Vous êtes sur la page 1sur 207

© Les Deux Océans, 2004, 2016

19, rue Saint-Séverin 75005 Paris


ISBN : 979-1-02420-303-4
contact@lesdeuxoceans.fr

Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou


reproductions destinées à une utilisation collective. Toute
représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque
procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants
cause, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les
articles L.335.2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.
Du même auteur
Le Yoga tantrique du Cachemire. Éd. Le Relié, Poche, 2003.
Le Seul Désir. Dans la nudité des tantra. Éd. Almora, 2006.
Le Sacre du dragon vert. Pour la joie de ne rien être. Éd. Almora, 2007.
Les crocodiles ne pensent pas. Reflets du tantrisme cachemirien. Éd. Almora, 2008.
Corps de silence. Éd. Almora, 2010.
Corps de vibration. Éd. Almora, 2015.
Remerciements

Tout le travail a été réalisé par Dominique Decavel et Laurence


Vidal,
Jean Bouchart d’Orval a contribué au dernier chapitre.
Introduction

Gloire à Celui
qui n’a pas établi de chemin pour Le connaître,
si ce n’est l’incapacité à Le connaître.
Ibn Arabi : Les Illuminations de la Mecque

Fruit de la peur, l’impulsion de savoir et de vouloir est la racine de


nos souffrances psychologiques. Notre existence n’est souvent qu’une
lutte pour faire triompher cette affirmation de superficialité. La
recherche constante de sécurité est l’obstacle essentiel à la révélation
d’une liberté qui nous sollicite pourtant à chaque instant de ce que
nous appelons la vie ordinaire.
Laisser le monde libre de nos projections est l’art suprême exprimé
par les grandes traditions spirituelles. Cette écoute sans appropriation
est la solution à nos conflits imaginaires, mais bien réels dans notre
codification de la vie.
Redoutée par notre psychisme policé, l’émotion se trouve à la source
de toute perception. Accueillie sans réserve, cette énergie se libère de
ses causes apparentes et devient le chant de la vie, silence de la
personne. Écho de la condamnation originelle et sans appel à la joie,
notre misère apparaît alors comme le deuxième fils d’une femme
stérile.
Fin de toute pensée intentionnelle, cette alchimie de l’émotion
constitue le cœur de la tradition du shivaïsme non duel cachemirien.
Ces entretiens nous trouvent au centre de nos préoccupations
profanes qui, dans notre accueil, s’avèrent être la porte de l’essentiel.
Balayée par le feu de l’instant, toute résistance à la vie sans conclusion,
au non-savoir cher à Jean Klein, se révèle un combat sans espoir.
Le soufre rouge serait-il ailleurs que dans notre Présence ?

La retranscription de ces rencontres garde la forme spontanée des


questions-réponses.
Ce qui est formulé ici peut être aisément contredit sur d’autres plans
et ne saurait être considéré comme vérité, mais une exploration de nos
mécanismes.
La manière de s’exprimer l’a été spécifiquement pour l’auditoire
présent. Hors contexte, certains énoncés peuvent apparaître
inappropriés, voire peu pédagogiques. Seuls l’intimité et les espaces de
silence émaillant ces rencontres les justifient et invitent à leur
intégration fonctionnelle. Le lecteur ne doit pas les prendre à la lettre
mais les transposer. Si l’intensité de ces moments où la formulation
n’est que prétexte à pressentir l’écoute est réservée à la transmission
orale, une lecture sans attente de compréhension objective peut
ramener à ces mêmes évidences qui sont au cœur de notre nature
profonde.
CHAPITRE 1

Dans le silence de l’intimité


La Sécurité vous a égaré.
Coran
La sécurité dans laquelle se complaisent les âmes s’oppose à l’intimité de
Dieu. Cette vanité procure au serviteur le sentiment de bien-être lorsqu’il
s’y laisse aller. Alors il ne sera jamais heureux.
En effet, la sécurité détruit la vie spirituelle et ruine l’homme qui s’y
complaît en lui faisant gaspiller son temps. Et lorsque celui-ci en revient
malgré lui, il s’aperçoit qu’il a les mains vides et n’a rien obtenu.
Ibn Arabi : Le Livre des Théophanies

Nos réunions ne se situent pas dans un contexte de spiritualité,


d’enseignement, de compréhension, car tous ces éléments participent
des voies progressives. Les événements de la vie sont la voie, laquelle
apparaît et disparaît dans le même instant. Il n’y a aucune place pour
un accomplissement, pour une appropriation. Dans la mesure où elle
n’attend aucune réponse informative, toute question est bienvenue.
Est-il possible de discerner les moments propices pour changer une
situation, quand on pense pouvoir l’améliorer, ou faut-il laisser faire,
laisser venir sans agir. Peut-on travailler là-dessus ?
Vous pouvez vous rendre compte qu’agir ou vous rendre disponible
à la situation n’est pas de votre ressort. Parfois vous aurez la capacité
d’écouter une situation : vous vous trouverez alors libre d’agir ou non,
la situation sera l’action. D’autres fois vous ne pourrez que constater
votre manque d’écoute, le commentaire idéologique que vous
surimposez à la situation : vous prétendez savoir ce qui est mieux,
cette prétention est une action.
Vous ne pouvez pas décider de réagir ou d’écouter. La vie ne vous
accorde pas semblable liberté. Constatez les moments d’écoute comme
les moments de réaction.
L’idée d’une autonomie personnelle qui nous ferait agir ou non n’est
qu’un conte de fées.

Je suis interpellé par un mot que vous avez prononcé plus tôt : « non-
accomplissement ». Pourrait-on dire que l’on peut passer sa vie à réussir à
échouer et que cela serait aussi une voie d’accomplissement… parce que ce
non-accomplissement laisse un goût amer et amène à se poser beaucoup
de questions sur le sens de sa vie ?
Vous pouvez passer votre vie à vous imaginer réussir ou rater. Tout
ceci n’est qu’idéologie : vous ne pouvez ni réussir ni rater quoi que ce
soit. Un jour, vous serez las d’imaginer. À cet instant, vos réussites et
vos échecs imaginaires, vos fantasmes de réussites et d’échecs futurs
s’élimineront aussi. Voilà l’accomplissement, il n’y en a pas d’autre.
C’est cela qu’il faut laisser s’installer en nous. Pas de place pour un
regret, un espoir ou une amertume : tout cela est une forme
d’agitation. Restez tranquille, clair. La vie se déroule en vous, vous
n’êtes pas dans la vie.
S’il n’y a pas d’accomplissement, il n’y a pas d’évolution non plus ?
Il n’y a pas d’évolution psychologique. Le vieillard n’est pas plus que
l’enfant : c’est une autre expression de la vie. Il n’est pas moins non
plus lorsqu’il perd sa force, son intelligence, sa mémoire et sa santé.
Quand le vieillard perd pied, qu’il perd la mémoire, il est moins
conscient, non ?
Conscience relative, car il n’était pas conscient. Il s’est imaginé
réussir et rater des choses – ce qui est de l’inconscience. Il s’est imaginé
avoir un nom, décider de ses actes… Il s’est imaginé toute sa vie. Ce
n’est pas parce qu’il oublie cet imaginaire qu’il y a un moins. Il retrouve
quelque chose d’essentiel, sans mémoire, sans appropriation.
Il est bon d’observer combien la vue d’un vieillard qui devient sénile
nous percute. Pourquoi est-ce si difficile ? Qu’est-ce qui m’effraie ? Je
suis remis en question. Je m’aperçois que je vais être comme cela et
que je ne vais plus pouvoir prétendre – prétendre ma réussite, mes
échecs. Je vais être obligé d’abdiquer ma chère vie, ma chère
identification à moi-même. C’est cela qui m’est pénible.
Laissons le vieillard tranquille de nos projections, de nos peurs. Le
vieillard va très bien : c’est nous qui avons peur. Un saumon en fin de
vie n’est pas moins que dans sa splendeur. La dégénérescence, sur un
certain plan, fait partie de notre processus biologique. Il y a autant de
beauté dans quelqu’un qui meurt que dans quelqu’un qui naît.
S’il n’y a pas d’accomplissement, à quoi me sert ma conscience ?
La Conscience ne vous sert à rien. Ce n’est pas un objet destiné à
vous stimuler psychologiquement. Ce n’est pas une voiture rouge, un
mari ou un chien. Elle n’est pas là pour servir : elle est votre émotion
fondamentale, elle vous pousse à vous chercher constamment à travers
les situations.
« Conscience » : ce mot est mal compris. En Orient, on parle de
« conscience sans objet ». Il n’y a pas à « être conscient ».
La conscience des gens qui veulent mourir « consciemment » n’a
aucune importance. Ce qui se réalise à l’instant de la mort est d’un tout
autre ordre. Mourir consciemment dépend de la capacité fonctionnelle
de votre cerveau. Si vous recevez un coup de matraque sur le crâne,
vous ne mourrez pas consciemment et il ne vous manquera rien.
La conscience de quelque chose est une conscience fonctionnelle.
C’est comme une jambe pour marcher. Cette conscience-là n’a aucune
substance, c’est une fonction. La Conscience, c’est autre chose.
Si j’arrive à être en accord avec la Conscience, puis-je atteindre
l’essence ?
Essayez un instant d’être en désaccord avec votre Conscience…
Que pourriez-vous être d’autre que votre Conscience ? Vous n’êtes
pas un zèbre rouge situé à l’extérieur de la Conscience, pour vous
mettre en accord avec elle. Cette conscience, c’est vous-même quand
vous arrêtez de chercher quoi que ce soit, quand vous cessez de
prétendre avoir le pouvoir d’être en accord ou en désaccord. Dans
votre silence, entre deux pensées, deux perceptions, dans le sommeil
profond et dans tous les temps – parce que le temps apparaît dans la
conscience –, votre vie est en accord parfait avec la Conscience.
Supprimez tout commentaire idéologique sur votre vie. Votre savoir
sur la vie vous empêche de voir combien elle est parfaite. Il n’y a rien à
y changer. Votre vie change, c’est la vie. Vous n’avez pas à vous mettre
en accord avec quoi que ce soit. Sinon vous allez toujours vous sentir
en désaccord.
Vouloir être en accord est une peur. Peur de quoi ? La cause de la
peur est imaginaire. À un moment donné on cesse de trembler. Ce qui
se présente est l’accord. Quand je ne le qualifie plus de positif ou de
négatif, de réussite ou d’échec, ce qui se présente n’est autre que moi-
même, que ma résonance : là, il y a accord véritable. Ce n’est pas un
accord d’un sujet vers un objet, c’est un accord d’unité, sans séparation.
Un accord avec votre corps lorsqu’il souffre ou fonctionne, avec la vie
dans ce qu’elle vous offre. Sans demande d’accomplir, de recevoir quoi
que ce soit.
C’est extraordinaire d’écouter. Cela transcende ce que l’on écoute.
L’accord profond de la vie consiste à écouter.
Être un instant sans demande, sans attente, est la chose la plus
simple qui soit. Cela vous lie avec tous les êtres, tous les mondes. Là, il
y a symbiose.
Si vous essayez de vous mettre en accord avec quoi que ce soit, vous
vous mettez en accord avec une idéologie : si vous êtes musulmane,
vous vous mettez en accord avec la charia ou votre tarika ; si vous êtes
bouddhiste, vous vous mettez en accord avec le Sangha ou le Dharma ;
si vous êtes athée, vous respectez vos concepts… Cet accord-là a peu
de valeur.
Il faut se mettre en accord avec ce qui se présente dans l’instant.
Mais cela, vous ne pouvez pas le faire. C’est une grâce qui vous appelle
et que vous refusez à chaque instant parce que vous voulez être en
accord avec l’instant d’après… Voir le mécanisme.
L’émotion qui surgit en moi, c’est avec elle que je dois être en
accord. Il n’y a rien d’autre.
Que nous soyons nous-mêmes sans attente oui, mais les sollicitations
venant de l’extérieur ?
Il faut les aimer. C’est normal que votre chien attende son repas,
que votre amant, votre mari, votre enfant, votre père, votre patron,
votre employé attendent quelque chose. Mais vous allez vous rendre
compte que vous n’êtes pas là pour répondre aux attentes des autres.
Vous êtes là, éventuellement, pour stimuler la non-attente dans votre
entourage. Parfois votre environnement sera satisfait, parfois il sera
déçu : il faut respecter ça, il a besoin des deux. Votre enfant a besoin
que vous le combliez et que vous le déceviez ; sa maturité dépend des
deux, du oui et du non. Votre ami a besoin de la même chose, votre
dromadaire aussi.
Aucune culpabilité à avoir. Vous n’êtes pas là pour répondre aux
attentes de votre voisin. Il y a toujours un voisin qui vous trouvera trop
grande, un autre qui vous trouvera trop petite. Respectez chacun. Pour
certains vous paraîtrez sympathique, pour d’autres antipathique : tous
ont raison ; selon leur état affectif, ils vous voient d’une manière ou
d’une autre.
À un moment donné, vous ne vous nourrissez plus de la projection
de votre voisin. Vous le respectez dans sa haine comme dans son
amour. C’est une projection, il ne parle qu’à lui-même. Vous comprenez
intimement pourquoi, quand il vous voit, il éprouve une telle haine et a
envie de vous étrangler ou un tel amour et a envie de vous sauter
dessus. Il ne peut pas faire autrement. C’est comme les chiens qui
veulent vous mordre ou vous lécher. Vous n’êtes pas là pour enseigner
au chien qui veut vous mordre qu’il n’a pas à le faire, ni à expliquer à
celui qui vous lèche qu’il projette une sécurité sur vous et qu’il ferait
mieux de la trouver en lui-même. Vous respectez le chien qui voit cette
sécurité en vous et vous lèche comme celui qui veut vous égorger par
peur. Vous agissez en fonction de la situation. Par respect.
Si vous n’avez pas de problème envers vous-même, vous n’en aurez
aucun envers la société. La société est claire, parfaite sauf lorsque l’on
vit dans l’attente, dans l’intention. Là, il y a conflit.
Tant que l’on veut que l’environnement soit différent, l’insatisfaction
demeure. Que mon mari devienne exactement ce que je désire de lui,
le lendemain autre chose manquera quand même… Ce que je demande
à mon mari, à mon chameau, c’est moi-même. Cela, aucun chameau ne
peut me le donner. Dans l’instant où je n’attends plus rien de quoi que
ce soit, y compris de moi-même, je réalise qu’écouter est ma sécurité,
ma jouissance, ma satisfaction. Je n’ai plus besoin que l’on m’écoute,
que l’on m’aime ou me déteste ; je comprends, je respecte la façon dont
le monde me voit – il a ses raisons.
L’environnement ne crée aucun heurt psychologique. S’il suscite en
moi la moindre difficulté, c’est que je porte une forme de jugement : je
reviens vers moi-même. Au lieu de vivre la réalité, je pense que
l’environnement devrait être différent. L’environnement est ce qu’il est.
N’être pas d’accord avec la réalité, c’est avoir un problème : non avec
elle, mais avec soi.
Regarder clairement en soi. S’apercevoir que son mari, son patron,
son chien ne peuvent faire autrement que de sentir ce qu’ils ressentent,
d’agir comme ils agissent. Dans ce respect, cet amour de la réalité, je
réintègre la disponibilité.
Croyez-vous que des parents puissent accepter la réalité lorsqu’ils ont
un fils qui fume trop de haschisch et qui s’abîme la santé d’une façon ou
d’une autre ? Ces parents sont-ils violents lorsqu’ils tentent une action
pour essayer de changer la situation ?
Selon votre passé, vos parents, l’époque où vous êtes né, les milieux
que vous avez fréquentés, vous avez développé la conviction sans faille
que le haschisch est dramatique ou anodin. Ce préjugé, vous ne pouvez
pas vous empêcher de le mettre en acte. Vous n’avez aucun choix là-
dedans, il faut l’accepter.
Ici, on ne suggère pas d’abonder dans un sens ou dans l’autre, mais
de voir que votre projection sur le haschisch ou sur quoi que ce soit
d’autre dépend de votre niveau culturel, intellectuel ou autre. Vous
avez lu les journaux, expérimenté, rencontré, étudié ; vous avez adopté
certains points de vue ; en fonction de cela vous agissez.
Accepter veut dire écouter. Écouter veut dire ne rien savoir. Si vous
réalisez cette écoute dont on parle ici, vous vous libérez dans l’instant
de tout ce que vous savez sur le haschisch et sur votre fils. Dans cette
absence de jugement, que reste-t-il ? La non-séparation. Cette émotion,
vous la partagez avec l’enfant. Là, vous allez trouver l’expression
appropriée. Ce que vous allez dire à votre fils ne compte pas :
l’important c’est la manière, le moment où vous le lui direz. Si vous lui
parlez à un moment inapproprié, vous provoquerez l’inverse de l’effet
escompté. Le moment de la prise d’un médicament importe autant que
le médicament. Selon l’heure, le même dosage aura un effet 30, 50 ou
80 % moindre, il pourra même être contre-indiqué : notre Occident
arriéré commence à découvrir cela… Il en va de même pour ce que
vous dites à quelqu’un.
Dans votre écoute, vous sentez le jour, l’instant, la manière de parler
à votre fils. Vous ne chercherez pas à le convaincre de faire ce que vous
pensez, mais à toucher en lui un espace de résonance dans lequel il
pourra écouter ce que vous dites, et dans lequel ce qu’il écoute va le
toucher, effectivement. Ensuite, selon sa maturité, selon qu’il est
intelligent ou stupide, selon toute sa vie, il pourra résonner de ce que
vous lui avez transmis. Parce que vous avez transmis une écoute, une
invitation à regarder la situation.
Mais si vous voulez transmettre des informations, vous resterez dans
un domaine très limité. Vous lui direz que vous avez lu cinq livres
prouvant que le haschisch est mauvais : s’il n’est pas idiot, il vous en
apportera dix démontrant qu’il n’est pas toxique. Aucun
approfondissement n’est possible de cette manière…
La seule chose à faire avec un enfant est de l’amener à écouter la
situation. Comment se sent-il quand il prend du haschisch ?
Psychologiquement ? Physiquement ? Comment ressent-il son
environnement ?… Clairement, l’amener à voir ce que cela implique.
Moins vous lui transmettrez de connaissances, plus il va pouvoir
écouter, approfondir et discerner ses propres conclusions. Si vous lui
dites : « Je t’interdis d’en prendre », il le prendra ailleurs. Il faut lui
permettre de comprendre, d’écouter, de regarder comment il se sent
dans telle ou telle circonstance. Cela exige de vous l’humilité de ne rien
savoir.
Écoutez-le, écoutez sa détresse, sa joie.
Arrêter telle ou telle chose soi-disant nocive ne sert à rien. L’enfant
arrêtera le haschisch et boira de l’alcool ; il supprimera l’alcool mais
fréquentera des prostituées, etc. Le problème n’est pas là. Le problème
est d’amener la personne, selon sa capacité, à regarder clairement.
Ainsi est évité le conflit des générations qui apparaît lorsque les parents
prétendent savoir. L’enfant peut alors répliquer : « Votre vie est-elle si
réussie, êtes-vous si totalement heureux, pour prétendre
m’enseigner ? » Vous allez vite vous trouver à court d’arguments.
Donc, plutôt que de transmettre des informations de seconde main,
mieux vaut explorer le sujet avec lui. Lui faire part humblement de vos
peurs demande une grande écoute, une grande humilité. Mais ce sont
vos peurs, pas forcément les siennes : l’enfant peut entendre vos peurs.
Si vous lui dites « Tu dois avoir peur », il rigole, car se rouler un joint
ne lui fait pas peur. Lui dire : « J’ai peur lorsque je te vois fumer », c’est
déjà plus sincère : il peut l’entendre. Affirmer : « Si tu fais cela, il va
t’arriver des problèmes » : il l’a déjà fait et il ne lui est rien arrivé ; ce
discours n’a aucune portée.
Donc, vous parlez de vos peurs, pas des siennes. Vous parlez de ce
qui vous est difficile, pas de ce qui lui est difficile – cela, vous ne
pouvez le connaître. Dans votre honnêteté, il va trouver la sienne, et il
vous confiera peut-être certaines choses qui l’amènent à fumer ou à
avoir ces comportements qui vous inquiètent.
Tout cela vient de l’écoute, du non-savoir.
Les religions transmettent toutes un savoir… On constate le
résultat ! Toute guerre vient de la prétention de savoir ce qui est juste.
Dans un espace d’humilité, pas de conflit possible. Cela est vrai sur le
plan géopolitique comme sur le plan individuel.

La philosophie, c’est aussi un savoir ?


Aucune philosophie n’est nécessaire : on se contente de constater.
Vous découvrez que lorsque vous pensez savoir quelque chose, votre
respiration devient difficile.
La vie est faite pour mettre en question votre savoir, pour rendre
votre respiration de plus en plus pénible, jusqu’à en étouffer. Puis une
grâce survient, vous abdiquez votre savoir, un lâcher prise a lieu et
vous respirez mieux. Vous ne respirez bien que lorsque vous ne savez
plus rien, quand vous mourez à la situation.
Le savoir donne une impression de respiration limitée. Plus la
maturité s’impose à vous, moins vous vous satisfaites de savoirs
objectifs. Vous vous rendez compte que tout savoir est imaginaire.
Vous conseillez de ne pas penser pendant la pratique d’un art.
Pourtant, il y a la technique. Si on ne la maîtrise pas, on fait du
gribouillage.
Bien sûr. Pour exprimer le ressenti, chanter, danser, faire un cercle
sur une page blanche, donner un coup de poing, tirer à l’arc, une vie
entière est nécessaire.
Tous les arts demandent une totale ferveur, mais c’est pour la joie.
Vous travaillerez énormément, et de mieux en mieux. Puis avec l’âge
vous allez faiblir, votre trait ou votre pas sera un peu vacillant, votre
coup de poing moins percutant, vous régresserez. Mais comme vous
vous situez dans ce ressenti, que vous n’avez pas mis l’accent sur la
technique, même quand vous serez très âgé, que votre peinture ou
votre art martial aura quitté sa majesté technique, l’émotion que vous
transmettrez restera intense.
S’il n’y a que technique sans maturité, avec l’âge se produit une
forme de déchéance. On constate ça chez les danseurs. Ceux qui
s’expriment par le ressenti dansent encore après 50 ans. Ceux dont
l’expression dépendait de la technique cessent d’en avoir le goût dès les
40 ans.
C’est vrai pour tous les arts : celui qui s’accroche à la technique est
psychologiquement affecté par le vieillissement, mais pour celui qui a
évolué par le cœur, dans ce dépouillement de lui-même, autre chose
prend en charge la technique. Un autre corps est là, un corps non
représentable.
Le corps n’est pas le corps. Il faut une forme de maturité pour s’en
rendre compte.
Et quand la technique, justement, devient difficile, que le ressenti est
présent mais que l’on passe par des stades de souffrance pour maîtriser
cette technique…
Dans la pratique des arts martiaux vous pouvez avoir mal, mais c’est
pour la joie. L’incapacité momentanée d’un poète à trouver une rime
provoque une souffrance, mais il y a joie. Pour un écrivain en manque
d’inspiration ou pour un artiste avant de monter sur scène : c’est pareil.
Cette angoisse-là n’est pas une angoisse psychologique : elle participe
de la vie… sauf si quelque chose n’est pas intégré.
Avant l’expression artistique comme avant de rencontrer votre
amant, il se produit une sorte de fébrilité. Ce n’est pas une stratégie ou
une préparation, mais une espèce d’écho. Avant la rencontre, il y a déjà
la rencontre. Avant de monter sur scène, vous y êtes déjà. De
l’extérieur on peut croire à du trac, mais il ne fige pas. Cette flamme va
permettre l’expression.
Quand l’acteur ou l’artiste reste dans l’angoisse ou la difficulté, c’est
qu’il a quitté ce qui est essentiel. Cela arrive, même chez les grands
peintres. Visitez l’atelier de la plupart des peintres : vous y trouverez
des toiles inachevées. Quelque chose n’était plus là et, par respect, ils
n’ont pas voulu finir techniquement. Vous le constatez aussi en
musique…
À l’inverse, quand il ne peut plus se battre, un vieux maître d’art
martial vit toujours son art, même si cela ne se perçoit pas de
l’extérieur.
La technique s’apprend, quel que soit le médium. Il n’y a que
l’Occident décadent pour imaginer qu’un poète ou un écrivain puisse
écrire sans apprendre la poésie ou posséder la maîtrise de la langue,
qu’un peintre puisse réaliser un chef-d’œuvre sans connaître la
technique de la peinture. Cela n’empêche pas des gens extrêmement
doués de passer outre ; mais s’ils avaient possédé davantage de
technique, ils seraient allés encore plus loin dans l’expression.
Jean Klein disait que travailler, c’était remercier. Pratiquer la
technique était pour lui le signe du respect envers la vie. Pas de paresse
possible : la passion, l’intensité, la ferveur. Pas d’amateurisme. La
technique doit s’apprendre par le cœur, par amour de l’art. Alors elle
devient facile, et même la difficulté, l’obstacle, sont sans problème.
Pouvez-vous nous éclairer sur la façon de gérer le passage afin de vivre
la dualité entre le yin et le yang ? Comment contrôler par exemple le
passage de la femme qui peut être la lionne quand on vit son côté femme
et, lorsque l’on vit son côté homme, on passe dans le chien d’arrêt ? Quels
sont les contrôles de cette dualité ? Quel est le rôle des trois voies du
milieu ?
Vous semblez bien connaître ces sujets difficiles. Il existe de très
bons livres encore plus compliqués sur cela. Ici, malheureusement, on
ne détient pas de réponse à ce niveau. Les choses sont beaucoup plus
simples : le ressenti vous apportera de manière directe la réponse à
toutes ces formulations – lesquelles ont leur valeur et ne sont pas
gratuites.
L’hindouisme ou l’islam aussi ont leurs subtilités. Toutes ces choses
sont vraies, mais au-delà de cette conceptualisation est le ressenti.
Vous allez vous ruiner en livres, en séminaires et en grandes théories
qui, malgré leur profondeur, ont toutes leurs limites.
L’important n’est pas de savoir quelque chose, mais de vous savoir
vous-même. Quand je veux étudier le taoïsme, l’hindouisme, le
christianisme, quoi que ce soit, je m’éloigne de moi-même. Il n’y a rien
à étudier. Toutes ces formulations étaient faites originellement pour
nous ramener à nous-mêmes, malheureusement cela n’a pas
fonctionné. Parfois elles permettent quelques éclairs, mais cela reste
quand même une forme d’éloignement. Certaines personnes
connaissent parfaitement le Vedanta mais ne savent rien sur leurs
peurs : cela ne sert pas à grand-chose. Les gens qui savent tout sur le
taoïsme et ne supportent pas la critique ne connaissent rien. Je me
rappelle un moment de grâce avec Terence Gray – Wei Wu Wei – où,
mû par le ciel, il répéta trois fois avec l’intensité que seule donne
l’inspiration : « Vous savez, le taoïsme, cela n’existe pas, il n’y a que le
tao ! »
Donc, revenir à ce ressenti, humblement, simplement, et vous
rendre compte que c’est ce qu’il y a de plus haut. Aucun traité ne
pourra vous amener aussi loin. Les traités doivent se taire pour
permettre au ressenti de vivre en vous. Le seul effet d’un traité, c’est
d’amener une saturation, une sorte de calme mental.
Restez tranquille, il n’y a rien à comprendre. Dans cet apaisement,
vous pourrez commencer à laisser vivre ce qui est important.
Ces belles théories profondes ne sont là que pour calmer nos peurs.
Un jour, vous ne vous ruinerez plus en livres, en enseignements ou en
séminaires. Ce qui est important pour vous, c’est vous-même. C’est
gratuit ; vous l’aurez toujours sous la main ; vous n’aurez nulle part où
aller pour méditer, pour être tranquille. C’est votre cadeau de chaque
instant. Revenir sur ce cadeau constant. Et, magiquement, vous
comprendrez pourquoi certains ont exprimé la virulence, le
rugissement de ce cadeau sous la forme de cinq, deux ou trois
éléments.
Tout est vrai. Tout est une manière de parler. Mais c’est une
expression qui m’éloigne de ce ressenti.
Il faut être au-delà du traité pour comprendre le traité. C’est pour
cela que lire des traités est une forme de barrière.
Revenez à votre propre expérience d’être, qui est constamment
disponible. Rien ne vous est éloigné. La chose la plus profonde, c’est
vous. Quand vous les comprenez de manière non mentale, les traités
ne parlent que de vous. Plus ou moins maladroitement, ils parlent de
votre beauté. Vous les lirez comme on lit un poème, comme on caresse
un genou, comme on regarde la lune : sans raison. Là, les traités vont
se révéler. Mais tant que vous chercherez à les comprendre, vous vous
agiterez beaucoup pour peu de chose.
C’est tout à fait ce que je ressens. Je pense qu’il y a une première phase
où l’on cherche les savoirs et techniques pour trouver sa voie. Ensuite,
quand on l’a trouvée, on peut abandonner toutes les techniques que l’on
nous a enseignées.
Le pouvoir est imaginaire. Le vrai pouvoir n’est pas individuel, il
n’est entre les mains de personne. Le seul pouvoir que vous ayez, c’est
celui d’avoir un an de plus chaque année. Parfois, l’intuition se
développe, vous sentez que la table va craquer ; si vous vous imaginez
être un grand yogi, vous dites : « Je veux que la table craque », et elle
craque. Cela ne veut pas dire que vous l’avez fait craquer : cela signifie
qu’intuitivement vous avez été en accord avec la réalité.
Jamais personne ne fait quoi que ce soit. Il n’y a pas d’auteur à
l’action. L’action vient du cœur, elle n’est pas individualisée. Les
pouvoirs sont des portes, des symboles qu’il ne faut pas prendre à la
lettre.
Le vrai pouvoir est d’être tranquille. Vous rendre compte que vous
n’avez besoin de rien pour être heureux, que vous n’avez rien à
accomplir, que vous n’avez rien raté dans votre vie : votre vie est
parfaite. Ce pouvoir-là est extraordinaire ; il couvre tous les autres.
Mais vouloir quelque chose est une forme de mièvrerie, ne contient
aucune puissance. La puissance, c’est de se savoir libre de toute
volonté. C’est une volonté essentielle.

Vous dites depuis tout à l’heure d’écouter son corps et son émotion.
Mais qui écoute ? C’est ma conscience qui écoute ? C’est l’énergie que je
suis ? C’est qui ? Je ne suis pas en accord avec vous lorsque vous dites que
la conscience n’est que fonctionnelle, je pense que la conscience est unique
et dynamique et qu’elle est réellement.
Vous semblez manier suffisamment ces concepts profonds, vous
devez avoir la réponse à cette question… Moi, je ne l’ai pas. Je ne me
la pose pas. Elle m’est inutile : elle ne concerne pas le fait d’être.
Le mot Conscience peut être pris de multiples manières. Ce sont des
symboles. Ici, c’est vrai, on manie le mot sans savoir si l’on parle de la
conscience de quelque chose, selon la phénoménologie occidentale, ou
de la Conscience sans objet dont parle l’Orient. Ce n’est pas forcément
innocent. Nos réunions ne visent pas une quelconque compréhension.
Je n’ai rien compris ni ne transmets aucune compréhension ni
enseignement. On transmet une non-compréhension, cette conviction
absolue qu’il n’y a rien à comprendre. La liberté n’est que là.
Je n’ai pas besoin d’être intelligent, de comprendre quoi que ce soit
pour découvrir cet espace de liberté dans le cœur : c’est cela qui nous
concerne. Je respecte les gens qui savent ce qu’est la conscience ou
l’essence mais, ici, ces choses nous dépassent. La philosophie, avec tout
le respect que j’en ai, est encore un concept. La possibilité d’accepter la
vie dans l’instant ne nécessite aucune théorie.
Ce que vous avez formulé est éminemment profond. Mais, ici, on ne
se situe pas dans une recherche de compréhension profonde. Le
Vedanta ou le Shivaïsme du Cachemire sont également profonds. Mais
ce qui se passe dans le silence du cœur est au-delà de toute
compréhension, de tout savoir. Ce qui nous concerne est cette
révélation de l’instant : je n’ai besoin d’aucune compréhension pour
trouver cette joie sans cause, qui est l’essence des choses.
Je ne vois aucune contradiction avec ce que vous dites. Seulement,
même s’ils ne comprennent pas ce qu’est la conscience ou l’essence, les
gens qui n’ont pas votre intelligence doivent aussi pouvoir trouver la
disponibilité. Dans la simplicité, toutes les formulations sont justes.
Comment peut-on avoir accès à ce que vous voulez transmettre ?
Quelle attitude avoir pour atteindre cette disponibilité ?
Vous vous rendez compte à chaque instant que vous la refusez : « Je
devrais être différent et le monde aussi. Quand je serai différent, que
j’aurai moins de peur, de regret, d’amertume, d’attente, je serai libre.
Quand j’aurai suivi une voie spirituelle, que je me serai purifié, que
j’aurai changé, divorcé, me serai remarié, que je serai plus riche, en
meilleure santé, bouddhiste, chrétien, que je méditerai, ferai du yoga,
serai moins violent, quand j’arrêterai de battre ma femme… »
Je vois le mécanisme : je suis toujours en train de dire non à la
réalité, de m’embarquer dans un projet spirituel. Clairement, je m’en
rends compte. Je ne peux rien faire contre. Il n’est pas en mon pouvoir
de m’empêcher de penser que le bouddhisme, le taoïsme,
l’enseignement de Gurdjieff, la méditation solitaire ou le mariage avec
cinq femmes est la solution pour moi. Mais je peux voir que tout mon
dynamisme vient uniquement de cette peur d’écouter.
Dans le fait d’être présent, simplement, il n’y a personne de présent.
S’il y avait quelqu’un de présent, ce serait le passé. Toute perception
est le passé. Il y a perception, juste perception, mais rien qui soit
perçu…
Le mental ne peut pas comprendre : il m’éloigne.
La personnalité n’existe que dans le futur ou dans le passé. Quand je
dis non, je me trouve en tant que personnalité avec un futur et un
passé. Quand je dis oui, il n’y a personne qui dit oui. Le oui élimine la
personne.
La personne ne peut pas dire oui. La structure de la personne est le
non… M’en rendre compte, profondément.
C’est pourquoi vous ne pouvez pas vous détendre, seulement vous
tendre. Tendre votre corps volontairement. Vous ne pouvez pas
vous détendre volontairement. Je parle d’une détente profonde. Un
lâcher prise volontaire est impossible. Cela vient lorsque vous arrêtez
de vouloir lâcher prise. Alors, le oui se vit en moi.
Je suis constamment dans le projet, dans l’intention… Et
maintenant : ce n’est rien ? J’exclus maintenant de la réalité de la vie.
Or, c’est maintenant que je dois être heureux, maintenant, dans
l’instant. Si je ne suis pas heureux maintenant, demain je vivrai la
même misère : il faut découvrir le mécanisme.
Réalisez à quel point vous dites non chaque fois que vous vous
imaginez heureux ou malheureux demain… Il vous vient alors des
moments où vous marchez dans la rue et, alors que votre maîtresse
vous a quitté, que votre enfant est malade, que votre chien s’est cassé
la patte, que vous ne savez comment payer votre loyer… vous
connaissez un instant de joie éclatante. Vous ne comprenez pas
pourquoi vous êtes joyeux. Vous avez perçu en vous que dire non était
une réaction. Vous avez observé de plus en plus consciemment le
mécanisme qui vous fait aller toujours vers quelque chose. Vous ne
pouvez rien faire contre : seulement le constater. Cette vision – « Je
suis toujours en train de quitter l’essence, la présence » – crée une sorte
de fissure ; on ne peut pas dire dans quoi, car c’est une image. Dans
cette fissure, malgré vous, vont s’insinuer des moments de joie libres de
cause. Ils vont vous permettre de vérifier que la joie n’est pas liée à la
situation, qu’elle ne dépend de rien. Vous allez intégrer davantage le
fait que vous n’avez besoin de rien dans la vie, parce qu’elle se finit
dans l’instant. Vous n’avez pas le temps de construire une vie
consciente. On ne peut rien devenir.
Vous prendrez la mesure du caractère extraordinaire de l’instant,
réalisant qu’il n’y a rien d’autre. Cette compréhension va encore
agrandir les failles. Vous allez vous surprendre, avec amusement
parfois, à vous projeter sur cette femme, cet homme, ce chien, cette
voiture, ce maître spirituel ; à avoir un espoir dans l’acquisition d’une
technique, la danse ou la musique… Il n’y a rien à changer. Vous
pouvez vous marier, avoir un enfant, divorcer, devenir bouddhiste,
mais vous n’allez plus chercher à exister à travers ces rencontres ou ces
activités. Le dynamisme va se réduire et toute l’énergie utilisée pour
attraper, devenir, trouver et être quelqu’un va progressivement revenir
vers vous. Vous connaîtrez de plus en plus souvent des moments de
tranquillité sans raison, conscient que rien ne vous rend tranquille et
que rien ne vous rend joyeux. En intégrant chaque fois davantage ces
moments de joie sans cause, étonnamment, vous réaliserez que rien
non plus ne vous rend malheureux. Une espèce de culture de l’écoute,
de la présence, va se développer naturellement en vous.
Ce n’est pas entre vos mains, vous ne pouvez pas en décider.
De nouveau, vous allez voir une très belle femme, une belle voiture,
un maître avec une grande barbe, et vous allez vous laisser embarquer
dans un futur. La vie est ce qu’elle est : il y a des femmes, des maîtres,
des chiens, mais vous n’allez plus rien leur demander. Alors, si c’est le
bouddhisme qui vous a pris, vous allez devenir un vrai bouddhiste :
vous étudierez le bouddhisme pour la joie de l’étude, sans rien en
attendre. Le bouddhisme ne peut rien pour vous, mais vous pouvez
tout lui donner. Si c’est une femme, vous allez tout donner sans jamais
rien demander. Dans tout ce qui se présentera, vous trouverez cette
résonance, parce que la joie est de donner, non de recevoir. Toutes les
activités vont apparaître ainsi. Quelle que soit votre fantaisie, elle peut
s’accomplir, mais elle va s’accomplir par quelque chose et non pas pour
recevoir quelque chose. Vous deviendrez un vrai chrétien, un vrai
bouddhiste, un vrai ce que vous voulez, sans la moindre demande. Là,
vous vous installerez dans ce non-dynamisme.
Si c’est votre destinée, vous rencontrerez peut-être, dans ce moment
de non-attente, ce que l’on appelle un maître, un lieu ou un texte qui
va encore accentuer ce basculement. Mais un maître arrive lorsqu’on
ne le cherche pas, qu’on ne demande rien. Tant que l’on demande
quelque chose à un maître, on ne reçoit rien. On ne reçoit que son
propre manque. Pour se présenter devant un maître, il faut avoir les
mains libres. Ce n’est qu’à ce moment-là que la transmission peut se
faire. C’est le cœur qui se parle.
Un maître ne connaît pas d’autre. Il ne peut pas transmettre à
quelqu’un d’autre. Tant que vous prétendez être un autre, il ne peut
rien pour vous. C’est lorsque vous abdiquez votre prétention à une
quelconque différence qu’il peut se révéler comme vous-même. C’est ce
qu’en Orient on nomme la transmission.
Pour qu’un maître soit, il faut que l’élève disparaisse. Toutes les
beautés de la vie sont possibles dans cette instantanéité.
Le maître n’est pas forcément une forme visible par le voisin, tout
est possible. Cela ne peut pas être un sujet de discussion : c’est un
vécu.
« Je veux rencontrer un maître, je veux suivre une tradition, je veux
d’abord me marier ou être moins violent, davantage méditer, ne plus
manger de viande, faire du yoga… » : je me vois quitter constamment
ce qui est essentiel – le cœur. Je ne fais rien contre : je constate. Ce
constat est déjà la tranquillité faisant écho en moi. Donc, se contenter
de voir à quel point le vouloir faire éloigne.
Vous êtes condamné à cette révélation. Tant que vous la demandez,
que vous la cherchez, elle vous est étrangère. Dans votre non-demande,
elle se révèle comme vous-même. Ce n’est pas quelque chose qui vient
de l’extérieur : c’est votre propre cœur qui s’éveille. Cela, personne ne
peut vous le transmettre, pas même un maître.
Des tas de gens ont rencontré de grands maîtres et sont toujours
aussi misérables. Quand vous vous quittez vous-même, maître ou non,
ce qui est essentiel s’accomplit. Il ne faut pas chercher un maître, mais
vous chercher vous-même. Dans cette écoute de l’instant, vous n’avez
même pas à chercher : cela vous cherche.
Dans cet état de joie et de l’instant, comment assumer sa
responsabilité, par exemple scolaire vis-à-vis de son enfant ? Que devient
cette responsabilité dans cet état ?
L’amour exclut toute responsabilité, brûle toute appropriation.
Quelle responsabilité ? Vous allez empêcher votre enfant d’avoir un
cancer, de se faire écraser ou, plus tard, d’égorger votre voisin ? Quelle
part de responsabilité avez-vous dans le fait que votre enfant soit
débile ou brillant, grand ou petit, courageux ou lâche ? C’est une
fantaisie.
Il n’y a que l’amour. Vous aimez ce qui est là. Votre enfant est là. Ce
n’est pas votre enfant, c’est un enfant. Dans cet amour, une clarté éclot.
Cet amour sans exigence permet l’écoute, permet d’entendre les
besoins de l’enfant. Vous ne projetez plus sur l’enfant vos manques, vos
misères, vos échecs. Vous ne cherchez plus à vous accomplir à travers
lui. Vous ne lui demandez rien. Dans cette disponibilité, vous pourrez
observer s’il a l’oreille d’un musicien, les poings d’un boxeur, les jambes
d’un coureur de haies, etc. Pour cela, il faut écouter.
Plus vous projetez votre manque, plus vous désirez que votre enfant
réussisse ce que vous avez raté – généralement, ça ne marche pas trop.
Quand vous n’avez pas d’attente, que vous ne lui demandez pas de
réussir votre vie, vous découvrez une relation au-delà de toute
responsabilité, une relation d’amour, d’amitié. Là il n’y a plus d’enfant.
Relation sans séparation.
La responsabilité est une forme d’orgueil, de prétention. Vous n’êtes
même pas responsable de votre corps, comment pouvez-vous l’être du
corps d’un autre ? Pouvez-vous décider d’avoir un cancer ou non ?
Êtes-vous responsable de vous faire écraser ou non ? Avez-vous décidé
de vivre, de mourir ?
La responsabilité est une fantaisie.
L’amour, oui. L’amour comprend. L’amour est pédagogique. Par lui,
vous saurez très bien si vous devez garder l’enfant à la maison ou
l’envoyer dans une école Steiner, républicaine ou coranique. L’enfant se
chargera de vous le dire, à sa manière. Mais si vous avez la moindre
opinion, vous créez un enfant factice, vous transmettez votre misère.
Plus vous tenterez de l’éviter, plus il le ressentira. L’enfant n’est pas
dupe de ce qu’on lui dit. Il sent. Quand vous l’écoutez, il n’y a plus ni
parent ni enfant. Autre chose est là.
Ce que je ressens à ce sujet c’est que, justement, si on maintient le lien
du complexe d’Œdipe, ce cordon devient une chaîne avec un boulet au
bout, et empêche de vivre. Il faut parvenir à couper cette chaîne pour se
rattacher ailleurs, trouver de nouvelles cordes pour pouvoir vivre sa vie.
Tout ce que nous pensons est juste, dans le sens où nous n’avons pas
le choix. Un cancrelat voit le monde comme un cancrelat. Quand on est
malheureux, on voit le monde comme malheureux. Quand on est
heureux, tranquille, on voit le monde heureux, tranquille. On ne peut
pas faire autre chose que projeter son état affectif de misère ou de joie
sur le monde. Il faut s’en rendre compte.
Je ne peux pas me débarrasser de mes préjugés. Je me sentirai
toujours plus en harmonie avec certains goûts, certaines odeurs,
sensations tactiles, opinions, formes de concepts qui répondent à mon
éducation, à ma culture, à mes préjugés. Tous les préjugés se valent :
inutile d’en changer. À un moment donné, je me rends compte que ces
préjugés ne me limitent pas. Je ne m’identifie plus à eux.
Mon style de vie ne me concerne pas. Je n’ai pas besoin de devenir
Alexandra David-Neel, d’aller en Inde, de devenir un prêtre orthodoxe,
un sage ou un banquier. Je n’ai plus besoin de devenir quoi que ce soit.
La vie me fait banquier, prostituée, sage, explorateur : je l’accepte.
Aucune activité, aucune expression n’est supérieure à une autre. Il est
très important de réaliser ça.
Je n’ai pas à changer ma vie. Je suis marié : c’est ce qui me convient.
Je suis seul : pareil. Quand mon corps est en pleine santé, quand il est
malade : c’est ce qu’il me faut. J’ai un enfant mal formé : c’est
également ce dont j’ai besoin. Voilà le premier respect. Rien n’est
mieux. Je fais face à ce qui est là. S’il y a la guerre, on fait la guerre.
S’il y a la paix, on vit la paix. Il n’y a pas à avoir la moindre opinion sur
le monde.
Vies en pleine lumière ou vies obscures, je commence à comprendre
que, profondément, toutes les vies sont les mêmes. Ceux qui les vivent
n’ont pas la moindre liberté de faire ou de ne pas faire, d’accomplir ou
de ne pas accomplir ce qui semble leur arriver. Quand j’ai intégré cette
évidence, une forme de détente survient. Je n’ai plus besoin de me
chercher dans des journaux, des livres, à travers des gens qui soi-disant
réussissent ou échouent. Ma vie, mon corps, mon psychisme sont ce
qu’ils sont. Je suis riche, pauvre : cela ne me concerne pas. J’accepte
ma vie. L’instant d’après la richesse peut devenir pauvreté et la
pauvreté richesse. Une forme de plasticité vient.
Quand j’accepte pleinement le déroulement de ma vie, ce qui
m’arrive change. Tant que je lutte contre ce qui survient, je reste collé
et rien ne change. Lorsque je ne cherche plus à modifier ma vie, une
forme de clarification, de détente a lieu. Je commence à pouvoir me
regarder. Tant que je veux changer, je ne me regarde pas, je ne regarde
que mon projet. Tant que j’en ai assez d’être violent, je ne regarde que
ma haine de cette violence, mon inconfort vis-à-vis d’elle ou mon
espoir de n’être plus violent demain. Je suis absent à moi-même… Non.
Quand je suis violent, je suis disponible à la violence qui m’habite, je la
sens dans tout le corps. Je n’ai pas la prétention d’être différent.
Cette présence à l’émotion constitue le changement. C’est la magie.
C’est au-delà de tous les siddhis possibles.
Le changement découle de la vision. Il n’y a pas vision et
changement : la vision est changement.
Quand j’intègre cela, la vie devient facile. Je n’ai plus de projet
personnel, et cette absence de projection me permet de sentir les
courants de l’existence, les mouvements. Au lieu de chercher ce qui est
bien pour moi, ce que je dois faire de ma vie, de me poser la question :
« Qu’est-ce qui sera mieux demain ? », je reviens à maintenant, je
regarde ce qui émerge dans mon cœur à l’instant : faire du karaté, de
la boxe, de la course automobile, être balayeur, divorcer, me marier,
me faire musulman, approfondir le yoga sexuel taoïste… J’écoute.
Je n’écoute pas ce qui est mieux pour moi : j’ai compris une fois
pour toutes que ce qui est mieux pour moi est ce qui arrive, ce qui est
inévitable. J’écoute. Dans cette écoute, je découvre si je suis fait pour la
danse, la musique, le combat rapproché, le bouddhisme, l’hindouisme,
pour approfondir la démarche védantique ou pour lire les Upanishad.
Je deviens une caisse de résonance pour l’inévitable… Et je deviens,
enfin, un bon mari, un bon ascète, un bon chrétien ou un bon rien du
tout.
Quand je suis à l’écoute, je ne demande plus rien à la société. Au
contraire, selon mes compétences, je fais ce que je peux pour
l’environnement. Je remplis mon rôle avec mes modestes moyens. C’est
à chacun selon ses capacités. Je ne suis ni plus, ni moins. Je suis
exactement comme je suis.
Il y a une facilité de vivre. Ma créativité va pouvoir s’exprimer et
mes limites, dès que je ne me cherche plus dans quelque chose, vont
devenir magiquement élastiques. Bien sûr, je reste toujours plus
musicien que potier, peintre plutôt que danseur ou célibataire plutôt
que délinquant sexuel, selon ma biologie.
Quelles que soient les situations que la vie m’envoie, elles s’avèrent
favorables. Toute situation m’enrichit, elle est l’initiation que je dois
recevoir. Que ce soit la maladie, la misère, la richesse, ce que le voisin
interprète comme un échec ou ce qu’il appelle une réussite : tout
devient ma voie, ce qui m’est essentiel, l’enseignement… Ce n’est
possible que lorsque je comprends que je n’ai pas à singer qui que ce
soit, que je n’ai pas à étudier, à devenir quoi que ce soit.
Je reviens à moi-même : il y a clarté, non-besoin. Naturellement, je
vais trouver la fonction dans la société qui m’est la plus facile : c’est
celle-là qui me correspond. Il faut des policiers, des banquiers, des
boulangers, des camionneurs. Ce n’est pas un choix, c’est inévitable. Il
n’y a plus de surprise psychologique ; tout n’est que surprise.
Le mental ne peut pas comprendre. Rien n’est étranger. Ce qui
m’arrive est l’essentiel. Lorsque l’on rencontre quelqu’un, c’est cela
l’essentiel. Il n’y a pas de hasard. Quand je croise la maladie, la
difficulté, quoi que ce soit : c’est mon souhait, ma volonté.
Vouloir ce qui arrive, totalement. Si je suis dérangé par ce qui se
présente, je me rends compte que je prétends savoir mieux que Dieu ce
qui est juste. Je suis encore en train de critiquer le plan divin. Je réalise
l’étendue de mon orgueil. Je ne peux pas ne pas être orgueilleux. Je
constate cet orgueil qui m’habite encore : la tranquillité vient. Je suis
remis à ma place par l’événement. C’est une non-activité active. Cela ne
veut pas dire que je deviens une botte de poireaux. J’arrête de vouloir
autre chose que l’inévitable.
Accepter les choses ne veut pas dire renoncer. C’est à double tranchant.
Si une situation nous dérange, nous pouvons dire que nous l’acceptons,
mais ce n’est pas pour autant qu’elle doit s’installer. Il faut agir, aussi.
Vous ne pouvez pas accepter. La personne, l’ego ne peut pas
accepter. Ce n’est pas la peine de faire semblant. Vous pouvez écouter
et vous rendre compte humblement que telle situation vous dérange.
D’abord, ne pas prétendre qu’elle ne me dérange pas. Quand une
situation m’est intolérable, c’est qu’elle révèle quelque chose qui, en
moi, m’est intolérable. J’écoute ce qu’il y a en moi de si dérangeant.
Évidemment, si quelqu’un vous attaque dans la rue, vous ne pourrez
pas vous livrer à cette introspection sur l’instant. Vous faites ce que
vous avez à faire puis, de retour chez vous, ou à l’hôpital, vous mettez
de côté le fait de comprendre ou non que l’on vous ait attaqué : vous
sentez la gorge, le ventre, la poitrine. Vous écoutez ce monde de
pulsions, de vibrations qui vous parle. Là, un éclaircissement se
produit.
Chaque situation est particulière. Pour que votre capacité à vous
battre ou à donner votre portefeuille se révèle, il faut écouter. Dans un
premier temps, vous ne pourrez écouter qu’après l’action violente, vous
n’aurez pas la capacité de le faire pendant. Quelques jours, trente ans
après, vous parviendrez à écouter ce qui vous est arrivé. Si, après les
situations de crise, vous pratiquez régulièrement l’écoute de la vie,
vous allez pouvoir le faire de plus en plus tôt. Un jour, dans la situation
de violence, vous aurez cette lucidité qui permettra un nouveau
fonctionnement. Cette succession d’étapes est un passage obligé.
Agir ou non n’est pas entre vos mains. Si demain, trois personnes
vous sautent ou me sautent dessus au coin de la rue, nous réagirons
certainement très différemment. Il n’y a aucune liberté de
comportement. Notre réaction dépend de notre passé, de notre
compétence… Aucun souci à se faire.
La vie est action. Vous ne pouvez pas ne pas agir. Action et non-
action sont une même chose. La non-action est un concept
philosophique, cela n’existe pas. Il en est de même pour l’immobilité,
qui est un concept non scientifique car le corps, la table, l’espace ne
sont jamais immobiles. L’immobilité est une image, comme la non-
action. Même quand vous encaissez des coups sans bouger, vous êtes
actif.
Quand vous dites « accepter », cela signifie que l’on a quand même le
choix. Par exemple, si une personne ou une situation m’est désagréable,
d’accord, je l’accepte sur le moment ; mais cela ne veut pas dire que je dois
subir la situation ou la personne. J’ai le choix de dire oui ou non à une
personne qui m’est désagréable ou qui a une dysharmonie avec moi.
Quand vous dites « acceptation », est-ce une acceptation sur le moment ou
dans le temps ? Pour trouver un équilibre, il faut justement que j’arrive à
m’écouter. Il faut choisir…
Vous ne pouvez pas décider de trouver cet homme attirant ou
repoussant. Vous ne pouvez pas décider si la parole qu’il vous
adressera vous sera une offense ou une joie. Vous ne pouvez pas
décider si la vue d’un poignard vous terrorise ou vous stimule. Vous
n’avez pas le choix de votre réaction. Selon votre passé, votre vie
affective, votre psychanalyste, vous aurez l’une ou l’autre. Quelqu’un
doté d’une certaine sensibilité voit très bien quel type d’homme, de
chien, de maison vous aimez, quelle sorte de travail vous allez
rechercher et à quoi ressemblait votre père. Toute votre vie
émotionnelle, culturelle, intellectuelle est inscrite en vous.
Je n’essaie pas de vous enlever le choix, mais de vous permettre de
constater ces éléments. Il n’a jamais été dit, ici, d’accepter quoi que ce
soit, mais d’écouter.
Quand un inconnu vous aborde dans la rue, vous ne savez pas si
c’est votre futur mari ou quelqu’un qui veut vous étrangler. Comment
le savoir ? Vous allez écouter, regarder, sentir, être présent. Vous
n’allez pas vous laisser abuser par l’apparence. Observez son corps,
écoutez comment sont ses pupilles, ses mains, la position de ses pieds,
son souffle, sa tête, comment il se présente, son débit d’élocution, le
ton de sa voix, quand la voix se coince, se libère… et vous allez savoir
si c’est votre futur mari ou s’il vaut mieux accélérer le pas.
Vous ne pouvez le percevoir qu’en écoutant. De l’écoute vient le
geste juste. À un moment donné, cette écoute devient instantanée. Si
vous ne l’avez pas instantanément, c’est qu’il reste en vous un relent de
peur, d’angoisse. Il faut écouter. C’est tout.
Écouter est la chose la plus active qui soit. La transformation du
monde réside dans l’écoute. Vous voyez un serpent, votre cœur se met
à battre, vous transpirez, vos cheveux se dressent sur la tête. Puis, en
un seul instant, vous réalisez que c’est une corde. Vous n’avez rien à
faire pour que les battements du cœur se calment, que la transpiration
cesse et que les cheveux redescendent.
La vision est l’action.
Vous avez cru que cet homme voulait vous dévaliser et vous
découvrez que c’est votre futur mari. Instantanément, la peur se vide.
Vous n’avez pas à ôter la peur. Voir quelque chose clairement est
l’action la plus totale qui soit.
Quand vous constatez que vous avez souffert toute votre vie pour un
imaginaire, vous n’avez rien à faire pour sentir votre poitrine se
détendre et, enfin, respirer. Vous avez toujours pensé que l’on devait
plus ou mieux vous aimer et, brusquement, vous comprenez que c’est à
vous d’aimer, que votre seule misère était de ne pas aimer assez. Un
immense amour vous envahit alors ; il vous libère à jamais de toute
séquelle psychologique, de tout besoin d’être aimé. Vous avez trouvé la
clé de la vie, qui est d’aimer. Jamais plus vous n’irez quémander un
quelconque amour : c’est vous qui donnez l’amour. Cela, c’est votre
être profond. Cette vision vous libère sur le champ de quarante années
de misère. Vous n’avez pas à faire quoi que ce soit après : non, cela se
détend tout seul. C’est la vision qui crée le souffle. Elle ouvre vos
poumons, votre cerveau. Toutes les cellules de votre corps vont se
mettre à vibrer, à crier, à chanter de joie, car vous arrêtez de les
opprimer avec la croyance que l’on doit vous aimer.
La vision est l’activité ultime, vous constatez l’approche qui vous
choisit.
Est-ce que l’état de maître soufi est semblable à ce rapport de joie et
d’espace dont vous parlez ?
Un maître soufi ne se prend pas pour un maître, sinon ce n’est pas
un soufi véritable. Il n’y a pas de maître chez les soufis, seulement des
adorateurs. Le soufi ne s’approprie pas les qualifications du Dieu
unique. Toutes les qualités sont à Lui. Le soufi est à l’écoute de ce qui
le dépasse.
Roumi parlait vertement des gens qui portaient la coiffure ou la
robe des derviches. De la même manière, Abhinavagupta refusait
l’initiation à ceux qui portaient les marques du shivaïsme, parce que
l’initiation est dans le cœur et n’a rien à faire des expressions
extérieures. Jean Klein donnait une mauna diksa, une initiation par le
silence, sans fioritures romantiques.
On ne peut pas s’approprier une tradition. Le soufisme est une voie
aussi directe que le tantrisme. Il n’y a pas de différence.
Le mot « maître » est une image, une porte, comme les mots
« silence », « espace », « Dieu »… Ne pas s’arrêter à l’image, être ouvert
à ce qu’il y a derrière.

À propos d’images : le soufi qui souffle dans son fifre va faire comme la
grenouille qui veut imiter le bœuf et qui va éclater. Il ne se branche que
sur le canal que vous choisissez. Chacun choisit son canal, son outil et,
pour matérialiser le canal divin, il y a le soufi ; mais il ne faut pas qu’il
fasse la marionnette.
C’est le canal qui vous choisit. Vous devez accepter celui que la vie
vous impose. Pour certains c’est une vie de célibataire, pour d’autres
une vie de couple, pour d’autres la richesse, la pauvreté, la sainteté, la
tranquillité, la violence ou la guerre. Il faut faire face à ce que la vie
nous donne. Plus on accueille ce qui se présente, plus la vie se déroule
avec facilité. On peut alors se trouver en résonance avec une tradition,
en accord avec une de ses manifestations.
La tradition est au-delà de celui qui la transmet. Celui qui la
transmet n’a aucune place. L’important, c’est la transmission. Celle-ci
se fait de cœur à cœur, mais il n’y a qu’un seul cœur. Donc, il n’y a pas
de maître.
Le maître est une invention de la peur. L’élève veut trouver un
maître parce qu’il cherche un papa. À un moment donné, on ne
cherche plus son papa et il n’y a plus de maître possible. Reste une
tranquillité qui exclut toute extériorité. Tel est le maître qu’il s’agit de
rencontrer.
Il ne faudrait pas se quitter sur des concepts mais, peut-être, se
donner quelques instants à un silence non pensé où nous retrouvons
vraiment ce qui est essentiel entre nous, au-delà de nos savoirs, de nos
compréhensions, qui sont toujours limités et inutiles.
Restons un moment dans un silence libre de savoir, libre de silence.
CHAPITRE 2

Vivre avec l’émotion


La réponse convenable n’est-elle pas uniquement le silence ?
Ibn Arabi : Les illuminations de la Mecque

Émotions de peur, de rage, d’amour, de tristesse, émotions sans


cause : toutes ces émotions sont des craquements qui laissent entrevoir
une masse en fusion pointant sur le cœur des choses.
Par manque de clarté, on attribue l’émotion à la situation, on pense
qu’elle dérange.
L’émotion est ouverture vers le cœur. Tout ce qui n’est pas émotion
est un ajournement.
L’émotion est libre de pensées, de savoirs, elle vacille sur elle-même,
sans certitude.
Être totalement dépassé, inapte à la réalité : ce pressentiment même
est le reflet de la réalité, reflet du cœur.
En vivant avec nos émotions, tôt ou tard, l’habitude de trouver une
cause va nous quitter.
Y a-t-il des questions ?
Vous avez dit que lorsque l’on a une émotion assez forte, c’est une
opportunité pour prendre conscience de son fonctionnement. J’ai
actuellement un problème assez sérieux au sujet d’une succession. Une
sœur me harcèle. Chaque fois qu’elle téléphone, cela me met dans un état
de grande colère et de grande perturbation. J’ai beau essayer de prendre
conscience que si elle est comme cela c’est qu’elle ne peut pas être
autrement, de faire attention aux sensations de mon corps, à ce que je
ressens : la gorge, le ventre qui se serrent… Je n’arrive pas à résoudre ce
conflit. Comment faire ?
Une situation vous touche parce que vous portez en vous cette
capacité d’être affecté. Si ce n’était pas votre sœur, autre chose vous
peinerait.
Vous avez la chance que votre sœur vous désigne l’espace, en vous,
qui n’est pas libre de jugements, de savoirs, de réactions. Quand vous
raccrochez le téléphone, après avoir supporté les critiques ou avoir
réagi à votre manière, rien n’est fini. À ce moment-là, vous devenez
simple. Votre sœur absente, vous n’avez plus à défendre votre point de
vue, à vous justifier de ce que vous avez dit, à vous critiquer… Asseyez-
vous ou allongez-vous – ce qui est confortable pour vous – et laissez
l’écho du drame téléphonique vivre en vous. Comme vous l’avez décrit,
c’est la mâchoire, le ventre, qui réagissent. Laissez-vous faire…
Lorsque vous portez un bébé dans vos bras, il hurle, il s’agite : que
faites-vous ? Vous ne faites rien, vous êtes présent, vous sentez les
hurlements de l’enfant, tous les mouvements de son corps. Vous ne
pouvez rien faire contre, vous n’avez rien à faire psychologiquement.
Cet événement ne déclenche en vous aucun état affectif. Cela ne vous
empêche pas d’agir concrètement dans la situation, de le calmer ou de
découvrir ce qui se passe véritablement. Vous donnez à l’enfant
l’occasion de crier son monde.
De la même manière, quand vous allongez votre corps sur le lit,
vous lui donnez l’opportunité de crier l’écho de ce conflit. La mâchoire,
le ventre ou une autre région s’exprimera. Bien au-delà des impressions
habituelles de rejet, de critique, d’abandon ou d’incompréhension, vous
allez connaître des sensations informulables qui dépassent votre
entendement. Ce n’est pas le moment d’une réflexion ou d’une analyse,
mais celui de vous laisser faire.
La tension du corps va grandir et, si vous n’avez pas une crise
cardiaque, après un point culminant elle va s’affaiblir, jusqu’à
complètement se vider en vous. De nouveau, l’image de ce que vous a
dit votre sœur va se présenter, la gorge va se bloquer, la salive
disparaître et cette angoisse vous submerger. Laissez-vous faire. Vous
avez compris le jeu : vous n’êtes pas angoissé, vous sentez l’angoisse ;
vous n’avez pas peur, vous sentez la peur ; vous n’êtes pas en colère,
vous sentez la colère. Vous laissez la colère dans le ventre ou la
poitrine se prendre en charge, comme cet enfant que vous avez dans
les bras. Vous ne pouvez rien faire pour sa vie, pour sa mort. Vous êtes
clairement présent. Très vite, un vidage va se produire. Ensuite vous
pourrez, dans la journée même, laisser remonter ces émotions-
réactions jusqu’à leur apaisement.
Plus tard, au cours d’une conversation, votre sœur dira telle chose,
vous sentirez la gifle sensorielle et votre impulsion de répliquer venir
mais, immédiatement, l’observation sans condamnation de votre
propre violence et de la sienne deviendra une caisse de résonance, et
une clarification se fera.
Vous êtes obligé de passer par ces différentes étapes pour vous en
libérer. Donc, c’est après le conflit, quand vous en sentez encore l’écho,
qu’il faut laisser faire ces cycles de ressenti, de lâcher prise, au lieu de
se perdre dans le sommeil. Comprenez le jeu. Voilà l’approche la plus
fonctionnelle.
Intellectuellement, vous devez vous rendre compte que si votre sœur
vous reproche quelque chose et que vous ne le supportez pas, cela
signifie que, sur un certain plan, elle n’a pas totalement tort. À certains
moments, ce dont elle vous accuse n’est pas si éloigné de votre ressenti.
Lorsque vous êtes honnête, quand on vous traite de malhonnête,
vous écoutez, vous comprenez. Mais si l’on vous accuse d’être
malhonnête et que vous ne le supportez pas, c’est que vous portez en
vous une résonance. Vous vous êtes déjà senti malhonnête d’une
manière ou d’une autre, ne serait-ce qu’en pensée.
Voilà l’occasion de se regarder objectivement.
Bien sûr, il n’y a ni honnêteté ni malhonnêteté, mais images. Il n’y a
que l’honnêteté. Même les gens dits malhonnêtes peuvent être
honnêtes avec leur ressenti.
Débarrassez-vous de cette idée d’être malhonnête. À ce moment-là,
si l’on vous insulte, vous comprenez pourquoi l’autre, dans sa
souffrance, vous aborde ainsi, vous voit comme cela. Il agit de la sorte
pour maintenir une image de lui-même, il faut le respecter. Vous ne
pouvez plus en vouloir à quelqu’un. Celui qui vous agresse a raison, car
vous le dérangez dans son monde. Son agression est son système de
survie.
À un moment donné, vous n’allez plus vous sentir agressé par
quiconque, y compris par ceux qui vous agressent. Plus quelqu’un va
vous agresser, plus vous allez vous laisser envahir par une forme
d’affection pour lui. Vous verrez son manque, sa tristesse, sa
problématique.
Dans l’espace d’ouverture, être haï, que ce soit dans l’instant ou dans
le temps, développe automatiquement une forme d’affection. Plus
grande est la haine, plus grande est l’affection. Celui qui vous hait
cherche l’amour qu’il se refuse. C’est vous qui allez l’amener peu à peu
à voir que l’amour qu’il sent lui être refusé chez vous est en lui ; et qu’il
n’a pas besoin de vous pour le trouver. C’est un processus organique,
non pensé, inévitable, qui s’accomplit à chaque instant et qu’il faut
reconnaître, sinon on demeure constamment dans la réaction.
Le soir, vous enlevez vos habits pour ne pas vous coucher avec des
vêtements sales ; vous vous brossez les dents pour vous endormir sans
toutes ces impuretés dans la bouche ; vous vous lavez le visage pour la
même raison. Cela vous paraît naturel. De la même manière, avant de
vous endormir, déposez toutes vos agressions imaginaires de la
journée. Sinon, le lendemain, la journée sera rude.
Être agressé est votre cadeau pour ne pas vous endormir. C’est facile
de se croire tranquille, de faire du yoga, d’être sage.
Mais soudainement, on vous agresse, on vous déteste. Cela vous
permet de vous éveiller à votre résonance. Cela déclenche-t-il en
vous l’amour ? La haine ?… Vous découvrez votre propre
fonctionnement. C’est cela le yoga. Ce n’est pas de rester assis comme
un piquet, mais d’observer comment on fait face à l’instant. Vous
découvrez que les agressions sont les cadeaux les plus profonds de la
vie, car plus on vous agresse, plus votre maturité se développe. Les vies
sans agression sont des vies misérables – et heureusement cela n’existe
pas.
Soyez disponible, n’essayez pas d’arranger les choses, de moins
réagir, d’être plus sage. Ressentez votre folie lorsque vous êtes mis en
question. Prenez votre émotion comme objet de contemplation,
d’étude, avec affection et patience.
Ne rien attendre, ne rien demander, tout se fait.
Alors, il y aurait des émotions qui seraient comme si la vie se
cherchait, un peu avec douleur, et d’autres qui ouvriraient sur la beauté
ou, comme vous en parliez, sur l’affection ?
Toutes les émotions viennent de ce magma de joie. Mais l’émotion
qui fait perdre la logique, la cohérence, vient du plus profond.
Pourquoi ces émotions font-elles si peur ?
Dans l’émotion, l’ego perd tout contrôle. Il a besoin de maîtriser,
d’être en charge, de savoir. Dans l’émotion, plus aucun contrôle n’est
possible. En laissant l’émotion s’étaler, se vider dans le cœur, vous
admettez votre propre nullité, votre incapacité à gérer l’instant, et vous
retrouvez cette vibration de l’essentiel.
Si l’ego prend le dessus, vous fuyez comme un fou cette émotion en
essayant par tous les moyens de l’oublier, de la calmer, la comprendre,
l’analyser, la justifier, la critiquer.
Est-ce qu’elle devient d’autant plus forte et violente qu’on la réprime ?
J’ai l’impression que la peur, c’est aussi la violence qui s’exprime, la force
que l’on veut contenir.
Il y a un passage où l’émotion réfrénée cherche à sortir, mais c’est
très bref.
Dans cette disponibilité dont on parle ici, l’émotion qui surgit n’est
plus un drame pour vous, le non-savoir n’est plus un malaise, la non-
compréhension n’est plus une angoisse. Reste cet état d’hébétement
dans lequel s’enregistre le monde. L’émotion n’est plus émotionnelle :
c’est une émotion à froid. Une larme peut venir, mais c’est une larme à
froid qui n’empêche pas de fonctionner, d’être disponible à l’action de
l’instant.
Quand on commence à pressentir la force, la beauté de l’émotion,
on s’aperçoit combien tous les systèmes de pensée spirituels sont
superficiels. Les dogmes, les analyses, les savoirs, les fantaisies sur
l’énergie et l’éveil ne sont que des projections faites sur de misérables
événements psychiques, lesquels ne sont que des étincelles de
l’émotion profonde. Le besoin qu’a l’homme de codifier, d’expliquer,
d’avoir un début et une fin, tout cet imaginaire, cet arrivisme pseudo-
spirituel ont créé les religions d’Orient et d’Occident. La plupart des
gens sont incapables de faire face à leurs émotions. Ils ont trop peur de
la folie. Ils se réfugient donc dans des systèmes où se trouver, dans des
disciplines où se ressentir, dans des exercices où il leur semble se
purifier. Là, ils ont le sentiment d’être de plus en plus quelqu’un, de
maîtriser, de devenir de plus en plus spirituels. C’est parfait ainsi. Les
fous ont besoin de garde-fous. À un moment donné, on réalise la
légèreté de ce pseudo-savoir.
Ce serait quoi, par exemple, perdre le contrôle ?
C’est de se trouver sans dynamisme pour faire ou ne pas faire. Plus
la moindre prétention à ma propre capacité. L’ego ne peut pas
supporter un tel moment. J’ai passé ma vie à développer mes facultés,
à créer un monde où je suis relativement compétent, à prétendre être
indépendant, à pouvoir survivre et me sortir de situations complexes et
là, en un seul instant, je m’aperçois que j’ai rêvé ma vie. Toutes les
compétences que j’ai acquises par mon ascèse, grâce à mes capacités
intellectuelles ou affectives, étaient un rêve… Quand je me réveille, la
fortune, les châteaux, les titres que je possédais, les œuvres que j’ai
accomplies en rêve : qu’en reste-il ?… Ce moment est une émotion
profonde.
J’ai rêvé ma vie. J’ai tout inventé. Rien de tout cela n’existe, sauf ma
peur, la codification de ma peur. Ma vie est la représentation de cette
peur. Quand un psychiatre compétent – si cela existe – me demande de
dessiner un arbre, il y voit les ramifications de ma peur. Si je lui
montre la photo de ma femme, de mes enfants, de mon chien, de ma
maison, de ma voiture et de mon corps, il ne voit que ma peur. La peur
qui m’a fait acheter une femme, une maîtresse de cette couleur, un
chien de cette race, qui m’a fait fabriquer ces enfants, travailler pour
être riche ou pauvre, avoir telle forme de maison, la peindre de telle
couleur, qui me fait m’habiller, me tenir, respirer, parler, me présenter
de telle manière, qui m’attache à telle idée politique ou sociale, à tel
goût littéraire ou cinématographique. Tout cela est ma peur jouant
dans sa splendeur.
Pas de critique : je constate cela en moi. Je ne peux pas faire
autrement ; ce n’est pas comme si je pouvais fonctionner sans peur. Je
me rends compte que la vie que je me suis créée, les capacités que j’ai
cherché à développer – la force, le courage, l’intelligence, la
spiritualité, la méditation, la sagesse ou autres balivernes – tous ces
éléments, je les ai développés pour ne pas faire face à l’émotion qui
m’habite constamment.
Pour fuir cette évidence qui me montre ma totale inadéquation, j’ai
créé un monde où je me prétends une capacité. Alors je deviens un bon
mari, un bon citoyen, un bon amant, un bon père, un bon
bouddhiste… tout ça pour prétendre exister. D’un coup, je me réveille,
je me rends compte qu’il n’y avait là que prétention, que je ne suis rien
de tout cela…
Cette émotion, on la connaît tous, quand on est dépassé, submergé
par quelque chose. Par mauvaise habitude, quand ça arrive on dit :
« C’est une émotion, je perds le contrôle, je vais essayer de me calmer,
prendre un tranquillisant, faire du yoga… » Mais à quoi bon vouloir
chasser l’émotion ? Au contraire, ce moment d’humilité, de non-savoir,
cette abdication est le vrai savoir, la vraie sécurité.
Ce serait une reconnaissance ?
Oui, dans le sens profond.
L’émotion peut s’actualiser de deux manières. Lorsque, à Bénarès,
on demanda au grand Bismillah Khan ce qu’il ressentait quand, par la
maîtrise de son shehnai, il touchait au sommet de l’art musical, il
répondit : « À certains moments je sens le ravissement de la musique,
je m’approche de Dieu et vis l’émotion de sa présence, mais à d’autres,
une immense tristesse me vient et je me sens comme un mendiant
devant Dieu, séparé. » L’émotion de l’humilité, de se rendre compte de
sa totale absence de qualification, et celle de la plénitude : c’est la
même émotion. Présence et absence en sont les deux reflets.
Cela ne fait pas le même effet.
Quand je vois profondément ma pauvreté, cette vision est ma
richesse. C’est une non-expérience.
Quand Ibn Arabi écrit son voyage dans les mondes divins où il a
rencontré les prophètes, il précise bien que ce n’est pas un voyage vers
quelque chose, car l’on ne peut se rapprocher de Dieu, étant donné que
Dieu est plus près de soi-même que le corps, mais que c’est un voyage
dans les signes de Dieu. À la fin de son périple, il dit : « Je me rendis
compte de la totale absence de seigneurie en moi-même. » C’est-à-dire
qu’après avoir rencontré les plus hauts dignitaires des mondes, après
s’être rencontré lui-même en tant qu’essentialité, après avoir accompli
tout ce qui doit être accompli, c’est cette vision libre d’appropriation
spirituelle qui est sa résonance profonde.
Voir sa non-qualification est l’émotion essentielle. Tant que l’on
prétend à une qualité, cet imaginaire étouffe la vie en soi.
Comment ne pas vouloir se rapprocher de Dieu, puisque souvent les
personnes qui sont dans l’humilité, dans une joie humble, se sentent plus
proches de Dieu ?
On va écouter un concert, on éprouve une émotion de joie profonde.
On oublie le concert, on garde cette émotion. La joie ne vient pas du
concert. La musique a articulé la vie de cette manière qui nous permet
de revenir à l’émotion de plénitude qui nous habite.
La satisfaction de chaque désir est un moment sans désir, libre de
dynamisme.
Si vous rencontrez quelqu’un de tranquille, vous pouvez avoir cette
émotion en sa présence. Dans ce cas, l’important est de se rendre
compte que l’émotion que vous sentez avec lui est votre propre
émotion. Tournez la tête, oubliez la prétendue cause de l’émotion et
vivez cette ouverture que vous sentez chez le prétendu autre. Si vous
percevez cette humilité chez quelqu’un, c’est votre propre humilité.
Restez avec elle sans vous l’approprier. Il n’y a personne d’humble. Il
n’y a pas de cause. Ce que vous ressentez profondément chez l’autre,
c’est votre vécu.
Très vite, vous n’allez plus avoir besoin de ce prétendu autre. La vie
ne parle que de vous, de cette émotion. Alors, peut-être irez-vous
quelquefois écouter quelqu’un, mais quand vous réalisez que ce que
vous trouvez juste chez lui est ce qui est juste en vous, vous n’en avez
plus besoin. La vie, dans toutes ses manifestations, devient alors ce
même discours pour vous. Chaque évènement du quotidien est votre
rappel de l’émotion profonde.
Suivre une tradition, un maître spirituel est une forme de fuite.
C’est vous-même qu’il faut suivre, quand vous sentez une véritable
émotion.
Vous lisez un texte de maître Eckhart, une émotion surgit en vous :
fermez le livre, le texte se meurt. L’important est la larme qui coule sur
votre joue. C’est votre trésor, votre direction, votre enseignement. C’est
ce que vous devez suivre et écouter. Tant que vous écoutez le texte,
que vous pensez à maître Eckhart, vous n’êtes pas disponible à
l’émotion.
Les émotions de joie, de tristesse, fusionnent à un moment donné en
une seule émotion – que l’on appelle bhava dans la tradition indienne.
Quand vous voyez le visage de quelqu’un pris par cette émotion, vous
ne pouvez pas savoir s’il rit ou s’il pleure. On y lit une tension extrême
qui est au-delà d’une joie, d’une tristesse. C’est un volcan en activité.
Est-ce ce que l’on peut ressentir en regardant le masque de Bhairava,
qui semble à la fois sourire et montrer les crocs ?
Le masque népalais de Bhairava suggère l’étonnement, cette vision
sans référence. Les Newars ont développé avec force la représentation
de la tête de Bhairava. Les nombreux médiums utilisés : bois, cuivre
repoussé, bronze, pierre ou terre cuite, ont permis des expressions
exceptionnelles. Ces têtes représentent souvent la force de la vision
intérieure et, dans certains cas, le moment d’étonnement sans cause,
d’admiration sans objet, est rendu clairement. Quelques terres cuites
ont particulièrement bien exprimé cette émotion. La folie interne, libre
de conditionnement, se lit dans certaines têtes où l’inspiration des
sculpteurs est majestueuse. En Inde, particulièrement au Gujerat et au
Karnataka, on a, jusqu’à des périodes récentes, créé pour les
processions de formidables têtes du Seigneur des larmes.
Bhairava est aussi la terreur, qui exprime la peur de l’ego.
L’émotion est multiface. La véritable émotion est au-delà de
l’émotion, qui n’est que son rendu dans l’espace-temps. C’est pour cela
que du Pancamuka lingam, le linga à cinq têtes, on ne représente
généralement que quatre têtes. La tête terrible : destruction de l’ego,
de la peur ; la tête royale : vision claire ; la tête androgyne : unification
des contraires ; la tête ascétique : la voie, ascétisme de la pensée et du
savoir. La cinquième tête, Isana, face au ciel, est non représentée car
non conceptualisable. C’est le pressentiment informel de la vérité.
On trouve néanmoins quelques exemples de la présence visible de la
cinquième tête. À Khajurâho, devant le temple Kandariya Mahadeva,
on peut admirer un de ces lingams où l’on voit cinq formes. Le musée
archéologique y possède aussi une extraordinaire représentation de la
cinquième tête surplombant les quatre autres, informelles.

Je n’ai pas très bien compris si vous faites une différence entre
l’émotion et la réactivité émotive. Est-ce que les deux sont des véhicules
pour aller au cœur, revenir du cœur et y retourner, ou bien faites-vous
vraiment une séparation entre la réaction d’émotivité et l’émotion ?
La réaction émotive est une émotion qui n’est pas respectée.
Il n’y a qu’émotion. L’acte égotique n’existe pas, c’est une manière
pédagogique de parler. Il n’y a jamais eu d’ego pour accomplir un acte
égotique. Quand on parle d’acte non égotique, c’est pareil. Comme s’il
y avait une autre possibilité, comme s’il y avait un acteur possible. De
la même façon, la réactivité est non-réactivité, parce qu’il n’y a rien
d’autre que le cœur.
Sur un certain plan, on peut dire que quand une émotion est
abordée conceptuellement, elle devient réactivité et se sépare. Quand
l’émotion est abordée sensoriellement, elle reste dans la vibration du
cœur, elle unit et intègre la prétendue cause.
Il n’y a qu’une émotion.
Avec des expressions différentes ?
Avec des objets différents. C’est pourquoi dans le Vijñãna Bhairava,
le tantra de notre école, toutes les situations sont données comme
support à cette réalisation : la peur sur un champ de bataille, la
douleur provoquée par la pointe d’un objet, la contemplation d’un
espace vide, la sensation d’un corps vacant, la disparition rapide d’un
objet, etc.
Quand on la laisse libre de son cortège d’imaginaire, toute
perception se réfère à cette émotion. L’émotion ultime est ce que je
ressens dans l’instant. C’est l’émotion profonde, l’émotion suprême.
Tout le reste est imaginaire. Il n’y a pas de demain.

Est-ce qu’en terminologie védantique on pourrait dire que cette


émotion ultime est le « Je Suis » ?
Dans la classification d’Abhinavagupta oui, mais l’auteur du
Tantraloka n’est pas connu pour sa tendresse envers le Vedanta. Pour
lui, toutes les rasa, les huit émotions fondamentales – terreur, peur,
joie, tranquillité, etc. – qui en se mélangeant forment la vie psychique,
sont un reflet de l’émotion essentielle, le Je Suis. C’est le cœur de
l’approche cachemirienne. L’important est ce ressenti.
Mais il faut laisser le Cachemire et le Vedanta mourir de leur belle
mort. Ce sont des mots.
Une émotion surgit en moi. À un moment donné, j’ai la maturité de
libérer l’émotion de sa cause, de ne pas prétendre être triste ou
heureux à cause de ceci ou de cela mais de goûter ma tristesse, ma
rage, ma peur, ma joie sans la qualifier, sans la lier à quoi que ce soit.
Cela suffit. C’est l’art ultime, l’art tantrique, l’alchimie. La résonance de
cette émotion va me ramener à la résonance primordiale. Toutes les
émotions ramènent à ce centre.
C’est pourquoi, quand je sors d’un grand moment d’émotion, après
un raga qui exprime la tristesse, la séparation, ou après un opéra qui a
montré la misère humaine, je connais un moment de joie. Écoutées
sans m’y rattacher de manière personnelle, la tristesse, la séparation, la
misère que j’ai vues à l’opéra se réfèrent au cœur, à la joie. On n’irait
pas, sans cela, payer aussi cher pour applaudir un opéra.
Quand on sait regarder une peinture, on est ému par les formes, les
masses, l’harmonie. Avant cela, on ne s’attache qu’à son sujet.
Tant que l’on est sensible à l’anecdote, on se coupe de l’émotion.
Tant qu’on lie l’émotion à une cause, on ne peut pas vraiment la vivre.
Vivre une émotion, en laisser mourir l’objectivation et résonner de
sa liberté intrinsèque. Là, plus de situation ni d’expérimentateur : la
vibration règne en silence.
CHAPITRE 3

L’espoir est une fuite


Chasseur du Phénix nul ne peut l‘être.
Reprends donc ton piège car ici, à jamais, on n’attrape que du vent.
Hafez : Diwân

Comment avoir confiance s’il n’y a pas d’espoir ?


Comment avoir confiance si l’on a un espoir ?
Avoir un espoir, c’est être dans une histoire, dans la projection.
Confiance en soi-même…
C’est encore plus mal placé : tant que l’on a un espoir, on en
pressent la nullité et on ne peut pas avoir confiance. Tout espoir, tout
but, direction ou projet empêche cette confiance dans la vie. Né avec le
pressentiment indéracinable qu’il n’est rien, l’être humain sait
intuitivement que ses projections sont des histoires. Tout espoir est
miné par ce pressentiment ; il ne sert qu’à faire croire à une
localisation. Tant que j’ai un espoir envers quoi que ce soit, j’éprouve
une non-confiance en la vie.
Je constate que tous les espoirs sont des fantaisies. Dès que j’obtiens
une chose, j’en désire une autre. Je ne peux espérer que ma propre
pathologie. Ma pensée est limitée au contenu de ma mémoire, elle m’a
amené à la crise que je vis. Alors comment puis-je avoir encore un
espoir ?
Chacun aspire à une vie différente. Les gens qui vivent seuls désirent
rencontrer quelqu’un, ceux qui vivent en couple souhaitent être
célibataires. Chacun est convaincu que tout ira beaucoup mieux quand
cela arrivera. Cet espoir empêche d’écouter la vie.
Quand je me rends compte qu’il n’y a plus rien devant, les énergies
constamment utilisées à anticiper et à affronter un futur hypothétique
se rassemblent pour faire face à l’instant. Présent, disponible, cette
présence élimine tout futur.
Le futur est une pensée, il n’existe pas. On ne peut pas faire face à
une situation demain ; on meurt toujours avant de faire face à demain.
Je m’aperçois que le futur est une idée – une idée dérangeante, une
inquiétude, toujours.
Être disponible… On ne peut même pas dire présent : il n’y a pas de
présent, seulement présence. Dans cette présence, éventuellement, ce
que l’on appelle le passé ou le futur peut s’inscrire comme
pressentiment ; mais ce n’est plus un futur. C’est comme lorsque l’on
vous demande ce que vous faites dans six mois : vous pouvez ouvrir un
agenda, s’il y a une place vous mettez une croix… Ce n’est pas le
futur : la demande est maintenant, vous regardez maintenant dans
le carnet ; cette proposition crée une résonance en vous, vous faites
une croix, le carnet se ferme, c’est fini, pas de futur psychologique. Le
futur est un point dans un carnet, il est présent. On peut faire une croix
pour dans 350 ans, on le fait toujours dans l’instant.
De même quand un écho du passé me vient : c’est maintenant. Ce
qui m’est arrivé il y a dix ans, je le sens maintenant dans mon ventre,
dans ma gorge… Ce n’est pas le passé.
Passé et futur sont présents. Plus on développe cette sensibilité, plus
on se rend compte de cet espace présent.
La confiance en soi-même est impossible, celle dans le futur est
impensable. Ce sont des confiances mal placées : on ne peut pas se fier
à quelque chose qui n’existe pas.
Le senti est sans confiance. Il n’y a personne pour avoir confiance,
seulement senti. Quand je sens mon bras bouger dans l’espace : où sont
le présent, le futur, la confiance ? Quand j’écoute un concert de
musique, une tarte aux pommes ou une douleur dans un organe : où
est la confiance ? Je ressens, il y a présence. Je n’ai pas besoin de
confiance. La confiance est l’espace dans lequel ces situations, ces
sensations apparaissent.
Avoir confiance en quelque chose est un manque de maturité. Tant
que l’on a confiance en quoi que ce soit, on n’a pas vraiment confiance.
Tôt ou tard on sera déçu, car on projette sa tranquillité dans ce en quoi
on a confiance. On s’imagine que la situation peut nous apporter cette
plénitude. Or, ni moi ni ce que l’on appelle les autres ne sont en état de
me la donner. Donc toute confiance est mal placée.
Quand je n’ai plus confiance ni en moi ni en l’environnement, il
reste une confiance qui n’est plus dirigée vers quelque chose mais qui
est simplement un non-commentaire. J’arrête de critiquer ma vie, de
penser qu’elle devrait ou pourrait être autrement. Je cesse de savoir
quoi que ce soit. Reste la disponibilité. En l’absence de réaction
psychologique, la simplicité de la vie m’apparaît. Tout ce qui m’arrive
est présence. La confiance naît quand j’abandonne tout espoir. Une
confiance sans objet.
L’espoir est une forme d’ajournement : « Demain, je serai heureux. »
Ce n’est pas admissible : on sera mort avant cela ; plus le temps d’être
heureux demain. « Quand je ferai plus de yoga, quand je serai plus
sage, moins coléreux, plus riche, marié, divorcé, quand je mangerai
moins de sucre, que je serai en meilleure forme, que j’habiterai
ailleurs… seulement alors je serai heureux. » Voilà l’espoir !
Pourquoi attendre ? Qu’y aura-t-il de plus demain ? Rien. Je
projetterai la même misère qu’aujourd’hui. Si j’arrête aujourd’hui, cela
s’arrête aussi pour demain. Si je continue aujourd’hui, cela continuera
demain. Je dois arrêter, maintenant, dans l’instant. J’écoute, je
ressens : dans ce ressenti, le mécanisme de fuite vers l’avant, vers
demain, est vu pour ce qu’il est. Donc, toujours revenir à la sensibilité
du moment. Écouter l’instant sans le lier à celui d’avant ou d’après,
sans le comparer, sans rien savoir, sans anticiper ni se rappeler.
L’espoir est une fuite.
La résignation aussi ?
Oui, les deux sont un manque d’écoute. La résignation, c’est se
référer au passé ; l’espoir, c’est regarder demain : dans les deux cas, je
ne suis pas présent.
Toute pensée est issue du passé. L’espoir est le passé colorié avec
des mots de demain. « Demain, dans dix jours, dans dix ans, dans
trente ans… » Ce sont des mots, quatre mots présents. Tout se réfère
au présent. L’agitation nous pousse à nous projeter en avant ou en
arrière, mais il y a ni avant, ni arrière. Dans la résignation comme dans
l’espoir, je n’écoute pas la disponibilité : j’écoute les situations. L’espoir
naît quand je me résigne à une situation.
Ce qui nous intéresse ici, c’est précisément cette écoute de l’écoute.
Le corps est un prétexte. J’apprends à écouter ma main, mon épaule,
mon cou, ma tristesse… C’est une préparation : je me familiarise avec
cette capacité d’écouter. Peu à peu, cette écoute de quelque chose se
libère de ce qui est écouté et va s’effondrer dans l’écoute. Survient une
écoute de l’écoute. C’est la clé de tous les futurs, présents, passés – qui
sont tous des concepts.
L’approche corporelle, la cérémonie japonaise du thé, tous les arts
traditionnels sont faits pour stimuler en nous cette écoute. Quel est
l’espoir de celui qui pratique la cérémonie du thé ? Durant trente ans,
tous les jours, il fait les mêmes mouvements. Quel est l’espoir ? Il
pourrait s’enrichir, se marier, divorcer, acquérir des qualités, se
cultiver, lire… Non, il fait les quelques gestes de la cérémonie du thé.
C’est le centre de sa vie. Il est jeune, homme mûr, vieillard, malade : il
accomplit ces gestes. C’est son absence d’espoir qui fait la beauté de
l’acte. C’est gratuit, c’est un art.
L’art est d’être sans espoir, sans futur. Sinon on n’a pas le temps de
se livrer à l’art, on a toujours mieux à faire. Ceux qui ont un espoir
seront artistes plus tard, quand ils auront le temps. Mais l’art, c’est l’art
de vivre. L’art de vivre sans espoir.
Le moindre dynamisme vers quelque chose et, de nouveau, j’ai
quitté cette résonance. Je ne peux pas l’empêcher : je l’observe. Quand
je m’aperçois que je quitte la résonance, je suis de nouveau dedans.
Je ne peux jamais m’approprier cette ouverture. Quand je me dis : « Je
suis dans cette résonance », cela devient un concept, comme le
malheureux qui se croit réalisé. Je constate que je ne suis pas dans la
résonance, je me vois dans le dynamisme : instantanément, cette vision
donne lieu à un non-dynamisme. Cet espace n’appartient à personne.
Quand cesse l’appropriation, cet espace résonne.
Se placer entre les mains de Dieu signifie-t-il quelque chose ?
Si c’est un ressenti, si cela équivaut à une totale abdication dans la
vie, oui. Mais si l’accent est mis sur le mot Dieu, cela reste une image.
Comme les militants du Jihad islamique qui pensent que faire exploser
quelques amis israéliens les mènera dans l’autre monde où ils
rencontreront des belles ressemblant à Ornella Muti. Pour beaucoup de
gens, Dieu se résume à ça.
Si « se placer entre les mains de Dieu » témoigne de l’humilité
d’arrêter de prétendre avoir une quelconque capacité à gérer sa vie,
dans ce cas-là : oui, cela a du sens.
La confiance suffit. On n’a pas besoin de Dieu. On abdique ses
propres mains. Je me rends compte maintenant que je n’ai aucune
compétence dans le déroulement de ma vie. « Entre les mains » se
trouve une écoute ; je deviens disponible. Ce n’est pas à moi de
fabriquer ma vie, de décider de ma santé, de mon âge, de mon
intelligence, de mon niveau financier, de ma vie affective, culturelle.
Rien n’est entre mes mains. Je suis ouvert à ce qui m’échoit dans
l’instant.
Vouloir autre chose que ce qui m’est dévolu montre que je ne suis
pas vraiment à l’écoute. C’est le cas de ceux qui vont à l’église
remercier Dieu lorsqu’ils estiment que tout va bien dans leur vie et qui,
dès que leur enfant est malade ou qu’ils sont tristes, prient Dieu de
changer les choses. Maître Eckhart était assez clair sur ce genre
d’attitude : on ne peut pas consentir à cela et écarter ceci.
Accepter signifie ne pas se référer à une situation, mais à une
disponibilité. Parfois, dans cet accueil profond, je sens un refus de ma
part et je l’admets aussi.
Il ne s’agit pas de se forcer à accepter. Selon mon niveau
intellectuel, culturel, certaines choses sont inacceptables : je le
constate. Dire « j’accepte » est une prétention, une fantaisie. Quand je
me rends compte que quelque chose dépasse mon seuil de tolérance, je
suis disponible à la non-acceptation : elle fait partie de moi.
Le fait d’acquiescer ou non revient au même. J’accepte en moi les
moments de disponibilité envers la vie comme les moments de refus,
de résistance. Je ne choisis plus l’un plutôt que l’autre.
Plus j’intègre cette capacité à accepter les deux moments, plus ce
noir et ce blanc vont se mélanger. Ma vie va quitter ses immenses joies
et tristesses pour une neutralité momentanée. Ensuite, rien n’est plus
entre mes mains – comme si quoi que ce soit l’avait jamais été…
Une femme issue d’un milieu bourgeois vit dans l’anxiété que son
mari la trompe, cela lui est intolérable. Il ne s’agit pas pour elle de
dire : « Je me force à accepter. » Je suis honnête avec moi-même,
incapable d’accepter cela. Je me rends compte que c’est un manque de
maturité et j’accepte mon manque de maturité. Je ne prétends pas
pouvoir ni devoir être différent. De ce fait, ce que je n’accepte pas va se
référer à une acceptation… Mais il n’y a personne qui accepte ! Quand
quelqu’un accepte, il n’y a pas acceptation. Quand je dis : « J’accepte »,
c’est faux, c’est une stratégie. Je le fais en pensant que c’est mieux pour
moi d’accepter.
L’acceptation est un regard. Je n’accepte rien : je regarde, je vois.
Donc, l’acceptation comprend l’acceptation et la non-acceptation.
Comme la détente renferme la détente et la tension. Comme la santé
contient la santé et la maladie. Un jour, il n’y a plus la lutte de l’un vers
l’autre.
J’aurais voulu vous parler du doute. Hier, vous avez dit que le doute
était une porte. Je comprends bien que les certitudes sont un
enfermement, que la porte est une ouverture, mais toujours rester dans le
doute est quand même difficile. Comment savoir si on pose une action
juste lorsque l’on doute tout le temps ? Quelle est la possibilité ?
Quand on doute, on doute de quelque chose. Avec raison, parce que
ce que l’on attend de la situation dont on doute est toujours la
tranquillité, laquelle ne se trouve dans aucune situation. Dès que je
n’attends plus d’une situation qu’elle m’amène la satisfaction profonde,
je ne vois plus mes actions sous la forme « bien ou pas bien ». Je ne me
pose plus la question : « Qu’est-ce qui est mieux pour moi ? » C’est une
question impensable. Il n’y a rien qui soit mieux pour moi. Ce qui est
mieux est ce qui arrive. Quand je vois clairement ce mécanisme, le
doute n’existe plus. Le doute dénote l’attente.
Pour cette personne à qui j’ai répondu hier, le doute était autre
chose…
C’est simplement parce que vous avez répondu que le doute était une
porte, j’ai bondi sur cette phrase, c’est tout.
C’est une porte s’il est poussé à son extrême. Tant que l’on doute de
quelque chose, le doute n’est pas assez profond. Un jour, le doute va
douter de lui-même. L’énergie retourne à la source.
Le doute est un état de disponibilité. Le doute véritable ne projette
pas un non-doute. Douter, c’est vivre dans la non-conclusion. Bien
interprété, ce doute est ce que les musulmans appellent « la peur de
Dieu ». Le doute n’est pas un obstacle. C’est douter que toute
perception, tout futur, tout passé, toute expérience puissent me parler
de ce qui me concerne. Cela est la porte. Il n’y a plus d’énergie
excentrique.
En fait, cela ne continue à faire mal que dans la mesure où je crois
savoir quelque chose ?
Que dans la mesure où il y a un futur, une attente. Savoir quelque
chose c’est créer un futur. On veut connaître l’avenir pour qu’il soit
moins douloureux.
Que se passe-t-il quand on arrive au désespoir ?
Dans le désespoir, il y a quelqu’un de désespéré. C’est un manque
d’orientation. Quand on ne touche plus les situations, le désespoir n’est
plus possible. Le mot désespoir ne peut pas entrer. Il y a solitude,
doute, espace vide.
Quelqu’un de désespéré est quelqu’un qui a encore un espoir. Dans
désespoir, on trouve le mot espoir.
C’est très facile de tendre une carotte à quelqu’un de désespéré, son
désespoir s’efface instantanément. Certaines personnes ont fait deux,
trois, vingt, trente mauvaises expériences et sont pourtant prêtes à
recommencer dès que l’occasion se présente. Lorsqu’une femme dit :
« Je ne veux plus jamais rencontrer d’homme », on sait très bien que
dans moins de trois mois elle va tomber amoureuse… Le désespoir est
ainsi fait. Il refuse mais il est attaché à ce qu’il rejette. Il porte en
germe l’espoir.
Les gens désespérés s’éprennent très facilement. Sur un certain plan,
il faut être désespéré pour tomber amoureux. Combien je dois être
désespéré pour croire que quelqu’un a le pouvoir de m’amener la
sécurité… quelqu’un qui peut se faire écraser demain.
Ce n’est pas assez d’être désespéré.
Alors, on ne tombe amoureux que si on manque de présence, si on
ressent l’impression d’un vide ?
C’est une projection. Un chien passe, on échafaude sur le chien.
C’est le chien de notre vie, un chien fidèle, un gentil chien, il n’est pas
comme les autres chiens, etc. Voir le mécanisme de projection. Deux
ans après, on a une opinion différente sur le chien. Pourtant, il n’a pas
changé… Observer ce réflexe automatique que l’on a de projeter sur
tous les chiens qui passent. On ne peut pas l’empêcher mais, à un
moment donné, on constate ce fonctionnement : on a encore cette
attente, cet imaginaire d’espérer trouver la sécurité, le confort,
l’affection, l’amour dans les bras de quelqu’un – ce qui est un
reniement de notre propre intégrité.
Ce n’est pas une critique. À un certain âge un enfant a besoin d’être
allaité : il n’a pas le choix. Pendant une période de la vie, cet
imaginaire, ce besoin d’être aimé est nécessaire. Puis il y a
surgissement, et on ne rentre plus dans cette forme de mièvrerie.
Qu’est-ce que cela peut faire que l’on m’aime ou non ? Quand je
serai sur mon lit de mort, que quelqu’un me tienne la main en me
disant : « Je t’aime, je t’aime », qu’est-ce que cela peut m’apporter ?…
C’est purement imaginaire. La personne m’aime jusqu’au moment
où elle voit un autre chien et jette son dévolu sur lui. Rien de plus. Cet
amour-là, elle peut se le garder. Il n’a aucune consistance.
Cela n’empêche pas l’affection, mais on n’est pas obligé d’imaginer,
de prétendre aimer, être aimé. Quand on n’attend plus rien d’une
relation, un lien profond se crée.
Derrière l’espoir se cache la peur. La peur provoque le désir, le
besoin… et quand on veut, on ne donne rien. Il faut s’en rendre
compte. Dans une relation profonde, on donne sans espoir de retour.
Quand on n’a plus d’attente, on est saisi par ce non-besoin.
Tant que je demande, je vis ma misère. Quand je donne, je vis ma
plénitude. Donner apporte l’équilibre. La moindre attente me ramène à
la misère. Comprendre le mécanisme.
Être heureux parce que quelqu’un m’aime entraîne une souffrance.
Une souffrance constante parce que le doute est toujours présent. On
ne peut jamais être à cent pour cent sûr. Je suis convaincu que l’on
m’aime et, tout au fond, il y a un petit tiroir en moi qui dit : « Peut-être
que ce n’est pas complètement cela, que demain ce sera moins, qu’un
autre chien passera »… On éprouve toujours de l’inquiétude. Lorsque je
m’en rends compte, je n’éprouve plus le besoin d’être aimé. C’est la
découverte de l’amour.
C’est une bonne nouvelle parce que personne ne m’a jamais aimé.
Les êtres ne peuvent pas aimer, ils ne savent que vouloir. Ils
s’imaginent aimer, mais convoitent quelque chose. Mon amie m’aime
beaucoup, mais si je couche avec la voisine, elle m’aime beaucoup
moins. C’est cela l’amour ! Cet amour-là, on n’en a pas besoin…
Quand je réalise que je n’ai pas besoin d’être aimé, une profonde
transformation psychologique s’opère. À ce moment-là, je peux aimer
quelqu’un sans demande. Je ne crains plus rien. Je n’aime plus
quelqu’un pour quelque chose.
Quand on aime vraiment quelqu’un, que la personne reste ou parte,
on l’aime. C’est un amour sans condition. Mais un amour sous contrat –
« Je t’aime si tu fais ceci, je ne t’aime pas si tu fais cela » – cet amour-là
peut rester dans le panier.
Plus on prend conscience que l’on n’a pas besoin d’être aimé, plus
on découvre cet amour sans restriction. On vit un non-marasme
affectif. On est présent à ce qui est là. Avec un enfant, on est attentif
quel que soit son état de santé. Qu’un bébé naisse ou meurt, on est
présent.
La moindre demande… et je vis mon conflit. Être faux en moi-même
est ce qui me gêne. Quand je prétends souffrir, je renonce au
pressentiment d’indépendance. Je me mens. L’inconfort vient de là. La
non-autonomie est le mensonge. Ce n’est pas de souffrir que je souffre,
c’est de me duper. Quand je suis insatisfait, je me leurre. Je justifie
mon mal-être en lui inventant une cause, c’est faux.
Il faut avoir la maturité de le regarder.
Trouver un prétexte à mon chagrin indique un manque d’humilité
qui m’est nécessaire pour découvrir la joie de la vie. Lorsque j’en
prends conscience et cesse de justifier mon malaise, il peut rester une
détresse, une très grande douleur, mais je ne la rattache plus à la
situation – sauf de manière symbolique.
C’est un moment passager très important.
Si j’ai la maturation de ne jamais associer ma souffrance à une
quelconque considération, de la vivre indépendamment de tout
contexte, juste sensoriellement, une sorte de très grande sécheresse, de
mort intérieure constante va s’éveiller en moi. Je vais mourir à tous
mes rapports affectifs, sociaux, amicaux, intellectuels… Cette période
est indispensable. Un jour, cette tristesse va se révéler être son exact
opposé. Il suffit d’avoir la maturation de la vivre sans objectivation,
sans situation.
Quand je reviens à mon imaginaire et que je prétends être désespéré
« à cause de cela », j’ai perdu mon honnêteté, je n’ai plus aucune issue
possible. Aujourd’hui telle cause m’affecte et demain je trouverai une
autre raison à ma détresse : c’est sans solution.
Quand la souffrance se libère des prétendues situations, quand j’ai
la maturité de sentir une tristesse sans motif, que rien ne peut combler,
la tristesse contient ma propre mort. C’est un moment de grande
intimité.
Mais, le plus souvent, j’essaie de sortir la tête pour respirer et ne pas
me noyer dans cette souffrance. Au contraire, il faut s’abandonner : on
ne risque que de mourir et, sans cela, on ne peut pas naître…

En fait, c’est pratique de se rappeler ce que l’on a vécu… Cela ne sert


vraiment plus à rien ?
Les albums photos n’ont pas grande utilité. L’idée de vous rappeler
disparaît. Cela peut se présenter, mais vous ne pensez plus vraiment ni
à votre passé ni à votre futur. Vous pouvez vous y référer en termes
fonctionnels, plus en termes psychologiques.
Vous êtes convaincu que ce qui vous arrive est ce dont vous avez
besoin pour découvrir cette autonomie : c’est la seule certitude qui
vous soit nécessaire. Ce qui vous arrive – la santé, la maladie, la
richesse, la pauvreté, l’environnement, la façon dont vous allez mourir,
etc. – est décidé pour vous. Vous n’avez rien à voir là-dedans. Vous
n’avez pas à vous mêler de votre vie de manière psychologique… Cette
attitude vous permet d’être beaucoup plus actif sur le plan
phénoménal.
Le fonctionnement psychologique habituel vous condamne
constamment à la prudence, à l’étroitesse. La peur vous fige. Vous
appréhendez toujours les conséquences de vos actes… Quand vous
vous rendez compte que vous ne risquez rien, tout devient possible.
Vous pouvez vous détruire de toutes les manières imaginables : tout est
bienvenu.
La peur restreint la vie. Abordez-la sans direction et tout s’ouvrira à
vous, tout sera disponible. Vous pouvez devenir un saint, un
dictateur… Vous ne rencontrerez plus de limite à la créativité de la vie.
Quand vous savez ou voulez quelque chose, vous devenez votre
propre médiocrité incarnée. Le reste ne vous intéresse pas. Vous
projetez un concept pitoyable de refuge psychologique. Comme une
chambre tapissée de tissu, calfeutrée, sans trop de bruit, de violence,
de quoi survivre, de quoi manger… Ce n’est que la peur. Certaines vies
sont à cette image, des appartements sont arrangés ainsi.
Quand vous pressentez la non-direction, toutes les directions
s’offrent à vous : voilà la créativité. Tout est possible dans la vie,
pourquoi se restreindre aux quelques schémas de la société
bourgeoise ? Savoir quelque chose rend répétitif. On essaie de survivre.
Survivre pourquoi ?
Quand je survis, je ne vis pas.
Lorsque vient l’intuition qu’il n’y a rien à accomplir, qu’il n’existe
aucun espoir, rien devant soi, le moment présent est sa propre richesse.
Je n’ai besoin de rien d’autre, ni de demain, ni de concrétisation. La
situation de l’instant est la richesse. Le reste est philosophie.
L’art du yoga est de se donner de plus en plus sciemment à cette
disponibilité du présent, sans personne qui soit présent.
Quelle place tient la mémoire dans le présent ?
La mémoire est une pensée.
Pas de mémoire : seul le présent est. Tout ce qui apparaît vient dans
l’instant. Ce que l’on appelle le souvenir d’il y a vingt ans est une
expérience présente. Les coups que vous avez reçus il y a vingt ans,
c’est maintenant que vous les ressentez, la peur que vous avez
éprouvée vous habite en cet instant-ci.
Qu’est-ce qui est mémoire ? Quand on observe votre corps, on y voit
votre passé. Il n’est pas passé, il est présent, votre corps est présent. Le
corps présent contient tout le passé. Il n’y a pas de mémoire.
Sur un autre plan, tout est mémoire. Le présent est la mémoire, est
le passé. Rien ne peut être présent. Le corps n’est qu’une mémoire, c’est
pour cela que l’on fonctionne. Ce n’est pas une mémoire psychologique
qui, elle, s’atténue avec l’écoute de la vie. C’est une mémoire
physiologique, indispensable au fonctionnement de notre système.
Un jour vous allez voir que les termes « mémoire », « présent »,
« passé » sont des mots, des images que l’on jette sur la table pour le
jeu. Ce sont de merveilleuses images, mais irréelles. Ce n’est pas cela
qui est là, cela n’existe pas. Ce qui existe est indescriptible, non
conceptualisable.
Ne réfléchissez pas trop, la pensée vous éloigne… Revenez un
instant sur l’expérience sensorielle : je ne suis pas dans la sensation, la
sensation est en moi. Laissez vivre ce relent, cet inconfort. Là, une
clarté se prépare. Mais les discussions philosophiques sur la mémoire,
le présent et le passé restent des débats. Tout peut se justifier
mentalement. Un homme intelligent peut prouver une chose et son
contraire. Un bouddhiste peut démontrer la thèse et l’antithèse. Les
deux seront justes et les deux seront faux. C’est un exercice mental qui
ne sert pas à grand-chose. Laissez cela aux gens agités. Revenez au
ressenti.

Y a-t-il une différence entre la tristesse sans cause, tout le temps, et la


dépression ?
La sensation de tristesse est dans l’instant. Elle n’a pas de passé.
Quand je dis : « Je suis en dépression », je lie les étincelles du présent
et j’en fais un collier. Il n’y a pas de collier. Les étincelles sont toujours
présentes. Elles sont les unes dans les autres, elles ne sont pas à droite
et à gauche pour permettre de faire un collier.
Quand cette idée de dépression me quitte, reste la sensation
extraordinaire de totale tristesse, sans cause. Je chéris cet état comme
mon trésor le plus profond. Je le couve, le protège de toute
compréhension, de toute échappatoire, de tout soin, de toute envie de
regarder ailleurs. Je laisse cette tristesse lever ; mon affection est le
levain.
Un jour, cette tristesse va faire éclater tout ce qui ne la concerne pas
directement. Son origine est le pressentiment d’autonomie. Si je ne
pressentais pas l’autonomie, je ne pourrais pas être triste ainsi. C’est
parce que je la devine sans pouvoir l’actualiser, que cette tristesse
m’habite. Cette tristesse ne découle pas de ma vie phénoménale
difficile, elle est présente parce que j’entrevois autre chose sans pouvoir
l’atteindre.
Le levain de ma tristesse est ce pressentiment. Il demande de
l’obscurité, de la chaleur. Dès que je regarde ailleurs, un rayon de soleil
éclaire la tristesse et, de nouveau, la pâte tombe à plat. Le moindre
espoir, la moindre compréhension, la moindre tentative de faire ou
d’aboutir et, de nouveau, la pâte retombe, la tristesse s’atténue. Dès
que je comprends le mécanisme, je n’ai plus la moindre agressivité
envers ma tristesse : je laisse la pâte lever. Encore une fois : le
pressentiment d’être et ma disponibilité à ce pressentiment constituent
le levain. Le levain va faire éclater la boîte. Ce sont ces moments
d’humilité vis à vis de cette tristesse qui vont permettre à la boîte
d’éclater. Mais, là encore, si je trouve une échappatoire, si je regarde
ailleurs, la petite clarté de sécurité médiocre vient à moi et la pâte
redescend…
Il faut oublier nos élaborations intellectuelles, techniques. Ces
choses-là n’ont une valeur que dans l’instant. Elles sont là pour créer
une caisse de résonance qui pourra nous prendre en charge.
Si l’on oublie tout, quelque chose ne nous oublie pas. Ce quelque
chose va s’immiscer, de manière d’abord imperceptible, puis plus
concrètement, dans nos vies. Toute tentative de compréhension, de
mémorisation, d’appropriation, acceptation, rejet de ce qui a été dit
reste une forme d’agitation.
Dès que je sais, je quitte mon honnêteté. Je m’en aperçois : cette
vision est l’honnêteté même. Dans cette disponibilité, la vie se révèle
véritablement créative.
Le savoir, c’est la mort.
CHAPITRE 4

Libre de toute
compréhension
Nous suivons ce qui est inspiré et non ce que nous voulons.
Abd el-Kader : Le Livre des Haltes

Nous connaissons tous, dans la vie, des moments de très grande joie,
de très grande beauté. Ces moments sont une pâle expression de
l’émotion essentielle que chacun ressent le soir, lors du passage dans le
sommeil – en cet instant où tout ce que l’on a voulu, désiré, contemplé,
se meurt dans le cœur. C’est la jouissance la plus profonde de l’être
humain. Aucune fabrication, nulle situation n’approche cette absolue
intensité de l’entrée dans le sommeil. Laisser le corps, le psychisme et
leurs prolongements se mourir dans notre tranquillité…
Pour sombrer dans le sommeil, on est prêt chaque soir à
abandonner la femme la plus belle, la fortune la plus grande, la santé
la plus éclatante. Après trois ou quatre jours sans sommeil profond,
aucune fortune ne vaut la simple possibilité de combler ce manque.
Ce pressentiment va éclairer la vie de tous les jours. Cela n’empêche
pas de faire fortune, de rencontrer des femmes, des hommes, des
chiens. Mais, à un moment donné, on garde le pressentiment qu’au-
delà de toute expérience, de toute acquisition ou qualification, résonne
le profond pressentiment de la joie. Toutes nos conditions se meurent
dans la tranquillité.
Y a-t-il des questions à ce sujet ?
Qu’en est-il de la dualité, de la non-dualité ?
Les mots sont des images. Le mot « non-dualité » est une image faite
pour les enfants, parce qu’ils ont besoin de représentations. Quand ils
nous questionnent, comme aucune réponse ne nous vient – car rien
n’est explicable – nous communiquons l’incompréhensible par une
image. On appelle ça la poésie, le mythe. La non-dualité est un mythe
pédagogique.
Il faut grandir et cesser de vivre avec des images infantiles. La non-
dualité, la dualité, tous ces concepts décrits dans le Vijñãna Bhairava
tantra comme autant de bonbons destinés aux enfants sont une
préparation. Ces mots sont comparables aux positions basses dans les
arts martiaux : elles ont leur valeur pour les enfants, pour créer une
certaine puissance dans les jambes, mais en combat elles sont
inutilisables.
Dualité et non-dualité ne sont que des symboles. Ils servent à faire
diversion, à réfléchir à autre chose qu’à ses maîtresses ou à son compte
en banque. Pour permettre un questionnement qui se prête à moins
d’images que : « Est-ce que cette femme, ce métier me conviennent ? »
ou « Dois-je devenir plus riche ? Faire un régime ? Acheter une
voiture ? Etc. », vous vous donnez à la réflexion sur la dualité et la non-
dualité. Vous y trouvez peu d’images, mais c’en est encore une.
Les textes traduits du sanskrit qui emploient l’expression advaita,
non-dualité, existent par un rythme, par un courant de vie. À leur
lecture, vous éprouvez comme une caresse qui chemine en vous et,
quand vous fermez le livre, il reste un parfum, une joie. Cette joie est
présente parce que, mentalement, vous n’avez rien construit sur le
sujet. Sur la non-dualité, il n’y a pas grand-chose à édifier – sauf peut-
être une carrière inutile de faux gourou. Ces concepts ont leur valeur,
jusqu’au moment où ils ne signifient plus rien.
Le sens n’existe pas, il n’est que la production de la peur.
Comprendre, vouloir donner une signification aux choses, aux
situations, est une attitude infantile qui vient du désarroi. Quand j’ai
peur, je veux comprendre. Mais on ne peut rien expliquer ni justifier,
parce que rien n’est séparé. Comprendre quelque chose, c’est le couper
de l’ensemble. Je veux comprendre ceci, mais ceci n’existe pas en tant
que tel. C’est comme vouloir comprendre la queue d’un chien en
ignorant le reste du chien. On ne peut pas comprendre la queue d’un
chien, c’est impossible.
Les prétendus commencements ou fins d’une situation n’existent que
dans l’esprit de celui qui les projette. Il n’y a rien de tel. La totalité ne
peut être compréhensible en la fractionnant mentalement. L’aspect le
plus infinitésimal du cosmos ne saurait être compris qu’en fonction de
la totalité. Lorsque c’est clair pour vous, vous réalisez qu’aucune
compréhension n’est possible. À partir de là, vous n’allez plus essayer
d’utiliser un concept ou une structure traditionnelle pour aborder la
vie. Vous allez devenir attentif. La situation qui semble vous agresser
est votre objet de méditation ; ce qui vous touche, vous insulte, vous
révulse, c’est cela votre champ d’investigation.
Ainsi vous constatez que les concepts, si beaux soient-ils, sont
inutiles. Quand vous avez une rage de dents, qu’un de vos proches est
sur son lit de mort, que quelqu’un que vous aimez vous quitte, ou peu
importe votre fantaisie affective, les images métaphysiques ne vous
sont d’aucun secours. Ce qui vous aide, c’est d’être présent, d’être
physiquement, psychiquement disponible à la situation.
Les mots dualité ou non-dualité ont la même valeur que les
descriptions du monde que l’on trouve dans les purana… juste pour
nous faire comprendre que le monde n’existe pas. L’image a sa
justification. Le Samkya décrit l’évolution de ce monde depuis le
principe ultime jusqu’à sa manifestation la plus concrète. Même le
shivaïsme du Cachemire s’est permis de jouer avec ces concepts. Cela
apporte une sorte de sécurité psychologique aux enfants.
Vouloir comprendre est une forme d’incompréhension. Quand vous
êtes dans une situation et que vous renoncez à comprendre, qu’arrive-t-
il ? Vous laissez la situation parler, vous cessez de vous en mêler
psychologiquement. Quand vous restez mentalement chez vous, vous
constatez que plus rien, dans la situation, ne vous dérange. Se perdre
dans la situation est ce qui est dérangeant. Ce n’est pas votre rôle. La
situation est en vous, elle ne vous concerne pas psychologiquement.
Accepter vous permet de voir clairement votre environnement, votre
corps, votre psychisme : plus de surprise… Reste l’étonnement, sans
rien qui vous étonne. Comme vous êtes sans attente, les désagréments
psychologiques ne sont plus possibles.
Vous n’espérez rien : vous êtes disponible à ce qui se présente. Voilà
la non-dualité dans la vie de tous les jours. Celle-là n’est pas
conceptuelle.
Peut-on se perdre dans la joie ?
Non, parce que dans la joie il n’y a personne pour être joyeux ou
pour se perdre. Dans la joie, tout est déjà perdu. Dans l’étonnement, il
n’y a que présence, sans propriétaire. La joie ne connaît pas de
connaisseur. Dire « je suis joyeux » vient de la mémoire.
Quand vous parlez du moment de s’endormir, c’est de l’ordre de
l’émotion ou bien…
Ce que vous projetez émotionnellement sous les mots « sensation »,
« émotion » est certainement différent de mon interprétation. C’est
pour cela qu’il faut se libérer des mots. Aucun mot n’est juste. C’est une
fantaisie. Laissons cela aux académiciens. Les mots ne doivent pas être
justes : ils sont tous faux. On les emploie toujours dans des sens
différents, parce qu’ils ne parlent de rien et qu’il n’est rien de
compréhensible. Si le but était de faire comprendre quelque chose, on
utiliserait les mots précis. Ici, on veut arriver à cette conviction que l’on
ne peut rien comprendre. Quand vous dites : « Oui, j’ai compris », vous
avez agrippé une forme infantile. Laissez cette forme vous quitter. Il n’y
a rien à comprendre.
L’émotion est une explosion dans un espace, un feu en ébullition :
tout est vivant. Pour que cette sensation se déploie, le mot doit mourir.
C’est à vous de pressentir ce dont on parle, il n’existe aucun mot pour
l’assimiler. C’est une sorte de pressentiment que l’on ne peut pas
conceptualiser.
Il est très important de vous arrêter avant de comprendre. S’arrêter
avant qu’il y ait compréhension est l’art de vivre au sens profond du
yoga cachemirien. Vous entendez quelque chose, vous observez en
vous le mécanisme de vouloir expliquer et vous vous arrêtez avant.
C’est comme un chien qui voit un os et à qui on l’enlève quand il va
s’en saisir : il y a un instant… comme suspendu ; c’est cet instant qui
est essentiel. Il n’y a pas encore l’absence de l’os, le chien n’a pas eu
le temps de réaliser que quelque chose a été enlevé.
Émotion, sensation… Tout est juste, tout est faux. On ne peut pas
comprendre ce dont on parle. Les poètes ont parfois la capacité
d’exprimer ce qui n’est pas conceptualisable.
Quand je sens monter en moi la fantaisie de comprendre, j’observe
mon fonctionnement. Comme le chien qui veut l’os, je vis dans la peur,
je veux attraper quelque chose, j’ai besoin de repères pour me
sécuriser.
Certains veulent définir le type de relation qu’ils entretiennent avec
telle personne de leur entourage. Ils veulent savoir si c’est leur amant,
leur mari, etc. Ils veulent se situer… On ne peut rien savoir. La beauté
d’une relation humaine est d’être indéfinie. À chaque seconde, tout est
neuf. L’intimité se joue dans l’instant, pas dans la mémoire, ni dans le
futur. Quand on aborde quelqu’un ou la vie sans rien savoir, tout est
possible. Chaque situation rencontrée n’a de valeur qu’au présent. Pas
une ne peut être supérieure à l’autre.
Donc : regarder en nous ce mécanisme de vouloir savoir,
comprendre, s’approprier. C’est la même fantaisie que de vouloir être
réalisé. C’est la peur en action. Je connais ce fonctionnement en moi.
Je le respecte. Je le laisse libre de prétention, de peur. Je suis
disponible. Je ne prétends pas que je devrais être libre de quoi que ce
soit… Cette vision est clarté.
Vouloir comprendre, c’est attendre quelque chose. Constater
combien, dans la vie, on est toujours en attente. Il n’y a rien à espérer.
Que peut-il y avoir de plus fort, de plus beau, de plus étonnant, de plus
merveilleux que ce qu’il y a dans l’instant, maintenant ?
Voir en nous la fantaisie : ce qu’il y a dans l’instant ne m’intéresse
pas. C’est toujours autre chose, ailleurs qui m’accapare, me stimule ; le
présent est insignifiant. Nous passons notre vie à nous projeter :
demain, quand je serai marié, divorcé, sage, quand je ferai du yoga, de
la méditation, quand j’aurai une troisième voiture, un deuxième
enfant, alors vraiment ce sera une belle vie… Observez le mécanisme.
On ne peut pas empêcher sa fantaisie de désirer changer. On ne
peut pas être différent. On porte ses peurs, ses anxiétés, ses
pathologies, ses violences, et c’est merveilleux comme cela. Il n’y a rien
à modifier.
Vouloir changer est un ajournement. Ce que je sens est l’essentiel –
c’est cela la démarche tantrique.
Il faut être ouvert à toutes les expressions de la beauté. Il faut lire
Nicolas de Cues, Ibn Atâ Allah Ishkandari, les grands taoïstes ou les
maîtres Chan, chaque fois, les traducteurs emploient des mots
différents, jusqu’à ce que l’on ne soit plus lié à une expression. La
beauté est sans forme. La comprendre, c’est vouloir formaliser les
choses.
Cela voudrait dire qu’il n’y a pas de sens à la vie ?
Si : le sens que vous lui donnez. Mais à un certain moment, vous ne
justifiez plus. Cela vous libère des concepts, tous ces donneurs de sens.
Il reste alors une émotion, indépendante de tout raisonnement.
Même une absence de sens est encore un sens que l’on projette. Le
mental fonctionne d’une façon telle que vous ne pouvez concevoir une
absence de sens qui ne devienne un sens.
Donc vous vous débarrassez du sens et de l’absence de sens.
Dans la sensibilité, aucune question ne vient. Quand vous recevez
un coup de poing, que vous êtes amoureux, que vous vous mordez la
langue, que vous contemplez la beauté d’un enfant ou d’un cheval au
galop, vous êtes tellement pris par la force de l’événement que vous ne
vous interrogez pas sur sa signification.
Se rendre disponible à ce qui précède la création, par le psychisme,
d’un sens ou d’un non-sens : c’est cela la beauté. Quand vous écoutez
une poésie, vous ressentez la beauté avant de comprendre. Quand vous
dites : « Voilà ce que ça exprime », vous tombez dans la soupe. De
même lorsque vous regardez une peinture : c’est avant de vous
l’approprier que vous en ressentez le charme.
J’aimerais entendre parler de la célébration, du chant, de la danse…
La danse, dans le sens profond, est le pressentiment que l’immobilité
est une pensée. Un corps immobile est un concept : le corps est
toujours en mouvement. La nature du corps, comme celle de toute
chose, est faite de rythmes. Dans des moments d’intimité corporelle,
sans pensée, vous devenez disponible à ces rythmes internes.
La musique n’est pas autre chose. Certaines danses émanent de ces
rythmes intimes, comme certaines musiques ramènent à la tranquillité.
Selon les proportions sonores, on découvre différentes caisses de
résonance dans le corps. Certaines musiques stimulent votre vitalité,
d’autres votre clarté mentale, votre émotion ou votre affectivité.
La beauté est partout, même si toutes les musiques ne sont pas
identiques, même si la faculté de création d’un musicien n’est
pas toujours égale. Certaines œuvres de Bach ou Mozart ont été écrites
pour des raisons commerciales, mais si elles apparaissent moins
inspirées que d’autres compositions reçues intérieurement, elles
gardent l’extraordinaire facture de leur auteur. De même en peinture :
quand vous admirez les paravents de Kaii Higashiyama créés pour le
temple de Toshodai-Ji, c’est une explosion de beauté. Certaines de ses
peintures sont plus anecdotiques. Comme chez bien d’autres grands
peintres, toutes ne vivent pas le même silence.
Plus on se rend disponible au sommeil profond, plus on est
sensibilisé à ce qu’exprime cet espace. Les musiques qui évoquent cette
tranquillité et qui, à une certaine époque, vous auraient ennuyé, vont
vous paraître magiques. Celles qui résonnaient en vous sur le plan
vital, intellectuel et affectif, tout en conservant leur valeur, vont vous
sembler plus légères. De même que les enfants pratiquent des sports
d’enfants et les adultes des sports plus mûrs, certaines musiques sont
plus adaptées aux enfants, d’autres correspondent davantage à un
stade de maturation.
La danse qui vient du pressentiment du rythme est merveilleuse. Les
rythmes vitaux de la danse africaine en font l’infinie beauté. D’autres
danses sont plus conceptualisées. Bien dansé, le tango est magnifique :
c’est un art qui influence notre affectivité dans le sens noble, mais il
reste sur le plan émotionnel.
Les danses indiennes classiques révèlent davantage une forme de
clarté mentale. Elles ne résonnent pas forcément toutes du silence, car
la codification de certaines d’entre elles a été tardive. Néanmoins, le
Katakali, reformulé au Kerala au début de ce siècle comme bon nombre
de ses ancêtres, propose une brèche dans le temps et l’espace. Krishna
Menon et Jean Klein en ont été de fervents admirateurs.
Parfois, un danseur se libère de la codification de la danse et nous
offre un moment au-delà de l’expression. Chez Caroline Carlson,
certains mouvements sont parfaitement immobiles. L’art moderne
permet autant de beauté que l’art traditionnel, mais exprimé
autrement.
Il y a quelque temps, la danseuse québécoise Marie Chouinard m’a
invité à une répétition de sa dernière création : pendant une heure et
demie, elle observa ses magnifiques danseurs puis, ses notes à la main,
elle fit ses commentaires. Rien ne lui avait échappé. J’ai été frappé par
le fait que ses corrections n’étaient qu’invitation à sentir davantage, à
être plus présent. Ce « sentir » se transpose dans l’expression. On va de
l’intérieur vers l’extérieur : voilà le véritable enseignement de l’art. On
comprend alors la superbe qualité de ses chorégraphies.
Qu’en est-il de l’envie de célébrer ?
Quand vous voulez célébrer, vous quittez votre résonance profonde,
qui est célébration. Il n’y a rien à célébrer. La célébration, c’est vivre
sciemment qu’il n’y a rien à célébrer – car tout est célébration.
C’est un peu comme l’art japonais tardif, qui essaie de pointer vers
l’absolu au point d’en devenir superficiel. L’art chinois est un art plus
frustre mais plus puissant ; il fait exploser l’espace bien davantage.
L’art japonais essaie tellement de parler de l’espace que, parfois, il ne
reste que la parole de l’espace. On retrouve cette objectivation
esthétisante dans la deuxième génération des danseurs de butô.
Vouloir célébrer est un manque de vécu de la célébration. L’émotion
profonde est au-delà de toute célébration. Votre ressenti est la
célébration. Ensuite, selon vos capacités mentales, intellectuelles et
affectives vous allez transposer ce moment. Veillez à ce que le rite ne
devienne pas un essai de perfection ; évitez qu’une forme de
codification rituelle n’encadre trop ce dont vous parlez. Comme on
peut le constater dans les arts martiaux japonais tardifs, ce ritualisme
vain enferme l’art. Quand toutes les feuilles ont été ratissées, il est
inutile de taper sur l’arbre pour que les feuilles tombent. Le naturel n’a
pas besoin d’être aidé.
C’est comme quelqu’un qui voudrait utiliser l’extraordinaire
expression de l’art tantrique sur le plan sexuel… alors que l’émotion
dont parlent les tantras a été conceptualisée en « couple uni
charnellement » pour des raisons de métaphysique pure. Les tantras
parlent de tout autre chose que de la relation entre homme et femme.
Les sculptures de Khajurâho ne parlent pas d’érotisme, mais de silence.
De même pour Le Cantique des cantiques ou pour l’ivresse des grands
mystiques musulmans, qui ne parlent pas de vin. Contrairement à ce
que l’on fait souvent, l’image n’est pas à prendre à la lettre.
C’est à partir de l’émotion de ne rien être que le rituel tantrique va
se matérialiser sur le plan sexuel. Une main, un corps sans intention
vont découvrir ce dont il est question dans les tantras. Mais ce ne sont
pas des exercices à apprendre et à travailler pour célébrer quelque
chose.
Certaines formes de contrefaçon sont plus intelligentes que d’autres,
mais toutes sont des caricatures. Parodier amène une forme de fatigue.
Ajit Mookerjee, ancien conservateur du musée d’artisanat de New
Delhi et célèbre collectionneur, a toute sa vie recherché des objets dits
tantriques. Il les céda plus tard à une famille de marchands spécialisés
dans l’exportation. Pour des raisons plus commerciales que
métaphysiques, un nouveau concept fut ainsi créé : l’art tantrique. Et
c’est de cette manière qu’une partie de l’art rituel indien et himalayen
fut révélée au monde profane dans les années 70.
Un membre de la famille de Mookerjee approfondissait des rituels
tantriques au Bengale. À mon maître, qui le visita, cet homme révéla
que de très grandes chutes d’énergies se produisaient quelques
semaines après chaque union rituelle… Dans un rituel qui va de
l’extérieur vers l’intérieur, c’est inévitable. Le rituel doit venir de
l’intérieur vers l’extérieur. Alors seulement, dans cette résonance, un
certain nombre d’éléments techniques sont transmissibles.
Le feu vient de l’intérieur. Pour apprendre à se battre, il faut avoir
en soi la folie du combat. L’enseignant se contente d’indiquer à l’élève
quelques éléments qui précisent son inclination.
Mais celui qui vient sans audace préalable n’apprend que des
gestes : même si ses mouvements deviennent puissants et rapides, ils
seront souvent inapplicables dans le traumatisme d’une confrontation.
Apprendre l’art du combat ne crée pas un combattant : il faut d’abord
être un combattant, puis acquérir l’art du combat. On peut former des
combattants de démonstration, de compétition… mais l’art n’est pas là.
Du point de vue cachemirien, le rituel vient toujours de l’intérieur
vers l’extérieur – là réside sa force. Le pouvoir, la folie nécessaire à
l’accomplissement de la vie ont leur siège dans cette vibration, dans
cette tranquillité.
Qu’est-ce qu’un rituel ? C’est la création et la destruction du monde.
C’est la création et la mort de la personne. Il n’y a pas d’autre rituel. On
ne peut pas le vivre de l’extérieur.

On me dit que la maladie est souvent d’origine psychologique. Je


ressens une culpabilité face à cela. D’après vous, est-ce un concept ?
Vous ne pouvez pas ressentir autre chose que ce que vous sentez
dans l’instant. Vous ne pouvez pas non plus choisir ce que vous
éprouvez. Cela se fait selon votre hérédité, votre passé, votre enfance
douce ou violente. Votre nature va déterminer votre façon de réagir
aux situations. Certains s’évanouissent à la vue du sang, d’autres en
sont stimulés : vous ne décidez pas.
Il n’y a de raison à rien. Une raison est un concept philosophique.
Ne cherchez pas à justifier les événements qui surviennent dans votre
vie. Ils ne signifient rien. Essayer d’analyser sa vie, c’est de la mièvrerie.
Expliquer son vécu est une forme de stupidité. On ne constate que sa
propre immaturité. Chaque année, la vision de notre immaturité
s’accroît. Mettez donc de côté toute tentative de compréhension de
votre vie. Oubliez les explications ; surtout les interprétations des
thérapeutes et des psychologues : elles peuvent avoir leur valeur dans
l’instant où on les dit, mais elles ne sont pas un sujet de réflexion.
Prenez-les comme un clin d’œil que la vie vous offre. Le commentaire
que fait le voisin à votre sujet est juste, mais juste dans le sens où ce
voisin ne peut pas vous appréhender autrement qu’il le fait. Ce que l’on
vous dit est toujours légitime pour celui qui le dit, mais cela ne vous
concerne jamais.
Laissez donc de côté tout jugement ou interprétation d’autrui.
Laissez aussi tomber vos propres commentaires sur vous-même, car ils
ne sont qu’opinions de l’entourage que vous vous êtes appropriées.
Quand vous ne vous dites et n’écoutez plus rien, que reste-t-il ? Il
vous reste un ressenti : une tension dans les épaules, dans la gorge,
dans le ventre… Toute émotion est sensation. Revenir sur ce plan-là.
Écouter.
Que signifie écouter ? Cela veut dire aimer. Sans amour, l’écoute est
impossible. Aimer signifie : être disponible à ce qui est là. Il n’y a rien
pour vous, vous ne cherchez pas à comprendre quoi que ce soit, mais à
vraiment sentir. Vous ne pouvez rien faire d’autre dans la vie. Et cela
suffit.
Ce que nous appelons notre naissance et notre mort est la naissance
et la mort du corps. Sur ce plan, il n’y a que le corps. Avant que le
corps ne nous quitte, le minimum de civisme consisterait à s’interroger
sur ce qui naît et meurt. Pas de manière conceptuelle, pas le corps dont
parlent les médecins ou les psychologues : celui-là est le corps de leur
peur. Mais il en existe un autre, un corps de ressenti dans lequel
s’inscrivent la peur, l’émotion, l’avidité, le désir, l’anxiété. Le corps qui
tremble, le corps qui se ferme, le corps qui transpire, le corps qui
résiste, tous ces « corps » sont des portes vers le vrai corps.
Laissez toute compréhension, toute connaissance de côté et, parfois
dans la journée, surtout le soir au coucher, donnez-vous à ces moments
où vous restez silencieux et où vous laissez votre corps parler. Tout le
reste vient de là.
Dès que vous écoutez, vous perdez toute notion de culpabilité. Il n’y
a alors plus de responsabilité dans votre vie, plus de remord, plus de
regret et, ultérieurement, plus d’hésitation. Vous êtes présent à ce qui
est là – plus de direction. À ce moment-là, vous souhaitez le corps, le
psychisme, la fortune que vous avez.
Cela n’est vrai que dans l’instant ; demain tout changera – vous
n’êtes plus en train d’essayer de changer.
C’est extraordinaire quand, un seul instant, vous désirez ce qui est
là. La douleur, la peur, la jalousie, la solitude, le tremblement qui sont
là. Vouloir ce qui est là est l’étape ultime, la seule. Il n’y en a aucune
autre, ni avant, ni après.
Le présent n’est pas un concept mais un ressenti. Vous découvrirez
que, là non plus, il n’y a rien. Ce qui est là va exploser sous votre
disponibilité ; il va rester une sensation de liberté. Plus vous
constaterez combien vous n’êtes que conditionnement, plus vous vous
sentirez libre. Alors qu’avant, plus vous vouliez être libre, plus vous
vous sentiez conditionné. Vous sentir conditionné vous ouvre à ce
sentiment de liberté. Plus vous découvrez que votre corps n’est que
blocage et défense, plus vous vous sentez libre des blocages et des
défenses. Plus vous sentez que votre psychisme n’est que peur et
avidité, plus vous vous dégagez de ces éléments. Restez au niveau
sensoriel, il n’y a rien à penser.
Ce qui vous arrive est un cadeau que vous vous faites. Personne ne
l’a choisi pour vous. C’est votre maturation en route.

Quand la maladie arrive dans notre vie, il n’y a plus de bonheur,


comme si le bonheur était lié à la santé. Donc c’est un concept. Mais je
suis heureux quand je suis en bonne santé…
Profitez-en, c’est un moment merveilleux. Si un jour vous avez une
mauvaise santé, vous constaterez que vous pourrez être aussi heureux.
Vous ne pouvez pas vous préparer à cela. Quand vous vivez avec une
femme, vous ne pouvez pas vous préparer à être veuf, vous vivez avec
elle pour l’éternité, dans l’instant. Si vous avez une santé florissante,
c’est la seule vérité.
La maladie, la douleur sont aussi des cadeaux extraordinaires. Ils
nous apprennent beaucoup. On observe son fonctionnement. Il ne faut
pas le provoquer, mais pas non plus vouloir s’en priver. Votre bonne
santé démontre que vous n’avez pas besoin d’être malade. Quand ce
sera nécessaire à votre recherche, vos besoins seront satisfaits.
La pratique du yoga fait disparaître la notion de maladie. Plaisir et
douleur sont des zones très abstraites : le yoga permet de flotter dans
ces espaces. Quand une articulation est sur le point de sauter, à un
moment donné vous savez jusqu’où vous pouvez aller. Cela devient de
plus en plus intime. Ainsi, la maladie n’est plus une surprise : vous la
sentez venir des années avant ; vous le pressentez sans le savoir et,
quand le coup arrive, vous avez une forme de sourire. Passé et futur
sont des concepts. C’est également vrai sur le plan psychologique…
Mais l’essentiel n’est pas là. Plus vous vous familiarisez avec une
image corporelle non conceptuelle, plus un ressenti met en question
votre limite schématique et vous donne accès à une forme d’élasticité
dans ce que l’on appelle le passé, le futur.
Observez un corps d’enfant : vous pouvez tout y lire. Pas de cause à
effet : c’est votre vie actuelle qui explique votre enfance et non l’enfant
qui explique votre vie. Le futur n’est pas postérieur au passé. La pensée
ne peut pas comprendre cela. Vos actions actuelles éclairent certains
comportements de votre passé. C’est inconcevable, pourtant c’est ainsi.
C’est nous qui, par peur, créons une limite. C’est la même peur qui
nous fait voir chaque jour notre chambre à l’identique, la même peur
qui nous fait dire : « Je connais ma chambre »… toutes notions qu’une
simple pilule de LSD suffit à remettre en cause. Vous ne connaissez pas
votre chambre, vous connaissez la chambre de peur que vous voulez
stable, identique, précise. Sous LSD, vous verrez une autre chambre :
elle ne sera ni plus vraie ni plus fausse. Votre chambre n’est pas fixe,
elle est mouvement ; elle grandit, rétrécit, s’allonge constamment. Par
peur, on crée une chambre soi-disant constante, une chambre
rassurante que l’on reconnaît avec un soupir de soulagement quand on
rentre « chez soi ». Mon jardin, mon corps, ma femme : je reconnais
tout. Quelle sécurisation ! Quelle possessivité… par peur de l’élasticité
de la vie, peur de ne rien savoir, de ne rien avoir.
Quand, par le travail que vous connaissez, vous remettez en
question le prétendu corps dense et localisé, votre corps et votre souffle
apparaissent autrement. Dans ces moments-là, vous sentez certaines
bulles éclater… Passé et futur se trouvent dans ces bulles. L’inquiétude
vous quitte.
Tout ce qui vous arrive est un cadeau pour mourir. Un cadeau qui
vous permet d’identifier votre prétention à savoir. Cessez
d’appréhender ce qui vous remet en question ; au contraire : il ne s’agit
que de laisser votre immense souffrance vous quitter.
Y a-t-il une dernière question avant de se quitter ?
La mort… quand on quitte le corps…
Restez-là, à ce premier mot… La mort concerne la mort : elle ne
vous concerne pas. La peur de la mort, elle, est votre cadeau pour
vivre. Voyez, sans critique, tout ce que le mot « mort » évoque
pour vous. L’important est l’émotion qu’il crée. La mort, on verra bien,
cela ne nous regarde pas. En sortant de cet immeuble, nous pouvons
nous faire écraser, il n’y a rien à penser, tout va très bien.
Si on a la chance de la porter clairement, la peur de la mort est
belle. C’est une émotion très forte. Il faut l’aborder sensoriellement.
Quand vous sentez la mort inéluctable, comme vous ne pouvez rien, la
peur vous quitte ; alors autre chose se présente : une extraordinaire
intensité, une joie monte. Mais si vous espérez avoir une chance d’en
réchapper, cela devient plus complexe.
Une fois, lors d’une expérience à la mescaline, j’ai senti les trottoirs
s’ouvrir sous mes pas et mon incapacité à faire face. J’étais allongé
dans un appartement donnant sur le Vieux-Port à Marseille, assailli par
les musiques, les visions, les ressentis les plus horribles selon mon
imaginaire de l’époque. Je compris que je ne sortirai pas vivant de
l’expérience. Je n’avais pas la capacité de gagner ce combat. J’acceptai
totalement la défaite ; devant l’échec inévitable, je cessai la lutte… Et
en un seul instant, toutes les musiques, toutes les visions se
transformèrent en quelque chose que l’on pourrait qualifier de divin. Je
compris alors tactilement ce dont mon maître m’avait parlé tant de
fois.
Pour nous révéler sa beauté, la vie ne trouve l’espace que dans un
lâcher prise, une totale impuissance à être quoi que ce soit.
Récemment, durant un séjour au Canada, je me vis en songe dans
un avion et commençai à apercevoir la cime des arbres. Je me fis la
remarque qu’on volait un peu bas. Puis les arbres arrivèrent au niveau
du hublot et je constatai : « On va s’écraser ». Pendant un instant, un
réflexe de peur surgit, aussitôt remplacé par une extraordinaire
curiosité : « Je vais enfin savoir si toutes les absurdités que j’ai
proférées ont un sens ! »… Une joie immense est montée. L’aile de
l’avion fut arrachée par un arbre et je me suis éveillé dans une transe
de joie. Cette joie survient lorsque la mort est évidente et inévitable.
Le ressenti de la peur est extraordinaire. Avoir peur des chiens,
d’être seul, de recevoir des coups, de perdre son argent ou ses enfants –
chacun sa fantaisie : c’est toujours la même peur. Quand je sens
monter cette peur, peu importe de quoi, et que je suis disponible, cette
peur reste sensorielle et trouve sa liberté.
Rien à penser, rien à comprendre. On ne peut rien expliquer : on ne
peut que se raconter des fantaisies. Sentir est très facile, très
accessible ; mais tout ce que vous pouvez penser et lire sur la mort
n’est que fantaisie. Chaque tradition a créé son propre bêtisier. Toute
l’expression artistique vit de ce bêtisier – et c’est là sa valeur. Mais il ne
faut le considérer qu’en fonction de l’art et de la beauté. C’est un
prétexte pour exprimer la beauté, comme le sont la peur, la solitude, la
tristesse, toutes ces émotions où puisent l’art indien ou la musique
européenne.
La mort n’est qu’un mot, rien d’autre. Chacun l’habille à sa manière.
En vous couchant le soir, vous laissez avec joie votre vie : c’est une
forme de mort. Si, régulièrement, vous vous donnez au sommeil
clairement, si vous laissez votre corps se déposer en vous, la peur
psychologique de la mort peut beaucoup se réduire. Elle peut revenir
quelques instants dans certaines situations, dans des trous d’air au-
dessus de l’Himalaya, mais cela ne peut pas durer en tant que peur.
Il ne faut pas avoir peur de la peur. Certains se jettent d’un pont
avec un élastique à la cheville, d’autres font du parachutisme ou
entrent dans une cage avec des lions : tout cela pour sentir la peur.
Respecter en nous la peur, clairement ; sentir la peur : c’est la non-
dualité pratique.
Vous arrive-t-il de regarder les gens ?
Il y a de nombreuses manières de regarder. Vous sentez
l’environnement. Lorsque vous êtes avec votre chien favori, vous ne
passez pas votre temps à le regarder. Bien sûr, parfois quand il passe
vous admirez son fonctionnement. Quand il est dans votre dos, vous le
sentez, vous savez qu’il est tout près. Quand il est dans une autre pièce,
il est quand même là… Le regard est assez limité.
Pour admirer un spectacle de danse, souvent vous fermez les yeux.
Quand vous regardez la danseuse, vous êtes subjugué par sa beauté,
par son mouvement, par la perfection de ses gestes, mais vous ratez
quelque chose. Vous fermez les yeux, le son prend le dessus et
vous emmène beaucoup plus loin. Vient même un moment où vous
n’écoutez plus. Quand vous ne regardez plus un spectacle de danse,
n’écoutez plus un concert, il reste la vibration.
Tout est ici, le danseur là-bas ne m’intéresse pas. Dans l’écoute, je
n’écoute ni ne regarde. C’est dans le cœur que le concert a lieu. Depuis
cette émotion, on peut ensuite regarder là-bas : on voit alors tout
autrement.
Au-delà du vu et de l’entendu, le ressenti demeure. La beauté, vous
l’abordez les yeux fermés. Ouvrir les yeux est une concession.
CHAPITRE 5

Se laisser dévorer par la peur


Plus il se croit perdu, plus il est content ; plus il est désespéré, plus il est
fort. Et s’il pouvait vouloir quelque chose, ce serait de ne jamais avoir
d’assurance, et de vivre dans une incertitude continuelle…
Madame Guyon
Discours chrétiens et spirituels qui regardent la vie intérieure

Comment puis-je mettre fin à la violence ?


Vous mettez fin à la violence lorsque vous n’avez plus de peur – car
la violence vient de la peur.
Le chien vous agresse par crainte. Quand on dresse des chiens de
combat, on ne les dresse pas à attaquer, mais à avoir peur. Lorsqu’ils
voient telle forme, telle couleur, morphologie ou geste, inutile de leur
dire ce qu’ils doivent faire : ils ont peur, ils attaquent.
Quand la peur vous quitte, la violence cesse. Pour cela, vous devez
cesser de prétendre être une entité personnelle, une image qu’il faut
défendre parce qu’elle est attaquée par le monde qui voit tout
autrement.
La peur engendre la violence. Vous êtes intolérant avec ceux qui
appréhendent la vie différemment de vous, parce que leur manière
d’être met en question la vôtre. Ceux qui aiment la violence vous
dérangent, vous les redoutez et, à votre tour, vous êtes agressif. Quand
quelqu’un bat un enfant devant vous, cela vous révolte et vous avez
envie de frapper le frappeur : voilà la violence. Cela ne signifie pas que
vous devez rester passif ; mais vous ne réagissez plus en fonction de
vos peurs : vous agissez en fonction d’une situation que vous regardez
sans références.
Tant qu’il y a peur il y a violence. Vous allez brutaliser l’adulte qui
bat l’enfant et, dès votre départ, il sera sans doute encore plus
véhément. Les guerres n’ont jamais arrêté la violence.
Certaines situations peuvent justifier le combat. Si des troupes
entrent dans votre pays et se livrent à des massacres, vous pouvez
n’avoir aucun problème psychologique à intervenir, dans la mesure de
vos compétences, et à participer à la défense. Vous ne le faites plus par
idéologie, mais fonctionnellement. Vous défendez d’une manière
pratique votre quartier, votre village, votre pays.
Si un chien saute à la gorge de ma fille, ce que je vais faire au chien
peut paraître cruel à certaines personnes, mais cela ne l’est pas : c’est
fonctionnel, sans problème psychologique. Je n’ai pas de colère contre
le chien.
Soutenir une fantaisie familiale, raciale, nationale ou internationale
n’est que concept. Protéger notre environnement végétal, animal ou
humain est un prolongement naturel de notre corporalité. Lorsque
vous vous blessez ou que vous êtes grippé, si vos cellules ne
réagissaient pas avec virulence, votre corps disparaîtrait. C’est parce
que vos cellules résistent puissamment que vous ne périssez pas.
L’apparente brutalité fonctionnelle ne demande aucune justification
intellectuelle.
Prétendre savoir ce qui est juste est violence. Si un chien attaque, il
n’a pas tort. Ce n’est pas un méchant chien. Je ne suis pas violenté par
le fait qu’un chien veuille attaquer ma fille, je comprends très bien, vu
son passé, son entraînement que, sentant quelqu’un comme ma fille, il
l’attaque. Il n’a pas d’autre choix que d’attaquer… et d’en subir les
conséquences.
La violence, c’est la peur de ses peurs, de ses émotions. Une peur
que l’on projette sur l’environnement.
Comment s’en libérer si on tombe dedans ?
Par l’humilité. Voir clairement sa peur, avec respect, sans vouloir la
changer. Puis-je être sans peur ? Non, cela se saurait. Je porte ce
trouble en moi, je m’y rends disponible. C’est une liberté, une écoute.
Dans ce ressenti, une forme d’intelligence va venir.
Ce qui vous effraie révèle la peur que vous portez en vous. Réaliser
cela est extraordinaire. Ce qui provoquait votre peur quand vous aviez
quatre ans n’est pas ce qui la provoque aujourd’hui, mais c’est toujours
la même peur.
Si un chien vous attaque, vous êtes terrifié ; s’il agresse quelqu’un
qui revient d’un champ de bataille, cela vous laisse assez indifférent.
Pourquoi ? La situation ne crée pas la peur, elle se contente de la
révéler.
Votre mari vous abandonne, vous ne savez pas comment payer votre
loyer, vous vous sentez vieillir, votre pays est en guerre, vous avez peur
pour votre enfant, pour votre mère… Chacun a ses limites, mais c’est
toujours la même peur.
Lorsque je réalise que la situation réveille en moi une peur qui a
toujours été présente, j’ai fait le premier pas, je deviens disponible.
L’attention se porte sur le ressenti de la peur, non plus sur sa cause
apparente. Je vais laisser ce ressenti de peur vivre en moi. Je n’ai pas
peur, je sens la peur ; une clarification se fait.
Tant que j’ai peur de quelque chose, c’est un faux débat. Vous
pourrez essayer de vous libérer, de vous entraîner, vous maîtriser ou
vous contrôler pour ne plus avoir peur d’une chose, une autre la
provoquera. Certains ont la hantise d’être attaqués dans la rue. Pour
dépasser cette phobie, ils vont pratiquer intensivement les arts
martiaux pendant vingt ans. Ils n’auront plus peur d’être attaqués, mais
seront terriblement angoissés à l’idée que leur femme puisse les
tromper…
Se préparer à la peur ne sert à rien, il faut la ressentir.
Quand j’ai été attaqué par un chien ou tourmenté par l’éventualité
que ma femme me quitte, que je me retrouve le soir à la maison ou à
l’hôpital, l’écho de la peur est encore très présent. Clairement, sans rien
faire, je laisse vivre ce relent de peur. Dans cette passivité la peur est
active. Elle parle, j’écoute. Dans cette disponibilité, elle va se présenter
sensoriellement ; il n’y a rien à penser.
Quand vous en êtes à ce stade, des mondes sensoriels s’ouvrent.
Vous parvenez tôt ou tard à une écoute harmonisatrice. Cela demande
une certaine maturité.
Le plus souvent, quand on est effrayé, on fuit la peur, on essaie
de penser à autre chose, on divorce, on se marie, on fait un enfant ou
de la méditation… Et la peur revient.
Tôt ou tard, quand quelque chose vous effraie, vous remerciez la
situation de vous montrer que la peur est encore présente en vous.
Tant que vous n’avez pas fait face, que vous le sachiez ou non, vos
actions et vos pensées seront bloquées, cristallisées par cette peur.
Ce qui nous faisait peur il y a dix ans ne nous fait plus peur.
Certaines personnes de cinquante ans ont peur d’avoir soixante ans ;
quand elles en ont soixante, elles ont peur d’en avoir soixante-dix, et
ainsi de suite. Mais fondamentalement, personne n’a peur de l’âge qu’il
a. La peur n’apparaît qu’en fonction du futur qui, quand il est là, ne fait
jamais peur.
On n’a peur que du futur. C’est ce qu’il y a après qui fait peur, c’est
demain. Voir le mécanisme. Dans votre présence, le mot peur va
s’éliminer. La peur est une idée, le futur n’existe pas.
Vous dites que la peur est quelque chose qui est à l’intérieur de nous,
qui se révèle à travers des prétextes et des fantômes. Cette peur, qui est
présente, est réelle ; seuls les objets de la peur ne sont pas réels…
Ils sont réels, mais ce sont des prétextes, c’est tout.

Mais la peur, elle, elle est là ?


Bien sûr. Et c’est une émotion profonde, comme toutes les émotions.
Quand vous faites face à la peur en la libérant de son cortège d’images,
la peur essentielle, sans cause, se révèle. Vous êtes disponible à cette
peur : dans la disponibilité, sensoriellement, pourra se faire
l’épanouissement, la clarté…
La description s’arrête là. Le reste est émerveillement.
Il faut laisser le mystère du vécu. On ne peut pas dire jusqu’où on
peut aller. L’expérience est indescriptible. On ne peut décrire ce qu’est
« laisser vivre la peur en nous » : ce n’est pas du domaine de
l’expression.
Quand la peur a quitté son imaginaire, ce n’est plus une peur. Pareil
pour une tristesse, une angoisse, une solitude : c’est la porte sur
l’espace.
Le corps, le psychisme sont une cristallisation d’émotions. Quand on
les laisse redevenir sans image, ils résonnent d’émotions primordiales.
Sentir « Je ne suis pas dans la peur, la peur est en moi ». Faire
l’expérience…
Si je peux ne pas la nommer, cela pourrait ne pas être une peur mais
juste une sensation. C’est comme s’il fallait que je n’existe pas pour que
l’expérience se produise. Quand je l’identifie, elle cesse d’être pure. Quand
je lui superpose une image, parce que je la teinte de ce mot « peur », la
sensation n’est pas ce qu’elle était lors de son apparition… C’est ça ?
Oui. Quand vous avez vraiment peur, il n’y a pas le mot peur.
Quand vous dites : « J’ai peur », « Je suis dans la terreur », « Je
souffre », vous êtes dans la pensée. Au moment du ressenti, l’intensité
du vécu ne laisse pas de place pour le concept de peur, de souffrance,
de terreur. L’expérience est beaucoup trop forte pour laisser la moindre
énergie à l’expression orale. Le besoin de nommer et de s’approprier les
choses est intense mais, dans l’action, il n’y a pas de notion
d’expérience.
Alors, une souffrance ne peut pas être une souffrance si elle reste pure ?
Exactement, la souffrance est une image sans substance.
On emploie des mots, il faut voir ce vers quoi ils pointent. Le mot
« eau » ne vous désaltère pas : le mot « eau » évoque sa perceptibilité.
Les mots « peur », « tristesse » sont des symboles. Comme on a accepté
de jouer avec le langage, on utilise certaines représentations, mais les
symboles ont leurs limites. Vous sentez l’image, elle résonne en vous ;
vous l’oubliez, reste la résonance. À ce moment-là, effectivement, le
nom de l’émotion ne se présente plus.
Mais c’est vrai uniquement pour des expériences bien particulières où il
y a comme une urgence. Dans le quotidien, on dirait que l’intensité n’est
pas suffisante pour que je sois saisi par l’émotion, alors il y a
identification immédiate.
Ne laissez pas la banalisation de l’existence se produire. Rendez-
vous compte de la puissance de l’instant.
Il n’y a rien d’ordinaire dans la vie. Quand vous touchez une femme,
un homme, que vous écoutez le vent ou le tintamarre des klaxons, tout
est possible.
La vie n’est qu’intensité.
Toutes nos actions sont des rituels. Qu’est-ce qu’un rituel ? C’est la
prise de conscience qu’il n’y a pas d’acte gratuit – que tout est gratuit.
Chaque acte conscient célèbre la gratuité. Une sensation
d’effervescence, d’intensité de la vie se révèle petit à petit. Même dans
une situation apparemment mièvre et limitée, la vie profonde résonne
et se révèle.
Plus le besoin de savoir, de s’approprier les choses, se libère en vous,
plus vous vous rendez compte que chaque instant de la vie est le
paroxysme. Aller en Inde n’est pas plus que d’être dans un quartier de
Brooklyn ou de Montréal. L’instant où vous ramassez une pomme,
lacez vos chaussures, nettoyez vos dents, est aussi beau, profond et
juste que celui où vous vous asseyez en méditation. Chaque instant est
totalité.
Certaines personnes méditent à une heure précise, se réunissent
dans un centre spirituel… C’est pathologique. Quel est le meilleur
moment ? N’est-ce qu’à trois heures et demie le matin ? Quel endroit
pourrait être plus auspicieux que mon environnement immédiat ?
La méditation est maintenant, ici. Ce qui est sacré, profond, c’est
l’instant présent. Retrouver cette acuité : le rituel n’est que cela.
En Inde, la vie est très ritualisée afin de vivre clairement l’évidence
de l’ultime, présent dans chaque instant. Au cours d’un repas, les
bouchées successives sont offertes aux cinq souffles internes, etc.
Aucune activité n’est insipide. Manger, bouger, penser sont des
actions cosmiques. Chaque mouvement, chaque étincelle de notre vie
est le sommet. Il n’y a pas de vie ordinaire, profonde ou spirituelle.
C’est la peur qui crée les différences – l’inférieur, le supérieur, le
spirituel, le matériel…
Revenir à l’évidence : chaque émotion est l’essentiel.
En peinture, lorsqu’on a atteint un certain niveau de création, on ne
nomme plus. On n’évoque plus de notions de représentation. Seuls
restent des proportions, des graduations, des mouvements, mais il n’y a
plus de sujet. Le côté anecdotique d’une peinture représentant un
arbre, une cathédrale, une pomme, disparaît complètement.
Demeurent des masses de vert, de bleu, de rouge, des lignes de force,
des espaces…
Lorsque nous sommes face à quelqu’un qui nous fait peur, c’est
seulement parce qu’il nous dérange ?
Ce qui vous dérange chez quelqu’un, c’est ce que vous portez en
vous… Vous rentrez dans une pièce où sont réunies trente personnes,
vingt-neuf ne vous gênent pas trop, mais il y en a une dont le
comportement vous est insupportable. Pourquoi repérez-vous celle-là
plus que les autres ? Parce qu’elle vous renvoie quelque chose que vous
trouvez odieux en vous et dont vous ne vous rendez pas compte. Le
voir chez l’autre est exaspérant.
Nous sommes toujours mis en question par la pathologie qui nous
est la plus proche. Quand vous jugez une situation inacceptable, c’est
que vous n’écoutez et ne comprenez pas.
Il n’y a rien d’intolérable qu’on ne se reproche à soi-même… Cela ne
veut pas dire que vous devez vous abstenir de réagir si cela dépasse
votre capacité d’accueil.
Qu’y a-t-il d’insupportable ? La conviction de savoir ce qui est juste.
Quand on vous tient des propos qui ne correspondent pas à votre
vision du monde, cela vous semble scandaleux. L’intolérable est la
prétention de savoir. Si vous abandonnez toute prétention, rien n’est
révoltant, il y a compréhension. Pour le corps, c’est différent, mais être
gêné psychologiquement par quelqu’un ou quelque chose est une
fantaisie.
Il ne s’agit pas de fabriquer une attitude, mais d’être disponible à ce
qui est là. C’est la seule possibilité. Ce qui vous est intolérable est
quelque chose que, pour l’instant, vous ne pouvez pas admettre en
vous-même ; alors vous le projetez sur quelqu’un. Tôt ou tard, vous
voyez le mécanisme.
Ne vous forcez pas à accepter des choses qui dépassent votre
capacité mais profitez de la situation, de ce qui est intolérable : vous
rentrez chez vous et laissez ce relent, cet écho intime, devenir vivant.
Petit à petit, vous verrez que de moins en moins de choses vous seront
désagréables ; jusqu’à ce que plus rien ne le soit.
L’intolérable signifie que quelque chose dérange votre système de
prétention et remet en question le monde que vous avez créé pour vous
défendre, pour exister. Si vous rencontrez un homme très riche et lui
dites : « Finalement, vous n’avez rien », il peut trouver cette remarque
choquante car il a passé sa vie à construire l’image qu’il était riche. Si
vous rencontrez un clochard et lui dites : « Finalement, tu as tout »,
vous pouvez le mettre très mal à l’aise parce qu’il vit avec cette
profonde conviction qu’il n’a rien, qu’il est malheureux. Ce ne sont que
des prétentions, des images, mais dire à l’un qu’il est riche et à l’autre
qu’il est pauvre peut être ressenti comme une provocation.
Il faut vivre la réalité. Seule l’acceptation remplace le sentiment
d’intolérable. Quand vous ne vous prenez ni pour un riche ni pour un
pauvre, plus rien n’est intolérable psychologiquement.
Vous trouvez qu’un violeur, un assassin sont épouvantables et puis,
un jour, vous regardez, vous comprenez le fonctionnement intérieur de
celui qui a besoin de violer, de tuer, de créer la souffrance pour avoir
quelques instants de bonheur. Quand vous prenez la mesure de la
détresse, de la tristesse, du malheur qui est là, vous ne trouvez plus
cela intolérable. Vous comprenez simplement où est l’action juste.
L’intolérable, c’est la défense de son monde. C’est l’origine du
fascisme. Le communisme aussi juge bien des choses intolérables.
Interdire ce qui nous est intolérable est notre attitude la plus fréquente.

Pourriez-vous nous parler de la victime ?


Se sentir victime est un concept ; c’est encore une prétention.
Certaines personnes se complaisent dans ce rôle. Elles sont victimes de
la société, de leurs parents, leur corps, leur éducation, leur mauvaise
prononciation… C’est une revendication comme une autre. Être fier
revient au même. Certains sont fiers de leur passé, d’autres en sont
victimes : chacun ses fantasmes.
On n’a pas de passé, sauf celui que l’on s’invente dans l’instant pour
présenter sa carte de visite. Le passé n’existe pas. On ne l’invente que
lorsque l’on est dans la peur.
Il n’y a pas de victime. Dans une salle de boxe, les gens ne se sentent
pas victimes chaque fois qu’ils reçoivent un coup. Ils ne disent pas : « Je
suis victime, je suis victime, je suis victime… »
Pourquoi ? Les coups ne font pas mal psychologiquement quand on
les accepte.
Certains se sentent victimes de la société quand ils ne peuvent pas
partir en vacances, d’autres parce qu’ils n’ont pas les moyens d’acheter
un dessert à leurs enfants, une voiture ou qu’ils n’ont qu’une petite
maison. Chacun a sa fantaisie. Il suffit de faire un voyage en Inde ou au
Népal : après, on se sent très riche. Même si on n’a pas de dessert à
leur offrir, on peut souvent donner du riz à ses enfants. Ce sentiment
d’être victime est justifié dans le monde imaginaire où nous vivons ;
profondément, il est grotesque. Je suis le jouet de mon propre
conditionnement.
Nous parlons ici du sentiment d‘être victime. Les coups reçus sont ce
qu’ils sont et leurs conséquences corporelles sont bien réelles. Mais ce
sont les tensions mentales qui nous empêchent de vivre. Quand elles
nous quittent, toute notre énergie est alors disponible pour être présent
au corps, pour éventuellement, après un événement traumatisant,
aider à sa rééducation.
La semaine dernière, une personne a reçu des coups de sabre pendant
qu’elle dormait dans l’autobus. Ce que je veux dire par victime, c’est celui
qui souffre, le sang coulait…
Quelle est la différence entre la personne qui souffre d’un cancer de
l’utérus et celle qui a reçu des coups de sabre ? C’est aussi pénible pour
l’une que pour l’autre. Elles font face à leur problème. Il n’y a pas à se
sentir victime. Auraient-elles préféré la souffrance d’un autre ? Non.
Il n’y a pas de victime. On reçoit un coup : s’il est trop fort, on
meurt ; s’il l’est moins, on s’évanouit ; moins fort encore, on supporte.
La douleur physique peut être terrible, mais être victime dans le sens
où on l’entend ici est souvent psychologique. Toutes ces justifications –
« J’ai un cancer, je l’ai bien mérité », « C’est ma belle-mère qui m’a
provoqué un cancer », « Mes parents ne m’ont pas assez aimé : j’ai un
cancer, c’est normal » ou « Ma femme m’a dit de prendre l’autobus, à
cause d’elle j’ai reçu des coups de sabre » – n’apportent rien. Si on ne
rentre pas dans l’imaginaire, il n’y a pas de victime. On garde toute
l’énergie pour aider le corps, dans la mesure de sa capacité.
Se sentir victime affaiblit la résistance. Ce n’est pas une critique :
quand les gens se sentent victimes, il faut les aider. En leur montrant
leurs possibilités de beauté dans l’instant, on les amène à quitter leurs
chimères. Cela peut demander un gros travail, mais c’est la seule issue.
Se sentir victime vient de l’idée que la vie aurait pu être autrement.
C’est une maladie.
Il faut vivre avec la réalité… Dans la mesure de mes aptitudes, je
fais face à l’instant présent. Si je suis dans l’interprétation – « Je
n’aurais pas dû être là, prendre le bus, écouter ma femme… » – je ne
suis pas disponible aux combats nécessaires pour le corps.
Tout ce que l’on ressent est inévitable. Pour guérir, il faut le
comprendre.
L’important, c’est de vivre lucidement tous les événements de la vie.
Il n’y a pas de spiritualité, il faut laisser ces choses aux magazines new
age. Chaque situation est une possibilité de pressentir l’essentiel, ce
que l’on ne pourra jamais nommer. Se familiariser de plus en plus avec
la disponibilité à ce qui se présente dans l’instant – et non à ce que l’on
imagine être l’essentiel.
Je n’ai rien choisi, ni mon corps, ni mes facultés mentales, affectives
ou intellectuelles. On a tous les mêmes dispositions, dans le sens où on
a tous les compétences suffisantes pour se rendre compte qu’aucun
talent n’est nécessaire au pressentiment de la plénitude. Un jour, on ne
se situe plus dans le dynamisme de vouloir se servir de ses capacités
pour se trouver. Le corps, la pensée, l’émotion suivent leurs cours mais
cela, le « grand caché », reste constamment présent, sans jamais
pouvoir être perçu. On réalise que tout mouvement de la vie est une
forme de coloration de cet élément essentiel qui ne peut être coloré. Le
mystère se révèle en nous. Il n’y a plus le moindre dynamisme de
vouloir comprendre, attraper, arriver, prouver. Plus de fuite de
l’instant, de l’essentiel.
Aller méditer à quatre heures et demie du matin ou suivre une
démarche spirituelle est souvent une fuite de la vérité, de cet essentiel
qui ne peut être que maintenant. Vouloir accomplir quoi que ce soit est
une façon de se dérober à l’instant. Désirer être riche, beau, intelligent,
jeune, en bonne santé ou spirituel est égal.
Il est inévitable de passer par ces fuites et que certains d’entre nous
se rendent compte du mécanisme. À ce moment-là, toutes les situations
vont révéler ce que l’on cherchait, ce lieu où l’on ne peut arriver, cet
être que l’on ne peut devenir, ce non-état que l’on ne peut posséder.
Cet espace, ce regard qui ne peut être vu éclaire toute chose. Cela ne se
trouve jamais devant, mais derrière. Un ressenti qui ne peut être
senti… La compréhension mentale n’a pas sa place ici.
Se familiariser avec cette disponibilité aux instants de la vie. Je n’ai
pas besoin de changer quoi que ce soit en moi : mes peurs, mon
arrogance, mes prétentions, mes limites, tout cela m’est nécessaire
pour pressentir le sans-limite.
Tout change, mais aucun changement autre que celui qui apparaît
dans l’instant n’est nécessaire. Toutes les énergies qui étaient utilisées
pour créer, pour s’approprier, vont aller s’asseoir dans cette
disponibilité. Là, il y aura création véritable. Cette création est
célébration : une création qui rend grâce, pas une création qui affirme.
Si j’ai bien compris, la spiritualité est une illusion ?
C’est un concept. Ce que les gens projettent dans la prétendue
spiritualité, à six ans ils le projetaient dans leur équipe de scouts, à dix
dans leur équipe de foot, à vingt dans la politique et à trente dans le
mariage… Ce manque que l’on a essayé de combler par une poupée, un
train électrique, une bonne note à l’école, une carrière, un enfant, on le
projette ensuite dans la spiritualité. C’est le pot-pourri de toutes nos
peurs. Chacun, selon la forme de ses anxiétés, se trouve attiré par un
certain type de spiritualité. Quand c’est présent, il faut le respecter ;
mais ce n’est rien d’autre que la peur.
La vraie spiritualité est un remerciement.
Maître Eckhart fait une différence entre la vraie prière, prière du
cœur, célébration de l’accomplissement divin, et la prière qui vient
du manque, qui essaie de demander une rectification. Cette dernière
n’est pas une prière, mais une forme d’abcès.
La vraie prière est remerciement. La vraie spiritualité est un non-
dynamisme qui s’incarne dans une disponibilité de chaque instant.
Quand le cancer, la maladie, la naissance, la violence, l’émotion vient,
être disponible : là se trouve la profondeur.
Les scouts, la politique, la spiritualité, l’enfant, l’équipe de rugby ont
leur place, sinon cela n’existerait pas. Vouloir se libérer de tous ses
problèmes pour devenir spirituel, pour devenir « éveillé », aussi. Ces
règles, ces références, ces savoirs sont issus de la peur. Vient un
moment où vous n’éprouvez plus le besoin de vous chercher dans les
différents courants de la vie. C’est vous qui éclairez la spiritualité, non
l’inverse. C’est votre clarté qui vous fait comprendre profondément ce
qu’est la politique, la paternité, la violence, la maladie, le bouddhisme,
l’islam. Votre clarté éclaire tout cela.
Cette clarté-là, c’est la spiritualité, non ?
Bien sûr. Mais, là, il n’y a plus de mot, plus de direction, de savoir,
d’école, de ligne, d’enseignement et, surtout, plus de personne
spirituelle. Seule reste une non-séparation.
Comprendre qu’il n’y a rien à comprendre, rien à acquérir. Je n’ai
pas besoin d’inventer des outils pour faire face à la vie, de créer des
moyens de défense ou d’appropriation pour faire face aux situations.
Regarder honnêtement ce qui est là, ce qui éveille en moi la peur,
l’anxiété, la prétention, la défense. Clairement, accepter mes
prétentions, mes limites. Ces limites vont refléter la non-limite.
Il faut vivre la médiocrité : elle révèle l’ultime en nous.
Quand je refuse la médiocrité, quand j’imagine, que je projette un
supérieur ou un inférieur, des choses spirituelles qui devraient me
libérer de la vie quotidienne, là, je suis dans un imaginaire. C’est une
forme de psychose. La médiocrité est l’essentiel – la médiocrité selon
mes concepts.
Fonctionner journellement : manger, dormir, aimer, voir, sentir,
regarder. Laisser toutes les émotions vivre en nous. Rien à défendre, à
affirmer, à savoir. Je n’ai besoin de rien pour pressentir ce qui est
primordial. Inutile de changer quoi que ce soit en moi.
Certaines découvertes sont à faire et à oublier dans l’instant. Pour la
personne, c’est la terreur, car l’ego a besoin de s‘approprier des
qualifications : être spirituel, méditer, se libérer.
Il faut sortir de notre rencontre comme un chien qui a vu un os et à
qui on le retire juste avant qu’il referme la gueule. C’est ce sentiment-
là, juste avant la frustration, qu’il faut garder. La sensation de la
bouche vide est une non-conclusion, un espace qui résonne de notre
liberté.
Merci d’avoir été là.
CHAPITRE 6

Laisser la lune libre


S’abandonner sans vue ni raison, faisant sa voie de n’avoir point de
voie.
Demeurer dans sa perte sans rien vouloir ni connaître, sans rien désirer.
Vivre en enfant sans aucun souci, pas même d’accomplir la volonté de
Dieu.
Madame Guyon
Discours chrétiens et spirituels qui regardent la vie intérieure

La peur qui m’empêche de m’abandonner n’est-elle pas, finalement, la


peur d’abandonner le trop connu extérieur ?
Ce qui est ressenti est la porte vers l’essentiel. Si j’ai la maturation
de sentir la peur, la rage dans leur instantanéité et non dans une
histoire, ce ressenti porte en lui les germes de sa résorption dans la
disponibilité. Mais tant que je rattache l’émotion à une cause, je me
prive de toute possibilité de résorption.
La situation qui me dérange est un cadeau que je me fais pour
retrouver l’émotion profonde. Il n’y a rien à l’extérieur. Cela on le
comprend tôt ou tard.
Vous avez la chance d’avoir peur, d’être dérangé : revenez au
ressenti. Vous allez trouver une peur sans cause, la véritable peur. Elle
habite tout votre organisme : vos cheveux, vos ongles, tous vos
systèmes de fonctionnement. Vous sentez cette peur, vous n’avez pas
peur. Tout cela apparaît en vous, dans votre espace.
Quand vous dites : « J’ai peur », vous bloquez le processus ; c’est
une pensée et cela empêche de sentir. La peur est dans la poitrine, la
mâchoire, le ventre, les cuisses, les yeux : laissez ce ressenti se prendre
en charge. Vous n’avez rien à faire pour digérer, rien à faire pour
sentir : vous donnez l’occasion à la digestion et au senti de se faire en
vous. Mais tant qu’on lie la peur, l’émotion à une situation, on passe à
côté. Demain, autre chose créera la peur, provoquera la colère.
L’ego veut toujours trouver une raison : « C’est normal que j’aie
peur, que je sois en colère ». Selon mon psychisme, je justifie ou
condamne constamment mon ressenti. On ne peut pas avoir l’un sans
l’autre. Un jour vous justifiez, un autre vous critiquez : c’est le même
processus. À un moment donné, vous ne justifiez ni ne critiquez plus
rien, vous écoutez. Là, ce vécu sensoriel dont on parle s’actualise. Il n’y
a plus rien à penser.
Reste un ressenti, la vie.
Penser est la peur de sentir, c’est une compensation. Je me raconte
une histoire, malheureuse ou heureuse. Tout, plutôt que de sentir.
Dans le bonheur ou le malheur, la personne peut se savourer. Dans
le senti, il y a espace : ni bonheur ni malheur, aucune place pour l’ego.
On ne peut pas s’approprier le senti. Dès que l’on dit : « Je suis
tranquille », c’est une pensée, plus un ressenti.
La peur provoque constamment la pensée et l’agitation. Quand vous
sentez, aucune agitation n’est possible. Quand on écoute un son, s’il y a
ressenti, il y a tranquillité. Tous les bruits apparaissent dans ma
tranquillité. S’il y a agitation, je critique ces bruits, je me dis que s’il n’y
avait pas de bruit je serais moins agité. Non : c’est parce que je suis
agité que je réagis ainsi ; ces bruits ne font que stimuler mon agitation.
Tranquille, les bruits ne sont que ce qu’ils sont : des bruits. Cris, radio
ou battements du cœur sont les mêmes bruits. Ils ne sont dérangeants
que pour des psychismes agités.
Quand j’ai la chance d’être mis en question, agité par un bruit, je
reviens vers moi-même au lieu de m’occuper du bruit. Mon agitation
vient de ma prétention de penser qu’il ne devrait pas y avoir de bruit,
que ce serait plus juste.
C’est un malheur éternel de penser que les choses pourraient ou
devraient être autrement que ce qu’elles sont dans l’instant.
Comme toutes les émotions, la peur est un ressenti. Quittez
l’histoire, ne vous occupez pas de ce qui vous fait peur, ne devenez pas
intelligent, ne construisez pas une théorie philosophique profonde pour
justifier votre peur : donnez-vous au ressenti. Dans ce ressenti il n’y a
pas de peur, il n’y a que peur. La peur est en vous ; vous n’avez plus
peur : vous sentez la peur. C’est la manière la plus directe.
Quand vous parlez de disponibilité, j’interprète cela comme accueillir la
vie telle qu’elle se présente et cela me donne un sentiment d’ouverture, de
liberté, mais vous dites que la liberté est un sacrilège alors je ne
comprends pas.
L’idée d’être libre est un manque de clarté. Le ressenti de
disponibilité est une expérience profonde. L’idée « je suis libre » comme
l’idée « je suis tranquille » est une forme d’agitation.
La spiritualité entraîne-t-elle un élément sacré ou n’est-elle que
fonctionnelle ?
Se référer à un non-savoir est sacré. La spiritualité que l’on apprend,
que l’on étudie, n’a aucun caractère sacré. C’est une misérable mise en
scène pour des gens qui ont peur de vivre. La spiritualité issue du
sacré est non pensée, non organisée, non élaborée, non utilisée. Cette
spiritualité-là est le sacré.
La spiritualité n’est pas un refuge, un moyen, une béquille. Elle n’est
pas là pour compenser l’échec de la vie. C’est un dynamisme, le
pressentiment que les événements de la vie ont un sens au-delà de la
pensée. La spiritualité est ce pressentiment de l’humilité, d’un total
non-savoir. Quand je m’éveille à cette non-compréhension de la vie,
quand j’arrête de prétendre expliquer ce qui m’arrive, avoir besoin de
ceci ou penser que cela n’aurait pas dû se produire, il y a humilité.
Finie la prétention de savoir ce qui est juste ou non pour moi et pour le
monde. Une écoute se fait. Cette écoute, c’est le sacré, la spiritualité
même.
Tout savoir spirituel est une misérable caricature. Tout
enseignement et toute codification spirituels sont des actes d’aveugles
guidant des aveugles. Le savoir vient de la pensée, de la mémoire. Que
peut-il y avoir de sacré là-dedans ?
Ce qui est sacré, c’est le ressenti, la disponibilité à la beauté, à la vie.
Cela s’actualise dans tous les domaines, mais ne peut jamais
s’actualiser formellement.
Quand vous tombez amoureux, vous ne le savez pas. Une
effervescence est là. Le jour où vous dites : « Je suis amoureux », c’est
fini, vous avez quitté l’authenticité, vous avez créé une situation.
Quand vous êtes vraiment amoureux, que vous aimez quelqu’un
profondément, vous l’ignorez. Quand vous vous dites : « J’aime
quelqu’un », vous vous racontez une histoire. La beauté n’est pas
conceptualisable. La joie n’est pas goûtable.
Quand vous êtes à l’opéra, il vous vient des moments de non-savoir,
de pure joie. Mais si vous essayez de goûter l’émotion, cela provoque
une forme de conflit.
Il n’y a rien à goûter.
La spiritualité qui sécurise n’a de valeur qu’au niveau psychiatrique.
La spiritualité qui sait ce qu’il faut faire, ne pas faire, ce qui est juste ou
injuste, moral ou non, participe des garde-fous mis en place par la
société. Cela peut avoir une valeur sur le plan juridique, mais cela ne
comporte rien de sacré. C’est une idéologie.
Les idéologies viennent de la peur. Sans peur, je n’ai pas besoin
d’être quoi que ce soit, de m’identifier à ceci ou cela. C’est la peur qui
m’invente. Se croire français, blanc, noir, juif, riche, pauvre,
bouddhiste, hindou, chrétien, athée : tout cela vient de la peur. Dans
un mouvement de non-peur, je ne revendique rien du tout. Cette non-
revendication ouvre à la disponibilité. Tout ce qui m’apparaît me
devient proche, facile, profondément moi-même. Je ne rencontre que
moi-même. Il n’y a rien d’étranger.
Si quoi que ce soit m’est étranger, c’est que je suis dans une histoire,
une prétention d’être quelqu’un. Puis-je faire un geste sans prétendre
quelque chose ? Puis-je regarder un arbre sans savoir, sans essayer de
me trouver dans mon savoir sur l’arbre ? Cette observation, ce
questionnement est spirituel. Puis-je un instant ne rien attendre ? Être
totalement présent ?… Là, aucune codification possible ; on ne peut
pas mettre cette disponibilité dans la poche et prétendre : « Je suis
disponible. »
Mais chercher à se trouver dans le christianisme, le bouddhisme,
l’hindouisme ou l’islam ; avoir besoin de posséder un mari, des enfants,
une maîtresse, un amant ; besoin de s’identifier à un pays, une
nationalité, une couleur, une race, une équipe de football, des goûts
littéraires, cinématographiques, etc. : cette spiritualité-là relève de la
pathologie. Si les gens ne défendent pas ces images, ils pensent qu’ils
n’ont rien. Ils sont prêts à se battre pour les conserver… C’est
entièrement justifié, mais cela ne nous concerne pas ici.
Nos réunions sont faites pour ceux qui pressentent que, quand ils
arrêtent d’inventer quelque chose, il n’y a plus d’appartenance
possible ; que toutes les religions, les races, les ethnies, les savoirs, les
nationalités ne sont que des inventions de la peur ; que la culture, le
monde, la société sont autant d’inventions pour ne pas voir en
profondeur.
Tant que l’on n’est pas arrivé à cette conviction, il est justifié de se
croire français, bouddhiste ou marié : sans ces croyances, il faudrait
encore plus d’asiles psychiatriques. À un moment donné, vous n’avez
plus besoin de vous approprier quoi que ce soit ; vous poursuivez votre
fonctionnement extérieur, mais vous n’adhérez plus à ces systèmes de
défense codifiés en pseudo-savoirs. La beauté de la vie est dans
l’instant. Elle ne peut pas se limiter à un cadre. Dans l’instant, je suis
libre de tout cadre. En apparence, vous continuez d’être ceci ou cela
mais, profondément, vous ne vous sentez plus limité. Cette spiritualité-
là n’a ni forme ni nom.
Tout à l’heure, vous avez dit : « Lorsque j’aime quelqu’un, je ne sais
même pas que je l’aime, dès lors que je me dis que je l’aime, alors
probablement je ne l’aime plus »… Je ne sais pas si ces paroles sont
exactes mais c’est quelque chose d’approchant. Je mesure la distance qui
me sépare de cela, car j’avais plutôt coutume de savoir qui j’aimais et, en
plus, de le dire. Pourriez-vous développer un peu ?
Quand vous êtes avec vos enfants, vous ne pensez pas
constamment : « J’aime mon enfant, j’aime mon enfant, j’aime mon
enfant ». Quand vous êtes avec votre femme, vous ne dites pas à tout
moment : « J’aime ma femme, j’aime ma femme, j’aime ma femme ».
Quand vous êtes avec votre chien, vous n’affirmez pas tout le temps :
« J’aime mon chien, j’aime mon chien, j’aime mon chien »… Vous
n’avez pas besoin d’articuler l’inévitable.
Bien sûr, vous aimez votre chien : il n’y a rien que vous puissiez ne
pas aimer. Vous aimez ce qui se présente. Vous aimez cet enfant ; mais
quand vous prenez dans vos bras l’enfant de la voisine, l’aimez-vous
moins ?… Vous n’avez plus besoin de prétendre une localisation. Vous
aimez ce qui est là, devant vous, parce qu’il n’y a rien d’autre que cela.
À un moment donné, vous perdrez l’habitude de vous raconter.
Quand vous mangez de très bonnes asperges, vous n’éprouvez plus le
besoin de penser : « Je mange de très bonnes asperges » ; le goût des
asperges est suffisamment envahissant pour empêcher le commentaire
de venir. Si vous pensez : « Je mange des asperges », c’est que les
asperges ne sont pas assez bonnes ou que votre sensibilité aux asperges
n’est pas assez développée.
On peut formuler les choses. Les chiens aiment beaucoup entendre
des paroles d’amour. Quand vous êtes avec votre chien, vous pouvez
lui dire souvent qu’il vous est cher, c’est comme une caresse de la main.
Vous pouvez rencontrer quelqu’un et lui avouer votre amour – mais
c’est une manière de parler. Vous pouvez admirer votre main et
l’assurer de votre tendresse. Regarder votre bureau, votre voiture, une
pierre dans votre jardin, la lune… C’est très beau de proclamer son
amour à la lune. Vous pouvez le déclamer fort, ce n’est pas gênant.
Mais, à un moment donné, quand vous regardez la lune, il se produit
une telle émotion que seule une larme perlant à votre œil exprime
votre ressenti. Vous n’avez plus le dynamisme de le clamer trop fort.
C’est un amour sans demande. Vous laissez la lune libre. Il y a
admiration.
Dans certaines circonstances, pour la joie de la pantomime, vous
pouvez très bien demander à votre maîtresse si elle vous aime encore.
Vous pouvez interroger votre chien ou votre enfant de cinq ans à ce
propos. Mais c’est pour la joie de l’expression. La parole est légère. Du
fait que la parole n’est rien, vous pouvez jouer avec. Il n’y a rien de
profond là-dedans. Seule l’émotion est profonde.
Dire à une personne que vous l’aimez ou que vous ne l’aimez pas
revient au même. C’est l’émotion qui compte. Si vous avez une
maîtresse, vous lui dites parfois, quand elle a été insupportable, que
vous ne l’aimez plus, d’autres fois vous lui dites que vous l’aimez à la
folie : c’est la même chose, c’est pour la joie du moment. Vous lui dites
que vous ne voulez plus la voir ou que vous voulez la voir plus, c’est
pareil. C’est un jeu, rien d’autre. La vie est légère.
Quand vous ne prétendez pas une histoire sur vous-même, vous
aimez totalement la personne avec qui vous êtes. Vous n’aimez pas plus
votre femme ou votre enfant que la femme ou l’enfant du voisin. Aimer
davantage son enfant devient impensable. Vous aimez totalement
l’enfant que vous avez dans les bras.
Dans l’instant, l’amour ne demande aucune justification, aucune
référence. C’est un amour total qui se brûle aussitôt. La seconde d’après
le monde a changé mais, dans l’instant, seul cet amour est présent. Il
n’y a rien de personnel là-dedans. Ce n’est pas vous qui faites quelque
chose, c’est la nature des choses d’aimer.
Dire oui n’est pas une action, c’est notre état naturel. Le oui vient de
la disponibilité, le non de la pensée, de la peur. Le non psychologique
bien sûr : si vous mettez votre main sur une bougie, votre main dit
non, mais ce n’est pas un état psychologique.
Penser ne pas aimer ce qui n’est pas votre environnement proche est
une prétention. La peur d’aimer est très forte en nous. On a appris que
l’amour est une forme de faiblesse. Mais il n’y a personne qui aime. La
personne ne peut pas aimer : elle veut, elle demande, elle exige
quelque chose, et ces conditions sont son amour. Mais ce n’est pas de
l’amour, c’est du business.
Aimer est l’émotion la plus forte, toutes les autres en découlent.
Aimer guérit. Mais tant que je nie l’amour en moi, les blessures ne
peuvent pas cicatriser.
Les enfants longtemps abusés par un parent qu’ils sont
naturellement portés à aimer développent, en apparence, une forme de
haine envers le violeur. Beaucoup ne peuvent dépasser leur
ressentiment et verront toute leur vie colorée par cette blessure. Mais si
la maturation s’installe – vingt ans, trente ans, cent ans après – certains
découvrent qu’ils ont encore en eux ce sentiment d’amour pour celui
qui les a abusés. En laissant revivre cet amour, ils peuvent comprendre
que, durant toutes ces années, leur souffrance était davantage due au
fait de s’interdire d’aimer celui qui les avait abusés qu’à l’abus lui-
même. C’est une expérience libératrice que connaissent les thérapeutes
sérieux. Bien sûr, ce n’est réalisable que dans très peu de cas mais,
lorsque ça l’est, cela permet une transformation extraordinaire.
L’amour libère. Chaque fois que je crois ne pas aimer quelqu’un, je
suis dans la prétention. Sous prétexte qu’il est d’une race, d’un pays,
d’une attitude différente, qu’il est comme ceci, qu’il ne devrait pas être
comme cela, je nie mon émotion primordiale, qui est l’amour. C’est
cela qui me fait souffrir.
L’amour n’empêche pas l’action. Quand quelqu’un vous agresse dans
la rue, ou agresse votre enfant, sentir cette émotion profonde d’amour
envers l’agresseur n’empêche pas un acte. Ce n’est pas un acte contre
quelque chose, mais par quelque chose. Vous pouvez luxer un bras,
mais sans ressentiment contre la personne. Il y a des situations où il
faut combattre, mais on peut le faire sans jugement. Si un animal veut
vous mordre ou mordre votre entourage, parfois il vous faut le tuer ;
mais vous n’avez pas de haine envers l’animal : quand vous l’avez tué,
vous restez présent – car la situation ne se termine pas avec la fin
physique de l’agresseur… Dans ce cas, vous ne gardez aucune séquelle
psychologique. Ce n’est pas un jugement, ce n’est pas une décision :
c’est un acte spontané.
Ibn Arabi, dans les Illuminations de la Mecque, raconte qu’après avoir
fait plusieurs fois le tour de la pierre noire, une pluie très forte arriva.
En voyant des gouttes d’eau couler sur une gouttière, il dit avoir vu
l’amour extraordinaire du monde. L’amour de l’eau envers la gouttière,
pour la caresser ainsi ; l’amour, la beauté de la gouttière, qui était là
pour l’eau… Ce qui a été vu là, dans une vision non mentale, c’est
l’amour du monde.
On peut le percevoir dans de l’eau qui coule sur une gouttière
comme dans toute chose… sauf quand on prétend aimer, parce que là
on est dans une histoire.
On ne peut pas aimer en tant que personne. L’amour est
contemplation. Cette émotion n’est vivante qu’en l’absence d’un soi-
même. Quand on prétend aimer, on rabaisse l’autre à son imaginaire, à
son fantasme : c’est une forme d’agression. On utilise l’autre, l’image
que l’on a de l’autre, pour satisfaire sa vanité, sa fantaisie de l’instant.
Quand l’autre ne convient plus, on le change.
L’amour est sans acteur, sans savoir. Il n’y a qu’émotion.

Quand vous parlez de la prétention, la forme que vous utilisez pourrait


laisser supposer que vous la condamnez… ce qui n’a aucun sens. Parce
que, quand cette prétention se dévoile, on se rend compte que c’est le
moyen qu’a choisi ce que l’on est profondément pour se retrouver… Cette
forme de condamnation ressentie en vous écoutant, c’est quelque chose
que je pressens depuis longtemps : une espèce de lien très étroit entre
bourreau et victime qui existe en chacun de nous. C’est l’histoire que je me
raconte, mais c’est aussi ce qui, entre autres choses, me rend proche de
vous. C’est comme s’il y avait encore quelques résidus de cette histoire de
bourreau, qui est la véritable histoire fondamentale…
La non-séparation, c’est constater ce qui est faux, c’est-à-dire ce qui
me sépare. Mais je dois le voir clairement. La disponibilité, c’est la prise
de conscience d’entrer dans une histoire, la vision que ce n’est qu’une
histoire.
La vision ne contient aucune condamnation : elle écarte l’existence
du serpent. Comme il n’y a qu’une corde, c’est une condamnation sans
objet. Le mot condamnation est un mot comme un autre. C’est une
vision : quand je vois qu’il n’y a qu’une corde, je condamne le serpent ;
quand je réalise que je n’ai aucune raison de souffrir, je condamne la
souffrance ; quand je découvre que je ne souffre que de mon histoire,
l’histoire est condamnée – c’est une libération.
Vous pouvez sûrement trouver des termes plus justes, plus éloquents
ou plus appropriés pour l’exprimer. Je n’ai pas fait d’études et j’ai un
vocabulaire très limité.
Ce que j’évoquais n’est pas du tout un jugement, c’est une
interrogation. Ce n’est pas lié à la justesse de la formulation, mais à mon
ressenti.
Je peux uniquement parler de l’émotion qui s’impose à moi dans
l’instant. Il n’y a rien d’autre que je connaisse.
Me rendre compte que la souffrance que je prétends éprouver est
égotique, que je ne souffre que de moi-même. Quand j’ai la vision
claire que ma prétention à souffrir est une histoire, que je manque
d’honnêteté parce que je ne m’écoute plus, que je n’écoute que mon
histoire : cette vision condamne mon histoire, c’est une libération. Je
condamne instantanément et ma prétention à souffrir et ma
souffrance. Il me reste une larme de joie, intouchée et intouchable par
la situation.
Longtemps, j’ai connu ce dont vous parlez. Quand j’étais à côté de
quelqu’un qui souffrait, j’avais en moi cette fantaisie de vouloir
atténuer sa peine. Puis, en présence de quelqu’un qui était triste, en
dépression, suicidaire, il m’a été donné de trouver en moi cet espace où
je ne voulais rien pour lui ; où je ne voulais pas qu’il change d’un
millimètre ; où j’étais totalement présent, qu’il vive ou qu’il meure, qu’il
aime ou haïsse, qu’il soit comme ceci ou comme cela. À ce moment-là,
je me suis trouvé beaucoup plus proche de lui que de tous ceux dont
j’avais voulu le bien, pour lesquels j’avais voulu mon imaginaire du
bien.
Si, à certains moments, devant quelqu’un qui souffre, la pensée que
la crise devrait s’alléger surgit, l’évidence d’être présent, sans
commentaire, revient tout de suite. Ce n’est pas à moi de décider si
quelqu’un vit ou meurt, si quelqu’un est triste ou heureux. Il y a cette
présence, cette émotion, cet amour de ce qui est là… Je ne peux rien
pour l’autre. Je ne peux rien pour personne… Il n’y a personne. La vie
est ce qu’elle est.
Ce dynamisme de vouloir que quelque chose change revient, de
nouveau cette résonance me montre combien je suis dans ma
prétention, dans mon histoire de savoir mieux que Dieu ce qui doit
être. Je reviens à ma stupidité naturelle, à mon total non-savoir face à
la situation. Je ne sais pas ce qui est essentiel pour la personne qui
pleure, souffre ou meurt à côté de moi.
Je ne sais rien. Je suis présent.
Quel est donc ce dynamisme qui pousse à donner un enseignement ?
Le dynamisme qui pourrait pousser à donner un enseignement est la
mégalomanie : penser savoir quelque chose. Tous les enseignants qui
transmettent quelque chose ne sont là que pour éviter du travail aux
psychiatres – saine justification sociale !
Dans l’honnêteté, aucun enseignement n’est possible. Que pourrait-
on enseigner ? Sa propre nullité ? Cela, vous l’avez déjà. C’est ce que
nous avons tous en commun. C’est cette absence d’appropriation qui
nous permet d’aimer, l’absence de prétention d’être ceci ou cela, de
savoir quoi que ce soit.
On peut transmettre des techniques. Pour tirer à l’arc ou danser le
tango, on peut apprendre. Si vous voulez connaître un art tel que
le yoga, il faut l’apprendre aussi. Mais, ici, on ne rentre pas dans ces
choses-là ; il n’y a aucun enseignement. Nous nous rencontrons pour la
joie d’approfondir le pressentiment de notre autonomie, de notre non-
besoin. Approfondir ensemble cette conviction que, lorsque je prétends
avoir besoin de quoi que ce soit, je suis malhonnête envers moi-même ;
que c’est cela qui me fait souffrir et non le prétendu manque. Je me
rends compte de cette évidence et je reviens à cette intégrité, sans
personne d’intègre. C’est une exploration que nous faisons ensemble,
mais il n’y a pas d’enseignement.
Arrêtons de mettre l’accent sur ce qui nous sépare. Qu’est-ce qui
nous sépare ? Le savoir. « Je sais ceci, vous savez cela, mes opinions,
mon imaginaire… » Tout cela n’est rien, un ramassis de peurs codifié et
baptisé « spiritualité », « culture », « civilisation », « morale »… C’est
tellement mince que cela ne peut pas réellement séparer. Ce qui nous
unit, au contraire, est cette émotion du cœur : cela ne peut pas
s’enseigner.
Nous pouvons, jusqu’à un certain point, développer en nous la
capacité de connaître notre fonctionnement ; observer, lorsqu’on lève
un bras, si l’on est dans l’intention ou dans la sensibilité ; constater
l’avidité, la compensation, l’ajournement dans tout le corps ; voir en
nous ces mécanismes. Peu à peu, ce ressenti stimule en nous des
moments de non-savoir où nous ne demandons rien à la vie, où nous
pressentons que la joie n’est pas dans les situations, que la joie que
nous cherchons constamment dans ceci ou cela est cachée par la
recherche même. Nous pouvons explorer ensemble ce mécanisme : ce
n’est pas un enseignement.
Ce que l’on fait ici concerne très peu de monde. La plupart des gens
ont besoin d’un enseignement, d’un gourou, d’une tradition à suivre.
Ici, on ne trouve rien de tout cela. Il n’y a pas de gourou, pas
d’enseignement, on ne vous demande rien. Vous rentrez chez vous sans
ramener une quelconque compétence… Très peu de gens ont la
capacité, la maturité ou la folie de dépenser autant de temps pour rien.
Pourtant ce rien, à un moment donné, restera toujours avec vous.
Tous les enseignements que vous pouvez apprendre, vous allez les
oublier. Toutes les techniques que vous pratiquez, plus tard vous ne
serez plus en état de les appliquer. Tout ce qui a été élaboré par la
pensée, qui vous a paru si important, vous ne pourrez plus vous y
référer parce que votre cerveau, votre corps ne le permettront plus…
Cette émotion, elle, va rester. Elle vous accompagnera sur votre lit de
mort, quand tous les autres sens auront cessé de fonctionner. Elle est le
cœur des choses. Tout le reste est distraction. Tout ce que vous pouvez
apprendre, savoir, comprendre dépend du fonctionnement de votre
cerveau et n’est que superficialité.
Nous avons quand même la sensation que, si nous venons vous écouter,
c’est parce que vous avez compris ou perçu des choses… Plus que nous en
tout cas !
C’est un préjugé que l’on a au début. Très vite, nous nous
apercevons que nous n’avons rien compris et que nous n’avons pas
besoin de comprendre quoi que ce soit. C’est cela qu’il faut assimiler :
je n’ai besoin d’aucune clarté intellectuelle, j’ai seulement besoin
d’arrêter de prétendre me trouver dans la pensée, dans l’histoire. Libre
de toute compréhension, de toute évaluation, je reviens au ressenti, au
cœur des choses.

Cela, vous l’avez expérimenté ; donc vous en savez plus que nous…
Tout le monde l’expérimente le soir au moment du sommeil ou
quand une pensée s’achève, avant qu’une autre apparaisse.
Ce qui amène à expérimenter avec plus d’ardeur, c’est
l’insatisfaction. L’image qu’une situation pourrait me rendre heureux
est la limite qui empêche l’ardeur de l’interrogation profonde.
Il est indispensable que s’éveille en nous cette totale incapacité
d’être comblé par quoi que ce soit. Tant qu’un sourire, un regard, un
amour, une caresse, une situation peut me contenter, je suis indigne de
la question profonde, de l’écoute profonde. Pourquoi ? Parce que ce
n’est pas vrai. Sauf son propre écroulement, rien ne peut satisfaire le
cœur de l’homme. À un moment donné, vient la grâce de ne plus
pouvoir être satisfait par un objet. Cette non-satisfaction est le
réservoir d’énergie qui permet cette interrogation constante où je
contemple à chaque instant ma prétention, mon arrogance, ma
souffrance. Je les contemple dans une totale abdication de toute
intention de changer.
Tant que l’on porte en soi la capacité d’être apaisé par une voiture,
une maison, une femme, un chien, un métier, un futur, un passé, un
savoir, une spiritualité, un enseignement, il n’y a pas encore cette
ardeur indispensable à l’éclatement de ce qui doit éclater. Cette totale
folie d’insatisfaction est l’énergie nécessaire à l’explosion de ce qui est
superficiel en nous.
Souvent, j’ai des moments où je pressens profondément que ce que
je cherche n’est pas ceci ou cela ; et puis, de nouveau, ceci ou cela
m’envoûte, et je me dis que c’est merveilleux de le vivre. Là, je trahis la
quête. Ce n’est pas une trahison morale, mais une trahison
énergétique. L’énergie n’est plus disponible pour cette folie constante.
C’est de l’intensité de cette folie que dépend ce dont nous parlons ici.
Cette énergie-là n’est disponible que dans l’insatisfaction permanente ?
Dans l’insatisfaction permanente, mais qui n’est plus insatisfaction,
car vient un moment où le dynamisme de se trouver dans une situation
disparaît.
On peut rendre grâce aux situations, car la vie est merveilleuse : à
chaque instant on rencontre le neuf, on pose la main dessus et cela fait
comme du sucre dans l’eau : on ne peut plus s’approprier quoi que ce
soit. C’est un moment très sensible. Un peu comme sur le fil d’un
rasoir… Je n’ai droit qu’à contempler.
Cela peut paraître étrange à mon entourage qui a envie de se
sécuriser en m’inventant de telle ou telle manière.
À un moment donné, on ne peut plus se concrétiser dans une
situation. Cela n’empêche pas de faire ce que l’on a à faire : si on a des
enfants, on nourrit les enfants ; si on a des amis, on vit avec les amis ;
si on a un lit, on fait son lit… sans aucun dynamisme de se trouver.
Cela peut sembler un peu froid, sur un certain plan, mais c’est au
contraire une très grande chaleur. C’est une folie discrète. Seuls les très
intimes s’en rendent compte. On ne peut plus appartenir à quelque
chose. On ne peut plus comprendre ce que voudrait dire « appartenir
à ».

Comment peut-on être certain de n’appartenir à rien ?


Le besoin d’être quelque chose vient d’une appartenance.
Il n’y a pas de certitude ici. Une certitude est un savoir, on parle ici
d’un non-savoir. C’est d’un total inconfort pour la personne, pour
l’entourage. Quand vous dites à votre entourage : « Je ne peux rien
pour toi, je ne peux absolument rien. », pour beaucoup c’est un choc.
La personne ne peut plus prétendre. Cela amène soit une maturation
de l’entourage, soit du travail pour les psychologues.
On ne peut pas garder une sécurité et viser la non-sécurité.
Suis-je prêt à quitter toutes mes références ? Suis-je prêt à quitter
ma race, mon nom, mon pays, ma famille, mes enfants, ma voiture, ma
maison, mon corps, tout ce que l’on pourrait appeler mien ? Suis-je
prêt à ne plus rien m’approprier, ni mon passé, ni mon futur, ni mes
émotions ? Suis-je prêt à contempler sans attente ?… Tout est
disponible dans l’instant. Il n’y a pas besoin de sâdhana, de recherche
spirituelle. Il n’y a besoin de rien. Juste dans l’instant, sacrifier nos
prétentions à être quoi que ce soit.
Qui est prêt à ne rien avoir ?…
Ce n’est sûrement pas moi qui peux en décider. Si ce n’est pas mûr en
moi, si cela ne me quitte pas, je ne peux pas décider que cela me quitte…
Bien sûr. Vous ne décidez pas du jour où votre poupée vous apparaît
comme du chiffon ou du jour où elle est le centre de votre vie.
Je ne peux rien faire. Voilà la bonne nouvelle. Je ne peux rien faire
pour pressentir la maturation. Juste observer mon immaturité. À
chaque instant, voir combien je me cherche, m’espère, m’invente dans
la situation : « Je suis riche, je suis plus riche, je suis moins riche, je
suis pauvre, je suis plus pauvre, je suis moins pauvre, je m’aime, il
m’aime, on s’aime, on ne s’aime pas, on ne s’aime plus… » Je ne fais
que me parler. Voir le mécanisme.
Quand je suis face à l’insatisfaction et à l’inconfort, je me parle aussi ?
Si je leur trouve des causes, oui. Si c’est purement un ressenti, non :
il y a tranquillité. L’inconfort dans la gorge, la peur dans le ventre ; il
n’y a pas d’agitation, pas d’histoire.

C’est juste arrivé ?


Même pas. Qu’y a-t-il de plus intense que la sensation de l’instant ?
Voir à quel point je la dénigre, pensant que quelque chose lui est
supérieur…
Si ce n’est pas intense, c’est que je n’arrive pas à sentir assez ?
Non, c’est qu’il y a qualification – parce que c’est toujours intense. Je
qualifie l’intensité de non intense. C’est comme de dire : « Je ne sens
pas ma main. » C’est la codification verbale que j’emploie pour décrire
la sensation que j’ai de la main.
Il y a toujours intensité. Vous êtes trop sage pour connaître cela de
l’intérieur mais, quand vous prenez du LSD, vous avalez votre pilule,
vous vaquez à vos occupations et, au bout d’une demi-heure, vous
dites : « C’est étrange, cela ne me fait aucun effet » ; au bout de trois
quarts d’heure, vous dites encore : « C’est étrange, je ne ressens
toujours rien »… et tout à coup, vous vous rendez compte que cela fait
une heure que vous êtes en plein voyage. C’est la même chose. C’est
tellement fort que vous ne le saviez pas. Comme vous ne prenez pas de
LSD, c’est un mauvais exemple pour vous. Je n’en ai pas d’autre qui me
vient. Si ce n’est pas clair, on pourrait trouver une pilule…
Qu’est-ce qui nous a coupé de la reconnaissance de cette sensation ?
Notre arrogance, notre savoir, notre imaginaire : « Je comprends,
j’ai raison, je sais ce qui est juste ». Ce n’est pas une condamnation,
c’est un constat.
C’est comme le petit enfant qui a reçu trente cadeaux pour Noël et
qui dit : « Je n’ai rien eu ». C’est la même chose : un manque de vision.
Et comme le disait Daniel, ce manque de vision est la porte. Donc, ce
n’est pas une chose dont je dois me débarrasser. La peur et l’émotion
vont m’aider à trouver la clarté. Le manque de vision est la vision.
Quand je réalise mon manque de vision, cette non-vision est vision.
On ne peut voir la clarté, on ne peut voir que l’obscurité. Et quand
on la voit, elle disparaît : quand vous éclairez l’ombre, il n’y a plus
d’ombre.
On ne peut jamais voir la lumière. Pour cette raison, l’islam ne
représente pas l’Ultime et l’approche directe est dite voie négative.
Voir en moi la limite est ma non-limite. Quand je me rends compte
de l’arrogance qui m’habite, cette vision est l’humilité. La prétention
d’humilité n’est qu’arrogance.
Je ne peux voir que mon arrogance. Cette vision absorbe ce qui est
vu. L’arrogance est ma porte vers cette humilité où il n’y a personne
d’humble.
On ne peut rien s’approprier, rien devenir, rien être. Il faudrait être
poète pour pouvoir en parler…

On n’est pas propriétaire de cette parole. C’est le poème qui invente les
poètes et non les poètes qui inventent les poèmes.
Le poème rêve les poètes.
CHAPITRE 7

Demain n’existe pas


Il est l’apparent dans l’occultation même et le caché dans l’apparition.
Les gens de cœur ont été jusqu’à dire que l’incapacité de connaître était
le terme de la connaissance des adeptes du dévoilement.
Les mots défaillent, l’orateur est muet et l’auditeur sourd.
Rûhallah Khomeyni : Mishâh

Pouvez-vous parler de l’apprivoisement de la mort, de son sens, de la


façon dont on pourrait s’y prendre pour l’aborder. Est-ce que ce n’est pas
une question trop lourde pour vous ?
Non, c’est une question légère…
Il n’y a pas de choix. On vit exactement comme on meurt et on
meurt comme on vit. Si l’on vit dans la peur, on meurt dans la peur ; si
l’on vit de manière disponible, on meurt de même.
Oubliez la mort et donnez-vous clairement à la vie. Quand vous
avez la chance de ressentir la peur, dites merci. Si vous l’éprouvez
maintenant, vous n’aurez pas à la subir plus tard, sur votre lit de mort.
Laissez-la vous parler sensoriellement. Vous n’avez pas peur, vous
sentez la peur. Elle va peu à peu se vider. Quand il vous arrive d’avoir
peur, si vous tentez de minimiser cette peur par telle ou telle
technique, vous l’enfouissez chaque fois un peu plus – et elle vous
rejoindra au moment de la mort.
Vivre disponible. La mort devient un non-événement et vous n’y
pensez plus. Aucune connaissance n’est nécessaire.
Évitez de lire le Livre des morts tibétains. N’ajournez plus la vie en
vous préparant à la mort. Pas besoin de prêtres ni de connaissances
ésotériques. Inutile de rentrer dans les fantasmagories religieuses ou
culturelles. Si cela vous paraît indispensable, faites-le quand même,
bien sûr, mais en étant conscient que c’est une fantaisie.
Mourir à ses attentes, à ses angoisses, à ses inquiétudes : c’est cette
mort qui est importante. Si cette mort-là prend corps en vous, vous
constaterez que la réflexion sur la mort du corps ne se présente plus.
Plus vous aurez d’information sur la mort, plus vous serez inquiet.
Votre culture est localisée dans votre mémoire et il n’est pas
impossible, selon l’âge auquel vous partirez, que votre mémoire soit
affectée par les ans. Vu le délabrement de votre cerveau, tout l’acquis
que vous aurez accumulé, ce que vous aurez lu, les techniques et
expériences romantiques auxquelles vous aurez pu vous adonner ne
vous seront plus accessibles. Donc toute préparation est inutile.
Il n’y a rien à savoir. La disponibilité au présent vous accompagne
dans ce qui est important.
Toutes les réflexions que vous pouvez avoir sur le sujet ne sont
qu’une mémoire, un ramassis de renseignements captés à la télévision
ou en accompagnant des amis mourants. C’est sur cet amas de notions
erronées que vous allez baser votre propre idée de la mort.
Oubliez le grand maître, le lama, tous ceux qui voudraient vous
assister. Solitaire, sur un trottoir ou sur un lit d’hôpital, mourez
tranquillement. Ni prêtre, assistance ou famille en pleurs : nul besoin
d’être entouré. Mourir simplement, comme on vit. Librement.
Si votre entourage effondré est là : il faut l’accepter aussi. Si son
mauvais karma pousse un lama tibétain à vouloir vous venir en aide ou
qu’un prêtre catholique tient à vous bénir : laissez-les faire, ils en ont
besoin pour leur survie psychologique. Leur agitation ritualisée leur
permet d’ajourner leur propre peur. Ces actions psychopathiques ne
vous concernent en rien.
Rien ne peut vous aider – c’est cela la merveille ! – car rien n’est
nécessaire. Comme le soir : le corps se meurt dans le sommeil, la
pensée s’évanouit, la perception s’élimine… Les gens heureux de vous
voir partir peuvent rester. Ceux qui sont tristes devraient être interdits
au chevet d’un mourant. Être affligé est un manque de respect, un
manque d’amour. Vos véritables amis se réjouiront quand ils
apprendront votre mort… Ce que nous disons maintenant ne s’adresse
pas à tout le monde.
Le yoga est l’art de mourir. En travaillant corporellement, vous
apprenez à mourir. Je ne parle pas seulement au niveau symbolique
mais effectivement. Vous apprenez à mourir, vous apprenez à vivre,
c’est la même chose.

Si je comprends bien, il n’est pas nécessaire d’être conscient au moment


de la mort ?
Pouvez-vous choisir de recevoir un coup de batte de base-ball sur la
tête, d’avoir un accident de voiture ou d’être forcé de prendre des
drogues pour amoindrir la douleur intolérable – toutes choses qui,
inévitablement, diminueront votre niveau de sensibilité consciente ?…
Il n’y a pas de choix. On ne se prépare pas à la vie, on vit
simplement. Vous n’avez rien à connaître sur vous-même. Il n’est pas
nécessaire de savoir à quoi vous aurez à faire face demain, vous verrez
bien. Prévoir si vous allez être triste, dans la peur, si votre maison va
brûler, s’il y aura la guerre, si vous serez en bonne santé ou malade : ce
savoir est inutile. Pourquoi s’encombrer ?
Faire face à la vie moment après moment. Le plus extraordinaire est
ce qui a lieu dans l’instant. Comment puis-je m’intéresser à ce qui
adviendra demain ? Maintenant est trop riche… Quand vous vous
donnez entièrement à la sensibilité, demain n’existe pas. La vie
présente est trop belle, trop intense, trop pleine pour avoir
l’opportunité d’y glisser un demain, un futur, une préparation. On ne
prévoit rien. La seule vraie préparation est la disponibilité.
La mort idéale n’existe que dans les romans. Mourir les jambes
croisées, bien droit, conscient… Je ne dis pas que cela n’arrive pas
parfois, bien sûr, et c’est merveilleux. Mais qu’est-ce qui n’est pas
merveilleux ? C’est notre histoire qui juge, qui commente, qui dit :
« C’est une belle mort » ou « C’est une mort terrible »… En vérité qu’en
sait-on ? Que savez-vous de la personne qui meurt dans la souffrance,
dans la torture, dans la difficulté, en hurlant ? Savez-vous si l’instant
d’après, quand son corps s’est éteint, tout n’est pas là pour elle ? Que
savez-vous de celui qui meurt calmement, qui part dans une sorte de
rêverie, en se prenant pour un bouddhiste ? Savez-vous s’il va vraiment
rencontrer toutes ces entités qui devraient l’aider à s’améliorer dans
une prochaine vie, un peu plus dans la suivante et chaque vie
davantage, puis, après 950 vies, devenir un bodhisattva ?… Toute cette
fantasmagorie vient de la peur de mourir. Comment peut-on prétendre
savoir ce qui est préférable ? Ce qui est juste est ce qui arrive.
La mort consciente est très belle. Les pratiquants d’arts martiaux
connaissent Tesshu Yamoaka, ce grand maître de kendo qui au début
du siècle est mort assis, l’éventail à la main. Tanaka Seiji, son disciple,
en a tiré une gravure publiée dans certains livres sur les arts de
combat. Quelques instants avant sa mort, il avait convoqué ses élèves
en leur disant : « Pourquoi est-ce que j’entends moins de bruit pendant
votre entraînement, moins de cris ? », les élèves répondirent que c’était
par estime pour ses derniers moments. Alors, il les réprimanda en leur
expliquant que s’ils voulaient vraiment le respecter, il fallait qu’ils
attaquent plus fort, plus dur. Ensuite, après avoir donné ce dernier
conseil, quand il entendit les hurlements des attaques, il rendit son
dernier soupir. Quelques personnes meurent ainsi : c’est un symbole
merveilleux ; ce n’est pas à fabriquer.
Si la vie vous amène à mourir tranquillement, c’est très bien ; mais
si c’est dans la violence, il faut faire face. Vous n’allez pas cesser de
vous battre en disant : « Maintenant je vais mourir tranquillement ! »
Non, on combat jusqu’au dernier moment. Mourir les armes à la main
ou mourir assis revient au même.
Sur un autre plan, quand vous devenez disponible à vos peurs, à vos
anxiétés, vous préparez votre mort. Vous vous préparez à dire oui, à
accepter. Mais ne le faites pas pour cela, il faut le faire pour la joie de
le faire.
Mais cet attachement à l’autre, à la vie, au corps, à être quelqu’un ou
rien…
Il n’y a rien à essayer, la vie se joue en vous.
Durant un certain temps, vous avez besoin de vous sentir jeune,
beau, fort, intelligent, riche, cultivé, spirituel, bouddhiste ou autre.
Comme il vous a été nécessaire, à une époque, de faire partie d’un club
de football, de faire collection de timbres, d’être brillant à l’école,
d’avoir tel ou tel ami… Un jour, vous ne vous identifiez plus à un
joueur de foot, vous ne vous percevez plus comme un membre de ceci
ou de cela. Au fil du temps, vous constatez que toutes les
identifications, toutes les exigences s’éliminent.
Ce qui a un moment donné vous a rendu si heureux, plus tard vous
laisse indifférent. Mais ce n’est pas quelque chose à provoquer. Tant
que l’on est satisfait d’avoir une voiture rouge, une femme blonde, un
corps équilibré, un futur, un passé, une race, un pays, il faut le vivre.
Un jour, ces choses-là ne signifient plus rien pour vous.
Surtout ne pas tenter de ne rien être, sinon cela devient un concept
comme un autre. Évitez de devenir un de ces fameux libérés vivants de
Californie ou d’ailleurs, dont l’obscurcissement est tel qu’ils croient
vivre la clarté.
Ne rien être n’est pas une qualité, c’est un constat. Un peu comme le
disait mon ami Virgil : « Je ne peux pas prétendre être quelqu’un. » La
prétention, c’est d’être quelqu’un. Il ne s’agit donc pas de décider de
n’être rien. Un jour, vous aurez cessé de vous prendre pour Napoléon,
vous n’aurez plus besoin de vous sentir exister pour vivre. Cela viendra,
naturellement. Mais il ne s’agit surtout pas de récupérer une autre idée
comme : « Je ne suis rien » ! Cela serait une nouvelle fantaisie.
Pourriez-vous nous parler davantage de la démission ? Cette semaine
est la semaine contre le suicide et je m’interroge beaucoup quand je vous
entends dire ou que j’ai compris : « Il faut aller à la guerre et ne pas
démissionner. » À la fin, quand même, quand on accepte de mourir, on est
porté à abdiquer. Si je ne veux plus vivre, je renonce à la vie.
Il faut l’accepter aussi. Si quelqu’un ne peut plus affronter la vie, il
n’a pas de choix. Certaines personnes n’ont pas la capacité de faire
face. On ne peut pas maintenir quelqu’un en vie à tout prix, c’est un
acharnement thérapeutique. Si la personne suicidaire est disponible à
votre aide, il est évident que vous lui portez secours. Mais le suicide
n’est pas un échec médical. On fait ce que l’on peut. Certaines
personnes ont besoin de passer par des événements complexes.
La semaine contre le suicide est un symbole typique de l’hypocrisie
de notre société moderne, au même titre que la journée des femmes,
des mères, des enfants, des chiens, des débiles ou les journées contre la
violence. Ces événements médiatiques présentés comme philosophie
démocratique de bon ton ne servent qu’à donner bonne conscience à
une société qui, par arrivisme économique, refuse de mettre en lumière
ses mécanismes internes.
Le suicide n’est-il pas un acte de démission ? Dire : « Non, je ne veux
plus vivre… »
Être heureux de vivre n’est pas plus un choix que renoncer à la vie.
Celui qui peut soulever 120 kilos de fonte n’est pas supérieur à celui
qui n’y parvient pas. Celui qui est incapable d’accomplir cet exploit ne
démissionne pas : il vit clairement sa limite.
Certaines personnes n’ont plus la force de faire face à la vie, à la
douleur. Dans des moments plus ou moins lucides, elles prennent
la direction du suicide… On ne peut qu’être présent. Si la personne est
disponible, on l’assiste dans la mesure du possible. Certains sont au-
delà de tout secours, inaccessibles à toute forme d’aide. On peut les
soulager malgré tout en les portant en soi, dans son cœur. Ce n’est pas
parce que quelqu’un s’est suicidé que c’est fini, qu’il faut penser à autre
chose, aller au cinéma… On continue d’être avec lui.
Inutile de se battre contre ce qui arrive. S’il y a la guerre, on fait
face à la guerre, on se bat si la nécessité l’impose sans résonance
idéologique. Quand quelqu’un meurt, quand quelqu’un se suicide, on
ne le refuse pas : on l’accompagne.
Je connais une personne qui est sur le point de mourir. Un membre de
sa famille veut absolument prendre sa place, il ne veut plus vivre. Que
puis-je faire ?
Il n’y a rien à faire. Cette personne a une fantaisie. Soyez présente,
aimez-la, écoutez-la. S’il y a l’espace de dire, de faire, de toucher,
d’aider : faites ! Si ce n’est pas le cas, ne vous en veuillez pas, cela ne
doit pas vous empêcher de dormir. Vous n’avez pas en charge
l’humanité des suicidaires.
Il faut savoir accepter ses limites. Partout, à chaque instant, des gens
meurent dans des conditions terribles. En souffrir les soulage-t-il ?
Non. Si on est mis en relation avec la situation, avec la vie complexe,
on tente ce que l’on peut. Parfois cela ne suffit pas à empêcher
quelqu’un de mourir ou de se suicider.
Si vous demandez à un astrologue de faire le thème d’une personne
qui s’est suicidée, il confirmera l’inévitable. S’il fait le thème d’une
personne destinée à mourir dans un accident de voiture, il le vérifiera
également. On ne constate aucune liberté d’action dans ces faits. Celui
qui se suicide n’intervient pas plus que celui qui est écrasé par un
camion. Ce n’est pas un choix volontaire d’un côté et un accident de
l’autre. Il n’y a ni accident ni choix. N’a lieu que ce qui est inéluctable.
On ne peut pas qualifier une situation de normale et une autre
d’anormale : tout est normal.
Lorsqu’on ne bâtit pas une histoire autour d’une situation, on perçoit
que ce qui arrive n’est pas le fruit du hasard. Le suicide n’est pas une
anomalie, un événement exceptionnel séparé du reste de l’univers. Les
gens qui se suicident pensent que tout s’arrête : c’est peut-être une
fausse idée. Parfois les gens sont hors d’état de comprendre cela, ils se
suicident et devront assumer.
Face à quelqu’un qui veut se suicider, la seule chose à faire est d’être
heureux – car le bonheur est contagieux. Plus quelqu’un est désespéré
dans votre entourage, plus il est de votre devoir de rentrer en vous et
de vivre la disponibilité. Si la détresse, la dépression de quelqu’un vous
rend mélancolique, quittez la pièce, car vous empoisonnez encore plus
cette personne.
On ne rencontre bien la tristesse d’autrui que lorsque l’on est
heureux. Lorsqu’un de vos proches est mourant, si cela vous afflige, ne
vous rendez à son chevet que lorsque vous êtes prêt à accepter le jeu
de la vie et de la mort. Là, vous l’aiderez vraiment.
Le civisme dans le sens profond, c’est d’arrêter de contaminer le
monde avec sa souffrance psychologique. C’est pour cela que le yoga
est l’art civique par excellence. Quand on fait du yoga, on ne peut plus
être malheureux. On se rend disponible au chagrin quand il vient. On
n’est pas triste, on sent la tristesse. Elle vibre, bouge, vit et meurt.
Quand vous évoquez l’acceptation du jeu de la vie et de la mort, je
trouve facile d’accepter cela au Québec ou dans des pays industrialisés,
même si énormément de gens souffrent là aussi. Néanmoins, il est
surprenant que vous disiez qu’il n’y a pas de hasard alors que tant de
monde connaît la pauvreté ou la souffrance. Affirmez-vous qu’il n’y a pas
de sens à cela ?
Il y a le sens que vous lui donnerez. Il ne peut pas y en avoir d’autre.
La manière de penser dépend de votre mémoire, de votre culture.
Selon que vous êtes marxiste-léniniste, trotskiste, maoïste, capitaliste,
psychanalyste, yogi, musulman ou hindou, la signification du monde
est complètement différente. Alors quel est le vrai sens ? Est-ce le point
de vue trotskiste, analytique ou islamiste ?… Ce ne sont que
projections. Quand vous vous avisez que toute opinion que vous
pouvez émettre vient de votre culture, vous ne cherchez plus à
raisonner.
Les événements ne sont compris qu’à travers le sens qu’on leur
surimpose. Pour une grenouille, le monde à une connotation de
grenouille ; pour quelqu’un qui souffre, il est souffrance ; pour
quelqu’un d’heureux, il est joie. Le requin comprend le monde du point
de vue d’un requin, les orques ont une toute autre opinion, les rats
aussi, et les musulmans, les athées, les gens tristes, les gens gais, les
riches, les pauvres, les vieux, les jeunes… Toute identification à une
catégorie nous donne la vision spécifique à chacune. Demandez quel
est le sens de sa vie à un enfant de dix ans, à un adolescent de vingt, à
un vieillard de quatre-vingts, à un clochard de Montréal ou à un riche
chef d’entreprise. Vous constaterez que la réponse diffère chaque fois.
De quoi parlent-ils, tous ? Ils parlent de leur sens propre…
Cette découverte nous libère du besoin de projeter notre vision
étriquée sur quelque chose d’illimité.
La vie n’a aucune signification abstraite. Autre chose est présent, un
courant non conceptuel. La justification qu’on lui trouve change avec
l’âge. Lorsqu’on raconte un conte de fées à un petit enfant, il
comprend. Quand il a quinze ans, il a lu Freud ou Jung et a un point
de vue différent. À quarante ans, c’en est encore un autre. À cinquante-
cinq, il possède une intuition profonde et conçoit ce que peut être un
symbole. Enfin, quand il atteint soixante-dix ans, il lui vient d’autres
pressentiments, son interprétation est plus subtile… Quelle est la vraie
compréhension ? Aucune, car il n’y en a pas. Chaque niveau de
perception véhicule des sens de plus en plus raffinés, mais tous sont
relatifs.
Si vous pensez qu’il n’y a pas assez de souffrances au Québec, allez
le dimanche soir aux urgences ou dans des établissements qui
accueillent les gens en fin de vie : vous constaterez que la détresse d’un
être humain est exactement pareille ici, au Zaïre ou en Tchétchénie.
La nécessité de savoir vient de la peur, la peur de ne rien être.
« Pourquoi ? », demande-t-on sans cesse, à la recherche
d’explications pour nous rassurer. Il n’y a pas de pourquoi. Pourquoi les
saisons, la lune ? Pourquoi suis-je né ? Pourquoi meurt-on ? Pourquoi
celui-ci souffre-t-il et pas celui-là ?… Enfant, il est légitime de se poser
ces questions. Mais vient un jour où l’émerveillement les brûle.
Lorsqu’on est captivé par la chute d’une feuille, il n’y a plus de place
pour aucun questionnement. On sent la feuille tomber en soi – plus de
pourquoi possible. La pensée « pourquoi ? » ne peut plus s’élever.
L’énergie ne peut pas frapper le cerveau pour conceptualiser. Il y a
disponibilité, ressenti, clarté. Ce n’est pas une clarté qui sait quoi que
ce soit, c’est une absence de dynamisme psychologique.
Une feuille tombe : vous y voyez la beauté de l’univers entier ; en
même temps, vous sentez que rien ne se passe. C’est pareil pour toute
perception… Tout cela a lieu dans l’ouverture. Pas de place pour un
concept, pour une compréhension, pour quoi que ce soit. Le véritable
sens est un non-sens.

Alors la réalité de la vie ne nous est absolument pas accessible par le


raisonnement ?
Absolument. Le raisonnement ne peut que manipuler des
informations acquises, il ne peut pas être créatif. Vous apprenez
certaines choses puis, selon votre intelligence, votre culture et votre
état affectif, vous en déduisez certaines colorations, proportions,
conclusions – et vous étiquetez. Vous dites : « Voilà, j’ai compris : je
suis comme ci, le voisin est comme ça, le monde est comme cela… »
Dans six mois, vous aurez une autre conception des choses, et six mois
plus tard une autre encore. Quand on fait ce constat, c’est définitif.
Chaque organisme humain n’est que limite. Corporellement,
mentalement, intellectuellement on a toujours des limites. Il faut
découvrir que ces limites ne sont pas limitantes… mais qu’elles seront
toujours présentes. Mon opinion politique découlera toujours de mon
expérience, de celle de mes proches, de ce que j’ai lu, vécu, déduit…
La pensée objective n’existe pas. Lorsque vous réalisez ça, vous
cessez de vous référer à vos opinions. Vous en avez toujours, mais
vous n’y tenez plus. Quand quelqu’un exprime un avis différent du
vôtre, vous ne vous en offusquez pas. Vous comprenez que cette
personne ne puisse pas avoir un autre point de vue que le sien. Vous
avez le vôtre, elle a le sien, vous êtes complètement libre face à cela.
L’affection, l’amour est toujours là. Vous ne cherchez pas à convaincre.
Vous pouvez aussi accueillir d’autres informations qui assoupliront
votre jugement, mais cela n’ira pas bien loin.
Votre appréciation dépend de votre situation. Pour un Français,
Waterloo sera toujours une défaite, pour un Anglais ce sera toujours
une victoire. Inutile de se demander si, profondément, c’est l’une ou
l’autre : cela dépend du point d’où l’on regarde. Lorsque vous saisissez
cela, vous ne vous identifiez plus à vos idées, vous ne vous cherchez
plus à travers elles. Un espace se crée. Libéré de la fantaisie d’avoir
raison, vos opinions ne vous entravent plus. Elles sont toujours
limitées, mais elles ne vous figent plus.
Allez au musée, examinez la porcelaine chinoise ou coréenne d’une
certaine époque et, parfois, constatez que vous ne voyez pas. Vous
savez qu’un monde est là, que quelqu’un d’autre pourrait l’apprécier
mais qu’il ne vous est pas accessible. Vous reconnaissez votre
incompétence artistique, intellectuelle, sensitive.
Dans la pratique du yoga ou de la danse, nous constatons également
que certains mouvements ne nous conviennent pas. C’est ainsi, on ne
se sent pas diminué pour autant. Je ne suis pas contrarié par les limites
de mon corps, de mon intelligence. Je n’ai pas besoin d’être réceptif à
la porcelaine chinoise ni que mon corps puisse faire ceci ou cela.
J’accepte mes incapacités et, comme je les respecte, elles deviennent
très élastiques.
Si j’ai l’occasion d’aller contempler la porcelaine chinoise avec un
amoureux de cet art, je vais pouvoir, à mon niveau, commencer à
apprécier son caractère extraordinaire. Seul l’amour peut transmettre :
il fait vivre le regard de celui qui admire et de son environnement.
Selon mes capacités, une résonance se crée en moi, et la découverte
commence… Mais si je regarde avec quelqu’un qui a appris les choses,
un intellectuel, mon ressenti restera superficiel. Il faut appréhender un
art avec un passionné de cet art. On apprécie mieux la musique en
compagnie d’un musicien…
Mais il n’est pas indispensable d’entendre de la musique ou de
s’extasier devant des porcelaines pour être épanoui. Être disponible à
ses capacités intellectuelles, émotionnelles ou artistiques est une forme
d’équilibre. Le raisonnement a ses limites, mais on peut en être libre. Je
note simplement que mes facultés d’analyse sont conditionnées par ma
vie affective, intellectuelle et professionnelle. Selon que j’ai une rage de
dents ou que je suis en pleine forme, ma capacité de déduction sera
différente. J’aborde les choses autrement si je suis amoureux ou si je
viens d’être abandonné, etc.
Mon raisonnement sera toujours restreint, c’est sa beauté, sa
caractéristique. Vient un moment où je ne me sens plus lié à lui, limité
par lui.
Quand vous dites « je », en parlant de ce que nous sommes, vous
référez-vous à ce que l’on est, c’est-à-dire à l’Être qui perçoit tout cela ?
Est-ce ce que l’on est profondément ?
Le seul « je » dans le sens profond est l’espace, la disponibilité. Il n’y
a pas de « je » personnel. Comme cela est si bien dit dans Le Dibbouk,
ce merveilleux film de 1937 : « Il n’y a qu’un seul Je. »
Il ne faut pas s’attacher à ces détails. Les expressions sont faites pour
être changées, malmenées. Évitez d’être un maniaque de la
formulation : elle indique quelque chose, mais ne fait que pointer.
Quand vous dites : «L’expression pointe » à propos d’être libre de soi-
même, il ne s’agit pas de ce petit soi qui nous obsède. « Être libre de soi-
même », là, on pointe vers quelque chose. Si je veux être libre, je ne le
peux pas du tout…
À huit ans, vous rêviez de posséder une voiture rouge ; à vingt ans,
vous désirez être libre de vous-même. Ce sont deux symboles. Être
libre de soi-même est un symbole plus imbibé de ce dont on parle que
la voiture rouge, mais tant que cela reste un symbole, c’est encore une
voiture rouge… Constater que l’aspiration profonde est d’arrêter de
prétendre et, dans le même instant, laisser cette compréhension
s’éliminer.
Il est important de déceler en nous cette avidité de vouloir recevoir,
prendre, être. Toujours à mendier comme un chien qui a besoin d’un
os : « Je veux cela, si j’avais cela, donnez-moi cela »… Constater le
mécanisme. On a besoin d’affection, de reconnaissance, de respect,
d’enseignement, de posséder ceci, cela… On est toujours en train de
quémander, dans toutes les directions.
Se familiariser avec ce fonctionnement, sans commentaire. Puis-je
être autrement ? Non. Alors je fais face à la réalité, dans l’instant. Il ne
s’agit pas de culpabiliser, mais de voir comment j’agis.
Quand je demande, je ne peux pas recevoir. Plus je prends
conscience de mon avidité, plus je m’en libère. Tant que je veux
acquérir, que j’attends quelque chose, cette exigence m’empêche de
recevoir. On ne peut pas réclamer un cadeau, la grâce, la joie. On ne
peut accueillir que lorsqu’il y a ouverture.
Devenir disponible à notre indisponibilité.
C’est un peu ce que dit Maître Eckhart dans l’instruction 3 du Livre
des instructions spirituelles. Voilà un beau texte, très court, à lire
quotidiennement. La dernière phrase de la version anglaise qui me
revient à l’esprit est l’essence de tout enseignement : « Take a good look
at your self and, whenever you find yourself, deny yourself. »
Se rendre compte de notre insatiabilité est le plus haut.
On ne peut pas voir la vérité, la beauté, la joie : on les vit en
identité. Seul est visible ce qui, en nous, est préhensif.
Je sens la tension : cette prise de conscience se fait dans la détente.
On ne peut discerner la tension que dans l’abandon. Quand je suis
vraiment tendu, je ne peux pas le réaliser. Quand je perçois mes yeux,
ma langue, mon nez en continuelle tension, je suis dans la détente ;
sans cela je ne le remarquerais pas.
Je ne peux pas dire : « Je suis disponible », parce qu’au moment
même où je l’annonce, je suis dans le savoir, l’affirmation, la
préhensivité. Je suis encore en train de devenir Superman, de devenir
un libéré vivant, de devenir disponible.
Il n’y a rien à devenir. Je constate mon avidité : c’est l’étape ultime.
Je suis dans la liberté quand je décèle la non-liberté. C’est pour cela
que cette démarche est appelée voie négative en Orient. On pointe vers
ce qui est non objectif. Quand je me rends compte de ce qui est objectif
en moi, cette objectivité se réfère à son espace, à son origine qui est
non objective. Là ce n’est plus une expérience, c’est une non-
expérience. C’est être connaissance. Il n’y a rien qui soit connu et
personne qui connaît. Alors, déceler la préhensivité est l’état le plus
haut. Il faut le comprendre, le tourner dans son cerveau dans tous les
sens pour que cela devienne un vécu. C’est cela le yoga.
Reconnaître la convoitise, observer la demande : « J’ai besoin ». À
un moment donné, un immense rire me vient au cœur lorsque je sens
monter en moi le « j’ai besoin ». Ce rire est liberté. Dans cet espace,
plus rien ne m’est nécessaire. Que reste-t-il ? Le don, sans action de
donner ni personne qui donne.
Donner rend heureux ; pas recevoir. Recevoir encombre, alourdit,
restreint.
Je ne veux rien obtenir. Je ne souhaite pas d’initiation, de
transmission, d’enseignement : tout cela m’embarrasse, m’assomme,
m’enferme. Non, je ne désire rien. Je me réfère à cet espace, à cette
résonance.
Donner sans personne qui donne. Quand je donne, je m’affranchis
du donneur. Offrir apporte la liberté. La vie n’est que don, il n’y a pas
de séparation.
Tant que je veux prendre, recevoir, suivre un enseignement, je ne
peux que refuser cet enseignement que je prétends désirer. C’est un
peu comme quelqu’un qui sollicite une initiation, qui réclame
un cadeau. On n’exige pas un cadeau. On est accessible. L’initiation,
l’enseignement, le cadeau arrive dans l’instant d’ouverture ; jamais
lorsqu’on le réclame, lorsqu’on l’espère. Il n’y a rien à souhaiter. Dans
la non-demande, tout est reçu. Tant que j’attends, je dis non.
Bien qu’ayant eu Jean Klein pour maître, vous ne vous référez pas à lui
constamment. Ce n’est pas toujours le cas, d’après mon expérience, dans
les différents regroupements auxquels j’ai pu participer. Pourquoi éprouve-
t-on souvent le besoin de se référer à quelqu’un ? Comment parvenir à
parler de sa propre autorité ?
Se rendre compte qu’on ne peut rien savoir. Ce que l’on nomme
connaissance est une projection. Ce qui est dit n’a de valeur que sur
l’instant.
Si vous invitez des amis à manger, vous évaluez votre disponibilité,
votre compte en banque, vous sortez et vous dépensez un, cinq ou cent
dollars. Vous regardez, les fruits, les légumes, les céréales et une sorte
de résonance vient. En fonction de votre budget, du style d’amis que
vous recevez, si c’est l’été ou l’hiver, certains aliments sont achetés.
Vous rentrez et vous n’avez toujours pas décidé de votre menu. Vous
commencez à peler, couper en diagonale, en biseau, en cubes, et petit
à petit le repas prend forme. Vous n’avez pas besoin de recettes de
cuisine. La recette s’inscrit dans l’instant. Vous découvrez la couleur,
l’odeur du fruit, du légume, qui stimule en vous la créativité.
Inutile de savoir. La vie ne nécessite aucune érudition. Que voulez-
vous savoir ?… On ne peut que prétendre. On ne peut rien savoir.
Foncièrement, le yoga est l’art de la non-appropriation (asparsha
yoga). Vous ignorez tout et, quand vous ne prétendez rien, vous êtes
ouvert à tout savoir. Les compétences nécessaires à la vie fonctionnelle
vont s’imposer sans qu’il y ait rien à apprendre, à comprendre, à
s’approprier. Le talent qui vous est nécessaire, vous le découvrez par
amour. Vous vous éprenez des arts martiaux : cette candeur va vous
amener certaines formes de résonance, de compréhension. Vous
tombez amoureux du yoga, de la danse ou de la musique : votre
enthousiasme pour l’art va vous donner les facultés intuitives de
découverte. Qu’y a-t-il de plus beau que l’inédit ?…
Mais c’est la découverte pour la joie de la découverte. Avant d’être
sur votre lit de mort, vous n’aurez pas tout exploré, la vie est infinie.
Vous ne découvrez pas pour accumuler, pour en savoir davantage,
pour faire un livre sur le sujet, pour devenir un expert de la spiritualité,
de l’art. Il n’y a pas de spécialiste, seulement l’inclination. Vous vous
sentez de plus en plus en symbiose avec cette résonance. Mais ce n’est
pas un savoir. On ne peut jamais savoir quoi que ce soit, juste être
sensible à quelque chose.
Lorsque vous vivez avec une femme, vous ne pouvez pas la
connaître. Vous pouvez être amoureux, disponible, vous ne pouvez
jamais rien savoir. Si vous imaginez connaître une femme, vous allez
au devant de problèmes certains… Le non-savoir résonne en vous et va
devenir vraiment vivant, concret. C’est une interprétation de l’instant.
Il est possible, dans l’instant, d’incarner un savoir. On vous parle de
quelque chose, de là découle une résonance, et une intuition vous
vient ; elle passe à travers vous comme un morceau de musique a
traversé la vie de Bach ou Mozart. L’instant d’après, vous ne savez plus
rien sur le sujet.
Je me rappelle l’ancien conservateur des collections indiennes du
plus grand musée de Los Angeles, un des grands spécialistes de l’art
himalayen de l’époque. On lui avait demandé d’écrire un livre sur la
peinture rajput – sujet romantique qui n’intéresse guère les vrais
amateurs des arts du Toit du monde. Il a rédigé un livre intitulé
Rajputs painting, considéré par beaucoup comme un des meilleurs
livres de vulgarisation sur le sujet. Je l’ai rencontré quelque temps
après et il m’a dit : « Je ne connaissais rien à la peinture avant d’écrire
le livre et je n’y connais toujours rien. » Il est devenu disponible à cet
art le temps de concevoir le livre. Le livre s’est écrit. Puis il n’a plus eu
besoin de ce savoir.
Un savoir peut apparaître, mais dans l’instant. Et personne ne sait
rien.
Vouloir connaître quelque chose, c’est vivre dans la peur. C’est
comme avoir besoin d’une voiture rouge, d’une femme blonde. Certains
éprouvent le besoin de savoir quelque chose : ce sont des spécialistes
du yoga, de la non-dualité, de l’Inde.
Il n’y a rien à lire, rien à étudier – sauf par passion. C’est l’amour de
la vérité qui vous porte vers le tantrisme, la mécanique automobile ou
le sport équestre. C’est par goût : vous ne vous cherchez pas dans votre
exploration, vous ne projetez rien pour vous là-dedans, vous êtes juste
un parfait outil.
Quand vous êtes disponible, la relation femme-homme quitte sa
pathologie. Comme vous ne réclamez rien, une relation profonde naît.
Vous savez que vous n’avez besoin de rien. Quand vous n’exigez rien,
tout est là : toute créativité, spontanéité, élasticité, toute vie est
présente. En demande, je suis dans la misère, le passé, l’agitation.
Rien à savoir, rien à demander : c’est la vraie science, la liberté.
Se rendre compte que l’on n’a besoin de rien est extraordinaire. On
a vécu toute sa vie persuadé qu’il était indispensable de savoir,
d’apprendre, d’être ; et on réalise que c’était une absurdité. Quand je
ne sais rien, tout est possible, tout savoir peut m’habiter. Quand
j’affirme quelque chose, cette conviction me ferme à toute autre
connaissance. Mon petit savoir m’isole, me fige, me coupe du monde.
Quand je ne prétends rien, tous les savoirs sont accessibles, ils peuvent
tous s’incarner.

Suite à ce que vous venez de dire, j’en conclus que le jour où je


n’éprouverai plus l’envie de me sentir intéressant, de me sécuriser, parce
que je n’aurai plus peur, je n’aurai plus besoin de citer personne, ni de me
référer à quoi que ce soit.
Inutile d’en faire un programme. Voir en un éclair que tout savoir
est une misère, une mémoire, une prison : c’est maintenant, dans
l’instant. Pourquoi s’enchaîner, se limiter à ceci ou cela ? Le reste n’est-
il pas intéressant ? Pourquoi être un spécialiste ?… Non, tout me
captive, tout est beau. Je ne veux pas me contenter d’un savoir unique,
je suis ouvert à ce qui se présente.
Comment je procède ? J’écoute.
Dans un pays étranger, quand je ne parle pas la langue, comment je
fais ? J’écoute, je regarde, je sens, j’observe les mimiques, les
mouvements, les gestes, la résonance. Cela me permet de
communiquer, d’aimer sans a priori. Il n’y a rien à savoir. Ensuite on
est plus ou moins doué pour assimiler, ça c’est autre chose. Mais la joie
du non-savoir est toujours là.
Je suis particulièrement sensible à votre remarque : « Ne pas en faire
un programme. » Chaque fois, c’est comme si je venais de saisir quelque
chose et que le mental s’en emparait et disait : « Désormais c’est ainsi que
cela se passe. »
Oui. Dès que l’on comprend quelque chose il faut s’en dessaisir.
On ne peut rien comprendre : il y a compréhension. Cette clarté
n’est présente qu’en l’absence de la personne. Dès que je dis : « J’ai
compris », je suis tombé dans la soupe. C’est comme de penser : « Je
suis réalisé » : c’est un métier rentable, mais c’est tout.
La compréhension n’apporte rien. Rien n’est compris. Rien ne
nécessite l’analyse. Interpréter est une fantaisie. Il suffit d’arrêter de
projeter une non-compréhension.
La vue d’un arbre ne demande aucune explication. En arrêtant de
penser, de fabriquer l’arbre, vous cessez de faire obstacle à l’unité.
Cette non-séparation peut s’appeler compréhension, mais rien n’est
compris et personne ne comprend – il n’y a rien à l’extérieur.
Vouloir « comprendre quelqu’un » est de la violence, du racisme. Je
ne comprends personne : j’écoute en moi ce véhicule d’émotions, la
tristesse, la joie de ceux que je rencontre. Je n’ai pas l’affront de vouloir
saisir ceux que je côtoie. De l’écoute découle une résonance. Dans cette
résonance se trouvent l’affection, la beauté, l’amour… Il n’y a pas
séparation.
Vouloir être libre ou vouloir comprendre est une forme de sacrilège.
Vouloir être humble aussi. « Je voudrais être humble »… Se rendre
compte du mécanisme : on réalise ; on sourit de tant d’arrogance.
Quand vous dites que c’est un sacrilège, n’est-ce pas un jugement ?
Parce que tout à l’heure vous disiez que nous n’avions pas le choix. Donc
quelqu’un qui a besoin de mourir, d’avoir une voiture rouge ou d’être
réalisé n’a pas le choix. Mais quand vous dites que c’est un sacrilège ou
que vous parlez de violence…
Les gens qui commettent des sacrilèges n’ont pas le choix non plus.

Mais le mot « sacrilège » implique le vrai et le faux.


Une résonance clairement vue comme non-séparation devient
silence ; ressentie comme séparée, elle devient un sujet de réflexion. La
réflexion est un sacrilège.
Bien sûr, du point de vue métaphysique, le sacrilège n’est pas à
l’extérieur. Il ne faut pas prendre ce qui est dit ici à la lettre.
Tous les sons sont portés par le silence, on peut néanmoins parler
d’harmonie ou de dysharmonie musicale. Toutes les couleurs sont
amenées par le silence, mais on peut parler de couleurs pures. Toutes
les formes sont véhiculées par le silence, pourtant certaines formes et
proportions sont imbibées du silence plus clairement que d’autres.
L’effet d’un mantra récité par qui en possède la science sera différent
de celui que produit la répétition de formules de langue commune.
Mais sur le plan supérieur, vous avez raison, il n’y a pas de différence.
Profondément, toute sonorité est une articulation du silence. Qu’un
mantra soit en arabe, en chinois, en hébreu ou en sanskrit, c’est un son
plus nettement baigné de silence que celui de la langue profane.
Quand vous énoncez un mantra, la science du son amène ce dernier
à s’étaler dans votre résonance, puis à se mourir dans le cœur. Quand
vous récitez un texte de langue profane, il n’a pas la possibilité de
vraiment disparaître, il va rester sous forme de pensées.
Le sacrilège est ce qui ne met pas l’accent sur la résorption, mais
accentue la séparation. Tenter, vouloir quelque chose sépare. À
l’inverse, être libre de toute démarche est accueil, disponibilité, non-
séparation.
Chaque fois que le vouloir surgit en nous, nous commettons un
sacrilège. Ce sacrilège meurt dans le silence du cœur dès que je m’en
rends compte. La prise de conscience du sacrilège est son extinction.
Il faudrait éviter de repenser à cet entretien. Trop d’éléments ont été
formulés : cela pourrait être indigeste.
Oubliez tout ce que l’on a dit. Il n’y a rien à comprendre, à savoir. Si
vous respectez cela, l’essentiel peut devenir vivant. Toute tentative de
reprendre, d’analyser, de se remémorer, d’argumenter ne serait
qu’agitation. Assimiler tout ce qui a été énoncé ce soir nécessite un
certain temps. Laissez la digestion se faire comme un boa qui digère
son zèbre jour après jour. Pour cela, il faut être tranquille et ne pas
penser à ce que l’on a avalé. Dans cette sérénité, toutes ces données se
véhiculeront dans les différentes régions du cerveau et iront finalement
s’effondrer dans le cœur. Ce ne sont pas des sujets de réflexion.
Merci d’avoir écouté.
CHAPITRE 8

Toute recherche est


ajournement
Ceux qui se réjouissent de ce qu’ils ont fait n’ont rien fait du tout qui
mérite le blâme ou l’éloge, puisque le véritable agent en eux et par eux
n’est autre que Dieu, et qu’ils ne sont que le lieu de la manifestation de
Ses actes.
Abd el-Kader : Le Livre des Haltes

Vous dites que la sensibilité est une porte vers le silence. C’est vrai que
quand je me concentre sur mon corps, une tranquillité vient et cela me
rend heureux. Je me demandais si cela faisait seulement partie d’un
imaginaire, d’un espoir… Avez-vous connu, avec monsieur Jean Klein,
cette espèce d’enthousiasme, cette sensation que j’ai d’avoir trouvé quelque
chose d’extraordinaire ?
Jean Klein ne demandait rien. C’est ce qui marquait le plus chez lui.
Il ne vous demandait pas de changer. Il n’avait aucune violence envers
vos comportements.
Jean Klein vous voyait tel que vous étiez, avec vos conflits, vos
problèmes, et pas un instant il ne voulait vous changer d’un millimètre.
C’est un respect extraordinaire ! Pensez à tous les gourous, à tous les
enseignants qui transforment leurs élèves et soi-disant les clarifient :
cela crée-t-il autre chose que des ego infatués d’eux-mêmes, se sentant
de plus en plus séparés de leur environnement, de l’univers entier ?
Il ne demandait pas une quelconque transformation et n’a jamais
pointé vers quoi que ce soit de négatif chez ses amis. Vous rentriez
dans sa chambre : il s’émerveillait de votre beauté, il ne voyait rien
d’autre. Bien sûr, la beauté qu’il voyait était la sienne, mais cet
émerveillement qu’il avait de sa propre beauté se reflétait en vous. À
votre tour, vous étiez émerveillé de sa beauté. Cette beauté était alors
la vôtre. Vous vous sentiez invité à rester à l’écoute de ce qui était là,
profondément, sans jamais forcer. Ni violence, ni demande : vous vous
sentiez totalement libre. Vous pouviez devenir ceci ou cela, il n’y avait
pas de commentaire. Pour lui, quoi que vous deveniez, c’était juste.
Cette atmosphère de non-demande créait une forme de résonance.
Certaines personnes qui avaient passé leur vie à vouloir se changer, se
purifier, s’éveillaient à une sorte de respect d’elles-mêmes. Sans
demande, l’écoute de leur problématique s’accomplissait. Dans cette
écoute, de manière spontanée, les problèmes se libéraient.
Jean Klein n’avait pas la moindre exigence. C’est pour cela que des
gens de tous les horizons venaient le voir. Il recevait aussi bien un
gangster fiché au grand banditisme qu’un ministre de l’Intérieur,
un cultivateur de marijuana, des banquiers de la haute finance, des
artistes exubérants et des petits bourgeois traumatisés par toute forme
de créativité. À tous, il transmettait le même enseignement : « Restez
où vous êtes, ne changez ni de milieu ni de manière d’être, mais
devenez disponible à votre fonctionnement émotionnel, intellectuel et
sensoriel. Le silence que vous cherchez ne se trouve pas quelque part
mais dans votre présence à ce qui se présente. » Chacun ressortait
davantage disponible à ses propres caractéristiques.
Dans cet accueil, un changement se faisait. C’était presque
insensible : Jean Klein ne voulait pas que les gens changent
extérieurement, il ne voulait pas d’événements psychiques autour de
lui. Toute expérience mentale était considérée comme un manque de
vision, une compensation. La fréquentation du Samadhi sous quelque
forme que ce soit, de l’absorption qui coupe de la vie objective, était
pour lui un manque de perspective et créerait inévitablement des
difficultés grandissantes à faire face à la vie de tous les jours. Il n’était
pas question de sortir du monde des objets pour trouver une paix, mais
bien de pressentir cette paix dans laquelle le monde apparaît et
disparaît.
Auprès de lui, la vibration qui s’imposait balayait l’appréhension du
monde objectif, mais c’était pour mieux se réaliser comme arrière-plan
toujours présent des perceptions quotidiennes. Cette vibration quittait
progressivement son caractère perceptible pour devenir la lumière qui
éclaire toute perception. À un moment donné, de même qu’on ne peut
percevoir la lumière, il devenait impossible de percevoir la vibration de
manière objective.
Sur un certain plan, il contrôlait cela et transmettait cette forme de
sensibilité. Il disait que son maître, qu’il considérait comme beaucoup
plus puissant que lui, devait constamment se surveiller pour éviter que
ceux qui l’approchaient vivent des expériences particulières. Sans cela,
ils auraient mis l’accent sur des situations objectives, sur un
changement, et se seraient fixés sur l’extérieur, le psychisme.
Tout cela ne l’empêchait pas de donner, individuellement et dans
des cas spécifiques, des conseils on ne peut plus virulents, tant sur la
pratique du yoga que sur le plan alimentaire – où la peau et les graines
de tomate pouvaient devenir ennemis dramatiques – sur la vie
amoureuse ou sexuelle – où il était fort prodigue en conseils
techniques. Ses avis pouvaient s’étendre à la vie politique, aux
placements bancaires, aux opinions musicales ou à tout autre sujet de
société. Mais ces conseils éclairés ne prenaient toute leur signification
que lorsque l’élève avait pressenti véritablement la non-direction,
l’absence de besoin de s’approprier une quelconque caractéristique. Ils
ne visaient pas une purification en vue d’un éveil : ils étaient
l’orchestration dans l’espace-temps, la transposition dans la vie de tous
les jours du pressentiment de l’essentiel. Encore une fois, il s’agissait de
faire résonner en soi une disponibilité émotionnelle, intellectuelle et
physique dans laquelle la vie sans intention pouvait prendre forme sans
trop de résistance.
Chez Jean Klein, il n’y avait pas de devenir, pas de direction. Rien
que le respect de ce qui était là. Cela engendrait autour de lui une
extraordinaire détente. Parce que l’on n’avait plus à changer, on se
sentait apaisé. On était renvoyé à son écoute la plus intime : la
présence. Dans cette présence à la vie, la vie, la nature pouvait
changer. Mais le besoin de se transformer, de se clarifier, peu à peu
nous abandonnait.
Tout était juste. Il n’y avait pas à se libérer de quoi que ce soit. Se
libérer était une forme de violence : cela signifiait que la chose n’était
pas mûre. Quand le traumatisme est mûr, il nous quitte : il n’y a pas à
le rejeter, à l’éliminer. Un traumatisme était respectable, on en avait
besoin – la preuve, il était là. Jean Klein nous apprenait à vivre avec
lui, à écouter sans attente. Dans cette réceptivité, pacifiquement, le
traumatisme peu à peu montait à la surface. Quand il trouvait
suffisamment d’espace en nous, il se vidait. Évidemment, cette
approche allait à l’encontre de toutes les écoles yogiques qui veulent
extirper les traumatismes. Quand on lâche une sécurité
volontairement, immanquablement l’organisme en cherche une autre,
c’est sans fin. Le rayonnement de son enseignement venait de ce
respect. C’était le plus précieux : savoir que je n’ai besoin de rien. Une
non-violence véritable.
Concernant l’approche corporelle, quand il est devenu clair et facile
de baigner dans un bain tactile, d’abdiquer le corps dans ce silence,
comme vous j’ai eu le sentiment d’avoir trouvé quelque chose
d’extraordinaire. Avoir, à n’importe quel instant, la possibilité
d’effondrer le corps dans le rayonnement est un cadeau merveilleux…
C’est néanmoins beaucoup moins extraordinaire que de se trouver en
présence de quelqu’un qui écoute, qui s’émerveille de toutes les facettes
de votre être, qui ne trouve rien à redire. Sa vision de la perfection
vous amène à écouter la vie sans la moindre critique.
La gratitude d’un tel cadeau ne peut qu’être éternelle.
Quel est le rôle de l’enseignant dans la transmission du yoga ?
L’enseignant est une caisse de résonance. Quand il vous rencontre
ou qu’il est visité par votre parfum, il pressent un certain nombre de
rythmes, de mouvements, de ressentis. Cette résonance, cette vibration
lui suggère de vous transmettre des attitudes qui participent de cette
même famille vibratoire.
Quand vous actualisez les techniques qu’il vous a transmises, du fait
qu’il a mis l’accent sur votre ressenti plutôt que sur l’acquisition de quoi
que ce soit, cette résonance technique s’actualise chaque jour
différemment.
Que l’élève cherche à se rappeler par la pensée la technique
transmise : il se coupe de cette résonance et ne fait que reproduire un
schéma de mémoire. Ce qui amène une sécurisation psychologique et
un ajournement de toute clarté – car chercher quoi que ce soit dans
une activité ne peut que nous ramener à notre marasme.
Au contraire, celui qui est libre d’intention laisse résonner en lui
l’atmosphère plus que la technique qui lui a été transmise. Chaque fois
qu’il se rendra disponible, il aura un contact profond avec un courant
de vie où enseignant et élève sont unis à jamais, où la technique n’est
qu’un support pour permettre cette découverte. Support, aussi, pour
réaliser que la technique est l’expression directe de cette résonance.
On prend conscience qu’il n’y a rien de personnel dans la vie. C’est
pourquoi, dans les temps anciens, les œuvres n’étaient pas signées :
personne ne se prenait pour le créateur. Seule la vie ou Dieu était le
créateur reconnu. Cela créait à travers les mains, la pensée et la parole.
Pas d’appropriation.
Vous le sentez très clairement dans les sermons de Maître Eckhart :
il ne dit jamais connaître la vérité, il dit que la vérité qui le traverse
vient directement du cœur de Dieu. Ne se prétendant pas quelqu’un de
particulier, il fut l’outil parfait. Venu directement de la perfection, son
discours peut être considéré comme révélé. Parce qu’il s’était
totalement perdu lui-même, Dieu a pu parler à travers lui.
La pratique du yoga, les exercices multiples ne sont là que pour
transposer ce constat sur un plan sensoriel. Ce pressentiment, cette
ouverture vis-à-vis de la vie vous rend disponible. Dans cette
disponibilité, il se peut qu’une rencontre avec un courant
d’investigation se fasse, le yoga peut éventuellement se révéler.
Ce dont vous avez besoin est toujours disponible, près de vous. Les
techniques qui participent de cette recherche ne résonnent que pour
celui qui vit cette intimité avec le moment présent.
Pour pouvoir recevoir ces coups de main, l’élève doit être libre
d’attente, de demande. Celui qui veut être enseigné n’a pas la capacité
de recevoir. La demande s’efface petit à petit, remplacée par une
écoute non orientée soutenue par l’enseignant. Une relation unique,
impersonnelle mais plus intime que toute autre, s’installe. L’élève est
présent, sans exigence. Cette attente sans attente est l’espace dans
lequel la transmission s’actualise. Rien d’objectif n’est transmis, mais il
y a transmission, entrée dans la voie. Ces moments d’intimité, souvent
dans le silence, sont le levain de la révélation.
C’est tout le problème de la transmission ?
Quand vous allez au musée avec quelqu’un qui sait regarder, vous
voyez mieux. Tout ce qu’il peut faire pour vous aider à voir, c’est de
regarder sans savoir. C’est un geste intérieur d’une grande puissance.
Cela vous percute et, sur un certain plan, vous aide à voir. Mais c’est
tout.
Les gens qui rencontraient Jean Klein et ressentaient sa tranquillité
se rendaient éventuellement compte que, profondément, le calme qu’ils
sentaient chez lui était le leur. C’est cela une transmission. Cette écoute
est la transmission. Si vous écoutez un concert avec un musicien, vous
entendez mieux.
Écouter, voir, sont les actes les plus profonds, il n’y a rien de plus
puissant. Quand vous côtoyez un être qui voit, sa vision n’est pas
personnelle, elle vous bouleverse complètement.
Lorsque vous assistez à la prise de conscience de quelqu’un qui toute
sa vie s’est imaginé être malheureux pour tout un tas de raisons et qui,
en un seul instant, réalise qu’il n’a fait qu’imaginer sa vie : cette vision
fulgurante ne chamboule pas seulement le corps de cette personne,
mais le vôtre aussi.
La vision est contagieuse, parce que l’émotion n’est pas enfermée
dans le corps. Si vous êtes en présence de quelqu’un de triste, tant que
vous ne vivez pas une disponibilité, il se produit également une forme
de contagion. Ensuite la tristesse ne vous atteint plus : vous ressentez
la tristesse ou l’agitation de l’entourage, mais vous n’êtes ni triste ni
agité. De la même manière, je peux sentir une vision.
Personne ne m’est nécessaire pour sentir ce qui est tranquille en
moi : cela m’est donné à chaque instant, il me suffit de voir combien je
le refuse constamment. Je n’ai pas besoin d’un gourou tranquille, je
dois juste constater mon agitation. Dès que j’en prends conscience
clairement, sans l’orgueil de vouloir être sans agitation, dès que
j’assiste à ma vie simplement, la transmission se fait. C’est ma propre
tranquillité qui s’appelle elle-même.
L’histoire de la transmission est souvent une forme de romantisme.
Chercher un gourou au lieu de se chercher soi-même est un
ajournement.
Indépendamment d’un gourou, l’écoute de ma prétention, de mon
agitation, de ma peur doit toujours être présente. Bien sûr, cette écoute
peut prendre la forme d’un lieu ou d’un être magique. Mais ce n’est là
qu’une forme possible parmi tant d’autres. Il n’y a pas à chercher un
enseignement, un maître : cela ne se situe pas sur le plan d’une
rencontre mondaine.
Rencontrer un grand gourou ne sert à rien. On connaît tous des
gens qui ont côtoyé Jean Klein ou Nisargadatta Maharaj et qui sont
restés misérables.
Une écoute de la vie permettra également une écoute de ces
rencontres. Dans une non-attente, ces rencontres peuvent fleurir, la vie
peut s’épanouir. Mais tant que je cherche, je n’écoute pas. Je peux
accumuler les rencontres merveilleuses, cela reste une collection.
La recherche spirituelle est une fuite.
On a souvent l’impression que la découverte, la réalisation de ce qui est
pressenti initialement, de ce qui est profond, essentiel, vient de manière
progressive, par étapes, comme si un voile s’amincissait petit à petit. C’est
peut-être une illusion. C’est comme si on était toujours à la recherche de
la direction à prendre la prochaine fois, comme un dynamisme très fort
qui nous pousse…
La vie amène le prochain pas : ce n’est pas moi qui décide. Quand
vous vous laissez porter par le courant, le courant vous fait contourner
la pierre ; vous ne pouvez pas décider. Plus vous comprenez que votre
vie est inévitable, dans ses grandeurs comme dans ses petitesses, dans
ses joies comme dans ses peines, plus vous êtes à l’écoute de
l’inévitable. Le pas se fait, vous ne faites plus de pas. Plus de souci, plus
d’hésitation : vous n’avez rien à perdre ni à gagner.
Vous découvrez alors qu’il n’y a plus de sagesse non plus. Ceux qui
ont des expériences spirituelles sont tout à fait respectables, mais cela
vous laisse indifférent. Ce qui peut être expérimenté ne vous concerne
pas. Ce qui vous concerne, c’est la lumière derrière l’expérience. Vient
un moment où l’on éprouve presque une forme de répulsion envers ce
que l’on peut expérimenter.
Toute expérience est mentale et ce qui est au-delà du mental ne
s’expérimente pas. L’écoute ne peut s’objectiver. Le dynamisme vous
quitte.
Sur un autre plan, vous pouvez constater que des paliers de défense
lâchent. Vous remarquez qu’aujourd’hui on vous a insulté, critiqué de
telle ou telle manière, et que vous avez compris combien cette
personne ne pouvait faire autrement, combien, de son point de vue,
elle avait raison. Vous constatez que dix ans auparavant vous l’auriez
étranglée pour ça, que cinq ans plus tard vous auriez fait une
dépression, et qu’aujourd’hui… vous avez écouté.
De cette manière, oui, vous pouvez voir une forme de progression –
une progression de votre absence d’imaginaire. Vous ne vous êtes plus
senti attaqué, mis en question, agressé par l’événement. L’événement
est devenu neutre pour vous, alors qu’auparavant il aurait provoqué un
drame.
On peut constater ce type de changement. Avant, quand vous
entendiez parler d’un sage, vous ne pouviez pas vous empêcher d’aller
le voir. Aujourd’hui, on vous parle d’un sage et vous restez
tranquillement à pêcher à la ligne. Vous n’avez plus le dynamisme
d’aller écouter qui que ce soit. Vous avez compris que tout ce que vous
avez à écouter, c’est vous-même. Il n’y a rien d’autre.
Quand j’entends parler d’un maître spirituel, je peux ressentir une
forme de joie – c’est merveilleux que des gens cessent de se plaindre –
mais il n’y a plus le moindre dynamisme d’aller rencontrer quelque
chose ou quelqu’un. Pour quoi faire ? Qu’est-ce qui peut me donner
mon silence ? Qu’est-ce qui peut me donner la vision ? Rien. Personne.
Ce changement que je constate en moi n’est donc pas une
progression : juste une absence d’imaginaire. Vous avez de moins en
moins d’imagination. Vous attendez de moins en moins. Vous êtes de
plus en plus présent, sans intention. Mais ce n’est pas une progression
d’accumulation. À une époque, quand une femme passait devant vous,
vous imaginiez aussitôt que c’était peut-être la femme de votre vie. À
présent, une femme passe devant vous : c’est une femme qui passe
devant vous, il n’y a plus d’imaginaire. Vous ne créez rien avec
l’événement. L’événement est ce qu’il est.
Quand vous le laissez libre, l’événement est magique, parce qu’il n’y
a rien qui ne soit pas extraordinaire. Et il n’y a rien qui soit magique,
parce que tout est magique. La richesse, l’essence de toute chose se
trouve dans les situations, les objets, les gestes les plus banals ou
prétendus tels. Mais, parce qu’elle est mièvre, répétitive, complexe,
vulgaire, mon imagination m’empêche d’en voir la beauté. Je répète
toujours les mêmes schémas. Je couvre toujours les femmes des mêmes
références, des mêmes attentes, des mêmes besoins. Je couvre toujours
les voitures ou les maîtres spirituels de ma demande infantile : celle de
me trouver.
L’imagination est misérable. Quand elle se réduit, vous découvrez
que la moindre chose est ultime, qu’elle est merveilleuse. Tout est
comme une fleur qui s’ouvre et embaume. L’imagination dessèche la
fleur, ôte le parfum.
La beauté éclot quand l’élan vers la beauté cesse, quand l’attente,
l’espoir de la beauté s’éliminent.
Le chercheur est le cherché.
Comment faire la distinction entre ce qui est vrai et ce qui vient de
notre imagination ?
C’est la même chose. Sur un plan fonctionnel, tout vient de notre
imagination mais, sur un plan profond, tout est vrai. Le masque que
vous prenez n’est pas gratuit. Quand vous déguisez votre écriture pour
faire une fausse signature, votre manière de signer dévoile votre
personnalité. Le masque révèle ce qu’il y a derrière le masque. Donc
l’imaginaire n’est pas gratuit. Il n’y a pas d’imaginaire. Tout est juste.
C’est pour des raisons pédagogiques, comme on s’adresse à des enfants,
que l’on parle de choses personnelles ou impersonnelles, d’actes
spontanés ou intentionnels, d’imaginaire ou de réalité.
Que pourrait-il y avoir d’autre que l’essentiel ? Il n’y a rien
d’imaginaire. En tant qu’énergie, tout est la vie. En tant qu’histoire,
tout est imaginaire bien sûr. Je n’ai pas à faire comme le fameux cygne
des Upanishad qui sépare le lait de l’eau. On ne sépare rien ici. On
écoute.
Peu m’importe que le conflit soit imaginaire ou non : il est ressenti.
Je suis disponible, humble envers ce ressenti. Je n’ai pas l’arrogance de
vouloir m’en libérer. Je ne veux rien. Il y a respect. Dans cette écoute,
l’histoire du ressenti passe par un certain nombre d’étapes, les images
qui révèlent ce ressenti s’étoffent peu à peu. À un moment donné,
j’arrête de prétendre que c’est la séparation d’avec un homme ou la
perte d’une jambe qui m’amène la tristesse ; je quitte ces histoires. Je
me rends compte que la tristesse est ici, dans le corps ; personne ne
peut la créer en moi si elle ne s’y trouve pas. Donc les histoires se
réduisent… Mais c’est toujours la même tristesse. Rien n’est illusoire.

Mais la tristesse peut être imaginaire aussi ?


Là, on rentre dans la philosophie. Je sens la tristesse : c’est mon
objet de contemplation. Je vis mon humilité devant la tristesse, sans
l’arrogance de vouloir m’en libérer. Écoutée, aimée, la tristesse est la
porte. Pas d’intervention, sinon on reste dans une transposition.
Les techniques qui libèrent d’un conflit présupposent un autre
conflit, parce que le conflit c’est moi. Je peux évacuer tous les conflits
de mon corps et de mon psychisme : tant que je reste là, dès que
j’ouvre les yeux et vois le monde, un nouveau conflit apparaît.
Attraction, répulsion, je veux, je ne veux pas, j’ai peur, j’ai besoin, etc.
Vouloir se débarrasser des conflits est un manque de vision. On ne peut
rien supprimer. Le conflit que j’ai, j’en ai besoin. Pourquoi le fuir et en
créer un autre alors que j’en ai déjà un ? C’est très bien comme ça. Il
faut être fainéant. Je garde mes conflits, pas la peine d’en inventer de
nouveaux. Je les écoute : dans cet espace, quelque chose d’antérieur au
conflit peut se révéler.
Krishna Menon avait comparé les yogis, qui souhaitent se défaire
des conflits, à des gens qui veulent couvrir le monde de cuir. Il disait :
« Moi, je prends une paire de chaussures. » Ce n’est pas la peine de tout
corriger. Si on rétablit l’équilibre d’un plateau, tous les objets posés sur
celui-ci reviennent ensemble à l’équilibre. Vouloir se libérer d’un
conflit, c’est vouloir rééquilibrer chaque objet du plateau séparément,
l’un après l’autre. La voie directe consiste à rééquilibrer le plateau.
Donc, on ne s’occupe pas des rectifications locales. S’il le faut, on peut
créer une accalmie temporaire, mais toujours avec cette vision globale.
Dieu n’a pas fait d’erreur que je doive réparer. J’ai besoin de tous les
conflits. Je revendique les cicatrices que je porte. Personne n’a le droit
de me les enlever. Elles partiront quand elles devront partir… Ce
respect permet une profonde transformation. Vouloir rectifier le
problème avec mes parents, ma femme, mon corps, mon passé, etc.,
c’est sans fin !
Dans les voies progressives, on peut enlever un conflit. C’est facile,
cela peut momentanément créer une énorme ouverture chez la
personne. On s’approprie des qualités, on se libère de ce qui est
gênant : c’est une forme d’ajournement.
La voie directe, sans transformation, paraît plus longue. L’entourage
peut se dire, vingt ans après, que la personne a très peu changé, mais
ce n’est qu’une apparence. Au moment de la mort, on constate le vrai
changement. Si la perspective de vivre cet espace en nous existe, à ce
moment-là, cette intégration aura lieu. Une rectification se fait – et je
n’ai pas à me préoccuper de savoir si c’est illusoire ou profond : ce que
je ressens devient l’objet de ma contemplation, ce qui m’est le plus
cher ; le conflit que je sens est mon cadeau : je le découvre, je l’écoute.
Je n’ai pas à m’en libérer. M’en libérer, c’est l’écouter.
La conviction que rencontrer des personnes comme vous peut m’aider à
voir clair en moi est-elle pure imagination ? Est-ce l’imagination qui me
fait croire que vous pouvez m’apporter un peu de lumière ?
Bien sûr, ce n’est qu’un imaginaire. Ce qui n’est pas illusoire, c’est de
vous rendre compte que, quand vous écoutez, vous trouvez un peu de
tranquillité et de lumière. Alors écoutez la chaise ou une hirondelle qui
vole… Quand vous écoutez quelque chose sans attendre, sans
demander, vous trouvez cet apaisement. Lorsque l’on comprend cela,
on écoute ce qui se présente naturellement.
Qu’est-ce que le yoga ? C’est l’art d’approfondir en nous la
découverte de notre non-écoute, la découverte que je dis toujours non.
Rien ne s’oppose à pratiquer le yoga ou à aller ici ou là. Il faut voir
la perspective : je n’y vais pas pour quelque chose, mais pour réaliser
combien je suis dans la défense. La vie apporte les éléments qui
finissent par me libérer de mon refus.
Indépendamment de cela, il y a un secret, mais comme c’est un
secret, on ne peut pas en parler.
Ce n’est pas ce que vous écoutez qui vous rend tranquille : c’est
d’écouter. La joie, c’est d’écouter. Ce qu’il y a de plus beau à écouter,
c’est vous, votre peur, votre avidité, votre tristesse. Là se trouve la
beauté. C’est mille fois plus profond que d’écouter quiconque.
Tant qu’une forme d’agitation provoque l’oubli, pourquoi ne pas lire
des textes ou écouter quelqu’un ? Cela peut ramener à cette écoute,
mais il ne faut pas y passer sa vie.
Notre mental voudrait absolument enlever les nuages, comme si
cela pouvait changer le soleil. Alors que c’est impossible. Les nuages
sont venus spontanément et vont partir de même. Le rôle de l’être
humain est d’accueillir les nuages et leur départ.
Donc, finalement, la volonté est la bataille avec les nuages ?
C’est une forme de prétention. Vous ne décidez pas de votre
naissance et de votre mort, de votre maturité ou de votre immaturité.
L’être humain doit regarder, c’est le stade ultime. Présence sans acteur.
Seuls les fous croient agir. Comprendre cela est le résultat d’une vie
d’interrogation.
Quand on est jeune, il est inévitable de se croire l’auteur de ses
actes, de vouloir le vrai et de combattre le faux. À un moment donné,
une sorte de vision vient, une forme de respect.
Jusqu’à un certain âge, vous voulez être en bonne santé ; lorsque
vous vieillissez, vous apprenez à accepter la santé et la maladie, la
vigueur et la faiblesse. Accepter. Pas de revendication, d’exigence, de
demande. Ce qui m’est donné est ce qui m’est essentiel. Il n’y a ni
hasard ni combat. Le suprême est d’arrêter le combat. Je suis
constamment en train d’essayer de m’en sortir, d’expurger de moi tous
mes démons. C’est une folie, c’est cela le démon.
Vivre dans le respect. Le respect de mon arrogance, de mon
immaturité, de mes peurs, de mes prétentions, de ce qui se présente à
chaque instant. Dans ce respect, la transformation se fait, les nuages se
dissipent. Ce respect est un reflet du soleil, de la réalité, de ce qui est
essentiel.
À quoi sert tout ce que l’on apprend, notre éducation, la façon dont on
a été élevé par nos parents ? Si ce n’est pas nous, pourquoi passer tout ce
temps-là à montrer ou à apprendre aux autres ?
La notion d’utilité est mentale. Les choses ne servent à rien. Vos
parents ne peuvent pas s’empêcher de projeter sur vous leurs attentes,
leur misère, leurs inquiétudes, leurs besoins. Vous ne pouvez pas
vous empêcher d’acquérir des outils qui vous semblent propices à
vous défendre et à agresser l’environnement de manière victorieuse. Il
n’y a pas de choix là-dedans. Toutes les espèces passent par le même
processus d’apprentissage. Rien ne sert de manière psychologique. Tout
sert de manière fonctionnelle.
C’est une question un peu intellectuelle.
La beauté est sans raison, la tristesse également. Toute chose sert à
m’amener à cette évidence. Tout est là pour me forcer à abdiquer ma
prétention d’avoir besoin de quoi que ce soit, d’être quoi que ce soit.
Ma prétention de devenir Superman, de me libérer, de me clarifier,
d’arriver. La société est parfaite, car elle nous pousse à ce
questionnement. Si elle devait être autrement, elle le serait. Ce n’est
pas un jugement politique, cela ne justifie rien ; cela rend ouvert à
tout.
Je quitte le besoin de trouver une justification à l’événement, c’est-à-
dire de relier l’événement à ma mémoire, à mon savoir pour qu’il
s’intègre dans mes préjugés confortables. Je le laisse libre de ma
projection limitée. Là, l’événement peut révéler un sens non personnel,
comme une vision. À ce stade, quand vous rencontrez un pigeon qui se
promène, que vous voyez une branche d’arbre droite ou cassée, que
vous remarquez le vêtement que porte votre voisin, la position des
livres sur une table chez un ami, tout fait sens, non plus
conceptuellement mais par résonance, car rien n’est séparé.
Quand on arrête de vouloir comprendre, une compréhension non
conceptuelle s’impose. On voit combien les animaux, la nature, les
objets sont au-delà d’un sens. C’est tellement plus qu’un sens, c’est une
résonance, un effluve de la vérité. Quand vous regardez le lever du
soleil, le mouvement de la lune ou d’un nuage, le glissement d’un
canard sur un lac, cela annihile toute idéation. Le monde entier se
déroule devant vous. Toute la beauté, la violence et la tranquillité du
monde sont exprimées là.
Quand on regarde sans chercher un sens, sans comprendre,
l’émotion vient. Parfois, en apercevant un vieux bout de chiffon, une
pierre ou une fourmi qui marche, une larme vient, une émotion monte
et votre entourage est surpris. Ce n’est pas la pierre ou la fourmi qui
amène l’émotion : l’émotion est en moi ; mais chaque perception vit
dans cette émotion. Il n’y a rien d’autre que cette émotion.
Pour cela il faut que l’émotion et le savoir personnels se soient
calmés. Ils s’apaisent quand on les respecte, qu’on les aime, qu’on vit
avec eux sans violence, sans attente, sans le moindre mouvement pour
s’en libérer.
La présence libère. Le mouvement ne peut pas libérer : le
mouvement change, déplace. Plus vous respectez le conflit, la
problématique, la lourdeur qui vous habite, plus apparaît une forme de
liberté affective. Dans cette liberté affective, vous allez voir combien
chaque chose, chaque objet, parole, musique ou caresse du vent a un
sens au-delà de ce que les philosophes pourraient imaginer. Ce n’est
plus un sens conceptuel.
Pour cela il faut écouter, respecter, être présent.
À certains moments, je m’engage dans un dynamisme de vouloir me
libérer d’un conflit : alors je crée du positif-négatif, l’obscurité et la
lumière. C’est un combat sans fin, car l’un amène l’autre.
Il n’y a pas de combat : juste écoute. J’accepte les douleurs, les
problématiques, la tristesse, la solitude, l’angoisse. Je vis avec,
humblement. C’est ce qui m’échoit dans l’instant, ce n’est pas une
condamnation divine pour l’éternité. Je me donne à cela. Le
changement vient de la totale abdication. Plus besoin de faire d’effort,
de vous obliger ou d’essayer. Rien à voir, rien à comprendre : juste
écouter, aimer, ressentir. C’est un non-combat.
Dans cette paix, le secret des choses se présente. Ce n’est pas un
secret conceptuel. La joie est inscrite dans toutes les perceptions.
À ce moment-là, toute ma jeunesse, mon éducation, mes folies
prennent un sens. Je comprends, de manière non mentale, pourquoi
j’ai bu tant de bières, lu tant de romans, prétendu aussi souvent être
abandonné ou triste. Pourquoi j’ai eu tant besoin de ceci, de cela,
d’amour et de compréhension. Tous mes mécanismes montent à la
surface, et je les revendique. Je ne voudrais pas un instant être
différent d’un millimètre, car ce ne serait pas la réalité.
Cette totale acceptation de mes caractéristiques est un saisissement,
au-delà de toute caractéristique. La lumière qui les éclaire se révèle à
travers elles. Quand je regarde, tout fait sens. Un sens informulable,
au-delà d’un sens.
Le vrai sens, c’est de mourir. Il n’y en a pas d’autre.
CHAPITRE 9

Personne ne vous a jamais


parlé
La trouvaille est ma perte et ma perte est la trouvaille.
Halladj : Diwân

J’aimerais vous entendre parler de la colère. Maintenant, au sortir d’une


séance de yoga, on est très paisible, mais dans le contexte habituel du
travail, il peut y avoir certaines formes de violences verbales. J’observe
que, face à une attaque, vient un dynamisme soit de contre-attaquer, soit
d’encaisser…
Il n’y a pas de choix.
Pas de choix, je ne sais pas. C’est vrai que c’est une réaction. Mais je me
demande, par rapport à la colère ou à l’agressivité… Si je reste trop dans
un état réceptif et que je ne contre-attaque pas, n’y a-t-il pas danger de
devenir un bouc émissaire ? Pour moi, la place qu’occupe la colère dans la
réaction est confuse. C’est fatigant d’être toujours sur la défensive, dans
l’attaque comme dans l’encaissement. Maintenant, je me rends compte que
ce qui me fait souffrir, ce n’est pas l’attaque même, mais la conviction que
l’autre ne devrait pas m’attaquer. C’est comme une susceptibilité… Peut-
être suis-je trop vulnérable et sensible aux propos d’autrui ?… Je ressens
un énorme décalage entre le moment où je suis ici sur mon tapis à
pratiquer le yoga calmement et celui où je me retrouve à mon travail et
où je dois endurer l’agressivité. J’aimerais pouvoir emporter avec moi
l’apaisement que j’éprouve ici.
Vous ne pouvez pas immédiatement passer d’une habitude de
réaction à une disponibilité non réactive. On parle bien sûr d’une non-
réactivité psychologique : celle-ci peut inclure un coup de coude, une
gifle, une insulte ou n’importe quel geste, mais vous agissez pour des
raisons pratiques, non parce que vous êtes blessé.
Certaines circonstances nécessitent d’assommer l’autre, mais il est
inutile de se sentir humilié. Quand quelqu’un a une crise de délire, il
faut éventuellement passer une clé d’étranglement pour lui éviter d’être
dangereux pour lui et son entourage ; cela ne demande aucune
implication psychologique : vous intervenez si vous êtes compétent,
sinon vous appelez à l’aide.
L’action ne vient pas forcément d’une réaction : elle peut être un
acte fonctionnel.
Personne ne vous a jamais attaqué et personne ne vous attaquera
jamais. Le voisin qui vous parle se parle à lui-même. Il ne s’adresse pas
à vous, mais à sa projection. Il ne peut pas communiquer, il ne vous
connaît pas et ne pourra jamais vous connaître.
Personne ne vous a jamais parlé, c’est impossible. Les gens
s’adressent à l’image qu’ils ont de vous et qui change constamment. Ne
vous imaginez pas que l’on puisse vous parler ; rendez-vous compte
que chacun soliloque. Observez le fonctionnement : le passé de la
personne, la perception qu’elle a de vous, toutes sortes de détails plus
ou moins inconscients l’amènent à une forme d’agressivité ou
d’affection… Mais elle ne vous voit pas : elle ne perçoit que son
manque d’amour, que la terreur qu’elle porte en elle-même ; alors, elle
se dit : « Voilà vraiment un homme antipathique » ou « Voilà un
homme pour qui j’ai une très grande affection ». Cela ne vous concerne
pas ; vous ne servez que de miroir ; elle ne rencontre que son
problème. Quand vous réalisez que personne ne vous a jamais parlé,
vous prenez conscience que personne ne vous a jamais ni aimé, ni
davantage agressé. Les gens ont projeté sur vous l’amour, la haine,
mais ils n’ont fait que communiquer avec eux-mêmes. À ce stade, vous
ne vous sentez plus concerné par les monologues de votre entourage.
Pour des raisons fonctionnelles, certaines situations amènent à agir.
Professeur, il vous faut l’attention de vos élèves ; si l’un d’eux vient
troubler la capacité d’écoute de l’ensemble de la classe, vous pouvez
exprimer votre autorité du moment. Ce n’est pas un jugement : vous
comprenez très bien que, vu son dynamisme, sa famille et autres
circonstances, il ne puisse réagir autrement. Peut-être avez-vous fait
pareil à son âge. Simplement, pour la bonne marche de votre fonction,
vous utilisez les instruments à votre disposition : si vous êtes dans un
établissement de structures dégénérées où on a un problème avec les
contacts physiques, vous donnez une punition.
Il faut utiliser ce qui est fonctionnel. On peut gifler quelqu’un par
tendresse, comme on peut l’étrangler pour éviter qu’il saute par la
fenêtre. L’action est là ; vous n’êtes pas mis en question par un élève
qui essaie de perturber votre cours ; vous le comprenez très bien ; mais
cela ne vous oblige pas à laisser faire. C’est peut-être le plus brillant ou
le plus doué de la classe mais, pour des raisons pratiques, à un moment
donné, il faut que quelque chose se passe.
Se sentir mis en question par un élève ou par une remarque est une
fantaisie. À un moment donné, on cesse de l’être. Si quelqu’un vous dit
que vous êtes stupide, il y a deux possibilités : soit il est plus intelligent
que vous, il a donc raison et ce n’est pas la peine de lui en vouloir ; soit
il a tort, parce qu’il est plus bête que vous, et il faut aussi le respecter.
Dans un cas comme dans l’autre, cela ne mérite pas de faire une
dépression nerveuse.
Être affecté par une insulte est une forme d’enfantillage ; avec la
maturité, cela devient impossible. S’identifier à une caste, une couleur,
une race, une fonction est une attitude fréquente mais infantile. La
plupart du temps, quand on a une voiture rouge et qu’on entend dire
que ceux qui ont une voiture rouge sont stupides, on a une réaction…
Vous dites de ne pas m’identifier à mon fonctionnement. Mais, quand
je suis attaqué, j’observe ma réaction et, soit je me sens blessé, soit…
Il n’y a pas d’attaque. L’autre n’attaque pas. Quand quelqu’un est
amoureux de vous, vous ne dites pas qu’il vous attaque. Quand
quelqu’un vous hait, c’est comme s’il était amoureux de vous. Il vous
regarde, il vous sent, il vous écoute : ça lui donne envie de vous
caresser, ou de vous frapper. Les deux élans viennent d’une image
affective. Chez certains vous stimulez l’amour et chez d’autres la haine.
De même chez les animaux…
Se sentir attaqué est un manque de sensibilité. On vous donne un
coup de coude : cela concerne votre menton ou vos côtes, mais ce n’est
pas une agression. Quand vous avez assimilé cela, vous ne vous sentez
plus concerné psychologiquement. Mais tant que vous vous
sentez agressé, que vous réagissiez ou non : vous êtes dans l’émotion…
Il suffit de réaliser qu’une action qui vous mettait mal à l’aise vous
laisse désormais indifférent. Par exemple, quand la petite amie que
vous aviez à quinze ans vous a annoncé qu’elle vous quittait, cela vous
a bouleversé ; si elle vous disait la même chose maintenant, vous n’en
seriez plus peiné. Il n’y avait pas plus d’agression alors qu’aujourd’hui,
mais vous l’avez pris comme tel parce que vous viviez dans une
idéologie.
Si vous vous prenez pour un Français et qu’on vous dit : « Les
Français sont des imbéciles », vous vous sentez insulté ; mais si vous ne
vous identifiez pas à un Français, vous ne vous sentez pas impliqué ;
vous comprenez que l’on puisse voir les choses ainsi. Le sentiment
d’être attaqué ne vient que de votre propre prétention à être français.
Si l’on vous dit que les Belges sont des imbéciles et que vous vous
imaginez français, vous ne vous sentez pas concerné. Donc, où est
l’attaque ? Pas d’attaque. Juste une identification à une certaine idée
de vous-même qui induit cette impression d’hostilité.
Comprenez que le fait d’être Français, Belge, grand, petit, riche ou
pauvre est une réalité fonctionnelle qui n’existe que dans l’instant – et
vous ne pourrez plus vous sentir attaqué.
Dans des circonstances exceptionnelles, et sans vous sentir attaqué,
vous pouvez commenter ou participer à rétablir certaines notions. Dans
une situation de guerre ou de conflit, si quelqu’un insulte une cause,
un pays ou une race, il se peut que, pour des raisons pédagogiques,
vous risquiez votre vie afin d’exprimer une émotion profonde. Mais
cela ne veut pas dire que vous avez eu la sensation d’être mis en
question. C’est une résonance de l’instant. Ce n’est pas non plus une
identification : vous pourriez le faire pour n’importe quel autre motif…
Du fait que vous ne vous identifiez à aucune cause, vous êtes
disponible à toutes, selon le moment où elles se présentent. Certains
Français héroïques se sont engagés dans la guerre en Afghanistan. Si
vous le sentez vraiment et si vous avez des compétences médicales,
humanitaires ou militaires, vous pouvez en faire autant : le
commandant Massoud vous accueillera à bras ouverts. Mais prenez
garde que ce ne soit pas votre inadaptation à la vie québécoise qui vous
fasse fuir vers la terre du grand jeu. Le véritable engagement est non
idéologique. Il est pure évidence. Cette conviction a amené de grands
soufis au jihad extérieur. Ainsi en fut-il du cheikh Arslan de Damas ou,
plus près de nous, du grand Abd el-Kader.
En fait, la vraie question serait : comment faire pour ne pas
s’identifier ? L’attaque me permet-elle uniquement de prendre conscience
que je m’identifie à une fonction ?
Tout à fait. Donc, quand vous vous sentez attaqué, vous dites merci
à l’attaquant, qui est le révélateur de vos limites. Toutes les situations
qui vous mettent en cause, qui vous font souffrir, sont des cadeaux
pour vous permettre de vous rendre compte que vous êtes encore en
train de prétendre quelque chose. Jusqu’au jour où plus rien ne peut
vous atteindre, car il n’y a plus personne à mettre en cause. S’il
vous est encore possible d’être blessé, remerciez la situation : elle vous
montre qu’il reste en vous une fraction qui n’est pas libre.
On ne peut rien faire pour ça ?
Avoir pleinement conscience d’une identification permet de s’en
libérer.
Pour voir clairement, il faut ressentir corporellement, sans
justification, sans critique. Si vous dites : « Je suis français » ou « Je ne
suis pas français », cela ne change rien. À un certain moment, vous
sentirez d’où vient la fantaisie de vouloir être quelqu’un ou quelque
chose, d’être reconnu, d’exister.
Tous les groupements viennent de cette peur de ne rien être. Alors
on a besoin de s’identifier à une cellule sociale, franc-maçonnerie ou
Lions club, d’être français ou d’être riche, grand, viril, intelligent,
bouddhiste… Chacun son club, mais c’est le même : le club de la
misère et de la peur ; on y revendique le fait d’avoir peur.
Voir que tout ce que l’on bâtit pour se sécuriser provoque son
contraire : la peur. C’est de s’approprier une identification – dans le but
de se rassurer – qui va nous déstabiliser. Quand on découvre le
mécanisme, un changement s’opère… mais cela peut prendre du
temps. Il peut être facile de ne plus s’identifier à certaines qualités
mais, chacun selon sa biologie et son éducation, d’autres fantaisies sont
plus tenaces. Il peut vous être aisé de ne plus vous prendre pour un
Québécois, mais plus difficile de ne plus vous considérer comme le
père de vos enfants. Ou alors il vous est facile de ne pas vous prendre
pour le père de vos enfants, mais malaisé de ne pas être le propriétaire
de votre voiture… Chacun a son imaginaire, mais c’est exactement la
même chose. Vous projetez sur vos enfants ce que l’autre projette sur
une voiture. Rien n’est supérieur.
Le sentiment d’invulnérabilité qui vous habite quand vous montez
dans votre élégante et puissante voiture, le sentiment de supériorité
que vous éprouvez quand vous êtes admis comme maître chez les
francs-maçons ou quand une belle femme vous dit que vous êtes un
homme viril et intelligent : tout cela revient au même ; seule la
fantaisie varie.
Lorsque l’on baigne continuellement là-dedans, ce n’est pas évident de
tout éliminer.
Il n’y a rien à éliminer. Observez très honnêtement votre
fonctionnement et, à un moment donné, comme par magie, vous
comprendrez comment votre environnement vous perçoit. Vos parents
voient toujours en vous l’enfant et vous donnent des conseils comme si
vous aviez cinq ans. Vos enfants vous imaginent d’une autre manière.
Et vos maîtresses, vos femmes, votre chien, vos amis, votre patron, vos
employés… Chacun vous perçoit depuis son point de vue. Pour
certains, vous représentez la chose la plus haïssable qui soit, pour
d’autres la plus merveilleuse. Dès que vous êtes conscient du
mécanisme, vous n’éprouvez plus le besoin de vous identifier à l’un ou
à l’autre.
Pour votre chien, vous êtes l’homme le plus extraordinaire. Pour un
chien dressé à tuer, si vous entrez dans son périmètre, vous êtes le
monstre le plus terrible. Le chien qui vous aime n’est pas un chien plus
gentil que celui qui veut vous arracher la gorge : ils sont exactement
pareils… La découverte de cette évidence modifie votre système de
référence, cette manière automatique d’aimer ou de ne pas aimer.
Longtemps, nous n’aimons que ceux qui nous approuvent ou nous
ressemblent. Les gens de la même race, de la même taille, du même
milieu social, ceux qui pensent comme nous, qui ont les mêmes
opinions politiques, les mêmes activités : ceux-là, oui, on les aime, on
les trouve intelligents !… Plus tard, vous pouvez avoir des liens
humains de toutes sortes : avec des riches, des pauvres, des vieillards,
des adolescents, des gens de toutes les couleurs, de toutes les opinions.
Vous vous retrouvez dans toutes les idéologies, dans toutes les
prétentions. Vous connaissez ces éléments, mais vous ne vous identifiez
plus à eux. Vous voyez que ce ne sont que des fragments. Vous sentez
que c’est la peur qui pousse quelqu’un à se prendre pour un juif, un
chrétien, un musulman, un Arménien, un Français, un Blanc ou un
Noir. Vous voyez combien c’est ancré en nous, si fort que chacun a
besoin de prouver et défendre cette identification. Pour cela, on
n’hésitera pas à rechercher des éléments historiques très lointains…
C’est un passage nécessaire. Un jour, vous n’avez plus besoin de vous
promener avec une coloration autre que celle qui s’incarne dans
l’instant.

D’où je suis, ce que vous décrivez est un idéal. J’ai essayé de vivre avec
des idéaux, cela m’a gâché plusieurs moments. Cet idéal-là, dans mon
quotidien, ne résiste pas face à une attaque qui touche ma personnalité…
Vous n’avez pas le choix. Si quelqu’un vous attaque, vous répondez
selon votre capacité. Un jour, vous constaterez simplement que ce qui
vous blessait avant ne vous atteint plus. C’est un processus naturel mais
qui prend son temps.
À quinze ans, les remarques de vos parents vous touchent
profondément, à vingt ans elles vous émeuvent un peu moins, à
quarante ans elles vous effleurent à peine… Vous n’avez rien à faire
pour cela : il suffit d’en être conscient.
Plus vous observez que les critiques de vos parents, de votre femme,
vous blessent, plus se fait en vous une espèce de respiration. Mais plus
vous justifiez, plus vous expliquez, plus vous commentez – « Ma femme
a raison, ma femme a tort… » – plus cette même critique s’obstine à
provoquer en vous la même réaction… À un moment donné, ce jeu
s’arrête.
Quand vous ne rentrez plus dans la justification ou la critique de ce
que l’on vous a dit – ce que vous appelez l’agression – mais dans
l’écoute de ce que cela provoque en vous, quand vous apprenez à vivre
sciemment la sensation tactile, ce qui vous froissait quitte de plus en
plus sa caractéristique d’agression.
On vous insulte : vous avez une réaction. Le soir, vous portez encore
cette vibration, cette pulsation de ce que l’on a osé vous dire. Vous
vous asseyez tranquillement et laissez vivre en vous la vibration de ce
qui vous paraît inadmissible. Pour quelques instants, vous abandonnez
l’idée que l’on n’aurait pas dû vous dire ça, que vous n’auriez pas dû
réagir en l’entendant, etc. Vous êtes dans la tension de la gorge, du
ventre. Cette sensation qui, jusque-là, a toujours été étouffée, niée au
profit du commentaire, va devenir essentielle pour vous. Elle va
s’amplifier, s’étaler dans votre corps et vous quitter. Vous dormirez très
bien. Faites cela régulièrement.
Par la suite, lorsque l’on vous insultera, vous aurez une réaction.
Quelques instants après, vous constaterez que vous avez encore été
touchés, mais vous ne ressentirez plus le besoin de rentrer chez vous
pour vous asseoir, vous pourrez absorber le coup sensoriellement
presque immédiatement.
Plus tard, lorsqu’on vous agressera, vous sentirez le choc corporel et
resterez silencieux de commentaire. Cela ne vous empêchera pas d’agir
– l’action est libre – mais vous ne réagirez pas. Plus tard encore, quand
on vous attaquera, vous constaterez avec amusement que, quelques
années plus tôt, vous auriez étranglé quiconque vous tenait ces propos-
là. Aujourd’hui, si l’on vous agresse, vous comprenez pourquoi la
personne voit les choses ainsi et vous n’avez plus la moindre réactivité.
Un jour, même cette référence au passé s’élimine et vous ne vous
sentez plus jamais insulté. Il faut passer par ces différents stades…
Ce que vous décrivez est quand même progressif. Cela implique le
temps. N’importe qui peut-il vivre avec cette maturation-là durant sa vie
sans rien faire de spirituel ou de psychologique ?
Oui. Et, de toute façon, il n’y a rien à faire de spirituel ou de
psychologique.
Cela n’a aucun rapport avec l’éveil…
La joie de vivre est organique. C’est une condamnation que vous
portez en vous à votre naissance : il n’y a rien à faire pour cela. Juste se
rendre compte que l’on refuse constamment le bonheur parce que l’on
prétend être quelque chose ou quelqu’un.
De la naissance à l’adolescence, nous apprenons à nous identifier,
ensuite nous nous rendons compte que cela nous rend malheureux et nous
aimerions pouvoir quitter cette identité pour revenir à un état d’innocence
et prolonger l’enfance…
Comme vous imaginez avoir souffert, un jour il faut que vous
imaginiez ne plus souffrir, mais ce sont deux imaginaires.
Dans un moment de clarté, toutes les souffrances auxquelles vous
avez prétendu se présentent autrement. Lorsqu’on s’imagine être
emprisonné, on ne peut qu’imaginer se libérer. On ne peut avoir l’un
sans l’autre.
Ce qui m’agresse est un cadeau qui révèle ce qu’il y a de limité en
moi. Lorsque j’en prends conscience, je ne fuis plus l’agression. Au
contraire : je suis disponible, et je me souhaite tout ce qui pourrait me
tourmenter.
Ce que j’imaginais être le pire est exactement ce dont j’ai besoin
pour me rendre compte que tout va bien. Maladie, vieillesse, pauvreté,
abandon, solitude : ce que je suppose être le plus difficile, ce à quoi je
pense ne jamais pouvoir faire face, est ce que j’ai besoin d’affronter ;
c’est mon salut. Tant que je ne le vis pas, je le porte en moi ; et cette
peur m’empêche de vivre. Tant que j’appréhende la vieillesse, la
maladie, la pauvreté, l’abandon, cela me poursuit constamment. Cette
angoisse est présente en filigrane dans toutes mes activités. Dès qu’elle
s’éveille un peu trop, je me jette dans une nouvelle action pour oublier
qu’elle me poursuit. Vient un moment où on est las de fuir ce qui
semble terrible, alors on s’ouvre à la toute-possibilité.
Ce qui se présente est ma maturation, c’est ma joie qui se cherche.
Tout ce que l’on tente d’éviter, on va le rencontrer. Pour certains, c’est
difficile à entendre. Mais c’est garanti : tout ce dont on a peur va
arriver… À un moment donné, on n’attend plus : on fait face
maintenant.
N’y a-t-il pas un certain danger à donner un pouvoir à la pensée quand
vous dites : « Tout ce dont j’ai peur cela va m’arriver. »
Non, c’est un pressentiment. Avoir peur de quelque chose signifie
qu’on le pressent. Il est important de prendre conscience de ce qui vous
fait le plus peur, car c’est le traitement que vous vous préconisez pour
vous rendre compte qu’il n’y a pas de peur, et que vous êtes libre. Votre
imaginaire vous le représente de manière extrêmement poétique ou
dramatique mais, dans tous les cas, ce qui vous effraie est ce que vous
avez besoin de rencontrer.
Cela ne signifie pas que la pensée provoque des situations, il ne faut
pas rentrer dans ces chimères.
La seule fantaisie est la peur de quelque chose. Quand vous êtes
disponible, vous devenez plus concret : vous ne vous projetez plus dans
un futur, vous êtes présent à votre fiction… Et l’imaginaire ne survit
pas, ne survit jamais au présent.
Se donner à cette fantaisie. Celle, par exemple, de la maladie. J’ai
cette fantaisie, je me donne à cette idée, je la ressens… Pas besoin
d’effort pour la provoquer : elle est toujours là. Les gens qui craignent
d’être malades portent constamment cette peur en eux.
On ne va quand même pas s’injecter un virus pour faire face à cette
peur ?
Si cette peur est là, le virus est déjà installé.
On ne parle pas de créer une peur, mais de ressentir ce qui est là,
sciemment. Si vous avez peur de quelque chose, le virus est déjà actif.
Au lieu de prétendre qu’il n’est pas là, réalisez qu’il est constamment
présent dans votre vie sous forme de traces. Sentez ce qui est là une
fois pour toutes, au lieu de le traîner inconsciemment dans toutes vos
activités.
Cela ne signifie pas s’imaginer être malade : cela veut dire sentir
cette peur de la vieillesse, de la maladie, de l’abandon ; la percevoir
sensoriellement… Ne plus faire du yoga pour avoir moins peur, ni
devenir bouddhiste, ni se marier, divorcer, faire un autre enfant ou
acheter une nouvelle voiture rouge dans le seul but d’échapper au
malaise, mais au contraire, lucidement, sentir ce qui est là.
La vie est action. On agit pour la joie de faire. C’est la nature des
choses de se marier, de divorcer, d’acheter des voitures, etc.
Simplement, à un moment donné, on agit sans motivation. La joie, c’est
d’accomplir une action sans raison. Une action sans raison est une
action vraie. L’amour est sans raison.
Est-ce que vous dites que la vie nous envoie comme cadeau des
situations pour nous confronter et que nous ne sommes pas capables de
passer à travers, ou est-ce que c’est fait pour créer ?
Lorsque l’on dit de faire face aux événements, cela ne veut pas dire
que si un bulldozer vous écrase, vous n’êtes pas écrasé. Certaines
situations mettent en cause votre intégrité physique, psychique,
financière, bien sûr. Ici, on n’aborde que le plan psychologique.
L’intégrité physique n’est pas garantie par la tranquillité. Certains
événements dépassent notre capacité d’intégration. Un bulldozer vous
écrase et c’est fini. Un bruit est au-delà de vos capacités auditives et
votre tympan ne fonctionne plus. Une explosion lumineuse supérieure
à votre seuil de tolérance visuelle provoque la cécité. Vous assistez à un
drame affectif auquel vous vous identifiez trop et cela peut également
causer en vous des séquelles définitives. Vous pouvez être triste toute
une vie si, dans certaines circonstances, vous vous prenez pour un
Français : après Waterloo, certains ont vécu des dizaines d’années de
tristesse sans pouvoir s’en remettre. Toute identification crée son lot de
drames.
Qu’entendez-vous par « expérience sensorielle » ?
Dans son merveilleux livre Et la lumière fut, Jacques Lusseyran
raconte qu’une fois devenu aveugle, il est resté dans la souffrance tant
qu’il a voulu voir. Dès qu’il s’est rendu compte qu’il n’y avait rien à voir,
il a quitté l’identification psychologique et est demeuré dans
l’identification sensorielle, simplement présent au fait de ne pas voir.
La souffrance n’était pas provoquée par le fait de ne pas voir, mais par
celui de vouloir voir. Ce désir l’ayant quitté, il a pu être heureux.

Vous dites que nous ne pouvons pas faire autrement, dans certaines
situations, à cause de notre grand-mère, de notre histoire familiale ou
autre… Donc il y a un passé ?
C’est maintenant que nous portons en nous le conseil de la grand-
mère qui influe sur notre manière de réagir à la situation. Le passé
n’est pas passé.
Quand vous regardez un de vos petits amis, il porte sur son nez son
enfance tendre, difficile ou abusée. Cela se voit à ses yeux, à son front,
à ses joues. Tout ce que l’on appelle communément passé, on le voit
dans l’instant. Un médecin qui regarde un corps y voit instantanément
tout son passé. Voit-il pour autant le passé ? Non, il voit le présent. Le
passé est présent.
Quand on observe quelqu’un, que l’on constate ses traumatismes, on
ne voit pas le passé – il n’y a pas de passé : on voit le présent.
Le présent est ce qu’il est parce qu’il y a eu le passé ?
Ce sont des images. Présent, passé, futur : laissez glisser l’image…
Nous utilisons ces symboles pour véhiculer un certain dynamisme en
nous, mais cela n’a aucun sens si vous les prenez à la lettre.
Bien sûr, le présent est toujours passé. Le passé et le futur ne
peuvent être que présents. Les mots ont tellement peu de sens. On a
une espèce de connivence sur le sens des mots, mais c’est très limité.
Ce dont on parle ici n’est accessible qu’en se libérant de la formulation.
L’intensité du présent contient tout le passé et tout le futur. Sur un
certain plan, on peut dire que l’on pressent la venue d’une rencontre, et
que l’on sent comment nos différentes caisses de résonance vont
s’actualiser dans la vie.
Tout cela est tellement présent. Quand on le formule mentalement,
on a une impression de temps, mais il n’en est pas ainsi. C’est un seul
instant. Cette intensité du présent n’est expérimentable que dans une
totale absence de projet pour un prétendu futur. Dans des moments
d’entière liberté vis-à-vis d’un projet, d’un futur, on perçoit que présent,
passé et futur ne sont que mots. Une vision globale, au-delà du temps,
apparaît. Toute la statuaire orientale exprime, dans l’espace-temps,
cette intensité du présent.
CHAPITRE 10

Se réveiller heureux,
s’endormir heureux…
Le connaisseur de Dieu sait que le savant est un autre que lui-même.
Abd el-Kader : Le Livre des Haltes

Les images sont liées à l’émotivité, nous sommes conscients qu’elles


n’apparaissent que pour nous faire souffrir, que c’est un jeu, mais
comment interrompre ce processus ?
Revenir à la source, voir que l’image vient toujours de notre
prétention à savoir ce qui est mieux. Toute souffrance vient de cette
présomption. Nous ne pouvons pas changer cela en nous. Être
fréquemment disponible à cette observation, voilà le travail mental.
S’attarder sur l’origine de l’image, c’est désirer autre chose que la
réalité. Quand on acquiert une certaine maturité, on regarde en soi-
même et on réalise que l’on ne peut pas savoir ce qui est mieux, ni
pour soi, ni pour les autres.
Le mieux participe toujours de la notion de succès, une notion où la
vie vaut mieux que la mort. Profondément, on ne peut rien savoir.
Quand cela devient une évidence, les images, qui sont toujours issues
de cette fantaisie, cessent de nous hanter. Quand le corps est
disponible, nous restons sur le plan sensoriel. Une image est comme un
coup de fouet : on vit avec la brûlure, cette sensation s’apaise dans le
silence, pas de perturbation psychologique.

Vous dites : « Cette prétention de savoir ». Mais quand ce sont des


choses qui remontent à un très jeune âge, un an, deux ans : comment un
enfant peut-il avoir la prétention de savoir ?
C’est vrai, l’enfant ne sait pas. L’enfant ressent une souffrance
physiologique qui, plus tard, se transformera en souffrance
psychologique : c’est elle qui l’empêchera de s’épanouir. Lorsque – plus
tard, donc – on parvient à lui faire comprendre que le viol qu’il subit
constamment est le viol qu’il s’inflige à lui-même à l’idée qu’il n’aurait
pas dû être violé, la souffrance psychologique s’efface : seul reste le
traumatisme physiologique. Certaines régions du corps ont pu être
ébranlées à vie, mais on peut vivre harmonieusement avec des
traumatismes corporels alors qu’on ne peut pas vivre heureux avec
l’idée que l’on n’aurait pas dû être abusé.
Pour l’enfant c’est pareil : tôt ou tard il faut qu’il mesure
l’importance de son commentaire sur la situation, et la part de la
situation elle-même.
J’ai travaillé avec un homme qui avait été longuement torturé au
Liban. Il a pu s’en libérer. Il ne lui reste maintenant que les séquelles
physiologiques : il boite un peu, il entend moins d’une oreille. Il peut
être heureux parce qu’il n’a plus la moindre appréciation sur ces
événements, il n’a plus de souffrances psychologiques. Il peut retourner
travailler à Beyrouth : il n’a plus peur. Pour en arriver là, il lui a fallu
supprimer son commentaire psychologique, cette conviction, qui le
persécutait constamment, qu’il n’aurait pas dû être torturé. Il ne se
torture plus avec cette idée. Il a accepté les gênes fonctionnelles
provoquées par la torture.
Au fond, toutes les psychothérapies se trompent, à vouloir traiter cela
par le mental ?
Elles ne se trompent pas, car très peu de gens ont la disponibilité
d’écouter leur corps. Quand quelqu’un vous demande de l’aider à
résoudre un problème, si vous lui dites : « Commencez par sentir le
creux de votre main », il ne reviendra pas. Les thérapies conceptuelles
sont limitées mais inévitables. Elles sont dues à notre absence d’éveil
sensoriel.

Votre ami qui a été torturé, quelle forme de travail avez-vous pratiqué
avec lui ? Uniquement corporel ?
Quand je l’ai rencontré, il avait déjà compris l’essentiel. Au bout de
quinze jours de sévices, il avait réalisé que le plus terrible était la peur
des coups, non les coups eux-mêmes. Ce qui le paniquait, c’était
l’appréhension. Quand on venait le chercher, qu’il entendait le bruit de
la porte, qu’on le prenait, le suspendait, il était terrifié. Il s’est rendu
compte que quand le premier coup arrivait, il avait peur du deuxième,
et que lorsqu’il recevait le deuxième, il avait peur du troisième… Il a
pris conscience qu’il avait toujours peur du futur, jamais de ce qui était
là.
Ce constat lui a permis de rester sciemment avec les coups. Quand
la douleur était trop forte, il s’évanouissait. Il savait qu’il ne devait plus
lâcher l’instant présent : dès qu’il attendait, il était dans la peur.
En parlant de cela, nous avons globalisé sa compréhension.
Corporellement, il restait certains vestiges, ils ont pu beaucoup
s’atténuer.
Et le viol ?
J’ai beaucoup d’amis qui ont été abusés sexuellement. C’est le
commentaire : « Mon père n’aurait pas dû abuser de moi » qui fait
souffrir. Cette conviction vous gâche toute une vie. Lorsque l’on revient
au ressenti, les faits sont toujours là, mais la vie peut redevenir
heureuse. Il faut une certaine maturité pour l’admettre. On ne peut pas
dire ça à toutes les personnes concernées, car peu sont capables de
l’entendre.
Quand quelqu’un possède la maturité nécessaire pour accepter de
découvrir son corps, il lui devient inutile de continuer à pâtir d’un
traumatisme psychologique.
Peut-il y avoir aussi comme une espèce d’attachement à vouloir
retrouver des moments de souffrance ?
Dans le sens psychologique : oui. Nous sommes attachés à ce qui
nous donne un sentiment de sécurité. Quand quelqu’un a été
longuement malade et qu’il va mieux, il ressent une sorte d’inconfort.
Sur un certain plan, il essaie souvent, inconsciemment, de retomber
malade.
Quand vous avez pleinement vécu un moment de tristesse sans la
nommer, sans la justifier, quelque chose vous quitte définitivement.
Vous prenez conscience que la tristesse était un écho d’une tristesse
originelle, elle-même expression de la joie. Ensuite, quand une
situation vous rend triste, vous éprouvez une sorte d’émerveillement.
Vous ressentez immédiatement cette beauté. Sentir l’émotion, c’est
découvrir la beauté dans la peur, la tristesse, la souffrance ou l’anxiété.
Quand vous n’avez rien avalé depuis des jours et que l’on vous offre
de la nourriture, ce n’est pas le moment idéal pour déceler la subtilité
des saveurs : vous avez trop faim pour cela. Pour déguster un vin, pour
apprécier des aliments, il faut n’avoir ni soif ni faim.
Pour apprécier pleinement une situation, goûter la saveur de quoi
que ce soit, il faut en être libre.
Tant que vous êtes en demande, vous ne pouvez pas toucher un
corps : vous pensez toucher le corps de l’autre, mais vous n’entrez en
contact qu’avec vous-même ; vous rencontrez votre propre
problématique. Quand vous n’éprouvez plus le besoin de toucher et
d’être touché, vous caressez autrement, autre chose se passe.
C’est vrai à tous les niveaux. Tant que nous avons besoin de quelque
chose, cette chose nous limite. Il faut agir librement, sans besoin.
Quand la tristesse se prolonge après la séance de yoga, c’est très
bien. Cela montre que vous avez travaillé dans la sensibilité, sans
utiliser les masses musculaires, sans trop d’intention. Laissez-vous
faire, ressentez une affection absolue pour cette émotion : elle est votre
trésor le plus intime, elle va vous révéler votre liberté. Vous devez la
porter dans votre cœur comme un bien très précieux. Petit à petit, ce
trésor va se révéler… Mais ce n’est pas à vous de le faire apparaître : il
va venir à son propre rythme.
Le yoga, dans le sens cachemirien, n’est pratiqué que pour laisser
monter en nous ces trésors, ces émotions. Ils vont ensuite s’actualiser
dans notre tranquillité et nous révéler les aspects les plus profonds de
notre être.
L’émotion ne nous empêche pas d’être tranquille. Au contraire, elle
nous amène à la tranquillité. La tension du corps permet la prise de
conscience de la détente véritable. Dans cette détente, la tension
apparaît et nous révèle la détente. Elle nous permet de constater ce qui
est libre en nous.
Telle est l’approche tantrique.
Dans l’approche par le yoga classique, l’émotion, la tension sont
rejetées. Ici, c’est le contraire : tout ce qui est ressenti est accueilli et
nous amène à la tranquillité. Cela demande une plus grande subtilité.
La plupart des êtres humains ne peuvent pas fonctionner ainsi.

Est-ce que nommer l’émotion au moment où je la vis peut devenir un


obstacle au ressenti ? Si je suis en train de chercher si c’est vraiment de la
tristesse que je vis ou si c’est autre chose…
Non : le ressenti devient tellement puissant que l’on ne nomme plus.
Vous recevez un violent coup de coude dans la mâchoire : la
déflagration est telle que vous ne pouvez plus nommer.
Bien sûr, lorsque l’on vous dit : « Sentez votre main », vous pouvez
dire : « C’est chaud, c’est froid »… mais ce n’est qu’une introduction.
Quand une émotion profonde vous saisit, que la tristesse vous
submerge, la gorge est serrée, la poitrine va exploser, le ventre est
noué : aucune formulation ne vient. Les mots tristesse, anxiété, peur,
tension, sont des images que nous employons pour communiquer, mais
ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Ce qui vous habite à cet instant est au-
delà de toute expression.
Le langage est pauvre. Comment décrire le plaisir que vous
ressentez quand vous caressez un chien, un arbre ou un genou ?
Comment raconter la subtilité d’un vin quand il vibre sur le palais, sur
la langue ? Un feu d’artifice, la vie, la beauté sont au-delà de toute
verbalisation… Le langage est trop vulgaire pour pouvoir manifester
l’infiniment riche. La parole n’est qu’une image qui indique une
direction. À un moment donné, elle s’élimine.
Lorsque vous êtes assis avec un ami, ce que vous dites n’est qu’un
prétexte, ce qui se passe est comme une danse. Parfois on parle, on
touche, mais ce n’est que l’aspect mondain. La vraie relation se situe
ailleurs ; le langage y a peu de place. Si, à un niveau intuitif, certains
mots vous viennent : pourquoi pas ? Mais ce sont comme des phrases
poétiques qui vous éclatent dans le cerveau.
Il n’y a pas de langage, c’est une exploration sans carte. C’est
pourquoi il ne peut y avoir de livre sérieux sur le yoga, ni sur quoi que
ce soit de profond. Aucun livre ne peut vous dire ce qu’est l’amour, la
danse, la musique, la peinture, le vin.
Pour goûter, il faut goûter. Pour aimer, il faut aimer. Pour danser, il
faut danser. Les mots ne peuvent rien.
La poésie n’existerait pas ?
On peut écrire des poèmes, mais on ne peut pas écrire sur la poésie.
On peut écouter expérimentalement ce que l’on appelle le corps,
l’énergie, mais on ne peut pas écrire pour amener à une quelconque
compréhension sur le sujet.
Sur mille personnes qui étudient la poésie de la même manière, il ne
sortira qu’un poète. Sur mille étudiants qui apprendront le piano, il
n’émergera qu’un vrai musicien. Pourtant ils ont tous eu accès à la
même technique…
L’art est possible – il n’y a même que cela – mais l’analyse, les
explications, la compréhension de l’art sont impossibles. Vous ne
pouvez pas comprendre la musique : vous ne pouvez que la vivre. Vous
ne pouvez pas créer la poésie : vous pouvez écouter, apprendre à
écouter et, dans cette disponibilité, la capacité poétique va jaillir.
Exceptionnellement, certains poètes ont su formuler ce qui dépasse
l’expression. On n’y parvient que dans des moments de vraie
tranquillité. Cette disponibilité ouvre des régions du cerveau
habituellement inaccessibles – d’où l’inspiration poétique. Certains
textes du phénomène Stephen Jourdain portent ce parfum.
Je comprends ce que vous dites, il faut ressentir. Sentir l’émotion, la
tristesse, la peur… Mais je me rends compte que, si je suis comme emporté
là-dedans, il n’y a plus de commentaire et…
Vous ne risquez pas grand-chose…
Si je me laisse emporter, je me dis : « Si l’émotion est là, tu peux te
laisser emporter par la peur… »
Vous n’êtes pas emporté, l’émotion est emportée. Vous ne partez
pas, cela part en vous. C’est comme un évanouissement : vous laissez le
corps partir, mais vous ne vous noyez pas. Bien sûr, dans certaines
situations, l’évanouissement est nécessaire à la survie. Vous allez sentir
le corps s’éteindre en vous, comme le soir il s’endort en vous. Laisser le
corps s’endormir.
Revenons à l’exemple d’un coup. Vous en avez fait l’expérience lors
de vos compétitions de karaté. Rappelez-vous la sensation provoquée
par une frappe dans le ventre. Vous sentez le choc : vous laissez ce
choc tout détruire sur son passage. Vous êtes totalement tranquille,
tout cela a lieu en vous. La preuve, vous pouvez en parler. Vous êtes
détaché de ce que vous dites. Vous percevez la douleur qui irradie dans
tout le corps ; vous êtes au-delà de la douleur, sinon vous ne pourriez
pas la sentir. Vous sentez le corps douloureux et, graduellement, le
souffle revenir, le diaphragme tenter péniblement de fonctionner.
Progressivement, les choses s’apaisent. Tout cela se passe en vous.
Vous n’êtes pas soulagé, c’est juste le corps qui se détend peu à peu. Il
suffit de constater ce qui est là…
De la même manière, vous ne vous laissez jamais emporter par
l’émotion, vous laissez votre corps être emporté, c’est très différent.
Il y a comme un lâcher prise ?… On ouvre la porte…
Exactement. Vous connaissez le combat : c’est analogue. Vous ne
vous laissez jamais prendre par le combat, mais le corps est pris et
réagit. La folie, la capacité du corps entre en action : vous êtes présent.
Tout cela a lieu en vous, vous observez. Si vous entrez dans le combat,
vous perdez la vision périphérique. Si vous fixez l’adversaire, vous
perdez l’attention. Le corps est axé et vous, vous gardez la vision
périphérique, non pas visuellement, mais en terme de ressenti.
On ne doit jamais se perdre dans le ressenti. C’est le premier conseil
que m’avait donné mon maître. Comme j’étais jeune à l’époque, quand
je le rencontrais, nous parlions beaucoup de sexualité. La première
chose qu’il m’avait demandée, avant même d’accepter de m’enseigner
le yoga, c’était de ne jamais me laisser aller durant mes rapports
sexuels – de tout laisser-aller, mais de ne pas me laisser aller. Pour
moi, cela a complètement changé l’aspect des choses.
Quand on se laisse étourdir ou emporter, on perd la vision.
Quelqu’un pourrait entrer dans la pièce, vous assommer, et vous ne
vous en rendriez même pas compte. Au contraire, si le corps se lâche,
vous conservez votre lucidité : quelque chose se passe dans la pièce,
vous êtes présent. Il est important de sentir la différence. Je résonne
généralement peu à la façon dont on emploie le mot « témoin » dans
certaines traditions, mais peut-être que là, il a sa place.
Il peut y avoir une folie mais la tranquillité est présente, c’est ça ?
La folie se déploie dans la tranquillité.
Vous laissez le corps faire selon sa capacité. Ainsi, le corps trouve
une autre fonction. Cessant d’être dirigé, n’étant plus un esclave,
d’autres façons d’agir lui viennent, il découvre de nouveaux
potentiels… C’est vrai dans le domaine du combat, de l’amour, du
toucher, dans le fait de sentir, dans toute la capacité de survie et de
vie. L’action se fait, personne n’agit.
Si je fais référence à ma propre expérience, au fond, cette tranquillité-
là a toujours existé. C’est juste un paquet de croyances qui m’a fait perdre
de vue cette évidence. Quelle que soit l’intensité de l’événement – c’est
difficile à exprimer… – c’est comme si je percevais ou si j’étais cette
tranquillité…
Bien sûr, c’est pour cela qu’il n’y a rien à faire. La seule erreur,
parfois, consiste à essayer de percevoir cette tranquillité. Ça ce n’est
pas possible : on est perçu. Ce qui perçoit n’est pas un objet de
perception. La tranquillité ne peut pas être perçue.
Mais elle est ressentie ?
La tranquillité est consciente de la biochimie.
Je le comprends aussi mais, en même temps, si l’émotion nous permet
de prendre conscience de la tranquillité, comme vous l’avez dit tout à
l’heure, alors il est normal que la plupart des gens cherchent à vivre les
émotions, parce que, dans le fond, elles nous permettent d’accéder à cet
arrière-plan. C’est la recherche de l’amour, la recherche de…
Oui, il est normal de penser qu’une troisième piscine va vous
combler et aussi, à un certain moment, de pressentir que ce que l’on
cherche n’est pas à l’extérieur. Le désir de la troisième piscine est le
même que celui de s’asseoir pour méditer. C’est une mauvaise
orientation du besoin ou du pressentiment de tranquillité.
La tranquillité n’est pas présente : elle est présence, disponibilité. Il
n’y a qu’émotion – que pourrait-il y avoir d’autre ? La perception est
émotion. Une odeur, une couleur, un goût, un toucher sont des
émotions pures.
Et l’idée ?
L’idée également, parce que l’idée s’appuie toujours sur les sens.
Certaines idées telles que la clarté, la légèreté, la liberté, véhiculent de
grandes émotions, mais elles ont perdu leur dynamisme originel, leur
pureté. D’autres, comme la couleur, le goût, la tactilité, sont plus
proches de cette tranquillité.
Le mot est émotion. Un sermon de Maître Eckhart n’est qu’émotion.
Les mots sont pareils à des notes de musique. Quand vous écoutez
de la musique, vous n’entendez pas les notes, vous percevez le souffle,
vous sentez la caresse. Quand vous lisez Maître Eckhart, les mots
coulent, vous ressentez le rythme, la douceur. À la fin du texte, une
dernière note se meurt, un dernier mot s’éteint. Il reste cet émoi, cette
joie. Une larme, le sentiment d’une très grande solitude, dans le sens
noble du terme, peuvent venir. Cette unité totale où tout se meurt en
vous est une émotion pure.
Donc, le mot amène parfois cette émotion pure. Mais seulement les
mots inspirés, comme chez Roumi ou Linsi. Des études, des analyses,
des traités sur le tantrisme, eux, ne vous laissent qu’une forme de
réflexion, de sécurisation.
À propos des situations qui réveillent en nous de vieux traumatismes :
quand le corps est purifié, est-ce qu’il arrive un point où ces situations
seront définitivement éliminées et ne vont plus se réveiller, un point où
seule l’intensité va rester ?
Peu importe. Parce que quand vous pressentez cet espace de
tranquillité, que l’agitation, la tristesse, le désir vienne ou non, cette
émotion ne trouble pas votre disponibilité, vous n’êtes pas emporté par
l’émotion.
Mon maître parlait d’un total nettoyage, mais je ne crois pas, tant
que le corps et le psychisme sont là, qu’ils puissent être sans mémoire.
Bien sûr, ce qui nous traumatisait auparavant ne nous dérange plus.
Pourtant, selon sa vie, on continue de traîner certaines formes
d’antagonismes, de préférences – simplement, elles cessent d’être
problématiques.
Mon maître était un homme de nature physiquement faible.
Pendant les années passées à la Légion étrangère, il en avait beaucoup
souffert. Plus tard, grâce à la pratique du yoga, c’était devenu un lion ;
mais avant, il en avait pâti. À la fin de sa vie, il a été atteint d’une
maladie qui affectait son cerveau : j’ai assisté à plusieurs scènes où il se
croyait encore à la Légion ; il me demandait de plier la couverture
comme on le faisait à la Légion, ou il me parlait en allemand. Puis la
clarté revenait en lui et, lorsqu’il était de nouveau complètement
lucide, il disait : « Voilà, dans une heure l’agitation va me reprendre,
mais la vie est belle, la vie est merveilleuse… » Donc, il était libre de
ses absences ; mais certains aspects du passé effacés pendant toute sa
période yogique sont revenus durant les deux dernières années de sa
vie.
II n’y a pas à avoir peur de l’émotion. La tristesse, la jalousie, le
désir font aussi partie de la vie. Dès l’instant où nous ne sommes plus
détruits par nos émotions, nous ne sommes plus obligés de satisfaire
nos désirs. Ils peuvent surgir, mais deviennent une forme de beauté, de
résonance, de connivence. Que la vie y réponde ou non, on se sent
libre. Ils ne nous posent aucun problème. On dort aussi bien. On ne
fabrique plus rien pour réaliser ses désirs : au contraire, on éprouve
une forme de très grande jouissance à ne rien faire.
Rencontrer un homme, une femme, un chien, sentir une forme de
résonance très profonde dans le cœur et ne rien faire… Quelque chose
se passe à un autre niveau. Une forme de caresse non mentale est là.
Petit à petit, une espèce de confirmation sur le plan purement
énergétique va se produire. Un jour, si la situation est là, si votre amie
est en voyage, si le mari est mort, si l’espace et le temps correspondent,
quelque chose peut se concrétiser. Mais il n’y a pas la moindre pensée,
pas la moindre intention tendue vers ça, aucune réflexion, aucun
commentaire, juste la disponibilité.
L’émotion, la résonance sont encore présentes, mais sous forme de
beauté. Aucune frustration n’est possible, parce que vous ne voulez
absolument rien. Vous vous contentez d’être disponible à ce qui est là,
à ce qui survient, sans préférence. Libre d’intention, une force du désir
extraordinaire se dégage. Un désir inconcevable pour quelqu’un en
attente de quelque chose. Ce quelque chose qui, précisément, paraît
désormais mièvre et fade.
Ne rien espérer rend votre désir vraiment puissant, magique. C’est
difficile à formuler mentalement : c’est un désir non personnel, un
désir cosmique. Ce n’est pas un désir, c’est une évidence. Quelque
chose est présent, vous laissez faire, la vie va concrétiser les choses.

Attente, plaisir, déplaisir, tout ce qui encombre la vie, tout ce qui crée
nos besoins… Je voudrais en voir le bout !…
Prenez les choses à l’envers. Votre vie n’est pas misérable, au
contraire. Elle vous a amené à vous poser ces questions, à avoir cette
honnêteté de regarder vos mécanismes. Tous les événements de votre
vie vous ont aidé à vous interroger. Si vous n’êtes pas en train d’acheter
un autre mari, de faire un enfant ou de devenir riche, c’est grâce à
cette vie-là.
C’est le premier constat à faire. Les vies misérables sont les vies
réussies. Lorsque vous comprenez cela, vous réalisez combien la vôtre
est parfaite, puisqu’elle vous a amené à remettre en question votre
fonctionnement.
Il faut aller encore plus loin et observer que vous cherchez toujours
devant vous, vous cherchez toujours à arriver à cette tranquillité. Ce
n’est pas une question d’époque, c’était pareil il y a dix mille ans.
On ne peut pas arriver à cette tranquillité. Cette tranquillité est
constamment là, mais vous la cherchez devant vous, dans une
perception, dans ce que vous allez faire – au lieu de vivre sciemment
avec la perception de tristesse, d’émotion ou de joie qui est là
maintenant.
Ressentir simplement ce qui est dans l’instant… Le but n’est pas de
se débarrasser de l’émotion et de libérer le corps – ce qui serait une
occupation inutile – mais de se familiariser avec le fait d’écouter.
En ce moment, vous pouvez écouter les criquets… Eh bien : écoutez
vos émotions de la même manière. Vous n’avez pas de lien avec les
criquets, cela vous permet de les écouter librement, sans commentaire.
Lorsque vous écoutez ainsi, une tranquillité vient. Ce ne sont pas les
criquets qui vous rendent tranquille, mais le fait d’écouter.
Familiarisez-vous avec l’écoute de votre terrain corporel, sans
intention, comme si vous écoutiez un criquet. C’est ce que l’on apprend
ici. Vous constaterez que tout ce qui apparaît sensoriellement apparaît
dans ce silence. Ce silence n’est pas devant vous, mais derrière vous.
C’est la toile de fond qui permet à tous les bruits, à toutes les émotions
d’apparaître.

Parfois, j’ai des crampes très douloureuses au ventre. Quand je suis en


forme, je suis capable d’attendre et cela finit par se relâcher. Enfin, j’en ai
l’impression. Mais parfois je suis fatiguée et je n’ai pas l’énergie
d’attendre…
Il faut utiliser une bouillotte chaude.
Je prends des bains chauds, mais je me demandais si cela me nuisait…
Cela ne nuit pas, mais cela ne résout pas le problème. Meilleur que
le bain chaud est l’enveloppement chaud. Gardez-le dix minutes sur le
ventre. Si vous êtes en voyage, la bouillotte convient très bien. Faites
cela durant une semaine d’affilée… Vous apprécierez le changement.
Cette technique est pratiquée dans le sud de l’Inde, en médecine
ayurvédique, en Allemagne chez le bienheureux Kneipp du XIXe siècle,
et également chez Kuhne et Carton. Toutes ces méthodes sont très
proches.
Cela ne résout pas le problème, mais l’enveloppement permet
d’approfondir et peut même faire remonter certaines émotions. Quand
cette région va mieux, vous pouvez pratiquer progressivement des
méthodes que l’on apprend ici.
Les bains chauds aident aussi, mais les traitements locaux sont plus
efficaces. Le principe est le même que celui d’un coup porté avec un
objet étroit : il fera plus mal que le même appliqué avec une surface
plus large. C’est la raison de la position d’Ippon-Ken dans le tsuki du
karaté. Un traitement local est plus puissant qu’un traitement plus
général.
Il faut vous en occuper. Les douleurs digestives entraînent une très
grande perte d’énergie. Ce n’est pas un symptôme à prendre à la
légère : c’est quelque chose à aimer. Il faut le porter en vous comme si
vous portiez un enfant et que vous éprouviez pour lui une très grande
affection. Quand la douleur vient, vous sentez : « Merci, merci, tu es de
nouveau là. » Laissez-vous complètement caresser, mais surtout ne la
fuyez pas, sinon cela ira ailleurs.
Cette acceptation tactile de la douleur n’empêche pas, bien au
contraire, de vous faire soigner si nécessaire.
Vous nous avez mentionné que votre maître était un homme faible. Il
est certain que l’on ne pratique pas le yoga pour devenir fort, mais vous
avez dit : « La pratique du yoga l’avait amené à être un lion »…
Il n’aurait pas, je pense, apprécié mon commentaire sur sa faiblesse.
Je l’ai connu après sa pratique. Il avait déjà une soixantaine d’années,
peut-être un peu moins. Il avait une force non musculaire considérable.
Je l’ai vu soulever des montagnes… mais pour les valises, c’était autre
chose ! C’était avant tout un homme transparent. Lorsqu’il vous
touchait la main, vous aviez la sensation qu’un fantôme vous effleurait.
Tous les gens qui l’ont connu ont ce souvenir. Sa main paraissait
complètement vide.
C’était une force énergétique ?
Oui, mais je ne me serais pas battu avec lui… C’était une force que
tout le monde sentait. À Paris, au cours d’une réunion à L’homme de la
connaissance, quelqu’un a demandé si la nourriture végétarienne
n’amenait pas une forme de faiblesse. Il a regardé l’assistance et dit :
« Cela fait quarante ans que je n’ai plus mangé ni viande ni poisson, et
je suis prêt à prendre qui vous voulez dans la salle. » Ce n’était pas dit
à la légère. Personne ne s’est levé.
(Silence)
Il faut se réveiller heureux, s’endormir heureux. Cela devient
naturel. C’est cela qui est important. Quand on se réveille heureux sans
raison, on peut avoir mal aux reins, au ventre, à la tête, ne plus avoir
d’argent, avoir une peine de cœur, n’importe quoi… ce ne sont
qu’étincelles de joie. On se réveille heureux et, le soir, on se couche
heureux. Cela se fait tout seul. Il n’y a rien à apprendre, rien à
fabriquer. Il suffit de se laisser faire.
CHAPITRE 11

La situation n’est que


prétexte
Il ne se fait une voie ni d’une chose ni d’une autre.
Mais que fait-il donc ? Il suit pas à pas la Providence… et ne s’appuie
que sur l’infaillible qui est le moment présent.
Madame Guyon
Discours chrétiens et spirituels qui regardent la vie intérieure

Pourriez-vous nous raconter comment l’appel de Dieu s’est fait entendre


pour vous ?
On ne rentre pas ici dans cette formulation. Les mots « Dieu », « la
vie », etc., nous éloignent de la disponibilité. C’est à l’extérieur.
Quelque chose qui arrive ne mérite pas que l’on y porte attention.
Seul ce qui n’arrive pas, qui ne dépend d’aucune cause, nous intéresse.
Ce qui n’arrive pas ne peut pas se nommer, n’a pas de passé et ne peut
pas faire partie de la mémoire.
Quand je me rends compte que toutes les directions à suivre
participent de la mémoire, que tout ce qui pourrait être appréhendé
d’un Dieu ne serait que projection, le dynamisme d’expérimenter ou de
formuler quoi que ce soit me quitte. Il reste une non-expérience, sans
élément personnel. Rien n’arrive : juste une écoute. Cette écoute, nous
l’avons tous en commun.
L’expérience, l’histoire personnelle ne nous concerne pas : c’est une
fantaisie. Elle a une valeur pour un poète, un écrivain, un artiste qui
essaie de décrire ces événements. Mais au cœur de ce dont nous
parlons, il n’y a pas d’événement. Le non-événement nous prend en
charge. Ce n’est pas lui qui s’inscrit dans ma vie, mais ma vie qui
s’inscrit en lui.
Voilà la différence entre une démarche directe – qui met l’accent sur
la disponibilité, le fond commun dans lequel, par lequel, avec lequel
nos vies se déploient dans l’espace-temps – et une démarche
progressive – qui essaie d’expérimenter ce non-événement dans le
temps. Tout ce qui commence, se termine, se réfère à une date, à
l’histoire, ne nous concerne pas : c’est de la décoration. Savoir si une
expérience est arrivée ou non appartient à l’histoire. Ce qui m’arrive a
lieu dans le non-événement. La question est très belle pour un
romancier, mais on ne pourrait y répondre qu’en termes mondains.
Pour en revenir à la première partie de votre question, il est
important de ne pas attribuer le pressentiment à une situation. Quelle
que soit la situation qui semble faire écho en vous, revenez au
pressentiment. La situation est un prétexte. Pour certains, c’est un coup
de bâton, une feuille qui tombe, un mouvement vide… Pour d’autres,
c’est une parole, un texte… Il n’y a rien dans la parole, le texte, le coup
de bâton : tout cela est anecdote poétique pointant vers ce qui, en
nous, est essentiel.
Revenir constamment à cette résonance profonde. Elle est ce qu’il y
a de plus haut en moi. Elle ne dépend de rien. Si elle résultait de quoi
que ce soit, elle ne m’intéresserait pas. Si elle m’était transmise par qui
que ce soit, je n’en voudrais pas. Ce que l’on peut me donner ne me
concerne pas. Seul m’intéresse ce que personne ne peut ni me donner
ni m’enlever. Le reste est un imaginaire.
C’est pourquoi il n’y a ni enseignement ni transmission possible. On
ne peut transmettre que des concepts.
Dès qu’une situation semble me permettre de pressentir cette
autonomie, je tourne aussitôt la tête et je reviens à cette disponibilité.
Tant que je dis : « Telle situation m’amène à… », j’exclus le reste, je
crée une forme de séparation. Quand je réalise qu’aucune situation
particulière ne peut m’amener à cette disponibilité, je m’aperçois peu à
peu que toutes les situations résonnent de cette écoute…
N’essayez pas de comprendre mentalement ce dont on parle…
Dans cette vision, je constate que c’était mon imaginaire qui me
faisait penser que telle situation me rapprochait et qu’une autre
m’éloignait.
Demeurez dans cette autonomie, sinon vous entrez dans la
religiosité, la morale. Dans l’effort ou l’intention vous créez un monde,
une vie en accord avec votre fantaisie. De là naît le conflit, car chacun
crée un Dieu selon son imaginaire. Les dieux soi-disant ultimes sont de
couleurs et d’appellations multiples selon les régions du monde. Voilà
la base de toute guerre.
Dans notre résonance intime, il n’y a plus ni Dieu, ni religion, ni
spiritualité. Il n’y a aucun conflit possible. Je deviens disponible à ce
que je reçois. Disponible à certains moments où je me sens séparé : il
faut les accepter aussi. La séparation est une expression de la non-
séparation. Ce sentiment de séparation m’est donné comme résonance,
je dois y trouver l’essentiel. Le silence est autant dans la présence que
dans l’absence, autant dans l’agitation que dans le silence. Je n’ai pas
besoin d’être en silence pour être en silence. Je coupe court à tout
dynamisme, à toute possibilité d’appropriation, de religiosité.
C’est une religion sans codification, l’instant y est essentiel. Voilà
l’essence du yoga tantrique cachemirien.

Qu’est-ce que Bhairava ?


Un concept qui pointe vers un non-concept. Il a permis de superbes
œuvres d’art, comme le concept Dieu a permis de très belles
architectures. Les églises ne limitent pas Dieu. Les têtes de Bhairava ne
limitent pas Bhairava. Ce pressentiment va se formuler à travers la
proportion de l’église romane, à travers la folie de l’église gothique. Il
va s’exprimer au Népal sous la forme de masques sculptés et au
Cachemire sous de nombreux courants philosophiques utilisant le mot
Bhairava pour désigner la réalité suprême. Mais ce sont des mots. La
carte n’est pas le territoire. Le sens doit se révéler à l’intérieur. Il vient
de l’intérieur vers l’extérieur. À ce moment-là, le mot a sa justesse ;
mais quand on prononce le mot, il y a souvent un imaginaire de
l’extérieur vers l’intérieur.
Tous les mots sanskrits qui désignent le Sans Nom doivent être
crachés de l’intérieur vers l’extérieur, comme le mantra. Le mantra
n’est pas lié à un sens. Un mantra est une explosion de l’intérieur qui
peut ensuite, éventuellement, se cracher, se formuler vers l’extérieur.
Dans des moments de silence, de très grande tranquillité, certains sons
ressentis jaillissent ; plus tard, éventuellement, le mantra peut se
conceptualiser sur le plan de l’être, du sens, etc. Mais vouloir réciter un
mantra extérieur pour parvenir à l’intérieur est une aberration, cela
demeure à la surface.
Il peut y avoir des hymnes à la louange de Bhairava, comme en a
écrit Abhinavagupta. C’est venu d’une émotion interne qu’il a projetée
d’une manière poétique. Maître Eckhart a aussi eu cette émotion libre
de Dieu, qui l’a ensuite amené à écrire ses sermons. Là, le Dieu dont il
parle est un Dieu véritable : un Dieu venu de l’intérieur vers l’extérieur.
C’est une révélation.
Si on limite ces différents textes au seul niveau du sens, le retour
vers leur origine est très improbable. Lorsqu’on lit le mot Dieu ou le
mot Bhairava, on projette aussitôt dessus son cortège d’imaginaire. Le
Dieu qu’invoquent les soldats avant d’aller bombarder un pays pour
payer moins cher le baril de pétrole est un Dieu différent de celui dont
parlait Maître Eckhart. Pourtant, c’est le même mot.
Donc il faut revenir à l’émotion directe. Ensuite, selon sa culture, sa
capacité, son moyen d’expression, selon que l’on est architecte, poète,
écrivain ou musicien, on va l’exprimer dans des termes, des sons, des
gestes différents, dans des atmosphères particulières ou à travers une
certaine manière de vivre. Cela doit venir de l’intérieur.
C’est pourquoi la tradition islamique a refusé la formulation de tout
ce qui pouvait être associé à Dieu. Au sens islamique, Dieu est non
associé : c’est sa première qualité. Quoi que l’on puisse lui associer
n’est pas Lui. Tout nom, toute forme, n’est pas Lui. Il est le non associé.
Pour les musulmans, tous ceux qui ont créé une forme sont des
idolâtres.
Mal compris, comme c’est le cas dans le bêtisier des religions
monothéistes, on va chercher à imposer cette vision de manière
extérieure. En Inde, cette attitude a été responsable de la destruction
d’innombrables expressions merveilleuses par l’islam conquérant,
depuis les premières invasions musulmanes jusqu’à la décadence de la
période moghole : ça, c’est la religion en activité.
Sur le plan du ressenti, toute image, tout concept, tout nom est une
insulte. C’est pour cela qu’en Inde on l’appelle le Sans Nom.
En fait, ma question était plus liée au fait que je ressens quelque chose,
que j’ai des visions et que je doute de ces visions. Alors je vous pose la
question pour que vous me confirmiez dans mes visions et, en fait, vous
détruisez tout. Quand je vous écoute, j’en déduis que ce n’est pas Dieu, que
ce sont des images. En même temps, je ressens ces images comme des
portes. Je doute et je ne sais pas quoi faire avec ce doute. Je doute tout le
temps.
Le doute est la porte. Au début, c’est un doute qui va se projeter sur
un monde objectif, vous allez douter de quelque chose. Puis, à un
moment donné, le doute va manger ce dont il doute. Il va rester
un doute sans direction, qui est une écoute.
Il faut enlever l’objectivation du doute. Le doute, c’est le non-savoir.
Ce n’est pas un doute qui projette un non-doute. Le doute doit être un
vrai doute. Il ne doit plus douter d’objets, il doit douter de lui-même.
Quand il quitte sa caractéristique du doute, il reste une disponibilité.
Le doute, c’est déjà l’énergie qui a cessé d’être excentrique, qui ne
s’en va plus. Elle est encore orientée vers quelque chose. Vous doutez,
négligez ce dont vous doutez ; restez avec le doute ; quelque chose va
exploser… Tout ce dont vous pouvez douter, il faut en douter, il y a de
bonnes raisons à cela. On doute du monde objectif : il faut en douter. À
un moment donné, vient ce dont on ne peut plus douter. Cela : vivez-
le.
Être yogi, à notre époque, qu’est-ce que ça pourrait vouloir dire ?
Le yoga tantrique de la non-dualité ne connaît ni époque, ni yogi.
Se prendre pour un yogi ou pour quelque autre image est pure
prétention. Cette appropriation est le contraire de ce que pourrait être
un vécu non duel. À l’opposé de cette identification s’offre la possibilité
de pressentir en soi un espace libre d’images, d’acquisitions : telle est la
démarche du yoga tantrique.
Dans la pratique, toutes les activités quotidiennes s’intègrent
progressivement dans ce pressentiment de ne rien être. Ne rien
prétendre est l’ouverture à la toute-possibilité. N’étant plus limitées par
les images et les références, toutes les situations rencontrées – à notre
époque ou à n’importe quelle autre – apparaissent pour ce qu’elles
sont : l’expression de l’ensemble dans laquelle nous jouons notre part,
sans attente, sans demande.
La vie de tous les jours est le reflet direct de l’essence des choses et
notre champ d’investigation pour voir à quel point notre
compréhension est intellectuelle, superficielle, imaginaire, ou réelle et
intégrée. Si une situation de la vie m’est psychologiquement difficile,
cela montre que la non-dualité m’est un concept. Le champ de l’action
est mon terrain d’investigation.
Dans mes relations affectives, je vais découvrir l’étendue de mon
imaginaire, de mes attentes, de mes prétentions et de mes stratégies.
C’est dans ce domaine surtout que je vais pouvoir, petit à petit,
découvrir en moi un espace libre d’appropriation. Comment ? En me
rendant compte que toute demande vient de ma prétention à avoir
droit à quoi que ce soit. Réclamer quoi que ce soit à ma femme, ma
maîtresse, mon enfant, mon mari ou mes parents relève de la même
illusion : je cherche une sécurité affective et sa concrétisation dépend
de l’attitude d’autrui. Le besoin d’aimer ou d’être aimé est l’expression
la plus directe de mon manque de clarté.
Plus j’approfondis l’écoute de mon corps par l’éveil sensoriel, le
yoga, plus – si je participe d’une tradition authentique – surviendront
en moi de courts espaces sans demande, sans exigence. Après une
séance d’asana ou de pranayama, je vais vivre quelques instants où je
me sens vraiment libre du besoin d’acquérir.
Au lieu de mettre l’accent sur le yoga, cause apparente de ce repos,
j’apprends à tourner le regard vers moi-même et à libérer ce ressenti de
toute cause. Les pratiques n’ont pas provoqué ce sentiment de bien-
être : elles ont éliminé les tensions qui m’empêchaient de le ressentir.
Quand je commence à pressentir que l’apaisement éprouvé après une
séance ne résulte pas de la séance, mais que la séance permet à la
tranquillité de résonner en moi : cette compréhension se transpose peu
à peu à d’autres circonstances. Sans séance de yoga, en me promenant
dans la rue, en remplissant mon activité professionnelle ou en faisant
la vaisselle, j’éprouverai également des moments de bien-être sans
motif. Ces moments feront tache d’huile… jusqu’à ce qu’ils deviennent
quasi constants.
Dans l’enseignement cachemirien, la pratique du yoga n’est pas
distincte de sa transposition dans la vie fonctionnelle. Le bien-être en
apparence dû à la séance va me permettre d’intégrer, d’écouter
l’environnement et moi-même. Écouter combien je suis dans la
demande, dans l’intention, dans l’espérance.
L’essence technique de cet enseignement est la non-violence, la non-
demande. Comme, dans la pratique, je n’exige plus de mon corps
quelque maîtrise que ce soit, il devient un objet d’écoute. Plus je
découvre cet espace libre de jugement et d’attente, plus les couches
superficielles de mon corps se libèrent : la tension, la lourdeur et la
compression s’éliminent, laissant ainsi apparaître les couches subtiles
d’élasticité, de lumière, de tranquillité et de vibration.
Cette approche m’amène à quitter le dynamisme de me chercher
quelque part. Lorsque je ne me cherche plus, je suis présent : dans
cette présence, l’extériorité du corps se meurt dans l’intériorité. Cette
prise de conscience amènera l’émergence de cette vacuité, de cette
vibration, de cette lumière, à d’autres moments de la journée. Chaque
élément de la vie quotidienne est l’occasion d’un retour, non pas vers
soi-même, mais vers l’écoute. Dans cette écoute, notre époque n’est
qu’un accident.
Il n’y a pas d’époque traditionnelle ou d’époque profane. Toute
époque est sacrée, toute civilisation jaillit de la même essence, la même
beauté. Nous sommes exactement dans l’époque où nous avons besoin
d’être – sinon nous n’y serions pas.
Faire face à la vie de tous les jours est l’essence de tout art
traditionnel. Aucune échappatoire, aucun espoir, aucun regret d’une
autre époque, aucune fantaisie de changement, de transformation,
d’ouverture de la conscience et autres fadaises pseudo-philosophiques
ne subsistent.
Faire face à ce qui est là : la paix aujourd’hui, la guerre demain –
l’un ne va pas sans l’autre. Faire face aux conditions économiques de
plein emploi et de chômage, aux situations climatiques de tranquillité
ou de désastre. Faire face au corps dans sa jeunesse et sa santé ou sa
vieillesse et sa maladie. Faire face au psychisme dans ses peurs, ses
attentes, ses angoisses…
Faire face ne signifie pas confronter, juger, chercher à transformer ;
cela veut dire : écouter. Dans cette écoute, libre de toute attente, le
psychisme peu à peu quitte son dynamisme, sa peur, ses espoirs ; il se
retrouve comme un espace libre dans lequel toutes les caractéristiques
individuelles peuvent émerger. Toutes les modalités de l’époque, ces
incroyables possibilités de la fragmentation de l’énergie, sont alors vues
comme un jeu cosmique, une exploration de notre être, non comme un
éloignement, comme quelque chose de regrettable ou qui devrait être
corrigé.
Dans cette acceptation du monde, du corps et du psychisme tels
qu’ils sont, la tradition non duelle du yoga tantrique cachemirien
s’exprime dans toute sa vigueur.
Cet accord avec le monde dans ses nombreuses modalités
n’empêche pas une vision claire de notre époque. Simplement, le
constat des souffrances multiples de l’être humain cesse de se présenter
sous une apparence destructrice entraînant l’envie de fuir la vie : au
contraire, ce constat nous stimule à mieux faire face, à mieux écouter.
Quand je réalise que l’origine de toute souffrance est l’imaginaire, je
réalise du même coup combien il est civique d’y mettre fin en moi.
La guerre, la violence, ont la peur pour cause première. C’est la peur
qui provoque le besoin d’affirmer, d’exiger, de demander. Et la peur
n’est rien d’autre que la peur de ne pas être, de ne pas exister. Non
reconnu selon mes modalités imaginaires, je réagis : j’exige d’être
reconnu, respecté, aimé… Cette peur de ne rien être peut m’amener à
imposer mes points de vue à une civilisation ou à un environnement.
Dans la situation socio-géopolitique actuelle, c’est flagrant : l’ennemi
est celui qui manifeste des idées différentes de soi, celui qui vit
autrement. Il y a peu de temps, à la télévision américaine, un sénateur
demandait à ses concitoyens de signaler à la police tous les gens qui
vivaient différemment – sous-entendu : de la manière schématique de
vivre. Voilà le résultat de la peur !… Tous les conflits actuels sont basés
sur l’idéologie, sur le besoin de se sentir quelque chose.
Tant que l’on s’identifie à une race, à un pays, à une histoire, à quoi
que ce soit de différent, nous demeurons dans la peur, la guerre, le
besoin de s’affirmer, de se différencier, donc de s’opposer.
Cette vision m’incite à trouver en moi cet espace libre
d’identification, de prétention à être quoi que ce soit.
Toutes les souffrances du monde ne sont que support pour
l’approfondissement de ma vie intime. La souffrance ne détruit pas :
elle permet la maturité, elle amène ce qui est nécessaire à mon
questionnement. L’acceptation cesse d’être passive.
Présence à ce qui est là, dans mon corps, dans mon psychisme, dans
le monde. Vision sans demande, sans attente. Cette présence est le
cœur de notre tradition, au centre de toutes les traditions.
La tradition ne crée pas de yogis refermés sur eux-mêmes, mais des
gens forts, actifs, équilibrés. Faire face aux situations, s’impliquer dans
la mesure de ses capacités, est le prolongement naturel de cette vision.
Il y aura implication, mais non psychologique ; activité, mais non
idéologique ; engagement, mais sans prétendre que les engagements
différents sont faux.
L’action jaillit de la vision. La vision est action, sans engagement
contre quelque chose. L’engagement se fait pour et par quelque chose.
Selon mes caractéristiques, je participe à l’ensemble. Je n’ai pas besoin
d’autres capacités que celles que je possède dans l’instant. Le corps et
le psychisme sont là pour servir. Servir ce qui est là, non une attente,
un désir de se trouver.
Agir sans intention est l’essence de la joie. La non-demande libère
de toutes limites psychologiques. La célèbre citation anonyme des
disciplines martiales d’Okinawa : « Le karaté n’est pas fait pour servir. »
est le cœur même des arts de combat traditionnels. L’action pour
l’action, acte sans auteur, l’apprentissage de l’art sans s’approprier quoi
que ce soit. Cela ne contredit pas du tout la phrase de Mas Oyama :
« Le karaté est fait pour servir. », qui donne l’orientation technique de
l’art martial et le distingue totalement des sports modernes comme le
judo, l’aïkido et même le karaté de compétition.
Selon l’enseignement du shivaïsme cachemirien, la vie journalière
est l’ultime tranquillité.
Que pensez-vous de l’emploi des médecines de transformation, des
prises de conscience comme celles que propose Byron Katie, dont vous
nous avez parlé, ou d’autres techniques, d’autres groupes, d’autres façons
de transformer son attitude pour permettre de voir les choses
différemment ?
La qualité du travail de Byron Katie est due à sa présence. Elle
amène à réaliser que prétendre quelque chose est l’unique source de
souffrance. Tant que cela reste dans le constat, c’est un travail profond.
Transformé en technique, en moyen où il s’agit d’écrire constamment
ce qui ne nous convient pas, de retourner ces phrases pour s’en libérer
et, l’instant d’après, autre chose nous dérangeant, d’écrire à nouveau,
etc. : là, cela peut devenir une fuite.
La mise en question des mots relatifs à l’émotion n’en touche pas
l’origine, qui est l’affirmation d’être. On peut calmer et recalmer l’ego,
mais ce n’est qu’une temporisation. Pour les gens qui n’ont pas la
maturité d’écouter sensoriellement leurs émotions, ces outils sont
justifiés.
Tous les outils yogiques amènent une progression, un contrôle, une
purification, mais du point de vue où nous nous situons ici, c’est un
ajournement. Tôt ou tard, il faudra abdiquer le contrôle, la
compréhension, la manipulation, qui exigent l’intervention de la
pensée. La libération volontaire de certaines régions du corps n’apporte
qu’un savoir conceptuel. Quand je perdrai la mémoire, quand j’aurai la
maladie d’Alzheimer, je ne me rappellerai plus comment faire « le
Travail », je ne me rappellerai plus qu’il faut inverser les choses ou
comment me libérer de tel ou tel blocage d’énergie. Je n’aurai plus de
« faire » à ma disposition. Que restera-t-il alors ?
Toute technique qui se fonde sur mon activité dépend du bon
fonctionnement de mon cerveau – lequel n’est pas garanti à vie. Ici, on
se base sur une non-activité. Quel que soit l’état du cerveau, le silence,
la tranquillité coiffent cette activité.
Tout le monde a essayé, chacun à sa manière, à treize ans de
regarder intensément la flamme d’une bougie sans fermer les yeux, à
quatorze de la tenir sans trembler, ou de se mettre sous une source
glacée en retenant son souffle. Essayer de s’approprier des outils et,
plus tard, se rendre compte qu’il n’y a rien à s’approprier, fait partie de
la maturation humaine. Tant que j’éprouve le besoin de trouver des
aides, il faut le faire. C’est comme éprouver le désir d’acheter un mari,
une voiture, un chien ou de changer de caractère : il faut le faire. Et
puis un jour, vouloir changer de mari, me libérer de mes conflits,
changer mon caractère ou voir plus clairement m’apparaît comme un
infantilisme. Ce jour-là, je ne veux rien : juste ce qui est là.
Ce qui est là est ce qui m’est donné, est la révélation. Que pourrais-
je vouloir de plus que cette évidence ? Cette révélation change à
chaque instant ; mais l’idée de me transformer est une forme d’insulte.
Une insulte à Dieu. Dieu a commis une erreur, je dois la réparer, je dois
changer, je dois mieux voir. Non, si je dois mieux voir, alors je verrai
mieux. La vision consiste à vivre ma non-vision humblement, pas à voir
davantage.
Le vouloir est un processus horizontal. On ne voit que l’objet et,
quelle qu’en soit la purification, c’est toujours un objet. Cela n’empêche
pas de rencontrer une situation qui semble créer en nous une
résonance profonde, de rencontrer un homme, un chien, un
dromadaire, un maître spirituel… et d’y aller – pourquoi pas ? Mais je
me vois en train d’entretenir encore un espoir, de penser qu’une
situation peut m’être profitable. À un moment donné, je verrai que rien
ne peut m’être favorable ou défavorable.
Quand je réalise qu’il n’y a pas de moi, tout est bien pour moi. L’élan
d’entreprendre ou non quelque chose disparaît : il reste ce qui est là.
Cela n’empêche rien. Si la chance de la vie fait que l’on rencontre
Marigal ou d’autres inspirés, c’est merveilleux. Mais vous les rencontrez
pour la joie de partager cette non-appropriation.
Bien sûr, si on écoutait profondément ce que dit Byron Katie, on se
rendrait compte que c’est au-delà d’une technique, qu’elle ne parle que
de l’essentiel ; mais c’est généralement ressenti au niveau de la
technique. Son indéniable qualité n’est pas en cause.
De la même manière, à l’écoute de Jean Klein, certains sont restés
au niveau de la technique, des mots. Ils ont appris un enseignement
non duel et répètent des phrases non duelles. Ils ont assimilé un
enseignement technique et répètent une technique. Ce n’est pas la
faute de Jean Klein, mais d’une écoute intentionnelle. Ceux qui ont
voulu se trouver, devenir sages ou réalisés sont tombés dans la
marmite et n’ont à s’en prendre qu’à eux-mêmes. Ils ont écouté pour
eux et ont faussé ce qui était donné : un art de l’offrande, du sacrifice.
Ce n’était pas fait pour que quiconque se l’approprie. C’était l’art de
remercier.
Écouté de manière polluée, le même enseignement paraît réduit à
une technique. Ainsi, on peut s’approprier totalement l’approche de
Jean Klein comme celle de Byron Katie. Tout dépend de la manière
d’écouter. Si vous la rencontrez et êtes vraiment à l’écoute, vous
constaterez que ses questions ne sont pas quelque chose d’extérieur :
c’est ce qui se passe naturellement. Cela va permettre une résonance en
vous et, quand vous viendra une affirmation ou un mécontentement,
spontanément vous vous rendrez compte de votre mécanisme. La
résonance me montre ma limite : pas ce qui est juste, mais combien je
suis faux. En cela son enseignement a une incidence merveilleuse.
C’est la même chose avec tous les enseignements. Il n’y a rien à
s’approprier.
Aller écouter Byron Katie en pensant que cela va aider est une forme
d’insulte. Il faut y aller pour la joie de la rencontrer. On ne rencontre
que soi-même : en sa présence, c’est très clair. On laisse son expression
nord-américaine un peu sucrée de côté, sans commentaire. Il reste la
beauté de ce qu’elle fait : ne pas accepter d’histoire et, sur le plan
technique, renvoyer son environnement à ce qu’il est avant qu’il
prétende autre chose que la réalité.
Pour la mentalité nord-américaine, peut-être a-t-il fallu en faire une
méthode, mais ce n’en est pas une. C’est la vie elle-même. Se rendre
compte de ses prétentions, de ses attentes, que l’on reproche toujours à
l’autre ce que l’on se reproche à soi-même… Ce n’est pas une technique
mais une évidence. Ce qui nous gêne chez l’autre, c’est nous-mêmes :
tout le monde peut constater cela.
Donc, ne pas y aller pour acquérir, mais comme on va à l’opéra :
pour la joie d’un moment de beauté. C’est le moment le plus joyeux du
monde. Si l’on s’y rend en espérant changer, au retour, pas grand-chose
n’aura changé.
Jouer dans le sens profond est l’essentiel, parce que le jeu est d’être
sans but, on se rend compte qu’il n’y a rien d’autre que la beauté dans
la vie.
Les gens qui ont un but et qui pensent que la vie est sérieuse ne
peuvent pas jouer : ils sont en train d’accomplir des choses
importantes. Quand je me rends compte que l’essence des choses est le
jeu, que je n’ai rien à réussir, qu’il n’y a rien que je puisse échouer, que
ma vie est parfaite : là, le jeu prend tout son sens. Je m’aperçois alors
que les règles édictées étaient des contes. Les règles ont permis le jeu.
L’important, c’est de jouer.
CHAPITRE 12

Le jeûne du cœur
Quittons donc l’assuré et l’aperçu.
Allons sans hésiter et sans voir où nous allons.
Il faut aller ici comme le navire sur les eaux : il n’a point de traces
devant lui et n’en laisse point après lui. Il ne faut ni rien voir avant de
marcher ni rien retenir du lieu où nous avons marché pour en faire une
voie.
Madame Guyon
Discours chrétiens et spirituels qui regardent la vie intérieure

Pouvez-vous nous parler du jeûne ?


Le plus souvent, le jeûne est une compensation pour une
alimentation inappropriée. Pourquoi jeûner ? La nature offre des
aliments, le corps a besoin de nourriture, il faut manger ce qui
convient. S’il n’y a rien à manger, on jeûne. Si, par le passé, on a ingéré
des quantités importantes de médicaments, le jeûne peut être
approprié pour éliminer certains résidus chimiques. C’est individuel, on
ne peut pas généraliser. Pour qu’un jeûne soit bénéfique, il faut qu’il
soit pratiqué sur une longue période et contrôlé par quelqu’un de
compétent. Normalement, il n’est pas nécessaire de jeûner : il suffit de
manger convenablement.
Ce que l’on mange n’est pas primordial. Cela n’affecte que la santé.
Ce n’est pas elle qui permet la maturité. On peut être en parfaite santé
et parfaitement irresponsable, comme on peut avoir un corps très
malade, être affecté par toutes les vicissitudes et trouver sa maturité.
La liberté n’est pas affectée par l’état du corps. C’est la peur qui veut
créer un corps en bonne santé. Cet équilibre-là est déséquilibre. Santé
et maladie sont des expressions de la santé. Avoir peur de la maladie
est déjà une maladie.
Le jeûne physique est superficiel. Ce qui importe, c’est le jeûne de la
pensée, ne pas absorber de pensées inutiles – pensées déversées à
longueur de journée par les médias, la télévision, les journaux, les
romans… Et, plus capital encore : le jeûne du cœur – jeûne de
l’affectivité, de la rancœur, de la critique, de la haine, du savoir…
Rester vraiment tranquille, vraiment à froid. Ne pas intervenir dans le
monde mais le laisser vivre en nous… Ce jeûne-là est le seul jeûne
véritable. Le jeûne de la pensée en est une conséquence. Parfois, le
jeûne du corps peut se présenter comme un prolongement auspicieux
du jeûne de la pensée.
Si vous supprimez les nourritures physiques et continuez à vous
nourrir de tous les poncifs de notre société – les espoirs, les attentes et
les regrets – cette nourriture est beaucoup plus néfaste que toutes les
graisses cuites, les sucres et les protéines animales dont on cherche à se
préserver.
Le vrai jeûne est le jeûne du cœur. Arrêter de quémander, de
réclamer, de demander quoi que ce soit. Cesser de vouloir être
considéré, de vouloir être traité de manière spéciale… Non : ne rien
demander. Et, par-dessus tout, arrêter d’imaginer être agressé, violenté
par une situation. Cesser de s’imaginer que, parce que l’environnement
ne m’aime pas comme je le souhaite, je suis agressé. Agressé par un
regard, un geste, une parole, une présence, une idée, une race, une
manière de vivre, une religion différente…
Le vrai jeûne consiste à jeûner de cette prétention d’agression…
jusqu’à ce que je réalise que rien ne peut m’agresser, sauf ma propre
prétention. Si je jeûne de ma prétention, je deviens « inagressable ». Un
chien peut me mordre le pied : je ne suis pas agressé pour autant. Le
voisin peut me cracher dessus : je ne suis pas sali. Mon corps peut être
violé : je ne suis pas violenté. Tant que l’on est sali par les crachats,
violé par le viol, agressé par une parole ou un regard, tous les jeûnes
alimentaires sont inefficaces.
Ce qui est essentiel, c’est le jeûne du cœur. Le corps suit, à sa
manière.
Votre santé dépend de votre hérédité. Vous ne pouvez rien faire.
Vous êtes condamné à être faible ou puissant toute votre vie. Il faut
l’accepter. Vous êtes raide ou souple, traumatisé ou non par les gifles
ou la vue du sang… Pour tout cela vous avez un millième de liberté
apparente, dans laquelle joue l’alimentation. Observez, en cour de
récréation, les enfants de 3 ans qui jouent : vous pouvez reconnaître
ceux qui seront malades et ceux qui seront bien-portants ; qu’ils
mangent des pizzas ou du riz complet ne jouera pas beaucoup.
Si vous vous prenez d’amour pour une alimentation intelligente,
pourquoi pas ? Mais c’est pour la joie de manger, non parce que c’est
bon pour la santé.
La tranquillité favorise la santé. La haine, la rancœur, la peur la
détruisent ; tout votre système digestif en est perturbé ; vous pourrez
prendre les compléments alimentaires les plus extraordinaires, vous ne
les assimilerez pas. Mais si vous vous libérez de tout ça, vous pourrez
manger des cailloux, vous intègrerez ce qui vous convient.
Quant au jeûne alimentaire, il peut être, selon les cas, très approprié
ou très déséquilibrant. Les gens qui jeûnent régulièrement se préparent
souvent une santé faible. Le jeûne est une forme d’agression pour le
corps : vous y brûlez vos réserves.
En France, au début du siècle, de nombreuses expériences ont été
pratiquées sur des jeûneurs professionnels. Dans des sortes de grandes
surfaces, devant le public, on enfermait un jeûneur dans une cage.
Pour s’assurer qu’il ne mangeait pas durant la nuit, des gens dormaient
autour. Avant le jeûne, on lui ouvrait l’avant-bras avec un couteau, on
observait le temps de cicatrisation et on lui demandait d’évaluer sa
douleur de 1 à 10, ainsi que d’autres éléments. Il jeûnait durant un
mois, buvant juste un peu d’eau. Au terme de l’expérience, on reprenait
un couteau, on lui ouvrait l’autre bras et on constatait que le temps de
cicatrisation avait fortement diminué. D’après ce qu’il disait, la douleur
s’était atténuée de 95 %… Ces gens-là ont conservé une très bonne
santé jusqu’à 60-65 ans. Ceux qui ont atteint 70 ans ont commencé à
dégénérer. Lorsqu’ils ont dépassé 73 ans, ils ont eu des fins de vie très
difficiles. Ils avaient épuisé leurs réserves.
Donc, si vous espérez mourir jeune, le jeûne est très bon, sinon il est
déconseillé. Si à certaines époques de votre vie, on vous a bourré de
cortisone ou d’antibiotiques, vous pouvez jeûner pour obtenir une sorte
d’élimination…
Mais ce n’est pas primordial. Ce qui nous importe ici est le jeûne du
cœur ; lui n’a pas d’effets secondaires.
Jeûne de la pensée ou jeûne du cœur : l’essence du jeûne est la non-
activité. Il n’y a rien à faire. C’est une suprême abdication, une offrande
à notre nature profonde. Seul Lui agit. Je vis cette reconnaissance de
ma nullité à faire quoi que ce soit : tel est le sens spirituel du jeûne.
Vous dites que la tranquillité est importante. Lorsqu’on est dérangé par
certains événements qui se déroulent autour de soi, par ses voisins ou la
personne avec qui l’on vit, qu’est-il préférable de faire : s’adapter aux
conditions qui nous dérangent, changer les conditions de vie extérieures
ou aller dans un autre environnement ?
Ce qui est préférable, c’est l’honnêteté : voir notre fonctionnement.
Nous avons tous un seuil de tolérance. Vous pouvez accepter cela, puis
encore cela… et puis, là, soudainement, vous saturez. La limite est
différente pour chacun. À chacun de découvrir la sienne. Il ne s’agit pas
de dire : « Je dois tout accepter » – ça deviendrait un concept – mais de
voir la situation.
Humblement, me rendre compte que seule mon histoire peut me
déranger : voilà la révélation. Tant que je pense que quoi que ce soit
me dérange, cette immaturité empêche toute clarification. Un jour, la
grâce s’incarne, et cette évidence me libère de toute prétention à
souffrir d’autre chose que de mon imaginaire. Tant que je n’ai pas
intégré cette révélation, la vie spirituelle n’est pas commencée. Cette
prise de conscience marque le départ. À ce moment-là, quand la
situation me dérange, je sais, je sens que ce qui me dérange est ma
réaction à la situation. C’est le premier acte d’humilité. J’arrête de
prétendre que ceci ou cela me dérange.
Mon corps, mon psychisme me sont aussi étrangers que ceux du
voisin. Donc, que je sois dérangé par mon voisin ou par mes pensées
revient exactement au même. Alors, quand je suis tourmenté par mes
pensées, est-il mieux de déménager ou dois-je faire face ?… Je n’ai pas
le choix. Parfois mes pensées sont tellement fortes que je déménage ou
deviens bouddhiste. Parfois elles sont moins virulentes : je peux être
présent et sentir l’agitation. Je ne choisis pas. Je tolère la sonnerie du
téléphone, le bruit du marteau piqueur ; mais les hurlements d’un
enfant martyrisé par son père dépasseront peut-être ma capacité
actuelle. Si j’étais policier, chirurgien ou psychologue, je possèderais
une autre capacité. Je respecte mes limites. Inutile de rester là à
entendre les hurlements de l’enfant et à me détruire. Cela ne rend pas
vraiment service à l’enfant.
Seule l’écoute honnête de la situation me révèle mon aptitude. Si
c’est insupportable et que je peux quitter, je quitte ; mais je m’en vais
avec cette maturation de savoir que je le fais par immaturité. Je ne
peux pas supporter cette femme, cette situation, et je divorce :
actuellement je n’ai pas d’autre possibilité… C’est déjà l’humilité. Mais
si je divorce parce que ma femme est odieuse, parce que mon mari ou
le voisin sont comme ceci, comme cela : la même situation se
représentera. Si je m’éloigne parce que telle personne m’agresse :
quelqu’un d’autre ou autre chose m’agressera… Il se trouvera toujours
quelque chose pour me rendre fou.
La première honnêteté est de constater que la folie est là. Elle ne
vient pas de là-bas, elle est ici. À 3 ans, j’avais déjà cette folie. Tant que
l’on ne s’en rend pas compte, on ne peut pas faire grand-chose. On va
voir des psychologues, on déménage ou on devient bouddhiste. Mais si
j’ai la chance d’avoir cette révélation, il y a écoute – écoute de ce qui
est là, sans préjugé. J’écoute mon corps, il n’y a rien d’autre à écouter.
Si demain, par la fantaisie d’un juge, je me trouve dans une prison,
que va-t-il se passer quand j’entendrai des cris de l’autre côté de la
cloison ? Je ne pourrai pas partir… Cela arrive tôt ou tard, d’une
manière ou d’une autre. Un jour ou l’autre, on se retrouve à ne plus
pouvoir fuir. Au plus tard sur son lit de mort. Où vais-je aller, sur mon
lit de mort, quand je vais être si violemment dérangé ? Je ne peux plus
bouger, demander de l’aide, parler, me rappeler, penser. Où vais-je
aller ?…
Faire face. Tôt ou tard, je suis condamné à écouter. Le faire avant la
mort est une grâce. La véritable préparation à ce moment est de faire
face à la vie de chaque instant dans toutes ses modalités.
Donc, si je pars, je pars ouvert à mon immaturité, sans critique. Je
ne peux pas me forcer à accepter ce qui m’est aujourd’hui inacceptable.
Mais je peux me rendre compte que beaucoup de choses qui m’étaient
inacceptables hier, aujourd’hui me paraissent faciles. Ce
qui aujourd’hui est odieux pour moi, demain sera sans problème. Cela
je dois l’intégrer.
J’écoute de plus en plus ce qui m’est odieux. Je reviens à moi-
même : c’est ici que j’écoute, que je suis agressé, que je deviens fou,
que je dois écouter. Tant que j’écoute là-bas, que je pense que cela doit
être différent, je n’écoute pas ici.
Je vais tourner la tête et, de nouveau, connaître une agression. Il n’y
a pas de recette. C’est normal que, dans une situation difficile, l’enfant
veuille s’enfuir ; normal aussi qu’à certains moments je joue à l’enfant.
Un jour, je ne peux plus jouer à l’enfant. Quand l’agression est là,
j’écoute. C’est cela le yoga. Je n’écoute pas l’agression – il n’y a pas
d’agression. J’écoute ici. Rien ne peut m’agresser.
Certaines personnes se sentent agressées quand on leur crache
dessus. Quand cela arrive, si c’est possible on s’essuie et voilà tout.
Pourquoi se croire agressé ? C’est un imaginaire. Cela ne veut rien dire.
Quand un malheureux vous crache dessus, ensuite il se sent mieux : il
n’y a pas à se sentir agressé pour ça. C’est pathologique.
L’agression est une idée. Vous prenez votre main et vous vous
crachez dessus : vous ne vous sentez pas agressé, si ? Mais quand c’est
le voisin, c’est une agression ?… C’est complètement imaginaire. À un
moment donné, un grand nombre d’agressions ne vous atteignent plus
psychologiquement. Cela ne veut pas dire que vous ne baissez pas la
tête si vous pouvez éviter le crachat. Mais vous ne pouvez plus vous
sentir agressé par ce genre de chose.
Quelqu’un vous voit et vous trouve abject, ignoble. De son point de
vue, il a raison : vous êtes comme cela pour lui… Ce n’est pas une
agression. Si un lion pense que je suis un déjeuner, je ne me sens pas
agressé. Le lion a raison de me voir ainsi. Il n’y a rien d’agressif là-
dedans. En tant que lion, il n’a pas d’autre possibilité que de
m’identifier à un déjeuner. Cela ne m’empêche pas de sauter dans un
arbre ; au contraire, c’est me sentir agressé par le lion qui bloquerait
mon système énergétique et ralentirait ma fuite. Dans une non-
agression, la situation est là, il y a réaction, mais elle n’est pas dirigée
contre le lion.
Il est très important, petit à petit, de comprendre cela. Ensuite il
faut faire ses devoirs de vacances. La vie se charge de nous les fournir.
On les fait avec honnêteté. Il ne s’agit pas de prétendre accepter ce qui
nous est inacceptable. Quelque chose me rend fou : c’est ainsi, je le
respecte. Si le téléphone vous rend fou, n’en ayez pas. Si c’est la
télévision, que votre femme vous trompe, que votre enfant se drogue,
que le voisin a une voiture plus propre que la vôtre, si c’est le
gouvernement d’un pays ou la guerre là-bas… peu importe : chacun
son agression.
Intellectuellement, déjà, je laisse cette possibilité ouverte : j’admets
qu’aujourd’hui, en effet, je ne supporte pas telle chose ; elle me rend
fou. Mais je reste ouvert à la possibilité que, peut-être, il n’y a rien là
de conflictuel.
Il y a dix ans, telle chose m’excédait, à cause d’elle j’étais prêt à
étrangler quelqu’un ou à sauter par la fenêtre ; aujourd’hui, elle ne me
touche plus, je réalise qu’elle ne contenait rien de problématique.
Quand j’ai appris que ma femme voulait me quitter, j’étais prêt à
faire n’importe quoi ; aujourd’hui je réalise qu’il n’y avait rien là.
Quand j’ai perdu tel emploi, tel organe de mon corps, telle affection
de mon entourage, telle reconnaissance, je l’ai vécu comme si ma vie
était finie. J’étais détruit par ça. Aujourd’hui je me rends compte que
rien ne manquait : seul mon imaginaire empêchait cette clarté…
Je dois d’abord comprendre ça intellectuellement.
Face à une situation, je connais parfois un moment de folie : il ne
dure pas. Je reviens à moi-même, je me rends compte que j’ai encore
attribué un monde à quelque chose qui n’existait pas. Il n’y a pas de
situation, juste mon ressenti. C’est la même poupée qui m’a rendu si
heureux ou si rageur. Pour ce bout de plastique, j’étais prêt à tuer !
La poupée ne peut m’apporter ni la joie ni le malheur, moi seul peux
le faire. Je vis avec cette compréhension : peu à peu, elle va quitter sa
dimension mentale, conceptuelle, et devenir un ressenti.
Disponibilité, sensibilité du corps… Sans ma réactivité, le téléphone
n’est que sonorité. Là seulement, l’agression est ressentie ; là encore,
honnêtement, dans l’instant, je peux faire face ou non. Si vous êtes
confronté à quelque chose qui dépasse votre capacité physiologique,
vous allez vous évanouir, ou le cœur va lâcher et vous allez mourir.
Aucun souci à se faire : c’est dans votre ressenti que votre capacité
d’intégration est déployée à son maximum. Quand vous dites oui à un
coup, vous pouvez vraiment recevoir des coups ; quand vous dites non,
le moindre coup vous casse.
Le bruit du marteau-piqueur provoque en vous la folie ; vous avez
envie de tuer ; puis la grâce arrive et vous pouvez écouter. Vous
n’écoutez plus avec vos oreilles : vous sentez le marteau-piqueur dans
la poitrine, dans la gorge. Laissez-vous caresser… Chaque rythme du
marteau-piqueur équilibre vos organes ; votre capacité d’intégration se
multiplie ; le seuil au-delà duquel éclaterait votre tympan est repoussé.
Le tympan peut éclater quand même, mais beaucoup plus tard que si
vous refusez la prétendue agression sonore. Si vous résistez, l’accident
physiologique se produit plus vite. C’est pareil avec le cœur… À vous
de transposer.
Mais il n’y a pas de règle. La règle, c’est l’honnêteté. Regarder mon
immaturité sans commentaire. Comprendre que moi seul peux me
terrifier. Je n’accorde ce pouvoir à personne d’autre. Je l’ai fait des
milliers de fois. Dans de multiples situations, j’ai prétendu que tel
événement me terrifiait ; jusqu’à ce que je me rende compte que c’était
une histoire, ma peur de perdre, de me sentir moins, d’être remis en
question.
Que pourrais-je perdre dans la vie ? Je n’ai rien. Croire avoir
quelque chose est pure prétention. On ne peut rien avoir, rien détenir,
rien posséder. Quand, profondément, je réalise que je n’ai rien, je n’ai
plus peur de perdre quoi que ce soit. Tant que je pense posséder
quelque chose, tout m’est agression ; chaque instant peut me dérober
ce que j’ai. Mais je n’ai rien, seulement la misère. C’est elle que je
défends !… Voir le mécanisme.
Il ne faudrait pas penser que l’on devient passif : c’est le contraire.
La passivité, c’est la réactivité : elle répète constamment le même
schéma. Je m’imagine que telle chose m’agresse, et que se passe-t-il
quand je suis agressé ? J’agresse. Voilà la passivité. Je peux agir ainsi
toute ma vie. Constamment, à chaque instant. Tu m’agresses, je
t’agresse ; tu ne m’aimes pas, je ne t’aime pas ; tu es violent, je suis
violent… Telle est notre manière de fonctionner.
Je dois intégrer cette vision. Sans commentaire, puisque je ne peux
pas être autrement. Essayer de ne plus être agressif n’a aucun sens : je
suis agressif par peur. Mais je peux supprimer la peur en réalisant que
je n’ai rien et que je ne peux rien perdre – juste une illusion. Ce
que l’on s’apprête à m’enlever, qu’on me l’enlève : cela ne vaut rien.
Tout ce que j’ai va partir. Si ce n’est maintenant, au plus tard sur mon
lit de mort. Le perdre avant, c’est pareil. Que puis-je perdre ?…
Réaliser cela supprime la peur. Sans peur, je ne peux plus me sentir
agressé : là commence l’activité véritable.
Réaliser que je ne peux pas être agressé me permet de prendre tous
les risques, car il n’y a aucun risque. Je peux me trouver dans n’importe
quelle situation où les gens vont me détester, me mépriser, m’agresser :
que m’importe ? Ça les regarde. Le chat veut me griffer, le serpent veut
me mordre : c’est ainsi, ils sont faits comme ça. Il n’y a plus la peur.
Quand quelqu’un m’observe, il voit la forme de mon corps, mon odeur,
ma manière de parler, de penser, avec qui je vis, avec qui je couche, la
couleur de ma peau, ma manière de manger, mes opinions politiques ;
ça l’agresse, ça le rend fou… Je ne peux pas être agressé par le regard
de l’autre. Il y a une tranquillité. À l’entraînement, le boxeur n’est pas
agressé. Certaines personnes se sentent agressées alors qu’on ne les
touche même pas… Que dirait un boxeur ?
Les regards ne m’agressent pas. On peut me regarder comme on
veut. Tous les regards, toutes les paroles sont les bienvenus… Trouver
cette autonomie. Peut-être pas dans l’instant mais, au moins, le
comprendre ; et petit à petit une intégration se fait.
Cela se fait pour chacun selon ses limites. Certains sujets sont si
pathologiques qu’à cet endroit c’est particulièrement long. Pour les uns
c’est l’argent, pour les autres la nourriture, la sexualité, l’affectif, la
politique… Il suffit d’un mot, d’un regard, et on explose. Quelques
notes d’un hymne politique, la couleur d’un drapeau, et telle personne
devient folle ; pour elle, c’est justifié… À moi de faire connaissance
avec mon mécanisme.
Vient un jour où je ne suis plus agressé quand j’entends
l’Internationale, l’hymne soviétique, israélien, américain ou français. Je
comprends que des gens pleurent d’émotion à leur écoute ou qu’ils
deviennent fous de rage. Je comprends, et je ne me sens plus agressé.
Pas plus que je ne peux être agressé par la femme qui me quitte, par la
maladie de mon enfant, par l’état de mon corps, de mon pays, par le
regard du voisin, par ses appréciations, par le fait qu’il me voit comme
un homme admirable, merveilleux, ignoble, pervers ou misérable.
J’aime son regard. Il a raison, il ne peut pas me voir autrement.
Je vis avec la réalité. Avec les gens qui me détestent comme avec
ceux qui m’aiment, la vie devient facile. Je me sens aussi proche des
uns que des autres. Un peu plus de celui qui me déteste : celui qui
déteste vit une telle misère, une telle agonie qu’il a besoin de plus
d’attention, de toute la tendresse possible ; alors, naturellement, une
sorte d’affection se déploie. Celui qui aime, je n’ai pas beaucoup de
temps à lui consacrer. Il a déjà gagné : l’équilibre, c’est d’aimer.
À un moment donné, le désir de vivre avec ce qui est confortable
disparaît. Confortable psychologiquement. Vous pouvez dormir sur un
lit confortable pour votre dos : ça c’est autre chose. Mais le confort
psychologique, chercher à éviter celui qui veut m’avilir, qui me déteste,
qui pense que j’ai tort – et qui en souffre : voilà qui devient impossible.
Vous comprenez que celui qui vous hait n’a pas le choix, une manière
de sympathie naturelle naît. Quant à celui qui m’aime tellement : qu’il
vive avec son amour. Soit c’est un imaginaire et il faut qu’il ait
l’honnêteté de le voir ; soit c’est un amour véritable, un amour qui
donne sans demande, alors il a gagné : il vit cet équilibre. Je n’ai pas
de temps pour les gens heureux. Une fonction pédagogique se met en
place.
Il est intéressant d’observer cette transition. Je suis agressé par une
situation et je me rends compte combien cette situation demande de
l’aide. Celui qui m’agresse m’appelle à l’aide.
C’est comme un enfant qui fait une crise : il demande de l’aide.
Agressé par la crise de l’enfant, je réagis… ou bien j’écoute la crise.
Quand j’écoute la crise, je peux agir de différentes manières, je ne peux
plus agir contre. C’est l’enfant difficile qui a besoin d’aide. L’enfant
heureux, on n’a pas à s’en occuper.
Donc, quand quelqu’un est agressif avec vous : développez cette
intimité. Ce n’est pas gratuit. Le voisin que je dérange est celui qui a
besoin de moi. S’il le faut, je pars quand même, mais je suis conscient
que c’est un appel à l’aide.
Toute souffrance est un appel à l’aide. Un médecin ne fuit pas la
maladie. La violence est une maladie. Agresser est une maladie. Si le
voisin déteste mes idées politiques, il est malade. Est-ce que je dois fuir
parce qu’il est malade ?
Ensuite, c’est fonctionnel. C’est à adapter en fonction de chacun.
Dans certaines zones de ma vie, je vais pouvoir agir ainsi. Dans
d’autres zones, cela m’est impossible. Si on touche mon argent, ma
femme, je ne peux pas accepter… Chacun a son seuil.
J’ai travaillé longtemps en Californie avec un ami qui m’enseignait
un art martial. Un jour, je lui ai demandé : « Cela fait vingt ans que tu
fais du taekwondo, que tu pratiques le combat de rue, à quoi es-tu
arrivé ? » Il a répondu : « Avant, dans un bar, quand quelqu’un
m’insultait, je l’envoyais à l’hôpital. Maintenant, quelqu’un m’insulte, je
ne dis rien. Bien sûr, s’il me touche, il va à l’hôpital. » Lui aussi avait
passé un seuil. Peut-être n’était-il pas arrivé au bout, peut-être était-il
encore agressé par les caresses, mais sa maturité lui permettait de ne
plus être agressé par les insultes.
Donc : vivre avec son seuil – lequel devient élastique. Si l’agression
est trop forte, que la crise vient, vous pouvez déménager, changer de
femme ou devenir bouddhiste pour oublier le drame, mais vous vous
rendez compte… Rien n’est perdu, car la crise n’est pas finie. Cent ans
après, elle est toujours là. Quand je réalise que j’ai fui cette femme ou
cette situation, à cet instant la crise est présente ; peut-être moins
virulente, mais encore présente. Je reviens donc à la réalité et j’écoute,
tactilement. Je peux défaire maintenant la crise que j’ai eue il y a cinq
ou vingt ans. C’est important. Je vais défaire toutes mes crises.
Je n’ai pas à aller vers le passé pour y trouver la crise à défaire : je
ne rencontrerais alors que ma mémoire, ma sélection. Mais quand la
crise revient, quand je me rends compte combien j’ai été ulcéré par
telle situation, cette défense est encore en moi : je la laisse vivre
complètement. Dans cet accueil, mon passé se purifie de tout ce qui
m’avait semblé être antagoniste.
À un moment donné, vous allez fréquenter sciemment tout ce qui,
dans la vie, vous a été intolérable. Une élasticité vient. Cela va très
loin. Tout ce qui vous a rendu blanc, rouge, vert, tout ce qui vous a
insulté, toutes les situations qui vous ont donné l’impression d’être sali,
violenté, tout ce qui vous paraissait abject, vous le fréquentez à
nouveau, avec amour. Vous videz ces relents.
Ensuite, vous ne pouvez plus vous sentir insulté.
Cela n’empêche pas de bouger, d’agir, mais il n’y a plus de résidus
psychologiques. Je comprends, en un seul instant, que le chien qui veut
me mordre n’est pas un méchant chien. Il n’a pas le choix et moi non
plus ; mais moi, je peux le voir. Ensuite, cette vision, je vais l’offrir au
chien.
C’est à moi de me libérer, l’autre n’a pas à le faire. Si je vis cette
libération, jusqu’à un certain plan je vais aider l’autre. Mais penser que
l’autre doit changer, que le chien ne doit pas me mordre, que le voisin
doit comprendre que j’ai raison : là, je suis dans un imaginaire.
Je passe ma vie à savoir comment l’autre doit me voir. L’autre me
voit selon son point de vue, et il a raison !
Quand on cesse d’arranger le monde, qu’on laisse les voisins
tranquilles, on s’occupe de soi-même parce qu’on réalise qu’il n’y a pas
de soi-même. Le voisin et le monde disparaissent en tant que
problèmes. Voilà les travaux pratiques.
CHAPITRE 13

L’art de mourir
Hors ce jeu de la mort, il n’est pas de réponse.
On regarde et c’est tout.
Ousâma ibn Mounqidh

Qu’est-ce qui éloigne ? Qu’est-ce qui agite ? Qu’est-ce qui crée la


confusion ? La peur. La peur de ne rien être. Les religions, les
enseignements spirituels sont nés de cette peur ; ils la véhiculent, la
transmettent. Tous les savoirs, les certitudes, les directions ne sont que
cette peur en marche.
Quand je pose une question, je m’éloigne. Quand je me cherche
dans un enseignement, je trahis l’autonomie et fuis l’intimité. La
spiritualité n’est pas demande : elle est disponibilité à ce qui se
présente dans l’instant. Tant que je veux suivre un enseignement, une
direction, un gourou, je demeure à l’extrême de la confusion. Je peux
parfois m’imaginer quelque apaisement ; mais tôt ou tard je suis
ramené à ma peur de ne rien être.
Cet espace, le cœur des choses, ne se révèle que dans un moment
d’humilité, quand j’abdique toute possibilité d’un quelconque savoir,
d’une quelconque accumulation, que je me laisse totalement dévorer
par l’instant. C’est une non-appropriation.
S’il y a des questions dans cette résonance…
N’est-ce pas trop de passivité ?
La passivité, c’est le savoir. À moins qu’on ne parle de cette autre
« passivité », qui consiste à abandonner toute prétention de
comprendre ou d’arriver à quoi que ce soit. Il faut découvrir cette
« passivité »-là. C’est elle qui permet le geste, l’action juste, sans
référence. Bien sûr, par rapport à l’agitation constante – tenter de
devenir, d’essayer, d’accaparer… – cela peut ressembler à une
passivité. Mais la véritable démission intellectuelle consiste à suivre
comme un mouton un enseignement spirituel.
Demander… Pourquoi demander ? Je dois faire ma propre
expérience. Ce que quelqu’un d’autre expérimente ne m’intéresse pas.
La peur que je confronte est la mienne, il n’y en a pas d’autre. C’est à
elle que je dois faire face. Que peut m’apporter un enseignement
spirituel ? C’est une forme de lâcheté, un refus de confronter ma
propre inexistence.
Au contraire, la « passivité », libre de tout savoir dont nous parlons
ici est action véritable. Le non-agir est l’action dans le sens profond, et
ce qu’on appelle communément action est une forme d’agitation.
C’est cette même « passivité » qui m’attire tous les soirs vers le
sommeil profond. Elle qui fait que j’abdique le meilleur amant, le
meilleur compte en banque, la meilleure tradition spirituelle pour ne
rien être, tous les soirs. Ce n’est pas une passivité.

Pourriez-vous dire quelques mots sur la mort ?


Quelle est votre vraie question ?
C’est en rapport avec l’angoisse, avec la peur.
La peur de la mort : voilà ce qui est réel. La mort est un concept.
L’angoisse de la mort est votre expérience. Comme dans toute
expérience, vous devez vous rendre humblement disponible à ce
ressenti. Devenez accueil de cette émotion quand elle se réveille en
vous. Vous n’avez pas peur : vous sentez la peur. Cette peur de la mort
va s’étaler dans tout votre corps.
La mort est une peur. L’intelligence n’a pas de prise, la
compréhension n’a pas de rôle, sinon pour alimenter les bêtisiers
tibétain, hindou ou chrétien sur ce sujet, ou les éléments pseudo-
scientifiques des savants à la dérive. Il n’y a rien à savoir. Toutes ces
informations sont des notions psychopathiques qui ne font qu’exprimer
la peur de leur auteur. On peut deviner dans quel état sont ceux qui
écrivent sur la mort…
Donc, on délaisse ces informations de seconde main et on demeure
dans l’humilité de ne rien savoir. Il reste un ressenti, une peur : dans la
gorge, la poitrine, le ventre… Petit à petit, vous laissez cette peur
expérimentale vous parler. Mais pour que la peur vous parle, il faut
être silencieux : silencieux de savoir. Dans votre humilité, dans votre
ressenti, la peur va vous visiter et, à un moment donné, vous
constaterez qu’il n’y a plus de peur.
Vouloir savoir quelque chose sur la mort est aussi absurde que
vouloir savoir quelque chose sur la vie. On ne peut que les colorier à
l’aide de ses fantasmes affectifs. C’est un imaginaire, et tous les
imaginaires se valent.
Le ressenti, lui, est intime : il vous amène à un espace sans
imaginaire qui est la résolution de la question. Le ressenti n’est pas une
pensée, pas une « compréhension ». On ne peut pas faire un livre sur
cela, seulement se taire et être présent.
Il y a la peur de ne rien être. Mais pourquoi attachons-nous tant
d’importance à la vie terrestre et aux expériences que nous vivons, comme
si c’était très important ?
C’est la peur.
Ces expériences que nous vivons sont-elles si importantes ? Quand nous
arrivons de l’autre côté…
Moins important, plus important : ce sont des concepts que vous
n’avez pas besoin de vous approprier. Ces concepts ne veulent
rien dire. L’hiver est-il important ? L’été est-il important ? Ça ne veut
rien dire ! Votre vie est-elle importante ? Cela non plus ne veut rien
dire… Juste des concepts.
Mais l’être humain est peut-être ici pour accomplir quelque chose ?
Le tigre projette un destin de tigre, le musulman un destin de
musulman. Le malheureux de la pensée positive projette son malheur,
le chrétien sa peur. Selon la mort de vos parents, ce que vous avez vu à
la télévision, vous projetez telle ou telle vie, telle ou telle mort pour
vous. Ce ne sont que projections. Tout ce que vous pouvez penser sur
votre vie est un imaginaire. Un communiste français voit la vie d’une
certaine manière, quelqu’un qui est né au Vietnam et qui a suivi une
tradition bouddhiste la verra autrement : ce sont deux imaginaires ;
inutile de changer l’un pour l’autre.
On reste à sa place, on garde ses conditionnements inutiles et on
s’aperçoit que ces conditions ne nous limitent pas. Quelque chose en
nous est plus libre que nos conditions. Plus vous mettrez l’accent sur
cet espace sans conviction, plus vous constaterez que les convictions
sont sans importance. Que vous pensiez votre vie extrêmement
importante et prête à tout pour la conserver ou que vous sentiez qu’elle
a très peu d’importance au point de vous sacrifier pour une cause
politique, militaire, historique : vous verrez que ce sont deux concepts.
Ce n’est pas comme si vous aviez le choix…
Notre présence est gratuite ? Pour rien ?…
« Pour rien » est encore une explication. La pensée n’a pas de place
dans une véritable compréhension. Se situer dans une clarté mentale
ajourne la compréhension et n’est qu’une manipulation de vos pensées.
Ce dont on parle en Orient est être compréhension, une compréhension
non objective. Il n’y a rien qui soit compris, cette évidence vous libère
de toute compréhension possible.
Vous n’avez pas besoin de comprendre quoi que ce soit : cela, il faut
le comprendre. Quand vous voyez vraiment, vous oubliez
instantanément ce qui est vu – sinon c’est encore une image ; comme le
vieux Heidegger vous avez une très belle image, mais c’est quand
même une image conceptuelle. Vos représentations mentales
s’éliminent car il n’y a pas de représentation juste. La représentation
juste est celle qui amène l’élimination de sa représentation.
C’est donc la peur qui voudrait savoir.
Oui. Toutes nos actions sont poussées par la peur. Ce n’est pas une
critique : c’est un constat.
Si j’ai la certitude de ne rien être, c’est une image ?
Bien sûr.
Alors qu’est-ce qui n’est pas une image ?
Ce qui n’est pas une image ne peut être formulé. C’est ce qui vous
amène à poser cette question. Sans le pressentiment de ce qui est au-
delà de l’image, la question serait impossible. Le fait que vous la posiez
signifie qu’il y a en vous un pressentiment non mental de ce qui est au-
delà de l’image.
Le « pourquoi » a très peu de racines. L’état humain est un regard, le
« pourquoi » une forme d’agitation. Selon votre intelligence, votre
réponse d’aujourd’hui différera de celle de demain. Il n’y a pas de
réponse. Avoir l’humilité d’arrêter de se chercher dans une réponse.
La réponse, c’est la mémoire. Vous ne pouvez trouver que ce que
vous connaissez déjà. Vous emmagasinez tous les jours de nouvelles
données et votre réponse évolue. Chaque jour, votre maturation
change votre perception du monde. Que nos réponses soient brillantes
ou stupides revient au même. À un moment donné, on se libère de la
recherche d’une réponse. Reste un pressentiment.
La spiritualité n’est pas un cirque. C’est une totale discrétion… Ni
personnalité, ni gourou, ni affirmation ne sont possibles ; juste un
questionnement, qui est sa propre mort.
La spiritualité, c’est l’art de mourir ! Ce n’est pas l’art de vivre…
Mais qui peut entendre cela ? Les gens veulent vivre. Ils veulent faire
du yoga, de la méditation, suivre un enseignement pour aller mieux.
Mieux vaut aller à la pêche !
L’enseignement spirituel est ce qui vous ramène à votre manque et à
votre échec constant. Dans ce feu, il y a maturation. Les gens qui
viennent ici pour aller mieux devraient partir en courant suivre des
êtres libérés : alors, bien sûr, ils iront mieux…
Qu’est-ce que je fais de mon mental, qui m’assaille tout le temps ?
C’est votre outil, votre cadeau, ce dont vous avez besoin. Ce n’est
pas un hasard. Vous devez écouter. Voyez le mécanisme de vouloir
changer, de penser que si votre mental était plus ceci, moins cela, ça
irait mieux. Est-ce vrai ? Le mental que vous avez est exactement celui
qui vous est nécessaire. Il a besoin d’être écouté, conforté. Ce n’est pas
un ennemi, c’est vous-même qui hurlez d’impatience.
D’abord comprendre que ce après quoi vous hurlez, vous l’avez déjà.
Ce n’est pas à l’extérieur. Vous ne pouvez pas le trouver quelque part,
ni le découvrir, ni le devenir, ni l’atteindre, ni l’acheter : vous ne
pouvez rien du tout. Découvrez votre totale incapacité : voilà la porte.
Pressentez à chaque instant votre totale impuissance à un quelconque
savoir, à une quelconque intelligence : vous verrez qu’un apaisement se
fait. L’agitation vient toujours de la prétention de savoir quelque chose,
de penser que les choses pourraient ou devraient être différentes.
Devenez humilité, disponible à ce qui est là, c’est le premier pas. Il n’y
a personne d’apaisé, mais apaisement.
D’une manière pédagogique, on pourrait dire : jouez avec votre
corps. Quand vous sentez, vous ne pouvez pas penser. Dirigez-vous
vers une activité manuelle, artistique, esthétique, sportive, qui porte à
vivre dans le ressenti, et non dans la stratégie. Si vous choisissez un art
qui a par vocation la capacité de ramener à cette disponibilité, vous
pouvez aller très loin avec la sensibilité du corps… Même un art
superficiel peut déjà amener une forme d’accalmie.
Vous n’êtes pas agité, vous sentez l’agitation : c’est très important.
Ce matin vous étiez agité, puis peu agité et, maintenant, vous êtes
tranquille : un espace en vous observe ces différents degrés mentaux.
Prenez un calmant et vous constaterez également une diminution de
l’agitation. Vous êtes ce constat. Familiarisez-vous avec cette attitude
de disponibilité à l’agitation, à la réduction de l’agitation, à la montée
de l’agitation : tout cela ne fait qu’apparaître… La pratique d’un art
traditionnel stimule cette disponibilité.
Est-ce à dire que nous avons la responsabilité de nous ouvrir à cet
état ?
Aussi longtemps que vous le pensez, oui. Aussi longtemps que vous
vous prenez pour une entité personnelle, vous avez une forme de
responsabilité. Quand vous réalisez votre totale inexistence, il n’y a
plus de responsabilité possible.
Vous n’êtes pas responsable sur le plan moral. Mais la pensée est
énergie : penser que votre bonheur dépend d’une prochaine femme,
sur un certain plan, cette pensée engendre le dynamisme. Ce
dynamisme n’est pas enfermé dans votre corps. Vous créez les
différents travers de la société que l’on connaît.
La pensée est créatrice. Alors tant que l’on pense, on est
responsable. C’est une responsabilité non pas morale mais énergétique.
Quand vous mettez le pied sur une fourmi, vous êtes responsable ; cela
ne signifie pas que vous auriez pu ne pas le mettre. Si vous poussez
quelqu’un dans la rue et que la personne meurt, vous êtes responsable.
Quand vous vous appropriez votre vie, il y a une forme de
responsabilité – fonctionnelle, pas morale. C’est pourquoi la société a
raison de vous mettre en prison. Quand vous êtes heureux, vous êtes
responsable du bonheur de votre entourage. Quand vous êtes
malheureux, vous êtes responsable du malheur de votre entourage.
Cela ne veut pas dire que vous ne pouvez pas ne pas être malheureux.
Mais quand la tristesse vous envahit, vous êtes responsable de ce
poison que vous transmettez à la ronde.
Si je vous donne un coup de coude et vous démets la mâchoire, je
suis responsable. Cela ne veut pas dire que ça va créer un état affectif.
Si je ne me prends pas pour mon corps, qu’il soit en prison ou non n’est
pas mon problème ; mais mon corps doit subir les conséquences de son
geste.
Il y a une responsabilité du corps. Mais quand vous réalisez que
votre corps et votre pensée sont un vêtement, vous devenez non
responsable. Si vous écrasez une vache, vous êtes responsable vis-à-vis
du fermier, mais vous n’avez pas besoin d’aller voir un psychologue.

Donc, tant qu’il existe un ego qui se sent responsable du bonheur et du


malheur des autres, nous sommes responsables ?
Tant qu’il y a un ego qui se sent responsable, nous ne sommes pas
responsables du tout, la responsabilité que nous nous attribuons est
imaginaire. Ce n’est que lorsque vous vous rendez compte que vous
êtes totalement irresponsable qu’il y a vraiment responsabilité. À ce
moment-là, vous assumez votre responsabilité. Vous vous soumettez à
vos responsabilités légales ou civiles vis-à-vis de la société. Pour vous, il
n’y a plus d’injustice.
Il n’y a pas d’injustice possible, même si c’est une injustice. Le
sentiment d’injustice est le fruit d’une vision fragmentaire. Votre voisin
égorge votre voisine et on vous accuse : vous dites qu’il est injuste que
l’on vous pende parce que c’est lui qui l’a fait. Mais, à un moment
donné, vous verrez que ce n’est pas une injustice. Les liens de vie sont
beaucoup plus complexes que cela.
Tant que je m’imagine être responsable, alors je suis vraiment
irresponsable. C’est une forme de prétention. Quand je vois ma totale
irresponsabilité, alors seulement je deviens responsable, sans
amertume, sans critique envers la société. C’est dans l’absence de toute
éthique que l’éthique est possible. Tant que je veux avoir un
fonctionnement éthique, je suis dans mon imaginaire : c’est toujours
mon éthique et elle sera en conflit avec d’autres éthiques.
La vraie éthique est sans conflit. Il n’y a plus rien à défendre. La
société me juge selon ses lois. Une société islamique me jugerait
autrement. Ce n’est pas à moi de décider quelle société me juge. Alors
je me soumets à toutes les lois. Toutes les sociétés ont leur justesse. Il y
a soumission fonctionnelle. Si on doit aller en prison, on va en prison.
Si on se fait couper une main, on se fait couper une main. Ce n’est pas
un problème psychologique. Il n’y a pas d’acteur, mais le corps est
responsable d’une manière fonctionnelle.
On parle beaucoup d’éveil. Quelle est la différence entre un éveillé et
nous ? Est-ce au niveau de la perception de la vie ? On parle de l’éveil à
quoi ?
L’éveillé est quelqu’un qui a un problème financier : il n’a pas trouvé
de travail et a besoin de gagner sa vie. Désormais, en tant qu’éveillé, il
gagne assez bien sa vie. Mais si vous avez un travail convenable, de
quoi manger, ce n’est pas la peine d’être éveillé.
Être éveillé ou non éveillé : deux concepts qui viennent de la peur. Il
n’y a pas d’éveillés, mais des gens qui ont peur. Ils ont peur, besoin de
savoir, s’approprient des concepts mal compris et transmettent leur
« enseignement ».
Personne ne peut être plus éveillé que Maître Eckhart et, quand
vous lisez la fin d’un de ses sermons, vous trouvez « Prions pour que
cette vérité s’actualise en nous. » Il n’est pas « éveillé » ! Alors si Maître
Eckhart n’est pas éveillé, qui l’est ? Ceux qui osent prétendre ?… Il faut
laisser les malheureux – ceux qui sont à la retraite, qui s’ennuient ou
qui ont des problèmes financiers – être éveillés ; mais c’est une forme
de manifestation dégénérée très significative de notre époque.
En Orient il n’y a pas d’éveillés, mais des gens qui ont reconnu leur
totale nullité, leur simplicité. Ils laissent leur vie s’accomplir à travers
eux. Que quelques-uns de leurs élèves comprennent mal cette
simplicité et veuillent les voir comme « différents » n’exprime que leur
manque de compréhension.
Il y a un éveil, mais il n’y a pas d’éveillé.
Mais quelqu’un comme Nisargadatta Maharaj ou Jean Klein : ce ne
sont pas des éveillés ? Ce sont des gens qui ont reconnu qu’ils n’étaient
rien, non ?
Lors d’une soirée à Santa Barbara avec Jean Klein, un célèbre maître
bouddhiste n’arrêtait pas de parler d’éveil et tout le monde écoutait ce
merveilleux maître. Jean Klein était dans son coin et, à plusieurs
reprises, il exprima qu’il n’y avait pas d’éveillé, que cela n’existait pas. Il
le disait très légèrement, afin de ne pas remettre cet homme en
question…
Cela ne signifie pas qu’il ne peut pas y avoir parfois, à travers un
homme comme Nisargadatta Maharaj, un flot. Mais ce flot ne vient pas
de lui. C’est parce que Maharaj était libre de lui-même que quelque
chose au-delà de lui passait à travers lui. Ça, c’est la vie ! Parce que
Mozart et Bach étaient parfois libres d’eux-mêmes, des musiques
sacrées sont passées à travers eux. Parce qu’ils n’étaient rien, la
création s’est activée à travers eux. Quand, en Inde, vous écoutez
chanter certains musiciens, musulmans ou hindous, à un moment
donné la personne s’élimine, il n’y a plus que le chant.
Il y a un éveil : un éveil de la vie qui se déploie. Mais il n’y a pas
d’éveillé.
La peur n’est-elle pas aussi un concept ?
Tant que la peur a une cause, c’est un concept. Mais la peur dont on
parle est sans cause. Cette peur-là n’est pas un concept : c’est un
ressenti. C’est la peur terrible, celle qui vous réveille d’un cauchemar,
quand vous tombez du pont. Cette peur-là n’est pas un concept. Mais la
peur que votre mari vous quitte, la peur de ne pas être aimé : ces
peurs-là, oui, sont des concepts… À un moment donné, la peur
régresse et retrouve sa folie primordiale. Là il n’y a plus de concept. Il
n’y a plus de peur non plus.
La peur est sans peur. Tant que la peur est peur, elle a encore un
objet. Quand elle quitte son objectivation, elle quitte sa qualité de
peur. Il reste quelque chose de pur.
Pour cela, dans le tantrisme cachemirien et dans une certaine forme
de tantrisme népalais, la conscience est souvent représentée par une
forme supposée inspirer la peur : Bhairava, le Terrible, Celui qui fait
couler les larmes.
La peur est forme de la conscience. Ce n’est plus une peur de
quelque chose : c’est une peur virile. Il faut sentir cette peur. Personne
n’a peur. Cela ne peut pas s’enseigner, se transmettre, s’expliquer ; cela
doit se vivre dans la solitude du cœur.
Croyez-vous que la mort est un concept ?
Le mot mort est un concept. Ce qu’on appelle « mort » est un
concept. C’est quoi la mort ? C’est la mort de l’autre ! Vous ne parlez
pas de votre propre mort, mais uniquement de la mort de l’autre. Et
cela dépend de votre regard : un combattant musulman voit sa mort
d’une certaine façon, le pentecôtiste américain qui le bombarde la voit
autrement.
Tout ce qu’on peut penser ou ressentir sur la mort est un concept.
Mais quand vous êtes à côté de quelqu’un qui meurt, quand vous
quittez vos références, votre savoir, quand vous quittez cet infantilisme
de vouloir « accompagner » le mourant et toutes ces sornettes, vous
êtes présent : il y a parfois quelque chose qui est au-delà de la pensée.
Ensuite, vous n’êtes qu’amour.
La vie aussi est ainsi. Si vous pressentez ce qu’est la vie, le mot mort
devient aussi insignifiant que le mot vie. Il reste une disponibilité, un
espace sans savoir. C’est un mot magique, la mort, comme le mot
cancer. Ce sont des épouvantails : vous n’êtes pas obligé de vous
prendre pour un moineau…
À un moment donné, les épouvantails ne font plus peur. La mort,
c’est la vie ! Des mots qui n’ont pas de sens.
Le ressenti a besoin d’un corps physique pour s’exprimer. S’il n’y a plus
de corps physique, il n’y a plus de ressenti.
Le corps physique n’est qu’une partie du ressenti. Il y a ressenti
indépendant du corps physique. Parfois vous ressentez quelqu’un dans
une autre pièce : ce n’est pas avec votre corps physique, et c’est un
ressenti. Parfois un ami meurt et vous le ressentez : ce n’est pas avec le
corps physique. Ressentir par le corps est une manière, mais il y en a
d’autres.
Je vous écoute décrire cette réalité qui n’est pas la mienne, qui n’est pas
la nôtre, et je ne peux m’empêcher de demander : mais à quoi cela rime
que nous soyons si nombreux à côté de la plaque ? Pourquoi n’avons-nous
pas cette perception-là ? Pourquoi sommes-nous si nombreux à être
tellement égarés ?
Vous voulez à tout prix créer une jolie histoire. Il n’y a pas
d’histoire ! Il n’y a personne. Vous inventez un monde, et vous
demandez pourquoi le troisième fils d’une femme stérile n’arrive pas à
passer son bac. Dans un moment d’humilité comme vous les
connaissez, il n’y a pas d’autre, parce qu’il n’y a pas de vous-même. Il
n’y a pas de vous-même, alors le problème de l’autre est résolu une fois
pour toutes. Il faut revenir à la source : vous-même.
Pensez-vous qu’on parvienne à l’éveil seulement par une profonde
souffrance et un dégoût de soi ?
Je pense que pour parvenir à l’éveil tel qu’on le commercialise
actuellement, il faut effectivement avoir un dégoût de soi très
prononcé. Seul ce manque de maturité peut engendrer l’infantilisme de
se croire éveillé.
Qui a un respect de soi ne peut prétendre arriver à un éveil. Respect
veut dire humilité, écoute sans demande – pas de place pour un éveil.
Dans un dégoût de soi, dans une violence envers soi se trouvent
effectivement tous les ferments pour, un jour, se croire éveillé. On a
beaucoup d’exemples sur le marché…
La réponse que vous avez donnée à la dame, un peu plus tôt, m’enlève
l’envie de faire des efforts…
Exactement.
Mais les conséquences… J’ai du travail à faire et, si tout cela est une
illusion, un fantasme, alors mon désir de bien accomplir mon travail est
aussi une illusion, c’est basé sur une peur.
Bien sûr.
Donc, j’ai peur de ce que cela peut entraîner : le fait de ne plus faire
d’effort pour bien accomplir mon travail.
Mais puisque vous avez peur, ça ne peut pas arriver : la peur va
empêcher les problèmes. C’est uniquement dans une absence de peur
que l’on peut être prêt à sombrer totalement.
Je sombrerais ?
Bien sûr… Plus que cela. Qu’est-ce qu’on peut bien risquer ?
Perdre son emploi…
Et alors ? Quel est le problème ?
Cela veut dire que je perds la face, cela veut dire la rue. Je ne veux pas
regarder plus loin.
Quel est fondamentalement le problème ? Il y a 800 millions de
gens qui n’arrivent pas à manger à leur faim. Alors une de plus…
L’idée de devoir être une petite fille admirable, approuvée, reconnue
par les gens avec qui elle travaille, cette idée est perdue totalement. S’il
n’y a plus la stimulation de travailler pour être approuvé, toutes les
énergies utilisées constamment pour se présenter, se vendre, se
justifier, pour être aimé, demander l’affection et la reconnaissance,
deviennent disponibles pour accomplir ce travail selon sa capacité.
Quelqu’un de plus brillant l’accomplirait de manière plus brillante,
quelqu’un de plus stupide de manière plus stupide : c’est tout. Si on
plaît à l’employeur, il vous garde ; si on lui déplaît, il vous chasse et
d’autres possibilités de travail s’offrent à vous ; s’il n’y en a pas, on
improvise.
De toute manière, on va mourir. Qu’on meure de faim ou qu’on
meure riche, c’est la même chose. Il n’y a pas à avoir peur. Quand vous
quittez tout besoin psychologique de vous vendre, d’être reconnue dans
votre travail, vous l’accomplissez deux fois mieux et plus vite. Les
vacillations psychologiques pour « bien » vous présenter disparaissent.
Que votre travail plaise ou non n’est pas votre problème. Chacun fait
selon ses compétences.
Quand vous vous donnez pleinement à ce que vous faites sans
essayer de vous vendre, votre capacité de travail augmente, les
résultats gagnent en qualité… Je ne m’inquiéterais pas vraiment de
cela.
Mais la peur contribue à de nombreuses réalisations humaines, car elle
motive les gens à être plus performants et à se dépenser.
Tout dépend de ce qu’on appelle « réalisation »…
J’aimerais connaître votre perception face à votre esprit et au mien.
C’est un concept.
Ils ne sont pas unis du tout ?
Il n’y a pas de séparation du tout. L’esprit est un. La peur nous fait
imaginer une séparation.
Je pense que c’est la première chose que vous devriez dire avant de
parler d’illusion et de conseiller de ne rien faire. Ce serait plus facile à
comprendre. Mais est-ce un concept, cela aussi ? On parle d’éveil : c’est
quoi ?
Ce mot m’est étranger. Je le laisse aux gens brillants ou à ceux qui
ont des problèmes financiers. Ici on ne parle pas d’éveil. On laisse
l’éveil aux malheureux qui en ont besoin pour s’habiller. On se
rencontre entre amis pour partager ensemble la conviction de n’avoir
besoin de rien.
L’éveil, c’est la séparation. L’existence d’un éveillé signifierait celle
d’un non-éveillé. C’est une séparation inadmissible, une forme de
racisme.
Laissons-les éveillés à leur éveil. Dans le non-éveil que nous
partageons tous, tout le monde nous intéresse. On n’a pas besoin
d’être éveillé : on n’a besoin de rien. Quand je pense avoir besoin d’être
éveillé je nie ma profonde beauté, mon profond équilibre.
Sans maladie mentale, nul besoin d’éveil. C’est une fuite. Si
quelqu’un veut s’éveiller, on peut trouver de nombreux maîtres sur le
marché.

Vous avez dévié de ma question. Je trouve cela malheureux.


Ici on n’essaie pas d’enseigner quelque chose. Je n’ai pas de vérité à
transmettre. Vous en savez sûrement beaucoup plus que moi. Mais
nous partageons cette conviction qu’il n’y a rien à savoir, rien à
comprendre. Je n’essaie pas d’expliquer quelque chose, sinon je
transmettrais des concepts et nous en avons suffisamment comme cela.
Le cœur de nos réunions vibre de l’évidence du non-besoin et, plus
que cela : de la résonance du silence. C’est cela qui importe.
Les questions et les réponses n’ont aucune importance. On ne doit
même pas écouter les questions, et surtout pas les réponses. Quand
vous n’écoutez pas les réponses, il reste un silence.
Aucune de mes réponses ne vous servirait. Ici on ne donne rien.
Dans la conviction de n’avoir besoin de rien pour être heureux, il
devient inutile de comprendre quoi que ce soit : ni question ni réponse.
Voilà ce qui nous réunit. On respecte celui qui veut être éveillé, bien
sûr. Mais cela ne nous concerne pas.
Cet humour noir à propos des éveillés ne serait-il pas une forme de
jugement, de séparation ?
Non, parce que celui qui se croit éveillé n’est pas séparé du non-
éveil. Il en est une expression caricaturale. Même sa prétention ne peut
le séparer de la réalité.
Ce n’est pas une critique, mais vient un moment où l’on cesse d’être
un petit garçon qui cherche son papa : on n’a plus besoin d’éveil. On
s’assume.
Pourquoi « à un moment donné » ?
Parce que la maturation est la nature des choses. Parce que, quand
vous serez sur votre lit de mort, vous serez tout seul : il n’y aura pas
d’éveillé à côté de vous. À ce moment-là, votre propre disponibilité sera
votre gourou.
C’est ce vers quoi on pointe ici. Le gourou qu’on peut aller voir et
quitter ne nous intéresse pas. Le véritable gourou est ce qui est avec
vous : la disponibilité, l’écoute non fractionnaire. Cela n’est lié ni au
concept d’éveil ni à celui de non-éveil.
On ne fait pas de publicité pour nos réunions. Peut-être que la
résonance dont on parle ici ne vous convient pas, je respecte
entièrement cela.
Je discute…
Je n’essaie pas de convaincre qui que ce soit.
C’est un type de relation qui me semble tout de même très intellectuel,
car on transfère des concepts et des images. Faut-il absolument passer par
là ? Faut-il passer par l’intellectualisation avant de s’apercevoir que nous
ne sommes rien, que nous ne devons pas avoir peur, que nous ne sommes
pas des individus, qu’il n’y a pas de libre arbitre, que nous n’avons pas de
responsabilité, que nous n’avons pas de volonté personnelle ?
Vu votre question, je dirais oui, pour vous. Pour un musicien, pour
un artiste, peut-être pas. Vous démontrez dans votre question une
certaine qualification intellectuelle, une certaine réflexion.
Il faut d’abord qu’il y ait une accalmie. Et elle n’aura lieu que
lorsque vous aurez l’humilité de vous rendre compte que vous ne
pourrez jamais comprendre ce qui est au-delà de la compréhension,
que vous ne pouvez pas penser l’impensable. Ensuite, cette accalmie
vous transporte au-delà de ce genre de question. Mais tant que la
question vient, il faut la respecter.
Pour quelqu’un d’autre, la question va se poser autrement : la mort
d’un ami, une souffrance physique, une perte financière, une guerre –
peu importe : c’est toujours la même question.
On respecte sa vie. Ce qui, dans ma vie, m’apparaît comme un
désordre, une violence, est ce que je dois écouter. Si ce qui m’apparaît
comme profond est un raisonnement, un questionnement, il faut le
respecter également. Ce n’est pas à moi de décider de ma sadhana, ma
démarche vers la vérité. C’est la vie qui l’incarne dans l’instant. Tout ce
qui m’arrive est ma voie.
À un moment donné, il n’y a plus de questionnement mental. La
quête devient volumes, formes ; plus de pensée. C’est un peu comme
quand vous regardez un coucher de soleil : quand le soleil se fond
derrière la mer, derrière les montagnes, il emmène toute votre pensée,
votre savoir, votre prétention. Dans le silence, la nature, les
craquements, les animaux, la fraîcheur, tout vit en vous ! À un moment
donné, tout se meurt.

Ce que vous nous transmettez, actuellement, cela dépasse l’intellect ?


Je ne transmets rien du tout. Si vous écoutez les questions et les
réponses, c’est sur le plan de l’intellect. Si vous écoutez vraiment, ça ne
l’est pas. Pour cela il faut délaisser les questions et les réponses. Vous
pouvez les entendre, bien sûr, mais comme un bruit de fond. Autre
chose est là.
Qu’y a-t-il entre nous ? Quelle est la seule relation possible ?…
L’amour. Il n’existe pas d’autre relation que d’amour – et ce n’est pas
une relation.
Quand je ne prétends rien, il y a cette affection – qui n’est pas
envers un objet mais qui est l’essence de toutes situations. Là réside la
joie de partager : aller ensemble assister à un match de boxe, écouter
un opéra, se promener, manger, danser ensemble… Ce n’est pas pour
la danse ni pour la boxe : profondément, c’est le fait d’être ensemble.
Que signifie « être ensemble » ? Cela veut dire : ne pas être. Ne pas
être personnellement. Il n’y a que la boxe, la lune, la fraîcheur du soir.
La joie d’être ensemble vient du sacrifice, le sacrifice de son savoir.
Pour être ensemble, il faut d’abord ne plus être là : c’est cela la
relation profonde entre les êtres humains. Ce ne sont pas des relations
de personne à personne. Là il n’y a pas d’amour possible : la personne
veut quelque chose.
La joie d’emmener quelqu’un au théâtre ou à un match de hockey,
ce n’est pas pour le match de hockey. Regarder ensemble est la joie
profonde de l’être. Il n’y a personne qui regarde, plus de relation de
personne à personne : rien que regard.
Ce n’est possible que lorsqu’on n’a plus peur ?
Sans la personne, pas de peur possible. La peur est une idée. Vous
êtes dans une maison déserte, tout seul : un meuble craque, une
angoisse monte. Mais si un vieil ami se trouve avec vous, ou un enfant
de trois ans : le meuble craque, il n’y a plus de peur. Pourquoi ? Est-ce
l’enfant de trois ans qui peut vous défendre ? Non. Alors pourquoi n’y
a-t-il plus la peur ? Parce que, présent à l’enfant, vous êtes absent à
vous-même. Vous êtes présent, tout simplement. Dans cette présence à
l’environnement, plus de peur possible.
À un moment donné, vous n’avez plus besoin d’enfant pour ne pas
vous sentir seul. Dans la vraie solitude, vous ne pouvez jamais être
seul : vous êtes le monde.
Les êtres humains sont souvent une contraction de terreur. Ils se
cherchent des relations personnelles affectives. Ils se vendent :
« Aimez-moi… Je vaux bien quelque chose… Vous ne voulez pas
m’aimer un peu ? »… À un moment donné, on voit ce fonctionnement.
« Vous ne voulez pas me comprendre un peu ? Vous ne voulez pas
m’écouter un peu ? » … Constatez.
Mais comment se fait-il qu’on se sente si bien quand quelqu’un nous
aime, nous comprend, nous donne un sentiment de sécurité ?
Parce que vous arrêtez de demander. Dans cette absence de
demande, vous réalisez que ce qui vous aime, c’est vous-même.
Vous n’avez besoin de personne pour vous aimer : c’est à vous de
vous aimer, et vous n’avez pas à le faire. Vous n’avez besoin de rien
pour aimer la lune. Vous n’avez besoin de rien pour vous émerveiller.
Vous n’avez besoin de rien pour aimer : juste accepter de ne rien être.
Prétendre être quoi que ce soit est une forme de violence, la guerre
n’est pas loin. Tant qu’on prétend être quoi que ce soit, il est vain de se
plaindre de la guerre ici ou là : l’origine de la guerre naît de cette
prétention. Ensuite cette conviction se cristallise, s’épaissit et devient ce
qu’on appelle une guerre. Mais la guerre est avant : dans cette
prétention, cette demande.
Avec un bébé ou un chien, vous pouvez vraiment vous sentir dans
l’intimité. Vous n’avez pas à prétendre : ils ne vous jugent pas trop.
Une forme de simplicité est là. Voilà pourquoi beaucoup de gens
préfèrent avoir un chien ou un chat plutôt qu’une femme ou un mari.
C’est une forme de confort. Mais on peut vivre aussi bien avec une
femme qu’avec un chien !…
La demande enferme l’être humain. Quand on vous demande
quelque chose, vous étouffez. En présence de quelqu’un qui souffre, la
seule chose à faire est de ne rien demander : juste écouter. Les enfants
malheureux sont les enfants qui ont souvent été assommés de
demandes. Cela ne veut pas dire de ne pas être présent, bien au
contraire. Quand on demande, on n’est pas présent : on est dans la
demande. Quand je suis présent avec un enfant, il n’y a rien à
demander. C’est cette présence qui équilibre. L’enfant va résonner de
cette présence.
C’est vrai aussi avec un adulte. Ne demandez pas à l’autre d’être
autre chose que ce qu’il est. Sa question, son fonctionnement, son
affirmation : c’est votre émerveillement. C’est extraordinaire de voir un
être humain : voir comment on s’est construit, comment on s’est
imaginé ; la tête, les oreilles, le ventre, la voix, l’intelligence, la lâcheté,
l’odeur qu’on s’est donnés. Tout cela vous vous l’êtes donné : c’est le
cadeau que vous vous êtes fait. Si vous rencontrez un inconvénient
dans votre vie, c’est un cadeau que vous vous faites. Tant que cela n’est
pas clair, vous le vivez comme un antagonisme, vous luttez. Un jour,
vous voyez que ce qui vous apparaît comme un drame, profondément,
c’est votre cadeau.
Je ne vous demande pas de l’accepter…
C’est extraordinaire de voir ! Voir la nature, une feuille, sentir le
vent, entendre un cri. Rien n’est plus extraordinaire que la vie. Croire
que j’ai besoin d’autre chose que de ce cadeau extraordinaire est un
manque de respect pour la beauté de la vie. Je n’ai pas besoin d’autre
chose que d’un nuage…
Cela n’empêche pas l’action ! Nous avons chacun nos capacités
physiques, intellectuelles, affectives. Nous exprimons notre force, notre
endurance, notre intelligence, notre savoir-faire dans tel ou tel
domaine. Le danseur danse, le musicien joue de la musique : chacun
remplit son rôle, mais il n’y a rien là-dedans ; la beauté de la vie n’est
pas dans ce qu’on fait, elle n’est pas dans notre manière de vivre.
Il y a des prostituées, des moines, des gens mariés, des célibataires –
et alors ? Pourquoi vouloir savoir ce qui est mieux ? Pourquoi vouloir
savoir ce qui me convient ? Il n’y a rien qui soit mieux et rien qui me
convienne. Ce qui est mieux, c’est ce qui est là, dans l’instant : pour un
moine c’est d’être moine, pour une prostituée c’est d’être prostituée…
dans l’instant ! L’instant d’après, la prostituée se marie, le moine se
défroque : ce n’est ni un moins ni un plus, c’est l’aventure de la vie.
Plus de jugement possible, plus de devenir possible, plus d’éveil
possible. Quand vous pouvez ressentir la caresse du vent sur votre
joue : comment pouvez-vous avoir l’audace d’être autre chose que ce
ressenti ? Quand vous avez la chance d’être avec un ami qui meurt :
vous voudriez être éveillé, vous voudriez être différent, plutôt que de
sentir ce moment extraordinaire ?… C’est une fuite. Il n’y a rien à être.
Cela, il faut l’être vraiment.
J’aimerais entendre parler du mental. J’ai été déprimé pendant deux
mois et je me suis rendu compte, à un moment donné, que ce n’était pas
moi mais mon mental qui déprimait.
Pour communiquer, on emploie des mots, des symboles. Pour vous,
le mot mental a un certain sens, pour moi il en a très peu. Je peux
comprendre ce que certaines personnes entendent par « mental », mais
je ne peux pas répondre à votre question du point de vue de la
question.
Effectivement, comme vous semblez le découvrir : quand vous
sentez la dépression vous n’êtes pas déprimé. Plutôt que de le raconter
mentalement, on pourrait suggérer – à titre expérimental – de ressentir
la dépression. Elle est quelque part dans le corps. Si cet élément
revient, s’il est là, écoutez votre corps, simplement, et voyez comment
cette tristesse, cette joie, cette dépression, résonnent dans votre corps.
« Je suis déprimé » : qu’est-ce que cela veut dire ? Comment le savez-
vous ? Qui vous a dit que vous étiez déprimé ?…

C’est le goût de ne rien faire.


Avant cela. Qu’est-ce qui vous donne cette absence de goût de faire
quelque chose ? Vous vous sentez déprimé : vous le sentez où ?… C’est
la question qu’il faut poser. Au début c’est très intellectuel, mais jouez
le jeu. Dans quelle région de votre corps vous sentez-vous déprimé ?
Vous sentez ? C’est donc un sens : lequel ?
Écoutez votre corps. Dans ce moment, vous ne pensez pas : ces deux
actions font appel à deux régions différentes du cerveau. Vous allez
laisser les pieds, les jambes, les genoux, les cuisses, le ventre, la
poitrine, la tête, les bras devenir vivants, sensuellement. Vous verrez :
vous serez surpris. Un jour, vous allez vraiment sentir la dépression
dans telle ou telle région du corps : le ventre, la poitrine… C’est le
début d’une extraordinaire exploration. Là, effectivement, vous pouvez
dire : « Je sens la dépression. Je sens la peur dans la poitrine, je sens la
tristesse, l’amertume dans le ventre, dans la gorge. Je ne suis pas triste,
je n’ai pas peur, je sens l’émotion. »
Si vous vous habituez à cette attitude, vous vous rendrez compte
que l’émotion est en vous et que vous n’êtes pas dans l’émotion : une
sorte d’éclaircissement de la vie prend place. Même le mot mental va
vous quitter.
Le mental est une abstraction. Le corps aussi, mais plus
pédagogique. Laissez votre corps résonner de la dépression. Un jour,
vous ne pourrez plus être en dépression. La dépression vient toujours
dans des moments où le corps est inhabité, où on ne le sent pas. Quand
vous sentez, vous ne pouvez pas être déprimé. Tant qu’un seul sens est
en activité – et il y en a toujours un – ce qui importe est le ressenti.
Revenez au ressenti.
Ce dont on parle ici n’est pas pensable. Sur le plan de la pensée, on
peut opposer des arguments. Mais ce qu’on dit ici vise à ébranler en
nous cet espace de non-pensée. Il faut sentir le silence, sentir la
tranquillité, le non-besoin. Ce n’est pas un concept, ce n’est pas une
idée : c’est un ressenti.
On a tous des moments dans cet espace. Lors de la satisfaction d’un
désir, on éprouve un moment de non-désir, de satisfaction. Se donner à
ce moment-là suffit. Ce qui nous satisfait n’est pas l’objet. La situation
n’est qu’un prétexte : elle réveille en nous une satisfaction qui était
déjà là. La même femme, le même compliment trois jours après ne
nous fait plus rien. Pourquoi ? La joie était déjà en nous. La situation
ne l’a pas créée, elle a stimulé la résonance que nous portons enfouie
en nous.
La satisfaction est en moi, elle n’est pas dans l’objet. Il faut le
comprendre. L’objet me renvoie à moi-même. Je me donne de plus en
plus à ces moments de satisfaction, sans mettre l’accent sur la cause de
la satisfaction. C’est une satisfaction sans cause, même si apparemment
elle a été causée. La satisfaction va éliminer sa cause. Je n’aurai plus
besoin d’un sourire, d’un regard, d’un geste ou d’une voiture rouge
pour la trouver. Je n’ai pas non plus besoin d’être éveillé. Je n’ai besoin
de rien. Il y a autonomie affective. On le sent tous, à certains moments.
Ce n’est que par manque d’orientation qu’on met l’accent sur la cause
de la satisfaction – la femme, la voiture, le chien, le mari.
Rester dans la satisfaction, laisser de côté la cause : voilà une
démarche directe.
La satisfaction, c’est tout simplement la joie d’être ?
La poupée, l’homme, le bateau, le chien, l’affection, le compliment :
tout cela servait la même satisfaction. Il n’y en qu’une : un moment de
non-demande.
Tant que je demande, je dis non. Dans un moment de non-demande,
cette non-demande est la réponse. Ce que je demandais avec tant de
violence, c’était d’arrêter de demander. Je ne demande jamais que
l’arrêt. Que ce soit dans un rapport sexuel violent ou raffiné, dans un
risque physique extrême, dans l’accumulation d’une chose ou d’une
autre, dans une réflexion intellectuelle profonde : ce que je demande
toujours, c’est l’arrêt. C’est d’expirer, de ne rien être. Je demande mon
extinction et je la demande à l’extérieur !… Ce n’est pas possible.
La profonde satisfaction est cette non-demande vécue. Ça
n’empêche pas d’avoir des amants, des maîtresses, des voitures, mais ça
empêche de demander à l’amant, la maîtresse ou la voiture de nous
donner ce que nous sommes profondément. On n’a pas besoin qu’on
nous le donne : c’est ce que nous sommes.
Ensuite, la vie fonctionnelle s’organise. Sans dynamisme vers
quelque chose, reste un véritable dynamisme. Un dynamisme énorme,
car il n’est plus orienté. Non plus un dynamisme pour obtenir ceci ou
cela, mais un accueil envers ce qui se présente, le dynamisme de faire
face à ce qui est là, maintenant.
Ce qui est là : voilà mon suprême intérêt, mon suprême éveil. Je
n’en veux pas d’autre. Juste être disponible, écouter ce qui se présente
dans l’instant. Le sens civique, le sens moral, la vraie responsabilité :
me reconnaître pleinement dans ce qui se présente. Là, il y a non-
séparation. C’est la vraie communication, sans personne qui
communique.
Cela peut sembler sérieux, compliqué, pourtant c’est le plus simple,
le plus près. Ne résistez pas.