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r e c h e r c h e s

nouveaux regards
La naissance
de l'éco-conception

Du cycle de vie du produit


au management
environnemental « produit »

Ingénieurs et designers,
dans des démarches conjointes
et qui se sont progressivement enrichies,
ont défini une nouvelle approche
des problèmes environnementaux :
l’éco-conception. Reste maintenant,
au-delà des discours et de
la prolifération du marketing vert,
à intégrer cette nouvelle notion
dans les entreprises
née et locale, est à la fois la ou gestion). Cependant, plus
pour créer un véritable
plus ancienne et la mieux qu’un ensemble cohérent de
management
connue (1). A côté de cette pre- démarches et d’instruments,
environnemental produit.
mière approche, émergent un cette deuxième approche
ensemble de pratiques d’en- recouvre davantage un champ
treprise comme l’éco-concep- d’action ouvert dont le produit
par Christophe Abrassart, tion, le marketing et comptabi- — depuis sa conception, jus-
Franck Aggeri
lité « verte » qui sont souvent qu’à sa mise sur le marché et
Centre de gestion scientifique
désignées sous le vocable sa fin de vie — est le dénomi-
de l'Ecole des Mines de Paris
« d’approche produit ». Stimulées nateur commun.
Article accepté par le comité de lecture par des mesures incitatives et Afin de donner un nouvel élan
du 7 février 2002 réglementaires (écolabels, fis- à ces pratiques, mais aussi
calité, gestion à la source des pour éviter les effets pervers de
n matière d’environne- pollutions, etc.), mais aussi réglementations sectorielles

E ment industriel, l’ac-


tion régalienne et celle
des entreprises, ont d’abord
par la perspective de nouveaux
marchés, ces pratiques s’ap-
puient sur de nouvelles tech-
plus ou moins cohérentes, la
commission européenne a
récemment publié un livre vert
porté sur les pollutions géné- niques de diagnostic — sur « la Politique intégrée des
rées par les sites industriels et comme l’analyse de cycle de produits » (PIP) (2), dont l’ob-
l’optimisation des procédés. vie — et sur de nouveaux jectif est de favoriser l’émer-
Cette « approche site », confi- savoirs (en ingénierie, design gence d’un marché européen

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de produits « verts ». Celle-ci


se compose de différents
volets : des actions sur la
demande par la promotion de
dispositifs d’information sur la
qualité environnementale des
produits comme les écolabels,
la stimulation de l’offre via des
mesures fiscales, l’accompa-

Ziegler J.L. et F/BIOS


gnement des entreprises à un
stade précompétitif par la dif-
fusion de techniques d’éco-
conception et de bases de
données. L’environnement produit connaît, à son tour, un succès croissant.
Il suffit pour cela d’observer la multiplication des postes de responsable
L’adoption de pratiques d’éco- environnement produit ainsi que la prolifération du « marketing vert ».
conception par les entreprises Cet engouement des entreprises s’explique par l’effet conjugué d’une pression
apparaît en particulier comme réglementaire croissante, d’une attention récente des marchés financiers
l’une des conditions de réus- et de l’émergence d’une demande sociale pour des « produits verts ».
site de cette politique. Le livre
vert propose sur ce point un puie sur l’idée d’amélioration mesure peut-on parler aujour-
nouveau référentiel pour le continue, constitue aujour- d’hui d’éco-conception dans
management de l’éco-concep- d’hui une « coquille vide » les entreprises ?
tion : le POEMS (Product Oriented sans véritable référence à des
Environmental Management System). pratiques réelles, et qu’il Poser le problème ainsi, c’est
Il s’agit en fait d’un système gagnerait à s’enrichir d’une considérer l’éco-conception
d’assurance qualité environne- analyse plus précise des expé- non pas comme un ensemble
mentale qui s’inspire des sys- riences d’éco-conception. Par de procédures à prescrire, ni
tèmes de management envi- ailleurs, la floraison de dis- comme une notion recouvrant
ronnementaux « site » (Iso cours normatifs sur l’approche un ensemble de processus sta-
14001 et Emas). Dans la pers- produit ne doit pas masquer bilisés qu’il suffirait de décrire,
pective de directives PIP qui l’écart qui peut exister entre mais comme une notion en
obligeraient les entreprises à ces discours et les pratiques cours d’élaboration, dont il
ne mettre sur le marché euro- des entreprises. En particulier, faut expliquer la genèse, iden-
péen que des produits éco- au-delà des stratégies de com- tifier les acteurs, les
conçus, la mise en oeuvre d’un munication et du « marketing démarches, les outils et leurs
POEMS chez un industriel est vert » que les entreprises maî- effets. Pour cela, nous présen-
actuellement envisagée trisent parfaitement, jusqu’à terons, dans une première
comme l’un des trois modes quel point les questions d’en- partie, la façon dont les
de preuve de conformité pos- vironnement sont-elles réelle- recherches et les expérimenta-
sible (3). ment prises en compte dans tions d’ingénieurs et de desi-
Or il nous semble que ce les processus de conception ? gners sur des nouvelles tech-
concept de POEMS, qui s’ap- Autrement dit, dans quelle niques de diagnostic environ-

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nemental ont conduit, avec aux odeurs incommodes, aux sein de l’espace délimité par le
« l’approche produit », à une risques d’incendie et d’explo- bassin versant (7) et, à moins
nouvelle façon de rendre sion des manufactures dès le grande échelle, les Sage
visible et de gérer les pro- XVIIIe siècle (4), problèmes (Schémas d’aménagement et
blèmes environnementaux. d’hygiène et d’insalubrité puis de gestion des eaux) fournis-
Puis, en partant de plusieurs de dégradation de la qualité de sent aux acteurs partageant un
expériences de management l’air dans les agglomérations même cours d’eau un espace
de l’éco-conception que nous urbaines, pollutions des de coopération local.
avons étudiées, nous essaye- rivières et des nappes phréa-
rons, dans une seconde partie, tiques par les rejets industriels Au début des années 1990,
de mieux préciser la nature des et les engrais agricoles, flux de deux communautés profes-
processus de conception et, ce déchets sans cesse croissants sionnelles, celle des ingé-
faisant, d’identifier les condi- dans les lieux de production et nieurs et celle des designers,
tions et les démarches d’un de consommation. Dans ce vont formaliser des méthodes
déploiement effectif de l’éco- cadre, la gestion préventive de de diagnostic environnemental
conception dans les entre- l’environnement a longtemps qui adoptent un point de vue
prises. Ce détour par les pra- été pensée comme une ques- différent. Ces méthodes repo-
tiques concrètes nous permet- tion de planification territo- sent en effet sur le cycle de vie
tra de revenir, en conclusion, riale permettant de concilier le physique du produit, qui repré-
sur la notion d’éco-conception développement économique sente la chaîne des activités
en montrant ses spécificités, et local et la protection de l’envi- allant de l’extraction des
de préciser ce que peut être un ronnement. Celle-ci a été ren- matières premières au traite-
système de management envi- due possible par l’intervention ment des produits en fin de
ronnemental « produit ». d’ingénieurs, de gestionnaires vie, en passant par les étapes
ou d’urbanistes dotés de tech- de production, de transport et
niques reposant sur un type de consommation (8).
L’ingénieur particulier de visibilisation, de Désormais, diagnostics, symp-
spatialisation et de découpage tômes, actions correctives ou
et le designer : des problèmes environnemen- préventives pourront aussi se
deux nouvelles taux. Ainsi, les politiques penser et se déployer dans le
hygiénistes du XIXe siècle pour cadre de cette nouvelle géo-
approches
contenir les épidémies reposè- graphie de l’environnement
du diagnostic rent sur un quadrillage territo- qui connecte entre eux, autour
environnemental rial (5), les procédures d’auto- de l’unité du produit, de mul-
risation s’appuient depuis tiples territoires. Le concept de
« produit » deux siècles (6) sur un examen cycle de vie comme nouveau
des interactions potentielles cadre de visibilisation des rela-
Depuis plus de deux siècles entre l’activité industrielle et tions entre la société indus-
notre regard s’est accoutumé à son environnement local (rive- trielle et l’environnement n’est
considérer les problèmes envi- rains, nappe phréatique, cependant pas apparu soudai-
ronnementaux sous la forme rivière, rejets atmosphé- nement. La conjoncture d’une
d’interactions situées sur un riques). La gestion intégrée de double impulsion semble avoir
territoire : riverains exposés la ressource en eau se fait au conduit à cette innovation. La

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première impulsion, extérieure mesurer, de cartographier la ACV et concept de cycle


de vie physique du produit :
à ces communautés, est liée au relation entre la société indus-
une émergence conjointe
premier choc pétrolier de 1973, trielle et l’environnement.
aux débats sur les limites de la L’ingénieur invente l’analyse
croissance et les dommages de cycle de vie (ACV), et le Les premières études environ-
irréparables subis par l’envi- designer une approche plus nementales sur le cycle de vie
ronnement (rapport Meadows, qualitative du diagnostic envi- des produits se sont dévelop-
conférence de Stockholm, ronnemental centrée sur les pées à partir de 1969 aux Etats-
1972) et à une demande de cri- scénarios d’usage et guidée Unis sous le nom de Resource
tères standardisés permettant par les concepts tels que la and environmental profile analysis
de définir ce qu’est un « pro- dématérialisation, la réutilisa- (REPA) (10). Ces études, qui
duit vert » afin de constituer tion, l’usage partagé ou le pas- portaient sur des aspects limi-
un dispositif rigoureux d’écola- sage du produit au service. tés comme les déchets, puis
bel (9). La seconde impulsion l’énergie après le premier choc
est plus interne : les ingénieurs pétrolier de 1973, ont d’abord
comme les designers ont en L’analyse du cycle de vie été réalisées sur les embal-
effet expérimenté de nouvelles (ACV) : une nouvelle lages. Toutefois, à quelques
techniques de diagnostic à technique de l’ingénieur exceptions près, l’intérêt pour
partir de leurs champs de com- ce type d’études semble être
pétences et de leur espace de L’ACV est une méthode de resté limité jusqu’à la fin des
prescription respectif. comptabilité des impacts envi- années 1980. L’essor des
ronnementaux. Elle vise à études ACV débute réellement
Or ces espaces de prescrip- prendre en compte pour un à partir de 1990 (11). C’est à
tions sont différents. produit l’ensemble des cette date que commencent
L’ingénieur conçoit des sys- impacts « du berceau à la aux Etats-Unis, puis en
tèmes techniques dont il tombe », depuis l’extraction Europe, les premières grandes
cherche à assurer la maîtrise, des matières premières à la fin réunions méthodologiques sur
et le designer conçoit les rela- de vie, en passant par toutes l’ACV avec la SEYAC (12). En
tions fonctionnelles, phy- les étapes intermédiaires : pro- France, le développement des
siques et symboliques entre duction, transport, consomma- ACV a lieu avec l’apparition de
usagers et objets. Par ailleurs, tion. L’ACV apparaît rapide- nouveaux consultants comme
ces nouvelles méthodes de ment comme une nouvelle la société Ecobilan. Dans
diagnostic, parce qu’elles technique de l’ingénieur : il d’autres pays comme la Suède
visent une action visible et s’agit en effet de synthétiser les universités joueront un rôle
contrôlable (A. Hatchuel, des savoirs scientifiques abs- plus important. En 1996, le
2000), doivent être compa- traits dans un outil pour l’ac- réseau international regrou-
tibles avec l’action de chacun. tion. Comme technique de pant les spécialistes de l’ACV
Tout en se situant dans le comptabilité, elle consiste à crée sa revue, « International
cadre du cycle de vie, elles rendre visible les impacts envi- Journal of LCA ». A partir de
reposent donc sur différentes ronnementaux liés aux activi- 1998, un jeu complet de
techniques de visibilisation, tés, en particulier industrielles, normes (la série Iso 14040)
sur des manières distinctes de concourant à la réalisation précisant les conventions de
spatialiser, de découper, de d’un bien ou d’un service. calcul des ACV est publié.

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La réalisation et la validation est réalisé. Ce calcul passe par des résultats inattendus. Par
d’une ACV se déroule classi- les opérations de classification exemple, une étude sur les
quement en quatre étapes qui (quels flux participent à quel emballages peut indiquer que
se succèdent de façon itéra- indicateur ?), et de caractérisa- la bouteille en verre n’est pas
tive. Une ACV débute par la tion (13) (quelle est la contri- toujours gagnante - bien que
détermination des objectifs et bution d’un flux à un indica- recyclable sa masse relative-
du périmètre de l’étude : le teur ?) (14). Différents indica- ment plus élevée peut
choix de l’unité fonctionnelle teurs sont calculés comme par conduire à des émissions sup-
est un préalable à toute étude exemple l’effet de serre, la des- plémentaires au cours des
d’ACV. Pour un emballage truction de la couche d’ozone, étapes de transport. Ensuite,
l’unité fonctionnelle pourra la toxicité des substances, la modélisation des interdé-
être par exemple : « condition- l’épuisement des ressources pendances entre secteurs
ner 1 litre d’une boisson ». On naturelles : l’analyse est multi- industriels permet d’identifier
pourra alors comparer une critère. L’ACV se termine par la les risques de transfert des
bouteille en verre, une autre en réalisation de simulations et impacts environnementaux
plastique PET ou trois canettes l’interprétation des résultats, entre les différentes étapes du
de 33 cl en acier. C’est à cette pour répondre à la question cycle de vie. Par exemple, les
étape que d’autres éléments posée à la première étape, tout études sur les « biocarburants »
doivent être fixés comme le en testant la robustesse des comme le diester montrent
choix du scénario de référence, résultats à l’aide d’études de que ceux-ci contribuent à la
les étapes du cycle de vie qui sensibilité. L’analyse des résul- diminution des émissions des
doivent être considérées ou tats passe souvent par l’identi- véhicules mais qu’ils peuvent
encore le choix des indicateurs fication des étapes du cycle de simultanément engendrer
environnementaux retenus. vie ou les composants du pro- davantage de pollutions agri-
L’ACV se poursuit ensuite par duit les plus contributeurs au coles.
la collecte des données et la cycle de vie. La validation
réalisation de l’inventaire du d’une ACV se fait à l’aide d’une L’ACV permet également la
cycle de vie (ICV) : pour chaque revue par les pairs (peer review), réalisation d’exercices de pros-
solution répondant à l’unité en se basant sur le référentiel pective industrielle. C’est le
fonctionnelle, un bilan quanti- constitué par la série des cas pour étudier les impacts
fié des entrées (matières pre- normes Iso 14040. environnementaux des filières
mières et énergie), et des sor- de valorisation des produits en
ties (émissions dans l’eau, l’air, Le développement de la fin de vie (véhicules, produits
le sols, déchets) sur l’en- méthodologie des ACV a per- électroniques, emballages).
semble du cycle de vie est éta- mis des apports certains. Tout Cette technique permet enfin
bli. Ces flux (des grammes de d’abord, le fait de ne pas rai- d’identifier les grandes sources
CO2, de CH4, de CFC11, de sonner par profil de matériaux d’impact d’un système tech-
NH4+, de DCO, des MJ, des kg en général, mais à partir d’une nique. Par exemple, pour une
de déchets etc.) sont compta- unité fonctionnelle, en fonc- automobile ou un bâtiment,
bilisés et agrégés. tion de scénarios d’utilisation l’ACV montre que plus de 80 %
et en prenant en compte la des émissions de gaz à effet de
Dans un troisième temps, le diversité des technologies, serre proviennent de la phase
calcul des indicateurs d’impact permet de mettre en évidence d’utilisation. Les axes d’éco-

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conception devront donc por- difficilement accessibles, et diversité, ne sont donc pas
ter de façon prioritaire sur ces toutes les activités indus- intégrées aujourd’hui dans
étapes. Par ailleurs, lorsque les trielles ne sont pas couvertes l’ACV. Certains indicateurs
produits comparés constituent par des ACV. Pour beaucoup de d’ACV sont cependant à la
des composants d’un système procédés, seuls des écobilans limite du qualitatif. Par
plus global (par exemple le sur des données moyennes exemple, l’indicateur donnant
pare choc d’une voiture ou les existent. Par ailleurs, les une intensité d’occupation des
fenêtres d’une maison), il peut modalités d’échange entre des sols par les activités de pro-
être judicieux de comparer les bases de données développées duction qui peut varier d’une
impacts de ces composants dans différents pays doivent occupation neutre et complè-
par rapport à ceux du système encore être améliorées (for- tement réversible (catégorie I)
dans lequel ils s’insèrent, et de mats informatiques, nomen- à une occupation très pol-
cibler les objectifs d’améliora- clatures de flux, etc.). luante pour les sols (catégorie
tion là où il existe de fortes IV). Par ailleurs, l’ACV présente
contributions. Dans cette pers- Une autre difficulté résulte du une ambition totalisatrice. Le
pective, le bilan environne- fait que l’ACV ne calcule pas temporel et le local, ainsi que
mental d’un double vitrage des impacts réels mais des les différentes connaissances
doit s’apprécier davantage du impacts potentiels. Qu’il scientifiques sur les impacts
point de vue du « système s’agisse d’impacts globaux sont cependant progressive-
bâtiment » que du point du (ex : effet de serre), d’impacts ment intégrées dans l’ACV. La
« composant fenêtre ». régionaux (ex : acidification recherche actuelle tente en
atmosphérique) ou d’impacts particulier d’intégrer les
locaux (ex : rejet de métaux impacts locaux qui ne sont,
L’ACV : une technique
lourds), l’évaluation des effets jusqu’à présent, pas pris en
pour décider
réels sous forme de dommages compte.
ou pour apprendre ?
localisés est assez probléma-
tique. Par exemple, la nocivité L’ACV présente enfin des diffi-
Cependant cette nouvelle réelle des substances toxiques cultés au cours de la phase
technique, comme outil d’aide dépend fortement du milieu d’interprétation. Le résultat
à la décision, n’est pas sans dans lequel elles sont rejetées. d’une ACV comporte en effet
difficultés. Les délais de réali- C’est pour cette raison que l’on plusieurs indicateurs : effet de
sation du bilan comptable ont parle d’indicateurs d’impacts serre, destruction de la couche
constitué dans un premier potentiels. L’ACV se restreint d’ozone, toxicité de l’eau et de
temps un inconvénient impor- en outre aux indicateurs quan- l’air, épuisement des res-
tant. Depuis, le développe- tifiables. Comme technique sources naturelles, etc. Pour
ment d’outils informatiques et comptable, l’ACV peut poten- un décideur, chaque prise de
de nombreuses bases de don- tiellement intégrer de mul- décision suppose donc une
nées a permis de réduire tiples indicateurs, à condition hiérarchisation préalable de
considérablement ces délais et qu’ils soient calculables à par- ses préférences. Pour résoudre
de construire des scénarios tir d’une comptabilité de flux. ces difficultés, certains propo-
paramétrés. Toutefois, les Les grandeurs qualitatives, sent d’agréger l’ensemble des
bases de données sont encore souvent locales, comme par résultats dans une note envi-
insuffisantes ou restent parfois exemple le paysage ou la bio- ronnementale unique. Mais

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cette opération, qui repose sur Victor Papanek : Papanek présente ensuite une
un précurseur du design
un jeu de pondérations entre série d’exemples où les desi-
environnemental
indicateurs, relève d’un choix gners se sont fourvoyés et
politique. L’analyse multicri- pourraient améliorer la situa-
tères permet d’éviter d’avoir à L’ouvrage « Design pour un tion : les designers doivent
définir une pondération monde réel » de Victor choisir les bons matériaux
initiale des critères mais le Papanek (1970) a joué un rôle pour les emballages pour évi-
résultat obtenu peut alors précurseur dans la commu- ter le gâchis de millions de
déboucher sur une situation nauté des designers qui se tonnes de matière première
indécidable dès lors qu’aucune sont intéressés aux questions irremplaçables, et l’apparition
solution n’est dominante par d’environnement, en particu- de déchets non biodégra-
rapport à l’autre sur tous les lier à la Domus Academy à Milan dables. Ils doivent également
critères. à la fin des années 80. recréer le système de trans-
S’opposant à une approche fai- ports (équipements, habi-
Compte tenu de ces difficultés, sant du design un outil de mar- tudes, urbanisme), qui est pol-
on peut considérer l’ACV keting au service d’un hédo- luant et absurde pour les
davantage comme un outil nisme superflu et ostentatoire, courtes distances, repenser la
d’investigation et d’explora- Papanek propose dans son relation entre la maison et le
tion permettant d’initier un livre un véritable manifeste mode de vie pour bannir les
apprentissage collectif sur le pour un design responsable et immeubles d’habitation froids,
cycle de vie que comme un soucieux de ce qu’il considère inhumains et stériles. Par cet
outil d’aide à la décision. comme les besoins authen- ouvrage très critique Papanek
tiques de l’humanité : « Le a entrepris une véritable inter-
design récent s’est, en général, pellation de la communauté
Le designer et le diagnostic contenté de satisfaire des exi- des designers en lui proposant
environnement produit gences et des désirs éphé- un programme de travail radi-
mères, alors que les besoins calement nouveau. C’est dans
L’ingénieur n’est pas le seul authentiques de l’homme cette perspective qu’il consti-
professionnel à avoir déve- étaient négligés ». tue un pionnier de l’approche
loppé des techniques formali- Un chapitre de cet ouvrage environnementale du design.
sées de diagnostic environne- porte sur le rôle du designer
mental. Le designer a égale- face aux problèmes d’environ-
L’approche fonctionnelle
ment construit une approche nement. « Le designer est
et l’approche esthétique
originale du diagnostic envi- concerné au premier chef »
du design
ronnemental des produits et nous dit l’auteur. Sa formation
de l’éco-conception. Les nou- à l’analyse des systèmes doit
velles techniques formalisées en effet lui permettre Dubuisson et Hennion (1996,
qu’il développe reposent, d’émettre quelques « conjec- p 2) distinguent deux types de
comme chez l’ingénieur, sur tures inspirées », et surtout de discours publics parmi les
des raisonnements intégrant le travailler de façon responsable designers : « l’un insistant sur
cycle de vie et permettant de en sachant évaluer les consé- le caractère créatif et artistique
juger de la cohérence globale quences sociales et environne- de leur travail de mise en
d’un diagnostic. mentales de ses choix. forme (ligne, stylisation etc.)

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des objets à partir de leur quent de questionnement et symboliques à l’objet, les scé-
« concept » (de leur sens, de ce de redéfinition de la fonction narios sociaux associés (pas-
qu’ils symbolisent), l’autre par le designer. Alors que l’in- sage du produit au service,
insistant sur la réalisation génieur considère souvent la dématérialisation). Pour les
dans les objets de contraintes fonction comme une donnée étapes techniques, le designer
venant de l’usage au sens large pour son ACV, le designer part du « bon sens » : ce qui
(cahier des charges fonction- n’hésite pas à la reconcevoir. est lourd, ce qui consomme
nel, adéquation au marketing, des matières, de l’énergie ou
prise en compte de l’usage de l’eau implique forcément
L’approche « Questions /
réel, etc. » Les auteurs suggè- des impacts environnemen-
concepts / exemples »
rent qu’on aurait ainsi, dans le taux en amont ou en aval du
du designer
discours des designers, d’un cycle de vie. Ceci n’empêche
côté les « artistes », plus atten- pas certains designers de s’ap-
tifs à la forme ou au symbole, Dans cette approche proposée puyer sur des connaissances
et de l’autre les « fonctionna- par l’UNEP à partir de l’expé- scientifiques (en toxicologie
listes », plus tournés vers rience hollandaise, et reprise par exemple) ou sur des résul-
l’usage et la réalité technique. et complétée par l’agence de tats très généraux d’ACV.
Cette distinction est particuliè- design environnementale O2 Finalement, le diagnostic du
rement utile pour analyser les France (15), le diagnostic envi- designer est déjà une concep-
discours des designers sur ronnement produit se réalise à tion. Il s’effectue en effet par
l’éco-conception. D’une part partir de trois éléments : une une comparaison entre un sys-
on assiste au développement liste de questions classées par tème existant sur le cycle de
d’un style concrétisant des thème (une check-list), qui ren- vie pour remplir une certaine
concepts comme le « vert », le voie à une liste de concepts de fonction et un système plus
« lightweight », le « recyclé », le design environnemental (rap- favorable qu’il conçoit à l’aide
« bio », qui se traduit par des port entre usagers et objets, de la check-list, et qu’il associe
aspects de matière, des bon sens) ; ces concepts étant de façon cohérente (monde,
formes, la recherche d’une illustrés par des exemples style, esthétique, acceptabilité
signature visuelle et d’une innovants. sociale) à une fonction qu’il
esthétique particulière. Le raisonnement suivi par le redéfinit également. Ce pro-
D’autre part, on assiste à une designer pour formuler son cessus itératif conduit à l’iden-
approche fondée sur la recon- diagnostic englobe plusieurs tification de pistes d’améliora-
ception des interactions entre éléments. Tout d’abord il mène tion sur le système existant, là
l’usager et le produit : dématé- une réflexion approfondie sur où les écarts avec un système
rialisation, réutilisation, les besoins et les fonctions. Un futur conçu de façon structurée
source d’énergie manuelle premier symptôme peut appa- par la check-list sont les plus
(une radio sans pile avec une raître dans les modes d’usages grands. La check-list permet éga-
manivelle), passage du produit (produit inadapté, gas- lement une capitalisation des
au service avec des modules pillages). Cette approche peut connaissances et des expé-
réutilisés (expérience de Rank être comparée à l’analyse de la riences. Elle peut être très
Xerox sur ses photocopieurs). valeur, mais elle entend aller générale ou au contraire être
Cette seconde approche se au-delà en explorant les ques- très contextualisée à une
retrouve bien dans le jeu fré- tions du style, les relations entreprise particulière, mais

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Etape du cycle Questions Stratégies d’éco-conception/ Exemples
de vie Concepts innovants
Besoins, Comment le système Développement Photocopieur
fonction du produit remplit-il d'un nouveau concept : modulaire
actuellement • innovation par Flotte de véhicule
les besoins sociaux ? la dématérialisation, en libre service
• usage partagé du produit Praxitèle
Matériaux Quelle quantité Sélection de matériaux Pull en fibre polaire
d'énergie et présentant peu d'impact Patagonia fabriqué
quels types matériaux (renouvelable, recyclé etc.) à partir de bouteilles
sont utilisés ? en PET
Fabrication Quels types L'optimisation des techniques Exemples
de procédés de production d'éco-procédés
sont utilisés ? (moins d'énergie et de déchets,
« énergie verte »)
Transport Quels types Réduction d'utilisation Eco- recharges
d'emballages, des matériaux d'emballage pour lessives
quels moyens (poids, volumes, rotations) ou shampooing.
de transport et mode de transport Logistique de 3 Suisses :
sont utilisés ? efficient en énergie camions au GNV,
transport combiné
rail-route.
Utilisation Quelle quantité Moins de consommation Radio à énergie
d'énergie, d'énergie, « énergie verte », manuelle
quelle maintenance, moins de consommables, (manivelle)
et quels types durabilité, structure modulaire et solaire Freeplay.
de consommables du produit pour la réparabilité Relations clients
sont requis et la maintenabilité fournisseur où on répare
pour l'utilisation ? le produit au lieu
de le jeter
s'il est défaillant
Fin de vie Que devient le produit Réutilisation du produit Exemple
en fin de vie ou de composants, de refabrication
(réutilisation, refabrication, démontage, des appareils photo
recyclage etc.) ? recyclage des matériaux, de Kodak
Les matériaux incinération sûre.
et substances
sont-ils identifiables?

L’approche « Questions / concepts / exemples » du designer

elle ne constitue qu’une aide à (soin des vêtements, confort et de vie, vieillissement de la
la créativité et ne remplace pas nutrition), constitue un bon population, déstructuration de
une réflexion sur la cohérence exemple. Cette recherche a la famille traditionnelle) et
des nouveaux scénarios envi- débouché sur une méthodolo- structurels (organisation de la
sagés. gie originale, basée sur des production et des services,
Les designers ont également ateliers de créativité, où type urbanisation croissante).
développé des méthodes les participants (entreprises, Pour organiser la réflexion des
d’analyse formalisées. L’approche consommateurs, designers participants, les variables de
« Design Orienting Scenarios » etc.) créent collectivement des choix des ménages sont pré-
(DOS) (16) conçue dans le nouveaux scénarios combinant sentées sous la forme de pola-
cadre d’un projet européen des changements techniques rités : « comportements com-
(Sustainable Household) sur (diffusion des technologies de munautaires ou individuels »,
les activités ménagères durables l’information), culturels (styles « à l’intérieur ou à l’extérieur

a n n a l e s d e s m i n e s j a n v i e r 2 0 0 2 51
r e c h e r c h e s

du ménage », « rendre capable d’approches parmi les prati- tions qui auraient permis de
ou bien soulager », « services ciens (examen critique de la réduire les pollutions pendant
ou produits », « faire soi- qualité des données, conven- la phase d’utilisation. Dans
même ou acheter ». tions d’allocation, interpréta- l’automobile, une solution
L’évaluation environnementale tion des résultats, analyses de consiste à distinguer la durabi-
est réalisée à l’aide d’indica- sensibilité ), et il n’est pas aisé lité des pièces qui peuvent être
teurs de « bon sens ». Pour la de définir a priori ce qu’est une réutilisées d’une obsolescence
fonction soin des vêtements bonne ACV. La formation des programmée sur les moteurs
par exemple, le nombre d’ha- ingénieurs chargés de réaliser pour introduire des innova-
bits, leur fréquence d’utilisa- des ACV constitue par ailleurs tions favorables à l’environne-
tion, la consommation de un véritable apprentissage qui ment. Ce scénario nécessite
détergents, d’eau, d’énergie et ne peut se résumer à la mémo- des relations de service parti-
les distances parcourues pour risation d’une simple liste de culières entre le constructeur
cette fonction ont été évalués. règles et de faits. La réalisation et ses clients. De la même
Les DOS ainsi construits sont d’une ACV revient à piloter une manière, l’application du prin-
finalement composés de pro- démarche itérative qui passe cipe de minimisation systéma-
positions concrètes et cohé- par la définition d’un premier tique des emballages n’a pas
rentes de produits et de ser- objectif, la recherche d’infor- toujours des effets bénéfiques
vices. mations qui génère des sur l’environnement. C’est le
apprentissages sur le cycle de cas pour les denrées péris-
vie, la révision de l’objectif en sables (exemple du pain de
Designer et ingénieur : fonction des connaissances mie) où il peut être préférable
des savoirs différents acquises au cours de la réalisa- d’accroître le nombre d’embal-
tion de l’inventaire ou des ana- lages dès lors que l’on peut
Quelle est la nature des nou- lyses de sensibilité. éviter de jeter une partie des
veaux savoirs de diagnostic De la même manière, le raison- denrées.
développés par l’ingénieur et nement du designer qui Il semble donc que ces nou-
le designer ? Peuvent-ils se cherche à construire des sys- veaux savoirs de diagnostic,
résumer à l’application de tèmes techniques et sociaux par leur dimension itérative,
règles et au recours à des cohérents ne peut se résumer par la nécessité de construire
bases de faits donnés à l’exécution d’une liste de pour chaque étude une cer-
d’avance, comme le ferait une règles indépendantes. Les axes taine cohérence à l’aide d’arbi-
recette de cuisine ou la notice proposés doivent absolument trages et de compromis,
de montage d’une étagère ? Ou être recombinés autour d’un constituent davantage des
bien reposent-ils sur des rai- cas concret pour former un « savoir combiner » que des
sonnements plus ouverts pas- système cohérent et éviter les « savoir faire » — l’analyse
sant par la production de nou- contradictions. Deux exemples dépasse la simple application
velles connaissances et la révi- illustrent ce point. Tout d’une liste d’instructions — ou
sion des objectifs, la réalisa- d’abord, l’application du que des « savoir comprendre »
tion d’arbitrages et la concept de durabilité du pro- – celui du réparateur ou du
recherche de compromis ? duit peut avoir des consé- médecin — (voir Hatchuel et
Pour l’ingénieur, le référentiel quences négatives en retar- Weil, 1992, pour cette typolo-
Iso 14040 permet une diversité dant l’introduction d’innova- gie des savoirs).

52 r e s p o n s a b i l i t é & e n v i r o n n e m e n t
r e c h e r c h e s

nouveaux regards
Des épistémologies L’ingénieur considère surtout ne sera pas forcément perfor-
différentes
ce qui est calculable et privilé- mant du point de vue de l’ACV.
gie la modélisation des sys- Inversement une technologie
Les approches du diagnostic tèmes techniques, le designer jugée préférable du point de
environnement « produit » de met l’accent sur les dimen- vue de l’ACV peut être jugée
l’ingénieur et du designer relè- sions qualitatives et considère néfaste du point de vue de ses
vent cependant d’épistémolo- avant tout ce qui a trait aux conséquences sociales ou
gies différentes. Le tableau usages en s’appuyant sur le esthétiques par un designer.
suivant résume les différences « bon sens » pour la partie Pourtant, leur complémenta-
que l’on peut repérer dans les fabrication. rité serait utile. Ainsi, en
démarches suivies pour la réa- matière de recyclage, le desi-
lisation d’un diagnostic. gner cherche à concevoir des
Des diagnostics compatibles
systèmes socio-techniques
et complémentaires ?
Le diagnostic environnemental nouveaux que l’ingénieur ACV
« produit » n’apparaît donc pourrait évaluer de façon
pas comme un objet naturel, La compatibilité des diagnos- approfondie si le « bon sens »
mais comme le résultat de tics du designer et de l’ingé- ne suffit pas. Dans tous les cas,
deux démarches qui se sont nieur n’a rien d’évidente a si la coopération entre ces
progressivement enrichies. priori. Des divergences de vue deux métiers sur un même
Chacun de ces métiers exerçait peuvent en effet apparaître. projet est très souhaitable en
déjà un rapport de prescription Ainsi un produit en « éco- terme d’innovation, celle-ci
particulier dans l’entreprise. matériaux » pour le designer reste à construire.

Thèmes Ingénieur environnement Designer environnement


Déroulement a) diagnostic ACV : identification a) conception d'un nouveau scénario
du diagnostic de points significatifs (en terme de % pour répondre à une fonction reconçue
de contribution au cycle de vie, b) évaluation des écarts
à un système etc.) et identification d'opportunités
b) proposition de pistes d'amélioration
d'amélioration
Cohérence Révision de l'objectif de l'étude, Révision du scénario imaginé
du diagnostic et des frontières du système et reconception de la fonction
analysé en fonction des connaissances suite à l'acquisition de nouvelles
acquises au cours de la réalisation connaissances, selon un principe
de l'inventaire et des analyses de cohérence sociale.
de sensibilité
Connaissances Données d'inventaires Check-lists : liens
utilisées du cycle de vie, coefficients d'impacts, « questions, concepts,
au cours expérience pratique exemples innovants » ;
du diagnostic de la méthodologie de l'ACV variables de choix socio- culturelles
sous forme de polarités.
Connaissances générales
en environnement
et activités industrielles
Organisation Enquêtes et calculs menés Processus de créativité structurée.
du diagnostic par un seul expert Ateliers de créativité
avec toutes les parties intéressées

Les différences dans les démarches suivies par l’ingénieur et le designer dans la réalisation d’un diagnostic environnement « produit ».

a n n a l e s d e s m i n e s j a n v i e r 2 0 0 2 53
r e c h e r c h e s

L’intervention publics s’exerce de moins en cessus de conception. Puis,


en entreprise : moins par la contrainte mais dans un second temps, pour
de plus en plus par l’incitation, accompagner le développe-
des outils d’aide en organisant une véritable ment des services environne-
à la décision compétition sur les normes, ment des entreprises indus-
dont l’objectif est de stimuler trielles, ils ont développé des
aux approches
l’innovation au sein des firmes outils informatiques et des
de la conception (Aggeri, 2000). Ainsi, l’enjeu de méthodes permettant à ces
l’éco-conception n’est pas seu- nouveaux services d’organiser
Le concept de cycle de vie du lement de fournir des produits leurs relations avec les projets
produit a permis à l’ingénieur répondant à des aspirations de développement. Les pre-
et au designer de développer nouvelles de la part d’une miers instruments, qui repo-
des nouvelles connaissances, frange croissante de la popula- saient sur une représentation
principalement sous la forme tion, mais également de pro- très simplifiée des organisa-
de techniques de diagnostic duire les connaissances néces- tions et de la dynamique des
environnemental. Il reste à voir saires à l’élaboration d’un savoirs en conception, ont été
comment ces approches ont ensemble de normes qui servi- construits comme des outils
été reçues et mises en œuvre ront à préciser le contenu de d’aide à la décision. Enfin,
dans les entreprises. réglementations ou de direc- nous présenterons les expé-
Remarquons d’abord qu’à la tives à venir (18). riences les plus récentes qui
suite de la diffusion de pra- Si les enjeux stratégiques sont conduisent à des dispositifs de
tiques de management envi- clairs, si les moyens mis en management plus complets et
ronnemental dans les sites de œuvre sont réels, quels sont qui reposent sur une perspec-
production — lié aux les effets concrets de cette tive que l’on peut qualifier
démarches de certification Iso prise en compte sur la concep- d’approche de la conception.
14000 et Emas — l’environne- tion des produits ? Dans quelle
ment produit connaît, à son mesure les messages publici-
tour, un succès croissant. Il taires correspondent-ils réelle- Les limites de l’intervention
suffit pour cela d’observer la ment à des changements signi- ponctuelle
multiplication des postes de ficatifs en matière de concep-
L’ingénieur conseil en ACV
responsable environnement tion ? En quoi les approches
ou les limites de la prestation
produit ainsi que la proliféra- développées plus haut ont-
externe
tion du « marketing vert ». Cet elles réellement pénétré les
engouement des entreprises bureaux d’étude ? A la demande des entreprises,
s’explique par l’effet conjugué L’intervention des ingénieurs les ingénieurs réalisent des
d’une pression réglementaire et des designers spécialistes études d’ACV sur des produits
croissante, d’une attention de l’environnement produit et services. Ces études visent,
récente des marchés financiers dans les entreprises a pris suc- comme nous l’avons vu, à
(17) et de l’émergence d’une cessivement trois formes. Ces éclairer les décisions des
demande sociale pour des nouveaux prescripteurs sont, managers. Pour des produits
« produits verts ». Concernant dans un premier temps, inter- ou des systèmes spécifiques et
le premier facteur, il est à noter venus ponctuellement sans complexes, cette modalité de
que la pression des pouvoirs rentrer dans le cœur des pro- fonctionnement s’avère assez

54 r e s p o n s a b i l i t é & e n v i r o n n e m e n t
r e c h e r c h e s

nouveaux regards
pertinente. Cependant, au présenté à l’entreprise cliente. des organisations : c’est le
milieu des années 1990, des La fin du développement (défi- temps des « prototypes verts ».
industriels des secteurs manu- nition et réalisation des Des experts développent des
facturiers (automobile, bâti- outillages de production, pré- concepts verts « pour voir »
ment, équipements électriques séries, etc.) peut ensuite être (concept-cars, maisons écolo-
et électroniques, produits de réalisée en commun. Ce giques, etc.), sans véritables
grande consommation) déplo- modèle de fonctionnement, contraintes de coûts ou de
rent le caractère « rigide » des séquentiel et assez informel, délais. Parfois même, les éva-
études d’ACV réalisées par des est parfaitement approprié luations de type ACV sont utili-
experts externes : durée trop pour des projets d’innovation sées comme « outil plaidoyer »
longue des études par rapport ponctuels. Il s’avère toutefois pour renforcer la position d’un
au rythme des décisions indus- plus difficile à utiliser de façon produit existant en se fondant
trielles, rapports volumineux systématique au sein d’une sur les indicateurs les plus
difficiles à interpréter pour un grande entreprise manufactu- favorables, mais sans qu’il soit
concepteur, simulations sup- rière qui connaît de multiples question de modifier le pro-
plémentaires difficiles sans le projets avec un déroulement duit lui-même.
recours à une nouvelle étude. très formalisé (procédures
Dans les entreprises apparte- détaillées pour coordonner de
nant à ces secteurs, plusieurs multiples acteurs fonctionnant De l’intervention ponctuelle
projets sont en effet dévelop- en ingénierie concourante par à la définition d’outils d’aide
pés chaque année, et ils ne exemple). à la décision
sauraient réaliser autant d’ACV pour l’entreprise
en faisant appel à un expert
Des boîtes à outils
externe. Pour dépasser les limites de
pour l’entreprise
l’intervention ponctuelle par
des prestataires extérieurs, ces
Le designer. Le diagnostic
Cette période (milieu des prescripteurs vont développer
et le co-développement
années 1990) est également pour les nouveaux services
de solutions écologiques
marquée par la profusion de environnement des entreprises
discours et de publications sur manufacturières des outils
Les agences de design écolo- ce que devrait être l’éco- informatiques et des méthodo-
gique fonctionnent également conception. Les approches de logies permettant d’instru-
sur un schéma séquentiel. Des type « boîte à outils pour l’en- menter la relation entre ces
industriels présentent à ces treprise », où toutes les services et les projets de l’en-
agences un projet de dévelop- méthodes sont présentées treprise. Trois catégories d’ex-
pement de produit plus ou pêle-mêle et proposées sans périences peuvent être distin-
moins spécifié. A partir de ordre se multiplient égale- guées : celles de l’ingénieur sur
cette demande l’agence initie ment. Cependant, les pre- l’ACV, celles des designers, et
séparément une phase de mières tentatives d’interven- celles portant sur des lignes
créativité et de développement tion concrètes dans les proces- directrices d’éco-conception
(plusieurs semaines ou mois) sus de décision s’avèrent plus comme la conception en vue
qui aboutit à la réalisation complexes que prévu ou bien de la valorisation en fin de vie
d’un prototype « vert » qui est se déroulent à la périphérie (démontage, recyclage, etc.).

a n n a l e s d e s m i n e s j a n v i e r 2 0 0 2 55
r e c h e r c h e s

(1) De l’ACV trés par des exemples inno- (Eco Design Interactive Tool), coor-
à l’éco-conception :
vants. donnés par la Fédération fran-
tentatives d’évolution
çaise de la plasturgie, qui se
sont regroupés pour dévelop-
(3) Les outils
Pour permettre au « concep- per ensemble des outils d’éco-
d’éco-conception ad-hoc :
teur » de mieux intégrer le dia- conception spécifiques au sec-
l’exemple de l’automobile
gnostic ACV dans son activité, teur automobile, tels qu’un
des logiciels d’éco-conception outil informatique permettant
devant être connectés aux Le secteur automobile fait d’effectuer une traçabilité des
outils informatiques de l’objet, depuis une dizaine substances sur le cycle de vie
conception (CAO) sont déve- d’années, de pressions régle- et qu’un outil permettant de
loppés (19). Ces outils permet- mentaires croissantes sur les concevoir les équipements en
tent à un expert en ACV de produits : réglementations sur vue de leur valorisation en fin
mettre à disposition de les émissions des véhicules, de vie. Là encore, l’idée initiale
concepteurs répartis dans l’en- accord cadre entre construc- était de diffuser ces outils dans
treprise (20), des données ACV teurs et la Commission euro- les bureaux d’études une fois
validées pour qu’il les intègre péenne sur les émissions de ceux-ci mis au point.
dans sa « prise de décision ». gaz à effet de serre signé en Mais suffit-il de rendre dispo-
1998, directive sur la valorisa- nibles de nouvelles informa-
tion des véhicules hors tions pour que les pratiques
(2) Le designer : les axes
d’usage, qui comporte égale- soient transformées ? La mise
d’éco-conception innovants
ment des mesures sur l’élimi- en place de ces outils, aussi
sur Intranet
nation et la traçabilité de cer- ingénieux soient-ils, n’a pas
taines substances. Ce contexte toujours conduit aux change-
De la même manière, pour per- a conduit les constructeurs à ments attendus dans les entre-
mettre au concepteur d’inté- engager des actions très tôt prises.
grer l’environnement en sur ces thèmes. Depuis deux Les premières raisons avan-
conception, des designers ont ou trois ans, les équipemen- cées par les acteurs des entre-
proposé leur approche « ques- tiers automobile ont égale- prises pour expliquer ce déficit
tions / concepts / exemples ment pris un certain nombre de mise en œuvre ont été de
innovants » sur les réseaux d’initiatives. Travaillant pour deux ordres. La première,
Intranet des entreprises. de multiples constructeurs, qui d’ordre stratégique, souligne le
L’objectif visé ici est différent ont des stratégies environne- manque d’implication et l’ab-
de celui des outils ACV : il mentales spécifiques, et sence d’une ligne directrice
s’agit davantage d’aider le recherchant une réelle autono- claire de la part des directions
concepteur à penser autre- mie dans la conception d’équi- générales sur le thème de
ment, à devenir plus créatif, à pements, voire de modules « l’environnement produit »
briser ses routines en l’invi- complets (bloc avant, cockpit, qui aurait permis de créer les
tant, en fonction des situations etc.), ces équipementiers ont conditions d’une intervention
de conception rencontrées (un rapidement évalué l’intérêt légitime dans les processus de
problème, un objet à conce- d’une démarche proactive. conception. La deuxième,
voir), à s’intéresser à des axes C’est, en particulier, le cas pour d’ordre technique, impute l’ab-
d’éco-conception inédits illus- les membres du projet EDIT sence de changement en

56 r e s p o n s a b i l i t é & e n v i r o n n e m e n t
r e c h e r c h e s

nouveaux regards
conception à la faible compati- précédemment peuvent être de conception de l’entreprise
bilité informatique entre les interprétés selon ce schéma. qui doit les recevoir. Ainsi, les
logiciels d’éco-conception et La philosophie managériale données d’inventaire agrégées
ceux de CAO. Ces deux explica- décrit les cibles de la rationali- d’un matériau ou d’un compo-
tions nous semblent insuffi- sation, l’espace de progrès sant apparaissent comme une
santes. En effet, comme nous considéré. Dans les premiers « boîte noire ». Pour améliorer
le verrons plus loin le pro- outils informatiques d’éco- la performance d’un produit,
blème ne provient pas tant du conception, le but consiste à les concepteurs seront donc
manque d’implication de la aider les concepteurs à sélec- davantage incités à changer de
direction ou de problèmes tionner « rationnellement » les matériaux qu’à déclencher un
informatiques, que d’une meilleurs « profils environne- projet d’amélioration en
représentation des processus mentaux sur le cycle de vie » coopération avec des fournis-
de conception en décalage parmi différentes solutions seurs. Par ailleurs, ces savoirs
avec les pratiques réelles. techniques en compétition, à sont simplifiés dans la mesure
l’aide d’une base de données où ils n’incluent pas les
environnementales contrôlée « savoir combiner » des
Les limites des outils d’aide par un expert. experts ingénieurs ou desi-
à la décision : gners, qui permettraient la
qu’est–ce qu’un processus Le substrat technique recherche itérative d’une cer-
de conception ? regroupe les éléments de taine cohérence à l’aide d’arbi-
connaissance formalisée utili- trages et de compromis.
Un outil informatique d’éco- sés dans la technique managé- La représentation simplifiée
conception destiné à être inté- riale. Pour l’ingénieur, la de l’organisation utilisée dans
gré dans une organisation peut connaissance est constituée cette première génération
être considéré comme une d’inventaires du cycle de vie et d’outils informatiques d’éco-
technique managériale. Cette d’autres attributs environne- conception est rudimentaire.
notion a été proposée par mentaux des matériaux et pro- Elle est en effet fondée sur une
Hatchuel et Weil (1992) pour cédés (substances dange- stricte division du travail entre
décrire des processus de ratio- reuses ou visées par la régle- l’expert environnement et le
nalisation industrielle comme mentation, etc.), et d’indica- concepteur. L’expert doit pré-
la mise en place du manage- teurs sur la fin de vie (recycla- parer toutes les connaissances
ment scientifique, l’introduc- bilité, etc.). Pour le designer, il nécessaires à la prise de déci-
tion d’outils de GPAO ou le s’agit de concepts illustrés par sion du concepteur et les
développement de systèmes des expériences innovantes lui envoyer par Intranet.
experts. Selon ces auteurs, une issues de l’industrie en géné- Séparément dans l’organisa-
technique managériale est ral. Dans les expériences étu- tion et séquentiellement dans
constituée de trois éléments diées, ces éléments (inven- le temps, le concepteur — qui
qui doivent avoir une cohé- taires, programmes de calcul, n’est pas un expert environne-
rence d’ensemble : un espace indicateurs) sont établis de ment — doit utiliser ces infor-
de progrès, un substrat tech- manière rigoureuse, mais il mations pour déterminer les
nique et une représentation s’agit de concepts et de savoirs profils environnementaux des
simplifiée de l’organisation. construits préalablement, et solutions techniques en com-
Les différents cas présentés donc séparément de l’activité pétition (ACV, recyclabilité,

a n n a l e s d e s m i n e s j a n v i e r 2 0 0 2 57
r e c h e r c h e s

substances dangereuses, etc.)


et prendre une décision.

Une représentation implicite


de la conception trop
simplifiée

Ziegler J.L. et F/BIOS


Cette approche, qui réduit
l’éco-conception à l’interven-
tion séparée et séquentielle de
deux acteurs est également
Le secteur automobile fait l’objet, depuis une dizaine d’années,
réductrice. C’est ce qu’ont
de pressions réglementaires croissantes sur les produits : réglementations
montré différents travaux sur
sur les émissions des véhicules, directive sur la valorisation des véhicules hors d’usage
la conception qui mettent en
qui comporte également des mesures sur l’élimination et la traçabilité
avant six caractéristiques prin-
de certaines substances. Ce contexte a conduit les constructeurs à engager
cipales des processus de
des actions très tôt sur ces thèmes.
conception.
La première caractéristique a
trait à la nature de l’activité de ce collectif en y incluant des explicitant leurs raisonne-
conception. Il s’agit non pas acteurs (ou des représentants) ments respectifs. En d’autres
d’un processus décentralisé où du cycle de vie : fabricants de termes, il s’agit d’inventer à
chaque concepteur aurait une matières premières, usagers chaque fois des compromis
série limitée de tâches à effec- ou bien filières de la fin de vie. qui satisfassent différentes
tuer, mais d’un processus d’ex- Deuxièmement, l’activité de cibles fonctionnelles poten-
ploration collectif qui intègre conception n’est pas assimi- tiellement contradictoires
de nombreux acteurs allant du lable à un problème de déci- (prix, qualité, délais, style,
marketing à la production, en sion que pourrait conduire une sécurité, compatibilité avec les
passant par la qualité, l’archi- personne unique à partir de procédés existants ou maîtri-
tecture, le design, les études, connaissances identifiées dont sés par l’entreprise, environne-
les fournisseurs voire les on pourrait faire la liste a priori. ment, etc.). Dans cette pers-
clients, etc. Ce processus col- Inversement, il ne s’agit pas pective, les processus de déci-
lectif tend désormais à être non plus d’un processus de sion sont difficilement sépa-
structuré dans le cadre d’une pure créativité informelle rables de l’exploration de nou-
gestion de projet incluant un fondé uniquement sur l’intui- veaux concepts et de nouvelles
planning et des jalons, un sys- tion, comme pourrait le suggé- solutions et des savoirs pro-
tème d’objectifs, des tests de rer l’observation rapide de l’ac- gressivement accumulés
validation ainsi qu’une ins- tivité des designers. Il s’agit (Hatchuel et Weil, 2001).
tance de pilotage dirigée par davantage d’un processus La troisième caractéristique
un chef ou un directeur de pro- d’exploration orienté, au sein porte sur la nature des rela-
jet. L’intégration de l’environ- duquel les différents acteurs tions entre l’expert environne-
nement dans les processus de coopèrent en définissant leurs ment et les concepteurs.
conception ne peut qu’élargir contraintes réciproques et en F. Aggeri et A. Hatchuel (1998)

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r e c h e r c h e s

nouveaux regards
ont montré, à partir d’une dans le système de pilotage du types de matériaux, de compo-
intervention sur le recyclage projet afin d’introduire les inci- sants ou de procédés.
chez Renault, que la diffusion tations adéquates. Enfin, après La cinquième caractéristique
de spécifications environne- hiérarchisation des problèmes de la conception a trait au
mentales complexes auprès à résoudre, de nouveaux com- nombre et à la taille des pro-
des concepteurs pouvait promis technico-économiques jets de développement qui
n’avoir aucun effet si elle ne furent développés pour amé- peuvent varier fortement d’un
s’accompagnait pas d’une liorer la démontabilité des secteur industriel à l’autre. Au-
intervention active auprès des pièces, réduire l’utilisation de delà d’un certain nombre de
concepteurs d’un projet. D’une substances dangereuses et projets, si chaque équipe tra-
part, face à l’accumulation des standardiser les plastiques uti- vaille séparément pour déve-
contraintes à prendre en lisés. Ce déploiement progres- lopper des solutions plus éco-
compte, les concepteurs font sif se poursuit encore aujour- logiques, nécessitant par
face à un engorgement qui fra- d’hui par un enrichissement ailleurs des apprentissages
gilise leurs capacités d’appren- permanent des dispositifs, des complexes sur le cycle de vie,
tissage. D’autre part, l’inter- indicateurs et des solutions des risques de redondance, de
compréhension des experts utilisés. surcoûts liés à une diversité
environnement et des concep- non souhaitée, voire d’aban-
teurs n’a rien d’évidente a priori La quatrième caractéristique don par manque de moyen
dans la mesure où les prescrip- souligne le fait que chaque peuvent survenir. Il est par
tions des premiers ne sont pas projet de conception s’inscrit conséquent souhaitable de
exprimées dans un langage dans une trajectoire technolo- déployer l’éco-conception,
intelligible par ces derniers. gique particulière. Chaque selon une logique transversale
Ces deux raisons ont conduit entreprise développe des s’appuyant sur une gestion
le projet recyclage de Renault apprentissages spécifiques qui multi- projets (voir Cusumano
à proposer au directeur du pro- lui permettent de maîtriser de and Nobeoka, 1998) et une
jet Clio d’être le premier projet mieux en mieux certaines tech- capitalisation des connais-
pilote sur lequel serait testée nologies, de diminuer les sances.
e n risques de défaillance et d’ob- Enfin, la sixième caractéris-
grandeur nature, une instru- tenir des gains de productivité. tique est relative au rapport
mentation du recyclage. Ces dynamiques se traduisent entre la stratégie et la concep-
L’intervention s’est déroulée concrètement par la spéciali- tion. Loin d’être un rapport de
en deux temps : après avoir fait sation des compétences et des subordination — la stratégie
le tour des équipes de concep- équipements dans les unités dictant à la conception les
tion pour leur expliquer la de production. Cette situation valeurs et les concepts qu’elle
nature des objectifs et des conduit à court terme à une doit explorer —, il s’agit
contraintes qu’ils devaient flexibilité restreinte pour les davantage d’un rapport inter-
remplir, des solutions furent entreprises. L’éco-conception actif. En effet, c’est au cours du
explorées en commun. Après ne peut donc se penser comme processus de conception,
cette phase de sensibilisation, une pratique complètement jalonné d’épreuves de valida-
des indicateurs de recyclabilité flexible dans laquelle les tion, que s’éprouvent et se
et des procédures de reporting équipe projets pourraient redéfinissent les concepts pro-
furent mis au point et intégrés librement choisir tous les duits et les outils imaginés par

a n n a l e s d e s m i n e s j a n v i e r 2 0 0 2 59
r e c h e r c h e s

la direction générale ou les les processus d’éco-concep- situation d’action, ce qui limite
experts. C’est au cours de cette tion, c’est-à-dire d’éviter considérablement leurs possi-
exploration collective, qui d’avoir à réaliser à chaque fois bilités d’apprentissage. Nous
réserve inévitablement des des diagnostics complets et de avons souligné, à travers
surprises, qu’apparaîtront les pouvoir rebondir sur des expé- l’exemple de Renault, l’intérêt
limites de tel concept (la voi- riences conduites par les d’une intervention directe des
ture électrique par exemple), autres. Le problème porte experts environnement dans
qu’émergeront de nouvelles alors moins sur la réalisation les projets afin de favoriser ces
idées (la planche de bord de diagnostics environnemen- apprentissages collectifs.
monomatériaux par exemple) taux — les points à améliorer Néanmoins, une telle
et que s’appréciera le bien- étant rapidement identifiés — approche a, elle aussi, ses
fondé de nouvelles normes que sur la production de nou- limites : le temps et les res-
pour les politiques publiques veaux compromis technico- sources nécessaires font qu’il
(le calcul d’un indicateur de économiques innovants. Dans faudrait pratiquement autant
recyclabilité par exemple). En cette perspective la capitalisa- d’experts en matière d’environ-
d’autres termes, l’éco-concep- tion des connaissances nement que de projets dans
tion n’est donc pas seulement devient centrale. Celle-ci ne l’entreprise. Or, ce qui est
une affaire de mise en œuvre, s’arrête pas au recueil après acceptable pour de grandes
mais elle invite à opérer un coup des connaissances obte- entreprises gérant un petit
retour sur la stratégie d’entre- nues ça et là, mais vise au nombre de projets, ne l’est
prise pour en préciser le contraire à intensifier les plus pour des entreprises où le
contenu. apprentissages croisés entre portefeuille de projets devient
les projets et les métiers pour trop important. Partant de ce
identifier le plus tôt possible constat, des équipementiers
Des outils d’aide les points durs et organiser en de l’industrie automobile,
à la décision aux approches conséquence la production de réunis au sein du projet Edit
de la conception : vers nouvelles connaissances par le animé par la fédération de la
une approche managériale déclenchement de projets plasturgie, expérimentent
ad hoc. actuellement un nouveau dis-
de l’éco-conception
La diffusion auprès des positif d’apprentissage fondé
concepteurs de méthodologies sur le principe d’un jeu d’éco-
Certaines expériences récentes et de connaissances relatives à conception où il s’agit de
s’éloignent du paradigme de la l’éco-conception s’effectue tra- simuler la conception d’un
décision pour s’inscrire dans ditionnellement soit par des produit spécifique à chaque
l’approche de la conception cessions de formation assez entreprise intégrant, à partir
que nous venons d’esquisser. théoriques, soit par la diffu- d’un cahier des charges simpli-
Nous évoquerons ici deux sion d’outils (cahiers de préco- fié et à côté d’exigences tradi-
expériences que nous étudions nisation et outils d’aide à la tionnelles, un certain nombre
actuellement. décision) qu’ils doivent s’ap- de spécifications environne-
Dans les entreprises ayant proprier de façon autonome. mentales. Ce dispositif original
rythme d’innovation rapide et Nous avons montré les limites permet, dans un temps très
de multiples projets en paral- d’une telle approche où les court, d’organiser la confronta-
lèle, il est essentiel d’accélérer concepteurs ne sont pas en tion des experts environne-

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nouveaux regards
ment et de concepteurs, de doivent rechercher, à travers ment de ces produits en fin
comprendre les spécificités des apprentissages croisés, de vie. De même, l’effort à
des contraintes environne- des compromis répondant aux conduire pour réduire la
mentales, de s’approprier les différentes exigences du cahier contribution à l’effet de serre
outils à manipuler, d’identifier des charges du produit. Dans d’une automobile dépend-il du
certains points durs et d’imagi- cette perspective, l’éco- niveau de concentration en gaz
ner de nouveaux compromis conception ne se réduit pas un à effet de serre qui, lui-même
technico-économiques. simple « problème de décision » dépend des actions qui auront
entre des alternatives tech- été menées d’ici là pour le sta-
niques déjà disponibles et par biliser. Deuxièmement, à l’ins-
Conclusion rapport à des cibles externes tar de la sécurité, les objectifs
données d’avance, mais environnementaux pour un
implique des processus d’ex- produit ne sont pas toujours
Au cours de ce parcours, nous ploration et d’apprentissages facilement décentralisables
avons montré comment a pu collectifs sur le cycle de vie par sous-systèmes. Ainsi, on
naître le concept de cycle de requérant des dispositifs de ne pourra pas calculer un indi-
vie du produit comme nouvelle pilotage spécifiques. cateur pour l’effet de serre ou
technique de visibilisation. Ce Cette définition assez géné- un indicateur de recyclabilité
concept a permis à l’ingénieur rique ne doit pas occulter ce au niveau d’un composant
et au designer de développer, à qui constitue, de notre point d’un véhicule compte tenu des
la fin des années 1980, des de vue, les trois spécificités de interdépendances entre ces
nouvelles connaissances for- l’éco-conception. Tout d’abord, composants. Troisièmement,
malisées, principalement sous le raisonnement sur l’en- la qualité environnementale
la forme de techniques de dia- semble du cycle de vie du pro- d’un produit (son bilan sur l’ef-
gnostic environnemental. duit conduit à des questions fet de serre, sa recyclabilité)
Depuis la fin des années 1990, inédites depuis l’irruption de est généralement invérifiable
le cycle de vie fournit égale- problèmes de coordination par le consommateur, ce qui
ment un cadre d’action et intertemporels, avec l’incerti- justifie le recours à des écola-
conduit à de nouvelles pra- tude qui en découle, jusqu’à bels ou à des normes pour
tiques managériales dans les l’émergence de nouveaux garantir cette qualité.
entreprises. espaces de compétition et de La prise en compte de ces dif-
Dans les exemples que nous coopération entre les entre- férentes caractéristiques nous
avons développés, nous avons prises. En particulier, la coordi- semble importante à intégrer
analysé l’éco-conception nation intertemporelle pose la dans le débat sur la Politique
comme l’intégration simulta- question de la récursivité des intégrée des produits (PIP). En
née de nouvelles expertises et raisonnements de conception. effet, dès lors que l’on s’inté-
de nouveaux critères de perfor- Ainsi, l’existence de filières de resse aux objets et au contenu
mance en matière d’environne- valorisation des déchets de l’éco-conception, le paral-
ment dans un processus de dépend-elle étroitement de la lèle entre l’approche produit et
conception — défini par un conception des produits, qui l’approche site, que suggère la
ensemble de contraintes et de elle-même doit intégrer des notion de POEMS, est assez
critères de performance — au préconisations sur le choix des peu pertinent : l’enjeu n’est
cours duquel les participants filières pérennes pour le traite- pas tant de déployer des outils

a n n a l e s d e s m i n e s j a n v i e r 2 0 0 2 61
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troniques, la « directive EEE ». Tous (11) Une étude de l’Institüt für Ökolo-
et des procédures d’assurance les produits de ce secteur mis sur le gische Wirtschaftforschung recensait plus
qualité qui ont de bonnes marché seront présumés éco-conçus de 600 études ACV réalisées entre
(c’est-à-dire remplir les exigences 1990 et 1996 en Allemagne, Italie,
chances d’être sans effet car essentielles d’éco-conception définies Suède et Suisse.
universels et désincarnés, que dans la directive). Les autorités pour-
ront procéder à des contrôles de
de conduire des processus (12) Society of Environmental
conformité, et les industriels auront
Toxicology and Chemistry.
trois modes de preuve possibles : soit
d’exploration et d’apprentis- présenter le certificat d’écolabel du
sages collectifs, dont nous produit (écolabel de type I), soit pré- (13) Ces informations sont fournies
senter des dossiers d’éco-conception par des groupes d’experts. Pour l’effet
avons montré les difficultés et du produit (étude analyse de cycle de de serre il s’agit du Groupe d’experts
les exigences. L’adoption de vie, application des lignes directrices intergouvernemental sur l’évolution
d’éco-conception selon les normes du climat (GIEC).
mesures incitatives ne peut définies par le CEN), soit démontrer
qu’être favorable au déploie- le bon fonctionnement d’un POEMS.
Cette proposition a reçu un accueil (14) Par exemple, les données du
ment de démarches d’éco- favorable de la part des industriels GIEC utilisées dans l’ACV considèrent
qui sont attachés à l’idée de progrès qu’un g de CH4 contribue 24 fois plus
conception, cependant elles ne continu à un rythme autonome. à l’indicateur d’effet de serre (à
100 ans) qu’un gramme de CO2. Si
règlent pas pour autant la l’inventaire du cycle de vie d’une solu-
question du « comment », (4) Lascoumes P., L’éco-pouvoir, 1994, tion donne 3 kg de CO2 et 100g de
chapitre 4. CH4, l’indicateur effet de serre (à
c’est-à-dire des formes et des 100 ans) sera alors le suivant : ES =
principes d’un management de 3x1 + 0,1x24 = 5,4 équivalent kg CO2.
(5) Torny D. (1999), Foucault M.
l’éco-conception. Cette der- (1976).
(15) Voir dans le manuel UNEP
nière question renvoie davan- (1997) : « The Ecodesign Check-list »
(6) Depuis le décret-loi du 15 octobre
(pp 77-78) et « Ecodesign strategies »
tage, nous semble-t-il, à l’orga- 1810 jusqu’à la loi sur les
(pp 139-162). Voir également l’ou-
Installations classées pour la protec-
nisation de clubs d’échanges tion de l’environnement (ICPE) de
vrage Conception de produits et envi-
ronnement de l’Ademe (1999).
entre industriels, à la mise en juillet 1976 qui constitue la référence
légale pour les études d’impact
œuvre de dispositifs de capita- aujourd’hui en France. Voir (16) Voir Manzini et Jegou (2000) et
lisation fondés sur des retours Lascoumes P., L’éco-pouvoir, 1994, Vezzoli (1999).
chapitre 4.
d’expérience critiques, que
(17) Voir par exemple le classement
pourraient encourager les pou- (7) Depuis la loi sur l’eau de 1964 en international des firmes les plus
France qui a conduit à la création des « durables » du Dow Jones
voirs publics. Agences de bassin. Sustainability Index (DJSI) réalisé par
la société d’analystes financiers SAM
(Sustainable Asset Management).
(8) L’utilisation du concept de cycle
L’existence de pratique d’éco-concep-
de vie n’est pas spécifique au produit.
tion dans les entreprises évaluées
Il a été également formalisé et
constitue un des critères de classe-
éprouvé à travers les expériences et
ment.
les réflexions autour de l’écologie
Notes industrielle dont l’idée est de trans-
poser le concept d’écosystème à un (18) L’exemple le plus célèbre d’un tel
ensemble d’activités industrielles en processus est celui de la négociation
symbiose sur un territoire (voir, du protocole de Montréal sur la pro-
S.Erkman, 2001). tection de la couche d’ozone.
(1) Voir Lascoumes, 1994, Reverdy, L’agence américaine de l’environne-
1998. ment (l’EPA) organisa une course à
(9) A la suite des premières batailles
l’innovation en annonçant que, dès
de marketing vert sur des produits de
(2) Voir A. Strebelle, 2000, et C. qu’une entreprise démontrerait
grande consommation à la fin des
London, 2001. qu’elle avait trouvé des substituts aux
années 1980, avec par exemple le cas
CFC, une réglementation serait prise.
des couches culotte jetables contre
Ce qui fut effectivement le cas après
(2) La DG Entreprise de la les couches lavables, relaté par Blouet
l’annonce de Du Pont de Nemours
Commission européenne a pris une et Rivoire (1995).
(voir L. Gabel, 1995).
initiative dans ce sens, en proposant
en 2000 un projet de directive nou- (10) Voir Blouet et Rivoire (1995),
velle approche sur l’éco-conception Hunt et Franklin (1996).
des équipement électriques et élec-

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r e c h e r c h e s

nouveaux regards
(19) Une piste, consistant à simplifier Drabbe N. (Ed.), Journal accompa- Lascoumes P., L’éco-pouvoir,
le diagnostic ACV, est proposée en gnant l’exposition « re(f)use. Le La Découverte, 1994.
France avec la méthode ESQCV (voir design d’aujourd’hui pour l’environne-
l’article de J.P. Ventère (2000)). Une ment de demain », du 22 septembre-
London C., La Politique Intégrée
autre piste, plus controversée, suivie 22 octobre 2000 à Institut néerlandais
des Produits, Responsabilité
aux Pays-Bas consiste à réduire l’en- de Paris, et la conférence associée
et Environnement, 2001.
semble des indicateurs environnemen- « Will eco-design survive ? » du 22 sep-
taux dans une note unique (voir le pro- tembre 2000 à l’Unesco à Paris.
jet Eco-indicateurs aux Pays-Bas). Manzini E. et Jegou F., The construction
of Design Orienting Scenario. Final
Domus n° 789, Numéro thématique
Report, The SusHouse project
(20) Les entreprises qui ont mis en « Progettare la sostenibilità. Designing sus-
(Strategies towards the Sustainable
place ce type d’outils sont souvent tainability », Revue internationale d’ar-
Household. Site internet ), 2000.
des firmes multinationales ayant des chitecture, de design, d’art et de com-
centres de développement dans plu- munication, Milan, Janvier 1997.
sieurs pays. L’expert environnement McKeown Philip J. et Laurent D.,
ne connaît donc pas forcément les « Implementation of a web-based LCM
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