ſont Eunuques,femmes, & peuple groſ-º#
ſur tous autres quelques-vns qui###.fºº de

font profeſſion d'eſtre plus religieux obſerua- -

teurs de ceſte diſcipline, qu'ils appellent Ciai


cum ; c'eſt comme ſi on diſoit ieuſneurs : car
ils ne mangent pendant toute leur vie en
leur maiſon aucune chair ou poiſſon , & ado
rent dans leur maiſon vne multitude d'Ido
les auec certaines prieres à ce ordonnees; &
afin que l'eſpoir du gain ne manque iamais, ils
ſont priez & côuiez dans les maisös des autres
à prix d'argent, pour y reciter leur ſeruice.
desLes femmes auſſi
ſemblables† peuuent demeurer
mais ſepareesdans Demeures
des # de

hommes. Elles raſent auſſi leurs cheueux, &#$ #


renoncent au mariage:les Chinois en leur lan-hommes,
gage les appellent Nicu,mais icelles auſſinevôt
pas ſouuent enſemble, & au regard des hom
mes elles ſont beaucoup en moindre nöbre.
Ie viens maintenant à la troiſieſme ſecte Troiſſeſms
de ceſte† profane qui s'appelle Lauzu. ſe# des
Elle a pris ſon origine d'vn certain Philoſo- Chinois.
phe lequel floriſſoit au meſme temps de
M 3
| 182 Du voyage de la Chine,
Confutius. Ils feignent que ceſtui-là a eſté
porté 8o.ans au ventre de ſa mere deuant que
de naiſtre, pour laquelle cauſe il eſt appellé
Lauzu,c'eſt à dire, vieil Philoſophe. Ceſtui-ci
n'a laiſséaucun liure de ſa doctrine,nine ſem
ble auoir voulu introduire vne nouuelle opi
nion. Mais quelques ſectaires l'ont appellé
eſtant mort Tauſu (chef de ſecte)& ont eſcrit
pluſieurs liures ramaſſez de diuerſes ſectes &
menſonges d'vn ſtile tres-elegant. Ceux-là
auſſi demeurent en leurs cloiſtres ſans femme,
ſont acheteurs de diſciples , auſſi abiects &
meſchans que ceux que nous auons dict ci
deſſus.Ils ne raſent pas leurs cheueux, ains les
laiſſent croiſtre comme les laics, n'eſtans en
rien differents, qu'en ce que ſur le nœud, auec
lequel ils ramaſſent leur perruque ſur le ſom
met de la teſte,ils portent vn bonnet de bois.
Il y en a d'autres auſſi qui eſtans ſortis de ma
riage obſeruent en leur maiſon plus religieu
ſement leur diſcipline, & recitent tant pour
eux que pour autrui des prieres à certain
# de tempseux-là
- - ordonnees. -

aſſeurent qu'entre les autres ſimu


ſec#e. * lacres des faux dieux, ils adorent auſſi le ſei
gneur du ciel, mais content ſottement qu'il
eſt corporel,& qu'il luy eſt arriuébeaucoup de
choſe indignes.Ie ferois recitdeleurs reſueries
ſi cela n'eſtoit hors de mon deſſein, mais tou
tes-fois on pourra parvne choſe faire iugement
du reſte. Ils content que le Roy du ciel, qui
regne auiourd'hui s'appelle Ciam, car celuy
qui
Liure premier. 183
qui commandoit auparauant s'appelloit Leu.
Ceſtui-ci eſtoit certain iour venu en terre por
té ſur vn dragon blanc, Ciam, qu'ils diſent a
uoireſté deuin,le receut au feſtin, mais cepen
dant que Leu mangeoit il monta ſur le dra
gon §. par lequel eſtant eſleué il occupa
le Royaume celeſte, & en bannit pour iamais
Leu taſchant d'y retourner.Mais toutesfois il
obtint du nouueau Roy du ciel de preſider
ſur certaine montagne en ce Royaume, où
ils diſent qu'il vit maintenant deſpouïllé de
ſon ancienne dignité , & ainſi ils confeſſent
eux-meſmes qu'ils adorent pour Dieu vn Ty
ran & vſurpateur du Royaume d'autrui.
Outre ce Dieu du ciel, ils en forgent trois Iliſ fºrgent
autres , deſquels ils font l'vn, ſçauoir Lauzu trºis autº
Dies4x, 0t4tre
meſme chef de la ſecte : &ainſi ces deuxſectes eluy du ciel
ſe forment chacune à leur mode vn Ternaire u'ils reue
de Dieux, àfin qu'on cognoiſſe que le meſme rent à leur
pere de menſonge auteur de toutes les deux mode,
n'a pas encor quitté ſon ambitieux deſir de
eſſembler à Dieu. Ceſte ſecte auſſi traite des
§ ordonnez pour les punitions & recom
penſes,mais en la façon de parler ils ſont fort
differents des autres. Car ceux-ci promettent
aux leurs vn paradis auquel ils ſeront mis en
corps & en ame, & mettent en veüe en leurs
temples lesimages de quelques vns,qu'ils con
tent fabuleuſement eſtre ainſi vplez au ciel.
Pour acquerir ceſte felicitéils preſcriuent quel
ques exercices, qui conſiſtent § diuerſe ma
M4 4
· 184 Du voyage de la Chine,
niere de s'aſſeoir,& certaines prieres,voire auſſi
medicaments, par leſquels ils promettent que
leurs ſectateurs peuuent, moiennant la faueur
de leurs Dieux,acquerir la vie intmortelle dans
les cieux, ou pour le moins vne plus longue
vie dans vn corps mortel. Par ces choſes on
peut aiſément iuger de la vanité de ceſte ſecte
& meſchanceté de ces reſueurs.
leºrtº
ticulier
des
Le deuoir particulier des Sacrificateurs de
8acrifica- ceſte ſecte eſt de chaſſer auec des prieresim- .
- - - -

teurs de la pies les diables hors des maiſons, & ils ont ac
troſieſme
čte.
ſe Car
couſtumé defaire eſſai de celaen deux façons.
ils baillent des monſtres horribles de dia
bles peints ſur du papier iaune auec de l'encre,
· , · pour les attacher aux parois des maiſons,apres
| , , ils rempliſſent les maiſons de cris ſi confus,
• qu'ils ſemblent eſtre les diables meſmes.
Vaine pre- Ils s'attribuent encor vn autre office : car
ſo ºption de ils promettent de pouuoir tirer de la pluie
ces sacrifica- du ciel en temps ſec , & la retenir lors qu'el
Z'et4yS, le eſt trop abondante, & ſe vantent encor
de pouuoir deſtourner pluſieurs autres mal
heurs particuliers ou publics. Et en veri
té s'ils faiſoient ce qu'ils promettent, ceux qui
ſe laiſſent tromper auroient dequoi effacer
lcur faute. Mais veu que ces impoſteurs tres
impudents mentent de tout , ie ne ſçai quel
pretexte ou quelle excuſe peuuent alleguer .
des hommes quiautrement ne ſont pas lourds.,
Et certes ſi ce n'eſt que nous enuelopions tout
du ſeul nom de menſonge,il ſemble que quel
-
-
-
4 ques
Liure premier. 185
ques vns d'iceux ont acquis la cognoiſſance
des impoſtures de l'art magique.
Ces Sacrificateurs demeurent ez temples Lºurdemeu.
Royaux du ciel & de la terre, & ſont preſens *
aux ſacrifices du Roy, ſoit que le Roy les faſ
ſe lui meſme, ſoit qu'il les accompliſſe par les
Magiſtrats denommez , par laquelle ſeule
choſe ils n'acquierent pas peu d'autorité. Ils ,
compoſent les chants muſicaux de ces ſacri
fices auec tous les inſtruments en vſage par
mi les Chinois., leſquels ſemblent eſtre diſ
cordans & du tout de mauuais accord à ceux
d'Europe ſi on les touche tous enſemble. Ils
ſont auſſi appellez aux obſeques, auſquels ils
vont reueſtus de veſtemens precieux , ioüans
de la fleuſte & autres inſtruments de muſi
que.On les vient auſſi cercher pour conſacrer
des maiſons nouuelles, & pour mener la pom
pe des Penitents par les ruës. Les chefs des
ruës à certain temps drdonnent ceſte parade
aux deſpens communs de tout le voiſinage.
Ceſte ſecte recegnoiſt vn Prelat, qui eſt
ſurnommé Ciam, laquelle dignité celui-là a
laiſſé par droicthereditaire à ſa poſterité , de
puis mil ansiuſqu'au temps † Et ceſte
dignité ſemble auoir prisſon rigine d'vn cer- ne de la
tain Magicien qui demeuroit en certaine ca- º #.
uerne de la prouince Quiamſ , en laquelle en- #
cor auiourd'hui demeurent ſes deſcendans, §.
& , ſi ce qu'on dict eſt vrai , reduiſent en des
liures les preſtiges de leur art. Ce leur Preſi
- M 5 -
186 Du voyage de la Chine,
dent la plus part du temps demeure à Pequin,
& eſthonoré du Roy. Car il eſt par icelui re
ceu dans l'interieur du palais pour conſacrer
le dedans, ſi d'auenture on a opinion qu'on
y ſoit tourmenté des malins eſprits. Il eſt por
té par la ville ſur vne chaize ouuerte, & fait
† deuant ſoi tout l'appareil dont vſent
es ſouuerains Magiſtrats, & reçoit tous lesans
vne böne rente du Roy.Ori'ai appris de quel
qu'vn de nos nouueaux conuertis que les Pre
lats de ce temps ſont ſi ignorans, qu'ils n'en
tendent pas meſme leurs vers & couſtumes
ſacrileges.Or ce Prelat n'a quaſi aucune puiſ
ſance † le peuple, mais ſeulement ſur les pe
tits miniſtres de la doctrine de Tauſa, & il a
vn pouuoir abſolu dans leurs maiſons. Or
§ de ces conuentuels comme ils recer
chent les moiens d'acquerir vne plus longue
vie, ainſi ils trauaillent à ſoufler l'Alchimie à
l'exemple de leurs Saincts, qu'ils diſent auoir
Ces ºroisſe
donné les preceptes de l'vn & l'autre art,
#es s'augmè Et voila les trois poincts principaux quaſi
fent de sour de la ſuperſtition des Gentils. Mais la vanité
en iour de du genre humain ne s'arreſte pas à ceux-ci,
ſuperſtition. mais les ans coulans peu à peu chaſque ſour
ce a eſté par les maiſtres des tromperies tiree
en tant de deſtours, qu'il me ſemble que ſoubs
ces trois noms on pourroit bien encor nom
brer trois cens ſectes toutes differentes l'vne
de l'autre.Et encorcelles-ci auſſi croiſſent tous
les iours, & deuiennent pires par les loix de
- - 1QU45
[-mM-_
Liure premier. 187
iouren iour plus corrompues, par leſquelles
les auteurs du mal font profeſſion de laſcher
la bride à toute licence de viure auec liberté.
Humvu chef de la famille quiregneauiour
d'huya ordonné par loi expreſſe, que ces trois
loix fuſſent conſeruees pour le ſouſtien du Ro
| yaume; ce qu'il a faictafin de s'acquerirlabié
vueillance † tous les ſectaires: mais toutesfois
à condition que la ſecte des lettrez auroit l'ad
| miniſtration de la republique, & commande- cº#
roit aux autres.D'ici prouient qu'aucune desſe- # p# -

ctes ne taſche que d'abolir l'autre. Orles Rois Rºy & is


honnorent chaſque ſecte, & les emploientau Roine.
beſoin à leurs affaires, reparét ſouuent les tem
ples des vns & des autres, enerigent desvieux
& des nouueaux. Mais les femmes des Rois
ſont du tout plus addonnees à la ſecte des Ido
les, & donnent à leurs miniſtres pluſieurs au
moſnes, & nourriſſent des conuents entiers
hors l'enclos du palais, afin d'eſtre aidees par
leurs prieres.
Vne choſe peut ſembler incroiable, ſçauoir
la multitude des Idoles qui ſe voient en ce , Multitude
Royaume non ſeulementeztemples profanes dº lº
qu'on expoſe ſouuét pour eſtre † au nö
bre de pluſieurs mille; mais quaſi auſſien chaſ
que maiſon priuee en vn lieu à ce dedié ſelon
la couſtume de ce peuple,au marché, ezruës,
nauires,palais § ceſte ſeule abomination
| , de premier abord ſoffreàlaveüe de chacun.Et
toutesfois c'eſt choſe certaine qu'il y en afort
rº |
188 Du voyage de la Chine,
peu qui adiouſtent foy aux inuentions mon
ſtrueuſes des idoles,mais ſeulement ils ſe per
ſuadent ceci,que s'ils ne reçoiuent aucun bien
de ceſteveneration externe des idoles,qu'auſſi
il ne leur en peut arriuer aucun mal.
Ce que eroi- Or en ce temps ceſte-ci eſt l'opinion la plus
#, lus receüe & approuuee des plus ſages & aduiſez;
ſ§ § que toutes ces trois loix ſont vnies envne, &
les chinois. qu'enſemble elles peuuent & doiuent toutes
' " eſtre obſeruees.En quoyils ne ſe trompent pas
| moins confuſément que les autres, croians que
ces queſtiós de religion ſont d'autât plus vtiles
aubien public,qu'ily a pluſieurs façós de par
ler d'icelles.Et en fin ils obtiennent toute au
tre choſe que ce qu'ils auoient eſperé;car ce
pendant qu'ils croient aſſeurément de pouuoir
obſeruer toutes ces trois loix , ils ſe trouuent
du tout eſtre ſans loy,veu qu'ils n'en obſer
uentaucune ſincerement.Et ainſi ily en a plu
| ſieurs qui en fin confeſſent ingenuement leur
irreligion.Et ceux qui ſe trompent eux-meſmes
parvne fauſſe credulité, tombent la plus part
tous eſgalement ez erreurs tres-profonds de
l'Atheiſme.

De;
Liure premier. , 189

T)es Sarazins & Iuif & en apres des -

veſtiges de la foy(hreſtienne
parmi les Chinois.

C H A P. XI.
Nºus auons deſcrit au chapitre ſuperieur
les ceremonies & ſectes des Gentils de la
Chine,qui ſont propres à ce peuple, ou main
tenant eſtimees † eſtre propres;maintenant
ie traicteray de celles que les Chinois ont te- : "
nuës pour eſtrangeres & baſtardes, & neant- ' "
moins ont eu quelque cognoiſſance d'vn ſeul
& vray Dieu.Ie † premierement des Sa- ordre de l'au
tazins,en apres des Iuifs,& finalemët des veſti-ºrºla
gesde laveritéChreſtiéne,& ce àfin que deſor- #e de ceſte
maisez liures ſuiuâsie ioigne ſans interruption iſtoire.
la lumiere de l'Euangile maintenant de noſtre
ºPsapportee en la Chine, auec l'orde & ſuite
l'antiquité. . · · · > :
Pluſieurs ſectateurs de l'impieté de Maho- Entree des
met ſont venus en diuers temps de la Perſe du ººzins au
coſté d'Occident (ſoubs lequel nom ie com- † de
Prens le Royaume de Mogor, & autres qui 4 Chine.

Parlent le langage Perſan) iuſques au Royau


me de la Chine. Et certes principalement au
#mps que les Tartares commandoient aux |

Chinois, ils ſemblenty eſtre paſſez en grand |

nombre;
· 19o Durvoyage de la Chine,
nombre; car alors l'entree en ce Royaume de
ce coſtéeſtoit libre aux eſtrangers. Voire meſ
mes encor auiourd'huy quelques marchands
feignans venir en Ambaſſade viennentenſem
ble tous les ans de Perſe, & touſiours quel
ques-vns d'iceux s'aſſemblent ſecrettement
auec les autres Sarazins, encor qu'auec grand .
ſoin des Magiſtrats ils ſoient tous renuoyez
en leur païs.Mais nous parlerons plus ample
ment de ceci ci-deſſous, lors qu'il viendra à
propos de parler du voiage d'vn de noſtre cö
pagnie au Catay,c'eſt à dire,au Royaume de la
Chine.
Grand mom
bre de Sara°
Tout eſt döcmaintenât plein de ces Sarazins
zins. par quelle voie qu'ils ſoient en fin venus(car
ils ſont tous eſtrangers, exceptez fort peu)car
ils ſe ſont tellement multipliez par la § des
",
enfans, qu'auiourd'huy on compte pluſieurs
milliers de familles diſperſees en chaques pro
uinces, & villes principales. Ils ont en icelles
leurs temples edifiez à grands fraiz, auſquels
ils font leurs prieres accouſtumees, circonci
ſent les enfans, & font leurs autres ceremo
nies.Mais(au moins ſelon que iuſqu'à preſent
nous auons peu comprendre)ils ne publient,
ni ſe ſoucient de publier leurs inepties, âins
quant au reſte ils viuent entierement ſelon
les loix Chinoiſes , ſi ne n'eſt qu'ils ne man
gent pas de porc,& ſont auſſi fort ignorans de
leur § , & la pluſpart meſpriſez par les
Chinois.Maintenant ncantmoins on les tient
pour
-"m-

Liure premier. 19I


pour naturels du païs,& les Chinois ne pren
nent aucun mauuais ſoubçon d'eux comme
des autres eſtrangers. Voire meſmes ils ſont
admis ſans aucun eſgard aux eſtudes des let
tres,& aux degrez & Magiſtrats publics. Orilºº
y en a pluſieurs d'iceux leſquels s'ils acquierét # #.
le degré des lettres Chinoiſes, quittent auſſi§.
la loy de leurs anceſtres, & ne retiennent du
tout rien d'icelle que l'abſtinence de la chair -

de porc,de § ils ont pluſtoſt naturelle- . .


ment horreur, qu'ils ne s'en abſtiennent par -

conſideration de religion. · · · ·· ·
-

Nous auons auſſi remarqué que les annees


paſſees l'ordure des Iuifs s'eſt § coulee
en ces Royaumes,cela nous fut principalemét
cognu par ce que 1e vous conterai maintenant. Entres dºs :
Noſtre Compagnie aiantia demeuré quelques ºf ... .
ans en la cour de Pequin, vn certain Iuif de voir
- - - -
vn Iuifvit
le Pere
nation & profeſſion vint viſiter le Pere Mat-§."
thaeus Riccius, eſmeu par la renommee d'ice- ,
luy,duquel & de ſes compagnons il auoit leu , s
beaucoup de choſes en certain liure traictant
de l'Europe eſcrit par vn certain Docteur
Chinois.Icelui nay en la prouince d'Honan,en
la"ville principale de Chaifamfu, eſtoit ſur
nommé Ngai , & aiant eſté ja enroollé en
l'ordre des Licentiez eſtoit venu à Pequin,
pour ſe preſenter aux examens couſtumiers
du Doctorat.Ce Iuif donc d'autant qu'il auoit
leu en ce liure que les noſtres n'eſtoient pas
Sarazins, & qu'ils ne cogneiſſent pas d'autre
Dieu,
192 Du voyage de la Chine,
Dieu, que le Seigneur du ciel & de la terre,
il ne fit aucune doute que nous ne fiſſions
profeſſion de la loy † Eſtant donc
entré en noſtre maiſon, il diſoit auec vn vi
" " " ſage alaigre qu'il eſtoit d'vne meſme loy
| | | | que nous. Et certes des yeux , du nez, &
| ... autres traicts de viſage il auoit vne apparence
exterieure du tout differente de celle des
Chinois.º, · · · · ºi.r :, · : *: º !

Le Iuifentre - Lel*D
Pere Matthaeus Riccius le mene donc
## /'e}ºcê
† l'Eſgliſe.Sur l'autel eſtoir poſee l'image
C-1: ſ- Q, , - l' | . • * 2 •

Riccites. e la Mere de Dieu, & de l'enfant Ieſus, que


ſainct Ieân precurſeur adoroit à genoux.
Car c'eſtoit le iour de la feſte ſainct Iean Ba
$. ptiſte : & d'autant que le Iuif ne doutoit au
Le ruifc le cunemét de noſtre profeſſion, il creutaſſeuré
Pere Riceius ment que c'eſtoit l'effigie de Rebecca, & les
ſe#. enfans Iacob, & Eſaü,& ſe baiſſant il fit la re :
§ §ſ uºrence à, l'image, diſant premierement qu'il
ſeurs demeſ n'aüoit pas accouſtumé d'adorer les images,
me lºy. mais toutéstois qu'il ne pouuoit s'abſtenir de
faire honneurà ces Peres de ſa nation.Acha
que coſté de l'autel eſtoient miſes les effigies
des quatre Euangeliſtes ; le Iuif donc de
mande ſi c'eſtoient là quatre des enfans de
celuy qu'on voioit ſur l'autel, le Pere dit
qu'ouy, penſant qu'il parloit : des douze
Apoſtres , car l'vn croioit de l'autre ce qui
n'eſtoit pas De là aiant mené ceſt homme en
ſa chambre, il commence de l'interroger plus
· · · · ·. .. "ſ. . , , ,, attenti
, • i -
Liùre premier 193,
attentiuement qui il eſtoit,& d'entendre peu à
† qu'il eſtoit de l'ancienne loy. Or quant à
uy il ignoroit le nom de Iuif,mais toutesfois
il confeſſoit qu'il eſtoit Iſraëlite.D'où l'on peut
iuger que la ſeparation des dix tribus eſparſes
çà & là eſt paſſeeiuſqu'àl'extremité de l'Oriét.
ll vid en apres la Bible Royale de l'impreſſion
de Plantin,& comme il l'euſt ouuerte, il reco
† les characteres Hebrieux, ençor qu'il ne
s ſçeut pas lire. -

Les noſtres entendirent par ceſtuy-ci,qu'en s |gue


la villeMetropolitaine, que i'ai dict, il y auoit § Iuifs.
dix ou douze familles d'Iſraëlites, & vne tres- -

belle ſynagogue,qu'ilsauoiét dernierement ba


ſtie pour † mille eſcus d'or. Qu'en icelle ils
§ deſia depuis cinq ou ſix cens ans
engrande reuerence les cinq liures de Moyſe,
ſçauoir le Pentateuque en volumes confus. Il
aſſeuroit auſſi qu'en la ville capitale de la
Prouince de Chequian nommee Hamcheu il
y auoit beaucoup plus de familles auec leurs
ſynagogues. Et qu'en autres lieux il y en
auoit auſſi pluſieurs, mais ſans ſynagogue,
d'autant que peu à peu ils mouroient
tous. -

1 Hiſtcires •s
Il racontoit beaucoup d'hiſtoires du viei contees par le
Teſtament, ſemblables à celles d'Abraham, Iuf.
Iudith,Mardochee, Heſther , mais en pronon
$ant les noms ils eſtoient d'accents aſſez diffe
rents des noſtres, & peut eſtre il approchoit
plus de l'antiquité.Car il appelloit Hieruſalem
- ' N
194 Du voyage de la (hine,
Hieruſoloim, & le Meſſie Moſcie. Ilaſſeuroit
que quelques-vns de ſa tribu ſçauoient parler
la langue Hebraique, & entre iceux ſon frere,
quant à luy à cauſe que dez ſon enfance il s'e-
ſtoit addonné aux lettres Chinoiſes,qu'il auoit
· meſprisé ceſt eſtude, & donnoit aſſez à en
tendre que d'autant qu'il s'addonnoit ſerieuſe
ment aux ſciences Chinoiſes, & preceptes des
lettres , il auoit quaſi efté iugé indigne des
/ aſſemblees des ſiens par le maiſtre de la ſyna
gogue,dequoy il ne ſe ſoucioit gueres, s'il ac
queroit le degré de Docteur, car les Sarazins
font le meſme,& ne craignent plus alors le Pre
· lat de leur ſecte. · · · ·· · .

· Celuy-là meſme dôna aduis au Pere des reli


ques des Chreſtiens, dont nous parlerons tan
toſt:maintenant ſeulement des Huifs. Trois ans
donc apres, car on n'a pas peu pluſtoſt,le Pere
Matthæus Riccius enuoia vn de nos freres Chi
*****iº nois de nation en ceſte ville Metropolitaine,
& ttº4 e72t4tº1é A - , .. - -

§ § à fin qu'il s'enqueſta de la verité de ce que ceſt


d nſtre c#- Iſraëlite luy auoit rapporté, & certes il trou
1 g ie pºur ua qu'il eſtoit des Iuifs tout ainſi qu'il luy auoit
#. dict. Il ſe fit auſſi copier le commencement
# # & la fin des liures qu'ils gardoient en leur
niſme. ſynagogue, nous les auons en apres confron
- tez auec noſtre Pentateuque, & auons trouué
que c'eſtoit le meſme, & les meſmes chara
éteres , ſi ce n'eſt que ſelon la façon ancienne
ils manquoient de points. Le Pere Matthæus
Riccius auoit par # meſme frere noſtre en
- UlO1C
Liure premier. . · 195
uoié des lettres eſcrites en Chinois au maiſtre
de la ſynagogue, par leſquelles il l'aſſeuroit
qu'il auoit à Pequin en la maiſon entierement
tous les liures du vieil Teſtament : mais auſſi
les liures du nouueau Teſtament qui conte
noient les choſes faictes par le Meſſie ; car il
aſſeuroit qu'icelui eſtoit deſiavenu. Ici le mai
ſtre de la ſynagogue fit inſtance,aſſeurant que
ſe Meſſie ne viendroit pas deuant dix mille ans.
Le meſme reſcriuit,parce qu'il auoit entendu
beaucoup de choſes de ſa vertu par le teſmoi
gnage dela renommee,que s'il vouloit s'abſte
nir de la chair de porc,& paſſer vers luy, qu'il
luy reſigneroit la dignité de maiſtre de la ſyna
gogue. - º :

· Aprescela trois autres Iuifs de la meſine vil- Trois Iuiſs


nt inſtruići
le vindrent à Pequin, tellement diſpoſez à re- # #
ceuoir la foy Chreſtienne, que ſi leurs affaires ez myſteres
leur euſſent permis de ſeiourner là quelque de nºſtreſ ;
peu de iours , ils ſembloient pouuoir eſtre
baptiſez. L'vn d'iceux eſtoit nepueu du pre
mier fils de ſon frere ; nos Peres ayans re
ceu ceux-ci fort humainement leur enſei
gnerent beaucoup de choſes que leurs Rabins
meſmes ignoroient. Et eſtans inſtruicts tou
chant l'aduenement du Meſſie, ils adorerent
tous ſon image poſee ſur l'autel , auec meſ
me ceremonie qu'ont accouſtumé les Chre
ſtiens. Ils receurent des noſtres vn abregé de
la doctrine Chreſtienne, & autres liures de -
/ - . N 2 .
196 Duvoyage de la Chine,
. noſtre Religion parlans deſia Chinois, & les
emporterent aux leurs. Ces trois ſe plaignoiét
de beaucoup de choſes de leur loy,qu'elle ten
doit maintenant à ſa fin par l'ignorance du
langage de leurs peres, & qu'en bref ils ſe
roient tous Sarazins ou Ethniques.Ils diſoient
que ce Maiſtre de leur ſynagogue eſtoit main
tenant mort de vieilleſſe,que le fils, qui auoit
eſté par droict hereditaire mis en ſa place,
plaintes des eſtoit ieune,& du tout ignorant de ſa loy. Ils
taifs touchât ſe plaignoient auſſi qu'il leur ſembloit mal
º º ſeant de n'auoir aucune image en vn temple
º* magnifique, ni auſſi en leur maiſon aux ora
toires priuez, Que s'ils voioient l'image de
Ieſus-Chriſt leur Sauueur dans leur temple,
qu'ils ſeroient fort enflâmez du zele de la Reli
gion. Ils ſe plaignoient principalement qu'on
leur defendoit de manger la chair d'vne be
ſte qu'ils n'auoient pas tué de leurs mains , ce
que s'ils euſſent obſerué par les chemins,qu'ils '
ſeroient ja morts de faim. Qu'il leur ſembloit
auſſi & à leurs femmes, & parents Ethniques
que circoncir les enfans au huictieſme iour
eſtoit vne inſtitution barbare & cruelle; ceque
s'il eſtoit permis par noſtre loy de laiſſer, ils la '
receuroient facilement,& qu'ils n'apporteroiét
pas beaucoup de difficulté en l'abſtinence de
la chair de porc.Et voila quaſi tout ce que iuſ
qu'à preſent nous auons peu apprendre tou
chant les Iuifs.
Matntenant ie commencerai de recueillir
-

&
Liure premier, 197
& pourſuiure les reliques de la verité Chreſtié
ne d'autant plus volontiers,que ie ſçay que cela
ſera tres-agreable à nos Europeens.Nous auons
appris ceci les annees precedentes par ce meſ- -

me luif, & quelques autres indices. Quand le º?ºrº Rie


PereMatthaus Riccius eut entendu clairement ure
- - • / - - - -
",lesº
vefti
que ce Licentié Chinois eſtoit de la loyancien-§
ne des Iuifs, il emploia ſon induſtrie à trouuer riiécbreſtie
quelque celle
me,que marque
queplus
nouseuidente du Chriſtianiſ-ºº
auions iuſqu'alors euë. # ººº/aº
la

Et certes auſſi longtemps qu'il a appellé les "


| Chreſtiens de ce nom,il n'a rien auancé, mais
les deſcriuant peu à peu par diuers paſſages de
la loy , il a obtenu ce que principalement il
deſiroit.Entre les Chinois il n'y a aucun vſage
de la croix, par ainſi le nom meſme en eſt in
cognu. C'eſt pourquoy les noſtres luy ont im
posé vn nom Chinois , l'ayant emprunté du
· charactere qui ſignifie le nombre denaire, en
formed'vne croix parce ſigne t : & peut eſtre Nºm imtnt
cela n'eſt pas arriué ſans la prouidence diui- à la croix.
ne, qu'il ait auiourd'hui donné à noſtre croix
le meſme nom qu'autresfois les anciens, con
traincts par le meſme defaut du langage, luy
auoient ja auparauant imposé parmi les Chi
nois.Car lesvns & les autresl'ont appellé Scie
cu,c'eſt à dire, charactere du nombre denaire:
& en cela ils ne ſe ſont pas beaucoup eſgarez
de l'exemple des lettres ſacrees,eſquelles la let
tre T,eſt denotee, empruntant auſſi vne figure
plus parfaicte de la croix.
N 3
198 Du voyage de la Chine,
Comme donc on parloit de la croix ap
· pellee par ce nom, ceſt Iſraëlite raconta qu'en
la metropolitaine Caifumfu ſa patrie, & en vn
autre port tres-fameux nommé Lincino de la
A ºr un Prouince Sciantum , & en la Prouince de Scian
§. il y auoit quelques eſtrangers deſquels les
| predeceſſeurs eſtoient venus de Royaumes
• eſtrangers, & qu'ils eſtoient adorateurs de la
croix, & auoient accouſtumé d'en ſigner leur
· boire & manger auec le doigt,mais que ni luy,
| ni ceux-là ne ſçauoient pourquoi ils faiſoient
ceſte ceremonie.Le teſmoignage de ceſt Iſraëli
·te s'accordoit à ce que les Peres auoient ja en
: tendus de diuerſes perſonnes touchant ceſte
- couſtume de faire le ſigne de la croix en diuers
- lieux.Voire meſme qu'on ſignoit les petits en
-fans du meſme charactere de ce ſigne ſalutaire
: au front auec de l'encre en diuers lieux,pour les
preſeruer des malheurs qui arriuent ordinaire
ment aux enfans. . · : · 1 :
Autre veſti- Ce que Ieroſme Ruſellus dit en ſes commé
ze & ºr taires ſur la Coſmographie de Ptolomee, par
# " lanr des Chinois, s'accorde auſſi auec ceci.Et
d'autant que nous parlons de l'vſage de la
croix parmi les Chinois,on ne doit aueunemét
· paſſer ſous ſilence vne autre remarque d'icelle.
.Vn de nos Peres a veu vne cloche de fonte
· tres-elegante à vendre entre les mains d'vn An
-tiquaire,au ſommet de laquellevnepetiteEgliſe
coſtoit grauee,&audeuant de l'Egliſe vne croix,
& aux enuirons quelques characteres Grecs.
Celui
Liure premier. i92
Celui quil'a veuë,la voulut acheter,mais ils ne
A
reſterent pas d'accord du prix,& du depuis ceſt
Antiquaire n'a iamais paru pour copier ces
characteres- . .
Ce meſme Iſraëlite adiouſtoit que ces meſ
mes adorateurs de la croix prenoient vne par
tie de la doctrine qu'ils recitoient au lieu de Defiante à
prieres de leurs liures,& qu'elle eſtoit commu-§ §
ne à tous les deux;peut eſtre il vouloit dire les ceuë des
Pſeaumes de Dauid.Ils diſoient qu'il y en auoit ºhreſtºns
eu principalement pluſieurs
cesSeptentrionales,& d'iceuxenezlettres
ſi floriſſans Prouin-&#
§ (9 #le
en armes , que les Chinois ſouſpçonneux de
nature auoient crainte qu'ils n'attentaſſent
quelquenouueauté.Il eſtimoit que les Satazins,
ennemis iurez du nom Chreſtien par tout le
monde, auoient eſmeu ce ſouſpçon ſeulement ,
depuis ſoixante ans.Ceſte crainte vint ſi auant, lº Chrºſti
que comme ils auoient peur que les Magiſtrats ##
leur miſſent les mains deſſus , ils s'enfuirent §
tous deçà de là,& pour crainte de la mort les
· vns ſe firent Sarazins , les autres Iuifs,plu
ſieurs adorent les Idoles, Leurs temples ont
eſté changez en temples d'idolatres.Et nom
moit le temple de la croix entre les ſiens, du
nom qu'on l'a appellé depuis qu'il fut au
ſeruice des Idoles. Depuis ce temps ils ſont
tellement abatus de crainte, qu'ils ne tiennent
rien plus ſecret que d'eſtre iſſus de ce peuple.
D'où eſt arriué que lors que noſtre frere ſe trâſ
N 4
2oo T)u voyage de la (hine, ·
porta là pour s'informer des reſtes du Chriſtia
niſme,& apporter auec ſoy le nom des famil
les dont le Iuif auoit faict mention,il n'y eut
aucun d'eux qui s'oſaſt auoüer eſtre tel, parce
· peut eſtre que noſtre frere au viſage eſtoit re
cognu pour Chinois; & auoiét opinion que ce
fuſt vn eſpion enuoié du Magiſtrat. Et iuſqu'à
preſent à cauſe du petit nombre des noſtres,on
n'a encor peu enuoier là aucun Preſtre d'Eu
rope ; encor qu'il ſera neceſſaire d'eſtablir là
vne demeure pour chaſſer la vaine peur qu'ils
ont conceuë,ce qui ſe fera vn iour auec la gra
ce de Dieu. - - -

Ils confondent toutes ces trois ſectes des


Comme les
Chinois ap
Barbares(comme appellent les Chinois, d'vn
pellent les ſeul nom, & appellent leurs ſectateurs, Hoei
Sarazins, · Hoei, l'etymologie duquel nom nous eſt iuſ
Iuifs, & ado-
ratetºrs de la
† preſent incognuë.Les plus ſçauans toutes
ois en font diſtinction en ceſte maniere. Ils
croix.
: appellent les Sarazins Hoei, s'abſtenans de la
· chair de porc.Les Iuifs Hoei,qui auſſi reiettent
- les nerfs de leurs tables, car ils obſeruènt en
· cor auiourd'huy ceſte couſtume introduite par
· mi ceſte nation à cauſe du nerf frapé de la
º cuiſſe d'Iſraël,mais ils appellent les adorateurs
· de la croix Hoei, qui refuſent manger de la
chair des beſtes qui ont les ongles ronds; car
encor que tous les Chinois, Sarazins, & Iuifs
reçoiuent en leurs tables les cheuaux, mulets .
& aſnes,eux peut eſtre par la couſtume de leur
- nation
r
Liure premier. 2.O t
nation auoient horreur d'en manger. Il aſſeu
roit auſſiqu'on les appelloit auec d'autres nós.
Car les Chinois les nomment auſſi Hoei,adora
· teurs de la croix. Mais non ſeulement les Chi
nois, mais auſſi les Iuifs appellent les Sarazins
| Hoei, faiſans profeſſion de trois loix, pource
qu'ils ont ramaſſé vn meſlange des Iuifs Chre
| ſtiens & Ethniques. Mais les Sarazins outre le
nom vulgaire du peuple, duquel ils appellent -

· tous les Chreſtiens Iſai, c'eſt à dire,leſuins,en ce Les Sarazins


| | Royaume meſme appellét auſſi cesanciens pro-ººº º
feſſeurs de la croixTerzai. Ie ne ſçai d'où pro- #
uient la cauſe de ce nom, ſi ce n'eſt quei'ay ouy Ieſuias.
dire à vn certain Armenien, que les Armeniens
Chreſtiens en Perſe ſont nommez de meſme
nom. D'où peut eſtre on pourroit penſer que
: , ces adorateurs de la croix ſont venus d'Arme
nie,& de l'Occident peut eſtre en diuers temps,
& lors principalement quelesTartares auec des
grandes armees s'eſtoient iettez en la Chine,
qu'ils entrerent en ce Royaume : auquel temps
auſſi il paroiſt que Marc Paul Venitien eſt ici
paruenu.
Voila les principales remarques que nous
auons trouuees de ce Royaume de la Chine.
Mais toutesfois nous pouuons rapporter les
commencemens de la foy Chreſtienne en ce Lafoy Chre
| Royaume plus haut,parce que nous auons faict #. intro
recueillir des liures Chaldeens de la Prouince duicteen la
| des Malabares, laquelle contree on cognoiſt ſi #ºr
clairement auoir eſté ChriſtianiſeNe parle ſoin #**
Thomas.
5 -
2o2 Tu voyage dela Chine,
& diligence de ſainct Thomas,que les plus opi
niaſtres meſmes n'en ſçauroient douter.En ces
liures donc nous liſons tres-clairement que la
foy Chreſtienne a eſté introduite en la Chine
† · le meſme Apoſtre, & pluſieurs Egliſes
aſties en ce Royaume. Et à fin qu'aucun ne
vienne d'aduenture à douter d'vne choſe de ſi
grande conſequence, ie tranſcrirai ici les teſ
moignages des meſmes liures traduits de mot à
, -, : mot du Chaldee en Latin, que le Pere Iean Ma
· · rie de Campori de noſtre Compagnie, quide
· puis pluſieurs annees cultiue ceſte vigne,& fort
| | docte en langue Chaldeane, a tranſlatez par le
| commandement du Reuerendiſſime Archeueſ
que le Pere François Roitz Paſteur de ceſte
meſme Egliſe de noſtre Compagnie, & par les
prieres des noſtres tranſcrit de ſa propre main,à
fin qu'ils fuſſent inſerez en ces commentaires,
de peur qu'vn iour ceſte memoire ſi inſigne
· d'antiquité ne periſt.Il y a donc ainſi. . , .
Teſmoigna- , Au Breuiaire Chaldeen de l'Egliſe Malabari
ges # ſainct Thomas, il s'appelle Gaxa, c'eſt à
#º!"dire
ature de S.
threſor, enl'office de ſainct Thomas Apo ** • : ••

§l,ſtreau ſecond nocturne,en vnedes leçons ily a


Chine,é E-ainſi mot pour mot: Parſainct Thomas l'erreur de
thiºpie. l'Idolatrie :'eſt eſuanoiiie des Indes. Parſainct Tho
mas les Chinois & Ethiopiens ont eſté conuertis à la
· · · Verité.Parſainct Thomas ils ont receu le Sacrement
|, | de Bapteſme,& l'adoptiº desenfans.Par ſainct Tho
e , ... ) mas ils ont creu, & ont confeſſé le Pere, le Fils, & le
| ' ſainct cſprit. Parſainct Thomasils ontgardé lafoy
- - - - receué
- Liure premier. 2o3
victue'd'vnſeul Dieu. Parſainct Thomas les ſplen
deurs de doctrine viuifique ſont paruenus à l'Inde .
: vniuerſelle. Par ſainct Thomas le Royaume descieux
• eſtvolé & monté anx Chinois. - ,

En apres en certaine Antienneilyaainſi: Les ,


Indiens, Chinois, Perſes & antres Inſulains,& ceux •º
qui en Syrie, Armenie, &rece & Romanie offrene .
adoranion à ton nom ſainti en commemoration de ... -
ſaintt Thomas. · - -

' Et en la ſomme des Canons ſynodaux, partie


ſeconde, ſermon ſixieſme, chapitre dixneufieſ
· me des canonseſtablis ſur les Eueſques & Me
: tropolitains, enſemble eſt le tanonde Theodo
ſe Patriarche en ces mots. 9 .. : . .. :
, Cesſix chaizes chefs de Prouinau, & Metropoli- canon de
taines,ſçauoirHilam,Nziuin, Prath,Aſſur, Beth-Theodoſe Paº
garmi,
trouuer & Halah,
preſens qui ont eſtédueſtimez
à l'ordonnance dignes &
Patriarche, de ne
ſeºº
In4ef»

ſont pas eſloigneX qu'ils viennent comme les autres


tous les quatre ansensëble aupres du Patriarche. De
meſme auſſitous les Eueſques de la grande Prouin
ce,ſpauoirles autres Metropolitains, de la Chine, ln
de, Paſé,des Mauzeés,Xam,des Raziquees,d'Herio
ne(ç'eſt Cambaia)& Smarcandie (c'eſt Mogor)
qui ſont tres-eſloignez, & que les montagnes exceſſi
ues, & mers turbulentes ne permettent de paſſer com
me ils voudroient, enuoyent vne fois tous les ſix ans
des lettres de conſenſion ( c'eſt à dire communion)
au Patriarche.Or quand les Portugais ſont abor
dez à Cochin, ſainct Iaques gouuernoit ceſte
Egliſe des montagnes Malabares qui †
- a lIl11»
2o4 Durvoyage de la Chine, Liu pre.
Comme S. ainſi. Metropolitain de l'Inde & de la Chine, com° -

#
loitſe ſouſ- me
ſ il côſte parles liures du nouueauTeſtament
- - W -

gmer. eſcrit de ſa propre main, où au bas y a ainſi :


Iaques Metropolitain de l'Inde, & de la Chine a
S.IoſephMe- † liure Sainct Ioſeph apres le ſuſdict ſainct

# laques qui eſt mort à Rome ſoufignoit de meſ


del'ind,é : me façon. S. Ioſeph Metropolitain de toute l'Inde,
é delaChi & Chine; Et c'eſt ici le plus ancien tiltre des E
336 , ueſques de ceſte Egliſe.
· Et ceci ſoit aſſez de tout le Royaume ſelonla
briefueté propoſee, iuſqu'à ce qu'on publie vn
volume entier de ces choſes,ceque Dieu aydant
ſe fera quelque iour.Commençons maintenant
à parler de l'entree de la Religion Chreſtienne
- en ce Royaume, qui eſt ce à quoi nous auons
· principalement viſé en ceſt œuure. . -

º,

- r
• r . -, * • * '* '. : ) . . ,

A * º ,

Fin du premier liure.

' L1v RE
-
| "! )- r"
r, N(o AS - 4
2º(è 4'l
-
. , -
\7 W \ .
$ , EA\lº

DV V OYA G E AV
R. O Y A V M E DE
L A C H I N E.

Le B. Françoù Xauier entreprendl'ex


pedition Chreſtienne au Royaume
de la Chine, mais iln'y
entre pas.
CH A P I T R E I.

E pourrois ſembler faire tort à Fran- Fanaux


çois Xauier premierauteur de ceſte uier §
expedition,& à l'expedition meſme, auteurde
cit par celuyſiie
©
quinelacommençois re- #º
d'en faire le qui
le premier entrepriſe,& inoiſe.

eſt par ſa mort & le depoft de ſon corps comme


allé prendre poſſeſſion de ceſte conqueſte;ie lui
rois dis-ie tort, ſi ie ne commençois à luy qui
des
2.o6 Dtg voyage de la Chine,
des cieux où il a maintenant plus de pouuoir, a
(comme à bon droict nous croyons) ouuert
ceſte porte à ſes confreres, laquelle ayant eſté
l'eſpace de tant de fiecles fermee, il n'euſt peu
de ſon viuant ouurir auec vne ſigrande ferueur
d'eſprit.Car ce François Xauier a le premier de
noſtre Compagnie porté ſes deſirs en ce champ
d'vne nation tres-propre à receuoir l'Euangile,
& donner des grandes eſperances d'eſpandre
bien loing la foy Chreſtienne. Et encor que
quelques auteurs ayent eſcrit ceci en l'hiſtoire
de ſavie, ie croineantmoins qu'il le faut ici en
peu de mots redire, & auſſi tranſcrire briefue
ment en autant de paroles tout le ſuccez & or
dre de ceſt affaire de l'hiſtoire meſme de noſtre
Compagnie, dont le premier volumea eſté ces
iours paſſez mis en lumiere, à fin que la peine
d'eſcrire ne ſemble inutile ou temeraire.
Xauier demeuroit au lapon,& entendoit ſou
uent,que les Sacrificateurs des Idoles,quand ils
eſtoient tropviuement preſſez aux diſputes, a
uoiét recours à l'autorité desChinois:car pour
autât que les lapós deferent la premiere loiian
ge de prudence & de ſageſſe, en tout ce quire
garde la Religió,ceremonies ſacrees,& admini
ſtration de la Republique aux Chinois; de là
prouenoit qu'ils mettoient communément le
ce quia mcu meſme en auât; que ſila Religion que les Chre
xauter d'en-ſtiens tenoient eſtoit vraye, les Chinois doüez.
trer rendre de tant de ſageſſe l'auroient receuë. C'eſt pour
l'expedition
de la Chine. quoiXauier creut qu'il lui falloit auſſi-toſt faire
l VTA
27- Liure ſecond. . 2o7
vn voyage iuſques là , à fin qu'ayant vaincu la
ſuperſtition des Chinois, il en peuſt en apres
plus facilement par l'introduction de l'Euangile
deliurer les Iapons.
Eſtant donc paruenu aux frötieres de la Chi
ne,allant du Iapon aux Indes, il rencontra fort à
propos en l'Iſle de Sanciá,où les Portugais(n'e-
ſtant encor alors la ville d'Amacao baſtie ) ne
gotioient auec les Chinois, laques Pereria Pilo
te experimenté,& induſtrieux, & non moinsri
che,&fort só ami,qui fe preparoit pournauiger Vºyage du B.
| dans peu de iours vers les Indes.Il communiqua Xauier, du
à ceſtui-ci ſes deſſeins duvoyage de la Chine & # #a.
de ſon entree vers le Roy,qui eſtoient tels: ge#
ource qu'il auoit apris que tous les eſtrangers
† les Ambaſſadeurs) eſtoient forclos de
l'entree du Royaume de la Chine, eſtant de re
tour en l'Inde il procureroit que le Vice-Roy
& Eueſque de Goa ordonneroient vne Ambaſ
· ſadeau Roy,à laquelle eſtant adioinct,trouuant
ainſi moyé d'entrer & eſtre receu pres du Roy,
alors il annonceroit l'Euangile aux Chinois, ou
publiquement ſi le Roy lui permettoit, ou au
moins en cachette & ſecrettement. Ainſi le S.
Pere ne cognoiſſant pas encor aſſezl'eſtat de ce
Royaume,meſuroit le ſuccez de ſes deſſeins par
l'eſtime quaſi de tous les autres Royaumes. Pe
reria hôme prudent approuua le conſeil de Xa
uier, & adiouſta qu'il ſeroit fort à propos d'ad
iouſter des preſens à la legation. Pour ceſt effect
il offre liberalement ſon nauire, ſa peine & ſes
moyens:& ayant reſolu d'employer trente mille
-
2c8 •
Tu voyage de la Chine,
- - - •A

eſcus d'or pour ceſt affaire,il enuoye auec luy à


Goavn de ſes hömes.Ie ne dis riendes fameuſes
nauigations de ce perſonnage,d'autant que cela
n'eſt de mon ſujet.
Il arriueà Eſtant arriué à Goa aiant deſcouuert ſon
Goa. deſſein & de Pereria à Alphonſe Noronia Vice
Roy d'Inde, & Iean Albuquerque Eueſque de
Goa,tout ſon ſoin eſtoit de ſoliciter vne ambaſ
ſade au Royaume de la Chine, à laquelle eſtant
adioin il peuſt entrer libremét en ceRoyaume
ceint de tous coſtez & fermé à tous eſtrangers.
Iaques Pereria, homme de grande autorité, &
comme duit à lavolonté & deſir de Xauier, fut
eſtabli chef de ceſte legation. Encor qu'iceluy
Isle de Sun fut demeuré à Malaca, pour cependant faire vn
da. voyage en l'iſle de Sunda,attendant que Xauier
reuint, ſes commis neantmoins & facteurs n'a-
uoient eſpargné aucuns frais ou deſpenſes pour
faire tous les apreſts du voyage, & acheter des
preſens,& tout l'appareil requis en ceſte ambaſ
ſade, ſelon le merite d'icelle.Or Xauier à bon
droict ioyeux d'vne telle prouiſion, ayant auſſi
en vn mois mis fin à tout ce qui pouuoit ſeruir
àl'auancement de ce voyage,& receu des paten
tes du Vice-Roy & de l'Eueſque, & des lettres
de creance auec des preſens au Roy de laChine,
tourna auſſi-toſt ſon eſprit à bié& deiiemét or
dónet l'œconomie denoſtrecôpagnie, à fin que
par ſon abſence elle ne receuſt aucun dómage.
Il arriue à
Malaca.
L'an donc 1552. le quatorzieſme d'Auril il
partit de Goa vers Malaca. Eſtant là abordé †
3lll3l
Liure ſecond. 2o9
alla deuant toute choſe voir Aluarus Taidius
qui tenoit le lict.Celui-là eſtoit vn vray amide
Xauier, & ja eſtabli gouuerneur de la citadelle
de Malaca,Xauier lui auoit auſſi apporté de Goa
le gouuernement des coſtes maritimes de ceſte
contree,qu'ilauoit obtenuë du Vice-Roy. Par
quoi encor qu'il n'y euſt aucune occaſio, ni au
cun droit, neantmoins ſi d'aduéture l'ambition
l'euſt porté de trauers,il pouuoit apporter du re
tardemét à ceſte legation.Mais Xauier, qui ſça
uoit de quelle importance eſtoit ceſt affaire.ſça
chant bien que le diable ne ſe tiédroit iamais en
repos,auoit touſiours craint que quelque em
· peſchement ne ſuruinſt à des commencemens ſi
heureux. Pour ceſte cauſe il enhortoit d'autant
plus affectionnément ſes domeſtiques de re
commander autant qu'illeur ſeroit poſſible par
leurs zelees prieres ceſte choſe à Dieu, & pour
ce auſſitaſchoit-il d'autant plus officieuſement
d'obliger Aluarus.Au reſte la peur ne fut pas vai
ne,ni les bien-faicts & offices ſeruirent de rien.
- Le Pere entendit tout d'abord qu'Aluarus n'a-

uoit pas ceſte legatió ſi honnorable &
proufirable decretee à Pereria.
Pereria n'eſtoit pas encor reuenu de Sunda ºrudºce dº
où il eſtoit allé pour ſesaffaires,mais ſi-toſt qu'il*
fut de retour,Xauier l'aduertit à bon eſciét qu'il
ſe comporta leplus modeſtemét qu'il pourroit,
& qu'il n'entraſt pas en diſpute, mais remiſt
tout ceſt affaire au pouuoir d'Aluarus, à fin que
par ceſte modeſtie & courtoiſie il l'adouciſt.
- - - C)
2io Tu voyage de la Chine,
Mais icelui pdrtant enuie à l'auancement de
Pereria, comme celuy qui dés long-temps luy
eſfoit ennemi, allegua fauſſement que la ville
deuoit eſtre aſſlegee,& qu'ilyauoit peu de peu
ple, defendit que le nauire de Pereria,ne Pere
ria meſme ſortiſt du port, ayant commandé
qu'6 luy portaſt meſme legouuernaildunauire.
ut,ſ le Pa , Mais Xauier plein de ſoin à cauſe du merite
uancer 'ex- du ſujet enuoie tous les principaux de la ville
peditiºn Cºº vers Aluarus, le prie auſſi pour ſoy-meſme auec
"# #"" toute ſorte deſubmiſſió,& humilité, denevou
Ambaſſade. § 2 * -

- loir retarder le cours de l'Euangile, & le con


iure par Ieſus-Chriſt de ne l'empeſcher auec
l'Ambaſſadeur que le Vice-Roy auoit ordonné
d'aller en la Chine. Mais voiant que les prieres
ne proufitoient de rien,il comméça peu à peu
de meſler la crainte, lui remonſtrât combien il
ſe faiſoit de tort à ſoy-mcfme.Premierement
donc Frâçois Suarius Paſteur de Malaca,& Vi
caire de l'Eueſque vient vers luy auec des lettres :
du Prelat,& l'admoneſte ſerieuſement de pren- :
dre de bien prez garde,& c6ſiderer vne & deux :
fois de combien grande importance eſtoit la
choſe qu'il empeſchoit:& qu'il ne fiſt pas en ſor
te que contreuenant au commandement de l'E-
ueſque, il enflammaſt cótre ſoy le courroux di
uin&auſſi duRoy.Mais les lettres del'Eueſque
ni la denonciation du Vicaire ne ſeruirent de
rien , que pour endurcir d'auâtage ſon courage
obſtiné.Alors François Aluarus meſme,quî n'a-
uoit pas encor cedé pour quelque téps le gou
uernement
Liure ſecond. 2.1I

uernement de Malaca à Aluarus Taidius,le vint


trouuer enſemble auec des lettres du Roy de
Portugal, par leſquelles il teſmoignoit que ſon
intention eſtoit, quand il enuoia Xauier aux In
des, qu'il publiaſt l'Euangile par toutes les pro
uinces d'Orient, enſemble auec le decret du Vi
ce-Roy, par lequel il rendoit coulpable de leze
Majeſté celuy qui empeſcheroit l'Ambaſſade
de la Chine.
Aluarus ayant entendu ces choſes qui lui fu
rent dictes deuant pluſiêurs perſonnes, ſe leua
en colere de ſon ſiege,&frapant la terre du pied,
Quai-ie affaire des decrets du Vice-Roy ? crie Aluarus Aa
il,veu que ie ſçai qu'il eſt plus conuenable,pour mer
J) ºººs'optoſe
ºººà,
le ſeruice du Roy que ceſt Ambaſſade ne s'en ceſt « expcdt
- - - - > -

uoie pas.Alors donc Xauier, qui iuſqu'à ce iour # #.


ne s'eſtoit iamais en public comporté en Nonce baſſade.
Apoſtolique,afin de lui donner de l'eſpouueote
· par la crainte de l'ire celeſte, eſtima qu'il eſtoit
alors temps de faire paroiſtre la generoſité de
la modeſtie Chreſtienne.Il tireles Bulles long-xauier mon
temps cachees du ſouuerain Pontife par leſquel-ſt-e les Bulles
les il eſtoit creé Nonce Apoſtolique, & des pei- du Pape.
nes tres-griefues d'Anathemes eſtoient impo
ſees à ceux qui s'oppoſeroient à ſes efforts pour
l'augmentation de la Religió, auec grand regret
certes, mais il les produit toutesfois, non tant
pour le bleſſer,que pour l'eſpouuenter.Hl donne
charge d'en faire la denonciation à Suarius,
qui de ce pas va trouuer Aluarus, & lui aiant
non tant par deuoir de luge que de pere
2.
2.12, Du voyage de la Chine,
propoſé le dur Anatheme, il le prie & coniure
par la mort de Ieſus-Chriſt qu'il ne vueille
ſciemment & de propos deliberé ſe precipiter
en des griefues & mortelles peines, ioinctes à
deshonneur & opprobre eternel ; & qu'il ne
s'attache à vn peché ſi grand & difficile à pur
ger, pour lequel il ſera puni de Dieu plusgrief
uement qu'il ne penſe. Mais icelui,que le debat
auoit rendu plus opiniaſtre, pour les menaces
d'vne ſigriefue plaie, ou l'autorité du Pape, ne
laiſſa iamais ſon obſtinee volonté. Voire plu
ſtoſt ( comme vn peché ne ſe peut defendre que
Aluaru taf par vn autre peché) il taſche de noter d'infa
cpe de calom mie le ſainct homme, comme ſi falſifiant l'au
24ter#- torité & les lettres Apoſtoliques, il ſe fuſt vou
# " lu acheter vne bonne renommee par la deſcou
- uerte des nations. Ainſi tout le conſeil de Xa
uier, & le deſſein de ceſte diuine legation a eſté
, renuerſé pat le vice d'vn ſeul homme.Mais alors
# Xauier offenſé d'vne audace ſi ſuperbe, à fin de
»ierAluaru donner exemple de ſa ſeuerité, & rendre les au
· tres plus tardifs à empeſcher ſes efforts pour
l'Euangile,& pour les ames des errâs,il fit inthi
mer au general de la mer,& à ſes officiers & mi
niſtres qu'il eſtoit excómunié & interdict du ſer
uice diuin ; non pour les frapper d'vne nouuelle
plaie,mais pour (leur remettant en memoire le
mal ) les § du remede. Pour ceſte cauſe
ileſcriuit de Sancian à Gaſpar Recteur du Col
lege de Goa, à fin qu'il priſt ſoin quele "#
z - uſt
Liure ſecond. 213
fuſt publié par l'autorité de l'Eueſque.
Or de toutes les miſeres & faſcheries que
, Xauierauoit ſouffertes durant toute ſa vie, rien
ne l'a iamais plus durement affligé, que de voir
ce voiage reduict à neant, auec fi grand inter
eſt de la Religion Chreſtienne, par la faute de
celui qui deuoit l'empeſcher. Car le zele de la
gloire diuine & du ſalut des ames, n'eſt pas en
gourdi ouinſenſible, ains il bruſle & ronge les
entrailles de ceux qui en ſont veritablement
touchez. Affligé donc, non tant pour ſoi, que
pour le gouuernement tombé par ſon propre
peché engrand danger, il tiroit des profonds
ſouſpirs,publiant à haute voix quece violateur
du droict humain& diuin receuroit la punition
de ſon auarice & de ſon ambition, non ſeule
ment en ſes biens, mais encor en ſon honneur.
Et auſſi n'arriua-ilpas autrement.Car peu apres Vengeance
diuine ſur Al
Aluarus eſtant couuert d'vne lepre tres-horri 4447'46, -

ble,& ayant à lavenë de tout le monde commis


beaucoup d'autres crimes, & meſpriſé le com
mandemét duVice-Royauec la meſme audace
que l'autorité du PereXauier,eſtant ſubitement
pris,comme s'il euſt voulu trahir le Roy, il eſt
chargé de chaiſnes, & lié qu'il eſtoit, on l'em
mene à Goa, & delà en Portugal au Roy pour
cſtre puni ſelon ſes merites. Là par vengeance
· diuine il eſt deſpoüillé de tous ſes biens, mar
· quéd'ignominie,condamné à des tenebres eter
nelles, & finalement il mourut abandonné de
· tousſes parents &amis, à cauſe d'vne apoſtume
4 O 3
· 2I4 Du voyage de la Chine,
de puanteur intolerable ſur vne lepretres-ſale.
Or maintenant,encor que ſubitement deſti
xauier recer tué d'vn ſigrand ſecours, & de l'eſperance de
che vn autre ceſtelegation, perſeuerant neantmoins coura
moyen pour geuſement en ſon deſſein; & croyant que lors
entrer en la
Chine.
quc les ſecours humains manquoient le plus, il
falloit d'autant plus mettre ſon eſpoir en Dieu,il
penſe à ce moyen d'entrer en la Chine, ſçauoir
de s'acquerir , ou pluſtoſt acheter l'amitié de
quelque Chinois , par lequel il ſoit comme à
la deſrobee ietté en terre ferme. Car d'autant
qu'il auoit oiii dire, qu'au Royaume de la Chi
ne tous les eſtrangers qui entroient ſans per
miſſion publique,eſtoient chargez de fer,& en
uoycz pour iamais en des priſons obſcures, Xa
uier ſouhaita ( tant eſtoit enflammee ſa charité
à l'endroict des ames)d'eſtre mené captif parmi
· ces priſonniers, à fin que la loy de Ieſus-Chriſt
cſtant premierement enſeignee à ceux-ci, fuſt
' par ceux-là meſmes, quand ils ſortiroient de
priſon, communiquee au prochain.i Et que lui
cſtant quelque iour deliuré de ces liens ( ſi ainſi
il plaiſoit à Dieu) eſpandiſt & publiaſt la do
ctrine & la foy Chreſtienne.
Prenant donc eſperance de ſe faciliter l'en;
tree de la Chine(qu'vn hôme Chreſtien empeſ
choit ) par vn Ethnique, il ſort de la ville pour
entrer au nauire auec vn ſeul compagnó, & vn
p, ptete i rruchement Chinois , prediſant cependant
3 stster. beaucoup de miſcres & calamitez à ceſte ville.
Pluſieurs s'en allant le ſuiuoient officieuſemët,
C1) UTC
Liure ſecond. 2I5
entre leſquels le Vicaire lui dit modeſtement,
qu'il allaſt trouuer le Gouuerneur pour lui dire
à Dieu, afin qu'il ne dónaſt occaſion aux hom
mès de penſer,s'il s'en alloit ſans le ſaluer, qu'il
partiſt comme tranſporré & en colere.Auquel
Xauier reſpondit.Quoi ? que i'aille trouuer vn
homme ſeparé de la communion des fideles
pour le ſaluer Ie ne leverrai iamais, ni lui moi,
en ceſte vie, ni meſme apres la mort, ſi ce n'eſt
lors que ie l'accuſerai deuant Ieſus-Chriſt no
ſtre Iuge en la vallee de Ioſaphat. . -

Aiant dict ceci & quelque choſe ſemblable


regardant vne Egliſe , qui eſtoit au deuant, il xauie, taſ
fleſchit les genoux, & l'hôme doux-miſericor- § d'appai
dieux les mains baiſſees, les yeux pleins de lar-ſerl'ire de
mes comméça à luy reconcilier la diuine Maje- Pº
ſtéauec des paroles toutes pleines d'amour,que
ceux qui eſtoient au tour de luy entendoient.
Puis il reſta quelque temps péſifles yeux abaiſ
ſez en terre.apres cela il ſe leua,& d'vne face re-°
luiſante,& pleine de majeſté,& ſans dire vn ſeul
mot, à la veuë detous il dechauſſe ſes ſouliers,
& ſecoüant la pouſſiere ſelon le commande
ment de l'Euangile, il remplit tous ceux qui re
gardoient ces choſes d'eſpouuentement & de
larmes.Voire meſme il commâda en apres que
tous ceux de la Compagnie ſortiſſent † Mala
ca.Mais il enuoya de ſon nauire ſaluer Pereria
par lettres, à fin que par la veuë l'vn de l'au
tre, comme il ſe faict, l'affliction de tous les .
deux ne s'augmentaſt, l'adouciſſant auec ceſte
O 4 -
216 Du voyage de la Chine,
conſolation qu'il arriueroit bien-toſt que ceſte
iniure accompagnee de dommage, qu'il auoit
ſoufiette, ſeroit en eſchâge ſuiuie & recompen
ſee d'autres honneurs & proufits; ce qu'auſſi
luy-meſme procura ſoigneuſement enuers le
Roy auec lettres de recommandation. Car le
Roy en apres luy a donné des grands moyens &
des grands honneurs. Xauier partit au mois de
Iuillet dans le nauire d'iceluy,qu'Aluarus en a
pres retenant Pereria, auoit enuoyé,y ayant mis
vne poignee de gens à luy principalement affi
dez; & eſtant porté au deſtroit de Sincapura,
ayât là arreſté quelque eſpace, & derechef de là
Xauierebcr ſalué Pereria auec des lettres conſolatoires, re
de.aux frow prenant ſa nauigation auec le vent fauorable,il
rieres de la
(- byz3?e.
arriua aux frontieres de laChine peu de iours a
pres eſtre parti de Malaca. -

Iſle de San Sancian eſt vne Iſle deſerte & non cultiuee,à
( 1 43/2,
tréte lieües de terre ferme, où en ce temps là les
Portugais & Chinois ayans accouſtumé des'aſ
ſembler, du temps paſſé ils ſe dreſſoient là à la
haſte des tentes & cabanes de rameaux ou de
paille. Xauier eſtant là arriué ayant tous ſes eſ
prits occupez à ſon voyage, s'enqueſtoit des
Chinois & Portugais,quel moyé en fin ſepour
roit trouuer pour entrer en ces villes, & venir
en conference auec ces hómes.Et ceux-là ayans
reſpondu que toutes les cloſtures du Royaume
eſtoient de tous coſtez enuironnees de groſ
ſes gardes, & qu'il n'y auoit du tout aucu
ne entrce pour les eſtrangers, y ayant des ,
edicts
Liure ſecond. 217
edicts tres-rigoureux eſté publiez contre les
eſtrangers qui ſans permiſſion des Gouuerneurs º º
aborderoient à terreferme,ou auſſi contre ceux #º#
du païs qui introduiroient vn eſtranger dans § §
le Royaume.Xauier ne s'eſpouuentant pas de en quelque
ces craintes,voyât qu'il n'y auoit aucun autre º**
moyen de mettre ſon entrepriſe à fin, declara "
que ſon deſſein eſtoit de meſpriſer toute ſor- zele de xa
tifice,pour & d'emploier
te de perils,eſtant tout
ſecretement moyen
porté ar-uerpºº
dans&quel- # les
que ville de la Chine, aller lui-meſme trouuer "
le Gouuerneur & traiter auec lui de ceſt affai
re.Ce deſſein ſemblant trop audacieux & quaſi
temeraire aux Portugais, il yen eut qui taſche
rent autant qu'il leur eſtoit poſſible de de
ſtourner le ſainct homme, & qu'il ne ſe ietta
ainſi en peril euident ou de mort,ou de ſer
uitude. Auſquels neantmoins Xauier reſpon
doit aſſeurément , qu'il ne deſiroit rien tant
que de procurer par ſa mort le ſalut des Chi
nois,de l'eſprit & bon naturel deſquels il auoit
ouï tant de choſes, & qu'il ne falloit pas qu'il
redoutaſt les perils,liens,ſeruitude, ni meſme la
mort tres-cruelle,où il s'agiſſoit de deliurer les
ames des dangers de la ſeruitude & de la mort
eternelle.
Parmi ces ſoucis il eſt ſaiſi d'vne fiebure, & xauier ſaiſi
malade l'eſpace de quinze iours. Si-toſt qu'il d# febure ,
commerça à ſe mieux porter il retourne à ſes #
trauaux & ſoins ordinaires , recerchant en #
toute diligence quelque marchand propre à
y
218 Du voyage de la Chine,
le porter en la Chine. Croiant donc qu'il fal
· loit auec toute ſorte d'induſtrie flater premie
· · rement les Portugais,en apres les Chinois, il
, º mit en auant beaucoup de moiens de tenir la
| choſe ſecrete, les coniurans de l'aſſiſter en vne
entrepriſe ſi honneſte.Mais parmi tant de dan
· gers de perte & de mort la crainte bouchoit les
oreilles de tous : & ne ſetrouuoit perſonne qui
vouluſt ſe rendre compagnon de tant de perils.
La maladie touſiours croiſſante de ceux qui l'ac
compagnoient augmentoit le deſeſpoir Et le
truchement Antoine nourriſſon du college de
Goa par deſaccouſtumance de parler ayant ou
conſtance de blié le langage de ſon païs,ne pouuoit plus ſer
Xauier. uir de rien à Xauier.Par ces incommoditez en
cor que ſon eſpoir euſt peu eſtre rompu ou de
bilité,neantmoins il s'excitoit & reprenoit vi
gueur d'ailleurs. . -

| Cependant la conſtance ſurmontant la diffi


culté,voici qu'vn autre interpretenon ſeulemét
ſçauant en ceſte langue, mais encor ez lettres
domeſtiques s'offre de lui-meſme pour l'acom
pagner en ce voyage.Puis ayant trouué vn mar •.

· chand de Canto vn peu plus hardi, il l'encou


rage par eſperâce & par promeſſe d'oſer le paſ
ſer,& conuient auec luy pour grande quantité
de poiure qui reuenoit à plus de deux cens eſcus
d'or(qu'il auoit receuenaumoſne des marchâds
- ' Portugais)qu'il l'expoſaſt quelque part en terre
• àuec ſon interprete,ſes liures,& petits paquets.
Or iceluy,à fin que tout fuſt plus ſecret,& qu'il
- • n'ha
Liure ſecond. 2 I9
n'hazardaſt ſa vie à la fidelité douteuſe des ma
telots,auoit entrepris de côduire ceſt affaire de
ſorte qu'il ſe ſeruiroit de ſes enfans & plus af
fidez ſeruiteurs pour ramer,& qu'à minuict ille
paſſeroit de là dans vne barque,luy promettant
en outre qu'il le receuroit en ſa maiſon deux ou
trois iours,iuſqu'à ce que ſortant ſeurement du
cachot il allaſt à ſes propres perils declarer la
cauſe de ſavenuë au Gouuerneur de Canto.
Lesdeux
auoit amisdangers
diſoientl'vn
qu'en
que ceſte entrepriſeChi-#
le marchand il y pºs à;
nois ayant receu l'argent, ne iettaſt l'homme "
eſtranger auec ſes compagnons deſarmez de la
nauire en la mer, à fin qu'il n'en reſtaſt aucun
indice, ou le laiſſaſt en quelque deſert ou ro
cher.L'autre que le Gouuerneur ne fiſt mourir,
ou condamnaſt à perpetuelle ſeruitude & pri
ſon l'eſtranger, apres l'auoir faict cruellement
foüetter,pour eſtre entré dans le Royaume ſans
paſſe-port public. Xauier toutesfois ſe repre
ſentoit beaucoup plus de perils,& de beaucoup
plus dangereux,comme ila eſcrit à la Compa
gnie, mais il les meſpriſoit pour ne ſembler ſe
défier de la prouidence diuine, s'il delaiſſoit vn
affaire qu'il entreprenoit par ſon inſpiration,
pour la crainte des hommes, ou pour ne ſem
bler diſciple indigne de Ieſus-Chriſt,s'il n'obeiſ
ſoit à celuy qui a ſi ouuertement dict, Quiconque
perdraſon ame pour moy,illa trouuera,ou finalemët
craignât d'eſtre incapable du Royaume de Dieu,
- ſi ayant
22.O Du voyage de la Chine,
ſi ayant mis la main à la charue,il regardoit en
arriere.
Mais cependant qu'auec l'aſſeurance nou
uellement conceuë en ſon ame il s'appreſte au
voyage, des nouuelles difficultez ſuruiennent.
Son nouueau truchement, ſoit par l'artifice ſe
cret des Portugais pour retenir Xauier, ſoit
pour la peur des dangers le quitte ſubitement,
& lors que moins il le penſoit. Le Pere neant
moins perſiſte en ſon opinion, & reſout de
partir auec ſon ancien interprete, encor que
Le Porturais non aſſez capable. Alors les Portugais l'abor
#.# dent de propos deliberé, non tant ſoigneux
§u pour eux meſmes, que pour luy,l'enuironnans
voyage de la de tout coſté chacun prie pour ſoy-meſme,que
Chine. , s'il n'eſt eſmeu par ſon propre danger,au moins
que la perte d'autrui le touche. Que les Gou
uerneurs de la Chine , s'il taſche d'entrer dans
le Royaume,irritez par la hardieſſe d'vn ſeul,
perdront entierement & traiſneront à la mort
tous les Portugais. Que ſi c'eſt choſe du tout
arreſtee & reſoluë de tenter la fortune,qu'il re
tarde au moins iuſqu'à ce qu'vn deſpart fauo
rable tire leurs nauires hors de peril. Auſ
quels il reſpondit, que pour ce qui touchoit
leur conſeruation & trafic, il les oſteroit de
crainte , leur promettant ſainctement, qu'il
ne s'achemineroit pas où il deſiroit , de
uant qu'ils ſe fuſſent retirez en lieu de ſeu
| reté. - ·,

Ainſi ceux-là ſe haſtans , Xauier auſſi ſe


- pre
Liure ſecond. 2.2.I

preparoit à ſon voyage & paſſage au meſme


temps. Mais voici encor vn nouueau empeſ
chement que ſes amis luy auoient auſſi au par
auant predict. Ce marchand auec lequel il
auoit conuenu,ſoit pour l'apprehenſion de la
mort , ſoit par l'inſtinct de l'enuieux ennemi,
ayât Xauier auec beaucoup de deſir lóg-temps #º
attendu, ne comparoiſſoit pas, & ne tint pas Dteu.
ſa promeſſe.Ainſi tout manquant peu à peu au
ſainct trompette de Dieu, le ſeul courage ne
luy defailloit pas,& ſa confiance en Dieu : ains
pluſtoſt ceſte-ci prenoit accroiſſement par le
defaut des ſecours humains,& ſuccedoit en la
place de tous ceux-là. Ceſte conſolation auſſi
luy ſuruenoit, qu'ayant entendu que le Roy
de Sion vouloit l'annee ſuiuante enuoyer vne
Ambaſſade au Roy de la Chine, il faiſoit eſtat,
ſi ce paſſager de Canto ne comparoiſſoit au
temps limité, de nauiger vers Sion, & taſcher
par tout moyen d'entrer auec l'Ambaſſadeur
du Roy.
Deſia quaſi tous les nauires des Portugais
auoient faictvoile,& il auoit-renuoié de bon
ne heure
ladie ſon compagnö
aux Indes,de detenu
peur qu'il de ſeruiſt
ne luy longued'em-
ma-ci.,
# de
ranroté veyx
peſchemét en vnechoſe ſi douteuſe; & luy auec le §
ſon truchemétChinois,&vn autre enfant eſtoit
demeuré à Sancian, exerçant tous ſes deuoirs
couſtumiers de charité à l'endroict des autres
locataires, auec vn ardeur incroyable en ſes
actions,& endurant beaucoup pour l'amour de
Ieſus
222 Du voyage de la Chine,
Ieſus-Chriſt, attendant touſiours ce marchand
auec lequel il auoit contracté,& veillant atten
tiuement à toutes ſortesd'occaſions.
Mais il a pleu à Dieu de rendre deſlors meſ
me à Xauier la recompenſe de ſon labeur,deuát
qu'il le paracheuaſt. Ces Royaumes peut eſtre
n'eſtoient pas encor aſſez propres pour la ſemé
ce de l'Euangile. Dieu reſeruoit ceſt honneur à
ſa poſterité : & a mieux aimé honorer de re
compenſes eternelles les labeurs qu'il auoit en
trepris & mis à fin,que de luy ouurir le chemin
- à des nouueaux trauaux.Ainſi le vingtieſme de
Xauier ſur Nouembre apres le ſeruice diuin qu'il auoit ce
.#. lebré pour vn mort, il eſt de nouueau ſurpris
" d'vne fiebure, & s'eſtant auec icelle acheminé -

au nauire,s'en va ſelon ſa couſtume viſiter les


malades,pour demeurer parmieux,ſil'agitation
de la mer & du nauire ne l'euſt contrainct ſe
Vn Portugais
, remettre à terre. Ici donc vn Portugais le trou
- / - -

trouuex - ººº publiquement couché par terre, & bruſlät


uier couché à des ardeurs extremes de la fiebure, touché de
terre, c le compaſſion prend charge de l'emporter cn ſa
fºº en ſa cabane, pour le panſer & traiter ſelon ſa pau
cabane. / - -

-- - ureté.Ceſte cabane eſtoit de ces logettes que les


Portugais (à qui les Chinois ne permettoient
pas encor en ce temps de baſtir)dreſſoient ſur le
- bord de la mer, comme i'ai dict, & qu'ils aba
toient à leur deſpart,expoſees de tous coſtez au
vent & au froid. ' - /

Ici l'hoſte prie ſon hoſte de ſe laiſſer ouurir


la veine, & le malade obeïſſant ne le refuſa pas,
promet
Liure ſecond. 223
promettant de ſe ſubmettre entierement à la
puiſsäce des medecins quât à ce qui touchoit la
cure de só corps,encor qu'il n'ignoraſt pas quels
eſtoient les medecins en ceſte Iſle. Ayant eſté
ſaigné,non ſans conuulſion & contraction de
nerfs,il luy ſuruint vn grand degouſt. Or il n'y
| auoit aucune viande propre au malade,horſmis
quelques amandesqu'vn pilote Portugais auoit
donnees aſſèz tard. Car l'horreur des viandes
eſtoit creuë iuſqu'à là , qu'il refüſoit entiere
ment tout, & demeura deux iours entiers ſans
La maladie
rien gouſter. Il eſtoit agité d'vne fiebure peſti s'augmente.
lentielle deſtitué de tout ſecours,& le malpreſ Patience de
ſoit d'heure enheure.Xauier ſupportoit la mala Xauier.
die & l'incommodité de toute choſe auec tant
de patience qu'on n'entendoit pas vne ſeule
lainte de ſa bouche,pas vn ſeul mot implorant
† ſecours d'autrui.Il ſupportoit ceſte ſeule cho
ſe impatiemment,qu'il falloit qu'il mouruſt en
ſon lict d'vne mort vulgaire & cômune,& que
la palme tres-deſiree du martyre luy eſtoit cö
me arrachee des mains , duquel benefice tant
finguliet ſe recognoiſſant indigne,il rengoit en
fin ſes deſirs à la diſpoſition de la prouidence
diuine. Et comme ez plus grandes maladies le
naturel d'vn chacun quaſi ſe deſcouure,ainſiXa
uier eſtant malade , ſa vertu ſinguliere s'eſleua
de ſorte, que mourant,il faiſoit quaſi les meſ
mes choſes qu'il ſouloit faire eſtant en ſanté.
Maintenant ayant les yeux arreſtez au ciel
parlant
224 Durvoyage de la Chine,
Tiſcours de parlantauec Ieſus-Chriſt,tantoſt chantât dou
| Xauier auec
Dieu, cement quelque choſe de pieux des Pſeaumes,
& redoublât apres ces paroles,leſus fils de Dauid
ayez pitié de moymere de Dieu ayez ſouuenance de
moy,auec leſquels diſcours & ſemblables il paſſa
uaſi deux iours entiers. ·
Or comme l'heure approchoit de partir alors
Xauier r'enforçoit ſes prieres,& prenant l'ima
ge de noſtre Seigneur crucifié,il gemiſſoit ſou
uent deuant Dieu,& tiroit des ſouſpirs meſlez
de prieres du plus profond du cœur.Mais com
meil ne ceſſoit de prier,gemir, & ſouſpirer, il
rendit l'eſprit le deuxieſme de Decembre, l'an
Mort de
de la Natiuité de Ieſus-Chriſt 1552.enuiron de
XaMier. cinquantecinq ans, l'onzieſme de ſon voyage
des Indes, & entre les ſoins & ſoucis de la con
uerſion de la Chine.Ie laiſſe à ceux qui ont deſ
crit ſavie & ſes actions de faire recit de ce qui
eſt arriué apres ſa mort,cóbié admirable a eſté
la ſepulture du corps non corrompu dans la
chaux viue,auec combien de miracles le corps
ſainct eſt retourné par mer à Goa,&autres ſem
blables.Commençons maintenant de raconrer
par quel moyen à preſent il a impetré des cieux
que le voyage de la Chine ſe diſpoſaſt & com
mençaſt,ce qui eſt de noſtre ſujet,
Liure ſecond. , 225

Les commencemens de ce voiage ſe re


, -!
dreſſent encor par la Com
- * pagnie.
- , CH A P. I I. .
--- > :: . • "' , · · , · ··

E† qu'apres le decez du B.Xauier il n'y ºº #


Lait pas eu manque de perſonnages d'au- #
tres ſaincts Ordres doiiez de grande pieté, & § #.
de toutes autres excellentes vertus # l'ame, lementpro
qui ont faict leur effort d'auancer ceſte Expe-ºuuoir l,.
dition Chreſtienne,principalement des famil- #"acº
les de ſainct François, & ſainct Dominique;
qui eſtoient venus des Indes Orientales dans
les nauires des Portugais, ou des C)ccidenta
les auecla flotte des Eſpagnols,d'autant neât
moins que leurs deſirs enflammez n'ont peu
paruenir à l'effect deſiré(Dieu peut eſtre les
appellant plus vtilement autre part) ie laiſſe
de parler d'eux,me reſſouuenant de mon deſ
ſein, & de ceux qui de noſtre Compagnie
ont entrepris ceſte Expedition Chreſtienne;
à qui les commoditez aians manquees à la
pourſuite d'vne ſi glorieuſe entrepriſe,les en
fans n'ont iamais § ce glorieux he
ritage , dont ce tres-bon Pere auoit vne fois,
meſme par le depoſt de ſon propre corps pris
poſſeſſion ; mais ils me § auoir faict
P -

- 4
226 Du voyage de la Chine,
comme ceux qui entreprenans le ſiege d'vne
tres-forte § , muniſſent vn lieu propre
de toutes choſes neceſſaires à la bonne con
duite de l'affaire.Ils eſtablirent donc vne reſi
dence de la Compagnie aux frontieres de ce
Royaume, en vn lieu tres-commode,ce qu'on
cognoiſtra par la ſituation, qu'il faut neceſſai
rement d'eſcrire, de peur que le lecteur n'a-
yant aucune cognoiſſance des lieux, n'erre
, A - ! ſouuent en la ſuite de l'hiſtoire. * s !
Les Portu Quand les Portugais les annees paſſees,
zai abºrdºaian premierement trauerſé vne eſtenduë
aux fronrie deſmeſuree de mers , paruindrent aux extre
§-
%lé,
mitez de l'Orient, ils aborderent en fin aux
• • • •
frontieres de la Chine, & aians recognu lesri
·/
cheſſes de ce Royaume, taſcherent par tout
moien de pouuoir negocierauec ce peuple.Ce
Les Chinois
n'eſtoit pas choſe ſi aiſee; car les Chinois ſur
ſont ombra toute nation s'eſpouuentét meſme des ombres
geux. des ſouſpçons.Et ce principalement depuis le
temps qu'aians perdu leur Empire,comme iay
dict au liure ſuperieur,ils ont eſté contraincts
de ſeruir aux Tartares. L'appareil des nauires
Portugaiſes,le bruit des canons,& la grandeur
des vaiſſeaux iuſqu'àlorsincognuëaux Chinois
augmentoient la crainte naturelle de ce peu
ple.Tout ceci eſtoit confiriné par les teſmoiº
gnages des Mahemetans,dont il y a pluſieurs
au port de Canto. Car les Portugais eſtoient
abordez en ceſte partie Meridionale de la
Chine. Ceux-ci § que ceſte nation
": s'appelloit
Liure ſecond. . 227
| s'appelloit les Francs ; car les Sarazins appel
:| lent ainſi ceux d'Europe. Mais les Chinois
d'autant qu'ils n'ont point de lettre R,& ne
prononcentiamais deux conſonantes ſans vne
: voielle entre-deux, les ont iuſqu'auiourd'huy
n ſeulement en la prouince de Canto †
| | Falanques, lequel nom ils ont auſſi donné à
-:| nos machines
que les Francs de guerre.Ils
guerriers aſſeuroient
& robuſtes dis-ie,
de nature, - vx ..

dompteurs de nations,ne bornoient leur Em- -

# pire que par les confins de tout l'Vniuers.Tef


t, moin Malaca, teſmoin toutes les Indes dom
:| ptees par les armes des Europeens, ſoubs pre
*| texte de trafic. Engor que ceſte crainte non
| vaine, rompit l'Ambaſſade des Portugais ſi
| toſt qu'elle fuſt diuulguee, neantmoins le de
ſir du gain euttant depouuoir,qu'ils ne furent ...
forclos de negocier par enſemble.Car le reue-ºriee &
nu & proufit de ceſte negociation eſt ſi grand, ##
non ſeulement pour le threſor public,mais en- §n
cor pour les magaſins particuliers,que les Ma- laChine.
:| giſtrats diſſimuläs leur crainte, nel'ont iamais
:| entierement empeſchee, mais l'ont peu à peu
: receuë,auecceſte condition toutesfois, que le
· marché eſtant finiilss'en retourneroient auſſi
r toſttous viſtement aux Indes, auec tout leur
r bagage. Ceſt expedient ainſi conditionné a
| duré pluſieurs ans, pendant que s'aſſeurans
# peu à peu de la crainte, ils ont accordé aux petite Iſle
# marchands comme vne petite Iſlette en la plus accordee aux
º grande Iſle pour y demeurer. Il y auoit en Fºgº
0 P a
228 Du voyage de la Chine,
ceſte petite Iſle vne Idole, qui ſe void encor
auiourdh'uy, appellee Ama,de là le lieu eſt ap
pellé Amacao,cöme ſi on diſoit,le deſtroit d'A-
ma. Ce lieu, qui eſt pluſtoſt vn rocher qu'vne
Iſle,a en apres cömencé d'eſtre habité non ſeu
lement par les Portugais,mais auſſi del'amas de
Trafie des tous les#euples voiſins,& peuplé & frequen
Chinous auec , - - - -

l § téPour ! noble trafic de toutes choſes appor


" tees par les nauires des Portugais de l'Europe
· ou des Indes & Iſles Moluques; voire meſme
la cupidité de la monnoie d'argét a encor plus
attiré les Chinois à venir habiter auec eux.
Ainſi auèc le cours des annees on a com
mencé peu à peu d'edifier vne ville,& les Por
tugais ont non ſeulement trafiqué, mais auſſi
- , contracté mariage auec les Chinois, & ainſi

font Un tort ont. rempli
.. .. toute ceſte Iſlette de maiſons par
» - • -

# ticulieres, & d'vn rocher ſterile dans peu de


treſaakle d' v º - . . »

ne peninſule. temps on a veu s'eſleuer vn port & marché


· · · noble entre tous autres.Et le deſir de voiager
- º par mer n'a pas ſeulement porté les mar
chands au bout du monde, mais auſſi à fin .
que les bornes de l'Empire Portugais ne s'eſ
tendiſſent pas plus loing que la Religion Chre
ſtienne, pluſieurs Religieux ou aurres Pre
ſtres ſont enſemble venus en ce lieu, & ont
pris charge de conſeruer les Portugais en la
foy,ou d'amener les eſtrangers à Ieſus-Chriſt.
, Pour ceſte occaſion auſſi les Roys de Portu
gal aians impoſé le nom au lieu de la cité par
l autorité Pontificale, ont mis vn Eueſque à
* • 4 tln
· Liure ſecond ! 229
fin que l'adminiſtration du ſeruicice diuin
aux extremitez du monde fuſt rendue plus fa
cile & venerable par la Majeſté Eccleſiaſtique.
Ceci eſtant dict,reuenons à noſtre propros.
Noſtre Compagnie a eſtabli en ce lieu vne re
ſidence , & erigé la premiere Egliſe au nom
de la ſaincte Mere de Dieu , deuant toutes
autres , qui depuis ont eſté baſties en grand.
nombre.Car
noſtre deſſein.c'eſtoit vn lieuCompagnie
Car noſtre tres-propre aiant
pour # -

j'é?-

dez ſon commencement entrepris auec l#º


autres moiſſonneurs, de receuillir la moiſſon ezfrontieres
des Indes qui commençoit à meurir, ou en de la Chine
Orient ou en Occident ; il leur a ſemblé, Situation
2 . • -*
à Amarae.du
qu'on ne deuoit
-

† -

ceſt Aire ſitué §


au milieu de tant de champs nouuellement
ſemez. Car de là s'eſtendoit au Septentrion
· le monde Chinois, plus veritablement, que
- l'Empire au Midy des Iſles Moluques : à
l'Orient eſt le Iapon, & les Iſles Philippines,à
l'Occident Cocincina, Camboia, Siam , & plu- *-

, ſieurs autres Royaumes. *-

De ceſte garniſon donc des champions


de Ieſus-Chriſt (laiſſant en arriere les courſes
qui ont eſté faictes aux autres parties du
monde, & principalement ceſte fameuſe qui
a lié au ſeruice † la foy Chreſtienne vne
grande partie du Iapon ) l'eſtendard de la s
croix Chreſtienne a en fin, bien que tard,
auſſi eſté porté au Royaume de la Chine. Ie
laconterai maintenant auec quelle occaſion
I32 Du voyage de la Chine,
& ſuccez cela s'eſt faict. -

, Ceux qui demeuroient dez les premiers


occaſiºprº commencements en la maiſon de noſtre
#
en la Chine. Compagnie
- à Amacao, auoient ja pluſieurs - - •

fois taſché d'entrer en la Chine,mais en vain,


ou empeſchez par la difficulté de l'entrepriſe,
ou pour ce qu'eſtans occupez à l'expedition
du Iapon quis'auançoit auec tant de fruict, ils
n'employoient pas tous leurs efforts aux affai
· res de la Chine. L'eſpace donc de pluſieurs
· annees la moiſſon de ce Royaume ne ſembloit
- pas encor eſtre aſſez meure. En fin, quand il a
pleu à celuy qui tient les temps & les moments
· ' · en ſa puiſſance,la choſe ſi longtemps deſiree
a eſté pluſtoſt parfaicte, qu'eſperee.
Atexandre Alexandre Valignanus Preſtre Italien de
Valignanº noſtre Compagnie, que le P. General auoitde
ºſº
pedition Chi- nommé Viſiteur de toutes les Indes, eſtoitve
| 1> • , • • (* / • |»

notſe. nu d'Europe,& aiant javiſité ceſte In †


de que les Europeens appellent de deçà le
Gange,il s'eſtoit embarqué pour aller voir cel
le de delà le Gange, & eſtant finalement por
té au port d'Amacao, il faiſoitdeſſein de paſſer
au lapon. Mais empeſché par la difficulté du
paſſage, & les loix de la nauigation, il n'auoit
as arreſté moins de dix moisen noſtre maiſon
d'Amacao.Làayant denouueau conſideré plus
diligemment l'affaire de la Chine, il r'alluma
· les zelez deſirs & l'ardeur eſteinte de ce voiage.
Et par la grandeur de l'Empire,Nobleſſe de ce
Pcuple, grande & longue paix de pluſieurs ſie
- cles,
| , Liure ſecond. : , 137
cles, prudence des Magiſtrats, & adminiſtra-#aiſºn qui
tion de la Republique,ileſtimoit,non en # #.
quelesChinoisingenieux &addônez aux eſtu-# #
des de tous bons arts & ſciences, pourroient & demeurer
bien en fin eſtre perſuadez de § viure en en la Chine.
leur Royaume quelques perſonnages excelléts
en vertu & enlettres, & principalement tels,
quiſçauoient maintenant parler le langagena
turel du païs, & auoient cognoiſſance de leurs,
lettres;& nócela ſeulement,mais encorilauoit
bon eſpoir qu'ilarriueroitvn iour, que les ſta
tuts de noſtre tres-ſaincte foi peuteſtre ſeroient -

agreables à ce peuple ;veu que non ſeulement


ils ne troublent pas l'adminiſtration politique
de la Republique, ains au contraire †
uent auſſi de beaucoup à ſon eſtabliſſement.Et
pource il eſperoit encor qu'il arriueroit que
ce peuple ſe † ut eſtre de ſavanité,
prendroit quelque deſir des biens celeſtes, &
aſpireroit à l'eternité. | ' , '.•

Pour ces cauſes donc & pluſieurs autres il il denomme


reſolut du tout de deſigner quelques-vns des # -

noſtres pour † les lettres & le langage pagnie §


des Chinois, afin que ceux-ci fuſſent preparez, §nd#
ſi d'auenture on deſcouuroit quelque voie par leitres & lä
laquelle vn trompette Euangclique ſe peuſt #ººº
ietter en cette plaine.Or il n'y auoit pas faute"
de perſonnes de noſtre meſme Compagnie
ſignalees par longue experience en la cognoiſ
ſance des affaires de la Chine, qui reprouuo- conſtanc,d,
yent l'opinion du Viſiteur,aſſeurans qu'onper- Val nºus.
4,
· v. .. . "
232 Durvoyage de la Chine,
. • . · droit entierement ſa peine de taſcheràgaigner
· • · • ·* .. v- . - les Chinois à la fov,
- y, auſquels
q le B. Xauierauec
tl

, , tant d'affection & de penibles ſoins, & ſi pro


· e digue deſpenſe n'auoit iamais peu paruenir
· ' l'exemple duquel aiant eſtéauſſi ſuiui par des
Religieux d'autres Ordres , ils auoient auſſi
perdu toute eſperance de pouuoir mettre à fin
ceſte entrepriſe.Mais le Viſiteur ne ſe laiſſa pas
deſtourner de la reſolution qu'il auoit faicte.
Car qui eſt-ce qui ignore que les volentez &
les eſprits des Superieurs, quandil eſt beſoin
pour entrer en conſideration d'affaires, ſont
eſclairez de la lumiere diuine ? Veu donc qu'en
| noſtre maiſon d'Amacao ily auoit ſi peu d'ou
uriers, il n'euſt du tout trouué perſonne à qui
commettre ceſte charge.Il eſcrit donc au Pere
Prouincial aux Indes ( c'eſtoit lors Vincent
Roderic Portugais) qu'au premier iour il en
uoie au moins vn preſtre capable de trauailler
- en affaire de telle importance en ce port de la .
- º º : Chine. Et icelui Viſiteur meſme, deuant que
Michel Rug- faire voile au lapon » laiſſa par eſcrit ce qu'il
gerius eſt de- deſiroit que celui qui ſeroit enuoié fiſt,& quel
zommé peur moien il vouloit eſtre tenu en ce ſoin de l'en
ººPº tree de la Chine. On a donc nommé aux In
ºººº des Michel Ruggerius Italien, du Royaume
' de Naples, qui l'an de deuant qu'eſtre nom
mé eſtoit venu d'Europe, & maintenant pro
curoitl'auancement de la Religion Chreſtien
, Il,, iu, à ne ez frontieres Piſcariennes.Icelui donceſtant
Am a abordé au port d'Amacao, l'an de noſtre Sei
· · gncur
Liure ſecond. . 233
gneur 1579.au mois de Iuillet, & aiant leu les
commandemens du Viſiteur, il commença
| d'occuper ſon eſprit à ce qu'on lui comman
| doit de faire.Oron lui commandoit d'appren
dre le langage des Chinois, qu'on appelle de
Cour, & quieſt commun, & s'entend partout
le Royaume.Car outre ceſtui-ci chaſque pro
uince a ſon langage different, comme les au
| tres
auſſiregions dueſcrire
de lire & monde. les On lui commandoit
characteres ce C0/02/774
hierogly- # qui lui
† Car ils n'expriment pas en eſcriuant "
eurs conceptions auec peu de figures de l'Al
phabet , comme le reſte du monde, mais ils , ,
| peignent autant de figures qu'ilya de mots,&
de choſes ſignifiees par les mots, comme a
eſté plus amplement declaré au liure ſupe
IICllr. • • " • " ! - -

Si ceſte choſe euſt eu autant de facilité Difficulté


qu'ony apportoit de courage, on en euſt veu d'atprendre
Maisplus
des grands progrez
le langage Chinoisen moins
nqn de temps.
ſeulement eſt lº,,ºgºg°
Chinois

· tres-difficile & confus ſur tout autre,deſquels


au moins i'aie ouy parler, ou leu ; mais encor
le defaut des maiſtres rendoit la choſe plus
difficile que la difficulté meſme. Car ces Chi
nois, qui auoientjà commencé de receuoir la
foy Chreſtienne en la ville d'Amacao, ſe ve
| ſtoient & viuoient maintenant à la façon de
| l'Europe; & ceux qui venoient ſouuent du mi
| lieu de terre ferme eſtoient auſſi eſgalement
ignorans du langage de Cour, & du Portu
- j
234 Duvoyage de la Chine,
º º gais.Car les marchands ſe ſeruent du langage
#º † prouince; & encor qu'ils entendent tous,
" celuideCour, ils ne le parlent neantmoins pas,
bien & correctement. Et quant à leurs chara-,
éteres,eux meſmes ne les cognoiſſent pas tous,,
& le commun peuple n'entend que ceux qu'ils,
croient ſuffire pour l'entremiſe de leur com
merce. Parquoi il ſembla au Pere qu'vn peinr
' • : • tre Chinois ne ſeroit pas vn maiſtre impertir.
* " ' nent, d'autant qu'il ſuppleeroit au defaut de
· la langue par l'art.Car il arriuoit ſouuent que
quand le maiſtre ne pouuoit pas exprimer en
Moien pour langue Europeenne la force du charactere
faciliterl'in- Hieroglyphique, il auoit recours aux reme
º des de la peinture muette.Mais toutesfoistou
" tes ces difficultez eſtoient ſurmontces par vn
trauail grand & aſſidu, qu'vn amour ardent
.. : … & bruſlant du zele ne reſſent pas. . ,
- º : Et le Pere ne ſe contentoit pas de ce ſeul
· moien pour ſe prepareraux affaires de la Chi
| ne. Les § Portugais ont accouſtu
mé tous les ans deux fois de ſe trouuer ez foi
res, pour acheter ce que les nauires des In
des apportent couſtumierement au mois de
Les foires lanuier, ou la flotte laponoiſe ſurlafin de Iuin.
d § Ces foires ſont frequentees non au port d'A-
donnºn oc-macao, ou en quelque Iſle deſerte, commeau
ºaſiºn dºn- tresfois, mais en la ville metropolitaine meſ
#" " me. Car les Portugais auec la permiſſion du
177f, - - J -

Magiſtrat vont de leur ville quaſi en deux


iours au montant de la riuiere en la º#
( - taic
Liure ſecond. I35
tale de la prouince de Canto,&paſſent la nuict
dans leursnauires en ce port à laverité Noble;
le iour eſt ordonné pour negocier en toute li
berté par la ville ; mais ceci ſe fait auec tant
degardes, & precautions, qu'il eſt aiſé de co
gnoiſtre que l'ancienne crainte leur bat encor
au cœur. Le temps des foires eſt chacun de
deux mois,&ſouuent dauantage.I'ai faictrecit
de ceſte couſtume, parce que ç'a eſté la pre- , ººº
miere & iuſqu'à preſent quaſi § porte ou- #•º
uerte auxtrompettesdel'Euangile,pour entrer §
en l'interieur du Royaume, parl'induſtrie,bö
ne volonté & affection des Portugais à la Reli- -
gion , qui certes ont remporté par tout vne · ·
grande loüange de pieté.
Le P. Michel Ruggerius donc reſolut en- . Reſolution
tierement d'aller auec ces marchands, pour dººcº
auſſi commencer ſon trafic auec les Chinois, #: -

à ceſte intention principalement de pouuoir §.


recognoiſtre ſi d'auenture il ne pourroit
pas obtenir amiablement de quelque Magi
ſtrat la permiſſion d'eſtablir vne demeure en
quelque lieu du Royaume. Il rencontra du
commencement vne grande difficulté, à cau
ſe d'vn accident nouuellement arriué. Car
l'autre iour, vn autre de noſtre Ordre eſtant
allé lâ auec les marchands , pour ſelon la
couſtume celebrer le ſainct Office pendant
le temps de la foire , il auoit tellementat- "

tiré à la foy Chreſtienne le diſciple d'vn Sa- :


crificateur profane des Idoles , qu'il
- \
º# C
236 Tu voyage de la (hine,
de ſon gré amené en la ville d'Amacao,
mais en cachette toutesfois. Le maiſtre s'e-
ſtant doubté de ceci , s'en eſtoit viuement
plaint au Magiſtrat, & fit tant, eſtant auſ
ſi aidé des parents du ieune homme , que
les Magiſtrats le retirerent par force, non
ſans grande faſcherie des noſtres, & auec in
famie parmi ce peuple, comme s'ils abuſo
yent malicieuſement les enfans, & les deſ
roboient à leurs parents ; ce qui entre ceux
, de Canto, comme il eſt aſſez couſtumier, eſt
auſſi ſur tout digne de mort.
ºnce é . Mais la prudence du P. Ruggerius, & ſa
# douceur & humanité en ſes actions en fin
§ effaça ceſte tache , & rompit ceſt obſtacle.
auee les Car il commença de traitter auec quelques
Chinºº. vns d'iceux à leur grand contentement, &
principalement auec le grand Admiral de la
mer, ils l'appellent Hai-tao, ſous le pouuoir
duquel ſont auſſi nombrez tous les eſtrangers
autant qu'il en arriue en la prouince de Canto,
& ila auſſi autorité ſur leurs negoces.La repu
tation des lettres & de la vertu acquiſt ceſte
amitié au Pere : & parce qu'il entendoit que
les Portugais l'honnoroient comme Pere &
| maiſtre:il auoit auſſi agreable l'eſtude du Pre
ri,'acquiert ſtre eſtranger qu'on luy auoit dict fueilleter
la bienuueil- ſoigneuſement les liures Chinois. Toutes les
lºgº
#ira de fois donc
tugais qu'il
à ſon alloit enſemble
tribunal, auec
quand les les Por
autres fleſ
chiſloient le genouïl,quieſt la maniere accou
* ſtumee
Liure ſecond. 237
ſtumee de parler aux Magiſtrats ſeans en leur
· ſiege, le Pere par ſon commandement ſe te
noit debout § coſté,voire meſme il l'exem
pta de la loy des autres qui paſſoient les nuicts
dans leurs nauires. Car il luy aſſigna place
dans la ville meſme, au palais auquel ont ac
couſtumé eſtre receus les Ambaſſadeurs du
Royaume de Siam quand ils apportent le tri
but honnoraire auRoy.Auquellieu il entra en
poſſeſſion de pouuoir trauailler aux choſes
diuines, s'addonnant iour & nuict à lire les li
ures Chinois.Les Portugais alloient là enſem- .ºº
ble les iours de feſte & Dimanches, pour en-##
tendre le ſeruice diuin, & receuoir les Sacre- ce diuin #.
mens. Car cela eſtoit librement permis au Pe-receuoir les
re pendant
quels ces iourspar
on negocioit ſeulement durant
enſemble. Carleſ
ce º" • - -

temps eſtant paſſé, il luy eſtoit auſſi comman- .


dé de s'en retourner vers les ſiens. Le Pere ,
auſſi ne contracta pas moindre amitié auec le
General de l'armee de ceſte Prouince(les Chi- # de
nois l'appellent Zumpin) auquel il donna vn # 4º

horloge, qui meſuroit les heures auec des pe


tites rouës, & duquel auſſi reciproquement,
quand par deuoir il l'alla viſiter, il fut fort
honnorablement receu. . -

· Ceſte amitié contractee auec les Magi


ſtrats ne ſeruit pas de peu,pour perſuader aux
Chinois de receuoir la foy Chreſtienne. Car
pluſieurs de ceux qui apportent des viures, &
ºutres menues prouiſions au port d'Amacao,
- ſecoüans
) / - A

238 Du voyage de la Chine,


ſecoüans les tenebres du Paganiſme, virent la
lumiere Euangelique. D'où le nombre des
Catechumenes s'eſtant accreu,par la liberalité
L#ºrºtº pieuſe des Portugais on leur dreſſa vne mai
# § on propre à les inſtruire,en la proche colline
§ derriere noſtre Egliſe, d'vn oratoire, qu'on a
%ºef365, appellé de ſainct Martin. Dans ceſte maiſon il
inſtruiſoit plus libremêt ceux du païs,ſans trou
bler la demeure d'embas, où principalement
on procuroit le ſalut des Portugais.Et là auſſi
-" , "
il trauailloit d'auantage à l'eſtude des liures
.
· Chinois ,** aiant des interpretes pour le ſe
·
COUIT11 .
· ,
- - - - • * •

Le defaut Deſia ce champ nouuellement ſemé don


# noit eſperance d'vne plus grande moiſſon,
# mais il y auoit deux choſes qui deſtourboient
f§ de la le labeur de ce terroir : l'vne & l'autre proue
fºybien com-noit du peu de laboureurs qu'il y auoit.q Car
" y aiant §
d'occupations annexees à
.. .., l'adminiſtration des choſes diuines que nous
. , deuons aux Portugais,il falloit neceſſairement
, que le P. Michel s'acquitaſt de cela, & ſe de
- ſtournaſt du ſoin & des affaires des Chinois.
En apresquand il s'en alloit, comme i'ay dict,
en la ville principale de Canto aux foires, il
n'y auoit perſonneà Amacao pour pourſuiure
ce qui èſtoît bien commencé , tout eſtoit in
terrompu, au grand intereſt de la foi Chre
ſtienne. Car en apres le temps de l'vne &
l'autre foire continué cſgaloit la moitié de
l'annee.A ces incommoditez eſtoit adiouſté
- - - qu'vn
·· · · Liure ſecond. º . * 239
· qu'vn langage ne ſe peut pas aſſez exacte
ment apprendre par la ſeule meditation ſans
exercice,ce qui arriuoit au Pere, qui ſeul s'ad
donnoit à ceſt eſtude. . · ' , '
, Le Viſiteur eſtant par lettres aduerti de Le P. Mar
tout au Iapon, appella le P. Matthæus Ric-theº Ric
cius des Indes pour eſtre compagnon de çeſte # #:
§ eſtoit venu auec le P.Rug- § à #
gerius d'Europe auec la meſme fl9tte, & alors cae.
acheuoit ſes eſtudes en Theologie à Goa.
Eſtant arriué,il entreprit de contribuer ſes de
uoirs à la meſme charge, & commença à ſup
porter les meſmes trauaux auec ſon §. ::-tsº V -

Et eſtant ſubſtitué en la place du P. Rugge- * º


rius abſent,il pourſuiuoit l'œuureencommen
cé, & ce d'autant plus commodément, que
le P. Viſiteur auoitja defendu que ceux qui
auoient ſoin de affaires de la Chine fuſſent
entremis à d'autres occupations. Or c'eſt ici
ce Matthaeus Riccius auquel ſur tous autres
qui ont diligemment trauaillé auec luy, on
a l'obligation de respedºon de la Chine. -
>

- -

-- \ " tº
t. .

- " ) • -- . · " ,:
-

- -- ' - - ſ :: - - - - . -
- · · -

• . ) ·· ·· • - - . -

-
24o Du voyage delachine,
—-- —.
T T

Les Peres eftans admis trois foù en vne


·
meſme annee dans le Royaume de la
| |
-
Chine, n'y ontneantmoins pas encor
- - » . ..-- ,,
- - ' 1",, . - - . l ! * !:;t , ,

| | | peu eftablir vnereſidence. .


- # - - - · · · · · • •* ' * • · •...ºkº
- |
• · • · i· ſ)
C H A P. -

-
I I I. · - •
- º : 12 » ,
• · 277 :: | : | it 1 tflºi
guatrePrin- [ An de noſtre ſalut 1582. le P.Valignanus
ce laponois LViſiteur reuenant du lapon amenoit aucc
º** ſoi quatre Princes de ceſte Iſle, qui eſtoient
* enuoiez par les Roys & autres puiſſans Sei
gneurs à Rome, à deſſein d'y rendre ſelon la
çouſtume Chreſtienne leur ſubmiſſion au
ſiege Apoſtolique; ce qu'auſſi ils ont faict,&
ſont depuis retournez ſains, & ſaufs en leur
païs.Or pendantletemps qu'ilsattendoient au |
College d'Amacao l'occaſion propre de naui7
ger,il n'euſtrien plus en recommandation quç
d'auancer les affaires de la Chine. Car à ceſte
fin il inſtitua vne ſodalité en noſtre maiſon
Il inſtitue nommee du ſainct nom de IE svs , & or
vne confrai- donna à ceſte ſodalité des loix tres-ſainctes &
º, du nºm tres-propres pour auancer le ſalut des nou
****** ueaux conuertis. Or afin que ceſte choſe euſt
vn plus heureux ſuccez , il defendit que les
Portugais fuſſent enroollez en ceſte confrairie;
mais les Chinois ſeulement & Iapons, & les
nouices
Liureſecond. 24 I
àouices en la foy des autres nations. Ceſte
inſtitution prenant tous les iours accroiſſe
ment, ſeruit certes de beaucoup à la gloire
de Dieu en ceſte ville. Or il † que ceſte
confrairie fuſt touſiours gouuernee par vn
de ces Peres, qui eſtoient ja dediez à † miſ
# de la Chine : qu'il voulut auſſi faire les
tioirs d'vne autre office,duquel il eſt appel - -

lé en ces contrees le Pere des nouueaux


Chreſtiens : ſous la charge duquel tous ceux "
qui ſont nouuellement conuertis à la foy, ou
les Catechumenes ont accouſtumé d'eſtre re•
mis : non ſeulement pour auoir ſoin de leur
ſalut,mais auſſi pour par ſon autorité conduis
re leurs affaires, & pouruoir à leur pauureté.
Tout ceci fut faicten noſtre maiſon,attendant
que la Diuine bonté facilitaſt l'entree à des
plus grandes choſes, ce qui arriua quaſi en
· meſme temps en ceſte maniere.
Le Vice-Roy de la Prouince de Canto eſt Prºuince de
tenu entre les premiers de ſon ordre. Car ce Canto. |
ſte Prouince de ſon gouuernement eſtant ſir
tuee aux dernieres limites du Royaume, &
fort eſloignee de la Cour Royale de Pequin,
& icelle eſtant toute arrouſee de la mer, il
arriue ſouuent que les chemins ſont pleins de *º *

larrons,& principalement les mers de pyrates t


| º
:
, •
«
-
laponois. Pour ceſte cauſe il eſt ordonné que
*• • • \
le Vice-Roy de Cantoaauſſi pouuoirde com -\ é s , •
mander en la Prouince voiſine de Quam-ſi, • > • --
-

s'il arriue quelque accident quil'oblige àleuer * " . "


242 Du voyage de la Chine,
vn plus grand nombre de ſoldats. Car alors il
peut de droict abſolu leuer des gens de guer
re en ceſte Prouince; encor que ceſte Prouin
ce ſuſdicte de Quam ſi ait auſſi ſon Vice-Roy
comme toutes les autres.Pour ceſte cauſe auſſi
le Vice-Roy de Canto n'a pas ſon ſiege en ſa
ville capitale(comme ont tous les autres)mai
seiauquin à Sciauquin, parce que ceſte ville §
demºe ºº d'vne autre Prouince a ſemblé eſtre plus pro
Vice-Rois de
Canto. pre pour ſa demeure. - -

: En ce temps-là donc vn nommé Cinſai na


tif de la Prouince de Fuquian, homme caute
leux & prudent, mais auſſi fort auare, admi
niſtroit ceſte ſouueraine Magiſtrature. Vou
lant donc arracher quelque choſe des habi
tans d'Amacao, il vſa de ccſt artifice. Il leur
enuoia des patentes, par leſquelles l'Eueſque
& le Gouuerneur de la ville eſtoient com
mandez de ſe repreſenter incontinent deuant
- ººº ſon ſiege Preſidial,parce qu'il auoit entédu que
' ' ' ces marchands eſtrangers eſtoient gouuernez
par iceux.La choſe eſtant miſe en deliberation
il ſembla qu'il y auoit peu d'aſſeurance en ce
qu'on commandoit,& qu'il n'eſtoit conuena
ble à la dignité Portugaiſe : afin neantmoins
L'entree au † ne ſemblaſſent auoir meſpriſé l'edict; &
royaume de faict peu d'eſtime de l'autorité du Vice-Roy,
la Chine eſt on arreſta, que deux autres ſeroicnt mis en la
ſondee par place des
deux ambaſ- #
imez. Le P. Michel Rugge
- - . • 7 ,•

ſadeurs des rºus Par le cc il du Pere Valignanus Viſi


§ſire. teur fut commandé de repreſenter l'Eueſque
- º à dcſſein
· Liure ſecond. 243
à deſſein qu'il eſſaiaſt s'il pourroit obtenirvne
demeure perpetuelle en ce Royaume : & en la
lace du Gouuerneur on nomma l'Auditeur
de ville, appellé Matthieu Penella. Et pour
s'acquerirſa bien-vueillance du Vice-Roy, de
peur que d'auenture il ne troublaſt le com
# commencé, on enuoioit vn grand pre
t aux deſpens du public,de ces choſes dont
on ſçauoit que les Chinois faiſoienteſtat. Des
draps de ſoie pure ( que les Chinois en ce
temps-là ne ſçauoient pas encor faire) des ha
· bits ondez, des miroirs de cryſtal,& pluſieurs
autres choſes ſemblables, qui paſſoient lava
leur de mil eſcus d'or. * ' i - -

Ils furent receuz du Vice-Roy auec vn la Ambaſ


- ſant
grand appareil, pluſtoſt preparé pour les eſ #du
uuenter que pour faire honneur aux Am v Roy .
»aſſadeurs.Mais aiantveu les preſens (d'autât • -- . -*

que tout ceci ſe tramoit à ceſte fin)auſſi-toſt


il depoſa ſon arrogance, & faiſant voir plus de
douceur en ſon viſage, il ordonna qu'ils de
meuraſſent en leur port comme ils auoient
faict iuſqu'a preſent, obeiſſans aux loix des •

Magiſtrats Chinois, qui ſont comme les paro -* º * • , -


-

..
les couſtumieres en ces formalitez. Car les • • • •

Portugais ſont-là gouuernez par leurs loix,& · v ... •.•


*.
*• •
les autres nations regies comme il leur plaiſt, , , t ."' ^ •
& les Chinois auſſi qui aians auec la Religion » *• ••

depoſé l'habit Chinois, ont pris celuy des Eu


ropeens. Les autres Chinois viuent ſous des
Magiſtrats amaſſez çà & là,que la Republique
Q 2 -
244 Durvoyage de la Chine,
de Canto enuoie en ce port. Mais retournons
au Vice-Roy.Quant à ce qui touchoit le pre
sét,il diſt qu'il n'en vouloit du tout rien pren
dre qu'en paiant, & ſoudain aiant par le tru
chement entendu le prix de chaſque choſe, il
cómanda qu'on leur baillaſtvne ſomme d'ar
gent là au ſiege meſme.Il faiſoit cela, d'autant
que les largitiös ſont tres-ſeueremët punies en
ce Royaume. Il enuoia neantmoins ſecrette
ment quelqu'vn les aduertir, qu'il auoit com
u'ils
mandé de leur deliurer ceſt argent, afin qu'i
luyachetaſſent encorautantd'autres §s,&
luy † eux meſmes. . · · ···.

, Le Pere _ Le Pere Ruggerius n'oublia pas de propo


Retrºrius ſer par le truchement ce pourquoi principale
#
der vme
ment il eſtoit venu : aſſeurant qu'il eſtudioit
- - - - -

#. maintenant aux lettres Chinoiſes, & taſchoit


§." " d'en apprédre le langage.Dequoile Vice-Roy
fit ſemblant eſtre fort reſioui, & donna eſpe
rance qu'il pourroit obtenir ce qu'il deman
doit vne autre fois quand il reuiendroit. Et
apres leur aiant donné vne ſomme d'argent,il .
les renuoia magnifiquement leurs# †
# • - auec diuerſes prouiſions,& grâde cópagnie
# Magiſtrats & de ſoldats,& diuers chāts de trö
me d'argent pettes & autres inſtrumens par les ruës publi
#ºſ ques de la ville : tâta de puiſſance l'eſpoir du
ſº : º gainſi quelque part on le void reluire.
# Au † les nauires des marchands
f/36M0f• Portugais eſtoient venus des Indes, ſelon leur
couſtume ,i au port d'Amacao ; en iceux
: t) eſtoient
4
Liure ſecond. 245
eſtoient portez pluſieurs de noſtre Compa
gnie, § au college d'Amacao ou à l'ex
pedition Chreſtienne du lapon. Le ſeul P. Le P. Mar
Matthaeus Riccius , duquel auons'parlé ci- thau #.
deſſus, eſtoit appellé à la moiſſon qu'on eſpe- #
roit de la Chine. Il auoit apporté quand & -

ſoy vn horloge aſſez beau,compoſé de roües,


dont le Pere Prouincial luy auoit faict pre
ſent pour aider à la miſſion de la Chine. Et
en ce temps le Gouuerneur de la ville (aiant
jà acheté tout ce que le Vice-Roy deſiroit)
luy renuoioit § auquel auſſi comme
deuant on donnoitle Perç Ruggerius pourad
ioinct.Mais il arriua importunémét,ou pluſtoſt
opportunément, comme itfeverra par l'eue- Le P.Rucre
nement, qu'il tomba en vne grande maladie. rius malade
Parquoi il commande à l'Auditeur dé rappor-ººº
ter au Vice-Roy qu'à cauſe de ſa maladie il #
n'a pas peu retourner ſelon ſa promeſſe, qu'il
a neantmoins vne machine de fonte tres-ele
gante, qui ſans qu'aucun la touche meſure &
marque les heures. Ce qui eſtant incognu &
inouï aux Chinois,leur a touſiours ſerui d'ad
miration iuſqu'au temps preſent. l'Auditeur
fit ce dont ileſtoit prié,caraiant offert ſes pre
ſens au Vice-Roy, il luy demanda pourquoy
le Pere n'eſtoit pas venu ſuiuant ce que luy
auoit eſté enioinct. Quand il luy euſt dict
que la maladie en eſtoit cauſe , il ſembla en
eſtre attriſté : mais quand il entendit par
ler de l'horloge , il le deſira auec tant d'im:
, Q 3
z46 Tu voyage de la Chine,
patience, qu'il commanda ſoudain à ſon ſe
cretaire d'eſcrire des patentes de ſa part,parleſ
quelles il commandoit au Pere auſſi-toſt que
ſa maladie le permettroit, de le venir trouuer
auec ceſt ouurage admirable.
uand ces patentes auſſi furent leuësà Ama
Les Peres par
cao,on trouua qu'elles contenoient beaucoup
#'#.
bliques ſont d'autres
º choſes carles Peres ppar autorité ppu
- -

at§llez à blique eſtoient appellez, afin de baſtir en ce


Sciauquin. ſte ville deux maiſons, laſacree, & la priuee.
Chacun ſe reſiouit de cela auec des grandsap
plaudiſſemens, & dedans & dehors lamaiſon,
comme d'vne choſe dez long-temps deſiree.
Mais le P.Viſiteur aſſez incertain de ce qu'ilde
-, uoit faire en ceſte preſente occaſioQ , demeu
- roit tout court. Car il voioit § le lP.
Ruggeritis n'eſtoit pas encor aſſez pourueu
du ſecours qui eſtoit neceſſaire à vn ſi grand
deſſein. Il s'en fallut peu qu'il ne laiſſaſt eſ
chaper ceſte occaſion, ſi le conſentement de
tous les autres Peres ne luy euſt conſeillé de
la prendre au poil.Entre ceux de noſtre Com
pagnie qui eſtoient enuoiez à la moiſſon du Ia
º pon, eſtoit venu le P. François Paſius, que
# # nous auons ja dict eſtre venu d'Europe aux
§ur §er Indes dans les meſmes nauires auec les Peres
partie du rra ſuſdicts dcdiez aux affaires de la Chine. Le
uatl, PerelViſiteur eſleut ceſtui-là ſeul ſur tous
autres , lequel ſembloit par les perfections
. dont ſon ame eſtoit douëe , pouuoir re
< · compenſer l'ignorance du langage. Il lui
donna ,
Liure premier. 247
º
donna pour aſſocié le P. Ruggerius, & eſtablit
| le P.Matthaeus Riccius pour preſider aux Ca
techumenes du college de ſainct Martin, pour
leioindre apres aux autres deux, ſi l'eſperan
ce venoit à auoir bonne iſſuë. Et pourtant que
le temps de la nauigation Indienne appro
choit alors , auec laquelle le Viſiteur faiſoit
deſſein de paſſer aux † auec ces ſiens qua
tre puiſſans Barons laponnois, il laiſſa pareſ
crit, que ſi d'auenture les Pereseſtoient con
traincts de s'en retourner ſans rien faire, que
le P. François Paſius s'en allaſt en la miſſion
du Iapon , à laquelle il eſtoit ja deſtiné , &
que les autres deux attendans vne autre oc
caſion de bien conduire ceſt entrepriſe, pour
ſuiuiſſent neantmoins leurs premiers deſ
ſeins.
Eſtans donc deux de noſtre Compagnie ººdºnº
paruenus à Sciauquin prez du Vice-Roy, ils luy !re Compa
---- 5 - - , gnie arriuent
offrirentl'horloge, auquel auſſi eſtoit adiouſté§
VIn Verre † les obiects eſto- Royàsciau
yent auec plaiſir repreſentez auec diuerſes quin.
couleurs. Ceſte § auſſi , qui ſemble ex
traordinaire aux Chinois, leur a long-temps
faict croire que c'eſtoit vne pierre precieuſe.
C'eſt merueille comme le Vice-Roy s'eſt reſ
iouy del'vn & de l'autre, & auec combien de
bien-vueillance il receut ceux de la Compa
gnie. Il leur aſſigna auſſi vne demeure aſſez
commode en vn temple des Idoles qui eſtoit
248 Duvoyage de la Chine,
aux fauxbourgs nommé Thien-min-zu où ilen
| uoioit ſouuent des prouiſions & diuerſes vian
· des, & receuoit ſouuent les noſtres, s'allans
acquiter du deuoir de viſite, dans ſon palais.
Aians ſeiourné enuiron quatre ou cinq mois
en ce temple, ils eſtoient viſitez de diuers
Magiſtrats & hommes principaux; & auoient
deſia grande eſperance que ceſte demeure ſe
L. vice-Roy roit perpetuelle.Car ils auoient obtehu de ce
aſſigne vne lui qui eſtoit ſecretaire du Vice-Roy, qu'ilfuſt
ººººº auſſi permis au P.Matthæus devenir. Èt deſia
" il ſe preparoit à bon eſcient au college d'A-
macao pour ſe mettre en chemin. Mais voici
que par vn ſoudain accident ceſt affaire ren
uerſé ſembloit pluſtoſt oſter, que differer tou
- te eſperance. - -)

Le mira Car cependant que la choſe eſtoit ainſi a


# rèuoiez
ſont # cheminee, voici ſubitement venir vn meſſa
>

hors de la vu ger du Vice-Roy tout triſte qui rapporte aux


l é pºur noſtres qu'ileſtoit pourie ne ſçai quelle faute
# Roy depoſé de ſon office. Craignant donc que la
#ſi, demeure des eſtrangers fuſt moins agreable à
office. ſon ſucceſſeur, & que de là il lui arriuaſt d'a-
uantage de mal ; il mit tellement les noſtres
hors # ceſte villé, qu'il les renuoioit neant
moins auec des patentes ſiennes en la Me
tropolitaine , par leſquelles patentes eſtoit
commandé aux Magiſtrats d'aſſigner en ceſte
ville principale vne place pourl'Egliſe, & en
ſemble pour la maiſon. Les Chinois appellent
ccſte ville. Quam-cheu, mais les Portugais †
- CZ
Liure premier. 249
ſez par le nom de la Prouince, l'ont appellee
Canto. - -

Ces changemens d'affaires ont certes fort


affligé lesnoſtres , d'autant qu'on n'auoit pas
peu conduire ceſte entrepriſe à la perfection
u'on auoit eſperee. Car ils entendoient aſ
† que les patentes d'vn Vice-Roy depoſé ne
ſeruiroient de rien : pour toutesfois ne laiſſer
rien à eſprouuer, ils retournent par eau aians
le cours de la riuiere fauorable en la Metro
politaine,& ne leurarriua † , qu'ils
auoient eſtimé. l'Admiral de la mer que nous
auons dict ci-deſſus s'appeller Hai-tau, de for
tune eſtoit lors abſent, auquel nommément
· les patentes s'adreſſoient ; & encor qu'ilyfuſt
| eſté,n'ayanteſgardaucun aux patétes il ne leur
fuſt ſeulement pas permis par les gardes du
' riuage de deſcendre à terre. Ils retournerent
donc auecen
P. Paſius triſteſſe
apresauſelon
College d'Amacao. Le º
le commandement Les noſtresà
du Viſiteur s'en alla au Iapon : où aiant cou- amaea .
· rageuſement trauaillé pluſieurs annees, en fin
, eſtant crée Prouincial , il a long-temps gou
uerné l'vn & l'autre miſſion, ſçauoir la Chi
noiſe & Iaponoiſe.Et comme en fin ces deux En ſait pre.
miſſions furent appellees Prouinces par le P. §ncial.
General , icelui en eſtant declaré Viſiteur,
eſtoit venu au college d'Amacao, pour princi
palement prendre § des affaires Chinoiſes,
mais venant dans peu de mois à mourir il
fut fort regretté d'vn chacun. Car depuis
4
--
Q_ 5
25o Duvoyage de la Chine,
MortdeFrä- ceſte ſienne premiere courſe , il auoit touſ
º Pºſº iours,iene ſçaiſiauec plus d'amour, que d'ex
erience, tendu ſon § à auancer la foy en
a Chine.Ce que certes il auoit touſiours ſoi
, gneuſement faict du Iapon en hors, & fort
a propos. -

# # Voions pourquoi les noſtres ont eſté pour


§ " la troiſieſme fois ſans aucun fruict ou vti
fois ſans au-lité appellez en ce Royaume. C'eſt vne cou
eii fruictap-ſtume obſeruee entre les Magiſtrats de la
# " * exemplaire
Chine , qu'on
47iº,
garde les
de toutes dans les Archiues
patentes vn
qui s'eſcri
uent , & qu'on eſcrit au bas ce que en ſuite
d'icelles a eſté effectué : afin qu'à tous eue
nemens on ſçache ce qui a eſté commandé,
& ce qui a eſté mis en execution. Le Vice
Roy donc aiant eſté depoſé, quand ſon ſuc
ceſſeur fuſtarriué, & que d'auenture on fueil- ^
· letoit en ſa preſence le liure des patentes, on
trouua les patentes que le Vice-Roy depoſé
auoit commandé eſtre baillees aux noftres à
leur partement; ce que n'aiant peu eſtre effe
Les copies ctué , il n'y auoit rien eſcrit au † Le-Vice
º Roy donc commanda qu'on eſcriuiſt en la
accordees
ville capitale à l Admiral de la mer , auquel
aux Peres ſe
- - V |? -

rrºun aux ces patentes auoient eſté adreſſees. Icelui


Archiues. pour auoir eſté abſentignorant tout, eſcrit au
Gouuerneur de la ville , que les Portu
gais appellent Anſan, les Chinois Hiam-xan,
d'autât que le port d'Amacao eſt auſſi compris
en ſaiuriſdiction, Mais luy auſſi n'en ſçachant
rien,
Liureſecond. 25I
rié,eſcrit aux chefs des ſoldats commisauxgar
des du port d'Amacao, qu'ils faſſent auſſi en- .
ueſte de cela. Eſtans donc venu trouuer l'E-
ueſque, ils furent renuoiez en noſtre College,
auſquels on monſtrales patentes † COI1l

me elles eſtoient & garnies du ſeau public.


Ils demandoient fort qu'on les leur baillaſt,
croians que c'eſtoit choſe † que les pa
tentes de celui qui auoit eſté leur Vice-Roy
fuſſent entre les mains des eſtrangers.La cho
ſe eſtant miſe en conſeil par ceux de noſtre
Compagnie , il arriua fort à propos en ce
temps en l'abſence du Viſiteur, qu'il y auoit
en noſtre maiſon pluſieurs des Principaux
de noſtre
nerus Compagnie.
Patriarche Car Melchior
d'Ethiopie Car #erſonnages
eſtoit preſent,
- - I » - - ,r " remarqua
qui eſtoit reſté apres que l'expedition d'E-#-
thiopie fuſt rompue , & aiant gouuerné l'E- pagnie qui
† d'Amacao en eſté
auoit quelque temps l'abſence du Paſteur, ont auācéla
Recteur du Colle- # aºx Im
- - - es,érautres
ge. Le P. François Capralis auſſi ſuperieur de §
· la miſſion de la Chine y eſtoit ; & ſembla
blement s'y trouuoit le P. Pierre Gomezius
qui auoit eſté Recteur du meſme College, &
le P. François Paſius n'eſtoit pas encor par
ti, & y en auoit pluſieurs autres qui atten
doient le proche deſpart des nauires du Ia
† de tous eſtoit qu'il nefalloit nul- Les p,res
ement rendre ces patentes à ces Capitaines ſont d'adus
Chinois des ſoldats, mais qu'il falloit taſcher de ne rendre
que deuxdesnoſtres les portaſſenteux-meſmes **
CIl
2.52 Du voyage de la Chine,
en la meſme principale ville à l'Admiral, & en
# * demandaſſent l'execution. Pour ceſt effect fu
ſº
pour les por-
rent
".
nommez le Pere Ruggerius & le Pere
• •

§ſ Riccius, & ces Capitaines meſmes ne le refu


f/06'5, ſerent pas, & parce qu'ils ne pouuoient rien
† leurs donnerent permiſſion de s'enal- .
r par eau en la ville d'Anſan, & promirent
que le Gouuerneur de ceſte ville là qu'ils ap
pellent Ci-hien les enuoieroit plus outre en la
Metropolitaine. -

ºº Les noſtres eſtans paruenus à Anſan, ils


# eurent audience au Preſidial, mais auec tel
JJ0f0y', ſuccez que le Gouuerneur demanda qu'on
luydeliuraſtles patentes,pourles enuoieren la
ville capitale:ce que les noſtres refuſans de fai
re,il ſe mit en colere, & prenant les patentes
4
les ietta contre terre.Penſez-vous(dit-il) pou
uoir auancer quelque choſe auec les patentes ,
#- d'vn Vice-Roy depoſé ? Or il leur refuſa en
commande tierement de paſſer plus outre en la Metro
º,
mer auec de
politaine ; mais leur commanda abſolument
fenſe de paſ- de retourner vers les leurs.Nos deux deputez
ſer outre. s'en allerent d'autant plus triſtes, qu'ils vo
yoient que la porte leur eſtoit fermee ſur le
ſueil.Eſtans donc retournez en leur hoſtelerie,
ils ſe reſolurent à vne entrepriſe certes hardie.
ll y a tous les iours vn batteau de charge,qui
n'eſt pas des plus grands, qui va de ceſte ville
, ' en la principale de la Prouince, dans lequel
beaucoup dé gens paſſent auec leur bagage,
ils arreſterent ſi on les vouloit receuoir , ſe
- IIlCUUIÇ
Liure ſecond. 2 53
mettre là dedans ſans aucune autre permiſ
ſion, & nauiger vers la Metropolitaine au
deſçeu du Gouuerneur.Le Pilote faiſoit diffi
culté du commencement de receuoir des
eſtrangers : mais le truchement des Peres,ieu
ne homme ruſé monſtrant les patentes du
Vice-Roy en fiſt acroire au Patron. Eſtans !ºſº "
donc receus dans le batteau auec leurs har- #.
des, comme ils penſoient faire voile on les #
iette dehors, car les autres qui alloient au ſºudain re
meſine batteau en la ville principale eſpou-**
uenterent tellement le maiſtre du vaiſſeau, • i .

que changeant de volonté il ietta les bouget- . !


tes des Peres ſur la riue, & iceux par con- . :
traincte retournerent en l'hoſtelerie d'où ils . .
eſtoient ſortis. - - - -
En meſme temps on apporta des triſtes #
nouuelles au Gouuerneur de la mort de ſon ſ #
Pere, pour laquelle cauſe, au meſme inſtant la mort de
s'eſtant demis de ſon office,ſelon la couſtume ſº*
Chinoiſe,il s'en retournoit en ſa maiſon com
me homme priué, pour le dueil de trois ans.
Cela donna occaſion aux noſtres, n'y ayant
perſonne quiles empeſchaſt de ſeiourner quel
ques iour en la ville, & de cercher tous mo
yens pour paſſer en la Metropolitaine. En fin
ils obtindrent ceſte permiſſion en faiſant pre- d, outiennre
ſent de quelques eſcus à celuy qui eſtoit ſub- permiſſion de
ſtitué en la place du Gouuerneur, qui auec pºſſº ,
l'aide d'vn
arriuaſt Notaire,
quelque de peur qu'ilſinebon
mal,donnerent en # #
leurpre-§ J'•

texte .
-
, 254 Tºurvoyage de la (hine,
texte à ceſte permiſſion, qu'ils ne pouuoient
eſtre ſouſpçonnez auoir receu des preſens,
mais ſembloient auoir faict cela pour le ſer
uice & bien du public. Les noſtres donc
ſont emmenez (ſans en rien ſçauoir) comme .
captifs en la Cour Prouinciale. Car on eſcri
uoit ainſi : Que ces Preſtres eſtrangers
auoient eſté trouuez à Anſan, pource qu'ils
- auoient ie ne ſçai quelles patentes du Vice
• · • • Roy depoſé adreſſees à l'Admiral de mer au
quel ils eſtoient enuoiez. - , º ::
Ils paruien- . Ils ne furent pas pour cela moins courtoi
º leurs
tropolitaine,
ſementpatentes
receus ,paronl'Admiral , & ſansceouurir
leur demande qu'ils
• hu- º .

# veulent. Ils baillerent leur reſponſe par re


receus de queſte ja eſcrite, laquelle contenoit qu'ils
l'Admiral eſtoient hommes Religieux , qui par l'eſpace
º" * de tant de mers eſtoient venus de leur
leurrequeſte. - - -
pais,
eur pais,
,|»

** «
" allechez de la renommee de l'Empire Chi
nois, afin de pouuoir demeurer en iceluy
iuſqu'à la mort, qu'ils ne demandoient rien
autre choſe, qu'vn petit Aire ou place en la
quelle ils feroient baſtir vne Egliſe au Sei
gneur du ciel: & qu'ils ne ſeroient en charge à
aucun, & ſe pouruoiroient de tout ce quiſe
roit neceſſaire à leur vie , par les aumoſnes
· · , des leurs.On ne faiſoit en ceſte requeſte, ni
- s " , en autre lieu au commencemét aucune men
|| | tion de la publication de la loy Chreſtienne,
. ..... de peur que cela n'empeſchaſt la demeure
• • • neceſſaire en ce Royaume. Car les Chinois
- - - º - n'ont
Liure ſecond. 255
n'ont pas ſi peu d'opinion d'eux-meſmes
qu'ils puiſſent croire † iour pouuoir
apprendre qnelque c oſe des eſtrangers,
qu'ils n'aient dans leurs liures auec declara
tion plus exacte. Ils ont auſſi merueilleuſe
ment horreur de la predication d'vne nouuel- .
le loy:par ce qu'ils ont experimenté du temps - -
paſſé que les tumultes & ſeditions ciuiles . < --
commençoient ſouuent par ceux qui ſous le
pretexte d'vne loy nouuelle , aſſembloient .
† nombre de mutins conſpirans enſem
le à la rebellió,pour la ruine dela republique.
- L'Admiral loüa bien le deſir des noſtres,
mais il reſpondit toutesfois que cela depen
doit de la volonté du Magiſtrat ſouuerain, , , , ,
& que le ſeul Viſiteur de la Prouince, qu'ils . . "

appellent Ciai yuen , ou le Vice-Roy le pou- Illeur eſtper


uoient permettre. Les noſtres prierent l'Ad-miºſeiºurner
miral alleguant ces excuſes, de leur vouloir au # Metro
moins permettre de demeurer quelque peu #
en ceſte ville, au palais des Ambaſſadeurs iour .
du Roy de Sian; où le Pere Ruggerius auoit
accouſtumé de demeurer pendant le temps
des foires,iuſqu'à ce que le temps de la foire
des Portugais fuſt venu; cependant qu'ils taſ
cheroient de faire que le Vice-Roy ou Vi
ſiteur agreeroient ceſte demeure , ce qu'il -

leur accorda bien en leur preſence ; mais au Leur permiſ


meſme iourilleur enuoia retracter ſa permiſſi6: # j'é-

car le Viſiteur deuoit dans peu de iours faire -

la viſite de ſa Prouince il diſoit en apres qu'il


craignoit, que s'il les reçctioit en la capitale
256 Du voyage de la Chine,
ville autemps que les marchands n'y ſont pas,
il ne s'en faſchaſt:que la cenſure d'icelui eſtoit
redoutable à tous les Magiſtrats.Il comman
da donc que ſur le champ ils s'en retournaſ
ſent à Amacao.
Ils ſont con
traints s'en On peut aiſement iuger combien de dou
§ leur & d'affliction ce meſſage ſi ineſperé ap
Amacao.
porta à nos deputez.Ils s'en allerent en fin,
quand aians emploié toute leur induſtrie ils
ne virent plus reſter aucune eſperance de
pouuoir demeurer.Ils reuindrent à Anſan, &
Edi# du Vi
trouuerent les affaires en pire eſtat que de
ce-Roy.
uant.On liſoit aux portes de la ville vn Edict
duVice-Roy nouueau ſurnommé Co; par ceſt
cºnnnu d, Edict, outre pluſieurs choſes qui touchoient
l'Edici, le bien de la Prouince, ceci qui touchoit nos
» affaires eſtoit ordonné de ceux d'Amacao.
Premierement il ſe plaignoit fort qu'à Amacao
" .
ſe commettoient diuers abus & autres crimes
| contre les loix,dont il reiettoit toute la faute
' ſur les Chinois interpretes des eſtrangers.par
leſquels ces eſtrangers eſtoient ſollicitez &
inſtruicts à ce faire:mais qu'outre tout le reſte,
il eſtoit bien informé , que les truchemens
des eſtrangers auoient perſuadez quelques
Preſtres de dehors d'apprendre les lettres, &
† des Chinois, & qu'ils demandaſſent
· ' yne p ace en la Metropolitaine pour y baſtir
' vne Egliſe, & vne maiſon priuee. Ce qu'il
aſſeuroit eſtre pernicieux à ſon Royaume.
auquel il n'eſtoit pas proufitable que les
· · · · · · · · · , eſtrangers
Liure ſecond. . 257
eſtrangers fuſſent receus. Il menaçoit finale
ment de faire mourir ces interpretes de mort
cruelle , s'ils ne ſe deportoient de ce que
deſſus. . -

Aiant entendu ceci, & ouy nos deputez,


& ſceu ce qui leur cſtoit arriué pendant vn
mois entier que ceſt affaire auoit traiſné, &
conſiderant la † repugnance par laquel
le les Chinois deteſtent † eſtrangers, noſtre
Compagnie perdit quaſi toute eſperance de
ouuoir eſtablir vne demeure dans l'interieur
† Royaume. Principalement durant la Ma
giſtrature de ce Vice-Roy. Car il ne ſembloit
pas qu'il feroit luy meſme ce qu'il-auoit tant
reprouue. . .

Les Peres ſont appellex à Sciauquin,


(& obtiennentpermiſſion de
baſtir vne Egliſe,& y
eſtablir vne de
//ºctºre.

C H A P. : IV.
Outes choſes eſtans ainſi deſeſperees, on
ourra trouuer aſſez admirable ce que ie
'
$
Vai §e. Vne ſemaine entiere ne s'eſtoit pas
$
/
\. 258 Du voyage de la Chine,
encor eſcoulee depuis que les noſtres eſtoient
de retour, quand vn Officier de la garde du
Vice-Roy, venant de la ville Vice-Royale de
Sciauquin aborde au port d'Amacao. Iceluy
apportoit des patentes de ce Gouuerneur, qui
ſelon le deuoir de ſa charge , commande à
Les ººº toute ceſtecontree,lesChinoisl'appellent Ci-fu,
appellez à par ces lettres les Peres de la Compagnie par
Sciauqum. • / - -

autorité du Vice-Roy eſtoient appellez à


Sciauquin, pour receuoir du public vne aire,
où ils † baſtirvne Egliſe,&vne maiſon.
Ce changement certes doit eſtre attribué à la
Dextre du Tout-puiſſant, & non à l'induſtrie
humaine; qu'il ne nous aduienne proferer ces
paroles : noſtre main puiſſante, & non le Sei
neur a faict toutes ces choſes : mais les no
ſtres pluſtoſt doiuent penſer, qu'aux trauaux
futurs apres les § mortelles, il faut
encor leuer eſpoir ſur eſpoir, & ne deſeſperer
iamais de pouuoir rencontrer mieux.LeVice
Roy certes l'autre iour reprouuoit auec pa
roles tres-aigres par edict public ce deſſein no
ſtre : & le Gouuerneur de ceſte contree n'a-
zes eonſeils uoit pas ſeulement veu ceux de noſtre Com
º# * pagnie : mais il n'y a pas de conſeil contre le
mirables. $ i neur, qui tient les temps & les moments
en ſa puiſſance,auſquels il auoit de toute eter
· nité† d'eſclairer ce peuple par ſa lumie
re, & de ſa main puiſſante & bras eſtendu ou
urir les portes de ce Royaume par tant §
ſiecles fermees aux trompettes de ſon Euan
• • gile.
· · Liure ſecond » . 259
gile. Car tout ce qu'on diſoit que les Peres
auoient faict pour ce ſujet,en faiſant la ſuppu
tation par raiſon humaine, ne ſeruoit du tout
rien pour mener a fin vne ſi grande entreprir
ſe, s'ils ne fuſſent eſté ſecourus par ceſte main
qui a cree toutes choſes de rien. " !

| | Car les Peres diſoient qu'aians pour la


deuxieſme fois eſté receus à Sciauquin, lors
qu'ils eſtoient renuoiez en la Metropolitaine
par le Vice-Roy depoſé, y aiant pluſieurs ſer
uiteurs des Vice-Rois preſens,ils auoient pro : º -
mis vne certaine ſomme d'argent à celuy qui º . -

leur obtiendroit permiſſion du nouueauVice- -

-
-

Roy de pouuoir retourner. Lvn d'iceux, & cam.la


iceluy du moindre rang
8 des ſoldats qu!
qui font se §
!ont permiſſis f
la garde deuant les portes du Palais , à obtenue.
ce qu'on dict, preſenta vne requeſte au
Vice-Roy , comme au nom du truche
ment des noſtres , par laquelle requeſte il
demandoit qu'on accordaſt dans la ville
vne demeure ànoſtre Compagnie, & vne pla
ce pour baſtiryne maiſon , & Egliſe.Choſe
eſtrange! celuy qui auoit tant blaſmé les Pre
ſtres eſtrangers & leurs truchemens par vn
edict ſi cruel, non ſeulement ne reiette pas la
requeſte qu'vn miſerable ſoldat luy preſente
en leur faueur, mais encor il la renuoie pour
eſtre appointee au Gouuerneur de la pro
uince qui s'appeloit Guam-puon de la prouince
de Cequiam,icelui donna au ſoldat des lettres
patentes , leſquelles lui meſme apporta aux
R. 2
26o Du voyage de la Chine,
Peres à Amacao. - -

On ne ſçauroit eſtimer auec combien d'al


legreſſe les noſtres receurent ces nouuelles.
Et ce d'autant plus que les choſes inopinees
penetrent plus auant dans les ames, & les eſ
A
meuuent du tout auec plus de force. Car il
leur ſembloit qu'ils ſentoient la main de
Dieu,&vn aduis celeſte qui ſurpaſſoit le pou
uoir des hommes. Les champions donc tant
4 de fois denommez de ceſte Expedition com
#itezº
qui ſe mencerent
eſſaire à àceſt
preparer
affaire.ceEtqui
celaſembloit
ne ſ eſtre * -- .

rſ la neceliaire a cet anaire Et cela ne le pouuoit


ºu per,. faire ſans peine, car toute ceſte entrepriſe de
- pendant de la liberalité des amis ( car plu
• a ^ ' ſieurs d'iceux auoient donné tout ce qu'ils
| | | pouuoient en ces trois voiages qu'on auoit
§ en peu de mois) ils ne craigmoient pas
en vain que le fruictde ce voiage, comme les
autres precedents,s'en allaſt en fumee.A ceci
on adiouſtoit les naufrages âduenus ceſte an
nee ſur la mer, & principalement du nauire
de charge du Iapon en l'Iſle Leuquiceo, dans
lequel # ſont quaſi toutes les richeſſes de la
ville, ce qui auoit ſerré les mains à ceux qui
autresfois eſtoyent en volonté de les ouurirà
la liberalité. .. : - - -

Mais ceſte incommodité auſſi par la pro


- uidence Diuine fut oſtee.Il yauoit alorsàAma
cao vn marchand Portugais rqnommé tant
pour l acquerir des richeſſes , que pour en
deſpartir ( il ſe nommoit Gaſpar Viegas.)
: -- - - Celuy
Liure ſecond. 261
Celuy-là qui auoit touſiours ſur tout autre ſe-leºſtrº
couru ceſte Expedition,
abandonner ne miſerable
en ce temps la voulutdeauſſi#
la aumoſnes.
Republique.Car il donna pour aumoſne aux
noſtres vne telle ſomme d'argent , qu'elle
ſembloit eſtre ſuffiſante pour les commence
mens de ceſte entrepriſe. Et d'autant que le
deuoir m'a obligé de me reſſouuenir de luy,
i'ay creu que ie ne deuois pas oublier, qu'il
a faict baſtir la maiſon du Nouitiat de la
Compagnie à Goa, & l'a renté de bonnes
rentes annuelles , & en fin prochain de la , ..
mort demanda d'eſtre receu en noſtre Com-ºfºº
- - - 4 des Peres eſt
agnie, ce qui luy fut accordé.Et non celuy-§ #
† mais encor pluſieurs autres amis , & Compagnie
auſſi le Recteur du College le Pere François
Capral,donnerent beaucoup de choſes; dont
eſtans pourueus ils partirent auec grande
eſperance , qu'il arriueroit en fin mainte

• 11ICC.
que ceſt affaire auroit vne iſſue de
* - -

Ils trouuerent à Canto ( ville Metropoli


taine)des Eſpagnols ceſte fois, & lors que
premierement , ils auoient eſté renuoiez de
Sciauquin.Car vn certain nauire de marchands
allant des Iſles Philippines en †
par la violence des vents pouſſe en vne
Iſle de la Prouince de Canto, qu'on nom- Eſpgnºls |
moit Nan tau , auoit là faict naufrage. #.
Or eſtans tous eſchappez de la mer en # # |

terre , ils eſtoieut gardez par les Chinois,ſonniers,


R. 3 -

/
Ql
N,
262 Tu voyage de la Chine,
· · · · iuſqu'à ce que le Vice-Roy ordonneroit ce
· qu'il luy plairoit qu'on en fiſt, trois deſquels
ſeulement auoienteſtéenuoiez en laville capi
tale pour rendre raiſon de leur venue. Mais
maintenant ils y trouuerent huict ou dix Re
hgieux de l'Ordre de ſainct François, qui s'e-
, ftoient acheminez des meſmes Iſles Philippi
nes en vn Royaume proche de la Chine,
nommé Cocincina, pource qu'ils auoient en
tendu que le Roy d'iceluy vouloit edifier vne
Egliſe à la façon des Chreſtiens. Mais eſtans
· · , en apres tres-maltraitez, ils retournoient en
: º leur païs : en ce retour aians faict naufrage en
Des Religi-,vne Iſle de la Chine de la Prouince de Canto,
### dicte Hainan, eſtans pris priſonniers par les
# armees nauales Chinoiſes , deſpouïllez de
fai#,aufra tout ce qu'ils auoient & recognus pour pyra
ge a reſtez tes, on les repreſentoit deuant les Magiſtrats.
triſonniers. La reſiouiſſance de ces Peres fut grande, &
celles'des noſtres non moindre, quand il ſe
rencontroient pour meſme cauſe entre les
infidéles. Les noſtres pourautant qu'ils
eſtoient en liberté traiterent ces captifs auec
toute ſorte de courtoiſie, & § de
uoirs, meſmes ils moiennerent que quel
ues-vns d'iceux celebrerent : le tres-ſainct
§ de la Meſſe au palais des Ambaſſa
deurs de Sian, où les noſtres demeuroient,
# # ce que ne leur aiant de long-temps eſté per
# # mis , ils reſſentirent vne grande conſolation
ourtoiſem,. celette. Ceſte rencontre auſſi ſeruit de beau
* _: coup
Liure ſecond. - 263
coup pour la deliurance de tous, car voians " .

que les noſtres aſſeuroient que c'eſtoient des -

hommes Religieux, deſquels meſmes il n'e-


ſtoit permis penſer ce dequoy on les accu
ſoit, & prioient qu'on les traitaſt auecmoins
de rigueur,
vſure & qu'on
à Amacao;il arriuarendroit le temps
en peu de tout auec
que Ils# remis -

les pauures & indigents auoient de † & #º


que tous les captifs furent deliurez, & en- A§.
uoiez en la ville d'Amacao. Ceci ſoit dict en
paſſant. - - -

Les noſtres eſtoient


commencement du moispartis du College au
de Septembre, &º Les noſtresà
arriuerent à Sciauquin ſous la conduite de #-
ce ſoldat , ſans qu'aucun les retardaſt par rºgez par le
les chemins le dixieſme iour du meſme Gouuerneur.
mois. Auſſi-toſt eſtans menez au palais du
Gouuerneur il les receut fort humainement
ſeant en ſon ſiege, eſtans eux à genoux com
me les autres , & leur demanda qui ils
, eſtoient, d'où, & pourquoy ils venoient. Ils
reſpondirent par leur truchement quaſi en
ceſte ſorte : Qu'ils eſtoient hommes Reli- Reſponſe des
gieux adorans pour Dieu le ſeul Seigneur nºſtrº º
du ciel : Qu'ils eſtoient venus des dernieres ſeant
#º en ſon !
parties de l'Occident , par vn chemin de ſiege.
trois ou quatre annees, en ce Royaume de
la Chine, auquel ils auoient eſté attirez par
la renommee d'iceluy : Qu'ils deſiroient qu'il
leur fuſt permis de baſtir vne petite maiſon
" : R. 4
264 Du voyage de la Chine,
Dºmºde dº pour leur demeure, & vne petite Egliſe pour
# #. adorer Dieu,en quelque lieu eſloigné du bruit
" des marchands,& des empeſchemens des cho
ſes profanes (ce qu'ils auoient trouué tro
importun à Amacao :) Que c'eſtoit là le deſ
ſein qu'ils auoient arreſté de retenir iuſqu'à
leur mort. Ils le ſupplioient donc humble
* ment de ne reietter leurs prieres , & qu'il
- les obligeaſt par ce bienfaict ſi ſignalé à per
petuité , veu principalement qu'ils promet
toient de ne faire aucune faſcherie ou deſ
5 , pens à perſonne. C'eſtbit vn †
* ' fort debonnaire de nature, & diſpoſé
P à bien
· faire. Il receut donc auſſi-teſt les noſtres en
. amitié, & les a touſiours fort ſoigneuſement
fauoriſé en tout ce qu'il a peu. Il reſpondit
donc quaſi ainſi : Qu'il ne doutoit point de
leur probité ou preud'hommie, ni de ce qu'ils
| R d diſoient: Que leur premiere veuë l'eſmouuoit
#." à les prendre en la protection : Qu'ils entraſ
- ſent en la ville, viſſent toutes les places, en
choiſiſſent vne propre à leur deſir : Qu'il fe
roit que le Vice-Roy accorderoit leur re
- queſte. - - * -

Eaſt.tien ºº ºº meſme temps la contree de Sciau


d'vne tiur quin auec vne deſpenſe Roiale faiſoit leuer
au terreur de # taiile ſur le commun de ſes onze villes
ººº pour baſtir vne Tour, de celles que l'ancien
ne ſuperſtition a fait acroire apporter labonne
·fortune à toute la Prouince. Et deſia le
premier
Liure ſecond. 265
premier plancher, ſur lequel il en falloit eri
ger neuf autres,eſtoit faict; & en vn lieu tres
agreable, ſur la riue d'vne grande riuiere &
commodément nauigable, de laquelle le pa- .
lais des Vice-Rois & Gouuerneurs de Sciau
quin prez les rampars de la ville, eſt fort pro
prement arrouſe; la tour s'edifioit à vn mil &
vn peu plus d'iceux; mais iuſques à là, & en
cor plus auant,les fauxbourgs ſont auſſi aſſez
habitez, & fait beau les voir pour la recrea
tion des iardins & des autres plantes par
tout. En ce meſme champ la tour eſtant ja
edifiee, ils propoſoient de baſtir vn temple
magnifique, auquel ſelon la couſtume de ce
ſte nation ils eſleuoient vne ſtatue au Gouuer
neur qui auoit l'eſpace de ſix ans entiers bien
merité de toute la contree, des gens de let
tres,& du peuple.
Les noſtres furent menez en ce lieu pa1
ce ſoldat qui les auoit conduits , & autres
amis qu'ils auoient acquis pendant le ſeiour
de quelques mois paſſez. Ceſte place leur
pleuſt tant à tous, qu'ils reſolurent entiere- .
ment de ne voir ni demander autre choſe,
qu'vne partie de ce champ, auquel la Tour
florie (ainſi appellee pour # varieté de l'œu- Le Gºuuer
ure) s'eſleuoit : parquoi ils firent entendre le neur accorde
iour ſuiuant ce leur deſir au Gouuerneur. **"º-
Il ſembla qu'il ne pouuoit rien auoir de plus #- 739

agreable. Car toutes ces choſes eſtans faictes


R. 5
266 Du voyage de la Chine,
par ſon autorité , ou pour l'amour de luy
eomme leur bienfacteur , il auançoit tous
ces ouurages comme choſe ſienne. Parquoy
illuy § , que le lieu ne ſeroit pas peu
embelli, s'il eſtoit rendu plus honnorable &
reſpectable , par la demeure des Preſtres
' eſtrangers , choſe iuſqu'alors incognue aux
Chinois. Il les renuoia donc en leur maiſon,
prenant ſur ſoy la charge de dreſſer la reque
ſte pour preſenter au Vice-Roy, ou d'obtenir
leur demande. . • • # 4 , -

: Non loin de ce temple auquel autres des


noſtres auoient premierement demeuré ſous
le Vice-Roy , demeuroit vn honneſte ieune
homme , & de bon eſprit ſurnommé Ciu,
nommé Ni-co. Iceluy pour eſtre voiſin auoit
familierement frequenté auec les noſtres, &
contracté auec iceux vne particuliere amitié,
pource principalement que nos Peres l'aians
aſſez bien inſtruict en la foy Chreſtienne, le
ſollicitoient d'embraſſer noſtre , Religion,
mais le deſpart inopiné rompit tout ce deſ
Autºl gardé ſein. A ceſtui-ci toutesfois ils auoient bail
Pºººº
mois nouuel- lé en garde vn autel, auquel ils auoient ac
- - - V - •

§ couſtumé tous les iours , ſacrifier à Dieu


ſtrui# en la tres-grand & tres-puiſſant, parce que n'y aianr
foy . point de nouueaux Chreſtiens, ceſtui-ci qui
n'eſtoit pas dutout eſloigné de la Religió Chre
ſtienne , leur ſembla aſſez propre. Comme
donc à ce retour ils allerent premierement
- viſiter
Liure ſecond. 267
viſiter ceſtui-là,ilsfurent receus de luy auec le
côtentemét & reſioüiſſance de toute la famil
le.Or ilauoit poſé ceſt autel en vne ſale envn
lieu fort propre,& deſſus l'autel, parce qu'il
n'auoit point d'autre image, on liſoit le nom
- de Dieu, eſcrit ſur vne table en deux grand
characteres , comme s'enſuit; Thien-chu, Au Autel dreſſé
Dieu du ciel. Et ſur le meſine autel il y auoit à Thien-chu
ſept ou huict caſſolettes , ou encenſoirs Dieu du ciel.
pleins de parfums odorants. Et luy-meſme
alloit à certains temps offrir des honneurs
diuins, & des prieres ordinaires au Dieu qui
ne luy eſfoit pas du tout incognu. Cela rem Ioie des Pe
lit les Peres de la douceur d'vne ioie ce res pour voir
vn Chinois
eſte , quand ils virent qu'en fin maintenant inuoquer le
au moins apres tant de ſiecles d'ignoran vray Dieu.
ce , il s'en trouuoit quelqu'vn qui inuo
quoit le nom du vray Dieu. Or le ieune
homme ne voulut pas que les noſtres ſortiſ
ſent de ſa maiſon , iuſqu'à ce qu'ils euſ
ſent receu la reſponſe du Vice-Roy par le
Gouuerneur. Cela fut tres-commode aux Pe
res : car pendant ces iours ils celebrerent .
ſur l'autel le ſainct ſacrifice de la Meſſe
pour l'heureux ſuccez d'vne ſi grande
choſe. . : i . , 1r »!

Et la reſponſe ne tarda gueres : car le


iour que l'Egliſe celebre la feſte de l'Exal
tation de la croix , le Gouuerneur enuoia
querir les Peres, & les aſſeura que le Vice
- Roy
268 Durvoyage de la Chine,
Aire aſſignee Roy auoit accordé leur requeſte. Il leurcom
ss4x Peres
manda donc que le four ſuiuant ils ſe trans
pour baſtir ortaſſent au lieu où ſe baſtiſſoit la tour, &
leur Egliſe.
'attendiſſent là, qu'il leur aſſigneroit vne pla
ce pour baſtir, auſſi-toſt qu'ils voudroient,
leur Egliſe. Les Peres remercierent le Gouuer- .
· neur pour le bien qu'il leur faiſoit, à la fa- -

çon accouſtumee de ce peuple, frapant lege


| rement la terre du front trois fois § De
là eſtans de retour en la maiſon, ils ſe reſiouy
rent en Dieu tout-puiſſant & tres-bon, reco
gnoiſſans plus amplement ſes bienfaicts, & ne
, ceſſans de lui rendre action de graces, qu'a-
lors enfin vne choſe de ſi grande importance,
tant deſiree, & procuree l'eſpace de tant d'an
nees,ſembloit eſtre accordee, comme ils eſpe
roient pour ſa gloire en ce tres-ample Orient,
& pour le bien immortel de la republique
Chinoiſe.
Le iour ſuiuant donc les noſtres s'en alle
rent en ce lieu. Le Gouuerneur auſſi y eſtoit
auec vn de ſes Aſſeſſeurs : & on auoit appel
lé vn certain commis des baſtimens d'entre
les bourgeois, qui apres auoir auſſi autre part
adminiſtré la republique,viuoit alors en hom
me priué en ſa maiſon, & eſtoit enſemble auec
, d'autres citoiens deputé pour auoir ſoin du
baſtiment de la tour. Le deſſein des Peres
ne plaiſoit pas beaucoup à ceux-ci, & auo- .
yent deſia aduerti le Gouuerneur qu'il y
- 'auoit
Liureſecond. 269
auoit danger que ceux-ci en apres n'appellaſ
ſent d'autres eſtrangers du port d'Amacao,
deſquels peut-eſtre la ville pourroit receuoir
vn dommage public. Celà fut cauſe que le ... Pºſºſº
Gouuerneur § les Peres de ſe #
garder de faire venir en leur demeure aucun § #
autre de leurs compagnons eſtrangers , & compagnons.
qu'ils gardaſſent exactement les loix de la re
publique Chinoiſe. Nos Peres reſpondirent
modeſtement, qu'ils obſerueroient tout cequi
leur eſtoit commandé. On aſſigna donc vn
coin dans ce champ pour baſtir l'Egliſe, qui
ſemblant eſtre vn peu trop eſtroict pour l'E-
† & pour la maiſon, le truchement le fit
çauoir au Gouuerneur. Mais il reſpondit que #º#
le lieu qu'il leur auoit marqué eſtoit ſeule- #
ment pour la demeure, que l'on donnoit or- -

dre à vn temple grand & magnifique. Les º

Peres entendirent auſſi-toſt que le Gouuer


neur abuſé penſoit que les noſtres vouluſ
ſent preſider en ce temple qu'on edifioit en
ſon § parquoi il le fallut clairement
inſtruire de nos couſtumes.On reſpödit donc
que les noſtres n'adoroient pas les Idoles,
mais tenoient le ſeul Seigneur du ciel pour
Dieu. Le Gouuerneur s'arreſta quelque peu º ..-
tout eſtonné, croiant peut-eſtre qu'on ne trou-,
uoit pas d'autre maniere d'adorer Dieu, que
celle qui eſtoit en vſage paimi les Chinois.
Apres ayant vn peu parlé auec les autres, il
leur dit : Il n'importe pas beaucoup , nous - --

baſtirons
27o Duvoyage de la Chine,
baſtirons le temple; ils mettront apres enice
lui les images des dieux qu'ils § 11c
antmoins eſlargitauſſivn peule lieu qu'ilauoit
- aſſigné. -

· Aſſemblee Il ſe fit alors vne grande aſſemblee depeu


dupeuple en ple, comme en choſe nouuelle &
raire.
§
preſent inoüie entre les Chinois, car tout ce
champ où on edifioit la tour eſtoit ſi plein de
la multitude de ceux qui deſiroient voir les
- Preſtres eſtrangers, que les Gouuerneurs meſ
mes ne pouuoientni auec leurgarde, ni auto
rité paſſer à trauers. Mais quand on leur pre
ſenta ceverretrigonal qu'on auoit apporté pour
preſent aupremier Gouuerneur, & qu'ils virent
vne petite image de la Vierge Mere de Dieu,
ils furent quaſi confusd'eſtonnement.Et ceux
qui le peurent voir de pres furent rauis en ſi
grande admiration , qu'ils en demeurerent
quaſi perclus de ſens. Et principalement les
Magiſtrats qui eſtoient auec le Gouuerneur,
tant plus ils loüoient hautement tout, d'au
tant plus ils augmentoient le deſir de la cu
rieuſe multitude.Le Gouuerneur pria qu'on lui
permiſt les emporter en ſon palais, pour reſ
- iouir par ceſte nouueauté toute ſa famille. Les
z, Gouuer- Peres donc lui enuoierent apres tout ceci , &
§urdeman- quelques autres choſes, le prians de ne deſ
de de rouuoir§ pas de receuoir ces petits preſens.Mais
#ſº il rendit par apres tout, meſine vn mouchoir
#§ artiſtement trauaillé à poincts # à la fa
#E§ çon d'Europe , encor que l'vne de ſes fem
- IIlCS
Liure ſecond. 271
mes auoit vn extreme deſir de l'auoir.Tant eſt
grande la crainte pluſtoſt que preud-hommie,
des Chinois , qui les empeſche de receuoir
principalement en public des preſens. Car il
craignoit que † le teſmoignage de toute la
ville , il ne fuſt en apres accuſe d'auoir eſté
induict par des dons precieux, de receuoir des
Sacrificateurs eſtrangers dans le Royaume de
la Chine,& leur auoir donné vne demeureper
petuelle.
Et d'autant que les noſtresauoient entendu # iet
que leur reſidence en ce lieu deſplaiſoit à quel- #ſ #
ques-vns, ilsfurent d'opinion deſehaſter, crai-maiſ .
ans que le delaine donnaſt loiſir & pouuoir
à ceux-là de leur apporter quelque empeſche
ment. Ils reſolurent donc incontinent de iet
terles fondemens de leur maiſon,&afin qu'e-
ſtans preſensils peuſſent autant qu'il ſeroit poſ
ſible diligenter leur œuure,ils loüerent vne pe
tite maiſon proche de là, où aians eſleué vn au
tel, ils celebroient le ſeruice Diuin les feſtes &
Dimanches ; aux autres iours ils accommo
derent comme ils peurent ſur le lieu meſme
vne retraite auec les briques qu'ils auoient
preparees pour leur baſtiment : où aux autres .
trauaux eſtoit adiouſté vn abord incroiable de
touteſorte de gens quela renommee des Pre
ſtres eſtrangers(quiauoit'publié meſmeau deſ
ſus de la verité ſelon ſa couſtume,les traicts rele
uez de leur viſage,& non encorveuz en cepais,
- ſlllCC
272 Durvoyage de la Chine,
· · · auecles autresnouueautez des choſes Europeé
nes) auoit attirez meſme des lieux aſſez eſloi
ez.Ilfalloit neceſſairemét contéter tous ceux
là, & les Peres rapportoient leur trauail à cela
ſeul,afin des'acquerir par touteſorte de dou
2.# ceur & courtoiſie la bien-vueillance d'vn peu
# pledenatureſi ennemi des eſtrangers.Ils mon
lance dupeu-ſtroient donc à chacun qui le demandoit le
pl#. de la verretriangulaire,
Chine, cieuſe ſans prix,nosqu'ils appelloient
liures, l'Image #pierre pre
la Mere
de Dieu,&autres choſes que la nouueauté fai
ſoit trouuer belles. .
Cependant les Bacheliers & autres lettrez,
c§ principalement qui eſtoient commis
au baſtiment de la tour florie, n'approuuo
ient pas beaucoup la venue des noſtres en leur
ville,& eſtoient encor plus faſchez de ce qu'on
auoit aſſigné place en ce champ,pour ce peut
eſtre qu'ils eſtimoient que les eſtrangers ſero
yent teſmoins de ce qu'ils feroient. Ils mur
muroient donc premierement en la ville, en
enapresauſſi crioient ſeditieuſement, que les
eſtrangers feroient ici ce qu'on ſçauoit bien
qu'ils auoient faictau port d'Amacao, où pre
mierement quelque peu de marchands eſto
yent venus,mais envenât tous les ans des nou
ueaux, qu'ils eſtoient creuz en ſi grand nom
bre , qu'il ne ſembloit pas eſtre maintenant
aiſé de les deſtruire. Par ces propos & au
tres ils obtindrent en fin que ce p#
pa
Liure ſecond. 273
principal commis des baſtimens , que nous
auons ci-deſſus dict eſtre venu auec le Gou
uerneur, qui ſe nommoit Tan-ſiuo-hu,allaſt di
re aux Peres qu'ils ne commençaſſent pas en-z.,pere ſone
cor leur maiſon, alleguant que ce iour eſtoit commandez
en leurs Calendriers reputé malheureux pour !ºſſer leur
baſtir; qu'il en eſliroit apres vn autre plus for- baſtiment,
tuné, auquel ils pourroiét cómodément com
mencer leur edifice. Mais les noſtres ſe doub
tans de la rufe, reſpondirent qu'ils ſçauoient
bien que ce iour eſtoit auſſi fortuné que les au
tres, Et neantmoins empeſchez par la pluïe
qui ſuruint,il fallut, vouluſſent eu non, qu'ils
§ ouurage. Peut eſtre Dieu l'or
donnant ainſi , à fin que les aduerſaires ne
fiſſent quelque trouble , car ce differend par . . !
apres s'accommoda , auec leur entier con- '
ſentement ;& ſecours, de ſorte que tout nous -
ſucceda plus commodément & du tout à ſou- . 2 " "

hait. , # # # . : -- : " c -

Car à fin que les Peres ne ſemblaſſent meſ Le P. Rºg


priſer desleur
conte'de hommes de ,qualité
defenſe le Pere, ne # #:
tenans #
Ruggerius •º,

auec ſon truchement alla trouuer les auteurs


de,ce tumulte, pour rendre raiſon de ſon deſ
ſein.Car il leur remonſtra qu'il n'eſtoient pas
là venus pour offenſer vne Republique , &
nommément ceſte ville qui les auoit obligez,
ou pour entreprendre choſe aucune preiudi
ciable, Par ces paroles & ſemblables, eſtans
vn peu adoucis, ne pouuans reprouuer la per
-
",
274 Duvoyage de la Chine,
miſſion du Gouuerneur,en fin du conſentement
des parties, on entra en accord de ce differend.
Ils vouloient donc que les noſtres quittaſſent
la place qui leur eſtoit aſſignee, d'autant qu'ils
ditoient que cela portoit preiudice & oſtoit
beaucoup de grace à la forme de leurs baſti
| mens. Ils offroient vn autre lieu plus proche
de la ruë , où on pouuoit faire la porte de no
ſtre maiſon hors de l'enclos de ce champ ; ce
que les noſtres deſiroient extremement , &
ainſi ayans acheté quelques maiſonnettes, &
r', e trent aſſigné vne bonne partie du champ,les noſtres
" … ºrd conſentirent à l'accord , & ainſi tout eſtant
appaisé & les eſprits reconciliez , les noſtres
3,: bazll | furent auſſi beaucoup aidez de ceux-là meſmes.
#º Car comme on ne trauailloit pas pendant ce
§o é temps à la tuillerie , ils preſterent plu
ſºnt ſecourus ſieurs milliers de briques , & vn tas de bois
ººº 4º à nos Peres , à fin que leur œuure derechef
"º recommencé s'eſleuaſt & acheuaſt tant plu
ſtoſt, ' , ' - . ' | : ( - º ,
· · · Nos Peres auoient tiré le deſſein d'vne pe,
tite,mais belle maiſonnette à la façon d'Euro
pe, qui s'eſleuoit en deux eſtages , autrement
que n'eſt la couſtume Chinoiſe , qui poſe le
toict ſur vn ſeul eſtage. Mais le mal commun
principalement aux premiers commencemens,
, la pauureté arreſtoit l'edifice, par la neceſſité.
arreſte le ba- Car les miſeres de la ville d'Amacao & les per
* º * ". / -

# tes paſſees leur auoient oſté le ſecours de


Peres. ceſte ville. Et il ſembloit au Recteur du Col
lege,
· Liure ſecond. 275
lege, ſuperieur de ceſte miſſion, qu'il eſtoit
meilleur, & plus ſeur de laiſſer ce baſtiment |
deſſeigné, de peur que les habitans du païs tres
prompts à entrer en ſouſpçó,ne creuſſent qu'on
vouloit baſtir vn chaſteau fort. Et toutesfois à
fin que ce qui eſtoit ja commencé ne fuſt per
du, ils engagerent le verre trigonal pourvingt
eſcus d'oy , auec leſquels il fircnt couurir la
partie qui eſtoit ja baſtie , cela fut aſſez pour
la demeure des Peres,attendant qu'il leurvinſt
du ſecours eſperé d'ailleurs. · ·· 1 : -c :

Ayans § acheué ceci,ils auiſerent de fai- La demeure


re que leur reſidence en ce lieu fuſt confirmee ##pa,
>. • / - - • º " -

par l'autorité du Magiſtrat - Premierement § 4a


donc ils obtindrent des patentes tres-amples i'ice-Roy.
du Vice-Roy , pour attacher à leurs portes. -

En ces patentes eſtoit premierement racon


té comme les noſtres eſtoient , paruentis
au Royaume de la Chine , & ce auec grande
recommandation de leur vertu, & loiiange
de la ſaincteté de leur vie , en apres il fai
ſoit ſçauoir que d'autorité Vice-Royale il leur
auoit aſſigné vn lieu pour y demeurer, & vi
ure à leurs deſpens : finalement ſous peine de
tres-griefue punition il eſtoit defendu qu'au- :
cun n'entrepriſt d'apporter aux noſtres aucune «r-
faſcherie,& que perſonne ne les troubleroit im
punément. - -

Vn peq apres le meſme leur octroia deux


autres lettres patentes, ſcellees du ſeau de ſon
- · S 2
- V
276 Tu voyage de la (hine,
L'amitié du office,les vnes contenoient la donation de ce
Got4uermetér
à l'endroiët ſte Aire; les autres leur permettoient d'aller en
des Peres. la Metropolitaine, à Amacao,& en tout autre
lieu q
qu'ils voudroient par tout le Royaume. '
Et le Gouuerneur meſme viſitoit ſouuent les
Peres, & amenoit auec ſoy des autres princi
paux Magiſtrats,& les recommandoit auec des
paroles pleines de loüanges & de grauité en
toute bonne compagnie. A chaſque nouuelle
Lune nos Peres ſelon la couſtume alloient ſou
uent au Preſidial , & luy rendoient l'honneur
& les ceremonies couſtumieres,où reciproque
· ment ils eſtoient receus de luy auec beaucoup
de teſmoignages de bien-vueilláce. C'eſt pour
quoy les noſtres ont touſiours auoüé luy auoir
eu beaucoup d'obligation principalement en
ces commencemens. Et ils ont depuis monſtré
la recognoiſſance & ſouuenir de ceſte bonne
volonté en leur endroict, par diuers petits pre
ſens. Et auſſi l'autorité de ce perſonnage à l'en
droict de tous, & ſon integrité & preud'hom
mie en l'adminiſtration de la Republique,a tant
eu de pouuoir, que pluſieurs n'ont osé depuis
ouarir la bouche pour parler de chaſſer les no
ſtres. Et non ſeulement ceſtui-là entreprit de
fauoriſer & proteger les noſtres,les autres Ma
giſtrats eſtoient § viſitez d'iceux auec
meſme euenement. Le ſeul Vice-Roy ne per
mit pas aux noſtres de venir en ſa preſence.Car
les Peres eſtans venus pour luy rendre action
de 8Ta
Liure ſecond. 277
de graces(luy ſeant enſon ſiege) de ce qu'il leur
auoit accordé de demeurer en ce lieu,& luy of
frir quelques petits preſens , il ne les voulut
toucher , ni permettre qu'ils entraſſent : il
commanda toutesfois qu'on leur dit , qu'il
n'eſtoit pas beſoin qu'on les laiſſaſt entrer, ni
qu'ils ſe ſouciaſſent des preſens, qu'ils veſcuſ
ſent ſeulement contens au lieu qui leur eſtoit
aſſigné.

Les noſtres commencerent peu à peu à


traicter des poincts de noſtreloy
auec les (hinou.
C H A P. V.

: N ces commencemens, les noſtres pour ne


donner quelque ombrage de ſouſpçon aux
Chinois, par la nouueauté de noſtre Religion,
ne parloient pas fort clairement d'icelle en
leurs diſcours, mais pluſtoſt ils emploioient le
temps qui leur reſtoit,apres auoir rendu les de
uoirs & complimens de ciuilité à ceux qui les
venoient viſiter, à apprendre le langage natu-Cºmme les
rel de cepaïs, & l'eſcriture & couſtumes de ce †
peuple.Cependant ils s'efforçoient de tout leur § le
pouuoir d'enſeigner ces infideles auec vn chinou.
- S 3
278 Du voyage de la Chine,
moyen plus court , ſçauoir par la ſaincteté de
leur vie, & l'exemple des vertus, & ainſi s'ac
querir la bien-vueilláce des Chinois,& diſpoſer
peu à peu inſenſiblement leurs ames à receuoir
ce qu'ils ne leur pouuoient point encor perſua
der par paroles, ſans danger de renuerſer tout
ce qui eſtoit commencé, ſoit à cauſe qu'ils ne
ſçauoient pas. encor bien le langage , ſoit pour
Habit des le naturel vicieux de ce peuple, Et ſe veſtoient
Peref,
de l'habit auſſi qui entre les Chinois eſt tenu
pour le plus modeſte,& n'eſtoit pas fort diffe
rent du noſtre,c'eſtoit vne robe lógue iuſqu'aux
talons à manches fort larges, ce que les Chi
nois approuuerent fort.
Ils dreſſent Noſtré maiſon auoit deux cellules à chaſque
vn autel en
coſté, & au milieu eſtoit comme vne ſale, ils
la ſale de
leur maiſon. l'accommoderent en forme d'oratoire , met
tant l'autel au milieu, ſur lequel ils poſerent
tls rendent le l'image ſacree de la Mere de Dieu , portant
nom de Dieu ſon fils,gage ſacré, entre ſes bras. A fin que les .
venerable
parmi les
noſtres acquiſſent parmi ce peuple quelque au •

Chinois. torité au Dieu que nous adorons, ils l'appcl


lerent Thien-cui, c'eſt à dire, Seigneur du ciel.
Car n'ayant point de conſonante D , ils ne luy
† donner vn nom plus propre, qui ſem
loit aux Chinois magnifique & diuin. Et ce
nom, qui a eſté imposé dez les premiers com
• mencemés,a eſté continué encor iuſqu'auiour
· d'hui,ſoit qu'il arriue de nommer Dieu en diſ
, : courant,ſoit en eſcriuant des Hures,encor qu'en
- apres pour-- plus grand eſclairciſſement. onauſſi
la
* • ·
Liure ſecond. 279
auſſi appellé depluſieurs autres noms,entre leſ- .. ,
quels ceux-ci ſont les plus renommez & vſitez: # º ;
Souuerain moderateurde touteschoſes; Premier com- #º
mencement de toutes choſes, & autres ſemblables. -

Mais la ſaincte Vierge eſt appellee,Grande Mere Nom de l•s.


de Dieu. Vierge.
or tous ceux qui venoient voir les Peres,ſoit Reueréee des

qu'ils fuſſent du Magiſtrat, ou ſignalez par les c§ ;


degrez des lettres, & auſſi tout le peuple, voire lendroict de
meſme les Sacrificateurs des Idoles , auec les lºs Viºrgº
· inclinations couſtumieres & courbures de gé
· noux frapans la terre du front, à la façon de
ce peuple, reueroient ceſte image de la Mere
de Dieu auec l'enfant Ieſus poſee ſur l'autel, &
certes religieuſement. Mais ils ne ceſſoient ia- .
mais d'admirer la beauté & l'elegâce de la pein
ture, les traicts tirez au naturel, & la viuacité . !
des couleurs. Encor que peu apres on a trouué
bon qu'il ſeroit plus propre pour des raiſons
tres-importantes d'oſter l'Image de la Vierge
ſacree de deſſus le grand autel, & mettre en ſa
place le pourtraict de noſtre Sauueur Ieſus- ,
Chriſt. Premierement,à fin qu'ils ne creuſſent, #iº dº !
comme ja la renommee auoit publié , que ſus
- -
# - - Chriſt ! |.

nous adorions vne femme pour Dieu , en § § |


apres pour leur enſeigner plus commodé- place de celle i
ment ce myſtere releué du Verbe incar-ºlas.Fier
/ · ſ4é.
I]C,
-

|
Depuis cela il en venoit pluſieurs volôtairemét
pour entendre quelque choſe des principaux
28o Duvoyage dela Chine,
points de noſtrefoy:car le plus ſouuét ce peuple
, quial'eſprit vif,entre(& nósás ſujet)en doubte
de la vanité de ſes ſectes : pour ceſte raiſon les
- noſtres mirent les commandemens du Decalo
# # gue en langue Chinoiſe,& les firent imprimer,
#" & en baillerent à ceux qui en vouloiét Et y en
| calage auoit pluſieurs qui aſſeuroient de les obſeruer
aux Chinºii. deſormais, d'autant qu'ils voioient qu'ils con
uenoient merueilleuſement auec la lumiere &
.. ... la loy que la nature meſme enſeignoit à l'hom
· me. La reuerence de noſtre tres-ſaincte loy
: prit accroiſſement auec la bonne opinion qu'ils
- en auoient. Car pluſieurs de leur propre mou
a -uement apportoient des parfums pour le ſer
- - uice diuin. Et outre cela encor ils donnoient
-desaumones pour la nourriture de nos Peres.
· arité de Ils offroient auſſi del'huile, pour entretenir la
binou àl'é lampe qui luiſoit deuant l'autel. On pouuoit
trº# desPe- fort facilement croire que les noſtres euſſent
# · peu obtenir du Magiſtrat quelques champs
4 ' deſtinez au temple des Idoles; mais on eſtima
qu'il valloit mieux nevédre pas la libertéChre
, ſtienne ; car par ce moyen les noſtres fuſſent
eſté fort eſtroitement ſubmis à la puiſſance des
Magiſtrats. Et cela auſſi ne ſeruit pas peu
pour exempter noſtre ſaincteReligion de tout
ſouſpçon d'auarice & de cupidité. Car c'eſt
choſe cognuë dez le commencement meſme .
entre les Chinois,que les trôpettes de la loy di
uine ne recerchét pas le gain pour leur Religió,
- - & pour
/ Liure ſecond. 28I

& pour cela l'entree des noſtres au palais des


Magiſtrats leur a touſiours eſté plus facile, veu
qu'ils ſçauoient deſia aſſez, que les noſtres ne
leur demandoient rien, ni auec importunité,ni
autremét.Ce que font tous ceux qui ſont fami
lierement receus en leur compagnie.
Ceſte façon muette de publier la loi Chre Moyen depu
ſtienne, qui ſubſtituoit les œuures au lieu des blierla foi
paroles, n'euſt pas moins de force pour eſpan Chreſtienne.
dre par tout la nouueauté de noſtre treſſaincte
loy. Carapres pluſieurs venoient peut eſtreap
pellez par le deſir des choſes nouuelles, mais ils
s'en retournoient tous touchez des eſguilons
des choſes diuines.Car en apres les Pereseſtans
priez & ſolicitez par les Chinois meſmes, qui
cótinuoient de s'enqueſter des mœurs tres-ſain
ctes du monde des Chreſtiens, diſputoient plus
librement de tout,voire meſme de lavanité des
idoles des Chinois. Et faiſoient cela par leur
truchement ou par leur diſcours meſme,encor
qu'empeſchez par l'ignorance de la langue, car
ils diſoient non ce qu'ils vouloiét, mais ce qu'ils
pouuoient.Mais principalemétils continuoient
de leurremonſtrer quetoute noſtre loi s'accor
' doit tres-bien aueclalumiere de nature ez hom
mes innee.Par laquelle lumiere les plus anciens
Docteurs de la Chine, en leurs liures, auoient
recommandé leur loitant de fiecles deuant que
la vanité des Idoles fuſt introduicte, & qu'ils
n'aboliſſoient pas ceſte loi, mais l'accompliſ
ſoient, adiouſtant ce qui y manquoit, qu'ils !
S 5 -
R.82. Du voyage de la Chinè,
auoient appriseſtás illuminez de la lumiere ſur
naturelle & enſeignez de Dieu meſmes'eſtant
faict homme. . -

Tout ceci quaſi ſe diſoit auec plus d'applau


diſſement que de fruict. Carl'orgueil des Chi
nois ne s'eſtoit encor tant abaiſſé, qu'ils ſem
| blaſſent pouuoir receuoir vne Religioneſtran
gere, qu'aucun de leurs concitoiens n'auoit ia
pmeertain , mais embraſſee Lepremier donc,quiau Royau
tauure chi me de la Chine fit profeſſion de la foy Chre
mººmºraſſe ſtienne,eſtoit du moindre ordre du peuple. Car
# " Dieu afaict election des choſesfoibles du m6
eligiö Chre - - • | \ •|| /

§ " de pour confondre les fortes.Celui-là trauaillé


d'vne maladie incurable, & dont les medecins
nepouuoient rien eſpereraiant eſté par ſes pro
pres parents iettéhors de la maiſon, eſtoit cou
ché par terre envnlieu public, parceque ſes pa
rents à peine ſe pouuoient nourrir eux-meſmes.
Nos Peresaians entendu ceci,le vont trouuer,&
lui demandent s'il vouloit receuoir vne loi, la
quelle eſtant deſiale corps deſeſperé, guideroit
ſon ame au port ſalutaire de la felicité eternel
le. A ceci donc il reſpondit courageuſement &
ioieuſement,que ceſteloiluieſtoit du tout agre
able, laquellefaiſoit faireaux ſiens detelles œu
ures de miſericorde. Les Peres donc lui font par
leurs ſeruiteurs domeſtiques dreſſer vne caba
ne ruſtique;mais toutesfois nette,où ils lui four
, 2 niſſoient toute la deſpenſe neceſſaire,& enſem
ble lui enſeignoient les poincts principaux de la
· foi Chreſtienne, & auſſi-toſt qu'il ſemblaeſtre
aſſez
'Liure ſecond. 283
aſſez inſtruict, il receut le premier le bapteſme ºº!
au Royaume de la Chine;& à fin qu'il ne perdiſt #º 3"
l'innocence qu'il auoit receuë,comme eſtans les
premices du Royaume Chinois offertes à Dieu,
peu de iours apres, comme à bon droict on peut
eſperer, il s'enuola au ciel.Le Seigneur commé
ça principalement par ceci les fondemens d'vne
ſigrâde choſe, à fin qu'il retinſt auſſi auec ceſte
Egliſe la loy qu'il auoit eſtablie. Et à fin que d'a-
uenture ſes ſeruiteurs ne perdiſſent quelque
partie du merite par la loüange d'vn œuure ſi
pieux, il permit auſſi que ceſteaction fuſt atta
quee par les traicts des meſdiſans Quelques-c.umni.
vns donc inuenterent que ces eſtrangers par la à chinºis
phyſionomie du viſage de ceſt homme auoient contre les
cognu qu'il auoit vne pierre fort precieuſe ca-Fº
chee dans la teſte, & que pour cela ils auoient
faict tant de bien au viuant, afin que le corps du
defunct fuſt en leur puiſſance pour entirer ceſte
pierre de grand prix.
· La Religion Chreſtiéne meſme en des com- za.co..
mécemens ſi ſteriles s'acqueroit vne grâde re-§ §
putation,non ſeulemét par leur bonne vie,& la s'augmente.
verité; mais enaor ſe faiſoit eſtimer en des cho- '
ſes aſſez petites. Ils voioient en noſtre maiſon
pluſieurs liures d'Europe,& entre iceux certains
grands volumes,ſçauoir les liures du droict Ca
non.Ils admiroient la beauté de l'impreſſion, &
auſſi la forme bien ageácee des couuertures do
rees.Et encor qu'ils n'entendiſſent, ni leuſſent ce --
qu'ils contenoient,toutesfois par l'ornemét ils
- | lugeoient
284 Du voyage de la Chine,
iugeoiét aſſez bié d'vne partie de ce que ce pou
uoit eſtre,ſçauoir qu'il falloit que le contenu de
ces liures fuſt de grande importance, veu qu'on
n'eſpargnoit aucune deſpenſe pour les embeſlir: |
xoutre ce ils eſtimoient,par là, que les lettres & 1
ſciences ſe retrouuoient en Europe, & eſtoient
en eſtime, & que les Europeens ſurpaſſoient
non ſeulement toutes les autres nations, mais
auſſi les Chinois meſmes;ce qu'au parauant ils
n'euſſent pas peu croire par le rapport d'aucun
autre, s'ilsne l'euſsét veu de leurs propres yeux.
Ils voioient bien auſſi,que les noſtres ne ſe con
tentans pas des ſciencesd'Europe s'adonnoient
iour & nuict à fueilleter les liures des ſciences
de la Chine, qu'à ceſte fin ils tenoient en leur
maiſon vn certain lettré auec bons gages, qu'ils
auoient auſſi rempli leurs eſtudes des liures de
ce païs en langue Chinoiſe, ce qui eſtoit cauſe
qu'ils ne doutoient nullement que les Peres
Les lettrez n'euſſent acquis parmi les leurs vne grande TC

§- putation de doctrine.C'eſt poürquoi pluſieurs


queſtent da-lettrez demanderent de voir vn peu plus de pre
ºseº d'icelle,que
ceptes de noſtre foi, portoit
& des principaux
moſtre foi. ce qu'on par tout en poincts
la table
des dix commandemens.Les Peres donc eſtans
par ces ſuccez rendus vn peu plus hardis & plus
# ſçauans,
3 enſemble auec vn maiſtre domeſtique
en vn volu - - - -

§ des lettres Chinoiſes, compoſerent vn volume


precettes de de la doctrine Chreſtienne, fort propre & con
#fº*- uenable àl'humeur de ce peuple.En ce volume
" : quelques erreurs de la ſecte des Idoles eſtoient
- reprou
Liure ſecond. 285
reprouuez Et auſſiyeſtoit traitté des points qui
principalement ſembloient eſtre faciles à per
ſuader par les raisós tirees de la lumiere de na
ture.Car les Peres reſeruoient le reſte pour l'in
ſtruction particuliere des Catechumenes, d'au
tant qu'ils penſoient ne les pouuoir pas encor
aſſez dignement eſcrire, & craignoient que les
Chinois n'en approuuaſſent pas la lecture.Eux
meſmes mirent ce volume en lumiere en leurs
propres imprimeries,& tous les doctes le receu Ies exem
rent euec vn contentement admirable.Mais ſur laires de ce
tout le Gouuerneur ami des Peres admiroit ſin ltture de la do
#rime Chre
gulierement le contenu de ce volume, duquel
vn nombre preſque infini d'exemplaires furent ſtienne diſ
perſez par
diſperſez par tout le Roiaume; & eſpandirent la f0f4t 4t4ºº
renömee de ceſte nouuelle loi par toute l'eſten fruct.
due de ce tres-grand Empire, & paſſarent d'au
tant plus aiſément iuſques aux lieux, où les au
teurs apres tant d'annees n'ont pas encor peu
peneſtrer. Et meſmes auſſi en ce Royaume les
poincts principaux de noſtre foi ſe peuuét beau
coup mieux & plus proprement declarer par
eſcrit que par paroles : non ſeulement pour ce
que les Chinois ſont des vrais deuoreurs de li
ures,principalement s'ils contiennent quelque
nouueauté,mais auſſi parce que l'eſcriture Chi
noiſe exprimee par ces characteres hieroglyphi
ques,a vne certaine vigueur & majeſté particu
liere de donner bien à entendre les conce
ptions. -

Le Gouuerneur aiant pris garde à ccci , &


tTQll
" _ - -- ' - » • ^ T" |

286 Du vôyage de la Chine,


#eGºuuer trouué les noſtres plus releuez en doctrine, &
publiquemêt recommádables en preu-d'hommie qu'il n'euſt
#º 'P 2• » -

§" penſé, reſolut auſſi de les hônorer d'vne faueur


· fort eſtimee entre les Chinois.Car tous les ſou
uerains Magiſtrats ont accouſtumé,ſi quelques
fois ilsveulent publiquement rédreteſmoigna
e de l'affection qu'ils portent à leurs amis, de
A§ enuoyer auec grand appareil & magnifi
· cence vne table elegamment ouuragee & em
bellie de couleurs.En ceſte table ils fontgrauer
' vne inſcription en trois ou quatre grands cha
· · , · racteres,par leſquels les loüanges de celui qu'on
- : , ! veut honnorer ſont declarees:à coſté au deſſous
· · · del'inſcription eſt eſcrit le nom & la dignité du
. .. Magiſtrat qui honnore ſon ami,&à l'autre coſté
on marque l'annee de ceſte inſcription,dont on
faict le denombremét entre les Chinois depuis
le couronnement de celui qui regne. .
Le Gouuerneur de Sciauquin donc voulut
rendre nos Peres,qu'il auoit entrepris de prote
ger & honnorer, recommandables par ceſte ce
· remonie d'hpnneur public, parce qu'ils lui ſem
bloient maintenant pour leurs vertueuſes actiós
en eſtre dignes ; & auſſi à fin que le peuple ſui
uant ſon autorité les honnoraſt & reſpectaſt
# ºlº d'auâtage. Il enuoiadóc deux de ces tables auec
#- ces inſcriptions en noſtre maiſon, auec la pom
Pere ;. pe & parade accouſtumee. Il voulut que l'vne !
fuſt miſe ſur l'entree de l'Egliſe, qui ſeruoit auſſi !
à noſtre maiſon. Ceſte inſcription eſtoit telle:
La maiſon des ſaincts de la fleur.Ilvouloit que l'au
• - - tIC
| Liure ſecond. 287
tre fuſt miſe en la ſale où l'on reçoit les viſites
: des amis, le ſens d'icelle eſtoit tel : Peuple ſacré
| ſainct de l'Occident.Les tables eſtans miſes en leur
· lieu,acquirent beaucoup d'autorité aux noſtres
parmi toute ſorte de gens. Car il n'y auoit per
| ſonne qui ne leuſt la premiere infcription en | -

paſſant,& la derniere en deuiſant ennoſtre ſale.


Ce qui eſtoit cauſe qu'aucun n'ignoroit combié
ils eſtoient eſtimez & honnorez du plus grand
Magiſtrat de ceſte contree, dont la reputation
eſtoit incroiable entoute la Prouince, non tant
pour la majeſté de ſon office & ſa doctrine, que
pour la renommee de ſavertu, & la bonne ad
miniſtration dontilauoit obligé la Republique.
...i. , 3 | | | | | · · · · · >. '
- - -

— -----
-
• •• • , ••• • • •• • ! -
· • •
-
- -• -• • • •

Enl'abſence du P. Michel Ruggenius, le


· P.Mattheus Riccius eſt deliuré d'vne
| grande calomnie, @ rauit les Chinois
| en grande admiration auec quelques
, œuures de Mathematique. .
C H A r v I.
' Es noſtres eſtoient dans la maiſon reduicts
#! à vne ſigrandeneceſſité,à cauſe qu'il y auoit
- long-temps qu'ils n'auoient eu aucun ſecours
| d'Amacao,qu'ils eſtoiént deſia endebtez en ptu
11eurs
288 Du voyage de la (hine,
ſieurs lieux,& ne pouuoient pas d'auantage en
tretenir leur famille pourueuë d'interprete, &
- de ſeruiteurs neceſſaires, & la meſme pauureté,
re PereRug- qui menaçoit deiouren iour de plus grand mal,
geriº taſche auoit arreſté la continuation du †
# remedier à ceci, le Pere Ruggerius prit reſolu
domeſtique. ºº des aller iuſqu'au port d'Amacao, à fin
Cn

d'exciter les amis reſiouys par ce bon ſucçez à


auancer ceſte expedition par tant d'annees deſi
ree. Il demande donc vn batteau au Gouuer
neur, & en obtintvn certes magnifique, & tel
que les Magiſtrats ont accouſtumé eſtre portez
aux deſpens du public, fourni auſſi de plus de
trente forſaires, & lui fuſt accordé auectant de
promptitude & bien-vueillance, qu'il fut aiſé
de recognoiſtre ſon amitié enuers les noſtres.Et
parce qu'il auoit ouy dire qu'en ceſte ville on
faiſoit des horloges, il pria fort qu'on lui en
fiſt faire vn auxartiſans de ce lieu,qu'ilrendroit
apres amplement tout ce qu'il couſteroit
Quand le Pere Michel fut arriué, il trouua
queletemps eſtoit encor auſſi triſte, & la ville
auſſi deſolee qu'auparauant.Car la nefmarchä
de n'eſtoit pas encor de retour du lapon, en la
quelle ſeule conſiſtoit la conſeruation de ceſte
cité, & les richeſſes de tous les habitans : pour
ceſte cauſe il fallut differer ſon retour pour †
nee ſuiuante, de peur que retournant les mains
vuides, les creanciers ne creuſſent auoir tout
perdu. Et les Portugais eſtans tous en grande
crainte pour le retardement non couſtumier de
leur
· Liure ſecond 289
leur vaiſſeau, le College meſme (qui iuſqu'à
preſent n'a encor aucunes rétes annuelles)eſtoit
auſſi deuenu en telle deſtreſſe depauureté,qu'on
i)
ne peuſt du tout rié trouuer pour pouuoir paier
la deſpenſe de l'Horloge que le Gouuerneura
uoit recommandé. Et pource on trouua expe- Le P. Ruege
dient d'enuoier le maiſtre artiſan meſme à rº enuºye
Sciauquin au Gouuerneur. Icelui eſtoit Indois ##.
du terroir de Goa( ils les appellét Canarins) de #
couleur brune obſcure; que les Chinois admi
rent aſſez, comme choſe nouuelle. Le nauire
donc retourna auec ceſte reſponſe & ceſt arti
ſan, & le Gouuerneur monſtra auoir ſa venue
fort agreable,adouci principalemét par vn beau.
petit preſent de nos rarerez,qui auoient eſté en
uoiees duCollege àl'autre Pere.Auſſi-toſt donc
ilbailla deux ſeruiteurs à l'artiſan pour l'aider,
qui eſtoient les plus capables de toute la ville,
par leſquels ceſt ouuragea eſté commencé &
parfaict en noftre maiſon. - -

· Lahaine dupeuple temperoit ces faueurs des L, auſe des


principaux Magiſtrats. Car ils commencerent haines & ca
devouloir mal aux noſtres,& meſme de les per- lomnies eon
ſecuter. Ie dirai generalement les cauſes de la trelesnoſtres.
haine,en apres particulierement celles de la ca
lomnie.Nous auons ſouuét dict que les Chinois
ont horreur des eſtrangers qu'ils redoutent,la
quelle repugnance nee quand & ce peuple,s'eſt
accreuë par la deſaccouſtumáce du commerce
defendu auec les eſtrangers l'eſpace de quel
ques ſiecles. Ceſte § demal-vueillance
T
29o Du voyage de la Chine,
ſaiſit tous les Chinois : mais principalement le
vulgaire, & meſme auſſi les habitans de la pro
uince de Canto, qui eſtans moins ciuiliſee que
les autres Prouinces, a eſté autresfois adiouſtee
à l'Empire Chinois,& eſt encor auiourd'hui par
. . ignominie nombree des autres entre les con
trees barbares.Et auſſi toutes les autres Prouin
· ces ſuperieures ſont beaucoup plus ciuiliſees,&
• • • •

· · ºº ^
-
* • ••
| contiennent beaucoup plus de gens doctes, &
· promeuz aux degrez des lettres quiſont honno
rez des principales Magiſtratures.A l'humeur de
ce peuple a encor aidé, que ceſte contree voiſi
ne des nations eſtrangeres par mer & par terte,
aiant ſouuent eu les larrons ſur terre,&les pyra
tes ſur mer, a receu beaucoup de grands dom
mages,& n'auoit pas eſté dernierement conten
te de la venue des Portugais, d'autant qu'illeur
ſembloit que le mal les tinſt deſia à la gorge,
quelque grand proufit ou gain qu'en receuſſent
les threſors roiaux, ou les marchands particu
· -- •
liers.Et ſe ſouciant peu du threſor public ou des
· marchands , qui viennent quaſi là de toutes les
" autres Prouinces, ils ſe plaignent que le prix de
\
, toutes choſes leur eſt augmenté par ce com
merce, & que les commoditez en reuiennent
aux aurres : pour cela ont ils impoſe vn nom
tres-odieux aux Portugais, teſmoin de leur hai
º# ne. Car encor auiourd'hui meſme ils ne les ap
pellez diables . -

par les Chi pellent quaſi pas d'vn autre nom que de diables
cſtrangers. Or à Sciauquin auſſi les habitans ſe
- - -
- ſont
Liure ſecond. , 291 :
font forgez des cauſes de haine. Car ils crai
gnoient que les marchands Portugais n'entraſ
fent auec les noſtres au fond du Roiaume, &
leur ſembloit qu'ils ne craignoient,ni coniectu
roient pas ceci en vain, à cauſe de la libre con
uerſation des noſtres auec ceux d'Amacao,& la
faueur des Magiſtrats, qu'ils enuioient & voi
oient s'augmenter de iour en iour. Mais rien ne pcurquoi
les piquoit tant qu'vn bruit menſonger eſpan- ceux .
du par tout : ſçauoir que ceſte tour qu'ils eſle- ville vºus
uoient auec tant
eſtoit baſtie de deſpens des
à la ſollicitation & de trauaux,
Preſtres e- º
" Peres.
ſtrangers. Ces diſcours ne prouenoient d'aucu
ne autre cauſe, finon que le baſtiment de ceſte
tour eſtoit eſcheu au mefme temps que les no
ſtres baſtiſſoient leurs maiſons. Et ce faux
bruit fut ſuffiſant pour faire changer le nom à la
tour qu'ils vouloient eſtre appelee florie, car on
l'appelloit latour des eſtrangers. - ^
De là prouenoit qu'enflammez d'vn extre- Les chinct
me deſir de chaſſer les noſtres, ne le pouuans cºmmencent
pas,ils leurs faiſoient beaucoup d'iniures toutes #
les fois que l'occaſion s'en preſentoit , ou qu'ils ſſer les no
qu p » 9º9u 11s ſtr , de leur
en prenoient le pretexte. Or il n'y auoit rien qui demeure.
fuſt plus faſcheux que d'eſtretous les iours mo-lºn ſtres
leſtez de coups de pierres, qu'on iettoit de la # 43

tour. Car comme tous les iours il y en veuoit #º


pluſieurs pour s'ébatre & ioiier ( les Chinois
faiſans meſme baſtir ces tours & maſſes de
pierre
, , ,
à ceſte fin| )| on
· · · , ---
ne ietroit
T :2
aucun cail •,


292 Du voyage de la Chine,
lou de la tour voiſine & haute ſur 'noſtre
toičt,qui ne porte coup.Or ces pluies de pierres
tomboient d'autant plus eſpaiſſes en ce temps
principalement, qu'ils ſçauoient qu'il n'eſtoit
reſté qu'vn de nos Peres en la maiſon, & que la
famille eſtoir diminuee. A ceci faut adiouſter
qu'ils eſtoient fort offenſez de ce que les por
tes,qui pendant le baſtiment eſtoient ouuertes à
· chaſcun,maintenât,ſelon la regle de la Compa
- gnie,eſtoient fermees Car ils vouloient faire de
noſtre maiſon vn temple d'Idoles, qui eſt touſ
iours ouuert à tout le monde, & admet les inſo
lences des ioüeurs. - - -

Or il arriua vn iour commel'inſolence eſtoit


inſupportable,qu'vn de nos ſeruiteurs domeſti
ques ſortant de la porte ſaiſit vn garçon auteur
de ceſte lapidation,& le pouſſa dans la maiſon,
menaçant de le mener aux Magiſtrats. Quel
ques hommes voiſins de qualité accoururent
aux cris du garçon,& aians demandé qu'on par
donnaſt à l'enfant,l'obtindrent fort facilement,
de ſorte que le Pere Matthieu commanda qu'on
le laiſſaſt aller en toute liberté. Deux de nos
Grande ra voiſins, grands ennemis des noſtres, forgerent
lomnie contre vne calomnie de ceſt accident,& aians faict ve
les noſtres. nirie ne ſçai quel parent de l'enfant, qui enten
doit les§ de cour, ils lui conſeillerent de
feindre que ceſt enfant aiant eſté enleué par les
Peres, auoit eſté recelél'eſpace de trois iours en
leur maiſon, & par certaine drogue aſſez co
gnue des Chinois empeſché deparler, & crier,
que
Liure ſecond. 2.93
que tout cela auoit eſté faict à deſſein pour
eſtre en apres mené à Amacao , & vendu en
perpetuelle ſeruitude ; qu'eſtans appellez, ils
ſeruiroient de teſmoins à ceſte accuſation. Il
ne fut pas difficile de perſuader ce qu'ils vou
loient à ceſt homme, lequel ſçauoit qu'il feroit
en cela choſe agreable à tous les habitans de la
ville,qui s'eſtans rendus ennemis iurez des Pre
ſtres eſtrangers, auoient ſouuent recerché les
moiens de les chaſſer. . - -

· Aiant donc inſtruict ceſt enfant, lequelilap


pelloit ſon frere, de ce qu'il deuoit dire, ill'en
mene auec ſoi par toutes les ruës les plus habi
tees de la ville autribunal du Gouuerneur, & à
fin qu'on adioutaſt foi à la fable, l'vn & l'autre
aiâs les cheueux eſpars ſe lamentoiét pitoiable
ment, & coniuroient le ciel & les Magiſtrats de
ruë en ruë de vouloir faire punition de la meſ
chanceté des diables eſtrangers. Eſtant arriué Meſchante
deuant le Gouuerneur,couurant ſon accuſation procedure
d'vn artifice merueilleux, il ſe ».fit1 du
2 - -
tqut croi-pºur rºrº
1: , : , -».1 - les Peres 9
re, d'autant principalement qu'il diſoit qu'ila- dieux.
uoit des teſmoins de toute ceſte menee, auſ
quels on deuoit adiouſter foi pour eſtre voiſins
& recognus de tous pour gens de bien Qu'euſt
peu faire le bon Pere en vn accident ſi ſoudaine
Il lui ſembloit ne pouuoir trouuer autre ſecours
, que celuiqu'il eſperoit de l'inuocation de Dieu.
Le iour ſuiuant comme enſemble auec ſes amis
il dreſſoit ſa requeſte,pour deſcouurir la calom
nie,l'huiſſier duGouuerneur entra ſubitemét en
294 Tu voyage de la Chine,
la maiſon, qui tira le Pere auec tant de trouble
au Preſidial, qu'il fuſt contrainct d'y aller ſans
la requeſte, accompagné d'vn ieune homme
#e qui parloit vn peu mieux Chinois que
ul• • • •• • • • • | | | | - · · · · ·:

le Peye eſt me - Eſtant en la preſence du Gouuerncur, il lui


né au ſiege parla comme celui qui auoitja donné les deux
Preſidial. oreilles trop credules à l'accuſateur Car il ſe
plaignoit que leur aiant tant faict de bien , &
receu dans le Royaume de la Chine , ils lui
· rendoient & à ſes citoicns ceſte recompeſe. Le
- - º - • • : , •• • •• • . l * º * - ! - -- • *- * J * l :