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La demeure, un autre «autrement qu'être» Lévinas et la psychopathologie

Article · August 2007


DOI: 10.5840/zeta-emmanuel20076

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1 author:

Yasuhiko Murakami
Osaka University
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La demeure, un autre «autrement qu’être»
Lévinas et la psychopathologie

Yasuhiko MURAKAMI
Nihon University, Japan

La notion de «demeure» chez Lévinas n’attire pas souvent l’at-


tention des interprètes. C’est sans doute parce qu’elle ne concerne
pas directement l’éthique et qu’elle n’apparaît que dans une petite
partie de Totalité et infini. Pourtant, il ne faudrait pas en sous-esti-
mer l’importance pour des raisons théoriques. D’abord, c’est l’un
des trois moments où Lévinas thématise la féminité (les deux autres
étant l’éros à la fin de Totalité et infini et la maternité dans Autrement
qu’être) et elle constitue, dans l’architectonique de Totalité et infini, le
premier rapport à autrui. Deuxièmement, elle se situe à la charnière
de plusieurs moments importants et hétérogènes : à savoir, l’élément,
l’il y a, le travail et l’éthique. S’il n’y avait pas cette notion de demeure,
Totalité et infini ne pourrait pas trouver d’unité argumentative. Dans
notre étude, nous allons essayer de relire la description de la demeure
du point de vue de la phénoménologie husserlienne1.
1 La description de la demeure semble à première vue être une fable, une
allégorie ou un mythe qui ne permet pas une analyse philosophique bien
fondée. Si l’on prend en compte l’année de publication de Totalité et infini
[TI] (1961), on s’aperçoit que son style est indubitablement intempestif. En
effet, l’auteur a adopté le style de Sein und Zeit pour critiquer la mondanéité
heideggerienne. La jouissance et la demeure sont des moments qui
précèdent et soutiennent la Bewandtnis et la significativité, à savoir le réseau
téléologique des outils et de la praxis qui s’enchaînent (M. Heidegger, Sein
und Zeit, Tübingen, M. Niemeyer, 1926 (17e éd., 1993), pp.67-88).
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1. Le statut de la demeure dans l’architectonique de sécurité est exceptionnel parmi toutes les affectivités parce qu’elle
Totalité et infini soutient toute activité humaine saine et que, sans elle, on est coincé
dans l’angoisse et inhibé d’agir. Or, la référence au rapport pré-verbal
a) La demeure comme l’accueil par le féminin avec le féminin qui accueille le sujet et qui instaure la sécurité et la
«douceur ou la chaleur de l’intimité», ne relèvent-elles pas empiri-
«[L’extra-territorialité de la demeure] se produit dans la douceur ou quement du rapport du nourrisson à sa mère? Bien que, dans Totalité
la chaleur de l’intimité. [...] De par sa structure intentionnelle, la et infini, Lévinas n’évoque pas, curieusement, la maternité en tant
douceur vient à l’être séparé à partir d’Autrui.» (TI, p.161) qu’exemple de la demeure, toutes ces pages y font pourtant penser.
«L’intimité que déjà la familiarité suppose – est une intimité avec Par ailleurs, ce rapport pré-verbal correspond structurellement au
quelqu’un. L’intériorité du recueillement est une solitude dans un dire au sens d’Autrement qu’être, puisque la demeure désigne, tout
monde déjà humain.» (TI, p.165 ; c’est Lévinas qui souligne.) comme le dire, ce que nous appelons une «affection d’appel»2 en deçà
«[la présence d’Autrui dans la demeure] se révèle, simultanément de la communication verbale. Tout comme le dire, la demeure en
avec cette présence, dans sa retraite et son absence.» (TI, p.166)
tant que rapport inter-humain est diachronique, parce qu’elle n’est
«Demeurer, n’est précisément pas le simple fait de la réalité ano- pas un face-à-face qui se situe au moment du présent. Par ailleurs,
nyme d’un être jeté dans l’existence comme une pierre qu’on lance la demeure est un «autrement qu’être»3. S’il y a une différence entre
derrière soi. Il est un recueillement, une venue vers soi, une retraite
chez soi comme dans une terre d’asile, qui répond à une hospitalité, 2 Nous nommons «affection d’appel» le noyau phénoménologique du dire
à une attente, à un accueil humain. Accueil humain où le langage ou de la diachronie. Citons le résumé d’un de notre articles : «L’affection
qui se tait reste une possibilité essentielle. » (TI, pp.166-167 ; c’est d’appel est caractérisée par les traits suivants : 1) elle se produit dans une
nous qui soulignons.) autre dimension que celle de l’intentionnalité qui pose l’être – Lévinas la
nomme « autrement qu’être ». On peut ressentir le regard d’autrui sans
«[La maison] est possédée, parce qu’elle est, d’ores et déjà, hospita-
savoir qui est là et même lorsqu’il n’y a personne. C’est un vécu primordial
lière à son propriétaire. Ce qui nous renvoie à son intériorité essen-
qui ne disparaît pas même lorsque l’aperception d’autrui est mise entre
tielle et à l’habitant qui l’habite avant tout habitant, à l’accueillant
parenthèses. 2) L’essence du contact des yeux consiste dans le vécu d’être
par excellence, à l’accueillant en soi – à l’être féminin. [...] Le féminin vu. C’est la passivité lévinassienne, qui diff ère de la synthèse passive
a été rencontré dans cette analyse comme l’un des points cardinaux husserlienne. Il y a ici un dynamisme centripète et différenciant qui va
de l’horizon où se place la vie intérieure – et l’absence empirique de instituer ultérieurement la distinction et la position du moi et d’autrui. 3)
l’être humain de «sexe féminin» dans une demeure, ne change rien à En rencontrant le regard d’autrui, j’éprouve immédiatement la fonction du
la dimension de féminité qui y reste ouverte, comme l’accueil même corps vivant d’autrui, en tant qu’un phénomène qui me « vise ». L’affection
de la demeure.» (TI, pp.168-169; c’est nous qui soulignons.) d’appel est l’un des aspects du corps vivant» (notre «Affection d’appel –
Lévinas et la psychopathologie du regard chez les autistes», Cahiers d’ études
La demeure – en tant que telle n’est pas un objet ou un outil
lévinassiennes, vol.5, 2006, pp. 249-286)
parmi d’autres mais une structure inter-humaine – déclenche une 3 Dans Totalité et infini [TI], le présent est le moment de la présence du
affectivité particulière (à savoir la douceur et la sécurité). Comme visage d’autrui et la demeure précède architectoniquement ce face-à-face
la psychologie de l’enfant le montre amplement, le sentiment de la éthique. Le rapport au visage comme rapport éthique dans Totalité et infini
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la demeure et le dire, alors que le dire fonctionne avec la langue en sécurité, l’«autre-dans-le-même» de la substitution serait un simple
soutenant l’éthique, la demeure constitue une «intimité» où il n’y a traumatisme irréparable, ou un délire de persécution. Pour que la
pas d’échange de mots mais une interaction non-verbale («accueil substitution ne soit pas un non-sens irréversible, pour que la subs-
humain où le langage qui se tait reste une possibilité essentielle») et titution ait un sens dans la sphère transcendantale, la demeure est
qui ne concerne pas, à première vue, l’éthique. requise, du moins au niveau de l’architectonique globale de la philo-
La demeure en tant que rapport avec le féminin (la figure-mère) sophie de Lévinas. Rappelons que la conversion du non-sens en sens
peut être intériorisée, parce qu’elle s’accomplit même dans l’absence est le Leitmotiv de la philosophie de Lévinas tout au long de sa vie,
empirique d’autrui4. Ce rapport intériorisé à autrui – qui instaure la dès les années 1930. L’architectonique d’Autrement qu’être suppose
sécurité – constitue la «vie intérieure» comme le dit la citation. Cette donc implicitement la demeure, bien qu’il n’en parle pas. Dans cette
structure de la subjectivité instituée sur la base du rapport inter-hu- mesure, la demeure (le même-dans-l’autre) et la substitution (l’autre-
main sera comparable à celle qui est développée dans Autrement dans-le-même) se soutiennent l’une l’autre.
qu’être sous le terme d’«autre-dans-le-même»5. La vulnérabilité du Si nous considérons la maternité comme figure typique du féminin
dire comme «autre-dans-le-même» est la constitution du moi à tra- dans la demeure, cette structure s’atteste aussi par la fait que l’autre-
vers l’accueil de l’autre en moi. La demeure est la constitution du moi dans-le-même est également considéré comme maternité vulnérable7.
dans l’accueil même par autrui. Elle est donc à la fois une structure Métaphoriquement, alors que la demeure est le «fait d’être protégé
intersubjective et la constitution du sujet elle-même : si nous nous par la mère», la substitution désigne la «mère vulnérable qui protège
permettons un néologisme, elle est pour ainsi dire le «même-dans- l’enfant». Nous allons analyser deux cas cliniques pour étayer notre
l’autre»6. Sans ce «même-dans-l’autre» de la demeure qui assure la thèse. Winnicott rapporte un cas parlant qui concerne ce contraste
de la demeure et de la substitution8. Un garçon de 7 ans élevé par une
est proche, structurellement, de la «justice» dans Autrement qu’ être [AE],
puisque le commandement du visage est la communication verbale elle- mère gravement dépressive essaie de nouer toutes les choses autour de
même. Ce sont la demeure et l’éros qui ont un caractère diachronique. lui avec un fil (string). Cet acte symbolise son désir de nier la sépara-
4 Elle fonctionne à vide et sans être intuitivement remplie – pour utiliser tion possible avec sa mère. Le fil en tant que «dénégation de la sépara-
le vocabulaire de Husserl. Ce fonctionnement à vide est minutieusement
analysé dans la psychanalyse (surtout dans la théorie de la relation d’objet) méthode phénoménologique de Lévinas», in Studia Phaenomenologica, vol.
justement en guise de l’intériorisation ou de l’introjection de la figure-mère 6, 2006) et la possibilité ultime du «sens» relève de la possibilité de nouer
(Winnicott, Playing and Reality, London, Tavistock Publications, 1971, une relation vivante avec des morts (cf. notre «De la résurrection des morts
New York, Routledge, 1989, p. 97). – l’herméneutique et la fondation de la psychopathologie chez Lévinas»,
5 «Mais psychisme qui peut signifier cette altérité dans le même sans intervention orale au colloque à l’IMEC [Caen], 12/2006). Il s’agit de la
aliénation, en guise d’incarnation, comme être-dans-sa-peau, comme «mort dans la vie» et de la «vie dans la mort».
avoir-l’autre-dans-sa-peau.» (AE, p.181) 7 «Animation comme exposition à l’autre, passivité du pour-l’autre dans la
6 Une telle structure bipolaire est caractéristique chez Lévinas. Par exemple, vulnérabilité remontant jusqu’à la maternité que signifie la sensibilité.» (AE,
l’essence de l’«éthique» relève du pressentiment de la mort d’autrui qui p. 114); «[...] maternité, gestation de l’autre dans le même.» (AE, p. 121)
vit actuellement (cf. notre «Horizons de l’affectivité – l’hyperbole comme 8 Winnicott, Playing and Reality, op.cit., pp.15-19.
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tion» (ibid., p.19) montre que la destruction de la demeure est la perte b) La séparation et l’ajournement de la jouissance
traumatisante de l’autre qui est cher (que la psychanalyse appelle une et de l’il y a
«perte d’objet»). Cet acte montre que l’insécurité relève de la fragilité
de la demeure causée par la dépression de la mère. À l’age de 11 ans, «Le néant de l’avenir assure la séparation : l’élément dont nous
ce même garçon garde un grand nombre d’ours en peluche dans sa jouissons aboutit au néant qui sépare. L’élément où j’habite est
chambre, pour les nourrir avec soin (ibid., p.18). Il se place ainsi à à la frontière d’une nuit. Ce que cache la face de l’élément [est]
la position de la mère (l’autre-dans-le-même) pour compléter ou ré- une profondeur toujours nouvelle de l’absence, existence sans
compenser la fragilité de la demeure et pour avoir la «sécurité» (ibid.). existant, l’impersonnel par excellence. [...] La jouissance est sans
Pour ce garçon, la perversion et l’abus de drogue (comme une fausse sécurité. [...] Nous avons décrit cette dimension nocturne de
institution de la sécurité) sont le substitut qui voile la fragilité ou le l’avenir sous le titre de il y a.» (TI, p.151)
manque de la demeure. Dans l’hôpital pédiatrique où j’effectue mes
recherches sur l’autisme, j’ai moi aussi rencontré un cas d’adolescent Dans l’architectonique de Totalité et infini, la jouissance de
pervers à l’âge de 16 ans, dont la mère est psychotique et hospitalisée l’élément est le moment qui précède la demeure. Si la jouissance du
depuis son enfance. Séparé de sa mère, il est élevé dans un orphelinat monde se convertit facilement dans un néant, à savoir dans la pri-
mais il s’attache à sa mère de manière morbide, de sorte qu’il vole de vation de la jouissance (que Lévinas confond ici avec l’il y a qui est
temps en temps les vêtements de sa mère hospitalisée pour les porter en réalité le voile du néant)9, elle est foncièrement sans sécurité10.
lui-même et que son comportement est aussi très féminin. Il se place Le jeu de l’enfant autiste donne une attestation de cette liaison de
lui aussi à la position de sa propre mère pour compléter ce manque
de la demeure. C’est un court-circuit solipsiste de la demeure, dans 9 Il serait déjà difficile de comprendre la fragilité de la jouissance et son
alternance avec le néant, parce que, pour un adulte sain, la demeure s’est
laquelle la substitution ne fonctionne plus comme un moment trans- toujours déjà instituée et qu’il est impossible de retourner au moment brut de
cendantal qui soutient l’éthique, mais comme un symptôme. La la jouissance avant l’institution de la demeure. Par ailleurs, les non-autistes
substitution de ce garçon n’est plus éthique, puisqu’il est enclos dans sont, dès la naissance, toujours déjà impliqués dans le rapport inter-humain.
le monde imaginaire et solipsiste (donc, sans autrui réel), pour établir Il n’y a donc pas de jouissance pure qui soit solipsiste sauf pour un autiste. Par
conséquent, la description de la jouissance n’est possible qu’après une certaine
la structure provisoire de la sécurité. La substitution lévinassienne
épochè de l’institution culturelle et du rapport inter-humain (affection
est remplacée par la substitution (l’autre-dans-le-même) imaginaire, d’appel). La démarche de Lévinas est donc quelque peu paradoxale, puisque,
à savoir l’empreinte de l’image de la mère (dont l’existence réelle était dans la vie des non-autistes où il y a, dès la naissance, la demeure, il n’existe pas
trop éphémère): le patient est englouti dans le monde fantasmatique empiriquement le développement de la demeure sur la base de la jouissance.
et solipsiste. Il s’agit donc de quelque chose comme «solipsisme inter- Lévinas décrit donc une genèse phénoménologique. Mais le développement
des autistes suit empiriquement cet ordre de la discussion de Totalité et infini.
subjectif». Ainsi, pour être sain, l’équilibre est requis, dans la sphère 10 «À cette singulière prétention [de l’intériorité de la demeure], la jouissance
transcendantale, entre l’autre-dans-le-même (être-protecteur) et le répond en effet par l’insécurité troublant sa sécurité fondamentale.» (TI,
même-dans-l’autre (la demeure, comme être protégé). p.159)
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la jouissance et de l’insécurité11. Chez les non-autistes, l’alternance jouissance et son ajournement dans la demeure sont comparables à la
de la jouissance et du néant s’atteste indirectement dans la peur de position paranoïde-schizoïde et à la position dépressive chez Melanie
la mort, ou plus précisément dans la peur de l’anéantissement qui Klein12. Comme dans le cas de figure de la position dépresive chez
subsiste plus ou moins constamment au fond de notre conscience. Klein13, la peur instinctive de l’anéantissement dans la jouissance est
La demeure s’institue justement en écartant l’insécurité foncière remplacée, avec l’institution de la demeure, par la peur de la perte
face au «néant» de la jouissance (TI, p.160). Dans la demeure, la d’autrui, donc de la naissance de la culpabilité. Dans la demeure, il y
sécurité est assurée en suspendant la jouissance immédiate, puis- a donc une naissance latente de l’éthique, qui concerne selon Lévinas
que la demeure est «retrait» (TI, p.167), ou l’«ajournement» de la la souffrance ou la mort d’autrui.
jouissance (TI, 168) ou la «distance à l’égard de la jouissance» (TI, Chez Lévinas, l’échec de la jouissance désigne le réel irreprésen-
p.165). table et traumatisant14. Le «vide absolu, où se perd et où surgit l’élé-

«[La maison] se situe en retrait par rapport à l’anonymat de la 12 En ce qui concerne l’angoisse précoce liée à la position paranoïde-schizoïde,
terre, de l’air de la lumière [...]. [...] À partir de la demeure, l’être Klein dit : «If we try to visualize in concrete form the primary anxiety, the
fear of annihilation, we must remember the helplessness of the infant in face
séparé rompt avec l’existence naturelle, baignant dans un milieu
of internal and external dangers.» (M. Klein, Envy and Gratitude and Other
où sa jouissance, sans sécurité, crispée, s’invertissant en souci. [...] Works 1946-1975, The Melanie Klein Trust, 1975, p. 31) Or, l’essence de la
La jouissance extatique et immédiate [...] s’ajourne et se donne position paranoïde-schizoïde consiste dans la dissociation (splitting) du bon
un délai dans la maison.» (TI, p.167) objet qui protège et nourrit l’enfant et du mauvais objet qui ne lui donne
pas le sein donc qui le persécute. Et la persécution du mauvais objet relève
La demeure comme dispositif pour la sécurité occulte/chasse de la projection de la pulsion agressive de l’enfant sur la mère. Autrui n’est
notre peur de la mort. La peur de la mort dans la privation de la pas encore ici aperçu comme une personne unie (objet total). C’est dans la
position dépressive que les deux objets s’unissent pour former une personne
11 Le jeu de l’enfant autiste et sa panique au moment où son acte est empêché unie. L’enfant se sent maintenant coupable de son agression contre la mère,
donnent une preuve indirecte mais concrète de la jouissance solipsiste et puisqu’elle est aussi un bon objet.
de son alternance avec le néant. L’enfant autiste gravement enfermé sur 13 «[...] [The] persecutory anxiety relates predominantly to the annihilation of
soi se concentre en général sur le «jeu» très simple et répétitif. Il jouit the ego; [the] depressive anxiety is predominantly related to the harm done
de la répétition de certaines sensations et de certaines figures (ou d’un to internal and external loved objects by the subject’s destructive impulses.
mouvement rythmique) déterminées. Si ce jeu est empêché d’une manière Depressive anxiety has manifold contents, such as: the good object is
qui est – pour lui – brutale, il tombe dans la panique qui ne signifie pas la injured, it is suffering, it is in a state of deterioration; it changes into a
colère ou la haine (comme on le croit), mais plutôt l’horreur du vide face à la bad object; it is annihilated, lost and will never be there any more. I also
rupture de la jouissance («She caulled them [my outbursts] “furious temper concluded that depressive anxiety is closely bound up with guilt and with
tanstrums”, but to me they had nothing to do with rage, but more with the tendency to make reparation.» (Klein, op. cit., p.34)
a strong sense of panic.» [G. Gerland, A Real Person – Life on the outside, 14 On rencontre ici implicitement la question du réel et de la réalité, les termes
trans., by J. Tate, London, Souvenir Press, 1997, p.25], à savoir la menace que Lévinas utilise parfois un peu à la manière de Lacan. «Réduire une
de l’anéantissement. La jouissance pure n’a pas de sécurité, puisqu’elle est réalité à son contenu pensé, c’est la réduire au Même.» (TI, p. 133), «[...] le
toujours au seuil de la chute dans l’anéantissement. surplus de cette réalité de l’aliment sur toute réalité représentée, surplus qui
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ment» (TI, p.157) est un des noyaux de ce réel irreprésentable et in- être concret [...]. [...] Présenter l’habitation comme une prise de
supportable à éprouver immédiatement15. Au niveau de la demeure, conscience d’une certaine conjoncture de corps humains et de
à savoir dans notre vie quotidienne, on ne rencontre plus l’élément bâtiments, c’est laisser de côté, c’est oublier le déversement de la
et sa négation dans leur nudité. En contraste avec cette rencontre conscience dans les choses [...] [qui consiste] en une intentionnali-
té spécifique de concrétisation. [...] La civilisation du travail et de la
immédiate et archaïque du réel qui serait traumatisant, la demeure
possession tout entière, surgit comme concrétisation de l’être séparé
institue à la fois la distanciation topologique par rapport au réel et la effectuant sa séparation. Mais cette civilisation renvoie à l’incar-
manière de l’accueil paisible et indirecte du réel (dans cette distance, nation de la conscience et à l’habitation – à l’existence à partir de
la réalité s’instaure autour du réel comme son noyau). l’intimité d’une maison – concrétisation première. La notion même
Par exemple chez certains autistes qui ne connaissent pas l’exis- d’un sujet idéaliste est issue d’une méconnaissance de ce déborde-
tence d’autrui, donc qui ne forment pas la demeure, l’échec de la ment de la concrétisation.» (TI, p. 163; nous soulignons)
jouissance est vécu comme une simple panique sans détermination
possible. Par contre, grâce à la distance introduite par la demeure, Il s’agit maintenant de la phénoménologie génétique de la réa-
les non-autistes éprouvent le réel comme une énigme, comme un lité concrète. La phénoménologie transcendantale, c’est la recher-
«ombilic du rêve» plus ou moins circonscrit autour duquel ils consti- che de la structure qui rend possible la transcendance de l’objet.
tuent toutes sortes d’activité créatrice (ou, au pire, le symptôme Lévinas découvre ici un aspect inconnu de l’origine de la trans-
structuré). cendance (l’extériorité), à savoir le rôle de l’intersubjectivité qui y
joue. En dehors de la phénoménologie, Descartes a résolu la ques-
c) L’institution du concret tion dans la première démonstration de l’existence de Dieu dans
la troisième Méditation : c’est Dieu qui assure l’extériorité radicale
«Le sujet idéaliste qui constitue a priori son objet et même le lieu de la réalité objective et de la réalité formelle en général (AT VII,
où il se trouve, ne les constitue pas, à parler rigoureusement, a p.45). Comme le montre le début de la citation, c’est seulement
priori, mais précisément après coup, après avoir demeuré, comme après l’institution de la réalité concrète que l’épochè de cette réa-
lité devient possible : ontologiquement, l’épochè de la position de
n’est pas quantitatif [...]» (TI, p. 135) ; ainsi, la réalité est-elle irréductible
l’être et la constitution phénoménologique du monde supposent
à la pensée. Nous ne développerons pas ici cette distinction entre le réel
et la réalité. C’est avec l’institution de la demeure (qui rend possible la génétiquement la demeure comme institution de la réalité concrè-
distance topologique par rapport au réel) que la réalité s’institue comme te. Épistémologiquement, c’est l’épochè qui découvre la demeure
une dimension de notre vie. Dans notre vocabulaire, la réalité relève de comme moment instituant de la réalité concrète. La phénoménolo-
l’accueil sain du réel. Le réel constitue donc le noyau irreprésentable et gie a besoin de la démarche en zigzag et il faut une phénoménolo-
incompréhensible de la réalité.
15 Cf. notre «Phénoménologie du réel – le doute cartésien et l’il y a chez
gie génétique de la réalité. Lévinas a ici découvert deux choses : 1)
Lévinas» (intervention orale au colloque «Lévinas en héritage», à Cluny, la position de l’objet intentionnel (qui sera mise entre parenthèses
France, le 25 juillet 2006). dans la réduction phénoménologique) suppose le moment de la
252 YASUHIKO MURAKAMI LA DEMEURE, UN AUTRE AUTREMENT QU’ÊTRE 253

concrétisation du sujet comme matrice de la position16 ; 2) cette dans la jouissance (qui est un état maladif ), on est dans l’état dis-
concrétisation du sujet a une structure intersubjective, à savoir la socié, hypnoïde ou «extatique» (TI, p.167), où le sens de la réalité
demeure. Sans le regard d’autrui qui me vise et qui atteste mon est perdu. L’«extase» des jeux répétitifs des autistes, à savoir l’en-
existence, je ne me sens pas être réel17. C’est le regard d’autrui qui fermement sur soi sans se soucier ni du monde ni d’autrui, ni de
me concrétise. L’affection d’appel – empiriquement, le soin de la soi-même, montre chez eux l’absence de la concrétisation et du
mère qui me vise – en tant que condition de la demeure n’est rien sens de la réalité.
d’autre que l’origine de la réalité du sujet. Si l’on pense au clivage
entre l’être et l’autrement qu’être tant souligné par Lévinas, ce serait d) La demeure rend possible la possession,
là une conclusion étonnante, mais, du point de vue phénoméno- le travail et la représentation
logique, c’est la demeure qui rend possible – du moins une partie
importante de la réalité concrète, à savoir c’est l’autrement qu’être «[La séparation à travers la demeure] rend possible le travail et la
qui institue le sens de l’être. Lévinas esquisse ici un sujet fondamen- propriété.» (TI, p. 167)
tal de la phénoménologie qui reste à approfondir. Cette institution
de la réalité concrète du sujet est corrélative de la distanciation du «La possession des choses à partir de la maison qui se produit
par le travail, se distingue de la relation immédiate avec le
réel – ou plus précisément de l’accueil distancié du réel. Nous al-
non-moi dans la jouissance, de la possession sans acquisition
lons voir à la fin pourquoi cette institution de la réalité concrète est dont jouit la sensibilité qui baigne dans l’élément, qui «pos-
l’accueil du réel. sède» sans prendre.» (TI, p. 169)
La demeure institue le seuil qui divise l’intériorité du sujet et le «Toute manipulation d’un système d’outils et d’ustensiles,
monde extérieur. Ce seuil n’existait pas au niveau de la jouissance tout travail suppose une prise originelle sur les choses, la pos-
où celui qui jouit se mêle avec l’élément joui (Lévinas l’appelle la session, dont la maison au bord de l’intériorité marque la
«participation»). Empiriquement, si l’on plonge complètement latente naissance.» (TI, p. 175)

16 D’ailleurs c’est ce que Fink a thématisé dans sa Sixième Méditation La jouissance n’est encore ni possession, ni travail, ni représen-
cartésienne avec la notion de «mondanéisation» ; «Le sujet constituant
se mondanéise lui-même en homme intramondain en s’établissant et en tation, puisqu’elle ne pose pas l’élément joui comme un objet exté-
prenant place d’une certaine manière au milieu de l’enchaînement d’être rieur : ce qui est possédé, manipulé et représenté doit être un objet
qu’il a constitué» (E. Fink, VI. Cartesianische Meditation Teil 1. Die Idee extérieur18. Lévinas entrevoit ici une phénoménologie génétique de
einer transzendentalen Methodenlehre, Dordrecht / Boston / London,
Kluwer Academic, 1988 [Sixième Méditation cartésienne, trad. N. Depraz, 18 Cette structure n’a pas été bien développée par Lévinas. La première
Grenoble, J. Millon, coll. Krisis, 1994], p.117 / trad., p. 163.). possession de l’objet est, d’après Winnicott, le substitut du rapport à la mère
17 C’est ce que Winnicott développe avec la notion de «reflecting back» avec (Winnicott, op. cit., p.6). Par conséquent, la demeure est le modèle même
des cas de dépersonnalisation; «When I look [the face of my mother] I am de l’objet extérieur. La demeure n’institue pas seulement la concrétude du
seen [by her], so I exist» (Winnicott, op.cit., p. 114). sujet mais également la position de l’objet manipulable.
254 YASUHIKO MURAKAMI LA DEMEURE, UN AUTRE AUTREMENT QU’ÊTRE 255

la praxis. Corrélativement, il s’agit de la genèse de l’articulation 2. L’affection d’appel dans la phantasia et la fondation de
culturelle et symbolique du monde, qui n’est pas réalisée dans la l’acte culturel
jouissance. Le moment de la demeure est requis pour cette trans-
position énigmatique. La demeure est pour ainsi dire la charnière Pour répondre à la question soulevée par le texte de Lévinas,
de la vie «animale» et de la vie «humaine». il faut un autre moment qui ne ressort pas de façon très explicite
La question qui se pose est la suivante : quel est le mécanisme du texte de Lévinas. Nous développerons à présent librement une
qui fait notre expérience de l’«acte intentionnel qui se produit dans discussion phénoménologique.
le monde articulé» en dépassant la sphère des sensations ou des
«Le tâtonnement n’est pas une action techniquement imparfai-
pulsions? La description husserlienne de la transition de la synthèse
te, mais la condition de toute technique. [...] Le tâtonnement
passive à l’acte intentionnel au moyen de la conversion (Zuwendung) – œuvre par excellence de la main et œuvre adéquate à l’apeiron
du moi actif n’explique pas ce saut19. de l’élément, rend possible toute l’originalité de la cause finale.»
La nouveauté de Lévinas dans la phénoménologie et dans l’his- (TI, p. 181)
toire de la philosophie consiste en ce point : contrairement à ce que
pense Husserl (Ur-ich), Heidegger (Seyn), Merleau-Ponty (Être sau- Nous voudrions ici souligner le terme de «tâtonnement». Il est
vage) ou Michel Henry (Vie, auto-affection), il n’y a pas d’Origine la charnière de la demeure et du travail. Il est vrai que Lévinas pense
ultime et unique, sur laquelle se fonderait tout édifice philosophi- au mouvement effectif du corps qui cherche un style approprié qui
que. Il n’y a pas d’édifice stratifié à sens unique. La demeure et l’af- s’adapte au but. Pourtant, on sait également que tout tâtonnement
fection d’appel qui la soutient sont irréductibles à cette hiérarchie qui est un acte cherchant à se réaliser suppose une «réflexion» ou
de la fondation. Dans notre expérience, il y a plusieurs moments mise en jeu préalables (dont la sophistication est l’«image trai-
archaïques et originaires, qui sont hétérogènes et irréductibles. ning» que tous les sportifs appliqués utilisent aujourd’hui). Qu’est-
ce que cela veut dire? Cela veut dire que tout tâtonnement réel
Il reste donc à comprendre quel est le rapport structural entre
implique l’horizon d’un tâtonnement possible dans la phantasia
la demeure et le travail.
(Phantasie)20. En tâtonnant, nous essayons d’élargir et de former
19 «Par là, nous comprenons l’excitation conforme à la conscience, l’attrait pour la première fois l’horizon des habitus kinesthésiques. Cette
spécifique qu’un objet conscient exerce sur le moi – c’est un attrait qui se formation nouvelle implique le champ du Phantasieleib21 en-deçà
détend dans la conversion [Zuwendung] du moi, de là, se poursuit dans
l’aspiration à l’intuition donatrice en personne qui dévoile de plus en plus le 20 La phantasia (Phantasie) est un terme de Husserl. Il s’agit ici des kinesthèses
soi de l’objet [...].» (E. Husserl, Analysen zur passiven Synthesis, Husserliana dans le monde de la phantasia qui n’ont pas d’«images». Par conséquent, ce
Band XI, La Haye, M. Nijhoff, 1966, p. 147-148 (De la synthèse passive n’est pas l’imagination qui est en question.
– Logique transcendantale et constitutions originaires, trad., B. Bégout et 21 C’est un terme de Marc Richir forgé à partir de la notion de Phantasie-Ich
J. Kessler avec collaboration de N. Depraz et de M. Richir, Grenoble, J. chez Husserl (cf. M. Richir, Phénoménologie en esquisses, Grenoble, Millon,
Millon, coll. Krisis, 1998, p. 217). 2000). Il s’agit de la fonction du Leib (corps vivant) dans le monde de la
256 YASUHIKO MURAKAMI LA DEMEURE, UN AUTRE AUTREMENT QU’ÊTRE 257

du Leib réel. Autrement dit, le travail (l’acte intentionnel avec tel les yeux de l’enfant qui joue seul, celui-ci suppose la présence de
ou tel but) suppose la phantasia ou le jeu. Si le «tâtonnement rend son protecteur qui l’accueille. Ou bien, bien que l’autre féminin
possible [...] la cause finale», c’est que celle-ci n’est rien d’autre que soit présent, l’enfant peut se comporter comme s’il était tout seul.
la constitution du telos dans la phantasia comme kinesthèse à venir Cela veut dire que la demeure peut être maintenue dans la phanta-
et que ce telos se constitue sur la base des essais kinesthésiques dans sia et que le sujet peut se plonger dans la phantasia grâce à la sécu-
la phantasia comme leur cristallisation22. rité instituée par la demeure. Winnicott a décrit l’«être seul dans la
En guise de l’hypothèse, nous voudrions identifier la demeure présence de quelqu’un» (Winnicott, op.cit., p.47). C’est justement
à l’«aire de jeu» qui se produit seulement sous la protection de la dans une telle situation que la phantasia créatrice de l’enfant dé-
figure-mère, autrement dit, ce que Winnicott appelle l’aire tran- marre, c’est-à-dire qu’il commence à jouer. C’est donc le jeu d’en-
sitionnelle. Les faits qui soutiennent cette hypothèse sont les sui- fant qui se cache derrière la demeure. Et c’est le jeu comme une
vants: (1) l’aire transitionnelle est l’aire ouverte entre l’enfant et catégorie de l’expérience humaine qui rend possible le travail et la
la figure-mère protectrice. (2) Dans, l’aire transitionnelle, l’enfant représentation. C’est pourquoi la demeure rend possible le travail.
s’écarte de la simple jouissance («omni-potence» [Winnicott, op. Voyons de plus près la fonction de la phantasia dans la demeure.
cit., p.11]). (3) L’objet transitionnel (l’objet auquel l’enfant s’atta- D’abord la demeure suppose l’harmonisation des corps du bébé
che particulièrement) qui se produit dans cette aire est l’objet de (sujet) et de la mère (autrui-féminin) en gardant la diachronie. Le
la première possession (Winnicott, op.cit., p.2) et Lévinas constate Phantasieleib du bébé ressent le Leib (kinesthèses et affectivité) de la
que la demeure est la matrice de la possession qui rend possible mère et le Phantasieleib de la mère ressent le Leib du bébé. La mère
ensuite le travail. (4) L’aire transitionnelle est le lieu à partir duquel porte le bébé en ressentant le Leib de celui-ci avec son Phantasieleib
toute la créativité humaine devient possible (Winnicott, op.cit., p. et le bébé se sent à l’aise dans son sein : pour instaurer la sécurité,
5). (5) Nous avons déjà vu la possibilité de l’intériorisation de la il faut le Phantasieleib. Cette harmonisation des deux corps grâce
demeure qui institue la base du sujet, en se référant à l’argument au Phantasieleib (qui institue l’intimité et la sécurité de la demeure)
de Winnicott. (6) Mais avant l’intériorisation, la demeure est «une suppose l’affection d’appel qui la traverse. Dans ce sens-là, la de-
solitude dans un monde déjà humain» (TI, p. 165, déjà cité). Il meure est une structure où la diachronie originaire de l’affection
s’agit d’une structure où les situations apparemment paradoxales d’appel rencontre la fonction du Phantasieleib ou l’interfacticité.
sont compatibles. Ou bien, bien que l’autre n’apparaisse pas sous Si la demeure comme accueil par le féminin est foncièrement pré-
verbale, c’est qu’elle suppose une structure de l’inter-corporéité à
phantasia, mais le Phantasieleib fonctionne également dans l’empathie ou travers le Phantasieleib.
dans la phantasia perceptive. Dans la jouissance pure, par exemple lorsqu’un autiste relative-
22 On trouve ici l’origine phénoménologique de la téléologie de la Bewandtnis
heideggerienne. La fin ultime de la Bewandtnisganzheit (l’être des étants
ment enfermé sur soi se plonge dans le jeu répétitif, il n’y a pas de
« maniables » chez Heidegger) n’est pas préalablement donnée, mais elle place pour une telle interaction. Du moins, l’interaction inter-hu-
s’esquisse au fur et à mesure du tâtonnement. maine et le jeu répétitif ne sont pas compatibles (tel enfant autiste
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en train de jouer ne s’aperçoit guère de l’appel d’autrui). Par contre, considérée comme la mère ou le bébé. L’enfant, en tant qu’acteur
le jeu à la dînette exige l’existence de l’interlocuteur comme son principal du jeu, joue lui-même un rôle imaginaire. L’articulation
moment constitutif. Et même lorsque l’enfant joue tout seul, ce ou l’animation du monde de la phantasia perceptive comme mon-
n’est jamais que sous la protection de quelqu’un, et l’enfant est tou- de du jeu suppose la mise en jeu du rapport inter-humain dans la
jours prêt à répondre à l’appel d’autrui. C’est cette affection d’appel phantasia, plus précisément dans la demeure comme lieu de l’in-
entre les interlocuteurs qui instaure l’horizon de la sécurité – une teraction de la perception et de la phantasia. Autrement dit, c’est
affectivité particulière – qui permet et soutient le jeu en écartant
parce que le drame (le rapport inter-humain imaginaire) est joué
l’angoisse. Même si l’autre est empiriquement absent, la possibilité
que des choses autour de l’enfant sont activées comme jouets dans
de l’interaction est «intériorisée» (à savoir en fonction dans la phan-
tasia vide sans remplissement intuitif ) et elle est toujours prête à se la phantasia perceptive. La phantasia perceptive du personnage, à
réactiver. C’est ce que Lévinas désigne par le terme d’«accueil», et savoir la duplication du sujet réel et du rôle joué, rend possible le
c’est lui qui prépare encore deux autres couches. monde imaginaire et la phantasia perceptive en général.
La deuxième couche de l’affection d’appel dans la demeure – ou Qu’est-ce que la fonction du rapport inter-humain dans la
dans l’aire transitionnelle comme le dit Winnicott – sont les per- phantasia? L’enfant développe le jeu à la dînette en adoptant des
sonnages et le drame dans le monde imaginaire du jeu. Le rapport faits qu’il a vécus et perçus et dont il a entendu parler. Ce sont les
inter-humain imaginaire a lieu dans le monde du jeu. Celui-ci en- vécus ou le réel au sens large qui font la matière du jeu. Dans le dra-
jambe le monde de la phantasia et le monde réel, puisque le monde me ainsi produit, l’enfant schématise ses affectivités et impulsions
imaginaire est joué par l’intermédiaire du monde perceptif. Le jouet déclenchées par le réel et les exprime avec les gestes, la physionomie
est effectivement perçu en tant qu’objet, mais, en même temps, il et les verbes en créant un récit. La schématisation est pour ainsi
est quelque chose d’autre que lui-même dans le monde imaginaire dire la pénétration de l’affectivité, des kinesthèses, de l’affection
du jeu. Une pièce de bois peut être considérée comme un couteau :
d’appel, qui créent un acte visible, structuré et communicatif. Et
c’est ce que Husserl appelle la «phantasia perceptive»23. La demeure
c’est la phantasia perceptive qui rend possible cette transposition
est le lieu de la genèse de la phantasia perceptive. La poupée sera
de l’invisible (affectivité et pulsion) à un visible (acte). La phantasia
23 «L’art est le domaine de la phantasia mise en forme, perceptive (perzetiver) perceptive est le médium de l’invisible et du visible. C’est là une des
ou reproductive [...]. Dans une représentation théâtrale, nous vivons dans
essences de la créativité.
un monde-de-phantasia perceptive, nous <avons> des «images» dans
l’unité en enchaînement d’une image, mais pas pour autant des images- La deuxième fonction de la phantasia perceptive dans le jeu,
copies.» (E. Husserl (Hua XXIII), Phantasie, Bildbewußtsein, Erinnerung. c’est l’accueil du réel impossible à comprendre, parfois même im-
Zur Phänomenologie der anschaulichen Vergegenwärtigungen (1898-1925), possible à vivre. À travers le jeu, l’homme essaie de réfléchir sur l’in-
Husserliana Band XXIII, La Haye, M. Nijhoff, 1980, pp.514-515 (Phantasia,
conscience d’ image, souvenir, trad. par R. Kassis et J.-F. Pestureau, Grenoble, compréhensible. Autrement dit, on peut définir la «pensée» comme
Millon, 2002, p. 486). l’accueil du réel incompréhensible, qui conduit à la production de
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l’œuvre autour son impact (l’affection du réel), bien que le réel ne que symptôme il échappe à la catastrophe mais il n’est pas sain.
cesse jamais d’être une énigme (c’est puisqu’il est une énigme qu’il Par conséquent, l’accueil du réel et la créativité désignent le même
motive toujours le jeu créatif ). Nous avons montré ailleurs que l’il événement. Or, dans le jeu (et dans le rêve), il reste une énigme, un
y a est corrélatif de l’échec de cet accueil du réel et qu’il est un voile «moins X», à savoir une part qui reste incompréhensible même après
qui occulte le réel24. Dans la demeure, nous rencontrons le réel la schématisation du réel26. Le jeu produit l’œuvre X qui parle du
par l’intermédiaire de ce mécanisme de «compréhension» qui est le –X sans thématiser celui-ci. L’œuvre X se constitue autour du –X et
jeu, et c’est pour cette raison que la demeure (l’espace du jeu) est la créativité du X se nourrit de l’énigme inépuisable du –X qui n’est
la distance instaurée par rapport à la possibilité de l’il y a, à savoir pourtant pas explicitement visé. Pourtant, le réel incompréhensi-
au contact direct avec le réel. Le jeu obsessionnel de l’enfant trau- ble dans l’échec de l’accueil, donc dans le traumatisme ou dans le
matisé dans l’état dissocié est l’exemple typique de l’il y a, comme symptôme, c’est moins que –X, puisqu’il n’est même pas déterminé
échec du jeu et de l’accueil du réel : il n’a pas de demeure (qui est comme un –X. Ce serait un nombre imaginaire «i», qui n’est même
une zone de sécurité et de jeu). Cette structure n’est pas très visible pas circonscrit comme une énigme. Winnicott l’appelle l’«angoisse
chez Lévinas, mais si la «substitution», la «vulnérabilité» et le «trau- impensable» (Winnicott, op.cit., p.97) en désignant par là le trau-
matisme» dans Autrement qu’être ne sont pas un vrai traumatisme matisme précoce où la demeure avec la mère n’est pas encore stable.
empiriquement éprouvé, c’est parce que la demeure y fonctionne C’est une autre formulation du traumatisme. Dans l’imminence de
toujours. Si l’affrontement du réel s’effectue sans schématisation, l’il y a, le réel est pressenti dans l’horreur, mais jamais désigné com-
ce sera destructif et dangereux pour le sujet et pour les autres: c’est me tel. Si le réel le plus traumatique est la privation d’autrui avant
là la définition du traumatisme. L’accueil du réel incompréhensible l’acquisition de la langue, plus précisément la destruction de la pos-
n’est possible que dans l’espace de jeu comme lieu privilégié de la sibilité de l’affection d’appel (comme l’indique le texte de Lévinas
schématisation, et l’affrontement empirique du réel comme échec et comme l’atteste la psychothérapie), cet «i» n’est rien d’autre que
de son accueil provoquera la panique, la folie, voire même un crime ce que Lévinas appelle l’«espace» (AE, pp.275-279) où l’il y a se
irréversible comme un meurtre sans motif25. remplit. Nous avons dit que la demeure est le moyen d’accueil du
Or, l’il y a désigne la situation où l’on échappe à l’affrontement réel. Mais nous pouvons également dire que c’est la demeure qui,
direct et catastrophique du réel. Mais ce n’est pas non plus un ac- à travers la concrétisation du réel, rend possible la réalité. La de-
cueil réussi – on peut évoquer, par exemple, la dissociation patho- meure – qui introduit le rapport inter-humain et les significations
logique du traumatisé ou le jeu répétitif de l’enfant autiste. En tant sociales – fait que le réel soit un événement inter-humain et social
24 Cf. notre «Phénoménologie du réel – Le doute cartésien et l’il y a chez 26 Or, le cas où le noyau du réel est incompréhensible et l’œuvre créée autour
Lévinas» (op. cit.). de cet incompréhensible correspond à ce que Freud a démontré dans son
25 C’est pourquoi Lévinas cite Macbeth pour décrire l’il y a dans De l’existence analyse du rêve de l’injection d’Irma, où le rêve (œuvre) se constitue autour
à l’existant (EE, p. 100). Nous avons développé ce sujet dans notre de l’incompréhensible – nommé «ombilic du rêve». Le jeu ou le rêve comme
«Phénoménologie du réel – Le doute cartésien et l’il y a chez Lévinas» (op. cit.). œuvre est à la fois la schématisation de l’affectivité et celle du réel.
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très complexe (au niveau de l’alternance de la jouissance pure et de jeu est la condition de cette possibilité du travail. Dans la demeure,
sa négation chez les autistes, le réel n’a pas une telle complexité). dans le monde du jeu, on considère en général que le jouet devient
Une autre fonction importante de la demeure en tant qu’es- une imitation des outils qui ont un sens et une utilité sociale. Le
pace de jeu est la mise à distance par rapport au jeu, c’est-à-dire monde du jeu est l’espace où des significations sociales s’instituent
au drame mis en scène. Cette distance institue une sécurité par et s’apprennent. S’il n’y avait pas de jeu en tant qu’Urstiftung de la
rapport à l’impact destructif du réel qui n’est pas seulement in- signification sociale, l’objet dans le monde perçu ne s’articulerait
compréhensible mais aussi insupportable (par contre, l’il y a est pas selon les fonctions sociales. Contrairement à ce qu’on pense
aussi une distance comme occultation du réel, mais l’épreuve de empiriquement, le jouet n’est pas pour un enfant l’imitation des
l’il y a elle-même est une épreuve douloureuse dont il est impos- objets pré-existants et préalablement appris. Mais c’est à travers la
sible de s’évader). Dans Totalité et infini, le terme «séparation» a manipulation des jouets que la fonction et la signification des objets
une importance décisive dont l’enjeu phénoménologique n’est pas s’apprennent et se concrétisent. Le jeu est phénoménologiquement
très étudié. La séparation entre la demeure et l’élément est double. la matrice de l’articulation culturelle du monde. L’homme est un
D’abord, il n’y a plus, dans la demeure, d’élément pur et à nu, il est animal entouré de significations et d’opérations sociales beaucoup
déjà articulé comme monde qui l’occulte. Deuxièmement, dans la plus vastes qu’il ne peut éprouver effectivement. Il faut un espace
demeure, le sujet s’écarte du jeu qui accueille et schématise le réel. de jeu où il apprend ces significations et opérations. L’«étude» à
L’affectivité (déclenchée par le réel ou par l’affection d’appel) est l’école sera une forme développée de l’apprentissage dans le jeu.
schématisée et exprimée dans le jeu – mais c’est dans le monde de Pour comprendre et s’adapter à la mondanéité heideggérienne
phantasía, où l’on peut toujours se mettre à distance par rapport constituée de la manipulation des outils, il faut la demeure. La de-
à l’affectivité ainsi exprimée et épanouie. S’il s’agit du réel dur et meure lévinassienne conditionne ainsi phénoménologiquement le
insupportable27, l’affectivité schématisée sera aussi intense : la mise monde heideggérien.
à distance est nécessaire pour la sécurité du sujet, sinon on risque
de tomber dans la panique ou dans la folie.
Selon Lévinas, la demeure rend possible le travail. Et ce n’est pas Conclusion : un autre «autrement qu’être»
un simple constat empirique. La demeure en tant que matrice du
27 «On n’a pas besoin de prouver par d’obscurs fragments d’Héraclite que La demeure désigne, tout comme le dire éthique, une fonction
l’être se révèle comme guerre, à la pensée philosophique; que la guerre ne basale de l’affection d’appel, qui n’est pas directement fondatrice
l’affecte pas seulement comme le fait le plus patent, mais comme la patence de l’éthique au sens de Lévinas mais qui soutient l’activité humaine
même – ou la vérité – du réel. En elle, la réalité déchire les mots et les en général. La demeure est l’affection d’appel qui s’incarne dans les
images qui la dissimulent pour s’imposer dans sa nudité et dans sa dureté.
[...] L’épreuve de force est l’épreuve du réel. [...] La guerre ne manifeste pas
gestes maternels et qui soutient l’institution de l’ego dans la sécu-
l’extériorité et l’autre comme autre; elle détruit l’identité du Même.» (TI, rité. Elle est la condition de possibilité de la praxis, de la socialité et
p. 5-6 ; nous soulignons) de la créativité. Du point de vue génétique, la demeure précède le
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264 YASUHIKO MURAKAMI

dire, parce que «[...] la discrétion de cette présence inclut toutes les
possibilités de la relation transcendante avec autrui.» (TI, p. 166).
Par conséquent, le dire et la demeure désignent les deux versants
de l’interfacticité humaine. La demeure est un autre «autrement
qu’être» qui est aussi important – du moins architectoniquement –
que le dire éthique. Si l’infini intervient dans la demeure qui n’est
pas encore éthique (TI, p. 161), c’est parce que la demeure est l’un
des moments constituants et indispensables du rapport humain.
L’infini ne soutient pas seulement le rapport inter-humain éthique
mais le rapport inter-humain en général.