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HISTOIRE CULTURELLE ET HISTOIRE LITTÉRAIRE

Jean-Yves Mollier

Presses Universitaires de France | « Revue d'histoire littéraire de la France »

2003/3 Vol. 103 | pages 597 à 612


ISSN 0035-2411
ISBN 9782130534679
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HISTOIRE CULTURELLE
ET HISTOIRE LITTÉRAIRE

JEAN-YVES MOLLIER*

Dans la mesure où, selon les définitions généralement admises, l’his-


toire culturelle se veut « histoire sociale des représentations »1, des
manières dont les hommes représentent et se représentent le monde qui
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les entoure, il était inévitable qu’elle rencontre l’histoire littéraire et
qu’elle s’efforce d’entamer avec elle un dialogue plus ou moins construc-
tif. Dès ses premiers balbutiements d’ailleurs, cette façon d’envisager
l’imaginaire des groupes humains entretenait un commerce intime avec la
littérature canonique puisque l’un de ses fondateurs, le britannique
Richard Hoggart enseignait cette discipline à l’université de Birmingham2.
Étendant ses recherches aux lectures de la classe ouvrière anglaise des
années 1930-1950, il en était venu à consacrer une partie de ses activités
au roman policier ou au roman sentimental, deux genres particulièrement
prisés par ses contemporains quoique interdits de cité et de citation dans
les dissertations des étudiants d’Oxbridge à cette époque3. S’il parlait

* Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines.


1. Telle est la définition à peu près consensuelle proposée par Pascal Ory ; voir la notice
« Histoire culturelle » que nous avons rédigée dans le Dictionnaire du littéraire, dir. Paul Aron,
Denis Saint-Jacques et Alain Viala, Paris, PUF, 2002, p. 266-267, dans laquelle nous évoquons les
essais de conceptualisation de l’histoire culturelle proposés par Alain Corbin, Pascal Ory et Jean-
François Sirinelli notamment.
2. Richard Hoggart, La Culture du pauvre (1957), trad. fr., Paris, Ed. de Minuit, 1970, a
d’abord enseigné à l’université de Hull puis à celle de Leicester avant d’être nommé en 1962 à
Birmingham.
3. R. Hoggart, 33 Newport Street. Autobiographie d’un intellectuel issu des classes populaires
anglaises (1988), trad. fr., Paris, Hautes Études-Gallimard-Le Seuil, 1991, et Armand Mattelard
et Erik Neveu, « Cultural studies stories. La domestication d’une pensée sauvage ? », Réseaux, n°
80, nov.-déc. 1986, p. 13-58, pour une analyse serrée de la naissance et du développement des
cultural studies dans le monde.

RHLF, 2003, n° 3, p. 597-612


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d’une culture populaire dominée, en se refusant à verser dans la nostalgie


populiste qui encombre tant d’évocations du passé, Hoggart proposait de
prendre au sérieux les loisirs des mineurs, des métallos ou des dockers et,
sans porter de jugement esthétique ni éthique sur ces passe-temps, de les
traiter avec le même respect que s’il s’agissait d’opéra, de théâtre clas-
sique ou des poètes élisabéthains. En ce sens, il traçait un programme sti-
mulant d’enquête qui devait aboutir à tordre le cou aux théories qui en sté-
rilisaient l’approche, notamment celle, par trop mécaniste, de l’aliénation,
qui aboutissait à traiter ces occupations comme un nouvel opium du
peuple4.
Au moment où The Uses of Literacy était traduit en français5, et sans
qu’il y ait de lien direct entre ce livre et ceux qui allaient suivre, Pierre
Abraham et Roland Desné, le premier représentant l’esprit du Front popu-
laire6, le second la génération marxisante des universitaires de l’après-
guerre, se lançaient dans la monumentale entreprise de ce qui allait deve-
nir l’Histoire littéraire de la France, douze fort volumes publiés entre
1974 et 1980 qui faisaient eux-mêmes suite à la série des Manuels d’his-
toire littéraire de la France entrepris en 19677. S’opposant aux concep-
tions de l’histoire littéraire qui avaient dominé l’université française de
Brunetière à Lanson, en passant par Doumic, Faguet et quelques autres,
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les deux chefs d’orchestre inscrivaient délibérément leur projet dans une
autre perspective : rédiger, non pas une énième histoire des écrivains fran-
çais, sagement rangés dans leur époque dont ils étaient censés exprimer à
la fois l’esprit et le plus haut degré de culture, mais une histoire littéraire,
c’est-à-dire un essai d’inscription de la fiction et de la littérarité dans le
monde qui les a vu naître et se former. C’est pourquoi chaque volume de
cette somme s’ouvre, en principe, sur des chapitres concernant l’état de la
France du point de vue de l’école, de l’alphabétisation, du commerce du
livre, de la librairie ou de la presse, pour ne citer que ces aspects d’histoire
de la civilisation matérielle. On trouve ainsi au tome VII (1794-1830) des
pages importantes de Pierre Orecchioni sur le cabinet de lecture et son

4. R. Hoggart, The Uses of Literacy : Aspects of Working-Class Life, with Special references
to Publications and Entertainments, Londres, Chatto and Windus, 1957. Le titre original dit
mieux que la traduction française l’ambition de l’auteur.
5. En se démarquant totalement des tenants de l’école de Francfort, Adorno et Horkheimer
notamment, Hoggart proposait une conception dynamique des lectures populaires. Sa notion de
« lecture oblique » annonce, dans une large mesure, la vision du « braconnage » du lecteur que
développera Michel de Certeau dans L’Invention du quotidien, t. I : Arts de faire, Paris, UGE,
1980.
6. Frère de l’écrivain Jean-Richard Bloch, polytechnicien, aviateur, Pierre Abraham écrivait
dans la revue Europe, Vendredi et Ce Soir avant guerre et il collabora à l’Encyclopédie Française
de Lucien Febvre.
7. Histoire littéraire de la France, dir. P. Abraham et R. Desné, Paris, Livre-Club Diderot,
1974-1980, 12 vol.
HISTOIRE CULTURELLE ET HISTOIRE LITTÉRAIRE 599

rôle pendant la Restauration ou, au tome VIII (1830-1848), des para-


graphes de Claude Duchet qui permettent au lecteur de prendre en compte
les apports de la sociocritique à la compréhension des textes8. Sans être
nécessairement très aboutie, ni toujours répondre aux vœux des concep-
teurs, cette Histoire littéraire de la France cassait les périodisations sécu-
laires, totalement incohérentes pour un historien, et annonçait assez large-
ment l’état d’esprit qui devait présider, outre-Atlantique, à la mise en
chantier de La Vie littéraire au Québec, une vaste fresque qui accorde aux
institutions de lecture, aux supports et vecteurs les plus divers de l’im-
primé, ainsi qu’au système éditorial, toute l’importance qu’ils exigent9.
Parallèlement à l’élaboration de ces programmes de recherche et à la
révélation de leurs résultats, les longues heures passées par un Gallois,
professeur à l’université du New South Wales en Australie, Martin Lyons,
sur la très riche série F 18 des Archives nationales de France, aboutis-
saient en 1985 à la publication d’un chapitre consacré aux « best-sellers »
au XIXe siècle dans le tome III de l’Histoire de l’édition française10 et, en
1987, à celle d’un volume en tous points remarquable, Le Triomphe du
livre : une histoire sociologique de la lecture dans la France du
XIXe siècle11 qui, tous deux, remettaient radicalement en question la vision
littéraire de cette période. En définissant le romantisme comme « la crête
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fugitive d’une vague sur un océan de classicisme et de catholicisme » et
en affirmant que ce terme — le romantisme — « ne semble pas une notion
adéquate pour résumer les goûts de l’époque »12, il invitait les historiens
du culturel à se pencher, sans préjugés ni répugnance, sur les œuvres réel-
lement plébiscitées par les Français du temps. Rappelant la gloire de
Béranger — numéro un au hit-parade des années 1826-1830 avec un
tirage global de ses Chansons estimé à 150 000 exemplaires13 — de
Lamennais, de Pellico, de Daniel Defœ, d’Eugène Sue, de Dumas père, de
Walter Scott, mais aussi de Lamartine et de Chateaubriand, ce que l’on
savait, il plaidait pour une saisie complexe de ces phénomènes. Par leur
place à l’école, les classiques du XVIIe siècle se taillaient la part du lion et
seuls le Catéchisme de Fleury et la Petite Histoire de France de Mme de

8. De P. Orecchioni, on citera encore « Presse, livre et littérature au XIXe siècle », Revue fran-
çaise d’histoire du livre, n° 7, 1974, p. 33-44, et de Cl. Duchet, en association avec Pierre
Barbéris, les tomes IV : 1789-1848 et V : 1848-1913 du Manuel d’histoire littéraire de la France,
Paris, Éditions sociales, 1972 et 1977.
9. La Vie littéraire au Québec, dir. Maurice Lemire et Denis Saint-Jacques, Québec, Presses
de l’université Laval, 1991-2002, 5 vol. publiés, deux à paraître.
10. Histoire de l’édition française, dir. Roger Chartier et Henri-Jean Martin, rééd. Paris,
Fayard-Cercle de la librairie, 1990-1991, t. III, p. 409-437.
11. M. Lyons, Le Triomphe du livre, Paris, Promodis, 1987.
12. M. Lyons, « Les best-sellers », Histoire de l’édition française, op. cit., p. 436.
13. Ibid., p. 418.
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Saint-Ouen pouvaient rivaliser avec les Fables de la Fontaine14. Si l’exis-


tence du cabinet de lecture, décisif pour la lecture publique, et celle du
feuilleton-roman de la presse quotidienne à partir de 1836 exigent de
nuancer ces résultats bruts tirés de l’examen minutieux des registres de
tirage des imprimeurs français, il n’en demeure pas moins qu’ils offrent
de la littérature nationale du XIXe siècle une image presque inversée par
rapport à celle que véhiculent depuis des décennies les manuels scolaires
de Lagarde et Michard ou ceux de Castex et Surer, deux séries qui ont
amplement contribué à former la sensibilité et le jugement esthétique d’in-
nombrables cohortes de lycéens au XXe siècle. Si on ne lit pas Martyn
Lyons et ceux qui ont poursuivi son enquête, on a peu de chance d’en-
tendre parler des véritables succès de la monarchie de Juillet ou de Chaste
et flétrie de Charles Mérouvel et des Deux Orphelines d’Adolphe
d’Ennery, pourtant deux des plus forts tirages de la Belle Epoque15.
Poursuivant sur le terrain emprunté par Martyn Lyons, la sociologie de
la lecture, on ne peut manquer d’évoquer enfin les travaux d’un autre
Britannique, Donald F. McKenzie, dont les études relatives à la bibliogra-
phie matérielle16 ont obligé à revoir complètement les théories sur le
caractère autosuffisant des textes qui firent florès à l’époque où Roland
Barthes enseignait au Collège de France17. A partir des œuvres théâtrales
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qu’on nomme « élisabéthaines » outre-Manche, McKenzie a en effet mon-
tré — et démontré — que le changement de présentation de ces œuvres
dans les éditions du XVIIIe siècle en modifie radicalement la réception et
les « popularise » en quelque sorte. Partant de cet exemple et étendant sa
réflexion à l’ensemble des textes imprimés, Roger Chartier18, Henri-Jean
Martin et nous-même dans Michel et Calmann Lévy ou la naissance de
l’édition moderne puis dans L’Argent et les Lettres19, n’avons cessé de
plaider pour une réinscription permanente de la poésie, du roman, du
drame ou de la comédie, de l’essai et des genres moins nobles, le pam-
phlet, la satire, etc., dans un régime d’historicité qui leur donne sens et

14. Ibid.
15. J.-Y. Mollier, « Fondements scolaires de la légitimité culturelle. L’école de la IIIe Répu-
blique », Que vaut la littérature ?, op. cit., p. 247-264, et M. Lyons, op. cit., chap. V, pour la liste
des best-sellers du premier XIXe siècle.
16. Donald F. McKenzie, La Bibliographie et la sociologie des textes (1985), trad. fr., Paris,
Éd. du Cercle de la librairie, 1991.
17. R. Barthes, Le Plaisir du texte, Paris, Ed. du Seuil, 1973, sur ce point.
18. R. Chartier, « Lecteurs dans la longue durée : du codex à l’écran », Histoires de la lec-
ture. Un bilan des recherches, dir. R. Chartier, Paris, IMEC-Ed.-Ed. de la MSH, 1995, p. 279.
19. H. J. Martin, Histoire et pouvoirs de l’écrit, Paris, Perrin, 1988, p. 299 sur ce point, et
J.-Y. Mollier, Michel et Calmann Lévy ou la naissance de l’édition moderne. 1836-1891, Paris,
Calmann-Lévy, 1984, et L’Argent et les Lettres. Histoire du capitalisme d’édition. 1880-1920,
Paris, Fayard, 1988, pour de multiples exemples du même type, celui de Pierre Loti étant évoqué
plus loin.
HISTOIRE CULTURELLE ET HISTOIRE LITTÉRAIRE 601

permette de comprendre pourquoi, éventuellement, le succès immédiat


d’un écrivain du type d’Alexandre Dumas allait pratiquement lui interdire
la canonisation par l’école secondaire — car le primaire a été plus géné-
reux — et la reconnaissance ultérieure par l’université, les programmes de
l’agrégation des lettres jouant dans ce domaine le rôle de la Légion
d’honneur ou du Who’s Who pour l’affichage ostentatoire des récom-
penses symboliques20.
Sans prétendre rendre ici hommage à tous ceux qui ont plaidé pour
appliquer à la littérature les méthodes des sciences humaines, et l’on
songe particulièrement au Roman du quotidien d’Anne-Marie Thiesse ou
à Mesure(s) du livre d’Alain Vaillant21 ainsi qu’aux travaux pionniers de
René Guise et de Roger Bellet sur la presse22, on proposera d’utiliser tous
ces coups de sonde dans l’univers du littéraire pour inciter à écrire des
histoires de ces phénomènes qui rendent compte aussi bien de leur pro-
duction que de leur diffusion et de leur réception. Pour résumer en
quelques grandes interrogations ce programme, on pourrait se fixer pour
but d’essayer de répondre aux questions suivantes : que lit-on dans la
période de référence, par exemple le XIXe siècle, c’est-à-dire la séquence
de temps ouverte par la Révolution Française et refermée par la Première
Guerre mondiale, soit les années 1789-1914 ou 1918 ? Où prend-on
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connaissance des textes lus ? À l’école, dans la rue, dans les cabinets de
lecture, les bibliothèques, les librairies, les grands magasins ? Ou plutôt
dans la presse, les quotidiens, les magazines, les revues ? Comment s’ap-
proprie-t-on les œuvres diffusées ? Seul, en groupe, en famille, au cabaret,
au théâtre, au caf’ conç’, au music-hall, sur les boulevards, dans l’intimité
de son foyer ? Pourquoi lit-on davantage tel type de littérature ou tel genre
et non tel autre, la poésie, le mélodrame, le roman, l’essai, le pamphlet,
etc. ? Quelle place occupent ces distractions, ces passe-temps ou ces occu-
pations dans la vie quotidienne ? Sont-ils source de distinction ou, au
contraire, de stigmatisation ? En y ajoutant le nécessaire examen des
conditions juridiques qui entourent la publication des imprimés, du plus
vulgaire au plus noble, on peut espérer dégager des problématiques qui
sortent l’histoire littéraire de son cours habituel.

20. A. Viala, « L’agrégation littéraire », Que vaut la littérature ?, op. cit., p. 27-44.
21. A. M. Thiesse, Le Roman du quotidien (1984), rééd. Paris, Seuil, coll. « Points », 2000, et
A. Vaillant dir., Mesure(s) du livre, Paris, Bibliothèque nationale, 1989.
22. R. Guise, Le Phénomène du roman-feuilleton, 1828-1848 : la crise de croissance du
roman, thèse de doctorat ès lettres, dir. Jean Mourot, université de Nancy II, 1975, 11 vol.,
inédite, et R. Bellet, Presse et journalisme sous le second Empire, Paris, A. Colin, coll.
« Kiosque », 1967, et Jules Vallès. Journalisme et révolution, Tusson, Du Lérot, 1987, 2 vol.
602 REVUE D’HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE

POUR UN RÉEXAMEN DE L’ESPACE DE PRODUCTION ET DE DIFFUSION


DES ŒUVRES LITTÉRAIRES

Avant même d’entrer dans cette investigation fondamentale qui consiste,


pour l’historien du culturel, à accepter pour « littéraire » toute œuvre, même
la plus humble ou la plus « vulgaire », à condition qu’elle contienne de la
« littérarité », c’est-à-dire quelque chose qui fait que chacun, en la lisant ou
l’entendant, sait qu’il est en train de s’immerger dans ce type d’univers23, il
convient de revenir un instant sur les périodisations en vigueur dans les col-
lections scolaires et universitaires d’histoires littéraires. Si l’on admet aisé-
ment que les temporalités varient d’un espace à un autre et que l’échelle des
changements qui est adaptée aux besoins de l’histoire politique ne l’est pas
forcément pour l’histoire économique, on ne saurait pour autant accepter les
découpages séculaires qui se sont imposés, de façon académique et cano-
nique, dans le domaine des Lettres. Que Victor Hugo ait affirmé que son
siècle « avait deux ans » quand il est né ne suffit pas à convaincre le lecteur
d’aujourd’hui qu’il faille impérativement faire débuter le XIXe siècle le
1er janvier 1801. L’Histoire littéraire de la France, comme, avant elle, le
Manuel d’histoire littéraire, avaient suggéré d’autres séquences de temps,
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1794-1830, 1830-1848, 1848-1914, etc. Il nous semble que c’est dans cette
voie qu’il faut poursuivre en refusant le diktat des institutions — ministère
de l’Éducation nationale, Conseil national des programmes, Inspection
générale, éditeurs scolaires, associations d’usagers, familles toujours un
peu perturbées par les innovations, etc. —, en combattant tout ce qui
concourt à la reproduction du système en vigueur et en proposant une
temporalité rationnelle, mûrement travaillée en fonction de la nature de
l’objet, comme a tenté de le faire La Vie littéraire au Québec24.
Cet effort pour remettre un peu d’ordre et réintroduire de la cohérence
dans le monde des faits littéraires suppose que l’on ne se contente pas de
dégager pour chaque époque les grands courants qui se sont imposés par
la suite mais, qu’au contraire, l’on tente d’abord d’exhumer, dans un but
d’inventaire, la quasi-totalité des œuvres. Dans un pays tel que la France,
le Dépôt légal, la Bibliographie de la France, même en tenant compte de
ses défauts et de ses lacunes, le Catalogue de la librairie française et
quelques autres instruments de travail bien connus des spécialistes per-
mettent de se faire une première idée de la production à partir de 1811.
Les rubriques de la recension des livres adressés au Dépôt légal, le
Journal de l’imprimerie et de la librairie ou Bibliographie de la France,

23. Pour les discussions, très nombreuses, sur ce thème, on renverra au récent Dictionnaire du
littéraire, op. cit.
24. Voir les découpages adoptés par l’équipe québécoise sur ce point.
HISTOIRE CULTURELLE ET HISTOIRE LITTÉRAIRE 603

irritent souvent le chercheur contemporain parce qu’elles ne sont pas


homogènes et qu’elles paraissent souvent irrationnelles. Toutefois, avec
leurs imperfections et à cause d’elles, elles nous révèlent quelque chose
des représentations qui avaient cours à l’époque considérée. Ainsi l’appa-
rition de la catégorie « Éditions populaires, chansons, livres de propa-
gande » (sous-série XIX/2 dans le jargon du périodique) en 1880 et sa dis-
parition en 1907 nous parlent-elles, à leur manière, d’un phénomène
absent des histoires officielles, l’existence d’une « librairie du trottoir »25
chargée de véhiculer et de répandre des productions d’un genre particu-
lier. Très proche des libelles du temps de la jeunesse de Louis XIV par
certains côtés, ces Mazarinades aujourd’hui étudiées en tant que telles26,
ou des textes antimonarchistes qui circulèrent entre 1788 et 1792 et
contribuèrent à saper l’autorité de la famille royale en ruinant son pouvoir
symbolique27, la « littérature du trottoir » de la fin du XIXe siècle parle de
genres littéraires aujourd’hui oubliés — le faire-part humoristique, le tes-
tament facétieux par exemple28 — mais qui esthétisaient, selon leurs
propres codes, les batailles politiques du moment et exerçaient une fonc-
tion cathartique proche de celle qu’Aristote attribuait au théâtre.
Si ces éditions populaires, ces chansons d’actualité, ou de variété,
comme l’on ne disait pas encore, ces brochures pro- ou anti-boulangistes,
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pro- ou anti-dreyfusardes, paraissent trop éloignées du champ littéraire pro-
prement dit, qu’en est-il de ces milliers de vaudevilles et de mélodrames qui
enchantèrent nos aïeux, firent rire ou pleurer les foules et soulevèrent d’en-
thousiasme des masses importantes de Français du XIXe siècle ? Chacun sait
bien que L’Auberge des Adrets, représentée en 1827, Robert Macaire, en
1834, Le Chiffonnier de Paris, en 1847, et Les Deux Orphelines, en 1874,
furent des succès considérables, incontestés, des planches parisiennes, mais
qui les a, aujourd’hui, réellement vues sur scène ? Comment faire com-
prendre l’échec du drame romantique, des Burgraves par exemple, si l’on
ne possède les éléments d’intelligibilité de ce qu’était une représentation
dans la capitale de la France au siècle de Hugo ? Si l’on n’a plus en
mémoire le fait qu’une pièce était rarement donnée seule mais le plus sou-
vent accompagnée de plusieurs autres29, on risque de perdre de vue les
conditions concrètes du spectacle de l’époque considérée et de lui appli-
quer les critères de celle dans laquelle nous vivons et qui ne connaît plus

25. Voir J.-Y. Mollier, « La librairie du trottoir à la Belle Époque », Le Commerce de la librai-
rie en France au XIXe siècle. 1789-1914, dir. J.-Y. Mollier, Paris, IMEC-Ed.-Ed. de la MSH, 1997,
p. 233-242.
26. C. Jouhaud, Les Mazarinades, Paris, Aubier, 1987.
27. Antoine de Baecque, Le Corps de l’histoire. Métaphores et politique. 1770-1800, Paris,
Calmann-Lévy, 1993.
28. J.-Y. Mollier, « Zola et la rue », Les Cahiers naturalistes, n° 72-1998, p. 75-91.
29. Gérard Gengembre, Le Théâtre français au XIXe siècle, Paris, A. Colin, coll. « U », 1999.
604 REVUE D’HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE

pourtant ni les contremarques ni la claque, deux des ingrédients typiques


de l’époque de Rachel et de Mlle Georges. Sans vouloir réhabiliter abso-
lument la production des d’Ennery (ou Dennery), Dumanoir, Clairville,
Anicet Bourgeois, Bayard, Mélesville, Varin et autres tâcherons ou « cou-
turiers » moins connus que Félix Pyat et Eugène Scribe qui ont eu, eux,
les honneurs d’une biographie universitaire30, on pourrait cependant puiser
dans la relecture de leurs œuvres quelques données permettant, en retour,
d’éclairer le théâtre de Balzac, celui de Hugo, de George Sand, de
Flaubert, de Labiche ou encore de Zola. Compte tenu de la très grande cir-
cularité des textes, de leur porosité, voire de leur spongiosité, s’il nous est
permis d’utiliser à propos de littérature ce terme réservé en principe à un
autre univers, de l’imitation qui joue un si grand rôle dans le milieu des
dramaturges, et de la prégnance du théâtre dans le modèle de réussite ou
de consécration de l’homme de lettres au XIXe siècle, on se procurerait sans
doute quelques moyens supplémentaires pour mieux interpréter l’acharne-
ment mis par Balzac, Flaubert et Zola à vouloir être tour à tour reconnus
comme auteurs de théâtre alors que la postérité les a généralement can-
tonnés dans la catégorie des romanciers.
Dans le domaine du roman-feuilleton, beaucoup a déjà été écrit et Lise
Dumasy a récemment republié les dossiers les plus pertinents à propos de la
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querelle des années 184031 qui devait aboutir au vote d’un impôt sur les
romans, le fameux « amendement Riancey » du 16 juillet 1850 qui nous
apparaît comme le comble de la stupidité cent cinquante ans après32.
Toutefois, si nous parvenons à citer tant bien que mal quelques-uns des
noms des principaux feuilletonistes du temps — de Dumas père à Souvestre
et Allain, en passant par Féval, Soulié, Sue, Ponson du Terrail et Leroux ou
Lerouge33 — qui lit encore Léon Sazie, le père de Zigomar, Michel Zévaco,
celui des Pardaillan, Xavier de Montépin — un peu remis à l’honneur par la
télévision — Charles Mérouvel, Jules Mary, Paul d’Ivoi, Georges Ohnet ou
Dubut de Laforest ? Or tous furent lus, admirés, pour ne pas dire adulés, en
leur temps et les tirages de leurs romans dépassèrent les meilleures ventes
des écrivains les plus lus aujourd’hui, Honoré de Balzac ou Émile Zola.

30. Guy Sabatier, Idéologie et mimésis sous la monarchie de Juillet : le mélodrame de la


république sociale et le théâtre de Félix Pyat, thèse de doctorat en esthétique, dir. Jean-Marie
Thomasseau, université Paris VIII, 1996, et Jean-Claude Yon, Eugène Scribe, la fortune et la
liberté, Paris, Lib. Nizet, 2000.
31. L. Dumasy, La Querelle du roman-feuilleton. Littérature, presse et politique, un débat
précurseur (1836-1848), Grenoble, ELLUG, 1999.
32. J.-Y. Mollier, « Le parfum de la Belle Époque », La Culture de masse en France de la
Belle Époque à aujourd’hui, dir. J.-P. Rioux et J.-F. Sirinelli, Paris, Fayard, 2002, p. 115.
33. Lise Dumasy-Queffelec, Le Roman-feuilleton français au XIXe siècle, Paris, PUF, coll.
« Que sais-je ? », n° 2466, 1989, A.-M. Thiesse, op. cit., et Dominique Kalifa, L’Encre et le
sang : récits de crimes et société à la Belle Epoque, Paris, Fayard, 1995, fournissent de nom-
breux éléments d’appréciation sur le monde des feuilletonistes.
HISTOIRE CULTURELLE ET HISTOIRE LITTÉRAIRE 605

Georges Ohnet, dont il était de bon ton de railler en lui le père de la « litté-
rature ohnete », connut un succès immédiat et prodigieux en publiant coup
sur coup Serge Panine et Le Maître de forge en 1881-1883 — 300 000
exemplaires vendus par Paul Ollendorff pour le premier titre, refusé par le
fils aîné de Calmann Lévy au grand dam de son géniteur34. Quant à Charles
Mérouvel, c’est à lui qu’Arthème Fayard, deuxième du nom, demanda
d’inaugurer la révolutionnaire collection « Le Livre populaire » en 1905 —
des romans inédits de 600 à 800 pages pour 13 sous ou 0, 65 frs. Les
80 000 exemplaires atteints par ce roman font pénétrer l’édition française
dans « l’ère des cent mille » bien avant que Bernard Grasset n’ait prétendu
l’avoir initiée35. Là encore, il ne s’agit pas d’imiter les tenants américains
du courant révisionniste qui consiste, dans certaines universités, à chasser
les écrivains consacrés de la liste des auteurs étudiés pour les remplacer par
les figures saillantes, mais plus discutées, des groupes minoritaires, au nom
d’une conception particulière de l’égalité entre les hommes, mais d’aider à
lire les romanciers du XIXe siècle en les immergeant complètement dans
leur époque, ce qui exige, à ce niveau de l’analyse, de faire fi de tout juge-
ment sur la valeur des œuvres passées en revue. Si Balzac céda lui-même
au démon de l’écriture feuilletonesque et si Zola rédigea Les Mystères de
Marseille à un moment de sa carrière36, il convient de prendre au sérieux
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cette partie de leur production. Il faut donc se pénétrer de leurs lectures et
nul doute que la plongée dans les pages du volume Les Houilleurs de
Polignies d’Élie Berthet se révèlera précieuse pour qui veut mieux com-
prendre la genèse de Germinal, Zola ayant lu, annoté et commenté le
roman minier de son futur collègue de la Société des Gens de Lettres
quand il préparait et rédigeait, chez Hachette et Cie, le Bulletin du libraire
et de l’amateur de livres que cette grosse maison adressait à ses clients37.
Pour résumer notre point de vue sur l’espace littéraire d’une époque,
ici le XIXe siècle français — il inclut évidemment toutes les traductions qui
furent diffusées dans la période —, il convient par conséquent de se livrer
à un effort considérable d’historicisation de la littérature. Cela exige de
suivre la voie tracée par le Manuel d’histoire littéraire puis l’Histoire lit-
téraire de la France ainsi que La Vie littéraire au Québec ou, plus récem-
ment, L’Édition littéraire au Québec au XXe siècle38, mais cette tâche,

34. J.-Y. Mollier, Michel et Calmann Lévy…, op. cit., p. 435.


35. J.-Y. Mollier, « Le Parfum de la Belle Epoque », op. cit., p. 73.
36. Henri Mitterand, Emile Zola, t. I : Sous le regard d’Olympia (1840-1871), Paris, Fayard,
1999, p. 531-532.
37. Diana Cooper-Richet, Le Peuple de la nuit, Paris, Plon, 2002, p. 175-176 pour l’évocation
de la genèse de Germinal et J.-Y. Mollier, Louis Hachette (1800-1864). Le fondateur d’un
empire, Paris, Fayard, 1999, p. 382-385 pour le passage de Zola à la librairie Hachette.
38. Jacques Michon dir., L’Édition littéraire au Québec au XXe siècle, t. I : 1900-1939,
Montréal, Fides, 1999.
606 REVUE D’HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE

indispensable, ne saurait suffire pour rendre compte de la complexité d’un


espace de production et de diffusion de la littérature. À côté de chapitres
consacrés à l’alphabétisation, à la scolarisation, et à l’édition scolaire et
universitaire, aux manuels de toutes disciplines en circulation dans cet
espace39, à la presse, dans sa diversité, aux institutions de lecture les plus
variées — cabinets de lecture, bibliothèques de villes ou de paroisses,
d’ateliers, d’entreprises ou d’associations40 — à la librairie — de neuf et
d’occasion, en boutique ou à l’étalage forain comme aux kiosques de
gares — il faut encore tenter de pénétrer dans l’univers fictionnel qui était
celui des hommes et des femmes qui goûtaient les aventures imaginées
par Fenimore Cooper, Gustave Aimard ou le capitaine Mayne Reid, ou,
dans un autre genre, Delly, Maryan et Max du Veuzit41. Deux exemples
peuvent servir de repère ou de balise dans cette entreprise ou cette navi-
gation, celui emprunté par Marc Angenot quand il décida de lire toute la
production imprimée française de l’année 1889 — en fait, un cinquième,
ce qui est déjà énorme puisque le corpus inclut toutes les disciplines et pas
seulement la littérature42 — et celui de l’équipe dirigée par Alain Vaillant
à l’université de Montpellier III. Pour mieux comprendre la révolution
accomplie par le journal La Presse en 1836, ces chercheurs ont lu la tota-
lité des articles publiés cette année-là dans le quotidien de Girardin, et pas
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seulement le feuilleton dramatique ou littéraire43, et ils sont parvenus à
dégager, par ce biais, la spécificité du fait littéraire, omniprésent dans la
rédaction des nouvelles, tant politiques que criminelles. C’est par ce biais,
dans cette tension pour comprendre le passé, que l’histoire littéraire, aco-
quinée avec l’histoire culturelle, peut, nous semble-t-il, commencer à se
renouveler, sans pour autant renoncer à ses propres ambitions.

POUR UNE HISTOIRE DE LA LÉGITIMITÉ


ET DE LA CONSÉCRATION LITTÉRAIRES

Si l’étude de la réception des œuvres demeure le point le plus délicat,


le plus difficile à mettre en œuvre, malgré des travaux méritoires en

39. J.-Y. Mollier, « Le manuel scolaire et la bibliothèque du peuple », La Lecture et ses


publics à l’époque contemporaine. Essais d’histoire culturelle, Paris, PUF, 2001, p. 51-70.
40. Noë Richter, Introduction à l’histoire de la lecture publique et à la bibliothéconomie
populaire, Bernay, A l’enseigne de la queue du chat, 1995.
41. Ellen Constans, Parlez-moi d’amoir ! Le roman sentimental. Des romans grecs aux
romans de l’an 2000, Limoges, PULIM, 1999.
42. M. Angenot, 1889. Un état du discours social, Québec, Le Préambule, 1989.
43. Marie-Eve Therenty et Alain Vaillant éd., 1836 : l’an I de l’ère médiatique, Paris, Nou-
veau Monde éd., 2001, et Presse et littérature. La circulation des discours dans l’espace public,
dir. Micheline Cambron et Hans-Jürgen Lüsebrink, Études françaises, n ° 36-3/2000, qui effec-
tue un travail similaire pour l’espace québécois.
HISTOIRE CULTURELLE ET HISTOIRE LITTÉRAIRE 607

matière de divulgation des horizons d’attente des contemporains44, ou de


remise en question du canon officiel de la littérature au Québec45, il est une
autre approche que la sociologie de la lecture et l’histoire de l’édition peu-
vent aider à acclimater. En suivant le chemin emprunté par Donald
F. McKenzie — mais il suscite des réflexes d’hostilité ou d’incompréhen-
sion chez de nombreux enseignants de lettres —, on peut étudier la récep-
tion d’une œuvre par des publics variés. L’exemple du théâtre élisabéthain,
d’abord réservé à des cercles aristocratiques puis peu à peu popularisé par
l’entremise d’éditions totalement différentes des précédentes par leur for-
mat et leur appareil paratextuel, n’est pas le seul que l’on puisse proposer46.
Lorsque Roger Chartier s’est opposé à la vision que Robert Mandrou avait
théorisée en matière de culture populaire et de culture savante, il a réutilisé
le corpus des œuvres de la Bibliothèque bleue de Troyes47 en montrant que
les imprimeurs de cette ville avaient recyclé à faible coût de la littérature
aristocratique ou « savante » à l’intention d’un public ordinaire au XVIIe et
au XVIIIe siècle et qu’il ne sert donc à rien de distinguer radicalement deux
types de culture puisque les mêmes textes circulaient dans toutes les caté-
gories sociales du moment48. S’il a raison d’insister sur la nécessité de
prendre en compte les lectures diverses d’une même œuvre, on peut aussi
se servir de ses recherches pour essayer de rendre visibles et sensibles les
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mécanismes de la légitimation puis de la délégitimation, voire du rejet pur
et simple des produits de l’imagination humaine. De même que les romans
de chevalerie avaient cessé de plaire quand Cervantès écrivit Don
Quichotte ou que les aventures picaresques étaient passées de mode quand
elles entraient dans les petits livrets bleus troyens, de même certains
auteurs plus récents ont-ils vu les jugements de nature esthétique portés sur
leur création varier au fur et à mesure que celle-ci élargissait le cercle de
ses amateurs ou, plus exactement, ajoutait aux happy few du début des
auditoires plus nombreux, plus bruyants, moins policés, moins retenus
dans leur façon d’exprimer leur plaisir et donc plus « vulgaires ».
Les mésaventures subies par Pierre Loti, à la fin de sa vie puis immé-
diatement après sa mort, nous paraissent révélatrices en ce sens des
risques que l’édition de grande diffusion fait courir à quiconque choisit ou
accepte ce mode de diffusion de sa pensée. Avant Loti, Alexandre Dumas

44. Hans-Robert Jauss, « Der Leser als Instanz einer neuen Geschichte der Literatur »,
Pœtica, n° 7, 1975, p. 325-344, et Wolfgang Iser, Der implizierte Leser, Kommunikationsformen
des Romans von Bunyan bis Beckett, Munchen, Wilhelm Fink, 1980.
45. D. Saint-Jacques éd., Que vaut la littérature ? op. cit.
46. D. F. McKenzie, op. cit.
47. Geneviève Bollème, La Littérature populaire en France du XVIIe au XVIIIe siècle, Paris,
Gallimard-Julliard, coll. « Archives », 1971.
48. R. Chartier, Lectures et lecteurs dans la France d’Ancien Régime, Paris, Éd. du Seuil,
1987.
608 REVUE D’HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE

père avait reçu de plein fouet la flétrissure attachée à la « littérature indus-


trielle ». Après le feuilletoniste le plus célèbre de son siècle, Zola avait vu
son nom traîné dans la boue à cause de son plaidoyer en faveur de l’es-
thétique naturaliste sans aucun doute, mais peut-être également en raison
de la mise en vente, à grands renforts de publicité, de L’Assommoir en
livraisons illustrées sur les boulevards49. Ce « saltimbanquage » pour par-
ler comme les frères Goncourt dénonçant Flaubert lorsqu’il laissait courir
le bruit que Michel Lévy avait payé 30 000 frs Salammbô au lieu de
10 000, et ce pour allécher et appâter le public des « gogos » comme on
commençait à dire50, n’était certainement pas du goût de ceux qui raison-
naient encore comme à l’époque où le poète devait être maudit pour méri-
ter sa panthéonisation future. Or Pierre Loti fut apprécié au départ par un
public bourgeois pour lequel, d’ailleurs, les amours contées dans Aziyadé
avaient été soigneusement corrigées par les éditions Calmann Lévy afin
d’en atténuer la teneur homosexuelle qui se dégageait du manuscrit primi-
tif51. Transformé en écrivain reconnu après la publication du Mariage de
Loti — rassurante « mise au pas » du héros ! —, du Roman d’un spahi
puis de Mon frère Yves et de ses œuvres phares, il fut académisé, introduit
au Figaro, à la Nouvelle Revue de Juliette Adam, à la vieille Revue des
Deux Mondes comme à sa jeune rivale fin-de-siècle, La Revue de Paris
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ressuscitée en 1894, et il était en droit d’espérer un sort plus enviable que
celui que lui accorda la postérité aussitôt après son décès.
On sait que lors de l’enterrement d’Anatole France, les surréalistes
publièrent un tract virulent destiné à dénoncer un imposteur, celui qu’ils
désignèrent impersonnellement comme Un cadavre, et qu’à cette occasion
André Breton traita « Loti d’idiot, Barrès de traître et France de poli-
cier »52. Dans cet autodafé symbolique et public des vieilles idoles de leur
jeunesse, c’est l’officier de marine Julien Viaud qui est le plus maltraité
puisque affublé d’un qualificatif qui l’assimile à un imbécile ou à un sim-
plet. A tout prendre, mieux eût valu être désigné comme un ennemi de
classe, comme Barrès et France, parce que le premier était encore révéré
pour son style et que le second, prix Nobel de littérature, venait d’avoir
droit à des funérailles nationales et que c’était la raison principale de la
provocation du petit groupe formé par Aragon, Breton, Eluard, Drieu La
Rochelle, Soupault et Delteil qui avaient rédigé l’acte d’accusation adressé

49. Elisabeth Parinet, La Librairie Flammarion. 1875-1914, Paris, IMEC Éd., 1992.
50. L. Edmond et Jules de Goncourt, Journal. Mémoires de la vie littéraire, rééd. Paris,
R. Laffont, coll. « Bouquins », 1991, 3 vol., t. I, p. 867 pour l’allusion à Flaubert en 1862.
51. J.-Y. Mollier, L’Argent et les Lettres…, op. cit., p. 472-475 pour la lettre d’Émile Aucante
à Julien Viaud lui demandant de retravailler Aziyadé dans ce sens et Bruno Vercier à qui nous
avons confié ces documents pour une analyse plus littéraire de ce roman in P. Loti, Aziyadé, rééd.
Paris, Flammarion, coll. « GF », 1989.
52. Norbert Bandier, Sociologie du surréalisme. 1924-1929, Paris, La Dispute, 1999, p. 133.
HISTOIRE CULTURELLE ET HISTOIRE LITTÉRAIRE 609

au tribunal de l’Histoire53. Sans s’en douter, ces tenants d’une authentique


révolution en littérature reproduisaient, à l’encontre de Pierre Loti, les élé-
ments principaux du dossier instruit par l’esthétique bourgeoise et salon-
narde lorsque l’écrivain avait déserté, au début du XXe siècle, le cercle raf-
finé de ses premiers lecteurs, de son public « naturel », pour être diffusé en
collections racoleuses et bon marché à destination des lecteurs ordinaires et
« vulgaires ». C’est en effet ceux-ci que visaient — « ciblaient » ! — les
éditeurs les plus commerciaux, les « Boucicaut du livre », Ernest
Flammarion et Arthème Fayard au premier chef, le second ayant osé, en
1904-1905, lancer ses séries à 0, 95 frs — la « Modern Bibliothèque »
illustrée — et à 0, 65 frs (ou 2 euros actuels) — « Le Livre populaire ».
Attaqués par cette offensive sans précédent depuis celle qui remontait aux
années 1852-185554, les professionnels les moins suspects de populisme
durent s’aligner sur leurs concurrents et les fils de Calmann Lévy, pourtant
amis des princes d’Orléans, se résigner à lancer, à leur tour, une collection
à 0¸95 frs en 1906, la « Nouvelle Collection illustrée » qui devait boule-
verser les conditions de réception de l’œuvre de Pierre Loti55.
Les chiffres de vente des romans, arrêtés par exemple à la date de
1892, montrent que Aziyadé ne dépassait toujours pas 10 000 exemplaires
après quatorze années d’exploitation ininterrompues, que Le Roman d’un
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spahi avait atteint le cap des 18 000 exemplaires, tandis que Mon frère
Yves grimpait à 25 000 et que Pêcheur d’Islande avait connu un tirage
cumulé de 58 000 exemplaires dans ses multiples rééditions56. Ces don-
nées quantitatives font de Pierre Loti un grand écrivain de la Belle Époque
dont les œuvres étaient publiées dans la collection aux couvertures jaunes
qui faisait rêver les auteurs débutants, la « Bibliothèque contemporaine »
à 3, 50 frs, et non dans la « Collection Michel Lévy » à 1 fr le volume
réservée, pour les vivants, aux seconds couteaux du métier des Lettres. En
acceptant, d’ailleurs avec beaucoup de réticence, en 1906, d’entrer dans la
« Nouvelle Collection illustrée », Pierre Loti va voir subitement ses
romans changer d’univers et « tomber » véritablement dans le grand
public. Ainsi Le Mariage de Loti sera-t-il commercialisé à plus de
300 000 exemplaires en 1919 et Pêcheur d’Islande à 500 000 volumes au
même moment57, ce qui propulsait l’homme de lettres dans la catégorie
des écrivains les plus « marchandisés » de son époque. Pour le comparer
avec Émile Zola qui, lui, se réjouissait d’être lu par toutes les couches de
53. Ibid., p. 129-134.
54. J.-Y. Mollier, Louis Hachette (1800-1864). Le fondateur d’un empire, p. 301-304 pour cet
épisode de la bataille du prix du livre.
55. J.-Y. Mollier, L’Argent et les Lettres…, op. cit., p. 478-479.
56. Ibid., p. 475. Tous ces chiffres ont été collationnés sur les registres de tirage des éditions
Calmann-Lévy.
57. Ibid., p. 478.
610 REVUE D’HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE

la population, aucun des volumes de la série des Rougon-Macquart ne


dépassait le cap des 200 000 exemplaires à la date de sa mort (1902), si ce
n’est La Débâcle58, et il faudra attendre l’entrée de Zola dans « Le Livre
de Poche », après 1953, pour qu’il connaisse des tirages comparables à
ceux de Pêcheur d’Islande et qu’il dépasse Pierre Loti en devenant, dès
1960-1965, l’auteur le plus vendu de cette collection59.
Pour ce qui nous intéresse ici, on ne peut s’empêcher de s’interroger
sur le rapport qui existe entre l’entrée de Loti dans le régime de la diffu-
sion de masse de ses œuvres et l’ouverture de son procès en délégitima-
tion. Déplaçant l’angle d’attaque, la critique littéraire ne se situera jamais
sur le terrain — par trop trivial, matériel, donc matérialiste — des chiffres
de tirage ou de vente, mais elle s’en prendra à un auteur dont tout nous
laisse à penser qu’elle ne l’eût pas dénoncé, stigmatisé et voué aux gémo-
nies s’il avait continué à être édité dans ses collections initiales. Comme il
aura fallu attendre la dernière décennie du vingtième siècle pour que Loti
recommence à connaître les faveurs de la critique universitaire et qu’il soit
appelé à entrer dans la « Bibliothèque de la Pléiade »60, on ne peut que
plaider, de nouveau, pour l’étude minutieuse du péritexte et du contexte
éditorial qui entourent les œuvres avant de proposer des analyses de
réception. En ce domaine, les conclusions d’une étude en termes d’hori-
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zon d’attente des lecteurs risquerait de se heurter aux réalités plus pro-
saïques que nous avons soulignées. Pour d’autres époques, en revanche, et
pour d’autres écrivains, les deux approches peuvent se révéler complé-
mentaires, à condition que l’on prenne en compte lé réceptacle matériel
des œuvres, la collection, les couvertures, le format, la typographie, le
caractère élitiste ou, au contraire, standardisé et passe-partout du volume,
etc., l’attente d’un lecteur des séries « Harlequin » n’étant pas identique
— faut-il le rappeler ? — à celle de l’acheteur des volumes imprimés sur
papier bible dans la « Bibliothèque de la Pléiade »61.

POUR UNE APPROCHE SOCIALE ET CULTURELLE DE LA LITTÉRATURE

Refusant les jugements a priori, partant du vécu des hommes, des


femmes et des enfants, car ces groupes ont secrété des littératures particu-

58. Colette Becker, Trente années d’amitié, Georges Charpentier-Emile Zola. 1872-1902,
Paris, PUF, 1980, p. 137-142 pour les tirages des œuvres de Zola.
59. Aurélie Pagnier, Le Livre de poche : histoire des premières années d’une collection (1953-
1961), DEA d’histoire, dir. J.-F. Sirinelli, IEP de Paris, 2000.
60. Alain Quéla-Villéger — Pierre Loti, le pèlerin de la planète, Bordeaux, Ed. Aubéron,
1998 — a beaucoup œuvré en ce sens et Bruno Vercier, sur le plan universitaire, a réédité, chez
Flammarion les grandes œuvres de Loti annonçant ainsi les volumes à paraître en « Pléiade ».
61. Sur la collection « Harlequin », les études universitaires se développent ; cf. par exemple
Julia Bettinotti, La Corrida de l’amour : le roman Harlequin, Montréal, XYZ, 1986.
HISTOIRE CULTURELLE ET HISTOIRE LITTÉRAIRE 611

lières au XIXe siècle, tentant de prendre en compte tout ce qui a été lu à une
époque, mais pas seulement au sens où Gustave Lanson l’entendait62,
l’historien du culturel n’évacue pas pour autant la question de la
« valeur » des textes. N’étant cependant pas le mieux armé pour résoudre
cette difficulté qui prend parfois les allures d’une énigme, il tente d’exhu-
mer des matériaux qui, en historicisant l’œuvre consacrée, ne la réduisent
pas pour autant à son contexte ni à ses conditions de production ou de dif-
fusion mais s’efforcent de la remettre « en situation »63. De ce point de
vue, son travail rencontre celui des littéraires qui, depuis très longtemps,
essaient eux aussi de savoir quelles furent les lectures d’un écrivain et de
connaître la composition de sa bibliothèque afin de mieux cerner les mises
en abyme repérables dans ses écrits. De même, l’histoire de l’édition a
offert à la génétique textuelle de multiples matériaux qui sommeillaient
dans les archives des maisons d’édition mais se révèlent précieux pour
apprécier le texte définitif proposé par un écrivain ou retenu après discus-
sion et échanges, parfois vifs, avec le directeur de collection ou l’éditeur.
L’exemple de Tocqueville acceptant, après hésitation, de modifier, à la
suggestion de Michel Lévy, le titre de son manuscrit de 1856 — La
Révolution française — pour en faire L’Ancien Régime et la Révolution64,
suffit à rappeler l’importance de ces gisements d’ossements littéraires les-
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quels attendent les généticiens ou les archéologues des Lettres.
Au-delà de ces coopérations en principe évidentes entre chercheurs de
disciplines voisines65, notre plaidoyer en faveur de l’exhumation de toute
la littérature d’une époque invite à étudier tous les genres alors prisés par
les contemporains et d’accorder à la littérature sérielle toute la place
qu’elle mérite. La prise en compte du roman policier — depuis le Balzac
d’Une ténébreuse affaire ou le Gaboriau de L’Affaire Lerouge, selon la
généalogie que l’on préfère, jusqu’à Meurtres pour mémoire de Didier
Daenincxs ou Total Kheops de Jean-Claude Izzo pour aller jusqu’à nos
jours — passe par la nécessité d’étudier, au lycée comme à l’université,
les auteurs qui ont renouvelé ce type d’écriture, comme par l’examen de
l’importance des faits divers dans une société donnée. De La Gazette des
tribunaux (1825) dont la lecture influença Stendhal pour la rédaction du
Rouge et le Noir et Flaubert pour Madame Bovary, au journal Détective
des années trente, en passant par Le Petit Journal ou Le Petit Parisien de

62. L’effort de Gustave Lanson était méritoire mais visait essentiellement à faire étudier les
écrivains « mineurs » à côté des « géants ».
63. Sans véritable allusion aux Situations de Jean-Paul Sartre.
64. J.-Y. Mollier, Michel et Calmann Lévy…, op. cit., p. 274-277.
65. Bien des historiens cependant se refusent à travailler avec les littéraires par crainte de voir
leur discipline attirée à l’extérieur du domaine des sciences sociales et bien des littéraires demeu-
rent réticents à entreprendre ce commerce sous prétexte de préserver la « pureté » des œuvres,
par nature irréductibles à leur historicisation.
612 REVUE D’HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE

la Belle Époque, une presse judiciaire ou simplement inspirée par le crime


a préparé les esprits à définir un espace de réception pour la littérature poli-
cière, ce qu’il importe de bien comprendre. De même, l’horizon d’attente
des lectrices — et des lecteurs — de romans sentimentaux — « de gare »
aujourd’hui — doit être examiné de près si l’on veut espérer comprendre le
succès des livres signés Delly, Magali, Guy Des Cars ou, plus tard, Barbara
Cartland. La littérature western, guerrière, d’espionnage, de science-fic-
tion, d’horreur, demande un identique travail d’investigation même si le
caractère répétitif des OSS 117 et autres « polars » détourne en général le
chercheur de ces contrées torrides dans lesquelles seul le père de San
Antonio semble pouvoir se promener sans encourir un verdict méprisant
parce que certains intellectuels bien médiatisés ont affirmé apprécier l’in-
vention langagière qui caractérise ou caractériserait cette prose66.
À ce programme, il conviendrait d’ajouter l’étude des spectacles, des
complaintes et des chansons qui ont drainé des publics considérables dans
leurs salles ou dans les rues au XIXe siècle, d’inclure la lecture des alma-
nachs dont on sait mieux aujourd’hui quel fut leur rôle pour populariser la
science, les nouvelles, la politique ou la fiction67, et tous les supports qui
servirent à diffuser de la littérature pour être à peu près complet. Il va de
soi en effet que la presse et les magazines, comme les revues, jouent leur
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propre partition dans la diffusion des fictions ou de la critique littéraire,
mais le but n’est pas tant de viser une impossible et improbable exhausti-
vité que d’essayer de réinscrire le phénomène ou le fait littéraire dans
l’univers où il vit le jour. Sociale, cela va de soi, mais tout autant culturelle
puisqu’elle s’intéresse aux goûts, aux distractions, aux loisirs, aux lectures,
aux auditions ou aux représentations, cette approche de la littérature pour-
rait déboucher, si une équipe pluridisciplinaire décidait de s’y atteler, sur la
rédaction d’une fresque qui serait alors une sorte de Vie littéraire en France
de la Renaissance à nos jours, ce qui permettrait de rendre compte, au pas-
sage, de cette « exception française » qui voit aujourd’hui encore le livre et
l’écriture occuper une place importante dans la société68.

66. Outre-Atlantique, Chester Himes et Dashiell Hammet, après avoir été vomis par les lec-
teurs « cultivés », sont aujourd’hui étudiés dans les universités, comme le genre dit « western »
ou la littérature de science-fiction. En France, les réticences demeurent nombreuses même si les
manuels scolaires en usage dans les collèges ne négligent pas ces univers fictionnels et tentent au
contraire, depuis bientôt vingt ans, de les utiliser pour conduire, insensiblement, les élèves vers
d’autres horizons.
67. H. J. Lüsebrink, Y. G. Mix, J.-Y. Mollier et P. Sorel, Les lectures du peuple en Europe et
dans les Amériques du XVIIe au XXe siècle, Bruxelles, Complexe, 2003.
68. Priscilla P. Ferguson a tenté d’analyser ce phénomène culturel dans La France, nation lit-
téraire (1989), trad. fr., Bruxelles, Labor, 1991. Il resterait cependant à entreprendre un pro-
gramme de recherches comparatives pour essayer d’expliquer pourquoi le livre occupe encore
une place si importante dans la classe politique française, ce qui est presque unique dans le
monde d’aujourd’hui.