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TABLE

J.-B. Pontalis Bornes ou confins? 5


I
Sândor Ferenczi Principe de relaxation et néocatharsis. 19
Ronald Fairbairn Les facteurs schizoïdes dans la personnalité. 35
Suivi de A propos de Fairbairn par J.-B. Pontalis. 56
W. R. Bion Différenciation de la part psychotique et de la part non psychotique
de la personnalité. 61
D. W. Winnicott Le rôle de miroir de la mère et de la famille dans le développement de
l’enfant. 79
II
Hanna Segal D’un système délirant comme défense contre la résurgence d’une
situation catastrophique. 89
Jean Bergeret Limites des états analysables et états-limites analysables. 107
Olivier Flournoy Les cas-limites : psychose ou névrose ? 123
Joyce Mc Dougall Le psyché-soma et le psychanalyste. 131
M. Masud R. Khan La rancune de l’hystérique. 151
III
Denise Braunschweig
et Michel Fain Du démon du bien et des infortunes de la vertu. 161
J.-C. Lavie Absence de quoi ?... Beaucoup de bruit pour rien. 179
Georges Favez La résistance de l’analyse. 193
IV
Anna Freud Difficultés survenant sur le chemin de la psychanalyse. 203
*

André Green L’analyste, la symbolisation et l’absence dans le cadre analytique. 225


Table, par auteurs, des numéros I à X. 259
M. Masud R. Khan

LA RANCUNE DE L’HYSTÉRIQUE

Dans toutes les cultures, l’hystérique a porté un masque qui reflète aussi bien
la moralité manifeste que les aspirations sexuelles les plus cachées de l’éthos de
l’époque. C’est ainsi qu’il a été tantôt identifié à une sorcière et brûlé, tantôt
sanctifié et célébré. Ce ne fut que vers la fin du xixe siècle que Charcot a établi
le statut de l’hystérique, y reconnaissant un syndrome clinique spécifique digne
d’attention. Pourtant, dans la condition de l’hystérique, Charcot lui-même ne voyait
guère plus qu’une exhibition psychiatrique spectaculaire. Il devait incomber au génie
de Freud de définir la nature et le caractère de ce mal. Et Freud y parvint en
respectant la « résistance » de l’hystérique à être connu ainsi que son refus et sa
mauvaise volonté à coopérer dans sa propre cure. Freud avait postulé que le non-
savoir du patient était, en fait, le non-vouloir savoir; il en avait conclu que c’était là
« un non-vouloir qui pourrait bien être plus ou moins conscient ». Chacun sait que
Freud a tout d’abord attribué ce non-savoir à des épisodes de séduction sexuelle réelle
dans l’enfance avant de le rapporter à des fantasmes de séduction refoulés que le
patient exprimait alors au travers d’un langage somatique, mais dont il refusait psy­
chiquement de prendre conscience.
Tout au long de l’histoire, la sexualité bizarre des hystériques a été stigmatisée
comme le trait caractéristique de leur personnalité. Le nouveau, dans l’approche
freudienne, fut qu’en déterminant l’étiologie des symptômes hystériques, Freud
dégagea le rôle prédominant et presque exclusif de la sexualité infantile, ce qui
modifia entièrement la façon d’aborder le problème. Il ne fallait plus maltraiter l’hysté­
rique en le considérant comme un menteur psychopathe ou un jouisseur dépravé, mais
comme un individu tentant de faire face à des expériences, survenues lors de son
premier développement, qui, d’une part, étaient largement au-delà des moyens de la
personnalité naissante et pour lesquelles, d’autre part, il ne rencontrait que peu de
compréhension dans son entourage.
152 AUX LIMITES DE L’ANALYSABLE

Depuis les premiers écrits de Freud sur l’hystérie, c’est-à-dire depuis près de
quatre-vingts ans, nous n’avons pas eu grand-chose dans la littérature qui nous per­
mette de mieux comprendre l’hystérique. Au contraire, son statut clinique a été
confondu avec celui des troubles plus graves de la personnalité. Ici, mon hypothèse
sera que l’hystérique, lors des premières années de son enfance, répond aux défaillances
d’un maternage-suffisamment-bon par un développement sexuel précoce. Les
premières angoisses et les premiers affects engendrés par la défaillance d’un environ­
nement de soutien (holding) approprié et la menace qui en résulte pour la cohésion du
moi naissant sont conjurés par l’intensification aussi bien que par l’exploitation des
appareils sexuels du moi-corps. C’est pourquoi, dès le début, une dissociation s’établit
entre l’expérience sexuelle et l’utilisation créative des capacités du moi. C’est cette
dissociation et la technique spécifique utilisée pour faire face à l’excitation et à
l’anxiété qui confèrent à cette personnalité, lors de l’âge adulte, le caractère
sexuel bizarre et particulier qui marque à la fois son comportement et sa sympto­
matologie. Si, dans la vie adulte, l’hystérique répond à l’angoisse par la sexuali­
sation, il emploie (dans les relations d’objet) les appareils sexuels du moi-corps au
lieu du mode de relation affectif et des fonctions du moi. La promiscuité et les
inhibitions qui marquent ses expériences sexuelles en sont le résultat. L’hysté­
rique essaie d’accomplir, en utilisant les appareils sexuels, ce que les autres
accomplissent grâce au fonctionnement du moi. Cela vaut pour son désir ardent
d’expérience sexuelle, désir qui s’assortit seulement de son incapacité de main­
tenir une relation amoureuse ou de s’en nourrir. C’est pourquoi, dans l’expé­
rience qu’ils ont d’eux-mêmes, les hystériques vivent dans un état psychique de
rancune perpétuelle. Us sentent que quelque chose est mis hors de leur portée ou
qu’on ne reconnaît pas leurs désirs pour ce qu’ils sont. Ce qui, lors de l’expérience
infantile, était une incapacité du moi naissant — l’enfant ne recevant pas une pro­
tection adéquate de son environnement — est, lors de la vie adulte, projeté et expé­
rimenté comme un refus des autres de reconnaître leurs désirs (en grande partie
sexuels) et de les satisfaire. Tous les hystériques, hommes ou femmes, croient sincè­
rement que si leurs souhaits et désirs sexuels étaient gratifiés, ils seraient guéris. Leur
incapacité de parvenir à cette gratification avec un partenaire, ils l’attribuent à l’im­
possibilité pour celui-ci de les accepter totalement et de les aimer.
S’il est vrai que l’hystérique, lors de son premier développement psycho-sexuel,
a substitué l’exploitation sexuelle du moi-corps au développement des fonctions du
moi, on peut alors comprendre pourquoi il se montre fondamentalement ambiva­
lent et hostile envers les capacités de son moi intérieur, mais aussi témoigne d’une
malveillance hostile et envieuse à l’égard de tout fonctionnement du moi chez
l’objet aimé, lors de la vie adulte. La promesse du potentiel du moi de l’hystérique
contribue largement à son charme, à la fois en tant que patient et dans la société.
Mais ce potentiel est constamment saboté, inconsciemment, au profit de la solution
LA RANCUNE DE L’HYSTÉRIQUE 153

sexuelle. Aussi l’hystérique ne cesse-t-il de lutter contre les assises qu’il pourrait
trouver dans son moi.
L’hystérie est avant tout une maladie qui trouve son caractère et sa forme à la
puberté. Ce qui vient confirmer mon hypothèse car, à la puberté, la lutte entre la
sexualité et le fonctionnement du moi connaît une nouvelle confrontation critique;
et le choix de l’hystérique se porte inévitablement sur la solution sexuelle. Ce choix est
préconditionné par les expériences infantiles. De là, l’omniprésence intrusive des fan­
tasmes infantiles sexuels prégénitaux, aussi bien que génitaux, et leur déplacement
sur les fonctions du moi dans la formation d’identité de l’hystérique. Pour cette raison,
celui-ci cherche à résoudre de nouvelles tâches de vie de manière toute-puissante,
par une rêverie sexuelle et par une complicité avec les adultes; il les supplie de prendre
en charge les fonctions du moi nécessaires. Son excessive dépendance à l’égard de
l’objet aimé adulte est une technique consistant à déléguer les fonctions du moi
personnel afin de vivre par la solution sexuelle. Et, même quand l’hystérique a trouvé
cette solution avec quelqu’un, cela ne dure jamais bien longtemps pour lui. Cela
se termine inévitablement, en raison de sa logique innée et cachée, par de la rancune
et des plaintes. Pourquoi?
La réponse à cette question est triple. Mon expérience clinique me fait penser
qu’à la puberté les hystériques ne découvrent pas la sexualité génitale comme quelque
chose de nouveau, qui offrirait une nouvelle possibilité à leur moi-corps. Dans le
développement sexuel de leur enfance, il y a eu fuite vers une sexualité « génitale »
prématurée qui était un moyen de faire face à l’immaturité du moi. Cette sexualité
« génitale » est, nécessairement, surchargée d’impulsions et de fantasmes prégénitaux.
Ainsi la sexualité génitale naissante, lors de la puberté, n’est-elle pas une surprise
pour l’hystérique et n’enrichit-elle pas sa personnalité comme une nouvelle expé­
rience, mais elle revivifie tous les premiers systèmes fantasmatiques prégénitaux,
maintenant un conflit aigu avec le code moral et les valeurs que l’individu a assimilées
en chemin. Dans ce climat intérieur conflictuel, l’hystérique se vit lui-même comme
une « victime » des forces instinctuelles et des préjudices moraux ressentis comme
n’étant pas sa propre création. La seule solution possible paraît être l’« agir ». Mais,
en raison de la dissociation entre le fantasme sexuel et les fonctions du moi, les hysté­
riques restent passifs, dans l’expectative, attendant quelqu’un qui les aidera à
« agir » cet amalgame étrange de sexualité prégénitale et génitale qui est leur. En
soignant des pervers, un fait m’a toujours frappé, celui que souvent leurs complices
(leurs « victimes ») étaient des femmes hystériques. L’hystérique a besoin, pour ainsi
dire, d’une facilitation sexuelle de la part de l’autre pour pouvoir agir ses fantasmes
sexuels latents et refoulés. C’est pourquoi il se sent toujours innocent dans tout ce
qui, dans sa vie, est actualisé comme sexuel. Il a le sentiment qu’on lui en fait plus
qu’il n’en fait, qu’on pèche plus contre lui qu’il n’est lui-même pécheur. De plus,
consciemment et ouvertement, il est rare que l’hystérique cherche un objet en vue
154 AUX LIMITES DE L’ANALYSABLE

d’une expérience sexuelle explicite. Le désir sexuel et l’intention sont plutôt exprimés
comme une taquinerie et une provocation que comme un besoin qu’il reconnaîtrait
en lui. La revendication de gratifications sexuelles s’affirme souvent quand la relation
d’objet tourne à l’aigre et que l’objet aimé a commencé à désespérer de trouver une
émotion mutuelle avec lui. Quand leurs relations prennent fin, l’hystérique, de la
manière la plus triste et la plus ironique, découvre le véritable besoin qu’il niait au
début. Ce qu’il cherche au travers de la solution sexuelle, c’est essentiellement la
facilitation d’un fonctionnement inapproprié du moi. C’est cette dissociation fonda­
mentale entre le moi-corps et les fonctions du moi qui crée un autre état désastreux
pour l’hystérique. Le succès de la solution sexuelle signifie inconsciemment la cas­
tration des capacités du moi. La reddition sexuelle à l’objet entraîne, pour le moi,
la menace d’annihilation, d’où le refus absolu de l’hystérique face à l’objet cherché
et désiré.
Nous en arrivons maintenant au second facteur qui milite contre la réussite de
la solution sexuelle avec un objet extérieur. Dans tout mode de relation à l’objet entre
l’hystérique et les autres, il y a une méconnaissance fondamentale. L’objet ht dans les
gestes de l’hystérique l’expression de souhaits et de désirs sexuels et il y répond dans
ce sens, alors qu’ils sont avant tout un langage symbolique du corps cherchant à
exprimer les besoins primitifs de sollicitude et de protection. C’est pourquoi l’expé­
rience sexuelle constitue, pour l’hystérique, une trahison de la confiance et une
exploitation brutale du potentiel sexuel. Une patiente, dont l’aventure tumultueuse
avec un homme très riche se terminait, exprimait ainsi sa rancune : « Ce dont j’avais
besoin, c’était d’être aimée, et tout ce que j’ai réussi à obtenir, c’est d’être traitée
comme une putain. » Cette défiance à l’égard de l’objet gratifiant adulte est pré­
conditionnée, chez l’hystérique, par le caractère des premières expériences infan­
tiles. Les besoins corporels ont été satisfaits mais les besoins du moi n’ont été ni
reconnus, ni facilités, ce qui était essentiel. De plus, l’hystérique projette sa propre
trahison du processus du moi au travers d’un développement sexuel précoce sur les
objets adultes dans une nouvelle situation. Dans ce contexte, l’essence de sa rancune
est que le nouvel objet d’amour n’a pas réussi à distinguer entre les désirs du ça
et les besoins du moi.
Ce qui m’amène à exposer la troisième raison pour laquelle la solution sexuelle
est un échec pour l’hystérique. L’un des apports décisifs de Freud à l’épistémologie de
l’expérience humaine est d’avoir établi que les symptômes hystériques sont une
communication et que ce mode de communication a sa propre grammaire dans le
fonctionnement psychique humain. Freud a su déchiffrer comment les symptômes
hystériques communiquent les systèmes de désirs refoulés et inconscients, qui res­
sortent largement de la sexualité infantile. Winnicott a ajouté à cette hypothèse une
autre dimension quand il distingua les systèmes de désirs inconscients (ça) des sys­
tèmes de besoins inconscients (moi). Sa thèse est que les systèmes de désirs peuvent
LA RANCUNE DE L’HYSTÉRIQUE 155
être traités par des processus intra-psychiques, c’est-à-dire le déplacement, la projec­
tion et le refoulement. Alors que les systèmes de besoins réclament une facilitation
extérieure effective et le soutien de l’environnement auquel il incombe de prodiguer
ses soins pour que les capacités naissantes du moi de l’enfant deviennent, avec le
temps, progressivement capables d’en venir à bout de façon autonome. En essayant de
comprendre la nature du fonctionnement affectif et psychique des enfants délinquants,
Winnicott a introduit le concept de la tendance anti-sociale.
En gros, l’hypothèse de Winnicott est que l’on peut trouver la tendance anti­
sociale dans tous les troubles de la personnalité. La présence de cette tendance indique
qu’« il y a eu une véritable déprivation » lors de la petite enfance de l’individu. Cette
déprivation est liée aux bonnes expériences dans la vie de l’enfant qui connaissent
alors une rupture ou se perdent pendant un laps de temps où l’enfant n’était pas
capable de conserver le souvenir de ce qui avait été bon et positif. Plus tard, l’individu
« agira » ces expériences traumatiques au moyen de la tendance antisociale. Ce qui
caractérise cette tendance, c’est un élément qui oblige Venvironnement à être important
et, de plus, elle implique Vespoir et représente une tendance à Vauto-cure.
Le concept de cette tendance antisociale nous est très précieux car il nous permet
de comprendre la condition de l’hystérique. Il me semble que l’hystérique exprime la
tendance antisociale exclusivement au travers des expériences sexuelles. Lors du
processus de développement, l’hystérique s’en est tiré par un développement sexuel
précoce palliant ce que Winnicott a appelé la défaillance de la mère qui n’a pu pourvoir
aux besoins du moi de l’enfant. C’est ce qui fait de la sexualité adulte, chez l’hysté­
rique, non tant le véhicule de la gratification instinctuelle qu’un idiome permettant
de communiquer la déprivation et une technique pour exprimer l’espoir que l’objet
saura guérir la dissociation en déchiffrant les besoins du moi inconsciemment
exprimés dans ce qui se présente comme une complaisance sexuelle manifeste et la
recherche instinctuelle. Les hystériques sont bien connus pour leur don particulier,
celui de trouver les objets qui conviennent, mais cela seulement pour les tenir en
échec et les déconcerter. La « promesse » de la personnalité hystérique porte en elle
plus un espoir qu’un désir ou une capacité.
Je reviendrai maintenant à l’hypothèse de départ de Freud sur le rôle du trau­
matisme réel (la séduction) dans l’étiologie de l’hystérie. Il y a bien un traumatisme
réel dans l’étiologie de l’hystérie. Seulement, il n’est pas de nature sexuelle. Il est
plutôt en relation avec la défaillance de la mère à pourvoir aux besoins du moi de
l’enfant. L’enfant se soigne lui-même de ce traumatisme par l’exploitation sexuelle
des expériences du moi-corps, établissant le modèle de base qui vaudra pour toute
situation de stress et de conflit que connaîtra ultérieurement l’hystérique. Cette auto­
cure conditionne également l’utilisation des objets aussi bien que ses capacités du moi.
Cela rend également compte du fait que l’hystérique soit un patient à la fois
plein de promesses et récalcitrant. La thérapie analytique opère en fournissant l’apport
156 AUX LIMITES DE L’ANALYSABLE

d’une relation d’objet très particulière. C’est précisément dans l’aire de la relation
d’objet que l’hystérique a souffert ses premiers traumatismes et appris la méfiance.
C’est pourquoi il hypersexualise le transfert, c’est-à-dire qu’il essaye d’imposer au
processus analytique la solution sexuelle. Ce qui ressemble à l’intolérance aiguë de
l’hystérique devant la frustration sexuelle est, en fait, sa profonde défiance : celle que
l’objet extérieur ne rencontrera pas le besoin de son moi. Dans la vie, tout comme
dans le transfert, l’hystérique établit cette réalité psychique particulière, la rancune,
grâce à laquelle il peut entrer en relation avec l’autre, sans qu’il y ait mutualité, et
communiquer, sans courir le risque d’être connu et aidé.
Si l’hystérique a initié le processus thérapeutique analytique, il l’a aussi acculé
à ses dernières limites. Ces dix dernières années, de nombreux analystes ont mis
en question son analysabilité. Élisabeth Zetzel, avec une grande pertinence, a
bien défini leur statut actuel dans la psychothérapie analytique quand elle dit que
les hystériques « peuvent avoir développé une névrose de transfert intense, hyper-
sexualisée, mais qu’il n’y a que peu de traces, chez eux, d’une situation ana­
lytique stable. Nul d’entre eux ne paraît avoir fait un progrès authentique dans
le sens de la résolution analytique de leurs problèmes réels ». J’estime que la
raison en est notre incompréhension du mode de communication de l’hystérique qui
communique avec lui-même et avec les autres au travers de la formation de symptômes.
Sa capacité de créer, de manifester et d’exploiter les symptômes fait écran à son
incapacité foncière d’utiliser le fonctionnement mental psychique, aussi bien que
l’affectivité en relation avec le soi et avec l’objet. Anna Freud a avancé l’idée que,
chez le pervers, la crainte centrale est celle de la reddition émotionnelle à l’objet.
Chez l’hystérique, la crainte fondamentale est celle de la reddition psychique à
l’objet. Sa passivité et sa suggestibilité nous induisent cliniquement en erreur quant
à l’évaluation véritable de la négativité à l’égard du fonctionnement psychique.
La rancune de l’hystérique le défend, en outre, contre l’aide qu’on voudrait lui
apporter pour lui permettre de faire face à cette incapacité. L’hystérique met son
environnement en demeure d’agir sur lui, ou pour lui, mais il reste inaccessible à la
mutualité d’un dialogue psychique et d’un partage.
S’il est vrai, comme je le suppose, que lors du processus de développement dans
l’enfance, l’hystérique a substitué le développement sexuel précoce à l’intégration du
moi, on peut alors penser que la crainte de la reddition psychique comporte pour
lui la découverte qu’il n’y a en lui qu’un fonctionnement créatif ou une affecti­
vité très pauvres. Ce « blanc » constitue la condition essentielle de l’hystérique
et milite avant tout contre une utilisation positive du processus analytique pour la
connaissance de soi et la personnalisation. L’hystérie n’est pas tant une maladie que la
technique consistant à rester « blanc », comme absent de soi, avec des symptômes
qui sont des substituts permettant de camoufler cette absence.
Une question se pose alors : qu’est-ce qui, chez l’hystérique, dans la première
LA RANCUNE DE L’HYSTÉRIQUE 157
relation mère-enfant, a rendu nécessaire le besoin d’un « blanc » et provoqué cette
menace d’une reddition psychique? En d’autres termes, pourquoi la vie intérieure
de l’hystérique devient-elle un cimetière de refus? J’évoquerai une analyse en cours,
celle d’une jeune femme mariée, pour éclairer la nature de la perturbation mère-
enfant sous-jacente aux refus qu’oppose l’hystérique au mode de relation à l’objet,
et cela, au bénéfice d’une hypersexualisation des gratifications d’objet partiel.
Après une année d’une analyse très productive qui avait aidé la patiente à comprendre
une grande partie de ses difficultés relatives d’une part, à la frigidité sexuelle et,
d’autre part, à des inhibitions intellectuelles, le processus clinique en arriva soudaine­
ment à un point mort. Pendant les six dernières semaines, elle fut incapable de parler
dans son analyse. Parallèlement, ses symptômes de frigidité réapparurent dans sa
vie conjugale; elle était aussi incapable d’ouvrir un livre. L’inertie envahissait son
comportement, dans l’analyse et dans sa vie extérieure. L’idéalisation hypersexuelle
qu’elle me témoignait se transforma en une dénégation passive : j’étais devenu aussi
inutile que quiconque jusque-là dans sa vie. Elle devint également incapable de manger.
Ce qui me conduisit à lui interpréter que la régression était parvenue à un mode oral
très archaïque qui traduisait son désir de moi où ma fonction en tant que personne,
apportant compréhension et insight, était vécue par elle comme une menace à l’encontre
de son bien-être. Ces interprétations n’eurent que peu d’effet; elle continua à me
punir en venant régulièrement et en observant un silence plein de rancune. Elle
finit par dire, au cours d’une séance, qu’une image hypnagogique l’avait alarmée. Ce
n’était pas un rêve. Dans cette image, elle suçait mon phallus. Mais comme elle en
prenait conscience, elle perçut également qu’en tant que personne totale, je n’étais
pas là : il n’y avait qu’un phallus. Il me fut possible, en partant de là, de lui dire que
c’était en m’incorporant par la fellation — incorporation sexuelle et régressive d’objet
partiel — qu’elle parvenait à se maintenir tout en me rejetant comme une personne
menaçante. Elle put alors rappeler, dans un récit plein de vie, que, dès sa plus tendre
enfance, elle avait été consciente des soins indulgents que sa mère lui prodiguait,
particulièrement quand elle la nourrissait; mais elle avait également pris une conscience
aiguë d’un certain état émotionnel chez sa mère dont il lui fallait se protéger. A partir
de ce matériel, dont je ne peux rapporter ici toute la complexité, on peut postuler
que, dans son enfance, l’hystérique prend très tôt conscience de l’humeur subjective
de la mère, humeur qui fait intrusion dans la fonction « soignante »1. Dans ces cir­
constances, l’enfant sexualise une relation d’objet partiel (gratification par le sein ou
ses substituts) pour refuser cette intrusion provoquée par l’émotivité de la mère et
une relation trop proche auxquelles les capacités du moi naissant de l’enfant ne peuvent
faire face. C’est cette crainte de la mutualité qui déclenche chez l’hystérique une
lutte qui durera toute sa vie entre la recherche et l’excitation des objets, d’une part.

1. The mother’s caretaking function.


i58 AUX LIMITES DE L’ANALYSABLE

et leur refus dans l’acte même de la gratification. C’est pourquoi j’ai pu dire que le
monde intérieur de l’hystérique est un cimetière de refus. De plus, comme Freud lui-
même l’a souligné, l’hystérique, par excellence, se souvient par répétition. Les sou­
venirs que l’hystérique garde de sa première enfance sont des souvenirs principalement
somatiques, relatifs aux soins maternels et ne se prêtant ni à l’élaboration psychique,
ni à la verbalisation. De là, la demande que font les hystériques, dans la situation
clinique, d’une gratification sensuelle et, comme cette demande ne peut être satisfaite,
leur tendance à passer à l’acte.
C’est cette orientation de la sensibilité de l’hystérique qui pousse le processus
analytique dans ses limites. La protection du moi que les soins maternels ont réussi
à fournir aux besoins du nourrisson et du petit enfant, s’est accompagnée, dans le
cas de l’hystérique, d’un excès d’intrusion personnelle de la part de la mère; les
satisfactions se trouvent ainsi idéalisées comme une expérience sûre car, là, il y
a un commencement et une fin. A l’opposé, les besoins du moi de l’enfant se
cachent ou ne s’expriment que par les désirs du ça, ce qui instaure une confusion
perpétuelle dans l’expérience subjective des hystériques entre ce que sont leurs
véritables désirs du ça et les besoins du moi. Dans la vie adulte, et particulière­
ment dans la situation analytique, ce qui commence comme une demande d’une
relation d’objet, allant dans le sens de la compréhension du soi, se change très tôt en
une revendication confuse pour ses satisfactions. Dans ce contexte, la fonction inter­
prétative de l’analyste est vécue par l’hystérique comme une attaque phallique ou
une séduction. C’est pourquoi l’hystérique doit refuser la relation totale et retourner
à la sécurité que lui offre ce « blanc » qui est à la fois la négation du soi et de l’objet.

M. MASUD R. KHAN

Traduit de l'anglais par Claude Monod.

Cet article développe un exposé donné par l'auteur au séminaire d'André Green, à l’institut
de Psychanalyse.