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Séminaire doctorants et jeunes chercheurs de l'équipe Transpositions

Première séance, 30 janvier 2014 :


Qu'est-ce que la littérature comparée ?

Victoire Feuillebois

Chacun d'entre nous a déjà été confrontés à la difficulté de devoir définir la littérature
comparée devant des étudiants, mais aussi dans un contexte informel, et a constaté que toutes les
tentatives de résumer en deux phrases la méthodologie de notre recherche rendaient souvent la
perception d'autrui encore plus troublée qu'au départ. À l'orée de cette réflexion commune entre
jeunes chercheurs, je voudrais revenir sur cette formule si problématique de « littérature générale et
comparée » : je voudrais prendre au sérieux chacun de ces termes de cette formule que l'on critique
si souvent, mais à laquelle on n'a guère trouvé de remplaçant plus précis ou plus consensuel ; mais
pour autant, il s'agit de ne pas dissimuler en quoi ces termes posent problème pour nous, à cause de
leur polysémie intrinsèque ou d'une évolution de la discipline qui brouille aujourd'hui leur
signification première. L'étude de littérature, comparée et générale recouperont ainsi des
considérations historiques et géographiques qui contribuent à mieux cerner le panorama de la
littérature comparée actuelle.

« Littérature » ? Que fait la comparée aux lettres et pourquoi ?


La littérature comparée est une manière d'étudier la littérature, mais elle n'est pas la seule : il
faut donc définir la spécificité de la démarche pour la légitimer. Ainsi, le premier problème auquel
on se trouve confronté est d'abord est un problème de description : la littérature comparée se
caractérise par une approche croisée, elle constitue un carrefour entre plusieurs disciplines (études
littéraires, histoire, philosophie, linguistique, anthropologie, communication, sociologie, etc.),
plusieurs arts (peinture, sculpture, danse, musique, médias de masse et médias interactifs), plusieurs
aires culturelles et plusieurs époques (si la littérature comparée a joué un rôle à l'époque romantique
dans la définition des littératures nationales, c'est parce qu'elle en propose une appréhension
différentielle qui fait ressortir les singularités de chaque objet). On peut décrire ce phénomène en
disant que la littérature comparée s'intéresse aux œuvres littéraires dans une perspective
transhistorique, interculturelle, transdisciplinaire et intermédiale. Mais cette description ne donne-
t-elle pas une vision trop statique de la discipline, et même peut-être une perception fausse de la
valeur de la comparaison ? Il ne s’agit en effet pas de comparer des littératures per se, mais de
questionner la littérature au sens large en construisant un champ d'analyse constitué d’œuvres
sélectionnées et d'approches méthodologiques particulières : la littérature comparée comme
discipline repose donc sur la légitimité des sujets qu'elle constitue elle-même. Ni son objet ni son
champ d'analyse ne sont donnés a priori, et leur légitimité peut évoluer dans le temps et dans
l'espace : on pense au fait que les études de réception, qui constituait une branche majeure des
études comparatives en littéraire, sont aujourd'hui presque entièrement tombées en désuétude, ou
encore au fait que certains objets ou périodes, comme le romantisme, qui semblent pour certains se
rapporter à une autre époque des études comparatives.
De là émerge le second problème, celui de la légitimation de la littérature comparée. D'un
point de vue interne, on voit que l'approche descriptive de la littérature comparée risque de
dissoudre le geste comparatiste dans la multiplicité de ses possibles et dans l'étendue de son champ
d'action. Mais d'un point de vue externe, on est aussi confronté au dilemme de la constitution de la
littérature comparée comme une discipline autonome, notamment par rapport aux autres disciplines.
La naissance de la littérature comparée s'inscrit en effet dans un mouvement général de
comparaison à la fin du XVIII e siècle, où l'on voit se multiplier les ouvrages de comparaison, en
sciences comme en philosophie morale ; pendant ce temps, le goût croissant des voyages donne

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l'occasion de conjuguer désir d'érudition et soif de l'exotisme en allant voir ailleurs si tous les
systèmes humains ressemblent au nôtre. Je donne quelques exemples de ce mouvement, empruntés
à la préface du premier numéro de la Revue de littérature comparée en 1921 : Fernand
Baldensperger y renvoie à la « comparaison » revendiquée par le Journal étranger de 1760 ou par
l'Année littéraire de 1754, et qui devient presque une méthode dans le Journal des Savants de
septembre 1749 (« Cette comparaison procure toujours de grands avantages... »). Il cite aussi
l'« Étude comparée » de Garât, dans le Mercure de France de février 1780, qui propose le
programme suivant : « Une étude comparée des écrivains dont s'honorent les nations qui ont une
littérature est sans doute ce qu'il y a de plus propre à féconder et à multiplier les talents... ». Même
Laharpe et Marmontel, pourtant partisans d'une approche très normative, n'hésitent pas à faire appel
à la comparaison, à tel point que Mme de Staël et Benjamin Constant renoncent par réaction à
utiliser ce terme que sa présence accrue dans l'air du temps semble avoir déjà contribué à
galvauder : traduisant la brochure de 1807 d'August Wilhelm Schlegel, Comparaison entre la
Phèdre de Racine et celle d'Euripide, Mme de Staël rend le substantif par un simple verbe d'action,
vidant en quelque sorte le geste de sa substance et le réduisant à un statut plus contingent. Mais
précisément, ce climat de comparaison n'est pas uniquement littéraire : on trouve en 1802 une
Mythologie comparée avec l'histoire de l'abbé Tressan, une Histoire comparée des systèmes de
philosophie de Degérando en 1804, une Érotique comparée de Villers, en 1806, un Cours de
peinture et de littérature comparées de Sobry en 1810 et, en 1814, un « examen comparatif » de
l'abbé Scoppa. Mais quand on regarde ces titres, on est frappé par le fait que ni l'histoire, ni la
philosophie ne possèdent de discipline se consacrant uniquement à la comparaison – on considère
parfois qu'il existe une discipline des « religions comparées » ou du « droit comparé », mais elles
n'ont plus, ou n'ont jamais eu, d'existence académique, alors que la littérature comparée était
souvent, jusqu'à une période récente, enseignée dans un département indépendant dans les UFR de
lettres. En général, le geste qui consiste à dégager des traits transversaux est plutôt associé à un
courant idéologique ou méthodologique – par exemple le structuralisme – qu'à l'existence d'une
matière, ici la littérature, qui requerrait spécifiquement une approche comparatiste, en parallèle de
questionnements historiques ou monographiques.
Ce double problème initial, celui de la définition du geste comparée et celui de la
légitimation de la discipline, explique sans doute ce que l'on peut ordinairement considérer comme
un paradoxe pour notre domaine, à savoir qu'il se vit à la fois dans une diversité des sujets possibles
et dans un fort mouvement de constitution en tant que champs. D'un côté, le récent congrès de
l'AILC à l'été 2013 propose des ateliers qui couvrent virtuellement toute la littérature et la pensée,
tous les questionnements qui y sont rattachés, y compris celui que nous menons ici, l'interrogation
sur la constitution théorique du paradigme comparatiste : « Affronter l’ancien », « Traduction,
traductologie », « Plurilinguismes », « Transcontinentales », « Théories et pratiques
comparatistes », « Mondial », « Littérature et arts, intermédialité », « La littérature et le
numérique », « Littérature et sciences », « Littérature et sciences humaines », « Littérature et
territoires » – tous les comparatistes se reconnaîtront dans au moins un de ces titres, mais on
pourrait aussi les appliquer aux recherches de beaucoup de collègues francisants ou linguistes !
D'un autre côté, ces sujets divers sont constitués en objets d'étude à l'intérieur de champs dont les
présupposés théoriques sont clairement établis et dont la démarche se démarque de ce qui se fait
parfois juste à côté (ainsi, on observe que l'axe « Transcontinentales » se sépare de l'axe
« Mondial », inspiré par les récents débats sur la world literature) ; dans le même esprit, on observe
actuellement une accentuation de la cartographie de la discipline en champs structurés par des
grandes questions plutôt que par des aires culturelles ou linguistiques : ce changement est frappant
dans les profils de poste comparatistes qui sont chaque année mis au concours, et qui dévoilent
qu'on recherche désormais moins un comparatiste spécialiste du théâtre espagnol, de l'épopée
antique ou du roman américain contemporain qu'un chercheur s'intéressant à l'axe « littérature et
savoirs » ou « traduction et traductologie », que ses talents s'exercent en chinois, en portugais du

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Brésil ou en anglais. Cette dynamique des « champs » suggère bien que la littérature comparée ne
compare pas n'importe quoi, et pas n'importe comment, mais suppose aussi qu'il n'y a pas
d'essentialisation du geste comparatiste : on est davantage dans un paradigme pluriel qui
autoriserait à parler de « littératures comparées », comme c'était souvent le cas à l'origine de la
discipline.

« Comparée » ? La stabilisation progressive d'un vocable problématique


Mais, dans tous les champs qu'elle occupe, l'approche qui est la nôtre se caractérise comme
un domaine spécifique des études littéraires, qui met au centre la notion de comparaison : faudrait-il
renoncer à définir le pivot de notre discipline, que l'on abrège si souvent en comparée ? En réalité,
cette dynamique très concrète de constitution en champs se double d'une authentique entreprise
théorique, qui se penche pour la première fois sur les questions d'historicisation et de
territorialisation de la méthodologie comparatiste, restée jusque là, à de rares exceptions, des
impensés1. Dans le cas français par exemple, un retour aux origines du comparatisme nous
renseigne non seulement sur le contexte de formation de la littérature comparée, mais il met en
perspective notre pratique actuelle de manière décisive. En effet, on observe que le terme naît en
France précisément à une époque d'avant la spécialisation des disciplines : le grand moment
comparatiste en contexte académique est constitué par l'enseignement conjoint au Collège de
France de Jules Michelet en littérature française, Edgar Quinet en histoire et Adam Mickiewicz en
littératures slaves dans la décennie 1830 – il ne s'agit pas directement d'une pratique comparatiste,
puisque chacun enseigne sa propre matière ; pourtant, on voit bien que le projet comparatiste
s'élabore dans le rêve d'une communication possible de discipline à discipline, et d'un dialogue de
chercheur à chercheur. Mais cet espoir, possible à une époque de faible spécialisation disciplinaire,
s'évanouit en France à l'époque de la IIIe République, où l'organisation des savoirs en disciplines
académiques relègue la littérature comparée à un no man's land disciplinaire : or, si dès cette
époque, la spécialisation croissante des disciplines académiques apparaît comme un frein aux
perspectives comparées, on peut évidemment se demander ce qu'il en est aujourd'hui, à l'époque où
cette ségrégation disciplinaire s'est encore nettement accrue – et où, même si de facto le paradigme
« littérature et sciences » s'est largement développé chez les littéraires, le spécialiste de sciences
dures semble a priori pouvoir difficilement dialoguer avec le chercheur en littérature comme Quinet
avec Michelet.
En effet, le début du XIXe siècle ne représente pas seulement l'origine symbolique de la
discipline, elle correspond aussi à la formation du vocable « littérature comparée », qui s'impose
véritablement dans la décennie 1830, pour désigner en général une nouvelle manière d'envisager
l'histoire littéraire en dépassant les frontières nationales. Noël et Laplace commencent à publier leur
Cours de Littérature comparée en 1816, mais l'usage de « littérature comparée » ou de ses variantes
se généralise à partir de 1830 : la préface mise par Villemain en tête de son Tableau du XVIIIe siècle
(cours de 1827 et 1828) parle d'une « étude de littérature comparée » ; Jean-Jacques Ampère, dans
sa leçon d'ouverture de l'Athénée de Marseille (1830), prévoit « l'histoire comparative des arts et de
la littérature chez tous les peuples » dont doit sortir la philosophie de la littérature et des arts. Il
ajoute, à la Sorbonne, en 1832 : « Nous la ferons. Messieurs, cette étude comparative, sans laquelle
l'histoire littéraire n'est pas complète... ». Enfin, dans l'avant-propos de Littérature et voyages, J.-J.
Ampère observe que tous ses travaux se rapportent à l'histoire des littératures comparées (1833) ; il
utilisera le terme dans son discours de réception à l'Académie en 1848. Fernand Baldensperger note
que c'est aussi en 1833 que le Bulletin des sciences historiques ouvre une rubrique courante pour la
Philologie comparative [Vergleichende Sprachkunde]. Deux ans plus tard, c'est Philarète Chasles

1 Au Royaume-Uni doit être publiée la première histoire des pratiques comparatistes définies à la fois dans leurs
spécificités nationales et dans leur inscription dans un champ théorique transversal (Joep Leerssen and Elinor
Shaffer, Comparative Literature in Britain: National Identities, Transnational Dynamics 1800- 2000, Oxford,
Legenda, à paraître en 2014).

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qui, prononçant à l'Athénée, le 17 janvier 1836, sa leçon d'ouverture, souligne toute l'ambiguïté de
la formule choisie de « Littérature étrangère comparée », qu'il se trouve néanmoins contraint de
reprendre : « Ce titre, le seul qui m'ait semblé convenable, manque de justesse sous plusieurs
rapports. » – où l'on voit que le débat terminologique et l'inconfort des spécialistes eux-mêmes ne
datent pas d'hier. Chaudes-Aiguës, dans ses Écrivains modernes de la France, en 1841, change
d'ailleurs la formule en « l'histoire des littératures comparées » pour parler des leçons de Chasles ;
Villemain et Puibusque, en 1842 et 1843, parlent de « l'histoire comparée des littératures ».
Benloew offre à Dijon en 1849 une « Introduction à l'histoire comparée des littératures ». A.
Duquesnel, en 1846, donne comme sous-titre à son Histoire des lettres « cours de littératures
comparées ». Delatouche publie en 1859 un Cours de littérature comparée, et Zola, le 18 juillet
1861, propose à son ami Baille : « de l'histoire comparée des littératures, déduire d'après quelle loi
se manifeste le grand poète... ». Lorsque Sainte-Beuve utilise le terme raccourci, dans une étude sur
J.-J. Ampère publiée en tête de la Revue des Deux Mondes du V septembre 1868 (Nouveaux Lundis,
tome XIII), il prend bien acte de la naissance d'une discipline à part entière, présente dans les
journaux, les ouvrages d'histoire littéraire, les cours publics. C'est donc au second tiers du XIX e
siècle que l'on doit la stabilisation du terme « littérature comparée », qui est d'emblée considéré
comme un vocable labile et ambigu, mais nécessaire pour définir une nouvelle ambition
intellectuelle. Or, cette ambition est sinon abandonnée, du moins marginalisée en France vers les
années 1870 : on constate de facto que cela correspond à l'institutionnalisation de l'histoire littéraire
à l'université, par opposition à une pratique plus libre des critiques dans la presse, ainsi que l'a
montré Antoine Compagnon dans la Troisième République des lettres : or, là où les critiques
professionnels mais non-fonctionnaires pouvaient se permettre de grands tableaux comparatifs, ce
n'est plus le cas d'un Lanson qui fait de l'histoire littéraire à destination des petits Français, mais qui
fait surtout de l'histoire littéraire une discipline institutionnalisée à l'Université. La présence
académique de l'histoire de la littérature est donc acheté au prix d'un élagage des paradigmes
pluriels qui dominaient l'étude des lettres avant 1870 : l'« épreuve de l'étranger » (on a remarqué
que le terme « étranger » était souvent associé à la comparaison dans les intitulés de cours ou
d'ouvrages cités plus haut) cède la place au panthéon des grands auteurs nationaux et à l'étude du
style classique français.
La tension entre le projet comparatiste et son ancrage académique n'est pas partout de cet
ordre : dans le monde germanophone par exemple, la littérature comparée est depuis longtemps
rattachée aux départements de Romanistik. Cet ancrage dans le champ des études romanes montrent
bien l'enjeu disciplinaire propre de la discipline dans cet espace géographique particulier : le
comparatisme serait bien, pour reprendre la formule d'Antoine Berman empruntée elle-même à
Hölderlin, l'épreuve de l'étranger, une manière d'enrichir sa propre pratique en la comparant à ce qui
se fait ailleurs ; mais il s'agirait aussi de dégager un noyau commun, repérable dans les
actualisations variées d'une commune conscience européenne, pour reprendre le titre d'un ouvrage
célèbre de Paul Hazard, co-fondateur de la Revue de littérature comparée. Ainsi, les premières
« épreuves de l'étranger » se font seulement à l'échelle de la littérature européenne et s'articulent à
une volonté humaniste de retrouver des similitudes à travers les idiosyncrasies nationales. Il me
semble qu'il y a à ce titre une certaine ambiguïté à rapprocher d'un côté la Weltliteratur de Goethe,
qui suppose que l'on peut retrouver dans toute grand production de l'esprit humain un fonds
commun d'intelligence et de beauté mais qui s'ancre nettement dans la diffusion de la culture
classique et du modèle humaniste de l'érudit et de l'écrivain, et de l'autre ce que l'on appelle
aujourd'hui la world literature, qui repose sur une dissolution des systèmes hiérarchisés de la valeur
littéraire et affirme que toute littérature nationale est légitime, y compris quand elle ne reflète pas le
paradigme culturel européen des dead white men. Ceci nous conduit à nous interroger sur le
caractère de généralité de la discipline, à la fois parce que le doute se lève sur l'unité transnationale
des pratiques comparatistes et que, dans la distinction entre ces traditions idiosyncrasiques, l'école
anglo-saxonne en particulier accorde au geste comparatiste une très grande capacité généralisante.

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« Générale » ? L'apparition de lignes de faille territoriales
Ainsi, la perspective historique met au jour un autre fossé entre l'ambition comparatiste
originelle et la pratique contemporaine des chercheurs comparatistes, et fait apparaître une autre
ligne de faille, géographique celle-là, qui nous engage à penser la pratique de la littérature comparée
en termes de traditions intellectuelles nationales et peut-être même de territorialisation. Il s'agit d'un
enjeu décisif car tout bon comparatiste sait que le plus difficile n'est pas de changer de langue pour
avoir accès au texte étranger, mais de changer de regard et d'adopter sur le texte le regard qu'un
étranger pourrait avoir. Or, cette question des héritages théoriques nationaux de la littérature
comparée n'est que peu prise en compte dans le domaine français – par exemple, personne ne parle
du fait que plusieurs grands noms de la littérature comparée en français sont des Suisses comme
Albert Béguin ou des Belges comme Paul van Thieghem : leurs travaux sur le romantisme sont
traversés par l'idée de la Romanistik – encore aujourd'hui, la littérature comparée est enseignée
dans les universités suisses et belges dans les départements de romanistique. Quant à Fernand
Baldensperger, il a participé à la création du cours universitaire de Davos entre 1928 et 1931, signe
qu'il s'inspire lui aussi du modèle germanique du dialogue entre des littératures européennes qui ne
forment au fond qu'une seule culture d'Europe. Si on continue d'admirer aujourd'hui le projet
humaniste et pédagogique au cœur de ce programme, on doit nécessairement se demander si ces
outils sont toujours opératoires pour penser la littérature à l'ère mondialisée, où l'étranger est
vraiment un étranger, et où l'ambition « générale » de la comparaison ne relève pas de la
constitution d'un espace commun et partagé sur un continent unique, mais de l'intelligibilité possible
de la littérature au sein d'entités éclatées à l'échelle du globe.
Au-delà de la différence historique, il y aurait donc une différence territoriale entre la
littérature comparée de tradition franco-germanique et la tradition anglo-saxonne. On remarque
que, paradoxalement, cette dernière préfère à la formule institutionnelle française « littérature
générale et comparée » la réduction fréquente en « littérature comparée » : pourtant, sa pratique
légitime a posteriori l'usage français qui adjoint le terme « général », puisque l'un des traits
distinctifs de la littérature comparée anglo-saxonne est son caractère profondément spéculatif, où
l'on cherche à s'abstraire des spécificités singulières pour dégager des traits généraux et théoriques –
on remarquera d'ailleurs que les grands théoriciens américains de la dernière génération, Edward
Said, Gayatri Spivak ou Judith Butler, sont tous des professeurs de littérature comparée. L'autre
spécificité de cette sphère, qui me paraît très peu assimilable à la tradition européenne, est
l'élargissement du champ des études possibles sous l'influence des cultural studies, qui supposent
que tout objet présent dans une civilisation, même dévalorisé et marginalisé, est un signe de culture
humaine : cela justifie par exemple que l'on étudie les noms que se donnent les restaurants indiens
au Royaume-Uni, cherchant à échapper à une forme brutale de domination coloniale exprimée dans
la formule to throw up a curry en choisissant d'afficher en devanture le nom d'un outil traditionnel
de la culture culinaire indienne, le tandoori. L'exemple canonique de l'approche des cultural studies
est intéressant car il montre que tout est culture et que la culture est partout, y compris dans les
espaces postcoloniaux, où toute résistance au modèle européen est considéré comme un objet
d'intérêt – ce qui me fait dire qu'on est bien loin du modèle goethéen. Mais dans les lettres, par
contre-coup, de nouveaux objets et de nouvelles interfaces se retrouvent promus – l'exemple qui m'a
le plus frappée dernièrement est l'existence d'un champ des porn studies aux États-Unis qui étudie la
diffusion du modèle pornographique au croisement entre cultures visuelle et imprimée : on se situe
dans un corpus qui sollicite par essence un geste comparatiste. L'attrait pour toutes les formes de
marginalité et d'avant-gardes esthétiques constitue évidemment un nouveau vivier d'objets d'études,
mais il rend la définition de la discipline d'autant plus complexe.
Nous, jeunes chercheurs en littérature comparée, nous héritons de cette difficulté, le
croisement entre des traditions historiques et géographiques différentes, et de cette chance d'avoir
encore la charge de définir notre propre discipline. Pour amorcer la discussion, je propose une

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question en lien avec cet exposé : puisque la définition de littérature comparée n'est pas épuisée par
la propre formule qui la désigne habituellement, quel nom donneriez-vous à la discipline en général,
ou à votre pratique comparatiste en particulier ?

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Séminaire des doctorants et jeunes chercheurs de Transpositions
Séance d'introduction, 30 janvier 2014
La littérature comparée : quelles définitions ?

Littérature comparée et heuristique


"Ce n'est que par une comparaison que nous connaissons précisément la vérité […]. Toute
connaissance qui ne s'obtient pas par l'intuition simple et pure d'une chose isolée, s'obtient par la
comparaison de deux ou plusieurs choses entre elles. Et presque tout le travail de la raison humaine
consiste sans doute à rendre cette opération possible" René Descartes, Regulae ad directionem
ingenii (1684)

"Any two texts can be compared, but a comparison works when there is a sufficient basis for
comparison; that is, a strong number of similarities, which allow us to isolate particular striking,
revealing, informing, epiphanic and ultimately untranslatable differences. [...] These untranslatable
differences which are the product of language, culture, history and environment as well as the semi-
autonomous evolution of art forms and the talents and experiences of individual artists invariably
pronounce themselves in what is called style." Gregory Reid, "A Prolegomenon to Comparative
Drama in Canada : In Defense of Binary Studies" (2005)

Littérature comparée et espace commun de l'Europe


“L’étude comparative des littératures. Relations des diverses littératures entre elles, actions et
réactions simultanées ou successives, influences sociales, esthétiques ou morales qui dérivent du
croisement des races et du libre échange des idées” Joseph Texte, Études de Littérature européenne
(1898)

"La Première Guerre mondiale a mis au jour la crise de la culture européenne. Comment des
cultures, et les entités historiques qui sont leur expression, naissent, croissent et dégénèrent ? Seule
une morphologie comparative des cultures avec des procédures exactes peut espérer répondre à ces
questions... Pour qu'un royaume de l'esprit puisse exister, il faut maintenir une communauté de
grands auteurs qui traversent les siècles. Mais elle ne peut être qu'une communauté d'esprits
créateurs. C'est une nouvelle forme de sélection – un canon si vous le souhaitez, mais forgé
uniquement autour de l'idée de beauté, dont nous savons que les formes changent et se
renouvellent." Ernst Robert Curtius, La Littérature européenne et le Moyen Âge latin (1953)

Littérature comparée et globalisation


“The premises and protocols characteristic of [comparative literature] are now the daily currency of
coursework, publishing, hiring, and coffee-shop discussion. [...] The ‘transnational’ dimension of
literature and culture is universally recognized even by the specialists who not long ago suspected
comparatists of dilettantism. [...] Comparative teaching and reading take institutional form in an
ever-lengthening list of places. [...] Comparative literature now is the first violin that sets the tone
for the rest of the orchestra. Our conclusions have become other people’s assumptions.” Haun
Saussy, Comparative Literature in an Age of Globalization (2006)

"A rigorous definition of comparative literature should always include the study of texts across
languages; this multilingual aspect can only become more crucial to distinguishing comparative
literature as national literature departments also develop greater emphases on postcolonial and
interdisciplinary studies. In the new Millennium, I hope we will pursue the study of Weltiliteratur in

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the spirit of Goethe, albeit in ways he could never have imagined: challenging a world order that is
already very different from the one his ideas subverted by helping to bring about a cosmopolitan
community in which national, disciplinary, and linguistic demarcations may become less rigid."
April Alliston, “Looking Backward, Looking Forward: MLA Members Speak.” PMLA. 115, no. 7
(December 2000): 1987.

Littérature comparée et humanisme


“C'est à mon sens la préparation d'un nouvel humanisme qui résulterait surtout d'une pratique
étendue de la littérature comparée, au lendemain de la crise qui nous domine encore : une sorte
d'arbitrage, de clearing, à quoi aboutirait l'effort du « comparatisme », ouvrirait la voie à des
certitudes nouvelles, humaines, vitales, civilisatrices, où pourrait à nouveau se reposer le siècle où
nous sommes.
Et pourquoi pas? La littérature comparée a d'abord aidé les dogmatismes post-classiques à se
dissoudre et les points de vue nationaux à se définir. Plus tard, l'idée de la relativité du beau, grâce à
elle, s'est armée d'arguments efficaces. Puis les nationalismes littéraires, qu'elle avait contribué à
former, ont été contraints par elle d'avouer mainte analogie et maint élément commun, plus d'une
dette imperceptible et d'un secret contact. Est-il absurde d'espérer que, sans verser dans les chimères
les plus périlleuses, la littérature comparée contribuera à définir et les limites et les apports
essentiels de ce qui mettrait encore une fois d'accord — comme jadis le patrimoine antique — les
sensibilités et les tendances de l'humanité éclairée? Savoir jusqu'où va, dans des consciences
étrangères représentées par leur littérature, la fortune d'une idée ou d'un sentiment; constater où
s'arrête l'incrédulité voltairienne, l'appel au surhomme, le mysticisme tolstoïen, telle forme de
comique, telle nuance de pathétique, telle audace d'expression; totaliser les adhésions et supputer les
discrédits, noter les mutations de valeur par lesquelles un livre, réputé attique chez les uns, est rejeté
pour son byzantinisme par les autres, alors qu'une œuvre dédaignée ici est acclamée là : autant de
précisions qui permettraient, mieux que certains apostolats, de fournir à l'humanité disloquée un
fonds moins précaire de valeurs communes.
Le champ est immense et la moisson s'étend à perte d'horizon; ce n'est pas trop, pour espérer
recueillir les gerbes les plus riches, de l'effort commun de toutes les bonnes volontés.“ Fernand
Baldenspeger, « Le Mot et la Chose », introduction au premier numéro de la Revue de littérature
comparée (1921)

“Comparative Literature is the study of literature beyond the confines of one particular country, and
the study of the relationships between literature on one hand and other areas of knowledge and
belief, such as the arts (e.g. painting, sculpture, architecture, music), philosophy, history, the social
sciences, (e.g. politics, economics, sociology), the sciences, religion, etc., on the other. In brief it is
the comparison of one literature with another or others, and the comparison of literature with other
spheres of human expression.” Henry Remak, Comparative Literature: Method and
Perspective (1961)

"Underscoring the importance of language, literature, and culture, it can help us better explore our
past imaginations of the human condition and engage more fully with the wide range of arts and
traditions that now imagine the world in such diverse and sometimes surprising ways. Firmly
embraced and energetically taught, such a humanities may well contribute to a new sort of global
consciousness, one that would bring a keener sensitivity to the languages, cultures, and peoples of
our polyglot planet and begin to draw us all into a broader, more responsive conversation.
To prompt such a humanities, no fields are better suited, it seems to me, than comparative
literature and translation. Each is by its very nature transnational and interdisciplinary, and together
they suggest a particularly full immersion in the energies of our times. [...]

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Comparative literature regularly joins literary texts from different languages and cultures. It also
regularly connects, say, a poem with dance, a film with the novel, photography with the essay. It
even relates different disciplinary languages and modes of thinking."
Sandra Bermann, “Working in the And Zone: Comparative Literature and Translation ,”
Comparative Literature 61, no. 4 (2009):432-446