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Qu’est-ce qu’un diagramme


de Lexis ? Représenter trois
dimensions sur un plan.
PAR PHILIPPE CIBOIS · 23 SEPTEMBRE 2014

Le diagramme de Lexis est un instrument graphique utilisé


principalement par les démographes : les manuels de démographie
débutent souvent par des explications sur ce type de
représentation 1 et leur insistance sur cette question incite à penser
que les étudiants ont des difficultés à la comprendre.

Commençons par la présentation qui en est faite dans un manuel


de référence en trois volumes édité dans les collections de l’Ined 2.
Elle débute par un rappel historique qui explique le nom donné à ce
diagramme à la suite de sa présentation par Lexis 3, présentation
modernisée par Roland Pressat dans son Analyse démographique
de 1961 et qui s’est imposée. Puis vient la présentation :

« Le principe en est très simple. Il s’agit d’un système cartésien dont
le premier axe mesure le temps absolu (le calendrier civil) et le
second, le temps relatif (l’âge) » (p.95)

Pour bien comprendre, appliquons immédiatement ce principe d’un


système cartésien à deux dimensions à des données
démographiques : à titre d’exemple (non-fictif) prenons le carnet
d’un quotidien à une date récente où l’on peut repérer six personnes
pour lesquelles on dispose de l’année de naissance et de l’âge au
décès :

A 1947 67 ans
B 1930 84 ans

C 1944 70 ans

D 1936 78 ans

E 1925 89 ans

F 1931 83 ans

En mettant l’année de naissance en abscisse et l’âge en ordonnée,


on a le graphique suivant :

Graphique 1

On constate immédiatement que sur ce graphique, les


coordonnées des six personnes décédées sont alignées : les
données sont en effet liées par une relation linéaire très simple car si
on ajoute l’année de naissance et l’âge au décès, on trouve toujours
2014, année du décès où se situe l’observation. L’oblique sur le
graphique manifeste une dimension complémentaire, l’année de
décès.
Pour visualiser mieux cette dimension complémentaire, ajoutons
des individus fictifs décédés les deux premiers en 2010 et les deux
derniers en 2020 :

G 1933 77 ans

H 1945 65 ans

I 1933 87 ans

J 1945 75 ans

Graphique 2

On a ajouté sur ce graphique des obliques qui correspondent à


l’année de décès, la droite E-A précédente correspondant à l’année
2014. Il s’agit bien ici d’une troisième dimension, rendue possible sur
un graphique plan par le fait de la relation linéaire entre les trois
dimensions.

***
Le graphique à trois dimensions représentable dans un plan du fait
de la contrainte linéaire qui  les lie est bien connu dans la littérature
sous le nom de graphique triangulaire. Son utilisation la plus
fréquente concerne la représentation, par un point, de
pourcentages en trois catégories dont la somme fait évidemment
toujours 100.

À titre d’illustration, utilisons l’enquête 1997 sur les pratiques


culturelles des français 4 où l’on avait posé la question de savoir si
un auteur était « connu » et s’il l’était, s’il était « aimé », « non aimé »
ou si la personne n’avait pas d’opinion à ce sujet. Voici le graphique
triangulaire de la répartition des opinions à propos de Mozart :

Graphique 3

On voit que, en 1997, Mozart est aimé par 79% des enquêtés, que 16%
ne l’aiment pas et que seuls 5% ne le connaissent pas ou n’ont pas
d’opinion à son sujet 5. On notera que la progression de Mozart vers
le pôle « aime » a été forte par rapport à la précédente enquête
(peut-être des suites du film Amadeus), les opposants étant du
même ordre et la baisse des sans opinion correspondant à
l’accroissement de son niveau d’appréciation.

On peut faire une représentation triangulaire analogue du


graphique des dix personnes décédées de façon à rendre les trois
dimensions équivalentes du point de vue graphique :

Graphique 4

Le graphique à trois dimensions précédent et le graphique


triangulaire ci-dessus donnent strictement la même information
mais la dimension « année du décès » qui semblait perturber le
graphique cartésien prend dans le graphique triangulaire une
dimension analogue aux autres. On peut donc dire que les
diagrammes de Lexis sont des graphiques triangulaires dont une
des dimensions est plus ou moins éclipsée.
Prenons un auteur, Christophe Vanderschrick, qui a beaucoup
travaillé sur le diagramme de Lexis puisqu’il a fait sa thèse sur le
sujet 6 ainsi qu’un article dans Population 7. Dans son article de
Population, l’auteur manifeste qu’il est bien conscient que les trois
coordonnées d’un diagramme de Lexis,  temps, moment de
naissance et âge, « présentent la caractéristique d’être
parfaitement corrélées : si deux coordonnées sont connues, il est
possible d’en déduire la troisième » (p. 1241). Avec un tel principe, on
attendrait que l’auteur se tourne vers le graphique triangulaire mais
il n’en est rien puisqu’il ajoute que « dans ces conditions, construire
un diagramme bi-dimensionné (« diagramme en abscisse et
ordonnée ») revient à privilégier deux des trois coordonnées, c’est-
à-dire à leur réserver un axe » (p. 1241), ce qui veut dire que la
troisième dimension est occultée.

À l’origine de l’usage actuel du diagramme de Lexis se trouve


L’Analyse démographique de Roland Pressat 8, où sont bien
précisées les significations d’un graphique à deux dimensions : en
abscisse sont portées les « dates du calendrier » et en ordonnée
« les durées relatives » 9. De ce fait, la présentation standard d’un
diagramme de Lexis se présente de la façon suivante :
Graphique 5

Une génération (par exemple celle née en 1989) est représentée


comme une bande diagonale et ne semble pas représenter une
dimension du graphique alors que dans une représentation
triangulaire des mêmes données, la génération apparait bien
comme une des trois dimensions. On y voit aussi que l’année et la
génération ont maintenant un rôle symétrique.

 
Graphique 6

On résout ainsi une difficulté de compréhension des divers types


d’analyse.

Pour voir ce qu’apporte la représentation triangulaire par rapport au


diagramme traditionnel, prenons à titre d’exemple un cas proposé
dans un manuel d’exercices de démographie 10.

Il s’agit d’un exercice (noté N3) destiné à étudier la primo-nuptialité


de plusieurs générations en Irlande. Les données de base sont les
suivantes : on donne les proportions de célibataires par groupe
quinquennal d’âges (pour 1 000 femmes). On suppose que ces
proportions sont saisies au 1er janvier des années indiquées.
Il est demandé d’abord de construire le diagramme de Lexis. La
solution proposée par les auteurs est la suivante :

Graphique 7

L’axe horizontal, marqué comme « Date », sert à marquer les dates


d’observation mais également les générations qui sont indiquées
par des traits obliques.

Pour mieux comprendre la situation, prenons l’effectif le plus en haut


et à droite de 157 qui correspond dans les données au groupe d’âge
50-54 ans observé l’année 1981. Pour voir à quelles générations il
correspond, faisons un agrandissement en supposant des données
annuelles et reportons-les sur un graphique triangulaire. On a le
résultat suivant :
Graphique 8

On voit que  les générations nées de 1926 à 1930 ont de 50 à 54 ans


au 1er janvier 1981 (date marquée par un trait rouge).

Représentons, en utilisant les générations quinquennales suggérées


dans le graphique d’origine, le diagramme de Lexis sous forme de
graphique triangulaire.
Graphique 9

Les proportions observées sont situées sur le côté rouge du triangle,


celui qui correspond au 1er janvier de l’année.

***

Concluons : les démographes utilisent le terme de « diagramme »


pour désigner leur représentation graphique des données. En
utilisant ce terme plutôt que celui de « graphique », ils manifestent
que le diagramme de Lexis, où une même coordonnée sert à
plusieurs choses (date d’observation et génération), n’est pas un
graphique où tous les éléments doivent être significatif, comme
dans le graphique cartésien ou le graphique triangulaire. C’est un
diagramme où les conventions d’écriture sont nombreuses comme
quand l’auteur se sert d’une surface pour rendre compte d’un
organigramme ou d’un raisonnement logique. En représentant le
diagramme de Lexis sous forme d’un graphique triangulaire, on
retrouve l’avantage d’une expression graphique standardisée.

On notera que proposer un diagramme triangulaire pour


représenter trois dimensions en liaison linéaire a déjà été fait par le
démographe américain Norman Ryder à propos d’une question de
cohortes de mariages 11.

Graphique 10

Les ébauches des coordonnées horizontales de durée sont


indiquées mais non leur continuation à l’intérieur du graphique : ceci
s’explique par le fait qu’il ne s’agit pas d’un graphique notant des
observations mais d’un diagramme cherchant à montrer qu’il vaut
mieux comparer des cohortes de mariages du point de vue de leur
durée plutôt que de la date du calendrier.

Les démographes américains sont d’ailleurs réputés pour ne pas


utiliser le diagramme de Lexis qui semble utilisé principalement par
l’École française de démographie. Pour qu’il soit utilisé partout, il
suffirait peut-être de lui retirer son aspect de diagramme avec ses
règles spécifiques d’orientation et son abscisse qui exprime deux
réalités différentes, et de l’inclure dans le monde des graphiques
triangulaires, graphiques d’ailleurs antérieurs au diagramme de
Lexis puisqu’ils avaient déjà été utilisés par d’Alembert 12.

Annexe : comment réaliser un graphique de Lexis triangulaire

Le logiciel Trideux permet de réaliser des graphiques triangulaires :


bien qu’il ait été conçu pour représenter des profils de
pourcentages répartis en trois nombres dont la somme fait cent, il
est facile de le détourner pour ne conserver que « quadrillage »
triangulaire pour ensuite introduire dans le graphique les éléments
propres au graphique de Lexis.

On utilisera plutôt la version TrideuxOri51 ou TrideuxOri52 car


certaines options graphiques sont inopérantes dans la version
Trideux51 13. L’option « Graphique triangulaire » du menu déroulant
« Tris » nécessite la présence d’un fichier de nom générique choisi
par l’utilisateur et d’extension .TRG. Ce fichier texte peut être réalisé
en dehors de Trideux. Il est composé de la façon suivante 
(documentation en ligne) :

ligne 1 : titre général


ligne 2 : titre du pôle 1
ligne 3 : titre du pôle 2
ligne 4 : titre du pôle 3
lignes suivantes : nom en 4 caractères et trois valeurs numériques
interprétables sur 5 caractères. Au moins une ligne de description
d’un point est requise.

Par exemple le fichier suivant :

Titre général
Titre pôle 1
Titre pôle 2
Titre pôle 3
CNTR 33.3 33.3 33.3
POL1  90    2    8

donne le graphique suivant :


Si l’on veut ne conserver que le quadrillage, il est possible de
déplacer tous les points et les intitulés en dehors du graphique en
les capturant avec le clic gauche de la souris et en les déplaçant
avec la souris. On supprimera la trace rouge laissée en modifiant le
paramètre de la couleur du trait. Une copie d’écran et son insertion
dans un logiciel graphique, même simple comme l’utilitaire « Paint »
de Windows, permet d’effacer ces points et de ne conserver que le
quadrillage dont on pourra modifier les intitulés et afficher tous les
effectifs dans les triangles voulus.

Exemple de réalisation du graphique 6.

On part du cas précédent : il suffit pour n’avoir plus que six éléments
par axe d’agir sur les flèches (à droite du graphique)
« déplacements des côtés ». Les touches externes augmentent le
nombre de côtés, les touches internes les réduisent. En utilisant la
touche du côté horizontal, on réduit à six le nombre d’éléments. Une
copie d’écran et une recopie sur Paint permettent d’ajouter ce qu’il
faut pour obtenir le graphique 6 :
On peut aussi obtenir le graphique 5 en commençant par utiliser
(sous « déplacements des côtés ») l’option « Réinitialisation
angulaire du graphique » avec les options « Angle droit » et « 3e
coordonnée affichée ». On augmente le nombre de côtés pour
pouvoir disposer d’un carré de 6 sur 6 complet :
Si on veut retrouver l’orientation du graphique 5, il suffit de faire une
transformation en miroir et de supprimer ce qui est en trop. On
obtient alors le résultat suivant :
que l’on modifiera avec un logiciel graphique.

1. Par ex. Léon Gani, Laurence Simmat-Durand, Démographie expliquée, Nathan, 2001 ;

Catherine Rollet, Introduction à la démographie, Nathan 1995 [ ]


2. Graziella Caselli, Jacques Vallin et Guillaume Wunsch, Démographie : analyse et
synthèse, INED, 2001. La présentation du diagramme de Lexis se trouve au chapitre 6
du premier volume. [ ]
3. Wilheim Lexis, La représentation graphique de la mortalité au moyen de points
mortuaires, Paris, G.Masson, 1881 (reprise d’un article des Annales de Démographie
internationale, 1880). [ ]

4. Olivier Donnat, Les pratiques culturelles des Français. Enquête 1997, Documentation
française, 1998 [ ]
5. Graphique issu de : Philippe Cibois, « Le nouvel avenir d’un ancien : le graphique
triangulaire » in Jean-Pierre Poussou & Isabelle Robin-Romero (dir.), Histoire des
familles, de la démographie et des comportements en hommage à Jean-Pierre
Bardet, Presses de l’Université Paris-Sorbonne, 2007, p.73-82. Texte en ligne [ ]
6. Christophe Vanderschrick, Diagramme de Lexis et cohortes : du temporel au non-

temporel, Louvain-la-Neuve, Janvier 2005, en ligne. [ ]


7. Christophe Vanderschrick, « Le diagramme de Lexis revisité », Population, vol. 47, 1992,
p. 1241-1262, en ligne. [ ]
8. Roland Pressat, L’Analyse démographique, Ined, 1961 [ ]
9. p.76 de l’édition de 1973 [ ]
10. Alfred Dittgen, Marlène Lamy-Festy, Travaux pratiques d’analyse démographique,
Masson, 1988. [ ]

11. Norman B. Ryder, Fertility Measurement Through Cross-Sectional Surveys, Social


Forces, Vol. 54, No. 1 (Sep., 1975), pp 7-35. Graphique signalé dans : Caselli Graziella,
Enzo Lombardo, Graphiques et analyse démographique : quelques éléments

d’histoire et d’actualité, Population 45, N°2, 1990, p. 407. [ ]


12. Philippe Cibois, « Le nouvel avenir d’un ancien : le graphique triangulaire » in Jean-
Pierre Poussou & Isabelle Robin-Romero (dir.), Histoire des familles, de la
démographie et des comportements en hommage à Jean-Pierre Bardet, Presses de
l’Université Paris-Sorbonne, p.73-82. Texte en ligne [ ]
13. Toutes ces options sont disponibles à cette adresse [ ]

Philippe Cibois
Philippe Cibois, né en 1941, est professeur émérite de sociologie
de l'université de Versailles - St-Quentin en Yvelines.
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