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boursiers américains, semblait les protéger de tout.


Leur fortune était la rançon de leur réussite et semblait
Géants du numérique: la fin du laisser-
les rendre intouchables.
faire
PAR MARTINE ORANGE
ARTICLE PUBLIÉ LE DIMANCHE 3 JANVIER 2021

Mark Zuckerberg (Facebook) , Sundar Pichai (Google), Tim


Cook (Apple) et Jeff Bezos (Amazon). © BERTRAND GUAY,
ANGELA WEISS, Tobias SCHWARZ, Mark RALSTON / AFP

Mark Zuckerberg (Facebook) , Sundar Pichai (Google), Tim Face aux questions des parlementaires, ils ont compris
Cook (Apple) et Jeff Bezos (Amazon). © BERTRAND GUAY,
ANGELA WEISS, Tobias SCHWARZ, Mark RALSTON / AFP ce jour-là qu’ils étaient en train de devenir les
Pour la première fois, les géants du numérique font nouveaux « Robber Barons », ces milliardaires
face à la résistance des États. Grands bénéficiaires de qui avaient constitué des monopoles à partir des
la pandémie, leur puissance commence à inquiéter. compagnies de chemin de fer à la fin du XIXe siècle,
Chine, États-Unis, Europe veulent s’appuyer sur les monopoles que le pouvoir américain avait cassés sans
lois antitrust, longtemps délaissées, pour reprendre le ménagement, inquiet de leur puissance.
contrôle. Mais est-ce suffisant ?
Puissants, trop puissants ? C’est l’analyse que
L’époque du laisser-faire absolu est révolue pour semblent partager des élus américains, l’Union
les géants du numérique. Après avoir été encensés européenne et désormais le président chinois Xi
pendant des années et avoir bénéficié d’une totale Jinping. Tous commencent à s’inquiéter du pouvoir
liberté, ils commencent à rencontrer une résistance des qu’est en train d’acquérir le capitalisme numérique
États bien plus forte qu’ils ne l’avaient prévu. transnational, symbolisé par quelques géants. Un
Les quatre PDG des Gafa – Sundar Pichai (Google pouvoir économique qui risque de se transformer en
et Alphabet), Jeff Bezos (Amazon), Mark Zuckerberg pouvoir politique incontrôlable, à un moment ou à
(Facebook) et Tim Cook (Apple) – ont sans doute un autre, si aucune mesure n’est prise, selon certains
pris la mesure de ce changement lors de leur audition responsables politiques et économiques.
devant la commission d’enquête parlementaire Derrière l’image des start-ups abritées dans des
le 29 juillet 2020, à laquelle ils participaient par garages, ces groupes ont constitué en moins de deux
vidéoconférence pour cause de Covid-19. Ils étaient décennies des empires de plus en plus gigantesques
jusque-là des héros auxquels on passait tout : l’évasion à travers leurs plateformes numériques. Avec la
fiscale, l’écrasement des concurrents, la mise à sac des pandémie, ils sont devenus les maîtres de l’économie.
droits sociaux, la captation de la valeur grâce à leur Maîtrisant de longue date l’e-commerce, le télétravail,
position monopolistique. La capitalisation boursière les technologies de l’information, ils ont offert des
de leur groupe, qui dépasse désormais le PIB de solutions toutes trouvées dans cette crise sanitaire
nombre de pays et assure le triomphe des indices qui a imposé la distanciation sociale. Leur succès a
été sans limites. Médecine, éducation à distance et

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même services bancaires… : ils se sentent en position Mais le gouvernement a bien l’intention d’aller plus
d’avoir réponse à tout, de défier les usages et les règles loin et de reprendre le contrôle d’Alibaba et de ses
existantes. homologues, qui jusqu’alors avaient bénéficié d’une
totale liberté. Le 24 décembre, les autorités de la
concurrence ont ouvert une enquête contre Alibaba
pour pratiques monopolistiques. Elles reprochent à la
plateforme d’e-commerce d’imposer une exclusivité
pour tous les produits vendus. Jack Ma, lui, est devenu
un paria du régime chinois. Alors qu’il multipliait
les déclarations dans la presse internationale, depuis
Jack Ma, fondateur d'Alibaba. © Philippe Lopez / AFP octobre, il se tait et se terre.
C’est cette incursion dans le monde de la finance, Sans aller jusqu’aux méthodes de coercition chinoises,
de la création monétaire et des pouvoirs qu’elle les États-Unis et les pays européens ne diffèrent guère
confère qui, semble-t-il, a poussé le gouvernement dans les moyens de riposte pour contenir la puissance
chinois à frapper très fort le géant chinois Alibaba. grandissante des géants du numérique : les uns comme
Se sentant tout-puissant, le fondateur du groupe, le les autres envisagent de réactiver les lois antitrust.
milliardaire Jack Ma, a osé critiquer en octobre le
Parti communiste chinois. Quelques semaines plus Alors qu’une commission d’enquête de la Chambre
tard, il devait être à l’abri de tout ; sa principale filiale, des représentants aux États-Unis a conclu à la nécessité
Ant Group, spécialisée dans les paiements en ligne, de casser les monopoles des Gafam (Google, Apple,
devait être introduite en bourse. Cela devait être la Facebook, Amazon, Microsoft), le Département de
plus importante introduction en bourse dans le monde, la justice a ouvert une enquête fin octobre contre
30 milliards de dollars, pronostiquait déjà la presse Google, soupçonné d’abus de position dominante. Le
financière. 9 décembre, c’est au tour de Facebook, qui lui aussi
a affiché son intention de s’aventurer dans le monde
Sur ordre de Xi Jinping en personne, selon monétaire avec la création de la cryptomonnaie Diem
le Wall Street Journal, les autorités ont interdit (ex-Libra) à partir de janvier 2021, d’être poursuivi
l’opération début novembre. Le 27 décembre, la pour pratiques anticoncurrentielles par la Commission
Banque centrale de Chine a précisé ses griefs contre de la concurrence américaine (FTC) et une coalition
la société. Devenue la plateforme privilégiée des de 48 États et territoires américains. La menace d’un
Chinois pour le paiement numérique – par le biais des démantèlement plane sur le groupe. Le 16 décembre,
smartphones –, Ant Group a poursuivi son expansion des poursuites ont été engagées par le Texas et neuf
en commençant à proposer des crédits à ses clients, autres États américains contre Google, à nouveau
mais en s’exonérant de toutes les règles prudentielles : pour pratiques anticoncurrentielles sur le marché de la
à elle les commissions et les marges. Les risques des publicité.
crédits, eux, ont été transférés dans les bilans des
banques traditionnelles. De son côté, la Commission européenne a dévoilé le
15 décembre le projet de deux directives pour « en finir
Ant Group a déjà promis de se soumettre à toutes avec le Far West » dans le numérique, selon les termes
les décisions des régulateurs chinois et de s’en tenir de Thierry Breton, commissaire européen chargé du
désormais à ses activités traditionnelles : le paiement marché intérieur. La première, le Digital Services Act
en ligne. L’entité est appelée à passer sous strict (DSA), vise à imposer une régulation des contenus sur
contrôle des autorités de régulation chinoises et les réseaux sociaux, avec des pouvoirs d’intervention
pourrait même échapper totalement au groupe. dans chaque État membre. La seconde directive, le
Digital Markets Act (DMA), elle, entend empêcher les

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acteurs dits « systémiques » de menacer le libre jeu de Google », écrivait dès 2018 le très traditionnel
la concurrence, c’est-à-dire d’être incontournables au économiste Kenneth Rogoff. Pour lui, il y a urgence
point d’empêcher d’autres entreprises d’émerger. à remettre en vigueur les lois antitrust car les Big
Cette volonté affichée un peu partout dans le monde Tech sont devenus un problème pour l’économie
de se réapproprier les lois antitrust marque un vrai américaine.
tournant. Sous l’influence de l’école de Chicago, les En effet, loin de permettre une augmentation
lois anticoncurrentielles ont pendant ces 30 dernières de la productivité, comme le supposent les
années été réduites à la portion congrue : le marché, théories économiques classiques, les innovations
par nature infaillible, était censé apporter les remèdes à technologiques de ces dernières années se traduisent
ses propres déséquilibres. À moins qu’il ne soit prouvé au contraire par une réduction des salaires, une
que certaines situations nuisent aux consommateurs, il dégradation de l’emploi et des droits sociaux,
n’y avait pas matière à intervenir. une montée des inégalités. Dominant tout l’univers
C’est à partir de ce seul critère que les autorités de la du numérique, rachetant tous les concurrents qui
concurrence en Europe et aux États-Unis ont décidé pourraient leur faire de l’ombre, les géants du
d’intervenir et éventuellement de sanctionner. C’est à numérique ont organisé un modèle qui leur permet
l’abri de ce critère que les géants du numérique ont de leur assurer une captation de la valeur à leur seul
prospéré. Mis en cause devant différentes juridictions, profit et de leur constituer une rente mondiale à des
ceux-ci ne manquent pas d’arguments pour défendre niveaux sans précédent historique, aboutissant à la
leur position, en s’appuyant sur la seule défense création d’un techno-féodalisme, comme le désigne
des consommateurs. À les entendre, ils ne portent l’économiste Cédric Durand.
aucun préjudice aux consommateurs, au contraire. Les grandes références de l’application des lois contre
Tous font valoir qu’ils ont développé des technologies les abus de position dominante, débouchant sur le
numériques de plus en plus performantes, mises au démantèlement de l’empire sidérurgique américain
service des consommateurs gratuitement. Au moins en d’Andrew Carnegie ou la mise en pièces de la Standard
apparence. Oil des Rockefeller, affleurent dans tous les textes.
La réhabilitation des lois antitrust Mais la remise en vigueur des lois antitrust appliquées
dans le passé est-elle suffisante pour contrer la
La réalité est venue mettre à mal cette approche. puissance des Big Tech et redonner un contrôle
Même les plus orthodoxes des économistes sont démocratique sur le développement de l’économie
obligés de convenir que la théorie de la concurrence, numérique ?
telle que défendue par les néolibéraux, se révèle
inadaptée face aux modèles et aux méthodes des
géants du numérique, en rupture avec toutes les
règles conventionnelles de l’économie. « Le problème
pour les régulateurs est que les cadres usuels anti-
monopolistiques ne s’appliquent pas dans un monde
où les coûts pour les consommateurs (souvent sous
forme de données et confidentialité) sont totalement Margrethe Vestager, vice-présidente de la Commission européenne,
opaques. Mais c’est une pauvre excuse pour ne pas chargée de la concurrence. © Martin Bertrand / Hans Lucas via AFP

remettre en cause des opérations manifestement anti- Ces dernières années, la Commission européenne
concurrentielles, telles que le rachat d’Instagram a sanctionné à plusieurs reprises les géants du
(avec son réseau social en croissance rapide) par numérique, sans que ces sanctions aient semblé avoir
Facebook, et celui de Waze, qui a développé des cartes le moindre effet sur leurs pratiques. L’évasion fiscale,
et des systèmes de géolocalisation, par son concurrent le non-respect des droits sociaux, les abus de position

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dominante restent au centre de leur modèle (lire ici, chinois, qui eux ne souffrent d’aucune entrave. La
ici ou encore là). Elle a aussi tenté un début de mise sous contrôle d’Alibaba par le gouvernement de
régulation, ce que les autorités américaines se sont Pékin les prive désormais de cet argument.
jusque-là refusées à faire, en imposant un règlement Décidés à se battre pied à pied, à mobiliser des
général sur la protection des données (RGPD). Cette centaines de millions de dollars pour préserver leur
réglementation a servi de référence un peu partout rente, les Gafam travaillent déjà à d’autres moyens
dans le monde. Mais là encore, les effets en paraissent de défense. L’idée de soumettre ces géants à une
limités. régulation comparable à celle imposée au monde
Dans le cadre de son projet de directive, la bancaire et financier commence à émerger. Ses
Commission européenne envisage d’aller plus loin défenseurs font valoir que les moyens de sanction,
et d’imposer, si nécessaire, le démantèlement d’un se chiffrant en milliards de dollars, sont des armes
groupe, si sa position est jugée monopolistique sur le suffisamment puissantes pour obliger tout le monde à
marché européen. Cette proposition, si jamais elle voit rentrer dans le rang. La perspective de pouvoir puiser
le jour (il faudra au moins deux ans de négociations dans des trésors de guerre estimés à 350 milliards de
pour aboutir à un texte qui fasse consensus), est jugée dollars pour renflouer les caisses de l’État américain a
au mieux comme relevant de la dissuasion nucléaire de quoi convaincre nombre d’élus.
– c’est-à-dire une menace censée de devoir jamais Le précédent de la crise financière de 2008 appelle
être mise en œuvre –, au pire comme une annonce cependant quelques réserves. On sait ce qu’il est
démagogique de com’, selon les observateurs. Pour advenu de la régulation bancaire. Wall Street a capturé
les uns comme pour les autres, jamais la Commission ses régulateurs et fait sa loi jusqu’au conseil de la FED.
européenne ne pourra imposer le démantèlement d’un Comment imaginer qu’il puisse en aller autrement
groupe américain. Car c’est aussi une des données du avec les géants du numérique ?
problème : l’Europe, par son aveuglement idéologique
Pour reprendre le contrôle de l’économie numérique,
interdisant tout soutien public direct ou indirect, a été
il faut aller plus loin que les simples lois antitrust
incapable en 20 ans de créer le moindre champion du
existantes, partiellement inefficaces face aux géants
numérique, et a plutôt contribué à étouffer tous les
du numérique, et s’attaquer au cœur de leur modèle :
potentiels existants.
la marchandisation des données privées. Depuis
Mais l’idée d’un démantèlement de certains géants l’origine, ceux-ci prospèrent grâce à la collecte –
du numérique, qui semblait impossible jusqu’alors, gratuite et souvent à l’insu des consommateurs – des
fait aussi son chemin aux États-Unis. Dans sa plainte empreintes laissées partout par des internautes et qui
contre Facebook, la Commission de la concurrence sont exploitées et/ou revendues par la suite par les
américaine (FTC) y fait explicitement référence. Le plateformes.
groupe de réseau social, devenu objet d’hostilité à
Les États ne semblent pas avoir perçu la valeur de ce
la fois des républicains et des démocrates pour la
capital immatériel, à commencer par le gouvernement
diffusion de fake news et de propos extrémistes sur
français. Il a fallu un rappel à l’ordre de la Cnil pour
ses plateformes, pourrait être contraint de se séparer
contraindre l’État à remettre en cause le contrat signé
d’Instagram. Des projets analogues cheminent pour
avec Microsoft sur les données de santé de tous les
contrer la puissance de Google ou d’Amazon.
Français. Et dernièrement, c’est à Amazon que la
Jusqu’alors, les géants du numérique ont toujours Banque publique d’investissement (BPI) a confié le
réussi à contrer toutes les attaques en opposant un recueil des données de tous les bénéficiaires d’un prêt
argument de poids : contraindre leur développement, garanti par l’État.
voire leur imposer un démantèlement, reviendrait
à laisser le champ libre aux géants technologiques

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Les économistes Glen Weyl et Eric Posner, par continuent par leurs choix technologiques, les
ailleurs très libéraux, proposent dans leur livre Radical développements qu’ils conduisent, à imposer leur
Markets de renverser le modèle : au lieu d’en vision de l’avenir. Une technologie, font-ils valoir,
bénéficier gratuitement, les Gafam devraient payer peut produire le pire ou le meilleur : être l’instrument
pour pouvoir utiliser les données recueillies auprès de d’une liberté ou celui d’une société de surveillance de
tous les particuliers. plus en plus étroite des populations. Ces orientations
Pour certains économistes, ces mesures, aussi ne peuvent être laissées à la libre décision d’une
spectaculaires soient-elles, ne permettent pas de poignée de monopoles mondiaux, argumentent-ils.
reprendre en main le contrôle démocratique du Mais ce contrôle démocratique suppose que les États
numérique ; ce ne sont pas tant les données mais ne laissent plus les géants du numérique disposer par
les technologies qui permettent de les exploiter eux-mêmes des technologies à développer et de leur
qu'il convient de se réapproprier publiquement. Car mise en œuvre, qu’ils acquièrent une expertise afin de
même surveillés, régulés, ces géants du numérique pourvoir en discuter et en surveiller les choix. Mais en
ont-ils vraiment envie ?

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