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11/16/2020 Pourquoi il faut (re)lire Fabien Eboussi Boulaga

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Pourquoi il faut (re)lire Fabien Eboussi Boulaga


Décédé à 84 ans, le philosophe camerounais est l’un des penseurs africains dont l’influence aura
déterminé les débats actuels sur la décolonisation du savoir.

Par Séverine Kodjo-Grandvaux • Publié le 16 octobre 2018 à 14h45 - Mis à jour le 16 octobre 2018 à 16h03

Couverture de l’ouvrage « Fabien Eboussi Boulaga, la philosophie du Muntu », sous la


direction d’Ambroise Kom, aux éditions Karthala. DR

Une œuvre exigeante, rigoureuse, sans concession. Le philosophe camerounais Fabien Eboussi
Boulaga, décédé samedi 13 octobre à Yaoundé à 84 ans, était l’un des plus importants penseurs du
continent. Ses ouvrages majeurs, La Crise du Muntu et Christianisme sans fétiche, auront marqué leur
époque. Ces deux livres sont parus chez Présence africaine, en 1977 et 1981, en pleine période du débat
sur la philosophie africaine.

Lire aussi | Fabien Eboussi Boulaga, disparition d’un « inlassable veilleur »

https://www.lemonde.fr/afrique/article/2018/10/16/pourquoi-il-faut-re-lire-fabien-eboussi-boulaga_5370215_3212.html 1/4
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Une controverse essentielle qui aura révélé les limites du savoir occidental sur l’Afrique et, surtout,
son instrumentalisation par le pouvoir colonial. Et démontré que l’ethnologie et l’anthropologie sont
des sciences coloniales qui alimentent le pouvoir et la domination de l’Occident. Les ouvrages sur
l’Afrique sont alors l’œuvre d’administrateurs coloniaux tels Maurice Delafosse, Robert Delavignette,
Henri Labouret. Leurs écrits constituent ce que V. Y. Mudimbe quali e de « bibliothèque coloniale »
dans The Invention of Africa, un ouvrage fondateur d’une nouvelle approche publié en 1988 aux Etats-
Unis et toujours pas traduit en français. C’est le fondement même des savoirs africanistes qui est
ébranlé. Les ré exions de Fabien Eboussi Boulaga et V. Y. Mubimbe obligent à repenser complètement
la manière d’appréhender les réalités africaines.

Les enjeux sont cruciaux. Savoir s’il existe une philosophie africaine, comme l’affirme dès 1945 le
missionnaire Placide Tempels avec sa Philosophie bantoue, et la dé nir. Rappeler à un Occident
impérial qui a fait œuvre de décivilisation et de déshumanisation pendant plus de cinq siècles
d’esclavage, de traite négrière et de colonisation, que les femmes et les hommes qui peuplent l’Afrique
subsaharienne sont des êtres humains et que, en cela, ils possèdent la raison. C’est toute
l’argumentation idéologique de l’entreprise coloniale qui est en jeu : si « l’Africain » possède des
traditions de pensée, œuvres de la raison et non d’une « mentalité primitive » (Lévy-Bruhl), on ne peut
pas le coloniser.

Limites de la négritude
Après l’ouvrage controversé de Placide Tempels, salué par Léopold Sédar Senghor mais vilipendé par
Aimé Césaire dans son Discours sur le colonialisme, toute une génération de philosophes africains
partent à la recherche de philosophies locales, interrogent les mythes, les langues africaines, en quête
de preuves, d’un certi cat d’humanité. S’écrit alors ce que Fabien Eboussi Boulaga quali e
d’« ethnophilosophie » dans un article de 1968 qui fera date, « Le Bantou problématique ».

Tout comme Paulin Hountondji, Stanislas Adotévi, Marcien Towa et d’autres intellectuels nés sous la
colonisation, le natif de Ba a (en 1934) démontre les limites aussi bien de la négritude que de
l’ethnophilosophie. Il concède à cette dernière une volonté de penser les particularités que la
philosophie, dans sa tradition occidentale, a rejetées en élaborant un faux universel mais analyse que
ce « nous aussi, nous avons une philosophie » repose sur une aliénation, une demande de
reconnaissance du maître.

Fabien Eboussi Boulaga en dates


17 janvier 1934 Naissance de Fabien Eboussi Boulaga à Bafia, au
centre du Cameroun.

1955 Il devient jésuite après des études secondaires au petit


séminaire d’Akono.

1969 Ordonné prêtre après des études de théologie, d’ethnologie


et de philosophie à Lyon.

1977 Parution de La Crise du Muntu aux éditions Présence


africaine.

1980 Il quitte l’ordre des jésuites et demande son retour à l’état


laïc.

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1981 Parution de Christianisme sans fétiche aux éditions Présence


africaine.
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Fabien Eboussi Boulaga prédit alors que la décolonisation se fera en plusieurs étapes. La première
consistant, écrit-il dans La Crise du Muntu, à « récupérer le pouvoir colonial sans en changer ni la forme
ni le contenu, en faisant comme si son organisation n’était que fonctionnelle, destinée à répondre aux
besoins universels de l’homme en général ». Viendra ensuite le temps où ces formes et contenus
devront être interrogés, ce qui suppose de questionner tout l’héritage colonial : les formes politiques
transmises comme l’Etat-nation, dans le cas français, ou la démocratie, mais aussi épistémiques et
religieuses.

De nombreux héritiers
Jésuite, Fabien Eboussi Boulaga critique le dogmatisme métaphysique du christianisme colonial et
appelle à une « reprise africaine du christianisme » et à une philosophie de la libération. Il s’agit
désormais d’« être par et pour soi, dans l’articulation de l’avoir et du faire, selon un ordre qui exclut la
violence et l’arbitraire ». Le processus décolonial devient le chemin de la rédemption.

Lire aussi | Décoloniser les arts : « Les Blancs doivent apprendre à renoncer à leurs privilèges »

Les penseurs qui appellent aujourd’hui à une décolonisation du savoir, de l’art, de l’économie ou
encore des mentalités, comme Achille Mbembe, Felwine Sarr, Souleymane Bachir Diagne ou Nadia
Yala Kisukidi, ont entrepris une nouvelle étape en démontrant qu’il n’y a pas de monopole de la
vérité. En cela, ils sont les héritiers de Fabien Eboussi Boulaga, qu’il est plus que jamais urgent de
relire. L’on ne peut comprendre à quel point le renouveau de la pensée critique à l’œuvre
actuellement sur le continent n’est aucunement un épiphénomène, mais une véritable lame de fond,
si l’on ne perçoit pas à quel point ce processus est en maturation depuis un demi-siècle.

Séverine Kodjo-Grandvaux

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