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Le partenaire-symptôme contient, que vous trouvez page 55

de ce Séminaire et à vrai dire, c’est


Jacques-Alain Miller une référence à une référence.
Lacan, en effet, rappelle, dans ce
chapitre V, qu’il avait pris cette
Huitième séance du Cours référence à Bentham dans un autre
(mercredi 21 janvier 1998) temps. Un temps qu’il qualifie ainsi :
qu’il piétinait moins que aujourd’hui
dans ce qui est devenu ce chapitre.
Et ce temps, nous l’avons vu, c’est
Nous avons été amenés, à la celui de son séminaire l’Éthique de
suite de détours auxquels vous avez la psychanalyse. Et il y a un effet
pu assister, à mettre au programme d’écho entre la thèse avancée dans
aujourd’hui le chapitre V du ce chapitre V et ce séminaire de
séminaire Encore, de Lacan, qui est l’Éthique de la psychanalyse qui,
intitulé « l’autre satisfaction » et qui pour beaucoup, a fixé la notion que
porte un surtitre : « Aristote et nous avons de ce concept de la
Freud ». jouissance. Et, de plus, la référence
Les échanges que j’ai pu avoir ici à Aristote qui m’a paru assez
devant vous m’ont rendu sensible à distinguée pour la placer dans la
la conversion du regard, la surtitre de ce chapitre, vient elle
conversion conceptuelle nécessaire aussi du séminaire de l’Éthique de
pour accommoder comme il la psychanalyse. Et c’est
convient l’usage que nous faisons précisément une référence à
de ce terme de jouissance que nous l’Éthique à Nicomaque.
empruntons à Lacan, et Il faut peut-être que je justifie
spécialement la conversion d’avoir, dans la rédaction de ce
conceptuelle nécessaire pour chapitre, distingué Aristote plutôt
passer de la vision à laquelle nous que Bentham, dans le rapport à
sommes formés, de la jouissance Freud. Je n’ai fait que suivre
comme exclue, à une jouissance qui l’indication que Lacan donne lui-
est on peut dire exactement partout même dans cette page que vous
et qu’est-ce qui justifie qu’on passe avez pu relire, 57, qu’il y a un
de la jouissance comme exclue à éclairage que peuvent prendre l’un
l’omniprésence de la jouissance. de l’autre Aristote et Freud, au point
Cette conversion, qui porte ses d’évoquer la possibilité que les dires
effets dans la pratique même, de l’un et de l’autre pourraient en
emporte avec elle beaucoup de quelque sorte se traverser.
conséquences et c’est ce point, cet Ces références peuvent suffire
horizon, que j’aurai aujourd’hui dans déjà à justifier qu’on considère ce
le collimateur. chapitre, mais pourquoi pas ce
Ce chapitre V, je vous ai proposé séminaire Encore lui-même, comme
de le lire ou de le relire de manière une reprise de l’Éthique de la
à vous préparer à en suivre le psychanalyse et sinon Aristote et
commentaire mais non pas ligne à Freud au moins Encore et l’Éthique
ligne : le commentaire est destiné à de la psychanalyse peuvent prendre
mettre en valeur ce que cette un éclairage l’un par l’autre. Et c’est
perspective peut avoir d’exorbitant. ce que je vais essayer, parce que
Ce qui nous a amené à ce chapitre c’est une voie qui me semble
c’est la référence à Bentham qu’il permettre de baliser ce

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déplacement du concept de la Lacan, l’un et l’autre sont des


jouissance à quoi il faut se former transcriptions, sans doute moins
pour que le thème même du fiable concernant Aristote, puisque
partenaire-symptôme puisse ça n’était pas pris en sténographie
prendre sens. Partenaire-symptôme, et c’est un peu plus éloigné dans le
c’est une invitation à situer le temps). L’indication figure
partenaire en termes de jouissance, explicitement qu’il s’agit d’un autre
c’est-à-dire non pas en terme point de départ de l’Éthique et cet
d’interlocution. Le partenaire, ici, autre point de départ est donné par
n’est pas tant celui qui répond ce la liste, que dresse Aristote, des
qu’il faut, que celui qui s’insère dans attitudes à éviter par celui qu’on doit
le processus symptomatique en tant appeler ici le disciple, à savoir le
que ce processus délivre à celui que vice, l’intempérance et la bestialité.
nous ne pouvons même plus Cette énumération se double
appeler le sujet, comme je le d’une autre, implicite, le ternaire de
soulignais la dernière fois, mais la vertu opposée au vice, de la
dont il faut élargir l’assise jusqu’à le tempérance opposée à
qualifier d’être parlant, c’est-à-dire y l’intempérance, ce qu’on a traduit
inclure son corps de jouissance, le comme intempérance et qui est
processus symptomatique délivre exactement  (l’aprazia), et
de la jouissance ce qu’à la suite de qui a retenu l’attention d’un logicien
Lacan nous allons jusqu’à qualifier contemporain auquel il m’est arrivé
d’être. de faire allusion, Donald Davidson,
Pourquoi ne pas indiquer comme qui a centré ce qu’il avait à dire de
borne que ces deux Séminaires la psychanalyse, précisément sur
sont marqués l’un et l’autre par la l’intempérance, sur la question de
présence, signalée comme telle, du savoir comment il peut se faire que,
linguiste Jakobson, qui est tout en sachant ce qui est bon pour
mentionné comme présent à la soi, on ne le fasse pas. C’était pour
première leçon de l’Éthique de la lui une façon de découvrir l’instance
psychanalyse, comme il l’est à la de l’inconscient dans cet écart entre
seconde du séminaire Encore. Donc le savoir et le faire. Et il en a tiré
c’est en en quelque sorte sous son d’ailleurs un certain nombre de
patronage, patronage de sa conséquences concernant l’unité
présence effective que Lacan, dans subjective ; il a tiré de
l’un et l’autre de ces Séminaires, l’(aprazia) spécialement la
développe, concernant la conséquence qu’il était difficile à ce
jouissance, deux perspectives niveau de maintenir cette unité du
distinctes voire opposées. Et pour sujet, et qu’il fallait sans doute
commencer voyons un peu l’Aristote introduire une division, voire une
1 de Lacan, celui dont la référence multiplicité pour rendre compte de
est prise dès l’Éthique de la ce qu’on puisse savoir ce qu’il y a à
psychanalyse pour aider à situer la faire et qu’on ne le fasse pas.
jouissance. La référence est prise Peut-être cette année reprendrai-
précisément au livre VII de l’Éthique je l’article, célèbre dans un certain
à Nicomaque et ce livre marque lui- milieu, où il fait ce développement ;
même une césure dans cette il fait ce développement, on peut le
Éthique à Nicomaque d’Aristote, tel dire, informé, puisqu’ il est passé
que le cours est transcrit, (c’est un par l’expérience analytique, ce
point commun avec le Séminaire de logicien. C’est ce qu’il avait bien
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voulu me confier dans un entretien exemples, celui de la femme qui,


que j’avais eu avec lui et qui a été dit-on, la femme !!, la sorcière sans
publié si mon souvenir est bon dans doute, qui, dit-on, éventre de haut
la revue qui s’appelle l’Ane. en bas les femmes enceintes et
Mais précisément ce qu’il laisse dévore leur fruit ou encore ces
de côté, comme Aristote lui-même, horreurs où se complaisent, à ce
c’est le troisième terme, la bestialité qu’on raconte, certaines tribus
à quoi on ne pourrait trouver peut- sauvages des côtes du Pont qui
être d’antonyme qu’à introduire ici la mangent des viandes crues et de la
sainteté, entendue comme un excès chair humaine ou échangent
de vertu, comme une vertu héroïque mutuellement leurs enfants pour
et divine, similaire dans son ordre à s’en repaître dans leurs festins ou
ce qu’est la bestialité comme une enfin ce qu’on rapporte de Phalaris,
sorte d’excès de vice. bien connu.
Ce qui, ici, met à part la bestialité Ce sont là des états de bestialité,
comme la sainteté, c’est l’excès, d’autres ont pour origine la maladie,
c’est le trop et ce que souligne ou parfois la folie comme dans le
Lacan dans son Aristote 1, celui de cas de l’homme qui offrit sa mère en
l’Ethique de la psychanalyse, c’est sacrifice aux dieux et la mangea ou
précisément et au plus près du texte celui de l’esclave qui dévora le foie
que nous avons de l’enseignement de son compagnon, d’autres encore
d’Aristote, que ce champ de la sont des propensions morbides,
bestialité est, par Aristote, écarté comme par exemple s’arracher les
comme relevant de ce qui est cheveux, ronger ses ongles, ou
monstrueux,  (teriotes) la même du charbon et de la terre
monstruosité. Il y a là quelque sans oublier l’homosexualité. C’est
chose, en effet, qui mérite d’être une liste qui est propre à Aristote,
souligné dès lors qu’on ne peut pas en effet, mais que nous pouvons
penser qu’Aristote n’en avait pas ramener, sans trop forcer, au
quelques exemples à une époque sadisme dont il n’y a au fond pas un
où la tyrannie, le régime de la de ces exemples dont on ne
tyrannie pouvait permettre à trouverait l’illustration dans l’œuvre
certains de s’adonner à cet excès du Marquis de Sade, et l’histoire de
vicieux. Mais voilà pourtant mis de Juliette, si j’avais voulu ici l’apporter,
côté, non traité, refusé comme étant, m’aurait permis de mettre, en
dit Aristote, rare dans l’espèce contrepoint de chacun de ces
humaine au point que ce soit exemples, la mise en forme littéraire
principalement chez les barbares qu’y apporte enfin cet écrivain.
qu’on la rencontre, cette bestialité. Voilà ce que Lacan, a choisi
Si nous avions pourtant à précisément comme point de départ
retraduire ce champ énigmatique dans l’Éthique de la psychanalyse. Il
dans nos catégories à nous, qu’est- a choisi ce mouvement par lequel
ce que nous dirions ? Que ce qu’il Aristote et au fond nous-mêmes
met là de côté, c’est proprement le nous mettons de côté, nous
registre sadique. Je peux quand écartons, nous évitons le champ qui
même, pour vous en laisser juge, est ainsi circonscrit avec une sorte
vous lire le passage qui est en de pas ça. Et ce pas ça enveloppe
1148b, de l’Éthique à Nicomaque, l’ensemble de ce que Lacan
chapitre VII, où il évoque les développe dans l’Éthique de la
dispositions bestiales. Il donne des psychanalyse, à savoir il s’interroge
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sur l’instance de ce pas ça. Comme habitude. Alors ce qu’il y a de


il le formule : « par ce geste tout un commun entre Aristote et Freud,
registre du désir est mis hors du c’est l’eudémonisme, dont le terme
champ de la morale à proprement apparu précédemment, c’est-à-dire
parler ». la notion élémentaire que ce que
Le champ de la morale, chez l’homme cherche, c’est le bonheur.
Aristote, au contraire, relève, est Mais ce trait commun ne fait que
susceptible d’être approché par ce mettre en valeur la différence qui
qui est de l’ordre de la formation du sépare ici Freud et Aristote, à savoir
caractère et ceux qui s’adonnent à que pour Freud rien, ni en l’homme
la bestialité, on les considère ni dans le monde, n’est préparé
comme forclos de la formation. Ils pour ce bonheur, tandis qu’Aristote
ont de si mauvaises habitudes fait foi à l’harmonie et, pour ce
qu’on ne peut pas leur en donner de bonheur, invite à s’accorder à la
bonnes, alors que le champ de la nature, précisément une nature qui
morale concerne spécialement les exclut le contre-nature de la
sujets auxquels - qui ont sans doute monstruosité.
de mauvaises habitudes - mais Alors prenons comme pivot la
auxquels on peut en donner de notion d’excès. Ce que prône
bonnes. Aristote concernant l’excès, c’est la
Cette morale, pratique, repose sur mesure, et s’il rejette la bestialité,
la foi qui est donnée à une c’est qu’on ne peut y introduire le
dynamique des habitudes, à des module de la mesure. Alors que,
effets de dressage, d’éducation, en c’est ça qui différencie
vue de l’acquisition de bonnes l’intempérance et la bestialité,
habitudes. Et c’est ce que Lacan l’intempérance est un excès où l’on
dans son séminaire Encore mettra peut intervenir, le vice et
en valeur comme morale de maître. l’intempérance, on peut intervenir,
C’est une morale qui repose sur la comme il s’exprime « les biens du
possibilité de maîtriser, et la corps admettent l’excès et c’est la
bestialité apparaît ainsi comme poursuite de cet excès qui rend
échappant à l’hégémonie de la l’homme pervers ». On peut dire
maîtrise. C’est là qu’on peut dresser que l’Éthique à Nicomaque s’inscrit
l’opposition d’Aristote et de Freud, exactement en ce point : comment
d’abord en ce qu’Aristote vise avec remédier à la perversion que
cette liste désigne précisément ces permettent les biens du corps. Alors
désirs, dont nous avons à l’occasion que Freud se mesure à l’excès et
le témoignage seulement par des que l’excès, loin de lui paraître si
fantasmes, qui sont au premier plan exorbitant qu’on ne puisse rien y
de l’expérience analytique - c’est ce faire, cet excès fait son objet même.
que dit Lacan - disons en tout cas Ce qui s’inscrit entre Aristote et
qui n’y sont pas étrangers, qui y Freud, tel que Lacan l’introduit, c’est
figurent et que d’autre part on ne Bentham, et avant tout parce que le
trouve nulle part chez Freud l’appel nouveau qu’il introduit, c’est le
fait à la bonne habitude. rapport du langage au réel pour
On peut dire que cette dimension situer le plaisir. Et en effet, à relire
est effacée de l’expérience l’Éthique à Nicomaque, on peut dire
analytique et qu’elle brille, en que c’est une problématique qui est
quelque sorte, par son absence. là absente et que c’est vraiment à
Freud ne fait pas foi en la bonne l’utilitarisme qu’on est redevable
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d’avoir introduit la fonction du déclenchement de l’appareil


langage concernant le plaisir. psychique chez Freud, c’est, en
Je ne rappelle cet Aristote un, que effet, quelque chose de l’ordre du
pour mettre en valeur l’Aristote deux, mouvement, de la sensation comme
celui que Lacan nous amène dans excitation. Mais cette activité chez
son chapitre de l’autre satisfaction. Freud, quand il s’agit du plaisir,
Et c’est un tout autre accent, là, qui prend la forme essentielle de
est porté. Admettons que ça ne (…) l’évitement. C’est ce que Lacan
pas au précédent, ça n’est pas formule en disant que chez Freud
contradictoire, mais c’est pourtant « le principe du plaisir ne s’évoque
une autre opposition entre Freud et que de ce que l’excitation provoque
Aristote qui est mise en valeur, et de mouvement pour s’y dérober ».
précisément sur la définition du Et en passant ainsi, rapidement,
plaisir. Chez Aristote, le plaisir est c’est moi qui stationne là-dessus, on
défini par l’activité ; c’est une activité s’aperçoit que le couple Aristote-
dit-il, de la manière d’être qui est Freud dessine une inversion, que
selon la nature. On dit : si vous vous pour Aristote le plaisir c’est toujours
accordez à la nature, si c’est ça un plus de mouvement tandis que
votre manière d’être, ne pas aller chez Freud, le principe qui
contre, mais au contraire de vous conditionne le plaisir consiste au
accorder avec ses possibilités, avec contraire à ramener à zéro ce plus.
sa mesure, et si alors vous êtes C’est là que se dessine la matrice
actif, d’une façon non entravée, non des comparaisons extrêmement
empêchée, et l’absence d’entrave fréquentes chez Lacan entre
est pour lui essentielle dans ce Aristote et Freud, qui consiste à
qu’est le plaisir, eh bien cette dire : d’une certaine façon Freud est
activité est le plaisir même. Et c’est dans la ligne d’Aristote, Freud
au point que l’on trouve aussi bien emprunte son concept du plaisir à
chez lui cette expression : le plaisir Aristote, comme tout le monde,
autrement dit l’activité. mais en même temps, il lui fait subir
C’est ce que Lacan, à la fin du une curieuse torsion, puisque ce
chapitre de l’autre satisfaction, qu’il appelle plaisir ne serait, pour
évoque très précisément dans ces Aristote, pas du tout un plaisir, ce
termes, il indique la valeur du ne serait, à tout prendre, qu’une
mouvement chez Aristote, que les atténuation de peine, de douleur.
besoins se satisfont par le Et ce qui me reste dans la main
mouvement et il formule d’une façon de cette visite rapide que nous
parfaitement adéquate à l’Éthique à faisons avec cette comparaison,
Nicomaque « Si Aristote vient à c’est la prévalence chez Freud,
épingler quelque part ce qu’il en est concernant le plaisir, de ce geste
du plaisir, ce ne saurait être que d’évitement. Un certain « pas
dans ce qu’il appelle energeia plus » pour le plaisir, l’instance
(), une activité. », page 58, d’une limite, d’une barrière qui
du Séminaire. préserve et qui projette devant soi la
Et c’est à quoi il oppose le plaisir zone de l’excès. Le rappel d’Aristote
freudien ; et il retrouve chez Freud dans le chapitre V de Encore,
une référence à l’energeia curieusement, est destiné à épingler
aristotélicienne, sous les espèces la conception du plaisir chez
de l’excitation. En effet, le point de Aristote, de la sexuation mâle. La
départ de la mise en œuvre du conclusion de ce chapitre est pour
J.-A. MILLER, Le Partenaire-Symptôme - Cours n° 8 21/1/98 page 124

dire qu’Aristote pense le plaisir du pourquoi il est logique d’opposer au


côté mâle, et donc ce chapitre nous rapport sexuel, la logique qui
promet la différence radicale de ce conduit Lacan à assigner cette
qui se produit du côté femme, ça jouissance phallique en définitive
c’est tout à fait absent de l’Éthique aux deux sexes et donc à décaler,
de la psychanalyse. C’est comme par rapport à cette jouissance
cette construction de l’excès et de la phallique auto-érotique, la
barrière conditionnant un évitement jouissance mâle et la jouissance
par Lacan à la pointe de ce chapitre féminine et si je puis mettre au
V assigné à un des deux sexes. tableau un petit rappel :
C’est là la différence majeure, en
dépit de tous les effets d’écho que 
nous pouvons noter, entre sa
situation d’Aristote dans l’Éthique et
la situation d’Aristote dans Encore. - j. m : a
Et en effet, autant dans Encore la
jouissance est toujours référée au - j. f : S (A)
rapport sexuel et même modifiée en
fonction du rapport sexuel, autant
dans l’Éthique de la psychanalyse,
ça n’est pas le cas. On peut même jouissance de la parole
dire, sauf à chercher
rétroactivement les traces, que dans La jouissance phallique vaut pour
l’Éthique de la psychanalyse le les deux sexes en tant qu’auto-
concept de jouissance est tout à fait érotique, et c’est par ailleurs que
disjoint du rapport sexuel. peuvent se distinguer la jouissance
C’est là une première façon de mâle et la jouissance féminine, et je
mesurer la conversion conceptuelle le mets à titre de rappel et
nécessaire, c’est que dans l’Éthique d’annonce à la fois, l’une articulée à
de la psychanalyse le concept de l’objet petit a et l’autre articulée au
jouissance peut être développé signifiant de l’Autre barré.
sans référence au rapport sexuel Donc là une jouissance pour les
alors que c’est une thèse essentielle deux sexes, là l’autre position, et ce
de Encore que la jouissance ne que Lacan appelle l’autre
convient pas au rapport sexuel. Ce satisfaction, à savoir la jouissance
qu’annonce Encore, c’est de la parole. Et voilà, si on compte
qu’Aristote, comme Freud, bien, déjà quatre jouissances
philosophe essentiellement sur la distinctes à répartir.
jouissance phallique, c’est-à-dire la Alors, à partir de cet éclairage
seule qu’il y a sauf celle qu’il y a du rapide, comment est-ce que se
côté femme. C’est dire qu’il n’y a présente à nous le concept de
pas, à cet égard, un parallèle à faire jouissance dans l’Éthique de la
entre jouissance phallique et psychanalyse, le séminaire qui a
jouissance féminine. Ce que Lacan éminemment servi à nous former au
appelle jouissance phallique, c’est concept lacanien de jouissance. Et
la pointe de la jouissance auto- dans cet éclairage, on est déjà tenté
érotique. Et cette jouissance, si on de le voir comme partiel. C’est un
aperçoit que la jouissance phallique abord dont, en définitive, on pourra
c’est la pointe de la jouissance auto- être amené à dire que c’est la
érotique, on s’aperçoit bien jouissance vue du côté mâle.
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Alors comment se présente le Lacan dans le rapport à la


concept de jouissance dans jouissance. Et c’est ainsi que ce
l’Éthique de la psychanalyse ? Il est séminaire de l’Éthique de la
abordé comme le champ de la psychanalyse, culmine dans la
Chose, das Ding, empruntée à une figure d’Antigone comme
phrase de Freud dans son Esquisse transgressant toutes les limites pour
et sans doute avec tous les échos s’avancer dans une zone où on ne
que donne à ce terme l’article de peut entrer que dans l’horreur, le
Heiddeger qui porte ce titre et qui a déchirement et en étant passé au-
sans doute dirigé Lacan vers cette delà de ce qui ferme le champ de la
expression : abordé comme le jouissance.
champ de la Chose. Et on peut déjà Donc un recours à une héroïne
dire que c’est essentiellement une pour incarner l’accès à la jouissance,
jouissance située. C’est un accent de telle sorte que la jouissance se
qu’il vaut la peine de mettre, que présente essentiellement comme un
précisément parce que le concept champ fermé par l‘instance d’une
de jouissance concernant l’autre barrière. Et l’accent est mis par
satisfaction dans le séminaire Lacan sur la barrière que constitue
Encore, c’est une jouissance qui le plaisir et le principe du plaisir par
n’apparaît absolument pas comme rapport à la jouissance.
située, au point que j’ai pu évoquer, Et c’est ainsi que, moi-même, il
en commençant, son omniprésence. m’est arrivé d’introduire la
L’aborder comme le champ de la jouissance à partir de son antinomie
Chose, c’est l’aborder comme un avec le plaisir. Alors que le principe
phénomène localisé et relatif à une du plaisir apparaît comme
certaine topique, voire, comme conditionnant une homéostase, le
Lacan glisse le mot, une topologie. plaisir, le plaisir freudien, retombe
Dans l’Éthique de la toujours au niveau le plus bas de la
psychanalyse, la jouissance tension. La fin du plaisir, c’est
apparaît comme un champ en finalement de cesser, comme Lacan
quelque sorte limité, refusé, évité, lui-même le formule dans son
un champ déterminé par le principe Séminaire II, la jouissance c’est au
du plaisir comme retour à zéro des contraire ce qui force l’homéostase.
excitations. La conséquence c’est C’est ainsi par exemple que Lacan
que, ayant été formés à cette parle du plaisir dans son écrit, à la
conception, nous ne nous suite de l’Éthique de la
apercevons pas du poids que ça a, psychanalyse, « Kant avec Sade »,
la conséquence c’est qu’on n’y il évoque « l’homéostase toujours
accède que par transgression, et le trop vite retrouvée du vivant au seuil
terme de transgression revient avec le plus bas de la tension dont il
insistance et j’en ai même fait un vivote ».
titre dans l’Éthique de la Telles sont les connotations
psychanalyse, le terme de poétiques du plaisir et de la
transgression revient précisément jouissance. Le plaisir, c’est pour le
parce que la jouissance apparaît tout un chacun, le plaisir est dans la
comme un champ évité, comme un routine, dans ce qui ne nous
champ auquel on n’accède que par dérange pas, ce n’est pas tellement
un passage au-delà, par un forçage. vivre que vivoter, en effet, c’est pour
Il y a même toujours une certaine le commun des mortels, alors que la
note héroïque qui est apportée par jouissance appelle des images tout
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à fait opposées d’intensité, de la mesure où ce fantasme met en


forçage, de transgression et semble fonction la douleur, arrive à forcer le
être l’apanage de sujets d’exception, principe du plaisir du côté de la
qui s’avancent au-delà du principe douleur, dont il souligne que le cycle
du plaisir. est plus organiquement plus long
C’est pourquoi on trouve dans le que le plaisir, à l’occasion la douleur
séminaire de l’Éthique de la commence là où le cycle du plaisir
psychanalyse cette notion de forcer s’achève, dit-il, « une stimulation
l’accès à la Chose et qu’on en fait provoque la douleur au point où le
volontiers le privilège plaisir finit », et donc au fond, la
éventuellement de l’artiste ou du douleur, c’est le véhicule qui permet
sacrifié. D’une certaine façon disons au désir de passer outre au plaisir,
que c’est penser la jouissance sur le pour atteindre la jouissance.
modèle du désir, et même c’est
donner à la jouissance la puissance P J
métonymique du désir au point que
Lacan d’ailleurs, dans son écrit
« Kant avec Sade », évoque la
possibilité de définir le désir comme
volonté de jouissance, c’est-à-dire Douleur
un désir vraiment sérieux, un désir
qui ne serait pas mangé par le Et on peut dire, si je conserve ce
contre-désir, un désir qui ne serait terme d’opérateur que j’ai ici
pas vacillant, voilà ce qui serait la employé, que le fantasme, qui est
jouissance ou en tout cas ce qui en lui-même un plaisir, qui donne
donnerait accès à la jouissance. une satisfaction, permet de
Ajoutons que c’est exactement ici fabriquer du plaisir avec de la
que s’introduit le fantasme. On peut douleur et que c’est ainsi qu’il
dire, si on écrit ainsi la barrière, permet au sujet de s’avancer dans
l’antinomie incarnant une barrière le champ de das Ding.
qui sépare le plaisir de la jouissance, Alors il met en fonction la douleur
que Lacan inscrit le fantasme mais, dans le fantasme, l’évocation
comme l’opérateur qui permet de la douleur comme représentation
d’accéder au champ de la constitue pour le sujet un plaisir ; et
jouissance. c’est armé de ce fantasme qu’il
s’avance vers le champ de la Chose.
P J On peut dire, dans la suite, que le
thème fondamental de tout
C’est, exactement, l’opérateur qui fantasme, c’est le masochisme, à
permet au désir de passer outre à la cet égard, puisque c’est, si on
barrière que constitue le principe de l’appelle masochisme ici, ce qui
plaisir. permet au sujet de se maintenir en
Et c’est ainsi que Lacan, alors présence de l’horreur. De telle sorte
faisant directement appel à Sade, que si on voulait ici instituer un
c’est-à-dire au champ moderne de schéma, on pourrait dire, là je fais
la bestialité, nous montre dans le celui de barrière qu’on peut situer
fantasme sadien, l’opérateur qui ainsi, voilà le cycle où l’être vivote
permet au sujet de s’avancer dans sous le règne du principe du plaisir
le champ non aristotélicien de la et, centralement, se trouve une
bestialité. D’une façon précise, dans
J.-A. MILLER, Le Partenaire-Symptôme - Cours n° 8 21/1/98 page 127

zone qui lui échappe qui est C’est une question qui est
précisément le champ de la Chose. abordée par Lacan dès le début de
son séminaire l’Éthique de la
psychanalyse, c’est même là
dessus qu’il clôt son second
chapitre et je dois dire que j’étais
resté assez perplexe devant le
schéma que j’ai du reproduire et qui
proposait, en effet, un chiasme
entre le principe du plaisir et le
La question se pose de ce qui principe de réalité et je vais le
parvient à forcer ce rempart pour reproduire ici au tableau. Voilà la
donner accès à ce champ central construction telle qu’elle figure dans
refusé. Alors, là je voudrais pour le séminaire de l’Éthique de la
mettre les choses au point, puisque psychanalyse.
je reparcours, dans la visée de
l’inverser, la conception la plus PP PR
classique que nous avons du
concept de jouissance, pour mettre Sujet Son bien ?
les choses au clair, je voudrais ici
introduire l’articulation qui est ici Procès Pensée Perception
impliquée du principe du plaisir et
du principe de réalité, à partir de ce Objet Inconscient Connu
schéma que je viens de tracer. C’est, (paroles)
à vrai dire, une question qui m’a
occupé à l’époque où je rédigeais Donc l’idée de répartir un certain
l’Éthique de la psychanalyse, qui a nombre de fonctions entre le
continué à présenter pour moi une principe du plaisir et le principe de
difficulté, et je pense aujourd’hui réalité et disons visiblement à partir
quand même pouvoir, en partie au du chapitre VII de l’Interprétation
moins, la lever. des rêves qui est celui où Freud
Donc comment au regard de cette présente au public la différence
opposition entre plaisir et jouissance, entre le processus primaire et le
pouvons nous articuler le principe processus secondaire et met en
du plaisir et le principe de réalité ? valeur comme principe du déplaisir
Et, ne disons que ça pour le principe de plaisir. Donc voilà le
commencer, que, évidemment, répartitoire que nous propose Lacan,
nous ne pouvons pas directement c’est le suivant, dans la marge trois
assimiler l’opposé du principe de termes, le sujet, le procès et l’objet,
plaisir à ce qui est ici le champ de la et voilà les termes qu’il fait figurer à
jouissance. Donc, dans cette chacune de ces places.
opposition, où est-ce que nous Son bien, le bien du sujet, la
situons le principe de réalité ? pensée, l’inconscient et vis-à-vis un
point d’interrogation, perception, et
ici connu, paroles. Voilà un
PP répartitoire qui se trouve compliqué
par un chiasme double indiqué ici et
J qui, à côté de l’ordre vertical,
introduit, c’est exactement ce que
J.-A. MILLER, Le Partenaire-Symptôme - Cours n° 8 21/1/98 page 128

veut dire chiasme, deux de Lacan, ce qui est sous-jacent à


croisements. cette construction qu’il propose,
Et je dois dire que tant que je ne c’est de montrer où pourraient, dans
disposais que de ce schéma, les catégories freudiennes,
évidemment je pouvais le s’insinuer, s’inscrire la catégorie de
commenter, puisqu’on peut tout la jouissance. Je crois qu’on ne peut
commenter, mais c’était quand saisir la valeur de ce tableau qu’en
même un peu énigmatique et il faut se reportant au chapitre VII de la
dire qu’il est clarifié par la version Traumdeutung dont ça constitue
que Lacan lui-même en a donné une forme de commentaire et la
dans un texte que j’ai retrouvé, qui question de l’autre satisfaction, telle
n’avait pas été publié et qui l’a été qu’elle s’élabore progressivement
dans Ornicar numéro 28 et où on le dans l’enseignement de Lacan, on
trouve sous une for peut dire que c’est un commentaire
me, cette fois-ci écrite par Lacan, repris de ce chapitre VII de la
un peu différente. Traumdeutung. Je vais essayer de
Là les trois termes, ils ne sont pas le montrer.
différents, sujet, objet, procès, là il Ce tableau procède - sous ses
ne figure pas principe du deux formes - à la répartition
plaisir/principe de réalité, ajoutons- freudienne. D’un côté le principe du
les entre parenthèses, on retrouve plaisir, de l’autre côté le principe de
ici plus clairement le primaire et le réalité et accordé à chacun le
secondaire, ici plaisir-son bien, ici processus, le système dit Freud
réalité ? - avec un point même, auquel chacun est référé, ici
d’interrogation - et enfin pensée et le primaire et là le secondaire.
perception avec deux adjectifs
inconsciente et ici répétition.
Plaisir Réalité

PP PR Primaire Secondaire

Sujet Plaisir son bien Réalité ?Ics Cs

Objet Pensée Perception répétée


Pensée Perception
(inconsciente)

Procès Primaire Secondaire Et on peut y ajouter sans abus, en


suivant le texte de Freud, que c’est
le processus primaire qui gouverne
Et je vais maintenant essayer l’inconscient, alors que la
d’introduire ou de commenter la conscience est la référence du
valeur de ce schéma. Sur le second processus secondaire, et est en
figure également, cette fois-ci avec quelque sorte la supposition même
des vecteurs orientés, le double du rapport à la réalité.
chiasme que nous avons vu Tels Freud en présente les
précédemment sans vecteurs. termes et tels qu’ils ont été exploités
Alors quelle est la fonction de ce ensuite, il y a, entre ces deux
tableau, où bien sûr ne figure pas registres un combat. Il s’agit de
l’instance de la jouissance ? L’effort savoir si le principe de réalité et le
J.-A. MILLER, Le Partenaire-Symptôme - Cours n° 8 21/1/98 page 129

processus secondaire domineront le placer la perception du côté de la


processus primaire et le principe du réalité.
plaisir. Donc c’est en termes de Et on peut dire que, ce faisant, on
deux registres séparés et qui sont va dans le sens du bon sens, que la
en combat l’un avec l’autre, au point perception, précisément, est ce qui
que Freud peut dire : l’effort même répond de la réalité en se
de la pensée doit être de se séparer manifestant dans la conscience. En
du principe du plaisir et y arrive-t-on revanche, toute la démonstration de
jamais ? Notre rapport à la réalité l’interprétation des rêves est faite
est toujours menacé par l’instance pour montrer qu’il y a un statut de la
du principe du plaisir. pensée qui est foncièrement
Ce que Lacan cherche, c’est à inconscient. La démonstration de la
défaire la notion qu’il s’agit là de Traumdeutung à proprement parler,
deux registres séparés et - disons c’est qu’il y a des pensées du rêve
entre parenthèses - parce que qui sont interprétables et donc que
l’opposition qui l’intéresse c’est celle le statut premier de la pensée, c’est
du principe du plaisir et de la la pensée est inconsciente, comme
jouissance. Donc corrélativement, il Lacan le dit : « c’est la
est conduit à nous montrer chez caractéristique de l’inconscient de
Freud lui-même que l’opposition du se révéler comme le lieu d’une
plaisir et de la réalité n’est pas ce pensée foisonnante », à quoi la
qu’on pense et qu’au contraire leur conscience néanmoins n’a pas
articulation est beaucoup plus accès.
subtile qu’une opposition, parce que Autrement dit voilà ce qui justifie
l’opposition qu’est-ce qu’elle a Besoin Action
permis ? excitation mise en mouvement
Elle a permis aux analystes de stimulus de l'individu
penser qu’ils avaient, eux, dans la sensation satisfaction
cure à représenter l’instance du
principe de réalité et que le Wo es
war soll ich werden voulait dire : en
quelque sorte le principe de réalité
doit venir à la place du principe du
plaisir. La cure serait la conquête
continuée de l’espace du processus trace image mnésique
primaire par le processus la répartition qu’on trouve sur le
secondaire et le but de ce schéma schéma de Lacan. C’est
que Lacan a d’abord présenté sous précisément cette répartition on
une forme peut-être moins soignée peut dire qu’il y a lieu d’adapter.
que par écrit, qu’il n’a pas repris par C’est cette répartition dont le texte
ailleurs, est fait pour ordonner même de Freud montre qu’elle n’est
autrement les rapports du plaisir et pas si simple, à savoir qu’il y a en
de la réalité. effet ici et ici un effet de chiasme,
Il me semble que le point dont il un effet de croisement, dans Freud
s’agit repose précisément sur la lui-même.
question suivante : où va-t-on Et je crois que la référence sur
répartir perception et pensée, entre quoi s’appuie cette réflexion se
ces deux registres, où va-t-on situer trouve, je vous donne la page dans
perception et pensée ? En suivant la nouvelle édition des Presses
Freud en un premier sens, on doit Universitaires de 1967, page 481 du
chapitre VII. Et on y trouve en
J.-A. MILLER, Le Partenaire-Symptôme - Cours n° 8 21/1/98 page 130

particulier une démonstration de la réalité qui va permettre à ce cycle


prise du principe de plaisir sur la de se clore. On peut dire que ça va
perception, et il n’y a peut-être pas du stimulus à l’action, et ça va du
de point théorique plus essentiel besoin à la satisfaction. Cette
pour ce qui est de l’élaboration de référence prise à un appareil réflexe
l’autre satisfaction. C’est pour ça n’a pour but que d’introduire les
que je m’y avance. complications qui, en fait, se
Freud nous présente ses produisent, parce que c’est une
réflexions sous la forme d’un fiction qui suppose que l’excitation
schéma de l’appareil psychique. se trouve directement aiguillée vers
C’est bien connu. Relevons la motricité et qu’on va chercher , le
simplement que figure là, sujet, l’organisme, l’individu va
précisément, ce terme d’appareil chercher, l’objet correspondant au
que nous avons souligné dans le besoin. Comme dit Freud : la vie
chapitre V de l’autre satisfaction trouble cette fonction simple.
quand Lacan dit : « la réalité est Il suffit déjà de prendre l’exemple
abordée avec les appareils de la de l’enfant qu’il introduit pour qu’on
jouissance ». C’est en terme soit sensible à sa complication,
d’appareil, en effet, que Freud traite puisque, dans son état de
du psychisme. Et l’appareil dépendance, il ne trouve pas
psychique, dont il dit lui-même c’est précisément son objet et donc il faut
une fiction, c’est notre fiction pour introduire ici son impuissance, son
saisir un phénomène comme celui insatisfaction, et donc il y a déjà ce
du rêve et en même temps comme qui s’interpose avant qu’il soit
celui du symptôme, cette fiction, il la capable de modifier le monde
conçoit, il lui donne comme extérieur, ce qui s’interpose, c’est
référence exactement un appareil déjà la modification interne de son
réflexe, encore un appareil, comme humeur, il a faim, il pleure, il crie,
il s’exprime. Sa première structure, c’est ce que dit Freud, « l’enfant qui
la première structure de l’appareil a faim crie désespérément ou bien
psychique est celle d’un appareil s’agite ». Et donc déjà s’introduit ici
réflexe. l’action de l’autre et par Lacan
s’introduira la fonction du langage,
la réponse de l’Autre, la demande
Alors qu’est-ce qu’il entend là par d’amour, etc., ce qui n’est pas le
appareil réflexe. C’est le schéma cas, là, dans cette construction de
aristotélicien, à savoir, représentons Freud, mais simplement font que se
l’appareil réflexe par une boite noire, trouve différée la satisfaction.
ici vient le stimulus, l’excitation, la Et c’est là que Freud met en jeu,
sensation, le besoin, c’est un terme je ne veux pas dire que ce soit une
déjà plus élevé dans cette liste, et le déduction, ce qu’il appelle lui-même
vecteur efférent, c’est la mise en un élément essentiel, et cet élément
mouvement de l’individu, de son essentiel qu’est-ce que c’est ? À le
organisme, pour aller chercher lire, c’est l’intervention de la
l’objet qu’appelle la satisfaction ainsi mémoire, à savoir, ce qu’il introduit
sollicitée. là - je dis que ça n’est pas une
Si on se représente, c’est déduction parce que c’est une
l’exemple que prend Freud de construction pour essayer de rendre
l’enfant, le voilà qui a faim et c’est compte de son expérience. La
l’obtention de l’aliment dans la mémoire intervient aux deux bouts
J.-A. MILLER, Le Partenaire-Symptôme - Cours n° 8 21/1/98 page 131

du schéma. D’un côté l’expérience Alors cette notion que la


de satisfaction qu’il a à recevoir ce réapparition du besoin fait
qui lui manque, à recevoir l’objet qui réapparaître d’une façon
fait défaut au besoin, laisse une hallucinatoire la perception de
image mnésique dit-il, c’est-à-dire l’objet de satisfaction, c’est ce que
s’inscrit, tandis que l’excitation du Freud appelle et on ne le trouve que
besoin laisse ce qu’il appelle une dans le chapitre VII, l’identité de
trace mémorielle, un souvenir, une perception. L’identité de perception,
trace. c’est la répétition hallucinatoire de la
Et donc on voit dans sa perception réelle initiale et c’est ce
construction la forme simple de qui justifie, en effet, le chiasme
l’appareil réflexe doublée par son lacanien, que le processus primaire
inscription mémorielle : d’un côté la au fond a une incidence sur la
trace et de l’autre côté l’image, perception que nous avons placée
qu’on peut rassembler en disant dans le registre de la réalité,
deux inscriptions. Contentons-nous articulée à la réalité. Ce que Freud
de ça : pour Freud, dans son appelle identité de perception c’est
approche, le besoin comme la la répétition de la perception liée à
satisfaction laisse une trace. Et c’est la satisfaction du besoin et c’est ce
alors qu’il peut introduire qui justifie le premier chiasme que
précisément quelque chose qui fait Lacan.
décale tout à fait l’appareil réflexe : Le second chiasme, lui, concerne
« dès que le besoin, dit-il, se la pensée et Freud emploie
représente, l’image mnésique de la également le terme qui n’est pas
satisfaction sera de nouveau tout à fait clair d’identité de pensée.
investie. » Déjà ce raisonnement justifie la
Dès qu’il y a besoin, on voit nécessité du second système qui
réapparaître la perception de l’objet intervient, puisque cette perception
de satisfaction. Autrement dit, dès hallucinatoire ne donne pas la
qu’un besoin se manifeste - c’est satisfaction réelle, hallucinée
comme ça qu’il voit ce qu’il appelle comme il nous représente
l’appareil psychique - la situation de l’hallucination de la pomme, ça ne
la première satisfaction se constitue pas la consommation de
reconstituera. C’est ce qu’il appelle, la pomme, et donc c’est à partir de
puisqu’il introduit ça dans le cadre là qu’il justifie l’introduction d’un
de sa théorie du rêve, une second système qui va arracher le
réalisation de désir. Autrement dit, sujet à la fascination de cette
d’une certaine façon, il décalque sur hallucination, voire inhiber sa
l’appareil psychique ce qu’il a production pour qu’il aille chercher
analysé au niveau du rêve. Il fait de l’objet réel par la motricité, ou en
la réalisation hallucinatoire du désir sollicitant la motricité de l’autre,
l’élément essentiel qui vient dans le monde extérieur.
compliquer l’appareil réflexe. C’est Freud appelle ça identité de
en ce sens qu’il introduit une pensée et on voit bien qu’il le
satisfaction hallucinatoire du besoin, construit en symétrique de l’identité
au point que même il trouve là la de perception et comme un substitut
définition de ce qu’il appelle le désir. du désir hallucinatoire. Ce qu’il
« C’est ce mouvement que nous introduit alors comme principe de
appelons le désir, » dit-il. réalité ? Ceux qui se passent, dit-il,
du principe de réalité, ce sont les
J.-A. MILLER, Le Partenaire-Symptôme - Cours n° 8 21/1/98 page 132

psychosés hallucinatoires, eux vont savoir l’obtention de la satisfaction


vraiment se satisfaire de et cette satisfaction conçue comme
l’hallucination de la pomme. Ou un retour, comme un apaisement,
encore, le délire d’inanition : ils ne comme un retour à zéro. Tout est
mangeront pas parce qu’ils se fait par cet appareil pour que l’être
représenteront la consommation de retrouve le repos et cette obtention
la pomme, mais la voie normale du repos, c’est le principe du plaisir
c’est d’en passer par la réalité pour lui-même, selon Lacan, dans la
réaliser le désir. Ça donne à la mesure… si le plaisir est dans
réalité le statut d’un détour pour l’homéostase.
réaliser le désir par une motricité Pour conclure aujourd’hui au
volontaire modifiant le monde moins là-dessus, ça m’a pris plus de
extérieur et permettant la perception temps que je ne pensais pour
et l’appréhension réelle de l’objet. l’expliquer, pour le communiquer, à
Freud dit : au lieu de l’identité de cet égard, le plaisir et la réalité sont
perception nous avons une identité du même côté, et on pourrait
de pensée, et il n’est pas illégitime, presque, pour échapper à cette
comme le fait Lacan, de traduire ça dichotomie nocive, dire que nous
par le second chiasme, qui arrache avons le principe de plaisir-réalité.
cette identité de pensée à la Nous avons affaire à un seul
domination du processus primaire complexe, le plaisir-réalité qui,
pour en faire la voie du détour de la précisément, dégage la place d’un
réalité. au-delà. Si nous posons la question
Alors ici, qu’est-ce que Lacan met par rapport à notre schéma, nous
en valeur à partir du texte de Freud mettons le principe de réalité à côté
auquel vous pouvez vous référer ? Il du principe du plaisir, le principe de
met en valeur l’entrelacement des réalité n’est qu’une version du
deux principes, de plaisir et de principe du plaisir, et de ce fait, le
réalité, et même sous une forme en point essentiel c’est que l’au-delà du
quelque sorte paradoxale : on voit principe du plaisir, ce n’est pas le
chaque principe empiéter sur l’autre principe de réalité. À certains
et manifester que dans la division égards, ça peut paraître tel puisque
même de ces deux principes, il y a le principe de plaisir, en quelque
une continuité absolue ; que le sorte, passe le relais au principe de
principe de réalité, c’est le principe réalité et donc on peut commenter
du plaisir sous une autre forme et l’affrontement des deux principes,
c’est ce que traduisent ces deux mais un point de vue englobant par
expressions que Freud n’emploie rapport aux deux nous montre la
que là et qu’il n’emploiera plus solidarité fondamentale des deux
jamais et qui ne sont pas si claires, principes, au point de n’en faire
identité de perception et identité de qu’un et d’ailleurs quand Lacan
pensée, c’est que le principe de parle dans Encore et dans sa leçon
réalité apparaît, comme le dit Lacan de l’autre satisfaction du principe du
lui-même dès le Séminaire II, plaisir, il inclut aussi bien la réalité :
comme un principe du plaisir à c’est le plaisir-réalité.
retardement. Et donc ça dégage la place d’un
À cet égard, le principe du plaisir au-delà, c’est-à-dire de ce qui ne se
passe le relais sans doute au laisse pas ramener à zéro, ni par le
principe de réalité mais c’est la principe de réalité, ni par le principe
même finalité qui est en jeu, à de plaisir. Et, à cette place,
J.-A. MILLER, Le Partenaire-Symptôme - Cours n° 8 21/1/98 page 133

beaucoup de choses peuvent


s’inscrire et il faudrait commencer
par voir que Lacan, avant d’y
inscrire la jouissance, y avait inscrit
le symbolique, c’est-à-dire qu’il
voyait le plaisir-réalité être de l’ordre
libidinal, et donc finalement il situait
dans ce champ à proprement parler
le symbolique et c’est par des
constructions successives qu’il en
est venu à y situer le champ refusé
de la jouissance.

libidinal - symbolique

PP
réel PR
J
symbolique

Et finalement à déplacer le
symbolique de ce côté-ci, et c’est
même ce qu’opère précisément le
chapitre de l’autre satisfaction, et à
situer le réel en ce point, dans cette
valse des étiquettes, ce qui reste
constant, c’est ce schématisme, le
schématisme de cette gravitation
autour d’une place refusée.
Bon et bien je vais continuer la
fois prochaine ce travail.

Fin du Cours n°8 du Partenaire-


Symptôme
(21 janvier 1998)