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LES TRAGIQUES DESTINÉES DE LA DÉMOCRATIE ARABE

Burhan Ghalioun

L'Harmattan | « Confluences Méditerranée »

2004/2 N°49 | pages 43 à 57


ISSN 1148-2664
ISBN 274756388X
Article disponible en ligne à l'adresse :
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Les tragiques destinées de la
démocratie arabe
Burhan Ghalioun

Pendant longtemps, la question de la démocratisation du


monde arabe n’intéressait personne en Europe, aux Etats-
Unis et encore moins dans le reste du monde. Mais,
depuis que l’administration américaine annonce par la
voix de son président G.W. Bush sa volonté de changer de
politique, la démocratie ou plutôt la démocratisation du
monde arabe se trouve au premier plan de la politique
internationale. Contrairement à une idée reçu la pensée et
les pratiques démocratiques ne sont nullement étrangères
au monde arabe contemporain. Dès la deuxième moitié du
XIXè siècle, sous l’influence des idées de la révolution
française, les élites ottomanes, arabe et turque ont été
gagnées aux idées de la monarchie constitutionnelle, voire
de la République et du gouvernement démocratique…

Démocratie locale et stratégie globale : de la découverte par


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l’Occident des besoins arabes en matière de démocratie

S
i pendant longtemps personne ne s’intéressait à la question de
la démocratisation du monde arabe c’est d’une part, parce
qu’on avait, en Occident surtout, la conviction que la culture
arabe et musulmane ne correspondait pas aux valeurs de la démo-
cratie perçue comme un patrimoine intimement lié aux valeurs de la
civilisation occidentale. C’est d’autre part, parce que Washington et
les capitales européennes n’avaient aucune raison de se préoccuper
sérieusement du sort des sociétés arabes qui avaient choisi de se
couper de l’Occident lorsqu’elles ont opté pour l’indépendance. Le
monde arabe n’intéressait l’opinion publique occidentale qu’à travers
la question du conflit israélo-arabe qui continuait et prolongeait,
d’une certaine manière, le conflit colonial. Au contraire, versé, après

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son indépendance, dans le nationalisme et la quête de puissance, le
monde arabe a été souvent perçu comme une source de menaces
imprévisibles que le déchaînement de la violence de l’extrémisme isla-
mique récent ne pouvait que confirmer. Dans ce contexte, il était
plutôt réconfortant pour les responsables politiques occidentaux ainsi
que pour les intellectuels de penser que les Arabes font bien de conti-
nuer à vivre en conformité avec les institutions qui correspondent le
mieux avec la culture de leurs ancêtres. Quand on évoque la question
de la démocratie dans le monde arabe, ce n’est jamais pour en discuter
sérieusement mais pour signaler son absence naturelle ou, mieux,
pour opposer celle-ci à la démocratie de l’Etat hébreu.

Mais, depuis que l’administration américaine annonce par la voix de


son président G.W. Bush sa volonté de changer de politique et de ne
plus fermer les yeux comme durant les 60 dernières années sur les
exactions des régimes autoritaires arabes, la démocratie ou plutôt la
démocratisation du monde arabe se trouve au premier plan de la poli-
tique internationale. Car, comme le président des Etats-Unis l’a si bien
dit dans son allocution prononcée à la Bibliothèque du Congrès le
5 février 2004 : «Tant que cette région sera en proie à la tyrannie, au déses-
poir et à la colère, elle produira des hommes et des mouvements qui menace-
ront la sécurité du peuple américain et celle de ses amis»1. Après avoir
affirmé pendant des décennies l’incompatibilité de la culture ou de la
religion arabes avec la démocratie, voilà que des intellectuels et
hommes politiques américains se montrent aujourd’hui convaincus
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plus que jamais que rien dans la culture arabe ne s’oppose à l’instau-
ration de celle-ci.
Le début du processus qui a amené le gouvernement américain à se
rendre compte de l’absence de libertés dans les pays arabes coïncide
en effet avec les préparations de l’intervention militaire de la coalition
en Irak en 1991. Face aux multiples critiques émises par l’opinion
publique internationale quant aux moyens utilisés et pour justifier
une prolongation sans fin d’un embargo jugé criminel par les organi-
sations humanitaires, surtout après l’élimination des armes de
destruction massive, les responsables politiques des pays coalisés
n’avaient d’autre choix que de mettre en avant une version humaniste
de leur invasion. Ce n’est pas seulement pour obliger l’Irak à se
défaire de ses armes stratégiques, disent-ils, qu’ils sont intervenus,
mais également pour débarrasser les Irakiens du régime criminel qui
n’hésite pas à les utiliser contre ses propres populations.

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Les tragiques destinées de la démocratie arabe

C’est peut-être le choc des événements tragiques du 11 septembre


2001 qui a fait avancer le mieux l’idée de la démocratisation du
Moyen-Orient. Le traumatisme causé par la destruction apocalyp-
tique des tours du World Trade Center n’a pas eu pour seul effet une
remise en cause générale au sein de l’administration, voire de l’en-
semble de l’élite américaine. Il a fait découvrir également aux
Américains des peuples arabes opprimés dont ils ignoraient jusqu’à
l’existence. La première question que l’opinion américaine s’est posée
face à cette tragédie est de savoir pourquoi les Arabes haïssent
l’Amérique et comment une telle violence pouvait leur parvenir d’une
région considérée comme sous contrôle et où ils ont de nombreux
régimes amis sinon protégés.
Où se trouve l’erreur ? est le titre d’un ouvrage très significatif et très
instructif sur cette interrogation de l’histoire par les Américains, écrit
par le grand orientaliste américain B. Lewis2. Mais cette question se
pose également et en même temps aux régimes et élites arabes. C’est
dans la réponse à cette question majeure pour la compréhension des
événements du 11 Septembre comme pour l’élaboration des politiques
de l’après-septembre que se trouvent les causes de la rupture du
contrat, vieux de plus d’un demi-siècle, conclu entre les Etats-Unis et
l’autoritarisme arabe.

Aux critiques faites par les gouvernements arabes à l’administration


américaine pour son soutien inconditionnel de la politique extrémiste
israélienne, les Américains répliquent en accusant les gouvernements
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arabes d’avoir encouragé le terrorisme par leur tyrannie, la mauvaise
gouvernance, la corruption, l’absence de sens des responsabilités et de
transparence. Mais la rupture avec les régimes autoritaires n’est pas
encore consommée. Les responsables américains continuent de se
poser beaucoup de questions sur l’opportunité d’une orientation
sinon démocratique du moins pluraliste de la région.
C’est surtout après la deuxième intervention militaire américaine en
Irak, en avril 2003, que le bras de fer sera engagé. Essuyant les coups
d’une résistance irakienne aussi tenace qu’inattendue, perdant tout
espoir de prouver l’existence des armes de destruction massive sur le
sol irakien, l’administration américaine attendait un peu plus de
soutien et de coopération de la part de ses amis arabes. Or c’est l’in-
verse qui s’est produit. Alarmés par le discours agressif des respon-
sables américains sur la nécessité de la restructuration de la région du
Moyen-Orient, manifestement en faveur d’Israël, renforcés par les

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revers militaires et politiques de l’administration américaine en Irak,
les régimes arabes manifestent de plus en plus de réticences à l’égard
du diktat américain. Même s’ils se montrent prêts à laisser leurs
services de renseignement collaborer pleinement avec les services
américains dans la lutte contre le terrorisme, ils refusent d’adopter
l’agenda américano-israélien qui fait de la sécurité d’Israël, en dépit
de sa politique expansionniste, une priorité de la politique moyen-
orientale et qui demande aux Arabes de la soutenir par des réformes
qui devraient éradiquer le terrorisme ou du moins créer les conditions
favorables à son élimination. Ils insistent par contre sur la nécessité de
relancer le processus de paix qui reste à leurs yeux la clé de toute
réforme politique, économique ou culturelle.
C’est à ce moment que les Américains franchissent le pas et parlent
clairement des plans de réformes et de démocratisation des régimes
arabes. Au lieu de se laisser enfermer dans la défense désespérée
d’une campagne militaire irakienne relevant de la pure tradition colo-
niale, le gouvernement américain passe à l’offensive en se posant
comme l’ennemi des régimes corrompus de la région. L’instauration
de la démocratie dans la région est brandie comme une épée de
Damoclès contre des régimes rendus coupables par leur refus d’ob-
tempérer. Dans un schéma qui reprend celui de l’appel au soulève-
ment des populations chiites et kurdes de l’Irak après la guerre de
1991, les Américains comptent atteindre deux objectifs : améliorer leur
image aux yeux des peuples arabes sur le compte des régimes, faute
de pouvoir offrir autre chose dans le dossier du conflit israélo-arabe,
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et brandir la menace d’une éventuelle destruction politique massive
des régimes arabes pour obliger leurs gouvernements à se soumettre.
Le projet de démocratisation du Moyen-Orient proclamé par les
Américains fait ainsi partie intégrante de la stratégie américaine
globale. C’est une arme de persuasion, c’est-à-dire un moyen et non
une fin. C’est pourquoi le projet annoncé par les Américains est fondé
sur une pure rhétorique. Il ne prévoit ni comment ni par quels moyens
ni sur quelles forces il va compter pour faire avancer le processus ou
convaincre les équipes arabes au pouvoir du bien-fondé de la démo-
cratisation, excepté, peut-être, l’emploi de la menace par des mesures
de rétorsion qui risquent de n’avoir que très peu d’effets sur des
régimes inertes et figés.

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Les tragiques destinées de la démocratie arabe

La modernité politique arabe entre libéralisme et radicalisme

Contrairement à une idée largement répandue aujourd’hui au sein


de l’opinion publique occidentale, voire mondiale, en accord avec un
certain anti-arabisme primaire, appuyée sur les retombées de la crise
profonde qui frappe les sociétés arabes, la pensée et les pratiques
démocratiques ne sont nullement étrangères au monde arabe contem-
porain. Dès la deuxième moitié du XIXè siècle, sous l’influence des
idées de la révolution française, les élites ottomanes, arabe et turque
ont été gagnées aux idées de la monarchie constitutionnelle, voire de
la République et du gouvernement démocratique. C’est dans ce sens
que la Constitution a été imposée aux souverains ottomans (23
décembre 1876) et que des élections générales ont été organisées pour
permettre aux populations de toutes les provinces de choisir leurs
représentants au premier parlement ottoman. C’est d’ailleurs l’échec
de cette toute première démocratisation de l’empire, à laquelle les
représentants des provinces arabes ont activement participé avec les
Jeunes-Turcs, qui réoriente les élites arabes vers la voie de la sépara-
tion puis de l’indépendance. La volte-face du sultan Abdulhamid II
(1842-1918) qui suspend la constitution, s’oppose aux réformes et fait
régner la terreur dans les provinces arabes, pousse ses représentants,
ainsi que les intellectuels arabes engagés dans le combat pour la
modernisation de l’ensemble de l’empire dans le cadre de l’organisa-
tion des Jeunes-Turcs et de celle des Arabes autonomes, à rompre les
liens avec Istanbul pour préparer la sécession. C’est sur la base de ce
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divorce entre Arabes et Turcs causé par la répression hamidite que se
renoua la nouvelle alliance arabo-occidentale dans la région du
Moyen-Orient. La Révolte arabe qui mettra fin à la domination
d’Istanbul sur les provinces arabophones asiatiques a été ainsi le fait
conjoint des élites arabes et du gouvernement britannique sur la base
des accords MacMahon-Husayen ibn Ali qui prévoient la création
dans les zones libérées d’un royaume arabe réunissant l’ensemble du
Machrek arabe à l’exception de l’Egypte3.
Cependant, la nouvelle alliance arabo-occidentale n’a pas résisté aux
appétits colonialistes de l’époque. Britanniques et Français se sont
accordés pour se partager les restes du royaume avant même qu’il ne
voie le jour, comme l’avaient prévu les accords Sykes-Picot de 19164.
Mais cette trahison de l’Europe ne détourne pas les Arabes de leur
choix moderniste et libéral. En réalité la deuxième moitié du XIXè
siècle a été pour l’ensemble du monde arabe, mais particulièrement

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pour le Machrek, une période de grande rénovation culturelle et poli-
tique. Les valeurs comme les institutions de la modernité politique :
nation, constitution, parlement, patrie, citoyenneté, égalité ont été
largement assimilées par les nouvelles élites arabes. Les souverains
éclairés comme les classes aristocratiques n’ont cessé, pendant des
décennies, de multiplier l’envoi de missions scientifiques ou estu-
diantines pour former les nouvelles générations aux sciences et à la
culture modernes.
Ainsi, malgré la domination occidentale, sous forme de colonisation
ou de mise sous mandat ou protectorat, les élites arabes continuaient
à défendre une conception libérale et moderniste de la politique. Le
combat contre cette domination étrangère a été mené au nom de la
liberté, des droits des nations à disposer d’elles-mêmes, et a été perçu
plus comme un combat pour la liberté que pour l’identité culturelle
ou religieuse. C’est dans ce contexte que sont d’ailleurs nés les
multiples nationalismes séculiers autour desquels vont se constituer,
après l’indépendance, les différents nouveaux Etats. Des partis poli-
tiques, animés par des élites pluralistes, d’inspiration libérale, socia-
liste ou nationaliste se développent parallèlement à la floraison des
syndicats et des autres organisations de la société civile. L’islamisme
qui occupait tout l’espace politique et idéologique a été réduit à un
simple parti ou pseudo-parti politique, partout minoritaire. Des
régimes politiques pluralistes, avec des élections compétitives, des
parlements animés, un jeu politique très subtil, ont bien existé et se
sont maintenus contre vents et marées jusqu’aux années 50 du XXè
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siècle. La littérature qui nous est parvenue de cette époque ne
témoigne nullement de l’existence de la pensée unique ni d’aucune
nostalgie pour les temps passés. Elle est résolument libérale, nationa-
liste ou socialiste et toujours séculariste, moderniste et humaniste.
C’est ainsi que partout ou les indépendances n’ont pas été organisées
par les autorités coloniales, les peuples ont choisi de conclure leur
combat contre la domination étrangère par l’instauration de répu-
bliques parlementaires, séculières et modernistes et non par l’établis-
sement de royaumes autocratiques. La volonté de rattraper coûte que
coûte l’Occident et de combler le retard a été, dans le monde arabe
comme ailleurs dans les sociétés non occidentales, le grand vecteur de
l’engagement dans la modernité, voire le moteur du progrès.
C’est aussi cette volonté même qui va amener les élites arabes,
comme la plupart des élites des pays ex-colonisés, à adhérer
massivement, dans la période postindépendante, aux idéologies du

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Les tragiques destinées de la démocratie arabe

radicalisme politique. Avec la prise de conscience, de plus en plus


aiguë, de l’étendue du fossé qui sépare les sociétés arabes des sociétés
modernes ainsi que de la difficulté de faire évoluer la situation rapi-
dement, le choix libéral perd de sa crédibilité et paraît s’identifier au
conservatisme. Il n’apporte pas comme on l’espérait les réponses effi-
caces à la question du retard et ne satisfait donc pas aux besoins d’un
changement que l’on voulait rapide et global.
Comme partout dans ces pays assoiffés de liberté, de souveraineté,
d’égalité et de puissance, les élites arabes ont opté, après la Deuxième
Guerre mondiale, pour la voie de la révolution, nationaliste, socialiste
ou marxiste. Elles ont adopté majoritairement le modèle étatique d’or-
ganisation et de mobilisation des sociétés, supposé à l’époque plus
rationnel et plus dynamique et ayant fait à l’époque ses preuves en
Europe de l’Est, dans l’ex-Union soviétique, en Chine ainsi que dans
d’innombrables pays asiatiques, latino-américains ou africains. La
mise en oeuvre de ce modèle étatique par des régimes nationalistes,
socialistes ou communistes ne doit rien à la culture arabe ou musul-
mane classique. Elle ne répond en aucune façon à des besoins ou à des
penchants autoritaires ou despotiques innés. Elle vient, dans le monde
arabe, comme dans les autres pays qui ont connu le même phéno-
mène, de la conviction, partagée d’ailleurs par d’éminents philo-
sophes et intellectuels occidentaux, laïques et rationalistes, que pour
vaincre l’inertie naturelle des sociétés traditionnelles et faire face à
l’absence de développement et aux carences du capital en matière
d’investissement, il faut passer par un renversement du rapport de
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forces et par le changement de la nature du pouvoir. L’accélération du
progrès semble être liée alors à la mise en place d’un pouvoir d’Etat
fort, interventionniste, dirigé par une avant-garde éclairée et
consciente, ce qui suppose également la mise entre parenthèses de la
question de la légalité, du droit et de la démocratie représentative.
L’histoire, pensait-on, et surtout celle du progrès, ne se fait pas que
par des idées, mais aussi par de l’action, c’est-à-dire par la force de la
contrainte. La naissance ne peut se faire sans violence et on ne peut
pas aller plus vite et rattraper le retard sans brûler les étapes. Cette
vision volontariste est le pur produit des idéologies historicistes
modernes. Elle n’a rien à voir avec l’islam en tant que religion, accusé
jadis de fatalisme, ni avec la culture arabe ou avec aucune culture
traditionnelle d’ailleurs. Ce volontarisme est même le fondement
épistémologique du totalitarisme «progressiste» qui, contrairement au
fascisme versé dans le pessimisme, est le sous-produit de l’engouement

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pour le progrès et de l’excès de foi dans l’émancipation.
Il n’y a là rien d’exceptionnellement arabe ou qui vienne directe-
ment de la religion ou de la culture musulmane. Les élites arabes ont
adhéré à cette vision historiciste et volontariste de l’histoire dans les
années cinquante du XXè siècle comme elles avaient adhéré un siècle
auparavant aux idéologies libérales. En fait, la révolution a été l’idée
et la préoccupation centrales de toute une génération, non seulement
dans les pays pauvres mais aussi en Europe et dans les pays indus-
trialisés5. La révolution, c’est-à-dire la transformation radicale et totale
des structures des sociétés, était perçue partout dans le monde comme
la stratégie idéale pour une modernisation rapide et profonde. Ainsi,
révolution et modernité se sont à un certain moment confondues. La
pensée révolutionnaire a été considérée comme le stade suprême de la
pensée moderniste, voire de la modernité intellectuelle, politique et
économique.

Pour le monde arabe, ce n’est pas totalement faux. C’est d’ailleurs à


cette période que les pays arabes ont connu le plus de réalisations au
cours de leur longue et difficile modernisation. Selon les études de la
Banque Mondiale, jusqu’aux années 70, c’est la région arabe qui a
obtenu les meilleurs résultats dans les domaines de la lutte contre la
pauvreté, de la scolarisation, de la santé et de la croissance. Elle était
donc à l’avant-garde de toutes les autres régions similaires : Afrique,
Asie et Amérique Latine6. Portées par une vague d’espérance et de foi
dans le progrès et espérant rattraper leur retard et devenir comme les
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autres nations avancées, les masses comme les élites locales se sont
investies pour accélérer le rythme du progrès et de la modernisation.

De la révolution nationale à la terreur politique

Les années 80 vont connaître le déclenchement de ce qui peut être


qualifié de véritable contre-révolution libérale à travers le monde.
Partout les systèmes politiques autoritaires, socialisants ou capita-
listes subissent le contrecoup de l’échec des modèles étatiques. Après
les régimes fascistes d’Espagne, du Portugal et de Grèce, ce sont les
régimes soviétiques qui vont accuser le coup. Partout le désenchante-
ment révolutionnaire discrédite les idéologies et les pouvoirs totali-
taires pour réhabiliter l’idée démocratique. Bientôt le long combat
pour la démolition des systèmes d’oppression issus de la foi dans le
progrès aura sa conclusion dans l’effondrement et le démantèlement

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Les tragiques destinées de la démocratie arabe

de l’ensemble du système communiste européen et soviétique.


Les sociétés arabes n’ont été ni absentes ni à l’écart de ce processus
général de libéralisation et de démocratisation. Elles ont commencé
même plus tôt en raison de l’incohérence des bases idéologiques de
leurs systèmes autoritaires et de la fragilité de leurs économies. Dès
les années 70, le modèle étatique, de type progressiste socialisant ou
patriarcal pro-occidental, sur lequel s’est appuyé la croissance écono-
mique comme les modernisations sociales, montre ses limites. A
l’arrêt, sinon à la régression de la croissance devenue constante depuis
les années 807, s’ajoutent la sclérose des partis uniques et la corruption
des élites au pouvoir. Le populisme des régimes progressistes comme
le paternalisme des régimes monarchiques conservateurs est mort et
avec eux tout le concept politique ancien. Il ne reste sur le terrain, agis-
sant parmi les foules angoissées et dépolitisées, que les groupes de
prosélytisme religieux. Sur le plan intellectuel, les idéologies sécula-
ristes de progrès et de modernisation, auxquelles les élites intellec-
tuelles restent attachées, sont de plus en plus discréditées et abandon-
nées. Sur le plan géopolitique et géostratégique, les Etats arabes,
réunis pendant la guerre d’octobre 1973 pour effacer l’humiliation de
1967, sont divisés et dispersés alors que la droite sioniste entraîne la
société israélienne dans une guerre sans fin dont les objectifs sont la
liquidation du mouvement de libération palestinien et la réalisation
du rêve du Grand Israël.
La dégradation de la condition matérielle, du climat social, politique
et moral, s’ajoutant à l’incapacité manifeste des régimes arabes à faire
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face à la montée de la violence en Palestine, fait paraître comme jamais
la profondeur de la rupture qui sépare dans les pays arabes Etats et
sociétés, gouvernants et gouvernés, élites au pouvoir et peuples
exclus. Les tensions s’aggravent et les contestations éclatent en plein
jour. Ce sont les revendications matérielles qui sont mises en avant
dans un premier temps. Ainsi, du Maroc (1981,1984) au Caire (1986)en
passant par la Tunisie (1982 ?)et l’Algérie (1988), les années 80 ont été
des années de révoltes dites «du pain», où l’augmentation du prix de
l’aliment principal fait descendre les populations dans les rues et
oblige les autorités à revenir sur leurs décisions.
Mais les contestations de type revendicatif vont être très vite suivies
de contestations de type franchement politique. Dans la plupart des
pays arabes, les années 80 ont vu surgir les appels de l’ensemble de la
société civile pour en finir avec les régimes autoritaires. Les intellec-
tuels, les classes moyennes comme de larges secteurs de l’opinion

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populaires réclament le changement, mot qui se transforme en un mot
d’ordre de l’époque. Dans le changement figure en première position
l’idée de la démocratie et des droits de l’Homme8.
Le régime de Chadli Ben Jedid comme celui de Bourguiba n’ont pas
pu résister à la pression populaire. Tous les pays ont connu plus ou
moins des mouvements semblables qui traduisent l’aspiration renou-
velée à un Etat de droit et de liberté.

Face à cette première vague de contestation démocratique provo-


quée par la dégradation de la situation économique et le discrédit
politique des régimes en place, les pouvoirs n’ont pas eu d’autre
réponse que d’écraser leurs sociétés et les de empêcher de continuer
leur mouvement de revendication. La décennie de 80 a été ainsi celle
de la grande répression : suspension des parlements, suppression des
libertés publiques, arrestation par dizaines de milliers des militants
de la démocratie et des droits de l’Homme, multiplication des dispa-
ritions et des assassinats politiques, voire provocation à la guerre
civile et à des guerres extérieures. Sûrs des appuis internationaux, les
régimes arabes étaient manifestement insensibles à toute idée de
dialogue ou de négociation.
C’est peut-être la Syrie qui a donné le mieux l’exemple d’une répres-
sion sans pitié, finissant par un bain de sang dans lequel ont péri des
dizaines de milliers d’êtres humains. Mais, au-delà de cette invrai-
semblable répression, les autorités ont pris des mesures exception-
nelles pour empêcher dans l’avenir la renaissance de toute vie poli-
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tique, voire l’intérêt même des citoyens pour la chose publique. Elles
vont jusqu’à la désorganisation totale et systématique d’une société
mise hors la loi et privée de toute protection, politique ou juridique.
Ainsi, pour mettre fin à l’agitation des ordres des professions libé-
rales, des syndicats des travailleurs, des comités de droits de
l’Homme et des intellectuels libres qui réclamaient la fin de l’état de
siège, la suppression des tribunaux d’exception et l’instauration d’un
régime pluraliste respectant les libertés individuelles, le pouvoir
baathiste ne s’est pas contenté de la simple dissolution arbitraire de
tous les conseils syndicaux. Il est allé beaucoup plus loin, en interdi-
sant, jusqu’à aujourd’hui d’ailleurs, toute création d’associations de
quelque nature qu’elles soient et en imposant sa tutelle directe et celle
de son parti unique pour l’ensemble des associations existantes. Non
seulement toute élection doit se faire sous la direction du parti au
pouvoir, mais le Premier ministre se donne le droit de dissoudre tout

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Les tragiques destinées de la démocratie arabe

conseil syndical élu, même dans ces conditions, sans avoir à se justi-
fier. A l’éradication de toute vie ou activité politique s’est ajoutée
depuis cette date la censure de l’ensemble de la vie de la société civile.
Lorsque la répression ne paraissait pas suffisante pour maîtriser la
situation, certains régimes arabes n’ont pas hésité, devant l’ampleur
du mouvement de protestation, à pousser eux-mêmes leur pays dans
le gouffre de la guerre civile. Ils ont pu ainsi supprimer de facto la
contestation et réhabiliter leur pouvoir impopulaire et discrédité
comme le seul facteur d’unité et de sécurisation.
La réponse du régime irakien nous donne un autre cas exemplaire
de riposte qui a été réservée par les pouvoirs de la région aux reven-
dications démocratiques, à savoir la guerre extérieure. Déstabilisé par
la victoire de la révolution islamique contre la monarchie des Pahlavi
en 1978, le régime baathiste irakien ne pouvait pas continuer à assurer
sa domination par la simple répression et la multiplication des atten-
tats contre les éléments de l’opposition. Il ne voit d’autre solution
pour détourner l’opinion de la question de la démocratisation que de
lancer le pays dans une guerre dévastatrice contre le régime islamique
iranien. De même que la guerre intérieure pour laquelle ont opté la
Syrie baathiste et plusieurs régimes arabes pour faire face à la contes-
tation ne pouvait se conclure sans la bienveillance, sinon les appuis
extérieurs, la guerre déclenchée par le régime irakien en 1979 n’aurait
pas pu avoir lieu sans le soutien direct, matériel, technique et poli-
tique des gouvernements occidantaux qui cherchaient à contenir
l’Iran révolutionnaire et à faire tomber son régime islamique.
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Mais le régime de Saddam Hussein n’est pas le seul à avoir réagi de
la sorte pour briser la volonté de changement de son peuple. Il en va
de même pour la guerre opposant Algériens et Marocains sur la ques-
tion du Sahara occidental, pour les multiples conflits de frontières qui
ont opposé l’Egypte et le Soudan, les pays du Golfe entre eux, ainsi
que les conflits initiés ou/et financés par la Libye en Afrique et
ailleurs. Dans tous les cas, il ne faut pas que la mention des guerres
intérieures ou extérieures occulte ce qui est derrière, à savoir la
terreur. Que ce soit par l’envoi forcé des jeunes et moins jeunes à la
guerre ou par la répression politique farouche (arrestation par
milliers, voire centaines de milliers des individus, militants ou
citoyens ordinaires, torture, disparitions et assassinats, quadrillage
des villes et censure générale de toute activité publique), le but est
toujours le même : semer la terreur.

CONFLUENCES Méditerranée - N°49 PRINTEMPS 2004

53
Démocratie arabe et sécurité occidentale

Parallèlement à ces stratégies de pouvoir, approuvées et parfois


commandées et recommandées par les puissances protectrices, peu de
choses a été fait pour redresser la situation économique et sociale. Les
pays occidentaux comme les institutions financières internationales,
bailleurs de fonds, se sont contentés, à l’égard des pays arabes, d’une
simple transition progressive de l’économie planifiée à l’économie de
marché, et n’ont d’autre préoccupation que l’encouragement de l’en-
treprise privée. Or, en l’absence d’une réforme des institutions et des
systèmes politiques, la libéralisation économique a été, comme il
fallait s’y attendre, un échec. A la place de la classe d’entrepreneurs
dynamiques qu’elle devait favoriser, elle n’a fait que renforcer la
mainmise des clans au pouvoir, de leurs parents et de leur clientèle
sur une économie toujours stagnante et en perte de vitesse.
C’est face à ce blocage politique et à l’aggravation constante de la
marginalisation sociale et de la paupérisation que, dans un deuxième
temps, le mouvement de contestation est passé des revendications
démocratiques aux actions violentes avec le but de renverser l’ordre
établi, moderne et séculier, républicain ou monarchique, pour le
remplacer par un ordre dit islamique s’inspirant des valeurs qui ont
nourri les nouvelles forces islamistes de contestation. Cela dit, c’est
l’échec du mouvement démocratique arabe qui annonce la naissance
et le raz de marée fondamentaliste islamique et non le contraire.
Le déploiement spectaculaire et à grande échelle de la violente
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contestation islamiste dans les année 90 ne pouvait pas arranger les
choses, ni pour les sociétés arabes, accusées désormais de favoriser
par leur religion ou leur culture le terrorisme, ni pour les forces démo-
cratiques intérieures prises en tenaille entre le terrorisme d’Etat et le
terrorisme islamiste. Ce sont les régimes arabes autoritaires qui vont
bénéficier les premiers de cette situation. Ils se présentent désormais
comme la seule barrière qui existe encore contre le déferlement de
l’obscurantisme islamique moyenâgeux, et obtiennent de ce fait même
davantage d’appuis de la part des puissances industrialisées. La situa-
tion de ces années 90 ne rappelle que trop celle des années 60 lorsque
les mêmes puissances occidentales ont apporté leur soutien total à
Israël comme aux régimes arabes conservateurs et archaïques pour
faire face au mouvement du nationalisme arabe, pourtant séculier,
perçu à l’époque comme une menace majeure pour la présence occi-
dentale au Moyen-Orient.

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Les tragiques destinées de la démocratie arabe

Ainsi, même lorsqu’ils ne sont ni aimés ni soutenus, les régimes


oppressifs arabes continuent de bénéficier de la complaisance, sinon
du soutien parfois inconditionnel, du monde démocratique. Ils sont
perçus comme le moindre mal, voire les seuls alliés dans une région
arabe qui reste très opposée aux politiques occidentales axées sur la
sécurisation d’Israël et la défense des seuls intérêts stratégiques de
l’Occident. Pour se protéger contre l’anarchie et la menace, il n’y a pas
d’alternative aux régimes en place, disent les diplomates, confirmant
ainsi par le discours ce que ces régimes ne cessent d’inscrire dans la
réalité en sapant systématiquement tous les liens politiques, civils,
éthiques et moraux qui assurent la pérennité et la stabilité des sociétés.
C’est là l’origine du sort tragique du mouvement démocratique et
de ses défenseurs dans le monde arabe, à savoir la convergence étroite
d’intérêts entre les systèmes en place au Moyen-Orient et les gouver-
nements occidentaux, soucieux de maintenir leurs avantages, leur
influence et leur sécurité. En l’absence de tout fondement du poli-
tique : un minimum de souveraineté populaire reconnue, des règles
claires, des normes communes, des valeurs partagées, tout pouvoir se
réduit à une domination qui ne s’affirme que par la force. C’est la
raison pour laquelle le jeu des armes remplace le jeu politique et ne
laisse aucune chance à l’émergence d’une perspective démocratique.

La question qui se pose aujourd’hui, alors que les Européens et les


Américains affirment vouloir rompre avec leur politique tradition-
nelle de soutien inconditionnel aux régimes oppressifs du Moyen-
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Orient, est de savoir dans quelle mesure l’établissement de régimes
démocratiques dans les pays arabes préserverait mieux les intérêts
vitaux de l’Occident. Autrement dit, est-ce que la coalition occidentale
peut cohabiter avec des démocraties représentatives exprimant réelle-
ment la volonté des populations de la région tout en maintenant ses
positions traditionnelles sur des question majeures comme le conflit
israélo-arabe, le contrôle des ressources pétrolifères, l’intégration
arabe, le transfert de la technologie avancée et la diffusion des stéréo-
types négatifs sur le monde de l’islam et de l’arabité.
Les gouvernements occidentaux qui se sont rendu effectivement
compte des conséquences désastreuses de leurs politiques classiques
de maintien de l’ordre dans la région à travers des potentats inaptes,
corrompus et sanguinaires, veulent faire évoluer la situation pour une
meilleure participation des classes moyennes à la vie politique, des
Etats moins arbitraires et des administrations plus professionnalisées.

CONFLUENCES Méditerranée - N°49 PRINTEMPS 2004

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Mais, pour qu’une telle politique puisse s’affirmer et devenir crédible
aux yeux des peuples arabes, il ne faut pas que les puissances occi-
dentales présentent l’octroi des libertés individuelles pour les
Orientaux comme un substitut de la souveraineté, de la justice, de
l’égalité en droit et en dignité. Elles ne peuvent réussir cette démocra-
tisation à laquelle tout le monde aspire qu’en procédant à la redéfini-
tion de ce qu’elles ont l’habitude d’appeler les intérêts vitaux dans la
région de telle sorte que les sociétés arabes n’y voient plus comme
c’est le cas aujourd’hui la continuation de la volonté de domination et
d’assujettissement, mais le début d’une véritable coopération histo-
rique dans une zone étroitement liée à l’Europe. Autrement, la démo-
cratie arabe se traduira par l’émergence de régimes plus nationalistes
exprimant le rejet profond des sociétés arabes des politiques profon-
dément néocoloniales qui ont marqué l’attitude des puissances indus-
trielles depuis la Deuxième Guerre mondiale envers la région. Dans ce
cas, il est à craindre que les gouvernements occidentaux reviennent
encore une fois sur leur promesse trahissant la cause de la démocratie
comme ils ont trahi après la Première Guerre mondiale la cause de la
création d’un royaume arabe uni préservant l’unité et évitant le
morcellement d’une partie du monde arabe.
Faute de pouvoir contribuer à résoudre les problèmes de fond qui
provoquent la crise et délégitiment les régimes arabes, à savoir le
conflit israélo-arabe, la coopération régionale et le développement
économique et social, la modernisation de l’Etat et de l’administra-
tion, les gouvernements occidentaux seront obligés, pour maintenir
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l’illusion d’une démocratisation promise mais impossible, d’avoir
recours à l’arme de la manipulation et de la division des élites pour
donner l’illusion de l’alternance et du pluralisme, tout en maintenant
le pouvoir entre les mains des équipes musclées, inféodées à eux,
voire téléguidées de l’extérieur. Cela contribuera à créer, quelque part,
une illusion de changement, puisque les citoyens arabes ne vont plus
voir les mêmes chefs d’Etat s’éterniser à leur poste. Cependant, il n’y
aura pas de démocratie dans le Moyen-Orient mais la continuation de
la crise avec pour conséquences l’aggravation des risques d’une
explosion généralisée provoquée par des populations profondément
déstabilisées par des décennies d’oppression, de conflits et de paupé-
risation.
Dans ce cas, l’intervention américano-britannique en Irak, comme le
projet euro-américain de démocratisation du monde arabe, aura bien
réalisé son objectif : court-circuiter une véritable révolution

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Les tragiques destinées de la démocratie arabe

démocratique arabe et rétablir l’ordre néocolonial éprouvé et mis à


mal par des choix politiques régionales et des stratégies sécuritaires
internationales aussi irrationnelles que contreproductives.

Burhan Ghalioun

Notes :
1. Allocution du président Bush le 5 février 2004.
2. Que s’est-il passé ? L’islam, l’Occident et la modernité, tr. de l’anglais, Gallimard, 2002.
3. Résultant des négociations entre Husayen, chérif de La Mecque et Henry
McMahon, haut commissaire britannique en Egypte en 1915.
4. Ce sont des accords négociés secrètement entre la France et la Grande-Bretagne en
1915-16 relatifs au démembrement et au partage entre les Alliés des provinces non
turques de l’empire.
5. Certes on peut rétorquer et dire que cette analyse s’applique aux pays arabes qui
ont opté pour la voie étatique, socialiste et nationaliste, et qu’elle ne concerne pas les
pays où régnaient et règnent encore des monarchies patriarcales. Ma réponse est que
si les Etats monarchiques s’inspirant d’un système de valeurs traditionnel et
patriarcal n’ont pas été influencés par les idéologies de la révolution nationaliste et
socialiste, par contre, leurs élites modernes et modernistes l’ont été, et encore d’une
manière plus systématique, voire mécanique. Ainsi, elles n’étaient pas en mesure de
proposer une issue démocratique de la monarchie patriarcale, et de ce fait on peut
dire même qu’elles ont contribué à la renforcer. On verra plus loin les raisons qui ont
permis à ces régimes monarchiques, non seulement de continuer mais, pis, de se figer.
Il nous suffit pour le moment de rappeler que les choses ont commencé effectivement
à changer dès que ces élites modernistes ont changé de stratégie et ont réussi à déve-
lopper une alternative démocratique. Je fais allusion bien évidemment ici au cas du
Maroc qui, dès les années 90, commençait à examiner des voies démocratique soldées
à la fin de la décennie par la nomination d’une gouvernement d’alternance démocra-
tique dirigé par A. Youssoufi, secrétaire général du parti de l’opposition l’USFP.
6. Pour un avenir meilleur : opter pour la prospérité au Moyen-Orient et en Afrique
du Nord, B.N. 1997.
7. Le rapport du PNUD N° 1, 2002.
8. C’est dans cette période que la plupart des organisations arabes des droits de
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l’Homme se sont constituées au Maghreb, en Egypte, en Syrie, au Soudan, au Liban
et en Jordanie, et c’est dans ce contexte qu’a paru Manifeste pour la démocratie, B.
Ghalioun, 1977.

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