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Actes de la recherche en

sciences sociales

La fête au village
Monsieur Patrick Champagne

Citer ce document / Cite this document :

Champagne Patrick. La fête au village. In: Actes de la recherche en sciences sociales. Vol. 17-18, novembre 1977. La
paysannerie, une classe objet. pp. 73-84;

doi : https://doi.org/10.3406/arss.1977.2577

https://www.persee.fr/doc/arss_0335-5322_1977_num_17_1_2577

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Abstract
The Village Fete
By observing local fetes in Mayenne the author was able to ascertain the effects of the transformations
which have taken place in the world of the peasants. The change from the village fete, in which ail the
inhabitants participate, to the communal fete, which, with its distinction between actors and spectators,
is more like a show, can be correlated with the spread within the peasant milieu of the townsman's
image of the peasantry. The organization of «fetes a l'ancienne», in which the peasants are
encouraged to play themselves, is doubtless an extreme case. All the same, the mixture of serious and
burlesque in the sketches that the peasants present of their way of life reveals the ambiguity of a
situation in which they do not always know if they are playing at being themselves or at being someone
else. They have been deprived of a hold on the social definition of their identity, and it is almost always
from others that they receive the definition of what they ought to be. Through these fetes, then, the
peasants return, as it were, to their origins ; are they not seeking in this way to recover a social identity
of their own ?

Résumé
L'observation de fêtes locales en Mayenne permet de saisir les effets des transformations qui ont
affecté le monde paysan. Le passage de la fête villageoise à laquelle tous les habitants participent à la
fête communale qui se rapproche plus d'un spectacle avec ses acteurs et ses spectacteurs est
corrélatif de la diffusion en milieu paysan de la représentation citadine de la paysannerie.
L'organisation de «fêtes à l'ancienne» dans lesquelles les paysans sont amenés à se jouer eux-mêmes
représente sans doute un cas limite. Cependant le mélange de sérieux et de burlesque qui caractérise
les représentations que les paysans se font de leur mode de vie, témoigne de l'ambiguïté d'une
situation dans laquelle ils ne savent pas toujours s'ils jouent à être eux-mêmes ou à être un autre.
Privés de la maîtrise de la définition sociale de leur identité, les paysans qui reçoivent presque toujours
des autres la définition de ce qu'ils doivent être, ne cherchent-ils pas, par ces fêtes, à retrouver, en
revenant aux origines, une identité sociale qui leur soit propre ?

Zusammenfassung
Das Fest auf dem Dorfe
Die Beobachtung der lokalen Feste in der Mayenne erlaubt es, die Veränderungen Aufzuzeigen, die
die Welt der Bauern durchmachte. Der Ubergang von einem Dorffest, an dem aile Bewohner
teilnahmen, zu einem Gemeindefest mit seinen Schaustellern und seinen Zuschauern ergibt sich aus
der Verbreitung der städtischen Sichtweise der Bauern unter den Bauern. Die Organisation von
stilechten «alten Festen», in denen man die Bauern dazu bringt, sich selbst zu spielen, ist dabei sicher
ein Grenzfall. Die Mischung aus Ernst und Burleske, die die Vorstellungen kennzeichnet, die die
Bauern von sich selbst haben, beweist jedoch die Doppeldeutigkeit einer Situation, in der sie nicht
recht wissen, ob sie sich selbst oder andere darstellen. Suchen die Bauern, die der Macht, ihre eigene
Identität zu definieren, beraubt sind und die fast immer von anderen die Definition dessen, was sie sein
sollten, erhalten, nicht in dieser Rückkehr zu ihrem Ursprung in den Festen eine eigene soziale
Identität ?
tafele Patrick champagne

au village
Ce chassé-croisé entre les valeurs d'hier et
celles d'aujourd'hui, entre les pratiques
«traditionnelles» (ou perçues comme telles) du groupe
villageois et les pratiques importées de «l'extérieur»
se laisse assez bien saisir dans l'évolution récente
des diverses fêtes locales parce que c'est dans la
fête que le groupe villageois exprime son unité et
son intégration et que les changements qui
l'affectent ne peuvent pas ne pas apparaître dans ce
moment fort de la vie du groupe ( 1 ) .

Village en fête ou fête au village ?


L'«assemblée communale» était l'expression par
laquelle la population désignait, avant la dernière
guerre, la fête de la commune, marquant ainsi
clairement la nature profonde d'une fête qui
regroupait de façon presque exclusive les habitants de la
commune. Elle se tenait au mois de mai à une date
liée au calendrier religieux (le dimanche qui suivait
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rythmait la plus grande partie de la vie collective du
village. Cette fête, essentiellement locale, laissait
peu de place au monde extérieur. Seuls venaient de
l'extérieur les forains (stand de tir à la carabine,
balançoires et manèges) et les artificiers qui tiraient
le feu d'artifice du dimanche soir ; encore s'agissait-il
de forains résidant depuis toujours dans le
département. La fête qui se déroulait pendant toute la
journée et qui commençait par le «réveil» sonné
par la fanfare de la commune comprenait surtout
des jeux, installés aux quatre coins du bourg, qui
étaient prétextes à défis, à compétitions ou à
plaisanteries entre les membres du groupe villageois.

1— Les notes qui suivent sont tirées d'une enquête menée


depuis 1972 dans le département de la Mayenne et, en
particulier, dans un village de 750 habitants environ,
essentiellement agricole (St Pierre-sur-Béhier) situé au nord du
département. Il va de soi que les données qui suivent ne
concernent que cette région dont on a recensé, dans un article
précédent, les principales caractéristiques, cf. La
restructuration de l'espace villageois, Actes de la recherche en
sciences sociales , n°3 , mai 1975, pp. 43-67.
74 Patrick Champagne

Outre le mât de cocagne, jeu traditionnel qui, dans départementales de la commune et, vers 1955, on assiste à
une société reconnaissant la force physique et une large diffusion des voitures ; à partir de 1953,
commence l'électrification des hameaux (12 % seulement des
l'endurance comme valeurs essentielles, donnait aux exploitations agricoles étaient à cette date raccordées au réseau
jeunes gens l'occasion de se mesurer, la fête électrique) et se développe l'achat de tracteurs (on en
comportait des compétitions burlesques (course en compte 20 en 1955 contre 4 en 1947), cette mécanisation
sacs, course aux oeufs), ou encore des jeux dans entraînant une diminution progressive des domestiques
lesquels les membres du groupe se donnaient en agricoles et des servantes dé ferme (ou les coûts de plus en plus
élevés de la main-d'oeuvre salariée obligeant les agriculteurs
spectacle : jeu du «baiser de la négresse» qui à mécaniser leur exploitation). Dès 1955, les marchés
consistait à prendre avec les dents une pièce de monnaie locaux situés dans les chefs-lieux de canton, à huit
sur une tuile enduite de noir de fumée ; jeu du kilomètres, tendent à décliner ; vers 1960, les battages qui
«cassepot» où il s'agissait de passer, les yeux réunissaient une vingtaine de personnes pendant quinze jours et
donnaient lieu à une fête prennent fin, les agriculteurs
bandés, sous un portique auquel étaient suspendus des faisant venir une moissonneuse-batteuse qui fait le travail
pots contenant des lots et qu'il fallait essayer en une journée. Parallèlement se développent les
d'atteindre avec un bâton ; jeu du «baptême des entreprises agricoles et les industries agricoles alimentaires en
1955, une coopérative laitière ramasse la crème, de lait,

:
tropiques» où il fallait enfiler un bâton dans une
planche accrochée à un baquet d'eau sans puis le lait, la fabrication du beurre «fermier» disparaissant
complètement vers 1962. A partir de 1958, sont
déséquilibrer le baquet afin de ne pas se faire asperger, etc. entreprises par un ingénieur agronome en liaison avec le Crédit
Les courses à bicyclette ou à cheval qui étaient Agricole, des actions de vulgarisation agricole qui eurent
parfois organisées mettaient surtout en concurrence des effets indirects particulièrement importants dans la
les membres du groupe villageois, l'intérêt de ces déstructuration du groupe villageois. D'une part, en effet,
celles-ci ont entraîné, dans un premier temps, une scission,
compétitions résidant plus dans les participants dans la population agricole, entre «paysans traditionnels»
connus de tout le village que dans leurs (i.e. ceux qui ne changeaient pas) et «agriculteurs modernes»
performances. Tout le monde se rendait à cette fête dans rassemblés derrière des techniciens agricoles dans un
laquelle les individus étaient à la fois spectateurs et groupement de vulgarisation. D'autre part, si les nouvelles
méthodes d'exploitation adoptées par quelques agriculteurs
acteurs; les absences, toujours remarquées, étaient -ce qu'on a appelé la «révolution fourragère» (utilisation
nécessairement interprétées comme une façon de se intensive des engrais azotés, abandon de la polyculture,
tenir à distance du groupe. Cette fête est augmentation du cheptel)- sont regardées de près et sans
progressivement tombée en désuétude après la guerre doute avec quelque scepticisme par les autres agriculteurs
parce que l'unité et la cohérence du groupe (ils viennent nombreux, par exemple, assister à l'ensilage de
devenaient moins fortes. La crise des valeurs paysannes l'herbe), elles sont cependant progressivemenent adoptées
par ceux-ci lorsqu'ils sont convaincus de leur efficacité.
qui s'est notamment trouvée renforcée par les Dès 1961, se généralise dans la logique de la concurrence
migrations provoquées par la guerre ne pouvait pas ne locale, la diffusion des tracteurs, ce qui rend de moins en
pas affecter la fête communale qui était l'occasion moins nécessaires les relations d'entraide (ou les limite
privilégiée de réaffirmer la confiance que le groupe à un ou deux voisins seulement et non plus à une dizaine),
contribuant ainsi à affaiblir de l'intérieur un groupe social
avait dans ses propres valeurs. En 1952, qui était fondé pour une large part sur les nécessités du
«l'ambiance» n'y étant plus comme dit un paysan, la fête travail collectif de la terre. La construction, entre 1960 et
disparaît complètement, favorisée par l'élection, 1963, de multiples locaux scolaires (CEG à huit kilomètres,
comme maire, d'un instituteur retraité dont la Maison familiale à six kilomètres, lycée agricole à
cinquante kilomètres) et la mise en place du «ramassage
présence effective dans la commune est faible. Les scolaire» en 1963 ont eu pour effet direct d'accélérer le
«kermesses» (2) qui, à partir de 1958, sont processus de «dépaysannisation» des enfants de paysans
organisées de temps à autre, avec très peu de moyens, par pris en charge et socialisés par des institutions extérieures
l'instituteur et l'institutrice de l'école primaire au groupe villageois et expliquent la rapidité de la
«modernisation» de nombres d'exploitations - condition
publique ou par ceux de l'école privée, ne sont pas généralement posée par les enfants pour rester sur l'exploitation
des «fêtes de la commune» dans la mesure où elles familiale- qui s'observe à partir de 1964. Le départ, en
reproduisent les divisions du village et où l'école 1966, du curé en poste dans la commune depuis trente-cinq
publique doit mobiliser les parents d'élèves «laïcs» ans, ancien officier entré dans les ordres, de style
des communes voisines (et aussi les instituteurs) «autoritaire» mais très proche de la population paysanne, et son
remplacement par un curé plus jeune, plus distant qui
parce que les familles qui envoient leurs enfants à applique la nouvelle liturgie et se trouve souvent en
«l'école libre» n'y participent pas ; et déplacement dans le diocèse, ont contribué à accélérer. le déclin
réciproquement. des pratiques religieuses collectives : dès 1959, avaient pris
fin les «missions» religieuses ; en 1967, le nouveau curé
Pour comprendre cette disparition progressive de la fête supprime la procession de la Fête-Dieu et les messes
communale de type ancien, il faut la mettre en relation avec quotidiennes ; à partir de 1971, certaines familles font faire la
les transformations plus ou moins rapides qui ont affecté «première communion» de leurs enfants non plus dans le
l'espace villageois et, en particulier, avec les changements village mais au chef-lieu de canton situé à huit kilomètres,
qui se sont produits' dans la structure du système des agents là où ils poursuivent leurs études.
exerçant, sur place ou à distance, leur action sur la
population résidant à l'intérieur de l'espace communal. De fait, Lorsque, au milieu des années soixante, après des
de la fin de la guerre jusqu'au début des années soixante, on querelles locales très profondes qui constituent
observe une modification, surtout interne, des relations un indice de la désagrégation du groupe est
entre paysans qui tient notamment au développement de organisée à nouveau une fête locale, celle-ci ne présente
techniques rendant possible une relative autonomisation des
exploitations. A partir de 1947 sont goudronnées les routes plus les mêmes caractères. Si la reprise de la fête
locale peut s'expliquer, pour une part, par la
volonté de survie d'un groupe dont l'existence est
2— L'expression n'est apparue dans la région qu'après la fortement menacée, en particulier par
guerre. Ces fêtes comportaient généralement des saynètes l'accélération de l'exode rural («faire une fête c'est
jouées par les enfants des écoles et un bal «très familial»,
les maigres bénéfices servant souvent à organiser, en fin montrer que le pays ne veut pas mourir» est-il souvent
d'année scolaire, une sortie en car. avancé), elle repose aussi plus fortement qu 'aupara-
La fête au village 75

vant sur des bases d'ordre économique, la fête mune, il se déroule sur «parquet» et dans un local
communale étant aujourd'hui, pour les commerçants, le clos monté le temps de la fête à proximité du
substitut des anciennes foires et constitue une bourg ; on a conservé cependant, dans ce lieu
occasion privilégiée pour «faire des affaires». La «citadin», la pratique très «rurale» qui consiste à
«Fête communale» -l'expression «Assemblée donner aux jeunes gens ayant acquitté le droit
communale» ayant été abandonnée- qui a lieu à une d'entrée (vingt francs) un coup de tampon sur le
date désormais fixée l'été, dans la période des poignet. L'orchestre, un ensemble «réputé», est
vacances citadines, selon un calendrier régional des composé de trois musiciens également extérieurs
fêtes, est devenue un spectacle, une «animation» à la commune : un accordéoniste aveugle qui,
comme on la désigne parfois, dont l'objectif depuis quelques années, s'est reconverti à l'orgue
principal est de faire venir un large public. Tout ce qui électronique et a délaissé le tango et le paso doble
était spécifiquement local comme les jeux ou les pour le slow et le jerk, un joueur de guitare
courses burlesques a disparu dans la mesure où ces électrique et un joueur de saxophone. Des spots de
attractions propres au groupé paysan sont couleurs qui clignotent au rythme de la musique
désormais perçues comme «ridicules» et «passées de sont les seules lumières éclairant la piste de danse
mode» tandis que les attractions extérieures à la ainsi laissée dans une demi-obscurité. Les jeunes
commune se multipliaient. Si l'on retrouve encore gens, en majorité étrangers à la commune, sont
les artificiers et les forains d'autrefois et d'autres habillés «à la mode», les filles portant des
présentant des attractions plus «modernes» qui, pantalons aux couleurs vives plutôt que des jupes
comme les autos tamponneuses, ont beaucoup de tandis que les garçons sont en blue-jean plutôt qu'en
succès, on fait venir fanfare et majorettes d'un «costume du dimanche». Les rares fils de paysans
chef-lieu de canton voisin . De même, les coureurs d'allure ^paysanne» qui s'y rencontrent ne peuvent
de la course cycliste qui, autrefois, comprenait des être que déroutés par cet univers culturel qui leur
habitants de la commune, viennent aujourd'hui de est étranger : ou bien ils restent autour de la
Laval, de Rennes, de Fougères et même, pour piste de danse, regardant évoluer les danseurs,
quelques-uns, de la région parisienne. Le public est cherchant parfois, avec timidité et maladresse, à les
composé pour une grande part, d'étrangers au imiter, ou bien, le plus souvent, ils restent près du
village : les rues du village sont encombrées par les bar, à l'entrée, buvant et chahutant, se poussant
voitures des habitants de communes proches, de parfois brutalement sur les couples qui dansent.
jeunes gens venus parfois de loin ou encore des Indice parmi d'autres du caractère étranger qu'il a
familles et amis accompagnant les coureurs de la pris pour les villageois, le bal qui se termine tard
course cycliste qui est la principale attraction du dans la nuit (entre deux et trois heures du matin)
dimanche après-midi ; si, dans la journée, on peut suscite désormais chez eux des craintes diverses,
apercevoir à la fête la plupart des artisans et telle la peur des «bagarres» entre jeunes gens
commerçants du bourg, nombre de paysans de la étrangers à la commune, jeunes ouvriers résidant dans
commune, par contre, restent chez eux, certains parce les villes qui viennent en bande dans les bals de
qu'ils préfèrent suivre, comme chaque dimanche, campagne. Le lendemain de la fête, les habitants du
les sports à la télévision, d'autres parce qu'ils bourg parlent surtout argent et maintien de
reçoivent, comme c'est souvent le cas, de la famille. l'ordre : on se réjouit que, cette année encore, les
Le public a également changé dans sa structure, le choses se soient bien «passées» (pas de bagarres,
poids des «jeunes» s'étant considérablement pas d'accident) et qu'il y ait eu suffisamment de
accru tandis que la présence des générations âgées monde pour couvrir les frais et même laisser un
se fait de plus en plus discrète. bon bénéfice.
L'importance démesurée prise aujourd'hui
par le bal résume peut-être à elle-seule, l'ensemble
des transformations qui ont affecté la fête locale.
En effet, la fête c'est d'abord le bal parce qu'il
constitue la principale source de revenus pour le
Comité des fêtes et permet de rembourser les Une re-création éphémère du passé
sommes relativement importantes qui ont été Cette fête «moderne» et standardisée (3), fête pour
engagées pour faire venir le plus de monde possible : les autres plus que fête de la commune, est la
primes pour la course cycliste, location de la négation de la fête ancienne dans la mesure où tout ce
fanfare et des majorettes, feu d'artifice, piste de qui faisait la spécificité des valeurs paysannes se
danse, orchestre, soit, en 1977, plus de 35 000 F. trouve éliminé au profit de la reconnaissance des
Le bal est fréquenté essentiellement par des jeunes
pour la plupart encore célibataires ; la moyenne valeurs urbaines sans doute diffusées par la
d'âge du public y est plus basse que dans les télévision (4) qui conduit à séparer de façon rigoureuse
anciens bals de village qui étaient moins les spectateurs des acteurs et à confier à des
importants, l'Eglise essayant pour des raisons morales, professionnels le soin d'organiser les distractions.
de les interdire, et les adolescents de 15-16 ans n'y
sont pas rares aujourd'hui ; la sonorisation 3— Le déroulement de la fête tel qu'on vient de le décrire
assourdissante et les morceaux interprétés, presque tous est pratiquement le même pour toutes les fêtes
des airs à succès de la saison, n'incitent guère les communales, les mêmes forains, les mêmes orchestres, la même piste
de danse et les mêmes majorettes se déplaçant dans les
couples plus âgés, a fortiori les paysans de la fêtes des différentes communes du département.
commune, à s'y rendre. L'ambiance du bal communal 4— Le premier poste de télévision dans la commune fut
évoque plus la «boîte de nuit» que le bal acheté en 1958 par l'agriculteur actuellement maire de
populaire : véritable «enclave culturelle» dans la la commune.
76 Patrick Champagne
La «fête du dimanche» à St Pierre sur Béhier (septembre 1977)

... et la fête du lundi


La fête au village 77

Alors que, autrefois, comme le dit très bien milier, connu de tous ; l'orchestre se réduisait à
l'expression, les villageois «faisaient la fête», ils un accordéoniste-amateur, fils d'un paysan de la
en sont plus ou moins réduits aujourd'hui à la commune et à deux autres musiciens et jouait
regarder : on regarde passer des enfants d'une autre des tangos et des valses plutôt que des danses à
commune, déguisés en majorettes qui défilent de la mode que personne (les jeunes filles exceptées)
façon très militaire sous l'oeil attentif de la n'aurait su danser. Ici, pas d'éclairage tamisé mais
responsable ; on attend, sur la place de l'église, une des lumières franches qui excluent toute «mauvaise
partie de l'après-midi, debout, en silence, les bras tenue». Les paysans, qui ne s'étaient guère rendus
croisés ou les mains sur les hanches, pour voir le au bal du dimanche soir, non pas parce que «ce
bref passage dans le bourg des coureurs cyclistes n'est plus de leur âge» mais parce qu'ils se sentaient
dont aucun n'est de la commune. Parallèlement à exclus d'un lieu où tout était fait pour leur
la fête du dimanche, s'est instaurée le lundi rappeler qu'ils n'y avaient pas leur place, sont ici
pendant quelques années avant de disparaître beaucoup plus nombreux. Jeunes et vieux se
complètement, une fête donnant lieu à une participation côtoyaient, les familles élargies étant ici présentes.
plus intense de la population et s'opposant presque Les absences étaient plus rares et plus remarquées,
trait pour trait à celle de la veille. La fête du lundi nombre de villageois se sentant obligés d'y aller
était en effet organisée par et pour la commune et s'y rendant quelques instants, le temps de «se
afin, comme le déclare de façon révélatrice un faire voir». La plupart des jeunes filles sont en jupe
commerçant du bourg, «de se distraire un peu le et en corsage tandis que les jeunes paysans sont
lendemain de la fête». Le lundi, c'est le jour où endimanchés mais non guindés ou timides parce
«l'on s'amuse vraiment», où l'on est «entre soi», qu'ils sont «entre eux». Le bal se termine assez tôt
dans une «ambiance des plus familiales». par des jeux et des danses qui n'ont de sens que
Spontanément, le groupe qui avait désigné une pour des gens qui se connaissent et qui veulent
commerçante âgée ayant joué autrefois un rôle actif dans s'amuser ensemble, tel le «jeu du tapis» par exemple
les «assemblées communales» pour s'occuper de dans lequel hommes et femmes choisissent à tour
l'organisation de cette fête avait retrouvé les de rôle, dans une ronde, un partenaire.
pratiques et les rites qui avaient cours dans le passé. Cette fête du lundi a disparu dès 1977 sans
Les enfants et les jeunes gens du village, vaguement doute parce qu'elle subissait la domination de celle
déguisés, certains avec des habits d'anciennes fêtes du dimanche et que beaucoup la jugeaient
ressortis des placards, défilaient deux par deux «ridicule», «dérisoire» ou «rengaine» : dès le samedi,
dans les rues du village. Cette fête était l'occasion les forains sont installés ; l'après-midi, une course
de retrouver les rites d'inversion traditionnels des cycliste qui attire très peu de monde -surtout des
rôles d'autorité et de prestige, confiant, le temps de enfants- est organisée ; le soir, il y a bal. Le lundi,
la fête, le pouvoir aux femmes et donnant au la course des vétérans a été remplacée par une
représentant du pouvoir un rôle ridicule : dans le «vraie» course ; le cortège a été supprimé parce que
cortège, en bonne place, se trouvait le maire, déguisé en «ça intéresse de moins en moins de personnes» et
garde champêtre tenant par le bras une jeune fille puis parce qu'il y a des «risques d'accident»,
du village qui portait l'écharpe tricolore du premier ajoute-t-on comme pour masquer, derrière un alibi
magistrat municipal.. Accompagné par un paysan technique, les raisons réelles de cette suppression.
qui avait retrouvé l'occasion de jouer sur un vieil Le bal du lundi soir a abandonné la cantine
accordéon, ce cortège hétéroclite, qui n'a ni l'ordre municipale pour la piste de danse que l'on ne démonte pas
ni la discipline des défilés citadins et où, parce le mardi ; l'accordéoniste amateur s'est acheté une
qu'on est «entre soi», on se déguise «d'un rien» «sono», s'est adjoint d'autres musiciens, a mis un
(un chapeau, une echarpe, une fausse moustache, costume de scène aux couleurs vives, a adopté un
etc.), parcourait lentement, sur des remorques répertoire plus «moderne» et est devenu
tirées par des tracteurs, les chemins de la commune, «professionnel». Comme de nombreux jeunes
suivi par une quarantaine de voitures dans n'appartenant pas à la commune venaient à ce bal du lundi
lesquel es prenaient place une grande partie des habitants ; soir et parce que celui-ci devenait finalement un bal
au cours des multiples haltes dans les fermes, on comme les autres, le Comité des fêtes a décidé de
buvait un coup et on chantait, sur un air connu de percevoir un droit d'entrée.
tous, une chanson composée pour la circonstance
par un commerçant et dans laquelle on vantait
l'entrain de la commune. Comme pour marquer
l'opposition à la fête du dimanche, une course
cycliste, parodie de celle de la veille, opposait, dans
une compétition «pour rire», une dizaine
d'artisans et de paysans, montés sur des bicyclettes plus La «fête à l'ancienne»
ou moins fatiguées, cherchant à décrocher des Si l'évolution des fêtes communales marque ainsi
primes offertes sur le mode burlesque par les la fin de l'autonomie villageoise dans le domaine
habitants de la commune ; si le dimanche était un jour culturel et symbolique, la domination urbaine qui
«payant», le lundi, par contre, était un jour de s'exerce sur le monde paysan atteint cependant son
générosité, le maire distribuant aux enfants du village point limite dans les fêtes «à l'ancienne», fêtes
des jetons leur permettant de monter dans les communales d'un nouveau style dans lesquelles les
autos tamponneuses ou sur le manège. Le bal du agriculteurs donnent comme objet de spectacle les
lundi soir, également gratuit, s'opposait travaux agricoles qui étaient encore pratiqués il y a
totalement à celui de la veille : il se déroulait dans la quelques années. Cette sorte de revalorisation
cantine municipale, c'est-à-dire dans un lieu citadine du passé qui conduit les agriculteurs à jouer si
78 Patrick Champagne

ON A «BATTU» A LA « TÊTE-LOU VINE »

parvinrent jamais au but, ce leil, les batteurs aux fléaux


qui est bien dommage ! qui frappaient en cadence les
A quoi attribuer un tel gerbes étalées au sol... tout
succès ? cela constituait un spectacle
Sans doute au fait qu'avec vivant et attractif.
le progrès — l'aisance a Un chapitre très agréable et
augmenté certes — mais la vie très apprécié de la fête fut
a perdu en originalité, également celui des
couleurs et gaieté. Elle est dégustations de pain fermier, de lard
devenue uniforme et ennuyeuse à salé aux choux, de cidre et de

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Ici, laMODEmachine, avec le1900
qui — on peut l'affirmer —
ronronnement caractéristique de battent le record de la qualité
sa courroie, mêlé au bruit de encore aujourd'hui, si on les
la batteuse, coupé à intervalle compare aux ersatz de
par le hululement strident du l'alimentation moderne !
sifflet à vapeur et par les Rien ne fut oublié, pas
appels des ouvriers... Ces même un authentique violoneux
derniers, ruisselants de sueur de campagne — à preuve que
sous leurs chapeaux de paille ce temps n'est pas si éloigné ! —
d'où émergeaient une paire de qui fit tourner et sauter son
moustaches... tout à fait monde avec des danses
d'époque ! ...Le bruit du tarare anciennes qui « se défendaient »
propulsant la balle dans le parfaitement bien !

Les batteurs au fléau de 1972 ont retrouvé facilement le rythme


de ceux de 1900 !
La presse locale et les «fêtes à l'ancienne»
Les compte-rendus dans la presse locale des «fêtes à inspiré une grande partie du «roman rustique». Les
l'ancienne» -ici «Le Courrier de la Mayenne», hebdomadaire travaux des champs sont d'abord un spectacle, et ici
le plus important du département, de tendance doublement puisqu'ils se donnent en spectacle ; le tintamarre de
conservatrice et catholique-, participent très fortement au la batteuse («le ronronnement caractéristique de la
proces us de folklorisation et à la représentation mythique du courroie»), la fatigue des ouvriers («les ouvriers, ruisselant de
«bon vieux temps». Parce que nombre de correspondants sueur sous leurs chapeaux de paille...») constituent un
locaux, commerçants vieillis à la clientèle déclinante, ou «spectacle vivant et attractif». Mais cette évocation des
instituteurs âgés ayant vu nombre de fils de paysans «belles images du passé» est surtout une bonne occasion
devenir, sans diplôme, des agriculteurs relativement aisés, sont pour condamner le présent qui a perdu en «originalité»,
fortement liés au passé, ils tendent à retrouver ou à en «couleurs» et en «gaieté» et qui est devenu «uniforme»
reproduire, pour parler de ces fêtes les discours produits à la fin et «ennuyeux» à force d'être «standardisé».
du dix -neuvième siècle par l'aristocratie terrienne et qui a
La fête au village 79

l'on peut dire aux paysans et à participer ainsi eux-


mêmes au processus de folklorisation de la
condition paysanne en reprenant à leur compte la
représentation ancienne et idéalisée de la campagne que
s'en font aujourd'hui certaines fractions citadines
se laisse voir plus généralement dans le
développement, chez les agriculteurs les plus «avancés»,
de pratiques de «retour au passé» qui se présentent
comme autant de réactions au «productivisme»
citadin. Ainsi, par exemple, certains agriculteurs,
jeunes et «modernes», qui avaient abandonné la
ferme pour le pavillon et avaient renoncé à la basse
cour, jugée sale et malodorante, pour le parterre
de fleurs et le gazon sur lequel picorent
symboliquement quelques poules en céramique, déclarent
regretter aujourd'hui le mode de vie plus «calme»,
plus «sain», bref plus «naturel» des «anciens» et
reconstruisent clapiers et poulaillers derrière le
garage pour ne pas aller chercher, «comme tout le
monde», oeufs, volailles et lapins au supermarché :
«faire du pognon», dit un jeune agriculteur
«moderne», «ne doit pas être un but unique dans la
vie, il faut aussi retrouver le temps de vivre» ;
«autrefois, déclare un paysan, les gens étaient moins
pressés que maintenant, ils étaient moins pris à
produire ; ils sont poussés aujourd'hui et il n'y a
plus que le rendement qui compte». Mais il serait
inexact de voir, dans cette résurgence du passé, une
simple réaffirmation de l'identité paysanne dans
la mesure où ce traditionalisme électif qui
apparaît au moment où le monde paysan se définit plus
que jamais par référence au mode de vie citadin
se distingue radicalement du traditionalisme forcé
de ceux qui, comme le disent très bien les
métaphores technocratiques, «sont restés à la traîne».
L'observation de l'une de ces fêtes à
l'ancienne constitue une occasion privilégiée pour
saisir, à travers les contradictions qui s'y
manifestent, les ambiguités que comporte cette sorte de
folklorisation de manières d'être et de faire
récentes ou même encore pratiquées par certains paysans.
La fête à l'ancienne qui s'est déroulée à B.
(Mayenne) a pris pour thème «l'agriculture en 1930-
1940 et les vieux métiers (5) ; elle reproduit,
en s'en inspirant très largement, la «Grande fête
des moissons et vieux métiers» de Angrie (Maine
et Loire) qui depuis 1974 donne lieu à
d'importantes reconstitutions de scènes de
battage, mobilisant plusieurs dizaines de personnes qui La fin des battages donnait lieu à un rite, la «fête de la
dernière gerbe» : lorsque le battage était presque terminé,
font fonctionner de vieilles batteuses à vapeur les paysans fleurissaient en cachette une gerbe et
remises en état de marche pour la circonstance et cherchaient ensuite un prétexte pour amener la «patronne» de
qui rassemble aujourd'hui ce qu'il y a de plus la ferme à la découvrir et lui laissaient l'honneur de porter
ancien au niveau, non plus seulement d'une elle-même la dernière gerbe dans la batteuse non sans avoir
auparavant dansé et formé un joyeux cortège. Lors de la
commune, mais de toute une région (on fait venir, par «fête à l'ancienne» de B. cette cérémonie fut interrompue
exemple, des attelages de boeufs de Vendée) ; elle par l'arrivée du député de la circonscription venu, avec son
propre photographe, se montrer à la fête. Spontanément,
on le convia à occuper, en cet instant, la place d'honneur,
5— On a assisté à plusieurs de ces fêtes et notamment, en celle de la «patronne» , tandis qu'une joyeuse ronde se
1977, à celle de B., commune de 473 habitants, située à formait autour de lui et des deux dernières gerbes. Puis, le
une vingtaine de kilomètres de Laval et comprenant président du Comité des fêtes le convia à porter la
presque exclusivement des cultivateurs. En 1976 s'était «dernière gerbe» à la batteuse. Sans doute plus habitué à porter
déroulée dans cette commune, pour la première fois une des gerbes de fleurs aux monuments aux morts que des
«fête des moissons et vieux métiers» qui, devant le succès gerbes de blé dans une batteuse et voulant se donner un
qu'elle rencontra -2 000 personnes environ y assistèrent- air très pénétré pour signifier l'importance du rôle qu'on
fut reconduite et «améliorée» en 1977. C'est cette dernière lui faisait jouer, il fut conduit à prendre une pose grave et
que l'on décrit dans les notes qui suivent. On a pris, à cette solennelle qui contraste avec le caractère habituellement
occasion une centaine de photos que l'on a ensuite fait joyeux de cette cérémonie, semblant ainsi,
commenter par les habitants de la commune et en involontairement, mais de façon symbolique, déposer une gerbe aux
particulier par des agriculteurs, membres du comité des fêtes. pieds d'une paysannerie défunte.
80 Patrick Champagne

donne lieu parfois à des re-créations complètes


du passé, certains agriculteurs ayant appris par
exemple à battre le blé au fléau, pratique qui a
disparu dès le début du siècle. La fête à l'ancienne
organisée à B. se déroule dans un champ situé à
proximité du bourg ; au centre, sur une aire fermée
par des barrières, sont installées deux batteuses qui
fonctionnaient il y a encore deux ans ainsi que
quelques gerbes de blé, coupées la veille, pour
alimenter la démonstration de battage qui se
poursuivra toute l'après-midi ; dans un champ voisin,
on a laissé sur pied quelques ares de blé qui seront
coupés, devant le public, avec une javelleuse tirée
par deux chevaux qui appartiennent à un paysan
âgé. Sur les côtés du champ sont disposés divers
stands dans lesquels ont pris place des artisans
-vanniers, rempailleuse, cordonnier, fileuse,
bourrelier- qui fabriquent des objets, ou dans lesquels
sont vendus des «produits de la ferme» tels que
beurre baratté, bolées de cidre, pain cuit au bois,
etc. ; à ceux-ci s'ajoutent également des stands de
jeux tels que chamboule-tout, loterie, jeux de
quilles, etc., qui donnent ainsi à cette fête une
allure de kermesse.
L'ambiance de cette fête à l'ancienne évoque
plus, apparemment, les anciennes fêtes que les
fêtes communales modernes, la plupart des
Les musiciens sont d'authentiques musiciens locaux : le habitants de cette petite commune, jeunes et surtout
violoniste est un agriculteur de la commune qui jouait, vieux, participant à la fête («il n'y avait pas dix
autrefois, dans les noces et banquets et qui, depuis maisons qui n'étaient pas représentées» dira un
longtemps déjà, ne joue plus que pour lui. Les deux agriculteur du comité des fêtes). Le fait de «bien
accordéonistes viennent d'une commune limitrophe ; ils font s'amuser» (on rigole, on boit beaucoup, on
encore aujourd'hui des noces et des «soirées familiales»,
sont de joyeux boute-en-train, «toujours là, dit un chahute, on se court après) compte sans doute plus ici
agriculteur qui les connaît bien, là où on rigole un bon coup». que les recettes escomptées puisque cette fête n'a
Déguisée avec un costume emprunté au Comité des fêtes presque rien coûté. Elle se distingue cependant
d'une commune voisine, une femme issue du village mais fondamentalement des anciennes fêtes dans la
résidant depuis longtemps à la ville, chante des chansons
«anciennes» qui sont, en fait, des succès de l'entre-deux- mesure où il s'agit d'un spectacle, symbolisé par les
guerres récemment remis en vedette comme «Riquita», barrières, par deux immenses parkings pour
«Nuits de Chine» ou «La Java bleue», chansons qui ont accueillir les 4 000 visiteurs qui viendront de toute la
moins été transmises par «les anciens» qu'apprises à partir région et par le paiement d'un droit d'entrée ; si
de disques. tout le village participe, c'est pour se donner à voir
à un public extérieur à la commune : une telle fête
dans laquelle les cultivateurs jouent le travail
ancien et non pas, comme dans les manifestations
folkloriques courantes, «la fête» (danses, défilés en
costumes de noces, etc.) n'a aucun sens sans la
présence d'un public. Le public se distingue
pourtant de celui des fêtes communales ordinaires : sans
doute, comme dans toutes les fêtes, sont présents
des groupes de jeunes gens qui y voient une
occasion de sortie dominicale comme une autre et
prêtent moins d'attention au spectacle qu'aux jeunes
filles ; mais on compte surtout, outre quelques
familles résidant dans des petites villes proches et
qui, comme on dit, ont des «attaches» dans la
commune, beaucoup de familles paysannes élargies
et une présence plus forte que de coutume des
générations les plus âgées, qui, prenant à témoin les
générations plus jeunes, ne peuvent évoquer le
passé que sur le mode du constat pur et simple
(«j'ai vu ça», «j'ai connu ça»), étonnés parfois que
l'on puisse constituer comme objet de spectacle ce
qui a fait durant presque toute leur vie leur
existence quotidienne.
La logique d'une telle fête ne peut être que
celle du spectacle ; elle se trouve du même coup
fortement soumise, comme le sentent d'ailleurs les
La fête au village 81

s'il maintient des techniques de production anciennes en un aspect hétéroclite qui n'est jamais aussi visible
dépit des difficultés croissantes qu'il doit surmonter (par que dans le stand où sont exposés des objets dont
exemple le maréchal ferrand et le bourrelier ont disparu) le seul point commun est leur ancienneté, une
c'est parce qu'il n'a pas pu ou pas su changer («les jeunes, poêle à griller le café ou une baratte à ribot
ils ont du crédit, moi je suis trop vieux et puis, à mon âge,
faire des investissements pour qui ?»). En fait, il ne peut voisinant par exemple avec un vieux poste de T. S. F.
tenir que grâce à l'entraide de voisins qui lui prêtent leur ou une clarinette ancienne.
matériel moderne. Si cette famille est considérée, par les De même, si la plupart des agriculteurs portent de
autres agriculteurs, comme une famille un peu «spéciale» vieux habits «authentiques», vêtements de tous les
et très «renfermée» (sa mère et sa femme ne viendront pas
à la fête, et lui repartira aussitôt après avoir procédé à la jours pour quelques uns et, pour la plupart,
«démonstration» de labours à l'ancienne), il n'en est pas vêtements conservés dans les maisons ou, encore,
de même de celle qui a fourni les machines anciennes. La empruntés au comité des fêtes d'une commune
conservation des vieilles machines n'est pas ici le produit voisine, ils ne les portent pas «en situation», les
d'une sorte de conservatisme agraire aujourd'hui un peu costumes de noces étant mis, par exemple, par des
honteux de lui-même ; elle tient sans doute au goût du
bricolage caractéristique de cette famille et à un «amour de agriculteurs qui font une démonstration de labours.
la mécanique» qui remonte au grand-père, mais elle tient Par delà ces anachronismes involontaires, se laisse
aussi à un souci, très citadin, de conservation des apercevoir cependant une recherche délibérée de
traditions qui font le «charme» de la campagne et qui est dérision encouragée par le climat de fête qui
entretenu par la famille étendue, devenue très citadine (une
directrice d'école, un professeur de chimie, un curé, une permet, et même encourage, l'irrespect éphémère et
religieuse) s'il conserve un cheval de trait, «c'est pour ritualisé des valeurs les plus sacrées du groupe. Mais
l'agrément», celui-ci ne travaillant plus ; s'il fait encore cette mise à distance qui se marque dans les
:

un peu de polyculture, c'est juste «pour le plaisir de voir déguisements burlesques (faux nez, fausse moustache,
encore de vieilles machines tourner» ; s'il dégage dans la etc.) est aussi ambiguë que la situation qu'elle tente
maison les poutres et des pierres de soutien qui avaient
été recouvertes de plâtre, c'est parce que «c'est plus joli» ; de neutraliser et dans laquelle les acteurs ne savent
s'il garde les haies c'est pour «ne pas tuer la nature», etc. plus toujours s'ils jouent à être eux-mêmes ou à
Jusqu'en 1975, il battait encore le blé et le Sarrazin sur une être un autre. La plupart des artisans qui
vieille batteuse, celle qui est utilisée à la fête ; ce n'est qu'à participent à la fête des «vieux métiers» sont encore en
partir de 1976 qu'il dut recourir à une entreprise
spécialisée "faute d'entraide suffisante, cette opération supposant activité ; nombre de paysans qui sont acteurs dans
aujourd'hui six personnes au moins. Et l'on pourrait, dans la «fête de la moisson» ne font que jouer leur
cette famille vivant de façon apparemment traditionnelle propre rôle. Cette situation assez paradoxale dans
-elle réside dans une ancienne ferme, elle conserve de laquelle les individus sont, de leur vivant,
vieil es armoires de famille, etc.- multiplier les traits de transformés en objet de musée ne peut pas ne pas entraîner
modernisme elle fut l'une des premières à acquérir un tracteur et
une trayeuse électrique, les cinq enfants ont poursuivi des chez certains, et notamment chez les hommes
:

études (BTS, baccalauréat), etc. -les femmes jouant généralement avec sérieux leur
rôle- une certaine «distance au rôle», la métaphore
Cette reconstitution se distingue cependant des théâtrale étant ici particulièrement pertinente. On
«vraies reconstitutions» par le fait qu'elle ne peut le voit notamment chez les artisans qui fabriquent
avoir le souci de l'exactitude ethnographique qui à nouveau de vieux objets mais achetés à des fins
est un souci d'étranger ; elle présente, de ce fait, décoratives («pour la parade») par des citadins.

Ce rassemblement (photo de gauche), dans un même espace, de tous les objets anciens retrouvés dans les greniers ou dans
les granges permet au moins de s'interroger sur les conditions sociales qui transforment des objets ordinaires devenus inutiles
en objets extra-ordinaires dignes d'être conservés. On voit, rangés, comme dans un musée, un ensemble d'objets «vieux trucs
que les femmes conservent» selon l'expression d'un agriculteur, qui évoquent le brocanteur mais qui «ne sont pas à vendre»,
comme le déclare fièrement la personne préposée au stand, une ancienne domestique de «bourgeois» de la commune,
«déguisée en marquise» dira un paysan. Depuis cette exposition, certains de ces objets ont reparu dans les habitations
d'agriculteurs avec une fonction décorative. Sans aucun principe de classement apparent et sans explication, sont posés (photo de
droite) à même le sol divers instruments que leur seule ancienneté suffit semble-t-il à constituer comme objets
intéressants. On peut voir, au premier rang et de gauche à droite, une selle à traire, un bouchoir, instrument utilisé pour fermer les
bouteilles de cidre et de vin, un «carosse» (caisse de bois, garnie de paille, dans laquelle s'agenouillaient les femmes pour
laver le linge) posé sur un banc à laver le linge, une baratte à tourner et, au fond, une lieuse.
82 Patrick Champagne

membres du comité des fêtes, à des déterminations avec une charrue tirée par quatre chevaux en ligne
extérieures au groupe villageois. Un agriculteur, travaille encore ainsi aujourd'hui de même que
évoquant la grande fête de la Moisson de Angrie, celui qui coupe les blés avec une javelleuse à
le remarque : «A Angrie, ils ont commencé petit, laquelle sont attelés deux chevaux.
puis ils ont suivi la demande ; maintenant il y a
tellement de monde qu'il faut que ça marche à la Cette fête qui semble revaloriser le passé et réhabiliter
lettre». Parce qu'ils se mettent «en représentation» indistinctement la tradition permet de saisir tout ce qui sépare,
pour d'autres, les paysans ne peuvent pas ne pas en fait, ceux qui sont «traditionnels» sans le vouloir de
prendre un peu au sérieux leur tentative de ceux qui ont choisi la tradition comme mode de vie. Ainsi,
le paysan âgé d'une cinquantaine d'années qui a procédé
reconstitution ; s'ils situent leur propre fête à l'ancienne à une démonstration de labours avec des chevaux et qui
très au-dessous de celle d 'Angrie à laquelle ils se travaille encore ainsi s'oppose, sous la plupart des rapports,
sont rendus plusieurs fois et à plusieurs et qui à celui qui a fourni la lieuse et la batteuse. Marié, il n'a pas
constitue pour eux un modèle («c'est du sérieux», eu d'enfants et est un quasi célibataire (il n'est pas poussé
«c'est sensationnel», «ça vaut le coup, même à la «modernisation» par les enfants et, sans descendance,
les projets d'augmentation du patrimoine deviennent sans
quand on est de la partie»), ils lui ont pris objet) ; c'est la présence encore active de sa mère sur la
cependant le souci de l'authenticité avec le sérieux qu'il ferme qui lui permet de faire fonctionner ce type
implique. Mais ici, il n'a pas été nécessaire, comme d'exploitation particulièrement coûteuse en main d'oeuvre (7) ;
ce fut le cas ailleurs, de louer du vieux matériel
récupéré chez un brocanteur ou chez un ferrailleur 7 —L'exploitation qu'il a reprise de ses parents comprend
et remis en état de marche uniquement pour ce une vingtaine d'hectares dont plus de la moitié en prairies ;
type de fêtes (6). Il n'a pas été nécessaire non plus le cheptel se limite à douze vaches ; il fait encore un peu
de s'adjoindre le concours de spécialistes. Les de tout «comme autrefois» (des choux, des betteraves, du
artisans sont de «vrais» artisans, le paysan qui laboure blé, etc.), l'essentiel des récoltes servant à nourrir le bétail.
La mécanisation de l'exploitation qui comprenait autrefois
trois domestiques de ferme impliquerait une relative
6 —Une machine à vapeur du début du siècle était louée, spécialisation, l'abandon de la polyculture-élevage pour l'élevage
en 1977, entre deux mille et trois mille francs environ. intensif.

"■*"?.

La démonstration de labour avec quatre chevaux en ligne sont guidés par un agriculteur, membre du Comité des fêtes,
tirant un brabant était l'un des moments très attendus de portant canotier, gilet et vieux pantalon, à rayures
la fête. Si de tels attelages étaient relativement courants, tandis que le propriétaire des chevaux, un agriculteur de
certains paysans labourant même, sur les terrains quarante-cinq ans environ, se tient derrière (il est caché
difficiles, avec cinq ou six chevaux en ligne, les bruits de la fête sur la photographie) pour calmer ses chevaux un peu
ont rendu difficile l'exécution de ce travail. Les chevaux effrayés de travailler devant autant de monde.
La fête au village 83

Faire ou faire semblant ?


Certains, tel ce vannier de 64 ans (photo de gauche), encore en activité dans une commune limitrophe située à une dizaine de
kilomètres, se présentent sans fantaisie au public : habillé de façon moderne, il fabrique des «paillons», paniers faits avec de
la paille liée par des écorces de ronces, qui servaient il y a encore une quarantaine d'années, lorsque les paysans faisaient le ur
pain, à faire «lever» la pâte ou qui étaient également utilisés pour ramasser les oeufs ; depuis longtemps, il n'en fabriquait
plus et faisait surtout des paniers en osier. D'autres ont pris le parti de la représentation grotesque tel cet autre vannier
(photo de droite), également en activité, qui a revêtu d'anciens vêtements de travail mais s'est affublé d'une fausse
moustache, d'un faux nez, d'une fausse paire de lunettes. Ailleurs, le cordonnier du village, l'air enjoué, habillé de façon totalement
fantaisiste (un pantalon en velours, une veste de charbonnier, le chapeau feutre du dimanche que portait son père) tient le
rôle du «sabotier» (en fait, il n'a jamais été savetier mais se borne à clouer, sur des sabots fabriqués en série, des semelles et
des talons).
Il en est de même des paysans qui ne savent plus ce des «batteries» qui duraient trois semaines («on
qu'il faut admirer ou rejeter, obligés d'admirer ce travaillait autrefois à bras»), ils mettent cependant
qu'ils rejettent (le battage avec les anciennes en avant le fait qu'«on savait faire la fête, s'amuser
machines, «c'est plus beau à voir qu'à faire le travail» et se reposer» alors qu'aujourd'hui, «le patron a
dit un paysan âgé) et de rejeter ce qu'ils admirent : plus de souci 'mental' qu'autrefois et il n'est pas
la fête à l'ancienne met à l'honneur les paysans qui sûr qu'on travaille moins aujourd'hui» ; si les
sont considérés comme «en arrière» ou encore «un agriculteurs possèdent aujourd'hui du matériel récent,
peu spéciaux» («c'est grâce à des types comme ça, ils admirent cependant les vieilles machines,
qui sont fiers de garder les vieilles coutumes, qu'on «increvables», qui «avaient déjà trouvé toutes les
peut faire la fête» déclare un agriculteur d'une astuces» («les trucs aujourd'hui ne sont pas mieux ;
quarantaine d'années vivant dans un pavillon) ; si les c'est des vrais tas de ferraille ; on n'a rien inventé
paysans reconnaissent qu'il fallait travailler dur lors depuis»), etc.
84 Patrick Champagne

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On retrouve les mêmes contrastes dans les scènes de travail agricole. A gauche, on peut voir des paysans portant encore les
anciens habits : pantalon de coton à rayures avec une «serre» (ou une «tire») derrière et tenu par une paire de grosses
bretelles, chemise sans col, chapeau de jonc pour l'homme qui tient de façon caractéristique sa fourche ; blouse à rayures,
mouchoir autour du cou pour éviter que la poussière soulevée lors des battages ne rentre à l'intérieur des vêtements, bas
en coton gris foncé pour la femme.
A côté d'eux (à droite), se tiennent des agriculteurs déguisés en paysans : la femme tient une cruche qui contenait
du cidre et que l'on allait porter dans les champs aux moissonneurs ; en chemisette, l'agriculteur de gauche porte, comme
la plupart des agriculteurs participant à la fête, un canotier «Maurice Chevalier» en plastique (chapeau qui se portait
autrefois le dimanche), acheté à Parthenay, dans une entreprise spécialisée dans la vente d'objets et de bibelots pour kermesse ;
à droite, le maire et le président du Comité des fêtes, tous deux agriculteurs importants dans la commune, déguisés de
façon plus recherchée, avec de vieux costumes de noces encore presque neufs, avec noeuds papillon, gibus ou chapeau melon,
c'est-à-dire des habits de «jour de fête» plus que de travail.

La crise des valeurs paysannes est sans doute cette fête à l'ancienne constitue une sorte de
principalement une crise de l'identité sociale, les tentative illusoire pour revivre le passé, elle pourrait
paysans étant condamnés aujourd'hui à recevoir de évoquer ces mouvements millénaristes dans lesquels
l'extérieur la définition de ce qu'ils doivent être les individus réagissent à l'acculturation accélérée
avec toutes les contradictions qu'une telle situation en se réfugiant de façon imaginaire dans un passé
implique alors que la fraction technocratique de vécu comme «âge d'or». Si ce n'était que
la classe dominante proclame depuis des années la l'initiative du revivalism, de la réactivation du passé, vient
:

«fin des paysans» sans doute pour la faire advenir de l'extérieur et que la fête reste un spectacle
plus rapidement, d'autres fractions, au nom de la produit pour l'extérieur (8).
«qualité de la vie» et de «l'écologie» développent
depuis quelques années une idéologie nostalgique
magnifiant un mode de vie que les paysans ont 8— Spectacle auquel les agriculteurs ne croient d'ailleurs pas
presque totalement abandonné. Il n'est sans doute toujours puisqu'ils hésitent chaque année à le refaire,
doutant que cela puisse continuer longtemps à intéresser les
pas de groupe social qui ait été soumis à des spectateurs «qui sont de plus en plus difficiles» et songent
demandes aussi contradictoires. Dans la mesure où à le remplacer l'année prochaine par une course cycliste...