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BARZAZ BREIZ
CHANTS POPULAIRES
DE LA

BRETAGNE RECUEltr.lS, TRADUITS ET ANNOTÉS


PAR LE VICOMTE

HERSART DE LA VILLEMARQUÉ
EMBRE DE LINSTITUT

OUVRAGE COURONNÉ PAR L'ACADKMIE FRANÇAISE

HUITIÈME EDITION

IDTER
MA TENDRE ET SAINTE MERE

MARIE-URSULE FEYDEÂU DU PLESSIX-NIZON

COMTESSE DE LA YILLEMARQUÊ

Boed a rea d'ann neb en doa naoïi.


Ha louzou d'ann neb a oa klaon.

Le temps f\ssk, p. 599.


PREFACE

Un seniiment que je n'ai pas besoin d'exprimer m'in-


spira l'idée de ce livre où mon pays s'est peint lui-môme
et qui l'a fait aimer. En le réimprimant, peut-être pour
la dernière fois, sans cesser d'être sous le charme des
premiers jours, je le dédie à celle qui le commença,
bien longtemps avant ma naissance, qui en enchanta
mon enfance, qui fut pour moi une de ces bonnes fées

que la légende place auprès des berceaux heureux.


Ma mère, — qu'on pardonne ces redites à piété la

d'un fils, — ma mère, qui aussi des malheu-


était celle

reux, avait rendu la santé à une pauvre chanteuse am-


bulante de la paroisse de Melgven. Émue par les regrets

de la pauvre femme, qui ne savait comment la remer-


cier, n'ayant rien à lui offrir que des chansons, elle la

pria de lui en dire une, et fut si frappée du caiactère


original de la poésie bretonne, qu'elle ambitionna
depuis et obtint souvent ce touchant tribut du malheur.
IV PREFACE.

Plus tard elle le sollicita, mais ce n'était plus pour


elle-même.
Telle a été l'origine en quelque sorte domestique, j'o-

serais dire presque pieuse, de la présente collection

dont j'ai trouvé les plus belles pièces écrites vers les

premières années du siècle sur des feuilles du cahier


de recettes où ma mère puisait sa science médicale.

Pour rendre le recueil à la fois plus complet et di-

gne d'un intérêt vraiment littéraire et philosophique,

aucun soin n'a été épargné. J'ai parcouru en tous

sens, pendant bien des années, les parties de la Basse-

Bretagne les plus riches en vieux souvenirs, passant

de Cornouaille en Léon, de Tréguier en Goélo et en


Vannes, assistant aux assemblées populaires comme
aux réunions privées, aux pardons, aux foires, aux
noces, aux grandes journées agricoles, aux fêtes du lin

ou Uniéries, aux veillées, aux tueries ;


recherchant de

préférence les mendiants, les pillaouer ou chiffonniers


ambulants, les tisserands, les meuniers, les tailleurs,

les sabotiers, toute la population nomade et chanteuse


du pays; interrogeant les vieilles femmes, les nour-
rices, les jeunes fuies et les vieillards, surtout ceux des
montagnes, qui avaient fait partie des bandes armées du
dernier siècle, et dont la mémoire, quand elle consent

à s'ouvrir, est le répertoire national le plus riche qu'on

puisse consulter. Les enfants même, dans leurs jeux,

m'ont quelquefois révélé des trésors. Le degré d'intelli-

gence de ces personnes variait souvent mais ce que je


PREFACE. V

puis affirmer, c'est qu'aucune d'elles ne savait lire, et

que par conséquent pas une de leurs chansons n'avait


pu être empruntée à des livres.

Celles que j'ai puisées dans le portefeuille des érudits

bretons, qui m'ont libéralement permis de compléter

mes recherches au moyen des leurs, n'étaient pas moins


purement orales, comme j'en ai acquis la preuve aux
lieux mêmes où on les chante.

Dans la masse des matériaux ainsi obtenus, et qui

feraient bien des volumes, les uns étaient remarquables


au point de vue de la mythologie, de l'histoire, des

vieilles croyances ou des anciennes mœurs domestiques


ou nationales; d'autres n'avaient qu'une valeur poé-
tique ;
quelques-uns n'en offraient sous aucun rapport.
J'ai donc été forcé de choisir, mais je n'ai pas craint

d'être trop sévère et de me restreindre extrêmement,

me rappelant l'avis d'un maître, que la discrétion, le

choix, sont le secret de l'agrément en littérature'.

Pour avoir des textes aussi complets et aussi corrects

que possible, je me les suis fait répéter souvent par

différentes personnes et en différents lieux.

Les versions les plus détaillées ont toujours fixé mon


choix ; car la pauvreté ne me semble pas le caractère des
chants populaires originaux ;
je crois, au contraire,
qu'ils sont riches et ornés dans le principe, et que le

temps seul les dépouille. L'expérience prouve qu'on n en

• M. Sainte-Beuve.
n PRÉFACE.

saurait trop recueillir de versions. Tel morceau qui paraît

complet au premier abord, est reconnu tronqué lorsqu'on


l'a entendu chanter plusieurs fois, ou présente des altéra-
tions évidentes de style et de rhythme dont on ne s'était

pas douté. Les versions d'un même chant s'éclaira nt l'une

par l'autre, l'éditeur n'a donc rien à corriger, rien à


suppléer, et doit suivre avec une rigoureuse exactitude

la plus répandue. La seule licence qu'il puisse se per-

mettre est de substituer à certaines expressions vicieuses,


à certaines strophes moins poétiques, les stances, les
vers ou les mots correspondants des autres leçons. Telle

a été la méthode de Walter Scott : je ne pouvais suivre


un meilleur guide.

Le classement que j'ai adopté pour les textes n'est

autre que celui des chanteurs eux-mêmes : ils ne con-


naissent plus guère que trois espèces de canlilènes :

des chants mythologiques, héroïques, historiques, et des


ballades, qu'ils appellent généralement du nom de ^wers,
et dont ils qualifiaient autrefois quelques-uns de lais ;

des chants de fête et d'amour qu'ils nomment quelque-


fois kentel et le plus souvent son ou zôn; enfin des lé-

gendes et des chants religieux.


Les pièces de chaque catégorie ont été rangées, les

unes par ordre d'idées, les autres par ordre chronolo-


gique. Si elles contenaient un plus grand nombre d'i-

dées et de souvenirs du passé, elles justifieraient le titre

du recueil, qui serait véritablement alors le BarzazBreiz,

ou l'Histoire poétique de la Bretagne.


PRÉFACE. VII

L'histoire, dis-je, car ce qui frappe le plus dans cette

suite de morceaux épisodiques ,


sans lien apparent,

œuvre de plusieurs milliers de poêles rustiques incon-

nus les uns aux autres et même séparés par les siècles,

ccot le caractère commun, c'est le sentiment patrio-

tique, c'est le drame merveilleux qui résulte de tant de

scènes diverses, c'est l'expression énergique et fidèle


d'une nationalité vivace que la France a eu tant de peine
à absorber. On sent battre là le cœur d'une noble racej

les poètes nationaux lui ont donné une voix ;


ils se sont

faits l'organe des passions de tous ;


l'opinion s'est incar-

née en eux; ils ont chanté jour par jour les faits et gestes

de leur pays avec l'accent du patriote et l'émotion du té-

moin oculaire. Voilà l'histoire vivante dont ma mère a

écrit les premières pages sous la dictée d'un contempo-


rain de quinze siècles.

Sans aucun doute cette histoire s'est plus d'une fois

transfigurée; aussi l'ai-je appelée poétique. Mais combien


de détails intimes, de particularités de mœurs qui échap-

pent aux historiens, la poésie bretonne a sauvés ! comme


sa naïveté est précieuse et instructive ! Je ne fais que ré-

péter ce que vingt critiques ont écrit ;


pour les plus

indifférents au côté patriotique, c'est le fond même des

chants bretons qui a paru plein d'intérêt ; ce sont les

croyances et les sentiments qui ont charmé par leur


énergie ou leur grâce ; ce sont les coutumes, les usages

du pays, décrits avec une vigueur si précise ; c'est l'ori-

ginalité, c'est l'infinie délicatesse, caractère même de la


viiF PREFACE.

race, qu'on a signalé comme admirable, comme éclatant

mieux là que partout ailleurs.

Il ne s'agit donc pas ici d'un intérêt purement local,


mais bien d'un intérêt français ; car l'histoire de la Bre-

tagne a toujours été mêlée à celle de la France, et la

France est aussi celtique par le cœur que l'Armorique


est française aujourd'hui sous le drapeau commun. Ne
puis-je pas dire après Fauriel, Jacob Grimm et Ferdinand
Wolf, qu'il s'agit d'un intérêt encore plus général ? L'ac-

cueil fait au Romancero breton dans toute l'Europe ne


l'a-t-il pas prouvé?
Un mot sur cette nouvelle édition, à laquelle donne
lieu l'accueil sympathique dont je parle.
Elle diffère en quelques points des précé-

dentes.

Quoique resserrée dans un seul volume, on y trouve,


outre plusieurs couplets et refrains complémentaires, cinq

nouvelles pièces, dont quatre d'une inspiration très-pri-


mitive, el la cinquième toute moderne, mais bien tou-

chante. Je les ai recueillies, avec beaucoup d'autres, sans

me déplacer, de la bouche des femmes de l'Arèz, qui des-

cendent tous les hivers dans la vallée pour chercher du


chanvre à filer. Leur mémoire est une source intarissable
qui alimente les veillées des montagnes, et elles com-
mencent toujours par payer en chansons, aux gens
qu'elles visitent, le don qu'ils ne manquent jamais de
leur faire. Quantité de complaintes viennent, grâce à
elles, jusqu'à moi tous les ans ;
je n'ai pu entendre
PRÉFACE. IX

celle qui forme l'appendice de ce recueil sans avoir les

yeux mouillés.
Une traduction soigneusement revue et qui serre le
texte de très-près, est placée cette fois, non en regard,
mais au-dessus du breton, comme dans les éditions clas-

siques. Je n'ai pas cru manquer de respect à ma langue


maternelle en la traitant comme on traite celle de Vir-
gile. Une vraie faute eût été d'en atténuer les trivia-

lités dons une traduction d'une élégance menteuse.


Mais aucun philologue n'ignore que si l'idiome breton

est rustique, il n'est jamais grossier : on sent qu'il a

passé par la bouche des mères.


Le commentaire dont chaque chanson est suivie offrait

encore plus de difficultés que la traduction. Je me suis

efforcé de le rendre digne d'une critique sérieuse et


éclairée. J'ose espérer que les personnes vraiment versées
dans l'histoire des idées et des faits chez les Bretons ne
trouveront pas trop souvent la mémoire populaire de
nos poètes en désaccord avec cette histoire, et ne se re-
fuseront pas à reconnaître avec moi la vraisemblance de
certains rapports historiques qu'un scepticisme outré
a pu seul repousser. En tout cas, je n'ai cherché que

la vérité. Quand on sait combien elle est belle, com-


mode môme, a dit l'illustre historien du Consulat et de
l'Empire^ car elle explique tout, on ne veut, on n'aime,
on ne poursuit qu'elle, ou du moins ce qu'on prend
pour elle.

Le même sentiment et le désir de répondre à des


X PRÉFACE.

observalions aussi courtoises que fondées, m'ont conduit

à modifier quelques assertions un peu exagérées de


l'Introduction. J'ai voulu la mettre au niveau des progrès

que la philologie et la poésie comparées ont faits depuis


plusieurs années. Aller plus loin eût été courir le risque

de tomber dans des hypothèses qui n'ont rien de scien-


tifique.

Pour satisfaire un dernier vœu, j'ai complété par


toutes les mélodies bretonnes originales, dont j'avais

publié seulement quelques-unes, les paroles des pièces

de cette collection. Si l'air ne fait pas la chanson, quoi


que dise le proverbe, il a son importance et les paroles

ne sont qu'une des parties de toute chanson. Selon le

conseil de mon savant confrère, M. Vincent, chaque


air a été écrit tel qu'il a été entendu, sans aucun chan-
gement et sans accompagnements, comme l'ont fail

MM. 3Ioriz Hartmann et Ludwig Pfau à la fin de leur

traduction en vers allemands de mon recueil'. Les


personnes qui regretteraient les accompagnements des
éditions précédentes en trouveront de très-convenables à

choisir, soit dans les traductions de MM. Adalbert Relier


et de Seckendorff % soit dans celle de M. Tom Taylor, où
ils admireront en même temps de beaux vers anglais
calqués sur les paroles bretonnes'.
• Brelonische Volsklieder. Koln, iSm.
* Volsklieilcr ans dcr Brelaijne. Tubinirue, 1S41.
' Balluds and Songs of Lrilluny. Loudon, 18G5.
INTRODUCTION

« S'il s'est conservé quelque part, en Gaule, des bardes, et


des bardes en possession de traditions druidiques, ce n'a pu
être que dans l'Armorique, dans cette province qui a formé,

pendant plusieurs siècles, un État indépendant, et qui, malgré


sa réunion à la France, est restée celtique et gauloise de phy-

sionomie, de costume et de langue, jusqu'à nos jours M »

Telle est l'opinion d'un critique français trop tôt ravi à la

science et à ses amis. Quelque peu ambitieuse qu'elle soit, elle

eût passé, prés des savants du dernier siècle, pour une hypo-
thèse absurde ; les anciens Bretons étant à leurs yeux des
barbares « qui ne cultivaient point les muses, et leur langue,
à en juger par celle des Bretons d'aujourd'hui, un jargon
grossier qui ne paraît pas pouvoir se prêter à la mesure . à la

douceur et à l'harmonie des vers*. »

Ainsi pensaient les hommes éclairés de cette époque; ils

mettaient de niveau, dans l'ordre des intelligences, l'Armori-

* }. 3. Ampère, Histoire IttiraiTe de la France, t. I, p. 78.


- Dictionnaire Breton, préface de D. Taillandier, religieux bénédictin de la
eonf;régalion de Sainl-Maur, p. 9.
XII INTRODUCTION,

cain et le sauvage dn Kamtciiatka : mais, en vérité, c'était


pousser trop loin l'indulgence pour le premier, et se rendre
coupal)le d'une grave injustice à l'égard du second ; car le
sauvage des glaces du Nord a une poésie qui lui est propre,
et le Breton n'en aurait pas.
Cette manière de voir n'était point nouvelle. Abailard trai-

tait ses compatriotes de barbares; il se plaignait d'être forcé

de vivre au milieu d'eux, et se vantait de ne pas savoir leur


langue, qui, disait-il, le faisait rougir*. Au reste, l'histoire de

Bretagne n'offre pas seule ce phénomène; il se rencontre

dans celle des Gallois, des Irlandais et des montagnards de


l'Ecosse, qui ont été, à l'égard de l'Angleterie, dans les

mêmes rapports nationaux que les Armoricains à l'égard de


la France ; il doit se présenter dans l'histoire de tous les pe-
tits peuples qu'ont fini par s'incorporer les grandes nations
qui les avoisinent.
Partout une espèce d'anathème a été lancée contre ces
races malheureuses que leur fortune seule a trahies: partout,
frappées d'ostracisme, elles ont été longtemps bannies du do-
maine de la science; et même aujourd'hui qu'elles n'ont plus
à gémir sous la tyrannie du glaive, le despotisme intellectuel
ne les a pas encore délivrées de son joug sur tous les points
de l'Europe.
Plus juste en France qu'à l'étranger, et moins préoccupée
d'idées d'un autre temps; plus éclairée, plus accueillante,
et tout à fait dégagée des liens étroits d'un patriotisme exclu-
sif, la critique moderne comprend mieux ses devoirs. Des
hauteurs sereines où elle règne, elle jette un bienveillant et

hbre regard autour d'elle. Vainqueurs et vaincus réconciliés,


grands et peuple, égaux à ses yeux, sont admis à sa cour.
Comme elle a reçu avec orgueil les palmes lyriques du trou-
badour provençal et les lauriers épiques du trouvère français,
* Lingua mihi ignota et turpis. (Episl.)
INTRODUCTION. xiii

elle accueille gracieusement le rameau de bouleau fleuri,

couronne des vieux bardes, que la muse bretonne, longtemps


fugitive et proscrite, vient lui offrir à son tour.

II

Quoiqu'il ne soit pas de mon sujet d'écrire Tbistoire des an-


ciens bardes, il me semble indispensable, pour rintelligence
des considérations dans lesquelles je vais entrer, de placer
ici un petit nombre d'observations sommaires sur leur langue,
leur état et leur condition dans l'ile de Bretagne, dans la
Gaule et dans l'Ârmorique.
Mais une première question se présente :

Les bardes antérieurs à l'ère cbrétienne sont-ils bien les


ancêtres des bardes de nos jours, et leur langue est-elle
l'aïeule de la langue de ces derniers?
J'ai essayé de répondre ailleurs ^ à cette question impor-

tante que d'autres philologues ont traitée depuis de manière


à satisfaire les juges les plus prévenus et à fixer enfin l'opinion

de l'Europe savante *; on me permettra donc de ne pas rentrer


aujourd'hui dans la discussion des faits, et de me borner à
reproduire les conclusions de la science.

Un certain nombre de mots cités parles écrivains grecs ou


latins comme appartenant à la langue des bardes de la Gaule
ou de l'île de Bretagne, à commencer par leur nom lui-même^,
se retrouvent, avec le sens qu'ils leur donnent, dans la bouche

* Essai sur l'histoire de la langue bretonne depuis les temps les plus recuUs
jusqu'à nos jours, servant d'introduction aux Dictionnaires iVançais-brelon et
breton-français et à la Grammaire de le Gonidec, 2 vol. in-4°.
- A l'inappréciable Grammatica celtica de Zeuss, il faut joindre les belles études

de Jacob Grimm, de Gluck, Diefenbach, Adolphe Pietet et Whitley Stokes


' Bardus, gallice, canlor appellatur. (Pomponius Festus, lib. II.)
iiv INTRODUCTION.

des poètes modernes de la Bretagne française, du pays de


Galles, de l'Irlande et de la Haute Ecosse.
Une foule de noms d'hommes, de peuples, de lieux men-
tionnés dans les écrits des Anciens sont communs à ces diffé-
rents pays, ou ont des racines communes.
Les dictionnaires bretons, gallois,. irlandais et gaéliques of-
rent une multitude de locutions semblables exprimant la

même idée, et l'on pourrait, à l'aide de ces dictionnaires, com-


poser un vocabulaire dont chaque expression appartiendrait à
chacun des idiomes cités en particulier, et à tous en général.
Enfin, leur grammaire présente des caractères fondamen-
taux identiques.
Donc la langue des poètes modernes delà Bretagne, du pays
de Galles, de l'Irlande et de la Haute Ecosse représente, plus
ou moins, quant au fond, ceUe des anciens bardes ; elle appar-
tient aune couche aussi évidemment celtique que les idiomes
romans appartiennent à une couche latine.

Les chantres fameux dont les arrière-descendants se font


entendre encore dans les mêmes contrées, passaient pour ori-

ginaires de la Grande-Bretagne *. Initiés comme les augures à


la science divinatoire, ils partageaient avec les druides la

puissance sacerdotale, et formaient, dans la société, une des


classes les plus honorées ^
Le plus ancien monument qui en fasse mention remonte à
quelques siècles avant l'ère chrétienne.

Plusieurs vieux historiens, dit Diodore de Sicile, Hécatée


entre autres, nous apprennent qu'il y a une île de l'Océan,
opposée à la Gaule celtique et située vers le nord, où le Soleil
est adoré par-dessus toutes les divinités. Les habitants le célè-

brent perpétuellement dans leurs chants, lui rendent les plus

* Disciplina in Britannia reperta. (Ca;sar, De Bello Gallico, lib, VI.)


* Strabon, Geog., IV, p. 248.
INTRODUCTION. xv

grands honneurs et passent pour ses prêtres. Le dieu a dans


cette île un magnifique bois sacré, au milieu duquel s'élève

un temple merveilleux de forme circulaire, rempli de votives


offrandes. La ville voisine lui est également dédiée; un grand
nombre d'entre les habitants savent jouer de la harpe, et en
jouent dans Tintérieur du sanctuaire, en chantant à la louange
de leur divinité des hymnes sacrés où ils vantent ses actions
glorieuses ; le gouvernement de la cité et la garde du temple
appartiennent aux bardes S qui héritent de cette charge par
une succession non interrompue ^.

Au caractère religieux, les bardes joignaient un caractère


national et civil, qu'il n'est pas moins important de remar-
quer. Dans la guerre, ils animaient de leurs prophétiques ac-
cents le courage de leurs compatriotes, en leur prédisant la
victoire; dans la paix, tout à la fois juges des mœurs et histo-

riens, ils célébraient les nobles actions des uns, et dévouaient

au blâme les actions coupables des autres '. Si l'on consul-

lait les lois de Moelmud, qui passent, près de quelques cri-

tiques, pour un remaniement ultérieur de lois préexistantes à

l'établissement du christianisme, mais qui, du moins, sont


antérieures à celles de Hoel le Bon, législateur gallois du
dixième siècle, on les trouverait assez d'accord avec les auto-
rités anciennes que nous venons de citer.
Selon ces lois, le devoir des bardes est de répandre et de
maintenir toutes les connaissances de nature à étendre l'amour
de la vertu et de la sagesse. Ils doivent tenir un registre de

chaque action mémorable, soit de l'individu, soit de la tribu;

de tous les événements du temps, de tous les phénomènes de

* Bo/sîâoa^. Un critique allemand propose de lire Bâpoou;. En tout cas, ces


ministres du Soleil ne peuvent être que des bardes. Elien le reconnait formelle-
ment en traduisant Bopsâoaj par IIo-^t«5. (XI. H. A. et Diod. Sic, éd. Petr.
Wess., t. I, liv. II, p. loO.)
* Diod., ib., p. 159.
' Ou5 //.kv u/ivoûat ou; Sk jS^as-yvjuoujt. (Diod., liv. V.)
XVI INTRODUCTION,

la nature, de toutes les guerres, de toutes les \ictoires; ils

sont chargés de l'éducation de la jeunesse; ils ont des fran-


chises particulières; ils sont mis de niveau avec le chef et
l'agriculture, et regardés comme un des trois piliers de l'exis-

tence sociale*.
Quoi qu'il en soit, cette institution paraît s'être conservée
plus longtemps et plus purement chez les Bretons insulaires
que chez les Gaulois, parmi lesquels elle avait été importée,

dit-on % puisque César nous apprend que quiconque aspirait


à connaître à fond les mystères de la science devait aller les

apprendre de la bouche des bardes de l'île de Bretagne.


L'Armorique souffrait néanmoins exception; bien qu'elle fit

partie de la Gaule, et qu'elle en parlât un dialecte"^, sa position

géographique, ses forêts, ses montagnes et la mer l'avaient

mise à l'abri des influences étrangères, et ses bardes conser-


vaient encore au quatrième siècle de l'ère chrétienne leur ca-
ractère primitif.
Ausone connut l'un d'eux qui était prêtre du Soleil, comme
les bardes insulaires dont parle Hécatée : « C était, dit-il, un
vieillard ; il se nommait Phœbitius ; il composait et chantait

des hymnes * en l'honneur du dieu Bélen ; il appartenait h une


famille de druides de la nation armoricaine. »

Mais ces poètes ne devaient pas tarder à dégénérer : Ausone


semble l'insinuer, quand il fait observer que Phœbitius
est pauvre, malgré son illustre origine, et que son état ne l'a

guère enrichi.
Les bardes insulaires subissaient déjà le sort des bardes
gaulois; quelques-uns d'entre eux prennent encore, il est

vrai, à la fin du cinquième siècle, le triple nom de barde, de

* Myvyrian Archaiology of Wales, t. III, p. 291.


* In Galliam translata esse existimatur. (Caîsai-, lib. VI.)
' Non usqiiequaque utuntur lingua, sed paululum variata. (Strabon, Géog.)
* Beleni £,dHnm. Sur le sens à donner à ce mot, voy. Horace, ép. II, I, 230.
INTRODUCT/ON. xvii

devin et de druide '


; ils gourmaudent les rois et les peuples ;

: ils dispensent librement le blâme et la louange; leur personne


n'a pas cessé d'être inviolable et respectée ; ils se vantent
d'être les descendants directs des anciens bardes de l'île de
Bretagne -
; cependant le plus grand nombre, sinon tous, n'ont
pu se soustraire à l'influence des événements qui entraînent
l'Europe entière vers des destinées nouvelles; ils sont tombés
dans un état peut-être moins subalterne que celui des bardes
gaulois, mais certainement bien inférieur à la position sociale

qu'ils occupaient jadis.

Leurs plus anciens monuments poétiques, contre l'authen-


ticité desquels les objections ont complètement disparu devant
les investigations d'une critique éclairée et impartiale,
comme l'a très-bien dit M. Renan, nous signalent cette dé-

cadence. Ils nous montrent les bardes pour la plupart sou^


le patronage des chefs nationaux. Nous les voyons s'asseoir
à leur table, coucher dans leur palais, les accompagner
à la guerre. Ils forment une portion régulière et constituée de
chaque famille noble ; ils y occupent un rang distingué, ils

ont des droits et des privilèges, en même temps que des de-
voirs à remplir^.

Or cette époque était celle où les Bretons insulaires émi-


graient en masse en Armorique. Leur premier passage avait eu
lieu du plein consentement des habitants de l'île; maintenant
ils étaient forcés : les Bretons fuyaient la domination saxonne.
En allant par delà les mers chercher leur nouvelle patrie,

dit un auteur contemporain, ils chantaient sous leurs voiles,


au lieu de la chanson des rameurs*, le triste psaume des Hé-
breux, sans doute traduit en breton pour la circonstance :

* Myvyrian, t. I, p. 26 et 30. Cf. Prudence : non bardus pater aut avus augur
Rem docuere Dei (Apolh. v. 2'J6).
* Iliid., p. 23, 27, passim.
' Ibid., l. I, p. 4, 19, 53, 37, passim.
* Celeusmalis vicesub velorumfinibus cantantes. (Gildas, De E.vcidio Brilannlx.)

b
XVIII INTRODUCTION.

« Vous nous avez livrés, Seigneur, comme des brebis pour un


festin, et vous nous avez dispersés parmi les nations. »

Les émigrations devinrent si fréquentes et si nombreuses


que l'ile parut dépeuplée ^ et que peu de siécK-s après, le

chef saxon Ina, craignant de manquer de sujets, députa vers


les émigrés pour les prier de revenir, leur faisant les plus
belles promesses. Égalant, absorbant même la popula-
tion indigène, ils n'eurent pas de peine à faire prévaloir

parmi elle leurs lois et leur forme de gouvernement. Aussi


l'Armorique se divisait-elle, au cinquième siècle, comme la

Cambrie, en plusieurs petits Étals indépendants. C'étaient

les comtés de Vannes, de Cornouaille, de Léon et de Tré-


guier, pays celtiques par leur langage, leurs coutumes et

leurs lois. Les peuples qui en faisaient partie, outre leur


évêque venu de l'île, avaient, comme les Bretons cambrions,
leur chef particulier, quelquefois dominé par un chef su-

prême d'abord éligible, mais qui plus tard devint héréditaire,


et qui finit par réunir à sa couronne les comtés indépendants
voisins de son domaine.

Maintenant on concevra facilement pourquoi les plus an-


ciens de ces princes dont l'histoire nous a transmis les noms :

Riotime, ce konan ou chef couronné des Bretons, qui a pu


être le prototype du fabuleux ConanMériadec; Gradlon-maur,
Budik, Ilouel, Fragan et les autres, sont tous des insulaires.
Leurs bardes, qui formaient une partie essentielle de chaque
famille noble chez les Cambrions aux cinquième et sixième

siècles, les accompagnèrent en Armorique.


De ce nombre fut Taliésin, à qui on donne le titre de prince
des bardes, des prophètes et des druides de l'Occident*. Les
anciennes annales des Bretons du continent, comme celles de

' Spoliala enianuil Biilannia. (Ilcnric. IMiudon, ap. D. Moricc, preuves, t. 1,


ocl. 1(U.)
* ilyvyrian, t, I. p. 26, 30, 34.
INTRODUCTION. ir

l'île de Bretagne, le font vivre sur la fin de sa vie au pays des


Vénètes, près de l'émigré Gildas, ancien barde lui-même, qi:i

passe pour l'avoir converti au christianisme ^


Dans un comté voisin régnait alors le chef Jud-l!ael ou
Judes le Généreux, aussi de race cambrienne. Or Jud-Hael,
peu de temps après l'arrivée du barde sur le continent, avait

eu un songe; il avait rêvé qu'il voyait une haute montagne au


sommet de laquelle s'élevait, sur une base d'ivoire, une
grande colonne dont les pieds s'enfonçaient profondément
dans la terre, et dont le front chargé de rameaux touchait le

ciel. La partie inférieure était de fer, brillant comme l'élain le

plus poli et le plus épuré; tout autour étaient attachés des an-
neaux de même métal, auxquels on voyait suspendus des cui-
rasses, des lances, des casques, des javelots, des freins, des

brides et des selles, des trompettes guerrières et des boucliers


de toute forme. La partie supérieure était d'or et brillait, dit
l'historien de Jud-Hael, comme un phare élevé sur le bord de
la mer; tout autour étaient attachés des anneaux d'or
auxquels pendaient des candélabres, des encensoirs, des
étoles, des ciboires, des calices et des évangiles. Comme
le prince admirait cette colonne, le ciel s'ouvrit, une jeune
fille d'une merveilleuse beauté en descendit, et s'approchant
de lui : « Je te salue, dit-elle, ô chef Jud-Hael : je suis celle à
qui tu confieras pour quelque temps la garde de celte colonne
et de tous ses ornements ;
j'y suis prédestinée. « Ayant ainsi

parlé, le ciel se ferma, et la jeune fille disparut.

Le lendemain en s'éveillant Jud-Hael se souvint de son rêve,


et comme personne ne pouvait lui en donner l'explication, il

pensa qu'il fallait envoyer consulter le barde Taliésin, fils

d'Onis, ce devin d'une si rare sagacité, dont les chants mer-


veilleux, interprètes de l'avenir, prétlisaient aux hommes leurs
* Venit enim noviter de partibus Armoricanis,
Dulcia quo didicit sapieiilis do^'inata Giidio.
{Vita ilerlini Caledoniensis, p. 2à.
XX INTRODUCTION,

destinées*. Taliésin, alors exilé de son pays natal, habitait,

comme on l'a dit, de ce côté-ci de la mer, près de Gildas, au


pays gouverné parle comte Warok^. Le messager royal se
rendit vers lui et lui rapporta ces paroles de Jud-llael : « toi

qui interprètes si bien toute chose ambiguë, vois et juge le


songe merveilleux que j'ai fait, et que j'ai conté à beaucoup
de gens sans que personne ait pu me l'expliquer. » Puis il lui

fit part du songe de son maître.


« Ton seigneur Jud-Hael règne bon et heureux, répondit le

barde, mais il aura un fils qui régnera meilleur et plus


heureux que lui sur la terre et au ciel, et qui sera père
des plus braves enfants de toute la nation bretonne, les-
quels seront pères eux-mêmes de comtes royaux et de
pontifes bienheureux, et régneront sur les successeurs du
chef de larace, dans tout le pays, depuis le plus petit jusqu'au
plus grand. Or ce chef de la race sera l'un des plus grands
d'entre les guerriers de la terre et n'aura point d'égal parmi
les guerriers du ciel : la première moitié de sa vie appar-
tiendra au siècle, la seconde moitié à Dieu. »

En quittant le monde, après un règne glorieux, pour entrer


dans le cloître, Judik-Hael,fils de Jud-Hael, réalisa la prédic-

tion de Taliésin et contribua beaucoup à étendre la renom-


mée du poëte en Armorique.
D'autres bardes, et en grand nombre, y émigrérent comme
lui. Deux des plus célèbres, saint Sulio et Hyvarnion, y mou-
rurent. La vocation poétique du premier, que les Gallois ap-
pellent saint Y Sulio, et dont ils ont quelques poésies,

se décida et fut assurée d'une manière assez singulière.

• Taliesinus, hanlus, filius Oiiis, falidicus prœsagacissimus qui pcr divinationem,


prœeoiiio luiialiili fonunalas vitas et inforlunatasdisserebat forlunatorutnliominum
et iiifortunatorumperfatidica verba. (Ingomar, ap. Cliron. Briocense. Bibiioth. reg.,
Mss n- G003.)
2 Ad provinciam Waroki ad Locum Gildai (Lok Gweltas?) ubi erat peregrinus et
exul. [lùid.)
INTRODUCTION. xxi

Il jouait un jour avec ses frères dans les jardins de son

père, comte de Powys, quand il entendit au dehors les sons

d'un instrument de musique mêlés à des chants. C'étaient


des moines qui passaient, leur abhé à leur tête, une harpe à
la main, en chantant les louanges de Dieu. Le saint enfant fut
si ravi de la beauté de leurs hymnes, qu'il dit à ses frères :

« Retournez à vos jeux, vous autres ;


pour moi, je m'en vais

avec ces personnes-ci, car je veux apprendre d'elles à compo-


ser de beaux cantiques comme elles en savent faire. » Il sui-

vit les moines, et ses frères coururent annoncer sa faite à


leur père, qui envoya trente hommes armés avec ordre de tuer
l'abbé et de lui ramener son fils. Mais les religieux l'avaient
prévenu en envoyant l'enfant dans un monastère d'Armo-
rique, dont plus tard il devint prieur*.
Hyvarnion, d'une classe inférieure à celle de saint Sulio,
paraît n'avoir quitté l'île de Bretagne que pour chercher sur
le continent, où la paix la plus grande régnait, disait-on, les
moyens d'exercer son art en pleine sécurité.

« Comme il estoit,dit Albert le Grand, parfaict musicien et

compositeur de balets et chansons, le roy Chiklebert, qui se


délectoit à la musique, l'appointa en sa maison et lui donna
de grands gages. » Mais ce ne fut pas la seule cause qui le fixa

en Armorique : une nuit, continue le naïf traducteur, il son-


gea qu'il avoit espousé une jeune vierge du pais, un ange lui

estoit apparu en lui disant : Vous la rencontrerez demain, sur


votre chemin, près de la fontaine : elle s'appelle Rivanone^. »

Cette jeune fille était de la même profession que lui ^; il la

rencontra en effet près de la fontaine: il l'épousa et eut d'elle


un fils nommé Hervé, qui naquit aveugle, et chantait, dès

' D. Loliineau, Vie des saints de Bretagne,^. 233, 2* cJit, t. I, et le Myvyrian,


t. I, p. 20O.
^ Vie des saints de Bretagne, p. 145. Cf. La Légende celtique, 5' ûtlition, ot la
vieille légende latine du Portefeuille îles Blancs-Manteaux, t. XXXVIII, fol. 857.
' D. Lobijjeau, ibid., p. 264. Cf. La Légende celtique.
XXII INTRODUCTION.

l'âge de cinq ans, des cantiques faits par sa mère en attendant


qu'il en composât lui-même d'admirables dont l'écho est venu
jusqu'à nous.
Ainsi le génie des bardes de l'île de Bretagne s'unissait à la
muse d'Ârmorique, loin des villes, dans la solitude : mysté-
rieuxet poétique hymen dont l'avenir devait recueillir les fruits.

Cette fusion des deux génies gaulois et breton s'opérait in-


contestablement par l'action du christianisme. On se trompe-
rail toutefois en croyant qu'elle eut lieu sans opposition, et

que les bardes héritiers de la harpe et des secrets des anciens


druides armoricains ne firent aucune résistance à l'invasion
d'une croyance nouvelle qui les dépouillait de leur sacerdoce.
Si Taliésin désabusé consacrait au Christ les fruits d'une science
mystérieuse mûrie au pied d'un autel proscrit; si les moines,
prenant la harpe du barde, entraînaient dans le cloître les en-

fants des chefs; si la mère chrétienne enseignait à son fils au


berceau à chanter le Dieu mort en croix, il y avait encore des
âmes fidèles au culte des ancêtres il y avait au fond des bois ;

quelques débris dispersés des collèges druidiques, errants de


cabane en cabane, comme ces druides fugitifs de l'île de Bre-
tagne dont parle Tacite. Ils continuaient de donner aux en-
fants d'.\rmorique des leçons traditionnelles sur la Divinité,

telle que la comprenaient leurs pères *, et le faisaient avec


assez de succès pour effrayer les missionnaires chrétiens et les
forcera les combattre adroitement par leurs propres armes ^.

Devenus hommes, leurs élèves marchaient au combat en in-

voquant le Dieu-Soleil, ou dansaient, au retour, en son hon-


neur la chanson du glaive, 7-oi de la bataille couronné par
l'arc-en-ciel^. Leur connaissance des choses de la nature,

' Voyez le Druide et l' Enfant, p. 1.


* Il/i(l., p. 13. Sur cette contre-partie chrétienne et sa popularité dans toute la

France au moyen âge, V, Stober, Elsassiches Yotksbiclilein, \>. iil ; Pr. Tarbé, Ro-
mancero de Champagne, l. I, p. 5; et J.Bugeaud, Chants popul. de VOucst, t. II, p. 273.
' La Dame du glaive, p. 74.
INTRODUCTION. xxni

dont ils s'occupaient si curieusement dans les écoles, celle


qu'ils avaient de la médecine et de l'agriculture, assurait leur
autorité sur le peuple des campagnes, qui retenait en même
temps et les conseils utiles et les leçons païennes.
Parmi ces bardes rebelles au joug de la foi nouvelle, il en
est un particulièrement fameux; c'est Kian, surnommé
Gwenc'hlan, ou l'homme de race sainte, né en Armorique au
commencement du cinquième siècle. Taliésin, qui, dans sa

jeunesse, le connut, dit qu'il composa en l'honneur des guer-


riers de sa patrie de nombreux chants d'éloges*, sans doute
du genre de ceux des anciens bardes gaulois vantés par Lu-
cain*, et que Dieu voulut bien, à la prière des bardes ses amis,

retarder le moment où il devait cesser de faire entendre ses

beaux chants. La chronique de Nennius, écrite au neuvième


siècle, le met, avec Tahésin lui-même, Âneurin et Lywarc'h-
Henn,au nombre des bardes qui illustrèrenlle plus la poésie bre-

tonne'. Au quinzième, on fil faire sur un manuscrit beaucoup


plus ancien une copie de ses poèmes, qui se conservait encore
au dernier siècle dans l'abbaye de Landévénec, où dom Le Pel-

letier, qui en cite quelques vers dans son dictionnaire, les a


consultés. Le père Grégoire de Piostrenen nous apprend
qu'elles portaient le titre de Dioitganou (prophéties) : « Ce
prophète, dit-il, ou plutôt cet astrologue très-fameux encore
de nos jours parmi les Bretons, et dont j'ai vu les prophéties

entre les mains du R. P. dom Louis Le Pelletier, était natif du


comté de Goélo, en Bretagne-Armorique, et prédit, environ
l'an 450, comme il le dit lui-même, ce qui est arrivé depuis
dans les deuxBretagnes*. »

i Myvyrian, t. I, p. 55 et 56.
* Lfiudihiis in longam, vales, dimittilis aevum,
Piurima, securi, fudistis csniiina, bardi.
(PAarsal., lib. I.)

' Simul, unotempore, inpoemate'-.nlannico clarueiunt. (Es Nenni Mss. Johann.


Cott., Spect. ad yeneal. saxon, ap. Gale, xv, script., vol. 111, p. 116.
* Dictionnaire français-breton, p. 463.
XXIV INTRODUCTION.

Gvvenc'hlan est toujours aussi célèbre que du temps où


ces lignes furent écrites ; mais le précieux recueil de ses poé-
sies a disparu pendant la Révolution, et nous sommes forcés
d'en juger par le peu de vers que la tradition populaire a sau-
vés du naufrage. Il s'y montre sous un double aspect : comme
agriculteur et comme barde guerrier.
L'agriculteur, type éclairé de l'homme des champs dans les

sociélés primitives, et pilier de l'existence sociale chez les an-

ciens Bretons, est un pauvre vieillard aveugle; il va de pays


en pays, assis sur un petit cheval des montagnes, que son
jeune fils conduit parla bride. Il cherche un champ à cultiver
et où il pourra bâlir. Comme il sait quelles plantes produit la

bonne lerre, de temps en temps il demande à l'enfant : a Mon


fils, vois-tu verdir le trèfle? — Je ne vois que la digitale fleu-

rir, répond l'enfant. — Alors, allons plus loin, » reprend le

vieillard. Et il poursuit sa route. Lorsqu'il a enfin trouvé le


terrain qu'il cherche, il s'arrête; il descend de cheval, et, assis

sur une pierre, au soleil, il indique à son fils les engrais les

plus propres à ferliliser le sol et l'ordre des travaux que la


culture exige, selon les différentes saisons. La conclusion de
ses leçons d'agriculture est trés-encourageante :

K Avant la fin du monde la plus mauvaise terre pro-


duira le meilleur blé. »

Ses doctrines comme barde guerrier ne sont pas à beau-


coup près aussi consolantes, et il le faut mettre, avec
Aneurin, au nombre des bardes qui, au lieu de rester
étrangers à la guerre, selon certains statuts que l'on attri-
bue à leur ordre, ont rougi le glaive de sang. Le sang des
prêtres chrétiens, le sang des moines usurpateurs de la

harpe bardique et ravisseurs de la jeune noblesse qu'ils


vont élever à leur tour, est surtout celui dont Gwenc'hlan
paraît altéré. Il prédit, avec une joie féroce, qu'un jour
les honnnes du Christ seront traqués et hués comme des
ÎISTRODUCTION. xxv

bêles sauvages; qu'on les égorgera en masse ;


que leur sang,
coulant à flots, fera tourner la roue du moulin, et qu'elle n'en

tournera que mieux! Sa haine éclate avec une violence nou-


velle quand il parle d'un prince chrétien, en guerre avec sa
nation, et dont la brutale colère lui fit crever les yeux. Con-

viant, au milieu de la nuit, les aigles du ciel à un horrible

festin de ses ennemis, il leur fait tenir ce langage : « Ce n'est


point de la chair pourrie de chiens ou de moutons, c'est de la
chair chrétienne qu'il nous faut. »

Puis, à l'exemple des druides dont les hymnes guerriers


soutenaient le courage des Gaulois compagnons de Yindex,
en leur prédisant la victoire; à l'exemple de Taliésin et de

Merhn pronostiquant la ruine de la race saxonne et le triom-


phe des indigènes; Gwenc'hlan, dans une poétique imprécation
qui rappelle les dirse preces des druides de l'ile de Mena, an-
nonce la défaite des étrangers chrétiens; il voit le chef armo-
ricain attaquer son rival; il l'excite; l'ennemi tombe baigné
dans son sang, il voit son cadavre abandonné sur le champ
de bataille en pâture aux oiseaux de proie, et livre sa tête au
corbeau, son cœur au renard, et son âme au crapaud, symbole
du génie du mal*.
Au milieu de ces cris de vengeance, une plainte toute per-
sonneUe échappe quelquefois au vieillard aveugle et malade :

comme toujours, l'invincible nature gémit : J'étais jeune et

superbe ! Mais bientôt le barde fait taire l'homme, en lui mon-


trant la loi fatale des druides, et, pour consolation, le repos
dans l'immortalité après la triple épreuve de la métempsy-
cose.
Les chants des poètes gallois, contemporains de Gwenc'hlan,
portent la même empreinte profonde de mélancolie, de fata-

lisme et d'enthousiasme; ils respirent le même esprit prophé-


tique et national; toutefois ils ne sont pas purement païens;;
' Prophclies de Cwcnclilan, p. 20, 21 et 22.
XXVI INTRODUCTION.

ils offrent en général un mélange de superstitions druidiques

et d'idées chrétiennes; les auteurs ne haïssent point l'Église


(ils le disent, du moins), et s'ils l'attaquent, c'est uniquement
dans la personne de ses moines de race étrangère, qu'ils flé-

trissent du nom de fourbes, de gloutons et de méchants.


La victoire du christianisme était donc beaucoup moins
avancée en Armorique que dans l'île, à la un du cinquième
siècle, mais dès le milieu du sixième elle était assurée. L'his-
toire nous l'atteste, et la tradition poétique vient joindre son
autorité à celle de l'histoire.

Les paysans bretons en retenant les vers païens dont nous


venons de parler, ont sauvé de l'oubli d'autres vers qui attes-

tent la lutte du christianisme naissant contre le vieux drui-


disme et qui présagent la défaite prochaine de celui-ci. L'un
des morceaux conservés par la tradition nous montre le barde
Merlin en quête d'objets sacrés pour les druides : une voix
l'apostrophe et l'arrête impérieusement, en lui adressant ces
belles paroles qu'on retrouve dans plusieurs chants des anciens

bardes gallois : « Dieu seul est devin ^. »

L'autre, dont l'héroïne est une magicienne, offre un éta-

lage encore plus complet de science divinatoire et cabalis-


tique. Taliésin passe pour avoir composé un chant dans le

même goût, où il se vante aussi d'être le premier des devins,


des enchanteurs, des astrologues et des bardes du monde;
mais sa harpe est loin d'avoir la ganmie lugubre, fantastique et

sauvage de l'instrument d'airain de la magicienne bretonne.


Toutefois, au moment où la sorcière vient de couronner son
épouvantable apothéose, en s'écriant : « Si je passais sur terre
encore un an ou deux, je bouleverserais l'univers, » une voix
semblable à celle qui s'est fait entendre à .Merlin lui adresse
cette sublime apostrophe: «Jeune fille! jeune fille! prenez

* Mcrliii-dedn, p. C3.
INTRODUCTION. xxvii

garde à votre âme ; si ce monde vous appartient, l'autre ap-

partient à Dieu * ! »

La même lutte ayant eu lieu en Irlande entre le druidisme


et le christianisme, les mêmes souvenirs en sont restés
dans la mémoire des poètes populaires. On a publié un
dialogue entre Ossian et saint Patrice, où l'apôtre de l'Irlande
s'efforce pareillement de détourner le barde de ses vieilles

superstitions ^.

Nous pourrons encore trouver çà et là quelques éléments


druidiques égarés au milieu de la poésie bretonne, mais
elle sera désormais chrétienne. Le chant de la magicienne
semble l'anneau qui la rattache au bardisme païen, en mar-
quant le passage des doctrines anciennes aux nouveaux ensei-
gnements.
La poésie chrétienne elle-même ne put se soustraire entière-
ment à l'action du De même que les évêques de la Gaule,
passé.
ces druides chrétiens, comme les appelle Joseph de Maistre,
conservèrent, suivant l'expression du même philosophe, une
certaine racine antique qui était bonne; de même qu'ils gref-
fèrent la foi du Christ sur le chêne des druides et qu'ils n'a-

battirent pas tous ces arbres sacrés; ainsi les poêles nouveaux
ne brisèrent point la harpe des anciens bardes, ils y changè-
rent seulement quelques cordes. Ce fait, dont les monuments
gallois des temps barbares nous offrent la preuve, est appuyé
sur deux chants bretons de même date. L'auteur du premier
met en scène un saint doué, comme les anciens druides, de
l'esprit prophétique, et lui fait prédire au roi d'une autre So-
dôme la submersion de sa capitale'; le second fait prophétiser
à un barde chrétien l'invasion de la peste en Bretagne*.

* Loiza, p. 158.
' Jliss lîiooke, Irish Pneirii, p. 73. Cf. ma Légende celtique,
' Submersion de la ville d'is, p. 59.
* La peste d'Elliant, p. 52.
xxviii INTRODUCTION.

Par une coïncidence assez remarquable, Taliésin, à la même


époque, prédisait l'arrivée du même fléau, en Cambrie, et en
menaçait un puissant chef gallois ^
Les chants que nous venons de mentionner, en y ajoutant
les pièces intitulées : l'Enfant supposé, le Vin des Gaulois,
la Marche (T Arthur et Alain le Renard, sont le dernier souffle
de la poésie savante des Bretons d'Armorique. Nous allons
entrer dans le domaine de leur poésie traditionnelle plus par-

liculièrement populaire.

III

Tandis que la muse des bardes d'Armorique chantait sur un


mode dont l'art guidait les tons, près d'elle, mais cachée
dans l'ombre, une autre muse chantait aussi. G'était la poésie

populaire, poésie inculte, sauvage, ignorante; enfant de la

nature dans toute la force du terme, sans autre règle que son
caprice, souvent sans conscience d'elle-même, jetant comme
l'oiseau ses notes à tout vent; née du peuple, et vivant recueil-

lie et protégée parle peuple; confidente intime de ses joies et

de ses larmes, harmonieux écho de son âme, dépositaire, en-


fin, de ses croyances et de son histoire domestique et nationale.

Cette poésie vécut aussi dans l'île de Bretagne, Les bardes


lui firent la guerre. Aneurin croit devoir nous prévenir que
ses chants sont bardiques et non populaires, tant il paraît re-
douter qu'on les assimile aux rustiques effusions des ménes-
trels. Chez les Bretons d'Armorique, au contraire, les ménes-
trels finirent par vaincre les bardes. Aussi les triades galloises

mettent-elles les Armoricains au nombre « des trois peuples

• Mjvyrian, t. I, p. 27.
INTRODUCTION. xm
qui ont corrompu le bardisme primitif, en y mêlant des prin-
cipes hétérogènes. »

La poésie populaire avait fait déjà, du vivant de Taliésin,

des conquêtes assez nombreuses pour qu'il crût nécessaire de


Tattaquer à force ouverte. Le temps a respecté une satire
pleine de verve et de colère, où le barde l'anathématise sous

le nom de poésie de kler ou d'écoliers.

Les kler, s'écrie-t-il : les vicieuses coutumes poétiques, ils les


suivent ; les mélodies sans art, ils les vantent ; la gloire d'insipides

héros, ils la chantent; des nouvelles, ils ne cessent d'en forger; les
commandements de Dieu, ils les violent; les femmes mariées, ils les
flattent dans leurs chansons perfides, ils les séduisent par de tendres
paroles; les belles vierges, ils les corrompent; toutes les fêtes pro-
fanes, ils les chôment ; les honnêtes gens, ils les dénigrent ; leur vie
et leur temps, ils les consument inutilement ; la nuit, ils s'enivrent ;

le jour, ils dorment ; fainéants, ils vaguent sans rien faire ; l'église,

ils la haïssent ; la taverne, ils la hantent ; de misérables gueux for-


ment leur société; les cours et les plaisirs, ils les recherchent ; tout
propos pervers, ils le tiennent ; tout péché mortel, ils le célèbrent ;

tout village, toute ville, toute terre, ils les traversent; toutes les frivo-
lités, ils les aiment. Les commandements de la Trinité, ils s'en
moquent; ni les dimanches, ni les fêtes, ils ne les respectent; le
jour de la néce^si!é (de la mort), ils ne s'en inquiètent pas ; leur
gloutonnerie, ils n'y mettent aucun frein : boire et manger à l'excès,
voilà tout ce qu'ils veulent.

« Les oiseaux volent, les abeilles font du miel, les poissons nagent,
les reptiles rampent.
« Il n'y a que les kler, les vagabonds et les mendiants qui ne se
donnent aucune peine.
« N'aboyez pas contre l'enseignement et l'art des vers. Silence,
misérables faussaires, qui usurpez le nom de bardes! Vous ne savez
pas juger, vous autres, entre la vérité et les fables. Si vous êtes les

bardes primitifs de la foi, les ministres de l'œuvre de Dieu, prophétisez


à votre roi les malheurs qui l'attendent. Quant à moi, je suis devin et
chef général des bardes d'Occident ^

' Myvjrian, t. I, p. 36.


XXX INTRODUCTION.

Cette curieuse diatribe, éternel cri de l'art contre la nature


ignorante, trop violente sans doute pour être prise à la

lettre, est cependant d'une grande valeur historique. Le


poëte nous apprend quels étaient les auteurs des chants
qui couraient dans la foule, et quel était le genre de leurs
compositions au sixième biècle.

11 les divise en hier, ou écoliers-poëtes, en chanteurs am-


bulants, et en mendiants; il leur attribue des chansons hé-
roïques et historiques; des chansons de fêtes et d'amour,
composées sans goût, sans art, sans critique, et dans des
formes nouvelles; les unes sur des événements du temps, ou
sur des personnes vivantes, les autres adressées aux femmes et
aux jeunes filles, une assemblée d'évêques tenue à Vannes, en
l'année 465, défendait aux prêtres armoricains, aux diacres et
aux sous-diacres, d'assister aux réunions profanes où l'on en-

tendait ces chants erotiques ^, et comme s'ils eussent redouté,


jusque dans le sanctuaire, l'invasion de la musique profane,
ou comme si elle y était déjà entrée, ils prescrivaient au
clergé d'Armorique d'avoir une manière de chanter uni-
forme*.
Gildas, en s'élevant contre les prêtres qui prennent plai-
sir à écouter les vociférations de ces poètes populaires, col-
porteurs de fables et de bruits ridicules, plutôt que de
venir entendre, de la bouche des enfants du Christ, de
suaves et saintes mélodies', non-seulement confirme l'au-

torité de Taliésin, lorsque le barde appelle les ménestrels des


conteurs de nouvelles, mais encore nous révèle dans la poésie
armoricaine du sixième siècle un troisième genre, non plus

' Ubi ainatoria cantantur. {Conc. Yen., ap. D. Morice. llisloirs de Bretagni
pr., .I,p.l84.)
* Ut iniia piovinciam, psallendi una bit consuetudo. {Ibidem, p. 184.)
' Prsconum ore ritu bacchantiuiii roncrepanle ad ludicra et ineptas saecu-

larium i'almlas strenuos et inientos... Cijnora Christi, tyronum voce suaviter modu«
Jante. (Gildas, Epist., p. 15 et 22, ap. Gale )
INTRODUCTION. xxsi

l'œuvre des bardes ou des ménestrels profanes, mais des


poètes ecclésiastiques,
 ce dernier genre appartenaient ces hymnes que chan-
taient sous leurs voiles, dans la traversée, les exilés de l'île de
Bretagne en Armorique; les poèmes religieux de saint Sulio;

les cantiques que la mère de saint Hervé enseignait à son fds,

comme ceux qu'il composa lui-même et qui le tirent choisir

pour patron par les poètes de son pays; et enfin, ces légendes
rimées, en l'honneur des saints, que répétait le peuple dans
les cathédrales peu d'années après leur mort^
Les Bretons armoricains avaient donc, au sixième siècle,

une Httérature contenant trois genres très-distincts de poésie


populaire, à savoir : des chants mythologiques, héroïques et
historiques; des chants de fêtes et d'amour; des chants reh-

jïieux et des vies de saints rimées.

IV

La poésie populaire, dans tous les temps et chez tous les


peuples, dès sa naissance, atteint son complet développement.
Comme la langue et avec la langue du peuple, elle peut
mourir, mais ne change pas de nature. Nous pensons donc
qu'on s'égarerait en y cherchant les traces d'un progrès
semblable à celui qui règne dans la poésie écrite et arti-

ficielle. Elle est complète par cela même qu'elle existe,

et il faut la juger comme un tout homogène pour en


avoir une idée juste. Les remarques que nous allons sou-
mettre au lecteur seront donc générales, et pourront con-

* Vita sancti DulricU, ap. Joli. Price, Uht. Drlt., p. 127.


xxiii INTRODUCTION.

venir indifféremment à toutes les époques de l'histoire de la


poésie bretonne, depuis les temps les plus reculés. Nous ver-
rons plus lard, en descendant le courant des âges, quelles
nuances particulières lui ont données les événements, les
mœurs et les temps.
Le principe de toute poésie populaire, c'est l'âme humaine
dans son ignorance, dans sa bonne foi, dans sa candeur na-
tive; l'âme, « non sophistiquée, dit Montagne, etsanscognois-
sance d'aulcune science ni mesme descripture '; » et cepen-
dant, pressée par un besoin instinctif de confier à quelque
monument traditionnel le souvenir des événements qui sur-

viennent, les émotions qu'elle éprouve, les dogmes religieux

ou les aventures des héros.

De ce principe découle une vérité admise par les juges les

plus compétents en fait de poésie orale, et qui doit servir


de base à tout ce qui suivra, savoir ,
que les poètes vraiment
populaires sont, en général, contemporains de l'événement,
du sentiment, ou de la tradition ou croyance religieuse dont
ils sont l'organe, et que, par conséquent, pour trouver la date
de leurs œuvres, il faut chercher à quelle époque appar-
tiennent soit les événements et les personnages qu'ils men-
tionnent, soit les sentiments qu'ils expriment, soit les opinions
ou traditions pieuses qu'ils consacrent^.
Le jugement de la critique s'appuie sur le témoignage des
poètes populaires eux-mêmes :

« Comme je ne sais point lire, dit un chanteur grec, pour

• Esunis, liv. I, c. liv 54.


- FauricI , populaires de la Grèce moderne, Introduction , passim ;
Citants
J. J. lilléraire de la France, t. I, p. 21; Grimm, Dcuische Ilaus
Ampère, Hhluirc
md Kindennarclien, Introduction, passim, et Deutsche ilylhoL, 18-44, 1. 1, p. 408 et
41 (J; HÜS, Edda, Cl; Ferdinand AVolf, Uber die Lais, p. 5o9 Adoll" Woll,
p. ;

Yolksliedcr ans Venetien. M. Nigra est venu joindre son autorité à celle de ces
maîtres : « La poesia storica, popolaree tradizionale, è coeva, nello sue origini, al
fatlo per essa doscritlo. » (Canzoni pnpolari del Viemonte. Revisla conlempo-
runea- Genn., ISèiS, p. 51.)
INTRODUCTION. xxxni

ne point oublier celte histoire, j'en ai fait une chanson, afin

d'en conserver le souvenir*. »

n Celui qui vous chante cette chanson, dit l'auteur de la


Bataille (le Moral, peut maintenant se nommer; il a été lui-
même témoin de ce qu'il raconte: il s'appelle Jean Ower^. »

Celte vérité s'applique, dans sa généralité, aux trois genres

de compositions populaires de la Bretagne précédemment in-


diqués; les écrivains du moyen âge la reconnaissaient comme
nous aujourd'hui :

« Les Bretons, disait Marie de France, au treizième siècle,


ont coutume de faire des lais^ sur les aventures qui ont lieu
pour qu'on ne les oubhe pas; j'en ai rimé quelques-uns en
français*. »

Les auteurs anonymes des lais de l'Épine"* et d'Havelok^.


tiennent le même langage.
Leur témoignage sur l'usage breton de mettre en chanson
les événements contemporains, reçoit une force nouvelle
de l'examen de la poésie bretonne.
Le poëte qui a célébré la victoire du héros Lez-Breiz (le

Morvan de l'histoire), sur les Franks, termine de la sorte une


des parties de son poëme national :

a Ce chant a été composé pour garder le souvenir du com-

' Histoire de Georges Katoverga, Chants populaires de la Grèce moderne, t. I[.

- X. Marinier, Chants de guerre de la Suisse. {Revue des Deux Mondes, 1" sOrie
1.. 21 o, 1856.)
= Lais, en irlandais chanson, en gallois son, voix et chant, en breton son licjnbre
(V. Rostrenon, Dict.,t.I, p. 251.) Il n'est plus en usage que dans ce dernier sens,

mais il a dû exprimer l'idée d'une balliide clé(jiaque, à en juger par le aiorcrau

que nous possédons, et auquel Marie de France donnait ce nom.


^ Lai d'Équitati, sire de Nantes. Marie de France. lîoquefort,
(.\p. t. 1, p. 114
et prologue, p. 44.)
= De l'aventure que dil ai,
Li Ereloneii liient un Lai. [Iliid., p. SSO.)
û Li ancien, por remeni-rance.
Firent un Lai de sa victoire,
Et que lonz jors en soit mémoire...
Un Lai en lirei.t li Breton.
(Lai d'Haveiokel d\irgeiUiUe, manusciipl. reg'. n" 7595.)
XXXIV INTRODUCTIOIN.

bat : qu'il soil répété par les hommes de la Bretagne, en l'hon-


neur du bon seigneur Lez-Breiz : qu'il soit longtemps chanté
au loin à la ronde pour réjouir tous ceux du pays »

Voici maintenant le début de la ballade du Rossignol, que


Jlarie de France a arrangée, et dont je publie l'original : « La
jeune épouse de Saint-Malo pleurait hier à sa fenêtre. »

Cette précision de date se retrouve au commencement ou


dans l'épilogue d'un grand nombre d'autres pièces : « Je fré-

mis de tous mes membres, dit l'auteur des Trois moines


rouges; je frémis de douleur en voyant les malheurs qui
frappent la terre, en voyant l'événement qui vient d'avoir
lieu près de la ville de Quimper. »

(( Moi qui ai composé cette chanson, nous fait observera


son tour l'auteur de Geneviève de Rustéfan, j'ai vu le prêtre
dont je parle, qui est maintenant recteur de la paroisse,
pleurer bien souvent près de la tombe de Geneviève. »

« Le vingt-septième jour du mois de février de l'année i 48G,


pendant les jours gras, dit le chantre du Carnaval de Rospor-
den, est arrivé un grand malheur dans cette ville. »

« En cette année-ci, 1693, répète mot à mot un autre chan-


teur, est arrivé un grand malheur dans la ville de Lannion. »

Il me serait facile de multiplier les exemples, en les emprun-


tant à des pièces qui se rapportent sans contestation aux évé-
nements des trois derniers siècles.

Les chansons d'amour portent aussi invariablement la date


du sentiment qu'elles expriment.
Un jeune homme, trahi par sa douce et chantant sa

rupture avec elle, se plaint de ne pas savoir écrire et d'être


ainsi arrêté dans son poétique essor :

« Si je savais, s'écrie-l-il, lire et écrire ainsi que je sais

rimer, comme je ferais vite une chanson! »

Los cantiques, expression d'une croyance ou d'un sentiment


religieux, et les légendes, réc't des aventures d'un saint per-
INTRODUCTION xxxv

sonnage, n'ont pu de même naître que sous l'empire des opi-


nions ou des traditions dont on les a faits dépositaires.
Il serait puéril d'essayer de le démontrer à l'égard des pre-

miers. Quant aux vies de saints, comme ceux qui les riment
savent lire et écrire, et ont pu ne pas les emprunter à la tra-
dition orale, il nous semble nécessaire d'insister : la légende
de saint Efñamm nous offre un argument sans réplique.
En terminant le récit des aventures du saint et de sa fian-
cée, l'hagiographe populaire ajoute :

« Afin que vous n'oubliiez pas ces choses qui n'ont encore
été consignées en aucun livre, nous les avons tournées en
vers pour qu'elle soient chantées dans les églises. »

C'est dire assez que l'actualité et la bonne foi sont deux qua-
lités inhérentes au vrai chant populaire. Le poëte de la

nature chante ce qu'il a vu ou ce qu'on lui a rapporté, ce que


tout le monde sait comme lui ; il n'a d'autre mérite que celui

du choix des matériaux et de la forme poétique. Son but est

toujours de rendre la réalité ; car les hommes très-prés de la

nature, selon la remarque de Chateaubriand, se contentent


dans leurs chansons de peindre exactement ce qu'ils voient ;

l'artiste, au contraire, cherche l'idéal; l'un copie, l'autre


crée ; l'un poursuit le vrai, l'autre la chimère ; l'un ne sait pas

mentir et doit à ses naïvetés des grâces par quoi ses œuvres
se comparent à la principale beauté de la poésie parfaite selon

l'art, comme l'a si bien dit Montaigne*; l'autre se plait à

feindre et réussit par la fiction.

Cette opinion est aussi celle des frères Grimm. Nous pou-
vons affirmer, observent-ils, que nous n'avons pu parvenir à

découvrir un seul mensonge dans les chants du peuple-.


Aussi, quand un paysan breton veut louer une œuvre de ce
genre, il ne dit pas : C'est beau; il dit : C'est vrai.

' Essais, liv. 1, c liv.


- De.isclic Ihiiis und Kindennarchen, Inlrod., 2* éd. Berlin, 1819.
xixvi irsTRODUCTION,

Mais un examen détaillé de la poésie populaire de Bretagne,

dans son état actuel, infaillible garant de son é(at passé, jettera
un plus grand jour sur la question. Voyons donc quel est au-
jourd'hui le mobile de cette poésie, eu égard à ses trois

genres littéraires, et quels en sont les auteurs.

Et d'abord, à qui s'adresse-t-elle? —A tous ceux qui par-


lent breton, au petit peuple des villes, aux habitants des
bourgs, des villages et des campagnes, à la masse de la popu-
lation bretonne, à douze cent mille individus sans culture,
sans autre science que l'instruction orale qu'ils reçoivent du
clergé, et sans autres biens que le trésor de chants et de tra-
ditions qu'ils amassent depuis des siècles; gens avides d'émo-

tions et de nouvelles, pleins d'imagination, de mémoire et de


besoin de connaître, qui vont demander aux chanteurs leurs
plaisirs intellectuels de chaque jour.
Chroniqueur et nouvelliste, romancier, légendaire, lyrique
sacré, le poëte est tout pour eux.
Le rôle de chroniqueur est celui qu'il joue le plus habituel-

lement. Tout événement, de quelque nature qu'il soit, pour


peu qu'il soit récent, et qu'il ait causé une certaine rumeur,
lui fournit la matière d'un chant; si le poëte est en renom, et

si l'événement est propre à faire honneur à une famille, cette

famille vient souvent le trouver pour le prier de composer uii

chant qu'elle paye généreusement : j'en ai eu maintes fois la

preuve. C'est la foule qui lui indique les sujets qu'il doit trai-

ter; ce sont les goûts, les instincts, les passions de la foule

qu'il suit; il exprime ses idées, il traduit son opinion, il

s'identifie complètement avec elle. Ceci est d'ailleurs, pour les

chants du poëte, et par contre-coup pour sa réputation, une


question de vie ou de mort; le peuple est juge et parlie, il faut

lui plaire à tout prix. Si le chanteur s'avisait de traiter un su-

jet d'une époque reculée, un sujet étranger aux idées, aux


mœurs et aux habitudes actuelles, de prendre pour héros de
INTRODUCTION. xxxvn

ses poëmcs des personnages avec lesquels le public v.c serait

pas déjà familiarisé, que la génération nouvelle, ou du moins


la génération qui s'en va, ne connaîtrait pas; s'il lui prenait

envie de rimer des aventures qui n'offriraient point à la foule


un intérêt récent, croit-on que son œuvre aurait du succès,
qu'elle se graverait dans les esprits, en un mot, qu'elle de
viendrait populaire et traditionnelle? Mille fois non !

Du reste, il n'est très-souvent que le guide d'une réunion en


verve. Quelqu'un arrive à la veillée et raconte un fait qui vient

de se passer: on en cause; un second visiteur se présente


avec de nouveaux détails, les esprits s'échauffent; survient un
troisième qui porte l'émotion à son comble, et tout le monde
de s'écrier : « Faisons une chanson ! » Le poëte en renom est
naturellement engagé à donner le t07i et à commencer ; il se

fait d'abord prier (c'est l'usage), puis il entonne : tous répè-


tent après lui la strophe improvisée; son voisin continue la

chanson : on répète encore un troisième poursuit, avec répé-


:

tition nouvelle de la part des auditeurs; un quatrième se pique


d'honneur; chacun des veilleurs, à tour de rôle, fait sa

strophe; et la pièce, œuvre de tous, répétée par tous, et aussi-

tôt retenue que composée, vole, dès le lendemain, de paroisse


en paroisse, sur l'aile du refrain, de veillée en veillée. La
plupart des ballades se composent ainsi en collaboration: j'ai

assisté plus d'une fois à leur naissance. Cette manière


d'improviser a un nom dans la langue bretonne, on l'appelle
diskan (répétition), et les chanteurs diskanerien ; souvent
elle est excitée parla danse; jamais il ne viendrait à l'esprit

de personne de proposer de mettre en chanson le récit d'un


événement qui ne serait pas nouveau. Ainsi, la popularité
d'un chant dépend des racines plus ou i^ioins profondes que
Févénemeut, le sentiment ou la croyance qui en est le sujet,

a jetées dans les esprits, avant qu'on s'en soit emparé pour les

chanter. « On ne crée pas plus un morceau de poésiepopu-


xxxviii INTIiODrCTION.

laire, disent excellenimenf les frires Grimm, et surtout on ne


le fixe pas plus dans la mémoire de tout un peuple, qu'on ne
crée a priori, et qu'on ne fait parler une langue à une nation
entière. Tenter d'improviser en pareil cas, est une entreprise
extravagante, dans laquelle il faut désespérer de réussir.
L'honune qui veut faire isolément de la poésie populaire, en
tirer de son propre fonds, échoue habituellement, on pourrait
presque dire inévitablement, dans la tâche qu'il s'est pro-
posée. »

Un chant existe depuis longtemps, parce qu'il s'est trouvé,

au moment où il est né, dans les conditions les plus favorables


aune longue existence. Dans les mêmes conditions d'être, un
autre jouira du même privilège, mais il ne pourra s'en pas-
ser, liéflexion naïve à force d'être juste.

Les chants populaires ressemblent à ces plantes délicates


qui ne se couronnent de fleurs que lorsqu'elles ont été semées
dans un terrain préparé d'avance.
Quoique les gens du peuple,en Basse-Bretagne, soient généra-
lement doués d'un esprit poétique assez remarquable, et qu'on
puisse attribuer indifféremment leurs chansons à la masse, sans
distinction de sexe, d'âge ou d'état ; cependant, il est certains

individus qui passent pour leurs auteurs : ce sont les meu-


niers, les tailleurs, les pillaouers ou chiffonniers, les men-
diants, et ces poètes ambulants qui ont retenu le nom usurpé,
incompris désormais, hélas! et bien déchu, de bar^ {barde).
Pei sonne, excepté les klosr, que Taliésin appelait kler, et

les prêtres, dont nous parlerons tout à l'heure, ne se trouve


dans une position aussi favorable au développement des facul-
tés poétiques; personne n'est mieux fait pour jouer le rôle de
chroniqueur et de nouvelliste populaire. Leur vie errante,
l'exaltation de leur esprit, qui en est la suite naturelle, leurs

loisirs, tout les sert merveilleusement.


La seule différence qu'il y ait entre l'existence du meunier
INTRODUCTION. skmx

et celle des autres chanteurs de ballades, c'est qu'il rentre


chaque soir au moulin; comme eux, du reste, il fait le tour
du pays ; il traverse les villes, les bourgs, les villages ; il entre
à la ferme et au manoir, il visite le pauvre et le riche; il se

trouve aux foires et aux marchés, il apprend les nouvelles, il

les rime et les chante en cheminani; et sa chanson, répétée


par les mendiants, les porte bientôt d'un bout de la Bretagne
à l'autre.

En effet, les mendiants, en cela semblables aux anciens


rapsodes et aux jongleurs, colportent et répètent plus sou-
vent les chansons des autres qu'ils n'en composent eux-mêmes.
11 est très- remarquable que, méprisés ailleurs et le rebut de
la société, ces gens soient honorés en Bretagne, et presque
l'objet d'un culte affectueux; cette commisération toute chré-
tienne emploie les formes les plus naïves et les plus tendres
dans les dénominations qu'elle leur donne; on les appelle :

bons pauvres, chers pauvres, pauvrets, pauvres chéris, ou sim-


plement chéris; quelquefois on les désigne sous le nom
d'amis ou de frères du bon Dieu. Nulle part le mendiant n'est

rebuté; il est toujours sûr de trouver un asile et du pain par-


tout, dans le manoir comme dans la chaumière. Dés qu'on l'a

entendu réciter ses prières à la porte, ou dès que la voix de


son chien a annoncé sa présence (car il est souvent aveugle
et n'a généralement d'autre guide qu'un chien), on va au-de-
vant de lui, on l'introduit dans la maison, on se hâte de le dé-

barrasser de sa besace et de son bâton, on le fait asseoir au

coin du feu, dans le fauteuil môme du chef de famille, et


prendre quelque nourriture. Après s'être reposé, il chante à
son hôte une chanson nouvelle, et ne le quitte jamais que le

front joyeux et la besace plus lourde. Aux noces, on le

trouve à la place d'honneur au banquet des pauvres, où il

célèbre l'épousée qui le sert elle-même à table


Le barz occupe dans l'ordre (qu'on me passe cette exprès-
XL INTRODUCTION.

sion ambilieiise), un rang plus élevé que les autres chan-


teurs, il représente assez bien, avec le poëte mendiant, mais
moins en laid, il faut en convenir, ces gueux et ces ménestrels
vagabonds, ombres des bardes primitifs, à qui Taliésin don-
nait l'injurieux solnnquct de bardes dégénérés, et auxquels il

faisait un crime de vivre sans travail et sans gîte, de servir

d'échos à la voix publique, de débiter les nouvelles en vogue


parmi le peuple et de courir les fêtes et les assemblées. Au-
cun des reproches qu'il leur adresse ne serait déplacé dans
un sermon des missionnaires bretons; nous en avons entendu
plus d'un tenir, à l'égard des chanteurs populaires, un lan-
gage peu différent de celui du satirique cambrien.
On pourrait démêler encore, dans les traits des barz
ambulants, quelques rayons perdus de la splendeur des anciens
bardes. Comme eux ils célèbrent les actions et les faits dignes
de mémoire; ils dispensent avec impartialité, à tous, aux
grands el aux petits, le blâme et la louange; comme eux ils

sont poètes et musiciens; dans mon enfance, ils essayaient de


relever le mérite de leurs chants, en les accompagnant des
sons très-peu harmonieux d'un instrument de musique à trois
cordes, nommé rébek, que l'on touchait avec un archet, et
qui n'était autre que la rote des bardes gallois et bretons du
sixième siècle ^
On sait que ceux de ces poètes qui étaient aveugles faisaient
usage de certaines petites baguettes ou tailles, dont les coches,
disposées d'une façon particulière, leur tenaient lieu de carac-
tères, et fixaient dans leur mémoire les chants qu'ils voulaient

y graver. Cette espèce de mnémonique s'appelait en Galles l'al-

phabet des bardes^; plusieurs aveugles s'en servent encore

• Clirola britanna. {Veiuiiit. Foiiuuat., M). VII, p. 170.) Marie de Franco la dit

aussi populaire que la harpe :

Fu Gugerner 1« lai (rovez


Que hom dist en liarpe è en roïe. (Pu;'s/iv;, t. I, p. 113.)

' Coelhren y Bcirdd. (Jones, Musical and poetkal Remams, t. III, p. 4.)
ÎÎSTRODUCTION. xr.i

aujourd'hui on Casse-Bretagne pour se rappeler le thème et les

diverses parties de leurs ballades.


On sait aussi qu'il était défendu aux bardes cambriens, par
leurs propres lois, de s'introduire dans les maisons sans en
avoir préalablement obtenu la permission, et qu'ils la deman-
daient en chantant à la porte*. C'est un usage auquel les chan-
teurs bretons ne manquent jamais de se conformer; leur salut

habituel est : « Dieu vous bénisse, gens de cette maison! Dieu


vous bénisse, petits et grands! » Ils n'entrent que lorsqu'on
leur a répondu : « Dieu vous bénisse aussi, voyageur, qui que
vous soyez. » Si on tarde à leur répondre d'entrer, ils doivent
passer leur chemin.
Enfin, comme les anciens bardes domestiques chez les Gal-

lois^, ils sont l'ornement de toutes les fêtes populaires, ils

s'assoient et chantent à la table des fermiers, ils figurent dans


les mariages du peuple, ils fiancent les futurs époux en vertu
de leur art, selon d'antiques et invariables rites, même avant

que la cérémonie religieuse ail eu lieu. Ils ont leur part dans
les présents de noces. Ils jouissent d'une grande liberté de
parole, d'une certaine autorité morale, d'un certain empire

sur les esprits; ils sont aimés, recherchés, honorés, presque


autant que l'étaient ceux dont ils mènent à peu prés la vie,

drus une sphère moins élevée.


De l'histoire sérieuse à la chronique légère, de la chronique
au roman d'amour, et de celui-ci au simple récit d'une in-
trigue amoureuse, ou seulement à l'effusion d'un sentiment
vif et personnel, la transition est facile. Nous devons même
dire que les chants histoiiques dont le thème est un événe-
ment public ou privé peu important, et les chants domesti-
ques qui offrent quelques traits piquants par leur actualité,
rentrent souvent les uns dans les autres.

* Pciinant, Tour in Wiile.^, t. I, p. 459 et teq


- Myvyiian, t. 11, p. 537.
xLii INTHODL'CTiON.

Eu ce cas, les derniers soiil encore l'œuvre des meuniers,


ou, le plus souvent, des tailleurs. Le caractère particulier du
tailleur est la causticité et la raillerie; « son oreille est longue,

dit le proverbe breton, son œil nuit et jour ouvert, et sa lan-


gue aiguë. » Rien ne lui échappe : il cliansonne impartiale-
ment tout le monde, disant en vers ce qu'il ne pourrait dire
en prose. Cela le fait souvent comparer au barbier breton qui,
ayant découvert un jour que son maître avait des oreilles de
cheval, comme le roi Midas, alla couper, sur la grève, un ro-
seau dont il fit une flûte, pour répandre en tout lieu la nou-
velle. Les chants du tailleur sont souvent des satires lors même
qu'elles semblent l'être moins. Toute leur valeur, comme
celle des ballades, dépend de leur actualité. Le tailleur est au
courant de tontes les intrigues secrètes. Il surprend parfois
les amours au coin des bois, le soir en revenant chez lui, et

se donne le malin plaisir d'en effeuiller la fleur.

On en peut dire autant du meunier et du pillaouer; ils mé-


riteraient donc assez le reproche que Taliésin adressait à cer-
tains chanteurs populaires de son temps : toutefois, s'ils rail-

lent la conduite du prochain, on peut leur rendre cette justice

qu'ils ne calomnient jamais.


Les chansons d'amour, quand elles n'ont pas pour auteurs
les jeunes filles mêmes qui ont aimé, sout en général l'œuvre
des kloer, qui y figurent au^si le plus souvent comme acteurs
et comme poètes. Cette poésie intime, personnelle et senti-
mentale, forme dans la littérature populaire de Bretagne une
branche très-distincte et non moins curieuse, sinon aussi

importante, que la branche purement historique.


On donne aujourd'hui le nom de kloei' (au singulier kloarek)

aux jeunes gens qui font leurs études pour entrer dans l'état ec-
clésiastique. Il correspond exactement au gallois kler, qui avait

trés-anciennement une des significations du laimclerus dans


la basse latinité, et du français clerc d'école, dans les vieilles
INTRODUCTION. x.iii

chansons. Nous avons vu que déjà du temps deTaliêsin, ii sc

prenail, comme de nos jours, dans le sens de ménestrel, de


barde d'un rang inféiieur, d'écolier-poëte.
Les kloer bretons appartiennent en général à la classe des

paysans cl quelquefois du petit peuple des villes et des bour-


gades : les anciens sièges épiscopaux de Tréguier et de Léon,
et ceux de Quimper et de Vannes, sont les villes qui en réu-
nissent le plus; ils y arrivent par bandes, du fond des cam-
pagnes, avec leur costume national, leurs longs cheveux, leur
langue et leur naïveté rusiique. La plupart n'ont guère moins
de dix-huit à vingt ans. Ils vivent ensemble dans les faubourgs ;

le même galetas leur sert de chambre à coucher, de cuisine,


de réfectoire et de salle d'étude. C'est une existence bien diffé-
rente de celle qu'ils menaient dans les champs une révolution
;

complète ne tarde pas à s'opérer en eux; à mesure que leur


corps s'énerve et que leurs mains blanchissent, leur ir.telli>

gence se développe, leur imagination prend l'essor. L'été et


les vacances les ramènent au village ; c'est « la saison, dit un
poète breton, où les fleurs s'ouvrent avec le cœur des jeunes
gens. » Comment le leur resterait-il fermé? On ne parle au-
tour d'eux que de fêtes, de plaisirs : s'ils se promènent dans
la campagne, pour étudier plus librement, ils sont distraits
par les rires joyeux de fringantes jeunes filles aux costumes
coquets, qui passent avec leurs galants pour aller à quelque
Aire Neuve; s'ils restent prudemment au village, le verger cù
ils cherchent l'ombre et la solitude n'est pas moins tenta-
teur : la branche de plus dlm pommier fait briller à leurs

youx de ces vertes pommes cV amour enveloppées d'un papier


indiscret auquel les ciseaux d'un jeune homme ont confié un
nom chéri, en laissant au soleil le soin de le graver sur le
hniit en caractères de feu. Partout des écueils; aussi, rare-
ment les kloer reviennent à la ville sans y rapporter le germe
d'une première passion. Avec elle s'élève dans leur âme un
xLiv INTRODUCTION,

grand orage; un combat s'y livre entre Dieu et l'amour; par-


fois l'amour est le plus fort. L'oisiveté, la réflexion, l'idée d'un
bonheur prochain qu'on pourrait cueillir, le contraste de la
gêne, des privations, de la servitude présente avec la liberté
des bois, l'isolement, le mal du pays, les regrets, contribuent

à développer ce sentiment qui n'existait qu'en germe. Un


souvenir, un mot, un air qu'on se rappelle : que sais-je? par-
fois le son d'un instrument sauvage qui s'éveille au fond du
vallon, le font éclater tout à coup; alors l'écolier jette au feu

ses livres de classe, maudit la ville et le collège, renonce à


l'état ecclésiastique, et revient au village.
Mais, le plus souvent, Dieu l'emporte. En tout cas, l'éco-

lier-JDoëte a besoin de « soulager son cœur, » c'est son expres-


sion ; ses confidences, il les fait à la nuise; c'est elle qui reçoit

ses premiers aveux,, qui sourit à ses joies d'enfant, qui essuie
ses larmes : naïves et mélancoliques existences qu'Emile
Souveslre a peintes d'après nature en des pages charmantes.
Ce qu'on vient de lire fera comprendre pourquoi le vieux
satirique que nous avons cité plus haut accuse les kloer de
son temps de flatter les femmes par des chansons perfides, et

de corrompre les jeunes filles.

Par un instinct naturel à tous les poètes vraiment popu-


laires, les kloer dont nous parlons n'écrivent jamais. On
dirait qu'ils redoutent pour leurs œuvres le sort de ces
chansons patoises que vendent, sous leur nom, dans les

foires des villes, aux servantes et aux valets, les estima-

bles libraires qui les fabriquent ou les refont. Les kloer préfè-
rent le siège rustique, mais solide, que leur élève dans son
cœur l'habitant des campagnes, au piédestal qu'une publicité

banale offre à ses courtisans; et ils ont raison. La mémoire


de l'ouïe, comme l'appellent les anciens bardes, est, en
effet, bien autrement tenace que la mémoire des lettres. Écrire

et se faire imprimer serait pour les poètes populaires renon-


INTUOULXTION. sLV

cer à voir leurs chants appris par cœur et répétés de généra-


lion on génération.

Devenus prêtres, les kloer brûlent ce qu'ils ont adoré ainsi


;

Gildas oubliant, sous le froc du moine, que dans sa jeunesse


il avait fait partie du corps des bardes, déclamait contre eux.
Kloer, les poètes populaires dédaignaient les chants des men-
diants et des chanteurs nomades; prêtres, ils dédaignent les
kloer et leur art, les mendiants et leurs chansons.
Et, cependant, ils tiennent aux uns comme aux autres par
plus d'un lien encore. Ils empruntent aux kloer leurs effu-

sions d'amour, et, en changeant l'objet, ils les font monter

vers le ciel en cantiques pieux. Les sentiments qu'ils expri-


ment étant toujours vivants dans les cœurs, leurs œuvres,
on cela différentes des ballades et des chants domestiques,
n'ont besoin, pour devenir populaires, que d'être faites dans
une forme vulgaire qui les rende accessibles à l'intelligence
et à la mémoire du peuple ; elles se retiennent et se trans-

mettent d'âge en âge, comme des prières. Il n'est donc


possible de savoir la date de leur composilion qu'eu con-
naissant l'époque précise où vivaient leurs auteurs.
Quant aux histoires édifiantes qui sont le thème des lé-

gendes, c'est tout différent. Ces compositions rentrent dans


le domaine des chants historiques, et elles n'ont de gage de
vie et de popularité qu'autant qu'elles sont fondées sur un en-

semble de traditions déjà répandues dans la foule.

Après avoir étudié les chants populaires de la Bretagne,


quant à leur principe, montrons que, par leurs éléments con-
stitutifs, leur forme et leur style, ils conviennent aux époques
où vécurent les personnages qu'ils mentionnent, et où eurent
cours les sentiments, les mœurs et les idées qu'ils nous font
connaître.
IKTRODUCTIOiS.

On trouve parmi les chants qui forment ce recueil :

Des ballades dont les personnages onl existé dans Tinter'


valle qui s'étend depuis le cinquième siècle jusqu'à nos jours;
Des chansons qui se rapportent à des superstitions drui-
diques depuis très-longtemps incomprises; à des fêtes dont
rorigiiie et les cérémonies se perdent dans la nuit des temps;
à un ordre de choses qui a cessé d'être depuis le quinzième

siècle ; à des événements sans importance qui ont eu lieu à

la même époque;
Enfin, des légendes de saints bretons des premiers siècles

de l'ère chrétienne, et des cantiques qui se rattachent aux


fêles les plus anciennes du catholicisme, ou qui ont pour
sujet quelques-unes de ses doctrines fondamentales.

Or, à quelle époque, si l'on ne tenait aucun compte des ca-


ractères d'actualité de la poésie populaire indiqués plus haut,
devrait-on attribuer les ballades et les chants domestiques
des Bretons, car nous ne parlons ni de leurs cantiques, dont
les auteurs probables sont connus, ni des légendes auxquelles
s'appliqueront nos réflexions sur les chants héroïques et histo-
riques ?
Est-il vrai que ces poésies ne remontent pas au delà du
seizième siècle, comme on l'a prétendu? Mais alors, autant
vaut les croire toutes modernes, car il n'y a pas de raison
pour qu'elles soient nées plutôt au seizième siècle qu'au qua-

torzième ou qu'au dix-neuvième. Est-ce que l'histoire d'Arthur,


de Merlin, de Morvan, dé Noménoë, d'Alain Barbe-Torte, ces
héros bretons des vieux âses, était de nature à intéresser
INTRODUCTION. xi-vu

beaucoup plus les auditeurs du temps de la duchesse Aune


que les auditeurs d'aujourd'hui, lesquels aiment cent fois

mieux entendre la dernière chanson nouvelle?


Est-ce que les malheurs d'un jeune Breton, prisonnier des
hommes du Nord, ou ceux d'un autre guerrier, auxiliaire
obscur de la conquête de l'Angleterre, expédition dont les
paysans ne se doutaient pas plus au seizième siècle qu'à pré-
sent, pouvaient les toucher davantage?

Est-ce qu'Âbailard et Iléloïse, la dame de Faouet ou la

la dame de Bcauvau, dont les maris partent pour la croi-

sade, ou les Templiers, ou Jean le Conquérant, Jeanne de


Montforl et tant d'autres sujets surannés étaient de nature
à. stimuler bien vivement la curiosité populaire au seizième
siècle et à faire vivre le poète?

On en peut dire autant des chansons domestiques. Si ces

jeux-parties, qu'on chante en dansant autour des monu-


ments ceUiques, au solstice d'été, cérémonie qui rappelle
d'une manière frappante celles qu'on célébrait à , la même
époque autour de monuments semblables, dans Tile de Bre-
tagne, et dont les bardes gallois ont conservé le souvenir'; si

I 3S drames nuptiaux, dont le style varie au gré du chanteur,


mais dont le thème et la forme ne changent jamais; si des élé
gies amoureuses, composées par des malheureux attaqués de
la lèpre, fléau dont il ne restait plus de traces en basse Bre-
tagne à la fin du quinzième siècle ; si tous ces chants datent du
règne de la duchesse Anne, alors il faut croire que le drui-

disme florissait encore assez à cette époque en Ârmorique


pour avoir pu y établir des fêtes et inspirer des hymnes; que
les actes du concile de Vannes, qui mentionnent au cinquième
siècle les cérémonies et les chansons d'amour des noces \ sont

' Myvyrian, t,I,p. 60,61.74.


- Nuptiaium coiivi?ia... ul)i amatoria cantanlur, et niotu corporum choris et
saltibus cfferuDiur. I^Imco supra citato.)
iviii INTUODUCTIO^J.

des titres apocryphes; que la lèpre désolait encore la Bretagne


postérieurement à l'année 1500 ; ou bien que tous les auteurs

des chants mentionnés sont des imposteurs du temps de la

duchesse Anne, qui, par la force du génie, ont deviné l'histoire

des siècles passés K


Mais, en supposant, nous dit-on, que les événements dont
on vient de parler aient pu donner naissance à des chants
quelconques, il est impossible que ces chants nous soient par-
venus sans avoir éprouvé une transformation complète.
A cela nous n'avons qu'une réponse à faire : c'est que les

allusions des chanteurs populaires, soit aux événements, soit

aux personnages de leur temps, sont généralement justiliables,

c'est que les aventures qu'ils attribuent à leurs héros sont


vraies, ou du moins vraisemblables; c'est que les mœurs, les

idées, les costumes qu'ils leur prêtent, sont naturels et con-

viennent à l'époque où se passent les faits mentionnés. Nous


parlerons du style plus tard.
Ainsi, quand l'auteur de la ballade de Merhn nous le repré-

sente, tantôt comme un devin puissant, tantôt comme un


barde malheureux qui fuit la compagnie des hommes, quoi
de plus naturel? Merlin n'élait-il pas surnommé chef des oi-
chanteur s ? na-t-\l pas écrit un poëme sur ses malheurs et

sur sa vie sauvage^ ? Quand le poète fait allusion à un chef


armoricain, qui donne à sa fille le pays de Léon en dot,
ne retrouvons-nous pas une preuve de cette donation, avec

le nom de la princesse, dans une charte du onzième


siècle ^ ? Quand il fait offrir, avec des pelleteries , des

'
L'opinion que nous comljatlons ici l'ut d'abord celle de Raynouard. .Micii\

nfornié, il reconiuit s-on eireur et prouva ([u'il en était coniplétenicnt revenu eu


publiant à sci propres frais un des plus anciens monuments écrits de la pocsie

bretonne: le Mystère de sainte Nonne.


- M\vyri;.n, t. I, p. 79.
= Carta Alani Fergan. ap. D. Morire, Ilisloire de Bretagne, preuve», t. I,

cjI. 7Ü7. V., plus loin, Merlin-Barde, notes, p. 77.


INTRODUCTION. xlix

colliers d'or aux chefs bretons nobles, par cette distinc-


tion, ne les place-t-il pas, à l'exemple du barde ÂneurinS
au-dessus des guerriers ordinaires?
Le poëte armoricain qui chante la vendange armée des Bre-
tons sur le territoire des Franks n'est-il pas d'accord avec Gré-
goire de Tours, victime de leurs pillages? la danse du glaive,
qu'il décrit, n'est-elle pas figurée sur des médailles celtiques
récemment découvertes?
L'auteur de V Épouse du croisé n'attache-t-il pas sur l'épaule
de chaque chevalier cette croix rouge que les soldats bretons
ne portèrent qu'à la première expédition?
Le barde ambulant à qui nous devons la Fiancée de Satan,
ne nous apprend-il pas qu'il n'avait que douze ans quand eut
lieu un enlèvement qu'il chante? Pour peindre d'un trait le ra-

visseur, ne le compare-t-il pas à un chef breton qu'il a connu et

qui est mort en 1255? ne décrit-il pas l'armure d'un chevalier


du treizième siècle comme les auteurs des poèmes de Lez-Dreiz
et deNomenoé avaient précédemment décrit pièce à pièce des

costumes guerriers du neuvième ?


Le baron de Jauioz n'offre-t-il pas un certain vêtement en
usage au treizième siècle^ à la jeune Bretonne qu'il emmène
en France? Quel poëte populaire autre qu'un contemporain
aurait pu la vêtir ainsi? quel autre qu'un contemporain aurait
pu savoir que du Guesclin avait la tête friséecomme un lion, que
Jeanne de Montfort s'habillait de fer, comme Jeanne d'Arc, et
que les vainqueurs de la bataille des Trente portaient à leur
casque, au retour de celte joute célèbre, des fleurs de genêt
cueillies dans une genetaie que l'histoire du temps place pré-
cisément auprès du lieu du combat?
Il est inutile d'insister; la contemporanèité des auteurs res-

' Myvyfian, t. 1, p. 4. Cf. mes Bardes Irctons du sixième siècle. 'i' éilit., p. 275.
- l'awiili, patescii, « Vc>ti^ spccies: manlelluin sine penna, et sendalo eî

l'resa. « (Üucange, Stalula ilassiliemia, ad ann. 1270.)


i lîSTRODUCTION.

sort de la plupart des pièces héroïques ou historiques de ce re-


cueil. Oui, leur première inspiration remonte à l'objet même
qui a frappé les poêles, et admettre que les chants relatifs aux
événements des trois derniers siècles sont contemporains des
sujets, c'est admettre implicitement le même fait pour ceux
des époques antérieures. Qu'on prenne au hasard le premier
venu, on y verra le siècle revivre avec le caractère et les cou-
leurs qui lui sont propres.

Si le temps et la circulation ont rendu moins saillant le type

de certaines médailles poétiques, si les traits sont plus vagues


et les lignes moins accusées qu'à l'époque où elles furent frap-

pées, la rude main des âges n'a pu effacer complètement l'em-


preinte primitive, toujours distincte et saisissable.
Quant aux chansons de fêtes et d'amour, quoiqu'il soit moins
facile de déterminer leur date d'une manière précise, les sen-

timents qu'elles expriment n'ayant point d'âge, elles offrent


néanmoins çà et là des caractères certains de contemporanéité.
Le fils du lépreux se sent mourir, consumé par le mal
affreux qui n'a cessé qu'à la fin du quinzième siècle en Bre-
tagne : tout le monde le fuit, et même celle qu'il aimait.

Le meunier qui chante ses amours aver la belle meunière de


Pontaro parle, comme de son seigneur, du jeune baron Ilévin de
Kymerc'h,que la généalogie de cette maison fait vivre en 1420.

Les légendes rentrent, en partie, comme nous l'avons re-

marqué, dans la classe des chants historiques, et ce que nous


disons des ballades leur est souvent applicable.
Dans la légende rimée de saint Efflamm, Arthur n'est pas
invincible, il a besoin, pour ne pas périr, d'un secours mira-

culeux; il n'a ni le costume, ni les mœurs empruntées que lui

donneront les trouvères du moyen âge; ce n'est pas encore


le roi chevalier, c'est une sorte de Thésée aux prises avec des
monstres. Le chef armoricain Gradlon est dépeint, dans la lé-

gende de saint Rouan, comme un monarque imprudent, témé-


INTRODUCTION. u
raire, prompt à écouter les conseils dangereux; il condamne
l'innocence. C'est l'homme tel qu'il appartient à l'histoire, et
nullement le héros des poèmes chevaleresques, qui lui

prêteront « un beau corps, un cœur franc, » et qui le sur-

nommeront pour cette raison, « le Grand *. »

Cependant nous avons des monuments poétiques dont il est

impossible de constater la date, au moins parles moyens pré-


cédemment indiqués; je veux parler des chants qui appar-
tiennent à cette portion de toute poésie populaire qui traite du
monde invisible et de ses habitants, dans leurs rapports avec
les humains. Nous verrons bientôt si on peut parvenir à leur
assigner une date probable, en recourant à d'autres moyens;
mais il nous semble nécessaire d'étudier d'abord leurs mysté-
rieux acteurs.

VI

Les principaux agents surnaturels de la poésie populaire de


Bretagne sont les fées et les nains.

Le nom le plus comnuui des fées bretonnes est Korrigan,


qu'on retrouve, bien qu'altéré par une bouche latine, sous celui
de Garrigense, dans une des éditions de Pomponius Mêla, et

presque sans altération sous celui de Koridgwen, dans les

poèmes des anciens bardes gallois. Chez l'écrivain latin, il dési-

gne les neuf prétresses ou sorcières armoricaines de Sein;


chez les poètes cambriens, la principale des neuf vierges qui
gardent le bassin bardique.
Ce nom semble venir de /iorr, petit -, diminutif /co/TJfe, et

de gwen ou gan, génie ^.

1 Cent ot le cors é franc le cuer,


Pur cou ot nom Giaalent-muer.
(Iloquefort, t. I, p. 487.)
^Arm.ftor.;gall.corr.; féminin, corres; comique eor; gaëlic gearr en grec xdpoç
(cf. xovpa.i, les nymphes, et /.oùp/;T^;^ lai. airtus, franc, court, autrefois cort.
' 11 signifie cncoie iHGÛnJEUX en l)reton, et s'y retrouve dans gun-:\i, astucieux.
uî liSTRODUCTlON,

Les korrigan prédisent l'avenir; elles savent l'art de guérir


les maladies incurables au moyen de certains charmes qu'elles

font connaître, dit-on, à leurs amis ;


protées ingénieux, elles
prennent la forme de tel animal qu'il leur plaît; elles se trans-

portent, en un clin d'œil, d'un bout du monde à l'autre. Tous


les ans, au retour du printemps, elles célèbrent une grande fête
de nuit. Une nappe, blanche comme la neige, est étendue sur
le gazon, au bord d'une fontaine; elle se couvre d'elle même
des mets les plus exquis ; au milieu brille une coupe de cristal

qui répand une telle clarté qu'elle sert de flambeaux. A la fin

du repas, cette coupe circule demain en main; elle renferme


une liqueur merveilleuse, dont une seule goutte rendrait, as-

sure-t-on, aussi savant que Dieu. Au moindre bruit humain


tout s'évanouit.
C'est, en effet, près des fontaines que l'on rencontre le
plus fréquemment les korrigan, surtout des fontaines qui avoi-
sinent des dolmen ; elles en sont restées les patronnes, dans les
lieux solitaires d'où la sainte Vierge, qui passe pour leur plus
grande ennemie, ne les a pas chassées. Les traditions bretonnes

leur prêtent une grande passion pour la musique et de belles


voix, mais elles ne les font point danser comme les traditions

germaniques. Les chants populaires de tous les peuples les


représentent souvent peignant leurs cheveux blonds, dont
elles paraissent prendre un soin particulier. Leur taille est

celle des autres fées européennes ; elles n'ont pas plus de


deux pieds de hauteur. Leur forme, admirablement propor-
tionnée, est aussi aérienne, aussi délicate, aussi diaphane que

celle de la guêpe : elles n'ont d'autre parure qu'un voile blanc


qu'elles roulent en écharpe autour de leur corps. La nuit, leur

beauté est dans tout son éclat; le jour, on voit qu'elles ont

<iansg\v3zik-/7(rHet Mor-gaii, comme dans le nom gallois Qwen-dyàd, en lat. du


moyen âge Gaiiieda. (Cf. Canidja, geniiis, ganna, geniscus, geniciales ieminae.) Il

corresi'ond à i'alp germanique, d'où les elfes ou fées.


INTRODUCTION. lui

les cheveux blancs, les yeux rouges et le visage ridé: aussi ne se

monlrent-elles que la nuit et haïssent-elles la lumière. Tout en


leur personne annonce des intelligences déchues. Les paysans
bretons'assurent que ce sont de grandes princesses qui, n'ayant
pas voulu embrasser le christianisme quand les apôtres vinrent
en Armorique, furent frappées de la malédiction de Dieu. Les
Gallois voient en elles les âmes des druidesses condamnées
à faire pénitence. Cette coïncidence est frappante.
Partout on les croit animées d'une haine violente contre le

clergé et la religion, qui les a confondues avec les esprits de


ténèbres, ce qui paraît les irriter beaucoup. La vue d'une sou-
tane, le son des cloches les rnet en fuite. Les contes popu-
laires de toute l'Europe tendraient, du reste, à confirmer la

croyance ecclésiastique qui en a fait des génies malfaisants.


En Bretagne, leur souffle est mortel; comme en Galles, en
Irlande^ en Ecosse et en Prusse, elles jettent des sorts; qui-

conque a troublé Peau de leur fontaine, ou les a surprises, soit

peignant leurs cheveux, soit comptant leurs trésors auprès de


leur dolmen (car elles y recèlent, dit-on, des mines d'or et de
diamant), est presque toujours sûr de périr, particulièrement
si c'est un samedi, jour consacré à la Vierge, qu'elles ont en
horreur.
Presque toutes les traditions européennes leur attribuent
aussi un penchant prononcé pour les enfants des hommes et

les leur font voler. Cette croyance, comme toutes celles qui
sont relatives aux fées, doit être fondée sur quelque événement
réel ;
peut-être sur les habitudes bien connues des sorcières et
des bohémiennes : aussi les fées sont-elles l'effroi de la pay-
sanne des vallées de l'Oder, comme celui de la paysanne d'Ar-
morique. Celle-ci met son nourrisson sous la protection de la

sainte Vierge en lui passant au cou un chapelet ou un scapu-


lairc, préservatif certain contre toute espèce d'êtres malfai-
sants. Les korrigan ne sont pas, au reste, les seuls génies qui
Liv INTRÛDICIION.

dérobent les enfants; on en accnse également les Morgan ou


esprits des eaux, aussi du sexe féminin: elles entraînent, dit-on,

au fond des mers ou des étangs, dans leurs palais d'or et de


cristal, ceux qui viennent, comme le jeune Ilylas, jouer im-
prudemment près des eaux.
Leur but, en volant les enfants, est, disent les paysans, de
régénérer leur race maudite. C'est aussi pour cette raison
qu'elles aiment à s'unir aux hommes pour y arriver elles :

violent toutes les lois de la pudour * comme les prêtresses gau-


loises^.

Les êtres qu'elles substituent parfois aux enfants des


hommes sont pareillement de race naine et passent pour leur
progéniture; comme elles, ils portent les noms defcorr, korrik

et korrigan, qui s'appliquent aux deux sexes. On les appelle

aussi kornandon, gwazigan et dii% ou lutin. Ce dernier nom est

celui du père de Merlin et d'une ancienne divinité adorée


dans le comté d'York par les Bretons, qui la redoutaient
fort, s'imaginant qu'elle pouvait surprendre les femmes
dans leur sommeil.
La puissance des nains est la même que celle des fées, mais
leur forme est très -différente. Loin d'êlre blancs et aériens,
ils sont généralement noirs, velus, hideux et trapus; leurs

mains sont armées de griffes de chat et leurs pieds de cornes


de bouc; ils ont la face ridée, les cheveux crépus, les yeux
creux et petits, mais brillants comme des escarboucles; leur
voix est sourde et cassée par l'âge. Us portent toujours sur eux

une large bourse en cuir qu'on dit pleine d'or, mais où ceux
qui la dérobent ne trouvent que des crins sales, des poils et

une paire de ciseaux. Ce sont les hôtes des dolmen ; ils pas-

sent pour les avoir bâtis; la nuit, ils dansent alentour, au


clair des étoiles, une ronde dont le reirain primitif était :

' V. le Seigneur y'unii el la Fvc, p. i".

•AüiédceTliieiTV, llhloire dca Giiiilois, t. II, p. 'J3.


INTRODUCTION. lv

« Lundi, inarcb, mercredi, » auquel ils ont ajouté par la suite :

« jeudi et vendredi » ; mais ils se sont bien gardés d'aller jus-

qu'au samedi et surtout jusqu'au dimanche, jours néfastes pour


eux comme pour les fées. Malheur au voyageur attardé qui
passe ! il est entraîné dans le cercle et doit danser parfois jus-
qu'à ce que mort s'ensuive. Lemercredi est leur jour férié; le
premier mercredi de mai, leur fête annuelle; ils la célèbrent
avec de grandes réjouissances, par des chants, des danses et
de la musique.
Les Bretons, comme les Gallois, les Irlandais et les monta-
gnards de r Ecosse, les supposent faux monnayeurs et très-

Iiabiles forgerons. C'est au fond de leurs grottes de pierre qu'ils


cnchent leurs invisibles ateliers. Ce sont eux qui ont écrit ces
caractères cabalistiques qu'on trouve gravés sur les parois de
piusieurs monuments celtiques duMorbihan et particulièrement
à Gawr-iniz, ou l'ile du Géant: qui viendrait à bout de déchif-
frer leur grimoire connaîtrait tous les heux du pays où il y a
des trésors cachés. Taliésin se vantait d'en avoir le secret*.

Les nains sont sorciers, devins, prophètes, magiciens. Ils

peuvent dire comme leur frère Alvis, del'Edda: « J'ai été par-

tout et je sais tout.» Les jeunes fdles en ont grand'peur, et goû-


tent peu, quoiqu'elles ne soient plus aussi dangereuses qu'au
siècle de Merlin, leurs privautés lutines. Le paysan, en général,
les redoute pourtant moins que les fées : il les brave volontiers et

s'en rit s'il fait jour, ou s'il a pris la précaution de s'asperger


d'eau bénite; il leur attribue la même haine qu'aux fées pour la
religion ; mais cette haine prend une tournure plutôt malicieuse
et comique que méchante. On dit, à ce sujet, qu'on les a sur-
pris, au brun de nuit, commettant en rond et en se tenant par
la main, avec mille éclats de rire diaboliques, certains actes
moitié sérieux, moitié bouffons, mais toujours fort impies et
cyniques... au pied des cioix des carrefours.
' Myvviian.t. I, p. :,i.
Lvi INTRODUCTION.

Telle est, d'après la tradition actuelle, la physionomie des

nains bretons ;
plusieurs des traits qu'elle présente leur sont
communs avec les génies des autres peuples, particulièrement
avec les Courétes et Carikines% dont le culte, importé sans
doute par les navigateurs phéniciens, existait encore dans la
Gaule et dans l'île de Bretagne, au troisième siècle de notre
ère^.
La mythologie phènicieime nous ramène donc à la mytholo-
gie ceUique; les carikines et courôfes de l'Asie, aux korrigan
et korred bretons.
Les anciens bardes, en nous faisant connaître la déesse Kc-
ridgvvcn, l'associent à un personnage mystérieux qui a beau-

coup d'affinité avec nos nains. Us l'appellent Gwion, l'esprit, qI

le surnomment /e]jyf/mf'e^. Son existence se trouva liée d'une


façon assez étrange à celle de la déesse. Comme il veillait au
vase mystique qui contenait l'eau du génie de la divination et
le la science, vase qui rappelle d'une manière frappante la

coupe des Courétes *, trois gouttes bouillantes lui étant tom-


bées sur la main, il la porta à sa bouche, et soudain l'avenir
et tous les mystères du monde se dévoilèrent à lui. La
déesse irritée voulant le mettre à mort, il s'enfuit, et, pour lui

échapper, il se changea tour à tour en lièvre, en poisson, en

oiseau, tandis qu'elle-même devenait tour à tour levrette,


loutre et èpervier; mais le génie ayant eu l'inspiralion iatale
de se métamorphoser en grain de froment, la déesse, changée
tout à coup en poule noire, le distingua de son œil perçant au
milieu du monceau de blé où il s'était blotti, le saisit du bec,
l'avala, et grosse aussitôt, elle mit au monde, au bout de neuf
mois, un eniant charmant, qui s'appela Taliésin, nom com-

SUaljon, X, p. -itjG et seq. -i",").

lilcm. IV, p. 108, et Kiodore tic Sicile, IV,


Myvyiiai), l. 1, p. 17.

Stialjon, X, p. 172.
INTRODUCTION. lvii

mun, à ce qu'il parait, aux. cliefs des bardes et des devins


l)retons^
L'eau merveilleuse du vase magique est nommée par les
bardes Veau de Gwion^. L'île d'Alwion', ou de Gwion, di)nt

on a fait Albion, et qu'un ancien poëte gallois appelle le pays


de Mercure*, paraît lui devoir son nom. Gwion a, en effet,

beaucoup de rapport avec ce dieu\ On sait que l'Hermès cel-

tique était la plus grande divinité des Bretons insulaires;

qu'ils en avaient ebez eux, au témoignage de César, une infi-

nité d'idoles; qu'ils honoraient en lui l'inventeur des lettres,

de la poésie, de la musique, de tous les arts ;


qu'ils l'invo-

quaient dans leurs voyages et lui attribuaient une grande in-

fluence sur le commerce et les marchés ^.

Un bas-relief antique, gravé par Montfaucon, le représente


sous la figure d'un nain tenant une bourse à la main''. C'est
précisément ainsi que les anciens bardes représentent Gwion ;

ils l'appellent même « le nain à la bourse **.


»

Or, les nains d'Armorique, comme nous l'avons vu, ont

aussi une bourse. Tous les autres attributs de Gwion et de


l'Hermès gaulois, la science magique, poétique, cabalistique,
alchimique, métallurgique, divinatoire, ils la possèdent, et
leur jour de fête est le jour de Mercure. Il semblerait donc
qu'il n'y eût aucun doute à avoir sur l'identité de ces persou-

^ Myvyrian, t. I, p. 17, 18, 3G, 37.


- Idem, t. II, p. 17, 38, 175.
^ Sic Euslates, et non Albion {Commenta;-, in Dion., p. 5G3). Sic Agalkeirerus
{Géofjraph., II, c. ix). Le G disparaît dans les mots composés.
' Jlyvyrian, t. I, p. 138.
^ IV'ous ne pouvons nous empL'ciier dû faire remarquer aussi le rapport qui ex)s(e
entre ce Gwion et Gigon, dieu du commerce et inventeur des arls, chez les Phé-
niciens et les Tyricns. Dans les mystères des cabyrcs de Samothrace, tandis que ia
grande divinité travaille à rœuvre du monde, il l'aide dans ses opéraiions magiques,
comme Gwion aide Koridgwen. Sa taille et sa figure sont celles des Courètes : c'est
lui qui conduit leurs danses.
" César, VI, c. xvii.
"
Monlfaucon, t. IV, p. 414,
s
Myvyrian, t. 111, p, ICI,
Lviii INTIIODL'CTIOÎS'.

nages; mais il y a mieux : les noiiis mêmes sous lesquels on


les désigne sont équivalents; les habitants du pays deGalle^i

appellent indifféremment h herbe de Cor et herbe de Gwion', »>

une plante médicinale particulièrement affectionnée des nains,


et les Gaulois, d'après une inscription trouvée à Lyon, appe-
laient Corig (petit nain), le dieu qui présidait au commerce
des Gaules, patronisait les bateliers de la Saône et de la Loire,

les voituricrs et les peseurs *.

Nous ne pousserons pas plus loin cette digression ; il nous


suffisait de faire voir que les nains bretons, aussi bien que les

fées bretonnes, se rattachent, parleur nom et leurs principaux


attributs, à l'ancienne mythologie celtique.
C'est une des raisons pour lesquelles il est impossible,

comme nous l'avons dit, de déterminer la date des chants


dont ils sont le sujet. Mais si on ne peut les ranger par ordre
chronologique, du moins peut-on les renfermer dans une
certaine période, en étudiant les allusions qu'ils contien-
nent, et en recherchant à quelle époque elles se lapportent.
Voyons donc si les quatre ballades mythologiques que nous
publions, et qui forment un cycle de récits à part, datent du

seizième siècle plutôt que de tout autre temps antérieur ou


postérieur.

Le premier représente un seigneur appelé Nann, qui va à la

cliasse à cheval et armé d'une lance. Nous savons qu'on se ser-

vait de la lance et du javelot à la chasse, au moyen âge, en Bre-


tagne ;mais qu'on en ait fait usage au seizième siècle, jusqu'ici

nous n'avons pu en découvrir de preuve. D'ailleurs, M. Âdolf

Wolf a démontré par la comparaison que la donnée de la bal-

lade remonte au berceau même des races indo-européennes, et


est le prototype d'un récit qui s'est localisé en mille endroits ^,

' Owen's Welsh Dicl., t. I, p. 120, éd. de 1832.


* Pardessus, Histoire du commerce,
' Vvlliülirder mis Vcndien, \k Cl.
INTRODUCTION. uk

Le second, qui est relatif à la naissance de Merlin, offrant le

germe évidemment développé par les romanciers du moyen


âge, doit être mis hors de question. Il en doit être ainsi du
troisième, vu qu'il est populaire à la fois en Galles , où on le

trouve dés le douzième siècle, et en Bretagne, et qu'il pré-

sente d'ailleurs une forme rliylhmique archaïque.


Reste le dernier qui montre les Bretons en état d'hostilité
flagrante contre les Français et leur roi, hostilité qu'on ne

dira pas, je suppose, avoir eu lieu au seizième siècle alors que


le loi de France était duc de Bretagne.
Ces chants n'étant donc pas du seizième siècle, ne datent-
ils point de plus haut? Cette question nous conduit à exa-
miner si la forme des poésies populaires de la Bretagne s'ac-

corde bien avec le fond d'événements, de mœurs et d'idées

qu'ils présentent.

VU

Les poésies populaires de toutes les nations offrent des ana-


logies frappantes ; on dirait qu'elles sortent de la même bouche
et quelles peuvent se chanter sur le même air : cela se

conçoil ; elles sont l'image de la nature dont le type se

trouve gravé au fond des mœurs de tous les peuples, et


dont les procédés sont partout identiques ;
j'aime mieux cette

raison, aussi admise par M. Mila y Fotitanas et par M. dePuy-


maigre, que le système celto-latin de M. Nigra, quelque sé-
duisant qu'il soit.

Entre les ballades vraiment originales et non empruntées


qu'on chante en Espagne et en Italie, en Servie, en Scandi-
navie, dans les États d'Allemagne, en Ecosse et en Bretagne,

je ne vois d'autre différence que celle du caractère des habi-


tants de ces contrées.
is INTRODUCTION.

La niuso méridionale est fîère, passionnée, impétueuse


et lyrique; la muse servienne s'élève souvent à la hauteur de
la poésie épique; les muses Scandinave et danoise sont tragi-

ques et guerrières; le génie de la muse germanique est, selon

Ferdinand Wo!f, celui de la tragédie bourgeoise la plus tou-


chante et la plus pathétique; le trait distinctif de la ballade
écossaise est la mélancolie la plus douce. Quant à la musebre-
lonne, elle me paraît unir parfois à la sensibilité de la poésie
germanique, la grandeur épique des poètes servions et la tris-

tesse singulière de la poésie écossaise. Mais ce qui la caractérise

surtout, ce qui éclate d'une manière admirable dans les chants

bretons, c'est cette charmante pudeur, si délicatement indi-


quée par M. Renan, ce quelque chose de voilé, de sobre, d'ex-
quis, à égale distance de la rhétorique du sentiment, trop
familière aux races latines, et de la naïveté réilèchie de l'Alle-
magne '

La manière dont composent leurs auteurs est analogue


à celle des autres compositeurs populaires. Le poète, ou

plutôt l'auteur dramatique, car chacune de ses œuvres est

im drame, indique souvent, dès le début, le dénoûment, dans


quelques vers qui servent de prologue; puis il dispose la
scène, y place ses acteurs, et les laisse discourir et agir libre-
ment; point de rédexions, elles doivent ressortir de l'ensemble
des discours et des aventures ; rien d'inutile ; tout se tient, tout

s'enlace, tout marche droit au but. Toujours à l'écart, l'au-

teur n'intervient qu'en de très-rares occasions, soit dans le

courant de la pièce, lorsque le sens l'exige impérieusement,


soit ù la fin, lorsque le drame en suspens hésite au inoment
d'atteindre le but.

Son allure brusque et sans transition est parfaitement na-

turelle; il raconte un événement que tout le monde a présent

à l'esprit; inutile donc qu'il entre dans de longs détails;


* La poésie des races celtiques, E!,sais, p. 53i. i
INTRODUCTION. xi

il suffit qu'il signale les traits saillants, et qu il les mette


dans un jour tel qu'ils puissent frapper l'esprit et se graver
dans l'âme. Quelquefois la nature l'inspire à rendre l'art

jaloux ; mais le plus souvent, enfermé sans guide dans le

dédale de la routine, il est impuissant à se faire à lui-même


des ailes pour s'envoler.
Homère, lui seul, en sortit. Des régions banales de la poé-
sie vulgaire il sut s'élever jusqu'aux sommets les plus su-

blimes de l'art; mais encore est-il juste de remarquer qu'il

est fort souvent monotone comme tous les poètes populaires.

Ainsi, que ses acteurs aient à parler ou à agir, il les met con-
stamment en scène de la même manière. Il emploie mille fois

la même forme, il répèle mille fois le même vers entier. Ses

hérauts rapportent littéralement les messages des chefs. Ses


épithètes sont presque toutes tirées de la nature, et se repro-

duisent uniformément :. Minerve a des yeux bleus, Junon des


yeux de génisse, les Grecs de belles cnémides; la mer est tou-

jours verte, le ciel toujours profond, la terre toujours vaste.


Tous les poètes populaires offrent les mêmes formes, la
même allure, les mômes épithètes naturelles, pour ainsi dire

stéréotypées. Nous n'en citerons pas d'exemples, ce recueil en


offrira un trop grand nombre. Nulle variété dans la combinai-

son des matériaux [mis en œuvre ; la lyre rustique est un


instrument incomplet. Le rébek breton n'avait que trois

cordes, la guzla servienne n'en a qu'une.


La chanson de fête et d'amour n'est ni aussi rude, ni aussi

néghgée, ni aussi décousue que le chant historique. Quelquefois


elle revêt la forme de l'ode anacréontique, le plus souvent celle

de l'idylle ou de l'églogue. C'est le dialogue de la ballade roulant


sur un thème d'amour, moins le prologue, le dénoûment et les
notes incidentes. Ici le poète est toujours en scène ; il est acteur :

ce sont le plus souvent les émotions, les craintes, les espé-

rances, les tristesses, les mécomptes ou les joies de son cœur


Lxii INTRODUCTION.

qu'il tâche d'exprimer; il pense, réfléchit et conclut tout haut.


Le cantique emprunte son allure, sa forme et son tour,
partie aux chansons d'amour, partie aux hymnes d'église ; la

légende populaire, partie à la ballade et partie à la prose la-

tine. La légende ne perd point complètement pour cela Tallure


dramatique de la ballade; mais cette allure est moins brus-
que, plus réglée, plus grave, plus cléricale; elle ne va plus
le galop, si j'ose le dire, elle va l'amble. L'auteur s'efface
moins, il parle plus longtemps, il raisonne; parfois il mora-
lise; le récit tend à dominer l'action, comme dans les œuvres
artificielles du même genre, qu'on ne chante point, mais qu'on
lit, et qui par cela même ne sont pas populaires.
Le chant marié à la parole est en effet l'expression de la

seule poésie vraiment populaire. Son union avec la musique


est si intime que si l'air d'une chanson vient à se perdre, les

paroles se perdent également. Nous en avons fait mille fois


l'expérience, mille fois nous avons vu le chanteur s'efforcer

vainement de rappeler dans sa mémoire les mots du chant


qu'il voulait nous faire connaître, et ne parvenir à les retrou-

ver qu'en retrouvant la mélodie. Avec le berger de Virgile, il

aurait pu dire, en renversant le vers du poète : Numéros


memini, 'si verba tenerem?
Quelquefois l'air et les paroles naissent simultanément; l'in-

venteur de la poésie, dans les. traditions cambriennes, est


aussi l'inventeur de la musique. D'ordinaire lair est ancien.

Le rhythmeest comme l'aile du poëte populaire ; le rhythme


l'enlève et le soutient dans son essor. Il ne pourrait composer
sans fredonner un air qui lui donne la mesure; tous, excepté
peut-être les kloer et les prêtres, qui suivent pourtant une
méthode semblable à celle des autres poètes populaires,
ignorent les règles de la versification : plusieurs me l'ont sou-

vent avoué. Ils sentent instinctivement, disent -ils, qu'ils

doivent se conformer au ton, sous oeine de blesser l'oreille


INTRODUCTION. lxiii

et l'harmonie; se reposer quand il se repose, s'arrêter quand


il s'arrête; faire accorder ensemble certaines finales qui
suivent certains repos, et que l'air leur indique; leur science
ne va pas plus loin.

La prosodie bretonne est donc fondée sur le mètre et la

rime. Les vers s'assemblent de manière à former des distiques


ou des qualrains généralement de mesure égale. Ces vers ont
trois, cinq, six, sept, huit, neuf, douze, et jusqu'à treize et quinze
syllabes. Ceux de douze, comme en français, ont une césure
au sixième pied; ceux de treize syllabes, tantôt au sixième,
tantôt au septième; ceux de quinze, au huitième. Chaque
hémistiche, chaque vers, chaque strophe, doit offrir un sens
complet, et n'enjamber jamais sur l'hémistiche, le vers ou là
strophe suivante. C'est bien le caractère rhythmique d'une
poésie faite pour être entendue et retenue par cœur. Les
rimes ne se croisent point comme dans la poésie écrite; au
moins ne connaissons-nous aucun chant vraiment populaire
où cela ait lieu En général elles satisfont Toreilie ;
quelque-
fois elles ne présentent qu'une simple assonance ; on remar-
quera qu'elles sont d'autant plus riches que le sujet du chant
appartient à une époque plus reculée.
Telle est aujourd'hui la prosodie bretonne; mais elle a eu

d'autres traits qu'elle a perdus et dont plusieurs monuments


qui nous restent portent des traces évidentes. Outre la rime,

elle a employé l'allitération, c'est-à-dire l'accord harmonieux


des consonnes entre elles dans un même vers ^
; outre des dis-
tiques et des quatrains, elle a eu des tercets, formes artifi-

cielles, essentiellement opposées au génie de la vraie poésie


populaire et qu'elle tenait des anciens bardes.

* Homère ne l'a pas dédaigné toujours, et nous pounions lui emprunter maint
exemple {Odi/ssiée, IV, v. i89; Ibid., VII, v. 104, 110 et 117) ; en voici un tiré de
l'ancienne poésie italienne :

E brava brève in eternn notlinno;


A morlali aiiiar laie speiilo é spinio;
E capo corpi de una é diurno.
Lxiv INTRODUCTION.

Déterminer l'époque à laquelle rallitération proprement


dite, qu'il ne faut par confondre avec le système de rimes
symétriques intérieures des écrivains bretons du quatorzième
siècle * a cessé d'être en usage en Bretagne, ne serait pas chose
facile. Elle existe d'une manière assez régulière dans tout le

chant mythologique de l'Enfanc supposé, que sa grande popu-


larité en Camhrie eten Armorique,nous a fait juger antérieur
au dixième siècle. La Prophétie de Gwenc'hlan, la Submer-
sion de la ville d'Is, la Marche d'Arthur, le Vin des Gaulois
et la Danse du glaive, la Peste d'Elliant, Alain le Renard,
mais surtout le Druide et l'Enfant, pièces dont le fonds appar-
tient à la période savante de la poésie bretonne, sont égale-
ment allitérées, en tout ou en ^artie. L'allitération jouait un
grand rôle dans la prosodie des bardes gallois de cette
époque. Comme la ballade du Rossignol, qui a été traduite
en français au treizième siècle, n'est point allitérée; comme
celle de Bran, qui est dans le même cas, et l'Épouse du croisé,
ne le sont pas davantage, je suis porté à croire cette forme
tombée en désuétude en Armorique au douzième siècle.

Le tercet ou la strophe de trois vers rimant ensemble, de-


vait aussi ne plus exister à la même époque, caries trois der-

nières pièces que nous venons de citer n'en contiennent


pas. Les druides paraissent s'en être servis pour transmettre
leurs enseignements àleurs élèves ; au moins les seules de leurs

maximes qui nous soient parvenues sont-elles renfermées dans

des tercets. Le judicieux et savant critique Edouard Lhuyd la


suppose le plus ancien rhythme dont les Bretons aient jamais
fait usage. Nous sommes complètement de son avis, et nous le
Irouvons justifié par les monuments archaïques de leur poésie,

11 est très-remarquable, en effet, que ce soit précisément la

forme de ceux que nous avons tout lieu de croire antérieurs au


dixième siècle.

* Cf, Le uraiic! mystère de Jésus, hitrod., p. cj cl Su:itlc-lSonne.


INTRODUCTION, i.xv

Eli supposant qu'on ait aumis ce qui précède, on pourra


encore nous laire l'objection suivante :

Les chonts populaires de la Bretagne, s'il en est de diverses


époques, doivent en porter le cachet dans le style ; or, ils ont
tous, à cet égard, la même teinte uniforme, ils sont tous

écrits dans i'idiome moderne.


Nous allons essayer de répondre à cette objection.

VIII

il existe entre la langue dont se servent les poètes populaires


de la Breîagne et les chants qu'ils composent, un désaccord
singulier. La poésie est trés-riche et la langue très-pauvre.
La langue suCfit tout juste à rendre, sans avoir recours aux
formes grammaticales et aux vocabulaires étrangers, les idées

du peuple qui la parle. Mais on peut voir qu'elle n'a pas tou-
jours été aussi dénuée ; ses haillons laissent briller parfois les

fils d'or d'une splendeur passée.


Sans sortir de notre sujet nous indiquerons sommairement
quelques-unes des pertes grammaticales qu'elle a subies;

nous en pouvons juger en comparant sa syntaxe à celle des


autres nations celliques.
Ainsi, elle n'a plus de passif régulier, à la différence du gallois;
pour l'obtenir, elle est réduite à recourir aux auxiliaires. Ses

substantifs n'ont conservé que deux désinences, l'une pour le

singulier et l'autre pour le pluriel. Ses déclinaisons n'ont plus


de cas, comme en a toujours le gaëlic; elle les remplace par
des prépositions marquant le rapport des mots entre eux. Elle
a perdu les préfixes ainsi que l'accord, en genre et en nombre,
du nom avec l'adjectif, lequel ne varie plus sa terminaison,
selon que le premier est du masculin ou du féminin, au sin-

e
Lxvi ÎISTRODUCTION.

gulier ou au pluriel; elle n'indique plus les genres que par le


changement des consonnes initiales muables; elle ne met plus
guère qu'au singulier les substantifs précédés des noms de
nombre cardinaux ; elle a perdu la faculté précieuse de créer
des mots nouveaux, à la manière des Gallois, à l'aide de radi-
caux anciens et de combinaisons savantes; enfin, elle manque
très-souvent de liaisons grammaticales.
Quant à son vocabulaire, s'il est évidemment peu riche, il

offre toutefois infiniment moins d'expressions étrangères


qu'on pourrait le croire, et le peu de mots qu'il a empruntés
au français \ comme ceux qu'il doit au latin et aux idiomes
germaniques avec lesquels il a été en contact immédiat pen-
dant plusieurs siècles, il les a modifiés selon son génie parti"
culier, de manière à se les rendre propres. Cotte observation
avait frappé Fauriel, et dans son rapport au Comité historique
des Monuments écrits, sur les Chants populaires de la Breta-
gne, il constata que « l'ancienne langue des Bretons y est con-
servée dans un état de pureté que Ton ne soupçonnait pas ^. »

Augustin Thierry expliquait le fait en disant que « les

pauvres et les paysans de la Bretagne ont tenu fidèlement à


leur vieille langue nationale, et l'ont conservée à travers les
siècles avec la ténacité de mémoire et de volonté qui est

propre aux hommes de la race celtique. »

A la ténacité bretonne, comme première raison de la per-

sistance de l'antique idiome à ce singulier degré de pureté,


on en peut ajouter une autre tirée de l'histoire même de cet
idiome. Le mépiis qu'ont affecté pour lui les savants étran-
gers et même bretons de presque tous les siècles; son état
d'isolement, l'oubli profond dont il a été enveloppé, ont
opposé autant de barrières aux atteintes des novateurs;

* il va sans dire que nous ne parlons ici que du breton tel qu'il existe dans 1»

bouche du peuple des campagnes et dans les poésies populaires.


* Séance du 26 mai 1838. Procès verùaux du Comilé, p. 27et 28.1nipr. inip.,18bO,
INTRODUCTIOï^. ixvn

n'ayant guère été cultivé, et n'ayant eu, depuis le sixième

siècle au moins, ni orateurs, ni philosophes, ni académies,


ni, en un mot, de littérature proprement dite, il est resté

invariable, et, en quelque sorte, à l'état brut, dans la

bouche du peuple et des chanteurs populaires. Ce n'est

pourtant pas à dire qu'il n'ait éprouvé aucune allératioii,

quelques-uns de nos chants prouveraient le contraire. Les

plus anciens par le sujet et par le rliythme offrent çà et là


certaines formes grammaticales, certains mots que les

Bretons du pays de Galles ont conservés, et qui sont, ou


bien hors d'usage aujourd'hui en Ârmorique, ou pris dans une
acception différente ^ Ils contiennent surtout des idées, et

' Voici quelques-uns do ceux qui m'ont le plus frappé : Gre (p. 2), impér. de nn,
A'
t:n gallois réponàve.— Edrec'hit {ihkl.), imp. de ednjc'h, en gall. voir.— '/.'(«/

(p. 81, prés, du Kijllijngu, on gall. décodu^r. —Morvarc'h (p. 21), clievai de mer,
en gai'. morfarck. — Morfjezeg (ibid.), clicvauii marins, en gall, moroesyg. — Ar
Penn-lu, (mal. imp. Par eim lu (p. 22); (recle, p. 50), le chef d'armée, en gall.
nnc. penllu. — BTenn (p. o3), roi, hrcnin, print-c (p. 485), en gall. hren'ui, ane.
hrenn, Cf. Brennus. — Paz nrc' liant (p. 57), monnaie, en gnll. arian haih, en corn.
bat. — Ha qlevaz-le? 59), as-tu (p. entendu? Cf. avec le début de l'anc. poëme gal-
lois A glyweis-li? — Araùadiat
: (p. -iO), faire des folies, en gall. araheddu. — Prit
(p. 41), manteau, en gall. paii (cf. pallium). — Laouer (ibid.), pleine, auj. leur, en
gall. lawr.— Gwell na (.5), mieux que, en gall. {iw-ll na, auj. c-.n breton rjwell
eged. —Slouniieaz cbamp de bataille. Cf. 7nepi arslovrm[^. ii').—Kad
(p. 48),

(p. 48 et 123), combat, en gall. cad.— Kadour (p. 50), guerrier, gall. cadwr.— Kadir

(p. 121 1, champ de bataille.— Arfa» (p. 50), dessous, gall. orforw, breton mod. dindaii.
—Ri (ibid.), rang, en gall. nombre.— iJre (ibid.), monlagne, gall. bre- — Glati (ibid.),
Miul'ne,àme, auj. halaii. —
Rong (ibid.), entre, gall. rhwng.—Am (ibid.), pour.gall.
am.—A.s (ibid.), âne, auj. azen, gall. as. —
Mael (ibid.), soMat, gall. mael.—Ra freo,
qu'il s'agite, subj. du verbe gall. ffroi, auj. ffrawdiuniaiv.—C'liouaziihiii. à la rime),
-ueur, auj. c'houei, gall. chwys. — Edi (p. 53), est, auj. edeo, gall. î/rf^/tt'.

— Laez-Roue (p. 58), pour Rove al laez. le roi des hauteurs : var. plus rnoderne.

lez Doue, la cour de Vwn.—Diogel (p. 59), sans crainte, sic dans le Calholicon,

danslevocab. corn, et en gall.'— Kaen (p- 61), brillant, gall. caU, anc. gaël.,

^ain.— Giearez (ibid.), il aide, gall. givareiddiuw, protéger, gaël. corain. — Loufreii
(p. 70), camérisle, en gall. /fl«i-/'ürwj/);(handmaid). — Dif.kel (p. 81), plat, gall. dijsgl.,

auc. dysgyl(0'.discus). — Tur3i«)J (ibid.), bouclier, tariic, auj. ïhvm, en gall. tarian.—
gwennek (ibid.) blanc, auj. gweiin, en gall. gwynig. — Lerek (ibid.), cuirasse, gall.

/art^, gaël. liirech{C{. loTica).—Roue-marchosi{\t.'ài), pour marchosiar roKe, forme


mod., l'écurie du roi.— Kadorel (p. 96), intronisé, gall. anc. cadeiriawg. —Lester
(ibid.),vais5eau, auj. lestr, gall. lesiT,— Gelen (p. 101), ennemi, anc. gall. gelyn.—
Brouk-k.nnig (p. 115), tiibut; de droiig, fâcheux, et de kiiiiiig,en gall. et en breton
offrande; dans les Actes du neuvième siècle, mtmis.— Mauur (p. 114, à la rime) et
ixviii INTRODUCTION,

parfois des strophes entières, que le peuple ne comprend pas,


— je l'ai dit et je le maintiens, — qu'il dénature étrangement,
et dont nous n'avons pu nous-même retrouver le sens pro-
bable et la rédaction primitive qu'à l'aide d'un instrument
précieux, la philologie et la poésie comparées. La comparai-
son des chants bretons des temps barbares avec les textes

cambrions des sixième et septième siècles, était en effet le seul

moyen d'arriver à la solution d'une question très-délicate de


philologie et d'histoire, l'âge des uns pouvant être déterminé

par celui des autres, dont il existe des manuscrits du dou-


zième siècle, et même du neuvième, ce qui nous reporte pres-
que à la grande époque de la littérature bardique ^ Or, si quel-

que portion de la poésie traditionnelle des Armoricains rap-


pelle l'art, le tour, le vocabulaire et la grammaire des anciens
bardes cambrions, c'est, de l'aveu de tous, celle qui a trait

aux temps héroïques; et certes les analogies de mœurs, de


croyances et de sentiments n'y contredisent pas.
Je pense donc que, loin de pouvoir rien arguer contre l'an-

tiquité des chants bretons, de la teinte généralement moderne


de leur style, on trouve un argument très-fort en faveur de
celte antiquité même dans les traces d'archaïsme idiomatique
non moins que dans la passion sauvage et l'accent farouche

dont sont empreints six ou sept des premiers.


Il ne me reste plus qu'à examiner la question de savoir si les

vorxtouv mor {f.^'iZ\ auj. wewr, gall. rnnwr, ga'él nar.— Tiern {ç. W'ô) chet,

ct,j3dnn-/(Vrn(p. 484) dans les Actes du neuvième siècle, mach-tiern ; en gall. teyrn_
en gaël. tiyern. — /Jis (p. 11G\ jamais; auj. iisfcoaî, gaW. by th.— Sellel-hu (p.
•118), voilii, forme aicli. aujourd'hui setu et chetii.'— Adar, (p. i'2'), à la rime, oi-

seaux, gall. ailmjn, pi. adar. — ilor-adar (ibid.) oiseaux de mer, etc. (foime
et mot iniisiics).

L'indication dos tournures grammaticales archaïques demanderait plus de place;.


les philologues lis ont du reste dc'jà notées dans les Séries, la Danse du glaive,
la Marche d'ArlIivr, la Submersion de la Ville d'Is et la Tour d'Armor.
< Voir mes Notices des manuscrits des anciens Bretons avec fac simile [Archive»
des missions Un critique peu crédule, M. Renan, a fait
scientifique^:, vol. V, p. 254).

cet aveu : « Nous touchons cette époque de leur histoire d'aussi près et avec autant

«lecertitude que ranliquité grecque et romaine. »


INTRODUCTION txix

chants populaires de la Bretagne ont subi, comme on l'a pré-

tendu, une transformation totale quant au fond d'événements,


de mœurs et d'idées qu'ils présentent, question déjà à moitié
résolue, mais qui mérite d'être complètement traitée.

IX

Les chanteurs populaires, dit Walter Scott, ressemblent


aux alchimistes qui changent l'or en plomb; ils corrompent
à dessein les œuvres de l'auteur dont ils transmettent les
chants à la postérité, au point de leur enlever leur esprit et
leur style original '.

Cette opinion nous semble bien exagérée. Les chants tradi-


tionnels sont, il est vrai, sujets à diftérentes altérations, mais
qui n'ont rien de systématique. Le plus souvent elles sont le

résultat du défaut de mémoire ou de quelque méprise des chan-


teurs, qui, substituent à des détails originaux d'autres traits
empruntés à de vieilles chansons analogues tombées depuis
longtemps dans le domaine public. Les heux communs qu'on
rencontre en si grand nombre dans toutes les poésies tradi-
tionnelles, et qui semblent cosmopolites, car chaque peuple
peut les revendiquer, n'ont pas d'autre raison.
Il arrive aussi, en général, qu'au bout d'un certain nombre
d'années, l'événement simple, naturel, historique que l'auteur
a chanté, soit seul, soit en collaboration, s'est, en passant de

bouche en bouche, singuliôjemenl poétisé. La mort du héros


du poëme, pour peu qu'il soit fameux, en entourant sa mé-
moire d'une espèce d'auréole populaire, y contribue plus que
toute autre cause. On recherche, on répète jusqu'aux moin-
dres circonstances de ses aventures; les plus inconnues sont
les plus goûtées ; le noyau principal se grossit de la sorte de
' MiMsiRELsy, InlTodwlory remarKs on popular poelry.
Lxx INTRODUCTION.

traits fort souvent inexacts, mais qui passent pour vrais, et

qu'on écoule toujours avidement. D'un autre côté, la vie du


même personnage dans le monde des âmes, ses rapports
avec les humains, dont le peuple ne doute pas; cette existence
commencée sur la terre et qui se poursuit au delà du tom-
beau, ouvrent une carrière nouvelle à l'imagination populaire.
Que fera ia muse rustique? Elle a traduit dans la langue des

vers la première partie de l'histoire ; elle est forcée de l'ampli-

fier et de traiter la seconde. De là, sans doute, dans un cas, des


substitutions, et dans l'autre, des développements et des addi-

tions inévitables; mais ces substitutions des continuateurs n'al-

lèrent pas plus l'essence du chant primitif que des additions


faites par l'auteur lui-même. Celui-ci greffe des tiges nouvelles
sur un arbre qu'il a planté, ou accélère, par une culture plus
soigneuse, la pousse de quelques branches moins vivaces ;

ceux-là ressemblent à la nature, qui, par d'élernels renouvel-


lements, remédie à ses propres pertes. L'arbre de poésie, par-
venu à son développement complet, peut donc de temps à
autre, quoique vigoureux et plein de sève, laisser tomber des
rameaux morts, bientôt remplacés par d'autres; mais, tant
qu'il est debout, il reste inviolable et respecté.

Pour peu qu'on se donne la peine de recueillir quelques


versions d'un même chant populaire, après un certain laps de
temps, et de les comparer, on acquerra la preuve de celte fidé-

été de la tradition. Parmi ceux que je publie, il en est dont j'ai


réuni jusqu'à vingt variantes, qui m'ont offert un fond identique
d'événements, de mœurs ou de croyances, au bout de trente
ans. Les unes étaient riches, détaillées et complètes, les autres
pauvres, dépourvues d'ornements, tronquées; tantôt elles ne
différaient entre elles que par des strophes ajoutées, retran-
chées ou corrompues, ou seulement par quelques vers; tantôt
par l'omission du prologue ou de l'épilogue, tantôt par de
pimples locutions, surtout par des noms altérés ; mais, je le
INTRODUCTION. lxsi

répète, elles ne m ont jamais offerl ni modification nilime, ni


variation rhythmique de nature à préjudicier gravement, soit

à leur fond, soit à leur forme.


Si nous avons contre notre opinion le sentiment de Waltcr
Scott, nous sommes heureux de pouvoir lui opposer l'autorité
plus grande encore des frères Grimm; ils sont même allés jus-

qu'à dire que « le peuple respecte trop ses chants populaires


pour ne pas les laisser tels qu'ils ont été composés et tels qu'il

les a appris. »

11 est pourtant une réserve dont l'expérience et les recher-

ches comparatives font un devoir, même en présence de pareils


maîtres; le respect du peuple pour ses vieilles cantilènes, et

la bonne foi avec laquelle il les transmet, n'excluent pas cer-


taines confusions qui étonnent les collecteurs sous la plume
desquels elles tombent au bout de plusieurs siècles. Je veux

parler de l'attribution si ordinaire des aventures d'un héros


des vieux âges à un héros venu plus tard, par suite de leur
rapport, soit de nom, soit de caractère. C'est bien le cas de
dire que le mort saisit le vif, mais il faut avouer que s'il lui

doit un heureux surcroit de vie et de popularité, c'est souvent


au détriment de sa physionomie primitive et delà tradition his-
torique. Ai-je besoin de remarquer que les interpolations ne
diminuent cependant en rien la considération du peuple pour
les gens qui le passionnent par le récit des grandes choses
d'autrefois %

Le peuple, en effet, écoute les chanteurs nationaux avec


un recueillement religieux, et ceux de la Bretagne méritent
son respect. Leur rôle n'est pas seulement d'amuser et
Lxxa INTRODUCTION.

déplaire; ils ont à remplir une aulre et plus grave mission.

Ils sont les conservateurs de la langue, des annales populaires,


des bonnes mœurs même, des vertus sociales, et, nous osons
le dire, un des instruments de la civilisation, si par ce mot
l'on veut entendre ce qui est beau, honnête et bien. Celte mis-
sion, ils l'ont comprise et remplie à toutes les époques.
Comme les bardes cambriens, leurs frères, ils ont chanté

les destinées de leur patrie, ses malheurs et ses espérances:

l'un d'eux fut pris par un chef étranger qui, pour le punir,
lui fit crever les yeux et le jeta au fond d'un cachot, où il

mourut, victime de son dévouement à la cause de son pays.


Un autre, à qui les ennemis avaient coupé la langue, afin de
l'empêcher d'exciter ses compatriotes au combat, se faisait

suivre d'un ménestrel qui chantail, aux accords de la harpe

du barde mutilé : « Les Franks lui ont coupé la langue; mais


il a toujours un cœur, un cœur et une main pour décocher la

flèche de la mélodie. » Les Bretons alors étaient gouvernés


par des chefs de leur race ; ils répétaient avec leurs poètes
nationaux, et leur postérité, au bout de douze siècles, a ré-
pété ce cri vaillant : « On ne meurt jamais trop tôt quand on
meurt en faisant son devoir! « Les grands noms d'Arthur, de
Morvan-Lez-Breiz, d'Alain Barbe-Torte, et de Noménoë, of-

fraient, à celte première époque, un beau sujet aux inspira-


tions du barde. Avec leurs successeurs de race étrangère il

tombe, et les ménestrels populaires prennent sa place. Mais si

la langue d'or est coupée, les nouveaux poêles ont toujours le

cœur qui bal pour le pays; ils ont toujours la main qui lance
la flèche de la mélodie nationale. Pendant tout le moyen âge,
ils soutiennent de leurs accents patrioliques le courage des
Bretons menacés parla Normandie, par l'Angleterre ou par la

France ; ils célèbrent les glorieuses rencontres où leurs com-


patriotes ont eu lieu de se signaler ; ils chantent la résistance

des paysans bretons à l'étranger, soit normand, soit français,


iNTF.ODUCTION. lxxih

la bravoure des Trente, l'héroïsme de Jeanne de Montfort, le

retour de Jean le Conquérant, le courage de Rolland Gouiket;


ils marquent d'un stigmate immortel les traîtres qui préfè-

rent, comme Rohan, le joug doré de l'ennemi à la liberté

pauvre et fière. Quand, plus tard, cette liberté a été glorieu-

sement mise en gage entre les mains de la France; ils ont


encore des chants de louanges pour ceux qui l'aiment et qui
la défendent comme du Dresnay, pendant la Ligue, comme
Ponlcalec, sous la monarchie absolue : quand enfin, après

plusieurs siècles, elle leur échappe au milieu d'une tempête


qui ébranle l'Europe entière ;
quand leur pays est envahi, leur
territoire ravagé, leurs anciens chefs de clan persécutés, et
leurs prêtres bannis ou condamnés à mort, leur voix, s'éveil-

lant tout à coup avec les sons du tocsin, salue l'étendard pa-
roissial qui flotte au sommet des clochers, enflamme les
bandes guerrières des paysans devenus soldats, et retrouve,
pour chanter les compagnons des Cadoudal, des Tinténiac et

des Cornouaille, l'inspiration des anciens bardes.


Ainsi, jamais la cause des poètes nationaux bretons n'a été
distincte de celle de leur pays. Soumise à des lois qui n'ont

plus, grâce à Dieu, de privilégiés, sans rôle à jouer dans l'a-

venir comme nation, mais non sans regret du passé, la Bre-


tagne se recueille aujourd'hui dans le sanctuaire domestique,
à l'abri de ses vieilles croyances, de ses mœurs et de son lan-
gage, prêtant l'oreille à ses chanteurs dont la muse, désormais
pacifique comme elle, n'est plus que celle du foyer.
De même qu'elle était autrefois l'expression fidèle des sen-
timents les plus nobles de la multitude; qu'elle faisait naître

des arbrisseaux et chanter de blanches colombes sur la tombe


des martyrs ;
qu'elle faisait sourire l'innocent au milieu des
fiammes, sauver par le dévouement chevaleresque la faiblesse
opprimée; qu'elle célébrait la foi des serments, qu'elle
livrait, avec une admirable impartialité, le fils coupable à
ixxiv INTRODUCTION

l'exécration de la postérité, en même temps qu'elle appelait


ses bénédictions sur la mémoire de la mère et de l'aïeul;

ainsi, toujours préoccupée du bien ou du mal, toujours


pleine de respect pour l'équité, toujours honnête, morale,
impartiale et sérieuse, la muse populaire de la Bretagne
marche d'un pied libre et léger dans les sentiers qu'elle aime,
entraîne tous les cœurs à elle, et conserve sur la multitude
un empire absolu.
J'ai connu en Cornouaille un pauvre paysan appelé Loéiz
Gwivar, qu'une infirmité avait fait surnommer Loéiz-Kam ou
Louis le Boiteux; il représentait physiquement trait pour trait,
mais au sérieux, le nain fameux du roi François P'' : il était

doué d'une intelligence remarquable; son humeur était douce,


calme et parfaitement égale; il était poète; il savait en outre
par cœur un très-grand nombre de chansons dont j'ai retenu
plusieurs, et bien qu'il passât pour un peu sorcier, ses mœurs
avaient toujours été d'une sévérité irréprochable. Les anciens
bardes, on s'en souvient, se vantaient aussi d'être sorciers et

n'en étaient pas moins de fort honnêtes gens.


Quoi qu'il en soit, les connaissances magiques, vraies ou
supposées, de notre poète, vieux secrets traditionnels que lui

avait enseignés son aïeul, jointes à sa probité personnelle,


lui avaient donné dans sa paroisse une certaine autorité
morale ; on venait le consulter ; ses avis avaient du poids, ses

jugements étaient en général sanctionnés par l'opinion pu-


blique, et ses chants contenaient des enseignements utiles qui

se gravaient dans les esprits.


Or il est un vice auquel le paysan breton, habituellement
sobre, se livre trop volontiers aux jours de fête. La destruc-
tion de ce vice commun à tous les peuples de race celtique, et

qui paraît avoir été jadis autorisé par leurs lois religieuses, est
devenue, depuis l'étabhssement du christianisme, l'objet des

efforts persévérants non-seulement du clergé, mais des bardes


INTRODUCTION. ixxv

eux-mêmes. Ses épouvantables suites jetèrent la consternation

dans la paroisse du poëte : témoin de l'événement, il en fit

une ballade « pour renseignement de chacun, » comme il

nous le dit lui-même; et son œuvre produisit un effet telle-

ment salutaire que le nombre des habitués de taverne parut


avoir diminué dans le canton qu'il habitait.
Je pourrais citer mille autres exemples de l'utilité pratique
de notre poésie populaire. On sait qu'à l'époque où le choléra
désolait la Bretagne, les médecins et l'autorité n'obtenant au-
cun résultat de leurs circulaires imprimées, un vieux libraire
mil avec assez de succès en rimes l'exposé des remèdes pro-
pres à guérir de la maladie ; ses vers étaient cependant détes-
tables; les paysans eux-mêmes les jugeaient tels ; « au fond,
peu importe, me faisait observer naïvement l'un d'eux, l'essen-
tiel était que le choléra fût chnnsonné; il l'est : la chansoiT
le fera fuir. » Bizarre superstition, sans doute, mais qui
montre bien quel pouvoir le peuple attribue à la poésie. De là

le proverbe breton : « La poésie est plus forte que les trois

choses les plus fortes : le mal, le feu et la tempête. » C'est

qu'en effet le poëte a des chants pour calmer toutes les dou-
leurs : si la contagion a fait des orphelins; si l'incendie a dé-

voré le toit d'un pauvre laboureur, si la barque de quelque


pêcheur a sombré, il va, de village en village, suivi des vic-
times du désastre, quêter pour elles, en chantant leurs mal-
heurs. Depuis longtemps les hommes éclairés de la Bretagne!
ont vu le parti qu'on pouvait tirer pour l'amélioration du peu-
ple de ce puissant levier moral ; le clergé et l'administration
ont souvent appelé à leur aide l'enseignement parla chanson.
Son importance devait aussi, tôt au tard, frapper les

hommes d'État auxquels est confiée l'instruction publique en


France. Il était réservé à un ministre dont l'esprit élevé saisis-
sait et exécutait vite ce qui pouvait contribuer aux progrés
des saines doctrines de prendre l'initiative. En publiant un ar-
txxvi INTRODUCTION.

rêté* pour former une commission chargée de « réunir les poé-


sies consacrées à la religion, à ses souvenirs, à ses préceptes,
que chante le peuple dans chacune des provinces de France ;

toutes celles qui concernent les faits éclatants de l'histoire na-


tionale; tous les chants traditionnels de nature à apprendre
au peuple des villes et des campagnes à aimer Dieu, la patrie

et ses devoirs: » en puhliant cet arrête, le comte de Salvandy


mérita bien de son pays. Ajouterai-je qu'il fit adresser à chacun
des membres de la commission un exemplaire des Chants po-
fulaires de la Bretagne, et décerna au jeune collecteur la seule
récompense qu'il pût lui offrir ? Si une nouvelle révolution em-
pêcha cette commission de réaliser son projet, un autre minis-
tre non moins ami de la muse rustique, M. Hippolyte Fortoui,

lui donna un commencement d'exécution; sur son rapport,


l'Empereur actuel, alors Président de laRépublique, décréta la

publication des Chants populaires de la France; un comité


s'occupa de les faire recueillir. Ampère rédigea des instruc-
tions poui' les membres correspondants, et un grand nombre
de pièces furent adressées au Ministère, que l'éminent histo-
rien aujourd'hui placé à la tête de l'instruction publique ne
laissera sans doute pas inédites, quoique le décret du 15 sep-

tembre 4852 ait été rapporlé^


Les réunions qu'on fréquente le plus en Bretagne pour en-
tendre les chanteurs, sont les fêtes des noces et de lagricul-
ture, les foires, les nuits funèbres où l'on veille et prie autour

d'un lit de mort, les linadek, où l'on tire le lin, qui, dit-on,
deviendrait étoupe, si l'on n'y chantait pas, mais surtout les

fileries du soir.

Les habitants des campagnes se rassemblent principale-


ment l'hiver à l'occasion de ces fileries. Réunis, dès si.v heures
du soir, en cercle devant un large foyer dont la flamme éclaire

' Moniteur du 22 mai 18i."i.

* Elles Irouveiaiciit un digne éditeur en M. E. J. B. Rathcry.


INTRODUCTION. ixxvi.

seule la cliauinière, vieillards et jeunes gens, filles et garçons,


ciiantenl et content tour à tour. Quelquefois un poëte ambu-
lant, qui va chantant de ferme en ferme, comme allaient ses

aïeux de manoir en manoir, vient frapper à la porte au mi-


lieu de la nuit, et paye en chansons à ses hôtes ! 'hospitalité

qu'on lui donne.


Mais aux foires, aux fêtes du lin et aux fileries on ne chante
guère que des ballades; aux félcsdes noces et de l'agriculture,
que des chansons d'amour, que des cantiques aux veillées fu-

nèbres; aux assemblées religieuses connues sous le nom de


Pardons, qu'ils portaient déjà du temps où vivait Dante, on
chante et des chants historiques, et des chants d'amour, et
des cantiques et des légendes.
Les grandes réunions nationales chez tous les peuples an-
ciens doivent leur origine à la religion. Les Gaulois s'assem-

blaient sous les ordres de leurs druides, dans un lieu consa-


cré'. Les vieilles lois Moelmutiennes, qui font mention de

réunions semblables dans l'ile de Bretagne, antérieurement au


dixième siècle, les appellent des « synodes privilégiés de fra-

fernilé et d'union,» et les disent présidées par les bardes*.


Le christianisme leur fit perdre leur caractère païen, mais
il ne parait avoir changé ni leur institution fondamentale, ni
leurs cérémonies, ni leurs usages, ni le temps, ni le lieu des

réunions; fidèle à sa prudente manière d'agir avec les bar-


bares, il n'abattit pas le temple, il le purifia : le menhir est

toujours debout, mais la croix le domine.

C'était aux solstices qu'avaient lieu en Cambrie, comme


les assemblées druidiques, les plus grandes réunions chré-
tiennes; c'était dans les lieux consacrés par la religion des an-

cêtres, au sommet des tumulus, parmi les dolmen, au bord des

Considuiit in loco consccrato. (C;esar, de Bello f/al/ico, lib. VI.


Myvyrian, t. I!l, p. 290.
Lxxvm LNTRODUCTION.

fontaines, qu'on se réunissait ;


c'était à l'occasion des fêtes

qu'on y célébrait que revenaient périodiquement ces espèces


de jeux olympiques, où les bardes, en présence d'un concours
immense, tenaient leurs séances solennelles, et disputaient le
prix de la harpe et de la poésie; où les athlètes entraient en
lice et faisaient assaut de courage, d'adresse ou de vitesse, à
l'escrime, à la lutte, à la course et à vingt autres exercices
semblables dont parlent les anciens auteurs; c'était à ces
fêles que la foule trouvait dans la danse et la musique une
diversion passagère aux soucis journaliers de sa misérable
existence. Les sectaires intolérants qui divisent et dépoétisent le
pays de Galles, leur ont enlevé tout caractère rehgieux ; et il

n'en reste que des débris sauvés à grand'peine par les associa
lions bardiques, ces gardiennes de la nationalité galloise, qui

désormais ne s'appuie plus que sur les mœurs, la langue el

les traditions. En Bretagne, elles ont conservé leur génie


primitif, et la rehgion a continué d'être l'âme de touchantes
solennités qui promettent encore à nos vieux usages, à nos

croyances vénérables, à notre langue, à notre littérature rus-


tique, de longues années d'existence.

Chaque grand pardon dure au moins trois jours. Dès la

veille, toutes les cloches sont en branle; le peuple s'occupe à


parer la chapelle; les autels sont ornés de guirlandes et char-

gés de vases de fleurs; on revêt les statues des saints du cos-


tume national; le patron ou la patronne du lieu se distinguent
comme des fiancés, l'un à un gros bouquet noué de rubans
flottants aux couleurs éclatantes, l'autre à mille petits miroirs

qui scintillent sur sa coiffe blanche. Vers la chute du jour, on


balaye la chapelle, et l'on en jette les saintes poussières au

vent, pour qu'il soit favorable aux habitants des iles qui
doivent venir le lendemain ; chacun étale ensuite, dans le lieu

le plus apparent de la nef, les offrandes qu'il fait au patron.


Ce sont généralement des sacs de blé, des écheveaux de
INTRODUCTIOiN. lxsix

lin, des toisons vierges, des pains de cire, ou d'autres


produits de l'agriculture, comme aux anciens jours^ ; puis
des danses se forment au son du biniou national, de la

bombarde et du tambourin, sur le tertre de la cbapelle, au


bord de la fontaine patronale, où quelquefois un dolmen en
ruines, couvert d'un tapis de mousse, sert de siège aux mé-
nétriers. Il y a moins d'un siècle que l'on dansait dans la cha-
pelle même, pour honorer le saint du lieu^. On souffrait

en quantité d'endroits, dit l'auteur de la vie de Michel le No-


bletz, que les jeunes gens des deux sexes y dansassent durant
une partie de la nuit, et l'on eût presque cru commettre
quelque sorte d'impiété que de les empêcher de célébrer les

fêtes des saints d'une manière si profane^.


En certaines occasions, on allume encore la nuit des feux
de joie dans un but semblable, sur le tertre de la chapelle et

sur les collines voisines. Au moment où la flamme, comme un


long serpent, déroule, en montant, ses anneaux autour de la

pyramide de genêts et d'ajoncs qu'on lui a donnée à dévorer,


et s'élance sur le bouquet qui s'élève h la cime, on fait douze
fois processionnellement le tour du bûcher, en récitant des
prières; les vieillards l'environnent d'un cercle de pierres, et
placent au centre une chaudière, où Ton faisait cuire jadis des
viandes pour les prêtres; aujourd'hui les enfants remplissent
cette chaudière d'eau et de pièces de métal, et fixant quelques
brins de jonc à ses deux parois opposées, ils en tirent des sons
d'une harmonie, selon leur goût, tandis que les mendiants, à
genoux à l'entour, la tête nue, ets'appuyant sur leurs bâtons,
chantent en chœur les légendes du saint patron. Ainsi les an-
^ Multitudo ruiticoru'.n.... exhiliens lanas, vellera, formas cerao (Giegor. Tui.,
<fe Gloria confes., c. ii).
- Celait évidemment un usage païen contre lequel, à toutes les époques, se sont
élevés lesévèques; 'c Statuimus ne thorerc fiant in ecclesiis... quod facientes aul
cantilenas tanlanles in iisdem excommunicamus, » etc. V. Slaliita sijnodalia eccles.
Trccorensis, ad ann. lôiO, et Stulula-sijnodalia ecclesix CorisojntnvAs, ad ann. 17CS.
' Le Parfait missionnaire, p. ISo.
txxx liVTRÜDUCTION.

cicns bardes chantaient, à la clarlé de la lune, des hymnes en


l'honneur de leurs dieux, en présence du bassin magique
dressé au milieu du cercle de pierres, et dans lequel on ap-
prêtait le repas des braves*.

Le lendemain, au moment où l'aurore se lève, on voit arriver


dans toutes les directions, de toutes les parties de la Basse-üre-
tagne, des pays de Léon, deTréguier, de Goélo, deCornouaillo
et deVannes, des bandes de pèlerins qui chantent en cheminant.
D'au^si loin qu'ils apei çoivent le clocher de l'église, ils ûtent
leurs larges .'hapeaux, et s'agenouillent, en faisant le signe de

la croix. La mer se couvre aussi de mille barques d'où parlent


des cantiques dont la cadence solennelle se règle sur celle

des rames. 11 y a des cantons entiers qui arrivent sous leurs


bannières paroissiales, et conduits par leurs recteurs. D'aussi
loin qu'on les aperçoit, le clergé du pardon s'avance pour les

recevoir; les croix, les bannières, les statues des saints se sa-
luent en s'inclinant, au moment où ils vont se joindre, tandis
que les cloches joyeuses se répondent à travers les airs.

A l'issue des vêpres sort la procession. Les pèlerins s'y ran-


gent par dialectes. On reconnaît les paysans de Léon à leur
taille élevée, à leur costume noir, vert ou brun, à leurs jambes
nues et basanées. Les Trégorrois, dont les vêtements gris n'ont
rien d'original, se font remarquer, entre tous, par leurs voix
harmonieuses; les Gornouaillais, par la richesse et rélégance
de leurs habits bleus ou violets ornés de broderies, leurs
braies bouffantes et leurs cheveux flottants; les Vannetais, au

contraire, se distinguent par la couleur sombre de leurs vête-

ments : à l'air calme et froid de ces derniers, on ne devinerait


jamais les âmes énergiques dont ni César ni les armées ré-
publicaines ne purent briser la volonté. Mais il ne faut pas
les juger sur les apparences : Coips de fer, cœurs d'acier,

disait d'eux Napoléon.

• 3Ij vyiiyn, t. I, p. 46.


INTRODUCTION. lxxxi

(Juand le cortège se développe, rien de plus curieux à ob-


server que ces rangs serrés de paysans aux costumes variés el

bizarres, le front découvert, les yeux baissés, le cbapelet à la

main ; rien de touchant comme ces bandes de rudes matelots,


qui viennent, nu-pieds et en chemise, pour accomplir le vœu
qui les a sauvés du naufrage, portant sur leurs épaules les

débris de leur navire fracassé; rien de majestueux comme


cette multitude innombrable précédée par la croix, qui
s'avance en priant le long des grèves, et dont les chants se
mêlent aux roulements de l'Océan.
Il est certaines paroisses où, avant de rentrer dans l'église,

le cortège s'arrête dans le cimetière; là, parmi les tombeaux


des ancêtres, le paysan le plus respectable et l'ancien sei-
gneur du canton, la jeune paysanne la plus sage et l'une des
demoiselles du manoir, debout sur les degrés les plus élevés
de la croix, renouvellent solennellement, au nom de la foule

prosternée, en étendant la main sur le livre des Évangiles, les


saintes promesses du baptême. Ainsi, la religion confond tous
les âges, tous les rangs, toutes les conditions, dans ces pieuses
assemblées, qui pourraient s'appeler encore des «synodes pri-
vilégiés de fraternité et d'union. »

Des tentes sont dressées dans la plaine; les pèlerins y pas-


sent la nuit; on veille fort tard, on reste pour écouter les can-
tiques que vont chantant d'une tente à l'autre les bardes po-
pulaires. Ce jour est tout entier consacré à la religion. Les plai-

sirs profanes renaissent avec l'aurore et les sons du hautbois.


A midi, la lice s'ouvre; l'arbre des prix, portant ses fruits
conune le pommier ses pommes, ainsi que cela se dit, s'élève

triomphalement au centre; à ses pieds mugit la génisse, gage


principal du combat, les cornes ornées de rubans. Les jeunes
filles et les jeunes femmes, juges influents des joutes, appa-
raissent montées sur les arbres environnants, à demi cachées,
connue des fleurs, dans le feuillage ; la foule des hommes
r
Lxxxii IiNTROUUCTION.

reflue autour de l'enceinte ; mille concurrents se présentent.


Des luttes, des assauts de vigueur ou d'adresse, des courses,
des danses sans repos ni trêve, remplissent la soirée.
La veille et l'avant-vcille ont appartenu aux mendiants et

aux autres chanteurs accourus de tous les cantons de la Bre-


tagne; cette nuit appartient aux kloer. C'est le dernier soir du
pardon qu'ils chantent, pour les jeunes fdles, leurs chansons
d'amour les plus nouvelles et les plus douces, réunis par
groupes sous de grands chênes, à travers les rameaux des-

quels un rayon de la lune, qui glisse sur leur tête blonde,


vient éclairer leur pâle et mélancolique visage.
Telles sont les racines profondes qu'a jetées la poésie dans
les mœurs de ce peuple.

Au moyen âge, les Bretons Cambriens et les Bretons del'.^r-


moriquc, dans toutes leurs solennités, chantaient cet antique
refrain : Non! le roi Arthur nest pas mort!
Le chef de guerre illustre, qui savait vaincre leurs enne-
mis, était encore pour eux, à cette époque, un symbole de
nationalité politique.
Il y a un certain nombre d'années, au milieu d'une fête defa-

mille que donnaient aux Bretons d'Armorique leurs frères du


pays de Galles, en voyant flotter au-dessus de ma tèle les vieux

drapeaux de nos aïeux communs; en retrouvant des mœurs sem-


blables à nos mœurs, des cœurs qui répondaient à nos cœurs;
en prêtant l'oreille à des voix qui semblaient sortir des tom-
beaux, éveillées comme par miracleauxaccents des harpescelti-
ques; en entendant parlerune langue que je comprenais malgré
plus de mille ans de séparation, je répétais, avec enthousiasme,
le refrain traditionnel. Aujourd'hui, quand je détourne mes re-
gards vers cette poétique terre de Bretagne qui reste la môme
alors que tout change autour d'elle, ne puis-je répéter avec les
Bretons d'autrefois: Non! le roi Arthur nest pas mort!
PREMIÈRE PARTIE

CHANTS MYTHOLOGIQUES
HliP.OlQUES, HISTORIQUES

ET BALLADES
f

LES SERIES

LE DRUIDE ET L'ENFANT
-ECTE DE COflNOI

ARGUMENT
La pièce qui ouvre ce recueil est une îles plus singulières et pouf-
être la plus ancienne de la poésie bretonne. C'est un (lialo.üue i>cii;i-
ffogique entre un Druide et un enfant. Il contient une sorte do .ra- i

pilulation, en douze questions et douze réponses, des doctrines drui-


disiques sur le destin, la cosmogonie, la géographie, la chronologie,
l'astronomie, la magie, la médecine, la métempsycose; l'élève demande
au maître de lui chanter la série des nombres, depuis un jusqu'à douze,
afin qu'il les apprenne. Chose extraordinaire, l'empire de rbabitudc est si
puissant en Basse-Bretagne, parmi le peuple des campagnes, que les mères,
sans le comprendre, continueiU d'enseigner à leurs enfants, <\m ne l'en-
tendent pas davantage, le cliant myslérieux et sacré qu'enseignaient les
druides à leurs ancêtres. Les dil'licultés qu'il présente sont telles, que je
n'ose me llatler d'avoir toujours parfaitement réussi, soit dans ma tra-
duction, soit dans les explications dont la pièce est suivie. Elle est par-
ticulièrement populaire en Cornouaille, où je l'ai entendu chanter pour
la première lois à un jeune paysan de la paroisse de Nizon. Sa mère la
lui avait apprise, me dit-il, pour lui former la mém.oire; et, en effet, le
chant est dispose de manière à offrir un excellent exercice de mnémo-
nique. La même observation a été faite à Brizeux, dans la paroisse de
Scaer, où il a recueilli des variantes précieuses qu'il m'a communiquées,
2 CHANTS POPULAIRES DE LA BRETAGNE.
et à M. l'abbé Henry, dans ceHe de Saint-Urien, où la pièce est connue
sous le litre grotesque de Vêpres des Grenouilles [Gosperou ar Raned).

LE DnUlDE.

Tout beau, bel enfant du Druide ; réponds-moi; tout beau,


que veux-tu que je te chante?

l'enfakt.

— Chante-moi la série du nombre un, jusqu'à ce que je


l'apprenne aujourd'hui. i
LE DRUIDE.
— Pas de série pour le nombre un : la Nécessité unique,
le Trépas, père de la Douleur; rien avant, rien de plus.
Tout beau, bel enfant du Druide; réponds-moi; que veux-tu
que je te chante?

— Chante-moi la série du nombre deux, jusqu'à ce que je


rapprenne aujourd'hui.

LE DRUIDE.
— Deux, bœufs attelés à une coque ; ils tirent, ils vont expi-

rer; voyez la merveille!

AU RANNOÜ

ANN DnOLMZ. Daik, mab gwenn Drouiz; ore;


D.iik, mab gwenn Drouiz; ore; Daik, pelrafel d'id-de?
Daik, petra fel d'iii-de? Pelra ganinn-me d'id-de?
Pelra ganinn-me d'id-de.

— Kan d'in
AR BDGEL. — Kan d'in euz a zaou rann
eiiz a eur ranii,
Ktn a otil'enn breman.
Ken a oufenn breman.
A.NN DllOLIZ.
DROUIZ.
A.NN
— Ueb rann ar lied heb-ken :
— Daou ejenn (iioc'h eur gibi
Ankou, lad ann AnUcii; sathat, o souheli;

^'elra kent, netra kcn. Edrec'bit ann esioni!


LES SÉRIES. 3

Pas de série pour lo nombre un: la Nécessité unique; le

trépas, père de la Douleur: rien avant, rien de plus.


Tout beau, bel enfant du Druide; que le chanterai-je?

l'enfant.
— Chante-moi la série du nombre trois, etc.

LE DRUIDE.

— Il y a trois parties dans le monde trois commencements :

et trois fins, pour l'homme comme pour le chêne.


Trois royaumes de Merlin, pleins de fruits d'or, de fleurs
brillantes, de petits enfants qui rient.

Deux bœufs attelés à une coque, etc.

La Nécessité unique, etc.


Tout beau, bel enfant, etc. Que te chanterai-je?

l'enfant.

— Chante-moi la série du nombre quatre, etc.

LE DRUIDE.

Quatre pierres à aiguiser, pierres à aiguiser de Merlin,


qui aiguisent les épées des braves.
Trois parties dans le monde, etc.
Deux bœuls, etc.

La Nécessité unique, etc.

Tout beau, bel enfant... Que te chanterai-je?

Red heb-ken I Daou ejenn dioc'h eur gibi, etc.


llcli ranii ar :

Hel) rann ar Red heb-ken, etc.


Ankou, tad ana Anken; I

Netra kent, netra ken.


Daili, mab gwenn Drouiz, ore; etc.

Daik, mab gwenn Drouiz, ort AR BUG EL.

AR BUG EL. j
— Kan d'in a hevar rann, etc.

\aii d'i euz a dri rann ANN D n o l' I z.


I

ANN pnouiz. i Pevar meaii Ingolin,


Tri rann er bed-man a vez : Mean liipolin da Varzin
Tri derou, ha tri divez, Higolin klezeier vlin.
D'ann den lia d'aun derv ivez. Tri rann erbed-man a vcz, de.
Teir rouantelez Varzin : Daou ejenn dioc'h eur gibi, etc.
Frouez nielen ha bWun lirzin ;
Heb rann ar Red licb-ken, etc.
Bui^alifTOu c'hoarzin. Daik, mab gwenn Drouiâ; ore; etc.
4 CHANTS POPULAIRES DE LA BRETAGNE.

l'ekfant.

— Chante-moi la série du nombre cinq, etc.

LE DRUIDE.

Cinq zones terrestres: cinq âges dans la durée du temps;


cinq rochers sur notre sœur.
Cinq pierres à aiguiser, etc.

Trois parties dans le monde, etc.

Deux bœufs, etc.

La Nécessité unique, etc.


Tout beau, bel entant... Que te chanterai-jc?

l'enfakt.
— Chante-moi la série du nombre six, etc.

LE DRCIDE.

— Six petits enfants de cire, vivifiés par l'énergie de la


lune ; si tu Tignores, je le sais.

Six plantes médicinales dans le petit chaudron ; le petit


nain mêle le breuvage, son petit doigt dans sa bouche.
Cinq zones terrestres, etc.
Quatre pierres à aiguiser, etc.

Trois parties dans le monde, etc.

Deux bœufs, etc.

La Nécessité unique, etc.

Tout beau, bel enfant... Que te chanterai-je?

AR BUGEL. AMN DROUIZ.


— Kan d'in euz a bemp rann, etc. — C'iiouec'h mabik greal e koar,
ANN onoL'iz. Poellet gand galloud loar;
Pemp gouriz .tihi douar;
Ma n'ouzez-te, me oar.

Penip daiii enn lioar ;


C'houec'h louzaouen er perik
Pemp mean war lior t'iioar.
Mu^ka'^ goter ra'r c'honik;
Pevar mean hifiolin, etc.
Enn ho t'henou he vezik.
Ti'i rann cr bed, etc.
Peinp gouriz ann douar ; etc.
Daou ejenn, elr.
Pevar lueaii liigolin, etc.
Hel) raim ar Red, etc.
Tri rann er bed, etc.
Daili, malj ^iwenn Drouiz, ore; etc. Daou ejeiin, etc.
AR BU G El.. Heb rann ar Pied, etc.
— Kan d'il) euz a c'houecli rauu, etc. Daik, inab gv-ana Diou;z, ore; etc.
LES SÉRIES. 5

l'eisfant.

— Chante-moi la série du nombre sept, etc.

K LE DRUIDE.

— Sept soleils et sept limes, sept planètes, y compris la

Poule. Sept éléments avec la farine de l'air (les atomes].


Six petits enfants de cire, etc.

Cinq zones terrestres, etc.

Quatre pierres à aiguiser, etc


Trois parties dans le monde, etc

Deux bœufs, etc.

La Nécessité unique, etc.

Tout beau, bel enfant... Que te chanlerai-je?

l'enfant.
— Chante-moi la série du nombre huit, etc.

LE DRUIDE.

— Huit vents qui soufflent; huit feux avec le Grand Feu,


allumés au mois de mai sur la montagne de la guerre.
Huit génisses blanches comme l'écume, qui paissent l'herbe
de l'île profonde; les huit génisses blanches de la Dame.
Sept soleils et sept lunes, etc

Six petits enfants de cire, etc


Cinq zones terrestres, etc.

AR Dr G Et..
— Kaii d'il! euz a zeiz raini, etc. Kan d' in euz a ciz rani
AN N II R L" I Z.
ANN DROUIZ.
— Soiz heol ha seiz lo;ir,
— Eiz avcl o c'houibannat ;
Seiz planeden garni ar lar,
Eiz tan gand ann Tantad,
Seiz eU'en garni bleud ann ear.
E niiz mae e menez kad.
C'houec'h mabik aroat e koar, etc.
Eiz onner wenn-kann-eon,
Temp guuriz ann douar, etc.
puri enn enez don
Pevar mean liigolin, etc. ;

Tri rann er bed, etc. Eiz onner wenn d'ann Itron.

Daou ejenn, oic Seiz heol lia seiz loar, etc.


Heb rann ar Red, etc. C'iiouec'h mabik great
e koar, eic.
Daik, mab gwenn Prouiz, ore elf. ;
Pemp gouriz ann douar, etc.
6 CHANTS POPULAIRES DE LA BRETAGNE.

Quatre pierres à aiguiser, etc.

Trois parlies dans le monde, etc.

Deux bœufs, etc.


La Nécessité unique, etc.

Tout beau, bel enfant... Que te chanterai-je?

l'enfant.
— Chante-moi la série du nombre neuf, etc.

LE DRUIDE.
— Neuf petites mains blanches sur la table de l'aire,

près de la tour de Lezarmeur, et neuf mères qui gémissent


beaucoup.
Neuf korrigan qui dansent avec des fleurs dans les che-

veux et des robes de laine blanche, autour de la fontaine,


à la clarté de la pleine lune.
La laie et ses neuf marcassins, à la porte de leur
bauge, grognant et fouissant, fouissant et grognant; petit!

petit ! petit ! accourez au pommier ! le vieux sanglier va vous


faire la leçon.
Huit vents, etc.
Sept soleils et sept lunes, etc.
Six petits enfants de cire, etc.
Cinq zones terrestres, etc.

Quatre pierres à aiguiser, etc.


Trois parties dans le monde, etc.

Pevar mean higolin, etc. Kelc'h ar feunteun, d'al loar-gann.


Tri rann er bed, etc. — Gouiz hag he nao forc'hellall,
Daou ejenn, etc. E loullik dor ann houc'hzal,
Heb rann ar Red, etc. soroc'hal, o turc'hial,
Daik, mab gvvenn Drouiz, ore ;
turc'hial, o soroc'hal :

Torc'h! torc'h! torc'hl d'ar weren


[aval!
.— Kan d'ia euz a nao rann, etc.
Ann houc'h koz d'ho tiorreal.
ANN DhOCIZ. Eiz avel o c'houibannat, etc.
Nao dornik gwenn war dol leur, Seiz heol ha seiz loar, etc.
E kichen tour Lezarmeur ; C'houec'h mabik great e koar, etc.
Ha nao mamm o keina meur. Pemp gouriz ann douar, etc.

E koroU, nao c'horrigan, Pevar mean higolin, etc.


Bleunyek ho bleo, gwisket gloan, Tri rann er bed, etc.
LES SÉRIES. 7

Deux bœufs, etc.

La Nécessité unique, etc.

Tout beau, bel enfant... Que te chanterai-je ?

l'enfast,

- Chante-moi la série du nombre dix

LE DRUIDE.
- Dix vaisseaux ennemis qu'on a vus venant de Nantes :

Malheur à vous! malheur à vous! hommes de Vannes!


Neuf petites mains blanches, etc.

Huit vents, etc.


Sept soleils et sept lunes, etc.
Six petits enfants de cire, etc.
Cinq zones terrestres, etc.
Quatre pierres à aiguiser, etc.
Trois parties dans le monde, etc.

Deux bœufs, etc.


La Nécessité unique, etc.

Tout beau, bel enfant... Que te chanterni-je?

l'enfant.
— Chante-moi la série du nombre onze, etc.

LE DRUIDE.
— Onze Prêtres armés, venant de Vannes, avec leurs épécs
brisées ;

C'houec'h mabik great e koar, etc.


)aou ejenn, etc.
Pemp gouriz ann douar, etc.
ïeb rann ar Red, etc.
Pevar mean bigolin, etc.
)aik, mab gwenn Drouiz; ore; etc.
Tri rann er bed, etc.
AR BUGEL. Daou ejenn, etc.
p- Kan d'in euz a zek rann, etc. Heb raun ar Red, etc.

ANN DROorz. Daik, mab gwenn Drouiz; ore; etc.

Dek lestr tud gin a welet A R D U G E L.


tonet euz a Naoned : — Kan d'in euz unnek rann, etc.
Goa! c'hui gua! c'hui, tud Gwenned
; !
ANN DRO Ü IZ.

Nao dornik gwenn war dol leur, elc, — l'nnek Belek houarnesel,
Eiz avel o c'houibannat, elc. tonet euz a Wened,
Seiz lieol ha seiz loar, etc. Gand ho c'hiezeier torrel ;
CIIAÎSTS I'OPUL.\IUES DE L\ BRETAGNE.

Et leurs robes ensanglantées; et des béquilles de coudrier;


de trois cents plus qu'eux onze.
Dix vaisseaux ennemis, etc.
Neuf petites mains blancbes, etc.

Huit vents, etc.

Sept soleils, etc.


Six petits enfants de cire, etc.

Cinq zones terrestres, etc.

Quatre pierres à aiguiser, etc.

Trois parties dans le monde, etc.

Deux bœufs, etc.

La Nécessité unique, etc.


Tout beau, bel enfant du druide; réponds-moi, que veux-tu
que je te cbanle?

l'enfant.

— Cliante-moi la séiie du nombre douze, jusqu'à ce que je

l'apprenne aujourd'liui.

LE DRUIDE.

— Douze mois et douze signes '; l'avant-dernier, le Sagit-

taire, décocbe sa flècbe armée d'un dard.


Les douze signes sont en guerre. La belle Vacbe, la Vaclie

Noire qui porte une étoile blancbe au front, sort de la Forêt des
Dépouilles;

llagho rochedou gonilek; Daik, pelra fil d'id-de

l'rL'iHi-kolvczda vaz-loaek; Petra ganinn-ine d'id-de ';

Euz a di'i c'hant ho unneU.


Dek leslr tud gin, clc.
Nao doinik gwenn, etc.
— Kan d'in euza zaouzek rann,

Eiz avel, etc. Ken a oufcnn breman.


Seiz Iieol, etc. ANN DR0ÜIZ.
C'houec'h mabik great e koar, etc. Daouzek miz, daouzeg arouez,
Peiiip gouriz anu douar, etc.
Ann divcza-andivez,
Pevar mean higolin, etc. Saezer, hellink flimm he zaez.
Tri raiin er bed, etc.
Daou ejenn. tic. Daouzeg arouez en emzraill.
Heh rani) an lied, etc. Ar Vuc'h gen, ar Vuc'h Zu-bail)
mah gwenn Drouiz, ore, tonet oc'li Koad-ispail;
Daik,

Dans le zodiaque.
LES SÉRIES. 9

Dans sa poitrine est le dard de la flèche ; son sang coule


à Ilots; elle beugle, tète levée :

La trompe sonne -, feu et tonnerre; pluie et vent; tonnerre


et feu ; rien ;
plus rien ; ni aucune série !

Onze prêtres armés, etc.

Dix vaisseaux ennemis, etc.


Neuf petites mains blanches, etc.

Huit vents, etc.


Sept soleils, etc.
Six petits enfants de cire, etc.

Cinq zones terrestres, etc.


Quaîre pierres à aiguiser, etc.

Trois parties dans le monde, etc.

Deux bœufs, etc.


Pas de série pour le nombre un; la Nécessilô unique, le
Trépas, père de la Douleur; rien avant, rien de plus.

NOTES
Les Druides, on étaient les instituteurs de la jeunesse. Ils
le sait,

avaient, dit César, un nombre immense do disciples*; l'enseig^nement


qu ils leur donnaient était oral et non écrit. Us faisaient apprendre par
cœur une multitude de vers sur les dieux, l'immortalité de Tàme et
son passape d'un corps à un autre après la mort; les astres et les révo-
lutions sidérales; le monde, la terre, et la mesure de l'un et de l'autre;
enlin toutes les choses de la nature '-. Leurs leçons étaient traditionnelles

Flemin ar zaez enn he c'herc'hen, Eiz avel, etc.


He goad o redeg oc'hpenu ;
Seiz heol, etc.
vlejal hi, sonn he fenn. C'houec'h mabik great e koar, etc.

Korn son bond tan ha taran; :


Pemp gouriz ann dcuar, etc.
Glao hag avel, laran ha tan !
l'evar mean higolin, elt.
Tri rann er bed, etc.
Tra ken mui-lien ; lia na rann !

Daou ejenn, etc.


Lnnek belek houarneset, etc. Heb rann, ar lied lieb-ken
Dek lestr tud gin a welet, etc. Ankou, tad ann anken,
Nao doruik gwenn, etc. Nelra kent, neira ken.

* Ad hos mognus adolescenlium numerus disciplinœ causa concurrit. {De bello gallico ,

lib. VI.)
sMagmim numerum vcrsuum... Multa de sideribus ek eorum nigtu, de muudi ac lenaruui
iiu-igailudine, de rerum natura, etc. (/tid.)
10 CHANTS POPULAIRES DE LA BRETAG^'E.
et sous forme de dialogue'. Diogène Laërce complète le témoignage de
César en disant qu'ils y employaient souvent l'énigme et la ligure-. Il
nous prouve en outre, par une citation, que leur rliythme privilégié était
le tercet, ou strophe de trois vers monorimes. Le chant armoricain offre
donc, quant au fond et quant à la forme, les caractères généraux des
leçons des Druides; on y retrouve les principales données de leur ensei-
gnement; il présente la même méthode technique, à savoir le dialogue et
le tercet, et les énigmes n'y manquent pas; essayons de les deviner.
I. L'Unité nécensaire, que le maître identifie avec la Mort^, pourrait

être la divinité ilont César rend le nom celtique par Dis, dieu des
ombres chez les Piomains. Les Gaulois, d'après les Druides, le regardaient
comme le ciief de leur race, et l'appelaient leur Père». C'est peut-être
aussi le Destin, le Fatum, dieu suprême de la plupart des peuples de
l'antiquité.
II. Les deux bœufs sont probablement ceux de Hu-Gadarn, divinité des

anciens Bretons. La mythologie celtique, en partie conservée dans les


puëmes de quelques bardes gallois, nous apprend qu'ayant traîné hors
des eaux du déluge, au moyen de fortes chaînes, un crocodile monstrueux
qui avait été la cause de la submersion de l'univers, l'un mourut
de fatigue, l'autre de chagrin de la perte de son compagnon^. La
coque^ qu'ils tirent après eux avec tant d'efforts serait celle du croco-
dile.
III. Les trois vies et les trois morts de l'homme semblent rentrer dans
les trois sphères (inexistence de la mythologie bardique « Je suis né trois :

fois, » dit Taliésin''.


Je ne sais si, en prêtant la même destinée à l'homme et au chêne, le
poète armoricain n'entendrait pas plutôt parler des Druides, dont cet
arbre était le symbole, que de l'arbre lui-même. Le témoignage de Ta-
liésin viendrait encoi'e à l'appui de cette opinion : « Chêne est mon nom, »
dit-il s.
Les trois royaumes de Merlin paraissent correspondre avec la troisième
sphère mythologique des traditions galloises, celle de la Béatitude^
Le Merlin, aucjuel sont soumis les trois royaumes célestes dont il est ici
le barde guerrier, ni le devin de ce
question, n'est, on le sent bien, ni
nom; il ne pas voir en lui une divinité celtique'".
est difficile de
quatre pierres à aiguiser que le poêle armoricain lui prête
IV. Les
se réduisent a une seule dans les traditions galloises, qui les met-
tent au nombre des treize talismans dont Merlin fit présent aux Bre-

• Disputant, el jiiventuli tradunt. IDehellogallico.)


'^Prxmia, p. 5, liv. C, sect. vi.
2 En breton, Ankou; en gallois, Angen; en comique, Ankouin, mourir et oublier (cf. avec
l'armoricain Arikounac'tiaat).
i Galli se omiies yb Uite pâtre prosnalos praedicant, idque ab Druidibus proditum dicunt.

(Lib. VI.)
s MyvyrUm, Archaiology of Wnles, t. H. p. 57 et 74.
c Kib, boite, coque, pot (Le Gonidec, Did., p. 89); pluriel, kihou, kibi, cercles. En gallois

kib signilie vaisseau, coque, cosse d'un fruit, coquille. {V. Owen, Welsh dictionnary.j
'
Uyvyrian, Arch. of Wules, 1. 1, p. 76.
« Ibidem, p. 30.
» Kylch y Givynfijd (cf. l'armor. Gwenvidigez) .
foPour les preuves je prends la liberté de renvoyer le lecteur à mon livre intitulé: Uyrdhim
m l'enchanUur Merlin, p. et suiv. et aux fragments n* vin du présent recueil.
LES SERIES. a
tons. 8 Cette pierre, disent-elles, vint en héritage à Tudno Tedgled, fils de
Jud-Hael. chef armoricain. Il suffisait d'y passer légèrement les épées des

braves pour qu'elles coupassent même l'acier; mais, loin d'aiguiser celles
des lâches, elle les réduisait en poussière. De plus, quiconque était
blessé par la lame qu'elle avait aiguisée mourait subitement *. »
V. Les cinq zones de la terre étaient connues des anciens bardes,
comme les trois parties du monde. Un poëme attribué à Taliésin, et qui
présente plusieurs points d'analogie avec le chant armoricain, offre la
preuve de ce fait « La terre, dit-il, a cinq zones et se divise en trois parties:
la première est l'Asie; la seconde, l'Afrique; la troisième, l'Europe^. »
ne vois pas qu'elle est cette sœur emprisonnée sous cinq rochers.
Je
Il est possible qu'il y ait quelque rapport entre elle et la personne à
laquelle Merlin donne le même nom dans ses poésies.
VI. Les enfants de cire jouaient un grand rôle dans la sorcellerie du
moyen âge. Quiconque voulait faire tomber son ennemi en langueur
fabriquait une petite figure de cette est èce et la donnait à une jeune fille,
qui la portait emmailloltée durant neuf mois dans son giron les neuf ;

mois révolus, un mauvais prêtre baptisait 1 enfant, à la clarté de la lune,


dans l'eau courante d'un moulin. On lui écrivait au front le nom de la
personne qu'on voulait faire mounr, au dos le mot Déliai, et le sortilège
ne manquait jamais d'opérer. 11 fut pratiqué par le comte d'Étampes,
aidé d'un moine noir, contre le comte de Cliarolais, en 1463*, et fait le
sujet de plusieurs anciennes ballades bretonnes.
Sauf la cérémonie du baptême, remplacée, dans le chant breton, par
l'action de la lune, je ne vois rien dans ce maléfice, pas même le nom de
Déliai, peu différent du celtique Bel, qui puisse l'empêcher de remonter
aux Druides et de répondre au sortilège dont notre chant réveille l'idée.
Mais pourquoi six enfants de cire plutôt que tout autre nombre?
Je vois mieux la raison des six plantes médicinales du bassin qu'un
nain a mission de mêler. Les plantes dont il est îcl question jouaient un
grand rôle dans la pharmacie des Druides et des anciens bardes; mais
les historiens latins n'en comptent que cinq, savoir le sélage, la jus- :

quiame, le samolus, la verveine et le gui de chêne, tandis que les poèmes


mythologiques des Cambrions en nomment six, en joignant aux plantes
désignées la primevère et le trèfle, à l'exclusion du gui, qui servait sans
doute à d'autres usages. Selon eux, c'étaient les ingrédients d'un bassin
pareil à celui du chant armoricain; comme lui, surveillé par un nain et
contenant le breuvage du savoir universel. Trois gouttes du philtre ma-
gique ayant rejailli, disent les bardes, sur la main du nain, il porta na-
turellement le doigt à ses lèvres, et aussitôt tous les secrets de la science
se dévoilèrent à ses yeux *. C'est pourquoi le nain du poëme armoricain
a aussi le doigt dans la bouche.
VII. La division des éléments en sept, comme les planètes, les nuits et
les jours, offre quelque chose de surprenant; c'était celle des anciens

' Jones, Burdic mussum, n" 47.


« Mijinjrian, Arch. of Wales, t. I, p.ï5.
5 Voyez, pour les détails, l'élégante et populaire Histoire des Ducs di Bourgogne, par M, de
Baranle, t. VII, p. 46.
* ilijvi'ian, âTch. of Wales, 1. 1, p. 17 et 9.
12 CHANTS POPULAIRES DE LA BRETAGNE.
Bretons. Taliésin, outre la terre, l'eau, l'air et le feu, y comprend les
atomes, ainsi que noti'e poète, et y joint les brumes et le vent, sous-
entendus par celui-ci*.
VIII. Les huit feux rappellent les feux perpétuels qu'entretenaient les
Druides dans certains temples de l'île de Bretagne, en l'honneur d'une
déesse que Solin, poussé par la manie d'assimiler les divinités cel-
tiques aux dieux des Grecs et des Romains, confond avec Minerve^;
mais il ne mentionne pas le nombre de ces feux. Un poëme gallois,
où l'on fait deviser Merlin et Taliésin, en nomme sept. « Il y a, dit l'au-
teur, sept feux supérieurs, symbole de sept batailles sanglantes^. Cette
montagne de la guerre, où sont allumés les feux dont parle le poëte
armoricain, ne paraît pas sans rapport avec le témoignage du barde
sambrien. Le huitième feu, le feu principal semble être le Bel-tan
que les Celtes d'Irlande allumaient sur les montagnes en l'honneur du
soleil, au mois de mai, précisément à l'époque indiquée dans le poëmc
breton.
Un des plus anciens bardes gallois, Avaon, fus de Taliésin, passe pour
avoir composé une hymne pyrolatrique où il chante le char du soleil et
ses blonds coursiers, sous la figure du feu sacré :
« Il s'élance impétueusement, le feu aux flammes rapides et dévo-
rantes! Nous l'adorons plus que la terre! Le feu le feu! comme il monte 1

dun vol farouche comme il est au-dessus des chants du barde comme
! !

il est supérieur à tous les autres éléments! Dans les guerres, il n'est
point lent!... Ici, dans ton sanctuaire vénéré, ta fureur est celle de la
mer; tu t'élèves; les ombres s'enfuient! Aux équinoxes, aux solstices,
aux quatre saisons de l'année, je te chanterai. Juge brûlant, guerrier
sublime, la colère profonde*! »
Les Jmit génisses blanches de la Dame, qui paissent l'herbe de l'ile.
peuvent ne pas être sans rapport avec les génisses blanches consacrées
à une déesse celtique, adorée dans l'ile de Mon, à l'époque où vivait Ta-
cite. Si lépithète de don, profonde, par laquelle le poëte armoricain qua-
lifie l'île dont il parle, était une altération du mot Mon, l'identité serait
parfaite Quoi qu'il en soit, lais Mon signifie « l'île de la Génisse » dans
le dialecte breton du pays de Galles^.
'X. Une anticiue tradition relative aux côtes d'Aber-A'rac'h en Armo- ,

rique, mentionnée par un chroniqueur du quinzième siècle, et par


d'autres éciivains bretons, me semble de nature à éclaircir la
strophe des neuf petites mains blanches exposées sur la table de pierre,
au pied de la tour de Lezarmeur, et des neuf mères qui gémissent.
a Selon cette tradition, dit Pierre le Baud, on immolait jadis des enfants
à une fausse divinité, sur un autel d'Aber-Yrac'h, dans un lieu appelé
Porz Keinan, c'est-à-dire le Port des Lamentations, à cause des gémisse-
ments que poussaient les mères des victimes.^ »

Myvyi'ian, t. I, p. 25.

Solin, Polyh'Stor., cap. xxii.


àlyvijrian. ibid, p. 4a.
Ibidem, p. 45.
Owen Welshdict., l. H, p. 331.

CT. Giégoire de lioslre.icn, Dicl., p. 360, cl dom le Pellelfer, Dirt.. col. 174.
LES SERIES. 45

Les neuf Korrigan qui dansent à la clarté de la pleine lune autour de


la fontaine sont les neuf Karrigan, ou vierges consacrées, des Armori-
cains, que Pomponius Mêla dit prêtresses de l'île de Sein*. Mais pourquoi
dansent-elles à la clarté et peut-être en l'honneur de la lune? Proba-
blement parce que la lune était leur divinité. Ai'thémidore, cité par
Strabon, assure que, dans une île voisine de l'Armoinque, on lui rendait
un culte sous le nom de lior ê ow. Kori'^. Il ne dit pas le nom de l'île;
mais comme, en plein dix-septième siècle, « c'était une coutume reçui:
dans l'île de Sein de se mettre à genoux devant la nouvelle lune et de
réciler en son honneur l'oraison dominicale^, » il y a toute raison de
penser (ju'Ariliémidore veut parler de l'île en question. Au culte de la
lune se rattachait peut-être celui des fontaines; ainsi s'expliquerait la
ronde des Korrigan. Dans la même île où l'on s'agenouillait devant la
nouvelle lune, « on avait coutume de faire, le premier jour de l'an, un
sacrilice aux fontaines, chacun offrant un morceau de pain couvert de
beurre à celles de son village*. »
J'arrive à la plus bizarre série du chant armoricain la laie, ses mar-
;

cassins et le vieux sanglier qui les instruit sous un pommier.


Le double symbole mythologique de cet arbre et de ces animaux re-
"innle à une époque très-reculée. Une médaille bien connue, publiée
par Montl'aucon, représente un sanglier et une laie au pied de deux
pommiers Cdulondant leurs rameaux. S'il faut en ci-oire rhis:orieu
de la première église chrétienne élevée dans l'île de Bretagne, la laie
et les jximmiers auraient été l'objet du culte des insulaires paiens.
« L'endroit, dit-il, où fut bâtie l'église s'appelait l'antique sanctuaire du

pommier. Au milieu s'élevait un de ces arbres, et dessous une laie allai-


lait ses petits^. »
Un autre hagiographe du douzième siècle, parlant de la conversion des
Bretons au christianisme, ajoute « Un ange apparut en songe à l'apôti^e
:

du midi de l'île de Bretagne, et lui tint ce langage Partout où tu


:

trouveras une laie couchée avec ses petits, tu bâtiras une église en
l'honneur de la sainte Trinité •. »
Deux poèmes politiques attribués à Merlin éclairent encore mieux le sujet.
Lepremier oi^tlnlitulC' la Pommeraie; le second ai)our lilrc les Marcassins.
Ces animaux tigurent dans l'un et dans l'autre, et le barde les conseille de
la même manièrequele vieux sanglier instruit ceux du poëme armoricain.
L'épithéte d'intelligents et d'éclairés qu'il leur doime, le nom de poè'te
des saiiglier--<, doui unliarde du treizième siècle s'honore, ne permet pas de
se méprendre sur le sens de l'expression mélapliorique employée par Mer-
lin. C'esi éviileniment à des disciples qu'il est censé pailer'.
« Poivimiors élevés sur la montagne, dit-il dnns une invocation aux

arbres sous lesquels il se tient; ô vous, donl j'aime à mesurer le tronc,


la croissance et l'écorce, vous le savez, j'ai porté le bouclier sur l'épaule

< V. rrniroduclion de ce recueil.


s SliMbon, lih. IV, p. 198.
s Vie de Michel le Nobletz, par le P. de Saint-André, p. 185
* Ibidem, p. 186.
s Guilielimis Malmesburiensis, Antiquilotes Ecclesix Glaslonbunj, (Gale,
« Liber Laiidaveiisis. Yita DuWicii, p. 295.
14 CIIÂÎSÏS POPULAIRES DE LA BRETAG^E.
et l'épée sui' la cuisse ; j'ai dormi mon sommeil dans la foret de Ke-
lidon * ! » '

Puis ajoute: « Écoute-moi, cher petit marcassin, toi qui es doue»


il

d'intelligence, entends-tu les oiseaux? comme l'air de leurs chants est


gai 2 ! »
Ailleurs il lui donne des conseils, et, chose digne de remarque, cha-
cune des strophes de sa leçon débute par la formule doctorale qu'on vient
d'entendre, comme chaque i)artie de la leçon de notre Druide à son élève
par l'injonction pédagogique qu'on a lue :

Écoute-moi, cher petit marcassin, dit- il, petit marcassin intelligent,


«
ne va point fouir à l'aventure, au haut de la montagne; fouis plutôt dnns
les lieux solitaires, dans les bois fourrés d'alentour... » Sans insister, je
conclus que le symbole étrange du chant armoricain cache la même réa-
lité humaine que la figure des poëmes gallois.
X-Xl. k\ec les dix vaisseatix ennemis arrivant de Nantes dans la capi-
tale des Vénètes, pour le malheur des habitants, avec les oiize Be'lek ou
Prêtres, débris de trois cents, qui reviennent de Vannes, où ils ont été vain-
cus, comme l'atteste leur bâton de coudrier, symbole celtique de la défaite^,
nous semblons quitter le domaine de la mythologie pour entrer dans ce-
lui de l'histoire. Jlais d'abord quelle est la vraiesignification du mot béle/c/
S'il veut dire prê/re en général, aujourd'hui, il avait, au quatrième siècle,

une signification plus précise, il indiquait un ministre du dieu Bel. Le témoi-


gnage d'Ausone est formel. 11 croit faire honneur à un professeur de rhé-
torique de son temps en lui disant « toi. qui, né à Bayeux, descends d'une
:

famille de Druides, tu tires ton origme sacrée du temple de Belen; à ce


dieu devaient leur nom ceux qui étaient ses ministres, comme tes an-
cêtres*. » Ce fait admis, me serait-il permis de hasarder une hypothèse?
On sait que la flolte de César partit de la Loire ^, et peut-être de Nantes
même, pour venir attaquer la capitale des Vénètes ; on sait qu'il anéantit
leur puissance maritime, qu'il vendit à l'encan tous ceux dont il put se
rendre maître, qu'il fit égorger leur sénat et leurs prêtres. Les dix
vaisseaux ennemis mentionnés par le poëte armoricain ne représente-
raient-ils pas la flotte romaine tout entière, et les onze bélek fugitifs, les
débris dispersés du collège druidique? César dit, à la vérité, que les
Druides étaient étrangers à la guerre, et ceux-ci sont armés; mais il
dit aussi qu'à la mort de l'archidruide, ils mettaient souvent l'épée à
la main pour disputer l'autorité suprême^; à plus forte raison durent-
ils prendre les armes pour détendre leur patrie en danger.
XII. Quoi qu'il en soit, il est curieux de voir le poëte armoricain re-

« Miinjrian, 1. 1. p. iso.
ilbid., p. 155.
'Reddidit Alfred M.icbtiern filius Gestin monachiam sancti Salvaloris (quam injuste per vim
tenebat), in mnnu abbali» cum virga corilina anie Salomonem regem tolius Britanniae magnae-
que pailis Gallianiin. (Carlulariuin F.olonensf; .nd ann. 867 ; D. Moiice, Preuvei, t. I, p. 30S
V. aussi sur le même symbole, dans Owen, Dictium., t. 1, p. 25i.]
* Tu Bajocasis slirpe Druidarum salus;
Beleni sacratum ducis e templo genus
Et inde robis mmina. (Auson., Profess-, 4.)

s Naves aedilicari in flumine Ligerijuhet. (Lib. VI.


• De prineipatu armis contenduiit. [Ibid.)
LES SERIES. 15

garder la mort du dieu Bel comme le présage de la


violente des prêtres
révolution des douze signes du zodiaque et même de la lin du monde.
Il est curieux de le voir donner pour présage de cet événement le meur-

tre de la Vache sacrée des Bretons, de a la vache noire à 1 etoileblanclie,i>


ainsi désigne expressément un ancien barde gallois; de la vache
que la
f(vigoureuse, vigilante, bonne, belle entre toutes, sans laquelle le monde
périrait*. » Nous voyons, au quatorzième siècle, un poêle cambrien, qui
survécut à la persécution de ses confrères, peindre en traits prophétiques
le soleil détourné de sa course et perdu dans les airs, les astres déser-
tant leur orbe et tombant, comme une conséquence de la chute des
bardes nationaux, et nous l'entendons s'écrier, avec désespoir « C'est :

la fin du monde » Cette concordance de doctrine est frappante. Évidem-


!

ment l'auteur cambrien connaissait une partie des secrets dont l'Ar-
moricain (ait un si pompeux étalage, et il avait puisé au même courant
traditionnel. Les bardes gallois du moyen âge, il ne faut pas l'ou-
blier, étaient les descendants convertis des DrLiidcs, prêtres du dieu
Bel, et les paysans du Gladmorgan, sans comprendre la portée du
terme, donnent encore à ceux d'aujourd'hui le nom très-caractéristique
à'inUiés de la vallée de Bélen^. Le barde armoricain le mériterait bien
plus.
Mais il est un fait qui donne à son œuvre une grande importance; c'est
qu'ilen existe une contre-partie laline et chrétienne. Je la trouve dans
un recueil de cantiques bretons du moyen âge, réédité, en 1650, par
Tanguy Guéguen, prêtre, le même qui publia la troisième édition du Grand
MYSTÈRE DE Jésus^, et on la chantait encore, il y a peu d'années, au séminaire
de Quimper. Le fait dont je parle prouve que les premiers apôtres des Bre-
tons firent aux monuments de la poésie païenne de ce peuple la même
guerre habile et une guerre du même genre qu'aux monuments maté-
riels de sa religion. On savait déjà que, dans tout ce qui n'était pas en
opposition directe avec le dogme catholique, ils s'étaient plutôt efforcés
de transformer que de détruire, fidèles aux instructions du pape saint
Grégoire le Grand, qui leur avait dit « Retrancher tout à la fois, dans
:

ces esprits incultes, est une entreprise impossible, car qui veut atteindre
le faîte doit s'élever par degrés et non par élans... Gardez-vous donc de
détruire les temples; détruisez seulement les idoles et remplacez-les par
des reliques. »
Les missionnaires transportèrent donc la forme, le rhythme, l'air,
la méthode élémentaire, toute l'enveloppe du chant païen dans la
contre-partie chrétienne; l'enseignement seul fut changé. L'apôtre
emprunte au Druide son système pour le combattre. Si l'un tire de
ses poèmes sacrés la doctrine qu'il inculque à ses disciples, au moyen des
douze premiers nombres, l'autre, adoptant les mêmes chiffres, atta-
che à chacun d'eux une vérité tirée de l'Ancien ou du Nouveau Tes-
tament que les jeunes néophytes retiendront aisément par l'effet

' Myvyrian, t. I, p. 7i,75 et Î9.


! Eli. Wil ianis, Pocms, t. U, p. 161.
' An novelon ancien, etc., an oll amantet gant Tanguy gueguen, belec. Quemper Caurenlin
HDCL, p. 105.
IG CHANTS POPULAIRES DE LA DRETAGISE
(les répétitions. Les douze iioinls qu'il enseigne sont : (lu'il y a un Dieu,
deux Testaments, trois grands prophètes, quatre évangélistes, cinq livres
de Moïse, six cruches qu'on porta aux noces de Cana (souvenir du premier
miracle de Jésus-Clirist), sept sacrements, huit béatitudes, neuf chœurs
d'anges, dix commandements de Dieu, onze étoiles qui apparurent à
Joseph, enfin, douze apôtres.
Comme dans le hrcton, le disciple interroge le maître, qui, à chaque
nombre nouveau, répète en sens inverse les nombres précédents, savoir :

le deux et l'un après l'unité; le trois, le deux et l'unité après le trois; le


quatre, le trois, le deui et l'unité après quatre, et ainsi de suite jus-
le
qu'a-i bout, où il reprend les douze nombres sans s'arrêter, toujours en
sens inver.se.
Voici, du reste, le texte latin, d'après une copie que je dois à M. l'abbé
Jlenry, et qui est plus complète que la rédaction imprimée par Guéguen:
— Die mihi unus?
quiil

— Unus est Deus


Qui régnai in cœlis *.

— Die mihi quid duo?


— Duo sunt teslameota,
Unus est Deus
Qui régnât in cœlis.

— Die inilii quid sunt 1res?


— Très sunt patriarcli*;
Duo tcslanienla;
Unus est Deus
Qui régnât in cœlis.

— Die mihi quid quatuor?


— Quatuor evangelistaî;
Très sunt palriarcha;, etc.
Unus est Deus, elc.

— Die mihi quid quinque?


— Quinque lihri Moy^is;
Quatuor evangelistae, ete.
Unus est Deus, etc.

— Die mihi quiil sunt sex?


— Sex sunt hydriœ
l'ositae

In Cana Galileœ.
Quinque libri Mojsis, etc.
Unus est Deus, etc.

— Die mihi quid septem?


— Septem sacramenta *;

« Le refia u, selon Tanguy Guéguen, était


Unus est Cliiistus
Qui régnât Deus.
• Var. de lîuéguen : Seplera candelnbra
Ante Oeum lucentia.
LES SÉRIES. il
Sex liydrise, etc.
ünus est Deus, etc.

— Die mihi quid oclo?


— Octo beatitudines ;

Septem sacramenta, etc.


Uniis e^t Deus, elc.

— Die Ffiihi quid novem?


— Novem angeloruni tliori ;

Orlo beatitudines, etc.


Uuus est Ueus, elc.

— Die mihi quid deceni?


— Decem mandata l>pi
;

Kovem angeloium cliori, etc.


Unus est Deus, elc.

— Die milii quid undetim?


— Uudecim Stella;
A Joseplio visse;
Decein mandata Dei, etc.
Unus est Deus, etc.

— Die quid duodecim?


itiilii

— Duodecim aposloli ;

L'ndeciin stellae
A Josepho visae ;

Decem mandata Dei,


Novem angeloruni chori,
Etc., etc., etc.
Unus est Deus
Qui régnât in cœlis.

La grande idée de
l'uniti'' divine est placée au début de la pièce chré-

tienne, et. la lin de chaque strophe,


revient à jusqu'à la douzième,
de même sombre dogme de la nécessité unique, de la douleur
que le

et de la mort, est ramené dans l'hymne païenne, comme origine et


terme de toutes choses. Entre ces deux enseignements il y a l'immen-
sité ; le christianisme et le paganisme, la civilisation et la barbarie sont
en présence, le Druide expose ses doctrines, et l'apôtre les combat; la
jeune génération qui les écoute appartiendra au vainqueur. La lutte
ayant cessé au sixième siècle, et les Armoricains étant presque tous de-
venus ciirétiens à la fin do cette époque, comme l'histoire l'atteste'^,
le monument païen qui nous occupe remonte à une date plus ancienne.
Au moins la leçon du Druide à son disciple at-elle été donnée dans un
temps oii l'ordre avait encore des écoles en Armorique, et probablement
par quelque prêtre de Belen, d'une de ces familles de Druides armori-
cains dont parle Ausone. La difiérence qu'il fait entre les ministres du
culte bélénique et les Druides proprement dits, est précisément ce qui me

' Duodecim ailiculi fidei. (Guéguen.)


« Procope, Ap. Scriptores rerum Galkcaf., t. II, p. 51. Cf. Yitu ileUmi, ad finem, vi s«cul
scripta. lioliand., t. 1, ii* 15, p. i.
18 CHANTS POPULAIRES DE LA BRETAGNE,
porte à croire que notre chani remonte, quant à l'inspiration, au com-
mencement du cinquième siècle. Toutes les doctrines qu'il contient
n'étaient pas celles des anciens Druides; on en chercherait vainement
(luelques-unes dans les témoignages antérieurs à la conquête romaine,
tandis qu'elles se retrouvent, pour la plupart, dans les poëmes mytho-
logiques des bardes cambrions leurs successeurs.
.\ussi des voix tout à fait désintéressées et les plus compétentes
en pareille matière, n'ont-elles pas hésité à ranger le dialogue armori-
cain et les chants bretons du même genre, parmi les monuments poéti-
ques les moins douteux d'origine païenne*.

1 Voir le rapport de M. Ampère sur les Poésies populaires de la France. [Bulklin du comité
des travaux historiques, année 1853, p. »33.)
LA PROPHÉTIE DE GWENC'HLAN
DlftLËCTE DE CORNOUAILLE

ARGUMENT
Comme nous l'avons dit dans l'introduction de ce recueil, il est, parmi
les chants populaires de la Bretagne, une pièce intitulée Prophétie de
:

Gwenc'hlan, que l'on attribue au barde du cinquième siècle de ce nom.


Nous avons cité tout ce que les sources écrites nous ont fourni d'indica-
tions au sujet du poëte. Voici celles que nous offre la tradition.
Gwenc'hlan fut longtemps poursuivi par un prince étranger. Le prince,
s "étant rendu maître de sa personne, lui fit crever les yeux, le jeta dans
un cachot, où il le laissa mourir, et tomba lui-même, peu de temps après,
sur un champ de bataille, sous les coups des Bretons, victime de l'impré-
cation prophétique du poëte.
Cette tradition s'accorde à merveille avec le chant suivant, recueilli en
Melgvcn, que Gwenc'hlan passe pour avoir composé au fond de son ca-
chot, quelques jours avant de mourir.

Quand le soleil se couche, quand la mer s'enfle, je chante


sur le seuil de ma porte.

Quand j'étais jeune, je chantais; devenu vieu.x, je chante


encore.

Je chante la nuit, je chante le jour, et je suis chagrin ce-


pendant.

DIOÜGAN GWENC'HLAN
; ERN E —
Pa oann iaouank me a gane ;
Pa'z ona deut koz, me gan ive,.
Pa guz ann heol, pa goenv ar mor. Me gao enn noz, roc gan enn de
Me oar kana war dreu» ma doi'. Ha me keuziet koulskoude.
20 CHANTS POPULAIRES DE LA BRETAGNE.

Si j'ai la lète baissée, si je suis chagrin, ce n'est pas sans


motif.

Ce n'est pas que j'aie peur; je n'ai pas peur d'être tué.

Ce n'est pas que j'aie peur; assez longtemps jai vécu.


Quand on ne me cherchera pas, on me trouvera; et quand
on me cherche, on ne me trouve pas.
Peu importe ce qui adviendra . ce qui doit être sera.

11 faut que tous meurent trois fois, avant de se reposer enfin.

II

Je vois le sangher qui sort du bois; il boite beaucoup; il a


le pied blessé,

La gueule béante et pleine de sang, et le cria blanchi par


l'Age;

Il est entouré de ses marcassins, qui grognent de faim.

Je vois le cheval de mer venir à sa rencontre, à faire trem-


bler le rivage d'épouvante.

Il est aussi blanc que la neige brillante; il porte au front dos


cornes d'argent.

L'eau bouillonne sous lui, au feu du tonnerre de ses na-


seaux.

Mard-eo gan-in slouet ma bck,


îlar 'm euz keuz, ne kot. heb abek. Me wel ann hoc'b'tont dioc'h ar c'hoad,

Evid aoun me n'am euz ket, Hag hen gwall-gamra, gwallet lie droad i

Meuz ked aoun da vout lazet; Ilevek digor ha leun a wad,


Evid aoun me n'am
euz ket ; Hag he reun louel gand ann oad;
Amzer avvalc'b ez onn-ine bat. Hag he voc'liigou tro-war-dro,
Pa vinn ket klasket vinn kavet; Gand ann naon braz o soc'ho.
lia pa 'z onn klasket ne'z onn ket. Me wel ar morvarc'h enep-tont,
Na veni pelra a c'hoarvezo :
Ken a gren ann aot f;and ar spont.
Pez a zo (lleet a vezo. lien ken gwenn evol ann erc'h kann ;

Red eo d'ann lioU mervel teir gwes, Enn he benn kerniou arc'hanl.
Kent evid arzao enn-divez. Ann dour dindan han o virvi,
Gand anu tan daraa euz he f ri ;
LA PROPHÉTIE DE GWENC'HLAN, 21

Des chevaux marins l'entourent, aussi pressés que l'herbe


RU bord de l'élang.
.— Tiens bon ! tiens bon ! cheval de mer; frappe-le à la tête;

frappe foi-t, frappe!


Les pieds nus glissent dans le sang! Plus fort encore! frappe
donc! plus fort encore !

Je vois le sang comme un ruisseau! Frappe fort! frappe


donc! plus fort encore!
Je vois le sang lui monter au genou Je ! vois le sang comme
une mare !

Plus fort encore! frappe donc! plus fort encore! Tu te repo-


seras demain.

Frappe fort! frappe fort, cheval de mer! Frappe-le à la tète!


frappe fort frappe ! !

III

Comme j'étais doucement endormi dans ma tombe froide,


j'entendis l'aigle appeler au milieu de la nuit.

Il appelait ses aiglons et tous les oiseaux du ciel,

Et il leur disait en les appelant :

— Levez-vous vite sur vos deux ailes !

Ce n'est pas de la chair pourrie de chiens ou de brebis; c'est


de la chair chrétienne qu'il nous faut ! —
Morge«eg enn dro d'ehun ker btank mat 'ta darc'h mat 'ta morvac'h,
Darc'li !

Hag ar geot war lez ar staiik. Darc'h gand he benn, darc'h mat 'ta,
— Dalc'h mat 'ta! dalc'h mat 'ta ! mor- [darc'h . —
[varc'h ;

Darc'h gand hc benn ; darc'h mat 'ta,


[darc'h !

Ken a risk er goad ann treid noaz! Pa oann em bez ien, hunet dous,
Gwas-oc'h -was! darc'h 'ta! gwas-oc'h-was! 'Kleviz ann er 'c'hervel, enn nouz.

Me wel ar goad evel eur waz ! He erigou hen a c'halve ;

Darc'h mat'ta darc'h ta! ! gwas-oc'h-was! llag ann holl evned euz ann ne;
Me wel ar goad hed penn he c'iilin! Ha lavare dre he c'Iiervel :

Me wel ar goad evel eul linn !


— Savet prim war ho tiou-askel!
Gwas-oc'h -was! darc'h 'ta, gwas-oc'h Ne ket kik brein chas pe zenved,
Arzaoi a ri benn arc'hoaz. [-was l Kik kristen renkorap da gaouet! —
22 CHANTS POPULAIRES DE LA BRETAGNE.

— Vieux corbeau de mer, écoute; dis-moi : que tiens-tu là?

— Je tiens la tète du Chef d'armée *


; je veux avoir ses deux
yeux rouges.

Je lui arrache les deux yeux ,


parce qu'il t'a arraché les

tiens.

— Et toi, renard, dis-moi, que tiens-tu là?

— Je liens son cœur, qui était aussi faux que le mien.

Qui a désiré la mort, et t'a fait mourir depuis longtemps.


— Et toi, dis-moi, crapaud, que fais-tu là, au coin de sa
bouche?
— Moi, je me suis mis ici pour attendre son âme au passage.
Elle demeurera en moi tant que je vivrai, en punition du
crime qu'il a commis
Contre le Barde qui n'habite plus entre Roc'h-allaz et Porz-

NOTES
Cette pièce est, par les sentiments, les croyances, les images, un débris
jirécieux de l'ancienne poésie bardique.
Comme Taliésin, Gwenc'lilancroit aux trois cercles de V existence et au

— Morvran goz, cMileo; lavar d'i-me : E deuz c'hoantaet da lazo,


Pelra c'hoaii gen-ouil aze? E deuz da lazet a bell zo.
— Tal Par enn-lu c'iioari gaii-in ;
— Na te lavar d'i-me, toussk,
He zaoulagad ru a fel d'in ;
l'elra rez aze 'korn he vek?
He zaoulagad a grapann net, — Me a zo ama 'n em laket,
Abek d'az re en deuz tennet. 'C'iiortoz he ene da zonet.
— iSa te, louarn, lavar d'i-me Gan-i-me vo Ira vinn er bed,
Petra c'tioari gen-oud aze? Eiin damant glan oc'h he doried
— galon a c'hoari gan-i
lie E kever ar Barz na jonim ken
Oa ken diwir ha ma liani, Eue Roc'h-allaz ha Porz-üwenn.

te ihef étranger qui lit prisonnier k uocle.


LA PROPHETIE DE GWENC'HLAN. 23

dogme de la métempsycose : a Je suis né trois fois, dit le poëte cambrien...


j'ai été mort, j'ai été vivant; je suis tel que j'étais... J'ai étébiche sur la
montagne... j'ai été coq tacheté... j'ai été daim de couleur fauve; main-
tenant je suis Taliésin '. »

Comme Lywarc'h-Hen, il se plaint de la vieillesse, il est triste comme ;

lui, il est fataliste « Si ma destinée avait été d'être heureux, s'écrie


.

le barde s'adressant à son fils qui a été tué, tu aurais échappé à la


mort... Avant que je marchasse à l'aide de béquilles, j'étais beau... je
suis vieux, je suis seul, je suis décrépit... Malheureuse destinée qui a été
infligée à Lywarc'h, la nuit de sa naissance de longues peines sans :

fin^! »
De même que Gwenc'hlan
représente le prince étranger sous la figui'e
d'un sanglier, et le prince breton, sous celle d'un cheval marin, Taliésin
parlant d'un chef gallois, l'appelle le « cheval de guerre^. »
L'histoire du barde aveugle d'Armoriqne chantant dans les fers son chant
de mort, offre quelque analogie avec celle d'Aneurin qui, ayant été lait
prisonnier à la bataille de Kaltraez, composa son poëme de Gododin durant
sa captivité a Dans cette maison souterraine, malgré la chaîne de fer
:

qui lie mes deux genoux, dit-il, mon chant de Gododin n'est-il pas
plus beau que l'aurore? » Le même poëme offre un vers qui se retrouve
presque littéralement dans le chant armoricain^: « On voit une mare
de sang monter jusqu'au genou*. »
Le sens des strophes 25'=, 24° et 25' du chant breton est exactement le
même que celui de deux stances d'une élégie où Lywarc'h-Hen décrit
les suites d'un combat :

«J'entends cette nuit les aigles d'Eli... Ils sont ensanglantés; ils sont
dans le bois... Les aigles de Pengwern appellent au loin cette nuit; on les
voit dans le sang humain » •''.

Mais les bardes que nous venons de citer étaient tous plus ou moins
chrétiens, et l'on doit croire que Gwenc'hlan ne l'était guère, en voyant
la complaisance avec laquelle il dévoue la « chair ciu'étienne » aux
aigles et aux corbeaux on se rappelle qu'une tradition populaire lui fait
:

dire « Un jour viendra où les prêtres du Christ seront poursuivis, où on


:

les huera comme des bêtes fauves^. »


Le carnage qu'on en fera, ajoute-t-il, sera tel « qu'ils mourront tous
par bandes, sur le Menez-Bni par bataillons''. » ,

Dans ce temps-là, dit-il ei.sore. a la roue du moulin moulera menu ;

le sang des moines lui servira d'ft.iu*. »

' Miji'yriun, t. I, p. S" et 16.


2 Ibiil.. p. 113 et in
et les Bardes orelons. p. lôS.
' Ihid , p. 151.
* l:-ui., p. 7.
'•
Mijnjrian, p. 109. Cf. les Bardes bretons, p. 7B.

Mlï.isjr

i M'az marvint lioll a sirolbdou


War menez Ere, a vagadou.
34 CHANTS POPULAIRES DE LA BRETAGNE.
Al'en croire, ces choses arriveront bien avant la fin du inonde; alors la;
plus mauvaise terre rapportera le meilleur blé'.
Enfin, la piùce, comme celles des anciens bardes gallois, était primitive-
ment allitérée. Elle offre des traces trop multipliées de ce système rhy-
thmique, pour que ce soit Teffet du hasard.
Nous avons dit que le peupie l'attribue à Gwenc'hlan; les deux derniers
vers confirmeraient cette opinion :

Gwenc'hlan marque au commencement de ses prédictions, dit le


(t

P. Grégoire de Rostrcaen, qu'il demeurait entre Roc'h-allaz et le Porz-


gwenn, audiosèse de Tréguier. »
Mais s'il est l'auteur de la pièce, elle est évidemment fort altérée dans
la rédaction actuelle, et très-rajeunie de langage. C'est une observation
qne j'aurai souvent lieu de faire. Quant à l'accent poétique, le temps ne
lui a rien Ole de sa vigueur preaiiére, et l'on a dit avec raison que le
dernier cri de vengeance poussé par le vieux barde aveugle est, dans sa
férocité sublime, presque digne du chantre d'Ugolin.

* Abarz ma vezo fin ar bed ;

Falladouar ar gwella éd.


Celte dernière strophe et la seconde sont citées par D. le Pelletier qui les a copiée» sur le
manuscrit original ; le» deus autres appartiennent à la tiaclitiuii.
III

LE SEIGNEUR NANN ET LA FÉE


DIALECTE DE LEON

ARGUMENT
Ln indiquant précédemment le caractère général des fées chez les diffé-
rents peuples de l'Europe, et le caractère particulier des técs bretonnes, j'ai
essayé de prouver que celles-ci paraissent avoir emprunté aux druidesses
gauloises, non-seulement quelques traits essentiels de leur physionomie,
mais jusqu'à leur nom de Korrigan. Lsl ballade du seigneur Nann peut être
citée comme exemple, pour montrer ce qui leur est propre, et ce qu'elles
ont de commun avec les fées des autres peuples. Elle m'a été apprise,
ainsi que la suivante, par une paysanne Cornouaillaise. Depuis lors je l'ai
entendub chanter plusieurs fois en Léon: ce dialecte étant plus élégant que
celui de Gornouaille, j'ai cru devoir le suivre.

Le seigneur Nanti et son épouse ont été fiancés bien jeunes,


bien jeunes désunis.

Madame a mis au monde hier deux jumeaux aussi blancs


que neige; l'un est un garçon, l'autre une fille.

— Que désire votre cœur, pour m'avoir donné un fils? Dites,

que je vous l'accorde à l'instant :

Chair de bécasse de l'étang du vallon, ou chair de chevreuil


de la forêt verte ?

AOTROÜ NANN HAG AR GORRIGAN


— ES LEO^
Ann aoirou Nann hag he briet — Petra ho kalon a vad,
c'iioul
laouankik-flamm oent dimezet, P'ec'h euz ganet eur mab d'he dadf
laouankik-Qaram dispartiet. Livirit, in'her rei d'hoc'h timat :

Ann itroun e deuz ganet dec'h


Kik kevelek a slank ann diaz,
Peou vugel ker kaer hag ann erc'h ;
l'e kik karo ar forest c'iilaz?
Unan 20 paotr, ann ail xo merc'h.
CHANTS POPULAIRES DE LA BRETAGNE.

— La chair du chevreuil est celle que j'aimerais, mais


vous allez avoir la peine d'aller au bois. —
Le seigneur Nami en l'entendant saisit sa lance de chêne,

Et sauta sur son cheval noir, et gagna la verte forêt.

En arrivant au bord du bois, il vit une biche blanche;


Et lui de la poursuivre si vivement que la terre tremblait

sous eux;

Et lui de la poursuivre aussitôt si vivement, que l'eau ruis-


selait de son front,

Et des deux flancs de son cheval. Et le soir vint.

Et il trouva un petit ruisseau près de la grotte d'une Kor-


rigan,

Et tout autour un gazon fin ; et il descendit pour boire.

La Korrigan était assise au bord de sa fontaine, et elle pei-

gnait ses longs cheveux blonds,

Et elle les peignait avec un peigne d'or (ces dames-là ne sont


point pauvres) .

— Comment ôtes-vous si téméraire que de venir troubler


mon eau!

Ou vous m'épouserez sur l'heure, ou, pendant sept années


vous sécherez sur pied; ou vous mourrez dans trois jours

— Kik karo eo a gaffenn mad ; Ken a gavai eur waz vihan


Hogen poan vezo mont d'ar c'hoad. E-kichen li eur Gorrigan,
Ann aolrou Nann pa lie c'Iilevaz, lia tro-war-dro eunn dachen flour;
Enn lie c'iioaf dero a grogaz, llag lien dsi zisken d'eva «Jour.
Ha war lie varc'h du a lammaz,
Ar Gorrig oa tal he feunten
Ha d'ar forest c'hlaz ez eaz.
kriba he bleo hir rnelen,
War lez ar c'hoad pa oa digouet,
llag ho c'hrilie gant eur grib aour
Eunn lieizez wenn en deuz gwelet;
{".\n ilrounezed-ze n'int ket paour,'.
llaghen mont buhan war lie zro
Ken grene 'nn douar dindan ho; — Penaoz oud-de ken dievez
Hag hen mont war he lerc'h raktal Da zont da stravilla va gwez !

Ken rude ann dour diouc'h he dal, Dimczi d'in brema' refet,
lia dioucli he varc'h a heb koslez. Pe e-pad seiz vloaz e seac'hfct;
Ken a zeuaz ann abardaez; Te a-benn tri deiï e varfel.
LE SElGNEUri NANN ET LA FÉE. 27

— Je ne vous épouserai point, car je suis marié depuis un an;

Je ne sécherai point sur pied, ni ne mourrai dans trois jours ;

Dans trois jours je ne mourrai point, mais quand il plaira


au bon Dieu;

Mais j'aimerais mieux mourir à l'instant que d'épouser une


Korrigan!

— Ma bonne mère, si vous m'aimez, faites-moi mon lit, s'il

n'est pas fait;

Je me sens bien malade.

Ne dites mot à mon épouse ; dans trois jours je serai mis en


terre :

Une Korrigan m'a jeté un sort. —


VA, trois jours après, la jeune femme demandait
— Diles-nioi, ma belle-mère, pourquoi les cloches sonnent-
olles?

Pourquoi les prêtres chantent-ils en bas, vêtus de blanc.


— Un pauvre malheureux que nous avions logé est mort
celte nuit.

— Ma belle-mère, dites-moi : mon seigneur Nann, où est-il

allé?

— Il est allé à la ville, ma fille; dans peu de temps il vien-


dra vous voir.

— Dimezi d'hoc'h me na rinn ket, Gand eur Gorrigan ounn bel skoet,
na<; eur l)loaz-zo ounn dimezel; Hag-abenn tri dervez goude
Da zizeac"lii na jomminn ket, Ar c'hreg iaouank a c'houleDnc :

Na benn trideiz na varvinn ket ; — Livirit d'in-me, va mamm-gaer,


>'avarvinn ket a-benn tri de, lia perag e sonn ar c'hleier?
iNemet pa vezo ioul Doue ; Perag e kan ar veleien
Met gwell eo d'in mervel breman War al leur-zi, gwisket e gwenn?
'Get diinizi d' eur Gorngan !
Enn noz-man mervel e dcuz gret.
— Va mammik keaz, ma am c'iiaret, — Eur patur-keaz hor boa kemeret
Aozet va gvvele ma ne ket ; — Va mamm-gaer d'in-me leveret,
Gand ar c'hlenved ez ounn dalc'het. Va aotrou Nann peleac h eo eeti
Na livirit tra d'am friet, — E kear va merc'hig ez eo cet;
A-benn Irideiz ez vinn besiet ; E-berr e teuio d'iio kwelet.
28 CHANTS POPULAIRES DE LA BRETAGNE.

— Ma chère belle-mère , dites-moi : meltrai-je ma robe


rouge ou ma robe bleue pour aller à l'église?

— La mode est venue, mon enfant, d'aller vêtue de noir à


l'église. —
En franchissant l'échalier du cimetière, elle vit la tombe de
son pauvre mari.
— Qui de notre famille est mort, que notre terrain a été
fraîchement bêché?
— Hélas! ma fille, je ne puis plus vous le cacher, votre
pauvre mari est là! —
Elle se jeta à deux genoux, et ne se releva plus.

Ce fut merveille de voir, la nuit qui suivit le jour où on en-


terra la dame dans la même tombe que son mari,
De voir deux chênes s'élever de leur tombe nouvelle dans
les airs ;

Et sur leurs branches, deux colombes blanches, si sautil-

lantes et si gaies !

Elles chantèrent là au lever de l'aurore, et prirent leur


volée vers les cieux.

NOTES
La grotte auprès de laquelle le seigneur Nann rencontre la Korrigan, et
que le poète donne pour demeure au génie, est un de ces monuments

— Va mamm-gaer geaz livirit d'in, War he daou-lin en em strinkaz,


Ruz pe c'iilaz d'ann iliz ez inn? Ha hiken goude na zavaz.

— Va mei'c'hik deuet eo ar c'hiz


Burzuduz vizc da welet,
Da vont gwi.sket du d'ann iliz. — Ann noz goude ma oa leket
Ann ilioun e 1>l'Z lie friel,
Pazenn ar vered pa dreuzaz,
Gwplet dieu wezen derv savel
Bez lie fiiet paour a welaz.
Diouc'h ho l)ez nevez d'aun uc'liel ;

— Pe re hon dud-ni zo marvet, Ha war ho brank diou c'houlnriik wenn,


Pa d-eo lion douar-ni (resKct ? llag hi ken dreo ha kel luouen,
—Sioaz '.
va merc'li, n'hallanii nac'h mui :
Eno 'kana da c'houlou de,
Ho priet paour a zo enn Iii !
— llag nijal d'ann nenv goude.
LE SEIGNEUR NANN ET LA FÉE. 2»
primitifs que l'on nomme
en breton Dolmen, ou ti ar Gorrigan, » «.

et en français « Table de pierres, m ou « grotte aux Fées. » A peu de


! distance on trouve assez souvcnl une fontaine appelée Fontaine de la
I
Fée [Feunteun ar Gorrigan). Comme on le sait, les fontaines et les
i pieri'es étaient anciennement l'objet d'un culte superstitieux, que diffé-
rents conciles, et, entre autres, celui de Nantes, tenu vers l'an G58, pro-
scrivirent et punirent sévèreuieut*.
La ballade du seigneur Nann dont le nom est un diminutif du breton
neiinau, cest-à-dire velu, a passé en France où on l'appelle Renaud-;
et le peuple chante aussi son histoire dans la haute Pretagne Les frag-
ments que nous avons pu recueillir sont une traduction exacte des
stances bretonnes; on en jugera par ces couplets :

— Oli ! dites-moi, ma mère, m'amie,


Pourquoi les sings (clocher) sonnent ainsi?

— Ma on fait
fille, la procession
Toui à l'entour de la maison.

— Oh! dites-moi, ma mère, m'amie,


Quel habit mellrai-je aujourd'hui ?
— Prenez du noir, prenez du blanc ;
Mais le noir est plus convenant.

— Oh ! dites-moi, ma mère, m'amie,


Pourquoi la terre est rafraîchie?

— Je ne peux plus vous le cacher :

Votre mari est enterré. —


On chante, en Suède et en Danemark , une chanson sur le même sujet,
intitulée Sire 01a f dans la danse des Elfes, dont il existe plus de quinze
:

variantes; je prends la suivante comme terme de comparaison avec la


ballade bretonne :

« A l'aube du jour, sire Olaf est monté à cheval ; il a rencontré sur la


route danse brillante, le bal éclatant (des Elfes).
la
— Oh! la danse! la danse! Comme ou danse bien sous le bocage! —
« Le roi des Elfes tendit la main à sire Olaf Sire Olaf, viens danser : —
avec moi. —
Oh! la danse! la danse! etc.
— Non non C'est demain le jour de mes noces. Je ne veux pas danser.
! !

— Oh! la danse! etc.


« La reine des Elfes tendit sa main blanche à sire Olaf: Viens, Olal, —
viens danser avec moi. —
Oh! la danse! etc.
— Non! non, je ne danserai pas. C'est demain le jour de mes noces
— Oh! la danse! etc.
« La sœur des Elfes lui tendit sa main blanche. Viens, sire Olaf, —
danser avec moi. —
Oh! la danse! etc.
— Oh! non, je ne danserai pas. C'est demain le jour de mes noces. —
Oh! la danse! etc.

t Veneialores lapidum... excolentes sacra fonlium admonimus. (Baluze, 1. 1, p. 150.)

» Pr. Tarbé, Romancero de Champagne, t. Il, p. 125. Cf. de Puïmaigre, Chants populaires, p.
ÔO CHANTS POPULAIRES DE LA BRETAGNE.
Et la fiancée disait ce jour-là
« : Dites-moi, pourquoi les cloches son-
nent-elles ainsi?
— coutume de notre
C'est la que chaque jeune amant sonne en
île

riionneur delà fiancée. Oh! — danse! etc.


la
« Mais nous n'osons te le cacher, ton fiancé, sire Olaf, est mort. Nous
venons de ramener son cadavre. —
Oh! la danse! la danse! Comme on
danse bien sous la feu i liée !

« Le lendemain, quand le jour parut, il y avait trois cadavres dans la

maison de sire Olaf. —


Oh! la danse! la danse! etc.
<( C'étaient sire Olaf sa fiancée, et sa mère, morte de douleur *.»
,

Trois ballades smaalandaises, dont le héros s'appelle Magnus, lui font


perdre la raison :
—Chef Maj^nus, chef Magnus, dit la fée, garde-toi bien de répondre
non! Prends-moi pour ton épouse; ne me refuse pas, ne me refuse pas.
Je te donnerai tant d'or et tant d'argent !

—Je suis fils du roi, je suis jeune et brave...; je ne t'épouserai pas.


—Oh! chef Magnus, chef Magnus, prends-moi pour épouse; ne me dis
pas non! ne me dis pas non !

Qui est-tu... pour vouloir m'épouser? Tu n'es pas chi'étienne!
— Chef Magnus, chef Magnus, ne me dédaigne pas, ou tu deviendras
(ou. et tu resteras fou toute ta vie. Neme dis pas non! — ne me dis pas
non !
La ballade servienne de Marko et de la Wila suppose, comme la ballade
bretonne, que l'on ne trouble pas impunément les eaux consacrées aux
fées.
« Garde-toi, crie une voix au prince Marko, qui chasse et qui a soif;
garde-toi de troubler les eaux du lac, car la Wila du gué sommeille sur
.ses ondes, et son île flotte sur les eaux vertes. Malheur au héros qui l'é-

veille! Mallieur au cheval qui trouble les eaux de son lac! La Wila en
exige un terrible péage elle prend au héros ses deux yeux, et au cheval
:

ses quatre pieds'-. »


Nous pourrions citer beaucoup d'autres cbanis populaires qui ont du
rapport avec le nôtre; mais nous n'en avons trouvé aucun aussi complet;
nous le croyons ancien, car il nous parait très-probable que chacune de
ses strophes était primitivement composée de trois vers, comme le sont
encore la 1", la 2% la 5°, la 17«, la 22^ la 25=, la 24= et la o6=. Cette
forme i-hylhmique passe, on le sait, pour le caractère certain d'une
haute antiquité elle a été employée par la plupart des bardes gal-
;

lois du sixième siècle, et on n'en trouve que peu d'exemples depuis le


douzième .

Je remarque qu'elle a disparu dans la rédaction vannetaise de notre


pièce, publiée par M. Dufilhol, à la fin de son roman de Guiouvac'h, d'après
la tradition de Ploemeur, où l'on a localisé et rajeuni l'aventure de Nann,
en rappliquant à la mort tragique d'Alain de la Sauldraye, poursuivant
la biche de Sainte-Ninnok. Voir Yltinéraire de Nantes à Brest, de M. Pol
de Courcy, p. 153.

• Swenska Vi.ser Ht, p. i;i8 et lC.j Umske Viser I, 138.


» Vulks Danilz.i, 4« XfnrU, p. 39.
L'ENFANT SUPPOSE
•^ DIALECTE DE CORNOUAILLE

I ARGUMENT
La tradition mentionnée dans ce chant, qui est encore relatif aux fées, est
une des plus populaires de la Bretagne. C'est, le plus souvent, un récit
en [uose mêlé de couplets, forme accusant évidemment une modifi-
cation postérieure. Nous avons donc recherché s'il n'existait sur le
même thème aucune œuvre complètement en vers, et nous avons été
assez heureux pour découvrir le précieux fragment qu'on va lire.
Une mère perd son fils les fées l'ont dérobé en lui substituant un nain
;

hideux. Ce nain passe pour muet, et il se garde bien, en parlant, de dé-


mentir celte opinion, car il trahirait sa voix qui est cassée comme celle
d'un vieillard. Cependant il faut que la mère l'y contraigne pour ravoir
son enfant. Elle feint donc de préparer à dîner dans une coque d'œul
pour dix laboureurs; le nain étonné se récrie; la jeune femme le fouette
impitoyablement; la fée l'entend, elle accourt pour le délivrer, et l'en-
fant qu'elle a dérobé est rendu à sa mère.

Marie la belle est affligée; elle a perdu son cher Loïkr


la Korrigan l'a emporté.
— En allant à la fontaine puiser de l'eau, je laissai mon
Loïk dans son berceau; quand je revins à la maison, il était

loin;

AR BUGEL LAEC'HIET
— lËS KERNE —
Mari poant a zo lieuziet ; i — Pa'z iz da vid dour d'ar stiva
Ile Loili lier e deuz kollet; Va Loik leziz er c'havel;

Gand ar Gorrigan • ma cet. '


Pa zeuiz d'ar ger hen oa pel,;
52 CHANTS POPULAIRES DE LA BRETAGNE.

Et à sa place on avait mis ce monstre; dont la face est aussi


rousse que celle d'un crapaud, qui égraligne, qui mord sans
dire mot;
Et toujours demande à teter, et a sept ans passés, et n'est

pas encore sevré.


— Vierge Marie, sur votre trône de neige, avec votre fils

entre vos bras, vous êtes dans la joie, moi dans la tristesse.

Votre saint enfant, vous l'avez gardé; moi, j'ai perdu le

mien. Pitié pour moi, mère de la Pitié !

— Ma fille, ma fille, ne vous affligez pas; votre Loïk n'est


pas perdu; votre cher Loïk sera retrouvé.
Qui feint de préparer le repas dans une coque d'œuf pour
dix laboureurs d'une maison, force le nain à parier.
Quand il a parlé, fouettez-le, fouettez-le bien ;
quant il a

été bien fouetté, il crie ;


quand il a été entendu, il est enlevé

promplement.
— Que faites-vous ma mère? disait le nain avec étonne-
là,

ment; que ma mère?


faites-vous là,

Ce que je fais ici, mon fils? Je prépare à dîner dans une
coque d'œuf pour dix laboureurs de ma maison.
— Pour dix, chère mère, dans une coque d'œufs!
J'ai vu l'œuf avant de voir la poule blanche ;
j'ai vu le gland
avant de voir l'arbre.

Al loen-man enn he lec'h laket, « Neh ra van virv c gloren vi


lie vek k(!n du liag cunn tou:^ek, Evid dek gonideg eunn li,
\ graf, a bcg,heb ger e-liet ; A lak ar c'horrig da biegi.
Uii brnn bcpiet 'ma klask kaouet, « P.i'n deuz prezegel flemm-ban, flemm I

ll;ig enn lio zeiz vloaz e ma cet Pa eo bel Uemmet ki'n, a glemm ;
C'boaz ne ma kel c'hoaz dizonel. Pa eo klevet, be laminer lenim. »
r.wert'brz Vari, wai- bo tron erc'b, — Petra ril-hu aze, va mamm ?

€and bo kredur tre ho tiou-vitc'h, Lavare ar c'horr gand esllamme,


E levencz 'm oc'b, me enn nec'b. Petra rit-hu aze, va mamm ?
Ho mab;k bakr c'iiui a virez, — Petra rann ama va mab-mi ?

Me ma bini me a gollez. Birvi a rann er blu^ken-vi,

Truez ouz-in mamm a drucz ! Vit ann dek gonidik va zi.

— Mamerc'h, mameic'b.nanerc'helkel —'Vit dek, mamm ger, enn eur bluskenl


Gweliz vi ken gwelel iar wenn,
llo loik ne 'd eo ket kollet,
llo Loik ker a vo kavet. Üweliz mez ken gwelet gwtzen
\ L'ENFANT SUPPOSÉ. 53

\j'ai vu le gland et j'ai vu la gaule; j'ai vu le chêne dans


les bois de l'autre Bretagne, et n'ai jamais vu pareille chose.

— Tu as vu trop de choses, mon fils; clic! clac! clic! clac!


vieux gaillard, ah! jeté tiens!

— Ne le frappe pas, rends-le-moi je ne fais pas de mal à



;

Ion fils; il est notre roi dans notre pays.

Quand Marie s'en revint à la maison, elle vit son enfant


endormi dans son berceau, bien doucement.

Et comme elle le regardait toute ravie , et comme elle allait

le baiser, il ouvrit les yeux ;

Il se leva sur son séant, et lui tendant ses deux petits bras :

— Hé! mère, j'ai dormi bien longtemps! —

NOTES
Dans une tradition galloise analogue, la pauvre mère, trouvant aussi un
nain hideux et vorace à la place de son enfant, va consulter le sorcier, et
le sorcier lui dit « Prenez des coques d'œufs, fuites semblant d'y pré-
:

parer à dîner pour les moissonneurs si le nain témoigne de l'étonue-


:

ment, fouettez-le jusqu'au sang; sa mère accourra à ses cris pour le


délivrer, en vous ramenant votre enfant; s'il n'en témoigne pas, ne lui
laites aucun mal. »
La mère suit le conseil, et tandis qu'elle remplit de soupe ses coques
d'œufs, elle entend le nain se parler ainsi à lui-même d'une voix cassée :

« J'ai vu le gland avant de voir le chêne; j'ai vu l'œuf avant de voir

la poule blanche je n'ai jamais vu pareille chose'. »


:

Gweliz mez ha gweliz gwial, Mari d'ar ger pa zistroaz,


Gweliz derven e koat Breiz-all, Ile bugel koiisket a welaz
Biskoaz na weliz kemend ail. Enn he gavel, ha sioul eaz.
— Re draou a welaz-ie, va map; Hag out-han ker kaer pa zelle.
Da (liip! (la flip! da ft'p! da ftap! lia da voket d'ean pa ee,
Da jlip, polr koz ! liai me da grap î He zaoulagad a zigore.
— Sko ket ganl-liaii, lez-lian gan-i; Enn he gavazez 'n em zave,
Na rann-me droug da da hini, He ziouvrec'hik d'ei astenne :

Ma breno er bro-ni gan-e-omp-ni. - — Gwall-bellonnLelkousket.mamm-leî-


Cwelais mes kyn gwelet derwen:
Gwelais wy kyn gwelet iar weiui
Ericed ni welais efeilienii.
34 CIIAKSONS POPULAIRES DE LA BRETAGNE.

Tercet curieux, unique débris de je ne sais quel antique rituel, dont


les vers, à trois mots et au dialecte près, cadrent exactement avec
ceux de la ballade bretonne. Cela nous porte à croire que celte ballade
remonte pour le lond à une époque antérieure à la séparation déliaitive
des Bretons insulaires et des Bretons armoricains, opinion que rien ne
parait contredire, et que confirme, à notre avis, la lorme ternaire des
strophes, et l'allitération régulière qu'elle présente d'un bout à l'autre.
Par un hasard extraordinaire, un écrivain latin du douzième siècle,
l'auteur de la légende de Merlin, met les paroles que nous venons de
citer dans la bouche de son barde sorcier.
« Il y a dans cette forêt, dit Merlin, un chêne chargé d'années; je l'ai
vu lorsqu'il commençait de croître... J'ai vu le gland dont il est sorti,
germer et s'élever en gaule... J'ai donc vécu longtemps*. »
Si cette remarquable ccincidence n'était pas 1 eli'et du hasard, elle prou-
verait que l'écrivain gallois, qui faisait ainsi parler Merlin, connaissait le
chant populaire, et serait pour notre ballade une nouvelle preuve d'anti-
quité.

• Vila ilerlini Cttkdonieniis, p. 47. Cf, ilynlhinii ou Venchanleur Merlin; p. »7.


LES NAINS
i]:Vj —DIALECTE DE CORNOU

IM.
ARGUMENT
!^ n en comme des chants dont les fées sont
est des clianis sur les Nains
l'objet; ils sont très-rares, tandis que les traditions relatives à ces êtres
surnaturels sont multipliées à l'infini. Celui que nous donnons ici revêt
le plus souvent la forme d'un récit; il a tout l'air d'une satire contre les
tailleurs, cette classevouée au ridicule en Basse-Bretagne comme dans le
pays de Galles, en Irlande, en Ecosse, en Allemagne et ailleurs, et qui l'était
jadis chez toutes les nations guerrières, dont la vie agitée et errante s'ac-
cordait mal avec une existence casanière et paisible. En Basse-Bretagne
on encore proverbialement, qu'il faut neuf tailleurs pour faire un
dit
homme, et personne jamais ne prononce leur nom, sans ôter son chapeau et
sans ajouter « sauf votre respect. » La Très-ancienne Coutume de celte
:

province aurait pu les ranger dans la classe des « vilains natres, ou gens
qui s'entremettent de vilains métiers, comme être écorcheurs de chevaux,
de viles bestes, garsailles, truandailles, pendeurs de larrons, porteurs de
pastez et plateaux en tavernes, crieurs de vins, poissonniers; qui s'entre-
mettent de vendre vilaines marcliandises, et qui sont méneslriers ou
vendeurs de vent; lesquels ne sont pas dignes de eux entremettre de
droits ni de coustume. » On en jugera par le joli badinage suivant.

Paskou le Long, le tailleur, s'est mis à faire le voleur, dans-


la soirée de vendredi.

Il ne pouvait plus faire de culottes: tous les hommes sont


partis pour la guerre contre ceux de France et leur roi.

AR C'HORRED
— lES KERNE —
Paskou-Hir, ar c'hemener, i N'hclle mui ober Ijragou :
Zo eet (la ober al laer, Eet ann dud d'ann armeou
Abardae noz digwener. I Ouz rc Vro-C'hall hag ho rou.
36 CIIAISTS POPULAIRES DE LA BRETAGNE.

il est entré dans la grotte des Nains avec sa pelle, et il s'est

mis à creuser pour trouver le trésor caché.

Le bon trésor, il Ta trouvé, et il est revenu chez lui en


toute hâte; et il s'est mis au lit.

— Fermez la porte, fermez-la bien ! Voici les petits Du% de


la nuit.

— « Lundi, mardi, mercredi, et jeudi, et vendredi! » —


— Fermez la porte, mes amis : voici, voici venir les Nains!

Les voilà qui entrent dans la cour; les voilà qui dansent à
perdre haleine.

— Lundi, mardi, mercredi, jeudi,


« et et vendredi ! » —
— Los qui grimpent sur ton
voilà toit; les voilà qui y font

une trouée.
Tu es pris, mon pauvre ami; jette vite dehors le trésor.

Pauvre Paskou, tu es mort! Asperge-toi d'eau bénite;

Jette ton drap sur ta tête; ne fais pas un mouvement.


— Aïe! je les entends rire; qui s'échapperait serait fin.

Seigneur Dieu! en voici un; sa tète s'avance par le

trou;

Ket e 'tic li ar C'Iiorred — « Dilun, dimeurs, dimerc'her


Gand lie Ijall, ha da doullet Ha diriaou ha digwener. » —
Da glask ann tensaour kuzet. — Maint o pigiiat war da dei ;

Ann tonsaour mad a gavaz, Maint 'ober eunn loiill enn ei.

Ha d'ar gp-r o redek biaz ; Krabet oud, mignonik paour,


Ha'nii lii; vvele 'n em lakaz. ToU kuit buhan ann lenbaour.
— Sarret ann nor sarret kioz!, Paskou paoïir, te zo lazct!
Selu ann Duzigou noz. Tollwar-n-oud dour benniget ;

— Il Diliin, dimeurs, dimerc'licr, ToU da liser war da benn ;

lia diiiiiou lia digweiier! » — Paskou, na fich ked a-gnuin.


— Sairel ann nor, migiioned; — Sioaz-d'in! maint o c'hoai/.iii;
Setu, selii ar C'iiorrid ! Neb a zidec'life ve lin.

Maint o loni. Irebarz ar porz, Otrou doue Setu'nan, !

Mainl Clin lian o lall^ui ion. He benn dre'nu loull a welann ;


LES NAINS. 57

Ses yeux brillent comme des charbons ! Il glisse le long


du pilier.

Seigneur Dieu un, deux ! et trois ! les voilà en danse sur l'aire !

Ils bondissent et enragent. Sainte Vierge! je suis étranglé !

— « Lundi, mardi, mercredi, et jeudi, et vendredi. » —


Deux, trois, quatre, cinq et six !— « Lundi, mardi, mercredi !

« Tailleur, cher petit tailleur, on dirait que tu ronfles là !

« Tailleur, cher petit tailleur, montre un peu le bout de


ton nez.

« Viens-t'en faire un tour de danse nous t'apprendrons ; la

mesure ;

« Tailleur, cher petit tailleur! Lundi, mardi, mercredi.

« Tailleur, tu es un fripon. Lundi, mardi, mercredi.

« Viens-t'en nous voler encore ; viens, méchant petit tail-


leur ;

« Nous t'apprendrons une danse qui fera craquer ton dos.


« Monnaie des Nains ne vaut rien. » —

NOTES
Une autre version de la même
chanson attribue l'aventure à un cer-
tain fournier nommé lannik-ann-Trevou. Plus fin que notre tailleur, en

He zaoulagad ru glaou tan ! '<Kemener, kemenerik,


'Ma enn traon gad ar peulvan. Tenn da fri mez eunu taramik I

'Trou Doue unan, daou, tri


! I
< Deuz da cher euna dro zans,
Mont enn dro war al leur zi !
Ni zibkei d'id ar c'hadans;
« Kemenerik, kemener
Lamm a reont ha konari.
!

Dilun, dimeurs, dimerc'her.


Taget onn, Gwerc'hez Vari !

Kemenerik
— it Dilun, dimeurs, dimerc'her,
« te zo laer.

Ha diriaou ha digweuer ! i/ — Dilun, dimeurs, dimerc'her.

« Deuz d'hon laeraz eur wech-all,


Daou, tri, pevar, pemp ha c'houec'h !
Deuz, koz kemenerik fall;
— «Dilun, dimeurs, dimerc'her!
« iSi ziskeio d'id eur bal
« Kemenenk, kemener, A rei d'az mell-kein strakaL
Roc'ha rez aze, lerer I Paz arc'haut korr tra na dal. —
38 CHANTS POPULAIRES DE LA BRETAGNE.
rentrant chez lui avec son trésor, il prend la précaution de couvrir l'e
cendres et de charbons brûlants l'aire de sa maison, et quand les Nain-
arrivent au milieu de la nuit pour reprendre leur bien, ils se brûlent
tellement les pieds, qu'ils déguerpissent au plus vite, en poussant dé-
cris effroyables, mais non sans avoir préalablement tiré vengeance du
voleur, dont ils brisent toute la vaisselle; et la chanson le dit :

« Chez lannik-ann-Trevou, nous avons brûlé nos pieds cornus, mais fait
bon marché de ses pots' » .

On remarquera que la chanson des Nains leur donne, entre autres


noms, celui de Ditz-, diminutif Duzi/c, que portaient en Gaule ces mêmes
génies du temps de saint Augustin*; qu'elle leur assigne pour demeure,
comme aux ¥ées, les Dolmen, et qu'elle leur fait danser en chœur une
ronde infernale, dont le refrain est toujours « Lundi, mardi, mercredi,
:

jeudi et vendredi. »
Un voyageur, attiré, dit-on, dans leur cercle, trouvant le refrain mo-
notone, et y ayant ajouté les mots «samedi et dimanche, » ce fut parmi
:

le peuple nain une telle explosion de trépignements, de cris et de mena-


ces, que le pauvre homme faillit mourir de peur on assure que s'il eût:

ajouté aussitôt a Et voilà la semaine terminée » la longue pénitence à la-


: !

quelle les Nains sont condamnés, aurait fini avec la chanson.


Les Nains passent pour veiller, dans leurs grottes de pierres, à la garde
d'immenses trésors; mais leur monnaie est de mauvais aloi.
La même opinion se trouve mentionnée dans un ancien recueil n:a-
nuscrit de traditions galloises^

* E ti lannik-ann-Trevou
Hon euz rosiei lior c'Iiarnoo
Ha gret foar gand he bodou.
1 Daemones quos Duscios C.AU nuncupanl iDc cirit. Dei, lib. XV, c, xxinj.
» Lyfr goc'h o Heiijesl, col. 705,cf._ le Crciii.p, 2il,
VI

SUBMERSION DE LA VILLE DIS


— DIALECTE DE CORNOUAI

iF ARGUMENT
Il en Armorique, aux premiers temps de lère chrétienne, une
existait
ville, aujourd'hui détruite, à laquelle l'anonyme de Ravenne donne le nom
de Chris ou Keris. A la même époque, c'est-à-dire au cinquième siècle,
régnait dans le même pays un prince appelé Gradlon et surnommé Meur,
c'est-à-dire le Grand. Gradlon eut de pieux rapports avec un saint
personnage nommé Gwénnolé, fondateur et premier abbé du premier
,

monastère élevé en Armorique. Voilà tout ce que l'histoire nous apprend


de cette ville, de ce prince et de ce moine; mais les chanteurs populaires
nous fournissent d'autres renseignements. Selon eux, Ker-is ou la ville
d Is, capitale du roi Gradlon, était défendue contre les invasions de la
mer par un puits ou bassin immense, destiné à recevoir l'excédant des
eaux, à l'époque des grandes marées. Ce puits avait une porte secrète
dont seul gardait la clef, et qu'il ouvrait et fermait, quand cela était
le roi
nécessaire Or, une nuit, pendant qu'il dormait, la princesse Dahut, sa
ülle,voulant couronner dignement les folies d'un banquet donné à un
amant, déroba à son père la clef fatale, courut ouvrir l'écluse, et sub-
mergea la ville. Saint Gwénnolé passe pour avoir prédit ce châtiment
qui lait le sujet d'une ballade qu'on chante à Trégunc.

As-lu entendu, as-tu entendu ce qu'a dit l'homme de Diec


au roi Gradlon qui est à Is?

IIVADEN GERIS
— lES KERNE —
1 I Pez a lavaraz den Doue
Ha glevaz-le, ha glevaz-te l D'ar roue Giadloa enn Ij be?
40 CHANTS POPULAIRES DE LA BRETAGNE.

« Ne VOUS livrez point à l'amour; ne vous livrez point aux


folies. Après le plaisir, la douleur!

« Qui mord dans la chair des poissons, sera mordu p;u


les poissons; et qui avale sera avalé.

« Et qui boit et mêle le vin, boira de l'eau comme un pois-


son ; et qui ne sait pas, apprendra. »

II

Le roi Gradlon parla :

— Joyeux convives, veux dormir vm peu.


je aller

— Vous dormirez demain matin demeurez avec ; nous ce


soir; néanmoins, qu'il soit fait comme vous le voulez. —
Sur cela, l'amoureux coulait doucement, tout doucement
ces mots à l'oreille de la fdle du roi :

— Douce Dahut, clef? et la

— La sera enlevée clef ; le puits sera ouvert : qu'il soit fait


selon vos — désirs !

III

Or, quiconque eût vu le vieux roi endormi, eût été saisi


d'admiration.

— « Arabad eo en cmbarat! — Da gouski afec'h anlronoz,


Arabad eo arabadial! Manet-hu gan-e-omp-ni fenoz :

Coude levenez, kalonad ! llogen pa vennit-hu, l>eniioz! —


« Neb e beg e kig ar pe>kcd, Serc'beg a gomze war ma oue
Gand ai- pcsked a vo pegot, Flourik-flour ouz merc'h ar roue :

Ha neb a lonk a vo lonkct. — Klouar Daliut, nag ann alc'liouel


« Ha neb ba gwin a vesk,
a ev, — Ann alc'boue a vezo tennet ;

A evo dour evcl eur pejk; Ar puns avezo dibrennet :

Ha neb na oar a gavo desk. » Pez a ioulil-hu ra vo grel! —

Ar roue Gradlon a venne Hag ann neb en defe gwelet


— Koanouricn da, da eo gan-e Ar roue koz war be gousked,
ïlonet dm goubki «ur banae. Meurbed vije bet souezet,
SUBMERSION DE LA VJLLE D'IS. 41

D'admiration en le voyant dans son manteau de pourpre, ses


cheveux blancs comme neige flottant sur ses épaules, et sa
chaîne d'or autour de son cou.
Quiconque eût été aux aguets, eût vu la blanche jeune
fille entrer doucement dans la chambre, pieds nus :

Elle s'approcha du roi son père, elle se mit à genoux, et


elle enleva chaîne et clef,

IV

Toujours il dort, il dort le roi. Mais un cri s'élève dans la


plaine : — L'eau est lâchée ! la ville est submergée !

— Seigneur roi, lève-toi! et à cheval! et loin d'ici! La mer


débordée rompt ses digues !

Maudite soit la blanche jeune fille qui ouvrit, après le festin,

la porte du puits de la ville dis, cette barrière de la mer!

— Forestier, forestier, dis-moi, le cheval sauvage de Gra-


dlon, l'as-tu vu passer dans cette vallée?

— Je n'ai point vu passer par ici le cheval de Gradlon, je


l'ai seulement entendu dans la nuit noire : Trip, trep, trip,
trep, trip, trep, rapide comme le feu I

Souezet gand he bali moug, — Otrou roue, sav diallen !

Hag he vleo gwenn-kann war he choug, Ha warda varc'h! ha kuit a-grenn!


He alc'houeaour ekerc'h'n he c'houg. lla'r mor o redek dreist lie lenn !

Neb a vije bel er c'hedeii, Bezel niilliget ar verc'h wenn
En dcfe gwelet ar veic'li wenn A zialc'liouezaz, goude koen,
Goustad o vonl ire, diarc'heii. Gore puns Keris, mor lermen !

Toslal re oud he zad roue,


Ha war he daoulin 'n em sloue,
Ha ribla re sug hag alc'houe. — Koadour, koadour, lavar d'i-me
Marc'h gouez Gradlon a welaz-le
IV vont e-biou gand ar zaon-me?
Ato e hun, e hun aua ner. — Marc'h Gradlon dre-ma na welii
Ken a glevel hed al laouer : Nemed enn noz du lie gleviz
— Laosket ar puns beuzel ar ger!
! — Trip, trep, trip, trep, trip, trep i lan-tisî
42 CHANTS POPULAIRES DE LA BRETÂG>E.
— Âs-lu VU, pêcheur, la fille de la mer, peignant sc^
<;heveux blonds comme l'or, au soleil de midi, au bord de
l'eau?

— J'ai vu la blanche fdle de la mer, je l'ai même entendu?


chanter : ses chants étaient plaintifs comme les flots.

NOTES
La tradition relative à la destruction de la ville d'Is remonte au ber-
ceau de la race ccltiiiue, car elle est commune aux trois grands rameaux
de cette race les poètes bretons, gallois et Irlandais Tout chantée; on la
:

trouve localisée en Armorique, comme en Cambrie, comme en Irlande-


La possibilité de rapprocher ici les textes, de les compléter, de les contrô-
ler les uns prir les autres, est pour la philologie d'un intérêt extrême, dit
très-bien M. Charles Magnin'; ils s'accordent à retracer avec une concise
et effrayante énergie une catastrophe dont l'histoire n'a conservé qu'un
vague et incertain souvenir. Les Armoricains font inonder la nouvelle
Sodome par ledébordement d'un puits; les Gallois et les Irlandais, d'une
fontaine. Selon les uns et les autres, la fille du roi est la cause de l'inon-
dation, et Dieu punit la coupable en la noyant, et en la changeant en
sirène. Chose plus extraordinaire encore, la version galloise, qu'on a lieu
de croire du cinquième siècle, et l'œuvre du barde Gwyddno -, mais
dont le manuscrit du moins appartient au douzième siècle, contient deux
strophes qu'on retrouve presque littéralement dans le poëme armoricain.
Le barde gallois commence de la manière dont celui-ci Unit quelqu'un ;

vient réveiller le roi (le poëte l'appelle Seithenin) :

Seithenin
« regarde la terre des guerriers,
! lève-toi 1 et 1 les campagnes
de Gwyddno sont envahies par l'Océan » 1

Puis le poëte poursuit de ses malédictions la princesse :

« Maudite soit la jeune fdle qui ouvrit, après son souper, l'huis de la

fontaine, la barrière de la mer!


« soit l'éclusière qui ouvrit, après
Maudite le péché, la porte de la
fontaine à une mer sans frein !

Les gémissements des ombres se sont élevés des plus hauts sommets
«

de la ville, et montent jusqu'à Dieu le besoin suit toujours l'excès*. »:

— Gwelar-te morvcrc'li, peskelour, . — Gwelout a riz ar morverc'h wenn;


kriba he bleo melen-aour j
M'iie c'hleviz o kana zoken :

Lre ann heol splann, e ribl ann dour ? I Klemvanuz lonn ha kanaouen.

« Journal des savants, cahier de mai 1847, p. 268.


s L'Archaiology of Wales le fait vivre de 469 à S«Q>
3 ilijvyriun, Archaiology of WaU$, 1. 1, p. 165.
SUBMERSION DE LA VILLE D'IS. 4:>

Les marins gallois de baie de Cardigan, qui occupe aujourd'hui, as-


la
sure-t-on, le territoire submergé, prétendent voir, sous les eaux, des
ruines d'anciens édifices; ceux de la baie de Douarnenez, en basse Bre-
tagne, ont la même prétention. « Il se trouve encore aujourd'hui, disait,
au seizième siècle, le chanoine Morcau, des personnes anciennes qui osen
bien asseurer qu'aux basses marées, estant à la pesche, y avoir souvent
vu des vieilles maseures de murailles*. »
Enfin, selon Giraud de Barry, les pêcheurs irlandais du douzième siècle,
croyaient voir briller, sous les eaux du lac qui recouvre leur ville englou-
tie, les tours rondes des anciens jours.

Ainsi, dit poétiquement Thomas Moore, dans ses songes sublimes,


ot

«la mémoire souvent surprend un rayon du passé; ainsi, soupirant.


a elle admire, à travers les vagues du temps, les gloires évanouies qu'i
« couvre. »
Parmi les traditions relatives à Gradlon en particulier, il en est une d&
nature à éclaircir certains points du poëme; elle nous a été conservée
par un des plus charmants trouvères du treizième siècle, et regarde le
fidèle coursier du roi. Marie de France assure qu'en fuyant à la nage, il
perdit son maître, dont une bonne fée sauva la vie, et qu'il devint sau-
vage de chagrin les Bretons, ajoute-t-elle, mirent en complainte l'épi-
:

sode du cheval et du cavalier :

Graalon pas ne s'oublia.


Son blanc cheval fit amener.

En l'eau entre tout à cheval.


L'onde l'emporte contre val;
Départi l'a de son destrier,
Graalon fut près de noyer.

La damoiselle (la fée) en eut pitié


Par les flancs saisit son anii,
Si l'en amène ensemble od li (avec elle).

Son destrier qui d'eau échappa


Pour son seigneur grand deuil mena.
En la foret lit son retour.
Ne fut en paix ni nuit ni jour;
Des pieds grata, fortment hennit,
Par la contrée fut oui.
Prendre cuident (le veulent) et retenir;
Oncques nul d'eux ne 1" put saisir.
U ne voulait nului (personne) atendre,
Nul ne le put lacier ni prendre.
Moult longtemps après ouït-on.
Chacun an, en cette saison
Que son sire partit de lui,
La noise et la friente (hennissement) et le cri
Que le bon cheval démenait
Pour son sire que perdu avait,
L'ave-iture du bon destrier,

t UUloire de ta Ligue en Bretagne, p. W.


44 CIIAÎSTS POPULAIRES DE LA BRETAGINE.
L'avcnlure du chevalier,
Comme il s^'cn alla od (avec) sa mie,
Fut psr toute lirelagne ouïe.
Un lai en firent les Bretons,
Graalon-meur l'appelle t-on '.

Dans la tradition originale, je l'ai dit, c'est la fdle de Gradlon, et non


le prince, qui se noie. Fuyaui à toute bride sa capitale envaliie par les
flots qui le poursuivaient lui-même et qui mouillaient déjà les pieds de
son cheval, il emportait sa fille en croupe, lorsqu'une voix terrible lui
cria par trois fois « Repousse le démon assis derrière toi » Le malheureux
: !

père obéit, et soudain les flots s'arrêtèrent.


Avant on voyait à Quimper, entre les deux tours de la
la révolution,
cathédrale, le roi Gradlon monté sur son fidèle coursier; mais, en 95,
son titre de roi lui porta malheur. Des vieillards se souviennent d'avoir
assisté à une cérémonie populaire qui avait lieu autrefois, chaque année,
autour de sa statue équestre.
Le jour de la Sainte-Cécile, un ménétrier, muni d'une serviette, d'un
broc de vin et d'un lianap d'or, ollert par le chapitre de la cathédrale,
montait en croupe derrière le roi. 11 lui jassail la serviette autour du
cou, versait du vin dans la coupe, la présentait au prince, comme eût
fait l'échansou royal, et, la vidant lui-même ensuite, jetait le hanap à la
Ibule, qui s'élançait pour le saisir. Mais quand l'usage cessa, la coupe
d'or, dit-on, n'était plus qu'un verre. Puisqu'on a rétabli de nos jours la
statue équestre, pourquoi pas aussi la fête primitive ?
Une dernière particularité iniéressante de Thistoirc poétique de
Gradlon, et qui peut avoir un fondement historique, c'est la mention
de celte clef d'or qu'il portait en sautoir. Childebert, selon Grégoire de
Tours, en portait une semblable au cou.
Le poëme de la Submersion d'is offre donc, par le fond, plusieurs
preuves inconteslal les d'une antiquité reculée. Sa forme accuse la même
date il est composé, comme celui du barde Gvvyddno, dans le rhytlime
;

ternaire et dans le système de l'allitération. La langue présente d'assez


grandes dilficultés plusieurs tournures grammaticales et plusieurs ex-
;

pressions du poëme n'étant plus en usage. Quant à son mérite littéraire,


31. Tom Taylor, qui l'a si bien traduit en anglais,, s'exprime ainsi « La :

rudesse pittoresque qu'on y remarque ne manque ni de trait, ni d'art


dramatique, ni de vie; l'action y est vivement mise en saillie. » Et l'émi-
nent traducteur ajoute « Sous ce rapport, ces ballan'es bretonnes me
:

semblent incomparables dans leur genre » '-.

« Le lai do Gradlon-meur, poésies de Marie de France, 1. 1, p. 5W el ü30.


« Balladi and Somjs of Briltanij, p. 52.
LE VIN DES GAULOIS
ET LA DANSE DU GLAIVE
— DIALECTE DE LÉON —

ARGUMENT
On n'ignore pas qu'au sixième siècle, les Bretons faisaient souvent des
courses sur le territoire de leurs voisins soumis à la domination des Franlis,
qu'ils appelaient du nom général de Gaulois. Ces expéditions, entreprises
le plus souvent par la nécessité de détendre leur indépendance, l'étaient

aussi quelquefois par le désir de s'approvisionner chez l'ennemi de ce


qui leur manquait en Bretagne, principalement de vin. Aussitôt que ve-
nait l'automne, dit Grégoire de Tours, ils partaient, suivis de chariots et
munis d'instruments de guérite et d'agriculture, pour la vendange ar-
mée. Les raisins étaient-ils encore sur pied, ils les cueillaient eux-
mêmes; le vin était-il fait, ils l'emportaient. S'ils étaient trop pressés ou
surpris par les Franks, ils le buvaient sur place, puis, emmenant captifs
les vendangeurs, ils regagnaient joyeusement leurs bois et leurs marais.
Le morceau i[n'on va lire a été composé, selon l'illustre auteur dos
Récits mérovingiens, au retour d'une de ces expéditions. Quelques habi-
tués de tavernes, de la paroisse de Coray, l'entonnent, le verre en main,
plutôt pour l'air que pour les paroles, dont ils ont cessé, grâce à Dieu, de
saisir l'esprit primitif.

Mieux vaut vin blanc de raisin que de mûre; mieux vaut


vin blanc de raisin.
— feu ! feu ! ô acier ! ô acier ! 6 feu ô feu
! ! ô acier et feu !

ô chêne! ô chêne! ô terre! ô ñols! o Ilots! ô terre ! ô terre et


chêne !

GWIN AR G'IÏALLAOUED
UA KOROL OR c'iILEZF
— I ES LEON
— Tan! tan! dir! oh! dir! tan! tnn!
Gwell eo gwin gweun bar L,lir l>alon!

Ka niouar! TannI tann! tir! ha tonn! tonn tu- lia


!

'

Gwell eo gwin gwenn Ijar. [tir ha tann


46 CHANTS POPULAIRES DE LA BRETAGNE.

Sang rouge et vin blanc, une rivière! sang rouge et vin


blanc!
— feu! ô feu! etc.

Mieux vaut vin nouveau que bière; mieux vaut vin nouveau.
— feu! ô feu ! etc.

Mieux vaut vin brillant qu'hydromel ; mieux vaut vin bril-

lant.
— Ofeu! ôfeu! etc.

Mieux vaut vin de Gaulois que de pommes mieux ; vaut vin


de Gaulois.
— feu! ô feu! etc.

Gaulois, ceps et feuille à toi, ô fumier! Gaulois, ceps et


feuille à toi !

— feu ! ô feu! etc.

Vin blanc, à toi, Breton de cœur! Vin blanc, à toi, Breton!


— feu! ô feu! etc.

Vin et sang coulent mêlés ; vin et sang coulent.


— feu! ô feu! etc.
j

Vin blanc et sang rouge, et sang gras; vin blanc et sang]


rouge.
— Ofeu! ôfeu! etc. I

Gwell eo gwin nevez Gwin gwenn, d'id, Breton


Oh ua niez;
! A galon!
Gwell eo gwin nevez. Gwin gwenn, d'id, Breton.
Tant tan!... Tan! tan!...

Gwell eo gwin a lufr Gwin ha goad a red


Oh na kufr
!
;
Enn gelred;
Gwell eo gwin a lufr. Gwin ha goad a red.
Tan! tan!... Tan! tan!...
Gwell eo gwin ar Gall Gwin gwenn lia goad ruz
Nag aval; Ua f;oad druz;
Gwell eo gwin ar Gall. Gwin gwenn ha goad ruz.
Tan! tan!... Tan! tan!...

Gall.did.kef ha deil Goad ruz ha gwin gwenn


D'iil pez-teil ! Eunn aouen !

Gall, d'id, kef ha deil. Goad ruz ha gwin gwenn.


Tau! tanl... Tan 1 taa 1...
LE VIN DES GAULOIS. 47

C'est le sang des Gaulois qui coule; le sang des Gaulois.


— Ofeu! ô feu! etc.

J'ai bu sang et vin dans la rude mêlée; j'ai bu sang et vin.


— Ofeu! ô feu! etc.
Vin et sang nourrissent qui en boit; vin et sang nourrissent.
— feu ! ô feu ! etc.

Sang et vin et danse, à toi, Soleil! sang et vin et danse.


— feu ! ô feu ! etc.

Et danse et chant, chant et bataille! et danse et chant.


— feu! ô feu! etc.

Danse du glaive, en cercle ; danse du glaive.


— feu ! ô feu ! etc.

Chant du glaive bleu qui aime le meurtre; chant du glaive


bleu.
— feu! ô feu! etc.

Bataille où le glaive sauvage est Roi ; bataille du glaive sau-


vage.
— feu ! ô feu ! etc.

Goad ar C'hallaoued Goad gwin ha koro.*


Eo a reil ; Tan! tan!...
Goad ar C'hallaoued. Ua korol ha kan,
Tan! tan!... Kan ha kann !

Goad ha gwin eviz Ha korol ha kan.


Er gwall vriz; Tan! tan !...
Goad ha gwin eviz. Korol ar c'hieze,
Tan! tan!... Enn eze ;

Korol ar c'hieze.
Gwin ha goad a vev
Tan! lanl...
Neb a ev;
Gwin ha goad a vev. Kan ar c'hieze glaz
Tan! lan !... A gar l.iz ;

Kan ar c'hieze glaz.


Tan ! tan!...

Kann ar c'hieze goue


Ar Roue.
Goad gwin ha korol Kann ar c'hieze goue.
D'id, Heol ! Tan ! tanl
48 CHANTS POPULAIRES DE LA BRETAGNE.

glaive ! ô grand Roi du champ de bataille ! ô glaive ô grand !

Roi!
— feu ! ô feu ! etc.

Quel'arc-en-ciel brille à ton front! que l'ac-en-ciel brille!




feu ! ô feu ! ô acier ! ô acier ! ô feu ! ô feu ! ô acier et feu !

ô chêne! ô chêne! ô terre! ô flots! 6 flots! o terre! ô terre vl

chêne !

NOTES
probable que l'expcdition à laquelle ce chant sauvage fait allusion
11 est

eut lieu sur le territoire des Nantais, car leur \in est blanc, cornu !
celui dont parle le barde. Les différentes boissons qu'il prèle aux Bre-
tons, le vin de mûre, la bière, l'hydromel, le vin de pommes ou le cidre,
sont aussi celles dont ils usaient au sixième siècle.
Sans aucun doute, nous avons ici deux chants distincts, soudés par
l'effet du temps. Le second commence à la treizième strophe, et est un
hymne guerrier en l'honneur du soleil, un fragment de la Ronde de lÉpée
des anciens Bretons. Comme les Gaëis et les Germains, ils avaient l'ha-
bitude de s'y livrer pendant leurs fêtes elle était exécutée par des jeunets :

gens qui savaient l'art de sauter en mesure circulairement, en lançant


en l'air et recevant dans la main leurs épées*. On la voit figurée sur
trois médailles celtiques de la collection de M. lluchcr dans l'une, un :

guerrier bondit en brandissant d'une main sa hache de bataille, et rejetant,


de l'autre, en arrière sa longue chevelure flottante; sur une seconde, un
guerrier danse devant un glaive suspendu, et il répète évidemment, dit
M. Henri Martin, l'invocation « glaive! ô grand roi du champ de ba- :

taille ô glaive ô grand roi! » Ceci, on le voit, nous rejetterait en plein pa-
! !

ganisme. Il est du moins certain que la langue des sept dernières stroplics
est encore plus vieille que celle des douze autres. Quant à sa lormc, la
pièce entière est régulièrement allilérée d'un bout à l'autre, comme les
chants des bardes primitifs, et soumise, comme eux, à la loi du rhythme
ternaire. Je n'ai pas besoia de faire remarquer quel cliquetis d'armes
entrechoquées elle rappelle à l'oreille et quel souffle strident respire la
mélodie.

Kleze ! Boue braz r Kaueveden gen


Ar slourmeaz. War da benni
Kleze! Roue braz. '

Kaneveden genl
— Tan! tan! dir! oh! dir! tan! tan dir lia tun!
Tann! tann ! tir ! lia tonn! lonn ! tann ! tir lia tir lia tann !

' 011.-ÎUS Magiius, Histor. septenl. geiilium (p. 403), de chorco gladialoria vel amifera ml-
talione.
VIII

LA MARCHE D'ARTHUR
— DIALECTE DE CORNOUAILLE —

ARGUMENT
La popularité dont jouit en Bretagne le nom d'Arthur est un des phô-
lioniènes les plus curieux de l'histoire de la fidélité bretonne. Ce nom,
primitivement porté par une divinité guerrière, le lut, au sixième siècle,
par un chef illustre, mort en défendant sa patrie, et auquel on attribua
plusieurs des vertus surhumaines de son liomonyme adoré. Les pères
invo(iuàient le dieu en allant au combat les (ils chantèrent l'homme
;

déifié, le jour de la bataille. Ni la défaite ni l'exil ne purent faire oublier


Arthur aux Bretons. Sa renommée magique, traversant la mer avec eux,
reçut en Armorique une vie toute nouvelle : il y devint, comme il était

dans l'ile de Bretagne, un symbole armé de la liberté nationale; et le


peuple, à toutes les époques, depuis le sixième siècle jusqu'à nos jours,
y répéta, eu les adaptant aux circonstances, les traditions et les bardits
dont il était le sujet. Ainsi, toutes les fois qu'une guerre se prépare, on
voit, en signe avant-coureur, 1 armée d'Artiiur détiler à l'aube du jour au
sommet des Montagnes-Noires, et l'on y répète encore le bardit suivant,
qui s'est retrouvé, après douze cents ans, dans la bouche des Bretons
armés pour défendre leurs autels et leurs foyers. Je l'ai appris d'un ancien
chouan de Leuhan, qui l'a souvent chanté, m'a-t-il dit, en marchant à
l'ennemi, dans les dernières guerres de l'Ouest.

\llons, allons, allons au combat! allons parent, allons frère,


allons fils, allons père! allons! allons! allons tous! allons done,
hommes de cœur!

BALE ARZÜR

— Deomp, deomp, dcomp, deomp, deomp, deomp, d'ar gad!


Deomp, kar, deomp, l)reur, deomp, map, deomp, tad 1
Deomp! deorapl deomp holl! deomp'la, tud vad!
50 G11A?<TS POPULAIRES DE LA BRETAGNE.

Le filsdu guer riin- disait à son père un matin : — Des cava-


liers au sommet de la montagne!

Des cavaliers qui passent montés sur des coursiers gris qui
reniflent de froid !

Rangs serrés six par six ; rangs serrés trois par trois ; mille
lances brillant au soleil.

Rangs serrés deux par deux, suivant les drapeaux que ba-
lance le vent de la Mort.

Neuf longueurs d'un jet de fronde depuis leur tête jusqu'à


leur queue.

C'est l'armée d'Arthur, je le sais; Arthur marche devant


au haut de la montagne.
— Si c'est Arthur, vite à nos arcs et à nos flèches vives! et
en avant à sa suite, et que le dard s'agite !

Il n'avait pas fini de parler que le cri de guerre retentit d'un
bout à l'autre des montagnes :

— K Cœur pour œil ! tète pour bras ! et mort pour bles^yre,


(( dans la vallée comme sur la montagne! et père pouriiïw^

« et mère pour fille !

« Étalon pour cavale, et mule pour âne! chef de guerre


« pour .soldat, et homme pour enfant! sang pour larmes, et

« flammes pour sueurs !

Mab ar c'iiadour a lavare, Bagad .\rzur, e goarann, e;


Lavare d'he dad, eur beuie : Arzur a-rok lein ar mené. —
— Marc'liejitTieii war lum ;ir brel — Mar ma .\rzurann hini eo,
Marc'heiienen o vont n-liioii, Prini d'hor gwarek li.i d'iior gsvall veol
Mirc'liL'd adaii-hc, plaz ho liou, lla'rok d'he heul, ha niinm ra freo !

Oc'h hinteal gand ar nou !


Oa kcd he c'her lo^kel a-grenn,
Slankha-stank, c'houic'li-lu-t'houec'h, l'a (Irouzkrozaz ar iouc'haiienn
le ri; lied ar meneziou penn-d'ar-henn
Skank-ha-Manlt, e ri hi-lia-lri; — I. am lagadl penn am hrec'h
Kalon !

Mil goaf oc'h ann heol o lintri; « lia laz am blons, ha Iraon ha kret'hi
Stank-ha-lank, e ri, d;iou-ha-daou, « Ha am map, lia mamm am merc'h,
lad
vont da heul ar banii laou. . Marc'h am kazek, ha mul am as!
Uag a vraiisell glan ann Ankaou. « l'enn-lu am mael, ha den am goa^ !

Kao bail rong ann daou bcno anhe ;


• Goad am daerou, ha tan ain c'houaj
LA MARCHE D'ARTHUR. 51

« Et trois pour un, c'est ce qu'il faut, dans la vallée comme


« sur la montagne, jour et nuit, s'il se peut, jusqu'à ce que les

« vallées roulent des flots de sang.

« Si nous tombons percés dans le combat, nous nous bapti-


« serons avec notre sang, et nous mourrons le cœur joyeux.
(I Si nous mourons comme doivent mourir des chrétiens,
des Bretons, jamais nous ne mourrons trop tôt! »

NOTES
Cettedernière strophe, dont les généreux sentiments forment un
étrange disparate avec le reste de la pièce et qui y a sans doute été
ajoutée par une voix modorne, a dû contribuer à sauver de l'oubli la
Marche d'Arthur. Elle était toujours répétée trois l'ois par les chanteurs,
qu'elle enthousiasmait. Les autres ne leur offraient probablement qu'un
sens vague; la lettre et l'esprit sont si loin de la manière de parler et
de penser d'aujourd hui Rien n'empêclie de croire, comme on l'a pré-
!

tendu, que le chant a passé du dialecte cambrien dans le dialecte armo-


ricain, au septième siècle, à la séparation de l'un et de l'autre peuple.
La pièce offre effectivement plusieurs tournures grammaticales ellip-
tiques, un grand nombre d'cxprc "sions étrangères au dialecte du conti-
nent et la forme ternaire et allitérée des poèmes bardiques gallois. J'ajou-
terai que les connaisseurs s'accordent à trouver à la mélodie, qui est émi-
nemment énergique et martiale, un caractère tout particulier d'antiquité.

« Ha tri am unan, evid niad 1 Ha laouen galon a varfomp.


« Tiaoïi lij liiec'ii, noz-de, mar gell pad, Mar marvorap evel ma dleet
« Ken a redo enn iraüniou goad i
; D'ar giislenien, d'ar VrelOfl^d,
« Er siournial treuzet mar kouezorap, 1 Moràe na vatvirap re abre^.l » —
« Gand hor goad en em badezl'omp.
IX

LA PESTE D'ELLIANT
— DIALECTE DE CORNOUAILLE —

ARGUMENT
La peste qui désola toute l'Europe au sixième siècle fit de g:rands
ravag-es en Armoinque ceux qui en étaient frappés perdaient les
:

cheveux, les dents et la vue, jaunissaient, languissaient et ne tar-


daient pas à mourir. Il y eut des cantons de la Bretagne armoricaine
dont la population fut emportée tout entière. La paroisse d'Elliant, en
CornouaiUe, fut de ce nombre. Le pays voisin, et celui de Tourc'h en par-
ticulier, dut aux prières d'un solitaire nommé Ratian, qui y habitait, le
Lonheur d'être préservé du fléau. C'est ce que nous apprend l'auteur de
la vie de saint Givénnolé, écrite à cette époque et abrégée au neuvième
siècle par Gurdestin, abbé de Landévenek.

Entre Langolen et le Faouet, habite un saint Barde, qu'on


appelle PèreRasian;

11 a dit aux hommes du Faouet: Faites célébrer chaque


mois une messe, une messe dans votre église.

La peste est partie d Elliant, mais non pas sans fournée :

elle emporte sept mille cent âmes !

En vérité, la Mort est descendue dans le pays d'Elliant, tout


le monde a péri, hormis deux personnes,

BOSEN ELLIANT
— lES KERNE —
Tre Langolen liag ar Faouet Eel 60 ar vosen a Elli.int,
Eur Darz santel a vcz kavet ;
llosen ne ket eet hcb forniant,
Ilag lien Tad Rasian hanvel. Elit zo gal-lii soiz-niil ha kant!

Laret en deuz d'ar Faoucdiz : E bro Elbant, lieb larel gaou,


Lakel eunn ol'eren bel) miz, V. ma diskennel ann Ankaoïi,
Eunu oferen enn lioc'h iliz. Maro ann lioll dud nemed daou :
LA PESTE D'ELLTANT. 53

Une pauvre vieille femme de soixante ans et son fils unique.

« La peste est au bout de ma maison, disait-elle; quand


rieu voudra elle entrera; lorsqu'elle entrera, nous sortirons, »

Sur la place publique d'Elliant, on trouverait de l'herbe à


faucher,

Hormis dans l'étroite ornière de la charrette qui conduit


les morts en terre.

Dur eût élé le cœur qui n'eût pas pleuré, au pays d'Elliant,
quel qu'il fût,

En voyant dix-huit charrettes pleines à la porte du cime-


(ière, et dix-huit autres y venir.

Il y avait neuf enfants dans une môme maison, un même


tombereau les porta en terre.

Et leur pauvre mère les traînait.

Le père suivait en sifflant... Il avait perdu la raison.

Elle hurlait, elle appelait Dieu, elle était bouleversée corps


et âme :

— Enterrez mes neuf fils, et je vous promets un cordon de


cire qui fera trois fois le tour de vos murs.

Qui fera trois fois le tour de votre église, et trois fois le tour
de votre asile.

Eur c'hroegik kouz iri-ugent vloa lla triouec'h ail eno' tonet.
llag eur mah lieb ken e devoa,
Lec'h oa nao mab enn eunn tiad,
" Edi ai' vosen 'peun ma zi ; Eent d'ann douar enn eur c'nanad,
l'a gaio Doue '(eui enn ti
;
Hag ho mamm baour oc'h ho charrat.
Js'i iei "mez pa deui,» eine-z-hi.
Ho /ad adren o c'houibannat :

E kreiz Elliant, cr marc'liallec'li, Kollet gat-lian he skiand-vad.


Geut da falc'liat e katec'li,
Ili Doue
a iude, galve ;

Nemed enn hentig euz ar c'iiarr Reusllet e oa korf hag ene;


A gas re varo d'ann douar.
— Laket ma nao mab enn douar,
Kriz vije 'r galon na welje, lia me roi u'Iioc'h eur gouiiz koar,
E bro Elliant, ncb a vije :
A rei teir zro cndro d'iin ti,
Gwell't triouec'h c'iiarr tal ar vei- Ha leir endro d'ho minic'lii.
54 CHANTS POPULAIRES DE LA BRETAGNE.

J'avais neuf fils que j'avais mis au monde, et voilà que la

Mort est venue me les prendre,

Me les prendre sur le seuil de ma porte ; plus personne


pour me donner une petite goutte d'eau !

Le cimetière est plein jusqu'aux murs; l'église pleine jus-

qu'aux degrés;

Il faut bénir les champs pour enterrer les cadavres.

Je vois un chêne dans le cimetière, avec un drap blanc à sa


cime : la peste a emporté tout le monde.

NOTES
La peste d'Elliant ne se chante jamais sans qn'on y joigne l'ét-range
légendfi que voici :

« C'était jour de pardon au bourg d'Elliant un jeune meunier, arrivant ;

au gué avec ses chevaux, vil une belle dame en robe blanche, assise au
Lord lie la rivière, ime baguette à la main, qui le pria de lui faire passeï'
l'eau. — Oh! oui, sùi'ement, madame, ré, liqua-t-il ; et déjà elle était
en croupe sur sa bête, et bientôt déposée sur l'autre rive. Alors, Ja bel.'e
dame lui dit : —
Jeune homme, vous ne savez pas qui vous venez de pas-
ser je suis la Peste. Je viens de faire le tour de la Bretagne, et me
:

rends à l'église du bourg, où l'on sonne la messe; lous ceux que je frap-
l)erai de ma baguette mourront subitement; pour vous, ne craignez rien,
il ne vous arrivera aucun mal, ni à votre mère non plus. »

Et la Peste a tenu parole, me faisait observer naïvement un chanteur;


car la chanson le dit :

« Tout le monde a péri, excepté deux penonnes:


Une pauvre vieille et son lils. »

« Savez- vous, me disait un autre, comment on s'y prit pour lui fane
quitter le pays? On la chanta. Se voyant découverte, elle s'enfuit. Il n'y
a pas plus sûr moyen de chasser la Peste que de la chanter; aussi de- ,

puis ce jour, elle n'a pas reparu. »


Comme nous l'avons déjà dit, la Peste d'Elliant a conservé le ton pro-

Nao niab em boa em boa ganet, i Red eo benniget ar parkou,


Setu gad ann Aakou int eet; i Da lakat enn ho ar c'horvou.
Cad ann Ankou c toull ma dour Me wel er vered eunn derven,
Den da hul d'in eul lommik dour!
;

— Hag enn he beg eul user wenn :

Eet ann holl dud gad ur vosen.


Lcun e'r vered rez ar c'hleuniou,
Lcuu ann iliz tti ann ireuzou ;
LV PESTE D'ELLIANT. 55

jihéiique de la poésie des anciens bardes, et quelques traces de la forme


nrlificielle quMs donnaient à leurs chants. Par exemple, on aura remarqué
que sept couplets sur vingt sont des tercets, et que le quatrième est
allitéré. Si l'on se rappelle maintenant :

1' Que dans la poésie vraimint populaire de la Bretagne, les chants

sont généralenicnt contemporains des faits qu'ils célèbrent;


2" Que les clianleurs ne savent ni lire ni écrire, et n'ont par con-
séquent aucun autre moyen de transmettre à la postérité les événe-
ments de leur temps que de les mettre en vers aussitôt qu'ils se sont

3° Que l'événem nt ici relaté a eu lieu au sixième siècle, dans la paroisse


d'Elliant ;

Que le poëte populaire nomme comme un contemporain, un saint


4""

personnage appelé Ralian qui vivait effectivement à cette époque et


, ,

îiabitiiitentre Langolen et le Faouet c'est-à-dire à Tourc'ii '; enfin, si ,

l'on examine avec une sérieuse attention l'œuvre dans foutes ses parties,
peut-être pensera-t-on, comme nous, qu'il n'y a pas lieu de la croire pos-
térieure à l'événement dont elle nous a conservé le souvenir.
Ce que nous ne présentons ici que sous la forme du doute, a été pro-
clamé comme un fait et appliqué à la plupart des chants bretons, par
M. Ferdinand Wolf, dans un savant ouvrage où il a bien voulu donnera
nos idées 1 poids de son autorité -.

Mais si nous faisons remonter jusqu'au sixième siècle la conpositiou


du chant breton, nous sommes loin de prétendre qu'il nous est parvenu
danssa pureté primitive. Probablement nous ne possédons qu'un fragment
d'un poëme beaucoup plus étendu Ce qui est certain c'e t que le ton en
est épique.
Un intérêt particulier s'attache à lui : il est le premier qui ail été
recueilli par ma mère : la pauvre veuve, sous la dictée de laquelle il fut
écrit, habitait la paroisse de Melgven. On comprendra aisément, a dit
M. Charles Magnin, qu'il ait vivement impressionné une imagination sen-
sihle el délicate.

' Sanclus Kaliunus propler cladem suœ genlis deprecalus est Dominura, etsicinaliis locis
mutlis itael nunc exaudivil iltum Djminus quando custodivil locum ejus (Turc'h) a supra-
dicta inortalilate. {V. Carlut. abbat. Landeven. ap. D. Morice, Hiit. de Bretagne, t. 1, preuves,
col. 17.1; Cf. D. Lobiiieau, VicS des scwils deBretagne, Art. saint Gwénnolé; ei l'abbè liesvaui,
ibid ,
-1' éJiUuii, l. 1, p. 99.)
* Ùber de Lays, p. 356.
MERLIN
FRAGMENTS DE BALLADES
— DIALECTE DE CORNOUAILLE—

ARGUMENT
On a cru longtemps que deux bardes ont porté le nom de Merlin* ;
l'un, qui serait né d'une vestale chrétienne*, et d'un consul romain',
aurait vécu au cinquième siècle sous le règne d'Ambroise Aurélien, et
passé pour le premier des devins de son temps*;
L'autre, qui ayant eu le malheur de tuer involontairement son neveu, à
la bataille d'Arderiz où il portail le collier d'or, marque distinctive des
chefs cambrions, aurait perdu la raison, et se serait retiré du monde,
(vers la fin du sixième siècle).
Aujourd'hui les criiiques s'accordent à voir dans le personnage de Mer-
lin le héros unique d'une triple tradition, où il apparaît comme un être
mythologique, historique et légendaire.
Qu'il me soit permis de renvoyer le lecîeur, pour les preuves, au livre
que j'ai écrit sous le titre de Myrdhinn ou l'enchanteur Merlin, son his-
toire, ses œuvres, son influence.
Les Gallois possèdent des poésies de ce barde, mais malheureusement
rajeunies et même transformées aux douxième et treizième siècles, dans
un intérêt national.
Les Bretons d'Armorique ont seulement quelques chants populaires qui
le concernent.
J'en ai retrouvé quatre, débris altérés d'un cycle poétique dont de
nouvelles découvertes comjjleront sans doute les nombreuses lacunes. Le
premier est une chanson de nourrice. Quoique Merlin n'y soit pas nommé,
il s'agit évidemment de Yélre merveilleux que son nom rappelle et de

son origine mythologique ;


Le second fragment le représente comme un magicien ou un devin ;

Dans le troisième, qui est une ballade complète, il n'est plus que barde
et joueur de harpe ;

< Les Gallois écrivent Mijrdhin, Merdliijn cl Mijrâui, et prononcent k peu prùs Mcr:'.in,\es
Armoricains, Marzin.
* Ann-ap-Uan, « le fils de la nonne » {Mijvt/riun, t. I, p. 78;. Nennius traduit kan \y.n-
vestalis.
' Unus de consulibus Komanorum pater meus est. (Nennius, éd. de Gunn, p. 7S.)
* PrifDèwin Ueridin-EniTys. (Myvyrian, t. I, p. 78.)
MERLIN. 57

Le quatrième nous montre converti par


le le plus aimable des saints
\ bretons, le bicnlicureux Kadok ou Kado.
\ La chanson de nourrice fait raconter à Merlin enfant sa génération
mère elle-même qui veut l'endormir.
mystérieuse, par sa

MERLIN AU BERCEAU

Voici treize mois et trois semaines que dans le bois je


m'endormis.

Dors donc, mon enfant, mon enfant; dors donc, enfant,


dors.

J'avais ouï chanter un oiseau qui chantait si bien, si dou-


cement!
Dors donc, etc.

Qui chantait si bien, si doucement, phis doucement que


l'eau qui coule.
Dors donc, etc.

Tant que, sans y prendre assez garde, je le suivis l'esprit

charmé.
Dors donc, etc.

MÂRZIN

Kleviz o kana eul lapons,


Kane ken (lour, kane kendous.
Oli!hun eta, etc.
MARZIN ENN HE GAVEL. Kane ken dous, kane ken our,
Flouroc'li evid iboud ann our
Brema trizek niiz ha teir zun Oli! hun eta, etc.
E oann dindan ar c'hoad e hun.
Kcment ma'z-iz d'he heul, dibrei
Oh! hua eta, va mabik, va mabik ; ÎDiiellet ganl-han va spere<l.
Hun eta, toulouik lalla. Oh ! hun eta, etc.
58 CHANTS POPULAIRES DE LA BRETAGÎSE.

Je le suivis bien loin, bien loin; hélas! hélas! que j'étais


jeune !

Dors donc, etc,

— fille de roi, me disait-il, tu es belle comme la rosée du


matin.
Dors donc, etc.

Le jour levant est ravi quand il te regarde; ne le sais-tu

pas?
Dors donc, etc.

Le soleil lui-même est ravi. Et qui donc sera ton époux?


Dors donc, etc.

— Taisez-vous, taisez-vous, vilain petit oiseau; votre petit


bec est trop libre.

Dors donc, etc.

Pourvu que le Roi du ciel jette un regard sur moi, que


m'importe le regard de l'aurore?
Dors donc, etc.

Que m'importe le regard du soleil ou même de l'univers


entier?
Dors donc, etc.

Si vous me parlez mariage ,


parlez-moi du Roi du ciel
Dors donc, etc.

D'he heul pell, pell, pell, pell ez iz; — Tavit, lavit, koz lapousik,
Sioaz! iioaz d'ani iaouankiz ! C'houi zo gwall lik enn ho pegik.
Oli! Iiun eta, elc. Oh ! Iiun eta, etc.
— Merc'hik roue, e lavare, Ma ZL'lfe laez Boue ouz en
Kaer oiid evel gliz ar heure : Gant goulou-deiz man na lakfen.
Oli! liuu eta, etc. Oh! hun eta, etc.
Ar goulou-rteiz zo -iouezet Na lakfen man gand sell ann heol
l'a zell ouz it, na ouzcz ket. Kennrubeut gand sell ar hed holl.
Oh! huQ eta, elc. Oh ! hun eta, etc.

l'a bar ann heol, souezet e. Mar gomzet d'in oc'h dimizin
Na piou a vo da biied-te? Komzct deuz Roue ann env d'in.
Oh! huti eta, etc. Oh! hun élu, itc
MERLIN. 59

Et pourtant il chantait de plus en plus doucement, et moi,


\jc le suivais, la tête basse.
Dors donc, etc.

Tant que je tombai endormie de fatigue sous un chêne,


dans un lieu écarté.

Dors donc, etc.

Et là je fis un rêve qui me troubla au delà de tout.

Dors donc, etc.

Je rêvais que j'étais dans la maison d'un petit Diiz, dans le

cercle des eaux d'une petite fontaine.


Dors donc, etc.

Ses pierres étaient si transparentes! Ses pierres étaient


si brillantes! Ses pierres étaient aussi diaphanes que le

cristal !

Dors donc, etc.

Sur le sol, un tapis de mousse , des fleurs nouvelles semées


dessus.
Dors donc, etc.

Comme le petit Du2i n'était pas chez lui, j'étais sans frayeur
et joyeuse.
Dors donc, etc.

Lorsque je vis venir de loin, à tire d'aile, une tourterelle.


Dors donc, etc.

Kana re brao-oc'h-brao alkenn; He vein ker boull! he vein ker skier!


Ha me d'he heul, souchel va fenn. He vein ker splann evel-d-ar gwer!
Oh! hun ela, etc. Oh 1 hun eta, etc.

Ken e koueziz skuiz-stank kousket Eur gwiskad man war al leur-zi


Dindan eunn ilerven, er gwasked. Bleuniou-nevez slreet war-n-ezhi.
Oh! hun eta, etc. Oh ! hun ela, etc.

Hag eno am boe eunn hunvre Ann Duzik ne oa ked er ger;


Am sapeduaz beleg re. Ha me diogel ha seder.
Oh! hun ela, etc. Oh! hun eta, etc.
E oann eban ti eunn Duzik; Pa weliz o tont dionz a bell
A dro-war-dro eur feunlennik. Eunn durzunel a denn-askel.
Oh! hun eta, etc. Oh ! hun eta, etc.
60 CHANTS POPULAIRES DE LA BRETAGNE.

Et elle frappa de son bec au mur transparent de la

grotte.
Dors donc, etc.

Et moi, simple, par pitié pour elle, d'aller lui ouvrir !a

porte.
Dors donc, etc.

Et elle d'entrer et de voler en cercle autour de la maison.


Dors donc, etc.

Tantôt mon épaule, tantôt mon front, tantôt elle effleu-


rait mon sein.

Dors donc, etc.

Trois fois elle becqueta mon oreille, et de s'en retourne r

gaiement sous le bois vert.

Dors donc, etc.

Si elle était gaie, elle; moi, je ne le suis pas; maudite soit

l'heure où je m'endormis !

Dors donc, etc.~

Les larmes coulent de mes yeux d'avoir un berceau à


balancer.
Dors donc, etc.

Que ne sont-ils dans l'abîme de glace, les Esprits noirs,

tous, chair et os!


Dors donc, etc.

Hag e stokaz gand he begik Teirgwech ouz va skoarn a bokaz


Diouz moger vouU ti ann Duzik. Ha kuit dreo enn-dro d'ar c'hoat glor
Oh! hun cla, elc. Oh! hun eta, etc.
Ha me sod, gant truez out-Iii, Mar oa dreo hi, me n'am onn ket ;

Mont da zigor ann nor d'ezhi. Malloz d'ann heur e oann kousket.
Oh! hun eta, etc. Oh! hun eta, etc.

Ilag hi ebarz, ha da rodai Ann dour a ver diouz va lagad


Tro-war-dro d'ann ti, o nijal. Pa dleaim kavel luskellat.
Oh! hun eta, etc. Oh ! hun eta, etc.

Gwech war va skoaz, gwecli war va fenn, A-ioul vefe enn ifern skorn
Gwftch e ni je war va c'iierc'henn. Ann Duarded kig hag askorn !

Oh ! hun eta, etc. Oh! hun eta, etc.


MERLIN. f)J

Que iî*est-il faux mon rêve! Que ne suis-je inconnue à ton!


le monde!
Dors donc, etc.

L'enfant, tout nouveau-né qu'il était, se mit à rire, en


répétant :

Dors donc, etc.


— Taisez-vous, ma mère, ne pleurez pas, je ne vous causerai
aucun chagrin.
— Dors donc, etc.

— Mais pour c'est moi un grand crève-cœur d'entendre


appeler mon père un Esprit noir.
— Dors donc, etc.

— Mon père, entre le ciel et la terre, est aussi brillant que


la lune.
— Dors donc, etc.

— Mon père aime pauvres gens, quand peut,


les et, il le il

les aide.
— Dors donc, etc.

— Que Dieu préserve éternellement mon père de l'abîmo


fie glace!
— Dors donc, etc.

— Mais bénie au contraire, l'heure où


soit, naquis pour je
faire le bien ;

— Dors donc, etc.

A-ioul vefe gaou va hunvre! Etio ann env hag ann douar,
Na ouife den diouz va doare! Va zad zo ker kaen hag al loar ;

Oli! liun eta, etc. Oli ! hun eta, etc.

Ar mab, hag hen nevez-ganet, Va zad gar ann dudou kcz,


a
c'iioarzin en deuz diskanet : lia pa gav ann lu ho gwarez.
Oh! hun eta, etc. Oh ! hun eta, etc.

Tavit, va mamm,
na welet ket, Ra viro Doue da vikenn
Gan-in n'ho po preder e-bet. Va zad diouz puns ann ifern ien 1

OW 1 hun eta, etc. Oh ! hun eta, etc.

Nemet am euz gwall-galonad Nemet liennoz a rann d'ann heur


Ober eunn Duard diouz va zad. E oenn ganet evid ann ou:.
Oh hun eta, etc.
! Oh liun eta, etc.
!
€2 CHANTS POPULAIRES DE LA BRETAGNE.
— Où naquis pour
je faire le bien de mon pays; que Dieu
le garde de chagrin ! »

— Dors donc, etc.

La mère demeura stupéfaite : o Voici un Prodige, s'il en


fut jamais î

Dors donc, mon enfant; mon enfant, dors donc; enfant,


dors. »

!F,nLlN-DEVlN

— Merlin, Merlin, où allez-vous si niatm avec votre chien


noir?

— lou ! iou ! ou iou ! ! iou ! ou ! iou ! ou ! iou ! ou !

lou! iou! ou! iou! ou! —


— Je viens de chercher le moyen de trouver, par ici, l'œuf
rouge,

L'œuf rouge du serpent marin, au bord du rivage, dans le

creux du rocher.

Je vais chercher dans la prairie le cresson vert et l'herbe


d'or.

Et le guy du chêne, dans le bois, au bord de la fontaine.

Oenn ganet eviJ eur va bro ;


Ken beure-ze, gaiid ho ki duî
Doue diouz anUen d'he niiro I
— Iou! iou! ou! iou! iou! ou! iou
Oh! hun ela, [ou! iou! ou
Ar vamm a oe souezel hraz : Iou iou !ou iou ou —
! ! ! !

« Hernan zo Marz mar boe biskoaz !


— Bel onn bet kas kaout ann tu,
Hun ela, va mabik, va mabik, Da gaoul dreman ann ui ru,
Hun eta, louiouik lalla » !
Ann ui ru euz ann aer-vorek,
War lez ann od, toull ar garrek.
II Mont a rann da glask d'ar flouren
Ar bêler glaz ha 'nn aour ieolen,
MARZI.N-DIVINOUR.
Kouls hag huel-var ann derven,
— Marzin, Marzin, pelech it-hu, Ekreiz ar c'hoad' lez ar feunlen.
MERLIN. 63

I
— Merlin! Merlin! convertissez -vous, laissez le guy au
i
chêne,

Et le cresson clans la prairie , comme aussi l'herbe d'or.

Gomme aussi l'œuf du serpent marin parmi l'écume dans


I
le creux du rocher.

Merlin! Merlin! convertissez-vous, il n'y a de devin que


Dieu. —
— lou ! iou !ou iou iou ou ! ! ! ! iou ! ou ! iou ! ou !

lou ! iou ! ou iou ou ! i !


— Ma bonne grand'mère, écoutez-moi; j'ai envie d'aller à


la fête;

A la fête, aux courses nouvelles que donne le roi.

—A la fête vous n'irez point, ni à celle-ci ni à aucune autre ;

Vous n'irez point à la fête nouvelle; vous avez pleuré toute


la nuit;

Marzin! Marzin! dislroet cndro;


Loskel ar vai- gand ana dcro, MARZIN-BARZ.
Hag ar bêler gand ar flouren,
Keikouls hag ann aour-ieoleii,
Kerkouls lias "i ann aer-vorek, Ma mamm-goz baour, cm silaoueL
Elouez ann eon louU ar ganek. D'ar fesl am euz c'hoant da vonet ;

Marzin! Marzin! distroet endrou :


D'ar fe^t, d'ar redercz neve
Ne deuz divinour neined Dou. — A zo laket gand ar roue.
-- lou ! iou! ou ! iou ! iou' oui iou — D'ar rederez na icfoc'ii ket,

[ou ! iou ou !
D'ar fesl-man na da fest t-bed ;

lou ! ioul ou ! iou ! ou ! Na iefec'h ket d'ar fest ncve,


Goela peuz gret lied ann noz-me
€4 CHANTS POPULAIRES DE LA BRETAGNE.

Vous n'irez point, s'il tient à moi ; vous avez pleuré en rê-
vant.

— Ma bonne petite mère,s i vous m'aimez, vous me laisse-

rez aller à la fête.

— En allant à la fête vous chanterez; en revenant vous pleu-


rerez. —

11 a équipé son poulam rouge; ill'a ferré d'acier poli;

Il l'a bridé, et lui a jeté sur le dos une housse légère;

Et il lui a attaché au cou un aimeau, et un ruban à la queue;

Et il est monté sur son dos, et est arrivé à la fête nouvelle.

Comme il arrivait au champ de fête, les cornes sonnaient;

La foule était pressée, et tous les chevaux bondissaient.


— Celui qui aura franchi la grande barrière du champ de
fêle au galop,

En un bond vif, franc et parfait, aura pour épouse la fdledu


roi. —
A ces mots, son jeune poulain rouge hennit fortement,

Bondit et s'emporta, et souffla du feu par les naseaux ;

lia \Yar lie c'iiore 'ma pignet,


Na iufec'li ket, mar dal gan-e,
Hag er fest neve 'ma digouet.
Coela jjfuz gret enn ho iiunvre.
— Ma inammik paour, ma em c'iiarel,
E park ar fest pa oa digouet,
Oa ar gern-bual o vonel
D'ar fost em lesfec'h da vonet. ;

ann dud enn eur bagaj


— vont d'ar fesl c'Iiui a gano,
Ilag
Hag ann
lioll

lioU virc'lied o lampat.


;

tont endio c'hui a oelo.^


— Ann hini en devo Ireuzct
Kleun braz park ar fest enn eur red,
Ileeubeul ru en deuz sieinet, Enn lamm kiok, dislak, ba net,
eul
Cad diren-llamm neuz han houainel ;
Merc'h ar rou en do da bried. —
Eur c'iiahestr ncuz laket 'nn hc benn, Ile euljeulik-ru, pa glevaz.
Hag cunn doiclien skanv war lie gein ;
War bonez be benn a c'iuistillaz;

E ker<:'licn lie c'iioug sur walen, bnmmet a rez, lia konnari.


llag cndro J'iie loïl eur zeien ;
Ha leurcl c'houcz tan gad bo fri;
MERLIIN. 65

Et jeta des éclairs par les yeux, et frappa du pied la terre;

Et tous les autres étaient dépassés, et la barrière franchie


d'un bond.

Seigneur roi, vous l'avez juré, votre fille Aliénor doit
m'appartenir.

— Vous n'aurez point ma fille Aliénor, pas plus qu'aucun


de vos semblables;

Ce ne sont point des sorciers que je veux pour maris à ma


fille. —
Un vieil homme qui était là, et qui avait une barbe blanche,

Une barbe blanche au menton, plus blanche que la laine

sur le buisson de lande ;

Et une robe de laine galonnée tout du long d'argent;

Et qui était assis à la droite du roi, lui parla bas, alors.

Le roi, l'ayant écoulé, frappa trois coups de son sceptre,

Trois coups de son sceptre sur la table, si bien que tout le


monde fit silence :

— Si tu m'apportes la harpe de Merlin, qui est tenue par


quatre chaînes d'or fin;

Si tu m'apportes sa harpe, qui est suspendue au chevet de


son lit;

lia luc'hed gnd lifi zaouhgail, Gwennoc'h evit gloan war al lann;
Ha daic'h enn douar gad lie droail ; ll.ig hen gwisket gad eur ze c'hloan,
Ken a oa ar re-all trec'het, liordet penn-da-benn gad argant;
Uag ar c'hleun treuzel enn eur red. Hagjhcn enn tu deou d'ar Tioue,
— Otrou roue, 'vel peuz touet; Oul-han gourgomze, er pred oue.
Uo merc'h Linor lenkann kaouet. Ar Roue pa'n deuz lie glevet,
— Ma merc'h Linor n'ho pezo kel, Die deir gwech gand he vaz ncuz iknol ;

Na don evel-d-lioc'h keii-neubot ;


Teir gwech gand lie var war ann doll,
.\e kct kclc'herien a fell d'e, Ken a lakaz selaou ann holl
Da rei da bried d'am merc'h-me. — — Mar gasez d'in tolcn Varzin
:

Eunn ozac'li koz a oa eno, Dalc'liel gant pider sug aour lin ;

Ha gal-h:iii cui- pikol varo,


M>ir gasez he dclen d'i-inc
Eur varo enn lie eliik, gwenn-kann, Zo staget e penn he wcle ;
66 CHANTS POPULAIRES DE LA BRETAGNE.

Si lu viens à bout de la détacher; alors, tu auras ma fille,

peut-être. —
III

— Ma bonne grand'mère, si vous m'aimez, vous me donne-


rez un conseil;

Ma bonne grand'mère , si vous m'aimez, car mOn pauvre


cœur est brisé.
— Si vous m'eussiez obéi, votre cœur ne serait point brisé.

Mon pauvre petit-fils, ne pleurez pas, la harpe sera déta-


chée ;

Ne pleurez pas, mon pauvre petil-fi!s, voici un marteau d'or;


Rien ne résonne sous les coups de ce raarleau-là. —

— Bonheur et joie en ce palais; me voici venu derechef.

Me voici de retour avec la harpe de Merlin. —


Quand le fils du roi l'enlendil, il parla bas à son père;

Et le roi, l'ayant écouté, répondit au jeune homme :

— Si tu m'apportes l'anneau qu'il a à la main droite;

Mar lie di^tagez; aneuze Keiiiel tia ma zo na drouzfe,


.'tz pezo ma merc'h, marleie. Ma vo tkoel gad ar inorzoul-zc. —
m IV
— Ma mamm-KOz baour, ma em c'iiaret, — Eurvad ha joa harz ann li-iiie;

Kunn ali d'i-me a refel ;


Cbelu me iligouet arlane;

Ma mamm-goz baour, ma em c'baret, Chelu me dcu3t adarre,


Rag ma c'halonik zo laniiet. Ua lelen Varzin gan-i me. —
— Ma ho pije sentet ouz-on ;
Mal) ar roue dal'nrhe glevaz,
Na vije rannel lio kalon. Oud he dad roue c'hourgonizaz;
Ma mabik paour, na oelet ket, Ar roue pa'n deuz he çlevct ;
Aim delen a vo distagel ;
b'aiiii den iaouank en deuz laret r

Na oeleikel, ma mabik paour, — Mar gasez di'-me he vizou


Setu aman eur morzoul aour; A 10 gant han enn he zorn deou ;
MIÎRLIN. C7

Si tu m'apportes son anneau, je le donnerai ma fille. —


El lui de s'en revenir, en pleuranl, trouver sa grandmère
bien vite.
— Le seigneur avait roi dit; et voilà qu'il s'est dédil!

— Ne vous chagrinez pas pour cela ;


prenez un rameau qui
est là ;

Qui est là dans mon petit coffre, et où il y a douze petites


feuilles,

Et que j'ai été sept nuits à chercher, il y a sept ans, en sept


bois.

Quand le coq chantera à minuit, votre cheval rouge sera à


vous attendre;
N'ayez point peur, Merlin le Barde ne s'éveillera pas. —
Comme le coq chantait au milieu de la nuit noire, le cheval
rouge bondissait sur le chemin;
Le co(i n'avait pas fini de chanter, que l'anneau de Merlin
était enlevé.

Le matin, quand jaillit le jour, le jeune homme était près


du roi.

El le roi, en le voyant, resta debout, tout stupéfait ;

Mar gasez lie vizou d'i-nio. Pa gano'i- c'Iioug da lianler-noz,


Te po ma meit'h digan-i-me. — IIo marc'li ru vo oc'h ho kortoz ;
Hng lien (la zonl, o oela <lrii, I"cuz kerda gaoul aon e-bet,
fia gaout lie vamm-goz dioc'li-tu. Merlin-Barz na ziliuno kel. —
— Anii olrou roue'n doj laret, Pa gane 'r c'hoiig kreiz ann noz du,
Ha padal en deuz diblarcl ! Lamine war ann henl ar marc'li ry ;

— N'a thif ket evit kemenl-zc ;


N'endoa ked ar l'houg peur-ganet,
Tap eur skoultrik a zo a?c; Pa oa bizou Marzin lammel.
A zo aze 'harz ma arc'hik,
H:)g cnii lian daouzek delionnik,
ll.ig enn
daouzek delien grenr
lian Anlronoz pa zarc'haz ann de,
Hag hi ktr kaer hag aour meleii, Oa ect da gaoul ar roue,
Hag onn bel seiz noz da gerc'hat, llag ar roue dal'm'he wclaz,
Seiz vloa Iremenet, e seiz koat. Cliommaz war zao, souezet-brazj
68 CHANTS POPULAIRES DE LA BRETAGNE.

Stupéfait, et tout le monde comme lui: — Voilà qu'il a gagné


sa femme !

Et il sortit un moment avec son fils et le vieillard.

Puis ils revinrent avec lui , l'un à sa gauche , l'autre à sa

droite.

— C'est vrai, mon fils, ce que tu as entendu :

Aujourd'hui tu as gagné ta femme.


Mais je demande une chose encore; ce sera la dernière.

Si tu peux faire cela, tu seras le vrai gendre du roi ;

Et tu auras ma fille, et de plus tout le pays de Léon, par


ma race!

C'est d'amener Merlin le Barde à ma cour pour célébrer le

mariafre! —

— barde Merlin, d'où viens-tu, avec tes habiis en lam-


beaux?

Où vas-tu ainsi, tête nue et nu-pieds?

Où vas-tu ainsi, vieux Merlin, avec ton bâton de houx?

— Je vais chercher ma harpe, consolation de mon cœur en


ce monde;

Soiiezet, lia'nn holl cvel-l-han Ann holl vro Léon, dre ma wcnni
— Chetu gonet he c'Iiroek gant-han !
— Digas Miirzin-Darz tre em lez,
Hag hen mont eann tammig er niez, Da veuli ar briadelez. —
He vub d'he lieul liag ann oac'li kez.

Hag hi (la zont gant-han endro, VI


L'nan a gleiz, unan a-zeo. Marzin-Earz, abeban e teuz,
— Gwir eo, ma mab, pez 't euz klevct : Toullet da zillad treuz-didrcnz?
Da c'hroeU hiriou e 't p.uz goncct. Da belec'h ez-te evelhenn?
Hogen eunn dra c'iioaz e c'Iioulann, Di-kal)el-kaer ha dierc'hen.
Houman a vo ann divczan. Da belec'h ez-te evelhenn,
Mac deuz da ober kemcnt-ze, Marzin goz, gand da vaz kclen?
Vezi gwir vab-kaer ar roue ; — Mont a lann da glask ma delen,
lljg az po ma nieic'h hag oiispcnn Frealz am bcd-mcii;
c'iialon er
MERLIIS 09

Chercher ma harpe et mon anneau, que j'ai perdus tous


deux.
— Merhn, Merlin, ne vous chagrinez pas; votre harpe n'est
pas perdue;

Votre harpe n'est pas perdue, ni votre anneau d'or non plus.

Entrez, Merlin, entrez; venez manger un morceau avec moi.


— Je ne cesserai de marcher, et je ne mangerai morceau.

Je ne mangerai morceau de ma vie, que je n'aie retrouvé

ma harpe.

— Merlin , Merlin , obéissez-moi ; votre harpe sera re-


trouvée. —
Elle le pria tant, qu'il entra.

Quand arriva, sur le soir, le jeune fils de la vieille femme ;

( : le voilà dans la maison,

Et le voilà qui tressaille d'épouvante en jetant les yeux sur


1 3 foyer ;

En y voyant le barde Merlin assis, la tête penchée sur sa


poitrine.

Voyant Merlin sur le foyer, il ne savait où fuir.

— Taisez-vous, mon enfant, ne vous effrayez pas; il dort


d'un profond sommeil ;

Klask ma delen ha ma bizaou IIo lelen a vezo kavet. —


Peie am euz kollet lio daou. Kement ma bel pedet gant-Iii,
— Marzin, Marzin, na tliifet ket, Kement e ma deut ire enn ti.
I!o lelen ne d-eo ket koUel; Ken a zipouezaz, da barde,
Ho telen ne d-eo kel kollet, Mabig ar c'iiroac'li goz; liag lien trc
Nag ho pizou nour ken-neubet. Ilaghen da zridal spontot braz,
Deut ire enn ti, dent tre, Marzin, Endro d'ann oaled pa zellaz;
Da zibri enn tamm boued gan-in.
wclet Ji azin-barz kluchet,
— Mont gant ma hent na zaleinn, Ile benn war he galon stouet,
Na tamm boued e-bet na zebrinn, Oc'h he welet war ann oaled,
Na zebrinn tamm boued war ar bed, JN'ouie doare pelec'h tec'liet,
Ken n'am bo ma delen kavet. — Tevet, ma mab, ua spontet ket,
— Marzin! Marzin! ouz-iu sentet: Gand ar mourgousk e m dalc'liel'"
70 CHANTS POPULAIRES DE LA BRETAGNE.

Il a mangé trois pommes rouges que je lui ai cuites sous la


cendre;

Il a mangé mes pommes; voilà qu'il nous suivra partout. —


VII

La reine demandait, de son lit, à sa camériste :

— Qu'est-il arrivé dans cette ville? qu'est-ce que ce bruit


que j'entends?
Quand je suis éveillée si malin; quand les colonnes de mon
m tremblent?
Qu'est--il arrivé dans la cour; quand la foule y pousse des
cris de joie?
— C'est que toute la ville est en fête ; c'est que Merlin entre
au palais;

Avec lui une vieille femme, vêtue de blanc, et votre beau-


fils à sa suite. —
Le roi l'entendit, et sortit, et courut pour voir.
— Lève-toi, bon crieur; lève-toi de ton lit, et vite!

Et va publier par le pays que tous ceux qui le voudroni


viennent aux noces;

Aux noces de la fille du roi ,


qui sera fiancée dans buit jours;

Lonkel en deuz tri aval ru Gand ann dud eno 'ioual fors?
Am euz poaet d'ean el ludu ; — C'hoari gaer a zo er gcr-ma :

Lonket en deuz ma avaloii ;


Gant Marzin o tont enn ti-raa;
Setu hen d'hon heul e-peb-bioii.
Eur c'hroac'liikkozg\vciin-kann,raz-hü
Hag ho mab-kaer ive ^anl-han. —
vil Ar roue en deuz lii c'hievet,
Ar roiianez a c'iioulcnne Hag hen mcz, ha prim da welet.
Garid lie loufrcn, euz lii gwele : — Sav alèse, embanner mad ;

— Petra c'hoari gand ar per-ma Sav, deuz ta wele, ha timsd !

Pe safar a glevann ama? Ha ke da gemenn dre ar vro.


Pa 'i onn dihunet ken pred-ze; Dont d'ann eured neb e garo;
Ken a gren postou ma gwele? Dont da eured merc'h ar roue
Petra z» digouet barz ar porz, A vo diiuet a-beau eiz-te;
MERLIN. 7!

Aux noces, gentilshommes de toutes les parties de la Bre-


tagne;

Gentilshommes eljuges; gens d'église et chevaliers;

Et d'abord les grands Comtes; et les pauvres gens et les


riches ;

Va vile et diligemment par le pays, messager, et reviens


de même. —
VII

— Faites silence, tous, faites silence, si vous avez deux


oreilles pour entendre!

Faites tous silence pour écouler ce qui est ordonné :

C'est la noce de la fille du roi; y vienne qui voudra dans


huit jours;

A la noce, petits et grands qui demeurent en ce canton;

A la noce, gentilshommes de toutes les parties de la Bre"


tagne,

Gentilshommes et juges, gens d'église et chevaliers;

Et d'abord les grands Comtes, et les riches et les pauvres;

Et les riches et les pauvres, ni or ni argent ne leur man-


quera;

Dont (fann eured, tudjenliled, Ar pez a zo gourc'hemennct :

Kement zo e Breiz hed-ha-lied ; Dont da eured merc'h ar roue,


Tudjenliled ha barnerien ;
i\eb a garo, a-benn eiz-te;
Tud a iliz lia marc'lieien ; Dont d'ann eured, braz ha biliau
Ha da genla ar Goiiled vaour. Kenienl a m
er c'iianton-man ;
Ha tud |iinvidik lia lud paour; Dont d'ann eured, tudjenliled,
Ke biihan ha skanv dre ar vro, Keniem zo e Breiz hed-ha-hed,
Kannadour, ha deuz skanv endro. - Tudjenliled ha barnerien,
Tud a iliz ha marc'hein;
Vin Ha da genla ar Gonted-vaour
— Chilaouet Iiol!; hoU chilaouet, Ha re binvidik ha re baour,
Ma oc'h euz diouskouarn da glevet! Ha re binvidik ha re baour,
Chilaouet holl hag e klefet Na vanko d'be argnot nag aour;
72 CHANTS rOPULAIRES DE LA BRETAGÎSE.

Il ne leur manquera ni chair, ni pain ; ni vin, ni hydromel


à boire ;

Ni escabelles pour s'asseoir, ni valets vifs pour les servir;

Il sera tué deux cents porcs et deux cents taureaux en-


graissés ;

Deux cents génisses et cent chevreuils de chacun des bois


du pays;
Deux cents bœufs, cent noirs, cent blancs, dont les peaux
seront également partagées.

Il y aura cent robes de laine blanche pour les prêtres;

Et cent colliers d'or pour les beaux chevaliers ;

Plein une salle de manteaux bleus de fête pour les demoi


selles ;

Et huit cents braies neuves pour les pauvres gens;

Et cent musiciens, sur leurs sièges, faisant delà musique


jour et nuit sur la place ;

Et Merlin le Barde, au milieu de la cour, célébrera le ma-


riage.

Eufin, la fête sera telle, qu'il n'y en aura jamais de pa-


reille. —

PJa vanUo d'he kik nïi bara, lia kaikaniou aour a vo kant,
Ka gwin, na tlour-vel da eva, A vo roet d'ar varc'lieicn goant;

Na skabellou da azea, Minteli glaz vo leiz eur zal


Na potred skanv d'iio serviclia. Da lei d'ar merc'hcd da vr.igal;

Daou c'hant peiin-moc'h a vo laet Hag kant bragcz neve c'bret,


eiz
Ha daou c'hant penn-kole lardet; Da rei d'ann dud paour da wisket ;

Daou c'iiant inar, ha kanl karo, lia kant soner war ho zonhen,
A geraent koad a zo er vro , son noz-de, war aiin dachen;
Daou c'hant ejenn, kant du kant gwenn, Ha Marzin-Barz e-kreiz al lez
Vo roet lio c'hrec'hin dre rann krenn. veuli ar briadelez.

Kant sae a vo, hag a c'iiloan gwenn, C'hoari awalc'h a vo eno;


Hag a vo roet d'ar veleicn j
Kement-all birviken na vo. —
MERLIN.

IX

— Écoutez, cuisinier, je vous prie : est-ce que la noce est

finie?

— La noce est flnie, ainsi que la franche lippée.

Elle a duré quinze jours, et il y a eu du plaisir assez.

Ils sont tous partis chargés de riches présents, avec congé


et protection du roi;

Et son gendre, pour le pays de Léon, avec sa lernme, le


cœur joyeux.
Ils sont tous partis satisfaits; le roi seul ne l'est pas;

Merlin encore une fois est perdu, et l'on ne sait ce qu'il est
devenu. —

IV

t CONVEKSION DE MERLIN,

Kado allait par la forêt profonde, agitant sa clochette aux


sons clairs;

Quand bondit un fantôme à la barbe grise comme la mousse,


et aux yeux bouillants comme l'eau du bassin sur le feu;

IX Nemod ar roue ne d-eo ket;


Marzjn c'hoaz eur wech, zo kollet,
— Klevet, keginour, me ho ped:
IS'ouzer doare pelec'h ma eet,—
Hafj anu eured zo achuet ?
— Ann eured a zo achuet, IV
Ilag ann holl draou a zo lipet.

Pemzek devez e deuz badet, DISTRO MARZIN.


Ha dudi awalc'h a zo bet;
Kado vont gand ar c'hoat don,
Eet inl kuit holl gand profou mad, Gant-han he gloc'hik sklint o son;
Gand skoaz ar rou hag he gimiad;
Ken a ziredaz eunn tasman
Hag he vab kaer da vro Léon, Glaz he varo evel -d-ar man;
Gand he biied, dreo he galon.
Hag he zaou-lagad o tevi,
Eet int holl kuit, ha laouen net ; 'Vel dour ar c'haoter o firvi.
74 CHANTS POPULAIRES DE LA BRETAGNE.

Kado, le saint, se rencontrait avec Merlin le barde, ce jour-là :

— Je l'ordonne, au nom de Dieu


te ! dis-moi qui tu es?

— Du temps que barde dans j'étais le monde, j'étais honoré


de tous les hommes.
Dès mon entrée dans les palais, on entendait la foule pous-
ser des cris de joie.

Sitôt que ma harpe chantait, des arbres tombait l'or bril-

lant;

Les rois du pays m'aimaient; les rois étrangers me crai-

gnaient ;

Le pauvre petit peuple disait : « Chante, Merlin, chante


toujours. »

Ils disaient, les Bretons : « Chante, Merlin, ce qui doit ar-


river.' »

Maintenant, je vis dans les bois; personne ne m'honore plus


maintenant.

Loups et sangliers, dans mon chemin, quand je passe,


grincent des dents.

Je l'ai perdue, ma harpe ; ils sont coupés, les arbres d'où


tombait l'or brillant.

Les rois des Bretons sont morts, les rois ,


étrangers oppri-
ment le pays.

Kailo, ar sani, a zigoueze Ann dudigou paour lavare:


Gaiil Marzin ar barg, ena (leiz-»e. — « Kan, Marzin, kan, e peb mare.
— Kemenn a rann enn han Doue ! Laret eure ar Vreloned :

Lavar d'i-me petra oul-le? » « Kan, Marzin, ann Iraou da zoncU »

— Enn anizcr ma oann barz er hcd, Brem -^ '


-'hoajou e vevann,
Me oa gand ann lioll enorel ;
Den 1. jd ouz iu breman.
Dioc'hlu ma 'z-cnn 'harz ar zall, Bleizi, lia moc'h gwez, krtiz ma henl,
E klevet ann holl o iouc'hal. Tre ma'z-ann biou, a >krign lie dent,
Dioc'hlu ma kane va delen, Kollcl eo gan-in va delcn,
Koueze d:ouz ar gwez aour melen, Pilei eo gwei ann aour melen ;

Roiieou ar vro am c'hare, lîoueou Breiz a zo maro.


Aouoou ail holl am douje; Roueou ail a wa»k ar vroi
MERLIN. 15

Les Bretons ne disent plus : « Chante, Merlin, les choses à


venir. »

Ils m'appellent Merlin le Fou, et tous me chassent à coups


de pierre.

— Pauvre cher innocent, revenez au Dieu qui est mort pour


vous.

Celui-là aura pitié de vous ; à qui met sa confiance en lui,


il donne le repos.

— En lui j'ai mis ma confiance, en lui j'ai confiance encore,


à lui je demande pardon.
— Par moi t'accordent pardon le Père, le Fils et l'Esprit-
Saint!

— Je pousserai un cri de joie en l'honneur de mon Roi,


vrai Dieu et Homme !

Je chanterai ses miséricordes d'âge en âge, et au delà des


âges.

— Pauvre cher Merlin, que Dieu vous entende! que les


anges de Dieu vous accompagnent!

NOTES

les quatre fiVj,ments qu'on vient de lire ont grand besoin chacun de
commenlaire. Sans répéter ici ce que j'ai dit dans un ouvrage spécial,
je me contenterai d'éclairer les hauteurs du sujet.
I. On ne peut s'empêcher d'être frappé de l'accent païen qui éclate

et triomphe auprès du berceau de Merlin. Il y a là un écho manifeste des

Na lavar ken ar Vreloned : Oul-lian truez a c'houlennann. —


< Kan, Marzin, ann tiaou ''
onet. — Dre-z-oun oc'h euz truez gant-han,
Hi a ra ouz-in Marzin-^ Enn Tad, e'r Mal), e'r Spered Glao!
A daoliou mein am c'hasoul iioU. » — Me a lotko eur iouc'haden
— Paourkez diod, disiroit endro. D'ani Roue, gwir Zone ha den!
Ouz boue zo 'vjd hoc'h maro. Me gano be vadelezou,
Hennez en do truez ouz-hoc'h; A oad da oad dreist ann oajou. —
ba ncb a fiz enn ha ro peoc'li. — Paouikez Marzin, Doue d'ho Uevot
— Ena ha Oziz, c'hoaz e liziano, Elez Doue d'hoc'h ambrougo '.
7G CHANTS POPULAIRES DE LA BRETAGNE.
anciennes croyances celtiques, un souvenir vivant des superstitions de la
Gaule, contre lesquelles la vraie religion eut à lutter. Mais à ce moment
elles sont les plus fortes; le Diiz est vainqueur par ses maléfices de la
vierge chrétienne, et le produit merveilleux de leur union fatale tient
plus de son père que de sa mère ; il le défend contre elle il le bénit; il ;

s'annonce lui-même comme le bon génie delà nation bretonne.


II. Ce bon génie est en même temps un puissant magicien, un descen-

dant des Marses, j'allais dire un Druide. En compagnie d'un chien noir,
ou d'un loup familier, il parcourt dès l'aurore les bois, les rivages et
les prairies; il cherche « l'œuf rouge du serpent marin », talisman
que l'on devait porter au cou, et dont rien n'égalait le pouvoir.
Il va cueillir le cresson vert, l'herbe d'or et le guy du chêne. L'herbe

d'or est une plante médicinale; les paysans bretons en font grand cas, ils
prétendent iju'elle brille de loin comme de l'or; delà, le nom qu'ils lui
donnent. Si quelqu'un, par hasard, la foule aux pieds, il s'endort aus-
sitôt, et entend la langue des chiens, des loups et des oiseaux. On ne
rencontre ce simple que rarement et au petit point du jour pour le :

cueillir, il faut être nu-pieds, en chemise; et tracer un cercle à l'en-


tour ; il s'arrache et ne se coupe pas. Il n'y a, dit-on, que les saintes
gens qui le trouvent. C'est le sélage de Pline. On le cueillait aussi
nu-pieds, en robe blanche, à jeun, sans employer le fer, en glissant la
main droite sous la main gauche, et dans un linge qui ne servait qu'une
fois .

Quant au guy, onsait combien il était vénéré des Druides.


Mais d'où vient cette voix? Qui ose apostropher le magicien d'un pareil
ton? i:crait-ce déjà le saint évêque auquel la tradition bretonne attribue
la conversion de Merlin? Au mnins il est un fait très-curioux à constater,

c'est que les belles paroles que le poëte met dans la bouche qui le gour-
mande se retrouvent dans plusieurs morceaux de poésie galloise, dont
deux de Lywarc'h-IIen Honnis Dieu, il n'y a pas de devin {Nainijn Dim
;

nid oes deviti*), a-t-il dit en faisant une profession de foi exactement
semblable à celle de notre pièce, et où il n'y a de changé que l'ordre de
la phrase et le dialecte.

m. Merlin a-t-il perdu plus tard sa puissance magique, le devin a-t-il


été terrassé par un simple mot sorti d'une bouche chrétienne?
Quoi qu'il en soit, il est encore barde, car il porte l'anneau d'or et la
harpe-. Mais on lui déi'obe cette harpe on lui arrache cet anneau; on
;

le joue, on le charme; il marche nu-pieds, nu-tête il porte des vête-


;

ments en lambeaux ; il pleure ; il est vieux, il est homme. Et, si on le


recherche encore, si le peuple pousse des cris de joie, des ioii ! iou ! pour
saluer sa bienvenue, s'il paraît à la cour des chefs, c'est en souverain dé-
trôné.
Aussi, dès qu'il le peut, s'écliappe-t-il. Cette disparition est aussi con-
statée par les poètes gallois. « ^ul ne sait où est la tombe de Merlin, » dit
un barde dont les poésies sont antérieures au dixième siècle ^. H s'em-

1 Les Bardes bretons, p. 193. Cf. Mijvijr., I, p. 122 et 12i.


« « Le barde de la cour reçoit du prince une Iiarpe, et de la reine un annear d'or. » (Lois
de Boel-da, c. 19. Myvijrimi, t. III.;
^ilijvijrian, t. I, p. 77.
MEraiN, 77

1 :rqiia avec neuf autres bartlcs, disent les Triades, et on ne put parvenir
à savoir ce qu'il devint*. 11 nous apprend lui-même qu'il quitta la cour
et s'enfuit dans les bois-.
Notre ballade est aussi d'accord avec les traditions galloises, en lui
prêtant un gmlt tout particulier pour les pommes et en le faisant tom-
ber dans un piégé où ces fruits sont l'appât. 11 aimait tellement l'arbre
ijui les produit, qu'il lui a consacré un poëme :

« pommier! dit-il, doux et clier arbre, je suis tout inquiet pour toi ;
je Iremlilc que les bûcherons ne viennent, et ne creusent autour de ta
racine, et ne corrompent ta sévc, et que tu ne puisses plus porter de
Iriiits à l'avenir^.»
D'autre part, an douzième siècle, un poëte latin de Galles, écho do la
Iradition de son temps, fait tenir ce langage à Merlin « Un jour que :

nous nous arrivâmes près d'un chêne aux rameaux touffus...


clias^:ions,
.\ ses pieds coulait une fontaine bordée d'un gazon vert. Nous nous assîmes

l)r)ar boire. Oi% il y avait çà et là, parmi les herbes tendres, des pom-
mes odorantes, au bord du ruisseau... Je les partageai entre mes com-
pagnons, qui les dévorèrent mais aussitôt ils perdent la raison, ils fré- ;

missent, ils écument, ils se roulent furieux à terre, et s'enfuient, cliacun


(ie son côté, comme des loups, en remplissant l'air de déplorables hurle-

jiients.
'( Ces fruits m'étaient destinés; je l'ai su depuis. Il y avait alors en ces
p;\rages une femme qui m'avait aimé autrefois, et qui avait passé avec
moi plusieurs années d'amour. Je la dédaignai, je repoussai ses ca-
resses elle voulut se venger
: et, ne le pouvant faire autrement, elle ;

plaça ces dons enchantés au bord de la fontaine, où je devais revenir...


Mais ma bonne étoile m'en préserva*. »
l'eut-être est-ce la même sorcière que veut désigner la ballade bre-
tonne. Merlin parle lui-même dans ses poëmes d'une certaine femme
versée dans les sciences magiques, avec laquelle il dit avoir eu des rap-
ports.
Le roi dont la ballade semble avoir gardé le souvenir parait être Budik,
chefs des Bretons d'Armoriqne, prince d'origine çornouaillaise, émigré
de l'ile de Brclagne. Il combattit les Franks, et défendit vaillamment
contre eux la liberté de sa patrie; Clovis, n'ayant pu le vaincre, le Ht
assassiner (vers 509). Budik avait marié sa fille Aliéner à un prince
qu'on ne nomme pas, et lui avait donné en dot plusieurs droits sur les
côtes de Léon. C'était, d'après la Charte d'Alan Fergan, la tradition popu-
laire du onzième siècle'^; c'était aussi celle du quinzième ^. Il y a lieu
de croire que celte Aliéner est l'hcroine de la ballade, et que le jeune

Ineil inis l'ryilain. i\ii., t. UI, s. 1.


•iijriun, 1. 1, p. 150.
7.

-Mi. '<'' '


! m: i iH i ":r !^ Loliililales quas, Ut diceb.-iUir, Bu-
'
'
: ni fdecessoriim suoi'umin matri-
I : I
'

• '' i ..l>;,i. ',-;., iiiit. de Brclagne.)
'
!
,
I,.; .1 (| 1
h il ,1, cl.in.iii il . ic.in iiisi. par un prince baillié en (îol
iiiiiL,''' f;iMi li iiiie lille du diit priiiui' à un îles .-inlécesseurs du vicomte de Léon.»
We aux clals — 1478 — ap. D. Monce, Histoire de Bretagne.)
7S (JIIAINTS POPULAIRES DE LA BUETAGKE.
Jiomme dont Merlin célèbre l'union avec elle ', et à qui il fait gagner la
souveraineté du pays de Léon, n'est autre que le fils de la magicienne;
enfin que l'auteur de la Charte d'Alan Fergati et l'auteur du Mémoire du
vicomte de Rolian connaissaient le poëme |)opulaire en ce cas, ce poëme
:

serait le roman de l'iiistoire. L'époque où il a été composé nous semble


assez difficile à déterminer. Tel qu'il est, ne peut èlre contemporain de
il

l'événement, et cependant il n'est certainement pas l'ouvrage des siècles


de la grande chevalerie; il en porterait le costume, tandis que le sien
se rapporte a un âge beaucoup moins civilisé. C'est ce qui nous induit à
penser qu'il a subi les altérations qu'il présente antérieurement à celte
époque.
lY. Plus historique, la tradition de la convei'sion de Merlin remonte aux
temps les plus reculés; elle a été chantée par les bardes chrétiens de.<
clans gaéliques, gallois et armoricains; il e^t doux de croire, avec eux,
que, dans son infortune et sa vieillesse, il trouva pour consolatrice la
religion de sa mère; une chose que notre poëte omet de dire, c'est qu'il
périt assassiné comme Orphée. Mais le peuple ne fait pas mourir de tels
hommes.
J'ai été mis sur la trace du poëme de Merlin par madame de Saint-
Prix, qui a bien voulu m'en comnumiquer des fragments chantés au
pays de Tréguier. H serait à désirer (pie ceux qui existent dans la collec-
tion de M. de Penguern vissent aussi le jour, et vinssent, avec les pré-
cieuses découvertes de M. Gabriel Milin, compléter le cycle poétique de
l'Enchanteur breton. Si, par sa forme rhytlimique et son style, il est
moins ancien fjue d'autres, il accuse par le fond des idées une inspira-
tion très-primitive. Quoique lair change à chaque morceau, et même le
dialecte, je crois, vu l'uniformité du mètre, à l'unité de la composition
originelle.

«Lt'sbaidcs célébreront dans leurs ch,inls les mariages de la nalion bretonne.


« Le clief des bardes aura une double part dans les dons royaux et dans les largesses i

du mariage de la lille u clief. m (Lois de iloelnmd el Lois de lloel-da. (My-


faites à l'occasion
Vyrimi, t. lU,p. iiî el âGL.
LEZ-BREIZ
FRAGMENTS ÉPIQUES
DIALECTE DE CORNOUftILLE

ARGUMENT
Morvan, maciiliorn ou vicomte de Léon *, si célèbre dans l'histoire du

neuvième siècle, comme un des soutiens de l'indépendance bretonne,


n'est pas moins fameux dans nos Iralitions populaires, où on le surnomme
Lez-Breiz-. Je ne possédais qu'un Irapmint du cycle poétique dont il est
le centre, lorsque je publiai les premières éditions des Chants populaires

de la Bretagne, et le nom réel du héros n'y ëait pas mentionné denou- ;

\ellcs découvertes sont venues m'appreiidre qu'il s'agissait du rival de


Louis le Débonnaire. Dans un vers <|ue je n'ai aucune raison de croire
interpolé, il s'appelle lui-même Mor^^a/i et se donne pour Ois à\mKonan.
ou chef couronné. Or, les vicomtes de Léon prétendaient descendre du fa-
buleux Konan Mériadek, et d'Aigenl ré, lappelant que leur prétention était
appuyée sur la tradition populaire, s'exprime ainsi « Morvan estoit issu
:

de la race, comme on disoit, de Conan ^. »


Nous avons maintenant six fragments complets du poëme de Lez-
Breiz le premier roule sur son départ de la maison de sa mère, à l'âge
:

où l'amour des armes s'éveille forluiteiient dans son âme; le second re-
garde son retour; les autres, ses combats et sa mort, ou, pour mieux dire,
la péripéiie étrange en laquelle le patriolismo armoricain a changé le
dénoùmcnl avorté de l'histnire du héros breton. Après l'avoir montré
vainqueur d'un guerrier à qui le roi des Gaulois, c'est-à-dire des Franks,
avaitdonné mission de le tuer, puis d'un géant more doué de vertus ma-
giques, le poëte le met aux prises avec le roi lui-même, i)lus heureux que
ses ém'ssaires. Vaincu et blessé mortellement, Lez-Breiz disparait du
milieu du monde, mais non sans espuir de retour.
Arthur chez les anciens Bretons, Ihilgar chez les Danois, don Sébastien
en Portugal, l'empereur Frédéric Baiberousse chez les Allemands, et
Marco chez les Slaves, ont eu la même destinée poétique; leur vie, qui
appartient à l'histoire, s'est exhalée en poésies dans les traditions de leurs
compatriotes.

' domino imperainre HluJovico, .inno xxii regni ejus, Morman }lachtiem..-(CaT-
ne.2n;inte
lularium Hedonense. .nd aiin, KOO ;Ap. de Coiiisun, cf. D. Blorice. preuves, t. 1, col. 265.)
« Lfz-Breiz veut due à la lettre; Banche de la Bretagne (de Lez, iKinche, au figuré, soutien,
«I de Bieiz, UreLisne. V. Le Gonidec, au mot Lrz). On l'appelle aus.>ii quolquclois Lezou-
Breiz. Lezou est le pluriel, aujourd'hui inusité, de Lez.
' Uiiluire de Bretagne, p. 103,
KO CHANTS POPULAIRES DE LA BREiAG^-il,

LE DEPART.

Comme l'enfant Lez-Breiz était chez sa mère, il eut un jour


une grande surprise;
Un chevalier s'avançait dans le bois, et il était armé de
toutes pièces.

Et l'enfant Lez-Breiz, en le voyant, pensa (jue c'était saint


Michel;

Et il se jeta à deux genoux, et il fit vite le signe de la croix.

— Seigneur saint Michel, au nom de Dieu, ne me faites

point de mal !

— Je ne suis pas plus le seigneur saint Michel, que je ne


suis un malfaiteur;

Je ne suis pas saint Michel, non vraiment; chevalier or-


donné, je ne dis pas.
— Je n'ai jamais vu de chevaliers, pas plus que je n'ai en-
tendu parler d'eux.

LEZ-P.REÎZ

lia war lie zaou-lin en em strinkaz


Hag en em groaza prim a reaz
AR C'IllMiAD.
— Otrou Sant Mikel, enn han Doue
Na il ked da ober droug d'i-me!
P;i oa potr Loz-Bipiz e ti lie vamm — Ann otrou Sant Hikel ne d- onn ket,
En ilovoe liel cur peilez estlamiii ; Nag eiinn droug-obeiour ken-neubed,

Kur o loncl gand ar c'hoiid,


iiiaic'licy Sant Mikel, a-vad, nie n'am onn ket;
llag lien penncla-ljcnn liarncsel iiiad. Marc'heg urzet, na lavaraun ket.
Hag ar polr Lez-Breiz dal' m' lie welaz — Gweletmarc'hekbiskoazn'am euzgret,
Arvari oa Saut Mikel a rcaz ;
Na konizet unezho kcu-neubed.
I.EZ-BREIZ. 81

— Un chevalier, c'est quelqu'un connme moi; en as-tu vu


passer un?

— Répondez-moi d'abord vous-même; qu'est-ce que ceci?


et qu'en faites-vous?
— blesse tout ce que veux; cela
J'en je s'appelle une lance.
— Mieux vaut, bien mieux vaut mon casse-tête ; on ne l'af-
fronte pas sans mourir.
Et qu'est-ce que ce plat de cuivre-ci que vous portez au bras?
— Ce n'est point un plat de cuivre, mon enfant, c'est un
///rtrtc-bouclier.

— Seigneur chevalier, ne raillez pas ;


j'ai vu plus d'une
fois des blancs monnoyés*;
Il en tiendiait un dans ma main, tandis que celui-ci est

large comme la pierre d'un four.

Mais quelle espèce d'habit portez-vous? c'est lourd comme


du fer, plus lourd même.
— Aussi est-ce une cuirasse de fer pour me défendre contre
les coups d'épée.
— Si les biches étaient ainsi enharnachécs, il serait plus
malaisé de les tuer.

Mais, dites-moi, seigneur, êtes-vous né comme cela? —


— Euiin (len cvcl-d-on ann Iiini eou ; ' — Olrou niarc'lick, n'am goapeet ket;
Gwelaz-te unan o vont el)iou? Meur a wennck tarzet'm euz f,'\\elet
— Leveret-hu d' i-nie da genla; <

Derc'hel e rafe unan em doni,


l'elia zc, na pelra rit, gaul-lia? , Kel ledan lie-inan liag eur menforn.
— Pezameiizchoantadizaiinnant-lian; j
_ Kg pe seurd dillad a zo gan-e-hot'li;
Eur goaf a leverer anez.in; i
Ken pounner liag houarn, pounneroc'h.
-Gwell eo gan-i, gwell eo va fenn-baz;
,
_ EuI lerek houarnet eo ive
Aa eer kcd cnn he arbenn heb laz; j^-^^ dif,„„i
|
j^^, j„,ig„ ,^1^^^^
Ka pelra ann diskel koueveur-ma
Ma vc 'nii
„""','"' """"'>'"
beized evelse
>-"='o slernet,
A zougel-hu
= dioc b lio '^
prec'b aina ? 1

Diesocb e vizcnt da dizet


Ivenr
— Ne d-eo ket, mab, eunn di^ke! koue- Ilogen, olrou, leverct d'i-mc,

;

liunn larzian-gwennek be c'halveur. lia ganet em oc'h bat evelsc?

' II doit y avoir ici un mot mis pour un autre, les blancs ne datant que de l'nn 13bO environ,
Cependant il s'agit peut être de la monnaie appflée Kiinioc [gweiiuek )<inns les lois galloises di;
dixième siècle.
«^ CIIA.NIS l'UI'L'LAir.ES DE l,.\ lî P. ETA G NE.

Le viouv clieviilicr, à ces mois, pailiL d'un grand éclat lie

rire.

— Qui dinhie vous ;i donc lm!)illé, si vous n'êtes pas né


comme cela?

— Cl lui qui en a le droit, c'est celui-là, mon cher enfant.


— Mais alors qui en a le droit?
— Personne que le seigneur Comte de Quimpcr.

Maintenant, réponds-moi à ton tour; as-tu vu passer un


homme comme moi?
— J'ai vu passer un homme comme vous, et c'est par ce
chemin qu'il est allé, seigneur. —

Et reniant de revenir en courant à la maison; cl de snuler


sur les genoux de sa mère, et de habilh r.

— Ma mère, ma yx'titc mère, vous ne savez pas? Je n'avais


jamais rien vu de si beau ;

Jamais je n'ai rien vu de si beau que ce que j'ai vu aujour-


d'hui :

Un plus bel liomme que le seigneur Michel, Tarcbange, qui


est dans notre église! ï

— Il n'y a pas dhoinnie plus beau pourtant, plus beau,


mon fils, que les anges de notre Dieu.

Ar marc'liek koz, evel m' he glevaz, II

Awalt'li he galon c'hoarzin a reuz. Ilag ar potr d'ar gcr cnn ciir redek : ,

— Pinii, han en ileiiz ho ster-


iliaotil 'ta, lia war vurleii lie vjniin, ha jirt-'Zek :

Ma ne d- nc"h het evcl>e gunel? [net — Ma niammik, ma niamm, na ouzoc'h


— Ann hini en deuz gwir (la olier, [ket?
lîen-nez en ilouz grcl, va maliik ker. Biskoaz tia ker lirao n'am lio.< gwelet;

— lia pion nt'uz hieina ober?


pwir <la Biskoaz nelra ker hrao na wcliz
— Den nemed ann oirou Isonl Kemper. Ilag am euz gwelcl hinou ann deiz :

I.avar ive ann lol-ma d'i-me; Draoc'h den hng ann olron Slikel
(liVL'laz-le eiinn «kn evel-d-on-ine? A zo enn hon iliz, ann arc'hel!

— Eunn (len evel-d-hoc'li am puzywelcl : — K' euz den, ma map, braoc'li kouU-
lia dre-ze ire, olrou, e mn eet. — Draoc'h evid elez hon l'oue. [koude,
LEZ-BUEIZ. 83

— Sauf votre grâce, ma mère, on en voit; ils s'appellent,

disent-ils, chevaliers;

Et moi je veux aller avec eux, et devenir chevalier comme


eux. —
La pauvre dame, à ces mots, lomha trois fois à terre sans

connaissance.

Et l'enfant Lez-Breiz, sans détourner la tête, entra dans


l'écurie ;

El il y trouva une méchante haquenée, et il monta vile sur


son dos ;

Et il partit, courant après le heau chevalier, en toute hâte,


sans dire adieu à personne;

Courant après le beau chevalier vers Quimper, et il quitta


le manoir,

II

LE RKTOUn,

Le chevalier Lez-Breiz fut bien surpris quand il revint au


manoir de sa mère ;

Quand il revint au bout de dix ans révolus, déjà fameux en-


tre les guerriers.

— Sal-ho-kras, ma mamm, gwelel a reer; Da heul ar marc'hek ken da Gemper;


Marc'heien, eminl-hi, lio lianver; Ha kuilat a eure ar maner
Ha me a fell d'in monet gant ho,
Ha monel da varc'heg evel-t-lio. —
Ann itron gez, evel pa glcvaz,
Teir gwe(;h d'unn douar a taligaz.
Ha potr Lez-Breiz, heb sellel adre,
ANN DISTEIO.
Ebarz ar marchosi a caz ire,
Hog eur c'hoz-inkane a gavaz, Marc'hek Lez-Breiz ce souezet braz
[la vaner he vamni pa zistroaz;
Ha prim war he c'hore a bignaz ;

Hag ben kuil da heul ar marc'hek ken; Pa zistroaz a-bcnn dek vloa krenn,
Kuit, ha limad, heb kimiada den; Kenvrudet eiouez ar varc'heieD.
84 CHANTS POPULAIRES DE LA BRETAGNE.

Le clievalicr Lez-Breiz fut surpris ou entrant dans la cour


du manoir;
En V voyant pousser les ronces et l'ortie, au seuil de la

maison,

Et les murs à demi ruinés et à demi couverts de lierres.

Le seigneur Lez-Breiz voulant entrer, une pauvre vieille

Icmme aveugle lui ouvrit.

— Dites-moi, ma grand'nière, peut-on me donner l'hospi-

lalité pour la nuit?

— On vous donnera assez volontiers l'hospilalité, mnis elle

ne sera pas, seigneur, des plus brillantes.

Cette maison est allée à perte depuis que l'enfant l'a quit-

tée pour faire à sa tête. —


Elle avait à peine fini de parler, qu'une jeune demoiselle
descendit.

Et elle le regarda en dessous, et se mit à pleurer.

— Dites-moi, jeune fille, qu'avez-vous à pleurer?

— Seigneur chevalier, je vous dirai bien volontiers ce qui

me fait pleurer :

un frère de
•l'avais votre âge, voilà dix ans qu'il est parli
pour mener la vie de chevalier ;

Marc'hek Lez-Breiz a oc touezet, Eet co ann tiegcz-nio da gi 11

E porz ar maner pa oe digouet; AIjoue ma eel ar mab enii lie loll. —


welout eno «ircin o kreski, Ne oa ked he c'Iiomz peur-ai liuet
Hag al lenad e toull dor aiin ti, Eur plac'li iaouang a zo diskcnnel,
llag ar mogeriou lianler gouezet, Ha dam-zellet out-han a reaz,
Hag a ilio hanter c'holoei. Ha da oela dru en em laKa/.
Ann olrou Lez-Iîreiz, o klask mont tre, — iaouank, d'i-mo Icverct,
l'iac'iiik
Eur c'iiragezik dall a zigore. Petra c'iioarvez gan-e-hoc'li pa oclei .'

— Leverel-hu di-me, va mamm-goz, — Olrou marc'hek, d'hoc'h a lerinn-niÉ


Ha iligemer a gatïenn heiioz? Pelra c'hoaiv gan-in pa oclann-nie :

- - Digemer awalc'h c'hui a gavo, j


Eur breur enn oad gan-c-hoc'h am oui
Narcii, olrou, demeuz ar re vrao. I
Dek vloa zo da varc'heg e ma eet [bel ; ;
LEZ-BREIZ. 85

Et aussi souvent que je vois un chevalier, aussi souvent je


pleure, seigneur.

Aussi souvent, malheureuse que je suis! je pleure en pen-


sant à mon pauvre petit frère !

— Ma belle enfant, dites-moi, n'avez-vous ponit d'autre


frère? n'avez-vous point de mère?

— D'autre frère ! je n'en ai point sur la terre ; dans le ciel,

je ne dis pas :

Et ma pauvre mère, aussi elle, y est montée ;


plus per-
sonne que moi et ma nourrice dans la maison;

Elle s'en alla de chagrin, quand mon frère parlit pour de-
venir chevalier, je le sais;

Voilà encore sou lit de l'autre côté de la porte, et son fau-


teuil près du foyer.

Et j'ai sur moi sa croix bénite, consolation de mon pauvre


cœur en ce monde. —
Le seigneur Lez-Breiz poussa un sourd gémissement; telle-

ment que la jeune fille lui dit :

— Votre mère, l'auriez-vous aussi perdue, que vous pleu-


rez en m'écoutant?

liakelliez-gwech marc'hek'welann; Nemed on gant magerez enn ti;


Kellicz-gwech, va otrou, 'oelann ;
Mont a reaz kuit gand ar c'hiac'har,
Kelliez-gwech, siouaz H'in, 'oelann ; Paeaz va breur da varc'hek.m'hergoar,
Gand koun ouz ma breurik paour lier Hi gwele c'hoaz enn-tu-all d'ann nor,
[grann !
Hag e korn ann oaled he c'hador ;

— Va merc'liik koant d'i-me levecet, Ha gan-i-me he c'hroaz benniget,


!Va breur ail, na roainm n'Iioc'h euz-liu Frealz am c'halon baour war ar bed. —
(ket?
Ann otrou Lez-Breiz a birvoude
— Breur ail war ann douar n'am euz Ken a iavaraz ar pbc'h goude :
;

Er baradoz, na lavarr-nn ket : [ket ;


— Ho raamni ive boc'h euz-hu kollet,
Ha ma mamm baour ive ez 'eet di ; selaou ac'hanon pa welel?
86 CHANTS rOPllLAIRES DE L\ BRETAGNE.

— Oui! j'ai aussi perdu ma mère, et c'est moi-même qui


l'ai tuée!

— Au nom du ciel! seigneur, si vous avez fait cela, qui


êtes-vous? comment vous nommez-vous?
— Morvan, fils de Konan, est mon nom, et Lez-Breiz mon
surnom, ma sœur.
La jeune fille fut si interdite qu'elle resta sans monvcnient
elsans voix ;

La jeune fille fut si interdite, qu'elle crut qu'elle allait


mourir.
Tant qu'à la fin il lui jeta ses deux bras autour du cou et

approcha sa bouche de sa petite bouche.

Et elle le serra dans ses bras, et elle l'arrosa de ses larmes :

— Dieu t'avait éloigné, et Dieu t'a ramené !

Dieu soit béni, mon frère, il a eu pitié de moi. —

LE CHEVALIER DU ROI.

Entre Lorgnez et le chevalier Lez-Breiz a été convenu un


combat en règle.

— la! va inamm ive am euz kollcl, Ilag lie vriata hi a rcaz,


Ha me ma eunn am euz hi lazet I Hag cnn he daelou hi he vcuzaz :

— Haii Doue! m'ac'h euz hergrct,


olroii, — Doue en devoa da hellaet,
Piou oc'li-hu, ha penoz oc'h lianvel? Ha Doue en deuz da do^lael!
— Morvan, ap-Konan, eo va hano, Ra vezo, va breur, meulel Doue,
lia Lez-Breiz, va c'hoar, va Itz-l'ano. — Truez en deuz bel at'hanon-me. —
Ken souezet a oe ar plac'hik^
Ken na liche na lavare gnk; m
Ken souezet a oe ar plac'hik MARCMIEG AR ROUE.
Ken a vennaz pant-hi mervel mik ; 1

Ken he ziou vrec'ii d'Iie goug a lîolaz, Etre Lorgnez ha marc'hek I.ez-Breiz
lia? he vpk d'he begi;: a laka?; A zo bel lonket eunn emgann reix.
LEZ-DREIZ. 87

Que Dieu donne la victoire au Breton et de bonnes nou-


velles à ceux qui sont au pays !

Le seigneur Lez-Breiz disait â son jeune écuyer, un jour :

— Kveille-toi, mon écuyer, et te lève ; et va nie fourbir

mon épée ;

Mon casque, ma lance et mon bouclier ;


que je les rougisse

dans le sang des Franks.

Avec l'aide de Dieu et de mes deux bras, je les l'erai sauter


encore aujourd'hui !

— Mon bon seigneur, dites-moi : n'irai-je pas au combat à


voire suile?

— Que (lirait ta pauvre mère, si tu ne revenais pas à la

maison?
Si ton sang venait à couler sur la terre, (pii mettrait un

terme à sa douleur?
— Au nom de Dieu! seigneur, si vous m'aimez, vous me
laisserez aller au combat.

Je n'ai pas peur des Franks; mou cœur est dui', tranchant

mon acier.

Qu'on y trouve à redire ou non, où vous irez, j'irai moi-


I lême;

Où vous irez, j'irai moi-même ; où vous combattrez, je com-


battrai. —

Doue (la rai poniil d'ar lîreizail. — Ha petra lavarl'e da vamm ger,
Ha <l'ar re zo ei- ger kelou niad ! Ma na zi^trofez kel mui d'ar ger?

Ann otron Lez-Breiz a lavare l'a redfe da wad war ann donar,
D'he floc'liig iaouaiig, eunn deiz a oc : l'iou lakefi! lermcn d'he glat'har?
— Dihun, va floc'li; ha suv alesc; — Han Doue! otiou, ma eni c'haret,
l'a ke (la spma d'in va c'hieze ;
D'ann emgann c'Iiui va lo.>ko monel.
Va zokliouarn, va goal' ha va skoed, N'am euz ked aoun rag ar C'haliaoued;
D'ho rusia e goad ar Cliallaoued. Kriz eo va c'Iialon, va iln lemmet.
Gand tkoazcl Houe ha ma diou-vrec'li, Beza drouk gand ann nidi a garo,
Me l'.o zavo c'hoaz liirio d'ann nec'h ! Elec'h m'a eot me a ie o ;

— Va olrou ruad, d'i-mc leveret [kei ? Elec'li m'a col me a ielo;



:

Ha d'ann enigaim d'hot'li heul na inn 'Let'h m'a vrezelot, me 'vrczelo,


CHANTS POPULAIRES DE LA BHETAüNE.

Lez-Breiz allait au combat, son jeune page avec lui pour


toute suite.

Passant près de l'église de Sainte-Anne d'Annor, il y entra.


— sainte Anne, dame bénie; je vins bien jeune vous
rendre visite ;

Je n'avais pas vingt ans encore; et j'avais été à vingt com-


bats,

Que nous avons gagnés tous par votre assistance, ô dame


bénie !

Si je retourne encore au pays, mère sainte Anne, je vous


ferai un présent.
Je vous ferai présent dun cordon de cire qui fera trois lois
le tour de vos murs;

Et trois fois le tour de votre église, et trois fois le tour de votre


cimetière, et trois fois le tour de votre terre, arrivé chez moi.

Et je vous offrirai une bannière de velours et de satin


blanc, avec un support d'ivoire poli.

De plus, je vous donnerai sept cloches d'argent qui chante-


ront gaiement nuit et jour sur votre tête.
Et j'irai trois l'ois, à genoux, puiser de l'eau pour votre bé-
nitier.

M.'irdanninftc'hii:iz war va c'I.izd'ar vro,


11
Mamni santez Anna, me bo kopro.
Moiiel cure Lez-Breiz d'ann etngann Me a raio d'hon'h eur gouriz koer
Ncmed he floc'hig iaouank ganl-lian. A lai teir zro endro d'ho moger,

.SantezAnna 'r vor pa erruaz, lia teir d'boc'b iliz, teir d'bo pered ;

Tre 'barz lie iliz lien a ieaz. Ha teir d'ho louar; pa venn digouet ;

— Itron sanlez Anna benniget; Ilageur banniel voulouz-salin-gwcnn,


laouankig e teuiz d'ho kwclel; Eunn troad olifant flour d'Iii; dongen,
Ne oann ked ugenl vloaz achuet; lia seiz kloc'b arc'bant a roinn ouspenn
Ha^ e ugent stourmad c oann bel, A gano ge, noz-dez, war ho penn.
llagho hoU lion euz ho gonezet, lia teir ez inn war va daouliu
gwecb
Dre ho kennerz, ilroii benniget. Da gerc'hat dour evit ho pinsin.
LEZ-BREIZ. 89

— Va au combat, va, chevalier Lez-Breiz; j'y vais avec

m
— Entendez-vous? voilà Lez-ïireiz qui arrive; il est suivi
sans doute d'une armée bardée de fer.

Tiens ! il monte un petit âne blanc dont la bride Obt un li-

cou de chanvre;

Il a pour toute suite un petit écuyer : mais on dit que c'est

un terrible homme !

Le jeune écuyer de Lez-Breiz, en les voyant, se serra de
plus en plus contre son maître.

— Voyoz-vous! c'est Lorgnez qui vient; une troupe de


guerriers devant lui ;

Une troupe de guerriers derrière lui; ils sont dix, et dix, et


puis dix encore.

Les voilà qui arrivent au bois de châtaigniers : nous aurons,


mon pauvre maître, bien de la peine à nous défendre !

— Tu iras voir combien ils sont quand ils auront goûté


mon acier.

Frappe ton épéo, enfant, contre mon épée, et marchons à

eux. —
— Ke d'ann cmsann, ke, marc'hek Lcz- Tost-oc'li-toit d'he vestr en em riblaz :

[Breiz

:
— Sellel-hu! Lorgnez o lonl enn lient !

Alont a rann-me gcn-oud-dc ivez.


Eur slroU marc'neien 'nn he ziagcnr.

m Eur slroU marc'heien adren he gein :

Dek zo, ha deg ail, ha deg ouspenn


— Klevot-hu? 'ma Lez-Breiz o tonel
!

liant han eur strollad liag lien fardet ! Ma int o ligout gand ar c'iioad kcsten :
Beac'h a vo, mestr paour, en em zifenn!
lia!dindan lis;: Kunn azenik gwenn
Eur c'habestrik kanab eiin lie benn, — Gwelet pet zo anezho rit-te,
Ha;;eur lloc'h bilian enn he giolien ; Ta ho devo tanvel va dir-nic.
IIaghen,hervezarvrud,eurg\vjU-zen. — Slok da gleze, floc'h, ouz va c'iKeze,
Floc'li biiian Lez-Breiz dal' in'bo gwelaz, lia deomp-ni ai'og enn ho bete. —
CüAiNTS POPULAIRES DE LA BRETAGNE.

— Hé! bonjour à toi, chevalier Lez-Breiz.

— Hé! bonjour à loi, chevalier Lorgnez.


— Est-ce que tu viens seul au combat?
— Je ne viens pas au combat seul;
ku combat seul je ne viens pas ; sainte Anne est avec
moi,

— Moi, viens je t'ôter la vie par l'ordre de mon roi.

— Retourne sur tes pas ! va dire à ton roi que je me moque


de lui comme de toi,

Que je me moque de lui comme de toi, comme de ton épce,


comme des tiens.

Retourne à Paris, au milieu des femmes, y portiTtes habits


dorés ;

Autrement, je rendrai ton sang aussi fjoid qut- le ier ou la

pierre.

— Chevalier Lez-Breiz, dites-moi : en tjuel bois avez-vous


été mis au jour?

Le dernier valet de ma suite ferait sauîer volrc cisriue de


dessus votre tête. —

IV — Ke war da c'iiiz! lavar d'oz roue


Me ra oul-liau, 'vel anoud-de,
— Ha! de-mad d'id-de, inarc'liek I.fz-
l'ae

(Brtiz Me ra fae out-lian 'vel anoud-de,


— lia ! de-mad d'id-de, marc'hek Lor- Vol deuz da gleze, 'vol dciiz da re.

[;;nez. Ke da Baris, emesk ar nierc'hed,


— lia deut oud da unan d'ann emganu? Da zougen da zillad alaouret;

— N'onn ked deut d'ann emgann ma Hend-all, e likinn da wad ken ien
[unan ; Ha ma 'z co ann houarn pe ar men.
D'ann triigann ma unan ne dann ket, — Marc'hek Lez-Breiz, d'i-mc levurcl .

s.intuz Auna zo gan-in kevred. E pe goad e m'oc'h-liu bet ganel?


— Dont a rann-me abcrz va roue mevel zo em bandcn
Dislf^ra
Da luniel digaa-id da vulie. A lemle ho lok diwar ho penn, —
LEZ-BliEIZ. 91

A ces mots, Lez-Breiz tira sa grande épée :

— Si tu n*as pas connu le père, je te ferai connaître le


fils! —

Le vieil ermite du bois, debout sur le seuil de sa cabane,


p riait ainsi doucement à l'cGuyer de Lez-Dreiz :

— Vous courez bien vite à travers le bois! votre armure


fst souillée de fange et de sang.
Venez, mon entant, dans mon ermitage; venez vous rc-
|j )ser et vous laver.

— Ce n'est pas le moment de se reposer et de se laver,


mais, certes, de trouver une fontaine ;

De trouver de l'eau par ici pour mon jeune maître, tombé


au combat, épuisé de fatigue ;

Treize guerriers tués sous lui; le chevalier Lorgnez tué tout


Il premier !

El moi, j'en ai ahalln autant ; les autres ont pris la fuite. --

VI

Il n'eût pas été Breton dans son cœur, celui qui n'aurait
pas ri de tout son cœur,

Lez-Breiz, dal'm'en deveuz lie glevel, :


— t\e krd liure dr>kuiz lia f;\valc"lii ;

Ile glezp braz en deuz iliwennct : Aemed kaout eur fetiiiteun, lielj >i;
— Ma ne t'euz ki'd anavel ann lad, '

Kaout dour dreman d'am nieslr iaouank


Me rai d'id anaout ar mab anal !
— |
Ilag lien kouezel enn emganii skuiz-
;
[slank
V Trizek soudard lazel dindan lian,
j

Marc'hek Lorjrncz lazet da senlan!


Lpan kozar c'Iioad war dreuz he gel),
Ha m'cm euz di^karel kimenl-all;

— Tiz
lloc'h Lez-BiL'iz a lavare liel :

Lanimout kuit ho deuz grel ar re-all. —


zfl war-n-iioc'li o rcdeg er c'Iioad !

SoU'cl hoc'li liarnez gand poullr ha goad ;

Deuel, mahik, tre em niinio'hi; Breizad enn he galon na vize,


Dciiel da ziskuiz ha da walc'lii. Neb awalc'h he galon na c'hoarze,
92 CHANTS POPULAIRES DE LA BRETAGNE.

En voyant l'herbe verte rougie du sang des Franks maudits.


Le seigneur Lez-Breiz, assis auprès, se délassait à les re-

garder.

Il n'eût pas été chrétien dans son cœur, celui qui n'eût pas
pleuré à Sainte-Anne,

En voyant l'église mouillée des larmes qui tombaient des


yeux de Lez-Breiz,

De Lez-Breiz pleurant, à genoux, en remerciant la vraie pa-

tronne de la Bretagne.
— Grâces vous soient rendues, ô mère sainte Anne! C'est

vous qui avez gagné cette victoire !


En bon souvenir du combat, a été composé ce chant;


Qu'il soit chanté par les hommes de. la Bretagne en l'hon-
neur du bon seigneur Lez-Breiz !

Qu'il soit longtemps chanté au loin à la ronde, pour réjouir \

tous ceux du pays !

welet ar ieot glaz ruict — Trugarekat! mamm


Sanlez Anna!
Gaiid goud ar C'hallaoucd rnilliget. C'hui hoc'h euz gonezet ann tol-ma !

Aiin otrou Lez-Breiz, enn he gaonse.


liskuiza, out ho a zelle. VII

Krislen enn lie galon na vize, Da zerc'hel koun rnad euz ann emgann,
E Sanlez Anna, neb na oelze, Eo bel savet ar barzonek-man ,

welet ann iliz o leiza lia vezo kanet gant tud a Vreii
Gand daoulagad Lez-Breiz o oela, Enn enor d'ann oirou mad Lez-Breiz!-

War he zaoulin, o oela Lez-Breiz, lia vezo kaaet pell iro-war-dro,


inigarekat gwir-warez Vreiz. Da lakat laouen holl dud ar vrol
LEZ-W\E1Z. 93

IV

LE MORE DU UOI.

Le roi des Franks disait aux seigneurs de sa cour, un


jour :

— Celui-là ine rendra un hommage véritable qui viendra à


bout de Lez-Breiz.
Me combattre, il ne fait pas autre chose, et tuer mes guer-
riers. —
Quand le More du roi entendit ces paroles, il se leva, en
face du roi :

— Seigneur, je vous ai rendu un hommage sincère, et je

vous ai souvent donné des garants ;

Mais puisque vous le voulez, aujourd'hui, le chevalier Lez-


Breiz me servira de garant nouveau.
Si je ne vous apporte pas sa tète dès demain, je vous ;ip-

porterai la mienne avec plaisir. —


I II

Le lendemain de grand matin, le jeune écuyer de Lez-Breiz.


courait trouver son maître, tout tremblant :

Moiian ar roue dal' in'he glevaz


Dirag lai ar roue a zavaz :

MOr.lAN AU ROUI — Olren, otrou, a riz d'hoc'li gwir feiz


Ha testou a hroliz aliez ;

i Ilogen pa veiinit, liirio ann deiz,


Roue ar ('.'liallaoued lavare Tesl a broQunc'hoaz mart'hek Lez-Crciz.
Da otiouncî lie lez, eur mare : Ma na gasann d'hoc'h warc'hoaz lie))eun,
— lien -nez a olieo d'in gwir feiz Da eo d'in kas ma liini laotien, —
\ zeuiu abeiin eveuz Lez-Breiz. 11

enep d'i-mc, na ra ken,


C.'lioari Floc'hik Lez-Breiz, aiitronoz-beiire,
KcrUouls ha laza va marc'heien. — A rede d'he guout aonik-lre
9i CHANTS POrULAlRES DE LA BRETAGNE.

— Le More du venu, vous roi est et il a défié.

— m'a S'il faut que réponde


défié, son il je a défi.

— Cher seignciu% vous ne savez donc pas? c'est avec les


charmes du démon qu'il combat.

— S'il combat avec les charmes du démon, nous combat-


tons, nous, avec l'aide de Dieu 1

Va vile m'équiper mon cheval noir, tandis que je serai à


me revêtir de mes armes.
— Sauf votre grâce, seigneur, si vous m'en croytv, vous
ne combattrez pas sur votre cheval noir.

Il y a trois chevau.v dans l'écurie royale; vous pourrez


choisir entre eux trois.

Mainlenant, s'il vous plaît de m'écoutcr, je vous appren-


drai un secref.

C'est un vieux clerc qui me l'a enseigné, un homme de


Dieu, s'il en est un au monde.

Vous ne prendrez pas le cheval bai, ni le cheval blanc non


plus;

Vous ne prendrez point le cheval blanc; le cheval noir, je


ne dis pas ;

Celui-là est placé entre les deux autres, et c'est le More


du roi qui l'a dompté

— Voiiaii ar louo a zo deuel, Tri marc'h zfi er rnur-m.icdiosi ;

llag ho ticlirka eu dcvcuz ;;i--H. C'hui po anji dibah aiiczho zvi.

— Har ma dicheka en deveiiz grel, lia mar d- eo da d'hoch va r'h!ovel-ine,


Monel war lie zii heg a ro red. Dii-kulia d'hoch cur rin a rinii-iiie.

Olrou kez, na ouzoc'h ked eta? Cand eur c'hloarek koz'm cuz.he glovet,
Dre ardou ann diaol c'iioari a ra. Eunn deii Doue, mar zo, war ar bed;

— Mar dre ardou :inn dia»! e c'iioari, Ar balafrez gelna gemerfrl,


Dre gennerz Doue 'c'hoariomp-ni! ^ag ar balafrez gwenn ken-ncnbel;
Rc primm da sicrna va marc'li du d'i, Ar balafrez gwenn na aenierfcl,
Keil ha ma verni oc'h aiii harnezi. Ann hini du na lavaraun ket;
— ïal-ho-kraz, otiou, ma eni c'iut^dei lion-nez a zo e-kreiz ere-z-he;
War lio marc'h du na c'iioariol, ket. Ilag he zonver, Morian arroue.

à
LEZ-DP.EIZ. 95

Si vous m'en croyez, prenez celui-là pour aller vous battre


avec lui.

Quand le More entrera dans la salle, il jiMlera son manteau


à terre.

Pour vous, ne jetez pas votre manteau à terre, mais suspen-


dez-le.

Si vous mettez vos habits sous les siens, la force du noir


séant doublera.

Quand le noir géant s'avancera pour vous attaquer, vous


ferez le signe de la croix avec le fût de votre lance;

Puis, quand il fondra sur vous furieux et plein de rage,


vous le recevrez avec le fer.

Avec l'aide de vos deux bras et de la Trinité, votre lance no


se rompra pas dans vos mains. —

III

Sa lance ne se rompit pas dans ses mains, avec l'aide de ses


deux bras et de la Trinité !

Sa lance en ses mains ne branlait pas, quand ils chevau-


chèrent l'un contre l'autre ;

Quand ils chevauchaient dans la salle, front contre front,


1er contre fer, leurs lances rapides-aveugles en arrêt.

Ma cm c'Iireilel, kemcret aneaii C'Iuii lakai ho koaf <l'hen ilifiemer.


Kvil monet d'ann cmgann gant han. Dre nerz ko tiou vrec'li hag ann biimlecl ,

l'a 7,cuio ai- Morian trc er zall, Ho koaf enn ho loin na vreo ket.
E tolo d'ami douar he vanlal.
Toled ked ho maniai d'ann douar,
Hü^cn lekel anuzlii war var. |
Hg c'iioaf enn he zorn na vreaz ket,
Mar laka he zilad war ho re, Dre neiz he ziou vrec'li hag ann Drinded I

l>ûnt a rai ar ronf du kre-oc'h-kre. He c'hoaf enn he zaouain na Hache,


Ha pa zeuio \vai-n-hoc'h ar ronf du, l'a varc'lirkc 'nn cil deuz cgih';
Gand prenn ho koaf ho kroaza 'reot hu ; p,, varc'hikent er zal. tal-ou'h-lal.
Ha neuzc pa lammo foll ha 1er, Bi g-oc'li-hog ho goalou herrus-dill;
06 CHAÎSTS POPULAIRES DE LA TRETAGNE.

Rapides-aveugles leurs coursiers luMinissants, s'e)ilre-mor-


dant à faire jaillir le sang.

Le roi frank, assis sur son trône, regardait avec sos nobles;

Regardait et disait : « Tiens, liens bon, noir corbeau de


mer! plume-moi bien ce merle! »

Quand le géant Tassaillait furieux, comme la tempête le

vaisseau,

Sa lance en ses mains ne branlait pas; ce fut celle du


More qui se brisa.

La lance du More vola en éclats, et il fut démonté violem-


ment.

Et lorsqu'ils furent à pied tous deux, ils fondirent Tun sur


l'autre avec rage;

Et ils se donnèrent de tels coups d'épée, que les innrs trem-


blaient d'épouvante ;

Et que leurs armes jetaient des étincelles comme le fer rouge


sur l'enclume.

Tant que le Breton, trouvant le joint, enfonça son épée dans


le cœur du géant.

Le Moi'c du roi tomba ; et sa tête rebondit sur le sol.

Lez-Rreiz, voyant cela, lui mit le pied sur le ventre;

Uerrus-dall ho t'hezeg o fioerinat, Ha pa oant war droad war al leur-zi


O'n em tlanla ken a sliinke goad ; Diaibenna reont gand disialm kii;
Al- roue gall, luig lien kadorel. Ha gand ar c'hlezo en cm fuslonl
Oand lie dudc)ientil-veur o sellet, Ken a grene 'r vuriou gand arspoiit;
sellet hag o lavarel « Dalc'ii, :
Ua ken a dole tan ho armou
Dalc'li mad morvran du gra gand ar
! !
Ëvel houarn ru war anneou.
(voualc'h ! »
Ken a gavaz ann tu ar Breton,
Pa lamme gant-lian a rouf kin ter
Ha' hlanlaz lie glenv enn lie galon;.
Evel ann tourmant gand al lester.

Ile c'hoaf enii lie zorn na flachaz ket; Ken a gouezaz iMoiian ar roue,

Goal' ar Morian brevi e deuz gret. Hag lie benn gand al leur a sloke

Ken a oa goaf ar ronf !-kiriennct, Ha Lez-Bieiz, pan deTcuz lier guclet,


Hag lion Clin euiin loi skarz divarc'het: He droad war he gof en deuz lakei;
LEZ-BREIZ 97

Et en retirant son épée, il coupa la tête du géant more.


Et quand il eut coupé la tête du More, il l'attacha au pom-
meau de sa selle.

Il l'attacha au pommeau de sa selle par la barbe qui était


toute grise et tressée.

Mais voyant son épée ensanglantée, il la jeta bien loin


do lui :

— Moi, porter une épée souillée dans le sang du More du


roi! —
Puis il monta sur son cheval rapide, et il sortit, son jeune
écuyer à sa suite ;

]<]t quand il arriva chez lui, il détacha la tète du More ;

Et il l'attaclia à sa perle, afin que les Bretons la vissent.

Hideux spectacle ! Avec sa peau noire et ses dents blanches,


elle effrayait ceux qui passaient;

Ceux qui passaient et qui regardaient sa bouche ouverte qui


bâillait '.

Or, les guerriers disaient : — Le seigneur Lez-Bieiz, voilà


un homme !

Et le seigneur Lez-Breiz, alors, parla lui-môme ainï^i :

llag lie c'iioaf (iigaiit lian a dennaz ;


lia d'ar ger evel ma oe digoiiel,
lia pciin arMoriun liraz a droc'haz. l'eiin ar Monan eu dcu-c distagcl;

Ha pcnn ar Moiiau pa oe Iroc'het, Hag euz he zor en deuz lie staget,


Deuz pcnn lie zibr eu deuz lie slaget. Da rei da zeilet d'ar Vieloiied.

Deuz penn he zibr en deuz lie stagct Eiizuzzell! duhe ziemm,g\venii liezent;
Dre lie varo louel ha nezet. Ken a sponle nelj a oa enn lient,

llag he gleze çoadek pa welaz, I\eb a oa cnn lient hag a zelle


Tel la ma hallaz lien he dolaz. Ouz he vek digor a vadaille.
— Fae eo gan-in dougen eiir c'hleze Ken a lavare ar varc'lieien :

Solret e goad Monan ar roue !


— — Ann otrou Lez-Dieiz a zo eunnden — !

llag lien da bigiiat war he varc'h feu), Hag ann oliou I.ezBreiz, a-neuze
llag e inez, gand he floc'hik d'he heuf; A lavare ivc eveUe :

' La vue de la tête coupée de leur ennemi devait moins effrayer que réirtuir les Bretons,
Il est donc probable que l'original portait hetuz (agréablej au lieu d'etizuz, et liiouenne
(réjouissait) ai- usa de s sponle.
98 CHANTS POI'ULAIRES DE LA URLTAGNE.
— J'ai assisté à vingt combats, et j'ai vaincu plus de mille
hommes;
Eh bien, je n'ai jamais eu autant de mal que m'en a donné
le More.

üaine sainte Anne, ma chère mère, que vous faites de mer-


veilles à mon occasion l

Je vous bâtirai une maison de prière, sur la hauteur, entre

le Léguer et le Guindy ^ —

IV

lE noi.

Ce jour-là, le seigneur Lez-15rciz marchait à l'cncontre du


r(ji lui-mrme ;

A rencontre du roi pour le combattre, suivi de cinq mille


hommes d'armes à cheval.

Or, comme il allait partir, voilà un coup de tonnerre, de


tonnerre des plus épouvantables!

—E iigent slourmad em onn-me bet. |


IV
Ihg oc'lipenn mil tien am euz irec'liet; '

Ha biïkoaz n'am boe kemeul a l)oan |


AR ROUE.
Evcl o c'Iioiui deuz ar Morian.
Ann otrou Lez-Breiz, eunn deiz a ouj,
Itron sanlez Anna, va niamm ger, A iee enn arbenn d'ar roue;
C'bui a ra burzudou em c'henver !
Enn arhenn d'ar roue d'ann cmgann,
Me a zavo d'hoc'h eunn ti-hedi, Pcmp mil marc'hek mad a ilu jiant Inn
War grec'h, être Loger lia Gindi — Rag endra ma oa o kimiada,
Tau ann taran, lan ar foultrusa!

a Heiireu=e, lieiueusp la mnison q'ji sera bàlie entre rerinlioiichiiie ilii Léguer el la rivière
du Giiiiiily )) Le [1 lête popiikiire s'est souvenu de l'aiiti^pie prn|iliélie du bnrde. Au lieu
I

désigné, cjui est ouTrégjistül, sauileAnne a une église piesqueaissi frétpienlée ipu' son grand
sancluaiie d'Aiinoi, piés d'Auray, et offrant, dit M. du Motlay, tons les caiactèies de
transition du dou/iéme au treitiéine siècle. Lez-Breiz a laissé son nom au tertre voisin,
qu'on appelle Krec'ti Mor.vA».
LEZ-BBEIZ. 99

Son doux écuyer, y prenant garde, en augura mal :

— Au nom du ciel! maître, restez à la maison; ce jour


s'annonce sous de fâcheux auspices !

Rester à la maison ! mon écuyer; c'est impossible; j'en ai

donné l'ordre, il faut marcher!


Et je marcherai tant que la vie ,
que la vie sera allumée
dans ma poitrine,

Jusqu'à ce que je tienne le cœur du roi du pays des forêts ',

entre la terre et mon talon. —


La sœur de Lez-Breiz, voyant cela, sauta à la bride du che-
val de son frère :

— Mon frère, mon cher frère, si vous m'aimez, vous n'irez


pomt aujor.rd'hui combattre;
Ce serait aller à la mort! et que devieiidrons-iîous après?
.le vois sur le rivage le blanc cheval de mer'^; un serpent
monstrueux l'enlace,

Enlace ses deux jambes de derrière de deux anneaux ter-


ribles, et ses flancs de tiois autres anneaux,

Et ses jambes de devani et son cou de deux auires encore,


et il monte le long de son poitrail, il le brûle, il l'èlouffe.

11:1;; \\-i lliidi UI.m:u dai'iii' arvoalaz, — Va breur, va breurkiT, ma cm c'harct,


l'reiloiia i>nii ilrnui; a reaz : D'ann emgann hiriou na eol ket;
— Ennliaii doiiel meslr.chonimetci' ger; Nemed d'ar maro na afac'h zel
Eur gwall zevcz liiriou a gijer 1
lia petra vo ann omp goude-ze?
— Chomin orijer, va ddc'!), nrliallaiiii ket'
Moivarc'h gwenn war ann od a welann;
P'ani euz laret iiioiil, renkanii inoiiet!
lîunn aer vraz divent eiidro d'ezlian;
Ha iiionet a riiin tra vo buliez,
Eiidro d'be ziousker dren daou skoulm
Cilliez eiia 'uel ebarz aiii c'Iiieiz,
gwall,
Ken a zalc'liinn kaloii roue 'nn-argoail llag endro d'Iie voiielou tri skoulm ail,
ll-tre uiiii douar ha sol va zroad. — Daou endro d'Ile ziousker lia d'Iiec'lioug;
ChoaiLez-Dreiz.kerkenlliam'licrswc'az, IIlhI lie vruïk em sllej, lien gor. bon
Gandkabesir inarc'h lie lireur a zaiilaz: [moiig.

' La France, pur opposition aux cùles de V Armorique.


' Symbiile des Bretons comme
liRhilanU d'une contrée marilime, Armor, et de leur i

ui-mênie. (V. plus liant, p. 21.) La jeune tille fiit ici preuve de ce bon s'mis préc.iuliuni;
naturel aux lemmes, et qui p-issait pour don <le propliélie dans les suciélés priiniiives.
100 CHANTS POPULAIRES DE LA BRETAG^E.

Et le malheureux cheval se dresse debout sur ses pieds,


et renversant la tête de côlé, il mord la gorge du monstre :

Le monstre bâille; il agile son triple dard rouge comme


du sang, et déroule ses anneanx en sifflant ;

Mais ses petits l'ont entendu, ils accourent : fuis! la lutte


est inégale, tu es seul. Oh ! fuis, sain et sauf!

— Qu'il y ait des Franks par milliers ! je ne fuis pas devant


la mortî —
Il n'avait pas fini de parler, qu'il était déjà loin, bien loia
de sa demeure.

l'ermite.

Comme l'ermite du bois d'Helléan ' dormait, on frappa trois


coups à sa porte.
— Bon ermite, ouvrez-moi la porte ; je cherche un asile où
me retirer.

Le vent souffle glacé du côté du pays des Franks : c'est


l'heure où les troupeaux et même les bêtes sauvages ont cessé
d'errer cà et là.

hcn a zav war lie dreid ar niarc'h kez, V


llag a-dreuz penn, e tant chig ar gwez;
AL LEAN.
lli a vadail), a dreflemm ru goad,
Ua dibuna' ra o c'iiouibanat ;

Ken a glev lie aeied, hag e lamm : Pa oa kousket lean koad ilellean.
Tec'h kuil, dispar, unik! tec'hdinaml Tri zol war he zor a skoaz unan.
— Bez a C'iiallaoued pcz a gaio! — Lean mad digoret ann nor d'in,
Me na dert'hann ket rog ai- inaro !
— M'am bo minic'hi a vinic'liinn.

Ke oa ket peurlavaret lie c'Iicr, Ma ann avel kriz diwar vro-C'hall,


Ha pa oa pellik, pell euz ar gei. Pa na vrc^k na loen gwez na chatal:

* Ce bois faisait uutrelois partie de l'iinmensc forêt Biécdieii ou lirocêliamii-; il

resie iilusqao le nom.


LEZ-BREIZ. 101

Le vent souffle glacé du coté de la mer ; il n'est pas bon


d'être dehors.

— Qui êtes-vous, qui frappez à ma porte à cette heure de


minuit et qui demandez à entrer?

— La Bretagne me connaissait bien; au jour de son an-


goisse j'étais Lez-Breiz (le soutien delà Bretagne).

— Je ne vous ouvrirai pas ma porte ; vous êtes un sédi-


tieux, je l'ai ouï dire ;

Vous êtes un séditieux, je l'ai oui dire; vous êtes l'ennemi


du roi béni.

— Je ne suis pas un séditieux, j'en prends Dieu à témoin,


: i un traître non plus.

Maudits soient les traîtres, et le roi, et les Franks !

Leur langue sue, comme la langue du chien, une sueur qui


iait trou comme la sueur des damnés.

Maudits soient les traîtres ! sans eux j'aurais remporté la


victoire.

— Fils de l'homme, garde-toi de maudire jamais ni ami,


: i ennemi, ni personne ainsi;

Ni par-dessus tout le seigneur roi, car il est l'oint de Dieu.

— L'oint de Dieu, il ne l'est pas! l'oint du démon, je ne dis


pas.

51a annavel garo diwar vor Va iiialloz a roann d'ann drubaraea,


Ne d-eo ket hiao bout e toull ann iwr. Ha d'ar roue ha d'ar C'hallaoueU!
— Na piou oc'li a skoit war va dor, IIo zeod a dol! c'houez evel leod ki,
Da lianter-noz o c'Iioulen digor? C'iioucz a splui 'vcl c'houez re o leski.

Am anavoiil mad a eure Breiz; Va malloz a roann d'ann drubarded!


ï deiz lie anken me oa Lez-lireiz. Paneved-lio am be gonczet.
— Ma dor d'Iioc'h-hu na zigorinn ket; — Mab-den, mir na villigi morse
Klevout oc'h eur gclen, am enz grel; Kar, na di^kar, na dcn evelse;
Klevoiit oc'h eur gelen am euz grel, Na dreist-ann-hoU ann otrou roue,
Ilag eneb d'ar roue bennrjet. Rag eolet e ma bet gand Doue.
— Gelen, Doue zo test! n'em onn ket — Eolet gand Doue ne ma ket bet:
Na irubard a hent-all, ken-neubed. {!olet gand ann diaol ne larann ket
102 CHANTS POPULAIRES DE LA BRETAGKE.

L'oint de Dieu, il ne l'est pas celui qui ravage la terre dos


Bretons.

Mais l'argent qui vient du démun se dépense pour ferrer


PoP;
Se dépense pour ferrer le vieux Pol, et toujours il est dé-
ferré*.

Vieil ermite, ouvrez-moi, que j'aie une pierre où m'asseoir.


— Je ne vous ouvrirai pas ma porte ; les Franks me cher-
cheraient querelle.

— Viel ermite, ouvrez-moi la porte, ou je la jette dans la

maison. —
Le vieil ermite, entendant ces paroles, sauta à bas de son lit ;

Et il alluma une petite torche de résine, et il alla ouvrir


la porte.

Or, quand la porte fut ouverte, il recula épouvanté,

En voyant s'avancer un spectre tenant dans ses deux mains


sa tète;

Les yeux pleins de sang et de feu, tournoyants d'une ma-


nière horrible.

— Silence! vieux chrétien, ne vous elTrayez pas; c'est le

Seigneur Dieu qui l'a permis.

Eolet gand Doue ne ma ket bel Al lean koz dal'm' en deuz klevet
Web a wast douar ar Vreioned : Sevel deuz he wele en deuz gret;

Hogen pez a zeu a-berz anii Diaol Hag eur boudik rusken enaouaz,
A zistio, vad, da houanra Pol, Ha da zigor ann nor a eaz.
Da bouarna Pol-goz a zistro, Hogen, pa oa ann nor digoret,
He droad ganl ban dibbuuarn ato. AryMa gand sponl en deveuz gret,
Leaii koz diioret ann nor d'in, \\e\el a tonel eunn tasman
M'arii bezo eur men bag azeinnl He benn être he zaouarn gant-han

— Va dor d'boc'b-hu na zigorinn ket; Leun a wad ba 'dan he zaoulagad,


Trouz am befe gand ar C'iiallaoued. iroidella euzuz anat.

— Lean koz digorel ann nor ri'i, — Tevet, krisien koz, na spontelket;
P'a-henl-all m'be zol ebarz ana ti. — Ann Oirou Doue liv eo deuz roel,

C'est le noin qu'on donne au diable en Basse-Bi eUigne>


' C'est-î(-dire : bien mai acquis ne prolile p$is.
LEZ-Cr.ElZ. 103

Le Scigiieiir Üieu a permis aux Franks de me décapiter pour


un temps;
Et maintenant il vous permet à vous-même de replacer ma
tête, si vous le voulez,

Parce que j'ai été débonnaire et secourable à mes sujets.

— Si le Seigueur Dieu me permet de replacer votre tète,

selon mon bon vouloir,

Parce que vous avez été débonnaire et secourable à vos su-


jets;

Que votre tête soit replacée, mon fils, au nom de Dieu,


Père, Fils et Fsjjrit! —
Et parla vertu de l'eau bénite, le fanlôme devint homme.

Quand le fantôme fut devenu homme. Termite parla de la

sorte :

— Maintenant vous allez faire pénitence, rude pénitence


avec moi ;

Vous porterez pendant sept ans une robe de plomb cade-


nassée à votre cou.

El chaque jour, à l'heure de midi, vous irez, à jeun, cher-


cher de l'eau à la fontaine au sommet de la montagne.
— Qu'il soit fait selon votre sainte volonté ; comme vous le

dites, je le dis. —
Ann Otrou Doue liv en deuz roet lia dre nerz euz ann dour hcnniget,
1 D'am dibenna berr, d'ar C'hallaoueu, Ann lasmau da zen a zo deuel.
Ha liv a la liieman ive d'hoc'li Pa oe deuet ann ta^^man da zen,
!
D'am daspeiina, mai- plijfe gan-e-lioc'li, Al leaii a gomzaz evellienii :

I Abalamour ma oenn Iriiezuz — lireman a reot eur hinijen,


! E kcver va zud ha damantuz. Eur biniji n galet gan-i-men :

1
— Mar ro d'in liv ami Olrou Doue Fur zae blom e-pad seiz vloa 'zouglel,

I
D'ho laspeiina, mar plij gan-i-me, Ilag e kerc'hen ho koug cliadennel;
Abalamour e oec'li truezuz Ha ('liui a iei pfb kreiz-tez war-iun,
E kever lio tud ha damantuz; Da vid dour da fcunleun-beg-ar-run.
Raviol-hui, va niap, daspennct — lia vezo gret liervez hoc'h ioul c'iilaa
i
''

Enn han Doue, Tad, Mab ha Spcred !


— 'Vel ma lèverai, bel lavarann.—
loi CHANTS POPULAIRES DE LA BRETAGNE.

Quand les sept ans furent révolus, sa robe écorchait ses


talons ;

Et sa barbe, devenue grise ainsi que la chevelure de sa


tête, descendait jusqu'à sa ceinture;
A le voir, on eût dit d'un chêne rnort depuis sept ans.
Quiconque l'eût vu ne l'eût pas reconnu ;

Il ne le fut que par une dame vêtue de blanc qui passait


sous le bois vert :

Elle le regarda et se mit à pleurer : — Lez-Rreiz, mon


cher fils, est-ce bien toi !

Viens ici, mon pauvre enfant, viens ici que je te décharge


bien vite de ton fardeau ;

Que je coupe ta chaîne avec mes ciseaux d'or : je suis la


mère, sainte Anne d'Armor. —

Or, il y avait sept ans et un mois que son écuyer le cher-


chait partout.

Et son écuyer disait ainsi en cheminant par leboisd'llelléan:

— Si j'ai tué son meurtrier, je n'en ai pas moins perdu mon


cher seigneur. —
Alors il entendit à l'extrémité du bois les hennissements
plaintifs d'un cheval.

lia pa oc ar seiz vloa tremenct, M'az iiin-me raktal d'az tizamina


Seul lie dreiJ gand lie zae oa kignel :
M'az tichadenninn gand va gwenil aour:
Ha louet lievarv ha bleo lie benn, Me eo da vamm, santez Anna 'r vour '

Hag lie varv o tont war he varleii ;


II
Hag lien evel cur wozen dero
Hag a vize seiz vloa zo raaro. Ha br.Mnan seiz vloa hag eur miz krcnn
Aiin ncb en divize lie welet. Oa he iloch d'he glask e peb tac'hen.
N'en divize he anavezet; Hag he 'vel-man,
floc'h a lavaie \

Kemed ennn itron wenn lier greaz. vont gant he hent e koad Ilellean:
vont ebiou diiidan ar c'hoal glaz : — Evid me bout lazet he lazer,
Hag hi sellet oul-lian, ha goela : Me ara euz koUet va otrou ker.—
— Lez-Breiz, va mab kez, ha te eo'ta !
Evcl pa glevaz e penn ar c'iioat.
Deuz ama, va raab paour, deuz ama, Eur marc'h ez-kanvuz o c'houirinat.
LEZ-EREIZ. 105

Et le sien, mettant le nez au vent, y répondit en caracolant.

Arrivé à l'extrémité du bois, il reconnut le cheval noir de


Lez-BrtMz.

Il était près de la fontaine, la tète penchée, mais il ne pais-

sait ni ne buvait;
Seulement il flairait le gazon vert et il grattait avec les pieds.

Puis il levait la tête, et recommençait à hennir lugubrement.

A hennir lugubrement : quelques-uns disent qu'il pleurait.

— Dites-moi, ô vous, vénérable chef de famille, qui venez


à la fontaine, qui est-ce qui dort sous ce tertre?

— C'est Lez-Breiz qui dort en ce lieu; tant que durera la

Bretagne, il sera renommé;


Il va s'éveiller tout à l'heure en criant, et va donner la

chasse aux Franks !


NOTES
Il de comparer le dernier cliant de ce poëme avec un
serait curieux
récit latin du temps, ouvrage d'un religieux frank nommé Erniold le
Noir, qui suivit en Bretagne l'armée de Louis le Débonnaire, et qui a
chanté sa victoire sur les Bretons. Même esprit, mêmes rôles, même
caractères, et souvent mêmes faits. Je ne ferai qu'un rapprochement,
mais il est frappant. Après avoir raconté le résultat de l'expédition de
Louis le Débonnaire contre Morvan-Lez-Breiz, Ermold le Noir ajoute :

« Quand Morvan eut été tué, on apporta sa tête toute souillée de sang
à un moine appelé Witchar, qui connaissait bien les Bretons, et possédait
sur les frontières une abbaye qu'il tenait des bienfaits du roi Witchar ;

Hag he varc'li kerkent ha ma Ironaz, Ua c'houirinat kanvuz adarre;


Aschouirinat, o fringal, a reaz.
Ha c'houiiinat kanvuz adarre :

Hag penn ar c'hoat pa oe digouet,


e Darn a lavar penoz e oele.
Marc'h du Lcz-Breiz en deveuz gwelet. — Ozac'h koz, leo, o tont d'ar leunten,
Hag hen enn he stou 'tal ar feuiilen, Ha piou a gousk dindan ar voden?
Nag eva na puri n'eure grenn; — Lez-Breiz a zo dindan hi kousket:
Nemed musa 'nn dirien c'hlaz n'eure; Tra vezo Breiz a vezo hrudet;
Ha gand karn he dreid a ziskrape.
Dihun a rai e Lerr o iouc'lial,
Ha sevel he benn goude eure. Hag a rci ho stal da;re Vro-C'hall.
106 CHANTS POPULAIRES DE LA BRETAGNE.
la prit la trempa dans l'eau, la lava, et, en ayant peignü
entre ses mains,
il reconnut les traits de Morvan*. »
et lissé les clieveux,
L'ermite du poëme populaire, qui est évidemment le même queWitcIiar.
prend aussi entre ses mains, co;nme on l'a vu, la tète de Morvan-Lez-
Breiz, el il la trempe dans l'eau; mais cette eau est bénite, et sa veitu.
jointe au signe delà croix, ressuscite le héros breion. Cei)pndant lor.s les
événements n'ont pas éié aussi complètement transformés par le poêle
populaire, témoin la vengeance que l'ccuypr de Morvan tire de la mort
<ie son maître. Ici la tradition le dis|iute en précision à l'Iiisloire; l'une
met le récit tie celte vengeance dans la bouche de l'écuycr « Si j'ai tué, :

dit-il, son meurtrier, je n'en ai pas moins perdu mon cher seigneur » ;

l'autre s'exprime de le sorte, avec moins de laconisme « Au moment :

où un guerrier frank, nommé Cosl, tranchait la été du Breton, l'écuyer i

de Morvan le frappa lui-même par derrière d'un coup mortel*.»


La sœur de Lez-Breiz peut avoir, comme l'ermite et l'écuycr, son proto-
type dans l histoire. L'écrivain frank, à la vérité, lui donne une femme
et non une sœur ; mais n'a-l-il pas à dessein confondu l'une et l'autre
pour rendre odieux le vaincu? Il est permis de le penser quand on a lu
les vers où il calomnie indignement les liretons, sous prétexte de peindre
leurs mœurs ^.

Des deux guerriers mentionnés dans le poëme populaire, aucun ne e


retrouve chez l'auteur latin. 11 nous apprend seulement, et son témoi-
gnage est corroboré par celui d'Eginhard, que Louis le Débonnaire, ayant
con(|nis Barcelone, fit prisonnier, et retint près de lui pour le servir*,
plusieurs des Mores qui habitaient la ville'. Celait d'ailleurs la mode à
la cour des rois de cette époque d avoir pour officiers des hommes de
race noire. Le More du poëme populaire est donc certainement un per-
sonnage réel. L'auteur breton n'est pas moins d'accord avec tous les
liistoriens du neuvième siècle, quand il suspend la tète ensanglantée du
vaincu au pommeau de la selle de Lez-lireiz, qui l'emporte comme un
trophée; on trouve dans les chroniques du temps mille preuves delà
peisistance de cet usage barbare ^.
Je n'ai pu découvrir aucune allusion à l'autre guerrier vaincu par Lez-
Breiz, et dont le poëte jiopulairea caché le nom sous l'injurieux sobriquet
de Lorgnez [la lèpre). Les nombreuses variantes que j'ai recueillies du
chant où il figure ne m'ont rien appris de satisfaisant; mais les injures
qu'on lui met à la bouche sont déjà trop bien celles que les écrivains de
cette époque prêtent aux Franks dans leurs querelles avec les Bretons,

* Is C3put exiËinpIo lalice peifundil et urnat


reclino; co^'iiovil mnx qnociiie.
(Ennoldi Nigelli Carmen de Luiiovieo pio. D. Bouquet, 1,|).47,)
« equo cndens siricio capui abstulit ense...
Cosliis
Murmanis aiitc c nues Coslum percuisil .undem.
IMd.)
' Coeunl fraler el ipsa soror.
fErmoldi Nigelli, etc., p. 39.)
* Servitio régis...
(Ernioldi .Mgelli, fie, p. 2«.)
«Complnres S,u-aceni compreliensi aJ prjesenli:un iinpeiatoiis deducti sunt. (Eginliardi
Annales, iliid., p. S3.)
6 Tincidavei-unt et capila seorsum posueruul. (Vila sancii Oonwoionis. Acta BenediC
ssec. IV, p. 199)
LEZ-BREIZ. 107

pour n'appartienne pas à l'Iiisloire. Son titre de marc'hek (cheva-


qu'il
lier), souvent répété dans la pièce et commun à Lcz-Breiz lui-même, ne
serait pas une raison de douter du fait car on le trouve employé dans
;

des actes contemporains *, et il doit être pris uniquement dans le sens


d'homme de cheval, et non de preux. Si l'on hésitait à le croire, la
couleur blanche du bouclier que le poète breton fait porter, selon un
usage du neuvième siècle, constaté par Ermold le Noir, à un des cheva-
liers qu'il nomme, trancherait toute difficulté *.

Parmi les laits historiques qui ont simplement servi de point de départ
aux inventions populaires, j'indique la disparition du corps de Morvan,
enlevé parles Franks; les rapports qu'il eut après sa mort avec le moine
Witchar, et sa sépulture, dont l'empereur Louis crut devoir régler lui-
même le cérémonial, sans doute afin de dérober sa tombe à la piété re-
belle des Bretons. Ceux-ci, les plus superstitieux du moins, s'imaginèrent
a sèment que, si leur défenseur avait été rappelé à la vie par le moine
frank, comme le bruit en courait, il n'avait pu l'obtenir de lui qu'à des
conditions aussi dures que celles auxquelles la famille de Morvan et eux-
mêmes la recevaient du vainqueur. Ils supposèrent donc qu'il était re-
tenu captif par le moine dans quelque reiraite écartée où il subissait
une pénitence très-rude, à laquelle il se soumettait, conmie eux-mêmes
se soumcitaient à la loi de leurs conquérants. Mais, au milieu de
leurs humiliations et de leurs souffrances, qu'ils lui faisaient partager
avec eux en se personnifiant en lui, ils ne perd:iient pas l'espoir. De
même qu'ils croyaient au retour d'Arthur, mort en défendant son
pLiys contre les Saxons, ils crurent que la servitude de Lez-Breiz,
comme la un terme, et qu'il reviendrait se mettre à leur
leur, aurait
tête pour expulser
Franks. De là les recherches entreprises par son
les
é uyer, dans le poëme
populaire, et la découverte du souterrain oi'i il
dort de là son prochain réveil, et le cri de guerre qu'il va pousser,
:

après sept ans de serwlude et de silence, c'esl-à-dire, chose bien remar-


quable précisément sept ans après la mort de Lez-Breiz et la soumis-
!

sion de la Bretagne (818), l'année même (825) où un autre vicomte de


Léon, Gwioniarch, nouveau soutien des Bretons, nouveau Lez-Breiz,
appelant son pays aux armes, reconjmença plus vivement que jamais la
guerre contre l'étranger.
Le poëme, dont cette importante circonstance fixerait l'inspiration pre-
mière au moment où l'insurrection éclata, jouit à son apparition d'une
telle popularité, qu'une partie passa dans le pays de Galles. Chanté
d'abord, comme en Bretagne, il fut, avec le temps, remanié en prose
par les Bretons d'outre-mer, et nous en retrouvons le début sous cette
forme dans un de leurs contes nationaux, écrit avant le douzième siècle;
mais la poésie, la naïveté, les détails charmants de l'original, l'allure
même, si dramatique et si leste, ont disparu dans une sorte de ré-
sumé sans vie. J'ai déjà eu occasion do le remarquer ailleurs, cette
dégradation est moins l'œuvre du temps que du changement de pays,
car la tradition est encore vivante et fleurie de ce côté-ci du détroit, où
elle a de piolondes racines dans les souvenirs nationaux. L'absence de raci-

« Bretel-Mflrc'A^tteslis. [Cartular. rcton. adana.860.D. Mirice.t.I.col.îOi, Cf. deCourson.


*Scuta candida. (Erinoldus, ibid., p. 43.)
408 CilAISTS POPULAIRES DE LA BRETAGNE.
nés neroblal lies a conduit les Gallois à un singulier moyen pour y supplûcr:
ils l'ont grclfée sur une de leurs tiges traditionnelles, attribuant à un des
héros du pays de Galles, nommé Peredur, l'histoire de Lcz-Breiz enfant.
Le conteur gallois a fait subir aux mœurs du jeune Brclon le même
changement qu'à la forme de l'œuvre originale les unes, à ce qu'il pa- ;

raît, lui semblaient surannées, peut-être grossières, comme l'autre. Son


héros est plus civilisé que celui du poëte populaire. Il ne prend pas la
fuite, en vrai petit sauvage, sans dire adieu à sa mère; il l'embrasse, au
conti'aire ;il reçoit ses conseils, il part avec son agrément. Le poëme,
dans le remaniement gallois, gagne donc en culture morale, fruit d'une
civilisation supérieure, ce qu'il perd eu forme primitive et naïve. Cette
culture est encore plus développée et plus sensible aux douzième et
treizième siècles, époque où il acquit par toute l'Europe une telle popu-
larité, que Chrétien de Troyes, en France, et Wolfram d'Eschentiach, cm
Allemagne, s'en approprièrent des morceaux, qu'ils placèrent dans deux
de leurs romans imités du conte gallois. Le départ du jeune Lez-
Breiz et son i-etour au manoir de sa mère furent les chants qui fixèrent
surtout leur attention. J'ai déjà publié le premier, d'après Chrétien de
Troyes; le second est encore inédit et mérite d'être reproduit; mais l'am-
plification du trouvère français n'ayant pas moins de deux cent soixante-
dix vers, tandis que l'original en a seulement cinquante, je me permet-
trai de l'abréger.
Après avoir raconté l'arrivée du chevalier, dont il change le nom en
Pcrceval, comme les Gallois l'avaient changé en Peredur, et comme les
Allemands le changèrent eu Parcival, il rend de la manière suivante la
reconnaissance du frère et de la sœur :

Hors d'une belle chambre vint


Une moult très-gente puccle
fJlanclio,com' flüur de lys nouvelle
Moult était richement vetnc :

Est droit à Pcrcoval venue.


Par Dieu, le roi de majesté,
L'a moult bonnement salué.
Perreval son salut lui rcnt,
Qui bien savait à escient
Qu'elle était sa germaine suer (sœur).
Mais ne veut découvrir son cuer (cœur)
Mie, si tost, ainz (mais) veut ateudre
A demander et à entendre
Combien a que mourut sa mère
Et s'il n'a mais (plus) ne suer ne frère,
Oncle, parent ni autre ami.
Assis se sont illec (là) arului (tous deux).
La damoiselle a commandé
A un keu (cuisinier) qu'il hast (hachât) la viande,
Et puis à Perteval demande :
— Sire, où géutes- (couchâtes) vous cnnuit (celte nuit)?
— Là ou n'eus guères de déduit (plaisir),
Fait Perceval, en la foret. —
La damoiselle sans arrêt
Commença des yeux à lermer (pleurer).
Perteval la vit soupirer.
LEZ-DREIZ 109

Si lui dil: Qu'avez-vous, sœur Iselle?


— Sire, ce dit la damoi&elle,
Pour vous me souvient de mon frère
Que ne vis desque (depuis que) petite ère (j'étais),
Et ne sais s'il est vif ou mort,
Mais en lui est loul mon confort ;
Espérance ai qu'oncor le voie.
Je ne sais que plus en diroie ;
Mais quand vois aucun chevalier,
Si ne me peut le cœur cliangier
Ni muer qu'il ne m'atlcndrie.
— Celles, l'ait l'erceval, amie,
Nul hom' ne s'en doit merveiller (étonner);
Mais or me dile^, sans tarder,
Si vous serour (sœur) ni Irère avez,
l'ius que celui que dit avez.
— Certes, fait-elle, beau doux sire,
Rien vous en cuit (faut) la verte (vérité) dire :

Je n'ai plus frère ni serour ;


J'en ai au cœur moult grand irour (chagrin),
Pour ce que suis seule en ce bois.
Bien dix ans (il y) a et quatre mois
flu'd advint que mon frère ala
Eu cèle grant foret de là
\ la cour du roi s'en ala.
Ne sais comment il esploila (agil);
Onques i)uis n'en ai ouï parler.
Quand de céans le vits aller
Ma mère si chaït (tomlta) pâmée;
De demi fut morte (mourut) et alinée. —
Alors a Perceval pleuré ;

Elle le prit à regarder,


Si lui vit la couleur muer (changer)
lit à larmes faire la trace
Qui lui courent aval (au Ijas de) la face.
Si lui a dit : l'arfoi, biau sire.
Si votre nom me vouliez dire,
Sachiez que volontiers l'ouïrais.
Perceval dit Je ne saurais
:

Mon nom celer (cacher), ma douce sœur.

Grand pièce (longtemps) après a répondu.


— Suer, fail-il, en baptême fu
Par nom Perceval apjielé. —
Quand elle ouit qu'il s'est nommé.
Si (elle) fut si ébahie et prise
Qu'à qui donàt toute (la) Frise,
lui
Elle n'aurait pu mot sonner (dire).
Perceval la vet (va) acoler (embrasser),
Et lui dit qu'il était son frère.
Et que pour lui morte icri (était) sa mère.
Quand elle l'entend, si (elle) le baise,
Nule rien n'a qui lui dep.aise,
Mais moult grande joie s'entrefont.

jir le texte non rajeuni, dans Li Romans de Perceval, par Cliresliens do Troyes, ma-
it de lu Bibliothèque impériale. Cangé,n* 7536.
110 CHANTS POPULAIRES DE LA BRETAGNE.
On sent ici avec évidence la périphrase et l'imitation, comme l'a

remarqué un juge excellent*. Le trouvère français n'est pas plus heu-


reux que ne l'a ne fait, comme lui, qu'une
été le conteur gallois; il

Iroide copie d'un modèle original et charmant. Les ornements dont il


cliarge ce modèle sont de mauvais goût et manquent de naturel. Ainsi,
pendant que le poëte populaire représente la sœur du chevalier comme
une pauvre orpheline, passant les jours et les nuits à pleurer et à atten-
dre son frère; n'ayant pour compagne et pour servante que sa vieille
nourrice aveugle, habitant un manoir en ruines, au seuil duquel crois-
sent l'ortie et les ronces, le trouvère la dépeint richement vêtue, fraîche
comme un lys, dans un opulent château, servie par des valets nombreux
et donnant des ordres à son cuisinier pour qu'il traite bien son frère. En
revanche il omet les paroles les plus touchantes de la jeune tille « .Te n'ai :

pas de frère sur la terre; dans le ciel, je ne dis pas.» Ce trait plein de déli-
catesse et de sensibilité, ce fauteuil maternel, vide, au coin dufoyer; celte
croix consolatrice, détails charmants, mais surtout cette question si pa-
thétique de la jeune fille au chevalier qu'elle voit pleurer lorsqu'elle lui
parle de sa mère « Votre mère, l'auriez-vnus aussi perdue, quand vous
:

pleurez en m'ccoutant? » tout cela manque dans le roman, malgré sa


prolixité.
Ce n'est pas, au reste, la .seule fois que les trouvères ont gâté, en y or- \

tan l la main, des tradilions rustiques; nous en verrons d'autres exemples.


On en est des souvenirs nationaux comme de ces plantes déli-
dirait qu'il
cates qui ne peuvent vivre et fleurir qu'aux lieux où elles ont vu le jour.
Il était réservé à un poëte français et breton de notre temps, à Brizeux,

de venger l'injure faite au vieux barde armoricain, et de montrer com-


ment on peut faire passer un pf ëme d'une langue dans une autre sans lui
ôter son caractère et son orisiualité. Le morceau qu'il a si bien traduit
[le Chevalier du roi] est le premier que j'ai entendu chanter. Il me fut
appris à la fois par une vieille paysanne de Lokéfret et par une jeune et
charmante femme, trop tôt ravie à ceux qui l'aimaient, madame la com-
tesse de Cillart. Maintenant on le répète moins souvent que la traduc-
tion, dans les manoirs bretons.
Tous les enfants y savent celle-ci par cœur :

Entre deux guerriers, un Fiank un Breton,


Un coniliat eut lieu, combat de renom.
Tu pays liicton Lcz-Breiz est l'appui,
Que Dieu le soutienne et marche avec luit

Le seigneur I.ez-Iireiz, le bon chevalier.


Eveille un matin son jeune écuyer :

— Page, éveille-toi, car le ciel est clair;


Page, appoite-moi mon casque de fer.

Ma lance d'acier, il faut la fourbir,


Dans le sang des Franks je veux la rougir...

Le traducteur poursuit ainsi sur l'air breton jusqu'à l'épilitgue :

Pour le souvenir de ce grand combat


Ce chant fut rimé par un vieux soldat.

M. Cil. Magnin, Juurnril des savants, 1817, p. 455.


LEZ-BREIZ. m
(lue dans la Bretagne il soit répété !

Qui; ton nom, Lez-Brciz, partout soit clianl^!

Allez donc, mes vers, dans tous les ciinlnns,


Et semez la joie au cœur des Bretons '.

Mallieureusemcnt la mort n'a pas permis au pocie. qui semait lui-


même la joie au cœur de ses compalrioles, de traduire I.cz-Breiz jusqu'au
bout.
J'ai complété ou rectifié ce poëme au moyen de différentes versions
dont je suis redevable à M. Victor 'Villiers de l'Isle-Adam, à M. de Pen-
gLiern, à M. P. de Courcy, et à plusieurs liabilants des nionîapncs d'Arcz
ot des Montajjnes Noires. C'est là qu'on chante principalement l'enfance
de Lez-Dreiz, où l'auteur met si Lien en relief le pencliant du génie cel-
tique pour une certaine simplcsse, plus tard glorifiée. Son retour au
manoir se chante à Plévin, ainsi que la belle légende formée des deux
circonslances réelles de la mort du héros breton, sujet des chants cin-
quième et sixième, qu'Augustin Thierry a cités in extenso dans la der-
nière édition de ses Dix ans d'éludés historiques (p. 577).
Les livres, a-t-on dit, ont leur destinée; il en est aiusi des chansons
populaires, et souvent elle est fort curieuse. La légende de Lez-Dreiz
offre un exemple remarquable de la manière dont elles se perpétuent
en se renouvelant sans cesse. A un courant traditionnel d'une époque
Irès-ancienne est venu se mêler un courant historique tout nouveau; le
vieux nom de I.ez-Dreiz ou Lezou-Iîreiz, par sa ressemblance avec celui
(le Ixs Aubrays, que portait, au dix-septième siècle, le fameux Jean de

Lannion, et lanalogie du caractère belliqueux et dévot des deux person-


nages, ont produit une cojifusion des plus favorables au rajeuni-setnent
ilu héros primiiir. Sans nul doute, l'un doit à l'auire d'être demeuré po-

pulaire jusqu'à nos jours. En célébrant le dernier, après sa mort, les


chanteurs de son pays de Gi élo, et même ceux île Cornouaille, lui ont
attribué les aventures fantastiques du prince léonnais; et comment n'au-
raient-ils pas été conduits à une appropriation si naturelle, quand un ar-
chéologue breton, à qui nous devons la publication du testament ologra-
phe du châtelain des Aubrays, daté du 21 janvier 1651, atteste avoir vu,
dans le caveau d'une chapelle en ruines, sa tête sciée en deux, comme
l'avait été la tête de Lez-Breiz, à côté de tibias gigantesques -?

' Chant de Lez-Breiz (oeuvres complètes de Brizeux).


« Voyet l'iméressanle notice de M. Ch. de Kerantlrcli fur la chapelle de Kermaria-NisQuil,
|. ll(.Naiiles,V.Forest, 1857J.

I
LE TRIBUT DE NOMENOE
DIALECTE Di

ARGUMENT
Noménoë, que la Bretagne ait eu, poursuivit l'œuvre
le plus gi^and roi
de délivrance de sa pairie, mais par d'autres moyens que jes prédéces-
la
seurs. Il opposa la ruse à la force; il feignit de se soumettre à la domina-

tion étrangère, et cette tactique lui réussit pour arrêter un ennemi dix
fois supérieur en nombre. L'empereur Charles, dit le Chauve, fut pris à
ses démonstrations d'obéissance. Il ne devinait pas que le chef breton,
comme tous les hommes politiques d'un génie supérieur, savait at-
tendre. Quand vint le moment d'agir, Koménoë jela le masque; il

chassa les Franks au delà des rivières de l'Oust et de la Vilaine, recula


jusqu'au Poitou les iVonlières de la Bretagne, et, enlevant à l'ennemi les
villes de Nantes et de Uennes, qui, depuis, n'ont jamais cesse de faire
partie du territoire breton, il délivra ses compatriotes du ti'ibut qu'ils
payaient aux Franks (841).
« Une pièce de poésie remarquablement belle, dit Augustin Thierry, et

remplie de détails de mœurs d'époque très-ancienne, raconte l'événe-


ment qui détermina ce grand acte d'indépendance. » Selon l'illustre histo-
rien français, « c'est une peinture énergiquement symbolique de l'inac-
tion prolongée du prince patriote et de son brusque réveil, quand il jugea
que le moment éiaii. venu. » [Dix ans détniles historiques, 6= éd., p. 515.)

L'herbe cFor est fauchée; il a bruiné tout à coup.


— BalaiUe! —

DROUK-KINNIG NEÜMENOIOÜ
— I ES K ERN E —
Brumenni rakUil cii deuz "roi.
Ann aour ieoten a zo fulc'liet; \
— Argad — 1

< I/herb<> d'or, ou le sélase, ne peut eue, ilil-on, alleint par le fer sans que le ciel
el qu'il .irrivc un grand malheur. Cf. p. 7G.
LE TRIBUT DE NOMÉNOË. tlT,

— Il bruine, disait le grand chef de famille du sommet des


montagnes d'Arez;
— Bataille! —
Il bruine depuis trois semaines, de plus en plus, de plus en
plus, du côté du pays des Franks,
Si bien que je ne puis en aucune façon voir mon fils reve-
nir vers moi.
Bon marchand, qui cours le pays, sais-tu des nouvelles de
mon fils Karo?
— Peut-être, vieux père d'Arez; mais comment est-il, et

(jue fait-il?

— C'est un homme de sens et de cœur ; c'est lui qui est


allé conduire les chariots à Rennes,
Conduire à Bennes les chariots traînés par des chevaux at-
telés trois par trois.

Lesquels portent sans fraude le tribut de la Bretagne, di-


visé entre eux.

— Si votre fils est le porteur du tribut, c'est en vain que


vous l'attendrez.
Uiiaud on est allé peser l'argent, il manquait trois livres
sur cent ;

Et l'intendant a dit : — Ta tète, vassal, fera le poids. —


Et, tirant son épée, il a coupé la tête de votre fiis.

-- r.rumenni ra, a lavare Eet da Roazon sand ar c'iiirri,

\iiii ozac'h-meur, euz leiii Are; Tennerieii oiit-lio Ui-lia-lri;


— Arga.l — !
Drouk-kinnig Breiz gant-lio, liehii
üiumeuni, teir zun zo, tenval U:ig lien rannet 'ire peb hini,

Ken tenval, war zuiou hro-C'liall, — Mar d-eo ho map ar c'iiinniger.


Ken n'haliann gwelel e nep kiz Ile c'hortoz a reoi enn-aner :

Ma mal) o tonet war lie giz.


l'a cet da hoeza ann arc'hant,
Marc'hadour mad, o vale bro, Fallout a eure iriwar gant;
Klcvaz-te roud ma niab Karo'.'
— Boud awalc'li, tad koz ann Are; Ken
— Da
merer;
a lavaraz ar

Daoust pcnoz eo, ha pc zoare? boun, gwaz, a rai ann arfer, -

— Den û !?ki:int. don a galon; Ha peg enn liiî gleav en deiiz Rrct,
Eel .cand ar c'iiirri da Uoazon.; Ha penn ho map en deuz troc liot ,

8
Ui CHANTS l'OPULAIilES DE LA BRETAGNE.

Puis il l'a prise par les cheveux, et il l'a jetée dans la ba-
lance. —
Le vieux chef de famille, à ces mots, pensa s'évanouir;

Sur le rocher il tomba rudement, en cachant son visage


avec ses cheveux blancs ;

Et, la lète dans la main, il s'écria en gémissant : — Karo,


mon fils, njon pauvre cher fils! —

Le grand chef de lamille chemine, suivi de sa parenté;


Le grand chef de famille approclie, il approche de la mai-
son forte de Noménoë.
— Dites-moi, chef des portiers, le maître est-il à la mai-
son?
— Oui! y soit ou qu'il n'y soit pas, que Dieu le garde en
bonne santé !

Comme il disait ces mots, le seigneur rentra au logis ;

Revenant de la chasse, précédé par ses grands chiens fo-

lâtres;

11 tenait son arc à la main, et portait un sanglier sur l'é-

paule^

H.ig enn lie vlco en deuz krogel, Ann ozac'h-meur o vont e-biou
liag er ïkudel neuz lien tolet. — E-l)iou kci-veur Neunienoiou,

Ann ozac'l) koz daV m'iie f;levaz, — Levoiel-bu d'in penn-treizci


To^l a oa d'ean ken na zi'mplaz ; Hag lien ma ann otrou er ger.

War ar gaireg a gouezaz krenn, — Pc ma lien, pe lien ne ma kct.


Kuzel lie zremm gaiid he vleo gwcn Doue r'iii'n dalc'ho e iec'hed! —
He benn enn dorn, o lenva maoïir : Oa ket jir^urlavaiet lie c'Iier,
— karo, va mab, va mabik paoui — ! P'oa digouel ann otrou er ger;

D;gouet er giT euz a hersai,


II liechas braz a-rog o fragal ;

Ann ozac'h-meur o vont enn henl. Enn he zorn lie warek ganl-ha.
Gant han war he lerc'li lie gèrent ;
II ig eur penn-moc'h gwez war hit
LE TP.lDliT DE KOMEINOE. 115

Et le sang frais, tout vivant, coulait sur sa main blanche,


de la gueule de l'aninial.
— Bonjour! bonjour à vous, honnêtes montagnards; à
vous d'abord, grand chef de famille;

Qu'y a-t-il de nouveau? que voulez- vous de moi?


— Nous venons savoir de vous s'il est une justice; s'il est

un Dieu au ciel, el un chef en Bretagne.


— Il est un Dieu au ciel, je le crois, et un chef en Bre-
tagne, si je puis.

— Celui qui veut, celui-l;( peut; celui qui peut, chasse le


Frank,
Chasse le Frank, défend son pays, et le venge et le vengera !

Il vengera vivants et morts, et moi, et Karo mon enfant,

Mon pauvre fils Karo décapité par le Frank excommunié ;

Décapité dans sa fleur, et dont la tète, blonde comme du


mil, a été jetée dans la balance pour faire le poids! —
Et le vieillard de pleurer, et ses larmes coulèrent le long de
sa barbe grise.

Et elltrf brillaient comme la rosée sur un lis, au lever du


soleil.

Quand le seigneur vit cela, il fit un serment terrible et san-


glant :

lia fresk-beo ar goad o i-edek Uag evit hi ter ha tero!


War he zorn gwenn, denieuz he vek. Kerkouls evit beo ha maro,
— 5!ad-d'hocb! mad-d'hoch menezizda; ! Evid on ha va njab Karo,
Ha d'hoc'h, ozac'h-meur, da genta. Va mabik Karo dibennet
neve?
l'clia zo c'iioarvet a Cand ar Gall esgiimun get;
Pilra gen-hoc'b digan-e-me? Dibonnet, fiour, penn-melen-mell,
— Deut onip da c'bouthag ben'zeuz reiz; Da beurgomptza ar skiidel! —
Doue enn nenv ha liern e Breiz. Hag hcn da cela, ken a ieaz
— Doue euz enn ncnv, a gredann,
'z :
He zaeiou beleg he varv glaz,
Jla tiern e Breiz, ma her gellann. |^-g„ ^ luzerne evel -liz
— Ann neb a venii, hennez a c'hall; \^ar vleun lili, pa slrink anu deiz.
Ann ntb a c'hall a gas ar Gall,
otrou, pa' n deiiz
A gas ar Gall, a harp he vro, 1 Toui ru spontuz en deuz grei.
il6 CHAINTS POPULAIllES DE LA BRETAGNE.

— Je le jure par la tête de ce sanglier, et par la flèche qui


l'a percé ;

4vant que je lave le sang de ma main droite, j'aurai lavé la


plaie du pays! —

(
ni

Noménoë a fait ce qu'aucun chef ne fit jamais :

11 est allé au hord de la mer avec des sacs pour y ramasser


des cailloux,

Des cailloux à offrir en tribut à l'intendant du roi chauve ^


Noménoë a l'ail, ce qu'aucun chef ne fit jamais :

11 a ferré d'argent poli son cheval, et il l'a ferré à rebours.

Noménoë a fait ce que ne fera jamais plus aucun chef:

Il est allé payer le tribut, en personne, tout prmce qu'il est.

— Ouvrez à deux battants les portes de Rennes, que je


fasse mon entrée dans la ville.

C'est Noménoë qui est ici avec des chariots pleins d'argont.
— Descendez, seigneur; entrez au château; et laissez vos
chariots dans la remise ;

— Me lien toiie penn ar gwcz-maii, Pez na reaz bis tiern e-bed :

Hag ar zaez a flemmaz anean, Houarna be varc'b gand arc'liant fin,

Kent ma gwalchinn goad va dorn dco, Ilogen be houarna gin-oc'li-gin.


Ani bo gwalc'hel gouii ar vro! — Ann Neumenoiou en deuz gret
Pez na rai liiken tiern e-bed
m Monel da bea ar c'binnig,
:

Ann Neumenoiou en deuz gret Evil-han da voud pcndevik.


}'ez na reaz bis liern e-bed :
— Digorct frank persier Pioazon,
Mont gand sier war ann ochou, Ma 'z inn ire erger war-con.
Evit daslumi meinigou, Ann Neumenoiou zo aman,
Meinigou da gas da ginnik Kirri leuiin a arc'hant ganl-liaii.
Da verer ar roue nioalik. — Diïkennct, otrou, dont enn li,

Ann Neumenoiou en deuz gret, Ha list bo kirri cr c'bardi,

L'empereur Charles surnonuné le Chauvt


LE TRIBUT DE NOMÈISOË. 117

Laissez votre cheval blanc entre les mains des écuyers, et


venez souper là-haut.

Venez souper, et, tout d'abord, laver; voilà que l'on corno
l'eau ; entendez-vous '
?

— Je laverai dans un moment, seigneur, quand le tribut


sera pesé. —
Le premier sac que l'on porta (et il était bien ficelé),

Le premier sac qu'on apporta, on y trouva le poids.

Le second sac qu'on apporta, on y trouva le poids de même.


Le troisième sac que l'on pesa : — Ohé! ohé! le poids n'y
est pas !

Lorsque l'intendant vit cela, il étendit la main sur le sac;

Il saisit vivement les liens, s'efforçant de les dénouer.

— Attends, attends, seigneur intendant, je vais les couper


avec mon épée. —
A peine il achevait ces mots, que son épée sortait du fourreau ,

Qu'elle frappait au ras des épaules la tête du Frank courbé


e î deux,

Et qu'elle coupait chair et nerfs et une des chaînes de la ba-


lance de plus.

Ha list ho marc'h gwenn gand ar tlec'h, llola ! hola ! fallout a ra !



Ha deul hu cia goania d'ann iiec'h. Ar mcrer evel m'her gwclaz,
Deut da goania, 'kent. da walc'hi; He zorn war ar zac'h asiennaz;
Korna 'reer ann dour; kievet-hui? El liainmou a grogaz krenn,
— Gwalc'hi rinn, otrou, liremaik, klask ann tu d'ho dieren.
Pu vezo poezet ar c'hinnig. — — Gortoz, gortoz, otrou merer;
Kenta sac'h a oe digaset, Va c'hleze ho droc'ho e-herr! —
Hag hen er c'hiz mad liammet, Oa kod he gomz peurlavarel,
Kenta sac'h a oe digaset, l'a oa he gleze diwennet.

Ar poez enn han a oe kavet. Ha gand penn ar Gall daoublegct


Eilved sac'h a oe digaset, liez he ziou-skoa skoi en deuz grct,
Kompcz ive a oe kavet,
Kom' droc'haz kik hag olfeien
Tride sac'h oe poezet : — llola I Ha sug eur skudel c'hoaz oc'hpenn.

• On se lavoil los s, au son du cor, avant le rapa^


118 CHANTS rOPUL.MRES DE LA BRETAGNE.

La lête tomba dans le bassin, et le poids y fut bien ainsi

Mais voilà la ville en rameur ! — Arrête, arrête l'as-

sassin !

11 fuit! il fuit! portez des torches; courons vile après


lui!

— Portez des torches, vous ferez bien ; la nuit est noire et


le chemin glacé;
Mais je crains fort que vous n'usiez vos chaussures à me
poursuivre,

Vos chaussures de cuir bleu doré; quant à vos balances,


vous ne les userez plus;

Vous n'userez plus vos balances d'or en pesant les pierres

des Bretons.
— Bataille !

NOTES
Ce portrait traditionnel du chef dont le génie politique sauva T'inde-
pendance bretonne n'est pas moins fidèle, à son point de vue, que ceux
de l'histoire elle-même. Aussi, Augustin Thierry n'a-t-il pas hésité à le
placer dans la galerie que l'histoire contemporaine nous a conservée,
et qu'il a si admirablement restaurée. Celle-ci .justifie par son esprit
général, sinon par aucun Irait précis, l'exactitude de l'anecdote. Avant
Noménoë, depuis dix ans au moins, les Bretons payaient le tribut aux
Franks il les en délivre voilà le fait réel. Le ton de la ballade est au
; :

diapason de l'époque. Lorsque la tête du Frank chargé de recevoir


le tribut tombe dans la balance, où le poids manque, et que ie poète
s'écrie avec une joie féroce « Sa tête tomba dans le bassin, et le
:

Ha kotiezel er skudel ar penn, Nomel ma usfec'ti ho poulou,


Hag lii kompez mad evellienn. '.\I euz aon, o tont war V3 rouJ ou,
Hogen sellel-hu trouz er ger : Ho poiitou 1er glaz alaouret;
— Arz al lazer! arz al lazerl Ho skudJli na uzot ket,

Ma kuiti ma kuil ko'<c-t goulou


!
;
Ho skudili aour gwech e-bet,
Deomp limad da lieul he roudou! pocia mein ar Vretoned.
— Keset g lulou; mad a refet;
— Argad — I

Du ann noz hag ann henl skornel,


LE TUIDUT Ulî KO.MÉNOË. 119

jioids y fut de la sorte! » on se rappelle qu'il y a peu d'années, Morvan,


le Lcz-Breizde la tradition bretonne, disait, en frémissant de rage t Si :

je peux le voir, il aura de moi ce qu'il me demande, ce roi des Franks, j


lui payerai le tribut en fer •. »
Eu regard de la chanson épique inspirée à la muse nationale par le
libéral eur de la Bretagne, on mettra la clianson salyrique composée dans
l'abbaye de Saint-riorent contre ^oménoc'. Les moines franks des bords
de la Loire ne purent lui pardonner la destruction de leur monastère, et
jiour se venger, ils inventèrent la fable suivante qu'ils chaniaient eu
chœur :

<t En ce temps vivait certain liomme qu'on appelait Noménoë;


« Il était né de parents pauvres; il charmait lui-même son champ;
« Mais il rencontra un trésor immense caché dans la terre ;

« Moyennant lequel il se lit beaucoup d'amis parmi les riches;

« Plis, habile en l'art de tromper, il commença à s'élever,

c Si bien que, grâce à sa richesse, il finit par tout dominer. « etc.

Quidam fuit hoc teniporo


Nomenoius nomine ;

Pauper fuit progenie;


Agrum coleliat voni(-re;

Scd rcpprit lar^is>iimim


Theï-aufum lerra conilaum;
Quo pluilmorum divitum
Junxit sibi fnlatium.

Dehinc, per arteiu lalleie,


Cœpil ijui nio\ sut dessert",

Doiiec super cunctos, ope


Tianscendeiet poUiilia , 1 1 . •.

Pauvre latin, pauvres rimes, pauvre revanche.

il lortuna darel possini (pio cernere regem...


'lOque Iribulali Iijbc ferrea dona di'dissem.
fEniiüld. N'igell., ap. Sinplures raum gall. et franc, I. VI, p. 15.)

e,ijnuves, t. I, p. -2 8.
XIV

ALAIN-LE-RENARD
^DIALECTE DE CORNOUAILLE —

ARGU.ME1*>T

Alain, surnommé Barbe-Torte par l'histoire, et le Barbu ou le Benaid


par la tradition, exerça d'abord, dans les forêts dcl'ile de Bretagne, contre
les sangliers et les ours, un courage qu'il devait faire servir plus tard à
délivrer son pays dela tyrannie des hommes du Nord'. Ralliant autour du

drapeau national les Bretons cachés dans les bois ou retranchés dans les
montagnes, il surprit l'ennemi près de Dol, au milieu d'une noce, et en lit
un grand carnage*. De Dol il s'avança vers Saint -Brieuc, où d'autres
étrangers se trouvaient réunis, qui éprouvèrent le même sort. A cette
nouvelle, dit un ancien historien, tous les hommes du Kord qui étaient
en Bretagne s'enfuirent du pays, et les Bretous, accourant de toutes parts,
reconnurent Alain pour chef (937).
Le chant de guerre qu'on va lire, et que j'ai recueilli, comme celui qui
précède, dans les montagnes d'Arez de la bouche d'un vieux paysan,
soldat de Georges Cadoudal, doit se rapporter à l'une des victoires d'Alain
Barbe-Torte.

Le Renard barbu glapit, glapit, glapit au bois; malheur aux


lapins étrangers! ses yeux sont deux lames tranchantes !

Tranchantes sont ses dents, et rapides ses pieds, et ses on-

gles rougis de sang ; Alaiii-le-Renard glapit, glapit, glapit :

guerre! guerre!

ALAN-AL-LOÜARN
— r ES K ERN E —
Al Louarn barveg a glip, glip, glip, glip, glip er c'Iioad;
Goa Uoiiikled arall-vro lemm-dremm he zaoulagad
! !

Lenim zent ha skanv he dreid hag he graban ru-goad)


lie

Alan-al-Louain a glip, glip, glip : argad! argad!

' Forliler aud,ix jprosetursos in silva. IChroiiicon Briocen. D. Mon ce, Preuves, t I, col. 27.)

' Cum suis Britannis qui ailhuc superstites er.int... repeiit turraam Normninium nuplias

celebiantem, quaiii ex impi aviso aggiediens detruncavit ümnes. {Chronkon Nannelen. Ibid.
I, p. 145.)
ALAIN-LE-P,ENARD. 121

J'ai vu les Bretons aiguiser leurs armes terribles, non sur la


pierre de Bretagne, mais sur la cuirasse des Gaulois.

J'ai vu les Bretons moissonner sur le champ de bataille,

non pas avec des faucilles ébréchées, mais avec des épées
d'acier ;

Non pas le froment du pays, non pas notre seigle, mais les

épis sans barbe du pays des Saxons, et les épis sans barbe du
pays des Gaulois.

J'ai vu les Bretons battre le blé dans l'aire foulée, j'ai vu


voler la balle arrachée aux épis sans barbe.

Et ce n'est point avec des fléaux de bois que battent les Bre-
tons, mais avec des épieux ferrés et avec les pieds des chevaux.

J'ai entendu un cri de joie, le cri de joie qu'on pousse


quand la battue s'achève, retentir depuis le Mont-Saint-Michel
jusqu'aux vallées d'Elorn,

Depuis l'abbaye de Saint-Gildas, jusqu'au cap où finit la

terre; qu'aux quatre coins de la Bretagne le Renard soit glorifié!

Qu'il soit mille fois glorifié, le Renard, d'âge en âge ! qu'on


garde la mémoire du chant, mais que l'on plaigne le chan-
teur!

Ar Vretoneil a weliz o lemm' ho c'hiavier walI,


Naren war liigolen Creiz nemed houarnez ar Gall,
Ar Vretoned a weliz o vedi er c'iiadir,
INaren gant filsier-strolj neniet klezeier-dir,

Ken-neboud gwiniz ;ir vro ken-nebeud bor segal,


Nemet peiiiiou-l)louc"h Bro-zaoz ha pennou-blouc'b Bro-c'Iiall.

-ArVretoned a wcliz o vac'h el leur e louc'b,


Ken a lanime pellennou demeuz ar pennou-blouc'h ;

Ha ne ket gant fustlou prenn a vac'h ar Vretoned,


Nemet gand sparrou houarned ha gand treid ar virc'hed.
Eur ionc'baden a gleviz, iouc'haden ar peur-zorn
Adalck krec'h sant Mikel tre-beteg traon Elorn,
Adaick ti sant Weltas ire-beteg Penn-arbed ;
E pevar c'born euz a Vreiz l)eet al Louarn ineulet!
Beet knnmeulet al Louarn a anizcr-da-amzer !

Beet koun euz ar ganaouen, bect klcmm ouz ar c'hanerl


122 CHAiNTS POPULAIIŒS DE LA BRETAGNE.

Celui ([iii a chaulé ce chant pour la première foi? n'a jamais


chanté dipuis; hélas! le malheureux! les Gaulois lui ont
coupé la langue.

Mais, s'il n'a plus de langue, il a toujours un cœur! un


cœur, et une main pour décocher la flèche de la mélodie.

KOTES
On surnomme, en basse Bretagne, ^/jzs sans barbe ou têtes rases, Icshom-
mes qui coupent leurs cheveux, contre l'usage nalional. Ce nom, dans le
bardit qu'on vient de lire, sert à distinguer les guerriers bretons des guer-
riers étrangers. Les premiers, selonErmoldle Noir, portaient, au neuvième
siècle, ks cheveux longs, comme les paysans aujourd'hui. Les Normands,
au contraire, se rasaient les cheveux et la barbe' Guillaume le Conqué- :

rant (il une loi de cette coutume aux Aiiglo-Saxons qu'il vain(|uiL^. Notre
pictc parle, à la vérité, de Gaulois (de Franlcs) et de Saxons, et non
û'lw?nmcs du Nord; mais on ne peut douter, d'après le sujet de la pièce,
que ces noms ne soient pour lui synonymes A'einiemis en général, cl
qu'ils ne regardent les étrangers vaincus par Alain Barbe-Torle.
(Jui le croirait? Les Bretons modernes ont appliqué à leur chef de
bandes le plus fameux les coupleis composées en l'honiieur du héros du
neuvième siècle Comme je demandais au paysan qui me les chantait
!

quel était ce Renard barbu dont la chanson taisait mention « Le gé- :

néral Geortics sûrement! » répondit-il snns liésitcr. On donnait effetli-


vemont à Georges Cadoudal le surnom de Renard, fort bien justifié par
sa rare finesse.
Les poëmcsdes anciens bardes gallois, ([ue celui-ci rappelle beaucoup,
fourmillent d'interpolations semblables à celle que nous indiquons. En les
adaptant aux événements de leur temps, les ménestrels du moyen âge
substituèrent très-souvent des noms contemporains aux vieux noms na-
tionaux, et quand ils ne firent pas cette substitution, leurs auditeurs la
supposèrent parfois: il en est d'Alain le llenard, comme de Lez-Breiz.
Les trois strophes qui terminent la pièce ont évidemment été ajou-
tées par quelque chanteur à l'œuvre originale, mais elles ne sont ni
moins anciennes de langue, d'idées, et de couleur, ni moins énergiques
([ue les autres; elles ont môme (juehiue ciiose de touchant et d'hérouiue
à la lois dont l'expression fait venir les larmes aux yeux.

Nel) a ganaz ar {;.in-ma na gaiiaz eiir wicli-all,


War zigare, siouaz d'ean! diileolet gand ar Gall.

Hogen mar d-eo didcotel ne d-co ked digalon!


Digalon, mank ken-ncboud o ^aezi saez aiin Ion.

• Aiijînsliii Thierry, Histoire de lu conquête de. l'Angleterre, t. I, p. 523.


« Aiifflis barbas radere ad instar Normaimoruin praecipil. [Scriptores rer. danicûrA. HI,
,
5S0.J
XIV

BRAN
ou LE PRISONNIER DE GUERRE
— DIALECTE DE LÉON-

ARGUMENT
I/a ballade suivante rappelle le souvenir d'un grand combat livré, au
tlixième siècle, nonloindeKerloan, village siluésur lacôtcdu pays de Léon,
par Even Grand', aux hommes du Nord. L'illustre chef breton les força à
le
la retraite, mais ils ne s'embarquèrent pas sans emmener des prisonniers
;

de ce nombre fut un guerrier appelé Bran, probablement petit-fils d'un


comte du même nom, souvent mentionné dans les Actes de Bretagne*.
Près de Kerloan, au bord de la mer, se trouve un hameau ou sans doute
il fut fait prisonnier, car ce hameau s'appelle encore aujourd'hui en bre-

ton Ker-Vran, ou village de Bran'. Dans léglise de Goulven, dont le pa-


tron contribua à la victoire d'Even, on voit un ancien tableau repré-
sentant les vaisseaux étrangers qui s'éloignent. Mais la poésie, je dois
le dire, a vaincu la peinture.

Le chevalier Bran a été blessé, car il s'est trouvé au


'
ombat de Kerloan.
Au combat de Kerloan, au bord de la mer, a été blessé le
petit-fils de Bran le Grand.
Malgré notre victoire, il a été fait prisonnier et emmené au
delà des mers.

BRAN
— I ES LEON —
E kad Kerloan, étal ar mor,
Oe lizel mab bihan Bran-Vor.
Man'hek Bran a zn liet tizet; 1 Daoust d'hor gcmid oe kemeret,
Hag f kail Ker'o.in e ma bel. Ua f;laz-aleurcd oe kaset,
* D. Mnrice, Blstoire de Bretagne, Preuves, t. I, col. 333.
« Id., ibid., col. sus, 309, 515.
5 La cane le désigne sous le.nom de corps de garde de Bran.
m CHANTS POPULAIRES DE LA BRETAGNE.

Au delà des mers quand il arriva, enfermé dans une tour,


il pleura.

— Ma famille tressaille et pousse des cris de joie; et je


suis sur mon lit : hélas!

Je voudrais trouver un messager rpii portât une lettre à ma


mère. —
Le messager trouvé, le guerrier lui donna ses ordres :

— Prends un autre habit, messager, l'habit d'un mendiant,


par précaution ;

Et emporte ma bague, ma bague d'or, qui te fera recon-


naître.

Quand tu seras arrivé dans mon pays, tu la montreras ^


madame ma mère ;

Et si ma mère vient pour me racheter, messager, tu dé-


ploieras un pavillon blanc ;

Et si elle ne vient pas, hélas tu déploieras un pavillon noir. !


Quand le messager arriva au pays de Léon, la dame était <^

souper.

Elle était à table avec sa famille, les joueurs de harpe à leur


poste.

Ha glaz-aleiiret pa zcuaz, Ha d'am bro dal' ma tigouezi,


K-liarz eunii tour, hen a oelaz : D'am mamra itron lie ziskouezi.
— Va c'herent a drid ha;; a iou, Ha mar deu va mamm d'am daspreni
Ha me war va gwelc : ah ! iou ! Kannader, aiouezi e gwenn ;
Me garfe kaout cur c'hannader Ha, sioaz d'in, ma iia zeu-hi;
A zougfe d'am mamm eul lizer. — Va faotr, e du ec'h arouezi. —
Ar c'hannader pa oe kavet,
Ar marc'heg en deuz kemennel : II

— Eur gwisk ail, va den, a wiski, j


Pa zigouezaz e bro Léon,
Gvvisk eur c'hlabkour bocd azevri; E oa o koania anu itron,

Va bizou 'gemeri ivcz ;


! E oa pand he zud, diouc'h ann daol;
Va bizou aour, enn arouez; Ann delenouricn ena ho roi.
BRAN. 125

— Bonsoir à vous, dame de ce château, voici l'anneau d'or


de votre fils Bran;
Son anneau d'or et une lettre : il faut la lire, la lire

vite.

— Joueurs de harpe, cessez de jouer, j'ai un grand cha-


grin dans le cœur-,

Cessez vite déjouer, joueurs de harpe, mon fils est prison-


nier, et je n'en savais rien!

Qu'on m'équipe un vaisseau ce soir, que je passe la mer


demain.

III

Le lendemain, le seigneur Bran demandait, de son lit :

— Sentinelle, sentinelle, dites-moi, ne voyez-vous venir


aucun navire?
— Seigneur chevalier, je ne vois que la grande mer et que
le ciel. —
Le seigneur Bran demanda encore à la sentinelle, à midi :

— Sentinelle, sentinelle, dites-moi, ne voyez-vous venir


aucun navire?
— Seigneur chevalier, je ne vois que les oiseau.x de mer qui
volent. —
Le seigneur Bran demanda à la sentinelle, le soir :

— Nozvad dV'-hoc'h, itron ann ti-maii : .\nn aotrou Dran a c'iioulenne :

Setu bizou aour ho map Bran, — Gedour, gedour, d'in livirit,


Ile vizou kouls liag eul lizer : Lestr-o-bed o tont na welit.'
Pied co lie lenn, lie lenn e-berr. — — .\otrou, marc'hek, na welann-me
— Tavit, telenourien ho son; Nemed ar mor-braz hag ann ne.
Glac'bai- vraz a zo em c'Iialon ;
Ann aotrou Bran a c'iioulennaz
Tavit, telenourien, buhan, Gand ar gedour, da greiz-teiz c'Iioaz :

PaUel va inab, ne ouienn nian! — Gedour. gedour, d'in livirit


lia farder eul lestr d'in lenoz, l.cstr e-bed o lonl na wclit?
Ma tieuzin ar mor antronoz! — — Aotrou niarc'bck, na wclann tra
Nemed mor-eziicd o nija. —
111
Ann aotrou liran a c'iioulennaz
Antronoz, eveuz be wele, Gand ar gedour d'ar pardae/. t'hoaz.
12fi CHANTS POPULAIRES DE LA BRETAGNE.

— Senlinelle, senlinelle, dites-moi, ne voyez-vous venir


aucun navire?
A ces mots, la sentinelle perfide sourit d'un air méchant :

— Je vois au loin , bien loin, un navire battu par les vents.


— Et quel pavillon, dites vite! est-il noir, est-il blanc?

— Seigneur chevalier, d'après ce que je vois, il est noir,


je le jure par la rouge braise du feu! —
Quand le malheureux chevalier entendit ces paroles, il ne
dit plus rien;

Il détourna son visage pâle, et commença à trembler h


fièvre.

IV

Or, la dame demandait aux gens de la ville en abordant :

— Qu'y a-t-il de nouveau céans, que j'entends les cloches

sonner?
Un vieillard répondit à la dame, quand il l'entendit :

— Un chevalier prisonnier, que nous avions ici, est mort


cette nuit. —
11 avait à peine fini de parler, que la dame montait vers la

tour.

En courant, en fondant en larmes, ses cheveux blancs épars;

— Gedour, gedoiir, d'in livirit


IV
Le^lr e-bed o tout na welil? —
Ar geilour-p:aou, pa lie glevaz, llag ann itron a c'Iioulenne
C'hoarzin-droug oui haii a rtaz : Gand ar gtriz |ia zouare :

— Eul lesir a welann-me pell-pcll, — Petia nevez a zo ama


Hag litn foetcl gand ann avel. Pa glevann ar c'hleier linsa? —
— Na arouez? livinl kienii
pez' ! Eunn dcn koz en douz lavaret
Daousl cohi du, daousl eo lii gwennî D'anii itron pa'n deuz lie c'iilevet ;

— Aolrou mart'hek, 'vel ma welann, — Eur ar niarc'hek paket oa ama,


Du eo, m'enloue luz-glaou-tan! — Marvel en deuz grul enn noz-ina.
Ar niaic'hek Ueaz, pa 'n deuz klevct, Oa ked he gomz peurlavaret.
Ka n>ui na keii ii'cuz lavant; Ann itron d'ann tour zo pignet.

Dislroi a reaz lie zreiimi u'iilaz, Enn eur redcg, o cela l>en,
Ha gand ann derzien a grenaz. Djspak-kaer gant-lii lie bleo gwenr
Si bien que les gens de la ville étaient étonnés, très-étoii -

nés de la voir,

De voir une dame étrangère mener un tel deuil par les rues.

Si bien que chacun se demandait :


— Quelle est celle-ci,
et de quel pays? —
La pauvre dame dit au portier, en arrivant au pied de la

tour :

— Ouvre vite, ouvre-moi la porte! Mon fils! mon fils! que


je le voie!

Quand la grande porte fut ouverte, elle se jeta sur le corps


de son fils,

Elle le serra entre ses bras, et ne se releva plus.

Sur le champ de bataille, à Kerloan, il y a un chêne qui do-


niiae le rivage,

Il y a un chêne au lieu où les Saxons prirent la hiite devant


la face d'Even le Grand.

Sur ce chêne, quand brille la lune, chaque nuit des oi-

seaux s'assemblent ;

Des oiseaux de mer, au plumage blanc et noir, une petite


tache de sang au front.

Ken a oa 'r geriz souezet, Hag lie vriataat a reaz,


Smiezet braz oc'h lie nwelet, Ha bikenn goiide na zavaz.
C.wolet eunn itroii zivroad
Oc'h ol)L'r k;mv heil ar streaJ.

1 en a lavare peb unan : E nieaz ar stourm, e Kerloan,


— Piou eo houman, h.ig a-be-ban? -
Zo eunn derven a-uz ar c'hian,
A ]n iiron baour a lavaie Eunn derven, e-leac'h m'argilaz
Da dreizei' ann tour, pa errue : Ar Zaozon raog drcmm louen-Vraz,
— Digor, iligor, primm ann nor d'in War ann derven, pa bar al loar,

Ma map! ma inap ! ra he welinn! — Bep noz en em zastum adar,

Pa oa (iigor. t ann nor vraz. Mor-adar du-baiU lio flenniou,


War gorf lie map en em strinkaz; Eul lommig goad war ho l'ennou.
1-28 ClfAISTS POPULAIRES DE LA BRETAGNE.

Avec eux, une vieille Corneille grisonnante, avec elle un


jeune Corbeau *.

Ils sont bien las tous deux, et leurs ailes sont mouillées •

lis viennent de par delà les mers, de loin.

El les oiseaux chantent un chant si beau, que la grande


mer fait silence.

Ce chant-là, ils le chantent tout d'une voix, à Texception


(le la Corneille et du Corbeau.

Or, le Corbeau a dit : — Chantez, petits oiseaux, chantez.

Chantez, petits oiseaux du pays, vous n'êtes pas morts loin


(le la Bretagne. —

NOTES
Dans les plus anciennes traditions brelonnes, les morts reparaissent
souvent sur la terre sous la poétique forme d'oiseaux. Cette opinion éiair
})articulièrement en vogue au dixième siècle époque où doit remonter ,

l'inspiration de la ballade qu'on vient de lire; un barde gallois de ce


temps nous Latteste-.
La circonstance du dég-uisement que prend le messager de Bran pour
traverser plus sûrement les pays étrangers; l'anneau d'or qu'il emporte
et qui doit le faire reconnaître; la perlidie de son geôlier, le pavillon
noir et le pavillon blanc, tout cela a élé emprunté à notre ballade par
l'auteur du ronian de Tristan, trouvère du douzième siècle, qui eut sou-
vent recours aux chanteurs populaires bretons comme il l'avone ,

lui-même^.
On voit qu'il n'a fait que substituer l'amante à la mère, Iseult à la

vieille dame Ijrclonnc, dans le dénoûmeiit de son ouvrage, quand

Gaiil-lio, cur Vraiiez-yo/. loiiei, Ar c'han-/.o, 'nu uui- vouez lii h<

<junt-!ii cur Vian iaouank kevrct. NemeU ar Vianez hag ar Vran.

Skiiiz ho (laou ha s'e'j ho eskel : Hag ar Vran en dimz lavaret :

lonl glaz-alcured, oiic'li pell. — Kanet, ezncdigou, kanet.

Hag ann ezneil a gan cur c'iiaii, KauL'l, eznedigou ar vro;


Kei- kaer, ma lav ar mor ledan. Pell euz a Vreiz n'oc'h ket maro.

Bran, le nom dujeune guerrier, signifie corbeau dans tous les dialectes bro
;
Myvyi-ian, /Irrhaiologij ofWales, t. I, p. ns.
V. Les Romons de la Table ronde. 4» édil., p. 80.

J
BllAN. 129

on compai'e, avec le paragraphe cinquième de la ballade, les vers


suivants dont je rajeunis un peu le style :

Yseult est de la nef issue (sortie),


01 (ouït) les grandes plaintes en la rue,
Les seins (cloches) aux nioustiers, aux chapelles,
Demande aux hommes quelles nouvelles,
Pourquoi ils font tel soiieis (soneiics)
Et de quoi sont les plureis (plcur>).
Un ancien donc lui a dit :

Uelledame, si Dieu m'ait (m'aide)


Nous avons ici grand' douleur
Ne oncqucs gens n'eurent niaiir (plus grande)
Tristan, le pieux, le franc est mort...
D'une plaie que en son corps eut.

En son ore endroit (tout à l'heure) mourut.


lit

Oncques si grand' chetivaison (maliieur)


N'advint en celte région.
Dès que Ysc ult la nouvelle ot
De douleur ne put sonnei' (dire) mot;
De sa mort csl si adolce! (désolée)
Par la rue va désal'nhlé...
On s'émerveille en la cité

D'où elle vient, Ui elle soit :


Yseuil va là ou le corps voit,
Et se tourne vers l'drient,
î'our lui |U'io piteusement :

« .\mi Tristan, quand mort vous vois,

i'ar raison vivre jmis ne doi^;


Mort êtes pour la mienne amour
!;t je meurs, ami, de lendrour (tendresse

Quand à temps je n'ai pu venir. »

De juste (auprès) lui va donc gésir (se coucher).


Elle l'eml)ra>--e et puis s'étend,
Son esperit aitanl (aussitôt) rend '.

Cette paraphrase de la pièce armori-


seule attesterait l'antériorité
caine. Une autre circonstance fort intéressante, est la mention expresse
de joueurs de harpe dans lo château des seigneurs bretons. La harpe
n'est plus populaire en Armorique ou se demandait même si elle le
;

fut jamais. Maintenant il n'est plus douteux qu'elle y ait été en usage.
IS'os Actes en fournissent d'ailleurs d'autres preuves que je m'étonne
lie n'avoir jamais vues citées. L'un d'eux, de l'an 1069, passé au
château d'.Auray, par le comte IIocl, prouve que ces musiciens occu-
paient à la cour des chefs armoricains le même rang honorable que dans
celle des princes gallois contemporains, car un joueur de harpe nommé
Kadiou [Kadiou Citharista) signe avant sept moines, dont deux olbés
crosses*.

' Voirie texte original dans le Roman de Tris an, éJit. de F. Michel, p. S3, U cl i

= Cartular. Kemperleg., ap. D. Morice, Preuves, t. I, col. 432.


XV

LE FAUCON
DIALECTE DE COF

ARGUMENT
Ge flroi I", duc de Br tagne, était parti pour Rome, laissant le gou-
vernement du pays à Etliwije, sa femme, sœur de Richard de Normandie
Comme il revenait de son pèlerinatre, le faucon qu'il portait au poing.
suivant la coutume des seigneurs du temps, s'étanl ajjaltu sur la poule

d'une pauvre f)aysanneet l'ayant éti'anglée, celte (emme saisit une pierre
et tua du même coup le faucon et le prince (1008). La mort du comte
fut le signal d'une effroyable insurrection populaire '. L'iiistoire n'en dit
pas la cause; la tradition l'attribue à l'euvaliissement de la Bretagne par
les étrangers que la duchesse douairière, veuve deGeoflroi, yattira, auxvi xr-
lions qu'ils exei'cùreiit conire les paysans, et à la dureté de leurs agens
fiscaux. On cliante encore dans les Montagnes Noires une chanson guer-
lièi-e sur ces é\énemenls et j'en dois une \cision à un sabotier du pays.
Singulière coïncidence! je l'ai entendu pour la première fois sifflera un
jeune bouvii r qui menait son bœul au houclier. L'air, me dit-il, est celui
de la circonstance, et on ne peut l'entendre sans pleurer.

Le faucon a éti^anglé la poule, la paysanne a tué le comte;


le comte tué, on a opprimé le peuple, le pauvre peuple,
comme une bête brute.

Le peuple a été opprimé, le pays a été foulé par des en-


vahisseurs étrangers, par des envahi.sseurs des pays Gaulois,
que la Douaiiiére a appelés comme la vache le taureau.

AR FALC'HON
I ES KERN E

Taget ar iar pand ar falc'hon, G\va^kel ann dud, mac'hct ar vro


r..TnJ Qr gouerez lazct ar c'hon; r.and aloiiberien aial -vrf>,
I.azet ai- c'iioii, gwasket ann ilud, Gaïul alouberieii limiou-Chnll,
Ariri duil paour evel loened mud. Ann Dredornerez or'h honglal.
' losl morlem Gmifridi ducis;... Bril.inni sedilionem versi, Lell:! commoveninl. Nam
in
rusiiii iiisu] ^'enles contra dominos suos ci)nf;ief;unlur. (Acta sancli Üiklje Ruyin-iisis. D. Mo-
lice, lliiloiri: de Bretagne, lieuves, l. I, col 535.1
LE FAUCON. 131

Le pays grevé, une révolte a éclaté ; les jeunes se sont le-

vés, levés se sont les vieux ;


par suite île la mort d'une
poule et d'un faucon, la Bretagne est en feu, et en sang, et
en deuil.

Au sommet de la Montagne Noire, la veille de la fête du


bon Jean, trente paysans étaient réunis autour du grand feu
de joie. Or, Kado le Batailleur était là avec eux, s'appuyant
sur sa fourche de fer.

— Que dites-vous, mangeurs de bouillie? payerez-vous la


taxe Quant à moi, je ne
! la payerai pas! j'aimerais mieux être
pendu!
— Je ne la payerai pas non plus ! mes fils sont nus, mes
troupeaux maigres; je ne la payerai pas, je le jure par les
charbons rouges de ce feu, par saint Kado et par saint Jean!
— Moi, ma fortune se perd, je vais être complètement
ruiné; avant que l'année soit finie, il faudra que j'aille men-
dier mon pain.

— Mendier votre pain, vous n'irez pas; à ma suite je ne dis


pas; si c'est querelle et bataille qu'ils cherchent, avant qu'il
soit jour ils seront satisfaits !

— Avant le jour ils auront querelle et bataille ! Nous le ju-


rons par la mei' et la foudre ! nous le jurons par la lune et les
astres ! nous le jurons par le ciel et la terre !

Mac'hel ai' vro, lia savcl kroz, Na riiin kot m'eiitoue ru-glaou-lan,
Saxct iaoïiank, ha savel koz; Saut Kado kerkoulsha Sanl-lann !

Wai- maiv cur iar ha;; pur lalc'lion,


Me. ma danvez a ia da goll,
Breiz c goa.l, e tan hag t kaon. .

pa soll a eanii e.in holl-d'arin-holl;


War mené du c gwcl Isnn mad, i Kcu na vo ar bloaz achuet,
Trcyout kouer endio .l'ann lanlad. Vo red d'in tnonl da glask ma boed.
Ha Kado-gann, eno ganl-lie,
Da glask ho poed iia e3t ket.
War he lo.xh houar,, a harpe. j,„„ t„ g3„.,„ „3 ,,,.3„„ ^^j.
— Petia leret-hu potied-iod, | Mar d-co iroii/. ha kann a glaskonl
Ha paea ar gwiriou a leoi? ]
Ken iia vczo de a geffont!
Evid-on-.r,e na bae,nn ket !
,^^„^ ^,,^ ^^ ^^rfonl ironz ha ka,
Gwell a ve gan-,n bout krougel? \
^j„j ,,g„ j„„^^^^ ha laran !

— Eviil-on na rinn ken-neubeul! Nini hin loue slcred ha loar !

Noaz va fnired, va chalal treud ;


|

I Nini hen loue nenv ha douar! —


132 CHANTS POPtLÂIRES DE LA BRETAGNE.

Kado de prendre un tison, et chacun d'en prendre un


Et
comme lui —
En roule, enfants, en route maintenant! et vite
:

à Guerrande !

Sa femme marchait à ses côtés, au premier rang, portant
un croc sur Tépauh^. droite, et elle chantait en marchant :

— « Alerte ! alerte ! mes enfants !

« Ce n'est pas pour aller demander leur pain que j'ai mis au
monde mes trente fils ; ce n'est point poui' porter du bois de
chauffage, oh! ni des pierres de taille non plus!

« Ce n'est pas pour porter des fardeaux comme des bêtes de


somme que leur mire les a enfantés ; ce n'est pas pour piler la

lande verte, pour piler la lande rude avec leurs pieds nus.
« Ce n'est pas aussi pour nourrir des chevaux, des chiens

de chasse et des oiseaux carnassiers; c'est pour tuer les op-


presseurs que j'ai enfanté mes fils, moi! » —
Et ils allaient d'un feu à l'autre, en suivant la mon-
tagne :

— Alerte! alerte! bond! houd * .'


ion! iou~! Au feu, au feu,
les valets du fisc! —
Quand ils descendirent la montagne, ils étaient trois mille
et cent; quand ils arrivèrent à Langoad, ils étaient neuf mille
réunis.

lien (la gemer eur skod-tan


Ilaj; i Ne ked evit pila lann glaz,
Ha peb eunn eur skod evel-t-han :
'

Pila lann kri gand lio zreid noaz;


— Eiin henl, potred.enn lient breman! ^^ j^gj 'iiend-all evit peuri
Ha piim elresek Keraran. —
j ,
lionsed, clias-red hag evned kri :

He c'hrcg t;ant-han er penn a-rok, Nemed da laza 'r vac'herien,


Gant lii war lie skoa zeou eur c'hrog, Em euz-me ganet va mipicn! » —
Hag hi o kana tiema'iee :
„3 ^euz eunn eil tan d'egile
- « Timat ! tiinat! va bugale! ^ eeut, bcd-lia-hed ar mené :

« Ne ket 'vit mont da glask ho boed — Timat! timat! boud! boud iou ! ! i

Km euz va zregont mab ganet ; Tan-ru war botred-ar-gwiriou — !

i\e ked evid dougen kcuneut.


lont d'ann traon gand ar mené
Oh! na mein-ben-rez ken-nebeui !
Tri mil ha kant a oa anlie;
« Ne ked evid dougen ar zamm Ha pa oant digouet e Langoad,
E ma int bet ganet gand ho mamm, 1 E oant nao mill enn our bagad.
• C'est le son de la corne des pâtres,
ï Cri (11- joie répondant au hourra ! dos ;
LE FAUCON. 133

Quand ils arrivèrent à Guerrande, ils étaient trente mille

trois cents, et alors Kado s'écria :

— Allons ! courage ! c'est ici !

Il n'avait pas fini de parler, que trois cents charretées de


lande avaient été amenées et empilées autour du fort, et que
la flamme, ardente et folle, l'enveloppait;

Une flamme si ardente, une flamme si folle, que les four-

ches de fer y fondaient, que les os y craquaient comme ceux


des damnés dans l'enfer,

Que les agents du fisc hurlaient de rage en la nuit, comme


des loups tombés dans la fosse, et que le lendemain, quand
le soleil parut, ils étaient tous en cendre.

NOTES
Ainsi se vengeaient les campagnards bretons,
forcés de se faire justice
à eux-mêmes, à défaut de cliefs nationaux de leur race pour la leur
rendre. La sœur du duc de Normandie fit entourer, massacrer, disperser
et poursuivre, par ses hommes d'armes, selon l'expression d'un contem-
porain, les bandes insurgées des pauvres paysans*. Mais, plus tard, le
joug de l'étranger s'élant adouci en s' usant, comme il arrive toujours, un
duc, plus humain et plus juste, voyant l'oppression dont le peuple était
l'objet de la part des roturiers, que les nobles, revêtus du titre de ser-
gents féodés, chargeaient d'exercer leurs fonctions, publia l'ordonnance
suivante « Tour ce (jue au temps passé nos sergenlises ont esté données
:

à personnes poy savantes et moins suffisantes, quant ad ce (c'est-à-dire


non nobles) ; et quand elles ont esté données à personnes suffisantes,
ceuhc les alfermoient à aultres personnes moins suffisantes, et en tel
nombre que ce qui pouvoit estre gouverné par un seul estoit affermé à
deux, trois, quatre ou cinq (intermédiaires), qui tous convenoient vivre

Pa oant digouet daCeraran, Eunn tan kenfol, eunn tan kcn Ici
E oonl tregont mil ha Iric'liant; Ma teuze enn han ar ferc'hier,
Ua Kado a vennaz neuze : Ma stiake enn hm anii eskern
— Ai'ta: ama 'nn hani e !
— Evul re zaoned enn ifeiii.

K'oa ked lie goitiz peurla-aret, Ma iudent gant kounnar, enn noz,
Tri-c'hant karrad lann oa kasel Evel bleizi koezet ei' foz;
Ha lakel iro-war-dro d'ar ger, Ha tronoz pa zavaz ann heol,
Ilag anu lan eiin hi fol ha 1er; Oa 'r gwiraeiien hiduet holl.

lunl, Irucidanl, dispergunt, persequuntur. [Uiitûirede Brciagn


134 CHANTS POPULAIRES DE LA B^,ETA^.^E.
soiibz celles sergenlises; et ainxi ont esté rioz dits subjetz mannie'-. des-
truils, et grandement pillez, et justice celée, et les rappoits rnalilvrsemeiit
et faulxement recordez... pour ce avons ordrenné et ordrennons que ceulx
qui tendront et à qui nous donrons desoremes en avant sergenlises en
nostre duché, les serviront en leurs propres personnes, sans les bailler à
ferme... et ne prendront ceulx sergents des subjetz de leurs sergentises,
robes, pansions, louiers, ne aullres choses... ; vinages, bladagcs, gerbages.
ne aultres exactions indues, et en ont levé plusieurs aultres et usé du
contraire, dont nous entendons à les faire punir*. »
S'il n'y a pas de doute sur la cause de la Jacquerie chantée dans

le bardit rustique, il y en a sur les premiers individus qui y prirent part,


et le lieu où elle éclata. Malgré l'assertion du poëte ou du moins des ,

chanteurs, on ne peut croire qu'elle ait pris naissance dans les Montagnes
Noires, car les Cornouaillais avaient leurs comtes particuliers au onzième
siècle et n'étaient pns encore réunis au domaine ducal. L'esprit de résis-
tance opiniâtre qu'ils ont si souvent montré leur aura fait attribuer
une levée de bâtons à laquelle ils ont dû rester étrangers, et qui regarde
principalement les paysans vannetais, leurs voisins. Partant, ils seraient
innocents du sac de Guerrande, que ces derniers ont fort bien pu faire,
à l'imitation des Normands.

« lilablissemints de Jean ill. [llUtum de Bretagne, preuves, t. I, col. lies et 1164.1


XVI

HÉLOISE ET ABAILARD
— DIALECTE DE CORNOUAILLE —

ARGUMENT
L'histoire dllcloïse et d'Abailard a fourni un sujet à notre poésie popu-
laire; m;iis elle la clianlée à sa manière. Ce ne sont ni les amours, ni les
malheurs des deux amants qui Wn.t trappée. La métamoj-phosc qu'elle a
fait subir à cette femme célèbre est fort étrang^c; on voudrait pouvoir en
douter, mais il n'y a pas maiiére à l'ombre d'un doute. Les faits sont po-
sitifs la charmante liéloï-e est changée en aifrcuse sorcière.
:

On sait qu'elle passa avec Abailard plusieurs années au bourg de Pal-


let, près de Nantes (101)9). Durant leur séjour en Bretagne, le bruit de

son savoir se sera répandu partout; le peuple en aura été émerveillé, el


comme, à cette époque de naïve ignorance, tout savant, sans l'orlliodoxie,
était un sorcier, on lui en a\u'a départi les connaissances et les attributs :

telle est la cause principale de cette ti'ansformation sing-ulière. Mais elle


n'eut i)as lieu seulement en Bretagne; on la trouve jusqu'en Italie.
Montrant à Ampère un débris de mole à Naples, un mendiant lui dit :
Lo f'i'ce Petro Bailardo per una Maga, « Pici-re Abailard a fait cela à
l'aide d'une Magicienne. »

Je n'avais que douze ans quand je quittai la maison de mon


père, quand je suivis iTion clerc, tnon bien cher Abailard.

Quand j'allai à Nantes, avec mon doux clerc, je ne savais,

mon Dieu, d'autre langue que le breton;

LOIZA HÂG ABALARD


— lES KERNE —
Ne oann nemed daouzek vloa pa guiliz ti ma zad,
l'a oann oei gand ma c'bloarek, ma Abalardik mad,

Pa oann-me oet da Naonet gand ma dousik kloarek


Ke ouienn les, ma Doue, nemed ar brezonek :
13G CIIAISTS POPULAIRES DE LA BRETAGNE.

Je ne savais, mon Dieu, que dire mon Pater, quand fê-


tais chez mon père, petite, à la maison.

Mais maintenant je suis instruite, fort instruite en tout


point; je connais la langue des Franks et le latin, je sais lire
et écrire,

Et même lire dans le livre des Évangiles, et bien écrire, e1

parler, et consacrer l'hostie aussi bien que tout prêtre.


Et empêcher le prêtre de dire sa messe, et nouer l'aiguil-
lette par le milieu et les deux bouts;

Je sais trouver l'or pur, l'or au milieu de la cendre, et l'ar-


gent dans le sal)le, quand j'en ai le moyen :

Je me change en chienne noire, ou en corbeau, quand je le

veux, ou en feu follet, ou en dragon;


Je sais une chanson qui fait fendre les cieux, et tressaillir

la grande mer, et trembler la terre.

Je sais, moi, tout ce qu'il y a à savoir en ce monde; tout


ce qui a été jadis, et tout ce qui sera.

La première drogue que je fis avec mon doux clerc, fut faite

avec l'œil gauche d'un corbeau, et le cœur d'un crapaud ;

Ne ouienn tra, ma Doue, met laret ma fater,


Pa oann-me plat'hik bihan e ti ma zad er ger,
Hogen Jireman, diskel onn, disket onn mad a-grenn;
Me oar Galleg ha Lalin, me oar skriva ha lenn ;

la lenn e levr ann Aviel ha skriva mad ha preek.


Ha sakri ar bara-kann kerkouU ha peb bel'ik ;

Ha miret ouz ar belek da lar he oferen,


Ha skloumo ann alc'houilten e kreiz hag enn daoubenn.
Me oar kaout ann aour melen, ann aour louez al ludu;
Hag ann argant louez ann drez, pa'm euz kavet ann tu :

Me oar mont da gicz du, pe da vran, p'am euzc'hoant;


Pe da botrik ar skod-tan, pe da aerouant;
Me oar eur zoii hag a Iak ann nenvou da frailla
Hag ar raor braz da ziidal, hag ann douar da grena.

Me oar me kemenl ira 20 er bed-man da c'houiet,


Kement tra zo bel gwechall, kement zo da zonet.
Kentan louzou am euz gret gant ma dousik kioarek,
Oe gand lagad klei eur vran ha kalon eunn tousek;
IIÉLOISE ET ABAILARD 137

Et avec la graine de la fougère verte, cueillie à cent brasses


au fond du puits, et avec la racine de l'Herbe d'or arrachée
dans la prairie,

Arrachée tête nue, au lever du soleil, en chemise et nu-


pieds.

F.a première épreuve que je fis de mes drogues, fut faite

ijans le champ de seigle du seigneur abbé :

De dix-huit mesures de seigle qu'avait semées l'abbé, il ne


que deux poignées.
recueillit

J'ai un coffret d'argent à la maison, chez mon père : qu


l'ouvrirait s'en repentirait bien!

11 y a là trois vipères qui couvent un œuf de dragon ; si

mon dragon vient à bien, il y aura désolation.

Si mon dragon vient à bien, il y aura grande désolation; il

jettera des flammes à sept lieues à la ronde.

Ce n'est pas avec de la chair de perdrix, ni avec de la chair


de bécasse, mais avec le sang sacré des Innocents, que je
nourris mes vipères.

Le premier que je tuai était dans le cimetière, sur le point


de recevoir le baptême, et le prêtre en surplis.

ar raden giaz, don ar puns kant goured,


lia ganil liait
Ha grouiou ann aour-ieoten war ar prad daslumet;
Dasturnet, diskabel-kaer, d'ar goulou-de a-gienn,
Nemed nxa iviz gen-in, hag ouspenn dierc'hcnn,
Kenta 'toliz ma louzou da c'hoiit hag lien oa mad,
A oe e-kreiz park segal ann oirou ann Abad,
Denz Iriouec'h bigouaJ segal doa hadet ann Abad,
N'en deuz bet da zastumi nemed diou guichennjj.
Me 'm euz eunn aic'hig arganl er ger e ti mazad,
Ann hini bon diguife en del'e kalonad'
llagennhan teiiaer-wiber o c'houri ui aerouani,
Mardeu ma aerouant da vad, neuze vo nec'bamant.
Mar deu ma aerouant da vad, a vo gwall nec'bamant;
Seiz leo war-dro ac'hanmn e teui da deureul tan.
Ne ki't garni kik klujiri na kik kcveleged,
Gand goad sakr ar rc zinani eo int gan-in maget.
Ar c'bentan em lioa laliet oa cbarz ar vered,
vonet d'ar vadiant, hag ar beleg gwlsket.
158 CIJAÎsTS POPULAIRES DE LA CRETAG.NE.

Quand on l'eut porté au carrefour, je quittai ma chaussure^


et m'en allai le déterrer, sans bruit, sur mes bas.

Si je reste sur terre, et ma Lumière avec moi; si nous res-


tons en ce monde encore un an ou deux ;

Encore deux ou (rois ans, mon doux ami et moi, nous fe-

rons tourner ce monde à rebours.

— Prenez bien garde, jeune Loïza, prenez garde à voire


âme; si ce monde est à vous, l'autre appartient à Dieu. —

NOTES
L'auteur suppose qu'Iléloïse n'a que douze ans lorsqu'elle quitte la
maison paternelle pour suivre son amant. 11 y a, dans réiiumération
qu'elle fait de ses talents, un certain orgueil qui commence par être naît
et finit par devenir horrible. On y trouve un bizarre mélange d(/ pra-
tiques druidiques et de superstitions chrétiennes. Iléloïse est tort savante;
elle sait la langue romane et le latin. Elle lit l'Évangile; les abbesses seules,
entre les femmes, en avaient le droit au cliœur. Ce fait est important; il
prouve qu'lléloïse était déjà retirée au Paraclet lors delà composition du
chant. Elle n'est donc pas seulement sorcière, elle est reUgieuse, prêtresse
même, puisqu'elle prétend consacrer l'hostie.
Elle est alchimiste; elb' se mc'lainori liose à son gré: elle est tour à
tour chienne noire, corbeau, dragon ou feu follet. Les âmes des méchants
empruntent toutes ces formes.
Au pied du mont Saint-Michel, en Cornouaille, s'étend un vaste ma-
rais; si le montagnard voit passer, sur le soir, un grand homme maigre
et pâle, suivi d'une chienne noire, qui se dirige de ce côté, il regagne
bien vite sa cabane, il ferme sa porie au verrou et se met en prière, car
la tempc;e approche. Bientôt les vents mugissent, le tonnerre roule avec
fraca=, la monlagne tremble et paraît prête à s'écrouler; c'est le mo-
ment où le magicien évoque les âmes des morts.
Le porle-hrandononfcu follet est un enlant qui porte à la main un tison
qu'il tourne comme une roue enflammée; c'est lui qui incendie les villages

Tre ma oa oet d'ar t'hroaz-hent, e tcnnez ma l)oulou,


Hag a iez d'Iie ziveia, didrouz, war ma lerou.

Mar jommann war aiin douar, lia gen-in ma Goiilaovi,


Mai- jomiiionip war ar bed-man, c'hoaz eur bloavcz pe zaou;

C'hoaz cunn danu pe dri l)lo^vez, ma dous ha me hou daou.


Ni a lakai ar lied-man da drei war he c'hinaou. —
— Evesail mad, Loizailt, eve-ait d'hoc'h ene,
Mar d-eo ar bed-man d'hoc'h-hu, da Zoue egile. —
HÉLOISE ET ABAK.ARD. 159

que l'on voit brûler, la nuit, sans que personne y ail mis le feu. Le clicval
malade qui se traîne vers l'écurie, c'est lui on croit le tenir, il s'écliappo
;

en jetant son tison à la tôle du pâtre qui veut le conduire à l'étahle. La


chèvre blanche égarée, qui bêle tristement, après le coucher du soleil, au
bord de l'étang, c'est encore lui elle fait tomber le voyageur dans l'eau
;

et fuit en ricanant Esprit, lutin, démon malicieux et moqueur, \e porte-


brandon met sa joie à narguer l'homme.
Héloïse a tout pouvoir sur la nature elle connaît le présent, le passé,
:

l'avenir; elle cliante, et la terre s'émeut. Elle sait la vertu des simples;

comme Merlin, elle cueille au point du jour l'herbe d'or ; elle jette des
sorts; elle fait couver des œufs de vipères qu'elle engraisse de sang hu-
main; elle bouleverserait le monde. Cependant il y a une limite qu'elle ne
franchit pas où finit son empire commence celui de Dieu. Il est curieux
;

d'enlendre, au sixième siècle, le bai'de Taliésin faire étalage de ses con-


naissances de la même manière qu'Héloise. Lui aussi se vante d'avoir subi
ou de pouvoir subir des métamorphoses é! ranges; d'avoir été biche, coq
et chien'; de connaître tous les mystères de la nature * d'être l'institu- ;

teur du monde; de tenir enfermé dans ses livres bardiques Le trésor entier
des connaissances humaines*.
Le poëte est d'accord avec l'histoire en faisant vivre Hélo'ise et son
amant à Nantes ou aux environs; c'était le pays classique de la sorcelle-
rie. Le druidisme avait eu un collège de prêtresses dans une des îles si-
tuées à l'embouchure de la Loire, et leur science avait laissé de si pro-
fondes traces dans les esprits, qu'au milieu du quatorzième .siècle, elles
i;e s'étaient point encore ef acées. Le numbre des sorcières se multipliait

même tellement de jour en jour, que l'évêque diocésain crut devoir ful-
'
iner contre elles une bulle d'excommunication, avec toutes les cérémo-
rs d'usage, en pleine catliédrale, au son des cloches, en allumant, puis
éteignant les flambeaux, et foulant aux pieds le missel et la croix*.
Les druidesses de la Loire, comme les vierges de l'archipel armoricain
passaient aussi, pour être douée- d'un esprit surhumain; sans doutes
on croyait qu'elles pouvaient soulever par leurs chants la mer et
les vents, prendre à leur gré la forme d'animaux divers, guérir de mala-
dies incurables, connaître et prédn-e l'avenir-'.
Il est facile de voir, à ces traits, que le poëte a confondu Héloïse avec

les [U'êlresses du culte antique de ses pères; lui aurait-il mis dans la
bouche quelques débris de leurs hymnes, conservés par la tradition?
Nous sommes porté à le croire, et telle est la raison qui nous fait attri-
buera une partie du chant, en dépit de la langue qui est toute moderne»
une antiquité très-reculée et bien antérieure au douzième siècle, auquel il
semble appartenir.
Peu de pièces sont plus populaires; celle-ci se chante avec de légères

< Myvyrian, t. I, p. 35.


* U)., itiii ,p. 21.
' lli., îlid., p. 20.
* Sortionas quia quotidie multiplicantur in cmlale et dioecesi Nannetcnsi... pxcommiini-,
camus. iSlatuta GlliYaiii, eiiiscopi Nannelensis, ad ann. 135*. D. Morice, Histoire de Brelugne,
Preuves.)
s Traduntur marin
et venlos concilare carminibus ; seque in qu<e vellint animalla vertere
siire Ventura et praedicare. (P. Mêla, de Si'lu orl'is, lib. III, c. vi.)
Ui) CHANTS POPULAIRES DE LA BRETAGNE
variantes dans les quatre dialectes bretons. Je la publie d'après une ver-
sion cornouaillaise, mais évidemment elle a été composée dans le dialecte
de Vannes. Les moines de Sainl-Gildas de Pduiys, dont Abailard était
abbé, et qu'il traita, comme on sait, avec un tel dédain philosophique
qu'on le chassa du pays, pourraient bien n'avoir pas été étrangers à sa
composition, et s'être faits l'écho satyrique des croyances populaires sur
lléloïse,pour se venger de l'insolence de leur supérieur et venger, du
même coup, les Bretons insultés par lui. Ce qu'il y a de certain, c'est que,
parmi des souvenirs évidemment druidiques, il s'est glissé, dans la
pièce, quelques réminiscences toute classiques, dont les moines ont pu
emprunter l'expression à leurs auteurs latins sans parler de la Magi- ;

cienne de Théocrite, liéloïse ne rappelle-t-elle pas, en effet, la Canidie


d'Horace * ?
En écrivant sa belle histoire d' Abailard, M. Ch. de Rémusat ne pouvait
oublier li métamorphose de son héroïne par la poésie armoricaine*.

< Cœlo diripere liiiiam vocibiis possum meis. {Epoii. XVII, 78, j Cl, Virgil; : Caimina vcl
cuclo possuiit dediiceieluiiHin. {Eijlng. \lll. G9.)
» Preuves et antorik's de l'Iiisloire d'Abéiard, t. I, p. 17.
XVII

LE RETOUR D'ANGLETERRE
— DIALECTE DE CO R N O U A I LL CI —

AIÎGUMENT
Ce chant étant une épisode de la conquête de l'Angleterre par les Nor-
mands, nous ne saurions mieux faire que d'emprunter nos prolégomènes
à l'ouvrage d'Augustin Thierry, qui lui a donné place dans ses pièces
justificatives.
« Guillaume, dit le grand peintre que nous venons de nommer, fit
puhlier son ban de guerre (106(5). Il offrit une forte solde et le pillage
de l'Anglelerre à tout homme robuste et de haute taille qui voudrait
îe servir de la lance, de l'épée ou de l'arbalète. Il en vint une multi-
tude, par toutes les routes, de loin et de près, du nord et du midi. Il
eu vint du Maine et de l'Anjou, du Poitou et de la Bretagne, de la France
ci de la Flandre, de l'Aquitaine et de la Bourgogne, du Piémont et des

i ords du Rhin. Tous les aventuriers de profession, tous les enfants per-
iius de l'Europe occidentale accoururent à grandes journées.
« Le comtes Eudes de Bretagne envoya à Guillaume ses deux fils pour

le servir contre les Anglais. Ces deux jeunes gens, appelés Brian et
Alain*, vinrent au rendez-vous des troupes normandes, accompagnes
d'un corps de chevaliers de leur pays-. »
Parmi ces auxiliaires du duc de Normandie se trouvait un jeune Breton
dont nos poètes populaires nous ont conservé la touchante histoire.

Entre la paroisse de Pouldergat et la paroisse de Plouaré',


il y a de jeunes gentilshommes qui lèvent une armée pour aî-

ANN DISTRO EÜZ A VRO-ZAOZ


— lES KERNE —
Etre parrez l'ouldergat ha panez Plouare,
Ez euz ludjentil iaouang o sevel eunn arme

Ahn, lils dHedwiie, à laquelle le chant qu'on va lire donne le nom de DttCftfSSe.
T. 1, liv. m, p. 323 et 528 \3° éditic}n).
iijns lafcaiede Douarncnez, â quatre lieues de Quimper, en Cürnouaille.
1 '.2 CllAM'S POPULAIRES DE LA BRETAGNE,

1er à la guerre, sous les ordres du fils de la Duchesse, qui a ras-


semblé beaucoup de gens de tous les coins de la Bretagne;
Pour aller à la guerre, par delà la mer, au pays des Saxons,
mon fils
.l'ai Sihestik qu'ils attendent; j'ai mon fils Silvestik,

mon unique enfant, qui part avec l'arméo, à la suite des che-
valiers du pays.
Une nuit que j'étais couchée, et que je ne dormais pas, j'en-
tendis les filles de Kerlaz chanter la chanson de mon fils; et

moi de me lever aussitôt sur mon séant : — Seigneur Dieu !

Silvestik, où es-tu maintenant?


Peut-être es-tu à plus de trois cents lieues d'ici, ou jeté
dans la grande mer, en pâture aux poissons. Si tu eusses
voulu rester auprès de ta mère et de ton père, tu serais fiancé
maintenant, bien fiancé;

Tu serais à présent fiancé et marié à la plus jolie fille du


pays, à Mannaik de Pouldergat, à Manna, ta douce belle, et tu
serais avec nous et au milieu de tes petits enfants, faisant
grand bruit dans la maison.
J'ai près de ma porte une petite colombe blanche qui couve
dans le creux du rocher de la colline ;
j'attacherai à son cou,

Evitmouet d'ar brezel dindan mal) ann Dukez,


En denz dasturaet kalz tud euz a bib korn a Vreiz;
Evil monet d'ar brezel dreist ar mor, da Vro-zoz.
Me'in euz ma niab Silvesli k e ma int oiiz he c'borloz;
Me'm euz ma mab Silvestik ha n'em euz nemet-han
A ia da heul ar strollad, gand marc'heien ar ban.
Eunn noz e oann em gwele, ne oann kel kousket mad,
Me gleve merc'bed Kerlaz a gane son ma mal) ;

lia me sevel em' c'haonze raklal war ma gwele :

— Ütrou Doue! Silvestik, pelec'h oud-de brème?


Marleze era oud ouspenn tric'hant leo deuz va zi
Pe tolet barz ar mor braz d'ar pe^ked da zibri;
Mar kerez bea tbommet gant da vamm ha da dad.
Te vize bet dimezet breman, dimezet mad ;
Te vize bet dimezet hag eureujed timat
D'ar braoa jilac'h euz ar vro, Mannaik Bouldergat
Da Vanna da zousik-koant, ha vizez gen-omp-ni
Ha gand da vugaligou; trouz ganl-he 'kreiz ann ti.
Me am euz eur goulmik c'hlaz e kiehenik ma dor,
Hag hi e toull ar garrek war benn ar roz e gor ;
LE RETOUR D'AISGLETERRE. 143

j'attacherai une lettre avec le ruban de mes noces, et mon fils

reviendra.

— Lève-toi, ma petite colombe, lève-toi sur tes deux ailes;

volerais-tu, volerais-tu loin, bien loin, par delà la grande mer.


pour savoir si mon fils est encore en vie?

Volerais-tu jusqu'à l'armée, et me rapporterais-tu des nou-


velles de mon pauvre enfant?
— Voici la petite colombe blanche de ma mère, qui chan-
tait dans le bois; je la vois qui arrive au mât, je la vois qui
rase les flots.

— Bonheur à vous, Silvestik, bonheur à vous, et écoutez :

j'ai ici une lettre pour vous.


— Dans trois ans et un jour j'arriverai heureusement; dans
trois ans et un jour je serai près de mon père et de ma
mère. —
Deux ans s'écoulèrent, trois ans s'écoulèrent...
— Adieu, Silvestik, je ne te verrai plus! Si je trouvais tes
pauvres petits os, jetés par la mer au rivage, oh! je les re-

cueillerais, je les baiserais !



Elle n'avait pas fini de parler, qu'un vaisseau de Bretagne

Me stago deuz he gouzouk, me stago eul lizer


Ganl seiennen va eured, ra zeui ma mab d'ar ger.
— Sav alèse, va c'houlmik, sav war da ziou-askel
Da c'houl mar te a nichfe, mar le a nichle pell;
Da c'houl mar le a nichfe gwall bell dreisl ar mor braz,
lia ouifez mar d-eo ma mab, ma mab er liuhe c'hoaz?

Da c'houl mar te a nichfe tre-beteg ann arme,


Ha gaslez euz va iriab paour limai ki;lou d'ime?
— Selu koulmik c'hlaz va maium a gane 'kreiz ar c'hoat,
Me hi gwell erru d'ar gwern, me lii gwcll o rezat.
— Eurvad d'hoc'li-hu, Silvestik, euivad d'hoc'h, ha klevet:
Ama em euz eul zo gan-in d'hoc'h kaset.
lizer
— Benn bloaz hag eunn devez me erruo da vad,
tri

Benn tri hloaz hag eunn devez gant ma mamm ha ma zad, —


Acliuei oa ann daou vloaz, achuet oa ann tri :

— Kcnavo d'id, Silvestik, ne n'az gwelinn ketmui;


Mar kaffenn da eskern paour tolet fand ar mare,
Oh me ho dastumele hag ho briaiefe.
! —
Ne oaked he c'homz gant-hi, he c'homz peurlavaret,
144 CHANTS POPULAIRES DE LA BRETAGNE

vint se perdre à la côte ; qu'un vaisseau du pays, sans rames,


les mais rompus, et fracassé de l'avant à l'arrière, se brisa
contre les rochers.

11 était plein de morts nul ne saurait dire ou savoir depuis


;

combien de temps il n'avait vu la terre; et Silvestik était là;

mais ni père, ni mère, hélas ni ami n'avait aimé ses yeux


! !

NOTES
La conquête de l'Anglelerrc remontant au onzième siècle, il y a tout lien
lie croire (jue la rédaction première de cette ballade a été faite à hi

môme époque. C'est l'opinion d'Augustin Thierry, qui l'a jngée aussi inté-
ressante au point de vue historique qu'au point de vue poétique.
Plusieurs des chefs bretons, auxiliaires des Normands, se fixèrent dans
les domaines qu'ils devaient à la victoire d'autres ne revinrent en Bre-
;

tagne que longtemps après l'expédition. On comprend ainsi l'histoire de


Silvestik. Mais qui était-il? était-il fils d'un noble ou d'un paysan? pre-
nait-il part à la guerre comme sergent d'armes ou comme chevalier?
Nous adopterions plutôt ce dernier sentiment. Mais l'histoire n'en dit rien,
non plus que la tradition. En i-evanchc, celle-ci nous a conservé de sin^
guliers renseignements relatifs à un usage auquel le poëte lait allusion ;

nous voulons parler du rulmii des noces.


Anciennement, s'il faut en croire quelques vieilles gens de la cam-
pagne, 1-e jour des noces, chez les nobles, avant que l'on se rendit à
l'église et que le fiancé lût arrivé, la nouvelle mariée descendait dans la
salle du manoir, où les parents et les amis se trouvaient déjà réunis; elle
allait s'asseoir sur un lit d'honneur, et le Diskarecl (on nommait ainsi le
plus notable des amants supplantés) s'approchait pour lui ceindre le
ruban des noces. Ce ruban devait être blanc comme l'innocence de la
jeune fille, rose comme sa beauté, noir comme le deuil qu'allait prendre
le diskared. Un baiser était le prix de la tâche contre nature que lui im-
posait la coutume.
On conservait précieusement le ruban des noces dans la cassette des
joyaux de la famille, d'où il ne sortait qu'aux jours de fête. Les années
venaient le rose, le blanc et le noir du ruban passaient avec les fraîches
:

coideurs de l'épouse, ses rêves naïls de jeune fille et le chagi'in de

Pa skoaz eul lestr a Vreiz war ann ot, hen kollet,


Pa skoaz eul lestr a vro penn-da-benn dispeiinet,
Kollet gant-han he raonnou ha g lie wernou bieet,

Lcun a oa a vaio; den na oulTe lavar,


<lu(]

Na pont pe amzer n'en deuz gvvelet ann douar.


geit zo
Ha hogeu na mamm na lad,
Silvestik oa cno,
Na mignon n'en doa, siouaz! karel he zaou-lagad!
LE RETOUR D'ANGLETERRE. 145

ramant supplanté; mais l'amour qu'elle avait juré à son mari ne passait
pas. Elle en gardait toujours le gage, qui la suivait jusque dans la
tombe, comme un emblème d'éternelle foi.
La mère de Silvcstik avuit aussi snn nœud de rubans; mais il ne lui
ramena point son fils la colombe messagère ne lui rapporta qu'un rameau
:

d'espérance trompeuse, que la tempête devait etfeuiller avec ses derniers


beaux jours et ses dernières joies maternelles.
Dans la poésie populaire de toutes les nations celtiques les oiseaux
servent de messagers j'ai entendu chanter en Galles une chanson où un
:

jeune homme parle ainsi à un merle :

Oiseau noir au bec jaune [aderijn du beg melijn], va de ma part jus-


c<

qu'à la maison qui est là-bas, avec celte lettre sous ton aile elle est :

pour la jeune fille à qui j ai donné mon amour. »


Une ronde française l'ecueillie, eu haute Bretagne, par le docteur Fou-
quet, m'otfre le même motif, avec le rossignol à la place du merle. Sur
les frontières du Maine l'aiouelte partage leur fonction .

M'amie reçoit de mes leUres


Par l'aloueltc des champs.
Et efe m'envoie les siennes
l'ar le rossignol chantant.

Mais les poésies d'origine celtique ne sont pas les seules qui confient de
doux messages aux oiseaux; de la Normandie à la Lorraine, ils font cet
ijffice près des amoureux; ils le font en Italie, en Espagne et en bien

d'autres pays. Chez nos Flamands de France (pour me borner à nous), le


messager ailé est petit de corps et blanc de plumage, sans qu'on le dé-
peigne autrement a Un petit oiseau, blanc comme neige, se balançait
:

ï'Ui' une branche d'épine : —


Veux-tu être mou messager? Je suis —
trop petit, je ne suis qu'un petit oiseau. —
prit le billet dans son bec,
Il

il l'euiporta en s'envolant*. » On mesure distance qu'il y a de ces


la
piliis courriers emplumés à la mère-colombe, portant suspendue à son
(OU par lieu le plus sacré le message d'une autre mère C'est la dif-
le

férence qui existe entre la fiction légère et la réalité poignante; oi'i


l'une glisse l'autre appuie, et creuse jusqu'aux sources mêmes de l'émo-
tion vraie; celle-ci ne ilnil-elle point par jaillir à la vue des yeux éteints
i[nopersonne n'a aimés, c'est-à-dire fermés avec un baiser, à l'instant
lijuème?

' ChjrAi (les FUuiiandi, i-ecueillis par JI. do Coussemactier.

10
XIX

L'ÉPOUSE DU CROISÉ
DIALECTE DE CORNOl

ARGUMENT
A {pielqiies lieues de deQuimperlé,qui semble floi ter
la jolie petite ville
sur eaux d'Izol et d'tUé, comme une corbeille de feuillage et de
les
Heurs sur un étang, on trouve, en allant vers le nord, le gros village du
Faouel. Les anciens seigneurs de ce nom, brandie cadette de la noble et
antique famille de Goulenn, ou Goulainc, selon l'ortliograplie vulgaire,
tiennent une assez grande place dans l'iiisloire de Bretagne, et la poésie
populaire les a pris pour sujet de ses cliants. D'après elle, l'un d'eux,
parlant pour la terre sainte, confia sa fenirne aux soins de son beau-
frère. Celui-ci promit d'avoir pour la dame tous les égards dus à son
rang; mais à peine les croisés eurent-ils quiité le pays, qu'il essaya de
la séduire. N'ayant pu y réussir, il la chassa de cliez lui, et l'envoya
garder les troupeaux. Une ballade trè^-r('pandue aux environs du Faouet
et dans toute la Cornouaille conserve le souvenir du luit, (ju'elle drama-
tise comme on va le voir.

— Pendant ([ue je serai à la guerre pour laquelle il me faut

parl'r, à qui donnerai-je ma douce amie à garder?— Condui-


sez-la chez moi, mon beau-frère, si vous voulez : je la met-
trai en chambre avec mes demoiselles;

Je la mettrai en chambre avec mes demoiselles, ou dans la


salle d'iionneur avec les dames; on leur préparera leur nour-

GUKG AR C'IIROAZOUR

Keit a vinu er brezel lec'h co led d'in monet,


Da biou e roinn me ma clou^ik da virel»
— Digasel-lii d'am zi, va )jreur-kaer, inar keret
Me hi lakai e kamiir ganl ya zen ezeled ;

Me lii lakai e kampr gant va zemczeled,


Pe barz ar ïal enor gand ann iironezed.
L'ÉPOUSE DU Cr.OISÉ. -147

riture dans le même vase; elles s'asseyeront à (a même


table. —
Peu de temps après, elle était belle à voir la cour du ma-
noir du Faouel toute pleine de gentilshommes, chacun avec
une croix rouge sur l'épaule, chacun sur un grand cheval,
v:l?acun précédé de sa bannière, et venant chercher le sei-

gneur pour aller à la guerre.

Il n'était pas encore bien loin du manoir, que déjà son


épouse essuyait plus d'un dur propos : — Otez votre robe
ruuge et prenez-en une blanche, et allez à la lande garder les
troupeaux.

— Excusez-moi, mon frère qu'ai-je donc fait? Je n'ai


;

gardé les moutons de ma vie —


Si vous n'avez gardé les mou-
!

lons de votre vie, voici ma longue lance qui vous apprendra à

les garder. —
Pendant sept ans elle ne fit que pleurer; au bout des sept
ans, elle se mit à chanter.

Or, un jeune chevalier, qui revenait de l'armée, ouït une


voix douce chantant sur la montagne.

Enn eunn heveleb poud e vo grel d'Iic ho bjcj,


Ouz ann heveleb dol e veiiU azeet. —
tenu eunn nebeut goude kacr vije da wclet
Porz maner ar Faouet leun a zuclientiled ;

Peb kroaz ru war ho s-koa, peb marc'h braz, peb banniel.


Evi', klabk ann otiou da vonet d'ar brezel.

Ne oa ked oet pell-meur er mez demeuz ann ti,


Pa oe laret d'he c'hreg kalz a brezegou kri :

— Diwiskel ho prouz-ru, hag unan wenn gwisket,


Red eo monel d'al lann da beuii al loened.
— Ho tigare, va bieur; petra em euz me gret?
Me ne m'onn bel biskoaz o peuii ann denved.
— Ma n' cm-oc'h bel biskoaz o peuii ann denved,
Aman zo ma goafhira ziskei d'iioc'h monot. —
Bel eo epad seiz vloa, ne re nemed goela ;

Enn divez ar seiz vloa 'n em lakaz da gana.


Hag eur marc'beg iaouang o tont euz ann arme
A glevaz eur voez dous kana war ai- mené.
148 CHANTS POPULAIRES DE LA BRETAGNE.
— Halle! mon petit page; liens la bride de mon cheval;
j'entends une voix d'argent chanter sur la montagne; j'entends
une petite voix douce chanter sur la montagne. 11 y a aujour-
d'hui sept ans que je l'entendis pour la dernière fois.

Bonjour à vous, jeune fille de la montagne; vous avez
bien diné, que vous chantez si gaiement?
— Oh! oui,
• j'ai bien dîné, grâces en soient rendues à Dieu !

avec un morceau de pain sec que j'ai mangé ici.

— Dites-moi, jeune fille jolie qui gardez les moutons, dans


ce manoir que voilà, pourrai-je être logé? — Oh! oui, sûre-
ment, monseigneur, vous y trouverez un gite et une belle
écurie pour mettre vos chevaux.

Vous y aurez un bon lit de plume pour vous reposer, comme


moi autrefois quand j'avais mon mari je ne couchais pas alors ;

dans la crèche parmi les troupeaux; je ne mangeais pas alors


dans l'écuelle du chien.
^ Oîi donc, mon enfant, où est votre mari? .le vois à votre
main votre bague de noces! — Mon mari, monseigneur, est
allé à l'armée; il avait de longs cheveux blonds, blonds
connue les vôtres.

— Arz, va floc'hik bihan, krog e brid va raarc'h-mc;


Me glev eur voez argant kana war ar mené ;

Me glev eur voezik floui- war ar mené kana ;

Uiriou a zo sciz vioa hi c'Iileviz diveza.

— De-mad a larann iaouang ar mené


d'hoc'li, plac'li •.

merniet mad hoc'h euz pa ganet ken ge se?


lia
— merniet mad em euz, a diugaie Doue
la, :

Gand eunn tamm bara zic'h cin euz debret ame.


— Leiet d'in plac'bilc koant o peuii ann dcnved
Hag hen er maner-ze halfenn bout kemeret.
— 0! zur, ma otrou, di^ciiier a geffet
ia
Ilag eur marthosi kaer da laUat bo ronsed.
Eur bo iiezo da gousket
gvvcle inad a blun
Evel-d-on-me gwechall pa oann gant ma fried;
Ne gouskenn ket neuze er c'braou gand ;)1 loenej,
Nag e skudel ar c'hi ne vize gret ma boed.
— Pelec'h ela, ma merc'b, pelec'h 'ma lie pried,
Pa widann enn bo lorn liamm euz bo eured?
— Ma fiied, va olroii, a zo eet d'ann arrnt';
Bleo melen liir en doa, melen evel ho re.
L'ÉPOUSE DU CROISÉ. 149

-S'il avait des cheveux blonds comme moi, re^^ardoz

bien, ma fille, serait-ce point moi-même? — Oui, je suis votre

dame, votre amie, votre épouse; oui, c'est moi qui m'appelle
la dame du Faouet.

— Laissez là ces troupeaux, que nous nous rendions au ma-


noir; j'aihâte d'arriver.
— Bonheur à vous, mon frère, bonheur à vous; comment
va mon épouse, que j'avais laissée ici?

— Toujours vaillant et beau ! Asseyez-vous, mori frère. Elle


est allée à Quimperlé avec les dames ; elle est allée à Quimperlé,
où il y aune noce. Quand elle reviendra, vous la trouverez ici.

— Tu mens! car tu l'as envoyée comme une mendiante


garder les troupeaux; tu mens par tes deux yeux! car elle est

derrière la porte, elle est là qui sanglote !

Va-t'en cacher ta honte! va-t'en, frère maudit! Ton cœur


est plein de mal et d'infamie ! Si ce n'était ici la maison de
ma mère, si ce n'était ici la maison de mon père, je rougirais
mon épée de ton sang! —
— Ma en doa bleo melen kerkouls evel-d-on-me,
Laket evez, va merc'h, na vije ine a ve?
— me eo ho ilron, ho
la, hag ho piied,
loi:s
Ma hano zo, e gwir, itron eiiz ar Faouet.
— Lezetal loened-ze ma ielTemp d'ar nianer,
Mail zo gan-i-me da erruout er ger.
a
— Eurvad d'id-de, va breur, eurvad d'id a laraiin;
Penoz ia ma fi'ied am boa loskel aman?
— Azect-hu, va breur kadarn ha koanl bepred!
Ect eo da Gemperle gand ann itronezed.
Eet eo da Gemperle elec'h ma zo euret,
Pd zislreio d'ar ger aman a vo kavet.

— Gaou a lerez d'in-me! rag t'ec'U euz hc c'hasct


Evel cur glaskerez da beuri al loened;
Gaou a lerez d'in-me e irciz da zaoulagad,
lîag e ma dreon ann nour, aze, oc'li huanal!

Tec'h tu-ze gand ar vez tec'h kuit, breur milliget!


!

Karget eo da galon a zroug hag a bec'hed !

Ma na ve ti ma mamm, ma na ve li ma zad;
Me lakefe va c'hlenv da ruia gand da wad !

150 CIIAISTS rOPUUlP.ES DE U B^ETAü^I

NOTES
La croix rouge que fait perler le poëte sur l'épaule à chaque clicvalier
indique la date de la ballade, et à laquelle des guerres saintes elle se
rapporte. La première est la seule où tous les croisés aient pris celte
croix aux suivantes chacun portait la couleur de son pays, et l'on sait
;

que le noir était celle de l'Arniorique.


L'histoire nous apprend qu'Alain et les chefs bretons qui le suivirent
en Palestine revinrent au bout de cinq ans; le poêle populaire dit de
sept : l'erreur vient sans doute des chanteurs, la mesure ries mots ciuq
et sept étant la même en breton qu'en français.
Mais c'est la moindre des questions soulevées par la pièce qu'ils nous
ont transmise : la question de son origine est autrement délicate. La
retrouvant en Catalogne, en Provence et sur divers points de la France,
M. de Puymaigre, qui en a publié une rédaction française, intitulée Ger-
maine, n'hésite pas à croire à une imitation positive au fait, la ressem-
:

blance est telle entre l'Epouse du Croisé, Don Guillermo, la Pourcheireto,


et Germaine, qu'on ne peut l'attribuer à des rencontres fortuites; le
chant breion, ajoute-t-il, qui roule sur le même sujet, diffère par les
détails du romance catalan et du romance provençal, mais tous trois ont
certainement une origine commune. Sans se prononcer sur la question
de priorité, entre l'œuvre néo-celtique et l'œuvre néo-latine, le prudent
collecteur se borne à réclamer pour sa rédaction une an, iennelé jus-
tifiée par certains détails de mœurs féodales bien connues J'imiterai sa
réserve, et n'entamerai peint une discussion qui m'entraînerait un peu
loin, mais je renvoie le lecteur, pour la solution du prob'ème, au Roman-
cerillo catalan, de M. Milà y Fontanals fp. 119), aux Chants populairrs
(le la Provence, de M. Damase-Arlaud, aux Clian'.s populaires du pays
Messin, de M. de Puymaigre lui-ii ême 'p. S), et enfin au recueil de
M. Champfleury (p. 1Ü5].
XX

LE ROSSIGNOL
DIALECTE

AP.GIIMENT

Cette hnllade étant connue de Mai ie de France, et déjà populaire à l'é-


poque où vivait ce chaririant trouvère, quil'a imitée, nous n'iiésitons pas à

la croire antérieure au trei/ième siècle. Nous l'avons entendu chanter en


Cornouaille, dans les montag-nes d'Arez; mais elle a dû être composée en
I '^n, car elle appartient plus particulièrement au dialecte de ce pays.
1/i'vénement qui en est le sujet a peu d'importance en lui-même. Le
CjUieur lirttou ne f;iii que l'indiquer, Marie de France le délaye.
Une dame de Saint-Malo aime un jeune homme et en est aimée: elle
se lève souvent la nuit povu* aller causer avec lui à la fenêtre, et les rues
de la ville sont tellement étroites, les pignons tellement rapprochés,
qu'elle peut lui parler à voix basse. Mais le mari, qui est un vieillard, et
un peu jaloux, comme beaucoup le sont, se doute de quelque chose, prend
l'éveil et interroge sa jeune témme. Celle-ci répond qu'elle se lève pour
écouter un rossignol qui chante dans le jardin. Feignant de donner dans
le piège, le vieux mari l'ait tendre des lacets. Par le plus grand hasard,
un rossignol s'y trouve pris; il l'apporte à sa iemme, l'étouffé sous ses
ycvx et lui ôte ainsi tout prétexte de se lever à l'avenir.

La jfHine épousîî de Sainl-Malo pleurait hier à sa fenêtre


haute :

— Hélas! hélas! je suis perdue! mon pauvre rossignol est


tué!

— Dites-moi, ma nouvelle épouse, pourquoi donc vous


levez-vous si souvent.

ANN EOSTIK
. EON
Oreg iaouatig a Zant-Malo, deac'h, |
Va fostili paour a zo lazet!
D'he frenestr a oele, d'ann neac'h : _ ijyirit d'in va "re<< iicv
— Sioazl bioaz! me lo tizol! I Perjli 'ta savit kelliez,
152 CHANTS POPULAIRES DE LA BRETAGNE.

Si souvent d'auprès de moi, au milieu de la nuit, de votre lit,

Nu-tête et nu-pieds? Pourquoi vous levez-vous ainsi?

— Si je me lève ainsi, cher époux, au milieu de la nuit, de


mon lit,

C'est que j'aime à voir, tenez, les grands vaisseaux aller et


venir.

— Ce n'est sûrement pas pour un vaisseau que vous allez

si souvent à la fenêtre ;

Ce n'est point pour dos vaisseaux, ni pour deux, ni pour


irois.

Ce n'est point pour les regarder, non plus que la lune et les
étoiles;

Madame, dites-le-moi, pourquoi chaque nuit vous levez-


vous?

— Je me lève pour aller regarder mon petit enfant dans son


berceau.

— Ce n'est pas davantage pour regarder, pour regarder


dormir un enfant ;

Ce ne sont point des contes qu'il me faut : pourquoi vous


levez-vous ainsi?

— Mon vieux petit homme, ne vous fâchez pas, je vais vous


dire la vérité :

Reliiez diouz va c'hostez-nii?, Ne d-eo ked evid ho gwelet,


E kreiz ann iioz, diouz ho kwele, Ken-nebeud al loar, ar slered.
Diskübel-kaci- ha diarc'henn, Va itron, d'i-me livirit,
Perak 'la savit evclhenii? Da berak bep noz e savil!
— Mar zavann, den ker, evol-e, — Sevel a rann da vont da zell

Ekreiz ann noz, diouz va gwele, Ouz va bugel enn he gavel.


Da eo gan-iii, setu, gwelet — Ne d-eo kct ken evit scllct,
Al lislri hraz monl lia donc-t. Sellct ouz eur bugel kousket;

— Ne d-eo ket, vad, evid eul lestr, Ne d-eo ket gevicr a fell d'e.

Az il kelliez d'ar prcneslr; Da berak savit evelse?


Ne d-eo ked evid al listri, — Va denik koz, ma na dercz,
IS'ag evid daou nag evit tri; Me lavaro ar wirionez :
LE ROSSIGNÜL. 455

C'est un rossignol que j'entends chanter toutes les nuits


dans le jardin, sur un rosier;

C'estun rossignol que j'entends toutes les nuits; il chante


si gaiement, il chante si doucement;

Il chante si doucement, si merveilleusement, si harmo-


nieusemenl, toutes les nuits, toutes les nuits, lorsque la mer
s'apaise !

Quand le vieux seigneur l'entendit, il réfléchit au fond de
son cœur;

Quand le vieux seigneur l'entendit, il se parla ainsi à lui-


même :

— Que ce soit vrai, ou que ce soit faux, le rossignol sera

pris — !

Le lendemain matin, en se levant, il alla trouver le jardinier.

— Bon jardinier, écoute -moi; il y a une chose qui me


donne du souci :

Il y a dans le clos un rossignol qui ne fait que chanter, la


nuit;

Qui ne fait, toute la nuit, que chanter, si bien qu'il me ré-


veille.

Si tu Tas pris ce soir, je te donnerai un sou d'or. —


Le jardinier, l'ayant écouté, tendit un petit lacet;

Eunn eostig a glcvann bcp noz, Antronoz-beure, pa zavaz,


Er jardin war eur bodik-roz; Da gaoutarjardinour ez eaz.
Eunn eostik bep noz a glevann; — Jaidinour mad, sentit ouz-in;
Ken ge e kan, ken dous e kan ! Eunn dra zo a ra glac'har d'in :

Ken dous e kan, kerkaer,ken flor, E'r c'haiz a zo eunn eoslik-noz


IJep noz, bep noz, pa zioul ar mor! — Ne ra nemet kana enn noz;
Ann aotrou koz dal'in' lie c'hievaz, lied ann noz ne ra met kana,
Enn he galoun a bredeiiaz; Ken e ma ounn dihunet gant-Iia.
Ann aolrou koz daim' he c'iilevaz, Mar 'ma paket fenoz gan-id,
Enn he galoun a lavaraz : Enr gwenneg aour a roinn-me d'id.

— Pe mar ma g.vir, pe ma ne ket, Ar jardinour pa'n deuz klevet;


Ann eostig a vezo pakel! — Eunn ulmenig en deuz stegnet.
154 CHANTS POPULAIRES DE LA BRETAGNE.

Et il prit un rossignol, et il le porta à son seigneur;

Et le seigneur, quand il le tint, se mit à rire de tout son


cœur,

Etill'étouffa, etlejeta dans le blanc giron de la pauvre dame.


— Tenez, tenez, ma jeune épouse, voici voire joli rossignol ;

C'est pour vous que je l'ai attrapé; je suppose, ma belle,

qu'il vous fera plaisir. —


En apprenant la nouvelle, le jeune servant d'amour disait

bien tristement :

— Nous voilà pris, ma douce et moi; nous ne pourrons


plus nous voir,

Au clair de la lune, à la fenêtre, selon notre habitude. —

NOTES
« Quelle grâcequelle malice s'écrie un des plus fins critiques fran-
! !

çais; nu dirait-on pas une sœur de Juliette ayant laissé son Roméo dans
le jardin?* »
La paraphrase de cette ballade, dans Marie de France '',
coinmence par
lo préambule suivant :

Une aventure vous dirai


Uont Bretons firent un lai ;
les
nom, ce m'est avis,
Eo.itik a
Si (aii)si) l'appellent en leur pays.
Ce e.'t rossignol en français,
El niglitingale en droit anglais.

n.ig ann coslig en deiiz paket, Me 'm euz hcn paket evid hoc'h;
Ha aotrou neuz heu kaset.
J'iie Me chans, va dous, e plijo d'e-hoc'h.

llag ann aotrou, pa lien dalc'haz, lieden iaouank d'al' ma klevaz,


Awalc'h he ga!oun a c'hoarzaz, Gand glac'har vraz a lavara?. :

Hag hc vougaz, liag he daolaz, — Setu ma dous ha me tizet;


War barlen wenn ann itron geaz. Ne halllonip mui en em welet,
— Dalit, dalit. va greg iaouank ;
Da skierder loar, d'ar prenester,
Setu aman lioc'h eostik koant: 'Vel ma oamp boazet da obet. —
A. de Pontrnrirtln, ùnisnics Ulli'rnim, xxxix (1859J.
' Poéiiis de Marie de France, 1. 1, p. 3i4.
LE ROSSIGNOL. 155

Le trouvère termine ainsi :

Cette aventure fut contée,


Ne put être longtemps celée (cachée);
un lai en firent les Cietons,
Et le Eostik rappelle-t-on.

LaGdéliléde l'imilalion ne permet pas de douter que Marie de France


n'ait traduit sur l'original. Les fleurs qu'elle a cru devoir y broder, et les
traits charmants qu'elle omet, ne prouveraient pas le contraire. Si elle
iuge nécessaire d'apprendre au lecteur que rossignol se dit eostik en bre-
ton, et nightingale en anglais, c'est évidemment pour lui montrer qu'elle
connaît les langues bretonne et anglaise. Quand même elle n'aurait pas eu
cette intention, on devinerait qu'elle entendait et parlait le breton à plu-
sieurs expressions dont elle sème ses écrits, au mot enkrez (chagrin), par
exemple, qu'elle francise en engresté, dans la pièce qui nous occupe. On
le jugerait encore, à certaines manières de dire qu'offre très-souvent
iiutre ballade, comme tous nos chants populaires, et qu'elle reproduit.
On le verrait surtout par la forme rliythmique de sa pièce, forme iden-
tique à celle de l'original, et dont les vers pourraient se diviser de même
en distiques formant un sens complet, et se chanter sur l'air breton, .lo-
vais plus loin (et ceci me porte a croire que notre version est bien publiéy
i:ans son dialecte naturel), Marie a très-probablement traduit d'après le
dialecte de Léon, car c'est le seul où rossignol se soit toujours écrit et
prononcé eostik; en Cornouaille, en Tréguier et en Vannes, on a con-
stamment écrit estik ou est, comme en Gambrie eos.
Cette ballade a été rajeunie de nos jours par Brizeux, d'après les deux
pièces bretonne et françaiseï
XXI

LA FIANCÉE DE SATAN
DIALECTE DE LEOt

ARGUMENT
« Quiconque sans se marier va brûler en enfer. «
est fiancé trois fois
Cet aphorisme, qui fait le thème d'une vieille ballade, a sans doute
son origine dans le respect que professaient autrefois les Bretons pour la
sainteté des fiançailles; sa forme rhythmique est celle des maximes bar-
diques, et nous ne serions pas étonné que c'en lût une rajeunie.
Selon les bardes, les âmes avaient trois cercles à parcourir le premier ;

était le cercle de l'infini; le second, celui de ['épreuve; le troisième, celui


de la béatitude. C'est ce qu'établissent des documents que nous ont lais-
sés les Gallois du moyen âge'.
L'âme, d'après nos poètes d'Armorique, devait, avant d'arriver en enfer,
passer par les étangs de l'Angoisse et des Ossements, les vallées du Sang,
et enfin la Mer, au delà de laquelle s'ouvraient les bouches de l'Abîme ; un
poëme cambrien antérieur au dixième siècle reconnaît aussi, dans le
séjour de la Mort et des Peines, une vallée nommée la « vallée des
Eaux de l'Angoisse *. » H y avait de même dans le Niflyheim des Scandi-
naves un fleuve ou lac de la Douleur.
Voici maintenant ce que racontent Procope et Claudien :

Les pêcheurs et les autres babitanls des côtes de la Gaule qui sont en
C(

face de la Grande-Bretagne, dit le premier de ces auteurs, sont chargés


d'y passer les âmes, et, pour cela, exempts de tributs. Au milieu de la
nuit, ils entendent frapper à leur porte ; ils se lèvent ils trouvent sur le :

rivage des barques étrangères où ils ne voient personne, et qui pourtant


sont si chargées, qu'elles semblent sur le point de sombrer et s'élèvent
d'un pouce à peine au-dessus ues eaux. Une heure leur sulfit pour le
trajet, quoique avec leurs propres bateaux ils puissent difficilement le
faire dans l'espace d'une nuit ^. »
« Il est un lieu, poursuit Claudien, il est à l'extrémité de la Gaule, un
lieu battu par les flots de l'Océan..., où l'on entend les plaintes des
ombres volant avec un léger bruit. Le peuple de ces côtés voit des fan-
tômes pâles de morts qui passent . »
On croit que Procope et Claudien, et les poètes bretons, ont voulu dé-
signer la pointe la plus reculée de l'Armorique, la pointe du Raz et lu

< F. la TBUDE TES cERCtEs. Owen's l'ugh., Dicl., t. Il, p. 214. Cf. les Barda l/retons. p. îâu.
a Myvyriaii, t. I, p. 74.
-
De Bell, golh., lib. IV, c. «.
* Claudian., in Rufin., lib. !..
LA FIANCÉE DE SATAN. 157

Laie des Ames ou des Trépassés, plage des Osse-


qui l'avoisinent ; la
ments, les vallées nues et solitaires du cap situé en lace de l'Ile de Sein;
l'étang- de Laoual, sur le bord duquel on voit, dit-on, errer, la nuit,
les squelettes des naufragés, qui demandent une tombe; les bouches
de l'Enfer de Plogoff, la ville d'Audierne; en un mot, toute cette côte
affreuse de Cornouaille, hérissée d'écueils et couverte d'immenses
laines, où les tempêtes, les ravages et la désolation semblent avoir
fixé leur empire.
Au moins ne peut-on nier que quelques trouvères français du douzième
siècle en aient fait le séjour des âmes et des fées.
L'auteur du roman de Guillaume au court nez, qui travaillait à cette
époque sur un fonds de vieilles traditions, suppose qu'un chevalier nommé
llenoard parcourt les mers pour chercher son fils.
Le chevalier s'endort, la rame lui échappe des mains, sa barque erre à
l'aventure; trois fées l'apei'çoivent et s'approchent en se disant « Empor- :

tons-le bien loin d'ici


En Odierne, la fort' cité manant,
Ou, si il veut, encore plus avant,
Jusqu'en la cit de Loquifer la grand *.

Après avoir lu ces observations préliminaires que nous avons crues in-
dispensables, on comprendra mieux la ballade qui suit.
Elle est l'œuvre d'un vieux poète qui se qualifie de barde ambulant. Ses
vers ont un caractère sombre et fantastique, tout à fait dans le goût des
poëmes que l'on prêterait aux Druides; et l'on dirait d'un écho de leurs
chants, si la foi chrétienne et les mœurs chevaleresques ne s'y mêlaient
l)izarrement aux superstitions galloises et armoricaines touchant la vie
future.

Écoutez tous, petits et grands, le barde voyageur encor ;

une fois.

J'ai composé un chant nouveau jeunes ;


et vieux, venez l'en-
tendre.

Quand arriva ce que je vais dire, je n'avais pas douze ans finis,

AR PLAG'H DIMEZET GAND SATAN


— E3 LEOr I

Eur werz nevez ara euz savet;


Koz ha iaouank, deuit d'he c'hlevet.
Selaouit holl, bihan ha braz, Ann dra-ma pa oa digouezet,
Ar barz-baleer eur wecli c'hoaz. N'oann ked daouzek vloaz admet.
Setm IVirUiograplie bretonne, Loliifern (le lieu de l'enfei-^
158 CIIAINTS POPULAIRES DE LA BRETAGNE.

Je n'avais pas douze ans finis, et voilà que j'en ai soixante.

Vienne m'écouter qui voudra, écouler le grand voyageur;


Venez tous m'écouter, si vous voulez; dans peu, vous ne.

nn'entendrez plus.

Il y a trois nuits que je n'ai dormi, et ce soir encore je ne


dormirai point,

Car la vipère siffle ; elle siffle au bord de la rivière.

Or, elle a dit on sifflant :


— Voici encore une personne à moi!

J'en ai eu quatre de ce lieu, dont pas une n'a élè portée eu


terre. —
Deux jeunes gens de qualité avaient été fiancés ce jour-là.

Dix-huit tailleurs avaient fait la robe de noces de la jeune


fille;

Lui avaient fait sa robe de noces, où brillaient douze étoiles ;

Où douze étoiles, et le soleil et la lune étaient peints.

Dix-huit tailleurs l'habillèrent; Satan seul la déshabilla.

Quand la messe eut été chantée, elle revint au cimetière.

N'oani) kcd daouzek vloaz acliuet, Euz ar ger-ma 'm euz bel pevar,
Ha selu m'em zii-ugenlvet. Heb charrot nikun d'ann douar.

Deui d'am selaou neb a gaio, Daou zen iaouang a ziaze

Da zelaou ar baleer-bro; A oe diinezet ann deiz-ze.

Triouec'h kcmener a oe bet


Deuil d'am selaou holl, mar keret;
D'aoza d'ezhi sae he eured ;
l'iunii eur peniiad na reol ket.

D'aoza d'ezlii sae he eured,


II Oa enn hi daouzek a stered;
1i;ir noz n'am euz Uoufkcl l)anne, Oa enn hi daouzek a stered,
iNai: henoz na rinn ailaire, Hag ann heol hag al loar pinte^
ann aer-wiber,
C.ant c'iioiiiliaiiou Triôucc'h kemener d'he g\vi>ka.
U c'Iiuuibanat war lez ar >ler. iSemel Saïaii d'he diwiska.

Hi lavare dre he c'iiouiban : Ann oferen pa oe kanet,


— Selu tian-i-nie c'iioaz unan ! E lislroar barz ar vered.
U FIANCEE DE SATAN. 159

En entrant dans l'église, elle était brillante comme la fleur

du lis;

Ea repassant le seuil de la porte, elle était faible comme


une tourterelle.

Survint un grand seigneur paré, couvert de fer de la tête

aux pieds ;

Un casque d'or sur la tète, un manteau rouge sur les

épaules ;

Ses yeux comme des éclairs, sous son casque, en sa tête;

Pour monture, une haquenée saxonne aussi noire que la

n- -t;

Une haquenée dont le sabot faisait jaillir du feu, romme


celle du seigneur chevalier,

Du seigneur Pierre qui est à Izel-vet; Dieu lui fasse paix !

— Donnez-moi la nouvelle mariée, que je la conduise aux


miens pour la leur faire voir;

Qu'aux miens je la conduise pour la leur faire voir; je serai


de retour dans un moment. —
On avait beau attendre la nouvelle mariée, la nouvelle ma-
riée ne revenait pas.

voiict tre Ixiiz ann iliz, llay lien keii du evel ann noï ,

Oa ker kaer evel bleun al Hz; Eunn inkaiie, lan diouc'h h" dreid,
tont endro trezek dor-zal, Evel liini 'nn aotrou inarc'hek,
Ou kei- vaen hag eunn dui-zinal. .Ann aütiou Piar Izel-vet,
Sel 11 Hunn aolrou biaz licliet, (lîezcl ganci Doue paidonell)
\\:ig ponn-da-benn houarnesL'l
lifMi ; — Taolit d'i-nie ar plac'h neve,
llageunti lok-houarn aour war he benn, Da fias da welet d'atn zuil-ir.e ;

Ha;; eue pallok ruz war he gein ;


Da gaj d'am zud-mc da welet
lie lapiad evel luc'heden, Dreinaig e vinn dislroel — ;

DmâiLn he dok-houain enn he benn; Kaeroa gortoz ar plai'li nevez,


I!j ganl-lian eunn inkane saoz; Ar plac'h nevez na 2l^tlo(•z
IfiO CIIAîiTS POPULAIRES DE LA BRETAGNE.

III

Comme les ménétriers de la fête s'en revenaient fort avant


dans la nuit,

Arriva le grand seigneur magnifiquement vêtu :

— On s'est bien diverti à la fête?

— On s'est assez diverti à la noce mais ; la nouvelle mariée


est perdue.

— La nouvelle mariée est perdue? Et seriez-vous bien aises


de la voir?

— Nous serions assez aises de la voir, s'il ne nous en arrive


aucun mal. •

Ils parlaient encore, qu'ils étaient rendus au rivage.

Et emportés par une petite barque, et qu'ils avaient passé


la grande mer,

Et le lac de l'Angoisse et des Ossements, et qu'ils étaient


;tiix bouches de l'enfer.

— Voici les ménétriers de vos noces, qui sont venus vous


voir.

Que donnerez-vous à ces braves gens-ci, pour être venus


vous rendre visite?

— Tenez le ruban de mes noces emportez-le, si vous voulez


; ;

Oa ked ho c'homz peurlavaret


m Pa oant gand ann aod digouezct;
Pa oa soncrien ann ebad lia gand eul lestr digemcret,

tont d'ar gear noz-riivczad, llag ar mor braz a oa tieuzet,

S.HU anu aotrou braz ficliet : Lenn ann Anken hag ann Eskern,
— C'iioari gaer ci- fest a zo bet? Ha pa oant e touU ann ifcrn.
— C'hoari gaer awalc'b enn eurcd, — Setu sonerien hoe'h oured
Med ar plac'h nevcz zo koUei. A zo deut evid ho kwclel.
— Ar jilac'h nevcz a zo kollet? l'elra rofac'h d'ann dud vad-ma,
Iki c'boanl vez gan-c-hoc'h d'he gwclet? A zo deut d'ho kwelet ama ?
— r.'hoaut awak'h hor be d'he gwelet, — Dalil seizcnen va eurcd,
vVan'iior bc poan na droug e-bcd.
— Kasit-lii gan-e-hoc'h, mar kerct:
LA FIANCEE DE SATAN. 161

Tenez l'anneau d'or de mes noces ;


portez-le chez moi à
mon mari.

Dites-rui : « Ne pleure pas : elle n'a ni désir ni mal. »

Portez-le chez moi à mon mari, qui est veuf le jour de ses
noces.

Assise sur une chaise dorée, j'apprête de Thydromel pour


les damnés. —

Us n'avaient pas fait un pas, qu'ils entendirent jeter un cri :

— Mille malédictions sur vous, ménétriers! —


Le puits de l'enfer était sur sa tète.

Si elle eût gardé son ruban et l'anneau d'or de ses noces.

Et son anneau bénit, le puits de l'enfer était abîmé.

Quiconque est fiancé trois fois, trois fois sans se marier, va


])fùler en enfer;

Là, il est aussi séparé du paradis que la feuille morte l'est

de la rose;

Aussi séparé du paradis de Dieu que la branche coupée l'est


de l'arbre.

I>alit bizou aour va eured, Mar defe he seizen miret


Kasil-haii d'ar gear il'am fiied. Kouls ha bizou aour he eured,

Livirit d'ezhan na oel ket,


: « Kouls hag he bizou bennii;et,
Xe deuz na c'hoant na droug e-bed. » Puus ann ifern oa kounfontet.
Kasit-han d'ar gear d'am fried,
A zo intanv deiz he eured.
Ann neb a ra tri dimizi,
Mit zo enn eur gador aouret,
veski mcz d'ar re zaonet. — Tri dimiziheb cureuji,
Ez a d'ann ifern da leski,
IV Ken distak diouz ar baradoz,
N'ho doa ket great eur gammed grcnn, Ha ma 'nn delien zeac'h diouz ar roz ;

l'a glevzonl lenn' eur iûuc'liadenn :


Ker kuil diouz baradoz Doue,
— Mil malloz d'e-lioc'h-hu, sonerien !— Ha ma'r skour irouo'liet diouz ar gwe
Puns ann ifern oa war lie feca.

u
1fi2 CHANTS POPULAIRES DE LA BRETAGNE.

NOTES
Le fait qui a fourni le sujet de cette ballade fantastique au barde voya-
peur se devine c'est un enlèvement. L'enter, tel que le décrit ici le
:

poêle, n'est ni l'enter comme le conçoivent les Bretons d'aujourd'hui,


ni l'enfer tel que le concevaient les Gaulois, bien que les abords en
soient les mêmes; il nous retrace des caractères empruntés à l'un et à
l'autre ce qui est plus inattendu, il nous fait entrevoir les mystères du
;

Wallialla des Scandinaves les damnés boivent de l'hydromel, et la


:

fianc'e, assise sur un fauteuil doré, leur sert d'écbanson. Elle ne


foîiiio aucun vœu; elle ne souffre pas; les démons n'ont aucun pouvoir
sur (lie, tant qu'elle porte des symboles bénits; mais elle les abandonne,
et soudain le puits de l'abîme l'enfjloutit.
On devait se figurer ainsi l'enfer au moyen âge, et Satan, comme un
chevalier, avec un manteau rouge, un casque d'or et des éclairs dans les
ypux. Le barde lui fait monter une haquenéc anglaise, pareille à celle
d un seigneur chevalier qui repose à Izel-Vet.
J'ai vu dans la chapelle de Lochrist d'Izel-Vtt, à quelques lieues de
Saint-Pol-de-Léon, dans le chœur, à dioife de l'au'el, prés de la ba-
lustiiide, une tombe plate avec la ligure gravée en ci eux d'un cheva-
lier tout armé, autour de laquelle est éciùl en caractères gothiques :

Hic jAtEï Alan-cs de Vii.l»mavan


M... UlE FESTI BEA. . AnM) Dm MLCIIH.
ReQUIESCAT in I'ACE.

C'est la sépulture d'Alain de Kermavan '. Il y a lieu de penser que


la b.-'.ltaile fait allusion à lui; mais en ra|)pc!aiit Pierre, elle change son
nom de baptême. L'on doit croire qu il n'était pas mort depuis trôi-
1 ii:gt(>mps, sans quoi le barde ne l'aurait pas cité comme exemple à
ses auditeurs. Telle est la raison qui me laii assignera la pièce une date
antérieure à la lui du treizième siècle.
Je l'ai recueillie de la bouche du poëte paysan dont j'ai parlé da:>
l'introduction de ce livre.

1 la Bretagne contemporaine, p. 78, el \c NuMiiaire lireton, du M. île Comcy, i.ll, i' ttlil.
XXII

LE FRÈRE DE LAIT
— DIALECTE DE TRÉGUIER —

ARGUMENT
Cette ballade, qui est une des plus populaires de Bretagne,
et dont je
dois des variantes à M. l'abbé Henry, se chanle, sous des titres diflérents,
dans plusieurs parties de l'Europe. Fauriel la publiée en grec mo-
derne; Durger l'a n cueillie de la bouche d'une jeune paysanne alle-
mande, et lui a prêté une forme artilicicllc; Les morts vont vile n'est que
la reproduction artistique de la ballade danoise Aagé cl Elxé. Un sa-
;

vant gallois m'a aussi assuré que ses compatriotes des montagnes du
.Nord la possédaient dans le.u- langue. Toutes i-f posent sur l'idée d'un
devoir, l'oliéissance à la religion du serment. Le héros de la ballade alle-
mande primitive, comme le grec Constantin, comme le chevalier breton,
a juré de revenir, et il tient parole, quoique mort.
Nous ne savons à quelle époque remonte la composition des deux
chants allemand et danois, ni celle de la ballade grecque; la nôtre doit
appartenir aux belles années du moyen âge, le dévouement chevaleresque
y brillant de son plus doux éclat.

La plus jolie fille noble qu'il y eût en ce pays-ci à la ronde


était une jeune lille de dix-huit ans, nommée Gwennoloïk.

Le vieii.v seigneur était mort, ses deux pauvres sœurs et sa


inère; tous les siens étaient morts, hélas! excepté sa belle-
mère.

AR BREllR MAGER

Braoan merc'h dijenlil a oa droma Iro-war-dro,


Eur plac'hik triouec'h vloa, Gwennolaik lie hano.
Maro ann otro koz lie diou c'iioar baour. Iiag lie mamm;
Maio lioll dud lie zi, ïiuuaz d'ei! iiied lie lez-vamm.
16i CIJAKTS POPULAIRES DE LA BRETAGNE.

C'était pitié de la voir, pleurant amèrement, au seuil de la

porte du manoir, si douce et si belle!

Les yeux attachés sur la mer, y cherchant le vaisseau de


son frère de lait, sa seule consolation au monde, et qu'elle
attendait depuis longtemps ;

Les yeux attachés sur la mer, y cherchant le vaisseau de


son frère de lait. Il y avait six ans passés qu'il avait quitté son
pays.

— Hors d'ici ! ma fdle, et allez chercher les bêtes; je ne


vous nourris pas pour rester là, assise. —
Elle la réveillait deux, trois heures avant le jour, l'hiver,

pour allumer le feu et balayer la maison ;

Pour aller puiser de l'eau à la fontaine du ruisseau des


nains, avec une petite cruche fêlée et un seau fendu.

La nuit était sombre; Teau avait été troublée parle pied du


cheval d'un chevaher qui revenait de Nantes.

— Bonne santé, jeune fdle ; êtes-vous fiancée? —


Et moi (que j'étais enfant et sotte!), je répondis : — Je
n'en sais rien.

True oa he gwclet war dreuzo dor ar maner,


skuillan daelo dru, hag hi ker reiz ha ker kaer!

sellet war ar mor, o klask leslr he breur mager,


He hoU gonfort er bed, oa he c'hortoz pell amzer;
sellet war ar raor, o klask lestr he breur-inager;
Achuet oa c'houec'li vloa 'ba oa eet kuit deuz ar ger.
— Tec'het tu-hont, ma merc'h, Iiag it da glask al loened;
Ne eann ked d'ho magan evit chom aze thouket. —
Dieu teir heur kent ann de hi oa dihunel gant hi,
Er goan, da c'Iiouean tan, ha bkuban peb korn ann ti;

Da vont da gerc'hat doiir da feunteun-gwer-ar-c'horrcd,


r.and eur c'iioz-podik toull hag eur zeiUik dizeonet.

Ann noz a ou tenval, ann dour oa bet stravillet


Gant karn marc'h eur marc'heg o tislrei euz a Naoned.
— lec'hed mad d'hoc'h plac'hik; lia c'houi a zo dimezet? —
Da me iaouang ha sod a respontaz : — N'ouzonn ket.

1
LE FRÈRE DE LAIT. i65

— Ètes-vous fiancée? Dites-le-moi, je vous prie.


— Sauf voire grâce, cher sire ;
je ne suis point encore
fiancée.


Eh bien, prenez ma bague d'or, et dites à votre belle-
mère que vous êtes fiancée à un chevalier qui revient de
Nantes ;

Qu'il y a eu un grand combat; que son jeune écuyer a


été tué, là-bas; qu'il a été lui-même blessé au flanc d'un coup
d'épée ;

Que, dans trois semaines et trois jours, il sera guéri, et


qu'il viendra au manoir, gaiemenj; et vite vous chercher. —
Et de courir aussitôt à la maison, et de regarder l'anneau :

c'était l'anneau que son frère de lait portait à la main


gauche !

II s'était écoulé une, deux, trois semaines, et le jeune che-


valier n'était pas encore de retour.
— 11 faut vous marier; j'y ai songé dans mon cœur, et vous
ai trouvé, ma fille, un homme comme il faut.

— Ha c'houi zo dimezet leveret d'in, me ho ped.


— Sal-ho-kraz, otro ker, dimezet c'hoaz n'em onn ket.

— Dalet ma gwalcn aour, lia d'iio lez-vamm lavaret


'M oc'li dimet d'uur marc'heg o tistrei euz a Naoned;
Gwall c'hoari a zo bel, laUet he floc'hik, du-ze;
Hen tihet he unan er c'hof gand eunn toi kieze;

Benn teir zun ha tri de, ha pa vo dnuet da vad,


E teuio d'ar maner, laouen ha skanv, d'ho kerc'hat. —
Hag ha sellet ouz ar bizo
hi d'ar ger doc'h-tu, :

Bizo he breur-mager oa gani-nan enn he zorn deo!

II

Achuet oa eut zun, ha diou zun, hag ann deirved,


Hag marc'heg iaouank lie oa ket c'hoaz distroet.
— Red 60 d'hoc'h dimwi sonjal 'm euz gret em c'halon,
Ha kavet am euz d'hoc'h, ma merc'h, eunn den a feson.
1C6 CHANTS POPULAIRES DE LA BRETAGNE.
— Sauf votre grâce, ma belle-mère, je ne veux d'autre
mari que mon frère de lait, qui est arrivé.

Il m'a donné mou anneau d'or de noces, et viendra bientôt,


gaiement et vite, me chercher.
— Taisez-vous, s'il vous plaît, avec votre anneau d'or de
noces, ou je prendrai un bâton pour vous apprendre à parler.

Bon gré, mal gré, vous épouserez Job le Lunatique, notre


jeune valet d'écurie.
— Épouser Job! oh! l'horreur! j'en mourrai de chagrin !

Ma mère ma pauvre petite mère si tu étais encore en vie!


! !

— Allez vous lamenter dans la cour, lamentez-vous-y tant


que vous voudrez. Vous aurez beau faire des grimaces, dans
trois jours vous serez fiancée! —
III

Vers ce temps- là, le vieux fossoyeur parcourait le pays, sa


clochette à la main, pour porter la nouvelle de mort.

— Priez pour l'âme qui a été le seigneur chevalier, de son


vivant un homme de bien et de cœur,

— Sal-ho-kraz, va leï-vamtn, 'm euz ker euz a zeii e-beJ


Med euz ma breur-mager, hag a zo er ger digouet.
Bel am euz digant-han gwalennig aour ma eured,
lia dont a rei enn-berr laouen ha skanv d'am c'herc'liet.
— Gand gwalen hoc'li eured, me ho ped, sarret ho pek,
Pe me dapo eur vaz hag ho tiskoo da breek.
Pe dre gaer, pe dre heg, red a vo d'hoc'li diraizi
Da Jobig Al-loarek, da boirig hor marchosi.
— Da Jol)ik menargarsl mervel rinn gand ar c'hlac'har!
Ma mamm, ma raammik paour! mar vez c'hoaz war ann douar I

— It d'en em glemm er porz, klemmil kement ma karfet,


Kaer po ober taïUo, benn tri de viot dimezet I

III

Tro mare-ze a iez ar c'hleuzer koz dre ar vro,


Ganl-han he gloc'b bihan, o kas kannad ar maro.
— Pedit, eid ana ene zo bel enn otro marc'hek,
Keit eo bel war ar bed eunn den mad ba kalonek,
LE FRERE DE LAIT. 1G7

Et qui a été blessé morlellemenl au flanc d'un coup dépée,


au delà de Nantes, dans une grande bataille, là-bas.

Demain, au coucber du soleil, commencera la veillée ; et


après on le portera de l'église blanche à la tombe. —
IV

— Vous vous en retournez de bien bonne heure! — Si je

m'en retourne? Oh oui vraiment 1 ! — Mais la fête n'est pas


finie, ni la soirée non plus.

— Je ne puis contenir la pitié qu'elle m'inspire, et l'horreur


que me fait ce gardeur de vaches, qui se trouve face à face
avec elle dans la maison !

A l'enfourde la pauvre fille, qui pleurait amèrement, tout


le monde pleurait, et même M. le recteur;

Dans l'église de la paroisse, ce matin, tous pleuraient; tous,


et jeunes et vieux; tous, excepté la belle-mére.
Plus les ménétriers, en revenant au manoir, sonnaient, plus
on la consolait, plus son cœur était déchiré.

On l'a conduite à table, à la place d'honneur, pour souper;


elle n'a bu goutte d'eau ni mangé morceau de pain.

Ha ma bel gwall tiliet er c'hof gand eunn toll klef e,


Edii tu ail da iNaoned, kreizeuna emgann braz du-ze.
Warc'hoaz tro ar c'huz heol, e teraouo ann nozvez,
Ha kaset vo goude deuz ann iliz wenn d'he vez. —
IV
— C'iioui ia d'ar ger a-bred ! —
Ma 'z ann dar ger, oh 1 ia de
— Ne ked achu ar fest, na k n-nebeud ar parde.
— N'onn ked evid herzel grand true am eu» out-hi,
welet ar poir-saoul tai-oc'li-tal gant-lii enn li.

Endro d'ar pVac'hik paour a oelr; leiz hi c'iialon,


Ann holl dud a oele na zoken 'nn otro person ;

E iliz ar barrez, beure ma, 'nn holl a oele,


He iaouang ha re goz, nemed hi kz-vamm na re.

Seul-vui ar zonerien, tont d'ar maner a zone,


Seul-vui he c'honforiec'h, seul-vui he c'iialon ranne,
Eatet ce doc'h ann dol d'ar penn-kenlan, da goania,
Ne deui evet banne na debrel eunn lamm bara.
1C8 CHANTS POPULAIRES DE LA BRETAGNE.

Us ont voulu la déshabiller tout à l'heure pour la mettre au


lit; elle a jeté sa bague, déchiré son bandeau de noces;
Elle s'est échappée de la maison, les cheveux en désordre.
Où elle s'est allée cacher, personne ne le sait. —
V

Toutes les lumières étaient éteintes, tout le monde dormait


profondément au manoir; la pauvre jeune fille veillait, ail-

leurs, en proie à la fièvre.

— Qui est là? — Moi, Nola, ton frère de lait.

— C'est toi, bien loi, vraiment! C'est toi, toi, mon cher
l'rôre !

Et elle de sortir et de fuir en croupe sur le cheval blanc de
son frère, l'entourant de son petit bras, assise derrière lui.

— Que nous allons vite? mon frère ! Nous avons fait cent
lieues, je crois! Que je suis heureuse auprès de toi! Je ne le

fus jamais autant.

Elle est encore loin la maison de ta mère? Je voudrais y


être arrivée.
— Tiens-moi bien toujours, ma sœur, nous ne tarderons pas
à y être. —
Eet int d'he (liwit.kai) d'Iie lakat enn lie gwele,
Strinket lieuz lie gwalen, roget he seien neve;
Ha kuil mez deuz ann ti, diskabel-kaer, da vale.
Lec'h ma eet da guhet den e-bed na oar doare. —
V
Lahet ann holl c'ho'.o, ha kousket mad tud ann ti;
Ar piac'hik paour diliun, lec'h-all, ann derzien ganl-hi.
— Na piou a zo aze? —
Me, Nola, da vreur-mager.
— Te a zo aze, le! Teeo, te, ma breurik kerl —
Hag hi da lamm er mez, ha kuit war lost he varc'b gwcnD,
He brec'liig eiidro d'ean, enn he c'haonze dreon he gein.
— Ni ia buhan, ma breur! Kant leo hon euz gret me gicd!
Plijadur m'euz gen-oud m'am euz-nie bet vvar ar bed.
Tell ma t'hoaz ti da vamm? me garfe bean digouet.
— Dalc'li mad, ato, ma c'iioar, vo kct pell vimp erruet. —
LE FRERE DE LAIT. 169

Le hibou fuyait, en criant, audev ant d'eux; aussi bien que


les animaux sauvages, effrayés du bruit qu'ils faisaient.

— Que ton cheval est souple et ton armure brillante! Je te


trouve bien grandi, mon frère de lait!

Je te trouve bien beau ! Est-il encore loin ton manoir?


— Tiens-moi bien toujours, ma sœur, nous arriverons tout
à l'heure.

— Ton cœur est glacé; tes cheveux sont mouillés; ton


cœur et ta main sont glacés je crains que tu n'aies froid.
;

— Tiens-moi bien toujours, ma sœur, nous tout prés voici ;

u'entends-tu pas sons perçants des


les musiciens de nos gais
noces? —

Il n'avait pas fini de parler, que son cheval s'arrêta tout ù


coup, en frémissant, et en hennissant très-fort;

Et ils se trouvèrent dans une île où une foule de gens dan-


saient ;

Où des garçons et de belles jeunes fdles, se tenant par la


main, s'ébattaient;

Tout autour des arbres verts chargés de pommes, et der-


rière, le soleil levant sur les montagnes.

Ar gaouen a det'he, o ioual tre, dirag-he.


Kouls hag al loened gwez, gand ann trouz a oa gant-he.
— Da varc'h a zo ker reiz ; da harnez a zo ken skier !
Me gav anoud kresket eunn tamm mad, ma breur mager !

Me gav anoud ken drant; pellik ma c'hoaz da vaner?


— Dalc'h mad ato, ma choar pelloc'h e tigoueemp er
; ger.
— Da galon a zo ien, ha da vleo a zo glebet,
Da galon ha da zorn; me gred e teuz anouet.
— Dalc'h mad ato, ma c'hoar; setu ni tostik meurbet,
Na glevez ket moez skillr sonerien drant hon eured? —
Woà ked he gomz laret, he varc'h war zao a jomaz,
Ha dridal a reaz, hag a-boez penn c'houirinaz;
Haghe 'nn eunn enezen, kaiz tud enn hi o tansal;
Potred ha merc'hed koant, dorn ha dorn, enn eurvragal;
Ha gwe glaz tro-war-dro hi karget a avalo,
Hag ann heol o sevel adreon war ar meneio;
170 CHANTS POPULAIRES DE LA BRETAGNE.

Une petite fontaine claire y coulait ; des âmes y buvant, re-


venaient à la vie ;

La mère de Gvvennola était avec elles, et ses deux sœurs


aussi.
Ce n'était là que plaisirs, chansons et cris de joie.

VI

Le lendemain matin, au lever du soleil, des jeunes filles

portaient le corps sans tache de la petite Gwennola, de l'église

blanche à la tombe..

NOTES
Comme on se le rappelle, la ballade allemande finit à la manière dos
histoires de rilikieii-lfucli, par une catastrophe qui eng-loutit les deux
héros; il en est de même de la ballade grecque publiée par Fauriel.
Nous avons vu que les anciens Bretons reconnaissaient plusieurs cercles
d'existence par lesquels passaient les âmes, et que Procope place l'Elysée
druidique au delà de l'Océan, dans une des îles Britanniques qu'il ne
nomme pas. Les traditions galloises sont plus précises; elles désignent
expressément cette île sous le nom d'île d'Avalon ou des Pommes.
C'est le séjour des héros; Arthur, blessé mortellement à la bataille de
Camlann, y est conduit par les bardes Merlin et Taliésin, guidés par Ba-
rinte, le nautonier sans pair*. L'auteur français du roman de Guillaume
au court nez y fait transporter par les fées son héros Rencard, avec les
héros bretons.
Un des lais armoricains de Marie de France y conduit de môme le da-

Ilag eur feunleunik skier 'tout d'ann iraon gand ar g-wazio ;

Anaon oc'h eva, hag o tont adane beo;


Mamm Gwennola ganl-ho, hag he diou c'hoar war eunn dro.
C'hoari awalc'h eno.souio ha iouadenno.

YI

Antronoî, d'ar zao heol, merc'hed iao\iaBe a gase


Korf clan Gwennolaik deuz ann iliz wenn d'ar be.

' VUu Uerlini Cukdonicnii$, p. ;7.


LE FRÈRE DE LAIT. 17!

moiscau Lauval. C'est aussi là, on n'en peut douter, qu'abordent le frère
de lait et sa fiiuicéo. Mais nulle âme, dit-on, n'y était admise qu'elle n'eût
reçu les honneurs funèbres; elle restait errante sur le rivage opposa'
jusqu'à l'heure où le prêtre recueillait ses os et chantait son iiymne de
mort. Cette opinion est aussi vivace aujourd'hui en Basse-Bretagne
qu'au moyen âge, et nous y avons vu pratiquer les cérémonies funèbres
qui s'y pratiquaient alors.
Dès qu'un chef de famille a cessé de vivre, on allume un grand feu
dansl'àlre, on brûle sa paillasse, on vide les cruches d'eau et de lait de
sa demeure (de peur, dit-on, que l'âme du défunt ne s'y noie). Il est
enveloppé de la tête aux pieds d'un grand drap blanc; on le couche sous
une tente funèbre, les mains jointes sur la poitrine, le front tourné
vers l'Orient. On place à ses pieds un petit bénitier, on allume deux
cierges jaunes à ses côtés, et on donne ordre au bedeau, au fossoyeur,
ou quelquefois à un pauvre, d'aller porter « la nouvelle de mort. » Cet
homme va de village en village, vêtu, en Tréguier, d'une souquenille
noire semée de larmes, agitant une clocliette et disant à haute vois
c(Priez pour l'âme qui a éié un tel; la veillée aura lieu tel jour, à telle
heure, l'enterrement le lendemain. »
De tous côtés, vers le coucher du soleil, on arrive au lieu indiqué. En
entrant, chacun vient tremper dans le bénitier un rameau qu'il secoue
sur les pieds du défunt. Lorsque la demeure est pleine, la cérémonie
commence on récite d'abord en commun les prières du soir ei l'office
:

des trépassés; puis les femmes chantent des cantiques. Le défunt reste
toujours envelopi^é. La veuve seule et ses enfants viennent soulever de
temps à autre un coin du drap et le baiser au front. A minuit, on passe
dans l'appartement voisin, où le « repas des âmes » est servi. Le men-
diant s'y assoit à côté du riche ils sont égaux devant la Mort. Au reste,
:

comme nous aurons occasion de le dire encore, le pauvre est toujours


associé aux douleurs comme aux plaisirs de tous, en Bretagne; il a sa
place à la table de mort, comme au banquet des noces.
Au point du jour, le recteur de la paroisse arrive, et tout le monde se
retire, à l'exception des parents, en présence desquels le bedeau cloue le
défunt dans la bière. Aucun membre de la famille, ni la veuve, ni les
frères, ni les sœurs, ni même le plus petit entant, ne doit manquer à ce
suprême et solennel adieu; c'est un devoir sacré. On cnarge ensuite le
mort sur une charrette attelée de bœufs. Le clergé, précédé de la croix,
ouvre la marche du cortège funèbre; ensuite vient le corbillard, que
suivent la veuve et les femmes en coiffes jaunes et en mantelels noirs
plissés, deuil des paysannes, et les autres parents, la tête nue et les che-
veux au vent. On se dirige ainsi vers l'église du bourg, où l'on dépose la
bière sur les tréteaux funèbres. La veuve reste agenouillée près de son
mari pendant toute la cérémonie, et ne se relève que pour le suivre au
cimetière.
Le plus grand silence a régné jusque-là; on n'entend que la voix des
prêtres qui chantent les hymnes, et des cloches qui sonnent les glas.
Mais aussitôt que l'offlciant, debout sur le bord de la tombe, a murmuré
les derniers mots de la prière des morts, que le fossoyeur a laissé glisser
la bière dans la fosse, que l'on touche à l'instant où l'on va perdre pour
172 CHANTS POPULAIRES DE LA BRETAGINE.
toujours celui qu'on aimait, au bruit sourd que rend la bière en tom-
bant, un cri déchirant part de tous les cœurs souvent la veuve et ses en-
;

fants veulent s'élancer après elle. Les hommes se jettent à genoux, en


voilant leurs visages de leurs longs cheveux, comme ils le lont en signe de
deuil la foule reflue épouvantée, et parfois le prêtre lui-même, quoique
;

habitué à ces douloureux spectacles, ne peut retenir ses larmes.


Quand, au sombre tableau des funérailles bretonnes, d'où l'on dirait
l'espoir banni, on oppose les sentiments pleins de promesses d'immor-
talité qui dictèrent le dénoûment de la ballade du Frère de lait, le
contraste saisit l'esprit. Quel est donc ce clerc trégorrois dont Fàme
confiante, ouverte du côté du ciel et oubliant la tombe, aspirait à la déli-
vrance, à la vie sans fin, à la joie, à la pleine lumière? Ne conviennent
ils pas bien au poëte breton les beaux vers du grand poëte français?

On dirait que son œil qu'i-clairc l'espérance


Voit l'immorlalité luire sur l'autre bord.
XXIII

LE CLERC DE FiOÎIAN
. ECTE DE CORNOUAI

ARGUMENT
Jeanne de Rolian, fille d'Alain, cinquième du nom, -vicomte de l'.ohan,
et d'Aliéner de Porhoët, épousa, en l'an 1256, Mathieu, seignem' deBeau-
vau, fils de René, connétable de ISaples*. L'histoire ne nous en dit pas da-
vantage sur ces deux époux. Nos poètes populaires sont moins laconiques ;

ils r.iconient liès-long-uement les aventures de Jeanne et de son mari,

qu'ilsappellent Mazé de Traonioli, traduisant en breton les noms français


Malhieu et Beauvau -. La mère de celui qui écrit ces lignes entendit
chanter, au dernier siècle, plusieurs couplets de la ballade dont ils sont
le sujet à une vieille femme de la paroisse de iNévez, et elle fut si frappée

de la beauté de la pièce, qu'elle en fit une copie à l'aide de laquelle a été


retrouvé le chant tout entier.

Il était une gentille enfant de la famille de Rohan; il n'y


avait plus d'autre fille qu'elle.

Entre douze et treize ans, elle consentit à prendre un maii,

Elle consentit à choisir entre barons et chevaliers.

KLOAREK ROHAN
Etre daouze? ha tri/ek vloaz,
Da oa d'ezhi kemer eur goaz,
Sîerc'hik koantig euz a Rohan; Da oa d'ezhi ober dilen
.\e oa merr;'h nemet hi unan. Tre faroned ha marc'heien,

« D. Morice. Bisloire de Bretagne, 1. 1, p. 2ï.


2 Traon, val (ancien aement vuti], vallée, et toli, beau, louable. « Le français Jo/i est breton
d'origine, ou bien resté en France d-^uis les anciens Gaulois. » (D. le Pelletier, Dictionnaire,
col. «3.)

rr
474 CHANTS POPULAIRES DE LA BRETAGNE.

Entre chevaliers et barons qui venaient lui rendre visite ;

Aucun d'eux ne lui plut, excepté le seigneur baron Mathieu,

Le seigneur châtelain de Beauvau, homme puissant d'I-

talie;

Celui-là plut à son cœur par sa loyauté et sa courtoisie.

Le bonheur des époux avait duré trois ans et demi.


Quand fut portée à tout le monde la nouvelle du départ
pour la guerre d'Orient.
— Comme je suis du plus noble sang, il me faut partir le
premier ;

Donc, puisqu'il le faut, mon cousin, je te confie ma femme,


Je te confie ma femme et mon cher fils; aie bien soin d'eux,
bon clerc. —
Le lendemain malin, comme il partait, bien monté, équipé
et alerte.

Voici venir la dame qui descendait, eu pleurant, les degrés


du perron ;

Elle descendait avec son enfant dans ses bras, et sanglotait,

la bonne dame.
S'étant approchée de son mari, elle embrassa son genou,
Elle embrassa son genou et l'arrosa de ses larmes.

Trc maix'heien ha baroned Arsa 'ta ! kenderv, pa eo red,


Ilag a zeue d'he darcmpret, D'id a rann karg oiiz ma Iried,

Na blije nekunanhe. d'ei Ouz ma ouz ma mab ker,


fried,
Med ann olrou baron Vaze, Kloarek mad, pez out-ho preder. —
Ann otrou kastel Traonioli, Tronoz-vinlin, pa eo kuit,
Den klog a gosto 'nn Itali. Marc'het mad, steniet, hag iskuit;
Hennez a blijaz d'Iie c'halon, Setu ann ilron, oc'h oelo,
Diu ma oa leal ha gwirion. tiskenn gand ar pazenno :

Tri bloavez hanter e oa bel tont d'ann traon gand he c'hredur,


E plijadur ami daou briedj A hirvoude ann itroii fur.

Ken oe kaset kannad d'ann hoU Enn he vêle pa oa digouel,


Da vont d'ar brezel da zao-heol. Krog e penn lie c'hlin e deuz gret,
— 'm onn deui ar goad buolla,
l'a E penn he deuz krogel,
c'hlin e
Red eo d'in monet da genta. Ganl he daelou deuz hen glebet,
LE CLERC DE ROUAN. 175

— Mon cher seigneur, oh ! je vous en snpphc, au nom du


ne me
ciel, pas! —quittez

Le seigneur, attendri, lui tendit la main,

Et il l'enleva de terre dans ses bras, et la fit asseoir devant


lui;

Il la fit asseoir sur son cheval et l'embrassa.

— Chère petite Jeanne, cesse de pleurer; je serai de retour


dans un an. —
Puis il prit son enfant de dessus les genoux de sa douce
épouse.

Il le prit entre ses bras, et il le regardait avec tant d'amour !

— N'est-ce pas, mon fds, que, lorsque tu seras grand, tu


viendras à la guerre avec ton père? —
Lorsqu'il sortit de la cour, grands et petits poussaient des
cris,

Petits et grands, tout le monde pleurait; mais le clerc, lui,


ne pleurait pas.

II

Le clerc perfide ainsi parlait à la jeune dame, un malin :

— Voici l'année finie, et la guerre aussi, je présume;

— Va otrou kcr, lia ! me Iio ped, Hag out-han ker kaer a zellaz :

Enn han Doue', n'am lezil kel! -


— Ne ket, ma mab, pa vi enn oad
Ann otrou, gand Irue out-hi, A zi d'ar brezel gand da dad ? —
A astennaz lie zorn d'ezlii ; Pa oa vont 'mez deuz ar porz,
Ha d'ann noc'h en deuz hi savet, Biaz ha bihan a grie fors,
Ilag enn ho rog neuz hi laket ; Bihan ha braz holl a ocle;
War he varc'h neuz hi azeet, Neraed ar c'hloareg, hen na rce.
Uag he briatat en deuz gret.
— Jannedik kez, tao az oelo, II

Evid eur b!oa vinn deut endro. — Ar c'hloarek Irubard lavare


Uag he vap en deuz kemeret D'ann itron iaouang, cur heure :

Diwar barlenn he zous pried ; j


_ Selu ar bloavez athuet,
Tre he ziou-vrech he gemeraz, i
Kerkouls hag ar brexel, me gred;
176 CHANTS POPULAIRES DE LA BRETAGNE.

Voici la guerre finie, et il ne revient pas au château.


flépondoz-moi, ma sœur, ma dame, que dit votre cœur?
Est-ce à présent la mode pour les femmes de rester veuves,
bien que leurs maris soient vivants?

— Tais-toi, misérable clerc! ton cœur est plein de péchés;

Si mon mari était ici, il te romprait les membres. —


Quand le clerc l'entendit, il se rendit secrètement au che-
nil,

Où, avisant le lévrier du seigneur, il lui coupa la gorge.

Et après l'avoir tué, il écrivit avec le sang,

Il écrivit une lettre au seigneur, et la lui adressa à l'armée.

Et dans cette lettre il y avait : « Votre femme, cher sei-

gneur, est chagrine;

« Elle est très-chagrine, votre chère petite femme, à cause


d'un malheur qui est arrivé :

« Elle est allée chasser la biche, et votre lévrier fauve est


crevé. »

Le baron, ayant lu la lettre, y fit cette réponse :

« Dites à ma femme de ne pas se chagriner, nous avons de


l'argent assez :

Setu achunl ar luezcl. Ha goude m'en deuz hen lazet,


Ha na zislro ked d'ar c'hasteL Gand lie wad en deveuz skrivut,
Leveret d'in, va c'hoar itron, Skrivet en deveuz lizeriou
Pez a vad a venn ho kalon? Da gas d'ann arme d'aiin otrou :

Daoust hag eo dcui ar c'hiz nevez, Hag el lizeriou oa merkel :

iieo ami ozac'li, thom iiUanvez? ( Ho kreg, olrou ker, zo nec'het,

— Ser da vck, kioarek niilligetl « Ho kregig gez zo gwall nrc'liet.


leun eo da galon a bcc'hed; Enn abck dVur reiiz zo c'iioarvel :

Mar ve ma fricd barz ann ti, « Da hersai ann htMcz 'ma bel,
E dorfe d'id da izili. — Hag bo ki-red-gial zo kreouet. »

Ari'liloarek pa'n deuz hi c'hlev Ar baron en deuz askrivet


rt'ai- chas-si e-kiiz ma ept, D'al lizer, pa 'n deuz hen lennet :

£i-red ann olrou neuz kavet, c Laret d'am greg kcl kemer ncc'h,
Uj gouzc^ug en deuz koiilcllet. Ni lion euz argant awalec'h •,
LE CLERC DE ROHAN. 177

« Si mon lévrier fauve est mort, lié bien, j'en achèterai un


autre, à mon retour;

« Toutefois, qu'elle n'aille pas trop souvent chasser la biche,


cnr les chasseurs sont dérangés. »

III

Le méchant clerc vint trouver la dame une seconde fois :

— Vous perdez, ma dame, votre beauté, à pleurer ainsi


nuit et jour.

— Je me soucie peu de ma beauté, quand mon mari ne


revient pas.

— Puisqu'il ne revient pas, votre mari, sans doute qu'il est


remarié ou mort.

En Orient, il y a de belles filles, qui, outre la ])eauté, ont


beaucoup d'argent.

En Orient, on fait la guerre : bien des gens, hélas! y pé-


rissent.

S'il est remarié, maudissez-le; s'il est mort, oubliez-le,

— S'il est remarié, je mourrai; je mourrai s'il est mort.

— On ne jette pas le coffre au feu, pour en avoir perdu


la clef;

« Mar d-eo maro va c'hi-ved-gial, — Pa na zeu ho pricd endro,


tonl J'ar ger, me brenno 'nn ail; Me clians, eo dimet pe maro.

« Met na heuli re ann heiez, E bro sao-heol zo merc'hed koant,


Gand aon raj; lielouiien direiz. » Ilag ouspenn ho deuz kalz 'argant.
E bro sao-heol a zo brezel ;

III Elciz, siouaz! a renk mervel.


Wonel turc av c'hloarek fall Mar d-eo dimet, milligel-han,
Da veJ ann itron eur wech-all : Mar d-eo maro, ankouait-han.
— KoU a let, itron, ho kened, — Mar d-eo dimet, me a varvo,
welo noz-de 'vel ma ret. Me a varvo, mar d-eo maro.
— Me na rann fors gand va gened, — Ar bank enn tan na Iaker ket,
Pa na zeu endro, va fiied. '
Dre ma ve ann alc'houe kollet;
178 CHANTS POPULAIRES DE LA BRETAGNE.

Une clef neuve, à mon avis, vaut bien mieux qu'une vieille
clef.

— Retire-toi, misérable clerc, ta langue est gangrenée par


l'impudicilé. —
Quand le clerc l'entendit, il se rendit secrètement à l'écurie.

Et là, il avisa le cheval du seigneur, le plus beau qu'il y eût


dans tout le pays ;

Blanc comme un œuf et plus doux encore au touclier; lé-


ger comme un oiseau, plein de cœur et de feu,

Qui jamais n'avait mangé d'autre fourrage que de la lande


pilée et du seigle vert.

Le clerc, l'ayant considéré, lui enfonça son poignard dans


le poitrail.

Quand il l'eut abattu, il écrivit au baron :

« Un aulre malheur est arrivé au château (ne vous fâchez


pas, cher seigneur) :

« Au retour d'une fête de nuit, votre cheval s'est cassé


deux jambes. »

Le baron répondit : « Est-il possible que mon cheval se soit


tué!

« Mon cheval tué! mon lévrier crevé! cousin clerc, con-


seillez-la!

Eunn alc'houe neo, war va mennoz, Ar c'hloarek pa 'n deuz arvestel,


Zo gwell eged eunn alc'houe koz. ne c'hour-glen 'nn he vrusk neuz plantet;
— Tee'h tu-ze, kloarek reuzeudik, Ha goude ma'n deuz hen pilet,
Goret eo da deod gand traou-lik. — D'ar baron en deveuz skrivet :

.4r c'iiloareg evel m'he c'hlcvaz, c Choarvet eo eur reuz ail er ger,
D'ar niarchosi e-kuz a eaz, (Na deret ket, va otrou ker)
Marc'h unn olrou en deuz kavet, e tont euz eur fest-noz d'ar gcr
Kaeran oa er vro hed-da-hed ; Torret gant ho marc'h he ziou-sker. »
Gwinn evel vi ha flouroc'h c'hoaz; Ar baron en deuz askrivet :
Prim evel evn, ha kas-digas; « Ha gwireo ve va marc'h lazel!

Ha bibkoaz ieolen na beuraz « Lazet va marc'h! kreouet va c'hi!


Memet lann-bil ha segal glaz. Kenderv kloareg, aliet-hi !
LE CLERC DE ROUAN. 179

fl Toutefois, ne la grondez pas, mais qu'elle n'aille plus aux


fêtes de nuit ;

(i Ce ne sont pas seulement les jambes des chevaux, ce sont


les unions qu'on y brise. »

IV

Quelque temps après le clerc revirt à la charge :

— Vous m'obéirez, ma dame, ou vous mourir! allez

— J'aime mieux mourir mille que d'olTenser Dieu mor- fois

tellement. —

A ces mots, le clerc impudique ne se posséda plus de rage :

il dégaina son poignard, et le lui lança à la tête;

Mais l'ange blanc de la dame détourna le coup, et l'arme


alla frapper la muraille.

Et la pauvre femme de s'enfuir, et de fermer la porte der-


rière elle.

Et lui de ressaisir son poignard, furieux comme un chien


enragé ;

Et de descendre les escaUers, deux à deux, trois à trois;

Et droit à la chambre de la nourrice, où l'enfant dormait


doucement :

<t "VelUen. ne kel led ober trouz.


Gand ar gounnar a zridallaz :

Nemet mont inui d'ar le>lou-uouz ;


He c'hour-glen en deuz diwennct,
liagant-hi en deuz hen bannet;
« Ne ked heliken diou-sker ronsed.
To. ri priejou a ve gret. « Mel be el gwenn hi diwallaz,
Ha gand ar voger e skoaz ;
IV Hag anii itron gez d'en em dec'h ;

A-benn eur pennad goude-ze, Ha da brenna 'nn or war he lerc'h.


Teuaz ar c'hloareg adane :
Ha ben da zaslum be c'hour-gleon,
— 0u2-in, itron, a zenlefec'h, Ken diboelevel eur c'bi klaon ;

Pe brema raktal e varfec'h <

Hag ben d'ann traon gand ann diri.


— Gwell eo gan-in mil gwech mervel Ha daou ba daou ba tri ba tri ;

'Vid ol)er eur pec'het marvel. — Ha tre e kamlir ar vagerez ;

Ar c'hloarek lik, pa he c'idevaz, Ar bugel enn lii kousket. ez


ISO CHAÎNTS l'ÛPlILAlRES DE LA BRETAGNE.

L'enfant y était seul, un bras hors du berceau;


Un de ses petits bras pendant, l'autre ployé sous sa tête;

Son petit cœur découvert... Hélas! pauvre mère, vous allez

pleurer !

Et pais le clerc remonta, et il écrivit en noir et en rouge,

Il écrivit tout d'une haleine au seigneur :

« Dépêchez-vous, dépêchez-vous de revenir ;

« Dépêchez-vous, seigneur, de revenir au château pour y


rétablir l'ordre :

« Votre chien est mort, et votre coursier blanc ; mais ce


n'est pas cela qui me désole le plus,

« Ce n'est pas cela qui vous désolera le plus vous-même :

votre petit enfant, hélas! il est mort!

« La grande truie l'a dévoré pendant que votre femme était

au bal,

« Au bal avec le meunier son galant, qui plante un rosier


au château. »

Quand le baron reçut la lettre, il revenait du combat,


Il revenait vers son pays, au sou joyeux des trompettes.

Kiin lii lie uiian ar biigel, Ne kfid aze r;i d'in-me ^vas,

Eur vrec'li e-niez euz he gavel, „ jy_, i^g^j ^^^ ,..|jo d'iinc'h was :

Ue vrec'hifç istribil a-sronn, Lazel lio pugelik, sioiiaz!


iiag he vrer'h ail diiidan lie bcnn; ^ ^^. ^viz-vr. z e deuz lien dtlirpt
llag hegaloiiik dizolo Kcit lia m'oa cr liai ho jined,
Siouaz! mamm baour, c'hui a oelot « Ef bal gaiid he dons nidinçr
lia t!OU(le d'ann nec'h e pignaz, A b iaat eur ro/.en er iiiancr. »
llag du ha ru a skrivaz,
V
Ski ivaz kena-ken d'ann olrou :
« lla>iit! hastit da zont endrou; P' crmazal lizer gaiit-han,

. Ihiïtit, olrou, da zont d'ai- ger O.i o lonel deuz ann enigann,
[)a hiUal reiz enn ho maner; Oa lonet trczeg he vrou ;

« Lazei lie ki, hag ho naarc'h glaz, C'hoari-gaer gand ann drompillou.
LE CLERC DE ROUAN. 181

A mesure qu'il lisait li lettre, sa colère s'enflammait de plus


en plus.

Lorsqu'il eut achevé de la lire, il la froissa entre ses mains ;

Et il la déchira avec les dents, et il en foula les morceaux


aux pieds de son cheval.
— Vite, en Bretagne! Plus vile donc, écuyer, ou je vous
passe ma lance au travers du corps !

Ea arrivant au château, il frappa trois coups à la porte de
la cour;

Il frappa à la porte de la cour trois coups qui firent tressail-


lir tout le monde.
Quand le clerc entendit, il courut pour ouvrir :

— Comment donc, clerc maudit, ne t'avais-je pas confié


ma fenmie? —
r:]t il enfonça dans la bouche ouverte du clerc sa lance dont
le fer ressortit par la nuque.
Et démonter les escaliers, et de s'élancer dans la chambre
de sa fenuTie,

Et, avant qu'elle pût parler, il la perça de son épée.

VI
— Seigneur prêtre, dites-moi, qu'avez-vous vu au château?

Tra ma oa o lenn al lizer, Ar c'hioareg evel ma klevaz,


ïeue ar baron ter-oc'h-ter,- Da zigor ann nor a redaz :
Ha pa oa al lizer lennet, — Petra ta, kloarek miliget,
Tie he zaouarn deuz lien flastret. M'ijoa ked roet d'id karg ma fried!

Ha ganJ he zent deuz hen ropet, Ha planta he c'hoaf enn lie vek,
Ha j^and treid lie varc'h mac'hellet. Ma teuazdre he ehoug ar bek.
— Priml trezek Breiz; pn'nioc'h-la,
Hac heu d'ann nec'h gand ann diri,

[floc'h!
Ha ire e-barz kampr ne hini,
Pe rae Liante va goaf enn hoc'h !
— Ha kent ma hellaz lavar ger,
Ann otrou er ger pa errujz.
Gand lie glenv he zreuzaz e-berr.
Tri zol war ann nor-borz a roaz, VI
War ann nor-borz a reaz tri zol, — Otrou helek, d'in leveret,
Ken a lakaz da grena 'nn holl. Er c'haàtel petra peuz gwelet.
182 CHANTS POPULAIRES DE LA BRETAGNE
— J'ai vu une douleur telle qu'il n'en fut jamais sur la
terre ;

J'ai vu mourir une martyre, et son bourreau près d'expi-


rer de regret.

— Seigneur prêtre, dites-moi, au carrefour qu'a vez-vous vu?


— J'ai vu une charogne déterrée, en proie aux chiens et

aux corbeaux.

— Et qu'avez-vous vu au cimetière, à la clarté de la lune


et des étoiles?

— J'ai vu une dame vêtue de blanc, assise sur une tombe


nouvelle,

Un bel enfant sur ses genoux, le cœur percé de part en part;

A sa droite, un lévrier fauve; un coursier blanc, à sa gauche:

Le premier la gorge coupée, le second le poitrail percé;

Et ils allongeaient la tête, et ils léchaient ses mains douces;

Et elle les caressait l'un après l'autre, en souriant,

Et l'enfant, comme s'il eût été jaloux, caressait lui-même sa


mère;
Tant que la lune se coucha; et je ne vis plus rien;

Mais j'entendis le rossignol de nuit chanter le chant du pa-


radis.

— Meam euzgweleteur c'hlac'har A goste deou eur c'bi-reH gial,


Mar zo bet biskoaz war zouar; .
Eur iiiarc'h gwea-kann, a gosle ail :

Gwelct eur verzercz am euz, Ann eil lie c'houzouk konlellet,


Hag he merzener 'vont gand keuz. Egile treuzet lie vruclied ;

— Otrou Iielek, d'in leveret, Hag ho fennou a astennent,


Er c'hroaz-hent petra peuz gwelet? Hag he daouara fleur a lippent;
— Eur c'hagn a weliz dizolo, Hag hi a-ioul-vad, tro-e-tro,
Ha chas ha lirini war he zro. A ree allazik d'ezlio.

— Petra peuz gwelet er vered, Hag he map, dre van gwarizi,


Da èklerder al loar, ar slered? A ree allazik d'ezhi ;

— Eunn itron wenn enn he c'haonze Ken a eaz al loar da guhet,


A weliz war eu»- be neve, : Ha netra mui n'am euz gwelet;
Eur mabik koant war he barlen, Nemet klevetann estik-noz
TouUel ireuz-didreuz he gerc'hen, |
A gane gwerz arbaradoz.
LE CLERC DE ROHAN.

NOTES
Le baron, dit le poëte populaire, partit, pour l'Orient après trois années
de mariage. L'histoire nous apprend effectivement qu'en 1259, trois ans
après l'époque où eurent lieu les noces de Mathieu de Beauvau et de
Jeanne de Rohan, le duc Pierre Mauclerc prit la croix, accompagné d'un
grand nombre de seigneurs bretons. La ballade ajoute qu'au bout d'un
an, la guerre étant finie, Mathieu revint en Bretagne; et ici encore elle
est conlorme à l'histoire, qui fait conclure une trêve au commencement
de 4241, entre les Sarrasins et les chrétiens, dont la plupart s'embar-
quèrent immédiatement à Joppé pour revenir en Europe. La même an-
née, nous voyons Mathieu de Beauvau cité, à la requête de l'évêque de
Nantes, à comparaître devant l'archevêque de Bourges, pour avoir à se
disculper d'excès dont il s'est rendu coupable •. Ces excès, que l'acte
d'assignation ne spécifle point, parce qu'ils étaient, je suppose, assez con-
nus, sont, à n'en pouvoir douter, le meurtre de Jeanne de Rohan et du
clerc, son infâme calomniateur.
Mais en admettant le fond de leur tragique histoire, je ne puis m'em-
pêcher, je l'avoue, de concevoir des doutes sur la l'éalitè des détails. Je
trouve en effet, quoiqu'un peu loin de la Bretagne, et même au bout de
l'Europe, une ballade où une femme, jalouse de la sœur de son mari,
et voulant le brouiller avec elle, tue successivement son cheval, son fau-
con et son propre enfant, triple meurtre dont elle accuse sa belle-sœur.
Le mari hésite d'abord à croire au crime ; puis, à la vue d'un couteau
sanglant qu'on lui montre caché sous l'oreiller de sa sœur, il l'attache à
la queue d'un cheval indompté. Mais le Ciel ne veut pas que l'innocence
soit punie : partout où tombe une goutte du sang de la victime pousse
une fleur, et, forcée d'avouer son crime, la coupable subit la peine du
talion. Alors, dans un tableau final, qui rappelle tout à fait l'espèce de
transfiguration de la ballade bretonne, on voit apparaître le cheval, le
faucon et l'enfant au berceau, sur un lac formé du sang de la belle-sœur
jalouse, et de ce lac sort le bras armé du couteau avec lequel elle a tué
son fils. S'il n'y a point ici d'imitation, il y a certainement un admirable
lieu commun de poésie populaire ^.

< Mandamus quatenus citetis vel citare facietis Bituris eoram R. P. archiepiscopo Bituril
Malheum de Belvalo, per episcopum Nannetensem super inquisitione excessuum- Dalum die
Veneri'j postobturam Assumptionis B. H. anno Dom. 1241 ^Acta eccles. Nann., ap. D. Morice>
Preuves, t. I, col. 22i.)
' Voir la traduction des Chants Surviens, de Wuk, par Madame Voïarl, 1. 1, p. 212.
XXIV

LES TROIS MOINES ROUGES


— DIALECTE DE C O P, N O U A L L E
I

ARGUMENT
Les templiers ou moines rouges, comme les appellent les Bretons,
n'ct;iioiil pas plus populaires en Bretagne que dans les aulrfs parlies de
l'Europe occidentale. En Angleterre, les eniants s'en allaient criant par
les rues : « Gardez-vous de la bouche des templiers M » En France, on
dit encore aujourd'iuii proverbialement « Boire comme un templier. »
:

On les accusait d'iniliations infâmes, d'adorer une certaine tète horrible,


à barbe blanche, avec des yeux étincelants, qu'ils appelaient leur Sau-
veur -. Le peuple prétendait qu'ils oignaient et sacraient cette idole de la
graisse d'un cni'ant nouvellement né d'un templier et d'une vierge, cuit
et rôti au feu, et qu'à leur entrée dans l'ordre, ils renonçaient au chris-
tianisme et crachaient sur la croix. Tels furent les principaux motifs de
leur condamnation.
On voit, aux portes de Quimper, les ruines d'une antique commanderie
du Temple. C'est probablement là que se passa le fait consigné dans la
ballade suivante. 11 y a lieu de croire qu'il arriva sous l'épiscopat d'Alain
Morel, évoque de Quimper, de 1290 à 1521.

Je frémis de tous mes membres, je frémis de douleur, en


voyant les malheurs qui frappent la terre,

En songeant à l'événement horrible qui vient encore d'arri-


ver aux environs de la ville de Quimper, il y a un an.

ANN TRI MANAC'H RÜZ


Ercna rann em izeli, krena gand ar c'Iialc'liar,

welet ai" gwalleuiiou a sko gand ann douar,


sonjal d'ann toi lieuzuz, zo neve c'hoarvezet
War-dro ar ger a Gemper, cur bloa zo treme,net,

« Conçu. Britann., p. 360.


* fiaYnald, p. 3S2 ,et p. 261.
LES TROIS MOINES ROUGES. 183

La petite Catherine Moal cheminait en disant une chanson,


quand trois moines, armés de toutes pièces, la joignirent ;

Trois moines sur leurs grands chevaux bardés de fer de la

tête aux pieds, au milieu du chemin, trois moines rouges.


— Venez avec nous au couvent, venez avec nous, belle
jeune fille; là ni or ni argent, en vérité, ne vous manquera.
— Sauf votre grâce, messeigneurs, ce n'est pas moi qui
irai avec vous, j"ai peur de vos épées qui pendent à votre côté.
— Venez avec nous, jeune fille, il ne vous arrivera aucun mal.
— Je n'irai pas, messeigneurs; on entend dire de vilaines
clîoses !

— On entend dire assez de vilaines choses aux méchants ?

Que mille fois maudites soient toutes les mauvaises langues!

Venez avec nous, jeune fille, n'ayez pas peur.


— Non, vraiment! je n'irai point avec vous! j'aimerais
mieux être brûlée !

— Venez avec nous au couvent, nous vous mettrons à l'aise.


— point au couvent, j'aime mieux
Je n'irai dehors rester ;

Sept jeunes filles de la campagne y sont allées, dit-on, sept

belles jeunes filles à fiancer, et elles n'en sont point sorties.

Katelik Moal, gand anu lient, o lavar eur c'iiouplat.


Digouct gant-hi tri manac'h liag hi harneset mad;
Hag hi war no c'hezek braz liarneset a bep-tu,
Digouet ganl-hi, kieiz ann heni, aigouet tri manac'h ni.
— Deut gen-omp deut gen-omp, plac'hik koant,
d'al lean-di,
Eno na variko d'hoc h-hu nag aour, vad, nag argant.
— Sal-ho-kras, va otrounez, gen-hoc'h na inn kel me,
Aon em euz rag ho kieze, zo "itribil d'ho koste.
— Deut gen-omp-ni, plac'h laouank, n'ho pezo droug-ebed,
— Na inn ket, va oiraiincz, gwall draou a vu klevet!
— Gwall draou awalc'h ve klevet gant ann dnd milliget
Mil malioz d'ar gwall dcodou, da gement zo er bed !

Deut gen-omp-nl, plac'h laoïiank, peuz ker kaout aoii ebed.


— iN'a iun ket fe, gen-hoc'h-hu gwell ve d'in bout devcll
;

— Deut gen-omp d'al lean-di, ni ho lakai 'nn ho ez.


— Nainn-ked d'al lean-di, gwell eo d'in chom e niez;
Bet zo bet enn han, glevann, seiz plac'h diwar ar mez.
Seiz plac'h koaul da zimizi, ha n'int ked deut e mez.
186 CHANTS POPULAIRES DE LA BRETAGNE.
— S'il y est entré sept jeunes filles, vous serez la huitième !

Et eux de la jeter à cheval, et de s'enfuir au galop ;

De s'enfuir vers leur demeure, de s'enfuir rapidement avec


la jeune fille en travers, à cheval, un bandeau sur la bouche.

Et au bout de septou huit mois, ou quelque chose de plus,


ils furent bien déconcertés en cetle commanderie;

Au bout de sept ou huit mois, ou quelque chose de plus :


— Que ferons-nous, mes frères, de cette fille-ci maintenant?

— Mettons-la dans un trou de terre. — Mieux vaudrait sous


la croix. — Mieux vaudrait encore qu'elle fût enterrée sous
le maître-autel.

— Eh bien! enterrons-la ce soir sous le maître-autel, où


personne de sa famille ne la viendra chercher !

Vers la chute du jour, voilà que tout le ciel se fend! De la
pluie, du vent, de la grêle, le tonnerre le plus épouvantable !

Or, un pauvre chevalier, les habits trempés par la pluie,


voyageait tard, battu de l'orage;

Il voyageait par là et cherchait quelque part un asile, quand


il arriva devant léglise de la commanderie.

— Mar zo bet enn han seiz plac'h, c'hui a vo ann eizvedi —


Hag hi (l'he zoi war ho marc'h, hag hi kuit enn eur red;
Ilag hi kuit trezeg ho c'hir, hag enn eur pred,
hi kuit
Ar plac'h a-dreuz war ar marc'h, he bek d'ezhi mouget.
Hag a-henn seiz pe eiz miz, pe 'nn dra benuag goude,
Hi a oe souezet Ijraz barz ann abaii-ze;
Hag a-benn seiz pe eiz-miz pe 'nn dra bennag goude :

— Petia raimp-ni, va breudeur, deuz ar plac'h-ma brème?


— Boutomp hi 'nn eunn toull douar. — Gwell ve dindan ar groaz.
— Gwell ve c'hoaz mar ve laket dindan anu oter vraj.
— Ka damp henoaz d'he lakat dindan ann oter vraz
Elec'h na zeuio nikun diouz he c'herent d'he c'hlask. —

Tro mare sarraz ann de, ann env holl da frailla!


Glao hag avel ha grizil, ha tanfoeltr ar gwalla !

Ilogpn eur paourkez maic'heg, ha glebet he zillad,


Oa vais divezad, ai- glao oc'h he bilat ;

vale dre-ze o klask enn tu bennag eunn ti,


Hag hen dont da zigouezet, gand iliz 'nn aballi.
LES TROIS MOINkS ROUGES. 187

Et lui de regarder par le trou de la serrure, et de voir bril-


ler dans l'église une petite lumière;

Et les trois moines, à gauche, qui creusaient sous le maître-


autel; etlajeunelillesurlecôté, ses petits pieds nus attachés.

La pauvre jeune fille se lamentait, et demandait grâce :

— Laissez-moi ma vie, messeigneurs! au nom de Dieu!


Messeigneurs, au nom de Dieu! laissez-moi ma vie! Je me
promènerai la nuit et me cacherai le jour. —
Et la lumière s'éteignit, et il restait à la porte sans bouger,
stupéfait.

Quand il entendit la jeune fille se plaindre au fond de son


tombeau :

— Je voudrais pour ma créature l'huile du baptême;

Puis, l'extrême-onclion pour moi-même, et je mourrai con-


tente et de grand cœur après.

— Monseigneur l'évêquede Cornouaille, éveillez-vous, éveil-


lez-vous; vous êtes là dans votre lit, couché sur la plume molle ;

Vous êtes là dans votre ht, sur la plume bien molle, et il


y
n une jeune fille qui gémit au fond d'un trou de terre dure,

Hag hen monel da zellet être loull ann alc'lioue,


Ha gwelet eur gouiouig a oa c'houeet aze;
Hag ann Iri manac'h a-gleiz, o louUa 'nn oter vraz,
Hag ar plac'h war he c'hoste, staget hi zreidik- iioaz.
Ar plac'hik paour a glemme, goiilenne fors true :

— Losket gen-in, va buhe, otrounez, han Doue!


Otrounez enn han Doue, lo-ket d'in va l)ulie,
Me a valo deuz ann noz ha guho deuz ann de. —
Ken a varvaz ar goulou, eur houtailik goude,
Hag hen da jom toull ann or, het) fichai, spontet trc
Ken a glevnz ar plac'hig,enn he bc o tamant :

— Me garfe d'am c'hrouadur oieo ar vadiant;


Ha goude ar groaz-n-oen evid-onn ma unan,
Ha mervel a rinn laouen a galon vad breman.
— Otrou eskop a Gerne, dihunet, dihunet ;
C'hui zo aze 'nn ho kwele war ar blun blod kousTcet;
C'hui zo aze 'nn ho kwele, war ar blun blod meurbed,
Hag eur plac'hig o tamant 'nn eun toull douar kaied,
188 CHANTS POPULAIRES DE LA BRETACNE.

Demandant pour sa créature l'huile du baptême, et l' ex-


trême-onction pour elle-même. —
On creusa sous le maître-autel par ordre du seigneur comte
(de Quimper), et on retira la pauvre fille, au moment où l'é-

vêque arrivait;

On relira la pauvre jeune fdle de sa fosse profonde, avec


son petit enfant, endormi sur son sein.

Elle avait rongé ses deux bras, elle avait déchiré sa poi-
trine, elle avait déchiré sa blanche poitrine jusqu'à son cœur.

Et le seigneur évêque, quand il vit cela, se jeta à deux ge-


noux, en pleurant, sur la tombe;

il passa trois jours et trois nuits les genoux dans la terre


froide, vêtu d'une robe de crin et nu-pieds.

Et au bout de la troisième nuit, tous les moines étant là, l'en-

fant vint à bouger entre les deux flambeaux funèbres;


11 ouvrit les yeux, il marcha droit, tout droit aux trois moines
rouges : — Ce sont ceux-ci — !

Ils ont été brûlés vifs, et leurs cendres jetées au vent; leur
corps a été puni à cause de leur crime.

î'houlenn d'be c'hiouadur oleo ar vadiant,


Ba goude ar groaz-n-oen evil hi lie unan. —
Toullet oa ann oter vraz, die uiz ann otrou kont,
Ha tennet mez ar placn paour, ann eskop o tigont;
lia tennet ar plac'hik paour emez deuz ann toull don.
Gant-hi lie mabik bihan, kjusket war lie c'haloii.
Debret e doa he diou-vrcc'li, didammet he diou-vron,
Didammet he diouvron weiiii beie poul he c'halon.
Hag ann otrou ann eskop, pa welaz kement se,
N'em strinkaz war he zaoulin, da oela wai- ar be.
Teir noz, tri de, e chomaz etoiiez ann douar ien,
Gwiskel gani-iian eur ze reun hag he dreid dierc'hen.
Hag a-benn ann deirved noz, ann hoU vencc'h eno,
Teuz da ficha! ar Luge!, être ann dieu c'houlo,
Da zigor^ie zaoulagad, da gerzet war eunn dro,
Kerzct d'ann tri nianac'h ru : —
Ann tri ma 'nn hani-eol —
Eun tan ema int bel devet, hag enn avel gwentet;
Ho c'horf laket da zamant, enn abek d'ho zorfed.
LES TUÜIS MOINES ROUGES. 189

NOTES
Le peuple croit voir encore, la nuit, les moines routes ils sont vêtus de
:

manteaux blancs et portent une grande croix écarlate sur la poitrine; ils
montent des squelettes de chevaux enveloppés dans des draps mortuaires.
Ils poursuivaient, dit-on, jadis les voyageurs, s'attaquant de préférence
aux petits garçons et aux jeunes filles, qu'ils enlevaient et conduisaient
Dieu sait où, car ils ne les ramenaient point. On raconte qu'une pauvre
femme attardée, passant près d'un cimetière, ayant vu un cheval noir,
couvert d'un linceul, qui broutait llierbo des tombeaux, puis tout à
coup une forme gigantesque avec une liguie verte et des yeux clairs
venir à elle, lit le signe de la croix qu'à l'iuslant ombre et cheval dispa-
;

Furent dans des tourbillons de flammes, et que, depuis ce jour, les moines
rouges (car c'en était un) ont cessé d'être redoutables en perdant le pou-
voir de nuire.
C'est peut être une allégorie de leur épouvantable fin.
XXV

JEANNE-LA-FLAMME
— DIALECTE DE CORNOUAILLE —

ARGUMENT
Depuis la fin du douzième siècle, la Bretagne avait cessé d'être g-ouvcr-
née par des chefs de nom et de race lirelonne. Deux partis la divisaient ;
l'un français, qui travaillait pour établir la suprématie de la France;
'autre anglo-normand, qui combattait |iour faire prévaloir les intérêts
de l'Angleterre. En l'année lô41, la famille de Blois représentait le pre-
mier, et celle de Montfort le second. Les de Blois curent d'abord l'avan-
tage Jean de Montfort, troisième du nom, reconnu par les Etats pour
:

légitime duc de Bretagne, assiégé dans la ville de Nantes, fut pris par le
frère du roi de France et conduit prisonnier à Paris. Mais la captivité du
duc ne devait pas abattre pour longtemps le courage de son parti une ;

femme, qu'on a justement surnommée la Clorinde du moyen âge, le re-


leva. Prenant entre ses bras son fils encore enfant, et se présentant avec
lui au milieu de ses barons consternés « Montfort est pris, leur dit
:

Jeanne de Flandre, mais rien n'est perdu, ce n'était qu'un homme; voici
mon fils, qui sera, s'il plaît à Dieu, son restorier, et vous fera du bien
assez. D Puis elle s'enferma dans Ilennebont, que Charles de Blois attaqua
vainement; elle fit lever le siège aux Français et rétablit les affaires de
son mari.
L'incroyable audace dont cette femme extraordinaire donna des preuve>
au siège d'fiennebont, en allant elle-même mettre le feu au camp en-
nemi, l'a fait surnommer par le peuple Jeanne la-Flamme. C'est ce qu'at
teste le récit suivant de cette héroïque expédition.

— Qu'est-ce qui gravit la montagne? c'est un troupeau de


moutons noirs, je crois.

— Ce n est point un troupeau de moutons noirs; une ar-


mée, je ne dis pas,

JANNEDIK-FLAMM
I Eur rumm nieod liu gredann e;
— Eur rumm meod du n-ed eo ket;
Pelra a ia gad ar mené? | Soadarded, ne lavarann ket,
JEANNE-LA-FLAMME. 191

Une armée française qui vient mettre le siège devant Hen-


nebont. —
H
Tandis que la duchesse faisait processionneliement le tour
de la ville, toutes les cloches étaient en branle ;

Tandis qu'elle chevauchait sur son palefroi blanc, avec son


enfant sur ses genoux ;

Partout sur son passage les habitants d'Hennebont pous-


saient des cris de joie :

— Dieu aide le fds et la mère; et qu'il confonde les Fran-


çais !

Comme la procession finissait, on ouït les Français crier :

— C'est maintenant que nous allons prendre tout vivants,


dans leur gîte, la biche et son faon !

Nous avons des chaînes d'or pour les attacher l'un à l'au-

tre. —
Jeanne-la-Flamme leur répondit alors du haut des tours :

— Ce n'est pas la biche qui sera prise ; le méchant loiip \


je ne dis pas.

S'il a froid cette nuit, on lui chauffera son trou. —


Soudardel a vro-C'hall o tont Pa oa ar baie achuel,
Da lakat seziz war Henbont. — i Ar re Bro-C'hall a oa Idevet:

II
I
— Paket vo breman eiin ho c'heo,
'

Ann heiez hag he c'harvik beo,


Pa oa ann dukez war vale, Karkaniou aour zo evit he,
Ar c'hleier e ker a vralle; D'ho staga 'nn eil deuz egile. —
Pa oa war he falafrez gwenn, Jannedik-flamm a responte,
Gat hi he map war he barlen; Demeuz heg ann toural, neuze :

Pa oa ann dukez o wale — Ne ked ann heiez vo paket,


Ar re Henboni hoU a ioue : Ar c'hoz-bleiz ne lavarann ket.
— Doue skor ar mab hag ar vamni, Ma en deuz henoaz anoucd,
Ha ro d'ar C'hallaoued estlamm! — He douU d'ezhan a vo tommet. —
* Charles de Blois. Ily a dans le breton un jeu de mois intraduisible, qui roule sur la
ressemblance du nom commun bleiz (loupj, et du nom propre Bloit.
192 CHANTS POPULAIRES DE LA BRETAGISE.

En achevant ces mois, elle descendit furieuse.

Et elle se revêtit d'un corset de fer, et elle se coiffa d'un


casque noir,