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1.

En apercevant l’enseigne de la boutique, Luc refusa d’écouter la voix de


la raison qui lui conseillait de poursuivre son chemin.
— Arrêtez-vous, s’il vous plaît, demanda-t-il à son chauffeur.
Ce dernier gara la limousine quelques mètres plus loin, dans cette rue
calme de Belgravia célèbre pour ses restaurants et boutiques de luxe. Une
seule d’entre elles intéressait Luc, qui n’était pourtant pas un adepte du
shopping et avait même pour habitude de demander à ses employés d’acheter
les cadeaux destinés à ses maîtresses.
Depuis deux ans cependant, le devoir l’avait poussé à entamer une
période de célibat. Afin de ne pas céder à la tentation, il avait investi toute son
énergie dans son travail et soumis son corps à une discipline de fer.
Il regarda à nouveau le nom qui se détachait sur la façade, au-dessus de la
porte d’entrée.
« Lisa Bailey. »
Il ne put s’empêcher de se remémorer la voix douce de Lisa lui susurrant
des demandes osées à l’oreille pendant leurs jeux érotiques. Cette styliste
talentueuse avait été la plus passionnée de ses conquêtes, une magnifique
jeune femme aux courbes voluptueuses et au regard impénétrable.
Et la seule qui l’ait laissé tomber…
Luc fut tenté un instant de demander à son chauffeur de redémarrer. Il
n’avait pas besoin des complications que pouvait occasionner une rencontre
avec son ancienne maîtresse. Il savait qu’il ferait mieux de rentrer dans son
appartement londonien pour travailler en attendant d’assister au mariage de
Conall le lendemain.
À l’idée de ce qui l’attendait ensuite sur son île de Mardovia, il poussa un
long soupir. Son devoir, qui l’avait poussé à décider de mener une vie chaste
depuis deux ans, lui pesait comme un fardeau.
Alors qu’il jetait un nouveau coup d’œil en direction de l’enseigne, il
aperçut Lisa s’approcher de la vitrine. Les battements de son cœur
s’accélérèrent à la vue de sa généreuse poitrine, mise en valeur par sa taille de
guêpe, et de ses boucles châtaines auréolant son visage de madone. Son
ventre s’embrasa aussitôt.
La veille, lors d’une soirée, il avait entendu quelqu’un prononcer le nom
de Lisa et avait ainsi appris qu’elle avait fait son chemin dans le monde de la
mode. Raison pour laquelle elle avait pu ouvrir boutique dans ce quartier
huppé, loin du minuscule studio excentré où leurs chemins s’étaient croisés la
première fois.
Il se reprit : peu importait l’endroit où elle habitait ou travaillait, elle ne
l’intéressait pas !
C’est pourtant toi qui as demandé au chauffeur d’emprunter cet
itinéraire, n’est-ce pas ?
Il passa la langue sur ses lèvres soudain sèches. Quel mal y avait-il à
prendre des nouvelles d’une ex-amante ? Cela ne pouvait que le convaincre
que tout était terminé entre eux — si tant est qu’il avait besoin de l’être !
— Attendez-moi un instant, lança-t-il soudain à son chauffeur.
Luc descendit de voiture sans attendre et, d’un signe discret de la main,
indiqua à ses gardes du corps postés dans un monospace noir garé quelques
mètres plus loin de rester à distance.
Bien qu’il soit presque 18 heures, le soleil d’août était encore brûlant.
Depuis quelques jours, une vague de chaleur s’était abattue sur la capitale
anglaise, si intense que la plupart des londoniens qui n’étaient pas partis en
vacances avaient envahi les parcs de la ville à la recherche d’un peu de
fraîcheur ou s’étaient retranchés chez eux.
Le temps de traverser la rue, Luc ne put s’empêcher de songer à la douce
brise qui d’ordinaire soufflait sur son palais à Mardovia, ainsi qu’à ses
magnifiques jardins aux senteurs de rose et de jasmin, bien loin des vapeurs
d’essence de cette ville. S’il n’avait pas dû assister à la réception de mariage
de son ami Conall, il aurait repris l’avion le soir même afin de rentrer chez lui
et de commencer à organiser son avenir, auquel il entendait se consacrer de
toutes ses forces.
Lorsque Luc franchit le seuil de la boutique d’un pas décidé, il aperçut
Lisa à genoux devant une robe pendue à un cintre, une aiguille à la main et un
mètre de couturière passé autour du cou.
— Bonjour, Lisa.
* * *
Découragée par l’absence de clientes et accablée par la chaleur, Lisa avait
prévu de fermer plus tôt. Toutefois, le tintement de la clochette accrochée au-
dessus de la porte réveilla en elle un soudain espoir.
En entendant son prénom prononcé avec cet accent mélodieux, elle sentit
son pouls s’accélérer. Elle laissa choir son aiguille et son mètre.
Ce ne pouvait être que Luc, de son vrai nom le prince Luciano Gabriel
Leonidas, souverain de la principauté de Mardovia.
À l’époque de leur liaison, peu importait à Lisa qu’il soit prince : il avait
surtout été l’amant qui l’avait initiée à des plaisirs qu’elle n’aurait jamais cru
éprouver un jour. Qu’elle n’aurait jamais voulu éprouver, se corrigea-t-elle,
car le plaisir s’était vite accompagné de la peur d’être blessée ou abandonnée.
Luc l’avait avertie dès le départ qu’il ne recherchait ni amour ni engagement,
ce qui lui avait parfaitement convenu. Du moins jusqu’au jour où elle avait
compris qu’elle était amoureuse de lui…
Elle avait alors tenté de maîtriser ses sentiments grandissants. Hélas, la
bataille était perdue d’avance, et elle avait dû se résoudre à quitter Luc.
Malgré les nombreuses nuits blanches qui s’en étaient suivies, elle n’avait
jamais regretté sa décision.
Comme au ralenti, Lisa leva les yeux vers Luc, envoûtée par la puissante
aura de sensualité qui émanait de sa personne.
Il était toujours aussi séduisant. Ses cheveux noirs étaient plus courts que
dans son souvenir, mais ses yeux avaient toujours ce même bleu saphir qui
l’avait fascinée la première fois où elle l’avait rencontré. Un costume, de
toute évidence fait sur mesure en Italie, mettait en valeur son corps svelte
mais musclé, et sa chemise de soie blanche laissait entrevoir à la base du cou
un triangle tentant de peau dorée. Lisa aurait souhaité ne pas réagir de façon
aussi incontrôlée à son charme dévastateur et aurait préféré avoir eu le temps
de discipliner ses boucles et de se remettre un peu de rouge sur les lèvres.
— Luc…
Ce prénom était aussi doux à prononcer que deux ans auparavant,
lorsqu’elle le lui murmurait à l’oreille chaque fois qu’il lui faisait l’amour et
l’entraînait dans une spirale de sensations merveilleuses.
— Tu es la dernière personne que je m’attendais à voir ici…, reprit-elle.
Elle jeta un rapide coup d’œil dans la rue en se demandant où étaient
postés les gardes du corps qui accompagnaient le prince Luciano dans tous
ses déplacements. La présence de deux voitures noires aux vitres fumées
garées en face de la boutique lui apporta la réponse.
— Vraiment ?
La voix suave de son visiteur éveilla en Lisa une brusque montée de désir.
Ses seins se tendirent, et une chaleur intense lui embrasa le ventre.
Du calme, Lisa ! Imagine qu’il s’agit d’un simple client.
Comme le jour où elle avait fait sa connaissance dans son atelier près de
Borough Market. Elle venait d’atteindre une certaine notoriété après qu’un
mannequin avait porté une de ses créations à la première d’un film, et les gens
avaient commencé à fréquenter sa boutique. Un beau matin, un homme très
séduisant était entré, accompagné d’une blonde ravissante…
Cette dernière avait très vite cherché à attirer l’attention de son
compagnon sur une longue robe écrue rebrodée de perles, qui ressemblait fort
à une robe de mariée. Lisa avait surpris une grimace agacée de l’homme, leurs
regards s’étaient croisés un instant, puis elle avait détourné le sien, gênée de
sentir ses joues se colorer.
De cette brève communication muette était née une sorte de complicité
entre eux. Peu après, Lisa avait commencé à recevoir des cadeaux
extravagants : Luc avait rompu avec sa maîtresse blonde et voulait l’attirer
dans son lit…
Les somptueux bouquets livrés chaque jour dans son studio témoignaient
de la fortune et des intentions de leur expéditeur. Lisa avait essayé de résister,
consciente qu’une telle relation n’avait aucun avenir. En vain. Fascinée par
cet homme au charme envoûtant qui multipliait les attentions pour la séduire,
elle avait fini par céder.
Leur liaison torride avait duré six semaines pendant lesquelles il l’avait
initiée aux plaisirs du sexe — et sa connaissance en ce domaine était
immense !
Sentant une vague de désir s’insinuer en elle au souvenir de leurs ébats, et
alors que Luc était là, devant elle, et qu’elle mourait d’envie de se jeter dans
ses bras, Lisa s’efforça de se ressaisir.
— Tu passais dans le quartier ? demanda-t-elle d’un ton badin tout en
ramassant son aiguille.
— Pas vraiment. J’ai entendu dire que tu avais ouvert une nouvelle
boutique ici et j’étais curieux. Tu as bien réussi, dis donc.
— Oui, répondit-elle avec un sourire, fière.
— Comment as-tu fait pour t’installer à Belgravia ?
Lisa soutint son regard interrogateur. Elle jugea préférable de lui donner
une réponse, sachant qu’il ne partirait pas avant. Elle était trop mal à l’aise
seule avec lui et préférait le voir disparaître au plus vite.
— Mon studio était trop excentré pour la clientèle qui s’intéresse à mes
modèles.
— Et ?
Lisa haussa les épaules.
— Lorsque j’ai entendu parler de ce magasin à louer, j’ai sauté sur
l’occasion.
Après avoir trouvé un bailleur de fonds pour l’aider à financer son
installation, elle avait ouvert sa boutique dans ce quartier chic. Bien que le
loyer et les charges soient très élevés, son commerce commençait à prospérer,
et ses créations obtenaient un succès croissant. Au départ, ce projet l’avait
aidée à combler le vide laissé dans son cœur par sa rupture avec Luc ; ensuite,
très vite, réussir était devenu une nécessité, car sa sœur lui avait annoncé
qu’elle attendait un enfant.
— Tu t’es très bien débrouillée, fit remarquer Luc tout en regardant
autour de lui.
— Oui, je suis satisfaite.
Ce demi-mensonge avait pour but de la protéger, bien sûr, mais surtout de
le convaincre de sa valeur.
— Que puis-je faire pour toi ? ajouta-t-elle. Es-tu venu acheter une robe ?
— Non.
— La curiosité mise à part, ta visite a-t-elle une autre raison ?
* * *
Bonne question, pensa Luc. Était-il seulement venu pour se prouver qu’il
avait tiré un trait sur Lisa, qu’elle n’était rien d’autre pour lui qu’une ex qui
lui avait mis les sens à feu et à sang avant de le quitter ?
Il l’observa un instant en silence. Elle était partie sans jamais revenir ni
donner signe de vie, alors qu’il s’était attendu à l’inverse. Aucune femme
avant elle ne l’avait jamais laissé tomber, et son orgueil en avait été blessé.
Malgré cela, la farouche indépendance dont Lisa avait toujours fait preuve
continuait de le fasciner. Plutôt petite, dotée d’une magnifique poitrine et de
courbes délicieuses, elle ne ressemblait en rien à ses conquêtes habituelles —
en général de grandes femmes blondes aux jambes interminables ; et,
pourtant, il la trouvait irrésistible.
Elle portait une de ses créations, une petite robe de soie émeraude qui
faisait ressortir le vert doré de ses yeux. Ses longs cheveux châtains aux
reflets auburn étaient retenus sur les côtés par deux fines barrettes en écaille.
En la regardant de plus près, Luc remarqua les larges cernes qui
assombrissaient ses yeux et sa bouche légèrement pincée. Elle avait l’air
fatiguée, ou soucieuse.
Pour quelle raison… ?
— Je viens souvent dans ce quartier, et il aurait été dommage de ne pas
m’arrêter pour te dire bonjour, répondit-il enfin.
— Voilà qui est fait.
— Exact.
Les souvenirs de la douceur soyeuse de sa peau, de son beau regard qui
chavirait au moment où un orgasme l’emportait s’imposèrent soudain à lui.
Bon sang ! À quoi bon se torturer avec de telles réminiscences, qui ne
faisaient qu’éveiller son désir et l’empêchaient de penser clairement ?
Luc serra les lèvres en un ultime effort pour se ressaisir. Il n’avait pas le
droit d’oublier son devoir de prince et son honneur d’homme de parole. Il ne
devait pas succomber au chant d’une sirène dénommée Lisa Bailey, la seule
femme qui l’ait comblé sur tous les plans sans jamais lui imposer sa volonté
ou se montrer exigeante. Pourtant, il ne put s’empêcher de se demander si le
sexe avait été aussi incroyable entre eux parce qu’il se sentait tellement libre
avec elle.
Le désir qu’il avait réprimé pendant ses deux ans de célibat forcé déferla
soudain sur lui, menaçant de le submerger. Quel mal y avait-il à s’accorder
une dernière douce rencontre avant de se consacrer à sa nouvelle vie et aux
responsabilités qui l’attendaient ? Cela lui permettrait sans doute de se
débarrasser du souvenir tenace de cette femme.
— J’arrive des États-Unis pour assister demain à un mariage, expliqua-t-
il. Ensuite, je rentrerai à Mardovia.
— Ta vie est fascinante, Luc, mais j’imagine que tu n’es pas venu pour
me la raconter.
Il laissa échapper un petit rire. Lisa était directe et ne manquait pas
d’ironie, une des raisons pour lesquelles elle le fascinait. Aucune émotion ne
traversait jamais son visage à la peau si pâle, ses traits fins semblaient gravés
dans le marbre. Sauf quand il lui faisait l’amour… Il avait tant aimé la faire
crier de plaisir tandis qu’elle se cambrait sous ses assauts !
Il sourit, se délectant du courant sensuel qui semblait passer entre eux.
— Je pensais te demander une faveur, dit-il.
— Laquelle ?
— Nous sommes de vieux amis, n’est-ce pas ?
Lisa écarquilla les yeux de surprise. Luc se demanda comment elle
réagirait s’il lui faisait part de ses véritables pensées : J’ai envie de te faire
l’amour une dernière fois afin de pouvoir t’oublier. Je veux poser mes lèvres
sur tes seins magnifiques, en mordiller les bouts jusqu’à ce que tu me supplies
de te prendre et te faire gémir de plaisir.
Son pouls battait très fort, assourdissant dans ses oreilles.
— J’imagine que oui, répondit Lisa d’une voix incertaine, comme si elle
avait du mal à considérer que leur liaison passée faisait d’eux de vieux amis.
— J’ai besoin d’être accompagné d’une cavalière à cette réception. Pas au
mariage proprement dit, car j’évite autant que possible ce genre de cérémonie,
mais à la soirée qui est donnée après.
— Comment peux-tu me faire croire que tu aies besoin d’une ex-
maîtresse pour cavalière ? rétorqua la belle Anglaise. Tu dois en avoir une
nouvelle prête à t’accompagner. À moins que tu n’aies changé de façon
radicale.
Luc esquissa un sourire vague. Comment Lisa réagirait-elle si elle
apprenait qu’il n’avait approché aucune femme depuis leur séparation ?
— Je n’ai envie d’aucune autre personne à mes côtés.
— Vas-y seul, alors.
— Cela me rendrait vulnérable.
— Toi ? Tu l’es autant qu’un tigre de Sibérie !
— Métaphore on ne peut plus appropriée : les mariages sont un des
terrains de chasse favoris des femmes.
— Pardon ?
— Tu sais bien que, parvenues à un certain âge, beaucoup rêvent de se
marier et ne pensent qu’à trouver le partenaire idéal.
— Comme toi, par exemple ? rétorqua-t-elle d’un ton sarcastique.
Luc résista à une brusque envie d’attirer la jeune femme vers lui pour
l’embrasser.
— Comment peux-tu être certain de ne pas courir de risques avec moi ?
poursuivit-elle d’un ton taquin.
— Tu es la seule femme à ne t’être jamais fait la moindre illusion quant à
l’issue de notre relation. Tu me protégerais des inévitables prédatrices, reprit-
il avec un sourire, et ce pourrait être agréable de passer une soirée ensemble,
n’est-ce pas ?
* * *
Lisa prit une profonde inspiration. Luc était-il conscient de l’effet qu’il lui
faisait ? N’entendait-il pas son cœur battre la chamade depuis qu’il était entré
dans sa boutique ?
— Ce n’est pas une bonne idée. Je suis désolée, mais je dois fermer le
magasin à présent.
Elle s’avança vers la porte et installa la pancarte « Fermé ». Soudain, elle
réalisa l’interprétation possible de son geste. Trop tard… Luc se mit à
arpenter la boutique, et Lisa l’imaginait en train de mettre au point une
nouvelle stratégie.
— Ton magasin semble bien vide pour un jour de semaine, lança-t-il
soudain.
— Où veux-tu en venir ? demanda-t-elle sans se départir de son calme.
— Si tu portes une de tes créations, ce mariage pourrait être l’occasion de
te faire un peu de publicité gratuite et d’attirer de nouvelles clientes. De
nombreuses personnes influentes y sont invitées.
Lisa ne pouvait affirmer le contraire. Elle avait beau se dire que la baisse
de clientèle n’était que saisonnière, que le commerce reprendrait à la rentrée,
elle devait honorer chaque mois ses factures et assumer la charge de sa sœur
cadette — Brittany avait dû abandonner ses études universitaires pour
s’occuper de sa petite Tasmin. Lisa les aidait autant qu’elle le pouvait, mais
ses moyens n’étaient pas inépuisables. Pour couronner le tout, elle ne faisait
pas confiance au compagnon de Brittany, Jason, qui ne manifestait aucune
envie de trouver un travail et avait de plus une fâcheuse tendance à
s’intéresser aux autres femmes.
— Je suis heureux que ma proposition te fasse réfléchir, reprit Luc, la
tirant de ses pensées. Même si je n’ai pas l’habitude qu’une femme mette
autant de temps à accepter une de mes invitations.
— Je n’en doute pas.
— J’avoue cependant que l’attente ne manque pas de charme, la taquina-
t-il.
Lisa fixa un instant Luc en silence. Son instinct lui soufflait de refuser sa
proposition, mais la voix de la raison prit le dessus. Elle n’avait pas l’occasion
de fréquenter les réceptions mondaines qui pourraient lui permettre de
rencontrer de potentielles clientes ; il aurait donc été stupide de laisser filer
une telle opportunité. Elle serait certes contrainte de passer des heures aux
côtés de cet homme envoûtant, mais elle était capable de lui résister, elle
l’avait déjà démontré.
— Qui sont les futurs époux ? s’enquit-elle.
— Conall Devlin et…
— Le magnat de l’immobilier ? s’exclama-t-elle, abasourdie.
— Tu as entendu parler de lui ?
— Bien sûr. Il fait souvent la une des journaux.
— Il va épouser Amber Carter.
Cette superbe brune, unique fille d’un richissime industriel, avait
certainement dans ses relations des femmes qui avaient les moyens d’acheter
une de ses créations, se dit Lisa, un peu honteuse toutefois. Elle songea
également que passer du temps avec Luc lui permettrait peut-être d’arriver
enfin à l’oublier. Elle pourrait effacer ses doux souvenirs et se remémorer
plutôt son arrogance et son besoin de tout contrôler.
— Où et quand aura lieu la réception ?
— Demain soir, dans le manoir de Conall à Crewhurst, qui se trouve à
environ une heure de Londres.
— Nous pourrions donc rentrer tout de suite après ?
Elle crut apercevoir dans les yeux de Luc une lueur de triomphe.
— Bien sûr. Mon chauffeur passera te prendre ici même en fin d’après-
midi.
2.
En apercevant le majestueux manoir illuminé, Lisa resserra les doigts
autour de sa pochette. Que diable faisait-elle ici aux côtés du prince Luciano
Gabriel Leonidas ? Pourquoi avait-elle accepté de l’accompagner à ce
mariage, alors qu’elle n’était même pas certaine du véritable motif de son
invitation ?
Elle était certes venue dans le but de faire connaître son travail mais, au
lieu de songer aux opportunités qui pouvaient surgir, elle était incapable
d’éloigner ses pensées de Luc, si beau dans un costume qui mettait en valeur
sa silhouette parfaite. Ils avaient échangé peu de paroles pendant le trajet :
après s’être excusé de devoir travailler sur un dossier urgent, il s’était
concentré sur son ordinateur.
Bien qu’il fasse encore jour, de grandes torches de bambou éclairaient
l’allée qui conduisait au manoir, projetant des lueurs orangées dans le ciel
sans nuages. Cette mise en scène donnait un avant-goût de l’atmosphère
festive de la soirée.
Lisa vit de loin que la réception battait son plein. La plupart des invités
semblaient déjà arrivés et déambulaient, une coupe de champagne à la main le
plus souvent, autour du buffet disposé au centre de l’immense pelouse. À côté
de la roseraie se dressait un manège, près duquel se trouvait une tente où un
clown offrait aux enfants barbe à papa et sachets de pop-corn.
Un véritable conte de fées, songea Lisa. Elle avait une vision très
différente du mariage pour avoir d’abord vu, dans son enfance, son beau-père
maltraiter sa mère. Elle avait aussi remarqué le flagrant changement d’attitude
de Jason envers Brittany du jour où celle-ci avait accouché de leur fille,
Tasmin, et ce même s’ils n’étaient pas passés devant le maire. Lisa serra les
dents. Jamais elle n’accepterait d’être à la merci d’un homme.
En descendant de voiture, ses talons s’enfoncèrent dans le gravier du
parking, et elle vacilla. Luc la rattrapa par le bras, et un brusque élan de désir
l’envahit au contact de sa main. Comment pouvait-il lui faire encore un tel
effet ? se demanda-t-elle, consciente que ses seins s’étaient tendus sous la soie
de sa robe. Cette puissante attirance expliquait sans doute le fait qu’elle n’ait
pas éprouvé le moindre intérêt pour un homme depuis qu’elle avait fui son
sublime prince. Leurs regards se croisèrent. Luc était-il conscient de son
désir ? Éprouvait-il le même à son égard ?
— Les mariés viennent nous accueillir, lui murmura-t-il.
Lisa vit une jeune femme se hâter vers eux ; sa longue traîne flottant
derrière elle, une couronne de fleurs était posée sur ses cheveux coiffés en
chignon.
— Altesse ! s’exclama-t-elle en effectuant une gracieuse révérence. Je
suis si heureuse que vous ayez pu venir.
— Je n’aurais manqué votre mariage pour rien au monde, répondit Luc.
Amber, connaissez-vous la styliste Lisa Bailey ? Lisa je te présente la toute
nouvelle Mme Devlin.
— Je ne pense pas que nous nous soyons déjà rencontrées, dit la mariée
avec un sourire, mais j’ai entendu parler de vous. Votre robe est magnifique.
— Merci. La vôtre est somptueuse, répondit Lisa en souriant.
Luc lui présenta ensuite Conall, un grand blond à la beauté saisissante qui
semblait avoir du mal à détacher les yeux de sa femme.
— Nous avons préféré un buffet plutôt qu’un dîner formel, expliqua
Amber tandis que son mari lui passait un bras autour de la taille. Cela
permettra aux invités de faire connaissance. Je vais aller vous chercher une
coupe de champagne, Altesse.
Luc l’arrêta aussitôt d’un geste de la main.
— Non, je vous en prie, pas de chichis. Ce soir, je suis simplement Luc.
Je peux y aller moi-même, et nous allons profiter de votre magnifique jardin
avant de danser.
Un éclair malicieux dans les yeux, il se tourna alors vers Lisa.
— Cette idée te plaît-elle, chérie ? ajouta-t-il.
Elle sentit son cœur s’emballer. Ce mot doux dit en français lui rappelait
des souvenirs intimes qu’elle aurait préféré oublier. Le regard bleu saphir de
Luc lui brûlait la peau.
— J’ai hâte de découvrir votre jardin, dit-elle aux jeunes mariés. J’ai
entendu dire qu’il était de toute beauté.
— Je vous remercie, répondit joyeusement Amber, avant de se tourner
vers Luc et d’ajouter : Si je puis me permettre, vous devriez aller à la
recherche de mon frère, Rafe. Il vient d’arriver d’Australie, et je suis certaine
que vous aurez grand plaisir à discuter ensemble.
— Excellente idée, répondit Luc.
* * *
Luc prit deux coupes de champagne sur un plateau que lui présentait un
serveur. Il en tendit une à Lisa, remarquant à peine que les nouveaux mariés
s’éloignaient. Il n’avait d’yeux que pour Lisa Bailey, resplendissante dans
cette robe de soie moirée qui scintillait à chacun de ses mouvements et
moulait ses formes si féminines. Cependant, il la sentait tendue ; ainsi, il
remarqua, tandis qu’elle se détournait pour prendre une gorgée de champagne,
qu’elle évitait ostensiblement son regard.
Une brusque envie le saisit de lui faire l’amour sur-le-champ, de se perdre
à nouveau dans son corps doux et chaud, comme cela lui était si souvent
arrivé. Pourquoi ne pas s’accorder ce dernier plaisir avant de remplir son
devoir et de se décider enfin à fixer une date pour un mariage qu’il ne pouvait
pas repousser plus longtemps ?
Luc prit le bras de sa cavalière et, dans le soleil couchant qui baignait la
pelouse de ses rayons orangés, il la guida parmi les nombreux invités, dont la
plupart évoluaient dans les mêmes milieux d’affaires que Conall et lui.
Plusieurs ambassadeurs et politiciens étaient également venus honorer les
nouveaux époux de leur présence, ainsi qu’un magnat russe du pétrole et le
propriétaire grec d’une chaîne d’hôtels de luxe. Serena, l’assistante de Conall,
s’approcha alors d’eux accompagnée d’un homme athlétique et bronzé,
qu’elle leur présenta comme Rafe Carter, le frère de la mariée. Les
présentations faites, Luc s’aperçut que Lisa avait profité de cet intermède
pour s’éclipser.
Il l’aperçut un peu plus loin en compagnie de deux jeunes femmes. Il
l’observa du coin de l’œil tout en s’efforçant de ne pas perdre le fil de la
conversation avec Rafe et les deux ou trois invités qui les avaient rejoints.
Il regardait les boucles soyeuses de Lisa cascader le long de son dos alors
qu’elle riait avec l’une de ses interlocutrices lorsqu’un homme s’approcha
d’elle. Tout en lui parlant, il posa une main sur son bras. Saisi d’un étrange
sentiment de possessivité, Luc faillit envoyer promener la jeune actrice de
Hollywood qui était en train de lui tendre sa carte de visite en lui suggérant de
l’appeler très bientôt. Par courtoisie il glissa le bristol dans sa poche, décidé à
s’en débarrasser à la première occasion ; puis, après avoir marmonné une
vague excuse, il quitta le petit groupe et rejoignit Lisa.
Ignorant les murmures d’intérêt qui saluèrent son arrivée, il lança à la
ronde :
— Je suis désolé d’interrompre votre conversation, mais je dois
m’entretenir un instant avec Mlle Bailey.
Apparemment trop surprise par son irruption pour protester, Lisa le suivit.
— J’aimerais te présenter quelques personnes susceptibles de s’intéresser
à ton travail, se justifia Luc.
Ils passèrent alors de groupe en groupe, jusqu’à ce que Lisa, profitant du
fait qu’il était en grande discussion avec un de ses amis, décide d’aller
s’asseoir au bord de la piscine. Quelques enfants s’y ébattaient sous l’œil
attentif de leurs gouvernantes.
Luc prit rapidement congé de son interlocuteur, mais il aperçut alors un
grand jeune homme blond s’installer à côté de Lisa et engager la conversation
avec elle. Son sang ne fit qu’un tour. Il n’avait soudain plus qu’une envie :
être seul avec elle. Il s’approcha de la jeune Anglaise et lui prit la main sans
se soucier du blondinet qui lui faisait la cour.
— Allons danser.
Sans même lui laisser le temps de refuser, Luc l’entraîna à sa suite.
* * *
Bien que ravie à la perspective de danser avec Luc, Lisa aurait aimé
trouver le courage de protester ; mais qu’aurait-elle pu lui dire ? « Désolée,
Luc, je suis terrifiée à l’idée que tu me fasses des avances auxquelles je me
sens incapable de résister » ? Ridicule…
Alors elle le suivit sans un mot, gênée d’être la cible des regards envieux
des femmes de l’assistance. Elle aurait souhaité disparaître sous terre, mais
réussit cependant à dissimuler son malaise et à afficher une expression
sereine. Depuis le remariage de sa mère, elle était devenue experte dans l’art
de cacher ses émotions, une protection afin d’éviter qu’on abuse d’elle.
— Pourquoi une telle précipitation ? Tu aurais pu me demander mon
avis ! lança-t-elle à Luc pour la forme.
— J’aurais préféré une réponse plus enthousiaste, murmura-t-il dès qu’ils
furent hors de portée de voix. Cela t’amuse de te faire désirer ?
— J’oubliais que le prince Luciano a l’habitude que l’on satisfasse tous
ses caprices !
Luc sourit.
— Ce n’est pas faux.
— Dans ce cas, tu devrais apprécier cette nouvelle expérience.
— J’essaye.
— Fais encore un effort, alors.
Luc laissa échapper un petit rire sonore tout en l’entraînant vers la salle de
bal, d’où s’élevait la mélodie sensuelle d’un morceau de jazz.
Une fois sur la piste, Lisa retrouva la sensation de puissance qui émanait
du corps musclé de Luc ainsi que sa subtile odeur de bergamote. Il était bien
difficile de ne pas se laisser griser par ce contact. Traîtres, les bouts de ses
seins durcirent, en même temps qu’une douce chaleur se nichait au creux de
son ventre.
C’est la première fois que nous dansons ensemble, songea-t-elle, émue.
Luc ne l’avait jamais emmenée dans une soirée ni tenue dans ses bras en
présence d’autres personnes, car leur liaison était restée secrète. Elle en
comprit soudain la raison en sentant les hanches de Luc se presser contre les
siennes : danser était dangereux, car leurs corps révélaient leur intimité en
public. Elle devina que seule la présence du service de sécurité de Conall
Devlin permettait cet écart de conduite à Luc ; dans un lieu moins protégé et
fréquenté par des personnes moins discrètes, ils auraient déjà été pris en
photo.
Elle retint soudain son souffle. Luc s’étant rapproché, elle avait
l’impression que ses seins pressaient davantage son torse. Avait-il senti ses
tétons s’ériger ?
— Tu es tendue, lâcha-t-il soudain.
Elle s’écarta légèrement pour le regarder.
— Cela te surprend ?
— Tu n’aimes pas danser ou bien es-tu troublée d’être si proche de moi ?
L’expression de son regard était indéfinissable.
— Un peu, en effet, admit-elle enfin.
— Je le suis aussi.
Lisa se mordit la lèvre. Elle regrettait de ne pouvoir maîtriser les
battements soudain intempestifs de son cœur.
— Je ne te crois pas, rétorqua-t-elle.
Luc lui caressa la taille d’un doigt.
— C’est pourtant vrai. Je n’ai jamais éprouvé avec une autre ce que je
ressens en ce moment avec toi.
— Excellente phrase d’approche, Luc, fit-elle en riant. Discrète,
convaincante et qui contient la juste note d’incrédulité. J’imagine que tu
arrives chaque fois à tes fins avec de telles paroles.
— Pourquoi es-tu aussi cynique ?
— Je dirais plutôt « réaliste », ce qui semblait te convenir lorsque nous
étions ensemble.
L’air pensif, il caressa la peau nue de son bras.
— J’étais peut-être trop obnubilé par toi pour y prêter attention.
— Luc…
— C’est la vérité, l’interrompit-il. Et arrête de me regarder ainsi si tu ne
veux pas que je t’attire dans un coin sombre.
— Et toi cesse de te comporter de la sorte si tu ne veux pas que je m’en
aille !
— Comme tu voudras, murmura-t-il. Raconte-moi plutôt ce qui s’est
passé dans ta vie pendant ces deux années.
— Tu veux dire : dans ma boutique ?
— Bien sûr, répondit-il après un bref froncement de sourcils.
Fixant les petits boutons de nacre de la chemise de Luc, Lisa se demanda
si elle devait lui avouer s’être jetée à corps perdu dans le travail pour essayer
de l’oublier.
— Sous la pression de mes clientes, qui voulaient me voir développer
mon commerce, j’ai trouvé un bailleur de fonds qui a cru en moi et accepté de
financer mon installation dans un quartier plus prestigieux de Londres.
— Comment s’appelle-t-il ?
— Qu’importe son nom ?
Luc marqua une légère pause avant de demander :
— Est-il ton amant ?
— Tu m’imagines vraiment entamer une liaison avec mon financeur
principal ?
— Cela pourrait expliquer ton ascension fulgurante…
Lisa faillit gifler son cavalier, indignée. Comment osait-il la soupçonner
d’avoir couché pour réussir ? ! Et comment osait-il se montrer jaloux, alors
qu’il lui avait toujours dit qu’ils n’avaient aucun avenir ensemble ? Elle se
contint. Dans d’autres circonstances, elle aurait pu être tentée d’attiser ce
sentiment de jalousie ; elle résista toutefois à l’envie de s’inventer une
relation avec Martin — qui était son associé, rien de plus.
— Voyons, tu es le premier à dire qu’il ne faut jamais mélanger plaisir et
affaires ! lança-t-elle en riant. Et je crains de n’avoir guère eu le temps de
m’amuser.
— Pourquoi ?
— Ma nouvelle boutique représente un enjeu beaucoup plus important.
Depuis mon déménagement, j’ai encore plus de travail, et Brittany…
Elle s’interrompit. Elle hésita à en dire plus à Luc, de peur d’en dire trop.
— Ta sœur ?
Stupéfaite qu’il se souvienne d’elle alors qu’il ne l’avait jamais
rencontrée, Lisa acquiesça de la tête.
— Oui. Elle a eu un bébé.
— Mais elle est très jeune, non ?
— C’est exact, et…
Lisa marqua de nouveau une pause. Luc ne s’intéressait sûrement pas au
partenaire de Brittany et, même si elle n’appréciait pas l’attitude de Jason, elle
éprouvait une certaine loyauté envers lui parce qu’il était le père de Tasmin.
— … et je leur ai consacré beaucoup de temps, acheva-t-elle.
* * *
— Donc, tu es devenue tante, nota Luc.
Il vit une lueur éclairer les yeux vert doré de Lisa, et un doux sourire
fleurir sur ses lèvres. Il ressentit un étrange pincement au cœur : il ne lui avait
jamais vu une telle expression.
— En effet. J’ai une adorable petite nièce, Tasmin, et c’est là le plus grand
événement de ces deux dernières années. À ton tour maintenant de me
raconter ce qui s’est passé dans ta vie pendant tout ce temps.
Sa gorge se serra. Il était tellement à l’aise avec Lisa… Elle aurait pu être
la personne idéale à laquelle se confier. Il pourrait lui révéler qu’il allait
bientôt devoir épouser Sophie, la jeune princesse d’Isolaverde qui lui était
destinée depuis l’enfance, car il ne pouvait plus continuer de repousser le jour
de cette union.
Lisa était réaliste, donc capable de comprendre que les mariages arrangés
étaient bien plus raisonnables que les mariages d’amour, qui se terminaient si
souvent par un divorce.
À la manière dont elle le regardait, Luc savait combien elle le désirait —
il l’aurait su même s’il n’avait pas senti les bouts de ses seins durcir contre
son torse, sa voix hésitante et son souffle irrégulier. Il était également
conscient d’éprouver pour elle un désir qu’il n’avait jamais ressenti pour une
autre. En cela, il lui avait dit la vérité.
Sa conscience l’empêchait cependant de commencer son jeu de séduction,
car son devoir l’attendait à Mardovia. Se perdre dans le corps aux courbes si
excitantes de son ex déclencherait en lui une frustration encore plus grande.
Or il n’avait pas le droit de trahir Sophie à présent, même s’il ne l’avait pas
vue depuis bientôt un an. Tromper Lisa n’aurait pas été juste non plus.
L’expression tendre et mélancolique de cette dernière lorsqu’elle avait fait
allusion à sa nièce s’imposa à son esprit. En général, les femmes de son âge
rêvaient d’avoir un enfant ; il devait la laisser aller vers son propre destin, en
aucun cas lié au sien.
Luc s’écarta de Lisa à contrecœur et retrouva le contrôle de son corps,
ainsi qu’il le faisait depuis deux ans. Remarquant à nouveau sa pâleur et ses
cernes, il regretta son manque d’égards et la manière cavalière dont il l’avait
traitée. Avait-il vraiment été sur le point de profiter d’elle avant de la quitter
pour épouser une autre femme ?
Malheureusement, oui… Quel genre d’hommes était-il donc ? Il se
dégoûtait tout à coup.
— Viens, allons-nous-en, lança-t-il d’un ton sec.
— Déjà ? demanda Lisa, stupéfaite. Il est encore très tôt, non ?
— Tu es fatiguée, n’est-ce pas ?
— Un peu, oui, concéda Lisa.
— Tu as déjà rencontré la plupart des invitées susceptibles de s’intéresser
à tes créations. La soirée va vraiment démarrer dans peu de temps, et elles
seront alors trop occupées à danser pour échanger leurs cartes de visite avec
toi. C’est le moment de nous éclipser.
* * *
Lisa n’eut d’autre choix que de suivre Luc jusqu’à la limousine. Le
chauffeur les attendait en lisant un magazine. Il bondit pour leur ouvrir la
portière.
Tandis que la musique et les rires s’estompaient, une boule se forma dans
sa gorge. Les quelques minutes passées dans les bras de Luc avaient été
magiques. Serrée contre son grand corps musclé, elle s’était sentie heureuse et
désirable, d’autant plus qu’il avait été incapable de dissimuler le désir qu’il
éprouvait encore pour elle. Elle aurait aimé danser avec lui jusqu’à l’aube. À
l’idée de devoir rentrer dans son minuscule appartement alors que la lune
s’élevait à peine dans le ciel, elle eut le sentiment d’avoir été lésée. Elle s’en
voulut d’avoir caressé le rêve de passer la nuit avec lui. Cela avait été bien
présomptueux de sa part !
Une fois dans la voiture, Lisa se recroquevilla sur son siège tandis que
Luc lisait ses messages sur son téléphone mobile. Il donnait l’impression
d’avoir pris ses distances.
Elle sentit les larmes lui monter aux yeux et préféra alors les fermer, afin
de ne pas lui montrer que son attitude la blessait. Comment avait-elle pu avoir
la prétention de penser qu’il la trouverait encore irrésistible et aurait du mal à
ne pas succomber ?
* * *
Luc garda les yeux rivés sur son téléphone jusqu’à ce que le souffle
régulier de Lisa lui indique qu’elle s’était endormie. Être assis à côté d’elle
sans pouvoir la toucher était une torture !
Lorsqu’ils arrivèrent dans Londres, il se pencha pour demander au
chauffeur de raccompagner Lisa.
— Désirez-vous que je vous dépose d’abord chez vous, Altesse ?
L’idée de rentrer et de se soustraire ainsi à l’attrait que sa compagne
exerçait sur lui était tentante, mais il lui sembla grossier de la laisser se
réveiller seule dans une voiture vide. Elle ne lui avait jamais causé de souci,
n’avait pas cherché à vendre leur histoire à la presse ou à profiter de ses
relations, comment aurait-il pu se montrer aussi cavalier ?
— Non, répondit-il. Nous allons chez Mlle Bailey.
À ce moment-là, Lisa s’agita sur son siège et donna au chauffeur une
adresse différente de celle de son ancien atelier, avant de refermer les yeux.
Luc fut surpris de constater que la limousine empruntait les rues mal éclairées
d’un quartier peu avenant. Pourquoi Lisa avait-elle quitté son appartement,
simple mais situé dans une rue bien famée, pour venir s’installer dans un
endroit pareil ?
Lorsque la voiture fut garée, il tapota l’épaule de Lisa.
— Nous sommes arrivés chez toi.
Elle se redressa et saisit sa pochette.
— Je te remercie de m’avoir raccompagnée.
— C’est ici que tu vis, à présent ?
L’étonnement de Luc n’échappa pas à Lisa. Il n’était probablement jamais
venu dans un quartier aussi défavorisé. Elle résista à la tentation de mentir,
d’annoncer qu’elle s’était simplement installée ici le temps de refaire la
décoration de son appartement, mais à quoi bon avoir honte de sa situation
actuelle ?
— Oui, murmura-t-elle.
— Pourquoi as-tu déménagé ?
— Lorsque Brittany est rentrée de la maternité, Jason et elle se sont sentis
un peu à l’étroit dans leur appartement. Je leur ai donc offert de prendre le
mien et me suis installée ici à titre provisoire. Je chercherai un logement plus
agréable le jour où…
— … tes affaires seront plus florissantes ? compléta Luc.
— En quelque sorte. Je te remercie de m’avoir emmenée à cette soirée,
cela m’a permis de rencontrer des personnes intéressantes pour mon travail.
Et… j’ai été heureuse de te revoir.
— J’ai moi aussi eu beaucoup de plaisir à passer ces quelques heures avec
toi.
Ils se fixèrent un instant en silence.
— Je t’accompagne jusqu’à l’entrée, lança soudain Luc.
— Inutile, je suis une grande fille.
— J’y tiens.
Malgré l’air encore doux, Lisa frissonna en sortant de la limousine.
Arrivée devant sa porte, elle l’ouvrit, avant de se retourner vers Luc, le cœur
serré à l’idée de ne plus le revoir, de ne plus ressentir ce désir enivrant dès
qu’elle se trouvait près de lui, ni éprouver ces merveilleuses sensations
chaque fois qu’il la regardait ou l’effleurait. Un bref instant, elle regretta
même de l’avoir quitté autrefois au lieu de profiter de chaque instant jusqu’à
ce qu’il se lasse d’elle. Elle avait voulu se protéger d’un inévitable chagrin
d’amour, mais ne souffrait-elle pas à présent autant que si elle l’avait vécu ?
Elle passa les bras autour du cou de Luc et déposa sur ses lèvres un baiser
léger.
— Bonne nuit, prince Luciano. Tâche d’être heureux.
Luc se figea au contact de la bouche de Lisa sur la sienne. Une onde
brûlante lui parcourut le corps. Il devait se ressaisir ! Ce n’était pas à une
femme de prendre les devants, c’était lui le maître. Il contrôlait chaque aspect
de sa vie et il avait déjà décidé que rien de bon ne pourrait découler d’une
brève aventure.
Malgré cette résolution, le désir le possédait. Tout était différent avec
Lisa. Elle pouvait être si passionnée dans son lit, puis si distante l’instant
suivant. Ce soir, son baiser aérien augurait de délicieuses promesses…
Tout est terminé entre vous, et tu dois bientôt épouser Sophie !
Pourquoi alors ne se séparait-il pas de Lisa pour rejoindre sa limousine ?
Pourquoi était-il en train de la pousser dans l’entrée et de refermer la porte
derrière eux ?
Luc s’entendit gémir tandis qu’il s’emparait de la bouche de sa belle
Anglaise…
3.
Lisa avait enroulé les bras autour de son cou. Emporté par le désir qui
l’enflammait au contact de sa peau douce, Luc remarqua à peine la petite
taille du hall d’entrée. Il plaqua sa proie contre le papier défraîchi du mur et
l’embrassa avec fougue. Lorsqu’il s’écarta, elle murmura son prénom d’une
voix rauque. Ses hanches dessinaient de petits mouvements circulaires, avec
la même impatience qu’elle manifestait du temps de leur liaison.
Son pouls battait furieusement à ses tempes. Luc glissa une main sous la
robe de Lisa et la fit remonter le long de ses jambes nues. Il savait qu’il aurait
dû s’arrêter, mais il était trop excité. Cette intimité avec elle était si naturelle
— il en avait d’ailleurs toujours été ainsi.
Lorsqu’il lui caressa l’intérieur de la cuisse, Lisa laissa échapper un petit
gémissement qui attisa le désir de Luc. Il la fit taire d’un baiser, puis glissa les
doigts dans sa toison jusqu’au sillon tiède de son intimité. Il titilla son clitoris
jusqu’à ce qu’elle se cambre contre lui.
Elle défit la ceinture de Luc, qui retint son souffle tandis qu’elle
repoussait son pantalon et, d’une main experte, abaissait son boxer. Elle prit
son érection entre ses doigts fins et la caressa lentement, jusqu’à ce que Luc
déchire d’un geste sec son léger string en dentelle.
Le rire brusque de Lisa lui rappela combien elle aimait la domination
qu’il exerçait autrefois sur elle dans son lit. Repoussant l’ultime avertissement
de sa raison, il sortit un préservatif de la poche de son pantalon et l’enfila.
Puis il prit les fesses de Lisa en coupe et les souleva afin qu’elle enroule les
jambes autour de sa taille.
— Es-tu sûre de le vouloir ? demanda-t-il tandis que le bout de son sexe
effleurait l’intimité de Lisa.
Sans lui laisser le temps de répondre, il la pénétra d’une poussée.
Très vite, ses coups de reins s’accélérèrent. Il étouffa les cris de Lisa d’un
baiser avant que tous deux se laissent emporter par un orgasme foudroyant.
Le corps encore agité de spasmes, Luc se reprocha d’avoir été si rapide.
Pourquoi diable n’avait-il pas pris le temps de la déshabiller, de l’allonger sur
son lit et de faire grimper leur désir jusqu’à ce qu’il devienne insoutenable,
comme il aimait tant le faire ?
Lorsqu’il posa une main sur son mont de Vénus et nota qu’il vibrait de
plaisir, Luc sentit aussitôt le désir renaître en lui. Il savait que Lisa serait
certainement d’accord pour refaire l’amour, mais cela ne devait pas se
produire. Il lui fallait partir sans un regard en arrière, oublier au plus vite cette
étreinte qui n’aurait jamais dû avoir lieu et se préparer à la vie qui l’attendait à
Mardovia.
Malgré sa résolution, Luc s’écarta à grand-peine de Lisa. Il se rajusta
avant de la prendre par la main.
— Où est ta chambre ?
— Au fond, à droite.
Dans la petite pièce très simple, Luc remarqua les notes colorées d’un
magnifique châle en cachemire drapé sur un fauteuil ainsi qu’un bouquet de
roses odorantes. Il tira les rideaux et alluma la lampe de chevet, décidé à
s’assurer avant de partir que Lisa se couche.
En revenant vers elle, il fut toutefois saisi d’une irrépressible envie de la
serrer contre lui, de l’embrasser avec passion, de contempler une dernière fois
son corps nu. Il la fit asseoir au bord du lit.
— Lisa…, murmura-t-il d’une voix rauque cependant que son érection
renaissait.
Lisa s’allongea et le regarda tout en écartant légèrement les jambes en une
invitation muette.
— Oui ?
Bien que Luc sache qu’elle cherchait à l’exciter, il refusa d’écouter la
voix de la raison. Il se pencha vers elle, s’empara de sa main et la posa sur son
sexe tendu.
— J’ai encore envie de toi.
Lisa sourit sans le lâcher des yeux.
— Moi aussi.
Excité comme un fou, Luc la déshabilla à la hâte, impatient de
redécouvrir son corps sublime, avant d’ôter à son tour ses vêtements.
* * *
Lisa déglutit péniblement, au comble de l’excitation devant le spectacle
du corps svelte et puissant à la peau ambrée de Luc. Elle posa les deux mains
sur ses cuisses musclées, puis parcourut son ventre de baisers. Elle
s’approchait de son sexe dressé lorsque Luc eut un léger mouvement de recul.
— Non, dit-il d’une voix peu assurée.
— Mais tu aimes…
— J’aime tout ce que tu me fais, Lisa, coupa-t-il. Mais cette fois, je veux
que nous prenions notre temps.
Il l’allongea sur le lit, se pencha vers elle, les sourcils froncés :
— Tu es consciente que cela ne change rien à la situation, n’est-ce pas ?
Je ne suis toujours pas en mesure de t’offrir un avenir avec moi.
Lisa eut un sourire crispé.
— Tout ne tourne pas toujours autour de toi, Luc. Je sais qu’il ne s’agit
que d’un moment de plaisir.
— Combien d’amants sont passés dans ce lit ? demanda-t-il d’un ton
agressif, comme pris d’un brusque accès de jalousie.
— Tu n’as aucun droit de me poser une telle question.
— Cela veut dire beaucoup ?
Lisa secoua la tête, mais sa voix tremblait d’indignation lorsqu’elle
répondit :
— Personne depuis toi, si tu tiens vraiment à le savoir. Néanmoins, avant
que tu en tires des conclusions hâtives, sache que j’ai été trop occupée à
maintenir mon commerce à flot pour songer à trouver un partenaire.
Le sourire triomphant de Luc n’échappa pas à Lisa. Elle n’avait pas avoué
l’entière vérité : elle n’avait eu aucun amant car, hormis ce prince arrogant,
qui aurait pu lui offrir le plaisir qu’elle avait découvert entre ses bras ? Il ne
voulait pourtant pas entendre parler de sentiments et n’avait aucun avenir à
offrir, ainsi qu’il le lui avait rappelé. Elle n’avait donc qu’à lui montrer qu’elle
aussi était indépendante et ne poursuivait aucun rêve inaccessible.
— Tu peux être rassuré, poursuivit-elle d’un ton sec, je n’attends rien de
toi.
Lisa eut l’impression que Luc allait lui parler, mais il sembla se raviser. Il
se pencha vers elle pour lui offrir un long baiser sensuel, qui lui rappela tout
ce qui lui avait tant manqué : les doigts de cet homme sur sa peau, ses
caresses intimes, la virtuosité avec laquelle il lui faisait l’amour.
Réalisant qu’elle portait toujours ses escarpins, Lisa replia une jambe afin
de les ôter. Elle s’apprêtait à défaire la première boucle lorsque Luc
s’exclama :
— Non !
Il s’agenouilla au-dessus d’elle et caressa la fine lanière de cuir qui
entourait la cheville de Lisa comme si elle était un prolongement de sa peau.
— Garde-les, ordonna-t-il.
Puis il entreprit de lui caresser tout le corps, des doigts, de la bouche, à
pleines mains ou par effleurements, et Lisa sentait aussi son érection la frôler
ou se presser contre elle. Seigneur, comment avait-elle pu vivre si longtemps
sans ces délicieuses sensations… ?
— Luc, murmura-t-elle.
Les doigts de Luc s’immobilisèrent.
— Tu veux que je m’arrête ?
Non. Elle voulait qu’il la tienne serrée contre lui et lui dise combien elle
lui avait manqué, mais cela n’arriverait jamais. Elle ne pouvait prendre que ce
qu’il avait à lui offrir.
— Surtout pas, répondit-elle en enroulant les bras autour de son cou. Je
veux te sentir à nouveau en moi.
Il la fit pourtant attendre et cibla ses caresses jusqu’à ce qu’elle en
gémisse de frustration. Alors seulement il prit un préservatif dans la poche de
son pantalon, l’enfila et la pénétra en murmurant son prénom.
Remarquant le sourire de Luc au moment où il commençait à aller et venir
en elle, Lisa voulut reprendre le contrôle de la situation. Elle lui saisit les
épaules et, sans se séparer de lui, le fit rouler sur le dos de manière à se
retrouver sur lui. Elle le regarda droit dans les yeux, se redressa, prit ses seins
en coupe puis se mit à jouer avec leurs pointes. Apercevant un éclair de plaisir
sauvage dans le regard de son amant, elle renversa la tête en arrière et
continua de le provoquer.
— Lisa, je te veux.
Il lui empoigna les hanches pour la pénétrer plus profondément. Tandis
que leurs mouvements se teintaient d’urgence, il l’attira à lui et l’embrassa
avec passion, imitant de la langue les poussées de son sexe.
Lisa frémit de plaisir. Elle ne s’était pas sentie aussi vivante depuis si
longtemps…
Un brusque désir de lui labourer la chair de ses ongles s’empara d’elle.
Au moment où elle pensait avec une douce amertume qu’ils faisaient peut-
être l’amour pour la dernière fois, les prémices de l’orgasme montèrent en
elle. Lisa posa les lèvres sur le côté de son cou, le mordit et aspira le goût salé
de la sueur de sa peau. Luc laissa échapper un cri avant de la rejoindre dans
l’extase.
* * *
La tête posée sur le torse de Luc, Lisa n’osait bouger ni parler, de peur de
rompre la délicieuse sensation de bien-être et d’union qui l’enveloppait.
Endors-toi, le pria-t-elle en silence, et oublions un instant que tu es un
prince et moi une roturière. Je te ferai un café et des toasts demain matin,
nous déjeunerons ensemble dans ma petite cuisine, comme un couple normal,
avant que tu disparaisses définitivement de ma vie.
— Luc ?
Alors qu’il se levait et s’éloignait du lit, Lisa aperçut le reflet de son grand
corps nu dans le miroir ovale accroché au-dessus de la commode. Elle réalisa
soudain combien la pièce, avec sa tapisserie défraîchie et ses meubles bon
marché, devait paraître misérable à cet homme habitué au luxe de son palais.
Luc passa deux doigts à la naissance de son cou et se pencha vers la glace
pour observer la légère teinte rosâtre qui trahissait le suçon de Lisa.
— Où est la salle de bains ? demanda-t-il d’un ton sec.
— En face.
Quelques minutes plus tard, Luc réapparut, les cheveux humides. Lisa
sentit son cœur se serrer en le voyant ramasser ses vêtements et se rhabiller à
la hâte sans lui adresser la parole. Il n’allait tout de même pas la quitter ainsi ?
Même si elle savait qu’il ne s’agissait entre eux que d’une rencontre sans
lendemain, elle avait espéré qu’il resterait dormir avec elle.
— Que se passe-t-il ? lui demanda-t-elle, anxieuse.
Luc s’arrêta de boutonner sa chemise pour lui lancer un regard noir.
— M’as-tu fait un suçon pour être certaine de me laisser un souvenir ?
— Je sais, je n’aurais pas dû, murmura-t-elle avec un petit sourire. Je n’ai
pas pu résister.
Cela n’amusa pas Luc, dont les yeux au bleu soudain glacial la
transpercèrent.
— Je dois partir, déclara-t-il après avoir jeté un coup d’œil à sa montre. Je
ne devrais même pas être là.
— Mon nouveau logis est-il trop modeste pour Son Altesse, ou bien es-tu
pressé de t’en aller maintenant que tu as obtenu ce que tu désirais ?
— Je t’en prie, Lisa. Ne rends pas ce moment plus difficile qu’il ne l’est
déjà. Nous n’aurions jamais dû faire l’amour, nous le savons tous deux.
Lisa s’assit brusquement et, voyant le regard de Luc se poser sur ses
seins, tira aussitôt la couette pour recouvrir sa poitrine.
— Je te signale que c’est toi qui es venu me chercher dans ma boutique !
protesta-t-elle, furieuse. Tu m’as pratiquement soudoyée pour me convaincre
de t’accompagner à ce mariage.
— Mais c’est bien toi qui m’as sauté dessus sur le pas de ta porte alors
que j’étais décidé à partir.
— Excuse-moi, mais je ne me souviens pas t’avoir entendu protester !
— Tu as raison, lança-t-il avec un petit rire amer. J’ai été bien trop faible.
— Nous l’avons été tous les deux, mais nous avions envie l’un de l’autre.
À quoi bon le regretter : nous ne faisons de peine à personne, n’est-ce pas ?
Luc hésita à lui expliquer pourquoi ils ne referaient jamais l’amour
ensemble, même s’il en éprouvait déjà du regret. Une boule au ventre, il
admira les belles boucles châtain clair aux reflets auburn qui cascadaient sur
la peau à la blancheur d’albâtre de Lisa. Il fut saisi d’une brusque envie de
l’embrasser à nouveau et de se perdre une ultime fois en elle — à en juger par
l’éclat de ses magnifiques yeux verts, elle le désirait encore autant que lui…
Un soudain sentiment de culpabilité calma aussitôt son désir à la pensée
de la jeune princesse d’Isolaverde, qui l’attendait avec patience depuis des
années.
Même s’il trouvait Lisa irrésistible, il ne pouvait pas lui laisser croire qu’il
allait revenir partager avec elle des moments sensuels à chacun de ses
voyages à Londres. Certes, elle l’avait embrassé pour lui souhaiter bonne nuit
sur le pas de la porte, mais c’était lui qui avait ensuite fait le premier pas. Et
c’était lui qui avait initié leur second corps-à-corps… Il lui devait donc une
explication.
— Je crains qu’il n’y ait un problème, annonça-t-il lentement.
Lisa le fixa, soudain figée, comme si elle devinait à son ton subitement
dur qu’elle allait entendre des paroles blessantes.
— Lequel ?
— Il y a une autre femme.
* * *
Lisa se raidit. Elle dévisageait Luc, l’esprit en déroute, le cœur en berne,
incrédule.
— Quelqu’un d’autre dans ta vie ? finit-elle par bredouiller.
— Oui.
— Tu veux dire que tu couches avec deux femmes en même temps ?
demanda-t-elle, glaciale. Je suis peut-être trop conservatrice, mais… Y en
aurait-il plus de deux ?
— Bien sûr que non ! Ce n’est pas aussi simple, tu sais…
— Tu ne voudrais tout de même pas que je te plaigne !
Le sarcasme avait-il le pouvoir de la protéger de la douleur qui lui lacérait
le cœur, ou de lui faire oublier combien elle avait été naïve d’accorder
aveuglément sa confiance à cet homme ? Elle ne lui avait jamais rien
demandé, n’attendant de lui qu’une certaine intégrité. Comme elle avait été
stupide !
— Depuis ma plus tendre enfance, je suis promis à une princesse d’une île
voisine de la mienne, avoua-t-il.
— Pardon ? Ces mariages arrangés n’existent plus dans nos contrées,
Luc ; nous sommes au XXIe siècle.
— Dans mon pays, si, expliqua-t-il tout en prenant ses boutons de
manchettes à côté du vase de roses posé sur la commode. C’est ainsi que notre
société fonctionne depuis…
— Assez ! l’interrompit Lisa. Je n’ai que faire d’un cours sur les us et
coutumes de Mardovia. Je veux seulement savoir comment tu as pu faire
l’amour avec moi alors que tu as une autre femme dans ta vie.
Luc enfila ses boutons de manchettes l’un après l’autre avant de lever les
yeux vers elle.
— Je suis désolé.
— Bien sûr, voyons ! C’est trop facile, de s’excuser après coup, une fois
que le mal est fait. Tu veux que je te dise ce que je pense de toi ? Tu es un
mufle.
— Je t’avais avertie d’emblée qu’aucun avenir n’était envisageable pour
nous. J’ai toujours su que j’étais destiné à épouser Sophie.
Apprendre le nom de cette jeune femme bouleversa Lisa, qui se mit à
trembler.
— Mais il ne t’est jamais venu à l’esprit de m’en parler.
— Du temps de notre liaison, je n’avais aucune raison de le faire dans la
mesure où elle et moi étions d’accord pour mener des vies indépendantes
jusqu’au moment de notre mariage.
— Et ce moment est arrivé.
— En effet.
La voix soudain douce de Luc rappela à Lisa celle d’un médecin
cherchant le meilleur moyen d’annoncer à son patient un diagnostic fatal.
— Ce voyage est le dernier que j’effectue avant de me consacrer aux
préparatifs de notre mariage, reprit Luc.
— Et tu as donc décidé d’en profiter pour t’offrir une dernière aventure
avec la femme qui n’allait certainement pas te poser de problèmes…
— Absolument pas ! s’indigna-t-il.
— Oserais-tu affirmer que tu es passé par hasard dans ma boutique hier ?
— Je souhaitais m’assurer que tout était bien terminé entre nous.
Lisa, furieuse d’avoir été utilisée pour que Luc tourne une page dans sa
vie, refréna une brusque envie de le mettre dehors sur-le-champ. À la place,
elle céda à une impulsion masochiste :
— Comment est… Sophie ?
Luc tressaillit, comme si elle avait commis une indélicatesse en
prononçant le nom de la princesse alors qu’elle était nue sur le lit ayant abrité
leur étreinte.
— Es-tu certaine de vouloir savoir ?
— Oui, je suis curieuse.
Il hésita un instant avant de répondre :
— Elle est plus jeune que toi, et bien sûr de sang royal.
Sous le choc, Lisa ferma les yeux. Elle souhaitait soudain que Luc n’ait
jamais réapparu dans sa vie. Il serait resté dans son souvenir l’amant parfait
qu’elle avait eu le courage de quitter au lieu du traître qu’elle découvrait.
— Est-elle au courant des incartades de son cher fiancé ? demanda-t-elle
d’une voix tremblante. Cela lui est égal de te partager avec une autre femme ?
— Je n’ai jamais connu Sophie de manière intime, rétorqua-t-il avec
humeur. La tradition veut qu’elle arrive vierge le soir de notre nuit de noces.
Luc marqua une pause. Lisa remarqua qu’il l’observait par-dessous ses
longs cils.
— C’est le devoir auquel me destinait ma naissance, poursuivit-il d’un air
sombre, et je dois m’y soumettre. Un prince se doit de faire passer ses
obligations avant tout.
Lisa secoua lentement la tête dans l’espoir de retenir une action d’éclat
ou, plus humiliant, les larmes qui lui brûlaient les yeux…
— Comme si tu connaissais la signification du mot devoir ! grimaça-t-
elle.
— Une fois que nous serons mari et femme, poursuivit Luc comme s’il
récitait une leçon bien apprise, je lui serai fidèle et ne commettrai plus aucun
écart.
Lisa ferma les paupières, abattue, blessée. Voilà qu’à présent elle était un
« écart » aux yeux de Luc. Sa naïveté était décidément sans bornes ! En se
laissant aller à un baiser qui les avait tous deux emportés, elle avait gâché ses
doux souvenirs.
À défaut de pouvoir laisser libre cours à sa rage et à son amertume, Lisa
se résolut à faire preuve de dignité. Elle avait toujours pris soin de dissimuler
ses émotions à Luc, et il était hors de question qu’elle se trahisse en cet
instant. Rouvrant les yeux elle croisa son beau regard triste, elle préféra ne
voir en lui que fourberie.
— Va-t’en, Luc, fit-elle dans un souffle.
Comme il hésitait, elle crut qu’il allait s’approcher pour lui donner un
baiser d’adieu. Au lieu de cela, il tourna les talons et quitta la chambre.
* * *
Lisa se laissa retomber sur l’oreiller et écouta le bruit des pas de l’homme
qu’elle avait aimé, qui s’éloignaient. Elle entendit la porte claquer, puis la
voiture qui démarrait.
Lorsqu’elle trouva enfin le courage de se relever, elle traversa la chambre
pour se rendre dans la salle de bains. Elle remarqua sur le sol une carte de
visite, qui avait dû tomber de la poche de Luc. Elle la ramassa. Le nom gravé
dessus lui donna la nausée.
Luc l’avait emmenée à un mariage avant de lui faire l’amour, mais il
s’était arrangé, pendant qu’elle avait le dos tourné, pour demander sa carte à
la sublime actrice de Hollywood présente à la réception !
Serrant les lèvres pour stopper leur tremblement, Lisa déchira le bristol et
le jeta à la poubelle.
4.
— Jason est persuadé que tu es enceinte.
De surprise, Lisa faillit lâcher la petite robe qu’elle était en train de plier.
Elle tourna lentement la tête vers sa sœur. Assises sur le tapis, toutes deux
étaient en train de trier les vêtements de sa nièce, mettant de côté ceux qui lui
iraient encore lorsque les froids mois d’hiver arriveraient.
— Qu’est-ce que tu racontes ? demanda-t-elle, mal à l’aise.
— Il dit qu’en te regardant il a l’impression de me voir quand j’attendais
Tasmin, expliqua Brittany, qui semblait choisir ses mots avec soin. J’ai pour
ma part remarqué que tu avais cessé de porter tes créations, cela m’a paru
étrange.
Elle eut un petit rire gêné avant d’ajouter :
— Tu m’as toujours dit qu’arborer les modèles de ta boutique était la
meilleure publicité possible ; or ces derniers temps tu ne portes que des
pantalons et chemises amples.
Consciente de chercher à gagner du temps, Lisa reposa le petit vêtement
sur la pile de ceux à garder, puis elle saisit une adorable salopette en lin blanc
brodée de papillons pour la ranger. Elle ne devait aucune explication à
Brittany, et encore moins à Jason, bien trop enclin à juger son prochain au lieu
de se remettre en question.
Il avait cependant deviné juste : son corps s’était arrondi, ce qui était
inévitable à seize semaines de grossesse…
Passé son incrédulité des premiers jours, et après plusieurs tests, Lisa
avait dû se rendre à l’évidence : son humeur versatile et ses seins douloureux
avaient bel et bien une explication. Elle avait alors consulté son médecin. À la
fin de l’examen, celui-ci l’avait félicitée. Un sourire de rigueur aux lèvres,
Lisa l’avait remercié, mais elle était sortie de son cabinet paniquée à l’idée de
porter l’enfant d’un homme qui ne voulait plus d’elle et allait en épouser une
autre.
— Qui est le père ? demanda Brittany, la tirant de ses souvenirs.
— Tu ne le connais pas, répondit très vite Lisa.
Sa sœur écarquilla les yeux, puis poussa un cri de joie et lui sauta dans les
bras. Devant le peu d’allégresse de Lisa cependant, elle se calma.
— J’ignorais que tu avais un petit ami en ce moment. Ou bien s’agirait-il
de cet homme avec qui tu sortais il y a deux ans ?
— Je ne vois pas de qui tu parles, marmonna Lisa.
— Celui que tu prenais tant de mal à cacher et refusais de nous présenter,
comme si nous n’étions pas assez bien pour lui.
Lisa avait effectivement préféré tenir secrète l’identité de Luc, car elle
savait que leur liaison n’avait aucun avenir et craignait aussi que Jason
n’essaye de profiter de la notoriété de son amant.
La situation n’était pas différente à présent : si elle révélait son nom, sa
sœur s’empresserait d’en parler à son compagnon, qui n’hésiterait pas à
vendre la nouvelle aux tabloïds.
— Écoute, Brittany, je préfère ne pas discuter de cela.
— Comme tu voudras… Que comptes-tu faire ?
— Que veux-tu dire ?
— À propos du bébé, bien sûr ! Le père est-il au courant de ta grossesse ?
Non. Ce n’était pourtant pas faute d’avoir essayé de le contacter, songea
Lisa. Le numéro de portable enregistré dans son téléphone n’était plus en
service, alors elle avait appelé à deux reprises le palais de Mardovia, où une
certaine Eleonora avait refusé catégoriquement de la mettre en contact avec le
prince ; elle avait dû oublier de transmettre ses messages demandant qu’il la
rappelle. Lisa avait donc fini par abandonner.
Suite à ces démarches infructueuses, elle reconnaissait cependant avoir
ressenti un certain soulagement. C’était peut-être mieux ainsi. Luc allait
épouser la princesse Sophie, et Lisa ne s’imaginait pas ternir le bonheur de
cette jeune femme en lui révélant l’existence d’un enfant conçu lors d’un
moment de passion. Pourquoi diable Luc n’avait-il pas eu l’honnêteté de lui
faire part de son imminent mariage avant de poser la main sur elle ?
— Non, répondit Lisa en évitant le regard inquisiteur de sa sœur, et il n’en
saura jamais rien. Il ne veut pas me revoir et n’apprécierait certainement pas
d’apprendre que je porte son enfant. J’élèverai donc ce bébé seule. Crois-moi,
je me sens prête à lui donner tout l’amour dont il aura besoin.
— Je crois surtout que…
— Je ne te demande pas ton avis, la coupa-t-elle. Je t’informe seulement
de ma décision.
— Il est marié ? insista Brittany après quelques secondes de silence.
Pas encore.
— Ainsi que je te l’ai déjà dit, cette discussion est close, répondit Lisa
avec un sourire crispé en se relevant. En revanche, ton commentaire sur ma
tenue vestimentaire vient de me donner une merveilleuse idée.
— Laquelle ?
— Puisque je vais continuer de grossir pendant les prochains mois, mieux
vaudrait le faire avec grâce, n’est-ce pas ?
— Bien sûr, mais encore ?
— Depuis que je suis allée à ce mariage dans la haute société au mois
d’août, les commandes n’ont pas été aussi nombreuses que je l’espérais. Je
dois prendre une nouvelle direction et je pense savoir laquelle à présent.
Lisa caressa son ventre avant de poursuivre :
— Il y a très peu de robes de grossesse vraiment élégantes sur le marché,
et encore moins réalisées dans des tissus naturels. Je sais travailler d’autres
matières que la soie. Mêlée à du cachemire ou à de la laine, elle peut être
parfaite pour l’hiver aussi. Je vais donc créer une collection pour futures
mamans et pourrai ainsi la présenter moi-même.
— Tu ne crains pas que le père de ton enfant l’apprenne et découvre ainsi
que tu es enceinte ?
Lisa secoua la tête. C’était bien la dernière chose qui l’inquiétait. Luc
n’était pas du genre à feuilleter des magazines de mode, et il devait être trop
occupé par les préparatifs de son mariage pour se soucier des défilés
londoniens.
— Non, il n’en saura rien.
Lisa se rassit, soudain pleine d’espoir. Elle se promit de se montrer forte
pour son bébé et de ne plus se lamenter sur son sort. Elle était jeune,
courageuse et en bonne santé ; elle avait assez d’amour et de tendresse à offrir
à ce petit être innocent qui grandissait en elle.
Son bébé serait heureux, et elle lui offrirait tout ce dont il aurait besoin,
quoi qu’il lui en coûte. Elle s’en fit le serment.
* * *
Le sang battait à ses tempes. Sa vue se brouillait. Luc s’appuya au dossier
de son fauteuil et se couvrit les yeux de ses mains soudain moites. Il devait y
avoir une erreur…
Sur une impulsion, il avait tapé le nom de Lisa dans le moteur de
recherche de son ordinateur. Était-ce dans le but de se distraire ou parce qu’il
ne parvenait pas à éviter de penser à elle ?
Près de six mois avaient passé depuis leur dernière rencontre, mais il
éprouvait toujours du remords à l’idée d’avoir cédé à la tentation avec Lisa
malgré le célibat qu’il s’était imposé.
La date de son mariage avec Sophie devait être officiellement annoncée la
semaine suivante : c’était la fin d’une époque et le début d’une nouvelle vie, à
laquelle il avait l’intention de se consacrer sans réserve. Il réalisa alors qu’il
avait tapé le nom de Lisa afin de se prouver qu’il était capable d’entendre
parler d’elle sans que les battements de son cœur s’accélèrent.
Incrédule, il regarda à nouveau l’écran de son ordinateur. Après avoir
perdu sa mère dans des circonstances particulièrement dramatiques, il avait
toujours pensé que rien ne pourrait le déstabiliser. Or la photo de Lisa prise
lors de ce défilé de mode le pétrifiait. Son beau visage auréolé de boucles
auburn ainsi que la vitalité qui se dégageait d’elle n’étaient cependant pas
responsables de son émoi…
Il fixa à nouveau la main de Lisa posée sur son ventre arrondi en ce geste
protecteur que semblaient affectionner les femmes enceintes et, le front perlé
de sueur, relut le texte qui accompagnait la photo :
Lisa Bailey lance sa nouvelle collection !
La styliste, connue pour ses créations qui font la joie des femmes
élégantes, a lancé hier sa nouvelle ligne de robes de grossesse.
Enceinte de six mois, elle est montée elle-même sur le podium pour
présenter l’un de ses modèles.
La jeune femme, diplômée de St Martin, a refusé de révéler le nom du
père de son bébé, se contentant d’une simple déclaration : « Depuis
des siècles, les femmes ont réussi à élever seules leurs enfants. Il n’y a
rien là de révolutionnaire. »
La collection de Lisa Bailey est disponible à Londres dans sa
boutique de Belgravia.
Lisa, enceinte ? Le sang de Luc était glacé dans ses veines. Cet enfant ne
pouvait pas être le sien, si ?
Il secoua la tête comme pour confirmer cette hypothèse, mais les
souvenirs lui remontèrent à l’esprit. Lisa avait affirmé n’avoir eu aucun amant
depuis qu’ils s’étaient séparés, et il l’avait crue. Il la connaissait suffisamment
pour savoir qu’elle n’avait pas menti. Si elle était enceinte de six mois, cet
enfant était donc le sien.
Lisa portait son bébé !
Mon bébé.
L’incrédulité céda la place à la colère. Luc ferma son ordinateur d’un
geste sec. Pourquoi diable ne lui avait-elle rien dit ? Et pire encore peut-être :
qui d’autre était au courant ?
Il tendait la main pour attraper son téléphone lorsqu’il se ravisa. Lisa était
si têtue qu’elle risquait de refuser son appel ; de plus, s’entretenir d’un tel
sujet par téléphone pouvait se révéler dangereux. Il devait se calmer et
réfléchir.
Il s’approcha des grandes fenêtres pour contempler les jardins inondés de
soleil qui s’étendaient en contrebas. Malgré la douceur du climat, il avait
l’impression d’être gelé. Incapable de rassembler ses idées, il déambula dans
son bureau, certain toutefois de devoir aller à Londres pour parler avec Lisa.
Il ne lui restait plus qu’à considérer auparavant les différentes options qui
s’offraient à lui.
Sa décision prise, Luc se pencha pour appuyer sur le bouton de
l’interphone. Il demanda à Eleonora de venir dans son bureau.
— Annulez tous mes rendez-vous pour la semaine à venir.
— Je crains que cela ne soit difficile, Altesse.
Luc adressa un regard sévère à son assistante personnelle.
— Vous êtes payée pour faire face aux problèmes, n’est-ce pas ?
— Bien sûr, Altesse, acquiesça Eleonora. Que dois-je inscrire à la place
dans votre emploi du temps ?
— Je pars pour l’Angleterre. Je ferai d’abord une halte à Isolaverde. Mon
avion doit être prêt demain matin à 8 heures.
— Très bien, Altesse, je m’en occupe immédiatement.
* * *
Après son entrevue tant redoutée avec la princesse Sophie d’Isolaverde,
Luc s’envola pour Londres, déterminé à convaincre Lisa du bien-fondé de sa
décision.
Il arriva en fin d’après-midi devant sa boutique. La lumière déclinait déjà,
et il tombait une pluie glaciale. Dans la vitrine artistiquement décorée de
jouets en bois, un mannequin présentait une ravissante robe de maternité en
soie et cachemire pourpre. Assis dans sa limousine, Luc observa plusieurs
clientes, abritées des intempéries par les parapluies que tenaient leurs
chauffeurs ou maris, s’engouffrer dans le magasin, . Les affaires de Lisa
semblaient florissantes, songea-t-il non sans une certaine amertume.
Il décida d’attendre jusqu’à la fermeture.
À 19 heures, après avoir vu sortir deux employées — reconnaissables à
leurs tailleurs noirs identiques —, Luc jeta un rapide coup d’œil à l’intérieur
et aperçut Lisa assise devant un petit bureau. Il descendit alors de sa
limousine, traversa la rue et poussa la porte d’un geste résolu.
* * *
Entendant la clochette tinter, Lisa se demanda ce que l’une de ses clientes
ou employées avait bien pu oublier. Elle leva les yeux de son écran
d’ordinateur. Lorsqu’elle vit Luc avancer vers elle, les yeux brillants de
colère, elle devina tout de suite la raison de sa présence.
Elle avait réussi à se convaincre que ce scénario n’arriverait jamais, mais
à présent elle était heureuse d’être assise. Ses jambes ne l’auraient autrement
jamais soutenue…
Sois prudente, se raisonna-t-elle, ce n’est pas le moment de songer à tes
propres sentiments, pense au bébé et à lui seul.
— Bonjour, Luc. Je ne m’attendais pas à te voir.
— Pensais-tu vraiment pouvoir me cacher ton état ? attaqua-t-il. Tu devais
bien te douter que je finirais par l’apprendre, non ?
Lisa passa la langue sur ses lèvres soudain sèches.
— Je te savais tellement occupé, je n’imaginais pas que tu puisses…
— J’ai appris la nouvelle par les médias, Lisa ! coupa-t-il.
— Je suis désolée…
— Je me fiche que tu sois désolée, l’interrompit-il de nouveau sans
ménagement. Le fait est que tu vas avoir un enfant…
Pour la première fois, Luc semblait avoir du mal à trouver ses mots.
— Mon enfant, précisa-t-il.
L’atmosphère vibrait de tension. Lisa sentit le sang se retirer de son
visage, ses mains devenir moites, puis sa tête se mit à tourner. Ces émotions
n’étaient pas bonnes pour son bébé.
— En effet, murmura-t-elle.
— Et au lieu de m’avertir, tu as gardé le secret, comme si cela ne me
concernait pas.
— J’ai essayé de t’appeler ! protesta-t-elle. Mais ton numéro n’était plus
en service.
— J’en change tous les six mois pour des raisons de sécurité, confirma-t-
il.
Lisa repoussa d’un geste nerveux une mèche de cheveux qui était tombée
sur son front.
— J’ai même appelé le palais où une certaine Eleonora…
— Que lui as-tu dit ?
— Elle ne m’a pas laissée parler. Elle a répondu que tu n’étais pas
disponible et que je ne figurais pas sur la liste des personnes autorisées à te
joindre directement. Elle a tout fait pour que je me sente dans la peau d’une
admiratrice prête à te harceler qu’elle devait à tout prix tenir à distance de son
précieux prince ! De toute évidence elle ne t’a même pas transmis mon
message te demandant de me rappeler.
— Non, en effet.
Luc soupira. Eleonora avait rempli sa mission à la perfection. Depuis
qu’il était revenu à Mardovia, bourrelé de remords et décidé à chasser ses
souvenirs érotiques, il s’était plongé dans le travail, s’imposant un emploi du
temps draconien, et avait chargé sa loyale assistante de ne le déranger qu’en
cas d’absolue nécessité.
— Tu aurais pu m’écrire, avança-t-il.
— Pour que ma lettre risque d’être lue par une tierce personne ? Je ne suis
pas stupide. De toute manière, tu devais te marier et m’avais clairement dit
que tu ne voulais plus me voir. Et, si cela n’avait pas suffi, sache qu’après ton
départ j’ai trouvé sur le sol de ma chambre la carte de visite d’une actrice qui
était présente au mariage de Conall.
— Une carte de visite ? Je ne me souviens pas de… Ah si, ça y est ! Je
l’avais acceptée par pure politesse et n’ai jamais eu la moindre intention de
contacter cette fille. Mais là n’est pas la question. Tu es enceinte de moi, et
nous allons devoir prendre des décisions.
— Tu n’as pas à t’inquiéter, il ne m’est pas un instant venu à l’idée de
déranger tes plans. Je suis tout à fait capable d’élever mon enfant seule.
— Je sais, tu l’as dit dans une interview récente.
— Et je me moque de ce que tu penses, le défia-t-elle, préférant l’attaquer
plutôt que de succomber à l’envie de se jeter dans ses bras.
— Je crois que tu n’as pas bien saisi la situation, Lisa. Il ne s’agit pas
d’un simple bébé mais d’un enfant de sang royal. As-tu la moindre idée de ce
que cela signifie ?
Il lui lança un regard noir avant de poursuivre :
— À moins bien sûr que tu n’aies agi en connaissance de cause.
Lisa le dévisagea, stupéfaite.
— Je ne suis pas sûre de comprendre…
— C’est peut-être ce que tu espérais depuis le début, l’accusa-t-il. J’ai
bien vu ton visage s’éclairer au mariage lorsque tu as parlé de ta nièce : tu
avais cet air rêveur qu’ont les femmes en âge de procréer face aux enfants de
leurs amies. Ton horloge biologique tourne et, plutôt que de t’embarrasser
d’un partenaire pénible comme semble l’être celui de ta sœur, tu as décidé
d’avoir un enfant seule. J’ai vu juste ?
— Tu es complètement fou ! se récria Lisa.
— Vraiment ? Tu ne serais pas la première femme à avoir pris une telle
décision. Est-ce pour cela que tu t’es jetée sur moi cette nuit-là alors que je
m’efforçais de te résister ? Est-ce la raison pour laquelle tu m’as fait l’amour
avec une telle énergie, me chevauchant dans l’espoir que le préservatif se
déchire ?
Lisa secoua la tête, incrédule. Luc plaisantait-il ? L’expression amère et
accusatrice de son visage disait le contraire. Seigneur, comment pouvait-il
penser cela d’elle… ?
— Je suis peut-être même allée plus loin, ironisa-t-elle plutôt que de se
fâcher. J’avais tellement envie d’un enfant que j’ai sans doute pensé à
récupérer ton préservatif afin de procéder à une auto-insémination.
— Je t’en prie, c’est répugnant !
— C’est toi qui oses dire cela après avoir émis ces horribles
suppositions ! s’emporta-t-elle sans plus pouvoir se retenir. Je me suis
efforcée d’agir pour le bien de tous, sachant que tu allais épouser Sophie et…
Lisa s’interrompit, se leva et arpenta la pièce. Elle était si fière de sa
nouvelle collection ! Les commandes affluaient, lui donnant l’espoir d’être
enfin en mesure d’aider sa sœur et sa nièce tout en ayant les moyens d’offrir
une vie agréable à son bébé ; et voilà que Luc venait la tourmenter avec ses
remarques désobligeantes. Pour se donner une contenance, elle arrangea une
robe turquoise sur un mannequin, avant de se tourner vers son visiteur et de le
regarder droit dans les yeux.
— Ne comprends-tu pas que je t’ai laissé ta liberté ? lui lança-t-elle. Je ne
voulais pas, et ne veux toujours pas, entraver tes plans de mariage avec une
princesse à cause d’un bébé que tu n’avais pas l’intention d’avoir. Celui d’une
roturière, qui plus est !
La peine qu’elle avait réussi à dissimuler revint en force. Lisa la repoussa
le temps de poser d’une voix ferme la question qui lui tenait à cœur :
— Comment crois-tu que la princesse Sophie pourrait réagir si tu lui
annonçais que tu vas être père ?
— Sophie est déjà au courant. Nous avons décidé d’annuler notre
mariage.
5.
Lisa ouvrit de grands yeux, abasourdie par la nouvelle qu’elle venait
d’apprendre.
— Mais, tu avais dit…, balbutia-t-elle d’une voix chevrotante.
— Comment aurais-je pu épouser une autre femme alors que tu attends
mon enfant ? Cela change tout, Lisa.
Luc marqua une pause avant de poursuivre :
— C’est la raison pour laquelle je suis allé voir Sophie avant de venir ici.
Lisa ferma les yeux un instant, imaginant la douleur de la jeune femme et
soudain pleine d’empathie pour elle.
— Et qu’a-t-elle dit ?
* * *
Luc craignait de ne jamais parvenir à comprendre les femmes. Comment
le pourrait-il d’ailleurs quand les seuls modèles qu’il avait eus dans son
enfance avaient été les gouvernantes payées par le palais, et plus tard des
maîtresses prêtes à toutes les concessions pour l’épouser ? Il fixa Lisa et
choisit ses mots avec soin.
— Sophie a été soulagée.
— Pardon ?
Luc s’était attendu à des larmes et des reproches de la part de sa jeune
fiancée, voire à une crise d’hystérie, mais la jeune princesse d’Isolaverde était
restée très digne.
— Elle m’a confié qu’une union planifiée depuis l’enfance pour le seul
bien de nos nations avec un homme qu’elle ne connaissait pas réellement
n’avait jamais correspondu à son idéal de mariage.
Sophie avait ajouté qu’elle déplorait sa réputation de play-boy et avait été
choquée par les confidences à la presse de certaines de ses anciennes
conquêtes, ce que Luc garda pour lui. Sophie l’avait ensuite toisé de longues
et humiliantes secondes, avant de lui annoncer que le destin lui faisait un
grand cadeau en la délivrant de son engagement envers un homme tel que lui.
Incapable de contrer ses accusations et, pour être honnête, quelque peu
soulagé, Luc s’était incliné.
— Je suis donc un homme libre, conclut-il.
Lisa se servit un verre d’eau et le but d’un trait avant de se tourner vers
Luc.
— Pas pour longtemps, j’imagine !
— Inutile d’être ironique, Lisa. D’autant plus que cette situation est
parfaite pour toi.
— Ah bon ?
Elle reposa son verre et le fixa d’un air excédé.
— Je suis désolée, reprit-elle, mais je ne vois pas pourquoi l’annulation de
ton mariage devrait m’arranger. Notre brève rencontre a eu des conséquences
indésirables, certes, mais nous ne devions plus nous revoir. En ce qui me
concerne, rien n’a changé.
Luc devinait que Lisa était sur la défensive. Il aurait préféré lui annoncer
sa décision à un moment plus opportun et dans un endroit plus intime que son
lieu de travail, mais le temps pressait.
Ses sujets seraient ravis de savoir qu’il allait leur donner un héritier,
quoique probablement pas enchantés d’apprendre que la mère était une simple
roturière et non la bien-aimée princesse Sophie d’Isolaverde. Cette dernière
avait consenti à faire une déclaration à la presse avant qu’il présente Lisa
comme sa future épouse ; toutefois, ses propres conseillers allaient devoir
travailler sur son image afin de minimiser les possibles retombées négatives,
pour lui et pour la principauté de Mardovia.
— Et pour moi, dit-il, tout a changé. Car désormais, je suis libre de
t’épouser.
* * *
Le cœur de Lisa manqua un battement. L’épouser ? ! C’était à la fois
absurde, déplacé et terriblement douloureux. Lorsqu’elle avait compris, deux
ans plus tôt, qu’elle s’était attachée à Luc, elle avait pris la décision de le
quitter avant de souffrir les affres d’un amour impossible. À ce moment-là,
elle aurait tout donné pour l’entendre lui demander sa main. À présent, il était
trop tard.
La vie lui jouait un tour bien cruel…
D’autant que les paroles de Luc lui faisaient l’effet d’être aussi dénuées
de sentiments que celles d’un politicien. Il était seulement préoccupé par les
affaires de son royaume et incapable de s’attacher. Peu lui importait la
détresse de la princesse Sophie, il était déjà disposé à épouser une étrangère
issue du peuple pour donner un héritier à son royaume. S’imaginait-il qu’elle
puisse être assez faible pour accepter un mariage dans de telles conditions ?
— As-tu vraiment pensé que j’allais consentir à cette union, Luc ?
Le sourire arrogant du prince de Mardovia conforta Lisa dans l’idée qu’il
ne prenait pas sa réaction au sérieux.
— Je reconnais qu’il ne s’agit pas d’une demande en bonne et due forme
mais, compte tenu des circonstances, tu serais stupide de refuser.
Une brusque colère s’empara de Lisa, semblable à celle qu’elle avait
éprouvée en songeant, sur le lit de mort de sa mère, au gâchis que cette
dernière avait fait de sa vie ; identique aussi à celle qu’elle avait ressentie en
apprenant que Brittany renonçait à intégrer une université réputée pour mettre
au monde le bébé de Jason. Elle n’était pas disposée à se laisser manipuler par
un homme ! Exaspérée d’entendre Luc lui parler de mariage avec la ferme
détermination d’arriver à ses fins mais sans se soucier le moins du monde de
ce qu’elle pouvait éprouver, elle ne se sentait en aucun cas prête à céder. Pas
question de risquer de se retrouver à sa merci !
— Je crains de ne pas être d’accord avec toi, riposta-t-elle. Je ne
t’épouserai pas, quoi que tu en dises et malgré toutes les raisons que tu
pourras avancer.
À la manière dont il se raidit, Lisa comprit qu’il n’avait même pas
envisagé un refus de sa part.
— Je ne pense pas que tu aies le choix.
— C’est là que tu te trompes. Je n’ai pas changé d’avis : j’élèverai mon
enfant seule.
— Je suis son père.
— Exact. Raison pour laquelle je m’engage à ne jamais t’empêcher de le
voir régulièrement. Nous arriverons certainement à trouver un arrangement
satisfaisant pour chacun de nous tout en laissant de côté les émotions, ajouta-
t-elle avec un sourire.
Luc conserva son air sérieux.
— Tu sembles oublier que cet enfant est de sang royal, répliqua-t-il d’une
voix douce, et qu’il doit être élevé sur l’île dont il héritera un jour.
Lisa soutint son regard.
— J’ignorais qu’un enfant illégitime pouvait prétendre au trône.
* * *
Luc fulminait intérieurement. Cette discussion ne se passait pas du tout
comme il l’avait prévu. Il avait pensé que sa demande en mariage comblerait
Lisa, tout comme elle aurait ravi bon nombre de ses anciennes compagnes. Il
l’avait imaginée se réjouissant à l’idée de s’avancer vers l’autel, une tiare
posée sur sa magnifique chevelure, or voici qu’elle le prenait de haut et restait
sur ses positions. Qui donc pensait-elle être pour se permettre de décliner son
offre sans même lui accorder la moindre considération ?
L’espace d’un instant il éprouva un inhabituel sentiment d’impuissance.
Face à l’attitude belliqueuse de Lisa, il refréna une brusque envie de lui
rétorquer qu’elle ferait mieux de se résigner à faire ce qu’il lui demandait ; il
préféra faire preuve de diplomatie.
Les yeux d’un vert doré de Lisa continuaient de lancer des éclairs, ses
joues étaient rosies, et il remarqua à quel point ses seins étaient plus pleins et
combien son ventre arrondi lui donnait l’air fragile. À la pensée qu’elle portait
son enfant, sa gorge se noua.
Elle était toujours aussi séduisante. Son désir pour elle n’avait pas faibli
et, dans d’autres circonstances, il l’aurait prise dans ses bras pour l’embrasser.
Il aurait pu lui faire l’amour ici même, dans une cabine d’essayage, la
soumettre à sa volonté et obtenir ensuite son accord pour tout ce qu’il voulait.
Mais elle était enceinte de ses œuvres, aussi lui était-il impossible
d’utiliser le sexe comme argument de négociation…
— Prends ton manteau, déclara-t-il. Je te raccompagne chez toi.
— Je n’ai pas encore fini de travailler.
— Je vais t’attendre, alors.
— Inutile, je peux prendre un taxi.
— Cesse de me contredire, Lisa, je t’ai dit que j’attendrai.
Luc s’installa dans un fauteuil ancien recouvert de velours grenat et
étendit ses longues jambes devant lui.
Lisa hésita à protester. Elle ne pouvait pas refuser à Luc une discussion,
même si elle aurait préféré en choisir le moment. Elle était si troublée par sa
visite inattendue et l’annonce de l’annulation de son mariage qu’elle ne
parvenait pas à réfléchir sereinement.
Luc sortit son téléphone et se plongea dans la lecture de ses mails. Lisa
l’observa du coin de l’œil. Si seulement elle avait été capable du même
détachement ! Mais là, assise devant son écran, elle voyait les chiffres danser
devant ses yeux. Elle ne parvenait pas à se concentrer en sentant son ex-amant
si proche. Elle ferma son ordinateur et lança d’un ton sec :
— Je suis prête.
Luc s’efforça de dissimuler son impatience tandis que Lisa rangeait les
verres et la carafe dans la minuscule cuisine, éteignait les lumières,
enclenchait le dispositif d’alarme, puis fermait la grille. La pluie s’étant
intensifiée, son chauffeur vint à leur rencontre avec un grand parapluie noir.
* * *
Malgré le silence pesant qui régnait dans la limousine, Lisa refusait
d’engager la conversation la première. Le mutisme de Luc ne parvenait pas à
la déstabiliser. Elle était résolue à rester sur sa position.
En arrivant devant chez elle, Luc la prit pourtant de court :
— Accepterais-tu de dîner avec moi demain ?
— Pourquoi ?
— J’aimerais que nous puissions avoir une discussion agréable et
courtoise.
Un sourire ironique aux lèvres, Lisa imagina le prince de Mardovia entrer
dans un restaurant sélect accompagné d’une femme enceinte. Les médias
allaient s’en donner à cœur joie…
— Ne crois-tu pas que nous afficher ensemble reviendrait à faire une
déclaration publique ? Ce serait compromettant pour toi, non ? C’est vraiment
ce que tu souhaites ?
Il se pencha vers elle, les yeux brillants.
— Oui, Lisa, c’est exactement ce que je veux. Je désire que le monde
entier sache que tu portes mon enfant. Crois-tu que j’envisage un instant de
renoncer à mes droits paternels ?
Luc était un homme déterminé, qui avait grandi avec des valeurs
différentes des siennes et était habitué à ce qu’on lui obéisse.
— Bien sûr que non, répondit-elle avec prudence. Je suis même prête à
signer un contrat devant tes avocats afin que tu puisses voir ton enfant aussi
souvent que tu le souhaiteras, dans la mesure du raisonnable.
Luc la fixa quelques secondes de son regard saphir avant de rétorquer
d’une voix ferme :
— Je crois que tu n’as pas très bien compris, chérie. J’ai l’intention de
t’épouser.
— Et moi je suis désolée, Luc, répliqua-t-elle tout en attrapant la poignée
de la portière, mais je n’en ai pas la moindre intention.
Comme Luc se penchait et lui saisissait la main pour la retenir, un frisson
parcourut Lisa au contact de sa peau sur la sienne. Il avait dû s’en rendre
compte, car il glissa alors le pouce à l’intérieur de son poignet. Éprouvait-il
lui aussi une attirance incontrôlable pour elle ou voulait-il simplement
s’assurer que son pouls s’était emballé ?
— Je t’accompagne jusqu’à la porte.
Son air déterminé la dissuada de toute objection. Lisa haussa les épaules.
— Si cela te fait plaisir. Mais je te préviens, tu n’en franchiras pas le seuil.
Luc fit le tour de la voiture pour l’aider à descendre, puis la suivit comme
il l’avait fait quelques mois plus tôt. La douceur de l’été avait fait place à un
froid glacial et l’atmosphère, alors vibrante de désir, était à présent chargée
d’hostilité.
Lisa est enceinte, se rappela-t-il. Un minuscule cœur bat en elle, celui de
ta chair et de ton sang.
Luc avait appris à réprimer ses émotions dès son plus jeune âge ; pourtant,
en voyant le petit ventre arrondi de Lisa, il éprouvait une étrange sensation :
l’enfant qu’elle portait était plus précieux que toutes les richesses de sa
principauté, bien plus important que lui-même. Il fut troublé par l’intensité de
ses émotions.
— Je ne souhaite pas utiliser la force pour obtenir ce que je veux, dit-il
d’une voix douce alors qu’ils atteignaient la porte. Mais, si tu m’y obliges, je
serai contraint de le faire. Je préfère t’avertir dès maintenant que je ne
changerai pas d’avis.
— Pour qui te prends-tu ? répliqua-t-elle en tournant la clé dans la serrure.
Tu ne pourras jamais me forcer à agir contre mon gré. Je suis libre de faire ce
que je veux. Je ne t’appartiens pas, Luc. Pourquoi ne pas reprendre cette
discussion à la lumière du jour, lorsque tu auras retrouvé la raison ?
Lisa crut un instant qu’il allait suivre son avis, mais il se passa une main
dans les cheveux, sans même imaginer les souvenirs érotiques que ce simple
geste éveillait en elle.
— Ton bailleur de fonds s’appelle Martin Lawrence, lança-t-il sans
préambule.
Lisa s’efforça de dissimuler sa surprise et de ne pas lui demander d’où il
tenait cette information.
— En effet, et alors ?
— Il m’a vendu hier après-midi toutes ses parts de ton entreprise.
Il fallut quelques secondes à Lisa pour comprendre la portée de cette
information.
— Je… Je ne te crois pas, bredouilla-t-elle, affolée. Martin n’aurait jamais
fait cela sans m’en parler.
— C’est pourtant le cas, rétorqua Luc avec un petit sourire cynique.
L’appât du gain suffit à éclipser les principes les plus enracinés, et je lui ai
offert un prix impossible à refuser.
— Tu es un goujat !
Lisa pénétra dans le hall d’entrée. Luc la suivit. Elle était trop stupéfaite
pour protester. Elle appuya sur l’interrupteur. Aucun baiser ardent, cette fois,
ni débordement de passion. Elle n’éprouvait plus que méfiance.
— Que comptes-tu faire à présent ? Me couper les fonds aujourd’hui
même ou me saigner à blanc jusqu’à ce que je doive fermer boutique ?
— J’espère ne pas devoir en arriver là. Mon acquisition n’est qu’une
mesure de précaution. Une assurance, si tu préfères, au cas où tu t’entêterais à
refuser ma proposition. Je n’ai aucun désir de me montrer impitoyable, Lisa, à
moins que tu ne m’y obliges. Je ne me mêlerai pas de tes affaires si tu
acceptes de devenir ma femme et de rentrer avec moi à Mardovia.
Lisa secoua la tête.
— Tu n’as pas le droit de me demander cela. Tu sais bien que c’est
impossible.
— Pourquoi ? Parce que je ne suis pas l’homme idéal que tu attendais ?
— Je ne crois pas aux contes de fées.
— C’est parfait, moi non plus. Nous ne risquons donc pas d’être déçus.
* * *
Lisa poussa la porte de son appartement, l’esprit chamboulé, barbouillée
d’émotions contradictoires. Elle se dirigea vers le salon, où elle se laissa
tomber dans un fauteuil. Luc la suivit, alluma les lampes, puis ferma les
rideaux.
— Nous n’avons pas besoin de passer par un mariage fictif, dit-elle d’un
ton las. Je te l’ai déjà dit, nous pouvons partager la garde de notre enfant.
Beaucoup de couples le font. Avec la fortune dont tu disposes, cela nous sera
beaucoup plus facile qu’à d’autres.
— Tu ne comprends pas. J’ai un devoir envers mes sujets et le pays à la
tête duquel ma naissance m’a placé. La stabilité de Mardovia a été menacée
dans le passé ; la principauté a failli disparaître. Je ne laisserai jamais cela se
reproduire. Cet enfant est l’avenir de mon pays et…
— Même si c’est une fille ? l’interrompit-elle.
Luc se tendit.
— Connais-tu le sexe du bébé ?
Lisa ne put se résoudre à mentir ou à dire qu’elle espérait une fille dans
l’espoir d’amener Luc à reconsidérer sa demande en mariage. Se servir de
leur enfant pour faire pression sur lui était indigne d’elle, et elle avait de plus
l’intuition que cela ne servirait à rien.
— Non, j’ai refusé de savoir. Je préfère avoir la surprise.
Voyant Luc esquisser un sourire, Lisa faillit se laisser attendrir. Elle
s’interdit toutefois de baisser la garde chaque fois que le père de son enfant
daignerait lui accorder une trace d’affection.
— S’il s’agit d’une fille, mon gouvernement modifiera les lois de
succession au trône, affirma-t-il.
Il vint se planter devant le fauteuil de Lisa qu’il dominait de toute sa
hauteur.
— Je m’efforce d’être raisonnable, reprit-il. Je ferai tout mon possible
pour combler tes désirs.
Elle s’apprêtait à répliquer, mais il ne lui en laissa pas le temps :
— Ne me regarde pas ainsi. Je ne faisais pas allusion aux désirs de la
chair, bien que je sois tout à fait disposé à les prendre en considération…
Lisa sentit ses joues s’embraser, ses seins se tendre, et s’en voulut de
souhaiter que Luc les prenne entre ses mains douces pour les caresser. Entre
ses jambes battait une pulsation brûlante. Était-il normal pour une femme
enceinte d’avoir une libido aussi forte ?
— Je ne peux pas faire ce que tu me demandes, murmura-t-elle. Ma vie
est ici. Je ne peux pas abandonner ma sœur et ma petite nièce.
— Pourquoi ?
— Parce que je… je les aide.
— Que veux-tu dire ?
— Brittany n’a pas de revenus.
— Elle est mère célibataire ?
— En quelque sorte. Elle vit avec Jason, mais il ne cherche pas vraiment
de travail.
— En attendant qu’il change d’attitude, je subviendrai aux besoins de ta
sœur et de sa fille de façon que tu puisses te consacrer totalement à ta propre
famille.
— Et mes affaires ? demanda-t-elle en se redressant dans son fauteuil et
en s’efforçant de lui lancer un regard noir. Il m’a fallu des années pour me
faire connaître. Tu ne t’attends tout de même pas que j’abandonne du jour au
lendemain ? Mon travail n’est-il à tes yeux qu’un passe-temps passager ?
— Je suis prêt à transiger sur ce point, car je n’ai pas l’intention de te
priver de ta carrière, répondit-il d’une voix rassurante. Laisse tes employées
diriger la boutique en ton absence, tu pourras dessiner les futures collections
une fois sur l’île. Mardovia n’est pas loin de Londres : nous reviendrons
souvent, afin que tu puisses t’assurer de la bonne marche de tes affaires.
Lisa comprit que Luc avait les moyens de contourner chacune de ses
objections et de trouver une solution au moindre problème. Au moindre
problème pratique ou logistique. Les problèmes émotionnels, en revanche…
Peu lui importait qu’elle soit triste de s’éloigner de sa nièce et de sa sœur ;
peu lui importait qu’elle soit angoissée à l’idée de voir son commerce
péricliter si elle n’était pas là pour s’en occuper ; peu lui importait qu’elle se
sente déracinée ou déplacée à Mardovia ; peu lui importaient ses sentiments
pour lui. Il ne s’était jamais intéressé à elle. En ce moment, seul son futur
enfant comptait.
— Tu ne comprends pas, souffla-t-elle.
Elle leva les mains en un geste de désespoir, mais n’obtint pour toute
réponse qu’un regard déterminé.
— Détrompe-toi, Lisa. Je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour
combler tes désirs, mais je veux qu’une chose soit claire : je ne transigerai pas
sur notre mariage, quitte à te traîner au pied de l’autel. Tu seras ma femme, et
mon enfant naîtra à Mardovia, sur la terre de ses ancêtres.
Lisa fronça les sourcils un instant, songeuse.
— Puisque tu me forces à t’épouser, dit-elle après un instant de réflexion,
je pense avoir droit à une compensation.
— Pardon ?
— Je veux que tu achètes une maison pour ma sœur et que tu lui
fournisses un revenu régulier afin de lui permettre d’être indépendante vis-à-
vis de Jason. C’est ma condition sine qua non.
6.
Le salon de l’ambassade de Mardovia à Londres, où allait être célébré son
mariage avec Lisa Bailey, était décoré d’immenses guirlandes de fleurs
odorantes, et le drapeau écarlate et doré de la nation trônait au-dessus de la
cheminée — dans laquelle brûlait un grand feu. Le personnel, en dépit du peu
de temps qui lui avait été accordé pour organiser cet événement inattendu,
avait magnifiquement préparé la cérémonie.
Luc ne put réprimer un pincement au cœur en songeant à ses ancêtres qui
s’étaient tous mariés dans la somptueuse cathédrale de la capitale de
Mardovia, entourés de rois, de princes et des grands de ce monde. Des
cérémonies chaque fois grandioses, décidées après des années de réflexion et
orchestrées des mois à l’avance.
Un tel mariage était impensable pour lui : ses sujets, si conservateurs,
auraient estimé qu’il manquait de respect envers la princesse Sophie, que tout
le monde adorait. Il en était donc réduit à épouser une femme enceinte qui ne
voulait pas de lui lors d’une cérémonie discrète.
Il jeta un rapide coup d’œil en direction de Brittany et de Jason. Ce
dernier, vêtu de manière particulièrement décontractée, n’arrivait pas à cacher
son admiration devant les ors du salon. Loin de se sentir humilié par le cadeau
de la maison et la promesse d’un revenu régulier, Jason, au grand désespoir de
Lisa, n’avait toujours pas commencé à chercher du travail.
Comme les premières notes de l’hymne national s’élevaient, Luc se
retourna, surpris du puissant sentiment qui l’envahit en voyant Lisa s’avancer
lentement vers lui.
Elle était encore plus belle qu’il ne l’avait imaginé. Ses cheveux
cascadaient autour de ses épaules, des fleurs blanches entrelacées à ses
boucles châtain doré. Sa robe de soie crème moulait sa poitrine puis s’évasait,
dissimulant la rondeur de son ventre. D’élégants escarpins assortis mettaient
en valeur le galbe de ses jambes et ses petits pieds fins. L’étincelante tiare
incrustée de diamants et de perles, portée par toutes les mariées de la famille
royale de Mardovia avant elle, rehaussait l’éclat de ses yeux. Une ravissante
fillette qui lui donnait la main trottinait à ses côtés : sa seule demoiselle
d’honneur, sa nièce, Tasmin.
Luc fixa le visage de Lisa, vide de toute joie. Elle avait les yeux rivés au
sol. Pouvait-il la blâmer ? Elle n’avait recherché avec lui qu’une relation
purement physique et avait été claire : elle ne voulait pas de ce mariage. Et
lui ? Même s’il n’avait jamais eu l’intention de l’épouser, le destin en avait
décidé autrement…
Comme il la regardait s’approcher, il se fit la promesse d’être le meilleur
père et mari possible.
— Tout va bien ? lui chuchota-t-il alors qu’elle arrivait à sa hauteur.
* * *
Lisa se mordit la lèvre et se pencha pour dire à sa nièce d’aller s’asseoir
sur la petite chaise en bois doré installée pour elle à côté de celle de Brittany.
Non, elle ne se sentait pas bien. Elle avait l’impression d’être une
marionnette.
Elle avait pourtant fait le choix de se soumettre aux exigences de Luc et
de faire preuve de bonne volonté. Les sujets du prince n’appréciaient déjà pas
de le voir épouser une roturière, mieux valait ne pas renforcer leur animosité.
Lisa afficha un sourire avant de lever les yeux vers son futur époux.
— Oui, murmura-t-elle.
Le mariage, célébré rapidement, fut suivi d’une petite réception, au cours
de laquelle Tasmin se mit à courir en tous sens avant de renverser son assiette
de gâteau sur un somptueux tapis.
Au moment où Luc donna le signal du départ, Lisa retint ses larmes en
embrassant sa petite nièce et en disant au revoir à sa sœur.
— Tu vas tellement me manquer, Britt.
— J’espère que tu vas revenir bientôt, murmura cette dernière d’une voix
tremblante tout en serrant Lisa dans ses bras. Nous pourrons nous voir
souvent puisque ma nouvelle maison est assez grande pour t’accueillir. Et rien
ne nous empêche d’aller passer quelque temps à Mardovia avec toi, n’est-ce
pas ?
Lisa rencontra le regard interrogateur de Brittany. Comment lui avouer
qu’elle était terrifiée par la vie qui l’attendait ? Elle prit une profonde
inspiration afin de se ressaisir et se promit de faire de son mieux pour
s’adapter à la situation.
— Bien sûr.
— Es-tu prête, Lisa ? demanda Luc en les rejoignant. Mon avion nous
attend pour décoller.
* * *
Une limousine décorée de fleurs blanches les mena jusqu’à l’aéroport, où
un groupe d’officiels les attendait. Lisa accepta le bouquet offert par leur
représentant, confuse de le voir lui faire une révérence. Le commandant de
bord les escorta jusqu’à la passerelle et, une fois les portes refermées, une
hôtesse les conduisit dans l’espace chambre où leurs bagages avaient été
disposés afin qu’ils se changent. Plus tard, elle leur servit des
rafraîchissements dans la luxueuse cabine où ils avaient pris place.
Troublée par le courant de sensualité qui passait entre eux, Lisa observa
Luc du coin de l’œil. Il avait troqué son uniforme de la marine de Mardovia
pour un costume sombre qui mettait en valeur sa puissante carrure. À la vue
de ses longues mains bronzées, elle ne put se retenir d’évoquer les moments
de plaisir qu’elles lui avaient procurés. La bouche soudain sèche, elle se
demanda s’il était conscient de son trouble tandis qu’il posait sur elle son
beau regard saphir.
— Était-ce un si mauvais moment à passer ? demanda-t-il en arquant les
sourcils d’un air moqueur.
— J’imagine que le pire sera de me retrouver enfermée dans un lieu que
je n’ai pas choisi.
La lueur amusée qui éclaira brièvement les yeux de Luc laissa place à une
ferme détermination.
— J’ai toujours apprécié ton attitude indépendante, mais si nous voulons
que ce mariage fonctionne il va falloir que tu te montres un peu plus positive.
— À quoi t’attendais-tu ? demanda-t-elle en baissant la voix. À me voir
tomber en pâmoison au moment de l’échange des anneaux ?
— Pourquoi pas ? Nous éprouvons de toute évidence toujours la même
puissante attirance l’un pour l’autre. D’ailleurs, nous en avons eu la preuve
cet été, le soir où nous avons conçu notre enfant. À présent que nous sommes
mari et femme, poursuivit-il en posant une main sur sa cuisse, ne serait-il pas
frustrant de ne pas assouvir notre désir ?
Regardant le pouce de Luc caresser avec douceur le jersey de soie de la
robe qu’elle avait choisie pour le voyage, Lisa imagina ses doigts remonter
sous le tissu. Seigneur, son corps était déjà prêt à l’accueillir… Malgré elle,
elle songea au plaisir que Luc savait si bien lui offrir.
S’autoriser une quelconque intimité avec lui, même si c’était très tentant,
n’était pas envisageable. Cela reviendrait à se soumettre encore davantage à
sa domination. Luc l’avait déjà contrainte à l’épouser et à le suivre sur son
île : elle était en quelque sorte sa prisonnière à présent et ne pouvait que faire
contre mauvaise fortune bon cœur.
Lisa était disposée à supporter les conséquences de ses actes ; elle n’avait
cependant aucune intention de partager le lit de Luc. Il était hors de question
de compliquer la situation en faisant l’amour avec lui. Sa résistance était la
clé de sa liberté car Luc, dont les multiples aventures étaient notoires,
n’accepterait pas longtemps un mariage dépourvu de relations physiques. Il ne
tarderait pas à tomber dans les bras d’une autre femme, et elle pourrait alors
obtenir un divorce pour infidélité. De plus, elle ne désirait pas s’exposer à la
douleur d’un chagrin d’amour.
Lisa repoussa sa main d’un geste sec, sans toutefois pouvoir s’empêcher
de regretter la douce caresse des doigts de Luc et de rêver qu’il les glisse sous
sa robe pour éteindre le feu qui couvait en elle.
— Nous sommes en effet mari et femme, répondit-elle d’une voix qu’elle
voulait ferme, mais ce mariage n’existe que sur un document officiel.
— Aurais-tu décidé de m’imposer désormais une relation platonique ?
Lisa lissa sa robe sur ses genoux et attendit que son cœur se calme avant
de se justifier :
— Souviens-toi que nous n’avons jamais eu de véritable relation. Depuis
que nous nous connaissons, nous n’avons passé qu’une seule nuit ensemble,
et encore même pas complète tant tu étais pressé de me quitter. N’essaye donc
pas de me faire croire que je te prive d’une intimité qui n’a jamais existé.
* * *
Luc fronça les sourcils, peu habitué à ce qu’on le repousse. En général sa
position et son charme suffisaient à lui gagner les faveurs des femmes, mais
pas avec Lisa. Elle était différente et l’avait toujours été. Il se souvint alors
s’être fait la promesse, tandis qu’elle s’avançait devant l’autel, d’être un mari
et un père irréprochables. Sa jeune princesse tout juste couronnée était
enceinte, il pouvait peut-être se montrer conciliant…
— Je comprends ta position, mais tout cela est du passé, Lisa. Nous
devons aller de l’avant.
— Et moi, je veux que tu saches que j’ai l’intention de remplir mon rôle
de princesse, mais que je ne partagerai pas ton lit. Je n’aurai aucune relation
physique avec toi, que cela soit clair entre nous.
— Pour quelle raison ? demanda-t-il tout en laissant glisser un regard
appuyé sur le renflement de sa poitrine. Nous savons tous deux que tu me
désires follement.
— Faire l’amour aveugle parfois les femmes et les pousse à faire des
bêtises.
— Parles-tu d’expérience ?
— De manière indirecte.
— Peux-tu être plus explicite ? Nous avons tout le temps d’en discuter
pendant le vol.
Lisa hésita. Répondre à cette question l’obligerait à se livrer, ce qu’elle
avait toujours refusé de faire, même avec sa propre sœur. Bien que Luc ne se
soit jamais intéressé à sa vie par le passé, la situation était différente à présent.
Il avait peut-être besoin de comprendre les raisons de sa décision — sur
laquelle elle ne reviendrait pas, de crainte de perdre le contrôle de sa vie et de
souffrir.
— J’ai vécu dans mon enfance des moments douloureux, avoua-t-elle. Ils
m’ont laissé des séquelles.
Luc s’appuya contre le dossier de son fauteuil et la regarda avec attention.
— Lesquelles ?
Lisa se rendit compte qu’elle avait enfoui ses souvenirs au plus profond
d’elle et adopté depuis une attitude impassible et distante envers ses
semblables. Elle éprouva soudain l’envie de se confier. Elle n’avait pas besoin
d’impressionner Luc par son flegme dans l’adversité, et celui-ci mettrait peut-
être un terme à leur mariage si elle lui offrait un aperçu de son passé difficile.
— Lorsque mon père est décédé, ma sœur et moi étions très jeunes. Je
n’ai conservé que très peu de souvenirs de lui, si ce n’est qu’il était beaucoup
plus âgé que ma mère, et très riche.
Voyant Luc hausser les sourcils comme s’il ne voyait pas où elle voulait
en venir, elle ajouta très vite :
— Je pense que c’est la raison pour laquelle elle l’avait épousé.
— Certaines femmes ont un immense besoin de sécurité, constata-t-il sans
manifester le moindre étonnement.
Lisa, qui s’était attendue à ce qu’il condamne sa mère et non à ce qu’il la
comprenne, laissa échapper un soupir.
— Elle avait grandi dans une famille extrêmement pauvre et m’a dit un
jour qu’après avoir connu la faim on ne pouvait jamais plus oublier cette
terrible sensation. Épouser mon père avait été une façon de tirer un trait sur
son passé. À sa mort, elle s’est retrouvée à la tête d’une grosse fortune.
— Et ?
Lisa hésita et se mordit la lèvre pour en stopper le tremblement.
— Quelques mois plus tard, ma mère a rencontré un homme plus jeune
qu’elle dont elle est tombée éperdument amoureuse. En proie pour la
première fois de sa vie au désir, elle a décidé de l’épouser. Hélas, il s’est vite
révélé être un gigolo.
— Tu veux dire plus attiré par l’argent que par une veuve avec deux
jeunes enfants ?
— Tu as très bien cerné la situation.
— Souviens-toi que je ne suis pas romantique, Lisa, mais réaliste. Les
relations humaines sont souvent compliquées et intéressées.
— Comme la nôtre ?
— Tu connais la réponse, je pense.
Lisa baissa les yeux vers le renflement de son ventre avant de les relever
vers Luc.
— Mon beau-père n’était donc pas le partenaire idéal. Trop beau pour être
fidèle, trop égoïste pour s’occuper de nous, et il a vite brisé le cœur de ma
mère.
— Ta sœur et toi avez souffert de la situation ?
— Bien sûr ! Il y avait toujours une tension effrayante à la maison, voire
même de terribles disputes parfois. En rentrant de l’école, je trouvais souvent
ma mère assise dans la pénombre, le visage rougi de larmes et incapable de
s’occuper de nous. Je devais alors ranger la maison et préparer le dîner, car
elle se souciait uniquement de savoir si son mari rentrerait ou pas pendant la
nuit. Lorsqu’il s’est ensuite découvert une passion pour le jeu, elle a été assez
faible pour financer ses parties. Je te laisse deviner la suite…
— Il a réussi à la ruiner ?
Lisa essaya de ne pas se laisser troubler par le regard empreint de
compréhension de Luc. Elle ne voulait pas de sa compassion, craignant d’en
aimer la douceur avant d’y voir la preuve d’un sentiment envers elle qui
n’existerait jamais.
Elle s’efforça de se souvenir de la manière dont il l’avait froidement
laissée seule le soir où ils avaient conçu leur enfant, uniquement préoccupé
par la marque du suçon dans son cou tandis qu’une jeune princesse attendait
son retour pour l’épouser. Sans le moindre scrupule, il avait ensuite profité de
son pouvoir et de sa fortune pour racheter une partie de son affaire et prendre
ainsi le contrôle de sa vie.
Quelques secondes suffirent alors à Lisa pour élaborer un plan destiné à
se protéger : elle allait utiliser la terrible histoire de sa mère et de son beau-
père pour faire croire à Luc qu’elle était une femme égoïste et vénale, qui ne
voyait dans les conséquences de l’attitude de son beau-père que des tracas qui
auraient affecté son quotidien.
— Oui, répondit-elle avec une moue capricieuse, j’ai passé des mois
déprimants, car j’ai dû dire adieu aux sorties, aux leçons de danse et à mes
vacances au ski ou à la mer avec mes copines.
En voyant Luc la regarder avec un soudain dégoût, et même si elle voulait
se persuader que son opinion lui importait peu, Lisa sentit son cœur se serrer.
Elle préféra détourner les yeux et contempler par le hublot la mer
turquoise, tandis que l’avion amorçait sa descente sur Mardovia.
7.
— Je te présente Eleonora, dit Luc.
Lisa regarda cette grande et belle femme qui la toisait avec une expression
incrédule, comme si elle ne pouvait toujours pas assimiler l’idée que Luc ait
pu l’épouser.
— Eleonora était jusqu’à présent mon assistante, mais je l’ai chargée de
veiller sur toi. Demande-lui tout ce dont tu as besoin ou que tu désires savoir,
elle en sait plus que quiconque sur Mardovia.
S’efforçant d’afficher un calme qu’elle était loin d’éprouver, Lisa tendit la
main à la jeune femme et répondit par un sourire à son regard froid.
Bien que cette île verdoyante soit magnifique, et le palais somptueux, elle
se sentait seule et perdue. Elle éprouva soudain une étrange envie de se
réfugier dans les bras de son tout nouveau mari ; toutefois, lucide, elle préféra
mettre ce désir sur le compte de la fatigue et de l’émotion.
Lisa se demanda si la lueur d’animosité qu’elle décelait dans les yeux de
la belle assistante était réelle ou bien si elle l’imaginait. Eleonora était très
élégante dans une robe crème moulante qui mettait en valeur sa silhouette
longiligne. Pas un cheveu ne dépassait de son chignon. Elle ne pouvait
certainement pas comprendre comment Lisa avait fait pour devenir leur
princesse. Il lui suffisait pourtant de regarder son ventre proéminent pour en
comprendre la raison !
Lisa respira profondément. Était-elle en train de devenir paranoïaque ?
Après tout, elle ne pouvait pas blâmer éternellement Eleonora de ne pas avoir
passé la communication à Luc lorsqu’elle l’avait appelé. La jeune assistante
ignorait la teneur de son message et n’avait fait que son devoir.
Elle afficha son plus charmant sourire pour déclarer :
— Je suis enchantée de faire enfin votre connaissance, Eleonora.
— Soyez la bienvenue à Mardovia, Altesse, répondit cette dernière, sans
toutefois se départir de sa moue.
— Je dois vous abandonner, intervint soudain Luc, avant d’ajouter à
l’intention de Lisa : J’ai un travail urgent à faire, mais je te retrouve après
pour le dîner. Eleonora s’occupera de toi entre-temps.
Lisa acquiesça de la tête. Qu’aurait-elle pu dire ? « Je t’en prie, ne me
laisse pas seule avec cette femme au regard froid ! » Impossible. Luc et elle
n’avaient malheureusement pas ce genre de relation de confiance, et elle était
de plus censée être indépendante.
Pourquoi éprouvait-elle soudain une peur paralysante et le besoin de se
raccrocher à lui ? Sa grossesse jouait-elle un rôle dans cette envie de se sentir
protégée ? Elle n’était plus la Lisa Bailey qui se battait pour faire marcher sa
boutique et s’occuper de sa sœur, mais l’épouse d’un prince vénéré par ses
sujets, qui allait devoir s’habituer à sa nouvelle vie.
Malgré ses inquiétudes initiales, Lisa était tout de suite tombée sous le
charme de Mardovia. Tandis que la limousine les conduisait de l’aéroport au
palais, elle avait découvert de charmants villages pittoresques où les
personnes âgées regardaient la vie se dérouler, souvent assises sur des bancs
devant leur porte ou sur une place ; elle avait aussi admiré la végétation
luxuriante. Lorsque, au détour d’une montagne était apparue une vaste baie
scintillante — où des yachts ancrés, tels de minuscules jouets, dansaient sur
les eaux limpides —, elle avait compris que cette île méditerranéenne l’avait
déjà conquise.
— Souhaitez-vous que je vous fasse visiter le palais ? proposa Eleonora
dans un anglais parfait.
Lisa aurait préféré le faire en compagnie de Luc, mais elle pouvait
difficilement lui demander de se comporter en mari lorsqu’elle n’avait pas
l’intention d’être sa femme à part entière. Elle considéra alors l’opportunité
de se faire une alliée de son assistante si dévouée.
— Avec plaisir.
* * *
Eleonora et elle empruntèrent un immense couloir et passèrent devant
l’imposante salle des banquets.
— Au début, vous risquez d’être un peu effrayée par les dimensions du
palais, lui expliqua sa guide.
Lisa prit le temps d’admirer la grande pièce dont les hautes fenêtres,
drapées de lourds rideaux de velours bordeaux, laissaient en cet instant passer
les derniers rayons du soleil, qui se reflétaient dans les miroirs vénitiens. Au
centre se dressait une longue table en acajou pouvant accueillir au moins
vingt convives, surmontée de chandeliers en cristal étincelant.
— L’avez-vous été la première fois que vous êtes venue ? demanda-t-elle,
histoire d’engager la conversation.
— Moi ? répondit Eleonora en lui adressant un sourire condescendant.
Pas du tout. Mon père était l’aide de camp de celui de Son Altesse, et j’ai
grandi dans les dépendances réservées au personnel. Le palais est le seul foyer
que j’aie jamais connu. Chacun de ses recoins m’est familier.
Lisa absorba cette information en silence, se demandant si Eleonora la lui
avait fournie dans le but de l’intimider. Si tel était le cas, elle ne se laisserait
pas faire. Elle avait déjà tenu tête à Luc, elle en ferait autant avec son
assistante si hautaine.
— Je sais que Luc devait épouser la princesse Sophie, déclara-t-elle d’un
ton très calme, et j’imagine que nombre de personnes ont été déçues de voir
leur mariage annulé.
Eleonora attendit un instant, avant de répondre d’un ton farouche :
— En effet. Le souhait le plus cher du père de Son Altesse était de les voir
mariés afin de resserrer les liens entre nos deux îles. La princesse Sophie est
aussi aimée et respectée par le peuple de Mardovia que par celui d’Isolaverde.
— Je n’en doute pas, mais…
Lisa préféra s’interrompre. Il lui était difficile de s’excuser d’avoir réduit
à néant les plans de ces deux familles royales, et davantage encore de
promettre d’être la meilleure épouse possible alors qu’elle n’avait pas
l’intention de remplir son devoir conjugal et comptait même mettre un terme
à son mariage après la naissance du bébé. Elle suivit donc Eleonora en
silence, de pièce en pièce, tentant de se remémorer la topographie du palais.
Après la majestueuse salle du trône, l’assistante lui montra diverses salles
de réception, toutes aussi somptueusement décorées les unes que les autres, la
salle de billard, le complexe sportif avec sa salle de gymnastique et sa piscine
olympique, et pour finir l’accès aux magnifiques jardins.
Lorsqu’elles passèrent sans s’arrêter devant une porte fermée, Eleonora
déclara d’un ton ferme :
— Son Altesse n’aime pas être dérangée dans son bureau. Je suis la seule
à avoir l’autorisation d’y pénétrer.
Elles arrivèrent ensuite dans une longue galerie abritant de toute évidence
les portraits des ancêtres de Luc : tous avaient le même regard bleu saphir et
des cheveux noirs de jais. Lisa reconnut aussi au passage d’autres œuvres,
dont celles d’impressionnistes français. Mais son regard fut surtout attiré par
deux tableaux, plus récents et exposés à l’écart, qui représentaient une jeune
femme à la beauté lumineuse et aux cheveux blonds coupés au carré. Sur l’un,
elle portait une élégante robe charleston à paillettes dont les franges
retombaient au-dessous des genoux, un long sautoir de perles et un bandeau
scintillant dans ses cheveux clairs. Sur l’autre, elle souriait en tenue
d’équitation, une cravache à la main.
— Qui est-ce ? demanda Lisa.
— Une anglaise qui fut la maîtresse de l’un des ancêtres de votre époux,
répondit Eleonora d’un ton méprisant.
Lisa aurait aimé lui poser des questions sur cette magnifique jeune
femme, mais elle comprit qu’Eleonora n’était pas disposée à lui en révéler
davantage. Sa propre situation lui parut alors encore plus incongrue dans ce
monde si nouveau pour elle et étranger au sien. Submergée par une immense
lassitude, elle éprouva soudain le besoin de se retrouver seule.
— Je souhaiterais rejoindre ma chambre à présent.
— Bien sûr, je vais vous accompagner.
Une fois seule dans le vaste appartement qu’elle devait occuper avec Luc,
Lisa se déshabilla, mit une charlotte sur ses cheveux et se fit couler un grand
bain. Elle savoura la chaleur de l’eau, dans laquelle se dissolvait peu à peu la
tension accumulée dans la journée.
Après s’être drapée dans un moelleux peignoir blanc en éponge, Lisa
entreprit d’explorer les lieux. En plus de la vaste chambre au milieu de
laquelle trônait un lit à baldaquin aux dimensions impressionnantes, elle
découvrit un bureau, une petite salle à manger et un salon, dont les larges
portes-fenêtres ouvraient sur une terrasse surplombant un jardin d’une beauté
à couper le souffle.
Elle admira la pelouse, qui prolongeait une roseraie et s’étendait jusqu’à
un lac dont la surface scintillait sous les derniers rayons du soleil. Ce monde
était décidément bien éloigné du sien…
Les bouquets de fleurs disposés dans de grands vases en cristal diffusaient
dans la pièce un délicieux parfum ; le mobilier ancien était d’un goût
remarquable, les tapis de soie bien doux sous ses pieds nus.
De retour dans la chambre, elle constata en ouvrant la porte de l’un des
deux dressings que tous ses vêtements avaient été repassés et pendus. Peur et
douces rêveries érotiques se mêlèrent en elle à la vue du lit recouvert d’un
plaid richement brodé. Consciente soudain d’une présence, Lisa se retourna et
croisa le regard de Luc.
* * *
Un brusque désir s’empara d’elle. Il était si beau ! Elle se morigéna in
petto : comment pouvait-elle encore éprouver l’envie de faire l’amour avec lui
alors qu’il la retenait prisonnière sur son île ? Tandis qu’il s’avançait d’un pas
décidé dans sa direction, elle sentit pourtant son cœur s’emballer et son corps
s’embraser…
— Je t’ai averti que je ne partagerai pas ton lit, lança-t-elle sans réfléchir.
— Il est pourtant suffisamment grand !
Il enleva sa veste de costume, qu’il posa sur le dossier d’un fauteuil.
— Là n’est pas la question.
Luc prit le temps d’ôter sa cravate.
— Quel est le problème, alors, chérie ? Aurais-tu peur que je ne t’y attire
sans attendre ? À moins que ce ne soit l’inverse et que tu ne te sentes pas
capable de résister à l’envie de me caresser ?
Il lui décocha un petit sourire moqueur.
— Ah, c’est donc cela ? poursuivit-il. Si j’en crois le désir que je lis dans
tes yeux, tu aimerais que je t’enlève ton peignoir.
— Tu peux toujours rêver ! rétorqua Lisa avec hargne. Sache que même si
tu me forces à partager ce lit avec toi nous ne ferons pas l’amour. Tu ferais
mieux de…
Ses mots moururent sur ses lèvres quand elle le vit déboutonner sa
chemise.
— Qu’es-tu en train de faire ? demanda-t-elle, la bouche soudain sèche.
— Je me déshabille. Je souhaite comme toi prendre une douche avant le
dîner.
— Mais tu ne vas tout de même pas…
— Quoi ?
Elle soutint son regard tandis qu’il lançait sa chemise dans le fauteuil et
ôtait ses chaussures. Muette devant le spectacle de son torse bronzé, elle sentit
son pouls s’accélérer en le voyant défaire lentement sa ceinture.
— Me voir nu te dérange, à présent ? demanda-t-il, une lueur amusée
dans les yeux. Cela n’a pourtant jamais été le cas jusque-là, me semble-t-il…
Lisa s’efforça en vain de détourner le regard du corps magnifique de Luc,
de ses hanches étroites, ses cuisses musclées ; puis elle remarqua l’évidence
de son désir, que son boxer de soie marine ne parvenait pas à dissimuler, et
ses joues s’embrasèrent. Heureusement, elle trouva enfin la force de lui
tourner le dos.
Elle s’allongea sur le lit, ferma les yeux et entendit le petit rire moqueur
de Luc tandis qu’il s’éloignait vers la salle de bains.
— Ne t’inquiète pas, tu n’as rien à craindre de moi, chérie. Je n’ai jamais
trouvé les charlottes de douche particulièrement érotiques.
Horrifiée, Lisa se souvint qu’elle avait encore les cheveux recouverts du
bonnet de plastique. Elle se redressa et s’empressa de le retirer d’un geste
rageur. Ensuite, elle se rallongea et fixa le chandelier de cristal suspendu au
milieu de la pièce en souhaitant que la situation soit différente.
Comment aurait-elle pu l’être… ?
Elle ferma les yeux. Luc ne l’avait épousée que par devoir, à la place
d’une femme adorée de tous, et son peuple la considérerait certainement
toujours comme une usurpatrice de basse extraction.
* * *
Une subtile odeur de menthe vint lui effleurer les narines. Lisa rouvrit les
yeux et comprit qu’elle avait dû s’endormir. La nuit était tombée, constata-t-
elle. Luc, vêtu d’un jean et d’une chemise blanche, était en train de poser sur
la table de nuit une tasse fumante.
— Tu te sens mieux ?
Désarmée par sa gentillesse, elle se redressa et s’adossa aux coussins. En
resserrant la ceinture de son peignoir elle réalisa que cela faisait ressortir la
rondeur de son ventre.
À quoi bon te soucier de ton apparence, songea-t-elle, puisque cette vision
ne risque pas de déclencher en Luc le moindre désir. Ce n’était pas
simplement la charlotte qui n’avait rien d’excitant mais son corps entier à
présent !
— Beaucoup mieux, je te remercie. À quelle heure devons-nous dîner ?
* * *
Luc s’approcha de la fenêtre et regarda sa jeune épouse siroter son thé.
Ses joues rosies et ses cheveux décoiffés lui donnaient un air étrangement
vulnérable, comme si elle était encore trop endormie pour penser à afficher
son éternelle expression fière et distante. En cet instant, il aurait été si naturel,
si facile de la prendre dans ses bras et de l’embrasser, afin d’ôter la tension
qu’il devinait dans son corps. Mais elle avait été très claire : elle ne voulait
aucune intimité entre eux. Il aurait bien sûr pu se montrer persuasif et
l’amener à céder ; cependant, la mettre dans une position qu’elle risquait de
regretter par la suite ne jouerait pas en sa faveur. De plus, se dit-il, elle était
enceinte et méritait donc considération et protection.
— À l’heure qui te conviendra, répondit-il avec simplicité.
Lisa reposa sa tasse, l’air embarrassé.
— Où devons-nous dîner ? Pas dans cette immense pièce qu’Eleonora
m’a montrée, j’espère ?
— Je ne prends pas mes repas dans la salle des banquets, répondit Luc
avec un sourire amusé. Elle est réservée aux grandes réceptions.
Voyant que son trait d’humour ne déridait guère Lisa, Luc poursuivit, plus
sérieux :
— Ne t’inquiète pas, il y a des salles à manger plus petites et moins
intimidantes, que nous utilisons pour recevoir des amis. Sans compter celle de
notre appartement. Je peux même nous faire monter un plateau dans notre
chambre si tu préfères.
— Tu veux dire que nous pourrions manger devant la télévision ?
demanda-t-elle en écarquillant ses grands yeux verts. Le personnel ne risque
pas de trouver étrange que nous ne descendions pas ?
— Je suis leur prince, tu es ma femme, nous sommes en droit de faire ce
que bon nous semble, répondit-il avec assurance. Que souhaiterais-tu
manger ?
— Je sais que cela va sans doute te paraître stupide, dit-elle en cillant,
mais j’aimerais des œufs Bénédicte.
Luc laissa échapper un petit rire. Lorsque Lisa le regardait ainsi, il se
sentait capable de lui offrir la lune. Quelle ironie que la seule femme en
position de demander tout ce qu’elle voulait ne désire qu’un plat aussi
simple !
— Je pense que cela doit pouvoir se faire.
Quelques instants plus tard, un employé en uniforme se présenta pour
prendre la commande. Il revint peu après avec un grand plateau en argent sur
lequel, en plus des œufs, le chef avait disposé une salade de roquette
agrémentée de poires, pignons et copeaux de parmesan, ainsi qu’une tarte fine
aux pommes caramélisées en guise de dessert, le tout pour deux personnes.
Lisa dévora son plat avec un appétit que Luc trouva curieusement sensuel
— à moins que la manière dont elle l’ignorait lui ait éveillé les sens : il n’était
pas habitué à susciter si peu d’intérêt.
À la fin du repas, elle arbora une mine grave pour lui dire qu’Eleonora lui
avait montré la galerie des tableaux.
— Très bien. J’espère que tu as pu voir aussi la plus grande partie du
palais.
— J’ai remarqué deux magnifiques portraits de la même femme, insista-t-
elle. Ils sont accrochés à l’écart des autres.
— En effet. Il s’agit de deux des œuvres les plus abouties de Kristjan
Wheeler. Conall Devlin m’a offert la plus petite.
— Ah bon ? Remarque, je savais qu’il était marchand d’art en plus d’être
un magnat de l’immobilier. En fait, ce que je me suis demandé, c’est
pourquoi…
— Quoi ? la coupa Luc d’un ton sec en reposant son verre de vin sur la
table.
— … pour quelle raison Eleonora semblait si élusive lorsque j’ai voulu
savoir qui était cette personne.
— Mon assistante a toujours fait preuve d’une grande discrétion.
— Étant ton épouse, j’ai pourtant le droit de savoir…
— … qui est la jeune femme sur ces tableaux, c’est cela ? termina-t-il à sa
place tout en faisant tourner son verre entre ses doigts. Il s’agit de Louisa De
Lacy, une Anglaise venue en villégiature à Mardovia au tout début du siècle
dernier. Une personne originale, une aventurière comme elle aimait à se
qualifier, qui fumait des cigarillos et portait des tenues souvent osées pour
l’époque.
— En plus d’être belle, elle a un regard pétillant d’intelligence.
— Mon ancêtre qui régnait alors sur l’île est tombé éperdument amoureux
d’elle. Sa famille ayant rejeté d’emblée toute possibilité d’union avec elle, il a
préféré renoncer au trône et s’exiler plutôt que de la perdre. Après son
abdication, son frère Carlo, mon arrière-arrière-grand-père, a pris le pouvoir.
— À t’entendre, on dirait que cela a été un problème.
— Oui, car Carlo n’avait jamais souhaité régner et n’y avait pas été
préparé, comme je l’ai été par exemple, ou mon père avant moi. Le poids des
responsabilités a contribué à sa mort précoce. L’épouse de Carlo n’a par la
suite jamais pu pardonner à Louisa d’avoir d’une certaine manière provoqué
cette situation. Entre-temps…
— Que s’est-il passé ? intervint Lisa en constatant qu’il hésitait à
poursuivre.
— Le prince exilé a trouvé la mort dans un accident de cheval avant
d’avoir pu épouser Louisa, alors que celle-ci venait de donner naissance à leur
enfant.
— Qu’est devenue cette Mlle De Lacy ?
Luc l’interrompit d’un geste impatient de la main. Il était certes fatigué,
mais surtout frustré de ne pouvoir lui faire l’amour alors qu’elle était si
désirable avec ses cheveux qui cascadaient sur ses épaules et son corps si
épanoui. Il aurait préféré en explorer les courbes plutôt que de raconter
l’histoire de sa famille. Ce n’était vraiment pas la nuit de noces qu’il avait
espérée !
— Personne n’a plus entendu parler d’elle ni de son enfant. Ce dernier,
bien qu’étant né hors des liens du mariage, était de sang royal et aurait pu
prétendre au trône. Je ne souhaite pas voir l’histoire se reproduire, Lisa. Je
suis fils unique, n’ai pas encore d’héritier. Ma succession est vitale pour mon
pays.
— C’est pour cette raison que tu m’as forcée à t’épouser ?
Luc acquiesça de la tête. C’était seulement en partie vrai, car il
commençait à réaliser qu’il appréciait d’avoir Lisa à ses côtés. Il faisait son
devoir, certes, mais celui-ci ne pouvait-il pas s’accompagner de plaisir ?
À présent qu’il l’avait auprès de lui, il n’avait aucune intention de les
laisser partir, elle et son enfant. Il espérait qu’elle en était consciente et finirait
par accepter la situation de bonne grâce. Ne parvenait-il d’ailleurs pas
toujours à ses fins ?
Une autre pensée s’imposa soudain à son esprit : selon la loi de Mardovia,
leur mariage n’était pas légal tant que leur union n’était pas consommée. Lisa
le savait-elle ?
Il se souvint de sa détermination à se refuser à lui ; connaissant sa fierté,
Luc doutait qu’elle revienne d’elle-même sur sa décision. En conséquence, il
allait devoir faire preuve de patience et agir avec finesse pour arriver à la faire
changer d’avis — le plus sûr moyen d’y parvenir était de l’ignorer, car cela
lui ôterait tout pouvoir sur lui.
Oui, son devoir pourrait effectivement s’accompagner de plaisir…
Il s’était juré d’être un mari et un père parfaits. L’une de ses
responsabilités était donc d’offrir à sa femme les délices de la chair. Il regarda
Lisa et décela dans ses yeux verts la lueur de désir qu’elle ne parvenait pas à
dissimuler. Il ébaucha un sourire, fermement décidé à attendre qu’elle
succombe…
8.
Lisa consacra les jours qui suivirent son arrivée à découvrir son nouvel
environnement. Elle n’eut que peu de temps pour penser à sa vie londonienne,
à sa famille ou à sa boutique.
Le lendemain de son arrivée, Eleonora lui avait présenté son chauffeur
personnel ainsi que les deux gardes du corps chargés de l’escorter dans tous
ses déplacements. Almeera, une jeune femme douce et charmante ayant
l’expérience des enfants, avait également été mise à son service.
Lisa avait aussi rencontré la couturière du palais, une femme d’âge mûr
très avenante, ravie à l’idée de réaliser pour elle les modèles de sa collection
londonienne pendant sa grossesse. Toutes deux avaient eu une longue
discussion sur le stylisme et les différences entre la mode londonienne et celle
des autres capitales européennes. Cet échange l’avait tranquillisée : elle avait
à présent une alliée à Mardovia, capable de l’aider et de lui fournir un avis sur
son travail.
Ce jour-là, Lisa avait son premier rendez-vous avec le Dr Gautier,
l’obstétricien qui avait été choisi pour venir l’examiner au palais. À son grand
étonnement, Luc arriva peu avant le début de la consultation. Il salua le
médecin et son assistante avant de s’asseoir à côté d’elle et de lui prendre la
main. Bien que ce geste soit purement formel et destiné à jouer la comédie
pour leurs interlocuteurs, elle se sentit rassurée.
Elle se demanda si Luc devinait que son cœur battait plus vite lorsqu’il
était proche d’elle. Offraient-ils la même image de bonheur que les autres
jeunes mariés ? Et que penserait le Dr Gautier s’il savait que Luc et elle
n’avaient pas fait l’amour depuis la nuit où leur enfant avait été conçu ?…
Quant à Luc, se doutait-il qu’elle passait des nuits blanches tant son désir était
grand de s’abandonner à ses mains expertes ?
— Votre Altesse veut-elle connaître le sexe du bébé ? demanda le
médecin à Luc.
Lisa retint son souffle. Si son mari souhaitait l’apprendre, il n’avait qu’un
mot à dire. Elle eut l’impression que le peu d’indépendance qu’il lui restait
allait lui être enlevé.
— Mon épouse désire ne pas savoir, répondit-il avec un petit sourire. Elle
préfère avoir la surprise.
— Je vous comprends parfaitement, déclara le Dr Gautier en regardant
Lisa. Avez-vous des questions à me poser ?
Lisa n’en avait aucune concernant sa grossesse, et celles qui la taraudaient
auraient été déplacées et incomprises (« Au bout de combien de temps après
l’accouchement pourrai-je rentrer en Angleterre ? », « Est-ce que Luc me
laissera partir ? », « Cesserai-je un jour de désirer l’homme qui ne voit en moi
que la mère de son enfant ? »).
Pourtant Lisa nota à son grand étonnement que ses angoisses s’étaient
quelque peu dissipées. Était-ce parce que Luc avait été assez courtois pour
respecter son désir d’ignorer le sexe de leur enfant ou bien parce qu’il avait
serré sa main dans la sienne ?
De retour dans leur chambre, alors qu’elle allait le remercier de sa
délicatesse, le bébé lui donna un coup de pied. Elle tressaillit et porta les
mains à son ventre. Puis elle proposa ce qu’elle n’avait pas osé jusque-là, de
crainte de voir ses résolutions s’envoler au contact des doigts de Luc sur elle :
— Veux-tu… sentir le bébé bouger ?
— Je peux ?
Lisa hocha la tête. Elle retint son souffle tandis que, une main posée sur
son ventre, Luc attendait le prochain mouvement. Lorsque le petit pied heurta
sa paume, il laissa échapper un rire joyeux. Lisa se demanda alors s’il allait
faire ce que son corps réclamait si fort : laisser remonter sa main jusqu’à ses
seins et en caresser les bouts déjà dressés ou la glisser sous sa robe et se
rendre compte qu’elle était prête à le recevoir.
Il n’en fit rien.
Déçue, elle regrettait sa propre intransigeance à présent, d’autant qu’elle
savait maintenant que Luc pouvait faire preuve d’une douceur plus excitante
encore que leurs ébats passionnés. Elle réalisa alors avec stupeur qu’elle ne
considérait plus le palais comme une prison. S’était-elle déjà habituée à vivre
sur cette île ou bien ce changement de perception était-il dû à l’attention et au
respect que Luc lui témoignait ?
* * *
Quelques jours après la visite de l’obstétricien, à la fin du petit déjeuner,
Luc demanda à Lisa de le suivre. Elle obtempéra, et il la guida dans une partie
du palais qu’elle n’avait pas encore visitée. Il s’arrêta devant une porte.
— Je te laisse ouvrir.
Lisa se trouva à court de mots en pénétrant dans un spacieux studio vitré :
le rêve de tout créateur de mode. Sur un grand bureau, des crayons étaient
alignés à côté de carnets de croquis. Un ordinateur et un système de son très
sophistiqué avaient été installés, ainsi qu’une télévision à écran incurvé située
face à un immense canapé gris. La pièce, baignée de lumière, ouvrait sur un
merveilleux jardin japonais invitant à des promenades méditatives.
— Je ne veux pas que tu t’ennuies ici, dit Luc, et je sais que tu as envie de
continuer à créer tes collections. J’ai préféré laisser les murs nus, ne sachant
pas si des œuvres d’art pourraient t’inspirer. Si tu le souhaites, tu peux
toujours choisir quelques tableaux dans la collection du palais pour décorer
ton atelier.
Lisa était toujours incapable de parler. Luc fronça les sourcils, l’air
inquiet.
— Ça te plaît ? demanda-t-il.
Peu habituée à être gâtée, Lisa était si bouleversée par cette surprise, et
plus encore par la manière dont il la regardait soudain, une lueur d’espoir
dans les yeux, qu’elle dut refréner une subite envie de se jeter dans ses bras. Il
était tellement beau, les cheveux encore décoiffés par la promenade à cheval
qu’il aimait faire chaque matin avant de prendre le petit déjeuner avec elle.
Lisa se réveillait donc tous les jours seule dans leur lit, assez grand pour
qu’ils y dorment ensemble comme deux étrangers, sans se toucher. La nuit,
elle ne réussissait jamais à oublier la proximité du corps nu de Luc ; elle s’en
voulait de désirer qu’il lui fasse l’amour alors qu’elle entendait sa respiration
régulière.
Elle se demandait pourquoi il n’essayait pas de la convaincre de changer
d’avis. Est-ce que les transformations de sa silhouette le repoussaient ? Elle
avait souvent songé à se rapprocher de lui, à poser une main entre ses jambes
et à le caresser comme il aimait l’être, curieuse de savoir comment il réagirait,
mais elle n’avait jamais osé en prendre l’initiative. Un frisson la parcourut.
Elle avait en fait une idée très précise de sa réaction…
— C’est merveilleux, dit-elle doucement, les joues rosies d’embarras à
ces pensées érotiques. Merci infiniment, je suis très touchée.
Ils se fixèrent un instant en silence. Lisa crut voir les traits de Luc se
détendre et une lueur de désir briller dans ses yeux. Elle retint son souffle,
espérant — priant même — qu’il l’embrasse. Au diable sa décision de se
refuser à lui ! Il était son mari après tout, et tout son être le réclamait. Il
pouvait lui faire l’amour ici, elle était prête à se donner à lui, certaine qu’il
saurait être doux.
Cette fois encore pourtant, il s’éloigna d’elle. Lisa reçut son mouvement
comme un affront, une gifle. Elle se dirigea alors vers le bureau pour
reprendre contenance. Elle était pressée de rompre le silence, comme si parler
pouvait dissiper la sensualité qui imprégnait l’atmosphère.
— Je vais l’étrenner sans attendre, déclara-t-elle, et travailler à ma
nouvelle collection.
— J’en suis heureux, répondit Luc, avant d’ajouter avec un sourire : Si
j’ai oublié quoi que ce soit, n’hésite pas à me le faire savoir.
— Non, tout est parfait.
— Je te laisse donc te concentrer. À ce soir, passe une bonne journée.
— Toi aussi.
Alors qu’il allait quitter la pièce, Luc se tourna soudain vers elle.
— Au fait, est-ce qu’Eleonora t’a parlé du bal que nous donnons chaque
année pour célébrer l’arrivée du printemps ?
Lisa secoua la tête. Eleonora n’avait pas fait la moindre allusion à ce bal.
À chacune de leurs rencontres, celle-ci semblait prendre un malin plaisir à lui
chanter les louanges de la princesse Sophie, à lui raconter combien sa famille
était proche de celle de Luc et quelles merveilleuses vacances ils avaient
l’habitude de passer ensemble à Isolaverde.
— Non, pas encore. Mais pourquoi ne m’en as-tu pas parlé toi-même ?
Luc lui lança un clin d’œil.
— C’est fait, à présent. Il s’agit d’une tradition du palais, à une époque où
les jardins sont magnifiques et le temps assez clément pour nous permettre
d’organiser l’apéritif sur la grande terrasse. Ce sera l’occasion pour toi de
rencontrer certains grands de ce monde ainsi que les notables de l’île. Si tu le
souhaites, tu pourras porter des bijoux de la collection royale. Demande à
Eleonora de te les montrer.
Pour toute réponse Lisa acquiesça de la tête, un sourire triste aux lèvres.
Elle aurait préféré que Luc l’aide lui-même à choisir une parure au lieu de
faire intervenir, une fois encore, son assistante.
* * *
Après le départ de Luc, elle envoya un mail à sa sœur pour lui demander
de ses nouvelles ainsi que des photos récentes de Tasmin. Ensuite, elle décida
d’aller se promener dans les jardins.
Elle parcourut le labyrinthe de buis et alla s’asseoir sur un banc face à la
baie. Elle ne parvenait pas à se concentrer sur la beauté du paysage, car Luc
occupait toutes ses pensées. Il était capable d’être prévenant et gentil, de la
surprendre en lui offrant ce superbe studio ou en lui apportant une tasse de thé
au lit, mais n’avait pas pris la peine de l’avertir plus tôt de ce bal. Il semblait
se satisfaire de la tenir éloignée de lui et de la confier à sa fidèle Eleonora.
Tu ne peux pas lui en vouloir, c’est toi qui as imposé cette distance entre
vous dès le premier jour !
Lisa était cependant lasse de dormir chastement aux côtés de son époux.
Elle mourait d’envie qu’il l’enlace, l’embrasse, lui fasse l’amour, même s’il
n’éprouvait pas de sentiments envers elle.
Exclure toute relation physique dans le seul but de faire pression sur Luc
sembla soudain à Lisa un sacrifice ridicule et bien trop lourd à assumer. Elle
avait peut-être mal jugé la situation. Elle souhaitait certes être libre de rentrer
en Angleterre après avoir donné naissance à leur enfant, mais elle aurait
besoin de l’autorisation de Luc pour le faire. Or ne serait-il pas plus enclin à
la lui accorder s’il était physiquement satisfait ? Sans compter qu’elle pourrait
ainsi assouvir le désir qui la consumait.
Luc lui avait proposé de porter les bijoux du palais à l’occasion du bal.
Elle décida de remplir son nouveau rôle de princesse avec grâce au cours de
cette soirée. Ainsi, son mari en serait peut-être heureux, fier aussi, et elle
serait alors en position de le séduire. En effet, vu qu’il ne manifestait pas le
désir de venir vers elle, c’était à elle de faire le premier pas et de lui montrer à
quel point elle le désirait…
Sentant le bébé remuer dans son ventre, elle le prit comme une
manifestation de son approbation et en éprouva une brusque joie.
Enthousiasmée par cette nouvelle résolution, elle rejoignit son studio et fit
appeler Eleonora.
* * *
— Luc m’a proposé de choisir des bijoux dans la collection du palais pour
le bal.
— Il vient de m’en informer, répondit Eleonora, les lèvres pincées.
Plutôt que de s’indigner, Lisa songea que bientôt elle serait de nouveau
dans les bras de Luc et que ce serait alors à elle et non à son assistante qu’il se
confierait en premier.
— Pourrions-nous aller les voir maintenant ? J’ai prévu de dessiner ma
robe en fonction de la parure que je porterai.
— Bien sûr.
Lisa fut émerveillée en pénétrant dans la salle du trésor. De précieuses
gemmes reposaient, étincelantes, sur leurs coussinets de velours noir. Elle
admira, les yeux écarquillés, l’opulence des pièces exposées : des rivières de
diamants roses et blancs, des saphirs aussi bleus que les yeux de Luc, ainsi
que de mystérieuses opales laiteuses. Lisa était sur le point de choisir un tour
de cou en émeraudes, qui aurait rehaussé la couleur de ses yeux, lorsque
Eleonora sortit une clé et ouvrit un tiroir.
— Que pensez-vous de celui-ci ?
Lisa découvrit, stupéfaite, un flamboyant collier de rubis birmans dont la
couleur « sang de pigeon » était mise en relief par l’éclat des diamants blancs
qui les entouraient.
— C’est la plus belle pièce qu’il m’ait été donné de contempler.
— C’est en effet un somptueux bijou, approuva Eleonora en soulevant
avec délicatesse le collier, et probablement le plus précieux de notre
collection. Il n’a pas été porté depuis très longtemps. Pourquoi ne pas faire
une surprise à Son Altesse ?
Lisa commença aussitôt à dessiner dans sa tête une robe digne de cette
merveille. Elle allait y travailler avec amour et acharnement pour qu’elle soit
prête à temps. Réaliser sa tenue de bal serait son secret, et un cadeau pour
Luc. Il comprendrait alors qu’en plus de vouloir assumer son rôle officiel elle
était prête à faire évoluer leur situation — elle était désormais décidée à être
son amante en plus d’être sa femme.
* * *
Luc détailla son épouse des pieds à la tête pendant qu’ils se dirigeaient
vers la salle à manger. Lisa avait revêtu pour le dîner une robe en mousseline
de soie vert Nil et remonté ses longs cheveux en un chignon banane.
— Tu as l’air resplendissante, lui fit-il remarquer.
— Merci, dit-elle en souriant. C’est, dit-on, un privilège des femmes
enceintes.
Il attendit qu’elle soit assise avant de prendre place en face d’elle. Depuis
son arrivée au palais, elle avait les traits tirés, malgré la vie tranquille qu’elle
menait sur l’île. Il mettait sa fatigue sur le compte de la chasteté qu’elle leur
avait imposée. Il avait d’ailleurs brièvement envisagé de retourner dans son
appartement de célibataire afin de lui fournir l’intimité dont elle avait
visiblement besoin et de lui permettre par la même occasion de réaliser que se
retrouver seule dans leur grand lit était bien pire que de dormir avec lui !
Comme par miracle, depuis quelques jours elle avait pourtant presque
l’air heureuse. Il l’entendait fredonner tandis qu’elle faisait sa toilette le soir
avant de se coucher, et elle avait même commencé à lire le livre sur l’histoire
de Mardovia qu’il lui avait donné dans l’avion.
Voir sa poitrine se dessiner sous la nuisette de soie qui moulait ses
nouvelles rondeurs l’excitait au plus haut point, et il s’en voulait de sa propre
frustration. Son sexe se dressait quand elle se glissait sous les draps ; il n’avait
d’autre solution que de dormir sur le ventre afin de dissimuler son érection.
Presque certain qu’elle l’accueillerait à bras ouverts à présent, il se demanda
si ce n’était pas le moment de faire un pas vers elle…
— Es-tu contente de participer à ce bal ? lui demanda-t-il lorsqu’ils eurent
fini de dîner.
— Oui. Ce sera une merveilleuse occasion de rencontrer tes sujets.
— As-tu trouvé une tenue ?
— Tu veux dire : une robe adaptée à mon tour de taille ? s’enquit-elle en
souriant.
Elle posa alors les deux mains sur son ventre et ajouta :
— Ce n’est pas très excitant, n’est-ce pas ?
— Bien au contraire, répondit-il d’une voix rauque.
— Inutile de chercher à me flatter.
— Je dis toujours ce que je pense.
Il hésita un instant avant de demander :
— As-tu envie de passer ta robe pour me la montrer ?
Lisa esquissa un sourire timide.
— Je préfère attendre le moment venu pour te faire la surprise.
Luc eut l’impression d’essuyer une rebuffade. Persuadé d’avoir mal
interprété son attitude plus détendue de ces derniers jours, il regretta de s’être
laissé aller à croire qu’elle pouvait s’adoucir. Il était déçu de constater que
l’espoir de se rapprocher de Lisa retombait une fois de plus face à son
éternelle résistance.
— Que de secrets ! ironisa-t-il.
Le sourire de Lisa s’évanouit aussitôt.
— Voilà qui est un comble venant de toi ! Tu m’as caché tant de choses, à
commencer par l’existence de ta fiancée. Si tu avais été honnête dès le départ
nous ne serions pas dans cette situation aujourd’hui.
— Ce que tu préférerais, n’est-ce pas ?
— Pas toi ?
Luc choisit de ne pas tomber dans le piège qu’elle lui tendait et de
détourner la conversation.
— Que souhaiterais-tu savoir de moi, ma petite princesse ?
Lisa posa le couteau à manche de nacre avec lequel elle était en train de
peler sa pomme. Elle avait quantité de questions à poser concernant le passé
de Luc, la vie, les joies et les peines du petit garçon qu’il avait été ainsi que
les centres d’intérêt, autres que sa principauté, de l’homme qu’il était devenu.
Jusqu’à quel point pouvait-elle faire preuve de curiosité ? Souhaitait-elle
vraiment découvrir quelque sombre recoin de son âme, qui lui prouverait
peut-être que cet homme n’était pas fait pour elle ?
— Raconte-moi ton enfance au palais.
La question était innocente, mais Luc réalisa qu’y répondre encouragerait
Lisa à lui en poser d’autres. Résigné à devoir s’y exposer, il lui adressa un
sourire neutre.
— Elle a été semblable à celle d’autres princes, j’imagine. J’ai toujours eu
tout ce que je désirais et n’ai jamais manqué de rien.
Sauf d’amour et d’amitié véritable, ajouta-t-il à part soi.
— J’ai été scolarisé dans une école privée de Mardovia jusqu’à l’âge de
dix ans, reprit-il, puis envoyé à Paris.
Dans la capitale française, il avait découvert une liberté enivrante, de
nouveaux copains, ce qui n’avait cependant pas suffi à combler l’immense
vide affectif qu’il ressentait au plus profond de lui.
— Parle-moi de tes parents, proposa Lisa. Étais-tu proche d’eux ?
Luc faillit reprendre sa jeune épouse, lui expliquer qu’il était incorrect
d’exprimer sa curiosité envers des membres de la famille royale. Toutefois,
une leçon de protocole n’aurait fait que gâcher ce moment : la manière dont
elle le regardait soudain l’émouvait de façon très nouvelle.
— J’ai perdu ma mère lorsque j’étais très jeune, avoua-t-il.
— J’en suis désolée, répliqua aussitôt Lisa. Ton père s’est remarié ?
— Non. Je pense qu’il ne pouvait envisager de voir une autre femme
prendre la place de ma mère.
Luc se garda d’ajouter que, désespéré, son père n’avait plus eu la force de
regarder cet enfant qui ressemblait tant à sa défunte femme. Il l’avait confié à
des domestiques et s’était réfugié dans le travail qu’occasionnait sa fonction
de prince régnant pour noyer son chagrin.
— Quel âge avais-tu lorsqu’elle a disparu ?
— Quatre ans.
— Et qui s’est occupé de toi après ?
— Des gouvernantes.
Luc frissonna au souvenir de ces femmes dévouées, qui avaient suivi les
ordres de son père et lui avaient appris à ne jamais pleurer, ni montrer sa peur
ou faire preuve de la moindre faiblesse. Un prince devait canaliser désirs,
émotions et sentiments afin de servir au mieux son pays.
— Comment étaient-elles ?
— Efficaces, répondit-il, ne sachant comment exprimer leurs différents
degrés de froideur.
— Affectueuses aussi ?
— Pas du tout. Elles se succédaient auprès de moi à une cadence très
rapide, certainement pour éviter que je m’attache à elles. Elles avaient pour
mission de me traiter poliment et de m’entourer de soins mais de conserver
leurs distances avec moi.
— Mon Dieu ! Comme tu as dû souffrir d’un tel manque de chaleur
humaine ! dit-elle d’une voix douce. Tu as au moins eu la chance de ne pas
devoir supporter une marâtre.
« Dans la vie, on façonne soi-même son destin en forçant la chance », eut-
il envie de rétorquer. Mais, après ces confidences, il était heureux d’entendre
Lisa employer un ton plus léger — et surtout de l’avoir sentie s’adoucir à son
égard. Il avait fait un premier pas discret, à elle à présent de continuer
d’avancer et d’admettre enfin qu’elle le désirait…
9.
Le bal de printemps était l’événement le plus important de l’année au
palais, aussi Lisa avait-elle accordé un soin particulier à chaque détail de la
tenue qu’elle allait porter lors de cette sorte de présentation officielle au
peuple de Mardovia.
Elle avait commandé des mètres de satin de soie rose poudré et
confectionné une robe longue destinée à mettre en valeur la parure de la
collection royale. Elle avait travaillé des heures durant, au son régulier et
réconfortant de la machine à coudre, avant d’apporter les dernières finitions à
la main.
Satisfaite, Lisa contempla son reflet dans le grand miroir en pied de son
dressing. Sa robe tombait parfaitement, le collier de rubis et diamants
étincelait autour de son cou, la plus grosse gemme reposant au milieu de son
décolleté, à la naissance de ses seins. Elle était fière de son travail.
Son cœur s’emballa à l’idée de la surprise qu’elle réservait à Luc, et pas
seulement aux invités du bal. Depuis des semaines, il avait respecté le célibat
qu’elle lui avait imposé et dormi à son côté sans la toucher. Cela avait assez
duré, elle était impatiente de retrouver la douceur de ses bras.
À cette idée elle virevolta joyeusement face au miroir avant de se figer,
soudain nerveuse. Que se passerait-il s’il ne voulait plus d’elle ? Si ces
longues nuits d’abstinence étaient venues à bout de son désir ?
Non, elle réussirait à le séduire !
Depuis leur première réelle conversation, quelques jours auparavant au
cours d’un dîner, Luc s’était peu à peu ouvert, lui confiant plus de détails sur
son enfance. Elle avait compris à quel point ses premières années dépourvues
d’affection avaient eu de lourdes conséquences sur sa vie d’adulte : il
n’extériorisait aucune émotion et semblait souffrir de solitude.
Comment, avant même son arrivée au palais, avait-elle pu songer à le
quitter dès la naissance de leur bébé ? Leur enfant ne méritait pas de vivre au
cœur d’un couple qui se déchirait. Elle devait donner à Luc la chance d’être
un père à plein temps et un mari dans tous les sens du terme.
Une bouffée d’angoisse la saisit. Ce soir, une fois le bal terminé, elle allait
prendre Luc dans ses bras et lui dire qu’elle voulait tout recommencer à zéro,
lui assurer qu’elle désirait créer la famille qu’aucun d’entre eux n’avait eu la
chance d’avoir ; puis elle s’appliquerait à le séduire…
Remplie d’espoir, Lisa s’autorisa un large sourire. Les courbes déjà
naturellement généreuses de son corps étaient encore plus accentuées à ce
stade de sa grossesse, mais elle savait qu’elle n’avait jamais été aussi
radieuse. Ses cheveux étaient souples et brillants, son teint lumineux, et sa
robe, ajustée sur la poitrine, s’agrémentait ensuite d’un savant plissé très
flatteur pour sa silhouette. Quant à son décolleté carré, il offrait un parfait
écrin aux réelles étoiles de la soirée : les sublimes rubis birmans de la
collection royale qui étincelaient sur sa peau diaphane.
Lorsqu’elle entendit Luc l’appeler, elle drapa à la hâte autour de ses
épaules une grande cape de velours noir doublée de la même soie rose que sa
robe. Il découvrirait sa tenue en même temps que ses sujets, songea-t-elle
avec joie. Et ce soir, il serait fier d’elle.
— Tu n’es pas trop nerveuse ? demanda-t-il alors qu’elle marchait à côté
de lui le long du couloir brillamment éclairé.
— Un peu, admit-elle.
— Quand vas-tu me montrer cette robe à laquelle tu as tant travaillé ? J’ai
hâte de la voir.
— Lorsque j’enlèverai ma cape.
— Tu souhaites cacher ton ventre rond jusqu’au dernier moment ?
s’enquit-il en souriant.
— Ce n’est pas la seule raison, répondit Lisa. Il fait frais ce soir.
Ce n’était pas seulement sa nervosité qui lui donnait la chair de poule. Le
temps doux habituel en cette saison n’était pas au rendez-vous. Ce matin-là,
au réveil, Lisa avait constaté que, pour la première fois depuis qu’elle était
arrivée sur l’île, le ciel était gris et la température glaciale. Almeera, sa jeune
femme de chambre, lui en avait par la suite expliqué la cause : un vent violent
et capricieux connu sous le nom de serpente, qui de plus menaçait de causer
de gros dommages sur Mardovia.
L’apéritif qui devait avoir lieu initialement sur la terrasse avait donc été
organisé dans la salle de bal, somptueusement décorée pour l’occasion. Des
guirlandes de feuillage tressé de roses au rouge profond étaient suspendues
entre les piliers de la vaste pièce. La longue table d’honneur réservée à la
famille royale et aux invités de marque trônait au centre, face à la piste de
danse, et tout autour de grandes tables rondes avaient été dressées avec de la
vaisselle dorée à l’or fin, de l’argenterie et des verres en cristal étincelants.
L’orchestre à cordes du palais jouait une musique douce. Il entama l’hymne
national dès que les trompettes annoncèrent l’arrivée du prince et de sa
nouvelle épouse.
* * *
Luc et elle traversèrent la salle sous les regards curieux des convives. Une
fois qu’ils furent arrivés devant leurs places, il l’aida à ôter sa cape.
Au même moment, la musique s’arrêta.
Surprise par le murmure général qui s’éleva aussitôt, Lisa tourna la tête
vers Luc. Croisant son air courroucé, elle se figea. Que se passait-il soudain ?
Sa robe ne convenait-elle pas ? Sa couleur virginale contrastait-elle trop avec
ses formes rebondies, rappelant au prince et à ses sujets la raison de sa
présence à ses côtés ?
— Qu’y a-t-il ? chuchota-t-elle.
Luc jeta à nouveau un rapide coup d’œil au collier qui scintillait autour de
la gorge de Lisa. Il afficha un sourire courtois avant de répondre :
— Rien. Tu es absolument ravissante, ma chérie.
Désemparée, Lisa prit place à table. Elle avait l’impression d’avoir
enfreint une règle de base du protocole dont personne ne l’avait avertie. Alors
qu’elle tournait la tête, elle croisa le regard d’Eleonora et crut y déceler une
fugace lueur de triomphe.
Au prix d’un grand effort, elle réussit à conserver une expression amène
durant tout le repas, heureuse de ne pas être assise en face de Luc — elle
aurait été incapable d’avaler une bouchée si elle avait dû affronter son air
réprobateur aussi longtemps. L’incident lui avait néanmoins coupé l’appétit.
Elle se contenta de manger du bout des lèvres, tout en écoutant d’une oreille
distraite les commentaires humoristiques de son autre voisin de table, le
sultan de Qurhah.
À la fin du dîner, Luc se leva pour l’inviter à ouvrir le bal avec lui.
— Tu m’as lancé des regards furieux toute la soirée, dit-elle à mi-voix
tandis qu’il glissait un bras autour de sa taille. Qu’ai-je fait de mal ?
— Nous en discuterons plus tard.
— Pourquoi alors prends-tu la peine de danser avec moi ?
— Pour la bonne raison que tu es ma femme, et que nous devons offrir
ensemble une image de bonheur parfait à mes sujets et à mes invités de
marque.
Bouleversée, Lisa dut résister à une soudaine envie de le repousser et de
quitter la salle pour laisser libre cours aux larmes qui lui brûlaient les yeux.
De crainte de passer pour une femme capricieuse — ou pire, hystérique —, ce
qui aurait peut-être bien arrangé certaines personnes désobligeantes, elle se
laissa guider par Luc. Elle dansa sans éprouver le plaisir escompté à être entre
ses bras tant tout son corps s’était tendu.
Comment avait-elle pu être assez naïve pour croire qu’une certaine
harmonie s’était installée entre eux ? Elle avait été vraiment stupide de lui
accorder sa confiance et de penser qu’ils arriveraient à sauver leur mariage.
La gorge serrée, elle dut accorder ensuite une danse au sultan de Qurhah,
puis une au cousin du cheikh de Jazratan. Elle réussit cependant à se
comporter dignement, et même à sourire.
Sa grossesse avancée lui fournit heureusement une excuse pour se retirer
la première. Un serviteur lui apporta sa cape, qu’elle drapa étroitement autour
d’elle avant de quitter la salle. Elle emprunta les couloirs déserts jusqu’à ses
appartements.
Sans prendre la peine d’éclairer, elle se posta devant les grandes fenêtres
pour regarder la tempête faire rage au-dehors. Les lueurs fulgurantes des
éclairs déchiraient le ciel, et l’éclat des coups de tonnerre était assourdissant.
Elle laissa alors enfin libre cours à ses larmes.
Ne sachant que faire pour arriver à se calmer, elle sonna. Lorsque
Almeera se présenta, Lisa lui demanda une tasse de camomille. Elle finissait
de la boire lorsque la porte s’ouvrit brusquement.
* * *
— Que fais-tu dans le noir, demanda Luc en allumant aussitôt les lampes.
— Je préférerais que tu éteignes.
— À quoi cela rime-t-il ?
— J’ai besoin de calme, Luc. Je n’en peux plus de chercher à trouver une
explication à ta colère. Quel horrible crime ai-je commis ?
— Pourquoi diable as-tu décidé de porter ce collier sans m’en parler
auparavant ? demanda-t-il d’une voix glaciale.
Surprise, Lisa faillit lui rappeler qu’il lui avait dès le départ laissé toute
latitude dans le choix des bijoux. Elle décida de ne pas préciser qu’Eleonora
avait attiré son attention sur cette parure, lui suggérant de surprendre son
époux.
— Tu n’avais pas mentionné que je devais obtenir ton autorisation
auparavant. Où est le problème ?
— La mère de la princesse Sophie a offert ce collier à la mienne à
l’occasion de son mariage. Il était prévu…
— … que Sophie le porte le jour de vos noces, acheva Lisa, paniquée. Je
comprends à présent… Ce n’est pas la formidable Sophie que tu as épousée,
mais une étrangère, roturière et enceinte, qui de surcroît a osé s’afficher avec
ce collier. La mauvaise femme parée des mauvais bijoux !
Un silence suivit sa déclaration. Lisa constata que Luc ne prenait même
pas la peine de la contredire. Elle aurait pu lui expliquer le rôle joué par
Eleonora dans le choix du bijou, mais à quoi bon ? Le mal était fait. Elle
serait toujours une étrangère dans ce pays, elle n’y aurait jamais sa place. Elle
défit le collier et le posa sur un petit guéridon en marqueterie.
En plus de la colère qui l’animait, une grande frustration l’envahissait.
Depuis des semaines, elle faisait de son mieux pour s’adapter à sa
nouvelle vie. Elle s’était montrée polie et aimable avec tous, avait cherché à
apprendre l’histoire de Mardovia, les coutumes du pays, le protocole du
palais. Pour quel résultat ? Luc la traitait avec mépris. Comment osait-il ?
— Va au diable, Luciano Leonidas ! s’écria-t-elle en s’élançant à travers
la pièce.
Elle se jeta contre lui et lui martela le torse de ses poings serrés. Luc posa
les mains au creux de ses reins et l’attira contre lui. Il lui murmura des mots
doux en français à l’oreille, avant de prendre possession de sa bouche.
Sa fureur envolée comme par magie, Lisa lui rendit son baiser avec
passion. Puis elle lui effleura la joue du bout des doigts, avant de laisser
glisser les mains le long de son torse jusqu’à son pantalon. Quand elle posa la
paume sur son érection, elle frémit d’excitation : il était aussi prêt qu’elle.
— Non, Lisa.
— Si, murmura-t-elle en faisant glisser sa fermeture Éclair.
Elle libéra son membre et commença à le caresser. Très vite, Luc lui
écarta la main. Il souleva Lisa dans ses bras pour la porter jusqu’au lit. Les
doigts tremblants, il entreprit alors de défaire les innombrables petits boutons
de sa robe.
— Non, pas comme ça ! ordonna-t-elle. J’ai attendu trop longtemps.
D’un geste décidé, elle le poussa sur le lit.
— Ne bouge pas ! lui intima-t-elle.
Elle lui ôta son pantalon et son boxer. Après s’être débarrassée de son
minuscule string de dentelle, Lisa se positionna sur son mari, sans plus songer
à son corps alourdi tant son désir était intense.
— Lisa, murmura Luc d’une voix rauque, nous ne pouvons pas…
— Oh que si !
Elle vit son regard se voiler tandis qu’elle guidait son sexe tendu vers son
intimité.
— Mais tu es…
— Luciano Leonidas, vous devriez savoir que les femmes enceintes
peuvent faire l’amour !
Et, sans plus attendre, elle se laissa doucement descendre sur sa virilité
dressée, poussant un soupir comme elle ressentait les prémices du plaisir.
Luc la laissa faire, le regard brûlant de désir.
Excitée de voir son prince ainsi réduit à sa merci, Lisa oublia cette
sensation de victoire dès qu’elle se sentit glisser vers l’extase. Luc lui saisit
alors les hanches et releva la tête pour poser de doux baisers sur son ventre au
travers de la soie de sa robe. Ce geste de tendresse serra le cœur de Lisa.
Luc referma alors les bras autour d’elle et accéléra ses mouvements de va-
et-vient, jusqu’à ce qu’un violent orgasme les emporte tous deux.
Ils restèrent enlacés un long moment. Lorsque les dernières ondes de
plaisir s’apaisèrent, Lisa retrouva soudain sa lucidité. Elle se dégagea pour
s’allonger sur le lit à côté de Luc. Seigneur, comment avait-elle pu le séduire
de façon aussi éhontée ?
— Lisa ?
La chaude main de Luc s’était posée sur son épaule. Elle eut envie de se
réfugier dans les bras de son prince et d’y rester pour toujours.
Cesse de rêver. Tu sais bien que l’amour n’est qu’une illusion, surtout
avec Luc.
Lisa ferma les yeux et lui tourna le dos. Mieux valait oublier les chimères
et se souvenir des réalités de la vie. Elle ne pouvait pas faire confiance à Luc,
et si elle était incapable de lui résister il valait mieux qu’elle parte.
— Écoute, Lisa, murmura-t-il dans son cou, j’ai sans doute réagi de façon
excessive à propos de ce collier. J’en suis désolé.
— Cela n’a pas d’importance.
— Si.
Lisa, qui n’était pas d’humeur à discuter, se roula en chien de fusil.
— J’ai sommeil à présent, affirma-t-elle. Si tu n’y vois pas
d’inconvénient, je préférerais dormir seule.
10.
— Nous devons parler, lança Luc. Nous ne pouvons pas prétendre que
rien ne s’est passé.
Lisa laissa un instant le regard errer sur les jardins du palais avant de se
retourner. La chaude voix de son époux éveillait chaque fois ses sens,
ramenait à son esprit la nuit du bal durant laquelle ils avaient fait l’amour
avec passion. Elle devait oublier cet épisode qui l’avait vue faire preuve de
faiblesse, et surtout ne plus jamais recommencer à croire à l’impossible.
Elle s’éloigna de la fenêtre. Elle ressentit une profonde tristesse en
croisant le regard bleu perçant de son mari.
— Qu’as-tu encore à me dire ? demanda-t-elle d’un ton las. Je pensais que
nous nous étions tout dit le soir du bal. Considérant ce qui est arrivé, je trouve
que nous nous sommes plutôt bien adaptés à une situation délicate.
— Tu estimes normal que j’occupe à nouveau mon appartement de
célibataire tandis que tu dors seule dans le lit conjugal ?
— Qu’y a-t-il, Luc ? Ne me dis pas que le sexe te manque, alors que nous
n’avions eu aucune relation depuis plus de six mois.
— Inutile de te montrer agressive, répliqua-t-il d’un ton sec.
Lisa se rendait compte qu’elle ne supportait même plus de se retrouver
seule avec lui. Elle repoussa ses cheveux de son visage soudain brûlant avant
de contre-attaquer :
— Craindrais-tu le qu’en-dira-t-on ?
Luc poussa un soupir et se retint de réagir vivement. S’il s’était soucié des
commentaires, il n’aurait jamais ramené Lisa au palais, il n’aurait…
Il y avait tant de choses qu’il n’aurait jamais dû faire avec elle. De
frustration, il ferma les yeux et serra les poings. Il se sentait impuissant : les
bonnes intentions qui l’animaient depuis la nuit du bal n’avaient
apparemment servi à rien.
— Ce que pensent les gens m’est égal.
— Peut-être regrettes-tu encore d’avoir fait l’amour avec moi cette nuit-
là ? insista Lisa.
Luc ne put endiguer la vague d’excitation qui l’envahit sous l’effet des
images qui s’imposaient à son esprit. Il avait eu beau les repousser sans cesse
les jours précédents, elles étaient toujours aussi vivaces. Il revoyait Lisa le
pousser sur le lit, s’installer sur lui, sa robe étalée en corolle autour d’elle, le
visage rosi tandis qu’elle le chevauchait. Il aurait voulu regretter ce moment
de passion, mais comment aurait-il pu quand cela avait été la plus érotique
des rencontres de sa vie ? Il s’était senti comme un jouet, son esclave, et n’en
avait été que plus excité. Bouleversé de la voir ensuite le rejeter, il avait quitté
leur suite et rejoint son appartement de célibataire.
Il n’arrivait pas à comprendre les réactions des femmes, et encore moins
celles de Lisa, tellement mystérieuse et imprévisible.
— Non, je ne regrette rien de ce qui s’est passé après le bal.
— De quoi s’agit-il alors ?
Il la fixa.
— Pourquoi ne m’as-tu pas dit qu’Eleonora t’avait suggéré de porter le
collier de rubis ?
— À quoi bon rejeter la faute sur elle ? Elle avait peut-être ses raisons
pour m’inciter à le choisir, mais elle n’était certainement pas responsable de
ta réaction.
Elle lui adressa un regard étonné avant de demander :
— C’est elle qui te l’a avoué ?
— Non. J’ai surpris une conversation entre elle et une secrétaire. Je lui ai
demandé de venir s’expliquer.
— J’imagine que ta si parfaite assistante a papillonné des yeux en
t’assurant qu’il s’agissait d’une démarche innocente, avant de s’empresser de
suggérer que tu aurais été bien mieux avec sa chère princesse Sophie, n’est-ce
pas ?
— Je n’étais pas d’humeur à écouter ses explications, répliqua Luc avec
emportement, et moins encore ses jérémiades lorsque je l’ai renvoyée.
— Tu as fait ça ? s’écria Lisa, les yeux écarquillés.
— Bien sûr ! Crois-tu vraiment que je puisse tolérer ce genre d’attitude
subversive dans mon palais, accepter qu’une de mes assistantes crée des
ennuis à ma femme ?
Lisa ne savait que penser. Elle avait été assez naïve pour suivre la
suggestion d’Eleonora, mais ne se cachait pas l’avoir fait pour impressionner
son mari, lui montrer combien elle souhaitait s’adapter à son nouveau rôle et
le séduire. Pour être honnête, n’avait-elle pas espéré voir naître en lui
certaines émotions après sa première apparition officielle à un événement de
cette ampleur ?
Elle s’était leurrée et avait alors compris qu’elle n’obtiendrait jamais son
approbation, et encore moins son admiration. La situation avait par la suite
empiré tant faire l’amour avec lui avait réveillé ses sens et souligné le gouffre
qui les séparait : Luc n’attendait d’elle que soumission, car seuls son royaume
et bien sûr l’enfant à naître l’intéressaient. Sachant qu’il ne l’aimerait jamais,
n’était-elle pas stupide de lui demander plus qu’il ne pouvait offrir ?
— À présent, dis-moi de quoi tu souhaitais discuter.
Réprimant un soupir, Luc soutint le regard de son épouse. Il avait espéré
pouvoir parler calmement avec elle, l’amener à reconsidérer son refus de
toute relation physique et à accepter d’envisager une vie commune normale
avec lui ; or il n’en serait rien. Lisa était la femme la plus compliquée et la
plus frustrante qu’il ait jamais rencontrée. Pourtant, il n’en avait jamais désiré
une aussi intensément qu’elle. Il lui adressa un sourire amer.
Lorsqu’il l’avait vue avancer vers lui à l’ambassade de Mardovia, si belle
dans sa somptueuse robe de mariée, il s’était fait la promesse d’être le
meilleur mari et père possible. Il avait vraiment eu l’intention de tout faire
pour y arriver, hélas il ne pouvait que constater son incapacité à relever le
défi. Il ne savait pas comment y parvenir, surtout avec une femme qui
manifestait autant de méfiance envers les hommes.
Trouverait-il la force de prendre la seule décision désormais possible :
libérer Lisa de sa prison dorée et d’une relation vouée d’avance à l’échec ?
N’ayant pas réussi à la rendre heureuse, il n’avait pas d’autre choix à présent.
Il devait le faire, pour elle.
— Veux-tu rentrer en Angleterre ? demanda-t-il d’un ton très calme. Pas
immédiatement, bien sûr, mais une fois que tu auras donné naissance à notre
enfant.
Lisa le dévisagea, l’air suspicieux.
— Tu es disposé à me laisser partir ?
— Oui.
Il lui adressa un sourire moqueur avant d’ajouter :
— Et à te libérer de cette prison que semble être pour toi notre mariage.
— Tu es donc prêt à discuter les termes d’une garde partagée ?
Luc eut une moue désabusée.
— Oui. Cette solution n’a rien d’idéal à mes yeux, mais si c’est vraiment
ce que tu désires je ne te retiendrai pas contre ton gré.
— Je te remercie.
Déçu de la voir accepter si vite sa proposition, Luc préféra mettre une
certaine distance entre eux afin de garder les idées claires. Il s’arrêta devant la
cheminée.
— J’imagine que nous devrions regarder le côté positif de la situation, dit-
il, grave. À présent que nous avons fait l’amour, notre mariage est légalisé et
notre enfant pourra devenir l’héritier de Mardovia.
Lisa fronça les sourcils.
— Je ne suis pas certaine de comprendre… Peux-tu préciser ta pensée ?
— Le fait est que jusqu’à la nuit du bal notre mariage n’était pas valide,
car nous ne l’avions pas consommé.
Le sang se retira de son visage. Elle cilla.
— Est-ce la raison pour laquelle tu m’as laissée te faire l’amour ?
— Je t’en prie, Lisa, ne déforme pas mes propos ! Nous savons tous deux
pourquoi j’ai eu un rapport avec toi ce soir-là, et cela n’avait rien à voir avec
la légalisation de notre relation.
Il la fixa un instant en silence, puis s’éloigna vers la porte.
— À présent, je te prie de m’excuser, j’ai une réunion avec l’un de mes
ministres.
* * *
Une fois que Luc eut refermé la porte derrière lui, Lisa se laissa tomber
dans le fauteuil le plus proche. Ainsi, il était prêt à la laisser quitter l’île après
la naissance du bébé… Elle ne serait donc plus contrainte de cohabiter avec
un homme froid qui ne savait s’exprimer que dans un lit. Il lui offrirait
probablement une maison, ainsi qu’il l’avait fait pour sa sœur, et elle serait
libre de vivre sa vie comme elle l’entendait.
Pourquoi alors se sentait-elle si abattue ?
Elle s’efforça d’être logique et de chasser les émotions qui brouillaient ses
pensées. En tant qu’épouse de Luc, même s’ils étaient séparés, elle n’aurait
plus jamais de soucis financiers. Il était primordial qu’elle parvienne ensuite à
instaurer une relation amicale avec lui afin que leur enfant ne les voie pas se
disputer à tout bout de champ.
Incapable de faire face à la soudaine impression de vide qu’elle ressentait,
Lisa rejoignit son studio. Elle sortit les croquis qu’elle venait de terminer pour
sa nouvelle collection, dont la production était déjà lancée. Devrait-elle
commencer à créer les modèles d’automne pour occuper ses journées en
attendant la naissance du bébé ? Cela vaudrait certainement mieux que de
passer son temps à déambuler dans le palais ou les jardins, à rêver que la
situation puisse changer.
* * *
Les jours suivants, Lisa se concentra sur son travail, dessinant avec une
intensité jamais égalée et supervisant la bonne marche de sa boutique à
Londres. Les longues journées passées au studio étaient seulement ponctuées
de pauses dans le parc, où elle s’asseyait sur un banc pour contempler la mer
scintillant sous les rayons de soleil, dans l’espoir bien vain d’éloigner ses
pensées de son mari.
La plupart du temps elle était seule, sauf un soir où Luc était entré à
l’improviste dans son studio. Il l’avait trouvée en train d’épingler les pièces
d’un patron sur un mannequin.
— Ne crains-tu pas d’en faire trop ? avait-il demandé, l’air préoccupé.
Almeera m’a dit que tu es enfermée ici depuis le lever du jour.
— Je n’arrivais plus à dormir. De toute manière, j’ai presque terminé, je
veux voir ce que donne l’ensemble avant le dîner.
— Tu as l’air fatiguée, lui fit-il remarquer. Tu devrais te reposer.
Cette visite avait été une exception : d’ordinaire ils ne se retrouvaient
qu’aux heures des repas. Luc avait sans doute commencé à s’éloigner d’elle
pour se préparer à leur séparation, ce qui était compréhensible. Elle aussi
s’efforçait de se projeter dans un futur où elle vivrait à nouveau seule, même
si cette perspective était douloureuse.
Le Dr Gautier, qui venait la voir chaque matin désormais, se déclarait
satisfait de la progression de sa grossesse. Il se demandait certainement
pourquoi Luc n’assistait plus à sa consultation, mais, au grand soulagement de
Lisa, son devoir de réserve ainsi que le protocole l’empêchaient de poser la
moindre question. Qu’aurait-elle pu répondre ?
* * *
Lisa était encore à une semaine du terme lorsqu’une violente douleur la
réveilla en pleine nuit. Elle attendit dans le noir, les bras serrés autour de son
ventre. Elle essayait de se remémorer les conseils de la sage-femme. Aux
premières lueurs du jour, les contractions étaient toujours espacées et
irrégulières. Elle estima avoir encore du temps avant de prévenir Luc et le
Dr Gautier.
Lorsque les douleurs s’intensifièrent, elle sonna Almeera, qui la trouva
assise au bord du lit, pliée en deux.
— Allez chercher le prince, réussit-elle à haleter, et avertissez-le que le
travail a déjà commencé.
À peine avait-elle fini de parler qu’une nouvelle contraction lui coupa le
souffle.
Luc arriva quelques minutes plus tard, son téléphone à l’oreille. Sa tenue
décontractée laissait supposer qu’il s’était vêtu à la hâte.
— Le Dr Gautier demande la fréquence des contractions.
— Toutes les cinq minutes, souffla-t-elle.
— Quand ont-elles commencé ?
— Vers 4 heures.
— L’ambulance attend déjà en bas, répondit Luc en raccrochant. Le
Dr Gautier m’a promis d’arriver le plus vite possible.
— Oh mon Dieu ! Préviens-le aussi que je viens juste de perdre les eaux.
Luc sourit.
— Calme-toi, ma chérie. C’est normal. Tout va bien se passer.
Sa voix douce et réconfortante désarma Lisa, qui en oublia sur-le-champ
la distance qu’ils s’imposaient depuis le soir du bal. Elle voulait plus que son
soutien : elle avait besoin de sa force, de son assurance, de lui…
— Luc…
Elle ne put achever sa phrase, car une contraction encore plus intense que
les précédentes l’en empêcha. Il ne s’était pas écoulé cinq minutes depuis la
dernière…
Luc se précipita devant elle, s’accroupit, passa un bras autour de sa taille
et lui prit la main. Il ne cilla pas lorsque, sous l’effet d’une nouvelle douleur,
elle enfonça les ongles dans sa chair.
— Je suis là, ne t’inquiète pas. Essaye de contrôler ta respiration.
— Je ne vais pas avoir le temps d’aller à l’hôpital, murmura-t-elle.
— Peu importe. Notre enfant peut naître au palais, tout est prêt pour son
arrivée.
À ce moment-là, le Dr Gautier entra, suivi d’un autre médecin et d’une
sage-femme qui poussait un lit médicalisé.
— Le bébé est déjà très bas, confirma le praticien après un rapide examen.
Nous allons vous transporter dans une pièce du palais préparée à cet effet.
Quelques minutes plus tard, Lisa s’efforçait de se concentrer sur sa
respiration, rassurée par la présence de Luc. Assis à côté d’elle, il lui tenait
une main ; de l’autre, il repoussait les cheveux de son front en sueur, lui
murmurant de douces paroles d’encouragement.
— Tu vas y arriver, ma chérie, ne cessait-il de lui répéter. Tu es forte, je
suis là avec toi. Nous allons avoir un bébé magnifique.
Au pied du lit, les deux médecins s’affairaient en discutant à voix basse.
Au moment où Lisa croyait ne plus pouvoir supporter la douleur des
contractions, le Dr Gautier lui ordonna de pousser. Quelques secondes plus
tard, un petit cri strident s’éleva.
— C’est une fille ! s’exclama le médecin.
Luc hocha la tête, le regard brillant d’émotion.
— Une magnifique petite fille. Merci, ma chérie.
Lisa lui sourit avant de se laisser retomber sur les oreillers, envahie d’une
soudaine sensation de sérénité, tandis que le Dr Gautier finissait de
l’examiner. La sage-femme lui tendit alors sa fille, enveloppée dans un doux
châle de cachemire blanc.
Elle est si fragile, songea Lisa. Un immense besoin de la protéger
s’empara d’elle. D’une main hésitante, elle guida le visage de sa fille vers son
sein et la sentit aussitôt commencer à téter.
Luc se pencha vers elles avec tendresse, puis caressa du bout du doigt la
joue de sa fille avant de déposer un baiser sur le front de Lisa.
— Je vais vous laisser un instant en tête à tête.
Lorsque le bébé s’endormit, rassasié, la sage-femme s’occupa de Lisa.
Ensuite, elle ramena la mère et l’enfant dans la chambre où Luc les attendait.
Celui-ci tira un fauteuil près du lit pour s’asseoir à côté de sa femme, les
coudes posés sur les genoux, la tête entre les mains. Il la fixait avec intensité.
Comme leurs yeux se rencontraient, Lisa éprouva soudain le besoin de se
blottir contre lui. Mais elle se rappela soudain qu’ils s’étaient trop éloignés
l’un de l’autre pour faire marche arrière.
— Nous devons choisir un prénom, lança-t-elle alors. Es-tu toujours
d’accord pour Rose, suivi des prénoms de nos deux mères ?
— Rose Maria Elizabeth, acquiesça Luc en observant le petit visage
parfait de leur enfant. Ces trois prénoms sont aussi beaux qu’elle, ils lui iront
à ravir.
— Rose, murmura tendrement Lisa avant de demander à Luc : Veux-tu la
prendre un instant ?
* * *
Après une brève hésitation, Luc tendit les bras. Il serra sa fille contre son
torse. Lui qui n’avait jamais connu la peur, il éprouva alors un instant de
panique à l’idée de ne pas savoir s’occuper de ce nouveau-né si fragile et de
décevoir la femme qui venait de le combler en le mettant au monde.
Alors qu’il berçait sa fille endormie et s’émerveillait de la pureté de ses
traits, son cœur battait à tout rompre. Il n’aurait jamais cru pouvoir ressentir
une telle émotion, tout à la fois délicieuse et douloureuse, mais si réelle… Il
se promit de toujours la protéger.
— Merci, Lisa, murmura-t-il en cherchant à croiser son regard. Je suis
tellement heureux.
Il vit alors Lisa baisser les yeux et son beau visage se fermer. Même si
elle était apparemment fière d’avoir donné naissance à une magnifique petite
fille en parfaite santé, leurs problèmes de couple n’avaient pas pour autant
disparu. Lisa et lui menaient toujours leur vie chacun de son côté, dormaient
dans des chambres séparées, et elle devait sans nul doute compter les jours
qui la séparaient de son retour en Angleterre.
Il se leva doucement et alla déposer Rose avec précaution dans son
berceau avant de revenir près du lit.
— Tu es épuisée. Veux-tu que j’appelle ta sœur pour lui annoncer la
nouvelle pendant que tu te reposes ? Tu lui parleras plus tard, quand tu auras
repris des forces.
Lisa se contenta de hocher la tête. Résistant au désir de déposer un baiser
sur ses lèvres pulpeuses, Luc la regarda une dernière fois, puis se dirigea vers
la porte.
— Dors, Lisa, dit-il d’une voix mal assurée. Je reviendrai te voir plus
tard.
11.
Lisa avait l’impression de vivre dans une bulle dorée.
Elle s’éveillait chaque matin en se disant qu’en plus de l’immense
bonheur d’être mère d’une adorable petite fille elle avait la chance de mener
une vie privilégiée dans un palais, entourée de serviteurs qui ne savaient que
faire pour lui faciliter la vie.
Une ombre pourtant venait noircir le tableau : bien que Luc soit en
adoration devant Rose et lui fasse maintes risettes, il était à peine capable de
regarder sa femme sans aussitôt arborer une mine sombre.
Elle n’avait pas le courage de lui demander pourquoi. Comment l’aurait-
elle pu d’ailleurs, vu qu’ils prenaient tous deux grand soin d’éviter toute
discussion intime, préférant parler des progrès de leur fille, de son adorable
nature et de ses grands yeux bleus.
Luc lui avait promis qu’elle pourrait rentrer à Londres après la naissance
de Rose, mais Lisa ne pouvait pas encore se résoudre à aborder le sujet. Elle
éprouvait mauvaise conscience à l’idée de lui enlever sa fille et de les priver
tous deux du plaisir de passer chaque jour de longs moments ensemble. Son
estomac se contractait chaque fois qu’elle constatait combien cet homme
parfois froid était capable de s’attendrir devant le moindre geste de Rose,
comme lorsque cette dernière refermait sa main minuscule autour de ses
doigts. Il était tellement doux avec elle…
Lisa était si jeune à la mort de son père qu’elle ne conservait
malheureusement aucun souvenir de lui. Sa mère s’était très vite remariée et
avait enlevé de la maison tout ce qui lui rappelait son époux défunt afin de se
consacrer à son nouveau mari. Au contact de cet homme lunatique, sa sœur et
elle avaient vite appris à se faire discrètes afin d’éviter ses terribles accès de
colère, à ne parler que si on leur posait des questions et à se retenir en sa
présence de réclamer de l’attention à leur mère.
Plus tard, Lisa avait observé, impuissante, son beau-père dilapider la
fortune de sa mère. Elle se demandait aujourd’hui si c’était la raison pour
laquelle elle attachait tant de prix à son indépendance, et si le manque
d’amour pendant leur jeunesse n’avait pas poussé Brittany à se jeter dans les
bras du premier homme qui lui avait offert de l’affection.
Elle songea alors qu’elle voulait offrir une vie différente à sa fille et lui
permettre de partager le plus de moments privilégiés possible avec Luc.
Hélas, leurs rapports restaient strictement courtois… Lisa craignait que la
situation n’évolue pas. Alors, un soir, elle décida qu’il était temps de parler à
Luc.
Après avoir confié Rose à Almeera, elle prit un long bain, enfila une jolie
robe en mousseline de soie bleu cobalt, des escarpins assortis et se maquilla
avec soin.
Pourquoi se soucier autant de ton apparence ? se demanda-t-elle tout en
appliquant une couche de mascara. Mais elle connaissait déjà la réponse : elle
voulait donner à Luc l’impression de contrôler la situation et lui montrer qu’il
s’agissait d’une discussion sérieuse.
Avant de descendre dîner, elle entra dans la chambre de Rose. Elle aperçut
Luc penché au-dessus du berceau, en train de caresser les petites joues de sa
fille tout en lui murmurant des mots tendres.
— Oh… j’ignorais que tu étais avec elle, bredouilla-t-elle.
Luc se tourna vers Almeera, qui était en train de ranger la chambre.
— Pourriez-vous nous laisser seuls un instant, s’il vous plaît ? la pria-t-il.
La jeune servante s’inclina et quitta la pièce.
— N’est-ce pas l’heure de dîner ? demanda Lisa.
— Nous pouvons attendre ensemble que Rose s’endorme, à moins que tu
n’aies très faim.
Consciente que son époux la fixait d’une étrange façon, Lisa lissa
machinalement sa robe.
— Non, c’est une excellente idée, dit-elle. De toute manière, je préfère
faire attention en ce moment, car j’essaye de perdre quelques kilos.
— Tu es ridicule, répliqua-t-il avec une légère impatience, avant de
déclarer d’une voix plus douce : Je te trouve très belle ainsi, très féminine.
Lisa ne souhaitait pas entendre la voix de Luc devenir aussi suave qu’une
caresse sensuelle et lui faire désirer ce qu’elle ne pourrait pas obtenir. Le
rouge lui monta aux joues : comment pouvait-elle lui annoncer son intention
de partir alors qu’il était en train de lui faire des compliments ?
— Je souhaiterais parler avec toi de notre avenir, lança-t-elle, le souffle
soudain court. Cela devient urgent, il me semble.
* * *
Luc attarda son regard sur le beau visage de sa femme. Il se demandait si
c’était la menace d’un ultimatum imminent de la part de celle-ci qui venait de
lui faire baisser brutalement sa garde. Il admira ses boucles châtaines qui
brillaient sous la douce lumière de la lampe, ses courbes nouvelles qu’il
n’avait pas encore pu caresser. Tout son être vibra d’une étrange exaltation.
Il réalisa subitement qu’il n’éprouvait pas des sentiments uniquement
pour sa fille, mais aussi pour la femme qui l’avait mise au monde — cette
superbe Anglaise qu’il avait amenée sur l’île sous la contrainte et qui avait
pourtant essayé de se rapprocher de lui et de sa culture. Il reconnut alors ce
qu’il avait été incapable de voir jusque-là : après s’être formellement opposée
à devenir sa femme, Lisa s’était efforcée de s’adapter au mieux à sa nouvelle
vie, avait étudié l’histoire de Mardovia et travaillé discrètement à sa
collection sans jamais rien exiger de lui.
En dépit de la promesse qu’il s’était faite le jour de leur mariage, il avait
continué de la tenir à distance, dans tous les aspects de leur vie commune.
Pire, son orgueil l’avait poussé à ne pas poser la main sur elle, dans le but
d’attiser son désir et par la même occasion de la frustrer. Il avait également
fait preuve d’indifférence à son égard, n’hésitant pas à exprimer aussi sa
désapprobation. N’avait-il pas éprouvé un plaisir sadique à lui reprocher
d’avoir porté le collier de rubis maudit le soir du bal ? Comme s’il avait
ressenti le besoin de se venger de ne pas avoir le droit de s’approcher d’elle…
Et aussi parce que, il lui fallait bien l’admettre, il n’avait pas su comment agir
autrement.
À présent, il avait une idée de ce qu’il devait faire. L’arrivée de sa
merveilleuse petite Rose avait apparemment ouvert les portes de son cœur et
libéré le flot d’émotions qui l’envahissaient chaque fois qu’il regardait Lisa
ou pensait à elle.
À cet instant, leur bébé ouvrit les yeux. Face à ces prunelles d’un bleu
saphir si semblable à celui des siennes, Luc sentit sa gorge se serrer. Il releva
la tête, croisa le regard attentif de Lisa et hésita une fraction de seconde.
Convaincu de ne pouvoir retenir ses sentiments plus longtemps, il finit par
avouer :
— Elle est tellement belle et douce. Je l’aime.
Lisa resta un instant interdite avant d’acquiescer.
— Moi aussi, affirma-t-elle en esquissant un petit rire gêné.
Luc songea au jour où il avait rencontré Lisa, au courant de complicité
rare qui était passé entre eux. Pendant les mois qui avaient suivi leur
séparation, il n’avait pas pu s’empêcher de penser à elle ; lorsqu’il l’avait
revue, l’été précédent, cette alchimie entre eux s’était révélée toujours aussi
intense.
Ce qu’il éprouvait à présent allait cependant bien au-delà du simple désir
physique. Peut-être parce qu’il venait de réaliser que cette jeune femme
intelligente et courageuse l’avait traité comme personne auparavant ne l’avait
fait : comme un homme et non comme un prince.
Parle-lui alors, s’encouragea-t-il. Aie le courage de lui dire ce que tu
n’aurais jamais imaginé dire un jour.
— Et je t’aime toi aussi, Lisa. De tout mon cœur.
* * *
Lisa crut tout d’abord qu’elle rêvait. Elle secoua la tête, abasourdie. Luc
ne pouvait avoir prononcé ces mots, si… ?
À l’expression à la fois torturée et douce de son visage, elle comprit
cependant qu’elle avait bien entendu. Un frisson la parcourut tandis qu’elle
regardait les lèvres de Luc s’étirer en un timide sourire sensuel, qu’elle tenta
d’ignorer pour se concentrer sur sa décision de lui parler.
Luc avait certainement abandonné son attitude froide et distante dans
l’espoir d’obtenir ce qu’il désirait : sa fille. Lisa s’efforça de réprimer un fol
espoir et de ne pas succomber aux douces paroles d’un homme qui essayait de
la manipuler avec de faux sentiments. N’avait-elle pas retenu la leçon apprise
de sa mère ?
Elle devait se montrer ferme avant de changer d’avis et de le supplier de
la garder avec lui pour toujours.
— Penses-tu que je sois stupide ? demanda-t-elle d’une voix sourde.
Comment pourrais-je te croire ? Je sais que tu aimes ta fille, j’en suis
d’ailleurs ravie et touchée, mais tu n’éprouves aucun sentiment pour moi,
alors inutile de feindre. Ce n’est pas ainsi que tu parviendras à me convaincre
de rester à Mardovia !
Luc se figea.
— Tu crois vraiment qu’en t’avouant mon amour j’avais une arrière-
pensée ? s’enquit-il en détachant chaque syllabe.
— Je ne le crois pas, je le sais !
Il eut un mouvement de recul.
— Je n’imaginais pas que tu avais une si mauvaise opinion de moi, Lisa.
En le voyant rester calme et digne, Lisa se tendit, prise d’angoisse. Elle ne
pouvait plus retirer son accusation. Pourquoi l’aurait-elle fait, d’ailleurs ? Luc
utilisait tous les moyens pour essayer de la manipuler, ce qu’elle ne pouvait
tolérer. Car, s’il la blessait cette fois-ci, elle était certaine de s’effondrer.
— Ce n’est pas le cas, reprit-elle. Je viens de te dire que tu étais un très
bon père, je suis certaine aussi que tu es un excellent dirigeant, aimé et
respecté de tous. Néanmoins, tu n’as pas à inventer des sentiments inexistants
pour arriver à un accord avec moi. Je souhaite avant tout que nous restions
bons amis.
— Amis ? répéta Luc avec un petit sourire amer. Parfait, si c’est là ton
désir.
Il marqua une légère pause avant d’ajouter :
— Quand as-tu l’intention de partir ?
* * *
Le voyage était programmé pour la fin de la semaine. Lisa devait rentrer à
Londres non seulement avec Rose, mais aussi en compagnie d’Almeera et de
deux gardes du corps. Ils allaient tous s’installer dans la grande maison de
Luc. L’idée de vivre dans cette demeure sous surveillance la dérangeait.
— Je n’ai pas besoin de deux officiers de sécurité, affirma-t-elle à Luc
pour la vingtième fois.
— Toi peut-être, mais ma fille, si.
— Je suis donc piégée, une fois de plus ?
Luc haussa les épaules.
— Ou protégée, cela dépend de ta façon d’envisager la situation.
— Au fait, ajouta-t-il après une légère pause, je voudrais passer un peu de
temps avec Rose tant qu’elle est encore ici et l’emmener à Vallemar
aujourd’hui chez des amis. Tu n’y vois pas d’inconvénient ?
Peu désireuse d’être séparée de son bébé — ce fut du moins la raison
qu’elle se donna —, Lisa demanda :
— Puis-je vous accompagner ?
— Pour quoi faire ? rétorqua Luc d’un ton froid. Je doute fort que tu
croises à nouveau ces gens dans le futur. Il est inutile de compliquer
davantage la situation.
Lisa fut donc forcée de regarder Luc partir avec Rose et Almeera.
Incapable de se concentrer sur son travail, elle erra dans les jardins jusqu’à
leur retour.
Une fois dans la nursery, Luc lui tendit une grande boîte au logo d’un
grand couturier parisien, qui renfermait deux ravissantes petites robes.
Lorsqu’il lui expliqua qu’il s’agissait du cadeau de naissance d’une certaine
Michaela, un brusque accès de jalousie s’empara d’elle. Toutefois, elle ne se
sentit pas le droit de demander qui était cette personne.
* * *
Le jour du départ arriva enfin. Lisa n’avait pas réussi à fermer l’œil de la
nuit et attendait, le cœur serré, de dire au revoir à Luc.
Elle n’éprouvait aucune joie à l’idée de partir, seulement l’impression
d’une terrible perte. Alors qu’Almeera était en train d’installer la nacelle de
Rose dans la voiture, Luc fit son apparition, la mine sombre.
— Bien, lui dit-elle d’une voix qu’elle voulait ferme, je suppose que le
moment est venu de nous dire au revoir. Tu viens à Londres la semaine
prochaine, n’est-ce pas ?
— Je le ferai quand bon me semblera, répliqua-t-il en lui lançant un
regard glacial. En attendant, ne t’avise pas d’inviter qui que ce soit chez moi,
je ne le tolérerai pas.
Préférant éviter toute dispute, Lisa s’exhorta au calme.
— Loin de moi cette idée, mais je suppose que tu le sais déjà. Au revoir,
Luc. À bientôt.
Lisa vit alors le visage de son époux se décomposer et sa froideur se muer
en une peine profonde. Avait-il compris qu’elle l’avait remarqué ? Était-ce la
raison pour laquelle il lui saisit les bras avec force, comme pour reprendre le
contrôle de ses émotions ?
— Tu souhaites certainement plus qu’un simple adieu courtois, ma chérie,
lança-t-il.
Avant même que Lisa puisse réagir, les lèvres de Luc vinrent s’écraser sur
les siennes, en un baiser qui ressemblait plus à un geste possessif qu’à une
démonstration d’affection.
Incapable pourtant de repousser Luc, Lisa entrouvrit les lèvres. Elle gémit
lorsque la langue de son mari caressa la sienne. Comme elle perdait
l’équilibre, il la serra contre son torse puissant. Au contact de ses mains, un
profond désir s’empara de Lisa. Prends-moi encore dans tes bras, et ne
t’arrête plus de m’embrasser et de me caresser, pria-t-elle en silence. Elle
aurait souhaité qu’ils soient dans un endroit plus intime, afin de pouvoir
laisser libre cours à leur passion.
Luc se sépara pourtant d’elle.
Lisa crut alors percevoir dans ses yeux une lueur de triomphe teintée de
mépris. Elle continua de sentir son regard brûlant dans son dos tandis qu’elle
descendait les marches du perron d’un pas incertain.
Almeera s’était déjà installée à l’avant à côté du chauffeur. Lisa prit place
près de Rose, puis la limousine s’éloigna lentement. En proie à un immense
chagrin, Lisa ne pouvait écarter ses pensées de Luc. Elle revivait des
moments de son séjour sur l’île. Elle aurait tellement aimé que leur relation
soit différente et pouvoir se dire que Luc avait été sincère lorsqu’il avait
affirmé l’aimer…
* * *
Ils arrivaient en vue de l’aéroport quand Lisa se souvint soudain de ce que
Luc lui avait confié au sujet des gouvernantes qui s’étaient occupées de lui
après le décès de sa mère. Elle avait été émue, malgré le ton insouciant sur
lequel il lui avait raconté son enfance. Qui n’aurait pas été affecté à la pensée
de ce petit garçon grandissant seul dans ce grand palais, entre un père
endeuillé et de sévères nounous ?
Ces gouvernantes lui avaient-elles jamais dit qu’elles l’aimaient ?
L’avaient-elles serré dans leurs bras ou embrassé ? Lisa savait bien que non
puisqu’elles avaient eu pour ordre de le former à son futur rôle.
Elle réalisa aussi que Luc, malgré sa position et sa fortune, n’avait pas
essayé de lui enlever la garde de leur fille. Avec l’intervention de ses avocats,
il l’aurait sans nul doute obtenue. Pourquoi ne l’avait-il pas fait, malgré tout
l’amour qu’il portait à Rose ?
Son attitude prouvait donc qu’il pouvait être compréhensif, magnanime,
attentionné. Et généreux au point de se soucier davantage du bonheur de Rose
que du sien.
Mais prouvait-elle aussi qu’il l’aimait, elle… ?
Lisa songea alors au courage qu’il avait dû lui falloir pour prononcer ces
mots ; elle se souvint aussi de la manière dont sa voix vibrait d’émotion. Elle
comprit soudain qu’un homme aussi intègre que Luc n’aurait jamais dit cela
s’il ne l’avait pas pensé. Malgré cela, elle s’était détournée de lui, trop
marquée par ses propres blessures intimes pour lui accorder sa confiance.
— Arrêtez-vous ! ordonna-t-elle au chauffeur.
Elle se ressaisit et se pencha vers lui.
— Pourriez-vous faire demi-tour, s’il vous plaît ? demanda-t-elle plus
calmement.
* * *
Le pouls de Lisa lui battit les tempes comme un tambour pendant le trajet
de retour, qui lui sembla interminable tant elle craignait d’arriver trop tard.
Luc serait-il encore là ? Accepterait-il de la voir ? Comment réagirait-il ?
Elle essaya de se calmer tandis qu’ils roulaient sur la route de montagne
surplombant la baie.
À peine la limousine arrêtée, Lisa laissa à Almeera le soin de s’occuper de
Rose. Elle se précipita à l’intérieur du palais. Malgré le protocole, elle ne put
s’empêcher de courir. Elle allait demander à un valet où se trouvait le prince
lorsque Serge, l’assistant qui avait remplacé Eleonora, sortit de l’une des
antichambres.
— J’ai besoin de voir le prince, lança Lisa, essoufflée.
— Son Altesse a donné l’ordre de ne le déranger sous aucun prétexte.
Lisa tiqua. Son départ l’avait-elle déjà privée de ses privilèges d’épouse ?
Elle adressa à Serge un regard chargé de défi et se dirigea d’un pas décidé
vers le bureau de Luc.
Elle posa ses doigts tremblants sur la poignée et prit une profonde
inspiration avant d’ouvrir la porte.
Debout face à la fenêtre, les épaules voûtées, Luc regardait le jardin.
— Votre Altesse…, s’excusa Serge en entrant à son tour.
Luc se retourna.
— Laissez-nous, je vous prie, répondit-il en apercevant Lisa.
Le cœur battant la chamade, celle-ci attendit que l’assistant ait quitté la
pièce et refermé la porte derrière lui.
* * *
— Luc…
Les mots qu’elle avait soigneusement préparés s’étranglèrent dans sa
gorge. Elle était choquée par le profond chagrin qui semblait envelopper son
époux, ainsi que par la froideur de son regard bleu saphir.
— Où est Rose ? demanda-t-il, l’air inquiet.
— Avec Almeera. Elle va bien. Je voulais…
Lisa déglutit.
— … te parler, acheva-t-elle dans un souffle.
— Ne nous sommes-nous pas dit tout ce qu’il y avait à dire ?
— Non.
Seigneur… Elle devait se montrer forte, rassembler son courage et trouver
les mots qui pourraient convaincre Luc de ses sentiments.
— Que veux-tu encore ? demanda-t-il d’un ton impatient.
— J’ai été à la fois stupide et injuste, Luc, et je voudrais t’expliquer
pourquoi.
— Je n’ai que faire de tes explications ! répliqua-t-il sèchement.
— Lorsque tu m’as dit que tu m’aimais, poursuivit-elle avec un calme
soudain, j’ai eu peur que tu ne le penses pas, peur d’être blessée…
— Tu as passé ta vie à te protéger, n’est-ce pas ? l’interrompit-il. De
l’amère expérience vécue par ta mère, tu as retenu que l’amour était
destructif. Je me trompe ?
— Je sais que ce n’est pas logique mais oui, c’est ce que je croyais. Et
c’est aussi la raison pour laquelle je t’ai quitté la première fois.
Elle regarda son alliance avant de relever les yeux vers Luc et de
reprendre :
— Je savais depuis le début que nous n’avions pas d’avenir ensemble, car
tu avais été honnête avec moi. Pourtant, j’ai eu envie de prolonger les
merveilleux moments que nous passions ensemble, jusqu’au jour où j’ai
réalisé que j’étais amoureuse de toi. Je savais que c’était une erreur et que je
devais mettre un terme à notre relation au plus vite. J’ai tout fait pour
t’oublier. Hélas, lorsque tu es entré dans ma boutique, l’été dernier, j’ai
compris que mes sentiments pour toi n’avaient pas changé et que je te désirais
toujours autant.
— Moi aussi, même si j’étais conscient de commettre une erreur. J’ai eu
beau m’efforcer de résister, je n’y suis pas parvenu, alors que je n’avais plus
eu de relations physiques depuis que tu m’avais quitté.
Lisa écarquilla les yeux, incrédule.
— Pourquoi ? Ce ne sont pourtant pas les occasions qui ont dû te
manquer !
Luc frotta son pouce sur sa lèvre. Il réalisait qu’il était possible de se
contenter de prononcer des mots d’amour, mais qu’il fallait ensuite aller plus
loin, être prêt à se dévoiler à l’autre et admettre aussi que l’on pouvait ainsi
devenir vulnérable.
— Au départ, je me suis convaincu que j’avais besoin d’une période de
célibat avant d’épouser Sophie. Or ce n’était pas la véritable raison…
Il secoua la tête plusieurs fois avant de poursuivre :
— En vérité, je ne voulais personne d’autre que toi, Lisa. Tu es la seule
femme à m’avoir fait éprouver des sentiments dont j’ignorais l’existence. Et
je veux…
— Non, Luc ! l’interrompit-elle. Laisse-moi te dire ce que moi je veux. Je
veux être ta femme, dans tous les sens du terme, et vivre ici ou ailleurs, peu
importe pourvu que je sois avec toi et Rose. J’aimerais aussi avoir d’autres
enfants, si tu es d’accord, et arriver à me faire aimer de ton peuple car je sais
combien c’est important pour toi. Je veux passer ma vie avec toi, Luciano
Gabriel Leonidas. Me veux-tu encore comme épouse ?
Luc prit Lisa dans ses bras. Son cœur battait à un rythme fou. Il réalisa
que, pour la première fois de sa vie, il pleurait. Elle aussi pleurait. Il embrassa
tendrement ses larmes, une par une, avant de prendre possession de sa
bouche.
— Je veux tout cela avec toi, avoua-t-il contre ses lèvres, la voix vibrante
d’émotion. Mais ce que je désire par-dessus tout, c’est toi. Parce que je t’aime
de tout mon cœur.
Épilogue
— Elle s’est endormie ? demanda Luc lorsque Lisa entra dans leur
chambre.
— Oui, répondit-elle.
Elle retira l’élastique qui retenait ses cheveux et laissa ses boucles
cascader sur ses épaules. Luc était allongé sur le lit en train de lire. En la
voyant approcher, il posa son livre et lui adressa un sourire tendre.
Les derniers rayons du soleil inondaient la pièce d’une lueur dorée et
faisaient ressembler le corps nu de son époux à celui d’une statue grecque. Il
était si beau ! songea Lisa. Elle admira le dessin de ses muscles et sa peau
bronzée avec un désir non dissimulé. Elle plongea alors le regard dans le sien
et lui rendit son sourire, heureuse de pouvoir partager la vie de cet homme qui
l’avait comblée d’amour et d’attentions depuis le jour où elle avait décidé de
ne pas quitter l’île.
Il lui semblait parfois difficile de croire que Rose avait déjà deux ans.
Tous s’accordaient à dire, ses parents les premiers, que la petite princesse était
ravissante et dotée d’une heureuse nature.
Lisa remarqua soudain que son short de lin blanc ainsi que son caraco
brodé étaient mouillés.
— Ta fille semble confondre la baignoire et la piscine, dit-elle en éclatant
d’un rire joyeux.
— Que dirais-tu de partager une douche avec moi ? proposa Luc, les yeux
brillants. Mais un peu plus tard. Pour l’instant, j’ai un autre plan plus urgent.
— Ah bon ? Lequel ?
— Tu me parais bien trop habillée par rapport à moi. Approche-toi.
Lisa s’avança lentement et contempla avec gourmandise l’érection de
Luc. Depuis qu’ils vivaient comme mari et femme, leur désir n’avait pas
faibli.
— Pourquoi ne commencerais-tu pas par enlever ces vêtements
détrempés ? demanda-t-il d’une voix rauque.
— Cela me paraît prudent, murmura-t-elle, mutine. Sinon, je risque
d’attraper froid, n’est-ce pas ?
Lisa enleva son short, fit glisser les bretelles de son caraco le long de ses
bras et s’allongea à côté de son merveilleux époux. Celui-ci prit l’un de ses
seins en coupe et en titilla la pointe dressée entre ses lèvres. Soudain, il releva
la tête.
— Almeera a tout préparé pour Rose ? s’enquit-il.
— Oui, tout est prêt. J’ai tellement hâte d’être à demain !
Luc la serra contre lui.
— Je pense avoir une idée pour te faire patienter jusqu’au moment de
notre départ…
* * *
Le lendemain, ils partirent tous les trois rejoindre Brittany, Jason et
Tasmin pour un long week-end sur la côte Est de Mardovia.
La résidence royale était située dans un endroit idyllique, parfait pour
oublier le protocole en vigueur dans la capitale et se sentir totalement libres.
Lisa avait travaillé dur pour s’adapter à la vie du palais et à l’attitude que
les Mardoviens attendaient d’elle. Elle acceptait désormais volontiers certains
sacrifices afin d’avoir l’honneur de régner sur cette île aux côtés de son mari.
C’était un prix bien peu élevé à payer pour un tel bonheur.
Elle s’était très vite rendu compte que maintenir son activité à Londres
tout en se consacrant à son nouveau rôle ne pourrait pas fonctionner
longtemps. Même si Luc lui avait proposé d’organiser leur existence de
manière à lui faciliter la tâche, elle avait compris qu’un travail à plein temps
était inconciliable avec ses nouveaux devoirs. Comme être styliste à mi-temps
n’était guère envisageable non plus, elle avait revendu son entreprise. Ses
regrets avaient vite été balayés par les joies que lui apportaient sa vie de
famille et son rôle de première dame de Mardovia.
Luc avait fait construire un centre d’art et de stylisme auquel il avait
donné le nom de sa femme. Touchée par cette preuve d’amour, Lisa était fière
et honorée d’être la marraine de cette institution. Elle prévoyait d’y organiser
des conférences chaque mois afin de s’assurer que Mardovia devienne un
centre d’innovation en matière de mode. Il y avait de nombreux jeunes
talentueux sur l’île, et elle entendait bien donner à chaque enfant de la
principauté une chance de développer ses dons et compétences.
Après avoir longuement essayé de comprendre l’attitude d’Eleonora
envers elle, Lisa avait réalisé que son fervent patriotisme ainsi que sa
dévotion à Luc avaient été responsables du ressentiment que la jeune
assistante avait manifesté à son égard. Ne souhaitant pas s’en faire une
ennemie, elle avait demandé à Luc de se montrer magnanime et avait offert à
Eleonora un poste clé dans l’administration de la nouvelle institution. Depuis,
la jeune femme était sa plus fidèle alliée.
Jason avait lui aussi changé. Forte de sa nouvelle indépendance
financière, Brittany lui avait fait comprendre qu’elle ne pourrait envisager
aucun avenir avec lui tant qu’il n’aurait pas trouvé un travail stable.
Convaincu qu’elle ne reviendrait pas sur sa décision, Jason avait trouvé un
emploi dans un entrepôt et s’était lancé à corps perdu dans son travail. Bien
que son poste ne soit pas très important, il avait ainsi prouvé qu’il était
capable de respecter ses engagements. Brittany et lui s’étaient mariés six mois
plus tard, et Luc avait alors offert à Jason une place dans le service de sécurité
de l’ambassade de Mardovia à Londres.
— Pourquoi souris-tu ? demanda Luc en lui effleurant la poitrine,
interrompant sa rêverie.
Lisa plongea le regard dans celui de son mari.
— Je pensais à la chance que j’ai de vivre avec toi.
— Je suis fier de l’entendre. Et j’ai peut-être une idée pour te rendre
encore plus heureuse…
— Vraiment ?
Une lueur coquine illumina les yeux de Luc qui poursuivit :
— J’ai l’intention de te faire l’amour jusqu’à ce que la lune soit très haut
dans le ciel, ma chérie. Mais auparavant j’ai quelque chose de bien plus
urgent à faire.
Lisa posa avec tendresse les mains autour du beau visage de l’homme de
sa vie.
— Quoi ? demanda-t-elle, bien que parfaitement consciente de ce qu’il
voulait dire.
Il s’agissait d’un rituel entre eux : chaque soir, ils tenaient à réaffirmer
leurs vœux de mariage, autrefois prononcés sous la contrainte. À présent, les
mots venaient du cœur, et ils se les répétaient aussi souvent que possible,
comme pour se rappeler le bonheur qu’ils avaient de vivre ensemble.
— Je t’aime, murmura tendrement Luc.
Lisa ne chercha pas à refouler les larmes qui lui brûlaient les yeux. Cela
lui était désormais égal, elle n’avait plus à cacher ses émotions.
— Moi aussi, mon amour, susurra-t-elle. Maintenant et pour toujours.
Elle attira alors la tête de Luc vers elle et l’embrassa dans leur chambre
baignée de la lumière rose et dorée du coucher de soleil mardovien.
TITRE ORIGINAL : CROWNED FOR THE PRINCE’S HEIR
Traduction française : FRÉDÉRIQUE LALLEMENT
© 2016, Sharon Kendrick.
© 2018, HarperCollins France pour la traduction française.
Le visuel de couverture est reproduit avec l’autorisation de :
HARLEQUIN BOOKS S.A.
Tous droits réservés.
ISBN 978-2-2803-9182-5
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83-85, boulevard Vincent-Auriol, 75646 PARIS CEDEX 13
Service Lectrices — Tél. : 01 45 82 47 47
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Cette œuvre est une œuvre de fiction. Les noms propres, les personnages, les lieux, les intrigues, sont soit le fruit de l’imagination
de l’auteur, soit utilisés dans le cadre d’une œuvre de fiction. Toute ressemblance avec des personnes réelles, vivantes ou
décédées, des entreprises, des événements ou des lieux, serait une pure coïncidence.
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