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LITTÉRATURE ET POLITIQUE EN AFRIQUE

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Sous la direction de
SIMONA JIȘA
BUATA B. MALELA
SERGIU MIȘCOIU

LITTÉRATURE
ET POLITIQUE
EN AFRIQUE
Approche transdisciplinaire

LES ÉDITIONS DU CERF

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© Les Éditions du Cerf, 2018
www.editionsducerf.fr
24, rue des Tanneries
75013 Paris

ISBN 978-2-204-12682-3

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INTRODUCTION

Associer littérature et politique participe en soi d’un processus réflexif


ancien que l’on peut retrouver dans beaucoup de prises de position visibles
dans l’espace public. Déjà dans le livre X de la République, Platon réfléchis-
sait au rôle de la poésie qu’il écarte de la cité dans la mesure où elle s’adresse
davantage à la passion des citoyens :
De la même façon, nous dirons que le poète imitateur instaure dans l’âme
individuelle de chacun une constitution politique mauvaise : il flatte la partie de
l’âme qui est privée de réflexion, celle qui ne sait pas distinguer le plus grand du
plus petit et qui juge que les mêmes choses sont tantôt grandes, tantôt petites, il
fabrique artificiellement des simulacres, et il se tient absolument à l’écart du vrai.
[République X, 605b-605c 1]

Cette conception du poète va conduire Platon à le bannir ensuite de la


cité : « compte tenu de ce qu’elle est, nous avons eu des raisons valables
de l’avoir précédemment bannie de la cité. C’est, en effet, notre raison-
nement qui nous le commandait. » [République X, 607b] Paradoxalement
cette attitude souligne néanmoins le lien étroit entre poésie et philosophie,
mais aussi entre poésie et engagement. Cette question poursuivra la lit-
térature plus généralement tout le long de son histoire, y compris à une
époque récente avec l’avènement des intellectuels africains et de la diaspora
afrodescendante. Les deux Congrès des écrivains et artistes noirs (1956 et
1959) – organisés par Alioune Diop et Présence africaine – et la création de la
Société africaine de culture en 1956 qui sera soutenue par l’UNESCO avant
de devenir en 2006 la Communauté africaine de culture constituent des
exemples patents de la prise de parole et de participation des intellectuels
africains dans l’espace public.
Ces exemples rappellent aussi le lien étroit entre littérature et engage-
ment pour penser l’Afrique. Mais ce lien est situé dans un processus plus
large et déterminé par d’autres moments tout aussi déterminants, comme la
réaction contre l’engagement avec les tenants de l’art pour l’art (le Parnasse,

1. Platon, Œuvres complètes, sous la direction de Luc Brisson, Paris, Éd. Flammarion
2011.

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8 | LITTÉRATURE ET POLITIQUE EN AFRIQUE

le symbolisme, etc.) et, plus tard, le débat entre les groupes politico-litté-
raires et le surréalisme en Belgique 1, comme l’engagement sartrien au sortir
de la Seconde Guerre mondiale qui a un impact sur le rapport au littéraire et
au politique pour ne se limiter qu’à ces exemples connus.
Partant de ces observations, examiner la littérature et la politique en
Afrique n’est rien moins qu’envisager un couple assez ancien aux rapports
variés, voire tumultueux. Ainsi sans pour autant interférer directement dans
les enjeux des intellectuels eux-mêmes en redéfinissant d’autorité la poli-
tique et la littérature en Afrique, l’ensemble des vingt-cinq textes réunis dans
cet ouvrage tentent de répondre entre autres à l’interrogation fondamentale
sur la nature de la liaison entre littérature et politique et ce en convoquant
une approche transdisciplinaire. Pour ce faire, cinq grandes thématiques
permettent de mettre en exergue les différentes possibilités de réenvisager la
question par le prisme du colonialisme et du postcolonialisme, par l’écriture
migrante, par l’évocation des tyrannies et des dictatures, par le statut de la
femme et par les représentations littéraires et les questions de poétique.
La première partie rassemble des analyses visant à contribuer à une
systématisation historique de la littérature sur le colonialisme et le post-colo-
nialisme, qu’il s’agisse des pays maghrébins (Algérie et Tunisie notamment)
ou des pays de l’Afrique sub-saharienne (Cameroun et Côte d’Ivoire). Nous
y découvrons la variété et l’intensité de l’impact des enjeux sociopolitiques
dans la structuration générationnelle de la littérature africaine franco-
phone et le fait que la décolonisation de l’imaginaire, l’autonomisation
institutionnelle et la relation à l’universel demeurent des enjeux-clé pour
les écrivains de ce continent. Ainsi Fatiha Ramdani et Rachida Sadouni
étudient le rapport que les écrivains algériens (Feraoun, Benhedouga et
Khadra) peuvent entretenir en tant que romanciers avec l’ordre politique
et social. D’autant plus qu’ils sont représentatifs des trois périodes-clé de
l’histoire algérienne – avant, pendant et après l’indépendance –, dont ils se
font l’écho critique ou non. Une telle hypothèse fait apparaître une lecture
de ces romanciers comme miroir de leur société. Florence Akissi Kouassi-
Aboua propose d’analyser les productions littéraires entre 1956 et 2015 en
mobilisant la méthode de l’histoire littéraire inspirée de Gustave Lanson.
L’auteure se sert du rapport établi entre société réelle et fiction pour relire
un corpus qu’elle situe entre littérature et politique en Côte d’Ivoire. Jędrzej
Pawlicki revient sur la figure historique de Mahomet dans quelques romans
maghrébins en voyant comment sa mise en scène fictionnelle relève d’une
présence « hantologique ». Il se demande aussi quelles formes esthétiques

1. Paul Aron, « Les groupes littéraires en Belgique et le surréalisme entre 1918 et 1940 »,
Textyles [En ligne], 8 | 1991, mis en ligne le 09 octobre 2012, consulté le 02 octobre 2016.
URL : http:// textyles.revues.org/1840 ; DOI : 10.4000/textyles.1840.

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INTRODUCTION | 9

sont adoptées pour décrire ce personnage dans les écrits de Driss Chraïbi
et Salim Bachi. Mais la politique peut aussi concerner la politique publique
dans la littérature criminologique comme le rappelle Augustin Denis
Samnick. Il revient sur la connexité entre la recherche en criminologie et la
politique publique sécuritaire du Cameroun en en montrant l’imprégnation
sur l’action publique. Il souligne aussi la difficulté qui est liée à l’absence
d’études empiriques au Cameroun obligeant les discours à demeurer spécu-
lative, ce qui impacte la prise de décision publique.
Dans la deuxième partie, les contributeurs se penchent sur la problé-
matique de la migration et de la condition migrante qui joue un rôle de
première importance dans la constitution de la littérature francophone
africaine. À travers les romans des écrivains des diasporas africaines, que
ce soit la diaspora congolaise, mauricienne ou autre, le lecteur universel
découvre un regard passionnellement critique sur réalités des pays d’ori-
gine qu’il parvient ainsi à comprendre, à déplorer et – et c’est bien le grand
mérite de cette littérature – à aimer d’une manière particulière. Ainsi Buata
B. Malela part du lien général entre littérature et politique pour examiner
ensuite trois cas singuliers d’écrivains originaires d’Afrique centrale (Bofane,
Mabanckou et Mukasonga) dont l’écriture tente de rétablir le lien avec le
monde, en l’occurrence l’Afrique. Une autre étude de cas est envisagée par
Jyothsana Narasimhan lorsqu’elle évoque le thème de l’immigration chez
Fatou Diome. Elle en étudie la représentation, la définition dans ses romans
comme un phénomène lié à l’illusion de l’expatriation incarnée par la terre
promise. Teodora Achim revient aussi sur l’engagement littéraire chez
Bofane qui par le truchement de procédés narratifs comme l’effet de réel et
le trompe-l’œil, ainsi que l’ironie, montre comment sont mêlées réalité et
fiction et la matière de l’engagement réinterrogée. Dans la même logique,
Simona Jișa constate la présence du personnage de l’enfant collectif dans le
roman de Natacha Appanah Tropique de la violence qu’elle étudie dans une
perspective de rapport d’exclusion/inclusion.
C’est précisément de la complexité de ces phénomènes sociopolitiques
des pays africains tels qu’ils sont reflétés par la littérature que nous traitons
dans la troisième partie de ce volume. Pour ne pas laisser la place à l’ambi-
guïté, cette partie s’intitule « Tyrannies et dictatures ». Les contributeurs
y décortiquent les rapports – tantôt compliqués, ambivalents et auto-
contradictoires, tantôt nets, fermes et sans équivoque – que les écrivains
africains ont entretenus et continuent à entretenir avec les régimes auto-
ritaires ou même totalitaires de leurs pays d’origine. Ainsi Sandrine Joëlle
Eyang Eyeyong étudier la figure des dirigeants africains dans les romans.
Elle représente une forme de crise d’autorité en but avec la réalité historique
(la françafrique, l’AfricaFrance, etc.) entre 1999 et 2006. Dans la même
thématique, Voichița-Maria Sasu examine la figure de l’ex-dictateur en tant

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que figure de l’ambiguïté qui connaît son évolution de chef de syndicat à


chef de l’État et qui va vers une fin tragique. Cette tragédie fait l’objet de
la réflexion de Mohamed Rafik Benaouda lorsqu’il relit La tragédie du Roi
Christophe d’Aimé Césaire. Pour l’auteur, l’ouvrage de Césaire est une tra-
duction de la réflexion sur les régimes despotiques en Afrique. Ces tragédies
illustrent donc le sort des différents leaders en Afrique de 1960 à nos jours.
Le statut de la femme dans la littérature africaine francophone fait l’objet
de la quatrième partie de ce livre. Il s’agit d’étudier non pas seulement la
femme en tant que sujet littéraire, en tant que personnage ou en tant que
source abstraite d’exploration en littérature, mais aussi la femme en tant
qu’auteure engagée, apportant son expérience, parfois marquée par la
violence et presque toujours par la discrimination. Par exemple, Simona
Corlan Ioan aborde quelques récits de voyages notamment dans la ville de
Tombouctou pour montrer comment les voyageurs tel Caillé ont fait des
descriptions de l’Afrique et de ses femmes en se basant sur les stéréotypes
et préjugés qu’ils avaient sur les sociétés décrites. Joëlle Bonnin-Ponnier
s’arrête aussi sur le personnage de la femme chez Dongala. Le personnage
de la femme est dessiné dans une perspective réaliste et s’inscrit dans une
interaction avec le groupe et les soucis quotidiens. Magdalena Malinowska
étudie la violence envers les femmes dans les productions littéraires de
quelques écrivains de l’Algérie. Il s’agit d’envisager aussi comment ces
violences trouvent leur écho dans les conditions politiques, notamment la
période de violence terroriste en Algérie. Mamadou Faye part de l’exemple
de Madame Bâ d’Erik Orsenna pour travailler la question du genre, de la
représentation et de la condition de la femme africaine dans la triade sexage,
identité essentialiste et syntaxe. Elena Țăpurluie Odjo s’arrête sur le rapport
Homme/Femme en étudiant les écrivaines « translingues », en revenant sur
la manière dont se font ces rapports. Ils sont compris dans le cadre d’une
approche qui relève de l’analyse du discours.
Enfin, la cinquième partie de notre ouvrage, qui est par ailleurs la plus
prothétique et la plus hétérogène, approche les modes de représentation de
la réalité dans la littérature africaine francophone. Les contributeurs de cette
section couvrent une série de problématiques variées et intellectuellement
provocatrices, de l’analyse du rôle de la dérision dans le processus d’émer-
gence de la critique politique à l’époque de la censure, à travers l’étude de la
récupération des mythes comme fondements pour la réécriture de l’histoire
et jusqu’à la révélation du statut particulier du théâtre populaire au sein des
sociétés africaines et à l’appréhension de ses fonctions sociales et politiques
bien particulières. Par exemple, Analyse Kimpolo traite de la dérision du
politique dans la littérature de Sony Labou-Tansi et Mutt Lon quand
Abou-Bakar Mamah examine le lien entre littérature et politique en pre-
nant l’exemple de Patrice Nganang pour insister sur son implication dans

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INTRODUCTION | 11

la vie politique du Cameroun. Nganang développe un discours cru sur le


plan thématique et linguistique favorisant même temps un certain réalisme.
Soufian Al Karjousli et Anne Ouallet voient comment Amadou Hampâté
Bâ a su restituer la vie spirituelle de Thierno Bocar en accentuant les dimen-
sions du dialogue entre culture et politique, Islam et colonisation. Diana
Mistreanu étudie le personnage chez Makine dans une perspective narrato-
logique cognitive qui fait voir le lien entre Afrique et Sibérie. Michèle Sellès
Lefranc évoque le mythe dans la construction d’un dire sur l’Algérie chez
les romanciers algériens contemporains. Roxana Dreve travaille l’écriture de
J.M.G. Le Clézio dans deux romans en soulignant comment s’y construit
le rapport à l’Afrique chargé d’une connotation testimoniale. Alexandrina
Mustăţea et Mihaela Mitu portent un regard sur l’Algérie de Camus et
Daoud en se demandant comment les choses se jouent entre l’individuel,
le national et l’universel, entre le particulier et archétypal chez Daoud dans
sa relecture de Camus. On peut alors se demander s’il est question d’une
contre-enquête ou d’une quête de l’identité qui se définit en rapport avec
la langue, le temps et l’espace. Toujours en lien avec l’identité, Rodrigue
Homero Saturnin Barbe essaie d’articuler la mémoire, l’identité et la révolu-
tion dans le théâtre populaire en Afrique noire postcoloniale.
Sans avoir la prétention d’épuiser l’ensemble des aspects importants
liés au développement de la littérature francophone africaine, à travers ce
volume, nous comptons jeter un regard critique, avisé et original sur la
dynamique de cette composante essentielle de la littérature universelle.

Simona Jia, Buata B. Malela, Sergiu Micoiu

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COLONIALISME
ET POSTCOLONIALISME
SYSTÉMATISATIONS HISTORIQUES

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Fatiha Ramdani
Rachida Sadouni

LES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS ET LEURS PRISES


DE POSITION POLITIQUE DURANT LA PÉRIODE
COLONIALE ET POSTCOLONIALE

En traitant le roman nord-africain en général, et le roman algérien, en


particulier, Samir Patrice El Maarouf écrit : « le roman nord-africain est un
roman de révolte dans la mesure même où il est refus d’une réalité politique
et volonté de changement 1. » Cette citation rappelle que le roman algérien
a, dans son essence, une certaine vocation pour exprimer le malaise de toute
une population vis-à-vis des régimes successifs. Ces différents régimes ren-
contrent les trois grandes périodes de l’histoire de l’Algérie : la colonisation
française (1830-1962), l’indépendance et l’après-indépendance (1962-
1988), et enfin, la décennie noire (1990-début des années 2000). Pour relier
cet aspect historique à la thématique de notre étude, nous avons jugé inté-
ressant d’analyser pour chaque période, une œuvre d’un romancier algérien
qui a vécu ou vit toujours les événements et les changements qui ont marqué
la période concernée. Pour mener à bien notre étude, nous nous sommes
inspirées de la catégorisation de Gérard Prémel qui distingue trois périodes
de la littérature algérienne d’expression française, à savoir « la génération
des grands Anciens, celle de la rupture, et celle de la relève 2 ». Cette caté-
gorisation nous intéresse particulièrement car elle répond parfaitement aux
besoins de notre étude.
À notre tour, nous avons adopté une catégorisation qui combine roman-
ciers algériens d’expression française et arabe, mis sous le thème de la
politique. De ce fait, les sous-divisions que nous avons fait ressortir sont
les suivantes :
1. Écrivains algériens et politique durant la colonisation française ;
2. Écrivains algériens et politique à l’indépendance et la période postin-
dépendance ;

1. Samir Patrice El Maarouf, Les Prémices Littéraires des Révolutions Arabes, Paris, Éd.
L’Harmattan, 2014, p. 30.
2. Gérard Prémel, Nouveau Regard sur la Littérature Algérienne de Langue Française,
Rennes, Éd. Goater, 2014, p. 15.

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16 | FATIHA RAMDANI RACHIDA SADOUNI

3. Écrivains algériens et politique durant la décennie noire.


Nous devons ajouter que nous avons sélectionné une seule œuvre pour
chaque écrivain. Le choix de l’œuvre s’est fait donc par rapport à la récur-
rence du thème de la politique. Autrement dit, nous allons analyser deux
genres d’œuvres, le roman et le journal intime, où les écrivains algériens
ont exprimé leurs opinions sur la politique. Les écrivains algériens et leurs
œuvres concernés par l’étude sont respectivement : Mouloud Feraoun,
Le  Journal 1955-1962 1 ; Abdelhamid Benhadouga, Rih Al-janub 2 et
Yasmina Khadra, Les Agneaux du seigneur 3.

Écrivains algériens et politique durant la colonisation


française

Cette catégorie d’écrivains est représentée par Mouloud Feraoun (1913-


1962), dont les œuvres principales sont des romans. Mais dans cette étude,
nous allons nous intéresser à son œuvre Le Journal 1955-1962 (nous avons
retenu l’édition ENAG de cette œuvre, publiée en 2011), qui résume excel-
lemment son engagement politique. Dans la préface du Journal, Christiane
Achour présente l’œuvre comme suit : « c’est un journal sur la guerre. » C’est
dans le contexte de la guerre que Feraoun consigna sa peur des jours sans
lendemain, sa tristesse de voir son peuple terrorisé et martyrisé par le colo-
nisateur, son espoir à voir une Algérie indépendante. Malheureusement, cet
espoir ne se réalisera pas puisque Feraoun fut assassiné par l’OAS quatre
jours avant les accords du cessez-le-feu. Le Journal sera publié à titre pos-
thume quelques mois après son assassinat.
Cette œuvre abonde de discours sur la guerre et la politique de la France
à maintenir le peuple algérien dans l’ignorance et le sous-développement
total. Pour mettre nos lecteurs dans le vif du sujet, nous avons sélectionné
des passages fort intéressants du Journal que nous allons présenter, puis ana-
lyser et commenter.
En 1956, Feraoun reproduit des notes sur les opérations de torture
commises par les autorités françaises, et qu’il détint, écrit-il, « d’un témoin
sérieux » :

1. Mouloud Feraoun, Le Journal 1955-1962, Alger, Éd. ENAG, 2011, s. p. Dorénavant


abrégé J.
2. Abdelhamid Benhadouga, Rih Al-janub [Le vent du Sud], Alger, SNED, 1971. Toutes
les traductions nous appartiennent. Dorénavant abrégé R.
3. Yasmina Khadra, Les Agneaux du seigneur, Paris, Éd. Julliard, 1998. Dorénavant
abrégé A.

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LES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS ET LEURS PRISES… | 17

Aux premiers interrogatoires, la police use d’un ton paternel : - Nous ne


te ferons aucun mal mais il faut nous dire tout ce que tu sais […]. Brutale-
ment, au moment où il a cessé de s’y attendre, la danse commence : quatre ou
cinq agents entourent le malheureux et se mettent à pleuvoir de gifles, coups
de poing, coups de pied, accompagnés d’injures et de grossièretés. Tout en sang
et les vêtements en lambeaux ils le remettent en cellule pour passer à d’autres
détenus. ( J, pp. 169-171)

Cette description des premiers interrogatoires peut paraître atroce au


lecteur naïf. Mais lorsque ce même lecteur continue de lire la description
du deuxième interrogatoire, il se rendra vite compte que le peuple algérien a
dû souffrir le martyre et attend pour retrouver sa dignité. Ainsi, dans le deu-
xième interrogatoire, écrit Feraoun, « ils usent d’autres moyens de torture.
1° La baignoire […] 2° Le courant […] 3° La bouteille […] 4° La corde. »
(J, pp. 170-171). Ces moyens très utilisés pendant la guerre d’Algérie ont
fait beaucoup de morts, d’handicapés à vie et de traumatisés.
Aux pages 240 et 241, Feraoun relate un événement historique de
la guerre. Il s’agit du piratage à Alger, par l’armée française, de l’avion
transportant une délégation algérienne des six membres à l’origine des
vingt-deux révolutionnaires qui déclarèrent la guerre de libération.
Étonnamment, bien que Feraoun affiche clairement son soutien et sa
compassion pour son peuple, et exprime son espoir à voir une Algérie
meilleure, il décrit ceux qui furent capturés lors du piratage de l’avion,
comme « les responsables de la rébellion ». Dans d’autres emplacements
du texte, il les nomme « maquisards » (J, p. 292) et « fellaghas » (J, p. 5).
Ces deux derniers termes ainsi que le terme « rébellion » ont été utilisés
par l’armée française pour désigner les révolutionnaires algériens braves
qui luttèrent pour voir leur pays libre. Mais nous nous demandons pour-
quoi Feraoun utiliserait-il ces mêmes termes pour renvoyer au même
référent, alors que sa position politique est clairement maintenue du côté
de son peuple ? Nous ne saurons répondre formellement à cette question,
mais nous supposons deux choses. La première chose est que Le Journal
s’adresse au lecteur français et francophone, en premier lieu, donc, pour
réussir son influence d’écrivain, Feraoun a utilisé des termes familiers à
ce genre de lecteur. La deuxième chose est que, par peur d’être accusé de
prendre position pour son pays libre qu’est l’Algérie, Feraoun voulut se
montrer neutre en utilisant ces trois termes. Dans tous les cas, il a réussi à
donner une analyse minutieuse des événements de la guerre de libération,
tant sur le plan politique, que sur les plans psychique, social et culturel.
Sur lui, Prémel écrit : « On mesure […] le chemin qu’ont dû parcourir
les auteurs algériens de cette génération [les grands Anciens], pour se
retrouver, TOUS, in fine, avant la fin des années cinquante, en faveur
du combat pour l’indépendance. C’est un choix que Mouloud Feraoun a

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18 | FATIHA RAMDANI RACHIDA SADOUNI

payé de sa vie. Les autres l’ont payé de leur liberté, de leurs souffrances
ou de l’exil 1. »
Cette remarque peut donc être élargie à la première catégorie des écri-
vains algériens. Dans la partie suivante, nous allons nous intéresser aux
écrivains algériens et leur quête politique dans la période de l’indépendance
et celle de la postindépendance.

Écrivains algériens et politique à l’indépendance


et la période postindépendance

La catégorie d’écrivains algériens dont nous allons parler dans cette deu-
xième partie, sera représentée par Abdelhamid Benhadouga (1925-1996).
Cet écrivain a écrit la totalité de son œuvre littéraire en arabe. Le village
constitue le cadre sur lequel repose l’œuvre de Benhadouga et lui-même
était originaire d’un village de l’est algérien. Avant d’aller plus loin, nous
devons préciser au lecteur que le roman de Benhadouga, publié en 1970
et intitulé Rih Al Janub (Le Vent du Sud, trad. Marcel Bois, 1978), objet
de notre étude, est le premier roman algérien en langue arabe. C’est ce
que confirme Mohammed Msaief cité par Marcel Bois dans une étude sur
l’émergence du roman algérien de langue arabe : « Le coup d’envoi a été
donné en 1971 par Le Vent du Sud, de Abdelhamid Benhadouga, plusieurs
fois réédité, porté à l’écran et traduit en une dizaine de langues. (Rappelons
pour mémoire le premier en date, La Voix de la Passion (1967), œuvre très
faible et demeurée sans écho) 2. »
Le roman de Benhadouga traite l’histoire de Nafissa, une lycéenne ori-
ginaire d’un village dans l’Est algérien, et qui poursuit ses études dans un
lycée à Alger où elle vit chez sa tante. Le père de Nafissa, Ibn Al-Khadi, un
opportuniste par excellence, veut la priver de ses études et la marier au maire
du village afin d’éviter à ses terres de subir la réforme agraire. Nous sommes
dans les premières années après l’indépendance. Benhadouga affiche claire-
ment sa désapprobation de la catégorie de gens qui sont prêts à se délaisser
de leurs principes pour assouvir leurs désirs les plus fous. Il fait parler le per-
sonnage principal, Nafissa, qui voit en son père « un juge et un bourreau »,
car ses décisions et ses opinions sont indiscutables.

1. Gérard Premel, Nouveau Regard sur la Littérature Algérienne de Langue Française, p. 27.
2. Voir l’article de Marcel Bois, « Tendances nouvelles du roman algérien de langue
arabe », dans Jean-Robert Henry (éd.), Annuaire de l’Afrique du Nord, Centre national de la
recherche scientifique ; Centre de recherches et d’études sur les sociétés méditerranéennes
(CRESM) (éds.), Paris, Éd. du CNRS, 1986, p. 249.

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LES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS ET LEURS PRISES… | 19

Également, l’auteur critique la politique des autorités à l’indépendance


de l’Algérie. Autrement dit, Benhadouga décrit dans son roman le malaise
qui s’est emparé de la société algérienne juste après l’indépendance, et les
chimères que cette dernière a dévoilées au peuple. C’est ainsi que cer-
tains critiques tels que Khellas placent Benhadouga dans la catégorie des
écrivains algériens réalistes pour ce qu’il dépeint la réalité de sa société
et, aussi, parce que la publication de son roman fut une révolution sur la
scène littéraire algérienne : « Pour le roman, de vraie mue il n’y en eut pas
jusqu’en 1971, quand Abdelhamid Benhadouga publia Vent du Sud. Ce fut
l’événement littéraire du début des années soixante-dix, car ce roman, d’une
forme moderne, permet d’appréhender la réalité de la société algérienne de
l’époque 1. »
Rita Salam souligne que parmi les thèmes récurrents dans l’œuvre
de Benhadouga, notamment dans Rih Al-Janub, on trouve « celui de
l’imperfection de l’État, à travers quelques personnages de fonctionnaires
corrompus, […] la révolution agraire 2 ». En effet, Benhadouga s’est penché
sur la réalité de l’Algérie au début de son expérience avec l’indépendance.
C’est ainsi qu’il fait parler un personnage, un vieux, qui exprime à un jeune
immigré l’idée que cette indépendance n’a pas apporté les résultats escomp-
tés par la population :
Après l’indépendance, les gens n’aiment plus aucun travail. Tout un chacun
attend une rémunération mensuelle pour ce qu’il a fait ou n’a pas fait pendant
la révolution… sans vous, mon fils, vous qui vivez à l’étranger, sans ce que vous
envoyez, aucune maison ne resterait debout dans les parages ! Les gens d’ici,
comme je viens de le dire, détestent le travail, détestent la terre. Et celui qui
déteste la terre, cette dernière le fera engloutir de nouveau. (R, p. 10)

Benhadouga traite, entre autres, l’avidité de certaines personnes, repré-


sentées dans le roman, par Abed Benlkadi, le père de Nafissa, qui voulait
marier sa fille au maire du village afin d’empêcher la perte de ses terres au
profit de la réforme agraire. L’auteur use des qualificatifs négatifs pour
décrire ce personnage qui veut préserver ses biens, quitte à sacrifier sa fille.
Dans ce sens, l’auteur écrit :
Si la réforme agraire venait à toucher les terres de la région, ses terres à lui
ne resteraient plus son bien. De plus, Malek, le maire et le militant intellec-
tuel n’oublierait pas son passé et son présent. C’est pourquoi, le seul moyen de
s’approcher de lui et de gagner son support ne devait se faire que grâce à un lien

1. Voir l’article de Djilali Khellas, « La littérature algérienne de langue arabe : du réfor-


misme au modernisme », dans Dzaïr, Revue de l’année de l’Algérie, 2003, p. 19.
2. Rita Salam, « Le roman politique des écrivains algériens de langue arabe » dans Mots,
n° 54, mars 1998, pp. 96-110.

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20 | FATIHA RAMDANI RACHIDA SADOUNI

étroit les reliant. Et ce lien, Abed Benlkadi l’avait découvert lorsque Nafissa
rentra d’Alger. Une fille en âge de puberté. C’était en elle que résidait la solution.
(R, p. 10)

Dans ce roman, Benhadouga fustige les autorités locales qui, au lieu de


construire une école au village et diffuser le savoir pour les nouvelles géné-
rations, ont décidé de construire sur le lot de terrain cédé à cet effet, un
cimetière pour les martyrs de la révolution :
L’un des villageois, nommé secrétaire à la mairie, et qui déménagea au village
central pour s’y installer définitivement, octroya au village un lot de terrain dont
l’emplacement était favorable, étant donné qu’il se situait près de l’alimentation
en eau, de la route et du village. Cependant, les conditions de vie des villageois
qui nécessitaient l’élevage des animaux, empêcha la construction de l’école. Pour
cause, chacun voulait que l’école soit construite tout près de chez lui. (R, p. 10)

Il est de notre devoir de mentionner, à ce point, que dans ce même


roman, Benhadouga exprime son opinion, non seulement, à propos de la
période postcoloniale, mais la période coloniale également. En effet, à tra-
vers les personnages, l’analepse permet à Benhadouga de décrire comment
les autorités françaises se vengèrent du village après que les Moudjahidine
eurent explosé un pont sur lequel passait un train. C’est ainsi que le narra-
teur décrit la chose :
Le village connut un jour noir, semblable au jour du Jugement Dernier…
Ainsi, le petit Hocine trouva la mort, et la maison de Ibn Al-Kadi détruite.
De plus, Malik, qui tentait de sauver l’enfant, fut grièvement blessé. Pour consé-
quence, il resta sous traitement pendant six mois complets, dont trois chez la
vieille Rahma, la potière. (R, p. 12)

Ce que nous voulons démontrer dans ce roman, c’est le fait que


Benhadouga ne fustige pas seulement les autorités algériennes d’après
l’indépendance, mais également les autorités françaises qui participèrent au
sous-développement du peuple algérien. En utilisant les personnages de son
roman comme porte-parole de ses pensées, Benhadouga décrit une conver-
sation entre Ibn Al-Kadi et Malek. Ce dernier se dit au fond de lui, à la fin
de la conversation :
Qu’il est haineux envers les travailleurs ! S’il avait pu, il mangerait leur chair
et boirait leur sang. Comment peut-on imaginer qu’après sept ans et demi de
destruction et de sang, qu’il puisse exister quelqu’un avec tant de haine envers
les autres, sur les innocents ? La guerre n’est pas finie, et elle n’en finira pas tant
qu’il existe sur ce sol abreuvé de sang des innocents, les semblables de cet arriéré.
(R, p. 30)

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LES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS ET LEURS PRISES… | 21

Cette phrase résume bien, à notre avis, ce que pense Benhadouga d’une
catégorie d’Algériens qui, au lieu de bâtir leur pays, ne font que continuer de
mener une politique, la même que celle menée autrefois par le colonisateur
français. Il reste à dire que Rih Al-Janub, en plus d’être un chef-d’œuvre
littéraire, est également un miroir qui reflète la société algérienne profonde
des premières années de l’indépendance, d’un point de vue politique, et ce
même après les années 1990.

Écrivains algériens et politique durant la décennie noire

Durant les années 1990, la littérature algérienne connut un tournant


important, d’où sa qualification de littérature d’urgence. Les événements
qui secouaient le pays à cette époque, forcèrent les romanciers, miroirs de
leur société, à traiter du thème de l’horreur, commun à tous les romanciers.
Autrement dit, et comme l’écrit El Maarouf ces romanciers – tout comme
le peuple algérien – étaient « terrassés par la violence terroriste qu’a connue
leur pays dans les années 1980-1990 1 ».
Parmi ces romanciers, nous avons jeté notre dévolu sur Yasmina Khadra.
Ce dernier dont le pseudonyme est féminin, écrivait sous le nom de sa
femme pour cacher sa véritable identité, lui qui était commandant dans
l’armée algérienne. Dans notre article, nous allons analyser son roman,
Les Agneaux du Seigneur, paru en 1998 aux éditions Julliard en France. Ce
roman raconte l’histoire de l’Algérie de la fin des années 1980 et le début
des années 1990, qui marquèrent l’avènement du parti politique le Front
Islamique du Salut (FIS). À travers le village de Ghachimat, nous assis-
tons à une vie difficile à mener, car après l’arrêt forcé du premier tour des
élections communales par l’armée, qui déclarait le FIS seul gagnant avec la
majorité des sièges, les partisans de ce parti se sont vengés sur la population
sans défense, et qui n’avait, par-dessus tout, aucune responsabilité dans le
déroulement de ces événements. Mais avant que Khadra décrive l’horreur
de ces années-là et la détaille, il commence par présenter les personnages,
aussi contradictoires les uns que les autres, mais qui vivaient en harmonie
malgré les différences, les concurrences et les jalousies ainsi que la méprise.
Le lecteur assiste d’abord à un déséquilibre social et à l’absence de confiance
entre la population et les agents de l’ordre qui représentent le gouverne-
ment, considéré comme ennemi bien avant les événements de 1988. C’est le
cas de Kada Hillal, l’un des personnages décrit comme suit :

1. Samir Patrice El Maarouf, Les Prémices Littéraires des Révolutions Arabes, p. 31.

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22 | FATIHA RAMDANI RACHIDA SADOUNI

Arrière-petit-fils d’un caïd tyrannique, il a été élevé dans l’austérité et le


mépris des nouveaux gouvernants dont la boulimie lui a confisqué une bonne
partie de son héritage. Rabaissé au rang des roturiers, il ne pardonne pas à la
promiscuité de l’avilir chaque jour un peu plus, lui qui rêvait depuis sa plus
tendre enfance, de reconquérir sa dignité et ses privilèges dans un bled en per-
pétuelle régression. (A, p. 13)

L’auteur donne un aperçu sur la situation politique et la crise qu’a connue


le pays avec le soulèvement de la jeunesse en octobre 1988, et qui marque
le début de l’ère démocratique en Algérie, caractérisée par le multipartisme.
Ensuite, il y a eu la crise politique qui a conduit l’Algérie vers l’inévitable
terreur. Dans un passage du roman, Khadra décrit comment un chauffeur
de taxi, revenu d’Alger, informe les villageois sur la révolte populaire – et
principalement la jeunesse – d’octobre 1988, et dont il était témoin. L’auteur
ne manque pas de décrire également la confusion qui règne au sein de la
population qui croyait à une invasion des voisins marocains ou au retour du
colonisateur français :
– Alger est en feu et à sang !
– Quoi ? Les Marocains ont osé nous attaquer ?
– Le peuple se révolte, explique le taxieur. Des milliers de jeunes sont des-
cendus dans la rue. Des magasins et des blocs administratifs ont été incendiés.
Les flics ne savent pas où donner de la tête. Ils ont tiré sur la foule. On déplore
des dizaines de morts. On l’a annoncé à la radio qui ne ment jamais […].
– Je vous disais bien qu’ils allaient revenir. De Gaulle a la rancune tenace.
– Il ne s’agit pas des Français. C’est le peuple qui se soulève contre les chiens
qui l’ont assujetti. (A, pp. 51-52)

Ici, l’auteur fait allusion aux événements d’octobre 1988, événements


qui ont secoué la capitale algérienne. C’était une révolte de la jeunesse en
détresse contre le pouvoir de l’époque, revendiquant leurs droits et le besoin
de vivre dans un pays qui leur a confisqué ces droits. Après la période du
parti unique qui était le Front de Libération Nationale (FLN), il y a eu
comme une lueur d’espoir sur la scène politique algérienne, qui connaîtra
une période de multipartisme sous le slogan de la démocratie. Cette der-
nière donne naissance à plusieurs partis politiques qui ont permis au peuple
de choisir ses élus en toute transparence, et chacun selon ses convictions.
Cependant, le parti qui a réussi à conquérir les cœurs des jeunes issus des
quartiers défavorisés et souffrants de plusieurs maux sociaux, tels que le
chômage et la délinquance, était justement le FIS. Ce parti apportait de
nouvelles promesses et un plan de travail totalement différent avec celui du
FLN qui ruminait ses promesses depuis l’indépendance sans aucun chan-
gement social et économique réel : « La barbe embroussaillée et les sourcils
bas, Smail Ich est assis sur une caisse et regarde ses louveteaux peindre les

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LES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS ET LEURS PRISES… | 23

initiales du Front Islamique du Salut sur la façade de l’école… Lorsqu’un


passant s’arrête devant les graffitis, si c’est un sympathisant, il lui demande
ce qu’il en pense ; s’il s’agit d’un réticent, il le somme de débarrasser le plan-
cher. » (A, p. 75)
C’est ainsi que le FIS remporte les élections communales et ses partisans
commencent à envahir la scène politique à travers les mairies et les mos-
quées, faisant la loi partout et dénigrant tous ceux qui ne sont pas avec eux.
C’est ce que Khadra résume dans son roman :
Un mois plus tard, le Front Islamique du Salut rafle haut la main les élec-
tions communales. La majorité des mairies brandiront, sur le fronton de leurs
édifices des slogans intégristes… Dans la mosquée en liesse, de nouvelles têtes
émergent, fiers des épines qui commencent à leur hérisser les joues et qui pro-
mettent déjà des barbes bien fournies […]. On procède aussitôt à l’épuration
de l’environnement : on reconduit les fonctionnaires sympathisants, on chasse
manu militari les chiots du régime en voie de reddition. Le hijab est imposé, et
la barbe exigée. (A, pp. 66-67)

Après l’arrêt du processus électoral du 11 janvier 1992, l’Algérie se divise


entre les partisans du pouvoir qui sont des Taghout selon l’expression des
islamistes, et les partisans du FIS qui deviennent des terroristes et sèment la
terreur au sein de la population pendant une dizaine d’années, massacrant
femmes et enfants, jeunes et vieux, mais aussi agents de l’ordre et militaires
ou simple cadre de l’État. C’est ainsi que Khadra fait parler deux person-
nages du roman à ce sujet :
– […] Les intégristes nous mènent la vie dure.
– Je suis au courant. Les choses se décomposent. Je n’aime pas ça… Qu’est-
ce qu’ils veulent au juste ? Ils ont les mairies…
Allal porte son verre à ses lèvres, le repose pour dire :
– On dit que le FIS a ordonné la désobéissance civile.
– C’est-à-dire ?.…
– J’en sais rien. Mais ça doit être moche.
– Ça va vraiment aussi mal que ça ?

À Alger, c’est la catastrophe. Les CRS sont mobilisés. Tous les jours, ils sont
obligés de disperser les manifestants à coups de grenades lacrymogènes. Le feu
est mis aux poudres, et ça va péter d’un moment à l’autre. (A, p. 115)

La sonnette d’alarme avait retenti en cette période-là, et les choses


allaient s’aggraver de plus en plus, et n’épargnant personne, ni la verdure,
ni la culture, ni le patrimoine historique hérité des civilisations passées. Les
partisans du FIS voulaient effacer toute trace de civilisation : « Un chan-
tier gigantesque est déployé autour du temple. Des dizaines de volontaires

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fourmillent dans la fournaise dans un bal de brouettes geignardes et de char-


rettes. On déterre les dalles millénaires, on creuse des tranchées en plein
cœur du temple, on ravage sauvagement le site historique. » (A, p. 111)
L’apogée du terrorisme vient lorsque le pays sombre dans la grande peur,
et la population va vivre longtemps dans l’atmosphère de la terreur, comme
le décrit si bien Khadra : « La situation s’aggrave. Depuis quelque temps,
des paysans sont délestés de leurs fusils par des individus encagoulés, des
voyageurs sont agressés sur les routes, et plus personne n’ose se rendre au
chevet d’un voisin une fois la nuit tombée » (A, p. 123).
Le roman de Khadra regorge de discours politiques sur la terreur des
années quatre-vingt-dix. À la fin, l’auteur fait constater au lecteur que les
événements qu’avait connus l’Algérie, ont aidé certains charognards à béné-
ficier d’avantages matériels en vendant leurs âmes au diable et en jouant un
double jeu pour ne pas se faire attraper. C’est le cas de Zane, personnage du
roman, qui en est sorti le seul vainqueur, car il jouait ce rôle double d’être
du côté des bons et du côté des méchants, en même temps, et ne ratait pas
l’occasion de laisser tomber ceux qui le croyaient leur fidèle allié : « J’ai misé
mon destin sur toi. Tu étais ma bague de Salomon, je te tournais sur mon
doigt au gré de mes désirs. Un pion, c’est tout ce que tu as été pour moi.
Comme Kada Hillal l’a été pour toi. Maintenant que je t’ai consommé, il va
falloir que je me débarrasse de ta charogne. » (A, p. 214)
Cette phrase résume en elle seule la politique de certaines personnes, res-
ponsables soient-ils ou simples citoyens sachant très bien profiter du climat
de terreur pour réaliser leurs intérêts personnels.

Conclusion

Dans toutes ces œuvres, la terreur et l’atrocité sont pareillement décrites.


Bien que les périodes historiques diffèrent, la politique de saboter le pays
(l’Algérie) et le peuple (les Algériens) a toujours été la même. En effet, le
colonisateur d’autrefois (la France) a cédé la place à une sorte de maître
invisible local qui détient le destin des Algériens entre ses mains. C’est
ce que les écrivains algériens ont tenté de décrire et d’analyser dans leurs
œuvres sur la politique. Ils ont fait parler les personnages qui ont donné une
analyse et des points de vue sur la politique. Dans le cas de Feraoun, ce ne
sont pas les personnages, mais c’est lui-même qui assume le rôle de décor-
tiquer politiquement la société algérienne de l’époque. Pour Benhadouga et
Khadra, ils ont eu recours au premier procédé (personnages) dans un style
littéraire jonché de politique.

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LES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS ET LEURS PRISES… | 25

Bibliographie

Benhadouga Abdelhamid, Rih Al-janub [Le vent du Sud], Alger, SNED, 1971.
Benhadouga Abdelhamid, « Rih Al-Janub », Livre dans un journal, n° 115, 2008,
Beirut, Liban, pp. 5-31.
Bois Marcel, « Tendances nouvelles du roman algérien de langue arabe », dans
Jean-Robert Henry (éd.), Annuaire de l’Afrique du Nord, Centre national de la
recherche scientifique ; Centre de recherches et d’études sur les sociétés méditer-
ranéennes (CRESM) (éds.), Paris, Éditions du CNRS, 1986.
El Maarouf Samir Patrice, Les Prémices Littéraires des Révolutions Arabes, Paris,
Éd. L’Harmattan, 2014.
Feraoun Mouloud, Le Journal 1955-1962, Alger, Éd. ENAG, 2011.
Khadra Yasmina, Les Agneaux du Seigneur, Paris, Éd. Julliard, 1998.
Khellas Djilali, « La littérature algérienne de langue arabe : du réformisme au
modernisme », dans Dzaïr, Revue de l’année de l’Algérie, 2003.
Prémel Gérard, Nouveau Regard sur la Littérature Algérienne de Langue Française,
Rennes, Éd. Goater, 2014.
Salam Rita, « Le roman politique des écrivains algériens de langue arabe » dans
Mots, n° 54, mars, 1998.

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Kouassi Florence Aboua

ESSAI DE PÉRIODISATION DU ROMAN IVOIRIEN


De la colonisation à la période post-multipartisme (1956-2015)

La littérature ivoirienne est connue au plan international à travers


des noms célèbres comme Bernard Dadié, Amadou Koné, Ahmadou
Kourouma, Bernard Zadi Zaourou, Régina Yaou, Véronique Tadjo,
Tanella Boni, Fatou Keïta pour ne citer que ceux-là. Mais son histoire,
quant à elle, demeure méconnue du grand public. L’évolution de ces genres
constitutifs et leur périodisation restent tout autant insuffisamment exploi-
tées par la critique. C’est dans l’optique de pallier un tant soit peu ce déficit
que nous nous engageons dans cette contribution.
La naissance de la littérature ivoirienne remonte à l’époque coloniale. Ses
précurseurs furent deux élèves de l’École Primaire Supérieure de Bingerville,
en deuxième année, Edouard Aka Bilé et Robert Animan Amonlin, un
jeudi d’octobre 1932, jour de ménage pour les élèves qui recevaient à cette
même occasion leurs uniformes. Le premier cité, se mit un ceinturon sur
son veston d’écolier, se trouva une chéchia rouge et muni d’une chicotte
à la main, il commença à injurier son ami, à faire semblant de le fouetter
comme le garde-cercle colonial qu’il imitait par son déguisement. En guise
de réaction, Robert Animan Amonlin, à l’instar de l’indigène colonisé,
torturé par le système du travail forcé, le suppliait. Cette scène représente
les balbutiements de ce qui sera la littérature ivoirienne. Ce sketch impro-
visé par les élèves n’était pas moins une dénonciation de la violence du
fait colonial. L’hilarité collective créée par le spectacle en encouragea la
continuité de façon plus officielle et organisée. Gnaoulé Oupoh rapporte
à cet effet qu’« après cet épisode, d’autres initiatives furent prises par les
élèves et des manifestations théâtrales eurent lieu tous les samedis à l’EPS
de Bingerville 1. »
Un an plus tard, en 1933, après plusieurs autres saynètes écrites et jouées,
Bernard Dadié donne à la Côte d’Ivoire sa première œuvre théâtrale intitulée
Les villes. Cette œuvre traite d’un problème politique lié à l’administration

1. Oupoh Gnaoulé, Littérature ivoirienne, Paris-Abidjan, Éd. Karthala, CEDA, 2000,


p. 30.

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28 | KOUASSI FLORENCE ABOUA

du pouvoir colonial qui déplaçait chaque fois que bon lui semblait la capitale
de la Côte d’Ivoire. Il y présente des villes personnifiées en train de se dis-
puter le titre de capitale en évoquant les transferts intempestifs de capitale.
Suivront en 1942 le conte avec Araignée mauvais père ou l’histoire d’Ekèdèba
l’égoïste, en 1945 la poésie avec Tam-tam aux arènes, en 1948 la nouvelle
avec Mémoire d’une rue, écrite aussi par le même Bernard Dadié.
En 1956, le même auteur donne à la Côte d’Ivoire son premier roman
intitulé Climbié considéré par la critique comme le premier roman de
la négritude 1.
Comme nous l’avons vu plus haut, le lien entre la littérature ivoirienne et
le pouvoir politique est d’ordre consubstantiel. Ses différents genres conser-
veront ce lien avec la politique jusqu’à nos jours. Depuis la période coloniale,
période de sa naissance à nos jours, la littérature ivoirienne a entretenu avec
le fait politique des rapports étroits au point d’en être influencée. La donne
ne change pas : l’impulsion politique se poursuit avec le roman.
Le roman ivoirien apparaît dans la période où l’orientation générale du
roman africain était tournée vers la dénonciation de la colonisation, au
moment où « La réalité actuelle de l’Afrique noire, sa seule réalité pro-
fonde, c’est avant tout la colonisation et ses méfaits. Il s’ensuit qu’écrire sur
l’Afrique noire c’est prendre position pour ou contre la colonisation… » 2 En
effet, il naît après la période apologétique du roman africain. L’année 1956
marque aussi un tournant décisif pour les écrivains et artistes noirs avec l’or-
ganisation de leur premier congrès tenu à Paris. Ce rassemblement a assigné
comme objectifs aux écrivains d’assumer le rôle de propagateur d’âmes,
de levain à la conscience politique des masses africaines. Le benjamin des
genres de la littérature ivoirienne retiendra notre attention dans cette ana-
lyse qui porte sur la périodisation du roman ivoirien de la colonisation à la
période post-multipartisme 1956-2015. Il s’y dégage trois grandes périodes.
La première période est purement autobiographique avec des récits de
voyage et part de 1956 à 1966, soit une décennie. La deuxième période, part
de 1968 à 1989, faite de critique sociale et politique. Et enfin la dernière de
1990 à 2015. Quelles sont les caractéristiques de chaque période ? Quel rap-
port de fond et de forme relativement au contexte politique ? Ce sont autant
de questions auxquelles la présente contribution tentera de trouver réponses.
Comme on s’en rend compte, l’analyse de la littérature s’appuiera sur
les méthodes de l’histoire littéraire. Cette discipline, dont la scansion du
temps est un outil traditionnel, apparaît en adéquation avec l’étude d’une

1. Benelli Graziano, « Le roman en Côte d’Ivoire » in Consiglio nazional Delle ricerche :


Regards sur la littérature de Côte d’Ivoire, sous la direction de Anna Paola Mossetto, Bulzoni,
1999.
2. Alexandre Biyidi, « Afrique noire, littérature rose » in Présence Africaine, avril-juillet,
1984, p. 132.

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ESSAI DE PÉRIODISATION DU ROMAN IVOIRIEN | 29

thématique de périodisation. Le théoricien qui retiendra notre attention


est Gustave Lanson. Dans l’optique lansonienne, l’histoire littéraire a une
emprise directe sur la société de création car « son public y est déjà pré-
sent 1 ». Elle servira donc de jonction entre la société fictive et celle réelle
des auteurs et des lecteurs. En sus, Lanson confère à l’histoire littéraire la
capacité de « tracer le tableau de la vie littéraire de la nation, l’histoire de
la culture, et de l’activité de la foule qui lisait, aussi bien que les individus
illustres qui écrivaient 2 ».
Prenant appui sur cette méthode, l’analyse fera ressortir les caractéris-
tiques propres à chacune des périodes délimitées de façon chronologique.
La  période considérée comme un espace de temps plus ou moins long
marqué par un fait ou déterminé par certains caractères retiendra notre
attention. Trois périodes caractérisent le roman ivoirien. La première
couvre les dix premières années de son existence.

De  à  : autobiographie et récit de voyage

La prééminence des récits de voyage s’explique essentiellement par


l’expérience de voyage acquise par les anciens élèves boursiers qui, dans les
années 1946, avaient été envoyés en France pour y poursuivre leurs études.
De retour en Côte d’Ivoire, ils raconteront leur séjour. Et pourtant, le pre-
mier roman était « politique ».

Climbié, le premier roman ivoirien et sa teneur politique

C’est Bernard Dadié qui donne à la littérature ivoirienne son premier


roman : Climbié publié en 1956. Il y raconte l’histoire de sa vie dont les
grandes étapes se résument en son enfance, son cursus scolaire et son entrée
dans la vie professionnelle 3. Le parcours de l’élève Climbié couronné de
succès dévoile la structuration de l’école en Afrique Occidentale Française
(AOF) pendant la colonisation : de l’école de village, il se retrouve à l’école
régionale puis est admis à l’EPS de Bingerville. Admis à l’école normale
de William Ponty, Climbié en sortira comme commis. C’est une œuvre

1. Gustave Lanson, « L’histoire littéraire et la sociologie » in Revue de métaphysique et de


morale, XII, 1904, p. 621.
2. Gustave Lanson, « Programme d’études sur l’histoire provinciale de la vie littéraire en
France » in Études d’histoire littéraire, Paris, Éd. Champion, 1929, p. 101.
3. Pour plus de détails, se référer à L’anthologie de la littérature ivoirienne d’Amadou Koné,
Gérard Lézou, Joseph Mlanhoro, Abidjan, CEDA, 1983.

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30 | KOUASSI FLORENCE ABOUA

autobiographique qui à travers la vie, le parcours de Climbié, l’auteur-


personnage, lève un coin de voile sur la période coloniale. Il y dénonce
entre autres la violence de l’école coloniale et la langue française imposée
aux élèves. La marque de cette aliénation est le « symbole », un collier de
coquilles que l’on faisait porter à celui qui osait s’exprimer dans sa langue
maternelle dans l’enceinte de l’école. Et à charge pour lui de s’en débarrasser
à la première occasion. Dadié décrit cet objet de violence psychologique
en ces termes : « Ce petit cube pèse si lourd, si lourd, qu’il l’oblige à traîner
le pas… Climbié marche, la tête pleine d’idées, cherchant le moyen de se
débarrasser au plus tôt de ce petit cube, si lourd parce qu’il est le symbole
même de l’enseignement dispensé 1. »
Les élèves étaient traqués par un des leurs, désireux à son tour de s’en
défaire au plus vite. Dadié dépeint subséquemment le portrait psychologique
de l’enfant africain, au carrefour de deux cultures en conflit, nœud gordien
du processus de colonisation. Ce qui a fait dire à Lézou que « Climbié n’est
pas une œuvre de rêve, elle plonge ses racines dans la situation coloniale
et quiconque sait que cette dernière ne comporte pas de poésie 2. » Malgré
cette ligne dénonciatrice, seul le caractère autobiographique de ce premier
roman ivoirien sera pérennisé.
L’autobiographie et les récits de voyage caractériseront la production
romanesque ivoirienne de 1956 à 1966. La deuxième œuvre romanesque,
Un Nègre à Paris, elle aussi de Bernard Dadié, fait le récit d’un Nègre qui
découvre pour la première fois Paris, la capitale française. L’auteur lui-
même situe cette visite entre le 2 avril et le 14 juillet 1956 à l’occasion du
premier congrès des écrivains et artistes noirs.
C’est le même son de cloche que donne Aké Loba en 1960 avec Kocoumbo
l’étudiant noir. Avec lui, c’est aussi un jeune africain qui, de son village natal,
se retrouve en France pour la première fois afin d’y poursuivre ses études.
En 1961, Raphaël Atta Koffi leur emboîte le pas avec Les dernières paroles de
Koimé suivi de Maurice Koné en 1963 avec Le jeune homme de Bouaké. Dadié
revient avec ses impressions, lors d’un voyage effectué cette fois aux États
Unis d’Amérique, dans Patron de New York publié en 1964.
En somme, après Cimbié, les romans ivoiriens demeureront dans la
veine autobiographique. Le pouvoir colonial n’y sera plus ouvertement
tancé. Les romans aborderont les problèmes sociaux avec des personnages
principaux en quête de savoir, de mieux-être. Une lucarne s’ouvre cepen-
dant en 1966.

1. Bernard Dadié, Climbié, Abidjan, NEI, 2003, pp. 19-20.


2. Gérard Dago Lézou, La création romanesque devant les transformations actuelles en Côte
d’Ivoire, Abidjan-Dakar, NEA, 1977, p. 43.

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ESSAI DE PÉRIODISATION DU ROMAN IVOIRIEN | 31

Le tournant de 1966 avec Violent était le vent

L’année 1966 enregistre l’arrivée sur la scène littéraire ivoirienne du


romancier Zegoua Gbessi Nokan sous le pseudonyme de Charles Nokan
avec une œuvre intitulée Violent était le vent.
Violent était le vent est une œuvre de récit de voyage avec un jeune homme
qui part poursuivre ses études en France, comme dans les autres romans.
L’événement nouveau que Charles Nokan introduit et qui fait de son roman
une œuvre de transition est l’aspect politique. En effet, Kossia, le person-
nage principal, ne se contente pas de sa formation académique et livresque ;
parallèlement à ses études, il se construit politiquement en participant à des
réunions et même à des luttes syndicales. C’est le lieu de la maturation de
sa conscience politique : il prend conscience du mirage de l’indépendance
de son pays. De retour dans son pays, il s’engage naturellement dans la lutte
contre le néocolonialisme.
En dépit de ce nouvel élément politique, l’œuvre demeure, comme les
autres de la période, largement tributaire de l’autobiographie et de la quête
du savoir. Ouverte par le premier roman Climbié, la première période du
roman ivoirien s’achève dix ans plus tard avec Violent était le vent.
Ainsi, Violent était le vent est le premier roman à avoir fustigé les nouveaux
dirigeants de l’Afrique indépendante. Mais c’est Ahmadou Kourouma avec
Les soleils des indépendances qui rompt avec la routine jusque-là caractéris-
tique du roman ivoirien et qui ouvre la deuxième période du roman ivoirien.

La dénonciation sociale et politique de  à 

La publication de Les soleils des indépendances et son écho retentissant


soutiennent certainement l’affirmation selon laquelle « c’est à partir de 1968
que la littérature ivoirienne écrite tente d’exprimer une certaine identité
nationale 1. »

Les soleils des indépendances d’Amadou Kourouma, une œuvre de rupture

Le roman, Les soleils des indépendances, relate l’histoire d’un vieux


malinké, Fama, descendant de prince, contraint de vivre d’aumône du fait
des indépendances qui ont brisé le monopole du commerce. Et pourtant,

1. Amadou Koné, Gérard Lézou, Joseph Mlanhoro, Anthologie de la littérature ivoi-


rienne, p. 12.

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32 | KOUASSI FLORENCE ABOUA

Fama est de ceux qui appelaient la fin de la période coloniale de tous leurs


vœux. Il avait pour cela fait d’énormes sacrifices, avait pris une part active à
la lutte émancipatrice. Au lieu de bénéficier des retombées de la lutte, il ne
se retrouve qu’avec sa carte d’identité et celle du parti unique sans aucune
autre possibilité de ressources financières. Il végète et est condamné à errer
de funérailles en funérailles pour espérer avoir sa pitance quotidienne.
Il s’engage alors dans une nouvelle lutte, cette fois, contre les indépendances
qui lui auront tout pris. Accusé d’avoir participé à un complot, Fama est jeté
en prison. À sa sortie de prison, il n’a qu’une idée : mourir tranquillement
sur sa terre natale. Malheureusement, il rendra l’âme, dans une ambulance,
à quelques distances de son village, Togobala.
Ahmadou Kourouma, dans cette œuvre, tire à boulets rouges sur les
indépendances et leurs dirigeants tout en n’omettant pas de magnifier
la société ancienne. De plus, il se sert d’événements précis ayant marqué
historiquement la Côte d’Ivoire politique des premiers moments de son
indépendance. C’est la fictionnalisation de la vie politique ivoirienne dans
un contexte de parti unique qui confère la spécificité de cette production. Ce
sont les complots de 1963 en Côte d’Ivoire, pour lesquels il a effectivement
séjourné en prison qu’Ahmadou Kourouma évoque. Son héros, Fama a été
inculpé à cause d’un rêve comme ce fut le cas dans la réalité de Jean Baptiste
Mockey 1, présumé cerveau de ces complots. La prison de Makayo, à travers
sa situation géographique « à la limite de la savane et de la forêt » ainsi que
« ses mares infestées de crocodiles », n’est en fait que celle de Assabou à
Yamoussoukro qui a accueilli les supposés comploteurs.
Maurice Horris dira effectivement à ce propos que « Le livre d’Ahma-
dou Kourouma, Les soleils des indépendances, est l’une des œuvres les plus
originales de la littérature négro-africaine de langue française 2. » Ces mots
indiquent à quel point cette œuvre marque un tournant décisif dans la pro-
duction romanesque ivoirienne et africaine.
Scrutant l’horizon obscurci des indépendances africaines, cette fiction,
par l’intrusion dans la sphère des indépendances fraîchement acquises et son
écriture iconoclaste, marquera définitivement le roman comme l’annonce
Jacques Chevrier : « À plus d’un titre, elle révolutionne la prose romanesque
et en préfigure les tendances maîtresses pour les dix ans à venir 3. » Les sil-
lons tracés par Ahmadou Kourouma sont suivis par les romanciers qui
s’adonnent à une critique plus incisive du pouvoir politique.

1. Jacques Baulin, La politique intérieure d’Houphouët Boigny, Paris, Eurafor Presse, 1982.
2. Maurice Horris, « Les niveaux de signification dans Les soleils des indépendances » in
Recherche, pédagogique et culture, n° 28, mars 1977, p. 68.
3. Jacques Chevrier, La littérature d’Afrique noire de langue française, Paris, Éd. Nathan,
1999, p. 46.

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ESSAI DE PÉRIODISATION DU ROMAN IVOIRIEN | 33

Après Les soleils des indépendances, le rapport des auteurs ivoiriens au pou-
voir politique s’opérera relativement à deux systèmes : la colonisation et le
pouvoir consécutif à l’indépendance.

La dénonciation acerbe de la colonisation et des indépendances

Le système colonial fera l’objet de dénonciation tous azimuts. Il est passé


au crible de la plume des romanciers. La conquête, l’asservissement total, ses
impacts sociaux, ses moyens de coercition et de répression, ses abus divers
sont étalés dans la fiction sans faux-fuyants.
Ouassenan Koné, par exemple, dans son roman L’homme qui vécut trois
vies, raconte la brutalité des garde-cercles coloniaux qui n’hésitent pas à
raser des villages entiers si ces derniers osent opposer une quelconque résis-
tance. La critique du colonialisme est plus directe, explicite et incisive avec
Bernard Dadié, Charles Nokan et Jean-Marie Adiaffi.
Le pionnier du roman ivoirien, dans Commandant Taureault et ses nègres,
narre une histoire où un commandant de cercle ayant maille à partir avec
ses administrés abuse de la force dans la ville fictive de Gbénou. Il présente
alors les peuples africains en lutte pour reconquérir leur liberté confisquée.
Charles Nokan, avec deux œuvres, Le matin sera rouge et Mon chemin
débouche sur la grande voie s’inscrit également dans la lutte libératrice.
Le matin sera rouge, pour ne citer que la première, présente un état africain
sous domination coloniale au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.
Les deux couples, que forment Blovéa et Ehoé d’une part, N’djadia et Adjoé
d’autre part, indiquent le combat à mener. Historiquement, ce roman rap-
pelle l’évolution politique de la Côte d’Ivoire de 1944, avec la création du
Syndicat Agricole Africain et du Rassemblement Démocratique Africain
en 1946, au début des années 1960, date de son accession à l’indépendance.
Enfin, La carte d’identité de Jean-Marie Adiaffi n’est pas en reste.
Ce roman raconte le calvaire vécu par Melédouman, prince héritier,
confronté aux tracasseries de l’administration coloniale sur le territoire
dirigé par Lapine Kakatika. Arbitrairement arrêté, jeté en prison, torturé,
Melédouman s’entendra dire qu’il a subi toutes ces exactions sans causes
réelles. Pourtant, il en est sorti aveugle, mais est resté digne et fier de ses
racines, de son identité.
Le constat qui s’impose est que la critique du colonialisme ne s’opère
véritablement que longtemps après les indépendances. La majeure partie
des romans, qui abordent ce thème et dont nous avons relevé quelques-uns,
est publiée dans les années 1980, soit vingt ans après l’indépendance de la
Côte d’Ivoire et près d’un siècle après l’instauration officielle de la Côte
d’Ivoire coloniale en 1893.

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34 | KOUASSI FLORENCE ABOUA

Le second système politique décrié est celui installé après les indépen-
dances. En plus de Les Soleils des indépendances et Violent était le vent dont
l’impact a été évoqué plus haut, ce sont : Les saisons sèches de Denis Oussou
Essui, Traites de Amadou Koné, En attendant la liberté de Gnaoulé Oupoh
qui dénoncent tous les abus du parti unique.
Par ailleurs, un clin d’œil à la gent féminine révèle qu’avant 1990, on
notait sur la scène de la production romanesque huit auteurs féminins sur
trente-quatre romanciers et aucune d’elles n’abordait la question du pouvoir
politique. Ce sont Simone Kaya, Fatou Bolli, Anne-Marie Adiaffi, Kouadio
Akissi, Marie-Gisèle Aka Amani, Viviane Kacou, Régina Yaou, Véronique
Tadjo.
En somme, on peut retenir à ce stade de notre réflexion, deux étapes
dans l’évolution du roman ivoirien. Mais depuis l’instauration du pluralisme
politique, une nouvelle tendance s’est amorcée.

La période post-multipartisme -

Quand le 2 octobre 1990, le mur s’écroule entre les deux Allemagnes


et que les populations, environ quarante-cinq millions d’habitants, se
retrouvent après quarante-cinq années de séparation, ce sont en Afrique les
barrières artificiellement, structurellement, installées qui tombent au niveau
politique : application du multipartisme politique contenu dans la constitu-
tion, loi fondamentale des pays. L’écroulement du mur de Berlin a périclité
le chantage des dictatures africaines et permis d’ouvrir une nouvelle voie
dans le roman ivoirien.
À partir de 1990, en effet, la prose romanesque ivoirienne se caractérise
par des éléments novateurs, jusque-là jamais manifestés dans la création.
Comme le précisent Warren et Wellek,
Il faut bien voir qu’une période n’est pas un type idéal, ni un modèle abstrait,
ni une série de concepts logiques, mais une section temporelle dominée par un
système de normes qu’aucune œuvre n’accomplit jamais dans son intégralité.
Écrire l’histoire d’une période, c’est retracer le passage d’un système de normes à
un autre. Si donc une période est une section temporelle à laquelle on peut attri-
buer une unité, il est clair que cette unité ne peut être que relative. Elle signifie
simplement que c’est au cours de cette période qu’un système de valeurs s’est
réalisé le plus complètement. Si l’unité d’une période donnée était absolue, les
périodes s’aligneraient côte à côte comme des blocs de pierre, sans continuité
d’évolution 1.

1. Austin Warren et René Wellek, La théorie littéraire, Paris, Éd. du Seuil, 1971, p. 372.

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ESSAI DE PÉRIODISATION DU ROMAN IVOIRIEN | 35

Nous retiendrons trois éléments majeurs dans le roman ivoirien post-


multipartisme : l’entrée des écrivaines ivoiriennes dans la sphère de la
dénonciation politique, la prise en compte de l’histoire récente de la Côte
d’Ivoire depuis le multipartisme et la démocratisation de l’espace roma-
nesque. Ces innovations de forme et de fond caractérisent la plupart des
romans publiés depuis 1990.

Entrée des romancières dans la critique politique

Avant 1990, la critique du pouvoir politique était faite par six auteurs :
Bernard Dadié, Charles Nokan, Ahmadou Kourouma, Gnaoulé Oupoh,
Amadou Koné, Oussou-Essui Denis. Depuis cette date, de nombreux
auteurs, y compris des femmes, leur ont emboîté le pas avec une dénoncia-
tion vigoureuse.
À partir de 1990, les romancières jusque-là absentes de la sphère poli-
tique romanesque y apparaissent. Véronique Tadjo, Tanella Boni, Kouamé
Adjoua Flore font figure de pionnières dans ce domaine avec respective-
ment Le royaume Aveugle, Les baigneurs du lac rose et La valse des tourments.
Elles dénoncent sans complaisance tous les pouvoirs politiques qui se sont
succédé en Afrique ; et aucun n’échappe à leur plume : traditionnel, colo-
nial, indépendant, pluraliste. Elles seront rejointes par nombre de leurs
consœurs. C’est par exemple une romancière qui a évoqué, avec réalisme, le
premier coup d’État en Côte d’Ivoire, sous la plume de Régina Yaou avec
un titre pellucide, Coup d’État.

Prise en compte de l’histoire récente de la Côte d’Ivoire


post-multipartisme

S’il a fallu attendre huit ans après les indépendances pour sortir une œuvre
critique sur cette gestion et voir se réveiller la critique contre la colonisation,
la restauration du multipartisme et la nouvelle société sont plus vite présents
dans les productions romanesques. Les événements qui ont conduit à la res-
tauration du multipartisme sont largement repris dans les romans, avec un
tel réalisme qu’on croirait avoir un livre d’histoire en main : le plan Koumoin
Koffi, les remous sociaux, la descente des militaires à la cité universitaire de
Yopougon, la marche de l’opposition, les grèves estudiantines, etc. Le coup
d’État de 1999, la récente crise post-électorale et ses corolaires n’ont pas
échappé à la création romanesque, avec en général des titres translucides.
On citera entre autres Et l’aube se leva de Fatou Keïta, Matin de couvre-feu

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36 | KOUASSI FLORENCE ABOUA

de Tanella Boni, Le camarade Rebelle de Venance Konan, La guerre des gaous


de Bandaman Maurice…

Esthétique pluraliste ou la démocratisation de l’espace romanesque

Plus que le contenu politique, c’est l’écriture qui confère tout son poids
à l’avènement de cette nouvelle période dans l’histoire du roman ivoirien.
Les auteurs « démocratisent » l’espace fictif à travers deux institutions, deux
éléments clés, la narration et le personnage principal. Mieux que les paroles,
c’est-à-dire la narration d’une fictive société démocratique, les romanciers
agissent par l’exemple en faisant porter le thème par la forme. En effet, la
rupture se perçoit davantage au niveau esthétique où la démocratie imbibe
la plume des auteurs ivoiriens à travers la polyphonie narrative et le héros
collectif, deux éléments incontournables du récit. D’un côté, le narrateur
représente l’instance qui conduit le récit et communique ses émotions, ses
sentiments au lecteur et de l’autre le personnage principal, un être de pre-
mier plan dans une production littéraire. Ce sont des places privilégiées et
donc d’autorité dans l’intrigue.
La polyphonie narrative est la multitude de narrateurs dans le récit. Pour
un même fait, on a plusieurs voix narratives qui instaurent du coup plusieurs
points de vue divergents. Plusieurs récits contradictoires, mais non moins
fondés, se livrent au lecteur qui peut aisément se forger une opinion. Le fai-
sant, la narration polyphonique est le moyen d’énoncer et de prendre en
compte, pour un problème donné, plusieurs versions, plusieurs sensibilités.
L’absence de liberté d’expression, mentionnée comme trait des dictatures et
du parti unique des indépendances pourrait ainsi y trouver un terme.
À titre d’exemple, les circonstances de la mort du prisonnier Ba’ Assazan
dans La Bible et le fusil donnent lieu à plusieurs spéculations. Il se serait,
pour les uns, noyé dans la piscine réservée à la famille du régisseur de la
prison et aux gardes pénitentiaires. Pour les autres, il se serait pendu dans
sa cellule avec son pantalon. Même les hypothèses du narrateur principal
présentées comme des rêves sont différentes :
J’ai vu Assazan déshabillé ; on l’obligeait à grimper à une barre de fer dans
laquelle circulait une forte charge électrique. Chaque fois qu’il posait la main
contre le fer, Assazan était projeté dix mètres plus loin. Et ses tortionnaires, en
ricanant, le battaient. […] On amena le prisonnier sur une plage, on y creusa
une fosse, on l’y fit descendre, puis on l’enterra entièrement ne laissant que
sa tête 1.

1. Maurice Bandaman, La Bible et le fusil, Abidjan, CEDA, 1996, p. 11.

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ESSAI DE PÉRIODISATION DU ROMAN IVOIRIEN | 37

Une telle approche est de nature à donner au récit une marque d’objec-
tivité et une impression de vérité. Reprenons d’ailleurs, ici, à notre compte
la conclusion suivante faite par un des narrateurs dans La Bible et le fusil de
Bandaman Maurice : « De toute façon, vous choisirez entre ces deux rêves
et vous rétablirez vous-même, suivant votre esprit, le maillon manquant à
votre histoire 1. »
Dans cette même perspective, le roi Djigui, dans Monnè, outrages et
défis d’Ahmadou Kourouma apparaît comme débonnaire en suivant le
narrateur extra-diégétique quand les narrateurs-personnages dévoilent les
dessous contrastés de son règne. Les qualificatifs sont aux antipodes les uns
des autres. Par exemple, Djigui Kéïta apparaît comme un roi humble, un
être extraordinairement bon : « Tout autre, après un tel exploit, se serait
proclamé prophète, se serait tout permis, aurait repris sa vie de délectation
d’antan. Allah en soit loué ! Djigui n’était pas seulement façonné avec de la
bonne argile, il était aussi franc, charitable et matineux 2. »
A contrario, c’est un roi violent, n’admettant pas que l’on s’oppose à lui,
et qui n’hésitant pas à éliminer les récalcitrants selon un autre narrateur :
Arrivait au Bolloda un révolté contre les travaux forcés et leurs lots de
malheur. Le roi l’écoutait, le consolait, lui parlait d’Allah, de la domination du
Nègre qui ne nous laissait d’autre recours que la résignation. Le visiteur repar-
tait content. Je le suivais comme un chien et au premier détour, mes hommes se
saisissaient du contestataire, le battaient à mort ou même parfois d’un coup de
couteau l’assassinaient 3.

La qualité de Héros est aussi démocratisée dans la prose. Le statut de


héros au sens de personnage principal de l’œuvre est partagé par un couple,
groupe de deux personnes. L’institution du héros multiple permet la divi-
sion de la scène fictive par la réduction de l’espace du héros et par ricochet
son pouvoir.
Dans le récit, c’est un des personnages qui conduit l’intrigue puis cède la
place à l’autre jusqu’à la fin du récit. Dès lors, l’espace romanesque est sem-
blable à la scène politique où chacun joue sa partition. Le pluralisme étant,
dans son principe, opposé à tout ce qui est concentration de pouvoirs dans
les mains d’une seule personne, fut-elle de papier, il se dessine une volonté
manifeste de lutter contre les abus de pouvoir, la concentration du pouvoir
et une invitation à la démocratie, à la séparation effective des pouvoirs et à
l’alternance politique. À titre illustratif, nous présentons le tableau suivant
des personnages principaux dans quelques œuvres :

1. Ibid., p. 10.
2. Ahmadou Kourouma, Monnè, outrages et défis, Paris, Éd. du Seuil, p. 17.
3. Ibid., pp.148-149.

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38 | KOUASSI FLORENCE ABOUA

Noms des auteurs Titres des œuvres Héros


Tanella Boni Les baigneurs du lac rose Yetê et Leni
Véronique Tadjo Le royaume aveugle Akissi et Karim
Maurice Bandaman Le fils de la femme mâle Awlimba et Bla Yassoua
Gnaoulé Oupoh Pour hâter la liberté Akou Mobio, Viviane, Teti
Maurice Bandaman La Bible et le fusil Moya et Ahika
Camara Nangala La ronde des hyènes Watantié et Kahonaman
Camara Nangala Le printemps de la liberté Pessa et Wonouflet
Denis Oussou Essui Rendez-vous manqués Pétar et Tikéssou Tipka
Paul Akoto Yao L’escalier aux sept marches Begnitawaka et Sassahoun
Kouadio Bertin La victime des intérêts Osk et Yélé
Régina Yaou Coup d’Etat Carole et Ezorro
Tableau : Pluralité de héros dans des romans ivoiriens

Ces héros sont pour l’essentiel des leaders politiques, des militants de
parti politique, des représentants de la frange mécontente de la population,
des marginalisés, des étudiants, des responsables de partis politiques, partis
d’opposition généralement, des opprimés, des sans voix. Le principe de par-
tage qui sous-tend le pluralisme est respecté en ce sens où « elle suppose enfin
que le pouvoir soit lui-même divisé, séparé, distribué en plusieurs autorités de
façon à ce qu’aucune ne puisse s’en attribuer la totalité de l’exercice 1. »

Conclusion

Au terme de notre analyse, nous pouvons retenir que trois périodes dis-
tinctes s’observent dans l’histoire du roman ivoirien de la colonisation en
1956 jusqu’à la période post-multipartisme 2015.
La première couvre les dix premières années de sa naissance, 1956-
1966. Elle a pour caractéristique l’autobiographie et les récits de voyage.
La seconde introduite par Les soleils des indépendances, s’achève en 1989.
Elle se distingue par la critique politique et sociale de la colonisation et des
indépendances.
La troisième étape est née depuis 1990, année du retour au pluralisme
politique, et se poursuit encore aujourd’hui. La critique du pouvoir politique
se fait plus incisive avec la prise en compte quasi immédiate de l’actualité
sociale et politique et la gent féminine y fait son apparition. L’esthétique
de cette période est en faveur de la démocratie par l’instauration de la

1. Lexique de science politique : vie et institution politique, Paris, Éd. Dalloz, 2008, p. 401.

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ESSAI DE PÉRIODISATION DU ROMAN IVOIRIEN | 39

polyphonie narrative et du héros multiple. Il s’agit pour cette période d’un


parti pris pour le multipartisme et surtout une esthétique en faveur de la
« conception philosophique postulant que le monde est constitué d’une plu-
ralité de choses et d’êtres ayant vocation à coexister 1. »
La fiction réussit ainsi le pari, à travers le statut du narrateur et du per-
sonnage principal, de « repartir l’ensemble des positions d’autorité dans la
société (fictive) de façon à garantir qu’aucun individu, aucun groupe, aucune
institution ne puisse concentrer tous les pouvoirs 2. »
Les romanciers ivoiriens, dans leur ensemble, proposent un mode opé-
ratoire, une méthode adéquate qui consiste essentiellement à refuser toute
forme de dogmatisme pour l’application effective de la démocratie. Le but
ultime de la démocratie est de préserver et de promouvoir la dignité et les
droits fondamentaux de l’individu, de réaliser la justice sociale, de favoriser
le développement économique et social de la communauté, de renforcer la
cohésion de la société et créer un environnement propice à la paix, nationale
et même internationale. Les romanciers ivoiriens participent, à leur humble
niveau, à la construction de la paix mondiale par le biais de la vulgarisation
des idéaux démocratiques.

Bibliographie

Baulin Jacques, La politique intérieure d’Houphouët Boigny, Paris, Eurafor Presse,


1982.
Biyidi Alexandre, « Afrique noire, littérature rose » in Présence Africaine, avril-juil-
let, 1984.
Chevrier Jacques, Littérature d’Afrique noire de langue française, Paris, Éd. Nathan,
1999.
Gnaoulé Oupoh, La littérature ivoirienne, Paris-Abidjan, Éd. Karthala, CEDA,
2000.
Graziano Benelli, « Le roman en Côte d’Ivoire » in Consiglio nazional Delle
ricerche : Regards sur la littérature de Côte d’Ivoire, sous la direction d’Anna Paola
Mossetto, Bulzoni, 1999.
Horris Maurice, « Les niveaux de signification dans Les soleils des indépendances »
in Recherche, pédagogie et culture, n° 28, mars 1977.
Koné Amadou, Lézou Gérard et M’lanhoro Joseph, Anthologie de la littérature
ivoirienne, Abidjan, CEDA, 1983.
Lanson Gustave, « L’histoire littéraire et la sociologie » in Revue de métaphysique et
de morale, XII, 1904.

1. Ibid., p. 400.
2. Ibid.

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40 | KOUASSI FLORENCE ABOUA

Lanson Gustave, « Programme d’études sur l’histoire provinciale de la vie littéraire


en France » in Études d’histoire littéraire, Paris, Éd. Champion, 1929.
Lézou Gérard Dago, La création romanesque devant les transformations actuelles en
Côte d’Ivoire, Abidjan-Dakar, NEA, 1977.
Lexique de science politique : vie et institution politique, Paris, Éd. Dalloz, 2008.
Warren Austin et Wellek René, La théorie littéraire, Paris, Éd. du Seuil, 1971.

1- jisa malela miscoiu litterature et politique en afrique.indd 40 24/01/2018 16:28


Jdrzej Pawlicki

LE GÉNIE DE L’ISLAM
Les motifs religieux dans la littérature maghrébine de langue française

Je voudrais commencer par expliquer ce que je comprends par le génie


de l’islam. Dans mon analyse je chercherai à voir si la religion musulmane,
avec ses textes fondateurs – le Coran et les hadiths – peut constituer un
récit originel à partir duquel les générations qui suivent l’émergence de
l’islam au viie siècle développent leur compréhension du message coranique
et – dans un souci herméneutique – veillent à ce qu’il soit toujours trans-
missible et compréhensible. Il semble que la réponse est évidente : toute
religion monothéiste demande à être réactualisée, sinon le souffle de révéla-
tion divine risque de s’évanouir et l’étincelle de génie des grands prophètes
de perdre son éclat. Pourtant, dans un monde chaotique et violent qu’est
le nôtre, toute parole sur l’islam est susceptible de s’inscrire dans un dis-
cours idéologique dont le moins qu’on puisse dire est qu’il referme le texte
fondateur sur une conceptualité binaire. Il semble que l’héritage musulman
est confronté au double danger d’accaparement : par les exégètes conser-
vateurs et leurs acolytes armés d’une part, et par le discours essentialiste
sur la prétendue rétrogradation du monde arabo-musulman et son incapa-
cité d’adopter le système de la démocratie libérale d’autre part. Le génie de
l’islam en littérature consisterait donc à ne pas se lasser de chercher un lieu
qui permet de parler des voix multiples, des voix hétérogènes, des voix qui
s’expriment à partir du texte coranique, de l’intérieur de la religion et culture
arabo-musulmanes, tout en restant sur les marges de celles-ci. Le rôle de la
littérature serait de briser les oppositions qui structurent notre pensée, de
mettre en question les prérequis de la raison qui sont devenus évidents et
quasi-naturels.
Cela entraîne inévitablement la question de l’héritage et du devoir. L’élan
prophétique de Mohammed du viie siècle demande de la responsabilité de
la part de ceux qui se sentent concernés, que ce soit par leur naissance et
éducation dans le cercle culturel arabo-musulman ou par l’intérêt que le
message coranique suscite chez eux. Ce devoir est important surtout au
moment de transition culturelle ou civilisationnelle dont l’un des enjeux les

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42 | JĘDRZEJ PAWLICKI

plus importants est justement l’interprétation des textes fondateurs et leur


compréhension 1. L’herméneutique gagne en importance à l’époque de crise
où l’on négocie la signification de l’héritage. Or, souligner que, au début
du xxie siècle, nous vivons une étape de transition ou d’interregnum relève
d’un truisme.
En 1993, en répondant à l’annonce de la fin de l’histoire et de l’avène-
ment du dernier homme lancée par Francis Fukuyama, Jacques Derrida
a publié un livre sur Marx et la nécessité de se confronter à l’héritage du
philosophe et économiste allemand. Au lendemain d’une époque nouvelle,
marquée par la révolution pacifique du syndicat « Solidarność » en Pologne,
la chute du mur de Berlin, le collapsus du système communiste en Europe
de l’Est et le triomphe géopolitique des pays capitalistes, Derrida a renoué
avec le personnage d’Hamlet, prince hanté par le spectre de son père. Selon
le philosophe français, tout commence avec l’apparition d’un spectre, avec
l’attente de son apparition qui témoigne d’une crise, d’une transition. Que
ce soit l’Europe de 1848 décrite par Marx dans son fameux Manifeste du
Parti communiste qui commence par la non moins célèbre phrase « Un
spectre hante l’Europe : le spectre du communisme » ou le royaume danois
représenté dans la pièce de Shakespeare, le constat d’échec et de malaise
reste actuel. Hamlet l’exprime dans les vers cités par Derrida au début de
son essai : « The time is out of ioynt : Oh cursed spight, / That ever I was
borne to set it right 2. »
Hamlet représente donc une nouvelle génération, celle qui est condamnée
à recevoir un héritage et chargée de remédier à l’état pitoyable du monde,
celle qui doit préparer un avenir. Derrida souligne qu’un spectre est tou-
jours pluriel, qu’il est toujours plus d’un, qu’il a plusieurs voix. Si l’héritage
demande une interprétation, un effort herméneutique, nécessaire pour le
transmettre aux générations futures, il n’est jamais ni naturel, ni transpa-
rent. C’est grâce à sa résistance qu’on peut recevoir un héritage. Il est en
même temps un devoir et une opportunité.
Même si l’hantologie derridienne s’inscrit dans un contexte historique
et socio-politique défini, celui de la polémique avec les thèses de Francis
Fukuyama, elle est devenue un concept adapté aux arts plastiques et audio-
visuels ou, en général, à la description de différents phénomènes de culture
dont le présent est de plus en plus souvent « hanté » par les esthétiques du
passé. Dans ce sens, l’hantologie est une catégorie qui permet d’approcher
par exemple la spécificité de ce mélange d’absurde, de nostalgie et de malaise

1. C’est l’avis de la chercheuse polonaise Maria Janion qui a consacré de nombreuses


études à la question d’interprétation et d’herméneutique. Voir Maria Janion, Humanistyka :
poznanie i terapia, Varsovie, PIW, 1982, p. 123.
2. Jacques Derrida, Spectres de Marx, Paris, Éd. Galilée, 1993, p. 20.

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LE GÉNIE DE L’ISLAM | 43

qui régnait dans les anciens pays communistes au moment de la transition


économique et politique 1.
Quelle que soit la fortune du concept derridien dans les études culturelles,
il me semble intéressant d’y recourir dans la lecture des romans des auteurs
maghrébins consacrés au personnage du Prophète Mohammed. Je voudrais
voir si la mise en scène fictionnelle de ce personnage historique relève de
la présence « hantologique » et, si c’est bien le cas, quelles formes esthé-
tiques sont adoptées pour décrire le Prophète. Compte tenu de la position
interstitielle des romanciers maghrébins de langue française qui s’expriment
en même temps à partir des cultures arabo-musulmane et européenne, ils
semblent prédestinés à ce type d’exercice littéraire et idéologique. Or, on
ne saurait ne pas remarquer que si un spectre hante l’Afrique du Nord et
l’Europe en ce début du xxie siècle, c’est bien celui de Mahomet (et non pas
de Mohammed), personnage fantasmé et tissé d’amalgames et d’a priori de
nature politique.
Je voudrais étudier les textes des deux auteurs appartenant aux deux
générations différentes : Driss Chraïbi, écrivain marocain né en 1926 à El
Jadida et mort en 2007 à Crest, et Salim Bachi, écrivain algérien né en 1971
à Alger. Je m’intéresse particulièrement à L’Homme du Livre de Chraïbi,
roman de 1995 dans lequel l’auteur relate les dernières heures précédant
le début de la révélation du Coran, et au Silence de Mahomet de Bachi,
roman de 2008 dont l’action ne commence qu’après la mort du Prophète, au
moment où la jeune communauté musulmane s’interroge sur la question de
la succession. L’importance de la voix est cruciale dans les deux textes. Si,
dans le premier, Mohammed est à l’écoute de la Voix de la transcendance,
s’il est en train de devenir le messager de la voix divine, dans le second, la
voix du Prophète n’est plus audible et la parole est donnée à ses proches, à
ses héritiers et collaborateurs : sa première épouse Khadija, le premier calife
et proche compagnon du Prophète Abou Bakr, le général converti à l’islam
Khalid ibn al-Walid et la plus jeune des épouses de Mohammed – Aïcha.
Force est également de constater que Driss Chraïbi et Salim Bachi com-
mentent leurs textes fictionnels dans les récits autobiographiques. L’enjeu
de leurs romans étant essentiel, ils ressentent probablement le besoin de les
gloser dans les textes non fictifs, d’ajouter leur propre voix à l’ensemble de
commentaire et analyses. Chraïbi s’est adonné à cet exercice dans Vu, lu,
entendu de 1998 et Salim Bachi, quant à lui, dans le récit autobiographique
Dieu, Allah, moi et les autres, publié en janvier 2017.

1. Voir le tout récent livre sur les esthétiques à l’époque de changement politique et écono-
mique en Pologne, caractéristiques, d’ailleurs, pour tous les pays de l’ancienne zone commu-
niste : Olga Drenda, Duchologia polska. Rzeczy i ludzie w czasach transformacji [L’hantologie
polonaise. Les choses et les humains au temps de transition], Cracovie, Éd. Karakter, 2016.

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44 | JĘDRZEJ PAWLICKI

Dans L’Homme du Livre l’importance de la figure paternelle et de la


question d’héritage est bien visible déjà dans le paratexte qui a été maintes
fois analysés par les chercheurs qui s’occupent de la littérature maghrébine.
Je ne veux pas répéter leurs conclusions, mais les inscrire dans le contexte
sémantique esquissé ci-dessus. Le texte de Chraïbi s’ouvre par un aver-
tissement dans lequel l’auteur souligne qu’il s’agit bel et bien d’un roman,
d’une œuvre de pure fiction, « même s’il met en scène un personnage consi-
dérable : le prophète Mohammed » 1. Vient ensuite la dédicace au père du
romancier, Hadj Fatmi Chraïbi, et, à la page suivante, la citation du hadith
du Prophète : « Les liens utérins ajoutent à la vie. » Le roman se clôt égale-
ment par la reprise d’un autre hadith : « L’Islam redeviendra l’étranger qu’il
a commencé par être. » Loin de se limiter à une simple astuce éditoriale
qui sert à anticiper la colère d’une certaine part du lectorat, l’avertissement
de l’auteur souligne, en fait, le caractère « hantologique » du personnage du
Prophète. L’événement « Mohammed » a eu lieu en Arabie au viie siècle,
mais le personnage historique ne cesse de nous hanter, d’habiter notre pré-
sent, notamment grâce à la mise en fiction. La dédicace insiste sur le respect
dû au père, ce qui est souligné par l’usage du titre honorifique « hadj », et sur
l’intimité des relations familiales, ce qui se traduit par la signature familière
« Driss », limité au prénom de l’auteur. Les hadith mis en exergue signalent
explicitement l’importance des liens familiaux dans la culture arabo-musul-
mane (les fameux « liens utérins ») et la nécessité de veiller sur l’héritage du
Prophète (le caractère étranger de l’islam).
Dans le texte même du roman le problème de l’héritage est posé dans
l’une des visions du Prophète qui est en train de méditer dans sa caverne.
Mohammed évoque le lien intime et charnel avec ses deux fils morts en
bas âge :
Il pensait à ses deux fils qu’il avait enterrés debout, selon la coutume de la
tribu. Un éclat de mes os, la moelle de mes os, le souffle le plus intime de mon
cœur, l’âme de mon âme, et la terre qui m’a donné le jour et le soleil du ciel qui
me nourrit et l’étoilée nocturne vers laquelle aspire le rêve des hommes, le galop
d’un cheval fou de bonheur dans l’immensité du désert, le blatèrement de la
chamelle appelant ses petits, un grain de sable, un pépiement d’oiseau – tout
cela s’était mêlé, s’était fondu au fil des jours pour donner naissance un jour au
premier sourire d’un enfant 2.

Le texte poétique de Chraïbi abonde en éléments physiques et sonores


propres au paysage d’Arabie (terre, soleil, lune, désert, voix des animaux)
comme si le génie de l’islam qui va naître tantôt consistait en leur fusion.

1. Driss Chraïbi, L’Homme du Livre, Paris, Éd. Denoël, 2011, p. 7.


2. Ibid., p. 17.

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LE GÉNIE DE L’ISLAM | 45

Le Prophète serait celui qui, à partir du génie d’un lieu, construit un récit
primitif que les générations futures doivent reprendre. Dans L’Homme du
Livre la hantise est présentée à l’envers : c’est le Prophète Mohammed qui
est habité par les spectres de ses enfants, par les spectres de tous ceux qui
seront chargés de promouvoir son héritage. Sa vision s’ensuit : « Et là-bas,
à l’entrée de La Mecque, aux pieds du rempart ocre, de deux tombeaux
creusés dans le roc sortaient deux squelettes d’enfants, qui ramassaient leurs
peaux, s’en vêtissaient et s’en allaient vers leur demeure en chantant 1. »
Le champ lexical de la vie et de la mort introduit l’un des thèmes prin-
cipaux du roman chraïbien qu’est la naissance d’une nouvelle civilisation.
La vision qui s’étale à Mohammed anticipe une ère nouvelle qui reste à
imaginer : « Et, derrière ses paupières closes, il eut la vision d’un lointain,
très lointain passé appelé paradis – et peut-être d’un avenir, un avenir non à
attendre du destin, mais à inventer : le sable et le reg devenu humus, un pays
verdoyant en son entier 2. » En proie aux émotions intenses, Mohammed
pressent l’avènement d’un nouveau, il prépare la place à ce qui s’approche.
Pourtant, il ne reste pas passif et le narrateur souligne que l’avenir est
toujours à inventer. Mû par « ce désir d’éternité qui n’[a] jamais cessé de
travailler l’homme 3 » et à force de méditer dans sa caverne, le futur Prophète
de l’islam force le ciel à intervenir dans le destin des humains. Le génie de
cette nouvelle civilisation qui est en train de naître dans les sables de l’Ara-
bie aura pour fondement deux récits : le Coran et les hadiths.
C’est pourquoi Driss Chraïbi recourt constamment à ces textes fonda-
teurs dans son roman. Sa stratégie consiste en citation des hadiths choisis,
en reprise intertextuelle de certains motifs islamiques ou en réécriture des
passages coraniques en français. J’ai déjà évoqué les deux propos attribués au
Prophète qui constituent le cadre de L’Homme du Livre. En ce qui concerne
le recours intertextuel aux éléments de la tradition musulmane, on ne saurait
ne pas citer l’allusion à la fameuse sourate 18 du Coran (« La Caverne »).
Comme le souligne l’islamologue Mohammed Arkoun, ladite sourate est
un texte métaphorique et symbolique que l’exégèse classique banalise par
l’intermédiaire d’un commentaire trop réaliste 4. La référence à la sourate 18
dans L’Homme du Livre est d’autant plus significative qu’elle est très valori-
sée dans les milieux mystiques musulmans ce qui réfère un savoir caché, non
accessible à tous les croyants et qui demande un certain effort.
Composée de trois récits – celui des Sept Dormants, celui de Moïse
rencontrant Al-Khadir, serviteur de Dieu qui traverse les âges et dont les
actions dépassent l’entendement, et celui d’Iskander-aux-Deux-Cornes

1. Ibid., p. 21.
2. Ibid.
3. Mohammed Arkoun, Lectures du Coran, Paris, Éd. Albin Michel, 2016, p. 19.
4. Ibid., p. 158.

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– la sourate « La Caverne » est une reprise des récits folkloriques proche-


orientaux qui expriment tous la vérité divine. Le verset 13 insiste sur
le fait que l’histoire présentée dans la sourate est racontée avec vérité,
c’est-à-dire qu’elle s’inscrit dans « l’espace ontologique du Réel-vrai 1 ».
L’espace du Réel-vrai égale donc à Dieu lui-même, à sa puissance créa-
trice et ordonnatrice et s’oppose à tout ce qui y échappe, à tout ce qui est
faux et illusoire. Pourtant, la démarche scientiste de l’exégèse musulmane,
surtout à partir du iiie siècle de l’Hégire, consiste à limiter ce qui est pen-
sable et à intégrer des récits mythologiques et métaphoriques comme des
données historiques 2.
Compte tenu de sa réécriture poétique et non conforme aux soucis exégé-
tiques des motifs coraniques, Chraïbi a été critiqué par certains chercheurs
qui lui ont reproché le manque de rigorisme et la connaissance insuffisante
du Coran. Bouchra Benbella remarque que l’écrivain marocain confond dans
son roman deux personnages distincts : le moine Bahira, que le Prophète a
rencontré dans son enfance, et Al-Khadir, personnage mystérieux évoqué
dans la sourate 18. Elle évoque même le « laxisme […] susceptible de
heurter la sensibilité religieuse du lecteur musulman 3 » et énumère les faits
historiques erronés mis en scène dans le roman.
Pourtant, il semble que, dans le cas de L’Homme du Livre, l’intention
d’auteur ne se résume pas par la volonté de choquer ou offenser qui que ce
soit. Les références aux traditions religieuses et familiales dans le texte sont
trop nombreuses pour y voir un nouvel exercice de révolte ou de blasphème
à l’instar du Passé simple du même auteur. L’Homme du Livre s’inscrit plutôt
dans la tentative de se confronter à l’héritage collectif et individuel et j’ajou-
terais que l’un de ses mérites les plus importants consiste à ouvrir une brèche
qui permet d’accéder au moment où l’héritage musulman était encore négo-
ciable, où le corpus coranique n’était pas clos par sa rédaction définitive et
par les gloses des théologiens trop proches du pouvoir des califes.
Ce souci de revenir à l’étape où la mémoire collective était vive et foison-
nante est manifeste chez Chraïbi. La même volonté de renouer avec la force
primitive des événements fondateurs se laisse voir dans le commentaire du
père du romancier, cité dans le récit autobiographique Vu, lu, entendu et
concernant Ibn Toumart, réformateur musulman du xiiie siècle : « Ce fut
l’une des rares fois où l’Islam redevint vivant, comme à l’origine, comme
à sa naissance dans le désert, débarrassé de la gangue et de la souillure du

1. Ibid., p. 159.
2. Ibid., pp. 160-161.
3. Bouchra Benbella, « L’Homme du Livre de Driss Chraïbi : pour une désacralisation de
l’Histoire sacrée de l’Islam », dans Najib Redouane (dir.), Les écrivains maghrébins et l’islam.
Constance dans la diversité, Paris, Éd. L’Harmattan, coll. « Autour des textes maghrébins »,
2013, p. 186.

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LE GÉNIE DE L’ISLAM | 47

temps 1. » Faire rejaillir l’étincelle de la parole prophétique, dégager une


pierre précieuse de la bulbe de terre qui s’est accumulée pendant des décen-
nies – tels peuvent être les objectifs de l’écriture qui met en scène les grandes
figures de la vie religieuse. Le père de Driss Chraïbi salue la pensée d’Ibn
Toumart dont la doctrine reposait sur la conscience individuelle et ration-
nelle : « Ce fut l’entreprise d’un homme qui avait tourné le dos au troupeau
sclérosé dans le confort intellectuel 2. »
Comme le souligne Najib Redouane, nombre d’écrivains maghrébins
abordent la question islamique pour interpeller et contester les éléments reli-
gieux 3. Ils se confrontent ainsi à « la pensée religieuse figée dans le temps » 4.
Même si ces remarques concernent avant tout les premières générations
des auteurs maghrébins (Tahar Ben Jelloun, Assia Djebar, Kateb Yacine,
Abdelwahab Meddeb et Driss Chraïbi), elles sont également valables pour
ceux qui suivent la voie tracée par les fondateurs de la littérature maghré-
bine. Dans son récit autobiographique consacré à l’enfance et à l’éducation
dans un pays arabo-musulman Salim Bachi soutient entre autres que « [o]n
peut très bien se dire que le Coran est mort avec Mahomet et cela ne serait
pas scandaleux, au contraire, sinon Mahomet lui-même se serait empressé
de désigner un successeur pendant son agonie » 5.
Bachi revendique ainsi la singularité du message prophétique et prône la
poursuite des recherches sur le Coran. Il met en relief la distinction entre
la parole et l’écrit, le discours prononcé par le Prophète et sa mise en page
sous le califat d’Othmane 6. La déclaration de mort du Coran et du Prophète
sert à insister sur l’impossibilité d’accéder directement au génie prophétique
de Mohammed, d’une part, et sur la nécessité de revenir aux sources dans
un mouvement asymptotique, d’autre part. « Aujourd’hui encore tout ce
qui touche au Coran m’intéresse au plus haut point. Je n’ai toujours aucune

1. Driss Chraïbi, Vu, lu, entendu, Paris, Éd. Denoël, coll. « Folio », 1998, p. 141.
2. Ibid.
3. Najib Redouane, « L’Islam et ses multiples variations dans le texte maghrébin de
graphie française », dans Najib Redouane (dir.), Les écrivains maghrébins et l’islam. Constance
dans la diversité, p. 15 et suivantes.
4. Ibid., p. 18.
5. Salim Bachi, Dieu, Allah, moi et les autres, Paris, Éd. Gallimard, 2017, p. 68.
6. Il ne serait pas abusif de constater que l’écrivain algérien suit la méthode proposée
par Mohammed Arkoun qui différencie quatre stades de l’élaboration de la parole divine :
la Parole de Dieu (Verbe infini situé au niveau transcendant), le discours coranique (l’énon-
ciation orale par l’intermédiaire du Prophète dans un environnement sémiologique précis),
le Corpus officiel clos (la fixation écrite du Coran sous Othmane), les corpus interprétés (les
commentaires coraniques rédigés au cours des siècles). La méthode d’analyse philologique
de Mohammed Arkoun permet d’ouvrir le fait religieux musulman aux acquis de la science
moderne sans vouloir mettre en cause la religion elle-même. (Mohammed Arkoun, Lectures
du Coran, pp. 14-17.)

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certitude. À ce propos, je préfère m’en tenir à la recherche qui avance.


La vérité est en marche et rien ne l’arrêtera 1 », affirme Salim Bachi dans la
suite de sa réflexion. L’effort herméneutique constant constitue pour lui un
outil pour combattre la pensée figée et conservée par l’exégèse refusant la
confrontation avec la raison.
Salim Bachi s’est confronté à l’héritage musulman dans son roman
Le silence de Mahomet. La structure même du texte traduit la difficulté de
faire parler le Prophète et le Coran après sa mort. Le roman se compose
de quatre récits prononcés successivement par les proches et collaborateurs
du Prophète. Les propos de Khadija, Abou Bakr, Khalid ibn al-Walid et
Aïcha rendent le malaise de la jeune communauté musulmane condamnée à
hériter une nation en train de naître, à recevoir un héritage qui résiste dès le
début. « Après la mort de mon bien-aimé, nous sommes sortis de l’enfance,
nous avons quitté le royaume de Dieu pour entrer dans celui des hommes.
[…] Dieu s’est tu à la mort de Mohammad 2 », répète Abou Bakr, affligé par
les conflits politiques dans la communauté musulmane primitive et soucieux
de garantir sa survie.
Dans Le silence de Mahomet l’écrivain algérien donne la parole aux succes-
seurs immédiats de Mohammed. Il reconstruit, par la fiction, le récit-cadre
de l’histoire coranique. Ses personnages évoquent les circonstances de la
révélation de certains versets du Coran tout en réclamant leur portée uni-
verselle. Si Khalid ibn al-Walid soutient que « Mohammad ne s’adressait
à personne en particulier. Ses paroles résonnaient dans l’éternité 3 », Aïcha
ne cesse d’évoquer la situation d’énonciation précise pour dénoncer les
versets autorisant le Prophète à prendre pour épouses d’autres femmes.
Les paroles des héros retracent la conflictualité de la première « umma »,
restituent l’esprit et la fougue des premiers musulmans occupés à négocier
l’héritage de leur Prophète, témoignent de la diversité du fait islamique
avant que l’interprétation du message de Mohammed ne soit codifiée par
la tradition exégétique. Elles mettent en relief la présence « spectrale » du
Prophète qui hante le présent de chaque génération des musulmans, qui
revient toujours comme une possibilité. La littérature permet – peut-être –
d’ouvrir un interstice qui se crée entre l’événement source et le moment où
l’élan premier se codifie, devient une doctrine. L’écrivain n’est-il pas, en
fait, « quelqu’un d’assez fou pour espérer déverrouiller la possibilité 4 » de
s’adresser aux spectres ?

1. Salim Bachi, Dieu, Allah, moi et les autres, p. 69.


2. Salim Bachi, Le silence de Mahomet, Paris, Éd. Gallimard, 2008, pp. 141-142.
3. Ibid., p. 225.
4. Jacques Derrida, Spectres de Marx, p. 34.

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LE GÉNIE DE L’ISLAM | 49

Bibliographie

Arkoun Mohammed, Lectures du Coran, Paris, Éd. Albin Michel, 2016.


Bachi Salim, Le silence de Mahomet, Paris, Éd. Gallimard, 2008.
Bachi Salim, Dieu, Allah, moi et les autres, Paris, Éd. Gallimard, 2017.
Benbella Bouchra, « L’Homme du Livre de Driss Chraïbi : pour une désacralisa-
tion de l’Histoire sacrée de l’Islam », dans Redouane Najib (dir.), Les écrivains
maghrébins et l’islam. Constance dans la diversité, Paris, Éd. L’Harmattan, coll.
« Autour des textes maghrébins », 2013.
Chraïbi Driss, Vu, lu, entendu, Paris, Éd. Denoël, coll. « Folio », 1998.
Chraïbi Driss, L’Homme du Livre, Paris, Éd. Denoël, 2011.
Derrida Jacques, Spectres de Marx, Paris, Éd. Galilée, 1993.
Drenda Olga, Duchologia polska. Rzeczy i ludzie w czasach transformacji, Cracovie,
Éd. Karakter, 2016.
Janion Maria, Humanistyka : poznanie i terapia, Varsovie, PIW, 1982.
Redouane Najib, « L’Islam et ses multiples variations dans le texte maghrébin
de graphie française », dans Redouane Najib (dir.), Les écrivains maghrébins et
l’islam. Constance dans la diversité, Paris, Éd. L’Harmattan, coll. « Autour des
textes maghrébins », 2013.

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Samnick Augustin Denis

LES POLITIQUES PUBLIQUES SÉCURITAIRES


DU CAMEROUN À L’ÉPREUVE DE LA LITTÉRATURE
CRIMINOLOGIQUE

Depuis la création du premier commissariat de police en 1928 1 par un


arrêté du haut-commissaire de la république de France au Cameroun,
la politique publique sécuritaire de ce pays s’est diachroniquement
structurée autour du maintien de l’ordre public, la protection des per-
sonnes et des biens et la lutte contre le crime. Toutefois, la construction
socio-historique de cette politique s’est moins adossée sur la littérature
criminologique (études des Think thank, recherche universitaire), que sur
les décisions unilatérales, les contraintes extérieures et les enjeux sociopo-
litiques définis par le pouvoir exécutif camerounais. Cette faible connexité
entre l’action publique sécuritaire et les recherches scientifiques, pose le
problème de la (dés)appropriation de la littérature criminologique par
les autorités publiques. Dans quelle mesure ces études criminologiques
imprègnent-elles les politiques de sécurités camerounaises ? Comment
cette imprégnation s’est-elle construite dans le temps et dans l’espace ?
Autrement dit, quels sont les usages que les autorités camerounaises
donnent à la production littéraire criminologique ? À partir d’une
approche des usages polymorphes, qui remonte le long passé de la
sociologie des usages depuis Michel de Certeau, jusqu’à Jérôme Denis
en passant par Jacques Periault et Josiane Jouet, cette recherche montre
les évitements, les imbrications occasionnelles et les instrumentalisa-
tions qui travaillent les usages de la littérature criminologique dans les
cénacles sécuritaires. Au plan méthodologique, la recherche se fonde sur
des données documentaires et des entretiens informels menés avec une
poignée d’auteurs internes et externes aux forces armées et de police du
Cameroun. Elle  s’appuie sur la technique de l’échantillonnage séquen-
tiel de Huberman et Miles 2, en puisant dans des recherches diverses de

1. www.dgsn.cm. Site internet de la délégation générale à la sûreté nationale du Cameroun


(DGSN).
2. Michael Huberman, Matthew Miles, Analyse des données qualitatives : recueil de
nouvelles méthodes, Bruxelles, Éd. De Boeck, 1991.

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52 | SAMNICK AUGUSTIN DENIS

criminalité financière, de violence armée, de criminalité pharmaceutique


etc. Cette littérature diversifiée permet de faire ressortir les grandes
tendances de (dés)appropriation de la littérature criminologique par les
autorités publiques. Elle donne à voir une difficulté d’organiser, de créer
et de dynamiser la réflexion autour des sciences criminelles au Cameroun.
Elle fait aussi ressortir une frilosité de l’État, face à une littérature qui
incrimine ses autorités administratives, policières et militaires, en dévoi-
lant les actes de corruption, de détournement des fonds publics, et de
trafic d’influence qui les caractérisent.
Cette recherche démontre que le lien irréfutable entre la politique et la
littérature induit également une connexité entre les politiques publiques
et la littérature scientifique. Les cinq étapes de l’action publique de Jones
et Meny et Thoenig 1 que sont, l’identification du problème, la formu-
lation d’une politique adaptée, la prise de décision, la mise en œuvre et
l’évaluation des résultats, sont autant de moments de consultation des
travaux scientifiques précis. La première partie de la présente recherche
démontre qu’une telle exigence ne s’accommode guère au contexte sécuri-
taire camerounais.
La deuxième partie présente la littérature criminologique, comme un
champ social chargé d’enjeux stratégiques, mettant en relief des discrimi-
nations, et des luttes autour des prébendes générés par l’appartenance des
auteurs aux cénacles sécuritaires.

Les obstacles rédhibitoires à la littérature


criminologique camerounaise

Depuis la création de la première université camerounaise en 1962


(Université fédérale de Yaoundé), la littérature criminologique au
Cameroun s’est davantage développée au sein des facultés d’études juri-
diques et politiques. Elle se heurte depuis lors à un sempiternel obstacle de
manque d’institutionnalisation académique, de reconnaissance formelle. Ce
vide institutionnel fait que tout universitaire, quel qu’il soit, pourvu qu’il
produise un écrit sur les questions criminelles, peut s’improviser crimino-
logue ou prétendre à une expertise dans le domaine.
En s’inféodant aux études juridiques et de sciences politiques, la littérature
criminologique souffre donc d’une maladie congénitale inhérente aux deux

1. Charles Jones, An Introduction to the study of public policy. Third edition, Boston,
Wadsworth Publishing Co Inc. 1997 ; Yves Meny et Jean-Claude Thoenig, Politiques
publiques, Paris, PUF, 1989.

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LES POLITIQUES PUBLIQUES SÉCURITAIRES… | 53

disciplines : l’absence des travaux de terrain. Contrairement aux premières


recherches criminologiques des auteurs tels que Franck Tannenbaum 1, John
Irwin 2, Erving Goffman 3, qui ont construit leurs réflexions sur des études
empiriques dans les prisons, et au travers des interactions permanentes avec
les déviants, celles des politologues et juristes camerounais reposent sur des
ratiocinations et commentaires des auteurs. Cette carence d’enquêtes de
terrain dans les prisons montre que pour ces experts, la criminalité en tant
que pratiques sociales humaines subjectivées, est mise de côté pour faire place à
leurs propres constructions mentales. La posture constructiviste de Michel
Foucault 4, qui consiste à bâtir un second langage fondé sur les données
brutes de terrain, est oblitérée par plusieurs spécialistes.
Un tel manquement méthodologique montre que, malgré le foisonne-
ment des études orientées vers le fait criminel, ces dernières continuent de
reposer sur la double carence des données sociologiques de premières mains
et des données statistiques. Cette double carence soulève plusieurs para-
doxes d’ordre nominal et épistémologique de la discipline criminologique
au Cameroun.
Au plan nominal, les chercheurs se présentent davantage en tant que
spécialistes de la sécurité, ou de la criminalité, en refusant de s’attribuer un
qualificatif de criminologue qu’ils pourront difficilement justifier par les
travaux ou assumer. Toutefois d’autres chercheurs en science juridique et
politique, s’appuient sur le versant juridique des études criminelles, pour
prétendre à une expertise en criminologie, qui, d’après eux, ne nécessite pas
toujours un travail de refiguration 5.
Au plan épistémologique, les politologues préfèrent se limiter à l’analyse
des journaux, des rapports d’ONG. Ils vont ensuite chercher les auteurs
et les théories qui étayent leurs informations, et les présentent enfin leurs
résultats et leurs analyses dans la littérature scientifique.
À cette carence d’études empiriques, se greffe également une fermeture
institutionnelle aux études criminologiques, qui limitent et cloisonne selon
les cas, l’orientation méthodologique des chercheurs. Si les chercheurs tels
Tennenbaum et Irwin ont construit leurs réputations de criminologues au

1. Mathew Yeager, Franck Tannenbaum. The making of convict criminologist, New York,
Éd. Routledge, 2016.
2. John Irwin, Lifers seeking redemption in Prison, New York and London, Éd. Routledge,
2009.
3. Erving Goffman, Asylums, essays of the social situation of mental patients and other
inmates, New York, Anchor Books, 1961.
4. Michel Foucault, Les mots et les choses, Paris, Éd. du Seuil, 1966, p. 16.
5. La refiguration est une construction au second degré. Dans le livre d’Alfred Schütz
intitulé Le chercheur et le quotidien (Paris, Éd. Méridiens Klincksieck, 1987), le concept est
appréhendé comme une interprétation scientifique, des interprétations des acteurs profanes
ou néophytes, de la vie quotidienne.

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54 | SAMNICK AUGUSTIN DENIS

travers de leurs accès faciles aux études des prisons, l’accès au terrain carcéral
camerounais est soumis à un régime de sanctions qui obstruent l’intégration
et l’évolution des criminologues au Cameroun.
Les chercheurs qui vont interroger les prisonniers sur les questions de vio-
lence armée, ou de criminalité financière à l’ère des détournements de fonds
publics, sont soupçonnés par l’administration carcérale de vouloir pénétrer au
cœur même du secret militaro-policier. Un chercheur avec lequel nous nous
sommes entretenus nous fera par exemple savoir que ses études sur les logiques
d’usages des armes légères et de petits calibres, lui ont valu un refus d’enquête de
terrain, de la part du délégué régional de l’administration pénitentiaire de la
région du Littoral à Douala. La raison avancée par ce délégué était la sui-
vante : « si tu découvres au cours de tes enquêtes que les armes sont livrées par
les militaires et les policiers, tu le mentionneras dans ta rédaction finale, et on
saura plus tard que c’est moi qui t’ai donné une autorisation d’enquête 1 ». Ces
propos du délégué sont révélateurs d’une frilosité d’un pouvoir qui craint de
voir une criminalisation de l’État, de ses forces de défense et de sécurité se faire
découvrir par les chercheurs et par l’opinion.
Cette fermeture institutionnelle rend non seulement impossible les études
de violence armée au Cameroun et de criminalité financière, puisque le point
de vue des détenues est soit frappé d’un interdit officiel, soit oblitéré par les
juristes et politologues. C’est par exemple le cas d’André Tchoupie qui dans
son article intitulé, « L’institutionnalisation de la lutte contre la corruption
et la criminalité financière au Cameroun 2 », n’accorde aucun entretien avec
les anciens ministres camerounais et directeurs d’administrations centrales,
aujourd’hui incarcérés pour crime financier. L’article repose davantage sur
une clarification terminologique des questions de corruption, et d’institution,
ainsi que sur une restitution des rapports d’ONG et des journaux de presses
rédigés sur le phénomène. Ce travail de Tchoupie, loin d’être un article isolé,
s’inscrit dans une tradition scientifique purement interprétative, où l’auteur
ratiocine et commente l’actualité à grand renfort des théories et des auteurs,
en faisant, pour ainsi dire étalage de son érudition.
Les points de vue des victimes, des policiers et des gendarmes qui répriment
l’acte criminel, ainsi que celui des présumés criminels incarcérés sont totale-
ment évités dans l’analyse. Dans les travaux de Désailly Mbangué Nkomba 3, de

1. Nous préférons garder sous secret le nom de l’auteur.


2. André Tchoupie, « L’institutionnalisation de la lutte contre la corruption et la criminalité
financière au Cameroun » in Polis : revue camerounaise de science politique, no 1-2, vol. 13, 2006
sur http://polis.sciencespobordeaux.fr/vol13n1-2/tchoupie.pdf (consulté le 8 juillet 2017).
3. Désailly Mbangue Nkomba, La dynamique de sécurisation des biens et des personnes dans
la ville de Yaoundé par l’action d’une unité spécialisée des forces de sécurité camerounaises : le cas
des équipes spéciales d’intervention rapide (E.S.I.R.), Université de Yaoundé II (SOA), Master
professionnel, 2008.

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LES POLITIQUES PUBLIQUES SÉCURITAIRES… | 55

Marie Alima Owona Kisito 1, d’Essono Edou 2, cette carence est permanente.
Même lorsqu’ils prétendent avoir effectué des stages dans les institutions
sécuritaires réprimant la criminalité, les informations restituées ne portent pas
l’estampille des enquêtés, mais leurs points de vue.
Nonobstant ces carences, plusieurs chercheurs confirmés ont souvent
su anticiper sur les politiques publiques de sécurité, en fournissant des élé-
ments d’analyses contextuels, que les autorités publiques n’ont guère pris
en compte. Avant la déclaration de guerre du président Paul Biya contre
le mouvement islamisto-criminel de Boko-Haram, le 17 mai 2014 à Paris,
la littérature criminologique présentait déjà de nombreuses publications,
qui faisaient de la région criminogène de l’Extrême-Nord camerounais,
un espace en proie aux affrontements polémologiques 3. Contrairement au
président de la république, qui continuait de penser bien avant sa décla-
ration que le Cameroun était un Havre de paix, l’islamisme militarisé
mobilisait déjà des milliers d’adeptes dans le bassin du lac Tchad à partir
d’un épicentre régional qu’est l’État de Maiduguri au Sud-Est du Nigéria.
Le Cameroun n’était plus tel que le pensait son président, un État de tran-
quillité caractérisé par une absence de guerre, mais un espace social exploité
par les terroristes.
Lorsque cette radicalisation sur fonds de revendication sociale au sens de
Marc Antoine de Montclos 4, est entrée en télescopage avec la circulation anar-
chique des armes légères et des armes lourdes, le mouvement socio-religieux
de départ, s’est métamorphosé en une guerre transnationale. Une endomilitari-
sation des territoires pacifiques 5 s’est donc produite dans cette région du monde,
alors que le président de la république Paul Biya se représentait comme un pays
territoire sécurisé. L’autocrate semble oublier que dans un univers globalisé

1. Marie Alima Kisito Owona, La prolifération et la circulation illicite des armes légères et
de petits calibres en Afrique centrale : étude du phénomène et analyse des mécanismes de contrôle de
ces armes, Mémoire de Master CREPS, Université de Yaoundé 2, 2009.
2. Essono Edou, La lutte contre la criminalité financière au Cameroun, Mémoire de DEA,
Université de Yaoundé 2, 2012.
3. C’est le cas des travaux suivants : Issa Saibou et Ngoyoum Magmadi, « Banditisme et
contestation de l’ordre allogène au nord-Cameroun » in Afrique et histoire, no 1, vol. 7, 2009 ;
Issa Saibou, « Répression du banditisme au Cameroun, entre pragmatisme et éthique » in
Recherches africaines, no 3, s. a. ; Issa Saibou, « La prise d’otage aux confins du Cameroun, du
Tchad et de la Centrafrique, une nouvelle modalité du banditisme transfrontalier », in Polis :
revue camerounaise de science politique, no 13, 2006.
4. Marc-Antoine Perouse de Montclos, « Boko Haram et le terrorisme islamiste au
Nigeria : insurrection religieuse, contestation politique ou protestation sociale ? » in Questions
de Recherche/Research Questions, n° 40, CERI, juin 2012, consultable sur http://www.nige-
riawatch.org/media/html/NGA-Boko-Haram.pdf.
5. Negarestani Reza, « La militarisation de la paix, terreur de l’absence ou absence de
terreur ? » in Robin Mc Kay, Philosophical research and development, Oxford Urbanic, Éd.
Collapse, 2006, p. 1.

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où « la militarisation a cessé d’être un mouvement exclusivement réservé au


champ de bataille, alors même la paix, le vide temporaire, le spatium, entre les
machines de guerres et la survie collective peut être militarisée 1 ».
Cette vision décalée du chef de l’État montre que son administration
n’était pas au courant de l’ensemble des recherches, sur le banditisme et la
grande criminalité menée dans cette région, par des auteurs tels que Saibou
Issa déjà mentionnées. Ces recherches montrent que le grand banditisme,
et la grande criminalité, qui constituent d’après Chouala, « les principaux
registres de déclinaison de la conjoncture sécuritaire au Cameroun 2 » pro-
cédait déjà à l’érosion des assises de la légitimité étatique dans cette partie
du monde. La porosité des frontières et l’absence de l’État sur certaines par-
ties de l’Extrême-Nord camerounais avait dressé le lit de l’infiltration des
idéologies radicales au Cameroun et au Nigéria. Lorsque cette idéologie, est
entrée en combinaison avec la militarisation de l’ethnie, et le gangstérisme
rural transfrontalier, la secte terroriste de Boko-Haram, est pour ainsi dire,
devenue un objet d’action publique international.
Exception faite des attentats terroristes, les mêmes modes d’action
employés par Boko-Haram (Razzia, meurtres de masse, Kidnappings, et
prise d’otages) avait déjà été mentionnés par Issa Saibou dans ses analyses
du banditisme au Cameroun. Aucune mesure de grande envergure n’avait
été prise par le gouvernement camerounais pour endiguer le phénomène,
alors qu’il s’agissait déjà à l’époque d’actes de criminalité transnationale.
Sur la question précise de Boko-Haram, la littérature criminologique
locale avec des auteurs tels qu’Issa Saibou, fournissait déjà des repères scien-
tifiques à partir desquels un problème d’action publique pouvait émerger,
aux fins de faciliter sa mise en agenda, et déclencher des décisions idoines de
la part des autorités publiques.
Toujours dans le même cadre de lutte contre le mouvement islamisto-
criminel de Boko-Haram, le gouverneur de la région de l’Extrême-Nord de
ce pays, Midiyawa Bakary, a fait la suggestion suivante, le 28 janvier 2016
à la population du Mayo-sava : « Le chef de l’État a recommandé d’inté-
grer dans la lutte contre Boko Haram, la dimension de la sorcellerie. Nous
attendons de chaque village des actions d’éclat dans ce sens. Nous voulons
entendre que tel ou tel village a anéanti ou limité les dégâts de la secte
terroriste grâce à la sorcellerie 3 ». Il convient de dire que cette déclaration

1. Ibid.
2. Yves-Alexandre Chouala, « Conjoncture sécuritaire, champ étatique et ordre politique
au Cameroun : éléments d’analyse anthropo-politiste d’une crise de l’encadrement sécuritaire et
d’un encadrement sécuritaire de crise » in Polis : revue camerounaise de science politique, no 8, 2001.
3. Lore E. Souhe, « Cameroun – Lutte contre Boko Haram : Le Gouverneur de
l’Extrême-Nord instruit d’utiliser la sorcellerie » dans le no 778 du quotidien camerounais
L’œil du Sahel, du lundi 1er février 2016, consultable à l’adresse : http://www.cameroon-info.

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LES POLITIQUES PUBLIQUES SÉCURITAIRES… | 57

intervient un an après la publication d’un rapport de recherche-action de la


fondation Friedrich Erbert Stifung au Cameroun 1, sur la publication d’un
rapport de recherche-action, faisant état d’un enrôlement des jeunes dans
la violence armée au travers des boissons surnaturelles, des talismans, des
gris-gris et des promesses de vierge aux paradis.
L’allocution du gouverneur et le rapport de la fondation donnent à voir ici
deux temporalités qui se recoupent et se complexifient au gré des interpré-
tations et du contexte social africain. Ces deux temporalités montrent que
même pendant la guerre, la littérature criminologique est instrumentalisée
par le politique. Dans un État autoritaire caractérisé par une « verticalité
hyper-rigide du Pouvoir 2 », le gouverneur doit toujours montrer que le dia-
gnostic de la conjoncture sécuritaire, de ses problèmes et de ses décisions
vient du président Paul Biya, le chef de l’État camerounais. Par ailleurs, les
deux temporalités sont révélatrices, d’un retard et d’une léthargie institu-
tionnelle dans la prise en compte d’un problème public au sens de Gusfield 3,
c’est-à-dire une question faisant débat et suscitant des prises de position
dans les arènes et cénacles publics. Cette recherche d’ONG, prise en consi-
dération un peu plus tôt aurait facilité les campagnes de communication, de
sensibilisation et de déradicalisation visant à éviter l’enrôlement des jeunes
dans les groupes armés terroristes. Elle aurait en outre permis aux autorités
publiques de mettre en œuvre une communication pour le changement de
comportement, visant à amenuiser les effets des idéologies radicales et cri-
minelles des jeunes enrôlés.
En se tournant vers les sorciers pour combattre la criminalité, le gou-
verneur et son mandant (le chef de l’État) ne prenne pas en compte toute
l’histoire du banditisme rural et métropolitain camerounais. Les grandes
figures de la criminalité, telles que Boukar Batinda, Maman Yero 4, dans
cette partie du territoire ont généralement lesté leurs faits d’armes, de plu-
sieurs mythes d’invincibilité, de dangerosité mystique, partagés à la fois par

net/article/cameroun-lutte-contre-boko-haram-le-gouverneur-de-lextreme-nord-instruit-
dutiliser-la-sorcellerie-256503.html.
1. Friedrich Erbert Stifung, L’enrôlement des jeunes dans les groupes armés au Cameroun,
un projet de recherche-action du réseau civil pour la paix au Cameroun, Yaoundé, Éd. Clé,
2015, pp. 71-72, rapport en ligne sur le site de la fondation : http://library.fes.de/pdf-files/
bueros/kamerun/12791.pdf (consulté le 8 avril 2017).
2. Thomas Atenga, Cameroun, Gabon : la presse en sursis, Paris, Éd. Muntu, 2007, p. 9.
3. Joseph Gusfield, La culture des problèmes publics, l’alcool au volant, la production d’un
ordre symbolique, Paris, Éd. Economica, 2009, p. 10.
4. Voir Issa Saibou, « Les jeunes patrons du crime organisé et de la contestation poli-
tique aux confins du Cameroun, de la Centrafrique et du Tchad », Paper for the International
Conference « Youth and the Global South : Religion, Politics and the Making of Youth in Africa,
Asia and the Middle East », Dakar, Sénégal, 13-15 octobre 2006, consulté le 26 octobre 2013
sur http://www.ascleiden.nl/Pdf/youthconfissa.pdf.

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58 | SAMNICK AUGUSTIN DENIS

la population et les autorités publiques. La neutralisation de ces derniers


était moins le résultat d’un capital sorcier particulier, mobilisé par la popu-
lation, que le propre d’une contre-mesure efficace menée par les forces de
défense et de sécurité du Cameroun, en collaboration avec cette population.
Le Cameroun est aujourd’hui à la croisée des chemins des crises sécuri-
taires. Il fait l’expérience de la montée de l’extrémisme radical associé aux
criminalités transnationales, du durcissement de la menace sécuritaire à l’est
avec la Centrafrique et au Sud avec un Congo-Brazzaville exposé depuis plus
de deux décennies à la violence armée des milices. Face à une situation de
menaces et violences protéiformes, Thomas Atenga, a proposé une tropicali-
sation de la notion de culture de défense. Il l’appréhende en tant que « culture
qui consiste à construire une identité, politique civile et militaire qui permet
d’entretenir une mentalité de vainqueur, et de rester vainqueur durablement 1.
Elle est un art de faire agir les troupes, les mettre en mouvement, en ordre de
bataille autour des finalités, objectifs, adversaires désignés par les politiques
à partir des acquis historiques et sociaux 2 ». La culture de défense constitue
donc un socle idéologique à l’aune duquel une armée et une société s’identi-
fient, en construisant une bannière commune contre les menaces criminelles.
Lors des entretiens que nous avons eus avec cet auteur, la culture de
défense est censée permettre aux zones géographiques affectées par les
conflits et la grande criminalité de construire des éthos de résistance qui
encouragent les populations, les agents de sécurité privée à s’organiser pour
éviter les dégâts gigantesques à défaut de neutraliser les menaces. Cette
culture permettrait par exemple d’éviter les mouvements de panique en
cas d’attentats terroristes, ou de prévenir les attaques de masses contre les
populations. Malgré la reconnaissance de l’objectivité et la pertinence des
propos de cet auteur, par le pinacle de l’administration camerounaise, sa
réputation d’intellectuel critique entrait en contradiction avec les stratégies
de cooptation des universitaires mises en place par le pouvoir.

Stratégies d’usage et les usages stratégiques


de la littérature criminologique au Cameroun

Depuis une décennie, on assiste au Cameroun à la construction d’une


importante masse critique de travaux scientifiques de plus en plus lus, dans

1. Thomas Atenga, « Bakassi : naissance d’une communication de la violence armée »,


dans Thomas Atenga et Georges Madiba, La communication au Cameroun, les objets, les
pratiques, Paris, Éd. Archives Contemporaines, 2012, p. 100, paraphrasant François Géré
et Thierry Widemann, Dictionnaire de la pensée stratégique, Paris, Larousse, 1999.
2. Ibid.

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LES POLITIQUES PUBLIQUES SÉCURITAIRES… | 59

le domaine des études sécuritaires liées à la criminalité. Cette montée en


puissance des écrits qui constituent la littérature criminologique camerou-
naise, participe d’une stratégie de communication porteuse d’intentionnalité
contextuelle 1. Si les politologues, les sociologues, psychologues, et des spé-
cialistes de géostratégie se sont convertis aux faits sociaux criminels, c’est
davantage pour tirer parti des prébendes générées par l’appartenance des
auteurs aux cénacles sécuritaires camerounais. Devenir chargé des ensei-
gnements à l’EMIA (École militaire interarmées), à l’École de guerre, à
l’École de police ou encore à l’École internationale des forces de sécurité
(EIFORCES), apparaît à plusieurs égards comme des fonctions porteuses
de gratifications financières et symboliques. Il s’agit pour la plupart des
enseignants d’universités qui y adhèrent, d’un complément de salaire, dont
il faut absolument avoir accès et ne pas s’en déprendre. Dans cette conjonc-
ture sociétale, l’objectif n’est pas tant de publier pour dynamiser la réflexion
criminologique, ou de travailler pour son institutionnalisation, mais de se
présenter auprès du Directeur de l’EMIA, des ministres de la défense, et de
la gendarmerie, en vue d’un éventuel recrutement.
Les postes visés sont entre autres conseiller technique du ministre de la
défense, ou du délégué général en charge de la sûreté nationale (Police).
Nos entretiens avec les chercheurs du domaine criminologique ou sécu-
ritaire camerounais nous révèlent des luttes de positionnement entre les
Universitaires et les Hommes en armes, qui débouchent parfois, sur des
menaces de sorcellerie et des guerres de pouvoirs. Certains universitaires
s’estiment plus légitimes que les Hommes en armes, en matière d’enseigne-
ment et du management des écoles de formation.
Dans cette logique de positionnement au cœur de la machine administra-
tive des écoles sécuritaires, les grands perdants sont à la fois les universitaires
frondeurs, et la criminologie elle-même. Critiquer le gouvernement et
postuler et être candidat aux prébendes sécuritaires, apparaît comme un
paradoxe. C’est ainsi que des auteurs tels que Thomas Atenga, qui ont été
abordés par des émissaires du pinacle de l’administration camerounaise, ont
reçu des propositions pour organiser des séminaires sur la culture de défense
au Cameroun, mais le projet n’a jamais abouti.
Les études criminologiques des auteurs camerounais candidats aux postes
sont donc relativement plates, sans critiques apparentes de la structure
même de l’État qui favorise la criminalité et l’émergence des criminels.
L’usage de l’écrit devient dans un tel contexte d’une importance capitale.
Peu importe si les articles présentés n’ont aucun impact sur le devenir des
sociétés, l’essentiel est qu’on en compte des dizaines, et qu’on les place

1. Alex Mucchieli, Théorie systémique des communications. Principes et applications, Paris,


Éd. Armand Colin, 1999, p. 87.

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60 | SAMNICK AUGUSTIN DENIS

dans un CV, qu’on remettra à un membre de son cercle affectif haut placé,
censé faciliter le recrutement. L’usage premier de l’article ou de l’ouvrage
scientifique qui consiste à la construction d’une densité épistémologique de
qualité, cède la place aux techniques de positionnements et aux discrimi-
nations sociales et tribales autour de la littérature. Il ne suffit donc plus de
produire une réflexion pertinente dans le domaine de la criminalité, mais de
pouvoir obtenir le capital relationnel suffisant pour recevoir la signature du
ministre de la défense, du délégué général à la sûreté nationale en vue d’un
éventuel recrutement.
C’est dans une telle configuration sociale que la sociologie des usages
prend tout son sens opératoire. C’est l’inventivité des pratiques et actions
quotidiennes des auteurs qui attestent de l’usage qu’ils donnent à la chose
littéraire. Les formes conventionnelles de production de la littérature scien-
tifique s’écartent des pratiques rusées, alambiquées et tronquées, conférées
par les usagers 1. Ces usagers sont de deux ordres : les auteurs et les autorités
publics qui gratifient. Les autorités discriminent les auteurs dans d’attri-
bution des consultances, la participation aux colloques de l’Eiforse, et de
l’École de guerre ainsi que dans les publications au sein de la revue Vigie
de l’EIFORSE, qui sont tous des activités rémunérées. On note donc un
écart entre les usages conventionnels, les recommandations officielles
dont parlent Jouet et Jérôme Denis 2, et les pratiques sociales quotidiennes
des usagers.
Lorsque les autorités publiques intègrent les universitaires favorables aux
présidents dans les processus de fabrication des décisions publiques, comme
c’est le cas au ministère de la défense, à la présidence de la république et à la
délégation générale à la sûreté nationale, l’action publique devient sujette à
caution. Elle s’appuie sur une littérature partisane, des analyses non objec-
tives et se met pour ainsi dire au service de la survie de l’autoritarisme et du
néo-présidentialisme qui caractérise le Cameroun contemporain.
Dans le paysage universitaire camerounais des grandes figures de la
littérature criminologique plusieurs chercheurs font figurent d’experts
en criminalité. Leurs écrits sont les moins critiques possible vis-à-vis du
régime en place.
L’action publique sécuritaire choisit donc de solliciter leurs travaux,
sans toutefois s’y réduire, en refusant de mettre sur pied un think-tank

1. Michel de Certeau, L’invention du quotidien. T. 1. Les arts de faire, Paris, Éd.


Gallimard, 1990, p. XLI.
2. Denis Jérôme, « Une autre sociologie des usages ? Pistes et postures pour une étude des
chaînes sociotechniques ». Article de synthèse pour le programme TIC et migration (MSH)
Paris 2009, consultable sur le site HAL https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00641283.
Voir également Josiane Jouet, « Usages et pratiques des nouveaux outils de communication »,
dans Lucien Sfez (dir.), Dictionnaire critique de la communication, Paris, PUF, 1993, p. 37.

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LES POLITIQUES PUBLIQUES SÉCURITAIRES… | 61

indépendant et critique susceptible de mieux appréhender les problèmes


publics et d’influencer les décisions.
Nonobstant l’absence de think-tank, de discriminations des autori-
tés publiques vis-à-vis des écrits des auteurs critiques, l’action publique
sécuritaire du Cameroun reste à l’image du pouvoir politique. Il dépend
depuis le début des indépendances, des objectifs des présidents et des
alliances qu’ils ont tissés avec les autres États. Les Universitaires ne se
positionnent donc pas véritablement pour influencer la politique et les
décisions. Leurs actions s’inscrivent davantage dans le paradigme de la
politique du ventre, dans un environnement où des budgets colossaux
sont consacrés aux centres de formation militaire et au fonctionnement
de l’armée.
Intégrer la hiérarchie militaro-policière constitue pour les universitaires,
un moyen d’échapper à la précarité, dans un Cameroun où l’armée constitue
le seul segment du fonctionnariat, à n’avoir pas encore échappé à la chute de
l’État providence. Les privilèges des Hommes en armes étant aussi ceux des
formateurs d’officiers, faire une thèse de doctorat, une thèse ou une forma-
tion liées aux questions criminelles, pour ensuite se positionner au sein de
l’armée, relève désormais d’un choix rationnel.

Prospective stratégique pour ne pas conclure

L’objectif de cette recherche est davantage introductif. Il vise à


comprendre l’action publique sécuritaire à la lumière de la littérature cri-
minologique, des carences et des incohérences de cette dernière. Elle vise
à porter un regard critique sur les politiques publiques au travers des écrits
qui les théorisent, les historicisent et les conceptualisent. À partir d’un
point d’honneur mis sur la littérature criminologique, on se rend compte
que l’action publique sécuritaire ne se montre guère à la hauteur des enjeux
sécuritaires que traverse cet État.
La distance que le pouvoir éprouve vis-à-vis de la littérature critique
devient contre-productive à l’ère des menaces sécuritaires globalisées.
À défaut d’intégrer les universitaires objectifs dans la hiérarchie adminis-
trative, elle pourrait tout de même organiser des laboratoires de réflexions
transdisciplinaires, susceptibles de lui fournir des éléments d’analyses indé-
pendants, sur lesquels s’appuieront les décisions publiques.
À défaut de mettre sur place un Think-Tank, l’autorité publique peut
mettre sur pied dans un futur plus ou moins proche, des stratégies de cour-
tage en connaissance, dans le but d’être informé de toutes les productions
criminologiques sur le Cameroun.

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62 | SAMNICK AUGUSTIN DENIS

Les phénomènes islamisto-criminels, sont devenus des enjeux mili-


taires transnationaux, qui ne peuvent être laissés aux seuls défenseurs du
régime autocrate camerounais. La fermeture de l’armée et de la police aux
recherches criminologiques est devenue un anachronisme, à un âge global
où : « le point de vue de chaque soldat est analysé, ainsi que ses trauma-
tismes psychiques et ses représentations culturelles. L’armée est étudiée
pour sa place dans la cité, comme dans l’économie d’une nation 1 ». Elle est
davantage anachronique dans un univers où, « L’évolution des techniques
guerrières bénéficie du regard critique et problématisant introduit par
l’étude des “révolutions militaires”. Des concepts stratégiques et tactiques
eux-mêmes sont remis à plat, et interrogés par l’analyse historique, qui
contribue ainsi à les définir et à les préciser 2 ». L’ouverture à la critique et la
chute des barrières institutionnelles sont donc indispensables à la réflexion
criminologique au Cameroun. Toutefois une telle entreprise requiert un
aggiornamento du monde académique camerounais et de son rapport au
pouvoir politique. L’intellection de la criminalité ne peut guère se limiter
aux éléments de ratiocinations, des universitaires fussent-ils érudits, au
détriment d’une triangulation méthodologique où les victimes, les supposés
criminels, les forces de défense et de sécurité sont interrogées.

Bibliographie

Atenga Thomas, Cameroun, Gabon : la presse en sursis, Paris, Éd. Muntu, 2007.
Atenga Thomas, « Bakassi : naissance d’une communication de la violence
armée », dans Thomas Atenga et Georges Madiba, La communication au
Cameroun, les objets, les pratiques, Paris, Éd. Archives Contemporaines, 2012.
De Certeau Michel, L’invention du quotidien. T. 1. Les arts de faire, Paris, Éd.
Gallimard, 1990.
Chouala Yves-Alexandre, « Conjoncture sécuritaire, champ étatique et ordre
politique au Cameroun : éléments d’analyse anthropo-politiste d’une crise de
l’encadrement sécuritaire et d’un encadrement sécuritaire de crise » in Polis :
revue camerounaise de science politique, no 8, 2001.
Edou Essono, La lutte contre la criminalité financière au Cameroun, Mémoire de
DEA, Université de Yaoundé 2, 2012.
Foucault Michel, Les mots et les choses, Paris, Éd. du Seuil, 1966.
Géré François et Widemann Thierry, Dictionnaire de la pensée stratégique, Paris,
Larousse, 1999.

1. Laurent Henniger et Thierry Widemann, Comprendre la guerre, histoire et notion,


Paris, Éd. Perrin, 2012, pp. 7-8.
2. Ibid., p. 8.

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LES POLITIQUES PUBLIQUES SÉCURITAIRES… | 63

Goffman Erving, Asylums, essays of the social situation of mental patients and ather
inmates, New York, Anchor Books, 1961.
Gusfield Joseph, La culture des problèmes publics, l’alcool au volant, la production
d’un ordre symbolique, Paris, Éd. Economica, 2009.
Henniger Laurent et Widemann Thierry, Comprendre la guerre, histoire et notion,
Paris, Éd. Perrin, 2012.
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L’ÉCRITURE MIGRANTE

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Buata B. Malela

AFRIQUE CENTRALE ET VIOLENCE SYMBOLIQUE


DANS LE DISCOURS LITTÉRAIRE DE LA DIASPORA
AFRODESCENDANTE

Dans la fiction narrative, les références au


monde réel se mêlent si étroitement que, après
avoir habité un roman et en avoir confondu,
ainsi qu’il convient de le faire, les éléments
fantastiques et les références à la réalité, le
lecteur ne sait plus très bien où il en est.
Umberto Eco 1

L’histoire littéraire est ponctuée par la liaison entre littérature et poli-


tique 2, un lien étroit et historique qui s’inscrit dans un ensemble plus large
que l’on appelle le discours social. Ce qui explique que ces deux discours se
référant aux problèmes posés par le corps social, peuvent donner l’impres-
sion d’un effet miroir, que l’un refléterait l’autre surtout lorsque le corpus
de textes est éminemment engagé. Et dans le cas du discours abondant et
multiple sur l’Afrique, force est de constater que ces remarques s’appliquent
d’autant plus encore qu’il est pris en charge à la fois par le littéraire et le poli-
tique. L’un censé relever de la fiction, l’autre de la réalité. C’est là relation à
clarifier du fait de la spécificité du discours littéraire face aux autres discours
politique, philosophique, religieux, etc. Mais la clarification achoppe sur la
démarche littéraire lorsqu’elle se nourrit d’une matière réelle – la présence
de « références au monde réel dans la fiction » dont parle Eco –, en l’occur-
rence la violence sociale et politique en Afrique centrale, il n’en demeure
pas moins qu’elle le transforme par sa fictionnalisation. Une telle opération
la sort du régime de la vériconditionnalité qui oppose le vrai du faux et du
mensonge parce que la fiction relève précisément du ni vrai ni faux, impor-
tant pour le travail d’interprétation 3.

1. Umberto Eco, Six promenades dans les bois du roman et d’ailleurs, Paris, Éd. Grasset,
1996, p. 159.
2. Voir Paul Aron, (Re)faire l’histoire littéraire, Paris, Anibwe, coll. « Liziba », 2017.
3. Jean-Michel Adam, La Linguistique textuelle, Paris, Éd. Armand Colin, coll. « U »,
2011, p. 86.

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68 | BUATA B. MALELA

Cette distinction n’enlève rien à l’identification de la littérature comme


discours et réflexion sur le monde, mais pas forcément discours miroir
ou reflet du monde. En effet, la critique littéraire s’est emparée de cette
question, comme en attestent les prises de position notamment d’Umberto
Eco 1 dans ses essais et romans. Pour Eco, les relations entre fiction et réa-
lité, à travers la fiction narrative, apportent une plus-value du point de vue
pragmatique et cognitif parce qu’elles nous permettent de connaître et de
comprendre le monde. Une connaissance s’avère possible car on est amené
à interpréter les textes, à raconter en termes narratifs. Cette démarche peut
conduire à faire comme si la réalité était constituée d’éléments fictionnels,
on projetterait le monde imaginaire dans le monde réel. Il y aurait dès lors
confusion entre réalité et fiction et les points de repère s’en trouveraient tous
troublés. Mais poursuit Eco, la fiction narrative donne du sens à ce qui se
passe dans notre vie et c’est en fonction de celle-ci que l’on réinterprète un
texte qui, de surcroît, en a pleinement besoin parce qu’il resterait des non-
dits : c’est ce qu’Eco appelle « la coopération interprétative » dans Lector
in fabula. En lisant une œuvre fictionnelle, on accomplit un vrai travail
d’actualisation de son contenu.
Mais cet ouvrage n’est possible que parce qu’il y a un pacte fictionnel
entre le lecteur et l’auteur : le lecteur va suspendre son incrédulité face au
récit, c’est ce qui nous fait accepter l’univers fictif et que l’on ne considère pas
les affirmations fictionnelles comme des mensonges. Nous faisons semblant
que c’est vrai comme dirait John Searle 2, étant donné que « sa spécificité
n’est pas linguistique, mais d’ordre pragmatique ; elle ne renvoie pas de
manière inhérente au statut de l’instance discursive en jeu, mais réside dans
les “intentions illocutoires de l’auteur” qui sont, d’après lui, celles, ouverte-
ment assumées, de la feinte 3 ». Même si on peut tomber dans la confusion
entre réalité et fiction comme Don Quichotte ou plus tard Madame Bovary
qui construit sa réalité à partir de la lecture de romans et d’autant plus que
dans la fiction les références au monde se mêlent, les signaux fictionnels
permettant de distinguer la réalité de la fiction peuvent être peu explicites.
Ces remarques générales nous montrent que penser l’écriture et la poli-
tique demeure un chemin semé d’embûches. Les producteurs littéraires

1. Pour une synthèse de la position d’Eco, voir le Giuseppe Lovito : « Entre réalité et
fiction : le roman comme instrument de connaissance selon Umberto Eco », Le blog des Têtes
Chercheuses sur https://teteschercheuses.hypotheses.org/2495 (consulté le 27 mai 2017).
2. John Searle, Sens et expression : études de théorie des actes de langage (1979), Paris, Éd.
de Minuit, 1982.
3. Florence de Chalonge, « Le langage et la fiction : la description linguistique de la
fiction littéraire » in Usages et théories de la fiction : Le débat contemporain à l’épreuve des textes
anciens (XVIe-XVIIIe siècles), Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2004 sur http://books.
openedition.org/pur/32689 (consulté le 27 mai 2017).

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AFRIQUE CENTRALE ET VIOLENCE SYMBOLIQUE… | 69

l’empruntent volontiers, ce dont les études littéraires devraient se méfier


pour ne pas trébucher en investissant naïvement le point de vue qu’elles sont
censées expliciter. C’est pourquoi la perspective relationnelle avec laquelle
on abordera cette question de la liaison entre écriture et politique veillera à
ne pas prendre pour argent comptant les prises de position des agents, leurs
visions du littéraire, mais à les considérer comme des vues prises à partir
de points précis de l’univers intellectuel. Pour ce faire, on partira d’un cas
paradigmatique, à savoir l’écrivain de la diaspora congolaise In Koli Jean
Bofane dont la démarche littéraire sera comparée brièvement à celle d’Alain
Mabanckou et de Scholastique Mukasonga. On essaiera de montrer com-
ment leurs discours rencontrent pleinement le monde parce qu’ils évoquent
principalement la question de la violence figurée par un individu-person-
nage central, pleinement enraciné dans la temporalité présente ou passée.
C’est là notre hypothèse de travail qui prendra appui sur trois argu-
ments. Premièrement, l’ordre du monde comme discours social impacte
la construction des représentations sur la violence et l’espace des possibles
pour les intellectuels de la diaspora afrodescendante. Deuxièmement, le
parcours de Jean Bofane est reconstruit à partir de la perception individua-
liste qu’il se fait du réel, se confondant avec le passé et le présent du Congo
et orientant ses choix littéraires pour dire « vrai » sur le Congo, partant
du principe que réalité et fiction ne font plus qu’un. Troisièmement, la
lecture de Mathématiques congolaises (2008) et Congo Inc. Le Testament de
Bismarck (2014) d’In Koli Jean Bofane fait apparaître la présence de deux
types de violence : une violence sociopolitique et une violence symbolique ;
elle se trouve incarnée par un personnage marginal (Celio ou Isookanga).
Une sorte de violence-mémoire est évoquée sur le mode de la subjectivité
individuelle et la figure du marginal (Mabanckou) peut aussi l’incarner, de
même que celle de la femme, alors porteuse du passé et de la souffrance
(Scholastique Mukasonga). Ces trois grands points d’articulations de notre
propos mobilisent du reste le mode de pensée relationnel – qui consiste à
envisager les relations entre les agents comme étant objectives – et quelques
concepts (les liages) issus de la linguistique textuelle.

L’ordre du monde comme discours social

Dans les décennies1990 et 2000, la violence prend l’aspect de grands


conflits en œuvre dans certains endroits du monde. Par exemple en Afrique
se déroulent des violences à grande échelle, le génocide au Rwanda contre la
communauté tutsi, la guerre au Congo-Kinshasa ; c’est la guerre en Europe,
dans les Balkans et le Caucase. Ces conflits fragilisent le monde social et

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politique et les institutions alors imprégnées du néolibéralisme qui devient


presque l’horizon indépassable de ces acteurs divers (Union européenne,
FMI, États, classe politique avec la promotion de l’idéologie de la troisième
voie, etc.). Ils sont eux-mêmes contestés par différents mouvements sociaux
tels que le mouvement altermondialiste (ATTAC, Zapatiste, etc.). Après le
11 septembre 2001, la crise politique créée par la lutte contre le terrorisme
modifie les règles juridiques remettant en cause l’état de droit et le pacte
social avec notamment la stigmatisation de l’islam.
À cette violence s’ajoutent une certaine accélération de la mondialisa-
tion et parallèlement le développement des TIC dont les retombées pour
le grand public sont la généralisation de l’Internet et de nouveaux supports
numériques. Ce changement survenu grâce aux TIC fragilise le fonc-
tionnement des médias traditionnels et accroît le mode de visibilité dans
l’espace public. Face à ces changements le monde littéraire voit émerger sur
la scène francophone une autre génération d’écrivains née dans les années
60. Elle est, par ailleurs, doublement touchée par l’idéologie néolibérale et
par la mondialisation. Ils se doivent alors d’opérer leurs choix dans l’espace
des possibles, c’est-à-dire ce qu’il serait possible de faire en fonction de leur
parcours et de leur habitus. L’examen du parcours de Jean Bofane permet de
confirmer son option littéraire et idéologique.

Parcours et perception individualiste du Congo

In Koli Jean Bofane naît en 1954 au Congo-Kinshasa dans une famille


métisse et relativement privilégiée, mais, en même temps, il aura vécu sa vie
en fonction des soubresauts politiques du Congo. Lorsque Bofane revient
sur son parcours, il est un écrivain qui vit à Bruxelles, publie en France et est
doté de plusieurs prix littéraires 1 Il parle donc à partir d’une position singu-
lière : il entretient une ambiguïté sur son identification comme un littéraire
belge, français ou congolais au profit d’une dimension plus francophone et
mondiale. Cette posture que nous avons déjà analysée ailleurs 2, il la lie tota-
lement à sa biographie en essayant d’imprimer son attachement au Congo.
Il l’associe souvent à l’histoire des violences qui ont meurtri le Congo et
dont il tire une leçon littéraire a posteriori. Il a dû fuir les militaires qui

1. Il a reçu le Prix de la critique de la communauté française de Belgique 1997, le Prix des


Bibliothèques de la ville de Bruxelles 2015, ces distinctions belges ne sont pas des récom-
penses issues directement du monde littéraire, mais institutionnel.
2. Buata B. Malela, « Une peinture de l’identité afrodescendante. In Koli Jean Bofane et
Chéri Samba au cœur de la crise congolaise », Africultures, 2014/3 (n° 99-100) et sur http://
www.cairn.info/revue-africultures-2014-3-page-162.htm.

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AFRIQUE CENTRALE ET VIOLENCE SYMBOLIQUE… | 71

venaient assassiner les membres de sa famille. Finalement il sera sauvé parce


que sa mère s’est insurgée verbalement contre les soldats qui tentaient de
les supprimer. Bofane en tire cette leçon qui met la parole au centre de ses
préoccupations : « C’est là que j’ai vu que si tu parles pas, tu meurs. Ça a été
ma première prise de conscience. On a survécu parce que cette femme s’est
insurgée […]. C’est pourquoi quand il faut parler, il faut parler. J’ai appris
beaucoup dans les conflits au Congo 1. »
La parole est un instrument de résistance à la violence politique au
Congo et permet de faire la jonction avec son désir d’écriture qui serait venu
plus tardivement. En revanche, son attrait pour la littérature se serait forgé
depuis l’enfance, période ponctuée par la rébellion Simba de 1964 2. Pour
échapper à la guerre, il se serait mis à la lecture en se réfugiant dans l’imagi-
naire. Il dit alors avoir beaucoup lu avant de se lancer dans l’écriture. Mais
sa ferme résolution de s’adonner à l’écriture se serait surtout révélée après le
génocide au Rwanda en 1994, comme il le déclare dans l’émission Grand
Angle sur TV5 Monde.
C’est le Rwanda qui m’a incité à écrire. Aujourd’hui je continue à écrire
parce que je suis victime du Rwanda. Mais c’est le seul moyen que j’ai trouvé.
Il faut raconter ce qui se passe de la façon la plus neutre possible. Surtout parce
que, dans un roman, il n’y a pas de parti pris. On a affaire à des personnages qui
sont Mauvais qui peuvent être critiquables […] ; dans les romans on assigne
les rôles 3.

Cette importance du personnage, autre face de la valorisation de l’indi-


vidu, l’auteur de Mathématiques congolaises l’assume en se mettant lui-même
en avant. C’est pourquoi il souhaite adopter un discours reconnaissable
et authentique. Et les discours portant sur l’Afrique centrale n’étaient pas
tenus par les principaux intéressés mais par des africanistes européens. Il en
a conclu qu’il lui fallait concurrencer tous ces discours (« raconter ce qui se
passe de la façon la plus neutre possible ») et espérer laisser son empreinte
en préemptant le sujet de l’Afrique centrale et plus précisément le Congo.
On peut comprendre ainsi la focalisation de son discours sur le Congo,
ce qui l’amène à de nombreuses prises de parole publique : interventions

1. In Koli Jean Bofane, propos retranscrit de l’entretien vidéo avec Léonora Miano à la
librairie Millepages, 12/12/2014, sur https://www.youtube.com/watch?v=vVcOZnMw0AU
(consulté le 23 mai 2017).
2. La rébellion Simba opposait le gouvernement central de Moïse Tshombe aux forces
sécessionnistes basées à Stanleyville (Kisangani). L’intervention notamment des para-com-
mandos belges mit un terme à la sécession au profit du pouvoir central.
3. In Koli Jean Bofane, propos retranscrit de l’entretien vidéo Grand Angle, TV5 Monde,
27/12/2016 sur https://www.youtube.com/watch?v=k1iCMeDyDwo (consulté le 23 mai
2017).

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72 | BUATA B. MALELA

médiatiques et chroniques dans les journaux, notamment dans Le Point


Afrique 1. Un article en particulier explicite sa position sur le Congo : c’est
aussi parce que ce pays est largement ignoré qu’il se permet de prendre la
parole pour apporter une analyse à la situation de la crise qu’il traverse, selon
une parole fondée sur le schème de l’authenticité.
Dans l’article intitulé « Circulez, il n’y a rien à voir » dont l’impérativité
renvoie à la contrainte policière, mais aussi au film éponyme réalisé par
Patrice Leconte et sorti en 1983, Bofane commence justement par une
référence culturelle qu’il lie au Congo. Ce pays est foisonnant sur le plan
culturel et intellectuel, mais personne ne semble s’en apercevoir, alors même
que cette dynamique demeure symptomatique d’une grave crise qui traverse
le Congo :
Toutes ces réalisations et ces œuvres singulières sont le fruit de lésions ;
un contexte social et politique meurtrier, des vagins de femmes détruits pour
du coltan, des agents de la circulation qui pourrissent votre mobilité, tout cela
a causé des syndromes, visibles à présent ; sinon, mes romans auraient été
écrits deux ou trois décades auparavant. Sinon, Chéri Samba, Chéri Chérin
ou J.-P. Mika auraient suffi à faire savoir que l’art contemporain existait au
Congo. Sinon, Kiripi Katembo n’aurait jamais osé photographier des flaques
d’eau – au risque de perdre la vie – et dénoncer les moustiques et leur lieu
d’incubation 2.

Cet exemple renforce bien l’ambivalence déjà présente dans le titre : à


la fois impérativité et référence culturelle, comme le serait le Congo vio-
lent et dynamique sur le plan culturel. C’est pourquoi il n’y a rien à voir,
d’autant plus que les crimes perpétrés par le pouvoir en place sont niés. Or
on compte six millions de morts en plus de femmes mutilées. L’art qui y
subsiste malgré tout constitue le symptôme de ce qui précède. C’est cet art
qui sert paradoxalement de métaphore pour expliquer le dégagisme qui
devrait sourdre de cette situation de grande violence.
Si plus de 6 millions de morts et un demi-million de femmes mutilées n’ont
pas suffi à faire apparaître quoi que ce soit d’ultime se déroulant au Congo, à
partir de décembre, le Congolais va renier une partie de lui-même, passer à
la vitesse supérieure, faire oublier, pour un temps, les sapeurs, Maître Gims,
le violent Koffi Olomidé, et tâter un peu de panafricanisme en appliquant au
président de la République, non pas une tactique y-en-a-marriste ou venue
du Burkina – le Congo n’est pas ces deux pays –, mais une stratégie venue du

1. In Koli Jean Bofane, « Un après-midi à la piscine de Gemena », Le Point Afrique, le


03/09/2016 ; In Koli Jean Bofane, « Comme on dit à Kinshasa : à suivre ! », Le Point Afrique,
02/01/2017.
2. In Koli Jean Bofane, « Circulez, il n’y a rien à voir », Le Point Afrique, le 05/08/2016.

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AFRIQUE CENTRALE ET VIOLENCE SYMBOLIQUE… | 73

Cameroun où il est question de coller la petite ! C’est ta sœur ? C’est ta tante ?


Jusqu’au moment où il dégringolera du fauteuil qu’il usurpe, déclare le peuple 1.

Ce même peuple se trouve pleinement plongé dans la mondialisation et ce


depuis toujours : « il y a toujours eu des étrangers là-bas, en plus des Belges,
pour servir leurs intérêts. Le Congo est un comptoir, une société, […] la
première réserve de matières premières 2. » Ce constat amer lui fait dire que
le Congo est le laboratoire du futur : avec les programmes de réajustement
structurels qui s’y sont appliqués avant de l’être ailleurs dans le monde. De
ce point de vue, le Congo et l’Afrique ont toujours été au centre du monde :
« sans l’Afrique le monde ne serait pas ce qu’il est » 3. Il y a donc une violence
inouïe en Afrique, au Congo qui est transposée dans les romans et qui serait
le reflet de la réalité. Par exemple, ce qu’il appelle « la soustraction posément
accélérée » : comment dépecer un homme méthodiquement : « ces scènes
de violence m’ont pris des mois et des mois. Je veux que les lecteurs passent
par-là, cette violence est exponentielle. On est dans un cycle de violence
sans fin : le monde est en train de brûler » 4.
Le Congo reste donc au centre du discours de Bofane, ainsi que de son
parcours qu’il identifie avec l’histoire du Congo. Les vicissitudes politiques
l’ont conduit à quitter Kinshasa pour s’exiler en Belgique avec sa famille en
soulignant chaque fois le caractère soudain du départ : « Chaque fois que je
suis arrivé c’est en courant. […] Avant que les coups de feu commencent
on rigolait. Mais ces choses ne préviennent pas » 5. Cet inattendu, cet exil
semble nourrir aussi son discours romanesque et plus généralement son
rapport à la littérature qui est le pendant de sa position idéologique qui voit
tout par le prisme de l’individu et l’espace des possibles est double pour lui.
Or bien s’inscrire dans la part de la littérature française dont le paradoxe
est à la fois son caractère inactuel et actuel. En effet, cette littérature a deux
parts en elle-même. D’une part, elle est décalée par rapport à son temps
car attachée à la tradition de l’avant-garde et ses variantes (1950-1960) ;
et elle est peu identifiée à la critique hors de France, c’est ce qui en fait
l’originalité. Cette littérature n’a pas d’identification au mouvement post-
moderne et postcolonial, en revanche, elle caractérise le contemporain parce
qu’elle offre des figurations, des modes de lectures du postmoderne et du
postcolonial. D’autre part, cette littérature est double car elle est fidèle au

1. Ibid.
2. In Koli Jean Bofane, « Littérature, réalité & rôle du Congo dans la mondialisation »,
propos retranscrit de l’entretien vidéo avec Thinking Africa 1, 18/09/2015, sur https://www.
youtube.com/watch?v=SBf6iBjoqEE&spfreload=5 (consulté le 23 mai 2017).
3. Ibid.
4. Ibid.
5. Ibid.

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74 | BUATA B. MALELA

passé donc en étant fidèle au passé, elle évite de parler du présent, mais en
ne parlant pas du présent, elle s’y réfère sans en parler. C’est là un paradoxe
sur lequel insiste Bessière 1. Or les autres littératures, celles qu’on appelle
postmodernes, postcoloniales en sont si loin.
Ou bien s’inscrire dans la littérature postcoloniale, postmoderne
francophone ou non qui peut traiter d’un discours critique portant sur le
sujet, l’écriture, l’histoire, le présent, le passé, etc. Si le discours peut être
en contrepoint chez certains auteurs francophones comme Fantouré ou
Kourouma, chez d’autres comme Jean Bofane ou Mukasonga, il semble
s’inscrire davantage dans le présent ou le passé. Ils vont progresser néces-
sairement dans la littérature critique, postcoloniale et postmoderne en
faisant de la violence un thème central du discours que révèle la trajectoire
de l’écrivain.
Face à cette alternative ainsi résumée, ce rapport à la littérature que
Bofane pense sous le mode du reflet, l’amène à déclarer que « par l’art, on
peut sensibiliser 2 » contre la violence précisément. Surtout si l’on porte
en soi les traumatismes du Congo, qui implique de continuer d’avancer,
de ne pas se retrouver dans une position d’attente. Et la littérature comme
démarche artistique offre l’occasion de sortir de l’attentisme et d’une percep-
tion mystique, Bofane puiserait directement dans l’expérience immédiate
(« le xxe siècle »), gage d’authenticité et de réalisme : « J’ai pas de texte à la
maison. Y a rien. Je ne m’amuse pas avec l’écriture. Ce n’est pas pour passer
du temps. Je suis un écrivain du xxie siècle. […] J’essaie de trouver d’autres
voies, de sortir un peu du xxe siècle 3. » Il s’agit de repenser la violence contre
les démunis auxquels on en demande trop : « Le démuni on lui a tout pris
et on lui demande l’impossible. Il est obligé de trouver une martingale.
Le jeune du xxie siècle est obligé de se trouver une martingale » 4.
Dans Mathématiques congolaises, Celio est dans le même dispositif : les
mathématiques sont importantes, un cadre rigoureux pour faire progres-
ser le livre. Ainsi en même temps, Bofane dit incarner « son personnage »,
une manière pour lui d’affirmer l’option réaliste de sa démarche littéraire
qui insiste sur le défaut d’histoire en évoquant le présent et le passé tout
ensemble et leur violence. Des personnages-individus comme Isookanga de
Congo Inc. la porte en appréciant le jeu, le néolibéralisme, la dérégulation
qui sont aussi des moyens de s’en sortir. Comment à partir de la double
position idéologique (la centralité de l’individu et la violence au Congo) et
littéraire (sensibilité à la violence par l’art) de Bofane, on peut comprendre

1. Voir Jean Bessière, Inactualité et originalité de la littérature française contemporaine.


1970-2013, Paris, Éd. Honoré Champion, coll. « Unichamp-Essentiel », 2014.
2. In Koli Jean Bofane, « Littérature, réalité & rôle du Congo dans la mondialisation ».
3. Ibid.
4. Ibid.

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l’option réaliste choisie dans ces deux œuvres – Mathématiques congolaises et


Congo Inc. – que l’on comparera ensuite à Mabanckou et à Mukasonga.

Congo-concept et violence politico-symbolique

Dans Mathématiques congolaises, Célio Matemona vit à Kinshasa et est


le cerveau de son quartier. On lui reconnaît un certain pouvoir sur les
siens, même s’il a aussi subi la violence perpétrée par le régime qu’incarne
la figure de l’exécutant Bamba et de son chef Gonzague Tshilomba,
directeur général du bureau d’information au service du président de la
République. Tshilomba va repérer Célio et se servir de son intelligence
contre l’opposition politique et contre la société civile qu’il essaiera de
manipuler au moyen de diverses campagnes et opérations orchestrées par
sa nouvelle recrue. Cette dernière est donc un personnage trouble comme
Isookanga de Congo Inc., ils participent tous les deux à la diffusion de la
violence dans la société.
En effet, Isookanga, pygmée ekonda de l’équateur, s’ennuie dans son
village et rêve d’une autre vie, de pouvoir profiter de la mondialisation et
d’échapper à la tradition que son oncle Lomama veut préserver. Le jeune
ekonda profite d’une cérémonie d’inauguration d’une antenne avec des
officiels kinois dans son village pour dérober l’ordinateur portable d’une
chercheure belge. Grâce à ce nouveau matériel informatique, il découvre
le monde sur Internet, joue en réseau à des jeux vidéo violents jusqu’à
ce que le désir d’aller à Kinshasa lui prend. Il s’y rend, y rencontre les
enfants des rues et réussit à monter une affaire avec un Chinois bizar-
rement recherché dans son propre pays. Après une émeute des enfants
des rues dont Isookanga est devenu porte-parole et qui lui a donné une
courte notoriété auprès de la police et d’un public restreint, un ancien
rebelle tutsi Bizimungu, qui s’impatiente de pouvoir raser la forêt pour en
exploiter les minerais, s’adjoint les services du jeune pygmée qu’il consulte
régulièrement. Celui-là parvient à obtenir une carte chinoise répertoriant
tous les minerais du Congo. Il voudrait la vendre à son nouvel associé,
mais celui-ci meurt calciné. Suite à l’intervention de son oncle, Isookanga
se résout à retourner dans son village dans l’espoir d’en devenir chef ; de
plus, il se sait potentiellement riche car le voilà doté d’une carte précieuse
qu’il projette de monnayer un jour au plus offrants pour exploiter son
sous-sol qu’il sait riche en métaux précieux.
La description de ces deux romans montre la présence de la violence qui
est d’abord symbolique (par la connaissance : Célio maîtrise les mathéma-
tiques et Isookanga l’informatique), ensuite sociale et politique (la violence

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du régime) et qui caractérise le Congo en tant que concept littéraire dans


Mathématiques congolaises 1 et Congo Inc. 2

La violence sociale et politique

Dans les deux récits de Bofane, la violence du régime en place manipulant


les uns et les autres, finit par faire une série de victimes. Parmi lesquelles
il y a des proches dont Baestro, ami intime de Célio dans Mathématiques
congolaises. Le premier était venu chanter devant la résidence de l’opposition
pour la provoquer avant de se retrouver dans un échange de tirs et de rece-
voir une balle : « Baestro sentit son cœur éclater. La mitraille à bout portant
avait fauché deux camarades non loin de lui. Gaucher n’était plus visible.
La panique rendit d’ailleurs Baestro aveugle, sourd et déjà comme ailleurs.
Il venait à cet instant, d’atteindre la courbe ultime de la trajectoire de sa
vie. » (MC, p. 16)
Sans se confondre au protagoniste du récit, l’énonciateur s’inscrit dans
une modalité majoritairement assertive, alternant les temps du passé simple
et de l’imparfait pour jouer sur le rythme de l’actualité des événements :
la sensation de l’éclatement du cœur/la mitraille qui continue/la panique
généralisée qui achève Baestro. Toute l’action tournant autour de Baestro
va l’accentuer par des reprises anaphoriques pronominales : Baestro/lui/Il
et le groupe nominal déterminé par un quantifiant-caractérisant [sa vie],
marquant paradoxalement la présence du personnage, ici, centrale, même
s’il demeure en fin de vie. La fin de vie, c’est aussi ce qui fait amener à la
faim : la faim que Mukasonga nomme l’Iguifou et Bofane le « Nzala ».
Mais malgré ses faces peu avenantes et la répulsion qu’elle inspirait, on disait
que des images d’elle se vendaient très cher à l’étranger. La faim cherchait ainsi
à acquérir des lettres de noblesse. On l’évoquait pour se justifier, pour obtenir
des circonstances atténuantes en cas de faute grave. La faim participait pleine-
ment à la rédemption des individus. C’était d’ailleurs le seul gain qu’on pouvait
en espérer.
[…]
Chaque jour, la Faim additionnait des points. Elle progressait sinueusement
dans les familles, indistinctement, laissant la mort et la désolation. Elle dur-
cissait les cœurs. Elle abrasait de ses écailles rugueuses ce qui restait d’espoir.
(MC, pp. 26-27)

1. In Koli Jean Bofane, Mathématiques congolaises, Arles, Éd. Actes Sud, coll. « Babel »,
2011. Désormais CI dans les citations.
2. In Koli Jean Bofane, Congo Inc. Le testament de Bismarck, Arles, Éd. Actes Sud, 2014.
Désormais MC dans les citations.

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On voit la faim par le prisme d’une énonciation plus omnipersonnelle le


[ON] (par ex. « on l’évoquait ») qui accentue sa dimension autonome et lui
donne des aspects de personnages dans le récit. La multiplication anapho-
rique définie (ses faces/peu avenante) puis pronominale (la faim/elle/l’/elle)
renforce cet aspect, tout comme l’anaphore stylistique [elle progressait…/elle
durcissait…/elle abrasait…] et le rythme monotone introduit par l’inflation
de l’imparfait faisant ainsi durer ses effets violents. Ces mêmes effets ont un
impact considérable sur les enfants des rues et les marquent même physique-
ment dans Congo Inc. : « La précarité avait asséché leurs muscles, les rendant
aussi durs et noueux que de la corde. Il n’y avait pas d’enfants replets parmi eux.
Ils vivaient au jour le jour, s’accrochaient à la vie et au bitume avec les griffes,
avec les dents ». (CI, p. 84). Et cette faim quotidienne en amène certains à se
prostituer comme Shasha qui fréquente des soldats de l’ONU : « Elle était
l’enfant-putain, seulement vêtue d’un minuscule tablier blanc, comme celui
des soubrettes, sous lequel ses seins menus pointaient, vulnérables. Sur la
table traînaient les reliefs d’un repas […]. L’adolescente s’arracha du membre
qui battait encore, l’homme tressaillit comme sous l’effet d’une décharge élec-
trique. Sans un mot, elle commence à débarrasser la table. » (CI, p. 98)
« Les reliefs d’un repas, la table » sont des informations qui créent le
contraste entre l’homme qui déjeune et la jeune fille – qui n’est pas conviée
à ce repas – mais qui se trouve réduite à un objet sexuel. Outre le nzala, la
faim, la figure élitaire du haut fonctionnaire comme celle du directeur général
du bureau information et plan, incarne aussi cette violence. Car cet agent se
retrouve à la tête d’un organisme au service du président et de sa politique de
maintien au pouvoir. Gonzague Tshilombo dirige ce service avec efficacité et
sans état d’âme : « Le président appréciait sa rapidité, parfois même sa bru-
talité dans la réalisation de stratégies pleines de finesse. Il se félicitait de son
imagination débordante, malgré des dehors austères, de sa discrétion quasi
maçonnique. La lecture des événements terribles ne semblait pas l’affecter.
Aucun signe sur son visage ne trahissait la moindre émotion. » (MC, p. 38)
La modalité assertive appuie le caractère descriptif du portrait de
Tshilombo ainsi que l’actualité passée (imparfait). On insiste encore sur le
côté litanique de la situation conformément à l’austérité qui caractériserait
Tshilombo dépourvu de toute émotion. C’est aussi sans émotion qu’il ordon-
nera à son adjudant Bamba d’éliminer le seul témoin du meurtre de Baestro :
« Je compte sur toi pour nous délivrer de ce souci, je te donne carte blanche.
Je ne te demande ni quand ni comment tu procéderas, je compte sur toi. Tu
m’as entendu ? » (MC, p. 47) Ce discours rapporté crée une rupture d’actua-
lité car il s’agit de la manifestation de la parole d’autrui 1, celle directement de

1. Laurence Rosier, Le discours rapporté en français, Paris, Éd. Ophrys, coll. « L’essentiel
français », 2008, p. 1.

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Tshilombo qui installe sa subjectivité froide. C’est elle qu’il reconnaîtra aussi
en Célio Matemona. Le pendant de Tshilombo est dans Congo Inc. Il s’agit de
Kiro Bizimungu dont la violence, après s’être exercée contre les populations
dans l’est du Congo, se retourne contre l’environnement ou la nature qu’il
veut détruire pour en exploiter les ressources minières. C’est la mission qu’il
s’assigne à la tête de l’Office des forêts : « Au bout du compte, c’était lui le
patron de cet espace. Avec le pétrole qui pullulait en dessous, qu’est-ce qu’on
en avait à faire de la verdure ? Sans compter les diamants et autres produits
inestimables. Kiro rêvait d’un Congo pacifié au napalm où l’on n’aurait plus
qu’à exploiter les richesses du sous-sol. La main-d’œuvre était là, ne manquait
que la volonté politique. » (CI, p. 83)
La volonté politique qui ferait défaut trouve aussi son origine dans la
violence symbolique.

La violence symbolique

La violence du régime en place, d’une autorité publique défaillante utilise


ses ressources intellectuelles pour l’amplifier. Par conséquent, la connais-
sance que possède Celio devient un capital qu’il vend à l’ordre dominant.
Celui-ci va le transformer en violence contre autrui, ce qui laisse à penser
qu’il a pleinement conscience de son avantage.
Posséder ce bagage, pensait-il, c’était comme avoir l’univers à portée de l’in-
dex avec, en prime, les possibilités infinies que cette situation pourrait procurer.
Mais la théorie n’était pas tout, il fallait manger. […] Malgré cela le
jeune homme se remémora rapidement un théorème concernant le boulot de
démarcheur puis appuyer sur le lourd battant en verre d’une porte tournante.
(MC, p. 31)

La marque du discours rapporté introduite par une incise à la forme


inversée et stéréotypée est bien une forme textuelle 1 (« pensait-il ») venue
appuyer la subjectivité de Célio et son rapport à l’intellect (les théorèmes).
C’est pourquoi il ne peut que penser, d’où cette incise précisément. Avec
ces mêmes connaissances, Celio tente de séduire Gonzague en lui citant un
extrait réadapté du Prince (1515) de Machiavel qu’il connaît par cœur :
Le prince a plus de sagesse à conserver le nom de radin, qui, peut-être,
engendre un mauvais renom, mais sans haine, plutôt qu’être fauché un jour, pour
se valoir le nom de libéral, et être haï ensuite par tous. Dans ce cas-ci, par contre,
le prince fuira les choses qui le rendent commun, disons, comme n’importe quel

1. Ibid., p. 65.

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patron. Toutes les fois qu’il fuira cela, le prince se sera acquitté de son ouvrage.
(MC, p. 45)

Ce jeu d’intertextualité avec un extrait du chapitre XIX du Prince donne


une dimension plus théorique à la violence symbolique que valide le détour-
nement ou la parodie du texte de Machiavel :
Ce qui le rendrait surtout odieux, ce serait, comme je l’ai dit, d’être rapace,
et d’attenter, soit au bien de ses sujets soit à l’honneur de leurs femmes. Pourvu
que ces deux choses, c’est-à-dire les biens et l’honneur, soient respectées, le
commun des hommes est content, et l’on n’a plus à lutter que contre l’ambition
d’un petit nombre d’individus, qu’il est aisé et qu’on a mille moyens de réprimer.
Ce qui peut faire mépriser, c’est de paraître inconstant, léger, efféminé,
pusillanime, irrésolu, toutes choses dont le prince doit se tenir loin comme d’un
écueil, faisant en sorte que dans toutes ses actions on trouve de la grandeur,
du courage, de la gravité, de la fermeté ; que l’on soit convaincu, quant aux
affaires particulières de ses sujets, que ses décisions sont irrévocables, et que
cette conviction s’établisse de telle manière dans leur esprit, que personne n’ose
penser ni à le tromper ni à le circonvenir 1.

Celio par sa maîtrise des mathématiques devient en quelque sorte le


conseiller du prince. Les mathématiques lui permettent d’exercer un
contrôle social. On part toujours d’une théorie mathématique, notamment
des cercles concentriques pour en déduire un principe pour une action de
domination politique. Notamment cette scène où on fait remarquer le lien
entre cercle dans la piscine et affaire politique :
Que si vous lancez dans cette piscine deux cailloux, pas trop loin l’un de
l’autre, ceux-ci produiront des cercles concentriques qui vont s’agrandir puis se
croiser, mais jamais n’interféreront l’un l’autre dans leur progression. Les cercles
demeureront intacts jusqu’au bout, ne se détruiront pas mutuellement. Cela
signifie, maître, que, quoi que vous fassiez, les décisions qui doivent vous dépar-
tager de votre adversaire lors d’une procédure judiciaire, émanant uniquement
de l’institution, n’auront qu’un impact limité sur lui parce qu’il a les moyens de
faire durer cela à l’infini. Essayer de voir, maintenant, au-delà de ce que vous
off re le code pénal. Attaquez sur le terrain de la loi, mais en même temps, agis-
sez sur un autre front. Sortez de cette piscine, sortez du code pénal, allez voir
ailleurs. (MC, p. 79-80)

L’interpellation du maître aboutit à une injonction fondée sur le théorème


et la courtisanerie. C’est pour son intelligence justement que Tshilombo
choisit de travailler avec Celio Matemona :

1. Nicolas Machiavel, Paris, Union générale d’éditions, 1962, version électronique par
Jean-Marie Tremblay, 2007, pp. 72-73 sur http://classiques.uqac.ca/classiques/machia-
vel_nicolas/le_prince/le_prince.pdf.

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Ce type, issu de nulle part, semblait répondre à tous les critères de qualifica-
tion. À deux reprises, Tshilombo avait pu se rendre compte que le jeune homme
était audacieux et possédait une certaine intelligence. Il s’agissait d’intégrer
l’individu au regard innocent dans ses nouvelles fonctions et bientôt, sous sa
direction, ce jeune accomplirait des merveilles. Mais il fallait en savoir plus sur
lui. Une petite enquête suffirait. (MC, p. 83)

Comme Célio, Isookanga est aussi « ce type issu de nulle part ». Mais il
mobilise les connaissances en stratégies apprises dans ses jeux vidéo pour
prendre le train de la mondialisation. Il rêve d’autres choses et l’ordina-
teur dérobé à Aude Martin est un moyen d’entrer dans ce qu’ils appellent
le xxie siècle : « Je suis un mondialiste qui aspire à devenir modélisateur »
(CI, p. 26). Il se sert de sa connaissance pour son ascension et n’hésite pas à
justifier son vol en détournant et en moquant la tradition :
Mon geste compte pour le remboursement de la dette coloniale ! […] En
plus, la coutume Mongo existe qu’un futur conjoint vole un poulet dans son
propre village pour prouver aux bokilo qu’il trouvera toujours un moyen de sub-
venir aux besoins de sa promise ! Moi, ma promise, c’est la haute technologie. Et
ma mise à l’épreuve pour une union avec l’univers passe par le vol de l’ordinateur
que tu vois là. (CI, p. 31)

Mais cette entrée dans la mondialisation prend un aspect aussi violent


comme le laissent apparaître les relations à l’ordre social ancien qui est alors
dominé par le nouveau. Iso en est le parfait exemple car il rassemble à lui seul
un habitus à la fois moderne et traditionnel de par son style vestimentaire
américanisé, symbole de l’incorporation de la violence extérieure que son
oncle semble dénoncer en lui reprochant sa tenue vestimentaire : « D’abord,
tu as débarqué un jour avec des appareils aux oreilles comme un docteur.
On ne pouvait plus te parler. Tu étais indifférent à tout. Tu écoutais quoi
la voix ? La voix des anciens ne te suffit-elle plus ? Quand la chose a cassé,
on a eu droit à ce fumeur de chanvre que tu exposes sur ton tee-shirt du
matin au soir, ajouta le vieux, pointant Snoop Dogg. » (CI, p. 15) Ce topic
ancien de l’opposition entre la tradition et la modernité est au cœur même
de la construction du sujet et de ses connaissances, de même que pour Célio
dans Mathématique congolaises. La connaissance n’est là que pour servir des
desseins violents. On comprend pourquoi le vol de l’ordinateur portable se
fait sans état d’âme, pour ne pas « péter les plombs », c’est-dire s’enfermer
dans la tradition et l’ancien monde qu’il rejette :
Le jeune Ekonda s’en souvenait encore avec émotion : le défilé, l’allure
de la délégation venue de la capitale, la chercheuse blanche et son ordinateur
portable que le jeune homme avait discrètement récupéré. C’est sûr, sans cet
appareil, Isookanga aurait pété les plombs depuis longtemps. Il avait d’abord dû

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apprendre à le manier, ensuite trouver près du village, un endroit pour pouvoir


recharger la batterie régulièrement.
[…]
Aujourd’hui, il ne pouvait plus se passer de l’ordinateur et le jeu en ligne
Raging Trade était devenu sa raison de vivre. Raging Trade, c’était le jeu indi-
qué pour n’importe quel mondialiste désireux de se faire un peu la main dans
le domaine des affaires. Il était simple, par le biais de groupes armés et de
compagnie de sécurité, des multinationales se disputaient un territoire appelé
Gondavanaland. (CI, p. 18)

Si le jeu donne à Isookanga des instruments pour mener sa réflexion sur


le rapport au monde, en faisant preuve de cynisme, il lui procure aussi sa
stratégie pour essayer de s’enrichir. Désœuvré à Kinshasa et vivant avec les
enfants des rues, Isookanga finit par s’associer avec Zhang Xia dans la mise
en place d’un commerce de vente d’eau fraîche en sachet. Les deux associés
vont faire du marketing et faire croire au public que leur eau viendrait du
terroir manifestation de la malhonnêteté de ces protagonistes mondialistes :
Je suis un mondialiste, comme toi. J’ai goûté à ton eau. Je n’en connais qu’une
qui soit aussi froide que la tienne, c’est celle d’une source dans la forêt chez moi.
Mais, à la tienne, il lui manque quelque chose. Elle pourrait avoir un goût de
terroir en plus. Comme chez moi. Je te fais une proposition : on s’associe toi et
moi pour réfléchir. À deux, tu vas voir, on sera un vrai Dual-Core, on va maxi-
miser la courbe des ventes. Ce soir, on se voit, on consulte l’ordinateur, on étudie
la situation sur les principes de la grande distribution. (CI, p. 75)

Être des « dual-core » métaphore de la connaissance fondée sur la tech-


nique, signifie être un rapide dans les affaires pour les maximiser. Celio, cet
autre « type issu de nulle part » dont on parle à partir du point de vue de
Tshilombo se sert aussi de ses connaissances mathématiques pour mani-
puler la population à grande échelle. Il s’y prend en lançant des rumeurs
contre les opposants politiques du régime que le protagoniste sert avec
grande loyauté : « la rumeur nécessite très peu de choses. Il suffit d’un rien.
Une information diffusée opportunément, qui vivrait sa propre vie par la
suite. Il faut lancer une bombe dans la ville, patron. Il faut que ça parte dans
tous les sens. Les Kinois sont des spécialistes de la rumeur, de la radio-trot-
toir. Ils adorent. » (MC, p. 110) Ce stratagème fonctionne puisque Célio
réussira à ébranler la mégalopole de Kinshasa : « Toujours le même levier.
L’émotion. Quelle qu’elle soit. Suscitée par la peur, le sentiment religieux,
la menace sur le portefeuille. C’était toujours la même chanson, ce n’était
jamais très compliqué. » (MC, p. 146)
La violence d’un régime d’une machinerie est toujours représentée par
l’adjudant Bamba qui avec la complicité de Celio et de Tshilombo parvint
à capturer un Français dans le but de manipuler l’opinion publique en le

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faisant passer pour un espion. Il va donc jouer sur le fantasme et la violence


symbolique :
Le fantasme qu’ont les Blancs sur la cruauté de l’Afrique, et le sentiment
d’humiliation. Dans toute sa panoplie de torture physique et psychologique,
ce que Bamba préférait avant tout, c’était l’humiliation. C’est ce qui nécessite
le moins d’efforts, pour un maximum de résultats. Plus besoin de s’acharner
physiquement sur le supplicié puisque, de toute façon, tout est fait pour que lui-
même se prenne pour moins que rien. Il fallait réduire à néant l’estime que l’in-
dividu pouvait avoir de soi. Les dommages étaient beaucoup plus appréciables
et duraient, y compris lorsque les actes qui conduisaient à l’humiliation avaient
cessés depuis longtemps. C’était beaucoup plus efficace que la douleur parce
que, au lieu d’en vouloir à l’autre, on s’en voulait à soi-même. (MC, pp. 182-183)

Ces actes de torture psychologique participent de la violence globale et


interne au corps social. Dans un autre registre, Isookanga subit le rejet de
sa famille d’accueil qui le traite d’imposteur après qu’il eut dérobé l’identité
de son ami Bwale Iselenge (CI, p. 47) et qu’il fut tout simplement trahi par
l’évidence de ses traits somatiques.
Aussi bien pour Mathématiques congolaises que pour Congo Inc., on peut
retenir que la violence se manifeste par la rationalité, le jeu qui commande
un business de la violence (politique et symbolique) : le meurtre, la mani-
pulation du corps social, les enfants des rues, les jeux vidéo, etc. Les deux
récits ont en commun la notion de violence pour comprendre le jeu social,
le jeu politique, alors devenu des enjeux importants dans la redéfinition du
jeu littéraire tel que le pense Jean Bofane. Le tableau ci-dessous résume sa
caractérisation de la violence au Congo :

Violence Violence Violence symbolique


au Congo sociale et politique
Caractéristiques Contre les proches Domination par la connaissance
La faim Domination politique (rumeur)
La prostitution des enfants Incorporation de la domination
Les enfants des rues Tension entre tradition /modernité
Elites du régime
Soldat exécutant
Tableau 1 : La violence au Congo

Cette violence est double, à la fois sociopolitique et symbolique, et sa


présentation n’est pas limitée à Bofane. Ce dernier l’analyse à partir du cas
du Congo, quand d’autres auteurs aussi de la diaspora d’Afrique centrale
(Mabanckou et Mukasonga) l’évoquent à partir aussi d’un personnage

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central souvent marginal ou lié à une mémoire douloureuse. Sa position


n’est que fort peu éloignée de celle défendue par Mukasonga et Mabanckou.

La violence-mémoire et sujet marginal

Certaines productions d’Alain Mabanckou 1 peuvent évoquer une esthé-


tique en lien avec l’expérience de la violence sociale et symbolique. Pour ce
faire, il énonce des oppositions actives dans l’ordre politique et développe un
point de vue subjectif qui filtre les événements en les présentant à travers la
vie d’une figure déterminante (la femme Hortense, le meurtrier Grégoire et
son modèle Angoualima, le sapeur Julien Makambo). Ces voix marginales
qui font écho à la violence sociale, souvent liée à une forme de précarité des
conditions d’existence ou à un bouleversement de l’ordre établi, la regardent
avec ironie. Par-là, elles résistent à son pouvoir par l’écriture ou l’art vesti-
mentaire (la sape). Mabanckou réinvente ainsi son discours en reconsidérant
largement son rapport à l’Afrique dont les productions parodient le discours
social (la violence symbolique) en créant un univers romanesque clos sur
lui-même, d’où la centralité du sujet et la réflexivité littéraire que l’on avait
souligné chez Bofane. Le sujet-individu demeure au cœur du dispositif
fictionnel et l’art apparaît comme un apaisement et un moyen esthétique
de dire la violence. Scholastique Mukasonga qui évoque aussi l’individu se
focalise sur la femme.
Le sujet féminin apparaît en souffrance dans les différents récits : il subit
l’humiliation, la stigmatisation dans un espace confiné (Inyenzi), l’absence
(La femme aux pieds nus) et la privation (l’Iguifou). Il s’agit d’une représenta-
tion de la violence symbolique et physique. Mukasonga vise aussi un ethos
discursif mélancolique ; de surcroît, le parti pris de narrer l’évolution du
sujet féminin tutsi dans l’histoire du Rwanda, et la souffrance, contraint à la
sobriété et facilite l’adhésion du plus grand nombre à la démarche littéraire
de l’auteure. Elle vise davantage le pathos du lecteur, l’empathie, faisant
apparaître une Afrique centrale en souffrance. Deux exemples illustrent
cette violence liée à la souffrance : L’Iguifou 2 (2010) et Notre Dame du Nil 3
(2012).
Dans cette nouvelle de Scholastique Mukasonga intitulée L’Iguifou (la
faim), la violence apparaît sous la forme de la privation. Cette faim reste

1. Les Petits-fils nègres de Vercingétorix (2002), African Psycho (2003), Tais-toi et meurs
(2012).
2. Scholastique Mukasonga, L’Iguifou, Paris, Éd. Gallimard, coll. « Folio », 2010.
Désormais Ig dans les citations.
3. Scholastique Mukasonga, Notre-Dame du Nil, Paris, Éd. Gallimard, coll. « Folio »,
2012. Désormais NDN dans les citations.

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liée à l’enfermement, à la déportation sur une terre stérile dans la région du


Bugesera au sud-est du Rwanda à la frontière avec le Burundi :
Mais on avait tué nos vaches et on nous avait jeté dans cette terre stérile du
Bugesera, le royaume de l’Iguifou, et moi, l’Iguifou, il m’a conduite jusqu’aux
portes de la Mort. Je ne lui en veux pas. Je regrette même que les portes de la
Mort ne se soit pas ouvertes, qu’on soit venu me retirer du seuil de la Mort, elles
sont si belles, les portes de la Mort ! Il y a tant de lumières ! (Ig, p. 12)

L’Iguifou pousse aux mauvaises pensées, à l’imprudence, à l’envie de


goûter tout et de prendre des risques immodérés pouvant conduire à la
mort :
L’Iguifou bien sûr me poussait à braver l’interdit maternel et je me persuadai
que ces fruits défendus pourraient à eux seuls sauver ma petite sœur d’une mort
que je croyais certaine. Je suis donc allée jusqu’au bout du champ accueillir une
poignée. J’ai réveillé ma petite sœur et nous avons partagé et mangé ma cueil-
lette. Les baies étaient sucrées et, si elles n’étaient pas très nourrissantes, elles
n’étaient pas porteuses de poison. (Ig, p. 17)

Elle oblige à aller contre sa tradition, à braver les interdits alimentaires


pour subsister, ainsi la narratrice se voit obligée de manger des inanka : « Ce
n’est pas une nourriture pour les Tutsis. Au “Rwanda”, jamais on n’aurait
mangé des inanka. Ne le dites surtout pas aux voisins. Sans doute ils en
mangent eux aussi mais, vous voyez, ils ne le disent pas ». (Ig, p. 19) Une
faim qui on le sait désormais débouche sur la mort qui, elle-même, renvoie
aux suppliciés : « Mais pourquoi la mort serait-elle si belle ? Et je pense à
ceux qui sont tombés sous les machettes : y avait-il pour eux une lumière
au bout de leurs souffrances ? Alors le souvenir de la lumière se fait brûlure
vive » (Ig, p. 22)
Notre Dame du Nil permet de montrer qu’à partir de l’histoire d’un lieu,
on dégage une mémoire qui reconstruit le sujet et le remet en lien avec
la violence. La figure de la femme incarne cette mémoire tout comme le
lycée Notre-Dame. L’histoire de sa construction a une certaine valeur :
elle est porteuse de mémoire et fait voir aussi les rapports sociaux de sexe.
Les hommes sont passifs et les femmes actives. On présente ces dernières
comme étant courageuses, conformément à ce qui se dit dans la tradition
littéraire. Ce courage émane du vécu douloureux et de la sagesse qui les
pousse à travailler, d’où le contraste entre la femme qui travaille et l’homme
oisif : « Pour n’en rien manquer, les hommes toujours oisifs délaissaient les
cruches de bière du cabaret, les femmes quittaient plus tôt leur champ de
petits pois et d’éleusine, au battement de tambour qui annonçait la fin de la
classe » (NDN, pp. 23-24)

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AFRIQUE CENTRALE ET VIOLENCE SYMBOLIQUE… | 85

Les femmes courageuses représentent la continuité du changement dans


un espace porteur d’une histoire faite de souffrance première : la décompo-
sition du paysage et de la tradition dont les gardiennes seraient les femmes,
mais aussi des signes de la violence symbolique perpétrée par une partie de
la population sur une autre. Ce discours de violence est très bien porté par
un homme, le père Herménégilde qui se dit inspirateur du Manifeste des
Bahutu de 1957. Son inclination idéologique va l’amener à tenir dans un
discours essentialiste et racialiste devant des lycéennes : « il appelait toutes
ces belles jeunes filles pleines de promesses […] à se souvenir toujours de la
race à laquelle elles appartenaient, race qui était la race majoritaire et seule
autochtone et… » (NDN, pp. 42-43).
Ce dernier extrait illustre clairement la violence qui prévaut chez
Mukasonga et que des individus, principalement des femmes, incarnent.
L’évocation de la mémoire est aussi manière de traiter du passé et du
présent, contournant ainsi le défaut de sens qui serait lié à une pure pré-
sentation hors sol. Chez Mabanckou et Bofane, ce sont principalement des
marginaux, personnages forts et louche dotés d’un capital de connaissance
qu’ils investissent pour affronter la violence du monde social et politique
au Congo.

Violence Violence sociale Violence Violence-mémoire


Afrique et politique symbolique
centrale
Contre les Domination par Subjectivité indivi-
proches la connaissance duelle des marges
La faim Domination Femme (souffrance +
politique sobriété) : faim (mort,
Caractéristiques (rumeur) mauvaises pensées,
imprudence, rupture
avec la tradition)
La prostitution Incorporation de Mémoire + espace de
des enfants la domination mémoire : fin de la
Les enfants des Tension tradition et décompo-
rues entre tradition/ sition du paysage
Élites du régime modernité
Soldat exécutant
Tableau 2 : Caractéristiques de la violence

Le tableau ci-dessus rappelle les caractéristiques de la violence que nous


avons trouvées dans la littérature afrodescendante contemporaine. On voit
qu’elles sont de trois ordres : la violence sociale et politique, la violence

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86 | BUATA B. MALELA

symbolique et la violence qui est liée à la mémoire et aux marges. La sub-


jectivité individuelle demeure saillante, elle demeure inscrite à la fois dans
le présent et dans le passé, et de la sorte, ces littératures afrodescendantes se
rapprochent des deux parts de la littérature française et de la société post-
moderne.

En guise de conclusion

Nous avons envisagé notre travail dans une dimension plus générale, celle
de la liaison entre écriture et politique en faisant remarquer l’imbrication
profonde des deux discours. On a aussi vu que ces derniers recoupaient la
relation entre fiction et réalité et qu’on ne pouvait en faire l’économie. Ladite
relation se loge dans les prises de position de Bofane et des autres produc-
teurs littéraires, lesquels ne pensent pas leur production comme de pures
œuvres de fiction, mais comme des vérités fictionnelles inamovibles quand
la vérité historique est plus sujette au changement, allant même au-delà du
pacte fictionnel. Partant de cette observation, on s’est demandé comment
leurs discours rencontraient pleinement le monde lorsqu’ils évoquaient la
question de la violence, elle-même figurée par un individu-personnage aux
prises avec la temporalité présente ou passé.
Le cas de Jean Bofane nous a montré que la remise du discours dans
l’ordre social permet de comprendre comment les conflits, la mondia-
lisation néolibérale, la promotion de l’individu constituent des enjeux
essentiels dans l’espace public. Bofane, contraint de faire partie de son
temps, n’échappe pas à la pression du temps dans lequel il révise sa per-
ception de ce même monde et du Congo. Pour dire cet ordre social et
politique, il opte pour une littérature réaliste, « authentique » qui évoquera
la violence sans détour et feindra d’épouser la réalité même du monde.
Lorsqu’on fait lecture de ses deux productions, la double violence sociopo-
litique et symbolique se concrétise dans plusieurs figurations (la jeunesse,
la faim, les enfants des rues, élites corrompues, la violence épistémique,
tension entre la tradition et la postmodernité, etc.) ou dans la mémoire
ou la subjectivité individuelle comme cela apparaît chez Mabanckou et
Mukasonga. Les trois font ainsi de l’individu-personnage le prisme à
partir duquel on dit une certaine violence que la fiction puise dans la réa-
lité. Et le mode d’énonciation choisi par ces trois auteurs ne va pas dans
le sens d’une clarification de la fiction face à la réalité. Leur démarche
littéraire nourrie d’une matière réelle, en l’occurrence la violence sociale
et politique en Afrique centrale, vise à faire du régime de fictionnalisation
le cadre de référence du discours sur le monde. Dès lors, la violence en

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AFRIQUE CENTRALE ET VIOLENCE SYMBOLIQUE… | 87

Afrique telle qu’il la narre n’est ni vraie, ni fausse, ni un mensonge, ce qui


laisse place à une herméneutique infinie de leurs textes.

Bibliographie

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2011.
Bessière Jean, Inactualité et originalité de la littérature française contemporaine.
1970-2013, Paris, Éd. Honoré Champion, coll. « Unichamp-Essentiel », 2014.
Bofane In Koli Jean, Mathématiques congolaises, Arles, Éd. Actes Sud, coll.
« Babel », 2011.
Bofane In Koli Jean, Congo Inc. Le testament de Bismarck, Arles, Éd. Actes Sud,
2014.
Bofane In Koli Jean, propos retranscrit de l’entretien vidéo avec Léonora
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watch?v=vVcOZnMw0AU.
Bofane In Koli Jean, « Littérature, réalité & rôle du Congo dans la mondialisa-
tion », propos retranscrit de l’entretien vidéo avec Thinking Africa 1, 18/09/2015,
sur https://www.youtube.com/watch?v=SBf6iBjoqEE&spfreload=5.
Bofane In Koli Jean, « Circulez, il n’y a rien à voir », Le Point Afrique, le
05/08/2016.
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le 03/09/2016.
Bofane In Koli Jean, propos retranscrit de l’entretien vidéo Grand Angle, TV5
Monde, 27/12/2016 sur https://www.youtube.com/watch?v=k1iCMeDyDwo.
Bofane In Koli Jean, « Comme on dit à Kinshasa : à suivre ! », Le Point Afrique,
02/01/2017.
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de la fiction littéraire » in Usages et théories de la fiction : Le débat contemporain
à l’épreuve des textes anciens (XVIe-XVIIIe siècles), Rennes, Presses universitaires de
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1996.
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connaissance selon Umberto Eco », Le blog des Têtes Chercheuses, sur https://
teteschercheuses.hypotheses.org/2495.
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par Jean-Marie Tremblay, 2007, pp. 72-73 sur http://classiques.uqac.ca/clas-
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Bofane et Chéri Samba au cœur de la crise congolaise », Africultures, 2014/3

1- jisa malela miscoiu litterature et politique en afrique.indd 87 24/01/2018 16:28


88 | BUATA B. MALELA

(n° 99-100) et sur http://www.cairn.info/revue-africultures-2014-3-page-162.


htm.
Mukasonga Scholastique, L’Iguifou, Paris, Éd. Gallimard, coll. « Folio », 2010.
Mukasonga Scholastique, Notre-Dame du Nil, Paris, Éd. Gallimard, coll.
« Folio », 2012.
Rosier Laurence, Le discours rapporté en français, Paris, Éd. Ophrys, coll.
« L’essentiel français », 2008.
Searle John, Sens et expression : études de théorie des actes de langage (1979), Paris,
Éd. de Minuit, 1982.

1- jisa malela miscoiu litterature et politique en afrique.indd 88 24/01/2018 16:28


Jyothsana Narasimhan

LE THÈME DE L’IMMIGRATION CHEZ FATOU DIOME

« Autofiction, histoires vécues, histoires racontées, prises de position sur


des sujets d’actualité et interprétations littéraires, préoccupations éthiques, et
commentaires sociopolitiques dont la littérature alimente et s’alimente d’une
actualité dite “chaude” comme l’immigration 1 » ainsi, situant son propos, Fatou
Diome nous dévoile la face cachée de l’émigration, que cette face soit « sociale,
politique, économique ou psychologique, individuelle ou collective 2. » Fatou
Diome, par sa situation d’expatriée, elle se rapproche de la nouvelle généra-
tion de femmes-écrivaines qui ont en commun l’expérience de l’immigration.
Au lieu de se préoccuper de la nature « ambiguë » de la rencontre culturelle
avec la grande métropole illustrée d’ailleurs par les auteurs durant la période
coloniale, Fatou Diome « étend et réactualise les implications et les paramètres
de son œuvre afin de situer ses observations et sa critique dans le cadre d’une
réflexion sur la mondialisation et son impact sur l’Afrique 3. »
Dans cet article, nous analyserons la thématique de l’immigration
dans ses œuvres, notamment dans Le Ventre de l’Atlantique 4, La Préférence
Nationale 5, et Celles qui attendent 6. Qu’est-ce que l’immigration, quand on

1. Voir l’article de Mbaye Diouf « Écriture de l’immigration et traversée des discours dans
Le Ventre de l’Atlantique de Fatou Diome », Francofonia, « Exilées, expatriées, nomades … »,
no 58, primavera 2010, pp. 55-66.
2. Voir l’article d’Eugène Nshimiyimana dans « Stratégies d’énonciation du sujet migrant
chez Fatou Diome », Migrations, exils, errances et écritures, Corinne Alexandre-Garner et
Isabelle Keller-Privat (dir.), Presses Universitaires de Paris Ouest, 2012, p. 117.
3. Dominic Thomas, « Black France : Colonialism, Immigration & Transnationalism »,
traduit comme « Noirs d’encre » en français par Dominique Haas et Karine Lolm, Paris, Éd.
La Découverte, 2013, p. 213.
4. Fatou Diome, Le Ventre de l’Atlantique, Paris, Éd. Anne Carrière, 2003. Nous abrége-
rons le titre du roman sous le sigle VA, et toutes les références ultérieures à l’œuvre seront
tirées de cette édition et mises entre parenthèses dans le texte.
5. Fatou Diome, La Préférence Nationale, Paris, Éd. Présence Africaine, 2001. Nous
abrégerons le titre du recueil sous le sigle PN, et toutes les références ultérieures à l’œuvre
seront tirées de cette édition et mises entre parenthèses dans le texte.
6. Fatou Diome, Celles qui attendent, Paris, Éd. Flammarion, 2010. Nous abrégerons le
titre du roman sous le sigle CA, et toutes les références ultérieures à l’œuvre seront tirées de
cette édition et mises entre parenthèses dans le texte.

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90 | JYOTHSANA NARASIMHAN

l’imagine depuis l’Afrique ? Et, qu’est-ce que la réalité de l’immigration,


quand on la vit en Europe ?
Pour répondre à ces questions, nous développerons notre analyse selon
deux axes : le premier, une idée d’expatriation, c’est l’illusion entretenue de
l’immigration depuis l’Afrique, comment cette illusion est-elle propagée
et encouragée par certains personnages, et l’engrenage de cette « Machine
Infernale » qui ne cesse de tourner en rond. Un deuxième volet est consacré
à la déconstruction de ce grand récit de la « Terre Promise », une confron-
tation avec l’ailleurs, la véritable condition d’immigré ainsi que la lutte
quotidienne pour la survie de celles qui sont restées au pays, les attentes dans
le leurre de l’espoir de ceux qui sont partis, les réalités socio-économiques
auxquelles ils sont confrontés. Selon Rebecca Saunders, « la transnationa-
lisation du travail n’a pas seulement dramatiquement accru la migration
mondiale, elle a aussi cristallisé l’association de l’étranger avec la misère et
avec des groupes ethniques particuliers 1. »
Fatou Diome aborde les réalités brutales de l’immigration contemporaine
où le corps africain n’est vu que comme un bien de consommation. Elle
nous fait un portrait non seulement des immigrés partis mais aussi un bilan
de la femme, une figure mise à l’écart du centre dans la société traditionnelle
de l’Afrique, surtout celles qui sont restées au pays, dans son roman Celles
qui attendent. Vue comme accessoire secondaire, elle n’est souvent définie
que par son aptitude à procréer. Dans La Préférence Nationale ainsi que dans
Le Ventre de l’Atlantique, plus ou moins comme la romancière elle-même,
son personnage principal, Salie s’est installée à Strasbourg. L’expérience de
l’exil lui donne une occasion de réfléchir sur la réalité de l’immigration en
France, sur sa condition socio-économique ainsi sur le vécu au quotidien
du racisme, afin de vouloir briser le mirage du francocentrisme tant ancré
en Afrique.

L’Illusion de la « Terre Promise » :


l’immigration vue d’Afrique

Dans Fictions africaines et postcolonialisme, Samba Diop affirme que :


La problématique Centre-Périphéries qu’on croyait résolue avec l’avènement
des indépendances politiques et de la décolonisation refait surface mais cette
fois-ci de façon plus insidieuse, car on doit tenir compte de l’exil volontaire du

1. Voir l’article de Rebecca Saunders, « Uncanny presence, the foreigner at the gate of
globalization » dans Comparative Studies of South Asia, Africa & the Middle East, vol. XXI,
no 1 & 2, 2001, p. 89.

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LE THÈME DE L’IMMIGRATION CHEZ FATOU DIOME | 91

sujet postcolonial au sein de l’espace métropolitain et occidental. Ce phénomène


de l’immigration est tributaire du social et de l’économique en ce sens que le
sujet candidat au départ veut fuir des conditions de vie précaires 1.

Aujourd’hui, beaucoup d’Africains rêvent d’Europe comme les


Européens, autrefois, rêvaient de l’Amérique. Les facteurs qui expliquent
ce désir d’expatriation sont essentiellement économiques. Dans un tel
contexte, un départ vers l’Occident paraît, bien souvent, comme une issue
de secours. Pour celui qui n’y est jamais allé, l’Europe, vue à travers le
prisme déformant de la télévision et du cinéma, apparaît comme un pays de
cocagne. En ce qui concerne la France, le texte ci-dessous, d’emblée, la pose
comme cible et référence :
Tenez, par exemple, la seule télévision qui leur permet de voir les matchs,
elle vient de France. Son propriétaire, devenu un notable au village, a vécu en
France. L’instituteur, très savant, a fait une partie de ses études en France. Tous
ceux qui occupent des postes importants au pays ont étudié en France […]. Pour
gagner les élections, le Père-de-la-Nation gagne d’abord la France. Les quelques
joueurs sénégalais riches et célèbrent jouent en France […]. Même notre ex-
président, pour vivre plus longtemps, s’était octroyé une retraite française. Alors,
sur l’île, même si on ne sait pas distinguer, sur une carte, la France du Pérou, on
sait en revanche qu’elle rime franchement avec chance. (VA, p. 53).

La relative détresse matérielle et morale contribue en elle-même à


valoriser l’image du monde occidental. L’information sérieuse concernant
l’immigration semble peu efficace, malgré le foisonnement des moyens de
communication, le taux de l’analphabétisme reste élevé. Dans le cas des
œuvres que nous étudierons, la France miroite comme un signe de réussite,
d’ascension sociale, de richesse matérielle, de bonheur personnel et familial.
Dans Le Ventre de l’Atlantique, nous sommes plongés in medias res dans une
frénésie de foot, précisément dans les phases finales de la Coupe d’Europe
des nations de football de l’an 2000. Ce que Salie, la narratrice, suit depuis la
France, – la demi-finale qui oppose l’Italie à la Hollande le 29 juin 2000 –,
est aussi suivi par son demi-frère Madické, resté à Niodior. À propos du
sport dans ce roman, Mbaye Diouf l’interprète ainsi :
Les premiers chapitres du roman suggèrent tout ce qui fait la réussite de
la politique sportive hexagonale, par opposition à l’Afrique : l’infrastructure
(stades, pelouses, moyens de transport, équipements sportifs), la gestion (admi-
nistration efficace, protections juridique et médicale assurées), la rémunération
(salaires mirobolants, vie de « stars » des footballeurs AF ou Sénéfs). À Niodior,

1. Papa Samba Diop, Fictions africaines et postcolonialisme, Paris, Éd. L’Harmattan, 2002,
p. 19.

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92 | JYOTHSANA NARASIMHAN

par contre, c’est la disette totale. La contrée ne compte qu’une télévision sou-
vent en panne, et par laquelle arrivent les images d’Europe. Les émissions les
plus suivies dans le village sont celles parlant de foot. Les jeunes pratiquent
cette activité dans un terrain vague, sous la houlette d’un instituteur-entraîneur
ultramotivé 1.

C’est cette différence et ce désir de modèle idéalisé qui poussent les jeunes
vers la France :
Par le réalisme documentaire de Fatou Diome, nous voyons ce modèle du
mythe de l’Occident qui se traduit en quatre ordres : le mythe (rendu par l’ex-
pression « dieux des stades »), l’idole (« ils font rêver »), l’icône (« leur mode
de vie fait école », « ambassadeurs de leurs pays ») et enfin la success story (leurs
contrats se négocient en millions d’euros, leurs compagnes sont ravissantes, le
luxe est leur lot). Mythe, idole, icône et success story se confondent tous dans la
confection d’une même image du modèle de réussite. 2

Madické lui-même s’identifie à son modèle Maldini, le capitaine de


l’équipe d’Italie. Il incarne ce personnage dans toute la ferveur de devenir
cet « Autre ». Sa garde-robe est essentiellement composée des maillots de
son idole Maldini : « Le joueur italien est devenu son double si bien que
ses copains, pour le taquiner, lui assignèrent le surnom de Maldini. Loin
de s’en offusquer, il s’en trouva honoré et organisa toute sa vie autour de
sa nouvelle identité » (VA, p. 53). Deux corps mais une âme « battements
de cœur, souffle, joie ou de désarroi » (VA, p. 15), Madické vit et respire
son héros en lui. Commencé par simple mimétisme, ce désir de se modeler,
de se modifier, de se transformer va jusqu’au point d’une identification et
d’une appropriation de l’Autre. « Il voudrait même, à défaut de jouer à ses
côtés, lui prêter ses jambes… » (VA, p. 17). Il ne cesse pas de harceler sa
sœur, Salie, pour avoir les résultats des matchs de foot, car la télé du village
tombe souvent en panne. « Ce désir de fusion avec l’Autre », représenté par
l’onomastique de leurs noms « Madické » et « Maldini », fait écho à cette
communion établie avec le modèle : « Madické représente le prototype
des autres jeunes du village qui, eux aussi, manifestent ce même désir de
quitter la terre natale, car partir semble être la seule sortie de la misère, le
seul moyen de tracer leur destin dans les astres au moule de leurs Demi-
Gods 3. » : « Partir ; loin ; survoler la terre noire pour atterrir sur cette terre
blanche qui brille de mille feux. » (VA, p. 165). Aller, quitter, partir pour
devenir l’Autre – cet autre « qui porte des pantalons, des costumes, des

1. Mbaye Diouf, « Écriture de l’immigration et traversée des discours dans le ventre de


l’Atlantique de Fatou Diome », pp. 55-66.
2. Ibid.
3. Ibid.

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LE THÈME DE L’IMMIGRATION CHEZ FATOU DIOME | 93

cravates, des chaussures fermées… » (VA, p. 21). À travers le personnage


de Madické, Fatou Diome nous trace la face cachée de ce phénomène de
masse – la Mondialisation, qui est la forme nouvelle de ce qu’elle appelle la
« Colonisation mentale » (VA, p. 53). La mondialisation rétrécit le monde,
mais elle engendre un grand écart déjà creusé entre les Haves et les Have not.
Si le colonialisme historique était l’exploitation ouverte et systématique des
indigènes, la mondialisation devient la nouvelle géopolitique de la domina-
tion – une domination culturelle, comme dit Edward Saïd :
Le pouvoir de raconter ou d’empêcher d’autres récits de prendre forme et
d’apparaître est de la plus haute importance pour la culture comme pour l’impé-
rialisme, et constitue l’un des grands liens entre les deux. […] Nous vivons dans
un monde qui n’est pas seulement fait de marchandises mais aussi de représen-
tations, et les représentations – leur production, leur circulation, leur histoire et
leur interprétation – sont la matière première de la culture 1.

Moussa, un des jeunes footballeurs dans Le Ventre de l’Atlantique qui est


recruté avant d’être aussitôt abandonné, se soucie déjà de l’image qu’il pro-
jettera, rêvant de « la pose » qu’il prendra devant les médias dès son premier
but : « Il s’était même inventé une pose victorieuse avant les glorieux acteurs
du Mondial 1998 […]. Enfant de la terre et du rythme, il exécuterait un
mbalax endiablé avant de se jeter sur la pelouse, peut-être même qu’il ferait
trois sauts périlleux pour prolonger les applaudissements. » (VA, p. 101).
Ces « kilomètres de rêves » (VA, p. 17) qui entraînent ces jeunes sont
d’ailleurs renforcés par la télévision, les publicités, les images de la France
comme l’Eldorado de la fraîcheur et de la plénitude de la consommation à
l’instar de « coca-cola » et les cônes de glaces multicolores de « Miko ».
Dans le roman Celles qui attendent, Fatou Diome traite le même thème
du point de vue des femmes qui attendent, restées au pays, avec leurs diffi-
cultés quotidiennes et les espérances d’une vie meilleure. Fatou Diome nous
révèle l’inégalité inconfortable de la mondialisation et cette attirance forte
du monde de la consommation et de la publicité qui renforcent les désirs
et font envie aux pauvres insulaires de Niodior. Le leitmotiv « Qu’on nous
cache les yeux ! » (CA, pp. 151-153), maintes fois répété nous dévoile l’écart
entre le monde occidental et le Tiers-monde :
Dans ce siècle de la consommation et de la publicité planétaire, les frontières
Nord/Sud n’endiguent pas les envies et le cœur du pauvre désire autant que
celui du riche. « Qu’on nous cache les yeux ! Dans le Tiers-monde, le marché
d’occasion sert de soupape aux frustrations. C’est là qu’on vient trouver parfois
des mois ou des années plus tard, la robe, le jean, le téléphone vus à la télé. On

1. Edward Saïd, « Culture et Impérialisme », Paris, Librarie Arthème Fayard, coll. « Le


Monde diplomatique », 2000, p. 13 et respectivement 104.

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94 | JYOTHSANA NARASIMHAN

bave, on chine, on négocie à en perdre haleine et on rentre en caressant la paco-


tille convoitée. » Les jeunes qui partent en Europe ne rêvent que d’une chose :
« gagner assez d’argent pour ne plus se contenter de rêves d’occasion » (CA,
p. 153).

Dans l’ouvrage L’autre mondialisation, Dominique Wolton, montre que :


La troisième mondialisation, celle de l’information et de la communication,
accentue les différences culturelles et les inégalités à travers le monde. En effet,
en rendant accessible tout type d’information émise majoritairement par les
pays occidentaux la mondialisation accentue les différences culturelles et les iné-
galités à travers le monde. L’immense diversité des récepteurs subit en quelque
sorte le point de vue des occidentaux 1.

Nous pouvons ainsi constater l’effet des médias qui perpétuent cette
différence et idéalisent l’Autre, renforçant ainsi le mythe de l’Occident.
L’illusion de l’Eldorado n’est pas vue seulement à travers le prisme défor-
mant de la télévision et du cinéma, elle est propagée par les immigrés qui
auraient dû aider à briser le miroir aux alouettes. Dans Le Ventre de l’Atlan-
tique, même si l’instituteur du village, Monsieur Ndétare, cherche à mettre
en garde les jeunes gens du village, ceux-ci contestent son propos. L’échec
du jeune footballeur, Moussa, est interprété comme étant de sa propre
faute, il est étiqueté de « crétin » qui n’a pas su faire sa vie. Même, ceux qui
ont vécu la face brutale de l’immigration n’arrivent pas à la raconter, car
lorsqu’ils reviennent au pays, leur « réussite » contredit toutes les difficultés
endurées en Europe et ceux qui ont « échoué » n’osent pas rentrer pour ne
pas être la risée du monde. La plupart d’eux préfèrent « enjoliver » leur vie
d’immigrés « pour sauvegarder les apparences ». Tel est le cas du person-
nage surnommé l’Homme de Barbès parce qu’il habite le quartier populaire
de Barbès à Paris. Cet homme est « l’archétype de l’immigré piégé dans son
rêve de réussite » et il est couronné comme « le fils prodigue » qui ne manque
aucune occasion de tisser la toile fabuleuse de l’Eldorado. Nous pouvons
voir dans l’extrait ci-dessous une belle illustration de ses mensonges :
– C’était comment là-bas, à Paris ?
– Tu ne pourras jamais l’imaginer […] magnifique […] un cimetière de
luxe, le Panthéon : un Prince pourrait y vivre, dire qu’ils y mettent des morts !
Il n’y a pas de pauvres, car même à ceux qui n’ont pas de travail l’État paie un
salaire : ils appellent ça le RMI, le revenu minimum d’insertion. Tu passes la
journée à bâiller devant la télé, et on te file le revenu maximum d’un ingénieur

1. Dominique Wolton, « L’autre mondialisation », Paris, Éd. Flammarion, 2003, cité par
Christine Mellin, dans Organisationetfonctionnementdel’entreprise, 2004 sur http://mip-ms.cnam.
fr/servlet/com.univ.collaboratif.utils.LectureFichiergw?ID_FICHIER=1295877017819.

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LE THÈME DE L’IMMIGRATION CHEZ FATOU DIOME | 95

de chez nous ! […] Là-bas, tout le monde peut devenir riche, regardez tout
ce que j’ai maintenant. Là-bas, on gagne beaucoup d’argent, même ceux qui
ramassent les crottes de chiens dans la rue, la Mairie de Paris les paie. […] Tout
ce dont vous rêvez est possible. Il faut être un imbécile pour rentrer pauvre de
là-bas (VA, pp. 84-87).

Dans les récits fabuleux de l’homme de Barbès, les pôles d’opposition tels
que « ici » et « là-bas » ou « ailleurs » et « chez nous » mettent en évidence
le contraste entre ces deux espaces, renforçant ainsi le mythe de l’Occident
comme l’imagine Madické dans son propre mirage : « Au Paradis, on ne peine
pas, on ne tombe pas malade, on ne se pose pas de questions : on se contente
de vivre, on a les moyens de s’offrir tout ce que l’on désire. » (VA, p. 43). C’est
la dichotomie qui s’insère dans l’imaginaire de l’immigrant, qui le pousse ainsi
vers la quête de « l’ailleurs ». Ce phénomène divise l’espace en deux parties :
les villes en premier lieu, font partie de l’espace « central » du pouvoir repré-
sentées par la France c’est-à-dire le « là-bas » utopique, idéal et la destination
rêvée « d’ailleurs », tandis que les villages en deuxième lieu, font partie de
l’espace de l’île clôturée dans la « périphérie », c’est-à-dire « l’ici ».
Dans le roman Celles qui attendent, Fatou Diome nous fait voir la
même dichotomie entre « l’ici » et « là-bas ». Issa, l’émigré clandestin,
« revient sur l’île après avoir passé sept ans en Europe, flanqué d’une dame
à la peau de porcelaine » (CA, p. 268). Ici, encore une fois, le « là-bas » est
idéalisé comme le lieu de la « réussite » car « On le regardait, le scrutait,
l’admirait, comme on se laisse ébahir par ceux qui ont marché sur la Lune. »
(CA, p. 268). Issa est vénéré comme un héros qui a su faire sa vie. Personne
de l’île ne lui reproche guère son immense trahison envers sa femme légitime
et fidèle Coumba restée au pays : « Et là-bas, c’était comment, là-bas ? Tu
as visité tous ces pays ? Mon wiyeu ! C’est incroyable ! » (CA, p. 268). Dans
cette double représentation de la dichotomie, l’imaginaire de l’immigrant
présume une impuissance de ses propres conditions de « l’ici » et le projette
vers l’espace de « l’ailleurs » transformant l’Occident en nouvel Éden, en
Eldorado, en un but à atteindre. Ainsi, cette relation hégémonique entre
la France et l’Afrique et la déification du Blanc ressortent-elles dans les
discours de l’homme de Barbès et de Wagane Yaltigué, dit El-Hadji. Ainsi
évoquent-ils la France comme la mère-patrie des anciennes colonies, la
mère bienveillante qui accueille ses enfants du reste du monde : le syndrome
de la mère-patrie où les jeunes ne reconnaissent que les modèles français et
ne rêvent que de vivre en France. C’est avec une grande ironie que Fatou
Diome nous dépeint les symboles de l’Homme de Barbès, sa « réussite »,
« sa Rolex de contrebande, qu’il ne savait pas régler, son salon en cuir, tou-
jours emballé dans une cotonnade blanche, son congélateur et son frigo,
fermés à clef » (VA, pp. 29-30). Elle se moque de lui quand « il distribuait

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quelques billets et des pacotilles Made in France. » (VA, p. 31) dès son retour
au pays natal. Malheureusement, ce sont ces signes extérieurs de richesse
qui laissent une impression profonde sur les jeunes. Néanmoins, un autre
personnage comme lui, Wagane Yaltigué, a joué le même jeu et diffusé cette
« maladie de la boussole » aux jeunes africains. Lui, « le natif le plus fortuné
était un ancien émigré, installé maintenant en ville où il avait plusieurs villas
[…] avec ses trois femmes et ses nombreuses pirogues suscitaient l’admira-
tion de ces jeunes footballeurs. Cet homme incarnait, à leurs yeux, la plus
belle des réussites. » (VA, p. 120). Ces récits fabuleux des immigrés, leurs
réussites démontrées, les images télévisées, achèvent la concrétisation du
mirage. D’où la fascination de l’ailleurs, qui ne fait qu’allonger la liste des
immigrés potentiels prêts à partir, car cette illusion n’est plus un leurre, c’est
la voie tracée de toute espérance et prouvée par maints récits.
Si on rêve sans cesse de ce pays des merveilles, « Sacrée France, c’est peut-
être parce qu’elle porte un nom de femme qu’on la désire tant » (VA, p. 202).
On ne peut pas s’empêcher de voir cet espoir traduit à maintes reprises dans
tous les romans de Fatou Diome. C’est par cet « espoir infini » de l’Europe,
vers « un destin intériorisé » d’une « hypothétique réussite » (VA, p. 14), qu’on
avance, les pas lourds de rêves. Ce que répète le vieux pêcheur dans Le ventre
de l’Atlantique, Bougna et Arame le répètent sans cesse comme une prière dans
Celles qui attendent. « Partir en Europe […] partir en Europe […]. Oui, partir
en Europe, réussir comme les autres et améliorer notre sort. » (CA, p. 66).
L’Europe, c’est l’échelle de la réussite, « leurs rêves diurnes » (CA, p. 61). Tout
le système des pirogues clandestines se base sur cet espoir des insulaires qui
sont prêts à aller jusqu’au bout du monde, à vendre tout ce qui leur appartient,
pour l’avenir brillant qu’incarne l’Eldorado de l’Europe. Plus que les chimères
de l’au-delà, c’est la misère absolue d’ici qui pousse les jeunes à quitter leurs
îles. La vie n’est qu’un très rude combat : « Un combat, où il n’y avait rien
d’autre à gagner que le simple fait de rester debout. » (CA, p. 14). Si c’était
le colonialisme d’autrefois, c’est le néocolonialisme après les Indépendances
qui maintient la pauvreté perpétuelle en Afrique. Diome nous le montre par
des images ironiques : « Les sardines que les enfants grillaient en chantant se
retrouvèrent dans des boîtes de conserve vendues dans les supermarchés des
pays riches. » (CA, p. 26). Si la télévision montre les images de l’Occident
consommant du Coca-Cola bien frais, et des glaces Miko multicolores, ce
n’est qu’une ironie pathétique en Afrique où « l’eau potable reste un luxe »
(VA, p. 18) car, dans les villages d’Afrique, les femmes doivent marcher des
kilomètres pour chercher l’eau dans les puits. Dans la nouvelle La Préférence
Nationale, Fatou Diome, par un monologue intérieur, montre les raisons pour
lesquelles les Africains viennent frapper la porte de l’Europe. Quand le bou-
langer strasbourgeois raciste insulte la jeune étudiante noire en se moquant
d’elle, voilà sa réponse :

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LE THÈME DE L’IMMIGRATION CHEZ FATOU DIOME | 97

Vous avez appauvri nos terres africaines à force de nous faire cultiver l’arachide
et la canne à sucre pour votre peuple, vous avez pillé nos mines de phosphate,
d’alumine et d’or pour enrichir votre pays à nos dépens, et pour couronner le tout,
vous avez fait des miens des tirailleurs sénégalais utilisés comme chair à canon
dans une guerre qui n’était pas la leur. Une guerre où vous les avez fait tuer au nom
de la liberté que vous leur aviez refusée sur leur propre terre d’Afrique. Enfin, je
suis venue, monsieur, pour rétablir la vérité. Vous m’avez appris à chanter Nos
ancêtres les Gaulois, et j’ai compris que c’était faux. Je veux apprendre à vos gosses
à chanter Nos ancêtres les tirailleurs sénégalais, car la France est un grenier sur
pilotis, et certaines de ses poutres viennent d’Afrique. (PN, pp. 88-89).

Le néocolonialisme n’entraîne pas simplement l’exploitation de res-


sources naturelles d’un pays sous-développé au détriment de la pêche
artisanale des paysans, ou le défaut de paiement des indemnités aux salariés,
mais il implique aussi l’établissement d’entreprises dans les pays locaux, afin
de se procurer une main-d’œuvre bon marché et d’exploiter des ressources
indigènes, sans aucune responsabilité civique ou sociale, sans études des
risques préalables ni contrôles des effets secondaires de ces entreprises sou-
vent compromises dans la production des substances nocives. Ces binarités
de la forte hégémonie occidentale, ce « manichéisme délirant » dans les
termes de Fanon, renforcent les stéréotypes infériorisant l’Afrique, résul-
tant, comme dit Fatou Diome, du « Syndrome Postcolonial » (VA, p. 256)
qui est la conséquence de cette déception qui marque le sentiment général
des indigènes, la période de l’après-indépendance, « les nouveaux pouvoirs,
ayant échoué à établir un système qui garantisse aux citoyens une perception
optimiste du futur 1. »
Pour mieux comprendre la désillusion des exilés, nous analyserons les
trois œuvres de notre auteure, car à l’intérieur de ces intrigues principales
sont emboîtés de nombreux récits qui servent à présenter le destin, plein
d’embûches, voire tragique, de différents personnages de ces romans, c’est-
à-dire, la réalité brutale et la face cachée de l’immigration.

La désillusion : la réalité de l’expérience vécue

Moussa

Moussa, le jeune footballeur à Niodior, « Seul enfant mâle, aîné d’une


famille nombreuse, [qui] en avait assez de contempler la misère des siens »

1. Eugène Nshimiyimana, « Stratégies d’énonciation du sujet migrant chez Fatou


Diome », p. 117.

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(VA, p. 95) pense réussir dans la vie et soulager sa famille en rêvant de


devenir un grand footballeur en France. Il est très vite remarqué par le soi-
disant « chasseur de talents », Jean Charles-Sauveur, qui fait de lui « le jeune
poulain » (VA, p. 96) sacrifié sur l’autel du commerce et du capitalisme.
Propulsé « vers la gloire » avec un « salaire mirobolant », il voit dans cet
homme-recruteur-Sauveur, le « Bon-Dieu » lui-même. Prêt à tout faire, il
« tapait un ballon gonflé d’espoir » et « sous l’œil paternel de Jean-Charles
Sauveur », il « se sentait investi d’une mission sacrée ». Le rêve de Moussa
se transforme en cauchemar dès qu’il débarque en France. Nous pouvons
observer les étapes de l’humiliation et de l’exploitation des sportifs qui
commencent par l’utilisation d’un vocabulaire bestial. Sauveur « attendait
impatiemment […] pour rentabiliser son investissement », Moussa ne
peut pas s’empêcher de se voir traité comme un « bétail sportif » à vendre,
« ce marchandage de joueurs », le prix « faramineux des transferts : le Real
Madrid a acheté ce gars à tant de millions de francs français ! La vache ! ».
Il s’indigne de cette « transaction, ce procédé d’esclavagiste. » (VA, p. 97)
pendant sa période d’essai, mais il est déjà entré dans le piège car, faute de se
faire engager dans un club, « il devrait lui-même rembourser à Sauveur les
frais engagés, billet d’avion, pots-de-vin, frais d’hébergement, de formation,
etc. » (VA, p. 97). Ici, « le nom du recruteur Jean-Charles Sauveur devient-
il une ironie onomastique » comme l’a remarqué très justement Eugène
Nshimiyimana : « Les métaphores bestiales » nous révèlent une autre pers-
pective vis-à-vis de l’émigration chez Diome : « celle dépourvue de toute
humanité dans le monde capitaliste, qui reproduit le système esclavagiste
de l’époque coloniale 1. » Moussa devient une marchandise sans valeur,
« taillable et corvéable à merci », ayant échoué à démontrer ses talents aux
autorités du club. « Marchandise jugée défectueuse, retour à l’expéditeur…
Mais Jean-Charles Sauveur n’entend pas s’arrêter là. Le changement de
paradigme – du football au travail forcé – révèle le monde dégradé du gain
contraire à l’éthique des droits humains 2. » Nous voyons ce changement de
paradigme quand Sauveur s’adresse à Moussa avec ironie comme le « cham-
pion » en lui demandant tout le remboursement des frais engagés en sa
faveur étant donné l’échec de ce jeune sportif dans le cadre du championnat
de football :
Écoute, champion […]. Tu me dois environ cent mille balles. Il faudra que
tu bosses pour ça. Comme tu le sais, ta carte de séjour est périmée […] le renou-
vellement de la carte de séjour, faut même pas y songer. J’ai un pote qui a un
bateau, on ira le voir, je te ferai engager là-bas […] il me versera ton salaire, et
quand tu auras fini de me rembourser, tu pourras économiser de quoi aller faire

1. Ibid., p. 119.
2. Ibid., p. 121.

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LE THÈME DE L’IMMIGRATION CHEZ FATOU DIOME | 99

la bamboula au pays […] une fois là-bas c’est terminé, on ne se connaît plus.
Motus et bouche cousue ! Salut, champion. (VA, p. 102).

Que ce soit sur le terrain sportif ou dans les vestiaires, Moussa a dû faire
face à la discrimination et au racisme. Si les clubs de football fonctionnent
d’une manière manichéenne, le travail forcé nous montre un autre aspect
caché de l’émigration, où les conditions de ces travailleurs en « appellation
contrôlée » des « sans-papiers », le travail « au noir » sont encore pires.
Exploité, insulté, l’homme tout entier est déshumanisé par ce manichéisme.
Il est le bétail vendu, marchandé, « sacrifié à l’autel du capitalisme », car ce
corps ne ressemble plus à rien, ce n’est qu’une cohorte sans tête ni queue,
c’est l’animal dépourvu de toute dignité humaine. Vomi de l’avion par la
France, écarté par les siens, Moussa se trouve exilé et sans asile même chez
lui. Ne voyant aucune autre sortie de cette prison de l’île et des bavardages
de l’entourage, il fait appel à la mère Atlantique : « Emporte-moi, ton ventre
amer me sera plus doux que mon lit. La légende dit que tu offres l’asile à
ceux qui te le demandent. » (VA, p. 111). Ici, l’opposition entre les deux
adjectifs « amer » et « doux » nous montre bien le niveau absolu de l’échec
des tentatives de Moussa : « À l’endroit d’une émigration rêvée salutaire,
la narratrice dévoile une émigration dangereuse et mortifère pour proposer
une vision de l’avenir plus responsable et pragmatique, libérée du rêve, de
l’illusion et de l’idéalisation de l’ailleurs 1. »

L’Homme de Barbès

Les micro-récits des émigrés comme ceux de Wagane Yaltigué et de


l’Homme de Barbès, même en ayant l’apparence éclatante d’une réussite
achevée, cachent bien sous cette apparence l’hypo-récit des scories de
l’immigration. Il se mord la joue, passe « le sel pour le sucre » refoulant et
éclipsant en lui la vraie expérience vécue en France. « Il avait été un nègre
à Paris » (VA, p. 88), menant une « existence minable ». Les monologues
intérieurs sous forme d’une interrogation à soi-même révèlent sa vraie lutte
menée en France : « Pouvait-il décrire les innombrables marchés où, serrant
les fesses à chaque passage des pandores, il soulevait des cageots de fruits et
légumes, obéissant sans broncher au cuistre boueux qui le payait une bou-
chée de pain, au noir ? » (VA, p. 89). Muni d’un faux titre de séjour, il a été
le « perpétuel clandestin » qui arpentait les territoires de l’Hexagone, prati-
quant divers métiers, comme « le marteau-piqueur, de chantier en chantier,
par tous les temps » et devenant enfin « le chien du maître » où il

1. Ibid.

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errait entre les rayons, se pourléchant les babines devant des marchandises
hors de sa portée […]. Pour se venger de sa frustration, il flairait le voleur
parmi ses frères d’itinéraire qu’il jugeait assez arrogants pour faire leurs courses
comme les Blancs ou trop pauvres pour être honnêtes. Plusieurs fois, ses griffes
de faucon avaient enserré une proie maghrébine ou africaine, lui garantissant les
bonnes grâces de son chef. (VA 90)

Ici, nous voyons bien que l’homme de Barbès n’est pas un simple instru-
ment qui cultive les mensonges et propage les mirages de la France parmi les
jeunes du village, mais il a vécu comme un « chien » dévoué de son chef blanc,
agissant contre ses propres compatriotes, pratiquant ainsi une autre forme de
racisme, celui de l’auto-racisme : une forme de méfiance, de discrimination,
d’intolérance et de jalousie vis-à-vis des siens. Il devient ainsi le juge et le
miroir, un reflet fidèle du racisme lui-même : « ses victimes avaient fini par
comprendre que le pire ennemi de l’étranger, ce n’est pas seulement l’autoch-
tone raciste, la ressemblance n’étant pas un gage de solidarité. » (VA, p. 90)

Monsieur Sonacotra

L’ouvrier polyvalent surnommé Monsieur Sonacotra est un autre


exemple comme l’homme de Barbès, car lui aussi, il ne connaît la vie en
France que par « le fracas des usines, le fond des égouts et la quantité de
crottes de chien au mètre de bitume » (VA, p. 159). Il mène une existence
d’une parcimonie absolue avec une de ses épouses en France, « niché
dans une minuscule cellule de la Sonacotra », avec le strict nécessaire, de
quoi survivre en France pour pouvoir lui permettre de garder chaque sou
de son misérable salaire de quoi enfin rapporter chez lui : « Un tâcheron
quittait un foyer anonyme de la Sonacotra un pharaon débarquait à Dakar,
avant d’aller installer sa cour au village. » (VA, p. 162). Nous voyons ici le
même schéma répété par les immigrés qui, malgré leur existence abomi-
nable en France, veulent « restaurer (leur) bronzage et mener une vie de
pacha intérimaire sous les tropiques » (VA, p. 162). Fatou Diome, par les
oppositions binaires : « Sonacotra/Dakar » et « tâcheron/ pharaon » nous
révèle cette contradiction et la fausseté de deux vies menées entre la vraie
vie misérable menée sous l’apparence opulente de toute richesse supposée
de l’ailleurs, le locus de la fameuse réussite même hypothétique et le jeu
de l’apparence jouée et justifiée devant leurs propres compatriotes crédules
qui ne fait qu’alimenter ce feu de partir et attise leurs convoitises : « Alors,
[…] pour rehausser leur image, des aides-soignants se font passer pour des
médecins, des vacataires de l’enseignement pour des professeurs, des tech-
niciennes de surface pour des gérantes d’hôtel » (VA, pp. 163-164). Ainsi,

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LE THÈME DE L’IMMIGRATION CHEZ FATOU DIOME | 101

la déconstruction de l’ailleurs à travers leurs récits exagérés de fausseté


devient une double déception pour les exilés, soucieux de maintenir l’image
de la réussite, ils ne démentent que leurs propres vies de doubles menées
malgré eux car « chaque miette de vie doit servir à conquérir la dignité ! »
(VA,  p. 95). Étant les porte-parole par leur extravagance dès leur retour
au pays, ils consolident le mythe de l’Occident comme la Terre promise.
Mais par leurs propres monologues intérieurs d’une conscience plongée
dans les cauchemars de ce même ailleurs, qu’ils tentent de faire taire, ils
déconstruisent silencieusement ce même mythe qu’ils construisent à haute
voix, passant de la privation, de la parcimonie et de la frugalité en Europe
aux festivités, aux opulences et au gaspillage dans l’île de Niodior.

Salie

La vérité de son séjour dès son débarquement en France après son


mariage avec un Français « n’ombrageait aucune idylle – les siens ne vou-
lant que Blanche-Neige –, les noces furent éphémères et la galère tenace »
(VA, p. 43). Toute seule dans un pays qui n’est pas le sien, elle y est restée
à combattre pour poursuivre ses études. Dans cette solitude de l’exil, elle
a dû travailler comme femme de ménage pour sa simple subsistance qui
« dépendait du nombre de serpillières qu’(elle) usait » (VA, p. 44). Elle a
dû faire face au racisme, ne trouvant guère un emploi, faute à la couleur
de sa peau. De plus, elle est critiquée par les siens du village d’avoir raté
son mariage, de n’avoir produit aucune progéniture ; il y a des « commères
sournoises qui cancanent sur sa fonction reproductive » et sa « fertilité »,
« supputant la stérilité ». (VA, pp. 60-61). Elle est méprisée, maudite et
surnommée « égoïste », « individualiste », « occidentalisée » (VA, pp. 141),
« la copie de colon » (VA, p. 172), en raison de son combat avec Ndétare
qui, lui aussi comme Salie, fait de son mieux pour détourner les jeunes du
village contre cette vague de l’exode qui semble les envahir. Nous pouvons
rapprocher la réalité de l’expérience de l’exil vécue par Salie des nouvelles
de la Préférence Nationale de Fatou Diome, les deux ayant un aspect pro-
fondément autobiographique. Comme Madior Diouf le relève avec justesse
dans la préface du livre, « Diome évoque la vie en France, le parcours d’une
jeune étudiante sans autre ressource financière que ses maigres gages de
domestique. Elle fait une critique du racisme ordinaire de cette catégorie
d’employeurs, souvent peu cultivés mais arrogants, qui exploitent des moins
nantis qu’eux 1. » Dans la nouvelle Le Visage de l’emploi, la jeune étudiante
africaine est prise pour une idiote et une imbécile par ses patrons, les

1. Madior Diouf, « Itinéraire de femme », préface de PN.

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Dupont, réduit au minimum par la simple supposition que la jeune étu-


diante ne maîtrise pas la langue de Molière : « Toi y en a bien comprendre
madame ? […] Toi en France, combien de temps ? », « Toi tête pour
réfléchir ? » (PN, pp. 64-65). Si Mme Dupont la prend pour une idiote,
M. Dupont ne lui accorde même pas une valeur d’être humain. Lui, il la
désigne par le pronom démonstratif invariable de « ça » : « Mais qu’est-ce
que tu veux qu’on fasse avec ça ? » (PN, pp. 66-67). Il s’agit d’une chosi-
fication, une objectification de l’être : « C’était donc ça […]. Je n’étais pas
moi avec mon prénom, ni madame, ni mademoiselle, mais ça. J’étais donc
ça et même pas l’autre. » (PN, p. 67). Le ça ne désigne pas simplement un
objet sans valeur, mais aussi une bonne à tout faire. Le ça de l’Africaine
« est synonyme d’ignorance et soumission. » (PN, p. 70). En plus, la tête de
« noire rime avec ignare […] facile à manipuler et à exploiter. » (PN, p. 70).
Pour un salaire de garde d’enfants, elle fait tout le ménage chez les Dupont :
la vaisselle, le repassage, passer l’aspirateur, laver les carrelages. Dans la nou-
velle Cunégonde à la bibliothèque, il ne s’agit pas de simples tâches ménagères,
– passer la serpillière, le balai, ou déloger les cafards –, mais un vrai manque
de pudeur, de décence et de respect pour la jeune africaine. Surnommée la
Cunégonde par les Dupire, « Madame laissait traîner ses petites culottes ;
parfois un dernier tampax nichait entre les couettes ou gisait en bas du lit
[…]. Madame, sans gêne, me laissait la tige vaincue avec laquelle je mesu-
rais sa considération pour moi. Je me sentais insultée dans mon humanité
et dans ma féminité. » (PN,  p. 105). Les Dupire exposent « leurs saletés,
leurs tares et leur vulgarité, qu’ils maquillaient dès qu’ils étaient en présence
de gens qu’ils supposaient éduqués » (PN, p. 106). Si la jeune africaine fait
face au racisme explicite chez le boulanger strasbourgeois, ses recherches
pour trouver un emploi et donner des cours de français, même en ayant une
licence en Lettres Modernes, ne se matérialisent pas du simple fait que la
dame cherche « une personne de type européen » et ne veut pas « bousiller
l’éducation de [son] enfant » (PN, p. 92).

En conclusion, la pertinence frappante des œuvres de Fatou Diome


en tant qu’œuvre engagée dans les préoccupations de l’immigration et au
contexte plus large de la mondialisation, apparaît comme une nouvelle voix
dans la « littérature de l’immigration » malgré sa nature transcoloniale des
relations franco-africaines ; elle s’acharne à contrer, à dissiper et à démysti-
fier la centralité de la France pour la jeunesse africaine et « fait encore un pas
de plus en tentant de proposer une solution à ce qu’Éric de Rosny a appelé
le « virus de l’émigration. » 1 L’opposition binaire de la déconstruction

1. Éric Rosny, « L’Afrique des migrations : les échappées de la jeunesse de Douala »,


Études, vol. 396, no 5, 2002, p. 623.

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LE THÈME DE L’IMMIGRATION CHEZ FATOU DIOME | 103

s’opère continuellement dans les œuvres de Fatou Diome, grâce à laquelle,


elle démasque les puissances d’illusion de la France rêvée comme le pays
de cocagne. Les aspirations et les rêves ne se transforment qu’en cauche-
mar en face de la réalité abominable : « En Europe, mes frères, vous êtes
d’abord noirs, accessoirement citoyens, définitivement étrangers, et ça, ce
n’est pas écrit dans la Constitution, mais certains le lisent sur votre peau. »
(VA, p. 176). C’est avec une rude lucidité caustique que Diome déclare ce
qui reste souvent inavoué lorsqu’il s’agit d’un « accueil » des immigrés par les
Français : « Les étrangers sont acceptés, aimés et mêmes revendiqués seule-
ment quand, dans leur domaine, ils sont parmi les meilleurs. » (VA, p. 178).
Si les récits de l’homme de Barbès et de Monsieur Sonacotra « participent
au dévoilement de la réalité sociologique de l’émigration, celui de Moussa
en dévoile une dimension psychologique et économique susceptible,
du moins l’espèrent la narratrice et l’instituteur, de décourager ces élans
aveugles vers l’humiliation et l’exploitation. Il ramène l’émigrant au cœur de
l’interrogation sur l’assujettissement du migrant 1. » Nous reprenons ce que
Fatou Diome nous dit, que ce qu’il faut combattre, ce n’est pas l’immigra-
tion clandestine, mais la pauvreté qui en est la principale cause. Elle dit dans
Le Ventre de l’Atlantique : « La pire indécence du xxie siècle, c’est l’Occident
obèse, face au Tiers-monde rachitique. » (VA, p. 167). Et les dirigeants
africains ont leur part de responsabilités : sur un continent où, dans certains
pays, on peut naître et vieillir sous l’œil inoxydable d’un président crampon-
né au pouvoir, les chansons de Tiken Jah Fakoly, Quitte le pouvoir et Ouvrez
les frontières, clament l’exaspération d’une génération entière, qui fuit sa
terre natale à défaut d’y trouver les moyens de vivre dignement. En soute-
nant ces régimes dévoyés pour sauvegarder ses seuls intérêts, l’Europe, qui
se veut modèle de justice et de liberté, se rend complice de ceux qui causent
le désespoir de l’Afrique. Or, dans le village global, aucun pays ne sera plus
épargné des problèmes qui frappent d’autres coins de la planète. La crise
économique actuelle nous le prouve. Et comme la brutalité des lois ne chan-
gera rien à cette réalité contemporaine, il est peut-être temps d’interroger
notre identité universelle et notre devenir commun. Comme l’écrit Aimé
Césaire dans son Discours sur le colonialisme : « Une civilisation, quel que soit
son génie intime, à se replier sur elle-même, s’étiole 2 » ; aucune loi ne peut
briser l’irrépressible instinct vital, qui pousse l’homme à la quête d’un meil-
leur destin. Il s’agit donc d’envisager des échanges Nord-Sud plus justes, de
sortir du cercle vicieux exploitation-aide humanitaire, pour enfin favoriser
un développement effectif des pays pauvres : « C’est à cette condition qu’on

1. Ibid., p. 120.
2. Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme (1955), Paris, Éd. Présence Africaine, 1994,
p. 9.

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pourra enfin briser ce triple piège du racisme, du paternalisme et du béné-


volat – piège qui n’a cessé de plomber ses tentatives de dialogue avec le reste
du monde, le condamnant dès lors soit à un bégaiement permanent, soit aux
affres du monologue et de la complaisance narcissique. » 1 C’est seulement
ainsi, qu’on pourra mettre un terme aux problèmes de l’immigration clan-
destine.

Bibliographie

Césaire Aimé, Discours sur le colonialisme, Paris, Éd. Présence Africaine, 1994.
Diome Fatou, La préférence nationale, préface « Itinéraire de femme » de Madior
Diouf, Paris, Éd. Présence africaine, 2001.
Diome Fatou, Le ventre de l’Atlantique, Paris, Éd. Anne Carrière, 2003.
Diome Fatou, Celles qui attendent, Paris, Éd. Flammarion, 2010.
Diouf Mbaye « Écriture de l’immigration et traversée des discours dans Le Ventre de
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p. 9.

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Marinela-Teodora Achim

L’ENGAGEMENT LITTÉRAIRE DANS CONGO INC.


LE TESTAMENT DE BISMARCK DE JEAN BOFANE

Notre article se propose d’analyser une nouvelle forme d’engagement


dans la littérature de la diaspora africaine, à travers le roman Congo Inc.
Le  Testament de Bismarck 1 d’In Koli Jean Bofane. Écrivain belgo-congo-
lais, celui-ci fait partie d’une nouvelle génération d’écrivains africains pour
lesquels l’engagement n’est plus synonyme de militantisme, mais plutôt
d’interrogation. Nous allons analyser notamment les stratégies narratives
mises en œuvre par Bofane pour provoquer chez le lecteur occidental une
prise de conscience sur la réalité contemporaine de son Congo natal. Misant
beaucoup sur les éléments paratextuels et sur les procédés de l’humour et
de l’ironie pour dédramatiser la situation, l’auteur sollicite constamment
l’attention du lecteur, misant sur sa coopération pour construire le sens
de l’histoire.

Le sens de l’engagement littéraire chez Jean Bofane

Dans une Afrique troublée en permanence par des guerres ou des conflits,
il pourrait paraître incongru que ceux qui prennent la plume le fassent
pour écrire des textes sans aucun rapport avec les réalités qui les entourent.
C’est pour cela que l’écrivain africain ou issu d’Afrique est perçu avant tout
comme un écrivain engagé. Selon l’écrivain et sociologue Sami Tchak, on
peut parler d’une « permanence », d’une « universalité » et d’une « néces-
sité » 2 de l’engagement des écrivains et des artistes africains. La question
qu’il soulève par la suite est de savoir si « nécessaire » veut finalement dire
« obligatoire ». Sans trancher dans ce débat qu’il lance, Sami Tchak pour-
suit son questionnement sur le statut de l’écrivain engagé, notamment de

1. In Koli Jean Bofane, Congo Inc. Le Testament de Bismarck, Paris, Actes Sud, 2014.
Dorénavant abrégé CI.
2. Sami Tchak, « Littérature et engagement en question », in Africultures, no 59, avril-juin
2004, p. 40.

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l’écrivain diasporique, perçu comme marginal et dont le propos risque de


paraître illégitime à la fois dans son pays d’origine (dont il s’est éloigné),
et dans son pays d’accueil (où sa production ne s’intègre pas complètement
dans la culture locale).
C’est bien d’une nécessité que sont issus les livres de Jean Bofane.
Arrivé à l’écriture sur le tard, l’écrivain belge d’origine congolaise affirme
que « c’est l’Histoire avec un grand H » 1 qui l’a poussé à écrire. Stupéfait
devant des soi-disant « africanistes », des Européens qui s’exprimaient
sur le génocide du Rwanda sans vraiment comprendre le phénomène, il
s’est proposé alors de devenir un potentiel interlocuteur dans les débats
sur l’Afrique. Le but avoué de ses textes est de contribuer à une prise
de conscience sur ce qui se passe sur le continent africain, en général, et
au Congo (Kinshasa), en particulier. Passant sa vie entre le Congo et la
Belgique, il écrit à la fois pour les Congolais (« pour rendre sa dignité au
peuple congolais 2 ») et pour les Occidentaux (qui constituent de fait ses
principaux destinataires). L’écriture est aussi pour lui un moyen d’obtenir
une légitimation devant les Belges, car pour son premier livre – Pourquoi le
lion n’est plus le roi des animaux ? (1996) – il reçoit le Prix de la critique de
la communauté française de Belgique, alors qu’il est à ce moment-là sans
papiers. Dès lors, il enchaîne les prix littéraires qui sont importants pour lui
dans la mesure où ils assurent une portée plus large à son propos. Le Grand
Prix littéraire d’Afrique noire pour son premier roman, Mathématiques
congolaises (2008), et le Prix des Cinq continents de la francophonie pour
le second, Congo Inc. (2014), lui apportent la reconnaissance internatio-
nale qu’il souhaitait pour que sa parole soit prise en compte. Il est, à partir
de ce moment-là, invité à des émissions de télévision et à des conférences
portant sur l’Afrique, il est également invité à prendre part à des think
tanks de résolution de conflit ou à des manifestations artistiques (voir,
par exemple, l’exposition « Beauté Congo », Paris, Fondation Cartier
pour l’art contemporain, juillet 2015-janvier 2016) ou bien il commence
à mettre en place lui-même des manifestations en vue de la promotion
d’écrivains et d’artistes congolais (voir le Festival « Congo-am-Rhein »,
Bâle, juin 2017). Si l’on reprend une autre distinction de Sami Tchak,
on peut affirmer que Jean Bofane est engagé tant par ses livres que par sa
personne 3. Cependant, avant de le qualifier d’écrivain engagé, terme qui a
souvent une connotation négative chez les esthètes, il convient d’analyser

1. In Koli Jean Bofane, « Littérature, réalité et rôle du Congo dans la mondia-


lisation », entretien pour Thinking Africa, juin 2015, sur https://www.youtube.com/
watch?v=SBf6iBjoqEE&t=23s (consulté en octobre 2016).
2. Affirmation faite lors d’une conférence à Cluj-Napoca (Roumanie) le 26 octobre 2016
et reprise par ailleurs.
3. Sami Tchak, « Littérature et engagement en question », p. 39.

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L’ENGAGEMENT LITTÉRAIRE DANS CONGO INC… | 107

le sens de l’engagement littéraire aujourd’hui et surtout de le circonscrire


au contexte africain.
L’engagement littéraire, tel qu’il a été longtemps compris en France,
en tant qu’engagement politique ou idéologique appartient à une époque
révolue. Il ne s’agit plus pour les écrivains d’aujourd’hui ni de défendre des
causes politiques, ni d’apporter leur soutien à un courant idéologique 1. Dans
un livre récent sur les auteurs africains contemporains, Odile Cazenave
et Patricia Célérier, se proposent de faire sortir la nouvelle génération
d’écrivains africains de la dichotomie « engagé »/« non-engagé ». Les deux
critiques littéraires considèrent que les textes de ceux-ci sont plutôt « auto-
réflexifs » qu’« auto-référentiels » 2, car bien conscients du contexte mondial
dans lequel ils écrivent, les auteurs communiquent entre eux. Leur but n’est
pas seulement de montrer des réalités, mais surtout d’initier des dialogues
qui portent sur ces réalités. Quelques années avant la parution de ce livre
très éclairant sur le sujet qui nous préoccupe, Odile Cazenave, spécialiste de
littérature africaine à l’Université de Virginia, signalait déjà la tendance des
écrivains africains d’aujourd’hui de « poser » ou de « se poser » des questions
plutôt que de faire des assertions, d’exprimer donc, à travers l’écriture, leurs
interrogations et leurs doutes de manière à interpeller le lecteur.
En quoi les perceptions des uns et des autres sont-elles liées à l’espace
d’écriture ? En quoi le lieu de publication joue-t-il dans l’écriture, la prise de
parole et la réception de cette parole ? Si nous posons toutes ces questions,
c’est d’abord parce que, contrairement à la génération des militants qui
dénonçaient ou témoignaient, les écrivains aujourd’hui posent et se posent
d’abord des questions et nous dérangent dans nos assises. Leurs interroga-
tions, doutes, explorations, c’est dans et par l’écriture qu’ils les expriment.
Pour que la parole engagée soit porteuse, il faut qu’elle engage son lec-
teur, qu’elle le/la conduise à regarder le monde avec des yeux différents. Or,
ce qui va « être parlant » dépend de la tonalité, des images, métaphores,
codes linguistiques, culturels et autres, auxquels fait appel l’écrivain et qu’il/
elle va partager avec ses lecteurs. La capacité et le succès du décodage posent
la question de la réception du texte, et de ce qui transforme une parole enga-
gée en parole engageante. 3
Dans cet article, Cazenave souligne quelques aspects essentiels de la
littérature africaine contemporaine. L’écrivain y est vu non pas comme

1. Il ne s’agit ni de « littérature engagée », dans le sens politique du terme, ni de « littéra-


ture d’engagement » selon Benoît Denis, Littérature et engagement : de Pascal à Sartre, Paris,
Éd. du Seuil, 2000.
2. Odile Cazenave et Patricia Célérier, Contemporary Francophone African Writers and
the Burden of Commitment, University of Virginia Press, 2011, p. 4.
3. Odile Cazenave, « Paroles engagées, paroles engageantes », Africultures, no 59, avril-
juin 2004, pp. 63-64.

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le détenteur du savoir absolu, mais comme l’initiateur d’un dialogue avec


le lecteur. Et c’est la figure de ce dernier, décodeur plutôt que récepteur
du message, qui est en premier plan. C’est par l’intermédiaire de ce filtre
que nous allons analyser l’ouvrage de Jean Bofane. Pour arriver à la noto-
riété dont il jouit aujourd’hui, il lui a fallu définir une stratégie efficace pour
séduire en même temps les lecteurs profanes et les lecteurs profession-
nels, pour toucher à la fois les lecteurs africains et ceux du monde entier.
Particulièrement attentif à la construction de ses livres, avec une étape de
documentation importante, l’auteur n’en fait pas moins attention aux élé-
ments paratextuels de ses ouvrages. Si on prend en compte le fait qu’il a
suivi des études de publicité et communication à Paris, et qu’il a exercé dans
ce domaine à Kinshasa, on peut en déduire que le choix des titres et des
photos de couverture de ses livres n’est pas du tout anodin. Il en va de même
pour le lieu de publication et le choix de la langue. Bofane parle au lecteur
occidental dans sa langue, le français, mais il s’agit d’un français au rythme
et à la sonorité du lingala. Pour bien se faire comprendre, il leur parle
également en utilisant un langage qui lui est familier, et qui est celui de la
mondialisation où le lexique de l’entreprise et le vocabulaire des grandes
marques abondent.
Notre focus dans cet article ne porte pas tant sur le message de l’auteur,
que sur sa manière de le faire passer au lecteur. Si Jean Bofane ne fait pas
le choix de l’essai ou du commentaire politique, c’est parce que le rôle qu’il
assigne à la littérature est beaucoup plus puissant. Pour cela, il met en
place plusieurs stratégies d’accroche du lecteur que nous allons analyser par
la suite.

Stratégies d’accroche du lecteur

L’auteur ne donne pas de sentence, mais il use de tous les moyens dont il
dispose pour faire des suggestions et pour attirer l’attention du lecteur vers
les problématiques qui le préoccupent. Depuis le titre, il place le Congo
au cœur du débat autour de la mondialisation, le rendant par cela un sujet
d’intérêt pour tout lecteur, quelle que soit sa nationalité. Les faits donnent
l’impression d’être présentés de manière réaliste, alors que le tableau peint
par le narrateur se révèle plutôt un trompe-l’œil. Pour guider son lecteur et
l’aider à distinguer le vrai du faux, celui-ci accompagne la présentation des
faits de nombreux clins d’œil, faisant également usage de l’humour et de
l’ironie comme stratégies littéraires.

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L’ENGAGEMENT LITTÉRAIRE DANS CONGO INC… | 109

Le Congo au cœur de la mondialisation

La métaphore du titre fait comprendre que le Congo n’est plus un pays,


les lettres Inc. qui suivent suggérant qu’il s’agit plutôt d’une entité com-
merciale. Toutes les relations qui se tissent à l’intérieur de la République
Démocratique du Congo, ainsi que les principaux acteurs qui gouvernent
cet espace fonctionnent selon la logique de l’entreprise, une entreprise
exploitée de toutes parts pour ses richesses, qu’il s’agisse des dirigeants
internes ou même des institutions internationales. Un ancien seigneur de
guerre, Kiro Bizimungu, explique à un commandant de la MONUC l’état
des choses dans ces termes :
Tout ça c’est les affaires. Quand on signe des accords de paix, on liquide tout,
on dépose le bilan comme avec n’importe quelle société, ensuite on recrée le
groupe armé mais avec un autre sigle, c’est comme ça que fonctionne un système
économique qui veut aller de l’avant. Nous, on aura toujours besoin de matériel
pour bien faire notre travail, et les matières, là, j’en ai encore, je peux vous payer
de la même façon qu’avant, il suffit de me le dire. Votre boulot, c’est expédier,
non ? Un peu pour la MONUC, un peu pour mes gars, qu’est-ce que vous en
pensez ? (CI, p. 186)

Ce qui fait la force de cette scène – qui montre une fois de plus que de
ces affaires où tout le monde semble sortir gagnant, le grand perdant est le
peuple congolais – est la complicité insinuée entre les organisations locales
et celles de la communauté internationale. Comme Buata B. Malela le
souligne, Jean Bofane transforme le Congo en « concept opératoire pour
relire la crise du monde social et celle du sujet afrodescendant en Europe 1. »
Il rajoute :
Comme Bofane le déclare dans un entretien diffusé dans une émission de
la télévision belge francophone (Livrés à Domicile du 2 juin 2014), le Congo se
trouve au cœur du problème de la mondialisation qu’il critique. Comme Chéri
Samba, c’est de cette réalité qu’il souhaite traiter dans sa production culturelle,
en donnant à lire une vision réaliste dans ses productions romanesques, allant
jusqu’à affirmer que tout serait vrai dans Congo Inc. (2014), tellement vrai qu’il
s’agirait des effets de la politique de Bismarck, d’où le sous-titre Le Testament
de Bismarck 2.

En effet, le sous-titre fait comprendre au lecteur qu’on est dans une


vision réaliste, certes, mais également dans une démarche historique.

1. Buata B. Malela, « Une peinture de l’identité afrodescendante : In Koli Jean Bofane


et Chéri Samba au cœur de la crise congolaise », Africultures, no 99-100, août 2015, p. 166.
2. Ibid.

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De nombreux flash-back, dans le monologue intérieur des personnages ou


tout simplement des clins d’œil du narrateur vers le lecteur, retracent le fil
rouge qui part de la Conférence de Berlin de 1885 et qui va jusqu’à l’état
actuel des choses, jetant une nouvelle lumière sur l’histoire et le devenir du
pays. Plusieurs éléments contribuent à la création d’un « effet de réel » dans
le roman, à partir du titre et de la photo de couverture, et en continuant par
la narration à la troisième personne.

L’« effet de réel » et le faux trompe-l’œil

Tout comme l’objectif précis d’une caméra, le narrateur entraîne le regard


du lecteur, depuis le début de la narration, au beau milieu de la forêt équa-
toriale qu’il peut voir respirer par tous ses pores et où un micro-univers se
développe à son insu.
– Putain de chenilles !
L’exaspération provoquée par les innocentes bestioles depuis plus d’une
heure avait stimulé les facultés d’Isookanga, lui permettant de tracer plus
rapidement sa route à travers la forêt, d’éviter les branches basses, d’ouvrir des
brèches dans le feuillage aussi sûrement que l’étrave d’un brise-glace en période
de réchauffement climatique. La silhouette du jeune homme vêtu d’une simple
culotte en écorce battue paraissait insignifiante parmi les arbres qui se dres-
saient, cathédrales sur leurs socles de racines géantes.
[…]
Au niveau du sol et sous celui-ci, au royaume du porc-épic et du tatou, de la
fourmi et de la scolopendre, des empires invisibles et tentaculaires continuent
de se bâtir et de se déconstruire sous la férule de souveraines avides et omnipo-
tentes régnant sur les peuples privés de lumière. (CI, pp. 11-12)

Le roman s’ouvre au lecteur comme un tableau en trompe-l’œil – et


la métaphore picturale correspond bien à ce texte qui mise beaucoup sur
l’image. Selon Philippe Romanski, le paradoxe du trompe-l’œil consiste
dans le fait que celui-ci doit en même temps passer pour quelque chose qu’il
n’est pas et avoir la capacité de dévoiler l’illusion qu’il a créée 1. Il oblige donc
celui qui regarde à se rapprocher. Dans Congo Inc. le lecteur n’est pas exposé
à une réalité, mais il y est entraîné sur les pas du personnage principal. À lui
de décider si ce qu’il voit par la suite appartient à la réalité ou à la fiction.
En fait, il avait déjà été averti depuis la couverture que les choses ne seront
pas ce qu’elles en ont l’air. Le tableau de la femme portant son enfant, n’est

1. Philippe Romanski et Aïssatou Sy-Wonyu, Trompe(-)L’œil, Presses Universitaires du


Rouen et du Havre, 2002.

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L’ENGAGEMENT LITTÉRAIRE DANS CONGO INC… | 111

en fait que son reflet dans une flaque d’eau. Un reflet qui surprend à la fois
la grâce du mouvement, le ciel délavé par les pluies et la boue au bord de
la rue. Pour Buata B. Malela, le choix de la photo de couverture dans les
romans de Bofane renforce le parti pris réaliste de l’auteur 1. En effet, le
portrait de la femme appartient au photographe congolais Kiripi Katembo,
qui surprend dans ses ouvrages des clichés réalistes de Kinshasa. Mais le fait
que cette image ne soit qu’un reflet de la réalité constitue, à notre avis, un
premier avertissement de l’auteur sur le fait que, malgré l’apparence réaliste,
ce qui se retrouve à l’intérieur du livre est à prendre au second degré. Et c’est
justement par le doute qu’il insinue à travers cette photo de couverture qu’il
oblige le lecteur à s’interroger quelle est la part de la réalité et de la fiction
dans l’ouvrage.
Le fragment initial, de concert avec la couverture, qui semblent unique-
ment poser le décor, ont pour but la création de l’« effet de réel » dont parle
Roland Barthes. Les détails descriptifs semblent « superflus », mais « en
s’additionnant, ils constituent quelque indice de caractère et d’atmosphère 2 »,
comme le souligne le théoricien littéraire. En effet, l’ambiance s’annonce,
depuis le début, conflictuelle et pesante. Dans cette matière épaisse de la nar-
ration, l’intrigue fait irruption brusquement et de manière condensée :
– C’était vraiment pas le moment, merde ! Skulls and Bones Mining Fields
me menace de toute part, Kannibal Dawa m’a lâché comme un malpropre,
cette salope d’Uranium et Sécurité n’arrête pas de me prendre des points, et moi,
qu’est-ce que je fais en attendant ? Pouvais pas bouffer du corned-beef comme
tout le monde ? Ouvrir des boîtes de sardines ? Des chenilles ! Et juste mainte-
nant. Hier, hier, toujours hier ! Les ancêtres on dit ceci ! La coutume exige cela !
« Neveu, au lieu de débuter ta session de vidéo game, va plutôt me chasser des
invertébrés dans la forêt, et que ça saute ! » (CI, p. 12)

Les deux conflits sur lesquels repose l’œuvre, surpris dans ce fragment,
seront repris par le jeu des analepses et des prolepses 3 qui gouvernent le
texte : il s’agit, d’une part du conflit entre un vieil oncle respectueux des
traditions, chef de tribu Ekonda, et son neveu qui veut rompre avec la tradi-
tion pour devenir mondialiste, voire mondialisateur, et, d’autre part, il s’agit
du conflit entre les différentes forces qui se disputent les richesses du pays,
combat repris par l’allégorie du jeu vidéo.

1. Buata B. Malela, « Une peinture de l’identité afrodescendante : In Koli Jean Bofane


et Chéri Samba au cœur de la crise congolaise », p. 166.
2. Roland Barthes, « L’Effet de réel », in Communications, no 11, 1968, Recherches
sémiologiques sur le vraisemblable, p. 84, sur http://www.persee.fr/docAsPDF/comm_0588-
8018_1968_num_11_1_1158.pdf (consulté en mars 2017).
3. Dans le sens établit par Gérard Genette, Figures III, Paris, Éd. du Seuil, 1972,
pp. 90-115.

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Dans le jeu fétiche d’Isookanga, Raging Trade, plusieurs multinationales,


dont les noms sont loin d’être insignifiants, se disputent un territoire plein
de richesses, l’ancien super-continent du Gondavanaland : Skulls and Bones
Mining Fields, American Diggers, Goldberg and Gils Atomic Project ou
Mass Graves Petroleum ne sont que quelques-uns des adversaires redou-
tables d’Isookanga qui incarne dans le jeu Congo Bololo. Comme nous
l’explique la note de bas de page, « Cette appellation vient du nom d’une
plante médicinale très amère, censée guérir de nombreuses pathologies, qu’il
faut mélanger à de l’eau et boire en grande quantité » (CI, p. 13). L’ironie,
dans le jeu, comme dans la réalité, est que ceux qui sont censés protéger
le Congo, sont les premiers à tout faire pour l’affaiblir, pour le dépourvoir
de ses matières premières, comme c’est le cas, par exemple, de cet ancien
seigneur de guerre en charge de la préservation du Parc National de Salonga
et dont les intérêts sont tout à fait en contradiction avec sa mission.
Assis devant le tableau de ces disputes, comme Isookanga devant son
ordinateur, le lecteur se rend vite compte qu’il se retrouve devant un autre
trompe-l’œil qui est cette fois-ci inversé. Si dans la scène initiale, ce qui
semble très réaliste s’avère être de la fiction, pour ce qui est du jeu vidéo, un
jeu multi-joueurs où on lutte pour accumuler des points et pour gagner des
bonus, le lecteur se rend compte, en tournant les pages qu’il ne s’agit que de
la réalité pure et dure. Comme dans le cas des poupées russes, la métaphore
du jeu illustre à petite échelle la métaphore du Congo comme entreprise.
Ce qui se passe au Congo à l’air tellement invraisemblable que le réel passe
pour de la fiction et vice-versa, suscitant chez le lecteur complice un grand
éclat de rire.

Humour et ironie dans le jeu des perspectives

Pour Jean Bofane, les choses qui se passent au Congo sont bien graves et
elles méritent d’être connues. Pourtant, nombreuses sont les ressources du
rire dans le roman, car l’auteur essaie de dédramatiser la situation à l’aide de
l’humour et de l’ironie.
Pour Bergson, l’humour est toute chose qui se superpose de manière artifi-
cielle à la nature :
Un mécanisme inséré dans la nature, une réglementation automatique de la
société, voilà, en somme les deux types d’effets amusants où nous aboutissons.
Il nous reste, pour conclure, à les combiner ensemble et à voir ce qui en résultera.
Le résultat de la combinaison, ce sera évidemment l’idée d’une réglementa-
tion humaine se substituant aux lois mêmes de la nature 1.

1. Henri Bergson, Le rire, Paris, Éd. Quadrige/PUF, 1940, p. 36.

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L’ENGAGEMENT LITTÉRAIRE DANS CONGO INC… | 113

Les choses ne sont pas différentes dans la conception de Bofane.


La « réglementation humaine se substituant aux lois mêmes de la nature »
est représentée, par excellence, par la conférence de Berlin de 1885, la source
de tous les maux d’aujourd’hui en République Démocratique du Congo.
Pour corriger cette première erreur du tracement arbitraire des frontières en
Afrique, la communauté internationale intervient pour aplanir les conflits
qui en sont issus. Mais il s’agit là, selon l’écrivain belgo-congolais, d’un autre
mécanisme inséré dans la nature et qu’il dénonce par le procédé ironique de
l’autodérision :
Il devait être environ 14 heures et Waldemar Mirnas était attablé, seul, au
restaurant Inzia situé dans le quartier ombragé de la Gombe. Sous la vaste
paillote, la clientèle nombreuse était composée de Congolais et d’Occidentaux,
pour la plupart spécialistes dans la culture, l’humanitaire et la résolution des
conflits – des matières qui, semble-t-il, n’étaient pas pratiquées comme il fallait
par les populations autochtones. En conséquence, la communauté internatio-
nale s’était mobilisée et avait diligenté des cohortes entières d’experts afin de
pallier ces lacunes graves. (CI, p. 180)

Ce propos nous semble relever de l’ironie, car dans de nombreuses prises


de parole, l’auteur de Congo Inc vante les qualités du peuple congolais et
le considère aussi comme un acteur clé dans la résolution de la crise que
traverse le monde.
Pour que l’humour atteigne son but, il faut que le narrateur et le lecteur
se rencontrent sur un terrain commun, qu’il y ait des normes partagées. Or,
chez Jean Bofane, la source de l’humour réside justement dans l’inverse-
ment des normes : ce qui, pour le lecteur occidental, est du second degré,
dans le Congo de Jean Bofane constitue la réalité. L’habileté du conteur
est de glisser discrètement d’un plan à l’autre, et de faire en sorte que le lec-
teur en devienne conscient par lui-même, comme c’est le cas dans l’exemple
suivant :
Les relations entre Adeïto Kalisayi et Kiro Bizimungu étaient de nature par-
ticulière. Ils s’étaient rencontrés, si l’on peut dire, dans le territoire de Mwenga,
dans le Sud-Kivu, là où quelqu’un – assurément un grand sorcier de la mondia-
lisation – avait décrété que la terre était plus fertile qu’ailleurs, parce que pleine
de cailloux et de métaux rares et qu’il suffisait de la gratter un peu pour pou-
voir multiplier les options sur n’importe quel téléphone de nouvelle génération.
Le devin avait prétendu qu’il suffirait de saigner la terre du Kivu en surface pour
posséder des satellites de télécommunications aux performances et aux spectres
les plus époustouflants. Là-bas, en instaurant le ravage perpétuel – ce qui n’était
pas très compliqué –, on se donnerait les moyens de développer un armement à
la technologie tellement sophistiquée qu’on deviendrait à jamais invincible. Et
en poussant l’effort un peu plus loin, si on parvenait à éradiquer sa population le

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plus silencieusement possible, on pourrait atteindre le stade de maître parmi les


maîtres du monde. (CI, pp. 132-133)

Pour revenir en arrière et faire un petit éclairage sur l’histoire récente


du Congo, le narrateur adopte une tonalité proche de celle du conte pour
enfants, décrivant un monde magique où tout est possible. Après avoir ainsi
capté le lecteur, le narrateur sort de la fable pour rentrer imperceptiblement
dans la réalité. Cela suscite donc le rire au début, pour provoquer l’épou-
vante une fois que le lecteur habile réalise que ce qu’il est en train de lire
représente la vérité. Résultat : au moment de s’en rendre compte le lecteur
reste le sourire glacé.
Comme souvent chez Jean Bofane, réalité et fiction ne serait que la
même face d’une même pièce. L’ironie qui accompagne la trame narrative
oblige le lecteur à être en garde et à se poser des questions en permanence.
L’auteur redonne à l’ironie son sens initial, celui d’interrogation, selon l’éty-
mologie donnée par Vladimir Jankélévitch dans son ouvrage de référence
sur ce concept 1.

En guise de conclusion

Jean Bofane accorde une attention particulière tant à l’objet de son


écriture, qu’il documente et construit soigneusement, qu’au destinataire
de son propos. L’écrivain vit avec son monde et il est bien conscient que,
pour que sa parole soit porteuse, il n’a d’autre choix que de transformer
son lecteur en complice. Pour ce faire, la principale leçon qu’il lui donne
est celle de la méfiance. Dans le jeu des apparences, celui-ci doit rester
constamment éveillé et apprendre à se poser les bonnes questions pour
distinguer le vrai du faux. Bofane veut créer dans son ouvrage un espace
de réflexion, mais en fin de compte la réflexion ne peut aboutir que dans le
sens voulu par lui, car maître des trompe-l’œil, il réussit à donner au lecteur
l’impression de réfléchir par lui-même, alors que son regard est guidé du
début à la fin de la narration. L’écrivain mise tout sur l’empathie, car il
est persuadé qu’aucun discours, pour convainquant qu’il soit, ne pourra
mieux susciter la compréhension et l’intérêt du lecteur que le discours qui
l’a fairt rire et pleurer, qui l’a « dérangé dans ses assises », pour reprendre
les paroles d’Odile Cazenave.

1. Selon Vladimir Jankélévitch, L’ironie, Paris, Éd. Flammarion, 1964, le mot « ironie »
vient du grec eirônia, signifiant interrogation.

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L’ENGAGEMENT LITTÉRAIRE DANS CONGO INC… | 115

Bibliographie

Bofane In Koli Jean, Congo Inc. Le Testament de Bismarck, Paris, Actes Sud, 2014.
Bofane In Koli Jean, « Littérature, réalité et rôle du Congo dans la mondialisa-
tion », entretien pour Thinking Africa, juin 2015, sur https://www.youtube.com/
watch?v=SBf6iBjoqEE&t=23s
Barthes Roland, « L’Effet de réel », in Communications, no 11, 1968, Recherches
sémiologiques sur le vraisemblable, p. 84, sur http://www.persee.fr/docAsPDF/
comm_0588-8018_1968_num_11_1_1158.pdf.
Bergson Henri, Le rire, Paris, Éd. Quadrige/PUF, 1940.
Cazenave Odile, « Paroles engagées, paroles engageantes », Africultures, no 59,
avril-juin 2004.
Cazenave Odile et Célérier Patricia, Contemporary Francophone African Writers
and the Burden of Commitment, University of Virginia Press, 2011.
Tchak Sami, « Littérature et engagement en question », in Africultures, no 59,
avril-juin 2004.
Denis Benoît, Littérature et engagement : de Pascal à Sartre, Paris, Éd. du Seuil,
2000.
Genette Gérard, Figures III, Paris, Éd. du Seuil, 1972.
Jankélévitch Vladimir, L’ironie, Paris, Éd. Flammarion, 1964.
Malela Buata B., « Une peinture de l’identité afrodescendante : In Koli Jean
Bofane et Chéri Samba au cœur de la crise congolaise », Africultures, no 99-100,
août 2015.
Romanski Philippe et Sy-Wonyu Aïssatou, Trompe(-)L’œil, Presses Universitaires
du Rouen et du Havre, 2002.

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Simona Jia

LES RAPPORTS D’EXCLUSIONINCLUSION


DANS LE ROMAN TROPIQUE DE LA VIOLENCE
DE NATHACHA APPANAH

Pour comprendre l’espace littéraire que présente l’écrivaine d’origine


indiano-mauricienne Nathacha Appanah dans son roman Tropique de
la violence 1, le lecteur doit tenir compte des aspects politiques impliqués.
Territoire controversé de la France, l’île de Mayotte est une zone conflic-
tuelle à cause de sa position géographique : loin de la France métropolitaine,
mais près des Comores, espace dual, géographiquement africain et politi-
quement « européen ».
Situé dans l’archipel des Comores, dans l’Océan indien, le territoire
mahorais est étroitement lié aux décisions politiques des dernières décen-
nies. Quelques documents à caractère politico-administratif nous ont permis
de synthétiser les informations qui suivent 2. Ainsi, en 1974, les habitants du
« territoire des Comores » sont consultés sur leur souhait d’indépendance ;
près de 95 % des électeurs votent pour l’indépendance ; néanmoins, 64 %
de la population de Mayotte se prononce contre l’indépendance. Lors du
référendum de 1976, 99,4 % se déclarent en faveur du rattachement à la
France (et non aux Comores). Le statut administratif de Mayotte est passé
de collectivité d’outre-mer 3, au 101e département en 2011, pour obtenir, en

1. Toutes les citations de ce livre renvoient à Nathacha Appanah, Tropique de la violence,


Paris, Éd. Gallimard, 2016. Dorénavant abrégé TV.
2. Voir par exemple, Les droits des étrangers à Mayotte. Étude effectuée par le Gisti pour le
compte de « Médecins du Monde », 2006 sur http://www.gisti.org/IMG/pdf/MDM_-_Etude_
sur_Mayotte_-_Gisti_juillet_2006.pdf ou le Rapport rédigé par la Préfète Yvette Mathieu,
Conseillère du Gouvernement, chargée de mission auprès du Défenseur des droits, sur http://
www.defenseurdesdroits.fr/sites/default/files/atoms/files/dde_mayotte_2015_definitif.pdf.
3. L’article 74 de la Constitution dit que « Les collectivités d’outre-mer […] ont un statut
qui tient compte des intérêts propres de chacune d’elles au sein de la République. » Lié au
problème de visas, en application de l’article 138 de la Convention de Schengen, seul le
territoire européen de la France fait partie de l’espace Schengen. Ainsi, un « visa Schengen »
d’entrée dans l’espace Schengen n’autorise pas à entrer à Mayotte ; à l’inverse, un visa d’entrée
à Mayotte a une validité strictement limitée à Mayotte. Voir Les droits des étrangers à Mayotte.
Étude effectuée par le Gisti pour le compte de « Médecins du Monde ».

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118 | SIMONA JIȘA

2014, le statut de Région ultrapériphérique marine. À partir de 1994, un


visa est imposé aux Comoriens des îles voisines, ce qui déclenche un phéno-
mène de plus en plus ample de migration illégale et au péril de la mer avec
des embarcations de fortune nommées kwassa kwassa, selon le balancement
qui rappelle la fragilité du voyage.
Nathacha Appanah s’intègre dans la catégorie des écrivains engagés par
leur plume et, de ce point de vue, elle a décidé de se focaliser, dans son
sixième roman, sur les enfants de la rue. Cette catégorie, si médiatisée, ren-
voie, dans un langage politiquement correct, aux mineurs isolés, personnes
âgées de moins de 18 ans qui, n’étant accompagnées ni de leur père ni de
leur mère ne relèvent par ailleurs de la responsabilité d’aucun adulte dûment
mandaté pour les représenter.
Présents sur tous les continents, topoï littéraires des dernières années
(voir Ahmadou Kourouma, Allah n’est pas obligé, Tobie Nathan, Ce pays qui
te ressemble, Alain Mabanckou, Petit piment ou In Koli Jean Bofane, Congo
Inc. ou le Testament de Bismarck, pour ne nommer que quelques titres), ces
enfants forment aussi le personnage collectif de Tropique de la violence.
Mais avant de devenir des personnages de fiction, la réalité nous dit que
ces personnes sont le plus souvent clandestines, souvent abandonnées par
leurs parents sur un territoire français dans l’espoir d’une vie meilleure.
Les lois stipulent que, sauf rattachement à un adulte, les mineurs isolés
n’entrent dans aucun dispositif de soins à Mayotte, sauf à faire valoir la
Convention internationale des droits de l’enfant dont l’applicabilité est
toutefois incertaine.
Nathacha Appanah a vécu pendant trois ans à Mayotte. Elle est entrée en
contact avec des adolescents qui ont accepté de parler d’eux-mêmes, comme
le témoignent les remerciements finaux de l’auteure. Dans ses entretiens et
dans un besoin d’authenticité, elle est revenue à Mayotte pour vérifier sur
place ce que le processus de création a transposé littérairement.
Au-delà de tout substrat politique, Nathacha Appanah nous propose
un texte littéraire dont le titre de « roman » apparaît sur la couverture.
Nous allons donc aborder l’analyse de Tropique de la violence avec les
instruments de la critique littéraire, sans pour autant renoncer à voir les
implications socio-politiques dans la construction littéraire. Ainsi, notre
démarche se propose de démontrer que le roman laisse s’entrevoir, à
différents niveaux, une structure qui met en rapport deux éléments, dont
l’un englobe l’autre. Notre interprétation littéraire se base justement sur
ce rapport métonymique complexe d’inclusion-exclusion, volontaire ou
comme seule solution possible. Plus précisément, nous allons envisager les
niveaux suivants :
– le niveau géographique
– le niveau social

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LES RAPPORTS D’EXCLUSION-INCLUSION… | 119

– le niveau politique
– le niveau familial
– le niveau traditionnel
– le niveau littéraire

Le niveau géographique

Les frontières de la France englobent le cent et unième département,


Mayotte, territoire d’outre-mer fait de deux îles, Petite-Terre et Grande-
Terre, appartenant géographiquement à l’archipel des Comores. Le roman
commence en mettant en relief le choix de Marie, la mère adoptive du per-
sonnage principal Moïse, qui a quitté la France de par sa propre volonté.
Nous identifions ici une première exclusion, qui n’est pas forcée, mais
désirée : elle quitte le continent européen par ennui et par recherche d’un
espace autre, exotique, telle que l’île et l’Afrique ont été perçues il y a un
siècle. Malgré sa pensée décalée, elle rêve d’être incluse dans un espace
plus ensoleillé et opte pour cette vie insulaire dont lui parle Chamsidine,
le Mahorais qu’elle épousera, comme d’« une île aux enfants, verdoyante,
fertile, une île où l’on joue du matin au soir, où les tantes, les cousines et
les sœurs sont autant de mères bienveillantes. » (VT, p. 13), un paradis, à
première vue. Son exclusion-inclusion géographique est volontaire, faite au
nom de l’amour pour un homme et pour une île : « J’ai un tel désir pour ce
pays, un désir de tout prendre, tout avaler, gorgée de mer après gorgée de
mer, bouchée de ciel après bouchée de ciel. » (VT, p. 16).
Mais ce coin du monde paradisiaque n’en est pas un, car des îles voisines
(Grande Comore, Anjouan, Mohéli) arrivent chaque jour des clandestins,
qui veulent s’intégrer eux aussi dans ce qu’ils appellent « la France ». Et
ils arrivent dans des « kwassa kwassa », des barques qui, de par leur forme
symbolisent le désir d’inclusion, de protection. Mais la barque n’est pas un
cercle, ni un berceau protecteur, car les kwassa sont trop chargés et font sou-
vent naufrage, transformant les eaux chaudes couleur topaze du « plus beau
lagon du monde » dans un véritable mouroir (tout comme la Méditerranée
actuellement) et les kwassa dans des barques à Caron.
À l’intérieur de Mayotte il y a une autre enclave qui porte le nom sym-
bolique de Gaza, située sur la colline de Kaweni. C’est le territoire des
clandestins, un bidonville qui s’agrandit à vue d’œil à cause du nombre des
réfugiés. C’est une colline déboisée, une belle forêt y existait lorsque les per-
sonnages étaient enfants, mais qui est faite à présent des bangas misérables
(des cases en tôle) où vivent illégalement ces gens :

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120 | SIMONA JIȘA

Je ne sais pas qui a surnommé ainsi le quartier défavorisé de Kaweni, à la


lisière de Mamoudzou, mais il a visé juste. Gaza c’est un bidonville, c’est un
ghetto, un dépotoir, un gouff re, une favela, c’est un immense camp de clandes-
tins à ciel ouvert, c’est une énorme poubelle fumante que l’on voit de loin. Gaza
c’est un no man’s land violent où les bandes de gamins shootés au chimique font
la loi. Gaza c’est Cape Town, c’est Calcutta, c’est Rio. Gaza c’est Mayotte, Gaza
c’est la France. (VT, p. 51)

Ainsi se justifie-t-il l’emprunt qu’on a fait au territoire du Proche-Orient


auquel on englobe, par un simple déplacement de quelques milliers de kilo-
mètres, un autre espace, plus petit, mais régi par la même violence. Dans
ce rapport métonymique, Gaza devient le symbole géographique éclaté de
toute région du monde anarchique (non gouvernable), meurtrière, misé-
rable et deshumanisante.
L’espace géographique et symbolique particularisant de Mayotte englobe
ainsi tout espace dystopique où la violence détruit le jeune individu. Dans
cette lecture, le roman devient engagé, la voix des personnages laissant
parler le mécontentement d’une population qui traverse une post-coloni-
sation particulière, où la région donne l’impression d’un nouveau type de
colonialisme à cause de la situation précaire de la population :
C’est Mayotte ici et toi tu dis c’est la France. […] La France c’est comme
ça ? En France tu vois des enfants traîner du matin au soir comme ça, toi ? En
France il y a des kwassas qui arrivent par dizaines comme ça avec des gens qui
débarquent sur les plages et certains sont déjà à demi morts ? En France il y a
des gens qui vivent toute leur vie dans les bois ? En France les gens mettent des
grilles de fer à leurs fenêtres comme ça ? (VT, p. 97)

C’est ici que l’écriture de Nathacha Appanah devient engagée, transfor-


mant le livre dans une docu-fiction, qui par ses témoignages directs gagne
en authenticité. Il nous semble que le célèbre « l’effet de réel » de Barthes 1
se transforme ici, paradoxalement, en véritable effet d’irréel, tellement les
choses sont dures à lire. C’est un espace dystopique, mais ancré dans la
réalité, sans aucune part de fiction qui permette au lecteur de se détacher
des événements.

Le niveau social

À part les clandestins, le roman présente d’autres catégories sociales, cha-


cune montrant la difficulté de faire partie de cette société en crise.

1. Voir Roland Barthes, « L’Effet de réel » in Communications, no 11, 1968.

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LES RAPPORTS D’EXCLUSION-INCLUSION… | 121

Marie, la mère adoptive, est l’une des voix à qui la réalité dure se dévoile
petit à petit. Blanche et étrangère, elle appartient à une classe des privilégiés
et élève son enfant noir en dehors des problèmes des pauvres. Travaillant
comme infirmière à l’hôpital de Dzaoudzi, elle apprendra rapidement que le
problème le plus grave avec lequel se confronte l’île demeure l’immigration
incontrôlée et tout ce qu’elle génère : l’abandon des enfants, l’irrégularité
administrative, l’impossibilité de travailler ou de se loger, le vol, la corrup-
tion, la violence, la drogue. Mais sa mort subite l’empêchera de s’impliquer
davantage.
Cet espace met ensemble une population blanche minoritaire, venue
du continent, le plus souvent pour une période déterminée et assez courte
(comme les volontaires des ONG, dont l’exemple est Stéphane, une autre
voix qui contribue à la construction de l’histoire) et une population majo-
ritaire noire, indigène ou venue des îles voisines. Le regard de l’auteure est
très critique envers la naïveté des ONG et des volontaires, trop idéalistes,
complètement opaques aux forces qui gouvernent ce territoire. Venus s’in-
clure dans la vie des indigènes et des clandestins, les aider à s’inclure à leur
tour dans une société légalement régie par les lois de l’Union européenne,
ils se montrent inefficaces dans ce monde différent. Leurs bonnes intentions
n’ont pas l’effet escompté, car leurs moyens ne sont pas adaptés aux facteurs
socio-politiques et économiques de l’Archipel des Comores. Ils ont du mal à
saisir la ligne qui leur permet de s’impliquer et préfèrent se garder à distance
de tous les faits ; tous finissent par s’exclure de cet espace qui met leur vie en
danger et quittent l’île au bout d’un certain temps. La mission de Stéphane
est un échec, de plus il fournit, sans le vouloir, l’arme à feu qu’emploiera
Moïse pour se venger.
Entre le Blanc et le Noir, il y a une faille quasi-totale, aucun des deux
n’étant capable de comprendre le mode de vie et les décisions de l’autre.
Deux systèmes socio-économiques se font la guerre, l’un basé sur la loi
(symbolisant la France) et l’autre gouverné par la loi du plus fort, autopro-
clamé « roi » (Gaza).
Éduqué comme un « muzungu » (Européen), Moïse aura du mal à son
tour à comprendre ce qui régit la vie des clandestins, au moment où il les
intègre. Il n’a jamais lutté pour sa survie et a trop bon cœur dans sa quête
identitaire et sociale, ami des autres, acceptant docilement tout ce qu’on lui
demande afin d’être admis et estimé pour ce qu’il est.
Gaza fera de Moïse un assassin qui se venge des humiliations subies en
tuant son chef, Bruce. Mais, ce geste qui pourrait faire de ce personnage un
héros libérateur, a l’effet contraire, nous faisant assister à un renversement
des valeurs : tout Gaza se révolte contre lui et veut l’exclure, le lyncher, la
police ne pouvant pas faire face à cette masse, qui, étonnement soutenait
son « roi dictateur ». Et la seule possibilité qui reste à Moïse de retrouver

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122 | SIMONA JIȘA

sa liberté est de réintégrer la mer d’où il est venu, en plongeant dans ses
profondeurs pour ne jamais remonter à la surface.

Le niveau politique

En doublant la structure politique « démocratique », française, Gaza a un


« roi », Bruce (de Bruce Wayne, le nom de Batman qu’il a pris en regardant
un de ses films 1), un nouveau « Roi des mouches » 2. Nous pouvons consta-
ter la fascination qu’un leader informel peut avoir sur les autres : il assure sa
domination parce qu’il sait procurer de l’argent, de la nourriture, de l’alcool
et des drogues. S’il ne vole plus lui-même, il met les autres à voler et à men-
dier, surtout les enfants, encaissant lui-même ce gain. Il est le cerveau des
affaires et il fait perdurer sa domination à force d’agressivités, humiliations
et cadeaux :
Pour être le roi, il faut avoir des sympathisants, à qui tu off res une cigarette,
un joint, un conseil, une protection et qui, en retour, te parlent. Te disent qui
part de Gaza, qui rentre dans Gaza, qui dit quoi sur toi, qui dit comment sur
toi. Te disent quelle maison est vide pour les vacances, quel entrepôt a reçu un
nouveau chargement et toi tu écoutes, tu écoutes bien, tu écoutes tout le monde
même ceux qui racontent que des conneries parce qu’on ne sait jamais et tu fais
travailler ta tête. (TV, p. 95)

Son astuce le fait se servir des campagnes électorales, exerçant son


influence même après les élections. Malheureusement, aucune structure
officielle n’a le courage de s’opposer à lui, car la corruption est incluse à tout
niveau. Dans lui on peut retrouver l’homme alpha, le chef archétypal de la
horde primitive, redouté et adulé.
La France métropolitaine semble ignorante et surtout inefficace dans ses
mesures : « Depuis le temps qu’il y a des articles des reportages, des rap-
ports, des missions, des visites, des pétitions, des pamphlets, des lois, des
campagnes, des grèves, des élections, des manifestations, des émeutes, des
promesses. Depuis le temps. C’est l’effet papillon qui nous pète à la gueule. »
(p. 52), réfléchit Olivier, le policier chargé de l’affaire, porte-parole lui aussi
de l’auteure. Région périphérique et ultramarine, la politique administra-
tive qui lui est réservée, exclut Mayotte d’une vie normale ; c’est encore une

1. Batman n’est peut-être qu’un transfert opéré dans l’imaginaire de l’auteure, par ces
oiseaux particuliers de Mayotte, les roussettes, des chauves-souris grandes qui volent le jour
aussi et se pendent la tête en bas dans les arbres.
2. Du célèbre roman de William Golding Sa Majesté des mouches (1954). Le vrai nom du
personnage renvoie à un être trop banal pour s’imposer : Ismaël Saïd.

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LES RAPPORTS D’EXCLUSION-INCLUSION… | 123

politique coloniale qui semble s’exercer. Malheureusement aucune solution


ne semble s’entrevoir :
Il m’est arrivé d’espérer, après quelque article paru dans un journal métropo-
litain à grande diffusion ou après une visite présidentielle bien médiatisée, que
quelque chose bouge. Que quelqu’un, quelque part dans les équipes d’énarques
qui suivent les ministres, parmi les historiens et les intellectuels qui lisent
les journaux, comprenne vraiment de quoi il s’agit ici et trouve une solution.
(TV, p. 52)

Ainsi les Mahorais se retrouvent isolés, exclus de la majorité des bénéfices


de l’Union européenne ; ils sont placés à l’extérieur de la sphère politico-
économique continentale :
Je me suis dit que quelqu’un, quelque part, se souviendrait de cette île fran-
çaise et dirait qu’ici aussi les enfants meurent sur les plages. Je ne suis qu’un flic,
moi, et j’en ai vu des petits corps baignés d’écume et j’en ai pris comme ça, dans
les mains, tout doucement. Parfois, quand j’apprends qu’un kwassa kwassa s’est
échoué dans le lagon, je sens un poids dans mes mains, comme si les petits corps
ne m’avaient jamais quitté. Pourtant, il n’y a jamais rien qui change et j’ai parfois
l’impression de vivre dans une dimension parallèle où ce qui se passe ici ne tra-
verse jamais l’océan et n’atteint jamais personne. Nous sommes seuls. D’en haut
et de loin, c’est vrai que ce n’est qu’une poussière ici mais cette poussière existe,
elle est quelque chose. […] Les vies sur cette terre valent autant que toutes les
vies sur les autres terres, n’est-ce pas ? (TV, pp. 52-53).

Les clandestins, Comoriens en grande majorité, sont exclus de Mayotte,


mais les Mahorais eux aussi ne sont pas égaux des Français :
Oh, après tout, ce n’est peut-être qu’une vieille histoire, cent fois enten-
due, cent fois ressassée. L’histoire d’un pays qui brille de mille feux et que tout
le monde veut rejoindre. Il y a des mots pour ça : eldorado, mirage, paradis,
chimère, utopie, Lampedusa. C’est l’histoire de ces bateaux qu’on appelle ici
kwassas kwassas, ailleurs barque ou pirogue ou navire, et qui existent depuis la
nuit des temps pour faire traverser les hommes pour ou contre leur gré. C’est
l’histoire de ces êtres humains qui se retrouvent sur ces bateaux et on leur a
donné de ces noms à ces gens-là, depuis la nuit des temps : esclaves, engagés,
pestiférés, bagnards, rapatriés, Juifs, boat people, réfugiés, sans-papiers, clandes-
tins. (TV, p. 53)

Ainsi les faits racontés dans ce roman deviennent représentatifs pour une
grande partie de l’humanité.

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Le niveau familial

Les rapports familiaux sont très importants dans l’enchaînement tragique


des événements. La mère biologique de Moïse est une Comorienne qui
arrive sur la plage de Bandrakouni en kwassa kwassa avec son fils à peine né,
emmailloté dans un tissu traditionnel, comme une momie. En tant qu’infir-
mière, Marie a souvent à faire aux clandestins, mais, cette fois, son destin
est marqué par l’apparition de ce bébé que sa jeune mère abandonne dans
ses bras. Ensuite, en échange du divorce, Marie demande à Chamsidine de
reconnaître cet enfant afin qu’elle réalise son autre rêve : intégrer la com-
munauté des mères. Nous remarquons que, dès sa naissance, l’enfant subit
une exclusion décidée par sa mère biologique, afin de lui offrir la possibilité
d’une vie meilleure. Sauvé des eaux comme le personnage biblique dont il
porte le nom, Moïse aura une enfance heureuse et peu attentive aux autres
enfants de son âge.
Une fois arrivée l’adolescence, il plonge dans une véritable crise iden-
titaire, car il interprétera cette exclusion de sa terre natale et de la part
de sa mère comme un abandon. Ce sentiment le fera refuser de nommer
mère celle qui l’a élevé (« Mam »), elle deviendra une étrangère, tout sim-
plement « Marie » : « Il me dit que je l’ai élevé comme un Blanc, que je
l’ai empêché de vivre sa “vraie vie”, que son destin n’était pas celui-là. Il
sèche l’école, il traîne, il réclame tout le temps de l’argent, il m’en veut. »
(TV, p. 30)
Mais la mort de Marie le fera fuir sa maison, comme un signe du destin
qui l’exclut de sa vie d’emprunt, afin de récupérer sa condition initiale
de clandestin. Il veut compenser l’absence d’une famille en intégrant la
grande famille des enfants de la rue. Il apprendra vite qu’elle fonctionne
différemment de la famille traditionnelle, selon une hiérarchie claire, et
non pas comme une véritable fratrie, égalitaire. Des causes psychologiques
peuvent expliquer en partie ses décisions. Appartenant à une famille
monoparentale, l’absence d’une présence paternelle dans sa vie lui a causé
un déficit d’autorité : au moment où l’adolescence fait de tout enfant un
être révolté, il a mal focalisé sa révolte contre sa mère ; ensuite, devant
l’autorité que représentait Bruce, il ne savait pas comment réagir, car
aucun père ne lui a appris à la respecter. Moïse tend à voir dans Bruce un
égal, un ami, tandis que celui-ci dit devoir garder toujours une conduite
de chef pour préserver son autorité, donc il doit être un père vénéré, craint
et punisseur.

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LES RAPPORTS D’EXCLUSION-INCLUSION… | 125

Niveau traditionnel

Une autre particularité dont il faut tenir compte pour expliquer pour-
quoi Moïse ne réussit pas toujours à s’intégrer dans le groupe des autres
enfants/adolescents est son hétérochromie, modification génétique qui le
fait avoir un œil noir et un autre vert. L’adolescent est obligé de cacher son
anomalie génétique sous sa casquette. Sa mère biologique le considérait
comme fils du djinn censé porter malheur et Bruce, élevé dans le respect
des légendes locales, craint surtout cet aspect de sa personnalité. La fas-
cination que Moïse exerce sur le leader peut s’expliquer par le respect
que le père du dernier lui a appris depuis son enfance, pour toutes sortes
de rituels :
Chaque vendredi mon père et moi nous allons voir le djinn et mon père lui
demande de veiller sur moi, il prie pour que j’aille loin que je traverse les mers
que je porte un costume une cravate et que je parle bien français et que j’écrive
bien français qu’un jour je travaille dans un bureau, il dit ça mon pauvre père.
Mon père m’avertit Ce djinn te regarde, ce djinn t’observe et le mal que tu fais il va
te le faire à toi aussi et le bien que tu fais il va te le faire à toi aussi. (TV, p. 83)

Le personnage aime se faire appeler Mo, car les gens peuvent com-
prendre qu’il s’agit d’une abréviation de Mohamed, ce qui l’intègre dans
la religion dominante à Mayotte. Cette ambiguïté entre le juif Moïse et le
musulman Mohamed est à percevoir sur la même lignée de la crise identi-
taire du personnage.
La cicatrice sur la joue que lui fait Bruce, pour se venger de son inno-
cence, lui conférera une identité nouvelle, valable pour Gaza : Mo la
Cicatrice. Elle suggérera une fois de plus la brisure que sa double origine lui
a provoquée. Mais suite à la punition infligée par Bruce (battu et violé), il
deviendra Mo le Fou, comme une prise en possession de son caractère par le
djinn qui l’a fait naître différent.

Le niveau littéraire

Le rapport inclusion-exclusion est à percevoir au niveau d’autres sym-


boles aussi, de souche littéraire cette fois. Ainsi Moïse arrive à Mayotte
enseveli dans des bandeaux comme une momie. C’est la manière que sa
mère biologique a choisi pour le protéger pour la traversée marine. À part
la suggestion du manque de liberté de mouvement, de prisonnier de son
destin, une connotation funèbre et proleptique est évidemment à déceler,

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126 | SIMONA JIȘA

d’autant plus que cet emmaillotage hantera les cauchemars de l’enfant (par
exemple, Moïse rêve d’être pris dans la moustiquaire).
Un autre objet à propriétés intégratrices est le sac à dos de sa mère
adoptive. Métonymie lui aussi de la maison en briques rectangulaires où il
habitait et où il a été heureux, Moïse porte ce sac partout après la mort de
sa mère, il devient partie intégrante de son identité. Il y garde son passé de
bonheur : le foulard de sa mère (métonymie de l’être perdu), la carte d’iden-
tité de Marie (qui témoigne de l’identité) et son livre préféré, L’enfant et la
rivière d’Henri Bosco.
Le nom du personnage est aussi à mettre en rapport avec ce livre vade
mecum, L’enfant et la rivière d’Henri Bosco : Moïse l’enfant renvoie évi-
demment à l’épisode biblique où ce prophète est retrouvé près d’une rivière.
Même s’il a dépassé l’âge de l’enfance (il a quinze ans), il garde toujours avec
lui ce livre qu’il lit de temps en temps. Le contenu du récit devient une mise
en abyme (une autre forme d’inclusion de type structurel) pour le roman de
Nathacha Appanah qui fait ressortir les désillusions de Moïse. L’univers de
Bosco côtoie le paradisiaque, tandis que dans Tropique de la violence, il est
infernal. Si les êtres humains dépeints par l’écrivain français sont généreux,
altruistes peuplant un espace rural beau et sauvage et où l’ami peut deve-
nir un frère, au-delà des tropiques, les relations humaines sont perverties
et soumises à un « roi » tyrannique dans un bidonville puant et misérable.
Par la relecture infinie de ce texte, Moïse montre son désir d’extérioriser
un univers fictionnel renfermé par un livre. C’est un moyen d’évasion d’une
situation d’où il ne sait pas comment sortir.
Le choix auctorial porte sur l’intégration des morts parmi les person-
nages vivants : Marie, Bruce et finalement Moïse racontent leur partie
d’histoire après leur mort. Ce statut leur permet de se détacher des événe-
ments pour mieux réfléchir sur leur destin tragique. Leur regard devient
englobant, leurs voix étant à la fois off et in, en termes genettiens : intra-
diégétique et extradiégétique, donc à la fois témoins et personnages de
l’histoire.

Conclusion

Le kwassa kwassa serait peut-être la forme imagée la plus claire pour


comprendre le rapport des forces qui cherchent l’inclusion et qui sont
repoussées, exclues. Espace fermé et ouvert à la fois, liant entre une terre
abandonnée et une autre désirée, balancé par la mer, il illustre la condition
de l’homme jouet du destin. Mais il est aussi l’image du livre ouvert qui
comprend des vies et les laisse au hasard des vagues de la lecture.

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LES RAPPORTS D’EXCLUSION-INCLUSION… | 127

Vivre dans une hétérotopie comme Gaza signifie s’inclure, comme ultime
solution, dans un espace dystopique qui n’est pas loin de la dictature et du
culte de la personnalité (du chef). Cette société « guerrière » de Gaza dont
Nathacha Appanah a retenu la forme de « cité des enfants » est une ville
dans la ville, un enfer intégré dans un espace paradisiaque. Qu’on en parle
en termes de non-lieu (Marc-Augé), comme d’un camp de transit des réfu-
giés 1 ou d’une hétérotopie (Foucault) de déviation 2, cet espace conflictuel
reste dystopique.
Ainsi la politique d’inclusion de Mayotte parmi les autres régions de la
France n’a pas du tout le succès escompté, et la littérature d’urgence, c’est-
à-dire actuelle et engagée, attire l’attention sur la croissance de la violence
qui peut mener à des situations explosives si la goutte déborde dans « le plus
beau lagon du monde ».

Bibliographie

Appanah Nathacha, Tropique de la violence, Paris, Éd. Gallimard, 2016.


Augé Marc, Non-lieux, introduction à une anthropologie de la surmodernité, Paris,
Éd. du Seuil, 1992.
Barthes Roland, « L’Effet de réel » in Communications, no 11, 1968.
Foucault Michel, Dits et écrits 1984, « Des espaces autres » (conférence au Cercle
d’études architecturales, 14 mars 1967), in Architecture, Mouvement, Continuité,
n° 5, octobre 1984.
Les droits des étrangers à Mayotte. Étude effectuée par le Gisti pour le compte de
« Médecins du Monde », 2006 sur http://www.gisti.org/IMG/pdf/MDM_-_
Etude_sur_Mayotte_-_Gisti_juillet_2006.pdf
Mathieu Yvette, Rapport rédigé par la Préfète, Conseillère du Gouvernement,
chargée de mission auprès du Défenseur des droits, sur http://www.defenseur-
desdroits.fr/sites/default/files/atoms/files/dde_mayotte_2015_definitif.pdf.

1. Voir le livre de Marc Augé, Non-lieux, introduction à une anthropologie de la surmoder-


nité, Paris, Éd. du Seuil, 1992.
2. Comme celles dans lesquelles on place les individus dont le comportement est déviant
par rapport à la moyenne ou à la norme exigée. Voir Michel Foucault, Dits et écrits 1984,
« Des espaces autres » (conférence au Cercle d’études architecturales, 14 mars 1967), in
Architecture, Mouvement, Continuité, n° 5, octobre 1984, pp. 46-49.

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TYRANNIES ET DICTATURES

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Sandrine Joelle
Eyang Eyeyong

LA POSTCOLONIE
Les dirigeants fantoches ou de seconde main

Comment les écrivains africains d’aujourd’hui représentent-ils le per-


sonnage du dirigeant africain dans leurs créations littéraires, notamment
le roman ? Telle est la question centrale du présent travail. À travers notre
article, nous allons nous intéresser à l’archétype du dirigeant africain défini
dans les romans Kaveena 1 du sénégalais Boubacar Boris Diop, Petroleum 2
de la gabonaise Bessora et Trop de soleil tue l’amour 3 du camerounais
Mongo Beti. On a coutume d’entendre qu’une fois le départ des colons
européens effectif et l’accession à la souveraineté de la plupart des pays
africains, s’en est suivie une forme particulière de colonisation à la « Peau
noire masques blancs 4. » Mais ce néo-paysage sociopolitique est surtout
marqué par l’entrée sur scène des dirigeants vraisemblablement sous-
tutelle des puissances étrangères, et parfois comparés à des marionnettes
au plus haut sommet des États africains. La plupart des écrivains afri-
cains, définissent aujourd’hui le dirigeant africain, comme un personnage
en situation de déchéance autoritaire. Une situation causée par sa forte
passion pour les richesses matérielles, et d’autres fantasmes à satisfaire.
Cette attitude désorientée des leaders africains, confère à la postcolonie
africaine un relief sociopolitique spécifiquement marqué par « l’histoire
d’un chaos politique 5 ».
C’est pourquoi notre démarche ne propose pas de dresser un panorama
des formes diverses de la figure du dictateur, mais d’observer comment
la littérature parvient à greffer l’image du « subalterne » sur la personna-
lité institutionnelle du dirigeant africain. L’objectif de cette étude vise, à

1. Boubacar Boris Diop, Kaveena, Paris, Éd. Philippe Rey, 2006. Dorénavant abrégé K.
2. Bessora, Petroleum, Paris, Éd. Denoël, 2004. Dorénavant abrégé P.
3. Mongo Beti, Trop de soleil tue l’amour, Paris, Éd. Julliard, 1999. Dorénavant abrégé TS.
4. Syntagme emprunté à Frantz Fanon, Peau noire masques blancs, Paris, Éd. du Seuil,
1952.
5. « Histoire d’un chaos politique » est le sous-titre de l’ouvrage Comment en est-on arrivé
là ? de Michèle Cotta, paru aux Éditions Robert Laffont en 2016.

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132 | SANDRINE JOELLE EYANG EYEYONG

la lumière d’un regard sur la postcolonie 1 africaine vue par le théoricien


camerounais Achille Mbembe, appuyé par l’analyse sémiologique du per-
sonnage de Philippe Hamon, à envisager le malaise d’une Afrique en mal
de leaders. Pour Mbembe, « la pensée de la postcolonie » qu’il distingue
de « la pensée », est a priori, « une pensée de la vie et de la responsabili-
té » ; un discours critique sur « la vie africaine contemporaine ». Elle pose
radicalement la question sur « ce qui reste de la promesse de vie lorsque
l’ennemi n’est plus le colon, à proprement parler, mais “le frère” ». Il sera
donc question d’étudier le personnage du dirigeant africain, notamment
son statut, non pas seulement comme “le frère” ennemi, mais aussi comme
un citoyen stratégique évoluant dans la postcolonie, tel que représenté
dans les romans.
Dans son article intitulé « Pour un statut sémiologique du person-
nage 2 », Philippe Hamon, spécialiste du personnage de fiction, a mis à
disposition un ensemble d’outils permettant de mieux appréhender le
statut d’une instance fictionnelle à l’intérieur du tissu complexe du texte
littéraire. En considérant la classification du personnage du théoricien
français, le dirigeant africain dans notre corpus d’étude correspond à la
catégorie du personnage référentiel. C’est-à-dire qu’il assure sa dimension
de réel aux différents récits. À travers ses diverses actions ambiguës, le
dirigeant africain amène le lecteur à lever le voile sur les dessous d’une
forme de dépendance institutionnelle bien orchestrée et alimentée par
ces dirigeants eux-mêmes. Dans les trois romans qui servent de corpus
à la présente étude la Françafrique, les mascarades des mouvements de
décolonisations africaines, les compromissions des indépendances et la
« politique du ventre 3 » prônées par les politiques africaines sont autant
de thématiques qui font de ces romans des textes engagés en prise avec le
réel historico-politique africain. Les institutions qui représentent l’État
africain, sont généralement définies sous les signes du grotesque. Donné
comme le prototype du commandant en position de « secondaire », le
dirigeant africain dans les différents textes étudiés est symbolique d’une
forme admise de « crise d’autorité 4 ».

1. Achille Mbembe, De la postcolonie. Essai sur l’imagination politique dans l’Afrique contem-
poraine, Paris, Éd. Karthala, 2000.
2. Philippe Hamon, « Pour un statut sémiologique du personnage », in Roland Barthes
et alii, Poétique du récit, Paris, Éd. du Seuil, coll. « Points essais », 1977.
3. Ce concept est développé par Jean-François Bayart, dans son ouvrage L’État en
Afrique : la politique du ventre, publié chez Fayard en 2006.
4. L’idée vient des travaux de Hannah Arendt, « Crise de l’éducation » ; « Qu’est-ce que
l’autorité ? » in La crise de la culture, Paris, Éd. Gallimard, 1989.

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LA POSTCOLONIE | 133

Une problématique sujette à controverses

La problématique de l’Afrique en mal de leaders ne date pas d’hier, et


encore moins d’aujourd’hui notamment dans les domaines des études
littéraires, mais plus largement des sciences humaines et sociales. Si la
conception du leader africain a toujours fait l’unanimité dans les domaines
mentionnés ci-dessus, il faut reconnaître qu’il est depuis quelques années,
sujet d’une problématique à controverses. Peut-on avoir la même perception
du dirigeant africain dans les premières années des indépendances africaines,
et les années 1990 après le discours de La Baule 1 ? Telle est la question qui
peut permettre de clarifier l’actualité littéraire du personnage du dirigeant
africain. Au lendemain des indépendances africaines, et dans un contexte
de Guerre froide, les relations entre la France et l’Afrique reposaient sur un
ensemble de conventions sans véritable considération, ni pour la démocra-
tie, ni pour les droits de l’Homme. Le Discours de La Baule paraissait ainsi
comme une voie nouvelle, qui permettrait aux dirigeants africains de mettre
en marche un réel processus de démocratisation et de développement dans
leur pays respectif. Aussi, au regard des textes littéraires des années 1950
et 1960, produits par des Africains, ou par des écrivains issus des pays ayant
vécu l’expérience de la colonisation, on relève aujourd’hui une évolution
considérable dans la représentation du dirigeant africain, entre ces années
d’indépendances et les années post discours de La Baule.
Ainsi, un peu comme Toundi Ondoua, protagoniste du roman Une vie
de boy, publié en 1956 par Ferdinand Oyono, le dirigeant africain décrit
dans les années d’indépendances semble destiné à mener une véritable
« vie de boy », en se contentant d’être « le boy du chef des blancs : le chien
du roi est le roi des chiens 2 ». Le fait d’être roi des chiens, quoique, chien
du roi lui confère un certain statut, mais surtout quelques privilèges. Dans la
même conception des choses, Albert Memmi, dans Le portrait du colonisé 3
de 1957, dressait pour sa part une sorte de panorama certes généralisé de
la personne du colonisé, mais il soulignait surtout la complexité de la rela-
tion avec le colonisateur ; une relation en réalité très conditionnée par un
certain nombre d’éléments, qui, assujettissent à long terme ce dernier. En
écrivant Et les chiens se taisaient 4, La tragédie du roi Christophe 5 et Une saison

1. Le Discours de La Baule fut prononcé le 20 juin 1990 par le président François


Mitterrand, dans le cadre de la 16e conférence des chefs d’État d’Afrique et de France.
2. Ferdinand Oyono, Une vie de boy, Paris, Éd. Julliard, 1956, p. 33.
3. Albert Memmi, Le portrait du colonisé, précédé du portrait du colonisateur, Paris, Éd.
Gallimard, 1957.
4. Aimé Césaire, Et les chiens se taisaient, Paris, Éd. Présence Africaine, 1958.
5. Aimé Césaire, La tragédie du roi Christophe (1963), Paris, Éd. Présence Africaine,
1993.

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134 | SANDRINE JOELLE EYANG EYEYONG

au Congo 1 respectivement en 1958, 1963 et 1966 (années de transition vers


les indépendances), et que l’on considère comme des tragédies historico-
politiques, Aimé Césaire, évoquait à sa manière, la question du leader dans
les territoires colonisés par la puissance impériale française. À travers la
fin tragique du leader dans ces textes, l’auteur prédit les points de chutes
éventuelles du dirigeant autrefois colonisé ; même des années après l’indé-
pendance totale de son pays.
Pour bien d’autres écrivains et penseurs contemporains, si les rapports
entre la France et l’Afrique ont connu des changements à partir du discours
de La Baule, il en va de même pour le dirigeant africain. Le regard que
l’on porte sur ce personnage a bel et bien évolué dans le domaine littéraire.
Dans les romans du corpus, nombreux sont les indices qui illustrent l’hypo-
thèse d’une analyse de la période post discours de la Baule. En indiquant
dans Kaveena que Nikiéma a passé « près de trente années au pouvoir »
(K, p. 272), le narrateur situe les événements dans les années 1990. Dans
Petroleum, la mention de François Mitterrand et d’Omar Bongo nous situe
également dans ces mêmes années : Bongo ayant passé quarante-deux ans
au pouvoir et Mitterrand fut président de 1981-1995. Dans Trop de soleil
tue l’amour, Eddie l’avocat revient échouer au pays, dans « ces dix dernières
années qui ont vu l’anarchie, la fraude et le désarroi envahir la société » (TS,
p. 44), sachant qu’il fut expulsé de France par Charter dans les années 1980.
Pour le journaliste français Antoine Glaser, rédacteur en chef de la revue
de référence sur les affaires de politique africaine « La Lettre du continent »,
les réseaux d’influence de la France en Afrique (FrançAfrique) font partie
de la politique ancienne. Car les pays africains ont aujourd’hui réellement
acquis l’indépendance politique, voire totale de leur territoire. Ce qui est
désormais d’actualité, c’est l’« Africafrance », titre de son essai 2014 2. Loin
de corroborer l’hypothèse sur le leader de Césaire, ni les portraits d’hommes
colonisés de Memmi, et bien sûr dans un contexte beaucoup plus contem-
porain que ces derniers, Antoine Glaser, riche de ses expériences dans le
journalisme d’investigation, affirme que les rôles se sont inversés, car « Les
dirigeants africains sont les vrais patrons de l’Afrique 3 ! » contemporaine.
Les réseaux d’influence français en Afrique ont bel et bien existé. Mais c’est
l’idée selon laquelle les dirigeants africains seraient de simples marionnettes
aux mains de la France qui est erronée. Pendant la Guerre froide, la métropole

1. Aimé Césaire, Une saison au Congo (1966), Paris Éd. du Seuil, 2001.
2. Antoine Glaser, Africafrance. Quand les dirigeants africains deviennent les maîtres du
jeu, Paris, Éd. Fyard, 2014.
3. Thalia Beyle, « Les dirigeants africains sont les vrais patrons de l’Afrique ! » in
Mondafrique, entretien avec Antoine Glaser, juillet 2014 sur http://mondafrique.com/les-
dirigeants-africains-sont-les-vrais-patrons-de-lafrique/ (consulté le 23 juillet 2017).

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LA POSTCOLONIE | 135

cooptait les dirigeants africains. Une fois au pouvoir, ces derniers donnaient à
Paris la priorité pour l’exploitation des matières premières présentes sur leur
territoire, à un prix politique, en échange de leur impunité et de leur maintien
au sommet de l’État. Les dirigeants français acceptaient alors toutes leurs turpi-
tudes et fermaient les yeux sur les revendications de l’opposition. […] Peu à peu,
l’ancien président du Gabon, Omar Bongo, et l’ancien président ivoirien Félix
Houphouet-Boigny sont ainsi devenus à bien des égards, les principaux sculp-
teurs de la politique africaine de la France. Pour preuve, à la moindre difficulté
dans un pays voisin du Congo, la France faisait appel à Bongo qui décrochait
son téléphone, distribuant des galettes pour calmer les velléités des opposants
politiques etc. En échange, la France le laissait piquer dans la caisse et lui assu-
rait le fauteuil présidentiel. Le rapport du « faible » au « fort » n’est donc pas
forcément celui qu’on croit 1.

Le concept d’AfricaFrance qui, pour Glaser a remplacé la FranceAfrique,


correspond à la hiérarchie actuelle des rapports entre Paris et ses ex-colo-
nies. Dans L’État en Afrique : la politique du ventre, Jean-François Bayart
contribue à clarifier la question complexe sur la dépendance ou pas des États
africains vis-à-vis des puissances occidentales. En soulignant la trajectoire
ambiguë du pouvoir et de l’État, l’auteur conçoit le concept « la politique
du ventre » comme l’un des paramètres de fonctionnement du pouvoir et
de l’État en Afrique. Cette politique a pour but essentiel pour les dirigeants
africains de s’enrichir personnellement.
Suivant l’hypothèse selon laquelle la représentation littéraire, notamment
le roman, s’aligne rarement avec les postures idéologiques établies dans la
société de son époque, il serait intéressant de voir comment les romans du
corpus publiés entre 1999 et 2006, sont en contradiction ou pas avec les
différentes représentations du dirigeant africain réalisées durant les indé-
pendances africaines.

Définition des mots-clés

Le mot dirigeant est un adjectif utilisé pour désigner celui qui a la charge
de diriger. Il dispose de pouvoirs qui lui sont octroyés par la loi, en fonction
des procédures de nomination de la structure à pourvoir. Quant au dirigeant
africain, il s’agit d’un individu nommé à la tête d’un gouvernement africain,
et disposant du pouvoir d’assurer le bon fonctionnement des institutions
étatiques dans une franche indépendance. Contrairement au dirigeant
défini au sens premier du terme, le dirigeant fantoche ou de seconde main,

1. Ibid.

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136 | SANDRINE JOELLE EYANG EYEYONG

souvent rattaché aux expressions péjoratives d’État fantoche, ou de régime


fantoche renvoie à un dirigeant, qui, quoiqu’indépendant, doit son pouvoir
à un État étranger, en principe plus puissant, qui le soumet à son autorité.
Néanmoins, face à cette restriction du pouvoir, le dirigeant africain se ras-
sure en s’enrichissant personnellement dans sa postcolonie.
Entendons par postcolonie africaine un espace de vie contemporain
influencé par des habitudes coloniales, qui ont survécu à l’avènement des
indépendances en Afrique. Pour Mbembe, cette « société fille de la colonie »
est un univers situé entre le passé colonial et le présent « post-colonial ».
En effet, entre colonie et postcolonie, les frontières sont très minces ;
les deux notions étant reliées par des « simulacres d’indépendances » de
la postcolonie par rapport à l’ex-puissance coloniale. En d’autres mots,
la postcolonie africaine est dirigée par le dirigeant africain certes, mais en
réalité, il n’occupe ce poste qu’en qualité de « sous-dirigeant », contrôlé par
un « gouvernement privé indirect ». Et pour comprendre la crise d’autorité
dont souffre le dirigeant africain dans Kaveena, Petroleum et Trop de soleil
tue l’amour, il nous paraît pertinent d’inscrire ces trois romans sur la même
perspective idéologique, celle d’un article très symbolique du discours sur les
questions sociopolitiques africaines : « La colonie : son petit secret et sa part
maudite 1 » d’Achille Mbembe. Dans cet article, le théoricien donne les rai-
sons qui pourraient expliquer ce statut de subalterne du dirigeant africain,
dans la postcolonie. Il expose que le dirigeant africain souffre généralement
du « petit secret » : une pathologie héritée de la colonisation. Autrement
dit, le dirigeant africain semble accorder plus d’importance aux privilèges
que lui confère le pouvoir qu’à sa fonction même de gouvernant. En défi-
nissant les grandes lignes du potentat colonial et sa fonction ambivalente,
Mbembe, entend démontrer que la période coloniale et ses conséquences
ont fortement endommagé le sujet africain postcolonial. Il présente son
article en précisant que « l’œuvre coloniale serait constituée d’une fonction
ambivalente », répartie entre deux faits majeurs qui ont marqué la vie du
sujet anciennement colonisé. La colonie a non seulement semé la terreur et
la violence physique chez le colonisé, mais elle l’a, simultanément, plongé
dans une confusion sans appel, le laissant ainsi accepter de demeurer sous
« la tutelle paternaliste » de son ancien maître « blanc » ou pas, même
des années après sa libération. Cette seconde fonction vient comme une
manière de conforter le sujet souffrant dans sa douleur, en lui procurant
des objets fascinants, chargés de créer une sorte « d’attraction » entre lui et
le maître. Il s’agit d’une entreprise qui usa de deux leviers pour exercer son
pouvoir hégémonique comme précédemment mentionné : la part maudite

1. Achille Mbembe, « La colonie : sa part maudite et son petit secret » in Politique afri-
caine, no 2, 2006.

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LA POSTCOLONIE | 137

et le petit secret : une double fonction ambivalente de l’œuvre coloniale.


Mbembe qualifie la part maudite comme étant le lieu de la perte de repères
du sujet colonisé par son assujettissement par la violence. Parallèlement
à la fonction terrifiante de l’œuvre coloniale, il caractérise les menées de
domination en colonie par des démarches éloignées de la violence physique
des corps. C’est plutôt une sorte de désastre mental lui aussi orchestré par le
système colonial qu’il nomme le petit secret.
La colonisation est une prodigieuse machine productrice de désirs et de fan-
tasmes. Elle met en circulation un ensemble de biens d’autant plus convoités
par les colonisés qu’ils sont rares, font l’objet d’envie et agissent comme des
opérateurs de différenciation (de prestige, de statut, de hiérarchie, voire de
classe). Séduction, enchantement et stupéfaction constituent des ressources que
le potentat gère et administre 1.

C’est la fonction fantasmatique des désirs suscités qui entretient, au-delà


de la colonisation, la fascination du colonisé. Or, « pour acquérir ces biens
nouveaux, il doit se placer dans une situation d’entière servitude à l’égard
du potentat. Il doit également s’inscrire dans une relation de dette de
dépendance à l’égard de son maître 2 ». Ainsi, Mbembe suggère que le petit
secret constitue « l’assujettissement de l’indigène par son désir 3 ».

Caractérisation du dirigeant fantoche dans les romans

Si Kaveena, Petroleum et Trop de soleil tue l’amour ne reflètent pas le


sujet africain contemporain frappé par le levier de « la part maudite » de
la colonisation, à proprement parler, on peut dire qu’ils mettent parfai-
tement en scène la seconde fonction, à savoir la « fonction séductrice et
fantasmatique ». Par conséquent, le petit secret se trouve assez visible dans
l’imaginaire romanesque du corpus, à travers le statut du dirigeant africain.
Dans Kaveena, alors que N’zo Nikiema et Mwanke sont tous deux
décrits comme des chefs d’États « fantoches » d’un pays africain qui semble
être le Sénégal, Pierre Castaneda ancien administrateur colonial, est donné
comme leur « mentor », « véritable homme fort du pays ». À la fois patron
de la « Cogemin » la plus importante société minière et ministre d’État
sans portefeuille, il « dirige en sous-main un pays supposé indépendant »
(K, p. 25). Néanmoins, les présidents Mwanke et N’zo Nikiema font partie

1. Ibid., p. 9.
2. Ibid., p. 53.
3. Ibid., p. 54.

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des personnages qui « se servent et se taisent », conformément à un adage


africain selon lequel « la bouche qui mange ne parle pas » ; cet attachement
aux biens matériels leur vaut de gouverner sous-tutelle d’un étranger. Dès
le premier chapitre du roman, le narrateur note l’invisibilité du personnage
de Mwanke, – nouveau président de la République : « On ne sait d’ailleurs
presque rien de lui », comme pour signifier son statut de dirigeant fantoche.
On découvre très vite que Mwanke a travaillé comme secrétaire particu-
lier de Castaneda à l’époque coloniale, et il n’en finit pas d’essayer, depuis
quatre mois, ses habits neufs de chef d’État (K, pp. 16-17). Au-delà de son
caractère choquant, cette description du président nouvellement placé à
la tête du pays de façon improvisée, laisse sous-entendre que Mwanke n’a
réellement rien d’un leader charismatique. Cette idée de dirigeant inefficace
voir effacé, se retrouve soulignée un peu plus loin dans le récit, à travers
la phrase « Mwanke n’aime pas les histoires et d’avoir partout sa photo
officielle en tenue de général-président suffit largement à son bonheur. »
(K, p. 66). Dans ce propos où la tonalité rime avec humour et drame, le
narrateur laisse entendre que le président Mwanke est dépourvu du cha-
risme nécessaire à la fonction de chef d’État, et qu’il décline volontiers son
devoir de diriger. Le président Mwanké est en effet très frappé par le « petit
secret », c’est-à-dire qu’il est passionné par les honneurs et les choses éphé-
mères. Or, en se contentant du petit bien-être que lui procure le statut de
président, Mwanke accepte d’office de laisser la totalité du pouvoir entre
les mains de Castaneda. Selon le narrateur, « Pendant que le président
Mwanke ronfle comme un imbécile dans la journée, Castaneda tient le pays.
La nuit, Mwanke – logiquement insomniaque – fait venir dans son palais
des jeunes filles, ils regardent ensemble des films porno en vidant moult
bouteilles de whisky, de bière et de gin. C’est une sorte de colosse mal arti-
culé… » (K, p. 66). Cette stature désagrégée du dirigeant Mwanké montre
combien la gouvernance du pays ne compte que très peu pour lui. En bon
amateur de « la politique du ventre », ce qui semble avoir de la valeur à ses
yeux, c’est le sexe, l’alcool et autres fantasmes qui le pousse à décliner le
pouvoir, – donnant ainsi le champ libre à Castaneda pour tenir le pays dont
il a la charge. Passionné par les services de la prostitution, Mwanké prend
le monde à l’envers en faisant de ses nuits le temps propice pour pratiquer
ses activités favorites, bien loin de la réalité du pouvoir. Très atteint par
la pathologie du « petit secret », Mwanké apparaît sans surprise comme un
président fantoche.
À l’instar du nouveau dirigeant Mwanke, N’zo Nikiema « avait été pré-
sident pendant près de trente années dans l’or et dans l’éclat du pouvoir ».
Cette phrase à la fois informative et descriptive renseigne clairement sur
les fondements de la gouvernance de Nikiema pour qui pouvoir rime avec
richesse. Dans la même apparence clownesque que le nouveau président,

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Nikiema est partout présenté dans le récit « comme le valet de Pierre


Castaneda », parfois « comme sa marionnette ». En effet, le narrateur
précise que Nikiema, est avant tout « le prince noble héritier du trône de
Nimba ». Mais, avant de se voir placé à la tête du pays à l’issue de l’indépen-
dance, il avait travaillé au service de comptabilité de la Cogemin, sous les
ordres de Castaneda. Dans cette posture, pour le moins subalterne à l’égard
de son ex-patron, la question qui se pose est de savoir comment l’ancien
président Nikiema est passé de noble prince de Nimba à président sous-
tutelle de Castaneda. Deux hypothèses peuvent permettre d’y répondre.
Tout d’abord, le président Nikiema s’inscrit dans « une situation de dette et
de dépendance » à l’égard de Castaneda, qui, dans le passé, avait eu l’amabi-
lité de lui permettre de travailler dans la prestigieuse entreprise coloniale la
Cogemin. Dans le récit de leur histoire, le narrateur n’en finit pas de mon-
trer comment les deux personnages évoluent dans cette situation de dette
et de dépendance. Comme pour rappeler au président en titre Nikiema,
qu’avant de se retrouver à la tête du pays, il fut d’abord simple ouvrier façon-
né par l’administration coloniale, au sein de la Cogemin : « Tu fais partie du
recrutement local, mon petit ! », rappelle de temps en temps Castaneda au
président Nikiema (K, p. 171). Pour sa part, Nikiema ne daigne pas cacher
à qui veut l’entendre, que Castaneda est celui à qui, il doit son ascension
sociale et politique : « Je venais d’être nommé adjoint à l’agent comptable
principal de la Cogemin. Tu ne peux imaginer quelles batailles Castaneda
a dû mener contre les siens pour que j’aie cette promotion » (K,  p. 148).
Dans l’impossibilité d’exercer librement sa fonction de président, ni de
faire valoir la noblesse de ses origines princières à l’égard de Castaneda,
Nikiema évolue consciencieusement dans une posture de « dirigeant sous-
tutelle » du patron de la Cogemin. D’ailleurs, le narrateur souligne que,
« N’zo Nikiema n’a jamais prétendu l’originalité du pouvoir […]. Il a appris
avec Pierre Castaneda ce que fantoche veut dire. » (K,  p. 92). En effet,
faute d’avoir accédé au pouvoir par des compromis de nature économique,
Nikiema semble définitivement « rester le garçon de  courses dévoué de
Pierre Castaneda ». Au plus fort de cette situation, le narrateur va jusqu’à le
comparer à un chien errant derrière celui qui tient véritablement le pouvoir
dans le pays. À en croire ce qu’on racontait partout dans le pays, nous dit
l’instance narrative : « Dès que Castaneda claquait des doigts, le président
Nikiema venait aussitôt se tenir devant lui, le museau en l’air et la queue
frétillante, comme un petit chien couchant. » (K, p. 64). Aussi, au cœur de
ce contexte post-colonial apparemment marqué par de vieilles alliances de
l’époque coloniale, et même pré-coloniale, le narrateur nous amène à revi-
siter le récit fondamental du royaume de Nimba, afin de savoir d’où vient
ce phénomène de marionnette au pouvoir dans le pays. Ce qui semble se
confirmer dans Kaveena, c’est que, la cupidité, l’attachement aux friandises,

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140 | SANDRINE JOELLE EYANG EYEYONG

et à d’autres prestiges, paraît comme une sorte de pathologie génétique


dont souffriraient les fils du royaume de Nimba. Autrement dit, la poli-
tique qu’ils semblent tous pratiquer, peut se résumer en un seul concept :
« la politique du ventre ». En effet, l’on découvre peu à peu que l’ancien
roi de Nimba, père du Grand prince héritier Nikiema était lui-même un
véritable amateur de « la politique du ventre ». Si Nikiema a passé près de
trente années dans l’éclat de l’or et du pouvoir grâce à Castaneda, son père,
à l’époque roi de Nimba se plaisait quant à lui, à recevoir du même étran-
ger « des caisses de whisky et des boîtes de sardines. » Le narrateur spécifie
que « le roi adorait le pop-corn. Il en faisait craquer des poignets entre ses
vieilles dents avec un plaisir enfantin, un peu de bave et s’écoulant entre ses
lèvres et son menton. » (K, p. 177). Tel un personnage dépourvu de raison,
le roi est ici comparé à un enfant qui n’a d’yeux et de cœur que pour ses
friandises. Et pour son caractère cupide, il aurait même failli à son devoir le
plus sacré, celui de préserver le royaume de toute force étrangère. À travers
les doléances de Nikiema, prince héritier, on peut voir que son vieux père
avait cédé le pouvoir du royaume aux étrangers, en échange de quelques
denrées alimentaires : « C’est la faute de mon vieux con de père ! » ; répète-
t-il à Castaneda, avant de spécifier le mal : « Vous l’avez acheté avec un peu
de pop-corn, oui. » (K, p. 172). Décrit comme un amateur de « la politique
du ventre », le roi de Nimba, pour du whisky et du pop-corn, avait cédé
aux étrangers, les terres les plus riches de Nimba. Désormais propriétaires
desdits lieux, Castaneda y exploite or et autres minerais sous couvert de la
Cogemin. Mais, un peu plus loin dans le récit fondamental du royaume
de Nimba, on découvre que le partage ambigu du pouvoir entre les forces
vives étrangères, et le pouvoir autochtone de Nimba, date du temps des
anciens, le père de Nikiema n’aurait fait que relayer la politique ancienne
du royaume. Le narrateur révèle que c’est Fomba, l’Ancêtre des Ancêtres
qui avait décidé que Nikiema et Castaneda seraient tous deux sacrés rois de
Nimba (K, p. 178). En proclamant le partage du pouvoir entre Nikiema et
Castaneda, l’Ancêtre des Ancêtres avait délibérément donné voie libre à « la
crise d’autorité » dont souffre aujourd’hui les dirigeants du pays, et plus par-
ticulièrement Nikiema. Car, d’une génération à l’autre, on voit clairement
que le malaise du pouvoir à Nimba s’explique par le comportement dérisoire
des élus, tous passionnés par des richesses. Ainsi, bien loin des principes de
bonne gouvernance, Mwanké et Nikiema prennent le fait de diriger comme
un moyen idéal pour s’enrichir personnellement. Ce qui leur vaut de diriger
sous-tutelle de Castaneda ce qui finalement leur convient.
Dans Petroleum et Trop de soleil tue l’amour, contrairement à Kaveena,
c’est le caractère paternaliste soit de l’ancienne puissance coloniale, soit des
grandes entreprises et autres firmes multinationales à l’égard de la postcolo-
nie africaine, que les narrateurs mettent surtout en avant, pour dépeindre le

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LA POSTCOLONIE | 141

statut secondaire du dirigeant africain. Du latin pater – père, le paternalisme


désigne une attitude particulièrement caractérisée par un esprit bienveillant,
protecteur voire condescendant dans l’affirmation de l’autorité d’un père
face à sa progéniture. Dans la cellule professionnelle, il en est de même,
nous dit Frédéric Le Play, l’un des fondateurs de la doctrine du patronage
en entreprise, le patron faisant office de guide et de père. Le terme prend
souvent un sens péjoratif pour désigner la fausse attitude paternelle d’un
patron d’entreprise pour mieux gérer le personnel. Ce caractère « vise à
entretenir un rapport de dépendance et de subordination par le biais de
valeurs affectives. Psychologiquement, elle consiste à considérer les adultes
comme des enfants, les infantiliser pour mieux asseoir son autorité 1. » C’est
dans cette logique, que les romanciers Bessora et Mongo Beti, auteurs
respectifs des romans ici concernés définissent le pouvoir en postcolonie
africaine, tenu par des gouvernements fantoches sous tutelle des élites plus
puissantes. Mais, au-delà de cette première hypothèse, basée sur la théorie
du paternalisme, les romanciers semblent avancer d’autres explications :
il s’agit des phénomènes du « petit secret » et de « la politique du ventre »
dont les dirigeants africains sont les véritables acteurs.
Ainsi, dans l’espace diégétique de Petroleum, le narrateur de Bessora
amène le lecteur à revisiter l’événement fondateur de l’épopée pétrolière
d’ELF au Gabon, un exercice qui, en réalité consiste aussi à comprendre la
genèse du Gabon d’aujourd’hui. Considérant « Bongo – ELF – et la France »
comme des « synonymes épris du monde postcolonial » (P, p. 101), il décrit
surtout ces figures historico-politiques comme les symboles du rapport
paternaliste que la France entretient avec son ancienne colonie. À travers
les propos : « 1958 Vive la Ve République. Vive le général de Gaulle. Vive
la société des pétroles d’A.-É.F., elle obtient des concessions valables
soixante-quinze ans. Comment vont-elles aujourd’hui ? Elles se portent
bien merci. Elles se porteront bien jusqu’en 2043. » (P, p. 69). Le narra-
teur égratigne les rapports supposés fondés sur la liberté et l’égalité entre la
Ve République et ses colonies d’Afrique Équatoriale française (AEF), allant
jusqu’aux décennies post-indépendances. Pour illustrer cette notation, on
souligne que « l’indépendance gabonaise était un pétard mouillé, et même
un canular » (P, p. 72). On peut aussi prétendre que l’ordre hiérarchique
ici cité consiste à démontrer comment la Grande République, en tant que
tuteur de la postcolonie gabonaise, s’est relayée de l’époque coloniale à
l’époque post-indépendances, avec l’implantation d’ELF au Gabon. Dans
un contexte où Paris semble demeurée « la reine mère », et de Gaulle le chef
de Bongo, ELF est censé assurer « la continuité de l’ordre ancien », puisqu’il

1. Le dictionnaire de politique sur http://www.toupie.org/Dictionnaire/Paternalisme.htm


(consulté le 29 mars 2017).

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est « en couple avec l’Afrique Équatoriale française depuis la Saint-Valentin


1956, sous le régime de séparation des biens » (P, p. 71). Ainsi, ELF étant
le « Monsieur » chef de famille, et l’Afrique « Madame » soumise, « il bat sa
femme. Elle bat son mari. Il y en a sûrement un ou une qui frappe plus fort
que l’autre ». Dans l’univers du récit, le narrateur semble clairement établir
que « la pétrolisation » ayant relayé la colonisation, l’État gabonais est passé
de colonie à régime fantoche, téléguidé et contrôlé par la puissante société
pétrolière ELF-Gabon. Aussi, contrairement à Hadj Omar Bongo, pré-
sident du Gabon indépendant, et souvent placé en dernière position dans
l’ordre hiérarchique des patrons, de Gaulle est présenté comme un leader
populaire et toujours au-devant de la scène. Et, l’État gabonais, consen-
tant à cette situation de mineur à l’égard de Paris, se réjouit en réalité du
nouveau système dans lequel s’inscrit l’ordre ancien : « Pour la plus grande
joie des colonisés, la Société des pétroles d’Afrique-Équatoriale française a
naturellement pris le relais de feu l’administration coloniale : elle a conservé
l’autorité parentale exclusive sur les petits puits. » (P, p. 72). Jusqu’à preuve
du contraire, le narrateur désigne ici un espace apaisé, telle une cellule
familiale, et où chacun se réjouit du fait de conserver son statut vis-à-vis de
l’autre. Car, « même battus, les enfants aiment papa », nous dit le narrateur
à la page 240. Au fil du récit, on remarque aussi que le président, à la tête
du pays, est lui-même démissionnaire de ses responsabilités de dirigeant.
Un peu comme l’indiquent les propos suivants : « Chère ELF-Gabon, tu as
réuni les colons devenus notre père, nous formons un maillon. » (P, p. 141),
la situation sous-tutelle de l’État semble ici bien admise. On peut d’ailleurs
s’interroger aussi sur les liens de subordination de l’État français par rap-
port à ELF Gabon. Tel un enfant réclamant la présence paternelle, l’État
fantoche exprime son désir de fonctionner sous la tutelle d’ELF-Gabon.
Et, par certains actes dérisoires posés par le président, le narrateur semble
exposer que ce dernier décline la pleine autonomie de son pouvoir. Il est
davantage préoccupé par l’ensemble des prestiges accessibles au sommet
de l’État. Digne d’un partisan de « la politique du ventre », on relève dans
le texte, qu’il est affilié à un certain nombre de réseaux financiers : « Score
Frais était un super marché très présidentiel, propriété du président de la
république, parfois, y étaient mises en vente des denrées alimentaires que
l’Occident cédait gratuitement à l’Afrique. » (P, p. 204). On voit dans cette
phrase, que le président détournait sans vergogne les denrées alimentaires
que l’Occident offrait aux plus démunis du pays. Il faut surtout dire que
cette situation scelle hermétiquement le statut de dépendance de l’État à
l’égard de l’entreprise internationale désignée humblement comme étant le
père de cette famille aux allures complexes.
Dans Trop de soleil tue l’amour, c’est le toubab Georges Lamotte, envoyé
en Afrique comme « bon serviteur pour la coopération franco-africaine »,

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LA POSTCOLONIE | 143

qui incarne le caractère paternaliste de l’ex-puissance impériale. En effet,


dans un pays d’Afrique francophone qu’il semble maîtriser, Georges scrute
tous les cercles du pouvoir de « la république bananière » dans le seul but de
garantir les intérêts de la Grande République « amie depuis l’époque colo-
niale ». Ce que semble souligner le narrateur, chapitre après chapitre, c’est
que dans ce pays présenté comme une république bananière, la notion d’État
ou de dirigeant pleinement indépendant n’est que « véritable mascarade »,
car le pouvoir au sens premier du terme vient de « là-bas ». En suivant la tra-
jectoire du personnage de Gorges, on comprend progressivement comment
s’exerce la supériorité de l’État de « là-bas » sur celui « d’ici ». Dans le cadre
de l’élection présidentielle à venir dans le pays, opposants et régime au pou-
voir sont soumis à une confrontation d’idées politiques afin de convaincre
le public autochtone. Dans ce contexte plus précis, le narrateur essaye de
lever le voile sur le phénomène du pouvoir fantoche ancré dans les postco-
lonies africaines. À travers les propos : « Vous n’en reviendrez pas si je vous
révélais les liens de famille de notre ami Georges, notre hôte que voici, là,
devant vous, avec les hommes qui occupent le sommet de l’État là-bas, ainsi
que l’étendue de son influence. » (TS, p. 206), on peut croire que le régime
en place dépend politiquement d’un État plus puissant, et dont l’influence
s’étend bien au-delà des frontières diplomatiques. En tant que grand notable
de la majorité présidentielle, Sieur Ebenezer, alias l’homme à la saharienne
présente Georges comme étant un ange envoyé des dieux pour sauver le
régime en place. Alors que les partisans de l’alternance et de l’opposition se
décident pour en finir avec ledit régime, seul Georges parvient à lever « l’ère
du soupçon » (TS, p. 214), en convainquant le public autochtone de croire
en la protection paternaliste de la grande puissance : « Rien ne saurait nous
détourner de la voie que nous nous sommes tracée, qui est de soutenir nos
amis africains, pour le meilleur et pour le pire », rassure-t-il pour le compte
du régime au pouvoir (TD, pp. 206-207). Pendant ce temps, le président
n’apparaît nulle part.
Ces différentes représentations du dirigeant africain, actualisent autre-
ment le problème profond de la démocratie en Afrique, mais aussi celui
de la bonne gouvernance. Mis à part le dernier roman analysé, les deux
premiers montrent une tutelle plus économique et financière qu’une tutelle
politique, avec des dirigeants fantoches satisfaits de leur sort.

Bibliographie

Arendt Hannah, « Qu’est-ce que l’autorité ? » in La crise de la culture, Paris, Éd.


Gallimard, 1989.

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144 | SANDRINE JOELLE EYANG EYEYONG

Bayart Jean-François, L’État en Afrique. La politique du ventre, Paris, Éd. Fayard,


2006.
Bessora, Petroleum, Paris, Éd. Denoël, 2004.
Beyle Thalia, « Les dirigeants africains sont les vrais patrons de l’Afrique ! », entre-
tien avec Antoine Glase, Mondafrique, juillet 2014 sur http://mondafrique.com/
les-dirigeants-africains-sont-les-vrais-patrons-de-lafrique/.
Césaire Aimé, Et les chiens se taisaient, Paris, Éd. Présence Africaine, 1958.
Césaire Aimé, La tragédie du roi Christophe (1963), Paris, Éd. Présence Africaine,
1993.
Césaire Aimé, Une saison au Congo (1966), Paris Éd. du Seuil, 2001.
Cotta Michèle, Comment en est-on arrivé là ? Histoire d’un chaos politique, Paris,
Éd. Robert Laffont, 2016.
Diop Boubacar Boris, Kaveena, Paris, Éd. Philippe Rey, 2006.
Fanon Frantz, Peau noire masques blancs, Paris, Éd. du Seuil, 1952.
Glaser Antoine, Africafrance. Quand les dirigeants africains deviennent les maîtres
du jeu, Paris, Éd. Fayard, 2014.
Hamon Philippe, « Pour un statut sémiologique du personnage » in Roland
Barthes et alii, Poétique du récit, Paris, Éd. du Seuil, coll. « Points essais », 1997.
Mbembe Achille, De la postcolonie. Essai sur l’imagination politique dans l’Afrique
contemporaine, Paris, Éd. Karthala, 2000.
Mbembe Achille, « La colonie : sa part maudite et son petit secret » in Politique
africaine, no 2, 2006.
Memmi Albert, Le portrait du colonisé, précédé du portrait du colonisateur, Paris, Éd.
Gallimard, 1957.
Mongo Beti, Trop de soleil tue l’amour, Paris, Éd. Julliard, 1999.
Oyono Ferdinand, Une vie de boy, Paris, Éd. Julliard, 1956.
Le dictionnaire de politique sur http://www.toupie.org/Dictionnaire/Paternalisme.
htm.

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Voichia-Maria Sasu

PERSONNALITÉ AMBIGUË
D’UN PRÉSIDENT AFRICAIN
L’ex-père de la nation d’Aminata Sow Fall

Indifféremment du terme employé pour définir la personne qui exerce


sans contrôle le pouvoir dont il s’empare ou auquel il accède, dictateur,
despote, tyran, autocrate, il n’en demeure pas moins qu’il en use manière
absolue, oppressive.
Le cas de Madiama, dans le roman L’ex-père de la nation, d’Aminata Sow
Fall 1, n’est pas aussi clair, aussi simple. L’ambiguïté en est le trait caracté-
ristique, son évolution du chef de syndicat au pouvoir suprême dans l’État,
est contrôlée, guidée, par les personnages qui l’entourent et qui assurent sa
transformation tragique. Débarqué et emprisonné, il analyse finalement
avec sincérité et lucidité, de manière autocritique son évolution : « moi, son
Excellence en désillusion, je poursuivrai mes détours dans le labyrinthe de
ma conscience obscurcie par huit années de règne, de sécheresse, de faim et
de malheur » (EN, p. 8).
Résumant ainsi les moments essentiels (la durée de son règne, la période
de sécheresse ayant accablé le pays, la faim qui s’ensuit et les manifestations
violentes matées sans pitié), Madiama prend conscience aussi du rôle de
ceux qui l’entourent ; il s’agit surtout d’Andru, son conseiller spécial et coor-
dinateur des services de renseignements, qui lui inculque des complexes par
sa clairvoyance et ses connaissances exceptionnelles.
Andru, cet homme rusé et pervers, faux jusqu’à la moelle, se prétend insi-
gnifiant et sait flatter, ayant deviné les sentiments éprouvés par Madiama le
jour où « un élan populaire extraordinaire » l’avait « propulsé au château » :
« Vos lourdes charges ne vous permettent pas d’avoir l’œil partout. Or, votre
mission, Excellence, est de faire comme le soleil qui, du haut de son per-
choir, inonde le monde de sa clarté » (EN, p. 9).
La croyance sincère en un renouveau du pays, lors de l’indépendance,
se manifeste dans le peuple explosivement : « Explosion populaire.

1. Aminata Sow Fall, L’ex-père de la nation, Paris, Éd. L’Harmattan, coll. « Encres
Noires », 1987. Abrégé dorénavant EN.

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Effervescence. Ivresse. Un fils du pays pour le destin du pays, enfin ! »


(EN,  p. 11). Madiama se rend compte, avec crainte, doute et appréhen-
sion, de la tâche qui lui correspond désormais, décidé de ne jamais trahir
son peuple, puisqu’il aimait profondément son pays. Il éprouve aussi,
hélas, la honte de se voir aduler, porter au pinacle : « J’étais le don de Dieu,
l’homme de la Providence, l’élu, le héros, le phare. Après Dieu, j’étais tout.
C’est le peuple qui le disait, qui le répétait, qui le chantait et qui l’écrivait.
L’apothéose, vraiment ! » (EN, p. 14) Madiama s’était pourtant juré de ne
« céder à la griserie du pouvoir », mais de diriger le destin de son pays avec
« simplicité », « clairvoyance » et « altruisme ».
Un autre pion très important sur l’échiquier est sa deuxième femme,
Yandé, au sourire diabolique, le narguant constamment (« Avant moi, tu
n’étais rien », (EN, p. 14)), qui, exaspérée par les articles parus dans le jour-
nal Dolé, incite son mari à mater les opposants de son régime. Elle ne peut
accepter que le droit de s’exprimer était le droit de l’injurier. Elle manigance
l’arrêt d’un commando armé, même si Madiama n’aime pas la répression.
Dans le pays, tout va mal : rétention volontaire des stocks des produits
alimentaires et, donc, prix qui montent, corruption. Dans les hôpitaux,
médicaments qui disparaissent, nourriture détournée, malades de condition
modeste ignorés.
Madiama se rend compte qu’il avait sous-estimé « la bataille à mener pour
stopper le vent de corruption et d’incurie qui dévastait le pays » (EN, p. 29),
ses tentatives spectaculaires mais vaines ne peuvent dissiper le climat
d’angoisse suscité par les arrestations massives, les procès, les rumeurs alar-
mantes sur le sort des coupables. Une petite flèche contre l’autorité coloniale
« qui se tenait à l’écart comme pour [l]e soumettre à un test » (EN, p. 29).
Les meneurs du « complot », Maas et ses amis, sont graciés et ils se
confondent en remerciements, organisant des meetings à la louange éhon-
tée de Madiama. L’avertissement de Yandé, qui voit au-delà des paroles
mensongères que Madiama croit sincères, vraies, est direct : « Tu dois te
méfier de Maas aujourd’hui plus que jamais. Il a juré devant tous ses amis
qu’il ne mourra pas sans t’avoir poussé dans un trou plus noir que celui que
tu lui as fait subir ». Elle dévoile son propre rôle, ce qui provoque l’ahuris-
sement de Madiama : « À la guerre comme à la guerre, et tous les moyens
sont bons… Ils sont solidaires dans leur volonté de nous [n. s.] nuire, mais
le goût du lucre est plus fort et déclenche chez eux des attitudes sordides qui
les poussent à s’entre-dévorer. C’est par là que je les tiens ; ils se sont fait
bourreaux et ne savent pas qu’ils sont aussi des victimes. Tous à ma solde ! »
(EN, p. 42)
Madiama s’interroge s’il n’avait pas ouvert, par sa complaisance, la voie
aux abus qu’il essayait de dénoncer. Il gifle Yandé qui se révolte en avouant
ses actions, ce qui suscite le dégoût de Madiama : « Car le complot qui

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PERSONNALITÉ AMBIGUË D’UN PRÉSIDENT AFRICAIN | 147

t’a permis de neutraliser les adversaires, c’est moi qui l’ai monté de toutes
pièces. Oui, moi, avec l’aide d’Andru, de Bafa et d’hommes de bonne volon-
té qui te veulent du bien. […] Aujourd’hui tu peux me rappeler que c’est toi
qui gouvernes… » (EN, p. 45).
Maintenant, dans sa prison, il sait combien il a été aveugle, et combien
factice et ridicule, sa devise : « Humanité, Justice, Vérité ». Il avait cru aux
louanges malgré l’impression de respirer « un air artificiel. Rien que des
courbettes, des compliments, des sourires » (EN, pp. 48-49).
La reconnaissance de son isolement suscite une explication faramineuse
d’Andru :
Les raisons d’État l’exigent, Excellence. Vous n’êtes pas un homme ordinaire.
Vous êtes le Chef, le point de mire qu’adulent trente millions d’hommes et de
femmes, n’en déplaise à quelques énergumènes comme Dicko. Vous ne pouvez
plus vous perdre dans la foule. Il faut que le mystère vous entoure et que, pro-
gressivement, le peuple vous identifie à un mythe. Mythe de la puissance et de
la gloire. Tout l’appareil d’État est destiné à cela. Un homme sans mystère arrive
difficilement à gouverner. (EN, p. 51)

« Tout va bien » (EN, p. 67) devient une litanie que tous scandent avec
un optimisme faux et suspect et qui convient plus ou moins parfaitement
à la « commodité d’esprit » ou à la « lassitude » de Madiama sur lequel
déferlent louanges, applaudissements, félicitations, remerciements ; même
si un combat se livre en lui-même dans un vain effort de saisir la vérité. Un
« constat d’impuissance très amer » lui révèle l’échec de toutes ses décisions
de se mettre, par le pouvoir, au service de son pays :
À ce stade de mon introspection, un petit frisson avait traversé mon corps.
Honte ? Crainte ? Dégoût ? Peut-être tout cela à la fois, car il m’était clairement
apparu que moi-même j’avais maintes fois dévié de la ligne que je m’étais tracée.
Plus d’une fois, sous la pression, il m’était arrivé de ne plus opposer un refus
catégorique aux demandes pressantes et illégales qui m’assaillaient de toutes
parts. (EN, p. 80)

Sa vulnérabilité, son lent glissement « sur la pente de l’avilissement » s’ac-


compagnent de doutes, de déceptions, de désillusions, de la conscience des
pièges moraux auxquels il n’a su et n’a pu échapper. Sa décision de démis-
sionner est repoussée et entravée par des manœuvres insoupçonnées et il est
surpris outre mesure, peiné même en entendant, dans les manifestations, la
fougue et la haine. La malheureuse décision qu’il prend, sous pression, est
de proclamer l’état d’urgence : « Il faut frapper un grand coup pour ramener
les fauteurs des troubles à l’ordre. Ainsi le voulait Andru » (EN, p. 148).
Des mesures dures sont prises : dissolution du parti de Dicko, main
basse sur le journal, dissolution des syndicats, suspension du droit de grève,

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148 | VOICHIȚAMARIA SASU

interdiction de réunions, chars au coin des rues, policiers armés, fouilles


méthodiques, files interminables au commissariat pour payer l’autorisation
de voyager, tandis que, en contrepartie, des louanges sans nuances des coups
de génie de Madiama, des succès ! (EN, p. 150) Le coup d’État de Yoro,
lors d’un mariage, a pour résultat la fuite des hommes et l’emprisonnement
des jeunes mariés et des femmes : gros butin, viol, sévices et tortures de
toutes sortes : « Je ne devais pas dire à mon fils [Yaya] que je vivais désor-
mais le règne de la peur et que la peur est le levier de l’oppression. Si les
opprimés savaient la peur des oppresseurs ! Je ne pouvais plus reculer. Yoyo,
Andru, Baffa, Yandé et les courtisans qui me poussaient sur le terrain de
l’oppression étaient désormais ma bonne conscience. » (EN, p. 155)
Haine et folie accompagnent la répression, désordre, choc, violence,
brutalité comme conséquence ; mais aussi « des cadavres, des prisonniers,
des hommes et des femmes hébétés. Des enfants traumatisés. Une popu-
lation paumée. Un peuple ébranlé » (EN, p. 158), « la terreur sur le pays »
(EN, p. 163).
Une volte-face a lieu : d’un amour sincère pour son peuple, il arrive à
le détester, malgré le regard critique sur sa décadence : « Voulant imiter le
soleil, je n’avais réussi qu’à accentuer la nuit de mon règne » (EN, p. 167).
Le journal Dolé loue excessivement Madiama qui invite le peuple à
l’union des cœurs pour construire « notre chère patrie », à laquelle il ne
croit plus. Mais Madiama, se considérant comme l’homme le plus malheu-
reux du pays, constate « avec amertume que beaucoup d’autres se payaient
[s]a tête » (EN, p. 185). Au moment de son arrestation, muet, éploré, sans
l’appui d’aucune philosophie, expliquant la manière absurde dont les règnes
humains périclitent, sa seule volonté est de survivre.
Lucide, après trois ans de prison, il examine « la ronde enivrante des
choses et des êtres ». Le nouveau père de la nation, adulé, est, peut-être,
assez naïf, se dit Madiama, d’y croire : « Il semble y croire, ou joue à
le croire ! Il finira par y croire sans s’en rendre compte. Dommage… »
(EN, p. 188).
Madiama n’est pas un dictateur conforme à la définition : poussé au pou-
voir, il l’accepte, croyant avec naïveté savoir comment servir son peuple ;
mais peu à peu la lassitude, la commodité d’esprit, l’impuissance, la peur,
le désenchantement et le désir de survivre le transforment en un objet aux
mains d’un entourage qui cherche son propre bien-être, sa propre richesse.
L’ambiguïté dérive de ce changement, lent mais durable, inexorable,
d’une personnalité paradoxale, audacieuse et craintive aussi, amoureuse du
pouvoir dont il ne peut se servir suivant ses penchants honnêtes, parce qu’il
ne sait pas comment lutter contre les conseillers malhonnêtes et une femme
trop entreprenante, ambitieuse, avare de bons sentiments mais généreuse en
invectives.

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PERSONNALITÉ AMBIGUË D’UN PRÉSIDENT AFRICAIN | 149

Madiama s’avère être une figure presque tragique, on le plaint plutôt que
le haïr. Et c’est le talent littéraire d’Aminata Sow Fall et son œil pénétrant
qui déchiffrent le sort inéluctable de ce tyran qui ne voulait pas l’être.

Bibliographie

Sow Fall Aminata, L’ex-père de la nation, Éd. L’Harmattan, coll. « Encres


Noires », 1987.

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Mohamed Rafik Benaouda

LA TRAGÉDIE DU ROI CHRISTOPHE D’AIMÉ CÉSAIRE


Mémorandum du despotisme africain ?

Le théâtre d’Aimé Césaire se trouve à mi-chemin entre poésie et


Histoire. Justifiant sa conversion au théâtre, Césaire souligne à Françoise
Vergès qu’il faut « libérer l’homme nègre, mais il faut aussi libérer le libé-
rateur car il y a un problème en profondeur, un problème de l’homme avec
lui-même 1. » De même, il ajoute qu’il fallait « rappeler constamment au
chef qu’il est beaucoup moins chef qu’il ne le croit et que le dernier mot
appartient au peuple » 2.
Dans ce sens, Marie-José Ali-Menthieux nous dit que « Césaire a été
le premier à lancer l’alerte sur les jeux de pouvoir dans les pays nouvelle-
ment indépendants 3. » De son côté, l’académicien Jean-Marie Rouart nous
signale que « Césaire est une sorte de prophète, un visionnaire qui a marqué
dans ces écrits toute cette souffrance qui se trouvait dans le revers de la colo-
nisation et de la décolonisation à la fois 4. » C’est ainsi que nous avons décidé
de travailler sur La tragédie du Roi Christphe 5, une pièce écrite dans la durée
puisqu’elle sert toujours d’exemple pour lire la politique de l’Afrique post-
coloniale où « pouvoir » rime dans la plupart des pays avec « despotisme »
et « autocratie ». Comment, peut-on donc considérer La tragédie du Roi
Christphe comme un mémorandum des régimes despotiques de l’Afrique ?
Et comment cette pièce se présente donc comme un livre de chevet pour les
jeunes générations assoiffées de liberté et de démocratie ?
En abordant La Tragédie du Roi Christophe, Césaire se confie à Françoise
Vergès :

1. Françoise Vergès, Nègre je suis, nègre je resterai (entretiens avec Aimé Césaire), Paris, Éd.
Albin Michel, 2005, p. 63.
2. « Toutes les France », émission de France Ô, présentée par Ahmed El Keiy, réalisée
par Philippe Lallemant, avril 2011.
3. « Aimé Césaire au Panthéon », émission de France 2, présentée par Marie Drucker,
réalisée par Jean-Pierre Le Roux, avril 2011.
4. Ibid.
5. Aimé Césaire, La tragédie du roi Christophe (1963), Paris, Éd. Présence Africaine,
1993. Dorénavant abrégé TRC.

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152 | MOHAMED RAFIK BENAOUDA

J’étais encore jeune quand j’y suis allé la première fois (en Haïti), j’ai ren-
contré des intellectuels, souvent très brillants, mais c’étaient de vrais salopards.
Quand je visitais le pays, je voyais les nègres avec leur bêche, travaillant souvent
comme des bêtes enchaînées et me parlant créole avec un accent formidable et
de manière très sympathique. Ils ne comprenaient pas le français. Ils étaient
d’une grande vérité, mais pathétiques. Comment faire pour réunir ce monde des
intellectuels et des paysans, réaliser une vraie fusion 1 ?

Pour réaliser cette fusion entre intellectuels et paysans, Césaire s’est mis
à écrire La tragédie du Roi Christophe en 1959, après avoir fondé le Parti
Progressiste Martiniquais (PPM). Dans cette pièce, Césaire s’est inspiré de
l’histoire de Toussaint Louverture sur lequel il a publié en 1960 une étude
historique fort documentée et très neuve intitulée Toussaint Louverture, la
Révolution française et le problème colonial 2.
Toussaint Louverture et Christophe ont beaucoup de points en commun
du moment qu’ils ont été esclaves avant d’être affranchis, propriétaires, sol-
dats dans l’armée française puis gouverneurs et empereurs à vie avant de
finir dictateurs.
Césaire affirme que la colonisation est le noyau dur de La Tragédie du
Roi Christophe. D’ailleurs, il estime que la colonisation n’est pas un chapitre
de cette histoire, mais quelque chose de fondamental. Sans être historien,
Césaire s’est mis à étudier la révolution française ; il a lu des documents et
voulu comprendre ce qui s’était passé. À ce propos, Césaire nous dit :
Je suis retourné aux sources et je me suis fait une idée très différente de celle
que l’on trouvait même sous la plume de vrais historiens. Moi aussi, j’ai une spé-
cialité : je suis Nègre. Eux, ils ont du sang blanc ; moi j’ai du sang nègre. Et nous
avons un point de vue très différent ; j’ai donc une autre conception de la Révo-
lution française. Elles sont bonnes ou mauvaises ; mais ce sont les miennes 3.

En lisant les documents d’Histoire, Césaire dit qu’il a la vieille manie


de diviser ses textes en trois parties. Tout d’abord, il parle de « la fronde
des grands Blancs » où des Français se sont révoltés pour défendre leurs
intérêts personnels. Deuxièmement, il évoque d’une catégorie de Français
qui se sont dressés contre cette fronde et qui ont fait appel à une classe déjà
présente : les mulâtres, ces hommes de couleur libres qui luttent contre les
grands Blancs tout en parlant nègre. Troisièmement, il s’agit de la classe des
esclaves nègres africains qui symbolisent non pas la révolte mulâtresse mais
la révolution nègre.

1. Françoise Vergès, Nègre je suis, nègre je resterai (entretiens avec Aimé Césaire), p. 52.
2. Aimé Césaire, Toussaint Louverture, la Révolution française et le problème colonial, Paris,
Éd. Présence Africaine, 1960.
3. Françoise Vergès, Nègre je suis, nègre je resterai (entretiens avec Aimé Césaire), p. 53.

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LA TRAGÉDIE DU ROI CHRISTOPHE D’AIMÉ CÉSAIRE | 153

On comprend donc que Césaire parle de trois temps dans ses textes :
la fronde, puis la révolte des mulâtres, qui reste inachevée, et enfin la révo-
lution, quand la grande majorité de la population nègre prend la parole. Ces
étapes culminent avec l’arrivée de Toussaint Louverture au pouvoir.
En 1801, Toussaint Louverture édicte une Constitution qui fait de lui le
gouverneur à vie de Saint-Domingue. Il se montre un habile administra-
teur, mais également un homme intransigeant qui n’hésite pas à réprimer
les révoltes (qu’elles soient le fait des Mulâtres ou des Noirs) dans le sang.
Henri Christophe ou le Roi Christophe a connu presque le même sort que
Toussaint Louverture mais à quelques différences près.

Qui est le Roi Christophe ?

L’auteur des Armes miraculeuses dit à Françoise Vergès qu’« on a pré-


senté Christophe comme un homme ridicule, un personnage qui passait son
temps à singer les Français 1. » Mais il signale que dans cette singerie, il y
avait une pensée profonde, une angoisse réelle. C’est pourquoi il dit que
par le biais de cette pièce, il a voulu « transpercer le grotesque pour trouver
le tragique qui caractérise les gouverneurs de bon nombre d’États africains.
Il ira jusqu’à dire que loin d’être une comédie, La Tragédie du roi Christophe
une tragédie très réelle, car c’est la notre 2. »
Césaire insiste sur le fait que dans cette pièce, il essaie de sortir de l’his-
toire traditionnelle qui a toujours été écrite par les Blancs. Il dit qu’il n’a
l’ambition d’aucune solution. Il ne sait pas où il allait, mais il sait qu’il faut
foncer. Il faut libérer l’homme nègre, mais il faut aussi libérer le libérateur
qui dans de nombreux cas emprunte le chemin du despotisme et de l’auto-
cratie. Il termine par dire qu’il y a un problème en profondeur. Un problème
de l’homme avec lui-même.
À propos du règne de Christophe, Césaire nous dit :
Le Roi Christophe veut imiter le roi de France et s’entoure de ducs, de mar-
quis, d’une cour. Tout cela est grotesque ; mais, derrière ce décorum, derrière cet
homme, il y a une tragédie qui pose des questions très profondes sur la rencontre
des civilisations. Ces gens-là prennent l’Europe pour modèle. Or, l’Europe se
moque éperdument d’eux. C’est une évidence 3.

De manière générale, la pièce dresse un tableau de toutes les étapes qui


ont conduit au déclin de Christophe, un esclave cuisinier qui ira jusqu’à se

1. Ibid., p. 56.
2. Ibid.
3. Ibid.

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154 | MOHAMED RAFIK BENAOUDA

proclamer Roi d’Haïti qui, à force de vouloir hisser son peuple au rang des
autres peuples civilisés, devient irascible et cruel. Il met un terme à la vie de
ses soldats blessés, il tue à coups de fusil le tâcheron éreinté qui dort au lieu
de travailler. Il extermine sans pitié les messagers du Roi de France, mais
aussi l’archevêque Brelle qui l’avait couronné.
Pour gagner l’estime de son peuple, Christophe décide de créer une
noblesse qui rappelle la cour de France : le duc de la Limonade, le duc
de Dondon, Monsieur le Comte de Sale-Trou : « Le monde entier nous
regarde, citoyens et pense que les hommes noirs manquent de dignité !
Un roi, une cour, un royaume, voilà, si nous voulons être respectés, ce que
nous devrions leur montrer » (TRC, p. 28).
Christophe est pointilleux et demande beaucoup à son peuple, il n’hésite
pas à dire aux Haïtiens que l’ennemi premier du pays c’est l’indolence et
l’esprit de jouissance de son peuple. Il leur dit dès son arrivée au pouvoir
qu’ils n’ont pas le droit d’être fatigués :
Le travail intense pour recouvrer la liberté et la dignité est nécessaire.
La liberté est enlisée dans la raque. […] l’énorme fondrière, l’interminable pas-
sage de boue […] et ce siècle, c’est la pluie, la longue marche sous la pluie. Oui,
dans la raque, nous sommes dans la raque de l’histoire. En sortir, pour les nègres,
c’est cela la liberté. Malheur à vous si vous croyez que l’on vous tendra la main !
Alors, vous m’entendez : on n’a pas le droit d’être las. (TRC, p. 98)

De même, signalons que la tour titanesque dont Christophe entreprend


l’édification dénote l’esprit vindicatif de l’esclave. Christophe veut que cette
citadelle soit bâtie par le peuple tout entier car elle symbolise la liberté qui
est censée le mettre debout. Toutes ses mesures drastiques conduisent à
l’échec et au déclin de Christophe qui se retrouve tout seul à la fin. Mais
il ne cède pas et essaye d’expliquer la raison de son combat et de ses rêves
inféconds à Hugonin, bouffon et agent politique : « Parce qu’ils ont connu
rapt et crachat, le crachat à la face, j’ai voulu leur donner figure dans le
monde, leur apprendre à bâtir leur demeure, leur enseigner à faire face. »
(TRC, p. 139)
Après avoir inscrit le personnage du Rebelle d’Et les chiens se taisaient
dans le modèle eschyléen, Dominique Combe rapproche Christophe de
Macbeth pour ainsi l’inscrire dans le modèle shakespearien. À ce propos,
Combe nous dit que « l’“attentat du Destin”, la “Fortune envieuse” qui
frappe Christophe, comme dans les drames historiques ou dans Macbeth,
fauche le héros de la négritude dans ses ambitions politiques » 1. Il souligne
aussi que « comme dans la tragédie shakespearienne et ses procédés de mise

1. Mentionné par Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty, Dictionnaire des œuvres


littéraires de langue française, Paris, Éd. Bordas, 1994 (CD-ROM).

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LA TRAGÉDIE DU ROI CHRISTOPHE D’AIMÉ CÉSAIRE | 155

en abyme, la pièce se donne pour ce qu’elle est : une représentation, ainsi


d’ailleurs que le suggère le titre, qui en qualifie, au second degré, le genre 1. »
Dans sa phase initiale, le théâtre de Césaire est lyrique dans la mesure
où l’auteur affiche un enchantement incommensurable en passant au crible
cette relation à sens unique entre le vieux et le valet. Une relation où le vieux
serait synonyme de domination et de mainmise alors que le valet serait
symbole de soumission et d’auto-sousestimation. Il est à signaler aussi que
l’auteur ici remplit le rôle du jeune qui incarne cette force nouvelle qui, par
son espoir et sa confiance en l’avenir, ira jusqu’à intervertir l’équation vieux
› valet › jeune pour faire du jeune le héros et le héraut de sa race, qui fait
montre d’un enthousiasme sans pareil et d’une confiance incommensurable
en l’avenir. Il essaie de s’identifier comme le nouveau type d’homme qu’il
faut être. Le jeune est vraiment enchanté de se distinguer du vieux et du
valet par une nouvelle conception du monde et des relations qui puissent
exister entre les hommes.

Du tragique au lyrique

La tragédie du roi Christophe commence par un combat de coqs symbo-


lisant le conflit existant entre Christophe et Pétion. De même, le fait que
chacun des deux coqs soit soutenu par des supporters nous donne une idée
claire sur les partisans des deux rivaux Christophe et Pétion, sur le déchire-
ment que vit Haïti à cette époque.
De la part du sénat, Pétion offre au général Christophe la présidence de
la République. Or le sénat vient de diminuer les pouvoirs du président car
« pour un peuple qui vient de subir Dessalines, le danger le plus redoutable,
s’appelle d’un nom : la tyrannie » :
Pétion :
En votre qualité d’ancien compagnon de Toussaint Louverture, en votre
qualité de plus ancien divisionnaire de l’armée, le Sénat, par un vote unanime,
vous confie la Présidence de la République.

Christophe :
Le sénat me nomme président de la République, parce qu’il y aurait danger
à me frotter à rebrousse-poil, mais la fonction, il la vide de sa substance et
mon autorité de toute moelle. Oui, oui, mes maîtres, je le sais, que, dans votre
Constitution, Christophe ne serait rien d’autre que le gros bonhomme de bois
noir, le jacquemart débonnaire occupé à frapper de son épée dérisoire et pour

1. Ibid.

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l’amusement des foules, les heures de votre loi sur l’horloge de son impuissance !
(TRC, p. 19)

Christophe n’hésite pas à dire que cette mesure n’est prise que contre
sa personne car s’il avait été question de Pétion ou de quelqu’un d’autre, le
sénat lui aurait donné le plein pouvoir :
Christophe :
C’est que Pétion est intelligent. Très intelligent ! Dès que le mulâtre Pétion
aura accepté le pouvoir vide qu’en effet vous m’offrez, le miracle se produira.
Nos bons amis du Sénat, les mulâtres de Port-au-Prince s’emploieront mer-
veilleusement à jouer les fées compatissantes et d’un ample douaire à lui remplir
la corbeille. Prenez, Pétion, prenez ! vous verrez, ce sera la sébile merveilleuse
en sorte que la modification de la constitution n’est qu’un moyen grossier de
m’écarter du pouvoir sous couleur de me le confier ! (TRC, p. 21)

Ce refus est le fruit d’un désir bien précis : s’affirmer davantage comme un
leader qui ne cherche qu’à voir son peuple vivre pleinement sa liberté. Il s’af-
firme comme un général rebelle qui défie les mulâtres de Port-au-Prince,
comme un leader à la fois protecteur, correcteur, éducateur et libérateur :
Christophe :
Foutre tonnerre ! me laisser écarter, eh non, Pétion ! lorsque vous enseignez
à un macaque à jeter des pierres, il arrive à l’élève d’en ramasser une et de vous
casser la tête ! dites cela de ma part au Sénat. Il comprendra (TRC, p. 23)

Mais il faut signaler que la liberté dont parle Christophe est loin d’être
facile puisqu’elle vise à faire travailler dur le peuple haïtien afin de le tirer de
son indolence et de l’élever au rang des autres peuples civilisés. Ce peuple de
transplantés doit, selon Christophe, apprendre à se surpasser s’il veut bâtir
son propre état :
Christophe :
La liberté, sans doute, mais pas la liberté facile ! et c’est donc d’avoir un État.
Oui, monsieur le philosophe, quelque chose grâce à quoi ce peuple de transplan-
tés s’enracine, boutonne, s’épanouisse, lançant à la face du monde les parfums, les
fruits de la floraison ; pourquoi ne pas le dire, quelque chose qui, au besoin par la
force, l’oblige à naître à lui-même et à se dépasser lui-même. Voilà le message un
peu trop long sans doute, que je charge mon officieux ami de transmettre à nos
amis de Port-au-Prince… pour le reste ; mon épée et mon droit. (TRC, p. 23)

Christophe veut ici prouver aux Européens en général et aux Français en


particulier que les Noirs qu’ils ont pillés et assujettis ont encore les capa-
cités de refaire l’Histoire. Pour ce faire, Christophe se proclame Premier
Monarque sous le titre de Henry 1er. De même, lors de la prestation de

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LA TRAGÉDIE DU ROI CHRISTOPHE D’AIMÉ CÉSAIRE | 157

serment, Christophe ou Henry 1er s’engage à détruire le despotisme, à


conserver les libertés des Haïtiens et à n’agir que dans l’intérêt, le bonheur et
la gloire du groupe non de l’individu :
Christophe :
Je jure de maintenir l’intégrité du territoire et l’indépendance du Royaume :
de ne jamais souffrir sous aucun prétexte le retour de l’esclavage ni d’aucune
mesure contraire à la liberté et à l’exercice des droits civils et politiques du
peuple d’Haïti, de gouverner dans la seule vue de l’intérêt, du bonheur et la
gloire de la grande famille haïtienne dont je suis le chef.

Le Roi d’armes :
Le très grand, très auguste Roi Henry, roi d’Haïti, est couronné et intronisé.
Vive à jamais Henry ! (TRC, p. 39)

Le lyrisme dont il était question antérieurement se trouve supplanté par


la suite par un registre épique à travers lequel le Roi Christophe œuvrera
pour que son peuple soit hissé aux rangs des autres peuples. Il s’affirme
souvent au travers d’une série d’épreuves où il triomphe d’opposants cruels
et perfides. Ce héros lutte contre le chaos et la médiocrité, restaure l’ordre
et succombe de façon tragique. Quelles sont ses ambitions ? Et jusqu’où
poussent-ils ses projets ?

Du lyrique à l’épique

En définissant l’affirmation de soi, Sandra Lee Kelly estime que « pour


parvenir à l’affirmation de soi, nous devons prendre une part active dans
notre changement d’attitude 1. » Elle ajoute aussi qu’il faut « avoir confiance
en soi et que la perception que nous avons de nous-mêmes est un facteur
important face à notre capacité d’affirmation de soi 2. » C’est cette estime
positive de soi qui poussera le Roi Christophe à changer d’attitude à l’égard
de ses semblables et ses oppresseurs. C’est à cette estime de soi que le héros
césairien doit son ascension sociopolitique.
Christophe avait au plus haut point l’orgueil de son destin ; une
conscience de soi. Un sentiment de sa valeur personnelle et de sa puissance
poussés au paroxysme, nous dit Charles Najman 3.

1. Sandra Lee Kelly, C.A.P. Santé Outaouais, Mieux-être en tête : Guide d’anima-
tion, juin 1994. Texte disponible sur http://www.acsm-ca.qc.ca/mieux_v/images/BB07/
SM-002.108.pdf.
2. Ibid.
3. Charles Najman, Haïti. Dieu seul me voit, Paris, Éd. Balland, 1995, p. 27.

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158 | MOHAMED RAFIK BENAOUDA

Christophe n’est qu’une copie fidèle de tout opprimé qui lutte pour prendre
son destin en main afin d’être le héros et le héraut de son peuple. Dans La tra-
gédie du Roi Christophe, la besogne la plus difficile aux yeux de Christophe est
celle liée à la reconstruction du pays, à l’alphabétisation et l’émancipation des
Haïtiens. De même, on le voit insister sur la conservation de l’indépendance
de son pays, chose qui le pousse à se proclamer Empereur afin de faire face
aux multiples tentatives et facettes de maintenir la présence et la domination
des anciennes forces colonisatrices. Il a de grands projets pour un peuple
décimé pendant des siècles par la traite négrière et toutes ses retombées. Il
ambitionne de faire de ses concitoyens des maîtres au sens propre du terme :
maîtres de leur destin, de leurs pensées, de leur présent et de leur devenir.
Ainsi, Christophe s’affirme face à ses anciens compagnons d’armes. On
voit aussi que les grandes questions de la pièce sont posées : qu’est-ce que la
liberté, quels sont les devoirs du chef et quelle doit être son attitude envers
le peuple ? Questions que peut poser tout chef d’État mais qui sont encore
plus urgentes dans des états dont le peuple commence à faire l’expérience de
la liberté, comme c’était le cas Haïti et comme c’est le cas en Afrique.
Bâtir et reconstruire, deux maîtres-mots qu’un simple leader, un
Président ou un Roi adopte au sortir d’une guerre. À titre d’exemple, à la
fin de la Seconde Guerre mondiale, les Allemands et les Japonais, terrassés
respectivement par la folie des grandeurs d’Hitler et par la bombe atomique,
se sont engagés dans la reconstruction de leurs pays en partant presque ex-
nihilo et en misant sur l’Homme, considéré comme un véritable capital et
une source de richesse des plus rentables.
À l’opposé de ces deux pays, bon nombre de pays, issus en grande partie du
Tiers-monde ont transformé cette période postcoloniale en un champ d’essai
où toutes les politiques possibles sont mises en place tantôt en alternance,
tantôt en simultanéité. Dans son théâtre, Aimé Césaire évoque ce problème
car il estime que le véritable génie d’un leader réside dans l’aménagement de
ses impatiences et de ses ambitions. Christophe souscrit-il à cette règle ? Et
quelles conceptions donne-t-il au mot « bâtir » et à la notion de liberté ?
En suivant les conseils de l’ingénieur Martial Bess, Christophe décide de
décorer son peuple des plus beaux médaillons. Il décide d’impliquer tout le
peuple, avec toutes ses tranches d’âges, dans l’édification d’une Citadelle qui se
dresse contre le Sort, l’Histoire et la Nature même. Le Roi Christophe voit en
cette forteresse un patrimoine d’ardeur et de fierté. Il pense aussi que réaliser
quelque chose d’impossible voire de chimérique est la condition sine qua non
pour l’affirmation d’un peuple anciennement asservi aux yeux du monde entier :
Martial Bess :
Majesté, constituer à un peuple un patrimoine, son patrimoine à lui de
beauté, de force, d’assurance je ne vois pas d’œuvre plus digne

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LA TRAGÉDIE DU ROI CHRISTOPHE D’AIMÉ CÉSAIRE | 159

Christophe :
Merci, Martial Besse… merci… je retiens votre idée : un patrimoine. À ceci
près que je dirai plutôt un patrimoine d’énergie et d’orgueil. Précisément, ce
peuple doit se procurer, vouloir, réussir quelque chose d’impossible ! contre le
Sort, contre l’Histoire, contre la Nature… pas un palais, pas un château fort
pour protéger mon bien-tenant. Je dis la Citadelle, la liberté de tout un peuple.
Bâtie par le peuple tout entier, hommes et femmes, enfants et vieillards, bâtie
pour le peuple tout entier. (TRC, p. 63)

De même, certains passages nous renseignent sur le caractère complexe


du Roi Christophe qui semble partagé entre le mépris et la tendresse à
l’égard de ceux qui l’entourent. Opposons par exemple : « Nom de Dieu !
Qu’est-ce qui m’a foutu des cocos pareils ! » (TRC, p. 38) et « Allons de
noms de gloire je veux couvrir vos noms d’esclaves. » (TRC, p. 39).
Que va devenir l’idéal confronté à la réalité ? Quelle sera la réaction du
peuple haïtien face aux ambitions démesurées du Roi Christophe ? La prise
de parole de Madame Christophe lors de l’anniversaire de l’intronisation de
son époux, donne ensuite à la pièce un caractère plus raisonnable et alarmant.
Elle met en garde son mari contre la folie des grandeurs qui est en train de le
gagner et le désorienter. Elle lui fait comprendre que la couronne qu’elle porte
ne la fera pas devenir autre que la simple négresse qui a peur pour le père de ses
enfants. Madame Christophe prend l’allure d’une controverse où s’opposent
deux philosophies politiques et humaines. Elle essaie de dire à son mari qu’à
force de demander trop aux hommes et à soi-même, on finit par perdre la toi-
ture et l’échafaudage censés maintenir une maison. Elle voit en la véhémence
de son mari la source même du malheur de leurs enfants. Ces derniers n’auront
à l’avenir qu’à subir les conséquences de la démesure de leur géniteur :
Madame Christophe :
Christophe, ne demande pas trop aux hommes
Et à toi-même, pas trop ! Et puis je suis une mère
Et quand parfois je te vois emporté sur le cheval de ton cœur fougueux
Le mien à moi trébuche et je me dis : Pourvu qu’un jour on ne mesure pas
au malheur
des enfants la démesure du père
Nos enfants, Christophe, songe à nos enfants
Mon Dieu ! comment tout cela finira-t-il ? (TRC, p. 58)

Madame Christophe se sert de la symbolique du gros figuier qui étouffe


toute la végétation qui l’entoure. Elle lui dit que vouloir tout régler en même
temps peut conduire l’être à ne rien faire au final :
Madame Christophe :
… parfois je me demande si tu n’es pas plutôt

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160 | MOHAMED RAFIK BENAOUDA

À force de tout entreprendre de tout régler


Le gros figuier qui prend toute la végétation alentour
Et l’étouffe ! (TRC, p. 61)

De l’épique au tragique

Parler du monstrueux chez les héros de Césaire nous renvoie directement


à un fait qui a marqué et ne cesse de marquer depuis plus d’un demi-siècle
le continent africain. Il s’agit du vertige du pouvoir que les leaders afri-
cains contractent au cours de leurs mandats présidentiels ou ministériels.
Malheureusement, l’Histoire a enregistré bon nombre d’échecs pour ces
leaders. Qu’ils soient animés de bonnes ou de mauvaises intentions, les
personnes qui ont accepté d’assumer la responsabilité de bâtir et de recons-
truire un pays ruiné par la colonisation ont failli ou ils ont été obligés à
s’écarter du noyau dur de leur mission. Au lendemain des indépendances
en Afrique noire, le monde entier a assisté à une série de soulèvements, de
guerres civiles, de dictatures bien ficelées et parfois même des parricides ou
des fratricides rien que pour se maintenir au pouvoir.
Le Roi Christophe partage avec son peuple une certaine disgrâce car
à force de vouloir bien faire pour le pays, il s’est érigé involontairement
en autocrate qui se voit au-dessus de tous. De même, le peuple se voit
dans bon nombre de situations contraint de tourner le dos à ce leader qui
les tarabuste à tout moment par sa démesure. Cette monstruosité est en
grande partie d’ordre verbal pour Christophe qui n’hésite pas à décrire
son peuple d’indolent et son pays de conglomérats de ragots. Et pour
tirer ses concitoyens de leur torpeur, il leur dit ouvertement et de manière
despotique qu’ils n’ont pas le droit d’être fatigués. Il essaie de faire de
ce peuple une communauté qui n’a rien d’humain puisque la fatigue est
humaine comme toute autre sensation ou comme toute autre réaction
biologique :
Christophe :
Assez ! qu’est-ce que ce peuple qui, pour conscience nationale, n’a qu’un
conglomérat de ragots ! Peuple haïtien, Haïti a moins à craindre des Français
que d’elle-même ! l’ennemi de ce peuple, c’est son indolence, son effronterie, sa
haine de la discipline, l’esprit de jouissance et de torpeur. (TRC, p. 29)

Par le traitement qu’il réserve à son peuple, le Roi Christophe ne fait pas
l’unanimité chez les paysans de son pays. Dans une discussion entre deux
paysans, l’un admire ce qui a été réalisé, comprend et accepte l’attitude de
Christophe basée sur la matraque. Quant au deuxième paysan, il considère

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LA TRAGÉDIE DU ROI CHRISTOPHE D’AIMÉ CÉSAIRE | 161

sa vie comme une nouvelle forme d’esclavage et voit que ce qu’il faut au Roi
Christophe ce n’est pas de l’orgueil mais de la compréhension. Cette diver-
gence d’opinions et de positions n’est que l’expression d’un malaise enraciné
dans la psychologie des Haïtiens durant la période coloniale et qui refait
surface après l’indépendance :
Deuxième paysan :
Je ne dis pas de mal d’une bonne médecine d’herbes conséquentes. Mais je
me dis comme ça que si nous avons rejeté les Blancs à la mer, c’était pour l’avoir
à nous, cette terre, pas pour peiner sur la terre des autres, même noirs, l’avoir à
nous comme on a une femme, quoi !

Premier paysan :
Faut pas vous révolter, compé… ! Moi-même des fois je dirais que
Christophe aime trop le cocomacaque [gourdain, matraque] ! Mais ce n’est pas
parce qu’on aime trop le cocomacaque qu’on n’est pas bon père et bon mari.
Hon ! si vous voulez mon avis, Pétion est un bonhomme qui laisse faire et laisse
grainer. C’est comme une mère qui gâterait le fils contre le père. Mais le père
c’est le père, et ce qu’il fait de dur, c’est pour le bien du fils, et parce qu’il a de
l’orgueil pour le fils. Réfléchissez, compé, réfléchissez.

Deuxième paysan :
À tout réfléchir, compé, c’est pas de l’orgueil qu’il faut avoir… mais la
compréhension le travail est de faire grimper la prière. Hé avec ces damnés
Royal-Dahomets, pas moyen de faire un « petit service »… à croire qu’il n’y a
pas plus de liberté pour les dieux que pour les hommes (TRC, pp. 74-75)

Une autre discussion entre Vastey et deux dames vient faire la lumière sur
le côté monstrueux du Roi Christophe. Une première dame qualifie d’ef-
froyable l’exécution du paysan qui voulait se reposer. Quant à la deuxième
dame, elle s’adresse à Vastey et lui raconte l’histoire d’un Roi dont les sujets
étaient tourmentés à cause de certains de ses comportements :
Première dame :
Que c’est effroyable ! Que c’est effroyable ! Mais voici Monsieur Vastey.
Monsieur le baron, vous êtes le bienvenu.

Deuxième dame :
Nous, on ne nous laisse point. Monsieur Vastey, il y avait une fois, plein de
lubies féroces, un roi. Et ses sujets se demandaient…

Première dame :
En attendant, cela ressemble terriblement à quelque chose que nous avons
bien connu jadis et que pour votre honneur, Monsieur Vastey, vous avez com-
battu, jadis. (TRC, p. 79)

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162 | MOHAMED RAFIK BENAOUDA

Devant le constat fait par la première dame, Vastey est obligé de dire que
la voie empruntée par le Roi Christophe est celle de tous les leaders soucieux
de maintenir et conserver la liberté qu’ils ont recouvrée. C’est ainsi que la
deuxième dame synthétise la situation en employant un charmant paradoxe
où l’élargissement est appuyé par les moyens même de l’inféodation :
Vastey :
Et l’Histoire pour passer n’a parfois qu’une voie. Et tous l’empruntent !

Première dame :
Si bien que celle de la liberté et de l’esclavage se confondraient.

Deuxième dame :
Le charmant paradoxe ! en somme, le Roi Christophe servirait la liberté par
les moyens de la servitude ! (TRC, p. 80)

Immobilisé par la maladie, le Roi Christophe baisse les bras à la fin et


appelle un jour son page à le débarrasser de ses vêtements de roi, de sa cou-
ronne et de son spectre. S’il formule une telle demande c’est parce qu’il est
arrivé à comprendre qu’il n’est plus roi aux yeux d’une foule qui lui tourne
le dos :
Christophe revenant à la réalité, le page l’aide à se relever :
Afrique ! aide-moi à rentrer, porte-moi comme un vieil enfant dans les
bras et puis tu me dévêtiras, me laveras. Défais-moi de tous ces vêtements,
défais-moi de la nuit… de mes nobles, de ma noblesse, de mon sceptre, de
ma couronne. Et lave-moi ! oh, lave-moi de leur fard, de leurs baisers, de mon
royaume ! le reste, j’y pourvoirai seul. (TRC, p. 147)

Ce renoncement à la violence chez Christophe est vu par Boyer non


pas comme une preuve de sincérité mais comme une faiblesse. Il appelle
d’ailleurs à se venger du Roi Christophe confortant ainsi l’idée qu’il y aura
toujours des despotes en germe qui assureront la relève :
Boyer :
Soldats, la vengeance, réveillée du sein de la Providence se lance à sa pour-
suite. Soldats de la République, vous êtes aussi les soldats de Dieu. (TRC,
p. 146)

En guise de conclusion, nous pouvons dire que par le biais d’une approche
discursive et thématique de La tragédie du Roi Christophe, nous avons essayé
de montrer qu’il est question d’une référence non négligeable qui illustre
le sort de certains leaders de l’Afrique (de 1960 à nos jours) qui sont venus
au pouvoir par la force et chassés du pouvoir de la même manière. Dans le
théâtre césarien, le tragique porte les marques de l’alpha et l’oméga même.

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LA TRAGÉDIE DU ROI CHRISTOPHE D’AIMÉ CÉSAIRE | 163

D’ailleurs les statistiques nous donnent à lire que depuis 1960, il y a eu


soixante-seize coups d’États en Afrique dont douze depuis l’an 2000 et
trente-six coups d’État corrigés à leur tour par des coups d’État. Signalons
aussi que 40 % des régimes en Afrique postcoloniale sont militaires et qui
ont été derrière l’assassinat de vingt-trois présidents.

Bibliographie

Beaumarchais Jean-Pierre de, Couty Daniel, Dictionnaire des œuvres littéraires de


langue française, Paris, Éd. Bordas, 1994 (CD-ROM.)
Césaire Aimé, Toussaint Louverture, la Révolution française et le problème colonial,
Paris, Éd. Présence Africaine, 1960.
Césaire Aimé, La tragédie du roi Christophe (1963), Paris, Éd. Présence Africaine,
1993.
Drucker Marie, « Aimé Césaire au Panthéon », émission de France 2, réalisée par
Jean-Pierre Le Roux, avril 2011.
El Keiy Ahmed, « Toutes les France », émission de France Ô, réalisée par Philippe
Lallemant, avril 2011.
Lee Kelly Sandra, C.A.P. Santé Outaouais, Mieux-être en tête : Guide d’animation
juin 1994. Texte disponible sur http://www.acsm-ca.qc.ca/mieux_v/images/
BB07/SM-002.108.pdf
Najman Charles, Haïti. Dieu seul me voit, Paris, Éd. Balland, 1995.
Vergès Françoise, Nègre je suis et nègre je resterai (entretiens avec Aimé Césaire),
Paris, Éd. Albin Michel, 2005.

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LE STATUT DE LA FEMME

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Simona Corlan-Ioan

NOIRE LA BEAUTÉ
Les représentations de la femme africaine dans les récits de voyages du XIXe siècle

L’Afrique sub-saharienne a offert des modèles divers de l’altérité,


quelques fois réels, d’autres fois légendaires, étant, au xixe siècle, parmi les
quelques espaces aptes à produire encore de l’inconnu – d’abord des terres
inconnues, ensuite des modèles de sociétés différentes – et de stimuler les
inspirations exotiques, le goût pour les productions et les coutumes des
peuples lointains. Les descriptions de cette Afrique au début du xixe siècle
étaient surtout des constructions fantasmagoriques et moins des résultats des
dates géographiques et ethnographiques réelles. Plusieurs lieux de l’inconnue
Afrique noire ont fait l’objet de descriptions (où la fiction se trouvait en doses
variables) qui ont circulé sur le continent européen. Pendant le xixe siècle,
le continent a pris dans les imaginaires des Européens la forme de l’altérité
radicale, mais plusieurs degrés d’altérité ont été articulés dans ses cadres.
Les images d’une Afrique primitive, sauvage, parfois aberrante, s’exprimant
par des images telles que les hommes à queue des tribus Niam-Niam ou
par des manifestations fréquentes, presque banales, de cannibalisme ont été
fabriquées pour satisfaire les phantasmes du monde occidental. Dans cette
Afrique, passant à un autre degré d’altérité, les représentations par exemple
du royaume Dahomey relèvent d’un monde intermédiaire qui réunit et sépare
en même temps la société structurée du monde informe qui se trouvait aux
limites de l’espace connu. Le royaume Dahomey aurait pu aspirer à un lieu
près de l’Autrui, mais ce qui marque la différence et le situe sur l’échelle hié-
rarchique imaginaire loin de celui-ci est la conviction que les Européens ont
héritée des xviie-xviiie siècles, de la pratique des sacrifices humains (auxquels
on n’avait jamais assisté). Comme l’imaginaire a sa propre logique et des
possibilités inépuisables, l’Afrique est aussi un espace hébergeant des civili-
sations raffinées et exotiques. Tombouctou en est un exemple et, en même
temps, un modèle de survivance, dans l’imaginaire, à longue durée, ignorant
toute pression du réel. Elle reste un espace différent par rapport à l’ordina-
tion de formes et à celle morale – d’actions et de croyances – incarnée par le
seul modèle accepté, celui du monde occidental. D’abord c’est la conviction
que ce lieu a une histoire, dans un monde considéré comme sans histoire,

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168 | SIMONA CORLANIOAN

par la seule raison qu’on ne connaissait pas des documents écrits pouvant la
présenter, et qu’il cache une civilisation attestée par l’excellence de l’architec-
ture, qui détermine ceux qui l’analysent à le considérer comme supérieur aux
autres lieux du continent noir et les fait s’arrêter sur les différences de grade
et non de rang. 1 Entre ces formes d’altérité s’étend « l’empire » de l’Autre
que les Européens observateurs ne voient ni bon ni mauvais, mais seulement
bizarre ou exotique.
Le monde européen du xixe siècle a dû exalter dans l’imaginaire ce qui
était différent pour être convaincu de l’altérité du dehors. Cet Autre Part
dans l’espace terrestre a été composé, dans beaucoup de cas, en privilégiant
les lieux avec une grande densité d’extraordinaire, situés toujours dans des
régions difficiles à atteindre à cause de la distance et de l’isolement. Le point
du départ se trouva dans la réalité, dans la topographie, dans la société, dans
l’histoire, mais, en fait, il ne fut qu’un point d’éloignement. Entre la géogra-
phie réelle et la légende il s’articule une trajectoire imaginaire sur le parcours
de laquelle la construction des mondes différents se fait en respectant les
règles établies depuis toujours. 2
Les représentations de l’Afrique noire ont été construites sur plusieurs
scènes : sur le terrain, avec chaque étape sur le parcours de la découverte,
dans les séances des Sociétés de géographie, dans les cabinets des hommes
de science et dans les bureaux des politiciens, dans les salons et les salles
de conférences, dans les rédactions des revues et des maisons d’édition.
Aucun de ces lieux ne peut être considéré comme le producteur d’une forme
complète de discours sur l’Afrique. Les scènes se sont éclaircies parfois suc-
cessivement, parfois simultanément, selon l’événement. Quelques-unes ont
retenu l’attention pour une plus longue période, en changeant seulement le
type d’acteur qui les animait. Des voyageurs, des hommes de science, des
membres de marque des sociétés de géographie, des officiers et des mission-
naires, des écrivains et des reporters ont raconté ou ont écrit sur l’Afrique
Noire. À des intensités différentes, les échos de leurs paroles se sont pro-
pagés dans des milieux socio-culturels divers et ont franchi les barrières

1. Simona Corlan-Ioan, Invention de Tombouctou. Histoires des récits occidentaux sur la


ville pendant les XIXe-XXe siècles, Paris, Éd. L’Harmattan, 2014.
2. Helen Ahrweiler, « L’Image de l’Autre et les mécanismes de l’Altérité », in Congrès
des Sciences Historiques. Rapports I. Grands Thèmes. Méthodologie. Sections Chronologiques,
Stuttgart, 1985, pp. 60-65.
Pour l’analyse sur l’Afrique noire comme espace de l’Altérité on utilisa des exemples de
recherche pris de : François Affergan, Exotisme et Altérité (Essai sur les fondements d’une
critique de l’anthropologie), Paris, PUF, 1987 ; Jean-Jacques Wunenburger, La rencontre
des imaginaires entre Europe et Amériques, Paris, Éd. L’Harmattan, 1993 ; Mondher Kilani,
L’Invention de l’autre. Essais sur le discours anthropologique, Lausanne, Éd. Payot, 1994 ;
François-Xavier Fauvelle-Aymar, L’Invention du Hottentot. Histoire du regard occidental
sur le Khoisan, (XVe-XIXe siècles), Paris, Publications de la Sorbonne, 2002.

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NOIRE LA BEAUTÉ | 169

du temps. Chaque type de discours a rendu compte des divers stades de


connaissances, des aspirations à la gloire et au pouvoir, des idéaux scienti-
fiques ou des étapes parcourues dans l’articulation de l’idéologie coloniale.
Les premiers à apporter des informations sur l’Afrique subsaharienne
ont été les voyageurs. Le type de celui qui voyage changea au cours du
xixe siècle. Dans la première moitié du siècle, ceux qui sont partis pour
découvrir sont, dans la plupart des cas, des aventuriers solitaires, sans une
préparation particulière pour la découverte, mais animés par le désir de
recueillir le plus d’informations possible des espaces inconnus. L’aventurier,
celui qui avait frappé les imaginaires romantiques en évoquant le goût pour
le voyage sans repères précis, allait céder peu à peu la place, vers le milieu
du siècle, à l’explorateur, celui qui voyageait étant au service d’une société
de géographie, revue de spécialité ou compagnie commerciale, bien ins-
truit, ayant dans ses bagages le carnet avec les questions dont les réponses
allaient lui apporter la reconnaissance de sa réussite. Sa mission était de
perfectionner les cartes, de faire diminuer les taches blanches, issues dans
la configuration des continents peu connues, de figurer avec exactitude les
cours des eaux, d’identifier des nouvelles routes commerciales, d’apporter
des informations très détaillées sur la flore, la faune et de nouvelles dates
ethnographiques. Muni d’un programme établi avant son départ, l’explo-
rateur européen devient le devancier d’un front de conquête intellectuelle
qui visait à s’étendre et à entourer toute la planète. Pendant les dernières
décennies du siècle, la mission des voyageurs de profession ne se limita pas
à ramasser des informations variées sur des régions lointaines et incon-
nues. Dans une période où le voyage commençait à devenir synonyme de
conquête et lorsque sur son arrière-plan se mêlaient des intérêts nationaux
et personnels, des objectifs politiques et commerciaux et des mises stra-
tégiques, l’explorateur, en qualité d’envoyé officiel de son gouvernement,
allait ajouter une autre tâche à sa mission : celle de faire entrer des nouveaux
territoires sous la maîtrise du pays qu’il représentait, devenant donc un
captif dans le jeu des rivalités politiques et des conflits internationaux. Dans
cette période, les officiers assumèrent la tâche d’explorateurs, dirigeant des
missions de recherche et de conquête pour la gloire du drapeau sous lequel
ils servaient. Les rédacteurs des revues envoyés pour relater « en direct » le
parcours des expéditions ou d’apporter des informations des zones entrées
récemment en possession ont constitué une catégorie à part dans le cadre de
la profession de voyageurs. « Les reportages », après leur publication dans
une revue, reliés, sont devenus des journaux de voyage et des monographies
et, maintes fois, leurs auteurs ont montré beaucoup de talent en observant,
en cataloguant et interprétant des dates géographiques et ethnographiques.
Dans quelques cas, les missionnaires partis pour prêcher la parole de Dieu
dans les plus éloignés lieux de la terre se sont approprié eux aussi la mission

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170 | SIMONA CORLANIOAN

d’explorateurs. Les hommes d’Église ont développé une connaissance de


l’Afrique d’une manière différente de celle des explorateurs et des adminis-
trateurs. Leurs carnets de notes sont devenus des carnets d’ethnologues, des
sources importantes d’information sur la vie quotidienne, les rituels et les
coutumes, les langues parlées, les coiffures et les habits, etc. Les revues et les
livres des images chrétiennes ont pénétré dans les plus lointaines paroisses,
dans des bibliothèques et des écoles et dans les milieux populaires. 1
Chaque voyageur dans son journal de voyage offre sa propre représentation
de l’Afrique, une construction résultante des lectures différentes des réalités,
mais composée à base des mêmes règles de kaléidoscope. Il existe un topos
commun à tous ces textes. L’aventurier, le scientifique ou le spécialiste des
problèmes africains offre des informations sur les structures politiques, sur
la vie quotidienne, ou sur le potentiel économique des régions découvertes.
Les représentations des femmes noires ne sont que de petites pièces dans ce
puzzle ayant leurs places dans les récits de voyage aux « chapitres » consacrés à
la vie quotidienne, aux mœurs, à la société ou à la famille. Les voyageurs euro-
péens racontent les différences et les ressemblances, et le Noir en tant qu’être
humain est le personnage. Les descriptions homme et femme interviennent
quand la différence ou l’exotisme sont visés en particulier.
Le journal de René Caillié, le Français qui a voyagé en Afrique, du
Maghreb en Afrique noire – « à Tombouctou et à Jenné » – de 1824 à 1828,
déguisé en Arabe et converti à l’islam, constitue un tableau des sociétés
arabes et africaines à travers ces pages d‘observations riches et diverses.
Les femmes africaines fascinent Caillié par leurs coiffures, leurs bijoux et
leurs manières de porter les vêtements. 2 Parfois, les brèves observations sur
les caprices de la mode jouent un des rôles principaux dans le spectacle de
l’Altérité. Par exemple, les coiffures des femmes sont intéressantes en tant
qu’unique signe de diversité et le Français accepte qu’il faut de l’art pour
réaliser de telles coiffures, mais a du mal à comprendre pourquoi les cheveux
sont enduits de graisses et décorés de coquillages. Les femmes Maures de
Tombouctou sont vêtues très proprement, mais sans rien de spécial – « leur
costume consiste en un coussabe comme celui des hommes, excepté qu’il n’a
pas de grandes manches 3. » La mode varie pour la coiffure :

1. Françoise Raison-Jourde, « Image missionnaire française et propagande coloniale »


in Nicolas Bancel, Pascal Blanchard et Lauren Gervereau (dir.) Image et colonies
(1880-1962). Iconographie et propagande coloniale sur l’Afrique française de 1880 à 1962, Paris,
UNESCO, 1993, pp. 32-58.
2. Les femmes de la ville de Bangoro « vinrent, dans la soirée, sur la place du marché ; elles
étaient au nombre d’une centaine, ayant chacune une pagne blanche à la ceinture seulement ;
elles étaient coiffées d’un petit chapeau de paille rond qui leur tombait un peu sur l’oreille. »,
René Caillié, Voyage à Tombouctou, Paris, Éd. FM /Découverte, t. II, 1982, p. 77.
3. Ibid., p. 225.

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NOIRE LA BEAUTÉ | 171

Leurs cheveux sont tressés avec beaucoup d’art : la tresse ou natte principale
est grosse comme le pouce ; elle part de derrière la tête, vient incliner sur le
devant, et terminée par un morceau de cornaline rond, creusé au milieu ; elles
mettent sous cette natte un petit coussin pour la soutenir, et joignent à cet orne-
ment beaucoup d’autres colifichets, tels que du faux ambre, du faux corail, et des
morceaux de cornaline taillés comme celui-ci 1.

Les bijoux indiquent le statut social, ils sont la mesure de la richesse et du


goût des personnes qui les portent. À Jenné,
les femmes ont des colliers de verroterie, d’ambre et de corail, des boucles
d’oreilles en or ; elles portent aussi au cou des plaques de ce métal fabriquées
dans le pays ; j’ai vu quelques femmes avec un anneau au nez ; elles ont toutes
le nez percé, celles qui ne sont pas assez riches pour y passer un anneau le rem-
placent par un morceau de soie rose. Elles portent des bracelets en argent, de
forme ronde ; à la cheville, elles mettent un cercle large de quatre doigts qui la
cache tout à fait ; ce cercle est très plat et de fer argenté. 2

Des matériaux méprisés en Europe – pierre, bois, argile – et utilisés dans


d’autres régions de l’Afrique Noire, on n’en trouve pas dans la ville qu’on
croit noyée dans de l’or. La richesse des bijoux qu’on suppose à Tombouctou
frise parfois l’aberration. Les femmes portent des chaînettes d’or et argent
sur le front, autour du cou et de la taille et aux poignets, etc. Selon Caillié,
les femmes riches portent des parures pour signaler leur statut social.
Les esclaves des gens riches portent elles aussi des bijoux, parce que, plus
belles, elles sont vendues à meilleur prix par leurs maîtres. 3 Les modèles des
bijoux, la façon dont les femmes de Tombouctou les portent sont des indices
de civilisation et leur beauté s’est fait remarquer : « J’ai vu des femmes qui
pouvaient passer pour très jolies. » 4 Parfois, les « bijoux », l’expression des
caprices de la mode en Afrique, font rire le voyageur à la seule pensée de
voir les Françaises les porter. Les femmes de la ville de Bangoro, « petite
ville murée, qui peut contenir trois à quatre mille habitants »,
Elles avaient à la lèvre inférieure un morceau d’étain tenu intérieurement par
une plaque du même métal ; un bout pointu, de deux pouces de longue et gros

1. Ibid., pp. 225- 226.


2. Ibid., p. 152.
3. « Les esclaves femelles des gens riches ont quelques parures en or au cou : au lieu de
boucles d’oreilles, comme aux environs du Sénégal, elles ont de petites plaques en forme de
collier. Quelques jours après mon arrivée à Tombouctou, je rencontrai un nègre qui avait passé
avec moi sur la même piroque : ces femmes étaient un peu âgées mais leur maître, pour leur
donner un air de jeunesse favorable à la vente, les avait très bien habillées ; elles portaient de
belles pagnes blanches, avaient de grosses boucles en or aux oreilles, et chacune deux ou trois
colliers de même métal. » Ibid., p. 226.
4. Ibid., p. 224.

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172 | SIMONA CORLANIOAN

comme un tuyau de plume, ressortait à l’extérieur. Cette étrange mode varie un


peu suivant les caprices du beau sexe. L’usage de se percer la lèvre est générale-
ment répandu parmi ces peuplades ; il y est, aux yeux des coquettes et de leurs
adorateurs, une parure indispensable. Je ne pus m’empêcher de rire en pensant
à l’étrange effet que cet ornement ferait sur les lèvres blanches et vermeilles de
nos jolies Françaises. 1

Si à Tombouctou les voyageurs européens cherchent dans les traits phy-


siques et le comportement des habitants des éléments qui permettent la
comparaison avec la « normalité » européenne, dans le cas des habitants du
Dahomey ce sont justement les éléments accentuant l’écart du « modèle »
qui sont recherchés. Ces individus sont physiquement laids, et leurs âmes
sont à la mesure des corps. Même si certains voyageurs leur reconnaissent
certaines qualités physiques, ces dernières s’effacent durant les sacrifices
humains devant la férocité. Les voyageurs sont convaincus avoir trouvé au
Dahomey tous les arguments pour soutenir l’infériorité de la race noire ;
tout s’expliquerait par la pratique des sacrifices humains. Plus les villes du
royaume de Dahomey sont éloignées du centre et de l’influence du pou-
voir royal despotique, moins elles se trouvent sous l’influence des souvenirs
des sacrifices humains, plus elles peuvent espérer à la « normalité ». À la
différence des habitants de Tombouctou, les habitants du Dahomey se
laissent dominer par les passions, ils mangent et boivent à l’excès et ils sont
indolents. La terre qu’ils habitent, généreuse, leur fournit tout ce dont ils
ont besoin pour vivre. Les fréquentes incursions dans les terres voisines
sont présentées comme des pillages, le goût pour la guerre s’explique par
la composante bestiale de leur caractère, également responsable – selon les
voyageurs – du plaisir pour les sacrifices humains.
Les femmes sont marquées par le stigmate des coutumes barbares :
« La femme de Dahomey est assez jolie, comme négresse pendant sa jeu-
nesse ; alors ses formes sont pures, ses yeux agréables, ses extrémités petites ;
avec l’âge, avec maternité et quand les excès ou les durs travaux auxquels elle
est condamnée l’ont flétrie, elle devient hideuse 2. » Les écrits des mission-
naires surtout transmettent des images de femmes pécheresses, instruments
de tentations et séductions démoniaques, déchaînées en danses rituelles, le
plus souvent obscènes, abandonnant la famille, infidèles parce que fidélité
signifie moralité, et la moralité ne saurait être imaginée chez une population
qui pratique les sacrifices humains.
Pour qu’au Dahomey tout soit différent, l’armée est constituée éga-
lement des femmes ; des amazones. Après avoir « traversé » le long de

1. Ibid.
2. Jean Bayol, Exposition d’ethnographie coloniale. Les Dahoméens, Paris, A. Herment
Éditeur, 1893, p. 20.

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NOIRE LA BEAUTÉ | 173

l’histoire plusieurs régions de la Terre, depuis l’Asie jusqu’en Amérique 1,


elles arrivent en Afrique Noire, là où les Européens croient que règne la
férocité. 2 Les voyageurs présentent de manière très différente leurs origines,
leur statut social, voire leur aspect. Dans les descriptions de ceux préten-
dant les avoir vues assises aux côtés du souverain du Dahomey, les images
des guerrières se mêlent aux stéréotypes des représentations des femmes
noires, rendant presque impossible l’effort de séparer imaginaire et réalité.
La revue L’Illustration a présenté pour la première fois au monde occidental
l’image des femmes guerrières de Dahomey au numéro du 17 juillet 1852.
Elles sont couvertes de bijoux et, en présentant leurs armes, les amazones
sont fières à étaler leur trophée : un crâne humain 3. Au début du xxe siècle,
l’anthropologue René Verneau prétendait éclaircir leurs mystères :
Dans l’armée existaient également des régiments d’amazones recrutées
presque toutes parmi les esclaves d’un certain âge, mais robustes. Elles rece-
vaient une éducation militaire très dure et, dans les combats, elles étaient plus
redoutables que les hommes. Elles n’avaient comme armes qu’un gourdin et un
grand coutelas dont elles se servaient pour couper les têtes des ennemis qu’elles
emportaient comme trophées et dont les crânes une fois nettoyés, servaient à
orner les tambours 4.

La famille, fondement de l’organisation sociale européenne, qui donne


de la cohérence entre la condition féminine et la condition masculine,
connaît en Afrique d’autres règles. Son existence n’est pas contestée au sud
du Sahara ; c’est la différence qui est accentuée. Le couple conjugal n’existe
plus. Les voyageurs n’oublient pas de mentionner, avec de variables doses
d’indignation, les rapports très libres entre les sexes. Le nombre des femmes
unies à un même homme n’est pas limité, ce qui semble choquer l’Euro-
péen. La sexualité excessive comme indice grave d’altérité n’est pas une
caractéristique des habitants de Tombouctou. Les hommes entretiennent
plusieurs femmes seulement parce que leur religion le leur demande.
Les rôles familiaux sont eux aussi différents en Afrique. Les voyageurs
constatent que la hiérarchie est renversée à l’intérieur du groupe domestique
africain. Le « cas » de Tombouctou est encore plus difficile à comprendre.

1. Pour plus de détails, voir Lucian Boia, Entre l’ange et la bête. Les mythes de l’homme
différent de l’Antiquité à nos jours, Paris, Éd. Plon, 1995, pp. 28- 72.
2. Hélène d’Almeida Topor soutient dans son ouvrage Les amazones, une armée de femmes
dans l’Afrique précoloniale, Paris, Éd. Rochevignes, 1982, que les armées de femmes ont
vraiment existé et qu’il n’y a pas là une invention des Européens arrivés au Dahomey.
3. August Bouet, « Le Royaume de Dahomey. Relation de voyage de M. le lieutenant
de vaisseau August Bouet, envoyé en mission près du roi de Dahomey, en mai 1851 » in
L’Illustration, 17 juillet 1852.
4. René Verneau, L’homme, races et coutumes, Paris, Éd. Larousse, 1931, p. 163.

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174 | SIMONA CORLANIOAN

Si en Afrique Noire les différences sont considérées comme des aberrations


à cause de leur non appartenance au modèle et expliquées par l’infériorité
de la race, à Tombouctou, centre coagulant de la civilisation africaine, ce
raisonnement ne s’applique plus. Mélange de populations, la ville connaît
plusieurs types d’organisation familiale. Les familles musulmanes semblent
respecter l’ordre européen, à l’exception du nombre des épouses et de leurs
fonctions. Dans les familles noires, les rapports entre époux ne revêtent pas
des formes que les voyageurs considèrent comme aberrantes. C’est toujours
René Caillié qui semble en fournir l’explication ; à Tombouctou, la femme
n’est pas asservie comme elle est chez des populations « non civilisées 1 »,
parce que les habitants de la ville ont depuis toujours des contacts avec
les populations « semi-civilisées » de l’espace méditerranéen à qui ils ont
emprunté des idées sur « la dignité humaine 2 ». Les voyageurs européens
à Tombouctou apportent dans leur monde préoccupé de théories raciales
et d’études anthropométriques, l’image d’un individu solidement construit,
voire beau, intelligent, attaché à sa famille, qui fait du commerce pour gagner
son existence. Pour persuader ses lecteurs que les habitants de Tombouctou
sont supérieurs aux autres populations qu’il a rencontrées, René Caillié note
sans ajouter des commentaires : « Les habitants de Tombouctou ne fument
pas, mais les Maures nomades, qui habitent aux environs, font usage de la
pipe. » 3 C’est là une image censée individualiser, vu que la représentation
du Noir dans le monde européen s’articule à partir de quelques stéréotypes :
laideur physique et morale, faible capacité intellectuelle et de nombreux

1. Dans le journal de René Caillié il y a beaucoup d’exemples du statut inférieur des


femmes en Afrique. Les populations Mandingues, observées pendant l’arrêt dans le village
de Timé, en constituent un : « les femmes en sont souvent les victimes, car les hommes,
les regardant comme leur étant très inférieures, sont toujours maîtres absolus dans leurs
ménages. Les disputes sont pourtant très fréquentes, car les femmes de ce pays sont d’un
caractère difficile, et les maris très exigeants. Ces malheureuses peuvent être assimilées aux
esclaves par les travaux pénibles auxquels on les oblige : elles vont chercher de l’eau et le bois
à des distances très éloignées ; leurs maris les envoient faire la récolte ; lorsqu’elles suivent les
caravanes, ce sont elles qui portent les fardeaux sur leur tête, et les maris suivent gravement
à cheval. Ils les grondent sévèrement pour la moindre faute qu’elles commettent ; alors elles
crient, tempêtent, et courent dans le village, en se plaignant à haute voix de leur injustice : ils
n’y font pas beaucoup d’attention, car ils ne croient jamais avoir tort ; et la dispute se termine
par des coups de fouet donnés à la femme, qui pleure et crie, jusqu’à ce que les anciennes du
village arrivent à son secours et rétablissent la paix dans le ménage. » (ibid., p. 35).
2. Les habitants de Tombouctou « ont quatre femmes comme les Arabes ; mais ils n’ont
pas, comme les Mandingues, la cruauté de les battre : elles sont cependant chargées de même
des soins du ménage : il est vrai que les habitants de Tombouctou, qui ont continuellement
des relations avec les peuples demi-civilisés de la Méditerranée, ont quelques idées de la
dignité de l’homme. J’ai toujours vu, dans mes voyages, que c’était chez les peuples moins
civilisés que la femme était la plus asservie. » (ibid., p. 225).
3. Ibid., p. 221.

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NOIRE LA BEAUTÉ | 175

vices, dont celui de fumer est le plus souvent mentionné. Dans les journaux
des voyageurs, la représentation des habitants de Tombouctou respecte une
règle générale : les humains ressemblent à la ville dans laquelle ils vivent.
Les représentations des habitants de Tombouctou et de Dahomey
s’éloignent encore davantage des représentations des cannibales ou des
humains à queue Niam-Niam, qui dans l’imagination européenne du
xixe siècle habitent diverses régions non explorées de l’Afrique. Les zones
centrales, difficilement accessibles aux explorateurs, sont jusqu’à la fin du
siècle les contrées propices pour accueillir des êtres non évolués, à mi-che-
min entre l’homme et le singe, dont l’existence doit confirmer les théories
évolutionnistes en vogue.
Vers 1860, les Européens sont informés sur une « découverte extraordi-
naire », la tribu Niam-Niams, « un vaste ensemble de population située au
Soudan oriental, à quinze ou vingt jours au moins à l’ouest du fleuve Blanc
et au sud de Darfour 1. », des êtres ayant une queue et pratiquant l’anthro-
pophagie. Quand le mystère de la queue est résolu 2, seulement l’art des
coiffures restait à décrire : « Leur chevelure est d’abord divisée transversa-
lement ; la portion antérieure est partagée dans l’autre sens et de manière à
laisser au milieu du front une mèche en forme de triangle. Une autre mèche
pousse sur les touffes latérales et rejetée en arrière et attachée près de la
nuque. À droite et à gauche de la tête les chevaux sont mis en rouleaux et
figurent des cotes de melon 3. »
La carte des tribus des cannibales a changé pendant le xixe siècle en fonc-
tion de l’avancement des découvertes. Charles Castellani, le reporter pour la
revue L’Illustration dans le cadre de la mission Marchand, en 1898, décrit
une population, rencontrée pendant leur chemin qui suivait le fleuve Congo,
comme des cannibales. Ce sont les femmes qui choisissent la personne
destinée aux repas et, par conséquence, « le beau sexe est particulièrement
hideux 4. » Eduard Foà parle d’une « zone peuplée par des anthropophages
(qui) va du lac Tanganyika à l’est, au moyen Congo à l’ouest, c’est-à-dire
à peu près jusqu’à l’embouchure de l’Oubanghi ». Au nord, elle part de
l’Ouellé et s’entend au sud jusqu’au haut Kassai. Ils ne sont pas tous des
cannibales, que les tribus Maryema et Ouroua pratiquent quotidiennement
l’anthropophagie, les autres mangent la chair humaine seulement pendant

1. Guillaume Lejean, « La Queue des Nyams-Nyams », Le Tour du Monde, 1861, p. 188.


2. « Cette queue est en cuir bien ouvragé. Les petites lignes ou barres que l’on voie sur
le dessin représentent des morceaux de fer de trois centimètres de long. Le renflement du
milieu est un bourrelet creux, c’est bien la queue en éventail de M. d’Escayrac. » (ibid., p. 187).
3. Georg August Schweinfurth, « Au cœur de l’Afrique. Trois ans de voyages et d’aven-
tures dans les régions inexplorées de l’Afrique centrale » in Le Tour du Monde, 1874, p. 210.
4. Charles Castellani, « De Courbevoie à Banchi avec la Mission Marchand » in
L’Illustration, 5 mars 1898.

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176 | SIMONA CORLANIOAN

les fêtes. La chair des femmes et des enfants est la plus appréciée par les
consommateurs : « Partout la chair de l’homme y est considérée comme un
régal, un aliment noble, tout à fait des choix ; celle de la femme est encore
plus tendre ; l’enfant est un mets très fin que dans certaines tribus on réserve
aux chefs. La graisse est particulièrement estimée ; on la conserve fort longs
temps ; elle sert aux usages culinaires et à certaines “médecines” faites par
les féticheurs 1. » Le xixe siècle croit aux monstres et les invente sans retenue
lorsque la réalité n’est pas trop généreuse là-dessus.
Ceux qui, au xixe siècle, voyagent en Afrique appartiennent à des
milieux différents et leurs perspectives supportent des conditionnements
divers. Porteurs des stéréotypes propres à l’époque de l’exploration ou à
l’espace géopolitique auquel ils appartiennent, les voyageurs transforment
par écrit ce qu’ils voient, conformément aux lois de la mise en scène de
leur culture d’origine. Dans un contexte encore inintelligible, ils véhi-
culent des catégories antérieurement reçues, ce qu’ils voient dans l’espace
nouveau est nécessairement mis en rapport avec ce qu’ils connaissent
déjà. Les voyageurs possèdent un système de compréhension pré-existant
du monde avec lequel ils sont en contact, compréhension de leur propre
civilisation, de leur propre société, de leur propre culture. Ayant dans
leurs voyages une pré-connaissance du sujet à étudier, ils superposent ce
qu’ils voient à une tradition solidement consolidée en leur âme et esprit.
Le  risque est de regarder par le seul prisme d’un discours antérieur au
contact avec le monde nouveau, de « voir » ce qui a déjà été vu, d’ignorer
et de mépriser ce qui contredit les formae mentis avec lesquelles on arrive
dans ce monde. 2
Les choses contemplées sont transformées par écrit, par la magie des
mots les voyageurs essaient de faire « voir 3 ». Trois principes président à la
rédaction des relations de voyages : rendre visibles au lecteur les contrées
décrites, de manière à ce que celui-ci puisse, ressentir comme des expé-
riences personnelles les faits lus et être convaincu de la véracité de ces faits.
Dans l’observance de ces principes, la description est un exercice indispen-
sable : les auteurs sont censés transmettre avec précision ce qu’ils voient, en
fixer les détails caractéristiques, en représenter les formes et les couleurs.
Certains voyageurs décident de communiquer davantage d’informations
géographiques, historiques et ethnographiques, d’autres – voulant créer des
textes divertissants – tendent à transformer leurs relations de voyages en
relations d’aventures qui frôlent parfois le romanesque.

1. Edouard Foà, La traversée de l’Afrique du Zambeze au Congo Français, Paris, Éd. Plon,
1900, p. 247.
2. Mondher Kilani, L’invention de l’Autre, pp. 24-77.
3. Michel Foucault, L’Ordre du discours. (Leçon inaugurale au Collège de France prononcée
le 2 décembre 1970), Paris, Éd. Gallimard, 1971, pp. 11-127.

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NOIRE LA BEAUTÉ | 177

En égale mesure, le public à qui les relations sont destinées est capable
d’imposer des exigences diverses. Ceux qui interrogent le nouvel espace sont
à leur tour interrogés et obligés de donner des réponses non seulement pré-
cises, mais conformes aux exigences du public ; c’est leur double condition,
de personnes qui voient et qui sont vues, qui leur dicte le discours. Entre
ceux qui parcourent l’espace nouveau et ceux qui écoutent et adoptent les
informations, la narration devient une manière de traiter l’Autre dans les
termes de celui qui regarde et écoute. D’une telle perspective, le texte ne
saurait être considéré comme inerte, mais comme un pont entre le narra-
teur et le destinataire en vue de la communication ; pour que celle-ci soit
possible, le texte comprend des connaissances scientifiques, encyclopé-
diques et symboliques communs aux deux pôles. Lorsque les voyageurs se
proposent de rendre intelligible le monde dont ils parlent à ceux restés à
la maison, le récit de leurs voyages s’édifie sur la saisie des différences et
des ressemblances par des opérations de sélection. 1 Le monde nouveau que
les voyageurs soumettent à l’analyse est traduit dans les termes du monde
auquel les voyageurs appartiennent et dans lesquels il est raconté pour être
connu et éventuellement compris. Ainsi une rhétorique compliquée de
l’Altérité est mise en place et un premier pas dans son déchiffrement se fait
par une sorte d’archéologie du regard.
La présentation de l’espace nouveau s’articule avec les yeux qui voient et
les oreilles qui écoutent et le destinataire par l’intermédiaire de quatre opé-
rations indispensables : j’ai vu, j’ai écouté, j’ai dit, j’ai écrit 2. Le plus commode
des procédés aidant à la connaissance de l’Autre est la mise en relief des dif-
férences. Ceux qui produisent des descriptions prennent soin d’insister sur
les facteurs qui différencient les deux espaces, et les différences deviennent
intéressantes lorsque les deux mondes auxquels elles appartiennent forment
un système, sinon elles sont de simples non coïncidences.

Bibliographie

Affergan François, Exotisme et Altérité (Essai sur les fondements d’une critique de
l’anthropologie), Paris, PUF, 1987.
Almeida Topor Hélène de, Les amazones, une armée de femmes dans l’Afrique préco-
loniale, Paris, Éd. Rochevignes, 1982.

1. François Affergan, Exotisme et Altérité, p. 121.


2. François Hartog, Le miroir d’Hérodote, Paris, Éd. Gallimard, 2001 (nouvelle édition
revue et augmentée) traite amplement de la traduction de l’Autre dans des termes propres
du monde du voyageur, en partant des quatre syntagmes mentionnés. L’ouvrage constitue
le fondement méthodologique pour l’analyse des représentations de Tombouctou dans les
relations de voyages du xixe siècle que propose cette étude.

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178 | SIMONA CORLANIOAN

Ahrweiler Helen, « L’Image de l’Autre et les mécanismes de l’Altérité », in


Congrès des Sciences Historiques. Rapports I. Grands Thèmes. Méthodologie. Sections
Chronologiques, Stuttgart, 1985.
Bayol Jean, Exposition d’ethnographie coloniale. Les Dahoméens, Paris, A. Herment
Éditeur, 1893.
Boia Lucian, Entre l’ange et la bête. Les mythes de l’homme différent de l’Antiquité à
nos jours, Paris, Éd. Plon, 1995.
Bouet August, « Le Royaume de Dahomey. Relation de voyage de M. le lieute-
nant de vaisseau, envoyé en mission près du roi de Dahomey, en mai 1851 » in
L’Illustration, 17 juillet 1852.
Caillié René, Voyage à Tombouctou, Paris, Éd. FM /Découverte, t. II, 1982.
Castellani Charles, « De Courbevoie à Banchi avec la Mission Marchand » in
L’Illustration, 5 mars 1898.
Corlan-Ioan Simona, Invention de Tombouctou. Histoires des récits occidentaux sur
la ville pendant les XIXe-XXe siècles, Paris, Éd. L’Harmattan, 2014.
Fauvelle-Aymar François-Xavier, L’Invention du Hottentot. Histoire du regard
occidental sur le Khoisan, (XVe-XIXe siècles), Paris, Publications de la Sorbonne,
2002.
Foà Edouard, La traversée de l’Afrique du Zambeze au Congo Français, Paris, Éd.
Plon, 1900.
Foucault Michel, L’Ordre du discours. (Leçon inaugurale au Collège de France pro-
noncée le 2 décembre 1970), Paris, Éd. Gallimard, 1971.
Lejean Guillaume, « La Queue des Nyams-Nyams » in Le Tour du Monde, 1861.
Kilani Mondher, L’Invention de l’autre. Essais sur le discours anthropologique,
Lausanne, Éd. Payot, 1994.
Raison-Jourde Françoise, « Image missionnaire française et propagande colo-
niale » in Nicolas Bancel, Pascal Blanchard et Lauren Gervereau (dir.)
Image et colonies (1880-1962). Iconographie et propagande coloniale sur l’Afrique
française de 1880 à 1962, Paris, UNESCO, 1993.
Schweinfurth Georg August, « Au cœur de l’Afrique. Trois ans de voyages
et d’aventures dans les régions inexplorées de l’Afrique centrale » in Le Tour
du Monde, 1874.
Verneau René, L’homme, races et coutumes, Paris, Éd. Laraousse, 1931.
Wunenburger Jean-Jacques, La rencontre des imaginaires entre Europe et Amériques,
Paris, Éd. L’Harmattan, 1993.

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Joëlle Bonnin-Ponnier

PORTRAIT DE GROUPE AU BORD DU FLEUVE


Un roman réaliste au service de la femme africaine

Pour une profane en la matière, plus au fait du roman réaliste du xixe que
de la littérature africaine d’aujourd’hui, la découverte du roman d’Emma-
nuel Dongala 1 a commencé par la lecture de la quatrième de couverture
de l’édition Actes Sud : « sa description décapante des rapports de pouvoir
dans une Afrique contemporaine dénuée de tout exotisme, Photo de groupe
au bord du fleuve […] s’inscrit dans la plus belle tradition du roman social et
humaniste, l’humour en plus ». Le terme « tradition » a retenu mon atten-
tion, si bien que je n’ai pu m’empêcher, dès la première lecture, de repérer
tous les aspects réalistes d’une œuvre manifestement très engagée.
Le sujet de la fiction est, on le sait, une sorte de fait divers dramatique :
un groupe de femmes démunies parviennent à faire entendre leur droit, en
dépit de leur condition misérable et des obstacles auxquels elles se heurtent.
Mais le roman dépasse ce plan anecdotique pour embrasser toute une
réalité politique et sociale complexe et problématique. Par quels procédés
le romancier y parvient-il ? Nous serons sensibles au rendu du cadre spa-
tio-temporel, indissociable de la perspective narrative, ainsi qu’au système
des personnages.
À la différence du roman réaliste du xixe, écrit à la troisième personne,
notre roman adopte une narration à la deuxième personne du singulier, ce
qui crée un premier effet de proximité, celle du narrateur et de son per-
sonnage, du fait même du tutoiement. Mais, dans la mesure où l’instance
narrative n’intervient jamais, par des commentaires par exemple, l’histoire
semble bien se raconter d’elle-même, dans la perspective du personnage
principal, présent sur la scène du texte d’un bout à l’autre. On peut aussi
rapprocher ce type de narration du monologue intérieur, il suffirait de
remplacer le tu par le je. Quoi qu’il en soit, on a affaire à un point de vue
féminin, entièrement subjectif, que le narrateur considère avec respect, se
gardant bien de donner son avis.

1. Emmanuel Dongala, Portrait de groupe au bord du fleuve, Arles, Éd. Actes Sud, 2012.
Toutes les citations renvoient à cette édition.

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180 | JOËLLE BONNINPONNIER

Deuxième effet de proximité : si, comme le dit Gérard Genette, dans une
narration à la deuxième personne le personnage se confond avec le narra-
taire, chaque lecteur s’identifie avec cette présence en texte du narrataire et
épouse le point de vue du personnage. On a donc affaire à un cas exemplaire
de réalisme subjectif.
Au lieu donc d’être focalisé sur et par un groupe (ce que le titre laissait
entendre), le roman est centré sur une héroïne, au double sens du terme :
le personnage principal et un personnage éminent par ses qualités et
ses actions.
Il revient ici à ce personnage principal, la jeune Meréana, de prendre
entièrement en charge le rendu du cadre spatio-temporel. La place nous
manque pour analyser de près l’enchaînement des épisodes. Il suffit de
remarquer que le récit, étalé sur huit jours, alterne des moments intimes
avec de grandes scènes d’action. Meréana est, évidemment, partie prenante
des dernières mais, plus subtilement, ce sont ses instants de répit ou de
détente qui rythment le récit. Chaque nouvelle journée commence en effet
avec son réveil et s’achève (sauf les deux dernières, on verra pourquoi) sur
son relâchement du soir. D’une journée à l’autre, il y a de subtiles différences
dues à la progression de l’intrigue : si, au début, le réveil est ressenti comme
l’aube d’une journée de travail semblable aux autres, le deuxième s’accom-
pagne de la conscience d’un changement de situation, le troisième traduit
la préoccupation obsédante de la crise imminente (« ton esprit est déjà au
chantier quand tu te réveilles » (p. 85)), le quatrième est marqué par l’irrup-
tion de la tante, inquiète des revendications de sa nièce et de son groupe, le
cinquième, par celle des forces de police, le sixième, par des inquiétudes sur
les décisions du groupe, le septième, par un rêve et une visite amicale, et le
huitième par un sentiment de légèreté.
Cette série de repères dans le temps épouse la courbe des événements
(attente, anxiété, conflit, résolution du conflit) tout en les intégrant dans le
quotidien le plus banal. De même les retours au foyer le soir : rangement
de ses affaires à la fin de la journée de travail, toilette relaxante, épuisement
moral qui ôte l’énergie de se laver, montée du désir solitaire, promenade
dans la nuit auprès de sa tante, court moment de sommeil après la veillée
mortuaire, toutes ces activités intimes, véritables « repos de la guerrière », ne
font pas avancer l’action mais en fournissent un contrepoint réaliste parce
que trivial, le personnage principal étant d’abord un être humain, au corps
vulnérable.
La référence au rythme biologique de Méré ne fait pas que servir la
temporalité du récit, elle introduit aussi sans invraisemblance une foule
de détails concernant la vie quotidienne, en particulier le lieu de vie, une
maison modeste et mal équipée avec sa douche extérieure alimentée par
des bassines d’eau laborieusement chauffée, ses lits insuffisants pour faire

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PORTRAIT DE GROUPE AU BORD DU FLEUVE | 181

dormir à l’aise toute la famille, etc. Autre aspect du rituel journalier, allumée,
toujours, ou presque, dès le réveil, la radio que Méréana n’écoute pas mais
entend (avec son lot de nouvelles affligeantes concernant souvent le sort des
femmes, lapidées, excisées etc., rapportées avec un procédé typographique
particulier, le décrochage et le changement de caractères, équivalent d’un
fond sonore) élargit certes l’espace à la dimension du continent, voire au-
delà, mais sans offrir aucune perspective encourageante, bien au contraire.
Enfin, dans un récit sans ellipses, les temps faibles de l’histoire, tout ce qui
concerne l’organisation matérielle de la lutte (liaisons téléphoniques entre
les femmes, problème de garde d’enfants, etc.) sont racontés au même titre
que les affrontements, d’où un effet de vécu authentique.
Le reste du cadre spatial du roman est introduit avec vraisemblance au
fur et à mesure des expériences de l’héroïne parce qu’elle ne se départit
jamais d’un sens aigu de l’observation doublé d’un esprit critique toujours
en éveil, parfois caustique. Appelée par le jeu de circonstances au-delà du
cercle étroit de son existence (la maison, le chantier), elle découvre les beaux
quartiers (salon de thé du centre-ville, bureau climatisé de la ministre de la
Femme, somptueuse résidence du Président et de son épouse), mais aussi
les chaussées défoncées et le bidonville sordide où vivait l’une de ses cama-
rades. Elle expérimente aussi les carences de l’hôpital. Grâce à son regard,
un panorama complet du désordre urbain avec, en contraste choquant, ses
zones privilégiées à part, est dressé. Il en ressort une vision chaotique où
les signes de la modernité se mêlent aux survivances traditionnelles (pour
résumer, usage généralisé du portable et petit commerce de rue), sans aucun
pittoresque.
La sensibilité de Méréana, dûment éprouvée par les épreuves qu’elle a
traversées, est aussi une motivation psychologique qui permet d’introduire
une série importante de retours en arrière qui élargissent le cadre spatiotem-
porel en incluant dans la trame du récit des arrière-plans qui interrompent
le déroulement linéaire de l’action principale tout en lui donnant profon-
deur temporelle et extension spatiale. Les retours en arrière, sous forme de
récit de pensées, se greffent le plus souvent sur les moments de détente déjà
signalés ou des absences du personnage pendant des temps morts ou faibles
de l’histoire. Progressivement tout son passé resurgit, par tranches, selon
un principe d’associations d’idées, donc dans le désordre. Ainsi, au cours
d’une détresse passagère, « [où son] esprit se met à vagabonder » (p. 31), elle
revient sur un souvenir obsessionnel, la mort de sa sœur et la dégradation
de ses rapports conjugaux. La séquence se termine sur un retour au réel :
« la chaleur qui te brûle les jambes te fait soudain revenir à la réalité du
chantier » (p. 37). La toilette et la fatigue du soir sont propices à la montée
des souvenirs. L’eau chaude de la douche, en « suscitant un désir assez fort »
(p. 78), conduit insensiblement à évoquer les crises conjugales, la fuite loin

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du foyer. Les souvenirs s’interrompent quand « l’eau contre [ses] cuisses a


perdu de sa chaleur et sa fraîcheur contre [sa] jambe ramène [ses] pensées
devant le seau et la cuvette » (p. 83). Le principe est le même quand, cédant
à la fatigue, écroulée dans son fauteuil, l’héroïne, en se remémorant les
incidents du jour auxquels son ex-mari est mêlé, revient sur leur rencontre
amoureuse ; et c’est un cri de rage qui met fin à cet abandon : « pourquoi
penser à tous ces souvenirs alors que plus important t’attend demain ? »
(p. 126) Autre procédé : les temps morts de la marche. Le retour du soir
avec sa petite-nièce dans son dos introduit, toujours par l’intermédiaire du
souvenir de la sœur morte, le retour en arrière le plus éloigné dans le temps,
vers l’enfance au village jusqu’au départ pour le lycée et la ville. La séquence
s’achève avec la fin de la marche : « tes pensées vagabondes semblent avoir
raccourci le chemin » (p. 76).
Même dans les temps forts, une échappée en arrière est possible : pen-
dant que ses compagnes discutent activement de la poursuite de leurs
revendications, la jeune femme resonge à sa sœur, étudiante engagée, mais
ce souvenir, loin de n’être qu’une parenthèse, va inspirer son action. Enfin
les rencontres ou les discussions permettent l’expression des souvenirs, si
bien que toute l’existence de l’héroïne est restituée.
Un deuxième type de retour en arrière concerne les autres personnages.
C’est à travers Méréana que l’on connaît l’histoire de presque toutes ses
compagnes de travail. Sous forme de souvenirs, récurrents quand il s’agit de
Tamara, la sœur chérie morte trop tôt, et liés à sa propre histoire, comme
ceux qui concernent sa protectrice, sa tante Turia, ou encore, étroitement
imbriqués dans l’action, ceux qui naissent à propos de Bileko, compagne
d’infortune, alors qu’elles cheminent de conserve à la fin de la journée de
travail, ou à propos de Bilala, dont la soudaine détermination tranche avec
ce que Méréana sait d’elle. La compassion explique l’intérêt porté à leur his-
toire et, d’une façon plus générale, l’empathie à l’égard de toutes, qui lui fait
retenir les récits de leur vie, rapportés par telle ou telle. Les informations qui
remontent à l’occasion d’une intervention du personnage secondaire dans
l’histoire (sorte d’arrêt sur l’image) figurent en effet dans des récits enchassés
où la parole est laissée à des narratrices auxiliaires, avec toujours Méléana
pour destinataire : légende de Moukiétou (au moment où celle-ci prend la
parole dans une réunion de crise), vraie ou fausse, mais « toujours est-il que
les femmes du chantier » (p. 44) la racontent, ou drame d’Iyssou, la silen-
cieuse, dont la soudaine volubilité est comprise et expliquée par « celles qui
la connaissent bien » (p. 91). Plus directement, Méréana recueille des confi-
dences, celles de la voisine de Batatou, après la mort de cette dernière, qui
raconte à l’occasion sa vie, ou celles de sa compagne de lutte Anne-Marie
Ossolo, dont l’aventure est relatée à l’extrême fin du roman (chapitre 31),
dans un contexte pour une fois festif, au lendemain de la victoire. Méréana

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PORTRAIT DE GROUPE AU BORD DU FLEUVE | 183

revient aussi en pensée, après leur départ, sur des personnages plus épiso-
diques qui lui rendent visite, son ancienne amie Fatoumata et la fille de
Bileko, au sort desquelles elle s’intéresse en raison de l’admiration qu’elle
leur voue.
Il faut mettre à part un dernier type de retour en arrière, ceux qui servent
à comprendre la situation au début du roman. Il s’agit des souvenirs les plus
récents de Méréana, qu’elle rumine, bien évidemment, au moment de se
lancer dans l’action (informations venues de la radio, attitude des acheteurs
de sacs de pierre, décision de ses compagnes de leur résister).
Cette multiplication des récits, même s’ils sont récupérés par
Méréana, permet de voir dans notre roman l’histoire d’un groupe et non
d’un individu.
Voyons à présent, en nous penchant sur le système des personnages, s’il
s’agit bien d’un portrait collectif, comme le laisse entendre le titre.
On ne peut nier, du moins dans un premier temps, que le roman repose
sur la mise en valeur d’une héroïne au sens fort du terme. Son personnage
est le plus fouillé de tous. D’abord parce que son histoire personnelle est la
plus longuement détaillée. Chemin faisant, ses qualités sont révélées : intel-
lectuelles au premier chef, malgré l’interruption forcée de ses études due à
une grossesse et à un mariage prématurés, morales ensuite (énergie à toute
épreuve qui la fait se regimber contre les violences conjugales, en dépit de
la pression familiale, courage pour supporter les difficultés de la séparation
et élever seule ses enfants et, surtout, volonté de rebondir en échafaudant le
projet de reprendre des études grâce à l’argent gagné en cassant des pierres).
Si elle illustre la condition difficile d’une femme africaine, elle n’est pas une
victime à part entière.
Autre trait dominant du statut d’héroïne, sa capacité à agir. Au cours
de l’intrigue principale, sa forte personnalité s’impose au groupe qui, on
l’apprend par sa bouche, la choisit comme porte-parole pour soutenir les
revendications : « leur confiance en toi était totale, leur sincérité désar-
mante » (p. 24). Son rôle est donc déterminant dans la gestion de la crise
puis la victoire finale : elle agit seule dans les temps forts du récit (convo-
cation chez les personnages officiels, coup de téléphone annonçant la
victoire). Elle sait parler (c’est-à-dire agir) en toutes circonstances, et ainsi
elle s’oppose, au nom du groupe, aux acheteurs de pierres qui veulent les
rançonner, aux policiers, mais aussi à la ministre de la condition féminine.
C’est elle qui encourage ses compagnes à jouir utilement de leur victoire
et qui tire la leçon de la crise. Sa détermination, de surcroît, la fait résister
aux pressions émanant de son ancien mari devenu dans l’intervalle député
à la solde du gouvernement. Elle est d’autant plus méritoire que Méréana
n’ignore rien des exactions d’un système politique corrompu (dont, au pas-
sage, sont révélés tous les vices).

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184 | JOËLLE BONNINPONNIER

Mais à y regarder de plus près, le personnage aborde la situation en


femme, et non en passionaria emportée par sa mission. Un trait caractéris-
tique est l’importance qu’elle accorde au vêtement, même dans les moments
particulièrement critiques : à la honte et au sentiment d’infériorité d’être
amenée chez la ministre dans sa minable tenue de travail, succède le souci
d’être élégante pour la deuxième entrevue. Elle est aussi sensible à l’appa-
rence physique de cette dernière (très occidentalisée) de même qu’à celle de
la femme du Président (vêtue traditionnellement) tout en sachant parfaite-
ment décrypter la signification des choix vestimentaires.
Humaine donc, « féminine », Méréana n’est pas à l’abri de quelques fai-
blesses : certainement pas sa peur, lorsqu’elle est embarquée inopinément
par la police, parfaitement justifiée, mais un peu trop d’exaltation non maî-
trisée quand elle découvre le pouvoir enivrant de l’éloquence, le sentiment
d’être allée trop loin et d’être débordée, un peu de vanité féminine quand,
bien habillée, elle est traitée avec respect par une serveuse et un moment de
flottement au cours de son entrevue avec la femme de président : intimi-
dée, elle ne sait pas refuser l’enveloppe destinée à acheter la soumission du
groupe. De plus sa résistance au pouvoir a aussi des origines personnelles,
la rancœur envers l’ex mari y étant pour beaucoup. Sa relation avec les
hommes s’en trouve faussée, comme en témoignent ses réticences à nouer
une nouvelle aventure sentimentale.
Enfin, l’aboutissement des revendications tient sans doute moins à ses
qualités de négociatrice qu’à une conjoncture politique indépendante de sa
volonté : le fait que la réunion des premières dames africaines ne saurait être
perturbée par des manifestations, d’où la volonté d’apaisement du pouvoir.
Force et faiblesses (généralement surmontées) font de Méréana l’hé-
roïne d’un roman réaliste d’apprentissage où ce qu’elle perd en grandeur
lui confère plus d’humanité. Le dénouement, en ce qui la concerne, reste
ouvert : promotion exceptionnelle si elle accepte l’offre de la ministre de
collaborer à son cabinet (mais acceptera-t-elle ?) ou, plus modestement,
réalisation de son projet initial, avec une incertitude complète concernant
sa vie sentimentale ?
Méléana est certes, sur le plan des valeurs et de l’action, au centre du
roman, mais elle s’entoure d’une constellation de personnages individuelle-
ment secondaires mais tout aussi centraux pris en groupe.
Symbole de l’importance du groupe, le premier cliché photographique du
roman ne la place pas au centre, en dépit de son rôle de leader. Les autres
femmes, même si leur apparition en texte est toujours subordonnée à la pré-
sence de l’héroïne, n’en ont pas moins une existence propre, ce qui contribue
à brosser un tableau exhaustif de la condition féminine dont le parcours de
Méréana n’est qu’un aspect. Le point commun est qu’elles sont (presque)
toutes victimes à part entière (donc plus passives et plus malmenées que

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PORTRAIT DE GROUPE AU BORD DU FLEUVE | 185

Méréana) : Tamara, la sœur, l’intellectuelle de la famille, contaminée par


son mari et morte du sida, Bileko, la self made woman, devenue une com-
merçante prospère à la carrure internationale, dépouillée de tous ses biens
à la mort de son mari par la famille de ce dernier et jetée à la rue avec ses
enfants, Iyssou, séparée à jamais de son fils vraisemblablement exécuté dans
des circonstances obscures, Bilala, la villageoise, accusée de sorcellerie et
contrainte de s’enfuir au loin pour échapper à la mort, Batatou, mariée de
force ainsi que sa sœur, puis mère de triplées nées d’un viol odieux perpétré
par les militaires et même, apparemment plus favorisée, Ossolo, maîtresse
d’un homme en vue, blessée par vengeance par l’épouse officielle. Tous
ces destins lamentables (racontés, comme on l’a vu, en contre-point des
progrès de l’action) soulignent les pesanteurs accablantes auxquelles sont
soumises les femmes, la tradition avec son cortège de superstitions et la
toute-puissance de la famille du mari, plus forts que les lois impunément
bafouées, la violence d’état. Pour toutes ces femmes analphabètes, casser des
cailloux n’est pas une étape provisoire, mais le point d’aboutissement d’une
déchéance, la condition de la survie au jour le jour. À cela il y a quelques
exceptions, la tante Turia ou l’amie de lycée Fatoumata ou encore la belle
Laurentine, mais qui ne sont heureuses que parce qu’elles ont la chance
d’avoir un bon mari.
L’autre exception, sans laquelle le tableau ne serait pas complet, est incar-
née par les femmes de pouvoir. Leur sort est sans commune mesure avec
celui des femmes ordinaires. Elles contribuent à renforcer l’opposition entre
la misère de la population et les privilèges d’une toute petite élite et non à
esquisser la possibilité d’une libération à la portée de toutes. En revanche un
personnage secondaire est porteur d’espoir : Zizina, la fille de Fatoumata,
qui incarne l’avenir, la jeune génération. D’abord victime (jetée à la rue avec
sa mère, puis violée par son professeur), elle surmonte les épreuves grâce à
son opiniâtre volonté d’étudier : significativement, au dénouement, après
avoir réussi un concours, elle s’envole pour rejoindre une unité africaine
exclusivement féminine travaillant pour l’ONU. Le sens de sa mission lui
est suggéré par Méréana : « Il ne faut pas faire peur aux hommes, ils pren-
draient cela pour une revanche. Une revanche n’est jamais saine à cause des
relents de vengeance qu’elle implique. C’est plutôt de respect qu’il s’agit.
Il faut apprendre aux hommes à respecter les femmes. » (p. 365)
Les hommes sont à l’arrière-plan des personnages féminins auxquels ils
sont liés par un jeu d’oppositions. Le silence sur leur histoire propre interdit
d’expliquer, encore moins d’excuser leur comportement. C’est le point de
vue féminin qui prévaut exclusivement, d’où l’insistance sur des conduites
répréhensibles : lâcheté, lubricité, hypocrisie, mépris affiché des femmes,
violence exempte de remords. Quelle que soit la place dans la société, la
domination masculine est une évidence. Il est d’ailleurs notable qu’une

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femme de pouvoir n’échappe à sa condition que pour tenir un discours


d’homme : la Présidente n’a-t-elle pas incité les militaires à ne pas violer
seulement par crainte d’attraper le sida ?
Néanmoins quelques figures masculines complexifient le système : Tito,
l’ex mari, est plus dérisoire que dangereux. Sa trajectoire, imbriquée dans
l’histoire de son épouse, est à l’inverse de la sienne. Il finit des études qu’elle a
dû interrompre, mais sans remettre en question pour autant le modèle mas-
culin dominant. De jeune homme honnête (qui accepte ses responsabilités et
épouse Méléana, à vrai dire pour une raison bien machiste : il est fier d’avoir
fait un enfant dès le premier rapport sexuel), il devient époux volage et brutal.
Enfin il s’élève dans la société frauduleusement, alors qu’elle descend au bas
de l’échelle. Mais il est disqualifié par le souci de son apparence (outrageuse-
ment copiée sur la mode occidentale) et la faiblesse de sa parole (ses menaces
sont sans effet) : personnage ridicule, chargé d’incarner les tares d’un système
autoritaire et corrompu, il est la cible constante de l’ironie de Méléana et,
comme tel, il porte toute la charge comique du récit, ce qui vient neutraliser
quelque peu la tonalité pathétique des récits de vie féminins.
De même qu’il existe quelques femmes heureuses, y aurait-il des hommes
estimables ? Peut-être dans la foule des sympathisants, et notamment le
compagnon de Laurentine dont le baiser spontané touche Méréana (enfin
un bon mari, pense-t-elle). Peut-être le directeur de l’hôpital, tellement
poli (à la différence de l’infirmier) que les jeunes femmes en sont surprises ?
Peut-être, surtout, Armando, le chauffeur de taxi devenu le chevalier ser-
vant de Méréana, dévoué à la cause des femmes, dont quelques attitudes
suggèrent la sensibilité : il prend très à cœur, sans l’avoir connue, la mort
de Batatou, victime de l’échauffourée initiale, montre sa compassion envers
tous les malheureux qu’il a transportés, et, enfin, sait s’éclipser pour laisser
deux femmes parler d’une tragédie intime sans témoin gênant masculin.
Suspecté d’être quelque peu dragueur par l’héroïne, mais amoureux d’elle
aux yeux de sa propre sœur, il est le seul personnage masculin complexe,
sans toutefois accéder au statut de « héros ».
Mais l’histoire de toutes ces femmes ne se borne pas à leur passé ni à la
répétition d’une tâche ingrate et sans horizon. Loin d’être de simples com-
parses, elles sont parties prenantes des progrès de l’action revendicatrice,
ce qui relativise quelque peu le rôle prééminent de Méréana. Le point de
départ de l’idée d’obtenir une augmentation pour leurs sacs de pierres est
l’effet du bouche-à-oreille. Par la suite c’est toujours le groupe qui promeut
puis confirme, dans ses fonctions de porte-parole, l’héroïne. Tant s’en
faut que cette dernière prenne toutes les initiatives. Les suggestions sur la
tactique à adopter viennent des unes et des autres, l’idée du marchandage
(Moukietou), le refus de céder sans résistance (Batatou), la mise en garde
contre l’idée de marcher en force sur le commissariat (Bilala, Iyssou), le

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PORTRAIT DE GROUPE AU BORD DU FLEUVE | 187

moyen d’utiliser l’argent donné par la Présidente (Bileko, Turia). Méréana


ne fait alors qu’entériner les décisions, à la sagesse desquelles elle se range.
Elle peut être même, momentanément, débordée. Il y a aussi des actions
collectives spontanées (l’altercation du début par exemple, la bronca contre
le maire et le député). Enfin Méréana s’efface volontairement devant les
caméras de la télévision pour donner le premier rôle à Bilala, la plus « vil-
lageoise », qui s’exprime en langue vernaculaire, parce qu’elle symbolise la
détermination de ces analphabètes jugées stupides par les autorités.
Le groupe incarne aussi les valeurs de solidarité. Outre que nul conflit
interne ne vient le diviser, il fait preuve à plusieurs reprises de générosité
et de désintéressement : cagnotte constituée pour venir en aide à la plus
démunie, prise en charge de ses enfants quand, blessée, elle est transpor-
tée à l’hôpital, décision d’utiliser l’argent de la Présidente pour lui faire des
obsèques grandioses, cadeau d’adieu à celle qui incarne l’espoir devenue leur
fille à toutes.
Le dénouement est-il l’ultime étape qualifiante pour le groupe ? Comme
pour l’héroïne, il demeure ouvert : les femmes accèderont-elles durablement
à l’indépendance financière ? Des projets naissent, mais encore incertains.
En tout cas « au moins leur horizon se sera élargi ». C’est la solidarité qui a
le dernier mot : pour compenser un moment de sa vie où précisément elle
n’en a pas été capable, Méréana décide de se rendre au chantier le lende-
main pour un dernier « portrait de groupe au bord du fleuve ».
En conclusion on ne peut qu’admirer la maîtrise romanesque dont fait
preuve Emmanuel Dongala au service d’une intention généreuse : plaider
la cause des femmes. Grâce aux procédés réalistes, il échappe à l’écueil du
didactisme : au lieu d’un récit épique, une tranche de vie avec ses grands
moments mais aussi ses retombées, un combat exemplaire mais sur fond
de soucis quotidiens, avec une attention constante au petit détail. Une
narration au jour le jour mais, en fait, savamment enrichie par des retours
en arrière permettant d’embrasser l’ensemble des difficultés de la condition
féminine. Une omniprésence de l’héroïne contrebalancée par la présence du
groupe, un dénouement en un sens exemplaire mais d’une portée limitée,
ce qui le rend d’autant plus vraisemblable. En somme, une construction
savante qui se fait oublier pour créer l’empathie envers le sort des femmes
africaines.

Bibliographie

Dongala Emmanuel, Portrait de groupe au bord du fleuve, Arles, Éd. Actes Sud,
2012.

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Magdalena Malinowska

ÉCRIVAINES FACE À LA VIOLENCE TERRORISTE


La décennie noire dans les écrits des Algériennes

Dans le présent article, nous voudrions aborder le problème de la violence


envers les femmes dans trois romans écrits par des Algériennes : Châtiment
des hypocrites de Leïla Marouane, L’année de l’éclipse de Latifa Ben Mansour
et Au commencement était la mer de Maïssa Bey. Nous parlerons d’abord des
circonstances de l’émergence du sous-champ féminin au Maghreb, ensuite
nous esquisserons le contexte de la guerre civile et de la violence terroriste en
Algérie dans les années 1990 et la réaction des écrivain-e-s-intellectuel-le-s
à ces événements. Dans la suite de notre article, nous passerons à l’analyse
des romans mentionnés ci-dessus en nous concentrant sur les différentes
formes de violence envers les femmes telles que l’enlèvement, le viol et, fina-
lement, le meurtre.
Dans son ouvrage intitulé L’Écriture-femme, Béatrice Didier remarque
que, généralement, « l’écriture féminine semble presque toujours le lieu
d’un conflit entre un désir d’écrire, souvent si violent chez la femme, et une
société qui manifeste à l’égard de ce désir, soit une hostilité systématique,
soit cette forme atténuée, mais peut-être plus perfide encore, qu’est l’ironie
ou la dépréciation 1 ». Si cette constatation peut s’appliquer à la majorité de la
production littéraire féminine dans le monde, elle s’avère encore plus exacte
dans le cas des littératures de la marge, y compris du Maghreb où la femme
est incitée à être soumise, passive et silencieuse, et où la prise de parole en
public est strictement réservée aux hommes. Dans ce contexte, une femme
s’exprimant en toute liberté commet une transgression. Non seulement elle
viole l’ordre établi, mais en plus elle constitue « une menace à l’ensemble
des croyances religieuses qui sous-tendent la société traditionnelle 2 ». Cela
explique en partie pourquoi en Algérie, jusqu’aux années quatre-vingt, les

1. Béatrice Didier, L’Écriture-femme, Paris, Presses Universitaires de France, 1981, p. 11.


2. Marta Segarra, « Le roman féminin en Algérie » dans Littératures frontalières, Spécial :
Littérature maghrébine : interactions culturelles et méditerranée, vol. 1, n° 24, décembre, 2002, p. 260,
sur https://www.openstarts.units.it/dspace/bitstream/10077/6997/1/Segarra_LF_2002_2.pdf
(consulté le 20 juillet 2017).

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190 | MAGDALENA MALINOWSKA

femmes sont très peu présentes dans le champ littéraire et la littérature


algérienne « paraît être dans sa majorité une littérature d’homme s’adressant
à l’homme, où la femme n’est pas une cause en soi, mais simplement un
figurant parmi bien d’autres 1 ».
Ce n’est que vers les années quatre-vingt-dix que le sous-champ littéraire
au féminin foisonne de textes signés de nom de femme. Les circonstances
de cette venue massive à l’écriture sont très particulières : le pays se voit
transformé en une arène de lutte fratricide entre les forces de l’ordre et les
groupes armés des islamistes, dont la proie principale devient les citoyens
ordinaires, très souvent les femmes. Les événements, appelés « la décen-
nie noire », servent de moteur à plusieurs romanciers, hommes et femmes,
qui recourent à la transposition littéraire pour témoigner de l’horreur de la
guerre civile. Cette « urgence de la parole 2 » au croisement du document et
du fictionnel a déjà poussé les artistes algériens à la création, notamment
lors des luttes nationales pour l’indépendance. Cette fois cependant ce sont
également les femmes qui décident de donner leur perspective sur le conflit
qui secoue le pays. Cette écriture, appelé l’écriture de l’urgence 3, est l’expres-
sion de la nécessité ressentie par les écrivain-e-s et les intellectuel-le-s de
rendre compte de l’actualité tragique du pays ravagé par les luttes fratri-
cides, nécessité qui découle d’un sentiment du devoir « d’assister la patrie
en danger, de témoigner sur un moment tragique de l’Histoire du pays »,
et d’un « engagement face à la patrie et ses déchirements 4 ». Dominique
Fisher définit ainsi ce mouvement tellement caractéristique pour la création
littéraire algérienne de la dernière décennie du xxe siècle : « L’écriture de
l’urgence, placée sous le signe de l’anamnèse, se déroule hors de tout format
fixe, aux frontières de la fiction, du récit, du récit de paroles, de l’autobio-
graphie et de l’historiographie. Elle erre dans un espace interstitiel, entre les

1. Ahlem Mosteghanemi, Algérie : femme & écritures, Paris, Éd. L’Harmattan, 1985,
p. 306.
2. Jacqueline Arnaud, La littérature maghrébine de langue française. Tome 1, Origines et
perspectives, Paris, Éd. Publisud, 1986, p. 119.
3. Cette notion a été lancée par les romanciers eux-mêmes, notamment Assia Djebar
et Rachid Boudjedra, voir : Farida Boualit, « La littérature algérienne des années 90 :
“Témoigner d’une tragédie ?” » dans Charles Bonn et Farida Boualit (dir.), Paysages litté-
raires algériens des années 90 : témoigner d’une tragédie ?, Paris, Éditions L’Harmattan, 1999,
p. 35.
4. Faouzia Bendjelid, « L’écriture en Algérie est tributaire de l’Histoire », entretien
accordé au quotidien algérien Liberté, le 15 avril 2014 sur http://www.liberte-algerie.com/
culture/lecriture-en-algerie-est-tributaire-de-lhistoire-204191/print/1 (consulté le 30 mars
2016). Voir aussi : Faouzia Bendjelid, « La poétique du divers dans le paysage romanesque
algérien actuel. Cas de quelques écrivains », dans Actes du colloque « Le paysage algérien dans
la littérature algérienne francophone (1962-2015) » 21-22 avril 2015 /Université Dr. Yahia
Farès – Médéa. (publication prévue pour 2017).

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ÉCRIVAINES FACE À LA VIOLENCE TERRORISTE | 191

langues, entre les littératures occidentales et maghrébines, entre la fiction et


le factuel, entre l’histoire et la littérature 1. »
À la définition de Fisher, Roseline Baffet, ajoute les éléments constitutifs de
cette écriture. Elle met l’accent sur le paradoxe de l’indicible qu’elle comprend
comme la nécessité d’exprimer ce que l’on n’arrive pas à dire par l’intermé-
diaire de l’interprétation artistique : « L’ineffable, l’indicible se voit ainsi
transposé-sublimé au plan esthétique 2 ». Autrement dit, ce sont les images
qui permettent de révéler l’indicible de la réalité quand les mots échouent.
Plusieurs chercheurs soulignent également l’existence dans les textes publiés
à cette époque-là d’un lien fort entre la réalité et la fiction et remarquent que la
référentialité y acquiert une importance particulière : Charles Bonn parle du
« retour du réel 3 », Farida Boualit constate « l’exigence de faire coïncider dans
le temps le réel et la fiction » 4, pendant que Névine El Nossery forge la notion
de témoignage fictionnel qui fait référence aux récits « d’une part, fictionnels
ayant recours à des personnages fictifs et des procédés littéraires, et d’autre
part, fondés sur des événements historiques 5 ».
Dans ce contexte de guerre civile, à la question posée par Charles
Bonn : « Le littéraire et le politique, ici, seraient-ils indissociables ? 6 »,
nous ne pouvons répondre qu’affirmativement. La problématique qui
revient dans les textes écrits et publiés pendant cette période historique
par les romancières algériennes est le sort des femmes durant les années
de la guerre civile en tant que cibles principales des islamistes. Isabelle
Charpentier, dans son ouvrage de référence sur les rapports de genre au
Maghreb, estime qu’« au moins 10 000 femmes auraient été victimes
de viols, individuels ou collectifs, assorties ou non d’enlèvements et de
séquestrations, d’esclavage sexuel, de tortures et/ou de meurtres 7 ». Les

1. Dominique Fisher, Écrire l’urgence, Assia Djebar et Tahar Djaout, Paris, Éditions
L’Harmattan, 2008, p. 18.
2. Roselyne Baffet, « Écriture de l’urgence – Urgence du lien social », dans Charles
Bonn et Farida Boualit (dir.), Paysages littéraires algériens des années 90 : témoigner d’une
tragédie ?, p. 43.
3. Charles Bonn, « Paysages littéraires algériens des années 1990 et post-modernisme
littéraire maghrébin », dans Charles Bonn et Farida Boualit (dir.), Paysages littéraires
algériens des années 90 : témoigner d’une tragédie ?, p. 10.
4. Farida Boualit, « La littérature algérienne des années 90 : “Témoigner d’une tragé-
die ?” », p. 35.
5. Névine El Nossery, Témoignages fictionnels au féminin. Une réécriture des blancs de la
guerre civile algérienne, Amsterdam, New York, Éd. Rodopi, 2012, p. 16.
6. Charles Bonn, « Paysages littéraires algériens des années 90 et post-modernisme
littéraire maghrébin », p. 12.
7. Isabelle Charpentier, Le rouge aux joues : virginité, interdits sexuels et rapports de genre
au Maghreb : une étude d’œuvres et de témoignages d’écrivaines (franco)-algériennes et (franco)-
marocaines d’expression française, Saint-Étienne, Publications de l’Université de Saint-Étienne,
2013, p. 148.

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192 | MAGDALENA MALINOWSKA

auteurs du rapport sur les violences faites aux Maghrébines établi par le
Collectif 95 Maghreb Égalité éclaircissent les circonstances de la violence
guerrière dans ce pays :
Dans le contexte algérien, le viol systématique est utilisé comme stratégie de
guerre : terreur politique ; instrument de la lutte armée, punition sexuelle infli-
gée pour rappeler à la femme les limites de son sexe, les limites de sa présence
dans la sphère publique ; symbole de la destruction des fondements sociaux et
culturels d’une communauté ; acte de terreur afin de décourager les femmes de
poursuivre un rôle de leadership permettant le maintien de la société civile,
ou de poursuivre une activité minimale de survie économique ; acte ayant pour
but de souiller la propriété de l’ennemi ; forme d’humiliation afin de ridiculiser
la capacité protectrice du mari, du frère, du père ; soutien moral des troupes,
expression de la victoire 1.

Plusieurs textes écrits par des Algériennes rendent compte de la réalité


cauchemardesque des filles enlevées et emportées dans les camps des inté-
gristes, violées ou assassinées : Ravisseur et Le Châtiment des hypocrites de
Leïla Marouane, Une femme à Alger, chronique du désastre de Fériel Assima,
Au commencement était la mer ou un recueil de nouvelles, Sous le jasmin la
nuit, de Maïssa Bey, La Prière de la peur et L’Année de l’éclipse de Latifa
Ben Mansour ou encore L’Interdite et Des rêves et des assassins de Malika
Mokeddem. Pour notre analyse, nous avons choisi seulement trois œuvres,
que nous étudierons en mettant en relief la transposition littéraire des atro-
cités qu’ont subies les Algériennes lors de la décennie noire.

Rapt

Leïla Marouane (de son vrai nom Leyla Zineb Mechentel) est une
romancière et nouvelliste vivant en France où elle s’est réfugiée après avoir
été brutalement attaquée par des intégristes. Appelée « la plus rebelle
des écrivaines arabes 2 », elle se distingue par son engagement vis-à-vis la
situation des femmes dans son pays d’origine, son esprit de provocation et
l’audace de briser les divers tabous qui lui ont valu l’étiquette d’une version
féministe d’un écrivain algérien classique, Rachid Boudjedra.

1. Rapport annuel 1998-1999 du Collectif 95 Maghreb Égalité : « Maghrébines entre


violences symboliques et violences physiques : Algérie, Maroc, Tunisie » sur http://www.
retelilith.it/ee/host/maghreb/htm/magh9.htm (consulté le 28 février 2016).
2. Nevine El Nossery, Témoignages fictionnels au féminin. Une réécriture des blancs de la
guerre civile algérienne, p. 138.

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ÉCRIVAINES FACE À LA VIOLENCE TERRORISTE | 193

Son troisième roman, intitulé le Châtiment des hypocrites 1, publié en 2001


aux Éditions du Seuil, est l’histoire de Fatima Kosra, une femme assez
ordinaire, frôlant la trentaine, plutôt moderne : maquillée, « à visage et mol-
lets découverts, un surcroît de taille » (CH, p. 13), conduisant une voiture
et travaillant dans un hôpital situé dans la banlieue algéroise en tant que
sage-femme. Bien que son souhait soit de « mener une vie sans histoires »
(CH, p. 9), un jour de juillet, sur son trajet au travail qu’elle parcourait en
voiture, elle se fait arrêter par trois jeunes hommes qui lui demandent de
l’aide médicale dans leur camp. La protagoniste se rend vite compte que les
jeunes en question sont des intégristes et que leur demande n’est en réalité
qu’un prétexte pour l’enlever. Sur les premières pages du roman, l’auteure
nous livre une longue description très détaillée, presque médicale, des réac-
tions involontaires du corps de Fatima au danger : « gargouillis dans son
ventre, les muscles de son sphincter cédèrent » (CH, p. 17), « une odeur
d’urine et d’excrément se propagea » (CH, p. 25), « elle déjoua une vidange
stomacale » (CH, p. 25). Ce tableau naturaliste du corps féminin souillé
par les déjections et les vomissures montre à quel point la situation de rapt,
même quand elle n’est que pressentie, constitue un stress intense pour la
femme. Bien que les six ou sept mois passés dans les montagnes soient seu-
lement résumés par une simple constatation : « profanée, mutilée, l’utérus
plein à craquer » (CH, p. 26), le lecteur peut s’imaginer l’horreur que la
protagoniste a vécue. Le passé harcèle la jeune femme pendant le sommeil,
quand « la nuit prend des allures de tortionnaire » (CH, p. 35) :
Le bar se transforme en clairière. Les hommes maintenant flottent dans des
tuniques et des pantalons larges, leurs pieds de marcheurs glissent dans des san-
dales de pèlerins. […] Peu à peu, sautillant tels des pélodytes en rut, ils forment une
ronde silencieuse au milieu de laquelle elle se tient debout, aussi dépouillée qu’une
larve, le ventre rond, le nombril turgescent. Une seule idée la taraude : gagner du
temps, commencer la danse, sa danse, elle tape des mains, pour la cadence, et sa
voix se libère. Bête aux portes de l’équarrissoir, elle brame. (CH, p. 37)

Nous voudrions retenir deux éléments de ce rêve. Tout d’abord la com-


paraison avec des animaux : les agresseurs prennent la forme des crapauds
dans la période d’activité sexuelle ; la protagoniste ressemble à une larve,
comparaison qui en relation à l’humain peut signifier un être qui a perdu
toute dignité propre à l’homme. Au final, elle se compare à un animal qui
sera abattu, en introduisant ainsi le champ lexical de la mort.
Se dessinant en danseuse, Fatima fait penser à Shéhérazade, héroïne du
plus connu conte arabe Des Mille et Une Nuit, femme mythique qui a réussi

1. Toutes les citations du roman le Châtiment des hypocrites (CH) de Leïla Marouane
renvoient à l’édition de 2001, Paris, Éd. du Seuil.

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194 | MAGDALENA MALINOWSKA

à échapper la mort de la main du roi persan, Shahryar, grâce à son don de


conter. Ici, la protagoniste espère retenir ses oppresseurs en les envoûtant
avec sa danse. La comparaison avec la conteuse nous paraît d’autant plus
exacte que dans la partie finale du rêve qui s’étend au total sur trois pages,
Fatima s’enfuit et porte secours aux autres captives, « butin de guerre »
(CH, p. 38). Analogiquement que dans l’histoire de Shéhérazade, l’héroïne
sauve non seulement elle-même, mais aussi d’autres victimes.
Dans tout le roman, il n’y a qu’un seul souvenir de son rapt qui ne serait
pas voilé d’une brume de rêve :
Évoquer ce jour d’embuscade la contraindrait à donner en vrac et en détail
des éléments de cette villégiature sur les cimes et les flancs des djebels : les traits
des visages, l’obscurité des tranchées, la sélection des sabayas, les viols collective-
ment organisés, hâtivement hallalisés, chacun son tour, chacun pour son verset,
ça s’introduit, ça consomme, ça s’essuie, ça crache, ça maudit et ça honnit…
(CH, p. 68)

Cet extrait, écrit dans un style caractéristique pour Marouane, com-


posé de courtes parataxes de la même construction – dans ce cas le pronom
impersonnel « ça » qui désigne les persécuteurs plus le verbe –, évoque les
viols collectifs qu’a dû vivre la protagoniste. Elle souligne leur caractère illu-
soirement religieux mis en avant par le mot « hallaliser » qui signifie conférer
à quelque chose le caractère hallal, qualification utilisée d’habitude quand
on parle de la viande d’un animal tué suivant le rite musulman. Le recours
à cette appellation met en parallèle le viol d’une femme et le tuage d’une
bête. Aussi la proposition « chacun pour son verset », sous-entendu « verset
du Coran », montre-t-elle que la narratrice raille la pseudo-religiosité des
violeurs. En ce qui concerne la description de l’espace, la désignation « vil-
légiature sur les cimes et les flancs des djebels » crée une fausse image d’un
plaisant repos dans la nature, et seul le mot « embuscade » trahit le caractère
forcé de ce séjour. Il est confirmé par le nom d’origine arabe, « sabayas » qui
signifie les femmes captives, les esclaves.
Il convient également de nous attarder sur le prénom de la protagoniste.
Selon les légendes, Fatima Az-Zahra était la fille préférée du prophète
Mohammad, celle qui l’a assisté pendant sa mort, et que l’on considère
parfois comme « “la meilleure des femmes”, comme le modèle de toutes
les vertus 1 ». Ainsi, la violence perpétrée sur une femme portant le même
prénom que la fille du prophète peut être lue comme un acte antireligieux,
contraire à la religion musulmane. Le type de représentation de ces deux

1. Charles Virolleaud, « La légende de Fatima, fille de Mahomet », dans Journal


des savants, avril-juin 1945, p. 71 sur http://www.persee.fr/doc/jds_0021-8103_1945_
num_2_1_2751 (consulté le 29 juin 2017).

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ÉCRIVAINES FACE À LA VIOLENCE TERRORISTE | 195

éléments, à savoir du rapt d’une femme incarnant l’islam lui-même et de


l’irréligiosité des ravisseurs, trahit l’attitude de Marouane envers les inté-
gristes qui apparaissent dans son roman comme des hommes bestiaux,
guidés par les plus bas instincts, ne se servant de la religion que comme d’un
prétexte pour donner libre cours à leurs pulsions malsaines.

Massacre

Latifa Ben Mansour est romancière, essayiste et dramaturge, docteur


en lettres et sciences humaines, réfugiée, elle aussi, en France à cause des
menaces dues à sa critique violente envers les intégristes, notamment dans
des essais comme Les mensonges des intégristes ou Frères musulmans, frères
féroces. Voyage dans l’enfer du discours islamiste (2002).
Son roman intitulé L’année de l’éclipse 1, publié en 2001 aux éditions
Calmann-Lévy, conte l’histoire d’une Algérienne, Hayba, partie à Paris
après la mort de son mari Abd el-Wahab et de sa fille Dounia, assassinés
par des intégristes. L’auteure y entrelace deux récits : d’une part, le quo-
tidien de la protagoniste dans la capitale française, surtout sa dépression
post-traumatique et sa lente convalescence, et d’autre part, les souvenirs
de sa vie antérieure en Algérie. Ce type de construction de la narration
permet à Ben Mansour de présenter en même temps une histoire indivi-
duelle, celle de Hayba, que l’on découvre petit à petit au cours de la lecture,
ainsi qu’une histoire collective de la violence généralisée envers les femmes
algériennes. La protagoniste, qui est gynécologue, « professeur de médecine
et chef de service » (AE, p. 136) dans un hôpital à Ourgla, côtoie quoti-
diennement les jeunes filles victimes de diverses formes de maltraitance.
Elle évoque notamment des femmes « balafrées, vitriolées ou ébouillantées
par leurs maris, leurs frères ou leurs belles-mères » (AE, p. 54), « enlevées »
(AE, p. 61) par des groupes de terroristes, et même « assassinées [ou] brû-
lées vives » (AE, p. 172). Lors de ces agressions, les femmes mentionnées
perdent leur vie ou, « au mieux », s’en sortent cicatrisées, défigurées ou/et
traumatisées. Hayba sait que les bourreaux ne sont pas toujours anonymes
et que dans plusieurs cas il s’agit d’un proche de la victime séduit par les
beaux discours des prêcheurs islamistes : « souvent, elles [les jeunes filles
violées] refusaient de dénoncer leurs agresseurs, tout simplement parce que
c’étaient leurs frères » (AE, p. 211). Bien qu’elle soit consciente des dangers
qu’elle encourt, tout simplement en tant que femme et, en plus, féministe

1. Toutes les citations du roman L’année de l’éclipse (AE) de Latifa Ben Mansour renvoient
à l’édition de 2001, Paris, Éd. Calmann-Lévy.

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exprimant haut et fort ses opinions, elle poursuit sa mission quotidienne


et continue sa lutte en faveur des femmes. Malheureusement, ses actions
attirent l’attention de ses responsables sympathisant avec les milieux inté-
gristes, qui décident de la faire taire.
Les souvenirs de ces événements reviennent par bribes, dès le début
jusqu’à la fin du roman. Ainsi, déjà dans le premier chapitre, le lecteur
apprend que la protagoniste a été « souillée à jamais » (AE, p. 11) et que
sa fille a été violée et torturée (AE, p. 12). Nous ne connaissons pas l’âge
de Dounia, mais les éléments tels que « la chambre de l’enfant, le bureau
souillé de sang, les jouets déchiquetés » (AE, p. 13) nous indiquent qu’il
s’agit d’une petite fille, en âge scolaire, qui joue toujours à des jeux enfan-
tins. Dans ce contexte, l’acte du viol devient d’autant plus terrifiant qu’il
s’agit d’une petite fille, probablement pas encore pubère, d’un être innocent
et pur. De plus, toute cette scène se passe devant la génitrice, qui est impuis-
sante, incapable de protéger sa progéniture. Hayba demande : « Depuis
quand viole-t-on une mère sous les yeux de sa fillette ? Puis cette même
fillette sous les yeux de sa mère, et fracasse-t-on le corps de l’enfant jusqu’à
ce que sa cervelle lui sorte par les yeux ? » (AE, p. 33). Ainsi, la cruauté et
l’inhumanité des terroristes atteignent un niveau jusque-là inconcevable.
Ce qui est important c’est que Hayba se défend de raconter les événe-
ments, trop douloureux pour qu’elle puisse en parler. Même quand les
souvenirs lui reviennent, elle en parle à demi-mot, suggère plus qu’elle
n’exprime directement ce qui s’est passé. C’est son psychiatre qui réussit
finalement à la faire relater en détail les faits tragiques :
Abd el-Wahab était parti aux aurores […]. C’était un vendredi 13 novembre
[1998], et je ne le revis plus vivant. Sa tête me fut envoyée dans un couffin.
On sonna à la porte à treize heures précises. […] Par l’œil-de-bœuf, je vis le
fils des voisins qui tenait un couffin. Sans me méfier, j’eus le malheur d’ouvrir
la porte. Derrière l’adolescent se cachaient des hommes cagoulés. Ils forcèrent
la porte que j’essayais de refermer […]. Au moment où le muezzin proclamait
la grandeur et la puissance d’Allah, ils commencèrent à torturer et à violer ma
fille sous mes yeux. Derrière un masque, je reconnus Benboulahès. C’était lui
qui donnait les ordres en hurlant en anglais. Ensuite ils s’occupèrent de moi.
(AE, p. 197)

Nous voudrions attirer l’attention sur quelques éléments de ce récit.


Premièrement, les événements ont lieu vendredi, le jour sacré des musul-
mans. En plus, c’est l’heure de la prière, car on entend la voix du muezzin
appelant les croyants à se consacrer à l’admiration de Dieu. Nous voyons
donc une grande dissonance entre un acte religieux et un acte d’extrême
barbarie envers une petite fille innocente. Ce procédé permet de démasquer
les intégristes et de démontrer leur fausse religiosité, qui, tout comme dans

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le roman de Marouane, ne sert que de prétexte pour semer la violence et


la terreur.
Parmi les agresseurs, Hayba reconnaît Benbouhalès, le directeur de
l’hôpital et son supérieur, qu’elle a insulté, quelques jours plus tôt, quand il
est entré complètement soûl dans son cabinet pendant qu’elle examinait une
patiente. Il est donc clair que cette attaque n’est pas un châtiment infligé
à une femme pécheresse, mais une vengeance personnelle d’un homme
dirigée contre celle qui a osé l’humilier. Pour pouvoir l’exercer et faire intru-
sion dans sa demeure, les tortionnaires doivent recourir à une ruse. Ils se
servent d’un adolescent connu de la protagoniste qui, en le voyant à travers
la lucarne, ne se doute pas du danger. Ils se montrent malins et prêts à tout
pour arriver à leur fin. Ainsi, ce passage ne révèle pas de détails sanglants de
l’attaque, mais dresse un portrait cru des terroristes en tant qu’êtres vindica-
tifs, malicieux et profondément sadiques.
À travers ce roman, Ben Mansour non seulement rend compte d’une
inimaginable férocité des intégristes lors de la décennie noire, de ses
répercussions sur le psychisme des victimes, leurs familles et toute leur vie
postérieure, mais avant tout elle démontre la puissance thérapeutique de
la parole : quand la protagoniste arrive enfin à raconter son horreur, elle
peut commencer son deuil, chercher un apaisement et revenir peu à peu à
un relatif équilibre. Ainsi, l’auteure met en lumière le rôle salvateur de la
littérature qui grâce aux mots permet de cicatriser les blessures psychiques et
de se remettre après les traumatismes subis.

Lapidation

Maïssa Bey (de son vrai nom Samia Benameur) est enseignante de français
et conseillère pédagogique résidant en Algérie, auteure de nouvelles et de
romans, dernièrement se consacrant à l’écriture dramatique. Elle fait partie
des écrivains de l’urgence : « sa littérature explore poétiquement l’univers
algérien de la dernière décennie du xxe siècle, un univers fait de violence,
d’horreur et d’angoisse 1 ».
L’entrée en littérature de Bey se fait avec le roman Au commencement était la
mer 2, publié en 1996 aux éditions Marsa, qui est l’histoire d’un amour impos-
sible sur fond d’une Algérie déchirée entre tradition et modernité, menacée
par la montée de l’intégrisme et de l’intolérance envers le deuxième sexe.

1. Achour Cheurfi, Écrivains algériens : dictionnaire biographique, Alger, Casbah éditions,


2004, p. 102.
2. Toutes les citations du roman Au commencement était la mer (ACM) de Maïssa BEY
renvoient à l’édition de 2016, Paris, Éd. de l’Aube.

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La protagoniste de ce roman, Nadia, est une jeune femme rebelle,


rêveuse, victime des injustices et de la domination masculine, dont l’incar-
nation devient son frère, Djamel. Le jeune homme, encore au lycée, se
radicalise progressivement sous l’influence des imams et de leurs discours
enflammés. Il arrête de manger avec ses proches et devient « cette ombre
furtive qui traverse leurs vies en silence » (ACM, p. 15), il se prive volon-
tairement de ses biens et même des meubles, il abandonne l’école et sombre
dans une folie haineuse. Cependant, le fait de suivre cette voie ne lui suffit
pas, donc il commence à contrôler de plus en plus sa sœur. Son oppression
prend tout d’abord la forme d’une violence psychique se manifestant par
une surveillance constante :
La porte tirée violemment de l’intérieur s’ouvre devant elle.
Debout dans la lumière blême, Djamel, son frère. Il l’attendait.
– D’où viens-tu ?
Son visage n’est qu’une tache plus pâle dans l’ombre, mais elle voit net-
tement ses mâchoires si serrées que même sa voix en est contractée, presque
inaudible. (ACM, p. 11)

Cette scène se passe un matin estival, quand la jeune fille s’est éclipsée à
l’aube de la maison pour courir, seule, sur une plage déserte. Elle est tout
à fait consciente que son acte de liberté, aussi anodin qu’il puisse paraître,
est vu par son frère comme quelque chose de suspect, de dangereux même,
une sorte de transgression d’un « de ces nombreux interdits » (ACM, p. 12)
qui régularisent depuis peu sa vie de jeune femme. Ce qui frappe dans le
passage cité ci-dessus c’est l’agressivité à peine freinée de ce garçon, cachée
dans les énoncés « violemment » et surtout « ses mâchoires serrées ». Elle est
plus visible à la fin de la même scène, quand Djamel « écarte [Nadia] d’un
geste brusque, pousse la porte, tourne la clé qu’il enlève. Puis il se détourne,
encore frémissant d’une colère qu’il n’a pas su exprimer » (ACM, p. 21).
Le jeune homme enferme sa sœur dans la maison pour l’empêcher ainsi
de sortir en cachette, en la rendant presque sa prisonnière. Ses gestes sont
imprégnés de rage tellement puissante qu’elle le fait trembler, qu’elle le met
au point d’exploser.
Il essaie de lui imposer de plus en plus de règles. Il lui laisse sur le bord
du lit une tenue musulmane : une longue djellaba noire et un foulard blanc.
De plus, il jette tous les objets personnels appartenant à Nadia, ses photos,
ses cahiers scolaires, ses poupées, et surtout ses livres : « Elle a devant elle
tout ce à quoi elle tenait. En lambeaux. Les livres aussi, posés sur la table de
chevet, déchiquetés comme par une colère effroyable. Un cyclone est venu
tout ravager » (ACM, p. 154). Il ne lui suffit pas de lui enlever ces objets,
il doit les détruire. Dans le contexte de l’extrémisme religieux montant,
le livre devient le symbole du savoir, des lumières, et ainsi est considéré

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ÉCRIVAINES FACE À LA VIOLENCE TERRORISTE | 199

comme inutile, voire dangereux. Il est également à noter que la narratrice


compare l’acharnement de son frère à des forces destructrices de la nature,
impitoyables et inhumaines, qu’aucun homme ne peut freiner ou contrôler.
Au final, la violence psychique retrouve son pendant dans l’agressivité
physique. Dans un élan de sincérité, Nadia avoue à son frère tous ses secrets
bien gardés : l’amour interdit, la grossesse indésirée et l’avortement clandes-
tin. Le roman se termine sur une scène émouvante : « Elle [Nadia] court,
lève les bras au ciel. Et c’est alors, alors seulement, que son frère lui jette la
première pierre » (ACM, p. 168). La protagoniste, soulagée par sa confes-
sion, s’adonne à son dernier acte de liberté et galope, comme si elle voulait
fuir la mort. Elle soulève ses mains vers le ciel, peut-être vers Dieu auquel
elle s’est confessée par l’intermédiaire de son frère. Malheureusement,
Djamel est disciple des prédicateurs ayant décidé que ce type d’infraction
à leurs lois doit être sévèrement réprimé, c’est-à-dire « puni de mort. Sans
jugement. Sans appel » (ACM, p. 102). Ainsi, bien que le Coran ne prévoie
pas de crime que l’on devrait punir par la lapidation, certains pays musul-
mans, suivant une tradition préislamique, notamment juive, prévoient ce
type de châtiment dans le cas d’adultère 1. Dans le contexte chrétien, il
convient de comparer cette phrase avec un verset du Nouveau Testament
(Jean 8,7) : « Que celui d’entre vous qui est sans péché jette le premier la
pierre contre elle ». Dans la dernière phrase du roman de Bey, Djamel non
seulement est le premier à jeter une pierre, mais aussi il jette la première
pierre, ce qui sous-entend que d’autres cailloux la suivront, jusqu’à ce que la
jeune fille en meurt. Cependant, dans cette scène terrifiante, l’auteure laisse
au lecteur une possibilité d’écrire une autre fin à cette histoire, de changer le
sort de la protagoniste et la sauver de cette mort atroce.

Conclusion

Dans leurs romans, Leïla Marouane, Latifa Ben Mansour et Maïssa Bey
dénoncent les violences faites aux femmes lors de la décennie noire algé-
rienne. Elles mettent à nu les diverses formes de maltraitance en utilisant
des mots crus et sans ménagement. En contant des histoires de femmes
ordinaires aux portraits touchants, elles font compatir le lecteur au sort de
leurs protagonistes et des milliers d’Algériennes qui ont été réellement tou-
chées par la sauvagerie intégriste. En même temps, les trois romancières

1. Dans le cas de l’adultère, le texte du Coran (4 : 15) dit : « Requérez le témoignage de


quatre d’entre vous contre les femmes [soupçonnées] d’adultère. S’ils témoignent [contre
elles], enfermez-les dans vos demeures jusqu’à ce que mort s’ensuive ou que Dieu leur procure
une voie [salutaire] ».

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200 | MAGDALENA MALINOWSKA

font passer une critique virulente des fanatiques qui ravageaient le pays,
enlevaient, blessaient, violaient et tuaient des innocent-e-s au nom d’une
interprétation tordue de la religion. Ainsi, elles rendent justice aux femmes
victimes de la guerre fratricide, doublement victimes : des intégristes guet-
tant leurs corps de jeunes filles et de la société passant leur sort sous silence
dans le meilleur des cas ou dans le pire, les faisant responsables des agres-
sions subies. Dans ce sens, l’écriture de ces trois romancières algériennes
s’avère éminemment politique.

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Mamadou Faye

LA FIGURATION DE LA FEMME
ET DE LA PETITE FILLE À L’ÉPREUVE DU  SEXAGE 
ET DE LA CATÉGORISATION
Ces êtres fémininement autres dans Madame Bâ d’Erik Orsenna

Notre étude porte sur la problématique de la femme africaine, à partir de


l’exemple de Madame Bâ 1, un roman de l’écrivain français Erik Orsenna.
Dans ce roman, la main qui écrit et la parole qui se profère et se prolifère
sont celles d’une femme africaine à la croisée de deux temporalités : une
temporalité fixiste, immuable, totalisante, et excluante à l’égard de la femme,
et une temporalité ouverte à la modernité – le récit ménage continuellement
un effet de flottaison entre ces deux temporalités. Ayant pour prisme la
thématique féminine et se nourrissant des récents travaux sur les rapports
des genres, notre réflexion s’efforce de mettre au jour un angle mort qu’une
certaine critique, peut-être, n’a pu mettre suffisamment en incandescence
ni étudier entièrement : celui relatif, dans un roman français de l’extrême
contemporain, à l’objectivation de la condition féminine africaine au travers
de l’intrication de la triade, « sexage 2 », identité essentialiste et syntaxe.
Ainsi, nous adopterons ici l’hypothèse de travail selon laquelle la femme
africaine s’englue encore dans des situations qui relèveraient de l’altérité,
c’est-à-dire de l’étrangeté, d’une différence/différance, d’un écart qui, en
raison précisément de son caractère suranné et abrutissant, est à « abjec-
ter 3 » proprement. Pour la vérification d’une telle hypothèse, nous sommes
d’ores et déjà à même de faire émerger trois principales entrées – correspon-
dant à autant de scènes sur lesquelles se joue la condition féminine – qui

1. Erik Orsenna, Madame Bâ, Paris, Éd. Fayard/Stock, 2003. Dorénavant abrégé MB.
2. Ce néologisme indique l’opération par laquelle la classe entière des femmes est appro-
priée par les hommes. Voir Colette Guillaumin, Sexe, race et pratique du pouvoir. L’idée de
nature, Paris, Éd. Indigo et Côté-femmes, 1992.
3. Julia Kristeva, Pouvoir de l’horreur. Essai sur l’abjection, Paris, Éd. du Seuil, coll.
« Points », 1980, p. 15. Pour Judith Butler, Trouble dans le genre. Le féminisme et la subversion
de l’identité, Paris, Éd. La Découverte, 2006, pp. 254-255 : « L’abject » désigne tout ce qui
est expulsé, délesté du corps. Ce quelque chose éjecté fait d’abord partie de l’identité avant
d’être transmué en altérité souillante.

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aiguilleront notre angle de recherche : une première se penchera sur les


mille et une tâches qui encombrent l’existence de la femme tandis qu’une
deuxième entrée analysera les identités essentialistes qui en sont la cause,
et une dernière, subséquente à cette deuxième, portera sur le phénomène
de la surnatalité qui défait les ambitions féminines les plus hautes et les
plus tenaces.
En contrepoint du présent article, il nous semble approprié de marquer
une brève escale théorique pour décrypter certains termes de notre sujet.
L’épithète postposée « autres », sans article, partage le même socle séman-
tique avec « différent », « étranger », voire « étrange ». Il diffère donc de
l’expression alter ego. Il renvoie ainsi, et pour le moins, à l’idée d’anomalie,
d’écart vis-à-vis de ce qui est acceptable, d’où l’intention dénonciatrice,
voire polémique dont elle est porteuse.
Quant à l’adverbe « fémininement », il est doublement connoté : il désigne
l’être féminin, mais dans la sphère romanesque en particulier, précisément
dans Madame Bâ d’Orsenna, il renvoie à un être d’un genre singulier : un être
aux entrailles de formulaire-de-demande-de-visa. Si Rimbaud a pu parler
d’« alchimie du verbe », l’auteur de La Fabrique des mots 1, lui, pourrait bien
revendiquer l’expression « d’alchimie du formulaire de demande de visa » dans
la mesure où, cessant de considérer celui-ci comme authentique, il a plutôt
réussi à le démanteler, à le transmuter en un lieu narratif de dénonciation,
en parloir pour la cause féminine, en une arme de construction narrative au
retentissement international (visa étant emblématique d’ouverture régu-
lière d’une frontière sur une autre). Untel formulaire prend une dimension
énorme voire hors norme, pour devenir un espace duplice : en plus d’être un
espace authentique, il est également un espace imaginé. Orsenna a dû, pour
y parvenir, retourner à l’étymologie : il a remis au goût du jour l’acception
étymologique du mot « espace ». En une haute époque, ce terme « espace »
avait déjà pris le sens d’« arène », de « champ de course ». L’espace du for-
mulaire s’arrime à cette acception car il n’est rien moins qu’une aire de jeu où
s’affrontent le factuel et le fictif, que le théâtre où ces deux tendances rivalisent
âprement. Madame Bâ est en effet le lieu où se déploient une autobiographie
fictive et le creuset de réalités de l’Afrique et du monde qui constituent autant
de faits que d’effets de réel du roman.
À lire Madame Bâ, à relever les mille et un motifs de la souffrance dont
la femme est rendue victime, l’on s’aperçoit que celle-ci est identifiée à une
catégorie, placée qu’elle est sous le joug d’une catégorisation. Or, l’établisse-
ment de catégorie est un des critères innervants et structurants de la société
totalitaire et tentaculaire : « Une certaine catégorie de l’humanité définie
par d’autres hommes, par certains critères (de race […], niveau mental

1. Erik Orsenna, La Fabrique des mots, Paris, Éd. Stock, 2013.

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LA FIGURATION DE LA FEMME… | 205

[…] comportement sexuel […], apparence physique […]), est exclue de


l’espèce humaine. Celui qui rentre dans cette catégorie est déjà MORT
SUR LE PAPIER 1 » (majuscules de Leslie Kaplan). L’analyse ne dispen-
sant pas justement de remonter aux sources de la notion pour en exposer
les avatars et les différentes fortunes, reconstituons brièvement la genèse
du mot « catégorie » pour en exposer les usages contemporains. À en croire
Le Dictionnaire historique de la langue française, « la catégorie est empruntée
au bas latin categoria (iiie siècle), le terme lui-même issu du grec katêgoria
signifiant « accusation ». Katêgorein, c’est à la fois signifier, affirmer et parler
contre (c’est nous qui soulignons), accuser, blamer 2 ». Si l’on s’appuie sur
ces sens originels qui voient le terme « catégorie » se muer par la suite pour
donner « anathème » et désigner « une classe d’objets ou de personnes de
même nature », nous pouvons dire, avec les mots de Leslie Kaplan, que la
catégorie « n’a qu’un changement de ton pour devenir injure (juif ! étranger !
femme ! etc.) 3 ».
La lecture de Madame Bâ donne à voir que cette charge sémantique ne
se conjugue pas qu’au passé, mais qu’elle a encore malheureusement cours
de nos jours dans certaines franges, plus ou moins importantes, des sociétés
africaines aux structures patriarcales et aux relents totalitaires. En est une
illustration ce propos aux allures de complainte de Marguerite qui attend
désespérément un enfant après des années de mariage et en dépit de soins
tant traditionnels que modernes aux coûts onéreux – « trois mois d’éco-
nomies dévorés » (MB, p. 167). En utilisant le mot « accablait » dans le
fragment suivant, l’auteur fait grand cas de la teneur anathémique et illustre
parfaitement ce sens étymologique de « catégorie » :
Les marabouts arrivèrent de partout, envoyés par tous les membres de la
famille qui voulaient me guérir. Des marabouts affamés comme des criquets
[…]. Trop longue serait la liste de nos tentatives malheureuses. Et le voisinage,
de plus en plus compatissant en surface, nous félicitait de notre obstination :
bientôt, Dieu aura pitié de vous ! Mais derrière mon dos, on m’accablait : le
ventre de Marguerite ne donnera jamais rien. Que fait Balewell à tant attendre,
au lieu de trouver un autre champ à ensemencer ? (MB, pp. 166-167).

Dès lors, tout acte posé dans le sens de dénoncer et de flétrir cette caté-
gorie relèverait d’un geste éminemment subversif voire politique. Le travail
littéraire – épistolaire –, la prise de parole singulière consiste, à tout le moins
dans Madame Bâ, à mettre en guenilles cette catégorie, à se libérer des

1. Leslie Kaplan, Les Outils, Paris, P.O.L., 2003, pp. 296-297.


2. Alain Rey (dir.), Dictionnaire historique de la langue française, t. I, Paris, Le Robert,
1995, p. 365.
3. Leslie Kaplan, Les Outils, p. 301.

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clivages catégoriels en faisant sauter les verrous des genres. C’est un geste de
cette envergure qui permet à la victime ou au dénonciateur de rester poreux
aux quatre vents de la multiplicité, de cette multiplicité et diversité des pos-
sibles, qui permet de s’extirper de la « rangée des assassins 1 ». Or, c’est le
sentiment blessant de la catégorisation qui suscite la réaction créatrice de
possibles bienfaisants et salvateurs, plus lénifiants et protecteurs : « il faut
avoir un chaos en soi-même pour accoucher d’une étoile qui danse 2 ».
De ce point de vue, action politique et écriture fictionnelle semblent avoir
partie liée, la femme intellectuelle étant prise dans une sorte d’injonction à
la transgression, à la défiance voire à la déviance, se doit de se prêter au
jeu de la transformation de la société. Pour s’en convaincre, il n’est que de
considérer ces lignes profondes de Leslie Kaplan qui, invitant à déserter la
rangée des assassins, recommande, comme l’a écrit Gilbert Durand, de faire
« sauter les verrous, [d’]ouvrir les fenêtres et faire circuler l’air enivrant du
grand large, [d’]ouvrir la carrière à de nouveaux modes de penser 3 ». Face à
l’altérité oppressante où est confinée le sexe feminin, l’intellectuelle s’engage
à enjamber les situations dégradantes, à faire ce saut cher à Leslie Kaplan :
Penser la politique pour un écrivain c’est penser comment une conception
politique intervient dans son travail d’écrivain. Quant à moi, je trouve vital de
m’interroger sur ce que c’est, concrètement, aller dans le sens du SAUT, de la
séparation avec le « monde des assassins », sortir du ressassement, de la répé-
tition, créer un espace de pensée, de liberté. […]. Penser c’est lier, mettre en
rapport des choses apparemment sans rapport, créer la surprise, l’étonnement,
ouvrir, et non expliquer, enfermer dans des catégories 4.

D’après Leslie Kaplan, les frontières entre démarche politique et méthode


poétique doivent s’abolir pour permettre à l’écrivain de dénicher, débusquer
et déstabiliser les rapports de domination. Ce « saut », Marguerite, l’héroïne
d’Orsenna, dont le propos relève d’une exclusion axiologique, ou participe
d’une « excommunication épistémologique », semble l’accomplir en adop-
tant cette posture transgressive voire rebelle :
Je ne serai pas, jamais, de celles qui bêtifient, qui sacrifient leur intelligence
à la « santé de leur couple ». Jamais je ne ferai croire à mon mari que je partage

1. Franz Kafka, Journal, 27 janvier 1922, cité par Leslie Kaplan en 2001 dans « Qui a
peur de la fiction » (Libération, 13/02/2001) et en 2000 dans « La phrase la plus politique
pour moi en tant qu’écrivain » (Les Ambassades, CRL). Ces deux articles sont repris en 2003
dans Les Outils, Paris, P.O.L., 2003, p. 22 et 26.
2. Michel Tournier citant Nietzsche, dans Le Vent paraclet, Paris, Éd. Gallimard, 1977,
p. 194.
3. Gilbert Durand, Introduction à la mythodologie, Tunis, Cérès Éditions, 1996, p. 8.
4. Leslie Kaplan, Les Outils, p. 27.

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LA FIGURATION DE LA FEMME… | 207

son enthousiasme idiot [ni] la bonne épouse [qui] avale en souriant toutes ces
couleuvres plantées d’épines, et [qui] se tait. Quand cette maladie […] détruit la
fierté et la confiance, cette épouse infiniment tolérante doit se changer en soldat.
Et se battre. (MB, pp. 194-195).

Par cette profession de foi, Marguerite invite au changement de méthode.


La méthode – venant de methodos – est le « chemin » qui conduit à une
vérité. Mais le chemin a profondément changé. La vérité et l’axiologie aussi
ont mué, puisque cette vérité, suivant la logique margueritienne, est désor-
mais au bout du chemin qui change. Et ce changement s’impose au regard
du volume de travail que la femme comme la fille sont contraintes d’abattre
quotidiennement et qui fait d’elles le pilier central du foyer.

Une femme POTOMITAN 1

Avant même d’atteindre la fleur de l’âge, la petite fille voit son existence
s’encombrer d’activités absorbantes et chronophages. Eu égard aux nom-
breuses tâches dont elle est l’unique exécutante, à l’usage corporel dont
elle est la pauvre victime, cette fille, en dépit de son jeune âge, fait figure
d’enfant-potomitan :
Du matin au soir, la fille aînée d’une grande famille se fait dévorer par une
meute de demandes. Lesquelles sont pires que les fourmis. Elles mordent autant
mais personne ne peut les écraser du pied ni les faire rissoler dans une bonne
flaque d’alcool à brûler. […], la fille aînée répond « oui », « oui à tout », « oui
tout de suite », « oui, bien sûr », elle court d’une tâche à l’autre. Peu à peu, il
lui semble maigrir, maigrir, peu à peu disparaître. Morceau par morceau, on la
grignote, la déchiquette (MB, p. 64).

Pourtant, une fois devenue mère, c’est comme si la femme tombait de


Charybde en Scylla : elle continue de se confronter à un faisceau de tâches
redoutables qui transforment sa vie en croix. Dans son optique de caractéri-
ser cette sur-occupation de la femme, Orsenna construit parfois des phrases
longues rappelant celles de Marcel Proust pour produire un effet de com-
plexification. C’est en l’occurrence le cas de cette phrase dont la seconde
période majeure est constituée d’un faisceau de verbes infinitifs :

1. Dans un temple vaudou, « potomitan » désigne le pilier central. Par analogie, la société
antillaise utilise ce terme pour faire référence à la femme, la mère-courage sur qui repose, tel
un poteau, les fondements de son univers, à savoir celui de la famille et du foyer. L’expression
« pierre angulaire » semble plus connue.

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Le reste, tout le reste de mon temps était dévoré par les sauterelles habi-
tuelles, ces milliers de tâches qui, d’avant l’aube à minuit, s’acharnent à ronger
jusqu’à l’os la moindre seconde d’une vie de mère africaine : allaiter, piler, mar-
cher, porter, laver, sécher, allaiter, humer, soupirer, marchander, allumer, décou-
per, râper, épépiner, bouillir, mijoter, moucher, torcher, soigner, consoler, allaiter
(sic.), raconter, bercer, endormir, etc. (MB, p. 193).

Cet effet de complexification par la mise en série de verbes infinitifs,


l’avalanche de verbes d’actions proférés à la faveur d’un effacement des liens
syntaxiques au profit de la multiplication de segments de même nature ren-
force cette impression d’occupation outrancière. Il s’agit ici d’une pure syncope
de verbes infinitifs propices à faire apparaître en pleine lumière le trop-plein
d’activités d’une d’épouse africaine. Soit deux douzaines de verbes qui for-
ment un essaim impressionnant montrant que le mariage est vécu comme un
carcan, un talon de fer, et suggérant toutes les variétés de couleuvres hérissées
d’épines que « la bonne épouse » silencieusement et même cauteleusement
« avale en souriant » (MB, p. 195). Ce faisceau de verbes figurerait aussi une
sourde (car les verbes sont à l’infinitif) appropriation de la femme. Cette rhé-
torique donne finalement à voir la fonction de pivot de la femme africaine,
son degré d’engagement qui est à la mesure de sa personnalité de femme poto-
mitan, pour reprendre l’expression antillaise consacrée.
Au total, la phrase articule deux moments, autour d’une pause maté-
rialisée par les deux points : à gauche, c’est-à-dire en amont de ces deux
points, des éléments qui viennent caractériser la femme africaine ; à droite,
les termes accumulés, en l’absence de lien logique, formant un paquet
d’infinitifs. Toutes ces violences convergent et se croisent pour donner à
la condition féminine une ambiance de huis clos infernal et d’étouffement
carcéral. Cela illustre le fait que l’injonction de la catégorisation, dont nous
avons fait état à l’orée de cette analyse, consiste à réifier, à « déclarer les êtres
humains [féminins] superflus en tant qu’êtres humains 1 », à les déclarer, en
somme, étrangers à l’humanité ; à les assigner à cette place, à cette posture
d’étrangers.
Quant à l’homme africain, « prisonnier de son sexe, encore dominé
par sa [propre] domination 2 », parfois exsudant d’autorité et épris
d’oisiveté, il attribue les plus nombreux labeurs aux femmes. Ce mode de
distribution sexuelle inéquitable du travail n’obéirait, en définitive, qu’à ce
que Luce Irigaray dénonce par le terme « phallogocentrisme 3 » qui, visant

1. Lettre à Karl Jaspers du 4 mars 1951, Hannah Arendt, Karl Jaspers, Correspondance
1926-1969, Paris, Éd. Payot, 1996, pour la traduction française.
2. Isabelle Clair, Sociologie du genre, Paris, Éd. Armand Colin, 2015, p. 91.
3. Mot-valise forgé en 1965 par le philosophe Jacques Derrida, composé à partir des
termes « phallocentrisme » et « logocentrisme » pour qualifier la place centrale accordée par

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LA FIGURATION DE LA FEMME… | 209

à perpétuer l’asymétrie entre homme et femme, « parvient à ses fins tota-


lisantes en excluant totalement le féminin 1 ». Cette discrimination dans la
division sexuelle des tâches invente, de fait, le devoir de révolte de la femme
moderne, crée le « fardeau » de la femme intellectuelle : celle-ci s’impose le
droit et le devoir de dénoncer un tel traitement en vue de briser les cadres
fixes du « sexage ». Son sacerdoce est désormais d’œuvrer pour libérer sa
sœur africaine en la tirant de ce milieu que Derrida décrit comme « un
antre 2 » au double sens dont ce mot est plein : « une caverne profonde,
obscure, noire, [du] sanscrit, antara, voulant dire “fente”, “caverne”, antara
signifie aussi “intervalle” et se rattache ainsi à la préposition latine inter qui
a donné la préposition “entre 3”. » La vie sombre, caverneuse de la femme la
confine dans cette antre/entre humanité et animalité : « Je suivais une pente
dangereuse. L’installation dans l’animalité pure et simple » (MB, p. 178).
Par ailleurs, ces effets de complexification pourraient figurer la fonction
de permanence de la femme au sein du groupe familial (les hommes étant
souvent dehors), permanence que certains perçoivent comme illustrative
d’une « matrifocalité 4 ». Ainsi, on appréhende l’analogie race/genre/classe/
proposée pour penser le genre comme un rapport social de domination,
analogie séminale de cette entreprise de « dessentialisation » à visée libéra-
trice qui prendra son essor dans les années 1970.
Ce projet de « dessentialisation » initié par les « chantres de la zone
interdite 5 » nous permet de poser l’idée principale que « genre » et « race »
peuvent effectivement être liés par leur fonctionnement analogique sur
la base de l’idée de nature. C’est ce qu’explique la sociologue Colette

la psychanalyse au phallus et par la philosophie occidentale au logos et à la symbolique du


phallus. Pus tard, en 1974, Luce Irigaray, psychanalyste et féministe reprend ce terme et
théorise un différencialisme de la sexualité féminine. Voir http : //fr.wikipedia.org/wiki/
phallogocentrisme, consulté le 20 juin 2017.
1. Luce Irigaray, Ce Sexe qui n’en est pas un, Paris, Éd. de Minuit, 1977, cité dans
Genre et migrations postcoloniales. Lectures croisées de la norme de Yolaine Parisot et Nadia
Ouabdelmoumen, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2013, p. 110.
2. Jacques Derrida, « La double séance », dans La Dissémination, Paris, Éd. du Seuil,
1972, pp. 261-262.
3. Ibid., pp. 262-263.
4. Yolaine Parisot, « Retourner la marge en centralité », Entretien avec Yanick Lahens,
dans Cultures Sud. L’engagement au féminin, Notre Librairie, Revue des littératures d’Afrique,
des Caraïbes et de l’océan Indien, n° 172, janvier-mars 2009, p. 71. En effet, le terme « matri-
focalité » se justifie par le fait que, à la femme est assigné l’espace clos du foyer, tandis que
les hommes, par leurs activités professionnelles, semblent voués au monde extérieur et à la
socialisation.
5. Michèle Rakotoson, « Identité et pouvoir dans le théâtre africain », dans Alternatives
théâtrales, n° 48, 1995, p. 16. Par cette expression, l’auteure qualifie une situation qui n’a
jusqu’ici été prise d’assaut par les femmes intellectuelles. Sous ce rapport, la nouvelle généra-
tion d’intellectuelles fait œuvre de rupture et d’avant-garde.

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Guillaumin qui bat en brèche la définition selon laquelle le sexe et la race


sont comme « des naturalismes » mettant « en œuvre une foi, préverbale
et préformelle, en l’origine “viscérale” ou “programmée” des conduites
humaines ». Ce « naturalisme là peut s’appeler racisme, il peut s’appeler
sexisme, il revient toujours à dire que la Nature, cette nouvelle venue qui
a pris la place des dieux, fixe les règles sociales 1 ». La sociologue considère
ainsi que les concepts de « race » et de « genre » fonctionnent de façon ana-
logue, la « nature » allant « jusqu’à organiser des programmes génétiques
spéciaux pour ceux qui sont socialement dominés 2 ».
La logique de ces concepts, qui inscrivent les propriétés de la construction
Race/Genre 3 dans des mécanismes similaires inspire à Colette Guillaumin
l’invention du terme de « sexage ». Dans les rapports Race/Genre, elle dis-
cerne en effet « des mécanismes communs d’appropriation des dominés 4 » :
« Ces groupes sont […] appropriés, c’est-à-dire la propriété (au sens le plus
ordinaire du terme) d’un autre groupe humain. Le sexage, l’esclavage, sont
des rapports de cette sorte. La possession d’autres êtres humains implique
qu’on en fait usage : leur appropriation n’est pas une péripétie juridique,
encore que les lois l’expriment, c’est un usage corporel d’abord 5 ». Mais, pour
comprendre les causes de cette sur-occupation et de cette dépendance écono-
mique de la femme, il convient de faire un décrochage permettant de placer
notre réflexion sous un nouveau regard : celui de la structuration sociale qui
se veut immuable, chaque compartiment étant délimité par une ligne rouge.

Femme et identités essentialistes

Au mariage ainsi qu’aux différentes maternités de la femme africaine, il


préexiste trois étapes incontournables : l’ancrage infrangible dans sa classe
sociale, le choix du conjoint, et l’excision. Le caractère fatal de la caste est
suggéré au moyen d’une phrase fondée sur le principe d’émiettement, celle
écrite comme au ciseau, ou, celle qui tient de cette « écriture comme au cou-
teau 6 », et qui a la vertu de montrer qu’en Afrique contemporaine, la femme

1. Colette Guillaumin, Sexe, race et pratique du pouvoir. L’idée de nature, p. 299.


2. Ibid., p. 300.
3. En général, les mots « race », « genre », « classe » sont placés entre guillemets pour
indiquer qu’il s’agit de construit idéologique. Guillaumin, une des premières, dans le domaine
de la recherche, à avoir montré le caractère idéologique de la notion de genre, race, etc.,
emploie une majuscule comme marqueur de construit idéologique, au lieu des guillemets.
4. Ibid., p. 306.
5. Ibid., p. 307.
6. Annie Ernaux, L’écriture comme au couteau, entretien avec Frédéric-Yves Jeannet, Paris,
Éd. Stock, 2002.

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LA FIGURATION DE LA FEMME… | 211

est encore tenue en laisse par la tradition, ce qui a commencé (c’est-à-dire


les origines) ne laisse pas de la commander, comme si elle était à jamais
prise dans la glu de la caste. Cela relève d’une conception voisine du sexage
et qu’on pourrait baptiser « castage 1 » : « Ton chef-d’œuvre est peul. Donc
noble. Que tu le veuilles ou non, tu es forgeronne. Donc castée. Un noble ne
peut épouser une castée » (MB, p. 144).
Comme on le voit, ces phrases brèves à visée persuasive et à la tonalité
plutôt comminatoire ont vocation à frapper, à infliger à la femme la logique
ancestrale. Même divorcée, celle-ci ne recouvre pas totalement sa liberté ;
pis, elle souffre le martyre, étant impitoyablement mise au ban de la société.
En vestale rendue masculine (par transexualisation 2, comme Orsenna qui
écrit ici au féminin), gardien zélé du temple traditionnel, le père renché-
rit en prévenant : « Une divorcée n’est pas tenue de respecter toutes les lois »
(MB, p. 144). Quant à la femme qui viole cette disposition, toute sa vie
durant, elle aura à subir la stigmatisation et l’anathème : « Il vous faudra
toute votre vie affronter le mauvais œil » (MB, p. 145). Nous voyons ainsi
comment « l’appartenance ethnique » ou à la caste (classe sociale sans poro-
sité aucune) figent les femmes africaines dans un système de catégorie mise
en place par la tradition et perpétuée par l’autorité patriarcale. Selon Bouglé,
« Répulsion, hiérarchie, spécialisation héréditaire, l’esprit de caste réunit ces
trois tendances 3 » et, de ce fait même, constitue une forme de stigmatisation
qui sape la cohésion du groupe et compromet le vivre ensemble.
Cette oppression liée à la fatalité des castes constitue des obstacles qui
jalonnent le chemin menant au mariage. Le mariage obéit à des lois d’airain
qui font passer l’essence avant l’existence. En fait foi le propos sentencieux
du père de Marguerite illustrant le principe axiologique qu’en Afrique, l’es-
sence précède l’existence, que c’est ce qui commence qui commande. Voilà
le tréfonds idéologique qui, à l’opposé d’une plastique vision du monde,
tient des identités essentialistes ou, pour le dire avec des mots de Amin
Maalouf, des « identités meurtrières » illustratives d’une « vision du monde
biaisée et distordue 4 ».

1. Ce néologisme nous est inspiré, par analogie, de cet autre néologisme « sexage », pour
désigner l’appropriation des femmes par les castes.
2. Terme que nous empruntons à Gérard Genette, voir Palimpsestes. La littérature au
second degré, Paris, Éd. du Seuil, 1982, pp. 423-424. Genette trouve que « le changement
de sexe est un élément important de la transposition diégétique […]. Il peut, d’une manière
thématiquement plus active, explorer la capacité de variation pragmatique de l’hypotexte ».
Parmi les cas de transexualisation, Genette cite la masculinisation de Paméla dans Joseph
Andrews, la féminisation de Crusoé dans Suzanne et le Pacifique.
3. Cité dans Le Petit Robert 1, Dictionnaire de la langue française, Paris, Le Robert, 1986,
p. 264.
4. Amin Maalouf, Les Identités meurtrières, Paris, Éd. Grasset, 1998, p. 39.

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212 | MAMADOU FAYE

Vu les épreuves qui jalonnent son évolution, la petite fille africaine ne


peut sortir indemne de l’enfance. Alors qu’ailleurs la fille jouit d’une situa-
tion fraîche et lénitive dans la douceur d’un traitement balsamique, sa sœur
africaine, elle, devra franchir une étape sanguinaire, celle de l’excision qui
constitue la croix de toute fille soninké. Cette mutilation, la narratrice
l’évoque avec des termes fort dépréciatifs à travers lesquels on sent sourdre
le courroux d’une femme meurtrie dans sa chair et atteinte dans son âme,
enragée qu’elle est par ce que Julia Kristeva pourrait tenir pour « abject 1 ».
Il s’agit de « cette bizarrerie physique, cette persistance d’une barbarie mil-
lénaire : une femme coupée » (MB p. 69). La narration qu’elle fait de cette
situation est imbibée d’humour noir et d’ironie mordante et se compose
de phrases dont le tout « est enté dans des nombres avec lesquels il faudra
compter 2 » dans le récit, fût-il littéraire : « Le carré blanc, à droite de la
lettre M 3, restera vide, bien sûr. L’opération ne m’a pas changée en homme.
Mais que dois-je inscrire après le F 4 ? “50 %”, puisque ce jour-là, en haut de
mes cuisses, mon sexe s’est trouvé réduit de moitié ? Ou “30 %”, ou “75 %”,
tout dépend de la valeur qu’on accorde à ce qu’on m’a ôté ». (MB, p. 69).
Au tableau sombre et déprimant où la narratrice répertorie les urgences
qui requièrent « de reprendre la Création à zéro » (MB, p. 275), figure l’infi-
bulation, une pratique tout aussi violente que celle de l’excision : « Le bas de
son ventre excisé et infibulé résume toutes les tortures infligées aux femmes
depuis le fonds des âges par la meute des hommes » (MB, p. 133). À cela
s’ajoute l’indigence économique qui jette la femme africaine dans les bras de
vieux hommes Blancs qui les extirpent, par le biais du mariage, des affres de
la faim pour les installer à l’abri du besoin. Il s’agirait alors moins de mariage
d’amour que d’union pour la survie, donc sans choix aucun. À cette insincé-
rité calculatrice dans les mariages mixtes, s’ajoute un phénomène en passe
de devenir un fléau en Afrique noire : la dépigmentation à laquelle s’adonne
la femme africaine, symptomatique du mimétisme racial. Ce qui charrie des
maladies comme le cancer, le diabète avec leurs conséquences dévastatrices.
Ces deux pratiques – la dépigmentation et le mariage mixte à travers lequel
l’Africaine cherche à s’unir avec un conjoint européen – constitue un autre
versant du « sexage ». Le romancier en rend compte à travers le parti pris de
faire osciller le récit entre phrases tronçonnées et phrases étendues. Nous en
avons l’illustration au travers de cette phrase où se trouvent enchâssées des
subordonnées causales, pour dire le lourd et complexe passif de l’Afrique
en partie imputable à la condition féminine, et une proposition principale

1. Julia Kristeva, Pouvoir de l’horreur. Essai sur l’abjection, p. 15.


2. Jacques Derrida, La Dissémination, p. 219.
3. « M » est l’abréviation de « masculin ». L’héroïne est en train de remplir le formulaire
de demande de visa de court séjour en France.
4. « F », dans la même situation qu’on vient de décrire, désigne le sexe féminin.

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LA FIGURATION DE LA FEMME… | 213

brève qui suggère l’extrême urgence à mobiliser énergies et volontés en vue


d’inverser cette sinistre tendance :
Puisque rien n’allait comme il fallait […], puisque les maris les plus vieux
aux queues les plus molles épousaient les femmes les plus jeunes aux ventres les
plus avides, puisque les progrès de la médecine sauvaient des nourrissons que
la malnutrition tuait le jour d’après, puisque nos coquettes Noires dépensaient
des fortunes pour s’éclaircir la peau et se défriser la chevelure […] il semblait
nécessaire et urgent de reprendre la Création à zéro (MB, p. 275).

Peut-être y a-t-il lieu de faire remarquer que cette longue phrase relève-
rait de « la furie du total » avec laquelle, Orsenna, dans la foulée de Proust,
Gide, Claudel, « déserte l’esprit français, ce génie de la clarté et de l’orga-
nisation 1 ». À travers les affinités créatrices entre l’auteur Orsenna et son
héroïne Marguerite, c’est la faconde soninké qui semble être greffée sur
l’esprit français. En tout état de cause, la mise en œuvre de cette conception
visant la déconstruction requiert diverses étapes dont le nécessaire coup
d’arrêt à cette natalité accentuée voire outrée qui empêche la femme afri-
caine d’accomplir son rêve de devenir un agent majeur de développement.

Femme et surnatalité

La femme est aussi « autre » du fait de ses maternités fort nombreuses et


rapprochées. Ce que Mlle Klauwaerts, la « représentante plénipotentiaire du
PSAFA, Programme Spécial d’Appui à la Femme Africaine » (MB, p. 168)
ne manque pas de tourner en dérision en faisant le constat aux relents de
réquisitoire à la fois cinglant et consternant : « Vous les jeunes Noires, n’avez
aucune intelligence. À peine rencontrez-vous un homme que vous oubliez
votre tête et devenez utérus, frénétique usine à fabriquer des bébés » (MB,
p. 170). La véracité de ce reproche fait à la femme s’illustre à travers cette
confession de Marguerite qui vérifie à ses propres dépens le foudroyant
réquisitoire énoncé plus haut par la jeune femme européenne. Le témoignage
suivant, porté par une métaphore industrielle, met en évidence, sur le mode
de l’humour sarcastique, cette surnatalité africaine qui consiste dans la pro-
création d’un enfant tous les quinze mois, ou peu s’en faut :
Mlle Klauwaerts avait vu juste. Une usine s’était mise en marche au-
dessous de mon nombril. Ousmane, petit-fils de feu Ousmane, fut suivi de
Mariama, petite-fille de feue (sic) Mariama, qui précéda Henriette. Après une

1. Gilles Philippe et Julien Piat, La Langue littéraire. Une histoire de la prose en France,
Paris, Éd. Fayard, 2002, p. 186.

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214 | MAMADOU FAYE

brève accalmie, surgit le peloton de garçons : Tierno, Eddy […] et Francis.


Mon ventre n’en avait pas fini. Aminata s’y installa, à peine sortie déjà rempla-
cée par Awa. Une production ininterrompue […] Huit bébés en dix ans (MB,
pp. 176-177).

À la lecture de cette confession, une remarque s’impose : malgré


la situation poignante qu’elles décrivent, ces lignes sont trempées dans
l’eau forte de l’humour. L’humour que Bergson tient pour une arme de
destruction de la sclérose. Selon le philosophe français, la société sécrète
naturellement des structures et un ordre propres à lui assurer stabilité et
harmonie. Ces structures et cet ordre sont cependant voués à la sclérose
dont notre passivité ainsi que nos automatismes font le lit. Et seule une
posture perpétuelle d’improvisation créatrice peut venir à bout de cette
sclérose. L’arme de cette posture est l’humour qui suscite le rire, ce rire qui
fait mouche et qui blesse.
Le rire est le remède à cette sclérose. Le rire fait mal. C’est le châtiment
que tout témoin est invité à infliger à son semblable lorsqu’il le prend en
flagrant délit d’automatisme inadapté. C’est un appel à l’ordre, ou plutôt
c’est l’inverse, c’est un rappel au désordre qui est vie, remise en question
permanente de l’ordre d’hier. C’est pourquoi les personnages les plus
enfoncés dans les structures immuables […] étant plus exposés que d’autres
aux démentis de leur milieu, à la tentation de plaquer du mécanique sur
du vivant, ont une vocation comique particulière que le théâtre et la satire
exploitent traditionnellement 1.
Quoi qu’il en soit, parmi les conséquences directes de ces nombreuses
maternités, le récit pointe la ruine de la carrière de la femme. Autant l’école
l’avait tirée hors de l’enfer de l’animalité, autant les nombreuses maternités
l’y ont rejetée. Aussi Marguerite insiste-t-elle sur le pouvoir qu’a l’appren-
tissage d’extirper les humains de l’animalité, et inversement, sur la capacité
de l’ignorance à rejeter les humains dans l’antre de l’animalité :
Huit bébés en dix ans. Inutile de vous dire que ma carrière juridique s’en
était allée, goulûment aspirée par cette armée de petits vampires. À chaque tétée,
je sentais ma mémoire appauvrie d’un chapitre pourtant si consciencieusement
engrangé. Peut-être que mes enfants ne supportaient pas ces notions tech-
niques (le bail emphytéotique, le recours pour excès de pouvoir) dissoutes dans mon
lait. Au  début, ce cambriolage m’affola, ces voraces me vidangeaient le crâne.
Je résistai et pleurai, m’obligeai à réapprendre en secret, dans la nuit, le savoir
dérobé. Et puis je m’abandonnai. Chaque chose en son temps. Une époque pour
la maternité. Une autre pour devenir la Marie Curie du droit. Malgré cette rési-
gnation déguisée en sagesse, je suivais une pente dangereuse. L’installation dans
l’animalité pure et simple (MB, pp. 176-178).

1. Michel Tournier, Le Vent paraclet, p. 191.

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LA FIGURATION DE LA FEMME… | 215

Ce propos donne à s’apercevoir que si l’Afrique a accusé du retard dans


son essor économique, cela est, ne serait-ce qu’en partie, imputable au fait
que bien des filles, de potentielles Marie Curie, voient leur carrière se briser
prématurément sur le roc des mariages avant l’heure et des maternités tout
aussi précoces, nombreuses et rapprochées. L’ambition affichée de devenir
l’orgueil de tout un continent, en s’exhaussant à la dimension de « Marie
Curie du droit » (MB, p. 178), n’a pas prospéré, malheureusement. L’échec
et mat qui s’est ensuivi traduit une dimension fondamentale : le sexe est un
fait réel, naturel et immuable, verrouillé, tandis que le genre, idéel, est une
construction culturelle, ouverte, promue à un devenir indépendamment du
sexe. En Afrique singulièrement, le genre n’est rien d’autre qu’un construit
idéologique ou patriarcal enté sur le sexe. Comme le justifie Danielle Juteau,
« des êtres qui sont des choses dans les faits sont pensés comme des choses
dans la tête 1 ». Dans ce construit culturel, la performance vaut son pesant
d’or. Être une femme n’est que le point d’orgue d’un apprentissage, le point
d’aboutissement d’une somme d’actions, d’une expérience tissée dans un
sens ou dans un autre.
Qu’il s’agisse du genre femme ou du genre homme, les deux ne sont que
tributaires des performances accomplies, mais non de l’identité sexuelle
en elle-même genrée depuis la naissance. Ce qu’est la femme ne sera établi
en définitive que par ce qu’elle aura fait. Dans ce sens, Judith Butler a
inventé le syntagme de « performance du genre 2 », expression par laquelle
elle introduit subversivement un trouble dans le genre, en ayant recours
à des performances à même de rendre flottantes ces mêmes catégories de
genre. Nous nous rappelons ainsi la phrase de Simone de Beauvoir dans son
Deuxième sexe 3, « On ne naît pas femme, on le devient » qui, déconstruisant
la notion de genre, paraît franchir les coupures des classifications, semble
désancrer le sexe du biologique et l’en isoler « pour le saisir dans ses enjeux
politiques et sociaux et souligne[r] un processus inscrit dans l’expérience. Ce
qui revient à reconnaître que les effets de ce processus sont à fois intériorisés
par les individu-e-s et modifiables puisque ne relevant pas de la nature 4 ».
Pourtant, il y a une conséquence plus subtile, moins visible et moins
mesurable de la natalité. Il s’agit de l’instinct de mort propre à la procréa-
tion et commun à l’humanité par-delà race, classe sociale et géographie.
Seulement, cet instinct de mort est assorti d’un coefficient déterminé par
le nombre de maternités. Certes, la multiplicité des individus requiert

1. Danielle Juteau, Trouble dans le genre, dans https://fr.wikipedia.org/wiki/Trouble_


dans_le_genre (consulté le 18 juin 2017).
2. Ibid.
3. Simone de Beauvoir, Deuxième sexe 1. Les faits et les mythes ; 2. L’expérience vécue, Paris,
Éd. Gallimard, 1949.
4. Isabelle Clair, Sociologie du genre, p. 17.

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216 | MAMADOU FAYE

absolument la reproduction, c’est-à-dire le passage d’un individu plus âgé à


un autre plus jeune, mais il reste que procréer, c’est mourir un peu. La pro-
création est un acte proprement sacrificiel en ce sens que chaque pas franchi
en procréant constitue un pas supplémentaire vers le trépas. C’est ce que
Robinson de Michel Tournier a bien décrit à travers ses réflexions dans son
log-book. L’insulaire y rapporte les enseignements tirés des renseignements
fournis par Samuel Gloaming, le vieil homme original avec qui il aimait à
discuter. Ce dernier insiste particulièrement
sur le sacrifice de l’individu à l’espèce qui est toujours secrètement
consommé dans l’acte de procréation. Ainsi, la sexualité était la présence
vivante, menaçante et mortelle de l’espèce même au sein de l’individu. Pro-
créer, c’est susciter la génération suivante qui innocemment, mais inexorable-
ment, repousse la précédente vers le néant. À peine les parents ont-ils cessé
d’être indispensables qu’ils deviennent importuns. L’enfant envoie ses géni-
teurs au rebut, aussi naturellement qu’il a accepté d’eux tout ce qu’il lui fallait
pour pousser. Dès lors il est bien vrai que l’instinct qui incline les sexes l’un
vers l’autre est un instinct de mort. Aussi bien la nature a-t-elle cru devoir
cacher son jeu – pourtant transparent. C’est apparemment un plaisir égoïste
que poursuivent les amants, alors même qu’ils marchent dans la voie de l’abné-
gation la plus folle 1.

Pour peu qu’on tienne compte de cette réflexion, on peut en déduire que
la femme en travail à huit reprises pour avoir « Huit bébés en dix ans » a
franchi autant de pas vers le néant. Dès lors, l’on comprend aisément pour-
quoi l’espérance de vie en Afrique relève plus du souhait que de l’espérance,
car l’Africaine aurait huit chances supplémentaires pour parvenir au néant.
Cette situation connote la dispersion de la femme africaine à travers sa
progéniture, laquelle dispersion précipite, indubitablement, sa disparition.
Comme si elle dressait le portrait-robot de la femme africaine, la narratrice
en arrive à résumer sa condition en sept entrées. Entre anaphore et énumé-
ration, Orsenna met en relief ce qui pourrait s’appeler les sept tératologies
essentialistes qui sont aux dépens de la femme, l’extirpant de l’humanité et
faisant d’elle une sorte sur-femme :
1. Elle descend en droite ligne de la première d’entre elle, Lucy.
2. Le bas de son ventre excisé et infibulé résume toutes les tortures infligées
aux femmes depuis le fonds des âges par la meute des hommes.
3. De l’aube jusqu’à la nuit, sans cesse elle travaille tandis que son époux est
assis sous l’arbre à palabres.
4. Plus qu’aucune autre au monde, elle enfante. À croire que son utérus est la
meilleure demeure pour la semence masculine.

1. Michel Tournier, Vendredi ou les limbes du Pacifique, p. 131.

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LA FIGURATION DE LA FEMME… | 217

5. Plus qu’aucune autre au monde, elle jalouse. Sans cesser, bien sûr, de sou-
rire hypocritement à ses rivales concubines.
6. Plus qu’aucune autre au monde, son cul, l’âge venant, atteint des records
de circonférence. Déesse souveraine de la graisse, ridiculisant pour toujours les
régimes perpétuels de vos maigrelettes compagnes.
7. Plus qu’aucun être humain au monde, les catastrophes l’accablent sans
jamais l’abattre. (MB, pp. 133-134).

Ainsi, ce compendium qui attribue à la femme africaine un statut


exceptionnel pas peu dégradant achève de montrer qu’il existe une sorte
de « fracture féminine » entre l’Afrique et ailleurs. Cette situation requiert
d’agir sans délai, pour la sortir de cet âge de l’altérité sombre et lui rendre
cette égale dignité caractéristique de tout homme et de tout l’homme.

Conclusion

Madame Bâ semble avoir finalement réussi à révéler que l’asymétrie


entre femme et homme au détriment de la première nommée trouve ses
racines dans « le primat du patriarcat, jusque-là ennemi principal 1 » et par
trop tentaculaire. Sous ce rapport, la narratrice intradiégétique Marguerite,
consciente que les rapports de domination ont une face matérielle et une
face « idéelle », a adopté une posture propre à contrer, à déstabiliser et même
à déconstruire l’approche commune qui justifie l’ordre social par la nature.
Orsenna a ainsi artialisé, en s’appuyant sur le socle de son imaginaire, la
problématique du genre qui, comme du reste celle de la race et de la classe
sociale, est partie intégrante « des concepts qui visent à renverser l’explica-
tion naturalisante pour mettre au jour des logiques proprement sociales 2 ».
Ainsi, son roman contribue-t-il à faire dissiper les couches nuageuses qui
enveloppent encore le système de domination de la femme africaine.
La figuration de celle-ci s’épanouit aussi à travers le parti pris d’Orsenna
de faire de Madame Bâ son porte-parole qui décape tout au long du récit
ces épaisses couches. Il inscrit ainsi la femme comme le fond tendancieux
et essentialiste du roman et inverse le jugement que fait Genette selon
lequel « l’obsession civilisatrice est une maladie propre au sexe masculin 3 ».
Contrairement au verdict de Genette, la figure du civilisateur est incarnée,

1. Isabelle Clair, Sociologie du genre, p. 117.


2. Ibid., p. 112.
3. Gérard Genette, Palimpsestes. La littérature au second degré, p. 429. Précisons que
Genette formulait ce jugement à l’occasion de son analyse de Suzanne et le Pacifique de Jean
Giraudoux.

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218 | MAMADOU FAYE

dans Madame Bâ, par une femme. Toutefois, ce choix d’une femme nous
paraît en défaut au moins sur un point : la fiction orsennienne dépeint
presque exclusivement la domination patriarcale de la femme, sans faire
un rapprochement entre femme et homme, ce qui contredit toute her-
méneutique anthropoféministe. Et, si nous considérons le roman sur son
versant féministe, nous nous apercevons qu’il ne remplit pas non plus les
conditions d’une lecture herméneutique puisque la critique des textes
serait biaisée, orientée et unilatérale, donc partielle et parcellaire. Aussi,
avec Victoria Davion, nous insurgeons-nous contre une telle position
qu’elle estime aussi discriminatoire que le chauvinisme masculin : « une
perspective vraiment féministe ne peut comprendre soit le féminin soit
le masculin sans critique parce qu’une perspective vraiment féministe
nécessite une critique des rôles des sexes, et cette critique doit inclure
la masculinité et la féminité 1 ». Mais en définitive, ce roman vaut bien
son pesant d’or dans le débat centré sur la condition féminine en créant
un personnage féminin déterminé à défaire les identités essentialistes, à
dé-fataliser sa condition fixiste pour accéder à un autre statut, à un autre
monde, fait de cette « douce et enfantine humanité 2 ».

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Elena Odjo
Emmanuel Odjo

LE RAPPORT HOMME/FEMME À TRAVERS


DES RELATIONS INTERLOCUTIVES

Un regard sur le continent africain et sur le discours littéraire issu de la


plume des écrivains francophones africains (Sembène Ousmane, Aminata
Sow Fall) ne peut s’empêcher de constater dès le début de la diversité et
des contrastes. D’abord dans le thème des œuvres littéraires, ensuite dans la
manière de construire de la diversité, ce qui permet de souligner les contrastes.
Ces écrivains d’expression française et leurs œuvres sont au centre de notre
préoccupation, avec une focalisation déclarée sur les formes interlocutives en
rapport avec la relation Homme/Femme en Afrique traditionnelle, touchée
par les marques indélébiles de la colonisation. Le cadre discursif qui nous gui-
dera dans l’analyse du discours littéraire indique que ce discours est conçu en
rapport étroit avec le contexte qui le soutient et dont il dépend. La prémisse
qui nous guide est l’existence d’une connexion entre l’écrivain, l’œuvre et la
société, fait témoigné par le flux qui les traverse et par la représentation, inten-
tionnelle ou non, des marques sociales à l’aide des faits discursifs.
La perspective que nous proposons est ancrée dans le discours littéraire
et se fonde sur l’analyse du discours. Notre recherche concerne les écrivains
translingues ou « venus d’ailleurs », ou les « exilés du langage 1 », les écrivains
étrangers d’expression française, notamment ceux qui ont réalisé dans leur
vie réelle « un passage » du pays d’origine vers un pays d’adoption de langue
française. La longueur de ce passage varie d’une ou plusieurs années jusqu’à
la totalité de la vie. Ces derniers méritent, pensons-nous, le qualificatif de
« translingues » puisqu’ils ont réalisé non seulement un passage géogra-
phique d’un territoire vers un autre, mais aussi un déplacement linguistique
de longue date : celui qui leur a permis d’incorporer culturellement la langue
d’adoption et d’en faire la langue de leur expression artistique.
Ce qui résulte de leur travail, l’œuvre présentée au public, a un support
discursif qui doit, à nos yeux, permettre de dégager les traces de ce passage.

1. Voir Anne-Rosine Delbart, Les exilés du langage. Un siècle d’écrivains français venus
d’ailleurs (1919-2000), Limoges, Presses Universitaires de Limoges, 2005.

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222 | ELENA ODJO EMMANUEL ODJO

Ces traces sont sûrement perceptibles à plusieurs niveaux, celui des échanges
des personnages semble être bien marqué. Inspirée par Robert Vion 1 et par
Catherine Kerbrat-Orecchioni 2, nous construisons une grille d’analyse qui
s’arrête aux échanges des personnages (séquences dialogales qui engagent
des hommes et des femmes, en fait des personnes des deux sexes, peu
importe leur âge). Tout en considérant les relations interlocutives comme
« une relation construite dans et par l’activité langagière 3 », nous dégagerons
les formules d’adresse, les modes verbaux, les marques de l’intention, les
verbes utilisés pour décrire l’acte de parler à un autre, les rapports de place.
Partant de la constatation que les relations sociales et les relations inter-
locutives sont en rapport permanent, comme l’affirme Robert Vion, nous
considérons avec ce dernier que :
En fonction du postulat selon lequel les interlocuteurs laissent des traces de
leur présence et de leurs activités au sein des messages qu’ils échangent (théories
de l’énonciation) les sujets sont amenés à construire un ordre qui n’est ni iso-
morphe, ni subordonné à celui impliqué par la relation sociale. Ces deux ordres ne
sont cependant pas autonomes : ils dépendent l’un de l’autre sans jamais se trou-
ver, l’un vis-à-vis de l’autre, dans une relation unidirectionnelle de subordination. 4

Les interactions visées par nous sont des formes de dialogue inséré
dans le discours littéraire, avec une insistance particulière sur le dialogue
Homme-Femme. Le but est de constater comment le discours montre par
ses moyens les rapports Homme/Femme, le rapport des places (institution-
nelles, subjectives, énonciatives, discursives) dans un espace interactif dont
le positionnement des partenaires de dialogue est interchangeable.

Cadres interactifs, espaces d’échanges

Pour parler de « cadre » et d’« espaces » il faut tenir compte que « la rela-
tion que les acteurs contractent à travers le tissu discursif mis en place 5 »

1. Voir l’article de Robert Vion, Pour une approche relationnelle des interactions verbales et
des discours, Langage et société, no 87, 1999, doi : 10.3406/lsoc.1999.2855.
2. Catherine Kerbrat-Orecchioni, Les interactions verbales. Vol.1, 2, 3, Paris, Éd.
Armand Colin, 1990, 1992, 1994.
3. Robert Vion, L’analyse des interactions verbales, 1996, p. 1, sur http://cediscor.revues.
org/349 (consulté le 30 septembre 2016).
4. Ibid.
5. Voir l’article de Robert Vion, « La gestion pluridimensionnelle du dialogue » in Cahiers
de linguistique française, Actes du Colloque de pragmatique de Genève (15-17 juin 1995), no 17,
1995, p. 180.

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LE RAPPORT HOMME/FEMME À TRAVERS… | 223

s’instaure dans un cadre interactif où évoluent ces acteurs et que « tout dans
la production langagière est à la fois institutionnel, subjectif, discursif 1 ».
Nous partons de l’idée que les sujets se rencontrent dans un cadre social
et institutionnel et que cette rencontre les réunit. En associant cette ren-
contre à un ou plusieurs types d’interactions qu’ils peuvent donner du sens à
leurs activités et aux énoncés échangés.
Comme nous pouvons le voir, le discours est un terme qui trouve sa place
entre la réalité et le langage, il n’est pas neutre et en se réjouissant d’une
logique double 2, il possède sa propre véracité.
Il représente une articulation de plusieurs aspects qui sont autonomes :
le souvenir des énoncés passés que le discours présent réactualise, la posi-
tion qu’il occupe vis-à-vis d’eux, les particularités de la situation présente,
l’espace (où ? quand a-t-il été prononcé ? quels étaient les protagonistes ?) et
la part de l’imagination et de la représentation propre au langage. De fait, ce
qui se dit à un moment donné est un compromis entre ce que le sujet parlant
voudrait dire et ce qui peut être dit.

Les rapports de places

La notion de rapport de places s’articule autour de plusieurs critères :


la nature de la situation dans laquelle les acteurs sont engagés, les types de
texte ou d’interactions qu’ils mobilisent, la nature de la relation sociale qu’ils
contractent, les places discursives qu’ils occupent dans l’interlocution.
Il est évident que l’analyse d’une interaction demande d’abord de déter-
miner le type dont elle dépend. À l’intérieur d’un cadre interactif donné,
toute interaction met en œuvre un ensemble de types subordonnés (les
modules) qui peuvent se succéder ou s’emboîter.
Nous présentons le terme d’espace interactif comme une relation com-
plexe que construisent deux sujets qui communiquent, relation qui combine,
en fait, un jeu de cinq types de places différentes : les places institutionnelles,
les places modulaires, les places subjectives, les places textuelles et les places
énonciatives selon Vion 3. Les relations qu’entretiennent ces diverses places
ouvrent l’accès à la connaissance des activités langagières et à une meilleure
approche relationnelle des interactions et des discours.

1. Ibid., p. 182.
2. Ceci renvoie à la notion de dialogisme révélée par Mikhaïl Bakhtine. Voir Tzvetan
Todorov, Mikhaïl Bakhtine, le principe dialogique, Paris, Éd. du Seuil, 1981 (voir notamment
« Intertextualité », pp. 95-116).
3. Pour cette catégorisation voir toujours l’article de Robert VION, Pour une approche
relationnelle des interactions verbales et des discours.

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224 | ELENA ODJO EMMANUEL ODJO

Pour ce qui est des places, celles institutionnelles sont définies également
d’après Robert Vion : « Les places institutionnelles semblent provenir de
positions sociales extérieures et antérieures au déroulement d’une interac-
tion. […] Ces rapports institutionnels contribuent à définir le cadre social
de la rencontre et justifient une typologie des interactions 1. »
Comme nous l’avons vu plus haut, les places institutionnelles définissent
le type de relation sociale contractée lors de la communication établie entre
les sujets parlants. Ces situations semblent déjà être définies de l’extérieur
par des positions sociales et professionnelles, mais, comme une sorte de
règle générale, il ne faut pas arrêter de jouer les rôles dans la mesure où les
acteurs engagés dans la conversation veulent bien le faire.
Les places modulaires sont liées aux modules, elles représentent des îlots
discursifs et textuels qui peuvent préciser la position du personnage ou sa
vie, son histoire (ex. consultation médicale-place dominante et conversa-
tion sur leurs pratiques sportives ou de leur famille – place dominée). Vion
soutient que : « Par rapport au cadre social de la rencontre, les modules
correspondent à des moments interactionnels subordonnés, à la gestion
locale d’un type. Ainsi, lorsqu’un moment conversationnel se développe au
sein d’une consultation médicale, la conversation en question se produit à
l’intérieur d’un cadre social correspondant à la consultation 2. »
Comme nous avons pu observer ci-dessus, l’existence des modules dans
une interaction est due soit à une initiative positive de l’un acceptée par
l’autre, soit à cause de l’impossibilité de poursuivre l’échange, dans ce cas en
développant une « dérive négative » selon Vion, les sujets espèrent trouver
les ressources pour continuer la conversation. Selon lui, les places discursives
imposent un passage : « D’une manière générale, passer du cadre social
(places institutionnelles) aux places modulaires revient à passer d’un niveau
relativement global à un niveau plus “local”, celui des types subordonnés 3. »
Ce type de place permet aux sujets parlants d’accomplir plusieurs tâches
discursivo-cognitives, comme la description, l’argumentation, la narration,
le discours instructionnel qui peuvent à leur tour se suivre où s’emboîter.
Au niveau textuel, écrit, la présence d’une séquence narrative à l’intérieur
d’un dialogue, va demander l’apparition de certaines dispositions spatiales,
de signes indiquant « les tours de parole 4 », des verbalisations différentes et
des faits prosodiques.
Avec les places subjectives, nous sommes en présence des images des acteurs
eux-mêmes, recomposées par ce qu’ils disent et par la manière qu’ils ont de
le dire. La situation des places subjectives permet de constater qu’elles sont

1. Voir l’article de Robert Vion, « La gestion pluridimensionnelle du dialogue », p. 182.


2. Ibid., p. 183.
3. Ibid., p. 184.
4. Ibid., p. 185.

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LE RAPPORT HOMME/FEMME À TRAVERS… | 225

plus directement liées à la dynamique de l’échange. À ce niveau les sujets


cherchent à amadouer, à impressionner, à séduire, à créer des images en
opposition et avoir une image stable.
Les places énonciatives « concernent la manière dont le locuteur
construit des énonciateurs dans son propre discours et procède ainsi à
une mise en scène de lui comme des “autres”. 1 » Il s’agit des places très
fines qui traitent le mode d’implication du sujet vis-à-vis de son dire
(Je suis là pour comment parler ?), du type de relation établie vis-à-vis de
son partenaire, la modulation, les interactions verbales. Elle correspond
à un double enjeu de « crédibilité » et de « captation ». Cette crédibilité
porte sur la nécessité du sujet parlant d’être cru, soit par rapport à ce qu’il
dit, soit par rapport à ce qu’il pense réellement, c’est-à-dire sa sincérité.
Le sujet parlant doit défendre une image de lui-même qui le conduit à
répondre à la question : « comment puis-je être pris au sérieux ? » Pour
cela, il peut adopter plusieurs attitudes discursives : de neutralité, de dis-
tanciation, d’engagement.

Les formules d’adresse

En fait, notre attention s’est penchée sur deux romans africains :


Le  Mandat 2 de Sembène Ousmane et La Grève des bàttu ou les Déchets
humains 3 d’Aminata Sow Fall. L’analyse vise la diversité et les contrastes
d’abord dans le thème des œuvres littéraires, ensuite dans la manière de
construire de la diversité, ce qui permet de souligner les contrastes, avec une
focalisation déclarée sur les formes interlocutives en rapport avec la relation
Homme/Femme.
Par le terme « d’adresse » on entend, comme Catherine Kerbrat-
Orecchioni le dit, l’ensemble des expressions dont dispose le locuteur pour
désigner son allocutaire et elles servent en outre à établir un type particulier
de lien social. D’après Braun, on distingue les grandes catégories d’uni-
tés qui composent les systèmes d’adresse : les prénoms personnels ou les
« noms d’adresse » ou « appellatifs 4 » : anthroponymes ou noms, termes de
parenté, titres, termes de profession, termes affectifs, expressions d’injure.

1. Ibid., p. 186.
2. Toutes les citations du roman Le Mandat (M) de Sembène Ousmane renvoie à l’édition,
Paris, Éd. Présence Africaine, 1966.
3. Toutes les citations du roman La Grève des bàttu ou les Déchets humains (GB) d’Aminata
Sow Fall renvoient à l’édition, Paris, Éd. Le Sepent à plumes, coll. « Motifs », 2011.
4. Friederike Braun, Terms of Address. Problems of patterns and usage in various languages
and cultures, Berlin/New York/ Amsterdam, Éd. De Gruyter Mouton, 1988.

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226 | ELENA ODJO EMMANUEL ODJO

Dans le roman Le Mandat de Sembène Ousmane, nous pouvons remar-


quer les noms d’adresse suivants : pour une femme – « Femmes, votre époux,
Ibrahima Dieng est-il présent ? » (M, p. 114), « Mety, l’aînée et première
épouse », « Aram, la seconde épouse », « femmes », « Quelqu’un, a-t-il un
restant de cola ? demanda-t-il sans pourtant, s’adresser à l’une ou à l’autre
des femmes », « bougresse 1 » (M, p. 114), les deux femmes de Dieng :
« Apportez-moi quelque chose pour m’essuyer. », « Mety, pardonne-moi,
masse mes jambes. » (M, p. 117), Dieng à sa femme « – Écoute, rentrons
dans la chambre » (M, p. 119), « – … Tu n’avais pas à faire lire la lettre »
(M, p. 110), Madiagne Diagne (un voisin) à Mety « – C’est pour ma maison,
Mety, dit Madiagne Diagne. […] – Madiagne, tu sais que notre maison est
la tienne. », la femme de son arrière-petit-cousin venu de France appelée
« toubabesse 2 », « madame » ou « Madame » (M, p. 143), Dieng à la femme
qui demande de l’aide « – Voï !…Voï ! clama-t-il. », la sœur aînée de Dieng
« la mère d’Abdou », pour un homme – le facteur « Bah » (nom du facteur),
un « toubaba », un « alcati 3 » (M, p. 114), Ibrahima Dieng – « Ibrahima
Dieng est le maître de céans » (M, p. 114), « notre homme » (M, p. 114),
« Tout de suite, Dieng » (M, p. 117), « Ne te lamente pas, Yallah est
grand ! », « – Nidiaye 4, Bah, le facteur, est venu. » (M, p. 118), « Donne-lui
le reste. », « Bah nous a dit qu’elle (la lettre) vient de Paris. », femme incon-
nue à Ibrahima Dieng « – Homme, ton compagnon est parti. » (M, p. 133),
« Dieng ! » (M, p. 135), « Nidiaye (chéri) il ne nous reste pas beaucoup. »
(M, p. 135), la femme qui demande de l’aide à Dieng « – Père !… Père !…
s’il te plaît […] Père, pardonne-moi, je suis étrangère à Ndakaru (Dakar). »
(M, p. 148), « – Ibrahima, pardonne-moi, débuta Aram » (M, p. 171).
Suite à cet inventaire des noms d’adresse, nous fondons notre analyse sur
deux grandes catégories : les « pronoms d’adresse » et les « noms d’adresse ».
L’utilisation de la deuxième forme du singulier du pronom personnel repré-
sente le procédé par excellence de désignation de son allocutaire qui traduit
le rapprochement, la familiarité, la solidarité à un rapprochement dû à
l’appartenance à la même famille, à la même communauté, au statut et aussi
aux aspects affectifs de la relation.
Les syntagmes nominaux utilisés en fonction vocative possèdent un
certain nombre de marqueurs syntaxiques, prosodiques et lexicaux. Les
termes « Femmes, votre époux, Ibrahima Dieng est-il présent ? », « Mety,
l’aînée et première épouse », « Aram, la seconde épouse », donnent déjà des
informations sur la religion – une seconde épouse n’est jamais une formule

1. Femme méchante, maligne.


2. Mot en wolof pour désigner toute personne à peau blanche, il fait généralement réfé-
rence aux Européens.
3. Agent de police.
4. Nidiaye : oncle, ici chéri.

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LE RAPPORT HOMME/FEMME À TRAVERS… | 227

pour les chrétiens. Dans la structure « notre homme », notre renvoie à Mety
et Aram, les deux femmes de Dieng qui fait référence au même aspect
religieux, homme souligne le sexe, le pouvoir, le rôle, la relation de famille.
Avec « Ndiaye (chéri) il ne nous reste pas beaucoup. » on observe l’utilisa-
tion d’un terme affectueux Ndiaye, employé dans le texte en wolof, marque
de l’identité des écrivains translingues. L’utilisation d’un terme de parenté,
« – Père !… Père !… s’il te plaît […] Père, pardonne-moi, je suis étrangère
à Ndakaru (Dakar). » renvoie à une question de registre qui tient compte de
la circonstance de l’échange, et on constate que père fonctionne comme un
appellatif dans ce cas, et non comme un désignatif. Cette formule d’adresse
traduit le sentiment de protection que la femme qui demande de l’aide,
attend de la part de Dieng, un inconnu. Le procédé d’adresse « la mère
d’Abdou », pour désigner la sœur aînée de Dieng, est assez représentée
dans les expressions d’adresse en Afrique, qui montre que les membres de
ces sociétés ont tendance à envisager un nom d’adresse en termes de rela-
tions familiales, fait qui prouve aussi l’importance de la famille en Afrique.
Les appellatifs par des noms de famille et prénoms sont assez fréquents
(Ibrahima Dieng, Dieng, Mety, Aram, Madiagne Diagne) et donnent
des détails sur l’attitude du narrateur, sa prise de position par rapport aux
faits narrés. Nous soulignons aussi l’emploi des formes avec le suffixe -esse
« bougresse » (femme méchante, maligne) et « toubabesse (blanche) » ou
« Madame » comme termes péjoratifs ou ironiques.
À la différence du Mandat, le roman La Grève des bàttu, peinture de
mœurs et satire politique, possède enfin toute une panoplie de formes pour
désigner l’autre en fonction de son statut social. On voit combien peuvent
varier en richesse les termes d’adresse.
Termes d’adresses pour un homme : la secrétaire « – Tu sais, Kéba, tu
perds ton temps avec les mendiants. » (GB, p. 34), Salla Niang s’adresse
aux mendiants « Jog jot na ! Jog jot na kat ! 1 […] – Il est temps de se réveil-
ler, les gars. » (GB, p. 48), Salla s’adressant à son patron « Quel salaud,
Monsieur. » (GB, p. 50), Lolli à Mour, son mari « Ingrat, salaud, menteur.
Tiem 2 ! […] Voyou, créature sans vergogne » (GB, p. 60), la mendiante
à Galaye : « Tu as peut-être raison, mon fils. » (GB, p. 78), Sagar Diouf
s’adresse à Kéba : « Tu dois être heureux, maintenant ! […] ; les mendiants,
on ne les voit plus. » (GB, p. 82), Dibor, la sœur de Bougouma, l’institu-
teur : « – Bougouma, tu viens d’accomplir une salle action. Ta réaction est
inhumaine car on dirait que tu t’adresses à des bêtes ! » (GB, p. 86)
Termes d’adresses pour une femme : « Sokhna Lolli, Badiane, Badiane.
Comment se portent les gens de la ville ? – Sidibé, Sidibé, tout le monde en

1. Il est temps de se lever.


2. Expression de mépris.

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228 | ELENA ODJO EMMANUEL ODJO

paix, Sidibé. » (GB, p. 16), « Tu ne peux pas comprendre cela, Sagar… »


(GB, p. 34), le patron de Salla et sa femme « – Laisse la gamine tranquille.
Elle travaille ici, elle n’est pas encore notre esclave ! – Ah ! rien que pour
une bonne, tu oses remettre mon autorité en cause ! Un de ces matins, je lui
demanderai de faire ses paquets. Et tu la suivras ! » (GB, p. 50), le patron
s’adressant à Salla « Salla, garde-moi le dernier baraada 1. » (GB, p. 51),
Mour s’adressant à sa femme, Lolli « – Lolli, j’ai une chose très importante
à te dire. Réveille-toi. – Han… – Lolli ! – Oui ! » (GB, p. 53), le père à
Lolli : « Veux-tu achever mes jours, Lolli ? […] Mour est ton mari. Il est
libre, il ne t’appartient pas. » (GB, p. 64), Galaye (père de famille, chômeur)
s’adressant à une mendiante : « –Tiens, soxna si, c’est un don de Dieu ! […]
– C’est de la charité, grand-mère ! Je te le donne en charité ! » (GB, p. 78)
Le roman La Grève des bàttu met en scène deux extrêmes : mendiants
et puissants. Nous remarquons le style adopté par Aminata Sow Fall,
avec un recours à des tournures plus proches du style oral que d’un fran-
çais littéraire conventionnel. L’insertion des noms propres et des termes
d’adresse nominaux dans le texte permet une meilleure compréhension du
sens, mais aussi des faits énonciatifs. Nous constatons dès la première vue
que les noms d’adresse qui renvoient aux femmes sont plus nombreux que
ceux adressés aux hommes, ce qui traduit que dans le roman, le nombre des
tours de paroles des femmes est plus petit. Il y a un penchant pour l’utili-
sation du wolof dans les interactions verbales des personnages et dans leur
dénomination « Sokhna Lolli, Badiane, Badiane. Comment se portent les
gens de la ville ? – Sidibé, Sidibé, tout le monde en paix, Sidibé. » Le rapport
Homme/Femme se caractérise par l’utilisation de la deuxième personne du
singulier dans les interactions entre chef (homme)-subordonnée (femme)
« Tu sais, Kéba, tu perds ton temps avec les mendiants. » et « Tu ne peux
pas comprendre cela, Sagar… ». L’usage des relations familiales dans
l’appellation des personnes « – C’est de la charité, grand-mère ! »/« Tu as
peut-être raison, mon fils. » est aussi présente dans ce roman. Les membres
de la même famille se tutoient généralement, même s’ils n’appartiennent à
la même génération. Notons aussi qu’en se tutoyant le pilier du pouvoir est
annulé par celui de la solidarité, de l’affectivité, de l’intimité.
Il conviendrait d’ajouter la remarque faite par Cecilia Condei que
dans le cas des écrivains translingues « l’œuvre concerne deux territoires
textuels et se nourrit de deux codes langagiers 2. » Les noms propres sont
significatifs pour une communauté africaine à laquelle appartient le je

1. Théière.
2. Cecilia Condei, « Noms propres et termes d’adresse nominaux : interprétation dis-
cursive des constructions (para)textuelles » in Els noms en la vida quotidiana. Actes del XXIV
Congrés Internacional d’ICOS sobre Ciencies Onomastiques (ICOS) Annex. Seccin 9, sur http://
www.gencat.cat/llengua/BTPL/ICOS2011/205.pdf DOI: 10.2436/15.8040.01.205.

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LE RAPPORT HOMME/FEMME À TRAVERS… | 229

narrateur. L’effet musical de leur enchaînement vocalique agrandit la


force énonciative.

Les modes verbaux

Les identifications de temps contribuent, en premier lieu, à fonder


l’ancrage réaliste ou non réaliste de l’histoire et se chargent de multiples
fonctions narratives selon la classification d’Yves Reuter : « elles qualifient
lieux, actions et personnages de façon directe ou indirecte, structurent et
distinguent les groupes de personnages (morts/vivants ; jeunes/vieux ;
adultes/enfants…), marquent des étapes dans la vie, facilitent, entravent ou
déterminent des actions 1 ».
Notre analyse vise les modes verbaux utilisés par les personnages qui
apparemment se présentent sans médiation du narrateur, sous forme de
dialogue ou de monologue.
À ce niveau dans le roman Le Mandat nous observons une prépondérance
pour l’indicatif présent et l’impératif. Comme titre d’exemple nous citons
quelques séquences : « – Femmes, votre époux, Ibrahima Dieng est-il pré-
sent ? », « Je ne suis pas un toubaba (Européen ou blanc) », « – Tu sais toi
aussi que notre homme n’est jamais à la maison à cette heure-ci », « – Je
dois faire mon travail. Toutes, lorsque vous me voyez, c’est comme si vous
voyiez un alcati (agent de police) », « – Tu es pire qu’un alcati. Il suffit que tu
laisses un papier une ou deux semaines pour qu’arrivent les “gens d’impôt” :
saisie. » (M, p. 114)
La valeur fondamentale du présent de l’indicatif est d’évoquer ce que
l’on fait ou dit, c’est le présent de l’énonciation. Il s’agit des interactions qui
se caractérisent par une visualisation forte : « lorsque vous me voyez, c’est
comme si vous voyiez un alcati » (M, p. 114) crée une image perpétuée, sug-
gestive justement par ce phénomène de perpétuité accentué par « lorsque…
c’est comme si ». Une nuance itérative accompagne la construction et s’asso-
cie à la représentation déformée, exacerbée que l’on a d’un représentant du
pouvoir qui est, en plus, un homme. Dialogue entre le facteur et Mety, la
femme d’Ibrahima Dieng – l’humour est un moyen de jouer les rôles sociaux
en les mettant à distance.
Dans le cas de l’impératif nous remarquons que c’est l’homme qui fait
appel à ce mode verbal qui exprime l’ordre « – Mon fruit préféré ! Lave-
moi la cola. » (M, p. 116), « Apportez-moi quelque chose pour m’essuyer. »,
« Alors donne-lui le reste. Et que Yallah fasse que tous nos malheurs suivent
ce reste. ». La réponse de sa femme, à la demande de Dieng « – Mety,

1. Yves Reuter, L’analyse du récit, Paris, Éd. Dunot, 1997, p. 38.

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pardonne-moi, masse mes jambes. » (M, p. 117), Mety lui dit : « – Ne te


lamente pas, Yallah est grand ! » (M, p. 118). Ici l’impératif est issu d’un
geste de consolation, la deuxième partie, sorte d’achèvement phrastique, se
constitue en argument convaincant et marqueur culturel. Il ne sert à rien
de se lamenter, l’acte n’apporte rien et n’a aucun effet si ce n’est Allah qui y
intervient. Ce qu’on doit faire ce n’est pas la lamentation, mais la confiance
en Allah. Dialogue entre Nogoï Binetu et Ibrahima Dieng 1 :
NB – Je me rendais chez toi, pour solliciter un crédit, soit en nature, soit en
argent. J’ai besoin de cinquante kilos de riz.
Dès leur rencontre, Dieng avait deviné. La voix de la vieille femme s’enrou-
lait lentement dans son cerveau.
Un marchand ambulant qui traversait la rue chantonnait :
De la poudre qui tue, puces, punaises, cafards
Poudre qui rend vos nuits douces.
ID – Je me rends chez Mbarka, ensuite j’irai chez toi, murmura Dieng, et
il se dit en lui-même : « Il ne me servira à rien de lui dire que je n’ai rien. »
(Italiques dans le texte)

Le changement de temps et de mode verbal procède, dans cet exemple,


à un changement de plan narratif : le dialogue des personnages, un discours
direct est interrompu par l’alternance avec un temps qui a un aspect imperfectif
(l’imparfait) et qui sert la description insérée dans le dialogue « La voix de la
vielle femme s’enroulait lentement dans son cerveau ». « S’enrouler » peut être
encadré conformément à l’analyse de Dominique Maingueneau 2 dans la caté-
gorie des verbes « non-conclusifs », qui « ne sont pas orientés vers un terme ».

Les rapports de places

Places institutionnelles

La Grève des bàttu


Le dialogue entre Kéba Dabo et sa secrétaire ouvre une perspective
d’analyse nouvelle :
Et ce jour encore, […] rayonnant de joie, il s’est arrêté devant le bureau de sa
secrétaire en lui disant :
– Cette fois, nous réussirons ! Nous les aurons ! […]

1. Notons dans le texte Nogoï Binetu et Ibrahima Dieng : NB et ID.


2. Dominique Maingueneau, Éléments de linguistique pour le texte littéraire, Paris, Éd.
Dunod, 1997, p. 34.

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LE RAPPORT HOMME/FEMME À TRAVERS… | 231

– Tu sais, Kéba, tu perds ton temps avec les mendiants. Ils sont là depuis
nos arrière-arrière-arrière-grands-parents. Tu les as trouvés au monde, tu les y
laisseras. Tu ne peux rien contre eux. Quelle idée d’ailleurs de vouloir les chas-
ser ? Que t’ont-ils fait ?
– Tu ne peux pas comprendre cela, Sagar… ne ressens-tu rien lorsqu’ils
t’abordent… non, ils ne t’abordent pas, ils t’envahissent, ils t’attaquent, ils te
sautent dessus ! Voilà, ils te sautent dessus ! N’éprouves-tu rien lorsqu’ils te
sautent dessus ?
[…]
– Que veux-tu que j’éprouve ? Si j’ai de quoi leur donner, je le leur donne,
sinon je continue mon chemin. C’est tout. Et puis, la religion recommande bien
que l’on assiste les pauvres ; comment vivraient autrement ?
– La religion prescrit l’aide aux pauvres, mais elle ne leur dit pas de priver
leur prochain de tout repos. Tu entends, tu comprends cela ? […]
– Mais, dis-moi, Kéba, je ne te demande qu’une chose : comment
vivraient-ils s’ils ne mendiaient pas ? Ah ! dis-moi encore ceci : à qui les gens
donneraient-ils la charité, car il faut bien qu’on la donne, cette charité, qui est
un précepte de la religion ? Kéba ne répond pas. (GB, pp. 34- 35)

À travers cette longue discussion où Sagar essaie de convaincre son chef


que son action est une perte de temps, on remarque des formules d’adresse
directe « Kéba/ Sagar ». La conversation se caractérise par une proximité
des participants qui même s’ils n’ont pas le même statut, ils se comportent
dans l’interaction comme des égaux, Kéba n’occupe pas la place domi-
nante comme il serait normal. La preuve : cette petite phrase de la fin de la
séquence, phrase descriptive en apparence, en fait constative, mais qui opère
par l’acte locutionnaire qui la soutient un changement de rôle : la secrétaire,
une femme, prend le pouvoir et fait taire l’homme. Le rôle social dans cette
situation ne respecte pas le schéma d’un scénario précis. Les règles compor-
tementales ne sont pas impératives, elles n’arrivent pas à contraindre le sujet
d’agir et de parler d’une seule manière. Sagar donne à son rôle sa propre
mesure. On va voir plus tard que la place institutionnelle est influencée par
d’autres places constitutives de la relation interlocutive.

Places modulaires

Lors d’un tel échange, nous constatons une initiative positive d’un
locuteur acceptée par l’autre. Après avoir défini les discussions entre Lolli
et Serigne Birama, il convient de voir le positionnement l’un vis-à-vis de
l’autre et leur manière de définir les modules mis en place :
[…] Et Mour ? Comment va-t-il ?

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232 | ELENA ODJO EMMANUEL ODJO

– Il se porte très bien, Dieu merci. Il est pris par son travail. Là-bas, ils
n’ont pas du tout le temps. Il te fait dire que s’il ne vient pas il n’en pense pas
moins chaque instant à toi. Ne l’oublie pas dans tes prières. […]
– Comment pourrais-je l’oublier dans mes prières, lui qui pense toujours à
moi ? Ma parole d’hier est celle d’aujourd’hui. […]
– Dis-lui ceci : qu’il ne craigne rien ; Inch’ Allah, il n’ira que de l’avant. Il est
fait pour dominer, c’est dans son étoile. Inch’ Allah, il sera de ce petit nombre
d’hommes qui tiennent entre leurs mains le destin du pays. Tiens, attrape une
perle de ce chapelet.
Serigne Birama saisit la perle des deux doigts de Lolli, crachote dessus et,
tout en marmonnant des paroles inaudibles, il compte et recompte les perles du
chapelet […].
– C’est clair ; ce que je vois est très clair. Une étoile qui brille, qui brille…
La prospérité, le bonheur. Mour pourrait avoir une très grande surprise. Qu’il
fasse le sacrifice d’un bélier. Tout ira bien Inch’ Allah. (GB, pp. 16-17)

Les échanges entre la femme de Mour Ndiaye, Lolli, et Serigne Birama


se construisent comme une consultation sur le destin réservé à son mari.
L’ouverture appartient à l’homme qui reçoit la femme et les « dons » et qui
l’assure d’un avenir heureux de son mari. Le discours de Lolli et son mari
construisent une place d’expert à Serigne Birama tandis que Mour Ndiaye
est mis indirectement en situation de consultation.
Les visions de Serigne Birama sont transmises sous forme de discours
que Lolli va rapporter à son mari.
En prononçant ces derniers mots avant de prendre congé de Serigne Birama,
Lolli ne fait que reprendre en écho ce que Mour Ndiaye avait l’habitude de dire :
– Ma situation présente, je la dois à Serigne Birama. Cet homme est for-
midable. Je n’étais rien, rien du tout quand je l’ai connu. Je lui dois tout, je ne
pourrai jamais le payer en retour. (GB, p. 18)

À l’intérieur de la scène s’insèrent les paroles de Mour, formule de rappel,


de discours rapporté au présent suivi par une séquence narrative qui passe en
revue le parcours professionnel de l’actuel Directeur et d’une autre, remé-
morant la rencontre avec Serigne Birama.

Places discursives

De nombreuses séquences s’insèrent sous forme de remémorations des


fragments de dialogue. Pour la plupart du temps, il s’agit d’un monologue
intérieur comme dans l’exemple : « Ah non, plutôt mourir que de me laisser
marcher sur les pieds par ce mec ; je suis sûr qu’il ne “signifie rien” chez
lui ; alors il se défoule chez nous, sur les Nègres, pour se persuader qu’il

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LE RAPPORT HOMME/FEMME À TRAVERS… | 233

a quelque consistance. Ah non ! Moi, je n’accepterai pas cela. Je suis un


homme, moi ! » (GB, p. 18)
La séquence souligne un positionnement social : le Blanc-Le Nègre. En
remettant au présent les verbes – on suggère, selon nous, l’omniprésence du
rapport de domination-subordination.

Places subjectives

Ces places sont les plus directement liées à la dynamique de l’échange.


Prenons ici comme référence le dialogue entre Kéba et sa secrétaire (GB,
p. 34) que nous l’avons déjà cité comme exemple pour les places insti-
tutionnelles. À ce niveau la secrétaire joue à amadouer, à construire une
image plus ou moins fugace, opposant calme à fort, impulsif. Ce type
d’interaction fait le mieux ressortir le jeu de positions « subjectives » qui
se modifient à chaque tour de parole jusqu’au point ou Kéba commence à
perdre sa domination. La complicité féminine joue un rôle important, elle
met en œuvre une stratégie d’amadouage. Il s’agit donc d’une place perdue
pour Kéba. Au  cadre interactif, il n’y a pas d’égalité (tours de paroles)
pour qu’il ne soit pas pris comme perdant il continue son discours avec un
monologue dans son bureau et il propose à son tour des rapports de place
plus valorisants. À titre d’exemple, voici un court extrait : « Les femmes
s’intéressent davantage aux choses superficielles… Il faut qu’on leur
apprenne à être responsables. […] Mais il y a aussi que certains hommes
n’aiment pas les femmes de tête, comme on dit ; elles menacent leur hégé-
monie. » (GB, p. 36)

Places énonciatives

Cette position énonciative se manifeste discursivement très bien dans


les phrases suivantes : « Vous croyez que les gens donnent par gentillesse ?
Non, c’est par instinct de conservation. » (GB, p. 47) Dans cette situation
le sujet, Nguirane Sar, se construit une position d’énonciateur, responsables
des opinions émises, il partage cette position en mêlant sa voix à d’autres
voix non-identifiables (la polyphonie). Dans ce cas, le lecteur crée deux
places énonciatives selon Vion : « l’une par laquelle il joue du rôle, l’autre
qui lui permet de se jouer du rôle 1 ».

1. Robert Vion, L’analyse des interactions verbales, 1996, p. 8.

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234 | ELENA ODJO EMMANUEL ODJO

Conclusion

Comme on a pu constater, la prise en compte de ces cinq modes de


positionnement et leurs interrelations constantes nous permettent de
reconstruire les stratégies suivies par les sujets. La mise en œuvre de la
relation sociale oblige les sujets à passer par une relation interlocutive
et à gérer simultanément des places de nature différente. Ces sociétés
conçoivent différemment la relation interpersonnelle jusqu’à affirmer
que la société wolof repose sur le principe de différenciation qui se tra-
duit dans des caractéristiques communicatives de la langue. Les relations
qu’entretiennent les diverses places permettent de concevoir un modèle
dynamique de l’interaction. Nous constatons le sens de responsabilité
qu’ont les écrivains par rapport à la langue et l’effort constant pour se faire
comprendre.

Bibliographie

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guages and cultures, Berlin/New York/ Amsterdam, Éd. De Gruyter Mouton,
1988.
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Annex. Seccin 9, sur http://www.gencat.cat/llengua/BTPL/ICOS2011/205.
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LE RAPPORT HOMME/FEMME À TRAVERS… | 235

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REPRÉSENTATIONS LITTÉRAIRES
ET QUESTIONS DE POÉTIQUE

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Analyse Kimpolo

DÉRISION DU POLITIQUE DANS LA LITTÉRATURE


POSTCOLONIALE
Sony Labou-Tansi, Mutt Lon

Les œuvres littéraires produites en Afrique francophone subsaharienne


avant les indépendances, celles de Ferdinand Oyono notamment, Le Vieux
Nègre et la médaille (1956), Une Vie de boy (1956) et celle de Mongo Béti
Le Pauvre Christ de Bomba (1956) laissaient déjà transparaître la veine iro-
nique de cette littérature. En s’intéressant aux œuvres publiées moins d’une
décennie après les indépendances, vers la fin des années 1960 voire 1970
comme La Vie et demie 1 et même celles plus récentes, Verre cassé (2006),
Black Bazar (2009) d’Alain Mabanckou, ou encore Ceux qui sortent dans la
nuit 2 (2013) de Mutt Lon, on peut se rendre compte de la récurrence de
la dérision, de l’ironie, de l’humour et même de la satire dans cette littéra-
ture. Cet intérêt pour les figures de la légèreté et de la distanciation 3 n’est
pas sans rappeler l’idée que le mot dérision recouvre, celle d’une moquerie
non dépourvue de méchanceté cherchant non seulement à faire rire, mais à
humilier, à discréditer, voire à annihiler, au moins symboliquement, celui
ou ceux qu’elle vise.
Les sociétés traditionnelles africaines ont été en effet témoins d’une
histoire mouvementée, la colonisation suivie de l’installation des dicta-
teurs dans la sphère politique après les indépendances. Dans les deux cas,
l’individu peine à affirmer sa parole face aux figures dominantes et aux
injustices dont il est victime. Comment donc oser critiquer sans pour autant
être victime de la répression ? Comment mettre en scène et dénoncer les
drames et l’horreur de la mort, les monstruosités et l’arbitraire nés avec
l’installation des nouveaux régimes militaro-politiques au pouvoir et échap-
per à la censure ? L’écriture de la dérision, s’inscrivant dans le cadre d’un

1. Sony Labou-Tansi, La Vie et demie, Paris, Éd. du Seuil, 1979. Dorénavant abrégé VD.
2. Mutt Lon, Ceux qui sortent dans la nuit, Paris, Éd. Grasset, 2013. Dorénavant abrégé
CSN.
3. Philippe Hamon, L’Ironie littéraire, essai sur les formes de l’écriture oblique, Paris, Éd.
Hachette, 1996, p. 59.

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240 | ANALYSE KIMPOLO

renouvellement des formes esthétiques, semble répondre à la volonté des


écrivains qui cherchent à traduire dans des formes narratives, la désillusion
amère des nouvelles réalités sociopolitiques tout en s’acharnant sur ceux et
celles qu’elle vise. Arme remarquablement efficace, Sony Labou-Tansi s’en
est explicitement servi dans son roman La Vie et demie, où la dérision sous
des formes variées constitue à la fois l’instrument d’un dévoilement, d’une
dénonciation et le vecteur d’une raillerie et d’une satire politique. Dans
Ceux qui sortent dans la nuit de Mutt Lon, la dérision, plus discrète s’inscrit
dans cette mouvance esthétique où critique et raillerie sont élevées au niveau
du discrédit et de l’humiliation du politique. C’est à cette articulation de la
dérision et du politique que nous tenterons de donner un sens dans le cadre
de cette recherche. Nous voulons ainsi saisir, dans l’écriture de Sony Labou-
Tansi et celle de Mutt Lon, la part de la dérision qui fonde chez chacun de
ces auteurs, une esthétique romanesque. L’examen des différents supports
et fonctions de la dérision et son extension à la satire dans La Vie et demie et
dans Ceux qui sortent dans la nuit permettra de mettre en évidence l’intérêt
de ces deux auteurs pour ces figures. Nous verrons de quelle manière ils uti-
lisent par exemple la dérision et la satire pour offrir une lecture de l’histoire
sanglante des peuples marqués par une pratique violente du pouvoir depuis
les indépendances.

Les supports de la dérision

L’histoire décrite dans La Vie et demie est celle d’un pays soumis à une
dictature impitoyable et absurde. Dès l’incipit, le lecteur est plongé dans une
atmosphère d’horreur où la mort et le sang, les monstruosités, l’arbitraire,
les séquestrations, la terreur, le désordre et le déchirement du tissu social
transparaissent dans une écriture de la violence. Représentant un univers
étrange qui oscille entre le réel et le surnaturel, le roman accorde, toutefois
une place constante à la dérision et à l’ironie.
Dans Ceux qui sortent dans la nuit, le monde décrit est celui du surnaturel,
où le narrateur, la nuit tombée est capable de se dédoubler, de se transfor-
mer et de devenir un être invisible, pouvant voler librement à travers les
airs. L’histoire est construite autour de la mort prématurée de Dodo, une
petite fille âgée de dix ans et sœur cadette du narrateur. Dodo a été initiée
par sa grand-mère pour devenir une « ewusu 1 » (CSN, p. 32). Au cours de
l’initiation, l’absorption des neuf décoctions rituelles a bien été effectuée ;

1. Ewusu : être mystérieux qui, la nuit venue, a le pouvoir de sortir de son corps, de se
rendre invisible et de faire absolument ce qu’il veut.

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DÉRISION DU POLITIQUE DANS LA LITTÉRATURE POSTCOLONIALE | 241

seulement, la dernière, « celle qui retient la langue » n’a pas été efficace :
« Dodo parlait ! […] mélange[ait] innocemment des faits dont certains
relevaient de sa vie secrète et d’autres qui appartenaient à sa vie normale. »
(CSN, p. 50). Devenue un danger pour la société secrète, Dodo devait dans
ces conditions être éliminée. Afin de châtier les responsables du meurtre
de sa cadette, le narrateur va à son tour devenir « ewusu ». Mais, en ancrant
sa fiction dans un espace surnaturel et dans le monde de la sorcellerie, le
narrateur n’a fait que trouver un prétexte pour sous-tendre une critique de
l’autorité politique. La recherche des effets de dérision se fait certes plus
discrète, elle masque pourtant une réelle volonté de dépouiller l’autorité
politique de toute dignité.
Dans les deux textes qui font l’objet de notre réflexion, les sources de
la dérision sont constituées par le vaste corpus d’indices satiriques com-
posés par une diversité de formes d’expressions, par des supports comme
le burlesque, la caricature, le charivari, le mélange de style, le grotesque,
le carnavalesque, la grandiloquence, etc. Si le cynisme et les violences des
hommes et des femmes politiques installés au pouvoir en Afrique depuis les
indépendances constituent la cible principale des narrateurs, il n’en demeure
pas moins que certaines pratiques telles que, la corruption généralisée ou
encore la passivité des populations et les compromissions des intellectuels
soient également mises à l’index.
Le Guide Providentiel, personnage principal de La Vie et demie, est le
chef de la république de la Katamalanasie. Dès la première page, le nar-
rateur le décrit comme un personnage imposant et cynique qui gouverne
son pays d’une main de fer. Pourtant, une série de métaphores animales
va, dans les pages suivant cette description, travestir cette image. Lors de
ses huit jours de noces, le narrateur décrit le Guide Providentiel comme un
corps colossal, animé par le seul désir de fasciner sexuellement son épouse :
« Il avait laissé tous ses habits devant la porte verte, il voulait impressionner
son épouse par son corps broussailleux comme celui d’un vieux gorille et
par son énorme machine de procréation » (VD, p. 54). Cette représentation
désagréable du personnage du Guide est propre à le déprécier et à susciter
le rire. Le ton moqueur repose ici sur l’inébranlable puissance du chef de la
nation tel qu’il est présenté dans les premières pages et surtout sur sa réduc-
tion à un simple corps ébouriffé. Ce glissement de la dignité du chef de
la nation à l’indignité grotesque, renforcée par sa comparaison à un gorille
affaibli par son âge avancé, favorise l’émergence de la dérision comme
transformation burlesque de la chose moquée. Le Guide Providentiel, aussi
impressionnant et oppressif que soit-il, n’est en effet qu’un vulgaire être,
exclu de la classe des humains : c’est « un vieux gorille », un non-humain.
Mais ce glissement cache surtout une dimension extrêmement violente : un
saut qualificatif pouvant même être de l’ordre de l’offense face à la figure

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242 | ANALYSE KIMPOLO

du Guide et ainsi fonctionner comme un motif significatif du supplice.


La dérision intervient en effet comme un supplément de sens. Elle préfi-
gure le véritable rôle du Guide Providentiel au sein de la nation : il n’est
qu’une « machine à procréation » en raison non seulement de cette descrip-
tion qui le réduit à un simple instrument mais aussi du grand nombre de
sa progéniture : il est l’auteur d’environ deux mille enfants. (VD, p. 184).
L’assimilation du corps du Guide à celui d’un gorille laisse entendre l’inhu-
manité de sa personne ; la dérision assure ici la fonction de dévoilement.
Cette caractérisation animalière portant sur l’aspect physique n’est pas sans
révéler l’avilissement moral et la déchéance éthique du Guide. La portée
satirique de cette référence zoomorphique en est le rapport à l’excentricité, à
la cruauté et au sadisme du personnage. Le jeu de travestissement permet de
révéler le monstre, ce visage masqué derrière l’humain. Cet épisode met en
évidence les pratiques scatologiques à travers lesquelles le guide gouverne la
nation. La dérision politique s’appuie ainsi, sur une déformation du person-
nage ou de la personne moquée, qu’il s’agisse d’une mutation de forme ou
d’une mise en scène de ses actions.
Tout en renforçant ce dévoilement de sens, ce glissement laisse égale-
ment émerger un effet de comique lié à une forme de mise en action du
personnage moqué. Le décalage est réel entre le personnage du Guide et
les actes qu’il pose. L’utilisation du bestiaire semble traduire en langage
comique les récriminations d’une population lésée par un exercice abusif
du pouvoir. Si ces détails pittoresques dégradent clairement l’image du
Guide, on y décèle également de la moquerie voire de l’invective lancée à
la figure du Guide pour souligner ses défaillances. Loin de se préoccuper
des problèmes qui concernent la gestion de la nation, il s’enterre dans les
loisirs et dans l’assouvissement de ses désirs. C’est à juste titre que, malgré
l’opposition du chef des syndicats, le Guide décrète huit jours de festivités
pour célébrer ses noces : « Le Guide Providentiel déclara que les huit jours
de noces qui allaient se lever seraient chômés payés sur toute l’étendue de
son pays. Le chef du syndicat des expatriés grommela longuement, mais le
Guide Providentiel lui fit savoir qu’il y avait bien des grèves de huit jours
dans son pays d’origine et que, par conséquent, l’interdiction de la grève
compensait bien les choses. » (VD, p. 54)
C’est sur ce mode burlesque que le narrateur ironise tout en mettent en
scène l’inactivité du Guide. Cette critique à la fois politique et sociologique
permet d’appréhender la manière dont les nouveaux dirigeants conduisent
les peuples et leurs pays : arbitrage, impuissance des organes dirigeants à se
faire entendre, seule la voix du potentat compte.
L’inactivité du politique constitue également le sédiment de Ceux qui
sortent dans la nuit. Dans ce récit, la notion de dérision est surtout liée à
celles du scandale et de la satire. Tout en inscrivant l’Afrique ancestrale

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DÉRISION DU POLITIQUE DANS LA LITTÉRATURE POSTCOLONIALE | 243

en arrière-plan du récit et la colonisation en second plan, le narrateur


s’attaque aux nouveaux dirigeants politiques qui, depuis l’indépendance
jusqu’à nos jours continuent à maintenir l’Afrique dans une misère extrême.
Le narrateur dénonce la passivité du politique comme facteur défavorisant
le développement économique et social. Ainsi, c’est sur un ton moqueur
que le narrateur ironise lorsqu’il évoque le comportement des villageois de
plus en plus insensibles à la douleur du maire et du sous-préfet, victimes
de l’incendie provoqué par Dodo :
Quand le tour de Dodo arriva, elle aspergea d’essence le domicile du maire,
de la toiture jusqu’au fond du garage, et y mit le feu. […] Ce n’est pas bien de se
moquer de la douleur d’autrui, mais les villageois ne furent pas fâchés d’entendre
messieurs le sous-préfet et le maire venir se plaindre du manque de structures
sanitaires, eux grâce à qui les bons hôpitaux ne se voyaient que dans les journaux.
(CSN, pp. 62-63).

C’est en effet sur un mode contestataire que les « ewsusus », dans leur
monde nocturne, décident de sanctionner les autorités politiques cyniques
qui s’enrichissent illicitement au détriment du peuple. Cependant, le fait
est très vite récupéré par les populations qui, conscientes du fait qu’il n’est
pas bon de rire du malheur de l’autre, ne peuvent s’empêcher de se réjouir.
Elles voient d’un bon œil le fait que les autorités soient frappées par une souf-
france assimilable à celle qu’elles endurent quotidiennement. Les éléments
de dérision sont d’abord dissimulés dans le mutisme d’un peuple sourd alors
que l’autre crie. Ils sont ensuite extériorisés par une satire qui consiste à
montrer dans un effet de miroir, les infrastructures qui auraient été les leurs
et qui ne trouvent d’équivalence que dans « des journaux ». La  figure de
l’autorité est évoquée comme si elle représentait un bienfait pour les popu-
lations. L’expression « eux grâce à qui » n’est qu’un retournement grotesque,
un revers de situation qui consiste à dénigrer l’adversaire tout en évitant de
l’attaquer de front. La dérision se situe dans la mise à distance de la prise
en compte du manque des infrastructures sociales. On dirait même qu’il y a
une forme de banalisation de la situation voire de la douleur. L’expression
« eux grâce à qui » a valeur d’une antiphrase. Elle masque une opposition
fondamentale entre l’affirmation élogieuse et la pensée railleuse des paroles
qui semblent traduire l’admiration à l’égard des dirigeants politiques, le
ton exprime la contestation, la critique et la raillerie. Tout en dissimulant
leur angoisse et leur révolte, les villageois emploient un contre-discours
pour mieux ridiculiser l’autorité politique. Non seulement elle souligne les
malheurs des dirigeants politiques, la dérision offre une jouissance dans
l’évocation voire la description de ceux-ci. Cette satire politique destinée
à saper l’autorité et la notoriété met en évidence les responsabilités des
hommes et des femmes politiques dans le sous-développement de l’Afrique.

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244 | ANALYSE KIMPOLO

La dérision sert la satire et permet de dénoncer les injustices. Elle rend pos-
sible le dévoilement de l’inadéquation entre le dire et le faire des dirigeants
postindépendances.
Un autre support constant de la dérision dans La Vie et demie est visible
à travers le registre du détournement de sens. Dès l’incipit en effet, on
constate un décalage manifeste entre l’épithète du chef de la nation et son
comportement. Le chef de l’État se nomme « Guide Providentiel ». Si l’épi-
thète « providentiel » était en adéquation avec sa gestion et sa pratique du
pouvoir, le chef de l’État serait littéralement un dirigeant protecteur de son
peuple. Or, son nom a une valeur d’antiphrase. Le Guide Providentiel est
en réalité un persécuteur. Il ne cesse de massacrer le peuple qu’il dirige. S’il
n’hésite pas à massacrer les personnes chargées de sa protection : « Le Guide
Providentiel se précipita à son PM et balaya la chambre d’une infernale
rafale qui tua tous les gardes qu’il disposait comme de vieux objets de musée
le long du mur » (VD, p. 23), il n’hésite pas non plus à infliger à son car-
tomancien, Kassar Pueblo, un traitement ignoble parce qu’il lui a reproché
d’avoir violé Chaïdana : « le Guide lui sauta à la gorge, il serra tellement
fort que les os se brisèrent, les yeux de Kassar Pueblo sortir entièrement
des orbites » (VD, p. 25). En effet, la charge de la dérision est d’autant plus
forte que l’épithète « Providentiel » est relative à l’ampleur des malheurs
que le Guide inflige à son peuple. Le terme est donc, on ne peut mieux
choisir pour dénoncer celui qui devait à la fois guider, incarner et apporter
le bonheur à son peuple. Par un transfert de sens, l’épithète providentiel
devient tout au long du récit, la caractérisation du mal. L’attribution de
cette épithète à un dirigeant politique a un sens métaphorique et traduirait
le caractère outrancier d’un personnage qui se réduit à lui seul. Ce traite-
ment excessif, le Guide ne le limite pas qu’à son entourage. Le peuple et
surtout les opposants, connus sous le nom des gens de Martial subissent les
mêmes violences : « ils allaient sans procès au cimetière des Maudits où une
fosse commune, je dirais un four commun, les attendait. C’était un grand
trou de quelque quinze mètres de profondeur, […] au fond duquel les morts
brûlaient, et qui fumait, qui fumait. Les mouches formaient des termitières
bleues sur les crânes. » (VD, p. 145)
On se rappelle d’ailleurs que le récit de La Vie et demie s’ouvre dans une
atmosphère de terreur et de violence accentuée par la décapitation sans pitié
de Martial et des membres de sa famille. Dans ce récit, les guides et leurs
partisans fond de la mort un instrument de répression : « pour un oui ou
pour un non, [ils] s’exposaient à l’imaginable et à l’inimaginable ». (VD,
p. 145). Le nom du Guide Providentiel traduit donc ironiquement sa
capacité à distiller le mal à tout moment et en abondance, de façon inverse-
ment proportionnelle au bonheur qu’il aurait dû apporter en permanence à
son peuple.

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DÉRISION DU POLITIQUE DANS LA LITTÉRATURE POSTCOLONIALE | 245

Le paradoxe auquel renvoie la grandiloquence de son titre et son auto-


ritarisme révèle le grotesque. La dérision sert le risible et la dénonciation.
Elle devient une façon de moquer, critiquer et ridiculiser le chef. La critique
réside d’ailleurs dans l’inadéquation entre le nom et le comportement du
chef. Le Guide Providentiel représente plutôt la malveillance par opposition
à la providence. Ce contraste saisissant permet de donner à voir l’inadé-
quation entre le nom propre et les sèmes associés au personnage. Mais le
contraste devient plus apparent par la confrontation directe avec le Guide
car, la seule prononciation de son nom est ridiculisant ; elle rabaisse le
Guide ou lui fait perdre son autorité. Ceci est d’autant plus évident puisqu’à
chaque fois que ce nom est prononcé, il ne fait penser ni à un guide (un
dirigeant) ni à la providence (bienveillance à l’égard de la population) mais
au contraire à un bourreau et à un oppresseur.
Un autre support de la dérision dans La Vie et demie relève de la carica-
ture, une figure très présente dans cette œuvre. Pour pointer par exemple
la « jonglerie » et les moyens par lesquels le Guide accède au pouvoir, le
narrateur écrit : « L’ancien mort [à l’âge de vingt ans, le Guide Providentiel
s’était en effet passé pour mort pour échapper à une arrestation pour vol
de bétail] avait quitté sa région pour une autre région lointaine du Nord,
puis il avait intégré les Forces armées de la démocratie nationale et, grâce à
ses dix-huit qualités d’ancien voleur de bétail, s’était fait un chemin louable
dans la vie. » (VD, p. 26)
Cette caricature grotesque fonctionne comme une dégradation de l’image
du Guide. Elle sert la critique et vise à déstabiliser le personnage moqué.
C’est « l’ancien voleur de bétail » qui est en effet devenu président de la
Katamalanasie. Le grotesque montre l’épreuve de la force, moyen par lequel
le Guide est parvenu au pouvoir. Il n’est pas sans rappeler la manière dont
les autres guides accèdent au pouvoir, soit par force, soit par succession,
faisant de la république une forme de dynastie alors qu’elle est pleinement
entrée à l’ère des indépendances. Sur le plan symbolique, cette caricature
vise à aggraver le dévoilement de l’indignité du personnage raillé.
La dérision et le ridicule viennent également du fait que les ébats
amoureux du Guide sont radiodiffusés (VD, p. 147). Ils ont même suscité
la création de l’émission « Le guide et la production » (VD, p. 148) tout
en mettant en évidence son humiliation pendant les trois heures vingt-six
minutes et douze secondes que dure l’émission. La conséquence de ces
« croisades sexuelles » (VD, p. 148) en est la procréation industrielle du
Guide Jean-Cœur-de-Pierre d’où naîtront « les deux mille petits Jean »
(VD, p. 148). Tout en formant la dynastie des guides, cette nombreuse
descendance accédera au pouvoir par voie de succession et gouvernera le
pays sans interruption de père en fils. Au travers cette radiodiffusion des
ébats amoureux du guide, la dérision va au-delà de la simple dénonciation

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246 | ANALYSE KIMPOLO

voire de la simple disqualification. Prenant des allures d’un acharnement, il


s’agit de la mise en scène d’une grande humiliation qui tend à la transgres-
sion et à une mise à mort. La dérision conforte ici la peinture avilissante
la plus choquante puisqu’elle révèle l’intimité du souverain. Elle fait écho
au portrait physique du Guide : une animalité ingénue et grotesque qui
laisse percevoir l’absence du sens de l’honneur, de la dignité de la fonction
présidentielle et de la chose publique. La dérision politique dans ces deux
fictions entend donc démasquer les dirigeants tout en dévoilant leur côté
monstrueux.
C’est dans cette perspective qu’il convient encore de lire dans Ceux qui
sortent dans la nuit, le contraste entre certaines infrastructures détériorées
et l’important investissement qui est mis dans d’autres secteurs privilégiés.
Lorsque Alain le narrateur de Ceux qui sortent dans la nuit arrive dans un
village éloigné de Yaoundé, capitale du Cameroun, pour accomplir la mis-
sion pour laquelle le conseil des « ewusus » estime qu’elle peut faire sortir
l’Afrique de son éternel sous-développement, l’amer constat qui marque
son attention est le décalage considérable entre les bâtiments qui abritent
différentes institutions publiques parmi lesquelles le collège et la gendarme-
rie. La description est très éloquente :
Ils me firent visiter un misérable CET dont le vent avait emporté trois toi-
tures sur quatre. Nous passâmes devant un bureau de poste délabré qui n’avait
sans doute pas reçu une lettre depuis plus d’un septennat. Nous vîmes successi-
vement une sous-préfecture poussiéreuse, un cercle municipal à repeindre, une
aire de jeux en chantier, un hôpital acceptable et une gendarmerie tellement
pimpante qu’elle en était obscène dans ce paysage de bâtiment en ruine. (CSN,
p. 145).

L’écart remarquable entre l’état de délabrement de l’édifice scolaire censé


être le centre de la formation des futures élites de l’Afrique et l’élégance du
poste militaire traduit de façon adéquate les priorités en matière de ges-
tion, de maintien et sécularisation au pouvoir. Cette posture fait écho à la
politique des dictateurs, celle du Guide Providentiel notamment, qui mobi-
lise des grands moyens pour l’armée et la police afin d’assurer une sécurité
maximale de son pouvoir. Le ridicule vient du fait que dans un paysage où
la misère est expressive et où rien ne semble marcher, il y a tout de même
un bâtiment (celui de la gendarmerie) qui marque par son extravagance.
La dérision sert à dévoiler le vice impuni. L’emploi de l’adjectif « obscène »
montre le degré de l’offense faite à une population abandonnée qui doit faire
seule face à sa misère. Le ton ironique mis en évidence par l’impassibilité du
narrateur et ses coéquipiers lors du passage en revue des différents bâtiments
vise à dédramatiser ce qu’est devenu ce quotidien postindépendance : rire du
cynisme pour pouvoir le combattre.

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DÉRISION DU POLITIQUE DANS LA LITTÉRATURE POSTCOLONIALE | 247

Mais le projet de dévoilement et de déshumanisation est l’arme puissante


du faible. Il peut avoir un contenu extrêmement violent et susciter des
actions les plus radicales au sein du peuple.

Les visages sociaux de la dérision

Les liens entre les usages du ridicule et la politique sont très évidents dans
les deux fictions qui font l’objet de notre analyse. Les dirigeants politiques
nationaux et occidentaux, les agents publics, l’église avec ses prêtres, les
gens du peuple victimes de l’appareil étatique passent tous sous le prisme
de la dérision. Mais les cibles idéales de la dérision dans La Vie et demie sont
surtout les dirigeants politiques, carnassiers et sentencieux qui enivrent le
peuple des discours pompeux et vides.
Dans ce roman, les formes de la dérision sont très variées. On distingue
entre autres le charivari, le comique, la satire, le burlesque, la moquerie etc.
qui ont tous pour but de railler les dirigeants politiques et leurs pratiques.
C’est par mépris et par moquerie que le peuple de la Katalamanasie recourt
par exemple de façon récurrente au charivari pendant les rassemblements
politiques et les fêtes organisées par les représentants du pouvoir. Ici, dit le
narrateur, « les meetings commencent souvent en queue de poisson pour
se terminer en queue de tortue » (VD, p. 38). Lorsque Martial, mort-
vivant et principal opposant du pouvoir, apparaît sur le podium du Guide
Providentiel pendant un rassemblement politique, un long murmure s’élève
et la foule explose en un délicieux délire. Dans un amas de désordre, des
cris s’élèvent dans la foule et on peut entendre : « à bas la dictature », « Vive
Martial ! », « c’est le jugement. C’est le jugement », « À bas les voleurs de
bétails ! – Nos vies s’appellent liberté. » (VD, pp. 38-39). Ces réactions
s’inscrivent toutes dans le cadre d’une négation de l’autorité, elles visent
à humilier publiquement, à disqualifier voire à l’annihiler politiquement
complètement. Ce charivari d’une multitude déchaînée sonne comme une
moquerie empreinte de contestation. C’est une action qui entend révéler
le refus d’un peuple d’être gouverné par un dirigeant tyrannique et inex-
périmenté. Même si la moquerie n’est pas très perceptible ici, ce désordre
à travers le motif du carnavalesque comme le charivari permet de démas-
quer un souverain qui s’impose par la force ; un souverain qui dans le fond
n’exerce aucune fonction politique et n’occasionne que des troubles au
sein de la nation. Ces troubles provoqués par le charivari d’une population
déchaînée ne sont en effet que le reflet du désordre initié par lui-même et
qui lui est renvoyé comme un boomerang. La stratégie inventive du peuple
consiste donc à disqualifier ou à destituer symboliquement le prétendu

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248 | ANALYSE KIMPOLO

souverain. Ceci est d’autant plus vrai que les troupes du Guide sont obligées
d’utiliser des armes lourdes et des chars pour aller « à la poursuite de cette
vaste viande fuyante ». (VD, pp. 40-41).
Le motif du souverain hué renvoie à une forme de supplice des dictateurs,
de sanction judiciaire du peuple dont l’aboutissement serait la déchéance
symbolique voire réelle. Suite à cette action, le souverain va d’ailleurs s’ex-
communier en s’enfermant pendant trois jours dans son palais : « Le Guide
Providentiel s’était enfermé dans sa chambre en attendant que la ville lui fût
rendue, comme d’habitude, par ses fidèles. Le soir du quatrième jour, les nou-
velles avaient été bonnes » (VD, p. 41). C’est dire combien le charivari peut
sembler menaçant. S’il se révèle comme un châtiment social, il laisse percevoir
l’exactitude de la vision sociale de la dérision chez Sony Labou Tansi. Pour lui
en effet, la vision sociale de la dérision est publique ; elle se dévoile véritable-
ment dans la forme punitive du charivari et de la moquerie. Outre donc cette
destitution symbolique du Guide, cet épisode démontre d’un côté la force de
la dérision comme l’arme du peuple, l’arme du faible et de l’autre, la vacuité du
pouvoir du Guide ; son pouvoir n’est en réalité qu’un non-pouvoir. Le concert
ridicule tenu par le peuple dans cet épisode confère une dimension dérisoire
à la scène, qui se surimpose au pur désir de disqualifier l’autorité politique.
À un moment où la déviance atteint les sommités, les faibles en l’occurrence
le peuple se constitue lui-même en réprobateur. Le Guide se voit symbolique-
ment enlever toute dignité et tout honneur relatifs à sa fonction. Saisi d’une
honte profonde et insupportable, le Guide, en se retranchant, voit ainsi son
statut de personne de haute responsabilité être annihilé.
La censure sociale est aussi un motif bien présent dans Ceux qui sortent
dans la nuit. Le concert ridicule n’y est certes pas audible comme dans La Vie
et demie, mais il est cependant perceptible à travers diverses actions menées
par les populations afin de sanctionner sévèrement les autorités politiques.
Un reportage a en effet été réalisé sur la construction d’un hôpital fictif.
Alors que sur lesdits lieux on ne voit que du sable déversé par trois camions,
les journaux gouvernementaux montrent un hôpital flambant neuf ainsi
qu’un logement de fonction du médecin-chef. Face à cette provocation, le
peuple réagit : « Il est vrai que ce genre de malversation n’émouvait plus
grand monde dans un pays où même le gouvernement de la République
n’hésitait pas à inaugurer par exemple une autoroute dont les trente der-
niers kilomètres sont en terre. […] cette fois-ci nous avons décidé de sévir. »
(VD, pp. 61-62).
La page suivante énumère les stratégies mises en place et l’ensemble des
sanctions épouvantables à infliger au sous-préfet et à sa femme, au député,
au maire, au précepteur des finances et au médecin-chef. Si la dérision
prend ici les marques d’une sanction, elle s’entend aussi comme l’une des
modalités de la rébellion. Il s’agit d’une population indignée qui réagit par

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DÉRISION DU POLITIQUE DANS LA LITTÉRATURE POSTCOLONIALE | 249

une sorte de révolte dans le but de corriger une injustice. La dérision est
dans indissociable dans ce cas à d’autres formes de résistance ou d’agression
comme les insultes. Cependant, elle résonne dans cet épisode comme un
affront puisqu’il s’agit de déshonorer, de dépouiller et de rabaisser l’auto-
rité politique. Face aux autorités insoucieuses du bien public et égoïste, les
populations ne semblent plus pardonner les abus du pouvoir. La réaction
dérisoire des populations qui consiste en un châtiment est frappante aussi
bien par son pouvoir de correction que par sa cruauté. Elle peut est classée
du côté du risible non pas parce qu’elle témoigne d’une réaction inquiétante
ou bizarre, mais parce qu’elle montre des pratiques condamnables ainsi que
des défaillances du politique.
Mais chez Sony Labou Tansi se révèle également un autre visage social
de la dérision à travers la capacité des populations détourner le sens des
noms des institutions publiques à leur guise. Nous savons que l’Afrique est
le terreau d’une culture orale très riche. Dans les sociétés africaines en effet,
le proverbe, l’anecdote, la rumeur, la calomnie, la médisance et les conversa-
tions entre voisins constituent un engrais du quotidien. Ce qui explique que
le peuple de la Katamalanasie se sert principalement de l’oral comme outil
pour travestir et montrer le vrai visage des institutions étatiques. Le détour-
nement de sens dans le milieu public permet ainsi de railler les institutions
devenues des vecteurs de corruption et de toutes sortes de gabegies. Ainsi,
par allusion à leur mission qui consistait à trouver une espionne portant
la marque de la croix à la cuisse droite, les soldats du « Corps autonome
des intimes », une armée créée spécialement par le Guide s’est vue être sur-
nommée « les garde-culs ». (VD, p. 61). Une autre division de l’armée, les
FS (Forces spéciales) qui n’est autre qu’une armée pour la démocratie et la
sécurité populaire, a été baptisée « les fesses » par les partisans de Martial.
Ce jeu de mots FS/fesses est une dérision verbale qui transforme un acro-
nyme pour le réduire à la partie réputée la plus vile du corps (fesse) et ainsi
distancier les forces de l’ordre de la vraie fonction qui leur est habituelle-
ment associée. Cette distanciation montre comment le langage populaire
récupère et renvoie le pouvoir au stade oral.
La dérision verbale éloigne l’armée du rôle véritable qu’elle devrait avoir,
tout en montrant sa faiblesse, son incapacité à défendre le peuple et le
détournement de fonction qui devient la sienne dans cette république pos-
tindépendance. Au lieu d’accomplir la fonction de garde du corps, de garant
de l’ordre public et de la sécurité nationale, l’armée dans le roman occupe
celle de garde-culs. Le parti au pouvoir, Parti pour l’unité, la démocratie et
le travail (PPUDT), subit le même traitement : il devient « Parti payondi 1
pour l’unité des dettes et des tueries » (VD, p. 60). Cette déformation

1. Payondi : tribu du guide.

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250 | ANALYSE KIMPOLO

caricaturale relève d’une moquerie grotesque. C’est une déformation qui


sert la satire ; critique l’enrichissement illicite des dirigeants ainsi que les
assassinats en masse. L’abréviation JPC (Jean-Cœur-de-Père), nom de l’un
des successeurs du Guide, que les Gens de Martial ont détourné en « Judas
connu du peuple, ou par Jouet connu du pouvoir » (VD, p. 140) est aussi
une transformation ironique et caricaturale. Tout en dénonçant, la dérision
permet de démasquer un pouvoir sadique, de représenter et de mettre en
exergue les réalités sociopolitiques et économiques des sociétés africaines
postcoloniales. La traduction de ces acronymes met à nu ce qui semble être
occulté par les sigles PPUDT et JPC, dévoilant ainsi la réalité d’un pouvoir
dictatorial. Ces acronymes disqualifient le pouvoir dans son rapport au lan-
gage. Ils s’attaquent à son identification.
Dans ces deux romans, église et politique entretiennent des rapports
étroits. Elles sont deux idéologies, deux forces qui influencent considéra-
blement la vie des populations. Les narrateurs des deux romans, tout en
s’intéressant aux ramifications entre les deux idéologies, n’ont pas manqué
de critiquer de l’autorité religieuse. Dans La Vie et demie, la dénonciation de
l’église se fait à travers la parodie de certaines expressions bibliques tournées
en dérision. Dans la tradition judéo-chrétienne, c’est Dieu qui est censé
répondre aux problèmes des hommes. Ainsi, on peut par exemple lire dans
la Bible : « Tout ce que vous demanderez en mon nom, je le ferai 1 », alors
qu’en Katamalanasie, ce n’est pas Dieu qui exauçait les vœux, c’est plutôt
« Satan [qui] avait la réponse à tout » (VD, p. 113). La Sainte Vierge Marie,
mère de Jésus, subit également un changement parodique pour devenir
« La Sainte Vierge Douleur » VD, (p. 79) ou « La Sainte Vierge Noire ».
La mission catholique au lieu d’être l’incarnation de la divinité devient
l’incarnation du mal. Au sommet de la colline où est perchée la mission
catholique, le narrateur laisse percevoir une poétique du désordre : c’est le
lieu de la débauche, où se mêlent les odeurs de la bière, des vins, du tabac,
des boissons obscures, lieu de l’enfer, du sang et de la mort (VD, pp. 112-
115). La figure du Christ est fortement critiquée : « le Seigneur ne savait
pas garder ses curés » (VD, p. 113), les seules prières des Noirs qu’il avait
écoutées sont celles qui demandaient l’indépendance, une indépendance qui
a d’ailleurs déçu. (VD, p. 112).
De même, chez Mutt Lon, dérision du religieux se révèle dans le déca-
lage entre la prolifération des édifices chrétiens et le nombre ridiculement
bas d’écoles :
J’avais compté six congrégations religieuses avec pignon sur rue : l’Église
catholique romaine, l’Église presbytérienne, les Témoins de Jéhovah,

1. La Sainte Bible par Louis Segond, Jean 14, verset 13.

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DÉRISION DU POLITIQUE DANS LA LITTÉRATURE POSTCOLONIALE | 251

l’Assemblée de Dieu, l’Église messianique et l’Église néo-apostolique. Mes


trois amis me confièrent qu’il y avait encore une ou deux Églises embryonnaires
qui tentaient de se structurer sous des hangars au fond des quartiers. Je voulais
bien croire qu’on ait la foi dans ce bled, mais quand on en arrive à plus d’une
demi-douzaine d’églises dans un village qui n’a qu’une seule école, cela peut
susciter quelques interrogations. (CSN, p. 146).

Conclusion

L’Afrique postmoderne connaît de manière remarquable un usage inten-


sif de la dérision pour des raisons qui relèvent à la fois des caractères propres
à la lutte politique, à l’instabilité des régimes politiques et des pratiques
sociales de ceux qui en sont les principaux acteurs. Ce qui est frappant dans
le texte de Sony Labou Tansi est parfois l’extrême violence du langage.
Alors que chez Mutt Lon, la recherche des effets comiques se fait de façon
discrète, elle est très expressive chez Sony Labou Tansi qui ne se soucie pas
d’éluder la censure et de traduire clairement le désir de railler le politique, de
le déchoir d’une dignité presque usurpée. Les stratégies consistant à rame-
ner des personnages de haut rang à une matière divertissante et surtout à la
mise à nu de leurs ignominieuses aventures visant à déshonorer leur statut et
surtout à dévoiler les défaillances du système politique postcolonial dont ces
faits illustrent bien l’inefficacité ou la corruption.
Le texte de Mutt Lon, tout en suscitant un effet immédiat de fantastique
se destine à un public à la fois intellectuel et fortement politisé, capable
de déchiffrer le mince tissu d’allusions qu’il recèle. Le jeune narrateur
Alain Nsona, dans un esprit de vengeance est réintroduit dans une Afrique
ancestrale n’ayant pas encore été visitée par l’Occident. Comme chez Sony,
le narrateur présente une caricature avilie de la prise du pouvoir après les
indépendances et l’ensemble des maux y relatifs qui font obstacle au déve-
loppement. Dans ces textes qui brocardent de façon transparente chez Sony
et discrète chez Mutt Lon, les politiques incapables de cacher leur corrup-
tion, se révèle indubitablement la présence d’un peuple qui ne désarme pas
face à l’interminable survie des partis au pouvoir. La dérision dans ces textes
permet de dévoiler, de dénoncer voire de mettre les politiques et même les
peuples face à leurs responsabilités. Il s’agit certainement de présenter ou de
créer une société de face à face afin de prévenir certains débordements.
Avec la dénaturation de certains sigles institutionnels et la déconstruction
de la figure de l’autorité, la dérision permet de représenter et de dénoncer
l’inconvenance des valeurs qui ont émergées avec la dégradation des socié-
tés. Loin de s’opposer au sérieux dans les romans traditionnels, la dérision

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252 | ANALYSE KIMPOLO

favorise plutôt une remise en question critique des valeurs qui fondent la
société. En ce sens, la dérision devient chez Labou-Tansi et chez Mutt Lon,
non seulement un mode d’écriture, mais également une attitude éthique.
Toutefois, l’ironie pourrait aussi servir à d’autres enjeux dans des situations
tragiques et dramatiques qui traversent parfois l’Afrique et qu’il serait inté-
ressant d’étudier. Si la dérision dans ces deux romans sert à dénoncer et
à critiquer l’incohérence postcoloniale, rire, moquer permet également de
conjurer la peur, d’exorciser l’angoisse. Dans les deux romans, la pratique
violente du pouvoir postcolonial ainsi que l’immoralité, la corruption, la
passivité des intellectuels etc. se dégradent en grotesque. Il s’agit pour les
narrateurs des deux romans de rire sans toutefois supprimer l’angoisse et
la souffrance qui marquent quotidiennement les populations ; rire pour les
atténuer ou les rendre supportables.

Bibliographie

hamon philippe, L’Ironie littéraire, essai sur les formes de l’écriture oblique, Paris, Éd.
Hachette, 1996.
labou-tansi, sony, La Vie et demie, Paris, Éd. du Seuil, 1979.
La Sainte Bible par Louis Segond.
Mutt lon, Ceux qui sortent dans la nuit, Paris, Éd. Grasset, 2013.

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Abou-Bakar Mamah

LE  ROMAN POLITIQUE  EN AFRIQUE NOIRE


FRANCOPHONE POSTDÉMOCRATIQUE
L’exemple de Patrice Nganang

Le rapprochement que l’on fait entre la littérature et la politique en


Afrique s’avère pertinent, étant entendu que « le pouvoir ou la situation
politique reste le lieu le plus fréquent de cette écriture 1 ». Si l’on a assisté
à un foisonnement de la production littéraire d’avant les indépendances
dont le but était de lutter contre la colonisation, comme Ville cruelle d’Eza
Boto 2, parue en 1954, les écrivains n’ont pas tardé à s’attaquer aux nouveaux
dirigeants du continent noir et à dresser le bilan négatif des indépendances,
comme dans Les soleils des indépendances d’Ahmadou Kourouma 3, publié en
1968. De la dénonciation de la colonisation, en passant par le chaos des
indépendances, l’on est arrivé à l’institution de la démocratie en Afrique.
Mais que disent les écrivains africains de l’avènement de la démocratie,
ceux qui ont fait de la littérature le « gendarme » du politique ? C’est à
cette question que nous répondrons à travers l’analyse de Temps de chien 4 et
La république de l’imagination 5 de Patrice Nganang qui est l’un des auteurs
contemporains les plus engagés et qui plonge sa plume dans le quotidien
socio-politique de son Cameroun natal pour faire de la dénonciation du
régime de Yaoundé, en même temps que celle de la Françafrique son cheval
de bataille.
Il va sans dire que la littérature africaine francophone a pris de l’âge, par
rapport à la durée ou au temps de l’histoire dans la succession des différentes
générations de son microcosme littéraire. Aujourd’hui, sa production outre-
Atlantique met en jeu les apories de sa géolocalisation, car elle se nourrit

1. Romuald Fonkoua, « Dix ans de littérature africaine : pouvoir, société et écriture » in


Notre librairie, n° 103, octobre-décembre 1990, p. 71.
2. Eza Boto, Ville cruelle, Paris, Éd. Présence africaine, 1954.
3. Ahamadou Kourouma, Les Soleils des Indépendances, Paris, Éd. du Seuil, 1970.
4. Patrice Nganang, Temps de chien, Paris, Éd. Le Serpent à Plumes, 2003. Dorénavant
abrégé TC.
5. Patrice Nganang, La République de l’imagination, Paris, Éd. Vents d’ailleurs, 2009.
Dorénavant abrégé RI.

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254 | ABOUBAKAR MAMAH

désormais des écrits de toutes natures qui poussent sur le sol africain aussi
bien qu’en Occident. Alors, la question qui se pose est de savoir s’il faut dis-
tinguer entre une littérature africaine de la diaspora et une autre simplement
africaine. Cette tendance qui n’est pas des moins négligeables suscite des
débats nourris et crée parfois des tensions entre les grands représentants de
ce patrimoine littéraire. Si par exemple, Alain Mabanckou, notre « écrivain
tout court » (RI, p. 87), refuse pour sa part l’alignement classique et se veut
juste un écrivain d’une « Littérature-monde », sans appartenance ou adhé-
sion à un quelconque canon littéraire, qu’il soit français ou africain, Patrice
Nganang par c1ntre affirme bien écrire de la littérature négro-africaine.
C’est en ce sens que nous nous intéressons à sa production romanesque qui
porte plus singulièrement sur les faits socio-politiques. De fait, la fonction
que Barthes assigne à l’écriture dans l’assertion suivante va tout droit dans
l’élucidation de notre analyse. Il s’agit de l’écriture
considérée comme le rapport entre la création et la société, c’est le langage
littéraire transformé par sa destination sociale, elle est la forme saisie dans son
intention humaine et liée ainsi aux grandes crises de l’histoire […], l’écriture
est essentiellement la morale de la forme, le choix de l’aire sociale au sein de
laquelle l’écrivain décide de situer la Nature de son langage 1.

Si le roman, par définition, narre un récit à caractère fictionnel, avec


des personnages et un ou des espaces géographiques qui restent une pure
invention de son auteur, celui de Patrice Nganang étonne dans sa crudité
du réel qui se lit sur le double plan thématique et linguistique. Ce procédé
narratif qui consiste à mettre en jeu les personnages, les lieux et les événe-
ments socio-politiques réels, permettent à Nganang de réussir aisément la
symbiose entre le récit romanesque en tant que fiction et l’actualité politique
que traverse le Cameroun au quotidien depuis les années 1990, décennie
ayant marqué l’avènement de la démocratie. Nganang traite passionnément
du sujet politique dans ses écrits, et c’est à visage découvert qu’il attaque
l’actuel président camerounais Paul Biya et son environnement politique,
puis s’en prend à la domination continue de l’Afrique par l’Occident.
Si, en 1990, l’espace des libertés avait été étendu en Afrique avec les acquis
du multipartisme, aujourd’hui ce qui pousse dans nos cours c’est la restauration
des dictatures. En même temps, jamais on n’a autant parlé de démocratie qu’au-
jourd’hui ! Ici aussi, nos pays sont des sous-quartiers de l’Occident, et même nos
forces politiques du changement, des hommes de paille ! L’Occident ne produit
pas seulement les structures de l’occupation de notre ciel qui rendent la formu-
lation par nous-mêmes de notre futur impossible ; il produit aussi les modèles
idéologiques qui délimitent notre opposition à cette occupation (RI, p. 115).

1. Roland Barthes, Le degré zéro de l’écriture, Paris, Éd. du Seuil, 1953, pp. 14-15.

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LE « ROMAN POLITIQUE » EN AFRIQUE NOIRE… | 255

Cette audace de plume qu’affiche Nganang, de nommer de façon


dénonciatrice un président vivant et en plein exercice et qui est à la fois
son compatriote et d’épingler ensuite le néocolonialisme ou la Françafrique
sous toutes ses formes, fait de lui un écrivain engagé. De son œuvre roma-
nesque prolifique, nous nous intéressons à deux chefs-d’œuvre : Temps de
chien publié en 2001 et La république de l’imagination parue en 2009. Se
débarrassant des règles morphosyntaxiques du français standard, Nganang
a su créer un environnement sociolinguistique qui représente une parfaite
peinture de la société camerounaise postdémocratique. C’est en infléchis-
sant la syntaxe française et en y injectant les mots et les expressions des
langues camerounaises telles que le foufouldé, le béti, le bassaa, le ghomala,
le medùmba entre autres, aussi bien que le pidgin-anglais et les néologismes
que l’auteur de La saison des prunes rend compte de l’ouverture obscure de
Paul Biya à la démocratie. Temps de chien est un roman volumineux de trois
cent soixante-six pages, structuré en deux livres où Nganang laisse l’initia-
tive narrative au chien Mboudjak qui, depuis les dessous des tables du bar
de son maître, juge et apprécie le quotidien des habitants de Madagascar,
un sous-quartier de Yaoundé. Par contre, La république de l’imagination,
un essai satirique qui prend la forme d’un roman épistolaire, est nourrie
de cinq longues lettres qui mettent en exergue l’échec de la démocratie en
Afrique et l’influence sans cesse grandissante des puissances occidentales
sur la gestion de la vie politique de leurs anciennes colonies d’Afrique. Dans
un schéma dialogique entre l’écrivain et son benjamin resté au Cameroun,
l’on découvre le prototype des jeunes camerounais ou africains dont les rêves
pour une démocratie apaisée et les lendemains meilleurs sont noyés dans
la « démocracide » (RI, p. 83). Alors, en toile de fond de ces deux œuvres
se dégage un dialogue postdémocratique en continu entre les Africains et
les Africains en vue de déterritorialiser le concept de néocolonialisme qui
reste l’entrave majeure à l’implantation d’une démocratie réussie en Afrique
noire francophone. Car, dit Nganang, « Écrire c’est dire « non » au réel, et
le réinventer » (RI, p. 95). Il est alors véritablement question d’une écriture
engagée qui rappelle les échos du Mouvement de la Négritude mais qui
s’enracine dans un nouveau contexte dont le champ d’action se situe très
particulièrement en Afrique postdémocratique : « Ceci vaut d’être souligné,
car l’auteur prend soin […] de situer son projet sur le seul plan de l’africanité
(ou faudrait-il dire ici « afri-canisme » ?) : J’inscris mon écriture dans le pré-
sent concret du Cameroun, dans le présent immédiat d’une ville, Yaoundé,
et même plus loin, de quelques quartiers de ce Yaoundé-là 1. »

1. Jean-Louis Cornille & Marie Annabelle, « Tant de chiens. Petit colloque au sujet
d’une œuvre de Nganang éclairée à la lueur blafarde de Baudelaire et de Cervantes », Estudios
Románicos, vol. 21, no 1, 2012, pp. 105-116.

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256 | ABOUBAKAR MAMAH

C’est dans ce souci d’affirmer son engagement à travers ses écrits que
Patrice Nganang s’est rapidement affiché aux antipodes d’une littérature
dite « monde », c’est-à-dire celle qui regrouperait les auteurs d’expression
française venus du monde entier, pour restituer son champ littéraire dans le
contexte négro-africain et plus particulièrement dans son Cameroun natal.
C’est ce qui explique son obsession à vouloir tout bousculer en s’assignant
des objectifs bien précis comme le souligne Georges Dougueli, ce journaliste
spécialisé sur l’Afrique subsaharienne au journal Jeune Afrique : « La plume
acérée, l’engagement au cœur, Patrice Nganang est un citoyen camerounais
en colère, et son œuvre en porte la marque 1 ». Loin donc de la conception
parnassienne de l’art, théorisée par Théophile Gautier, qui « refuse l’enga-
gement de l’écrivain et voit dans la beauté la seule fin de l’art 2 », Nganang
empoigne la réalité sociale et l’actualité politique pour faire de la dénon-
ciation du néocolonialisme, de la dictature et l’appel à la révolte son cheval
de bataille. Dans sa démarche héroïque d’écrivain engagé, Patrice Nganang
n’épargne personne et son œuvre littéraire qui revêt les fonctions didactique,
morale et civique devient une arme idéologique tournée vers la vie sociale,
politique et intellectuelle de son temps.
From Boni and Tadjo, to Moussa Konaté, and the younger Nganang and
Raharimanana, several francophone African writers have claimed an « endu-
ring » lineage, one that considers the elaboration of a literary consciousness as
indissociable from a reflection on Africa’s political situatedness. In parallel to
their fictional texts, these authors publish essays that inform the field of fran-
cophone African literature as well as contemporary African (world) politics 3.

Se situant dans le contexte purement africain, Patrice Nganang qui a


publié plusieurs ouvrages à ce jour ne semble pas décoléré dans ses attaques
du régime de Yaoundé et fait valoir son potentiel d’écrivain pour une
éventuelle déstabilisation du pouvoir en place : « En dictature, les mots de
l’écrivain ne sont pas seulement description “objective” d’un état de fait alen-
tour : ils sont clair parti pris » (RI, p. 94). Ce « straight shooter » maintient

1. Georges Dougueli, « Patrice Nganang, l’homme révolté » sur http://www.jeuneafrique.


com/136553/culture/patrice-nganang-l-homme-r-volt/ (consulté le 14 juin 2015).
2. Les informations sur la théorie de « l’art pour l’art » et la citation de Théophile Gautier se
retrouve sur http://www.larousse.fr/encyclopedie/divers/L_art_pour_lart/186076 (consultée
en ligne le 4 février 2017).
3. « De Boni et Tadjo, à Moussa Konaté, et aux plus jeunes Nganang et Raharimanana,
plusieurs écrivains africains francophones ont revendiqué une lignée “durable” qui considère
l’élaboration d’une conscience littéraire comme indissociable d’une réflexion sur la situation
politique de l’Afrique. Parallèlement à leurs textes fictifs, ces auteurs publient des essais qui
portent sur la littérature africaine francophone ainsi que la politique africaine contemporaine
(mondiale) » in Odile Cazenave et Patricia Célérier, Contemporary Francophone African
Writers and the Burden of Commitment, University of Virginia Press, 2011, p. 48. (n. t.)

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LE « ROMAN POLITIQUE » EN AFRIQUE NOIRE… | 257

la pression en multipliant des ouvrages de toutes sortes, illustrateurs de son


humeur d’agressivité, où il dénonce avec véhémence la douloureuse condi-
tion humaine d’un peuple assujetti sous le joug d’une dictature impassible
de plus d’un quart de siècle. Un exemple patent à citer est Contre Biya, Procès
d’un Tyran, une collection d’articles publiés pour la plupart dans des jour-
naux camerounais entre 2003 et 2011. Ces articles sont des commentaires
virulents qui portent sur la gestion au quotidien de la vie politique camerou-
naise par le régime de Paul Biya.
Ce livre rassemble des prises de position tranchées avec la hargne qui carac-
térise l’auteur… Il procède à une attaque irrévérencieuse contre la personne de
Paul Biya, président du Cameroun depuis 29 ans au moment où ce dernier
brigue un nouveau mandat en ayant modifié la constitution de son pays. […]
Il porte également son regard sur la société civile camerounaise, sur la jeunesse
de ce pays, victime du pouvoir du palais d’Etoudi. Puis il analyse deux arresta-
tions arbitraires, emblématiques selon lui, du pouvoir despotique de Paul Biya,
à savoir le cas de l’artiste musicien Joe la Conscience (dont le fils de onze ans
fut abattu pendant que ce dernier était incarcéré à Yaoundé) ou encore, celui
récent de l’écrivain Bertrand Téyou, coupable d’avoir écrit un pamphlet contre
la première dame du Cameroun 1.

Tout comme Aimé Césaire dans son Cahier d’un retour au pays natal où il
se fait la voix de ceux qui n’ont rien, Patrice Nganang vole au secours d’un
peuple meurtri, celui dont l’oppression a poussé au silence des cimetières
et qui a désespérément besoin d’une voix de relais. C’est le rôle que joue le
chien Mboudjak dans Temps de chien en tant que non seulement le narrateur
de l’intrigue, mais « chercheur en sciences humaines » (TC, p. 104) au sein
de cette déliquescente société camerounaise postdémocratique. L’animal
naturellement est un être inférieur par rapport à l’homme. Patrice Nganang
en personnifiant le chien pour l’élever à l’image de l’être humain, nous fait
voir derrière cette configuration stylistique le type de paria qu’est devenu le
citoyen camerounais voué à l’errance, à l’incertitude, à la misère et en quête
de survie et de parole. Tout se passe dans un contexte social délétère au
sein duquel le pouvoir ne s’occupe que de lui-même et de son cercle fermé
qui lui sert directement et qui l’aide par tous les moyens à se maintenir en
place. Le pouvoir est là pour manger, et même si le peule a faim, cela ne le
préoccupe vraiment pas. La Figure 14 de la caricature du dictateur dans On
The Postcolony de l’historien et politologue Achille Mbembe, l’un des prin-
cipaux théoriciens des études postcoloniales, constitue la marque indélébile
du degré de gravité de la subjugation du peuple par le pouvoir. Dans cette

1. Lareus Gangoueus, « Patrice Nganang : Contre Biya – Procès d’un tyran » sur http://
gangoueus.blogspot.com/2011/12/patrice-nganang-contre-biya-proces-dun.html (consulté
le 14 juin 2015).

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258 | ABOUBAKAR MAMAH

œuvre, Mbembe définit profondément son approche de la constitution


du pouvoir et le mode de gouvernementalité basé sur la dictature, le parti
unique, l’injustice, la gabegie, un système de gouvernance dans lequel le
pouvoir privilégie ses propres intérêts aux dépens de ceux dont il est supposé
gouverner : « The people cry, “We want to eat ! We want to eat !” “Yes, yes,”
rumbles the autocrat. “Wait until I’ve finished first !” 1 »
Cet abus d’autorité, cette flagrante injustice de voir une infime mino-
rité s’enrichir illicitement et patauger dans l’abondance aux dépens du reste
pour la simple raison qu’on détient le pouvoir, qu’on gère l’État comme
une entreprise familiale est ce qui révolte Nganang en qui nous voyons un
héritier de Mongo Béti. Car avant donc Patrice Nganang et Paul Biya, au
pouvoir depuis 1982, Mongo Béti avait déjà donné le ton en 1972 dans
son roman Main Basse sur le Cameroun 2, qui est une véritable autopsie de la
décolonisation et du despotisme du nouveau régime en place au Cameroun.
Ce roman jugé comme un pamphlet est un troublant réquisitoire contre
le régime d’Ahmadou Ahidjo et ce que l’on a appelé le néocolonialisme
français. Main Basse sur le Cameroun fut pour son auteur une tribune où
il dénonce sans vergogne la dictature du régime Ahidjo et l’administra-
tion française. Profitant de son temps et des nouvelles technologies pour
atteindre un public plus large, s’il ne publie pas des romans ou des essais,
Patrice Nganang poste sur les réseaux sociaux des commentaires qui sont
de véritables diatribes sur la vie politique camerounaise. Et pour prouver
que sa position d’expatrié ne l’éloigne en rien de son Cameroun natal et de
son peuple assujetti dont il se fait le porte-parole, il a créé un forum en ligne
pour combler l’insuffisance juridique de l’Article 53 du code pénal camerou-
nais, un forum qui voit la participation de plusieurs intellectuels au-delà des
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