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1817

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PAUL ZUMTHOR

HISTOIRE

LITTERAIRE

DE LA FRANCE

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PRESSES UNIVERSITAIRES DE FRANCE


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HISTOIRE LITTÉRAIRE

DE LA FRANCE MÉDIÉVALE

(VIe - XIVe SIÈCLES)


DU |MÊME AUTEUR

Merlin le Prophète, Payot, 1943.


Antigone ou l'espérance, Baconnière , 1945.
Victor Hugo , textes choisis, prose et vers ( en collaboration avec Georges
Cattani), 2 vol. , LUF, 1944 et 1945 .
Bernard de Clairvaur, textes choisis et traduits ( en collaboration avec Albert
Béguin ) , LUF, 1945.
Victor Hugo, poète de Satan, Laffont, 1947.
Lettres de Héloise et Abélard, Mermod , 1950.
Miroirs de l'amour, Plon, 1952.
L'inventio dans la poésie française archaique, Wolters, 1952.
PAUL ZUMTHOR
Docteur ès Lettres
Professeur à l'Université d'Amsterdam

DU MÊME AUTEUR
HISTOIRE LITTÉRAIRE

Payot , 1943.
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LUF , 1944 et 1945.
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PRESSES UNIVERSITAIRES DE FRANCE


108, BOULEVARD SAINT-GERMAIN , PARIS VIE

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PAUL ZUMTHOR

HISTOIRE
LITTERAIRE
DE LA FRANCE
MEDIEVALE
VI*.XIV* SIÈCLES

PRESSES UNIVERSITAIRES DE FRANCE


HISTOIRE LITTÉRAIRE
DE LA FRANCE MÉDIÉVALE
(VIe-XIVe SIÈCLES)
DU pMÊME AUTEUR

Merlin le Prophète, Payot, 1943.


Antigone ou l'espérance, Baconnière, 1945.
Victor Hugo, textes choisis, prose et vers (en collaboration avec Georges
Cattani), 2 vol., LUF, 1944 et 1945.
Bernard de Clairvaux, textes choisis et traduits (en collaboration avec Albert
Béguin), LUF, 1945.
Victor Hugo, poète de Satan, Laffont, 1947.
Lettres de Hélolse et Abélard, Mermod, 1950.
Miroirs de l'amour, Plon, 1952.
L'inventio dans la poésie française archalque, Wolters, 1952.
PAUL ZUMTHOR
Docteur ès Lettres
Professeur à l'Université d'Amsterdam

HIST0IRE LITTÉRAIRE
DE LA FRANCE
MÉDIÉVALE
(VIe-XIV° SIÈCLES)

PRESSES UNIVERSITAIRES DE FRANCE


108, BoULEVARD SAINT-GERMAIN, PARIS VIe

1954
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DÉPOT LÉGAL
1re édition .. .. .. 1er trimestre 1954
TOUS DROITS
de traduction, de reproduction et d'adaptation
réservés pour tous pays
COPYRIGHT
by Presses Universitaires de France, 1954
T. » kca c
-

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PRÉFACE

Sans me faire d'illusions sur ce qu'une telle entreprise comporte


nécessairement d'aléatoire ou d'incomplet, j'ai tenté de donner dans
ce livre une vue d'ensemble de notre ancienne littérature, qui la
replaçât dans le cadre vivant d'une civilisation. Mon intention n'a
été que de réunir les instruments devenus indispensables à la
compréhension des textes, aucunement de remplacer la lecture de
ceux-ci ni des monographies savantes qui leur sont consacrées.
J'ai tenté de procurer le moyen de situer à leur place, dans une
tradition formelle et dans les perspectives d'une esthétique assez
étrangères aux nôtres, des œuvres dont la beauté propre exige d'être
goûtée pour elle-même. Il existe un nombre suffisant d'éditions aisé
ment accessibles, ou même de bonnes anthologies, pour qu'il me soit
permis d'y renvoyer purement et simplement (voir la notice biblio
graphique, p. 301).
L'histoire de la littérature antérieure au XVIe s. tient encore
aujourd'hui, pour une part, de l'archéologie. L'organisation du
matériel énorme que les fouilles érudites ne cessent de mettre au jour
est soumise à des servitudes techniques dont la conséquence est trop
souvent de marquer, quelque part entre les années 1500 et 1600,
dans la continuité d'un effort littéraire, une coupure en bonne partie
artificielle. Quoiqu'il soit peut-être prématuré de se risquer à une
véritable synthèse, pleinement ouverte sur l'époque moderne et
débouchant sans heurts sur celle-ci, il m'a semblé utile de brosser à
grands traits un tableau de l'évolution organique des formes et des
inspirations depuis la première constitution d'un monde non
romain jusqu'à la fin de ce qu'on peut appeler l'ère linguistique
de l' « ancien français ».
D'où mon plan, et les lacunes intentionnelles de ce livre. J'ai en
effet laissé en principe de côté les questions de pure critique textuelle
que posent la paléographie, la tradition manuscrite et la collation
des documents. Sur les points de détail où s'affrontent des théories
contradictoires, j'ai préféré m'abstenir de trancher, ou me borner
à des indications schématiques. J'ai admis, comme un postulat, que
mes lecteurs se reporteraient à des éditions de textes suffisamment
VI HISTOIRE LITTÉRAIRE DU MOYEN AGE

élaborées, et qu'ils possèderaient les éléments au moins des connais


sances linguistiques et philologiques indispensables. En revanche,
je n'ai pas craint certaines répétitions lorsqu'un même fait me parais
sait présenter plusieurs aspects. Il s'agissait d'intégrer ce qui fait
l'utilité des manuels d'histoire littéraire (un répertoire commenté
des œuvres se succédant dans le temps) à un cadre général qui
rendît sensible, par la disposition même de ses parties, le lien qui
attache la littérature à la vie ; et cette dernière devait être saisie,
autant que possible, à la fois dans son développement chronologique
réel (l'unité humaine étant ici, approximativement, la génération)
et dans son étendue sociologique.
Un tel dessein impliquait une sorte d'universalité : des raisons
d'opportunité exigeaient cependant une limitation géographique.
D'ailleurs, isoler du reste de l'Occident, dès le VIe s., comme j'ai
été contraint de le faire, les territoires situés entre le Rhin et l'Èbre,
puis, à partir du XIe, ceux qui s'étendent, en pays de langue romane,
des Alpes aux Pyrénées et à la Tamise, n'est pas totalement arbi
traire et trouve sa justification, avant et après l'événement, dans ce
que désigne le terme ambigu de « renaissance carolingienne ».
En revanche, trop d'études récentes ont souligné l'importance des
relations entre littérature de langue latine et de langue romane,
occitane et française, pour que je pusse maintenir une division lin
guistique. Toutefois, pensant à l'utilité pratique que doit présenter
ce livre, j'ai varié les proportions : alors que, pour le latin et l'occitan,
je ne cite que les œuvres essentielles, dont le rayonnement, à quel
titre que ce soit, est indéniable, j'ai étendu le répertoire des œuvres
françaises à tout ce qui m'a semblé propre à donner une image aussi
complète que possible d'une évolution de quatre ou cinq siècles.
La division du livre en parties définies par la chronologie
n'implique, il va sans dire, aucun jugement absolu : de telles sépa
rations ne sont, jusqu'à un certain point, qu'un artifice d'exposition.
Il en va de même, souvent, de l'ordre de succession proposé pour les
œuvres particulières : beaucoup de datations sont mal assurées ou
restent vagues; je le mentionne toutes les fois qu'il est nécessaire ;
aussi bien, ces imprécisions de détail ne nous empêchent plus, dans
l'état de notre science, de nous faire une idée assez exacte de la phy
sionomie littéraire de chaque moitié ou quart de siècle.
Chacune des 4 parties est subdivisée à son tour selon un schéma
type : le contexte sociologique et spirituel de l'époque; l'état des
formes littéraires et le mouvement des inspirations; un répertoire
des œuvres correspondantes. L'extrême complexité des problèmes
entraînait parfois, sur les deux premiers points, la nécessité d'un
choix : je me suis, dans les cas douteux, entouré des conseils de
PRÉFACE VII

spécialistes de ces diverses matières. Je tiens particulièrement à


adresser ici des remerciements collectifs à tous ceux de mes confrères
qui ont eu l'obligeance de contrôler les paragraphes concernant
l'histoire des institutions, des arts et de la philosophie.
#
# #

Une certaine anarchie règne dans la nomenclature des œuvres


littéraires françaises anciennes. L'usage est parfois flottant, sinon
arbitraire : telle œuvre est traditionnellement coiffée d'un titre en
français moderne, telle autre en ancien français, sinon même en un
mélange des deux. D'une manière générale, j'ai conservé les appella
tions habituelles; dans les cas problématiques, j'ai adopté un sys
tème empirique : j'ai transcrit le titre en français moderne si cela
était possible sans en allérer l'aspect (ainsi, j'ai substitué Tournois
à Tournoiement); je l'ai au contraire laissé en ancien français
quand la traduction aurait exigé l'emploi d'un mot complètement
différent.
Des chiffres, allant de 1 à 548, placés entre parenthèses sans
commentaire, parsèment mon texte : ils constituent des renvois aux
paragraphes portant ces numéros.
P. Z.
LI
CHAPITRE PRÉLIMINAIRE

LES CONSTANTES LITTÉRAIRES

I. Les lettres européennes, spécialement dans le domaine


occidental et méridional du continent, furent dominées, depuis
la fin de l'Empire romain jusqu'à l'époque moderne, par un cer
tain nombre de tendances constantes. Celles-ci, communes à
plusieurs littératures, malgré la diversité des langues et des
génies nationaux, contribuent à définir le type de civilisation
dans lequel l'esprit européen s'est élaboré et a produit ses œuvres.
Quoiqu'il soit malaisé de les décrire en elles-mêmes et dans leur
fondement intellectuel, il est possible de déterminer leurs prin
cipales manifestations. Quant à leur origine, elle se situe dans le
monde gréco-latin des cinq ou six siècles qui précédèrent notre
ère. Ces tendances affectent principalement la forme de l'œuvre
littéraire, et se traduisent d'abord par la permanence de certaines
disciplines. Elles supposent une fidélité souvent rigoureuse à un
petit nombre d'idéals, et agissent ainsi, fût-ce à l'insu de l'écri
vain, indirectement sur le fond. Il serait absurde de réduire
l'extrême vitalité, l'avidité inventive et l'instabilité conceptuelle
de l'esprit européen à la simple exploitation intelligente des
trésors du passé.Aussi bien, au cours des temps, des influences
étrangères à l'antiquité classique ont profondément modifié la
physionomie culturelle de l'Occident : germanique, arabe, persane,
celtique, plus tard slave. Néanmoins, ces influences se manifes
tèrent surtout dans les idées et les sentiments : dès que ces nou
veautés passaient aux mains de la littérature, elles s'y trouvaient
dans une grande mesure contraintes à la norme d'expression
traditionnelle. Les remarques qui suivent ont donc une valeur à
la fois générale et assez strictement limitée. Elles concernent les
formes littéraires dans leur quasi-totalité, mais ne se rapportent
qu'à travers celles-ci, de manière très indirecte, à l'histoire des
affections et des pensées. La littérature a joué, dans la conserva
tion du corps historique européen, le rôle que l'ancienne psycho
logie attribuait à la mémoire dans la conservation de la psyché
humaine. Elle eut pour fonction naturelle de gêner les initiatives
P. ZUMTHOR 1
2 HISTOIRE LITTÉRAIRE DU MOYEN AGE [2]

de l'intelligence et de la sensibilité, sans pouvoir toutefois les


interdire. Par ailleurs, il convient d'insister sur le fait que toute
œuvre littéraire est un « moment » de la personnalité de son
auteur, qu'en principe celle-ci est présente en elle de façon
mystérieuse mais absolue, et qu'en dernière analyse c'est elle
qui confère à la forme sa signification, relativement à un milieu
vivant.

2. Ce que, d'un terme collectif, on a nommé l' « héritage


classique » dans notre littérature, se ramène à une double tradi
tion technique : l'usage des « arts libéraux » et la connaissance des
« auteurs ». La notion d'arts libéraux est ancienne. Elle paraît
remonter au grec Isocrate, sinon à Hippias. L'expression latine
d'artes liberales est fixée depuis Sénèque. Dans la première moitié
du v° s., le rhéteur carthaginois Martianus Capella en systématisa
la doctrine dans son De nuptiis Philogiae et Mercurii. Les arts
libéraux y prennent définitivement un caractère pédagogique,
au sens le plus élevé du mot : ils constituent la formule qui livre
aux temps nouveaux la totalité des connaissances générales
transmises par l'enseignement, et l'expérience littéraire de
l'antiquité. Leur nombre est fixé à 7 ; un ordre significatif leur
est imposé, et cette classification rigide survivra durant plus
d'un millénaire : Grammaire et Rhétorique (arts du langage),
Dialectique, Arithmétique, Géométrie, Musique, Astronomie.Ce
septenaire inclut tout le savoir humain et son expression possible.
Au v° s., Boèce désigna les 4 derniers arts du nom collectif de
quadruvium (plus tard quadrivium) ; au Ixe, les 3 premiers reçu
rent l'appellation de trivium. Trivium et quadrivium constituèrent
le double degré des études libérales, et c'est au prix de longs
efforts que d'autres disciplines s'introduisirent peu à peu, à
partir du xIe s., dans cette série close.

3.Véhicules d'un savoir et de technique païens en leur origine,


les arts libéraux furent, à toutes époques, objets de réprobation
de la part de certains esprits, exclusivement attachés aux valeurs
religieuses chrétiennes. Ces contempteurs de la culture profane
se fondaient sur plusieurs Pères de l'époque impériale, tels
Ambroise (340-397). Pourtant dans leur majorité, les hommes
d'église admirent la théorie des arts ;ils tentèrent même, parfois,
de points de vue du reste très divers, à la suite d'Augustin (354-430)
et de Cassiodore (env. 468-562), de la fonder théologiquement, en y
découvrant, soit une ordonnance émanant de la nature des choses,
soit un don de Dieu : la Bible en devenait une illustration. Les arts
[5] LES CONSTANTES LITTÉRAIRES 3

libéraux représentèrent en fait, aux yeux de neuf ou dix siècles,


l'ordre fondamental de l'esprit. Seul le mystère de la rédemption
paraissait échapper à leurs catégories. Nombre de principes
théoriques ou d'expressions techniques qui leur étaient propres
ont fini, en tombant dans l'usage courant, par constituer une sorte
de sagesse pratique traditionnelle, particulière au monde occiden
tal et avec laquelle se confond souvent ce qu'on nomme le « sens
commun ». Des sept disciplines cataloguées par la tradition, toutes
n'importent pas également à la littérature. Certaines y sont
étrangères, sinon par les figures, schémas et symboles qu'elles
peuvent fournir à l'écrivain : ainsi, la géométrie et l'astronomie
(celle-ci transmettra, à l'époque moderne, un important résidu
de croyances astrologiques antiques, très vigoureuses jusque
vers le xIIe s.). La dialectique concerne plutôt l'argumentation
de la pensée. La musique est étroitement liée à l'expression
poétique (35) ; mais dans ce domaine l'enseignement traditionnel
se poursuit en vase clos et n'influe que très indirectement sur la
pratique. L'arithmétique apparaît, sur un point (10), comme une
auxiliaire des deux arts à proprement parler littéraires : la rhé
torique et la grammaire.

4. Les frontières entre celles-ci ne sont pas très nettes, quoique,


dans leur principe, ces arts soient bien différenciés. Mot d'origine
grecque, grammatica a pour équivalent latin litteratura ; elle ne
correspond donc qu'en partie à la notion moderne de grammaire.
Dans son acception la plus large, la grammatica est l'art de la
langue et de l'expression vraie et belle. Comme telle, elle constitue
le fondement des 7 arts libéraux, et c'est sur elle que se concen
trent, dès les Etymologiae d'Isidore de Séville (de 560-70 à 636),
les efforts de l'enseignement et le travail de la pensée, détermi
nant dans une grande mesure l'évolution ultérieure des formes
littéraires, en langue vulgaire non moins qu'en latin.
5. Les ouvrages dans lesquels se condensa la science gramma
ticale antique furent rédigés pendant la période de liquidation
de l'Empire : l'Ars minor et l'Ars major de Donat (Ive s.), l'Insti
tutio grammaticae de Priscien (vIe s.) restèrent pendant de longs
siècles les sources principales de l'enseignement et des spécula
tions grammaticales. Leur doctrine reposait sur un certain
nombre de concepts empruntés aux lettrés grecs, et dont quel
ques-uns survivent de nos jours dans la routine scolaire (ainsi,
la distinction des 8 « parties du discours »). Malgré des tentatives
de renouvellement (321), l'enseignement grammatical demeura
4 HISTOIRE LITTÉRAIRE DU MOYEN AGE [6]

jusqu'au xIxe s. exclusivement normatif et formaliste. La for


mation scolaire, entre le vIe et le xve s., procédait de l'Ars minor
(grammaire proprement dite), à l'Ars major, puis à l'Institutio
de Priscien, remplacée depuis 1200 par le Doctrinale d'Alexandre
de Villedieu (383), et avec laquelle l'horizon s'élargissait, englo
bant, par le moyen des exemples et des citations, une véritable
science de la littérature.

6. Soit à la grammaire, soit à la rhétorique se rattachait la


théorie de la versification latine, indispensable à la compréhension
des poètes anciens. Il est vrai que la prosodie ne fut jamais que
d'un emploi limité, et que, dès les Ive-ve s., un système nouveau,
rythmique (64-65), la concurrença.

7. La rhétorique avait, à l'origine, été la doctrine de l'art


oratoire ; elle s'était développée sous cette forme, en Grèce, puis
dans la Rome républicaine, au temps de leurs grands conflits
politiques. Mais assez tôt les normes en avaient été étendues à
tout mode d'expression verbal. Ovide, puis Stace, y avaient
réduit la poésie. Quintilien l'avait liée à la sagesse, l'élevant ainsi -
au rôle de maîtresse des pensées, dans leur agencement et leur
organisation interne. Dès le Ive s., elle se confond avec la notion
même de littérature. Ses deux sources théoriques principales
étaient le De inventione de Cicéron (dit rhetorica prima, ou vetus,
ou prior) et la Rhetorica ad Herennium attribuée au même auteur
(dite secunda, nova, posterior). Tous les traités sur cette matière
écrits entre le Ive et le xIIIe s. ne font guère qu'en reprendre les
termes et en illustrer d'exemples les distinctions.

8. Dans sa fonction primitive, la rhétorique comportait


5 aspects ou « parties », selon qu'elle s'appliquait à l'invention, à
la disposition du discours, à l'élocution, à la mémoire et au geste.
D'après son objet, on la divisa en rhétorique judiciaire, délibé
rative et argumentative. Sous l'Empire, les possibilités d'expres
sion orale publique se raréfiant, ces 3 genres furent employés dans
des exercices théoriques, plaidoiries fictives, panégyriques d'un
personnage donné. Ce double type de morceaux d'apparat fut
longtemps utilisé comme tel en littérature, à titre de sujet prin
cipal ou d'ornement. D'autre part, l'emploi scolaire de la rhé
torique entraîna un primat de fait de la forme argumentative
sur les 2 autres : c'est d'elle que procèdent essentiellement les
préceptes qui gouvernèrent nos lettres. Enfin, du jour où la
rhétorique devint la norme de l'expression écrite, seules furent
[11] LES CONSTANTES LITTÉRAIRES 5

conservées les 3 premières de ses « parties ». Les lois de l'inventio


fixaient l'attitude de l'écrivain : elles supposaient que tout objet,
toute pensée, sont susceptibles d'une expression claire et objec
tive, excluaient l'ineffable et le pur subjectivisme de la forme.
Celles de la dispositio tendaient à créer une perspective où tout
objet se trouvât décomposé en ses parties ; elles proposaient
l'idéal d'un art fondamentalement scénique et plastique. Quant
à celles de l'elocutio, elles déterminaient le style et le choix des
moyens verbaux. La rhétorique domine ainsi les principes et les
fins de l'art littéraire. Elle est un mode de conception autant que
d'écriture. C'est à la fidélité qu'elle lui a vouée que, dans sa
majeure partie, la littérature de nos siècles passés (du ve au xvIIe
pour le moins) doit sa rigueur, et aussi sa rigidité.

9. Aussi bien, cette rigueur reste relative, en ce sens que les


schémas de la rhétorique comportent une grave lacune : ils
négligent la technique de la composition, de l'assemblage orga
nique des parties. Les seules indications qu'ils fournissent se
rapportent à l'exorde de l'œuvre. Il faut au poète une puissance
créatrice peu commune pour triompher de cet obstacle et par
venir à l'harmonie parfaite dans une œuvre de longue haleine.

10. Dans une certaine mesure, les principes de l'arithmétique


suppléaient ici à la rhétorique défaillante. Une longue tradition,
commune au pythagorisme et au néoplatonisme ainsi qu'à la
pensée juive, attachait aux nombres une valeur philosophique
et symbolique ; Augustin, d'accord avec plusieurs Pères, y voit
un reflet de l'unité divine, correspondant à la série des créatures
dans l'équilibre de leurs lois immuables. Avant même que le
contact avec le monde arabe n'accentuât le caractère ésotérique
de ce genre de spéculations, de nombreux auteurs recoururent, dans
l'organisation de leurs ouvrages, voire même dans la disposition
de brefs développements, au mode de construction numéral :
réduction d'un fait, d'une idée, d'une scène, d'un ensemble,
à 3, 4, 7, 10, 11 aspects, traits ou chapitres. Tout chiffre est sus
ceptible de revêtir une valeur significative ; toutefois les nombres
de 1 à 9, puis 10, 100 et leurs multiples, prédominent.

II. De ses origines, la rhétorique tient ce caractère, d'être


surtout un art de l'ornement. L'un de ses prolongements naturels
(rattaché parfois à la grammaire) est la théorie des « figures ».
Celles-ci ne sont autres que l'ensemble des modes d'expression
phraséologiques en principe étrangers au langage courant.
6 HIsToIRE LITTÉRAIRE DU MOYEN AGE [12]

Diverses classifications antiques, se recouvrant en partie, dis


tinguent parmi elles : des « figures de mots », concernant le choix
des termes (pléonasme, ellipse, affirmation aphoristique, etc. :
au total, une trentaine); des « figures de pensée », comportant un
déplacement de l'idée (comparaison, antithèse, etc. : une ving
taine) ; des « figures de son », constituées, par des effets phoniques
(allitération, rime, etc. : une demi-douzaine) ; des « figures de
grammaire », portant sur la structure de la phrase (inversion,
chiasme, etc. : une demi-douzaine) ; enfin, les plus recherchées,
réputées les plus nobles, des « tropes », reposant sur l'usage des
significations figurées (métaphore, métonymie, périphrase, etc. :
une dizaine). Les figures de mots et de pensée sont souvent
groupées sous le nom de colores rhetorici. Ces procédés, dont
beaucoup furent peu à peu lexicalisés, étaient censés originelle
ment représenter, dans la langue littéraire, le mouvement de la
vie, qu'ils rendaient sensible à la manière dont le font les tru
quages de l'art plastique et le geste de l'acteur au théâtre.
12. Deux figures, très pratiquées, dès les Ive-ve s., se sont
développées au point que chacune d'entre elles acquit très tôt
une sorte d'autonomie, et constitua, à elle seule, jusque vers
les xvIe-xvIIe s., un véritable langage, une technique propre. La
première est l'étymologie, d'abord admise comme l'un des aspects
de la figure descriptio nominis et qui, depuis Isidore (4) en par
ticulier, se chargea d'un sens presque métaphysique. Elle était
censée introduire, en décomposant les mots selon leurs éléments,
à la connaissance de leur force vitale propre (rex < regere < recte
agere). En l'absence de critères linguistiques objectifs, c'est toute
une morale, sinon une théologie, qui s'incorporait ainsi à l'œuvre,
par le moyen de cet ornement. Un idéalisme éthique tenait lieu
du déterminisme historique moderne ; un même mot souffrait
plusieurs « étymologies » : en chacune d'elles, on décelait une
manifestation de l'être. La morphologie reproduisait l'action
divine et humaine sur le monde, pour l'esprit de ce temps que
fascinait à la fois la correspondance de l'objet avec son nom, et
l'instabilité de cette correspondance. La seconde de ces figures
est l'allegoria, issue du trope personificatio, et qui très tôt cons
titua la fiction fondamentale de livres entiers, parmi ceux dont
l'influence fut déterminante sur les siècles suivants : ainsi la
Psychomachia de Prudence (Ive s.), le De nuptiis de Martianus
Capella (2), la Consolatio de Boèce (58). Appliquée, non plus à
une idée particulière, mais à une conception d'ensemble, l'allé
gorie prête, au monde des objets matériels et des entités abs
[14] LES CONSTANTES LITTÉRAIRES 7

traites, une signification spirituelle assimilable à celle des actes


humains. Elle dramatise l'univers et, en extériorisant les conflits
moraux, en humanisant les mystères de la nature, elle répond
aux besoins d'une culture en voie de christianisation. Dès l'âge
patristique elle fournit la base d'une méthode exégétique qui,
par la suite, fut appliquée à des textes profanes. Dans tous les
domaines de l'expression, la vogue de l'allégorie ne fit que croître
jusqu'au xvIe s., entraînant parfois le pire verbalisme. Du moins
eut-elle pour fonction et pour dignité de permettre l'analyse de
faits subtils qui échappaient à la prise d'une science et d'une
psychologie encore mal outillées pour cette tâche.

13. Un autre développement de la rhétorique est l'emploi


des « lieux-communs », plus exactement désignés, sans nuance
péjorative, par le mot grec latinisé de topi. Il s'agit primitivement
de moyens oratoires éprouvés, assurant de provoquer un effet
opportun sur l'auditeur. Mais, à mesure que la rhétorique se
raidissait en formules, les topi devinrent des clichés à l'emploi
desquels l'écrivain se sentait plus ou moins tenu. Beaucoup
d'entre eux survivent encore aujourd'hui. Les uns consistent en
images déterminées attachées à une certaine situation ou un
certain objet ; la plupart, en développements typiques interve
nant à telle ou telle articulation de l'œuvre : ainsi, la « clause de
modestie », par laquelle l'auteur s'excuse de son indignité à
traiter un sujet ; l'exorde annonçant le récit de choses inouïes, ou
affirmant la nécessité pour le savant de communiquer sa science ;
l'invocation à la Nature ou aux Muses ; les plaintes sur la folie des
temps, la décadence des mœurs, le mauvais cours du monde ou
au contraire l'éloge des supériorités de l'époque présente. Au
reste, à côté des topi de provenance antique, chaque époque en
fixe un petit nombre de nouveaux, qui traduisent, en la stéréo
typant, dans le langage littéraire, l'influence d'expériences par
ticulières ou d'autres sources culturelles.

14.A mesure que les langues vulgaires, depuis le Ixe s., entrent
dans l'usage littéraire, elles s'appliquent à utiliser les ressources
de la rhétorique latine. Déjà la Passion et le Saint Léger (175)
du x° s. témoignent d'une certaine maîtrise à cet égard. Néan
moins, ces patois populaires étaient encore, dans l'emploi des
figures, gênés par la rusticité de leur syntaxe. Il leur faudra deux
ou trois siècles pour apprendre à dominer parfaitement les figures,
et plus longtemps encore pour atteindre, dans la prose, à l'art de
la période.
8 HISTOIRE LITTÉRAIRE DU MOYEN AGE [15]

15. Jusqu'au xvI° s., la littérature antique, considérée comme


l'illustration des arts libéraux, constitue la source principale des
sciences naturelles et historiques ; on y cherche de plus une leçon
de sagesse et de psychologie pratique. On n'est pas insensible à
sa beauté, mais c'est d'abord un enseignement qu'on lui demande,
comme le fait déjà Macrobe, au v° s., dans son commentaire de
Virgile (Saturnalia), ouvrage dont l'influence fut considérable
jusqu'au seuil de l'époque moderne. On poursuit l'usage ancien
de collectionner les vers et passages remarquables des auteurs du
passé ; on constitue ainsi des recueils de sententiae et d'exempla,
dans lesquels puisent savants, écrivains, étudiants.

16. L'enseignement des arts libéraux utilise un nombre limité


et relativement fixe d'œuvres antiques dont le commentaire lui
fournit un moyen d'exposition. Il se constitua, aux vIe-vIIIe s.,
dans le domaine de la culture littéraire comme dans ceux du droit,
de la liturgie et de l'Écriture sainte, un canon au moins tacitement
reconnu, liste de textes et d'écrivains (les auctores) ayant « auto
rité » pour la détermination des normes et des doctrines. Le canon
littéraire ne fut jamais aussi strict que les autres (lesquels res
tèrent d'ailleurs partiellement flottants jusqu'au xvIe s.) ; les
variations toutefois sont peu importantes : un certain noyau
demeure toujours identique. Quelques-unes des grandes œuvres
de l'antiquité n'y figurent que dans des remaniements tardifs,
le grec (dont l'usage se perdit en Occident aux Ive-ve s.), en tra
duction latine. Homère y est représenté par un abrégé de l'Iliade,
fait au 1er s., l'Ilias latina (1.070 hexamètres), et par deux romans
cycliques en prose, traduits de romans grecs antérieurs, Ephemeris
belli Trojani du pseudo-Dictys (Ive s.) et De excidio Trojae du
pseudo-Darès (vI° s.). Macrobe, le premier chez qui se dégage la
notion d'auctoritas, l'applique à Cicéron et Virgile. Vers la fin
du x° s., Gautier de Spire énumère Virgile, Martianus Capella,
Horace, Perse, Juvénal, Boèce, Stace, Térence, Lucain ; à mesure
que l'on approche du xvI° s., la liste tend à s'allonger. Elle mêle
des écrivains de l'époque d'Auguste, quelques-uns des IIe et IIIe s.
(dont certains ne sont que de médiocres compilateurs : ainsi celui
des Disticha Catonis, recueil de sentences stoïciennes, l'un des
livres les plus lus et commentés dans toute l'Europe jus
qu'au xIII° s.) avec les représentants de la basse latinité ; les
Païens avec les Chrétiens. Au reste, l'auctor majeur est Virgile,
considéré, par suite d'une interprétation fantaisiste de la
IV° Églogue, comme un prophète du Christ, et qui devint, surtout
en Italie, l'objet d'une légende qui le présente comme un thau
[18] LES CONSTANTES LITTÉRAIRES 9

maturge. Plus tard, Ovide à son tour prendra un relief


éminent (233).

17. A ce canon, il faut ajouter la Bible, que Justin, Jérôme,


Augustin surtout, Cassiodore, Isidore et d'autres ont tenté
d'opposer, puis de superposer, sur le plan littéraire, à tous les
modèles fournis par la culture romaine. Toutefois, dans la chré
tienté postérieure, le souci de cette concurrence paraît oublié, et le
conflit latent qui se perpétue entre l'église et les Maîtres du paga
nisme (3) se traduit plutôt par une sorte d'antagonisme entre
l'enseignement théorique des arts libéraux et la lecture des
auctores. Le premier est aisé à christianiser ; la seconde peut être
considérée comme une occasion de scandale. Au ve, au xe, au
xII° s., on relève les traces de cette préoccupation chez certains
écrivains ecclésiastiques. Néanmoins, l'autorité des auctores n'en
souffrit jamais vraiment, et c'est, en grande partie, par le soin
du clergé (surtout des moines, particulièrement en France) que
leurs œuvres ont traversé indemnes les siècles féodaux et que leur
influence a pu se prolonger. Quant au terme de Bible, il doit être
entendu au sens large. A côté des livres canoniques, nombre
d'apocryphes ont été utilisés tant par la liturgie que par la litté
rature. L'un des plus répandus fut l'Evangelium Nicodemi, compi
lation d'un Descensus Christi ad inferos des IIe-IIIe s., et de Gesta
Pilati, plus tardifs.

18. Au canon des auctores est attaché le qualificatif de clas


sicus, attesté dès le IIe s., chez Aulu-Gelle, et dont le sens est
celui d' « auteur ancien, important en quelque manière, digne de
servir de modèle et d'idéal littéraire ». Cette notion même en
appelle une autre : au vI° s. apparaît modernus (< modo + hodi
ernus). L'opposition entre ces termes correspond à une constante
dialectique de l'histoire littéraire : le prestige de la tradition
heurte le besoin de créer des formes et d'exprimer des pensées
nouvelles. Classique s'identifie pratiquement à ancien. La « que
relle des anciens et des modernes » est le fruit d'une double pola
rité littéraire qui, au moins jusqu'au xvIIIe s., sinon au delà,
s'exprime : d'une part, dans l'antithèse entre le style « classique »
(consistant en une limitation des effets de la rhétorique sous
l'influence des auctores, considérés comme un modèle de naturel
et de vérité) et le style « maniéré », ou comme on dit aujourd'hui,
d'un terme ambigu, « baroque » (abandonné aux fantaisies de la
découverte verbale, jusqu'à l'obscur et au cocasse) ; d'autre
part, de façon plus limitée, dans l'antithèse entre le discours
10 HIsToIRE LITTÉRAIRE DU MOYEN AGE [19]

« orné » et le discours « médiocre » (146). Il n'est guère en France


de génération littéraire où ces divers styles n'aient été repré
sentés conjointement.

19. D'ailleurs, l'antinomie classique-moderne est relative :


lors même qu'elle revêt une forme aiguë, elle ne fait que trahir
des tendances jumelles au sein d'une profonde unité, celle même
dont la grammaire et la rhétorique sont les garantes. Le caractère
général, en effet, de la littérature européenne, depuis le v° jus
qu'au xIxe s., est un respect instinctif de la tradition, et comme
une impossibilité de s'en affranchir. Durant cette longue période
historique, la notion de culture est liée étroitement à celle d'héri
tage collectif, et le mot de « civilisation » signifie en particulier
« continuité formelle ». Les révolutions spirituelles ne se traduisent
alors, sur le plan littéraire, que par des frémissements superficiels
qui n'ébranlent pas la profondeur des structures. Cette fixité
est la conséquence d'une attitude foncière de l'homme à l'égard
de la vie et de sa propre histoire : attitude qui oblige toute nou
veauté intellectuelle à séjourner longtemps dans l'inconscient
de la masse avant de s'imposer plus clairement ; elle correspond
à la continuité même des structures sociales, dont l'évolution
suit un rythme lent et dont les modifications successives ne tou
chent guère à l'essentiel. C'est seulement dans la seconde moitié
du xIxe s. que, sous la pression des événements économiques, et
du retournement philosophique qui les accompagne, le mouve
ment s'accélère soudain et, en l'espace de deux générations, le
vieil édifice s'écroule au point qu'il n'en subsiste aujourd'hui
que des fragments ruinés.
20. Le conservatisme culturel qui, à quinze siècles littéraires,
donna leur cohérence, provient principalement de deux sources :
hellénique et judaïque. Les Grecs, contrairement à d'autres
peuples anciens, ne possédaient ni caste sacerdotale ni livres
sacrés. C'est chez leurs poètes, surtout chez Homère, qu'ils cher
chèrent les signes et la preuve de leur unité spirituelle. De là,
pour eux, l'idée que la littérature est formatrice en tant que telle,
qu'en elle essentiellement se concentre le trésor de la culture.
Les Alexandrins tirèrent les conséquences de ce principe, en
ramenant toute science à la philologia (les arts libéraux). Aux
temps impériaux, Virgile se substitua peu à peu à Homère et,
avec quelques autres (les auctores du canon), le remplaça complè
tement par la suite. Chez les Juifs d'époque tardive, la Bible
s'identifie à la notion d' « écriture ». L'idée orientale, primiti
[21] LES CONSTANTES LITTÉRAIRES 11

vement magique, de la sainteté du livre, reprise, dès le vIIe s.


avant notre ère, et spiritualisée par eux, passe aux Chrétiens et
recoupe, à la fin de l'âge patristique, les conceptions littéraires
grecques. Avec Prudence (Peristephanon) se constitue, à l'égard
de la chose écrite, un sentiment de respect, une volonté de prise
au sérieux, qui se perpétueront dorénavant et se traduisent
en particulier par un souci constant de recours au texte et à son
autorité. Pour des générations d'écrivains, les idées aujourd'hui
courantes d'originalité et de propriété littéraire auraient été
inconcevables. Le comble de l'art était pour eux de se référer à
une source, spécialement latine : on en inventa parfois de fictives,
plutôt que d'avouer sa fantaisie. Il faudra les efforts répétés et
la lente insistance de certains penseurs, depuis le xve s., pour
dissocier peu à peu les deux canons, et rendre à la Bible son sens
exclusif de document religieux : mouvement qui n'aboutira que
grâce aux conflits engendrés par la critique rationaliste du xIxe s.,
et coïncidera avec une libération de la littérature.

21. Mais avant que n'intervînt ce partiel renouvellement, la


tradition antérieure, et la symbiose des pensées grecque et chré
tienne, avaient créé une idéologie qui, à travers plusieurs avatars,
a survécu jusqu'à nos jours : la littérature est connaissance. Jus
qu'à l'avènement de la scolastique, le terme de philosophie ne
désigna guère que l'explication des auteurs canoniques (bibliques
et littéraires). Inversement, l'écrivain avait conscience de remplir
une mission d'ordre philosophique. C'est ainsi que s'explique la
vogue de l'allégorie (12), et inversement le goût que l'on eut,
jusqu'au xvIe s., d'introduire des ornements esthétiques dans
des ouvrages purement didactiques (sciences naturelles, etc.).
C'est, enfin, l'une des causes de la faveur dont fut l'objet, surtout
aux xIe, xIIe, xIIIe s., et plus près de nous au xvI°, puis au
xIxe romantique, le symbolisme des formes. Ce symbolisme a
été l'une des tendances les plus fortes de notre littérature, dès
qu'une première expérience l'eut rendue suffisamment maîtresse
de ses moyens d'expression et que l'esprit qui l'animait eut muri.
Il dégénéra parfois en confusion et en bavardage. Néanmoins,
nous lui devons — même lorsqu'il revêt une forme trop rigou
reusement systématique — quelques-unes des œuvres les plus
valables de notre passé.
PREMIERE PARTIE

LES PREMIÈRES TENTATIVES

(du VI° au milieu du IX° siècle)


C 2
CHAPITRE PREMIER

LE MILIEU

1. L'État
22. La conquête franque (de 455 à 510) et l'établissement
du royaume de Clovis (favorisé par l'église et certains dirigeants
gallo-romains qui voient dans ce chef de guerre, devenu catho
lique, l'instrument d'une réunification) ne modifient pas les
conditions générales de vie qui avaient été celles de la Gaule du
Bas-Empire. Crise financière ; anémie monétaire conférant à la
prestation de service une importance économique grandissante ;
décroissance du volume des échanges et déchéance du réseau
routier ; apparition de famines périodiques ; dépopulation des
villes et concentration démographique dans les villae rurales ;
tendance à la fragmentation de l'autorité sur des aires géogra
phiques réduites, province, civitas (la notion d'état universel
n'est plus qu'une vue de l'esprit) : tous ces phénomènes, déjà
sensibles au III° s., s'aggravent plutôt, et c'est de leur perpé
tuation même que sortira peu à peu (sous l'influence de certaines
conceptions politiques germaniques) une société nouvelle. L'Occi
dent se replie sur lui-même et s'émiette en états de type conti
nental. Clovis semble avoir moins eu l'intention de créer du nou
veau que d'opérer une simple substitution de pouvoir. Il se pare
de titres impériaux. Sa politique et celle de ses successeurs hâte
l'effacement des différences : Francs et Gallo-Romains se cou
doient ; l'aristocratie devient vite bilingue, puis le peuple des
campagnes, du moins au nord de la Loire, où l'élément germa
nique est assez dense. Un certain sentiment national cristallise
ainsi, sans impliquer celui d'une rupture avec le passé.Au reste,
la formation, dès le vI° s., d'un royaume franc relativement
stable donnera à la France, par rapport au monde moderne en
gestation, une avance qu'elle conservera jusqu'aux XIe et xIIe s.,
et qui marquera indirectement toute son activité intellectuelle.

23. Ce que les Germains apportent d'original, dans l'ordre


technique et intellectuel, n'apparaîtra que peu à peu. En poli
16 LES PREMIÈRES TENTATIVES [24]

tique, l'influence de leur tradition s'exerce, d'une manière mal


déterminable, sur les dernières structures romaines. Le pouvoir
dynastique, encore tributaire de la chefferie germanique, reste
faible. Il appartient moins à un homme qu'à sa famille : les héri
tiers du roi se partagent ses terres aux frontières mouvantes :
celles-ci englobent, après 535, la Bourgogne, puis la Provence et
le Haut-Rhin ; mais, dès la fin du vIIe s., tout le territoire situé
au sud de la Loire, l' « Aquitaine », retrouve une indépendance
de fait sous ses propres ducs. Dans le reste du royaume tendent à
se constituer trois grandes unités à peu près stables : Bour
gogne ; Neustrie à l'Ouest ; Austrasie au Nord-Est, le plus puis
sant de ces états et dont le centre sera ramené par Dagobert de
Metz à Paris. L'organisation du clan germanique s'adapte aux
conditions nouvelles. L'idée romaine de res publica se transforme
en un sentiment de fidélité hiérarchique. Celui-ci attache au roi
le groupe prestigieux de ses « leudes », ses fidèles, parmi lesquels
se distinguent ses suivants d'armes, désignés depuis le vIIIe s.
par le mot de vassi, « vassaux » : domestiques devenus respon
sables d'administrations publiques, major domus (« maire du
palais »), sénéchal, maréchal, connétable, et délégués qui le repré
sentent dans les provinces, duces, comites, vicarii. Au reste, l'usage
romain survit, de fixer le droit par écrit (Lex salica) et d'assurer
par des notaires royaux (referendarii) le contrôle de la vie
publique.

24. La tendance s'accentue qui, dès les Ive et ve s., poussait à


concentrer chez les latifundiaires les droits de propriété et d'admi
nistration rurale, avec le devoir de protection des humiliores.
Mais de plus en plus les rois font dépendre de leur concession,
souvent liée à une promesse de fidélité personnelle, la détention
de domaines. Une aristocratie terrienne (seniores) se constitue
ainsi, liée par les benificia royaux. La jouissance d'un droit sur la
terre est le bien le plus désirable, dans une économie domaniale
entièrement déterminée par la production alimentaire ; et la
richesse apparaît de moins en moins séparable d'un comman
dement sur les hommes. Mais rien, dans cette organisation, n'est
systématique, et le futur monde féodal gardera de ces origines
un certain caractère concret où toute relation d'inférieur à supé
rieur revêt une couleur directement humaine.

25. Les cent ans qui suivent le règne de Dagobert (f 638)


constituent l'époque critique : une anarchie généralisée menace
alors profondément la continuité culturelle du royaume. Un mou
[26] LE MILIEU 17

vement d'opposition à la famille mérovingienne se marque chez


les seniores : les maires du palais d'Austrasie en prennent la tête.
L'un d'eux, Pépin, après 687, s'impose aux trois royaumes
francs : la victoire de son fils Charles, dit Martel, sur les Arabes,
en 732, assure à l'Austrasie le rang de grande puissance. Les
Pippinides refont autour d'elle l'unité territoriale de la Gaule.
Leurs expéditions contre les Lombards leur valent l'appui du
pape : Pépin, dit le Bref, reçoit de lui, en 751, l'onction royale.
A la même époque disparaît dans les documents toute trace
d'une distinction entre Franci et Romani ; on forge le mythe de
l'ascendance troyenne des Francs : une nation se constitue. Les
premiers « Carolingiens », d'origine mosellane, entendent y faire
triompher l'autorité de l'Etat. Ils utilisent à cette fin les liens
de subordination et de fidélité personnelle créés depuis le vIe s.,
en les étendant et les contrôlant de manière à embrasser le pays
entier dans leur réseau. En ce sens, ils se tournent résolument
vers l'avenir.

26. Toutefois, sous le règne de Charlemagne (768-814), apogée


de la dynastie, des schémas empruntés à de purs souvenirs his
toriques ont tendance, dans la phraséologie officielle, à voiler la
réalité des faits : on refait l'Empire de Rome (le topos : Roma caput
mundi, emprunté à Lucain, réapparaît alors), et l'on situe cette
entreprise dans les perspectives de la Bible et de l'Apocalypse.
Reprenant un vieux concept militaire, et répondant à un besoin
ressenti par l'église depuis le v° s., Charles se fait en l'an 800
couronner empereur d'Occident. Il est désormais l'avoué de Dieu,
l'homme d'armes de la foi. Tandis que l'Empire s'étend au Nord
et au Sud-Est (seule résiste l'Espagne islamique), le règne marque
une haute conjoncture culturelle. De ses expéditions en Italie,
l'empereur a rapporté le goût des choses de l'esprit. Dans tous les
domaines, il vise à restaurer la culture latine traditionnelle. Il se
convainc qu'une instruction largement répandue est indispen
sable à l'administration d'un grand peuple. Dans sa résidence
d'Aix-la-Chapelle, il crée une école et une académie, pourvues
d'une excellente bibliothèque et où il attire les plus illustres
lettrés du temps, groupés autour d'Alcuin (90), sorte de ministre
des Beaux-Arts. Cette œuvre civilisatrice ne semble guère avoir
atteint la noblesse franque. Du moins, certaines des écoles épis
copales et monastiques qui se fondent, et des ateliers de copistes
organisés alors (ils renouvellent les graphismes et créent le beau
type d'écriture « caroline ») resteront longtemps des centres de vie
intellectuelle. Ainsi les écoles de Corbie et de Saint-Riquier, de
P. zLMTHoR 2
18 LES PREMIERES TENTATIVES [27]

Reims et de Saint-Mihiel, de Fulda plus à l'est. C'est sous leur


influence qu'au Ix° s. la littérature achèvera de passer entière
ment dans le domaine de l'école. Désormais et pendant plusieurs
siècles, les études littéraires consisteront, autant et plus qu'à
interpréter les auteurs, à enseigner l'art d'écrire : celui-ci, consi
déré comme un métier, comporte un apprentissage, que l'on fait
auprès de maîtres qui sont eux-mêmes les meilleurs écrivains du
temps. La tradition antique, renouée par l'effort d'une généra
tion, se maintiendra ainsi par la voie pédagogique. Les langues
vulgaires elles-mêmes, dès leurs débuts, en subiront au moins
partiellement l'influence.
27. L'Empire de Charles ne survécut guère à son fondateur.
Les guerres que se livrent Louis le Pieux (814-40) et ses fils mar
quent une reprise du conflit entre la vieille tradition des partages
de terres et l'idée ecclésiastique de l'unité politique, garante de
l'unité spirituelle. La proclamation de Strasbourg en 842 (dont le
texte roman nous donne la plus ancienne image, approximative,
de la langue française), puis le traité de Verdun en 843, conduisent,
entre Charles le Chauve (f 877), Louis (f 876) et Lothaire (f 855),
à un partage qui deviendra définitif en 887, laissant, après la
liquidation de la Lotharingie en 870, face à face l'Allemagne
(Francia orientalis) et la « France » (Francia occidentalis). Dès
lors, l'Occident s'engage dans une évolution historique accélérée.
Des tentatives carolingiennes centralisatrices, rien ne survivra.
Mais le système des fidélités et des concessions terriennes, favo
risé par un demi-siècle de législation, tend à embrasser la plus
grande partie de la population : il affecte de plus en plus les
grands fonctionnaires eux-mêmes et, instrument du gouverne
ment royal, il est près à fonctionner contre lui.

2. L'Église
28. Vers 500, la Gaule est presque entièrement « chris
tianisée » : l'église a obtenu une adhésion à peu près générale à un
certain nombre de croyances et de pratiques rituelles. Mais
celles-ci recouvrent un très vaste domaine de survivances païennes
et de superstitions contre lesquelles le haut clergé entreprend de
vraies campagnes de propagande, ou dont il cherche à tirer parti.
Le catholicisme de la masse est caractérisé par une foi très vive
dans quelques valeurs spirituelles fondamentales, et par une
sensibilité religieuse de nature presque animiste. Une œuvre
missionnaire double (où les Irlandais et les Anglo-Saxons jouent
un grand rôle) se poursuit : consolider le christianisme local, et
[30] LE MILIEU 19

convertir la Germanie. Cette entreprise a pour principaux acteurs


les moines. Le monachisme s'étend rapidement (sans éliminer
l'érémitisme) dans la Gaule des vI° et vII° s., surtout sous l'action
bénédictine. La règle formulée en 529 par Benoît de Nursie répon
dait à des besoins vitaux, tant spirituels qu'économiques, de son
temps. L'extension de l'ordre fut, dans une époque de genèse,
un facteur d'harmonie, et souvent aussi de prospérité locale ;
d'autre part, les monastères, centres d'agglomérations parfois
très mêlées, maintinrent dans leurs ateliers un minimum
d'échanges intellectuels, d'instruction livresque, et de pratique
des arts. Quant au clergé séculier, il se trouva en majeure partie
engagé dans les cadres administratifs nouveaux. Aux vIe, vIIe s.,
la prélature, qui avait conservé l'essentiel des traditions intellec
tuelles et littéraires romaines, constitue, au sein de l'aristocratie
en formation, une élite de l'esprit. Mais dès Charles Martel la
situation change, le pouvoir public tentant de séquestrer les
évêchés à son profit ; d'où une baisse du niveau intellectuel
moyen, et l'amorce de nombreux conflits futurs. Le foyer spiri
tuel de l'église est ainsi essentiellement monastique.

29. Les catastrophes du ve s. avaient porté certains intellec


tuels chrétiens, Augustin, Orose, Salvien, à se poser la question
de l'universalisme : y avait-il un lien entre l'existence de l'Empire
et la catholicité de la foi ? Une réponse commune tendait à
s'esquisser : la communauté religieuse s'insère dans le cadre
politique, toutefois son origine surnaturelle et sa fin eschatolo
gique le transcendent. Mais, par là même, devant la faillite de
l'état, la tentation surgit de faire assumer par l'église la conduite
du temporel. A la fin du ve s. apparaît la théorie des « deux pou
voirs » : le pape, et l'empereur ou le roi, sont les représentants de
la collectivité humaine, et quand le second fait défaut, le premier
intervient de droit pour en sauvegarder le lien. C'est dans cette
perspective que se situe l'œuvre d'unification et de romanisation
de l'église, entreprise par Grégoire le Grand (590-604), ainsi que
ses efforts pour constituer une sorte de sur-état spirituel, mainte
nant par le haut l'unité de l'Occident. Par la suite, ce dessein
subit une déviation et emprunte des moyens plus matériels. Dès
l'époque mérovingienne se marque une confusion profonde des
pouvoirs, quoiqu'aucun de ceux-ci ne prétende encore à une
véritable suprématie.
30. L'église se situe au centre vivant de toutes les structures
culturelles. C'est elle qui assure la cohérence du corps social.
20 LES PREMIÈRES TENTATIVES [31]

L'idée se répand, que le bien de la religion et celui de la cité


coïncident. Refuser la foi catholique, c'est alors menacer l'état.
La vie civile emprunte les schémas de la vie ecclésiale. Vers 800,
l'on adopte définitivement l'habitude de compter les années à
partir de la naissance du Christ.

31. De plus, l'église avait, dès le Bas-Empire, apporté au


monde romain un élément culturel en grande partie nouveau :
sa liturgie. Celle-ci qui, dans son origine, représente la prière
communautaire des croyants, comporte pour l'essentiel trois
parties : la messe, l' « office divin » (réparti sur plusieurs heures
du jour : matines, laudes, prime, tierce, none, vêpres, complies),
et l'administration des sacrements. Les deux premières intéres
sent directement l'histoire littéraire. Comme l'Écriture sainte et
la littérature classique (16), elles sont définies, depuis les ve-vIe s.,
par un canon qui en détermine la structure : celle-ci comporte un
certain nombre de textes traditionnels fixés, entre lesquels s'insè
rent des éléments susceptibles de variation. Les différentes pièces
de cet ensemble sont employées successivement de manière à
constituer, de l'automne à l'été, un double cycle de commémo
ration : cycle des saints et cycle « du temps ». Ce dernier, retraçant
l'histoire du monde et de la rédemption, se forma autour du
« cycle pascal » (mort et résurrection du Christ, élaboration de
l'église : série de fêtes s'étendant du Vendredi Saint à la Pentecôte)
auquel s'ajouta au Ive s. un « cycle de Noël » (manifestation du
Christ au monde, allant de Noël à l'Épiphanie, en englobant les
féeries de saint Etienne et des saints Innocents, plus spécialement
célébrées par les jeunes gens). En règle générale, les éléments
variables du canon (en particulier répons, antiennes, alléluia,
hymnes) sont chantés, les parties fixes sont récitées ou psal
modiées.

32. L'unification de la liturgie se fit, en France, par l'élimina


tion de rites locaux plus anciens, en même temps que celle de la
nation. Les Bénédictins, dont la vie monastique était centrée sur
l'office divin, furent les propagateurs les plus puissants d'une
liturgie homogène. Néanmoins, des esprits curieux, informés
par les pèlerinages orientaux, gardent un attrait pour les rites
byzantins, plus riches de symbolisme formel. Il semble que la
cérémonie du Vendredi Saint ait été introduite en France,
au vII° s., sous ces influences. Celles-ci se marqueront fortement
par la suite sur certains thèmes littéraires.
[35] LE MILIEU 21

33.Avant leur compilation en Bréviaires, généralisée depuis le


xIe s., les textes qui forment l'appareil verbal de la liturgie sont
recueillis en collections séparées nommées, selon leur genre, Psau
lier,Sermonnaire, Homiliaire, Passional, Épistolier, Orational, Mar
tyrologe, Lectionnaire, Hymnaire, Responsorial, Antiphonaire ; les
3 derniers sont des documents d'une grande valeur pour l'histoire
littéraire : ils constituent presque à eux seuls le corpus lyrique de
l'époque.
3. Les arts

34. Les arts plastiques, dans le royaume franc, témoignent


d'une grande complexité organique. Sur un fort substrat romain
se greffe un apport germanique (drainant des influences orien
tales) qui tend laborieusement à se fondre avec lui dans un style
original. L'époque mérovingienne voit se produire un glissement
caractéristique : l'objet de fabrication artisanale tend à l'emporter
sur l'édifice architectonique ; le signe abstrait, sur la figure natu
relle. C'est l'âge de l'orfèvrerie (cloisonné), de la sculpture plate
(sarcophages de l'école aquitane). A travers les témoignages des
chroniqueurs, on pressent une décadence générale de l'art de la
pierre. Celui-ci ne renaît qu'au tournant des vIIIe et Ix° s. Les
documents qui nous en restent (chapelle d'Aix, Germigny-les
Prés) sont peu nombreux, mais on y remarque certains des carac
tères que développera le style roman (134) : églises à travée de
chœur, déambulatoire. Dans l'orfèvrerie (où triomphe dès lors la
technique du nielle et du métal repoussé) et le mobilier de luxe, la
géométrie se mêle à des motifs animaux en une figuration presque
ésotérique. La sculpture s'évade de l'ornement plat : on tente
un retour à la corporéité romaine ; mais cet humanisme tourne
court, malgré le grand développement pris par le travail de
l'ivoire. Aux vIIe et vIIIe s., la miniature se dégage de la graphie
décorative ; les mêmes tendances contrariées s'y manifestent,
parmi les entrelacs étranges que dessinent les copistes irlandais.
A l'époque de Charlemagne, les ateliers de copistes (26) sont aussi
des écoles d'enlumineurs. Désormais, l'art du livre va combiner,
pendant plusieurs siècles, avec l'attrait des lettres et du savoir,
celui des formes et des couleurs.

35. Les rapports qui unissent la littérature aux arts plastiques


sont indirects et résident dans leur origine sociologique commune,
parfois dans un thème descriptif emprunté. Pourtant, dès les
vIe-vIIe s., on voit certains théoriciens (Isidore, Grégoire le
Grand, puis d'autres jusqu'aux xII°-xIIIe s.) poser quelques
principes généraux : un triple fondement est commun aux arts
22 LES PREMIÈRES TENTATIVES [36]

libéraux et aux arts plastiques, la nature (talent de l'artiste), la


pratique (usage des préceptes techniques) et la discipline (confor
mité à un canon, spécialement aux « types » fournis par la Bible) ;
la fonction sociale des deux séries d'arts est la même (enseigner
et plaire), mais les litterae s'adressent aux savants, tandis que les
imagines sont destinées à toute la collectivité. Enfin, il est digne
de remarque que jusqu'au xvIe s. les « images » et comparaisons
littéraires sont exclusivement plastiques et s'adressent au seul sens
de la vue. Néanmoins, dans l'ordre structurel et génétique, c'est
avec la musique que l'art verbal entretient les relations les plus
étroites. Certes, les incertitudes de la tradition manuscrite et de
la paléographie musicale ne permettent guère de se faire une idée
précise de ce que fut, avant les XI-XII° s., la poésie musicale. La
notation neumatique, introduite au vIIIe s., répandue au Ix°, ne
suffit pas à remplacer la mémoire comme instrument principal
de transmission des mélodies. Il est probable que certaines formes
prosodiques (hexamètre, distique élégiaque), aux fonctions sur
tout narratives et didactiques, répugnaient à la déclamation
chantée. Un fait toutefois semble certain, en ce qui concerne la
grande masse de la production poétique jusqu'au xv° s. au moins :
la beauté proprement poétique n'était point liée aux seules
impressions verbales; elle disposait de deux registres d'expression,
la musique et la parole (sinon d'un troisième, le geste), qu'il eût
été mal concevable de distinguer tout à fait. C'est ainsi que
les littératures de langue romane sont nées sous forme musicale,
et ne se sont dégagées de la mélodie que fort lentement.
36. Au reste, la musique des vIe-Ixe s. ne nous est guère
connue que par la liturgie, et sa structure est déterminée en
grande partie par les besoins de celle-ci. Les églises chrétiennes
primitives avaient hérité de la psalmodie synagogale, peut-être
du chant magique gnostique vocalisé, et du système musical grec.
Ce dernier comportait 8 modes, à chacun desquels on attachait
une valeur affective et symbolique particulière. Au Ive s., en
même temps que l'hymnologie latine prenait son essor avec
Ambroise de Milan (3, 48, 67) et Hilaire de Poitiers, s'introduisit
la pratique du chant antiphonaire (alterné), qui influa fortement
sur la composition de certains genres liturgiques postérieurs. Le
rythme à 3 temps qui caractérise le chant hymnique « ambro
sien » semble avoir dominé la musique jusqu'au xIve s.

37. Cependant, c'est la réforme grégorienne (29) qui fournit


leur point de départ aux créations des siècles suivants. Pépin,
[39] LE MILIEU 23

et plus encore Charlemagne, désireux de réagir contre la manière


trop diverse dont les différents rites accommodaient les textes
de l'office et de la messe, travaillèrent, avec la collaboration
des papes, à la diffusion du « canon » musical qui s'était constitué
à Rome au vIIe s., sous l'influence de Grégoire le Grand en par
ticulier (d'où l'appellation de « musique grégorienne »). Ils atti
rèrent en France des maîtres de la Schola cantorum pontificale,
qui, créant (à Rouen, à Metz) des écoles semblables, y imposèrent
la norme d'une doctrine permanente. Cette fixation comportait
à la fois une exigence d'approfondissement et une menace de
sclérose. La composition reposa désormais le plus souvent, soit
sur l'utilisation de mélodies-types, soit sur la centonisation de
fragments mémorisés, regroupés en mélodies nouvelles. Très
souvent, lorsqu'il n'était pas tiré de la Bible, le texte chanté fut
l'objet de variations semblables, de sorte que cette poésie sacrée
ne sortit que rarement d'un cercle assez étroit et d'un symbolisme
fixé. Au reste, c'est là un caractère général de notre art ancien
qui — surtout à l'époque mérovingo-carolingienne, moins nette
ment par la suite — est, dans tous les domaines de l'expression,
essentiellement un art de variation.

38. La mélodie grégorienne est monophone. Elle peut com


porter deux types : soit récitatif, en particulier dans la psalmodie
(double modulation dont la première partie s'achève par une
suspension de voix, la seconde par deux ou trois notes descen
dantes), soit proprement mélodique, plus libre, et applicable
aussi bien à un texte en prose (découpé symétriquement) qu'en
vers. Le chant (qui ne sera réservé aux clercs qu'au xII° s.) unit
le peuple entier dans la fusion des voix. L'utilisation presque
exclusive du chant pour la prière exige une liaison étroite entre
le texte et la mélodie ; or, la perte de la quantité dans la langue
latine (vers le vIe s. en Occident ?) semble n'avoir laissé subsister,
du moins jusqu'au xIIe s., dans la structure musicale, que les
éléments de hauteur et de rythme ; d'où l'extrême simplicité et
la grandeur de ce planus cantus (plain-chant).
39. Nous possédons un petit nombre de mélodies profanes de
l'époque carolingienne, appliquées, soit à des poèmes classiques,
soit à des planctus (72). Leur interprétation est des plus malaisées.
Leur notation implique apparemment une grande simplicité
de structure, mais il est probable qu'elles étaient animées par les
chanteurs.
24 LES PREMIÈRES TENTATIVES t40]

40. La musique d'église resta, durant des siècles, exclusive


ment ou principalement vocale. L'existence d'une trentaine
d'espèces d'instruments (à cordes, à vent et à percussion) est
néanmoins attestée pour la période qui va jusqu'au xIve s. :
certains étaient de tradition antique, l'orgue fut au vIIIe s.
importé de Byzance à la cour de France, d'autres furent, à partir
du x° s., empruntés aux Arabes. Mais jamais on ne les groupa
en orchestre.

4. L'écrivain dans la cité

4I. Les œuvres majeures que nous ont léguées les vIe-Ixe s.
appartiennent toutes à ce que l'on pourrait appeler une litté
rature de cour. La concentration de la richesse et du pouvoir
en un petit nombre de mains amène les écrivains à se rapprocher
des grands, rois, hauts dignitaires. Ceux même d'entre eux à
qui échoit une haute charge entretiennent d'étroites relations
avec un protecteur seigneurial : moines, abbés, évêques se par
tagent entre leur siège ecclésiastique et la villa du Maître. Plutôt
que par le souci de leur subsistance matérielle, ils y semblent
poussés par le fait que, dans la collectivité d'alors, aucune place
n'est réservée à l'homme de lettres. Échappant comme tel à
toutes les catégories sociales (la notion de « culture pure » ne se
dégagera pas avant le xve s. au moins), l'écrivain est tenu de
posséder un double plan d'existence. Au reste, les difficultés
énormes rencontrées par le travail intellectuel (complication des
techniques de l'écriture et, dans les pays non méditerranéens,
chauffage et éclairage insuffisants durant plusieurs mois de l'an
née) ont pu donner un attrait puissant au luxe relatif des maisons
princières. La rareté et la cherté du parchemin (le papier, importé
dès le xIIe s. en Espagne arabe, ne se répandra en Europe qu'au
xIve) expliquent sans doute en grande partie le fait que toute litté
rature étrangère aux cours et aux monastères demeura longtemps
de tradition surtout orale. Le plus souvent, les écrivains de
l'époque mérovingo-carolingienne dont les livres nous sont
restés mènent de front deux œuvres : l'une, plus ou moins didac
tique, inspirée par l'opportunité du moment, et qui se dégage
sur un fond de préoccupations ecclésiales ou politiques ; l'autre,
d'imagination, se prête à toutes les tentations du raffinement
précieux et des jeux de coterie. Musa jocosa, poeta placet : on
écrit pour plaire au patron, aux amis ; on prolonge ou renouvelle
une dulcedo d'âme et de sentiments, une urbanitas que l'on croit
déceler chez Horace et Virgile. L'usage constant des dédicaces
[44] LE MILIEU 25

est caractéristique : on paraît admettre que l'occasion de l'œuvre,


sinon sa cause et l'éveil créateur, résident dans la relation de
protégé à protecteur, de disciple à maître. Ces tendances, qui
culminent à l'époque de Charlemagne, n'empêchent que la quasi
totalité des écrivains de quelque importance est alors formée
d'hommes d'action, conscients d'édifier un monde et d'abord
soucieux d'en approfondir une conception adéquate.

42. Avant le milieu du Ixe s., l'œuvre littéraire proprement


monastique, élaborée dans l'ombre des cloîtres, est modeste.
Elle se limite à quelques récits hagiographiques et à des poèmes
liturgiques. Il se peut toutefois qu'elle ait joué un rôle socio
logique non négligeable, car ses fonctions religieuses en faisaient
le seul domaine de l'esthétique du verbe qui fût accessible à de
larges classes de la population.

43. Il est assuré que des chanteurs, récitants, mimes, prolon


gèrent longtemps la tradition des histrions romains. Il est vrai
semblable que certains d'entre eux s'adressaient à un public
illettré et à la foule des pauvres. Mais nos documents sont rares,
mal datables, et d'interprétation malaisée. Nous connaissons, à
l'époque mérovingienne, les noms de deux chanteurs à la mode,
les Bretons latinisés Huvarnio et Harvanius, familiers des cours
royales. Le mime Vitalis, contemporain de Charlemagne ou de
Louis le Pieux, semble s'être livré, devant les grands, à des
improvisations parodiques. Dès le vIIIe s. est attestée l'existence
de joculatores, plus proches du petit peuple. Mais dans l'ensemble,
si l'existence d'une littérature « populaire » (76) est peu douteuse,
nous ignorons à peu près tout de son mode de production et de
transmission.

44. Dans l'effort spirituel de ces siècles, l'apport des diverses


régions de la Francia a été fort inégal. Quelques monastères
importants, malgré leur isolement géographique, constituèrent
des centres rayonnants de culture : ainsi Saint-Gall, dès l'époque
de Louis le Pieux. Mais, en général, la vie de l'esprit semble s'être
épanouie de préférence dans certains terroirs : dès le Ive s., l'un
des plus créateurs, dans tous les domaines de l'activité, fut le
pays entre Loire, Charente et Auvergne : Poitou et Limousin,
partie de la Touraine, de l'Angoumois et du Périgord, avec Tours,
Ligugé, Poitiers, et Limoges où le couvent de Saint-Martial est
fondé en 848. Plus tard, le Nord (Wallonie, Picardie, Lorraine
26 LES PREMIÈRES TENTATIVES [44]

avec Liége, Corbie, Luxeuil, Toul, Metz, Saint-Mihiel, Saint


Amand), puis la Bourgogne (Auxerre, Besançon, Lyon ; Vézelay,
fondé par le comte Girard en 858-859) brillent à leur tour ; au
Ixe s., la Champagne (Reims, Laon), suivie par l'Ile-de-France
(Paris, Fleury-sur-Loire, Chartres).
CHAPITRE II

FORMES DE PENSÉE ET D'EXPRESSION

1. L'héritage littéraire
45. Dans son esprit et dans sa forme, la littérature des
vIe-vIIe s. apparaît surtout comme une phase de transition
entre celle du Bas-Empire (Ive-ve s.) et le néo-classicisme caro
lingien (de 750 à 850). Alors que, aux IIIe-Ive-v° s., triom
phait la rhétorique, que le goût des finesses techniques tendait
à remplacer, chez les écrivains « paganisants » (3), celui de
l'observation et de la simplicité affective, les grandes villes
de Gaule, avec leurs écoles municipales, étaient à l'avant-garde
des lettres occidentales. Mais cet essor retombe lors de la
conquête franque : la mort, en 489, de Sidoine Apollinaire (qui
bientôt passera dans le canon des auctores) marque l'épuisement
de la grande veine antique. Avitus, de Vienne, écrit encore sous
Clovis ; mais déjà il relève les indices d'une corruption générale
du goût et de la langue, du reste plus marquée d'abord au nord
qu'au sud de la Loire. Les écoles publiques disparaissent au début
du vIIe s. ; dans les officines ecclésiastiques qui les remplacent, le
trivium (2) se réduit à peu près à la grammaire ; le quadrivium,
au comput et au chant ; la lecture des psaumes constitue la base
de l'enseignement. Au vI° s., les rois francs apprennent le latin ;
Chilpéric fait des vers et Charibert de l'éloquence ; ils fréquentent
les grammairiens, font compiler des recueils de formulae, aspirent
à donner une belle tenue à leurs chancelleries. Mais, après Dago
bert (milieu du vII° s.), c'en est fini ; au vIIIe s., les éléments
germaniques de l'Austrasie tendent à l'emporter dans les cours.
La rénovation des lettres sera l'œuvre de clercs venus d'Italie
et d'Espagne, régions où la culture latine s'est conservée pure
plus longtemps (invasions lombardes en Italie, depuis 568,
arabes en Espagne, depuis 700), ainsi que d'Angleterre (52) :
en les accueillant, la France sauvera leurs traditions, menacées
alors même dans leur pays d'origine.
28 LES PREMIÈRES TENTATIVES [46]

46.Une rupture, qui se produit dans l'Orient grec, à la même


époque, entraînera, beaucoup plus tard, des conséquences impor
tantes pour l'Occident : en 529, Justinien ferme les écoles philo
sophiques d'Athènes. Dès lors, la spéculation hellénique se réfugie
en Mésopotamie, en Syrie (école d'Édesse, dès 563), puis en Perse.
A la fin du vIII° s., les Arabes du khalifat abasside recueilleront
cet héritage, dont le péripatétisme est la pièce maîtresse, et c'est
par eux qu'Aristote reviendra aux Latins, après le xIe s. (216).

47. Toute culture païenne vivante a dès lors péri. Il n'en sub
siste dans l'usage littéraire que les recettes et les techniques
transmises par les arts libéraux (2), ainsi qu'un ensemble de
topi (13) qui sans cesse tendront à s'interposer entre l'écrivain
et la réalité, faisant prévaloir sur celle-ci des catégories générales
stéréotypées (argumenta a loco et tempore, images typiques déter
minant la peinture des saisons, des jours, des lieux, et des actions
admirables).

48. Mais une autre littérature, d'esprit chrétien, était prête à


la relève des inspirations. On la désigne souvent du terme ambigu
de « patristique », qui s'applique à des étapes très différentes de
son développement : l'âge apostolique, où l'écrit vise principa
lement un but catéchétique ; celui des Pères du IIIe s., dominé
par l'apologétique ; et, depuis le Ive s., en même temps que
l'émergence d'une véritable littérature théologique, la floraison
d'une poésie chrétienne proprement dite, pratiquant dans sa
forme l'imitatio des modèles classiques et dont le ton général est
celui de l'épopée sacrée (Cyprien ; Avitus ; Arator, à Rome, au
milieu du vIe s. encore) ; enfin sous la double influence d'Ambroise
et des Bénédictins, le triomphe d'une littérature chantée, à la fois
eucologique et catéchistique, dont l'influence sera détermi
nante sur toute l'évolution ultérieure du lyrisme. De la tradition
patristique, la littérature des époques mérovingienne et carolin
gienne conservera un souci dogmatique, et une tendance à éclairer
d'une lumière religieuse tous les sujets qu'elle touchera. Dans
l'ensemble, c'est par le truchement de la patristique que la pensée
antique — et même certains éléments d'origine orientale —
passeront aux lettrés francs.

49. Entre des éléments d'origine aussi diverse, une tension se


marque parfois.Ainsi, l'usage de la mythologie, d'abord réprouvé
par les Chrétiens, idéalisé par les Païens eux-mêmes, reparaît
timidement en France avec Fortunat (79), par le biais de l'allé
[52] FORMES DE PENSÉE ET D'EXPRESSION 29

gorie : malgré le rigorisme des Anglo-Saxons, la génération de


Charlemagne revient au Parnasse, aux Muses, aux Héros. Inver
sement, les condamnations portées par les Pères contre la plai
santerie et l'humour ne s'imposent tout à fait qu'aux premières
générations d'écrivains chrétiens. Dès le ve s., on revient au pré
cepte du Bas-Empire : joca seriis miscere. Une veine parodiaque
circule dans la littérature des vII-vIIIe s. A l'époque carolingienne
elle envahit tous les genres. Des topi humoristiques se fixent,
parfois assez grossiers pour notre goût. Sur ce point a pu jouer
ce qu'on appelle l'« esprit gaulois », si tant est que cette expression
recouvre une réalité.

2. Les éléments nouveaux

50. Malgré son formalisme et sa faible capacité d'assimilation,


la littérature des vIe-Ixe s. présente assez tôt en Gaule quelques
caractères propres qui tendent à la différencier au sein de l'Occi
dent latin. On peut négliger l'influence d'un substrat gaulois,
improuvable et peut-être inexistante. En revanche, le prestige
personnel de certains rois francs, suscitant un sens politique nou
veau, dut agir puissamment sur les esprits. La tradition romaine
du panégyrique, revigorée dans les cours locales, se nourrit
d'émotions que l'influence classique ne suffit plus à expliquer tout
à fait. Une abondante littérature de circonstance reste attachée
par un lien très fort au milieu particulier qui la produit. Toutefois
ces influences s'exercent dans l'ordre psychologique plus que
littéraire formel.

5I. Dès la fin du vIIe s. et davantage aux vIII° et Ixe s., la


pression danoise chasse sur le continent une foule de clercs irlan
dais, les Scoti, qui se fixent surtout dans la France septentrionale.
Ils apportent une culture latinisée, très subtile, et dont le carac
tère relativement artificiel a mieux conservé la pureté en ce qui
concerne l'enseignement des arts et la spéculation exégétique ;
une poésie liturgique splendide s'est développée dans les écoles
irlandaises (Antiphonaire de Bangor, de 680-91). Les Scoti intro
duiront en France une tendance au raffinement artificiel, quelque
connaissance du grec, des recueils originaux de sententiae et
d'exempla, peut-être la mode du poème idyllique. En revanche,
rien ne pénétrera de l'antique épopée gaélique.
52. Des relations s'établissent, dès le temps de Pépin le Bref,
- avec les royaumes anglo-saxons. C'est chez ceux-ci, évangélisés
30 LES PREMIERES TENTATIVES [53]

depuis peu, que semble s'être retirée, après 600, toute la vie
intellectuelle de l'Occident. Faite d'éléments ecclésiastiques et
scolaires (avec prédominance de la grammaire), la culture latine
des Anglo-Saxons présente un aspect austère et surtout spéculatif.
Aldhelm (de 639 à 709), et Bède surtout (de 673 à 735), ses prin
cipales illustrations, feront pendant des siècles dans toute
l'Europe figure d'auctoritates. C'est du grand centre qu'est l'école
d'York que viendra, à la fin du vIIIe s., Alcuin, le rénovateur des
lettres franques (90).

53. Sous le règne de Charlemagne, c'est en effet autour de


l'humanisme anglo-saxon que se reconstituent les lettres franques.
Il est aussitôt assimilé par le goût italien et gallo-romain de la
forme et des recherches verbales, et donne naissance, en moins
d'une génération, à une littérature originale, synthèse active où
tentent de s'harmoniser tous les éléments de la basse latinité
extrême-occidentale, et certains de ceux qu'on peut qualifier
d'autochtones. Au reste, en ce sens, la « renaissance carolin
gienne » paraît un phénomène propre aux territoires qui s'éten
dent du Rhin et du Main à la Loire et aux Alpes.

54. Dès le vIe s. pénètrent en Gaule certaines légendes hagio


graphiques d'origine byzantine. On ne peut toutefois parler à ce
propos d'influence littéraire proprement dite. Dans certains contes
recueillis par des chroniqueurs, on a cru retrouver des éléments
germaniques, slaves ou asiatiques ; mais rien n'est plus pro
blématique.

3. Orientations philosophiques
55. Plus encore que les formes d'expression, la pensée spé
culative reste en Occident, jusqu'à la fin du x° s., assez étroi
tement tributaire d'habitudes héritées. Mais, sur ce point, la
tradition gréco-romaine survit exclusivement telle que l'a criblée
ou réformée la patristique des Ive-ve s. Celle-ci, en même temps
qu'elle ramenait toute recherche à l'investigation de l'Écriture
Sainte, au point qu'avant Abélard (213) « théologie » signifie
« exégèse », avait adapté à cette dernière la méthode aporétique
d'Aristote ; d'où l'usage fréquent du traité en forme de dialogue
comme cadre d'exposition. A partir du vIIIe s., et pour une très
longue période, l'Apocalypse prend, dans ces spéculations, dans
les recherches millénaristes (légendes touchant l'Antéchrist),
dans la méditation, non moins que dans le symbolisme repré
[58] FORMES DE PENSÉE ET D'EXPRESSION 31

sentatif, une place prééminente parmi les livres canoniques :


elle constitue à ce titre un élément fondamental de la pensée
religieuse occidentale à son origine.
56. Les sources philosophiques sont du reste assez peu nom
breuses, et constituées éminemment par quelques auctores groupés
en une sorte de canon : Macrobe, dont l'influence reculera après
le Ixe s., et qui draine des éléments néo-platoniciens ; Cassio
dore (3) dont l'œuvre, profondément pénétrée de préoccupations
ecclésiales, fit autorité pour l'ensemble des arts libéraux ; Isi
dore (4), qui transmet une synthèse philologique des sciences
naturelles et humaines, et fixe (après diverses tentatives des
Ive et ve s.) les grandes lignes d'une division de l'histoire en
6 « âges » où s'inscrivent, selon une perspective unique, la chro
nique humaine, la rédemption christique, et les conceptions
eschatologiques : cette notion à la fois statique et analogique de
l'histoire constituera l'un des traits les plus marquants de la
pensée occidentale jusqu'au xIIe s. Mais les deux Maîtres par
excellence, jusque vers 1100, seront Augustin et Boèce.

57. Augustin (3), l'un des plus vastes génies de la latinité


chrétienne, condense tout l'héritage patristique, et couvre par son
œuvre l'horizon entier de la culture intellectuelle alors conce
vable. Initiateur des recherches théologiques sur les notions
de Trinité, de péché, de grâce, d'église, grand maître de catéchèse
pastorale, philosophe de l'histoire (29), guide de piété et l'un des
seuls mystiques latins, il est aussi un écrivain de classe, styliste
et poète. De tendances partiellement platoniciennes, il est, plus
qu'un intermédiaire, l'origine d'une tradition nouvelle. Toute
philosophie digne de ce nom, jusqu'au xIIIe s., se situera dans sa
ligne, caractérisée par un effort plus ou moins conscient pour
relier l'intellectuel au vital.

58. Boèce (480-524) est le type de ces « derniers Romains » sou


cieux de transmettre aux royaumes barbares, avec les formes de
l'esthétique méditerranéenne, le secret d'une certaine sagesse.
Nous ne sommes pas certains qu'il ait été chrétien ; mais il passa
durant des siècles pour un martyr de la foi ;et le prestige religieux
qui s'attachait ainsi à son nom couvrait les tendances séculières
de sa pensée. Jusqu'au xIIe s., Boèce jouera en Occident le rôle
de logicien par excellence : on ne connaîtra guère Aristote que
par ses commentaires de l'Organon (155). Ses traités sur le syllo
gisme et la topique, ses commentaires de Porphyre, transmettent
32 LES PREMIÈRES TENTATIVES [59]

un péripatétisme fortement altéré de platonisme. Mathématicien


et musicien, il inaugure une tradition de théorie musicale fondée
sur des correspondances prosodiques, et qui, n'évoluant pas avec
la pratique, n'aura avec elle que des rapports très indirects (3).
Son grand ouvrage, par où il exerça une influence formelle exem
plaire sur les belles-lettres, est la Consolatio Philosophiae, écrite
lors de son emprisonnement sous Théodoric : alternance de la
prose et des vers, emploi didactique de l'allégorie, mouvement
dialectique recoupant le raisonnement syllogistique, tendance
à la ratiocination, recherches linguistiques pour obtenir le
maximum d'expressivité abstraite, goût de l'éloquence, accu
mulation d'exemples, emploi de la mythologie comme substitut
d'un vocabulaire psychologique, descriptions symboliques minu
tieuses. La Consolatio, souvent copiée entre le vIIIe et le xve s.,
glosée, commentée plusieurs fois depuis le xII°, est le premier
ouvrage antique que l'on traduisit en langue vulgaire, dès le
Ixe s. en anglo-saxon, dès le xIe en roman (176).

59. La présence, aux sources de toute spéculation, d'autorités


incontestées, permet de résoudre de manière positive le problème
de la raison et de la foi. La nature apparaît enfermée dans un
déterminisme auquel seule échappe la volonté de l'homme,
engagée dans une aventure surnaturelle. Il n'y a de hasard que
du point de vue borné de l'expérience. D'où une acceptation
facile du miracle, qui dégénère parfois en absurdité tranquille :
la distinction des causes premières et secondes s'estompe aisément.

60. C'est à la rhétorique, déjà maîtresse de l'expression litté


raire, que l'on empruntera, jusqu'à la fin du x° s., les principes
de la spéculation proprement dite. Le primat des arts du lan
gage, général jusqu'au xIe s. (211), imprime à la notion de phi
lologia un sens proche de « sagesse ». La dialectique (art des divi
sions naturelles en genres et espèces) et la logique (science des
opérations propres de l'esprit ; étrangère, en tant que discipline
indépendante, au trivium) sont, dans une certaine perspective
platonicienne, le plus souvent confondues sous le même mot de
dialectica. Le terme de philosophia perd, entre le vIe et le xIe s.,
tout sens précis : il s'applique indifféremment à toutes les dis
ciplines scolaires. Parmi cette interpénétration des valeurs, se
marquent trois tendances principales, que seules différencient des
nuances d'attitudes. D'une part, une inclination à universaliser
les principes de l'art oratoire, à lier implicitement le mouvement
de la pensée à son expression ; d'autre part, à la suite surtout de
[62] FORMES DE PENSÉE ET D'EXPRESSION 33

Boèce, le désir de limiter au contraire l'emploi de la rhétorique en


le contrôlant à l'aide des principes de la dialectique ; enfin (chez
certains augustiniens), un effort encore timide pour dégager la
théologie proprement dite de ces disciplines trop étroites. Dans
la mesure où l'on peut parler ici d'écoles philosophiques, la
seconde d'entre elles met plutôt l'accent sur les droits et la puis
sance propres de la raison humaine, tandis que la troisième
s'enlise de plus en plus dans le formalisme allégorique.

61. Les études théoriques que, jusqu'au xe s., l'on consacra,


dans un but pédagogique, aux divers arts libéraux, ne compor
tent guère qu'un petit nombre de compilations plus ou moins
encyclopédiques sans grande valeur. On n'ignore pas entièrement
la critique interne (collation et comparaison des manuscrits) ;
mais le sens de la critique externe fait défaut : la tradition des
auctores y oppose un obstacle infranchissable. Au reste, les condi
tions de la vie sociale provoquent des curiosités nouvelles : ainsi,
en grammaire, on s'attache assidûment à l'étude de l'alphabet,
sans doute à cause du symbolisme qu'on lui prête.

4. Problèmes formels

62. La langue celtique a, en Gaule, disparu de l'usage (sauf


dans quelques vallées alpestres) à peu près à l'époque où les
Francs y pénétraient. Le germanique, spécialement ses dialectes
franciques, entre pratiquement en concurrence avec le latin seul.
Néanmoins les contemporains distinguent 3 modes d'expression :
lingua latina, romana, et teotisca. L'opposition entre latina et
romana évoque la désagrégation du latin en un certain nombre de
patois « romans ». Toutefois, l'expression de lingua romana (qui,
à l'époque carolingienne, semble parfois n'avoir qu'un sens stylis
tique et s'opposer à sermo scolasticus) reste ambiguë, car rien ne
nous permet de déterminer sûrement de quelle manière, dans
quelle mesure, et à quelle époque, on prit conscience de l'évolu
tion linguistique. Durant la période 550-780 environ, les écrivains
semblent, en Gaule, sans doute par suite de la carence de l'ensei
gnement, impuissants à s'exprimer en un latin classique, désor
mais étranger à l'usage quotidien ; leur vocabulaire et leur syn
taxe présentent des traits, irréguliers mais caractéristiques, de
décadence du système linguistique romain-antique. Il est pro
bable que la langue écrite diffère relativement peu (surtout si
l'on fait la part d'une graphie artificielle) de la langue parlée.
P, ZUMTHOR 3
34 LES PREMIÈRES TENTATIVES [63]

Puis, chez les lettrés carolingiens (qui, dès l'époque de Pépin


le Bref, et poussés par lui, entreprennent une réforme de l'ortho
graphe) réapparaît un latin savant, fait de réminiscences propres
aux doctes et fort éloigné de l'usage vulgaire.Aux environs de 800
apparaissent les premiers textes où perce un certain sentiment
de ces différences : actes du concile de Tours, en 813, demandant
de traduire le texte des homélies in rusticam romanam linguam ;
gloses de Reichenau, au début du Ixe s. (ou un peu plus tôt ?),
sorte de lexique biblique. En 842, on tente pour la première
fois (27) de noter par écrit les caractères propres de la langue
vulgaire. Dès lors, l'idée dut se propager chez les plus clair
voyants que l'on disposait d'un double registre linguistique,
selon qu'on adoptait l'usage archaïsant (« latin ») ou l'usage
courant et familier (« roman »), chacun de ceux-ci possédant des
valeurs assez bien différenciées. Mais il faudra longtemps encore
aux deux familles linguistiques romanes, en formation de part et
d'autre de la Loire (la française et l'occitane), pour être admises
comme telles à l'emploi littéraire. Quoique le latin ne soit pas
encore un langage purement conventionnel, il demeure avant
tout instrument de l'école : d'où une exigence interne qui le
porte au difficile, au rare. Le latin carolingien vit d'artifices
formels ; les écrivains le mettent à l'épreuve, l'exploitent en
tous sens : la langue littéraire est un terrain d'expérience. Aux
époques ultérieures, c'est de ces artifices que naîtra, par voie de
choix, un véritable style d'art. Les langues romanes, à partir
du xe s., suivront, en vertu de leur nature même, une évolution
inverse.

63. Au Ixe s., les Francs sont entièrement romanisés dans la


Francia occidentalis. Mais c'est à cette époque qu'apparaissent,
dans les provinces orientales de l'Empire, les premiers documents
écrits d'une littérature de langue germanique. Charlemagne
semble avoir fait mettre par écrit des poèmes de tradition jus
qu'alors orale : rien ne nous en est resté, sinon peut-être le frag
ment d'Hildebrand, noté à l'abbaye de Fulda. Rien ne nous
prouve qu'il ait existé le moindre contact entre cette
poésie (épique ?) et la littérature d'expression latine. En revanche,
les modèles de celle-ci semblent s'imposer aux écrivains ger
maniques postérieurs : entre 830 et 870, divers poèmes d'inspi
ration religieuse furent composés par des moines rhénans ou
§e
S8lX0I1S d'Otfried ; le Heliand). Mais l'effondrement de
l'Empire à la fin du Ixe s. dut briser cet effort, et la littérature
proprement allemande ne recommencera qu'au xIe s. (?).
[67] FORMES DE PENSÉE ET D'EXPRESSION 35

64. Vers les Ive-vIe s., le développement de l'accent d'inten


sité dans la langue latine désagrège le système prosodique ancien.
Celui-ci sera remis en honneur par certains lettrés carolingiens,
qui le manient du reste malaisément. Mais la tendance générale
est d'y substituer l'usage d'ornements rythmiques. L'adaptation
des clausulae prosodiques employées dans la prose oratoire, pro
duit, dès le ve s., le cursus ou prose rythmée, pratiquée surtout
aux fins de phrases et dont les schémas comportent, en principe,
le remplacement des syllabes longues du latin classique par des
toniques (vidébis armâtum ; ómnia perdidisset).

65. Dans le vers, l'évolution des formes rythmiques est beau


coup plus complexe et obscure. Elle s'est prolongée durant une
très longue période et, à peine amorcée aux Ive-ve s., manqua
toujours de modèles canoniques, ce qui dut favoriser l'influence
(moins bien contrôlable pour nous) de la musique sur les mots,
et celle du goût personnel des poètes. Un mouvement se dessine,
dès le Bas-Empire, qui penche à faire prédominer dans les vers
un rythme à deux temps, aisément adaptable aux systèmes
trochaïque (4 -) et ïambique (-4), sur le modèle de quoi on adapte
tant bien que mal un très petit nombre de types (dimètre ïam
bique, et tétramètre trochaïque surtout). Plus tard, on y joindra
l'hexamètre, le pentamètre, et quelques autres. Mais on rencontre
assez rarement une alternance régulière de toniques et d'atones ;
l'ictus ne s'attache fermement qu'à certaines places privilégiées
du vers : la fin et, dans les vers longs, la césure. L'influence
de la psalmodie a pu intervenir sur ce point. Le simple comput
des syllabes l'emportera ainsi de plus en plus sur le rythme pur
comme élément constitutif fondamental du vers.

66. Dès les vIe-vIIe s., les vers rythmiques sont souvent
groupés en distiques, tristiques ou strophes de 4 vers et plus. La
strophe sapphique antique, de structure simple, est le plus fré
quemment adaptée. Le vers court par lequel elle se termine
permet l'emploi du refrain, élément d'origine obscure, peut-être
populaire, qui s'introduit dans la versification à l'époque méro
vingienne. Au Ixe s., apparaît un type de strophe qui restera dans
l'usage latin jusqu'au xvIe, et se rencontrera parfois aux xIIe-xIIIe
en occitan et même en français : 4a4a6(8)b4c4c6(8)b; ce type
sera d'un usage fréquent dans les « jeux » liturgiques.

67. La forme la plus originale et la plus tôt constituée de


toutes pièces est le « mètre ambrosien » (36), d'abord limité à
36 LES PREMIÈRES TENTATIVES [68]

l'usage hymnologique, puis largement employé. Sa structure, qui


primitivement embrasse 8 strophes de 4 dimètres ïambiques
rythmiques (souvent, chez Ambroise lui-même, à la fois proso
diques et rythmiques) s'assouplit après le vIIe s. : le nombre des
strophes devient plus libre ; la base du vers est tantôt accentuelle
(4 accents, 7 à 10 syllabes), tantôt syllabique (octosyllabe, 2 à
4 accents).

68. On ne perçoit pas, entre la prose et les vers, d'opposition


fonctionnelle. La seule distinction technique que l'on fasse est
celle de prosa (« prose » au sens moderne, et versification ryth
mique) et de metrum (prosodie). Mettre en vers une œuvre pré
existante en prose, réduire en prose une pièce de vers, est un
mode de composition courant à partir du Ive s. ; on le pratique
fréquemment dans les écoles, et on l'applique en particulier à des
passages de la Bible. Très souvent, prose et vers se mêlent dans
un même ouvrage (prosimetrum). Rien ne correspond, dans la
pensée de cette époque, à la notion de poésie telle qu'on la
connaîtra du xvIe au xvIIIe s. ; rien, à plus forte raison, au
concept romantique. La rime, qui compte parmi les colores rhe
torici (11), ne tend que peu à peu à se spécialiser comme élément
du vers : et ce processus n'aboutira vraiment que dans les langues
romanes. Répandue, au Ive s., par les écrivains chrétiens, elle ne
porta d'abord que sur la syllabe finale du mot, puis gagna la
pénultième. En prose, où Augustin la cultive dans le sermon, elle
n'apparaît que sporadiquement avant le xe s. ;.elle marque les
temps d'arrêt constitués par les pauses du débit. En vers, elle
peut affecter à peu près n'importe quel pied. Il en résulte
des combinaisons extrêmement complexes ; une des plus fré
quentes, dite « rime léonine », fait rimer l'un des temps forts
médians avec la finale. Dès le Ive s., les rimes en tirade sont
fréquentes. Quant à l'assonance (homophonie des voyelles
seules), elle semble représenter, en latin, un assouplissement
ou une esquisse de la rime, dont il est impossible de la
dissocier.

69. Un certain nombre de procédés inférieurs de la rhétorique,


fréquents dès le Ive s., apparaissent surtout dans les œuvres
écrites en vers : jeux de mots, coqs à l'âne, « figures de lettres »
(acrostiches, anagrammes), figures de sons (11) ; énigmes, mises
à la mode par les Anglo-Saxons ;tmèses (introduction d'une incise
entre deux moitiés d'un mot) ; à l'époque carolingienne, l'emploi
emphatique de mots grecs ou hébreux.
[71] FORMES DE PENSÉE ET D'ExPREssIoN 37

70. L'absence de composition est sensible dans bien des


œuvres de cette époque, celles surtout de caractère savant. Si
même on fait la part d'une tradition manuscrite parfois défec
tueuse, il reste un manque d'esprit de synthèse formelle, qui
apparaît éminemment dans la littérature spéculative et histo
rique. Beaucoup de poèmes courts en revanche, surtout au vIe
et au Ixe s., sont construits avec un art raffiné. Dès le Ive-ve s.,
de nombreux écrivains composent leurs pièces de vers selon le
procédé mécanique du plan abécédaire : chaque vers ou chaque
strophe commence par une lettre différente de l'alphabet, dans
l'ordre de A à Z. La valeur symbolique attachée aux lettres (61)
pouvait conférer à cette technique un sens spirituel, comme il
apparaît dans certains poèmes liturgiques. Une sorte d'impres
sionisme littéraire est commun à la plupart des écrivains de cette
époque : le langage, pour saisir son objet, procède par étapes,
accumulant les détails par degrés progressifs, le parallélisme est
parfois systématique, de même que l'emploi de la figure dite
accumulatio (multiplicité de désignations pour une chose unique).

5. Les genres littéraires


71. La notion de « genres littéraires » est, historiquement,
l'une des plus difficiles à employer et peut-être des plus arbitraires.
La tradition des auctores n'en fournissait aucune définition sûre.
Néanmoins, on peut distinguer objectivement un petit nombre
de types d'expression, aux contours du reste vagues. Des genres
« historiques » (caractérisés par une attitude en principe objec
tive de l'écrivain à l'égard de son sujet) embrassent, outre toute
la littérature spéculative, l'historiographie, l'hagiographie et
l'art prédicatoire. L'historiographie, avant le xe s., ne comporte
guère que des ouvrages biographiques (souvent proches de
l'hagiographie) et des « annales » : celles-ci sont issues de l'usage
clérical de noter les événements importants selon les tables de
comput ; au vIIIe s., le mémento se dégage du calendrier, mais la
perspective reste étroite, et la valeur de l'ouvrage dépend surtout
du lieu où il a été écrit. L'hagiographie participe tour à tour de
l'histoire édifiante, du roman et de l'épopée. On peut y dis
tinguer en général 3 couches constitutives, comportant cha
cune ses propres topi : biographique (formée moins de peintures
directes que d'anecdotes parfois fictives, mais considérées comme
révélatrices), moralisante (aphorismes, apologues, digressions
diverses) et merveilleuse (récits de miracles, recherchés surtout
pour les problèmes ontologiques qu'ils sont censés poser). Le
38 LES PREMIÈRES TENTATIVES [72]

dosage de ces éléments varie beaucoup ; très souvent, les textes


sont l'objet de remaniements ayant pour but, soit d'y accroître
l'importance de l'un d'entre eux, soit de le parer de plus de
rhétorique. Un nombre important d'œuvres hagiographiques
carolingiennes ne font ainsi que d'en reprendre de plus anciennes.
On distingue 4 sous-genres : Vita, Passio, Miracula, à quoi
s'ajoute la Translatio, récit d'un transfert de reliques. Au début
du Ixe s., l'usage de martyrologes (listes de martyrs, avec notices
biographiques) se généralise dans le clergé : plusieurs des meil
leurs écrivains du temps en compilèrent. On pourrait enfin
rattacher à l'hagiographie les poèmes narratifs qui transposent
en style littéraire, parfois épique, des passages de l'Écriture. Le
sermon et l'homélie possèdent, depuis le vIe s., un canon formé
par de grandes collections, comme celles de Césaire d'Arles (f 542)
et de Grégoire le Grand. Un classique isolé est l'homélie pseudo
augustinienne Contra Judaeos, du ve ou vIe s., qui comporte une
série de prosopopées évoquant les prophètes d'Israël, et jouit
d'une extrême popularité. L'une des constantes de ce genre
oratoire est l'utilisation d'exempla tirés de la Bible ou de la
légende et dont le rôle dans l'histoire littéraire est assez obscur.

72. Les genres fondés sur une fiction au moins implicite et


supposant chez l'écrivain une attitude principalement subjective,
embrassent une littérature très abondante. Une tradition qui
dura jusqu'au xvIe s. les distinguait en tragediae, comediae (ces
deux termes dépourvus de toute signification dramatique-théâ
trale, et désignant des œuvres narratives), salirae et elegiae.
Pratiquement, ces divisions embrassent poèmes et récits des
criptifs où la fantaisie, la recherche esthétique, dominent ; fable,
dont les auctores propres sont Ésope et Phèdre, partiellement
adaptés dans des remaniements tardifs, plusieurs fois refaits aux
Ixe et xe s. encore : recueil d'Avianus (Ive-ve s.) et sa mise en
prose ; collection du pseudo-Romulus Imperator (ve-vIe s.) ;
contes plus ou moins allégoriques ou satiriques ; églogue, inspirée
de Virgile et de Calpurnius, souvent allégorique ; épigramme ;
énigme ; consolation ; billet d'adieu ou de salutation ; dédicace ;
épitaphe, souvent composée par le poète, pour lui-même ;planctus.
Ce dernier genre, fréquent dans l'antiquité, et qui passera,
au XII° s., en langue vulgaire (281), semble avoir connu, sous une
forme particulière (déploration de la mort d'un chef), une vogue
généralisée entre 800 et 850. Les pièces qui nous en restent témoi
gnent d'un mouvement à la fois lyrico-musical dans la forme et
épique par le ton, animé d'une émotion puisée à l'événement
[75] FoRMEs DE PENSÉE ET D'EXPREssIoN 39

même : c'est l'un des phénomènes littéraires remarquables de


cette époque.

73. On définit parfois comme des genres quelques types


d'expression assez usités à l'époque carolingienne, et qui relèvent
de la rhétorique ou de la topique : ainsi les carmina figurata(créés
au Ive s. par Porphyrius Optatianus, poèmes dont le texte contient
des vers ou des lettres formant un dessin significatif) et l'aller
: catio (contestation entre personnages réels ou fictifs).

74. Les genres liturgiques sont, jusqu'au Ixe s., relativement


les mieux définis. Le principal est l'hymne, de forme souvent
ambrosienne (67). D'abord destiné au chant libre des fidèles,
l'hymne devint, au v° s., partie intégrante de l'office, et son usage
s'y généralisa sous l'influence bénédictine : son contenu est
désormais déterminé par sa fonction liturgique : à chaque « heure »
et à chaque phase des deux cycles annuels (31) correspondent un
certain nombre de topi descriptifs, eucologiques, dogmatiques et
symboliques. A la fin du vIIIe s., reparaît une variété d'hymne
négligée depuis Prudence : l'hymne en l'honneur d'un saint.
Il est très difficile d'identifier et de dater les hymnes antérieurs
aux xve-xvIe s. : on en a dénombré plus de 30.000, mais la plupart
ont été remaniés souvent et la tradition manuscrite est des plus
incertaines. L'hymnologie constitue une matière mouvante,
échappant à toute division statique. Les hymnaires nous ont
conservé aussi quelques versus ou cantiques proposés au chant
ecclésiastique en dehors de l'office proprement dit (ainsi, des
cantiques de procession ou de pèlerinage).

75. Certains « genres », par la diversité et le nombre des œuvres


qu'ils ont produites, constituent à eux seuls une littérature aux
vastes horizons. Ce sont, en particulier, le panégyrique et l'épître.
Au panégyrique, dont la théorie a été faite par Priscien, de nom
breux lopi sont propres, affectant soit sa structure (les parties de
l'éloge), soit le mode de ses hyperboles. L'objet de la louange est
aussi bien un personnage qu'une ville, un pays, une saison, un
animal, une plante, un art, une vertu, ou bien un saint, Dieu, la
croix, la Vierge. Les éloges des princes constituent, dans leur
ensemble, une sorte de pré-épopée. Il en va de même des éloges
des villes, qui deviennent fréquents depuis le Ixe s. à titre de
digressions ornementaires dans l'hagiographie et l'histoire. Le
panégyrique envahit ainsi tous les registres de l'expression.
Moins qu'un genre proprement dit, il est une véritable manière
40 LES PREMIÈRES TENTATIVES [76]

de penser et de sentir. Introduit dans la dédicace, louant un pro


tecteur, un inspirateur, il sert d'introduction à la plupart des
ouvrages de ce temps. L'épître, en prose ou en vers, est l'une des
formes les plus cultivées. Elle constitue un cadre très large, éga
lement utilisable par les inspirations poétiques et didactiques.
La plupart des épistoliers désirent faire œuvre d'art, et souvent
la liberté de cette forme favorise leur talent, lui permettant plus
de spontanéité.Au nombre de ces genres universels, on pourrait
compter l'itinerarium, récit de voyage, utilisé aux fins les plus
diverses (autobiographique, polémique, etc.), parfois même sous
forme allégorique.

76. Quelques témoignages indirects, échelonnés du vIe au


milieu du Ixe s. (en général des condamnations ecclésiastiques),
nous sont restés sur une littérature non écrite (43). Ils font allusion
à des récits ou contes (fabulae), à des chants d'amour (cantica
amatoria), de moquerie (in blasphemiam), ou de deuil (super
mortuos), et à des jeux de bateleurs (spectacula, scenica, joca).
Les textes emploient à leur sujet deux séries d'adjectifs : dia
bolica, turpia, obscoena, qui signifient sans doute « d'inspiration
non chrétienne, païenne »; et rustica, vulgaria, mots que l'on a
interprétés comme désignant la langue, mais qui pourraient se
rapporter plutôt au public auprès duquel cette littérature était
en vogue : la masse de la population, empêchée en fait de par
ticiper à une culture littéraire officielle de caractère formel et
linguistique archaïque. On a toutefois abusé à ce propos du terme
ambigu de « poésie populaire ». Les seuls faits certains semblent
être les suivants : il exista une tradition, peut-être importante
par sa masse et sa valeur sociologique, de divertissements ver
baux étrangers aux pratiques des litterati, qui les rejettent abso
lument ; une bonne partie d'entre eux (fabulae, spectacula) peut
avoir été d'ordre purement folklorique ou mimique ; d'autres
(cantica) comportaient au moins un appareil rythmique ou
mélodique et apparemment des thèmes et une fonction déter
minés ; enfin, on sait que chansons et contes peuvent, par voie
orale, se répandre sur des aires géographiques étendues, et passer
même d'une langue dans une autre. Cette « littérature », assuré
ment en lingua romana (62), émanait soit d'une tradition autoch
thone ancienne, soit d'une influence extérieure (239) : rien ne
permet d'en décider. Il est probable que la littérature écrite
lui doit peu de chose. Ce n'est qu'aux xIe-XII° s. que certains
éléments apparaissent, en langue vulgaire, qui pourraient remon
ter à elle.
[zz] FORMES DE PENSÉE ET D'EXPRESSION 41

77 Les documents les plus tardifs (vers 850-70) signalent,


sans allusion dépréciative, des chants de louange sur les rois et
les guerriers ; mais leur interprétation est plus douteuse encore.
Peut-être les planctus carolingiens (72) s'y rattachent-ils d'une
quelconque manière ?
CHAPITRE III

LES ÉCRIVAINS DU ROYAUME FRANC

1. Le VIe siècle

78. Après la conquête de Clovis, le midi rhodanien est la seule


partie des Gaules où survive, semble-t-il, une vie intellectuelle
un peu active (22, 45). La tradition spéculative s'interrompt.
Désormais et jusqu'au vIIIe s., beaucoup de manuscrits vont se
perdre : le culte du livre est en recul. Tout au plus subsiste-t-il
un intérêt pratique pour les disciplines indispensables à la
compréhension de la Bible et à la vie liturgique ou sociale.
L'évêque Marius d'Avranches, qui ajoute à la chronique de
Prosper (ve s.) une suite allant jusqu'en 581, maintient les fic
tions impériales (22) ; il interroge sur l'Orient byzantin des mar
chands syriens et grecs, et compte les années d'après les règnes
des Basileis. Toutefois le dernier tiers du siècle amène un double
retournement (en faveur des belles-lettres, et de la dynastie
franque) grâce à deux personnalités de grand mérite : Fortunat
et Grégoire de Tours.

79. Venantius Fortunatus (env. 530-600), né près de Trévise,


entreprit vers 565, par le Rhin, la Meuse et Paris, un pèlerinage
vers Saint-Martin de Tours. De là, il poussa jusqu'à Poitiers, où
il demeura vingt ans et dont il devint évêque. Il paraît avoir fini
ses jours à la cour d'Austrasie. Son œuvre, entièrement de cir
constance, écrite pour des membres de l'aristocratie gallo
romaine ou franque, forme deux cycles : celui du voyage, et celui
de Poitiers. Les pièces constituantes en sont de même nature :
épîtres ou discours en vers, panégyriques, salutations, dédicaces,
épigrammes ; et quelques poèmes d'une haute inspiration reli
gieuse, surtout dans le second cycle. Ce dernier est profondément
marqué par l'influence de deux inspiratrices auxquelles Fortunat
resta fidèle jusqu'à la mort : l'abbesse Radegonde, veuve du roi
Clotaire, et sa nièce Agnès. Fortunat jouera, durant plusieurs
[79] LES ÉCRIVAINS DU ROYAUME FRANC 43

siècles, dans la littérature d'imagination, le rôle que tient


Isidore (56) dans les sciences. Il ouvre une ère nouvelle. Quoiqu'il
connaisse les principaux classiques de la poésie, il répugne à
l'imitation érudite. Les « figures » dont il orne son style sont les
moins lourdes de la rhétorique : amplificatio, allitération, repe
titio, prose rimée. Il maintient dans le vocabulaire une simplicité
presque pauvre, parfois populaire, du moins en vers car sa prose
est assez alambiquée. Sa versification ne se risque guère au delà
des types les plus courants, surtout le distique élégiaque. Pro
cédant par alternance et retour périodique de thèmes, son art est
d'un mosaïste : il juxtapose de menus matériaux, et s'efforce d'en
construire un ensemble. Mais, ce faisant, il vise à la perfection
du petit, la beauté reste chez lui inorganique. Du moins, un pro
cessus s'accomplit, qu'avait amorcé le Bas-Empire : la forme du
poème cesse d'être pur agrément pour revêtir une valeur fonc
tionnelle primordiale; elle est totalement sensibilisée. Elle carac
térisera, comme telle, désormais, spécialement en France et en
Allemagne, toute poésie latine, à la fois dans ses plus grandes
réussites et dans ses excès de formalisme ; au xIIe s., les trou
badours, trouvères et Minnesänger appliqueront cette esthétique
à la langue vulgaire (282). D'autre part, une haute idée est par
tout présente à l'arrière-plan de l'œuvre de Fortunat : la nature
entière participe à la divinité chrétienne, et tire d'elle son pathé
tique et sa splendeur. Lorsqu'il réunit en volume les 11 livres de
ses carmina, Fortunat les coiffe d'un prologue plein d'humour
où il exprime la notion qu'il se fait du rôle du poète : affiner les
mœurs barbares, en sachant plaire pour élever les esprits (41).
Les sujets, sauf dans les poèmes religieux, sont très ténus. Seul
le thème traditionnel de l'amitié l'émeut vraiment. Les nom
breux poèmes adressés à Radegonde et Agnès trahissent un
érotisme sublimé, où R. Bezzola voit la lointaine amorce de la
tradition courtoise. Il introduit dans le panégyrique un topos
nouveau : la descriptio formae, éloge d'une beauté féminine. Son
œuvre religieuse comporte plusieurs panégyriques (ainsi le De
Virginitale, écrit pour Agnès, et dont le style s'inspire du Can
tique des Cantiques); des vies de saints, soit de type historique
(Vita Radegundis), soit franchement épique (Vita Martini, dont
la forme, inspirée de Sulpice Sévère, renouvelle la technique de
l'hagiographie); enfin des hymnes : plusieurs d'entre ceux-ci'(ainsi
deux des plus anciens hymnes mariaux connus, le Quem terra
pontus, sidera, et l'Ave Maris Stella) sont d'attribution douteuse ;
il en reste du moins deux authentiques, très beaux : le Vexilla
regis et le Pange lingua, composés pour la réception, à Poitiers,
44 LES PREMIÈRES TENTATIVES [80]

en 569, des reliques de la croix ; le premier en mètre ambrosien


pur (67), le second en tercets de tétramètres trochaïques. Ce sont
deux panégyriques de la croix, centrés sur le symbolisme de
l'arbre, où une seule image continue exprime les divers aspects
de la doctrine de la Rédemption. L'idée en fut souvent reprise
par la suite, le texte imité ou démarqué, les mélodies refaites.

80. Grégoire (env. 538-594), noble auvergnat, devenu évêque


de Tours, fut l'ami de Fortunat, et mêlé à tous les grands
événements du royaume. Sa langue, fort corrompue, semble une
mauvaise imitation du langage savant, plutôt qu'une adaptation
voulue à l'usage vulgaire. Néanmoins, son œuvre, remarquable
par la simplicité du récit, mêlée à un sens naturel du dra
matique, est un monument considérable, source principale de
notre connaissance du vIe s. : l'Historia francorum (écrite entre
576 et 591), en 10 livres (dont les deux premiers sur des sources
antérieures). Grégoire prend, contre les rois, la défense des humi
liores et de l'église, mais son attitude envers son siècle est positive.
On voit dans son prologue une idée nationale déjà assez nette
s'exprimer à travers les notions traditionnelles de mission de
l'église et de vocation de la latinité. Au reste, tributaire de ses
moyens d'information, il est surtout riche de détails sur les évé
nements d'Auvergne et de Touraine. Il laisse, de plus, une œuvre
hagiographique de quelque importance : divers Vitae et Mira
cula; un Tractatus in vita Patrum reposant sur un légendier grec
(les « Vies des Pères ») consacré aux anachorètes d'Égypte et
traduit en latin par Rufin au Ive s., œuvre qui restera en grande
vogue jusqu'au xIve s. ; et une Passio septem dormientium,
légende orientale célèbre, pour la collation de laquelle Grégoire
se fit aider par un Syrien.

2. Les siècles sombres (env. 600-780)


81. La littérature qui nous est restée de la basse époque méro
vingienne est assez abondante, mais dans l'ensemble son intérêt
formel est nul. Elle est surtout dominée par le souci d'évangéli
sation, et de réorganisation de la vie ecclésiastique. La personna
lité des auteurs dépasse de beaucoup les moyens littéraires dont
ils disposent : ainsi chez le missionnaire irlandais Colomban (f 615),
fondateur de Luxeuil et de Saint-Gall ; chez les évêques Donat,
de Besançon (+ 651), Éloi, de Noyon (+ 665 ?), plus tard Chro
degang, de Metz (f 766), diplomate et réformateur de grande
autorité, propagateur du mouvement grégorien (37) et que l'on
[85] LES ÉCRIVAINS DU ROYAUME FRANC 45

peut considérer comme le premier initiateur des écoles épis


copales (26).

82. Il nous reste une vingtaine de textes hagiographiques,


concernant des saints locaux, dont la date soit assurée. Leur
forme oscille entre l'histoire, l'épopée et le panégyrique. Beau
coup d'entre eux serviront de base à ceux, plus littéraires, des
Ixe, xe et xIe s., et amorcent ainsi de véritables cycles hagio
graphiques (71). Ainsi, la Vita Leudegarii, vie de Léger, évêque
d'Autun et personnage politique du vII° s., écrite une première
fois à Autun peu après sa mort, refaite à Ligugé par le moine
Ursinus (f 690), puis mise en vers, au Ixe s., par un clerc de
Poitiers, et qui servira de source à un poème français aux° s. (175).

83. Parmi les pièces liturgiques approximativement datables


de cette époque, il en est 3 de grande valeur poétique : l'hymne
pour la dédicace d'une église, Urbs beata Jerusalem, peut-être
originaire de Poitiers, développant le topos de la Jérusalem
céleste ; le cantique Congregavit nos in unum, peut-être composé
sous le règne de Charlemagne ; et un autre exploitant un thème
prophétique (topos : in tremendo die judicii) qui sera souvent
repris jusqu'au xIve s.

84. Quelques ouvrages didactiques vulgarisent de confuses


notions de cosmographie et de tératologie (influence d'Isidore
et du Physiologus alexandrin du IIe s.). La spéculation sur les
arles est représentée au vIIe s. par quelques opuscules anonymes
et l'œuvre étrange d'un rhéteur qui se nomme Virgilius Maro,
sans doute de Toulouse, dont les 15 Epilomae et les 8 épîtres,
traitant de problèmes grammaticaux parfois saugrenus, témoi
gnent (s'ils ne sont pas simple parodie humoristique) d'une
dégradation complète du sens de la langue, mais aussi du pres
tige persistant des études libérales.

85. Le seul genre qui semble conserver sa vigueur est l'histo


riographie. Le pouvoir politique prend une part de l'initiative.
Sous le nom apocryphe de Frédégaire, le vIIe s. nous a légué une
Historia Francorum, qui prolonge celle de Grégoire de Tours.
On y distingue les œuvres de 3 clercs, deux Bourguignons et un
Austrasien, peut-être notaires royaux. C'est là qu'apparaît pour
la première fois la fable de l'origine troyenne des Francs (25). Ce
triple noyau primitif fut, à la demande des maires du palais,
développé à 3 reprises jusque vers 720. D'autre part, une produc
46 LES PREMIÈRES TENTATIVES [86]

tion assez abondante d'annales (71), qui ne nous sont souvent


accessibles qu'à travers des remaniements, des continuations
ou des citations du Ixe s., semble remonter dans l'ensemble au
milieu du vIIIe s. L'une des collections principales, avec les
Annales royales, est celle des Annales de Saint-Bertin s'étendant
de 740 à 880. Cette littérature, qui forme une masse mouvante
et mal définissable, paraît avoir, dès cette époque, passé sous
l'influence des cours princières. Vers 727, enfin, un Neustrien,
compile un Liber historiae Francorum, continué un peu plus tard.

3. Le règne de Charlemagne
86. La haute époque carolingienne, celle de l'Empire unifié,
forme deux périodes : la première, de 780-90 à 814-20 environ,
plus modeste et laborieuse, pose les bases d'une culture renou
velée ; la plupart des lettrés qui l'illustrent sont nés hors du
royaume franc. La seconde, de 814-30 à 860-75, témoigne de plus
d'audace inventive ; la plupart des grands écrivains de l'Empire
sont alors originaires des pays entre Rhin et Loire.

87. Parmi les dix ou douze lettrés que Charlemagne réunit à sa


cour (26), la vie de coterie développe les genres mineurs et entre
tient un optimisme très officiel. On revient aux techniques clas
siques, on vise au savant. On est plus artisan qu'artiste. On prête
à l'empereur (surnommé David) une aide active dans son œuvre
culturelle et religieuse, on tient à être « de son époque » (41).

88. Le premier « arrivage » est composé de trois Italiens du


Nord ou Lombards latinisés (45) ; Pierre de Pise (f 799) arrive,
encore jeune, dès 774. Son œuvre est quelconque, mais son rôle
personnel fut grand : chronologiquement premier secrétaire du
roi, premier grammairien de la cour, il compose vers 780 un pané
gyrique enthousiaste du roi, en réponse à une élégie de suppli
cation adressée par le noble frioulan Paul Diacre (f env. 797) ;
par la suite, celui-ci vint passer quelques années à la cour.
L'œuvre de Paul, considérable, fut écrite en partie au Mont
Cassin. Elle comprend divers poèmes et traités sur des thèmes
variés (moraux, grammaticaux, occasionnels) ; mais l'essentiel
en est la partie historiographique : une Historia romana, révision
d'Eutrope, qui, complétée vers l'An Mil par Landulfus Sagax,
devint, sous le nom d'Hisloria miscella, l'une des principales
sources de l'histoire antique aux siècles suivants ; une Historia
Longobardorum, plusieurs fois continuée jusqu'au xIIe s. ; enfin,
[91] LES ÉCRIVAINS DU ROYAUME FRANC 47

pour sa collaboration aux parties anciennes de l'histoire de l'évê


ché de Metz, on considère Paul comme l'introducteur en France
de l'historiographie épiscopale, destinée à y prendre un très
grand essor. On lui doit l'hymne sur saint Jean-Baptiste, Ut
Queant Laxis, dont la composition modale permit d'utiliser
au xIe s. les syllabes initiales de vers et d'hémistiches pour
désigner les notes de la gamme.

89. Enfin Paulin (f 802), à la cour depuis 776, patriarche


d'Aquilée en 787, est surtout un homme d'église, utilisé par
Charlemagne comme expert dans les questions ecclésiastiques. La
pièce maîtresse de son œuvre laborieuse et malhabile est un beau
planctus (72) sur la mort du duc Éric de Frioul, en 799-800,
en 14 strophes prosodiques de 5 vers, d'un ample mouvement
lyrique, qui finit par une prière, peut-être en rapport avec quelque
liturgie. -

90.Arrivé 4e à la cour, en 786, l'Anglo-Saxon Alcuin (f 804)


en devient aussitôt le principal personnage (26). Intelligent et
tenace, pieux, prudent, il possède un vrai talent pédagogique.
Sa pensée repose sur un petit nombre de principes solides : le
but idéal est une culture totalement christianisée, embrassant
tous les arts libéraux, qui furent créés par Dieu même ; le moyen,
la pratique des auctores que l'on interprètera comme des apôtres
de la vertu et les préparateurs de l'Évangile ; la maxime, que
bien parler est aussi agréable à Dieu que bien vivre. D'où une
tâche à la fois grammaticale, littéraire et exégétique. L'œuvre
qu'elle produit (manuels et Vitae divers) a peu d'originalité mais
embrasse l'horizon presque entier des belles-lettres. Le meilleur
de la pensée d'Alcuin se trouve dans ses 300 lettres, adressées à
tous les grands personnages de l'Empire, certaines accompagnées
de poèmes : nombreuses poésies de circonstance, d'un classi
cisme emprunté ; et quelques fables ou idylles ; il semble que
certaines de ces pièces aient été chantées. Un seul ouvrage
d'Alcuin montre plus de souffle : De sanctis Euborensis ecclesiae,
panégyrique de l'église d'York et de la culture anglo-saxonne (52).
91. Le Goth espagnol Théodulphe (f 821) arrive à la cour
avant 798, puis devient évêque d'Orléans. Serviteur attentif de
Charlemagne, esprit curieux, artiste, il fut l'une des autorités
spirituelles et théologiques, et de loin le meilleur poète de son
temps. Il trouve dans l'exercice de ses dons littéraires son élé
ment vital. Son œuvre poétique est de facture soignée, de fluidité
48 LES PREMIÈRES TENTATIVES [92]

ovidienne, l'imitation antique n'y exclut pas une touche person


nelle. Elle comporte deux périodes : la plus ancienne à domi
nante religieuse, morale, scientifique ; la seconde plus légère ou
plus politique, centrée sur les intérêts de la cour. Théodulphe sait,
dans son didactisme, être pittoresque, concret, badin, moqueur,
satirique à l'occasion. La liturgie lui doit un beau processional
pour la fête des Rameaux, Gloria, laus et honor, ainsi que l'hymne
pascal Eia, Camena libens. Son Contra judices est un tableau très
vif des mœurs d'alors. L'ensemble de cette œuvre constitue le
couronnement du premier effort littéraire carolingien.

92. Autour de ces fortes personnalités, la cour de Charles


compte deux groupes de minores. L'un d'eux est formé par
quatre Scoti (51), au rôle de second plan mais qui, après la mort
d'Alcuin, semblent avoir eu toute la confiance de l'empereur :
les poètes Dungal (f après 827 ?) et Joseph (f 804) ; le grammai
rien Clément, directeur de l'école palatine jusqu'en 824, et
Dicuil, savant mal connu, attesté en 809.

93. Le second groupe comprend trois écrivains d'origine


franque ou gallo-romaine. Angilbert (f 814), noble, dit facundus
Homerus, incarnation de « l'honnête homme » carolingien, est un
diplomate. Il est l'auteur en particulier d'une élégie adressée au
prince Pépin, roi d'Italie, pleine de réminiscences ovidiennes ;
d'une églogue à Charlemagne, de style pseudo-biblique, ornée d'un
refrain, et au rythme limpide assez séduisant ; peut-être aussi
d'une épopée dont seul un fragment de 536 hexamètres nous est
resté (Karolus magnus et papa Leo), tissu de topi antiques (cons
truction d'Aix, calquée sur celle de Carthage, songes, chasses, etc.).

94. Éginhard (f 840) venu de Fulda dès 791-92, est l'un des
principaux témoins du règne ; mais sa vie publique et son activité
littéraire se dérouleront après 814. A une date incertaine (entre
814 et 829-35), il écrit une biographie de Charles, inspirée de
Suétone, et destinée à ranger l'empereur dans la suite des Césars
romains. Cette Vita Karoli connut un immense succès, et restera
pendant plusieurs siècles le meilleur ouvrage historique franc.
Éginhard, retiré par la suite en Germanie, s'y consacra dans la
solitude à des travaux hagiographiques.

95. Modoin (f env. 840), évêque d'Autun en 815, fréquenta la


cour dans les dernières années du règne. Il y fut très estimé
comme poète, mais son œuvre est en grande partie perdue. Il
[99] LES ÉCRIVAINS DU ROYAUME FRANC 49

nous en reste une églogue à Charlemagne, où l'allégorie printanière


se mêle à la louange des belles-lettres ; et une épître adressée,
vers 817, à Théodulphe exilé, consolatio imitée d'Ovide et de
Boèce.

96. En marge de cette pléiade officielle, un Espagnol nommé


Claude fréquenta quelque temps la cour du prince Louis, puis
, celle de Charles, et devint évêque de Turin en 815. Auteur de
nombreux commentaires bibliques, réputé comme spécialiste
d'Augustin, d'une pensée très originale pour son temps, il en
vint à nier la légitimité du culte des saints, de l'iconographie
religieuse, et la primauté du pape. Accusé auprès de l'empereur,
objet d'une enquête, il mourra en 827, bien avant que la querelle
soulevée par lui ne soit apaisée.

97. Hors de la cour, la littérature du temps a laissé peu de


textes : quelques Vitae anonymes ; un chant de victoire écrit
après l'expédition de Pépin contre les Avares (en 796), d'une forme
directe assez pure d'éléments savants, et d'une forte inspiration
lyrique ; enfin un admirable Planctus de obitu Karoli, de 814
sans doute, en 20 distiques à refrain, inspiré en partie d'un hymne
de Sédulius, et dont l'auteur pourrait être un moine de Bobbio (?).

4. Le règne de Louis le Pieux


98. La cour (dominée par la personnalité de l'impératrice
Judith) cesse peu à peu d'être le centre exclusif de l'activité
littéraire. La poésie se fait plus austère, elle se concentre sur de
grands thèmes religieux et moraux, moins soucieuse de qualité
formelle. L'urgence des problèmes publics provoque une activité
intellectuelle intense : intégration de l'église dans l'état, et déli
mitation de l'autorité royale. A travers de nombreux traités de
morale sociale du type De institutione regia, on tente de cons
tituer une doctrine politique ; on collationne les documents du
droit canon, et dans ce domaine la mauvaise foi n'est pas rare :
vers 850, sera publiée, dans la région du Mans, la célèbre collection
des Fausses décrétales.

99. La principale autorité intellectuelle du temps est Raban


Maur (f 856), ancien élève d'Alcuin et abbé de Fulda vers 825.
Dans son œuvre, très abondante, mais formellement médiocre
et faite pour une part de plagiat, il accentue les tendances de
son maître (90), dans un esprit étroitement traditionaliste. Son
P. ZUMTHOR 4
50 LES PREMIÈRES TENTATIVES [100]

grand ouvrage, De rerum naturis, constitue une encyclopédie


symbolique (en 22 livres, nombre des lettres de l'alphabet
hébraïque) et allégorique qui jusqu'à la fin du XIIIe s. fera auto
rité aux côtés d'Isidore. Le monde sensible n'est qu'un masque
cachant une autre réalité, de sorte que l'observation importe
moins à la science qu'une méthode d'interprétation. Les autres
œuvres théoriques se réfèrent à la routine scolaire et à la disci
pline ecclésiastique. Quelques traités d'attribution incertaine, et
la correspondance, témoignent d'un certain talent de dialecti
cien. Poète, dans ses épîtres et ses versifications moralisantes,
Raban incline au « modernisme », abandonne la prosodie pour
le rythme, cultive la rime, où il reste médiocre. On lui attribue
parfois, peut-être à tort, l'hymne Veni Creator, assez beau dans
sa sécheresse dogmatique.

100. Parmi la foule des moralistes, polémistes, exégètes, plus


ou moins frottés de poésie, se dégagent quelques assez grands
noms. Ainsi celui d'Amalaire de Metz, élève d'Alcuin (f 853),
évêque de Lyon en 835, versifie un Itinerarium sur un voyage
qu'il fit à Byzance, ainsi qu'un traité sur la liturgie, inspiré de
symbolismes byzantins (32), qui lui vaudra l'hostilité de Raban
Maur. En Lorraine, Smaragde (f env. 830), de Saint-Mihiel,
grand éducateur, travaille à une œuvre systématique, partant
de la grammaire et aboutissant à la morale : cet ouvrage, Liber
in partibus Donati, lui vaudra la célébrité.

101. Dans l'orbite de la cour, paraissent plusieurs ouvrages


historiques : un Brevarium historiae regum Francorum, compilé
par Erchambert en 826 ; une Historia en 7 livres, dédiée
vers 829-35 à Judith par Frechulph, évêque de Lisieux, pre
mier essai en France d'histoire universelle, combinant, avec
Orose (29) et Eusèbe (du IIIe-Ive s.), les commentaires d'Augustin
sur la Genèse, Josèphe et Bède, et cherchant à montrer, dans
l'Empire carolingien, l'héritier direct de Rome ; une Vita Ludo
vici Pii, écrite vers 840 par un Aquitain dit l' « Astronome
limousin », et celle par laquelle Thégan, prêtre de Trèves, pro
longea jusqu'en 835 les Annales royales (85).

102. Le dernier est un poème d'allure épique, sorte de pané


gyrique de Louis le Pieux, dû à l'Aquitain Ermold, dit le Noir
(attesté en 820-830). Clerc ou moine, protégé de Pépin, puis
exilé à Strasbourg, il essaie de rentrer en grâce en adressant suc
cessivement deux élégies à Pépin, et à Louis cette grande œuvre.
[104] LES ÉCRIVAINS DU ROYAUME FRANC 51

Les élégies imitent Modoin et Théodulphe ; l'une d'elles, faisant


, dialoguer le Rhin et les Vosges, était peut-être destinée à la décla
mation mimique. Le premier chant du Poème à Louis, qui raconte
l'expédition de Barcelone, met en scène un comes Wilhelmus, que
l'on retrouvera dans les chansons de geste (184). Le poème n'est
guère qu'une mosaïque de centons épiques et moraux : scènes
de conseil et de combats, discours, descriptions de bâtiments
et d'œuvres d'art, peinture de la vie rurale, éloges. L'œuvre
d'Ermold a peu de valeur. L'auteur l'orne d'étymologies bizarres,
d'acrostiches, de jeux de mots. Il plaisante et apologise tour à
tour ; son unique idéal est d'obtenir la faveur du prince. Son
poème présente néanmoins un grand intérêt pour l'histoire de
l'épopée.

103. Le seul véritable poète de cour de l'époque est Walafrid


Strabo, né vers 808, élevé à Fulda, précepteur du futur Charles
le Chauve, puis abbé de Reichenau, et mort en 849. Excellent
écrivain, il penche à un symbolisme (en particulier numérique)
souvent obscur. Son œuvre complète comporte quelques Vitae
en vers, de style narratif ou lyrique ; une Visio Wettini, récit de
visions sur l'autre monde, mise en vers d'un texte en prose de
Haiton de Bâle (f 836) ; et de nombreux poèmes de circonstance,
écrits surtout pendant son préceptorat : l'un des plus intéressants
est le De imagine Tetrici, sorte d'églogue-panégyrique, ou peut
être mime, composé à propos d'une cérémonie officielle à Aix
la-Chapelle. Dans sa vieillesse, Walafrid rimera un Hortulus,
panégyrique de son jardin, joli, maniéré, mais alourdi par des
symboles botaniques tirés de Columelle et du pseudo-Apulée. On
lui attribue une Glossa ordinaria, recueils de gloses exégétiques,
ouvrage qui deviendra pour plusieurs siècles un classique scolaire.

104. Dans les cloîtres, où l'on cultive parfois une poésie d'ins
piration biblique, sans grand intérêt, s'amorce le grand travail
hagiographique qui, cent ans plus tard, tendra à embrasser et à
recouvrir toute la vie littéraire. L'élément historique le cède de
plus en plus au merveilleux. C'est ainsi qu'Hilduin, abbé de
Saint-Denis (f 842), écrit pour l'empereur une Vita sancti Dio
nysii identifiant le fondateur du couvent parisien avec l'Aréo
pagite, légende qui triomphera pendant des siècles de toute
critique. C'est sous son abbatiat que fut commencé, en 835, le
recueil des Miracula Dionysii, prélude à de nombreux écrits
futurs sur la prétendue apostolicité des églises de France.
52 LES PREMIÈRES TENTATIVES [105]

5. Règnes de Charles le Chauve et de Lothaire


105. On perçoit alors les premiers signes d'une sorte de réac
tion anti-humaniste. Les disciplines relatives à la foi en pro
fitent. C'est l'âge des premières polémiques doctrinales : dans
l'ensemble, ces querelles sur la prédestination, l'eucharistie,
les images, la Trinité, restent d'un niveau assez scolaire ; les
arguments y sont empruntés à la littérature patristique et
témoignent d'une sorte d'impuissance conceptuelle. Toutefois,
çà et là, apparaissent de fortes personnalités, très isolées, souvent
combattues, mais novatrices au meilleur sens du mot. L'Aquitaine
(où, vers 843, Dhuoda, femme d'un comte de Septimanie, écrit
pour son fils un curieux Liber manualis, compendium de morale,
fourré de pièces en vers) demeure à l'écart de ce mouvement.
Entre Loire et Rhin, les territoires romans dépendent de Charles
à l'ouest, de Lothaire à l'est (27). Tous deux jouent aux mécènes.
Le second s'occupe de problèmes d'exégèse ; quant au premier,
qui, après la mort de Lothaire en 855, reste seul dans le rôle de
protecteur principal des lettres, ses intérêts témoignent d'une
certaine universalité. C'est à lui que le Napolitain Paul le Diacre
dédie une version latine des légendes de Marie l'Égyptienne et
de Théophile, qui resteront désormais liées dans la tradition
hagiographique occidentale. Surtout, Charles fut l'ami des deux
esprits les plus puissants de son siècle, Scot Érigène et Hincmar.
106. L'Irlandais Jean Scot Érigène (env. 810-877) arrive en
France vers 840-45. Maître à l'école du palais, appuyé par le
groupe des Scoti de Laon, il bouleverse toutes les routines. Le
problème de l'âme, posé sous l'angle de la prédestination, obsède
alors les lettrés : Scot prend, dès 851, une position qui lui vaut la
gloire et soulève un tollé général. Faisant fi des auctores com
muns, il invoque le Corpus areopagyticum, qu'il traduit en 860-62,
et compose en 866 un De divisione naturae, dialogué, en 5 livres,
qui stupéfie ses contemporains : son corps doctrinal, fortement
inspiré par Plotin, se présente comme une vaste et rigoureuse
épopée métaphysique où s'estompent les contours du catho
licisme traditionnel ; l'univers entier est théophanie, la matière
est un agrégat d'idées, et le mal, un accident provisoire. La
notion platonicienne des archétypes rejoint la théologie orientale
des noms divins. On réagit violemment. Une « querelle de la pré
destination » se déchaîne vers le milieu du siècle. Tous les savants
d'alors y sont mêlés. L'œuvre philosophique de Scot, réduite à la
clandestinité, mettra plusieurs siècles pour s'imposer ; mais
[109] LES ÉCRIVAINS DU ROYAUME FRANC 53

certains de ses éléments se répandront parmi les mystiques


des xIIe, xIIIe et xIve s. Quant aux quelques poèmes de Scot,
ils revêtent la dignité du style noble archaïque : une pièce adressée
à Charles le Chauve est écrite en vers grecs, phénomène alors
extraordinaire.

107. Élevé à Saint-Denis sous Hilduin (104), Hincmar


conquiert dès 845 la faveur de Charles, dont il devient le bras
droit. Il meurt, archevêque de Reims, en 882. Homme d'action
surtout, il laisse, avec une abondante correspondance, une œuvre
littéraire importante, à l'aspect double : des poèmes, d'intérêt
inégal, parfois extrêmement obscurs ; et un groupe considérable
d'ouvrages à valeur principalement politique : De regis persona,
De ordine palatii, etc. Il affirme la prépondérance du spirituel sur
le temporel ; mais, en même temps, ses tendances gallicanistes
lui valent des difficultés avec le pape Nicolas Ier. Il est résolu
ment attaché au nouvel ordre de choses : il tient à un état occi
dental, et fait figure de premier homme politique français.

108. Les provinces du Nord et de l'Est produisent un nombre


important de lettrés, tous plus ou moins théologiens et visant
à la poésie : Milon de Saint-Amand (f 872) (panégyrique De
Sobritate, et Vita Sancti Amandi en 4 livres) ; à Micon de Saint
Riquier (entre 825 et 53), poète d'occasion et exégète, on doit
une églogue burlesque sur un ivrogne célèbre, exemple du gros
humour que l'on rencontrera souvent désormais dans la litté
rature cléricale. Au couvent de Corbie, s'illustre un groupe
remarquable : Druthmar (+ 850) ; Paschase Ratbert (+ 860),
hagiographe de haute culture et théologien dont les traités sur
les vertus constituent une sorte de synthèse éthique rationnelle,
et auteur du premier exposé complet de la doctrine eucharis
tique, d'inspiration grécisante ; Ratramme (f 868), son adver
saire, esprit vigoureux, polémiste-né, s'élève contre les thèses
de l'église grecque, dont le schisme se préparaît alors.
109. L'activité est intense à l'école d'Auxerre. Heiric (+ env.
875-80), maître de dialectica (60), influencé par Scot Érigène,
annonce le nominalisme du xIe s. (212) ; il compose une Vita
Sancti Germani, en 6 livres quasi épiques, en strophes proso
diques de 6 vers, dans laquelle il intercale des gloses et un pané
gyrique du nombre 6. L'œuvre de Rémi (f 908), son élève depuis
862, exégète et glossateur, semble avoir été considérable : les
nombreux commentaires sur les auctores qu'on lui attribue,
54 LES PREMIÈRES TENTATIVES [110]

d'inspiration boécienne, furent copiés, repris, exploités jusqu'au


xvIe s., et, plus tard, ils formeront encore le fond des Accessus ad
poetas. Ramenant toute la tradition scientifique et littéraire
aux limites d'une synthèse scolaire entièrement axée sur la glose,
Rémi met au point les instruments d'une méthode universelle
qui permettra d'attendre sans perte notable la constitution d'une
scolastique, qu'il prépare. En ce sens, il marque une date dans
l'histoire des études ;il clôt la période carolingienne, et commence
un âge nouveau.

110. L'archevêque de Lyon, l'Espagnol Agobard (f 862),


poète et théologien, est un esprit du type d'Hincmar ; il inter
vient vigoureusement dans toutes les querelles doctrinales du
temps, part en guerre contre les superstitions populaires et
contre le symbolisme byzantin. Son collaborateur, le diacre
Florus (+ 863), est de tendances conservatrices : la mort de Louis
le Pieux et le partage de l'Empire lui inspirent un planctus dont
l'un des thèmes (plaintes de la Nature) deviendra classique.
Engagé lui aussi dans toutes les polémiques, il possède un sens
critique rare à cette époque, étudie avec des Juifs lyonnais les
sources hébraïques, et collationne les manuscrits bibliques. Il
correspond, en vers médiocres, avec le vieux Modoin (95), et chante
la translation des reliques de saint Cyprien.

111. Dans les monastères, on poursuit la confection de Vitae


et (de plus en plus) de Translationes (71). L'hagiographie emprunte
parfois la forme de sermons groupés en cycles. Un prêtre de
Troyes, Audrade le Petit, présente en 849 au pape Léon IV une
vaste compilation en 13 livres, de prose et de vers, où les exposés
dogmatiques alternent avec des poèmes allégoriques, des doxo
logies, et des relations hagiographiques.

112. Loup Servat (+ 862), élève de Raban Maur, puis attaché


à Charles le Chauve, et abbé de Ferrières en 840, est un huma
niste d'assez grande envergure. Fonctionnaire, administrateur,
chef militaire, conseiller royal, il laisse en particulier une corres
pondance importante, document de premier ordre sur son siècle,
dont il nous reste 137 lettres (79 seulement sont signées ; certaines
des autres sont peut-être apocryphes). C'est un styliste érudit,
ouvert à toutes les tendances vitales de son époque, mais ayant
le culte du livre et de la langue (il nous reste des manuscrits de
Cicéron, Tite-Live, Donat, et d'autres auctores, copiés de sa
main). Il semble avoir introduit Quintilien en France. On assiste
[115] LES ÉCRIVAINS DU ROYAUME FRANC 55

chez lui à une sorte d'effort désespéré (le dernier) pour sauver
la civilisation latine antérieure. -

113. La poésie de cour se maintient, en Lotharingie, dans


l'œuvre de l'Irlandais Sedulius Scottus (attesté entre 847 et 59).
Instruit et pauvre, flatteur par besoin, parfois cynique, pitto
resque, il annonce la future poésie des « vagants » (137). Il s'at
tache à l'évêque de Liège, puis à l'empereur Lothaire. Deux
cycles se marquent dans son œuvre : le premier reflète les préoc
cupations générales du clergé ; le second comprend des pané
gyriques du prince, œuvres de commande, centonisant des
formules vides, sinon dans quelques poèmes adressés à l'impé
ratrice Ermengarde et à sa fille, Berthe : Sedulius y retrouve une
fermeté de style, une sincérité et une sorte de tendresse qui
rappellent Fortunat. Quelques pièces parfois très belles touchent
à l'actualité historique : ainsi un Itinerarium, récit de son voyage
à Rome ; son ode De strage Normannorum, violent et émouvant
chant de victoire ; son Planctus sur la mort d'Éberhardt, mar
grave de Frioul.

114. Gottschalk (f 867), élève de Raban Maur à Fulda, fut


un isolé. Ses écrits théologiques, d'un augustinisme intransi
geant (ils soutiennent l'idée d'une prédestination absolue),
souvent mal identifiables pour nous, lui valurent d'incessantes
persécutions. Exilé à Orbais, dans le diocèse de Soissons, il s'en
échappe, parcourt en errant l'Italie, la Dalmatie, la Pannonie,
et, frappé d'interdit, il meurt excommunié. Il laisse un petit
nombre de poèmes, d'une étonnante simplicité, et d'une belle
ampleur rythmique, chansons pathétiques à l'inspiration dou
loureuse, et où la foi s'exprime dans sa subjectivité, sans charge
dogmatique. Rien à cette époque n'est plus près de notre sensi
bilité poétique moderne. Techniquement aussi, cette poésie est
très en avance sur son époque : l'accent est mis sur les seuls
éléments musicaux, rythme, rime, refrain, au mépris des facteurs
scolaires. On a parfois attribué à Gottschalk la très célèbre
Ecloga Theoduli qui, aux xIe et xIIe s. encore, était la première
lecture que l'on imposât aux écoliers. C'est une altercatio allé
gorique entre le berger grec Pseutis et la bergère juive Alitheia,
arbitrée par Fronesis et destinée à établir des rapports explicites
entre la mythologie et les récits bibliques.

115. Deux poèmes des années 841-45 se rattachent au genre


des planctus épiques (72) : un beau morceau sur la bataille de
56 LES PREMIÈRES TENTATIVES [116]

Fontanet, en tercets abécédaires, composé, semble-t-il, par un


guerrier de Lothaire ; et la déploration sur la mort d'Hugues de
Saint-Quentin, œuvre apparemment d'un moine, d'une forme
proche du Planctus Karoli (97).

116. L'historiographie produit trois ouvrages d'inégale valeur.


Le meilleur est celui de Nithard (f env. 844), Historiarum libri IV,
chef-d'œuvre du genre en ce siècle. Grand seigneur, fils naturel
d'Angilbert (93), Nithard s'est nourri des meilleurs historiens
antiques. Sa langue, malgré une sorte de fraîcheur épique, reste
maladroite ; mais il a le sens des enchaînements et de la vrai
semblance, et des qualités d'analyste. Il traite d'événements
dont il fut témoin (de 814 à 843), utilise des documents officiels,
ainsi le texte roman des Sermenls de Strasbourg (27). Un Carmen
de exordio gentis Francorum, dédié à Charles le Chauve, fait l'his
toire de ses ancêtres, d'un point de vue clérical assez borné.
Enfin, Addon de Vienne compile, vers 874, un Breviarum chro
nicorum, histoire romaine et franque, traitée selon le schéma des
« six âges » (56) et qui sera continuée par deux fois, au Ix° puis
au XIe S.
DEUXIEME PARTIE

L'ÂGE DES GENÈSES


(du milieu du IX° au début du XI° siècle)
015
T
0:11
2.RAC
CHAPITRE PREMIER

CARACTÈRES PARTICULIERS DE L'ÉPOQUE


117. Cette période prolonge la précédente, mais en accélérant,
dans tous les domaines, la maturation de ses éléments neufs.
Le processus d'auto-détermination de la société européenne
- atteint alors son ampleur maximum. Le choc des dernières migra
tions, scandinave et arabe, fait prendre forme à de futures entités
politiques : France, Angleterre, « Saint-Empire », Byzance, prin
cipautés slaves. Vers 950, un point d'équilibre est atteint. L'ère
X
des invasions est définitivement close, et cette extraordinaire
immunité historique favorisera un essor prodigieux des tech
niques et de toutes les activités de l'esprit, Un éclatement de
|
vitalité se manifeste, plus particulièrement en France, avec une
sorte d'excès même, à la fois dans l'ascétisme triomphant d'une
minorité monastique, et dans un intérêt général pour les situations
immédiates ; il prolifère en dogmatisme, en agressivité, en mys
ticisme, en subtilité.

l. La crise du pouvoir
118. Au xe s., le mythe impérial est épuisé en France. Le sou
venir de Charlemagne, bientôt confondu avec celui de Charles
Martel et de Charles le Chauve, s'y maintient sous une forme
inactuelle (dans l'Allemagne des Ottonides, au contraire, il
conserve une forte coloration politique), génératrice de légende
et vit d'une sorte de sentiment des beautés passées : il relève
d'un idéal esthétique, parfois des propagandes monastiques, et la
monarchie ne s'y intéresse guère.

119. Au milieu de guerres incessantes, la situation territoriale


du royaume est confuse, instable. Quelques grandes familles
princières se constituent des zones d'influences qui tendent à
s'organiser en états : duchés de France (l'ancienne Neustrie), de
60 L'AGE DES GENÈSES [120]

Bourgogne (partie nord-occidentale de l'ancien royaume bur


gonde), et d'Aquitaine (à l'ouest du Rhône). Ce dernier, pratique
ment indépendant depuis 888, pourvu d'une culture propre, ne
rentrera dans le sein du royaume qu'aux xIIe et xIIIe s. Le comté
de Flandre et la région picarde forment, dès la fin du xe s., une
entité économique propre, commerciale et industrielle. Les
territoires romans de l'ancienne Lotharingie, domaine d'Empire,
restent culturellement orientés vers l'ouest.

120. Le phénomène déterminant de l'époque est la triple


invasion « normande » (scandinave), arabe et hongroise : état
permanent d'insécurité, prolongé pendant plus d'un siècle
(env. 840-950) dans tout l'Occident, provoqué par les brigan
dages de bandes errantes ou de peuplades guerrières venues du
nord, du sud, de l'est. Les chroniqueurs sont unanimes à dénoncer
la cruauté des dévastations et l'irréquiétude qu'elles causent dans
les âmes. Devant les « Normands », les plus actifs en France, la
population recule, soit pour fuir soit pour se concentrer autour
des castella fortifiés (de bois, puis de pierre depuis la fin du xe s.) ;
de vastes espaces désertiques se créent ainsi, qu'il faudra deux ou
trois siècles pour recoloniser. Après plusieurs vaines tentatives,
Charles le Simple parvient à « fixer » certains Normands en
concédant, en 911, au chef de bande Rollon, un domaine sur la
basse Seine et la Manche. Cette « Normandie » s'accroîtra rapide
ment vers l'est, et, quoique très tôt romanisée, échappera jusqu'au
début du xIIIe s. à l'influence royale.
121. L'effet de ces troubles sur la culture occidentale fut
beaucoup plus profond que ceux du Ive et ve s. (22). La faillite
des vieilles structures administratives devient évidente ; l'idée
d'une autorité suprême, centralisée et hiérarchisée, perd de son
crédit ; les rois mêmes cessent, après 885, de légiférer. Les
échanges humains deviennent, pour un siècle ou deux, plus fra
giles. La vie publique n'est plus régie que par des « coutumes »
de région ou de groupe ; la vie intellectuelle tend à se rapprocher
de ses fondements sociologiques locaux : d'où à la fois moins
d'ambition livresque, moins de beauté formelle, mais une vie
plus humble, plus intense et, dans l'ensemble, plus humaine.

122. L'incapacité des derniers Carolingiens à rétablir l'ordre


leur suscite des rivaux, les ducs de France. Après 887, la cou
ronne passe plusieurs fois d'une famille à l'autre. Quand Hugues
Capet l'emporte, en 987, la monarchie traditionnelle est liquidée :
[124] CARACTÈRES PARTICULIERS DE L'ÉPOQUE 61

Hugues (987-996), n'est qu'un seigneur parmi ses pairs. Son seul
triomphe est d'obtenir pour son fils une association au trône :
germe d'un droit d'hérédité. Mais ce n'est qu'à la troisième ou
quatrième génération que se dessinera une politique royale capé
tienne (191). Robert Ier, dit le Pieux (996-1031), ancien élève
de Gerbert (155), passe pour lettré ; on lui attribue parfois la
composition de l'hymne Veni creator (99). Sa femme, Constance
d'Arles, introduisit à la cour des jongleurs méridionaux. C'est
sous son règne que l'on rencontre en France, chez certains clercs
comme Adalbéron (162), les dernières traces d'idéaux politiques
carolingiens.

123. Une société nouvelle (dite « féodale », du nom de l'une


de ses composantes, le fief) a achevé de se constituer. Au reste,
: sans structure théorique ni catégories juridiques fixes, elle ne cesse
de se transformer, et dès la fin du xIe s. sera déjà très altérée.
Vers la fin du Ixe s., trois faits déterminants se sont produits :
l'extension des liens personnels à la quasi-totalité de la popu
lation ; la concession ou l'imposition héréditaire des charges,
pouvoirs et obligations ; la confusion, sur le plan pratique, entre
l'exercice d'une autorité et la détention de la terre où elle s'ap
plique. Au xe s., les droits de justice et le devoir de protection,
à quoi se ramène la fonction publique, sont ainsi émiettés entre
d'innombrables seniores, au gré des moyens de chacun. D'où
3 conséquences : le recours constant, en cas de conflit, à la guerre,
véritable institution de droit public ; la diffusion très large d'un
certain esprit juridique, qui devient l'une des formes primaires
de la culture commune ; et la distinction des hommes en deux
classes, selon la nature des obligations qui les affectaient : être
attaché à un service manuel ou tenir une terre grevée de charges
économiques (« tenure », « censive ») entraînait l'hérédité auto
matique et définissait l'état servile ; tenir une terre grevée de
« services » juridiques et militaires, dits nobles (« fief »), avec
renouvellement du contrat de fidélité (« hommage ») à chaque
génération définissait l'état de « vassalité ».
124. Cette évolution est commune à toutes les nations sorties
de l'Empire carolingien. Pourtant, son mode diffère beaucoup
selon les régions. C'est entre la Meuse, le Jura et la Loire que
l'affaiblissement du pouvoir central et l'accaparement des jus
tices alla le plus loin. En Aquitaine, le réseau féodal comporta
de plus nombreuses lacunes. En Allemagne et en Italie, le pro
cessus eut un rythme propre et des résultats originaux. Les carac
62 L'AGE DES GENÈSES [125]

tères typiques du régime sont plus fortement marqués en France


que partout ailleurs : à tous les échelons, un paternalisme mêlé
d'indiscipline, une conception patriarcale et statique de la société,
nuancée d'individualisme sur le plan de l'action. Ce climat
moral favorise l'épanouissement de personnalités souvent exces
sives et brutales, mais douées d'une santé, d'un humour et d'un
goût de la vie dont témoignera toute la littérature jusqu'au
XIIIº S.

2. La Chrétienté

125. L'écroulement de l'Empire donna libre carrière à l'église.


Dès 863, le pape Nicolas Ier affirmait son droit de contrôler toute
souveraineté chez les nations chrétiennes. A la fin du xe s.,
l'épiscopat, pris dans le réseau des liens personnels, souvent
fieffé, mais jouissant d'un pouvoir spirituel étendu et d'une juri
diction propre, constitue la seule puissance virtuellement inter
nationale. Une harmonie relative des « deux pouvoirs » (29) fait
place à un antagonisme de fait. Les premiers Capétiens sont en
conflit permanent avec le clergé. D'où leur tendance à y intro
duire leurs créatures ; une série de scandales éclatera à ce propos
au xIe s. (194).
126. Les âmes pieuses entrent plutôt dans le clergé régulier.
Les monastères drainent tout ce qui subsiste de vie spirituelle et
d'instincts pacifiques. La richesse de l'ordre bénédictin ayant
entraîné une décadence de ses mœurs, des mouvements de réforme
se dessinent un peu partout : le principal est celui que lança,
au xe s., Odon, abbé de Cluny (149), et qui s'imposa à la quasi
totalité de l'ordre. Cluny compta bientôt près de 2.000 maisons,
soumises à un supérieur unique, et formant comme un Empire
monastique qui, jusqu'au xIIe s., constituera un immense réser
voir d'énergie pour l'Occident.
127. La tradition des écoles épiscopales et conventuelles se
poursuit ; d'abord, les secondes seules maintiennent un certain
niveau intellectuel ; mais dès la fin du xe s., sous l'influence de
personnalités comme Gerbert (155) à Reims, Fulbert (156) à
Chartres, Notker (157) à Liége, une rénovation profonde s'opère
dans les premières, amorce d'un grand mouvement qui s'épa
nouira après 1050 (196).
128. L'exode de nombreuses communautés fuyant, dès le
Ixe s., devant les Normands en emportant leurs reliques, accrut
[130] CARACTÈRES PARTICULIERS DE L'ÉPOQUE 63

l'importance du culte de celles-ci, bien accordé du reste à l'esprit


du temps (132) : souvent, une véritable concurrence spirituelle
» et commerciale opposa des sanctuaires puissants, peu soucieux
de critères d'authenticité. Une bonne partie de la littérature
hagiographique d'alors est née à de telles occasions, dans un but
soit de polémique soit de propagande. En même temps on relève
les traces des premiers grands pèlerinages occidentaux : Saint
Jacques-de-Compostelle est très fréquenté dès 950. Des « routes
de pèlerinages » se dessinent à travers la France, l'Espagne,
l'Italie.

129. L'existence se déroule au rythme de la liturgie. Celle-ci


fixe le temps du travail ; elle commande les loisirs et constitue
le principal élément public de jeu : les danses collectives, d'origine
peut-être païenne (et dont certaines sont peut-être liées aux
« fêtes de mai », mal connues), lui font seules concurrence ; mais,
quoique mal vues par l'église, elles sont çà et là incorporées par
elle à ses cérémonies. Celles-ci s'allongent, et accentuent leur
aspect scénique (165). Toute pensée s'inscrit dans le cadre théo
logique et eschatologique d'un catholicisme toujours lié à l'expé
rience intellectuelle du Bas-Empire : la foi y puise un goût du
symbolisme incluant même les fausses apparences dans un ordre
et une harmonie. Les lois de l'univers importent moins que sa
vie secrète. Vérité historique et vérité morale se confondent.
Au reste, seule une petite minorité adhère à un corps doctrinal
nettement défini ; pourtant, le scepticisme est rare, et demeure
infra-rationnel.

130.A partir de 950, on sent l'Europe, au milieu des violences


déchaînées, soulevée par une immense aspiration à la paix.
Quelques prélats savent donner forme à celle-ci, et rêvent d'ins
taurer un ordre public fondé sur l'esprit de concorde entre
Chrétiens. Les appels des conciles se multiplient en ce sens, entre
980 et 1050. Dès 999, à Limoges, un « pacte de paix », contrat de
non-belligérance, est proposé à la signature des seigneurs de
bonne volonté. D'autres mesures de ce genre, de portée prati
quement très restreinte, sont élaborées, pourvues parfois de
sanctions ecclésiastiques. Parallèlement, on tente d'intégrer pour
une part la fonction militaire au cadre liturgique : un rituel de la
fin du x° s. contient des oraisons consacrant l'épée au service
du bien. Telle fut sans doute l'une des origines de la chevalerie,
institution assez obscure qui ne prit sa forme définitive
qu'au xIe s.
64 L'AGE DES GENÈSES [131]

131. Cette évolution donne corps à l'idée de « chrétienté »


(christianitas, dès la fin du Ixe s.), communauté des nations catho
liques, en germe depuis des siècles (29). Son émergence s'accom
pagne d'une sorte de prise de conscience collective envers l'Islam.
Les échanges entre les mondes chrétien et musulman n'avaient
jamais été interrompus, mais ils se limitaient pratiquement,
depuis le vIIIe s., aux deux extrémités de la Méditerranée :
l'Espagne et le Proche-Orient. Dans ces zones de contact régnait
une tolérance réciproque et un certain accord. Mais, vu de
Rome ou de Byzance, l'Islam commence à apparaître, vers 950,
comme l'ennemi contre lequel une défense militaire chrétienne
pourrait être désirable en tant que telle. Des passes d'armes
s'engagent, en plusieurs points de la région méditerranéenne, et
des papes proposent comme une œuvre pie ce combat.

132. Un type d'homme se constitue, qui formera pendant


deux ou trois siècles le substrat de toute culture, caractérisé par
son esprit pratique, et par une soumission confiante aux lois
universelles, par l'idée éthique, sinon religieuse, qu'il se fait du
droit. L'ordre politique existant lui apparaît comme la condition
formelle de son propre salut. Il règne une sorte de déséquilibre
nerveux (résultat de la précarité, pour une grande partie de la
population, de l'existence matérielle ?) et une hypersensibilité
au surnaturel. Jusqu'à l'avènement d'un mysticisme cister
cien (195) et surtout franciscain (423), la religiosité est, dans
l'ensemble, polarisée plutôt par des tendances morales-ascétiques
que par le goût d'une expérience personnelle de Dieu. L'imagi
nation est primesautière ; le sens du vraisemblable, inexistant,
en particulier dans le domaine des nombres, des proportions,
de la chronométrie et des probabilités. La foi chrétienne la plus
vive s'associe avec un goût prononcé de la violence. La juridic
tion pénale introduit, au xe s., des peines afflictives, souvent
cruelles, qu'il faudra plus de sept siècles pour abolir. La durée
moyenne de la vie humaine est courte. Les épidémies (« pestes »)
font des ravages. Ce monde est un monde d'hommes jeunes. Il
ignore la pudeur au sens moderne du mot. Le corps n'est pas
suspect. La vie sexuelle est saine, robuste et peu scrupuleuse,
sinon dans certains milieux isolés où règne une mystique de la
virginité.

133. La masse de la population est paysanne, en grande


majorité attachée à la terre (« manants »). La vie économique,
essentiellement agricole dans un Occident que recouvre encore
[135] CARACTÈRES PARTICULIERS DE L' ÉPOQUE 65

à demi la grande forêt européenne, est par là tributaire des


conditions climatiques : les grandes famines de 1000 et de 1031
bouleversent tout l'Occident. Le commerce et l'industrie sont
embryonnaires ; au xe s., réapparaissent des troupes de mar
chands ambulants, annonciateurs d'une ère nouvelle. Depuis
le vIIIe s., au moins, l'église a condamné la pratique de l'usure.
Du reste, la circulation monétaire est fort réduite, et le salariat
presque inconnu. Le style de vie des seniores ne diffère guère de
celui du reste de la population qu'en vertu de leurs fonctions
militaires : par l'habitat (du reste rudimentaire), l'armement et
l'usage des techniques guerrières (se ramenant à la pratique
du duel à cheval). Hommes d'armes, paysans et moines vivent
continuellement dans la communauté de leurs proches, de leurs
vassaux, de leurs semblables : castella, maisons familiales, cou
vents, imposent une forme de promiscuité qui engendre chez
l'homme de ce temps un besoin instinctif de communication,
par la parole et le geste.

3. Les arts et les lettres

134. La fin des invasions et l'élan clunisien (126) favorisent,


après 950, une reprise de l'art monumental religieux. Dès lors,
pendant trois ou quatre siècles, les arts plastiques vont être
centrés sur l'architecture, dont les autres techniques sont l'illus
tration. Un vaste mouvement, entretenu, depuis 950, par les
grandes dynasties abbatiales clunisiennes, pousse, dans tout
l'Occident, à l'édification d'églises nouvelles, à la restauration
des anciennes. Les dimensions de la nef s'accroissent ; elles appel
lent un peuple entier à la participation liturgique. Le « premier
art roman » se répand, avec ses voûtes d'arêtes, formellement
originaires du monde musulman, mais systématisées en Occident :
ses documents, datant de 1000-1050, parsèment l'Aquitaine et la
Bourgogne. A l'ouest et au nord, l'art carolingien et ses toits en
charpente se maintiennent jusque vers 1030-40 et au delà. La
Chrétienté semble chercher à tâtons mais avec obstination un
style architectural qui lui soit propre. Le x° s. met au point la
technique du vitrail. Dans les miniatures faites en France du
Nord apparaissent dès le Ixe s. des traits de légende chrétienne
byzantine.

135. Certaines villes épiscopales, certains monastères, font


figure de grands centres musicaux : ainsi, au Ixe s., Saint-Gall et
Metz, et surtout, au x°, Saint-Martial (44) qui fut durant trois
P, IUMTHOR 3
66 L'AGE DES GENÈSES [136]

siècles à la pointe du mouvement créateur. Toute l'époque appa


raît traversée par un vif besoin d'expression musicale. Un pro
cessus dont le sens général et le détail sont mal déterminables
conduit les musiciens de ce temps à adapter aux mélodies mélis
matiques, d'origine sans doute chrétienne-orientale, qu'avait
conservées le canon grégorien (dans le Graduel, le Tractus,
l'Alleluia de la messe en particulier), le style (hymnique ?) occi
dental consistant à faire coïncider chaque note avec une syllabe
du texte. Cette innovation est à l'origine d'une des plus fécondes
inventions du Ix° s., les prosae, qui sont littérairement la plus
importante variété des « tropes » (164). Peu avant 900, apparaît
un genre musical un peu plus complexe et qui, à l'époque suivante,
s'épanouira en polyphonie : l'organum, mélodie de type grégorien
accompagnée d'une sorte de basse en solo dont elle est séparée
soit par un intervalle constant d'une quarte ou d'une quinte
(organum simplex), soit d'intervalles irréguliers, plus petits au
début et à la fin (organum mixtum). A l'aube du xI° s., l'Italien
i Guy d'Arezzo travaille à clarifier les données traditionnelles de
l'art musical. On lui doit un certain nombre de traités théoriques,
la notation sur portée, et la dénomination moderne des notes (88).

136. A l'époque précédente, l'écrivain et son lecteur appar


tenaient presque toujours au même milieu (41), participaient à
la même culture ; la vie littéraire se déroulait ainsi dans une
société spécialisée, favorisant les recherches techniques plus que
les profondes intuitions. Cette situation se modifie dès lors. La
vie littéraire est réassumée presque entièrement par les monas
tères, qui l'orientent vers l'utilité immédiate de la pastorisation,
au sens le plus large, incluant les fonctions de divertissement de
la liturgie. Parmi les moines se reconstitue souvent une sorte
d'esprit de coterie, mais dont le fondement humain est très
différent, provenant de l'isolement géographique et d'habitudes
d'atelier. Un changement d'attitude est perceptible chez la plu
part de ceux qui écrivent : ils s'adressent, virtuellement, à un
vaste public, au populus christianus entier. Le type du poète
érudit ou du prélat bel esprit ne disparaît pas tout à fait, mais
restera, jusqu'à la fin du xIe s., un phénomène isolé.

137. Il semble que l'on puisse faire remonter au x° s. l'appa


rition d'une catégorie mal définissable de poètes et musiciens,
les « vagants », moines gyrovagues, prêtres sans charge, écoliers
errants, sans doute encore assez peu nombreux en France, mais
dont l'importance grandira beaucoup au xIe s. (225) et dont
[140] CARACTÈRES PARTICULIERS DE L'ÉPOQUE 67

l'œuvre, mêlant les souvenirs scolaires à une grande liberté de


ton, présente un caractère général « moderne » (18), et artificiel à la
fois, au sens le plus élevé du mot. Les relations qui purent exister
entre ces chanteurs et les joculatores (43) sont très incertaines.

138. Les modes d'expression littéraire diffèrent peu, quant à


l'essentiel, de ceux de l'époque précédente. En dépit de tous les
désastres publics la conservation du matériel littéraire (manus
crits et bibliothèques) est assurée avec soin. Les principales tra
ditions de l'imitatio se poursuivent avec une grande continuité.
Mais l'esprit qui y préside n'est plus tout à fait le même. Jusque
dans le cours du IXe s., faire œuvre littéraire consistait essen
tiellement à recomposer, sur un thème donné, les procédés et
souvent les pensées des auctores. Le souci de l'écrivain se tour
nait inconsciemment vers le passé.A partir du xe s., il se déplace
vers l'avenir, que le présent prépare. D'où une originalité, tenant
moins encore à l'invention de formes nouvelles qu'à l'orientation
générale des desseins. Au reste, cette tendance se marque, en
Occident, sensiblement plus tôt en France que partout ailleurs.

139. Parmi les facteurs techniques qui déterminent l'émer


gence d'une littérature de type relativement nouveau, on doit
compter l'importance grandissante de la mémoire comme moyen
de la transmission. A mesure que la littérature s'adresse à un
public plus étendu et que se multiplie l'usage du chant, la décla
mation l'emporte sur la lecture. D'où la nécessité de procédés
mnémotechniques qui prennent valeur fonctionnelle : cadence
et mimique (d'où, sans doute, utilisation de rythmes de danse),
figures stylistiques particulières (parallélisme, répétition, rime),
découpage du texte en parties non plus numériques, mais orga
niques (177). Plusieurs de ces procédés relèvent d'une tradition
ancienne ; mais ils constituent désormais un aspect essentiel de
toute une partie de la littérature.

4. La situation linguistique
140. Au cours du Ix° s., le fossé qui sépare le latin du
« roman » (62) s'est approfondi. Un état de bilinguisme véritable
s'instaure. Quoique, dans une grande mesure, la même forme
d'imagination et de sensibilité s'exprime dans les deux langues,
les rapports de celles-ci se diversifient. De plus en plus, le latin
fera figure de mode d'expression actuel, mais fixé, à la syntaxe
mouvante, mais aux structures morphologiques inchangeables.
68 L'AGE DES GENÈSES [141]

L'école le désigne techniquement par le terme de grammatica.


On entend par là, en l'opposant à l'usage courant, une langue
internationale qui se superpose à ce dernier et que ses qualités
logiques destinent spécialement à l'expression de la pensée,
universelle par définition : l'état d'élaboration grammaticale du
latin n'apparaît pas comme le résultat d'un long devenir histo
rique, mais comme un donné naturel. Le fait que les études de
grammaire forment la base de l'instruction, et qu'on voit dans
cette science la matrice des autres artes, confère à cette situation
valeur de nécessité. C'est ainsi que se constitue ce qu'on appelle
le « latin médiéval » ou « moyen », langue bien vivante, pourvue,
en pays roman, d'une tradition ininterrompue et qui, quoique
sans substrat ethnique ni géographique, ne présente pas l'uni
formité que l'on a parfois tendance à lui supposer : assez nette
ment diversifié selon les nations ou les centres littéraires où on
le cultive, le « latin médiéval » a pour unité celle même d'une
civilisation intégrant dans un ordre général les différences régio
nales. Deux tendances s'y marquent, suivant que dominent dans
sa tradition les éléments du latin patristique ou ceux du latin
païen. Mais il implique moins imitation servile qu'absorption
incessante de notions, de mots (empruntés aux langues vulgaires)
et d'images nouvelles dans une forme linguistique qui pour
l'essentiel reste stable. Cette adaptation à un monde social et
spirituel en évolution rapide exige un effort que chacun opère
dans la mesure de son ingéniosité et de sa culture. Du discours
d'apparat, œuvre d'un clerc lettré, à la compilation hagiogra
phique d'un scribe obscur, et aux chartes rurales, le vocabulaire
et la syntaxe latins offrent un très large éventail de variétés.
Chez presque tous ceux qui l'emploient, le latin est coupé de la
parole intérieure ; il introduit ainsi dans la pensée comme un
perpétuel à peu près, qu'évite seule une minorité de lettrés.

141. Le langage courant et, pour l'immense majorité de la


population, la seule langue vivante est le « roman », dont l'aire
d'extension est fixée de manière à peu près définitive aux Ixe
xe s. Il se diversifie en un certain nombre de dialectes, dont le
particularisme féodal accentue sans doute les différences. Le
brouillon sténographique d'une homélie en roman sur Jonas,
que nous a conservé un manuscrit de la fin du xe s. (de la région
de Valenciennes), témoigne que la langue vulgaire était dès lors
bien entrée dans l'usage pastoral (62). Du point de vue de l'his
toire littéraire, l'existence de cette langue pose un problème
génétique complexe. Dès la fin du Ixe s., en effet, apparaissent
[141] CARACTÈRES PARTICULIERS DE L'ÉPOQUE 69

çà et là dans les manuscrits des poèmes rédigés en roman.


Comment ont-ils pu l'être ? Leurs auteurs ont dû prendre une
conscience claire de l'irréductibilité de la langue vulgaire à la
grammatica, dont ils empruntent du reste un nombre important
d'éléments lexicaux, bruts ou travestis, qui, tout autant que les
altérations du latin dit « vulgaire », constituent le substrat
objectif du roman littéraire. De plus, il était indispensable de
posséder une méthode de graphie qui s'adaptât à des sons
inconnus du bas-latin lui-même (diphtongues, chuintantes,
nasales) : c'est là un point très obscur. Il existait une tradition
graphique pour le germanique (63) et l'anglo-saxon : y en eut-il
une, avant le xIe s., pour le roman ? Aucun témoignage ne
permet d'en décider. Les textes des Ixe et xe s. semblent procéder
de manière empirique. Il semblerait, a priori, vraisemblable
que le roman eût joué un rôle au moins accessoire dans l'ensei
gnement et que, par conséquent, on eût eu l'occasion de l'écrire
dans les écoles. Mais on ne peut recueillir aucune indication à cet
égard avant le xIIe ou le xIIIe s. Enfin, l'éclosion d'une litté
rature romane conçue comme telle implique un besoin d'ordre
psychologique, social et esthétique. Un seul des rares textes qui
nous restent de cette époque (174) pourrait devoir, pour le fond,
quelque chose à une littérature « populaire » antérieure (76), mais
sa forme est des plus savantes. Les autres relèvent d'une inspi
ration toute cléricale : leur thème presque unique est la victoire
du Chrétien sur le Païen, de l'homme d'église sur le politique,
de Dieu sur le démon. Les procédés stylistiques qu'ils utilisent
semblent choisis dans l'intention de communiquer une certaine
émotion sacrée à un public composé d'auditeurs profanes, sen
sibles aux rythmes, aux images, mais non initiés à la technique
de la composition. Il est certain qu'en ce sens ces œuvres cons
tituent, collectivement, l'un des points d'émergence d'une ten
dance profonde de l'époque : elles témoignent d'un puissant écla
tement d'originalité ; elles représentent, dans une grande mesure,
un commencement absolu. Leurs auteurs créaient un monde
verbal nouveau, directement adapté à l'affectivité de la masse.
Peut-être une littérature romane assez abondante a-t-elle ainsi
vu le jour dans la France des Ixe-xe s. : il est impossible de le
prouver. L'examen des documents restants n'interdirait pas de
supposer qu'ils furent l'œuvre de clercs isolés, travaillant chacun
pour soi, dans l'ignorance de ce qui se faisait ailleurs, mais poussés
simultanément vers un but identique par l'extraordinaire fer
mentation vitale de ce temps.
CHAPITRE II

LES GENRES TRADITIONNELS

142. A la fin du Ixe s. et surtout dans les premières décennies


du x°, la production littéraire est peu abondante : rançon de
l'insécurité régnante. Toutefois, à travers les documents qui nous
sont parvenus, on perçoit le travail silencieux qui s'opère dans
les cloîtres. Avant 875 chez Heiric d'Auxerre (109), vers 885
dans la chronique du moine de Saint-Gall apparaît le topos de
la translatio studii dont l'usage se généralisera bientôt : le dépôt
de la culture intellectuelle, constitué par les Grecs, passa d'eux
aux Romains, puis aux Francs. Une nouvelle floraison se pré
pare, qui s'épanouira soudain, dès la fin des invasions. Une
sorte de coupure apparaît ainsi, assez nettement, vers 930-50.
143. Le nombre des œuvres en vers dépasse celui des œuvres
en prose : effet de la restauration des lettres savantes à l'époque
précédente, qui se maintient malgré le changement des esprits.
Les genres qui furent les plus étroitement liés à la vie de cour
sont en recul ; ainsi l'épitaphe ; les derniers carmina figurata (73)
seront ceux d'Abbon de Fleury (154). Ceux dont la fonction est
plus directement édifiante se multiplient au contraire : il nous
est resté un grand nombre d'opuscules de dévotion (prières,
méditations, etc.), souvent publiés sous les noms célèbres d'Au
gustin, d'Ambroise, de Jérôme, d'Alcuin, et dont le classement
et l'identification sont malaisés. Ils ne font guère qu'exploiter
des thèmes rebattus. L'homélie elle-même ne se renouvellera
qu'au xIe s. dans le fond et dans la forme. Le mode d'expression
favori, et qui tend à absorber tous les autres, est l'hagiographie.
On voit apparaître nombre de Vitae consacrées à des abbés, à
de grands personnages, à des évêques considérés comme des
bienfaiteurs ou comme protecteurs de la religion dans une région
donnée. A Metz, à Liége, on compile des « légendiers », collections
de vies de saints. Le cadre de cette littérature est assez artificiel,
et inclut une part grandissante de folklore. La biographie du
[146] LES GENRES TRADITIONNELS 71

saint se constitue selon des types fixés : le missionnaire, le martyr,


la vierge, le prélat, le thaumaturge. L'énumération des vertus
suit un schéma fixe, emprunté à la règle bénédictine. Des topi
dramatiques forment la conclusion du récit : « invention » des
reliques et défaite des ennemis du saint. On s'efforce plus que
naguère au style orné. L'ampleur du ton, le choix des procédés,
souvent l'intervention de préoccupations politiques, l'accrois
sement du merveilleux, rapprochent, dans l'ensemble, l'hagio
graphie d'une sorte d'épopée. La valeur historique est du reste
médiocre, souvent nulle ; les falsifications pures et simples,
nombreuses. A la fin du xe s., de nouvelles légendes orientales,
byzantines ou syriaques, pénètrent en Occident : ainsi celle de
saint Alexis, apportée à Rome par Serge de Damas en 977, et
qui jouit aussitôt d'une grande vogue. Les sujets hagiographiques
l'emportent désormais dans l'hymnologie. Celle-ci, au xe s., fait
un usage fréquent du refrain, qui eut peut-être à l'origine une
fonction pédagogique : souligner l'image ou l'idée maîtresse. A
l'aube du xIe s., les expériences de deux ou trois cents ans auront
tellement élargi la forme hymnique qu'elle aura perdu tout
caractère propre.
144. L'histoire se distingue à peine de l'hagiographie ; la
forme dominante, dont, après 875, le modèle est de plus en plus
le Liber Pontificalis (annales papales, rédigées à Rome depuis le
Ive s.), est la chronique d'une abbaye ou d'un diocèse (88) :
genre parfois d'une grande valeur mais où le souci historique le
dispute à celui de fonder sur une base objective la situation
dominante prise par l'église dans la collectivité. On revient de
plus en plus au procédé antique consistant à exprimer par des
discours fictifs les sentiments intimes des personnages.
145. La fable animale qui, jusque vers 875, n'apparaît que
chez quelques poètes de cour, ou à titre d'exempla dans les chro
niques et dans les sermons, connaît au x° s. un succès soudain.
Plusieurs recueils anonymes se constituent, rajeunissant des
collections antérieures (72) : un Romulus, qui reçut deux ou trois
formes différentes, et fut un peu plus tard traduit en anglo-saxon ;
une mise en prose de Phèdre, augmentée de 18 fables nouvelles.
Ces textes, de tradition obscure, aboutiront au xIe s. à de nouvelles
compilations, enrichies d'éléments orientaux.
146. C'est au xe s. que semble s'être imposée une distinction
formelle appelée à dominer entièrement la littérature latine :
celle des « styles ». Empruntée aux orateurs du Bas-Empire, elle
72 L'AGE DES GENÈSES [147]

oppose hiérarchiquement deux (ou trois) modes d'écriture :


oratio tenuior, mediocris, plenior, définis par leur fonction (delec
tare, docere, movere) ; ou, selon les moyens mis en œuvre, ornatus
facilis (prédominance des figures de pensée) et difficilis (prédo
minance des tropes). A l'époque suivante, on l'appliqua en théorie
aux genres poétiques (72) : style noble-tragedia (avec personnages
héroïques ou nobles), style médiocre-comedia ou poésie didactique
(personnages du commun), style humble-elegia et pastorale
(personnages paysans) ; ce schéma fut fixé de façon mnémo
technique (« roue de Virgile »). Comme beaucoup de classifi
cations alors proposées, celle-ci correspond à des subtilités
d'intention plus qu'à une réalité vivante.

147. La poésie prosodique tend à devenir plus rare. On la


pratique surtout, au xe s., dans les cours épiscopales et abba
tiales de la France de l'Ouest. L'usage du cursus (64), en revanche,
en recul depuis le vIIIe s., reparaît au xe ; il envahira l'art de la
prose à la fin du xIe s. C'est au xe encore que se généralise la
prose rimée (68), que l'on rencontre en particulier dans l'hagio
graphie.

148. La tradition littéraire carolingienne, mieux conservée


dans les territoires d'Empire, y maintient des centres plus nom
breux que dans la France propre. Les études monastiques se
concentrent, en pays roman, principalement dans le triangle
Wallonie-Picardie-Lorraine ; plus tard seulement elles s'étendent
à l'Ile-de-France, qui, depuis 870-80, forma le cœur du royaume,
autour de Reims, Laon et Paris. Un centre d'études très actif,
à la fin du xe s., est situé en Catalogne (Cuxa, Ripoll, Barcelone),
premier lieu d'échanges culturels entre la Chrétienté et l'Islam,
et où règne le goût d'une latinité précieuse, fragile et délicatement
compliquée, dont Gerbert (155) saura tirer avantage.

1. L'époque des troubles (env. 880-940)


149. Deux personnalités de grand renom dominent d'assez
haut cette période : Hucbald et Odon de Cluny (126). Le musi
cien Hucbald (f 930), premier théoricien de la polyphonie (135),
illustre l'école de l'abbaye de Saint-Amand, près de Valenciennes,
alors à son apogée. Il relève de la tradition d'Heiric (109) et de
Loup Servat (112). Poète plus que penseur, il laisse plusieurs
traités sur la musique, des récits hagiographiques, en particulier
sur des martyrs orientaux (certains en forme lyrique), et une
[150] LES GENRES TRADITIONNELS 73

Ecloga de calvis, adressée dans sa jeunesse à Charles le Chauve,


panégyrique burlesque de la calvitie (dans ses 146 hexamètres,
tous les mots commencent par la lettre c !). Quant à l'œuvre
d'Odon (f 943), elle est, dans ses parties essentielles, inspirée
par une pensée vigoureusement ascétique qui en fait l'originalité.
Ses Collationes, en 3 livres, constituent des méditations exégé
tiques sur le problème du mal ; son Occupatio, poème en 7 chants,
traite du péché et de la rédemption, en un style pathétique non
dépourvu de beauté.

150. A l'exception des Annales de Saint-Vaast (allant jus


qu'en 900), l'historiographie en prose ne produit aucune œuvre
digne d'intérêt. Mais, dans les vingt dernières années du Ixe s.,
apparaissent presque simultanément plusieurs poèmes d'inspi
ration plus ou moins scolaire et où l'on a voulu voir l'éclosion
d'une sorte d'épopée historique : le Luduvigslied (d'interpréta
tion très discutée), en dialecte francique rhénan, composé peu
après 881, peut-être à Saint-Amand (où un manuscrit nous l'a
conservé) à la louange du roi de France Louis III après sa victoire
sur les Normands à Saucourt ; un poème en hexamètres, dû à
Abbon de Saint-Germain-des-Prés, vers 896-97, Bella parisiacae
urbis, au style obscur, truffé de mots grecs, dont l'essentiel est
consacré au siège de Paris par les Normands ; enfin une Vita
Karoli magni écrite vers 890 par un anonyme dit « le Poète
Saxon », qui amplifie, en style de panégyrique, des fragments
d'Éginhard (94) et de diverses annales. Ces œuvres ont été l'objet
de plusieurs controverses entre critiques modernes, selon que
ceux-ci leur attribuaient ou leur refusaient un rôle dans la pré
histoire des « chansons de geste » (188). Certains en ont rapproché
le Waltharius, poème qui semble bien avoir été écrit à Saint-Gall
vers 920-40, peut-être à titre d'exercice scolaire et qui habille
de rhétorique virgilienne un fragment de légende germanique.
Ramené à ses éléments les moins incertains, le témoignage de
tous ces textes, joint à celui d'Angilbert et d'Ermold (93, 102),
paraît être le suivant : les lettrés du Ixe s. étudient l'épopée
antique comme telle, s'efforcent d'en comprendre la technique
et d'en reproduire les procédés. Ce fait, dont il ne faut pas
surestimer l'importance, présente néanmoins un grand intérêt
pour l'histoire des formes littéraires ultérieures (275). Aussi bien,
dans ces versifications laborieuses passe, çà et là, quelque chose
du souffle héroïque qui anime à la même époque beaucoup de
chroniques et de textes hagiographiques. Il est possible que la
tradition s'en soit poursuivie jusqu'au xI° s.
74 L'AGE DES GENÈSES [151]

151. On a parfois aussi qualifié d'épopée le vaste récit en vers


rimés composés par un moine de Saint-Èvre, à Toul, entre 930
et 940 (certains reportent cette date à 1045 environ), l'Ecbasis
captivi : histoire allégorique d'un veau indiscipliné, capturé par le
loup et sauvé par le renard ;il semble retracer certains événements
relatifs à la réforme de Saint-Èvre. Plaisant, moralisant, utilisant
Ésope et le Physiologus, il n'est formellement qu'un centon de
poèmes classiques ; il représente typiquement une certaine litté
rature récréative monastique, et constitue peut-être le premier
document d'une future « épopée animale » qui cristallisera autour
du personnage de Renart (263).
2. La seconde moitié du Xe siècle

152. On constate, dans les années 940-70, en Lorraine et en


France, une sorte de mode millénariste contre quoi réagit l'église
officielle, et dont les documents donnèrent plus tard naissance à
la légende des terreurs de l'an 1000. L'activité s'accroît dans les
monastères de la région wallone-picarde-lorraine. Ceux de Gorze,
Waulsort et Micy nous ont légué une œuvre hagiographique
importante, parfois de caractère très « savant ». On voit appa
raître un peu partout des lettrés d'une certaine vigueur. L'évêque
de Liége, Notker (f 1008), d'origine Souabe, l'un des grands
hommes de l'époque, lettré et mathématicien, fait revivre dans
la ville quelque chose de la tradition des Scoti (51) ; son œuvre
est perdue en majeure partie, ou nous est parvenue mêlée à celle
de son disciple Hériger (f 1007), sous le nom de qui nous possé
dons un certain nombre d'opuscules mathématiques, historiques,
hagiographiques, exégétiques. Ratbert de Liége (f 974), aven
turier à l'esprit mordant, entouré de haines contre lesquelles il
se défend avec ironie, laisse des Praeloquia, sorte de violente satire
universelle, et un De contemptu mundi.

153. La région champenoise commence à passer au premier


plan. Du rémois Flodoard (f 966), nous reste un fragment de ses
Annales, couvrant les années 911 à 966, et une Historia remensis
ecclesiae reposant partiellement sur des légendes hagiographiques
antérieures. Plus remarquable du point de vue littéraire, son De
triumphis Christi sanctorumque Palestinae marche sur les traces
de Prudence (Peristephanon) : il ne contient pas moins de
302 poèmes (258 en hexamètres d'allure épique et 44 de forme
lyrique), et constitue un cycle hagiographique unique dans ce
siècle. Richer, moine de Saint-Rémi (env. 940-995), en relation
[155] LES GENRES TRADITIONNELS 75

avec de grands personnages du temps, médecin fameux qui


enseigne à l'école de Chartres, compose, sous le règne d'Hugues
Capet, une vie des rois Charles le Simple et Louis IV, source his
torique sérieuse. Adson de Moûtier-en-Der (+ 998) tire, en 954,
de l'Apocalypse, un Libellus de Antichristo qui deviendra une
telle autorité dans ce genre de spéculations qu'on l'attribuera
parfois à Augustin ou à Raban Maur ; la vieille idée impériale
y prend une forme millénariste : le monde ne périra pas tant que
les « Francs » possèderont l'Empire.

154. A la fin du siècle, l'abbaye de Fleury-sur-Loire possède


une véritable école de savants : historiens (Aimoin, Historia
Francorum), hagiographes (Thierry), liturgistes et musiciens (Bern
de Reichenau). Le principal d'entre eux est Abbon (f 1004),
nommé par Fulbert (156) famosissimus magister Franciae, cano
niste, homme d'action qui joua un certain rôle politique ; il
semble avoir contribué avec Gerbert (155) à la constitution du
corpus logique d'Aristote ; son œuvre littéraire, assez considé
rable, comprend quelques poèmes, des traités scolaires et un
Apologelicus, adressé à Hugues Capet, en 996, en faveur des
droits conventuels.

155. Dans l'ordre clunisien, les belles lettres sont moins en


honneur : on n'y publie guère que les Vitae des abbés successifs.
Pourtant, c'est à Cluny qu'est formé le plus vaste génie du siècle,
maître de toute une génération, l'Aquitain (?) Gerbert d'Au
rillac (f 1003), avec qui s'ouvre pour les études libérales une
époque nouvelle. Né vers 940, moine, professeur à Reims, arche
vêque de cette ville, puis de Ravenne, c'est un grand politique,
« faiseur de rois » (Hugues Capet et Étienne de Hongrie lui doi
vent en partie leur trône). Esprit universel, il vulgarise l'usage
de l'abaque, invente l'orgue hydraulique à vapeur. Une étroite
amitié le lie à l'empereur Othon III. Tous deux, fervents de culture
antique, rêvent de refaire l'œuvre de Charlemagne, sinon de
Constantin. En 999, Othon facilite à Gerbert l'accès du trône
pontifical (il prendra comme pape le nom de Sylvestre II). Ayant
dans sa jeunesse séjourné en Catalogne (148), il y prit contact
au moins indirectement avec la science arabe, surtout dans le
domaine mathématique. Il est en ceci le premier intermédiaire
entre deux mondes spirituels séparés. Son œuvre immense (par
son ampleur intellectuelle plus que par son volume) consiste en
une série de travaux scientifiques et en plus de 200 lettres, au
style concis et lucide, direct et personnel, où il affronte tous les
76 L'AGE DES GENÈSES [156]

problèmes que la culture de son époque posait à l'esprit. Il est


l'un des seuls de son temps à connaître l'œuvre oratoire de
Cicéron, dont se ressent son style. Il réoriente les écoles vers une
sorte de classicisme formel, et introduit dans le canon logique
traditionnel plusieurs traductions d'Aristote jusqu'alors négli
gées, dont 2 livres sur 6 de l'Organon : ainsi complété, ce corpus
sera nommé plus tard logica vetus (216). Gerbert amorce par là le
mouvement philosophique des xIe et xIIe s. Sa gloire fut telle
qu'une légende se forma dès le xIe s. autour de son nom : on
raconta qu'il aurait fabriqué de l'or, pratiqué la magie et dominé
le démon.

3. Le premier tiers du XIe siècle


156. Dès lors, et pour plus de deux siècles, s'instaure le règne
intellectuel des magistri. Un mouvement qui prit naissance en
Italie ramène au culte des arts libéraux, et, parmi ceux-ci, la
dialectique commence à se dégager de l'emprise de la rhé
torique (60). On a l'impression de découvrir un monde nouveau ;
on s'enthousiasme sans trop de discernement. Fulbert (né vers
960 ; f 1029), élève de Gerbert, maître à l'école épiscopale de
Chartres dès 1007, réagit en infirmant plutôt l'autorité de la
raison. Professeur renommé, il donne au groupe chartrain un
élan qui le met en tête de la renaissance scolaire. Homme pra
tique, pieux, cultivé, ouvert à la philosophie, il est exégète,
hagiographe, prédicateur, épistolier. Sa prose est élégante, aisée,
assez personnelle. Il pratique la poésie et le chant. Ses poèmes,
courts, aux thèmes presque exclusivement religieux, sont de
jolis exercices de rythme ou de prosodie. Néanmoins, c'est plus
comme homme que comme écrivain, et plus par ses disciples
que par lui-même qu'il exercera une action durable sur toute
la pensée du xIe s.
157. A l'école de Liége, Egbert compile un ouvrage péda
gogique qui deviendra célèbre, la Fecunda ratis (fin du xe ou
début du xIe s.) : description d'un vaisseau allégorique chargé
des matières d'un enseignement encyclopédique ; à la proue,
sous forme de dictons et de sentences ; à la poupe, de satires, de
fables, de poèmes édifiants. On y trouve la trace de légendes
populaires locales, comme celle que le xIIe s. nommera la « maisnie
Hellequin » (la chasse infernale).
158. La littérature monastique, en revanche, poursuit la
tradition du siècle précédent, essentiellement hagiographique.
[161] LES GEIVRES TRADITIONNELS 77

Alpert, moine de Metz, rédige vers 1021-25, des mémoires sur


son temps, De diversitate temporum. Odilon, abbé de Cluny de
994 à 1029, importante personnalité ecclésiastique et politique,
dont les relations s'étendent jusqu'à la Hongrie et la Pologne,
laisse, parmi une masse d'écrits édifiants, un poème d'hommage
funèbre à l'impératrice Adélaïde, sorte de pastiche hiéronymien.

159. Les premiers signes apparaissent, de l'essor que l'histo


riographie prendra à l'époque suivante (259). On reste tributaire,
dans une grande mesure, des schémas traditionnels, mais déjà
se forme le goût d'une compréhension positive du présent. Trois
noms, à des titres divers, méritent l'attention. Doon de Saint
Quentin, historiographe officiel, est le premier écrivain que pro
duise la Normandie ducale (120). Il combine, dans un De moribus
et actis primorum Normannorum ducum, écrit entre 1000 et 1020
probablement, des annales antérieures, ses souvenirs personnels
et la thèse politique de la non-vassalité des Normands à l'égard
du roi de France. Intéressant comme témoin d'une mentalité,
il est assez prétentieux et obscur ; soucieux de rehausser sa
matière, il insère des poèmes, aux mètres parfois imités de Boèce,
multiplie les captationes benevolentiae.

160. Adhémar de Chabannes, né vers 988, moine de Saint


Martial (f 1034), laisse une histoire des abbés de Saint-Martial,
un rapport sur l'apostolicité de l'abbaye (104), quelques hymnes,
et surtout un Chronicon en 3 livres où il entend raconter l'histoire
du royaume de France. Les deux premiers livres ne font guère
que plagier des sources antérieures, dont le style seul est amélioré ;
le troisième, sur les événements les plus récents, présente un
grand intérêt historique mais, par un effet de perspective dû
aux structures féodales, il se limite en fait à l'histoire de l'Aqui
taine, qu'il mène jusqu'en 1028. Adhémar est le premier grand
écrivain qu'aient possédé les provinces du sud de la Loire. Son
style, sans recherche, prend naturellement le ton biblique, mais
semble s'efforcer vers le réalisme et l'utilité.

161. Raoul le Glabre, moine d'Auxerre (né avant 985, f avant


1050) laisse 4 livres d'Historiae (histoire contemporaine de la
Bourgogne et de la France), confus, prolixes, mais assez curieux
par les spéculations mystiques qu'il y mêle, sur l'approche de
l'Antéchrist en particulier, et reposant sur une documentation
étendue, d'origine clunisienne.
78 L'AGE DES GENÈSES [162]

162. Adalbéron occupe une place à part. Noble Lorrain, né


vers 950, peut-être élève de Gerbert, chancelier royal, puis
évêque de Laon, et comme tel grand féodal, il est le principal
homme politique du royaume ; sorte de patron des deux premiers
Capétiens, il les trahit, les combat, se réconcilie, les domine.
Son œuvre littéraire (à part la Summa fidei, poème catéchétique)
naît des conflits opposant les évêques à Cluny qui, soutenu par
le pape, tend à saper leur influence auprès des princes. La pièce
principale en est le Carmen ad Rotbertum regem, écrit vers 1017,
au moment des plus fortes tensions ; Adalbéron s'en prend à
l'inhabileté du roi, victime des machinations d'Odilon (158) ; il
se moque des Clunisiens en un style imité de Perse, et esquisse
une théorie des rapports de l'église et de l'État.
CHAPITRE III

LES FORMES NOUVELLES

163. Tandis que les traditions d'origine antique et scolaire se


replient sur elles-mêmes ou cherchent, à des formes héritées, de
nouveaux domaines d'application, un processus continu se
déroule, à partir du milieu du Ixe s., tendant à constituer des
moyens d'expression inédits. Ces deux évolutions s'enchevêtrent.
En partie, elles se produisent simultanément dans les mêmes
milieux, surtout monastiques. Toutefois, la seconde est, par
nature, beaucoup plus diverse que la première et comporte, à
l'égard de l'époque, une valeur fonctionnelle trop vitale pour se
ramener à une définition précise. Les documents qui nous en
restent (presque tous anonymes) ne permettent de parvenir sur
les points de détail qu'à des demi-certitudes ; seules les grandes
lignes se dégagent assez bien.

l. Les « tropes » et l'essor poétique du Xe siècle


164. La technique des « tropes » semble s'être formée, dès la
fin du règne de Louis le Pieux, dans certains ateliers musicaux
conventuels. Elle consiste à interpoler un texte liturgique soit
par un texte nouveau pourvu d'une mélodie propre, soit par des
mots additionnels, prosa (135), destinés à soutenir les notes d'une
phrase mélismatique. D'abord réduits à quelques éléments, les
tropes se développèrent en moins d'un siècle au point de consti
tuer un véritable genre littéraire aux aspects complexes et qui
finit par canaliser le plus pur des énergies poétiques introduites
dans les lettres par les écrivains carolingiens. Il est malaisé de
mesurer la portée exacte de cette action, dont la musique dut
être le facteur déterminant ; du moins, son ampleur ne fait pas
de doute. Le nom même des futurs « troubadours » pourrait
avoir signifié originellement « compositeur de tropes ».
165. La première extension du système est la création, dès
la fin du Ix° s., de tropes dialogués explicitant l'élément drama
80 L'AGE DES GENÈSES [166]

tique de la liturgie. Vers 933, l'introït de la messe de Pâques


apparaît tropé de cette manière à Saint-Martial, puis à Fleury :
c'est le célèbre Quem quaeritis qui, répandu dans toute la Chré
tienté occidentale, y sera le point de départ de futurs « jeux »
liturgiques (267). Dans les cent ans qui suivirent, apparut sans
doute le trope dialogué correspondant, de l'introït de Noël.

166. Le trope (prosa) de l'alléluia eut à lui seul une riche


histoire et comporta très tôt un caractère plus nettement esthé
tique que les autres. Il semble apparaître, vers 850, dans le
Nord-Ouest de la France. Dès 860 adopté à Saint-Gall, il y fut
l'objet d'une première élaboration littéraire. Il est probable que
plusieurs éléments ont concouru à son invention et à son déve
loppement ultérieur : influence de mélodies profanes, modèle
des kontakia byzantins et peut-être de compositions irlandaises
ou mozarabes ( ?), enfin, problèmes posés par les mélismes du
jubilus. Ce dernier consistait en une longue mélodie, traduisant
le balbutiement de la joie, et portée par le seul prolongement
(sequentiae) du a final de l'alleluia. Le nouveau trope, dit
« séquence » (sequentiae cum prosa, prosa ad sequentias), est un
texte cohérent substitué à ces a. La séquence, devenue, à Saint
Gall et en Limousin, un genre soumis à des lois propres, se
répandit avec rapidité. On en composa pour tous les dimanches
et fêtes de l'année, pour les cycles temporal et sanctoral : il nous
en reste près de 5.000 (du xe au xve s.). En 1507 seulement,
l'église en interdit la composition. La forme primitive de la
séquence était uniquement déterminée par la musique : une suite
de 8, 10 et jusqu'à 20 phrases mélodiques (clausulae), alternant
2 à 2 et encadrées ou non par une introduction et une conclusion.
Le texte, qui suivait la mélodie à raison d'une syllabe par note,
était en prose commune, souvent rimée. Assez tôt, on introduisit
des ornements plus littéraires : cursus, puis vers, et même strophe
et refrain. Le style se chargea de rhétorique biblique. L'inspira
tion variait selon l'usage auquel était destinée la séquence. A
côté de séquences étroitement liées à la prière liturgique, il en
est d'autres (en particulier pour les fêtes des saints) qui, dès
le Ixe s., présentent un caractère plus libre, proche du cantique
d'usage populaire ; d'autres enfin adaptent la technique séquen
tielle à des thèmes profanes, parfois par voie de parodie.

167. Parmi les séquences anciennes approximativement


datables, usitées en territoire roman, on en relève plusieurs pré
sentant un réel intérêt littéraire, ainsi : la pièce Epiphaniam
#
[170] LES FORMES NOUVELLES 81

Domino, sans doute du Ixe s., chantée au Xe s. en France, en


Angleterre, en Italie ; un Planctus cycni, de Saint-Martial, d'un
beau mouvement lyrique, apologue allégorique sur l'âme éloignée
de Dieu ; un morceau datant peut-être déjà du milieu du IXe s.,
de type très archaïque, émouvante prière demandant à Dieu
protection contre les Normands.

168. Enfin, à l'époque d'Hucbald (149), vers 881-882, deux


séquences sont consacrées, par les moines de Saint-Amand, à la
sainte espagnole du IIIe s., Eulalie, peut-être à l'occasion de fêtes
organisées pour l' « invention » de ses reliques. Ces deux œuvres,
faites sur le même schéma, sont rédigées l'une en latin, l'autre en
dialecte roman. Leur caractère est fort différent, et sans doute
n'étaient-elles pas destinées à un public identique. La première,
d'un style savant, lourd de rhétorique, est de sens purement
eucologique. Le texte français en revanche est narratif, drama
tique, assez beau dans sa maladroite concision ; il est formé de
14 clausulae de 9 à 13 syllabes ; il se peut (la question n'est pas
tranchée) qu'il utilise comme rythme de base un vers décasylla
bique. On ignore sa mélodie : Gennrich s'est demandé si elle ne
fut pas d'un type récitatif plus proche des futures chansons de
geste (277) que de la séquence latine (?). Ce court morceau, inté
ressant en lui-même, l'est plus encore en ce qu'il marque, dans nos
documents, la toute première émergence (et cela en milieu lettré)
d'une poésie de langue vulgaire (141).

169. Dès le Ixe s., certains monastères semblent spécialisés


dans la composition des tropes et séquences, recueillis dans les
tropaires et sequentiaires (33). Ce sont là les centres d'où les
genres nouveaux vont rayonner sur tout l'Occident. Les deux
principaux sont Saint-Gall, qui compte 4 poètes et musiciens de
valeur (Notker le Bègue, Tutilon, Ratpert, Hartmann) et Saint
Martial, dont il nous reste près de 300 séquences composées
avant le xIIIe s. Au xe s., quoique l'Aquitaine reste particuliè
rement riche, les centres se sont multipliés, de la Lombardie à
l'Angleterre méridionale.
170. Comparée à ce qu'elle sera aux xI-xIIe s., la littérature
des tropes est néanmoins encore pauvre. C'est techniquement que
son influence s'exerce sur de vastes secteurs de la poésie musicale.
Libérée de la contrainte des centons, la spontanéité inventrice
dispose, dans les tropes, d'un jeu plus libre. Dans la même mesure
que la mélodie, le texte peut ici s'affranchir des formes héritées
P. ZUMTHOR 6
82 L'AGE DES GENÈSES [171]

les plus rigides. Le style, et surtout les rythmes, tendent à se


recréer de l'intérieur, en vue d'exigences harmoniques. Un
énorme et lent travail d'élaboration s'amorce ainsi au x° s., où
les expériences sans lendemain durent être nombreuses, et qui ne
nous devient perceptible que par ses effets, aux XI° et XII° s. En
particulier on peut tenir pour probable que les divers types de
vers romans qui apparaîtront alors (251) en sont le fruit.

171. C'est dans le document dit « collection de Cambridge »


(du nom de la ville où le manuscrit en est conservé) qu'apparaît
de la façon la plus frappante ce que fut le mouvement poétique
des années 950-1050. Peut-être répertoire d'une troupe de
« vagants » (137), ce recueil, copié au xIe s., comprend, parmi
divers poèmes classiques, 49 chansons (dont plusieurs se retrou
vent dans d'autres collections). Elles revêtent soit la forme
séquentielle, archaïque ou plus récente, religieuse ou profane, soit
celle de courts poèmes musicaux de rythme et d'inspiration
très divers. La majorité d'entre elles semble d'origine allemande ;
une douzaine, selon K. Strecker, peuvent avoir été composées
en France. Le ton alterne du lyrique au narratif : sujets histo
riques (panégyrique, planctus) ; religieux, comme le gracieux
Vestiunt Silvae, en strophes sapphiques rythmiques, évoquant la
Vierge parmi les chants d'oiseaux (thème alors à la mode en
Italie), ou comme dans le très beau Planctus Rachelis, qui fut
peut-être un trope de la fête des saints Innocents ; érudits ou
scolaires ; légendaires comme dans le Modus Liebinc, racontant
l'histoire de l'« enfant de neige », conte répandu dans tout l'Occi
dent ; plaisants ou comiques ; allégoriques, comme dans le
panégyrique du Rossignol, de forme séquentielle, que l'on attri
bua à Fulbert (156).

172. De plus, la collection de Cambridge atteste l'émergence


d'un genre nouveau, l'invitatio : dans un cadre idyllique plus ou
moins traditionnel, se déroule soit un monologue, soit un dia
logue, par lequel un homme ou une femme invite une amie, un
ami, à partager avec lui le plaisir d'aimer. La collection contient
3 chansons de ce type. La première, Levis exurgit zephyrus, est
le premier exemple d'un type qui deviendra fréquent plus tard,
le planctus feminae. La seconde, Jam dulcis amica, souvent
nommée Invitatio amicae, dont nous avons plusieurs versions,
présente, sur une mélodie rigoureusement novaire, des vers
rythmiques et rimés syllabiquement inégaux ; c'est un bref
dialogue amoureux aux termes inspirés du Cantique des cantiques,
[175] LES FORMES NOUVELLES 83

dans la version de Saint-Martial (notée vers 985-996), il manque


les strophes où perce de l'érotisme : peut-être le poème original
fut-il utilisé dans la liturgie comme allégorie du Christ et de
l'âme, et la chanson d'amour en est-elle un pastiche. La troisième,
due apparemment à un magister de Vérone, au xe s., d'une rhé
torique très obscure, semble pasticher un beau cantique de pèle
rins, de la même époque et peut-être du même lieu, O Roma
nobilis, en 3 sizains monorimes de décasyllabes.
r,*
173. Ces œuvres soulèvent la question de la poésie d'amour.
Nous ne possédons aucun texte d'inspiration érotique qui soit
antérieur à la collection de Cambridge. Ce silence doit tenir à des
causes sociales (76), ainsi qu'aux influences combinées de l'école
et l'église. Néanmoins, on assiste, depuis le vIe s., à des efforts
répétés tendant à plier la langue littéraire aux exigences de la vie
du cœur : l'éloge de l'amitié, la correspondance poétique avec
une femme (79 ; 113) recouvrent et travestissent une passion
plus impérieuse ; d'autre part, le langage mystique d'une cer
taine poésie religieuse diffère très peu de ce que serait une rhé
torique amoureuse. Une tradition s'ébauche ainsi, dans les
limites étroites permises par l'esprit du temps. Le xe s. aura réussi
à donner une forme littéraire à l'expression du désir, mais il
faudra des siècles encore à celle-ci pour se libérer de la rigidité
d'un langage officiel ou savant et se prêter aux impulsions plus
spontanées de l'affectivité.

174. Un manuscrit de Fleury contient, dans la marge d'un


texte juridique, un court poème, à la mélodie très simple, saluant
le lever du soleil (thème de nombreux hymnes). Les couplets
sont latins ; mais le refrain est rédigé dans une langue où l'on a
vu tantôt du latin très corrompu, tantôt de l'occitan, parfois
même du vénitien. L'œuvre, d'une grande beauté, paraît origi
naire de France, et remonte probablement au xe s. Elle est le plus
ancien document d'une technique littéraire appelée à un grand
avenir : l'insertion de vers en langue vulgaire dans un texte
latin, sans doute par recherche de pittoresque ou d'expres
sivité (246).

175. Primitivement limités à la liturgie de la messe (à la fin


du x° s., en Catalogne, on trope même l'Épître de Pâques), les
tropes semblent avoir pénétré dans l'office divin par les lectiones
de Matines. Celles-ci, constituées par la lecture d'homélies patris
tiques ou de vies de saints, furent pourvues de tropes mélodiques
84 L'AGE DES GENÈSES [175]

qui, selon J. Chailley, se développèrent, au xe s., en particulier


sous forme de cantiques hagiographiques. Un passage de Bernard
d'Angers, hagiographe du xIe s., paraît en attester l'usage
vers 1000 à Conques : pendant la longue psalmodie qui suit les
lectiones, les auditeurs peu lettrés chantent des « cantilènes rus
tiques ». Si ce témoignage est sûr, il indique que dans certaines
régions, dès le xe s., l'office nocturne est doublé par des composi
tions semi-liturgiques destinées à la grande masse des fidèles
et (au moins dans quelques cas) rédigées en dialecte local. Rien
ne nous renseigne sur leur nature littéraire. Pourtant, il n'est pas
impossible qu'il faille ranger parmi elles deux poèmes, remontant
sans doute à 950-1000, que nous a conservé un manuscrit de
Clermont-Ferrand : la Passion et le Saint Léger. Ils nous présen
tent un texte roman assez altéré, dont la base peut être un dia
lecte français, copié par un scribe occitan qui le corrigea selon son
propre usage. Ce traitement semble prouver la vogue que connu
rent de tels poèmes mais peut-être aussi leur rareté. Ils compor
tent une notation musicale, malaisée à déchiffrer : la Passion
(dont une strophe entière est notée) semble présenter une struc
ture hymnique ; le Saint Léger (dont un seul vers est noté) pour
rait, selon Gennrich, être de type récitatif apparenté à celui des
futures chansons de geste (?). La forme du vers est d'un modèle
apparemment emprunté au latin : l'octosyllabe, avec ictus plus
fortement et régulièrement marqué que dans la versification
française ultérieure ; la Passion est en strophes ambrosiennes (67),
le Saint Léger en sixains, forme assez fréquente en latin depuis
le Ixe s. Les vers sont irrégulièrement liés par l'assonance,
procédé, qui semble, en langue vulgaire, constituer la première
approximation de la rime, dans les œuvres destinées au chant.
Le style, surtout dans la Passion, témoigne d'une grande habileté :
d'une concision pathétique, il utilise les procédés les plus courants
de l'hymnologie et du panégyrique, des figures très simples de
mots et de pensée, un heureux choix de topi. La composition est
harmonieuse. Les auteurs furent sans doute des gens rompus aux
techniques littéraires, émus par leur sujet et qui savaient commu
niquer cette émotion. Leurs œuvres profitent formellement de
toute une tradition scolaire, mais la fondent dans une inspi
ration qui tient à l'immédiateté de la vie, rendue plus saisissante
par l'usage de la langue vulgaire. Le récit de la Passion (516 vers ;
on a sans preuves supposé que le poème est la conclusion d'une
œuvre plus vaste, perdue), s'inspire des évangiles canoniques, des
Actes et du Descensus ad inferos (17), et s'achève en doxologie.
Le Saint Léger (240 vers) appartient au genre Vita et Passio ; il
[178] LES FORMES NOUVELLES 85

repose sur une copie interpolée du texte d'Ursinus (82). Le culte


de saint Léger est attesté au x° s. à Autun, Brogne, Poitiers,
Souvigny. Certains ont supposé que le poème aurait été écrit
à Autun ; Suchier le localisait en Picardie.
176. Un manuscrit copié à Saint-Martial nous a transmis
un fragment d'un « Boèce » (Boeci), poème hagiographique écrit
dans un dialecte du Limousin ou du Périgord, et qui semble se
rattacher à une veine littéraire parente. La qualité formelle en
est faible. Les 255 vers qui nous en restent racontent la vie de
Boèce (58) selon une biographie latine et la Consolatio philoso
phiae, abondamment farcies de topi moraux du type contemptus
mundi ; la datation de cette œuvre fait difficulté : on a admis
parfois les environs de 1000, plus communément la période
950-1050 ; mais certains descendent jusqu'à la fin du xIe s. ou
même au début du xIIe.

177. L'un des éléments qui pourrait trancher(?) en faveur d'une


composition récente est la versification : les vers inégaux, mais
dont le plus grand nombre est décasyllabique, sont groupés en
« laisses » monoassonancées, forme qui ne réapparaît qu'avec les
premières chansons de geste ; c'est une sorte de strophe dont la
longueur varie au cours d'un même poème et correspond à une
certaine unité syntaxique ou descriptive. Elle doit provenir soit
d'une adaptation de la strophe régulière à des récits de contenu
dramatique, soit des exigences naturelles de la déclamation
publique. En tout cas, elle semble exclure le chant choral, ce qui
implique que le lien avec la liturgie (si même il exista) s'est consi
dérablement relâché. Il se peut que les premiers poèmes en
laisse aient été destinés à édifier des pèlerins en dehors des
offices.

2. La question des « légendes »


178. Il est peu de termes aussi ambigus que celui de « légende ».
On peut admettre qu'il recouvre deux réalités différentes mais
non indépendantes l'une de l'autre : d'une part, des thèmes
folkloriques qui se perpétuent traditionnellement dans l'huma
nité en s'appliquant aux « histoires » les plus diverses ; d'autre
part, des développements fantastiques ajoutés au souvenir de
faits historiques, qu'ils déforment. Quant au mode de trans
mission de ces « légendes », il peut être aussi bien écrit qu'oral.
Au reste, les critères font souvent défaut, qui permettraient de
déterminer avec certitude le caractère légendaire d'un récit.
L'argument de vraisemblance s'est révélé parfois trompeur.
86 L'AGE DES GENÈSES [179]

179. Selon toute apparence, c'est la littérature hagiogra


phique qui, jusqu'au xIe s., véhicula le plus grand nombre de
thèmes folkloriques. De même, des superstitions locales trans
paraissent assez souvent dans l'historiographie : anecdotes mer
veilleuses, prodiges météoriques, songes, prophéties, contes
étiologiques ou moraux. Nombre de ces récits réapparaîtront
dans la littérature postérieure.

180. Le roman, tel qu'il apparaîtra en France au XIIe s.,


utilise en partie (233, 242) deux groupes de traditions légendaires
dont certains éléments parviendront aux écrivains d'alors, grâce
à des compilations faites aux Ixe et x° s. et dont très peu du reste
sont d'origine française. Le premier groupe s'attache à des
souvenirs de l'antiquité classique ou post-classique. C'est ainsi
qu'un anonyme d'origine incertaine publia, au Ix° s., un Epitome
Julii Valerii qui connut une large diffusion en Occident, résumé
de la traduction latine faite au Iv° s., par Julius Valerius, du
roman grec du pseudo-Callisthène (IIe s.) sur Alexandre. Un Iter
Alexandri ad paradisum, du Ive s., reproduisant une légende
orientale, est la source d'un poème abécédaire du Ixe s. Au x°,
l'archiprêtre napolitain Leo consacre au même héros sa fantas
tique Historia de praeliis. Le cycle de Troie, vulgarisé plusieurs
fois en latin avant le vIe s. (16), est l'objet d'un poème anonyme
du xe s. (en Angleterre ?). Le roman byzantin Historia Apol
lonii Tyri, traduit, puis refait, en latin entre le IIIe et le vIe s.,
se rangea dès lors parmi les classiques. Il nous en reste, du x° s.,
une traduction anglo-saxonne, et plusieurs adaptations.

181. Le second groupe de légendes est formé de divers élé


ments d'origine celtique. Son histoire est moins claire ; et la
date de son importation sur le continent, disputée (242). Il
semble être, jusque vers le xIe s., resté confiné aux royaumes
anglo-saxons, bretons et irlandais. On peut y distinguer som
mairement des traditions historico-épiques de création relati
vement récente, et des mythes de provenance incertaine, peut
être archaïque. Les premières ont dû prendre naissance lors des
invasions saxonnes en Bretagne. Elles glorifient des chefs locaux
de la résistance tels Ambrosius et Arthur. A travers les récits
de Gildas (vIe s.), Bède (52) et surtout de l'Historia Brittonum
du pseudo-Nennius (recueil constitué entre le vIIe et le Ixe s.,
et dans lequel apparaît la fable de l'origine troyenne de Brutus,
éponyme des Bretons), on assiste à la cristallisation, autour de
ces personnages, d'un embryon d'épopée bretonne. D'autres
[183] LES FORMES NOUVELLES 87

documents attestent qu'au xe s. Arthur tend à s'imposer dans


ce cycle comme héros national par excellence. Sa « légende »,
d'origine peut-être en partie cléricale, rencontre le folklore et lui
emprunte un certain nombre d'éléments fabuleux. Quant aux
thèmes mythiques, on n'en décèle l'existence, entre le vIe et le
xe s., qu'à travers de rares documents anglais, irlandais ou
bretons, d'interprétation malaisée. Le genre mythologique
irlandais de l'imram (voyage dans l'au-delà) revêt une forme
hagiographique dans un texte latin destiné à une diffusion assez
rapide dans tout l'Occident : la Navigatio sancti Brendami,
du xe s.

3. Le substrat des « chansons de geste »


182. Ces poèmes de langue vulgaire, qui apparaissent vers
la fin du xIe s. (310-313), ont soulevé depuis un siècle des dis
cussions passionnées sur leur mode de formation et sur leur
substrat historique ou légendaire. Ces discussions ont souvent
été obscurcies par la confusion qu'on a laissé se produire entre
les éléments génétiques et esthétiques du problème : au reste,
certaines influences romantiques ont souvent exagéré, aux yeux
des critiques, l'importance de celui-ci. Concrètement, il se pose
ainsi : le récit de plusieurs chansons de geste rappelle tel ou tel
événement rapporté par les chroniques antérieures ou cité dans
des documents d'archives carolingiens. Or, tantôt certains faits
historiques apparaissent déjà, dans ces chroniques et documents,
sous un aspect merveilleux, supposant qu'un facteur légendaire
: a pu intervenir dès avant leur rédaction (« faits historico-légen
daires ») ; tantôt d'autres événements, narrés avec une relative
exactitude par les historiographes se trouvent, dans les chansons,
présentés sous un aspect très altéré, souvent fantastique (« faits
authentiques »).

183. L'interprétation des faits « historico-légendaires » offre


à la fois beaucoup de difficultés et peu d'intérêt. De rares épisodes
semblent réductibles à des thèmes folkloriques : ainsi celui de la
barbe coupée dans les Gesta Dagoberti (début du xe ?), puis dans
Floovent (402) : plus souvent, on rencontre une corruption du
donné historique, due à des hagiographes trop bien intentionnés :
ainsi, à propos du comte Guillaume (184), dans la Vita Bene
dicti d'Aniane (début du Ixe s.) et le Libellus des miraculis de
Gellone (début du xIe s.) : ailleurs, le grandissement épique de
l'événement semblerait s'expliquer mieux par l'intervention
88 L'AGE DES GENÈSES [184]

d'un poète intermédiaire : ainsi, Gormond et Isembart (313)


contient, selon F. Lot, des traces d'une « saga » normande sur la
bataille de Saucourt (150). Il arrive qu'à ces diverses influences
se mêle le panégyrique ou un dessein intéressé : ainsi, la poli
tique italienne et byzantine de Charlemagne offre une tentation
aux chroniqueurs : Éginhard (94) et le Poète Saxon (150) admet
tent implicitement que l'empereur possède des droits sur l'Italie ;
plusieurs historiographes allemands et italiens du xe s. la lui font
conquérir ; Benoît du Mont-Soracte lui attribue l'expédition
d'Othon en 981. Le moine Bernard (Itinerarium, en 870) le nomme
« protecteur des lieux saints » ; dès 950 environ, les lettrés de la
cour saxonne (118) paraissent convaincus qu'il s'est rendu en
Orient et en a ramené de précieuses reliques. Tel est apparemment
le lointain point de départ du Pèlerinage de Charlemagne (342).

184. Les « faits authentiques » se classent eux-mêmes en deux


séries. La première, de beaucoup la moins nombreuse, comporte
des récits relativement complets et assez bien identifiés. Plu
sieurs d'entre eux, chez Éginhard(94), l'Astronome limousin (101),
Ermold (102), le Poète Saxon (150), se rattachent aux aventures
espagnoles de Charlemagne : son expédition de 778 contre Sara
gosse, la retraite, le combat contre les Basques et la mort du
préfet de Bretagne, Roland ; puis, en 793, le raid arabe vers
Narbonne, la défaite du comte de Toulouse, Guillaume ; la stabi
lisation des fronts, l'établissement d'une marche d'Espagne
après la conquête de Barcelone à laquelle participe Guillaume.
Des documents ecclésiastiques nous apprennent que celui-ci,
retiré en 806 au couvent de Gellone, sa fondation, y mourut peu
après, en odeur de sainteté. La Chanson de Roland et le cycle de
Guillaume reflètent une image déformée de quelques-uns de ces
faits. La vie de Girart, comte de Vienne au temps de Charles le
Chauve, nous est connue en particulier par Flodoard (153) et
les Annales de Saint-Berlin (85) ; sa politique ondoyante à l'égard
du roi de France, le siège qu'il soutint contre lui dans Vienne,
paraissent avoir fourni le premier noyau des variations épiques
de plusieurs chansons de geste. Flodoard nous raconte la guerre
privée survenue en 943 entre Raoul, seigneur de Gouy, et les
héritiers de Herbert de Vermandois, la défaite et la mort de
l'assaillant, la douleur qu'en ressentit le roi Louis IV : éléments
de la Chanson de Raoul de Cambrai (402).

185. La seconde série de documents authentiques nous pro


cure des noms isolés, accompagnés parfois d'une brève allusion.
[187] LES FORMES NOUVELLES 89

On les retrouve plus ou moins altérés dans les chansons de geste,


où leur identité reste souvent contestée. Environ 20 à 30 d'entre
eux peuvent être considérés comme sûrs : rois, grands, évêques,
femmes, et quelques adversaires des Francs, attestés entre
le vI° et le x° s. Ainsi, Audegarius, révolté contre Charlemagne
en 773, prototype (?) d'Ogier le Danois (464) ; le Turpin du
Roland pourrait remonter à Tulpinus, archevêque de Reims
(+ env. 790).

186. Les diverses théories qui ont été proposées pour expli
quer le passage des faits authentiques à la « légende » épique, se
ramènent, grosso modo, à deux types : existences de traditions
populaires orales, avec ou sans « cantilènes » narratives (G. Paris,
F. Lot) ; élaboration de la donnée immédiate par des intermé
diaires intéressés, clercs ou jongleurs (J. Bédier, Pauphilet).
|
Ces doctrines semblent pécher surtout par excès de système. Les
faits sur lesquels s'appuie leur argumentation ont été souvent,
à l'origine de ces études, le produit de reconstitutions arbitraires.
Les rares documents sûrs ont une portée très limitée et ne jus
tifient guère les généralisations. Les deux plus importants d'entre
eux sont les textes latins dits Chanson de saint Faron et
Fragment de La Haye.

187. La première est formée de deux morceaux de 4 vers,


cités par Hildegaire (f 875) dans sa Vita Faronis, comme un
« carmen publicum juxta rusticitatem » chanté par des chœurs de
femmes : elle évoque une campagne de Clothaire contre les Saxons,
et une ambassade militaire. L'interprétation en est malaisée :
s'agit-il de l'une de nos « cantilènes » pré-épiques supposées, ou
d'un cantique hagiographique (conversion des ambassadeurs
par Faron), ou (plutôt) d'une falsification d'Hildegaire, sorte
de digressio rhétorique ? Dans la première hypothèse, ce texte
remonterait-il aux vIe-vIIe s. ou ne serait-il que peu antérieur
à Hildegaire ? Enfin aurait-il été écrit en latin ou, comme on le
soutient en général, en roman. La citation d'Hildegaire est
rédigée en un latin très barbare, mais dont le rythme pourrait
indiquer qu'il est bien l'original. Quelle que soit l'obscurité de ces
questions, il semble que, dans le mouvement général qui porte,
au Ix° s., la littérature vers l'épopée, la Chanson de saini Faron
pourrait attester du moins indirectement l'existence d'une poésie
narrative, peut-être dynastique, sans attaches évidentes avec les
genres « savants », d'usage public, chantée, dansée, peut-être
mimée. A considérer l'ensemble des faits, il semble possible,
90 L'AGE DES GENESES [188]

sinon probable, que, pour un nombre limité de traditions, rela


tives surtout aux grandes crises politiques carolingiennes, ait
agi un grandissement épique, stylisé aux Ix°, x°, xIe s. dans des
œuvres de cette espèce ; celles-ci auraient été moins les germes
proprement dits de l'épopée que ses lointains prodromes : elles
auraient engagé certains « chanteurs de saints » à accentuer le
caractère épique de leurs propres compositions. A l'époque sui
vante, il est patent que l'inspiration hagiographique est encore
forte dans plusieurs chansons de geste. Selon J. Chailley, la
mélodie même de celles-ci prouverait une parenté originelle.

188. Le fragment conservé à La Haye, dans un manuscrit


copié entre 980 et 1030 (certains le datent de 1050-60 ou plus
tard), est un tronçon épique en prose dans lequel on retrouve des
traces d'hexamètres : exercice scolaire ? (68). Il raconte les hauts
faits de héros chrétiens, Ernoldus, Bernardus, Bertrandus et
Wibelinus (Ernaut, Bernard, Bertrand et Guielin du futur cycle
d'Aimeri), groupés autour de Charlemagne, et assiégeant la ville
du roi païen Borel. Ces faits n'ont aucun fondement historique
précis. Le poème latin ici mis en vers doit être de peu antérieur au
Fragment. On a échafaudé sur ce point beaucoup d'hypothèses.
Cela seul peut être considéré comme probable, qu'entre 975
et 1025 une épopée perdue, de caractère savant, eut pour sujet
une « légende » déjà constituée. Elle pouvait présenter quelque
analogie avec le Waltharius (150) ; mais il est gratuit de lui
supposer un modèle roman. Le xe s. connut-il d'autres épopées
de ce genre ? On ne saurait trancher la question. A. Burger a cru
retrouver les traces d'un poème latin sur Roland, du type Vita
et Passio, de date non précisée (xIe s. ?). R. Louis a récemment
repris l'hypothèse d'un Roland et d'un Ogier primitifs, mais en
langue vulgaire. L'existence, au x° s., d'un poème comme le
Saint Léger, donnerait à cette dernière supposition un noyau
de vraisemblance. Mais si vraiment l'on composa de telles œuvres,
leur nombre et leur rayonnement durent être très limités :
l'influence littéraire immense exercée, dès le xIe s., par le
Roland (311), implique que celui-ci a été le premier chef-d'œuvre
qui fit sortir de l'ombre un genre jusqu'alors chétif ou purement
savant.

189. On tend ainsi à admettre aujourd'hui que les chansons


de geste n'ont pas été le fruit d'un processus uniforme. La pré
histoire de certaines d'entre elles peut comporter des cantilènes
ou leur équivalent ; d'autres reposent sans doute sur des ampli
[189] LES FORMES NOUVELLES 91

fications d'origine cléricale ou savante ; parfois enfin, des tradi


tions restées orales dans une région, dans un lignage féodal, per
pétuées et répandues le long d'une route importante, ont pu
fournir au poète sa donnée initiale : il est du reste remarquable
que nombre de ces « légendes », dont les traces apparaissent dans
l'historiographie, n'ont jamais abouti à une chanson de geste.
Il est peu douteux que la majorité des chansons est due à la
création littéraire consciente et à des procédés d'invention roma
nesque. Quoi qu'il en soit, il importe, du point de vue littéraire,
de distinguer entre la genèse des sujets, l'origine des procédés
stylistiques, et la création d'un genre : de ces 3 éléments, le pre
mier est pratiquement insaisissable ; le second s'explique en
grande partie par la tradition scolaire latine (150) ; et le troi
sième est virtuellement acquis dès qu'apparaît la première œuvre
constituée.
TROISIÈME PARTIE

LES XI° ET XIIe SIÈCLES


(environ 1030-1210)
196


CHAPITRE PREMIER

VISAGE DE L'ÉPOQUE

1. Perspectives politiques
#
190. Aux xIe et xIIe s. le régime féodal, sûr de lui-même,
étendu sur tout l'Occident dont il fait l'unité, atteint à l'apogée
de sa puissance effective. Pendant deux cents ans le principe de
la délégation des fonctions, de la fidélité et du lien réel eut encore
assez de force pour assimiler provisoirement toutes les tendances
divergentes. Pourtant, dès environ 1000, le système est intérieu
rement affaibli, une tendance se dessine, à y introduire les notions
d'état et de citoyenneté, impliquant une relation collective. La
multiplicité même des liens personnels les exténue : depuis la
fin du x° s., on doit distinguer, dans la foule des vassaux,
l' « homme lige », privilégié. La reprise progressive du commerce,
l'essor démographique du xIe s., et l'augmentation de la masse
monétaire menacent la féodalité dans sa nécessité interne. Les
courants d'échanges se rétablissent. Importation et exportation
atteignent l'Islam, Byzance, la Russie. De grandes foires pério
diques apparaissent au XIe s. : celles de Champagne, sur la route
de l'Angleterre à l'Italie, particulièrement fréquentées, verront
naître au xIIe s. les premières opérations de crédit. Un peu par
tout, les marchands se groupent autour des viles et des chastels
(mots souvent synonymes jusqu'au xIIe s.). Les villes anciennes
reprennent vie ; certaines redeviennent de grands centres éco
nomiques ; ainsi Arras, objet d'émerveillement pour les contem
porains. D'autres se créent (« villeneuves », « bastides »). L'arti
sanat se développe parallèlement. L'extension des tissages de
Flandres provoque au xIIe s. les premières grandes concentra
tions ouvrières et la formation de grosses fortunes industrielles,
qu'éprouvera du reste la crise économique de la fin du siècle.
Les féodaux, séduits par une offre grandissante, s'endettent :
certains vendent leurs fiefs ; les rois en viennent parfois à donner
en bénéfice non pas des terres, mais des rentes, instituant ainsi
96 LES XIe ET XIIe S. [191]

une sorte de salariat ; dans les « tenures », une fiscalité financière


se superpose ou se substitue peu à peu aux prestations en nature.
Dans les villes, commerçants et industriels se groupent, reven
diquent les droits de justice et de défense : les franchises qu'ils
obtiennent ainsi constituent un type de municipalité plus ou
moins autonome, la « commune ». Ce mouvement, qui apparaît
au xIe s., se généralise au xII°. Vers 1200, on aura pris conscience
que les communes constituent désormais un facteur déterminant
de la vie politique.

191. Les Capétiens, dès Robert Ier, exploitent ces tendances


au profit de leur autorité. Bénéficiant, par le « sacre » qui ouvre
leur règne, d'une sorte de puissance sacrale à laquelle les imagi
nations sont très sensibles, ils s'efforcent, après 1050, d'assumer
exactement l'idée qu'ils représentent. Ils y parviendont, pour
l'essentiel, en un siècle, par conquête, par diplomatie et par le
prestige d'une certaine rigueur administrative. Dès 1060-80,
apparaissent les premières traces d'une administration centrale
(les « prévôts »). Au reste, l'État n'est conçu que comme une
simple institution morale ; la fonction du roi est de garder la
« coutume », de défendre la paix et d'imposer la justice. Des doc
trines plus absolutistes, inspirées du droit romain, se dégageront
chez certains clercs vers 1200.

192. La puissance royale, en se propageant, n'élimine pas les


foyers de particularismes politique et culturel (119). Ceux-ci
joueront un rôle capital dans le développement de la littérature
de langue vulgaire. Ainsi, Chartres, Blois, Angers, Troyes. Mais
seules conserveront encore longtemps une orientation propre :
l'Aquitaine, dont les territoires, partagés entre les dynasties
d'Aragon, de Toulouse et de Poitiers (celle-ci revêtue d'une
dignité quasi royale) sont autant liés à l'Espagne qu'à la France ;
et la Normandie.

193. Cette dernière constitue le noyau d'une grande puissance


soustraite à l'emprise capétienne. Dès 1016, des bandes nor
mandes francisées entreprennent, contre les Arabes et les Byzan
tins de l'Italie méridionale, des expéditions qui aboutiront
après 1050 à la formation d'un royaume : une civilisation ori
ginale s'y élabore, dont l'Islam est un facteur important et où
les apports français se renouvelleront sans cesse jusque vers 1200.
En Angleterre, l'influence normande est grande au début du
xIe s, ; en 1066, le duc Guillaume, « le Conquérant », s'empare
[195] VISAGE DE L'ÉPOQUE 97

de la succession du roi Édouard. Régnant sur les deux rives de la


Manche, il y impose un type de féodalité hiérarchique, où domine
le droit écrit (les Lois de Guillaume, en prose française, fin du
xIe s. ?), au profit du pouvoir central le plus fort que connaisse
l'Occident. Quand, en 1154, Henri Plantagenêt, comte d'Anjou,
époux d'Aliénor, femme divorcée du roi de France Louis VII et
duchesse d'Aquitaine, recueille par héritage cette couronne, un
empire se trouve formé, qui s'étend à peu près de l'Écosse à
Évreux, Blois et Toulouse. Contre Henri, devenu le prince le plus
puissant de la Chrétienté, les Capétiens s'épuiseront pendant
plus d'un demi-siècle : ce n'est qu'entre 1202 et 1205 que Philippe
Auguste parviendra à enlever à ses successeurs leurs possessions
centrales, dont la Normandie. Cet « Empire angevin » dont les
princes ne cessèrent de se sentir de culture française, fut une
terre de haute civilisation, plus accueillante apparemment que
la France capétienne aux innovations littéraires (tel l'usage de la
langue vulgaire). Dans ses provinces médianes se situera, auxII° s.,
le foyer le plus vivant des lettres romanes.

2. Situation religieuse
194. La multiplication des conflits entre les rois et l'épis
copat (125) entraîne, après 1048, une querelle juridique : « l'inves
titure » de l'évêque est-elle fonction du pape ou du roi ? Le
Clunisien Hildebrand, pape sous le nom de Grégoire VII, tranche
de haut le problème : en 1075, il interdit l'investiture laïque.
Une vraie guerre idéologique se déchaîne dans tout l'Occi
dent (212) ; elle s'apaisera vers 1125 en France, où la position
modérée de canonistes comme Yves de Chartres (299) finit par
prévaloir. La politique d'Hildebrand, servie par Cluny, vint
conférer à la notion de Chrétienté (131) un sens qu'elle conservera
jusque sous Innocent III (1198-1216) : démêlant mieux le sacré
du profane, mais affirmant la suprématie du pouvoir spirituel (29)
sur le temporel, elle imprima au catholicisme latin un caractère
définitivement différent de celui de l'église grecque, et, à l'époque
où se constituaient les nations modernes, y introduisit une
contradiction qui s'accroîtra avec les siècles.

195. L'ordre clunisien soutient la jeune monarchie. Au xIIe s.,


l'abbaye de Saint-Denys prend sur elle une influence grandis
sante sous l'abbatiat de Suger, bras droit des rois Louis VI et
Louis VII : ce monastère, gardien des insignes et des tombeaux
royaux, émettra la prétention de faire remonter son autorité
P. ZUMTHOR 7
98 LES XIe ET XIIe S. [196]

morale à Charlemagne, sinon à Clovis. En Angleterre, Glastonbury


aspire à jouer un rôle semblable. La puissance même de Cluny
provoque, dès 1114, la réforme cistercienne, propagée par Bernard,
abbé de Clairvaux (324), l'une des personnalités les plus remar
quables de son siècle : ascète et homme d'action, peu sensible
aux raffinements esthétiques, conscient des problèmes de son
temps, il intervient chez les rois, le pape, l'empereur, poursuit
les audaces théologiques, les hérésies, prêche la croisade et rêve
d'une unité politique universelle. En cinquante ans, son ordre et
son esprit auront pénétré la société occidentale, influeront sur
les arts, bientôt sur la littérature. La vie monastique tend à se
diversifier : on cherche à dépasser la formule de l'abbaye-cité.
De toutes parts surgissent des tentatives : ainsi, à la fin du xIe s.,
celle des Chartreux, ordonnateurs de l'érémitisme, et celle de
Robert d'Arbrissel, fondateur de Fontevrault, grand conver
tisseur de dames nobles, et mêlé à la cour du troubadour
Guillaume IX (314). Des congrégations se fondent dans un but
humanitaire : en 1070, les Hospitaliers, que les nécessités de la
croisade (200) transforment en ordre militaire ; en 1118, les
Templiers, groupant sous une règle conventuelle des chevaliers
affectés à la défense des lieux saints, et qui acquerront bientôt
une richesse et une puissance, sources de scandales. Cette pro
lifération, malgré la vitalité dont elle témoigne, ne semble plus
correspondre autant que jadis aux besoins essentiels de la société.
196. Aussi bien, les cloîtres sont de moins en moins les lieux
d'élection de la pensée et des arts. Dès le xIe s., les écoles conven
tuelles, dans leur ensemble (Saint-Victor de Paris est une notable
exception), sont en pleine décadence (127). La concentration
urbaine favorise en revanche les écoles épiscopales qui, après
1050, absorbent presque tout le mouvement intellectuel. Elles
se multiplient : Chartres est déjà célèbre (156) ; au début du
xIe s., se fonde celle de Poitiers ; celle de Paris, qui existe depuis
le xe s., est en 1100 en pleine floraison ; Orléans, Blois, Angers,
Laon, Reims, Oxford, parsèment la France et l'Empire angevin.
L'étude du droit civil (fondée sur des sources romaines et impor
tées d'Italie) commence, vers 1150-60, à y trouver place à côté
des artes. Les écoles constituent des corps autonomes, auxquels
les rois, depuis 1200 (depuis 1154 en Italie ?), confèreront un
caractère institutionnel désigné au xIIIe s. par le mot d'uni
versitas (429). Un « écolâtre » (scholasticus) dirige l'enseignement.
Les élèves, clerici, quoique non astreints au sacerdoce, font offi
ciellement partie du corps ecclésiastique. Leur afflux considérable
[198] VISAGE DE L'ÉPOQUE 99

entraîne une certaine prolétarisation des instruments de travail


et des méthodes. Les textes sont copiés, plus rapidement et à
moindre prix, par des professionnels. La graphie s'allège, devient
plus cursive. De grandes bibliothèques épiscopales se constituent,
comme celle de Beauvais, fondée vers 1000. L'édition devient
un commerce, dépendant du marché du parchemin. Au xII° s.
apparaissent les premières librairies.

197. La vie religieuse de la masse est dominée par une sorte


d'avidité sensorielle et sentimentale, que la Bible canonique ne
suffit pas à satisfaire. Dès les XIe-XIIe s., et plus encore au XIII°,
les livres bibliques apocryphes (17) sont tombés dans le domaine
des connaissances courantes. La liturgie se prolonge de plus en
plus hors des églises : son aspect dramatique s'accentue, elle
engendre un théâtre (267) Le mouvement des pèlerinages se
généralise, drainant des foules. Des sanctuaires locaux s'efforcent
d'attirer leur clientèle en exhibant de fausses reliques, en s'atta
chant la mémoire d'un héros épique, ou en arguant d'une légende.
Certaines formes de piété très sensibles envahissent la conscience
religieuse : ainsi la dévotion à la Vierge, dont l'influence, au
XIIe s., marque aussi bien la théologie mystique, la liturgie, que
le folklore et la littérature.

198. Les mêmes tendances contribuent à ruiner dans bien des


âmes leur foi dans l'église romaine. Les implications de celle-ci
dans le système féodal avivent le contraste existant entre son
message spirituel et son appareil sociologique. Dès les environs
de 1000 en Champagne (Lieutard de Vertus), puis à Orléans, à
Arras, dans les Alpes (les « Vaudois »), plus tard en Flandre, en
Rhénanie, se multiplient des sectes aux origines incertaines,
ayant en commun un idéal de pureté évangélique, plus ou moins
teinté de vengeance politique et groupant en majorité des pau
vres gens. L'épiscopat dénonce un renouveau du « manichéisme » :
sans doute désigne-t-il ainsi le rejet des valeurs de tradition,
d'autorité et d'unité externe, propres au catholicisme romain,
auxquelles les novateurs opposent celles de spontanéité dans
l'esprit, de liberté et de foi pure. L'église officielle se rend à peine
compte de la crise qu'elle traverse. Les prédicateurs se perdent
en subtilités ; en vain des clercs isolés tentent de traduire la
Bible en langue vulgaire pour la rapprocher du peuple (il se peut
qu'il ait existé de ces traducteurs dès le xIe s. en Flandre). Les
frontières de l'hérésie sont mal marquées. Certains réformateurs
savent éviter la rupture : les Béguins, de Flandre, après 1170 ;
100 LES XIe ET XIIe S. [199]

en Italie, les Franciscains avant la règle de 1209. D'autres la


provoquent. Certains donnent dans la jacquerie sanglante.
Toutefois, la seule de ces sectes qui ait constitué une véritable
menace pour l'église et pour l'ordre féodal fut celle des « Cathares »
dont les commencements se situent sans doute au xe s. Ses ori
gines sont confuses : peut-être drainait-elle quelque ésotérisme
traditionnel en relation avec l'arianisme des anciens Wisigoths.
Répandue surtout dans le Midi, elle s'y appuyait sur une véri
table organisation semi-clandestine. Dès 1163, l'épiscopat s'en
alarmait. Après la condamnation de 1179, le pouvoir civil
déclencha la répression. En 1184, de conversations entre le pape
et l'empereur germanique, sortit l'Inquisition, organe de surveil
lance des doctrines, pour la protection de l'orthodoxie. L'inter
vention de facteurs politiques aboutit, au début du xIIIe s., à la
guerre dite des « Albigeois » (417). Il est assuré qu'il exista une
littérature cathare ; mais elle est mal identifiable en dehors de
traductions occitanes de la Bible.

3. Chevalerie et croisades

199. Les liturgies de consécration militaire (130), l'« adoube


ment », se généralisent au xIe s. (mais elles ne seront universelles
qu'après 1150), et définissent l'état de « chevalier » : celui-ci, lié en
fait aux services militaires nobles (123), engage dans un « ordre »
international, impliquant une éthique particulière, où se mêlent
la morale chrétienne traditionnelle, la discipline romaine, la notion
germanique de fidélité, et que caractérise l'universalité de ses
valeurs. Création empirique, ambiguë, à l'instar de toutes celles
de ce temps, c'est comme fiction plus encore que dans sa réalité
concrète que la chevalerie jouera un rôle culturel éminent : elle
donnera, à un certain idéal de droiture (qui, dès le xIIe s., fut
socialement archaïque), une forme fixe, susceptible de multiples
développements littéraires et profondément enracinée dans
l'ancienne conception métaphorique du miles Christi. Mais aussi,
elle sera, durant plusieurs siècles, pour les classes dirigeantes
de tout l'Occident, un puissant facteur d'unité affective et
idéologique, transcendant les diversités régionales ; elle donnera,
au niveau de l'individu, poids et corps à la notion de Chrétienté.

200. Celle-ci accentue dès le xIe s. ses tendances agres


sives (131). L'église requiert des rois et des chevaliers le secours
de leur « bras séculier » ; un état de guerre permanent contre
l'Islam tend à s'instaurer en Italie dès peu après 1000 (193).
[202] VISAGE DE L'ÉPOQUE 101

Puis le théâtre d'opérations se déplace et les expéditions (que


nous nommons « croisades », mais que les contemporains appe
lèrent parfois « pèlerinages ») se localisent en Espagne et en Orient.
Elles créèrent, pendant près de trois siècles, entre l'Islam et la
Chrétienté, une situation complexe, de concurrence et d'hostilité,
qui marquera profondément toute la culture occidentale. Quoique
la chevalerie françaiseyait joué un rôle prépondérant, elles conser
vèrent jusqu'à la fin le caractère d'une entreprise chrétienne col
lective. Malgré la modification progressive des méthodes, elles ne
cessèrent de s'appuyer sur une propagande exploitant les valeurs
considérées comme essentielles à la chevalerie et à la Chrétienté :
unité, universalité, propagation de la foi, possession des reliques
christiques. Elles comportèrent un indéfinissable mélange de foi,
d'héroïsme, de basse ambition, de ruses, n'excluant pas, chez
quelques chefs, une pensée politique souvent nette. Elles contri
buèrent à affaiblir économiquement les seigneurs et précipitèrent
l'évolution de la féodalité. Elles resserrèrent, en les différenciant,
les liens de l'Occident avec Byzance, parfois nommée la
« Romanie ». Le prestige de celle-ci sur les Latins s'accompagne
de méfiance, voire de mépris chez les Grecs ; les relations poli
tiques sont étroites mais hésitantes, et tournent à l'hostilité
après 1150 ; les échanges intellectuels et littéraires sont assez
volumineux, mais difficiles à inventorier : des Italiens servent
souvent d'intermédiaires.

201. En Espagne, la « croisade » naît peu à peu d'une systé


matisation, par la diplomatie navarraise et castillane, de gué
rillas incessantes depuis le Ixe s. Après le succès de la première
expédition organisée, en 1063, le mouvement s'amplifiera,
appuyé par Cluny, et la « reconquête » progressera continûment
vers l'Andalousie. Elle s'accompagne d'un double mouvement
d'échanges : avec l'Islam cordouan, qui influence fortement ses
vainqueurs ; avec la France : jusque vers 1212, Aquitains, Fla
mands, Bourguignons (qui donnent au Portugal sa dynastie), en
particulier, participent à la guerre et nouent des liens politiques
dans la péninsule. Celle-ci sera, durant un siècle, le lieu des rela
tions intellectuelles les plus fructueuses entre mondes chrétien
et musulman.

202. La conquête de la Palestine par les Turcs (Jérusalem en


1071, Antioche en 1085) y marqua le début d'une ère de brutalité
et d'intolérance dont s'émurent les Byzantins et le pape. Des
nécessités économiques (famine en 1095) et sociales (turbulence
102 LES XIe ET XIIe S. [203]

des seigneurs féodaux) purent contribuer à l'élaboration d'un


plan qui semble avoir été concerté et que postulaient dans une
certaine mesure un Christianisme très attaché aux signes matériels
du lien religieux et une morale fondée sur le renoncement et le
sacrifice. Le pape Urbain II le rendit public au concile de Cler
mont, en 1095. Un enthousiasme sincère lui répondit. Les évé
nements se déroulèrent dès lors d'une double manière : dans une
série de « croisades populaires », épopées improvisées, exaltées
et sordides, dont la principale, conduite par l'ermite picard
Pierre, aboutit à un massacre général ; et dans une expédition
seigneuriale, organisée par Rome et qui se termina, non sans
peine ni cruauté, en 1099, par la prise de Jérusalem.

203. Sur les territoires conquis s'instaurèrent 4 principautés,


dites « franques », aux mains de barons français, aquitains et
normands qui leur appliquèrent une structure féodale. Cette
petite colonie, où régnait la langue française, s'installa dans
les mœurs orientales, et constitua une porte ouverte sur l'Asie,
par où pénétreront un fort courant commercial et beaucoup
d'idées nouvelles, venues de l'Islam et d'Arménie. Mais son
existence fragile nécessita une série de guerres de caractère plus
territorial, et que Rome fit ou laissa conduire par les rois : celle
de 1046, avec Louis VII et l'empereur Conrad, après la perte
d'Édesse ; celle de 1189, avec Philippe-Auguste et Richard
Cœur-de-Lion, après la perte de Jérusalem. Elles entamèrent à
peine la puissance turque : les états francs durent se replier autour
de Saint-Jean-d'Acre et de Tripoli. L'expédition de 1202-04,
détournée de son but initial, aboutit à la rupture avec le Basileus,
à la conquête de Constantinople et à l'instauration, sous Bau
douin de Flandre, d'un « Empire latin » de Grèce et de Thrace :
celui-ci, partagé avec les Vénitiens, se maintiendra plus mal que
bien durant un demi-siècle. Mais, malgré ces échecs et le désin
térêt grandissant des rois, la « croisade » conservera, aux yeux
de certains, jusqu'à la fin du xIve s., une sorte de prestige et le
sens d'une vocation.

4. Les classes sociales

204. Quoique le servage primitif soit en régression et que les


affranchissements, par vente ou par don, se multiplient, la grande
masse de la population paysanne (les « vilains »), ne joue qu'un
rôle peu important dans l'effort culturel de l'époque. Elle fournit
[206] VISAGE DE L'ÉPOQUE 103

aux pèlerinages, aux fêtes liturgiques, probablement à une cer


taine littérature de langue vulgaire, une bonne part de leur
clientèle. Mais, avant le xIIIe s., le paysan n'apparaît guère que
sous un aspect caricatural parmi les types humains qu'assume
l'art littéraire (ainsi dans les « pastourelles »).

205. La classe des seigneurs tend à se distinguer plus nette


ment par son genre de vie et ses privilèges. Dès 1150, elle
constitue une noblesse au sens moderne du mot. Des 3 types
d'hommes qui se rencontrent parmi elle (le guerrier, brouillon,
impulsif, plus ou moins brigand ; le politique habile ou retors,
misant sur l'avenir ; le chef brave et juste, simple et droit), le
premier devient de moins en moins fréquent. L'art militaire
reste la principale pratique : il se développe au xIe s., puis pen
dant la croisade, recréant une stratégie et une tactique. L'habi
tation reste forteresse : hautes tours rectangulaires (puis rondes,
depuis le xIIe s.), d'abord propres aux plus riches barons, mais se
multipliant au xIIe s. La tradition guerrière se perpétue dans
les sports : les tournois, peut-être issus d'anciennes rixes rituelles,
et dont l'instauration est attribuée au xIe s. ; la chasse, très pra
tiquée, où l'usage du faucon a été jadis importé d'Asie centrale.

206. Dans la tendance générale qui stabilise ses mœurs, le


seigneur éprouve les avantages de sa situation financière. Il
cède au goût d'un rudimentaire confort, et de l'élégance. Sous
des influences orientales, il adopte, à l'époque des croisades, le
blason, ainsi que le jeu des échecs. Peu à peu, il en vient à s'inté
resser aux choses de l'esprit, aux belles-lettres. Dès le milieu
du xIe s., en Aquitaine, peu après dans l'Empire angevin, son
éthique s'enrichit de valeurs nouvelles, plus esthétiques que
morales (pour cette raison suspectées par l'église), et définissant
un nouvel idéal, que plus tard l'on nommera « courtois ». Courage,
beauté, force, jugement, éloquence, il ajoute, au type plus cou
rant du « prudhomme » juste et brave, une gratuité particulière.
Les origines de ce renouvellement des mœurs nous restent
obscures. Une certaine tradition de dulcedo et d'urbanitas caro
lingiennes (41) s'était-elle maintenue ? L'influence de l'Islam
espagnol est probable dans le Midi, mais malaisée à définir. Le
concours de facteurs économiques et sociaux propres à l'Aquitaine
dut contribuer à cet épanouissement. Enfin (cause ou effet ?),
une promotion sociale de la femme noble accompagna presque
partout ce processus. Dès la fin du xIe s., le mécénat féminin est
fréquent en Normandie et en Aquitaine ; la « haute dame » semble
104 LES XIe ET XIIe S. [207]

y prendre conscience de l'importance qu'ont ses relations mon


daines avec un écrivain : Adèle de Blois, fille du Conquérant, ou
la reine Matilde, attirent les hommages des plus fameux poètes
latins vivant sur leurs terres. Dans le second quart du xIIe s.,
la belle et autoritaire Aliénor (193) propage ces mœurs en France
et en Angleterre ; après 1160, ses deux filles (Alix, mariée au
comte de Blois ; Marie, à celui de Champagne), la comtesse de
Flandre, Ermengarde de Narbonne et d'autres achèveront de les
implanter dans tout le royaume. La poésie lyrique de langue vul
gaire vouera à ces muses sa première floraison.

207. Le clergé est une foule aux fonctions inégalement définies,


aux caractères et aux niveaux de vie très différents : évêques et
abbés grands seigneurs ; prêtres ruraux misérables, incultes et
méprisés ; pieux, sages, lettrés, ascètes contempteurs du monde ;
parasites, ambitieux, débauchés ; sédentaires et errants ; savants
et illuminés. Des immunités judiciaires et fiscales font seules
l'unité de ce corps. Toute la littérature, surtout depuis 1100, est
traversée par un souffle d'indignation envers les mœurs cléri
cales : lieux-communs pour une part, plaisanterie aussi ; mais en
bien des cas critique sincère. Néanmoins, le monde reste comme
baigné dans une atmosphère ecclésiastique et (en dépit des efforts
tentés pour imposer le célibat aux prêtres) nul ne perçoit encore
les prodromes d'un schisme entre l'église et le laïcat ; la cléri
cature est encore l'indispensable point de départ de toute carrière
publique.

208. Le développement économique des villes (190), engendre


un type d'homme nouveau : le « bourgeois ». Artisan, commerçant,
banquier, son émancipation s'est faite contre le seigneur et l'État,
et de cette origine il garde un penchant inné pour un individua
lisme moins attaché à la liberté abstraite qu'à une autonomie
garante de sa sécurité matérielle.Malgré l'hostilité de l'église (133),
il vise à l'accumulation capitaliste. Il ne témoigne guère, avant
le XIIIe s., d'intérêts intellectuels, et les lettrés se rient de son
matérialisme. Mais déjà, dans une société où jusqu'alors le sen
timent de classe était peu marqué, son importance sociale intro
duit une tension. Dans les villes, la richesse, non moins que la
puissance, commence à opposer nettement majores et minores ;
en revanche, la plupart des féodaux affichent leur mépris du
bourgeois, surtout en pays français (car, dans le Midi, la promo
tion sociale de la bourgeoisie fut assez rapide et une partie plus
considérable de la noblesse résida dans les villes).
[210] VISAGE DE L'ÉPOQUE 105

209. Cette population si diverse est, depuis le xIe s., prise d'une
sorte de soif de voyages. Si des localités voisines continuent à
s'ignorer presque, les déplacements lointains deviennent de plus
en plus nombreux. L'homme de ce temps associe, au besoin de
stabilité, un profond désir d'errance, de « quête », la nostalgie du
trésor caché. Les récits de voyageurs, comme Benjamin de Tudèle
qui visita l'Inde au xIIe s., ceux des croisés, exercent une sorte de
fascination.

210. Dans les villes et les bourgades, au plan régi par le


climat local, les difficultés de l'éclairage font que l'on travaille
surtout dehors. Les étalages encombrent la rue. La publicité
écrite est inconnue : tout se crie, nouvelles, ordonnances, réclame.
Les cloches marquent les étapes du jour et de l'année. Ce monde
est un monde sonore. Mais aussi un monde de couleur : dans le
costume, sur les façades, dans les églises. Au xII° s., se répand
une mode d'élégance vestimentaire, surtout féminine, contre
laquelle l'église proteste vainement. L'alimentation reste à base
de produits locaux : pain, vin, beaucoup de viande et de poisson,
légumes (les « herbes » et « racines » de l'hagiographie). Déjà, les
Français des classes riches sont renommés pour leur cuisine.
L'hygiène est soignée : vers 1200, Paris a 26 établissements de
bains publics.

|
CHAPITRE II

LA PENSÉE ET LES ARTS

1. Philosophie et arts libéraux


211. La civilisation carolingienne avait donné à l'Occident
une réelle unité de pensée. Mais celle-ci s'était réalisée au niveau
tout pratique de la mise au point d'instruments de travail.
Lorsque, aux XI° et xII° s., apparaissent un peu partout des
esprits puissants, avides de découverte, ils conservent ainsi entre
eux un lien très fort, tenant à la manière même dont ils abordent
l'univers et la science. Les disciplines spéculatives ont une telle
avance sur toutes les autres que l'intellect pur semble la seule
source suffisante de connaissance. L'esprit tend d'abord à saisir
la « substance » des choses, et abandonne aisément à la routine
livresque l'interprétation de leurs « accidents ». Certains cher
cheurs sont plus sensibles à la rigueur propre des idées, d'autres
à la communication réciproque des êtres, mais ces deux types
intellectuels restent très proches. Le renouvellement qui affecte
les études tient surtout à une spécialisation plus rigoureuse des
arts libéraux. La dialectique, dégagée des arts du langage (60, 156),
tend, en dépit d'un vocabulaire défectueux (dialectica conserve
en effet longtemps son double sens), à se distinguer de la logique,
que l'on identifie mieux dans les sources antiques. C'est autour
de ces deux « arts du raisonnement », substitués en cela à la rhé
torique, que se constitue désormais la science : jusqu'aux
xve-xvIe s., celle-ci, pour la plupart des penseurs, consistera
principalement en une considération des essences et des caté
gories. Cette évolution, surtout nette dans les écoles de France,
oriente la pensée vers une plus grande précision critique. On
s'efforce d'établir une hiérarchie des sciences et des valeurs
intellectives, au sein d'un ensemble qu'on nomme philosophia.
La méthode cherche à se plier à la nature de l'objet, augmentant
l'indépendance de l'esprit en chacune de ses démarches.
[213] LA PENSÉE ET LES ARTS 107

212. Toutes ces tendances sont « dans l'air » dès environ 1000 ;
mais elles cristallisent après 1050, à la faveur de plusieurs que
relles dogmatiques dont le point de départ fut souvent une ques
tion de méthode : polémiques soulevées par Bérenger (292), dont
le rationalisme rigoureux fait scandale ; par le nominalisme de
Roscelin (f env. 1120), niant toute réalité autre qu'individuelle,
idée bien en accord avec certains aspects du monde féodal (124),
mais qui déchaîne les passions pendant près d'un siècle (« que
relle des universaux ») ; et surtout par la « querelle des investi
tures » (194 ; 298). Celle-ci, engagée vers 1060-70, poursuivie
jusque vers 1120, divisa l'opinion entière de la Chrétienté et
atteignit même le grand public étranger aux écoles ; il est peu de
lettrés du temps qui n'aient pris ouvertement position : d'où une
masse considérable de publications, dont une partie seulement
(environ 130 ouvrages) nous reste, attestant du moins l'influence
considérable que dut avoir, durant un demi-siècle, cet exercice
collectif sur l'évolution des formes de raisonnements et du goût
didactique. Le principe d'autorité ne règne plus uniquement ; les
exigences du combat entraînent un affinement de l'art dialec
tique, dont le triomphe est désormais assuré ; les théoriciens
s'adressent à la collectivité des Chrétiens ; les problèmes de
structure l'emportent, dans leur souci, sur les questions désin
téressées mais moins vitales ; tous les modes littéraires sont pliés
à la loi de l'efficacité : histoire, sermon, commentaire exégétique,
pamphlet, épître, s'ouvrent à ce grand courant intellectuel qui
brasse les couches profondes de l'Europe féodale. Aussi bien,
après 1090, le ton de cette littérature devient plus aigre, plus
agressif ; les attitudes se tendent. Dans l'ensemble, les purs dia
lecticiens se montrent anti-romains : désormais, tous les sys
tèmes de pensée, aux xIIe et xIIIe s., établiront une analogie
entre les rapports Église-État, grâce-nature et théologie-phi
losophie.

213. L'élan général ainsi donné à la dialectique se prolonge,


après 1120, dans beaucoup d'écoles, en une tendance abusive à
la virtuosité sophistique, aggravée par l'usage quasi arbitraire
que l'on fait des autorités. C'est contre ce double danger
qu'Abélard (1079-1142) engage la lutte. Tempérament de batail
leur, logicien de grande classe, il est amené, en repensant la ques
tion des universaux, à constituer une épistémologie purement
rationnelle. Il applique au programme de doctrina sacra (lecture
de la Bible, glosée, introduite au x° s. dans les écoles) la méthode
des disputationes dialectiques pour réduire les contradictions des
108 LES XIe ET XIIe S. [214]

auctores. Il crée ainsi, dans une certaine mesure, la théologie


spéculative. Il est le premier philosophe en Chrétienté à oser
traiter à fond un problème sans recourir à l'Écriture. Avec lui,
la logique devient une science autonome. D'où les condamnations
prononcées contre lui, puis la persécution. On l'accuse de menacer
le dogme. Il finira par être réduit au silence. Du moins, il aura
fixé un certain niveau de pensée en dessous duquel, pendant
longtemps, il ne sera plus possible de descendre.

214. A la même époque, l'ascétisme cistercien (195), et presque


simultanément l'école de Saint-Victor (196), produisent le pre
mier mouvement mystique français. Bernard de Clairvaux et son
groupe (324) reprennent, vers 1130-50, toute pensée théologique
à partir de leur expérience monacale : les valeurs de vérité et de
vertu, les structures intellectuelles et les réalités de l'âme appa
raissent chez eux dans la perspective unique de la vie spirituelle
aspirant à l'union mystique.

215. La seconde moitié du xIIe s., tandis que ce premier mou


vement spéculatif retombe peu à peu, et que se prépare la
scolastique du xIII°, assiste à des tentatives qui resteront
longtemps isolées. Ainsi, sous l'influence de Chartres, l'essai de
synthèse platonicienne et naturaliste dont témoignent les œuvres
d'Alain de Lille (349) ; ainsi, à un niveau beaucoup plus bas,
l'anonyme Moralium dogma philosophorum, écrit en France
vers 1150, souvent attribué à tort à Guillaume de Conches (321),
compilation sans originalité, mais unique traité de morale anté
rieur au xIIIe s.

216. Entre le début du xIe et la fin du xIIe s., l'Islam (ainsi


que les communautés juives du monde musulman) connaît un
mouvement philosophique de grande envergure, que sa direc
tion générale mène vers la constitution d'une synthèse aristoté
licienne (46) des sciences spéculatives et naturelles. Ibn Sinâ
(« Avicenne » ;992-1050), en Orient ; Ibn Gebirol (+ env. 1058),
Ibn Rochd (« Averroès » ; 1126-1198), Moshe ben Maïmon (« Maï
monide » ; 1135-1204) en Espagne, répandent, au milieu de mul
tiples controverses, la distinction de la matière et de la forme,
posent le problème de l'intellect individuel et du Noûs. Dès le
xIe s., l'écho de ces spéculations parvient en Chrétienté. L'intérêt
qu'on leur porte est révélé par le nombre des traductions. Dès
avant 1080 en Italie normande, vers 1127 en Palestine, puis à
Tolède sous l'épiscopat de Raymond de Sauvetat (1126-51), on
[217] LA PENSÉE ET LES ARTS 109

trouve des traducteurs adaptant en latin l'arabe ou l'hébreu des


commentateurs et le grec d'Aristote. Leurs travaux, malgré leur
gaucherie et leur éclectisme hasardeux, apportent les germes
d'un renouvellement du platonisme occidental. Après 1150, le
mouvement devient général, et porte sur de nombreuses œuvres
antiques encore inconnues. Aristote occupe la première place :
vers 1130-40, s'ajoutent à son canon traditionnel (58 ; 155) la
Sophistique et les Analytiques qui, avec la Topique, se joignent
à la logica vetus (155) pour former la logica nova ; vers 1160, les
traités de sciences naturelles ; à la fin du siècle, la Métaphysique ;
il s'y mêle de nombreux apocryphes, tel le Secretum secretorum
qui sera, pendant un siècle, l'un des livres les plus lus dans les
écoles de l'Occident. Cette découverte du péripatétisme est le
grand événement intellectuel des années 1150-1250. Toutefois,
avant 1200, Aristote n'exerce pas d'influence sensible dans les
écoles. Vers 1170-1200, apparaissent les premières accusations
d'avicénisme (Amaury de Bène, à Paris) ; toutefois, le milieu n'est
pas encore mûr pour l'éclosion d'une science totalement systé
matisée.

217. L'émancipation de la dialectique entraîne une attitude


plus critique à l'égard des auctores. On établit entre eux une
échelle des valeurs. Au xIIe s., les écoles traversent une crise de
modernisme : on tend à y préférer la disputatio à la lectio. La lit
térature spéculative commence à perdre le contact qu'elle avait
jusqu'alors maintenu avec les belles-lettres. De larges secteurs
de l'expression, surtout en langue vulgaire, échappent à son
influence, quitte à y retomber au xIIIe s. En même temps, se
dessine chez certains lettrés de formation scolaire une prise
de conscience, sinon du fait littéraire en lui-même, du moins de
la valeur esthétique propre du style. A la fin du xIe s., apparais
sent des artes dictaminis issus des recueils de formulae de l'âge
précédent (45) et donnant des conseils pratiques sur la manière
de bien écrire. L'antique rhétorique, essentiellement descriptive,
est subordonnée à cette nouvelle doctrine. Indépendamment de
la lecture et de l'imitation littérale des classiques, on définit
un idéal d'expression. Le mouvement gagne l'art des vers. Vers
1170, commence à paraître, en France et dans l'Empire angevin,
la série des poetriae, nos premiers « arts poétiques », dont l'in
fluence plus ou moins directe se retrouve dans toute la litté
rature du temps. Le matériel fourni par la tradition scolaire y
est l'objet d'un exposé normatif et systématisé. Le précepte
positif s'y ajoute à l'exemple et à la théorie générale. Dans
110 LES XIe ET XIIe S. [218]

l'histoire de la littérature, ces œuvres marquent l'instant capital


où le sentiment critique commence à exister et à se justifier
comme tel hors de l'acte créateur, où se dégage et s'explicite le
jugement de choix inhérent à l'œuvre. D'autre part, elles cons
tituent le lien le plus concret qui unisse encore l'école à la litté
rature vivante.

2. Les arts plastiques


218. Les xIe et xIIe s. marquent le triomphe de l'architecture.
Celle-ci détermine et subordonne toute expression plastique.
L'art des masses aspire à l'équilibre sans ralentir son élan. Il
se développe en vertu d'exigences techniques et, lors même qu'il
s'est créé un style, il conserve une grande mobilité et le goût de
l'expérimentation. Il offre à la Chrétienté une image dynamique
d'elle-même, ainsi qu'un langage commun, où s'expriment les
formes les plus hautes de la sensibilité. Évêques et abbés grands
bâtisseurs sont de plus en plus nombreux ; leurs entreprises coïn
cident avec l'éveil d'un génie artistique local. Sur les chantiers,
ouverts parfois durant dix, quinze ans, des recherches empiri
ques, opérées à partir des principes du « premier art roman » (134)
constituent des écoles régionales : vers 1050-80, les principales
d'entre elles se situent en Poitou, en Bourgogne, en Normandie.
Ces diverses tentatives s'épanouissent au xIIe s. Le grand pro
blème technique est celui de la couverture de pierre. La basilique
« romane » est conçue à la fois comme un reliquaire et comme le
lieu du populus Dei. Elle est faite pour la foule, la procession, le
pèlerinage, le culte sanctoral. Le plan intérieur, multiple, est
dissimulé sous le plan extérieur qui l'enrobe. La valeur pratique
des masses, dans le soutien de la voûte, sert à leur valeur plas
tique, en même temps qu'on la plie, par la décoration (sculpture,
fresque), à une fin didactique (35). L'iconographie du bâtiment
s'anime d'une vie mystérieuse : monstres, visions ; Christ et
hommes aux proportions inusuelles ; Bible, commentée par
l'Apocalypse. Le caractère épique (sinon tératologique) de cette
sculpture, parfois inspirée de types empruntés à la chanson
de geste, au roman, au théâtre, n'est pas sans analogie avec
certaine inspiration littéraire. Les thèmes proviennent du fonds
carolingien-irlandais, mais aussi de l'Orient islamique, copte,
arménien. Une certaine tonalité exotique domine, comme dans
la littérature narrative de la fin du xIIe s. Les écoles se sont
alors multipliées, se groupent en provinces : Bourgogne et
Normandie, Poitou, Limousin, Auvergne, Provence. Dès 1160-80,
l'extrême profusion des formes engendre une sorte de manié
[221] LA PENSÉE ET LES ARTS 111

risme contre quoi réagissent les Cisterciens (195) et qui, tout en


produisant des chefs-d'œuvre (Vézelay), annonce la désagréga
tion d'un style. Vers la même époque, se généralise l'usage du
vitrail (134), qui met la lumière et la couleur au service de
l'architecture, et qui en viendra à l'emporter fonctionnellement
sur la muraille.

219. Dès le début du xIIe s., était apparue dans le Midi l'ogive,
d'origine sans doute islamique. Elle s'implanta bientôt dans la
région parisienne qui, ne possédant pas de style roman propre,
se créa un art à elle autour de cet élément nouveau : tels sont les
commencements du « gothique », liés au mouvement urbain et à
l'épanouissement des villes épiscopales (alors que le roman
s'applique davantage aux églises de pèlerinage ou aux bâtiments
monastiques). A la voûte compacte se substitue une voûte arti
culée, ouverte au jour ; on fait l'essai d'églises à tribunes ; l'orne
mentation conserve le caractère épique du roman, mais des thèmes
particuliers s'y affirment : Christ en gloire, Évangélistes, Juge
ment dernier; vers 1150 apparaît la Vierge. De 1150 à 1200 ce
pré-gothique produit, après Saint-Denys (1137-44), son premier
chef-d'œuvre, édifié par Suger (317), une demi-douzaine de cathé
drales en Ile-de-France ; Notre-Dame de Paris, commencée en
1163, aura sa nef achevée en 1196, et son édification se continuera
au cours du xIII° s. : toute une dynastie d'églises descendra
architecturalement d'elle.

220. Le rayonnement de l'art français hors du royaume n'a


pas encore atteint au xIIe s. l'intensité qu'il aura durant la grande
période gothique (425). Néanmoins, ses modèles pénètrent çà et
là en Palestine, en Espagne chrétienne, en Angleterre, en Italie.
L'architecture cistercienne se propage rapidement, avec l'ordre
lui-même : dès 1143 on rencontre jusqu'en Suède des répliques
de Fontenay. Parmi les arts mineurs, la tapisserie produit, sans
doute dans le dernier tiers du xIe s., un chef-d'œuvre, la Tapis
serie de Bayeux, évoquant la conquête de l'Angleterre.

3. La musique
221. Malgré les progrès techniques réalisés au xe s. (135)
l'effort d'invention du xIe s. est inégal. De nouveaux ateliers
musicaux apparaissent, mais sont encore isolés : Reichenau (avec
Hermann Contract), Liége, Fleury, Fécamp (où se crée la pre
mière école d'instrumentistes). Au xIIe s., c'est soudain le grand
départ : les innovations proviennent d'abord de l'Aquitaine sur
112 LES XIe ET XIIe S. [222]

tout, puis de Paris (Saint-Victor et Notre-Dame). L'œuvre de


saint Martial (dont l'originalité baissera au cours du xIIe s.) est
considérable : il nous en est resté un grand nombre de tropes et
cantiques monodiques (versus) de toute nature, parfois munis
de paroles en langue vulgaire. La polyphonie (135) est l'objet,
à Chartres, Fleury, Saint-Martial, d'une élaboration qui conduit,
par delà les travaux de l'école parisienne (Albert, Léonin, Pérotin :
mal datables, sans doute se succédant entre 1160-70 et le début
du xIII° s.), à la création de plusieurs types formels nouveaux,
dont les principaux, qui prendront un grand développement
au xIIIe s. (427), sont le conductus (« conduit ») et le molettus
(« motet »).

222. Le perfectionnement de la musique monodique suit


une courbe parallèle. Il engendre un style de plus en plus dif
férent du grégorien traditionnel. Cette floraison, que favorise
la réforme clunisienne, atteint sa plus grande intensité vers
1075-1100. Mais bientôt diverses influences, en particulier cis
tercienne (195), réagissant contre un excès d'ornementation,
freinent le mouvement. D'où une sorte de crise, dont le résultat
est perceptible dans presque tous les domaines de la littérature
musicale : la musique « moderne » va peu à peu quitter l'église
pour les cours. Les éléments de poésie profane que les tropes
avaient accueillis dès le Ixe s. (165, 166) augmentent en nombre
et en importance relative durant tout le xIe; le lien qui les main
tenait originellement à la liturgie achève de se rompre. L'hagio
graphie chantée, le dialogue dramatique, se dégagent du cadre
cultuel ; il est probable que bien des formes utilisées au xIIe s.
par les poètes profanes sont issues de cet affranchissement :
peut-être même la genèse du lyrisme des troubadours doit-elle
être considérée d'abord en fonction de la musique (281). Avec
l'invasion des modes courtoises (206), le goût du chant se répand
dans la société féodale : on paraît aimer surtout les voix hautes
et claires.

223. Simultanément, le xIIe s. amorce une évolution décisive :


le texte se dissocie de la mélodie. Quelle que soit la cause tech
nique de ce processus, il semble avoir été originellement propre
à la France et traduire un besoin foncier de sa civilisation :
différencier l'expression vitale (par la musique) de l'expression
rationnelle (par la parole). Ses premières conséquences sont
l'émergence de genres littéraires récréatifs destinés à la seule
lecture, et d'autre part de la musica sine littera.
CHAPITRE III

PROBLÈMES LITTÉRAIRES

224. Les territoires situés entre Rhin, Saône et Garonne, béné


ficiant peut-être plus directement de l'héritage carolingien,
sont, en Occident, aux XIe-XIIe s., le creuset de la culture litté
raire. C'est là que se font les expériences innovatrices. D'autres
régions sont encore en pleine crise d'intégration politique ou,
comme l'Italie, s'attachent plutôt aux sciences pratiques. La
France est considérée comme la patrie des arts. Dès 1050, elle
s'engage, enrichie des expériences de l'époque précédente, dans
l'œuvre immense de création d'une grande littérature de langue
vulgaire : cet effort gigantesque d'adaptation (contemporain
d'une admirable floraison latine) comporte, par son empirisme
initial, un facteur de liberté inventrice comparable à celui dont
témoignent les arts plastiques (218-219). Les types nouveaux
d'expression mis ainsi au point, chanson de geste, lyrisme cour
tois, roman, portent en germe toute la littérature européenne
moderne.

l. L'écrivain et son milieu

225. D'une manière générale, et à l'exception des livres tech


niques destinés à la population des écoles, les ouvrages littéraires
écrits entre le xIe et le xve s. l'ont été soit pour un riche pro
tecteur ou pour l'amusement d'une cour, soit en vue de la décla
mation publique. Néanmoins, l'état des écrivains est très divers.
Dès la fin du xe s., l'œuvre littéraire jouit d'assez de prestige
par elle-même pour assurer à son auteur une indépendance
sociale plus réelle que naguère (41). La pratique des dédicaces
se poursuit, mais son rôle fonctionnel semble moindre. L'impor
tance des vagants (137) s'accroît considérablement, sans doute
par suite du prestige des écoles françaises : dès avant 1100, toute
une population de beaux-esprits, chansonniers, dialecticiens
ambulants, parcourt les routes, les villes, faisant halte auprès
P. ZUMTHOR 8
114 LES XIe ET XIIe S. [226]

de professeurs célèbres ou dans certaines cours ecclésiastiques.


Des documents du xIIe s. les nomment goliardi, terme de sens et
d'origine obscurs, qui paraît avoir désigné d'abord des bandes
d'écoliers bohèmes et chahuteurs (de Goliath, héros burlesque,
leur patron ?). Du moins, il est assuré que les vagants vivent
dans l'atmosphère de l'école. Certains d'entre eux font carrière,
parviennent à des postes importants, mais continuent néanmoins
à écrire dans le même style qu'au temps de leur « vagance ».
Ce style repose, pour l'essentiel, sur l'art littéraire enseigné dans
les écoles, dont il représente la tendance la plus « moderne » (137)
au meilleur sens du mot. L'œuvre des vagants, qui dut être
abondante dès avant 1050, constitue, dans sa majeure partie,
le plus authentique lyrisme des xI°, xIIe et xIIIe s. Après 1150,
le recul de la déclamation restreindra son importance relative ;
durant un demi-siècle, on verra les vagants se séculariser peu à
peu et baisser dans l'estime générale; après 1200, plus rien ne les
distinguera socialement des jongleurs. Ceux-ci, joculatores (137),
apparaissent plus fréquemment dans les documents après 1000,
et y font figure de déclamateurs, souvent attachés au service
d'un seigneur. Il est probable qu'ils contribuent à la diffusion
de l'hagiographie en langue vulgaire et des chansons de geste.
Ce n'est toutefois pas avant le milieu du xIIe s. (332, 339, 357)
que l'on peut leur attribuer sûrement un rôle littéraire créateur ;
mais, dès cette époque, des influences savantes deviennent sen
sibles sur certains d'entre eux. Ils constituent alors un corps
social important, quoique assez méprisé, possédant des sortes
d'écoles professionnelles, comme celle de Beauvais. L'hostilité
ecclésiastique à laquelle les jongleurs sont généralement en
butte ne nuit guère à leur succès d'amuseurs auprès du grand
public, populaire, aristocratique et même clérical. Au reste, à
mesure de leur diffusion, les chansons de saints et celles de geste,
vu leur caractère édifiant, préservèrent de mieux en mieux des
condamnations officielles les jongleurs, sans doute spécialisés,
qui les colportaient. Des femmes (jongleresses), plus ou moins
assimilées par la rumeur publique aux prostituées, pratiquent
parfois le métier de jongleur. Au cours du xIIe s., à Arras (190),
se constitua une sorte d'association religieuse et littéraire où
fraternisaient bourgeois et jongleurs : il en sortit une académie
locale, le Puy, dont les premières manifestations apparaissent
vers 1200 (399) et qui prit une grande importance au xIIIe s. (435),

226. Par ailleurs, la liturgie (peut-être sous la pression crois


sante d'un vaste public accédant à la participation littéraire)
[227] PROBLÈMES LITTÉRAIRES 115

s'ouvre de plus en plus à une exubérante vitalité, drainant le


grotesque avec le sérieux, voire le mystique, et offre à une cer
taine veine récréative, satirique et burlesque, que vagants et
jongleurs représentent principalement, des occasions nombreuses
de se manifester. Ainsi, lors des cérémonies parodiques alors
attestées (mais sur l'origine et le détail desquelles nous sommes
mal renseignés), dont celle dite « des Fous » présente un intérêt
littéraire particulier : issue peut-être de saturnales ou de car
navals pré-chrétiens, elle apparaît au XII° s. comme l'un des
éléments constitutifs des réjouissances vulgaires du cycle de
Noël (31) ; une parade bouffonne envahit le lieu du culte et mime
un office : la prophétie de Balaam, ainsi parodiée, sans doute à
propos du Contra Judaeos (71), put donner naissance à la « fête
de l'âne » (dont l'existence a du reste été contestée), Certaines
formes de cet amusement, plus ou moins stylisées, donneront
aux époques suivantes origine à quelques genres nouveaux ;
la sottie, le sermon joyeux.

227. Les écrivains sédentaires se partagent en deux groupes,


selon qu'ils revêtent une fonction publique ou qu'ils vivent en
parasites de leur milieu, Au premier appartiennent surtout des
auteurs d'expression latine, tandis que le second, après 1150,
réunit les principaux auteurs d'expression française, Enfin, on
rencontre un très petit nombre de seigneurs voire de nobles
dames, qui au temps de la grande mode courtoise (206) se consa
crent à la poésie musicale de langue vulgaire. La plupart de ces
écrivains aiment à se donner comme gens de bon ton, et sont
conscients de leur haute valeur, Ils parlent, en latin, de leur
muse ; vantent, en roman, leur sagesse ou leur « courtoisie ».
Les plus ambitieux revendiquent une gloire éternelle. L'appa
rition d'une telle fierté, proche de l'esprit de caste, marque un
changement des esprits, sensible dès la première moitié du xIe s.
Vers la fin du XII°, commence à se répandre la coutume de signer
son œuvre à l'aide d'un anagramme ou d'autres « engins » :
jeux de la vanité littéraire ? Au reste, la plupart des œuvres
de langue vulgaire (troubadours exceptés) nous sont parvenues
anonymement ou signées de prénoms courants à faible valeur
identificatrice : Pierre, Renaut, Guillaume, etc. Quoi qu'il en
soit, il semble que dès le xI° s., et plus encore au xII°, le pur
plaisir d'écrire intervienne pour une plus grande part dans la
genèse des œuvres d'imagination. Inversement, le prestige du
don poétique suffit à ouvrir (en dépit de certaines protestations)
à des hommes d'origine très humble les milieux aristocratiques
116 LES XIe ET XIIe S. [228]

les plus snobs, et ce phénomène est désormais dû moins à


un besoin instinctif de regrouper les forces civilisatrices qu'à
l'aspiration d'un monde équilibré et sûr de soi qui cherche à
intégrer la beauté, pour elle-même, aux puissances réelles de
la vie.

228. La littérature est distribuée irrégulièrement sur le terri


toire du royaume : écrite ou orale, elle apparaît liée, dans son
origine et dans sa diffusion, à certains centres. Ceux-ci sont par
fois saisonniers : églises de pèlerinage, foires (190), concentrant
des foules où plusieurs genres littéraires de langue vulgaire trou
vèrent un milieu social favorable et, sinon leur raison première,
du moins les conditions de leur essor. Quant aux centres stables,
d'où rayonne l'œuvre des écrivains sédentaires, leur distribution
et leur nature diffèrent selon les temps et les zones politiques,
France royale, partie septentrionale de l'Empire angevin,
Aquitaine. La première est d'une certaine manière la plus pauvre,
du moins jusque vers 1150. Les Capétiens ne paraissent guère
attirés par les exercices d'esprit : il n'est pas impossible que leur
dédain envers les littérateurs ait favorisé chez certains de ceux-ci
le culte de héros « légendaires » carolingiens (184, 185). Les centres
littéraires de la France propre sont urbains et scolaires : Chartres,
Reims, Laon, Orléans, Paris, témoins d'une culture très haute,
mais principalement voués à la philosophie et à la musique reli
gieuse. Dans le second tiers du xIIe s., sous des influences aqui
tanes, on voit, à la périphérie du domaine royal, de grandes
cours seigneuriales renouer avec la tradition du mécénat : ainsi
à Troyes ou en Flandre (206). Dès le milieu du xIe s., en revanche,
la Normandie et les provinces de l'Ouest, de Rennes à Blois,
témoignent d'une créativité intense. Une partie importante de
la littérature engendrée par la querelle des investitures (212)
provient des villes de la Basse-Loire. De celles du sud de l'Angle
terre semble être issu le renouveau historiographique qui se
dessine dès 1125 (259). Les mêmes régions furent, sans doute, le
berceau de la grande littérature de langue vulgaire. Les Planta
genets, brillants, généreux, cultivés, donnent à leurs vassaux
l'exemple d'une vie seigneuriale éminemment favorable aux
écrivains et au développement des modes courtoises. Au reste,
les guerres de succession qui déchirent l'Empire angevin à la fin
du xIIe s. marquent la fin de ce premier essor littéraire : dès lors,
la production, tout en restant très abondante, perd beaucoup de
son importance relative par rapport à l'ensemble du territoire
gallo-roman.
[230] PROBLÈMES LITTÉRAIRES 117

229. Le Midi occitan, que distingue des régions françaises son


originalité linguistique, politique (192) et même religieuse (les
doctrines anti-romaines y ont de tout temps trouvé les plus pro
fonds échos), constitue une sorte de monde à part. Dès l'aube
du xIe s., les féodaux aquitains apparaissent aux Français comme
corrompus par le luxe et l'amour des élégances. Les bourgeois
méridionaux semblent touchés assez tôt par ce qu'on peut appeler
l'éthique chevaleresque et collaborent en ce sens avec les cours.
L'activité intellectuelle est déterminée dans une grande mesure
par cette diffusion d'un sensualisme et d'un esthétisme mon
dains. L'apport du Midi à la spéculation philosophique est très
faible. La littérature reste relativement pauvre et fort médiocre,
en dehors de quelques genres privilégiés. Au sud de Poitiers, on
ne rencontre guère de centre littéraire savant. En revanche, la
musique est fort pratiquée, et dès le milieu du xIe s. se manifeste
un peu partout un goût prononcé pour les expériences poétiques.
Entre 1100 et 1160, émerge une série de centres importants en
Limousin (cours de Ventadorn, de Turenne) ; puis en Auvergne
(cour d'Albon) ; à Toulouse et en Carcassès ; à Béziers, à
Narbonne ; un peu plus tard en Provence (Die et Les Baux). Les
deux pôles d'attraction sont, aux extrémités du domaine, Poitiers,
résidence des ducs d'Aquitaine, et la cour royale d'Aragon, ou
celle de Castille. L'annexion d'une partie de ce terroir à l'Empire
angevin n'en modifie en rien la physionomie culturelle ; en
revanche, elle favorise le rayonnement vers le nord des modes
d'existence méridionaux (206).

230. Dans ce milieu apparaissent, après 1080-90, des poètes


appartenant au monde aristocratique, soit par naissance soit
par une sorte de patronat : ils se nommeront bientôt « trouba
dours » (plus tard, en France, « trouvères » ; Dante les appellera
eloquentes doctores) et sont mutuellement liés par une manière de
conscience professionnelle et d'étroites traditions de métier :
leur poésie conservera toujours, même dans les adaptations qui
en seront faites en d'autres langues, un certain caractère de
coterie, particulièrement marqué dans quelques cours occitanes
et espagnoles, à Arras plus tard (435) et dans les villes ita
liennes (444). Ils exerceront une influence littéraire limitée, mais
très profonde, sur 3 points : ils répandront dans la classe seigneu
riale le goût des jeux de l'esprit ; ils imposeront à la poésie musi
cale de langue vulgaire un certain nombre de formes fixes (281) ;
et, pour une période assez longue, ils attacheront à celles-ci, dans
l'usage de quelques poètes raffinés, une conception particulière
118 LES XIe ET XIIe S. [230]

de l'amour. Cette conception semble n'être pas étrangère à celle


qu'exprima, de l'amitié, la poésie d'un Fortunat (79) et de nom
breux hommes d'église humanistes, surtout aux xIe et xIIe s.
dans les diocèses entre Manche et Basse-Loire (301, 302-303).
Il est très improbable qu'une influence cathare en ait accéléré
la cristallisation ; en revanche, la poésie islamique a pu jouer un
rôle excitateur (239). Sous la forme stylisée où la traduit le
langage littéraire des troubadours, la « doctrine » de l' « amour
courtois » apparaît comme le terme d'un processus de transpo
sition et de regroupement : les idées de générosité, d'obéissance et
de mérite, attachées à l'exercice de la chevalerie, voire de la croi
sade, sont appliquées aux relations d'homme à femme. Elles
subissent ainsi une sécularisation de fait, malgré la persistance
de traits religieux, sinon mystiques, dans le vocabulaire. Celui-ci,
originellement, est emprunté pour une grande part au lexique
propre du système féodal (occitan midons, servir, etc.). La dis
tance qui sépare les sexes est déterminée par une fiction : l'homme
se subordonne à la volonté de la femme, en qui s'épanouissent les
valeurs de mérite et de beauté. Participant à celles-ci par le culte
qu'il leur rend, dans sa conduite et son langage, l'homme en
ressent une sorte d'exaltation personnelle, la « joie ». Cette idée
d'une soumission à la dame est profondément enracinée dans le
psychisme féodal, pour qui se confondent aisément le chef et l'être
aimé. Mais il est difficile de distinguer dans quelle mesure la
« morale » qu'on en déduit ne se ramène pas à de simples conven
tions verbales. Sur le plan littéraire, elle engendra rapidement
une rhétorique et surtout une « topique » spécialisées, sans doute
indifférentes à l'expérience vécue. Elle comporte à la fois une
renégation du réel quotidien, au nom d'un idéal de nature céré
brale (l'amour de l'amour) et le culte d'une certaine vérité
affective quasi symbolique (valeur allusive infinie du geste, du
regard, du salut). Ses termes ne furent du reste jamais exacte
ment définis (en dépit de tentatives diverses, vers la fin du xIIe s.
et au xIIIe) : elle trahit l'effort confus, mais persévérant, d'une
société raffinée en vue d'organiser esthétiquement sa vie intime.
Les noms d'une centaine de troubadours, dont une vingtaine de
femmes, entre 1150 et 1250, nous sont connus ; mais leur inspi
ration déborde les cadres formels qu'ils se sont imposés : de 1150
à 1200 on assiste, à travers la plupart des genres littéraires, à une
véritable campagne de vulgarisation en faveur de la « courtoisie »
amoureuse. On extrait, comme d'un noyau doctrinal, de la poésie
des troubadours, un certain nombre d'idées : l'harmonie et le
bonheur, dans les rapports entre les sexes, sont la récompense des
[232] PROBLÊMES LITTÉRAIRES 119

mérites nobles, des qualités aimables et de la non-violence.


Réduite (ainsi chez la plupart des romanciers français) à ces
termes simples, la « courtoisie » se prête à des interprétations
très différentes, et permet d'innombrables variations littéraires
individuelles, souvent contradictoires. Néanmoins, sa diffusion
marque une coupure dans l'histoire de l'esprit : le lien étroit qui
faisait jusqu'alors de l'éthique et de l'esthétique deux aspects
d'une même vérité se relâche ; elles ne conserveront plus que
provisoirement, pour un siècle ou deux, leur fondement rationnel
COIIlInUlIl.

231. Dans quelle mesure peut-on parler, aux XIe, xIIe, xIIIe s.,
d'une influence des écrivains les uns sur les autres ? La multipli
cation des auteurs, l'éparpillement des centres littéraires, l'exis
tence de vagants et de jongleurs, rendent la réponse moins aisée
qu'elle ne l'est pour l'époque antérieure. La rareté relative des
manuscrits, l'importance de la transmission orale, la concurrence
vitale accrue entre hommes de lettres, inclinent à penser que
l'imitation réciproque dut se pratiquer surtout par l'intermé
diaire d'une sorte de matière auditive commune, de thèmes, de
formules, d'images frappantes, de noms propres. Les réactions du
public ont dû agir puissamment : on constate à chaque génération
qu'un nombre limité de sujets ou de genres est cultivé de préfé
rence, évidemment parce qu'ils « paient » davantage ; et l'immense
majorité des écrivains, vivant des largesses du public, sans situa
tion sociale indépendante, est impérieusement soumise à la loi
de l'offre et de la demande.

2. Inspirations et rayonnement
232. Le reclassement des artes et le progressif avènement
d'une philosophie proprement dite (211) entraînent, chez la
plupart des écrivains lettrés, une forte tendance au didactisme,
que traduit l'émergence d'une notion de theologus poeta : l'exer
cice poétique comme tel introduit à une sagesse et instruit posi
tivement sur la nature des choses et de l'homme. La volonté de le
rendre tel engendre une sorte de gravité doctorale, un goût des
sentences et des analyses, surtout sensibles dans l'épopée latine,
le roman et dans une part importante de la poésie lyrique. La
beauté se nuance et s'humanise de tous les sous-entendus qu'on
lui fait porter. En même temps perce, çà et là, un maniérisme,
sinon un ésotérisme, qui provient de l'abus de ces tendances. On
vise à l'expression adéquate et à la plénitude du style ; celui-ci
(stylus) est conçu de manière quasi artisanale : application par
120 LES XIe ET XIIe S. [233]

faite de règles professionnelles, plus que conquête personnelle ;


illustration plus que re-création. D'où un primat de la technicité
sur la recherche des émotions intimes, l'attention primordiale
portée à l'opération linguistique ; et, en pratique, un renchérisse
ment sur les exigences de la rhétorique : souvent la formule
heureuse et définitive ne se dégage qu'au bout d'un long dévelop
pement tâtonnant. Ces caractères, manifestes en latin dès le
xIe s., se retrouvent, à un moindre degré, au xII°, dans la litté
rature de langue vulgaire où des auteurs de plus en plus nombreux
(en général formés par l'école, mais vivant en dehors d'elle)
s'appliquent consciencieusement à les faire passer.

233. L'utilisation des auctores, dont l'importance scolaire


décroît (217), procède d'un esprit plus libre. Vers la fin du xIe s.,
il semble que l'on devienne mieux sensible à l'agrément des
ensembles, à la plasticité descriptive.Autant que des formules ou
des associations de mots, on puise chez les « classiques » des
types (244), des linéaments scéniques, et des sujets. Dans les deux
premiers tiers du xIIe s., l'Empire angevin connaît une mode
de la « matière antique » : on s'empare des grands thèmes poé
tiques, grecs ou romains, Alexandre, la guerre de Troie, Orphée,
que l'on transpose selon un système de variations romanesques.
L'imitation d'Ovide jouit d'une extraordinaire faveur. On goûte
surtout dans son œuvre une poésie sensorielle, un art raffiné de
la fiction, l'union d'un rythme fluide, de représentations plas
tiques et d'analyses psychologiques concentrant l'intérêt sur
l'homme même. Une partie importante de la phraséologie amou
reuse lui est empruntée (Amor, Cupido, Venus, pallor, furor,
risus, tela) et passera en langue vulgaire aux alentours de 1150-75.

234. Des inspirations proprement autochtones, provenant


d'une certaine conscience que l'on prend d'appartenir à un siècle
et à une nation donnés, pourvus de valeurs propres, commencent
à marquer profondément la littérature. La généralisation, après
1100, de l'usage de la langue vulgaire, peut en être l'un des pre
miers effets. Le plus notable domaine d'application en est cons
titué par les chansons de geste : non que celles-ci doivent leur
origine à un dessein patriotique préconçu ; mais leurs auteurs
offrent à la caste seigneuriale des xIe et xIIe s. l'image magni
fique de ce qu'elle croit ou veut être ; ils illustrent certains traits
mineurs, mais profondément concrets, de sa structure psycho
logique (ainsi la force du lien d'oncle à neveu) ; et le seigneur,
que sa fonction guerrière occupe de moins en moins, s'intéresse
[236] PROBLÈMES LITTÉRAIRES 121

davantage à son pays, à ses ancêtres, à ses premiers princes.


Çà et là, dans les genres les plus divers, apparaît une sorte de
chauvinisme local que flattent les écrivains. Beaucoup plus lar
gement que naguère, on peut parler d'une littérature de l'évé
nement. Il n'est point de grandes questions dogmatiques agitées
par les savants qui n'aient laissé des traces littéraires, tant par la
qualité même des œuvres qu'elles produisirent que par leur rayon
nement indirect sur certains ouvrages d'imagination. Dès qu'une
grande action frappe les esprits, tout un cycle narratif s'organise
autour d'elle. Les croisades sont à cet égard une mine inépui
sable : on les raconte, on les chante, leur souci transparaît dans
la littérature presque entière du xIIe s. ; certains de leurs épi
sodes, saisis par l'imagination populaire ou romanesque, subis
sent la contamination d'éléments folkloriques ou merveilleux :
ainsi, à propos de Godefroy de Bouillon (légende du Chevalier
au Cygne), de Baudouin du Bourg, de Guy de Lastours. Il est
courant qu'un chanteur, un romancier, prenne position sur le
plan politique, souvent avec plus de passion que de lucidité.
La littérature narrative fourmille d'anecdotes reflétant les
conflits sociaux du monde féodal, et tous les genres littéraires
puisent plus ou moins à la veine satirique.

235. Simultanément, le nombre des thèmes, récits, proverbes,


superstitions du terroir, d'origine folklorique ou non, parfois
fondus avec des éléments classiques, s'accroît considérablement
au xIIe s. dans les genres traditionnels ; ils pénètrent très tôt
dans le roman et même dans la chanson de geste. Sous leur
forme anecdotique, ils sont sans doute à l'origine de bien des
fabliaux et d'une partie au moins de la littérature de Renart.
Ce matériel est pour une part de nature merveilleuse : fées,
géants, nains, sorcières. D'autres thèmes, de valeur burlesque,
souvent mêlés à ceux-ci, et relevant de la tradition latine locale,
pénètrent peu à peu en langue vulgaire à la fin du xIIe s. et se
répandent en vague au xIIIe : plaisanteries sur la femme, topi
bachiques (éloge du vin, débat du vin et de l'eau), gaillardises
« anti-cléricales ».

236. Le renouvellement le plus notable des sources d'inspira


tion provient d'influences orientales. Elles sont du reste mal
contrôlables : leur action est certaine, mais il est quasi impossible
de déceler dans le détail où elle s'est produite, sur quoi elle a
porté, et comment. Cette obscurité tient à la puissante faculté
d'assimilation des écrivains des xIe et xIIe s., qui ont entière
122 LES XIe ET XIIe S. [237]

ment recréé ces éléments d'emprunt ; de plus, l'utilisation de


ceux-ci fut souvent objet de mode et comporta une sorte de
surenchère.

237. La multiplication des contacts avec Byzance (200)


augmente le volume des infiltrations grecques dans l'imagerie
religieuse latine (143). La liturgie byzantine, splendidement
allusive, commentée par toute une littérature mystagogique,
répand les éléments d'une sorte d'épopée du culte, riche de
thèmes que l'on retrouve un peu partout, au xIIe s., dans les
genres édifiants et romanesques (identification de l'Arbre de Vie
et de la Croix ; du calice et du sépulcre ; idée que Jésus fut tué
par la lance de Longin, etc.). La faveur dont jouit l'hagiographie
légendaire grecque et syriaque s'accroît parallèlement : le vieux
recueil des Vitae patrum (80) connaît, aux xIIe et xIIIe s., une telle
popularité qu'il devient la source d'une abondante littérature de
contes pieux, en latin et en français. D'autres légendes se répan
dent, rattachées à une sorte de folklore eschatologique chrétien
oriental (ainsi la « vision » du « débat du corps et de l'âme », dont
l'origine paraît être un récit alexandrin sur saint Macaire, et
représentée au xIIe s. en latin par la Visio Philiberti, et par de
nombreux textes en langue vulgaire (327) ; la descente de saint
Paul aux enfers, objet de la Visio Pauli), ou au cycle quasi
magique de certains saints comme Théophile-Marie l'Égyp
tienne (105), Eustache-Placide, enfin, à des fables d'origine
très diverse comme les Vies des saints Chrysostome, Georges,
Catherine ; la Vierge est l'objet de tout une « geste », remontant
à divers apocryphes (naissance, fiançailles, mort).
238.Une partie assez importante de la production romanesque
française après 1150 offre des thèmes, sinon des sujets, plus ou
moins exotiques où l'on a parfois cru voir une imitation d'écri
vains de la basse grécité. Rien n'est moins assuré. Pourtant, il
semble bien qu'une certaine connaissance de la littérature
byzantine ait mis en circulation quelques types particuliers
d'intrigue : ainsi, l'enfant enlevé par des pirates, puis reconnu ;
ou la progression inconsciente d'un amour idyllique entre très
jeunes gens. D'autre part, le prestige de Byzance se traduit par
la tendance à rattacher au Basileus le lignage de certains héros,
ou à choisir Constantinople pour théâtre d'une action épique ou
romanesque.

239. L'influence littéraire de l'Islam porte sur deux secteurs


nettement séparés des belles-lettres. Sur le premier (la poésie
[240] PROBLÈMES LITTÉRAIRES 123

des troubadours), son mode d'action est particulièrement obscur


et controversé. De toutes les études consacrées à cette question
ressort du moins une très forte probabilité : les premiers trou
badours ont reçu des Maures une incitation au chant profane et le
goût des raffinements dans la dialectique amoureuse ; ils leur
empruntèrent des recettes métriques (253) et peut-être certains
topi (le gardien de la femme, le « losengier », le secret du lien ?).
Au reste, les Chrétiens ne comprirent aucunement, s'ils en eurent
connaissance, le mysticisme subtil des poètes arabes ; la distance
qui sépare les amants est pour eux simple accumulation d'obs
tacles, non pureté désirable. Comment le contact avec la poésie
islamique s'est-il produit ? Les relations personnelles des Méri
dionaux avec les cours espagnoles l'ont favorisé (mais on n'a pas
pu prouver que Guillaume IX (314) connaissait l'arabe). Par
ailleurs, un élément nouveau est venu récemment modifier les
données du problème : la découverte progressive, depuis 1946, de
toute une littérature de chansons bilingues (arabes ou hébraïques,
avec refrain espagnol très archaïque), en particulier sur des
thèmes d'amour, composées en Andalousie dès le xI° s. et dont
les parties romanes remontent peut-être beaucoup plus haut.
Quoiqu'on ne puisse encore mesurer exactement la portée de
cette découverte, certains hispanistes, comme Menendez Pidal,
présument que toute la poésie lyrique de langue romane pourrait
être issue d'un développement, dans le temps et l'espace, d'un
lyrisme populaire andalou, d'origine peut-être antérieure à l'in
vasion arabe. Si cette thèse, même assouplie, était juste, la poésie
romane serait provenue originellement de deux traditions diffé
rentes : latine et cléricale (Eulalie, etc.), ibéro-romane et profane
(peut-être déjà l'aube bilingue (174), puis les premiers trouba
dours) ;vers 1100, ces deux veines se confondraient.

240. Le second secteur d'influence « arabe » relève des genres


narratifs. Dès 1100, les traducteurs chrétiens (216) mettent en
latin, puis bientôt en langue vulgaire, un nombre considérable
de contes, nouvelles, légendes qui, souvent, au delà de l'arabe
(et de l'hébreu), parfois du grec, remontent à des sources syriennes,
géorgiennes, persanes, hindoues, voire éthiopiennes, et accrois
sent démesurément le stock des fables orientales déjà véhiculées
par la tradition orale. C'est l'un des phénomènes les plus surpre
nants de l'époque que ces migrations de contes. De plusieurs
d'entre eux on peut suivre la trace à travers une dizaine de peu
ples orientaux, puis leur diffusion en éclair dans tout l'Occident :
la plupart comportent de nombreuses versions plus ou moins
124 LES XIe ET XIIe S. [241]

divergentes. Ainsi le célèbre Barlaam et Josaphat, légende relative


à Bouddha, christianisée au cours de son cheminement, traduite
sans doute à Byzance vers 1050 ; les apologues qu'elle contient
se retrouvent épars dans tous les secteurs de la littérature,
dès le xIIe s. Peu après 1106, le Juif espagnol converti, Petrus
Alphonsi, publie sa Disciplina clericalis, recueil de contes destinés
à vulgariser la sagesse musulmane, et qui connut une vogue
immense. Au xIIe s. encore, se répand une autre collection, dite
Historia septem sapientium, sorte de vaste roman à tiroirs dont
l'original paraît avoir été hindou. Un autre texte d'origine peut
être talmudique, Salomonis et Marcolphi dialogus, qui dut être
connu dès le xIe s. en Allemagne, dès le xIIe en France, met en
scène le sage Salomon et le « fou » Marcoul, qui échangent des
énigmes et des proverbes : il nous en reste plusieurs traductions
et adaptations françaises des xIIe et xIIIe s. ainsi que des cita
tions innombrables. Dans la seconde moitié du xIIe s., apparaît
chez les historiographes allemands la mention d'un personnage
étrange, dit Presbyter Johannes, monarque chrétien d'Orient,
fabuleusement riche, adversaire de l'Islam et désireux d'un rappro
chement avec Rome. Des lettres de lui au Basileus, au pape,
circulent et font l'objet d'une véritable légende. Son fondement
historique, s'il en est un, nous échappe.

241. A l'époque du contact le plus étroit avec la pensée et la


poésie orientales, on voit grandir en France un intérêt pour les
problèmes de la démonologie, et pour les sciences occultes. Les
ecclésiastiques commencent à se préoccuper de l'activité de
magi, divinatores, qui les inquiètent et qu'ils tentent de juger.
L'existence d'une science magique ne fait de doute pour per
sonne ; on prend position à son égard ; on en attribue l'invention
et la pratique aux Arabes. Hélinand (386) parle d'une école
spécialisée à Tolède : légende qui eut la vie dure. Parallèlement,
la littérature narrative fait une place grandissante aux mages,
prophètes, enchanteurs, bienveillants ou hostiles. Cette tendance
aboutira à la création de véritables romans magiques, comme
Huon de Bordeaux (464), et de types littéraires comme celui de
Merlin.

242. L'influence du folklore celtique se fait sentir, dans un


domaine étendu de la littérature, à partir de 1160. D'innom
brables études sur cette question ont un peu brouillé les données
du problème. Les faits essentiels (si l'on excepte l'influence,
possible, de quelques chroniques latines) semblent se ramener
[243] PROBLÈMES LITTÉRAIRES 125

à ceci : des récitants gallois et cornouaillais se répandent, dès


la fin du XIe s., en Angleterre, en Normandie, puis plus au sud.
Ils y apportent soit des poèmes musicaux (lais), soit des contes
véhiculant une mythologie très ancienne, haute en couleurs, et
dont sans doute eux-mêmes ne comprennent plus le sens. L'un
d'eux, Bledhri, semble s'être fixé, sous Guillaume X (f 1137), à
la cour de Poitiers, et avoir fait autorité en la matière. Dès
avant 1115-20, les thèmes de ce folklore sont largement répandus.
Après 1150, la mode littéraire s'en empare. Ils constituent une
sorte de stock confus d'images fantastiques, de symboles extraor
dinaires, de noms, d'allusions à des coutumes étranges, de scènes
typiques, flattant chez l'homme de ce temps son goût du pitto
resque et du dépaysement. Les écrivains élaborent avec une
grande liberté ce matériel et le recomposent dans des œuvres
originales, où plus rien ne subsiste de son substrat mythique en
tant que tel.

243. Ses thèmes, innombrables mais très flottants, sont le


plus souvent employés comme procédés d'amplification dans le
cadre de deux ou trois grands schémas narratifs devenus,
dès 1170-75, traditionnels et que l'on désigne, peut-être abusi
vement, du nom de « légendes » : de Tristan, du Graal, et d'Arthur.
Leurs caractères sont très différents. La première, pour l'essentiel,
doit remonter à un archétype irlandais ou cornouaillais, rela
tivement bien conservé. Celle du Graal, beaucoup plus mys
térieuse, semble provenir de la contamination de divers récits
relatifs au séjour des morts et à des mythes de fécondité peut-être
tardivement combinés avec certaines données de l'Evangelium
Nicodemi (17) et auxquels les romanciers français donnèrent
ultérieurement une signification symbolique (407). Plusieurs
épisodes-types y sont attachés : le « coup douloureux » réduisant
à l'infirmité un personnage royal ; le château-fée où l'on conserve
le « graal » (dépeint en général comme un vase) et une lance
mystérieuse ; la « quête » de ces objets par un chevalier sans
reproche ; l'initiation à leur mystère et la guérison du roi malade
(le « mehaigné »). Quant à la « légende » d'Arthur, elle comporte
un fondement épico-folklorique (181) dont certains éléments
paraissent avoir pénétré sur le continent vers 1100-1120, mais
qui reçut une forme livresque dans l'Historia regum Brittanniae
écrite en 1135 par l'évêque gallois Geoffroy de Monmouth (330).
CEuvre de rhétorique, presque entièrement dépourvue de fonde
ment historique, ce livre amplifie, selon un schéma emprunté
aux chansons de geste, les données des anciennes chroniques
126 LES XIe ET XIIe S. [244]

bretonnes. Près de la moitié en est consacrée au « roi » Arthur et


à ses compagnons, modèles de chevalerie et de courtoisie. Les
romanciers français admirent en bloc cette « histoire », sur
laquelle ils entèrent la plupart des autres éléments empruntés
à la veine celtique (289).

244, Tous ces facteurs entraînent, de 1050 à 1150, un double


renouvellement dans le substrat des belles-lettres. D'une part,
se constitue une sorte d'atmosphère diffuse de merveilleux, où
baignent les écrivains et leur public, et dont les éléments ne sont
identifiables que par un artifice d'historien : romanciers et chan
teurs la respirent sans s'interroger sur ses origines, et le goût
régnant ne distingue pas entre ses valeurs relatives. Cette inva
sion de la littérature par l'extraordinaire ou l'irrationnel y dépose
le premier germe d'une esthétique à base affective et imaginative,
D'autre part, l'élargissement rapide du registre d'inspiration
pose un problème d'expression que la technique littéraire résout
en accroissant le nombre et l'importance des lopi : les auclores,
l'Islam, les contes et légendes, fournissent désormais une mul
titude de scènes, de personnages, de métaphores, de pensées,
presque aussitôt stylisées en « types » de signification spécifique
plus ou moins précise, et qui servent à saisir les situations vivantes
et les êtres individuels, La folie du héros, l'épreuve de l'épée dans
la pierre, la tempête sur la mer, le combat dans une île, le drame
du croisé quittant celle qu'il aime ; le baron fidèle et pieux, le
révolté, le simoniaque, la femme séductrice, l'innocente persé
cutée, le jaloux, le beau lâche ; le singe, symbole d'hypocrisie ;
« des nains sur les épaules de géants » (pour désigner les modernes
et les classiques) : ils sont innombrables, et chaque genre en
possède un stock propre. Certains définissent la laideur, la beauté ;
des attributs déterminés (gemmes et couleurs) caractérisent le
vêtement par rapport aux circonstances ; la figuration des vices
et vertus ajoute, à son choix traditionnel de symboles historiques
(« brave comme César »), des rois orientaux, des Carolingiens, des
personnages de roman, des croisés célèbres ; les aspects les moins
aisément définissables de la condition humaine sont exprimés,
depuis la fin du xIe s., par les allégories de Natura et Fortuna,
Par ces trucs de métier (que le talent de chacun peut varier à
l'infini dans le détail de leur application), l'art littéraire tend à
intégrer l'actualité concrète dans un ordre idéal de vérités géné
rales, évidentes. Les théoriciens qui recommandent le respect
de la réalité entendent surtout par là le choix judicieux des
types.
[246] PROBLÈMES LITTÉRAIRES 127

245. Les écrivains de France et d'Aquitaine, qui ont su donner


forme dans leurs œuvres à cet univers nouveau (224), exercent
un rayonnement qui s'étendra bientôt du Pays de Galles à
Byzance et aux royaumes slaves. La grande époque de cette
influence littéraire française sera le xIIIe s.; mais, dès le second
tiers du XII°, elle commence à se manifester au Sud, au Nord
et au Nord-Est. Dans la péninsule ibérique, la langue occitane
est utilisée, vers l 180-90, par un groupe de troubadours catalans,
castillans et galiciens, grâce à qui les thèmes poétiques courtois
seront entés sur un vieux fonds local originel. Le Portugal subit
plus spécialement l'influence des poètes de langue française,
Peut-être ces influences sont-elles en partie à l'origine du grand
lyrisme lusitanien des xIIIe et xIve s. Le Cid castillan (env. 1140)
doit sans doute beaucoup aux chansons de geste françaises. Dans
les pays germaniques, des contacts personnels préparent, dès
le xI° s., la voie à de futurs traducteurs : des chanteurs romans
figurent, vers 1043, à la cour de l'empereur Henri III, époux
d'Agnès de Poitiers ; au milieu de xIIe s., Frédéric Barberousse
rencontre les poètes du comte de Toulouse et improvise une
chanson en occitan ; quand il est couronné à Arles, des jongleurs
allemands font la connaissance des troubadours. C'est alors
qu'apparaissent dans la région du Danube les premiers « Minne
sänger » courtois qui, du reste, parmi tous les imitateurs des
troubadours, se montreront les plus originaux. Après 1170,
règnent outre-Rhin les modes littéraires françaises, dont Wolfram
von Eschenbach est l'un des principaux propagateurs. Les tra
ductions ou adaptations de romans et de chansons de geste
français se succèdent durant tout le siècle : il nous reste une
vingtaine d'ouvrages en moyen-haut-allemand tirés du français
(la moitié des originaux est perdue) ; le mouvement gagne les
Pays-Bas. Une tendance romanisatrice refoule partiellement la
vieille culture germanique et affecte même certains aspects
d'œuvres comme le Nibelungenlied.

3. Questions de forme
246. Les langues vulgaires épanouissent un essor littéraire
commencé à l'époque précédente, et dont la nature, jusque
vers 1100, demeure inchangée (141). Elles auront alors conquis
droit de cité parmi les lettrés et pourront affronter des tâches
plus diverses. Il est néanmoins remarquable que, jusque
vers 1200, on ne rencontre qu'exceptionnellement des œuvres
de prose romane (251) : sans doute, pour des raisons tradition
128 LES XIe ET XIIe S. [247]

nelles ou esthétiques, attribue-t-on au latin une sorte de mono


pole de la prose littéraire. Plus nettement encore qu'au xe s., on
a conscience d'être bilingue. Les œuvres mêlant le latin au
roman sont nombreuses, surtout dans les genres liturgiques :
on joue sciemment de ce double registre linguistique. Dès la
fin du xIIe s., certains clercs publient alternativement des livres
latins et français. On traduit parfois en latin des ouvrages romans,
quoique l'inverse soit beaucoup plus fréquent : jusque vers 1150,
la grammatica reste, dans le préjugé universel, le langage privi
légié du vrai et du beau ; plus tard, ce sentiment s'estompe. En
revanche, pendant longtemps encore, les frontières linguistiques
entre les idiomes romans seront mal perçues (245). On rencontre
au xIIe s. des œuvres rédigées en un mélange artificiel de français
et d'occitan (369, 401) ; vers 1200, Raimbaut de Vaqueyras
pratique un genre polyglotte (411). Le prestige et l'avance cultu
relle de l'occitan et du français en font, jusque tard dans lexIIIe s.,
les langues vulgaires types de la Romania, instruments littéraires
privilégiés.

247. Plusieurs dialectes gallo-romans s'étendent, aux xIe


et xII° s., à des territoires plus ou moins éloignés, où parfois ils
se maintiendront longtemps dans une certaine couche de la popu
lation : en Flandre et dans les Pays-Bas du Sud, en Italie méri
dionale (193), en Palestine (203) ; et surtout en Angleterre, où le
français gardera jusqu'au milieu du xIIIe s. une situation pré
éminente comme langue de culture, situation non sans analogie
avec celle du latin en France. A l'intérieur de l'ancienne Gaule,
ceux des parlers romans qui s'étendent auprès des centres de
culture s'engagent dans un processus de littérarisation tendant à
la formation progressive d'une koinè. Le morcellement politique
est cause qu'il s'en constitue plusieurs concuremment : moins
rigides que les langues littéraires modernes, plus accueillantes
aux variantes régionales, mais définies grosso modo par un cer
tain nombre d'options phonétiques et morphologiques plus ou
moins conventionnelles. Au début du xIIe s., on en voit apparaître
simultanément deux : l'une, en zone occitane, formée d'éléments
surtout toulousains et limousins, assez homogène, qui servira
d'instrument favori à la littérature lyrique courtoise. L'autre
se constitue autour du normand, fortement coloré de francien,
mais évolue rapidement pour aboutir à l' « anglonormand », écrit
surtout en Angleterre, langue simplifiée, sans doute plus arti
ficielle que les autres, ayant perdu assez vite son substrat dia
lectal vivant. Après 1150, dans les milieux des cours champe
[248] PROBLÈMES LITTÉRAIRES 129

noises, puis picardes, tente à nouveau de se dégager une langue


littéraire, qui emprunte ses éléments principaux moins au parler
local qu'au francien, dialecte de la dynastie capétienne : c'est de
ces tentatives que sortira, après le xIve s., le français commun.
A d'infimes exceptions près, toutes les œuvres des xIe et xIIe s.
qui nous ont été conservées sont rédigées dans ces idiomes à
demi factices. Ceux-ci ne sont pas maniés avec une égale habileté
par tous les écrivains. Le genre de vie et la formation de chacun
influent sur son usage (au reste, il est souvent malaisé de juger de
ce dernier, un ou plusieurs copistes intervenant, avec leurs habi
tudes personnelles, entre l'auteur et nous). Néanmoins, la géné
ralisation très rapide des langues littéraires témoigne d'un puis
sant essor culturel de toute la nation, tendant à l'expression
universelle.

248. Ces langues ont une plasticité et une richesse formelles


supérieures, à bien des égards, au latin. Leur faiblesse relative,
par rapport à celui-ci (sans doute compensée par le geste et la
voix, dans les genres déclamés) réside dans leur syntaxe, inhabile
à rendre toujours exactement les articulations de la pensée : d'où
leur inaptitude, avant le xIIIe ou le xIve s., à se prêter aux jeux
les plus raffinés de la rhétorique. Par rapport aux langues
modernes, la construction est moins rigide, plus vivante. Le voca
bulaire a une teinte concrète, pittoresque. Un ample registre
vocalique, la rareté des gutturales, la douceur et la netteté de
l'articulation, composent une harmonie à laquelle les étrangers
sont sensibles. Par leurs caractères phoniques, le français et
l'occitan diffèrent du reste beaucoup : celui-ci, plus proche du
latin, dont il a gardé l'accent et accru la sonorité ; celui-là, au
rythme plus lié, aux alternances plus riches, abondant en mots
brefs. Jusqu'au début du xIIIe s., il semble généralement admis
par les écrivains que l'occitan est par excellence le langage du
chant lyrique ; le français, celui des genres narratifs. Porteuses
de réalité vécue et d'expérience quotidienne, les langues vulgaires
sont naturellement adaptées à un registre de sensibilité plus
commun ; elles drainent et introduisent en littérature un élément
humain plus directement authentique que le latin. Ce sont elles
presque uniquement qui se prêtent à l'expression de la veine
merveilleuse et héroïque. Toutefois, par comparaison avec les
idiomes ibériques, par exemple, les dialectes gallo-romans appa
raissent dès l'origine comme les instruments d'une littérature
relativement artificielle, « savante », recherchée, et très cons
ciente de ses moyens stylistiques, manifestant un instinct souvent
P, zUMTHOR 9
130 LES XIe ET XIIe S. [249]

sûr des rapports de la forme poétique avec la structure et le


potentiel expressif propre de la langue : rien n'y est plus rare que
la pure spontanéité.

249. L'usage de la rhétorique subit, au xIIe s., une sorte de


décantement. Il est de moins en moins une fin en soi, et se subor
donne plus exactement au sujet. On tend à préférer désormais les
constructions complexes des tropes (11) aux autres figures ; en
langue vulgaire, on se limite à l'hyperbole, à la litote, à l'allégorie,
à la comparaison, et aux divers procédés d'accumulatio, que les
troubadours combinent avec les figures de sons et de mots. Le
principe de composition numérique règne non seulement sur
l'agencement des parties et les computs strophiques, mais
pénètre dans la structure stylistique de l'œuvre : groupement
de 3, 4 ou 5 qualificatifs, figures systématiquement doublées,
triplées, quadruplées. Tous les genres sont atteints, en latin et
en langue vulgaire. Les poètes d'expression latine et de goût
« classique » (18) utilisent plus souvent que naguère (147) la ver
sification prosodique, qu'ils préfèrent pour les longs poèmes
narratifs : elle retrouve chez eux une certaine diversité, quoique
l'hexamètre et le distique élégiaque restent les formes prin
cipales ; on rencontre sporadiquement tous les mètres lyriques
horatiens.

250. L'un des caractères généraux de la langue littéraire est


l'abondance de ses éléments rythmiques. Dans la prose latine
(qui retrouve l'art de la période), le cursus (64) est remis en
honneur à la fin du xIe s. : il comporte souvent une fragmenta
tion du texte en groupes de 7, 8, et 10 syllabes, à peine distinc
tibles du vers. Quant à la versification rythmique, elle atteint,
en latin, dès 1050-1100, une perfection technique qui en fait
l'instrument privilégié de la poésie lyrique la plus authentique.
A sa belle époque, entre 1120 et 1200, elle réalise un idéal
d'harmonie dont le secret était perdu depuis le Ive s. L'unité
rythmique est constituée moins par le vers ou la strophe que par
le poème entier, au sein duquel les unités plus petites marquent
les temps et les symétries. Ce resserrement interne de la forme
s'accompagne d'un éclatement du maigre donné traditionnel :
l'ambition de chaque poète semble être d'inventer des combi
naisons nouvelles. Par fractionnement d'anciens vers longs, on
en obtient de 1, 2, 3, et jusqu'à 6 syllabes ; l'heptasyllabe se
répand au xIe s. Aucune règle stricte ne préside à la constitution
de ces mètres nouveaux, mais plutôt la recherche empirique du
[252] PROBLÈMES LITTÉRAIRES 131

plaisir auditif. Les strophes comportent d'innombrables modèles,


dont les plus répandus reposent sur le schéma abab, amplifié de
diverses manières.

251. La versification romane participe, dans son ensemble,


à ce mouvement, et témoigne de caractères généraux analogues.
Elle se développe à la fois par évolution propre et par adap
tation de nouvelles formules latines. L'empirisme semble régner,
au moins dès le début du xIIe s., dans ce secteur de l'invention :
le seul critère fixe (variable du reste pour chaque genre) dut être
la mélodie ; mais, dans le cadre imposé par celle-ci, la plus grande
liberté préside à la structure et aux combinaisons du vers. Au
reste, il convient de distinguer entre les types de vers anciens
et récents. Le x° s. avait connu un octosyllabe d'origine sans doute
latine (67), en groupement strophique et servant au chant. Il
survivra dans la poésie lyrique, sans modification structurelle
notable. Mais, vers le milieu du xIe s. (296) et jusque dans le pre
mier tiers du xIIe, on le rencontre dans des récits de ton épique,
employé en laisses (343). Enfin, entre 1100 et 1150, il apparaît,
sous une forme rythmiquement très affaiblie, sans coupure stro
phique, et sur rimes plates (aa, bb, cc, etc.), dans des ouvrages
de tous genres apparemment destinés à la lecture (didactiques,
historiques) : vers 1150-80, il tend à se spécialiser ainsi dans le
roman. Cet octosyllabe non chanté, où les caractères spécifiques
du vers sont réduits à la seule rime, marque, après la perte de la
mélodie (223), la dernière étape d'une évolution aboutissant à
l'emploi de la prose. Celle-ci, limitée d'abord à l'usage didactique
le plus utilitaire, apparaît vers 1200-1210, à la fois dans l'his
toire (391) et dans quelques romans de caractère édifiant (407,
466). Aux Ixe-xe s. (168, 176) remonte peut-être un décasyllabe
de coupe 4 + 6 particulièrement adapté à la déclamation chantée
de longs poèmes narratifs. Il se maintiendra dans cette fonction
jusque vers 1300, mais dès le milieu du xIIe s. (342) sera concur
rencé par le dodécasyllabe 6 + 6, tandis que sporadiquement
apparaît un type de décasyllabe de coupe 6 + 4. Le décasyl
labe et le dodécasyllabe passent çà et là, dès le milieu du xIIe s.,
dans les genres non chantés. Certains vers courts (hexasyllabes
surtout), sans coupure strophique, se rencontrent parfois, à
l'époque des premières expériences, dans des œuvres didactiques
ou narratives.

252. Vers 1100-1130 commencent à se manifester, dans la


poésie des troubadours, des initiatives plus nombreuses : vers
132 LES XIe ET XIIe S. [253]

courts de 1 à 6 syllabes, alternant avec de plus longs ; un sep


tenaire simple (souvent alternant avec l'octosyllabe) ou double
(7 + 7) ; le décasyllabe 5 + 5 ; le dodécasyllabe 7 + 5 ou 8 + 4 ;
parfois, des combinaisons impaires (7 + 6, 7 + 4, 4 + 5,
5 + 4, etc.). Mais l'oreille ne semble avoir perçu l'unité mélodique
que jusqu'à la longueur de l'octosyllabe; au-dessus, seuls les vers
pairs s'implantent vraiment, et ils sont césurés, du reste avec une
grande liberté, en particulier dans le traitement des syllabes
féminines (finales atones) : celles-ci sont parfois traitées comme
des masculines (rose, avec accent oxyton) ou, au contraire, sont
exclues du comput (césure dite « épique », d'ailleurs non limitée
à l'épopée). L'extrême vitalité de ce système n'empêche toutefois
que, avant le xvIe s., la parfaite réussite du vers, l'absence totale
d'impureté rythmique ou lexicale, la pure limpidité communi
cative, sont rarissimes (et peut-être fortuites) en roman ; le vers
latin y atteint plus souvent.

253. Au xIe s., les vers français et occitans sont groupés par
quatrains, sizains, comme au x°, ou par laisses (177). Au xIIe,
la laisse, surtout employée dans la chanson de geste, tend à s'al
longer, parfois démesurément. Après 1175, la laisse de dodéca
syllabes gagne quelques autres genres, mais sa vogue est de courte
durée. Pour l'expression lyrique ou satirique, les premiers trou
badours utilisent un petit nombre de types strophiques que leur
structure rapproche apparemment soit de modèles latins ecclé
siastiques, soit du « zejel » arabe : celui-ci, d'origine peut-être
mozarabe, comporte un schéma fondamental aaaz bbbz, etc.,
que l'on retrouve, avec ses variantes, à partir du xII° s., dans
tout l'Occident. Vers le milieu du xIIe s., dans les genres
restés musicaux, l'affranchissement des mélodies (222) permet
à l'initiative individuelle de plus nombreuses combinaisons (288).
Un type assez fréquent dans plusieurs genres, même narratifs,
est la strophe dite « couée », de schéma 8a 8a 4b 8a 8a 4b,
comportant diverses variantes. Vers la fin du xIIe s., le qua
train de vers longs, non chanté, souvent monorime, commence
une carrière qui sera glorieuse jusqu'au xIve. Dans les pre
miers ouvrages écrits en octosyllabes à rimes plates (251),
les vers correspondent, un à un ou deux à deux, à une unité
syntaxique (le « couplet »). Chrétien de Troyes (376) semble
avoir, le premier, brisé cette forme trop monotone. A l'époque
où elle fut importée en Angleterre, la versification française,
encore entièrement musicale, comportait un accent mélodique
qui semble, sous l'influence du système anglo-saxon, s'être
[255] PROBLÈMES LITTÉRAIRES 133

peu à peu rapproché de l'accent de mot. Aussi la plupart des


poèmes anglo-normands présentent-ils des vers où le principe
du syllabisme le cède çà et là au principe accentuel.

254. Tant en latin qu'en roman, le refrain se répand largement


dans les genres musicaux. Dès le xI° s., il est devenu un procédé.
Souvent, il est constitué par une sentence, une apostrophe, un
vers emprunté à un autre poème, parfois de pures vocalises, ou
même (plus rarement) une suite de syllabes dénuées de sens. Sa
fonction mélodique se laisse mal définir ; du moins il traduit le
caractère fortement mimique de toute la littérature chantée.

255. La rime gagne, en latin, du terrain dès la seconde moitié


du xIe s. Elle tend à se généraliser, souvent bi- ou trisyllabique,
à la fois dans la prose ornée et dans le vers (surtout lyrique) où
beaucoup d'auteurs en jouent avec virtuosité (rimes redoublées,
initiales, en écho ; rimes consonantiques ; il arrive que l'homo
phonie finale de vers rimant entre eux soit combinée avec une
figure de grammaire ou de mots (11), voire même remplacée
par celle-ci). Dans les textes chantés, elle semble avoir joué un
rôle mélodique qui put contribuer à la fixer à la fin du vers. En
langue romane, l'assonance ou la rime apparaissent dès l'origine
comme des éléments constitutifs du vers. L'assonance règne
seule, dans nos documents, jusqu'au milieu du xIe s. ; la rime
apparaît alors en occitan, un demi-siècle plus tard en français.
Dès lors, l'assonance recule peu à peu devant elle, mais ne dispa
raîtra tout à fait qu'au xve s. La poésie lyrique est seule à
raffiner sur la rime, dont elle fait un fondement structurel de la
strophe, recourant même aux rimes intérieures. Partout ailleurs,
avant le milieu du xIIIe s., elle est traitée avec quelque négligence.
Toutefois, certaines tendances, réductibles à une recherche systé
matique d'expressivité, semblent se dégager, dans les œuvres les
plus soignées : soit un souci d'alterner les timbres graves et
aigus ; soit de conserver, dans un même poème, l'unité du sys
tème phonique : laisses ou quatrains monorimes, strophes à
petit nombre de rimes (en moyenne une rime pour 4 vers, parfois
pour 8 ou 10), alternance de rimes différentes mais de même
timbre, rimes se répondant uniquement de strophe à strophe.
CHAPITRE IV

LES GENRES

256. A l'ancienne classification des genres, déjà surannée


au xe s., on peut substituer dès lors un groupement objectif : les
genres chantés — et les autres. Les premiers présentent des traits
communs dans leur structure musicale (mélodie, psalmodie ou
récitatif), mais leur appareil verbal est emprunté aux traditions
les plus diverses ; c'est sur eux que porte d'abord tout l'effort
créateur des langues vulgaires. Les œuvres qui les constituent
nous sont parvenues en grande partie dans des florilèges des
xIIe et xIIIe s. d'où l'anonymat de beaucoup d'entre elles, les
difficultés de datation et d'attribution. Les genres non chantés
prolongent, en la rajeunissant, la tradition scolaire antérieure et,
jusque vers 1120-30, recourent peu à la langue vulgaire. Vers le
milieu du xIIe s. le chant cesse d'être un critère distinctif (223),
mais la forme littéraire des genres déjà existants est fixée ; un
seul genre nouveau important émergera encore : le roman.
L'expression de « genres courtois », que l'on emploie parfois, est
abusive : la courtoisie est une manière de sentir et de saisir le
réel, dont on constate l'effet, plus ou moins marqué, dans une très
grande part de la production littéraire des années 1150-1230.
Des interférences nombreuses se produisent entre les divers
registres d'expression : des motifs communs lient l'histoire,
l'hagiographie, l'épopée, le roman ; l'homélie et le fabliau ; les
ouvrages d'édification et la satire. Le pastiche, le remaniement,
la parodie, voire le plagiat, sont d'usage courant : des textes
religieux sont adaptés à des usages très profanes, et inversement.
Une tendance générale porte à la constitution de cycles : ceux-ci
se définissent par un certain sujet, qu'ils exploitent à l'infini :
légende propagée par le latin (ainsi le cycle des Sept Sages),
aventures d'un personnage « historique » (Charlemagne, Guil
laume, Arthur) ou littéraire (Renart, Perceval), exploitation
d'un certain type social (le vassal révolté, le beau lâche, le prêtre
[258] LES GENRES 135

paillard, la femme perfide) ou d'une aventure déterminée (cycle


de la gageure : femme faussement accusée d'adultère). A chaque
cycle se rattachent des œuvres relevant souvent de plusieurs
« genres » différents ; les plus systématiquement constitués appar
tiennent à l'épopée et au roman.

1. Les genres non chantés


257. Dès le début du xIe s. se développe une abondante litté
rature (disputationes, quaestiones, tractatus, etc.) destinée aux
écoles : dépourvue de soucis esthétiques, elle échappe (sauf de
rares exceptions) au jugement littéraire. Les prétentions sty
listiques commencent avec les ouvrages visant un public plus
vaste : encyclopédies, livres de vulgarisation divers. Les recueils
d'homélie sont encore tributaires, au xIe s., de modèles carolin
giens, mais cette tradition est rajeunie par les Cisterciens qui y
introduisent souvent une note d'émotivité personnelle. Au début
du xIIe s., apparaissent quelques sermons français en vers, de
signification incertaine (artifices de prédicateurs, ou factum
pieux ?) et, après 1180-90, des collections en prose. D'autres
œuvres enfin relèvent des belles-lettres soit par leur objet, comme
les artes dictaminis, soit par l'usage qu'elles font d'un cadre
fictif (ainsi, dès le xIe s., le somnium ; en français, au xIIe s., le
« tournois », sorte d'adaptation courtoise de l'altercatio (73) ; ou
la pseudo-prophétie, très employée aux xIIe-xIIIe s. dans les
pamphlets doctrinaux). La diffusion de la courtoisie, au xIIe s.,
est jalonnée par une série d'ouvrages didactiques, en prose ou
en vers, latins, occitans, ou français, souvent très soignés, et
consacrés soit au savoir-vivre (ils portent souvent les titres
d' « enseignement », ensenhamen) soit à l'art d'aimer. Enfin
un certain goût du terroir, de sagesse pratique et d'humour, se
traduit dans de nombreuses compilations de proverbes popu
laires, parfois traduits en latin et dont certaines comportent un
réel intérêt littéraire.

258. Dès le début du xIIe s. (en France plus qu'en Aquitaine),


se dessine un mouvement de traduction d'ouvrages scientifiques
latins en langue vulgaire. Ces traductions, allant du mot à mot à
la broderie romanesque, présentent un intérêt capital pour la
formation de l'instrument littéraire. A la fin du xIIe s., la glose
qui les accompagne souvent devient allégorique et édifiante :
l'œuvre est alors dite « moralisée », et ce procédé peut s'appli
quer à n'importe quel sujet. Les traducteurs ne retiennent d'abord
136 LES XIe ET XIIe S. [259]

que des textes d'intérêt médiocre, lapidaires (exposé des vertus


des gemmes), bestaires, zoologie plus ou moins symbolique, et
dont le modèle est le Physiologus (84), plantaires (botanique de
type analogue), tous susceptibles d'utilisations allégoriques édi
fiantes ; tables de comput et opuscules moralisants ; puis, le
choix s'élargit, atteint certains auctores (Boèce, les Disticha
Catonis) ; toutefois, avant le xIIIe s., la science vivante reste
exclusivement latine. Les traductions de textes bibliques forment
un groupe particulier, qui dut être abondant, et dont l'impor
tance est grande pour l'histoire des idées, mais dont bien des
éléments ont été perdus, sinon même détruits par l'autorité
ecclésiastique (384). Ils furent dus, au xIIe s., à des initiatives
individuelles ou locales non coordonnées, et n'aboutirent pas à
la constitution d'une véritable Bible française. Il nous en reste,
en prose et en vers, de plusieurs livres de l'Ancien Testament
(certains paraphrasés), de l'Apocalypse (55) en diverses versions
(depuis le milieu du siècle, peut-être), et de divers apocryphes
dont la célèbre Visio Pauli ou Apocalypse de saint Paui (237).

259. L'historiographie proprement dite, dont la prose est


l'instrument traditionnel, est au xI° s. en net progrès. En dépit
d'un parti pris oratoire et héroïque, qui empêche la perception
claire des plans de perspective, les historiens s'efforcent vers
plus de vraisemblance, et essaient d'une maladroite critique
comparatiste. Ils tentent de juger les faits contemporains. Une
mode qui sévit dès la fin du xIIe s., et surtout au xIIIe, fait
remonter les histoires nationales de France et d'Angleterre
jusqu'à la guerre de Troie (85, 181). La biographie est à la mode,
mais on est peu habile à saisir les traits originaux qui individua
lisent. Les croisades, objet de toute une littérature, allant du
carnet de route au poème épique, provoqueront la composition
des premières œuvres historiques de langue vulgaire : au reste,
celles-ci, comparées aux ouvrages latins sur le même sujet, ne
sont guère qu'un fatras de fables et de clichés romanesques (332).

260. Quoiqu'elle profite formellement, au xIIe s., du dévelop


pement pris par l'histoire, l'hagiographie de type traditionnel
est assez pauvre. On tend plus souvent, sinon à une véritable
authenticité, du moins à l'apparence du vraisemblable ; mais
la production reste numériquement inférieure à ce qu'elle fut.
Le genre semble tomber dans une demi-défaveur. Les auteurs
se plaignent souvent de l'incrédulité du public. Les meilleures
œuvres sont des biographies de quelques grands personnages
[262] LES GENRES 137

ecclésiastiques ayant joué un rôle politique important, comme


Thomas Becket et Bernard de Clairvaux : on rejoint ici l'his
toriographie.

261. En marge de l'hagiographie proprement dite, l'intérêt


public se porte sur certaines légendes pieuses, en particulier celles
qui constituent le cycle de la Vierge (237) et dont une bonne part
provient d'apocryphes comme l'Evangelium Infantiae. Dès le
xIe s., se forment, autour d'églises consacrées à Notre-Dame, des
collections de récits miraculeux, à schéma très uniforme (un
pécheur, un pauvre hère, est sauvé pour une bonne pensée
adressée à la Vierge) : ces Miracula Virginis pullulent à Cou
tances, à Laon, Soissons, Chartres, Rocamadour. Il nous en est
resté de nombreux recueils qui, au xIIe s., commencent à passer
en langue vulgaire ; certains de ces contes ont été insérés dans
les Vitae Patrum.

262. Les genres non chantés se rattachant à la narratio


fictilis (73) restent, jusque vers 1150, presque exclusivement
de langue latine. Certains d'entre eux s'étiolent : ainsi le pané
gyrique (75) qui, dès le xIe s., ne survit guère qu'à titre d'orne
ment dans d'autres genres. D'autres rajeunissent, au contact
d'Ovide, de Juvénal, et sous l'influence de l'élan passionnel
que leur donnent les événements : épigramme, et surtout satire.
Celle-ci, souvent d'une extrême violence, s'en prend aux per
sonnes plus qu'aux institutions ; elle flagelle les simoniaques, les
mauvais moines, les femmes, tous les « états du monde », sans
mettre jamais sérieusement en doute la légitimité de l'ordre
régnant. D'autres encore, après une longue stagnation, repren
nent, au xIIe s., leur essor : ainsi l'altercatio (73) qui, très tôt,
apparaît en langue vulgaire, sous le nom de débat. Quant à
l'épopée savante, à la fable et surtout à l'épître, elles connaissent
un âge d'or entre 1050 et 1125. L'épopée latine s'applique, dès
le début du xIIe s., à de vastes sujets fictifs : aventures merveil
leuses d'Alexandre, des Troyens, de l'Israël biblique ou des per
sonnages ovidiens (233). Il est possible que la vogue naissante
des chansons de geste ait poussé les clercs sur cette voie. Le
répertoire et le style de l'épître, en prose ou en vers, sont d'une
extrême diversité. La fantaisie, le goût du dialogue intime,
s'accroissent dès le xIe s. ; on atteint parfois à une véritable
poésie. Les lettres amicales échangées d'homme à femme, de
plus en plus nombreuses, trouvent souvent, mieux que les chan
sons courtoises, le ton juste de l'amour secret. Non seulement
138 LES XIe ET XIIe S. [263]

des épîtres innombrables nous sont restées de ce temps, mais


des recueils en furent constitués dès le xII° s., peut-être dans un
but pédagogique (217).

263. La fable animale apparaît sous deux formes : rema


niement ou imitation des collections traditionnelles (72), parfois
accrues grâce aux traductions de l'arabe ; et le cycle de Renart
Isengrin. Ce dernier semble avoir cristallisé, au xIe s., autour
de quelques personnages-types, la tradition, en partie folklorique,
des histoires emblématiques d'animaux (151). Il dut être, vers
1112, virtuellement constitué ; mais il n'apparaîtra sous une forme
littéraire que vers 1150 (329). Quand, à la fin du xIIe s., il com
mence à être exploité dans des œuvres de langue vulgaire, il se
charge de traits satiriques souvent anti-féodaux.

264. Environ 1150, se développe, dans les villes de la Loire,


un genre apparemment nouveau : la « comédie latine » que Faral
nomma le « fabliau latin ». Il s'agit de morceaux (dont il nous
reste une quinzaine) partiellement dialogués, traitant une intrigue
comique, parfois triviale, empruntée à Plaute, à Térence (alors
classés parmi les auctores salirici), ou à quelque conte. Ces
« comédies », d'origine scolaire, étaient sans doute déclamées
alternativement par un lecteur et par un groupe d'étudiants (?).

265. On ne peut séparer tout à fait de ces textes (quoique la


relation soit obscure et controversée) le genre français du fabliau,
qui apparaît à la même époque et se développe, à la fin du xIIe s.,
surtout dans le nord de la France. Les inspirations sont les
mêmes : satirique, réaliste et anti-courtoise, burlesque et parfois
obscène. Il nous reste environ 150 fabliaux de longueur très
inégale (de 50 à 1.500 vers) et d'intérêt littéraire souvent nul :
avec le cycle de Renart et certains contes pieux, ils semblent
marquer l'émergence d'une littérature plus spécialement appro
priée à la bourgeoisie citadine. Les auteurs furent parfois des
clercs, mais plus souvent des jongleurs, sinon des bourgeois. Les
sujets en sont dus soit à l'invention personnelle, soit à l'ampli
fication de thèmes traditionnels, soit (plus rarement) à des contes
dont certains pourraient provenir des antiques fabulae caro
lingiennes (76), et dont plusieurs s'apparentent à des récits
orientaux (240). La vogue croissante de l'allégorie, après 1150,
les atteint rapidement. Plus tard, certains d'entre eux puisent
à la veine religieuse ou moralisante et tendent à se confondre
[267] LES GENRES 139

dans la masse des contes pieux. Une variété de fabliau est le


« monologue dramatique », sans doute mime de jongleur, et qui
peut-être fut parfois découpé en dialogue.

2. Les genres liturgiques


266. Dès le début du xIe s., la séquence, malgré la survivance
des types anciens (166), revêt de plus en plus la forme stricte du
vers rythmique, rimé et strophé. Vers 1150, cette technique
atteint sa plénitude, avec l'école française, surtout à Saint-Victor,
où la séquence devient l'un des genres poétiques les plus parfaits
du temps. Mais aussi, elle ne se distingue plus guère de l'hymne
que par sa fonction liturgique et par les tendances de son style,
plus « moderne ». Les autres tropes de la messe ou de l'office
offrent plus d'intérêt musical que littéraire. Le vers s'y substi
tuant de plus en plus à la prose, on aboutit à la formation de
chansons pieuses intercalées dans la liturgie. L'abondance de ces
interpolations conduisit certains clercs, afin d'en atténuer les dis
parates, à composer des «offices rimés» (historiae ritmicae), les unis
sant par l'homophonie et dont la toute première création pourrait
remonter à Hucbald (149). Un type particulier de trope en langue
vulgaire se répand au xIIe s. : « l'épître farcie », d'abord propre à
la fête de saint Étienne, patron des diacres et des écoliers, dans
le cycle de Noël, mais qui fut étendue à plusieurs autres solen
nités. La période qui va de 1060 à 1220 connut une extraordinaire
surproduction de tropes, séquences et hymnes (50 volumes des
Analecta hymnica, plus 10.000 inédits), en grande partie centrée
sur le culte de la Vierge et des saints.

267. La dramatisation liturgique amorcée au xe s. (165) se


développe aux xI° et xII° s., engendrant des ludi, ordines (« jeux »),
récréations collectives parfois qualifiées de « théâtre ». Cette
évolution s'accomplit sur le plan local, mais en vertu de tendances
propres à tout l'Occident. En France, c'est aux églises du
Limousin, du Val de Loire et de la Picardie que revient appa
remment le premier mérite de ces expériences. Les offices pascals
(Visitatio sepulcri) se chargent, dès le xIe s., d'éléments spec
taculaires : scènes pittoresques inspirées des Apocryphes, per
sonnages additionnels, comme le marchand d'aromates, intro
duisant un élément comique, désormais constitutif de ces « jeux ».
D'autres passages évangéliques relatifs au cycle de Pâques furent
à leur tour dramatisés : c'est ainsi que, au xIIe s., à Beauvais,
un ludus met en scène les disciples d'Emmaüs. Vers 1200, appa
140 LES XIe ET XIIe S. [268]

raît en Italie (Sienne) le premier « jeu » sur la Passion. Dès le


xI° s., le trope de Noël s'est développé çà et là en Officium pas
torum (adoration des bergers), à quoi correspond à l'Épiphanie,
un Ordo stellae, groupant les « mages » (objets de légendes attestées
dès le v° s.), avec Jésus, la Vierge, des choristes.
268. La dramatisation du sermon Contra Judaeos (71), attestée
au xIIe s., constitue l'Ordo prophelarum, rattaché au cycle de
Noël. Le grand nombre des personnages qui y défilent en pro
nonçant leurs prophéties rendait possible toutes les amplifications.
Assez tôt, des drames particuliers, dont le lien avec la liturgie
devenait fort lâche, ont dû s'organiser par découpage de cet
ensemble. D'où des jeux de Daniel, d'Adam, etc.
269. Aucun « jeu » relatif au cycle sanctoral n'est assuré avant
la fin du xIe s. Dès lors, on voit apparaître en Allemagne, puis,
dès 1100-1110, en Angleterre, ensuite en France, des drames
latins formellement proches des jeux liturgiques et consacrés
à saint Nicolas, à la résurrection de Lazare, aux conversions de
saint Paul, de sainte Catherine. Ils semblent avoir pris naissance,
non dans l'église mais dans les écoles cathédrales ou monastiques,
par application directe de légendes hagiographiques, et avoir
été joués par les étudiants et les maîtres. Ils furent parfois asso
ciés à des jeux liturgiques ; mais leur développement se fera de
façon plus libre, ils accueilleront plus vite des éléments profanes,
comiques, satiriques, et constitueront, au xIIIe s., le genre par
ticulier du « miracle dramatique ». Le groupe des jeux de saint
Nicolas, latins, et même français (399), est assez riche : la légende
de ce saint, connue en Occident dès la fin du xe s., et rendue plus
actuelle par le transfert des reliques à Bari en 1087, faisait de lui
le patron des jeunes gens. Sa fête, le 6 décembre, incluse dans le
cycle des réjouissances de Noël-saint Étienne-Innocents-Éphi
phanie, devint le théâtre d'une cérémonie scolaire burlesque
(élection d'un episcopus puerorum) à l'occasion de laquelle furent
peut-être écrits les premiers de ces jeux sanctoraux. Dès le xIIe s.,
les 4 contes principaux qui constituaient la légende de ce saint
(Les filles dotées, Les écoliers, Le juif volé et Le fils de Gétron)
furent dramatisés.

270. Dans ce vaste épanouissement, où la vie intime de


l'église et la foi populaire s'extériorisaient visuellement, les
thèmes eschatologiques trouvaient place de façon naturelle.
Toutefois, un seul texte, du xIIe s., les illustre spécialement :
le Sponsus (336).
[273] LES GENRES 141

271. Par suite de la complexité croissante du drame, et°peut


être sous l'influence des milieux scolaires, on en vint assez tôt
à le représenter hors de l'église. On utilisa, sur le parvis, une mise
en scène simultanée figurant les divers lieux (mansiones) des
dialogues successifs. L'Angleterre connut même, au XIIe s., des
espèces de théâtres permanents, tenus par des jongleurs, qui y
mêlaient les exhibitions burlesques aux représentations édi
fiantes. L'autorité ecclésiastique, qui en d'autres pays freina
cette évolution, paraît lui avoir été en France plutôt favorable.
La forme du drame est très diverse (souvent en vers, les parties
solennelles en vers plus longs que le reste du texte) ; la valeur
littéraire, inégale : parfois nulle, et parfois relevant de la meil
leure poésie latine du temps. Quoique les parties chantées consti
tuent l'ossature de ces compositions, l'élément parlé l'emportera
à la longue, sûrement dès la fin du xIIe s. La langue utilisée est
le latin ; mais, au milieu du xIIe s., s'introduisent des phrases,
puis des strophes en langue vulgaire, et l'on finira par mettre en
roman le dialogue presque entier.

3. Genres narratifs chantés

272. D'autres genres qui, par leurs origines musicales, tiennent


peut-être à la liturgie carolingienne (170, 175), s'en sont affran
chis. Ils forment deux groupes distincts, l'un narratif, l'autre
plutôt lyrique. Au premier appartiennent les chansons de saints
et les chansons de geste qui, quoique formellement bien diffé
renciées dans les documents restants, possèdent jusque vers 1200
plusieurs traits stylistiques communs : le principal est une inter
férence des notions de sainteté et d'héroïsme (187), d'où un
primat des images de force et de sagesse sur les nuances psycho
logiques. Ces deux types de chansons emploient exclusivement la
langue vulgaire.

273. L'hagiographie chantée nous est connue, depuis le


xe s. (175), par quelques textes isolés (175, 176, 294, 296) ; les
documents ne deviennent plus nombreux que vers 1120. Mais à
cette date les deux inspirations principales dont vivra cette litté
rature sont fixées : légendaire, exotique (orientale ou celtique) ;
et plus historique, autochtone (sur la base de Vitae antérieures).
Ces poèmes cessèrent sans doute, vers la fin du xIIe s., d'être
écrits en vue du chant ; dès lors, ils tendirent à se transformer en
une sorte de roman pieux. Les vers qu'ils utilisent de préférence
sont ceux mêmes des chansons de geste archaïques (276).
142 LES XIe ET XII ° S. [274]

274. Des recherches opérées depuis un siècle, il résulte avec une


quasi-certitude que la chanson de geste se constitua, comme
genre, dans la seconde moitié du xI° s., sur les territoires de
l'ancienne Neustrie ; sa création, sans être spontanée (182-189),
épanouit l'esprit d'une époque. Les chansons les plus anciennes
impliquent l'idée diffuse qu'une mission héroïque est dévolue
à la « France » ; elles traduisent le grand souci collectif que cons
titue, depuis un demi-siècle, la lutte contre l'Islam. La plupart
des chansons sont constituées sur le schéma Chrétienté-Islam,
victoire de la foi-défaite du démon, élection du chevalier-damna
tion du « Sarrasin », illustré de motifs typiques : rôle directeur
attribué à Dieu, culte des reliques, phraséologie présentant
comme un martyr la mort au combat. Les chansons de geste
s'insèrent dans une suite ininterrompue de spéculations sur le
thème du chef et du héros chrétien, que l'on retrouve pendant
deux siècles dans toute la littérature, du Saint Léger (175) au
Roland (310), à Guibert de Nogent (331) et au Laus novae militiae
de Bernard de Clairvaux (324) ; il est probable que le mot de
« geste » désigna, au xI° s., la tradition chevaleresque du lignage
seigneurial.

275. La chanson de geste emprunte, directement ou non,


à l'épopée latine, carolingienne ou antique, un certain nombre de
procédés-types : dénombrements de guerriers ou de peuples,
scènes de combat, descriptions d'armes, cours, jugements,
conseils, ambassades, épithètes figées. Pourtant, jusque vers 1150,
l'usage de la rhétorique y est plus modéré que dans tous les autres
genres de l'époque : la chanson de geste remplit alors une fonction
émotionnelle forte, exigeant un mode d'expression réaliste et
une certaine précision du trait plus que les raffinements du style.

276. Les 4 ou 5 plus anciennes chansons qui nous sont par


venues ont dû être composées entre 1070 et 1140 (310-313, 342).
Ces œuvres frappent par leur diversité de ton et de forme : octo
syllabe, décasyllabe, alexandrin ; laisses en narration suivie ou
à refrain ; récit grave ou humoristique. On est en plein bouillon
nement créateur. Puis, le genre se fixe, selon des normes que
semble avoir fournies le Roland. Après 1150, en même temps que
le genre prolifère (près de 80 chansons restantes avant 1200,
d'une longueur variant de 1.000 à 20.000 vers) et se développe de
manière homogène, des interférences se produisent avec le roman,
dans le ton et dans les thèmes. La distinction des deux genres
tend à devenir purement technique : la chanson de geste continue
[278] LES GENRES 143

à être chantée et est écrite en laisses (depuis 1150-80, celles-ci


sont plus souvent rimées qu'assonancées). La veine initiale se
tarit, et fait place à un plus grand souci littéraire, mais la qualité
faiblit. La tendance à la cyclisation (256) se manifeste fortement :
on tend à constituer des familles de chansons, rattachées au
nom d'un même héros, ou à une situation typique. D'où l'inva
sion de personnages intermédiaires destinés à assurer une filiation ;
les transferts géographiques, situant dans telle région un héros
traditionnellement localisé dans une autre ; les chansons addi
tionnelles destinées à pourvoir une biographie héroïque des
chapitres qui lui manquent (« enfances », « moniages ») ; enfin,
les remaniements de textes plus anciens. Sauf exceptions, à
partir de 1150-60, cette littérature n'a plus « d'épique » que
quelques procédés traditionnels (combats, description d'armées,
choix des personnages).

277. La relation des chansons de geste avec l'histoire est des


plus lâche, aussi bien dans leur source lointaine (182-185) que par
rapport à l'époque qui les vit naître. Les noms de personnages
historiques et les toponymes sont traités comme un pur matériel
verbal, et souvent très malmenés. Parfois, néanmoins, dès le
xIIe s., des historiens utilisent des chansons comme source d'infor
mation : on ne semble guère avoir douté de leur valeur documen
taire, et la critique, à leur égard, se bornait à la comparaison.
Nous ignorons à quelle catégorie d'écrivains appartinrent les
premiers auteurs de chansons de geste : au xIIe s., de grands sei
gneurs, comme Baudouin de Guines peut-être (382), en compo
sèrent ; parfois aussi, sans doute, des jongleurs ; mais dans la
majorité des cas, il semble que l'on ait à faire à des hommes de
solide culture, et rompus aux exercices de composition littéraire.
Quant à la musique des chansons de geste, elle ne nous est acces
sible qu'à travers de rares documents, dont l'interprétation a
conduit à des résultats presque contradictoires : était-elle un
récitatif (Beck) ; une musique de danse élémentaire (R. Louis) ?
Selon J. Chailley, elle comportait une mélodie à 3 timbres (into
nation, développement, conclusion) librement combinés par le
chanteur selon la longueur de la laisse : cette mélodie serait en
rapports étroits avec celles des lais (288) et des chansons de
toile (285), toutes dérivant de la musique tropée du x° s.

278. Divers historiographes des xI° et xII° s. font allusion à


des cantilenae chantées soit sur un héros épique (ainsi Guillaume,
selon Orderic Vital), soit sur un grand personnage contem
144 LES XIe ET XIIe S. [279]

porain. Certains critiques ont entendu par là nos chansons de


geste. Mais il semble plutôt qu'il se soit agi de chansons de soldats,
courtes et parfois satiriques. Aucune d'entre elles ne nous est
restée, et leurs relations possibles avec les chansons de geste
relèvent d'hypothèses incontrôlables.

4. Genres chantés lyriques


279. Le groupe lyrique constitue, du point de vue musical,
une unité qui semble irréductible : la seule distinction valable
est sans doute celle qui oppose les formes à refrain (avec alter
nance mélodique) aux formes sans refrain (avec répétition d'une
même mélodie à chaque strophe). Mais, par son appareil verbal,
cette poésie peut être subdivisée en 3 membres. Le premier est
constitué par l'ensemble de la poésie latine chantée d'usage non
ecclésial, telle qu'elle nous a été conservée principalement dans
une dizaine de recueils collectifs, dus en grande partie à des
vagants. Ces recueils, dont plusieurs furent constitués en Alle
magne, contiennent de nombreux éléments d'origine française,
remontant pour une part au milieu du xIIe s. Le plus important,
dit des Carmina Burana (410), a parfois donné son nom à toute
cette littérature. Le choix des sujets, le ton du style et les pro
cédés formels sont très divers ; toutefois, à mesure que l'on
avance dans le temps, l'empreinte scolaire se marque plus forte
ment, le mépris pour les laici perce davantage, l'élément religieux
recule devant la satire et les thèmes épicuriens. Les pièces éro
tiques sont nombreuses et comportent, en dehors des invita
tiones (172), deux types principaux : l'un (évocation de la nature,
louange de l'aimée, demande) connaît toutes les variations, de
la passion sublimée à l'obscénité ; l'autre (adresse à une proxé
nète) vante ou déplore la vénalité de l'amour. Le langage amou
reux dispose d'un vocabulaire propre, d'origine mi-scolaire mi
féodale (militare Veneri, servitus, Domina). Une certaine parenté
avec la poésie des troubadours est perceptible, mais difficile à
définir : Spanke, Brinkmann et d'autres ont voulu voir dans la
poésie des vagants la source principale de tout le lyrisme du
xIIe s. Du moins est-il probable que, disposant d'une gamme très
vaste de thèmes et de moyens, elle impressionna plus ou moins
de nombreux poètes de langue vulgaire. Mais l'inverse a pu se
produire souvent, surtout après 1150.
280. Le second membre du groupe lyrique est constitué par
la poésie dite « courtoise ». Beaucoup moins émouvante et plus
conventionnelle que le lyrisme latin, elle occupe dans l'histoire
[281] LES GENRES 145

des lettres une position plus centrale : celle-ci est due à l'influence
considérable qu'elle exerça directement, à la fois sur la poésie
et sur le vocabulaire affectif des idiomes modernes. Quelle qu'ait
été son origine (206, 230, 279), il est probable qu'elle se constitua
peu à peu, au cours du XI° s., en Aquitaine. Selon Bezzola, le
génie propre de Guillaume IX (314) sut cristalliser des tentatives
éparses, et créer une formule valable. Dès les années 1120-1130,
le style de ses pièces les plus raffinées prévalut, et le genre se
fixa formellement : tous les troubadours ne se plièrent pas volon
tiers à l'éthique courtoise (230), mais, si même ils la condam
nèrent, ils entrèrent dans son système verbal.

281. Celui-ci est défini par une certaine « topique », et par


des modes de composition déterminés. Le plus caractéristique
est la « chanson » (vers, du versus latin (221), puis canso), exclu
sivement consacrée à l'amour, au point que le mot amor y désigne
à la fois ce sentiment et l'art de le chanter. Musicalement, elle
comporte soit une alternance de phrases mélodiques conforme
à la succession des rimes, soit l'application d'une mélodie diffé
rente à chaque vers de la strophe : les combinaisons sont innom
brables. Littérairement, elle implique une figuration typique
des rapports sentimentaux : opposition d'une dame, désignée
par un pseudonyme symbolique (senhal), en général mariée,
soucieuse de sa réputation (pretz), consciente de sa dignité (valor),
et d'un soupirant séparé d'elle par divers tabous sociaux ou
affectifs ; d'où le schéma passe-partout : louange-désir-douleur
espoir. Elle comporte plusieurs sous-espèces, de structure mélo
dique semblable, mais différant d'elle par leur contenu : escondig
(justification), comjat (prise de congé), « salut d'amour » (en style
d'épître) ; sirventes, surtout consacré à la satire politique (234) ;
planh (déploration) ; tenso, partimen et jeu-parti (sorte d'aller
catio sur un sujet amoureux, qui ne se répandit guère dans la
France du Nord qu'au xIII° s.). Le descort (exposé d'un désaccord
sentimental) apparaît à la fin du xIIe s., et présente une structure
différente, proche du lai lyrique français (288). La mélodie de
tous ces poèmes est d'un caractère savant qui trahit l'influence des
abbayes aquitanes, mais sur la nature exacte duquel règne une
certaine incertitude. Elle semble reposer sur un rythme ternaire où,
malgré l'absence de syllabisme, à chaque unité de mesure cor
respond en principe un accent de mot. Le choix du mode musical
est ainsi lié à la forme du texte. Toutefois, il arrive souvent que
l'accord expressif (représentation affective) (36) ne se réalise que
dans la première strophe.
P. ZUM'r111 , I : 10
146 LES XIe ET XIIe S. [282]

282. Verbalement, la poésie des troubadours et de leurs imi


tateurs (qui nous est parvenue, du reste, très fragmentairement
dans les « chansonniers » (445) des xIIIe et xIve s.) est, dans l'en
semble, d'une grande monotonie. Dès 1140-50, le style en est, soit
concis et obscur jusqu'à l'affectation (trobar clus), soit, par réac
tion, travaillé en fonction des seules figures de son et de mots
(trobar ric). Une sorte de confusion volontaire entre le mot et
le sentiment rend parfois le sens illusoire. Seul un très petit
nombre de poètes réussit à atteindre une véritable authenticité
suggestive. Néanmoins, les troubadours auront été les premiers
en Occident à cultiver la poésie pour elle-même ; ils furent obsédés
par le souci de la forme pure et de la perfection propre aux mots
de la langue vulgaire. Dès le début du xIIe s., ils discutèrent leur
art, formulèrent des règles, unirent l'acte créateur à celui
de critique. Leur message, entendu et accepté dans toute
l'Europe (245), y rallia la plupart de ceux qui ressentaient une
véritable vocation poétique. Ce sont eux qui introduisirent dans
la langue romane littéraire l'usage massif des métaphores (1).

283. Le lyrisme courtois dut pénétrer d'abord en territoire


français dans sa langue originale : une demi-douzaine de trouba
dours, au xIIe s., fréquentèrent des cours de France ; de nom
breux chansonniers français contiennent des pièces occitanes
hybridisées. Vers 1160-80, apparaît une poésie courtoise en
français. Mais elle s'implante mal ; très tôt, elle reçoit des atté
nuations (formelles et thématiques) dues peut-être à l'influence
latine. La langue française résista toujours aux excès du trobar
clus. Les « trouvères » de stricte obédience courtoise se situent
entre 1170 et 1230 : l'espace de deux générations.Au delà de cette

(l) Dans la suite de ce livre je me bornerai à relever les faits les plus saillants
de l'histoire littéraire occitane, et citerai les principaux troubadours surtout
par rapport à leur influence sur les Français. L'unité organique des littéra
tures gallo-romanes ne semble pas en effet avoir duré au delà du milieu du
xI° s. (296), si ce n'est dans certaines régions médianes, comme le Poitou.
Désormais, les relations sont d'échange plus que de communauté génétique :
jusque vers 1200, la poésie lyrique courtoise est, en France, un élément d'impor
tation ; en revanche, les genres occitans non lyriques (épopée, roman), du
reste assez pauvres, sont plus ou moins empruntés au français, et vivent pour
une part de traduction. Dans son ensemble, la littérature occitane se distingue,
dès 1050-1100, assez nettement de la littérature française, à la fois par son
orientation géographique (les relations principales s'établissent avec l'Espagne,
puis l'Italie) et par certain caractère général, à la fois plus raffiné et plus
grave, plus conventionnel et plus austère. Cette divergence culturelle de
l'Aquitaine et de la France ne sera réduite, vers les xivº-xv° s., que par
l'extinction des veines propres à celle-là. Le premier Méridional qui fut un
grand écrivain d'expression française fut Antoine de La Salle (1388-1464).
[285] LES GENRES 147

date, les thèmes courtois, complètement assimilés, se fondent


dans la vaste synthèse intellectuelle et esthétique du XIII° s.

284. Dans le dernier membre du groupe lyrique, on peut


ranger un certain nombre de genres où l'on a longtemps cru
reconnaître la survivance d'une inspiration « populaire ». Tou
tefois, la plupart des documents qui nous en restent (aucun n'est
sûrement antérieur au milieu du xIIe s.) ont subi une forte
influence courtoise. Jeanroy pensait y discerner quelques thèmes
archaïques, que G. Errante attribue à une influence néolatine,
mais que l'on retrouve dans les chansons andalouses bilin
gues (239) : amour de jeune fille se heurtant à l'opposition de
parents, à l'indifférence ou à l'éloignement de l'homme ; scènes
de rendez-vous ; plaintes de femme abandonnée ; le tout avec
une grande liberté de ton.

285. Il nous reste quelques chansons dites de toile, courts mor


ceaux, en strophes simples assonancées ou rimées, à refrain,
présentant allusivement un bref drame d'amour. Elles semblent
liées, d'une manière très obscure, aux chansons de geste dont
elles partagent peut-être la structure mélodique (277). Le style
en est d'une extrême limpidité, entièrement dépourvu d'effets
rhétoriques. Ce genre, l'un des plus purs poétiquement que nous
ait légué cette époque, ne vécut pas au delà du XII° s., et n'est
attesté qu'en français. La rotrouenge, qui en est souvent proche
par la versification, est moins bien définie : peut-être carac
térisée à son origine par sa seule structure musicale (refrain
incorporé à la mélodie de la strophe ?), elle semble avoir désigné
indifféremment, au xII° s., la plupart des chansons françaises
d'inspiration non courtoise. La romance est, comme la chanson
de toile (dont elle provient peut-être ?), une composition « à
personnages » (mise sur les lèvres d'un personnage fictif) : de
forme assez imprécise, elle groupe des chansons de mal-mariée,
de nonne-malgré-elle, d'amant rebuté ; la reverdie en est une
variété fantaisiste et légère (sur des thèmes printaniers, marqués
par l'influence courtoise). L'aube qui peut-être remonte à une
tradition assez ancienne (174) n'a laissé que peu de documents :
elle comporte 3 éléments thématiques, dont le troisième au moins
est typiquement (?) courtois : séparation des amants à l'aube ;
chants d'oiseaux et lumière du levant ; intervention du guetteur
ou du gardien. La mélodie en est originale et de type savant.
Il se peut qu'en France ce genre se soit développé parfois en
une sorte de mime. -
148 LES XIe ET XIIe S. [286]

286. Il dut exister de nombreuses chansons de danse. Des


traces de leur influence se retrouvent dans la plupart des genres
chantés. Toutefois, l'attitude de l'église envers les divertisse
ments chorégraphiques (129) gênait leur développement lit
téraire ; puis, l'adoption de la danse dans les milieux mondains
entraîna le remaniement du matériel antérieur : quoique l'exis
tence de danses populaires chantées soit attestée au xIIe s.,
nous ne possédons que des textes d'origine courtoise (les plus
anciens de la fin du xII° s.), beaucoup à l'état de fragments (des
centaines en français). Littérairement, ces chansons se groupent
selon 3 types : chantées par les danseurs eux-mêmes, par un
accompagnateur, ou par un tiers invitant à la danse ; leur style
est relativement simple. Musicalement elles sont de structure
mélodique à refrain, presque toujours syllabique et qui ne semble
pas avoir été modale (caractère archaïque populaire ?). Il en
existe plusieurs variétés, encore mal définies avant le xIIIe et
même le xIve s. : carole, ballette (réduite à 3 couplets, de type
simple), vireli (443) et rondeau (ce dernier remontant peut-être à
d'anciennes danses printanières) (427) ; estampie, adaptation tar
dive de musica sine littera (223), à mélodie de type peut-être
séquentiel.

287. La pastourelle, dont la mélodie, du même type en général


que la chanson courtoise, est assez pauvre, soulève divers pro
blèmes. Il nous en reste des exemplaires latins (mal distincts
des invitationes), occitans et français. Presque toujours dialoguée,
la pastourelle comporte 4 types principaux : rencontre d'un che
valier et d'une bergère qui, séduite ou cédant à la force, s'aban
donne ; rencontre où la bergère résiste, appelle à l'aide, met en
fuite son poursuivant ; description de jeux rustiques, entre
bergers et bergères, auxquels assiste une chevalier ; enfin, simple
dialogue sur un thème amoureux, entre un chevalier et une pay
sanne ou des paysans. Dans la forme où il nous est parvenu, ce
genre semble provenir d'une exploitation des thèmes idylliques
traditionnels (pastourelle viendrait de carmen pastorale) stylisés
en milieu courtois. Il est douteux que celles qui nous sont par
venues contiennent des éléments vraiment archaïques (popu
laires ?). Le motif fondamental en est l'opposition humoristique
entre le monde aristocratique galant et la rusticité rouée des
« vilains ». En passant en français, un demi-siècle après son inven
tion en occitan (les textes latins sont plus tardifs), la pastourelle
change un peu de caractère : le pittoresque s'accroît, l'action
s'anime, quelque grivoiserie s'y introduit, le chevalier joue plus
[289] LES GENRES 149

souvent un rôle ridicule ; on peut supposer un rapprochement


avec les fabliaux (265) et peut-être la résurgence de thèmes non
courtois, sinon pré-courtois. Malgré des redites et des clichés,
les pastourelles françaises sont souvent de petits chefs-d'œuvre
de poésie badine.

288. On relève, après 1150, une littérature assez abondante


de chansons pieuses consacrées à Dieu, à la Vierge, aux saints,
en latin, en langue vulgaire ou bilingues ; quelques-unes sont
d'origine valdésienne (198). Leur contenu seul les distingue des
autres genres lyriques, dont elles empruntent librement le cadre
formel (256). Quant aux « chansons de croisade » lyriques (appel
aux armes, réflexions morales sur le « pèlerinage », regret du croisé
quittant son amie, plaintes d'une femme dont l'ami s'est croisé,
satire politique), elles se confondent très tôt (dès environ 1135
en occitan, 1160-70 en français), soit avec la chanson d'amour,
soit avec le sirventes ou son analogue français le serventois. Le
nom de lai dont on se sert aussi pour désigner diverses compo
sitions narratives (290), s'applique à un genre lyrique fréquent
en latin et en langue vulgaire dès la fin du xIIe s., accueillant les
inspirations les plus différentes, et où des auteurs comme Beck,
Gérold, Spanke, ont vu une adaptation tardive de la séquence :
il est caractérisé par le syllabisme de la mélodie et la longueur
et le nombre (jusqu'à 20) de ses strophes, toutes différentes les
unes des autres. Ce genre, considéré comme très difficile, fut
l'un des plus admirés. Ses rapports avec les lais celtiques (242)
sont obscurs et peut-être inexistants.

5. Le roman

289. Le mot de « roman » désigna longtemps tout écrit en


langue vulgaire, par opposition au latin. Le genre que nous nom
mons ainsi ne fut pas nettement identifié aux xIIe et xIIIe s.
Pour le public des cours, il se confond, avec la chanson de geste,
l'histoire et une certaine hagiographie, dans la catégorie vague
des récits plaisants. Néanmoins, dès son apparition, vers 1150,
il possède plusieurs caractères propres : il peint des aventures
merveilleuses, souvent liées par le procédé de la « quête » et
farcies d'intrigues amoureuses ; il montre une forte tendance
à expliquer les actions par leur ressort psychologique ; la cohé
rence de l'œuvre est assurée par des procédés de composition
numérale et thématique plus que par nécessité dramatique ; la
forme, très soignée, est d'une structure excluant absolument
150 LES XIe ET XIIe S. [290]

le chant (251). Historiquement, le roman naquit, peut-être sous


l'influence indirecte des chansons de geste, auxquelles il emprunta
de nombreux procédés, d'une adaptation, au public des cours,
de l'épopée latine savante (262) et de la chronique lettrée. Sa
genèse fut d'ordre essentiellement esthétique. Elle peut remonter
au second quart du xIIe s. : il est possible que des documents plus
anciens soient perdus. La grande floraison commence vers 1150.
Dès lors, le genre se développe avec beaucoup d'unité : les varia
tions que l'on constate dans le choix des sujets (d'où les classi
fications de « roman antique », « roman breton », etc.) corres
pondent à une succession de modes ou trahissent l'influence
personnelle de quelques écrivains marquants. Après un temps
où l'on recourut de préférence aux sujets classiques (233), on
assiste à une double invasion de thèmes dits byzantins (238)
et celtiques (243). Ces derniers semblent avoir conquis définiti
vement la faveur des lettrés grâce à l'ouvrage de Geoffroy de
Monmouth (243). On admit que toutes les aventures de ce type
se déroulaient sous le règne d'Arthur et dans l'orbite de sa cour,
symbolisée par la Table Ronde (roman « arthurien »). Il nous
reste une centaine de romans, des années 1150-1220, la quasi
totalité en français. Ils propagent une conception courtoise de
l'homme et de la chevalerie. Dans la peinture de l'amour, ils
empruntent parfois aux troubadours certains thèmes ou situa
tions-types, mais la plupart se contentent d'adopter les traits
les plus généraux de leur éthique : moins qu'une influence lit
téraire directe, il y a sur ce point pression générale des mœurs
(sur lesquelles le roman agit à son tour). G. Paris a classé, sans
doute abusivement, sous le nom de « romans d'aventures », tous
ceux dont l'action ne se situe ni dans l'antiquité ni en Bretagne, et
dont les personnages ne furent pas repris dans d'autres ouvrages.
Les œuvres de ce type ont en général un caractère plus réaliste.
Objectivement, à part le type arthurien, le genre romanesque
forme une vaste et diverse unité à l'intérieur de laquelle il est
impossible de pratiquer des divisions. Plusieurs romans, à partir
de 1200, s'inspirent même de la chronique contemporaine. Il
est digne de remarque que les rares romans occitans qui nous
sont restés appartiennent tous à la veine réaliste et psycholo
gique : le type merveilleux n'est pas représenté.

290. Vers 1170 apparaît un genre romanesque mineur, appelé


lai, qui semble provenir d'une amplification narrative des lais
celtiques chantés (242); mais, très tôt, il tend à se confondre soit
avec le roman soit avec le fabliau, dont rien ne le distingue net
[290] LES GENRES 151

tement, ni dans ses thèmes ni dans son style. A la fin du xII° s.,
les Occitans créent le type de récit dit nova, « nouvelle », sorte
de courte histoire d'amour, distincte du roman en ce qu'elle narre
une unique aventure, et du fabliau par l'absence de toute vul
garité.
CHAPITRE V

LE XI° SIÈCLE :
ÉTAPES ET CEUVRES PRINCIPALES

291. Bien qu'un classement chronologique rigoureux des


œuvres soit impossible, et que pour certaines d'entre elles les
écarts de datation atteignent vingt, trente, voire cinquante ans,
la période qui va de 1030 à 1110 environ présente une physio
nomie générale assez précise, et l'on peut y distinguer, avec une
approximation suffisante, deux étapes de développement. La
remière correspond à peu près au règne du Capétien Henri Ier
(1031-1060) : la littérature latine, en dépit de l'importance prise
par les écoles cathédrales (196), ne s'est qu'en partie affranchie
des habitudes monastiques du xe s. ; en revanche, une poésie
de langue romane apparaît constituée, et possédant désormais
un commencement de tradition. La seconde étape correspond au
règne de Philippe Ier (1060-1108) : une percée définitive s'est
opérée ; c'est dans des textes de cette époque que sont attestées
pour la première fois la plupart des formes nouvelles qui, en
latin et en roman, vont, pendant deux ou trois siècles, définir
la littérature vivante.

l. Le second tiers du siècle

292. La querelle bérengarienne (212) est, dans le domaine


« savant », le seul événement littéraire. Bérenger (f 1088), ancien
élève de Fulbert (156), poète d'inspiration mystique et théologien,
commence vers 1040-45, à Tours, son enseignement. Dès 1047, son
interprétation rationaliste de l'Eucharistie provoque l'interven
tion de divers prélats ou professeurs de Liége, de Langres, du
Bec, d'Angers, de Troarn. Après 1070, la polémique s'étendra à
l'Allemagne et à l'Angleterre. On voit ainsi se tisser, entre quel
ques représentants avancés des arts du raisonnement (211), un
réseau de correspondances passionnées : phénomène inconnu
[294] ÉTAPES ET CEUVRES PRINCIPALES 153

depuis l'époque de Charles le Chauve (106), première élaboration


d'un milieu intellectuel dégagé d'attaches territoriales. Les
ouvrages écrits à cette occasion se signalent par la simplicité
de la syntaxe, l'usage de néologismes, de termes concrets, dans
l'ensemble par une rupture avec l'aspect purement formel de
la tradition scolaire.

293. Pour le reste, la littérature latine ne possède pas alors,


en France, de grandes figures telles qu'à la même époque l'ascète
Pierre Damien en Italie ou les poètes Wipo et Amarcius en
Allemagne. L'hagiographie (Vitae, Miracula), l'historiographie
(Gesta d'évêchés, biographies de prélats ou de fondateurs), les
travaux sur les arts du quadrivium, ne marquent guère de pro
grès par rapport à l'époque précédente, et leur intérêt littéraire
est des plus médiocres. Numériquement, ces genres sont toujours
représentés de manière éminente dans le triangle Picardie-Wal
lonie-Lorraine (148) : Saint-Omer, Cambrai, Corbie, Brogne,
Toul, Blandigny, Florennes, Liége surtout. Sur la Loire, Fleury
est encore un centre important (154), dont la bibliothèque est
renommée et dont les copistes s'intéressent même à la littérature
de langue vulgaire : ils transcrivent, au xI° s., l'aube bilingue (174),
le Boeci ( 176) et la Sainte Foy (296).
294. C'est en Normandie qu'apparaissent les premières inno
vations. Rouen devient un centre : le moine Ainard, au milieu
du siècle, y écrit sa Vita Catharinae, qui engendra beaucoup plus
tard toute une littérature en français. Une Translatio de saint
Wulfram signale l'existence, en 1053, d'un chanoine de la même
ville, Thibaut de Vernon, qui avait (sans doute vers 1030-50)
mis en langue vulgaire et en forme de chansons multa gesta sanc
torum. Rien ne nous reste de ses œuvres, mais on a parfois sup
posé, sans preuves, que Thibaut serait l'auteur d'une Chanson
de saint Alexis, en français, d'origine vraisemblablement nor
mande, que l'on date de 1040 environ. Cet ouvrage est composé
de 125 strophes de 5 décasyllabes (4 + 6) assonancés. Le récit
suit de près une Vita reposant sur la légende syrienne (143) : récit
de caractère exotique, d'intérêt autant romanesque que propre
ment religieux. C'est l'un des plus beaux poèmes de notre ancienne
littérature, d'un art savant, un peu hiératique, d'une parfaite
sûreté de moyens. On y a relevé des influences virgiliennes et
quelques procédés de l'épopée latine carolingienne. L'exposé est
plus typique que théologique ; mais l'égalité du ton, la rigueur du
plan et la richesse de ses parties témoignent d'un sens rare de
154 LES XIe ET XIIe S. [295]

l'équilibre architectonique. L'auteur trouve des accents assez


forts pour tirer de ses thèmes moraux (impassibilité à l'égard
de la vie, refus des amours humains les plus purs) un véritable
lyrisme de la douleur et du sacrifice. Le succès de son œuvre est
attesté par le nombre des manuscrits et par les remaniements
et les imitations qu'on en fit aux xIIe, xIIIe et xIve s., en forme
épique, romanesque, dramatique. Nous ignorons tout du mode
de déclamation de la chanson : sur la base de simples ana
logies (175, 296), on peut supposer qu'elle fut primitivement
chantée à l'occasion de cérémonies liturgiques (?).

295. D'une époque moins aisément déterminable, mais qui


peut n'être pas postérieure au troisième quart du siècle, un manus
crit de saint Martial nous a conservé 3 morceaux de caractère
liturgique, tropes ou proches des tropes : un cantique bilingue
(strophes alternativement latines et occitanes), In hoc anni
circulo, construit sur un schéma de zéjel (253); et deux textes
en dialecte local : un chant à la Vierge et un court fragment des
tiné à servir de conclusion passe-partout à des cantiques de
l'office de matines. Ce dernier semble attester l'usage général
alors, à Limoges, de la langue vulgaire durant les liturgies noc
turnes (175) ; les neumes en indiquent une mélodie à 3 formules
d'intonation et 4 de conclusion, distribuées selon les hémistiches.
J. Chailley présume que ce peut être là le type musical originel
de la laisse narrative.

296. D'environ 1060, peut-être un peu avant, date une Chan


son de sainte Foy, écrite dans un dialecte occitan du sud (Cer
dagne), sans doute par un moine lettré, en relation avec l'abbaye
de Conques : il exploite librement le Panaretos, recueil de
documents sur sainte Foy d'Agen, compilé entre 1020 et 1050 à
Conques, où l'on en conservait les reliques (dans une statue
châsse qui est l'un des chefs-d'œuvre de l'art pré-roman). Il
brosse un tableau puissant d'antithèses, encadrant un récit haut
en couleur : Dieu-l'enfer, rédemption-persécution, triomphe des
martyres-punition des idolâtres. La composition, reposant sur
des effets de symétrie, est très étudiée, presque affectée. Les
593 vers du poème sont groupés en 55 laisses d'octosyllabes (251),
type qui se retrouvera dans le Gormont (313) et l'Alexandre (343).
Ils sont rimés avec soin : c'est le plus ancien texte roman rimé,
et non assonancé (255). La syntaxe est modelée sur le schéma
mélodique. Alfaric suppose que cette œuvre était chantée par les
laïcs aux matines du 6 octobre, fête de sainte Foy ; le texte, où
[299] ÉTAPES ET CEUVRES PRINCIPALES 155

abondent monologues et dialogues, était sans doute réparti entre


des voix alternées et peut-être mimé et dansé.

297. L'auteur déclare qu'il compose a lei francesca. Cette


allusion, jointe au témoignage sur Thibaut de Vernon (294),
atteste l'existence désormais d'un véritable mouvement litté
raire roman. Peut-être la crise où commence à entrer le système
féodal, dont cèdent peu à peu les séparatismes, favorise-t-elle
la confrontation des expériences locales et la circulation des
œuvres. Il semble que la première moitié du xIe s., ayant ainsi
réussi la concentration des énergies linguistiques romanes, sou
tenues, dans leur premier effort littéraire, par le cadre et les
modèles ecclésiaux, ait brisé un obstacle, rejeté une inertie, et
ouvert la porte toute grande aux multiples initiatives créatrices
de la génération suivante.

2. Le règne de Philippe Ier


298. Après 1060-70, la diffusion des belles-lettres est générale
sur tout le territoire situé à l'ouest d'une verticale Metz-Marseille.
Une fermentation intense travaille tout ce qui, dans la nation,
dispose d'une possibilité d'expression. L'activité littéraire des
Scoti (51) prend fin sur le continent vers 1080. La vieille tradition
hagiographique paraît épuisée. Les querelles idéologiques se
multiplient. Nombre des ouvrages qu'elles suscitent sont écrits
en forme dialoguée. Jusqu'au début du xIIe s., on discute, avec
une passion grandissante, les thèses de Bérenger(292). La querelle
des investitures (194, 212, 228) s'engage. On recueille les premiers
indices d'une controverse sur le judaïsme, impliquant une cer
taine réflexion historique sur le dogme, à laquelle du reste l'igno
rance où l'on est de l'hébreu et de la Cabale enlève toute perti
nence. Cependant, le Rabbin Raschi (+ 1105), de Troyes, laisse
plus de 3.000 gloses franco-hébraïques sur la Bible et le Talmud.
299. Des vieilles abbayes ne sort plus grand'chose. La veine
créatrice a passé aux écoles nouvelles, qu'illustrent une série de
dialecticiens, tous plus ou moins poètes : au Bec, les deux Italiens,
futurs archevêques de Cantorbéry, Lanfranc (f 1089), protégé
de Guillaume le Conquérant, puis Anselme (f 1109), premier
philosophe de grand format que l'on ait vu depuis Scot
Érigène (106), et dont la pensée, exprimée dans des monographies
un peu incohérentes, implique toute la pré-scolastique du xIIe s.
A Chartres, l'évêque Yves (+ 1117) est un canoniste de valeur.
156 LES XIe ET XIIe S. [300]

A Laon, un autre Anselme (f 1117), plus médiocre, introduit


dans l'usage scolaire les libri sententiarum, recueils d'aphorismes
patristiques, origine des summae du xIIIe s. (452). Le grammai
rien Aimeric d'Angoulême publie en 1086 une Ars lectoria, l'un
de nos remiers traités de critique littéraire appliqué aux auc
tores (217).

300. Vers 1050, se dessine dans tout l'Occident un vaste


renouveau de la poésie latine d'imagination. En France, les
thèmes préférés sont encore religieux ; mais la satire, sociale ou
personnelle, prend une place croissante ; les premières traces
apparaissent, d'une mode antique et ovidienne (233). Le ton se
rapproche d'un lyrisme personnel. On cultive les formes brèves,
mais le style est souvent besogneux, compliqué, chargé d'éru
dition. Les poèmes de circonstance sont nombreux, mais il n'est
pas certain (en dépit d'une allusion obscure du chroniqueur
milanais Landolf) que l'expédition de 1099 (202) ait déjà connu
des chansons lyriques « de croisade » (288). C'est dans les pro
vinces du Centre-Ouest qu'apparaissent, presque simultanément,
les 3 plus grands poètes latins du temps.

301. L'Angevin Marbode (1035-1123), évêque de Rennes


en 1096, considéré comme un nouvel Ovide, lettré, aimable, assez
conventionnel d'abord, s'oriente vers plus de profondeur dans
sa vieillesse. Son œuvre, très importante, imitant Ovide, Martial,
Ausone, comporte 3 parties distinctes. Les poèmes profanes :
épigrammes ; panégyriques ; épîtres, pleines d'une amicilia à
l'antique, parfois adressées à de grandes dames (206) ; pièces
légères, souvent érotiques. Poèmes pieux : séquences, hymnes,
considérations sur la vieillesse, le temps, la vanité ; pièces à sujets
bibliques ou hagiographiques-exotiques. Ouvrages didactiques
enfin : un lapidarius, fondé sur Isidore et Solin, qui fut traduit
plusieurs fois en français aux xIIe-XIIIe s. ; un traité de style.
L'ensemble de cette œuvre révèle un homme sympathique et
doux, sensible à la beauté des choses et comme fasciné par le
symbolisme latent de la nature. De tous les poètes d'alors, il est
le moins « classique » (18) dans la forme.

302. Baudri (1046-1130), né à Meung, étudiant à Angers, puis


abbé de Bourgueil, familier des milieux normands et anglais, est
un pur homme de lettres, léger, amateur de belles formes et de
potins littéraires. Il connaît et imite l'Anthologia latina. Ses sujets
embrassent une vaste gamme des tons, allant du plus galant au
[304] ÉTAPES ET CEUVRES PRINCIPALES 157

plus austère. Il correspond, en vers, avec plusieurs princesses


anglo-normandes à qui il vante son amitié, son goût des lettres,
leur beauté ou les charmes de la campagne. Il pastiche les Tristes
et les Héroides d'Ovide. Il manque un peu de souffle, mais
triomphe dans la finesse allusive. On lui doit aussi deux ouvrages
historiques remarquables : une Historia Hierosolymitana, écrite
vers 1107, récit de la première croisade, sans doute sur la base
d'un document perdu ; et une Vita de Robert d'Arbrissel (195).
Son influence se fait sentir au loin : Réginald, moine de Cantorbéry
(+ env. 1109), auteur de poèmes de type hymnique et d'une
épopée sur saint Malchus, l'imite avec application.

303. Le Maître par excellence, dont le génie imprimera sa


marque à tout le xIIe s. latin, est Hildebert de Lavardin (1056
1133), écolâtre puis évêque du Mans. C'est le tempérament
poétique le plus pur du siècle. Il montre le souci constant d'une
adéquation parfaite de l'expression à la pensée. Son œuvre poé
tique embrasse tous les registres alors pratiqués, et s'y maintient
dans une sorte d'urbanité et de bon ton. C'est un « classique »,
chez qui les auctores, complètement assimilés, animent de l'inté
rieur la langue. Satires, pastiches, élégies (dont deux admirables
morceaux sur les ruines romaines et le topos de l'Urbs beata) ;
épitaphes, épigrammes, épîtres. Il semble avoir eu de ferventes
admiratrices, dont la reine Mathilde et Adèle de Blois (206), et se
plaint d'être accablé de poèmes d'amour ! Parmi ses poésies reli
gieuses, les plus notables sont les séquences, d'une grande inten
sité expressive et qui forment deux groupes : sur des thèmes
personnels, en vers métriques ; sur des thèmes dogmatiques, en
vers rythmiques. Il s'adonne avec prélidection à la poésie nar
rative de sujet biblique (plus de 70 pièces) : une veine presque
épique s'y mêle au goût du pittoresque, de la haute couleur, et à
l'amour de l'homme. Divers travaux d'hagiographie (en parti
culier sur des saints orientaux) et de morale complètent cette
œuvre presque universelle.

304. De nombreux poètes mineurs témoignent, dès 1080-1100,


de l'étendue et de la complexité de cette « renaissance » : l'arche
vêque Giboin de Langres ; Godefroi, écolâtre de Reims, précieux,
élégiaque mais auteur d'un vigoureux panégyrique de Guillaume
le Conquérant ; Pierre, dit le Chantre, chanoine de Saint-Omer,
dont l'œuvre est considérable (en particulier une légende de
Pilate, et un poème sur Phèdre et Hippolyte) ; Serlon, chanoine
de Bayeux, qui rime avec soin des Invectiones d'une violenee
158 LES XIe ET XIIe S. [305]

presque obscène ; les hymnologistes Adhémar de Montreuil


(auteur du Salve Regina ?) et Geoffroy de Vendôme. C'est sans
doute vers 1100, dans la région ligérine, que fut écrit un De lupo
(histoire du loup qui se fait moine), poème épico-satirique en dis
tiques, document alors isolé de l' « épopée animale ».

305. Les débuts d'une rénovation de l'historiographie se


marquent, dans les années 1080-11 10, d'une triple manière. D'une
part, l'établissement de dynasties normandes en Italie et en
Angleterre (193) est accompagné d'une production assez considé
rable, due en partie à des chroniqueurs officiels et où l'admiration
de l'événement (234) fait céder la vieille routine des historiae :
l'Hisloria Ducis Willelmi de Guillaume de Poitiers, archidiacre
de Lisieux, vers 1080 ; l'Historia Normannorum du moine de
Jumièges, Guillaume Caillou, dédiée à Guillaume le Conquérant.
L'évêque d'Amiens, Guy de Ponthieu (f 1074), adresse à Lan
franc (299) un poème épique, De Hastingo proelio, en vers élé
giaques, d'une érudition appliquée et scolaire, mais émue. Un
moine italien, fasciné par les hauts faits des Normands en
Italie (193), Aimé du Mont-Cassin, excellent historien, écrit
en 1078-1080 son Historia Normannorum.

306. D'autre part, une influence venue d'Allemagne répand


en territoire roman le goût des histoires universelles, à la fois
littéraires et critiques, tendant à l'exactitude documentaire et à
la précision du style. Elles apparaissent d'abord en Wallonie
Lorraine, où Sigebert (f 1112), moine de Gembloux et écolâtre
à Metz, hagiographe et polémiste, compose une Chronographia
continuant jusqu'en 111l celle d'Eusèbe. Cet ouvrage restera
longtemps le modèle du genre et servira de point de départ à de
nombreux travaux ultérieurs. En 8 fois au moins, on lui donna
des suites. Le Messin Hugues de Flavigny (f 1111), qui ira se fixer
en Normandie, reprend, dans son Chronicon, l'histoire occiden
tale jusqu'en 1102. Ces deux auteurs restent de formation et de
tendances impériales germaniques. Avec Florent de Wor
cester (f 1118) et son Chronicon ex chronicis, de caractère plutôt
compilatoire, le genre s'implante tout à fait en territoire anglo
normand.

307. Enfin, la première croisade suscite, dès 1100-1110, une


série de récits dont la plupart émanent de témoins oculaires. Le
plus ancien est sans doute l'anonyme Gesla Francorum et aliorum
Hierosolymitarum, sorte de journal de route d'un petit chevalier
[310] ÉTAPES ET CEUVRES PRINCIPALES 159

normand, complété avec l'aide d'un clerc, ouvrage composite,


sincère, frais, un peu gauchi par le goût du merveilleux et qui sera
désormais pillé par tous ceux qui écriront sur la croisade. Du côté
ecclésiastique, l'œuvre de Raymond d'Aguilers, chapelain du
comte de Toulouse, Historia francorum qui coeperunt Jerusalem
(vers 1100) et celle de Foucher de Chartres, chapelain de Baudoin
de Jérusalem, Gesla Francorum Jerusalem peregrinantium
(vers 1105, continué jusqu'en 1127) sont, elles aussi, directes,
mais engagées et partisanes. En revanche, l'Historia Hierosoly
milanae expedilionis (avant 1107) de Robert, moine de Saint
Rémi, est d'un lettré de cabinet ; celle du moine poitevin Pierre
Tutebode, Historia de Hierosolymitano itinere, plagie les Gesla
anonymes. Malgré leur inégale valeur, ces livres attestent une
première prise de conscience de l'originalité du monde oriental,
et nous montrent l'événement en voie de devenir littérature.
De grands maîtres vont s'en emparer : Baudri de Bourgueil (302)
et Guibert de Nogent (331) ; bientôt suivront les poètes
épiques (332).
308. La tradition littéraire de langue vulgaire (297) se déve
loppe rapidement : les documents qui en subsistent ne représen
tent sans doute qu'une partie de ce qu'on écrivit alors. Néan
moins ils nous offrent un éventail de formes assez large pour que
les grands traits de cette évolution deviennent perceptibles.
309. A la fin du xIe s., sans doute, sinon même plus tôt,
remontent deux poèmes (formant unité ?), en dialecte limousin,
conservés dans un manuscrit de saint Martial : un panégyrique
du Christ et du saint Esprit, et une profession de foi : 257 vers en
tout, dont il est difficile d'expliquer la destination (cantique,
hymne ?). De la même époque, ou du début du xIIe s., une tra
duction, en limousin encore, des chapitres XIII à XVII de
l'Évangile de Jean, en prose.
310. La grande nouveauté est l'apparition des premières
chansons de geste. Les 2 ou 3 chansons que l'on peut, avec pro
babilité, dater de cette époque, présentent une grande diver
sité (276). La Chanson de Roland nous a été conservée par plu
sieurs manuscrits, dont les meilleurs sont celui d'Oxford, établi
par un scribe anglo-normand vers 1170, et celui de Venise en
français italianisé, du xIv° s. La langue originelle dut être un
dialecte normand-francien en voie de littérarisation (247) ; mais
on lui a supposé parfois une origine première bourguignonne, ange
vine, italo-normande, voire même bordelaise. Le poème semble
160 LES XIe ET XIIe S. [311]

remonter aux années 1075-1100. On a soutenu, sans preuves


convaincantes, qu'il serait le remaniement d'un poème de trente
à cinquante ans plus ancien. Quant à l'auteur, certains tiennent
encore à l'identifier avec le Turold cité au dernier vers de la
chanson. Mais cette opinion est loin d'être unanime : Turold
pourrait être le récitant, ou le copiste. Cela seul est certain, que
l'auteur est un lettré de génie, qui sut combiner, en une œuvre
d'une rare puissance, l'héritage épique carolingien avec les res
sources d'une langue vivante et les passions d'une époque. Selon
certains, il aurait pu être originaire de Reims ou de Laon, et il
aurait écrit son poème en deux fois, y ayant ajouté postérieure
ment l'épisode de Baligan, sorte de digression dont l'authenticité
est souvent mise en doute, probablement à tort. Il connaît
Virgile, l'Ilias latina (16), peut-être Lucain et les poètes carolin
giens. Mais, beaucoup plus que d'autres écrivains d'alors, il évite
l'imilatio servile. Il emprunte plutôt à ses « modèles » certains
topi (dulce France ; épithètes héroïques) et les figures les mieux
adaptées à la récitation publique : réduplication, question ora
toire, apostrophe, hyperbole, antithèse, sentences. La composi
tion, en triptique, est rigoureuse (trahison-mort-vengeance). Le
style est d'une extrême simplicité ; la phrase dépasse rarement
un ou deux vers ; et la laisse, toujours courte, comporte une
progression syntaxique et narrative qui fait tomber sur sa conclu
sion tout le poids de la pensée. Le AOI qui termine chaque laisse
pourrait être la notation abrégée d'un refrain (on a suggéré
Alleluia) ; mais il faut tenir compte du fait qu'une formule sem
blable apparaît souvent, sous la plume des copistes du temps,
aux fins de paragraphes de certains manuscrits, avec le sens
doxologique de Alpha Omega Iesus. La versification (environ
4.000 vers en laisses de décasyllabes assonancés), dans l'état
actuel du texte, offre quelques irrégularités qui pourraient
remonter aux variations mélodiques de la déclamation originale :
plusieurs chansons de geste présentent les mêmes particularités.

31I. Esthétiquement, le Roland est notre plus parfaite épopée,


la seule où l'on ne rencontre ni longueurs ni platitudes. L'auteur
a plus de justesse que de largeur de vue; mais il excelle à peindre
l'homme par son geste, à saisir le détail révélateur : en ce
sens il est mieux affranchi que d'autres de la tyrannie des
« types » (244). Il ramène tout l'élément dramatique au heurt des
caractères. D'où, sans doute, la création d'Olivier, personnage
quasi symbolique (l'olive, l'huile de la Sagesse) dont il flanque
antithétiquement son Roland. Il repousse toute fatalité : l'aven
[313] ÉTAPES ET CEUVRES PRINCIPALES 161

ture qu'il raconte montre que l'individu est l'artisan de sa propre


destinée. Le personnage le plus pâle est Charlemagne : c'est à sa
figure que sont attachés le plus de topi. Mais, entouré de ses
12 « pairs » (analogues aux 12 apôtres ?), il représente l'idée
maîtresse du poème, celle de la Chrétienté (131), au point que
l'on a pu voir en lui le vrai centre de toute l'action. Le succès
du Roland fut immense et immédiat. Dès le xIIe s. Roland devint
un type de vaillance, et 40 chansons de geste jusqu'en 1300 le
font figurer parmi leurs personnages. L'auteur de la Chanson de
Guillaume (312) semble avoir exploité presque systématiquement
ce grand modèle. Le Roman de Thèbes (344) le connaît et s'en
sert. Une véritable légende se constitua autour du personnage de
Roland : au xIIe s., on « inventa » sa tombe à Blaye, on inventoria
ses reliques pour attirer les pèlerins.
312. La Chanson de Guillaume (3.554 vers en laisses de déca
syllabes très irréguliers) ne nous reste que dans un texte remanié,
et fort discuté. Certains ont pensé qu'il exista une chanson pri
mitive, perdue, qui fut refaite entre 1100 et 1130. L'authenticité
de l'épisode de Rainouart a été contestée. D'autres maintiennent
l'antiquité du document dans son ensemble. On a généralement
admis que ce poème, ou son noyau originel, serait de peu pos
térieur au Roland. Toutefois, Mc Millan, son dernier éditeur,
le repousse jusqu'après 1170 et le considère comme un produit
tardif du cycle de Guillaume (342). A en juger par la langue,
l'auteur de la Chanson devait être Francien ou Normand. Il
ignore tout du Midi, où il situe son action. Le caractère de
son œuvre l'oppose fortement au Roland. Moins fine, mais
d'une beauté plus drue, elle ne répugne ni aux contrastes
violents de tons, ni à la crudité du langage, ni au grotesque.
L'idée impériale est plus floue, sinon même étrangère à l'auteur.
Son Guillaume est un coureur d'aventures, sorte de bon géant
féroce, époux d'une renégate sarrasine, et qui met son épée au
service d'un roi Louis plus ridicule que grandiose (le thème du
recours inutile au roi se retrouvera dans beaucoup de chansons
du cycle de Guillaume). L'ensemble a une rudesse puissante,
une sorte de grossièreté massive et, dans sa vigueur, une force
incantatoire que n'a pas le Roland et que renforce techniquement
l'emploi d'un refrain périodique (repris plus de 30 fois), dénué
de sens, lunsdi (parfois joesdi) al vespre.
313. Du Gormond et Isembart, littérairement assez médiocre,
nous ne possédons qu'un fragment de 661 vers (Fragment de
Bruxelles), dans un manuscrit anglo-normand du xIIIe s. Des
P. ZUMTEIOR 11
162 LES XIe ET XIIe S. [314]

témoignages indirects permettent de fixer la composition du


poème approximativement vers 1085-1110. L'auteur a pu s'ins
pirer d'une tradition littéraire locale (183), relative au combat de
Saucourt. Les traces d'influence du Roland que l'on a cru
retrouver chez luine sont pas assurées; mais il présente en revanche
des procédés parents de ceux du Guillaume. Sa langue, telle qu'elle
transparaît sous la copie, doit avoir été du normand-francien. Le
texte comporte 23 laisses d'octosyllabes assonancées (251), dont
les 7 premières sont terminées par un refrain de 4 vers. Cette
structure donne à l'œuvre un caractère plus fortement rythmé
qu'à nos autres chansons, et l'on a pu, à son propos, parler de
ballade « lyrico-épique ».

314. Dans les seigneuries occitanes du Centre-Ouest, le lyrisme


roman prend à son tour son premier essor. Guillaume IX, comte
de Poitiers et 7e duc d'Aquitaine, de 1086 à 1127, le plus puis
sant prince de son temps, est le premier troubadour dont les
œuvres nous soient parvenues, et sans doute le créateur du
lyrisme courtois proprement dit (280). Caractère brouillon, fan
tasque, batailleur, il participe en 1102 à la croisade d'Orient,
en 1115 à l'expédition d'Andalousie ; il a des aventures amou
reuses à scandale, accueille, dans les années 1105-1115, Robert
d'Arbrissel (195) qui répand dans son entourage un air de dévo
tion contre lequel Guillaume proteste avec ironie ou grossièreté ;
les ecclésiastiques en retour le traitent de cynique, de bouffon, de
pornographe. Au témoignage d'Orderic Vital, il aurait, dès le
lendemain de la croisade, composé des chansons sur sa captivité.
Il ne nous en reste rien. Toutefois, 3 des 11 pièces que nous avons
de lui, de caractère humoristique, sinon obscène, sont adressées
à des « compagnons » et pourraient se rattacher à une sorte de
cycle de chansons de salle d'armes : on est porté à y voir des
œuvres de jeunesse. Il est impossible de dater les autres, sinon
par la progression interne que l'on y constate. Bezzola y décèle
3 étapes : une sorte de parodie du piétisme mis à la mode chez
quelques grandes dames ; puis, mêlé de rancune, un malaise
intérieur qui amène le poète à transposer, en style chevaleresque
et mondain, le mysticisme latent de son entourage. Une dernière
chanson, sans doute plus tardive, serait un adieu précédant un
départ pour Compostelle. L'ensemble de cette œuvre put être
écrit entre 1095 et 1120. Il est difficile d'en juger la forme, car
nous ne possédons, pour plus de 450 vers, qu'une unique phrase
musicale, très proche des cadences grégoriennes. Des nombreuses
hypothèses qui ont été émises, il semble ressortir que les types
[315] ÉTAPES ET CEUVRES PRINCIPALES 163

strophiques employés proviennent de l'adaptation très libre de


modèles préexistants comme l'hymne (ambrosien ?) et le jezel (253).
L'octosyllabe prédomine et les vers sont soigneusement rimés.

315. La renommée poétique de Guillaume fut grande dès son


vivant : une personnalité aussi bruyante et de si haut rang était
la mieux à même de lancer une mode et de concentrer des tenta
tives éparses. Des documents incertains semblent lui attribuer,
sinon des émules, du moins quelques confrères, peut-être dis
ciples : ainsi Éble II, vicomte de Ventadorn, et un Angevin que
cite Guillaume lui-même (?). Quoique les premiers débuts de la
tradition ainsi créée nous soient mal connus, il est indubitable
que, dès les années 1130-40, le duc d'Aquitaine a fait école (339).
C'est lui peut-être qui constitua dans ses traits essentiels une
langue littéraire occitane (247).

-
CHAPITRE VI

PREMIÈRE MOITIÉ DU XII° SIÈCLE


(ENVIRON 1110-1150)

316. Le xIIe s., profitant des expériences du xI°, réalise pour


peu de temps une harmonie jusqu'alors virtuelle. La fusion des
cultures classique et chrétienne, tour à tour combattue et sou
haitée depuis six ou sept siècles, s'accomplit, et triomphe, malgré
eux, chez ceux mêmes qui croient bon de s'y opposer encore. La
civilisation occidentale entre dans sa phase de différenciation
consciente, et atteint le moment le plus favorable à l'épanouisse
ment de traditions nouvelles, aux audaces novatrices. C'est l'âge
de l' « humanisme » au sens de plénitude vitale et de savante
maîtrise des moyens d'expression.

317. La première période de ce siècle si riche embrasse à peu


près le règne de Louis VI, et celui de Louis VII jusqu'à son
divorce : avec ces rois, la dynastie capétienne, dont le prestige
politique est assuré, commence à jouer dans la vie nationale un
rôle central. La reine Aliénor, mariée en 1137 à Louis VII, contri
bue à la diffusion des modes courtoises (206), dont on relève alors
les premiers effets littéraires en français. Suger (f 1151), abbé de
Saint-Denis depuis 1122, et conseiller intime des deux rois,
imprime sa marque personnelle sur l'époque. Saint-Denis, dont il
fait construire l'abbatiale (son Liber de consecratione ecclesiae le
montre intéressé aux problèmes du gothique naissant) (219),
devient un foyer intellectuel au service de la monarchie (195).
Suger lui-même est un historien important : Vita de Louis VI,
Historia de Louis VII, inachevée ; autobiographie.

1. Le groupe scolaire et monastique


318. Les écoles situées au nord de la Loire possèdent un
rayonnement européen. Toutefois, si les élèves y affluent de tout
[320] PREMIÈRE MOITIÉ DU XIIe S. 165

l'Occident, le corps professoral y est encore formé en grande


majorité de Français et d'Anglonormands. Ceux-ci du reste
voyagent beaucoup, changent facilement de chaire, et c'est en
vertu de leurs tendances générales autant et plus que par leur
résidence qu'on peut les grouper.

319. Les maîtres parisiens chez qui s'élabore la philosophie


la plus nouvelle (211), présentent une grande diversité de tem
péraments : le Bolonais Pierre Lombard (1100-1160), dont le
Liber sententiarum (299) deviendra l'une des bases de la scolas
tique par les innombrables commentaires qu'il provoquera
durant deux siècles ; le sophiste Adam du Petit-Pont, dès 1137 ;
l'exégète Robert de Melun (f 1167). Saint-Victor (196) possède,
dans le Saxon Hugues (f 1141), son premier grand homme,
théologien et mystique rêvant d'une synthèse des connaissances
humaines (Mappa mundi, De sacramentis) et d'une philosophie
de l'histoire (Chronica) ordonnées à la seule contemplation ;
styliste en même temps et poète (De arca Noe, allégorie ecclé
siale), il met à la mode un symbolisme consistant à considérer
toute chose comme un « type » du Christ ou de la Vierge.

320. Mais l'illustration principale des écoles parisiennes est


le Breton Pierre Abélard (1079-1142). Ce novateur (213) est un
écrivain de grande classe, riche d'une immense culture qu'il
domine de très haut. A côté de ses ouvrages philosophiques,
dont la série commence dès environ 1120, il laisse deux groupes
d'écrits intéressant l'histoire littéraire. D'une part, ses lettres à
Héloïse, que l'on a parfois considérées, sans raisons convain
cantes, comme un faux de la fin du siècle, mais qui ont peut-être
bien été collationnées par un tiers. Leur valeur historique et
psychologique est de premier ordre. Héloïse, de vingt ans la
cadette d'Abélard, son élève dès 1118, devint sa maîtresse, puis
sa femme. Mais à la suite de l'attentat commis contre lui par le
tuteur de celle-ci, Abélard se sépara d'elle, lui fit prendre le voile,
puis lui confia l'abbatiat du Paraclet.Après dix années de silence,
alors que, vers 1131-33, il se trouvait en pleine querelle avec
l'École, Abélard rédige une autobiographie apologétique, Histo
ria calamitatum, où il rappelle cette aventure. Héloïse en a
connaissance et répond. D'où échange d'une dizaine de lettres et
billets, consacrés aux souvenirs de leur liaison et à des problèmes
de morale. Tandis qu'Abélard y apparaît engagé dans une sorte
de mysticisme de la raison et de la volonté, Héloïse, passionné
ment amoureuse, ressent l'influence diffuse des conceptions
166 LES XIe ET XIIe S. [321]

courtoises ; elle recherche l'exaltation dans le refus, sinon dans


la joie austère du malheur. Cette correspondance, encore émou
vante aujourd'hui, frappa les contemporains au point que, dès
le xIIIe s., Abélard et Héloïse devinrent l'objet d'une légende.
D'autre part, Abélard est l'auteur d'une œuvre poétique latine
assez abondante, et témoignant d'une totale liberté à l'égard
des modèles scolaires. Il semble qu'il ait fait pour Héloïse des
poèmes d'amour, perdus, peut-être semblables à ceux des
« Goliards » (225). Mais nous possédons le recueil d'hymnes qu'il
écrivit pour les moniales du Paraclet, certains en forme séquen
tielle : le ton en est austère, d'une parfaite simplicité, et le seul
ornement réside dans le symbolisme des images. Quant aux
6 planctus qu'Abélard composa sur des thèmes de l'Ancien Tes
tament, d'une très grande variété formelle, proches du « lai »
roman, leur intensité suggestive en fait les poèmes les plus
authentiques de ce temps. Ils semblent dramatiser symbolique
ment des souvenirs autobiographiques. L'un d'entre eux paraît
avoir fourni le modèle musical du Lai des pucelles français.
32I. A l'école de Chartres se maintiennent mieux les ten
dances platoniciennes et boéciennes traditionnelles, plus favo
rables à l'expression « classique » (18) de la pensée (la poésie y est
considérée comme introductrice à la philosophie) : la logica
nova (216), n'y apparaît que vers 1140. Thierry (f env. 1150)
refait, dans l'Heptateuchos, une théorie générale des arts libéraux ;
son frère Bernard, qui enseigne de 1114 à 1121, jette les premiers
fondements d'une grammaire spéculative, et forme deux élèves
qui se dresseront contre le modernisme naissant : le métaphy
sicien Gilbert de La Porrée (f 1154), le plus puissant penseur
du siècle avec Abélard, et Guillaume de Conches (f 1154), plutôt
orienté vers les sciences naturelles, auteur de deux encyclopédies,
Philosophia mundi et Summa de quaestionibus naturalibus.

322. Dans la région de la Loire, où apparaissent, vers 1125-50,


plusieurs Summulae anonymes, sortes d'artes dictaminis (217),
le grand nom est celui de Bernard Sylvestre, de Tours, représen
tant l'aspect le plus profane de l'humanisme chartrain. Son
naturalisme, que prolongera Alain de Lille (349), implique une
émancipation de l'érotisme qui n'est pas complètement étran
gère à la courtoisie, et contre laquelle s'élève l'école ascétique de
Bernard de Morlas (323) et de Bernard de Clairvaux (324). Son
De universitale mundi (vers 1145-53), encyclopédie partie en
vers, partie en prose, utilise une mise en scène allégorique (Natura,
[324] PREMIÈRE MOITIÉ DU XIIe S. 167

Physis, etc.,), pour exprimer des spéculations néoplatoniciennes


et astrologiques inspirées de Macrobe : il ouvre une veine quasi
païenne, de tendances matérialistes, qui ne tarira plus jusqu'au
triomphe définitif de la scolastique.
323. L'ordre clunisien possède alors un de ses plus illustres
abbés, Pierre, dit le Vénérable (f 1156), personnage central dans
la Chrétienté (il administre 2.000 monastères), lettré, homme
de goût, d'esprit juste et sobre, grand ami d'Abélard. Son œuvre,
à part quelques poèmes liturgiques assez malhabiles, est formée
d'ouvrages d'actualité. Il fut l'un des premiers révélateurs, en
Occident, du Talmud et du Coran, tandis qu'à la même époque
Gautier de Compiègne versifiait gauchement une vie de Mahomet
(Otia de Machomete, env. 1137-55) sur la base d'un récit ramené
par un croisé. Le Clunisien Bernard de Morlas (vers 1140-50)
laisse deux longs poèmes ascétiques, d'une forme très étudiée,
riche en figures de sons, et dont certains passages ont une magni
fique ampleur lyrique.
324. Bernard de Clairvaux (195), doctor mellifluus, occupe une
place presque aussi importante dans la littérature que dans la vie
publique de son temps. Il y représente la tradition litté1aire
patristique, opposée à la fois, en tant qu'humanisme chrétien,
au goût profane de Chartres et à la dialectique d'Abélard. Son
activité littéraire (entre 1118 environ et 1153) suit les étapes de
sa carrière, et est constituée par une longue série de traités,
homélies, et lettres touchant à tous les problèmes majeurs
du xIIe s. : polémique contre Abélard ou les Cathares (198) ;
essai de constitution d'une doctrine de la chevalerie (De laude
novae militiae), du pouvoir royal, de la Chrétienté ; et surtout,
ouvrages quasi autobiographiques, jetant les bases d'une théo
logie mystique (au sens propre de « spéculation sur la piété »),
la première en Occident. Ses quelques hymnes, d'attribution
douteuse, ne sont remarquables que par leur richesse dogma
tique. Mais son inspiration très directe renouvelle l'art prédi
catoire (257) : toute une école se groupe autour de lui ; le
principal représentant en est Guillaume de Saint-Thierry (+ 1148),
mystique auteur d'un De natura amoris, sorte de réplique indirecte
à l'Ars amandi d'Ovide (233). Vers la fin du siècle, on traduira,
à Metz, en dialecte lorrain, sans doute pour des Frères Convers,
un recueil de 84 sermons de Bernard. Dès le lendemain de sa
mort, celui-ci fut l'objet de deux Vitae, écrites par des amis et
admirateurs, et qui seront plusieurs fois reprises et complétées
ultérieurement.
168 LES X 1e ET XIIe S. [325]

325. Le nom de la ville d'Autun est attaché à un personnage


mystérieux, Honoré, peut-être Allemand d'origine. Excellent
écrivain, il joue un rôle d'intermédiaire entre la science des écoles
et un public plus vaste. Son Elucidarium (vers 1120), sorte de
somme théologique, sera traduit, à partir du xIIIe s., dans toute
les langues vulgaires de la Chrétienté.

326. Un mode d'expression déjà anciennement connu paraît


se répandre alors : la Visio, peinture de faits ou d'êtres surna
turels, et proche soit de l'apologue édifiant, soit de l'allégorie,
soit même du conte fantastique.Jean de Liége compose, vers 1150,
une Visio status animarum, description du paradis, qu'il est censé
avoir visité sous la conduite de saint Laurent. Sans doute à la
même époque remonte la Visio Tundali d'origine irlandaise, récit
fait par le guerrier Tungdal, ressuscité après avoir passé trois jours
dans l'autre monde : ce texte haut en couleurs fut souvent adapté;
nous en possédons plusieurs versions du xIIe s., en français et en
anglo-normand. Un recueil de Miracula Virginis (261) de Soissons
est dû à Hugues Farsit (f 1143).

327. Quoique l'on ait dû prêcher très tôt en langue vul


gaire, les plus anciens sermons qui nous soient parvenus, depuis
le Jonas (141), remontent aux années 1120-50. Ils forment deux
groupes, ayant du reste en commun la platitude du style et l'indi
gence de l'idée : œuvres de vulgarisation, au pire sens du mot.
Les uns, peut-être à l'usage des clercs, sont en prose : nous en
possédons plusieurs, écrits dans un dialecte auvergnat (?) ; les
autres, en vers (257), ayant pour thème général le topos du
contemptus mundi, sont tous français : le moins mauvais formelle
ment est le Grand mal fist Adam, en sizains de pentasyllabes ; un
autre, d'origine liégeoise, Li vers del Juise, en tirades d'alexandrins
rimés, forme rare avant le xIIIe s., développe le vieux topos du
Dies Irae. Le plus ancien spécimen français du Débat du corps et
de l'âme (237), apparenté à ces sermons en vers, pourrait dater
du début du xIIe s. : c'est un fort beau poème, en hexasyllabes,
évoquant la rencontre, après la mort, d'une âme et du corps
qu'elle anima ; il fut souvent refait par la suite. De la même
époque, nous sont restées plusieurs adaptations de textes bibli
ques (198) : deux traductions anglo-normandes du Psautier (dites
d'Oxford et de « Cambridge », sans doute faites toutes deux à
Cantorbéry) en une admirable prose, dont la fidélité reproduit
l'étrange poésie de l'original ; et un fragment de commentaire
du Cantique des cantiques, en français, des environs de 1130,
t329| PREMIÈRE MOITIÉ DU XIIe S. 169

qui paraît s'appliquer à des événements ecclésiatiques du


temps.

328. La même tendance à la vulgarisation la plus large, au


moyen de la langue vulgaire, commence à se marquer dans le
domaine « scientifique » (258), en Anglonormandie. Entre 1115
et 1130, paraissent 3 ouvrages dus au clerc Philippe de Thaon :
un traité de Comput, en vers hexasyllabiques, destiné à des
prêtres (témoignage sur l'ignorance du latin dans le bas-clergé ?) ;
un Bestiaire (début en hexasyllabes, la suite en octosyllabes)
dédié à la veuve d'Henri Ier, Aélis, fondé sur le Physiologus et
Isidore ; enfin, d'attribution douteuse, un Lapidaire. Cette
œuvre assez gauche témoigne de l'invasion du symbolisme dans
la pensée moyenne du temps. Avant 1150, un anonyme traduit
en vers le Lapidaire de Marbode (301). Deux clercs, Everard de
Kirkham et Elie de Wincester, traduisent, dans le second tiers du
siècle, les Disticha Catonis.

329. Un peu en marge de l'école, mais entretenant avec elle


des rapports étroits, on distingue deux groupes de poètes latins.
D'une part, des fabulistes, parmi lesquels se dégage Nivard,
maître à l'école de Blandigny, auteur de l' Ysengrimus, vers 1150 :
poèmes en 7 livres, de près de 3.500 distiques, satirique et bur
lesque, contenant, sous le voile de personnifications animales, de
violentes attaques contre les ordres monastiques, et qui marque
la première émergence du cycle de Renart. D'autre part, deux
grands lyriques, dont les œuvres nous sont parvenues parmi des
recueils de vagants, classe à laquelle ils furent probablement
mêlés. Hugues, dit le Primat (env. 1095-1160), d'Orléans, qui
devint vers 1142 grammairien à Paris, est une sorte de poète
maudit, pilier de tavernes, quémandeur, hargneux ; il écrit en
virtuose des poèmes de style classique sur Orphée ou Ulysse, et
des pièces plus légères et personnelles, bachiques, satiriques ou
amoureuses, pleines d'audaces verbales, de grivoiserie et parfois
de tendresse. On a récemment tenté de prouver l'identité de
Hugues avec l'Archipoeta (358) : cette double personnalité serait
le Golias revendiqué comme patron par les Goliards (225).
L'Anglais Serlon de Wilton (1110-après 1173), très répandu
dans le monde, écrivit dans sa jeunesse une œuvre séduisante,
frivole, presque anacréontique, qui s'achève par un Contemptus
mundi lorsqu'il entre dans les ordres. Sa renommée fut telle
qu'il devint le héros d'une célèbre anecdote, utilisée par la suite
comme exempla.

;
170 LES XIe ET XIIe S, [330]

2. Le mouvement historiographique
330. Quoique les terres d'Empire, avec le puissant Otto de
Freysing (env. 1112-1158) et ses Chronica, conservent une cer
taine avance dans les techniques de l'histoire, le renouvellement
de celle-ci (305) atteint, en pays roman, même les genres archaï
ques, comme les Gesla des évêques de Verdun dans la conti
nuation de Laurent de Liége, en 1144. L'Anglo-normandie, où
les rois s'intéressent personnellement à l'historiographie, reste un
domaine privilégié de celle-ci (228). Orderic Vital (f 1143), moine
de Saint-Évroul, commençant une histoire de son monastère,
l'élargit au point d'en faire une histoire universelle de l'église ;
cette Historia ecclesiastica, très inégale, est animée d'un profond
patriotisme normand. D'autre clercs, travaillant sur l'his
toire dynastique, tentent de remonter aux origines anglo
saxonnes : ainsi Siméon de Durham (f 1130), Henri de
Hundington (f env. 1155), Aelred de Rielvaux (f 1166) ; le
principal d'entre eux est Guillaume de Malmesbury (f 1143),
fin lettré, au courant de la littérature qui se fait, soucieux de
psychologie, et dont l'œuvre très abondante embrasse l'histoire
profane (Gesta regum Angliae, vers 1125 ; réédités vers 1135),
ecclésiastique (Gesta pontificum Anglorum, et le De antiquitate
Glastoniensis ecclesiae, œuvre de propagande en faveur de
Glastonbury), l'hagiographie (recueils de Miracula Virginis, et
Vitae diverses), la grammaire et le droit. C'est en partie pour
donner à ces histoires anglaises une réplique et comme une
préface que Geoffroy de Monmouth écrit son Historia regum
Brittaniae (243), dans laquelle il insère le pamphlet politique
que sont ses Prophélies de Merlin (257). Son ouvrage connut
aussitôt la célébrité. Il fut au moins 4 fois traduit en français
aux xIIe et xIIIe s. (354). Dès 1139-50, un inconnu, Geoffrey
Gaimar, le compila, avec des chroniques anglaises, dans une
Histoire des Anglais en anglo-normand, à l'intention d'une dame
noble de Scampton. Il ne nous reste de cette œuvre qu'un frag
ment de 6.000 octosyllabes, dont les 800 premiers constituent une
digression connue sous le nom de Lai d'Haveloc, récit reposant
sur une légende scandinave, et qui pourrait, soit provenir d'une
œuvre antérieure, soit être une interpolation légèrement
postérieure.

331. En France, l'historiographie est presque entièrement


consacrée aux croisades. A partir de 1110-20, les récits en prose
et en vers, de seconde main, se multiplient. Seul, le moine
[332] PREMIÈRE MOITIÉ DU XIIe S. 171

Hugues de Fleury (f 1124), tente de s'élever à l'histoire uni


verselle : son Historia ecclesiastica (avant 1110), plus civile
qu'ecclésiastique, utilise la riche documentation littéraire détenue
par l'abbaye de Fleury ; son Modernorum Francorum regum
liber (en 1114) fait l'histoire du royaume depuis 840, et y joint
celle de la première croisade. Guibert de Nogent (f 1124), moine
à Flay, est l'auteur des Gesta dei per Francos, histoire de la croi
sade écrite environ dès 1104, ouvrage sérieux mais où le souci
littéraire domine, et qui repose sur une amplificatio des Gesta
anonymes (307). Beaucoup plus intéressante est son autobio
graphie, De vita sua, inspirée par les Confessions d'Augustin :
Guibert, par son souci de beauté vivante, par le sentiment très
vif qu'il a des grandeurs propres à son temps, par un certain
subjectivisme, s'y montre très proche des premiers « huma
nistes » que verra le xve s. Dans ses Pignora Sanctorum, sorte de
traité sur les reliques, il apparaît comme un des seuls écrivains
de ce temps pour qui le merveilleux religieux tombe sous la cri
tique du témoignage et peut être soumis aux vraisemblances
rationnelles. Gibon, clerc de Paris (f env. 1142), compose, sur
la base des Gesta anonymes, un poème en hexamètres sur la
croisade, De expeditione crucisignatorum. En Orient, Raoul de
Caen, patriarche de Jérusalem (après 1131), laisse inachevés
d'éloquents Gesta Tancredi, prosimetrum (68) surchargé de
figures recherchées et de jeux de mots.

332. Une trentaine d'années après les événements de 1099,


on assiste à quelques tentatives en vue d'en traiter la matière en
langue vulgaire, sous une forme plus proche de l'épopée. Les
textes qui nous en restent remontent aux années 1130-1150 ; on a
supposé, sans preuves certaines, qu'ils reposaient sur des origi
naux plus anciens. Ils forment deux groupes apparemment
dénués de relations mutuelles. Le premier est constitué par un
fragment de 707 vers occitans, Canso d'Antiocha, qui est proba
blement un extrait, plus ou moins remanié à la fin du xIIe s., du
poème perdu qu'écrivit, vers 1130, le chevalier limousin Grégoire
Bochada. Il raconte, en un style proche du compte rendu, mais
délayé de lieux communs, quelques épisodes du siège d'Antioche
en 1098. Le second groupe comprend 3 textes français qui
nous sont restés dans une version révisée par Graindor de
Douai (402 bis) vers 1200. Ce sont une Chanson d'Antioche
(avant 1150), poème historique assez plat, reposant sur Robert
de Saint-Rémi (307) et sur l'Historia Hierosolymitanae expedi
tionis de l'Allemand Albert d'Aix (env. 1120) ; sa continuation,
172 LES XIe ET XIIe S. [333]

la Chanson de Jérusalem, à laquelle on ne connaît pas de source


précise, et qui traite les événements avec une grande liberté ;
enfin, la chanson des Chétifs (milieu du siècle), intercalée entre
les deux autres, épisode purement romanesque, peut-être composé
en Orient, et dont les héros sont des Chrétiens pris par les Turcs
lors de l'expédition de Pierre l'Ermite (202). Graindor cite le
nom d'un jongleur inconnu, Richard le Pèlerin, dont on ne sait
s'il fut l'auteur de l'une de ces chansons, leur remanieur ou leur
premier compilateur.

333. La seconde croisade occupe une grande place dans les


recueils épistolaires du temps, mais elle engendre peu d'ouvrages
historiques ou littéraires. Eudes de Deuil, moine de Saint
Denis (f 1162), qui y prit part à titre de chapelain du roi, écrivit
pour Suger (317) un De Ludovici VII profectione in Orientem,
ouvrage resté inachevé. On voit percer chez lui une violente
hostilité envers les Byzantins (200) et se former le rêve d'une
conquête de Constantinople (203).

334. Un moine de Fleury, Raoul, dit le Tourtier (f 1122),


laisse divers travaux historiques ou hagiographiques, et des
épîtres en vers, traitant de thèmes moraux. Dans l'une d'elles,
faisant l'éloge de l'amitié, il évoque la légende des saints Ami
et Amile, originaire d'Italie du Nord, mais drainant des thèmes
folkloriques, et que l'on retrouvera plus tard dans une chanson
de geste (402). Les moines de Gellone publient vers 1125, une
Vita sancti Willelmi qui, s'inspirant du Guillaume des chansons,
en identifie le héros avec leur saint fondateur (184). A Saint
Denys, on écrit vers 1110-15, une Descriptio du voyage de Char
lemagne à Jérusalem (183), destinée à authentifier les reliques de
l'abbaye. Une compilation due à des moines français sans doute
clunisiens, le Liber Jacobi, l'une des nombreuses œuvres de
propagande en faveur du pèlerinage de Compostelle, composée
probablement en 1140-50, comporte, parmi divers textes litur
giques, hagiographiques et touristiques, un fragment de ton
historiographique, Turpini Historia, ou Pseudo-Turpin, prétendus
mémoires de Turpin, personnage du Roland, sur les guerres
espagnoles de Charlemagne ; dû peut-être à plusieurs auteurs
(dont on a supposé que le principal serait le moine poitevin Aimeri
Picaud, de Parthenay), ce texte utilise diverses sources, parmi
lesquelles soit le Roland selon l'avis général, soit une Passio
Rotholandi en vers selon A. Burger (188). Le succès en fut
immense. On en possède une centaine de manuscrits et une demi
[337] PREMIÈRE MOITIÉ DU XIIe S. 173

douzaine de traductions françaises et occitanes des xIIe-xIIIe s. ;


de nombreux historiens utilisèrent cette pseudo-chronique, et
plusieurs chansons de geste tardives se fondent sur elle.
3. La liturgie et ses prolongements
335. La poésie hymnologique et séquentiaire touche à son
apogée, par son abondance et sa qualité (266). Elle subit l'influence
des nouvelles préoccupations théologiques et du culte marial(197);
dans l'ensemble, ses auteurs se groupent en des sortes d'écoles,
définies par leurs maîtres-thèmes et leurs procédés-types, autour
de personnalités comme Hildebert (303), Abélard (320) et surtout
Adam de Saint-Victor. Celui-ci, peut-être Breton, vint à Paris
vers 1130. C'est le plus grand musicien de son siècle, et sa gloire
lui fit attribuer une œuvre apocryphe abondante. Les pièces
authentiques se signalent par la douceur de leur rythme, leur
aisance littéraire, et l'ampleur de leur mélodie. Les thèmes en
sont le plus souvent dogmatiques et symboliques, centrés sur des
« types » bibliques (319) ; l'accumulatio fait de plusieurs d'entre
elles des sortes de litanies.

336. Les jeux liturgiques (267) dont les documents nous sont
parvenus deviennent de plus en plus nombreux après 1110-1120 :
de Beauvais, Saint-Benoît, Tours, Soissons, Lille, Limoges, de
Sicile. Çà et là apparaissent, entre les tirades latines, des refrains
romans. Un manuscrit de saint Martial nous a conservé un jeu
destiné à une solennité mal déterminable, probablement du cycle
pascal : le Sponsus (270), du premier tiers du siècle. Il semble avoir
été composé en deux fois : formé d'abord d'un dialogue latin en
vers, amplifiant la parabole des Vierges, il fut remanié par un
clerc limousin qui y introduisit, en son dialecte roman, et en
décasyllabes, 3 couplets nouveaux, et un refrain terminant les
strophes chantées par les Vierges. L'œuvre, ainsi complétée,
constitue un bref drame, d'une grande pureté de lignes, austère,
proche du lyrisme hymnique. Les auteurs suggèrent une allé
gorie : la vie est le chemin du ciel, les Vierges sont l'humanité,
l'arrivée de l'époux marque la parousie. Le poème prend ainsi
un sens eschatologique, et se rattache aux préoccupations qui
hantaient, dans les mêmes années, les sculpteurs romans (218).
337. Un élève d'Abélard, Hilaire, attesté en 1126 au Paraclet,
puis à Angers, et qui fut peut-être un vagant, est le seul « dra
maturge » du temps dont le nom nous soit resté. Nous possédons
de lui un Lazarus, assez court (269), destiné à des vêpres ou des
174 LES XIe ET XIIe S. [338]

matines, et comportant deux planctus (de Marie et de Marthe),


terminés par un refrain en français ; un Ludus Danielis (268),
d'attribution moins certaine, beaucoup plus dramatique, utilisant
des procédés scéniques puissants (bataille mimée ; costumes
fastueux, mentionnés par les rubriques) ; enfin un Ludus sancti
Nicolai, groupant une dizaine de personnages dans un décor
double et comportant des passages en vers français qui n'appa
raissent plus comme un pur ornement, mais semblent corres
pondre aux instants de plus grande intensité émotive. Il est pos
sible que tous ces jeux, représentés, hors du cadre liturgique, par
des écoliers, n'aient déjà plus été, dans leur ensemble, musicaux.
L'œuvre d'Hilaire présente une haute valeur littéraire et peut
avoir influé sur tout le développement du jeu liturgique à cette
époque. Sous le nom d'Hilaire nous est parvenu aussi un groupe
de poèmes rythmiques latins, parfois avec refrains français, sur
tout des pièces d'amour, dont plusieurs, adressés à des femmes
dites Bona, Domina, Superba, en font l'éloge en termes empruntés
aux hymnes mariaux.
338. Un missale de Tours nous a conservé le texte d'une épître
de saint Étienne (266), « farcie » en français, qui peut remonter
au premier tiers du siècle. Le trope français est en strophes de
5 décasyllabes rimés ou assonancés, et semble avoir été écrit
dans le Saumurois ou en Touraine.

4. La poésie lyrique et hagiographique


de langue romane
339. Le lyrisme occitan s'approche de son apogée. Plusieurs
des grands troubadours de l'époque suivante ont pu, dès
avant 1150, commencer leur œuvre ; de 1130-50 date, en gros,
tout ce qui nous est resté des 3 poètes formant la seconde géné
ration courtoise. La forme est encore assez pauvre, le vers domi
nant est l'octosyllabe, la canso (281) n'est pas encore conçue
comme un genre fixe. Les jongleurs gascons surnommés Cer
camon et Marcabru sont en relations personnelles avec la cour de
Poitiers et celle de Ventadorn ; Marcabru semble avoir de plus
séjourné chez Henri Ier, roi d'Angleterre. Leurs œuvres sont
assez différentes. Cercamon tient de près à Guillaume IX ; dans
ses 3 chansons d'amour, certains poncifs apparaissent : la dame
est mariée, des topi printaniers servent d'introduction ; mais il
traite aussi de thèmes moralisants et on lui doit la plus ancienne
lenso (281) connue. Sa poésie n'a pas le souffle de celle de
Marcabru : celui-ci, esprit bizarre, obscur, passe pour l'inventeur
[341] PREMIÈRE MOITIÉ DU XIIe S. 175

du trobar clus (282). Il accepte mal de se plier à des thèmes figés :


tout en se soumettant aux conventions amoureuses courtoises, il
en dénonce l'immoralité latente (230) ; il penche aux violences sati
riques ;il utilise l'allégorie, personnifie Amor, Joi et Joven comme
les moralistes faisaient des vertus chrétiennes ; c'est à lui,
semble-t-il, que l'on doit les plus anciennes pastourelles (287).
Ce grand poète est l'une des premières gloires de la littérature
occitane ; mais aussi, par son originalité, l'un des troubadours
les moins caractéristiques. Jaufré Rudel, d'une famille seigneu
riale du Bordelais, est mal connu. Les 6 chansons qui nous sont
restées de lui sont formellement médiocres, mais intéressantes
en ce que la situation amoureuse courtoise typique y apparaît
désormais fixée ; 3 d'entre elles célèbrent, en termes ambigus, un
« amour lointain », dont le thème donna naissance à une légende
et où les critiques modernes ont vu tour à tour une allusion à
quelque situation créée par la croisade, et un événement inté
rieur. Jaufré semble avoir été novateur en musique, rompant
avec la tradition grégorienne dont ses mélodies abandonnent le
cadre modal (?).
340. C'est à la même époque, semble-t-il, que l'on peut faire
remonter les plus anciens textes lyriques non courtois de langue
française. Les diverses chansons de toile (285) qui furent notées
vers 1200 (404), ou les prototypes dont elles seraient le pastiche
savant, sont en général datées du second tiers du xIIe s. : ainsi,
selon Verrier, la version originale de Bele Aiglentine (dont il nous
reste 34 décasyllabes) pourrait être d'avant 1150. De même, les
chansons de danse (286) dites caroles sont peut-être apparues litté
rairement alors : Orderic Vital cite 3 vers latins où l'on a vu la
traduction d'un original soit français (Verrier) soit alle
mand (Schröder) ; le thème se distingue à peine de celui des
chansons de toile conservées. Enfin, la plus ancienne chanson de
croisade (288) que nous ayons est relative à l'expédition de 1147 :
c'est une sorte de sermon en vers français strophiques, à refrain.
341. L'hagiographie de langue vulgaire est représentée par
un très petit nombre de textes anglo-normands. Par le choix des
sujets et des thèmes, ils accentuent jusqu'au romanesque l'élé
ment exotique et le merveilleux. Leur forme paraît les destiner
à la lecture plutôt qu'au chant. Sans doute, leur genèse s'expli
que-t-elle simplement par la demande, alors croissante en Anglo
normandie, de traductions. Ils adaptent des ouvrages latins
antérieurs mais comportent, dans la disposition et les procédés,
un effort d'invention proprement littéraire, et se situent à
176 LES XIe ET XIIe S. [342

mi-chemin du conte dévot et du manuel édifiant. Benoît (archi


diacre de Rouen ?) dédie, vers 1121, à la reine Mathilde un poème
sur Saint Brendam où il rime, en octosyllabes assez maladroits,
l'essentiel de la vieille Navigatio Brendami (181). Cette légende
sera, au xIIIe s., l'objet de plusieurs autres adaptations, en prose
ou en vers. On a attribué parfois ou même Benoît une Vie de
saint Grégoire, normande, du milieu du siècle, sorte de roman
d'aventures, d'intention édifiante, reposant sur le conte oriental
du fils luttant contre l'amour incestueux qu'il nourrit pour sa
mère (légende d'OEdipe ?), et que la légende greffa sur la bio
graphie de Grégoire le Grand. Une Vie de sainte Catherine, fondée
sur la Vita d'Ainard (294) et datée du début du siècle, nous est
parvenue fragmentairement : il se pourrait qu'elle eût constitué
une sorte de dialogue dramatique.

5. La chanson de geste et les débuts du roman


342. A la suite des toutes premières chansons de geste (310
313) s'en situent plusieurs autres, collectivement datables (selon
l'opinion la plus générale) des années 1120-30 à 1150-60, mais
dont la chronologie relative est très incertaine. Il semble qu'il se
soit produit alors un assez vaste mouvement créateur, exploitant
une veine ouverte dès avant 1100, et dont l'abbaye de Saint
Denis pourrait avoir été le centre principal. La chanson dite du
Pèlerinage de Charlemagne (écarts de datation : env. 1100
env. 1150), la seule de cette époque qui soit écrite en laisses
d'alexandrins, exploite la légende du voyage de l'empereur aux
Lieux Saints (334) dans le cadre de laquelle elle introduit une
intrigue empruntée apparemment à des thèmes folkloriques.
Elle semble chargée d'allusions aux événements d'Orient et
marque peut-être le début de la grande vogue des prestiges
orientaux (236) : on voit en elle, selon la date qu'on lui attribue,
soit une œuvre d'actualité inspirée par la seconde croisade, soit
une épopée évoquant certains souvenirs de la première. C'est un
poème vigoureux, dont l'auteur ne reste pas prisonnier des conven
tions héroïques, mais emprunte aussi la veine grotesque, l'humour,
le paradoxe. On en connaît plusieurs remaniements ou adapta
tion, en France et à l'étranger, jusqu'au xve s. A Saint-Denis
encore, semble-t-il, et peut-être par un seul auteur, auraient été
composées 4 chansons formant groupe : le Couronnement de
Louis, le Charroi de Nîmes, la Prise d'Orange et la version ancienne
du Moniage Guillaume. Cet ensemble constitua une sorte de bio
graphie poétique du Guillaume d'Orange épique (184, 334). D'un
[343] PREMIÈRE MOITIÉ DU XIIe S. 177

bel élan épique, solidement charpentées, ces œuvres situent leur


fiction à l'époque dramatique où s'écroule l'Empire carolingien,
tandis que triomphe la vigueur seigneuriale. Le Couronnement
(écarts de datation : avant 1130-env. 1160), où certains ont voulu
distinguer 5 parties primitivement indépendantes, semble
recouvrir divers faits historiques du Ixe s., profondément altérés.
Le Charroi de Nîmes (écarts : premier tiers du siècle
env. 1150-60) et la Prise d'Orange (milieu du siècle), qui se font
étroitement suite, semblent avoir exploité la Vila Sancti Wil
lelmi (334) : ce sont de purs romans construits sur le thème du
vassal qui obtient un fief à conquérir sur les Infidèles et, après en
être devenu maître, épouse une princesse païenne convertie.
La Prise d'Orange témoigne de certaines attitudes typiquement
courtoises : émotion devant les chants d'oiseaux, amour conçu
pour une femme jamais vue, le tout, du reste, encore assez sim
pliste. Quant au Moniage, qui, dans sa forme originelle, peut
remonter au début du siècle, il achève cette longue histoire en
racontant comment Guillaume entre finalement en religion. Un
premier cycle se trouve ainsi constitué, où trouve sa place la
Chanson de Guillaume.

343. Un poème latin dont il nous reste, en plusieurs frag


ments, quelque 2.000 vers, le Rodlieb, communément attribué
à un auteur allemand du xIe s., l'est par Wilmotte (qui y voit la
première émergence du roman « courtois »), à un Français des
années 1120-45. C'est une sorte d'épopée mondaine dont le héros
est un chevalier qui va chercher fortune par le monde. Les cours
qu'il fréquente sont décrites avec l'amour du détail concret, de
la vie luxueuse et pacifique ; les thèmes héroïques y cèdent au
goût du gracieux et du familier. La langue en est simple, même
incorrecte et semble calquée sur un idiome vulgaire. Quoi qu'il
en soit de ce texte mal expliqué, il est certain que, dès les
années 1110-30, des recherches sont tentées, un peu partout,
pour élargir, dans le registre à la fois merveilleux et profane, le
matériel narratif des belles-lettres. Vers 1150 (mais plusieurs le
rejettent après 1170), un Anglonormand, Robert Bicket, rime
en langue vulgaire, en vers hexasyllabes, un petit poème, le Lai
du cor, dont le sujet paraît emprunté à quelque conte d'origine
celtique : une corne à boire permet de distinguer magiquement
les femmes infidèles, thème que l'on réexploitera par la suite.
Cette œuvre pourrait passer pour le prototype des lais narra
tifs (290). Les sujets antiques mis à la mode par les poètes latins
de la génération d'Hildebert (303), gagnent la faveur du grand
P*. A 4:51 I Ht )11 12
178 LES XIe ET XIIe S. [344]

public. Un ecclésiastique comme Simon, dit Chèvre d'Or, traite


encore, vers 1150, dans le ton moral et savant, son vaste De
excidio Trojae embrassant la matière de l'Iliade et de l'Énéide.
Mais, dès 1100-1120, un auteur dauphinois, Albéric, peut-être
de Briançon en Viennois, met en vers, dans son dialecte roman,
une histoire fantastique d'Alexandre le Grand, sur la base de
Quinte Curce, de Julius Valrerius et de l'Historia de Proeliis (180).
Il ne nous reste de cette œuvre qu'un fragment de 105 vers, en
laisses d'octosyllabes (251), racontant l'enfance du héros. De la
traduction allemande qu'en donna, vers 1120-30, Lamprecht,
on peut déduire que le poème entier devait être assez long, et
embrasser toute la vie d'Alexandre. Vers le milieu du siècle, il
fut remanié en dialecte poitevin : nous possédons de cette réfec
tion 70 laisses de décasyllabes.

344. Vers 1150, au plus tard, un auteur de l'Ouest (Normand


ou plutôt Poitevin) publie, en français, un long récit, de plus
de 10.000 octosyllabes, sur la base d'un texte glosé de la Thébais
de Stace. Ce Roman de Thèbes, dont on ne sait s'il fut écrit pour
un mécène ou pour la lecture publique, fait date : il opère défini
tivement la trouée vers un mode d'expression délicat, destiné
à la lecture seule et réservé (comme dit l'auteur) au délassement
« des clercs et des chevaliers ». Le fondement narratif (une fiction
historique) est encore proche de celui des chansons de geste :
mais il y manque l'opposition Chrétiens-Païens ; les procédés
stylistiques sont, dans l'ensemble, ceux de l'épopée, mais Thèbes
répand sur eux une sorte de lumière fastueuse, émanant de des
criptions plus nombreuses portant sur la vie sociale, les cours,
le luxe princier. L'auteur nous donne les plus anciens portraits
humains (descriptiones personae) que l'on possède en langue
vulgaire : il fait un effort pour axer son œuvre sur la psychologie
de l'homme plus que sur ses aventures. Il est érudit et met en
œuvre une remarquable virtuosité rhétorique, vise à la finesse,
à la subtilité : exploitant à sa manière les données fournies par
Stace, il se risque à la description de l'amour : quoiqu'il soit loin
encore des raffinements courtois, déjà l'histoire de ce sentiment
l'intéresse plus que l'héroïsme. Le succès de Thèbes fut immense :
cette œuvre, qui sera adaptée plusieurs fois au xIII° s., imitée
dès sa parution, créa un style : liaison de la guerre et de l'amour,
du pathétique et du féerique, de l'ornement et de la grâce, voire
de l'humour, fondus en un long récit sans coupures. Plusieurs
romanciers, dès le xIIe s., donneront à leurs héros des noms de
personnages de ce roman : Parténopeus, Protesilas, Hippomédon.
CHAPITRE VII

LA GÉNÉRATION DE 1150-80 ENVIRON

345. C'est la première d'une série de 3 ou 4 générations aux


quelles la littérature européenne devra, jusqu'aux xvI°, xvII°,
dans certains domaines xIxe s., ses traditions les plus fécondes.
L'œuvre qui s'accomplit est moins d'invention matérielle (presque
tous les thèmes, et beaucoup de moules formels, sont fixés pour
l'essentiel dès 1150) que d'élaboration esthétique, d'approfon
dissement intellectuel et affectif. Les indices se raréfient, de
pure créativité empirique : une continuité interne est établie
désormais. La proportion des ouvrages chantés diminue (223) ;
on écrit davantage pour la lecture (sans doute surtout la lecture
à haute voix). L'importance que prennent dès lors, comme
instrument d'expression littéraire, les langues vulgaires, implique
un certain recul du latin : la plupart des grandes œuvres poé
tiques originales, à partir de 1160-70, sont écrites en français ou
en occitan. Les modes courtoises, qui triomphent dans tous les
genres d'imagination, favorisent sans doute ce processus.

1. Science et vulgarisation
346. La littérature philosophique qui se fait dans les écoles
témoigne de quelque souci littéraire : on soigne son latin, on
évite plus qu'auparavant le style technique. Paris est de plus
en plus le centre presque exclusif des hautes études spéculatives.
Simon de Tournai (f 1202), qui y enseigne depuis 1165, est à la
fois un des principaux représentants de la tendance canoniste
qui intègre entièrement l'ordre temporel à l'église dans la notion
de Chrétienté, et le premier théologien qui ose préférer ouverte
ment Aristote à Platon : d'où une certaine attitude anti-mys
tique, qui lui vaut des accusations d'hérésie. Pierre, dit le
Chantre (f 1197), maître à Paris depuis 1169, est un écrivain
très doué, de tendances plutôt moralisantes, glossateur et pré
dicateur renommé. Vers 1170-80, une polémique oppose certains
180 LES XIe ET XIIe S. [347]

disciples de Pierre Lombard (319), tel Pierre de Poitiers, à ses


adversaires comme le vigoureux Gautier de Saint-Victor : elle
occupera les conciles de Latran de 1179 et de 1215, et la méthode
du Lombard finira par triompher. A la même époque, Arnoul
d'Orléans crée un genre destiné à la plus grande vogue : l'inter
prétation allégorique-moralisante des fables ovidiennes (Alle
goriae Ovidii, vers 1175).

347. Un groupe important d'exégètes se dessine, dans le


clergé régulier surtout : le Clunisien anglais Gilbert Foliot; Pierre
de Celle, à Reims ; le liturgiste Robert Paululus, à Amiens ;
Garnier de Saint-Victor, tous encore tributaires de la vieille
tradition allégorique. La tendance la plus vivante est celle qui
procède du mysticisme de Bernard de Clairvaux (324) : ainsi,
chez le Chartreux Guigues II, chez Richard de Saint-Victor,
chez les Cisterciens Thomas et surtout Isaac, abbé de l'Étoile,
en Poitou. La plupart de ces ecclésiastiques utilisent la forme
de l'épître ou de l'homélie. Certains pratiquent un style recherché,
artificiel, trop brillant : ainsi Philippe de Harvengt, près de
Mons (f 1183), grand adversaire de Cîteaux. D'autres, comme
Hugues de Fouilloy, près de Corbie, vers 1150-66, mènent de front
une œuvre mystique, la vulgarisation scolaire (De natura avium)
et des travaux de morale séculière (De nuptiis, florilège de textes
contre le mariage).

348. Plusieurs de ces spéculatifs sont aussi des poètes plus


ou moins profanes : Étienne de Tournai (1128-1203), à Orléans,
lettré, canoniste et prédicateur, qui dans sa jeunesse écrivit des
poèmes mythologiques et allégoriques dans le style des
vagants (279) ; Étienne Langton, maître à Paris vers 1180, esprit
judicieux, critique, qui introduisit la division de la Bible en
chapitres, et est peut-être l'auteur de la belle séquence Veni
Sancte Spiritus, célèbre dès 1228, encore en usage aujourd'hui.
Arnoul, évêque de Lisieux (f 1184), prédicateur et écrivain à la
concision épigrammatique, est l'auteur de nombreux poèmes
religieux ou de circonstance (épitaphes, etc.). Pierre de Blois
(env. 1135-1204), secrétaire de Henri II, grand voyageur, bio
graphe (Vita de Robert d'Arbrissel), polémiste, est l'auteur d'une
Ars diclaminis (vers 1181-85) et de poèmes érotiques ou badins,
perdus ; l'élégance affectée de son style est alors presque ana
chronique ; mais son prestige fut immense. Son Compendium
in Job et son De fructibus tribulationis furent traduits en français.
L'Anglais Gervais de Tilbury, qui finit gouverneur d'Arles
[350] LA GÉNÉRATION DE 1150-80 ENVIRON 181

(seconde moitié du siècle), laisse un ouvrage sur la mort de la


Vierge (237), un recueil d'anecdotes plaisantes (Liber face
tiarum) et une sorte d'encyclopédie géographique, historique et
merveilleuse, Otia Imperialia.

349. C'est dans ce groupe que se rangent les deux plus grands
écrivains latins d'alors : Alain de Lille et Jean de Salisbury, tous
deux influencés par le platonisme chartrain (321) et par Bernard
Sylvestre (322). Jean (1115-20 à 1180), Anglais, secrétaire et ami
de Thomas Becket (357), dont il écrivit une Vita en 1174-75, fut
plus tard évêque de Chartres. Élève d'Abélard et de Gilbert de
La Porrée (321), il sut fondre leur pensée dans une sorte d'huma
nisme où la perfection des formes verbales et la justesse de la
pensée font une harmonie qu'on ne retrouvera plus avant
Pétrarque. Figure séduisante de grand lettré et d'homme d'action,
noble, sérieux, élevé, il a assimilé le meilleur de Virgile, de Cicéron,
de Salluste et fait des auctores l'objet d'une expérience intérieure.
Dans l'ordre spéculatif, il a plus de goût pour les probabilités que
pour les certitudes, et montre une horreur du verbalisme. Son
œuvre, considérable, comporte, outre une volumineuse corres
pondance (plus de 300 lettres) et quelques travaux historiogra
phiques, 3 grands ouvrages en partie satiriques : l'Entheticus,
poème en distiques, de 1155-7, sorte de revue des opinions des
diverses écoles philosophiques, que prolonge le Policraticus,
en prose, de 1159, exposé d'une doctrine quasi théocratique de
l'État ; et un Metalogicon, en vers, persiflant les logiciens (repré
sentés par le grotesque Cornificius) au nom d'une culture plus
vivante. Alain de Lille (env. 1128-1202), maître à Paris, doctor
universalis est plus verbeux et moins subtil. C'est à la fois un
polémiste-né, violent et sarcastique (De fide, contre les héré
tiques, les Juifs, l'Islam ; commentaire des prophéties de Merlin) ;
un théologien hardi, et un poète magnifiquement oratoire. Ses
deux œuvres maîtresses sont un Anticlaudianus, en hexamètres,
vaste épopée philosophique, utilisant les procédés allégoriques
de Prudence (Natura, Fortuna, Virtutes, Artes), chef-d'œuvre
le plus typique de l'idéal stylistique d'alors (244), dont l'influence
sera grande jusque sur Dante, et qu'Ellebaut (483) traduira en
français au xIIIe s. ; et un Planctus naturae, long prosimetrum
où dialoguent le poète et la nature, empruntant au Timée la
notion d'une sorte d'âme du monde. *

350. Vers 1150, Hermann de Laon constitue dans cette ville


une nouvelle recension des Miracula Virginis ; dans la seconde
182 LES XIe ET XII ° S. [350]

moitié du siècle, un anonyme anglo-normand en compile la pre


mière collection en langue vulgaire. Les ouvrages d'édification
en français, le plus souvent traduits ou adaptés du latin, se mul
tiplient. La tradition manuscrite de beaucoup d'entre eux est
incertaine. Il semble que, vers le milieu du siècle, apparaissent les
premières paraphrases, sans intérêt littéraire, du Credo, du Pater,
de l'Ave, et autres textes du même type. Les traductions ou
paraphrases de la Bible et de certains Apocryphes, dont la data
tion relative est malaisée, embrassent, dès la seconde moitié du
siècle, une partie importante de la tradition scripturaire. L'une
des meilleures est celle des 4 livres des Rois, en belle prose anglo
normande, parfois rimée (vers 1170). On peut faire remonter au
dernier tiers du siècle une traduction en prose des Juges, faite
pour les Templiers, peut-être en Palestine ; un Joseph en vers
hexasyllabes ; et deux Job en vers, dont l'un traduit Pierre de
Blois (348). Dans le troisième quart du siècle, Samson de Nanteuil
donne, en vers anglo-normands, une version glosée des Proverbes.
Vers 1176-81, Landri de Waben paraphrase, avec une certaine
grâce, en dialecte picard, le Cantique des cantiques. Un anonyme
wallon traduit en prose, à une époque incertaine (1152, ou un
demi-siècle plus tard ?), le Dialogus de Grégoire le Grand, compi
lation en l'honneur des saints de l'église latine, destinée à faire
pendant aux Vitae Patrum ; de la même époque, ou un peu plus
tard, date une traduction lorraine des Sermons du même pape.
En 1180, un autre anonyme, peut-être d'une province de l'est,
écrit un poème allégorique sur la prise de Jérusalem par les Baby
loniens, De David la prophétie. Dans le troisième quart du siècle
paraît une sorte de long sermon en vers anglo-normands (257 stro
phes monorimes de décasyllabes), d'un style assez remarquable,
le Roman des Romans. Un Livre des Sybilles, anglo-normand, écrit
vers 1160 pour la veuve du comte Geoffroy d'Anjou, énumère
les prophéties sybillines citées par les Pères. L'hagiographie en
langue vulgaire, de plus en plus proche du conte dévot, offre dans
sa tradition manuscrite les mêmes obscurités, dues à la multi
plicité des recensions, et les datations sont souvent douteuses.
Une Vie de saint Évroul normande, de plus de 4.000 vers, fondée
sur Orderic Vital (330), remonte à 1150-60 ; Guillaume de
Ferrières écrit en Angleterre sa Vie de saint Eustache, sorte
de roman fantastique, en alexandrins, vers 1170-90 ; peut
être à la même époque remontent les plus anciens textes
conservés sur les saints Laurent et Sylvestre, et sans doute le
populaire Roman de saint Fanuel et sainte Anne (les ancêtres de
la Vierge).
[353] LA GÉNÉRATION DE 1150-80 ENVIRON 183

351. L'effort de vulgarisation, en latin et en langue vulgaire,


porte, parallèlement, sur des textes sapientiaux d'origine et de
signification très diverses. Vers 1150, un anonyme publie une
traduction en prose française, glosée, de la Consolatio de Boèce.
Un clerc, apparemment prêtre défroqué, combine élégamment
pour le comte de Flandre, entre 1174 et 91, ses Proverbes au
vilain, série de sizains satiriques dont chacun se termine par un
proverbe populaire : cet ouvrage, le seul du temps qui parle avec
sympathie des paysans et de leur misère, eut un vif succès et
fut souvent imité ; il nous en reste plusieurs versions divergentes.
Mais la mode est surtout à l'Orient : dès le troisième tiers du
siècle, commencent à paraître en français des collections de
sentences de Salomon et Marcoul (240).
352, La longue série des textes mi-plaisants mi-didactiques
sur la nature et la conduite de l'amour mondain (257), débute
vers 1150-60. Elle porte la forte empreinte d'Ovide, habillé à
la mode courtoise. Un thème que l'on réexploitera souvent,
durant un siècle, apparaît dans deux débats (262) latins, étroi
tement liés par l'imitation : vaut-il mieux aimer un clerc
(homme d'études) ou un chevalier (homme d'action) ? Le plus
ancien est l'Altercatio Phillidis et Florae (milieu du siècle ?),
peut-être du Midi, qui s'inspire d'un épithalame de Sidoine
Apollinaire ; puis, mal datable (troisième quart ou dernier tiers
du siècle ?), le Concilium Remiricimontis (« Concile de Remi
remont »), d'un érotisme complaisant, l'un des seuls textes lit
téraires d'alors provenant d'un milieu scolaire de Lorraine.
Une jolie adaptation française de l'Ars amandi d'Ovide, la Clef
d'Amor (vers 1165 ? Une indication énigmatique de l'auteur
pourrait la faire dater de 1280) jouit d'une immense popularité,
et influença peut-être Guillaume de Lorris (470).
353. Un poème français en quatrains d'octosyllabes mono
rimes, fait de variations amplificatrices sur le topos « vanité des
vanités », le Livre des manières, de 1174-8, est attribué commu
nément à l'évêque de Rennes, Étienne de Fougères, auteur de
diverses Vitae et de poèmes latins perdus, qui appartint au groupe
des lettrés de l'entourage d'Henri II : le style en est d'une excep
tionnelle qualité, direct, précis, violent ; c'est la première en date
d'un type particulier de satire sociale, les « états du monde », qui
prendra bientôt une grande extension et consiste en une énumé
ration pittoresque de « types » humains (244), déterminée par un
postulat général : le chevalier combat, le clerc prie, le vilain
travaille.
184 LES XIe ET XIIe S. [354]

2. L'histoire

354. Les œuvres historiques se distinguent assez nettement


en deux groupes, selon qu'elles relèvent du chronicon ou de la
biographie. Le premier groupe se localise toujours presque exclu
sivement en Anglo-normandie, mais il est beaucoup plus pauvre
qu'à l'époque précédente. Le seul grand nom est celui d'un
écrivain d'expression française, Wace (env. 1100-1175). Celui-ci,
né à Jersey, devenu « clerc lisant » (professeur ?) à Caen, puis
chanoine à Bayeux, est un lettré de formation cléricale, mais
que ses relations avec la cour des Plantagenets rendent tributaire
des goûts d'un public profane. De son œuvre, entièrement en
langue vulgaire et en vers, nous restent 5 ouvrages, dont l'ordre
chronologique est incertain. Le plus ancien pourrait être une Vie de
saint Nicolas, compilation d'anecdotes légendaires où Wace semble
s'efforcer de donner, aux récits courant sur ce saint, une forme
définitive. Sa Vie de sainte Marguerite est une bonne traduction,
assez exacte, d'une Vita latine d'origine grecque. Sa Conception
de Notre-Dame, combinant les données de 3 textes latins, constitue
une sorte de légende de la Vierge. Le Brut, achevé en 1155, la
seule traduction complète de l'Historia regum britanniae (243)
qui nous soit restée, exercera une influence déterminante sur
tous les romanciers de la fin du siècle : amplifiant et enjolivant
Geoffrey de Monmouth (il introduit le thème de la Table Ronde
dans la biographie d'Arthur), Wace donne un récit pittoresque,
aimable, trésor inépuisable de motifs littéraires. Il rend direc
tement assimilable pour les écrivains mondains cette matière
pseudo-historique, et contribue ainsi à la genèse des premiers
romans « arthuriens » (289) ; son Roman de Rou, ou Geste des
Normands, entrepris en 1160, pour Henri II, et poursuivi jus
qu'en 1174, est une histoire des ducs de Normandie, sur la base
de chroniques latines et de divers récits légendaires. Le mode
de formation de cette œuvre est obscur : elle comprend un long
prologue, la « chronique ascendante », et deux parties, l'une de
4.000 décasyllabes en laisses monorimes, l'autre de 12.000 octo
syllabes. D'une grande valeur historique, elle s'interrompt à
l'année 1107, Henri II en ayant alors confié l'achèvement à un
nouvel écrivain à la mode, Benoît de Sainte-More (371). Wace
utilise une langue un peu archaïsante, claire, non sans grâce, et
s'applique à varier son vocabulaire : le registre en est très vaste
et témoigne d'un bel effort pour enrichir l'usage littéraire ; son
style, qui utilise beaucoup les figures de mots mais évite les
[357] LA GÉNÉRATION DE 1150-80 ENVIRON 185

tropes, est un bon modèle de l'ornatus facilis (146) en langue


vulgaire.

355. Robert de Torigny (f 1186), du Bec, puis abbé du Mont


Saint-Michel, continue le Chronicon de Sigebert de Gem
bloux (306) ; Pierre, dit le Mangeur, maître à Paris, compose
en 1164, une Historia ecclesiastica synchronisant l'histoire profane
et l'histoire sacrée, et qui, devenue un classique scolaire, valut
à son auteur le titre de Magister historiarum : elle fut traduite en
français au xIIIe s. par Guiart des Moulins (521). Plusieurs chro
niques limitent leur intérêt à l'Anglo-normandie : le Draco
Normanicus, d'Étienne de Rouen, vers 1170, retrace, pêle-mêle,
en forme épique, divers événements des années 1167-69. Jordan
Fantosme écrit, assez platement, en 1174-83, en vers anglo
normands (213 laisses d'alexandrins monorimes) l'histoire de
la guerre d'Écosse de 1173-74. Guillaume de Saint-Pair donne,
dans son Roman du Mont-Saint-Michel, vers 1160-70, la première
chronique monastique en langue vulgaire, du reste de caractère
plus édifiant qu'historique.

356. Le royaume franc de Palestine (203) possède alors un


historien de grande classe : Guillaume, né en Terre Sainte vers
1130, de famille française ou italienne, grand lettré, polyglotte,
chancelier du roi Amaury de Jérusalem, puis archevêque de
Tyr (f 1184). Son Historia rerum transmarinarum, écrite de
1170 à 1184, fait la chronique des croisades depuis 1095. Elle
sera plusieurs fois traduite puis continuée en français (391, 463).
Vers 1170-77, commence à circuler en Occident une lettre du
« Prêtre » Jean (240), prise pour document historique et inspirée
en partie de la lettre apocryphe d'Aristote sur les « merveilles
de l'Inde » : Roau d'Arundel en donne alors une version en anglo
normand.

357. Les biographies latines de grands personnages contem


porains, en prose ou en vers, sont assez nombreuses, mais souvent
de peu d'intérêt littéraire : Vitae de Pierre le Vénérable (323),
de Bernard de Clairvaux (3 entre 1167 et 1182), de seigneurs ou
de prélats locaux. La part la plus vivante de cette littérature
est celle qui concerne Thomas Becket, archevêque de Cantor
béry, dont l'assassinat, en 1170, toléré, sinon préparé, par
Henri II, bouleverse la Chrétienté : dans les dix ans qui sui
virent l'événement, parurent successivement les Vitae dues
à Édouard Grim, l' « Anonyme de Lambeth », Guillaume de
186 LES XIe ET XIIe S. [358]

Cantorbéry, Benoît de Peterborough, Guillaume Fitz-Stephen,


Jean de Salisbury (349), Roger de Pontigny et Alain de Tewkes
bury. L'étendue du scandale a sans doute été l'occasion de deux
Vies de Thomas Becket en langue vulgaire, parues dès les mêmes
années : la meilleure de beaucoup est celle d'un jongleur originaire
de l'Ile-de-France, Garnier de Pont-Sainte-Maxence, qui, dès
1172, passa en Angleterre pour se documenter, et utilisa sans
doute Édouard Grim et Guillaume de Cantorbéry. Avec lui,
l'hagiographie de langue française prend pour la première fois
un caractère historique. Son poème, achevé en 1174, en strophes
de 5 alexandrins monorimes, est une œuvre très remarquable,
d'une langue sûre et vigoureuse, concise et pathétique. Une
inspiration puissante l'anime : haine des simoniaques et des
politiques, passion pour la pureté de l'église et l'unité du monde
chrétien. Il semble que Garnier ait récité lui-même son œuvre
devant les pèlerins au tombeau de Thomas. Roger de Pontigny
semble l'avoir utilisé. A la même époque, ou un peu plus tard
(1172, ou vers 1184), Benoît, moine de Saint-Alban, consacre
au martyr 2.000 vers écrits en strophes « couées » (253). Il paraîtra,
jusque vers 1350, encore une douzaine de Vies de Thomas Becket,
en latin et en français, et plusieurs en d'autres langues.

3. La poésie liturgique et lyrique


358. La poésie des « Goliards » (225) entre dans sa période de
plus grande abondance : le caractère profane, souvent anti
clérical, s'en accuse ; l'inspiration devient plus directe, plus per
sonnelle. L'influence formelle de la courtoisie se fait sentir davan
tage, surtout dans les topi. Parmi une masse de pièces anonymes
et mal datables, se dégage l'œuvre de quelques personnalités
mieux saisissables, comme l'Archipoeta, de Cologne (attesté
en 1161-65) (329), bohème révolté, sarcastique, en contact avec la
poésie romane. En France, Gautier de Châtillon (attesté en
1170-80), né à Lille et qui vécut à Reims, laisse une œuvre très
riche, d'une grande variété verbale, où dominent le ton satirique,
l'humour, parfois mêlé de quelque mélancolie, et passant de
l'érotique au religieux et au politique (planctus sur Thomas
Becket, en 1176). Un nombre important d'apocryphes est attribué
à Gautier : il semble qu'il ait fait école. On lui doit de plus un
vaste poème narratif, l'Alexandreis. L'Anglais Jean d'Exeter
(env. 1180 ?), brillant rhétoricien, est proche de Serlon de
Wilton (329) : son De bello Trojano met en vers Darès (16) ; il
consacre au roi Richard Cœur-de-Lion une épopée, l'Antiocheis.
[360] LA GÉNÉRATION DE 1150-80 ENVIRON 187

Un poète anonyme de la région de Metz, en relations avec les


moniales de Remiremont, vers 1150-80, laisse un recueil de poèmes
satiriques et lyriques, dont une dizaine de pièces amoureuses
assez belles, très libres de ton, à mi-chemin des invitationes (172)
et de la pastourelle (287).
359. Un jeu liturgique important, de date mal déterminée
(probablement 1150-70), le Jeu d'Adam, témoigne du dévelop
pement considérable pris par cette littérature : les chœurs, qui
en constituent le noyau liturgique et musical, sont en latins, mais
le dialogue (parlé) qui les commente est entièrement en anglo
normand. Les rubriques soulignent l'importance de la mise en
scène (située à l'extérieur de l'église et groupant jusqu'à 18 per
sonnages). Selon un procédé qui dès lors sera presque cons
tamment observé dans les jeux liturgiques, les fins et les débuts
des répliques successives (au moins lorsqu'est introduit un per
sonnage nouveau) sont liés par la rime. De près de 1.000 vers
(octosyllabes ; décasyllabes aux passages solennels), il semble
avoir constitué la première partie d'un vaste Ordo prophe
tarum (268), mais représente peut-être, dans son état actuel,
3 fragments primitivement indépendants : le péché d'Adam, le
meurtre d'Abel, les prophéties christiques. La langue, savoureuse,
et le mouvement dramatique, sont très soignés ; un sens général
se dégage progressivement, avec une vigueur et une concision
pathétiques : l'urgence de la Rédemption. Des inspirations
diverses s'y fondent harmonieusement : comique des diables,
ton courtois du discours de Satan à Ève, gravité de l'inter
vention divine. Avec cette pièce, un théâtre proprement dit,
d'expression française, peut être considéré comme constitué,
du moins en Anglonormandie.

360. Avec les troisième et quatrième générations de trouba


dours, les formes du lyrisme courtois occitan se répandent peu à
peu dans tous les territoires situés entre les lignes Poitiers-Vienne
et Burgos-Barcelone. Les poètes se recrutent dans toutes les
classes de la société, mais chevaliers pauvres, jongleurs, voire
bourgeois et clercs sont encore plus nombreux que les grands
seigneurs. La plupart d'entre eux se connaissent, se jugent, se
citent mutuellement. C'est l'âge d'or du vers (281) d'amour,
désormais privilégié, dont les thèmes apparaissent définiti
vement fixés. Très schématiquement, on peut distinguer une
école idéaliste, plus ou moins dépendante de Jaufré Rudel, et
une réaliste, proche de Marcabru (339). Le sirventes, la tenso,
188 LES XIe ET XIIe S. [361]

accueillent des sujets littéraires-techniques (critique de confrères,


art poétique). Les « contrefaçons » musicales (utilisation d'une
mélodie préexistante pour un texte nouveau) sont nombreuses.

361. Bernard Marti, dit le Peintre (vers 1150-60), dont il nous


reste une douzaine de chansons et de sirventes, semble avoir
fréquenté le cercle de Ventadorn (229). C'est l'un des troubadours
les plus originaux ; il relève les développements conventionnels
par des tours hardis, paradoxaux, impliquant à l'égard de la
doctrine courtoise une attitude subversive et presque cynique.
Formellement, la simplification de ses rythmes (isométrie, hepta
et octosyllabes presque exclusivement), le range parmi les auteurs
archaïques. Bernard de Ventadorn (env. 1145-1180), fils d'un
serviteur d'Èble II (315) et élève de celui-ci, mais qui fréquenta
la cour de Henri II, est le seul grand poète d'amour occitan.
Ses 40 ou 50 chansons frappent par le ton exceptionnellement
personnel dont elles traitent les thèmes amoureux les plus
rigides : accord remarquable d'une technique et d'un tempé
rament. Elles harmonisent, en un style aisé, gracieux, d'une sen
sualité presque élégiaque, les notations typiques de joie, d'éloi
gnement, de douleur (thème de la mort métaphorique), de secret,
de danger (les « lauzengiers »). C'est principalement sous cette
forme que la poésie courtoise pénétra un peu plus tard en France
du Nord (412).

362. L'Auvergne compte plusieurs troubadours de mérite,


comme le jongleur Peire d'Alvernhe (1150-80), dont l'œuvre,
de type formel archaïque (chansons d'amour, sirventes, poésies
religieuses), hésite entre le trobar clus et le trobar ric (282) ; et le
comte même d'Auvergne, Dalphin, qui régna de 1169 à 1234,
fastueux, réputé pour son savoir et sa courtoisie, mécène fan
tasque, auteur de quelques chansons et de pièces satiriques très
mordantes. Dans la vallée du Rhône, Raimbaut, seigneur
d'Orange (vers 1150-73), l'un des coryphées du trobar ric, échange
une tenso avec Beatrix, comtesse de Die (troisième quart du
siècle), la plus ancienne trobairitz connue, dont nous possédons
5 chansons, transposant les situations courtoises traditionnelles
(froideur de l'homme, plainte de la femme).

363. Des régions plus méridionales, nous est resté peu de


choses : les quelques chansons du jongleur gascon Alegret
(vers 1150-70 ?), fervent adepte du trobar clus, qui fréquenta la
cour de Castille et celle du roi Alphonse II d'Aragon (1162-96).
[366] LA GÉNÉRATION DE 1150-80 ENVIRON 189

En revanche, nous ne possédons aucun poème lyrique français


de type courtois qui remonte sûrement au delà de 1170-80 (412).
On peut dater approximativement de 1150-80 les plus anciennes
pastourelles françaises et quelques chansons de danse (Renaud
et s'amie), mais ces genres sont encore assez indépendants des
formes méridionales.

4. Genres narratifs

364. C'est à partir de 1150 que commencent à paraître dans


les milieux scolaires, surtout de la Basse-Loire, les « comédies »
ou « fabliaux » latins (264). La plupart sont écrits en forme nar
rative, mais font au monologue et au dialogue une part prépon
dérante ; ils comportent quelques centaines de vers (hexamètres
ou distiques), d'un style classique appliqué, correct sans origi
ginalité, et traitant une anecdote érotique. Quatre seulement
échappent à l'anonymat. Un certain Vital, de Blois, est l'auteur,
vers 1150-60, d'un Gela reposant sur l'Amphitruo de Plaute et,
vers 1175, d'une Aulularia, adaptation très libre d'un apocryphe
plautinien du Ive s., le Querolus. Guillaume de Blois, frère de
Pierre (348), dont les autres œuvres, narratives et didactiques,
sont perdues, écrit vers 1170 une Alda, anecdote obscène, donnée
comme une adaptation de Ménandre (?). Enfin un Milo,
de 1160-70, sorte de conte psychologique, présentant quelque
analogie avec un récit des Septem sapientes (240), est une œuvre
de jeunesse de Matthieu de Vendôme.

365. Celui-ci (env. 1095-1185), qui fut grammairien à Orléans,


Paris, puis Tours, paraît avoir été un écrivain important, mais
la plus grande partie de son œuvre reste à identifier. Il se vante
d'avoir composé une quinzaine de poèmes narratifs sur des
matières antiques ou bibliques : il nous en reste un Pyramus et
Tisbé et un Tobias, exercices de rhétorique d'une grande précision
technique, se conformant avec application aux principes de son
Ars versificatoria (vers 1175). Celle-ci, reposant sur la Rhetorica
ad Herennium, Horace, Cicéron et Donat, est le premier traité
de rhétorique appliqué spécialement à la poésie, et comme tel
d'une certaine importance documentaire.

366. On a parfois supposé que deux « comédies latines » ano


nymes, le Miles gloriosus (reposant de loin sur Plaute), vers 1170,
et la Lydia (proche d'un conte des Septem Sapientes), vers 1176,
seraient dues à un disciple de Matthieu. Trois autres œuvres du
190 LES XIe ET XIIe S. [367]

même type, mais sans source identifiée, ont un caractère un


peu différent : le Babio (après 1170), peut-être par un
Anglais de France, entièrement dialogué, à 5 personnages, appa
renté à un conte de la Disciplina clericalis (240) ; le De
nuncio sagaci (1160-70), que l'on attribua à Ovide lui-même,
simple monologue comique ; et le Pamphilus, Glycerium et
Birria (env. 1170-80), d'un tour d'esprit plus ecclésiastique. A la
même époque (1159 ; ou env. 1170), remonte le plus ancien
fabliau connu en français (265), Richeut, historiette obscène,
exploitant un thème proche de ceux de ces textes latins.

367. Après 1150, le caractère primitif de la chanson de geste


s'est beaucoup altéré. La technique devient plus savante, l'art
prévaut sur l'inspiration, une tendance se marque, à adopter
les idéaux du roman en formation : aristocratisme, analyse psy
chologique, merveilleux, utilisation de thèmes amoureux. Dès le
milieu du siècle, un anonyme compose une parodie de chanson
de geste, Audigier, sorte de fabliau assez grossier, mais signifi
catif de l'évolution du goût. La cyclisation de certains groupes
de chansons se poursuit, mais de façon très inégale. Ce processus,
compliquant de questions généalogiques les problèmes de data
tion, rend ceux-ci parfois presque inextricables. Le cycle le plus
dense et le mieux organisé est celui de Guillaume (342). Les pre
miers faits d'armes et le mariage du père de ce héros sont l'objet
de la chanson d'Aimeri de Narbonne, sans doute d'environ 1170,
mais que certains attribuent à Bertrand de Bar (400), vrai pot
pourri de situations épiques, qui pourrait être issu d'une Chanson
d'Aimeri perdue, et sans rapport avec Guillaume. De 1170-80 (?)
peut dater une chanson épisodique, Synagon qui fut incorporée
plus tard au Moniage (342).

368.La figure de Charlemagne, pour n'être pas l'objet d'une


biographie poétique aussi riche que Guillaume, fut néanmoins
(grâce au succès du Roland ?) réutilisée dans un certain nombre
de poèmes, du reste assez médiocres. Trois chansons datables du
milieu (ou du troisième tiers) du siècle illustrent de thèmes roma
nesques les origines et l'enfance du futur empereur : Berte aux
grands pieds a pour héroïne sa mère, injustement calomniée,
puis réhabilitée ; Mainet, qui en forme la suite, raconte les pre
miers exploits du jeune Charles en Espagne ; Basin, qui nous
est parvenu dans un remaniement tardif, fait le récit d'une aven
ture fantastique ayant précédé l'avènement au trône. Quelques
noms propres sont sans doute les seuls rapports qu'aient ces
[370] LA GÉNÉRATION DE 1150-80 ENVIRON 191

œuvres avec l'histoire ; mais des éléments de Berte seront repris


par la Chronique saintongeaise (460). De Saint-Denis peut-être
sortent deux chansons qui, avec le Pèlerinage (342), forment le
groupe des « quêtes de reliques » : un Balan (quête de reliques
romaines), perdu, mais dont des parties seront citées par Phi
lippe Mousket (488), et un Fierabras (quête de reliques espa
gnoles), vers 1170, roman héroïque et merveilleux, qui sera
adapté en occitan vers 1230-40. Un Aiquin (vers 1170 ; ou la
fin du siècle ?) relate une conquête fictive de la Bretagne par les
Sarrasins et les Normands, et sa libération par Charlemagne.

369. D'autres chansons échappent apparemment à la cycli


sation. Ainsi, Aiol (avant 1173, du moins dans sa première
partie, la plus ancienne), sorte de roman réaliste mi-satirique,
mi-héroïque ; et surtout, Girard de Rossillon, l'une des plus belles
chansons après le Roland. Elle combine le thème du vassal
révolté avec des éléments romanesques, amoureux, et certains
thèmes quasi hagiographiques. D'un style sobre, vigoureux,
riche d'images originales, de scènes pathétiques, elle offre un
saisissant tableau des mœurs féodales. Elle pose des problèmes
critiques très ardus. Il est admis qu'elle se fonde sur une chanson
plus ancienne, perdue. Une étude comparative a amené R. Louis
à supposer un poème primitif du xIe s., de caractère historico
légendaire, sur Girard, comte de Vienne (184), d'où procèderaient,
par suite de transferts géographiques, 3 traditions littéraires :
sur Girard de Vienne (400), sur Girard de Fraite (401), et sur
« Girard de Rossillon ». La chanson consacrée à ce dernier serait
de 1149 (R. Louis) ou de 1155-80 (F. Lot). Due à un clerc poitevin,
elle est écrite, en décasyllabes 6 + 4, dans une langue de nature
disputée, sorte de mélange artificiel d'occitan et de français,
destiné sans doute à adapter au public méridional un genre senti
comme du Nord (246). Aigar et Maurin, fragment épique de la
même époque et de la même région, présente le même caractère
linguistique.

370. Le roman, formé à l'époque précédente (343-344), s'épa


nouit, en moins d'un quart de siècle, dans les directions les plus
diverses. Sa grande époque, qui commence alors, est celle même
où, dans la mémoire collective du passé national, l'histoire s'est
définitivement substituée à l'épopée. L'imagination, comme si
elle prenait conscience de sa nature propre, se libère dans ce genre
nouveau. Au début de cette période, la vogue des thèmes « anti
ques » (233) atteint, dans les provinces de l'Ouest, sa plus grande
192 LES XIe ET XIIe S. [371]

intensité. Vers 1160, un anonyme normand s'attaque au sujet


de l'Énéide : son Éneas marque le premier contact vivant pris
par la langue française avec le grand art antique. Il utilise les
expériences faites par l'auteur de Thèbes dans l'emploi de la
magie, de l'érudition brillante, de l'amour. On y a décelé l'in
fluence de Wace (354), peut-être de Béroul (373). Suivant, en
l'abrégeant un peu et en rétablissant l'ordre chronologique, le
plan de l'Énéide, l'auteur écarte les dieux païens, renonce aux
fureurs de Didon, et amplifie, dans le ton courtois, l'épisode de
Lavinie. Il constitue ainsi une belle histoire d'aventures et de
tendresse, plus ovidienne que virgilienne : l'épopée antique est
complètement réanimée par l'esprit du xIIe s.

371. Vers 1165-70, le clerc tourangeau, Benoît de Sainte-More,


dédie à Aliénor un Roman de Troie de plus de 30.000 octosyl
labes, retraçant, sur la base de diverses sources latines, l'histoire
des Argonautes et celle du siège de Troie. Très cultivé, un peu
pédant, fier d'étaler sa science, Benoît accroît la part de l'amour
dans l'aventure : la partie la plus vivante de son poème est faite
d'analyses (souvent pénétrantes), de portraits, de dialogues
qu'il glose de remarques humoristiques et qui permettent de voir
en lui le premier initiateur du roman d'amour. Troie qui, par ses
qualités et ses défauts, est l'une des œuvres les plus caractéris
tiques de ce temps, connut un immense succès. La gloire de Benoît
incita peut-être Henri II à lui confier, après 1174, la succession
de Wace comme historiographe (354) ; mais sa Chronique des
ducs de Normandie, restée inachevée malgré ses 43.000 vers,
interprétant selon tous les procédés de la rhétorique Doon (159)
et Guillaume de Jumièges (305), n'a pas le relief ni toujours la
clarté du Rou.

372. Le troisième quart du siècle vit une floraison de lais ou


de petits romans français aux sujets tirés d'Ovide (Ovidiana) :
la majorité s'en est perdue. Nous connaissons le titre d'un Nar
cisse (nous en avons un remaniement du début du XIIIe s.), d'un
Orphée, d'un Hero et Léandre, d'un Tantale et de quelques autres.
Un Pyramus et Tisbé nous est resté. C'est un exquis petit poème
de 900 vers, où des monologues lyriques sont insérés dans le récit,
plein de bonhomie malicieuse et de tendresse, dépourvu de toute
lourdeur érudite. Après 1170, la « matière antique » semble
épuisée : elle ne fournira plus guère que des ouvrages historiques,
didactiques et, un peu à part, le cycle d'Alexandre (409). L'éclat
de la cour des Plantagenets, dans sa plénitude à la même époque,
[374] LA GÉNÉRATION DE 1150-80 ENVIRON 193

favorise sans doute la relève de ces premières inspirations par


celles que l'on emprunte en particulier à la « matière de Bretagne ».

373. Il se pourrait que la légende de Tristan (243) eût été


l'objet d'un roman français dès 1150-60 : les œuvres ultérieures
où elle paraît semblent impliquer un premier modèle perdu. On
a supposé, à tort ou à raison, que celui-ci aurait été l'œuvre soit
de Chrétien de Troyes (376), soit d'un nommé La Chèvre qui
pourrait être le même (?) que le trouvère Robert de Reims (415),
soit d'un anonyme source du poème allemand d'Eilhardt
d'Oberg ; Panvini supposa récemment un original latin. D'une
époque située entre 1160 et 1170 (ou, selon certains, 1190), nous
reste un groupe de romans représentant deux formes littéraires
de la légende, que l'on distingue, peut-être abusivement, par les
termes de « version commune » et de « version courtoise ». La pre
mière est illustrée par un récit fragmentaire de 4.500 octosyllabes
en dialecte normand, signé « Béroul », et que ses incohérences ont
parfois fait prendre pour une compilation ou un remaniement.
C'est apparemment l'œuvre d'un jongleur, peu soucieux des
modes courtoises, d'une grande simplicité, dépourvue de descrip
tions, peignant une passion fatale et des personnages violents,
sans scrupules, vindicatifs, sensuels. L'auteur exploite à fond tous
les thèmes que lui fournit la tradition celtique. Très peu de temps
après, un Anglo-normand, Thomas, dont le roman ne nous reste
qu'en plusieurs fragments, reprend le sujet, de manière différente,
jouant de la pitié du lecteur, bannissant l'idée d'une lutte déses
pérée contre l'impossible, amplifiant la biographie des personnages,
en analysant, dans le goût courtois, les réactions psychologiques.
Son style se conforme habituellement aux lois de l'ornatus
facilis (146). Tandis que l'Allemand Eilhardt d'Oberg, vers 1180,
reste proche de Béroul, le conte épisodique anglo-normand de la
Folie de Tristan, dite d'Oxford (1170-80), suit Thomas.

374. Mais les véritables initiateurs du genre romanesque


moderne furent plutôt 3 autres conteurs de génie, contemporains
de Thomas, qui, entre 1160 et 1180, surent créer un style neuf,
exactement adapté au milieu et au temps où ils vivaient. C'est
avec eux que le topos de la translatio studii (142) passe en langue
vulgaire : prise de conscience des valeurs d'avenir qu'ils repré
sentent ? La vie de Marie de France est très mal connue : fut
elle abbesse de Barking, de Shaftesbury, princesse Plantagenet,
bourgeoise française ? Du moins sait-on qu'elle vécuten Angleterre,
connaissait la Normandie, possédait une culture littéraire dont elle
P. ZUMTHOR 13
194 LES XIe ET XIIe S. [375]

se montre fière, et écrivait pour de grands personnages du temps


de Henri II. Ses œuvres s'échelonnent de 1160-65 à 1190 environ.
Les premières en date sont 12 Lais (290), de dimension très iné
gale, allant du conte bref au roman de longueur moyenne. Plu
sieurs nous renvoient à des « lais » celtiques (242), qu'ils sont
censés adapter et que rappelle parfois leur titre exotique (Laostic,
Bisclavret). Lanval, peut-être contemporain d'Érec (377), est
avec lui le plus ancien roman « arthurien » ; Le chèvrefeuille est
relatif à Tristan. Pour le fond, on peut les classer selon deux
types : féeriques (Lanval, Yonec, Guigemar); ou plutôt psycho
logiques, réduisant au minimum l'élément merveilleux, et consti
tuant de petites nouvelles centrées sur un drame affectif (Éliduc,
Fresne, Milon, Deux amanls, Laostic, Chèvrefeuil, Bisclavret,
Équilan, Chaitivel). Leur chronologie relative est sujette à
contestations : sur Lanval et Yonec, se marque l'influence seule
de Wace (354) et de Thèbes (344) ; les autres (plus récents ?)
portent des traces d'une imitation de l'Éneas (370). Toute cette
œuvre, charmante mais d'un style assez plat, est surtout remar
quable par la prédominance qu'elle accorde à la pure fantaisie,
au jeu d'impressions quasi oniriques ; l'amour, conçu davantage
comme une puissance de nature que selon les dogmes courtois,
cesse d'être un élément purement descriptif et tend à constituer,
en soi, l'aventure. L'expérience de Marie « lança » le lai comme
genre littéraire : une abondante production, de la fin du xIIe et
du xIIIe s., dépend d'elle et réutilise des thèmes apparentés aux
siens. Vers 1180, elle traduisit en français un recueil de fables
provenant d'un Romulus anglo-saxon, adaptation d'une des col
lections latines (72), et dont l'originalité réside dans la « morale »
qu'elle y ajoute, appliquée à la vie sociale de son temps. Enfin,
vers 1190, elle publia un Purgatoire de saint Patrice, traduction
d'un roman hagiographique reposant sur une légende irlandaise
et écrit en latin par Henri de Saltrey peu auparavant : ce récit
sera souvent repris en langue vulgaire par la suite.

375. Gautier, de la famille des châtelains d'Arras, et premier


grand écrivain du cercle littéraire de cette ville (435), fréquenta
aussi la cour d'Alix de Blois (206) ; d'un puissant tempérament,
il manifeste son mépris pour les histoires vaporeuses de Marie
de France, répudie le merveilleux féerique et cherche l'intérêt
romanesque dans l'action humaine seule et ses fondements psy
chologiques. Nous avons de lui deux romans. Éracle (vers 1165),
de type pseudo-byzantin (238), recourt à la fois aux prestiges
antiques, orientaux et courtois : son héros finit empereur (Héra
[377] LA GÉNÉRATION DE 1150-80 ENVIRON 195

clius) et conquiert les reliques de la Croix. Ille et Galeron


(vers 1167-70), de type pseudo-breton, qui a été parfois considéré
comme une amplification d'Éliduc (374), traite d'un « cas » psy
chologique : comment la pitié conduit à l'amour. Le style repré
sente, avec celui de Chrétien de Troyes (379), le premier exemple,
en français, d'ornatus difficilis (146). L'influence de Gautier fut
grande sur tout le « roman d'aventures » (289). Émule et rival
de Chrétien de Troyes, il semble avoir été imité par lui dans
Cligès et Lancelot. - -- *: º ^

376. Chrétien, clerc, peut-être chanoine à Troyes, possédant


une bonne culture classique et très au courant de la littérature
de son temps, fit, entre l 160 et 1185 environ, une carrière d'écri
vain mondain, protégé successivement par Marie de Cham
pagne (206), Henri II et Philippe d'Alsace, comte de Flandre.
Son œuvre n'est pas entièrement connue : divers chanson
niers (445) lui attribuent une demi-douzaine de chansons d'amour
- courtoises (ce seraient les plus anciennes en français) mais leur
authenticité est très douteuse. Une série de traductions ou
adaptations d'Ovide (dont l'une de l'Ars amandi), ainsi qu'un
Tristan, qu'il cite dans le prologue de Cligès, ont été perdus.
Il est vraisemblable que la Philomena insérée au xIve s. dans
l'Ovide moralisé, est de lui : jolie nouvelle, à la fois réaliste et mer
veilleuse, amplifiant un court passage des Métamorphoses. La
question du Tristan a suscité beaucoup d'hypothèses (373),
improuvables. Enfin, un roman hagiographique, inspiré par un
récit apparenté à la légende de saint Eustache, Guillaume d'Angle
terre, est attribué à Chrétien par beaucoup de critiques : récit de
ton très humain, où le miracle se ramène surtout à des hasards
heureux, plein d'épisodes pittoresques (naufrages, reconnais
sances) et de fines observations typologiques. Il apparaît, en
dépit des incertitudes de datation, que Chrétien, avec un sens
très juste des opportunités, chercha sa voie et essaya de veines
diverses avant de se fixer définitivement sur les thèmes « bretons ».

377. Les parties sûres de son œuvre sont constituées par


5 romans, dont deux inachevés. Érec (vers 1165-70) est une
œuvre d'analyse où l'on a cru voir parfois une sorte d' « anti
Tristan » : à travers l'aventure et l'amour, un jeune chevalier
s'achemine vers la plénitude de sa maturité, épanouie dans sa
participation à la cour d'Arthur et dans un mariage heureux.
La fiction initiale de ce roman se retrouvera désormais dans
tous les romans « arthuriens » (289). Cligès (vers 1170-71) combine
196 LES XIe ET XIIe S. [378]

les types « byzantin » et « breton », en prenant successivement


pour héros un prince grec, Alexandre, en séjour chez Arthur,
puis son fils, Cligès, qui revient à Constantinople : histoire
piquante, se détachant sur un arrière-plan de magies orientales,
rehaussée d'aventures de haut goût (enlèvement de Fenice).
Chrétien, dès lors célèbre, reçoit de Marie de Champagne com
mande d'un Lancelot (ou La charelle ; vers 1172-75) dont la
matière put être tirée de contes celtiques ou d'une œuvre fran
çaise antérieure perdue, mais dont on lui impose de faire une
illustration de l'amour troubadouresque : liaison adultérine
et avilissement volontaire. Ce thème répugnait apparemment à
Chrétien qui, après avoir écrit 7.000 vers, confia à un clerc
nommé Geoffroy de Lagny le soin d'achever son œuvre. Des
mêmes années, ou peu après, date le meilleur roman de Chrétien,
Yvain ou Le chevalier au lion : admirablement harmonisé, malgré
le disparate de ses éléments (un conte celtique, une intrigue
amoureuse, le thème du lion apprivoisé, des descriptions mon
daines), il constitue le modèle le plus parfait du roman arthurien.

378. Le dernier roman de Chrétien, Perceval ou Le conte du


Graal de date incertaine (1174-80 ou 1177-87), interrompu par la
mort de l'auteur, pose de nombreux problèmes. Écrit pour
Philippe d'Alsace, peut-être sur la base d'un livre latin (?), il
semble centré sur le thème du Graal, quoique celui-ci, dans l'état
actuel du texte, n'y soit qu'épisodique. Son caractère est assez
particulier : longueur inhabituelle à Chrétien (9.000 vers), com
plexité extrême des aventures, présences de deux héros princi
paux (Perceval et Gauvain), lenteur et gravité du ton, absence
d'humour (sinon tout au début), digressions didactiques sur les
vertus de la chevalerie, et une sorte de religiosité imprécise et
diffuse. Les beautés sont du détail plus que de l'ensemble, malgré
la majesté de celui-ci. L'épisode du Graal implique une forme
de la légende déjà constituée dans ses traits essentiels (243) :
Chrétien semble l'avoir utilisée pour son pittoresque, la mettant
en scène à l'aide d'images liturgiques, mais sans se préoccuper
de sa signification propre (?). L'Allemand Wolfram von Eschen
bach, dans son Parzifal, vers 1205, dit se servir d'un roman
français sur le Graal dû à un mystérieux « Kyot der Provenzale »,
parfois, et sans doute abusivement, identifié avec Guyot de
Provins (386), mais peut-être fictif (il pourrait aussi être le copiste
du manuscrit de Chrétien utilisé par Wolfram) et dont l'œuvre,
contemporaine de Chrétien (?), aurait été d'un type assez dif
férent du Perceval, plus ésotérique, et comportant un engagement
[380] LA GÉNÉRATION DE 1150-80 ENVIRON 197

politique en faveur de la maison d'Anjou (?). Le Perceval fut,


au cours des quarante années suivantes, pourvu d'un prologue
en prose (l'Elucidation) et de 4 continuations immenses
(60.000 vers) et sans grand intérêt, formant deux combinaisons
en chaîne : I-II-III et I-II-IV (465).
379. Subissant d'abord l'influence assez forte de Thèbes et de
l'Éneas, Chrétien s'en libère après Cligès, et se crée une formule
personnelle. Le trait le plus frappant de son art est l'habileté
de la composition : plan en deux ou trois parties, équilibré dans
le détail par un système numérique à la fois simple et conséquent,
proportion à peu près égale de récits, de dialogues et de mono
logues. Visant un public féminin et aristocratique, Chrétien fait
aux descriptions de vêtements, de bijoux, de réceptions mon
daines, une place considérable ; mais il ne méconnaît aucune
classe sociale ; il excelle à peindre les foules, et les petites gens.
Il n'hésite pas à évoquer, sous une affabulation romanesque,
dans Yvain la misère des ouvrières industrielles, et dans Per
ceval les soulèvements populaires urbains. On lui a attribué des
arrière-pensées politiques : son royaume d'Arthur semble se
confondre avec l'Empire des Plantagenets. Il possède une sorte
de connaissance longue et savoureuse de l'homme, qu'il regarde
de haut, avec sérénité et une pointe d'ironie. Une idée directrice
semble toujours présente sous l'affabulation. Bezzola considère
ses romans comme des mythes de l'initiation virile à la vie. Les
valeurs les plus hautes de celle-ci, inséparables, sont « chevalerie »
et « clergie » (bravoure et justice, élégance et culture). Le mot
d' « aventure », qui jusqu'alors signifiait « événement fortuit,
coup du sort », prend chez lui le sens d'« épreuve mettant en valeur
le sentiment héroïque de la vie ». Pourtant ses chevaliers sont
moins des types réels incarnant la classe seigneuriale que de pures
créations poétiques. Ayant saisi le goût de son époque pour la
littérature de rêve, Chrétien intègre le merveilleux à son monde
quotidien ; mais il substitue au pur émerveillement le sens du
mystère et du destin. Dès le début du xIIIe s., il fut illustre dans
toute l'Europe, traduit, adapté, imité, en allemand, en anglais,
même en gallois ; ses deux romans inachevés, répondant mieux
aux modes du temps, eurent le succès le plus grand.

380. La même diversité d'inspiration apparaît dans les


œuvres mineures du même temps : « byzantine » dans le joli
Floire et Blancheflor (1160-75, ou fin du siècle) ; anecdotique (et
plus ou moins folklorique) dans les lais anglonormands de Horn
198 LES XIe ET XIIe S. [381]

et Rimel (suite d'un Aaluf, perdu), vers 1180, par un certain


Thomas, et de Waldef.

381. Le plus ancien récit français du cycle de Renart (263,


329), en octosyllabes à rimes plates, est dû à un certain Pierre
de Saint-Cloud (409) : écrit entre 1174 et 77, c'est un conte assez
scabreux (viol de la louve par Renart), probablement destiné
à tourner en dérision les romans d'amour. Non entièrement
dépourvu d'intérêt littéraire, il a de la verve, de la vigueur, et sa
qualité dépasse celle des pièces ultérieures du cycle. Vers 1178,
plusieurs anonymes rimèrent quelques autres récits de ce type
(« branches » III, IV, XIV, puis I, selon la numérotation moderne,
le texte de Pierre ayant le numéro II). Cette littérature, bur
lesque, fruste, enrichie parfois de bonnes trouvailles comiques
ou satiriques, eut un gros succès dans le public non aristocratique
et une certaine faveur dans plusieurs cours.
CHAPITRE VIII

LA GÉNÉRATION DE 1180 A 1210 ENVIRON

382. Cette période correspond à la plus grande partie du règne


de Philippe-Auguste. La cour de ce roi se montre indifférente à
l'égard des écrivains ; celle de son adversaire Henri II décline.
Mais le goût des lettres est désormais si généralisé (il gagne les
provinces de l'Est, Bourgogne, Franche-Comté, partiellement
terre d'Empire) que ce recul du mécénat royal est insensible :
la littérature se fait dans les villes et les châtellenies. On ren
contre un nombre croissant de féodaux du type de Baudoin II
de Guines (f 1205), grand buveur et trousseur de filles, dépourvu
de formation scolaire, mais entouré de jongleurs et de clercs,
expert en fabliaux et en chansons, discutailleur, taquinant la
muse (277), et qui aurait fait traduire en français une demi
douzaine de livres bibliques ou savants. La proportion des œuvres
de langue vulgaire, par rapport aux latines, augmente considé
rablement. En même temps (conséquence de ce glissement lin
guistique ?) commence à se marquer une tendance générale à
la « moralisation » (258). La culture de l'intelligence et du goût
tend, chez tous ceux qui écrivent, à s'uniformiser : d'où, pour le
critique moderne, une extrême difficulté à classer organiquement
une littérature de plus en plus abondante.

1. Inspirations ecclésiastiques et scolaires


383. Aucune personnalité de tout premier plan ne se dégage
dans le milieu scolaire. Mais un double travail s'y accomplit :
pénétration de l'aristotélisme (346) contre quoi s'élève, en vertu
d'un mandat pontifical, Raoul de Courçon, chancelier de l'école
de Paris en 1207 ; et premiers essais de synthèse des recherches
antérieures : ainsi chez Raoul l'Ardent (après 1180), Nicolas
d'Amiens (fin du siècle), rigoureusement rationaliste, sorte de
précurseur de Ramon Lull (430), et surtout l'encyclopédiste
200 LES XIe ET XIIe S. [384]

Alexandre Neckham (maître à Paris de 1180 à 96 ; f 1215),


esprit curieux, grand propagateur d'idées, à qui l'on doit aussi,
parmi divers poèmes latins de type très scolaire, un recueil de
fables latines en distiques (Novus Aesopus), fondées sur le
Romulus (72) qu'avait déjà, vers 1177, adapté dans la même
forme (Romulus Niveleti) un auteur nommé habituellement
Gautier l'Anglais. Le souci provoqué par la vigueur des mouve
ments hérétiques (198) se traduit en particulier dans les ouvrages
de Prévostin de Crémone, à Paris depuis 1193 environ, membre
de la mission envoyée chez les Cathares, et d'Adam, de Perseignes
près Le Mans, chargé d'examiner les thèses millénaristes de
l'ex-Cistercien calabrais Joachim de Flore, annonciateur d'un
prochain avènement de l'Esprit et fondateur d'un ordre qui sera
condamné en 1215. Cette littérature est médiocre, plus apolo
gétique que polémique, pleine d'injures devenues topi. On tend,
vu l'importance prise par les arts du raisonnement, soit à réduire
l'enseignement de la grammaire et de la rhétorique, soit à le
ramener aux catégories de la logique. D'où quelques manuels
résumés, comme la Grammatica de Pierre Hélie, maître à Paris
(fin du siècle), et des grammaires spéculatives comme le Doc
trinale du Normand Alexandre de Villedieu (en 1199), destinée
à remplacer Priscien (5), et qui, consciencieux et plat, fut tenu
pour une autorité jusqu'au xve s. Quelques ouvrages de langue
vulgaire, à la fin du xIIe et au début du xIIIe s., poursuivent une
tradition vulgarisatrice déjà bien établie (351) : traduction, en
prose lorraine, du Dialogus animae d'Isidore, traduction para
phrasée des Disticha Calonis en occitan, une de la Consolatio
de Boèce en prose wallone (de date incertaine), un Comput en
vers occitans, le médiocre Bestiaire du Normand Gervaise et
celui, « moralisé », en prose, d'un Pierre, de la région de Beauvais,
personnalité très mal connue (458).

384. Les travaux de vulgarisation biblique sont nombreux,


variés, et la plupart en français. Un chanoine de Saint-Denys,
Pierre de Riga (f 1209) versifie, pour des étudiants, dans sa
médiocre et célèbre Aurora latine, les livres historiques de la
Bible. A Marie de Champagne (206) sont dédiées successivement
une paraphrase française, en octosyllabes, du psaume Eructavit,
entre 1181 et 98, et, par Éverat, une traduction en vers de la
Genèse, en 1190. On met, à la fin du siècle ou au début du xIIIe,
en style de chanson de geste, le livre des Macchabées, récit
guerrier, très aimé des chevaliers. Vers 1190, Hermann de Valen
ciennes, auteur d'une compilation française sur la vie de la Vierge,
[385] LA GÉNÉRATION DE 1180 A 1210 ENVIRON 2o1

publie, en 7.000 alexandrins, un abrégé de quelques livres his


toriques des deux Testaments, mêlés de légendes apocryphes,
dont la tradition manuscrite est assez embrouillée. Des bourgeois
de Metz ayant fait, à la fin du siècle, traduire des parties de la
Bible, une bulle d'Innocent III les condamna : depuis lors, le
nombre des traductions diminue pour un certain temps dans la
France du Nord. On possède toutefois, du début du xIIIe s.,
plusieurs adaptations glosées de l'Apocalypse et du Psautier,
la glose de celui-ci provenant de l'Expositio de Pierre
Lombard (319) ; une, enfin, de l'apocryphe Evangelium Infantiae.
Avant 1204, un clerc de Coutances, André, fournit une belle
traduction de l'Evangelium Nicodemi : un Roman des Français
l'accompagne dans le manuscrit, mordante satire, en quatrains
d'octosyllabes, dirigée contre les Français lors de la conquête
de la Normandie (193) et qui est probablement du même André.

385. Les œuvres de prédicateurs illustres commencent à passer


en langue vulgaire : on traduit des sermons de Bernard de Clair
vaux (324) ; l'un d'eux sert de base à un opuscule français, le
Dit des Quatre sœurs, allégorie sur le psaume 84, dont on possède
plusieurs versions à partir de la fin du xIIe s. Maurice de Sully,
évêque de Paris (f 1195), orateur réputé, laisse un recueil de
sermons latins qui fut bientôt traduit, et réédité sans cesse
jusqu'au xvIe s. La littérature d'édification à l'usage des laïcs
comporte quelques ouvrages d'assez haute valeur. Ainsi le
Poème moral, écrit en Wallonie vers 1200, en quatrains mono
rimes, qui contient une Vie de sainte Thais peut-être plus
ancienne et provenant des Vilae Patrum (qui furent traduites,
vers 1210, pour Blanche de Champagne). Un ermite picard, le
Reclus de Molliens, écrit, dans sa vieillesse, dans le premier
quart du siècle, successivement un Roman de Charité et un
Miserere, en strophes d'Hélinand (386), diatribes sur les mœurs
du temps et exhortations à la vertu, habiles, complexes, mais
claires, passionnées, et dont le succès fut grand jusqu'au xIve s.
Un éloquent contemptus mundi, appel aux vertus chrétiennes et
chevaleresques, truffé d'éléments hagiographiques, en alexan
drins, de 1173-89, est l'œuvre de Thibaut, seigneur de Marly,
devenu Cistercien, qui peut-être écrivit à la demande de Maurice
de Sully. Un poème narratif de 3.400 octosyllabes, racontant la
passion de Jésus sur la base des évangiles canoniques et d'extraits
d'apocryphes, appartient au répertoire de jongleurs depuis les
premières années du xIIIe s. environ : c'est la fameuse Passion
des jongleurs, source de la plupart des futures passions drama
202 LES XIe ET XIIe S [386]

tiques françaises (453). Les opuscules d'intérêt mineur devien


nent innombrables, la majorité est en vers : débats du corps et de
l'âme, sermons en vers (Deu l'omnipotent ; et le beau morceau en
laisses d'alexandrins de Guichard, parfois identifié avec un
seigneur de Beaujeu, poème qui présente certains rapports avec
celui de Thibaut de Marly), exhortations, prières, allégories
morales, parfois évocations plus frappantes : ainsi le poème sur
les Quinze signes du Jugement (fin du xIIe s., dans l'Ouest) dont
le thème sera réexploité jusqu'au xve s. Un moine inconnu,
Nicole, traduit en octosyllabes français la règle de saint Benoît.
386. L'abbé cistercien Hélinand de Froimond, auteur de
poésies perdues, et de quelques travaux savants, dont un Chro
nicon universale sur la base de Sigebert (306), publie, en 1194-97,
en français, d'admirables Vers de la mort, le chef-d'œuvre du
genre et dont la forme originale (50 strophes de 12 octosyllabes
rimés aabaab-bbabba, dites « strophes d'Hélinand ») sera souvent
réutilisée : papes, cardinaux, seigneurs, petites gens y sont passés
en une revue pathétique qui fait penser à la future « danse
macabre ». Le jongleur ou mime Guyot de Provins, élevé à Arles,
très répandu dans les cours, où il fut l'un des introducteurs du
lyrisme courtois (412), puis moine, bon vivant, un peu pitre,
libre de langage, écrit dans sa vieillesse (fin du siècle, ou début
du xIII°) sous le titre de Bible, de truculents « états du
monde » (353).
387. Les contes à tendances plus ou moins édifiantes ou
sapientiales se diversifient. Le moine Adgar compile en anglo
normand une collection de 40 Miracles de Notre-Dame (fin du
siècle). Une première version française (normande ?) de l'His
toire des Sept Sages (240) paraît environ à la même époque. Dès
lors, ce roman à tiroirs sera souvent repris, en prose et en vers :
on en possède une demi-douzaine d'adaptations en langue vul
gaire, selon l'une ou l'autre des versions originales. Un lettré de
Toul, Jean de Hauteseille (ou Hauteselve) en donne, à la fin du
xIIe s., la version latine dite Dolopathos. Il se peut que cet auteur
soit le même que Jean de Hanville (ou de Hauteville), auteur
d'un Archilrenius (vers 1184), satire moralisante et allégorique
(visite aux palais de Vénus, de Gloutonnerie). De la fin du xII°
et du début du xIIIe s. ne nous restent pas moins de 4 traductions
en vers français de la Disciplina clericalis (240).
388. L'hagiographie proprement dite ne produit d'œuvres
originales qu'en langue vulgaire : ce sont des poèmes en octosyl
[390] LA GÉNÉRATION DE 1180 A 1210 ENVIRON 203

labes à rimes plates, ou de forme strophique, dont la plupart


viennent de Wallonie-Picardie et d'Anglo-normandie. L'invention
y est faible, et se réduit à des variations formelles sur des types
fixés dès 1150-80. Le nombre des saints auxquels ils sont consa
crés augmente sensiblement ; très peu sont des saints locaux ;
les saints anglo-saxons et celtiques semblent moins en faveur ;
la mode est de plus en plus aux légendes de saints orientaux et
à ceux de l'église primitive. A la fin du xIIe s. probablement
remontent les Vies de Sainte Modvenne (très belle), Sainte Marie
l'Égyptienne, Saint Jean-Baptiste, celle de Sainte Catherine due
à Clémence Barking, religieuse d'Essex, celle de Saint Gilles, par
Guillaume de Berneville. A 1200 environ, celle de Saint Jean
Chrysostome et celle de Saint Georges, par Simon de Fresne,
chanoine de Hereford, auteur d'un Roman de Fortune, abrégé en
vers de Boèce. Au début du xIIIe s., celles de Sainte Geneviève,
par Renaut, de Sainte Julienne, Sainte Euphrosyne, et, en occitan,
celle de Sainte Énimie, par Bertran de Marseille, de date moins
certaine ; enfin, le Purgatoire de saint Patrice, par un Béroul dif
férent de l'auteur de Tristan (373). Les trois premières versions
françaises de la légende des Saints Barlaam et Josaphat (240)
apparaissent simultanément au début du xIIIe s. : l'une, adaptée
du latin par l'Anglo-normand Chardri (auteur du Petit Plet,
poème moralisant fondé sur le Dialogus du pseudo-Sénèque) ;
l'autre, faite sur le grec, au Mont Athos ; la dernière, en prose,
par un clerc champenois ; d'autres versions encore se répandront
au XIIIe S.

389. Dans le domaine semi-liturgique, l'archevêque de Sens


Pierre de Corbeil (f 1222) passe pour avoir tenté de fixer la
teneur de l'office des Fous (226) : son texte contient un
conduit (427) latin sur l'âne, avec refrain français ; on possède
deux ou trois documents analogues, de la même époque. Un
manuscrit copié sans doute à Blois à la fin du xIIe s. ou au début
du xIIIe nous a conservé une collection de 10 jeux liturgiques
latins dont deux du cycle de Noël, un de Pâques, un d'Emmaüs,
et plusieurs du cycle sanctoral (4 sur saint Nicolas).

2. L'histoire et l'actualité

390. Tandis qu'en Italie l'Allemand Godefroi de Viterbe tente


de créer un style nouveau, mêlant l'histoire à l'anecdote dans une
forme poétique savante, les historiographes de France et d'An
gleterre restent fidèles à la meilleure tradition du xIIe s. Seules
204 LES XIe ET XIIe S. [391]

font exception les traductions en prose française du pseudo


Turpin (334) dont 4 remontent à cette époque : la plus ancienne
fut faite (ou copiée ?) par Nicolas de Senlis pour la comtesse de
Saint-Pol, vers 1200. On relève plusieurs histoires universelles,
utilisant en général le topos des âges du monde (56), parfois
ramenés à 3 (ante legem, sub lege, sub gratia) selon une idée
lancée par Hugues de Saint-Victor (319). Ainsi, la Chronographia
(jusqu'en 1199) du clerc Guy de Bazoches (f 1203), de Châlons
sur-Marne, écrivain abondant qui laisse aussi divers poèmes
rythmiques d'inspiration religieuse (en particulier des séquences
liturgiques) et une Cosmographia ; Roger de Hoveden (f 1201),
compile des Chronica très utilisées jusqu'au xIve s. ; Ralph de
Dicet (f 1202), des Imagines Historiarum ; Robert d'Auxerre
(f 1212), l'un de nos meilleurs historiens anciens, une Chro
nographia. Vers 1213, paraît le premier travail de vulgarisation
d'histoire ancienne : l'abrégé, en vers français, de l'ouvrage
d'Orose (29) par le Lorrain Calandre. L'histoire nationale est, en
Anglo-normandie, traitée par Guillaume de Newburg, dans son
Historia rerum anglicarum (jusqu'en 1198), contenant une
étude critique de l'Historia regum Britanniae (330). Le fait le
plus remarquable des années 1180-1200 est l'apparition, en
Normandie, de chroniques en prose française, sur la dynastie
ducale et royale ; divers fragments, de tradition manuscrite
très embrouillée, et sans intérêt littéraire propre, nous en sont
restés : tous compilent des sources latines. Un poème anglo-nor
mand sur la conquête de l'Irlande peut dater soit de 1190 environ,
soit de 1225. En France, tandis qu'à Saint-Denis on compile,
entre 1185 et 1204, une grande Historia regum Francorum (pre
mier essai de constitution d'un corpus historiographique du
royaume), Rigord, moine de cette abbaye (f 1209), écrit ses
Gesta Philippi Augusti. L'historiographie locale produit 3 œuvres
remarquables : le Chronicon (en 1184) du Limousin Geoffroy de
Vigeois, sur sa province ; celui de Gislebert de Mons sur le comté
de Hainaut (env. 1200) ; et l'Historia des comtes de Guines, par
Robert d'Ardres (jusqu'en 1203).

391. Les ouvrages historiques sur la croisade redeviennent


assez nombreux. La plupart sont en langue vulgaire : intensité
de l'émotion publique à la suite du désastre de 1198 et des évé
nements de 1204 (203) ? A part l'anonyme, peut-être Normand,
qui traduit en laisses monorimes, vers 1200, l'Historia"de Baudri
de Bourgueil (302) sur un ton de chanson de geste, on se passionne
pour les événements récents. Un fragment français en prose sur
[392] LA GÉNÉRATION DE 1180 A 1210 ENVIRON 205

la perte de Jérusalem sera incorporé à la traduction de Guil


laume de Tyr(356) faite, vers 1190 ou peu après 1200, en prose par
un clerc de Brie. L'expédition de Richard Cœur-de-Lion en 1190-92
est illustrée par un poème latin sur la reprise de Ptolemaïs,
et par une Historia, vers 1197, et par l'Histoire de la guerre sainte
(vers 1195) par Ambroise, d'Évreux (12.000 vers français), qui
reposent peut-être sur la même source perdue. L'écho de la « qua
trième croisade » et de la fondation de l'Empire latin d'Orient
se retrouve dans toute la littérature du temps. Mais les deux
seules grandes œuvres historiques dont elle est l'objet sont
écrites en prose française. De ces deux Histoires de la conquête
de Constantinople, l'une (en 1200-06 ou vers 1215-16 ?) est due
au petit chevalier picard Robert de Clari, dont les connaissances
techniques sont hésitantes, mais qui donne, avec pittoresque et
crédulité, le point de vue du simple soldat. L'autre (après 1207
ou en 1212-18), est de l'un des chefs de l'armée, le Champenois
Geoffroy de Villehardouin, diplomate et général de grande intel
ligence, juriste de tempérament, dominant de haut les intrigues
et la stratégie. Son livre, rédigé comme des mémoires, d'une
langue précise, nerveuse, dépouillée, premier exemple de belle
prose française, fournit un récit dont la clarté même a paru
suspecte : on y a vu, peut-être à tort, un plaidoyer pro domo.
Les parties descriptives de l'ouvrage procèdent par grands
tableaux d'ensemble et s'attardent rarement au particulier.
Avec Villehardouin, l'histoire en langue vulgaire accède à sa
dignité propre, libérée d'éléments littéraires romanesques ou
épiques. Avant 1220, son livre fut pourvu d'une suite (mise en
prose d'un poème perdu ?) par Henri de Valenciennes.

392. Il nous est resté, des années 1180-1210 environ, plusieurs


nouvelles Vitae de Thomas Becket : celle qu'écrivit Herbert de
Bosham ; le Quadrilogus, compilation des œuvres de Guillaume
de Cantorbéry, Jean de Salisbury, Alain de Tewkesbury et
Benoît de Peterborough (357) ; et un fragment de traduction, en
vers anglo-normands, du Quadrilogus (vers 1220). Nous avons une
Vita Sugerii par Guillaume de Saint-Denis. Les moines de Pothières
consacrent à leur fondateur Girard (184), vers la fin du xIIe s.,
une Vila Gerardi comitis pour laquelle ils utilisent des chansons de
geste qu'ils affectent de mépriser. Un Anglo-normand, Denys
Piramus, qui reproche aux nobles leurs goûts littéraires trop
profanes, rime, vers 1190-1200 (ou dès 1170 ?) en langue vul
gaire une vie de Saint Edmond le Roi, qui tient à la fois de l'hagio
graphie, de l'histoire et du roman d'aventures.
206 LES XIe ET XIIe S. [393]

393. Une place très spéciale est occupée par un Gallois dont
les rapports avec la France ne furent qu'épisodiques, Giraut de
Barri, évêque de Saint-David (f 1223) : c'est un polygraphe dont
l'œuvre intarissable embrasse tous les domaines de la culture
latine ; des travaux de géographie descriptive et d'histoire (en
particulier une autobiographie) en forment la part la plus valable.

3. Inspirations séculières et mondaines


394. La généralisation des modes et du style courtois com
mence à en altérer l'expression littéraire : celle-ci tend à plus
de réalisme terre à terre, ou bien vise au didactique ; les ironistes
jouent du paradoxe, affichant parfois leur mépris des amours
mondaines et de la bravoure chevaleresque. En même temps, la
veine gaillarde, anti-féministe, bourgeoise, gagne en importance
relative : les années 1200-1220 marquent les débuts de la grande
production de fabliaux. Au reste, l'immense prestige de la géné
ration précédente freine encore cette évolution.

395. André, chapelain de Marie de Champagne, écrit pour elle,


vers 1184-85, son De arte honeste amandi, l'un des ouvrages les
plus caractéristiques de cette époque : sur la base de documents
littéraires (Ovide, chansons, tensons, pastourelles, contes arthu
riens) et de son expérience mondaine, utilisant aussi, avec ironie,
certains lieux communs mystiques (les « degrés d'humilité »),
André réduit en forme de traité scolastique la doctrine courtoise
de l'amour, dont il déduit une sorte de morale irrationnelle et
casuistique, expressément donnée comme contre nature.Ce livre,
qui fut plus tard traduit en plusieurs langues, sera condamné
en 1277 par l'évêque de Paris (430). Florence et Blancheflor (ou
Jugement d'amour), de la fin du xIIe s., ou du début du xIII°, se
rattache à la tradition des « débats du clerc et du chevalier » (352).
Environ 1180, Huon d'Oisy (châtelain de Cambrai ?), l'un des
premiers trouvères français (412), donne une sorte d'art d'aimer
en forme de lai chanté et sous un voile semi-allégorique, le Tour
nois des Dames (combat fictif où figurent plusieurs grandes dames
d'alors). A la fin du xII° s., le petit poème anglonormand Donoi
des amants est une sorte d'art d'aimer dialogué et illustré d'exem
ples. Vers 1200, paraît un traité occitan d'éducation courtoise
à l'usage des jeunes gens, l'Ensenhamen, d'Arnaut Guilhem de
Marsan. Un Ordre de Chevalerie picard, en octosyllabes, inter
prétant le symbolisme des cérémonies de l'adoubement (199), et
dont il nous reste de nombreux manuscrits, peut remonter à
[397] LA GÉNÉRATION DE 1180 A 1210 ENVIRON 207

cette époque. Un petit poème français, joliment ironique, sou


vent remanié et de tradition manuscrite obscure, l'Évangile des
femmes (série de quatrains dont 3 vers constituent un éloge, que
le 4e détruit) date peut-être du dernier quart du xIIe s. ; c'est
l'époque où l'on commence à relever en langue vulgaire de nom
breuses déclarations anonymes contre le mariage : poèmes,
chansons, anecdotes « classiques » sur Samson, David, Antoine
et autres illustres victimes des ruses féminines.

396. Toutes les veines comiques et satiriques éclatent avec


une exubérante vitalité, dans la littérature narrative latine et
française. Gautier Map, homme de cour et archidiacre
d'Oxford (f 1210), à qui sa réputation de poète et d'humoriste
fit attribuer beaucoup de pièces apocryphes dans le style des
« vagants », laisse des Nugae curialium (1192-93), recueil d'anec
dotes piquantes et de récits fabuleux ; sa Dissuasio est une satire
contre les femmes. La fable animale traverse un âge d'or. Un
clerc de Cantorbéry, Nigellus Wireker, écrit, en distiques élé
giaques, dans une belle langue classique, vers 1190, son Spe
culum stullorum, histoire de l'âne Burnellus, type du moine
ambitieux et homme d'intrigues. On rencontre en Angleterre,
vers 1200, une série d'anecdotes latines sur Renart, en prose
ou en vers, ainsi dans le Liber Parabolarum du Cistercien Eudes
de Cherington, recueil d'exempla reposant sur une version du
Romulus (72) : indice du succès du cycle français de Renart ?
Celui-ci se développe rapidement : il possède désormais sa tra
dition propre et ses procédés-types, mais son intérêt littéraire
est des plus faibles : la langue est en général lâche, confuse
et, pour nous, obscure. Vers 1180-90, est composée la
branche X (381) ; vers 1190, les branches VI, VIII, et XII ;
vers 1195-1200, les branches VII et XI ; en 1200, la branche IX,
par un prêtre de La Croix-en-Brie ; vers 1202, la branche XVI ;
vers 1205, la branche XVII.

397. Les derniers « fabliaux latins » conservés apparaissent


entre 1175-80 et le début du xIIIe s. : ils sont de même type
que les précédents (364) ; certains (De mercatore, De tribus sociis),
très courts, sont peut-être des monologues dramatiques. Le
De clericis et rustico semble reposer sur un conte de la Disciplina
clericalis. Le Pamphilus et le Baucis et Traso, sont proches de
Richeul (366) : probablement y a-t-il influence de celui-ci. Au
type de Richeut se rattache encore une histoire d'entremetteuse,
en français, Aubérée (dans l'Oise, vers 1200) parfois attribuée à
208 LES XIe ET XIIe S. [398]

Jean Renart (404). Ce genre de littérature s'épanouit dès lors


dans toutes les directions. Il nous en reste La plenté (1195 ?)
normande, et le Meunier d'Arleux (début du xIIIe s.) par le clerc
cambrésien Enguerrand d'Oisy. Passé 1200, les fabliaux devien
dront très nombreux et leur datation, des plus malaisées.

398. Deux ouvrages français, d'importance très inégale,


représentent sans doute des mimes de jongleurs. Le premier,
Courtois d'Arras (vers 1200 ; ou premier quart du xIIIe s. ?),
est une adaptation de la parabole évangélique de l'enfant pro
digue, ramenée aux mœurs du temps, assez haute en couleurs
(scène de taverne), d'intention plus pittoresque qu'édifiante.
On y trouve la verdeur et la liberté d'expression propre aux meil
leurs écrivains arrageois. L'autre, Aucassin et Nicolette (vers 1200),
artésien ou plus probablement wallon, est une œuvre remar
quable, ironique et tendre, élégante et bouffonne, d'une langue
concrète et colorée. Le texte, dit « chante-fable », comporte des
parties narratives en prose, coupées de passages chantés dont la
structure rythmique et musicale semble être celle des chansons
de geste : cette alternance a parfois été considérée comme l'imi
tation d'une technique arabe. Le thème est celui de Floire et
Blancheflor (380), mais il est traité en manière de parodie de
romans héroïques : dérision de l'aventure, pastiche burlesque
des lieux communs épiques (dans l'épisode de Torelore, considéré
parfois, probablement à tort, comme une interpolation), affir
mation que le bonheur tout simple vaut mieux que la prouesse.
C'est l'une des œuvres les plus parfaites de l'époque.

399. Un trouvère d'Arras, membre de la confrérie littéraire


de cette ville (225), Jean Bodel (mort lépreux en 1210) laisse
une œuvre importante : 4 ou 5 pastourelles ; peut-être quelques
fabliaux; une chanson de geste romanesque, en alexandrins rimés,
les Saisnes, vers 1200 (guerres saxonnes de Charlemagne), un
Congé, vers 1205, en 41 strophes de 12 octosyllabes, au style
familier et vigoureux, tour à tour grave, plaisant et amer, pre
mier document d'un genre appelé à un certain avenir (sorte de
testament poétique, amical et satirique) ; enfin un beau Miracle
de saint Nicolas (269) entièrement en français (1.540 vers) et
dépourvu de musique. Celui-ci, chef-d'œuvre du « miracle dra
matique » joué en 1200 (le 5 décembre ?) au Puy d'Arras, par
une confrérie de clercs, se fonde sur la même source latine que
Wace (354), mais l'amplifie magnifiquement. La légende qui
lui sert de base est ornée de motifs tour à tour édifiants, épiques
[400] LA GÉNÉRATION DE 1180 A 1210 ENVIRON 209

et réalistes ; le contact entre Païens et Chrétiens s'établit au


cours d'une croisade, avec bataille mimée, apparition d'anges,
jeux de scène ; l'invention des détails est d'une vigoureuse fan
taisie ; les personnages et les situations, peints avec une éton
nante sûreté de trait, parfois dans le burlesque (emploi d'argot :
première apparition de celui-ci en littérature ; scènes de taverne :
véritable topos dramatique).

400. La chanson de geste devient l'objet d'une sorte d'infla


tion littéraire. Sauf exceptions, tout lien avec l'histoire ou la
légende disparaît. Les auteurs (plusieurs nous sont désormais
connus par leur nom) procèdent en général par digression et
amplification de thèmes empruntés à des chansons antérieures.
Les personnages qu'ils peignent sont des individus brutaux et
anarchiques, que ne contient plus l'adhésion à une grande idée
collective (comme dans le Roland), mais qui, dans les meilleurs
poèmes, semblent aspirer à un ordre autre, plus intériorisé.
Il nous reste plusieurs fragments de chansons dont l'ensemble
a été perdu. Le mouvement de cyclisation se poursuit, par imi
tation réciproque : on compose des chansons intermédiaires,
joignant un cycle à l'autre ; ou bien un cycle nouveau se constitue
autour d'un personnage figurant dans un cycle ancien. Toute
distinction rigoureuse devient artificielle, en dépit de celle
qu'établit, au début du xIIIe s., Bertrand de Bar-sur-Aube, entre
les « gestes » du roi (Charles), de Doon (les vassaux révoltés) et
des Garin (lignage fictif de Guillaume). L'œuvre même de Ber
trand, la chanson de Girard de Vienne (369), qui sert d'intro
duction à Aimeri de Narbonne (367) en racontant les exploits
de Garin de Monglane (grand-père d'Aimeri et arrière-grand-père
de Guillaume) et de ses fils, greffe sur la « geste » de Guillaume
des éléments des deux autres. Les années 1180-1200 ont vu
l'adjonction, au cycle de Guillaume, de deux poèmes dont
l'un remanie (?) et l'autre continue épisodiquement le Guil
laume (?)(312) : Aliscans et la Chevalerie Vivien, deux des plus inté
ressantes de l'époque. Dès lors le cycle se développe en plusieurs
rameaux : dans la Prise de Cordoue (env. 1190-95) et dans Guibert
d'Andrenas (entre 1185 et 1220), le frère de Guillaume joue un
rôle prépondérant ; s'articulant sur les œuvres antérieures,
La Mort Aimeri (entre 1180 et 1220) et les Narbonnais (env. 1210)
esquissent un cycle d'Aimeri et des ancêtres de Guillaume ; les
Enfances Vivien (1205-10), un cycle de son neveu. Un Foucon de
Candie (1180-85 ; ou env. 1210), par Herbert le Duc, de Dam
martin, et les deux chansons de Graindor de Brie (jongleur qui
P. ZUMTHOR 14
210 LES XIe ET XIIe S. [401]

écrivit dans la Sicile normande), le Moniage Rainoart(vers 1210 ?)


et la Bataille Loquifer (vers 1185), semblent prolonger Aliscans.
Élie de Saint-Gilles (déb. du xIIIe s.), qui forme le prologue
d'Aiol (369), rattache celui-ci au cycle d'Aimeri. Au reste, toute
cette histoire est en partie controversée, et obscurcie par les
remaniements qu'ont subis la plupart des textes.

401. Le cycle de Charles reste dominé par la Chanson de


Roland : celle-ci est mise en rimes à la fin du xIIe s. (Chanson de
Roncevaux), résumée en vers latins, peut-être sur la base d'un
poème latin plus complet, et avec utilisation de divers classiques
scolaires, par un étudiant (Carmen de prodicione Guenonis :
après 1200 ; ou après 1246 ?). Aspremont, belle chanson à succès,
écrite vers 1188 ou peu après, peut-être pour appuyer la prédi
cation en faveur de la croisade, est un roman guerrier dont
l'action se situe en Calabre et qui contient, parmi ses épisodes,
des « enfances Roland » et un « Girard de Fraite » (369). Daurel
et Belon, en langue mixte franco-occitane (369), sorte de roman
d'aventure utilisant les prestiges orientaux, d'origine poitevine
ou limousine, a pour héros le beau-frère de Charles. Un drama
tique Renaut de Montauban (parfois nommé Les quatre fils
Aimon), en alexandrins, d'environ 1200, qui s'achève en hagio
graphie (le culte d'un saint Renaud est attesté en Rhénanie),
retrace une vendetta féodale supposée entre Charles et le lignage
du Lorrain Aimon ; il donna peut-être son inspiration initiale
aux deux (?) auteurs d'Aye d'Avignon (vers 1200), chanson
rattachée au cycle de Charles, mais en amorçant un autre, centré
sur la famille de Nanteuil, et que développent Guy de Nanteuil
(vers 1200), Parise la duchesse (un peu après), et un Doon de
Nanteuil, de Huon de Villeneuve. Un peu de la vigueur originelle
du genre se retrouve dans Garin le Lorrain (fin du xIIe s.), his
toire fictive de vendetta entre lignages seigneuriaux au temps
de Pépin le Bref, et auquel s'agrégèrent dès cette époque un
Girbert de Metz suivi d'Anseïs de Metz : ces chansons, qui reçu
rent, peut-être un peu plus tard, un prologue dans Hervis de
Metz, et sur lesquelles s'articule Auberi le Bourguignon (début
du XIII° s.), constituent le « cycle des Lorrains ».

402. Quelques chansons restent plus isolées. Le puissant et


sauvage Raoul de Cambrai (1180-85), a deux parties, dont la
première, peut-être plus ancienne, de style assez médiocre, repose
pour une part sur le souvenir d'une guerre féodale historique (184).
Il en existe deux versions. L'auteur cite un certain Bertolai, sans
",

[403] LA GÉNÉRATION DE 1180 A 1210 ENVIRON 211

doute « chanteur de geste » du temps. Amis et Amiles (début


du XIII° s.), reposant sur une légende très populaire depuis le
xI° s. (334) et dont on possède de nombreuses versions, en vers
et en prose, jusqu'au xv°, est plutôt une sorte de roman hagio
graphique. Jourdain de Blaye (même époque), qui en forme
comme la suite, paraît s'inspirer du roman d'Apollonius
Tyri (180). Doon de la Roche (vers 1200) applique à la femme
de Pépin le Bref le thème de l'épouse injustement persécutée,
repris avec plus d'originalité dans le très romanesque Orson de
Beauvais (début du xIIIe s.). Floovent (fin du xIIe s.), la seule
chanson de geste dont l'action se situe à l'époque mérovingienne
(le héros est fils de Clovis), a, au xIx° s., nourri beaucoup d'hypo
thèses hasardeuses ; c'est une fiction très littéraire, combinant
avec un thème légendaire livresque (183), des traits empruntés
à d'autres chansons, par un auteur soucieux d'originalité et à
qui la matière carolingienne semblait épuisée. Florence de Rome
(premier quart du XIII° s.), en laisses d'alexandrins, et qui peut
être repose sur une œuvre antérieure perdue, marque alors le
point extrême d'une invasion du genre par le roman.

402 bis. Graindor de Douai remanie, en forme épique, et


combine les 3 plus anciens poèmes sur la croisade (332). A la
même époque, un certain Renaud consacre à Godefroy de Bouillon
deux romans fantastiques, en forme de chansons de geste, Le
chevalier au cygne et les Enfances Godefroy. La légende folklo
rique du « Chevalier au cygne », qui reparaît dans le Dolopa
thos (387) fait l'objet, dans les mêmes années, du poème d'Élioxe,
en forme de roman, qui narre la naissance de ce personnage
fabuleux.

403. L'influence de Chrétien de Troyes (379) domine le roman


et y engendre (malgré les prodiges d'inventivité dont témoignent
les auteurs) une relative uniformité de types et de procédés ; au
reste, la profonde originalité de Chrétien n'est pas toujours
comprise : l'aventure devient un simple exploit extraordinaire,
ramenant au rang de lieux-communs les éléments merveilleux,
forêts et châteaux enchantés, villes sans nom, combats à un contre
vingt, enchanteurs, géants, nains. On peut distinguer des romans
« biographiques » (racontant toute la vie d'un héros) et « épiso
diques ». Le type arthurien est déjà en grande vogue. En 1191,
les moines de Glastonbury prétendent avoir découvert dans leur
abbaye la tombe d'Arthur. Des personnages aimés du public
passent d'une œuvre à l'autre.
212 LES XIe ET XIIe S. [404]

404. Un seul auteur se dérobe à l'emprise de Chrétien : Jean


Renart, de la région de Soissons (?), qui eut un certain succès
mondain, vers 1200-1210. C'est le meilleur romancier de cette
génération. Ses œuvres d'attribution certaine sont les romans de
l'Escoufle, vers 1200-1202 (type « idyllique »), de Guillaume de
Dôle, vers 1200-1210 (thème de la femme persécutée) et le Lai
de l'ombre, de 1219-21 (presque réduit à un dialogue amoureux).
Il semble avoir voulu introduire dans le roman le meilleur de la
veine des fabliaux : truculent, réaliste, familier, il évite la péri
phrase et les clichés courtois, brosse, avec malice et amour de la
vie quotidienne, un tableau d'époque, mêle à ses romans des
noms de grands personnages du temps. Il aime les descriptions
de repas, parle d'amour avec une amoralité souriante. Son
Guillaume de Dôle (histoire fantaisiste du mariage de l'empereur
Conrad) intercale dans le récit des couplets de chansons à la
mode : c'est, à ce titre, un document important, qui nous a
conservé les plus anciennes chansons de danse et de toile connues
(une trentaine), 16 fragments dus à des trouvères de la première
génération, et même une tirade de la chanson de geste de Girbert
de Metz (401). Ce système d'interpolations lyriques se retrouvera
dans une douzaine de romans du xIIIe s. On attribue en général
à Jean Renart deux textes à allure de fabliaux, sans doute mimes
qu'il aurait écrit dans sa vieillesse, entre 1225 et 50 : Renart et
Piaudoue (en strophes d'Hélinand) et le Plaid de Renart de
Dammartin (en quatrains monorimes). En revanche, on lui dénie
aujourd'hui la paternité de Galeran, roman « breton » proche
de Fresne (374), de 1200-1210, petit chef-d'œuvre signé Renaut
(certains ont lu Renart) : œuvre très rhétorique, aux figures
recherchées, mais dont l'auteur a le sens des problèmes psycho
logiques posés par l'existence sociale.

405. Raoul, de Houdan (ou de Houdenc), en Ile-de-France (fin


du xIIe, début du xIIIe s.), que ses contemporains égalaient à Chré
tien de Troyes, est l'auteur de deux romans arthuriens : Méraugis
de Portlesguez (qui pratique le procédé d'entrelacement des thèmes
cher à Chrétien), et la Vengeance Radiguel(d'attribution contestée;
peut-être seulement en partie de Raoul), dont l'un des héros est le
Gauvain de Chrétien, ainsi que deux petits ouvrages allégoriques,
élégants et subtils : un « art de chevalerie », les Ailes de prouesse .
(Largesse et Courtoisie, chacune ayant 7 plumes qui sont des
vertus), réduisant en formules les thèmes courtois essentiels ; et
un Songe d'enfer (voyage à la cité infernale), auquel fut donnée
comme réplique une Voie de paradis due sans doute à un imitateur.
[407] LA GÉNÉRATION DE 1180 A 1210 ENVIRON 213

406. On a parfois daté de la fin du xIIe s. (d'autres le repous


sent jusque vers 1270) le roman de Robert le Diable, histoire
aventureuse qui semble reposer sur des légendes relatives à un
duc de Normandie du début du xIe s. Plusieurs romans arthuriens
réutilisent le personnage de Gauvain, qu'ils mêlent aux aventures
d'armes et d'amour les plus diverses, parfois traitées avec une
pointe d'ironie, et drainant souvent des éléments folkloriques.
Ainsi La mule sans frein, du Champenois Paien de Maisières ;
Le chevalier à l'épée. Le trouvère (?) Renaut de Beaujeu donne pour
héros à son médiocre Bel inconnu (début du xIIIe s.) Guinglain, fils
de Gauvain ; peut-être le Renaut qui signa un Lai d'Ignaure,
dans le style de Marie de France, est-il le même : ce lai (de même
que le Lai de Guiron, perdu) raconte une histoire dramatique de
mari jaloux, qui fait manger à sa femme le cœur de son amant
assassiné, thème très populaire aux xIIe et xIIIe s. (411, 414).
L'exploitation des procédés de Marie est manifeste dans une série
de lais anonymes des environs de 1200 (374) : Lai du Conseil, art
d'aimer à cadre narratif, l'une des meilleures œuvres de cette
espèce ; le féerique Lai de Tidorel ; le Lai du mantel, apparenté
à celui du Cor (343) ; 3 ouvrages de la fin du xIIe s. reprennent
le thème merveilleux de Lanval (374) : le Lai du désiré, Guin
gamor et Graelant. Amadas et Ydoine (début du xIIIe s.) est un
roman féerique, brodant sur des thèmes « bretons » le topos de la
folie par amour.

407. Un clerc franc-comtois, Robert de Boron, qui paraît


avoir écrit pour Gautier, seigneur de Montbéliard, avant 1201,
et avoir connu l'Angleterre, laisse une Histoire du Graal (dite
aussi Joseph d'Arimathie), roman d'intérêt littéraire quasi nul,
mais très important pour l'histoire des idées et des sentiments ;
il n'en reste que les 4.000 premiers vers (soit peut-être le tiers de
l'ouvrage ?). Robert tente d'y donner, à la légende du Graal,
une forme systématique : utilisant librement les données tra
ditionnelles (243), il en tire un symbolisme eucharistique et y
inclut certaines prétentions de Glastonbury (195, 403) ; le Graal
est le calice de la Cène, sa liturgie est le prototype de la messe
et elle est importée en Grande-Bretagne par Joseph d'Arimathie
et ses descendants. L'Histoire ajoute, à ces « enfances du Graal »,
un récit fragmentaire où est contée l'œuvre de séduction entre
prise par le diable sur une jeune vierge chrétienne, qui ainsi
concevra Merlin, le futur prophète et enchanteur (330, 466),
sorte d'Antéchrist par sa double nature humaine et diabolique.
Peu après (entre 1200 et 1220) fut composée une trilogie roma
214 LES XIe ET XIIe S. [408]

nesque en prose, dont il est vraisemblable qu'elle reproduit pour


l'essentiel l'œuvre complète de Robert ; un plan général très
puissant se dégage de ses 3 parties (Joseph ; Merlin ; Perceval,
dit Didot-Perceval) : le Graal est symbole de la Rédemption, dont
la Grâce, détruisant les ruses diaboliques, transforme Merlin en
prophète de Dieu : celui-ci favorise la naissance d'Arthur, son
avènement, et organise autour de lui la chevalerie ; le meilleur
chevalier du monde, Perceval, redécouvrira le Graal perdu,
mettant ainsi fin aux tribulations humaines. C'est sous cette
forme « moralisée », au symbolisme d'origine biblique et litur
gique, que la légende du Graal se répandra au xIIIe s. : le mer
veilleux profane de Chrétien de Troyes s'y fondra et y sera
assimilé.

408. Le cycle de Tristan (373) est alors représenté par le seul


conte épisodique de la Folie Tristan dite de Berne (début du
xIIIe s.). En revanche, le type soi-disant byzantin est très en
vogue : Ipomédon et Protésilas (344), de l'Anglonormand Huon
de Rotelande, vers 1180-85 ; Parthénopeus de Blois (344)
(avant 1188), féerie chevaleresque ; Florimont, vers 1188, du
Lorrain Aimon de Varennes, qui prétend avoir trouvé son sujet
à Philippopoli ; Guillaume de Palerne (vers 1205), œuvre très
personnelle, dont le thème merveilleux (le jeune prince de Sicile
ravi par un loup) sera réexploité jusqu'au xvIIe s. On tente çà
et là de formules nouvelles : Gautier d'Aupas, bizarre petit
roman picard du début du xIIIe s., adopte la forme des chansons
de geste. Le troubadour catalan Raimon Vidal de Besalù (début
du xIIIe s.) laisse, avec deux chansons lyriques et des Razos de
trobar (sorte d'art poétique et de grammaire, pourvu d'un lexique
occitan-italien), trois « nouvelles » (290) psychologiques et sati
riques, dont le Castia-Gilos, sorte d' « école des maris ».

409. Il se constitue, entre 1170-80 et 1200, un cycle


d'Alexandre où les inspirations épique et courtoise se combinent
pour faire du héros une sorte de modèle chevaleresque idéal.
La genèse et la chronologie relative du cycle ne sont pas très
claires : commencé par une suite amplificatrice de l'Alexandre
poitevin (343), il se développa par digression romanesque et
réutilisation des sources antiques. L'ensemble, écrit en vers
dodécasyllabiques (« alexandrins »), n'est pas d'une parfaite
cohérence. Quelques-uns des auteurs nous sont connus :
Alexandre de Bernay, ou de Paris (à qui l'on doit sans doute aussi
le roman d'aventures d'Athis et Porphirias), Lambert, dit le
2l e ,'. pºae
[411] LA GÉNÉRATION DE 1180 A 1210 ENVIRON 215

Tort, de Châteaudun, et un Pierre de Saint-Cloud, sans doute


le même que l'auteur de Renart (381), dont les œuvres forment
groupe ; Eustache de Kent, auteur de l'épisode de Fuerre de
Gadres. Indépendamment de ces poèmes, et sans rapports l'un
avec l'autre, deux Vengeance Alexandre achèvent cette bio
graphie poétique : celle de Jean le Nevelon, ou mieux le
Venelais, avant 1181 ; et celle de Guy de Cambrai, vers 1190.

410. Vers la fin du xIIe s., se constituent les premières antho


logies de poèmes lyriques latins. Les textes réunis dans le recueil
des Carmina burana (279) paraissent remonter pour une bonne
part au dernier quart du siècle : pièces religieuses (les moins
nombreuses) et profanes aux sujets divers, satiriques, parodiques,
bacchiques, amoureux, d'une facture très soignée, comportant
beaucoup de réminiscences classiques (Horace, Perse, Juvénal,
thèmes mythologiques) et une remarquable virtuosité dans le
maniement des rythmes et des rimes. Il est malaisé de déter
miner leur origine géographique (Allemagne et France) : toute
fois certaines d'entre elles présentent des refrains en divers dia
lectes vulgaires, germaniques ou romans. Collectivement, les
Carmina Burana marquent le plus parfait aboutissement de la
floraison poétique latine amorcée au Ixe s. On y relève plusieurs
pastourelles latines (287).

411. En Occitanie, où le roman et la chanson de geste sont


(dans l'état de notre documentation) à peine attestés, le lyrisme
courtois atteint son époque classique. Entre 1175-80 et 1210-20,
une quarantaine de troubadours (dont deux femmes) nous sont
connus. Un nombre croissant de poètes prend position sur le
plan politique : à propos des croisades de 1189 et 1202, et des
luttes d'Henri II contre ses fils. Le genre du descort (281) jouit
d'une grande vogue. La région du Centre-Ouest (Limousin,
Périgord, Bordelais) produit alors quelques-uns des troubadours
les plus originaux. Bertran de Born (f env. 1210), seigneur de
Hautefort, fidèle de Richard Cœur-de-Lion, est un féodal amou
reux de la guerre, un Méridional qui hait les hommes du Nord ;
ses sirventes politiques l'emportent sur ses chansons d'amour en
vigueur formelle et en intérêt humain. Arnaut Daniel (entre 1180
et 1200), qui fut en relations avec lui, représentant le plus abscons
du trobar clus (282), passe pour avoir traduit des romans français
et inventé le genre lyrique de la sextine (6 strophes de 6 vers ; les
mêmes rimes sont rangées dans chaque strophe selon un ordre
différent). Guiraut de Bornelh eut une carrière exceptionnelle
216 LES XIe ET XIIe S. [412]

ment longue (entre 1175 et 1220) et brillante : il laisse près de


80 chansons, d'un style grave, aux résonances moralisantes.
Arnaut de Mareuil, délicat et finement sensuel, compose entre 1170
et 1200 des chansons, des épîtres et deux ensenhamens. L'œuvre
de Gaucelm Faidit (entre 1180 et 1215) tire une certaine unité
du fait qu'elle est presque exclusivement vouée à Maria de
Ventadorn. Plusieurs troubadours auvergnats, tel Peirol (1180
1220), cultivent la poésie religieuse non moins que la chanson
d'amour et le sirventes. La personnalité la plus curieuse de cette
région est un moine anonyme de Montaudon (f env. 1220),
joyeux compère, gyrovague, ami de Philippe-Auguste, de Richard
Cœur-de-Lion, d'Alphonse II d'Aragon, et dont les pièces facé
tieuses ont plus de relief que ses banales versifications amou
reuses. Le Toulousain Peire Vidal (entre 1175 et 1205) mène une
vie errante de poète de cour en Provence, en Espagne, en Italie,
en Hongrie, en Palestine ; son œuvre, facile et abondante, lui
valut une grande réputation d'esprit. En Provence, région
orientée vers l'Italie surtout, Raimbaut de Vaqueyras (fin du
xII°, début du xIIIe s.), excellent poète, s'essaie aux genres tels
que l'aube (285) et l'estampie (286) ; il laisse, parmi une quaran
taine de poèmes, une tenson bilingue (occitan-gênois) et un descort
où la dissymétrie des strophes est soulignée par l'emploi de 5 dia
lectes différents (occitan-français-italien-galicien-gascon) (246).
Folquet, fils d'un marchand gênois de Marseille, poète dans sa
jeunesse (avant 1200), devint plus tard évêque de Toulouse et
se voua à la répression du catharisme. Le troubadour catalan
Guilhem de Cabestanh (entre 1180 et 1215 ?), poète d'une belle
maîtrise d'expression, devint plus tard le héros d'une légende
de « cœur mangé » (406). En Gascogne, Guiraut de Calanso
(env. 1195-1215) laisse, outre ses chansons d'amour, un ensen
hamen destiné à des jongleurs (initiation à la vie de cour). Aux
confins de la zone française, le Dauphiné a de bons poètes (Guilhem
Magret, Guilhem Augier) ; et la Saintonge, l'élégiaque Rigaut
de Barbezieux, qui séjourna chez Marie de Champagne,
vers 1180-90.

412. La France propre possède alors sa première génération


de trouvères. L' « école provençalisante », qui y exista peut-être
dès 1160-65 (376), se constitue dès lors en masse dans le Nord
et l'Est, puis l'Ouest du pays. Elle est assez servilement attachée
aux modèles occitans. En dépit de la diversité des inspirations
(les thèmes satiriques et la croisade y occupent une place assez
importante) et d'une certaine fraîcheur tenant à une sorte de
[414] LA GÉNÉRATION DE 1180 A 1210 ENVIRON 217

sentiment de découverte, elle adapte, sans guère créer autrement


que sur le plan linguistique. Les mélodies françaises, qui souvent
en « contrefont » de méridionales, sont en général moins élaborées
que celles-ci. Mais elles nous sont restées en beaucoup plus grand
nombre : nous possédons environ 250 mélodies de troubadours,
et 2.000 de trouvères. Les chansonniers (445) français sont plus
nombreux et plus méthodiques que les méridionaux, mais aussi
plus de pièces y sont anonymes. C'est sur l'œuvre des poètes
de 1175-1210 que reposera tout le lyrisme courtois français (et
en partie allemand) ultérieur.

413. Le passage des formes lyriques courtoises du sud au nord


a pu s'opérer par contact personnel au sein de cours comme celles
de Marie de Champagne et de Richard Cœur-de-Lion, lui-même
poète de langue française, résidant souvent à Poitiers. Certains
troubadours, dont Gaucelm Faidit (411) rimèrent parfois quel
ques vers français. Peire Vidal et Folquet de Marseille (411)
étaient connus en France, ainsi que la plupart des troubadours
de l'époque précédente.

414. Cette première génération française comporte une demi


douzaine d'assez grands poètes, et une quinzaine d'épigones. Le
petit seigneur champenois Gace Brulé (entre 1180 et 1200),
protégé de Marie de Champagne et du duc de Bretagne, est un
poète doué, dont l'œuvre littéraire (57 chansons, dont 34 d'attri
bution douteuse) reste banale, mais dont les mélodies furent sou
vent imitées par la suite : il passera longtemps pour le meilleur
des trouvères avec Thibaut de Champagne (478). Son « compa
gnon » (?) Gautier de Dargies, noble du Beauvaisis (entre 1200
et 1225 environ) laisse, parmi une vingtaine de chansons, banales
et charmantes, les plus anciens descorts (281) français. Guy,
gouverneur du château de Coucy (f 1203) n'est guère qu'un
excellent imitateur, de ton humble et doux ; il devint, à la fin
du xIIIe s. (544), le héros d'un roman où figure encore une fois la
légende du « cœur mangé » (406). Conon de Béthune (attesté entre
1180 et 1220), d'une illustre famille de l'Artois, élève d'Huon
d'Oisy (395) et peut-être en relations avec Bertran de Born (411),
joua un rôle dans la croisade, et les chansons qu'il y consacre
sont ses meilleures : il introduit en France le topos du départ du
croisé quittant celle qu'il aime (244). Le Picard Blondel de Nesle
(fin du xIIe s.), élégiaque et monotone, deviendra le héros d'une
légende relative à la captivité de Richard Cœur-de-Lion. Le
Bourguignon Hugues III de Berzé (début du xIIIe s.) vécut assez
218 LES XIe ET XIIe S. [415]

longtemps en Orient ; il laisse une œuvre diverse, qu'il faut peut


être attribuer en partie à son frère Hugues II :5 chansons d'amour,
une chanson de croisade, et une Bible, sans doute imitée de Guyot
de Provins (386). Gautier d' « Espinaus » (Épinal ?), vers 1180
1210, aimable, élégant, sera comme musicien souvent plagié.
415. Les minores attestés à la fin du xIIe et au début du
xIIIe s., dont les œuvres, parfois réduites pour nous à une ou deux
chansons, sont souvent de tradition manuscrite douteuse, se
répartissent géographiquement en deux groupes. Le premier,
localisé dans l'Ouest (de la Normandie à l'Anjou), réunit les
noms de Maurice de Craon, Renaut de Sablé, Roger d'Andeli,
Chardon de Croisilles, Thibaut de Blaison, qui vécut en Poitou,
Raoul de Ferrières, et d'un Vidame de Chartres (Guillaume de
Ferrières). Le second groupe, septentrional, comprend Richard de
Semilli, Eudes de La Courroierie, Robert de Reims, Alart de Caus,
Raoul de Soissons, seigneur de Cœuvres, qui mourut très vieux
en 1269, Gilles de Vieux-Maisons. En Champagne, Auboin de
Sézanne écrit entre 1199 et 1229 environ. Enfin, quelques chansons
sont attribuées à un personnage mystérieux, le « Prince de Morée »,
que l'on situe en Orient, soit vers 1187-92, soit vers 1253-63.
QUATRIÈME PARTIE

LE XIII° SIÈCLE
(environ 1210-1315)
e
15

AyFF 即 game. W 切切 即 M 門
CHAPITRE PREMIER

CARACTÈRES GÉNÉRAUX DU SIÈCLE

416. L'homme du xIIIe s. présente les mêmes traits typiques


que celui de l'époque précédente (197, 204-210), mais il est à la
fois plus conscient et, dans l'ensemble, plus instruit. L'esprit
public, le cadre quotidien de la vie, l'aspect des institutions, ne
changent guère ; mais de profondes modifications internes
s'amorcent, dans l'intelligence et dans les structures de la cité.
Ce qu'on a nommé le « grand siècle » mérite cette appellation sur
tout par son universalité : époque culminante d'une civilisation
homogène, il porte, aussi bien dans l'art, les lettres, la pensée, la
science, que dans le domaine social, les fruits d'une maturation
triséculaire. Politiquement, le pouvoir royal, concentrant la sou
veraineté sur de vastes espaces, triomphe de la féodalité. Mais
en même temps la « commune » (190), de type plus ou moins
démocratique, prend une importance grandissante. Une série
d'événements, de la bataille de Bouvines, en 1214 (où Philippe
Auguste triomphe de l'empereur, des Anglais et des Flamands),
à la Grande Charte anglaise de 1215 et à la diète de Francfort
de 1220, consacre des différences nationales désormais essentielles
entre les nations héritières de l'Empire carolingien. L'Angleterre
même se distingue de plus en plus de la France, par son orienta
tion politique et sa culture. Dans une Europe mieux différenciée,
la France exerce une sorte d'hégémonie. Depuis la mort de
Frédéric II, en 1250, l'Empire germanique n'est plus guère qu'une
abstraction.

1. Situation politique et religieuse


417. Deux faits dominent le premier tiers du siècle : l'inca
pacité du comte de Toulouse à réduire le catharisme (198) engage
le pape à déclencher contre celui-ci, en 1209, une « croisade »
dite « albigeoise » ou « des Albigeois » : cette guerre fanatique où
sous les coups de Septentrionaux comme Simon de Montfort,
222 LE XIIIe S. [418]

les fondements mêmes de la culture occitane furent sapés, se


prolongea jusqu'en 1229, puis, par accès, jusque vers 1240.
Simultanément, les parties centrales de l'Empire angevin passè
rent aux mains du roi de France (mais par le traité de Paris,
en 1258, Louis IX restitua à Henri III, en esprit de conciliation,
quelques-uns de ses domaines au sud de la Charente et en
Auvergne).

418. Le second et le troisième tiers du siècle sont marqués


par la personnalité de deux grands rois, profondément différents
l'un de l'autre : Louis IX (1226-1270), le Saint (il fut canonisé
en 1297), et Philippe IV, le Bel (1285-1314). Louis IX, esprit
réaliste, à tendances absolutistes, mais passionnément attaché
à l'idéal moral de la chevalerie, épris de justice et dont le règne
fut préparé par la ferme régence de sa mère Blanche de Castille,
sut parachever, en exploitant toutes les ressources juridiques
d'une féodalité tempérée, l'unité réelle de la plus grande partie
du royaume. Il favorisa les institutions de paix (130) et l'éman
cipation communale, et fut le premier roi de France à pratiquer
une politique monétaire (création de la « livre tournois », puis de
la « livre parisis » ; reprise de la frappe de l'or). Sa conception
encore traditionnelle des responsabilités royales l'engage, en 1248,
dans une nouvelle croisade, qui le mène à Chypre, puis en Égypte,
où il est fait prisonnier (Damiette, 1249) et doit payer rançon.
Dès 1267, il prépare une nouvelle expédition, qui le conduira à
Tunis, où il mourra de la peste en 1270. Cependant, son frère,
Charles d'Anjou, fantasque, ambitieux, connu comme poète,
investi du royaume de Naples par le pape, en avait chassé en 1266
le Hohenstaufen Manfred, héritier des rois normands de « Sicile »,
et favori de nombreux troubadours, héros d'un véritable cycle
lyrique ; il s'y maintiendra jusqu'au massacre des « Vêpres
siciliennes », en 1282, et à la conquête de Pierre III d'Aragon.

419. Avec Philippe IV, politique calculateur et peu embar


rassé de scrupules moraux, le caractère de la royauté se trans
forme. Des juristes, formés au droit romain et penchant à une
conception totalitaire du pouvoir, entrent dans la curia regis :
Pierre Flote est le premier laïc depuis cinq siècles à recevoir
la garde des sceaux. Le domaine royal s'agrandit du Toulousain
et de la Champagne ; une guerre incertaine qui s'engage en
Flandre, en 1297 (à Courtrai, en 1302, la chevalerie est pour la
première fois vaincue par les fantassins), met fin à l'époque litté
rairement brillante qu'y connut la cour comtale sous Guy de
[421] CARACTÈRES GÉNÉRAUX DU SIÈCLE 223

Dampierre. Deux affaires occupent les vingt dernières années


du règne : un conflit d'origine fiscale, avec le pape Boniface VIII,
conduit à l'arrestation de celui-ci par des gens du roi, en 1303 ;
un long procès intenté aux Templiers (195) aboutit au jugement
de Tours, en 1308, puis à l'abolition de l'ordre. Dans cette double
querelle, d'une extrême violence, Philippe IV eut recours large
ment à l'opinion publique, enrôlant des disputeurs, des chanteurs,
des écrivains jusqu'en Provence et en Italie. Mais, en dépit de
son double succès, la fin de son règne est attristée par des scan
dales familiaux, des revers militaires, des troubles sociaux et
économiques.

420. Ces derniers avaient commencé, dès 1250 environ, par


des grèves ouvrières, puis un soulèvement des paysans contre le
clergé, dans le Nord de la France ; vers 1275, une crise écono
mique générale (dont furent surtout victimes les foires de Cham
pagne et les marchands lorrains) entraîne une baisse des prix
agricoles et une dévaluation des monnaies ; en 1280-81, se pro
duisent des soulèvements contre la noblesse en Flandre, en Cham
pagne et en Normandie. Le début du xIve s. marque la fin de la
première expansion économique européenne : le mouvement est
stoppé, et le mécontentement s'accroît ; en 1314, apparaissent
les premières traces de protectionnisme commercial, en Flandre ;
en 1315, s'abat sur toute l'Europe une famine qui durera deux
ans et fera d'énormes ravages.

421. L'évolution du système féodal se précipite : réduction


des grandes parentèles seigneuriales à des groupes plus proches
de la famille moderne (et apparition des premiers « noms de
famille »), affaiblissement du service vassalique, multiplications
de ventes immobilières et des affranchissements de serfs, appau
vrissement général des petits seigneurs, qui souvent s'engagent
comme officiers au service des grands. Depuis 1220-1250, les rela
tions humaines tendent à s'organiser hiérarchiquement de façon
plus rigide : la distinction entre les classes sociales s'accentue.
Vassalité et chevalerie sont désormais liées à la « noblesse » (205),
que détermine le lignage ; le droit pénal et fiscal sanctionne cette
évolution. Après 1270, apparaissent les premières lettres royales
d'anoblissement : Philippe IV en fera commerce. Au sein de la
bourgeoisie, l'instruction se répand (d'où l'apparition d'actes
privés en langue vulgaire) ; les valeurs bourgeoises (208) triom
phent dans de larges secteurs des belles-lettres. Le risque des
entreprises diminue : le commerce ambulant disparaît après 1250 ;
224 LE XIIIe S. [422]

on voit apparaître en littérature le type du boutiquier désarmé


et peureux, qu'ignorait le xIIe s. Le commerce de l'argent, que
des subtilités de canonistes finissent par autoriser, fait de grands
progrès et devient la source des plus grosses fortunes : les Italiens
(dont les banques ont des correspondants dans toute l'Europe
occidentale) et les Cahorsins s'en font une spécialité. L'usage des
rentes viagères se généralise. Au reste, seule la région flamande
artésienne, centre européen de draperie, est industrialisée : dans
l'ensemble, l'économie du royaume demeure de type agricole.
Les plus grandes villes de Flandre (comme d'Italie) atteignent,
au début du xIve s., 50 à 100.000 habitants ; mais la moyenne
des autres doit en avoir 10 fois moins. Quant aux charges qui
pèsent sur la paysannerie, elles prennent de plus en plus forme
d'impositions financières.

422. Le pape Innocent III (1198-1216), l'un des plus grands


diplomates de ce temps, est le dernier protagoniste de l'idée de
Chrétienté (131). Il rêve de fondre une Europe homogène sous
sa puissance œcuménique. Mais cette politique, chargée de préoc
cupations temporelles, retombe. Frédéric II, vers 1240, lancera,
en faveur d'une spiritualisation du pouvoir papal, une propa
gande intéressée qui rencontre l'idée fondamentale des ordres
mendiants.

423. Ceux-ci, qui drainèrent beaucoup des aspirations des


sectes hétérodoxes du xIIe s. (198), se constituèrent au début
du xIIIe s. : les Frères Prêcheurs, ou Dominicains (vulgairement,
à Paris, « Jacobins »), voués à la prédication et à la conversion des
hérétiques, furent fondés en Occitanie par l'Espagnol Dominique
d'Osma ; les Frères Mineurs, ou Franciscains (vulgairement
« Cordeliers »), voués à l'apostolat populaire, le furent en Italie
par François d'Assise. Les uns et les autres renonçaient à toute
propriété temporelle et au vieil idéal de solitude, pour se rappro
cher des masses et d'une sorte de pureté spirituelle. Amenés, dès
le début du xIIIe s., à faire œuvre théologique, ils se placèrent à
la tête du mouvement spéculatif (429). Les Franciscains surtout
élaborèrent une spiritualité originale, dont le document prin
cipal sont les Meditationes Vitae Christi, faussement attribuées
à Bonaventure (482) : contemplatives et réalistes, fortement
émotionnelles, exploitant avec pathétique le symbolisme de la
Croix, centrées sur la notion de pauvreté christique, elles donnent
le ton de la littérature franciscaine, et annoncent certains déve
loppements mystiques du xIve s. Aussi bien, l'ordre franciscain
[425] CARACTÈRES GÉNÉRAUX DU SIÈCLE 225

fut, dès le xIIIe s., scindé en plusieurs rameaux, dont l'un, les
« Spirituels », accueillit le millénarisme de Joachim de Flore (383).
Le succès foudroyant des ordres mendiants dans tout l'Occident
s'accompagne d'un recul des ordres traditionnels : le xIIIe s. vit
en France trois fois moins de créations monastiques que le xIIe.

424. C'est aux ordres mendiants que l'on doit la substitution


de l'idée de mission à celle de croisade. Les Franciscains prirent
ainsi les premiers contacts avec un monde nouveau qui,
depuis 1236 (expéditions d'Ogodai et de Batou), confinait à la
Chrétienté : le monde mongol. Dans le même temps, les établisse
ments « francs » du Proche-Orient, déchirés par des luttes comme
la guerre de Chypre de 1231-32, tendaient à devenir des colonies
commerciales entre les mains des Gênois, Pisans et Vénitiens.
En 1261, le basileus Michel Paléologue reconquérait Constan
tinople et la Grèce (203). Sur le plan des idées et des mœurs,
l'Europe tend à se laïciser : rares sont ceux qui en prennent cons
cience, mais déjà la conviction règne que l'école suffit à l'ensei
gnement, les rois au gouvernement ; et le rôle de la hiérarchie
ecclésiastique, que l'on pense encore en termes traditionnels, est
de moins en moins bien défini.

2. Les arts

425. La cathédrale de Chartres, édifiée de 1194 à 1220, d'une


structure audacieuse (support en système articulé allant du sol
à la voûte, « église ossature ») détermine plus ou moins tout le
gothique du xIIIe s. Entre les églises construites alors (Reims,
commencée en 1221 ; Amiens, en 1220) on constate moins de diver
sité qu'entre celles du xIIe s. Le développement considérable
des nefs latérales et des fenêtres à vitraux est caractéristique.
Après 1250, ce style perd de son intensité : tous les problèmes
statiques sont résolus, il ne reste qu'à raffiner et à déduire.
Jusqu'à la fin du xIve s., la composition des ensembles ne chan
gera guère. Toutefois, la tendance à l'évidement des parois
s'accentue (Sainte Chapelle), entraînant un certain raidissement.
Plusieurs architectes d'alors nous sont connus : Robert de Luzar
ches, Thomas et Renaud de Cormont à Amiens ; Pierre de Mon
tereau à Saint-Denis. Le grand art architectural est spécialement
francien et champenois (opus francigenum), mais son influence
s'étend progressivement à l'Occitanie, à la Bourgogne, à l'Italie,
à l'Espagne, à l'Angleterre ; en Allemagne, le style roman résiste
plus longtemps.
P. ZUMTHOR 15
226 LE XIIIe S. [426]

426. La décoration sculpturale, de plus en plus tournée vers le


monde extérieur, se centre sur l'homme et la nature la plus fami
lière ; les thèmes exotiques disparaissent. L'iconographie n'a
plus rien d'hiéroglyphique : elle exprime la joie des grands
rythmes de la création, du salut et de l'existence ecclésiale. Dans
la figuration du Christ, de la Vierge, subtilisée, on perçoit un
glissement de la foi pure à la piété puis à la dévotion. Le style
des divers ateliers diffère d'ailleurs beaucoup. Le rapport entre
la sculpture et l'architecture n'est plus aussi étroit qu'à l'époque
romane ; la statue tend à se dégager comme telle, et à acquérir
sa plénitude corporelle. Après 1250, un certain maniérisme se
manifeste. La peinture en fresque, importée d'Italie (où, dans le
second tiers du siècle, naissent Cimabue, Cavallini et Giotto),
apparaît en France à la fin du xIIIe s. (Jean d'Auxerre). L'émail
lerie mosellane et limousine, l'orfèvrerie artésienne et flamande
sont illustres et deviennent l'objet d'une certaine commer
cialisation.

427.Le xIIIe s. est, dans le domaine musical, l'âge de la poly


phonie en contrepoint pur (221). Celle-ci comporte 3 genres.
L'organum (qui recule après 1260) est encore construit sur un
thème conducteur grégorien. Des deux autres genres, qualifiés
de discantus (« déchant »), l'un, le conduclus (« conduit ») repose
sur une mélodie inventée, dont les autres se dégagent en contre
point : il sert au commentaire lyrique du dogme, et souvent à
des chansons d'actualité, récréations de clercs, parfois satiriques
(on en trouve un certain nombre dans les recueils de Goliards) ;
à la fin du xIII° s., on l'applique à la déclamation des parties
fixes de la Messe (Kyrie, Gloria, Sanctus) ; quant au molet, il
semble être issu d'un développement de l'organum : sa « teneur »
(première voix) liturgique, qui passe rapidement au second plan,
est accompagnée d'une, puis de 2 ou 3 voix chantant des textes
différents ; d'une grande liberté mélodique, il donne naissance à
un « style motet » qui l'imite en monodie; genre musical-poétique
le plus vivant du xIIIe s., il envahit le domaine profane et se prête
à toutes les inspirations, tandis que son style mélodique évolue
peu à peu du grave au léger. Le rondeau (286), devenu poly
phonique, se confond plus ou moins avec lui : sa caractéristique
est l'emploi d'un refrain désarticulé et interpolé par parties dans
les couplets.

428. Après la guerre de 1209-1229 (417), la musique des trou


badours tend à devenir pure rhétorique. Mais, chez les trouvères,
[430] CARACTÈRES GÉNÉRAUX DU SIÈCLE 227

l'influence de refrains de danse et, depuis Adam de La Halle (512),


l'utilisation de la polyphonie renouvellent la tradition. Depuis
environ 1230-40, plusieurs savants s'intéressent à la musique
vivante : Jean de Garlande (455) fonde une école à Paris. Dans
le premier quart du siècle, apparaît la notation, dite carrée, qui
permet de marquer les différences quantitatives. Vers 1280-1300,
un esprit d'émancipation se manifeste : l'instrumentation s'indi
vidualise par rapport à la voix, le soin de l'harmonie l'emporte
dans la composition (musica ficta), et le rythme, libéré du ter
naire (281), s'essaie à d'autres combinaisons. Un groupe de grands
musiciens fréquente l'entourage de Philippe IV : Jean de Les
curel (f 1303), Chaillou de Pestain (532). La musique s'achemine
vers ce qu'on nommera en l320 l'ars nova, dont le triomphe sera
favorisé par la condamnation portée en 1323 par le pape
Jean XXII contre le motet.

3. La pensée
429. Plus organisateur qu'inventeur, plus pratique que
fantaisiste, le XIII° s. élabore une œuvre intellectuelle immense
dans un climat de recherche concrète et d'amour rigoureux du
vrai. Les sciences naturelles (optique, acoustique, chimie, méde
cine) comptent, après 1250, une série de découvertes techni
ques importantes; les connaissances géographiques s'étendent :
Orderic de Pordenone visite le Thibet, Marco Polo (520), la Chine.
Le goût des langues étrangères (grec, arabe, hébreu) devient
plus fréquent chez les doctes. Il est digne de remarque que,
parmi les penseurs les plus originaux, les Français sont peu
nombreux, en comparaison des Anglais, Italiens et Allemands.
Pourtant, les écoles de France, dont la puissance matérielle et
sociale n'a cessé de grandir, sont reines. En 1229, celle de Paris,
la plus illustre avant l'ascension d'Oxford vers 1260-70, reçoit
du pape (qui voit dans ces institutions la sauvegarde de la foi
publique), son statut dit, après 1250, d'universitas (sorte de
syndicat des maîtres et des étudiants, avec privilèges juridic
tionnels) : elle comporte les facultés de droit, médecine, théologie
et arts. L'enseignement ne deviendra peu à peu payant qu'à
partir de 1282. L'attribution de deux chaires aux ordres men
diants entraîne, entre 1253 et 57, un conflit où les séculiers
auront finalement le dessous (« querelle de l'université »).
430. La rhétorique et la grammaire ne sont plus désormais
dans l'enseignement, pour deux ou trois siècles, que des disci
228 LE XIIIe S. [430]

plines propédeutiques : il en résulte, en dépit de conflits comme


celui qui, dans le second quart du siècle, oppose Orléans à Paris
sur l'éternelle question des auctores, un divorce définitif entre
littérature, d'une part, science et philosophie, d'autre part. C'est
là, dans l'ordre intellectuel, une rupture qui affecte le fondement
même de la vieille culture patristique et des traditions carolin
giennes. Les grands penseurs du siècle vivent en vase clos : leur
vocabulaire, leurs méthodes, leur culture particulière, préservent
leurs études d'une certaine publicité ; au reste, bien des clercs en
souffrent, éprouvent un sentiment d'inutilité, ou bien s'efforcent
individuellement, avec un succès inégal, de vulgariser leur philo
sophie. La theologia scolastica se substitue à l'ancienne eloquentia.
On distingue toute épistémologie selon 3 modes d'existence : l'être
(métaphysique), l'intelligible (logique) et le signifiant (gram
maire) ; pourtant, la logique domine techniquement ; le système
entier des relations est conçu de manière rationnelle. Au cours
de tout le siècle, se déroule une lutte pour ou contre l'aristoté
lisme, qui, sommairement, définit les attitudes individuelles. Dans
l'ensemble, les Franciscains restent fidèles à l'augustinisme et à la
tradition du xIIe s., tandis que les Dominicains penchent pour
Aristote. Dès le début du siècle, il est virtuellement admis que
celui-ci est source de toute science ; il s'insinue même dans la
pensée religieuse. On le connaît mieux : la Politique, la Rhétorique,
les Économiques se répandent avant 1250 ; on révise les textes
sur le grec ; en dépit des condamnations papales de 1215 et 1228,
on le commente partout.A Paris, entre 1240 et 72, Alexandre de
Hales (454), Albert le Grand (481), Thomas d'Aquin (481) s'effor
cent de l'assimiler en une synthèse compatible avec la foi. Mais,
à la même époque, se diffuse en Occident l'aristotélisme païen
d'Averroès (216) ; d'où la répulsion qu'éprouve envers ces ten
tatives un mystique comme Bonaventure (482) et les auto
rités ecclésiastiques. Étienne Tempier, évêque de Paris, lance,
en 1270, puis en 1277, une double condamnation qui atteint,
avec Aristote, le « thomisme » (officiellement réhabilité en 1328),
et une série d'ouvrages trop marqués par l'esprit islamique ou
courtois (dont plusieurs livres de magie qui circulaient à l'uni
versité). Dès lors, avant les nouveaux travaux de synthèse du
Franciscain Duns Scot, vers 1280-1300 (518), les grands maîtres,
Robert Grosseteste (454), Roger Bacon (482), à Oxford, s'appli
quent plutôt à approfondir pour elles-mêmes les sciences parti
culières, surtout celles de la nature et les mathématiques, ainsi
qu'à perfectionner sur ces points leur connaissance des travaux
arabes. Bacon lance le terme de scientia experimentalis. Un
[430] CARACTÈRES GÉNÉRAUX DU SIÈCLE 229

Catalan, de culture en partie arabe, Ramon Lull (525), tente en


vain, entre 1297 et 1311, d'imposer à Paris une méthode nouvelle,
l'ars magna, sorte d'algèbre syllogistique (inspirée de procédés
soufis ?) embrassant l'univers entier par déduction rigoureuse
de principes métaphysiques et par considération cabalistique des
nombres, lettres et figures.
CHAPITRE II

PARTICULARITÉS LITTÉRAIRES

1. Le cadre et les inspirations


431. Tout ce que produit le xIIIe s., dans l'ordre littéraire
comme dans celui de la pensée, vient du xII°. En dehors même
des grandes traditions déjà implantées en français (roman,
lyrisme), on constate un vaste mouvement de traduction, adap
tation, imitation, qui fait passer en langue vulgaire la plupart
des veines restées, jusque vers 1200, propres à la littérature
latine. La France cesse de détenir dans les belles-lettres, comme
en philosophie (429), une primauté européenne : elle ne maintient
celle-ci que dans l'architecture (425). Le xIIIe s. ne dépasse dans
aucun domaine les audaces du précédent ; il n'a pas son espèce
de joie créatrice un peu brouillonne, ni sa fantaisie. Il est appli
qué, solide, cherche les valeurs sûres. Il nous a laissé un nombre
de manuscrits énorme ; on rencontre désormais plus de copistes
qui font un effort pour obtenir une graphie cohérente, simple et
précise (ainsi le Guiot qui, dans la première moitié du siècle,
copia les romans de Chrétien de Troyes). Au reste, dans la masse
des textes qui nous sont parvenus, la proportion des ouvrages
pieux, édifiants, moralisants, satiriques est considérable : elle tra
duit sans doute le goût régnant dans les ateliers de copistes et
chez les bibliothécaires, sinon dans le public. Beaucoup d'œuvres
narratives et didactiques nous sont parvenues en versions nom
breuses, plus ou moins divergentes, où l'individualité de l'ori
ginal se dissout parfois.
432. Le xIIIe s., plus encore que le xII°, est l'âge du symbole.
Mais on traite celui-ci comme s'il n'était plus compris instincti
vement, on en accentue l'expression, on le commente : évolution
liée en quelque manière au triomphe de la prose (440), à un
accroissement relatif de l'importance de l'histoire, peut-être
aussi à un certain malaise que traduisent des plaintes fréquentes
[433] PARTICULARITÉS LITTÉRAIRES 231

sur le manque de foi et l'hostilité publique envers l'église (termes


qui, du reste, exigent une interprétation très large). Dans la litté
rature polémique, s'introduit ainsi un style pseudo-apocalyptique
et, dans le roman et les ouvrages édifiants, une allégorie systé
matique, incluant sa propre glose. Ce phénomène très général
a été parfois expliqué en fonction d'un certain ésotérisme mys
tique ou philosophique dont on a cru, à tort ou à raison, relever
les traces dans plusieurs œuvres littéraires. Cet ésotérisme pro
viendrait essentiellement de 5 sources : l'avicennisme ; le mys
ticisme néoplatonicien ; l'augustinisme des contemplatifs chré
tiens ; un résidu de divers mouvements anti-romains (198), plus
ou moins entrés dans la clandestinité, mais exaspérés ; le goût
des langages abscons et d'une rhétorique hermétique. Il aurait
influencé les arts figuratifs plus tôt que la littérature, où ses pre
mières traces apparaîtraient vers la fin du xIIe s. Tardivement,
on voulut en voir des agents dans les Cathares et les Templiers.
Rien de tout cela n'est aisément contrôlable, et la marge d'incer
titude est énorme. Il n'est toutefois pas complètement invrai
semblable que des ouvrages comme le Lancelol-Graal (466) ou
la seconde partie du Roman de la Rose (509), non moins que
l'œuvre de Ramon Lull (525), aient été touchés par de telles
spéculations ; le cas des poètes italiens du dolce stil novo (548)
est peut-être moins contestable.

433. La littérature « d'actualité » tient, au xIIIe s., une place


de premier plan. En latin ou en langue vulgaire, tous les conflits
intellectuels, moraux et politiques du temps (en particulier,
celui qui oppose désormais Français et Anglais, Occitans et
Français) ont laissé des traces profondes dans presque tous les
genres littéraires. Il nous est resté un certain nombre de lettres,
d'intérêt plus historique que littéraire, dictées en langue vul
gaire par de grands personnages ou des clercs ; plusieurs d'entre
elles, postérieures à 1250, dues à des Anglais, sont d'une langue
particulièrement corrompue. La grande veine courtoise s'épuise
après 1230 : il en reste un stock de lieux communs, de sujets
formels, de prétextes déclamatoires, dont toute vie s'est retirée,
tandis que se marque, sous le règne de Louis IX, et sans
doute sous l'influence personnelle de ce roi, une résurgence du
type chevaleresque et chrétien du « prudhomme » (206). La tra
dition anti-féministe (235) s'étend et affecte même la littérature
spéculative, où elle suscite une critique de l'éthique courtoise
(contre laquelle certains affirment la valeur naturelle propre
du sexe). Les thèmes mariaux envahissent tous les genres et se
232 LE XIIIe S. [434]

manifestent en particulier dans la grande diffusion que connais


sent alors les topi poétiques des « Joies de la Vierge » (on en
dénombre 5, 7, 9 ou 15), de ses « Douleurs », et de ses « Plaintes »
ou « Regrets » devant la croix. On ne constate pas, en littérature,
d'inspirations exotiques nouvelles, quoique des traducteurs soient
attestés, dans les Etats d'Orient, jusque vers 1220, et que la
connaissance que l'on a des mondes islamique et mongol (424)
s'accroisse considérablement. On voit apparaître en langue vul
gaire des légendes plus ou moins édifiantes dont les éléments
latins circulaient depuis longtemps en Occident : ainsi celles de
Constantin et de Judas. La littérature d'inspiration dite « bour
geoise » gagne, au delà des fabliaux et de Renart, une part impor
tante de la production pieuse, didactique, et lyrique. Elle cons
titue, par ses tendances laïcisantes, le premier facteur historique
sérieux affrontant la culture ecclésiastique.

434. Les vagants, condamnés par plusieurs conciles entre


1227 et 39, cessent peu à peu d'exister comme classe (225), et
disparaissent vers la fin du siècle. En revanche, les jongleurs
connaissent un âge d'or ; ils sont devenus une puissance, que
Louis IX même protège. Des documents les classent en danseurs,
parasites (bouffons ?), et chanteurs de geste ou de saints. La
distinction entre compositeur et exécutant devient de plus en
plus floue. Mais, à côté des jongleurs errants, la catégorie de ceux
qui s'attachent à demeure à une cour (les « ménestrels ») grandit
en importance : elle compte désormais des individus honorés et
puissants. Ils traitent les genres les plus divers. Parmi les écri
vains scolaires, on distingue, selon l'emploi qu'ils font de leurs
sources, les scriptores (simples copistes), compilatores (combinant
plusieurs textes empruntés), commentatores (ajoutant des gloses
sommaires), et auctores (exposant des idées originales).

435. Arras (190), dont la renommée égale, au xIIIe s., celle


de Paris, est le plus grand centre littéraire urbain. Quelques
bourgeois riches y patronnent les artistes et rivalisent avec eux.
Près de 180 poètes connus (ménestrels, trouvères et bourgeois)
illustrent cette ville où ils trouvent les conditions les plus favo
rables du succès : théâtre, « dits » (449), chansons et jeux-partis,
plaisants ou sérieux, satiriques, pieux, politiques, anti-courtois
ou au contraire d'une courtoisie verbale raffinée, toute une litté
rature se constitue, dont le centre est le Puy (225), où ont lieu
réunions amicales et concours sous la présidence du « prince (ou
roi) du Puy ». D'autres puys apparaîtront dans les villes du Nord,
[437] PARTICULARITÉS LITTÉRAIRES 233

à Valenciennes dès le xIII° s., ailleurs au xIv° (époque où se


constituera, à Toulouse, le « Consistoire », de caractère analogue,
mais d'origine sans doute différente).

2. Les formes

436. La langue latine perd, en l'espace d'une génération, la


plupart de ses positions littéraires. Elle est encore porteuse d'une
littérature abondante, mais de caractère de plus en plus exclusi
vement spéculatif ; le lyrisme des Goliards (225) s'éteint vers 1250,
et la poésie latine qui s'écrit çà et là après cette date n'offre qu'un
intérêt épisodique. On peut dire que, dès 1230-40, le latin n'est
plus, en France, qu'un instrument scolaire (théologique, scien
tifique, juridique) et liturgique. Les genres didactiques de valeur
plus générale eux-mêmes sont presque tous entièrement d'expres
sion française. Accentuant les tendances « modernes » antérieures,
la « scolastique » se confectionne une langue technique corres
pondant à des usages intellectuels précis, et qui du reste évolue
vite, par création de mots (surtout empruntés au grec ou calqués
sur lui) et de tournures nouvelles. La force de la tradition sco
laire la maintient, mais désormais, dépourvue de valeur esthé
tique, elle se trouve, dans de larges secteurs de la vie culturelle
nationale, en état d'infériorité par rapport à la langue vulgaire.

437. L'évolution du français se marque sur le plan interne et


externe. De la fin du xIIe au début du xIve s., diverses tendances
linguistiques triomphent peu à peu sur l'ensemble du domaine :
l'ordre aspire à prévaloir sur la diversité (réductions analogiques),
la souplesse syntaxique sur les nuances morphologiques (recul
de la déclinaison, perfectionnement du système des conjonctifs
et des prépositions) ; le vocalisme s'appauvrit (premières monoph
tongaisons), le consonantisme s'allège (les affriquées deviennent
de simples chuintantes ou sifflantes ; beaucoup de s tombent) ;
le nombre des mots longs (surtout abstraits) s'accroît par emprunt
et dérivation. D'une manière générale, la langue gagne en possi
bilités conceptuelles ce qu'elle perd en couleur et en musicalité.
Aussi bien, tous les domaines de l'écrit lui sont désormais ouverts,
même, après 1250, le droit des chartes et contrats. Quoique
l'occitan se maintienne comme langue littéraire jusqu'au xIve s.,
sa grande époque est passée et, dès 1240-60, son rayonnement
décroît rapidement au profit du français. Aussi bien, au cours
du xIII° s., le Portugal, puis l'Espagne, se constituent une poésie
lyrique en leur langue nationale. En Angleterre le français domi
234 LE XIIIe S. [433]

nera, jusqu'au milieu du xrv° s., l'usage des cours et partiellement


des villes, mais, dès après 1250, il y est battu en brèche : les nobles
anglais prennent alors conscience de la corruption de leur français,
on éprouve le besoin de recourir à des lexiques (comme celui de
Gautier de Biblesworth, au début du xIve s.) ; l'anglais reprend
peu à peu une place dans l'expression écrite. En Orient, langue
officielle et juridique des états « francs », le français gagna même
sporadiquement, au xIIIe s., certains lettrés d'Arménie. Mais la
perte de Constantinople, puis la destruction des colonies pales
tiniennes à la fin du siècle, ne laissèrent subsister, de cette ère
d'expansion linguistique, que le seul royaume de Chypre. En Italie
méridionale, la défaite de Charles d'Anjou (418) entraîne à bref
délai la disparition du français : aussi bien, la langue italiemne
y avait accédé, dès avant 1250, et sans doute sous l'influence
occitane, à la dignité littéraire (école poétique dite « sicilienne »).

438. Dans le nord de l'Italie, la situation est plus complexe.


Jusque vers 1250, l'occitan y est la langue littéraire par excel
lence ; mais, à cette date, l'émergence d'un lyrisme toscan et
bolonais (animé peut-être par l'expérience « sicilienne »), les pre
mières laudi franciscaines, puis la formation de la grande école
du dolce stil novo (548), amènent son élimination rapide. En
même temps, le français gagne soudain et domine entièrement,
pendant deux générations, les genres narratifs et didactiques :
cependant, tandis que naguère l'occitan des Italiens était pur,
leur français ne le reste vraiment que dans les ouvrages de
caractère clérical et savant : dans les œuvres narratives, en
revanche, il présente de multiples nuances d'altération allant
de légères insuffisances lexicales et syntaxiques à une sorte de
jargon mixte imprégné d'éléments lombards et vénitiens (le
« franco-italien », que l'on rencontre dans une dizaine de manus
crits importants). Ni l'origine ni la signification propre du franco
italien ne sont très bien expliquées : il peut être l'œuvre, soit de
copistes ignorants (ainsi le Roland du manuscrit de Venise (310)
et une dizaine de chansons de geste et de romans), soit d'auteurs
s'adressant à un public populaire.

439. Les types de vers et de strophes restent les mêmes qu'au


xIIe s. Certains jouissent toutefois d'une vogue plus grande : ainsi
le quatrain monorime, et la strophe « d'Hélinand » (386) ; cette
dernière, employée surtout dans les genres lyriques graves,
« congés » (399), complaintes, « dits d'amour » (449), équivaut à
ce que sera l'ode du xvI° s. On raffine sur les modèles antérieurs :
[441] PARTICULARITÉS LITTÉRAIRES 235

les Leys d'amors (vers 1343) énumèreront 10 types de vers, 82 de


strophes et 43 de rimes. Le vers « équivoqué » (541) apparaît çà
et là dès avant 1250 ; certains poètes commencent à signer leurs
vers en acrostiches. Dans quelques œuvres de second ordre,
spécialement en franco-italien, on rencontre une versification irré
gulière (alternance arbitraire d'alexandrins et d'octosyllabes; vers
anisosyllabiques). Le sonnet (mot signifiant petit son, petite
mélodie) apparaît vers la fin du xIIIe s., en occitan, dans l'œuvre
du troubadour Dante de Majano, Florentin d'origine.
440. La prose, dépourvue de schémas rythmiques et pho
niques fixes, présente des inégalités plus grandes encore que le
vers dans sa qualité littéraire. Elle envahit tous les domaines de
l'expression non lyrique (à l'exception des chansons de geste).
Dès 1220-30, elle a, par une évolution naturelle (251), virtuelle
ment conquis le genre romanesque : c'est, dans l'ordre de la
forme, une révolution. Moins bridés, les auteurs deviennent plus
prolixes, mais aussi plus subtils, cultivent le symbole complexe
et le sous-entendu. Souvent, on met en prose des textes anté
rieurs en vers, en les amplifiant (ainsi le Roman de Thèbes, dès
avant 1230). C'est à la fois la maturité d'un art et le commence
ment de son déclin. A côté d'œuvres admirablement organisées
autour d'un thème moral ou narratif aux multiples prolongements,
les plates compilations sont nombreuses.

3. Les genres
441. La condamnation portée par le concile de Trèves en 1227
contre l'excès de tropes, versus et motets dans l'usage liturgique
put contribuer en quelque mesure à la laïcisation des genres
lyriques. Néanmoins, elle n'interrompt pas la production des
· diverses espèces de tropes ; on continue à faire des « offices
rimés » (266) ; entre 1250 et 1300, l'école franciscaine italienne
(Jacopone da Todi, Thomas de Celano) compose quelques-unes
des plus belles séquences latines encore en usage aujourd'hui
(Stabat Mater, Dies Irae, chefs-d'œuvre issus d'une « topique »
prédicatoire de tradition déjà ancienne). A la même époque,
nombre de séquences et cantiques latins sont traduits en fran
çais. Un manuscrit de Limoges du xIIIe s. (originaire de Paris ?)
contient des « épîtres farcies » (266) de Noël, de l'Assomption,
de saint Jean-Baptiste ; on en trouve, à Laon, de saint Jean
l'Évangéliste, des Innocents ; ailleurs, de la Circoncision et de
divers saints, ainsi que des « farcitures » du Paler, de l'Agnus Dei,
du Sanctus.
236 LE XIIIe S. [442]

442. Hors du domaine proprement liturgique, un vaste mou


vement lyrique, où du reste l'étude et une certaine préciosité pré
valent universellement sur spontanéité affective, répugne aux
divisions bien tranchées. La langue vulgaire en est l'instrument
à peu près exclusif. Les pièces bilingues, de toute inspiration,
sont nombreuses : français-latin, hébreu-français parfois (chez
les Juifs), ou même, en Angleterre, anglais-français. Les formes
verbales, empruntées à la tradition courtoise, calquées sur les
mélodies polyphoniques, ou librement inventées, sont d'une
richesse, d'un raffinement et d'une complexité (opposées à la
fixité des modèles, caractéristique du xIve s.) qui interdit toute
classification précise. Il semble, d'autre part, qu'apparaisse spo
radiquement, vers le milieu du siècle, un lyrisme non chanté.
Les pièces pieuses, souvent composées sur des types courtois
(chanson, aube et même pastourelle) sont nombreuses, médiocres
et la plupart démarquent des modèles profanes. Beaucoup de
celles qui, en français, sont consacrées à la Vierge, portent le titre
de serventois (288) ; plusieurs, de ton mystique assez émou
vant, sont adressées à saint François d'Assise. Deux recueils des
environs de 1300 nous ont conservé 23 « sottes chansons », genre
parodique (sur la base des chansons courtoises)assez plat, cultivé en
milieu bourgeois ou scolaire, et qui aura une très longue existence.

443. Le motet et le conduit (427) pullulent, surtout après 1250.


Il nous en reste 500 exemplaires, la plupart sur des sujets amou
reux, parfois greffés sur une « teneur » à thème religieux. A la
fin du siècle se pratiquent le « motet enté » (motet inséré entre
deux phrases mélodiques qui primitivement se suivaient) et le
de « motet farci » (motet désarticulé par interpolation de groupes
vers). Le rondeau (427), dont la vogue est la même, se complique à
la fin du siècle : le refrain, d'abord de deux vers, en prend 3 ou 4,
d'où l'allongement notable de la pièce. Le vireli, issu de chan
sons de danse occitanes (?) et proche du rondeau, est en for
mation vers 1250 et se développera au xIve s. L'importance
de la mélodie l'emporte de beaucoup, dans ces genres, sur celle
du texte, souvent traité avec quelque négligence. La ballade,
chanson de danse d'origine occitane (?), apparaît en français
après 1250 ; l'estampie (286) s'en distingue par l'absence de
refrain et par l'emploi d'une mélodie unique. Ces deux types
leur feront fortune au xIve s.

444. Chez les troubadours occitans, les formes traditionnelles


subsistent, montrant des traces grandissantes de sclérose. L'Inqui
[445] PARTICULARITÉS LITTÉRAIRES 237

sition, établie à Toulouse (198), sans poursuivre la poésie profane,


la voit d'une mauvais œil. La noblesse est désormais ruinée : les
derniers protecteurs de troubadours, après 1230-40, sont de rela
tivement petits seigneurs comme les comtes de Narbonne,
d'Astarac, de Rodez : le grand mécène est désormais Frédéric II,
puis son fils Manfred (418). La tradition troubadouresque est prise
ne charge, vers 1250-70, par la bourgeoisie des villes rhodaniennes,
que suivra celle de Toulouse. Un glissement s'opère, dans l'utili
sation des lieux-communs amoureux : Montanhagol (475) lance
le topos de l'amour-vertu ; vers 1230-35, apparaît la notion d'un
amour éthéré et platonique ; certains poètes en viennent à subs
tituer la Vierge à la Dame (peut-être sous l'influence de la piété
française). Les thèmes moraux et religieux occupent une place
grandissante. Les topi amoureux traditionnels survivent mieux
chez les trouvères français. La dispersion de l'école occitane
porte, vers 1250-80, un coup mortel à la poésie des troubadours
catalans et à celle que, depuis 1200 environ, cultivèrent, en langue
occitane, une vingtaine de troubadours italiens, aux cours de
Savoie, Ferrare, Padoue, et à Gênes où il en exista un véritable
cénacle. Le jeu-parti (281) est très en vogue, particulièrement
dans le nord de la France : le recueil de A. Langfors en contient
plus de 180 en français pour le xIIIe s. : beaucoup de poètes (spécia
lement arrageois) (435) nous sont connu sainsi par leur seule
participation à l'une ou l'autre de ces pièces, le reste de leur
œuvre ayant disparu.

445. La quasi-totalité de la littérature lyrique du xIIIe s. nous


est parvenue dans des « chansonniers », recueils collectifs qui
deviennent nombreux après 1240 et proviennent principalement,
soit de la France du Nord et d'Angleterre (pour le français et le
latin), soit d'Italie (pour l'occitan). La masse de la poésie poly
phonique y est conservée anonymement. Les collections consa
crées à la poésie de type courtois sont de nature plus critique ;
on en a inventorié plus d'une trentaine pour le français et autant
pour l'occitan, entre 1250 et la fin du xIve s., formant diverses
« familles » ; quelques-unes mêlent des pièces occitanes aux
françaises. Construites peut-être sur le modèle ou à l'instiga
tion de recueils latins (279), elles traduisent une évolution du
goût, qui place désormais sur le même plan, quant à leur valeur
esthétique, la langue vulgaire et la grammatica. Certains chan
sonniers (comme C et L) font œuvre philologique, et trahissent un
effort précis en vue de l'établissement du texte ; plusieurs recueils
occitans insèrent des notices biographiques (les Vidas, de peu
238 LE XIIIe S. [446]

d'intérêt historique, mais dont certaines, comme celle de Jaufré


Rudel (339) ou de Guilhem de Cabestanh (411), sont de jolies
nouvelles) ; d'autres, de courtes razos, interprétant le sens de la
chanson. On assiste ainsi à un énorme travail de critique poétique,
à dominante grammaticale et historique.
446. Le procédé consistant à interpoler des pièces ou refrains
lyriques dans un texte suivi (404) se répand largement au cours
des xIIIe et xIve s. : il atteint même certaines œuvres didactiques.
On peut y voir une nouvelle émergence de l'instinct mimique qui
domine les belles-lettres depuis longtemps (254).
447. Les divers genres narratifs tendent à se confondre plus
ou moins, dans la perspective d'alors, sous la double appellation
de fabulae nobilium et ignobilium (selon la classe sociale des
personnages représentés). Si l'on en juge par les manuscrits, les
œuvres qui furent les plus goûtées du public au XIII° s. sont sou
vent celles qui présentent le moins d'attrait pour nous. Les
fabulae nobilium sont essentiellement les genres, de moins en
moins distincts, de la chanson de geste et du roman. Contre la
chanson de geste, une réaction paraît se marquer dans le goût
public et explique en partie les altérations que son type subit ;
elle s'avilit ; les auteurs, faisant surtout étalage de rhéto
rique, ont moins de goût et d'inventivité qu'au XII° s. ; du
stade courtois, l'œuvre passe peu à peu, après 1250, au réalisme ;
le choix des héros principaux semble relever d'une sorte de
publicité : la tradition proprement épique se réduit à quelques
noms prestigieux (Charles, Guillaume, Aimeri, Ogier, etc.). La
cyclisation devient plus systématique : auteurs et copistes ten
dent à établir une sorte de corpus de la matière épique. Il est
incertain que ce genre ait été chanté jusqu'au xIv° s. : le théori
cien Jean de Grouchy, à la fin du XIII° s., parle de ses mélodies,
mais il se peut que bien des « chansons » aient d'ores et déjà été
destinées à la lecture. Certaines de ces œuvres, comme celles de
la geste de Charles, la Chevalerie Ogier (464), Renaud de Mon
tauban (401), Beuve de Hanstone (464) eurent hors de France une
extraordinaire fortune : dès le début du XIIIe s., des éléments en
sont connus en Norvège, où plusieurs chansons furent adaptées,
en particulier dans la grande Karlamannussaga ; le héros de
contes populaires russes Bova est peut-être Beuve. En Italie,
où l'on accentue le caractère burlesque des personnages de geste,
et où l'on introduit la « matière de Bretagne » dans leurs aven
tures, les cycles franco-italiens préparent l'avènement des Reali
di Francia toscans.
[449] PARTICULARITÉs LITTÉRAIRES 239

448. Le roman dit « d'aventure » (289) jouit d'une vogue qui


durera jusqu'au XIve s., entraînant des recherches de forme et
une complication grandissante de l'intrigue. Le cycle « antique »
n'est plus guère représenté que par des mises en prose d'œuvres
antérieures (Thèbes, Troie) ou par des amplifications d'épisodes
détachés d'elles (comme Landomala, perdu, tiré de Troie). Le type
« arthurien », abondant jusque vers 1250-80, est représenté, hors
même des œuvres complètes qui nous restent, par divers frag
ments de poèmes perdus, tels Les enfances Gauvain et Ilas el
Solvas ; ses procédés se mécanisent de plus en plus ; il manifeste,
dès 1220-30, une tendance à la cyclisation : ses cycles se consti
tuent en prose, et aboutissent à la constitution de plusieurs
grandes « sommes » romanesques (souvent mises par les copistes
sous le nom d'auteurs plus ou moins fictifs, dans le but apparent
de leur conférer une manière d'authenticité). C'est sous cette
forme, plus que sous celle des œuvres en vers du xII° s., que le
roman français rayonne sur toute l'Europe : des traductions
ou adaptations des grands cycles en prose se rencontrent dans
toutes les langues germaniques (même le norrois) et ibériques.
Au reste, les traditions romanesques françaises sont dès lors assez
bien implantées à l'étranger (surtout en Allemagne) pour y pro
duire des œuvres originales.

449. Entre les genres narratifs brefs, traditionnellement écrits


en octosyllabes, fabliau (265), lai (290) et « dit » (terme nouveau),
il est impossible de relever des distinctions valables. Sous ces
noms, se groupent toutes espèces de récits, parfois de caractère
littéraire très recherché, plaisants ou instructifs, allant de l'anec
dote burlesque à la nouvelle émouvante et à l'exemplunm de sens
didactique (dans certains « dits » d'amour). Nombre d'entre eux,
après 1250, ne font qu'adapter des récits latins ou français anté
rieurs (le Directorium humanae vilae de Jean de Capoue,
vers 1263-73, est une source importante). L'originalité de ces
œuvres est le plus souvent faible ou nulle. Le monologue dra
matique (mime) en français est assez abondant et le restera long
temps. Quant à la littérature de Renart, elle tend à prendre un
sens nettement politique-bourgeois. Toute une production sati
rique, drainant parfois des éléments narratifs, se distingue mal
des fabliaux, lais et dits. Un mode d'exposition pratiqué dans
de nombreux poèmes, durant tout le siècle, consiste à énumérer
ironiquement, avec ou sans exemples, les particularités d'un
type d'homme ou d'activité : les « manières » (de vilains, de fou,
de jeûne, etc.). Parmi les versifications d'intention politique, on
240 LE XIIIe S. [450]

en relève un certain nombre dirigées contre les Anglais. Il semble


que ce soit en Angleterre, au xIII° s., que commencèrent à se
constituer des collections d'anecdotes latines, morales, satiriques
ou pittoresques tirées de l'histoire antique et des Controversiae
de Sénèque, mais mêlées d'éléments orientaux et folkloriques, qui
aboutiront, avant 1340, à la constitution du recueil des Gesta
Romanorum.

450. En dépit d'une certaine recherche de l'ornatus diffi


cilis (146) dans les œuvres en vers (celles en prose n'offrant guère
d'intérêt littéraire), la littérature pieuse et édifiante reste
médiocre : tentant de s'adapter à un public laïc, elle ne parvient
à l'expression du sacré qu'au moyen de lieux-communs d'ordre
affectif qui donnent aujourd'hui une fausse impression de naïveté.
Souvent, elle est l'œuvre des laïcs eux-mêmes, déclamée ou lue
par des ménestrels. Elle comporte un certain nombre de livres
d'images, avec ou sans légendes. Les types « vers de la mort »,
« vers du jugement », et les dits édifiants, bien représentés, abou
tiront, à l'époque suivante, à l'Imitation de Jésus-Christ. A côté
des « livres de sapience » (exposés élémentaires de la doctrine),
on rencontre certains traités systématiques, « enseignement » (257),
« miroir » (ou Speculum), « manuel ». Les contes moraux, qui se
situent dans la tradition des Vies des Pères (80), sont toujours
nombreux ; ils sont souvent, ainsi que les Miracles de Notre
Dame (il nous en reste environ 450 dans les manuscrits du xIIIe s.),
très proches des fabliaux. Des « prières en vers » paraphrasent des
formules latines (Ave, Pater, litanies des Saints), ou s'adressent
plus librement à la Vierge, au Christ ; on trouve quelques prières
béguines, et même juives, parfois très belles ; mais aussi de nom
breuses parodies du Paler, du Credo, de l'Ave, du Sanctus. Les
manuscrits de ce temps nous ont transmis quantité de sermons
français anonymes, en prose et en vers, et divers méditations et
commentaires narratifs édifiants (en particulier sur la Passion).
Dès 1225 environ, la centralisation des études théologiques à
Paris permet à l'université d'y entreprendre une traduction
complète de la Bible (258, 456). Néanmoins, on rencontre encore
diverses traductions partielles, prolongeant la tradition du xIIe s.
et portant sur des textes déjà souvent adaptés (Cantique des
cantiques, Psaumes, Macchabées, Apocalypse, et quelques apo
cryphes, comme le Pseudo-Malthieu et le Pseudo-Thomas com
binés dans des Enfances Notre-Dame françaises). En Occitanie,
l'interdiction, en 1229, des Bibles en langue vulgaire, n'en empêche
pas la reproduction : nous en possédons plusieurs fragments
[452] PARTICULARITÉS LITTÉRAIRES 241

des xIIIe et xIve s., mal datables. On traduit en français diverses


règles monastiques : des Cisterciens (vers 1250), des Templiers,
des Hospitaliers.

451. L'hagiographie est désormais le domaine presque exclusif


de la langue vulgaire. L'emploi du vers y est la règle jusque
vers 1240, puis la prose s'y introduit peu à peu, d'abord sur le
continent, plus tardivement et moins bien en Angleterre. La
quasi-totalité des saints traités l'ont déjà été au xIIe s., en latin
ou en français : personnages auréolés de légende (Eustache,
Martin, Patrice, et plusieurs apôtres ; Barbe, Catherine, Mar
guerite), ou, plus rarement, contemporains ou appartenant à un
proche passé (Edmond de Cantorbéry, François d'Assise, Richard
de Chichester) : au total, une trentaine de noms parmi les favoris
du public. La légende de Brendan (341), plusieurs fois reprise,
est tournée en dérision par un poète anglo-normand. Parmi les
manuscrits qui nous sont restés de ce siècle, figurent un certain
nombre de « légendiers » en français, constituant comme des
« sommes » hagiographiques de caractère compilatoire.

452. La littérature philosophique d'origine scolaire et en


langue latine fait un grand usage de 3 formes d'expression par
ticulières : les Commentarii in Sententias (319) les Questiones
quodlibelicae (reproduction d'une dispute sur l'ordre du jour
universitaire) et la Summa ; cette dernière, réunissant tous les
éléments d'un même problème, correspond à un besoin pro
fonde du siècle ; parfois, elle vise à la vulgarisation ;après 1250-60,
on l'utilisera en français (« somme »). Il est peu de domaines scien
tifiques qui ne soient l'objet d'ouvrages en français ou en occitan :
encyclopédies diverses, traités sur le trivium ou le quadrivium,
l'agriculture, la chasse, la médecine, l'art vétérinaire, l'algorisme,
la géomancie ; la plupart traduisent ou adaptent un original
latin, parfois, à travers lui, grec ou arabe. Divers traducteurs
mettent à la portée du grand public les encyclopédies de Thomas
de Cantimpré (454), de Barthélemy l'Anglais (485), de Vincent
de Beauvais (485) : dans le domaine juridique, le Codex et les
Institutes de Justinien passent en prose française dès le second
tiers du siècle ; dans les provinces françaises et en Orient, on
commence à rédiger certaines « coutumes », et les premiers traités
doctrinaux apparaissent avec Beaumanoir (544). La tradition
des ouvrages didactiques sur les mœurs de cour, l'amour, les
belles manières se prolonge jusqu'au xIve s., mais en perdant
P, ZUMTHOR 16
242 LE X111e S. [453]

peu à peu ses caractères spécifiquement courtois. On possède une


douzaine de recueils de proverbes, copiés entre le début du xIIIe s.
et celui du xIve : plusieurs proviennent d'un recueil attribué à
Serlon (329), et des Proverbes au vilain (351).

453. Environ 1210, se manifeste une certaine opposition


ecclésiastique aux « jeux » donnés dans l'église. D'autre part, la
complication de la mise en scène de certains d'entre eux et le
nombre de leurs personnages exigent l'intervention de techniques
spéciales. Vers la fin du xIIe s., des confréries d'acteurs amateurs
(bourgeois, clercs et même nobles) se constituent çà et là, et se
développeront durant tout le xIIIe s. La musique cesse définiti
vement d'être un élément fondamental des « jeux ». Néanmoins,
si des tendances plus ou moins générales se marquent, l'évolution
du genre dramatique est mal perceptible dans son détail : on en
est encore, pour une part, au stade des expériences locales et
individuelles. Certains jeux latins, plus ou moins développés,
prennent encore place au sein de la liturgie, surtout du cycle de
Noël : ainsi, l'Officium Pastorum de Rouen, ou le jeu de l'Annon
ciation que l'on représentera à Tournai jusqu'au xvIe s. et qui
semble s'y être instauré en 1231 ; d'autres ont apparemment
perdu tout lien avec la liturgie, comme le Joseph de Laon, véri
table « drame biblique » à scènes multiples et comportant une
pantomime de la femme de Putiphar. Dans plusieurs églises
urbaines ou monastiques, la représentation de certains jeux est
déjà traditionnelle, comme la procession dialoguée de l'Ascension,
à Lille ; ailleurs, une tradition s'amorce au xIIIe s., qui durera
jusqu'aux xIve, xv°, et même xvI°, ainsi la Visitatio sepulcri
de Rouen. Des initiatives d'abord locales sont imitées çà et là :
le Jeu d'Emmaüs (267) introduit à Lille, l'Ordo prophetarum que
Laon semble emprunter à Saint-Martial. Quelques types nou
veaux se créent ou se recréent localement, par amplification de
tropes anciens, comme les Sancti Innocentes de Laon, développe
ment de l'Ordo Stellae, intégrant un Planclus Rachelis. Un Ludus
Paschalis (scènes de la résurrection), issu de la Visitatio sepulcri,
apparaît chez les moniales d'Origny (des parties françaises y
alternent avec le latin) et à Tours. Il nous reste très peu de
documents français ; du moins présentent-ils la même diversité :
le « miracle » (269) y voisine avec la « résurrection » ; à la fin du
siècle (536), apparaît le type nouveau de la « passion », extra
liturgique, et appelée à prendre un grand développement.
Enfin, dans la turbulente et active région du Nord (Arras,
Tournai), apparaissent, après 1260, des jeux d'inspiration
[453] PARTICULARITÉS LITTÉRAIRES 243

comique ou satirique dont l'origine doit être multiple : mono


logue dramatique, fabliau et amplification des éléments comi
ques du drame religieux. Cette évolution, dans ses aspects
les plus créateurs, se fit en France beaucoup plus tôt qu'en
d'autres pays.
CHAPITRE III

LA FIN DE L'AGE « COURTOIS »


(ENVIRON 1210-1240)

1. L'école

454. L'école de Paris, reprenant de façon plus systématique


les tentatives antérieures (383), s'efforce de parvenir à une syn
thèse théologique. Le premier résultat original est la Summa de
Guillaume d'Auxerre (f 1231) ; Guillaume d'Auvergne, qui écrit
entre 1228 et 36, construit une œuvre puissante, encore dans la
tradition syncrétique du xIIe s., mais qui reconnaît toute l'impor
tance d'Avicenne. Le grand maître est l'Anglais Alexandre de
Halès (f 1245), premier Franciscain qui ait enseigné à Paris (429)
et dont l'immense Summa theologica fut complétée et remaniée
par ses élèves, au point que sa pensée personnelle y est mal
déterminable : elle semble proche de l'augustinisme des Victorins ;
son successeur, Jean de La Rochelle (f 1245), est le fondateur
d'une psychologie aristotélicienne qui s'imposera désormais. En
Angleterre, où l'on s'intéresse davantage aux ouvrages scien
tifiques d'Aristote (430), Michel Scot (f 1235), qui fut astrologue
à Palerme depuis 1228, est à l'origine du courant averroïste qui
touchera Paris vers 1230. Robert Grosseteste, maître à Oxford
puis évêque de Lincoln (f 1253), puise chez Aristote et l'Aréo
pagite (104) une doctrine de la lumière qui lui fournit une
méthode positive d'investigation scientifique ; on lui a attribué
le poème français du Château d'Amour, allégorie mystique dont
nous possédons une demi-douzaine d'autres versions. Le Domi
nicain brabançon Thomas de Cantimpré (De natura rerum,
vers 1240) est un encyclopédiste dans la tradition de Raban
Maur (99) et d'Alexandre Neckham (383). Un Anglo-normand,
du premier (ou second ?) tiers du siècle, compile, dans la Petite
Philosophie, une sorte de somme encyclopédique en langue vul
gaire, surtout inspirée de l'Imago Mundi d'Honoré d'Autun (325).
[456] LA FIN DE L'AGE « COURTOIS » 245

Quelques « arts poétiques », composés environ en 1210-15, relèvent


encore de l'entreprise de simplification de l'enseignement litté
raire (383) : la Poetria nova, le Documentum et la Summa de
coloribus de l'Anglais Geoffroy de Vinsauf, l'Ars versificatoria
de Gervais de Melkley, qui sera souvent reproduite et glosée, et
le Laborinthus d'Évrard l'Allemand, maître à Paris et à Orléans.
Le Grecismus d'Évrard de Béthune (avant 1212) est un essai de
grammaire spéculative (383). Les auteurs des ces divers artes
sont d'esprit « moderne » et choisissent volontiers leurs exemples
parmi la littérature (latine) contemporaine. Malgré leur manque
de profondeur, leurs ouvrages constituent des documents inté
ressants sur l'esthétique du temps.

455. L'Anglais Jean de Garlande (f env. 1260), étudiant puis


maître à Paris, mêlé à la fondation de l'université de Toulouse,
est le dernier défenseur des belles-lettres à l'université. Auteur
d'une douzaine de traités sur les arts libéraux (dont une Poetria),
il donne aussi des Integumenta Ovidii, en distiques (commentaire
allégorique des Métamorphoses), et une série de poèmes pieux
dont un Epithalamium Virginis Mariae et un De triumphis
Ecclesiae, sorte d'épopée, formellement médiocre, relative aux
événements de son temps et célébrant la défaite de l'Islam et des
Cathares. Son contemporain, Philippe de Grève (f 1236), iden
tifié avec un chancelier de l'école de Paris qui joua un rôle dans
la « querelle de l'université » (429), est un grand poète, dont seules
les œuvres latines nous restent, mais qui semble avoir écrit aussi
en français. Ennemi des recherches verbales, mais fortement
inspiré, habile, incisif, il traite des thèmes moraux et satiriques
(ceux-ci à propos du pape et des ordres mendiants) sur des mètres
lyriques, laisse quelques hymnes et séquences (dont l'Ave glo
riosa, fait apparemment sur la mélodie d'un lai lyrique français),
un Planctus de la Vierge devant la croix, et une belle Altercatio
cordis et oculi (sur le scandale et le péché).

2. Littérature édifiante

456. Un énorme travail critique opéré sur la Bible à l'Uni


versité de Paris (450), aboutit, dès 1226, à une révision du texte
latin de la Vulgale et (vers 1250) à une traduction française
complète, en prose, qui fera dès lors figure de canon. On a daté
d'avant 1229 (?) une traduction de la Bible en dialecte langue
docien dont il reste de nombreux manuscrits et des versions
partielles, et qui fut d'un usage courant, dans l'Est du domaine
246 LE XIIIe S. [457]

occitan, au xIIIe s. Pour le reste, on ne rencontre que de médiocres


adaptations françaises d'ouvrages ayant un rapport plus ou
moins lointain avec le canon biblique (384) : celle, wallonne, des
Moralia in Job de Grégoire le Grand (premier tiers du siècle, ou
bien fin du xIIe) ; celle, par un certain Chrétien, de l'Evange- *
lium Nicodemi (première moitié du siècle); celle des sentences de
Salomon et Marcoul (240), de 1220 environ ; des Macchabées,
en prose, antérieurs à 1240. Des années 1230-50 datent deux
versions anonymes, picardes ou wallonnes, de la légende de
l'Antéchrist.

457. Certains ouvrages pieux présentent un intérêt, sinon


littéraire, du moins documentaire particulier : ainsi le sermon en
vers de Robert Sainterel pour la mort de Louis VIII, en 1226
(sorte de panégyrique des seigneurs tués dans la guerre albi
geoise), ou le Miroir de l'âme, en prose, volumineuse lettre de
direction spirituelle adressée à Blanche de Castille. D'autres,
au contraire, ont des qualités formelles parfois remarquables.
Ainsi les poèmes du clerc normand Guillaume (entre 1210 et 1230),
écrivain de profession, assez cultivé, adroit et énergique, ne
péchant que par une certaine confusion : un Bestiaire moralisé,
une Vie de sainte Marie-Madeleine, un récit de la Vie de Tobie,
des Joies de Notre-Dame, et surtout le beau Besant de
Dieu ; ce dernier, exploitant le De miseria conditionis humanae
d'Innocent III, paraphrase longuement et avec acrimonie, sous la
forme d' « états du monde » (353), la parabole évangélique des
talents : en particulier, il s'élève avec ironie contre la politique
ecclésiastique dans l'affaire albigeoise (417). Huon, de Méri,
en Ile-de-France, imitant peut-être Raoul de Houdenc (405),
compose avec beaucoup d'art et d'esprit, en 1235, une vision
allégorique, Le tournois d'Antéchrist. Les mêmes procédés appa
raissent dans le satirique Tournois d'Enfer d'un anonyme blésois
(vers 1230-40 ou un peu après). Un certain Simon (premier tiers
du siècle) développe, avec pédantisme, le topos prédicatoire des
Trois ennemis de l'homme (Mundus, Caro, Diabolus). Thibaut
d'Amiens, évêque de Rouen de 1222 à 29, écrit, en strophes d'un
type parent de celui d'Hélinand (12 vers de 5 syllabes aabaab
ccbccb), une belle prière adressée à la Vierge pour les péchés du
monde. Un anonyme du début du siècle traite, en style plus ou
moins imité des chansons de geste, la légende de Tibère dans sa
Vengeange Notre-Seigneur (2.000 alexandrins rimés), dont il
existe plusieurs autres versions. Une nouvelle version des Quatre
sœurs (385) date de 1230. Des « états du monde », Contenz du
[459] LA FIN DE L'AGE « COURTOIS » 247

monde, attribués à Renaud d'Andon, peuvent dater de la pre


mière moitié du siècle.

458. Quelques poèmes hagiographiques sont consacrés à des


contemporains : un Dominicain anonyme traduit en vers,
avant 1240, la Vita Sancti Dominici de Jordan de Saxe ; à la
même époque sans doute, remonte une vie de Saint François
d'Assise. On doit à Péan Gâtineau, chanoine de Saint-Martin de
Tours, une belle Vie de saint Martin (vers 1215, ou une trentaine
d'années plus tard) utilisant Sulpice Sévère et Fortunat (79).
Un moine de Sainte-Frideswide en Angleterre, Anger, traduit en
vers, en 1215, le Dialogus de Grégoire le Grand, auquel il ajoute
une Vie légendaire de ce pape (341). L'Anglais Simon de
Walsingam rime une Vie de sainte Foy (en 1210-16, ou vers 1242).
Une Vie anglonormande de saint Édouard en vers (premier quart
du siècle) sera mise en prose au début du xIve s. Guy de Cambrai
consacre, vers 1220-25, 13.000 octosyllabes à la légende de
Barlaam et Josaphat(240, 388). Dans la première moitié du siècle,
la légende de Sainte Catherine d'Alexandrie est l'objet de plu
sieurs Vies en vers, dont l'une, en dialecte poitevin, par Aumeri,
moine du Mont-Saint-Michel ; celle de Saint Jean le Paulu, d'un
long poème de 2.000 octosyllabes (nous en possédons deux autres
versions, dont une en prose) ; celle de Saint Eustache, de deux
poèmes ; celle de Saint Jean l'Évangéliste, du poème de Thierry
de Vaucouleurs (première moitié du siècle), et d'une œuvre picarde
anonyme, vers 1225. Un certain nombre de textes de ce genre, en
graphie picarde, nous sont parvenus sous le nom de Pierre, dit
parfois Pierre le Picard (de Beauvais ?) : il n'est pas assuré qu'il
s'agisse là d'un auteur unique, ni même que ces œuvres appartien
nent à la même époque ; plusieurs d'entre elles doivent remonter
au premier tiers du siècle, d'autres sont peut-être du temps de
Philippe le Bel : Vies des saints Eustache, Germer, Josse, Jacques
le Majeur (?), auxquelles s'ajoutent un poème sur les Trois
Maries de l'Évangile, et un Dit du corps et de l'âme ; au même (?)
Pierre on devrait encore un poème sur toutes les conquêtes de
Jérusalem qui eurent lieu dans l'histoire, et une Mappemonde,
adaptant Solin et Honoré d'Autun, qui sera plagiée, peu après,
par Pierot de Garbelai (Divisions du Monde), ainsi que l'OEuvre
quotidienne (?), opuscule sur la prière.

459. Gautier de Coincy (1177-1236 ou 38), chanoine de Sois


sons, à la fois trouvère et hagiographe, fait assez grande figure.
Ses chansons, toutes à sujets religieux (surtout la Vierge) pas
248 LE XIIIe S. [460]

tichent des pièces d'amour à la mode. Il adapte en français


l'apocryphe Evangelium Infantiae, et consacre des Vies en vers
à Sainte Léocadie, Sainte Christine, Saint Hildefonse, Saint Bon
(d'autres sont perdues). Ses poèmes édifiants (De la chasteté
aux nonnains, De la misère de l'homme) ou d'actualité pieuse (La
dent Notre-Seigneur : sur une « relique » découverte à Soissons) ne
valent pas sa belle collection de Miracles narratifs de Notre-Dame,
de 1223 : celle-ci, qui repose principalement sur le recueil
d'Hugues Farsit (326), comporte 30.000 vers richement rimés,
de forme recherchée mais dont le ton est tendre et reste humain
dans le merveilleux ; l'ensemble est d'un art candide et fervent,
en demi-teintes douces, parfois gaies, et constitue un important
document sur la sensibilité de cette époque. Parmi d'autres
Miracles de Notre-Dame, isolés (comme le Miracle de Sardenai)
ou en recueils (collection anglo-normande, d'environ 1240), se
rangent une dizaine de fabliaux approximativement datables de
la première moitié du siècle, et dont le plus célèbre est Le tom
beur de Notre-Dame, picard, de 1220-30, tiré des Vies des Pères (?),
elles-mêmes traduites plusieurs fois encore avant 1250 (une
adaptation en prose est antérieure à 1229).

3. L'histoire

460. Indépendamment des versifications lyriques ou sati


riques inspirées par l'événement (tel un poème francien de
142 octosyllabes, vers 1230, exaltant, contre Henri III, la bra
voure traditionnelle des rois de France), que les manuscrits nous
ont transmises soit anonymement soit sous des noms de trou
vères, l'historiographie a désormais presque entièrement passé
en langue vulgaire. C'est encore dans deux œuvres latines que
l'on trouve un nouvel essai d'histoire universelle : les Flores
Historiarum (allant jusqu'en 1235) de Roger de Wendover, moine
de Saint-Alban, et le Chronicon du moine champenois Aubri de
Trois-Fontaines (jusqu'en 1241) qui utilise diverses chansons de
geste. Deux lettrés anglais compilent une histoire générale de
leur nation : Walter de Coventry, son Memoriale (jusqu'en 1225),
et Raoul de Coggeshale, son Chronicon Anglicanum, vers 1225.
En français, nous avons un poème sur la conquête de l'Irlande
(vers 1225); un anonyme au service du comte de Béthune rédige
en prose, environ en 1220, une histoire des ducs de Normandie et
des rois d'Angleterre ; on doit, au même auteur probablement,
une histoire en prose des rois de France (vers 1225), sur la base
de l'Historia Regum de saint Denys (390). Vers 1230, un ano
[462] LA FIN DE L'AGE « C0URTOIS » 249

nyme saintongeais, auquel sont dues aussi les interpolations du


texte de Nicolas de Senlis (390), entreprend en prose une histoire
générale des Francs depuis la ruine de Troie, mais il s'interrompt
au Ixe s. (Chronique saintongeaise). Une nouvelle traduction en
prose du Pseudo-Turpin paraît au début du siècle : l'auteur vante
les avantages de la prose pour l'historiographie. La tradition
manuscrite de la plupart de ces textes est troublée par les inter
polations et remaniements. Guillaume le Breton, de Senlis (f 1224),
consacre à Philippe-Auguste des Gesta, sorte de panégyrique en
prose, dont il reste un fragment de traduction en prose française,
de 1227-40, et la Philippis, poème en 12 chants, fait d'une suite
de tableaux épiques. Nicolas, doyen de Braye, commence,
après 1226, de prolixes Gesta Ludovici VIII, qu'il laisse ina
chevés. Une œuvre anglo-normande en vers mérite une place à
part : l'Histoire de Guillaume le Maréchal (comte de Pembroke
et régent de l'Angleterre), écrite vers 1226 par un anonyme de
grand talent, à la fois écrivain aisé, habile, et historien ayant le
sens de la vie et des détails significatifs.

461. Les chroniques monastiques elles-mêmes sont touchées


par le mouvement de vulgarisation historiographique. Tandis
que le Chronicon Sancti Martini de Tours, achevé vers 1230, se
maintient encore dans la vieille tradition, les moines de Lagrasse,
en Languedoc, compilent, entre 1200 et 1240, en occitan une
Philomena, et en latin des Gesta Karoli Magni ad Carcassonam
(dont on ne sait lequel est la traduction de l'autre), histoire de la
fondation de leur couvent, dont ils empruntent les éléments à
plusieurs chansons de geste. Quant à l'abbaye de Fécamp, son
Histoire est un grand poème français de 6.000 octosyllabes
(premier quart ou milieu du siècle).

462. L'intérêt des laïcs pour l'histoire antique s'accroît.


Jofroi de Waterford adapte en prose anglo-normande (vers 1230
40 ?) Eutrope et Darès (le même auteur traduisit et glosa, en
collaboration avec Servais Copale, l'apocryphe aristotélicien
Secretum secretorum) (216). Un ouvrage considérable, en prose,
écrit à Paris entre 1211 et 14, Les faits des Romains, est le pre
mier travail sérieux réalisé dans ce domaine en langue vulgaire :
utilisant, avec beaucoup de finesse critique, Salluste, César et
Lucain, il devait constituer une histoire des 12 premiers empe
reurs, mais il s'interrompt à la mort de César ; une de ses parti
cularités formelles est le nombre de vers blancs que contient sa
prose et qui semblent provenir d'un dessein délibéré (imitation
250 LE XIIIe S. [463]

rhétorique du style épique quand le sens paraît l'exiger ?). Peu


après (entre 1223 et 30), un clerc anonyme compila en prose
française divers récits allant de la création du monde à César
(l'Histoire ancienne avant César) : lui-même ou un tiers, au
service du châtelain de Lille, réunit cet ouvrage aux Faits des
Romains. Enfin, Jean de Thuin, en Hainaut, écrivit, vers 1240,
une Histoire de Jules César en prose, adaptation de Lucain.

463. La guerre des Albigeois est l'objet de deux ouvrages de


caractère fort différent : un fanatique De factis Simonis comitis,
par Pierre des Vaux-de-Cernay, familier de Simon de Montfort
(vers 1215) ; et une Chanson occitane, en tirades monorimes
d'alexandrins (près de 10.000 vers), écrite vers 1218-20 par deux
auteurs successivement : le premier, Guillaume de Tudèle, froid,
compassé, mêlant du français à son occitan, et de sentiments
pro-français ; le second, un continuateur, sévère pour Simon
de Montfort, vif, imagé, et écrivant un dialecte toulousain pur.
L'histoire des États francs d'Orient est traitée par le Français
Jacques de Vitry, évêque d'Acre ( 1240), dans son Historia orien
talis, très moralisante : le même prélat, prédicateur célèbre, laissa
un recueil de sermons latins illustrés de nombreux exempla,
formant une sorte de florilège de contes pieux de toutes pro
venances. La traduction en prose française de Guillaume de
Tyr (391) est continuée jusqu'en 1227 par Ernoul, écuyer du
gouverneur de Jérusalem, puis pourvue d'additions et, vers 1231,
publiée, sous le titre de Roman d'Éracles (à cause de l'empereur
Héraclius, cité dans le prologue), comme l'œuvre d'un certain
Bernard de Corbie, dont on ne sait la part qu'il prit à cette compi
lation ; celle-ci sera continuée plusieurs fois (en 1249, puis 1261,
1275 et encore à la fin du siècle).

4. Genres narratifs de tradition courtoise

464. Aux environs de 1220, les grands cycles de chansons de


geste se sont, par additions successives, constitués dans leurs
grands traits. Les compositions que l'on y ajoute, originales ou en
remaniant d'antérieures, semblent principalement destinées à
resserrer le réseau des parentés entre héros ou à amplifier des
biographies poétiques. Le siège de Barbastre, vers 1220 (ou
dernier tiers du xIIe s. ?), s'ajoute à la geste d'Aimeri (400).
Quatre chansons, datables d'entre 1210 et 1230-40, développent
de façon verbeuse la donnée initiale du Roland (la guerre
d'Espagne) en utilisant à cette fin le Pseudo-Turpin (334) :
[465] LA FIN DE L'AGE « COURTOIS » 251

Otinel, Guy de Bourgogne, Gaidon et Anséis de Carthage (celle-ci,


peut-être un peu antérieure, amplifie de façon romanesque la
légende espagnole du Roi Rodrigue). Elles entrent ainsi dans
la « geste du roi », que complète, vers la même époque (?),
une Reine Sebile dont l'héroïne est la femme de Charles, injus
tement persécutée, et dont il ne nous reste que de courts
fragments (représentant peut-être le remaniement d'un texte
plus ancien). Assez tardivement (vers 1220 ?) une cristallisa
tion épique nouvelle se produit autour d'un personnage dont
l'origine historique paraît certaine, Ogier (185), héros de la
belle Chevalerie Ogier, de Raimbert de Paris, peut-être formée
de deux œuvres un peu antérieures. Deux étranges chansons,
participant à l'inspiration des romans d'aventures les plus extra
vagants, placent en Orient le lieu de leur action : l'anglo-normand
Beuve de Hamtone (vers 1225-30), étranger aux gestes existantes,
élégant tissu de topi, qui fut peu après deux fois adapté en France
(Beuve d'Hanstone), d'abord peut-être par Bertrand de Bar (400) ;
et Huon de Bordeaux (vers 1220), œuvre assez séduisante, rat
tachée à plusieurs chansons du cycle de Charles, mais dont
l'auteur, peut-être dans une intention rénovatrice, exploite habi
lement les prestiges magiques (Obéron, fées, nains, esprits des
bois) et semble imiter les procédés des romans arthuriens (cette
chanson sera plus tard pourvue d'une suite en 3 parties : Esclar
monde, Clarisse et Florent, Yde et Olive).

465. Le roman, par la diversité de ses inspirations, se prêtait


moins aisément que la chanson de geste à la cyclisation propre
ment dite. Celle-ci se manifeste exclusivement dans deux secteurs :
la « légende » du Graal, et celle de Tristan (243). Vers 1233-37,
un certain Manessier dédie à Jeanne de Flandre une troisième
continuation du Perceval de Chrétien (378) : il l'articule assez
exactement sur le groupe compact formé par la première (ano
nyme, dite « continuation Gauvain », peut-être due à deux
auteurs) et la seconde (dite « continuation Perceval », qui fut
longtemps attribuée, sans doute à tort, au clerc Wauchier de
Denain) ; il mène à leur achèvement, dans l'esprit de la version
christianisée de la légende (407), les aventures de Perceval. Dans
le second quart de siècle, Gerbert de Montreuil, familier de Marie
de Ponthieu, compose ce que nous appelons la quatrième conti
nuation du même roman, la meilleure de toutes, donnant à
l'histoire de Perceval une fin différente. Gerbert est de plus
l'auteur d'un joli roman « d'aventures » en vers, modèle (original ?)
de tout le « cycle de la gageure » (256), la Violette (en 1227-29),
252 LE XIIIe S. [466]

dans le style du Guillaume de Dôle de Jean Renart (404), avec


insertion de refrains de rondeaux. Peut-être lui doit-on aussi le
fabliau satirique, dirigé contre l'avarice des riches, de Groignet
et Petit.

466. Dès avant 1212 (?), un beau roman en prose, Perlesvaus,


écrit sans doute en Angleterre, sous des influences clunisiennes,
reprend la version chrétienne de la quête de Perceval en y insé
rant de nouveaux éléments légendaires (?). Il semble avoir été
ignoré par les auteurs de l'immense (plus de 4000 pages in-4° dans
l'édition Sommer) et magnifique somme romanesque en prose
désignée aujourd'hui sous le nom de Lancelot-Graal ou Vulgale.
Celle-ci, que F. Lot présentait comme l'œuvre d'un unique écri
vain, a dû se constituer peu à peu entre 1220 et 35 ; les parties
les plus anciennes, Lancelot, puis Quête du Saint-Graal, et Mort
Arthur, attribuées fictivement par quelques manuscrits à Gautier
Map (396), pourraient être sorties d'un atelier littéraire de
Champagne : elles constituent une sorte de biographie roma
nesque de Lancelot (ses « enfances », ses amours, ses quêtes, les
conséquences tragiques de son adultère avec Guenièvre). Par la
suite, s'ajoutèrent à ce triptique une Histoire du Graal, fondée
pour l'essentiel sur le Joseph de Robert de Boron (407) et un
Merlin combinant celui de cet auteur avec des éléments
empruntés au Brut de Wace (354). Un ensemble se constitue
ainsi, sorte d'épopée chevaleresque, de sens général mystique,
en dépit du caractère encore mondain du Lancelot, et d'inspi
ration cistercienne dans la Quête, absorbant des éléments roma
nesques et religieux venus de tous les horizons du xIIe s. ; histoire
symbolique de l'ecclesia militans, elle exprime, dans une splendide
imagerie, pour nous presque ésotérique, une idée de la quête du
Graal proche de cette nostalgie de la visio Dei per essentiam,
caractéristique de la religiosité du xIIIe s. Le Lancelot-Graal
est, dans son ensemble, une ecclésiophanie, non sans analogie
avec ce que sera le Paradiso de Dante. L'Histoire, Ire Partie
de la somme, est la préparation doctrinale et historique de la
grande aventure (de Salomon à Arthur). Le Merlin, IIe Partie,
et la moins bien écrite, crée le milieu arthurien dans cette pers
pective ; développant un épisode du Lancelot, l'auteur y narre
les amours malheureuses de Merlin le Prophète pour la fée
Viviane (topos du Sage trompé par une femme ?) (395). Le
Lancelot, qui suit, utilise Chrétien de Troyes ; il en accentue
le caractère proprement courtois, mais simultanément il le
corrige en mettant en haut relief les vertus morales du che
[468] LA FIN DE L'AGE « COURTOIS » 253

valier (l' « enseignement » du jeune Lancelot) ; au cours de ses


aventures, Lancelot, avec la fille du roi du Graal, engendre
Galaad, héros principal de la Quête (IVe Partie). Celle-ci, dont la
langue, la composition et la rigueur structurale sont d'une per
fection inégalée au xIIIe s., est un vaste drame symbolique de la
condition humaine prise entre le péché et la béatitude, et tra
versée d'épreuves (la quête du Graal) à signification eucharis
tique ; à la fin, le Graal, découvert, disparaît du royaume d'Arthur
et remonte à la Jérusalem Nouvelle. Le cycle des héros bretons
s'achèvera par une Ve Partie, la belle Mort Arthur, sombre drame
de la fatalité, où le symbole central devient l'épée du roi, Esca
libor, que son possesseur mourant, avant d'être emmené par les
fées, jettera dans un lac : fin des histoires humaines. Il est digne
de remarque que désormais, les rares romans qui reprendront
l'aventre duu Graal s'éloigneront de plus en plus'de ce schéma
fondamental et exténueront le sens du mythe.

467. Un peu plus tardivement, dut se constituer un second


cycle du Graal en prose, mis sous le nom de Robert de Boron.
Les parties et la division générale semblent en avoir été les mêmes
que celles de la Vulgate, qu'il abrégeait. Les auteurs utili
saient le Tristan en prose (lourde et monotone compilation de
récits sur Tristan, datable de 1230-50). Du cycle du pseudo
Robert de Boron ne restent que le Merlin (Merlin Huth), des
fragments de la Quête et un morceau de la Mort Arthur : mais,
très en faveur à l'étranger, il nous est parvenu en meilleur état
dans des versions espagnoles, portugaises, et autres. Un Brait
Merlin perdu, attribué à un Hélie de Boron fictif, s'y rattachait
peut-être.

468. Le roman envers (souvent fort long : jusqu'à 12.000 octo


syllabes) est encore très cultivé.Au type arthurien se rattachent
Ider (dont le héros semble être un personnage ancien des fables
bretonnes), Gliglois, Le chevalier aux deux épées, Durmart le
Gallois (sorte de roman éducatif), tous 4 du premier tiers du
siècle ; vers 1230, Fergus, par Guillaume (picard ?), et l'élégant
Jaufré, écrit, en occitan, à la cour d'Aragon ; Rigomer (dont le
héros est Lancelot) par Jean, et Humbaut, moins bien datés
(première moitié du siècle). Plusieurs lais des années 1200-20
à 1250 sont encore construits sur le type de ceux de Marie de
France (374) : Melion, dont le sujet est analogue à celui de Biscla
vret ; Doon (analogue à Milon) ; L'épine ; le Lai du trot ; Tiolet.
254 LE XIIIe S. [469]

Le fabliau francien Du chevalier qui recouvre l'amour de sa dame


(attente amoureuse récompensée) et la nouvelle occitane d'Arnaut
de Carcassés, le Papagai (un perroquet messager d'amour), l'un
et l'autre de la première moitié du siècle, sont d'un type assez
proche de certains de ces lais.

469. Dans le roman dit « d'aventures », une tendance se


marque à rapprocher l'intrigue d'événements contemporains.
Tel est le cas dans Flamenca (vers 1240), roman occitan, en octo
syllabes, malheureusement mutilé, dû à un clerc ou ménestrel
lettré attaché à la famille de Roquefeuille : l'action, un drame de
la jalousie, est censée se passer en 1234 ; finement construit,
d'une psychologie sûre et parfois ironique, d'une grande exac
titude dans le pittoresque, d'un style souple et varié, cet ouvrage
est de loin le meilleur du genre au xIIIe s. Eustache le moine, en
vers, écrit entre 1223 et 84, plutôt vers 1230, retrace les aventures
héroï-comiques d'un chevalier-brigand, personnage historique.
Guy de Warwick, en vers, de 1232-42, qui eut en Angleterre une
vogue extraordinaire (jusqu'au xIxe s. même), destiné à honorer
la famille de Warewich, a pour héros un guerrier anglo-saxon de
l'époque des invasions scandinaves. La comtesse de Ponthieu,
nouvelle en prose, vers 1230, se rattache à une aventure de la
croisade d'Orient (?). De 1229-44, date un roman en octosyllabes,
Octavian, proche, par le ton et les procédés, de la chanson de geste,
et situant sous le règne de Dagobert une intrigue guerrière et
fantastique.

470. On rencontre de brefs récits en vers, simples prétextes


à discussions sur un problème amoureux courtois : ainsi Hueline
et Églantine (début ou milieu du siècle), apparenté aux débats
sur le même sujet (352) et, dans le second quart du siècle, le Lai
d'amour d'un certain Girard, le Fabliau du Dieu d'amour qui
s'inspire du Pamphilus (397), le dit du Vrai ciment d'amour,
enfin le dit de Vénus, la déesse d'amour (description de son paradis
allégorique) qui imite les deux précédents. Ces bluettes précèdent,
accompagnent ou suivent de peu l'apparition, vers 1236, de l'une
des plus grandes œuvres des xII° et xIII° s., le Roman de la Rose
de l'Orléanais Guillaume de Lorris. Lettré, possédant en maître
la technique littéraire exposée dans les artes dictaminis, celui-ci
dut écrire cet ouvrage dans sa jeunesse, si l'on en juge par sa
fraîcheur et son élan. Construit avec soin, le Roman de la Rose
constitue à la fois le dernier et le plus beau fruit de la tradition
courtoise, et l'aboutissement de toute une littérature didactique
[471] LA FIN DE L'AGE « COURTOIS » 255

sur l'amour, dont il s'inspire plus ou moins : on a nommé, parmi


ses sources (?), Ovide, l'Altercatio Phillidis et Florae (352),
Chrétien de Troyes, le Pamphilus (397), André le Chapelain (395) ;
il s'insère dans la longue série des œuvres allégoriques et des
somnia (257) ; le symbole de la rose (la femme désirée, la vierge),
où certains ont cru percevoir des résonances ésotériques (432),
semble avoir, dès cette époque, fait figure de topos ; mais tous
ces éléments sont fondus dans une intense chaleur de vie, où
perce la sincérité et la gentillesse du cœur ; l'allégorie cesse
d'y être un vêtement formel pour devenir la substance même
de l'œuvre, d'une perfection sans pédantisme et riche de
nuances. Une tradition nouvelle en naîtra, qui aux xIve et xve s.
envahira tous les genres. L'unique sujet en est l'amour ; l'action
se déroule, en vertu de lui seul, selon les étapes de son mûrisse
ment intérieur, rendues par de multiples personnifications : le
typiquement courtois Bel Accueil, « Déduit », Beauté, Largesse,
ou Haine, Félonie, « Danger », favorisant ou contrecarrant de
leurs intrigues le narrateur dans sa quête de la Rose. Toutes ces
figures ont vécu, pour les lecteurs, comme des héros de chair :
le Roman de la Rose est le seul ouvrage antérieur à 1300 qui
conserva sa vogue auprès du public mondain jusque loin dans
le xvIe s. Toutefois, Guillaume de Lorris ne l'acheva pas (Faral
suppose qu'il s'interrompit, par pudeur, avant la conquête de la
Rose) : son texte prend fin, après 4.000 vers. Un demi-siècle plus
tard, Jean de Meung lui donnera une longue suite (509).

5. Genres narratifs non courtois

471. Un nombre croissant circule, de récits étrangers à la


tradition courtoise. La qualité littéraire en est souvent faible.
Leur inspiration et même leur forme sont des plus diverses. Les
Proverbes au comte de Bretagne dus à un clerc qui imite, vers 1220,
les Proverbes au vilain (351), se composent de 54 couplets descrip
tifs ou satiriques dont chacun se termine par un proverbe ; le
Respit del vilain et del curteis combine un procédé semblable avec
l'alternance propre aux recueils de Salomon et Marcoul (240).
Les privilèges aux Bretons, d'environ 1234, en deux parties de
mètre différent, monologue dramatique, est une satire, sous un
voile narratif, de la simplesse des Bretons et un éloge de la justice
du roi. Un certain Herbert traduit, à la cour de Philippe-Auguste,
entre 1210 et 23, en octosyllabes l'Historia septem sapien
tium (240), sous le titre de Dolopathos ; vers 1225 paraît une ver
sion en prose française du même ouvrage. Un texte mutilé, en
256 LE XIIIe S. [472]

vers, du second quart du siècle, dû à un jongleur picard, La riote


du monde, est formé d'une collection d'anecdotes plus ou moins
burlesques sur les méfaits de la médisance : on en possède aussi
une version en vers anglo-normands et une en prose française.

472. Dans l'abondante littérature des « fabliaux » (449), on


peut distinguer sommairement un certain nombre de tendances et
de thèmes, plus ou moins bien individualisés et dont certainsimpli
quent déjà une véritable topique spécialisée. Plusieurs de ces
textes se pastichent mutuellement et leurs rapports, comme leur
succession chronologique, sont mal déterminables. Certains relè
vent d'une veine sérieuse, édifiante ou attendrissante : ainsi, le
Conte du baril (vers 1216-18) par Jean de Blois, attaché au cham
bellan de Louis VIII, et dont il existe plusieurs autres versions
(dont une dans les Vies des Pères); le Lai de l'oiselet (premier quart
du siècle), reposant sur un récit (oriental ?) proche d'un conte de
la Disciplina clericalis (240) ; Saint Pierre et le jongleur (première
moitié du siècle). D'autres, approximativement datables de la
première moitié du siècle, narrent une anecdote comique : puni
tion, par ruse, d'une femme infidèle (ainsi, Le chevalier qui fit
sa femme confesse, La bourgeoise d'Orléans et Le chevalier, sa dame
et un clerc, dont le thème est identique ; Celui qui bouta la pierre) ;
querelle de ménage (ainsi, Estormi et Sire Hain, d'un certain
Huon Piaucele, parfois identifié avec Huon le Roi (499) ; le Lai
de l'épervier; La dame qui se vengea; le Vilain mire, qui sera
utilisé par Molière dans Le médecin malgré lui) ; dénonciation
plaisante des perfidies féminines (La dame au tombeau, sur le
thème grec de la Matrone d'Éphèse, peut-être emprunté à un
Romulus latin); bons tours joués à un prêtre (Les perdrix ; Estula ;
Le Moine) ; vol de quelque gourmandise (Le prévôt ; Boivin de
Provins) ; diverses fantaisies (La demoiselle qui songeait).
D'autres encore (même époque) ont des visées satiriques (le Lai
du Lecheor, parodie, violemment anti-courtoise, des lais du type
de Marie de France ; Le pécheur, de thème analogue ; Les trois
bossus, de Durand). Quelques-uns sont plus grossiers, ou fran
chement obscènes (Le chevalier à la robe vermeille ; Aloul; Le
prêtre qu'on porte; Constant du Hamel; Les tresses, histoire d'entre
metteuse). Plusieurs auteurs nous sont mieux connus : ainsi le
Normand Haiseau (vers 1220), auteur de 3 fabliaux peu originaux,
burlesques et grossiers ; Guérin, de l'Ile-de-France (?), dans
le premier tiers du siècle, dont il nous reste 6 fabliaux allant du
simple comique de mots à l'obscénité ; le jongleur artésien Jean
Bedel (début du siècle, ou première moitié) qui fut parfois
[475] LA FIN DE L'AGE « COURTOIS » 257

confondu avec Bodel (399), et qui nous a laissé une dizaine de


jolis fabliaux comiques ; Jean Bras-de-Fer, de Dammartin, à qui
l'on attribue la traduction, vers 1225, du Pamphilus (397).

473. Le Normand Henri d'Andeli, attaché à l'archevêque de


Rouen et en relations avec Philippe de Grève (455), occupe une
place très spéciale. Génie truculent, mais fin lettré, il est sans
doute le plus ancien auteur de « dits » (449) plaisants : il en laisse
plusieurs, fabliaux exempts de toute familiarité; une Bataille des
vins, burlesque et haute en couleurs, est censée rapporter une
scène de la cour de Philippe-Auguste ; son Lai d'Aristole,
de 1225-30, élégant, malicieux, farci de rondeaux et qui repose
sur une fable scolaire d'origine orientale, exploite avec habileté
le topos du Sage avili par la perversité d'une femme (395). Enfin,
sa Bataille des arts allégorique (après 1236), écrite à propos des
querelles universitaires, plaide pour le rétablissement de l'ensei
gnement des belles-lettres.

474. Dans les années 1205-50, paraissent les « branches » XIII


(par Richard de Lison), XVIII à XXVI, et XXVIII de Renart.
La veine créatrice de cette littérature est tout à fait tarie. On
exploite verbeusement une tradition ; le comique tourne à l'âpre
satire politique, atteignant toutes les classes de la société.

6. Troubadours et trouvères

475. L'Occitanie est encore riche de poètes (une trentaine


entre 1210 et 1250) ; mais l'originalité y est rare (444). Le Tou
lousain Aimeric de Péguilhan, dont la carrière, entre 1195 et 1230,
commencée en Espagne, se déroula surtout en Italie, laisse une
œuvre élégante et abondante (une cinquantaine de chansons)
qui font de lui le principal propagateur du lyrisme courtois dans
les terres transpyrénéennes et transalpines. Pour les troubadours
vivant en Occitanie, durant une vingtaine d'années la source
d'inspiration la plus authentique est l'indignation provoquée
par la guerre des Albigeois (417). Peire Cardenal, né au Puy,
d'une famille noble, le seul grand poète de cette époque, est le
plus ardent protestataire ; sa longue carrière (il commence à
écrire vers 1225 et meurt, peut-être centenaire, en 1274) semble
s'être déroulée en partie à la cour de Toulouse ; son œuvre, d'un
style violent et hautain, concis jusqu'à l'obscurité, comporte
environ 70 sirventes politiques ou moraux, misogynes dans le
style de Marcabru (339), quelques poésies à la Vierge, et un
P, ZUMTHOR 17
258 LE XIIIe S. [476].

poème allégorique sur les vertus chevaleresques. Guilhem Mon


tanhagol, qui écrivit entre 1233 et 58 à Toulouse, montre plus
de modération dans la forme, mais non moins d'éloquence : il
est le premier à sentir la nécessité d'une nouvelle formule de
trobar (444).
476. Les autres troubadours se confondent en une foule assez
grise. La famille des seigneurs d'Ussel, en Limousin, compte
4 poètes, dont l'un, Guy (f env. 1225), pur poète d'amour selon
les formules traditionnelles, occupe une place importante dans
cette histoire. Daude de Pradas, chanoine de Maguelonne
(env. 1220-30), nous a laissé une vingtaine de chansons assez peu
A édifiantes, un poème sur les oiseaux de chasse et une adaptation
t+c- - e : º
en vers des Formulae honestae vitae de Martin de Braga (dont
nous possédons aussi une version française). Le Gascon Uc de
Saint-Circ (f 1256), fils de paysans devenu jongleur, à qui l'on
doit une cinquantaine de pièces lyriques (dont une série de chan
sons d'amour formant ensemble une sorte de roman), est l'auteur
de deux biographies de troubadours (445) au moins. Le Dauphi
nois Folquet de Romans (1220-30), qui vécut surtout en Italie,
fut en relations avec Hugues de Berzé (414). En Italie, où le plus
ancien troubadour de langue occitane (444) fut le Bolonais
Rambertino Buvalelli (attesté entre 1200 et 1225), le poète le
plus célèbre, malgré sa médiocrité, est Sordel, né près de Mantoue,
aventurier sans mœurs mais morigéneur, qui fit, entre 1224 et 69,
carrière à la cour de Ferrare, à Vérone, en Espagne, en Provence,
pour finir à Naples auprès de Charles d'Anjou (418) ; à côté d'une
œuvre lyrique qui suit l'inspiration de Montanhagol (475), il
laisse un Ensenhamen d'onor et un beau planh sur la mort du
troubadour provençal Blacatz.

477. C'est dans le nord et l'est du terroir français que vit


surtout, désormais, en tant que technique traditionnelle, l'art
du trover. Quelques poètes s'essaient aux thèmes satiriques ou
bachiques ; mais l'inspiration principale, souvent exclusive, est
l'amour selon la formule courtoise. Les formes reproduisent les
types occitans de la belle époque, avec moins de richesse et de
variété en général dans les rimes. Les provinces de l'Ouest ne
possèdent alors que deux minores, le Normand Pierre de Molaine
et, dans le Maine, Pierre de Craon, l'un du premier tiers, l'autre
du premier quart du siècle. La région du Nord est la plus riche.
Le groupe arrageois (435) possède l'un des meilleurs trouvères
du temps, « Moniot » (attesté en 1214), moine défroqué, délicat
[479] LA FIN DE L'AGE « COURTOIS » 259

poète d'amour (36 chansons, dont 15 sûrement authentiques),


surtout apprécié comme musicien. L'Artésien Simon d'Authie
(attesté entre 1222 et 28), qui laisse une dizaine de chansons
d'amour, échange des vers avec Gilles le Vinier, d'Arras (attesté
de 1225 à 48), lui-même auteur de 6 chansons. Audefroy le
Bâtard, d'Arras encore (second quart du siècle ?), auteur d'une
vingtaine de chansons, fait une tentative pour renouveler l'expres
sion lyrique : il pastiche, avec grâce, les anciennes « chansons de
toile » (il nous reste 5 de ses compositions) ; mais on ne le suivit
pas dans cette voie. Gontier de Soignies, en Hainaut (second
quart du siècle ?), auteur d'une trentaine de pièces, utilise avec
prédilection la « rotrouenge » (285), peut-être destinée à un public
moins exigeant.

478. Le plus grand de ces poètes est Thibaut IV, comte de


Champagne et, depuis 1234, roi de Navarre. Né en 1201, politique
agité, croisé malheureux en 1239-40, il meurt à Pampelune
en 1253 ; une légende rapportée par les Grandes chroniques (488)
le représente amoureux de Blanche de Castille (418). Poète
habile, musicien réputé, il laisse une œuvre considérable (60 à
70 pièces), d'une grande diversité de formes, de ton très aristo
cratique ; quoiqu'elle soit surtout consacrée à l'amour, on y
trouve encore quelques traces des préoccupations politiques des
trouvères de la génération précédente. Il semble qu'on lui doive
le plus ancien lai lyrique français (288). Sa renommée fut
immense ; son influence se marque sur tout le xIv° s., et son
nom était encore connu au xvIII°. Il ne reste presque rien, en
revanche, de l'œuvre d'un autre grand seigneur, Jean de Brienne,
devenu roi de Jérusalem, et mort empereur de Byzance en 1237,
ni de celles de Philippe de Nanteuil, ami de Thibaut IV, croisé
avec lui, et de Hugues de Lusignan, comte de la Marche
(1208-49). Les œuvres des trouvères Guiot de Dijon et Jocelyn
(vers 1220) se sont confondues dans la tradition manuscrite :
elles embrassent une vingtaine de chansons assez banales. En
Ile-de-France, Pierre de Beaumarchais, de date incertaine (début
du siècle) laisse quelques chansons. Six autres chansons, d'un
style assez négligé mais d'une élégante nonchalance, nous sont
parvenues sous le nom d'un « comte de Bretagne » qui est peut
être Jean Ier (comte de 1237 à 1250).

479. Colin Muset, ménestrel pauvre qui fit, dès environ 1230
et peut-être jusque vers 1250 ou plus tard, carrière dans les
seigneuries des confins champenois-lorrains, et nous a laissé
260 LE XIIIe S. [479]

18 chansons, est l'un des plus originaux des lyriques français


du xIIIe s. Bon vivant, quémandeur avec grâce, peu sensible aux
subtilités courtoises, il chante avec prédilection la campagne,
les belles filles printanières, les repas sur l'herbe, voire sa pau
vreté, avec une fraîcheur de ton et une justesse de composition
qui rajeunit les topi les plus usés.
CHAPITRE IV

LE TRIOMPHE DU DIDACTISME
(ENVIRON 1240-75)

480. Dès la majorité de Louis IX, on relève, dans tous les


domaines de la vie nationale, les signes précurseurs de l'avène
ment d'une culture nouvelle, où priment l'intellect, le criticisme
scolastique et la politique comme telle. La littérature est d'idées
plus que de sentiments ; elle tend au réalisme, mais souvent à
travers l'abstraction. Les genres traditionnels se survivent, mais,
quoique la génération de 1240-80 compte les 3 plus grands auteurs
du xIIIe s., Rutebeuf (504), Jean de Meung (509) et Adam de La
Halle (512), on relève les signes d'un affaiblissement général de
l'inventivité créatrice : les sujets traités ressortissent plus sou
vent que naguère à l'anecdote et s'écartent des problèmes
humains fondamentaux ; ou bien ceux-ci, sous la plume d'écri
vains dont la formation est de type très intellectuel, sont vidés
de leur authenticité affective ; le style (sauf de rares exceptions)
oscille du trivial au trop savant. Les années 1250-75 voient en
France et en Angleterre les derniers grands poètes latins : passé
cette date, et jusqu'au xv° s., les versificateurs d'expression
latine, de moins en moins nombreux, se cantonneront dans le
domaine le moins original de la satire (invectives contre l'immo
ralité et l'impiété) ou dans la confection d'hymnes et de séquences
reproduisant les modèles antérieurs. Le grand public lettré, numé
riquement accru, semble gagné par un besoin un peu désordonné
de science théorique et de religiosité affectée : on rencontre les
premières bibliothèques privées, constituées, souvent à grands
frais, par des princes ; elles comportent, en latin et en langue
vulgaire, une majorité d'ouvrages didactiques et pieux. Les
« dits » (449) de toute espèce se multiplient : on donne désormais
ce nom à tout ouvrage versifié, narratif ou non, le plus souvent
à tendances moralisantes et satiriques, dont la longueur ne
dépasse pas 2.000 vers. L'appellation de « lai » disparaît peu à peu.
262 LE XIII. S.

Aussi bien , les modifications que l'on constate, après 1250, dans
le volume relatif des divers genres ne doivent pas faire illusion :
elles peuvent s'expliquer en partie par le fait que les manuscrits
restant de cette époque sont proportionnellement plus nombreux
que ceux des époques précédentes .

1. Les sciences

481. Albert de Cologne , dit « le Grand > (f 1280), qui enseigna


à Paris , tente un nouvel effort, de plus grande envergure, pour
insérer la science gréco - arabe dans la tradition latine (454). Son
originalité , sa liberté à l'égard de la lettre , font impression. Son
@uvre , considérable , d'interprétation difficile, au dogmatisme
très nuancé , exerce une immense influence . Elle prépare celle
du Dominicain italien Thomas d'Aquin , doctor angelicus, mattre
à Paris en 1256-9 et 1269-72 († 1274 ) : celui- ci s'intéresse à tous
les problèmes philosophiques alors agités ; outre de nombreuses
monographies , il laisse deux exposés complets : la Summa conira
gentes , qui fait le bilan du paganisme latent introduit depuis un
siècle dans la tradition chrétienne ( en particulier sous son aspect
« courtois » ) ; et la monumentale Summa theologica, incluant un
système cohérent du monde , qui mène à bonne fin la synthèse de
l'aristotélisme et de la théologie chrétienne. Cet ouvrage, où l'in
suffisance des artes liberales à définir la philosophie théorique s'af
firme définitivement , et où la foi oriente vers son propre terme
toute une culture d'origine hellénique , souleva aussitôt autant de
résistances que d'enthousiasmes ; autour de la doctrine de Thomas
se groupa , dès les années 1280-1300 , l'école dite « thomiste » ( 518) .
En 1264 , pour la fête nouvellement instituée du « Corps du Christ o
(aboutissement de spéculations eucharistiques amorcées par
Paschase Ratbert) ( 108 ) , Thomas fut chargé par le pape de
:

composer un office : celui qu'il écrivit est l'un des plus harmonieux
de la liturgie ; les hymnes et la séquence , en particulier, y ont une
sévérité de formes , une richesse de signification et une exactitude
rythmique qui les rangent parmi les chefs - d'oeuvre classiques de
la poésie médio- latine . On doit peut- être aussi à Thomas le bel
hymne Adoro te.

482. Simultanément , d'autres tendances se manifestent à


Paris . Siger de Brabant ( † 1281-84 ), qui se fonde sur Averroès
et sera condamné en 1270 et 1277 ( 430) , admet avec prudence
qu'une contradiction peut exister entre la révélation et la philo
sophie, et que , sur certaines questions , s'opposent deux sciences
[ 483] LE TRIOMPHE DU DIDACTISME 263

à principes différents. Quant au Franciscain toscan Jean de


Fidanza ( saint Bonaventure), doctor seraphicus, maitre à Paris
de 1248 à 55 († 1274 ) , son oeuvre apporte une doctrine person
nelle , inclinant à un certain idéalisme platonicien analogue à
celui des Victorins, et profondément enracinée dans une expé
rience mystique qu'elle tente de justifier philosophiquement.
Plusieurs des traités de Bonaventure furent bientôt traduits en
français . Ses hymnes et cantiques, latins , d'une grande douceur
poétique ( d'attribution parfois incertaine ) , illustrent les thèmes
centraux de sa piété : la Croix , la Passion . A Oxford , les deux per
sonnalités dominantes, plus ou moins dans la ligne de Robert
Grosseteste ( 454 ) , sont les Franciscains anglais , de formation
parisienne , Jean de Peckham et Roger Bacon . Le premier ( † 1292) ,
défenseur du quadrivium , opposé à l'extension universelle des
méthodes philosophiques, auteur de divers traités sur les sciences
naturelles, est aussi un grand poète latin : sa Philomena est un
poème strophique sur la Passion , d'inspiration typiquement
franciscaine ( 423), émue et profonde ; d'autres pièces sont consa
crées aux joies de la Vierge ( 433 ) . Roger Bacon , qui écrit entre
1250 et 1277, accentue les tendances scientifiques de Robert
Grosseteste : il s'affirme agressivement comme un réformateur ;
mais son originalité réside surtout dans l'importance méthodo
logique qu'il attache aux sciences expérimentales ( 430) . Son
Opus majus établit une sorte de hiérarchie des connaissances :
mer
il y réserve une place importante aux arts du langage , conçus à
partir d'une grammaire universelle dont il recherche les mani
festations dans le latin , le grec , l'hébreu , l'arabe . Il rêve d'une
te7
science synthétique de la nature qui ferait le lien d'une société
étendue à tout le genre humain .
JON
mente
483. On a souvent attribué à un Pierre de Peckham , clerc
2
anglo-normand , auteur d'une Vie de saint Richard de Chichester ,
vers 1270 , une somme théologique en français , fondée sur Honoré
d'Autun ( 325 ) et Pierre Lombard ( 319 ) , et destinée aux laïcs ,
la Lumière as lais ( 15.000 octosyllabes ; vers 1266-67 ) en forme
de dialogue et qui tend à la rigueur des traités scolaires latins
dont elle diffère à peine : cet ouvrage , unique en son genre au
Xile s . , est d'une langue moins que médiocre , et qui sans doute
se ressent de l'audace de la tentative . Enfin , un certain « Pierre
d'Abernon » , qui est peut-être le même que l'auteur de la Lumière,
adapte , vers le milieu du siècle , en vers anglo-normands , le Secre
torum secretorum ( 216 ) . Tandis qu'Ellebaut ( dans la seconde
moitié du siècle ? ) traduit l'Anticlaudianus d'Alain de Lille ( 349 ) ,
264 LE XIIIe S [484]

le chanoine lillois Adam de La Bassée (f 1286) adapte en latin le


même ouvrage dans son Ludus super Anticlaudianum, sorte de
« jeu » en vers, dans lequel sont insérés des hymnes et séquences,
et qui lui-même sera traduit en français vers 1300.

484. Les ouvrages de vulgarisation philosophique, scientifique


ou sapientiale augmentent en nombre et en ambition. Il nous reste,
de la seconde moitié du siècle, plusieurs traductions anonymes de
la Consolatio de Boèce. On a attribué à un Robert, qui pourrait être
Robert de Gretham, d'environ le milieu du siècle, une sorte de
somme théologique, le Corset; peut-être un peu plus tôt, un Miroir
ou Évangile des domnées, collection lorraine d'homélies sur les
évangiles du temps pascal, traduit un texte latin d'Haimon. Alart
de Cambrai (second tiers du siècle) traduit le Moralium dogma
philosophorum (215). Un clerc de Vaudoi, en Brie, dont il reste
quelques fragments de poèmes satiriques, laisse un beau dit
moral, le Droit, en 38 strophes d'Hélinand, d'avant 1265. Un
Livre de Sidrach, en prose, d'avant 1268 (à Lyon, en 1243 ?),
très répandu, fait dialoguer un roi et le philosophe qui l'instruit.
Adam de Suel et Jean du Châtelet traduisent en octosyllabes,
vers 1260, les Disticha Catonis (16). Le moine normand Gillebert de
Cambres rime, avant 1267, une adaptation de l'Elucidarium
d'Honoré d'Autun (325) ; le même ouvrage latin est traduit en
prose dans la seconde moitié du siècle. En 1264, l'Italien Bonaven
ture de Sienne, séjournant à la cour de Castille, retraduit deux
fois (en latin et en français) la traduction castillane d'une légende
arabe sur le voyage de Mahomet dans l'autre monde, « vision »
eschatologique musulmane, L'échelle Mahomet (Liber Scalae
Mahumetis), qui eut une grande fortune et qu'E. Cerulli consi
dère comme une source de Dante. En 1275, un certain Hagin
adapte en vers les Commencements de sagesse d'Ibn Ezra, ouvrage
d'astronomie.

485. Les encyclopédies prennent une large place dans cette


production. En latin, Barthélemy l'Anglais compile, vers 1250,
ses Proprietates rerum. Le tuteur des fils de Louis IX, Vincent
de Beauvais, Dominicain (f 1264), auteur de travaux exégétiques
et d'un De eruditione filiorum regalium (traité d'éducation des
princes, écrit pour la reine Marguerite), commence, en 1250, par
son Speculum doctrinale, la publication de la plus vaste encyclo
pédie systématique que l'on ait connue avant le xve s. : vers 1254,
il y ajoute un Speculum historiale, peu après un Speculum natu
rale ; en 1310-20, des continuateurs y joindront un Speculum
[486] LE TRIOMPHE DU DIDACTISME 265

morale. L'ensemble constitue une somme presque exhaustive des


connaissances alors acquises, et inclut un énorme matériel légen
daire et hagiographique. Toute la littérature historiographique
et didactique ultérieure l'utilise peu ou prou. Un auteur de Metz
(centre religieux et scientifique important), Gautier, ou plutôt
Gossouin, publie, en 3 rédactions françaises (en 1246, en vers ;
puis en prose ; en 1248, une seconde fois en vers), une Image du
monde relativement originale, constituant un aperçu sommaire,
mais complet, des connaissances théologiques, cosmogoniques,
géographiques et astronomiques, y compris de nombreuses
légendes. L'Occitan Peire de Corbian, dans son Thezaur, en
alexandrins monorimes (milieu du siècle), donne quelques indi
cations sur la vie de Jésus, l'astronomie et l'histoire. Le notaire
florentin Brunetto Latini, qui séjourna en France vers 1260 et
fut en relations avec Charles d'Anjou (418), publia, entre 1262
et 68, en prose française (vu, dit-il, la beauté de cette langue), un
Trésor, de plan assez chaotique, où l'histoire voisine avec les arts
libéraux et l'éthique, mais que domine l'intention générale d'ins
truire ceux qui gouvernent les cités, spécialement italiennes ;
abandonnant la conception purement littéraire de la rhéto
rique (7), il restaure la notion romaine de l'orateur politique et
de l'efficacité verbale.

486. Divers lapidaires (258), « volucraires » (descriptions, plus


ou moins symboliques, d'oiseaux), traités d'astrologie, de météo
rologie, et calendriers, en français et généralement en vers, nous
sont restés dans des manuscrits de la seconde moitié du siècle.
Ainsi, la traduction du traité de Jean de Holywood sur la sphère
(milieu du siècle) ; le Livre de preuve, manuel d'astrologie popu
laire (même époque) ; l'Art de calendrier de Ralf de Lenham,
en 1256 ; un Introductoire d'astronomie, fait en 1270 pour Bau
douin, ex-empereur de Constantinople ; le médiocre Volucraire
d'Omont (avant 1280 ?). Un Florentin ou Siennois, Alebrand
ou Aldebrand, traduit et compile, vers 1256, 4 opuscules médi
caux latins, sous le titre de Régime de corps. Un architecte du
Vermandois, Villard de Honnecourt (seconde moitié du siècle),
nous a laissé un Album d'esquisses commentées, d'un grand
intérêt pour l'histoire de l'art. Vers 1240, Uc Faidit compose,
pour deux seigneurs du cercle de Frédéric II, son Donats proen
sals (peu après traduit en latin), la plus ancienne grammaire
systématique consacrée à une langue romane, et comme tel d'une
réelle importance historique (445).
266 LE XIIIe S. [487]

2. Histoire et actualité

487. Le médiocre Chronicon de Girard Frachet, de Mont


pellier, est une compilation d'histoire universelle allant jus
qu'en 1266-68 ; en Angleterre, on confectionne des histoires
nationales que l'on fait, par un artifice emprunté aux chroniques
universelles, remonter jusqu'aux temps les plus reculés, souvent
jusqu'à la création du monde : ainsi, les Annales de Jean Tayster
(jusqu'en 1264), et les Flores historiarum de Matthieu de West
minster (jusqu'en 1265 ; poursuivies jusqu'en 1272, puis en 1326)
qui utilisent les très solides Chronica majora de Matthieu Paris,
moine de Saint-Alban (jusqu'en 1259) : ce dernier ouvrage, inté
ressant, précis, bien écrit, marque le point culminant du mou
vement historiographique des xIIe et xIIIe s. ; c'est une source
capitale de l'histoire anglaise et européenne, depuis 1235 surtout.
L'auteur en donne une version résumée dans son Historia minor.
C'est peut-être aussi à Matthieu Paris que l'on doit deux belles
Vies en vers français, l'une de Saint Edmond, l'autre de Saint
Alban.

488. En France, le principal historien écrit en langue vulgaire :


le bourgeois de Tournai Philippe Mousket, dont la Chronique
nationale (31.000 vers, de la Création jusqu'en 1242), sans grand
mérite littéraire, mêle aux données de l'Historia regum de Saint
Denys (390) de nombreuses analyses de chansons de geste : ten
tant, par ce moyen, de donner une image complète des faits et
gestes de Charlemagne, elle nous livre de précieuses indications
sur certains poèmes perdus ; on y trouve aussi des adaptations de
factums latins, comme le Bustalus, qui racontait fabuleusement
les origines de la ville de Tournai. Vers 1260-70, sont établis deux
textes en prose française de caractère fort différent : la traduction
de l'Historia regum de Saint-Denys par un ménestrel du comte de
Poitiers ; et la Chronique d'un ménestrel de Reims, mêlant sans
ordre mais en un style aimable, pittoresque, relevant de la meil
leure tradition romanesque, des histoires, légendes et anecdotes
sur les États de Palestine, la France, l'Angleterre, la Flandre,
la ville de Reims, Frédéric II. A Saint-Denys même, où l'abbé
Matthieu de Vendôme dirige un atelier historiographique, l'His
loria regum est amplifiée, entre 1258 et 86, en une véritable
somme de l'histoire nationale, dont le moine Primat traduit,
vers 1274, l'essentiel pour le roi : son texte, plus tard complété
jusqu'en 1285, puis plusieurs fois aux xIve et xv° s., constitue le
noyau des futures Grandes chroniques de Saint-Denys. Trois
[491] LE TRIOMPHE DU DIDACTISME 267

ouvrages latins en prose sont consacrés à Louis IX dans les


années 1270-75 : la Vita de Godefroi de Beaulieu ; celle de Guil
laume de Chartres, plus simple et de caractère hagiographique ;
et les Gesta d'un moine de Saint-Denys.

489. L'œuvre de Philippe de Novare présente un intérêt


particulier : chevalier italien, réputé comme juriste et comme
conteur, poète et homme politique, il se fixa dans le royaume de
Chypre (437), où il joua un assez grand rôle dès 1220. Il nous reste
de lui deux ouvrages remarquables, écrits en français, et où a
passé toute sa longue et savoureuse expérience humaine : des
Mémoires, dont seul un fragment (de 1218 à 1243) nous a été
conservé, dans la Geste des Chyprois (524) ; et Les quatre temps
d'âge d'homme, œuvre de vieillesse, écrite après 1260, méditation
originale, alerte, piquante, sur la vie.

490. Sur la guerre des Albigeois, nous possédons une traduc


tion en prose française de l'Historia de Pierre des Vaux-de
Cernay (463) (seconde moitié du siècle), et l'Historia Albigen
sium (de 1099 à 1271) de Guillaume de Puylaurent, chapelain
du comte de Toulouse, contenant des éléments de mémoires
personnels. L'histoire ancienne n'est l'objet d'aucune œuvre origi
nale : Jean de Flixicourt (milieu du siècle) met en prose le Darès
de Jofroi de Waterford (462) ; Jacques de Forest (troisième quart
ou fin du siècle) remanie en alexandrins le César de Jean de
Thuin (462) ; diverses traductions anonymes de textes légendaires
sur Alexandre (180) ainsi qu'une traduction en prose de la Lettre
du Prêtre Jean (240, 356) nous sont restées de la seconde moitié
du siècle.

491. En revanche, nous possédons un nombre considérable


de poèmes satiriques ou descriptifs consacrés à divers événements
de l'époque (433) : ainsi, en latin, deux poèmes dus à des Anglais,
l'un sur l'état du royaume d'Angleterre après la bataille de Lewes
en 1264 ; l'autre, en 1272, par Thomas de Wyta, à l'occasion de
l'avènement d'Édouard Ier ; en occitan, de nombreux poèmes
de troubadours, contenant des allusions à la grande prise d'armes
de 1242, dernière tentative de libération du Midi, des sirventès
de Boniface de Castellane à propos de la révolte de Marseille
contre Charles d'Anjou en 1262, divers planhs sur la mort de
Manfred (418) en 1266, et de Louis IX en 1270, dont l'un, à cette
dernière occasion, du Provençal (?) Daspol, auteur d'une étrange
tenson avec Dieu, reprochant à celui-ci de ne pas écraser l'Islam ;
268 LE XIIIe S. [492]

en français, une chanson sur la bataille de Taillebourg, en 1242 ;


deux chansons lyriques de croisade, anonymes, de 1243 et 48 ;
une vigoureuse chanson sur la situation politique à Acre en 1250 ;
une amère complainte sur la mort de Guillaume Longue-Épée
et la défaite d'Égypte (418) la même année ; une estampie (286)
de ton courtois pour le mariage d'une fille de Louis IX, en 1255 ;
une Plainte de l'église anglo-normande, de 1256, sur la politique
ecclésiastique d'Henri III ; un monologue mimique de jongleur,
de 1264, La paix aux Anglais, violente satire de la politique nor
mande d'Henri III, à laquelle sont jointes dans le manuscrit
deux Chartes aux Anglais ironiques, en prose, datées de 1264 et
1299; des Regrets de la mort de Louis IX, en 1270, par un moine,
en quatrains monorimes d'alexandrins (avec de fréquentes rimes
intérieures). Enfin, des manuscrits de la seconde moitié du siècle
nous ont conservé divers pronostics sur les événements à venir,
souvent inspirés par des souvenirs bibliques ; le texte le plus
important de ce genre, en prose française, est une immense
compilation de prophéties concernant les luttes politiques et reli
gieuses de l'Italie, attribuées à Merlin (330), et rédigées vers 1276
par un Franciscain (?) vénitien, sous le pseudonyme de Richard
d'Irlande, ouvrage violemment anti-impérial et d'inspiration
joachimite (383).

492. Hors même des questions politiques, l'actualité, sous tous


ses aspects, inspire une littérature extrêmement abondante,
surtout en langue vulgaire : pamphlets, dits, récits, poèmes sati
riques ; quand ils empruntent la forme du vers, ils ont recours,
sauf exception, soit à l'octosyllabe, soit aux quatrains d'alexan
drins monorimes. Les problèmes soulevés par la « querelle de
l'université » (429) sont l'objet de plusieurs opuscules latins
(de Guillaume de Saint-Amour, recteur de l'Université et grand
adversaire des ordres mendiants ; de Thomas d'Aquin) ; les
allocutions latines de Robert de Sorbon, chapelain de Louis IX
et fondateur du collège de « Sorbonne » (f 1274), entretiennent
spirituellement les étudiants de leurs rapports avec les autorités ;
en français, une Complainte des Jacobins et des Cordeliers, en
strophes d'Hélinand, date de 1270. En marge de ces questions,
Jean le Teinturier, d'Arras (troisième quart du siècle) compose,
dans le cadre du somnium (257), un poème allégorique en octo
syllabes, Mariage des sept arts, où les disciplines du trivium et
du quadrivium épousent différentes vertus ; un peu plus tard,
cette œuvre fut refaite en quatrains à refrains par un anonyme
qui introduisit la théologie dans ce septenaire.
[495] LE TRIOMPHE DU DIDACTISME 269

493. Les sujets les plus divers sont ainsi traités : chanson,
d'environ 1241, sur les scandales d'un certain Ponce, abbé bour
guignon ; poème anglonormand de 1255 sur Hugues Lincoln,
enfant chrétien crucifié par des Juifs ; de peu après 1260, un
Tournois des dames parodique et satirique, à propos de l'inter
diction des tournois par Louis IX ; Les monstiers de Paris, énu
mération descriptive, en vers, de 63 églises parisiennes, vers 1270 ;
les Vins d'ouan, par Guiot de Vaucresson, sur une mau
vaise année vinicole (seconde moitié du siècle). Un poème
d'environ 1240 (?) décrit une bataille allégorique entre Arras
et Paris. Un nombre important de satires arrageoises (435) nous
est resté, des années 1248-80, souvent de forme lyrique, portant
sur divers événements de la ville, virulentes, témoignant d'une
extraordinaire vitalité, et sans doute destinées à la déclamation
publique. Le roman d'Abladane, en prose française, dont il ne
reste que le début (dernier tiers du siècle) imite le Bustalus (488),
mais à propos d'Amiens.
494. Plusieurs dits de la seconde moitié du siècle énumèrent
de façon plaisante, comique, ou élogieuse, les avantages ou les
vices de telle ou telle classe sociale (surtout « vilains » et bour
geois) ; d'autres mêlent l'ironie et l'intention morale, comme
les Six manières de fols (les fous par nature, par tristesse, par
orgueil, par envie, par négligence, par maladresse), ou le Dit de la
maille, qui moralise plaisamment sur l'importance des petits
profits. Les dits « anti-féministes », plaisanteries souvent éculées
sur la légèreté et l'inconstance féminines, augmentent en nombre
et en grossièreté à partir de 1250 ; certains d'entre eux (comme
le Châtie-musard, sur la folie d'aimer) connurent une grande
vogue : l'Épître des femmes, éloge ironique, peut-être dérivé de
l'Évangile des femmes (395) ; les Contenances des femmes ; le Dit
de Coquetterie ; ou le Dit des cornettes (sur une coiffure à la mode
qu'avait condamnée l'évêque de Paris). D'autres textes, presque
tous originaires d'Angleterre, prennent, contre ceux-ci, la défense
des femmes : ainsi, le Bien des femmes.

495. Alors que la littérature d'imagination est désormais


sortie des cadres courtois traditionnels, on rencontre encore plu
sieurs ouvrages didactiques, souvent charmants, sur l'amour
courtois. Les principaux sont dus au trouvère picard Richard de
Fournival, chancelier du chapitre d'Amiens (milieu du siècle, ou
un peu avant), auteur d'une vingtaine de chansons lyriques :
il laisse un subtil Bestiaire d'amour, en prose, qui donne un sens
270 LE XIII S. (196)

érotique à des symboles animaux traditionnellement édifiants,


et qui fut aussitôt imité , en octosyllabes , par un anonyme ; une
Puissance d'amour , un Commandement d'amour et un Conseil
d'amour, en prose . Névelon Amion , d'Arras ( vers 1260-80) laisse
un long Dit d'amour ; Jacques d'Amiens ( dernier tiers du siècle )
adapte en vers l'Ars amandi d'Ovide ; un manuscrit de 1276 nous
a conservé 3 versifications allégoriques dues à un clerc (dont

1
l'Arbre d'amour, avec illustrations picturales ) . On peut dater
approximativement de la seconde moitié du siècle une complainte
D'amour et de jalousie ( en octosyllabes , avec insertion de pièces
lyriques ), un Dit de la Rose , un joli Dit de la folle et de la sage ( éloge
de la fidélité) et les 4 compositions du Normand Hugues l'Arche
vêque ( Dit de la puissance d'amour, Conte de la mort de largesse,
Dit de largesse, allégoriques ; et le fabliau de la Dent, mêlant à
l'anecdote comique une plainte sur la décadence de la courtoisie ).
Le type traditionnel du débat du clerc et du chevalier ( 352) est
plaisamment repris , au milieu du siècle , par deux ouvres anglo
normandes qui dépendent de Florence et Blancheflor ( 395) :
Melior et Idoine et Blancheflor et Florence.

496. D'autres ouvrages , peut- être plus représentatifs , mettent


l'accent sur les vertus de « prudhommie » ( 206 ), soit du point de
vue des bienséances ( Urbain le Courtois ou Ditié d'Urbain ; Vilain
n'en goûte ; seconde moitié du siècle ) , soit en insistant sur les
tâches du chevalier (Dit des planètes , et mise en prose de l'Ordre
de chevalerie ( 395 ) ; même époque ) , soit de façon plus moralisante,
comme les Enseignements de l'Anglonormand à Trebor » (ana
gramme de Robert) de Ho ( avant 1267 ; mais peut-être d'un
demi- siècle antérieur ) , ou le très répandu Doctrinal Sauvage (troi
sième quart du siècle ) par un trouvère picard et dont les manus
crits furent souvent pourvus d'interpolations et de commentaires .
Sur les devoirs des princes , nous avons , outre le Somnium Pha
raonis du Cistercien Jean de Limoges ( vers 1250 ), les beaux
Enseignements dictés par Louis IX pour son fils ainé peu
avant 1270 : le texte , qui fut traduit en latin , puis retraduit en
français , puis abrégé , nous en est parvenu en versions assez diver
gentes , dont plusieurs incorporées aux chroniques de Godefroi
de Beaulieu ( 488 ), de Saint-Denys (488 ), de Joinville (522).
On peut rattacher à cette veine l'ouvre du ménestrel de la
comtesse de Flandre , Baudouin de Condé ( env . 1250-80), auteur,
extrêmement célèbre de son temps, d'une vingtaine de dits sati
riques ou moraux ; l'un deux , Les trois morts et les trois vifs (ren
contre de trois jeunes cavaliers et de trois cadavres ) se rattache
( 498) LE TRIOMPHE DU DIDACTISME 271

à une tradition dont les plus anciens documents datent de 1280


environ ( on possède plusieurs versions de ce dit dès la fin du siècle )
et proviennent peut- être d'un thème pictural, pourvu de brèves
légendes commentatives qui furent développées en poème indé
pendant .

497. Nous possédons plusieurs textes sur la chasse , comme


les deux traités que Daniel de Crémone adapta de l'arabe en
français, en 1249 , pour Enzio , fils de Frédéric II, ou le dit de la
Chasse du cerf ( seconde moitié du siècle ) . Une série de dits des
criptifs ou panegyriques, après 1250 , ont pour objet divers corps
de métiers : bouchers , boulangers, changeurs, cordiers, cordon
niers, forgerons, marchands , peintres, tisserands ; l'un énumère
des instruments ménagers, un autre les outils du paysan ; le Dil
des taboureurs dénigre les bonnes gens amateurs de musique
bruyante et de chansons vulgaires . Parallèlement , les documents
juridiques en français se multiplient , témoignant d'un certain
besoin de stabilité politique et sociale : Étienne Boileau rédige,
en 1268-71, pour la prévôté de Paris , les statuts des corporations
de la ville ; diverses « coutumes » locales sont mises par écrit
( les a coutumiers ») après 1240 , comme celle de Normandie , et
celle d'Anjou dont une rédaction amplifiée et complétée par des
ordonnances royales est connue sous le nom d'Établissements de
saint Louis (en 1273 ) . Les Assises de Jérusalem , compilation de
coutumes a franques » d'Orient, faite à Chypre avant 1266 , repose
sur des essais antérieurs , dont l'un de Philippe de Novare ( 489 ) .
Divers textes s'appliquent aux droits canon ou romain , comme
le Livre de Justice et de plaid ( à Orléans , vers 1260 ) ; d'autres
relèvent de la jurisprudence , comme les Conseils de Pierre de
Fontaines (entre 1253 et 89 ) ou le Miroir des justices de l'évêque
anglais Britton, en 1269-75 .

3. Littérature pieuse

498. Les manuscrits de la seconde moitié du siècle nous ont


conservé d'innombrables opuscules dévots, sans grand intérêt
littéraire, surtout lorsqu'ils sont rédigés en prose . Il est des thèmes
favoris , parfois plus ou moins liés à une région déterminée : c'est
ainsi que les méditations sur les souffrances du Christ paraissent
surtout fréquentes en Angleterre. Quelques ecclésiastiques , tel
Nicolas de Biard († 1261 ) , composent en latin des collections de
thèmes prédicatoires ; le Dominicain Étienne de Bourbon ( † 1261)
laisse un Traotatus qui est un recueil d'exempla, intéressant pour
272 LE XIIIe S. [499]

l'histoire des contes pieux. Mais la plus grande partie de cette


littérature est en français : sermons ou pseudo-sermons en
prose ou en vers (comme le Sermon des plaies, wallon, en qua
trains d'alexandrins monorimes ; ou un autre, anglo-normand,
d'environ 1250, en sizains de pentasyllabes, finissant par une
vision proche de la future « danse macabre »). Le De contemptu
mundi d'Innocent III est adapté en prose française. Les textes
consacrés à la Vierge sont souvent inspirés par la liturgie ; ou
bien on recourt aux lopi des joies, des douleurs et des « plaintes
Notre-Dame » (433), parfois sous forme de « débat » : méditations
en prose, ou poèmes, souvent assez beaux. Ainsi, en latin, ceux de
Jean de Howden (f 1275), chapelain de la reine d'Angleterre,
Salutationes, XV gaudia, Laus, Viola, pleins de recherches for
melles maladroites, de jeux symboliques, mais d'un mysticisme
sincère, et auxquels s'ajoutent une Meditatio en hexamètres sur
le saint Esprit et une Philomela (sur la Passion) qui fut, peut
être par l'auteur lui-même, adaptée en anglo-normand. Le clerc
Robert d'Arras laisse une Louange de Notre-Dame (vers 1244) et
des Vers de la mort (en 1266-67). Dans la seconde moitié du siècle,
le Flamand Jacques de Baisieux compose plusieurs dits édifiants
assez ingénieux, dont un Dit des cinq lettres de Marie. Un autre
ensemble de lieux-communs se rattache aux listes traditionnelles
de vices et de vertus et des punitions ou récompenses qui les
attendent. L'expression est le plus souvent allégorique. Ainsi,
dans le Salut d'enfer, le Dit de triacle et de venin, et le Dit de la
vigne de Jean de Douai (seconde moitié du siècle), ou dans le Dit
des sept serpents de Robert de l'Orme (ou de l'Omme), de 1266,
en vers français avec farciture latine (au même Robert est dû
un Miroir de vie et de mort, en vers, de la même date, sorte de
catéchisme théologique).

499. D'autres textes, plus isolés (parmi lesquels quelques


fabliaux édifiants, comme Le vilain qui donna son âme au diable,
adaptation de la légende de Théophile, par Richard Bonnier,
dans la seconde moitié du siècle), se rattachent à des traditions
éparses, presque toutes assez anciennes : le Roman de Prudence
et Mélibée (seconde moitié du siècle), qui fut très répandu, traduit
et compile 3 traités mystiques latins d'Albertano de Brescia.
Un anonyme italien compose à Vérone, en 1251, un poème fran
çais sur l'Antéchrist, auquel sont joints dans le manuscrit une
Vie de sainte Catherine et le poème Roi de miséricorde, peut-être
du même auteur. Alexandre du Pont adapte en français, en 1258, à
Laon, le Mahomet de Gautier de Compiègne (323). Le charmant
[500] LE TRIOMPHE DU DIDACTISME 273

poème de Pleurechante (ou Chantepleure), exhortation à la sagesse


chrétienne, est attesté depuis 1265. Une Bataille de Carême et de
carnage allégorique, en vers, remonte au troisième (ou au qua
trième ?) quart du siècle. On peut dater de sa seconde moitié
un Débat de Synagogue et d'Église et un Jugement de Salomon,
picard. De cette masse anonyme se dégage un auteur apparem
ment important, mais mal connu, de la région picarde : Roi
de Cambrai (« roi » d'un Puy ?) qui laisse, en vers, un Regret
Notre-Dame avant 1250, un Ave Maria, un Dit de la signifiance
de l'A B C (moral et satirique, d'un type depuis longtemps tra
ditionnel), peut-être une Description des ordres religieux, et une
longue Vie de saint Quentin (vers 1270 ?), et que l'on identifie
avec le Huon le Roi, auteur du joli Lai du Vair Palefroi (reposant
sur une fable attribuée à Phèdre), et parfois même avec Huon de
Cambrai, auteur du fabliau de la Male Honte (en 1264 ?), tiré
peut-être d'un conte de Barlaam et de Josaphat (240) : ce fabliau
sera un peu plus tard refait par un certain Guillaume. Si toutes
ces identifications, que certains ont étendues à Huon Piau
cele (472), sont exactes, la carrière féconde de ce Cambrésien se
serait étendue de 1235-40 à 1270-75.

500. L'hagiographie n'est guère, quant à ses sujets, originale.


Une tendance à la cyclisation se marque. Un légendier en prose
est daté de 1244-80 ; un manuscrit de 1268 contient une série de
Vies d'apôtres, en prose. L'œuvre de ce genre la plus considérable
est la Legenda aurea (legenda au sens de lectio) du chroniqueur
gênois Jacques de Varazze, Dominicain (en 1260) : destiné à
fournir aux laïcs une « somme » hagiographique, cet ouvrage en
rattache les éléments à la liturgie, à la Bible et à la théologie, dans
un latin attrayant et aisé, qui cherche à toucher les cœurs ; il fut
bientôt interpolé, accru et défiguré. Un première traduction
française, partielle, fut faite peu après l'original ; on en a inven
torié 9 versions françaises. Les Vies isolées (en général en vers)
sont relativement peu nombreuses : du milieu du siècle, deux
vies de Saint Édouard le confesseur, une de Saint Thomas Becket,
une de Saint Dominique, une de Saint Éleuthère (« Lehire ») par
un poète tournésien adaptant un texte latin du même temps, une
de Sainte Élisabeth, une de Sainte Marguerite ; vers 1267, de
· Saint Thibaut de Provins par Guillaume d'Oye, de Saint Jacques
le Majeur, une légende de Saint Julien l'Hospitalier par Rogier ;
datables de la seconde moitié du siècle, plusieurs poèmes sur
Saint Eustache, et deux récits de la Légende d'Amis et Amile (334,
402), l'un en vers anglo-normands, l'autre en prose française.
P*, A1 A1 1 H0R 18
274 LE XIIIe S. [501]

La Visio Pauli (258) est adaptée plusieurs fois en vers français :


vers le milieu du siècle (?) par l'Anglo-normand Adam de Ross;
dans le troisième quart du siècle par le Templier anglais Henri
d'Arci (auteur aussi d'une légende de l'Antéchrist) ; et dans
quelques textes anonymes (seconde moitié du siècle), dont l'un
s'intitule Les peines d'enfer.
501. Plusieurs collections de Miracles de Nolre-Dame narra
tifs, en vers français, nous sont restés de cette époque : les prin
cipales sont celle de l'Anglo-normand Évrard de Gateley, un
recueil lyonnais (tous deux du milieu du siècle) et les Miracles
de Notre-Dame de Chartres de Jean le Marchand, en 1262, adap
tation d'un texte latin établi par Gilon vers 1240. Les versions
françaises des Vies des Pères sont multiples ; les prototypes en
sont deux traductions en vers, l'une champenoise (après 1241),
l'autre picarde (après 1250). Un petit ouvrage francien du second
tiers du siècle, Chasloiement d'un père à son fils, adapte la Disci
plina clericalis (240) : certains des contes qu'il contient se retrou
vent dans divers fabliaux.

502. Vers le milieu du siècle paraissent quelques compilations


en français reposant sur la Bible, mais fourrées d'éléments his
toriques, didactiques et légendaires, et tendant sans doute à
constituer pour les laïcs une « somme » des connaissances cou
rantes sur l'Ancien (et plus rarement) sur le Nouveau Testaments.
L'histoire de la formation de ces ouvrages est assez obscure.
Beaucoup d'éléments en sont tirés de l'Historia de Pierre le
Mangeur (355). La Bible des sept états du Monde, de Geufroi, ou
Geoffroy, de Paris (1243 ?), en 22.000 octosyllabes, portant
plutôt sur les livres historiques, les complète par de multiples
légendes apocryphes ou hagiographiques, par un dit moral,
Du Cors, et par un poème sur la Passion, de composition anté
rieure, dont nous possédons plusieurs copies ; Jean Malkaraume,
vers 1250, combine, en vers de différents types, des passages
historiques des deux Testaments, avec des interpolations diverses,
dont certaines de caractère romanesque ; il y insère même un
fragment du Roman de Troie ; un inconnu, Roger d'Argenteuil,
compile, dans le dernier tiers du siècle probablement, un recueil
d'extraits bibliques et de légendes allant de la Création à la ruine
de Jérusalem. Les traductions de livres isolés sont peu nom
breuses : Macchabées, après 1250, en 24.000 octosyllabes, par
Gautier de Belleperche, qui n'achève pas son poème, ne pouvant
se résoudre à faire mourir un aussi brave chevalier que Judas
[504] LE TRIOMPHE DU DIDACTISME 275

Macchabée ; Proverbes, avec explications allégoriques, en prose


(milieu du siècle) ; Jonas, en octosyllabes, en 1268 ; Penta
teuque, en prose, avant 1275 (?) ; Apocalypse, en vers anglo
normands (seconde moitié du siècle). Vers la même époque, un
Anglo-normand traduit en vers l'Evangelium Nicodemi.
503. Il nous reste, du milieu du siècle, une épître farcie pour
la fête de saint Jean l'Évangéliste. Un manuscrit établi à Reims
à la même époque nous a conservé un court fragment de jeu
pascal en français, destiné au chant, les Trois Maries ; deux frag
ments nous restent d'un jeu de caractère très archaïque, en
occitan, l'Esposalizi Nostra Dona provenant de la région de
Nîmes-Montpellier, dans le troisième quart du siècle ; enfin,
une Résurrection anglo-normande, de la seconde moitié du
siècle (?), jeu pascal dont le prologue, exposant les détails de la
mise en scène, est un document de grande valeur, attestant les
développements techniques considérables pris par le théâtre ;
d'autres indications scéniques sont insérées dans le dialogue :
on ne sait si elles représentent des interpolations ultérieures ou
si l'œuvre ne fut dès l'origine qu'un mime.
504. Le vaste domaine littéraire où règnent le souci de l'actua
lité, la dévotion, le moralisme satirique, est dominé de très haut
par un écrivain puissant et original, Rutebeuf, dont la carrière
se déroula entre 1245 et 80 à Paris. Besogneux, écrivant souvent
sur commande, Rutebeuf est néanmoins le premier poète qui,
parlant de soi en langue vulgaire, ait eu assez de liberté et de
génie pour le faire de façon directe, sans se plier aux schémas
psychologiques figés des modèles courtois ; c'est un lyrique de
tempérament, tour à tour imprécatoire et souriant, chez qui,
par une harmonie naturelle, le caractère discursif de la poésie
d'alors gêne à peine le monologue intérieur ; il sait donner à ses
amertumes une simplicité ironique et un retentissement objectif
que l'on ne retrouvera plus avant Villon, dont il est comme le
lointain précurseur. Il abandonne entièrement la musique pour
tirer ses effets du seul art verbal ; il est en cela le premier des
grands poètes modernes. Son ardente fermeté sur quelques prin
cipes (gallicanisme, opposition à une sorte de quiétisme et de
cupidité spirituelle qu'il subodore chez les ordres mendiants,
attachement à la politique de Louis IX), et le caractère personnel
de son style, coloré, concret, ému, confèrent à son œuvre une
remarquable unité. Tous ses ouvrages sont en vers, surtout
alexandrins, octosyllabes, mais aussi en tirades d'hexa- et de
pentasyllabes ou d'un type semi-strophique (8a8a4b8b8b4c, etc.).
276 LE XIIIe S. [505]

505. Ses très nombreux poèmes, presque tous en forme de


dit ou de débat, peuvent se ranger en plusieurs groupes. Le plus
personnel est constitué par des pièces telles que la Repentance,
le Mariage Rutebeuf, la Complainle, la Pauvreté Rutebeuf, les deux
Griesche, le Dit de Brichemer, dans lesquelles il évoque avec un
humour pathétique ses écarts de conduite, ses malheurs conju
gaux, sa misère, ses dettes, sa passion du jeu. Le groupe numé
riquement le plus considérable est formé de pièces d'actualité :
poèmes consacrés soit à divers événements des croisades de
Louis IX, à la perte de Constantinople, soit à l'expédition
d'Italie (418) ; ou bien le cycle très passionné, violent, sarcas
tique, illustrant les diverses phases de la « querelle de l'univer
sité » (429) ; ou encore, les dits satiriques sur les ordres mendiants
et certains conflits ecclésiastiques ; enfin, des diatribes comme
la Bataille des vices et des vertus, le Dit d'hypocrisie, les Plaies du
monde, et le beau Dit des Ribauds de Grève, sorte de « chanson
des gueux », d'un très haut et très émouvant relief. On peut
rattacher à ces pièces un Renart le bestourné, violente satire contre
les ordres religieux, dont les allégories sont empruntées aux prin
cipaux types de la littérature de Renart. Le groupe dévot com
porte une Vie de sainte Elisabeth (reine de Hongrie), écrite pour
la fille de Louis IX, et une Vie de sainte Marie l'Égyptienne ;
plusieurs poèmes à la Vierge, sur des thèmes traditionnels, d'un
bel envol lyrique ; un Miracle de Notre-Dame narratif (Le sacris
tain et la femme du chevalier). Un groupe de fabliaux comiques
réunit un Dit de frère Denyse, une Vengeance de Charlot (satire
d'un confrère), et le monologue mimique de l'Herberie, d'une
verve puissante, parodie d'un boniment de charlatan (plus tard,
amplifié en prose par un anonyme). Enfin, nous devons à Rute
beuf le plus ancien Miracle de Notre-Dame dramatique connu,
le Miracle de Théophile, courte dramatisation d'un conte de
Gautier de Coincy (?), sans doute écrit vers 1261 pour une fête
de la Vierge, et qui dut être représenté par une confrérie d'acteurs,
dans une mise en scène complexe, impliquant un fort élément
mimique. L'ensemble de cette œuvre constitue comme une petite
« comédie humaine », où une époque trouve son image à peine
altérée, rendue avec spontanéité par un auteur qui renonce
délibérément à l'art savant et aux recherches absconses, qui, de
goût et de langue, reste attaché au petit peuple parisien et aux
formes les plus communes de la sensibilité d'alors, en dépit de sa
formation cléricale. Néanmoins, Rutebeuf reste isolé et son œuvre
ne sera imitée que dans ses parties les moins personnelles.
[507] LE TRIOMPHE DU DIDACTISME 277

4. Littérature narrative profane


506. La grande veine narrative est tarie. Il en reste des habi
tudes, des techniques. Les aventures antiques sollicitent encore
quelques écrivains de second ordre : vers le milieu du siècle, on
traduit en prose les Héroïdes d'Ovide. Le goût des cycles se tra
duit à la fois par les derniers perfectionnements que l'on apporte
aux gestes existantes et par la composition de manuscrits tels
que le B. N. Fr. 794, du milieu du siècle (qui juxtapose les romans
de Chrétien de Troyes, des romans « antiques » et des compila
tions historiques, comme pour constituer un vaste cycle roma
nesque généalogique), ou le Condé 472, de la seconde moitié du
siècle (combinant des œuvres de Chrétien, des branches de
Renart et une demi-douzaine de romans arthuriens divers en une
sorte de bréviaire de textes à la mode). Thomas de Kent
vers 1250 (?) compile, en 7.000 alexandrins, un Roman de toute
chevalerie donnant une geste complète d'Alexandre. Plusieurs
poèmes en forme de chansons de geste, mal datables (seconde
moitié du siècle, ou même début du xIvº), amplifiant peut-être
à l'origine Beuve de Hamlone (464), constituent une geste de
Doon : Enfances Doon, Doon de Mayence, et leur suite Gaufrey
qui les rattache à la Chevalerie Ogier (464). La geste de Guillaume,
complétée (entre 1205 et 1250) par des Enfances Guillaume,
forme désormais un vaste ensemble, englobant la geste de
Vivien (400) et coiffé de celle de Garin que représentent un Garin
de Monglane, un Renier, de date incertaine (entre 1250 et 1300 ?)
et qui aboutira à la grande Geste de Monglane en alexandrins.
La platitude et la banalité de ces compositions sont l'objet d'une
parodie (wallonne ? second tiers du siècle ?), La prise de Neuville.
Un compilateur anonyme, que les manuscrits nomment Hélie
de Boron (467) tira, avant 1270, du Tristan en prose (467), les
éléments d'un volumineux roman arthurien en prose, Palamède,
apparemment fait de la réunion d'un Méliadus et d'un Guiron
le Courtois. Cet ouvrage fut, vers 1272-74, combiné avec des
parties du Tristan par l'Italien Rusticciano de Pise, et eut sous
cette forme un immense succès en Italie.

507. Parmi les récits échappant au processus de cyclisation,


on relève quelques romans arthuriens en octosyllabes, de type
traditionnel : le meilleur est l'Atre périlleux (vers 1250-60) ; les
autres, comme Melior (milieu du siècle ?), Floriant et Florete
(vers 1260), Claris et Laris (vers 1268), Cristal et Clarie (même
date) sont purement conventionnels. Deux récits latins, peut-être
278 LE XIIIe S. [50s]

exercices scolaires faits, sur la base du Tristan en prose, par un


même auteur, probablement anglais, nous sont restés du milieu
ou de la seconde moitié du siècle : Historia Meriadoci, et De ortu
Waluwanii. Un trouvère du troisième quart du siècle, Robert de
Blois à qui nous devons peut-être 5 chansons d'amour, et qui,
en plusieurs petits traités en vers (Honneur des Dames, Enseigne
ment des princes, Chasloiement des Dames), tente de faire une sorte
de code général de la vie courtoise, laisse un roman arthurien,
Beaudous, ainsi qu'un conte, Floris et Liriopé, où l'on trouve des
traces d'imitation de Cligès (377) et de l'Alda (364).

508. Quelques romans, tout aussi peu originaux, restent hors


cadre : ainsi, le Roman du Comte de Poitiers (vers 1240), reprenant
l'intrigue de la Violette (465) ; le Chevalier à la Corbeille, en octo
syllabes (milieu du siècle), peut-être inspiré par un épisode de
Floire et Blancheflor (380) ;La Belle Hélène en 20.000 alexandrins
(1250-60, ou début du xIve s.), réexploitant le thème de la femme
persécutée. Fouque Fitz Warin, histoire romancée, en prose
anglo-normande, d'un hors-la-loi du début du xIIIe s., repose
peut-être sur un original perdu, en vers, un peu antérieur
(vers 1260, ou un demi-siècle plus tard ?). Le Gilles de Chin, en
octosyllabes, de Gautier le Cordier et Gautier de Tournai
(vers 1250), mêle la légende et l'histoire en une espèce de chro
nique romanesque d'un seigneur flamand ; Jouffroy, en octosyl
labes aussi, d'un style aisé, œuvre d'un homme du monde,
contient quelques souvenirs de la vie de Guillaume IX d'Aqui
taine (314). Le petit Roman de la Poire, d'un certain Thibaut,
dans le second tiers du siècle, imitant Guillaume de Lorris (470),
est une sorte d'art d'aimer allégoriquement romancé.

509. C'est vers la fin de cette période et au début de la sui


vante (entre 1265 et 85-90 sans doute) que se situe l'œuvre de
Jean de Meung. Celui-ci, né à Meung-sur-Loire, vivant à Paris,
esprit curieux, de formation universitaire, mais, semble-t-il, peu
au courant des plus grandes nouveautés philosophiques (il en
reste à l'aristotélisme mitigé du xII° s.), se donne pour tâche de
vulgariser la pensée des anciens sages. Son œuvre principale est
la continuation qu'il donne, vers 1275, en près de 18.000 octo
syllabes, au Roman de la Rose (470) : il en conduit l'intrigue à son
dénouement, mais en en transformant l'esprit. Sa part d'invention
romanesque est presque nulle : il ne fait guère que développer les
indications de Guillaume de Lorris. Exempt de préjugés, scep
tique, froid jusqu'au cynisme, il glose une ombre de récit par des
[510] LE TRIOMPHE DU DIDACTISME 279

considérations philosophiques empruntées à la tradition des « états


du monde », d'André le Chapelain (395), d'Alain de Lille (349), de
Jean de Hanville (387), voire de Roger Bacon (482), de Guil
laume de Saint-Amour (492), et d'Abélard dont il cite les Lettres
à Héloïse (320) : sous l'œil d'un Dieu réservé aux théologiens,
Nature (qui devient le personnage central) s'offre aux hommes
et les appelle à s'affranchir des superstitions sociales ; Raison,
second principe primordial, fruit de tout le mouvement aver
roïste, détourne l'amant du « service » d'Amour au nom de
l'instinct ;reprenant les lieux-communs du temps, Vénus dénonce
à la femme l'illusion de la chasteté. Représentant typique d'une
bourgeoisie qui essaie de se constituer une notion nouvelle du
monde, à l'époque même où la politique royale change de carac
tère (419), Jean de Meung, avec une sorte de zèle apostolique,
s'attaque aux fondements de l'éthique courtoise : le respect
mondain de la femme et celui de l'aristocratie du sang. Malgré
ce qu'elle a de compilatoire et de désordonné, cette œuvre
énorme, mais âpre, énergique, et d'un robuste optimisme, présente
une indéniable valeur littéraire, par son relief, sa couleur et son
outrance même. Elle sera accueillie avec admiration ou répro
bation, comme un chef-d'œuvre qu'on ne séparera plus de celui
de Guillaume de Lorris. Les autres ouvrages de Jean de Meung
comportent, outre un remarquable Testament, d'attribution dou
teuse (« états du monde », de ton acerbe), diverses traductions :
du De re militari de Végèce (Art de chevalerie) ; de la Consolatio
de Boèce ; de l'Historia Calamitatum d'Abélard (320) ; des Ami
citiae spirituales d'Aelred (perdue). L'ensemble implique une
extraordinaire unité de pensée et d'intention.

510. Les dits et fabliaux comiques prolongent la tradition


sans innover. Une quinzaine d'entre eux peuvent être datés
d'environ le milieu du siècle, et 30 à 40 de la seconde moitié. Cer
tains forment de véritables familles, comme le Dit du sacristain,
du Normand Jean le Chapelain, et le Moine sacristain, qui repren
nent le sujet du Moine (472). Des anecdotes burlesques mettent,
comme naguère, en scène des prêtres paillards ou cupides, des
femmes infidèles, des maris jaloux (Le prêtre et les deux ribauds ;
Le prêtre et Alison, d'un certain Guillaume le Normand; La femme
qui conquit son baron) ; on rime des histoires de ripailles (Les
trois aveugles de Compiègne, de Cortebarbe) ; on exploite des
jeux de mots (La vieille qui oint la paume) ; les pièces plus ou
moins obscènes sont nombreuses (Les braies au cordelier; Jouglet,
de Colin Malet ; Le valet aux douze femmes). On relève 3 mono
280 LE XIIIe S. [511]

logues dramatiques en vers : Le garçon et l'aveugle, fait à Tournai


en 1266 ou 77, historiette d'un goût douteux, peut-être inspirée
du Babio (366), et où l'on a voulu voir un dialogue destiné à la
scène ; De la goute en l'aine, imité du Dit de l'herberie (505), de la
seconde moitié du siècle ; et Les deux bourdeurs ribauds, sorte
de débat injurieux entre jongleurs, dû peut-être à deux auteurs
(même époque). Un jongleur hennuyer, Gautier le Leu, dont la
carrière dut s'étendre sur tout le second tiers du siècle, nous a
laissé une douzaine de fabliaux de ton très divers, allant du conte
édifiant à la plaisanterie obscène. Un roman comique de
3.000 octosyllabes, Trubert, de Douin de Lavesnes, sans doute
incomplet (histoire de faux niais) est de date incertaine : milieu
du xIIIe s., ou encore du xII° ? La fable animale est représentée
par une traduction en prose de 65 récits tirés des Parabolae
d'Eudes de Cherington (396), dans la seconde moitié du siècle.

5. Littérature lyrique profane


511. Deux intéressants morceaux lyriques anonymes bilingues
nous sont restés de cette époque : une pastourelle, où le latin et
l'anglo-normand alternent par moitié de vers (seconde moitié
du siècle), et un épithalame juif dont les strophes sont constituées
de vers en hébreu sur les rimes a et en français sur les rimes
b (milieu du siècle). Les trouvères de tradition courtoise se
groupent presque exclusivement dans le Nord, autour d'Arras,
Amiens, Lille et la cour de Brabant : la plupart sont en relations
mutuelles et l'œuvre de beaucoup d'entre eux est malaisément
inventoriable. Il s'agit d'un vaste mouvement d'ensemble, au
sein duquel se dégagent une demi-douzaine de plus fortes per
sonnalités.

512.Le cercle d'Arras gravite autour du Puy (443) : le Prince


en est, après 1244, le riche marchand Jean Bretel (f 1272) dont il
nous reste une dizaine de chansons. Le grand homme, entre 1260
et 75, y est Adam de La Halle, dit le Bossu, poète lettré et musi
cien de talent, Arrageois de naissance qui, après 1275-80, suit
en Italie Robert d'Artois et se fixe à la cour de Charles d'Anjou.
Il meurt vers 1286-87. Les inspirations les plus diverses se ren
contrent dans son œuvre, mais y sont polarisées par des éléments
tirés de la tradition lyrique courtoise, dont Adam est le dernier
représentant valable. Il nous reste de lui une vingtaine de jeux
partis, une trentaine de chansons d'amour (deux à la Vierge),
presque toutes du type le plus conventionnel malgré la fraîcheur
[513] LE TRIOMPHE DU DIDACTISME 281

du style et la grande variété des mètres. Plus intéressants sont


ses rondeaux (le meilleur de son œuvre lyrique) et ses motets :
l'appareil verbal en est en partie sacrifié à la mélodie (427), mais
celle-ci offre le plus haut intérêt ; premier trouvère qui soit en
même temps « déchanteur » (427), Adam est l'un des principaux
musiciens du siècle ; c'est avec lui que l'harmonie comme telle
s'introduit dans la pratique du contre-point ; il généralise l'usage
du « motet enté » (443). De 3 poèmes en strophes d'Hélinand,
deux (Vers de la mort et Dit d'Amour) ne font que reprendre élé
gamment des lieux-communs, tandis que le troisième, un Congé
satirique composé, en 1262, pour un départ en exil, exploite avec
verve une tradition créée par Jean Bodel (399) ; de la même année
date un texte qui, dans l'état de nos documents, semble une créa
tion originale : le Jeu de la Feuillée, sorte de comédie-revue, sans
doute représentée pour le Puy, succession complexe de scènes
sans grand lien mutuel, tour à tour satiriques, burlesques, féeri
ques, d'une extrême vivacité de ton et farcies de refrains chantés.
De son époque napolitaine, Adam nous a laissé un fragment de
chanson de geste dont le héros est Charles d'Anjou, Le roi de
Sicile, peut-être simple brouillon d'une œuvre abandonnée ; et
une exquise dramatisation des thèmes de pastourelles, le Jeu de
Robin et de Marion : vaine tentative de séduction, danses, repas
sur l'herbe, avec 14 intermèdes musicaux (chansons, dont plu
sieurs alors à la mode, fragments de pastourelles, un chœur ;
un vers d'Audigier (367), noté avec sa mélodie, document pré
cieux mais mal interprétable sur la musique des chansons
de geste). Lors d'une reprise, à Arras, en 1288, de Robin et Marion,
on y joignit un Jeu du pèlerin, prologue dialogué, attestant la
gloire dont jouissait Adam. L'ensemble de cette œuvre trouve sa
valeur dans ses aspects novateurs, annonçant la prochaine émer
gence d'un art nouveau.

513. Auprès d'Adam, la foule des trouvères artésiens et


picards apparaît des plus monotones. L'Arrageois Baude Fastoul
se signale par son Congé, écrit vers 1270 quand la lèpre oblige le
poète à l'exil. Entre 1250 et 70-80, les noms les plus éminents
d'Arras sont ceux d'Andrieu Contredit, Andrieu Douche, Robert
du Castel, Colart le Changeur, Jacques et Guillaume le Vinier,
Jean de Grieviler, l'échevin Robert de la Pierre, le châtelain
Hugues, auprès desquels on distingue, à une date plus incertaine
(seconde moitié du siècle), les Picards Jean de Neuville, Adam
de Givenchi, Gaidifer, Jean de Renti, Perrequin de La Coupelle,
Guillaume le Peigneur d'Amiens, auteur de rondeaux et d'un
282 LE X IIIe S. [514]

Dit d'amour, Wasteblé, Jacques de Cambrai, grand « contre


facteur » de mélodies antérieures, Jacques du Hesdin, Jackemin
de Laventie.

514. Le duc Henri III de Brabant est un mécène, lui-même


poète, à la cour de qui l'on rencontre, dans le troisième quart
du siècle, des trouvères mineurs comme Thomas Érié ou Colart
le Bouteiller (en rapports avec le Puy d'Arras), mais aussi de
plus originaux, tels Guilebert de Berneville (1255-80), grand
parodiste, dont nous possédons 33 chansons, et Perrin d'Angi
court. Le cercle de Lille est partiellement mêlé à cette cour ; on
y compte, à la même époque, Henri Amion, Pierre le Borgne, et
le charmant Jacques de Cysoing. Matthieu de Gand (vers 1250
70 ?) qui fut en relations avec les mêmes cercles est parfois
confondu avec son homonyme arrageois (?) Matthieu le Juif
(même temps ou un peu plus tôt ?) : les deux œuvres sont mal
dissociables ; on y trouve, en particulier, une chanson où alter
nent les protestations d'amour passionnées et les invectives anti
féministes, et qui pourrait être une adaptation d'un texte occitan
d'Albert de Sisteron.

515. A côté d'une « duchesse de Lorraine » dont le nom ne nous


est pas parvenu et dont la personnalité même pourrait être fictive,
apparaît dans l'Est de la France, dans le troisième quart du siècle,
un petit groupe de trouvères de second ordre, mal identifiables,
dont le comte Thibaut de Bar. En Champagne, on relève, dans la
seconde moitié du siècle, quelques noms comme ceux d'Eustache
le Peintre, Geoffroi de Châtillon, Jean de Louvois, Jacques
d'Autun ; dans l'Ile-de-France, un petit nombre de poètes dont
nous ne connaissons guère que le nom (Thibaut de Nangis, Raoul
de Beauvais).

516. En Occitanie, on rencontre, après 1250 (signe des temps !)


un troubadour toulousain, Guiraut d'Espagne, qui s'essaie, dans
un médiocre poème, à une langue mixte où les éléments français
dominent. Pour le reste, la seconde moitié du siècle marque chez
les troubadours un recul définitif des inspirations politiques et
satiriques : le Languedocien Bernart de Rouvenac (vers 1240-74)
en est l'un des derniers représentants. En Italie, qui dès lors est
la terre de refuge de la poésie courtoise occitane, le Vénitien
Bartolomeo Zorzi (1266-90), les Gênois Bonifaci Calvo (1250-66)
et Lanfranco Cigala (attesté entre 1235 et 1275) sont de banals
imitateurs.
CHAPITRE V

VERS UN STYLE NOUVEAU


(ENVIRON 1275-1315)

517. En dépit de l'imprécision qui règne dans la datation d'un


grand nombre de textes littéraires mineurs, il n'est pas arbitraire
de pratiquer une coupure chronologique vers 1270-75-80. Ces
années correspondent à un changement profond dans la vie poli
tique du royaume (419) ; dès la mort de Louis IX, il semble qu'un
ressort se soit brisé; dans l'ordre culturel et social, la grande veine
anti-idéaliste, anti-chevaleresque, anti-courtoise s'est déchaînée,
et c'est à elle que profitent l'affinement du sens critique, et le
goût du didactisme qui triomphe dans les belles-lettres. La
condamnation de 1277 (430) est lourde de signification générale :
le grand rêve d'une synthèse scolastique est ruiné. On tentera
plusieurs fois de le ranimer, mais en vain. Néanmoins, l'origi
nalité, la créativité les plus fortes se manifestent dans les genres
littéraires contribuant à approfondir discursivement la connais
sance que l'homme a de lui-même et du monde (histoire, « ensei
gnements » divers, satire, etc.) plutôt que dans la littérature
dévote ou de pur divertissement : cette dernière, à travers les
résumés, les amplifications, les mises en prose, les cyclisations
d'œuvres antérieures, se borne à inventorier ses propres tradi
tions, sans qu'aucun élément nouveau s'y discerne encore. Chez
les derniers auteurs (romanciers, poètes, ou didacticiens) qui font
profession de la cultiver, la « courtoisie » s'oriente vers ce qu'elle
sera aux xIve et xve s. : un jeu subtil d'idées et de sentiments
raffinés, antithétiquement opposés à la vie courante, un culte
égocentrique des nuances les plus subjectives de l'admiration ou
de la douleur amoureuses, une étiquette plus qu'une harmonie
intérieure, et qui ne maintient, de la rhétorique troubadou
resque, que quelques topi de valeur affective. La poésie latine
a vécu (436) : les langues vulgaires ont tout emporté. C'est alors
284 LE XIIIe S. [518]

qu'apparaissent dans nos documents les premiers textes litur


giques ou semi-liturgiques juifs en français, sans doute destinés
au chant synagogal, spécialement pour la fête de l'an nouveau.

l. La connaissance de l'homme et du monde

518. La condamnation de 1277 provoque, chez certains pen


seurs, une réaction anti-aristotélicienne, impliquant du reste
une confusion entre Aristote et Averroès (216) : ainsi, chez Gérard
de Bologne (+ 1317), maîre à Paris. Pourtant, la vieille querelle
de l'aristotélisme tend à se centrer sur l'œuvre de Thomas
d'Aquin (481) : avec de multiples nuances et réserves, le tho
misme recrute nombre de disciples parmi les Dominicains, comme
Thomas de Sutton, à Oxford (vers 1280-90) ou Hervé Nédellec,
qui deviendra Général de l'Ordre en 1318. La principale per
sonnalité, dans le camp adverse, est le Franciscain écossais Jean
Duns Scot, doctor subtilis, maître à Oxford en 1300, puis en 1302
à Paris d'où il est, comme partisan de Rome, banni par Phi
lippe IV : se servant du même matériel que les thomistes, il
construit, en un style de pensée fort différent, une vaste synthèse
dont l'idée maîtresse est une séparation systématique de la phi
losophie et de la théologie, auxquelles il assigne des rôles épisté
mologiques différents.

519. Jean Bonnet (de Paris ?), docteur en théologie, est


l'auteur d'un Placides et Timeo en prose française (fin du siècle,
ou début du xIve), recension des principaux problèmes philo
sophiques, scientifiques et pédagogiques du temps. Un vulgari
sateur, Pierre de Paris, qui écrivait sous le règne de Philippe IV,
fit une tentative pour intéresser les laïcs à la scolastique : son
œuvre, rédigée en français, est en majeure partie perdue ; il n'en
reste que deux médiocres traductions en prose, pauvrement
glosées, de la Politique d'Aristote, et de Boèce. Matthieu le Vilain
traduit en 1290 les Météores d'Aristote en français ; Henri de
Mondoville, vers 1314, un traité de chirurgie de composition
récente ; en 1286, un Italien de Lucques traduit en occitan le très
vieux traité d'art vétérinaire Mulomedicina Chironis (Ive-ve s.).
Dans l'ordre des arts du langage, on assiste à 3 espèces de tenta
tives : Siger de Courtrai, maître à Paris, propose une nouvelle
grammaire spéculative dans sa Summa modorum significandi ;
Jean d'Antioche traduit, outre les Otia imperialia de Gervais de
Tilbury (448) et les statuts de l'ordre des Hospitaliers (195), la
Rhetorica ad Herennium (7), en 1282, pour le Commandeur des
[521] VERS UN STYLE NOUVEAU 285

Hospitaliers de Chypre ; enfin, à la fin du siècle, les Razos de


trobar de Raimon Vidal (408) sont refaites simultanément (en
occitan) par le Catalan Jaufre de Foixa et, en Italie, par le Pisan
Terramagnino.

520. Tandis que, vers 1300, un anonyme publie en français


une moralisation du chapitre De monstruosis hominibus Orientis
de Thomas de Cantimpré (454), le Vénitien Marco Polo, empri
sonné à Gênes au retour d'un voyage en Tartarie et en Chine,
dicte ses mémoires, en 1299, à Rusticciano (506), son compagnon
de captivité. Ayant séjourné vingt ans en Extrême-Orient,
Marco Polo fournit une relation très dense de ses observations,
des mœurs mongoles et aussi de légendes d'origine diverse rela
tives aux merveilles de l'« Inde ». Sous les enjolivements apportés
par Rusticciano, on sent une forte personnalité, une pensée prag
matique, mais aussi une grandeur spirituelle qui font de ce livre
(dont une seconde version fut dictée, en 1305, à un chevalier
français) l'une des « sommes » du xIII° s. La même époque nous
a laissé nombre de calendriers, opuscules d'astrologie (dont le
Lunaire de Salomon, en vers). Jean de Priorat, de Besançon, (
met, vers 1290, en vers l'Art de chevalerie de Jean de Meung (509) ;
un anonyme dédie à Philippe IV un poème sur l'art tactique.

521. Les compilations d'histoire universelle ne font guère


que recopier médiocrement les ouvrages antérieurs : ainsi le
Chronicon de Geoffroi de Courlon (+ 1294), et celui de Gérard
d'Auvergne (en 1288). En prose française, une chronique allant
jusqu'en 1281 (et continuée aux xIve et xve s.), reposant peut
être sur une compilation, perdue, faite pour Baudouin VI de
Flandre (f 1205), est due à Baudouin d'Avesnes. Un chanoine
artésien, Guiart des Moulins, écrit, entre 1291 et 95, afin de
fournir au grand public un ouvrage plus accessible que la Bible
de Paris (456), sa Bible historial, sorte d' « histoire sainte », sur
la base de l'Historia de Pierre le Mangeur (355), qu'elle fourre
d'extraits bibliques abondants : au cours des réfections succes
sives de cet ouvrage (une en Angleterre dès 1312), ces extraits
se multiplièrent au point que le texte presque entier de la Bible
de Paris fut interpolé dans ce cadre. Ainsi complété, ce livre
jouera un grand rôle jusqu'au xvI° s. L'atelier historiographique
de saint Denys (488) est alors animé par le moine Guillaume de
Nangis, qui, à côté de la collation de l'Historia regum (390, 488),
s'occupe de deux autres travaux : il écrit, en latin puis en français
une Chronique abrégée (de 845 à 1300), et des Gesta Ludovici IX.
286 LE XIIIe S. [522]

Jean de Prunay (fin du siècle) adapte en prose les Gesta de


Guillaume le Breton (460). Une courte Chronique de saint
Magloire, en vers, adopte le vieux cadre des annales pour traiter
des années 1214-96. La Branche des royaux lignages, de l'Orléa
nais Guillaume Guiart, de près de 22.000 vers à rime bisylla
bique, en 1306, s'étend surtout sur la guerre de Flandre (419),
et témoigne d'un esprit réaliste, facilement trivial, typique à bien
des égards.
522. L'œuvre du Champenois Jean de Joinville a un tout
autre caractère : l'auteur appartient à la génération de Louis IX,
dont il fut un familier ; tandis que son Credo (commentaire en
prose de la prière de ce nom), œuvre de jeunesse, date de 1250-51
(mais fut refait en 1288), il était octogénaire quand il écrivit
sa Vie de saint Louis, en 1309. Ce livre tient des mémoires et de
l'hagiographie à la fois ; mal composé, portant des marques évi
dentes de sénilité, il charme néanmoins par son ton familier,
amical, ému, sa loyauté, l'attachement candide dont il témoigne
aux vertus chevaleresques; les anecdotes tirées de souvenirs per
sonnels s'y mêlent à des narrations plus suivies, peut-être faites
sur des notes prises durant la croisade. Peu sûr, parfois puéril,
il est souvent admirable de couleur, de pittoresque, d'abondance
naturelle et de vie.

523. En Angleterre, on relève, entre 1272 et 1312 environ,


5 chroniques nationales en prose, uniformément intitulées Brut,
dépourvues d'intérêt, et formant apparemment 3 familles qui
auront des prolongements jusqu'à la fin du xIve s. L'Historia
regum de Barthélemy de Cotton (jusqu'en 1298) est originale
depuis l'année 1264. Les deux derniers historiens anglais dignes
de ce nom qui écrivent en français sont Pierre de Langtoft, dans
sa Chronique (10.000 vers ; au début du xIve s.) et Jean de
Cantorbéry, dans sa Polystorie en prose (après 1313). Désormais,
quand les rois d'Angleterre voudront avoir recours à des histo
riographes de langue française, ils les feront venir du continent.
524. Les chroniques latines locales, que l'on poursuit çà et là
(à Limoges, à Saint-Étienne-de-Caen, à Sainte-Catherine-de
Rouen) demeurent en marge de toute littérature. Sur les événe
ments d'Orient, on possède : un récit en prose française, par Jean
de Vilers, de la prise d'Acre en 1291 ; une compilation latine,
Gesta gloriosa Francorum (de 1202 à 1311) ; et la compilation
française dite Geste des Chyprois (début du xIve). Un prince
arménien devenu moine, Hayton, dicte, en 1307, en prose fran
[526] VERS UN STYLE NOUVEAU 287

çaise, sa Fleur des histoires d'Orient, semi-merveilleuse et utilisant


Marco-Polo (520). C'est encore en prose française, que, en Italie,
Martino di Canale compose après 1275 sa Chronique des Vénitiens,
et un anonyme, vers 1305-14, une traduction d'Eutrope, pour
un comte calabrais, tandis qu'un Italien du Sud donne une mau
vaise traduction de l'Historia d'Aimé du Mont-Cassin (305),
vers 1305-10.

525. Deux auteurs font un effort méritoire pour tirer un ins


trument d'analyse morale de la vieille tradition des « états » et
« miroirs du monde ». Le Dominicain orléanais Laurent, confes
seur de Philippe III, lui dédie, en 1279, sa Somme le Roi, en prose,
sorte de manuel d'instruction éthique, dont la vogue fut immense
(traductions étrangères ; plus de 100 manuscrits) et dont l'ori
gine est mal connue : peut-être Laurent résume-t-il en partie un
Miroir du monde anonyme, de peu antérieur (?). Le seigneur
picard Jean de Journi écrit à Chypre, en 1288, sa Dîme de péni
tence sur le modèle du Besant de Dieu (457). Le Franciscain
Durand de Champagne, confesseur de la reine de France,
compose, vers 1300, en latin, pour le roi, un traité de casuistique
et, pour la reine, un Speculum dominarum qui en est une sorte
d'adaptation mondaine, aussitôt traduite en français (Miroir des
Dames) : le succès en fut grand dans les cours jusqu'au xve s.
William de Wadington est l'auteur (ou simplement le copiste ?)
d'un Manuel des péchés anglonormand (env. 1300), farci de
légendes hagiographiques, de récits de visions, et utilisant les
Vies des Pères. Un traité anonyme en prose française, de la fin
du siècle, utilise Sénèque en faisant dialoguer Sensus et Ralio au
sujet du hasard et du malheur. L'un des traités de Ramon
Lull (430), dont l'œuvre, immense et encore mal inventoriée,
comporte des textes latins et catalans (il est le premier à utiliser
littérairement cette langue), fut traduit en français du vivant
de son auteur (début du xIve s.) : Le livre du gentil et des
trois sages, conversation polémique entre un Incroyant, un Juif,
un Chrétien et un Musulman, sorte de théodicée populaire.

526. La tension qui s'accroît, après 1280-85, entre Rome et


la dynastie capétienne se traduit dans deux ouvrages de phi
losophie politique : le De potestale regia et papali de Jean de
Paris (f 1306), fortement gallican ; et le De regimine principum
de Gilles de Rome, de tendance opposée, qui fut traduit en prose
française, avant 1288, par le chanoine de Liége Henri de Gauchy.
Dans le domaine du droit proprement dit, on rencontre dans les
288 LE XIIIe S. [527]

milieux universitaires d'expression latine, à côté de canonistes


comme Guillaume Durand, des experts du droit romain, comme
Eudes de Sens à Paris, Pierre-Jacques d'Aurillac à Montpellier,
Pierre de Belleperche à Toulouse. Le Normand Richard Annebaut
traduit, en vers français, les Institutes, en 1280. Le légiste nor
mand Pierre Dubois, apologiste de l'espèce de nationalisme qui
se fait jour alors, publie, en 1306, un curieux De recuperatione
Terrae Sanctae, programme de politique européenne à la fois
utopique et grandiose, destiné à résoudre le problème de la croi
sade qui préoccupait encore les cours royales. De nouvelles cou
tumes locales sont rédigées (Amiens, Artois, Lille) : Guillaume
Chapu met en vers, en 1280, celle de Normandie.

527. Si l'on excepte quelques rimailleries sans valeur (comme


la Fleur d'Amour, débat du cœur et du corps, fin du siècle), un
certain effort de renouvellement se marque dans la littérature
didactique sur l'amour. Ou bien l'on revient à la scolastique
d'André le Chapelain (395), que traduit en vers, en 1290, Drouart
la Vache, et qu'utilisent le traducteur des Remedia Amoris
d'Ovide (fin du siècle) et Le livre d'Énanchet, franco-italien (ou
français copié en Italie), de 1285, du type des « enseignements
d'un père à son fils ». Ou bien l'on adapte, en le modernisant,
l'Ars Amandi d'Ovide, comme Guiart dans son Art d'amour en
quatrains d'alexandrins (fin du siècle). Ou encore, comme l'auteur
de Gilotte et Jeanne (en Angleterre, en 1296), ou Maheu le Porier
dans sa Cour d'Amour, illustrée de citations lyriques (fin du
siècle-début du xIve), on conclut en faveur du mariage une
discussion sur un lieu-commun courtois. Un peu à part, et beau
coup plus artiste, Nicole de Margival, auteur d'un Dit des trois
morts et des trois vifs (496), disciple d'Adam de La Halle (512),
laisse un Art d'aimer en vers dans le style du Roman de la rose,
le Dit de la panthère d'amour (vers 1295), fourré d'un nombre
important de pièces lyriques. Un autre Nicole, de la même époque
probablement, laisse un Ordre d'amour en octosyllabes, règle
courtoise et parodique d'une sorte d'abbaye de Thélème. Le cas
de Matfré Ermengau (f 1322), Franciscain de Béziers, à la fin du
siècle, est caractéristique du revirement occitanien (444) : son
Breviari d'amor, de 30.000 octosyllabes, est une informe compi
lation encyclopédique et morale qui présente, à grand renfort de
citations de troubadours, un idéal d'amour pur, éthéré, et ver
tueux. En marge de cette littérature on trouve quelques opus
cules intéressant la vie mondaine, « contenances de table », règles
du jeu d'échec, souvent laborieusement versifiés.
[528] VERS UN STYLE NOUVEAU 289

2. Société et critique sociale


528. La vogue des poèmes d'actualité (491), tenant d'une
sorte de goût gazettier ou journalistique, se prolonge sous le
règne de Philippe III ; outre le poème occitan sur la guerre de
Navarre, écrit en 1277 par Guilhem Anelier, de Toulouse, nous
possédons une sorte de cycle sur la disgrâce de Pierre de La Brosse,
favori du roi, pendu en 1278 : une complainte ; plusieurs dits,
dont l'un peut-être de Jean Monniot (540) ; un somnium latin ;
et une sorte de farce ou de revue dramatique, le Jeu de Pierre de
La Brosse. Le volume de cette littérature s'accroît sous le règne
de Philippe IV (419), dont la propagande, non moins que celle
de ses adversaires, suscite une série de pamphlets en forme de
dits, tels que le Dit de vérité, de 1295 (contre le roi), l'épître en vers
de Guillot Fusée, de la même année (sur les scandales de la cour),
le Dit du pape, du roi et des monnaies (dirigé à la fois contre Rome
et contre Paris) ; à partir de 1297, la guerre de Flandre est l'objet
de plusieurs poèmes. Les événements les plus divers sont ainsi
traités, de façon tantôt satirique tantôt pathétique : ainsi, le Dit
du droit contre le tort, sur une intervention du pape en Flandre
(avant 1285) ; une Complainte sur un évêque de Cambrai,
vers 1285 ; un dit burlesque sur une querelle entre ordres reli
gieux, en 1311. Un mouvement analogue se marque en Angleterre
durant les mêmes années : à part des factums en anglais, une
demi-douzaine de dits en français sur la politique royale ; poème
bilingue (latin et français) d'un moine normand de Silly, contre
Édouard Ier (vers 1290) ; dits sur la trahison de Thomas de
Turbeville, en 1295 ; imitation, en latin, du Pange lingua (79), à
propos de l'exécution de Pierre de Gaveston, favori d'Édouard II,
en 1312. La guerre d'Écosse est l'objet de deux poèmes latins
(l'un en strophes lyriques, pour la victoire anglaise de 1298 ;
l'autre sur la victoire écossaise de 1313), et d'un récit de type
héraldique, en vers anglo-normands, de 1303. Vers 1315, un
poème en forme de brève chanson de geste, les Vœux de l'éper
vier, qui semble d'origine messine et que l'on a attribué à Simon
de Marville, plagie les Vœux du paon (543) pour chanter les
guerres italiennes de l'empereur Henri VII. Une pièce d'un assez
grand intérêt pour l'histoire littéraire est l'élégie dite « de Troyes »,
composée peu après 1288, dans une communauté juive, à propos
de l'exécution de 13 Israélites de Troyes brûlés par l'Inquisition :
sans doute traduction d'un poème (liturgique ?) hébreu, écrite
en français, elle est notée en caractères hébraïques ; elle compte
P, ZUMTHOR 19
290 LE XIIIe S. [529]

17 quatrains monorimes, dont les vers de longueur irrégulière


doivent être calqués sur ceux de l'original.

529. Un certain nombre de dits pittoresques mettent, parfois


agréablement, en relief tel ou tel aspect du monde contemporain,
surtout de la ville de Paris, qui tend à devenir le centre de la vie
nationale. Ainsi, de la fin du siècle ou du début du xIve, le Dit
des rues de Paris (énumérant 310 noms de rues) de Guillot, le Dil
des cris de Paris (les cris des marchands ambulants) de Guillaume
de Villeneuve, et le fantaisiste Tournois des dames de Paris, de
Pierre Gencien, plus ou moins imité d'Huon d'Oisy (395). Le jon
gleur ou ménestrel hennuyer Jacques Bretel rime, en 1285, son
Tournois de Chauvency, sorte de compte rendu journalistique
d'une fête seigneuriale, citant avec admiration quelques cham
pions sportifs de l'époque, et insérant dans son récit des fragments
de pièces lyriques. Un dit Du denier et de la brebis (fin du siècle)
se demande ironiquement s'il vaut mieux, pour un jongleur, être
payé en espèces ou en nature. Sept des collections de proverbes
citées par Morawski datent de cette époque : deux contiennent
des éléments latins mêlés aux français.

530. Dans la masse de la littérature satirique, parodique et


burlesque, les types d'expression dits « credo » et « patenôtre »
(profession de foi ironique, en vers, caractérisant tel personnage,
tel phénomène) prennent une certaine place. Il nous en reste
toute une série de la fin du xIIIe s. et du début du xIve (credo
ou patenôtre « à l'usurier », « aux vilains », « du vin »,
« d'amour », etc.). La veine anti-féministe produit un ouvrage
qui aura un large succès aux xIve et xv° s., le Liber lamenta
tionum de « Matheolus » (Matthieu, de Boulogne-sur-mer),
vers 1290 : l'auteur, clerc canoniquement dégradé pour avoir .
épousé une veuve, mais malheureux avec elle, tire de ses rancunes
une verve que nourrissent des souvenirs de Théophraste, d'Alain
de Lille (349), de Gautier de Coincy (459), de Jean de
Meung (509) ; très répandu, ce livre touffu se vit abrégé, imité,
découpé, puis traduit en français (en 1370). Divers dits satiriques
sur le même sujet se succèdent à la fin du siècle : Blastenge des
femmes ; Blâme des dames ; un poème sur les vices du mariage,
de 1300-30; le Dit de l'épervier, virulente invective, en strophes
d'Hélinand (l'amour est comparé à la chasse au faucon : topos
d'extension européenne). Quelques auteurs prennent la défense
des femmes : Jean, dans le Dit des dames, ou l'auteur anglo-nor
mand de l'ABC des femmes (début du xIv° s.). Contre les ordres
[532] VERS UN STYLE NOUVEAU 291

religieux, Guy de La Marche rime vers 1300 sa longue Disputatio


latine ; un Anglais, son Ordre de bel aise, au début du xIv° s.

531. Sur les sujets les plus divers, dont certains relèvent
d'une « topique » traditionnelle, nous sont parvenus plusieurs
dits isolés, comme Les XXIII manières de vilain, par un clerc
de Senlis (?) (seconde moitié du siècle), le Dit des aventures, satire
parodique de héros épiques, un Débat du vin et de l'eau, le dit de
Dan denier, sur la toute-puissance de l'argent, le dit de la Queue
de Renart, virulents et burlesques « états du monde » (tous à la
fin du siècle), un dit strophique de Jean le Rigolé sur l'ingrati
tude dont sont payés les grands (début du xIve s.). Un certain
nombre de dits de ce type conservent une certaine tendance
moralisante, sinon même édifiante (Sot le conle, Deux che
valiers, etc.). Le cadre traditionnel des récits sur Renart est
encore utilisé par deux auteurs artésiens ou flamands, qui s'en
servent pour dénoncer avec âpreté l'hypocrisie et la corruption
de leur monde : Renart le Nouvel, de Jacquemart Gielée, en 1288,
moralisation de 10.000 vers, avec insertion de pièces musicales ;
Le couronnement de Renart, de 1295 environ.

532. Un fonctionnaire de la chancellerie royale, Gervais du


Bus, signe, par « engin », une remarquable allégorie satirique en
vers, Fauvel : le héros en est un cheval emblématique (emprunté
à quelque tradition scolaire ou folklorique ?), Fauvel, dont le
nom signifie Flatterie, Avarice, Vilenie, Variété, Envie, Lâcheté
et que tous les ordres de la nation viennent « torcher » à l'envi ;
le règne de Fauvel se traduit par une perturbation des valeurs
spirituelles et naturelles dans l'homme et dans la cité : le mariage
final de Fauvel avec Vaine Gloire annonce l'Antéchrist et la fin
des temps. L'ouvrage se compose de deux parties (écrites en 1310
et 1314), que l'on a attribuées, sans doute à tort, à deux auteurs
différents. L'audace des allusions y est grande, aucune dignité
n'y est épargnée, et une sorte d'âpreté burlesque et scolaire fait
de ce livre un véritable pamphlet politique, de sentiments mitigés
envers le roi. En 1316, Chaillou de Pestain (428) l'interpola de
pièces lyriques françaises et latines (motets et rondeaux en par
ticulier) qui en font une riche anthologie de la chanson satirique
de cette époque. On attribua jadis à François des Rues certaines
de ces interpolations. Un Parisien du nom de Geffroi, ou Godefroi,
qui écrit entre 1310 et 1320, laisse une œuvre pittoresque et assez
abondante, comportant une demi-douzaine de dits politiques,
autant de dits comiques et satiriques (dont le Marlyre de saint
292 LE XIIIe S. [533]

Bacchus, de 1313), et une chronique en vers portant sur les évé


nements de 1300 à 1316, considérés du point de vue de l'opinion
parisienne : on y trouve l'écho des plaintes émises par les sei
gneurs contre un gouvernement de bourgeois et de juristes.

3. La dévotion

533. La littérature dévote présente un double caractère :


tantôt elle prolonge banalement la tradition moralisante des
époques antérieures, tantôt elle témoigne d'un mysticisme de
plus en plus affectif, parfois littérairement fort beau, dont le
type, en latin, est le Liber visionum où le Dominicain Robert
d'Uzès (f 1295) raconte ses dialogues extatiques avec le Christ.
Formellement, on peut distinguer des « enseignements » de toute
espèce, en vers, parfois strophiques, comme l'Enseignement sur
le paradis, le Chastiement des clercs (fin du siècle), le Testament
de Jean Chappuis sur les 7 articles de la foi, ou le poème sur les
Sept choses que Dieu voit (début du xIve s.), plusieurs « débats
du corps et de l'âme » ; une trentaine au moins de dits moraux
ou pieux, comme le Dit du vrai aniel, picard, de 1270-94, inspiré
par la ruine des états francs d'Orient, le Dit du bon ange et du
mauvais, De l'amour de Dieu, le Dit du pré, le Dit du faucon, Le
chevalier de Dieu (tous de la fin du siècle), Honnine, le Songe du
Castel allégorique (début du xIve s.). Un pathétisme eschato
logique et la méditation de la mort se mêlent souvent aux vieux
topi concernant les vices et les vertus. On utilise le cadre de la
parabole, soit originale (Le roi qui racheta le larron, allégorie de
la rédemption; fin du siècle), soit évangélique (La brebis dérobée,
même époque ; La pécheresse, début du xIve s.), ou même de la
fable animale (Dit des quatre rois, avant 1317). Il nous est resté,
des années 1275-1310, plusieurs collections de sermons en prose
française à l'usage des laïcs, et un long sermon en vers (2.400
octosyllabes), Homme quand est de femme né.

534. Les poèmes à la Vierge reprennent avec prédilection le


topos des Joies de Notre-Dame (433) ou des motifs de litanies :
on en possède une longue série de la fin du siècle. Des thèmes et
procédés analogues s'appliquent à Jésus. A la même époque, ou
au début du xIve s., remontent les traductions des séquences
Missus Gabriel (en Angleterre ; le dernier vers de chaque strophe
reste latin), Jesu dulcis memoria (en Angleterre) et Slabat Mater
(dont nous avons 3 versions, en France et en Angleterre, la plus
ancienne de 1303). Les communautés de béguines (198) de la
[536] VERS UN STYLE NOUVEAU 293

fin du xIIIe s. nous ont légué, outre le texte français de leur règle
(Règle des fins amants), plusieurs prières, en octosyllabes ou en
strophes d'Hélinand, d'un mysticisme passionné, et très émouvant
malgré sa rhétorique.

535. Deux psautiers glosés et un sans glose, en prose française,


nous restent de cette époque. Certaines légendes édifiantes, d'ori
gine extra-canonique ou folklorique, déjà anciennes, inspirent
encore les versificateurs : Passion de Judas et Vision de Tondale
(fin du siècle), Vision de saint Paul et Vie de la Vierge (fin du siècle
ou début du xIve), Légende de Pilate (début du xIve) ; on en
traduit de nouvelles : la Création d'Adam, selon Méthodius de
Tyr (fin du siècle), l'Ecloga Theoduli (114) avec gloses (début
du xIve ?). Deux collections au moins de Miracles de Notre
Dame en vers, qui se rangent dans la tradition des Vies des Pères,
sont compilés vers la fin du siècle. A la même époque, un Italien
rime, en vers français, pour une Dame du Canavèse, un récit
de la Passion du Christ. Le Franciscain anglais Nicole Bozon,
qui écrit un français particulièrement corrompu (437), et dont
l'activité littéraire se situe entre 1300 et 1320, laisse, outre divers
dits religieux, moraux, satiriques, drainant toutes les veines
« sérieuses » de l'inspiration d'alors, un recueil de récits édi
fiants, les Contes moralisés (vers 1320), dans la tradition des
exempla : plus de 200 anecdotes, rangées dans l'ordre des matières
morales qu'elles illustrent.

536. Deux jeux dramatiques en dialecte wallon (formant


peut-être unité), savoureuses et naïves adaptations de l'Officium
pastorum et stellae, d'une versification très irrégulière, truffés
de répons latins, sont dus apparemment à des moniales de la
fin du xIIIe s. ou du début du xIv°. C'est de la même époque que
datent vraisemblablement, dans l'état où nous les possédons,
les premiers jeux dramatiques consacrés à la Passion (453). De
plus anciens sans doute (fin du xIII° ?) nous n'avons qu'un
fragment de 87 vers (Fragment de Sion), qui semble avoir fait
partie d'un drame embrassant la Passion et la Résurrection (déve
loppement du Ludus pascalis ?) (453) ; la Passion du Palatinus,
de peu postérieure, originaire de l'Est du domaine français, à
laquelle manque le début, va de l'entrée triomphale à Jérusalem
jusqu'à la Visitatio Sepulcri ; formellement assez grossière, elle
est écrite en vers de divers mètres (plus longs aux passages
solennels) et contient des passages narratifs qui ont fait douter
(à tort ?) qu'elle ait été représentée. Pour le détail de l'action,
294 LE XIIIe S. [537]

elle s'inspire de la Passion des jongleurs (385). Ce genre dra


matique nouveau, destiné à une grande diffusion, aux xIv°
et xve s., dans toute la Chrétienté, est, en France, caractérisé par
le réalisme de ses traits, et son conservatisme à l'égard du récit
évangélique et de la liturgie ; les éléments apocryphes y sont
peu nombreux.

537. Deux manuscrits nous ont conservé des hymnes israé


lites (517) en français, traduits de l'hébreu mais notés en carac
tères hébraïques : l'un, de 1291, contient 3 hymnes (deux pour
la liturgie du nouvel an, un pour la Pâque) ; l'autre (le Fragment
de Heidelberg), deux pour le nouvel an, accompagnés de prières
en prose, et sans doute composés en Lorraine.

538. Le Rémois Nicolas de Hannapes (f 1291) publie une


Biblia Pauperum, recueil d'extraits bibliques (en latin) rangés
alphabétiquement, que l'on a parfois attribués à Jean de
Fidanza (482). Macé de la Charité-sur-Loire adapte en vers, au
début du xIve s., la plus grande partie de la Bible, sans doute en
utilisant Pierre de Riga (384). Tandis que Pierot du Ries achève,
en 1280, les Macchabées de Gautier de Belleperche (502), un ano
nyme retraduit plus brièvement (8.500 vers) le même livre pour
le comte de Flandre, en 1285. Nous possédons encore deux autres
adaptations en vers français, de la fin du siècle : l'une de Job,
l'autre de l'Evangelium Infantiae. La Legenda aurea (500) est
traduite 3 fois en prose au début du xIve s. (une de ces versions
est due à Jean Beleth) ; un recueil occitan du diocèse de Marseille,
le Gardacors de Nostra Dona (fin du xIIIe s.) est une sorte de court
légendier en vers. Diverses Vies de saints en vers (octosyllabes
ou quatrains) et parfois en prose, écrites en France ou en Angle
terre à la fin du xIIIe s. ou au début du xIve, reprennent un maté
riel depuis longtemps déjà connu en français : Sainte Catherine ;
Saint Eustache ; plusieurs Vies de sainte Marguerile, toutes pro
venant plus ou moins directement de Wace (354) ; d'autres sont
consacrées à des personnages plus rarement traités en langue
vulgaire, quelques-unes même adaptent pour la première fois
des Vilae latines : Vies de saint Mathurin, par un prêtre orléa
nais en 1289 ; de Saint Éloi, par le Picard Gerbert de Montreuil,
en 1294 ; de Saint Évroul (fin du siècle ?) ; Miracles de saint
Louis par Guillaume de Saint-Pathus, pour une fille de Louis IX,
après 1298 ; Vie de sainte Dieudonnée, rattachée à la légende de
Jean Chrysostome, vers 1310 ; d'autres sont moins bien datables
(règne de Philippe IV) : Vies des saintes Barbe, Paule, des saints
[540] VERS UN STYLE NOUVEAU 295

Guillaume d'Angleterre, Rémi par Richier, Richard de Chichester.


Un manuscrit anglo-normand (British Museum Cotton Dom. XI),
du début du xIve s., réunit les Vies en octosyllabes de 7 saintes
femmes : Élisabeth, Marthe, Julienne, Lucie, Christine, Agnès,
Agathe ; l'auteur de ce cycle pourrait être Nicole Bozon (535).
En occitan, on possède une Vida de sant Honorat par Raimon
Feraut, vers 1300, l'une des œuvres les plus populaires en Occi
tanie au xIve s. Marguerite d'Oing, prieure d'une chartreuse, près
de Lyon, entre 1280 et 1310, est l'auteur de Medilationes en
latin, d'une Vision, d'épîtres, et d'une originale Vie de sainte
Béatrice en franco-provençal.

4. Divertissements

539. Le dernier tiers du xIIIe s. voit en Occitanie la dernière


génération de troubadours. Le moralisme et la dévotion prennent
une place envahissante ; à côté de chansons lyriques, on rime
des ensenhamens édifiants ou des poèmes équivalant aux dits
français. Les deux personnalités dominantes, le Narbonnais
Guiraut Riquier, surnommé « le dernier de troubadours » et le
Catalan Cerveri, dit de Girona (peut-être identifiable avec
Guilhem de Cervera) font, dans une œuvre très abondante, un
dernier essai pour revitaliser la poésie occitane. Guiraut Riquier,
qui fit carrière à Narbonne, à la cour de Castille, puis dans les
petites seigneuries du Languedoc, marque l'aboutissement des
tendances idéalistes et dévotes sensibles depuis une trentaine
d'années (444). C'est un grand poète, qui se fait une haute idée
de sa mission d'artiste, mais sent qu'il est venu trop tard. Son
œuvre ne compte pas moins de 10.000 vers (chansons, pastou
relles, jeux-partis, épîtres) dont 6.000 d'inspiration religieuse (en
particulier des chansons à la Vierge, les plus réussies du genre).
Cerveri laisse, outre des chansons assez pédantesques, plusieurs
poèmes moraux ou allégoriques. D'autres troubadours de la fin
du siècle annoncent l'académisme et le didactisme qui règneront
chez les poètes occitans après 1300 : le bourgeois de Béziers
Jean Estève (entre 1270 et 89), l'Arlésien Guilhem Olivier
(77 chansons morales), le Marseillais Bertran Carbonel (71 chan
sons morales), le gracieux Folquet de Lunel (chansons, poèmes
à la Vierge, et un Roman de Mundana vida satirique).

540. L'imprécision de beaucoup de datations empêche de se


faire une image exacte du lyrisme français durant cette période.
Néanmoins, l'élargissement du champ d'inspiration et du clavier
296 LE XIIIe S. [54I]

formel est, dans l'ensemble, manifeste. D'une part, bien des


trouvères courtois, dont l'œuvre commence sous Louis IX (513
515), ont dû écrire encore sous Philippe III et même Philippe IV.
Quelques noms se rattachent plus spécialement à ces deux derniers
règnes : ainsi, celui de Guillaume de Béthune, imitateur d'Adam
de La Halle ; de Jean de Bar, fils de Thibaut (515); du Messin
Aubertin des Arevos, ou des Arvols, mal identifié (vers 1275 ?) ;
Jean Monniot de Paris, auteur de pastourelles, d'un Son d'Amour
(vers 1276) et d'un Dit de Forlune satirique, semble être le pre
mier en date d'un petit groupe de trouvères parisiens auquel on
peut joindre Jean de Lescurel (428), et où l'on relève les noms
d'un Gavaron Gazelle, d'un Jeannot (ou Phelipot) Paon, et d'un
moine de Saint-Denys, très mal connus. Les pièces anonymes
conservées par les chansonniers (445) sont assez nombreuses, et
relèvent surtout de genres comme la rotrouenge (285), la pas
tourelle, le salut d'amour (281) ou la « plainte d'amour » (plaintes
de femme abandonnée, d'amant insatisfait).

541. Un double phénomène se manifeste dans cette littéra


ture : d'une part, les pièces non musicales (en strophes ou qua
trains, de toutes espèces) y sont assez nombreuses ; d'autre part,
les formes polyphoniques ont désormais pénétré dans le domaine
d'expression des trouvères : la plupart de ceux-ci écrivent des
rondeaux et des motets. Les pièces lyriques insérées dans la
Panthère d'amour (527) constituent une anthologie des
années 1275-95, où l'on relève les traits suivants : goût de formes
non plus seulement déterminées par leur topi et un style ryth
mique particulier, mais par un schéma rigide définissant, avec
une exactitude minutieuse, le nombre des vers, des strophes,
l'alternance des rimes et le registre affectif ; d'où recul des genres
de tradition troubadouresque, ou leur fixation rigoureuse (la
canso deviendra ainsi le « chant royal », dont le premier exemple
est de 1316; dès la fin du xIIIe s., la ballade (443) compte obliga
toirement 3 strophes, avec refrain sur un vers, et rimes iden
tiques : ces genres, dits « à forme fixe, » se multiplient au xIve s.);
enfin, complexité de la rime, qui devient fréquemment bisylla
bique, ou « équivoquée » (les vers se terminent par une série plus
ou moins longue de syllabes homophones mais formant des mots
différents); jeux tels que vers « rétrogrades » (lisibles de gauche
à droite et de droite à gauche). D'autre part, on constate, çà et
là, depuis 1275 environ, que se propage la mode de pièces lyriques
burlesques, pleines de jeux de mots, d'associations saugrenues
et de non-sens voulus : on les nomme « rêveries » ou « fatrasies »
[544] VERS UN STYLE NOUVEAU 297

(l'une des plus anciennes est la Fatrasie d'Arras, d'avant 1280,


qui compte 54 strophes) ; dues parfois à d'excellents écrivains,
comme Beaumanoir (544), elle ne sont pas très éloignées des
« sottes chansons » (442), d'origine peut-être parodique.

542. A la fin du xIIIe ou au début du xIve s., deux recueils


français de fables animales (Isopet de Chartres et Isopet II de
Paris) adaptent Alexandre Neckham (383), un autre (Isopet de
Lyon) traduit le Romulus Niveleti (383). Lors de la réception
d'Édouard II à Paris, en 1313, on tire des fables de Renart le
sujet d'un mime. Les quelques fabliaux datables du temps de
Philippe IV relèvent des inspirations traditionnelles : édifiantes
(La housse partie, de Bernier, dont le thème, sous forme d'exem
plum, se retrouve un peu partout ; Merlin Merlot) ; comiques
(La bourse pleine de sens, par Jean le Gallois ; Vilain buffet, par
Trubert ; Le héron) ; fantaisistes (L'enfant mis au soleil, adap
tation d'un conte latin). La châtelaine de Saint-Gilles (fin du
siècle), en strophes, fourrée de pièces lyriques, est une sorte de
fabliau-pantomime.

543. Tandis que, en 1290, le prêtre picard Guy de Mori remanie


le Roman de la Rose, et que les Sept Sages sont encore une fois
traduits (en prose), plusieurs épisodes de cette dernière œuvre
sont amplifiés sous forme de nouvelles indépendantes, en prose
(fin du siècle) : Laurin, Marques de Rome, Cassiodorus, Péliar
menus, Kanor, très médiocres. Un Picard traduit, en prose,
vers 1300, le roman latin d'Apollonius (180). Jacques de Lon
guyon introduit, vers 1312-14, dans le cycle d'Alexandre, un
épisode galant et chevaleresque nouveau, les Vœux du Paon
(8.000 alexandrins), qui eut un succès immense et fut. quelques
années plus tard, continué par un certain Brisebarre sous le titre
de Restor du Paon ; il mit à la mode le topos des « neuf preux »
(trois Juifs, trois Païens, trois Chrétiens) qui devint, au xIve
et xv° s., un des lieux-communs de la littérature de cour, et lança
le genre des « vœux sur un oiseau », qui connut quelque succès
en Lorraine pendant une vingtaine d'années.

544. Le roman « d'aventures », non cyclique, attire un certain


nombre d'auteurs, dont plusieurs d'assez grand talent. Une
double tendance, au réalisme du trait et au mélodramatique de
l'action, se marque chez eux. Toutefois, le grand modèle est
Chrétien de Troyes, dont le prestige est au plus haut point. L'un
des principaux romanciers est alors le Picard Philippe de Rémi,
298 LE XIIIe S. [545]

sire de Beaumanoir, qui vécut quelque temps en Angleterre et


écrivit entre 1270 et 85. Son œuvre abondante, diverse, et de
goût raffiné, va de la jurisprudence (rédaction des « coutumes »
du Beauvaisis) aux poèmes d'amour (chansons, « salut ») et à
deux romans en vers, La Manekine (thème de l'amour inces
tueux) et Jean et Blonde, petit chef-d'œuvre construit sur le
thème déjà ancien de fiançailles rompues par suite de promesse
secrète, mais animé par des souvenirs autobiographiques et par
une sorte de souffle juvénile. Le Roman du châtelain de Coucy,
picard, vers 1285, farci de pièces lyriques, prend pour héros le
trouvère du xIIe s. (414) ; son auteur est peut-être un « Jakemes
Bretieux » (Jacques Bretel ?), qui n'est pas certainement le même
que l'auteur du Tournois (529). La châtelaine de Vergy, anonyme,
peut-être bourguignon, de 1288 environ, qui eut une grande
vogue jusqu'au xvIIIe s., a été pris, à tort, pour un roman à clés :
c'est une des plus belles nouvelles psychologiques du xIIIe s.,
retraçant, avec une rigueur toute classique, un drame de la
jalousie. Plusieurs œuvres mineures, en vers, paraissent entre
1275 et 1300 : Richard le Beau, d'un certain Requis; Blancandin
et Orgueilleuse d'amour ; Coustant de Constantinople (qui fut
aussitôt mis en prose) ; Flore et Jeanne (seconde moitié du siècle),
nouvelle en prose, sur le thème de la Violette (465) ; en 1316, la
médiocre Comtesse d'Anjou, du notaire royal Jean Maillard.
Deux romans présentent la forme traditionnelle de la chanson
de geste : Florent et Octavien (fin du siècle, ou xIve), version
abrégée d'une œuvre plus ancienne (469), et le remaniement de
Florence de Rome (402), en quatrains monorimes, d'après 1312.
Le long et insipide Sone de Nansai (21.000 vers), de la fin du
siècle, farci de rondeaux, utilise la légende du Graal ; le héros,
Sone, est donné comme le père du Chevalier au Cygne (402 bis).
Le Roman de Ham, par un Artésien nommé Sarrazin, en 1278,
œuvre de basse qualité mais qui créa un genre, raconte, dans un
cadre arthurien, et en imitant servilement les procédés de Chré
tien de Troyes, une série de fêtes mondaines : tournois, festins,
danses ; il mêle à l'allégorie la mention de près de 200 personna
lités de son temps.

545. La cyclisation de la matière anciennement épique se


poursuit, à la fin du xIIIe s. et dans les premières années du xIv°,
sur plusieurs plans. D'une part, on remanie en alexandrins des
chansons de geste antérieures : ainsi Girart de Vienne (400),
que l'auteur de l'énorme Galien (sorte de geste d'Olivier) incor
pore à son poème. D'autre part, on ajoute aux cycles déjà cons
[547] VERS UN STYLE NOUVEAU 299

titués d'ultimes épisodes additionnels : ainsi Jean de Lanson


(peut-être antérieur à 1275-80) à la geste de Charles ; Maugis
d'Aigremont et Vivien de Monbranc, histoire de sorcellerie et de
merveilleux, au cycle formé par Doon de Mayence(506), Ogier(464),
Renaut de Montauban (401) et leurs annexes ; les Enfances Garin
et Simon de Pouille, à la geste de Garin (506) ; Yon, ou la Ven
geance Fromondin, à celle des Lorrains (401), dont elle refait
l'épilogue. Enfin, dernière étape dans l'évolution du genre, un
manuscrit de la fin du xIIIe s. nous a conservé la première mise
en prose d'un cycle épique, celui de la croisade, comportant
les romans du Chevalier au Cygne (402 bis), des Enfances
Godefroy (402 bis), d'Antioche, des Chétifs et de Jérusalem (332).

546. Un faiseur à la mode, Adenet, dit le Roi (surnom de sens


incertain, que portèrent plusieurs auteurs de cette époque), poète
du comte de Flandre Guy de Dampierre (419), puis en relations
avec le duc de Brabant et la reine de France, se livre, entre 1269
et 85, à un heureux travail de réfection de la vieille chanson de
Berte aux grands pieds (368), qu'il remanie dans le style idyllique,
en alexandrins, tandis qu'il compose, dans le même mètre, un Beuve
de Commercy, remaniement du Siège de Barbastre (464) et, en
décasyllabes, des Enfances Ogier. Il ajoute à ces œuvres un
immense roman (19.000 octosyllabes), Cléomades, imitant très
mécaniquement les procédés de Chrétien de Troyes. Entre 1280
et 1300, un autre ménestrel en vogue, Girard d'Amiens, auteur
de deux longs et fades romans en vers, farcis de pièces lyriques,
Escanor (de type arthurien) et Méliacin (qui plagie le Cléomades)
compile, en partant de la Berle d'Adenet, un Charlemagne, en
23.000 alexandrins (dédié à Charles de Valois, frère du roi), qui
donne, avec la Karlamannussaga (447) et Philippe Mousket (488),
la première biographie poétique complète de Charles : il y combine,
sans goût, des chansons de geste antérieures avec des données
tirées de chroniqueurs et de diverses légendes latines.

547. Deux anonymes occitans du début du xIve s. exploitent


la Chanson de Roland en deux courts romans de type chevale
resque et courtois, Ronsavals et Roland à Saragosse. A une date
incertaine (fin du xIII°, xIve s. ?), un Arlésien compile, dans un
Roman d'Arles, écrit en mètres divers, toutes les données épiques
(tirées de la geste de Charles) et légendaires susceptibles de
prêter du lustre à sa ville natale. Un poème franco-italien ori
ginal dont la première partie, de la fin du xIIIe s. ou de la pre
mière moitié du xIv°, est due à un anonyme padouan, l'Entrée
300 LE XIIIe S. [548]

de Spagne, développe, selon les procédés propres au roman


« breton », les premiers vers du Roland, et fait la chronique de
cinq des sept années que Charles est censé avoir passées en
Espagne, utilisant à cette fin le Pseudo-Turpin (334).

548. Un manuscrit vénitien de la même époque (saint


Marc, XIII) nous a conservé un cycle épique franco-italien cons
tituant une sorte de « geste des traîtres », reposant sur les chan
sons de Beuve d'Hamtone (464), Berle (368), Mainet (368),
Ogier (464), d'autres poèmes dont nous n'avons pas les originaux
(dont des Enfances Roland). Due sans doute à un auteur unique,
cette compilation coïncide chronologiquement avec l'extinction
du genre épique en France ; elle marque le premier avènement,
en Italie, d'un type de roman chevaleresque nouveau, issu d'une
synthèse originale de toutes les traditions narratives françaises
et qui s'épanouira, aux xve et xvIe s., avec Pulci, l'Arioste et le
Tasse. Simultanément, la tradition lyrique courtoise, épuisée,
trouve un nouvel épanouissement dans l'ésotérisme politique et
mystique des poètes du dolce stil novo, précurseurs de Pétrarque,
tandis que Dante (f 1321) compose sa Commedia, où prendront
une forme définitive les expériences spirituelles et littéraires de
cinq siècles de culture. Le centre le plus vivant des lettres occi
dentales se déplace, pour deux ou trois cents ans, vers l'Italie du
Nord et du Centre.
NOTICE BIBLIOGRAPHIQUE

Vu l'impossibilité d'ajouter à ce livre une bibliographie complète des pro


blèmes dont il traite, je me borne empiriquement à citer les ouvrages les plus
importants et les plus récents parmi ceux qui ont constitué les sources directes
de mon travail. Ce sont, d'une part et principalement, des répertoires ou études
d'ensemble pourvus de bibliographies qui permettront au lecteur de se reporter
à la littérature critique antérieure ; d'autre part, un petit nombre de monogra
phies complémentaires, de publication postérieure. Je mentionne aussi quelques
bons travaux de vulgarisation ou des manuels pouvant fournir une introduction
à ces études.
Je classe ce matériel, dans la mesure du possible, d'une manière corres
pondant à la structure des parties de mon livre.
Abréviations : bib. = bibliographie (-que) ; MA, ME = moyen âge, Mit
telalter, medioevo, etc. ; ma., me. = les adjectifs correspondants ; lit. = litté
rature, Literatur, letteratura, etc. ; F = France, Frankreich, etc. ; fr. = fran
çais, französisch, etc. ; ll. = latin (-e), lateinisch, etc. ; trad. = traduit, tra
duction ; p. p. = publié par ; éd., rééd. = édition, réédition ; ds = dans ;
R = revue ; Z(f) = Zeitschrift (fûr) ; Rom. = Romania ; vol. = volume.

l. HIsToIRE PoLITIQUE, socIALE, ÉcoNoMIQUE, ECCLÉSIAsTIQUE


Une bonne introduction générale aux périodes correspondant aux III°
et IVe Parties de mon livre est le tome VIII de l'Histoire générale dirigée par
G. Glotz :

1. H. PIRENNE, G. CoHEN et H. FoCILLoN, La civilisation occidentale au MA,


du XI° au milieu du XVe s., Paris, 1933. Histoire politique et écono
mique ; les grandes lignes de l'évolution littéraire ; histoire de l'art ;
bonnes bib. sommaires.

Études d'ensemble
2. L. HALPHEN, Initiation aux études d'histoire du MA, Paris, 1940 (rééd.
revues en 1946 et 1951). Importante bib. critique embrassant les prin
cipales sources historiques et études, ainsi que les sciences auxiliaires
de l'histoire.

3. G. BATELLI, Lezioni di paleografîa, Rome, 1949.


4. L. et A. MURoT, Manuel de géographie historique de la F, 2 vol., Paris,
2° éd., 1948-50.
5. L. GÉNIcoT, Les lignes de faîte du MA, Paris et Tournai, 1951. Bonne
synthèse.
6. F. LoT, La fin du monde antique et le début du MA, Paris, rééd. revue, 1951.
302 HISTOIRE LITTÉRAIRE DU MOYEN AGE

7. P. CoURCELLE, Histoire littéraire des grandes invasions germaniques,


Paris, 1948. Ouvrage important sur les v°-vI° s. (influence des événe
ments sur la lit.).
. W. voN WARTBURG, Les origines des peuples romans, Paris, 1941 ; et Die
Ausgliederung der romanischen Sprachräume, Berne, 1950. Problèmes
envisagés du point de vue de leurs incidences linguistiques.
. M. BLoCH, La société féodale (vol. I : La formation des liens de dépendance ;
vol. II : Les classes et le gouvernement des hommes), Paris, 1949. Ouvrage
fondamental, pourvu d'une très ample bib. sur l'histoire des institutions
(formation et évolution du système féodal, du vII° au xIve s.).
. K. PFIsTER, Die Welt des MA, Vienne, 1952. Histoire politique, tendances
spirituelles, art, du Iv° au xIv° s.
11. F. LoT, Naissance de la F, Paris, 1948. De Clovis à Hugues Capet. Bon
résumé.
12. H. L. MULLER, L'époque mérovingienne, New York, 1945. Du point de vue
linguistique et littéraire surtout.
13. L. HALPHEN, Charlemagne et l'Empire carolingien, Paris, 1947 ;2° éd., 1949.
l4. ID., L'essor de l'Europe, Paris, 2° éd. revue 1948. Du xI° au xIII° s.
15. M. BRÉMoND et GAUDENET, L'Empire chrétien et ses doctrines en Occident
du XI° au XIIIe s., Paris, 1944.
bis. H. FocILLoN, L'an mil, Paris, 1952. Excellente synthèse sur la civili
sation du x° s. Un important chapitre sur Gerbert.
16. R. FAwTIER, Les Capétiens et la F, Paris, 1942.
17. A. BAILLY, Les grands Capétiens (1180-1320), Paris (récent : après 1950).
18. J. BÉRAUD-VILLARs, Les Normands en Méditerranée, Paris, 1951.
19. M. DEFoURNEAUx, Les Français en Espagne aux XIe et XIIe s., Paris, 1949.
20. C. DE BoER, Les deux Frances : celle du Nord et celle du Midi, Leyde, 1951
(Leidse Voordrachten, n° 1). Du point de vue littéraire.
21. A. L. PooLE, The 12th century (1087-1216), Oxford, 1951. Histoire et
civilisation du royaume d'Angleterre.
22. M. BRIoN, Frédéric II de Hohenstaufen, Paris, 1948. Intéressant toute la
question de la chrétienté au xIII° s.
. H. PIRENNE, Histoire économique de l'Occident me., Bruxelles, 1951.
24. Ch. PETIT-DUTAILLIs, Les communes fr. Caractères et évolution, Paris, 1947.
. E. LÉvY-PRovENçAL, L'Islam d'Occident, Paris, 1948.
26. L. BRÉHIER, Vie et mort de Byzance, Paris, 1947.
27. R. GRoUssET, Hisloire des croisades, Paris, 1937. Reste fondamental.
. P. RoUssET, Les origines et les caractères de la première croisade, Neuchâtel,
1945. Bonne bib. Touche aux problèmes de l'inspiration des chansons
de geste.
29, M. RIGHETTI, Sloria liturgica, 3 vol., Milan, 1945-49.
30. Histoire de l'Église, collection fondée par A. FLICHE et V. MARTIN, Paris,
10° vol. paru en 1950 ; les vol. V (de 590 à 757), par L. BRÉHIER et
R. AIGRAIN ; VI (757-888), par E. AMANN ; VII (888-1057), par
E. AMANN et A. DUMAs ; VIII (réforme grégorienne), par A. FLICHE ;
IX (1123-1198), par A. FLICHE, R. FoREvILLE et J. RoUssET ;
X (1198-1274), par A. FLICHE, Ch. THoUzELLIER et Y. AzAIs. Abondante
bib.
31. E. AEGERTER, Les hérésies du MA, Paris, 1939.
NOTICE BIBLIOGRAPHIQUE 303

2. PHILosoPHIE, ENsEIGNEMENT, sPIRITUALITÉ


LÉGENDEs, MœURs, ARTs PLASTIQUEs

32. E. GILsoN, La philosophie au MA, Paris, 1944.Vue d'ensemble et monogra


phies (du Iv° au xv° s.). Bib. par chapitres : éditions de textes et
principales études.
33. M.-I. MARRoU, Histoire de l'enseignement dans l'Antiquité, Paris, 1948.
Important pour la transmission des artes et l'attitude de l'église à leur
égard.
34. B. ALTHANER, Précis de patrologie (trad. par GRANDCLAUDoN), Mulhouse,
1941. Répertoire bib. de toute la patrologie grecque et latine jusqu'au
VIIIe S.

35. J. DE GHELLINCK, Patristique et MA, Gembloux, 1949, vol. III.


36. M.-I. MARRoU, Saint Augustin et la fin de la culture antique, Paris, 1938.
Fondamental.

37. M. BARDY, L'Église et les derniers Romains, Paris, 1948. Tableau intéres
sant de l'effort intellectuel des Ive-vI° s.

38. E. DUCKETT, Anglo-Saxons saints and scholars, New York, 1948. Les
origines et les premiers développements de la culture anglo-saxonne.
39. G. B. BURCH, Early mediaeval philosophy, New York, 1951.
40. G. QUADRI, La philosophie arabe dans l'Europe me., Paris, 1947.
41. F. MEIER, Vom Wesen der islamischen Mystik, Bâle, 1943.
42. H. JAFFA, Thomism and aristolelism, Londres, 1952.
43. J. BUHLER, Die Kultur der Antike und die Grundlegung der abendländischen
Kultur, 2 vol., Stuttgart, 1947-49.
44. D. CoMPARETTI, Virgilio nel ME, rééd. par G. PAscoLI, 2 vol., Florence,
1943-46. Ouvrage fondamental.
45. R . H. RoBINs, Ancient and ma. grammatical theory in Europe, Lon
dres, 1951.
46. G. AMBRoIsE, Les moines du MA. Leur influence intellectuelle et politique
en F, 2° éd., Paris, 1946.
47. G. PARÉ, A. BRUNET et P. TREMBLAY, La renaissance du XII° s., les écoles
et l'enseignement, Paris, 1933. Reste fondamental.
48. C. HAsKINs, Renaissance of the 12th century, Cambridge, 1927. Reste fonda
mental.

49. G. DE LARGARDE, La naissance de l'esprit laique, vol. I : Le XIII° s., 2° éd.,


Paris, 1948.
50. R. SMALLEY, The study of the Bible in the MA, Oxford, 1951.
50 bis. R. BEzzoLA, Rom im MA, ds Hesperia, III, 1951.
Sur l'origine et l'évolution des légendes orientales, celtiques, etc., l'essentiel
est donné dans le Manuel de BossUAT (n° 168). Sur la « matière arthurienne »
il existe deux bib. périodiques, paraissant annuellement :
51. A bib. of critical arthurian Lit., p.p. J. J. PARRY (supplément du Modern
Language Quarterly, paraissant en juin de chaque année et portant en
principe sur l'année précédente ; étendu à la plupart des questions
concernant la lit. narrative et lyrique fr. et occitane), et
52. Bulletin bibliographique de la Société internationale arthurienne, Paris.
304 HISTOIRE LITTÉRAIRE DU MOYEN AGE

53. J. MARx, La légende arthurienne et le Graal, Paris, 1952. Ouvrage concer


nant l'histoire des mythes plus que celle de leur utilisation littéraire.
Très important. Pourvu d'une bib. abondante, mais non systématique.
Fait l'historique des études sur ces questions. Longuement discuté
ds Rom., LXIII, 1952 : p. 248-271 par J. FRAPPIER et E. FARAL ;
réponse de J. Marx, p. 531-535.
53 bis. Lumière du Graal, numéro spécial des Cahiers du Sud, 1951. Bons
articles dans les II°, III° et IV° parties.
54. A. MICHA, Deux études sur le Graal, Rom., LXXIII, 1952. Le Graal
chez Chrétien de Troyes. Reprend et discute une série d'articles de
J. FRAPPIER ds Rom., LXXI, LXII et LXIII.
54 bis. J. FRAPPIER, Du « Graal trestot descovert » à l'origine de la légende,
Rom., LXXIV, 1953.
55. K. BURDACH, Der Gral, Stuttgart, 1938. Fondamental en ce qui concerne
les influences liturgiques byzantines en Occident.
56. B. PANvINI, La leggenda di Tristano e Isotta, Florence, 1952. Synthèse.
57. J. GEssLER, Stromata mediae et infimae lalinitalis, Bruxelles, 1944. Petite
anthologie de textes lt. d'intérêt folklorique, du v1° au xve s.
58. R.-L. WAGNER, Sorcier et magicien, Paris, 1939. Intéressant l'histoire dès
doctrines et thèmes littéraires empruntés à la magie. Nombreuses réfé
TºI1C0S,

59. L. ECKER, Arabischer, provenzalischer und deutscher Minnesang, Berne, 1934.


Sur le substrat arabe probable de la littérature d'amour.
60. E. CERULLI, Il libro della Scala, e la questione delle fonti arabo-spagnuole
della Divina Commedia, Rome, 1949. Surtout la fin pour ce qui concerne
les littératures gallo-romanes.
61. G. CoHEN, Tableau de la littérature fr. au MA. Idées et sensibilités, Paris,
1950 ; et La vie littéraire en F au MA, Paris, 1949. Bons ouvrages
de vulgarisation.
62. R. PERNoUD, Lumière du MA, Paris, 1944. Sur la vie quotidienne et la
psychologie collective. Bon ouvrage de vulgarisation, utilisant divers
travaux antérieurs de A. LUCHAIRE, E. FARAL, et surtout Ch. LANGLoIs
(La vie en F au MA, 4 vol., Paris, 1925-28). Dépourvu de bib.
63. J. CAsTELNAU, La vie en F au MA d'après les contemporains, Paris, 1949.
64. F. GANsHoF, Qu'est-ce que la chevalerie ?, Bruxelles, 1947.
Sur la doctrine de l' « amour courtois », voir n°s 77 bis, 80, 92, 110, 138,
142-144, 147, 148, 151, 153, 154 et sous 168.
En ce qui concerne les arts plastiques, je me borne à renvoyer aux bib.
de no 1 et de

65. H. FocILLoN, Le MA roman et gothique, Paris, 1947.


66. P. DEscHAMPs et M. THIBAUT, La peinture murale en F, Paris, 1951 (du
v° au xII° s.), et
67. L. RÉAU, Histoire de la peinture au MA ; la miniature, Melun, 1951 (du
vI° au xvI° s.).

3. PRoBLÈMEs LITTÉRAIREs FoRMELs, MUsIQUE


68. K. STRECKER, Introduction à l'étude du latin me. (trad. par P. VAN
DE WoEsTYNE), 3° éd. revue, Lille et Genève, 1948. Énoncé rapide,
NOTICE BIBLIOGRAPHIQUE 305

mais donnant beaucoup de renseignements bib., des problèmes linguis


tiques, rythmiques (versification en particulier) et littéraires propres
au lt.
69. Ch. MoHRMAN, Lt. vulgaire et lt. des chrétiens, Paris, 1952 ; et Le dualisme de
la latinité me., R. des études lt., XXIX, 1951. Importants.
70. W. voN WARTBURG, Évolution et structure de la langue fr., 3° éd. revue,
Berne, 1946. Excellente et brève description de l'ancien fr. littéraire.
. GossEN, Petite grammaire de l'ancien picard, Paris, 1951. Concerne
surtout la langue littéraire. Bib. linguistique et littéraire.
. WALBERG, Quelques aspects de la lit. anglo-normande, Paris, 1936.
. CURTIUs, Europäische Lit. und ll. MA, Berne, 1948. Ouvrage capital,
comportant une bib. des travaux de l'auteur sur les problèmes de la
rhétorique et de la topique, et de nombreuses références bib. (études et
éditions de textes).
is. ID., Die lehre von den drei Stilen, Romanische Forschunger, LXIV, 1952.
,4. L . ARBUsow, Colores rhetorici, Göttingen, 1948. Répertoire de figures,
avec exemples allant jusqu'au xIII° s. Très utile. Bib.
. CHIRI, L'ars dictaminis e gli stili prosastici me., Rome, 1950.
76. R. Mc KEoN, Rhetoric in the MA, Speculum, 1942.

77. H. TIEMANN, Zur Geschichte des altfr. Prosaromans, Romanische For


schungen, LXIII, 1951. Important.
77 bis. E. KöHLER, Scholastiche Aesthetik und höfische Dichtung, Neophi
lologus, XXXVII, 1953.
78. E. DE BRUYNE, Études d'esthétique médiévale, 3 vol., Bruges, 1946. De
Boèce à la fin du xIII° s.

79. E. voN RICHTHoFEN, Zu den poetischen Ausdrucksformen in altroma


nischer Epik, Z. f. romanische Philologie, LXVI, 1950. Très impor
tant ; concerne toute la lit. narrative romane au xI° et dans la première
moitié du XII° s.

80. R. MENENDEz-PIDAL, Poesia arabe y poesia europea, Madrid, 1941.


Concerne principalement les problèmes relatifs au zéjel.
80 bis. A. MACHABEY, Lyrique orientale et occidentale du haut MA, Rom.,
LXXIV, 1953.
81. J. CHAILLEY, Histoire musicale du MA, Paris, 1950. Importante bib.
82. U. SEsINI, Poesia e musica nella latinita cristiana dal III al X secolo,
Turin, 1948. Ouvrage important, contenant de nombreux textes avec
transcription mélodique ; notes bib. et critiques abondantes.

Sur les relations entre musique et formes littéraires, entre chansons lt. et
romanes, l'œuvre presque entière de F. GENNRICH et de H. SPANKE est capi
tale : les références sont données par Bossuat (n° 168). Je mentionnerai de plus :
83. J. CHAILLEY, Études musicales sur la chanson de geste et ses origines,
R. de musicologie, 1948. Touche l'ensemble des problèmes génétiques
relatifs à la littérature gallo-romane depuis le x° s.
84. G. VECCHI, Sequenza e lai, Studi me., XVI, 1950.
84 bis. A. RoNCAGLIA, Laisat estar lo gazel, Cultura neolatina, IX, 1949.
Sur le zéjel mozarabe et la versification romane.
P, ZUMTHOR 20
306 HISTOIRE LITTÉRAIRE DU MOYEN AGE

85. J. HUISMAN, Neue Wege zur dichterischen und musikalischen Technik


Walters von der Vogelweide, Utrecht, 1950. Thèse importante, concer
nant spécialement les procédés musico-littéraires de composition numé
rique au xII° s.
86. G. LoTE, Le vers fr., vol. I-II, Paris, 1949-52. Ouvrage important, qui
remplace les études plus anciennes sur ce problème.
87. B. WIND, Remarques sur la versification du Tristan, Neophilologus, 1949.
Brève étude sur le système de versification anglo-normande ; résume
divers travaux antérieurs, et fait l'état actuel de la question.

4. HIsToIRES GÉNÉRALEs DEs PRINCIPALEs LITTÉRATUREs oCCIDENTALEs

87 bis. Une utile bib. sur l'ensemble des lit. romanes avant le xvIe s. est
celle que publie périodiquement la Z. f. romanische Philologie : en 1940
a paru la bib. des années 1936-37 ; en 1943 celle de 1938-39 ; celle des
années 1940-50 est en cours de publication : un premier fascicule a paru
en 1952, un second en 1953, p.p. A. KUHN. Le Dizionario delle opere e
dei personaggi di tutti i tempi e di tutte le lit., en 9 vol., publié de 1947
à 50 chez Bompiani, Milan, contient un nombre considérable de titres
et analyses d'œuvres relevant de la lit. européenne antérieure aux
xIv°-xv° s. ; certains articles constituent des études d'ensemble (à
signaler l'article Cavalleria, par A. VIscARDI).
88. G. GRöBER, Grundriss der romanischen Philologie, Strasbourg, à partir
de 1902.Contient, aux tomes II1 et II2, un répertoire touffu, de lecture
malaisée, et en grande partie vieilli, des lit. latine et romane anté
rieures au xv° s., classées par langues et par genres.
89. H. ZIMMER, K. MEYER, etc., Die romanischen Lit. und Sprachen mit
Einschluss des kellischen, Berlin et Leipzig, 1909. Vue à vol d'oiseau.
90. L. OLscHKI, Die romanischen Lit. des MA, Postdam, 1928. Synthèse super
ficielle.

91. W. KER, The dark ages, Londres, 1923. Les traits essentiels des lit. lt.,
germaniques et celtiques du vI° au x° s.
92. G. ERRANTE, Sulla lirica romanza delle origini, Rome, 1943.
92 bis. A. RoNCAGLIA, Di una tradizione lirica pretrovadoresca in lingua
volgare, Cultura neolatina, XI, 1951.
93. F. BRITTAIN, The me.lt. and roman lyrics to A. D. 1300, Cambridge, 1937.
Belle anthologie commentée de textes lyriques lt., occitans, fr., galiciens
et italiens.

94. A. VIscARDI, Lit. d'oc e d'oil, Milan, 1952. Excellent ouvrage, traçant les
grandes lignes de l'évolution des lit. gallo-romanes. Bib. sommaire. Du
même auteur :

95. ID., Lit. franco-italiana, Modène, 1941. Étude, choix de textes et références.
96. V. RossI, Sloria della lit. italiana, vol. I, Milan, 1946. Des origines au xv° s.
97, V. DE BARTHoLoMAEIs, Primordi della lirica d'arte in Italia, Turin, 1943.
Ouvrage important, spécialement en ce qui concerne l'influence occi
tane et fr.

97 bis. F. AREsE, Prose di romanzi : il romanzo corlese in Italia nei secoli XIII
e XIV, Turin, 1950.
98. F. EsTRADA, Introducion a la lil. medieval española, Madrid, 1952.
NOTICE BIBLIOGRAPHIQUE 307

99. G. DIAz-PLAJA, Historia general de las lit. hispanicas, vol. I, Barce


lone, 1949.
99 bis. I. FRANK, Trouvères et Minnesänger, Sarrebruck, 1952. Anthologie
française et allemande commentée. Bib.
Sur les textes andalous récemment découverts existent déjà d'assez nom
breuses publications. Les principales sont citées dans les importants articles de :
100. R. MENENDEZ-PIDAL, Canciones romanico-andaluzas continuadoras de
una poesia lirica en latin vulgar, Boletin de la real academia española,
XXXI, 195l ;
et de :

100 bis. L. SPITzER, The mozarabic lyric, Comparative Lit., IV, 1952.
Pour les ouvrages d'ensemble consacrés séparément aux lit. lt., occitane
et fr., voir n°° 107-109 bis, 136, 137, et sous 168.
Litlératures non romanes

101. A. FUCHs, Les débuts de la lit. allemande, du VIII° au XIIe s., Paris,
1952.

102. A. MoRET, Les débuts du lyrisme en Allemagne, Lille, 1951, Des origines
à 1350.

103. R. WILsoN, Early middle english lit., Londres, 1939.


104. H. SCHNEIDER, Geschichte der norwegischen und isländischen Lit.,
Bonn, 1948.
105. G. WILLIAMs, An introduction to uvelsh poetry, from the beginnings to the
16lh century, Londres, 1953.
106. R. BLACHÈRE, Histoire de la lit. arabe, des origines à la fin du XVe s.,
Paris, 1952.
5. LITTÉRATURE LATINE

On ne dispose pas de bib. d'ensemble sur le latin médiéval. Des rensei


gnements sont régulièrement fournis par la revue Alma et, pour les travaux fr.,
par la R du MA lt. Il existe plusieurs manuels récents d'histoire de la lit. médio
latine, parus en Italie (A. PAGANo, en 1943 ; A. AURELI, en 1945). Le n° 68
donne les éléments indispensables jusqu'à la date de 1948,
D'autre part, nous avons un répertoire critique presque exhaustif dans :
107. M. MANITIUs et P. LEHMANN, Geschichte der lt. Lit. des MA, 3 vol.,
Munich, 1911-31. Du v° au xII° s. Biographies d'auteurs, sources
manuscrites, inventaire et résumé des œuvres. Le premier vol. a
vieilli. Ouvrage capital.
108. J. DE GHELLINCK, Histoire de la lit. ll. au MA, 2 vol., Paris, 1939. Du
Iv° s. à 1120. Sommaire, mais très utile ; consacre aux principaux
auteurs de brèves mais excellentes notices. Du même auteur :

109. L'essor de la lit. lt. au XIIe s., 2 vol., Paris, 1946. Ouvrage très complet,
d'importance capitale tant en ce qui concerne les lignes générales de
cette histoire que l'étude des grands auteurs du temps. Embrasse
tous les genres. Bib. abondante (études et éd. ; de plus, une introduc
tion bib. générale).
109 bis. F. RABY, A history of christian lt. poetry from the beginnings to the close
of MA, Oxford, rééd. 1953; et A history of secular lt. poetry in the MA,
308 HISTOIRE LITTÉRAIRE DU MOYEN AGE

2 vol., Oxford, 1934.Ces deux ouvrages, composés sur un plan identique,


constituent ensemble la meilleure étude existante sur l'ensemble de la
lit. lt. en vers, du Iv° à la fin du xIII° s. Monographies nombreuses sur
les auteurs et les œuvres, citations de textes originaux si fréquentes
et si étendues qu'elles forment une large anthologie. Bib. à peu près
exhaustive : études d'ensemble sur la poésie médiolatine, mono
graphies sur les auteurs, éditions de textes.
110. R. BEzzoLA, Les origines et la formation de la lit. courtoise en Occident,
vol. I, Paris, 1944. Étude approfondie de la poésie de cour du vi°
au xI° s. Une large place est faite à Fortunat. Citations nombreuses.
111. K. YoUNG, The drama of the me. Church, 2 vol., Oxford, 1933. Ouvrage
capital sur les manifestations dramatiques de la liturgie, la formation
et le développement des « jeux » liturgiques lt. et bilingues jusqu'au
xv° s. en Occident. Nombreuses œuvres originales citées intégralement.
Quelques monographies postérieures :
112. E. FAYE-WILsoN, Pastoral and Epithalamium in lt. lit., Speculum,
XXIII, 1948. Surtout sur les xIIe et xIIIe s.
113. J. TATLocK, The legendary History of Britain, Geoffrey of Monmouth,
Berkeley, 1950.
114. G. DUMEIGE, Richard de Saint-Victor et l'idée chrétienne de l'amour,
Paris, 1952. Sur le mysticisme victorin.
115. W. ONG, A revaluation in me. lt. hymnody, Speculum, 1947. Sur
Adam de Saint-Victor et Thomas d'Aquin.
116. G. VINAY, Ugo Primate e l'Archipoeta, Cultura neolatina, IX, 1949.
117. G. RAYNAUD DE LAGE, Alain de Lille, Paris, 1952.
118. J. SoNET, Le roman de Barlaam et Josaphat, Louvain, 1949. Étude des
différentes versions.

118 bis. S. CoRBIN, Le MSS 201 d'Orléans, drames liturgiques dits de Fleury,
Rom., LXXIV, 1953.
Sur la question d'un pré-Roland lt. et du Pseudo-Turpin :
119. E. LAMBERT, L'Historia Rotholandi, le Pseudo-Turpin et le pèlerinage
de Compostelle, Rom., LXIX, 1946-47.
120. A. BURGER, La légende de Roncevaux, Rom., LXX, 1948-49, et
121. J. RYCHNER, A propos de l'article de Monsieur André Burger, Rom.,
LXXII, 1951.
122. A. BURGER, Sur les relations de la chanson de Roland avec le récit du
faux Turpin et celui du Guide du Pèlerin, Rom., LXXIII, 1952.
122 bis. ID., Sur la géographie du Roland et sa date, Rom., LXXIV, 1953.
Il existe plusieurs anthologies pourvues de références et de commentaires
plus ou moins abondants :
123. K. HARRINGToN, Me. lt., New York, 1925 (poètes, historiens, hagio
graphes). Courtes introductions.
124. H. WADDEL, Me. lt. lyrics, Londres, 1948.Avec trad. anglaise.
125. G. VECCHI, Poesia lt. me., Parme, 1952.Important commentaire historique
et musical, bonne bib. Avec trad. italienne. Excellent.
NOTICE BIBLIOGRAPHIQUE 309

126. G. DREvEs et C. BLUME, Ein Jahrtausend Hymnendichtung, 2 vol.,


Leipzig, 1909. Vaste choix d'hymnes, séquences et versus, classés
chronologiquement. Du Iv° au xIv° s. Brèves introductions.
Je ne mentionne en particulier que quelques éditions de textes postérieures
à la publication des répertoires n°° 68, 107 et 109.
127. BoETHIUs, Philosophiae consolationis libri V, p.p. K. Büchner, Heidel
berg, 1947.
128. Panégyriques latins, II, p.p. E. GALETIER, Paris, 1952.
129. Disticha Catonis, p.p. M. BoAs et H. BoTscHUYvER, Amsterdam, 1952.
130. Carmina cantabrigensia, p. p. W. BULsT, Heidelberg, 1950 (« Collection
de Cambridge »).
131. Le Sponsus, p.p. L.-P. THoMAs, Paris, 1951.
132. MARBoDI, Liber X capitulorum, p.p. W. BULsT, Heidelberg, 1947.
133. Petro ABELARDo, I planctus, p. p. G. VECCHI, Modène, 1951.Avec une
excellente introduction.

134. Andrea CAPELLANo, Tratlato d'amore, p. p. S. BATTAGLIA, Rome, 1948.


Avec trad. italienne et bib. sommaire, mais importante, sur cet auteur
et ce qu'il représente dans la tradition courtoise.
135. Le Guide du pèlerin de Saint-Jacques-de-Compostelle, p. p. J. VIELLARD,
Mâcon, 2° éd., 1951.Avec trad. fr.

6. LITTÉRATURE ocCITANE

Il n'existe guère que trois histoires générales de la littérature occitane :


136. J. ANGLADE, Histoire sommaire de la lit. méridionale au MA, Paris, 1921.
Répertoire presque complet et précis historique sommaire. Bib. en
notes.

137. A. JEANRoY, Histoire sommaire de la lit. occitane. Des origines à la fin du


XVIIIe s., Paris, 1945. Exposé substantiel mais très bref. Beaucoup
d'indications bib. (études et éd. de textes). Les deux tiers du livre sont
COnsacrés aux XI°-xIIIe s.

137 bis. C. CAMPRoUx, Histoire de la lit. occitane, Paris, 1953.


Sur les troubadours seuls :

138. A. JEANRoY, La poésie lyrique des troubadours, 2 vol., Toulouse et


Paris, 1934. Ouvrage fondamental : formes, évolution, biographies, bib.
Répertoires bib. particuliers :
139. A. JEANRoY, Bib. sommaire des chansonniers provençaux, Paris, 1916.
140. A. PILLET et H. CARsTENs, Bib. des troubadours, Halle, 1933.
141. C. BRUNEL, Bib. des manuscrits littéraires en ancien provençal, Paris, 1935.
141 bis. P.-L. BERTHAUD et J. LEsAFFRE, Guide des études occitanes, Paris,
rééd. 1953. Littéraire et linguistique.
142. A. NYKL, Troubadour studies : a critical survey of recent books published
in this field, Cambridge (Mass.), 1944.
143. K. AxHAUsEN, Theorien uber den Ursprung der provenzalischen Lyrik,
Marburg, 1937. Répertoire des études existant alors sur ce problème.
Discussions. Utile.
310 HISTOIRE LITTÉRAIRE DU MOYEN AGE

Monographies récentes :
144. A. DENoMY, Joie among the early troubadours : its meaning and possible
source, Me. Studies, XIII, 1951.
145. F. UooLINI, La poesia provenzale e l'Italia, Modène, 1939.
146. A. VALDo, La corlesia dai Provenzali a Dante, Palerme, 1950.

147. R. BRIFFAULT, Les troubadours et le sentiment romanesque, Paris, 1945.


Importante bib. Notes substantielles ; citation de textes arabes.
148. P. BELPERRoN, La « joie d'amour », Paris, 1948.
149. A. FABRE, Du nouveau sur la chanson de sainte Foy, 3 vol., Paris, 1941-43.
150. I. FRANK, Babariol-babarian dans Guillaume IX, Rom., LXXIII, 1952.
Sur la question de savoir si Guillaume IX connaissait l'arabe.
151. R. BEzzoLA, Guillaume IX et les origines de l'amour courtois, Rom.,
LXVI, 1940. Importante monographie.
152. G. ERRANTE, Marcabru e le fonti sacre dell'antica lirica romanza, Flo
rence, 1948.
153. G. FRANK, The distant love of Jaufre Rudel, Modern Language Notes,
LVII, 1942.
154. L. SPITzER, L'amour lointain de Jaufre Rudel et le sens de la poésie des
troubadours, Studies in romance languages and lit., Chapell Hill, 1944.
155. B. PANvINI, Giraldo de Bornelh, Catane, 1949.
156. H. CHAYToR, The provençal chanson de geste, Oxford, 1946.

157. M. RoQUEs, Le roman d'Arles, Histoire littéraire de la F, XXXVIII,


1950.

157 bis. B. PANvINI, Le biografîe provenzali, Florence, 1952. Étude approfon


die des biographies de troubadours.
157 ter. I. FRANK, Du rôle des troubadours dans la formation de la poésie
lyrique moderne, Mélanges M. Roques, Paris, 1950.
Éditions récentes de textes importants :
: 158 . Boecis, p.p. R. LAvAUD et G. MACHIcoT, Toulouse, 1950.
159 . Jaufré, p.p. C. BRUNEL, 2 vol., Paris, 1943.
160 . Biographies des troubadours, p. p. J. BoUTIÈRE et A. ScHUTz, Tou
louse, 1950.
161 . Aimeric DE PEGUILHAN, The poems, p.p. W. SHEPARD et F. CHAMBERs,
Evanstone, 1950.
161 bis. PEIRoL, p. p. S. AsToN, Londres, 1953. L'œuvre entière.

Il existe un assez grand nombre d'anthologies ; celles de :


162 . K. BARTzscH, Provenzalische Chrestomathie, 6° éd., Marburg, 1904, et de :
163 . C. APPEL, Provenzalische Chrestomathie, 6° éd., Leipzig, 1930, sont les
seules qui, sur une base érudite solide, donnent une image d'ensemble
de la lit. occitane, et restent indispensables malgré leur ancienneté. Les
autres sont exclusivement consacrées aux troubadours. Ainsi :

164. J. ANGLADE, Anthologie des troubadours, Paris, 1927.Avec trad. fr.


165. A. BERRY, Florilège des troubadours, Paris, 1930. Avec trad. fr.
166. M. DE RIQUER, La lirica de los trovadores, Barcelone, 1948, Importante
introduction,
NOTICE BIBLIOGRAPHIQUE 311

7. LITTÉRATURE FRANçAIsE

Nous possédons deux répertoires bib. récents :


167. U. T. HoLMEs, A critical bib. of French lit., vol. I (The me. period),
Syracuse (U. S. A.), rééd. 1952, et :
168. R. BossUAT, Manuel bib. de la lit. fr. du MA, Melun, 1951. Excellent, et
très complet ; embrasse la lit. critique (éd. de textes, études d'en
semble, bib. spéciales, revues, thèses, monographies) jusqu'en 1950-51.
Pourvu de notes critiques et de brèves mises au point sur les œuvres
ou les problèmes les plus discutés. Indispensable. On peut y joindre :
169. H. F. WILLIAMs, An index of the studies published in Festschriften 1895
1946, Berkeley, 1951.
Quelques monographies importantes postérieures à la publication de ces
répertoires :
170. J. CRosLAND, The old fr. epic, Oxford, 195l.
170 bis. E. CURTIUs, Ueber die altfr. Epik, Z. f. romanische Philologie,
LVIII, 1952.
171. M. DE RIQUER, Los cantares de gesta fr., sus problemas, su relation con
España, Madrid, 1952.
172. Ch. KNUDsoN, The problem of the Chanson de Roland, Romance
Philology, IV, 1950-51.
173. R. S. LooMIs, Cifalt la geste que Turoldus declinet, Rom., LXXII, 1951.
Sur le problème de Turold. Bib. des princ