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“ LE FRANÇAIS EN PARTAGE… POUR QUOI FAIRE ?


Rencontre régionale Rhône-Alpes
Mardi 15 novembre 2005 — MJC Monplaisir (Lyon)

Langue française et francophonie

Jack Batho
directeur de l’évaluation et de la programmation
(Agence intergouvernementale de la Francophonie – Paris)

La francophonie, communauté linguistique ou système de valeurs ?

Bonjour,

Trois préambules très rapides :

1/ D’abord un jeu – vous aviez à l’instant une carte sur l’écran derrière moi… eh bien,
elle est fausse ! Et je vous poserai à la fin la question de savoir quelle est l’erreur…

2/ Le titre que l’on m’a confié, “ La francophonie, communauté linguistique ou


système de valeurs ? ”, est une question à laquelle je ne vais pas répondre. Je vais répondre
à cette question par d’autres questions. Je vais en réalité accumuler les questions pendant
cet exposé.

3/ Et puis, troisième préambule, j’ai entendu tout à l’heure quelque chose qui m’a un
peu gêné dans l’un des exposés… que la francophonie soit porteuse de valeurs, cela fera
partie des questions que je vais poser. Que la langue française porte des valeurs, là ça me
met un petit peu mal à l’aise ; ça a été l’un des vieux refrains de ces vingt dernières années
que de dire que le français avait une essence particulière qui en faisait LA langue de la
démocratie, LA langue des droits de l’homme ; certains ont même dit que c’était la langue de
l’intelligence… quelle prétention ! Quelle prétention, et quel mépris à l’égard des autres
langues ! Chaque langue porte une vision du monde particulière. Je ne suis pas sûr qu’il y ait
une différence considérable entre les visions du monde portées par l’italien ou portées par le
français ou l’espagnol ; en revanche, une langue bantoue ou asiatique porte
vraisemblablement une vision du monde très différente. Mais que les langues portent des
valeurs, méfions-nous de ces affirmations qui, je crois, nous portent tort à l’étranger. Une
langue peut porter beaucoup de choses, des plus merveilleuses et formidables aux plus
épouvantables. On peut dire l’horreur du monde dans une langue et on peut dire sa beauté.
Je crois qu’il faut, là-dessus, se débarrasser d’un discours prétentieux qui nous a porté tort.

J’en viens à ma propre introduction, qui consiste à dire qu’il faudrait faire le ménage.
Et je crois que puisque vous préparez l’année 2006, il est important de faire un peu le
ménage des mots et des idées, et je suis un peu embarrassé de voir que nous vivons sur ce
terrain, celui de la langue française et de la francophonie, dans une espèce de confusion
assez peu digne d’un pays comme la France, qui se pique d’une très grande clarté dans sa
vision du monde, dans les concepts qu’il utilise… “ Tout ce qui se conçoit bien s’énonce
clairement, et les mots pour le dire arrivent aisément ” etc.

Or, dans le cas présent, on est pris en flagrant délit de supercherie, de confusion. Un
exemple : on utilise un même mot, francophonie, pour désigner deux choses très différentes.

Préparation de la XIe Semaine de la langue française et de la francophonie (17-26 mars 2006) en Rhône-Alpes 1
Journée de rencontre régionale “ Le français en partage… pour quoi faire ? ”, Lyon, 15 novembre 2005
Contact : Espace Pandora - 04 72 50 14 78 – espacepandora@free.fr
Francophonie, le mot désigne à la fois un concept linguistique – le fait de parler français, tout
le monde peut le comprendre – mais également, depuis déjà une cinquantaine d’années, un
concept politique. Et j’ai presque envie de demander, chaque fois que quelqu’un parle de
“ francophonie ” : “ Mais de quoi parlez-vous ? De quelle francophonie parlez-vous ?
Comment l’entendez vous ? ”.

Il se trouve que dans la Francophonie multilatérale, au sein de laquelle je travaille (je


vais donc plutôt parler en tant qu’“ international ” qu’en tant que français) nous mettons un F
majuscule à “ Francophonie ”, pour éviter les contresens, et nous donnons à ce mot-là un
sens autre que celui qui consiste à dire “ parler français ”. Il se trouve que cette
Francophonie multilatérale a pris comme mot-support un concept linguistique ; c’est bien
embêtant, et nos amis britanniques ont plus de chance avec leur “ Commonwealth ”
(l’équivalent de “ communauté ”). Si la Francophonie multilatérale s’appelait dans le texte
“ La Communauté ”, on n’aurait pas ce malentendu. Dans le cas présent, on est un peu
piégé par les mots, et je reviendrai là-dessus à plusieurs reprises.

En réalité, je vous encourage à débusquer en permanence ce malentendu. Et je fais


de même avec mes collègues de l’Agence. Quand nous parlons de nos pays membres, on a
parfois des glissements de sens un peu embêtants, on finit par dire “ les pays
francophones ”. Alors je leur dis non, ce sont “ les pays membres de la Francophonie ” ! Ce
n’est pas la même chose. Si vous dites que la Bulgarie est un pays francophone, c’est un
petit peu embarrassant quand même, alors que si vous dites que c’est un pays membre de
la Francophonie, il n’y a aucun problème.

J’ai vécu, il y a quelques années, comme je suis à moitié britannique, une occasion
assez inouïe de faire un exposé en anglais à l’ENA devant de jeunes diplômés américains
du Département d’Etat en tournée en Europe. Il fallait que je leur explique en anglais ce que
c’est que la Francophonie. Alors vous avez le choix, quand vous devez parler anglais, ou
bien vous dites “ the Francophonie ”, ce n’est pas très courageux, mais vous ne traduisez
pas et ils se débrouillent, ou bien vous traduisez. Et si vous traduisez, vous direz “ the
French-Speaking Countries Organization ”, c’est-à-dire “ l’Organisation des pays où on parle
français ”. Alors, ils avaient leur liste sous les yeux et, hilare, l’un d’entre eux me dit : “ La
Bulgarie est donc un pays où on parle français ? Vraiment, je ne savais pas ! C’est inouï, les
choses qu’on ignore ! ”. Autrement dit, il se moquait de moi. Et on se trouve là exactement
au cœur de ce malentendu qu’on a tout à fait intérêt à démolir, à démonter, si l’on veut
construire pour demain quelque chose qui soit viable, porteur, pour ne pas raconter
d’histoires, ne pas se mentir.

Justement, pour ne pas raconter d’histoires, je voudrais d’abord faire un petit


passage par l’histoire, faire un tout petit peu de préhistoire, et là on trouve un acteur
principal, dans notre affaire, qui n’est pas l’histoire de la Francophonie, mais qui est la
France. La France, qui est un peu la mère de toutes les francophonies. Et le rôle que joue la
France dans cette préhistoire francophone est assez curieux. En effet, dès le départ, la
France conduit deux histoires parallèles, autour de sa langue et de son pouvoir sur le
monde : une histoire qui est celle de la conquête des esprits, et une autre histoire qui va être
celle de la conquête des territoires. Et ces deux histoires ne se confondent pas.

La conquête des esprits, c’est l’expansion de la langue française. Essentiellement en


Europe d’abord, souvent d’ailleurs dans un premier temps par des conquêtes territoriales, la
dernière en date, qui a failli marcher, mais a finalement échoué, étant celle de Napoléon.
Mais, de manière générale, c’est la conquête des esprits qui a dominé en Europe depuis le
XVIIIe siècle, sous l’effet du siècle des Lumières et du positivisme par la suite, enfin de tous
les grands mouvements de l’intelligentsia française.

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Parallèlement à cela, dès le XVIe siècle, il y a une deuxième histoire qui se conduit,
qui est beaucoup moins intellectuelle, qui est une conquête des territoires, et donc des
corps, une conquête militaire, avec cette aventure coloniale en deux temps : une première
conquête coloniale qui donne l’Amérique, la Caraïbe, l’océan Indien, tout ce qui donne
aujourd’hui une partie de la Francophonie ; puis une deuxième histoire coloniale qui
commence au XIXe siècle et qui dure jusqu’à la décolonisation des années 1960. Et dans
laquelle l’esprit, la culture, la langue, jouent un rôle relativement mineur et secondaire. Il faut
quand même savoir qu’on parle aujourd’hui français en Afrique infiniment plus qu’on ne le
parlait à la fin de l’épisode colonial. On parle aujourd’hui certainement plus français en
Algérie qu’on ne l’a jamais parlé à l’époque de l’Algérie française.

Donc, ces deux histoires, conquête des esprits et conquête des territoires, ont abouti
à un positionnement ambigu de la France, qui s’est traduit pendant de très nombreuses
années par l’existence de deux ministères des Affaires étrangères : un ministère de la
Coopération et un ministère des Affaires étrangères, avec ces deux concepts, que seuls les
Français pouvaient inventer, le “ champ ” et le “ hors champ ”. Le champ de la coopération et
le hors champ. J’ai travaillé pendant de nombreuses années pour le ministère des Affaires
étrangères, où on s’occupait du “ reste du monde ”, comme on dit, pas de l’Afrique ni des
pays francophones. Tout ça est quand même, au-delà de la drôlerie de la situation, très
révélateur d’une double approche ! On avait une approche de conquête des cœurs, qui se
poursuivait à travers le maintien de l’influence française dans des pays comme le Brésil, la
Pologne, les Etats-Unis, le Japon… on avait une forme d’approche. Et puis on avait une
autre stratégie très différente qui s’appliquait dans les pays de l’ancien champ colonial. Tout
cela a abouti un peu dans le mur, puisque la perte d’influence culturelle de la France - à
partir de la Seconde Guerre mondiale d’une part et de la décolonisation d’autre part - fait que
le grand empire, aussi bien de la France que de la langue française, trouve sa limite, et que
les choses commencent à se gâter.

C’est là-dessus, sur cette situation de crise, qu’apparaît une Francophonie


multilatérale, avec un “ F ” majuscule. J’encourage à utiliser le “ F ” majuscule pour éviter de
confondre les deux concepts. Là, on quitte donc le terrain de la langue française pour aller
sur le terrain du politique.

L’acte de naissance, vous le connaissez sans doute déjà, c’est le traité de Niamey, le
20 mars 1970, qui fonde une organisation intergouvernementale. Comme les Nations unies,
comme l’UNESCO, on crée un espace multilatéral. Sous la forme d’une Agence
francophone ? Non. Sous la forme d’une “ Agence de coopération culturelle et technique ”.
L’intitulé n’est pas très “ sexy ”. On l’a appelée l’ACCT pendant très longtemps. Le “ F ” de
Francophone était interdit à cette époque-là, et on va voir pourquoi ce “ F ” était malsain,
inopportun, dans ce monde de 1970.

Tout d’abord, qui sont les pères de cette Francophonie multilatérale ? Ceux qui ne
nous aiment pas trop diront que c’est la France qui manipulait ses anciennes colonies. Pas
du tout ! La France de 1970 est extrêmement réticente à l’égard de la création d’une
Francophonie multilatérale.

Pour dire la vérité, la France n’aime pas beaucoup le multilatéral. La France est un
ancien empire, et les empires n’aiment pas le multilatéral. On en a un bon exemple
aujourd’hui sur la planète… Quand on est fort, on aime avoir des relations directes avec tel
ou tel, on n’aime pas ces espèces de grands forums où il faut se mettre au même niveau
que tous les autres. Donc, la France n’échappe pas à la règle, elle résiste. Le général de
Gaulle ne croit pas trop à cette Francophonie multilatérale, le seul à y croire vraiment auprès
de lui, c’est André Malraux, qui fait un peu figure de cavalier seul dans les coulisses de
Niamey.

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Les vrais pères, en réalité, vous les connaissez, ce sont ces trois chefs d’Etat
africains, Habib Bourguiba, le Tunisien, Hamani Diori, le Nigérien et Léopold Sédar Senghor,
le Sénégalais. On pourrait en citer deux autres, l’histoire retient ceux-là, mais je crois que
Norodom Sihanouk, le Cambodgien, et, de manière peut-être plus modeste encore, Jean-
Marc Léger, le Québécois, jouent un rôle important dans les coulisses.

Bref. Le multilatéral francophone naît à ce moment-là, mais il naît avec, déjà, des
problèmes originaux — j’allais dire des maladies infantiles — dont il a mis un temps
considérable à se remettre. Une première maladie infantile, c’est la querelle des “ grands
blancs ”. Dans les coulisses de Niamey, qui fait problème ? Ce ne sont pas les Africains, qui
sont très clairs par rapport à ce qu’ils veulent créer. Ce sont les querelles canado-
québécoises (entre le fédéralisme canadien et l’autonomisme québécois), et la position de la
France, très embêtée, qui veut absolument soutenir le Québec mais ne veut pas offenser le
Canada fédéral. Bref, on vit là le premier épisode d’un long feuilleton, qui se termine, je
pense aujourd’hui, d’opposition entre la France et le Canada fédéral sur la question
québécoise. Cela sous le regard un peu agacé, impatient parfois, des Africains, qui se
demandent quand ces gens-là, les “ grands Blancs ” comme ils disent, vont régler leurs
affaires entre eux. C’est un premier problème.

Un deuxième problème qui va également régner est le poids considérable,


encombrant, de la France dans cet espace multilatéral. Si on le compare à d’autres
ensembles multilatéraux, le Commonwealth par exemple, certes la reine d’Angleterre est à la
tête de cette construction, mais le poids du Royaume-Uni est quand même
considérablement tempéré par celui des autres pays. Quand vous avez autour de la table
l’Union indienne, l’Australie, le Canada, ça pèse lourd, et le Royaume-Uni n’est pas du tout le
patron du Commonwealth, même si la reine en est le chef. Si vous prenez l’espace ibéro-
américain, qui a aussi une organisation, l’OEI, l’Organisation des Etats ibéro-américains pour
la science et l’éducation, l’Espagne, même si elle a un roi fort sympathique, n’est pas le
patron de cet ensemble-là. D’ailleurs, l’Espagne ne cotise au budget de l’OEI qu’à hauteur
de 15%.

On n’a pas, dans le cas de la Francophonie, cette situation-là, mais un poids très
encombrant de la France, et les géants sont toujours des gens maladroits, qui cassent
beaucoup de choses… Et la place de la France dans la Francophonie est un peu embêtante.

J’oserai dire que le petit communiqué de presse de “ francofffonies – le festival


francophone en France ” –contient quelques phrases qui m’ont intrigué, que je trouve fort
curieuses. Je vous les lis et les livre à votre réflexion : “ Il s’agit de montrer que la France,
elle aussi, est francophone. ” Cette phrase me plonge dans un abîme de perplexité… Je
savais que l’Espagne était hispanophone, je n’aurais pas imaginé un instant que la France
puisse ne pas être francophone. On comprend ce qu’il y a là derrière, mais c’est encore plus
troublant. C’est que francophonie, ça désigne les autres, les métissés. Si vous regardez
dans l’Encyclopedia universalis, vous allez trouver une définition de la francophonie qui est
proprement inouïe… Prenez la définition de la littérature francophone : il y est dit qu’il existe
un domaine littéraire français hors de France. La littérature francophone, c’est le domaine
littéraire français hors de France et, je cite encore, on parle aussi des littératures
“ connexes ”, “ marginales ”, “ d’Outre-Mer ”, “ d’expression française ”… Donc, une des
multiples questions que je poserais, si je disposais de plus de temps, c’est “ La France est-
elle francophone ? Fait-elle partie de la Francophonie ? ”. Cette question est troublante, et a
des conséquences sur le positionnement de la France elle-même par rapport à ce sujet.

Sur cette base, on construit une Francophonie multilatérale qui a un double modèle,
le Commonwealth d’une part, mais également les institutions spécialisées des Nations unies

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comme l’UNESCO, d’autre part, puisque l’ACCT créée en 1970 est essentiellement sur le
terrain de la culture et de l’éducation. À partir de cette fondation, on va assister au
développement d’une Francophonie multilatérale qui va suivre plusieurs épisodes.

D’abord, une lente acceptation du mot francophone par la Francophonie multilatérale.


Aujourd’hui, l’organisation s’appelle l’Organisation internationale de la Francophonie, le mot
est donc acceptable. Il ne l’était pas en 1970, tout simplement parce que l’un des trois
fondateurs, Habib Bourguiba, président d’un pays arabe dont la seule langue officielle était
l’arabe, n’aurait pas pu faire accepter à sa population, dix ans à peine après la
décolonisation, d’adhérer à une organisation francophone, qui semblait fort être une espèce
de survivance de la construction coloniale.

Lente acceptation du mot, mais également intégration progressive de pays peu, ou


pas, francophones. Ce qui va troubler un peu le jeu. L’identité du Commonwealth, par
exemple, est forte. Le Commonwealth est constitué des anciennes colonies britanniques,
point. La Francophonie, c’est bien sûr cela, mais ce n’est pas que cela. Les années 1990 ont
vu adhérer un bon nombre de pays d’Europe centrale et orientale, qui ne font pas partie de
l’espace colonial français, et plus récemment, d’anciennes colonies portugaises d’Afrique,
qui se trouvent dans des contextes régionaux francophones, comme le Cap Vert, São Tomé,
la Guinée-Bissau, ou l’espagnole Guinée-équatoriale. Donc, une identité historique qui est
un peu plus floue, tant et si bien qu’aujourd’hui on arrive à une constatation tout de même un
peu embarrassante : certains pays francophones ne sont pas membres de la
Francophonie (par exemple l’Algérie, deuxième pays francophone du monde, n’est pas
membre de la Francophonie) ; et d’autre part, certains pays membres de la Francophonie ne
sont pas francophones (par exemple, la Bulgarie, le Viêt-Nam, où en 2005 le nombre de
francophones est inférieur à 1%…). Avec le mot Francophonie, nous avons donc un terme
embarrassant, que l’on peut très rarement utiliser sans mettre une note de bas de page pour
expliquer de quoi on parle… : “ Je dis francophone, voilà ce que je veux dire pour tel
emploi ”. Et, si je peux me permettre de donner ce conseil, vous avez intérêt, de ce point de
vue, à être très clairs dans l’usage que vous faites des mots.

À partir de ce moment-là, les grandes évolutions de la Francophonie vont être sa


transformation, d’une simple organisation de coopération culturelle et technique à une
organisation politique. Les francophones se disent : “ Pourquoi ne pourrait-on pas faire aussi
bien que le Commonwealth ? ”. Et, en 1986, on réussit à organiser enfin, pour la première
fois, un sommet des chefs d’Etat. Pourquoi est-ce qu’on ne l’avait pas fait jusqu’alors ? À
cause de la difficulté de faire asseoir à la même table le chef de l’Etat canadien, c’est-à-dire
le Premier ministre du Canada, et le Premier ministre d’une province du Canada, qui est le
Québec. Une organisation internationale peut difficilement recevoir en son sein un Etat et
une partie de ce même Etat. Or, toute la difficulté de la Francophonie depuis sa création a
été de devoir vivre avec cette difficulté. Vous savez, par parenthèses, que le Canada fédéral
a accepté que le Québec s’asseye à la table, mais il a demandé que dans ce cas, une autre
province du Canada, dans laquelle il y a également beaucoup de francophones, devienne
également membre. C’est ainsi que le Nouveau-Brunswick est lui aussi devenu membre de
la Francophonie, ce qui fait que le Canada y a en réalité… trois sièges.

L’autre particularité du même ordre est que nous avons comme membre non
seulement la Belgique, mais aussi la Communauté française de Belgique. On pourrait
d’ailleurs multiplier ce type de modèle. La Nouvelle-Calédonie, la Guadeloupe, la Martinique,
la Guyane pourraient également être membres. Ils ne le sont pas, c’est la France qui est
membre. Mais, cette difficulté d’avoir une organisation multilatérale mêlant les Etats et les
gouvernements de parties de ces Etats a freiné pendant de nombreuses années l’accès de
la Francophonie multilatérale à un niveau politique.

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À partir du moment où ces problèmes sont aplanis et où le premier sommet se tient
en 1986, on assiste à une accélération puisque, dès 1997, on crée un poste de secrétaire
général de la Francophonie (comme le secrétaire général du Commonwealth, qui est à
l’heure actuelle un ancien [vice-]premier ministre de Nouvelle-Zélande, Don McKinnon).
Boutros Boutros-Ghali est donc nommé secrétaire général de la Francophonie en 1997.

La Francophonie devient politique et donc, toute la partie d’action dans le domaine de


la culture et de l’éducation se voit complétée et presque minorisée au bout de quelques
années par des actions dans le domaine du politique, de l’économie, du développement, à
tel point qu’aujourd’hui la Francophonie multilatérale ne s’occupe que minoritairement de la
langue française. En tant qu’organisation multilatérale, généraliste, la Francophonie s’occupe
d’abord du politique, de la résolution des conflits, des progrès de la démocratie, des droits de
l’homme, du développement économique de ses membres, du développement durable, et de
la culture et de l’éducation. Mais vous voyez que c’est une organisation beaucoup plus
globale qui a vu le jour.

La Francophonie se trouve donc aujourd’hui confrontée à des enjeux qui sont autant
de questions : “ Est-elle capable de construire un système de valeurs communes ? Est-ce
que sur cette base d’une langue partagée… je rappelle que le titre complet du “ Sommet des
chefs d’Etat ”, c’est le “ Sommet des chefs d’Etat et de gouvernement de pays ayant le
français en partage ”. Pendant quelques années, on a eu “ ayant en commun l’usage du
français ” ; ce “ ayant en commun l’usage de ” a paru excessif, et on dit maintenant “ ayant le
français en partage ”… Comme le disait Jean-François Baldi, le degré de francophonie est
extrêmement difficile à mesurer, la comptabilisation des francophones est l’un des vieux
éléphants blancs de notre affaire, tout simplement parce qu’on ne peut pas davantage
compter le nombre d’anglophones ! Ce sont des chiffres vagues et approximatifs, combien y
a-t-il d’anglophones en Inde ? Allez compter… Qu’est-ce qui définit un anglophone ou un
francophone ? Jusqu’à quel niveau, combien de mots faut-il connaître, qu’est-ce qui permet
de donner vraiment un chiffre ? Je le dis d’autant plus facilement que, pendant les
nombreuses années que j’ai passées en poste dans des ambassades à l’étranger, nous
recevions chaque année un questionnaire sur l’état du français dans le pays, qui nous
plongeait dans des abîmes de perplexité en l’absence de toutes données statistiques
permettant de savoir combien il y avait de francophones en Hongrie, en Argentine… On ne
sait pas. On n’a pas de données très rigoureuses, et on oscille ; quand on dit 170 millions,
oui, pourquoi pas ? Peut-être 150, ou peut-être 200 ! On est dans des données qu’il est
impossible de cerner de manière très précise, pas plus pour les autres langues d’ailleurs, en
dehors de l’espagnol et du portugais, qui ont cette caractéristique extraordinaire de se
retrouver en Amérique latine dans des pays presque exclusivement monolingues. À
quelques Quechuas ou Guaranis près, les pays latino-américains sont des pays où la quasi-
totalité de la population parle la langue, ce qui n’est le cas ni de l’Inde pour l’anglais, ni des
pays d’Afrique sub-saharienne pour le français.

Les questions qui se posent aujourd’hui dans la construction d’un système de valeurs
communes tournent autour de quatre enjeux principaux : deux enjeux classiques que la
Francophonie partage avec d’autres organisations, qui sont le développement de ses
membres et la démocratie. Ce n’est pas très original, de ce point de vue-là, nous sommes
l’un des acteurs parmi bien d’autres. Et deux enjeux qui sont quand même propres à notre
espace…

Le premier est la capacité de concertation entre pays membres sur la base d’une
langue commune (sur toutes sortes de questions qui peuvent être le développement durable,
les conférences sur le changement climatique, etc.). Pouvoir parler entre francophones avant
une conférence pour identifier les positions des uns et des autres (sans imaginer qu’on va

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aboutir à une position commune des francophones, ce n’est pas le but, c’est impossible) est
déjà un atout pour nos membres.

Le second et dernier enjeu, formidable pour nous, c’est celui de la diversité culturelle
et linguistique, Dans ce cadre, la convention qui a été adoptée, il y a quelques jours à
l’UNESCO, est le fruit d’une bataille qui a été menée avant tout et avant tout le monde par
les pays membres de la Francophonie, qui ont été, de ce point de vue, le fer de lance. Ça a
été très peu dit, la France elle-même a dit que c’était un peu grâce à son action avec le
Canada… c’est vrai, mais il aurait été bien de dire que la base de toute cette action a été les
63 pays membres de la Francophonie.

Donc, des questions pour boucler ce tour d’horizon : “ Comment est-ce que les pays
membres de la Francophonie, la France notamment, veulent aujourd’hui jouer cette carte
dans leur jeu ? Comment s’en servent-ils et comment ne s’en servent-ils pas ? Quel rôle
pour la Francophonie dans une planète mondialisée ? ”. On a besoin aujourd’hui d’espaces
intermédiaires entre les Etats isolés les uns des autres et un gouvernement mondial. On a
besoin de ces ensembles intermédiaires, et la Francophonie en est très évidemment un,
pour peu qu’elle se dote d’une cohérence, d’un certain nombre de valeurs communes – elles
sont à construire et ne sont pas simplement données par la langue, c’est le message que
j’aimerais faire passer. Ce sont des valeurs qu’il va falloir construire dans le dialogue. Alors
est-ce que les pays membres, et notamment la France, sont prêts à jouer ce jeu, sont prêts à
oublier un instant leurs autres cartes du jeu, la carte européenne pour la France, la carte
nord-américaine pour le Canada, afin de donner une place particulière à la Francophonie ?
C’est une question à laquelle je me garderai de répondre pour le moment, la réponse nous
appartient à tous.

Je vous remercie, mais auparavant je vous donne l’erreur de la carte… Il y a un


lapsus extraordinaire, cette carte de la Francophonie, réalisée par le ministère français des
Affaires étrangères, oublie trois groupes de territoires qui sont la France, à savoir : les
territoires français du Pacifique (seul le Vanuatu figure sur la carte), des Caraïbes et de
l’océan Indien (Guadeloupe, Martinique, Guyane, Réunion… ne sont pas signalés en tant
que territoires francophones).

Ce sont là des lapsus qui indiquent bien la difficulté de positionnement de la France


par rapport à cette notion de Francophonie. Etant donnés ces “ oublis ” et le communiqué de
presse que je vous ai lu tout à l’heure, il y a encore du travail à faire pour qu’on s’explique
entre nous et qu’on explique à nos élites et nos gouvernants ce que c’est que la
Francophonie qu’ils doivent construire.

Transcription : Cécile Izquierso

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