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RERJ –N°3 3‫العدد‬2019 ‫المجلة اإللكترونية لألبحاث القانونية‬

Réflexions sur les droits des créanciers à la lumière de la


loi 73-17 sur les entreprises en difficulté

8787 Kaoutar BALBOUL Youssef LAHJOUJI


Enseignante chercheuse à la FSJES Enseignant-Chercheur à la FSJES
Université Sidi Mohamed Ben Abdellah - Fès Université Moulay Ismail- Meknès

Introduction:

« Le droit appartient au Royaume du monde et par conséquent, le droit est


marqué des mêmes faiblesses, des mêmes pêchés que le monde. Mais, le droit est là
pour empêcher le monde de se détruire. En ce sens, il y a un droit qui est nécessaire,
notamment il y a un rééquilibrage à faire entre les forces économiques en présence,
et ce rééquilibrage ne peut être accompli que par le droit »1.
Le droit des entreprises en difficulté est une matière particulière où s’exprime
avec force cette formule du doyen Carbonnier. C’est un droit qui poursuit une finalité
composite faite d’un alliage entre intérêts très souvent divergents2, se caractérisant
par un certain antagonisme3. La matière est le lieu par excellence du raisonnement
dialectique qui doit conduire le législateur à fédérer ces intérêts et à réaliser un
rééquilibrage souvent difficile car « ce que gagne les uns est forcément ce que
perdent les autres »4.
L’idée qui imprégnait tout d’abord notre législation était le respect du contrat
et l’intérêt des créanciers et tendait essentiellement vers l’assainissement de la
profession commerciale par l’élimination du débiteur qui n’arrive pas à supporter le
jeu de la concurrence5. Or, l’idée d’un intérêt général exigeant une protection
judiciaire de l’entreprise n’est apparue qu’avec la loi n°17-95 formant code de
commerce. Aussi, l’esprit de la faillite est dépassé laissant la place à l’intérêt de la
collectivité qui prime nécessairement sur les droits particuliers qu’il transcende,
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1- R. Verdier, J. Carbonnier. L’Homme et l’œuvre, presse universitaire de Paris Nanterre, 2012, p. 14.
2- Intérêts financiers, économiques, sociaux, privés et publics, etc.
3- L’opposition des intérêts notamment ceux du créancier et du débiteur, l’opposition des valeurs
notamment liberté et intérêt de l’individu et l’intérêt de la collectivité.
4- P. Rey, « Mesurer l’efficacité économique du droit des entreprises en difficulté », Mesurer
l’efficacité économique du droit, L.G.D.J., 2005, p. 58.
5- S. Abdelaziz, droit et pratique en matière de faillite et de liquidation judiciaire des entreprises,
sofapress, 1ère édition, 1995, p.6.
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notamment ceux des créanciers. Le livre V du code de commerce a changé l’objectif
de la primauté du paiement des créanciers à celle du redressement de l’entreprise.
Aussi, la situation des créanciers, dont le rôle est réduit et les droits sacrifiés, a été la
plus difficile.
Cependant, nous sommes à une époque où l’on tente toujours de chercher un
sens à tout, une certaine forme d’ordre dans les domaines apparemment les plus
chaotiques. Dans notre civilisation tout se comprend, tout s’explique, tout est matière
à enseignement. Il faut tenter avec beaucoup d’humilité de chercher s’il peut exister
un sens à la finalité du droit des procédures collectives telle qu’elle a été prévue par
le livre V du code de commerce.
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On observera que toute la structure d’une science dépend de l’idée que l’on
se fait de sa fin. Le droit des entreprises en difficulté ne constitue pas un système
fermé statique, mais un moyen permettant d’atteindre certaines finalités.
Dès lors la finalité du droit des procédures collectives est d’abord économique
et sociale. L’entreprise, centre de création de richesses ou de services, est apparue
comme un support de l’emploi et un élément du tissu économique. Sa disparition
risquerait alors d’avoir de graves conséquences dans la vie économique, sociale et
politique1.
Cependant, cette affirmation claire de la primauté de l’entreprise ne signifie
pas nécessairement l’opposition en tant que telle entre l’intérêt des créanciers et celui
de l’entreprise. Dés lors qu’il existe une finalité économique sainement établie et
maitrisée, la procédure se poursuit dans l’intérêt commun, y compris des créanciers.
De même, l’idée selon laquelle le livre V du code de commerce a réduit
considérablement les droits des créanciers qui se trouvaient sacrifiés est à nuancer.
En effet, il faut examiner très précisément la situation.
On observera tout abord que le souci de l’emploi n’est pas étranger à la
protection des créanciers. La survie des entreprises permet d’assurer des marchés.
Sous une certaine forme, les créanciers sont d’abord « payés » par la continuation de
l’exploitation2.
Il faut ensuite, déterminer précisément ce que l’on entend par « créancier ».
Le groupement des créanciers est totalement hétérogène. Ainsi, le sort des créanciers
chirographaires dans le cadre de la procédure collective est depuis belle lurette réglé.
On sait bien que le développement des techniques juridiques leur permettant
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1
Le doyen Houin résume parfaitement cette situation de la manière la plus évidente : « la vie
économique a des impératifs et des servitudes que le droit ne peut et ne doit méconnaître. La continuité
et la permanence des entreprises sont l’un de ces impératifs pour des raisons d’intérêt social autant
qu’économique. Elles devraient pouvoir être assurées par le droit de la faillite toutes les fois que cela
paraît utile ». Pour plus de détails, v. J. F. Martin et S. Leyrie, Droit des procédures collectives,
collection expertise comptable, Masson 1991.
2
Que deviendrait les créanciers en général en cas de réduction de l’activité économique, par la
disparition de toutes les unités touchées, par l’application stricte du critère de la cessation des
paiements ? Une entreprise ne peut exister à l’état isolé. Elle se nourrit et s’enrichit par l’apport des
autres. Une entreprise ne vit que par les commandes dont elle peut bénéficier. C’est un tissu
économique qui constitue la réalité de l’activité.
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d’échapper au sort commun et la multiplication des privilèges et des montages
juridiques a constitué le chant du cygne de ces créanciers.
Ceux qui évoquent le sort des créanciers ont en réalité à l’esprit la situation
de ceux bénéficiant de sûretés particulières. L’ouverture des procédures collectives,
conduit à une paralysie des droits de ces créanciers qui affecte profondément
l’efficacité des sûretés dont ils sont titulaires.
Quant à la situation des créanciers gagistes ou ceux bénéficiant d’un droit de
rétention, on peut dire qu’elle n’est pas gravement atteinte puisqu’ils bénéficient
d’une protection particulière et leurs situation est plutôt confortable par rapport aux
8989 autres créanciers.
Ce qui est, il est vrai critiquable, ce sont les modalités d’intervention des
créanciers en général. En effet, le souci d’efficacité économique doit conduire ici à
un rééquilibrage au profit des créanciers. Il est inacceptable de ne pas permettre dans
tous les cas au créancier, ayant des droits particuliers de s’informer, d’intervenir et
de plaider, c'est-à-dire de s’exprimer.
Or, on observera que les critiques les plus acerbes, à propos des droits des
créanciers, n’ont pas remis en cause l’axe médian de la loi de 1995. Sans que l’on
s’aperçoive, l’idée de cette loi parait adoptée définitivement. En effet, la loi n°73-17
n’a pas bouleversé l’économie générale du livre V du code de commerce, elle
manifeste toujours la primauté de sauver l’entreprise1. Cependant, le législateur
manifeste aussi son intérêt pour les créanciers et semble revoir sa position sur cette
question. En effet, la réforme desserre un peu l’étau et tente de rétablir un peu le bon
sens là où il pouvait manquer. Le législateur marocain tire en effet, les conséquences
raisonnables de l’observation de 20 ans d’application de la législation de 1995.
Le droit des entreprises en difficulté parait ainsi comme un microcosme où se
reflète un grand nombre d’orientations essentielles de la pensée législative et où se
confrontent des conceptions et des idées souvent opposées. Entre la volonté de
redresser l’entreprise et celle de préserver les intérêts des créanciers, la loi n°73-17
a-t-elle instauré l’équilibre tant revendiqué ?
Partant de la conviction qu’aucune loi sur les procédures collectives ne peut
être une portion magique, la réforme n’a pas remis en cause l’épine dorsale du livre
V du code de commerce en maintenant les sacrifices des créanciers en faveur du
redressement de l’entreprise (I). Mais au fond, la réforme tente de restaurer aussi les
droits des créanciers et vise à réhabiliter la condition juridique et financière de ces
derniers. Le législateur ayant la volonté d’instaurer un rééquilibrage des intérêts et
de renforcer la confiance des créanciers, condition sine qua non à l’obtention des
crédits nécessaires à l’entreprise (II).

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1
L’intérêt du législateur pour le sort de l’entreprise se manifeste notamment, dans l’institution d’une
nouvelle procédure de sauvegarde et dans l’amélioration des dispositifs de prévention.

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I- Les sacrifices des créanciers antérieurs maintenus : une volonté


législative renouvelée de la protection de l’entreprise
La loi n°73-17 a consacré la même vision de l’ancien livre V du code de
commerce orientée vers la primauté du redressement de l’entreprise. Les
conséquences inhérentes de cette vision est la réduction des droits individuels des
créanciers antérieurs et l’obligation pour ces derniers à se soumettre aux contraintes
d’un traitement collectif (1).
Ensuite, en évoquant l’objectif principal de la loi notamment, la poursuite
9090 d’activité de l’entreprise, il est aisé de penser immédiatement au traitement de faveur
réservé aux partenaires de l’entreprise qui acceptent de l’accompagner tout au long
de la procédure, au détriment du principe de l’égalité entre les créanciers sur lequel
se base l’ensemble des règles constituant la discipline collective (2).

1-Les créanciers antérieurs face aux contraintes des procédures collectives


Parmi les fonctions des procédures collectives, la loi 73-17 a privilégié le
redressement des entreprises au détriment du paiement des créanciers. C’est un choix
délibéré et c’est un choix cohérent dans une optique de sauvetage1. Il est évident
qu’une entreprise ne peut être redressée sans sacrifices des créanciers 2. Certes, dans
une optique de redressement, imposer des contraintes aux droits des créanciers
devient un impératif aussi bien pour la continuité de l’entreprise débitrice que pour
le paiement équitable et efficient des créanciers.
La vision de la loi 73-17 étant toujours marquée par l’asservissement du
paiement des créanciers, en tant qu’intérêt particulier, au maintien de l’activité viable
en tant qu’intérêt général, le législateur a déployé des moyens efficaces et des
techniques juridiques au service de cette vision aussi bien au niveau de la phase
préventive qu’au niveau des procédures de redressement judiciaire. Ces techniques
juridiques en faveur de la protection de l’entreprise, s’avèrent en réalité de véritables
contraintes aux droits des créanciers.
Dans le cadre de la procédure de conciliation, héritière directe, mais enrichie,
du règlement amiable mis en place par la loi 15-95, le législateur a instillé les mêmes
outils du règlement amiable qui visent à renforcer son efficacité. Ces outils, qui ont
pour seule avantage de donner un répit au débiteur et de faciliter la conclusion d’un
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1- Il est certain que l’objectif d’apurement du passif est nécessairement contenu dans celui du
redressement de l’entreprise. Ce dernier objectif, qu’il soit envisagé comme un moyen en vue du
paiement ou comme la finalité première de la procédure, implique toujours un remboursement des
créanciers. S. Vaisse a écrit dans ce sens que : «une entreprise redressée est avant tout celle qui
paie ses créanciers. Cela répond d’une exigence essentielle du droit des affaires : il est nécessaire
que les créanciers reçoivent un paiement au moins partiel, mais qui soit aussi le plus fort possible
pour la sauvegarde du crédit commercial ». Pour plus de détails, v. S. Vaisse, « La constitution de
la masse », in Faillites, Dalloz, Paris, 1970, n°5.
2-C.Saint-Alary-Houin, droit des entreprises en difficulté, Montchrestien, 2001, 4 ème édition, p.45.
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accord, apportent des restrictions importantes aux droits des créanciers et la pratique
a démontré qu’ils présentent plusieurs inconvénients sans garantir pour autant de
meilleurs résultats1.
En effet, l’article 555 de la loi 73-17 donne au conciliateur et au chef de
l’entreprise un moyen de pression, sur les créanciers, en leur permettant de saisir le
président du tribunal aux fins d’ordonner la suspension provisoire des poursuites
lorsqu’ils estiment que cette dernière est de nature à faciliter la conclusion de
l’accord. A cet effet, le président du tribunal peut rendre une ordonnance fixant la
suspension pour une durée n’excédant pas le terme de la mission du conciliateur.
9191 Cette ordonnance suspend ou interdit toute action en justice de la part de tous les
créanciers dont la créance à son origine antérieurement à ladite ordonnance2.
Or, le maintien de cette mesure dans le cadre de la loi 73-17 est fort
regrettable, car le législateur n’a pas tiré les leçons des insuffisances du «règlement
amiable». En effet, la réussite d’une procédure de conciliation nécessite la mise en
place de mesures susceptibles de favoriser ce type de traitement négocié et souple
des difficultés qui n’est censé porter atteinte ni à la liberté de gestion du débiteur-
chef d’entreprise ni aux droits des créanciers.
Certes, cette disposition a été écartée par le législateur français. Du moins
dans sa généralité. En effet, un tel blocage judiciaire de l’entier passif à l’appui de la
recherche d’un traitement conventionnel des difficultés a été transposé dans la
procédure de sauvegarde de l’entreprise. Mais une solution de remplacement destinée
à la conciliation a été introduite par l’article 611-7 du code de commerce français3.
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1-Voir dans ce sens. K.Benkirane, « ‫» دور رئيس المحكمة في مساطر التسوية الودية‬, revue de la cour suprême,
Juin 2007, n°8, p.73.
2-Selon les dispositions de l’article 555, il s’agit des actions qui tendent à la condamnation du débiteur
au paiement d'une somme d'argent; à la résolution d'un contrat pour défaut de paiement d'une
somme d'argent. L’ordonnance arrête ou interdit également toute mesure d'exécution de la part de
ces créanciers tant sur les meubles que sur les immeubles.
Pour assurer en contrepartie la protection des créanciers, l’article 555 prévoit que « les délais
impartis à peine de déchéance ou de résolution des droits sont, en conséquence, suspendus ». Il
faut éviter, que les créanciers, privés du droit d’agir pendant la durée de la suspension des
poursuites ne soient forclos à l’issue de celle-ci.
Et afin de compenser le sacrifice consenti par les créanciers, l’article 555 énonce que, sauf
autorisation du tribunal, l’ordonnance qui prononce la suspension provisoire des poursuites interdit
au débiteur, à peine de nullité, de payer, en tout ou partie, une créance quelconque née
antérieurement à cette décision, ou de désintéresser les cautions qui acquitteraient des créances
nées antérieurement, ainsi que de faire un acte de disposition étranger à la gestion normale de
l'entreprise ou de consentir une hypothèque ou nantissement. Les contrats de travail échappent à
la règle.
3-En effet, si au cours de la procédure, le débiteur est poursuivi ou mis en demeure par un créancier,
le juge qui a ouvert la procédure peut, à la demande du débiteur et après avoir été éclairé par le
conciliateur, faire application des articles 1244-1 à 1244-3 du code civil qui prévoient cette faculté
d’accorder des délais de paiement dans la limite de deux ans, sans possibilité d’appel de la part du
créancier, et à imposer par ce biais une certaine discipline collective aux créanciers qui refusent
de rentrer dans le processus de négociation.
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La législation française a introduit aussi plusieurs mesures incitatives en faveur des
créanciers participant à l’accord amiable et qui peuvent être regroupées autour de
trois idées fortes suivantes1: un privilège est attaché aux créances nées d’apports
nouveaux de trésorerie ou de nouvelles prestations ou fournitures2; la sécurisation
des actes passés en vue de l’accord homologué3. La troisième incitation vise à
protéger les créanciers ayant octroyés leurs concours contre le risque d’une
responsabilité pour soutien abusif4.
Par ailleurs, la stabilité de l’accord amiable et son exécution emporte
d’importantes conséquences sur les droits des créanciers signataires de cet accord
9292 pendant la durée de son exécution. La situation de ces derniers est gelée. En effet,
peu importe l’objet des poursuites et, notamment, qu’elles portent sur les meubles ou
sur les immeubles du débiteur, les créanciers s’interdisent de poursuivre le débiteur
en paiement5. L’accord interrompt, pour la même durée de son exécution, les délais
impartis aux créanciers signataires à peine de déchéance ou de résolution des droits
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1-On note également que le droit français accorde une attention particulière aux créances publiques
vue que les dettes fiscales et sociales constituent un poste important des charges de l’entreprise.
La loi offre plusieurs opportunités aux créanciers publics afin de contribuer au redressement des
entreprises en difficulté. On peut citer notamment, la possibilité d’accorder des remises de dettes,
des cessions de rang de privilège ou d’hypothèque ou des abondons de ces sûretés dans le cadre
d’une procédure de conciliation. Pour plus de détails sur ce sujet, v. M. Chaix, D. Roge et K.
Coquet, « la réforme du cadre d’intervention du trésor public en matière de prévention et de
traitement des difficultés des entreprises », Rev. Trésor, fév. 2006, n°2, p.111. A. Milsan, les
remises de dettes publiques : une nouvelle opportunité offerte aux créanciers publics pour
contribuer au redressement des entreprises en difficulté, JCP E 2007, spéc. n°21.
2- Pour plus de détails, v. A. Jacquemont, droit des entreprises en difficulté, Litec, 2009, p.64 et s.
3-Les créanciers subordonnent fréquemment leur accord à l’octroi d’un certain nombre de garanties,
accompagnant ou non des paiements partiels. En cas d’inexécution de l’accord amiable et
d’ouverture ultérieure d’une procédure de redressement judiciaire, il appartient au tribunal de fixer
la date de cessation des paiements, en remontant dans le temps, et de déterminer ainsi une période
suspecte qui autorise l’annulation d’un certain nombre d’actes faits pendant cette période. Or, le
code de commerce français prévoit qu’en cas d’échec de la procédure de conciliation, la période
suspecte ne peut débuter avant l’homologation de l’accord et les garanties souscrites dans le cadre
de cet accord ne peuvent être remises en cause, ce qui constitue une sécurisation des actes passés
en vue de l’accord homologué.
4- En effet, la perspective d’une mise en jeu de la responsabilité délictuelle des créanciers pour soutien
abusif en cas d’échec de la tentative de redressement amiable, marqué par l’ouverture d’une
procédure collective, peut dissuader certains créanciers d’apporter leurs concours au débiteur en
difficulté. Sont concernés principalement les établissements de crédit qui peuvent apporter leur
concours et se voir reprocher ultérieurement d’avoir soutenu artificiellement une entreprise en
difficulté. Le législateur français a tenté de définir un régime de responsabilité civile particulier
cherchant un juste équilibre entre la nécessité de ne pas décourager les apporteurs de crédit aux
entreprises et les principes de la responsabilité délictuelle. Pour plus de détails, v. A. Jacquemont,
droit des entreprises en difficulté, Litec, 2009, p.64 et suivant.
5-Selon les dispositions de l’article 559 de la loi 73-17: « L'accord suspend, pendant la durée de son
exécution, toute poursuite individuelle et toute action en justice, tant sur les meubles que sur les
immeubles de l'entreprise débitrice dans le but d'obtenir le paiement des créances qui en font
l'objet ».
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afférents à ces créanciers. Les créanciers non signataires peuvent aussi se voir
imposer des délais de paiement par le président du tribunal1 en vertu des dispositions
de l’article 556 de la loi 73-172.
Certes, ces mécanismes juridiques originaux caractérisent le particularisme
des procédures collectives qui s’exprime aux dépens des créanciers antérieurs, dans
une mesure définie par l’intérêt de la protection de l’entreprise et selon un équilibre,
parfois problématique3. L’application de ces mécanismes dans les procédures de
sauvegarde, de redressement et de liquidation est d’autant plus importante qu’on
décrit traditionnellement ces créanciers comme « les parents pauvres des procédures
9393 collectives ».
A ce titre, les dispositions de la loi 73-17 consacrent autant d’atteintes aux
prérogatives de ces créanciers qui, soit ils se voient interdire une prérogative naturelle
de leurs droits, dont dispose en droit commun le créancier, soit ils se voient imposer
une démarche particulière, directement corrélée à une interdiction qui les concerne4.
En effet, avec l’ouverture de la procédure collective, alors que l’activité
économique va se poursuivre, le passif antérieur est affecté d’un « arrêt sur image »;
il est figé5. Il est interdit au créancier antérieur d’être payé, ou plus encore de se faire
payer6; ce passif antérieur est également cristallisé en certains de ses éléments tels
que les intérêts7 ou le cours des inscriptions8.
Cependant, la loi en organisant la procédure, a réservé des exceptions à
certaines catégories de créanciers9. Ces exceptions ont la finalité économique de
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1-L’ordonnance du 18 décembre 2008 portant réforme du droit français des entreprises en difficulté a
supprimé la possibilité pour le juge de l’homologation d’accorder des délais de paiement au
débiteur pour les créances non incluses dans l’accord de conciliation, faculté qui était préjudiciable
aux créanciers non signataires de l’accord.
2-Il est à noter que dans cette phase, les créanciers ne peuvent s’opposer aux décisions du président
du tribunal. Cette mesure tant à privilégier l’intérêt de l’entreprise, dont la situation financière peut
facilement conduire à une cessation des paiements.
3-D.Vidal, droit des procédures collectives, Gualino, 2009, p. 125.
4-E. Le corre-broly, droit des entreprises en difficulté, Armond Colin, 2002, p.305.
5-Le fondement de cette règle doit être trouvé dans la volonté d’assurer une organisation collective de
la procédure. Il faut donc supprimer les initiatives individuelles.
6-L’article 690 (alinéa 1) dispose que : « Le jugement ouvrant la procédure emporte, de plein droit,
interdiction de payer toute créance née antérieurement au jugement d'ouverture ».
L’article 686 (alinéa 1 et 2) dispose que : « Le jugement d'ouverture suspend ou interdit toute
action en justice de la part de tous les créanciers dont la créance a son origine antérieurement audit
jugement et tendant : à la condamnation du débiteur au paiement d'une somme d'argent; à la
résolution d'un contrat pour défaut de paiement d'une somme d'argent.
Il arrête ou interdit également toute mesure d'exécution de la part de ces créanciers tant sur les
meubles que sur les immeubles. »
7- L’article 692 dispose que: « Le jugement d'ouverture arrête le cours des intérêts légaux et
conventionnels, ainsi que de tous intérêts de retard et majorations ».
8-L’article 699 dispose que : « Les hypothèques, nantissements, privilèges ne peuvent plus être
inscrits postérieurement au jugement d'ouverture ».
9-On y rencontre ici deux logiques fortes et nuancées : d’abord, le caractère collectif de la procédure
incitant à restreindre le domaine de l’exception d’interdiction de payer ; ensuite l’intérêt propre du
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favoriser la sauvegarde ou le redressement de l’entreprise. Il s’agit notamment des
créanciers bénéficiant d’un droit de gage ou d’un droit de rétention1 et ceux titulaires
de sûretés mobilières2.
A cet égard on ne peut que regretter l’inobservation par la loi 73-17 des
intérêts des salariés dont les créances présentent un caractère alimentaire marqué 3.
On déplore aussi l’absence de mesures permettant de restaurer les droits des
créanciers, particulièrement ceux titulaires de sûretés. Le législateur doit en effet
renforcer l’efficacité des sûretés dans les procédures collectives, car à trop vouloir
préserver l’entreprise au détriment des créanciers, on risque de décourager le crédit
9494 en général4.
Le caractère collectif de la procédure impose aussi le traitement collectif des
créanciers antérieures. Ces derniers doivent se soumettre à une vérification de
l’existence de leurs droits, ce qui les oblige au préalable à déclarer leurs créances au
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créancier ou bien la nature particulière de l’origine de la créance militant pour une application sans
faille d’une telle exception.
1-Le juge-commissaire peut autoriser le débiteur à payer des créances antérieures au jugement pour
retirer le gage ou une chose légitimement retenue lorsque ce retrait est nécessaire à la poursuite de
l’activité de l’entreprise. (Article 690 al 2).
2-Le créancier titulaire d'une sûreté mobilière peut demander au juge-commissaire la vente du bien
objet de cette sûreté dans le cas où ce dernier est périssable, susceptible d'être modifié sensiblement
dans sa valeur, ou dont la conservation requiert des frais exorbitants (article 686 al 4).
3-Le droit français des procédures collectives a écarté la règle de l’interdiction du paiement des
créances antérieures en faveur des créanciers salariaux. Ces derniers bénéficient d’un régime
particulier, notamment d’un super privilège sur les rémunérations dues pour les soixante derniers
jours qui seront payés dans les dix jours de l’ouverture de la procédure. Les salariés reçoivent en
outre un mois de salaire impayé sur la base du dernier salaire. A défaut, ils bénéficient de l’avance
de l’assurance de garantie des salaires (AGS), en l’absence de fonds disponibles. L’AGS est un
système d’assurance contre le risque de non-paiement des créances salariales en cas de procédure
collective atteignant l’employeur. A cet effet, une association pour la gestion du régime
d’assurance des créances des salariés gère ce régime d’assurance pour prendre en charge certaines
créances que l’employeur ne peut payer sur les fonds disponibles de l’entreprise, dès lors qu’est
ouverte une procédure de sauvegarde, de redressement ou de liquidation judiciaire.
4-Les réformes du droit des sûretés et des procédures collectives qui se sont succédées en France
depuis la loi de sauvegarde du 26 juillet 2005, ont permis de restaurer les droits des créanciers,
par le biais du renforcement ou de l’introduction de certaines sûretés réelles conventionnelles
reposant sur une technique d’affectation distincte des sûretés réelles dites «de préférence». En
effet, l’ordonnance n°2008-1345 du 18 décembre 2008 portant réforme du droit des entreprises en
difficulté a renforcé l’efficacité de deux sûretés, notamment la fiducie et le gage sans dépossession.
Dans le cadre d’une procédure de sauvegarde ou de redressement, le juge-commissaire peut
autoriser le paiement de créances antérieures pour obtenir le retour de biens et droits transférés à
titre de garantie dans un patrimoine fiduciaire dès lors que ce retrait ou ce retour est justifié par la
poursuite de l’activité.
En outre, la fiducie échappe par principe aux dispositions régissant les contrats en cours et leur
résiliation de plein droit, sauf exceptions prévues par l’ordonnance. Dans l’hypothèse particulière
d’un redressement judiciaire ouvert à la suite d’une cessation des paiements survenue en cours
d’exécution d’un plan de sauvegarde, la fiducie pourra être mise en œuvre. Quant aux créanciers
bénéficiant d’un gage sans dépossession, ils pourront obtenir le paiement immédiat de leurs
créances sur autorisation du juge-commissaire en cas de liquidation judiciaire de leur débiteur.
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syndic dans les délais déterminés par la loi 1. L’absence de déclaration de la créance
dans le délai emporte des conséquences importantes que la loi 73-17 n’a pas
atténuées, ce qui reste un facteur d’insécurité qui pèse lourdement sur les créanciers
lors de l’ouverture des procédures collectives.
En effet, les créanciers n’ayant pas déclaré leurs créances dans les délais fixés
par la loi ne seront pas admit dans les répartitions et les dividendes, à moins que le
juge commissaire ne les relève de leur forclusion, s’ils établissent que leur défaillance
n’est pas due à leur fait2, circonstance généralement interprétée par la jurisprudence
marocaine d’une manière restrictive3. Cependant, la sanction la plus sévère à l’égard
9595 des créanciers reste l’extinction de leurs créances4 maintenue par la loi 73-17 à
l’encontre des créances qui n’ont pas été déclarées et qui n’ont pas donné lieu à relevé
de forclusion ou dont le délai de déclaration prévu au 4ème alinéa de l’article 723 a
expiré5.
Si dans les procédures collectives, le principe veut que les créanciers se
soumettent à une discipline collective requérant d’importants sacrifices, l’ensemble
des règles constituant cette discipline a été prescrit en vue d’assoir un principe dit de
l’égalité entre créanciers. Cependant, la poursuite de l’activité de l’entreprise et le
bon déroulement de la procédure, commande une entorse importante aux principes
traditionnels de classement des créanciers. Les créanciers antérieurs se trouvent alors
relégués au second plan face au privilège de procédure accordé aux créanciers
postérieurs.

1- Les créanciers antérieurs face à l’inégalité du traitement dans les


procédures collectives
Il a été invoqué par le législateur, d’ailleurs très justement, la nécessité
impérieuse de rétablir le crédit de l’entreprise débitrice. Cette nécessité s’est
traduite dans le cadre de la loi 15-95 par une préférence économique et financière
donnée aux créanciers de la poursuite de l’activité sur les créanciers antérieurs, en
leur reconnaissant le privilège du paiement prioritaire. Ce dernier s’exprimait selon
‫ـــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــ‬
1-A l’exception des salariés selon les dispositions de l’article 719.
2- En ce cas, ils ne peuvent concourir que pour la distribution des répartitions postérieures à leur
demande (article 723 al 1).
3-Voir dans ce sens :
- Arrêt de la cour d’appel de Casablanca, n°529/2002 du 03/01/2002, dossier n°2865/2001/11 ;
- Arrêt de la cour de cassation, n°61du 11/01/2004, dossier n°480/03, publié dans la revue marocaine
du droit des affaires et des entreprises, n°6, p.132 ;
- Arrêt de la cour de cassation, n°146 du 04/02/2004, dossier n°3878/02/2003, publié dans la revue
marocaine du droit des affaires et des entreprises, n°5, p.106.
4-Les conséquences pour le créancier de l’extinction de sa créance sont extrêmement sévères: non
seulement sa créance ne pouvait plus être invoquée contre le débiteur même après la clôture de la
procédure, ce qui était un moindre mal, mais il perd tous ses recours contre les cautions, et plus
largement contre tous les garants subsidiaires.
5-Article 723 al 6.
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des mécanismes originaux qui font exception à l’unité du patrimoine et aux
principes fondamentaux du droit commun.
Vivement critiquée, certains y ont vu une atteinte au principe de l’égalité
entre les créanciers, d’autres une spoliation des créanciers munis de sûretés et un
privilège exorbitant accordé à l’entreprise en difficulté. Ont été également
dénoncés son caractère très périlleux et ses effets pervers.
A vrai dire, la critique est peut être excessive, une telle disposition
s’appuyait sur un fondement économique essentiel irriguant les procédures
collectives. La priorité des créanciers postérieurs constitue la pièce essentielle de
9696 la dynamique du redressement, à défaut de laquelle pourrait échouer toute tentative
de sauvetage de l’entreprise1. A défaut de privilèges, les créanciers postérieurs
n’accorderaient jamais leur crédit à l’entreprise en difficulté. C’est ainsi que le
législateur marocain a procédé en 1995 dans le cadre de l’article 575, aujourd’hui
transposé à l’article 590 de la loi 73-17.
En effet, pour que l’entreprise en période d’observation 2 trouve des
partenaires contractuels et financiers, il faut leur accorder un statut particulier et
en tout cas plus favorable que celui des créanciers antérieurs à l’ouverture de la
procédure3; personne ne continuerait ou n’engagerait une relation contractuelle
avec une société en faillite avec la perspective de ne pas être payé4.
Le principe d’un traitement préférentiel pour certaines créances
postérieures est consacré par l’article 590 de la loi 73-17. Cet article précise que le
créancier postérieur privilégié est celui dont la créance est née régulièrement après
le jugement d’ouverture du redressement. La créance postérieure est aussi une
créance qui poursuit une certaine finalité. La créance doit être indispensable à la
procédure ou à l’activité de l’entreprise pendant la période de la préparation de la
solution.
A ce titre, la loi 73-17 a le mérite5, tout en conservant l’architecture
antérieure, de permettre un tri dans les créances postérieures à l’ouverture d’une
procédure de sauvegarde ou de redressement judiciaire6, en réservant un traitement
‫ـــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــ‬
1-C.Saint-Alary-Houin, op.cit, p.363.
2- Dans la procédure de sauvegarde et dans la procédure de redressement judiciaire.
3- Les enseignements du droit comparé militaient aussi en faveur d’un droit de priorité, et
spécialement le droit américain qui reconnait au tribunal le droit d’autoriser un paiement prioritaire
des personnes fournissant un crédit à l’entreprise après la cessation des paiements.
4-D.vidal, op.cit, p.160.
5- La jurisprudence marocaine n’a pas hésité a comblé le vide juridique apparent dans les dispositions
de l’ancien livre du code de commerce, concernant les créances postérieures. Celle-ci se référait à
l’intention de législateur qui consiste à ne pas préférer toutes les créances postérieures sur le
débiteur, mais seulement celles qui sont utiles à la continuité de l’exploitation de l’entreprise.
Voir dans ce sens, M. Lafrouji, ̎‫ ̎ وضعية الدائنين في مساطر صعوبات المقاولة على ضوء قضاء المجلس األعلى‬,
revue de la cour suprême, 2007, n°8.
6-Il est à préciser que les dispositions de l’article 590 sont applicable en cas d’ouverture de la
liquidation judiciaire dans le cas prévue à l’article 652 qui précise que : « Lorsque l'intérêt général
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préférentiel à celles qui sont utiles pour la procédure1. Est ainsi retrouvée la
justification profonde de cette situation privilégiée reconnue à certains créanciers,
acteurs obligés de la sauvegarde ou du redressement de l’entreprise2.
Certes, les créanciers postérieurs échappent au principe de l’interdiction
des paiements qui ne concerne que les créanciers antérieurs. Ils doivent donc être
payés au fur et à mesure que leurs créances sont échues. Ils ne subissent pas l’arrêt
du cours des intérêts3 et ne sont pas soumis à la procédure de déclaration des
créances4. La loi marque ainsi une différence fondamentale entre les créances
antérieures et les créances postérieures.
9797 Lorsque de telles créances ne sont pas payées à échéance, donc lorsqu’elles
s’accumulent et lorsque doit intervenir une répartition par exemple quant la
procédure est convertie en liquidation, les créanciers postérieurs sont payés par
priorité sur toutes les créances antérieures même assorties de privilèges ou de
sûretés à l’exception de la préférence accordée aux apporteurs de trésorerie et aux
créanciers fournisseurs et prestataires de services dans le cadre de la conciliation
(article 558)5.
Certes, l’affirmation du principe du paiement à l’échéance, qui prend toute
sa valeur par contraste avec la situation des créanciers antérieurs, laisse entier le
problème né de l’impossibilité pour le débiteur de payer pour cause d’insuffisance
des fonds disponibles. Ce principe se double donc de l’affirmation d’un droit de
priorité, important dans un contexte de solvabilité mais dont la portée pratique est
très largement entamée par la reconnaissance préalable du paiement à l’échéance.
On remarquera tout de suite que le système introduit par le législateur de 1995,
bien que compliqué et ayant soulevé un certain nombre de difficultés pratiques, a
été largement conservé dans la loi 73-176.
‫ـــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــ‬
ou l'intérêt des créanciers nécessite la continuation de l'activité de l'entreprise soumise à liquidation
judiciaire, le tribunal peut autoriser cette continuation pour une durée qu'il fixe ».
1-En ajoutant au critère de la date de naissance de la créance celui de son utilité, le législateur réduit
la catégorie des créances postérieures privilégiées, et favorise ainsi le redressement de l’entreprise
puisque les créances exclues sont alors soumises à la discipline propre aux créances antérieurs.
2-A. Jacquement, op.cit, p.224.
3- Voir dans ce sens, l’arrêt du tribunal de commerce de rabat n°215 du 05/02/2002, dossier
n°04/2001/2059.
4-Voir dans ce sens, la décision de la cour de cassation n°1044, du 03/02/1004, dossier commercial
n°1004, revue de la cour suprême, n°66, 2006, p.247.
5-La procédure de règlement amiable présentait, dans le cadre de la loi 15-95, l’inconvénient que dans
la perspective d’une procédure collective dont l’ouverture interviendrait le cas échéant après le
règlement, les créances soumises à l’accord, qui seraient alors des créances antérieures à
l’ouverture de la procédure, seraient traitées - c'est-à-dire maltraitées- comme telles, y inclus non
seulement les créances qui existaient déjà au moment du règlement amiable, mais aussi, ce qui est
plus ennuyeux, les créances provenant de crédits nouveaux éventuellement accordés dans le cadre
du règlement amiable. Afin de pallier à la faiblesse notable du régime du règlement amiable, la loi
73-17 a consacré un nouveau privilège destiné à encourager la conclusion d’un accord de
conciliation et à favoriser la continuité de l’entreprise.
6-A. Jacquemont, op.cit, p.233.
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De ces premières réflexions, il découle que dans les procédures collectives,
le droit n’est plus la prérogative de l’individu dont il doit assurer l’épanouissement
de la libre volonté, mais est au service de la collectivité1. La volonté individuelle
et collective se voit contrainte de se plier en vue d’atteindre des objectifs d’intérêt
général. Il est évident que l’altération des droits des créanciers est au fondement
même de toute la mécanique des procédures collectives.
Cependant avec l’avènement de la réforme, le législateur tente d’améliorer
sensiblement le sort des créanciers des entreprises en difficulté. Ces derniers
« relèvent la tête »2, la loi a enfin déplacé son centre de gravité et tient compte des
intérêts des créanciers, longtemps relégués au second plan au point de les appeler
9898 « les exclus ».

II- Les droits des créanciers réhabilités : vers une tentative de


rééquilibrage des intérêts
Jean Ripert a écrit en 1936 que : « La faveur que la démocratie n’a jamais cessé
de témoigner aux faibles lui fait depuis longtemps considérer le débiteur comme le
seul digne de la protection des lois »3. L’affirmation semble être actuelle et applicable
au droit marocain des procédures collectives qui est constamment décrit comme
favorable au débiteur au détriment des créanciers. Aussi, il parut indispensable au
législateur marocain, dans la loi 73-17, d’adopter des mesures susceptibles d’opérer
un rééquilibrage des intérêts, même si cette réforme ne peut effacer l’impression d’un
droit trop favorable au débiteur et trop mortifiant pour les créanciers.
Le rééquilibrage en faveur des créanciers se traduit dans la loi 73-17, par la
garantie d’une meilleure participation de ces derniers dans les procédures collectives
(1) et d’une meilleure représentation de leurs intérêts par l’instauration de
l’assemblée des créanciers (2).

2- Le rééquilibrage des intérêts par la garantie d’une meilleure


participation des créanciers dans les procédures collectives.
A la lecture de la loi 73-17, on ne peut que constater la volonté législative de
redonner un peu de poids aux créanciers et d’instaurer un certain équilibre dans le
rapport de force éternel entre ces derniers et leurs débiteurs. Certes, cette volonté de
protection se conjugue davantage avec le besoin de préservation de l’activité de
l’entreprise mais elle a le mérite de favoriser la participation du créancier dans les
procédures collectives dans un objectif commun celui du rétablissement de
l’entreprise.
‫ـــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــ‬
1-S.T. Karfo, « Paiement des créanciers, sauvetage de l’entreprise: Étude comparative des législations
OHADA et française de sauvegarde judiciaire des entreprises en difficulté », thèse soutenue le 20
décembre 2014 à Toulouse, p.28.
2-F.-X. Lucas, « L’apport de la nouvelle loi et sa philosophie », Les Petites Affiches, 16 mars 2006,
p. 9
3-G. Ripert, « Le droit de ne pas payer ses dettes », DH 1936, Chron., p. 57.
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Favoriser la participation des créanciers passe nécessairement par l’amélioration
de l’information. En effet, les objectifs de la procédure collective ne peuvent être
réalisés sans une information fiable sur la nature des difficultés, le patrimoine de
l’entreprise et les perspectives de redressement. C’est grâce à cette information que
les mesures de sauvetage, opposables aux partenaires de l’entreprise en difficulté,
peuvent être prises en toute connaissance de cause. Mais le corollaire de cette
opposabilité, pour les partenaires de l’entreprise en difficulté est le droit à
l’information1. L’amélioration de ce droit est une garantie indispensable du bon
déroulement de la procédure et de la protection des intérêts légitimes de toutes les
9999 personnes concernées par la discipline collective.
C’est ainsi que la loi 73-17 a amélioré cette information dans le cadre de la
conciliation précisément en faveur des créanciers non inclus dans l’accord de
conciliation et pour lesquels le président du tribunal impose des délais de paiement.
Ces derniers doivent, selon les dispositions de l’article 556 en être informés des
nouveaux délais2.
Les créanciers doivent aussi bénéficier d’une information fiable sur la nature et
le périmètre de l’actif et du passif de l’entreprise en difficulté ainsi que sur ses
perspectives économiques, financières et sociales. La loi 73-17 a institué dans ce sens
l’information des créanciers quant à l’exécution des engagements pris dans le plan
de continuation3. La raison de cette information est d’éviter que les personnes
engagées dans le plan se voient imposer des charges autres que celles qui ont été
inscrites dans le plan de continuation4.
En outre, la loi 73-17 a instauré une certaine égalité entre les créanciers dans la
communication d’informations à l’occasion de la procédure de déclaration des
créances. Certes, cette formalité est l’un des mécanismes d’information
indispensable au bon déroulement de la procédure. Elle constitue un élément de
connaissance fondamental dans l’objectif de la détermination du passif de
l’entreprise et une condition nécessaire à la reconnaissance des droits des créanciers
dans la procédure collective5.
Dans ce sens, le législateur a instauré une obligation pour le syndic, dans la
procédure de déclaration de créances, d’avertir les créanciers qu’il connait ainsi que
‫ـــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــ‬
1-J. L. Vallens, « l’information des créanciers », LPA, 14 juin 1995, n° 71, p. 16.
2-En effet, si un accord est conclu avec les principaux créanciers, le président du tribunal peut
l'homologuer et accorder au débiteur les délais de paiement prévus par les textes en vigueur pour
les créances non incluses dans l'accord. Dans ce cas, les créanciers non inclus dans l'accord et
concernés par les nouveaux délais doivent en être informés.
3-Article 619 de la loi 73-17.
4-F. X. Lucas et H. Lécuyer, « La loi de sauvegarde, article par article », LPA, 08 février 2006, n° 28,
p. 4 et s.
5- M. Jeantin, « Nature juridique de la déclaration des créances et conditions dans lesquelles une telle
déclaration peut être effectuée par une autre personne que le créancier», Bull. Joly Sociétés, 01
février 1994, n° 2, p. 196.
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ceux inscrits sur la liste fournie par le débiteur dont la créance à son origine
antérieurement au jugement d’ouverture (article 719)1. Cet avertissement était limité,
dans l’ancien livre V du code de commerce, aux créanciers titulaires d’une sûreté
ayant fait l’objet d’une publication ou d’un contrat de crédit bail publié2. Cette
obligation d’information a pour objectif de remédier à l’inégalité de traitement dans
la procédure de déclaration des créances. En effet, puisque la procédure est collective
et rassemble tous les créanciers autour d’un intérêt collectif, ceux-ci doivent subir de
façon aussi égale que possible les conséquences de cette procédure3.
Par ailleurs, la loi 73-17 a introduit des dispositifs favorisant la participation des
100
100 créanciers dés le stade de la prévention, notamment dans le cadre de la conciliation.
La loi confère une priorité de paiement aux personnes qui consentent, dans le cadre
d’une procédure de conciliation ayant donné lieu à l’accord prévu à l’article 556, un
nouvel apport de trésorerie au débiteur ou qui fournissent un nouveau bien ou service
en vue d’assurer la poursuite de l’activité de l’entreprise et sa pérennité 4. Ces
créanciers sont payés pour le montant de cet apport par priorité avant toutes les autres
créances y compris celles prévues aux articles 565 et 590 et au 2ème alinéa de l’article
652 de la loi 73-17. Cette priorité de paiement est extrêmement intéressante pour les
créanciers qui en bénéficient.
Or, dans l’ancien règlement amiable, ces apporteurs de nouveaux fonds n’étaient
pas récompensés de leur prise de risque car en cas d’échec de l’accord et d’ouverture
ultérieure d’une procédure de redressement judiciaire, ils étaient assimilés purement
et simplement aux autres créanciers antérieurs, venant en concours avec eux pour une
distribution de fonds souvent très hypothétique. Le résultat en était une grande
difficulté pour le débiteur à trouver de nouveaux crédits5. Le législateur est donc
intervenu en créant cette priorité attachée à ces nouvelles créances et venant en même
temps au secours d’un débiteur qui a déjà, dans l’immense majorité des cas, épuisé
toutes ses possibilités de fournir des garanties.
Certes, les améliorations apportées aux droits des créanciers antérieurs se
vérifient essentiellement dans la grande nouveauté qui a marqué la réforme,
notamment par l’institution de l’assemblée des créanciers.

‫ـــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــ‬
1-Le législateur français a instauré un régime plus simplifié en faveur des créanciers dans
l’ordonnance du 12 mars 2014. En effet, la créance portée par le débiteur à la connaissance du
mandataire judiciaire est présumée avoir été déclarée pour le compte du créancier, et le créancier
peut ratifier la déclaration faite en son nom jusqu’à ce que le juge statue sur l’admission de la
créance.
2-Voir article 686 de l’ancien livre V du code de commerce
3-F. P- Dulian, « Le principe d’égalité dans les procédures collectives », J.C.P., éd. G., n°23, 3 Juin
1998, I, 138.
4-Voir l’article 558 de la loi 73-17.
5- A. Jacquemont, op.cit, p.65.
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3- Le rééquilibrage des intérêts par une meilleure représentation des


créanciers
L’un des apports majeurs de la réforme est de favoriser une discussion ordonnée
et dans un cadre collectif entre le débiteurs et ses créanciers et qui peut permettre
sous contrôle judiciaire, l’adoption d’un projet de plan de redressement par la
majorité de ces créanciers.
En effet, l’attitude conciliante des créanciers, éventuellement prêts à accorder
des facilités de paiement, est la plupart du temps déterminante pour concrétiser le
101
101 redressement durable de l’entreprise débitrice : de là l’obligation faite par le
législateur marocain de les consulter, avec un rôle renforcé pour eux depuis la loi 73-
17 au moins dans les entreprises importantes.
Certes, la réforme s’efforce de donner une dimension nouvelle à cette
consultation en instaurant un système à mi-chemin entre l’ancien concordat du
règlement judiciaire et l’ancien régime de préparation des plans de redressement1.
Elle prévoit, en s’inspirant partiellement des dispositions de la loi française du 26
juillet 20052, la création de l’assemblée des créanciers qui auront un rôle moteur dans
la préparation du plan de redressement, mais en réservant cette intervention lourde à
mettre en place aux seules entreprises importantes3.
L’assemblée des créanciers regroupe le syndic, le chef d’entreprise et les
créanciers inscrits sur l’état des créances déclarées qui est transmis par le syndic au
juge commissaire ainsi que des créanciers dont les décisions d’admission sont portées
sur l’état prévu au 1èr alinéa de l’article 7324.
Cette assemblée doit se prononcer sur le projet de plan de redressement assurant
la continuation de l’entreprise ; sur la modification dans les objectifs et les moyens
du plan de redressement assurant la continuité de l'entreprise5 ; la demande de
‫ـــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــ‬
1- Dans l’ancien livre V du code de commerce, les créanciers n’avaient plus de pouvoir décisionnel
pour le redressement de leur débiteur. Les créanciers n’étaient donc plus que consultés, cette
consultation étant souvent purement formelle.
2- Le législateur français a institué les comités des créanciers dans la loi du 26 juillet 2005. Ces comités
à la française sont au nombre de deux, l’un regroupant les établissements de crédit, l’autre les
principaux fournisseurs de biens ou de services. Ces comités ont été introduits aussi bien pour la
procédure de sauvegarde que pour celle de redressement judiciaire.
3-Selon les dispositions de l’article 606 de la loi 73-17, l’assemblée doit être constituée à l’égard de
toute entreprise soumise à l'obligation de désigner un commissaire aux comptes conformément à
la législation en vigueur ou dont le chiffre d'affaires annuel est supérieur à 25 millions de dirhams
ou le nombre de salariés dépasse 25 salariés pendant l'année qui précède celle de l'ouverture de la
procédure.
Cependant, le législateur donne la faculté au tribunal de constituer cette assemblée même si
lesdits critères ne sont pas réunis. A cet effet, l’article 606 al 2 précise qu’à la demande du syndic,
le tribunal peut ordonner, par jugement motivé et pour des motifs pertinents, la constitution d'une
assemblée des créanciers même si les conditions prévues font défaut.
4-Voir l’article 608 de la loi 73-17.
5- Et ce lors de la mise en application de l’article 629 de la loi 73-17.
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remplacement du syndic désigné et la cession d’un ou plusieurs actifs indispensables
à l’exécution du plan de redressement.
Les décisions de l’assemblée des créanciers sont valablement prises lorsqu'elles
sont approuvées par les créanciers, présents ou représentés, détenant des créances
dont le montant constitue la moitié du montant global des créances détenues par les
créanciers présents ou représentés ayant participé au vote. Les décisions prises par
une assemblée valablement tenue sont opposables aux créanciers absents1.
Ce droit de vote accordé aux assemblées des créanciers est une source de
coopération dans l’intérêt de ceux-ci, mais aussi dans l’intérêt de l’entreprise en
102
102 difficulté. Du point de vue des créanciers, le mécanisme de vote implique une
participation active dans la préparation du sort de l’entreprise et garantit, par
conséquent, la protection de toutes les parties2.
Par ailleurs, La loi 73-17 a prévu également une possibilité pour les créanciers
de présenter un plan alternatif, soumis également au vote de l’assemblée. En effet,
lorsque cette dernière rejette le plan de redressement proposé par le syndic, les
créanciers n'ayant pas voté pour ce plan sont tenus de présenter au syndic un plan
alternatif dans un délai de quinze jours à compter de la date de la réunion de
l'assemblée (article 615 al 3)3.
Avec ces dispositions, le législateur a donc affranchi de toute limite la « bonté »
des créanciers. Il a donné libre cours à l’expression de la volonté contractuelle.
Certes, le texte comporte un contrôle judiciaire de l’accord adopté par l’assemblée,
mais cela ne nuit pas à l’intention législative d’équilibrer les pouvoirs et de donner
aux créanciers une force décisive et représentative dans les procédures collectives.

‫ـــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــ‬
1-Selon les dispositions de l’article 611, L'assemblée se réunit valablement en présence des créanciers
titulaires des deux tiers au moins des créances déclarées.
2- J.-L.Vallens, « l’information des créanciers », LPA, 14 juin 1995, n° 71, p. 16.
3-Pour la procédure de vote du plan alternatif, voir les dispositions de l’article 615 de la loi 73-17.
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Conclusion
La discipline des entreprises en difficulté est constituée d’un conflit
permanent entre l’entreprise et ses créanciers. A trop vouloir préserver l’entreprise
au détriment des créanciers on risque de décourager le crédit en général ; inversement
le sauvetage d’une entreprise nécessitera des efforts de la part des créanciers au risque
pour eux de tout perdre en définitif, et trop favoriser les créanciers risquerait de
décourager l’initiative individuelle. Or, l’histoire des évolutions législatives n’est
constituée que de ce conflit, la balance penchant d’un côté ou de l’autre au fur et à
103
103 mesure des réformes1.
Certes, si l’implication des créanciers dans les procédures collectives est
indéniable, il est toutefois nécessaire de rappeler que cette implication est assortie de
deux principales contraintes. Une contrainte relative à l’organisation collective et une
contrainte relative aux impératifs économiques2. En effet, si un des objectifs de la loi
73-17 est d’équilibrer quelque peu les choses entre débiteurs et créanciers, elle
conserve néanmoins les priorités précédentes, l’apurement du passif restant en
dernière position et les droits des créanciers antérieurs sont toujours relégués au
second plan.
Le droit des entreprises en difficulté est-il condamné à ne pas satisfaire
l’ensemble des agents économiques? Est-il à jamais prisonnier d’une démarche
consistant à en privilégier alternativement telle ou telle catégorie, et renoncer par là-
même à toute atteinte d’un point d’équilibre optimal?3
Afin d’éviter que notre droit des entreprises en difficulté ne demeure
prisonnier d’une évolution qui apparaisse comme le résultat de simple effets de
balancier, il faut à notre sens réfléchir aux adaptations de notre droit susceptibles de
lui permettre de remplir plus utilement sa mission, d’accroitre son efficacité dans la
satisfaction des objectifs qu’il se propose d’atteindre4, sans toutefois remettre en
cause les grandes finalités du droit marocain des procédures collectives.
Cette réflexion sur les droits des créanciers n’a en vérité d’autres ambitions
que d’inviter à une réflexion générale sur le droit marocain des entreprises en
difficulté qui se situe semble t-il encore largement en deçà des besoins. C’est la
mission du juriste qui selon G. Ripert: « ne saurait jamais être le simple technicien
qui porte ou qui interprète la règle de droit, mais qu’il est un combattant au service
d’un idéal ».
‫ـــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــ‬
1-B. Clèmence, « le sort des créanciers munis de sûretés après la réforme des procédures collectives
et la réforme du droit des sûretés », thèse soutenue en Mai 2006, Paris Nanterre, p.12.
2-C.G.kameni, l’implication du créancier dans les procédures collectives, Presses Universitaire, 2015,
p.13.
3-A. Pietrancosta; S.Vermeille, « le droit des procédures collectives à l’épreuve de l’analyse
économique du droit : perspectives d’avenir », RTDF, n°1, 2010, p.1.
4-A.Pietrancosta; S.Vermeille, op.cit, p.3.

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