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La

Revue
Socialiste
40
La social-écologie
4e trimestre
en débat 2010
2 Sommaire

Introduction

Alain Bergounioux,
La « social-écologie » en débat …………………………………………………… p. 5

Le dossier

Olivier Mongin,
Progresser… mais au nom de quel progrès ? ……………………………………… p. 11

Philippe Jurgensen,
À quelles conditions une croissance verte est-elle possible ? ……………………… p. 21

Philippe Van Parijs,


Un Sustainable New Deal est-il possible ? ………………………………………… p. 33

Germinal Peiro,
Manifeste pour une politique agricole alternative ……………………………… p. 41

Guillaume Bachelay, Nicolas Mayer-Rossignol,


La social-écologie en actes ………………………………………………………… p. 49

Bernard Soulage,
Concilier mobilité et développement durable …………………………………… p. 55

Pierre-Alain Muet,
Bâtir une fiscalité écologique efficace …………………………………………… p. 61

Géraud Guibert,
Le progrès et l’innovation face aux nouveaux défis ……………………………… p. 69

Laurence Rossignol,
Défis environnementaux et justice sociale ……………………………………… p. 75

Hervé Kempf,
De l’exigence écologique à la justice sociale …………………………………… p. 83

Daniel Boy,
La situation politique du mouvement écologique aujourd’hui ………………… p. 89
Sommaire 3

Polémique

Antoine Prost,
Quelles écoles pour demain ? ……………………………………………………… p. 97

Grand texte

Gro Harlem Brundtland,


Notre avenir à tous, 1987 ………………………………………………………… p. 109

À propos de… Jean-Baptiste de Foucauld, L’abondance frugale, Odile Jacob, 2010

Caroline Werkoff-Leloup,
« Détacher l’essentiel du superflu » …………………………………………… p. 119

Matthias Fekl,
Un programme audacieux et pragmatique …………………………………… p. 123

Jean-Baptiste de Foucauld,
« La question de le redistribution et de la justice
se pose en termes nouveaux » …………………………………………………… p. 127

Actualités internationales

Christophe Jaffrelot,
« Les relations entre l’Inde et le Pakistan sont structurellement tendues »… p. 133

Bo Rothstein,
Ce qui est vivant et ce qui est mort …………………………………………… p. 139

Henri Weber,
Socialisme et protectionnisme …………………………………………………… p. 147
Alain Bergounioux
est directeur de La Revue socialiste

La « social-écologie » en débat

L e dossier de ce numéro consacré à la


social-écologie n’a guère besoin de jus-
tification. Tous les socialistes admettent que
proposer… nous imposera peut-être. Il s’agit d’unir
différemment que par le passé les trois dimensions
que sont l’économie comme moyen, le dévelop-
le nouveau projet d’ensemble, qui prendra pement social et individuel comme finalité et le
la suite de celui formé dans les années 1960 respect des équilibres écologiques comme condi-
et 1970 qui voulait mettre en œuvre des équi- tion. Cela nous amène à élargir notre vision pour
libres entre le capital et le travail, l’État et le prendre en compte le court terme et le long terme,
marché, la compétition et la solidarité – et sur les générations présentes et les générations futures,
lequel nous avons plus ou moins fonctionné les sociétés riches et les sociétés pauvres, le local
jusqu’à une date récente dans des conditions et le global.
difficiles – ne pourra s’élaborer qu’en réfé- La complexité et l’ampleur des réformes à mener
rence au développement durable. justifient pleinement que l’on mène l’enquête pour

Le nouveau « paradigme » maintiendra les am-


bitions de l’ancien, fondamentalement la justice
Le nouveau « paradigme » maintiendra
sociale, en donnant à chacun « l’espace néces- les ambitions de l’ancien, fondamentalement
saire au déploiement de sa vie », comme disait le la justice sociale, en donnant à chacun
jeune Marx, et ajoutera les ambitions de modifier « l’espace nécessaire au déploiement
les modes de production et de consommation. C’est de sa vie », comme disait le jeune Marx,
dire l’ampleur de la tâche ! Mais, il n’y a pas une et ajoutera les ambitions de modifier les modes
autre approche susceptible de réaliser la « grande de production et de consommation.
transformation » que l’histoire fait plus que nous C’est dire l’ampleur de la tâche !
6 La « social-écologie » en débat

La prise en compte des équilibres écologiques gements nécessaires3. L’enjeu écologique, en effet,
définit un nouveau rapport à l’économie, contribue à réactualiser plusieurs des valeurs iden-
qui ne peut être que familier aux socialistes titaires du socialisme, la démocratie, d’abord, car
dans la mesure où il s’agit de distinguer l’évolution des formes de production et de consom-
trois domaines, le social, l’environnement, mation demande plus de transparence et de solida-
l’économie qui ne peuvent pas se réduire rité, et plus de délibération pour les citoyens, entre
à la marchandisation. La régulation les citoyens, les générations, les pays. La crise
est donc nécessaire.
écologique réhabilite également les instruments de
l’intervention publique. Le rôle de l’État doit être
plus effectif pour réguler et encadrer les marchés.
De véritables outils de planification doivent être
savoir comment faire concrètement et comprendre conçus et mis en œuvre, à toutes les échelles, natio-
où sont les problèmes. La prise en compte des nale, européenne et mondiale, en particulier, pour
équilibres écologiques définit un nouveau rapport à la production et la consommation énergétiques. La
l’économie, qui ne peut être que familier aux socia- protection de « biens publics » mondiaux suppose
listes dans la mesure où il s’agit de distinguer trois des formes de gouvernance mondiale plus abouties
domaines, le social, l’environnement, l’économie, pour favoriser la coopération entre les États, les en-
qui ne peuvent pas se réduire à la marchandisa- treprises, les ONG. Henri Weber4, dans une tribune
tion. La régulation est donc nécessaire. Et il faut récente, a raison de dire que « les solutions à la
préserver des « sphères » non marchandes pour crise écologique sont les mêmes que les solutions
reprendre une expression de Michaël Walzer1. à la crise économique ». Il faut y ajouter – et ce
Mais, en même temps, l’écologie peut conduire à n’est évidemment pas un détail – que la concilia-
des formes de malthusianisme, comme le reven- tion des nécessités écologiques et des exigences
dique par exemple Yves Cochet, qui ne sont pas sociales demande que l’économie puisse favoriser
dans la culture socialiste et qui rendent plus dif- la création d’emplois. Une « économie verte » ne
ficile la mise en œuvre des politiques sociales. La suppose pas moins d’efforts d’investissement pour
conciliation n’est évidemment pas impossible. Mais la recherche scientifique et technologique.
elle demande du travail. Les débats récents sur une Ce numéro paraît à un moment où les discussions
éventuelle « contribution climat-énergie » (ladite politiques ne se seront pas encore nouées entre le
« taxe carbone ») montrent qu’il n’est pas simple Parti socialiste et le mouvement écologiste. C’est
d’allier l’exigence écologique et la justice sociale. l’occasion de poser les problèmes avec une grande
Nous savons, par ailleurs, que l’indispensable évo- liberté de pensée. L’orientation vers un nouveau
lution des modes de consommation dans la vie quo- paradigme sociétal requiert une vision qui dépasse
tidienne – qui est dans le débat public à gauche
depuis la fin des années soixante avec la critique
de la société de consommation2 – pose et posera
encore plus des problèmes d’acceptation sociale. Il Définir une « utopie concrète » n’est pas
est facile de dire dans un colloque que la croissance contradictoire avec ce qui a été, et est, la
demain devra être « sélective » et la consommation méthode du socialisme démocratique,
plus « saine ». Il est plus difficile de faire les choix la réalisation de « compromis » qui font
politiques concrets ! avancer l’humanité sans déchirer « les
Raison de plus pour y travailler maintenant. C’est sociétés ». Notre tâche aujourd’hui est de
l’objet des études qui suivent. Elles montrent que définir exactement ce que doivent être les
le socialisme a le potentiel pour assumer les chan- nouveaux objets de ces compromis.
LA REVUE SOCIALISTE N° 40 - 4E TRIMESTRE 2010
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les seuls intérêts immédiats – aussi importants qui a été, et est, la méthode du socialisme démo-
soient-ils dans une négociation politique. Le défi cratique, la réalisation de « compromis » qui font
qui nous est présenté demande, en somme, de ré- avancer l’humanité sans déchirer « les sociétés ».
pondre, à la fois, aux urgences du présent mais Notre tâche aujourd’hui est de définir exactement
aussi aux grands problèmes de demain. Définir une ce que doivent être les nouveaux objets de ces
« utopie concrète » n’est pas contradictoire avec ce compromis.

1. Michaël Walzer, Sphères de justice, Seuil, Paris, 1997.


2. Esprit, septembre-octobre 2010, dossier sur Ivan Illich.
3. Géraud Guibert, Tous écolos… et alors. Les enjeux de la nouvelle scène écologique, Éditions Lignes de Repères,
Paris, 2010.
4. Henri Weber, Libération, « Pour un New Deal écologique et continental », 9 février 2010 (www.liberation.fr).
Le Dossier
Olivier Mongin
est directeur de la revue Esprit

Progresser…
mais au nom de quel progrès ?

S i l’idée de progrès ne se confond pas


avec celle de « progressisme » ou
n’est pas dévalorisée nécessairement par
Après avoir souligné que notre « vision » du
progrès est le plus souvent économiste et scientiste
et que la mondialisation « dé-centre » un monde
le « présentisme » contemporain qui sacra- européen qui fut le chef d’orchestre historique du
lise l’immédiat, se représenter le progrès, progrès moderne, il faudra s’accorder sur une autre
c’est-à-dire la possibilité d’avancer vers un représentation du progrès susceptible de prendre
avenir commun, est pourtant devenu délicat acte de la situation historique qui est la nôtre. Bref,
aujourd’hui. Le doute pesant sur le progrès c’est à un déplacement des infrastructures vers les
concerne moins sa possibilité effective dans superstructures, de l’économisme vers un approfon-
un domaine donné (telle science progresse) dissement de la démocratie que nous en appelons,
ou dans une situation spécifique (la crois- sachant que la démocratie affecte toutes les formes
sance progresse au Brésil pour les classes d’échange et tous les domaines de la vie.
moyennes) que la représentation négative
que nous en avons, particulièrement en
Europe. Si nous vivons à l’heure d’une triple La science et l’économie :
Révolution – économique, cognitive et éco- deux piliers fragiles
logique – qui accompagne la mondialisa-
tion en cours, nous avons tendance à nous Dans un ouvrage vite devenu une référence, l’Âge
figurer négativement ces mutations. Qu’en des extrêmes, l’historien socialiste britannique Éric
est-il alors de ces représentations négatives Hobsbawm évoque un « court vingtième siècle
du progrès ? Et est-il concevable de les ren- européen » qui a commencé en 1914 dans les tran-
verser ? chées et s’est terminé en 1989 avec la chute du mur
12 Progresser… mais au nom de quel progrès ?

de Berlin. Si court soit-il, ce siècle européen, plus Faut-il être surpris de cet unilatéralisme et ce ca-
barbare que civilisé, a connu deux séquences : un ractère restrictif de nos représentations dès lors que
« âge des catastrophes » (1914-1944) correspon- l’idéologie de l’homo oeconomicus régente l’esprit
dant aux guerres, fascismes et totalitarismes, et un des modernes ? Évoquant le socle des valeurs oc-
« âge d’or » (1945-1989), celui de l’État-providence cidentales, l’anthropologue Louis Dumont affirme
dans une Europe industrielle tirée momentanément ainsi que libéraux et socialistes partagent cette
par la croissance avant de se clore par la fin du bi- même idéologie économiste. Dans ces conditions,
latéralisme et l’expansion mondiale du libéralisme le moteur économique du progrès est aujourd’hui
économique à l’origine d’un capitalisme que l’his- le premier accusé puisque, au-delà du débat sur
torien qualifie de sauvage et brutale. Par ces adjec- les indicateurs et les ressorts de la croissance, il
tifs, il désigne le capitalisme postfordiste inauguré accompagne le constat d’une montée des inégalités
par le « nouveau régime de croissance américain » et d’une crise de la condition salariale en Europe
au début des années 1960 dont l’économiste Michel qui est indissociable d’une marchandisation géné-
Aglietta a souligné les trois principales caractéris- ralisée. Dans ce contexte idéologique de l’homo oe-
tiques (extension et individualisation du salariat, conomicus (celui-ci a un but : l’intérêt égoïste, une
nouvelles technologies, financiarisation du capital). méthode : l’optimisation, et un seul étalon de valeur :
1989 ou la victoire de l’économie, l’entrée dans un la valeur marchande), l’économie peut-elle être un
néo-libéralisme qui désigne moins l’affaiblissement facteur de progrès si l’unique et seule valeur est le
des États que l’organisation du marché par ceux- prix, à savoir ce que l’on vaut. « Le capitalisme néo-
ci1. On ne peut que souscrire au prime abord à cette libéral désigne une nouvelle manière de percevoir
analyse au sens où elle met en scène une « vision ce qui nous entoure. La valeur d’échange est censée
du monde » qui considère le progrès dans le seul à elle seule exprimer la vérité d’un objet, c’est-à-dire
prisme économique du tout marché. Ce dont témoi- ce que le marché dit à son propos : la somme que
gnent les critères que sont le PIB, la richesse et la l’on est prêt à dépenser pour son appropriation. Les
croissance en fonction desquels nous « mesurons » choses prennent sens et deviennent visibles à partir
le progrès2. Alors que l’économie libérale s’est de leur prix qui devient l’horizon de tout ce qui ap-
imposée et mondialisée, nous n’avons d’autre vision paraît. »3 Si la marchandisation revient à concevoir
du monde que cette représentation économiste pro- tous les biens « à partir de leur prix », c’est oublier
fondément restrictive au sens où elle réduit notre que certains biens ne le supportent pas et surtout
champ de vision. que le marché est une fiction juridique qui se dis-
tingue d’une fiction romanesque. S’il n’est pas une
fiction, il doit être vivable, soutenable, supportable,
et donc durable, ce qui vaut également pour la terre
Dans un ouvrage vite devenu une référence, et la monnaie : « Pour faire du marché un principe
l’Âge des extrêmes, l’historien socialiste
général de la régulation de la vie économique, il
britannique Éric Hobsbawm évoque un « court
faut faire comme si la terre, le travail et la monnaie
vingtième siècle européen » qui a commencé
étaient des marchandises, alors que ce n’est bien
en 1914 dans les tranchées et s’est terminé en
1989 avec la chute du mur de Berlin. Si court sûr pas le cas. L’économie de marché repose aussi
soit-il, ce siècle européen, plus barbare que sur des fictions juridiques. Or les fictions juridiques
civilisé, a connu deux séquences : ne sont pas des fictions romanesques : elles ne sont
un « âge des catastrophes » (1914-1944) soutenables qu’à la condition d’être humainement
correspondant aux guerres, fascismes et vivables. »4
totalitarismes, et un « âge d’or » (1945-1989), Vécu comme la seule valeur porteuse de progrès
celui de l’État-providence. (entendu alors comme réussite), le « marché total »
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Le Dossier 13

Si l’économie est un pilier fragile du progrès, lins du progrès en raison même des avancées d’un
faut-il alors attendre de la science d’incarner progrès scientifique qui, s’il est indubitable sur le
le progrès puisque la recherche scientifique plan épistémologique, apparaît inquiétant et mal
progresse du fait même qu’elle est inachevée et contrôlable. Ce n’est donc pas le progrès scienti-
falsifiable ? Là encore, nous nous considérons fique en tant que tel qui est visé mais ses dérives
comme des orphelins du progrès en raison même et instrumentalisations toujours possibles (biotech-
des avancées d’un progrès scientifique qui, s’il nologies, nanotechnologies…). Ce qui devrait être
est indubitable sur le plan épistémologique,
le ressort du progrès devient une menace possible,
apparaît inquiétant et mal contrôlable.
un activateur de risques pouvant conduire à douter
de la nécessité de poursuivre certaines recherches.
La science et l’économie peuvent se renforcer mu-
tuellement puisque, sur le plan de l’organisation du
est ressenti en Europe comme un facteur de régres- travail et des mutations qui affectent l’entreprise,
sion puisqu’il met à mal l’organisation du travail les contraintes normatives sont désormais imposées
et la justice sociale. Mais la marchandisation gé- au nom de la Science elle-même. « Contemporaine
nérale n’est pas ressentie partout à l’identique : de la révolution ultralibérale, cette quête de légi-
si des pays en lente récession comme les social- timité scientifique en constitue une pièce essen-
démocraties européennes qui ont connu « l’âge tielle. Les normes scientifiques et religieuses sont
d’or » ressentent fortement les inégalités et la fin les seules à échapper au débat politique dans une
de l’ascenseur social, des pays émergents comme société démocratique et il faut donc faire croire que
le Brésil regardent la sortie de la grande pauvreté l’économie relève de la science pour la dépolitiser.
comme un progrès alors même que la dynamique Ce faisant, la révolution ultralibérale a renoué à
capitaliste mise en place ne se préoccupe guère de son insu avec les grandes idéologies scientistes, et
créer les conditions d’un État-providence. S’impose notamment avec le socialisme scientifique et sa foi
donc l’idée sous nos latitudes que l’économie con- dans l’existence de lois économiques immanentes,
temporaine n’est plus nécessairement un facteur que la sphère politique a pour mission de mettre
de progrès et que, du fait de la marchandisation de en œuvre et non de mettre en question. »6 Si l’éco-
tous les biens, le seul critère de progrès est l’argent, nomie et la science restent des facteurs de progrès
« la valeur de la valeur ». Au-delà de la critique dans leur développement (plus de croissance, plus
du productivisme (André Gorz, Ivan Illich…) déjà de savoir…), elles sont perçues simultanément
ancienne et de la prise en compte des thèmes écolo- comme des menaces pesant sur le progrès en raison
giques5, la marchandisation généralisée fait l’objet même de leur dogmatisme voilé.
d’un procès radical dans les pays hautement dé-
veloppés alors même que l’ouverture mondiale du
marché est ressentie comme un facteur de progrès Du « principe espérance »
dans d’autres parties du monde. Comme quoi le au « principe responsabilité »
débat sur le progrès n’est pas contenu dans la seule
réflexion économique dont la vision du monde est La science et l’économie n’étant pas des ressorts
restrictive. assurés du progrès, il n’est pas surprenant que notre
Si l’économie est un pilier fragile du progrès, faut-il vision de l’avenir en soit profondément troublée.
alors attendre de la science d’incarner le progrès Encore faut-il ajouter que les nouvelles technolo-
puisque la recherche scientifique progresse du gies, un facteur d’accélération et de démultiplica-
fait même qu’elle est inachevée et falsifiable ? Là tion des flux en tous genres (informations, images,
encore, nous nous considérons comme des orphe- finances, échanges économiques, transports, flux
14 Progresser… mais au nom de quel progrès ?

Cette double surcharge de réel et de possible, responsables des actes que nous avons commis ef-
ce double trop-plein qui « englue », affaiblit fectivement. On a beaucoup discuté cette thèse de
notre capacité d’orientation. Sur le plan de la Hans Jonas qui est une référence dans les milieux
pensée, on a simultanément glissé de l’idée écologistes : en effet le principe de cette hyper res-
d’un « principe espérance » (Ernst Bloch) à ponsabilité bouche l’horizon et pèse sur notre capa-
celle d’un « principe responsabilité » cité d’agir puisqu’elle avance que nous sommes les
(Hans Jonas) qui nous impute par avance auteurs possibles d’erreurs dont nous ne connais-
d’être à l’origine de catastrophes qui n’ont pas
sons pas encore les conséquences.
encore eu lieu.
Dans ce contexte où l’absence de représentation de
l’avenir fragilise notre vision d’un progrès possible,
la crise de confiance en l’histoire est exacerbée
par des facteurs liés à la révolution technologique
migratoires, Internet…), sont à l’origine d’une en cours (flux tendu, temps réel, ubiquité, virtuel,
double surcharge de réel (l’information en temps vitesse…). Aujourd’hui, si le présent est alourdi
réel qui se déroule en boucle sur des écrans dé- considérablement par la prolifération des flux et
multipliés) et de virtuel (la déferlante des possibles des écrans, l’horizon de l’avenir est bouché en
liée au numérique). Ce qui alourdit notre relation raison même de l’excès de nos responsabilités.
au présent (le présentisme) et à la mémoire (la pa- Faut-il alors s’étonner d’une part du rôle joué par
trimonialisation accompagne la méfiance envers le principe de précaution et d’autre part de l’idée
l’avenir), et du même coup obscurcit d’autant plus de prendre des « risques sans risques » qui a été
notre rapport au futur possible ; d’où les débats sur le ressort de la crise des subprimes aux États-Unis
le catastrophisme, éclairé ou non7. Des penseurs – puisque les banques accordaient des prêts sans
vont jusqu’à affirmer que la relation entre le réel le moindre risque pour elles grâce à la revente des
et le possible s’est désormais inversée : hier, chez crédits par le biais de circuits opaques, ce qui ne
Descartes et Leibniz par exemple, le réel organisait fut pas le cas des endettés bien entendu à qui l’on a
le champ des possibles, aujourd’hui les possibles pourtant fait croire qu’il n’y avait pas de risques.
l’emportent sur un réel qui est dévalorisé puisqu’il
n’est plus qu’un possible parmi tous les possibles.
Tel est le paradoxe : l’horizon est bouché en raison Entre prolifération et rareté
de notre vision restrictive du monde (celle du
marché qui réduit le champ de vision au seul prix) Mais l’illimitation des flux se heurte à une autre
alors même que les possibles n’ont jamais été aussi limite, radicale celle-ci, qui est celle de la rareté,
nombreux. celle des matières premières et de la terre. Autant
Cette double surcharge de réel et de possible, ce de biens communs qui laissent entendre que les
double trop-plein qui « englue », affaiblit notre ca-
pacité d’orientation. Sur le plan de la pensée, on
a simultanément glissé de l’idée d’un « principe
espérance » (Ernst Bloch) à celle d’un « principe Selon un constat cher à Paul Virilio, le monde
responsabilité » (Hans Jonas) qui nous impute par a des limites qui sont celles de la Terre et du
avance d’être à l’origine de catastrophes qui n’ont Globe : « Nous ne vivons pas la fin de l’histoire
pas encore eu lieu. Ainsi la formule selon laquelle mais celle de la géographie. Le signe du
nous sommes « responsables des nouveaux-nés qui XXe siècle, c’est l’enclosure de l’histoire,
ne sont pas encore nés » remet en cause l’idée d’im- c’est-à-dire que l’histoire est forclose dans la
putation qui veut que nous soyons juridiquement fin de la Géographie. »
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Le Dossier 15

biens ne sont pas seulement des biens mar- La mondialisation contemporaine est vécue
chands. Et nombreux sont ceux qui rappellent par l’Europe et le monde occidental comme
les réflexions médiévales sur les « communaux » un dé-centrement au sens où ce basculement
à l’occasion des interrogations sur l’avenir de la historique ne fait plus de l’Occident le moteur
forêt en Amazonie par exemple. Selon un constat hégélien de l’histoire. La vision hégéliano-
cher à Paul Virilio, le monde a des limites qui sont marxiste qui a accompagné l’histoire
celles de la Terre et du Globe : « Nous ne vivons intellectuelle de la gauche progressiste est dès
lors remise en cause au sens où il n’y a plus
pas la fin de l’histoire mais celle de la géographie.
une centralité géographique et une progression
Le signe du XXe siècle, c’est l’enclosure de l’his-
historique. C’est ici que le tournant de 1989
toire, c’est-à-dire que l’histoire est forclose dans trouve son sens.
la fin de la Géographie. »8 Cette fin de la géogra-
phie n’est rien d’autre que la prise de conscience
du caractère unique du globe et de la finitude de
la Terre. Le recours au vocabulaire de la liqui-
dité9 qui accompagne l’évolution juridique des Renverser les tendances lourdes
échanges marchands souligne parallèlement que de la mondialisation
la Terre est devenue un « espace abstrait » qui ne
mérite pas d’être « durablement » occupé. Que la Marchandisation généralisée, révolutions technolo-
Terre soit désormais un espace comme un autre sur giques majeures, rôle du virtuel, oscillation entre
le plan juridique n’est pas sans lien avec la ten- la prolifération illimitée des flux et la limite de la
dance à réduire l’hétérogénéité des signes et des terre, tels sont les éléments qui permettent de parler
choses en les rapportant au même étalon moné- d’une mondialisation historique dont les effets de
taire qui tend à les « liquider » au sens juridique rupture ne sont pas encore évidents. Mais, on l’a vu
du terme. Dans ce contexte, on observe une en- à propos de la relation au progrès économique, la
treprise de « liquidation » des lieux terrestres qui mondialisation contemporaine est vécue par l’Eu-
ont pourtant comme particularité de durer. Ainsi rope et le monde occidental comme un dé-centre-
les progrès scientifique, technique, économique ment au sens où ce basculement historique ne fait
et juridique ne permettent plus de progresser car plus de l’Occident le moteur hégélien de l’histoire.
ils ne durent pas et ne connaissent que « le fu- Si les représentations du progrès sont souvent néga-
turisme de l’instant », pour reprendre l’expression tives, elles sont en grande partie indissociables de
d’Octavio Paz. Il est alors permis de s’interroger cette mutation historique qui fragilise l’Occident.
sur le sens et l’avenir de cette aspiration contem- La vision hégéliano-marxiste qui a accompagné
poraine à un ordre juridique spatial, progressive- l’histoire intellectuelle de la gauche progressiste
ment libéré de tout ancrage territorial qui va de est dès lors remise en cause au sens où il n’y a plus
pair avec la passion du virtuel. « L’habitant est une centralité géographique et une progression his-
toujours là, mais il n’habite pas le virtuel. Il n’ha- torique. C’est ici que le tournant de 1989 trouve son
bite pas le virtuel, il habite son voisinage, dans un sens (voir infra).
réel, dans le monde de ses désirs et de ses besoins. Il n’en reste pas moins qu’une analyse approfondie
Le virtuel ne modifie pas tant les choses que le de la mondialisation, une prise en compte de ses
mode d’accès aux choses. »10 Le lieu de la civi- faces diverses et de ses tendances lourdes, devrait
lisation, au sens juridique premier du mot « civi- permettre d’en contrer les effets négatifs. Souligner
lisé » (soumis à l’empire du droit civil), « n’a à ce que la mondialisation n’est pas seulement un phé-
jour jamais été l’espace, par nature informe, des nomène économique invite à prendre en compte
mers ou des airs, mais toujours la terre ferme. »11 parallèlement plusieurs mutations en cours : la
16 Progresser… mais au nom de quel progrès ?

nature des transformations de l’État (privatisation inédits entre privé et public qui affectent le rôle
de l’action publique, dissociation de l’autorité et du de l’État ; enfin les logiques affinitaires (celles de
pouvoir) ; les reconfigurations territoriales ; les dy- « l’entre-soi ») l’emportent sur celles de mixité
namiques migratoires et culturelles ; la révolution sociale et de citoyenneté. De tout cela il ressort que
technologique qui est le moteur de ces transforma- la conflictualité, l’un des ressorts de la démocratie,
tions (pas de crises des subprimes sans le numérique est mise à mal dans un univers moins hiérarchique,
et le virtuel)12. Prendre en compte les tendances pyramidal, vertical d’un côté et plus autonome de
profondes de ces mutations exige d’inverser nos l’autre, bref un univers qui « sous-traite le collectif »
manières de penser. En effet, réfléchir en termes à des individus. Ces trois tendances affectant tous
de « glocal » signifie à la fois que la global est déjà les registres de la mondialisation contemporaine ne
dans le local et que les flux de tous ordres (com- sont pas sans remettre au premier plan la question
munication, information, finance, transports, tech- démocratique.
nologies, images…) qui interconnectent les lieux
à l’échelle de la planète sont eux-mêmes « hors
d’échelle » puisque nous y sommes « immergés ». Approfondissements démocratiques
Nous sommes pris dans des flux mondialisés, aussi
rapides et virtuels qu’instantanés, qu’il faut calmer, Dans le sillage de l’historien Éric Hobsbawm, nous
ramener à du réel physique, voire sensible et cor- avons mis l’accent sur la place des « infrastruc-
porel. C’est pourquoi certains, comme Alberto tures » (économie et technique) et reconnu le flou
Magnaghi en Italie, parlent d’une « mondialisation des progrès contemporains qui ne sont pas tirés
par le bas ». vers un avenir et inquiètent à l’excès. Mais, à la
Par ailleurs, cette « inversion du pensable » s’ac- différence de l’historien, nous avons insisté sur le
compagne de la prise en compte de trois tendances tournant de la mondialisation dans les années 1990
lourdes que l’on retrouve dans tous les domaines et admis le contraste entre la prolifération de flux
de la vie (et pas uniquement en économie.) Tout illimités et une limitation radicale, celle de la Terre
d’abord, les flux sont plus forts et énergiques que et des éléments. Retour sur Terre, pourrait-on dire,
les lieux, ce qui oblige à repenser les liens entre c’est en cela que réside l’exigence écologique. En
mobilité et territoire ; ensuite le privé l’emporte effet, il nous faut répondre sur un plan anthropo-
sur le public et donne lieu à des entrecroisements logique global en invitant à retrouver les sens des
fondamentaux et des limites, ce qui vaut aussi bien
pour la question de l’habitat que pour l’économie
si l’on admet qu’il y a des fondamentaux à res-
pecter13.
Mais il faut rappeler que 1989, loin Mais il faut rappeler que 1989, loin d’inaugurer
d’inaugurer seulement l’entrée dans un seulement l’entrée dans un capitalisme sauvage, a
capitalisme sauvage, a correspondu à l’idée
correspondu à l’idée que la démocratie avait un sens
que la démocratie avait un sens historique
historique et universel. C’est ici que la question du
et universel. C’est ici que la question du
progrès peut être reprise puisque cette vision progrès peut être reprise puisque cette vision démo-
démocratique large (et non pas seulement cratique large (et non pas seulement économique,
économique, technique ou écologique au technique ou écologique au sens de l’équilibre
sens de l’équilibre anthropologique) a donné anthropologique) a donné lieu à une occidentali-
lieu à une occidentalisation outrancière et sation outrancière et malencontreuse sur le plan
malencontreuse sur le plan historique qui s’est historique qui s’est achevée par la guerre en Irak
achevée par la guerre en Irak en 2003. en 2003. A prévalu, contre la déclinaison inédite
LA REVUE SOCIALISTE N° 40 - 4E TRIMESTRE 2010
Le Dossier 17

et plurielle de l’histoire en cours, l’idée fausse que Approfondir la démocratie, c’est concevoir
l’histoire démocratique était celle de l’Europe et de des formes de délibération diverses, trois au
l’Occident. Tel est le malentendu majeur qui a pesé moins : la démocratie politique indissociable de
sur nos représentations du progrès alors même que l’élection, la démocratie sociale indissociable
la démocratie devrait répondre, dans des cas de de l’action syndicale, et la démocratie
figures divers correspondant aux diverses cultures de gouvernance. Les deux premières s’appuient
politiques, aux difficultés liées à nos conceptions sur la délibération et sur l’idée de diversité,
la troisième n’est pas délibérative
débridées de l’économie ou de la technique.
et ne connaît que le chiffre.
C’est aussi faire en sorte, avant que la préparation
des élections présidentielles n’occupe tout le terrain
de la communication, que le politique conserve tout
son sens et renvoie à diverses mises en forme de la
délibération car la question du progrès est indisso- la démocratie sociale indissociable de l’action syn-
ciable de ce que l’on peut appeler un approfondisse- dicale, et la démocratie de gouvernance. Les deux
ment démocratique. D’une part, la démocratie n’est premières s’appuient sur la délibération et sur l’idée
pas réductible à la seule souveraineté et renvoie à de diversité, la troisième n’est pas délibérative et
ce que Pierre Hassner a appelé le triangle d’or (État ne connaît que le chiffre.
de droit, souveraineté et droits de l’homme). D’autre Approfondir la démocratie politique, c’est rendre
part, si l’on peut parler avec Habermas d’une raison crédible et aménager une démocratie représentative
communicationnelle, cette notion est ambiguë car effective. Aujourd’hui la démocratie élective souffre
elle ne distingue pas les formes de délibération : la d’une territorialisation discutable et d’un décalage
délibération entre chercheurs scientifiques, la dé- entre les institutions territoriales et des pratiques
libération politique d’une assemblée souveraine et marquées par de fortes mobilités. Inscrire la démo-
la discussion entre philosophes ne sont pas équiva- cratie dans les territoires, c’est viser une réforme
lentes. « Dans le cas de la discussion politique, des des collectivités territoriales toujours remise sur le
gens se réunissent qui ont pour objectif de trouver chantier. Ce dont témoigne la difficulté de prendre en
des formes d’action sur fond de fins communes et compte les grandes communautés urbaines que sont
dans un cadre régulé en vue d’une délibération. les métropoles. Approfondir la démocratie sociale,
Dans le cas de la discussion entre chercheurs c’est prendre en compte les acteurs effectifs et des
scientifiques, la communication se passe d’auto- situations concrètes dans le champ du travail. Et se
rité, de régulation, de tribunaux, parce qu’ils ne donner les moyens, dans le contexte historique qui
discutent qu’entre personnes qui se reconnaissent. est le nôtre, de répliquer aux tendances lourdes de
C’est peut-être l’idéal humain : il n’y a en effet nul la mondialisation économique qui sape les valeurs
besoin d’une autorité extérieure pour dire qui a le de l’État-providence là même où il s’est constitué.
droit de parler. Mais c’est un idéal élitiste ou aris- Mais, si la démocratie parlementaire et la démo-
tocratique : on ne discute qu’avec ses pairs. Dans le cratie sociale cherchent à traduire l’expérience
cas de la discussion entre philosophes on peut se humaine dans sa pluralité et instituent des « as-
passer de présupposés parce que la discussion qui semblées de parole » destinées à prendre de justes
porte sur les premiers principes est radicale, alors décisions, ce n’est pas le cas des formes de repré-
que ce n’est pas admis dans un débat entre scienti- sentations typiques de la « gouvernance ». Comme
fiques et encore moins au Parlement. »14 Dans cette celle-ci « compte » et ne « parle pas », celles-ci
optique, approfondir la démocratie, c’est concevoir visent à quantifier des faits et non pas à refléter des
des formes de délibération diverses, trois au moins : expériences. Selon Alain Supiot, « la question n’est
la démocratie politique indissociable de l’élection, pas d’articuler démocratie sociale et démocratie po-
18 Progresser… mais au nom de quel progrès ?

litique, mais d’établir des relations entre ces deux de tous contre tous, la libre circulation des capitaux
formes de démocratie délibérative et les représen- et des marchandises et la maximisation des utilités
tations de l’état du monde que l’idéologie de la individuelles, et au communisme la « démocratie
gouvernance soustrait aujourd’hui à tout processus limitée. »16
délibératif. »15 Faisant écho à l’expérience du COR On l’aura compris, ce qui incarnait le progrès
(Conseil d’orientation des retraites), il n’en appelle (essentiellement l’économie de croissance et la
pas à une formule unique : « L’impératif démocra- technique) et soutenait une vision progressiste, ap-
tique conduirait plutôt à créer autant de conseils paraît désormais comme une menace possible. Il
qu’il y a d’affaires à traiter, et d’instaurer une forme n’en résulte pas que le progrès est inimaginable,
renouvelée de la polysynodie, dont Rousseau s’em- que nous n’avons d’autre scénario que celui de
ployait déjà en 1718 à établir les avantages et les la régression. Non, encore faut-il concevoir que
inconvénients. » Bref, on pourrait continuer ces ré- le progrès trouve son sens dans le contexte d’un
flexions sur la délibération démocratique, évoquer approfondissement démocratique permettant de
les errances du débat entre scientifiques sur le ré- délibérer collectivement de nos conceptions du
chauffement climatique par exemple (discussion à progrès. Parallèlement, il est inséparable d’aires
huis clos à l’Académie des sciences suite aux allé- géo-historiques dont les situations historiques
gations de l’ancien ministre Claude Allègre). Mais et les cultures géopolitiques sont fort distinctes.
l’impératif démocratique est plus que jamais notre Si la mondialisation contemporaine est en partie
destin historique. À moins que l’avenir du monde tirée par des tendances lourdes à l’échelle plané-
ne passe par un capitalisme autoritaire, ce que les taire, s’il y a interdépendance entre les nations,
Chinois appellent à l’heure qu’il est « le système institutions et États, la façon de regarder l’avenir
communiste de marché ». La servitude volontaire n’est jamais équivalent. Deux ans après la crise
n’est pas encore en voie de disparition… de 2008, on observe empiriquement que des pays
Le progrès passe donc par un approfondissement dits développés ne se vivent pas hors progrès et
de la démocratie représentative et délibérative de que les pays émergents et réémergents jouent la
manière à discuter de nos volontés de progresser carte du progrès comme on le voit au Brésil et en
sans succomber aux dogmes du marché ou au Chine. C’est aussi admettre que la réalité contem-
scientisme aveugle. C’est aussi reconnaître que la poraine inaugure une autre histoire, une histoire
relation au progrès est vécue différemment dans qui n’est plus centrée, centralisée, occidentalisée,
les diverses parties du monde dans la mesure où une histoire qui ne progresse du point de vue de
les histoires ne sont ni progressives, ni synchrones. l’esprit du monde pas vers l’Occident. Il y a des
Progresser, c’est rendre soutenable le progrès, c’est problèmes communs car globalisés qui doivent être
faire durer le monde… Progresser exige de ne pas déclinés singulièrement à des échelles diverses et
renoncer aux impératifs démocratiques et à ne
pas souscrire à l’hypothèse que la mondialisation
contemporaine va de pair avec des régimes forts.
Comme si le capitalisme autoritaire (à la chinoise)
Le monde vibre désormais au rythme d’une
était notre seul avenir concevable. Pour Alain histoire autre et donc incertaine. Rien
Supiot l’Europe participe déjà de ce que les Chinois n’autorise cependant à dire que des valeurs
appellent « l’économie communiste de marché ». universelles qui sont passées par la lente et
« Édifié sur la base de ce que le capitalisme et le sinueuse généalogie de l’Europe et de l’Occident
communisme avaient en commun (l’économisme et ont perdu de leur sens. Le progrès est aussi la
l’universalisme abstrait), ce système hybride em- capacité de faire mémoire de nos progressions
prunte à l’ultralibéralisme la mise en concurrence communes et d’en délibérer.
LA REVUE SOCIALISTE N° 40 - 4E TRIMESTRE 2010
Le Dossier 19

dans des registres culturels et identitaires différen- l’Europe et de l’Occident ont perdu de leur sens.
ciés. Le monde vibre désormais au rythme d’une Le progrès est aussi la capacité de faire mémoire
histoire autre et donc incertaine. Rien n’autorise de nos progressions communes et d’en délibérer.
cependant à dire que des valeurs universelles qui Le G20 ne serait-il pas à sa manière un progrès
sont passées par la lente et sinueuse généalogie de dans la manière de gouverner le monde ?

1. Voir Saskia Sassen, Critique de l’État, Demopolis/le Monde diplomatique, Paris, 2009.
2. Sur ces points décisifs, relatifs à nos « mesures », voir les travaux de Dominique Méda et Patrick Viveret.
3. Michaël Foessel et Olivier Mongin, Esprit, janvier 2010, p.40, extrait d’un dossier consacré aux impensés de l’éco-
nomie. Sur ce thème, voir aussi le Débat, novembre/décembre 2009.
4. Alain Supiot, L’esprit de Philadelphie. La justice sociale face au marché total, Le Seuil, Paris, 2010, p.60.
5. Voir Alain Lipietz, Face à la crise : l’urgence écologiste, Textuel, Paris, 2009.
6. Alain Supiot, L’esprit de Philadelphie. La justice sociale face au marché total, Le Seuil, p. 33.
7. Voir l’ouvrage de Jean-Pierre Dupuy, Pour un catastrophisme éclairé, Le Seuil, Paris, 2004.
8. Paul Virilio, in Urbanisme, sept-oct, 2008.
9. Zygmunt Bauman, Le présent liquide, Le Seuil, Paris, 2007.
7. Jean-Toussaint Desanti, La liberté nous aime encore, Odile Jacob, Paris, pp. 307-308.
10. Alain Supiot, article cité.
11. Paradoxalement la mondialisation économique n’est peut-être que conjoncturelle, ce qui n’est pas le cas de la révo-
lution technologique qui est structurelle. « Les mots “globalisation” ou “mondialisation” sont plus des slogans que des
concepts, car ils recouvrent un ensemble hétérogène de phénomènes qu’il conviendrait de distinguer soigneusement.
L’abolition des distances physiques dans la circulation des signes entre les hommes est un phénomène structurel, qui
procède des nouvelles techniques de numérisation. En revanche, la mondialisation du commerce des choses est un
phénomène conjoncturel, qui procède de choix politiques réversibles (ouverture des frontières commerciales) et de
la surexploitation temporaire des ressources physiques non renouvelables (prix artificiellement bas des transports).
C’est la conjugaison de ces deux phénomènes différents qui conduit à réduire l’hétérogénéité des signes et des choses
en les rapportant à un même étalon monétaire, c’est-à-dire à les liquider au sens juridique du terme. » A. Supiot,
« L’inscription territoriale des lois », in Esprit, novembre 2008.
12. Pour saisir la nécessité de défendre un équilibre entre prolifération et rareté et de respecter les invariant et « fon-
damentaux » anthropologiques sans concéder à l’idée de progrès, on peut rappeler les thèses de Claude Lévi-Strauss
bien résumées par Frédéric Keck dans son Claude Lévi-Strauss, Pocket/La Découverte, Paris, 2005, pp.151-188.
13. Vincent Descombes, in Esprit, mai 2000.
14. Alain Supiot, Droit social, mai 2010.
15. Alain Supiot, L’esprit de Philadelphie. La justice sociale face au marché total, Le Seuil, Paris, pp.42-43.
Philippe Jurgensen
est professeur à Sciences-Po et auteur de
L’économie verte. Comment sauver notre planète,
Odile Jacob, Paris, 2009

À quelles conditions une croissance verte


est-elle possible ?

E n matière d’environnement comme


ailleurs, chacun peut mesurer au-
jourd’hui, à la lumière de la crise économique,
sa supériorité par rapport aux autres systèmes en
termes d’efficacité productive ; nous devons donc
nous situer dans son cadre. Comment sortir de ce
les inconvénients d’une logique centrée exclu- dilemme ? En promouvant l’ « économie verte »,
sivement sur la recherche de bénéfices rapides nouvelle source de croissance et d’emplois pour nos
et élevés. La pensée économique reconnaît économies fatiguées.
désormais, bien mieux qu’avant, les injus-
tices et les dysfonctionnements qui résultent
de l’approche ultra-libérale selon laquelle « le Non pas moins, mais mieux
marché a toujours raison » : déstructuration de croissance
du tissu social, crises périodiques, « court-
termisme » bloquant les investissements à long Je ne crois pas, pour ma part, à « l’économie de la
terme indispensables, valorisation excessive décroissance » mise en avant par des idéologues
de l’argent et des autres bien matériels… aussi bien intentionnés que naïfs ; ce réflexe malthu-
sien, qui persiste chez nombre de partisans des
De fait, la non-prise en compte des « biens publics Verts, ne peut conduire à aucune solution acceptable
mondiaux » essentiels que sont le climat, la santé, pour les populations : une économie stagnante serait
la qualité de l’air et des eaux, la biodiversité, etc., démoralisée et incapable de maintenir un niveau de
ne peut conduire qu’à une catastrophe écologique vie et des couvertures sociales. Il suffit d’ailleurs
et, à terme plus ou moins lointain, à la destruction de songer aux immenses besoins de rattrapage des
du système lui-même. Pour autant, l’économie de pays en développement, qui rassemblent la plus
marché a, malgré ses défauts très réels, prouvé grande partie de l’humanité (plus de 900 millions
22 À quelles conditions une croissance verte est-elle possible ?

Je ne crois pas, pour ma part, à « l’économie et des denrées agricoles contribuent déjà sérieuse-
de la décroissance » mise en avant par des ment à cette réorientation, il faudra que les auto-
idéologues aussi bien intentionnés que naïfs ; ce rités nationales et internationales infléchissent les
réflexe malthusien, qui persiste chez nombre de choix en valorisant les efforts accomplis. Une fois
partisans des Verts, ne peut conduire à aucune cette impulsion donnée, comme elle l’a été par le
solution acceptable pour les populations : une protocole de Kyoto en matière de réchauffement
économie stagnante serait démoralisée et climatique ou celui de Montréal pour la protection
incapable de maintenir un niveau de vie
de la couche d’ozone, les acteurs s’adaptent : la cota-
et des couvertures sociales.
tion de la tonne de carbone économisée, le déve-
loppement rapide de bourses d’échanges de permis
d’émission ou de « certificats d’investissements »
dans des forêts du Sud, confirment que l’écologie
d’humains souffrent de la faim ; 1,3 milliard – un peut s’insérer efficacement dans les mécanismes de
homme sur cinq – vit avec moins d’un dollar par marché. Il s’agit, par ce biais d’ « internaliser les
jour, soit moins d’un quarantième du Smic…) pour externalités négatives », c’est-à-dire les répercus-
comprendre l’inanité, voire l’indécence de la propo- sions de l’action de chaque agent économique (firme,
sition d’un modèle de non-croissance. administration, particulier…) sur son entourage.
En revanche, il est clair aussi que cette croissance
ne peut se poursuivre au niveau actuel de consom-
mation d’énergies fossiles, de rejets polluants et de L’économie verte, un potentiel
destruction de la nature – niveau encore plus élevé considérable
dans les pays du Sud que dans les nôtres, d’où une
part de ces pays devenant majoritaire dans les émis- L’environnement devient un facteur important de
sions polluantes. Notre monde a besoin non pas de croissance, comme le montre la valorisation déjà
moins de croissance, mais d’une croissance différente, élevée des firmes spécialisées. Le développement de
qui intègre et promeuve les impératifs écologiques. nouveaux marchés et de secteurs environnementaux
Pour y parvenir, il faut non pas détruire les méca- renforcera à son tour leur poids dans les prises de
nismes de marché comme le croient certains alter- décisions, amorçant ainsi un « cercle vertueux » ;
mondialistes, mais au contraire les mettre au service
d’un nouveau paradigme économique. L’interven-
tion publique, indispensable car ces évolutions ne
se feront pas toutes seules, doit viser à retourner en
faveur de l’environnement les lois mêmes de l’éco- L’environnement devient un facteur important
nomie libérale qui ont jusqu’ici conduit à sa mise de croissance, comme le montre la valorisation
en danger. Elles sont simples et connues intuiti- déjà élevée des firmes spécialisées. Le
développement de nouveaux marchés et de
vement de tous : la loi de l’offre et de la demande,
secteurs environnementaux renforcera à son
qui permet de réguler par les prix ; la libre concur-
tour leur poids dans les prises de décisions,
rence ; et la recherche du profit. Il faut donc qu’il amorçant ainsi un « cercle vertueux » ; cette
devienne rentable d’économiser l’énergie, de réduire évolution se ressent dans la place nouvelle de
les émissions polluantes, de protéger forêts et biodi- ces sujets dans la stratégie des entreprises.
versité et d’investir dans les énergies renouvela- Leurs efforts récents vers un « politiquement
bles, les technologies propres ou le retraitement des correct » écologique et des « investissements
déchets. Même si la raréfaction et le renchérisse- socialement responsables » (ISR) sont une
ment des matières premières, des énergies fossiles contribution à l’économie verte.
LA REVUE SOCIALISTE N° 40 - 4E TRIMESTRE 2010
Le Dossier 23

cette évolution se ressent dans la place nouvelle de du PIB de 0,8 point. C’est dire que l’environnement
ces sujets dans la stratégie des entreprises. Leurs devient un secteur d’activité de plus en plus porteur
efforts récents vers un « politiquement correct » pour les entreprises. Voyons d’un peu plus près les
écologique et des « investissements socialement différents segments concernés par ces nouveaux
responsables » (ISR) sont une contribution à l’éco- marchés qui s’ouvrent :
nomie verte. Comment mesurer son potentiel global ? - celui des énergies renouvelables, qui repré-
On peut l’approcher indirectement en rappelant le sente un petit quart du total (environ 150 milliards
coût économique de la passivité dans le domaine de dollars) a crû de près de 30 % par an jusqu’en
de l’environnement : le célèbre rapport Stern 2007, les tarifs publics élevés et exemptions de
(octobre 2006) a montré qu’il ne cesse de s’élever ; taxes consenties pour encourager ces énergies
il atteindrait la somme colossale de 5 500 milliards de substitution rentabilisant les investissements.
d’euros d’ici dix ans, soit l’équivalent d’une récession Cela a engendré une véritable « bulle spécu-
mondiale de 10 % ; le choc écologique serait donc lative » que la crise et les mesures d’économie
comparable à une grande crise économique ou à une budgétaire touchant (prématurément à mon sens)
guerre mondiale ! Les experts du GIEC (Groupe d’ex- ce secteur ont fait éclater ; mais il est déjà en plein
perts intergouvernemental sur l’évolution du climat) redémarrage. On en attend deux millions d’em-
estiment de leur côté que « les pertes moyennes plois, à l’échelle européenne, à l’horizon 2020 ;
globales pourraient être de l’ordre de 1,5 à 5 % du - le secteur du bâtiment offrirait aussi un
PIB (mondial) pour un réchauffement de 4 °C ». million de postes nouveaux liés à l’économie
D’autres études donnent un ordre de grandeur nette- verte, à l’échelle européenne. En France, la
ment supérieur à 5 % du PIB mondial. Fort heureu- mise progressive aux normes environnementales
sement, l’action pour freiner ces dérapages serait (isolation et « rénovation thermique ») d’un parc
bien moins onéreuse que les conséquences d’une de plus de trente millions de logements et de
attitude passive ; mais globalement, les éléments millions de bureaux requiert des chauffagistes,
réunis par l’Union européenne, l’AIE (Agence électriciens, menuisiers, maçons, couvreurs,
internationale de l’Énergie) et l’OCDE convergent charpentiers – métiers qui ont hélas déjà souvent
vers l’idée qu’un montant d’investissements de du mal à recruter. De nouvelles professions vont
500 milliards de dollars par an – soit un peu moins apparaître, comme l’énergéticien et le rénova-
d’1 % du PIB mondial – est le minimum nécessaire teur écologique. On estime le marché national à
pour freiner la dégradation de l’environnement de non moins de 30 milliards d’euros par an, et cent
notre planète, puis espérer le stabiliser. Ce minimum mille emplois supplémentaires – non délocalisa-
d’environ 1 % du produit mondial serait en voie bles ! – y seraient créés ;
d’être dépassé : le marché global de l’ensemble des - les nouvelles technologies ouvrent un vaste
« éco-industries » ou technologies propres (« clean champ dans les domaines de l’électronique,
techs ») aurait atteint, selon certaines estimations, de la chimie verte, des nouveaux matériaux
600 milliards d’euros dès 2008, avec une croissance – qui remplaceront avec bénéfice ceux qui sont
annuelle de 5 à 10 %. Un rapport de l’Organisation devenus hors de prix – et surtout des biotechno-
internationale du travail estime de son côté qu’une logies, depuis les algues émettrices d’hydrogène
centaine de millions d’ « emplois verts » existent ou absorbant le CO2 jusqu’aux OGM médecins et
déjà dans le monde et souligne que ces activités sont aux bactéries dépolluantes ;
plus intensives en main-d’œuvre que d’autres. En - la protection de la nature offre nombre d’autres
France, on espère (non sans quelque optimisme) des champs d’action : maîtrise de l’eau, protection
mesures prises après le Grenelle de l’environnement des forêts et des terres arables, promotion de la
500 000 à 600 000 emplois, avec une augmentation biodiversité…
24 À quelles conditions une croissance verte est-elle possible ?

- la mise à disposition des consommateurs de et d’autres l’« économie de fonctionnalité » a été


produits écologiques est une branche en plein suivie par Michelin pour les flottes de camions,
essor. Leur désir croissant de participer au sauve- ou Xerox pour les équipements de bureau par
tage de la planète par des comportements plus exemple. Les transports urbains en libre-service
« citoyens » ouvre de nouveaux marchés : si celui sont une illustration de cette approche, particu-
des produits alimentaires bio progresse de près de lièrement adaptée aux voitures électriques, dont
10 % l’an depuis dix ans en France, l’ensemble de au moins les batteries (à durée de vie limitée)
la consommation est concerné à terme. Le déve- seront le plus souvent louées. Entre particuliers,
loppement du commerce équitable, qui intègre les sites d’échange, de prêt ou de location de
meilleure rémunération aux producteurs du toutes sortes d’objets par Internet se développent
Tiers-monde et préoccupations de développement aussi rapidement ;
durable, contribue à cette approche citoyenne ; - des services financiers de type nouveau, et
- les biocarburants offrent aussi de vastes oppor- les activités légales associées, sont aussi en plein
tunités économiques, si l’on veut bien reconnaître boom : financement de programmes de dépollu-
qu’ils n’empiètent en rien, dans nos pays, sur les tion, de captage de GES (Gaz à effet de serre),
cultures alimentaires ; l’apparition de biocarbu- de replantation ou de biodiversité permettant de
rants « de deuxième génération », plus efficaces récupérer des crédits – carbone, indices clima-
et adaptés aux zones arides, facilitera leur déve- tiques, agences de notation durable, assurances
loppement ; des risques environnementaux, capital-risque
- le traitement/recyclage des déchets urbains spécialisé…
ou agricoles est un segment d’activité déjà bien - à cette nouvelle branche s’ajoute enfin celle des
développé et très porteur : stations d’épuration et services permettant d’accomplir des engage-
de traitement des eaux, collecte et tri des ordures, ments volontaires écologiques, généralement
circuits de récupération et de valorisation des sous forme d’investissements dans des projets
produits usagés (s’efforçant de tendre vers « l’éco- compensant le coût en carbone des produits ou
nomie circulaire »), compostage, incinération ou services achetés. Ces offres suscitent d’ailleurs
méthanisation des déchets organiques, etc. l’ire des écologistes, car la vérification du sérieux
- les transports écologiques sont également de ces compensations pose un réel problème.
une source nouvelle considérable : de la voiture
partiellement hybride ou totalement électrique
ou à pile à combustible au développement du rail Les conditions de la réussite :
(ferroutage, tramways…) et aux « autoroutes de réglementations, signaux de prix
la mer », les gisements d’activité et d’emploi sont et incitations
nombreux :
- les services spécialisés de conseil, d’ingénierie Un certain nombre d’objectifs environnementaux
de l’environnement, de mesure et de contrôle des ne peuvent être atteints que par la réglementation,
pollutions sont appelés à se développer d’autant c’est-à-dire l’édiction de normes contraignantes pour
plus largement qu’ils sont indispensables pour corriger les imperfections du marché en instillant la
établir le sérieux des autres actions menées ; dose nécessaire de vision à long terme et de souci
- les services de mise à disposition temporaire de l’intérêt général ; mais dans bien d’autres cas,
de biens (voitures, équipements, logements) une approche plus indirecte, à travers les signaux
devraient prospérer. Cette approche de la location de prix et les incitations financières, peut être tout
de la fonction d’usage d’un bien, que l’économiste aussi efficace et mieux ressentie. Du bon dosage de
Jeremy Rifkin nomme la « société de l’accès », ces outils dépend le succès de l’économie verte.
LA REVUE SOCIALISTE N° 40 - 4E TRIMESTRE 2010
Le Dossier 25

Imposer aux agents économiques des normes également l’instrument de la contrainte légale qui
maximales d’émissions polluantes est utilisé, avec un succès relatif d’ailleurs, pour
– pour des raisons sanitaires le plus souvent, obliger les activités qui détériorent l’environnement
mais aussi pour limiter les émissions de (carrières, mines, cimenteries, métallurgie lourde,
gaz à effet de serre – est souvent un moyen chimie…) à remettre les sites pollués en état.
approprié, d’autant que la contrainte qui en La limite de ces interventions réside cependant
résulte peut, dans bien des cas, être atténuée dans le poids psychologique et économique d’un
par des mécanismes de marché.
excès de réglementation, qui risque de conduire à
Dans cette optique, les plafonds réglementaires
des réactions de rejet. Il ne faut donc pas abuser de
sont la base indispensable d’échanges entre
ceux qui peinent à les respecter et ceux qui
cet instrument.
font mieux que la norme. À ce domaine de la règle imposée d’en haut, on
doit au surplus ajouter l’évolution de la jurispru-
dence, qui met de plus en plus souvent en cause
les agents économiques responsables d’atteintes à
Le champ de la réglementation l’environnement. On connaît l’exemple des procès
retentissants gagnés, aux États-Unis, contre des
Imposer aux agents économiques des normes maxi- compagnies dans les secteurs du tabac, de l’ali-
males d’émissions polluantes – pour des raisons mentation ou de la chimie et donnant lieu à des
sanitaires le plus souvent, mais aussi pour limiter milliards de dollars d’indemnisation. L’industrie
les émissions de gaz à effet de serre – est souvent automobile est particulièrement visée pour son rôle
un moyen approprié, d’autant que la contrainte qui dans le réchauffement climatique et les effets des
en résulte peut, dans bien des cas, être atténuée gaz d’échappement sur la santé ; et en août 2007,
par des mécanismes de marché, comme nous le les principaux constructeurs ont, pour la première
verrons. Dans cette optique, les plafonds réglemen- fois, reconnu leur responsabilité au Japon en accep-
taires sont la base indispensable d’échanges entre tant d’indemniser des victimes de la pollution auto-
ceux qui peinent à les respecter et ceux qui font mobile. En France, c’est l’affaire de l’Erika – où
mieux que la norme. On peut citer de nombreux non seulement le transporteur mais aussi l’affréteur
exemples de ces interventions des autorités publi- (la compagnie pétrolière Total) ont été condamnés
ques : l’interdiction de certains produits (biocides à indemniser les victimes d’une marée noire – qui
comme le DDT (Dichlorodiphényltrichloroéthane) a constitué une étape marquante avec la prise en
et une douzaine de polluants organiques persis- compte expresse du « préjudice écologique ».
tants, CFC (Chlorofluorocarbure) menaçant la
couche d’ozone…) ; la réglementation des installa-
tions à risques (usines « Seveso ») et du transport Le rôle des signaux de prix
des matières dangereuses ; les lois de protection
du littoral ; les plafonds d’émission de particules Sur ce plan, la règle à mettre en œuvre est simple : il
fines par les automobiles ; les normes de l’Union faut laisser jouer les signaux de prix qui orien-
européenne sur la qualité des eaux (que notre pays tent l’offre et la demande dans le bon sens.
a bien du mal à respecter !) ; la fameuse directive En économie de marché, les signaux donnés par les
européenne « Reach », qui soumet des milliers de prix restent en effet le meilleur moyen d’orienter
produits chimiques à un strict régime de contrôle la consommation : lorsqu’un bien se raréfie, comme
de la nocivité et d’autorisation ; les règlements sur le pétrole, son prix augmente, ce qui tend à freiner
le transport maritime (doubles coques notamment) spontanément la demande et à accroître les offres de
visant à éviter les « marées noires » ; etc. C’est substitution – promouvant ainsi l’économie verte.
26 À quelles conditions une croissance verte est-elle possible ?

Le plus bel exemple est effectivement ici celui des ports en commun, l’incitation au covoiturage, le
prix de l’énergie : loin de chercher à les maintenir développement des réseaux de chauffage urbain,
artificiellement bas par la pression de la puissance ou une tarification différenciée en faveur des petits
publique sur les opérateurs (cas français à l’égard consommateurs comme cela se pratique souvent ; en
d’EDF et de GDF/Suez, mais la même situation se revanche, un maintien artificiellement bas du prix
retrouve chez nos voisins européens) ou, pire, de les de l’énergie revient à subventionner l’émission de
subventionner – comme le font de nombreux pays GES. D’un point de vue pratique, cela signifie qu’il
en développement, y consacrant une lourde part de faut proscrire les subventions qui croissent avec
leurs budgets au détriment de la santé ou de l’édu- les quantités consommées, et les remplacer par
cation –, il faut laisser les prix des combustibles des quotas fixes, égaux pour tous, et des mesures
fossiles (pétrole, gaz, charbon) ou de leurs dérivés sociales ciblées. Au surplus, contrairement à ce
(électricité) refléter leur rareté croissante et le coût qu’on croit, l’énergie fossile n’a pas jusqu’à présent
de la pollution qu’ils engendrent. Les chocs pétro- été sans cesse plus chère ; c’est même l’inverse qui
liers passés ont eu cet effet ; ils ont aussi encou- a longtemps été vrai, du fait du « grignotage » par
ragé le développement d’énergies de substitution, l’inflation : malgré son triplement à partir du milieu
de la décennie, le baril de pétrole à cent dollars de
début 2008 n’était pas plus cher en valeur réelle
que celui de 1980 ; courant 2010, les prix restent
Le plus bel exemple est celui des prix de inférieurs de 25 % à ce niveau.
l’énergie : loin de chercher à les maintenir Dans bien d’autres secteurs, la facturation au vrai
artificiellement bas par la pression de la prix devrait s’imposer : l’eau potable, ressource à
puissance publique sur les opérateurs ou, pire, préserver, est sous-facturée dans de nombreux pays,
de les subventionner, il faut laisser les prix des voire gratuite dans certains ; de même, l’usure des
combustibles fossiles (pétrole, gaz, charbon) routes par les transporteurs ne leur est jamais
ou de leurs dérivés (électricité) refléter leur facturée, ce qui réduit artificiellement le coût du
rareté croissante et le coût de la pollution transport par camions et lui donne un avantage
qu’ils engendrent. Les chocs pétroliers passés compétitif indu par rapport aux modes de transport
ont eu cet effet ; ils ont aussi encouragé le beaucoup moins polluants à tous égards (émissions
développement d’énergies de substitution, de de GES, gaz d’échappement et particules, mais aussi
voitures moins lourdes grâce au plastique et encombrement, bruit, destruction de la biodiversité)
aux céramiques, le recyclage des déchets, etc. que sont le transport ferroviaire, fluvial ou maritime.
On peut adjoindre à cette question celle des tarifs
des transports en commun. Les subventionner,
voire les rendre gratuits, est un investissement écolo-
de voitures moins lourdes grâce au plastique et aux gique rentable et socialement positif, car il bénéficie
céramiques, le recyclage des déchets, etc. prioritairement aux plus défavorisés. Mieux encore,
Certains, pensant en priorité au maintien du pouvoir les collectivités qui commanditent ces transports
d’achat, veulent pourtant combattre ces hausses ; à devraient donner l’exemple en remplaçant leurs bus
tort, car c’est exactement le contraire de ce qu’il polluants par des engins électriques ! Les signaux
faut faire, d’un point de vue écologique ! Bien sûr, de prix sont aussi émis lorsqu’un gouvernement ou
une hausse des charges de chauffage ou de trans- un acheteur public garantissent des prix d’achat
port automobile sur des petits budgets familiaux suffisamment rémunérateurs aux producteurs
pose un problème social. Il doit être traité par des d’énergies renouvelables pour que ces technologies
mesures telles que la diminution du coût des trans- naissantes ou encore jeunes progressent. De telles
LA REVUE SOCIALISTE N° 40 - 4E TRIMESTRE 2010
Le Dossier 27

Mais le meilleur argument, du point de vue encore suffisamment les phénomènes de change-
des entreprises, est peut-être le fait que ment climatique, parce qu’ils sont perçus depuis
les investissements « verts », surtout ceux peu et difficiles à évaluer avec précision. En outre,
consacrés aux économies d’énergie, mais aussi, il est loin d’être sûr que les acteurs de l’économie
plus largement, à la rénovation d’installations soient tous inspirés par la préservation des géné-
vétustes et polluantes, sont souvent rentables. rations futures (l’« altruisme intergénérationnel »)
Une étude portant sur 74 firmes de nationalités plutôt que par leur intérêt immédiat. C’est pourquoi
et de secteurs variés, parmi lesquelles BASF,
les gouvernants doivent s’attacher à donner des
BP et Kodak, estime qu’elles ont économisé en
signaux qui intègrent la nécessité de préserver les
net 11,6 milliards de dollars grâce à de tels
investissements. Voilà un langage que tout chef
« biens publics mondiaux ».
d’entreprise est prêt à entendre !
Un premier exemple est celui
de la « taxe carbone »

Il s’agit, comme on sait, de donner un tour concret


stratégies sont mises en œuvre un peu partout – à la charge écologique que représente l’émission
l’énergie solaire est particulièrement soutenue, avec de GES : chaque tonne supplémentaire de carbo-
des prix d’achat atteignant 5 à 10 fois le prix courant ne émise doit avoir un coût, chaque tonne épargnée
de KWh. Mais le meilleur argument, du point de vue une valeur pour récompenser l’effort ainsi fait pour
des entreprises, est peut-être le fait que les inves- le bien de tous. On a souvent souligné, à juste titre,
tissements « verts », surtout ceux consacrés aux le « double dividende » à en attendre en termes
économies d’énergie, mais aussi, plus largement, à d’écologie et de recettes publiques. Pourtant cette
la rénovation d’installations vétustes et polluantes, taxe, pratiquée avec succès (et à des niveaux élevés)
sont souvent rentables. Une étude portant sur par les pays scandinaves, n’a réussi à ce jour à s’im-
74 firmes de nationalités et de secteurs variés, parmi planter ni chez nous (on se souvient du navrant recul
lesquelles BASF, BP et Kodak, estime qu’elles ont du gouvernement sur ce point, face à la coalition
économisé en net 11,6 milliards de dollars grâce à des lobbies de toute sorte, début 2009), ni au niveau
de tels investissements. Voilà un langage que tout
chef d’entreprise est prêt à entendre !

La fiscalité écologique
Une telle écotaxe devrait idéalement
Les signaux de prix ne peuvent suffire à eux seuls, s’appliquer non seulement à toutes les énergies
car le marché ne perçoit pas le coût pour la collec- fossiles, mais aussi à tous les produits en
proportion de leur contenu en équivalent-CO2.
tivité de certains types de consommation. Prenons
Elle devrait, pour impopulaire que soit l’idée,
l’exemple de la surpêche : il est clair que le prix
s’appliquer également aux ménages, car la
du poisson n’intègre pas le risque de disparition
moitié des émissions viennent d’eux. Quant
de certaines espèces. De même, un automobiliste à son niveau, il devrait être suffisant pour
au carburateur mal réglé qui asphyxie ses voisins avoir des effets réels, et donc se situer au
ou une centrale thermique rejetant des GES en moins aux alentours de 30 euros la tonne de
quantité n’en paieront pas le coût réel en termes gaz carbonique, soit environ 10 centimes par
de détérioration de la santé et de l’environnement. litre d’essence. Loin d’être un inconvénient,
Quant aux anticipations, souvent déterminantes l’élévation du prix de l’énergie qui en résultera
dans la formation des prix, elles n’intègrent pas fait, comme on l’a vu, partie de la solution.
28 À quelles conditions une croissance verte est-elle possible ?

européen, où les réflexions toujours en cours s’enli- haut de gamme et surtout la taxation au kilomètre
sent en dépit du soutien de plusieurs grands pays. parcouru des camions ; appliquée avec succès en
Une telle écotaxe devrait idéalement s’appliquer non Allemagne, elle doit en principe l’être en France
seulement à toutes les énergies fossiles, mais aussi à partir de 2012. Souhaitons que ce rendez-vous
à tous les produits en proportion de leur contenu soit tenu malgré les pressions des professionnels du
en équivalent-CO2. Elle devrait, pour impopulaire secteur… On peut rattacher à ces démarches celles
que soit l’idée, s’appliquer également aux ménages, qui visent à facturer la collecte des ordures
car la moitié des émissions viennent d’eux. Quant ménagères en fonction de leur volume ou de
à son niveau, il devrait être suffisant pour avoir des leur poids et non d’un simple forfait ; ce système,
effets réels, et donc se situer au moins aux alen- pratiqué en Belgique et en Suisse, a été introduit
tours de 30 euros la tonne de gaz carbonique, soit notamment par l’agglomération de Besançon ; il
environ 10 centimes par litre d’essence. Loin d’être faut souhaiter qu’il se diffuse. Plus largement, de
un inconvénient, l’élévation du prix de l’énergie nombreuses taxes parafiscales sont peu à peu créées
qui en résultera fait, comme on l’a vu, partie de la pour incorporer dans le prix de vente des
solution. Un problème connexe délicat est celui de produits le coût de l’organisation d’un circuit
savoir si l’Europe peut chercher à rétablir l’équi- de collecte et de recyclage – depuis les ampoules
libre entre les pays qui protègent l’environnement et électriques et les ordinateurs jusqu’aux pneus et
ceux qui ne font pas cet effort en taxant à l’entrée aux brochures publicitaires ; des entreprises se sont
leurs produits en fonction de leur contenu spécialisées dans ces nouveaux métiers. Plusieurs
en carbone. Cette idée paraît logique – car à pays européens taxent les produits gourmands en
défaut les pays qui tentent de « donner l’exemple » énergie, comme les sacs plastiques. Globalement,
risquent de voir leurs efforts pénalisés par une perte la France est nettement en retard sur ses voisins
de compétitivité. On répondrait ainsi à l’argument quant au niveau de cette fiscalité écologique.
de la distorsion de concurrence, souvent avancé par Un autre exemple est celui des réductions de
les industriels pour éviter que des normes contrai- taxes à l’importation en faveur des produits
gnantes ne leur soient imposées. En outre, cela pour- écologiques. Une initiative commune franco-britan-
rait être un moyen de pression efficace à l’encontre nique portait ainsi sur l’instauration d’une TVA
des pays qui refusent de souscrire aux engagements réduite à 5 % pour les produits « verts » comme les
des accords de Kyoto. Ajoutons que cette écotaxe
resterait à l’intérieur des pays consommateurs au
lieu d’aller enrichir de lointains émirs du pétrole ;
il n’est pas malsain qu’une partie de la rente pétro-
lière soit ainsi récupérée, si elle sert à des investis- Les péages urbains sont encore une autre
sements écologiques ! Malheureusement, la « taxe manière de favoriser les bons comportements
écologiques – soit qu’ils favorisent les
d’ajustement » paraît peu susceptible d’être retenue
transports en commun plutôt que l’usage
à Bruxelles, malgré les efforts de notre pays.
excessif des voitures particulières, soit qu’ils
D’autres taxes écologiques sont nécessaires ne laissent passer que les véhicules les moins
pour orienter offre et demande. En France, la plus polluants ou comportent des tarifs fortement
importante est la taxe générale sur les activités différenciés en faveur de ceux-ci. Largement
polluantes (TGAP) ; elle n’a malheureusement de pratiqués à l’étranger (à Londres, Berlin,
général que le nom, car la majorité des activités Milan, dans tous les pays scandinaves…), ces
agricoles, industrielles et du secteur des transports péages sont injustement décriés en France,
y échappent. Dans le même ordre d’idées, on peut si bien que les textes autorisant leur mise en
citer l’« eurovignette » européenne sur les voitures place n’ont jamais pu être votés.
LA REVUE SOCIALISTE N° 40 - 4E TRIMESTRE 2010
Le Dossier 29

ampoules et appareils électriques basse consomma- Ce mécanisme de bonus-malus devrait


tion, les matériaux isolants, les voitures économes… être étendu à bien d’autres secteurs que
L’UE et les États-Unis ont aussi proposé ensemble l’automobile : par exemple, les appareils
d’éliminer les taxes à l’importation sur une série ménagers, les transports aériens ou même…
de produits écologiques, dont le marché repré- les couverts jetables. Les projets en ce
sente plus de 400 milliards d’euros. Les péages sens, qui nourriraient l’économie verte, ont
urbains sont encore une autre manière de favo- malencontreusement été écartés en France
après avoir été sérieusement considérés dans la
riser les bons comportements écologiques – soit
foulée du « Grenelle de l’environnement ».
qu’ils favorisent les transports en commun plutôt
que l’usage excessif des voitures particulières, soit
qu’ils ne laissent passer que les véhicules les moins
polluants ou comportent des tarifs fortement diffé-
renciés en faveur de ceux-ci. Largement pratiqués des Dépôts pour le logement social. Le système
à l’étranger (à Londres, Berlin, Milan, dans tous les des bonus-malus, bien connu chez nous depuis
pays scandinaves…), ces péages sont injustement qu’il a été mis en place pour le secteur automobile,
décriés en France, si bien que les textes autorisant présente la grande vertu d’être à la fois pédago-
leur mise en place n’ont jamais pu être votés. gique et (en principe) autofinancé, puisque ceux qui
Enfin, les crédits d’impôts et avantages fiscaux polluent plus que la norme paient un malus qui peut
divers ont aussi une contribution essentielle à ensuite être ristourné sous forme de bonus aux plus
apporter : citons parmi eux la TVA à taux réduit et « vertueux ». Il est hélas menacé en raison de son
les crédits d’impôt pour les travaux d’amélioration coût – un paradoxe qui vient de son succès même :
énergétique des logements, les parcs d’éoliennes ou le système est si incitatif que le nombre de bénéfi-
les installations photovoltaïques, ainsi que le crédit ciaires du bonus a dépassé les attentes, tandis que
d’impôt en faveur des voitures électriques. En sens les redevables du malus fondaient comme neige au
inverse, il serait souhaitable d’éliminer progres- soleil pour le plus grand bénéfice de notre envi-
sivement les détaxations de consommation ronnement, fraudes mises à part ! Il suffirait pour-
de carburant, qui correspondent à autant d’inci- tant pour le rééquilibrer (et favoriser plus encore
tations à un mauvais comportement écologique : il l’économie verte) de durcir les normes retenues, ce
s’agit notamment des détaxations du fuel en faveur qui a été fait mais trop timidement et trop partiel-
des marins-pêcheurs et des agriculteurs – quitte à lement. Ce mécanisme de bonus-malus devrait
trouver d’autres types de mesures de soutien écono- être étendu à bien d’autres secteurs que l’auto-
mique et social à ces professions – et plus encore mobile : par exemple, les appareils ménagers, les
de la coûteuse exonération du kérosène en faveur transports aériens ou même… les couverts jeta-
des transports aériens intérieurs. bles. Les projets en ce sens, qui nourriraient l’éco-
nomie verte, ont malencontreusement été écartés
Les autres incitations financières publiques en France après avoir été sérieusement considérés
dans la foulée du « Grenelle de l’environnement ».
Des mécanismes d’aide publique sous forme de
prêts à taux avantageux sont souvent utilisés Les plafonds d’émission échangeables
avec succès. Citons simplement ici, pour la France, sur des marchés
l’éco-prêt à taux zéro, malheureusement freiné par
des complications administratives et par de récentes À la place ou en complément d’une taxe carbone,
décisions budgétaires, ou les modulations en faveur le recours au marché pour permettre une gestion
des investissements « verts » des prêts de la Caisse souple des politiques de réduction des rejets de
30 À quelles conditions une croissance verte est-elle possible ?

GES présente des aspects séduisants. S’inspirant La nouvelle économie durable ne pourra bien
de l’expérience réussie du marché d’échanges de sûr pas profiter à toutes les entreprises et
crédits d’émission d’oxyde de soufre de Chicago, le toutes les branches. Il y aura des perdants :
protocole de Kyoto l’a intégré dans ses principes : on devine que les fabricants et opérateurs de
les mécanismes de la « mise en œuvre conjointe » et transports se situent de ce côté.
du « développement propre » permettent aux États Mais, outre les retombées favorables pour
ou entreprises en avance sur leurs engagements de toute la planète, il y aura aussi beaucoup
de gagnants, sur le plan strictement
dépollution ou qui financent des projets écologiques
économique, dans les secteurs peu polluants
dans le Tiers-monde de revendre ces excédents sur
et consommateurs de « courants faibles » ; on
le marché. Mais la percée la plus importante dans peut raisonnablement penser que la somme
ce domaine vient de l’Union européenne, qui a nette sera positive en activités et en emplois.
mis en place dès janvier 2005 un plafonnement
strict des droits d’émission de gaz carbonique,
assorti d’un système d’échange de ces droits
sur le marché ETS (Emission Trading Scheme).
Le but était non seulement d’inciter les entreprises contrats ; des foires commerciales sont organisées.
à une attitude plus soucieuse de l’environnement, Les transactions européennes ont atteint cinquante
mais aussi – et surtout – d’ouvrir le premier marché milliards d’euros en 2007, soit deux milliards de
« en vraie grandeur » de droits d’émission entre tonnes échangées (80 % des échanges mondiaux de
firmes. Ces échanges font apparaître un prix de carbone). Selon les spécialistes, les transactions sur
marché de la tonne de carbone émise ou économisée le carbone pourraient atteindre plusieurs centaines
et facilitent l’acceptation des efforts de protection de de milliards d’euros annuels vers 2020 – à condi-
l’environnement : la flexibilité ainsi apportée réduit tion toutefois qu’une perspective claire soit tracée
le coût des ajustements nécessaires, par exemple en au-delà de 2012, dernière année d’application de
permettant à une entreprise de réaliser plus tôt un l’accord de Kyoto I, ce que seule l’UE, à ce stade, a
investissement réduisant ses rejets polluants et de entrepris de faire… L’approche par les marchés
vendre l’avance ainsi prise sur son quota, ou inver- peut aussi s’appliquer à d’autres politiques
sement d’attendre le bon moment pour investir en se écologiques, comme la protection de la biodi-
procurant les droits nécessaires. Malgré ses lacunes versité. La Caisse des Dépôts française vient de
– étroitesse, puisqu’il ne couvre qu’une petite moitié lancer un mécanisme d’achat de crédits de compen-
des émissions européennes, laxisme des plafonds, sation pour les travaux qui menacent flore et faune
caractère très fluctuant, et globalement trop bas, des sauvages. Des mécanismes analogues sont déve-
prix obtenus (mais ceci va être amélioré en phase III, loppés autour de l’éco-certification de l’exploitation
où la vente des quotas remplacera progressivement durable des forêts, qui permet d’offrir des crédits de
leur allocation gratuite) – le marché ETS est devenu compensation à des activités polluantes.
un exemple mondial. Il a permis le développement La nouvelle économie durable ne pourra bien sûr
de tout un secteur d’activités financières connexes. pas profiter à toutes les entreprises et toutes les
Depuis le premier Fonds carbone lancé par la branches. Il y aura des perdants : on devine que
Banque mondiale en 1999, une soixantaine d’autres les fabricants et opérateurs de transports (chauf-
fonds gouvernementaux, privés ou semi-publics, se feurs routiers, compagnies aériennes, construction
sont créés pour investir en crédits d’émission de gaz automobile classique…) et les gros consommateurs
carbonique. Des courtiers, des traders, des banques d’énergie (raffineries, engrais, textiles artificiels,
organisent des contrats ou se portent contrepar- aluminium, ciment…) se situent de ce côté. Mais,
ties ; des assureurs garantissent la bonne fin des outre les retombées favorables pour toute la planète,
LA REVUE SOCIALISTE N° 40 - 4E TRIMESTRE 2010
Le Dossier 31

il y aura aussi beaucoup de gagnants, sur le plan acheteurs récompense d’ailleurs les bons comporte-
strictement économique, dans les secteurs peu ments : l’envolée des ventes de la Prius de Toyota l’a
polluants et consommateurs de « courants faibles » ; amenée à accélérer la sortie d’autres modèles écolo-
on peut raisonnablement penser que la somme nette giques, et a conduit la plupart des autres construc-
sera positive en activités et en emplois. Malgré des teurs à se lancer, bon gré mal gré, sur le créneau de
incrédulités et réticences qui restent fortes dans la voiture propre. Il est aujourd’hui à la mode d’af-
la sphère économique, une approche plus respec- ficher la « neutralité carbone » d’entreprises ou de
tueuse de l’environnement s’impose peu à peu. grands événements politiques ou sportifs. Ne voit-
On a pu constater que les pressions des clients, on pas, même, le marché de la publicité, toujours à
allant parfois jusqu’à des campagnes de boycot- l’affût des nouveautés, faire succéder aux « bobos »
tage, ont eu un effet plus efficace que des textes une nouvelle cible : les « lohas (Lifestyle of health
légaux pour contraindre les firmes pétrolières, les and sustainability) », qui mangent bio, conduisent
utilisateurs de bois tropicaux, les usines chimiques des voitures hybrides et portent des vêtements de
dangereuses, les fabricants trop « gourmands » en chanvre ? Ainsi la mode et le marketing se mettent-
GES ou des firmes comme Nike, Reebook, Cargill, ils au service des comportements citoyens, pour le
Dexia, Danone, Gap, Marks & Spencer, Mattel à des plus grand bien de la collectivité. L’économie verte
attitudes plus positives. L’évolution des choix des est donc bien en marche !
Philippe Van Parijs
est professeur à l’université de Louvain
à la chaire Hoover d’éthique économique et sociale

Un Sustainable New Deal est-il possible ?


Ou comment concilier l’économique,
l’écologique et le social ?

Le texte qui suit est largement basé sur une conférence prononcée dans le cadre du Forum annuel du Conseil
fédéral pour le développement durable (Bruxelles, 16 novembre 2009). Il s’interroge sur ce que pourrait être
un « sustainable new deal » pour la Belgique, en tenant notamment compte de l’importance cruciale du rôle
européen de Bruxelles. Mais les considérations générales qui y sont articulées s’appliquent tout autant aux
autres Etats-membres de l’Union européenne.

A u philosophe que je suis, on a dit


gentiment : « Vous avez écrit sur la
société juste, sur la pensée écologiste, sur la
écologiques, de la justice sociale et d’une
économie saine ».

justice entre générations, mais maintenant Il y aura du concret, et même quelques chiffres.
assez pinaillé, un peu de concret. » Il m’est Mais je répondrai tout de même à la demande qui
ainsi demandé de tracer les contours d’un m’est faite en tentant de jouer mon rôle de philo-
sustainable New Deal pour la Belgique, c’est- sophe, c’est-à-dire en invitant à élargir les horizons,
à-dire de ce qui pourrait constituer, pour un à relever la tête, à prendre un peu de hauteur. Je
pays comme le nôtre, « une réponse struc- le ferai en quatre étapes qui me permettront d’ar-
turelle et collective à la crise économique et ticuler très elliptiquement quelques-unes de mes
financière qui orienterait notre production, convictions sur ce sujet. Les deux premières auront
consommation, en tenant compte des défis trait à la composante écologique du sustainable
34 Un Sustainable New Deal est-il possible ?

Pour faire face aux « défis écologiques », biens – le degré auquel les préférences des êtres
je ne crois guère au prêchi-prêcha, humains les conduisent à convoiter, directement ou
au volontariat environnemental, si indirectement, ces ressources. Tout cela bien sûr
sympathique soit-il : « Achetez vert, earth- de manière très approximative. Mais de manière
friendly, écologique, tirez la chasse une fois tellement plus précise, plus correcte, plus intel-
sur deux, compensez l’empreinte écologique ligible pour tous et plus susceptible d’orienter le
de votre mini-trip en plantant trois arbres comportement que n’importe quel autre système
et demi, etc. ». Je crois bien davantage à la
d’information. Certains disent du reste – et ils n’ont
rudesse et à l’intelligence des prix.
certainement pas tout à fait tort – que si le rideau
de fer a fini par s’écrouler il y a vingt ans, c’est faute
d’avoir pu trouver, de l’autre côté, une alternative
efficace au prix du marché comme mode de coordi-
new deal, la troisième à sa composante sociale et la nation d’une économie complexe.
quatrième à sa composante économique. En entamant cette apologie des prix de marché, j’ai
formulé d’emblée une restriction : « quand ils fonc-
tionnent raisonnablement bien ». Or le moins que
Vérité des prix l’on puisse dire, c’est que s’ils sont laissés à eux-
mêmes pour faire face aux défis écologiques, les
Pour faire face aux « défis écologiques », je ne prix du marché ne fonctionnent pas bien du tout. Ils
crois guère au préchi-précha, au volontariat envi- fonctionnent même catastrophiquement mal. Pour-
ronnemental, si sympathique soit-il : « Achetez quoi ? Pour deux raisons fondamentales désormais
vert, earth-friendly, écologique, tirez la chasse une familières, empiriquement liées l’une à l’autre mais
fois sur deux, compensez l’empreinte écologique de logiquement indépendantes l’une de l’autre.
votre mini-trip en plantant trois arbres et demi, etc.
». Je crois bien davantage à la rudesse et à l’intelli- Les externalités
gence des prix. Quand ils fonctionnent bien – ou du
moins raisonnablement bien –, les prix du marché Lorsque vous poussez sur l’accélérateur de votre
sont un instrument fabuleux qui condense en un voiture, vous ne payez pas la moindre fraction de
nombre le degré auquel le fait que nous consom- centime au piéton qui avale à pleins poumons ce
mions un bien ou un service prive le reste du monde qui sort de votre pot d’échappement ; et pas davan-
des ressources requises, directement ou indirecte- tage à l’agriculteur du Bangladesh dont la moisson
ment, pour le produire – ce que les économistes sera une nouvelle fois ruinée en raison d’une inon-
appellent le « coût d’opportunité ». Par exemple, dation qui ne se serait pas produite s’il y avait eu
le fait que mon Bic coûte trois fois moins cher que
celui de mon voisin indique que le travail, le capital
et les ressources naturelles utilisés directement ou
indirectement pour le produire et le distribuer sont
En entamant cette apologie des prix de marché,
globalement trois fois moins précieux que le travail, j’ai formulé d’emblée une restriction : « quand
le capital et les ressources naturelles utilisés pour ils fonctionnent raisonnablement bien ».
produire le Bic de mon voisin. « Précieux » en quel Or le moins que l’on puisse dire, c’est que
sens ? En un sens qui synthétise magistralement, s’ils sont laissés à eux-mêmes pour faire face
tous les facteurs qui affectent à la fois l’offre de ces aux défis écologiques, les prix du marché ne
biens – ultimement la rareté absolue des différentes fonctionnent pas bien du tout. Ils fonctionnent
catégories de ressources – et la demande pour ces même catastrophiquement mal.
LA REVUE SOCIALISTE N° 40 - 4E TRIMESTRE 2010
Le Dossier 35

moins d’accélérateurs comme le vôtre actionnés Bon nombre d’implications sont évidentes. Par
sur la terre entière. En ignorant ces externalités exemple, que ce ne serait pas une mauvaise
négatives, les prix que le marché assigne à tous les idée, si les conditions techniques sont réunies,
biens dont la production exige, directement ou indi- d’introduire en Belgique une « taxe au
rectement, que des accélérateurs soient actionnés, kilomètre » comme celle qui est envisagée aux
échouent à refléter cet aspect non négligeable de Pays-Bas et déjà en vigueur à Singapour, de
leur coût d’opportunité. préférence en la pondérant en fonction du degré
de congestion, et donc du jour de la semaine,
de l’heure de la journée et du caractère rural ou
Les générations futures urbain de la voirie empruntée.
Les prix des matières premières et leurs fluc-
tuations reflètent le degré auquel les différentes
composantes de l’humanité de ce début du XXIe
siècle veulent et peuvent les utiliser. Mais ils ne plique évidemment en rien qu’il soit impossible de
tiennent aucun compte du degré auquel l’humanité s’en approcher en utilisant une combinaison de
de la fin du XXIe siècle, ou du XXIIe siècle, ou du taxes, de permis de polluer vendus au plus offrant,
LVIIe, pourrait souhaiter en faire usage. En d’autres de normes dont le dépassement déclenche le paie-
termes, la formation des prix du marché ne tient ment d’amendes, et de subventions dans les rares
aucun compte du coût d’opportunité de l’usage de cas où les externalités sont positives. Bon nombre
ressources naturelles non renouvelables pour les d’implications sont évidentes. Par exemple, que ce
générations futures, dont elle est intrinsèquement ne serait pas une mauvaise idée, si les conditions
incapable de refléter la demande. techniques sont réunies, d’introduire en Belgique
Le résultat de cette double ignorance est que les une « taxe au kilomètre » comme celle qui est envi-
prix qui se forment spontanément sont profondé- sagée aux Pays-Bas et déjà en vigueur à Singapour,
ment faussés et que la vérité des prix ne peut être de préférence en la pondérant en fonction du degré
réalisée que par une action publique vigoureuse. de congestion, et donc du jour de la semaine, de
Cette action doit s’assigner un double objectif : l’heure de la journée et du caractère rural ou urbain
d’une part internaliser les externalités, incorporer de la voirie empruntée. Que ce serait aussi une bonne
dans le prix les coûts environnementaux proches idée de faire payer plus cher pour le stationnement
ou lointains, certains ou probables, que ce soit en des voitures en ville, y compris pour les résidents.
termes de climat ou de santé publique, de confort Et que ce serait encore plus évidemment une bonne
acoustique ou d’agrément esthétique ; et d’autre part idée de supprimer d’urgence toute forme d’encoura-
faire preuve d’un minimum de décence à l’égard gement fiscal aux voitures de société. Il est aberrant
des générations humaines qui nous suivront et leur d’entendre dire : « Je préfère prendre ma bagnole
léguer autre chose qu’une gigantesque poubelle quand je sors en ville, parce qu’en métro c’est moi
dans laquelle elles pourront lentement suffoquer. Ce qui débourse, alors qu’en voiture c’est mon entre-
double objectif ne pourra bien entendu être atteint prise qui paie tout, sauf le PV si par malchance un
que de manière très approximative, notamment flic remarque que je me parque systématiquement
parce que l’estimation de la nature et de l’ampleur sur les passages piétons ». L’usage privé de voitures
des externalités engendrées, ainsi que de l’utilité de société cofinancé par les caisses de l’État, c’est
potentielle des réserves de ressources naturelles plus qu’une bêtise économique. C’est un délit
pour les générations futures, proches ou lointaines, contre la survie de l’humanité. Mais attention : il
est inévitablement spéculative. Mais que la vérité ne faut pas s’acharner exclusivement contre les
des prix ne soit pas atteignable avec précision n’im- voitures privées. Les transports publics ont aussi un
36 Un Sustainable New Deal est-il possible ?

coût que la vérité des prix exige d’imputer à leurs travail, tout particulièrement par la densification
usagers. Il est sans doute justifié de subventionner des villes, dont je voudrais maintenant dire un mot,
les transports publics aussi longtemps que les en partant d’une question sur laquelle s’ouvre un
transports privés restent massivement sous-taxés livre tout récent publié aux États-Unis sous le titre
par rapport aux nuisances qu’ils produisent. Mais Green Metropolis : Quelle est la portion du territoire
un sustainable new deal exige que l’employé qui américain qui peut être exhibée au monde comme le
travaille à Bruxelles et choisit de vivre à Namur, ou modèle le meilleur, ou du moins le moins mauvais,
à Gand, paie l’intégralité du coût de son transport de mode de vie soutenable ?1 Spontanément,
en train tout comme celui qui choisit d’habiter à on songera sans doute d’abord à l’une ou l’autre
Bruxelles doit payer l’intégralité du surcoût en loyer région bien verte, rurale, bucolique, respectueuse
ou en prêt hypothécaire lié au fait d’habiter près de de la nature, dans l’Oregon ou au Montana. Mais
son travail. Ainsi illustrée, la recherche constante, la réponse correcte, selon l’auteur, est toute diffé-
toujours imparfaite, toujours approximative, de la rente : Manhattan. Il étaye sa thèse avec un paquet
vérité des prix s’applique bien entendu à tous les de chiffres, qu’il faut parfois nuancer mais qui au
domaines où l’impact sur l’environnement et sur les total sont convaincants. Je ne vous en donne qu’un :
réserves de ressources naturelles est significatif, la ville de New York produit 1 % des gaz à effet de
pas seulement celui de la mobilité. Quel que soit le serre des États-Unis mais loge 2.7 % de sa popula-
domaine concerné, c’est sur elle qu’il faut compter tion, ce qui revient à dire – très grossièrement – que
comme moteur du mainstreaming des innovations la pollution par tête y est près de trois fois inférieure
technologiques dont la santé de notre planète a un à la moyenne nationale. Pourquoi ? Le logement y
urgent besoin mais qui resteront confinées à des est cher et donc on habite petit. Les logements sont
niches expérimentales tant que la vérité des prix ne entassés les uns sur les autres et donc la chaleur
les aura pas rendues rentables. qui s’échappe de votre appartement ne s’envole pas
dans l’atmosphère mais profite au voisin du dessus.
Comme l’habitat est dense, cela a du sens d’y déve-
Villes tentaculaires lopper un métro et de le faire circuler à un rythme
intense. Et comme il n’y a pas de place pour garer
De l’instauration résolue de la vérité des prix en votre voiture, vous vous en passez, ce qui permet à
matière de mobilité découlera une pression puis- la circulation de rester fluide, malgré la densité de
sante à rapprocher le lieu de travail du domicile, la population.
notamment par le développement du télétravail À cette lumière, un sustainable new deal for Belgium,
– un sujet important pour notre sustainable new c’est Manhattan – toutes proportions gardées, bien
deal mais dont je ne dirai rien ici –, et une pres- entendu. C’est donc en tout cas la densification de
sion puissante à rapprocher le domicile du lieu de nos villes, en particulier à proximité des stations de
train et de métro. C’est la restructuration des voiries
et des espaces publics de nos villes, de manière
à ce que le recours à la voiture y soit, comme à
De l’instauration résolue de la vérité des prix New York, exceptionnel, de manière aussi à ce qu’il
en matière de mobilité découlera une pression soit agréable de s’y promener, de s’y asseoir sur un
puissante à rapprocher le lieu de travail du banc, de s’y attabler – et sous cet angle il ne devrait
domicile, notamment par le développement pas être trop difficile de faire rapidement bien
du télétravail, et une pression puissante à mieux qu’à Manhattan. Plus largement, c’est l’amé-
rapprocher le domicile du lieu de travail, tout lioration de toutes les dimensions du bien-vivre
particulièrement par la densification des villes. quotidien dans nos villes : la sécurité, la propreté,
LA REVUE SOCIALISTE N° 40 - 4E TRIMESTRE 2010
Le Dossier 37

En Belgique comme dans le monde, notre mature, elles doivent être structurées de manière à
sustainable new deal devra donc être assurer matin et soir une circulation dans les deux
résolument urbain. Si nos défis écologiques directions.
peuvent être rencontrés, c’est par la ville,
toujours plus de ville. Une ville qui ne pourra
pas être « étalée » à la manière du urban Compensation universelle
sprawl américain ou de la périphérie flamande
et wallonne de Bruxelles. Bien plutôt une ville
Voilà donc pour un aspect central de la réorien-
« tentaculaire », qui étend ses excroissances
tation de notre mode de vie, rendu nécessaire par
le long des voies ferrées – chemins de fer
et RER, trams et métros.
la prise en compte des défis écologiques et rendu
inéluctable par l’instauration de la vérité des prix
que cette prise en compte requiert. Mais un sustai-
nable new deal est supposé être bien plus que tout
cela. Il doit aussi, dit la définition, « tenir compte de
les espaces verts, les commerces de quartier, les la justice sociale3 ». Comment ? En tant qu’auteur
plaines de jeux, et surtout sans doute la qualité d’un livre intitulé Qu’est-ce qu’une société juste ?, je
des écoles. Avec pour effet espéré et probable de devrais avoir une idée sur la question. J’en ai une
neutraliser la tentation de quitter la ville pour s’ins- en effet : la justice sociale, c’est « la liberté réelle
taller dans des lotissements de maisons à quatre pour tous ». Plus précisément, une société juste est
façades et à deux voitures dont on est prêt à payer une société dont les institutions offrent de manière
le coût de plus en plus lourd « pour le bien des économiquement et écologiquement soutenable des
enfants », lorsque la seule alternative est une ville possibilités réelles de choix de vie aussi étendues
sordide et dangereuse et des écoles défaillantes. En que possible à celles et ceux qui en ont le moins.
Belgique comme dans le monde, notre sustainable Mais si tel est le critère, la vérité des prix ne pose-
new deal devra donc être résolument urbain. Si nos t-elle pas un sérieux problème ? D’une part, cela va
défis écologiques peuvent être rencontrés, c’est coûter plus cher d’habiter la campagne ou la péri-
par la ville, toujours plus de ville. Une ville qui ne phérie, en raison d’une tarification et d’une impo-
pourra pas être « étalée » à la manière du urban sition internalisant les externalités de tous ordres,
sprawl américain ou de la périphérie flamande et y compris par exemple en matière de services
wallonne de Bruxelles. Bien plutôt une ville « tenta- postaux et de transports en commun. D’autre part,
culaire »2, qui étend ses excroissances le long des cela va aussi coûter plus cher d’habiter la ville, en
voies ferrées – chemins de fer et RER, trams et raison précisément de l’attrait accru de l’habitat
métros. Une ville structurée de manière à permettre concentré qui en résulte. Certes, il y aura, « en
ainsi à des personnes habitant relativement loin du équilibre général », un effet autorégulateur : l’aug-
centre urbain d’y pénétrer rapidement, facilement mentation du coût de fonctionnement de l’habitat
et sans trop de nuisance pour les habitants de la périphérique se répercutera dans une baisse de sa
ville. De manière aussi à permettre aux habitants valeur vénale et locative. Mais le problème fonda-
du centre urbain d’accéder facilement et rapide- mental demeurera : la vie sera plus chère pour les
ment à des emplois localisés aux nœuds des tenta- plus pauvres.
cules. Un tentacule, selon le dictionnaire Robert, La solution, cependant, est très simple. Vous prenez
est un « organe allongé muni de ventouses ». Les le produit de toutes ces taxes et tarifications écolo-
tentacules de nos villes durables doivent être munis giques, ainsi que de l’abrogation de subventions
de ventouses aux deux bouts. Utilisant au mieux les perverses.4 Vous ignorez tous les lobbys capita-
axes de transports en commun qui en forment l’ar- listes, associatifs, scientifiques, politiques, etc. qui
38 Un Sustainable New Deal est-il possible ?

Vous prenez le produit de toutes ces taxes exige en outre une économie saine et dynamique
et tarifications écologiques, ainsi que de susceptible de nous sortir de la crise économique.
l’abrogation de subventions perverses. La Belgique dispose-t-elle d’atouts qui assurent
Vous ignorez tous les lobbys capitalistes, ce dynamisme d’une manière compatible avec les
associatifs, scientifiques, politiques, etc. qui composantes sociale et verte du sustainable new
tenteront de vous convaincre de la thèse deal ? Vous regardez la carte économique de la
absurde selon laquelle le produit d’une taxe Belgique. Vous savez que la région bruxelloise fait
écologique doit nécessairement servir à des
environ un demi pourcent du territoire, mais vingt
dépenses écologiques. Vous redistribuez cette
pour cent du PIB. Vous y ajoutez quelques tenta-
masse considérable de manière uniforme à la
population : si vous avez un brin d’audace, sous
cules vers Zaventem et Waterloo, un peu plus loin
la forme d’une modeste allocation universelle même jusque Leuven et Louvain-la-Neuve. Vous
modulée ou non selon l’âge ; si vous êtes d’un n’avez alors pas encore atteint deux pour cent du
naturel plus timoré, sous la forme d’un crédit territoire national mais il y a fort à parier que vous
d’impôt forfaitaire remboursable. soyez déjà bien au-delà du tiers du PIB, surtout si
l’on comptabilise – ce qui n’est pas fait dans les
statistiques officielles – l’activité des institutions
européennes. Le dynamisme de la Belgique, c’est
donc inévitablement, pour une part non négligeable,
tenteront de vous convaincre de la thèse absurde le dynamisme de Bruxelles.
selon laquelle le produit d’une taxe écologique doit Et en quoi consiste l’atout principal de Bruxelles
nécessairement servir à des dépenses écologiques. en ce début du XXIe siècle, ce qui peut constituer
Vous redistribuez cette masse considérable de le moteur de la prospérité de sa population et de
manière uniforme à la population : si vous avez un celle des régions avoisinantes ? Si l’on ne peut
brin d’audace, sous la forme d’une modeste allo- nommer qu’une chose, les avis convergeront sans
cation universelle modulée ou non selon l’âge ; si doute rapidement : c’est son rôle international de
vous êtes d’un naturel plus timoré, sous la forme capitale de l’Europe avec tout ce que cela induit ou
d’un crédit d’impôt forfaitaire remboursable.5 Les peut induire en fait de réunions, de colloques, de
incitations aux choix écologiquement responsables congrès, de festivals, de foires, de manifestations,
de court et long termes seront ainsi intégralement de tourisme, etc. Cet atout a quelque chose de parti-
conservées pour toutes les catégories de la popula- culièrement avantageux dans un contexte de crise :
tion. Et vous en aurez profité pour redistribuer des il s’agit d’activités qui, privées ou publiques, sont
catégories les plus riches et donc (statistiquement) financées d’une manière très dispersée par tous les
les plus consommatrices et les plus polluantes vers secteurs économiques de tous les États-membres de
les catégories les plus pauvres, les moins consom- l’Union européenne. Quelle belle assurance contre
matrices et les moins polluantes. les aléas qui peuvent affecter durement tel secteur
ou telle région ! Mais cet atout a aussi quelque chose
de particulièrement préoccupant du point de vue de
Capitale de l’Europe : notre sustainable deal. Car qui dit ville internatio-
un atout durable ? nale dit mobilité, voyages, avions, taxis, circulation,
pollution. Avec la vérité des prix, n’est-ce pas une
Tenir compte de la justice sociale en plus des défis activité vouée à s’atrophier ou à se déplacer ?
écologiques n’est donc pas si ardu. C’est même sensi- S’atrophier ? Ce n’est guère probable. On aura
blement plus facile que ce qu’on aurait pu craindre. toujours – et même toujours plus – besoin d’un petit
Mais un sustainable new deal exige davantage. Il nombre de lieux, et même de préférence (précisé-
LA REVUE SOCIALISTE N° 40 - 4E TRIMESTRE 2010
Le Dossier 39

ment pour minimiser les déplacements) d’un lieu qu’elle traite la distance par rapport à Tallinn ou
unique où l’on puisse communiquer, négocier, Nicosie comme ayant la même importance que la
collaborer, se mobiliser par-delà les frontières des distance par rapport à Londres ou Paris. Un exer-
nations européennes, et cela côte à côte, face à face, cice plus pertinent consiste dès lors à pondérer les
les yeux dans les yeux, plutôt qu’en bloggant ou en distances à parcourir par le poids démographique
twittant, par contact direct plutôt que par vidéo- des États-membres ou, mieux encore peut-être, des
conférence (si on est riche) ou par Skype (si on l’est grandes villes de l’Union, d’où viennent de manière
moins). La prise en compte des vrais coûts de la bien plus que proportionnelle ceux qui participent
mobilité ne risque donc pas de neutraliser le besoin activement à la vie d’une capitale de l’Europe. C’est
sans cesse croissant de villes-hubs accueillant une alors Luxembourg qui reprend la tête, dans les deux
activité transnationale intense. Mais elle pour- variantes, devant Bruxelles et Paris. Un critère plus
rait par contre impliquer un déplacement de la sensible encore à l’origine des participants les plus
localisation optimale de cette activité. Il est dès réguliers à cette vie civique européenne pourrait
lors légitime de se demander si ce qui paraît être pondérer les distances par rapport aux villes de
aujourd’hui l’atout numéro un de Bruxelles et de la l’Union en fonction du degré auquel elles accueillent
Belgique n’est pas quelque chose d’insoutenable, des organisations internationales gouvernementales
amené à s’effriter à mesure que les prix deviennent ou non-gouvernementales. Bruxelles émerge alors
plus « vrais », à mesure qu’ils reflètent mieux, en nettement en tête devant Luxembourg et Paris, en
particulier, le coût écologique des déplacements ? raison de la forte concentration de ces organisations
N’y a-t-il pas, au sein de l’Union européenne, à Paris, à Londres et surtout à Bruxelles même.7
d’autres villes bien mieux situées que Bruxelles Ce dernier critère, le plus favorable à Bruxelles, est
pour minimiser les déplacements et donc mériter aussi, à première vue en tout cas, le plus fragile. Le
d’être choisies comme capitale européenne dans le secrétariat d’une organisation se déplace plus aisé-
cadre d’un sustainable new deal ? Quelques exer- ment qu’une capitale, une métropole ou une popu-
cices mathématiques simples permettent de fournir lation. Mais à la réflexion, il est peut-être le plus
une base objective pour répondre à cette question. robuste. D’une part les puissantes externalités de
Sans intégrer une différenciation plus complexe réseaux empêchent les organisations périphériques
en fonction de la longueur du parcours effectif ou d’échapper à l’effet d’aimant qu’exerce sur chacune
du mode de transport probable (train ou avion), ils d’elle la présence de toutes les autres. D’autre part,
consistent à calculer, pour chaque ville qui pourrait si Bruxelles est devenue la capitale de l’Europe,
être choisie comme capitale de l’Union, la somme c’est parce que la Belgique, premier État-membre
des distances qui la sépare d’autres villes ou du de la Communauté économique européenne par
centre démographique des États-membres.6 Leurs ordre alphabétique a dû assurer sa première prési-
conclusions peuvent être résumées comme suit. Si dence tournante et donc accueillir ses premiers
un choix soutenable est un choix qui minimise la fonctionnaires, faute d’accord préalable sur le siège,
distance aux capitales de l’Union européenne, le et parce qu’il a été impossible de s’accorder ensuite
choix de Bruxelles n’était pas mauvais dans le cadre à six, puis à neuf, puis à douze, puis à quinze, sur
de l’Europe des Six : seule Luxembourg était préfé- une capitale définitive. On imagine d’autant plus
rable, et de peu. Mais il est devenu indéfendable mal qu’on le puisse aujourd’hui à ving-sept que la
dans le cadre de l’Europe des Vingt-sept. Prague Commission, le Conseil, le Parlement, les représen-
est alors le meilleur choix devant Vienne et Bratis- tations permanentes, les Régions, les partenaires
lava. Même si on restreint le choix à des capitales, sociaux et d’innombrables lobbys privés et associa-
Bruxelles n’arrive qu’en neuvième position. tifs ont fait à Bruxelles des investissements impor-
À cette conclusion, on peut légitimement objecter tants dont la valeur chuterait abruptement en cas de
40 Un Sustainable New Deal est-il possible ?

décision de déplacement des institutions.8 Si donc rôle international peut donc légitimement figurer
la capitale de l’Europe s’est initialement localisée à au cœur de ce que pourrait être un sustainable new
Bruxelles par hasard, ce n’est pas par hasard qu’elle deal pour la fédération belge. Il est susceptible
y restera, mais en raison de la puissante coalition de nourrir un dynamisme économique qui puisse
du network power (effet réseau) et des sunk costs satisfaire à la fois notre exigence de soutenabilité
(coûts irrécupérable)s. C’est la concentration par écologique et notre souci de justice sociale – du
suite constamment renforcée d’organisations trans- moins pour autant que les institutions politiques
nationales les plus diverses qui propulse Bruxelles et la société civile européennes, que Bruxelles doit
en première position selon le quatrième critère. s’efforcer d’accueillir toujours mieux, s’acquittent
Mais même selon les deux précédents, qui tiennent elles-mêmes honorablement des missions qui leur
compte de la répartition de la population, Bruxelles incombent plus que jamais au service de l’ensemble
ne fait pas mauvaise figure. Le renforcement de son de ces divers objectifs.

1. David Owen, Green Metropolis. Why living smaller, living closer and driving less are the keys to sustainability, New York :
Riverhead Books, 2009. Les thèses défendues dans ce livre ne sont bien entendu pas l’apanage des États-Unis. Voir le
Forum Green and Connected Cities (Strasbourg, 10-11 décembre 2009), www.greenconnected.eu
2. Pour reprendre le titre d’un recueil de ce chantre de l’urbanisation que fut le poète Émile Verhaeren : Les Villes tenta-
culaires, 1895, Gallimard, Paris, 1982.
3. Voir Philippe Van Parijs, Qu’est-ce qu’une société juste ? Introduction à la pratique de la philosophie politique, Seuil,
Paris, 1991 ; Real Freedom for All. What (if anything) can justify capitalism ?, Oxford University Press, 1995.
4. Y compris les subventions aux transports en commun, qui se justifient aujourd’hui – je le répète – parce qu’elles sont
nécessaires pour créer un différentiel par rapport au transport privé, mais ne se justifieront pas une fois que le transport
privé sera taxé avec la lourdeur que requiert la vérité des prix.
5. Voir dans le News Flash 62 (septembre 2010) du BIEN (www.basicincome.org) un écho à l’introduction d’une allo-
cation universelle en Iran, couplée avec l’alignement du prix domestique du pétrole iranien sur son prix sur le marché
mondial.
6. Voir Philippe Van Parijs & Jonathan Van Parys, « Bruxelles capitale de l’Europe : un choix écologiquement defen-
dable ? », Brussels Studies numéro 38, 17 mai 2010, www.brusselsstudies.be.
7. Si des grandes villes autres que des capitales sont prises en compte, ces quatre critères (« diplomatique », « démo-
graphique », « métropolitain » et « citoyen ») continuent à placer Prague en tête pour le premier, Luxembourg pour le
troisième et Bruxelles pour le dernier. Mais Francfort et Strasbourg dépassent Luxembourg pour le deuxième. Dans
l’hypothèse d’un élargissement maximaliste de l’Union vers l’Est (y compris la Turquie), les premiers choix devien-
nent Vienne, Munich et Strasbourg, respectivement, pour les trois premiers critères, Bruxelles restant en tête pour le
quatrième (Voir Brussels Studies n°38).
8. Ces mécanismes sont également explicités dans Brussels Studies n°38.

LA REVUE SOCIALISTE N° 40 - 4E TRIMESTRE 2010


Germinal Peiro
est député de la Dordogne et secrétaire national du Parti socialiste
à la ruralité, à l’agriculture et à la mer

Manifeste pour une politique agricole


alternative

C ’est presque devenu un postulat poli-


tique : le Parti socialiste ne s’intéres-
serait pas à l’agriculture, aux agriculteurs, au
Une telle orientation politique est inconcevable.
Derrière l’agriculture se cachent des enjeux
primordiaux pour l’avenir de notre économie et
monde rural laissés aux mains d’une droite de nos territoires. Depuis plus d’un siècle, les
hégémonique sur le terrain des idées. A socialistes se sont ainsi attachés à développer un
preuve, l’endogamie entre le syndicat majo- discours particulier à l’égard des agriculteurs,
ritaire (FNSEA) et le RPR puis l’UMP pour du monde rural, où les idées d’égalité et de soli-
ce qui concerne les plus hautes instances, la darité restent fortes tant il est vrai, comme l’écrit
représentation sénatoriale, ancrée séculaire-
ment dans le conservatisme rural droitier, et
les sondages qui montrent aussi que les agri-
culteurs restent une catégorie socioprofes- Jean Jaurès est sans doute le principal
sionnelle inscrite à droite du marché politique fondateur de cette pensée socialiste agraire.
– rappelons qu’un sondage des 26-27 février À Fleurance le 8 avril 1894, pragmatique et
visionnaire, il définissait le paysan comme
2007 exposait que seulement 10% des agri-
« l’homme utile ». Sa doctrine reposait sur la
culteurs se montraient proche de Ségolène
nécessaire protection des producteurs, contre le
Royal, contre 32% pour Nicolas Sarkozy, capitalisme foncier, la « féodalité financière »
26% pour François Bayrou et 13% pour pesant sur les producteurs. De là émerge
Jean-Marie Le Pen. Tout cela inciterait même la défense du paysan petit propriétaire
certains, à gauche, à penser que les socialistes du sol qu’il travaille, et cette idée que chaque
pourraient négliger ce champ de réflexion individu doit être préservé dans ses capacités
pour ne s’attacher qu’au secteur tertiaire et à agir dans ce que l’on nommait alors
au discours ouvriériste. « l’organisation collectiviste ».
42 Manifeste pour une politique agricole alternative

Marc Bloch, que le terroir est une « œuvre collec- Peut-être l’agriculture est-elle le secteur le
tive »1. L’histoire rurale française montre un esprit plus réceptif à cette solidarité entre le local
communautaire dont certains traits, comme l’en- et le mondial. Peut-être aussi est-ce là le défi
traide, persistent aujourd’hui dans le droit. Jean majeur de l’agriculture. Une crise climatique
Jaurès est sans doute le principal fondateur de cette en Australie peut engendrer la famine ailleurs,
pensée socialiste agraire2. À Fleurance le 8 avril chez des peuples démunis de l’autosuffisance et
1894, pragmatique et visionnaire, il définissait le de la souveraineté alimentaire. Voilà pourquoi il
n’est pas de pensée sur l’avenir de l’agriculture
paysan comme « l’homme utile ». Sa doctrine repo-
qui puisse ignorer le questionnement du modèle
sait sur la nécessaire protection des producteurs,
économique libéral dominant. Les agricultures
contre le capitalisme foncier, la « féodalité finan- européennes et françaises sont-elles solubles
cière » pesant sur les producteurs. De là émerge dans le marché mondial ?
la défense du paysan petit propriétaire du sol qu’il
travaille, et cette idée que chaque individu doit être
préservé dans ses capacités à agir dans ce que l’on
nommait alors « l’organisation collectiviste ».
Jean Jaurès a ainsi inauguré un attachement socia- nuent de souffrir de la faim, c’est de la nourriture
liste nouveau au monde rural alors que l’ouvriérisme de l’humanité dont il s’agit. Et, l’enjeu réside aussi
triomphait. En 1887, à rebours de Jules Méline dans la nécessaire reconnaissance de l’extraor-
qui érigeait un mur de tarif douanier en guise de dinaire diversité culturelle que l’humanité doit
protection contre la crise, le jeune Jaurès disait préserver pour avancer dans un monde durable.
son scepticisme. La protection est possible, répon- « Agir local, penser global », dit un slogan. Peut-
dait-il, mais « entendue d’une certaine manière », être l’agriculture est-elle le secteur le plus réceptif
uniquement en regard de la crise qui l’impose, et à cette solidarité entre le local et le mondial. Peut-
« entourée de certaines précautions » « au profit être aussi est-ce là le défi majeur de l’agriculture.
du travail ». Protéger mais en recherchant toujours Une crise climatique en Australie peut engendrer
l’équilibre. Protéger mais en faisant preuve d’un la famine ailleurs, chez des peuples démunis de
certain pragmatisme utopique qui fonde ce socia- l’autosuffisance et de la souveraineté alimentaire.
lisme agraire. C’est cette voie de progrès que les Voilà pourquoi il n’est pas de pensée sur l’avenir
socialistes ont continué de suivre depuis lors, avec de l’agriculture qui puisse ignorer le questionne-
succès. ment du modèle économique libéral dominant. Les
De fait, nombreuses sont les innovations socialistes agricultures européennes et françaises sont-elles
favorables aux agriculteurs : création de l’Office du solubles dans le marché mondial ?
Blé, procédure dite « agriculteurs en difficulté », Sans précédent, la crise des marchés agricoles
quotas laitiers, statut de conjoint collaborateur, génère en Europe désespérance sociale et déprime
retraite complémentaire obligatoire, contractuali- agricole3. Les concentrations de l’instrument de
sation individuelle avec la puissance publique… production sont dictées par un marché mondial qui
Qui, aujourd’hui, remet en cause l’apport de ces impose les prix de l’ensemble du secteur alors qu’il
réformes ? Dans la suite de cette action séculaire, représente moins de 10% des productions. Des
nous devons envisager l’avenir. Allier protection craintes sur la survie de l’agriculture européenne
collective et reconnaissance du risque individuel, naissent même, alors que l’agriculture doit être
entreprise et solidarité, recherche et précaution, appréhendée comme un secteur d’avenir. L’agri-
efficacité économique et développement durable culture est au cœur de notre sécurité ; la brader,
autour de l’idée que les productions agricoles sont c’est ajouter de l’insécurité à notre économie, nous
singulières. Alors qu’un milliard d’individus conti- fragiliser. À ce titre, l’objectif d’une relocalisation
LA REVUE SOCIALISTE N° 40 - 4E TRIMESTRE 2010
Le Dossier 43

des marchés et des productions agricoles doit être est un prix artificiel issu de marchés de surplus.
porté en corrélation avec le soutien des productions Chercher à s’aligner sur ce prix conduit à une
durables allié au tournant écologique tout en visant course à la baisse qui provoque des effets dévas-
l’efficience économique et sociale. Cette orientation tateurs en Europe comme ailleurs, notamment
s’inscrit dans la droite ligne de l’héritage des fonda- dans les pays émergents. Pour éclairer les choix de
teurs de la Communauté européenne qui ont posé l’avenir, affirmons que toutes les agricultures sont
la préférence communautaire comme un élément nécessaires pour nourrir la population mondiale.
de définition de la politique agricole commune. Il Ainsi pouvons-nous aborder plus sereinement
fallait nourrir l’Europe, reconquérir une souverai- la question de la relocalisation, sans craindre de
neté alimentaire indispensable à la sécurité des tomber dans les erreurs d’un protectionnisme à la
Européens. Cet objectif ne peut être rayé d’un trait Jules Méline. Ce n’est pas de fermer les frontières
de plume au nom des intérêts économiques d’un dont nous avons besoin, mais de régulation des
marché libre et non faussé. À rebours des thuri- marchés mondiaux pour les adapter aux objectifs
féraires des échanges mondiaux, nous disons que sociaux et écologiques que la politique agricole doit
c’est à partir de ce concept de relocalisation que les servir. Relocaliser les productions, c’est préserver
solidarités nationales, européennes et mondiales les systèmes agricoles et les équilibres environne-
pourront se refonder par l’atténuation des guerres mentaux, pour lutter contre la sous-alimentation
économiques qui appauvrissent les agriculteurs touchant 800 millions de personnes. C’est surtout
des pays riches, imposent des dépenses publiques promouvoir la diversité agricole tandis que la FAO
toujours plus fortes pour soutenir les producteurs montre, par exemple, que la diversité génétique des
et les exportations de ces mêmes pays tout en ne animaux d’élevage se perd, du fait de la pression
permettant pas, loin s’en faut, l’enrichissement des intérêts commerciaux4.
d’agriculteurs des pays émergents, toujours plus Il faut dès lors penser la mondialisation solidaire
attirés par les mirages des bidonvilles urbains autour de quelques principes fondamentaux.
dévastés par la misère. D’abord la reconnaissance d’une « exception cultu-
De l’échelon mondial à l’échelon national, la soli- relle » agricole, par l’instauration de modes de
darité et le développement durable doivent être au régulation équitables dans le cadre des échanges
centre de tout projet agricole global. commerciaux internationaux faisant place à l’intérêt
environnemental. Pour la plupart des pays produc-
teurs, il s’agit d’un enjeu vital portant sur l’auto-
Défendre la solidarité mondiale suffisance alimentaire et la sécurité sanitaire, la
en promouvant l’exception culturelle protection de l’environnement et l’aménagement du
agricole

L’internationalisation des échanges de produits


agricoles a bénéficié à la France. D’abord extraor-
Relocaliser les productions, c’est préserver
dinairement bénéfiques, au fil du temps les condi-
les systèmes agricoles et les équilibres
tions de cette internationalisation sont devenues environnementaux, pour lutter contre la
inacceptables : le GATT puis l’OMC ont progres- sous-alimentation touchant 800 millions de
sivement banalisé la question agricole, comme si personnes. C’est surtout promouvoir la diversité
l’Agriculture n’était pas au cœur de notre sécu- agricole tandis que la FAO montre, par exemple,
rité par la production alimentaire. Quant au prix que la diversité génétique des animaux
mondial, devenu la référence des prix européens d’élevage se perd, du fait de la pression des
selon les derniers accords communautaires, il intérêts commerciaux.
44 Manifeste pour une politique agricole alternative

territoire. Les États détiennent le droit de garantir La relocalisation des productions est l’un des
leur indépendance alimentaire. L’inscription dans instruments qui permettra aux pays émergents
la Charte des Nations unies du droit des peuples de progresser par l’assurance que pourra
à assurer la sécurité de leur approvisionnement leur accorder l’accession à l’autosuffisance
alimentaire doit être ainsi défendue par la France. Le alimentaire aidée par le développement des
droit fondamental des peuples à se nourrir répond à techniques agronomiques modernes. Ayons le
un besoin vital et constitue une exigence supérieure courage d’affirmer l’absolue nécessité d’accorder
les moyens techniques de la mécanisation
à toute considération commerciale. C’est pourquoi il
notamment aux paysans africains. Dès
est indispensable d’assurer une régulation mondiale
lors, nous devons garantir des protections
des échanges de produits agricoles dans le cadre « salvatrices » pour les échanges agricoles des
d’une OMC fortement rénovée, protégeant ces prin- pays émergents ; non par égoïsme de riches,
cipes de souveraineté, évitant les accords bilaté- mais par esprit de solidarité mondiale.
raux, et prenant en compte toutes les dimensions
essentielles de l’activité agricole et la mise en œuvre
effective des différentes conventions environnemen-
tales. En ce sens, la multifonctionnalité de l’agricul-
ture reste d’actualité. Outre l’activité de production, toute leur place dans le débat mondial. La reloca-
les contributions de l’agriculture en matière envi- lisation des productions est l’un des instruments
ronnementale, culturelle, territoriale et de qualité qui permettra aux pays émergents de progresser par
des produits sont essentielles. La présence sur les l’assurance que pourra leur accorder l’accession à
marchés mondiaux ne peut pas se faire à n’importe l’autosuffisance alimentaire aidée par le dévelop-
quel prix. Une gouvernance mondiale de l’agricul- pement des techniques agronomiques modernes.
ture coordonnée entre la FAO, l’OMC, le FMI et la Le développement de la richesse paysanne est
Banque mondiale est indispensable pour parvenir un passage obligé du développement économique
à une meilleure régulation des marchés internatio- équilibré. Ayons le courage d’affirmer l’absolue
naux. Aménagée, la notion de « facteurs légitimes » nécessité d’accorder les moyens techniques de la
pourrait ainsi permettre à la diversité de vivre5. mécanisation notamment aux paysans africains.
Il ne s’agit aucunement d’isoler les producteurs au Dès lors, nous devons garantir des protections
sein de marchés continentaux mais d’autoriser par « salvatrices » pour les échanges agricoles des
la régulation un développement équilibré et partagé pays émergents ; non par égoïsme de riches, mais
de tous en limitant les échanges inutiles, ceux par esprit de solidarité mondiale. Dans ce même
enfermant les plus faibles dans des monocultures ordre d’idée, il serait utile de reconnaître les appel-
dévastatrices des hommes et de l’environnement. lations d’origine au sein de l’OMC pour garantir la
Les pays du Sud ont évidemment besoin d’assurer spécificité des terroirs et admettre le droit de faire
le développement de leur économie, ce qui passe obstacle aux importations émanant de producteurs
par le développement de leur agriculture. Plus qui ne respecteraient pas les règles sociales fixées
que l’aide, l’encadrement des marchés mondiaux par l’Organisation internationale du travail. La
doit être un instrument de conquête de l’autosuf- préférence communautaire a servi à protéger notre
fisance alimentaire afin de sortir de la logique de agriculture et nos intérêts sur les marchés en faci-
l’utilisation des pays émergents comme variables litant nos exportations. Ce modèle n’est ni juste ni
d’ajustement des pays riches au profit de leurs seuls durable. Il est désormais voué à disparaître si nous
intérêts. Cela implique notamment de sortir de la n’acceptons pas la possibilité pour d’autres conti-
confrontation entre blocs Union européenne/États- nents d’emprunter cette voie. Une organisation du
Unis et d’admettre que les pays émergents prennent monde en « grandes régions » disposant de règles
LA REVUE SOCIALISTE N° 40 - 4E TRIMESTRE 2010
Le Dossier 45

communes fondées sur ces protections minimales intéressantes sont ouvertes par la Commission
est souhaitable. Les travailleurs et les territoires de européenne, mais cela reste insuffisant notamment
l’agriculture méritent tous protection. Nous serons du fait du maintien des deux piliers.
ainsi légitimes à réclamer la fin des aides à l’ex- Bien évidemment, construire l’avenir agricole
portation qui artificialisent notre « capacité expor- européen impose une approche globale, fruit d’une
tatrice » et perturbent les échanges mondiaux aux concertation européenne seule susceptible de
dépens des pays émergents. Surtout, cette relocali- promouvoir un développement partagé. Le prisme
sation est un instrument d’une meilleure prise en de l’emploi montre que le développement rural est
compte des intérêts écologiques puisqu’elle permet solidaire du développement agricole. Le second
la limitation des transports inutiles, écologiquement pilier de la Politique agricole commune (le déve-
coûteux. En retour, n’ayons pas la naïveté de laisser loppement rural) devient essentiel pour générer une
l’Union européenne supprimer seule les subven- politique agricole qui encourage le dynamisme de
tions à l’exportation et de démanteler les systèmes la diversité. Ici, analyser l’agriculteur comme un
de régulation interne au nom d’une « compétitivité artisan pourrait légitimer une mesure spécifique
mondiale » érigée en miroir aux alouettes. de soutien aux plus petites exploitations agricoles.
Le développement rural doit financer des mesures
de diversification des activités, de création d’entre-
Repenser la Politique agricole prises, de promotion du tourisme, de maintien du
commune, symbole de la solidarité patrimoine rural, de formation, de soutien à des
de l’Union européenne projets communs aux agriculteurs, aux commer-
çants, aux artisans ruraux, aux petites communes
La PAC est la seule politique intégrée de l’Union. rurales. La pluriactivité, les parcours diversi-
Elle a garanti le succès de nos agricultures euro- fiés d’accès au métier d’agriculteur de la part de
péennes. Depuis les années 1990, le soutien aux personnes non issues du milieu rural doivent être
revenus a remplacé le soutien par les prix en fragili- encouragés. À cet égard, l’accord de Luxembourg
sant le système. Une nouvelle politique européenne de réforme de la PAC de juin 2003 est une occa-
alimentaire et agricole est prévue pour 2013. La sion manquée. Pour les citoyens européens, la PAC
révolution verte semble désormais acceptée avec devient injuste et illégitime.
un « verdissement » programmé des aides directes. Développer les principes de régulation et l’obliga-
Une social-écologie ne peut fonctionner que sur le tion morale et économique d’une réorientation des
diptyque : économie sociale et effort écologique. soutiens publics reste indispensable dans le respect
C’est pourquoi le verdissement doit s’accompagner du principe de préférence communautaire, placé au
de trois axes prioritaires : l’autosuffisance alimen- cœur de la construction de l’Europe agricole par les
taire européenne, l’emploi dans le monde rural et fondateurs. Le plafonnement des aides et la modula-
la qualité des produits. Ainsi, en lieu et place des tion devront compter parmi les instruments de cette
deux piliers actuels qui encadrent l’octroi des aides, PAC rénovée dans laquelle le développement rural
il peut apparaître plus pertinent désormais d’orga- bénéficiera de transferts accélérés. Mais il est tout
niser un seul cadre structuré de règles européennes aussi fondamental de promouvoir la création d’une
d’attribution des aides aux agriculteurs. Les critères agence européenne aux frontières, apte à contrôler
environnementaux, de qualité des produits, de les productions importées, et leur conformité aux
création d’emplois dans les zones rurales devraient normes imposées ici.
être mis en avant dans ce cadre. Il ne peut y avoir Il n’y aura pas de politique européenne durable sans
d’agriculture vivante sur des territoires vivants sans définition d’actions prioritaires comme l’harmoni-
maintien et développement de l’emploi. Des pistes sation par le haut des règles fiscales et sociales,
46 Manifeste pour une politique agricole alternative

Cela signifie la rupture avec un modèle ture en lien avec son territoire et avec ses hommes.
agricole fondé sur l’agriculture productiviste Cette extraordinaire diversité nationale permet de
mondialisée, facteur d’arasement des faire de la France un laboratoire de l’agriculture de
cultures, d’exode rural dans les pays du Sud, l’avenir. Orienter le tout vers le modèle agro-indus-
d’appauvrissement de la biodiversité agricole… triel est possible, mais cela se ferait au détriment
Aussi, l’intervention des pouvoirs publics doit des cultures locales, de la diversité des produits
avoir pour projet de protéger les producteurs qui sont autant de niches possibles dans lesquelles
en sécurisant les prix grâce à des moyens
viennent s’inscrire des productions uniques qui
efficaces : quotas, droits à produire, stockages
peuvent, si l’on s’en donne la peine, trouver tous les
publics ou privés régionaux.
débouchés nécessaires à l’amélioration de la vie des
producteurs. Ne faisons pas l’apologie d’une agri-
culture passéiste, mais fondons une politique agri-
cole sur une pensée de la diversité des exploitations
l’adoption du tournant écologique. Il s’agit là d’un agricoles, de ce que Bertrand Hervieu et Jean Viard
corollaire indispensable au marché unique euro- ont nommé « un archipel spatial »6. La France peut
péen frappé par de nombreuses disparités sociales, ainsi envisager un plan ambitieux de relocalisation
fiscales et environnementales constituant de vérita- de son agriculture à l’échelle nationale environne-
bles distorsions de concurrence intra-européenne au mentalement et socialement efficient. Évidemment,
nom du libre-échange. Dans cet état d’esprit, nous si l’État reste le garant des solidarités, les collec-
promouvons le principe d’une production locale tivités territoriales ont un rôle majeur à jouer pour
satisfaisant d’abord une économie de proximité, le cette relocalisation, à travers leurs actions.
juste échange permettant d’examiner le contenu Faire vivre la diversité passe aussi par l’orientation
social et environnemental des produits agricoles claire des soutiens vers les agriculteurs s’engageant
importés, la régulation publique des marchés en faveur d’une agriculture clairement respectueuse
alimentaires agricoles pour sécuriser les prix et de l’environnement. L’environnement, la sécurité
endiguer les volatilités spéculatives. Cela signifie la sanitaire et le développement de la qualité sont
rupture avec un modèle agricole fondé sur l’agricul- les nouveaux facteurs de compétitivité de l’agri-
ture productiviste mondialisée, facteur d’arasement culture française. Tous les systèmes d’agriculture
des cultures, d’exode rural dans les pays du Sud, durable, parmi lesquels l’agriculture biologique,
d’appauvrissement de la biodiversité agricole… doivent être généralisés. Performance et diversité
Aussi, l’intervention des pouvoirs publics doit avoir conditionnent la durabilité qui se conjugue au
pour projet de protéger les producteurs en sécurisant
les prix grâce à des moyens efficaces : quotas, droits
à produire, stockages publics ou privés régionaux.
Le référentiel de l’agriculture raisonnée est la
Du bon usage national de la social- moindre des évolutions souhaitables pour les
écologie : le pari de la diversité citoyens, le minimum exigible. Cela signifie
que nous devons continuer le travail entrepris
et de la qualité par les agriculteurs, avec les techniciens et
chercheurs qui les aident. Les pouvoirs publics
Le modèle agricole français n’existe pas en tant doivent continuer leurs efforts pour accentuer
que tel. De la Bretagne à l’Isère, des plaines de ce mieux faire, qui oblige une technicité plus
la Picardie à la Dordogne, de l’Alsace aux DOM- grande pour les agriculteurs, une agriculture
TOM, chaque région a su développer une agricul- novatrice et non passéiste.
LA REVUE SOCIALISTE N° 40 - 4E TRIMESTRE 2010
Le Dossier 47

plan social et environnemental. Pas d’agriculture Si le produit agricole ne saurait être traité sur
durable sans emplois durables. Mais il n’y aura pas le marché comme un autre produit, il serait en
plus d’agriculture durable sans amélioration des revanche temps de considérer que l’agriculteur
pratiques environnementales. D’importants efforts est aussi un entrepreneur indépendant
ont été faits par les agriculteurs depuis une quin- responsable. En conséquence, l’assimilation à
zaine d’années. Les nier n’est pas admissible. Mais l’artisanat s’avère intéressante. C’est peut-être
disons-le, le référentiel de l’agriculture raisonnée d’une rénovation de l’appréhension du secteur
agricole dont nous avons le plus besoin.
est la moindre des évolutions souhaitables pour les
citoyens, le minimum exigible. Cela signifie que
nous devons continuer le travail entrepris par les
agriculteurs, avec les techniciens et chercheurs qui
les aident. Les pouvoirs publics doivent continuer secteur agricole dont nous avons le plus besoin. La
leurs efforts pour accentuer ce mieux faire, qui valeur ajoutée serait mise au centre du jeu de la
oblige une technicité plus grande pour les agricul- compétitivité de l’agriculture. Or, encore une fois,
teurs, une agriculture novatrice et non passéiste. cette création de valeur passe par la diversité des
Les pouvoirs publics devront compenser aussi les produits, des démarches de qualité et d’origine, les
sujétions imposées par la définition de ce qu’il faut circuits courts, la transformation sur zone, l’amé-
bien appeler l’intérêt général environnemental, lioration des rapports de négociation au sein des
avec le maintien de la biodiversité en perspective. filières agroalimentaires. La France dispose d’une
Tout cela ressort d’une volonté de responsabilisa- multitude de terroirs, qui lui autorise plusieurs
tion et d’encouragement des agriculteurs, afin de modèles de production agricole autour d’une gamme
les insérer complètement comme acteurs des enjeux très large de produits. De ce point de vue, l’ensei-
sociétaux auxquels ils sont liés comme citoyens et gnement agricole et la recherche publique doivent
chefs d’entreprises. être mis en avant des besoins de formation décou-
Au-delà de la diversification agricole, nous pouvons lant de cette rénovation pour inscrire la solidarité
envisager de mettre l’accent sur le soutien à la entre les « savoir-produire » et les territoires.
pluriactivité pour que vive le monde rural. Dans Au-delà de l’acte de production, les besoins sociaux
ce cadre, le traitement de la pluriactivité mériterait des agriculteurs incitent aussi à remettre sur le
d’être revu par une simplification administrative métier la construction d’un système de solidarité
et fiscale. Il apparaît aussi possible de défendre sociale qui mette chaque travailleur sur un pied
la création d’un statut unique de l’entrepreneur d’égalité. Défendre la protection sociale des agri-
artisan dans lequel s’insérerait l’agriculteur. Peut- culteurs ou des artisans, c’est défendre une solida-
être est-il temps de supprimer un encadrement rité indispensable au maintien des activités sur le
parfois trop lourd de l’activité agricole. Le statut du territoire. Sans doute les régimes spécifiques, vivant
fermage comme la surface minimum d’installation sur des règles spécifiques, désormais incapables
ne doivent pas être des sujets tabous lorsque l’on de subvenir aux besoins des travailleurs couverts,
défend une dynamique de la diversité fondée sur la ont-il vécu. Le système de solidarité reposant sur la
responsabilité de l’entrepreneur. Si le produit agri- compensation démographique a des limites. Pour-
cole ne saurait être traité sur le marché comme un quoi ne pas repenser un système autour de l’égalité
autre produit, il serait en revanche temps de consi- des droits et devoirs de tous les travailleurs, sala-
dérer que l’agriculteur est aussi un entrepreneur riés ou indépendants ? La réforme fiscale et sociale
indépendant responsable. En conséquence, l’as- est devenue indispensable. Les agriculteurs ne sont
similation à l’artisanat s’avère intéressante. C’est pas ici plus épargnés que l’ensemble des Français.
peut-être d’une rénovation de l’appréhension du Il n’y aura cependant d’avenir, quel que soit le
48 Manifeste pour une politique agricole alternative

statut de l’agriculteur, que si les marchés permet- Encourageons les révolutions agronomiques
tent de vivre. Par-delà le développement du modèle indispensables au progrès de la productivité
coopératif, il est nécessaire de créer des centrales des agriculteurs des pays émergents dont
de ventes pour une meilleure gestion des marchés beaucoup ne sont même pas encore mécanisées.
par les agriculteurs. Mais cela ne saurait se faire Voyons déjà ce que peut produire une
sans développement de conventions de filières, dans révolution verte de l’agriculture passant par
lesquelles la pluralité syndicale serait reconnue, cet effort technique avant d’engager la fuite
en avant d’un génie génétique balbutiant dont
pour permettre de revenir à un équilibre des rela-
la conséquence sera la raréfaction des espèces
tions commerciales. Aussi les filières doivent-elles
élevées et cultivées.
se doter de capacités de régulation au travers de la
généralisation de contractualisations collectives au
sein de structures interprofessionnelles qui permet-
tront, par exemple, d’assurer un prix minimum pour
les producteurs. Il n’appartient pas à l’État de fixer « l’échange inégal »7 ne saurait éthiquement être
ce prix. Il lui revient en revanche d’assurer le bon soutenu tant il appauvrit les agriculteurs du monde
fonctionnement et la bonne efficacité de ces outils, entier. Encourageons les révolutions agronomiques
de veiller au bon équilibre des rapports d’échange indispensables au progrès de la productivité des
et à la juste rémunération de l’ensemble des opéra- agriculteurs des pays émergents dont beaucoup ne
teurs de la filière, notamment des producteurs. sont même pas encore mécanisés. Voyons déjà ce
Refonder le modèle agricole non plus sur le progrès que peut produire une révolution verte de l’agricul-
technique nivelant les différences mais bien sur la ture passant par cet effort technique avant d’engager
valorisation des richesses de la diversité et l’effort la fuite en avant d’un génie génétique balbutiant
environnemental constant ; telle pourrait être la dont la conséquence sera la raréfaction des espèces
meilleure voie d’avenir pour préserver l’agriculture élevées et cultivées. Encourageons non plus seule-
du futur et notre capacité à nourrir le monde. Une ment les concurrences entre territoires mais bien
telle ambition politique nécessite de revoir notre la solidarité sociale pour chercher la relocalisation
modèle de développement agricole d’après-guerre des productions, gage du développement de l’em-
pour adapter l’instrument agricole aux enjeux ploi. À défaut, le cauchemar de Blade Runner pour-
du XXIe siècle. Le modèle mondial reposant sur rait bien n’être qu’une anticipation.

1. Marc Bloch, Les caractères originaux de l’histoire rurale française, Armand Colin, Paris, 1999 (1re éd. 1932), p.119.
2. Voir Rémy Puech, Jaurès paysan, Toulouse, Privat, 2009.
3. Entre 2008 et 2009, en Union européenne, le revenu par actif a chuté en moyenne de 11,7%. Cette baisse culmine
à 32,2% en Hongrie, 25% au Luxembourg, 23,6% en Irlande, 20,5% en Allemagne, 19,7% en France… (Source Insee :
http://www.insee.fr/fr/themes/tableau.asp?reg_id=98&ref_id=CMPnon10120).
4. Voir http://www.fao.org/ag/againfo/programmes/fr/lead/toolbox/Indust/LossAgEA.htm
5. Voir Conseil national de l’alimentation, Les nouveaux facteurs légitimes de régulation du commerce international des
denrées alimentaires, avis n°59.
6. Voir Bertrand Hervieu, Jean Viard, L’archipel paysan. La fin de la république agricole, La Tour d’Aigues, 2001, p.101.
7. Voir Jean-Yves Carfantan, La mondialisation déloyale. Pour un nouvel ordre agricole et alimentaire, Paris, Fayard,
2002, p. 115 s.

LA REVUE SOCIALISTE N° 40 - 4E TRIMESTRE 2010


Guillaume Bachelay
est secrétaire national du PS à la politique industrielle, aux entreprises
et aux nouvelles technologies, et conseiller au projet auprès de Martine Aubry
Nicolas Mayer-Rossignol,
ancien élève de l’École normale supérieure et fonctionnaire européen chargé de la
législation communautaire sur les biotechnologies médicales,
est conseiller régional de Haute-Normandie chargé de l’innovation
Ensemble, ils ont publié La gauche après la crise, éd. Jean-Claude Gawsewitch, Paris, 2010

La social-écologie en actes

S ans fracas ni tracas, le Parti socialiste


a muté. Le texte1 adopté le 27 avril
2010 par le Conseil national a mis un mot
assimilé le progrès et la production. Jusqu’à l’aube
du nouveau siècle, notre progressisme rimait avec
productivisme. Dans les 110 propositions pour la
sur ce qui constitue le cœur du socialisme France de François Mitterrand, la politique envi-
post-libéral que nous portons aujourd’hui : la ronnementale était réduite à la portion congrue :
social-écologie. Jamais en retard d’une auto- la proposition 38 – « un vaste programme d’in-
flagellation doctrinale, les socialistes doivent vestissements destiné à économiser l’énergie sera
prendre la mesure du chemin parcouru. En entrepris » – fut aussi prophétique qu’inappliquée.
France, comme ailleurs en Europe, le socia- Il est paradoxal que notre critique, féroce et chirur-
lisme est né dans la fumée des usines. Que gicale, du capitalisme, du court-termisme et de
la structuration d’un mouvement socialiste, l’individualisme qu’ils engendrent, ait longtemps
disparate puis unifié, ne se soit pas confondu négligé l’incompatibilité entre les forces de l’argent
avec celle des syndicats de travailleurs – et celles de la nature. Dans la dialectique produc-
comme ce fut le cas du Labour britannique tion/redistribution, nous avions omis une donnée
ou du SPD allemand – n’y change rien : notre désormais vitale : les ressources de la planète ne
identité est d’abord ouvrière, industrialiste, sont ni infinies ni éternelles. Dans l’affrontement
« carbonifère » aussi. capital/travail, nous avions oublié l’environnement.
Menacé par l’activité humaine, il est venu cham-
Longtemps, parce que les rapports de forces écono- bouler nos axiomes.
miques et sociaux étaient exclusivement forgés par C’est Laurent Fabius qui, le premier, a posé les
le dualisme entre le capital et le travail, nous avons jalons de cette mutation idéologique : écodévelop-
50 La social-écologie en actes

La social-écologie ne révèle pas seulement Nous savons que le péril écologique et les inégalités
les faux-semblants du sarkozysme en matière sociales se renforcent mutuellement. Des vingt-huit
de développement durable. Elle régénère la pays les plus exposés aux effets du réchauffement
gauche en associant, au lieu de les opposer, les climatique, vingt-deux, en Afrique subsaharienne,
deux exigences fondamentales du socialisme : sont parmi les plus pauvres du monde. Selon l’ONU,
la quête historique d’égalité et l’impératif les dommages causés à l’économie des pays les plus
catégorique de préservation de la planète, défavorisés seront dix fois supérieurs à ceux enre-
du climat, des ressources naturelles.
gistrés dans les pays développés5. En France, les
En quelque sorte, la question n’est plus :
ménages les plus pauvres consacrent 15 % de leur
« Sommes-nous écologistes ? », mais : « Pour
quelle écologie sommes-nous ? »
revenu aux dépenses énergétiques, soit 2,5 fois plus
que les ménages les plus riches6. Le combat pour
l’environnement n’a donc de signification que s’il
s’inscrit dans la bataille pour le développement. La
social-écologie réconcilie l’impératif écologique et
pement en 19892, social-écologie en 20033. En le progrès social en faisant du second la condition
2008, une nouvelle déclaration de principes avait du premier. C’est la raison pour laquelle les socia-
tardivement, partiellement et mollement épousé listes ne pouvaient voter la taxe carbone version
cette prescience : « Les socialistes sont partisans Sarkozy dépourvue d’un réel mécanisme de redis-
d’une économie sociale et écologique de marché4 », tribution : « Nous voulons une fiscalité écologique,
y lisait-on à l’article 6. Il a fallu attendre 2010 pour mais nous ne voulons pas de cette taxe carbone telle
que le Parti socialiste acte le changement d’ère : qu’envisagée par l’UMP (…) inefficace sur le plan
« Le temps du gaspillage et de l’avidité court- écologique et injuste socialement »7. C’est le sens
termiste est révolu. Nous devons faire le choix de la contribution énergie climat élaborée par le
d’un développement respectueux de la planète et PS qui concerne toutes les formes d’énergie et dont
des générations à venir. Nous voulons porter avec le produit servira à des compensations sociales.
les citoyens la transition environnementale de nos La droite promeut une écologie punitive ; la social
sociétés tout en garantissant la justice et l’égalité. écologie est positive.
C’est la social-écologie. » En témoigne l’action engagée par les collecti-
La social-écologie ne révèle pas seulement les faux- vités territoriales gérées par la gauche. Dans les
semblants du sarkozysme en matière de développe- communes, les départements, les régions, les socia-
ment durable. Elle régénère la gauche en associant, listes ont partout engagé la mutation social-écolo-
au lieu de les opposer, les deux exigences fonda- gique des territoires : développement massif des
mentales du socialisme : la quête historique d’éga- transports en commun, encouragement à l’utilisation
lité et l’impératif catégorique de préservation de la des modes doux de déplacement (véloroutes, voies
planète, du climat, des ressources naturelles. En vertes), soutien aux jardins familiaux et ouvriers,
quelque sorte, la question n’est plus : « Sommes appui financier à la diversification énergétique
nous écologistes ? », mais : « Pour quelle écologie en direction des ménages comme des entreprises,
sommes-nous ? » Quelle égalité devant la préserva- protection de la biodiversité, rénovation et isolation
tion de l’environnement ? Quels arbitrages budgé- des bâtiments, propriété publique de l’eau, déve-
taires opérer, au plan local comme au plan national, loppement des circuits locaux pour une agriculture
pour bâtir des politiques publiques respectueuses de qualité, etc. En Haute-Normandie, le territoire
de l’environnement ? Comme concilier respect de où nous militons, les collectivités conduites par le
la nature et attachement au progrès, notamment Parti socialiste unissent leurs efforts. La Région
scientifique et technologique ? finance la construction de bâtiments scolaires,
LA REVUE SOCIALISTE N° 40 - 4E TRIMESTRE 2010
Le Dossier 51

d’équipements sportifs et culturels à très haute socialiste. Le récent texte de la Convention pour
performance énergétique. Elle promeut l’instal- un nouveau modèle de développement s’appuie sur
lation de réseaux de chaleur pour le chauffage le succès de ces politiques locales audacieuses qui
collectif – plus de 4 300 projets ont vu le jour entre mêlent croissance économique et progrès social,
2002 et 2008. Au cours de la décennie écoulée, innovations technologiques et préservation envi-
elle a remplacé ou rénové l’intégralité des trains ronnementale, en proposant par exemple la géné-
régionaux afin de favoriser l’usage des transports ralisation du principe de l’écoconditionnalité à
collectifs. Le Conseil général de la Seine-Maritime d’autres financements publics (écoconditionnalité
propose des aides aux particuliers pour l’installa- des allégements de charges pour les entreprises,
tion de chaudières à bois ou de chauffe-eau solaires TVA éco-modulable), la mise en place d’une contri-
et il a lancé un système de transport par covoitu- bution climat-énergie fortement redistributive ou
rage à l’échelle de l’ensemble du département. encore l’instauration d’une « prime pour l’environ-
Quant à l’agglomération Rouen-Elbeuf-Austre- nement » réservée aux ménages modestes.
berthe (CREA), elle a mis en place un système Après l’égalité, la social-écologie pose la question
d’aides à l’accession sociale à la propriété et à la du développement. Entre la croissance producti-
construction de logements sociaux en fonction de viste et la décroissance, les socialistes tracent le
critères dits d’« écoconditionnalité ». Le montant chemin, certes exigeant, d’une croissance sobre,
de la subvention accordée peut varier du simple sélective et durable. Nous ne sommes donc pas
au quadruple en fonction des performances éner- « décroissants ». Ou plutôt : si « décroissance »
gétiques du bâtiment. Pour les habitants, cela veut signifie diminution de cet indice absurde qu’est le
dire moins de charges. Pour l’environnement, cela produit intérieur brut (PIB), qui augmente quand
veut dire moins de CO2. Pour le territoire, c’est un les États-Unis envahissent l’Irak ou quand le Pres-
levier pour le développement d’une filière indus- tige s’enfonce dans les eaux de la Galice, alors oui,
trielle d’avenir, l’écoconstruction. Cette ambition sans tabou et sans surprise, nous sommes pour la
est partagée par tous les territoires à direction décroissance aussi évidemment que nous sommes
contre la guerre, la pollution et la misère. Mais
si le terme est employé – et c’est parfois le cas
dans la galaxie des courants écologistes – comme
un raccourci pour habiller une certaine forme de
Après l’égalité, la social-écologie pose la régression sociale et culturelle, le retour mystique
question du développement. à un ordre naturel ancien, alors, pas d’accord. Nous
Entre la croissance productiviste ne pensons pas que le chemin déjà parcouru sur
et la décroissance, les socialistes tracent la route du progrès soit suffisamment long, qu’il
le chemin, certes exigeant, faille désormais revenir sur nos pas. Quel contenu
d’une croissance sobre, sélective et durable. pour cette nouvelle croissance ? La social-écologie
Nous ne sommes donc pas « décroissants ».
offre de nouvelles opportunités de développement
Ou plutôt : si « décroissance » signifie
économique durable, de créations d’entreprises et
diminution de cet indice absurde qu’est le
produit intérieur brut (PIB), qui augmente d’emplois. Après des années de recul de l’influence
quand les États-Unis envahissent l’Irak ou de l’État au profit du marché, la crise que nous
quand le Prestige s’enfonce dans les eaux traversons et qui n’est pas terminée relégitime en le
de la Galice, alors oui, sans tabou et sans redessinant le rôle de la puissance publique. Elle
surprise, nous sommes pour la décroissance appelle une nouvelle ambition industrielle dans
aussi évidemment que nous sommes contre la le cadre social-écologique. À condition de garder
guerre, la pollution et la misère. à l’esprit qu’aucun lapin ne surgira du chapeau !
52 La social-écologie en actes

Comme la fleur sort de la terre, les opportunités Cette politique économique et industrielle
proviendront bel et bien des usines et des sites de sociale-écologique devra se doter des outils
production existants, des centres de recherche et nécessaires à sa mise en œuvre. C’est l’objectif
de développement existants, des savoir-faire, des du futur Pôle public d’investissement industriel
compétences des salariés, des chercheurs, des que le gouvernement de la gauche mettra en
entrepreneurs existants. À cet égard, qu’il s’agisse place en 2012. Imaginé par le Secrétariat
de l’automobile, de la pharmacie-biologie-santé ou national chargé de la politique industrielle,
des entreprises et des nouvelles technologies,
encore de l’énergie – trois secteurs qui constituent
repris et porté par la Convention nationale sur
des avantages comparatifs de la France en général
le nouveau modèle de développement,
et de la Haute-Normandie, en particulier à l’inter- ce « 2P2I » rassemblera l’ensemble
national –, il semble plus juste de parler d’emplois des acteurs publics ou parapublics.
industriels redéfinis que de « nouveaux métiers
de l’économie verte ». Une politique économique
et industrielle social-écologique n’est donc pas la
révolution – ne rasez pas les usines ! – mais une
évolution, la transition nécessairement graduelle en modulant l’impôt sur les sociétés selon le niveau
vers un nouveau modèle de production et de déve- d’investissement dans la recherche, le développe-
loppement. ment, l’innovation. En débloquant les crédits pour
C’est à la puissance publique, à tous ses niveaux la recherche publique, en revalorisant les carrières
(régional, national, européen, mondial), de favoriser scientifiques, notamment le statut des doctorants. En
et d’organiser, territoire par territoire, cette conver- multipliant les passerelles professionnelles entre les
sion social-écologique de l’appareil productif. secteurs publics et privés, en stimulant les échanges
Comment ? En incitant les entreprises, partout où avec les centres de recherche et de développement
cela est possible et par des mesures incitatives, à des pays leaders en Europe et dans le monde. En
réduire leur impact sur l’environnement, à diminuer réformant le crédit d’impôt-recherche, outil utile
leur consommation en matières premières et à valo- – créé par la gauche –, mais actuellement mal ciblé,
riser au mieux les matières encore insuffisamment pour appuyer plus finement la recherche privée. En
exploitées – biomasse, déchets, etc. En appuyant les encourageant, par une plus grande sécurisation de
filières industrielles d’avenir telles que l’automobile leurs statuts et de leurs parcours, la mobilité des
décarbonée 100 % recyclée, les biotechnologies créateurs – ingénieurs, chercheurs, techniciens – et
et les médicaments personnalisés, l’écoconstruc- la création de petites entreprises innovantes soute-
tion. En soutenant réellement les PME et les PMI nues par les grands groupes industriels implantés
innovantes dans ces filières, notamment les entre- dans les régions. En engageant, au plan national,
prises de taille intermédiaire, par des mécanismes un vaste programme d’infrastructures de mobilité
financiers adaptés (avances remboursables, garan- durable (ferroviaire, fluvial, maritime-portuaire)
ties, fonds publics d’amorçage, aide à la trans- et en appuyant les collectivités territoriales qui,
mission et à la reprise, capital-investissement). comme l’agglomération rouennaise vient de le faire
En investissant massivement dans les énergies dans le domaine du véhicule électrique, investissent
renouvelables comme s’apprête à le faire la Région et aménagent sur leur territoire les équipements
Haute-Normandie, première région française pour nécessaires au développement de l’industrie du
la production d’énergie, à travers un appel à projets futur. En utilisant, enfin, dans le domaine agroali-
de 150 millions d’euros dédiés qui sera lancé début mentaire, le levier de la commande publique pour
2011. En développant une véritable fiscalité social- raccourcir les circuits et privilégier les productions
écologique à destination des entreprises, par exemple locales et saines.
LA REVUE SOCIALISTE N° 40 - 4E TRIMESTRE 2010
Le Dossier 53

Bien sûr, cette politique économique et indus- normes non marchandes, sanitaires, environnemen-
trielle sociale-écologique devra se doter des outils tales, sociales, culturelles, dans les traités commer-
nécessaires à sa mise en œuvre. C’est l’objectif du ciaux internationaux – et mondiales – notamment
futur Pôle public d’investissement industriel que à travers la création d’une agence mondiale pour
le gouvernement de la gauche mettra en place en l’environnement. Coordination européenne et régu-
2012. Imaginé par le Secrétariat national chargé lation internationale sont évidemment décisives
de la politique industrielle, des entreprises et pour donner au projet social-écologique sa force et
des nouvelles technologies8, repris et porté par sa cohérence.
la Convention nationale sur le nouveau modèle Au-delà du modèle de développement qu’elle
de développement, ce « 2P2I » rassemblera l’en- incarne, la social-écologie propose aussi un projet
semble des acteurs publics ou parapublics (collec- citoyen. Jusqu’ici et en schématisant, l’humanité
tivités locales et leurs outils financiers, Caisse disposait d’une technique finie dans un monde aux
des Dépôts et Consignations, Fonds stratégique ressources virtuellement infinies. Il est aujourd’hui
d’investissement, pôles de compétitivité, Oséo, à la fois maître et esclave d’une technique quasi
Banque Postale, chambres consulaires) pour infinie dans un monde aux ressources pas seule-
jouer collectif et agir puissamment ; en vitesse de ment limitées, mais menacées. Les possibilités
croisière, la force de frappe de cet outil pourrait extraordinaires qu’offre la technologie ont donné le
atteindre cent milliards d’euros. Sa spécificité et vertige à notre progressisme. Elles inspirent plus
son efficacité viendront aussi de sa déclinaison régulièrement la méfiance que l’intérêt, la suspi-
sous forme de fonds régionaux : comment imaginer cion que l’enthousiasme, le rejet que l’adhésion.
une politique industrielle dans la France moderne Tout en refusant ce populisme anti-science qui,
sans les Régions ? Leur place est stratégique puis- même « tendance », reste un conservatisme, les
qu’elles interviennent au plus près des réalités socialistes doivent se garder de faire aveuglément
des systèmes productifs locaux et de leurs acteurs. confiance à la science. Ou, pour le dire autrement,
L’action locale et nationale devrait être complétée gardons-nous d’une morale de la technique… Une
par des mesures à l’échelle européenne – passer du démocratie des choix technologiques et des risques
libre-échange au « juste échange » en intégrant les est nécessaire. Elle doit être l’affaire de tous. En
particulier, les décisions en matière énergétique et
bioéthique doivent être au cœur du débat citoyen.
La science et la technique ne sont pas solubles
dans la morale ; en revanche, elles doivent l’être
Au-delà du modèle de développement dans la démocratie. Cette éthique s’applique aussi
qu’elle incarne, la social-écologie propose à l’entreprise et aux marchés. Dans les PME/PMI,
aussi un projet citoyen. Jusqu’ici et en les grands groupes industriels, les pôles de compé-
schématisant, l’humanité disposait d’une
titivité, les clusters, les grappes d’entreprises, les
technique finie dans un monde aux ressources
salariés et leurs représentants doivent être mieux
virtuellement infinies. Il est aujourd’hui à
associés aux décisions stratégiques. Les consomma-
la fois maître et esclave d’une technique
quasi infinie dans un monde aux ressources teurs doivent être informés plus systématiquement
pas seulement limitées, mais menacées. et surtout plus clairement des conditions sociales
Les possibilités extraordinaires qu’offre la et environnementales des biens qu’ils achètent,
technologie ont donné le vertige à notre en particulier les biens industriels, et de la chaîne
progressisme. Une démocratie des choix de valeur qui permet leur production. Pas de vrai
technologiques et des risques est nécessaire. choix sans transparence.
Elle doit être l’affaire de tous. La social-écologie n’est pas un slogan, elle est un
54 La social-écologie en actes

projet. Plus qu’un projet, elle est notre nouvelle prend l’avantage politique. Elle permet de résoudre
identité de socialistes républicains français. À efficacement les problèmes de notre temps – et des
l’heure où la social-démocratie traditionnelle et ses temps futurs – sans sombrer dans un abécédaire
instruments nés des compromis de l’après-1945 sont plat et froid de mesures ou de dispositifs. Surtout,
à bout de souffle, seul l’étendard social-écologique elle permet de redonner un enthousiasme à l’en-
peut redonner à la gauche européenne la vigueur gagement public, qu’il soit politique, économique,
qui lui fait défaut face à une droite qui, depuis vingt social, scientifique, citoyen. Bref, d’accrocher de
ans au moins, impose ses canons idéologiques, donc nouveau le char de la gauche à une étoile.

1. Rapport définitif de la Convention nationale pour un nouveau modèle de développement économique, social et écolo-
gique. http://www.parti-socialiste.fr/static/3831/convention-nationale-nouveau-modele-de-developpement-le-kit-14380.pdf
2. « Alors qu’auparavant les deux facteurs de production reconnus étaient le capital et le travail, la nature devient égale-
ment centrale. Elle doit être traitée comme telle, et non considérée comme un « solde ». Le concept de développement
doit faire place à celui d’écodéveloppement » (C’est en allant vers la mer, Seuil, Paris, 1989, p. 107)
3. « Pour une social-écologie », tribune parue dans Libération, 17 juin 2003.
4. Texte adopté lors de la Convention nationale du 14 juin 2008.
5. Le Monde, 10 novembre 2009.
6. Source : enquête Insee « Budget des ménages 2006 ». Voir aussi « Quand se chauffer devient un luxe, la précarité
énergétique », Le Monde, 11 novembre 2009.
7. Martine Aubry, discours de La Rochelle, 30 août 2009.
8. Document présenté le février 2010 lors d’un déplacement de Martine Aubry en Champagne-Ardennes.
http://www.parti-socialiste.fr/articles/le-ps-fait-54-propositions-pour-l-industrie

LA REVUE SOCIALISTE N° 40 - 4E TRIMESTRE 2010


Bernard Soulage
est vice-président délégué à l’Europe
et aux relations internationales de la Région Rhône-Alpes

Concilier mobilité
et développement durable

L a question des transports et des dépla-


cements est de plus en plus au cœur
des préoccupations de nos concitoyens. Les
générations futures. La sécurité sur nos routes est
compromise par toujours plus de véhicules et par
les contraintes, contraires à la sécurité routière,
transports sont essentiels à notre vie quoti- imposées aux chauffeurs routiers par une concur-
dienne autant qu’à l’économie mondiale : ils rence aveugle qui nie les hommes. La mer et nos
permettent l’emploi, les échanges culturels, plages sont régulièrement souillées, plus ou moins
sociaux et marchands à l’échelle planétaire fortement, par le comportement, là aussi souvent
et l’irrigation des territoires. Se déplacer, imposé, des navires marchands, soumis aux mêmes
c’est s’enrichir au contact d’autres choses et dysfonctionnements que les transports routiers. Les
d’autres personnes, si bien que la mobilité est villes de tous les pays sont soumises à la fois à la
considérée comme un signe de liberté. Pour- pollution atmosphérique, aux nuisances sonores et
tant, le secteur des transports est aujourd’hui à une congestion, source de bien des pertes écono-
en première ligne pour les atteintes à l’envi- miques. La logique strictement libérale a trop
ronnement et à la qualité de vie. souvent conduit à privilégier les solutions appa-
remment les moins coûteuses, mais dont chacun
Dans les pays développés, les transports sont mesure bien qu’elles entraînent des coûts collectifs
devenus les principaux responsables de la pollu- et sociaux insupportables. Ainsi, la comparaison
tion atmosphérique et de l’effet de serre. Si cet entre le transport ferroviaire et le transport routier
effet de serre a déjà des conséquences néfastes sur marque un bilan écologique et énergétique global
notre climat actuel, le phénomène, sans volonté nettement en faveur du ferroviaire, mais il n’est pas
politique forte, ne peut que s’aggraver pour les pris en compte dans le calcul économique. Pour
56 Concilier mobilité et développement durable

Nous avons sur ces questions un impératif de


solidarité internationale. Nous ne pouvons Oui à la mobilité… durable
en aucune façon laisser penser que parce que
nous aurions fait trop de bêtises au XXe siècle, La première grande question à laquelle nous
les trois autres quarts de la population de devons répondre concerne la conception que nous
la planète devraient limiter leur légitime avons de la mobilité des hommes et des marchan-
demande de mobilité. Les pays développés dises. Soyons, sur cette question, clairs. La mobi-
ont donc en matière de transports et plus
lité des hommes et des marchandises a permis
généralement d’environnement une double
un développement considérable de l’espace que
responsabilité à laquelle ils s’efforcent encore
trop souvent d’échapper.
chaque individu peut parcourir, soit pour lui ou
pour ses relations, soit pour satisfaire ses besoins.
La mobilité est donc un élément central de la
liberté humaine. Son accroissement a notamment
permis l’un des phénomènes les plus importants des
préserver le droit et l’intérêt de chacun à la mobi- derniers siècles qu’est la décohabitation autorisant
lité en faisant face à la situation actuelle, il s’agit chacun à pouvoir vivre sa vie personnelle en dehors
d’organiser le secteur des transports pour tenir du strict cadre familial très souvent contraignant.
compte simultanément de l’intérêt économique de Bien évidemment, des excès existent, on les connaît,
chacun, de la protection de l’environnement et de ce sont les excès liés à une très grande distance
l’intérêt général. La bonne approche de la poli- « inutile ». Le plus frappant est la distance domi-
tique des transports ne peut être qu’une approche cile-travail qui s’est beaucoup accrue au cours des
globale, multimodale. La notion de « développe- dernières décennies. Même si les temps de parcours
ment durable » doit plus que jamais être au cœur restent souvent identiques, on peut atteindre des
de nos choix en matière de transports. distances quotidiennes de plusieurs dizaines, voire
Par ailleurs, nous avons sur ces questions un impé- de plusieurs centaines de kilomètres, comme c’est
ratif de solidarité internationale. Nous ne pouvons le cas au Japon où, chaque jour, de très nombreux
en aucune façon laisser penser que parce que usagers utilisent des trains à grande vitesse pour
nous aurions fait trop de bêtises au XXe siècle, les se rendre au travail. Les exemples médiatisés sont
trois autres quarts de la population de la planète encore plus fréquents en matière de marchan-
devraient limiter leur légitime demande de mobi- dises. Même si on a trop souvent cité, sans véri-
lité. Les pays développés ont donc en matière de table quantification, les exemples de pommes de
transports et plus généralement d’environnement terre cultivées dans un pays puis franchissant les
une double responsabilité à laquelle ils s’efforcent frontières pour devenir frites, pour revenir ensuite
encore trop souvent d’échapper. Pour bien situer chez le consommateur, il y a à travers le perfection-
les enjeux concrets et y faire face, nous devons nement passif des marchandises ou les transferts
alors répondre à quatre questions : de produits frais à longue distance, des excès qui
méritent d’être limités.
- Quelle conception avons-nous de la mobilité des Mais restons sur le point de vue principal. Nous
hommes et des marchandises ? devons construire une mobilité durable. Celle-ci
- Quelle ville et quelle organisation des territoires ne suppose pas une réduction générale de la mobi-
en découlent ? lité individuelle. Ceci d’autant plus que les trois
- Quelle part pour chaque mode de transport ? quarts de la population de la planète ont encore
- Quelles ressources mobiliser dans un contexte aujourd’hui un accès extrêmement limité à la
d’argent public rare ? mobilité. Il faut ici rappeler le propos d’Amartya
LA REVUE SOCIALISTE N° 40 - 4E TRIMESTRE 2010
Le Dossier 57

Sen qui dit en substance : « Vous pouvez faire tous l’articulation des territoires. Là aussi, concevons
les beaux services publics du monde si la personne des réseaux, notamment des réseaux de villes qui
que vous visez comme consommateur de services ne soient ni trop denses ni trop distantes de façon
publics n’a pas la capacité de s’y rendre ou d’y être à ce qu’elles conservent une certaine capacité
accueillie et bien vous n’aurez aucune efficacité de à l’autonomie. De ce point de vue, on le voit, les
ces services publics ». Rappelons-nous ces propos agglomérations moyennes en Europe occidentale
simples, parce qu’ils déterminent notre volonté de entre 200 000 et 500 000 habitants couvrent ce
construire une mobilité durable pour tous à l’échelle segment et sont celles où la maîtrise de la mobilité
de la planète. est relativement la plus simple.
Le troisième élément de l’organisation des terri-
toires réside dans une certaine harmonisation des
Des territoires plus compacts fonctions et de la capacité à répartir les activités
économiques de façon à réduire les déplacements
À partir de cette conception de la mobilité, reste la entre les lieux de travail, voire développer les
question de l’organisation de la ville et des terri- technologies modernes qui permettent d’éviter
toires qui en découlent. Trois éléments doivent être la mobilité physique pour passer à une mobilité
mis en avant. Le premier est la nécessité d’une ville immatérielle atteignant les mêmes objectifs que la
compacte. Une ville compacte est une ville où l’ob- mobilité physique et rendant les mêmes services.
jectif des concepteurs est de permettre à chacun
de satisfaire ses besoins essentiels en réduisant les Un report modal volontariste
déplacements ou en les assurant dans des condi-
tions écologiquement supportables. Ce n’est pas La troisième grande question porte sur la part de
nécessairement une ville faite de tours, mais cet chaque mode de transport, ce que l’on appelle le
objectif suppose des formes urbaines relativement « partage modal ». De ce point de vue notre orien-
denses bien qu’harmonieuses. Une ville compacte tation est assez simple, le XIXe siècle a été le siècle
est aussi et surtout une ville où l’on réduit autant du chemin de fer, le XXe siècle a été le siècle de la
que possible les trajets domicile-travail. Ceci passe route et de l’automobile, le XXIe siècle ne peut pas
principalement par une réflexion sur le lien habitat- supporter d’être un prolongement du XXe siècle. Les
emploi. De ce point de vue, éliminons toutes les contraintes liées à l’environnement sont clairement
conceptions fonctionnalistes de la ville qui coupent une motivation suffisante pour effectuer ce report
les fonctions en plusieurs petits bouts et qui multi- modal. Nous devons également prendre en compte
plient les distances et donc l’exigence de mobilité. les contraintes liées à la congestion. Pensons à ce
Le deuxième élément porte sur la conception de que serait la ville s’il n’y avait que des véhicules
électriques (il y aurait moins de pollution atmos-
phérique, mais tout autant de congestion) et donc
nous sommes obligés de concevoir une mobilité qui
Concevons des réseaux de villes qui ne soient ni s’appuie sur des modes de transports qui ne créent
trop denses ni trop distantes de façon ni les grandes pollutions que nous connaissons ni
à ce qu’elles conservent une certaine capacité à les inconvénients majeurs de la congestion.
l’autonomie. De ce point de vue, on le voit, les Ceci suppose de faire le choix de modes de transport
agglomérations moyennes en Europe occidentale collectifs pour les voyageurs et de modes de trans-
entre 200 000 et 500 000 habitants couvrent ports lourds (ferroviaires, maritimes ou fluviaux)
ce segment et sont celles où la maîtrise de la pour les marchandises. Dans le même sens, nous
mobilité est relativement la plus simple. devons privilégier les transports ferroviaires pour
58 Concilier mobilité et développement durable

Le XIXe siècle a été le siècle du chemin de moins denses voire d’habitat pavillonnaire. Sachons
fer, le XXe siècle a été le siècle de la route dire qu’il y a souvent dans ces cas un fort gaspillage
et de l’automobile, le XXIe siècle ne peut pas d’argent public et que l’on doit recourir à des
supporter d’être un prolongement du XXe siècle. moyens moins lourds et en apparence moins nobles.
Les contraintes liées à l’environnement sont Les élus locaux ont parfois du mal à accepter cette
clairement une motivation suffisante pour « loi d’airain » de l’économie des transports. Ils en
effectuer ce report modal. auront de moins en moins la possibilité.

Des financements autonomes


les transports de petites et moyennes distances ; par et adaptés
exemple à l’échelle européenne un grand réseau
des TGV doit pouvoir se substituer au réseau aérien Enfin reste, bien sûr, la question du financement.
de moyen-courrier. Le report modal suppose aussi Dans une période où l’argent public est de plus en
de développer dans la ville tous les modes de trans- plus rare. Qu’il s’agisse des États, de l’Europe, des
ports collectifs et d’avoir une véritable chasse à collectivités locales, chacun mesure qu’il y a des
la voiture individuelle lorsqu’il est possible de la limites extrêmement fortes à la fois en coût de fonc-
réduire. Mais ces réflexions ne doivent pas s’arrêter tionnement et en investissement au développement
au report modal classique tel qu’il a été pratiqué des systèmes de transports. Sur ces questions, ma
au cours des deux dernières décennies. Nous conviction est faite depuis longtemps. Le système
devons faire « flèche de tout bois » et privilégier de transports ne peut pas être entièrement financé
partout ce que l’on appelle maintenant les modes par de l’argent public. En tout cas, il ne peut l’être
de déplacement doux qui vont de la marche à pied que pour des raisons qui relèvent soit d’une volonté
au tramway en passant par les cycles et notamment de permettre l’accès des plus défavorisés aux trans-
les cycles électriques (en traitant la question des ports, soit de la nécessité au nom des externalités
déchets des batteries), une meilleure utilisation positives, de procurer un avantage global à toute
du taxi, du covoiturage, de l’autopartage et tous l’économie. Ceci veut dire clairement que nous
les véhicules hybrides et véhicules nouveaux qui devons recourir assez largement à un financement
peuvent permettre, notamment à partir d’une pile propre à la sphère du transport. De ce point de vue,
à combustible de se déplacer sans utiliser les éner- le recours aux règles du marché semble à bien des
gies fossiles. égards le meilleur. Bien évidemment, ce marché
Sur ces points, la France doit faire preuve d’un doit être régulé à la bonne échelle, et c’est tout
beaucoup plus grand pragmatisme. Nous avons trop l’enjeu d’une législation européenne qui permette
tendance à systématiser la « mode » de tel ou tel type d’avoir un espace suffisamment vaste sur lequel la
de transport. Le renouveau du tramway est extrême- réglementation, la régulation et la tarification ne
ment révélateur. Devenu une espèce de « Graal » pénalisent pas tel ou tel pays, tel ou tel pavillon
du transport urbain, le tramway est mis à toutes les national, qu’il s’agisse de transport routier, ferro-
sauces, même là où son usage est peu justifié par viaire, fluvial ou aérien. À partir de ces principes,
le nombre d’usagers, notamment lors de l’extension des pistes se dégagent.
des réseaux. Or le transport public est une activité Tout d’abord la piste ouverte par les directives euro-
à rendements fortement décroissants et on peut très péennes et notamment par la mise en place d’une
facilement voir la fréquentation d’un mode être eurovignette qui soit une véritable eurovignette,
divisée par trois ou quatre dès lors que l’on accroît c’est-à-dire qui intègre l’ensemble des coûts liés au
le réseau et que l’on atteint, par exemple, des zones transport et pas seulement son coût marginal. C’est
LA REVUE SOCIALISTE N° 40 - 4E TRIMESTRE 2010
Le Dossier 59

Le recours aux règles du marché semble à bien carte pour combattre l’effet d’éviction sociale trop
des égards le meilleur. Bien évidemment, ce souvent mis en avant par paresse intellectuelle
marché doit être régulé à la bonne échelle, et contre le « péage urbain ».
c’est tout l’enjeu d’une législation européenne Il faut aussi concevoir une réglementation des plus-
qui permette d’avoir un espace suffisamment values foncières engendrées par la réalisation des
vaste sur lequel la réglementation, la systèmes de transports. Cette proposition est déjà
régulation et la tarification ne pénalisent pas largement en œuvre dans des pays qui sont loin
tel ou tel pays, tel ou tel pavillon national,
d’être des pays du « socialisme avancé » tel que
qu’il s’agisse de transport routier, ferroviaire,
la Suisse. Elle a été débattue autour du projet du
fluvial ou aérien.
Grand Paris, malheureusement dans des conditions
très mauvaises puisqu’on surestimait les recettes
et que l’État ne s’était pas donné les moyens de
posséder préalablement les terrains autour de ces
l’enjeu de l’adoption de ce que l’on appelle la direc- prochaines réalisations. Il faut donc, là comme
tive « eurovignette 3 » qui permettrait d’avoir une dans d’autres domaines, associer très en amont la
tarification équilibrée entre les différents modes de réflexion sur les transports et la réflexion sur l’amé-
transports. nagement et l’urbanisme de façon à acquérir une
Une deuxième piste relève de la taxation des émis- maîtrise foncière qui justifie l’appropriation collec-
sions de gaz à effet de serre. De ce point de vue, là tive de la plus-value foncière créée par les modes
aussi, seule l’Europe apparaît comme étant le cadre de déplacement.
suffisant. Un troisième élément porte sur l’usage de Reste qu’il faudra encore à cela ajouter des
la route par les véhicules individuels. C’est toute la moyens de financement complémentaires et qu’il
question de ce que l’on appelle notamment le péage faut trouver de nouvelles sources de financement
urbain et que, pour ma part, je préfère placer sous notamment dans les collectivités territoriales. Ceci
le vocabulaire de tarification intermodale des trans- passe en partie par l’élargissement du versement
ports. Elle doit être traitée de façon sérieuse et non transport actuellement réservé aux seuls transports
idéologique. Aujourd’hui, l’ensemble des exemples urbains. Il est évident que le développement des
qui se sont développés à l’échelle européenne ou TER en France, par exemple, suppose que toutes
mondiale, montre que la tarification intermodale les entreprises contribuent au développement des
qui, d’un côté oblige tout utilisateur de la voirie transports collectifs et permettent notamment aux
à payer une certaine redevance et de l’autre côté régions et aux départements de bénéficier d’une
favorise un très fort développement des transports ressource complémentaire à celles de l’impôt.
collectifs, est non seulement une source de décon- Enfin, il faut obtenir qu’un équilibre se fasse sur la
gestion très forte, mais aussi une source d’équité tarification des frets routier et ferroviaire car il est
sociale puisqu’elle permet en réalité de garantir tout à fait anormal d’imaginer que c’est l’impôt qui
l’accessibilité des centres-villes par les moyens de finance le transport de marchandises alors même
transport collectif à toutes les personnes. Concrè- que le système économique et les règles du marché
tement en France cette orientation supposerait que devraient permettre un équilibre sur ce domaine.
toute personne souhaitant se rendre dans un péri- En conclusion, il apparaît clairement que nous
mètre urbain pré-établi devrait acquérir une carte sommes aujourd’hui devant de grandes difficultés
intermodale type Navigo quel que soit le moyen de en matière de développement des transports si l’on
transport utilisé donnant autant accès aux trans- veut respecter à la fois nos engagements interna-
ports collectifs qu’à l’usage de la voirie. Rien n’em- tionaux en matière de lutte contre les gaz à effet
pêcherait, bien sûr, une tarification sociale de cette de serre et permettre une mobilité durable de l’en-
60 Concilier mobilité et développement durable

semble des populations notamment des pays émer- importants. Espérons que nous saurons traiter cela
gents. Cette question mérite d’être traitée au fond, dans une perspective large et que se développera
mais elle n’est pas qu’une question de transports, une conception de la mobilité qui soit une mobilité
elle est d’abord et avant tout une question d’amé- durable non limitative, notamment pour les plus
nagement des territoires et d’urbanisme, ensuite défavorisés, mais qui en même temps nous permette
une question énergétique, et enfin une question de ne pas avoir au XXIe siècle les errements du
financière car les flux générés sont de plus en plus XXe siècle.

LA REVUE SOCIALISTE N° 40 - 4E TRIMESTRE 2010


Pierre-Alain Muet
est député du Rhône
et président du Conseil économique du PS

Bâtir une fiscalité écologique efficace

D epuis la révolution industrielle, le dé-


veloppement économique s’est réalisé
comme si nous étions dans un univers illimité.
développement durable, c’est que l’environnement
a longtemps été considéré comme un bien gratuit.
Une condition nécessaire pour que notre modèle de
On épuise des ressources naturelles d’un côté, croissance devienne durable est donc que le prix
on produit des déchets de l’autre, alors que des biens échangés sur le marché prenne en compte
les écosystèmes naturels fonctionnent com- le coût pour l’humanité de la dégradation de l’en-
plètement différemment. Les déchets pro- vironnement de façon à orienter les décisions des
duits par une partie de l’écosystème sont les entreprises et des consommateurs dans le sens sou-
inputs d’une autre partie, de sorte que l’on a haité. La façon la plus simple de donner un prix
un cycle fermé qui respecte naturellement le
développement durable.
Si l’activité économique a aussi longtemps
L’activité humaine a certes toujours entraîné une
ignoré le développement durable, c’est que
destruction de ressources non renouvelables et un
l’environnement a longtemps été considéré
développement de la pollution, mais jusqu’à une comme un bien gratuit. Une condition
certaine période, cet effet était circonscrit dans nécessaire pour que notre modèle de croissance
l’espace. Pour la première fois apparaît dans l’his- devienne durable est donc que le prix des biens
toire de l’humanité, avec le réchauffement clima- échangés sur le marché prenne en compte
tique, un impact massif de l’activité humaine sur la le coût pour l’humanité de la dégradation
biosphère. Il y a donc urgence à changer un modèle de l’environnement de façon à orienter les
de croissance qui conduit à une telle impasse. Si décisions des entreprises et des consommateurs
l’activité économique a aussi longtemps ignoré le dans le sens souhaité.
62 Bâtir une fiscalité écologique efficace

à l’environnement est la taxation écologique1. Mais Lorsque l’offre ou la demande sont très sensibles
les quotas d’émission échangeables sur un marché au prix, la réduction de la production est forte et
– qui sont intermédiaires entre la réglementation et l’écotaxe agit surtout en décourageant la production
la taxe – sont également une autre façon de donner polluante, avec un deuxième dividende modeste.
un prix à l’usage de l’environnement. La réglemen- Elle peut même faire disparaître sa propre base
tation a l’avantage de fixer directement l’objectif à fiscale. L’exemple type est la taxe irlandaise sur les
atteindre. Elle peut être efficace pour éliminer une sacs plastiques, entrée en vigueur en 2002. Un an
pollution bien spécifiée, comme cela a été le cas après sa mise en place, la consommation de sacs
avec les CFC (chlorofluorocarbure). Elle est éga- de caisse avait baissé de 90 %. Il s’agit naturelle-
lement pertinente quand elle s’applique à de nou- ment d’un bien facilement substituable. Si l’offre et
veaux produits dont les caractéristiques peuvent la demande sont peu sensibles au prix, notamment
être aisément spécifiées. Mais quand la pollution parce que le bien n’a pas de substitut immédiat,
est plus diffuse et les possibilités de réduction mal l’écotaxe produit au contraire un deuxième divi-
connues, la taxe écologique est l’instrument le plus dende (une recette). Elle incite à réduire le com-
efficace. C’est notamment le cas des émissions de portement, mais ne le fait pas disparaître. Elle se
CO2. rapproche alors d’une redevance.
L’objectif d’une taxe écologique est de modifier
un prix. Ce n’est pas de « punir » les pollueurs, et
Protéger l’environnement encore moins de détériorer le pouvoir d’achat des
en lui donnant un prix ménages ou la compétitivité des entreprises. C’est
pourquoi elle a vocation à être compensée. Cette
Le terme « taxe » est en partie impropre, car les éco- restitution doit naturellement être totalement in-
taxes n’ont aucun rapport avec la fiscalité tradition- dépendante de la pollution taxée : il ne s’agit pas
nelle. Le rôle traditionnel de l’impôt est de fournir de « rembourser » la taxe, mais de changer le prix
une assiette durable pour générer des recettes pé- concerné sans effet négatif sur la compétitivité ou le
rennes en modifiant le moins possible l’équilibre pouvoir d’achat. Si, par exemple, on taxe la pollu-
économique. L’impôt traditionnel vise en général tion des entreprises en restituant le montant global
à éviter de modifier le système de prix, alors que de la taxe proportionnellement à l’emploi, on aura
c’est au contraire la fonction essentielle de la taxe réalisé un double dividende, car on aura moins de
écologique puisqu’elle n’agit que si elle modifie les pollution et plus d’emploi sans compromettre la
prix. L’écotaxe vise en effet à redonner un prix à des compétitivité.
ressources rares auxquelles le marché n’attribue
aucun prix. Dans l’écotaxe, le système fiscal n’est
que le support de la politique incitative. La recette Une fiscalité écologique trop limitée
n’est pas sa fonction première, même si elle cons- en France
titue un « deuxième dividende ». Le premier divi-
dende est l’impact sur les comportements à l’égard La France est très en retard dans la mise en œuvre
de l’environnement – une taxe écologique totale- des écotaxes, notamment par rapport aux pays nor-
ment efficace serait d’ailleurs une taxe qui ferait diques qui furent des précurseurs et ont été rejoints
disparaître son assiette et donc la recette qui lui ces dernières années par le Royaume-Uni qui a in-
est associée. Le second dividende peut être utilisé troduit une fiscalité écologique significative. Dans
pour diminuer d’autres impôts pesant sur le pouvoir tous les pays, les taxes sur l’énergie représentent
d’achat ou l’emploi par exemple, ou majorer des une part importante des écotaxes, mais la France se
crédits affectés au développement durable. caractérise par une très faible part des taxes envi-
LA REVUE SOCIALISTE N° 40 - 4E TRIMESTRE 2010
Le Dossier 63

La France est très en retard dans la mise en réellement le coût marginal des dommages et de la
œuvre des écotaxes, notamment par rapport dépollution. C’est ainsi que le coût marginal des
aux pays nordiques qui furent des précurseurs dommages à l’environnement des oxydes d’azote
et ont été rejoints ces dernières années par est évalué à 10 000 euros par tonne et les coûts
le Royaume-Uni qui a introduit une fiscalité de dépollution compris entre 200 à 9 000 euros par
écologique significative. Dans tous les pays, tonne. Or, la TGAP est seulement de 45 euros par
les taxes sur l’énergie représentent une part tonne, alors qu’en Suède elle s’approche beaucoup
importante des écotaxes, mais la France se
plus des coûts environnementaux (4 400 euros
caractérise par une très faible part des taxes
par tonne). De même pour le dioxyde de soufre, la
environnementales autres que celles sur
l’énergie.
TGAP n’est que de 38 euros par tonne en France
contre 3 300 euros en Suède, alors que les coûts
de dépollution s’élèvent entre 1 200 et 8 000 euros.
Une conclusion évidente en résulte : la taxation
écologique reste trop modeste dans notre pays pour
ronnementales autres que celles sur l’énergie. Les être efficace.
taxes sur l’énergie représentent 1,5 % du PIB en
France et les autres taxes 0,5 %. Au Royaume-Uni,
elles représentent respectivement 2,5 % et 0,7 % Donner un prix au CO2 pour lutter
du PIB ; au Danemark, 2 % et 1,5 % du PIB. La contre le réchauffement climatique
conclusion qui ressort des analyses comparatives
montre que le poids des taxes environnementales On sait que, pour répondre au défi du réchauffe-
pourrait être accru d’un à deux points de PIB en ment climatique qui nous impose de diviser par
France, sans remettre en cause la compétitivité de deux nos émissions de gaz à effet de serre à l’échelle
l’économie française. mondiale et par quatre dans notre pays, il faudra
La France se caractérise surtout par une taxation tout combiner : la sobriété énergétique, les éner-
écologique inefficace, car les montants des taxes gies renouvelables, le changement dans nos modes
ne reflètent nullement le coût de la dégradation de transports et dans notre conception de l’urba-
de l’environnement. La taxe générale sur les acti- nisation. Mais à prix de l’énergie inchangé, voire
vités polluantes (TGAP) créée en 1999 par le gou- en baisse comme c’est le cas depuis des siècles,
vernement de Lionel Jospin par regroupement de ni la technologie, ni la volonté politique, ni même
différentes taxes préexistantes était relativement la conscience citoyenne ne suffiront à changer le
modeste. Son extension en 2000 aux consommations cours des choses. La seule façon d’orienter dura-
intermédiaires d’énergie, qui constituait l’embryon blement l’ensemble des acteurs vers la réduction
d’une véritable taxe carbone, a été censurée par le continue de la consommation de combustibles fos-
Conseil constitutionnel. Malgré l’introduction plus siles est d’inverser le cours de l’histoire industrielle
récemment de nouvelles taxes écologiques (taxe en augmentant de façon résolue et progressive le
kilométrique sur les poids lourds, bonus-malus sur prix du carbone2. Et pour une émission de CO2 qui
les véhicules en fonction des émissions de CO2, concerne tous les acteurs, la taxe est plus efficace
taxe sur la pollution diffuse de l’eau), la taxation que les quotas négociables.
écologique reste dérisoire en France au regard des Quel prix donner au carbone ? L’approche la plus
coûts environnementaux. adaptée à la lutte contre le réchauffement clima-
La Suède a, au contraire, mis en place progressive- tique consiste à évaluer le coût qu’il faut consentir
ment, depuis le début des années 1990, une véri- pour réduire les émissions à un niveau donné et sta-
table fiscalité écologique avec des taxes qui reflètent biliser la concentration de gaz à effet de serre dans
64 Bâtir une fiscalité écologique efficace

L’approche la plus adaptée à la lutte sera. Pour atteindre 100 euros en 2030 avec un
contre le réchauffement climatique consiste à taux d’actualisation de 4 %, il faudrait commencer
évaluer le coût qu’il faut consentir pour réduire avec un prix de départ de 45 euros en 2010. Pour
les émissions à un niveau donné et stabiliser des raisons d’acceptabilité et de continuité avec
la concentration de gaz à effet de serre dans les travaux de la commission Boiteux, la commis-
l’atmosphère. Plus l’objectif de réduction des sion sur la valeur tutélaire du carbone présidée par
émissions est fort, plus la valeur de la tonne Alain Quinet a proposé de commencer à un niveau
de carbone associée à cet effort doit être
de 32 euros et d’augmenter ce prix de 5 % par an
élevée. En retenant le scénario de limitation
(en plus de l’inflation) pour atteindre 100 euros en
du réchauffement à 2°C et d’une division par
quatre des émissions de notre pays, la plupart
2030. C’est le consensus également dégagé par la
des modèles utilisés pour cette évaluation conférence des experts présidée par Michel Rocard
convergent vers une valeur moyenne en juillet 2009.
de la tonne de carbone proche
de cent euros en 2030.
Une contribution « climat-énergie »
avortée en 2001

La taxation du carbone est une longue succession


l’atmosphère. Plus l’objectif de réduction des émis- d’occasions ratées en France. Elle avait été pro-
sions est fort, plus la valeur de la tonne de carbone posée dès 1990, sous le gouvernement de Michel
associée à cet effort doit être élevée. En retenant Rocard. Le rapport du groupe interministériel sur
le scénario de limitation du réchauffement à 2 °C l’effet de serre recommandait l’introduction d’une
et d’une division par quatre des émissions de notre taxe carbone comprise entre 40 et 83 euros la tonne
pays, la plupart des modèles utilisés pour cette éva- pour atteindre un objectif de réduction des émis-
luation convergent vers une valeur moyenne de la sions de 20 % en 2005 ! Elle aurait pu voir le jour
tonne de carbone proche de cent euros en 2030. au 1er janvier 2001. Dans le programme national
Comment doit évoluer le prix au cours du temps ? de lutte contre le changement climatique validé en
Pour une ressource non renouvelable, la théorie janvier 2000 par le gouvernement de Lionel Jospin,
économique, bien établie depuis les travaux de figurait une « TGAP énergie » qui devait contri-
Hotelling dans les années 1930, indique que pré- buer à l’objectif de réduction des gaz à effet de
lever une ressource naturelle aujourd’hui doit avoir serre sur lequel la France s’était engagée à Kyoto.
la même utilité pour la société que la prélever D’âpres discussions interministérielles et un con-
demain. Cela revient à dire que, contrairement à
une ressource renouvelable, le prix d’une ressource
non renouvelable doit croître au cours du temps au
rythme du taux d’actualisation (taux d’intérêt appli-
La taxation du carbone est une longue
cable aux investissements publics). On voit à quel
succession d’occasions ratées en France.
point la politique du pétrole à bas prix, qui a marqué Elle avait été proposée dès 1990, sous le
toute notre croissance depuis un siècle, a consisté, gouvernement de Michel Rocard. Le rapport
indépendamment de ses conséquences sur le ré- du groupe interministériel sur l’effet de serre
chauffement climatique, à négliger les générations recommandait l’introduction d’une taxe carbone
futures. Attribuer un prix croissant régulièrement comprise entre 40 et 83 euros la tonne
au pétrole est la seule façon d’éviter le pillage d’une pour atteindre un objectif de réduction
ressource dont le prix explosera quand elle s’épui- des émissions de 20 % en 2005 !
LA REVUE SOCIALISTE N° 40 - 4E TRIMESTRE 2010
Le Dossier 65

texte conjoncturel peu favorable avaient conduit à La commission Rocard avait fixé à 32 euros
un projet gouvernemental limité à la taxation des le point de départ de la taxe. Le Medef
consommations intermédiaires d’énergie des en- plaidait pour sa part pour un alignement
treprises industrielles et tertiaires. Les particuliers sur le prix du marché des quotas, proche
et le secteur des transports étaient exonérés, dans alors de 17 euros, et pour l’exonération des
une conjoncture où un « mini choc pétrolier » et grandes entreprises polluantes soumises à ce
les barrages routiers avaient conduit à inventer la marché des émissions. C’est le choix que fit
Nicolas Sarkozy, privilégiant l’affichage et la
TIPP flottante pour limiter la hausse du prix des
satisfaction des lobbies industriels plutôt que
carburants. Votée dans le collectif budgétaire de
l’efficacité écologique.
décembre 2000, la TGAP énergie devait entrer
en application au 1er janvier 2001, mais fut cen-
surée par le Conseil constitutionnel en raison des
inégalités devant l’impôt résultant notamment des
limitations introduites pour les grandes sociétés à ce marché des émissions. C’est le choix que fit
émettrices de CO2. Nicolas Sarkozy, privilégiant l’affichage et la satis-
faction des lobbies industriels plutôt que l’efficacité
écologique.
La taxe carbone de 2009 : comment Pour assurer la compatibilité de la taxe et des
faire échouer une idée juste ! quotas, il est évidemment préférable de déterminer
le prix « efficace » de la tonne, soit 32 euros, de
Avant d’être invalidée par le Conseil constitutionnel le retenir comme tarif de la taxe, et d’appliquer
au motif d’inégalité devant l’impôt, puis aban- ensuite une taxe différentielle pour les entreprises
donnée, la taxe carbone discutée dans le budget soumises aux quotas (égale à la différence entre 32
pour 2010 était arrivée dans la précipitation, deux euros et le prix constaté sur le marché des quotas).
mois avant le sommet de Copenhague, par une Ce système suppose cependant que les quotas ne
annonce du président de la République, prenant soient plus distribués gratuitement aux entreprises
une nouvelle fois de court le Parlement et son gou- en activité, comme ils l’ont été jusqu’ici. Des quotas
vernement. En septembre 2009, Nicolas Sarkozy gratuits conduisent à traiter de façon inégale les
s’était empressé d’annoncer une taxe carbone d’un entreprises soumises aux quotas, qui bénéficient
montant de 17 euros la tonne, excluant l’électricité, de la gratuité pour la part jugée « acceptable » de
et compensée par un versement forfaitaire indé- leurs émissions, et les entreprises ou les ménages
pendant du revenu des ménages. La conséquence soumis à la taxe qui paient dès la première tonne
était prévisible : un rejet massif par l’opinion d’une de CO2. Ainsi, tant que les quotas étaient gratuits,
taxe mal comprise qui n’était à la hauteur ni des il n’y avait aucune raison d’exempter totalement les
enjeux écologiques ni des enjeux sociaux. Elle fut entreprises de la taxe comme l’a fort justement sou-
censurée par le Conseil constitutionnel au motif ligné le Conseil constitutionnel. Des quotas payants
– justifié – d’une inégalité devant l’impôt. En ex- et une taxe différentielle, comme celle que nous
cluant les gros pollueurs, c’est 93 % des émissions proposions avec Aurélie Filipetti,3 conduiraient à
industrielles de CO2 qui échappaient en effet à la un prix du carbone identique pour tous les acteurs
taxe. La commission Rocard avait fixé à 32 euros le économiques. C’est à la fois un gage d’efficacité éco-
point de départ de la taxe. Le Medef plaidait pour sa nomique et la meilleure façon de donner de la pré-
part pour un alignement sur le prix du marché des visibilité aux entreprises et aux citoyens. En outre,
quotas, proche alors de 17 euros, et pour l’exoné- les entreprises bénéficient d’allégements de la taxe
ration des grandes entreprises polluantes soumises professionnelle (6 milliards d’euros), bien supé-
66 Bâtir une fiscalité écologique efficace

rieurs au coût qu’aurait représenté la taxe carbone à supporter pour un ménage modeste. Ceci impose
(2,5 milliards). De plus, ces allègements concernent une redistribution tenant compte des revenus des
très souvent de grandes entreprises industrielles ménages. C’est d’autant plus vrai que les ménages
qui auraient été exonérées de taxe carbone, car sou- modestes sont souvent contraints d’habiter loin du
mises aux quotas. Enfin, l’exclusion de l’électricité centre-ville, donc d’utiliser leur véhicule. Ils ont
est contradictoire avec la vision globale qui est la également moins de possibilités financières leur
marque du développement durable. Nous devons permettant d’engager des travaux d’isolation, même
diminuer notre empreinte écologique globale, en si ceux-ci bénéficient de crédits d’impôt incitatifs.
CO2 certes, mais aussi dans toutes les énergies, Le gouvernement faisait valoir que la taxe était
pour des motifs écologiques (réduction des déchets compensée en moyenne, mais il est bon, parfois,
produits) et sociaux (diminution de la facture éner- d’oublier les moyennes et d’examiner les situa-
gétique). De plus, les pics de consommation sont tions particulières. Ainsi, en milieu rural, loin des
assurés par des centrales thermiques. transports en commun, un couple avec deux enfants
aurait eu à régler un peu plus de 250 euros au titre
de la taxe carbone et aurait perçu un rembourse-
ment forfaitaire de 142 euros. Il resterait donc à
sa charge plus de 100 euros. Pour des personnes
L’exclusion de l’électricité est contradictoire
avec la vision globale qui est la marque du
disposant de revenus élevés, ce n’est pas un pro-
développement durable. Nous devons diminuer blème, mais un ménage ne percevant que le Smic
notre empreinte écologique globale, en CO2 et pour lequel chaque dépense compte se trouve-
certes, mais aussi dans toutes les énergies, rait obligé de faire, en compensation, des écono-
pour des motifs écologiques (réduction mies sur des dépenses essentielles. Cette injustice
des déchets produits) et sociaux (diminution rendait en outre la taxe inefficace. Quand on a un
de la facture énergétique). De plus, revenu élevé, on peut réduire sa consommation en
les pics de consommation sont assurés changeant de chaudière ou en faisant isoler son ap-
par des centrales thermiques. partement. Mais quand on est au Smic, que toutes
les dépenses sont déjà déterminées et que l’on ne
peut pas se permettre de s’écarter de son budget, on
subit de plein fouet la hausse sans pouvoir modifier
ses consommations.

La taxe carbone version Sarkozy


injuste et inefficace… … démantelée, censurée
puis abandonnée
Le gouvernement avait prévu une compensation
forfaitaire aux ménages. Cette compensation est À peine adoptée par le Parlement, la première
injuste, car la justice fiscale consiste à tenir compte action du gouvernement fut de la démanteler. Pour
des capacités contributives de chacun. En effet, si répondre à la demande des entreprises de trans-
un ménage aisé consomme plus en valeur absolue ports routiers engagés dans une négociation sala-
(son logement est souvent plus grand, sa voiture riale, le ministre des Transports ne proposa rien
plus puissante), cette consommation représente de moins qu’un allégement de la taxe carbone. On
une part beaucoup plus faible de ses revenus que ne pouvait trouver négation plus forte de la logique
pour un ménage modeste. Le poids de la taxe sera écologique. Au lieu d’une subvention directe à
donc, pour un montant égal, beaucoup plus difficile l’emploi en contrepartie d’une taxe écologique

LA REVUE SOCIALISTE N° 40 - 4E TRIMESTRE 2010


Le Dossier 67

Refusant de s’engager dans une discussion brutal de prix peut avoir des effets négatifs sur la
avec les entreprises soumises aux quotas, le profitabilité et la compétitivité, autant une hausse
gouvernement abandonna la taxe carbone régulière qui incite à l’innovation a des effets fa-
au lendemain des régionales au motif qu’il vorables sur la croissance. La prévisibilité dans
fallait attendre une taxe aux frontières avant. l’évolution du prix du carbone et donc la progres-
Comme si la concurrence internationale n’était sion du montant de la taxe est cruciale. C’est elle
pas déjà là quand le projet était annoncé en qui indique qu’il est indispensable d’adapter son
septembre 2009 ! En outre, l’argument n’est
comportement et rentable de réaliser des inves-
pas crédible à long terme pour une taxe qui
tissements permettant d’économiser l’énergie ou
augmente progressivement sur une très longue
période. Car la compétitivité à long terme de
d’utiliser des énergies propres. Aucune garantie
nos entreprises peut être au contraire renforcée n’avait été donnée sur l’évolution à venir de la taxe
par une taxation progressive les conduisant à carbone gouvernementale. Il est pourtant tout à fait
investir dans de nouvelles technologies. possible d’inscrire l’évolution pluriannuelle d’une
taxe dans la loi de finances.

Inscrire la fiscalité écologique


qui est la logique d’un double dividende incitant dans une réforme ambitieuse
à économiser l’énergie et à utiliser plus de travail, de la fiscalité globale
le gouvernement inventa le salaire payé par la
destruction de l’environnement : on replonge en Le chantier d’une vraie fiscalité écologique devra
plein XIXe siècle ! La suite est connue. Refusant de être repris par la gauche. Elle seule peut répondre
s’engager dans une discussion avec les entreprises à l’urgence écologique et à l’urgence sociale en
soumises aux quotas, le gouvernement abandonna corrigeant simultanément les deux défauts de notre
la taxe carbone au lendemain des régionales au système fiscal, trop peu redistributif et trop peu
motif qu’il fallait attendre une taxe aux frontières écologique. Une taxe carbone ambitieuse peut en
avant. Comme si la concurrence internationale effet s’inscrire dans la refonte profonde de la fis-
n’était pas déjà là quand le projet était annoncé calité. Comme le remarque le rapport Rocard,
en septembre 2009 ! En outre, l’argument n’est pas « N’aurions-nous pas beaucoup à gagner à repenser
crédible à long terme pour une taxe qui augmente profondément nos prélèvements obligatoires plutôt
progressivement sur une très longue période. Car que de traiter séparément une partie des pro-
la compétitivité à long terme de nos entreprises blèmes posés par le climat ? ». C’est ce que fit la
peut être au contraire renforcée par une taxa- Suède lorsqu’elle mit en place une taxe carbone
tion progressive les conduisant à investir dans (27 euros en 1991, 108 euros aujourd’hui). Dans
de nouvelles technologies. En devenant de moins le cadre de la création d’un impôt citoyen sur le
en moins dépendantes des énergies fossiles, elles revenu fusionnant l’IR et la CSG dans un grand
sont plus à même de résister à des hausses bru- impôt progressif, une contribution ambitieuse peut
tales de prix du pétrole qui ne manqueront pas de naturellement trouver sa place. Car cette réforme
se reproduire de façon plus violente dans l’avenir. permet de réduire fortement l’imposition des plus
L’histoire montre à travers de nombreux exemples modestes qui paient l’équivalent de plus d’un mois
– le « Dutch Disease4 » notamment – que la dis- de salaire via la CSG. Dans cette réforme d’en-
ponibilité de ressources naturelles à bas prix est semble, une contribution climat-énergie efficace,
rarement un facteur de compétitivité à long terme, commençant à 32 euros, englobant l’électricité et
car elle n’incite pas à l’innovation. Autant un choc augmentant progressivement, peut être mise en
68 Bâtir une fiscalité écologique efficace

place et compensée par une « prime pour l’environ- marquée dans les années à venir par la faiblesse
nement » plus élevée pour les ménages modestes et du pouvoir d’achat. L’histoire avortée de la taxe
moyens, dont le budget est plus dépendant du prix carbone montre à quel point l’impératif écologique
de l’énergie. Voilà quelle pourrait être la réforme est incompatible avec la logique conservatrice.
fiscale d’un projet de la gauche réellement adapté
au défi écologique et à une conjoncture qui restera

1. Cet article s’appuie largement sur un chapitre de notre ouvrage Une fiscalité au service d’une croissance durable,
Fondation Jean Jaurès, avril 2010.
2. Cette partie et les paragraphes qui suivent s’inspirent de la tribune d’Aurélie Filippetti et Pierre-Alain Muet, « Taxe
carbone, une demi-mesure et une occasion ratée », Le Monde, 17 septembre 2009.
3. Article cité.
4. On désigne ainsi la désindustrialisation fréquemment engendrée par la découverte de ressources naturelles, en réfé-
rence aux conséquences de la découverte de gaz en Hollande en mer du Nord dans les années soixante.

LA REVUE SOCIALISTE N° 40 - 4E TRIMESTRE 2010


Géraud Guibert
est animateur du pôle écologique du PS
et auteur de Tous écolos… et alors,
Éditions Lignes de repères, Paris, 2010

Le progrès et l’innovation face


aux nouveaux défis

N os sociétés sont marquées par une


perte de confiance de plus en plus
grande à l’égard de l’idée de progrès. Face
grande ampleur, avec des milliers de morts et des
conséquences écologiques très graves. Inaugurée
par le bombardement nucléaire d’Hiroshima, cette
aux menaces sur la planète, du changement période s’est poursuivie par les drames de Londres
climatique à la réduction de la biodiversité en 1952 du fait du smog, de Seveso en Italie (1976),
en passant par l’extension des pollutions de de Bhopal en Inde (1984), de Tchernobyl en 1986,
toute nature et l’épuisement des ressources sans parler des marées noires dévastatrices, comme
non renouvelables, des interrogations de plus
en plus fortes se font jour sur le monde que
nous allons léguer à nos enfants. Celles-ci
sont renforcées par la panne dans notre pays
des systèmes d’ascension sociale, avec le sen- La deuxième moitié du XXe siècle a été
timent que la génération suivante vivra moins marquée par une succession de catastrophes
technologiques de grande ampleur, avec
bien que nous.
des milliers de morts et des conséquences
écologiques très graves. Inaugurée par le
Le XXe et le XXIe siècle sont ceux des utopies tech- bombardement nucléaire d’Hiroshima, cette
nologiques, dont une des plus symboliques est la période s’est poursuivie par les drames de
conquête spatiale. Les avancées dans ce domaine Londres en 1952 du fait du smog, de Seveso
ont joué un rôle incontestable dans l’amélioration en Italie (1976), de Bhopal en Inde (1984),
du niveau et de la qualité de vie. Mais la deuxième de Tchernobyl en 1986, sans parler des marées
moitié du XXe siècle a été aussi marquée par une noires dévastatrices, comme tout récemment
succession de catastrophes technologiques de dans le golfe du Mexique.
70 Le progrès et l’innovation face aux nouveaux défis

tout récemment dans le golfe du Mexique. L’am- La controverse qui est intervenue ces dernier
biguïté de la science, liée à ses possibles usages mois sur l’action et les publications du groupe
destructeurs, a existé de tout temps. Les pre- d'experts intergouvernemental sur l’évolution
mières mises en cause significatives des « dégâts du climat (GIEC) est un exemple marquant de
du progrès » ont d’abord pour origine les rangs des graves errements. Quelques scientifiques, le
scientifiques eux-mêmes. Elles sont ensuite venues plus souvent spécialistes d’autres disciplines
des victimes. Les travailleurs sont exposés aux con- que le climat, ont mis en cause ces travaux,
en pointant quelques erreurs et en mettant en
séquences sanitaires d’un « progrès » mal maîtrisé
avant de prétendues manipulations. S’il y avait
et aux cadences imposées par le productivisme.
matière à une controverse, elle aurait dû avoir
Depuis quelques décennies, l’évolution technique, lieu en respectant les principes de l’évaluation
avec des systèmes de plus en plus complexes, a con- scientifique. Mais c’est le contraire qui s’est
sidérablement accru ses possibles effets destruc- passé. Le débat public, comme souvent, a été
teurs. La mondialisation libérale a interconnecté les marqué par les outrances, les approximations,
systèmes de production et donc facilité la propaga- le goût du sensationnel, et, en coulisse,
tion des risques. L’amélioration des connaissances, le poids des lobbies.
de son côté, a permis de mieux mesurer les effets
sanitaires à long terme de faibles doses de pollution,
de radioactivité, de pesticides ou des produits chi-
miques. De plus en plus d’avancées économiques tude, constitueraient une grave régression. Il y a des
et technologiques ont parallèlement été perçues lois mathématiques, physiques et technologiques
comme n’apportant plus de progrès décisifs, voire établies et démontrées. Mais les choix scientifiques
même suffisants. Le chemin de fer a rencontré à et leurs applications ont aussi une portée politique,
ses débuts, dans les années 1830, l’hostilité de cer- sociale et écologique, qui doit nécessairement faire
tains, mais ses avantages ont rapidement convaincu l’objet de débats. La science est en permanence
par rapport aux inconvénients. Pour plusieurs nou- interpellée, en matière d’écologie comme sur bon
velles techniques d’aujourd’hui, par exemple les nombre de sujets, pour le diagnostic et les solutions
OGM, le saut technologique est important, avec des possibles. Il est important que le débat scientifique,
risques à long terme mal connus, alors que leurs mené dorénavant aux yeux de tous, et que les choix
avantages sont limités, et se réduisent souvent, au s’effectuent sur la base de protocoles rigoureux. De
mieux, à des gains modestes de compétitivité. Face ce point de vue, la controverse qui est intervenue
à cette nouvelle donne, la gauche doit définir une ces derniers mois sur l’action et les publications
nouvelle conception du progrès, avec des processus du groupe d'experts intergouvernemental sur l’évo-
de décision plus démocratiques, s’affranchissant lution du climat (GIEC) est un exemple marquant
d’une fuite en avant envers l’innovation à tout prix, de graves errements. À l’origine de la création de
et garantissant une orientation de la recherche con- cette communauté composée de plusieurs milliers
forme à l’intérêt général. de scientifiques, l’objectif est de parvenir à un état
des lieux et des connaissances le plus largement
partagé, afin notamment d’éclairer les décideurs
La nécessité d’un débat scientifique et l’opinion publique. Quelques scientifiques, le
rigoureux plus souvent spécialistes d’autres disciplines que
le climat, ont mis en cause ces travaux, en pointant
L’apport de la science dans la connaissance des quelques erreurs et en mettant en avant de préten-
phénomènes est primordial. Le scepticisme et le dues manipulations. S’il y avait matière à une con-
relativisme de principe, où tout ne serait qu’incerti- troverse, elle aurait dû avoir lieu en respectant les
LA REVUE SOCIALISTE N° 40 - 4E TRIMESTRE 2010
Le Dossier 71

principes de l’évaluation scientifique. Mais c’est le fuite en avant. La technique a désormais pris une
contraire qui s’est passé. Le débat public, comme logique propre. L’innovation est devenue le moteur
souvent, a été marqué par les outrances, les ap- principal de la création de richesses et est érigée
proximations, le goût du sensationnel, et, en cou- comme valeur en soi. Des utilisations de la tech-
lisse, le poids des lobbies. Du coup, on a donné la nique génèrent des excès qui finissent par asservir
même importance à deux avis contradictoires, sans plus que libérer. Celui qui va au travail en voiture
prendre en compte leur véritable crédibilité. Nulle et est régulièrement pris dans les embouteillages
trace, comme dans toutes les revues scientifiques, souffre, mais il n’a souvent pas le choix, il est pri-
d’une procédure de validation des arguments des sonnier des choix d’organisation qu’a permis la gé-
climato-sceptiques. Ceux-ci sont en vérité bien in- néralisation des véhicules individuels. Certaines
capables de démontrer de manière rigoureuse leur techniques finissent par envahir tout l’horizon des
thèse selon laquelle le réchauffement du climat, que fins en se donnant à elles-mêmes leurs propres lois,
personne ne nie vraiment, ne serait pas dû à l’action avec des conséquences négatives très importantes,
de l’homme. Leur seul objectif semble être de dé- que ce soit dans les dérives du clonage, la montée
velopper et d’entretenir un scepticisme de principe de l’obésité due à l’alimentation industrielle, la
qui s’oppose aux travaux de l’immense majorité de déshumanisation des nouvelles galères que consti-
leurs collègues. S’agissant de problèmes scientifi- tuent les centres d’appel en matière de qualité de la
ques, il ne revient pas aux citoyens d’arbitrer les vie au travail, ou des dégâts sur l’environnement et
controverses, ce qui est évidemment bien au-delà la santé des émissions de produits chimiques.
de leurs moyens. À partir du moment où les thèses Compter sur le développement techno-économique
du GIEC ne sont pas scientifiquement réfutées, la sans réfléchir à ses finalités a toutes les chances
seule attitude responsable est de prendre la mesure d’aboutir à une impasse. Le but ultime doit rester
des risques pris pour nos sociétés et d’en tirer les l’homme, ses besoins, sa culture, la sauvegarde
conséquences. Même s’il n’y avait qu’une chance d’un environnement qui est nécessaire à sa survie.
réduite que le réchauffement climatique soit d’ori- Au centre du débat figure la relation entre le
gine humaine, l’enjeu de l’emballement climatique progrès et l’innovation. Contrairement à ce qu’on
dans la deuxième moitié de ce siècle est trop grave estime parfois, il n’y a aucune fatalité à ce que les
pour que nous puissions le négliger. La science applications des découvertes soient mises en œuvre
laisse toujours une part d’incertitudes, mais celles- dans une société. Dans plusieurs civilisations, des
ci ne doivent pas paralyser l’action, à définir sur techniques existantes ne se sont pas développées,
la base d’un débat démocratique le plus large pos-
sible.

L’application des innovations Certaines techniques finissent par envahir tout


l’horizon des fins en se donnant à elles-mêmes
dans le débat démocratique leurs propres lois, avec des conséquences
négatives très importantes, que ce soit
Ce n’est que lors de la seconde révolution tech- dans les dérives du clonage, la montée de
nologique (électricité, chimie, pétrole), vers la fin l’obésité due à l’alimentation industrielle, la
du XIXe siècle, que l’idée de progrès croise celle déshumanisation des nouvelles galères que
d’innovation, et qu’elle est assimilée au développe- constituent les centres d’appel en matière de
ment économique et à la maximisation de la pro- qualité de la vie au travail, ou des dégâts sur
duction de biens et services marchands. Depuis l’environnement et la santé des émissions de
cette époque, on assiste, de fait, à une forme de produits chimiques.
72 Le progrès et l’innovation face aux nouveaux défis

comme en Chine le piston ou l’usage militaire de Contrairement aux idées reçues, le principe de
la poudre. Encore faut-il disposer de procédures précaution ne suppose pas obligatoirement un
claires pour trancher. Sinon c’est soit le moratoire, moratoire, ou au contraire une intervention
soit l’acceptation béate qui l’emporte, sur des bases massive pour éviter tout risque. Il recommande
peu réfléchies et non convaincantes. C’est pourquoi seulement d’accentuer l’effort de recherche, de
les usages des fruits de la recherche scientifique reconnaître le long terme comme facteur de
doivent faire l’objet d’un véritable débat démocra- décision et de mettre en place des procédures
rationnelles et démocratiques d’évaluation.
tique, selon des formes nouvelles, accessibles au
Il n’est pas synonyme d’immobilisme, mais
plus grand nombre.
oblige au contraire le pouvoir politique à agir
de manière rationnelle, y compris dans un
contexte où les avis des experts peuvent être
Le rôle majeur du principe
opposés ou contrastés.
de précaution

Dans ce cadre, l’application du principe de précau-


tion est décisive. Elle cristallise pourtant dans notre
pays de vifs débats, de plus ou moins bonne foi. Alors une prévention adaptée. Contrairement aux idées
que la population n’y trouve souvent rien à redire, la reçues, il ne suppose pas obligatoirement un mora-
mode est chez les décideurs de dénigrer ce principe toire, ou au contraire une intervention massive pour
de manière systématique. Il serait le symbole des éviter tout risque. Il recommande seulement d’ac-
peurs et des carences de la société face aux innova- centuer l’effort de recherche, de reconnaître le long
tions et constituerait de ce fait un obstacle au déve- terme comme facteur de décision et de mettre en
loppement. Du fait de son statut emblématique, il est place des procédures rationnelles et démocratiques
régulièrement l’objet de violentes attaques, en par- d’évaluation. Il n’est pas synonyme d’immobilisme,
ticulier d’économistes et de patrons. Ce principe n’a mais oblige au contraire le pouvoir politique à agir
pourtant inventé ni la mondialisation des drames, ni de manière rationnelle, y compris dans un contexte
les carences de l’État dans certaines affaires comme où les avis des experts peuvent être opposés ou con-
l’amiante, ni l’urgence de s’attaquer à des sujets trastés.
majeurs comme la crise climatique et la réduction Dans la gestion des risques par nos sociétés, il y
de la biodiversité. Nul n’accepte plus logiquement a eu le premier âge, où on agissait que lorsqu’on
que les décideurs prennent inutilement des risques avait une certitude du caractère nocif d’un produit ;
vitaux au possible détriment d’autrui. Le vrai pro- on en a vu les dégâts à de nombreuses reprises. Le
blème du principe de précaution est son utilisation à deuxième âge, depuis une trentaine d’années, a été
tort et à travers et en n’importe quelle circonstance. d’évaluer les risques par des essais sur l’animal ou
Sa définition est pourtant claire. Elle figure dans sur l’homme, afin de calculer la probabilité de con-
de nombreux textes internationaux, et en France à séquences négatives, et de la comparer aux béné-
l’article 5 de la Charte de l’environnement intégrée fices attendus. Le troisième âge, qui s’ouvre devant
en 2005 dans la Constitution1. Il ne s’applique qu’à nous, est une avancée considérable : il s’agit d’an-
l’environnement et non à la santé, et uniquement ticiper le risque sur la base d’une analyse globale
dans un contexte d’incertitude scientifique. Dans le et à long terme, afin d’agir par la recherche pour le
cas de la grippe A (H1N1), avec un virus parfaite- minimiser. Cette nouvelle approche rend nécessaire
ment identifié, son évocation a par exemple été lar- un effort scientifique majeur en ces domaines, où,
gement abusive2, le seul problème étant de définir trop souvent, l’arbre cache la forêt. Sur les OGM,
l’étendue et les modalités de la vaccination et donc par exemple, l’essentiel des recherches porte sur
LA REVUE SOCIALISTE N° 40 - 4E TRIMESTRE 2010
Le Dossier 73

l’efficacité de telle ou telle application ou variété, et L’innovation, potentiellement utile, n’est pour-
non sur leurs effets potentiels sur la santé ou l’envi- tant pas la réponse à tout. Les technologies dites
ronnement. Pour les diverses atteintes à l’environ- « vertes » comportent des inconvénients et des
nement, leurs conséquences sanitaires restent très risques y compris sur le plan écologique. Celles
peu étudiées. Nos sociétés connaissent pourtant, par présentées comme propres sont loin de toujours
exemple, un accroissement très rapide du nombre de l’être. Les filtres à particules, censés supprimer la
cancers, que les progrès du dépistage et le vieillis- pollution atmosphérique des moteurs diesel, lais-
sement de la population ne suffisent pas à expliquer. sent néanmoins passer le dioxyde d’azote, égale-
Il est vrai qu’une telle démarche oblige à recon- ment nocif pour la santé. La voiture électrique peut
naître que la création de nouveaux produits n’est être utile, mais est loin d’être la panacée. Pour fonc-
pas forcément en soi une bonne chose lorsqu’elle ne tionner, elle a besoin… d’électricité, dont la pro-
correspond pas à de vrais besoins. Ceci gêne ceux duction entraîne des émissions de gaz carbonique
qui considèrent que la seule chose importante est lorsqu’elle est produite avec des énergies fossiles,
de laisser le plus librement possible les entreprises ce qui est très généralement le cas dans le monde.
développer leurs affaires et faire du profit. Même avec du nucléaire, il faudrait, pour éviter
toute émission supplémentaire de CO2, ne recharger
les batteries qu’en période creuse, la pointe de con-
La science pour sauver la planète ? sommation étant couverte par des centrales thermi-
ques. Les agrocarburants de première génération,
Il serait idiot d’être critique sur les applications pourtant présentés en leur temps comme la solution
scientifiques alors qu’elles constituent la solution miracle, ont un bilan écologique plus qu’incertain
à la crise écologique. C’est ce qu’on veut nous par rapport au pétrole. À l’échelle de la planète, les
faire croire de nombreux côtés. La puissance po- terres qu’ils occupent font concurrence à la produc-
tentielle de technologies inépuisables est immense, tion alimentaire, alors que la population mondiale
par exemple l’utilisation du soleil comme source devrait s’accroître de deux milliards de personnes
d’énergie. Des agrocarburants à la voiture élec- dans les prochaines décennies et que plusieurs cen-
trique en passant par la séquestration du carbone, taines de millions de personnes souffrent de sous-
les modes successives et les solutions miracles
s’enchaînent, et monopolisent les débats. La seule
issue serait d’accélérer l’émergence d’un salut
technique. Nul besoin de modifier les structures
socio-économiques, les changements de compor- Aucune technologie ne peut aujourd’hui
tement étant le seul complément nécessaire. Il est prétendre, à elle seule, jouer le rôle du couple
charbon-machine à vapeur du XIXe siècle,
vrai que l’écologie est une formidable promesse de
ou pétrole-moteur à explosion du XXe siècle.
prospérité pour notre recherche. Tous les domaines
Tout ne se résume pas dans une course à la
d’activité sont concernés. Dans l’éco-industrie, de
compétitivité technologique où il faudrait
nouveaux procédés de gestion des déchets, d’assai- « faire vert » pour prendre de l’avance sur les
nissement de l’eau et de l’air sont en train d’appa- autres dans la compétition mondiale. L’image
raître, comme la désalinisation, la récupération de s’est généralisée d’un progrès technique
la pluie, de la rosée et des eaux usées. L’amélio- linéaire, selon l’expression du « train du
ration des procédés d’efficacité énergétique n’en progrès ». Il ne faudrait pas que ce train, qui
est qu’à ces débuts, des progrès technologiques ne semble plus avoir de conducteur, finisse
importants sont à portée de main pour les énergies par avancer tout seul dans des conditions qui
renouvelables. l’amènent à négliger le sort des voyageurs !
74 Le progrès et l’innovation face aux nouveaux défis

nutrition. Quant aux ampoules basse consommation, L’important est l’organisation sociale qui définit les
elles permettent de substantielles économies d’élec- conditions de leur mise en œuvre. La généralisa-
tricité, mais utilisent du mercure qui peut être dan- tion de la voiture individuelle a permis l’étalement
gereux et qui doit être récupéré et recyclé. de l’urbanisation sur le territoire qui pose tant de
Les limites d’un scientisme mal digéré sont ainsi problèmes écologiques. La mise en culture à grande
évidentes. La technologie ne constitue pas, à elle échelle des OGM existant aujourd’hui rendrait les
seule, une solution à la crise écologique. Aucune agriculteurs dépendant des firmes semencières
technologie ne peut aujourd’hui prétendre, à elle multinationales. Seule la démocratie peut per-
seule, jouer le rôle du couple charbon-machine à mettre de trancher, mais à condition qu’elle associe
vapeur du XIXe siècle, ou pétrole-moteur à explo- pleinement le citoyen aux choix, sous des formes
sion du XXe siècle. La technique peut contribuer à renouvelées. Le plus grave est que l’interrogation
repousser les limites, elle ne peut permettre de s’en légitime sur le contenu du progrès pourrait, si l’on
affranchir. Tout ne se résume pas dans une course à n’y prend garde, mettre en cause l’idée d’améliora-
la compétitivité technologique où il faudrait « faire tion des connaissances scientifiques. Elle est même
vert » pour prendre de l’avance sur les autres dans en train de menacer l’espoir, bien humain, que l’in-
la compétition mondiale. L’image s’est généralisée géniosité des hommes permettra au fil du temps de
d’un progrès technique linéaire, selon l’expres- mieux vivre, d’améliorer notre condition humaine,
sion du « train du progrès ». Il ne faudrait pas que de progresser. Contrairement à ce que prétendent
ce train, qui ne semble plus avoir de conducteur, les idolâtres du progrès technique, ce pessimisme
finisse par avancer tout seul dans des conditions ne peut que s’accroître si notre société se refuse à
qui l’amènent à négliger le sort des voyageurs ! débattre des conditions de mise en œuvre des inno-
Le problème est moins dans la nature de la technique vations, au nom d’une foi sans discernement dans la
elle-même que dans ses conditions d’utilisation. science qui ne rassure plus personne.

1. « Lorsque la réalisation d’un dommage, bien qu’incertaine en l’état des connaissances scientifiques, pourrait affecter
de manière grave et irréversible l’environnement, les autorités publiques veillent, par application du principe de précau-
tion, et dans leurs domaines d’attribution, à la mise en œuvre de procédures d’évaluation des risques et à l’adoption de
mesures provisoires et proportionnées afin de parer à la réalisation du dommage ».
2. Contrairement à ce qui est répété à tort et à travers, en particulier par la ministre chargée de la Santé.

LA REVUE SOCIALISTE N° 40 - 4E TRIMESTRE 2010


Laurence Rossignol
est secrétaire nationale du Parti socialiste
à l’environnement et au développement durable

Défis environnementaux
et justice sociale

I nversons le sujet qui nous ait donné, et


imaginons qu’au lieu de devoir traiter
de l’incertaine articulation entre justice
La foi dans le progrès scientifique
et technologique
sociale et enjeux écologiques, nous ayons
à réfléchir à des thèmes comme « désastres La lutte contre l’obscurantisme catholique est à la
environnementaux et inégalités sociales » ou racine de la pensée des révolutionnaires de 1789 et
encore « accès aux ressources naturelles et structure les républicains. Elle clive l’histoire de
pauvreté ». Subitement, tout s’éclairerait… la pensée politique entre « le camp du progrès »
La corrélation entre injustice sociale et fragi- et les conservateurs. Le progrès englobe tout à la
lité environnementale relèverait ainsi de fois, les droits de l’Homme, l’instruction publique,
l’évidence. la laïcité, Darwin, la machine à vapeur, le nucléaire
et les pesticides. La machine émancipe l’homme du
D’où viennent alors que, globalement, la gauche travail et allège sa peine, la chimie agricole permet
issue du mouvement socialiste tient les enjeux de nourrir un plus grand nombre d’individus. Le
environnementaux pour des perturbateurs de l’éga- progrès scientifique et technologique soigne et rend
lité sociale et que les partis issus du mouvement plus libre. C’est objectivement vrai. Cependant,
écologiste ont un sentiment un peu similaire en l’exemple de la prolifération de « l’herbe à cochon »,
miroir ? Comment la gauche doit-elle aujourd’hui résistante à l’herbicide Roundup de Monsanto qui
réviser et adapter ses fondamentaux, internationa- laisse les fermiers américains totalement désarmés,
lisme, répartition des richesses et développement montre aussi la limite de l’idolâtrie et relativise la
partagé, pour opposer à un système prédateur une croyance selon laquelle la science aurait toujours
nouvelle vision du monde ? réponse à ses propres errements.
76 Défis environnementaux et justice sociale

Moins les matières premières sont chères, plus la


La concurrence entre nature redistribution des richesses au profit du salariat est
et salariat possible. Et peu importent les sols et les peuples
qui les occupaient auparavant. Plus on produit,
Le capitalisme industriel s’est historiquement plus il y a de travail et plus la loi de l’offre et de
constitué, entre autres, sur l’appropriation des la demande sur le marché de l’emploi est favorable
ressources naturelles. Sa propension naturelle aux salariés. Et depuis une cinquantaine d’années,
était de tout accaparer : les matières premières, les l’injection du salaire dans les biens de consomma-
ressources énergétiques et la force de travail des tion, achetés par ceux-là mêmes qui les produisent,
hommes. Et de les accaparer pour les posséder fait le bonheur de la machine économique et des
gratuitement. Les hommes ayant contrarié ce projet consommateurs. Aliénation ou intérêts de classe ?
en exigeant salaires, mutuelles, retraites et autres La frontière est subtile.
droits sociaux, le capitalisme s’est rattrapé sur la
nature qui, bien qu’elle présente régulièrement
ses factures, ne revendique jamais. Dès lors, les La pauvreté du Sud, condition
hommes, déjà bien occupés à préserver leur propre de la richesse du Nord
force de travail, n’ont pas élargi la solidarité jusqu’à
se préoccuper de l’épuisement des ressources natu- Le colonialisme a largement contribué à la pros-
relles. La gratuité des biens de la nature a donc pu périté des grandes puissances industrielles et a
perdurer, ne posant aucune limite à un usage fréné- aussi assuré à leurs habitants un niveau de vie
tique. exceptionnel. Exceptionnel comparé à celui des
peuples des pays du Sud. Exceptionnel car, nous
le savons désormais, insoutenable s’il était généra-
Le productivisme scelle l’alliance lisé à tous les Terriens. Il est courant de dire que,
des productifs si le mode de vie des pays du Nord était étendu
à tous, il faudrait quatre planètes pour fournir les
Le capitalisme étant comme chacun le sait pétri de ressources nécessaires et absorber les émissions
contradictions, les classes sociales antagoniques rejetées (12 milliards de tonnes équivalent pétrole
partagent néanmoins quelques intérêts communs. aujourd’hui, 48 milliards si la consommation de
toute la planète rejoignait celle des pays riches). Or,
c’est justement le modèle dont tout le monde rêve
et tout aussi clairement celui qui n’est possible que
s’il est réservé à 1/6 de la population mondiale !
Le capitalisme industriel s’est historiquement
constitué, entre autres, sur l’appropriation des
ressources naturelles. Sa propension naturelle
était de tout accaparer : les matières premières,
Il pleut toujours où c’est mouillé…
les ressources énergétiques et la force de
travail des hommes. Et de les accaparer pour Au feu ! L’humanité va disparaître. Toute l’huma-
les posséder gratuitement. Les hommes ayant nité ? Ce n’est pas sûr. Mais plusieurs dizaines
contrarié ce projet en exigeant salaires, ou centaines de millions de gens sont menacées
mutuelles, retraites et autres droits sociaux, et 3 milliards risquent une importante dégrada-
le capitalisme s’est rattrapé sur la nature tion de leurs conditions de vie. Ceux qui n’ont pas
qui, bien qu’elle présente régulièrement ses accès à l’eau potable, ceux qui fuient la désertifi-
factures, ne revendique jamais. cation, ceux qui seront submergés par la montée
LA REVUE SOCIALISTE N° 40 - 4E TRIMESTRE 2010
Le Dossier 77

L’humanité va disparaître. Toute l’humanité ? produire moins et plus cher pour relever les défis
Ce n’est pas sûr. Mais plusieurs dizaines ou environnementaux. Le compromis n’est pas simple.
centaines de millions de gens sont menacées L’ampleur des changements à réaliser dans un délai
et 3 milliards risquent une importante bref est aussi stimulante qu’elle peut être découra-
dégradation de leurs conditions de vie. Ceux geante.
qui n’ont pas accès à l’eau potable, ceux
qui fuient la désertification, ceux qui seront
submergés par la montée des océans, ceux La courbe ascendante
qui vivaient de la pêche et des cultures
vivrières, les victimes de la sécheresse et de ses
des températures
incendies, des pluies diluviennes
et de leurs destructions. L’ensemble de nos activités humaines et économi-
ques génère un volume annuel d’émissions de CO2
qui serait, selon les spécialistes, déjà deux fois
supérieur à ce que les écosystèmes sont capables
d’absorber. Sous l’effet de l’accroissement démogra-
des océans, ceux qui vivaient de la pêche et des phique, de l’accès au développement de pays d’Asie
cultures vivrières, les victimes de la sécheresse et et d’Amérique latine et du maintien d’une légère
de ses incendies, des pluies diluviennes et de leurs croissance des pays du Nord, la demande d’énergie
destructions. Coluche chantait : « misère ! misère ! primaire est sur une trajectoire de doublement
c’est toujours sur les pauvres gens que tu t’acharnes d’ici à 2050. 80 % de l’énergie mondiale produite
obstinément ». On pourrait en dire autant des provient de combustibles fossiles. Malgré les gains
catastrophes climatiques. S’en accommoder, c’est technologiques, les émissions de C02 vont suivre la
renoncer à tout idéal de justice sociale et passer courbe. Et la hausse des températures reflétera la
pour pertes et profits une partie de l’humanité. même progression. Les scientifiques ont fixé à 2 °C
(par rapport à l’ère pré-industrielle), la hausse des
températures supportable. Selon le GIEC, si nous
La crise écologique, stade ultime stabilisions immédiatement notre volume d’émis-
du capitalisme… sions au niveau actuel, nous subirions, néanmoins,
3 °C de réchauffement climatique. L’alternative
Certes, le stade ultime du capitalisme a déjà été est rugueuse : soit nous encaissons une hausse des
diagnostiqué maintes fois ! Mais dans sa forme températures supérieure à 2 °C et les conséquences
globalisée, financiarisée et hyperconsumériste, a qui s’en suivront, soit nous réduisons d’au moins
émergé une tension nouvelle. L’expansion continue 50 % nos émissions de CO2 au cours des quarante
du marché mondial est indispensable aux pays années à venir, ce qui limitera le réchauffement.
industrialisés et voulue par les pays émergents.
Elle fait consensus entre toutes les Nations. Mais
en l’état des biens proposés, de leurs modes de Droit au développement
production et de circulation, elle nous expose à de et défi climatique
graves dangers environnementaux. De surcroît, la
raréfaction des ressources naturelles menace de La question climatique nous confronte, pour la
relever les coûts de production à un niveau de prix première fois, à une question politique planétaire
inaccessible pour une grande partie de la planète. qui n’a pas de solution nationale et place tous les
Il faut produire beaucoup et pas cher pour pour- États dans une situation nouvelle d’interdépen-
suivre l’extension mondiale du marché. Il faudrait dance. Le CO2 émis en tout point de la planète
78 Défis environnementaux et justice sociale

La question climatique nous confronte, pour gents, mais ne donneraient aucune perspective aux
la première fois, à une question politique Pays les moins avancés. La combinaison dévelop-
planétaire qui n’a pas de solution nationale pement/urgence climatique est une des causes de
et place tous les États dans une situation l’échec du sommet de Copenhague et demeure un
nouvelle d’interdépendance. Le CO2 émis sujet majeur des prochaines conférences interna-
en tout point de la planète contribue au tionales. Combien les pays riches seraient-ils prêts
réchauffement global. La preuve en est que les à mettre sur la table, fast starts, transferts et coopé-
pays riches sont d’ores et déjà responsables de
rations technologiques, pour soutenir dans le reste
75 % des dérèglements, mais que l’essentiel
du monde un développement fondé sur une crois-
des dégâts survient à des dizaines de milliers
de kilomètres des lieux d’émission.
sance décarbonée ? Et parallèlement, quels efforts
consentiraient-ils eux-mêmes pour justifier ceux
des pays du Sud ? Aux deux questions, les pays du
Sud et les émergents ont répondu « pas assez » !
En l’absence d’accord multilatéral, les émissions
contribue au réchauffement global. La preuve en de CO2 continuent de filer, aucun modèle alternatif
est que les pays riches sont d’ores et déjà responsa- de croissance n’émerge et les inégalités planétaires
bles de 75 % des dérèglements, mais que l’essen- s’enkystent. Relever les défis environnementaux est
tiel des dégâts survient à des dizaines de milliers donc, d’abord et avant tout, une affaire de justice
de kilomètres des lieux d’émission. En imagi- sociale, de partage des richesses naturelles et
nant même une approche strictement cynique et produites et d’accompagnement des pays du Sud
dépourvue de compassion des pays riches, leur vers un développement différent.
besoin de conquérir de nouveaux marchés et de
transformer le plus grand nombre d’êtres humains
en consommateurs standardisés fait du dévelop- L’initiative Yasuni-ITT1
pement d’un grand nombre de pays qui en étaient
jusqu’à présent exclus, un impératif économique. L’urgence écologique justifie une coreponsabilité
S’il n’était pas pensé, organisé et maîtrisé, le monde des usagers de la planète sur la protection des
s’exposerait à des tensions fortes et à une compéti- biens communs que sont les océans, les pôles, la
tion économique entre les Nations dont le climat, biodiversité, les forêts ou l’air. Elle pose des ques-
l’environnement et les habitants des zones les plus
fragiles seraient victimes.

Quelle croissance pour le Sud ? Le débat climatique recèle au moins deux


scénarii injustes et inacceptables pour les pays
pauvres : l’un qui consisterait à leur demander
Le débat climatique recèle au moins deux scénarii
de rester pauvres pour sauver le climat
injustes et inacceptables pour les pays pauvres : l’un
détraqué par les riches, l’autre qui organiserait
qui consisterait à leur demander de rester pauvres leur développement autour des délocalisations
pour sauver le climat détraqué par les riches, l’autre des activités polluantes des pays riches sur
qui organiserait leur développement autour des leurs territoires. « Le Sud » ne qualifiant
délocalisations des activités polluantes des pays plus un bloc homogène, ces scenarii feraient
riches sur leurs territoires. « Le Sud » ne qualifiant probablement la richesse des oligarchies des
plus un bloc homogène, ces scénarii feraient proba- pays émergents, mais ne donneraient aucune
blement la richesse des oligarchies des pays émer- perspective aux Pays les moins avancés.
LA REVUE SOCIALISTE N° 40 - 4E TRIMESTRE 2010
Le Dossier 79

tions nouvelles : peut-on aller jusqu’à l’épuisement Pour certains, le volume d’émission devra
des ressources et continuer de développer des croître et pour d’autres, il devra baisser
activités polluantes ? Mais est-on, après un siècle drastiquement. La répartition équitable
d’usage sans limite des pays industrialisés, fondé à ne pourra se faire sans une Organisation
interdire aux autres de profiter des richesses qu’ils mondiale de l’environnement dotée de pouvoirs
possèdent, au motif que leur exploitation serait contraignants et capable de planifier les
préjudiciable au climat ? L’Équateur, dont le quart croissances différenciées et des croissances
sélectives, ce que les États-Unis, par exemple
du PIB provient déjà de l’exploitation de pétrole
ne veulent, d’aucune façon, accepter.
a encore des gisements inexploités. Dans le parc
national Yasuni, et sous la parcelle la plus sauvage
d’une des plus grandes réserves mondiales de la
biosphère, un gisement en capacité de produire
850 millions de barils de pétrole brut a été décou- une population de 6 milliards d’êtres humains, le
vert. Le gouvernement équatorien propose de ne pas volume d’émission moyen devrait se situer autour
l’exploiter et demande, en échange, à la commu- d’une demi-tonne, par personne et par an, au
nauté internationale, une contribution à hauteur milieu du siècle. Les pays les moins développés
de 50 % de la manne financière qu’il en tirerait. Il et particulièrement l’Afrique subsaharienne émet-
fait valoir la présence de deux peuples indigènes, tent en moyenne 0,4 tonne/an/habitant, soit 1/5
la préservation de la biodiversité qui en résulte- des émissions d’un Français et 7 % des émissions
rait (des centaines d’espèces d’insectes, reptiles, d’un Américain. Pour certains, le volume d’émis-
oiseaux, arbres…) et l’économie de 410 millions sion devra croître et pour d’autres, il devra baisser
de tonnes de C02 dans l’atmosphère. Cette initia- drastiquement. La répartition équitable ne pourra
tive originale a reçu les soutiens du Parti socialiste se faire sans une Organisation mondiale de l’en-
et de nombreux pays. Arrivera-t-elle à son terme ? vironnement dotée de pouvoirs contraignants et
Est-elle reproductible ? Rien n’est écrit. Mais elle capable de planifier les croissances différenciées et
illustre des problématiques qui se poseront au cours des croissances sélectives, ce que les États-Unis,
des décennies à venir : combien serons-nous prêts par exemple ne veulent, d’aucune façon, accepter.
à prélever sur les richesses produites pour réparer Unir le camp des régulateurs mondiaux du climat et
et prévenir les désastres environnementaux ? Selon du développement est l’enjeu du mouvement socia-
quelle clef de répartition s’établiront les contribu- liste international. Comme hier, l’internationalisme
tions et comment les pays riches acquitteront « leur bute sur la capacité des peuples à dépasser leurs
dette écologique » à l’égard des autres pays ? Est- intérêts nationaux, exacerbés par la compétition
il moral de donner un prix à la préservation des économique.
ressources ? Où s’arrête la coreponsabilité et où
commence le chantage ?
Le socialisme, ce n’est plus les Soviets
mais toujours l’électricité…
La transition environnementale de préférence nucléaire
est d’abord énergétique
En France, il est difficile de parler d’énergie sans
La justice sociale exige que chaque habitant de la évoquer EDF. Inscrite dans le programme du CNR
planète soit doté du même potentiel de développe- (Conseil national de la Résistance), nationalisée en
ment, l’énergie en étant un des principaux facteurs. 1946, bastion syndical, EDF incarne tout à la fois
Pour limiter les dérèglements climatiques, avec la propriété collective de l’énergie, le progrès tech-
80 Défis environnementaux et justice sociale

nologique et l’égalité d’accès des usagers. Ajou- L’étalement urbain et le rêve pavillonnaire
tons le savoir-faire spécifique d’EDF/Areva dans ont généré des dépenses fuel/essence qui
le nucléaire civil, nos 58 réacteurs, les emplois pèsent de plus en plus lourd dans les budgets
et le faible prix du kWh, et nous avons là un très des familles et les exposent à une grande
beau consensus national. Dans un pays où laisser la fragilité au moindre choc pétrolier. La précarité
lumière allumée est quasiment un geste patriotique, énergétique est un facteur important de la
il n’est donc pas surprenant que la consommation précarité globale : elle détériore les conditions
sanitaires, altère l’image de soi et isole. En
électrique des ménages soit le double de celle de
Grande-Bretagne, tous ces indicateurs sont
leurs voisins européens. Ainsi s’explique, sans
d’ailleurs intégrés dans la définition de la
doute, l’enthousiasme très modéré de la gauche précarité énergétique.
française pour le concept de sobriété énergétique
toujours soupçonné de relents de rationnement ou
de régression. Est-ce un hasard si l’expression la
plus communément admise pour caricaturer l’éco-
logie est celle du « retour à la bougie » ? important de la précarité globale : elle détériore
les conditions sanitaires, altère l’image de soi et
isole. En Grande-Bretagne, tous ces indicateurs
Le gaspillage énergétique pénalise sont d’ailleurs intégrés dans la définition de la
les plus fragiles précarité énergétique.

La part des dépenses d’énergie dans le budget


des Français varie de façon importante selon Faire le deuil de l’abondance
« leur lieu de résidence et leurs revenus », explique à bas prix
l’Ademe. Elle a crû de 10 à 15 % dans le revenu
des ménages les plus pauvres entre 2001 et 2008. Face à un constat d’inégalité d’accès à un bien
La part des dépenses énergétiques des 20 % les essentiel, nous sommes habitués à rechercher les
plus pauvres est 2,5 fois plus élevée que celle moyens de garantir l’abondance à bas prix. Cepen-
des 20 % les plus riches. 3,4 millions de familles dant les défis environnementaux ont la particula-
consacrent plus de 10 % de leur budget à leurs rité de se fonder sur une indispensable limitation
dépenses de chauffage. La précarité énergétique de l’offre. Il nous faut réduire notre consommation
assèche les fonds sociaux des CAF qui viennent globale d’énergie, réduire nos émissions de carbone,
en aide aux familles qui ne peuvent se chauffer. réduire nos déplacements individuels, réduire la
Le tout électrique des années soixante-dix dans consommation de marchandises dont le faible prix
des bâtiments dépourvus de toute efficacité éner- est dû à de bas coûts salariaux et de transports,
gétique continue d’appauvrir des familles. Dans réduire le volume des déchets, réduire l’étalement
certains immeubles collectifs HLM, mal isolés urbain, réduire les pesticides. Nous avons, au début
et pourvus de chauffage électrique, les loca- de notre propos, fait un détour par la foi dans la
taires installent des compléments de chauffage technoscience qui a pu paraître hors propos au
au fuel, dans des conditions dangereuses. L’éta- lecteur. Elle fonde pourtant l’idée que nous pour-
lement urbain et le rêve pavillonnaire ont généré rions, en développant et en soutenant la recherche
des dépenses fuel/essence qui pèsent de plus en et l’investissement dans « les technologies vertes »,
plus lourd dans les budgets des familles et les conserver nos modes de vie en l’état et confine la
exposent à une grande fragilité au moindre choc réflexion sur l’offre en faisant l’économie d’un débat
pétrolier. La précarité énergétique est un facteur sur la demande.
LA REVUE SOCIALISTE N° 40 - 4E TRIMESTRE 2010
Le Dossier 81

circuits courts et à l’économie circulaire, saison-


Partager la sobriété, un enjeu nalité des produits consommés.
de la justice sociale Pour conduire démocratiquement cette transition,
le propos politique doit être celui de la vérité.
Les mesures en faveur du climat et de la biodiver- Consommer est une jouissance, promettre le sevrage
sité dans les pays développés sont assez simples à n’est pas très porteur électoralement. Il nous faut
énoncer : donc travailler et expliquer la croissance sélective
- transfert maximal sur les énergies renouvela- et saine que nous voulons pour le pays, les trans-
bles et investissements massifs dans l’efficacité formations qui s’en suivront. À défaut, les inéga-
énergétique. Là se situent très certainement les lités sociales s’accroîtront et se superposerons aux
gisements de création d’entreprises et d’emplois inégalités environnementales, et la pénurie et les
de l’économie verte. Ils supposent cependant décisions autoritaires tiendront lieu de régulation.
que nous fassions un choix clair en faveur de
la réduction du nucléaire (y compris investisse-
ments), qui est en grande partie responsable du Taxer l’avidité et civiliser
retard français ; le capitalisme devenu dangereux2
- réduction de nos consommations d’énergie qui
proviendra pour partie des rendements nouveaux La crise écologique n’est pas une crise du rapport
de l’efficacité énergétique et pour une autre part entre l’humanité et la nature, mais une crise entre
d’une modification des comportements ; un mode de production et son environnement. C’est
- relocalisation des activités agricoles, soutien aux cette crise que la social-écologie doit dénouer. Les
individus vivent, à leur échelle, la même contradic-
tion entre l’exigence du long terme qui les conduit
à faire de l’environnement une de leurs premières
préoccupations et l’immédiat confort du consumé-
Les individus savent, avec raison, que ce n’est
risme. Ils savent, avec raison, que ce n’est pas la
pas la somme des comportements individuels
qui suffira à inverser la tendance à la
somme des comportements individuels qui suffira à
détérioration de la planète. Responsabilisés, inverser la tendance à la détérioration de la planète.
mais pas culpabilisés. Ils attendent une vision Responsabilisés, mais pas culpabilisés. Ils atten-
commune, un projet de civilisation crédible et dent une vision commune, un projet de civilisation
lucide qui les réconcilie avec l’avenir. Et surtout crédible et lucide qui les réconcilie avec l’avenir.
avec l’espoir que demain, leurs enfants ne Et surtout avec l’espoir que demain, leurs enfants
vivront pas comme eux, mais qu’ils ne vivront ne vivront pas comme eux, mais qu’ils ne vivront
pas plus mal et même peut-être mieux ! pas plus mal et même peut-être mieux !

1. Ce sigle renvoie au nom des trois forages d’exploration qui se trouvent dans la zone : Ishpingo-Tambococha-Tiputini
de Yasuni en Équateur.
2. Voir Jean-Baptiste de Foucauld, L’abondance frugale, Odile Jacob, 2010.
Hervé Kempf
est auteur de L’oligarchie ça suffit, vive la démocratie,
Seuil, Paris, 2011

De l’exigence écologique
à la justice sociale

L es trois ou quatre générations situées


à la charnière du troisième millénaire
sont les premières dans l’histoire de l’hu-
d’observations nourrissent cette inquiétude : les
glaciers du Groenland fondent bien plus vite que
ne le prévoyaient les modélisateurs ; les océans
manité, depuis que les bipèdes arpentent la pourraient pomper moins de gaz carbonique ; le
planète, à se heurter aux limites de la bios- réchauffement pourrait accélérer la fonte du pergé-
phère. Cette rencontre ne se fait pas sous le lisol, cette immense couche de terre gelée située en
signe de l’harmonie, mais sous celui d’une Sibérie et au Canada, qui de ce fait menacerait de
crise écologique majeure. relâcher les quantités énormes de gaz carbonique et
de méthane qu’elle recèle. Une deuxième observa-
Soulignons-en quelques aspects. Le premier d’entre tion est que la crise écologique ne se réduit pas au
eux est l’inquiétude nouvelle des climatologues : ils changement climatique. Celui-ci est le phénomène
raisonnent depuis quelques années sur l’hypothèse le mieux connu du grand public, il ne constitue
d’une irréversibilité possible du changement clima- cependant qu’un volet de la crise globale. Un autre
tique. Jusqu’à présent, on pensait qu’un réchauf- importe presque autant : l’érosion de la biodiversité,
fement graduel interviendrait, mais que quand dont l’ampleur ne peut être mieux illustrée que par
l’humanité se rendrait compte de la gravité de la le fait que les spécialistes, pour désigner la dispa-
situation, il serait possible de revenir en arrière et rition accélérée d’espèces que notre époque expé-
de retrouver l’équilibre climatique. Les climatolo- rimente, parlent de « sixième crise d’extinction ».
gues nous disent qu’il est possible qu’on atteigne La cinquième, il y a soixante-cinq millions d’an-
un seuil tel que le système climatique dérape nées, avait vu la disparition des dinosaures. Troi-
vers un désordre irréversible. Plusieurs séries sième volet peut-être moins sensible ou moins bien
84 De l’exigence écologique à la justice sociale

La crise écologique ne se réduit pas au Et découvrir qu’elles sont organisées pour bloquer
changement climatique. Celui-ci est le ces politiques nécessaires.
phénomène le mieux connu du grand public, Comment ? Depuis une vingtaine d’années, le capi-
il ne constitue cependant qu’un volet de talisme se caractérise par le retour de la pauvreté
la crise globale. Un autre importe presque dans les pays riches. Le recul du taux de pauvreté,
autant : l’érosion de la biodiversité, dont continu depuis la fin des années 1940, s’est inter-
l’ampleur ne peut être mieux illustrée que rompu dans les pays occidentaux voire, dans
par le fait que les spécialistes, pour désigner
certains cas, s’est inversé. De même, le nombre de
la disparition accélérée d’espèces que notre
personnes en situation de précarité (légèrement au-
époque expérimente, parlent de « sixième crise
d’extinction ». La cinquième, il y a soixante-
dessus du seuil de pauvreté) augmente lui aussi de
cinq millions d’années, avait vu façon régulière. Au niveau mondial, le nombre de
la disparition des dinosaures. personnes en situation de pauvreté absolue, c’est-à-
dire disposant de moins de 2 dollars par jour, reste
de l’ordre de 2 milliards, tandis que la FAO estime à
près d’un milliard le nombre d’humains insuffisam-
ment nourris. L’augmentation des inégalités depuis
synthétisé que la problématique du changement une trentaine d’années constitue un aspect central
climatique : une contamination chimique généra- de la crise sociale. De nombreuses études l’attestent.
lisée de notre environnement, dont deux aspects L’une d’entre elles, conduite par deux économistes
sont particulièrement troublants. D’une part, les de Harvard et du Federal Reserve Board, est des
chaînes alimentaires sont contaminées, certes à plus parlantes. Carola Frydman et Raven E. Saks1
des doses minimes, par des polluants chimiques. ont comparé le rapport entre le salaire gagné par
D’autre part, il apparaît de plus en plus clairement les trois premiers dirigeants des cinq cents plus
que le plus grand écosystème de la planète, l’en- grandes entreprises américaines et le salaire moyen
semble des océans, que l’on pensait presque infini de leurs employés. Cet indicateur de l’évolution des
dans sa capacité de régénération, est de plus en plus inégalités reste stable des années 1940, moment où
affaibli, soit par la pollution, soit par la dégradation commence l’observation, jusqu’aux années 1970 :
de tel ou tel de ses écosystèmes particuliers. les patrons des entreprises considérées gagnaient
Cette entrée en matière définit l’urgence politique environ trente-cinq fois le salaire moyen de leurs
de notre époque. Cependant, ce n’est ni depuis employés. Puis se produit un décrochement à partir
aujourd’hui, ni même depuis hier que notre société des années 1980, et le rapport monte de façon assez
a été avertie du péril, mais depuis plusieurs décen-
nies. Rachel Carson a en effet lancé l’alerte avec
Printemps silencieux en 1962. Ensuite, dans les
années 1970, la question écologique a pénétré avec
Durant ce que l’on a appelé les « Trente
éclat le débat public ; et depuis lors, conférences
Glorieuses », l’enrichissement collectif permis
internationales, articles scientifiques, luttes des
par la hausse continue de la productivité était
écologistes ont amassé une somme de connais- assez équitablement distribué entre capital
sances confirmant sans relâche la tendance géné- et travail, si bien que les rapports d’inégalité
rale. Pourquoi nos sociétés ne s’orientent-elles pas demeuraient stables. À partir des années 1980,
alors résolument vers les politiques qui permet- un ensemble de circonstances, qu’il n’est pas
traient d’éviter l’aggravation de la crise écologique ? lieu d’analyser ici, a conduit à un décrochage
C’est la question cruciale. Afin d’y répondre, il faut de plus en plus prononcé entre les détenteurs
analyser les rapports de pouvoir dans nos sociétés. du capital et la masse des citoyens.
LA REVUE SOCIALISTE N° 40 - 4E TRIMESTRE 2010
Le Dossier 85

régulière jusqu’à atteindre trois cents dans les Que se passe-t-il dans une société très
années 2000. Ces études signifient qu’une rupture inégalitaire ? Elle génère un gaspillage
majeure est intervenue dans le fonctionnement du énorme, parce que la dilapidation matérielle
capitalisme depuis soixante ans. Durant ce que de l’oligarchie – elle-même en proie à la
l’on a appelé les « Trente Glorieuses », l’enrichis- compétition ostentatoire – sert d’exemple à
sement collectif permis par la hausse continue de toute la société. Chacun à son niveau, dans
la productivité était assez équitablement distribué la limite de ses revenus, cherche à acquérir
les biens et les signes les plus valorisés.
entre capital et travail, si bien que les rapports
Médias, publicité, films, feuilletons, magazines
d’inégalité demeuraient stables. À partir des années
« people », sont les outils de diffusion du
1980, un ensemble de circonstances, qu’il n’est modèle culturel dominant.
pas lieu d’analyser ici2, a conduit à un décrochage
de plus en plus prononcé entre les détenteurs du
capital et la masse des citoyens. L’oligarchie accu-
mule revenus et patrimoine à un degré jamais vu
depuis un siècle. dans toutes les sociétés. De surcroît, poursuivait-
Il est essentiel de s’intéresser à la façon concrète il, toutes les sociétés produisent assez aisément la
dont les hyper-riches utilisent leur argent. Celui-ci richesse nécessaire pour satisfaire leurs besoins de
n’est plus caché comme au temps de l’austère bour- nourriture, de logement, d’éducation des enfants,
geoise protestante décrite par Max Weber : il nourrit de convivialité, etc. Pourtant, elles produisent
au contraire une consommation outrancière de généralement une quantité de richesses bien supé-
yachts, d’avions privés, de résidences immenses, de rieure à la satisfaction de ces besoins. Pourquoi ?
bijoux, de montres, de voyages exotiques, d’un fatras Parce qu’il s’agit de permettre à leurs membres
clinquant de dilapidation somptuaire. Les Français de se distinguer les uns des autres. Veblen cons-
découvrent avec Nicolas Sarkozy un exemple déso- tatait ensuite qu’existent le plus souvent plusieurs
lant de ce comportement tape-à-l’œil. Pourquoi cela classes au sein de la société. Chacune d’entre elles
est-il un moteur de la crise écologique ? Pour le est régie par le principe de la rivalité ostentatoire.
comprendre, il nous faut nous tourner vers le grand Et dans chaque classe, les individus prennent
économiste Thorstein Veblen, dont la pensée était comme modèle le comportement en vigueur dans la
rangée par Raymond Aron au même niveau que couche sociale supérieure, qui montre ce qu’il est
celles de Carl von Clausewitz ou d’Alexis de Tocque- bien, ce qu’il est chic, de faire. La couche sociale
ville3. Bien oubliée aujourd’hui, elle n’en présente imitée prend elle-même exemple sur celle qui est
pas moins une saisissante pertinence. Résumons-la située au-dessus d’elle dans l’échelle de la fortune.
à l’extrême. Que disait Veblen ? Que la tendance à Cette imitation se reproduit de bas en haut, si bien
rivaliser est inhérente à la nature humaine. Tous, que la classe située au sommet définit le modèle
nous avons une propension à nous comparer les culturel général de ce qui est prestigieux, de ce qui
uns aux autres, et cherchons à manifester par tel en impose aux autres.
ou tel trait extérieur une petite supériorité, une Que se passe-t-il dans une société très inégalitaire ?
différence symbolique par rapport aux personnes Elle génère un gaspillage énorme, parce que la dila-
avec lesquelles nous vivons. Veblen ne prétendait pidation matérielle de l’oligarchie – elle-même en
pas que la nature humaine se réduit à ce trait, il ne proie à la compétition ostentatoire – sert d’exemple
le jugeait pas d’un point de vue moral, il le cons- à toute la société. Chacun à son niveau, dans la
tatait. S’appuyant sur les nombreux témoignages limite de ses revenus, cherche à acquérir les biens
des ethnographes de son époque, il constatait aussi et les signes les plus valorisés. Médias, publicité,
que cette forme de rivalité symbolique s’observe films, feuilletons, magazines « people », sont les
86 De l’exigence écologique à la justice sociale

outils de diffusion du modèle culturel dominant. La proposition de baisse de la consommation


Comment alors l’oligarchie bloque-t-elle les évolu- matérielle peut sembler provocante dans
tions nécessaires pour prévenir l’aggravation de la l’atmosphère idéologique qui imprègne
crise écologique ? Directement, bien sûr, par les l’époque. Mais aujourd’hui, l’augmentation de
puissants leviers – politiques, économiques, média- la consommation matérielle globale n’est plus
tiques – dont elle dispose et dont elle use afin de associée avec une augmentation
maintenir ses privilèges. Mais aussi indirectement, du bien-être collectif – elle entraîne au
contraire une dégradation de ce bien-être,
et c’est d’une importance équivalente, par ce modèle
en raison des pollutions, embouteillages,
culturel de consommation qui imprègne toute la
obésité, maladies et autres nuisances que la
société et en définit la normalité. Nous rebouclons surconsommation provoque.
maintenant avec l’écologie. Prévenir l’aggrava-
tion de la crise écologique, et même commencer
à restaurer l’environnement, est dans le principe
assez simple : il faut que l’humanité réduise son
impact sur la biosphère. Y parvenir est également est centrale : les classes moyennes n’accepteront
en principe assez simple : cela signifie réduire nos pas d’aller dans la direction d’une moindre consom-
prélèvements de minerais, de bois, d’eau, d’or, de mation matérielle si perdure la situation actuelle
pétrole, etc., et réduire nos rejets de gaz à effet de d’inégalité, si le changement nécessaire n’est pas
serre, de déchets chimiques, de matières radioac- équitablement adopté. Recréer le sentiment de
tives, d’emballages, etc. Ce qui signifie réduire la solidarité essentiel pour parvenir à cette réorienta-
consommation matérielle globale de nos sociétés. tion radicale de notre culture suppose évidemment
Une telle réduction constitue le levier essentiel que soit entrepris un resserrement rigoureux des
pour changer la donne écologique. Qui va réduire inégalités – ce qui, par ailleurs, transformerait le
sa consommation matérielle ? On estime que 20 à modèle culturel existant. La proposition de baisse
30 % de la population mondiale consomme 70 à de la consommation matérielle peut sembler provo-
80 % des ressources tirées chaque année de la bios- cante dans l’atmosphère idéologique qui imprègne
phère. C’est donc de ces 20 à 30 % que le chan- l’époque. Mais aujourd’hui, l’augmentation de la
gement doit venir, c’est-à-dire pour l’essentiel, des consommation matérielle globale n’est plus asso-
peuples d’Amérique du Nord, d’Europe et du Japon. ciée avec une augmentation du bien-être collectif
Au sein de ces sociétés surdéveloppées, ce n’est pas – elle entraîne au contraire une dégradation de ce
aux pauvres, aux RMIstes, aux salariés modestes bien-être, en raison des pollutions, embouteillages,
que l’on va proposer de réduire la consommation obésité, maladies et autres nuisances que la surcon-
matérielle. Mais ce n’est pas non plus seulement sommation provoque. Répétons-le : on ne peut
les hyper-riches qui doivent opérer cette réduc- cependant pas imaginer d’aller vers un tel change-
tion : car même si Nicolas Sarkozy, Vincent Bolloré, ment si les classes moyennes voient qu’une petite
Alain Minc, Bernard Arnault, Arnaud Lagardère, partie de la population continue à se goberger avec
Jacques Attali, et leur cortège d’oligarques se une richesse démesurée. Une politique écologique
passent de limousines avec chauffeurs, de montres implique de réduire globalement l’inégalité, et dras-
clinquantes, de shopping en 4x4 à Saint-Tropez, ils tiquement la richesse de l’oligarchie :
ne sont pas assez nombreux pour que cela change - d’abord pour changer le modèle culturel de
suffisamment l’impact écologique collectif. C’est à surconsommation ;
l’ensemble des classes moyennes occidentales que - ensuite pour que les classes moyennes constatent
doit être proposée la réduction de la consommation que la transformation des habitudes est menée
matérielle. On voit ici que la question de l’inégalité équitablement ;
LA REVUE SOCIALISTE N° 40 - 4E TRIMESTRE 2010
Le Dossier 87

- enfin parce qu’il faut que la société se réappro- rénovation thermique, une autre politique de
prie la partie volée de la richesse collective pour l’énergie, une autre politique des transports…
la remettre au service de tous : d’abord aider les Une civilisation choisissant la réduction de la
plus pauvres et ceux qui vont perdre des emplois consommation matérielle verra ainsi s’ouvrir la
dans la mutation de l’économie ; et puis afin de porte d’autres politiques. Outillée par le transfert de
financer les nouvelles activités qui correspon- richesses que permettra la réduction des inégalités,
dent à de vrais besoins sociaux, sont créatrices elle pourra stimuler les activités humaines sociale-
d’emploi, et ont un impact écologique beaucoup ment utiles et à faible impact écologique. Il s’agit de
plus faible. Car aller vers moins de consomma- renouveler l’économie par l’idée de l’utilité humaine
tion matérielle et énergétique ne veut pas dire plutôt que par l’obsession de la production matérielle,
avoir moins de tout, mais avoir autrement ou plus de favoriser le lien social plutôt que la satisfaction
exactement vivre autrement. Donc développer individuelle. Face à la crise écologique, il nous faut
ces domaines créateurs d’emploi et très utiles : consommer moins pour répartir mieux. Afin de mieux
agriculture, éducation, santé, culture, justice, vivre ensemble plutôt que de consommer seuls.

1. Carola Frydman, Raven E. Saks, Executive Compensation : A New View from a Long-Run Perspective, 1936-2005,
Finance and Economics Discussion Series 2007-35, Washington, Board of Governors of the Federal Reserve System,
2007.
2. Voir Hervé Kempf, Pour sauver la planète, sortez du capitalisme, Seuil, Paris, 2009.
3. Raymond Aron, « Avez-vous lu Veblen ? », in Thorstein Veblen, Théorie de la classe de loisir, collection Tel, Gallimard,
Paris, 1970, p. VIII.
Daniel Boy
est directeur de recherches au Cevipof (Sciences-Po)

La situation politique
du mouvement écologique aujourd’hui

P our apprécier la situation politique du


mouvement écologiste aujourd’hui,
un bref rappel des épisodes précédents est
une campagne électorale nationale. En visionnant,
quelque trente-cinq ans plus tard, cette apparition
précoce de l’écologie en politique, on est frappé et
nécessaire. L’écologie a émergé dans le champ de l’originalité de la démarche et de la modernité des
politique avec l’apparition surprenante de revendications qu’exprime le candidat des écolo-
l’agronome René Dumont à la télévision lors gistes. En pull rouge, sans cravate (à l’époque, cela
de la campagne présidentielle de 1974. Dix ne se fait guère), René Dumont évoque des thèmes
ans plus tard, le parti des Verts naît lors du qui font encore aujourd’hui la trame des revendi-
congrès de Clichy (1984). Depuis cette date, cations des partis Verts : la pollution industrielle,
les relations entre le parti des Verts et les l’épuisement des ressources naturelles, les inéga-
formations de gauche ont été complexes et lités Nord-Sud. À l’époque, c’est un petit groupe de
changeantes. Et la récente apparition d’une militants de l’environnement, membres notamment
nouvelle formation au statut encore incer- des « Amis de la Terre », qui a pris l’initiative d’uti-
tain, « Europe Écologie » change peut-être liser la campagne présidentielle pour populariser
les données du problème. les thèses écologistes. Car, ils l’ont constaté lors des
élections législatives précédentes (1973), aucun
parti ne se décide à prendre sérieusement en charge
Les Verts et le choix de l’alliance l’enjeu environnemental. Et, pourtant, le cycle des
« à gauche » grandes conférences internationales consacrées à
l’environnement a débuté (Stockholm), les analyses
En 1974, l’agronome René Dumont présente pour du « Club de Rome » ont suscité un vif débat dans
la première fois les thèses des écologistes dans les médias, et une presse écologiste a commencé
90 La situation politique du mouvement écologique aujourd’hui

En pull rouge, sans cravate (à l’époque, politique résumé par le slogan « L’Écologie n’est
cela ne se fait guère), René Dumont évoque pas à marier ». La stratégie du « ni droite ni
des thèmes qui font encore aujourd’hui la gauche » gèle pour quelques années toute perspec-
trame des revendications des partis Verts : tive d’alliance avec les formations de gauche. Mais
la pollution industrielle, l’épuisement des le choix, provisoire, de cette attitude politique ne
ressources naturelles, les inégalités Nord-Sud. doit pas être mal interprété : il ne signifie nullement
À l’époque, c’est un petit groupe de militants que les adhérents des Verts, dans leur majorité,
de l’environnement, membres notamment des
étaient insensibles aux valeurs de gauche. Dès cette
« Amis de la Terre », qui a pris l’initiative
époque, les enquêtes réalisées au sein du parti Vert
d’utiliser la campagne présidentielle pour
populariser les thèses écologistes.
montrent au contraire une proximité majoritaire à
Car, ils l’ont constaté lors des élections la gauche, voire à l’extrême gauche. Mais pour un
législatives précédentes (1973), aucun parti parti naissant, le désir de se singulariser dans le
ne se décide à prendre sérieusement en charge champ politique est le plus fort ; et la crainte de
l’enjeu environnemental. perdre son âme dans une alliance avec un parte-
naire dominant l’emporte sur le pragmatisme poli-
tique. Les résultats de cette stratégie d’autonomie
politique se révèlent rapidement désastreux : hors
le cas des élections européennes de 1989, où ils
à questionner la valeur du progrès – la revue Le dépassent pour la première fois 10 % des suffrages
Sauvage. Le très modeste résultat de Dumont exprimés, les Verts ne connaissent guère de réus-
(1,3 % des suffrages exprimés) ne décourage pas les site. Ou, plus précisément, leur isolement politique
militants écologistes qui, à l’occasion de pratique- leur interdit de faire valoir un capital politique qui
ment chaque élection, vont désormais présenter des commence à s’affirmer. De plus, lors des élections
candidats au nom de comités de campagne qui se régionales de 1992 les Verts subissent la concur-
veulent « biodégradables », c’est-à-dire qui dispa- rence d’un nouveau parti se réclamant de l’éco-
raissent au lendemain de l’élection. Cette absence logie, Génération Écologie, animé par le ministre
de pérennité dans l’organisation n’empêche pas les de l’Environnement du gouvernement Rocard, Brice
écologistes de remporter leurs premiers succès : aux Lalonde. Or, pour leur première participation à une
élections municipales de 1977, les listes de « Paris élection, les candidats de Génération Écologie font
Écologie » menées par Brice Lalonde remportent pratiquement jeu égal avec ceux des Verts (environ
10 % des suffrages exprimés. Lors des élections 7 %). Signe d’une progressive sensibilité des élec-
législatives de 1978, Didier Anger, candidat des teurs français aux thèmes environnementaux. Mais
écologistes, recueille 12,6 % des suffrages dans
une circonscription de la Manche où la centrale
nucléaire de Flamanville est en projet.
Petit à petit, la nécessité d’une organisation durable
Le relatif échec des élections législatives de
gagne des partisans et, au congrès de Clichy de
1993, puis le score médiocre de Dominique
1984, l’organisation partisane prend forme. Durant Voynet à la présidentielle de 1995 (3,4 %)
ses toutes premières années d’existence, le Parti des vont inciter les Verts à changer radicalement
Verts semble s’orienter vers une stratégie d’alliance de stratégie politique. L’approche des élections
avec le Parti socialiste. Pourtant lors de l’assem- législatives prévues pour 1998 les conduit à
blée générale de 1986, un relatif inconnu, Antoine se rapprocher discrètement du Parti socialiste
Waechter, militant associatif alsacien, obtient la pour entamer des négociations
majorité des suffrages sur un projet d’autonomie sur une alliance de gouvernement.
LA REVUE SOCIALISTE N° 40 - 4E TRIMESTRE 2010
Le Dossier 91

symptôme aussi d’une certaine vulnérabilité des de circonscriptions théoriquement gagnables, dans
Verts, puisqu’un nouveau venu se réclamant d’une lesquelles un candidat Vert se trouve en position
écologie plus pragmatique, et sans doute plus atten- de représentant officiel de la gauche, ne permet
tive au thème environnemental, manque de peu de l’élection que de quatre Verts, très loin du nombre
les surpasser sur le terrain électoral. nécessaire pour constituer un groupe parlemen-
Le relatif échec des élections législatives de 1993, taire à l’Assemblée. Au sein du gouvernement de la
puis le score médiocre de Dominique Voynet à la Gauche plurielle, les Verts ne pèseront guère plus
présidentielle de 1995 (3,4 %) vont inciter les Verts que leur poids électoral. Leur alliance de gouverne-
à changer radicalement de stratégie politique. L’ap- ment leur permet de soutenir les politiques sociales
proche des élections législatives prévues pour 1998 de la Gauche plurielle qu’ils approuvent largement,
les conduit à se rapprocher discrètement du Parti mais non de faire passer leurs revendications dans
socialiste pour entamer des négociations sur une le domaine de l’environnement dont ni le PS ni le
alliance de gouvernement. Précipité par la disso- PC ne veulent. Pourtant les Verts resteront fidèles à
lution de l’Assemblée nationale voulue par Jacques l’union de la gauche au pouvoir jusqu’en 2002.
Chirac, le premier accord entre PS et Verts en vue Depuis ce moment, leurs résultats électoraux diver-
des législatives de 1997 comprend un volet program- gent selon les types d’élection, c’est-à-dire selon
matique et un dispositif électoral qui conduiront à son niveau et selon les modes de scrutin qui s’y
l’entrée des Verts dans la Gauche plurielle et à la appliquent. À l’évidence, les élections nationales
nomination au poste de ministre de l’Environne- avec leur système uninominal majoritaire (présiden-
ment de Dominique Voynet. L’accord programma- tielle, législatives) ne conviennent guère à un parti
tique mentionne un moratoire sur la construction qui ne possède pas encore de personnalités bénéfi-
de nouvelles centrales nucléaires jusqu’en 2010, ciant d’une véritable notoriété nationale ni de zones
mais sans prise de décision claire sur l’avenir de de force géographiques très accentuées. À l’inverse,
l’énergie nucléaire à long terme. Dans le domaine les élections de type supranational (européennes) ou
de l’environnement, les Verts n’obtiendront guère local (municipales, régionales) offrent aux Verts de
de concession de la part de leurs partenaires de la meilleures opportunités. Dans ces types de scrutin,
majorité plurielle : la fermeture du surgénérateur en le choix d’un allié n’est pas indispensable (euro-
construction à Creys-Malville (Isère) et l’abandon du péennes) ou peut être éventuellement reporté au
canal Rhin-Rhône seront les seules mesures spec- moment du second tour (municipales, régionales).
taculaires alors que Dominique Voynet, ministre de De plus, les enjeux de ces élections non décisives
l’Environnement du gouvernement Jospin, devra pour le pouvoir d’État s’accordent mieux avec les
entériner le principe de l’enfouissement – théori- compétences reconnues aux Verts : l’environnement
quement réversible – des déchets nucléaires. Ni se décline plus aisément au niveau européen, mais
la fiscalité écologique, ni le moratoire sur les auto- aussi au niveau local. Et, de fait, les Verts vont dans
routes, ni l’élargissement du périmètre du ministère cette période obtenir de bons résultats lors de ces
de l’Environnement, présents dans l’accord avec le élections dont le plus spectaculaire sera la prise de
PS ne trouveront le moindre début de réalisation. Il la mairie de Paris avec leurs alliés socialistes en
est frappant de constater aujourd’hui que bien des 2001. Dans les régions gagnées par la gauche en
éléments de politique environnementale réclamés 2004, et plus encore en 2010, les Verts font l’ex-
par les Verts en 1997 seront pour partie acquis périence de l’exercice du pouvoir à un niveau de
avec le Grenelle de l’environnement voulu par un responsabilité élevé. Mais aussi prometteurs qu’ils
gouvernement de droite. L’épisode de la Gauche soient, ces succès ne donnent pas de solution au
plurielle montre aussi les limites de l’accord élec- problème crucial de l’accès au pouvoir d’État :
toral passé entre les Verts et le PS : la concession en 2007, Dominique Voynet à nouveau candidate
92 La situation politique du mouvement écologique aujourd’hui

En 2007, Dominique Voynet à nouveau vers l’environnement, promet l’organisation d’un


candidate des Verts réalise l’un des plus Grenelle de l’environnement en cas de victoire
mauvais résultats des écologistes : 1,6 % des électorale. Enfin, le très médiatique Nicolas Hulot,
suffrages exprimés, médiocre score confirmé avec sa fondation Ushuaïa, rend présents les thèmes
par celui des élections législatives qui suivent, environnementaux dans la campagne et introduit un
un peu plus de 3 % des suffrages exprimés. élément de suspense en laissant penser qu’il pourrait
L’échec est d’autant plus grave que lors de cette être candidat à l’élection présidentielle. Bien plus, le
élection, les thèmes environnementaux sont
31 janvier 2007, une dizaine de candidats à l’élection
revenus au premier plan en raison, notamment,
présidentielle, dont Ségolène Royal, Nicolas Sarkozy
d’une médiatisation considérable de la crise
climatique. Clairement engagés à gauche,
et Dominique Voynet, viennent signer en public au
les Verts sont-ils devenus inaudibles musée des Arts premiers du quai Branly leur adhésion
en matière d’environnement ? aux principales propositions du « Pacte écologique »
de Nicolas Hulot. On sait que, plus tard, le Président
Nicolas Sarkozy donnera effectivement une suite à
ces initiatives, d’abord en augmentant considérable-
ment le périmètre du ministère du Développement
des Verts réalise l’un des plus mauvais résultats durable, puis en suscitant l’organisation du Grenelle
des écologistes : 1,6 % des suffrages exprimés, de l’environnement. Quels que soient aujourd’hui
médiocre score confirmé par celui des élections les jugements portés sur la sincérité des convictions
législatives qui suivent, un peu plus de 3 % des écologistes de la majorité actuelle ou sur les effets
suffrages exprimés. L’échec est d’autant plus grave réels des nouvelles politiques d’environnement, une
que lors de cette élection, les thèmes environne- constatation s’impose : au cours de cette période, les
mentaux sont revenus au premier plan en raison, Verts ont, en quelque sorte, perdu la main sur l’en-
notamment, d’une médiatisation considérable de la vironnement.
crise climatique. Clairement engagés à gauche, les Quasiment inaudibles dans la campagne électo-
Verts sont-ils devenus inaudibles en matière d’en- rale, ils sont aussi absents du Grenelle de l’envi-
vironnement ? ronnement, à l’exception de quelques personnalités
individuelles. On peut du reste se demander si
cette perte de crédibilité n’est pas antérieure à
La nouvelle donne environnementale la période électorale : l’orientation clairement « à
gauche » choisie par les Verts dans leurs straté-
Les années 2006 et 2007 ont été marquées par une gies d’alliance avec le PS a pu faire penser à des
mobilisation sans précédent en faveur de l’envi- électeurs de sensibilité écologiste faiblement
ronnement. C’est d’abord, à l’automne 2006, l’im- ancrés dans les valeurs de gauche que la défense
pact médiatique du film d’Al Gore « Une vérité qui de l’environnement était passée au second plan
dérange » consacré aux effets du réchauffement des préoccupations des Verts. L’entrée en force des
climatique. Puis la campagne présidentielle est environnementalistes dans le champ politique lors
marquée par les initiatives de militants de la cause de la campagne électorale témoigne du fait qu’une
environnementale qui, rassemblées au sein d’une place était à prendre. Plus précisément, comme
nouvelle coalition, « l’Alliance pour la Planète », lors de l’épisode de Génération Écologie dans les
lancent l’idée d’une négociation globale sur les années 1990, les promesses d’une écologie plus
enjeux environnementaux sous le nom de « Grenelle pragmatique, plus ouverte aux valeurs de l’en-
de l’environnement ». Le candidat Nicolas Sarkozy, treprise à travers le concept de « développement
percevant le bénéfice potentiel d’une ouverture durable », plus apte à réaliser ici et maintenant
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Le Dossier 93

des réformes significatives ont probablement séduit (pour près de 17 millions de suffrages exprimés).
une fraction des électeurs écologistes qui ont, de Ce résultat historique constitue aussi l’un des trois
ce fait, déserté le vote Vert. meilleurs scores en Europe. Le succès de l’alliance
repose sur plusieurs facteurs. L’élection européenne
est, par nature, une consultation qui favorise l’ex-
Europe Écologie : une stratégie pression de l’écologie politique : d’abord parce que
gagnante ? le mode de scrutin proportionnel (malgré la division
en huit circonscriptions) favorise un parti de taille
Marginalisés lors de la séquence d’élections de modeste, ensuite parce que le niveau européen est
2007, les Verts vont renouer avec le succès lors un cadre d’accueil logique pour les thèmes environ-
des élections européennes de 2009 au sein d’une nementaux : en France les directives européennes
nouvelle alliance, Europe Écologie. Le projet d’un contribuent pour beaucoup à la mise en place
rassemblement entre les écologistes affiliés aux d’une régulation dans le domaine de l’environne-
Verts et les environnementalistes qui s’étaient ment. L’analyse de l’électorat d’Europe Écologie
engagés dans le champ politique en 2007, naît à à partir des sondages disponibles montre que son
l’automne 2008 à l’initiative, notamment, de Daniel cœur de cible se situe parmi les « cadres et profes-
Cohn-Bendit. Dans un premier temps, la nouvelle sions intellectuelles » et les « professions intermé-
coalition ne constitue qu’une entente électorale diaires ». On constate aussi, comme on l’a souvent
aux structures très informelles. Il s’agit d’élaborer noté dans les analyses électorales, que le premier
un programme minimum et de sélectionner des critère qui distingue les votants écologistes est leur
candidats et des têtes de liste pour les élections niveau d’études particulièrement élevé.
européennes à venir. Le choix systématique de Les élections régionales de mars 2010 constituent
personnalités connues, souvent fort médiatiques le second test pour la nouvelle alliance écologiste.
et représentant des tendances assez diverses au Bien que moins élevé, 12,2 % dans l’ensemble de
sein de la galaxie écologiste (Daniel Cohn-Bendit, la France, le score des écologistes est à nouveau
José Bové, Michèle Rivasi, Yannick Jadot) permet convaincant. Localement les résultats sont même
d’accroître la couverture médiatique de la nouvelle impressionnants dans les trois zones de force de
alliance. Les résultats dépassent les prévisions l’écologie politique : 17,8 % en Rhône-Alpes,
les plus optimistes puisqu’en recueillant 16,3 % 16,6 % en Île-de-France et 15,6 % en Alsace. Sans
des suffrages exprimés, Europe Écologie surclasse doute les Verts et leurs alliés doivent-ils renoncer
le MODEM, et frôle le résultat du Parti socialiste à leur ambition de surclasser le PS et, par là, d’ob-
dont il n’est séparé que par environ 30 000 voix tenir une présidence de région, mais leur réussite
les met en position de force pour négocier avec leur
allié et des éléments de politique régionale et des
postes dans l’exécutif des régions. Avec les euro-
péennes de 2009 et les régionales de 2010, les Verts
Marginalisés lors de la séquence d’élections
et les environnementalistes ont donc fait la preuve
de 2007, les Verts vont renouer avec le succès
lors des élections européennes de 2009 au sein de la viabilité politique de leur alliance. Mais la
d’une nouvelle alliance, Europe Écologie. Le démonstration ne vaut, pour l’instant, que pour les
projet d’un rassemblement entre les écologistes types d’élections les plus favorables à l’expression
affiliés aux Verts et les environnementalistes de l’écologie politique. Or la troisième épreuve à
qui s’étaient engagés dans le champ politique venir, les élections présidentielle et législative de
en 2007, naît à l’automne 2008 à l’initiative, 2012, est d’une toute autre nature. Trois difficultés
notamment, de Daniel Cohn-Bendit. doivent en effet être surmontées par l’alliance écolo-
94 La situation politique du mouvement écologique aujourd’hui

Avec les européennes de 2009 et les régionales de cette entreprise. Une consultation des pièces
de 2010, les Verts et les environnementalistes disponibles, aujourd’hui, incite pourtant à prévoir
ont donc fait la preuve de la viabilité politique des difficultés dans le montage institutionnel, car
de leur alliance. Mais la démonstration ne vaut, le projet de statut du nouveau parti semble prévoir
pour l’instant, que pour les types d’élections une organisation terriblement complexe. Le second
les plus favorables à l’expression de l’écologie obstacle, celui du programme, n’est probable-
politique. Or la troisième épreuve à venir, les ment pas le plus difficile à surmonter, en tout cas
élections présidentielle et législative de 2012,
en ce qui concerne les enjeux environnementaux
est d’une toute autre nature. Trois difficultés
pour lesquels il règne un assez large consensus
doivent en effet être surmontées par l’alliance
écologiste : celle de l’organisation, celle du
au sein de l’alliance des écologistes. Il n’est pas
programme et celle de l’accord avec le PS. certain pourtant que, sur les enjeux sociaux, la
même unanimité puisse être prévue : les Verts sont,
depuis toujours, très radicaux dans ce domaine,
on a moins de certitudes en ce qui concerne les
attitudes des environnementalistes. Reste enfin la
giste : celle de l’organisation, celle du programme et dernière difficulté de taille, celle d’un accord élec-
celle de l’accord avec le PS. toral entre les écologistes et le PS. Comme dans le
Les succès de 2009 et 2010 ont été obtenus avec passé deux volets devront être discutés, celui de
une organisation partisane très informelle : la coali- l’accord électoral et celui du programme commun.
tion entre des individus ou des groupes associa- Cette fois les difficultés sont bien réelles. Trouver
tifs (les environnementalistes) et un parti, celui un nombre satisfaisant de circonscriptions théo-
des Verts, dont le fonctionnement pratique pose riquement gagnables où un candidat écologiste
problème depuis longtemps. Pour gérer la nouvelle représentera à lui seul l’alliance rose-verte, ne sera
séquence électorale, une organisation partisane pas chose facile. Quant au programme, on peut s’at-
unitaire est à l’évidence indispensable. Les Verts tendre à ce que les écologistes se souviennent de la
et leurs alliés se sont attelés à la tâche : les statuts mauvaise affaire qu’ils avaient faite en 1997, et, par
et les fondements idéologiques d’un nouveau parti conséquent, qu’ils fixent la barre assez haut dans
sont aujourd’hui en discussion dans un processus le domaine de l’environnement. Les autoroutes, les
qui doit normalement aboutir à un accord à la mi- aéroports, le réseau ferroviaire, et surtout l’avenir
novembre. À l’heure où s’écrivent ces lignes, il de l’énergie nucléaire donneront lieu, sans aucun
est trop tôt pour parier sur les chances de succès doute, à des négociations délicates.

LA REVUE SOCIALISTE N° 40 - 4E TRIMESTRE 2010


Polémique
Antoine Prost
est historien de l’éducation

Quelles écoles pour demain ?

A cette question fondamentale et


redoutable, on ne peut apporter
d’éléments de réponse sans commencer par
sociation conclus entre l’État et des établissements
privés d’enseignement peuvent s’analyser comme
une concession de service public. On peut d’ailleurs
un diagnostic. Or, les évolutions actuelles déplorer au passage que le cahier des charges n’ait
menacent l’école dans sa fonction même. pas été clairement défini.
Elles l’atteignent en son cœur. Concédé ou géré directement, un service public se
définit par trois caractères :
- l’égalité : il est également accessible à tous,
L’école niée dans son principe quels que soient les lieux et les particularités
des personnes. Les entreprises privées dites de
Un service public service ne servent que leurs clients ;
- la continuité : il ne s’interrompt pas ;
On partira de quelques évidences, décisives bien - sa qualité, son efficacité, son adaptation aux
que banales. L’école est d’abord un service public. besoins des usagers et aux évolutions techniques
C’est vrai y compris de l’enseignement privé, car le ou autres sont garantis par l’État ou les collecti-
service public se définit par sa fonction, et non par vités publiques. Dans un service privé, ils sont
son mode de gestion. Beaucoup de services publics, supposés assurés par la concurrence sur un
la distribution de l’eau, les transports scolaires, les marché.
pompes funèbres, sont « concédés » à des exploi- Ces deux caractères s’estompent aujourd’hui.
tants privés qui doivent respecter un cahier des Comme service public de proximité, l’école dépend
charges. La loi Debré de 1959 et les contrats d’as- de son environnement, et ce d’autant plus que les
98 Quelles écoles pour demain ?

L’assouplissement de la carte scolaire


a évidemment accru la hiérarchisation sociale Une institution
des établissements, ce qui joue sur la qualité
de l’enseignement. Même s’il ne faut jamais Mais l’école n’est pas seulement un service public.
sous-estimer le rôle des acteurs, qui entraîne Elle est d’abord une institution. Les services sont
des exceptions parfois spectaculaires, mis à la disposition des clients qui le souhaitent.
les établissements des quartiers défavorisés Nul n’est tenu de mettre des lettres à La Poste ou
connaissent des difficultés de fonctionnement
de prendre le train. L’instruction, elle, est obli-
beaucoup plus graves que ceux
gatoire jusqu’à 16 ans, ce qui, dans la pratique,
des quartiers favorisés.
signifie que l’école est obligatoire. Au point que,
depuis un décret du 19 février 2004, les parents
d’élèves de moins de 16 ans peuvent être assez
lourdement punis en cas d’absentéisme confirmé
élèves sont moins capables de se déplacer de façon de leurs enfants. La société a rendu l’école obliga-
autonome. L’aggravation de la ségrégation urbaine toire, parce que sa survie en dépend. Elle institue
entraîne donc une hiérarchisation sociale accrue la société, elle fait que les divers membres de cette
des écoles, des collèges et à un moindre degré des société puissent se parler et se comprendre, que
lycées. Avant l’assouplissement de la carte scolaire, les aïeux aient quelque chose en commun avec les
ce phénomène expliquait 80 % des différenciations enfants, les citadins avec les ruraux, les riches avec
scolaires, et les dérogations seulement 20 %. L’as- les pauvres, les indigènes avec les étrangers. Elle
souplissement de la carte scolaire a évidemment fonde le socle commun et le lien social. C’est l’une
accru la hiérarchisation sociale des établisse- des fabriques de la société. C’est pourquoi elle est
ments, ce qui joue sur la qualité de l’enseignement. obligatoire.
Même s’il ne faut jamais sous-estimer le rôle des En tant qu’institution, l’école doit donc produire
acteurs, qui entraîne des exceptions parfois spec- des « utilités collectives ». Celles-ci peuvent être
taculaires, les établissements des quartiers défavo- de nature très différente : le patriotisme républi-
risés connaissent des difficultés de fonctionnement cain sous Jules Ferry par exemple, la réduction
beaucoup plus graves que ceux des quartiers des inégalités sociales (démocratisation) dans les
favorisés. L’État ne réussit plus à garantir partout années 1960-1970, le développement du sens
la même qualité d’enseignement. L’égalité devant
l’offre d’enseignement n’est plus assurée. En tant
que service, l’école doit répondre aux attentes des
usagers qui en attendent des bénéfices individuels.
Ceux-ci sont de plusieurs natures : être cultivé, être En tant qu’institution, l’école doit donc
« bien dans sa peau », etc. La crise économique et produire des « utilités collectives ». Celles-
ci peuvent être de nature très différente : le
l’emprise du diplôme1 ont beaucoup majoré l’im-
patriotisme républicain sous Jules Ferry par
portance des bénéfices d’ordre socio-économique :
exemple, la réduction des inégalités sociales
obtenir un bon diplôme, pour avoir un bon emploi, (démocratisation) dans les années 1960-
de bons salaires et une belle carrière. Les ensei- 1970, le développement du sens civique, de
gnants ont légitimé et renforcé l’attente de ce béné- la tolérance, de l’esprit démocratique. Mais
fice individuel en le présentant aux élèves comme depuis deux générations, une utilité collective
la principale raison de travailler. L’école prend nouvelle est apparue : favoriser la croissance
donc comme objectif premier ces bénéfices indivi- économique en augmentant le niveau de
duels d’ordre socio-économique. qualification de la main-d’œuvre.
LA REVUE SOCIALISTE N° 40 - 4E TRIMESTRE 2010
Polémique 99

civique, de la tolérance, de l’esprit démocratique. Le système français d’enseignement se


Mais depuis deux générations, une utilité collec- caractérisait déjà depuis longtemps par une
tive nouvelle est apparue, qui a pris de plus en importance excessive de l’évaluation et de la
plus d’importance : favoriser la croissance écono- note. Nous sommes le seul pays au monde à
mique en augmentant le niveau de qualification de noter sur 20, et la tentative d’Edgar Faure
la main-d’œuvre (de la généralisation du premier pour introduire en 1969 la notation de A à E,
cycle, voulue par De Gaulle, aux 80 %), et plus comme dans beaucoup de pays étrangers, n’a
guère duré qu’un printemps. Et les classements
récemment (Lisbonne), faciliter sa mobilité, favo-
nous fascinent toujours, au point
riser l’innovation scientifique et technologique et la
que les élèves les reconstituent quand les
formation tout au long de la vie dans une société professeurs ne les donnent pas.
de la connaissance. Les utilités collectives de type
économique et technologique sont non seulement
compatibles avec les utilités individuelles socio-
économiques : elles les renforcent. Du coup, les
utilités collectives civiques, politiques et cultu- Cette tradition a été renforcée par un phénomène
relles voient leur importance se réduire, même si, nouveau, apparu depuis une génération : la montée
devant les violences récurrentes, des voix s’élèvent des évaluations externes.2 Dans un univers en voie
pour rappeler cette mission fondamentale parce que de mondialisation, les différents systèmes éduca-
fondatrice. Elles pèsent bien peu devant les logiques tifs sont comparés les uns aux autres par l’intermé-
socio-économiques, individuelles et collectives. diaire d’enquêtes sophistiquées, qui produisent des
L’école ne fabrique plus la société : elle fabrique un évaluations chiffrées et des classements (PISA). Ils
système socio-économique. On assiste ainsi à une ne sont l’œuvre d’aucune autorité politique (l’Union
double dégradation, un double appauvrissement : européenne par exemple) et l’on ne peut en rendre
- individuel : d’une formation qui se réduit aux responsable quelque pouvoir occulte. Mais ces
bénéfices socio-économiques ; classements, même contestables, (celui de Shan-
- collectif : de l’école comme institution qui ghaï pour les universités par exemple) constituent
fabrique la société. des faits et produisent des résultats par la pression
qu’ils exercent sur tous les systèmes éducatifs, dont
L’école submergée par l’évaluation le nôtre. Ils conduisent l’administration à multiplier
des évaluations externes standardisées du type
Cette évolution conduit à focaliser l’attention sur CE2/6e, imposées uniformément à toutes les classes,
les résultats de l’enseignement : les notes et les dans l’intention officielle de fournir aux enseignants
diplômes. Le système français d’enseignement se des éléments de comparaison, de leur permettre de
caractérisait déjà depuis longtemps par une impor- se situer, ce qui aboutit à leur demander de se juger
tance excessive de l’évaluation et de la note. Nous eux-mêmes, en attendant, craignent-ils, que d’autres
sommes le seul pays au monde à noter sur 20, et ne les jugent un jour. Ces pratiques d’évaluation se
la tentative d’Edgar Faure pour introduire en 1969 traduisent par une importance croissante accordée
la notation de A à E, comme dans beaucoup de aux notes et aux classements. Les élèves travaillent
pays étrangers, n’a guère duré qu’un printemps. pour la note ; les parents surveillent leurs notes et
Nous croyons à la signification des demi-points s’inquiètent de leur place : les professeurs s’inquiè-
quoi que montre la docimologie. Et les classements tent des scores aux évaluations. Or cette obsession
nous fascinent toujours, au point que les élèves les est destructrice :
reconstituent quand les professeurs ne les donnent - l’évaluation porte sur ce qui est évaluable, et le
pas. plus important pour la collectivité et pour les indi-
100 Quelles écoles pour demain ?

vidus est justement le plus difficile à évaluer : la Le primat de la note et du résultat est
réflexion, la compréhension, la culture. On tend incompatible avec un véritable enseignement.
vers les QCM, au détriment des appréciations Par définition, par construction, les élèves qui
portées sur un texte écrit par les élèves, plus long arrivent ne savent pas ce que l’école doit leur
à corriger, plus contestable dans son appréciation. apprendre. Donner un devoir aux élèves, c’est
Il est bien plus facile de savoir si un élève connaît toujours leur demander de faire quelque chose
la date d’un événement que son sens. Le primat qu’ils ne savent pas encore faire pour qu’ils
apprennent à le faire. Il est donc normal qu’ils
de la note et du classement détourne l’attention
commencent par faire de mauvais devoirs. C’est
des fonctions humanistes, culturelles et civiques ;
cela, le travail de l’élève. Or le travail de l’élève
- la logique des notes et des classements est celle est le grand absent du système scolaire tel qu’il
d’une recherche de la distinction qui produit des est organisé. On n’en tient pas compte.
ravages dans la population scolaire, au point de
disqualifier la réussite même : les bons élèves
deviennent des « bouffons ». Non seulement elle
décourage et démotive ceux qui échouent : elle
les rend enragés parce qu’elle les nie dans leur pier les exercices une fois qu’on avait appris à les
personne même. réussir. C’est cela, le travail de l’élève. Or le travail
Mais il y a beaucoup plus grave : la marée évalua- de l’élève est le grand absent du système scolaire
trice ruine l’enseignement même. tel qu’il est organisé. On n’en tient pas compte :
- on n’en tient pas compte dans l’appréciation des
professeurs, qui sont jugés sur leurs cours. L’ins-
Réorganiser l’école autour du travail pecteur ne regarde pas si le professeur corrige
des élèves des copies, et s’il les corrige bien, s’il donne de
bons exercices, correctement gradués, pertinents,
Pourquoi l’évaluation peut détruire assez nombreux pour faire progresser les élèves,
l’enseignement assez diversifiés dans leur contenu et dans leur
forme pour ne pas les lasser. La note pédagogique
Le primat de la note et du résultat est incompatible devrait pour moitié porter sur le travail donné aux
avec un véritable enseignement. Par définition, élèves. Ce qui impose une réforme de l’inspec-
par construction, les élèves qui arrivent ne savent tion, qui ne saurait se réduire à une heure passée
pas ce que l’école doit leur apprendre. Donner un dans la classe. Il faudrait passer au moins une
devoir aux élèves, c’est toujours leur demander de demi-journée avec un professeur, et voir avec
faire quelque chose qu’ils ne savent pas encore lui comment il fait travailler les élèves. C’est la
faire pour qu’ils apprennent à le faire. Il est donc seule façon de manifester symboliquement que
normal qu’ils commencent par faire de mauvais cet aspect du métier est fondamental ;
devoirs. L’erreur, la faute, la malfaçon sont consubs- - les élèves sont notés sur tous leurs travaux. On
tantielles à l’apprentissage. Elle en fait partie enregistre certes leurs progrès dans les livrets
inhérente. Certes elle doit disparaître, mais il faut scolaires. Mais les élèves qui ne réussissent pas
l’accepter comme à la fois normale et provisoire. Si et qui pourtant travaillent ont le sentiment d’une
l’on veut que l’élève puisse bien faire, il faut qu’il grande injustice. Il faudrait :
puisse commencer par mal faire, sans être stigma- 1/ Donner des exercices dont il serait clairement
tisé et rejeté dans les ténèbres extérieures. C’est annoncé qu’ils ne seraient pas notés, pour ne
pourquoi, dans les écoles primaires, il y avait des pas pénaliser les moyennes dans les premières
cahiers brouillons, et un cahier propre pour reco- phases d’un apprentissage.
LA REVUE SOCIALISTE N° 40 - 4E TRIMESTRE 2010
Polémique 101

2/ Donner aux élèves des notes de travail, qui notes, les relire, les assimiler. On n’apprend pas à
entreraient dans le calcul de la moyenne, ce qui penser par mimétisme en écoutant un professeur
permettrait à la fois de sanctionner les élèves qui pense : il faut essayer de penser soi-même.
qui ne font pas le travail demandé, et de recon- Faire classe, c’est tout autre chose que faire cours.
naître positivement la bonne volonté d’élèves Un discours sur l’apprentissage de la lecture serait
qui travaillent sans réussir aussi bien qu’il le absurde : les élèves seraient bien avancés après
faudrait. Du point de vue moral, il est scanda- avoir entendu expliquer qu’il faut mettre en corres-
leux de ne pas faire de différence entre un élève pondance des graphèmes et des phonèmes. Il faut
qui échoue bien qu’il ait travaillé, et un élève qui ouvrir un livre et lire, et un livre gradué, progressif,
échoue parce qu’il n’a pas travaillé. qui commence par le plus facile, le plus évident. Si
vous voulez que des étudiants en sociologie ou en
Faire classe plutôt que faire cours histoire sociale apprennent à interpréter correcte-
ment les tableaux de chiffres, il faut leur apprendre
La fixation sur les notes n’est pas seulement le à les mettre en graphiques, ce qui, au passage,
résultat de pressions extérieures. Elle est profon- rend très critique sur les graphiques publiés dans
dément intériorisée. Elle répond en effet à une la presse. Et il faut commencer par des tableaux
conception du métier très généralement admise : simples, qui posent des problèmes simples, comme
enseigner, c’est faire cours, c’est transmettre des de représenter des intervalles de temps inégaux
connaissances. C’est ce qui valorise le professeur par des distances proportionnelles, etc. À la fin
comme tel : il est celui qui sait, et qui dispense le de l’année, à raison de deux heures par semaine,
savoir. Cette conception est gravement insuffisante, vous pouvez leur demander de commenter l’ori-
parce que les connaissances n’ont pas de sens par gine sociale des fils en fonction de celle des pères :
elles-mêmes. Savoir que Marignan s’est passé en ils ne sont plus surpris que 95 % des agriculteurs
1515 est ne rien savoir, si l’on n’est pas capable soient fils d’agriculteurs, alors que 10 % seulement
d’intégrer cette bataille dans un discours sur la des agriculteurs ont un fils agriculteur… La classe,
Renaissance, l’ouverture de la France à l’Italie, c’est l’intégration de la parole du maître qui sait et
etc. Quand on dit qu’on transmet un savoir, on dit du travail de l’élève qui veut savoir. Or le primat
beaucoup plus qu’un simple savoir. Des professeurs donné au cours, outre qu’il est à l’origine d’absur-
de philosophie ont écrit un jour dans Le Monde un dités monumentales entraîne la dissociation du
bel article dans lequel, partant en guerre contre les cours et des exercices.
IUFM, inutiles pour enseigner leur discipline, ils
ont écrit : « Les autres professeurs transmettent des
connaissances ; nous, nous apprenons à penser ».
Les autres professeurs n’ont pas apprécié. Mais à
Faire classe, c’est tout autre chose que faire
force de répéter qu’ils transmettaient des savoirs,
cours. Un discours sur l’apprentissage de la
ils avaient eux-mêmes déprécié, dévalorisé leur
lecture serait absurde : les élèves seraient bien
métier : ce qu’ils enseignent est bien davantage avancés après avoir entendu expliquer qu’il
que des connaissances. Le problème est que cette faut mettre en correspondance des graphèmes
importance donnée au cours, à la transmission des et des phonèmes. La classe, c’est l’intégration
savoirs, conduit à dissocier le moment du cours et de la parole du maître qui sait et du travail de
celui de l’exercice, indispensable pour assimiler l’élève qui veut savoir. Or le primat donné au
le cours et lui faire porter ses fruits. Les appren- cours, outre qu’il est à l’origine d’absurdités
tissages les plus importants ne se font pas en se monumentales entraîne la dissociation
contentant d’écouter des cours : il faut prendre des du cours et des exercices.
102 Quelles écoles pour demain ?

Cette dissociation me paraît gravissime. Elle L’apprentissage des langages n’est pas un
explique, me semble-t-il, les faibles résultats formalisme qui tourne à vide. Pour apprendre
des dispositifs de soutien scolaire. Je passe sur à s’exprimer, il faut avoir quelque chose à dire :
le dispositif actuel de deux heures de soutien toutes les disciplines, notamment l’histoire et
dans le primaire, qui associe une bonne idée : la géographie, mais aussi les sciences, peuvent
un soutien assuré par le maître lui-même, et une nourrir l’apprentissage de la langue.
très mauvaise : l’obligation d’organiser un soutien De même, la mise en forme mathématique
prend sens quand elle vient clarifier une
en maternelle, ou en CP de dire après huit jours
relation observée en science.
ceux qui n’apprendront pas à lire. Les dispositifs
d’études, de cours parallèles, etc.… qui ont mobi-
lisé de nombreux bénévoles n’ont guère amélioré
les résultats scolaires. Si l’on veut lutter vraiment
contre l’échec scolaire, il faut aller à contre-courant codes, ses usages. Les apprentissages des élèves en
des idées reçues et des fausses évidences. Réor- sont inutilement compliqués à ce stade de la scola-
ganiser tout notre enseignement à partir de ces rité. En second lieu, l’apprentissage des langages
principes est impossible : il faut commencer par un n’est pas un formalisme qui tourne à vide. Pour
segment du système et celui qui semble s’imposer, apprendre à s’exprimer, il faut avoir quelque chose
est le maillon le plus faible : celui du collège, et en à dire : toutes les disciplines, notamment l’histoire
son sein des deux premières années. et la géographie, mais aussi les sciences, peuvent
nourrir l’apprentissage de la langue. De même, la
Une proposition pour les 6e - 5e mise en forme mathématique prend sens quand elle
vient clarifier une relation observée en science. On
C’est au collège que se joue le socle commun : tous peut jouer avec les nombres, mais on joue mieux
les élèves doivent en sortir avec au moins le bagage quand on comprend qu’ils permettent d’expliquer
minimum. Et nous savons que ce n’est pas gagné l’univers ;
d’avance. La raison fondamentale en est d’ordre 2/ par le refus de dissocier le cours et l’exercice.
pédagogique : à ce niveau, trop souvent les ensei- Tous les exercices seraient faits en classe avec le
gnants font cours, comme ils l’ont vu faire, ils ne professeur. Les professeurs pourraient ne pas donner
font plus classe. Pour que les élèves apprennent à tous les élèves les mêmes exercices, pour tenir
vraiment, il faut enseigner autrement. Je propose compte de leurs niveaux différents. Ils les diver-
donc d’expérimenter en 6e - 5e une formule qui se sifieraient, ils devraient toujours les commenter et
caractériserait : les annoter, mais ils ne les noteraient qu’en fin de
1/ par un nombre réduit de professeurs, nécessai- séquence, après tous les exercices d’apprentissage
rement polyvalents. L’argument en faveur de cette nécessaires. Il faut évaluer, mais l’évaluation ne
mesure n’est pas seulement de réduire le choc doit être qu’un moment ultime ;
provoqué sur les élèves par le passage d’un seul 3/ par la souplesse des horaires. L’heure de cours
maître à huit ou neuf. Il est d’abord d’améliorer la est un carcan. Il faut pouvoir organiser le travail
cohérence de l’enseignement. Les différentes disci- des élèves sur des plages horaires plus longues, de
plines utilisent des termes différents pour dési- deux heures, parfois de trois. Cette formule vise en
gner des choses identiques, ce qui est absurde : le fait à transformer la classe en une sorte d’atelier. Il
génitif, la forme possessive, le complément de nom, faut l’expérimenter, pour la mettre au point et en
le complément de détermination, c’est la même évaluer le coût, comme les conséquences. Cette
chose. Pourquoi compliquer ? On pourrait multiplier expérimentation suppose deux conditions :
les exemples : chaque discipline a son langage, ses - il faut qu’elle soit faite aussi dans les établisse-
LA REVUE SOCIALISTE N° 40 - 4E TRIMESTRE 2010
Polémique 103

ments les plus prestigieux (Henri IV, Montaigne, loin les éléments de formation les plus appréciés
etc.), parce qu’en France, l’innovation descend des stagiaires des IUFM, qui avaient développé une
du haut vers le bas et du centre vers la périphérie ingénierie du stage efficace, avec une préparation,
du système scolaire. C’est ce qu’avaient fait les un suivi et une exploitation du stage. Or l’organi-
promoteurs des classes nouvelles en 1945 : ils sation des stages suppose une collaboration active
en avaient créé dans les grands lycées de centre- de l’administration scolaire. Elle doit ensuite s’ap-
ville. Une innovation refusée par la pointe de la puyer sur des formateurs crédibles. Ce qu’ils disent
pyramide sera nécessairement marginalisée. Or n’a aucun poids si leurs stagiaires pensent qu’ils
c’est très difficile, car du fait de la sélection de seraient incapables de tenir leur classe. Pour que
leurs élèves, les professeurs de ces classes sont leur parole soit lestée et authentifiée en quelque
ceux qui éprouvent le moins l’intérêt d’enseigner sorte par une expérience de classe relativement
autrement ; récente, il faut donc leur imposer de revenir pério-
- il faut aider les professeurs de ces classes expéri- diquement dans les établissements à temps plein,
mentales à organiser leur réflexion collective. un trimestre tous les trois ans par exemple. C’est la
seule façon d’en finir avec le stéréotype des pédago-
Deux mesures évidentes gues coupés des réalités, et de l’adage selon lequel
on fait de la pédagogie quand on ne sait pas ensei-
Organiser l’école autour du travail des élèves gner.
suppose aussi deux mesures que je ne détaillerai
pas, tant elles sont évidentes. La première est de
revoir les rythmes scolaires. Il est inutile de s’at- Une autre gouvernance
tarder sur la sottise de la semaine de 4 jours. On
pouvait libérer le samedi matin en le remplaçant Rien pourtant ne se passera dans l’Éducation natio-
par le mercredi, ou en élargissant l’année scolaire, nale si elle continue à être gouvernée comme elle
comme cela se pratiquait à Lyon et ailleurs. On l’a l’est. La succession des ministres, leur façon de
imposée alors que les rapports du ministère lui- gouverner, ressentie comme méprisante et indiffé-
même concluaient que c’était la pire de solutions. rente aux réalités, leur dédain des expertises, leur
Le rapport de la Cour des comptes le rappelle : nous condamnation de la recherche en éducation, et
avons 144 jours de classe, contre 190 en Grande- même de ce que leurs propres services pourraient
Bretagne, 210 en Italie et au Danemark.3 L’Aca- leur apprendre, au point que la revue statistique
démie de médecine estime qu’il faudrait « une
année scolaire de 180 à 200 jours, 4 à 6 heures
de travail par jour selon l’âge des élèves, 4 jours
et demi à 5 jours de classe par semaine en fonc-
Rien pourtant ne se passera dans l’Éducation
tion des saisons ou des conditions locales ».4 Je
nationale si elle continue à être gouvernée
propose tout simplement la semaine de 5 jours avec
comme elle l’est. La succession des ministres,
5 heures par jour.
leur façon de gouverner, ressentie comme
La seconde est de reconstruire la formation des méprisante et indifférente aux réalités, leur
maîtres. On peut la laisser dans les universités : dédain des expertises, leur condamnation
celles-ci ont beaucoup professionnalisé leurs ensei- de la recherche en éducation, et même de ce
gnements et elles sont beaucoup plus raisonnables que leurs propres services pourraient leur
que le ministère sur ce sujet. La reconstruction apprendre, au point que la revue statistique du
doit, à mon avis, remplir deux conditions. Elle doit ministère ne paraît plus depuis deux ans, tout
d’abord s’organiser autour des stages. C’étaient de ceci crée un contexte très défavorable.
104 Quelles écoles pour demain ?

du ministère ne paraît plus depuis deux ans,5 tout est de leur donner le temps de mener une politique
ceci crée un contexte très défavorable. L’Éducation cohérente, et de voir les effets, bons ou mauvais,
nationale mérite mieux, et ce n’est pas avec cette de leurs décisions, de les rendre un peu plus indé-
administration qu’elle avancera. Mais comme nul pendants du ministre. Il faut qu’un recteur puisse
n’a la maîtrise des nominations politiques, il faut dire au ministre que la décision qu’il prend est le
penser à s’organiser pour en réduire les nuisances contraire de celle que son prédécesseur avait pris
toujours possibles. Je proposerai trois réformes deux ans plus tôt, sans courir le risque d’apprendre
administratives. le mercredi suivant qu’il est remplacé.
La première est de casser la DGESCO (Direction La troisième réforme consisterait à remplacer les
générale des enseignements scolaires). C’est, et ce IA par des IB, les inspecteurs d’Académie par
ne peut être qu’un monstre bureaucratique étant des inspecteurs de bassin de formation. C’est-à-
donné l’énormité de ce qu’il doit administrer. Il faut dire à adapter l’échelon territorial de gestion à la
rétablir les trois directions de degré : écoles, collèges, réalité des territoires. Le cadre départemental est
lycées. Je ne vois pas d’autre façon de rapprocher totalement arbitraire : entre les 2,5 millions d’habi-
le ministère des terrains. Depuis la création de la tants du Nord et la Lozère qui en compte moins de
DGESCO en 1998, les mouvements de personnels 75 000, il n’y a pas de commune mesure. L’adminis-
ont été tels qu’il n’y a plus personne, dans l’État- tration s’adapte en donnant des adjoints aux IA des
major de la rue de Grenelle, qui sache ce qu’est gros départements. L’idée, proposée en 1998 par
concrètement une classe de CP. Tous les fonction- le rapport de Claude Pair,6 consiste à définir des
naires qui venaient du premier degré : anciens IEN circonscriptions plus restreintes, deux ou trois dans
(Inspecteurs de l’Éducation nationale) ou directeurs un département moyen, davantage dans les très
d’écoles normales ont disparu, remplacés par des gros départements, et à nommer un inspecteur de
administrateurs civils qui savent certes administrer, rang égal aux actuels IA pour administrer de façon
mais qui administrent l’école comme ils administre- cohérente tous les établissements de cette circons-
raient les halles ou les prisons. cription. L’un des inspecteurs de bassin, le doyen,
La seconde est de faire des rectorats des établisse- prendrait en charge les relations avec le départe-
ments publics, dotés d’un conseil d’administration. ment, mais le département comme échelon admi-
Cette réforme poursuit un objectif démocratique tout nistratif de l’Éducation nationale disparaîtrait.
d’abord. Le plus petit collège soumet son budget à L’intérêt de cette réforme est double. Il s’agit d’une
l’approbation et au contrôle d’un conseil d’adminis- part d’aller au bout de la logique de réorganisation
tration. Les rectorats gèrent des budgets énormes, du système éducatif sur la base des territoires.
qui se chiffrent en milliards d’euros, parfois plus D’éviter les incohérences qui résultent d’une
de quatre milliards, sans qu’aucun conseil n’ait gestion rectorale des lycées, alors que les collèges
à donner le moindre avis. Ce serait assez simple et les écoles relèvent de l’IA. Mais il s’agit d’autre
d’imaginer un conseil d’administration, avec le part de rapprocher l’administration des terrains,
président de la région, des conseillers généraux, pour permettre un meilleur dialogue. Adminis-
des maires de grandes villes, des représentants du trer, ce n’est pas seulement gérer des moyens,
conseil économique, environnemental et social, c’est animer une équipe, ce qui suppose une taille
de la région, des universités, des parents et des raisonnable. Si l’on veut notamment coordonner
personnels. Le corollaire de cette réforme serait de les recrutements des lycées et des collèges dans
donner aux recteurs un mandat clair dans la durée, un but de mixité sociale, c’est à ce niveau que l’on
comme c’est le cas pour les présidents d’univer- peut agir en dialogue avec les chefs d’établisse-
sités ou les directeurs des chaînes de télévision, ments. Cela serait sans doute plus efficace que la
cinq ans par exemple. L’intérêt de cette réforme simple imposition d’une carte scolaire. On ne doit
LA REVUE SOCIALISTE N° 40 - 4E TRIMESTRE 2010
Polémique 105

Jamais, depuis qu’on en connaît l’histoire, seraient utiles. Je me suis limité au travail des élèves
le corps enseignant dans son ensemble et à la gouvernance du système parce qu’elles me
n’a été aussi éprouvé : il est passé de la paraissent aujourd’hui les plus importantes. Mais
colère au désespoir, puis à l’indifférence, au je voudrais terminer par une mise en garde. Jamais,
désengagement. Trop de réformes inutiles depuis qu’on en connaît l’histoire, le corps ensei-
ou stupides l’ont bousculé, trop de mesures gnant dans son ensemble n’a été aussi éprouvé : il
d’économie, trop de consignes inhabituelles, est passé de la colère au désespoir, puis à l’indiffé-
trop de mépris enfin.
rence, au désengagement. Trop de réformes inutiles
ou stupides l’ont bousculé, trop de mesures d’éco-
nomie, trop de consignes inhabituelles, trop de
mépris enfin, que ne dissipent pas des propos déma-
jamais oublier que dans l’Éducation nationale, et gogiques dont ils voient bien le caractère convenu
sans doute ailleurs, une politique suivie menée et l’absence de sincérité. Ils ont le sentiment d’être
avec cohérence par une administration qui sait où des pions. Le mal-être s’est aggravé depuis douze
elle veut aller est plus efficace que les décrets et ans dans des proportions spectaculaires. On ne
circulaires : les petites classes des lycées ont été peut espérer rien faire tant qu’un souffle nouveau
supprimées en vain à trois reprises par décret ou ne passe pas. On demande un ministre qui sache
arrêté. Elles ont disparu sans remous quand l’admi- parler aux enseignants, sans démagogie, sans
nistration a décidé de ne pas donner de nouvelles flatterie, sans mensonges, et qui leur explique la
classes de baccalauréat ou de CPGE à des lycées nécessité de changements difficiles. Un Jean Zay
qui les conservaient… ou un Alain Savary. C’est peut-être plus important
On pourrait poursuivre. Beaucoup d’autres mesures encore que de faire des réformes.

1. François Dubet, Marie Duru-Bellat, Antoine Vérétout, Les sociétés et leurs écoles, Emprise du diplôme et cohésion
sociale, Le Seuil, Paris, 2010.
2. Jean-Claude Émin et Jean-Luc Villeneuve (dir.), Évaluer l’évaluation, actes du colloque organisé par l’IREA, Paris,
2009.
3. Cour des comptes, L’Éducation nationale face à l’objectif de la réussite de tous les élèves, rapport public thématique,
Paris, La Documentation française, mai 2010, p. 106.
4. Avis de janvier 2010, cité par la Cour des Comptes, loc. cit.
5. Éducation & formations, n°78, novembre 2008.
6. Claude Pair, Jean-Marc Gebbler, Paul Ricaud-Dussarget, Catherine Moisan, Jacky Simon, Rénovation du service public
de l’éducation nationale : responsabilité et démocratie, février 1998.
Grand texte
Gro Harlem Brundtland
a été ministre norvégienne de l’Environnement
et présidente de la Commission mondiale sur l’environnement et le développement,
dont le rapport intitulé Notre avenir à tous a été soumis
à l’Assemblée des Nations-unies en 1986.

Gro Harlem Brundtland,


Notre avenir à tous,
1987

L a conférence de Cancun a finalement


débouché sur un accord détaillant
les mécanismes prévus pour lutter contre
option rationnelle. » Mais la définition qui sert de
référence est proposée en 1986 dans le rapport de
la Commission mondiale sur l’environnement et le
le changement climatique et un instrument développement des Nations Unies, plus connue sous
– un Fond vert – pour soutenir les pays en l’expression de « rapport Brundtland ».
développement. Après l’échec de Copen- Son adoption arrive au terme d’un processus de
hague, ce résultat semble presqu’inespéré. nombreuses années qui a vu se développer la problé-
Plus que jamais, le développement durable matique écologique. Il est au cœur d’un nouveau
qui « répond aux besoins des générations du projet de société qui se propose de mettre un terme
présent sans compromettre la capacité des aux excès et aux troubles créés par un mode de
générations futures à répondre aux leurs » est développement dont les limites ont été fortement
au cœur d’une âpre lutte politique et apparaît dénoncées dès la fin des années 1960. Le club de
d’une brûlante actualité. Rome à partir de 1968 interroge la notion de crois-
sance et en 1972 publie son fameux rapport Halte
Le terme de développement durable – ou plutôt à la croissance. La même année, à Stockholm, se
de sustainable development – apparaît pour la tient ce qu’on a rétrospectivement appelé le premier
première fois en 1980 dans un rapport publié par Sommet de la terre où la notion d’éco-développe-
l’Union internationale pour la conservation de ment est introduite. Sur le plan des idées, l’ouvrage
la nature et intitulé La stratégie mondiale pour de Hans Jonas, paru en 1979, Le principe respon-
la conservation : « le but est un développement sabilité, influence aussi profondément les débats et
durable. À ce jour, cette notion paraît utopique, les consciences.
et pourtant elle est réalisable… C’est notre seule Les premiers effets en termes de pollution de l’in-
110 Gro Harlem Brundtland, Notre avenir à tous, 1987

dustrialisation apparaissent au cours de cette Les objectifs du développement économique


même décennie et dix ans plus tard, la déforesta- et social sont définis en fonction de la durée,
tion ou encore le « trou » dans la couche d’ozone et ce dans tous les pays – développés ou en
font naître de nouvelles inquiétudes. La menace développement, à économie de marché ou
qui pèse sur la biodiversité et le réchauffement à économie planifiée. Les interprétations
climatique prennent ensuite le relais. À la même pourront varier d’un pays à l’autre, mais elles
époque, on prend conscience que les politiques devront comporter certains éléments communs
et s’accorder sur la notion fondamentale
économiques menées au cours de la seconde moitié
de développement durable et sur un cadre
du XXe siècle n’ont pas ou peu amélioré la situation
stratégique permettant d’y parvenir.
des plus démunis. La question de la croissance et
du développement se trouve donc posée. La notion
de développement durable semble ainsi condenser
l’ensemble des problèmes à traiter et des défis à
relever dans la mesure où il articule préservation dans tous les pays – développés ou en développe-
de l’environnement et droit des populations à ment, à économie de marché ou à économie plani-
vivre décemment. Le Sommet de la Terre de Rio de fiée. Les interprétations pourront varier d’un pays
Janeiro en 1992 popularise encore le concept. Dans à l’autre, mais elles devront comporter certains
un numéro consacré à la social-écologie, il nous a éléments communs et s’accorder sur la notion
paru judicieux de consacrer cette rubrique « Grand fondamentale de développement durable et sur un
texte » à cette notion clé, devenue « à la mode » cadre stratégique permettant d’y parvenir.
et dont on oublie aujourd’hui souvent la genèse et Le développement implique une transformation
ignore la portée. progressive de l’économie et de la société. Cette
transformation, au sens le plus concret du terme,
Cécile Beaujouan, peut, théoriquement, intervenir même dans un
rédactrice en chef de La Revue socialiste cadre sociopolitique rigide. Cela dit, il ne peut être
assuré si on ne tient pas compte, dans les politi-
ques de développement, de considérations telles
Le texte que l’accès aux ressources ou la distribution des
coûts et avantages. Même au sens le plus étroit du
Le développement durable est un développement terme, le développement durable présuppose un
qui répond aux besoins du présent sans compro- souci d’équité sociale entre les générations, souci
mettre la capacité des générations futures de qui doit s’étendre, en toute logique, à l’intérieur
répondre aux leurs. Deux concepts sont inhérents d’une même génération.
à cette notion :
– le concept de « besoins », et plus particulière- La notion de développement durable
ment des besoins essentiels des plus démunis, à
qui il convient d’accorder la plus grande priorité, Le principal objectif du développement consiste
et à satisfaire les besoins et aspirations de l’être
– l’idée des limitations que l’état de nos techni- humain. Actuellement, les besoins essentiels de
ques et de notre organisation sociale impose sur quantité d’habitants des pays en développement
la capacité de l’environnement à répondre aux ne sont pas satisfaits : le besoin de se nourrir, de
besoins actuels et à venir. se loger, de se vêtir, de travailler. Qui plus est,
Ainsi, les objectifs du développement économique au-delà de ces besoins essentiels, ces gens aspi-
et social sont définis en fonction de la durée, et ce rent – et c’est légitime – à une amélioration de la
LA REVUE SOCIALISTE N° 40 - 4E TRIMESTRE 2010
Grand texte 111

qualité de leur vie. Un monde où la pauvreté et une forte productivité peut tout à fait coexister
l’injustice sont endémiques sera toujours sujet aux avec la plus grande indigence, et l’environnement
crises écologiques et autres. Le développement ne peut qu’en pâtir. Ainsi, pour que le développe-
durable signifie que les besoins essentiels de tous ment durable puisse survenir, les sociétés doivent
sont satisfaits, y compris celui de satisfaire leurs faire en sorte de satisfaire les besoins, certes en
aspirations à une vie meilleure. accroissant la productivité, mais aussi en assurant
Un niveau supérieur au minimum vital serait l’égalité des chances pour tous.
envisageable à la seule condition que les modes Il se peut que l’accroissement démographique
de consommation tiennent compte des possibi- intensifie les pressions qui pèsent sur les ressources
lités à long terme. Or, nombre d’entre nous vivons et ralentisse l’amélioration du niveau de vie dans
au-dessus des moyens écologiques de la planète, les régions où la pauvreté est endémique. S’il est
notamment en ce qui concerne notre consomma- vrai qu’il ne s’agit pas uniquement d’une ques-
tion d’énergie. La notion de besoins est certes tion démographique mais aussi de répartition des
socialement et culturellement déterminée ; pour ressources, le développement durable n’est possible
assurer un développement durable, il faut toute- que si l’évolution démographique s’accorde avec le
fois promouvoir des valeurs qui faciliteront un potentiel productif de l’écosystème.
type de consommation dans les limites du possible Une société peut, de diverses manières, compro-
écologique et auquel chacun peut raisonnablement mettre sa capacité de satisfaire les besoins de ses
prétendre. membres – en surexploitant les ressources, par
Pour répondre aux besoins essentiels, il faut réaliser exemple. Dans l’immédiat, le développement tech-
tout le potentiel de croissance ; le développement nologique peut certes résoudre certains problèmes,
durable nécessite de toute évidence la crois- mais il peut quelquefois en créer d’autres plus
sance économique là où ces besoins ne sont pas graves. Le développement inapproprié peut en
satisfaits. Ailleurs, développement et croissance effet marginaliser des portions entières de la popu-
économique sont compatibles, à condition que le lation.
contenu de celle-ci respecte les principes que sont L’agriculture sédentaire, le détournement des cours
la durabilité et la non-exploitation d’autrui. Mais, à d’eau, l’extraction minière, l’émission de chaleur
elle seule, la croissance ne saurait suffire. En effet, et de gaz toxiques dans l’atmosphère, l’exploita-
tion commerciale des forêts, les manipulations
génétiques, sont des exemples de l’intervention
de l’homme dans les écosystèmes à l’occasion
d’activités de développement. Il y a peu de temps
Pour répondre aux besoins essentiels, il faut encore, ces interventions étaient encore limitées,
réaliser tout le potentiel de croissance ; le tant dans leur ampleur que dans leurs effets.
développement durable nécessite de toute
Aujourd’hui, elles sont plus draconiennes, et plus
évidence la croissance économique là où
menaçantes aussi – localement et mondialement.
ces besoins ne sont pas satisfaits. Ailleurs,
développement et croissance économique
Mais ces menaces ne sont pas inévitables. Au
sont compatibles, à condition que le contenu strict minimum, le développement durable signifie
de celle-ci respecte les principes que sont la ne pas mettre en danger les systèmes naturels qui
durabilité et la non-exploitation d’autrui. Mais, nous font vivre : l’atmosphère, l’eau, les sols et les
à elle seule, la croissance ne saurait suffire. êtres vivants.
En effet, une forte productivité peut tout à Sur le plan démographique ou celui de l’exploitation
fait coexister avec la plus grande indigence, et des ressources, il n’existe pas de limite fixe dont le
l’environnement ne peut qu’en pâtir. dépassement signifierait la catastrophe écologique.
112 Gro Harlem Brundtland, Notre avenir à tous, 1987

Qu’il s’agisse de l’énergie, des matières premières, les combustibles fossiles et les minerais, leur utili-
de l’eau, du sol, ces limites ne sont pas les mêmes. sation réduit de toute évidence le stock dont dispo-
Elles peuvent en outre se manifester autant par une seront les générations à venir – ce qui ne signifie
augmentation des coûts et une baisse de la rentabi- nullement qu’il ne faut pas les utiliser. Il convient
lité que par la disparition soudaine d’une base de toutefois de tenir compte de l’importance critique
ressources. L’amélioration des connaissances et des de la ressource, de l’existence de techniques
techniques peut permettre de consolider la base de permettant de minimiser l’épuisement et de l’éven-
ressources. Cela dit, les limites existent tout de tualité de trouver un produit de remplacement.
même et il faudrait, bien avant que le monde n’at- Ainsi, il importe de ne pas épuiser les sols au-delà
teigne ces limites, qu’il assure l’équité dans l’accès de toute récupération possible. Quant aux mine-
à ces ressources limitées, qu’il réoriente les efforts rais et aux combustibles fossiles, il faut surveiller
technologiques afin d’alléger les pressions. le rythme d’épuisement et introduire des méthodes
La croissance économique et le développement de recyclage et d’économie pour faire en sorte que
entraînent inévitablement des modifications dans les ressources ne disparaissent pas avant que l’on
les écosystèmes. On ne peut en effet maintenir intact ait trouvé des substituts convenables. Dans l’esprit
chacun d’entre eux. Une forêt peut fort bien être du développement durable, il importe au plus haut
épuisée en un endroit d’un versant et très dense en point que le rythme d’épuisement des ressources
un autre – ce qui n’est pas forcément un mal, si l’on non renouvelables compromette le moins possible
a procédé avec méthode et tenu compte des effets l’avenir.
sur l’érosion du sol, les régimes d’eau et l’éven- La pratique du développement a tendance à
tuelle disparition d’espèces. De manière générale, appauvrir les écosystèmes et à réduire la diversité
les ressources renouvelables telles les forêts ou des espèces. Or, une fois éteinte, une espèce ne se
les bancs de poissons peuvent ne pas s’épuiser, à renouvelle plus jamais. La perte d’espèces végé-
condition que le rythme de prélèvement ne dépasse tales et animales peut singulièrement limiter les
pas la capacité de régénération et d’accroissement possibilités des générations à venir ; le développe-
naturel. Cela dit, la plupart des ressources renou- ment durable exige donc leur conservation.
velables font partie d’un écosystème fort complexe Les biens soi-disant gratuits tels l’air et l’eau sont
et il faut définir un seuil maximum d’exploitation, eux aussi des ressources. Les matières premières
en tenant compte des effets de l’exploitation sur et l’énergie utilisées dans la production ne sont
l’ensemble du système. que partiellement transformées en produits utiles.
Quant aux ressources non renouvelables comme L’autre partie est faite de déchets. Le développe-
ment durable exige donc que les effets nuisibles
– sur l’air, l’eau et les autres éléments – soient
réduits au minimum, de façon à préserver l’inté-
grité globale du système.
Quant aux ressources non renouvelables comme
Dans son esprit même, le développement durable
les combustibles fossiles et les minerais, leur
est un processus de transformation dans lequel
utilisation réduit de toute évidence le stock
dont disposeront les générations à venir – ce l’exploitation des ressources, la direction des
qui ne signifie nullement qu’il ne faut pas les investissements, l’orientation des techniques et
utiliser. Il convient toutefois de tenir compte les changements institutionnels se font de manière
de l’importance critique de la ressource, harmonieuse et renforcent le potentiel présent et à
de l’existence de techniques permettant de venir permettant de mieux répondre aux besoins et
minimiser l’épuisement et de l’éventualité de aspirations de l’humanité.
trouver un produit de remplacement.
LA REVUE SOCIALISTE N° 40 - 4E TRIMESTRE 2010
Grand texte 113

Nombre des problèmes d’épuisement tations voisines, notamment quand il s’agit de


des ressources et d’agressions contre petites exploitations.
l’environnement sont dus aux inégalités – Le rendement d’une chaudière détermine le taux
du pouvoir économique et politique. Une d’émission de suie et de produits chimiques
entreprise industrielle peut fort bien se nuisibles, affectant ainsi tous ceux qui vivent et
permettre de polluer l’air ou les eaux de travaillent près de l’usine en question.
manière inacceptable, simplement parce que les – L’eau chaude qu’une centrale thermique rejette
gens qui en souffrent sont trop démunis pour
dans un fleuve ou dans la mer a des effets sur les
intenter une action en justice.
prises des pêcheurs locaux.
Certains systèmes sociaux traditionnels reconnais-
saient certains aspects de cette interdépendance
et intervenaient dans les pratiques agricoles, assu-
rant l’exercice de droits traditionnels sur l’eau, les
forêts, la terre. Ce respect de « l’intérêt commun »
Équité et intérêt commun ne compromettait d’ailleurs pas forcément la crois-
sance et l’expansion, encore qu’il ait pu limiter l’ac-
C’est de manière plutôt générale que nous venons ceptation et la diffusion de certaines innovations
de décrire le développement durable. Comment techniques.
peut-on persuader ou obliger concrètement les En fait, l’interdépendance locale n’a fait que
individus à agir pour le bien de tous ? La réponse croître, et ce en raison des techniques utilisées
se trouve partiellement dans l’éducation et le dans l’agriculture et la production modernes. Mais,
développement des institutions, mais aussi dans parallèlement à cette vague de progrès techniques,
l’application sévère de la loi. Cela dit, nombre l’accessibilité réduite aux terres collectives, la
des problèmes d’épuisement des ressources et perte de droits traditionnels sur la forêt et les autres
d’agressions contre l’environnement sont dus aux ressources, la poussée de la production commer-
inégalités du pouvoir économique et politique. Une ciale, ont arraché le pouvoir de décision aux groupes
entreprise industrielle peut fort bien se permettre comme aux individus. Cette évolution est encore en
de polluer l’air ou les eaux de manière inaccep- cours dans de nombreux pays en développement.
table, simplement parce que les gens qui en souf- Nous ne prétendons pas qu’il y a d’un côté les bons
frent sont trop démunis pour intenter une action en et de l’autre côté les méchants. Tout irait mieux
justice. On pourra détruire entièrement une forêt si chacun tenait compte des conséquences de ses
en abattant tous les arbres, simplement parce que
les habitants n’ont pas d’autres solutions ou encore
parce que les entreprises sont plus influentes que
les habitants des forêts.
Nous ne prétendons pas qu’il y a d’un côté
Les interactions écologiques ne respectent ni la les bons et de l’autre côté les méchants.
propriété privée ni les découpages politiques. Tout irait mieux si chacun tenait compte des
Ainsi : conséquences de ses actes sur autrui. Mais
– Sur un versant quelconque, la façon dont un agri- assumant que les autres n’agiront pas selon
culteur travaille la terre en amont affecte le ruis- le bien de tous, chaque individu continue de
sellement sur les terres en aval. faire comme s’il était seul. Les collectivités ou
– Les pratiques d’irrigation, les pesticides et les les gouvernements peuvent compenser cette
engrais utilisés par une exploitation peuvent tendance par les lois, l’éducation, la fiscalité,
avoir des effets sur la productivité des exploi- les subventions et d’autres méthodes encore.
114 Gro Harlem Brundtland, Notre avenir à tous, 1987

actes sur autrui. Mais assumant que les autres sucre, par exemple, affecte non seulement le
n’agiront pas selon le bien de tous, chaque individu secteur local de production sucrière, mais encore
continue de faire comme s’il était seul. Les collec- l’économie et l’écologie de nombreux pays en déve-
tivités ou les gouvernements peuvent compenser loppement fortement tributaires de ce produit.
cette tendance par les lois, l’éducation, la fiscalité, La recherche de l’intérêt commun serait plus aisée
les subventions et d’autres méthodes encore. L’ap- si, pour tous les problèmes de développement et
plication stricte des lois et l’adoption de lois sévères d’environnement, il existait des solutions dont pour-
en matière de responsabilité peuvent permettre de rait bénéficier tout le monde. Mais c’est rarement le
maîtriser les effets les plus nuisibles. Plus impor- cas, car il y a habituellement des gagnants et des
tant encore, la participation effective des commu- perdants. Beaucoup de problèmes proviennent de
nautés locales aux processus de prise de décisions l’inégalité de l’accès aux ressources. L’existence
peut aider celles-ci à mieux définir et à mieux faire d’un régime foncier inéquitable peut avoir comme
respecter leurs intérêts communs. effet la surexploitation des ressources sur les terres
L’interdépendance n’est pas un simple phénomène les plus petites, et l’environnement – comme le
local. La rapidité de la croissance en a fait un phéno- développement – en souffre. Sur le plan interna-
mène mondial et les conséquences en sont à la fois tional, le monopole des ressources peut forcer ceux
physiques et économiques. La pollution régionale qui en sont exclus à trop exploiter les ressources
et globale est de plus en plus préoccupante, notam- marginales. La capacité variable des exploitants
ment dans les quelque 200 bassins de fleuves inter- à mobiliser les biens dits gratuits – que ce soit à
nationaux et dans un grand nombre de mers. l’échelle locale, nationale ou internationale – est
L’application de l’intérêt commun souffre souvent encore une autre manifestation de l’inégalité de
de la non-correspondance entre les décisions poli- l’accès aux ressources. Les « perdants » dans les
tiques et leurs conséquences. Par exemple, la poli- conflits environnement / développement sont ceux
tique énergétique dans un pays peut provoquer des qui assument plus que leur part du coût de la pollu-
précipitations acides dans un autre ; la politique tion, par le biais des effets sur la santé, la prospé-
en matière de pêche d’un État peut influer sur les rité ou les dommages aux écosystèmes.
prises d’un autre État. Il n’existe aucune autorité À mesure qu’un système s’approche de ses limites
supranationale pour résoudre ces problèmes. Or écologiques les inégalités ne font que s’accroître.
l’intérêt commun ne peut s’articuler que par le biais Lorsque le bassin d’un fleuve se détériore, ce sont
de la coopération internationale. les paysans pauvres qui en souffrent le plus, car
De même, la capacité d’un gouvernement à réel-
lement maîtriser l’économie de son pays est
compromise par la progression des interactions
économiques internationales. Par exemple, en
À mesure qu’un système s’approche de ses
raison des échanges internationaux de marchan-
limites écologiques les inégalités ne font que
dises, les problèmes de capacité de transport
s’accroître. Lorsque le bassin d’un fleuve se
et de pénurie de ressources sont devenus une détériore, ce sont les paysans pauvres qui en
préoccupation internationale. (Voir chapitre 3.) souffrent le plus, car ils n’ont pas les moyens
Si le pouvoir économique et les avantages décou- de prendre les mêmes mesures contre l’érosion
lant des échanges étaient l’objet d’une répartition que les paysans plus riches. Quand la qualité
plus équitable, on reconnaîtrait alors plus facile- de l’air en ville se dégrade, les plus pauvres,
ment l’intérêt commun. Or, les gains provenant dans leurs quartiers plus exposés, ont plus de
du commerce international sont inéquitablement problèmes de santé que les riches qui vivent
répartis, alors que la structure des échanges de souvent dans les quartiers plus salubres.
LA REVUE SOCIALISTE N° 40 - 4E TRIMESTRE 2010
Grand texte 115

ils n’ont pas les moyens de prendre les mêmes sionnement peu coûteux. Sur le plan mondial, les
mesures contre l’érosion que les paysans plus pays riches sont mieux placés – financièrement et
riches. Quand la qualité de l’air en ville se dégrade, techniquement parlant – pour faire face aux effets
les plus pauvres, dans leurs quartiers plus exposés, d’éventuelles modifications climatiques.
ont plus de problèmes de santé que les riches qui C’est ainsi que notre incapacité à œuvrer en faveur
vivent souvent dans les quartiers plus salubres. Et du bien commun dans le cadre du développement
si les ressources minières s’épuisent, ceux qui sont durable est souvent le produit de notre indifférence
arrivés tardivement à l’industrialisation ne connais- relative pour la justice économique et sociale, dans
sent pas les avantages que représente un approvi- un même pays et entre les nations.
À propos de…
Le débat intellectuel a toujours été consubstantiel au socialisme, dont les grands combats sont d’abord
des combats d’idées.

Conscients de cet héritage et soucieux du lien avec les intellectuels, nous avons souhaité mettre en place
une nouvelle rubrique, intitulée « À propos de… » et entièrement consacrée à un livre.
Cette rubrique, animée par Matthias Fekl, se structurera ainsi :
– une note de lecture présentera de manière synthétique l’ouvrage en question ;
– puis, nous demanderons à une ou des personnalités – intellectuels, politiques, etc. – de réagir à l’ouvrage ;
– enfin l’auteur de l’ouvrage pourra à son tour réagir, et conclure, au moins provisoirement, le débat.

Nous nous attacherons à sélectionner des ouvrages émanant d’auteurs déjà connus ou encore en devenir,
français et étrangers, couvrant largement la palette des savoirs, développant des idées fortes
et des analyses nouvelles de nature à faire débat et à contribuer à la nécessaire rénovation intellectuelle
de la gauche française.

Dans ce numéro, nous avons retenu l’ouvrage de Jean-Baptiste de Foucauld, L’Abondance frugale,
Odile Jacob, 2010.
Caroline Werkoff-Leloup
est rédactrice en chef de la revue Cadres (CFDT)

« Détacher l’essentiel du superflu »

C onstruire un pacte civique de so-


lidarité pour élaborer un nouveau
mode de développement, tel est le projet
crise pose également pour l’auteur la question du
rythme du fonctionnement social : le fossé s’est
creusé entre ceux qui sont sommés d’aller toujours
que nous propose Jean-Baptiste de Fou- plus vite et les autres, qui ne savent pas comment
cauld pour orienter nos sociétés vers le plein et dans quelle direction aller. La troisième est une
emploi et leur redonner un nouveau souffle. crise financière. C’est la plus récente et c’est elle
Dans ce livre, l’auteur, comme il l’avait déjà qui a déclenché la crise de grande ampleur que
fait dans de précédents ouvrages, s’interroge nous connaissons depuis deux ans. La quatrième
sur le sens à donner à nos sociétés occiden- est une crise économique, conséquence de la crise
tales. Arrivées au bout d’une impasse, elles financière qui s’est traduite immédiatement par
sont confrontées à une crise systémique qui l’accélération des crises énumérées ci-dessus. La
vient de loin et qu’il faudra nécessairement dernière est une crise écologique. « Comment la
résoudre pour survivre. vie économique, la vie en société, les institutions
sociales vont-elles s’adapter, se rénover, pour faire
L’auteur énumère en réalité cinq grandes crises. face à la nouvelle donne écologique, qui est à la fois
La première est une crise du sens, à la fois collec- une menace et une opportunité pour vivre mieux ?
tive et individuelle, due à la perte de légitimité des Quelle sagesse économique et sociale va nous per-
grands systèmes symboliques, tel le communisme, mettre de prendre appui sur les difficultés actuelles,
qui s’étaient efforcés en leur temps de donner si- non seulement pour les surmonter, mais pour re-
gnification à l’existence humaine. La deuxième est qualifier le niveau de notre vivre ensemble démo-
une crise sociale, liée à la hausse des inégalités cratique endommagé, trouver un nouveau souffle et
et du chômage de masse et de longue durée. Cette un nouvel élan ? ». C’est pour répondre à toutes ces
120 Jean-Baptiste de Foucauld, L’Abondance frugale, 2010

Depuis cinquante ans s’est mis en place dire proportionnée aux excès de chacun. En un mot,
un formidable processus d’auto-légitimation nous allons devoir pratiquer l’économie du désir, au
du désir et progressivement de la satisfaction sens d’économiser le désir, et de le concentrer sur
la plus immédiate de celui-ci. La satisfaction l’essentiel. » Atteindre cette frugalité assumée n’est
du désir est devenue normale et légitime, pas chose facile, on s’en doute. Pour y parvenir, il
et c’est l’insatisfaction qui choque désormais. ne s’agit en aucun cas de remettre en cause le désir
Le problème, pour l’auteur, est que d’abondance, mais de le rééquilibrer en étant en
ce processus de satisfaction des désirs n’est
mesure de hiérarchiser ses désirs, de distinguer
pas maîtrisé, ce qui conduit à confondre
le fondamental de l’accessoire et de rendre égal le
légitimation et illimitation.
droit égal au désir légitime de chacun. Pour par-
venir à cet objectif, il faut d’abord accepter de ne
plus faire de la hausse du pouvoir d’achat la seule
condition du progrès social, car elle a des contre-
questions et résoudre ces crises que l’auteur nous parties très lourdes, de la hausse de la productivité
propose de nous engager dans une société ordonnée des salariés aux licenciements. Il faut se demander
autour du pacte de l’abondance frugale. ce qu’on attend vraiment du travail. Doit-il apporter
Donner un nouvel élan à nos sociétés, c’est d’abord le mieux-être ou le plus-être ? Voulons-nous plus
chercher les causes de l’écart croissant qui s’est de qualité ou de quantité ? C’est en répondant à
installé au fil des années entre les désirs matériels ces questions que l’on pourra mettre en place un
et les moyens de les satisfaire. Depuis cinquante nouveau « pacte civique » accepté par tous les indi-
ans s’est mis en place un formidable processus vidus et les corps constitués de la société.
d’auto-légitimation du désir et progressivement de Dans ce nouveau pacte civique, l’économie serait
la satisfaction la plus immédiate de celui-ci. La remise à sa place. Elle resterait au service des
satisfaction du désir est devenue normale et légi- hommes, et non le contraire, comme c’est trop
time, et c’est l’insatisfaction qui choque désormais. souvent le cas aujourd’hui. L’homme, nous dit
Le problème, pour l’auteur, est que ce processus Jean-Baptiste de Foucauld, a trois besoins fon-
de satisfaction des désirs n’est pas maîtrisé, ce qui damentaux, articulés autour de trois temps de vie
conduit à confondre légitimation et illimitation. Et concurrents. Les besoins matériels doivent être
c’est précisément là que le bât blesse, car cette satisfaits par l’effort de production. Ce temps pro-
illimitation se heurte à l’insuffisance des moyens ductif est aujourd’hui soit dévorant pour ceux qui
disponibles. Elle ne peut satisfaire que les plus travaillent, soit cruellement absent pour tous les
riches, au risque de les aliéner, et ne peut que frus- exclus. Les besoins relationnels concernent la
trer les classes moyennes. Quant aux plus pauvres, famille, les amis, la vie associative… Les activités
elle peut seulement les conduire à un risque accru
d’exclusion. Or, si la structure même de la société
ne change pas, il n’y a aucune chance que cette
course infinie de satisfaction des désirs matériels
Promouvoir l’abondance frugale, c’est ainsi
s’arrête. chercher à réduire les inégalités sociales les
Pour résoudre ces problèmes de satisfaction des plus criantes en permettant aux plus démunis
désirs matériels, Jean-Baptiste de Foucauld propose de vivre dans des conditions décentes, de leur
de redéfinir la notion de solidarité au sein de la donner un droit à l’abondance et de réfléchir à
société. « La solidarité (doit passer) désormais par la notion de frugalités, en réalisant un travail
la résorption des désirs exagérés, c’est-à-dire par personnel de connaissance de ses vrais besoins,
une frugalité assumée, partagée, équitable, c’est-à- afin de détacher l’essentiel du superflu.
LA REVUE SOCIALISTE N° 40 - 4E TRIMESTRE 2010
À propos de… 121

ne sont alors pas rémunérées par de l’argent, mais Il flotte sur L’abondance frugale comme un
elles lient les personnes entre elles par tout un jeu esprit franciscain, un souffle utopique où les
de services rendus. Les besoins spirituels, enfin, plus riches se libéreraient du superflu matériel
entrent dans un temps beaucoup plus personnel. pour donner aux plus pauvres. Mais à l’heure
C’est le temps de l’expérience spirituelle ou reli- où les intérêts individuels sont prédominants,
gieuse et de l’expérience artistique par exemple. il est difficile de proposer des modèles sociaux
Nos sociétés n’offrent pas un équilibre correct entre et économiques qui reposent surtout sur les
bonnes volontés individuelles. C’est peut-être
ces trois besoins, ces trois temps. Et c’est sans
une limite de ce livre.
doute une raison du mal-être qui semble inhérent
à nos sociétés riches et développées. La faute sans
doute au temps productif, dont la durée est trop mal
cadrée. Pour remédier à ce déséquilibre, il faudrait
adopter un droit au travail « à temps choisi », c’est- respective du travail et du capital. C’est enfin favo-
à-dire, contre une baisse de revenus, et pour ceux riser le développement des temps d’activité convi-
qui peuvent se le permettre (il est vrai), une pos- viaux par rapport aux temps productifs stricto sensu,
sibilité de travailler moins pour donner plus d’es- en élargissant la gamme des choix individuels col-
pace aux autres temps de la vie et ainsi créer des lectivement organisés. C’est finalement civiliser
emplois, ce qui permettrait de retrouver une société le capitalisme en remettant l’argent et la finance à
de plein emploi. leur place et en donnant plus de place à l’économie
Promouvoir l’abondance frugale, c’est ainsi cher- sociale et solidaire.
cher à réduire les inégalités sociales les plus Ce livre s’inscrit dans toute la réflexion actuelle
criantes en permettant aux plus démunis de vivre autour de la notion de régulation. Il tente de donner
dans des conditions décentes, de leur donner un une solution pour remettre l’économie à sa place,
droit à l’abondance et de réfléchir à la notion de c’est-à-dire au service de l’homme. Et c’est un de
frugalités, en réalisant un travail personnel de con- ses grands atouts de chercher des réponses autres
naissance de ses vrais besoins, afin de détacher que strictement financières ou juridiques. Mais il
l’essentiel du superflu. Ainsi, dit Jean-Baptiste ne résout pas tous les problèmes. Ce livre reste
de Foucauld, « si l’abondance frugale consiste à notamment assez flou sur la mise en œuvre de ce
établir un filtre permettant de séparer l’essentiel du nouveau pacte de solidarité. Comment parvenir à
superflu, c’est bien parce que ce dernier constitue un consensus autour de ce nouveau mode de ci-
un prélèvement inutile, ou irrationnel sur des biens vilisation ? Comment l’appliquer ensuite ? Il flotte
qui seraient nécessaires à autrui, ou sur les res- sur « L’abondance frugale » comme un esprit fran-
sources naturelles non aisément reproductibles ». ciscain, un souffle utopique où les plus riches se
Choisir de construire une société de l’abondance libéreraient du superflu matériel pour donner aux
frugale, c’est donc essayer aussi de reconstituer plus pauvres. Mais à l’heure où les intérêts indivi-
de grands équilibres collectifs en donnant plus de duels sont prédominants, il est difficile de proposer
place dans nos sociétés à l’échange et au don par des modèles sociaux et économiques qui reposent
rapport à la logique dominante de la puissance et surtout sur les bonnes volontés individuelles. C’est
de l’argent. C’est essayer de rééquilibrer la place peut-être une limite de ce livre.
Matthias Fekl
est haut fonctionnaire
et maître de conférence en droit public à Sciences-Po

Un programme audacieux
et pragmatique

L ’abondance frugale est un concept qui


va bien à Jean-Baptiste de Foucauld,
tant il est vrai qu’il n’a eu de cesse, dans sa
en procédant à une nouvelle lecture de ses enjeux
à l’aune de la quintuple crise que nous traversons :
crise économique, avec la faible croissance récur-
vie, dans ses écrits, dans ses engagements, de rente dans de nombreux pays ; crise financière,
tracer un chemin vers une nouvelle solida- résultat des excès de toute nature, de la financiari-
rité. La notion d’abondance frugale apparaît sation à outrance et du détachement par rapport au
pour la première fois en 1980, dans La Révo- monde réel ; crise écologique, avec l’épuisement de
lution du temps choisi, ouvrage collectif du la planète ; crise sociale, marquée par le chômage
club Échanges et projets fondé par Jacques et l’exclusion ; et crise du sens, la seule finalité
Delors et qui est aussi l’un des lointains an- aujourd’hui assignée aux hommes étant le dévelop-
cêtres du club Convictions. Déjà, face à la
crise qui frappe les pays développés depuis
la fin des Trente Glorieuses, la question de la
durabilité de notre modèle de développement
L’ambition de Jean-Baptiste de Foucauld est
économique est alors posée. Déjà, certains
immense : il s’agit d’esquisser les grandes
penseurs préconisent un retour à l’essentiel
lignes de la « réforme intellectuelle et morale
et à l’authentique, face à la frénésie consu- dont notre pays a besoin », et de forger ainsi
mériste qui tient lieu de sens dans les sociétés « l’honnête homme du XXIe siècle ». Avec
modernes. une ligne directrice : remettre l’économie à
sa place, lui donner un sens, et réhabiliter
Trente ans plus tard, Jean-Baptiste de Foucauld a le développement dans sa triple dimension
décidé de revisiter cette notion d’abondance frugale, matérielle, relationnelle et spirituelle.
124 Jean-Baptiste de Foucauld, L’Abondance frugale, 2010

pement économique en tant que tel, la croissance L’auteur remet en cause le productivisme
pour la croissance. qui déshumanise, mais il n’est pas hostile
Face à cela, l’ambition de Jean-Baptiste de Foucauld à la productivité. Il ne se réfugie pas dans
est immense : il s’agit d’esquisser les grandes lignes la « décroissance », réponse trop facile à
de la « réforme intellectuelle et morale dont notre des problèmes trop complexes, et montre
pays a besoin », et de forger ainsi « l’honnête au contraire qu’aujourd’hui comme hier,
homme du XXIe siècle ». Avec une ligne direc- l’innovation et le progrès technologique
sont les conditions nécessaires, si ce n’est
trice : remettre l’économie à sa place, lui donner
suffisantes, du progrès humain.
un sens, et réhabiliter le développement dans sa
triple dimension matérielle, relationnelle et spiri-
tuelle. Et des objectifs précis : d’abord, civiliser un
capitalisme aujourd’hui « ensauvagé », en bâtis-
sant une vraie gouvernance mondiale, en élaborant rait une réponse à tous les maux économiques de
des normes comptables permettant de dépasser le la période. Tirant les leçons de l’Histoire, l’auteur
souci de l’instantané et la rentabilité à court terme, nous invite plutôt à revoir – de fond en comble – le
en fixant un écart raisonnable entre les hauts et droit européen de la concurrence, pour permettre
les bas salaires, en rétablissant un impôt sur le l’émergence de vrais champions européens et pé-
revenu véritablement progressif, et en réhabilitant renniser certains secteurs jugés stratégiques.
le rôle de la puissance publique et des services Le projet d’abondance frugale, nous dit Foucauld,
publics, notamment en donnant un vrai contenu peut réunir une large coalition : chrétiens-dé-
au « droit au réseau ». Ensuite, donner toute sa mocrates, sociaux-démocrates, « écolos », libé-
place à l’économie sociale et solidaire, notamment raux-sociaux, et même la gauche de la gauche
en renforçant le microcrédit social. La nébuleuse pourraient, selon lui, se retrouver autour de cette
sociale et solidaire, allant des mutuelles aux asso- volonté commune consistant à transformer l’éthique
ciations d’intérêt général en passant même par des du développement durable en projet politique, et
banques, mériterait des états généraux et régionaux rejoindre ensemble une démarche de pacte civique
pour faire entendre sa voix, car, pour parler avec de solidarité inspiré pour l’économique, le social et
Jean-Louis Laville, le lien y est plus important que le civique de ce que Nicolas Hulot a proposé pour
le bien et elle peut ainsi être, à bien des égards, l’environnement. Sous la plume de Jean-Baptiste de
une sorte de précurseur sur la voie de l’abondance Foucauld, l’abondance frugale devient synonyme
frugale. Mettre en œuvre, aussi, de vraies politiques d’un projet global de transformation économique
de l’emploi : d’une part, en inventant des « solida- et sociale, à la fois audacieux et pragmatique, car
rités nouvelles face au chômage » et en structurant ancré dans une vraie connaissance des réalités con-
la représentation des chômeurs pour leur permettre temporaines. L’auteur remet en cause le producti-
de peser dans le débat public ; d’autre part, lutter visme qui déshumanise, mais il n’est pas hostile à la
contre le mal-être au travail, et aller vers le plein productivité. Il ne se réfugie pas dans la « décrois-
emploi de qualité à temps choisi. Enfin, inventer sance », réponse trop facile à des problèmes trop
un nouveau modèle de développement, avec no- complexes, et montre au contraire qu’aujourd’hui
tamment un nouvel urbanisme et un modèle éco- comme hier, l’innovation et le progrès technolo-
nomique dans lequel, à l’image du Vélib’, l’usage et gique sont les conditions nécessaires, si ce n’est
la propriété de nombreux biens sont découplés. Au suffisantes, du progrès humain.
passage, Foucauld égratigne aussi quelques fausses Cet ambitieux ouvrage appelle plusieurs séries
évidences, comme cette idée de plus en plus ré- d’interrogations et de prolongements. En premier
pandue selon laquelle le protectionnisme fourni- lieu, si le pouvoir d’achat n’est certes pas une fin
LA REVUE SOCIALISTE N° 40 - 4E TRIMESTRE 2010
À propos de… 125

en soi, il n’en demeure pas moins une aspiration, et thèmes de prédilection, auxquels il réfléchit aussi
même une nécessité, pour de nombreux citoyens, au sein d’un club, Démocratie et spiritualité. Quelle
et ce jusqu’assez loin dans les classes moyennes. articulation peut-on imaginer entre République et
Aussi est-on en droit de demander à Jean-Baptiste spiritualité ? S’agit-il d’une simple version relookée
de Foucauld comment concilier ce constat d’évi- de la laïcité qui, on ne le rappellera jamais assez,
dence avec la nécessité, tout aussi incontestable, se distingue par sa neutralité absolue à l’égard des
de dépasser le consumérisme et de ne pas faire la cultes ? S’agit-il au contraire d’une inflexion de
consommation notre seul horizon. En second lieu, celle-ci ? Et peut-on penser une spiritualité pro-
et dans le même souci d’éviter toute incompréhen- prement républicaine, dans laquelle la République
sion et tout anachronisme, est-il aujourd’hui cré- porterait un message non seulement dans les
dible d’affirmer qu’il existe, à moyen terme, une esprits, mais aussi, plus fortement qu’aujourd’hui,
voie française vers le plein-emploi de qualité à dans les cœurs, et où la République inventerait
temps choisi ? Comment peut-on réellement conju- ses propres rites ? Enfin, et ce n’est pas la ques-
guer ses trois critères, et éviter que le plein-emploi tion la plus simple, est-il possible de faire le lien
ne soit pas synonyme d’emplois de mauvaise entre l’abondance frugale telle que définie par
qualité ou d’horaires non choisis ? En un mot, Jean-Baptiste de Foucauld et la politique du Care
comment mettre le plein-emploi, la qualité et le esquissée par Martine Aubry ? L’attention portée
temps choisi dans une même équation, alors même à l’autre, la préférence pour l’essentiel plutôt que
que la France ne parvient pas à réaliser durable- pour l’accessoire et le superflu, le souci du monde
ment cet objectif depuis plusieurs décennies ? En et de l’humanité – autant de notions qui semblent
troisième lieu, Jean-Baptiste nous invite à revisiter aux fondements de ces deux démarches et qui mé-
notre rapport à la spiritualité. C’est là l’un de ses riteraient peut-être d’être croisées.
Jean-Baptiste de Foucauld
est inspecteur des Finances et auteur de L’Abondance frugale,
Odile Jacob, Paris, 2010

« La question de la redistribution et de
la justice se pose en termes nouveaux »

T out d’abord, je remercie beaucoup La


Revue socialiste d’avoir pris la peine
de lire attentivement L’Abondance frugale,
grammes sont faits comme si l’on était toujours dans
cette phase plus heureuse où l’économie répondait
dans l’ensemble bien aux promesses et aux espé-
d’en avoir extrait les idées générales et de rances, fût-ce au travers de conflits difficiles.
poser de bonnes questions à son sujet. Je vou- La question écologique au niveau national et au
drais y répondre brièvement en deux temps. niveau mondial renforce cette problématique. Sur
quelle base culturelle, intellectuelle, morale, le mou-
Que peut apporter la notion d’abondance vement socialiste et le mouvement écologiste vont-ils
frugale et solidaire à la réflexion du socia- s’accorder durablement ? Le thème de l’abondance
lisme démocratique dans les circonstances sobre et juste, juste et solidaire parce que sobre,
actuelles ? écologiquement compatible parce que frugale, est
Elle me paraît aider à mieux prendre en compte la un moyen de réconcilier deux aspirations légitimes,
réalité économique actuelle tout en visant l’idéal en indiquant qu’elles doivent désormais faire bon
d’une société plus juste. Le socialisme a toujours ménage, les conditions de conciliation pouvant être
entendu lier production et redistribution en articulant diverses. La question de la redistribution et de la
efficacement l’action de l’État et celle du mouvement justice se pose donc en termes nouveaux. Il va falloir
social. Toutefois il a beaucoup profité du fait qu’une mieux partager le gâteau puisque le gâteau ne peut
augmentation rapide de la production fournissait des pas grossir à l’infini. Comment faire comprendre et
marges de manœuvre importantes à la redistribution. accepter cela alors que la société multiplie les désirs
Or, ce n’est déjà plus le cas chez nous depuis déjà individualistes en tous sens, sans hiérarchie claire ?
un certain temps. Et, bien entendu, la crise actuelle Il y a bien un changement de mentalité à promouvoir,
aggrave les choses. Or, il me semble que les pro- car les rapports de force ou les changements politi-
128 Jean-Baptiste de Foucauld, L’Abondance frugale, 2010

ques n’y suffiront pas. Il faut donc travailler sur les emploi (voir infra), étant rappelé que le revenu des
valeurs qui animent en profondeur le corps social. chômeurs est deux fois moins élevé en moyenne
C’est pour cette raison, en effet, que « l’abondance que celui des actifs occupés et que près de 5 mil-
frugale » fait appel aux bonnes volontés de tous et lions de personnes souffrent à un titre ou un autre
particulièrement de ceux qui sont les gagnants de la d’insuffisance de travail. N’est-ce pas par ces
société. Je ne pense pas qu’un changement réel soit personnes qu’il faut commencer ? Et d’abord en
possible sans cela, et sans une forme de leadership, mettant en place un plan de résorption du travail
d’entraînement, qui fasse comprendre et partager à temps partiel subi (1,4 million de personnes se
cela. Je pense en effet que la société est en risque déclarent en sous emploi), temps subi émanant
et que l’accumulation des problèmes risque d’être parfois de l’État lui-même (dans certains contrats
ingérable sans qu’un nouvel élan soit donné, vers aidés). Ensuite, il faut mieux indexer les presta-
d’autres horizons, qui incluent le principe de justice, tions sociales, notamment l’allocation logement.
mais ne se résume pas, plus, à l’économique. Toute Les conditions d’accès à la formation et donc à
la classe politique va être mise en difficulté, la droite la promotion sociale doivent être d’autant plus
parce qu’elle ne pourra pas sauver le modèle social favorables que la situation sociale des personnes
sans augmenter les impôts, et la gauche parce qu’elle est difficile. Enfin, il faut réfléchir à de nouvelles
ne pourra pas à la fois augmenter le pouvoir d’achat formes de redistribution, par exemple un accès
et résorber la dette. aux grands réseaux de la vie sociale moderne
Mais le livre ne se résume pas à cela, il comporte (eau, électricité, gaz, téléphone, télévision, In-
beaucoup de propositions de régulations, et il ternet) financé par un prélèvement proportionnel
entend concilier ces trois cultures du développe- au revenu et non par un tarif égal pour tous, ou
ment humain, si difficiles à articuler, et si com- encore en étendant à d’autres biens ou services le
plémentaires pourtant, que sont la résistance à système « vélib’ ».
l’inacceptable, la régulation au service de tous, et
l’utopie comme appel au dépassement. Le projet de 2. La crédibilité d’un retour au plein emploi
Pacte civique en cours d’élaboration cherche à agir de qualité à temps choisi
simultanément sur les comportements personnels, Je n’ai pas de doute : notre pays y arrivera lorsqu’il
sur les fonctionnements organisationnels et sur les le voudra vraiment. Lorsqu’il en fera une priorité
grandes régulations démocratiques. Ces trois dimen- durable s’imposant aux autres, acceptera d’en
sions sont liées. Les réformes purement politiques payer le prix, mettra les partenaires sociaux autour
ne suffisent plus si elles ne sont pas appuyées sur de la table pour qu’ils parlent enfin d’emploi pour
un quantum suffisant de changements de comporte- l’emploi et non à l’occasion d’autre chose, et soient
ments. Il y a besoin d’un changement de paradigme à même de mieux utiliser l’argent public. Lorsqu’il
par rapport à l’idée de croissance illimitée. sortira d’une certaine résignation dans laquelle il
se complaît pour des raisons obscures. Lorsque les
demandeurs d’emploi auront les moyens de s’orga-
Interrogations et prolongements niser et de prendre leur part dans les débats qui
les concernent1. Lorsque l’on aura appris à faire
Matthias Fekl pose quatre excellentes questions en grand ce que Solidarités nouvelles face au
auxquelles je vais essayer de répondre. chômage2, ou d’autres associations, font à échelle
réduite : se retrousser les manches et prendre des
1. L’aspiration au pourvoir d’achat initiatives pour fournir du travail à ceux qui en sont
Comment y répondre alors que les moyens sont privés, en partageant temps et/ou revenus selon les
plus limités ? D’abord en rétablissant le plein possibilités de chacun.
LA REVUE SOCIALISTE N° 40 - 4E TRIMESTRE 2010
À propos de… 129

3. République, Socialisme et Spiritualité 4. L’abondance frugale et le care convergent-


Je pense qu’il faut reprendre cette réflexion. Ni la ils ?
République, ni le socialisme ne peuvent faire l’éco- Ils n’ont pas la même origine : « l’abondance
nomie, dans les bouleversements actuels, d’une ré- frugale » veut contribuer à une remise en ordre
flexion sur le sens, tant individuel que collectif, et de l’économie, avec le souci de concilier, dans un
la manière dont chacun accède à sa propre dimen- contexte de moindre abondance potentielle, souci
sion spirituelle, ainsi que sur la dimension morale de soi, respect de l’autre et institutions justes, pour
et spirituelle de la démocratie3. L’abondance frugale reprendre la célèbre trilogie de Paul Ricoeur. Le
ne donne pas de solution à ces sujets. Elle indique care repose sur une approche sociale et relation-
seulement que les besoins matériels, relationnels et nelle, qui peut inspirer la vie civique et le travail
spirituels doivent être mis sur le même plan et faire social, voire une conception de l’État-providence.
l’objet d’une égale attention, que l’on ne peut pas Dans les deux cas cependant, c’est bien la per-
avoir toutes les abondances à la fois, et qu’il faut sonne humaine qui est au centre, tout en étant rac-
mettre chacun en position de trouver l’équilibre qui cordée au collectif. Il y a bien convergence. Elle
lui permet de donner le meilleur de lui-même. De s’inscrit pour moi dans l’émergence possible d’un
manière plus générale, il me semble que le socia- nouveau vivre ensemble fait de liberté responsable
lisme devrait s’interroger sur son anthropologie : et d’intérêt bien compris pour autrui. Ce nouveau
quelle est sa vision de l’être humain, est-il avide vivre ensemble, on le sent émerger, sorte de post-
et égoïste ou altruiste et désintéressé ? Et quels individualisme, au carrefour des sciences sociales
contextes lui permettent ou l’aident à se comporter (le donner - recevoir - rendre de la théorie anthro-
en citoyen juste ? La dimension morale du socia- pologique, la reconnaissance, la non-violence, la
lisme, si puissante hier, est beaucoup moins nette psychologie), des spiritualités et de la laïcité, et
aujourd’hui et aura besoin d’être réactivée pour j’espère, un jour, de la politique.
faire face efficacement aux défis de l’heure.

1. Est-il normal qu’ils n’aient aucun représentant au Conseil économique, social et environnemental, là où chacun des
grands syndicats dispose de 17 sièges !
2. www.snc.asso.fr
3. www.democratie-spiritualite.org
Actualités
internationales
Jean-Christophe Cambadélis
« Dis-moi où sont les fleurs ? »
Essai sur la politique étrangère de Nicolas Sarkozy

NOUVEAU L a politique étrangère est sans doute ce qui permet le mieux


au président de la République d’exprimer sa personnalité et ses
idées. Dans le style comme sur le fond, la politique étrangère
est une expression « pure » de ce que veut et de ce que vaut la
présidence. Porter un jugement sur la politique étrangère de
Sarkozy, c’est se prononcer à la fois sur le style présidentiel et sur
l’instrumentalisation intérieure d’une politique. C’est surtout
s’interroger sur l’absence de politique claire, de sens, de cohérence
de la politique étrangère de Nicolas Sarkozy.
Aux enjeux classiques de la politique internationale s’ajoutent
désormais de nouveaux sujets qui ne peuvent être ni pensés, ni
défendus à l’échelle nationale, ou même continentale. C’est au
regard de ces enjeux qu’il faut mesurer l’action diplomatique de
Nicolas Sarkozy.
Nicolas Sarkozy a trouvé dans la politique étrangère une sorte de
prolongement de sa politique intérieure, fondé sur le primat de
la « famille occidentale » et du maintien de l’ordre légitimé par
les « valeurs ». Il a pris ainsi le contre-pied de toute une tradition
française.
Mais si Nicolas Sarkozy est partout, la France n’est nulle part.
Et l’essai démontre qu’à trop vouloir se substituer au Premier
ministre, on en oublie le monde.
Député de Paris, Jean-Christophe Cambadélis est apprécié comme
un des meilleurs analystes politiques du Parti socialiste. Il est, depuis
2008, secrétaire national à l’Europe et à l’International.

112 pages - Ft : 14 x 20,5 cm - Prix public : 12 e - ISBN : 978-2-916333-73-1

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Ci-joint mon règlement de la somme de …………… Euros à l’ordre de Encyclopédie du socialisme

DATE : SIGNATURE :
Christophe Jaffrelot
est directeur de recherches au CNRS (CERI-Sciences-Po).
Il a notamment écrit Le Pakistan, Fayard, Paris, 2000

« Les relations entre l’Inde et le Pakistan


sont structurellement tendues »

L a Revue socialiste : Quels ont été les


effets des dramatiques inondations sur
la société pakistanaise ? Qu’ont-elles révélé
de ministres ou de députés refusant de briser les
digues en amont des villes pour protéger leurs terres
ne sont pas rares. L’armée, elle, sort grandie de
sur la société pakistanaise ? l’épreuve car elle était sur le terrain et a fait preuve
Christophe Jaffrelot : Ces inondations ont fait d’un sens de l’organisation dont l’administration est
peu de victimes – par comparaison à des catas- aujourd’hui dépourvue. Quant aux islamistes, ils
trophes naturelles comme le séisme de 2005 –, se sont adonnés à une stratégie de la bienfaisance
mais leurs effets économiques et sociaux se feront dans laquelle ils excellent mais dont les bénéfices
sentir encore longtemps. Des millions de personnes politiques sont encore difficiles à mesurer.
doivent reconstruire leur maison, ont perdu leur
bétail, mort noyé, et ne pourront pas cultiver L. R. S. : Comment caractériser le système
leur terre avant longtemps. La récolte de coton politique pakistanais ? Quels sont les atouts
– première ressource du pays à l’exportation – est et les faiblesses de la démocratie pakista-
fort compromise et il faudra puiser dans les stocks naise ? Comment analyser le système de
alimentaires pour compenser le manque à gagner pouvoir, entre le pouvoir politique, le pouvoir
– en espérant que cela suffira. Cet épisode a révélé militaire, le pouvoir économique, le pouvoir
l’ampleur du ressentiment des provinces minori- religieux, le pouvoir tribal ?
taires vis-à-vis du Punjab, la seule province à avoir C. J. : Le système politique pakistanais se caracté-
été plus ou moins épargnée. Il a surtout révélé l’in- rise par une instabilité institutionnelle. La formule,
curie des politiques. Non seulement le Président paradoxale, reflète à la fois l’incapacité du pays à
Zardari a maintenu sa tournée européenne alors se doter d’un régime durable – en soixante-trois
que le pays sombrait sous les flots, mais les cas ans le pays a connu trois Constitutions et trois
134 « Les relations entre l’Inde et le Pakistan sont structurellement tendues »

coups d’État militaires – et le caractère prévisible et de son fils, et d’autre part de partis aux noms
(presque routinier) de l’alternance entre phases de changeants, mais incarnant toujours une droite
démocratisation et épisodes militaires. Cette oscilla- nationaliste portée à l’islamisation et bénéficiant
tion a même des allures de métronome, puisque le du soutien des milieux d’affaires (voire de l’armée).
pendule repart dans l’autre sens tous les dix ans en Qu’aucun des deux pôles du jeu politique – l’armée
moyenne : de 1947 à 1958, le pays cherche sa voie et les partis politiques – ne parvienne à l’emporter
vers la démocratie, le général Ayub Khan prend le durablement s’explique par l’héritage britannique
pouvoir pour la même durée entre 1958 et 1969 ; qui a légué au pays un goût pour la démocratie, un
s’ensuit une phase de démocratisation marquée par appareil judiciaire gardien de l’État de droit (sauf
la personnalité de Zulfikar Ali Bhutto (1970-1977) quand les juges sont acquis à l’ordre militaire) et
qui s’achève par le coup d’État du général Zia ; une intelligentsia éprise de liberté. En outre, l’armée
celui-ci gardera aussi le pouvoir pendant onze ans, pakistanaise ne souhaite pas gérer le pays de façon
après quoi la phase de démocratisation durera… continue. D’un côté, elle perd son sens des priorités
onze ans. En 1999, le général Musharraf prend le – le combat contre l’Inde – et érode sa popularité en
pouvoir et le garde jusqu’en 2008, date à laquelle la s’adonnant au micro-management des affaires inté-
démocratisation s’est remise en marche. rieures. D’un autre côté, elle n’éprouve pas le besoin
Non seulement la durée des phases de dictature d’intervenir dans l’espace public dès lors qu’elle
militaire et celles de démocratisation est à peu garde la haute main sur les dossiers qui relèvent de
près identique, mais en outre les acteurs de ce petit sa chasse gardée : le Cachemire, l’Afghanistan et le
manège sont souvent les mêmes. Du côté des hommes nucléaire, trois domaines où l’Inter Service Intelli-
en uniforme, c’est chaque fois le chef d’État-major gence, l’agence du renseignement militaire joue un
qui prend les commandes, généralement sans avoir rôle clé. L’ISI est un État dans l’État dont les gouver-
à tirer un coup de feu – nous n’avons pas affaire nements civils n’ont jamais réussi à réduire l’in-
à une « armée de colonels » amateurs de putsch. fluence de façon significative. C’est pourquoi on ne
Du côté des civils, les deux forces politiques qui peut jamais parler de démocratie, mais seulement
peuvent prétendre au pouvoir – seules ou en coali- de phase de démocratisation, l’ombre portée des
tion – sont presque toujours les mêmes. Il s’agit militaires empêchant les élus du peuple de disposer
d’une part du Pakistan People’s Party créé par Z.A. de toutes les manettes du pouvoir.
Bhutto, dont sa fille, Bénazir a repris le flambeau et
qui est aujourd’hui aux mains de son veuf, Zardari L. R. S. : Comment comprendre les politiques
pakistanaises par rapport à l’Afghanistan ?
Le Pakistan peut-il jouer un rôle efficace
pour une solution négociée (et durable) du
conflit ?
Le système politique pakistanais se caractérise
C. J. : La clé de compréhension de toute la politique
par une instabilité institutionnelle. La formule,
étrangère pakistanaise est à chercher dans sa rela-
paradoxale, reflète à la fois l’incapacité du pays
à se doter d’un régime durable – en soixante-
tion à l’Inde. Le Pakistan se perçoit comme menacé
trois ans le pays a connu trois Constitutions et par un voisin trop grand pour lui. C’est pourquoi il a
trois coups d’État militaires – et le caractère conclu tant d’alliances à travers l’histoire – notam-
prévisible (presque routinier) de l’alternance ment avec les États-Unis et la Chine – et c’est
entre phases de démocratisation et épisodes pourquoi il recherche en Afghanistan ce que ses
militaires. Cette oscillation a même des allures généraux appellent « une profondeur stratégique ».
de métronome, puisque le pendule repart dans Idéalement, ils souhaiteraient établir dans ce pays
l’autre sens tous les dix ans en moyenne. un protectorat leur permettant à la fois d’empêcher
LA REVUE SOCIALISTE N° 40 - 4E TRIMESTRE 2010
Actualités internationales 135

La clé de compréhension de toute la politique les années 1990 – afin de trouver une sortie à cette
étrangère pakistanaise est à chercher dans sa guerre dont l’Occident n’a ni le goût ni les moyens.
relation à l’Inde. Le Pakistan se perçoit comme Seule l’Inde trouvera alors à y redire – arguant du
menacé par un voisin trop grand pour lui. C’est fait qu’un tel retour à la case départ se traduira par
pourquoi il a conclu tant d’alliances à travers la résurrection d’un sanctuaire pour terroristes isla-
l’histoire – notamment avec les États-Unis et mistes – mais qui voudra bien l’écouter ? De fait, le
la Chine – et c’est pourquoi il recherche en retour des talibans au pouvoir, avec la bénédiction
Afghanistan ce que ses généraux appellent
du Pakistan et sous une forme bien sûr déguisée pour
« une profondeur stratégique ».
faire avaler à l’Occident une pilule des plus amères,
risque de ne pas être une solution très durable. Le
premier attentat venu aux États-Unis ou en Europe
dont la préparation aurait eu lieu en Afghanistan
New Delhi de nouer une alliance de revers avec se traduira par des tentatives de déstabilisation du
Kaboul et d’installer une base arrière face à l’Inde nouveau régime. Or l’hypothèse est d’autant plus
dont une attaque pourrait très vite atteindre le cœur crédible que l’armée pakistanaise s’illusionne sans
du pays, le Punjab. C’est pourquoi le Pakistan a doute sur sa capacité de contrôle des talibans, elle
soutenu les talibans dans les années 1990 et ont qui s’est aliénée nombre de groupes islamistes – à
été – avec l’Arabie saoudite et les Émirats arabes commencer par les talibans pakistanais – qui lui
unis – un des seuls États à reconnaître leur régime, reprochent de travailler pour Washington.
sûr que le mollah Omar serait un partenaire fiable.
Aujourd’hui, les militaires pakistanais s’inquiè- L. R. S. : Les relations avec l’Inde sont-elles
tent de la chaleur des relations qu’Hamid Karzaï condamnées à une tension permanente, entre-
entretient avec New Delhi et cultivent donc les coupées de quelques rémissions ? Le conflit du
liens qu’ils ont tissés avec les Talibans afghans Cachemire résume-t-il tout le contentieux ?
en espérant les remettre en selle. Islamabad pour- C. J. : Les relations entre l’Inde et le Pakistan
rait, de ce fait, servir d’intermédiaire entre leurs sont structurellement tendues. Le Pakistan perçoit
alliés officiels – les États-Unis, les Occidentaux l’Inde comme une menace – surtout depuis la parti-
en général – et leurs alliés officieux, les talibans tion de 1971 ayant donné naissance au Bangladesh,
afghans. L’armée pakistanaise non seulement ne un traumatisme dont Islamabad tient New Delhi
souhaite rien d’autre, mais pourrait bien saboter les pour responsable alors que c’est bien sa politique
pourparlers dont elle serait exclue. de colonialisme intérieur qui avait exacerbé le
La stratégie américaine, pour l’instant, ne permet séparatisme bengali. L’armée pakistanaise considé-
pas de faire aux Pakistanais toute la place qu’ils rant que la meilleure des défenses était l’attaque,
aimeraient avoir. Washington intensifie ses opéra- est passée à l’offensive en 1965, puis a préféré
tions militaires – y compris les attaques de drones avancer masquée en sous-traitant cette guerre à
du côté pakistanais qui exaspèrent Islamabad – et des groupes islamistes. Ceux-ci sont surtout passés
laisse à Karzaï le soin d’engager les négociations. à l’action dans les années 1990. D’une part, ils
Les Américains pensent ainsi pousser les Talibans avaient remporté la première guerre d’Afghanistan
vers la table des négociations. Mais cette démarche et étaient disponibles pour un nouveau Jihad, en
ne saurait durer bien longtemps, les pertes améri- Inde. D’autre part, l’insurrection des Cachemiris
caines étant de plus en plus lourdes, pour un indiens avait pris une forme plus violente et plus
résultat hypothétique. Il y a fort à parier qu’à terme islamiste à partir de 1989. Dix ans plus tard, la
les Américains se tournent vers les Pakistanais pour stratégie pakistanaise visant à « saigner l’Inde »
qu’ils s’entremettent – comme ils l’avaient fait dans s’est traduite par l’infiltration de troupes régulières
136 « Les relations entre l’Inde et le Pakistan sont structurellement tendues »

Mais c’est naturellement la question du aux termes du Traité de Simla que le Pakistan a
Cachemire qui focalise le maximum d’attention. dû signer après sa défaite de 1971. Mais aucun des
En 1947, lorsque l’Inde et le Pakistan ont vu deux pays n’a officiellement renoncé à la totalité de
le jour, le Maharadjah hindou qui régnait sur la province, empêchant l’instauration d’une fron-
l’État princier (donc autonome) du Jammu tière internationale. La question n’aurait pas été si
et Cachemire a décidé de rejoindre l’Inde. Les sensible si les Cachemiris indiens avaient fini par
autorités pakistanaises ont aussitôt objecté s’intégrer à l’Union indienne dont Nehru – d’origine
que cette province, étant majoritairement
cachemirie lui-même – voulait faire une fédération
musulmane, avait vocation à rejoindre le
multiculturelle. Mais la méfiance de New Delhi
« Pays des purs ».
vis-à-vis de Cachemiris dans lesquels bien des
leaders indiens voyaient des séparatistes en puis-
sance, voire une cinquième colonne pakistanaise,
a gêné le jeu des institutions. Les citoyens indiens
et de paramilitaires islamistes sur les hauteurs de du Jammu et Cachemire n’ont pu voter librement
Kargil – une ville du Cachemire indien. Il s’est que dans les années 1960, le scrutin de 1977 étant
ensuivi une guerre éclair de quelques jours mettant sans doute la première élection démocratique digne
aux prises deux puissances nucléaires. de ce nom. En outre, les gouvernements soupçon-
Entre les phases de tension les plus aiguës, nables – à tort ou à raison – de sympathies pakis-
les gouvernements des deux pays se parlent tanaises ont été démis et l’État mis sous tutelle
– en général sous la pression des États-Unis, plus d’une fois dans son histoire. L’insurrection de
l’Europe étant absente de ce dossier comme de 1989 a justifié un déploiement militaire donnant
tant d’autres. C’est ainsi que les années 2000 ont aux cachemiris le sentiment d’être soumis à une
été le cadre d’un « dialogue composite » à éclipse armée d’occupation, les « check-points » ayant fait
qui se déclinait en une demi-douzaine de points leur apparition dans toute la province. Le ressen-
allant des litiges frontaliers à la hauteur du Sind timent qui en a résulté dans la jeunesse explique
et du Gujarat aux problèmes d’eau, le Pakistan et le mouvement actuel qui s’apparente à une « Inti-
l’Inde souffrant d’un stress hydrique qui les rend fada ».
très sensibles à la gestion du glacier du Siachen et L. R. S. : Peut-on se risquer à dessiner les
des rivières venues de l’Himalaya. Mais c’est natu- évolutions prochaines à l’oeuvre tant dans le
rellement la question du Cachemire qui focalise le pays que dans la région ?
maximum d’attention. En 1947, lorsque l’Inde et C. J. : L’évolution du Pakistan suscite bien des
le Pakistan ont vu le jour, le Maharadjah hindou interrogations. Jamais encore le monde n’avait
qui régnait sur l’État princier (donc autonome) du abrité une puissance nucléaire dont la société
Jammu et Cachemire a décidé de rejoindre l’Inde. était à ce point travaillée par l’islamisme et dont
Les autorités pakistanaises ont aussitôt objecté que la classe politique était à ce point discréditée et
cette province, étant majoritairement musulmane,
avait vocation à rejoindre le « Pays des purs ». Et
joignant le geste à la parole, elles ont laissé (sic)
partir à l’assaut des troupes para-militaires qui ont L’évolution du Pakistan suscite bien des
conquis une partie du territoire de l’État. L’Inde interrogations. Jamais encore le monde n’avait
a envoyé l’armée à son tour et la ligne de front abrité une puissance nucléaire dont la société
est devenue une ligne de cessez-le-feu lorsqu’un était à ce point travaillée par l’islamisme
armistice a été conclu sous l’égide de l’ONU. Cette et dont la classe politique était à ce point
ligne est ensuite devenue une ligne de contrôle discréditée et impuissante.
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Actualités internationales 137

impuissante. L’armée est certes en mesure de tenir active. Faire un pronostic est des plus délicats,
le pays, mais l’usage qu’elle fait du pouvoir, tant car jamais sans doute le Pakistan n’a été soumis à
en Afghanistan qu’au Cachemire indien présente ce genre de défis. L’hypothèse que l’on peut faire,
les symptômes d’une fuite en avant – sans compter néanmoins, c’est qu’il trouvera à l’extérieur des
son implication probable quoi qu’indirecte dans soutiens – notamment financiers – comme cela a
les attentats de Mumbai en 2008. Le pays ne va déjà été le cas dans le passé : nul ne peut pendre
pas seulement devoir survivre à une crise écono- le risque de voir un pays de 160 millions d’habi-
mique et sociale très longue, son unité sera mise tants doté de l’arme nucléaire devenir un « failed
à rude épreuve, notamment au Baluchistan où state » (État en délinquance) – ni les États-Unis,
une guérilla séparatiste est entrée dans une phase ni la Chine.
Bo Rothstein
est professeur de sciences politiques à l’université de Göteborg (Suède).
Il est notamment l’auteur de Just Institutions Matters : The Moral and political logic
of the Universal Welfare State, Cambridge University Press, 20021.

Ce qui est vivant et ce qui est mort

L a social-démocratie peut naturelle-


ment être comprise comme le propre
des partis politiques ainsi dénommés et de
bien-être social, visant à doter toutes les personnes
dans la société, sans tenir compte de leurs appar-
tenances, d’un ensemble de droits généraux en
leurs politiques. Je voudrais cependant ne matière de service et de soutien économique. Un
pas m’en tenir à l’appellation des partis et, exemple typique consiste dans des programmes
dans le contexte actuel, utiliser le terme de universels pour des biens tels que la santé, l’édu-
social-démocratie dans le but de décrire un cation, les soins aux personnes âgées, ainsi que
certain type de politiques qui trouvent leurs pour un système d’assurance sociale lorsque les
racines dans l’idéologie de la social-démo-
cratie, mais qui sont aujourd’hui également
mises en œuvre par des partis d’appellations
différentes. Car il y a aussi des partis qui La deuxième composante de la politique sociale-
utilisent le terme social-démocrate pour se démocrate peut être décrite comme l’ambition
« d’apprivoiser », mais non pas d’abolir
définir, mais qui ne pratiquent pas ce type de
l’économie de marché. Cela se manifeste, d’une
politique !
part, par une attitude longtemps positive à
l’égard du libre-échange, de la compétition
économique, combinée, d’autre part,
Qu’est-ce que la social-démocratie ? avec une conscience qu’une économie de
marché réelle exige un grand nombre de
La politique sociale-démocrate comme je l’ai réglementations publiques pour fonctionner
définie, contient deux éléments principaux. Le correctement sur le plan économique et
premier est une volonté de proposer une forme de évidemment de la justice sociale.
140 Ce qui est vivant et ce qui est mort

moyens de subsistance fournis par son propre sociales, le pessimisme qui règne aujourd’hui
travail ne suffisent pas. La caractéristique de la lorsqu’on parle de la social-démocratie est assez
social-démocratie, comme je l’ai ici définie, c’est difficile à expliquer. Permettez-moi de développer
que ces programmes, pour l’essentiel, ne sont pas quatre points. Tout d’abord, le principal adversaire
orientés vers des groupes particulièrement vulnéra- idéologique de la social-démocratie depuis trois
bles, mais concernent l’ensemble de la population décennies, à savoir le fondamentalisme néolibéral
(comme pour la santé) ou une partie considérable est aujourd’hui en ruine. En octobre 2008, l’effon-
de la population (comme pour l’aide aux personnes drement des marchés financiers a tout simplement
âgées). rendu l’idée que les marchés ne devaient pas être
La deuxième composante de la politique social- réglementés, entièrement obsolète. Pour citer seule-
démocrate peut être décrite comme l’ambition ment George Soros : « Il y a deux faits qui méritent
« d’apprivoiser », mais non pas d’abolir l’économie d’être soulignés. Le premier est que le système
de marché. Cela se manifeste, d’une part, par une financier que nous connaissons s’est aujourd’hui
attitude longtemps positive à l’égard du libre- effondré… l’autre fait est que le système financier
échange, de la compétition économique, combinée, s’est effondré sous son propre poids. Cela contredit
d’autre part, avec une conscience qu’une économie l’opinion dominante sur les marchés financiers à
de marché réelle exige un grand nombre de régle- savoir qu’ils tendent naturellement vers l’équilibre
mentations publiques pour fonctionner correctement et que cet équilibre est perturbé seulement par des
sur le plan économique et évidemment de la justice forces extérieures. Ces perturbations devraient se
sociale. Pour les politiques sociales-démocrates, traduire de façon aléatoire. Les marchés étaient
cela s’est traduit par des règles protégeant les droits essentiellement vus comme auto-correcteurs. Ce
des salariés et des syndicats, des règlements contre paradigme s’est révélé être faux. Donc nous ne
le monopole, des règles pour la protection de l’en- faisons pas seulement face à un effondrement du
vironnement et pour bien d’autres choses encore. système financier, mais aussi un effondrement
Contrairement à la croyance du néolibéralisme en d’une vision du monde. »2
des marchés autorégulés, les politiques sociales- La doctrine d’Alan Greenspan qui déclarait que
démocrates considèrent le marché à la fois dans les marchés laissés à eux-mêmes prendraient soin
une dimension constructive (innovation, liberté, de toutes les imperfections qui surviennent n’est
efficacité) et destructrice (monopole, corruption, plus une vue dominante. Lorsque des économistes
exploitation de l’homme ainsi que des ressources de premier plan comme Joseph Stiglitz et Paul
naturelles). Le besoin de réglementation est donc Krugman, Prix Nobel, concluent que la pensée de
grand. Dans les pays d’Europe du Nord, les gouver- l’école de Chicago doit être mise aux poubelles de
nements, pendant de longues périodes au cours des
trois ou quatre décennies, ont été sociaux-démo-
crates ou de centre-droit, dans leur politique quoti-
dienne ; ils ont mené des politiques qui respectaient
La doctrine d’Alan Greenspan qui déclarait que
plus ou moins ces équilibres.
les marchés laissés à eux-mêmes prendraient
soin de toutes les imperfections qui surviennent,
n’est plus une vue dominante. Lorsque des
La recherche sociale et le projet
économistes de premier plan comme Joseph
social-démocrate Stiglitz et Paul Krugman, Prix Nobel, concluent
que la pensée de l’école de Chicago doit être
Ma thèse principale est qu’à la lumière de ce qui se mise aux poubelles de l’Histoire, on se dit que
passe dans le domaine de la recherche en sciences quelque chose s’est passé.
LA REVUE SOCIALISTE N° 40 - 4E TRIMESTRE 2010
Actualités internationales 141

l’Histoire, on se dit que quelque chose s’est passé. pement économique et le développement social.4
Un autre exemple peut être trouvé avec un lauréat Celui qui a tenté d’expliquer pourquoi le fonda-
du Prix Nobel, l’historien de l’économie Douglass mentalisme du marché a échoué lamentablement
North qui, dans son dernier livre, attaque fortement dans les pays en développement est l’économiste de
l’idée selon laquelle une économie de marché effi- Harvard, Dani Rodrik. Il écrit : « La rencontre entre
cace exige une diminution du secteur public et de l’économie néo-classique et les sociétés en déve-
faibles dépenses publiques.3 Au contraire, North loppement a servi à révéler les fondements insti-
fait valoir dans les pays dont le PIB par habitant tutionnels de l’économie de marché. Un système
dépasse 20 000 dollars par an, que la proportion clairement défini de droits de propriété, un appareil
des comptes des dépenses publiques tourne autour réglementaire limitant les pires formes de fraude,
d’une moyenne de 50 % du PIB. Dans les pays dont les comportements anticoncurrentiels, et l’aléa
le PIB annuel par habitant se situe entre 5 000 et moral, une société modérément cohérente repo-
10 000 dollars, le niveau moyen est de 33 %, et sant sur la confiance et la coopération sociale, des
dans les pays les plus pauvres, dont le PIB par institutions sociales et politiques qui atténuent les
habitant est inférieur à 5 000 dollars par an, les risques et gèrent les conflits sociaux, la primauté du
dépenses publiques ne représentent que 27 % du droit et d’un gouvernement honnête – ce sont des
PIB. Comparativement aux pays pauvres, les pays arrangements sociaux que les économistes pren-
riches ont tout simplement un large secteur public. nent habituellement pour acquis, mais qui brillent
Cela montre clairement que la richesse économique par leur absence dans les pays pauvres… C’est
nécessite un vaste secteur public. On peut noter pourquoi il est devenu clair que les économies ne
que Douglass North ne se limite pas à des postes peuvent pas être efficaces en l’absence d’institu-
tels que les infrastructures, la défense, le système tions adéquates. »5 Mon premier point est donc que
juridique et la recherche et le développement, mais nous vivons actuellement un moment où l’idéologie
souligne également l’importance d’un système d’as- de la social-démocratie – qui met l’accent sur la
surance sociale global. En ce qui concerne l’assu- nécessité de réglementer les marchés à la manière
rance sociale, la recherche aujourd’hui montre que de Rodrik (et maintenant de nombreux autres
nombre de biens sociaux sont plus coûteux s’ils économistes) – devrait nous amener à retrouver
doivent être produits par le marché que s’ils sont une réelle confiance en soi. Pourtant, ce n’est pas
gérés par l’État. Cela semble assez évident lorsque le cas. Par ailleurs, deux résultats découlant de la
l’on compare les coûts des soins de santé aux États- recherche expérimentale en sciences sociales, sont
Unis avec les pays dont les mêmes soins de santé sans ambiguïté. Le premier est que les gens agissent
sont financés sur fonds publics. rarement de la manière égoïste que le néolibéra-
En ce qui concerne la perspective globale, je lisme décrit. Le second est que, s’ils agissent selon
voudrais faire référence aux succès des politiques cette théorie, ils vont détruire les conditions de leur
sociales-démocrates dans les pays en développe- propre efficacité économique, en affaiblissant les
ment, récemment présentés dans le livre sur « La institutions formelles et informelles qui maintien-
social-démocratie dans la périphérie mondiale ». nent la confiance entre les acteurs concernés.
L’ex-soi-disant « consensus de Washington » qui Mon deuxième point concerne les nombreuses
a souligné la nécessité pour les pays en dévelop- mesures et les indices, couramment produits par
pement de déréglementer et de créer des marchés les chercheurs qui tentent de comparer les condi-
libres, a fini par être remplacé par un accent mis tions dans les différents pays, comme la santé de la
sur « une bonne gouvernance », qui souligne préci- population (mortalité infantile, espérance de vie),
sément l’importance de la réglementation publique la satisfaction individuelle, différentes mesures de
et d’un système politique qui stimule le dévelop- « progrès humain », l’égalité, l’absence de corrup-
142 Ce qui est vivant et ce qui est mort

tion et le niveau économique. Les pays, avec des publiques fortes, sont ceux dont les finances sont
politiques sociales-démocrates, comme les pays en meilleur état. En d’autres termes, le credo néoli-
nordiques, obtiennent des résultats particulièrement béral qui affirme que l’« équité » et l’« efficacité »
bons et, mis ensemble, surclassent les pays caracté- sont incompatibles, et que des dépenses publiques
risés par la mise en œuvre de politiques néolibé- importantes sont dommageables pour l’économie,
rales. En outre, lorsque des forums patronaux, tels s’avère erroné. Voilà qui devrait susciter la confiance
que le Forum économique mondial, établissent leur et l’optimisme pour l’avenir du projet social-
classement annuel de la compétitivité économique démocrate, mais il semble en être tout autrement.
des pays, les pays sociaux-démocrates se classent La troisième question renvoie aux relations entre
bien et il n’est pas rare qu’ils soient supérieurs aux santé et égalité. Les résultats peuvent être contestés,
pays conduits par les politiques néolibérales. On mais ils m’ont convaincu que l’égalité des chances
peut certes dire que ces différentes mesures possè- dans la vie est clairement associée à la politique
dent naturellement leurs problèmes de validité, sociale-démocrate. De nombreux types d’inéga-
mais pris ensemble, on peut avec un certain degré lités semblent créer des difficultés, non seule-
de certitude dire que ces résultats se confortent. ment évidemment pour la partie de la population
L’image qui ressort est sans équivoque, à savoir que manquant de ressources, mais aussi pour les classes
si l’on utilise le titre d’un ouvrage publié récem- moyennes. La recherche que j’ai moi-même menée
ment, en mesurant ce qui doit être compté, les sur l’importance du capital social et la confiance
sociétés avec des politiques sociales-démocrates interpersonnelle fournit essentiellement les mêmes
se retrouvent parmi les mieux classées, en ce qui résultats, à savoir que de nombreux types d’inégalités
concerne les mesures de développement social sont destructrices pour la cohésion d’une société.
en général, ainsi que l’efficience économique. On Ici aussi, la recherche comparative internationale
pourrait ajouter que parmi les pays de l’OCDE qui montre que les pays sociaux-démocrates se classent
ont aujourd’hui les déficits les plus importants de le mieux, c’est-à-dire qu’ils ont le plus haut degré
leurs finances publiques (Grèce, Espagne, Portugal, de confiance interpersonnelle et de capital social,
Royaume-Uni, Irlande et États-Unis), sont les pays tandis que ces biens ont diminué considérablement
aux dépenses sociales relativement peu élevées, aux États-Unis, pays où les inégalités ont augmenté
tandis que ceux qui mènent une politique sociale- de façon spectaculaire depuis les années 1970.
démocrate (le Danemark, la Finlande, les Pays-Bas, Enfin, permettez-moi d’ajouter un dernier point,
la Norvège, la Suède, l’Autriche), avec des dépenses celui où je fais, il faut l’admettre, des remarques
plus impressionnistes. Pendant quatre ans, j’ai été
membre du Conseil scientifique de l’Office national
des assurances sociales en Suède. À ce titre, j’ai été,
avec quatre collègues, amené à me prononcer sur
On pourrait ajouter que parmi les pays de une grande quantité de demandes de subventions
l’OCDE qui ont aujourd’hui les déficits les plus
pour des projets qui concernaient les personnes qui
importants de leurs finances publiques (Grèce,
avaient pris une pension de retraite anticipée, ou
Espagne, Portugal, Royaume-Uni, Irlande et
États-Unis), sont les pays aux dépenses sociales des congés maladie pendant de longues périodes,
relativement peu élevées, tandis que ceux avec des diagnostics psychosomatiques (burn-out,
qui mènent une politique sociale-démocrate dépression, etc.). La conclusion qui ressort de
(le Danemark, la Finlande, les Pays-Bas, mes expériences est que la cause profonde de ce
la Norvège, la Suède, l’Autriche), avec des problème se trouve essentiellement dans la situation
dépenses publiques fortes, sont ceux dont les de ces personnes au travail. C’est comme si celles-
finances sont en meilleur état. ci devenaient malades à force de ne pas être vues,
LA REVUE SOCIALISTE N° 40 - 4E TRIMESTRE 2010
Actualités internationales 143

Ces quatre conditions – l’effondrement de se cache une grande partie de l’augmentation des
l’idéologie néolibérale, les résultats dans troubles mentaux – devraient conduire à une forte
les pays qui mènent une politique sociale- adhésion aujourd’hui au « projet de société démo-
démocrate, les enseignements de la recherche crate ». Pourtant, ce n’est, à quelques exceptions
qui montrent que les diverses formes près, en aucune façon le cas, en particulier en
d’inégalité se révèlent aussi mauvaises Europe. Pourquoi ? La plupart des explications
pour la classe moyenne, et l’idée que derrière fournies s’articulent autour de l’idée que l’on est mal
le manque d’influence sur sa propre situation
compris ou maltraité par les médias, et que les poli-
professionnelle se cache une grande partie
tiques sociales-démocrates se heurtent à des forces
de l’augmentation des troubles mentaux
– devraient conduire à une forte adhésion
hostiles qui ont la puissance économique et ont les
aujourd’hui au « projet de société démocrate ». moyens d’influencer l’opinion. Permettez-moi de
Pourtant, ce n’est, à quelques dire que ces types d’explications ne me convain-
exceptions près, en aucune façon le cas, quent pas. Si la social-démocratie, il y a cent ans,
en particulier en Europe. avait pensé ainsi, le projet aurait été annulé immé-
diatement ! Ce type de raisonnement de la « gauche
pleurnicheuse », où l’on rejette ses carences poli-
tiques sur une variété de facteurs structurels, sert
principalement à couvrir les défauts de ses propres
ne pas avoir d’influence, et ne pas être écoutées sur capacités intellectuelles et stratégiques. Pour beau-
leur lieu de travail. Des problèmes tels que ceux-ci coup, il semble exister une certaine satisfaction à
sont courants dans de nombreux pays de l’OCDE, et se complaire dans une situation de subordination.
l’Organisation mondiale de la santé (OMS) craint la Comme je le vois, les problèmes ne résident pas
généralisation de ce type de maladie. Mon point de dans des tendances structurelles qui seraient invin-
vue ici est que cela donne aux politiques sociales- cibles, mais dans l’incapacité de la gauche à établir
démocrates classiques une grande actualité. Même une pensée pertinente et hégémonique.
si toutes les tentatives pour créer quelque chose de
ressemblant à la « démocratie économique » ont
échoué (par exemple ce qu’on appelle « les fonds La nécessité d’une nouvelle
salariaux » dans mon pays), un élément central théorie sociale
de la politique social-démocrate devrait consister
précisément à renforcer la position des salariés dans L’incapacité d’abord de la gauche intellectuelle
leur travail pour qu’ils aient une influence sur leur aujourd’hui apparaît quand il s’agit de créer une
propre situation professionnelle et personnelle. théorie cohérente et compréhensible de la société.
Maintenant que les théories sociales du marxisme
et du néolibéralisme se sont révélées inadéquates,
Alors quel est le problème ? il aurait dû être possible de créer une alternative au
néolibéralisme. Une telle théorie sociale-démocrate
Ces quatre conditions – l’effondrement de l’idéologie de la société ne peut pas être fondée sur l’obscuran-
néolibérale, les résultats dans les pays qui mènent tisme anti-intellectuel « post-moderne » qui, pour
une politique sociale-démocrate, les enseignements les dernières décennies semble avoir séduit plus
de la recherche qui montrent que les diverses d’un intellectuel de gauche. Au contraire, il faut
formes d’inégalité se révèlent aussi mauvaises pour partir d’une représentation fondée de ce que nous
la classe moyenne, et l’idée que derrière le manque pouvons appeler un peu solennellement la « vraie
d’influence sur sa propre situation professionnelle nature humaine ». Ici, comme je l’ai mentionné
144 Ce qui est vivant et ce qui est mort

ci-dessus, la recherche expérimentale en sciences n’est pas nécessairement générée uniquement


sociales a montré que la notion néo-libérale de la par le « bas » de la manière organique décrite
« nature humaine véritable » manque de vérité. Les par exemple par Robert Putnam, mais qu’elle
résultats sont concluants – le rapport des hommes peut également être générée « par le haut « par
à leurs semblables ne peut pas être réduit à une l’introduction de régulations, promouvant l’éga-
recherche de la maximisation de leur propre intérêt. lité par des politiques de type social-démocrate.
Cependant, il ne peut également pas être compris Le deuxième enseignement nécessaire pour un tel
comme se fondant uniquement sur l’altruisme… Au projet, c’est que nous sommes maintenant, au moins
lieu de cela, une autre image se dégage de ce qui dans l’Occident développé, face à un ensemble
est maintenant solidement établi dans la recherche, diversifié des valeurs dans des parties significa-
à savoir que nous avons besoin de considérer l’être tives de la population, ce qui ce n’était le cas dans
humain comme un être essentiellement « réci- les débuts de la social-démocratie. Ce changement
proque », c’est-à-dire capable d’être solidaire, dans les valeurs et dans les cultures peut être
éprouvant de la bienveillance à l’égard des autres considéré comme un mouvement qui s’éloigne des
êtres humains, du moment que l’on peut leur faire valeurs collectives vers des principes néolibéraux.
confiance pour qu’ils soient prêts à faire de même. Ce changement, comme on peut l’observer dans les
Dans d’autres contextes, où j’ai tenté de présenter différentes études sur les valeurs des populations,
des éléments de construction d’une théorie de la est important et constitue un problème pour les
société telle que celle que je propose ici, j’ai avancé politiques sociales-démocrates, qui ont été cons-
l’idée que le consentement des peuples à agir en truites sur ce que nous pouvons appeler des normes
solidarité est conditionnelle. Trois conditions collectives. Le temps où il était possible d’avoir des
ressortent. La première condition est que ce qui normes uniformes, déterminées au niveau central
est à atteindre est une norme du bien (comme une est fini. Les personnes, aujourd’hui et de demain,
assurance santé étendue). La seconde est que les demanderont des protections dans le strict respect
gens doivent avoir confiance les uns dans les autres de leurs penchants individuels, avec une plus
pour agir dans la société loyalement, par exemple grande liberté de choix et, en outre, elles sont beau-
en payant leurs impôts et en s’abstenant d’abuser des coup mieux informées qu’auparavant.
systèmes communs. La troisième est que l’on doit
convaincre les gens que les institutions destinées à
corriger les problèmes du « passager clandestin » L’individualisme n’est pas
(en d’autres termes ceux qui trichent sur leurs l’intérêt égoïste
impôts ou profitent du système d’assurance sociale)
sont raisonnablement efficaces. Si ces conditions Mais, en même temps, les études sur les valeurs
sont remplies, la grande majorité sera d’accord pour culturelles et sociales montrent qu’il n’y a pourtant
un type social-démocrate de politique, même si pas un basculement de la solidarité vers l’égoïsme.
eux-mêmes n’en profitent pas toujours. Je soutiens Au contraire, il semble que l’individualisme et le
qu’il devrait être possible de construire et de trans- collectif, et la solidarité et l’égoïsme, sont deux
mettre une vision cohérente et globale de la société dimensions qui se mêlent. En d’autres termes, les
fondée sur ces idées, aujourd’hui renforcée par une « individualistes » d’aujourd’hui n’ont pas moins
multitude de résultats de la recherche en sciences le sens de la solidarité que les « collectivistes »
sociales, et de la présenter comme une alternative d’hier – la « réciprocité » est encore une motivation
au néo-libéralisme qui a échoué. Ce point tient à forte, mais elle doit être adaptée aux demandes des
l’idée que la création de la confiance sociale, qui personnes pour des solutions plus individuelles.
est nécessaire pour éviter un vaste « free-riding », Pour les politiques sociales-démocrates, ceci néces-
LA REVUE SOCIALISTE N° 40 - 4E TRIMESTRE 2010
Actualités internationales 145

sitera de rompre avec les normes collectives d’hier, La troisième raison est que les programmes dirigés
et demandera de trouver des systèmes pour combiner vers des groupes particulièrement vulnérables ont
la liberté de choix et la solidarité dans les politiques tendance à stigmatiser ces groupes, ce qui rend en
publiques. Il sera également nécessaire de prévoir partie ces programmes contreproductifs.
un espace beaucoup plus grand pour la créativité et
l’esprit d’entreprise, même dans la production des
services sociaux. Des modèles sur la façon dont ces La « politique de l’identité »
systèmes peuvent fonctionner ont été testés pour est une erreur
certains domaines dans les pays nordiques, et ont
montré qu’ils fonctionnent raisonnablement bien. Enfin, si vous voulez répondre à la question de
De mon point de vue, il est essentiel de conserver « ce qui est à faire », raisonnablement, il faut
et de maintenir les systèmes de bien-être général, aussi répondre à la question de ce que l’on ne doit
et de ne pas mener de politiques visant seule- pas faire. Ma recommandation serait de ne pas se
ment « les plus vulnérables ». Les raisons en conduire avec ce qui pendant une longue période,
sont triples. Tout d’abord, les systèmes de bien- a été la « chanson » préférée de la gauche intel-
être général doivent englober la classe moyenne, lectuelle, qui tient, dans des politiques visant à
sans laquelle il est impossible de parvenir à renforcer l’identité des minorités spécifiques. Il y
une majorité en faveur d’une telle politique, ou a trois raisons pour cela. Tout d’abord, une telle
de générer une quantité suffisamment impor- politique est, par définition, anti-majoritaire – on
tante de recettes fiscales, afin de mener à bien la pourrait même dire que, par sa logique propre, cela
politique du bien-être général. Cela conduira à crée une majorité contre la politique de gauche. Il
réduire la place des différents « programmes est tout simplement impossible de construire des
d’action positive » qui ciblent des groupes spéci- coalitions politiquement efficaces à partir d’une
fiques, car l’idée est que ces groupes devraient diversité disparate de groupes minoritaires, car
être intégrés dans les programmes universels. ils ont souvent des intérêts contradictoires. Une
Comme le politologue américain Hugh Heclo l’a social-démocratie qui tenterait d’aller dans ce sens,
une fois déclaré : « La meilleure façon d’aider les se réduirait à un « supermarché » pour des inté-
pauvres est de ne pas en parler. » Deuxièmement, rêts particuliers et des groupes minoritaires. Ceci
les systèmes généraux se révèlent plus efficaces s’applique particulièrement dans de nombreux
dans la réalisation et la redistribution à des groupes pays européens aujourd’hui troublés par des défi-
aux ressources faibles, par rapport aux politiques cits d’intégration des immigrés, et des minorités
ciblées exclusivement sur ces groupes. Cela peut ethniques. Aider les minorités vulnérables est
sembler également contre-intuitif, mais taxer les plus efficace lorsque l’on conçoit des programmes
riches pour donner aux pauvres pour accomplir une généraux afin que leurs besoins soient inclus dans
plus grande redistribution n’a pas l’efficacité que ces programmes. Cela demande une bonne dose de
l’on pense, les recherches empiriques montrent que créativité politique et administrative. Deuxième-
ce n’est pas le cas. C’est lorsque vous imposez « tout ment, la politique identitaire a tendance à stigma-
le monde » afin de donner à « tous » que l’on peut tiser le groupe même qu’elle veut soutenir et crée,
atteindre une plus grande redistribution. L’explica- en outre, ce que le psychosociologue Claude Steele,
tion est que les impôts sont le plus souvent propor- dans un certain nombre d’expériences ingénieuse-
tionnels ou un peu progressifs, mais les services de ment construites, a nommé la création de stéréo-
nombreuses prestations sociales sont nominaux. types négatifs dans les images de soi au sein de
Cela fait des systèmes généraux d’assurance sociale groupes vulnérables6. La troisième raison est que
de formidables machines de redistribution sociale. les politiques particularistes engendrent souvent
146 Ce qui est vivant et ce qui est mort

une bureaucratie lourde, qui décide qui et combien rencontrer dans de nombreux pays, je le soutiens,
d’individus doivent être soutenus. Ceci, à son tour, ne peuvent pas être imputées principalement aux
alimente les critiques contre la politique sociale- conditions structurelles régissant nos sociétés. Au
démocrate, accusée d’un excès de confiance dans lieu de cela, le problème réside dans une gauche
les politiques administratives autoritaires. intellectuelle trop influencée par le post-moder-
En conclusion, il y a actuellement un montant niste, le relativisme, l’influence des politiques
élevé de résultats issus de la recherche en sciences identitaires, qui a été amenée à abandonner l’idée
sociales à l’appui du projet social-démocrate, tel centrale des politiques sociales-démocrates fondées
que défini ici. Les difficultés que ce projet apparaît sur les principes d’un progrès rationnel.

1. Bo Rothstein nous a adressé ces réflexions d’un intellectuel social-démocrate après les résultats des élections sué-
doises du 19 septembre 2010.
2. Georges Soros, New York Reviews of Books, 11 juin 2009.
3. North Douglass, John J. Wallis et Barrey R. Weingast. Violence and social orders : a conceptual framework for inter-
preting recorded human history. Cambridge University Press, 2009.
4. Sandbrook Richard. Social democracy in the global periphery : origins, challenges, prospects. Cambridge University
Press, 2007.
5. Rodrik, Dani. One Economics, Many Recipes : Globalisation, Institutions and Economic Growth, Princeton University
Press, 2007.
6. Stelle, Claude. Whistling Vivaldi and other clues : to how stereotypes affect us. New York. Norton and Compagny.

LA REVUE SOCIALISTE N° 40 - 4E TRIMESTRE 2010


Henri Weber
est député européen
et secrétaire national adjoint du Parti socialiste
en charge de la mondialisation

Socialisme et protectionnisme

F ace au décollage spectaculaire des


« grands émergents », faut-il revenir
au protectionnisme ? Faut-il élever de hautes
de surcroît aujourd’hui à cinq réalités nouvelles, qui
le rendraient encore plus contreproductif.

barrières douanières et imposer de stricts


quotas d’importation pour protéger nos indus-
L’augmentation des taxes douanières
tries et nos marchés ? Rarissimes sont ceux pénaliserait les entreprises
qui préconisent aujourd’hui ces médecines de et les consommateurs occidentaux
cheval, car les politiques et les économistes
se souviennent des ravages provoqués par ce C’est la conséquence de l’internationalisation et de
type de mesures après la crise de 1929. la fragmentation de la chaîne de production, induite
par la mondialisation : les multinationales occiden-
En riposte à la loi protectionniste américaine du tales et japonaises ont délocalisé la production de
17 juin 1930 dite « Smoot-Hawley », vingt-cinq nombreux biens intermédiaires et composants de
pays ont augmenté leurs tarifs douaniers et mis en leurs produits finaux dans les pays à bas salaires.
place des quotas, sous les vivats de leurs popula- 60 % des exportations chinoises vers les États-
tions. Il s’ensuivit une forte contraction du commerce Unis, par exemple, proviennent de filiales améri-
mondial – moins 60 % en valeur entre 1929 caines implantées en Chine ou de sous-traitants
et 1932 – et une aggravation tragique de la crise divers produisant pour les firmes occidentales.
économique. C’est pourquoi les gouvernements ont Voilà pourquoi les I-Pad, I-Phone, ordinateurs
pris le contre-pied de cette politique face à la crise portables, etc. peuvent être vendus bon marché aux
systémique de 2008-2009. Le retour au protection- consommateurs des pays développés. Augmenter
nisme traditionnel, fût-il continental, se heurterait les tarifs douaniers sur ces importations, c’est
148 Socialisme et protectionnisme

Les multinationales occidentales et japonaises Pour l’automobile, par exemple, le marché chinois,
ont délocalisé la production de nombreux déjà le premier du monde, doublera dans les dix
biens intermédiaires et composants de leurs prochaines années, pour atteindre 30 millions de
produits finaux dans les pays à bas salaires. véhicules par an en 2020. « Aujourd’hui Peugeot
Voilà pourquoi les I-Pad, I-Phone, ordinateurs représente 8 % de ce marché. Si nous conservons
portables, etc. peuvent être vendus bon marché cette part de marché, les ventes de PSA en Chine
aux consommateurs des pays développés. s’élèveraient à 1,3 million de voitures chaque
Augmenter les tarifs douaniers sur ces
année », souligne Frédéric Saint Géours, direc-
importations, c’est renchérir ces biens de
teur financier et du développement stratégique de
consommation de masse et donc appauvrir les
consommateurs occidentaux.
PSA. En revanche, le marché européen de l’auto-
mobile ne représentera à cette date que la moitié
du marché chinois.1 Les dirigeants des entreprises
occidentales se plaignent des pratiques protection-
renchérir ces biens de consommation de masse et nistes multiformes existant dans les grands pays
donc appauvrir les consommateurs occidentaux. À émergents et revendiquent un accès plus facile
quoi s’ajoute le fait que beaucoup de ces produits à leurs marchés. Ils attendent de leurs gouverne-
ne sont plus fabriqués dans les pays développés où ments et de l’OMC qu’ils obtiennent la réciprocité,
ils sont consommés. Taxer ces importations c’est, là non qu’ils ferment les marchés occidentaux aux
aussi, renchérir le coût de la vie. produits « made in China ». Des mesures protec-
tionnistes traditionnelles provoqueraient, en effet,
des rétorsions économiques de la part des grands
De combien faudrait-il augmenter ces émergents, sauf si tous les pays développés les
barrières tarifaires : 100 %, 200 % ? mettaient en œuvre collectivement et simultané-
ment. Si la concurrence entre eux prévaut, comme
La différence du coût du travail entre les pays émer- c’est aujourd’hui le cas, les Chinois, les Indiens,
gents et les pays développés oscille dans un rapport etc. passeront commande aux libre-échangistes et
de 1 à 10, voire dans certains cas de 1 à 40. Les sanctionneront les protectionnistes…
300 000 ouvriers de FoxConn de Shenzhen étaient
payés 107 euros par mois pour 12 heures de travail
par jour, 6 jours par semaine, avant que la vague Quid des Pays les moins avancés ?
de suicide de mai 2010 ait amené leur patron, le
Taïwanais Terry Gou, à augmenter leur salaire de Il faut favoriser l’accès à nos marchés aux produits
70 % sous la pression de ses donneurs d’ordre occi- des Pays en voie de développement (PED) et, en
dentaux. Pour effacer cette différence, il faudrait
instaurer des droits de douane très élevés, au risque
de déclencher une guerre commerciale.
Des mesures protectionnistes traditionnelles
provoqueraient en effet des rétorsions
économiques de la part des grands émergents,
Les risques de rétorsion
sauf si tous les pays développés les mettaient
des pays émergents sont dissuasifs en œuvre collectivement et simultanément. Si
la concurrence entre eux prévaut, comme c’est
Toutes les entreprises occidentales tiennent à se aujourd’hui le cas, les Chinois, les Indiens, etc.
développer sur les marchés des pays émergents, passeront commande aux libre-échangistes et
car ceux-ci sont massifs et en forte croissance. sanctionneront les protectionnistes…
LA REVUE SOCIALISTE N° 40 - 4E TRIMESTRE 2010
Actualités internationales 149

premier lieu, à ceux des PMA (Pays les moins Les ayatollahs du libre-échange privilégient la
avancés), afin de soutenir leur décollage. C’est le libération du commerce et de l’investissement
sens de l’accord « Tout, sauf les armes », que nous sur toute autre considération. Ils ont foi dans
nous proposons, par ailleurs, d’élargir. l’efficience et dans la capacité autorégulatrice
des marchés. Ils sont convaincus que la
liberté des échanges et des investissements
Avec qui mènerions-nous entraînera la meilleure allocation mondiale
des ressources, la meilleure spécialisation
une telle politique ?
de chaque nation, la meilleure division
internationale du travail, la croissance
Plusieurs de nos partenaires – et non des moindres mondiale la plus forte et la plus régulière.
– affirment que nos pays ont plus à gagner qu’à
perdre dans la nouvelle division internationale du
travail, car les émergents et les PED sont des fabu-
leux marchés en même temps que de redoutables
concurrents. Avec un coût du travail égal au coût nale du travail, la croissance mondiale la plus forte
français, nous disent les Allemands, les Scandi- et la plus régulière. À l’inverse, ils sont persuadés
naves, les Autrichiens, il est possible d’avoir une de la perversité des interventions publiques.
balance commerciale équilibrée ou excédentaire. Cette idéologie qui a imprégné, et imprègne encore,
C’est affaire de bonne spécialisation (sectorielle une grande partie des décideurs économiques
et géographique), de productivité du travail, de internationaux a été codifiée en dix commande-
capacité d’innovation, de compétitivité globale. ments dans ce qu’on a appelé, « le consensus de
Au demeurant, nos principaux concurrents sont les Washington », véritable évangile du FMI et de la
pays industrialisés plus que les pays émergents, Banque mondiale. Ces tables de la Loi des insti-
l’Allemagne plus que la Chine. Les exportations tutions de Washington préconisent, outre l’abais-
allemandes en Europe sont neuf fois supérieures à sement des barrières tarifaires sur les biens et les
ses exportations vers la Chine. Il faut réussir notre services et l’abrogation de toutes les autres entraves
transition vers l’économie de la connaissance et de au libre commerce, la privatisation des entreprises
l’excellence, au lieu de rêver à d’illusoires lignes (car il n’est d’entreprise bien gérée que privée) ;
Maginot. la déréglementation de l’économie (car l’excès de
Mais si le protectionnisme de repli n’est pas accep- règlement inhibe l’initiative) ; l’équilibre budgé-
table, le libre échange intégral, pratiqué depuis taire, en coupant dans les « dépenses improduc-
trente ans n’est pas tenable non plus. Pour les tives » : éducation, santé, dépenses sociales (car
néolibéraux, la clé du développement optimal les déficits budgétaires sont sources d’inflation et
réside dans la levée universelle et aussi rapide que d’évasion des capitaux) ; la réduction des taux supé-
possible de tous les obstacles à la libre circulation rieurs d’imposition (car les taux élevés découragent
des marchandises, des services et des capitaux. Les les investisseurs, donc l’activité…), etc.2
ayatollahs du libre-échange privilégient la libéra- Cette conception ne tient aucun compte de l’his-
tion du commerce et de l’investissement sur toute toire : les « tigres » et les « dragons » de l’Asie
autre considération. Ils ont foi dans l’efficience et du Sud-Est, comme avant eux le Japon, ne se sont
dans la capacité autorégulatrice des marchés. Ils pas développés en respectant, de près ou de loin,
sont convaincus que la liberté des échanges et des ces préceptes libéraux, bien au contraire. Ils se
investissements entraînera la meilleure allocation sont développés en protégeant farouchement leur
mondiale des ressources, la meilleure spécialisation marché intérieur, par une action conjointe de tous
de chaque nation, la meilleure division internatio- les acteurs sociaux – entrepreneurs, États, syndi-
150 Socialisme et protectionnisme

cats –, et en se lançant, à partir de cette base L’application de cette médecine, qui peut être effi-
arrière surprotégée, à l’assaut des marchés occi- ciente, dans l’Occident développé, écrit Joseph
dentaux. De même, la forte croissance des pays Stiglitz, conduit alors à des désastres. Il en fut ainsi
européens, et singulièrement de la France, au cours en URSS et dans une bonne partie des ex démocra-
des « Trente Glorieuses », s’est réalisée grâce à ties populaires, mais aussi, selon l’ancien numéro 2
l’intervention économique et sociale de l’État et de la Banque mondiale, dans de nombreux pays
à la mobilisation des partenaires sociaux, dans le d’Amérique latine, d’Afrique et d’Asie. La théorie
cadre de « l’économie concertée ». Aujourd’hui, des « avantages comparatifs » d’Adam Smith
le décollage prodigieux de la Chine reproduit à s’appliquait à des sociétés inégales, certes, mais
grande échelle le modèle japonais, l’État de droit comparables quant à leurs niveaux de développe-
et la démocratie parlementaire en moins. Il incarne ment. Elle ne s’applique pas à des sociétés aussi
un nouveau modèle de développement, appelé par hétérogènes que celles de l’Occident développé et
antiphrase : « l’économie socialiste de marché ». de l’Asie du Sud-Est. Au demeurant, la Chine, forte
En réalité, il s’agit d’une économie mixte, en tran- de son milliard trois cents millions d’habitants, ne
sition du collectivisme bureaucratique à l’économie cherche pas à se spécialiser selon « ses avantages
de marché ; un capitalisme d’État dans lequel les comparatifs », mais à accéder au premier rang dans
entreprises publiques demeurent dominantes et tous les secteurs d’activité, sans exception.
où la régulation de l’économie reste l’apanage du Le bilan d’un demi-siècle de libre-échangisme
Parti-État. croissant est contrasté : la libéralisation et l’accé-
L’idéologie du libre-échange ne tient pas davantage lération spectaculaire des échanges internationaux,
compte de ce qu’enseigne la théorie : elle plaque depuis 1945 (et singulièrement depuis 1990) ont,
sur des sociétés pré-démocratiques et/ou préindus- certes, favorisé la croissance mondiale et permis le
trielles, des recettes qu’elle a vu fonctionner, en décollage des pays émergents – la Chine, l’Inde, le
Amérique du Nord ou en Europe occidentale, dans Brésil… Elles ont facilité l’avènement de la troi-
des démocraties capitalistes pleinement dévelop- sième révolution industrielle, celle de l’Internet
pées. Or, dans la plupart des pays en voie de déve- et des biotechnologies. Entre 1990 et 2007, la
loppement, l’économie de marché est à construire, croissance des États-Unis a dépassé 3 % par an,
ses pré-conditions de fonctionnement sont dans les en moyenne ; 250 millions de Chinois et autant
limbes : on n’y trouve ni État de droit consolidé, d’Indiens ont accédé à la relative aisance des
ni une classe d’entrepreneurs un peu étoffée, ni classes moyennes ; le nombre de misérables, ceux
une administration efficace, honnête et impartiale. qui doivent vivre avec moins d’un dollar par jour
s’est réduit de 1,3 milliard à 980 millions (avant de
rebondir, à nouveau, avec la crise de 2008). Il serait
stupide de nier ou d’ignorer ces réalités.
Mais cette mondialisation sauvage a débouché
L’idéologie du libre-échange ne tient pas
aussi sur des déséquilibres majeurs et périlleux : le
compte de ce qu’enseigne la théorie : elle
plaque sur des sociétés pré-démocratiques surendettement massif et la désindustrialisation au
et/ou préindustrielles, des recettes qu’elle a vu Nord ; la déstabilisation explosive de nombreuses
fonctionner, en Amérique du Nord ou en Europe sociétés au Sud, soumises à une ouverture écono-
occidentale, dans des démocraties capitalistes mique trop rapide et trop brutale. La dilapidation
pleinement développées. Or, dans la plupart des de ressources rares, aussi, et des atteintes, bientôt
pays en voie de développement, l’économie de irréversibles, portées à notre écosystème. Trente
marché est à construire, ses pré-conditions de années de libéralisation, de déréglementation, de
fonctionnement sont dans les limbes. privatisation des services publics, de retrait crois-
LA REVUE SOCIALISTE N° 40 - 4E TRIMESTRE 2010
Actualités internationales 151

Le juste échange, c’est celui qui respecte stratégiques au nom de la défense de la souverai-
les normes non marchandes – sanitaires, neté.
environnementales, sociales, culturelles – Le juste échange poursuit trois objectifs : maintenir
défendues par les agences spécialisées de l’ONU les pays de l’Union européenne (UE) dans le peloton
(OMS, OIT, PNUE, FAO, Unesco…) et les ONG, de tête des nations les plus développées ; favoriser
et s’efforce d’intégrer ces normes dans les le développement des pays du Sud (et en particulier
traités commerciaux internationaux. celui des pays les moins avancés) ; sauvegarder nos
équilibres écologiques. Il peut et doit être le moteur
privilégié pour l’avènement d’un monde dans lequel
les droits à la santé, à un environnement préservé,
sant de la puissance publique de la vie économique au travail décent, à l’identité culturelle compteront
et sociale, ont finalement débouché sur la crise la autant et davantage que ceux du libre commerce.
plus grave que le capitalisme ait connue depuis Pour substituer le juste échange au libre-échange,
1929. C’est cet aboutissement désastreux qui donne la bataille des normes est un instrument puis-
son sens ultime à toute la séquence. sant. Forte de ses 500 millions de consommateurs,
l’UE dispose d’une force de négociation considé-
rable pour faire prévaloir les normes qu’elle aura
Pour le Juste échange définies comme condition d’accès à son marché.
Elle doit en user pour promouvoir des normes
Entre libre-échange intégral et protectionnisme mondiales conformes à ses valeurs, ses préférences
autarcique – fût-il continental – il y a une place collectives, mais aussi à ses intérêts légitimes.
pour une voie efficace que les socialistes français L’UE doit obtenir que les normes non marchandes
ont installée au cœur de leur projet : celle du Juste – sanitaires, environnementales, sociales, cultu-
échange. Dans le monde où nous vivons, aucune relles – soient aussi contraignantes que les normes
économie n’est totalement ouverte ou fermée, à commerciales défendues par l’OMC. Et qu’un orga-
l’exception peut-être de celle de la Corée du Nord ! nisme de règlement des différends soit habilité à
Les États-Unis, la Chine, L’Allemagne, le Japon… trancher en cas de conflit. Les ONG, les syndicats,
combinent à la fois ouverture et protection. Le débat les partis et gouvernements progressistes sont les
porte sur les règles, l’encadrement, l’organisation forces motrices de ce combat. En cas d’échec des
du commerce international. négociations sur les normes, l’UE doit mettre en
Le juste échange, c’est celui qui respecte les place des écluses tarifaires. S’agissant de la lutte
normes non marchandes – sanitaires, environne- contre le réchauffement climatique, par exemple,
mentales, sociales, culturelles – défendues par les si l’échec du sommet de Copenhague se répète à
agences spécialisées de l’ONU (OMS, OIT, PNUE, Cancún, l’Union doit appliquer unilatéralement la
FAO, Unesco…) et les ONG, et s’efforce d’intégrer stratégie pour laquelle elle s’est engagée : réduire
ces normes dans les traités commerciaux interna- de 20 % en 2020 ses émissions de gaz à effet de
tionaux. C’est celui qui ménage des périodes de serre, augmenter de 20 % ses énergies renouvela-
transition suffisantes, au Nord comme au Sud, pour bles et de 20 % ses économies d’énergie. Mais elle
permettre les adaptations nécessaires des systèmes serait en droit, alors, de prélever une contribution
productifs et des emplois, induites par l’ouverture énergie-climat à ses frontières (écluse carbone) à
à la concurrence, et enrayer, dans nos pays, le l’encontre des grands pollueurs qui ne consenti-
processus de désindustrialisation. C’est celui qui raient pas le même effort. La lutte contre le réchauf-
n’hésite pas à protéger les industries naissantes au fement climatique n’est pas du protectionnisme, elle
nom de la préparation de l’avenir et les activités n’est pas un prétexte pour défendre nos entreprises,
152 Socialisme et protectionnisme

De même, nous devons défendre notre modèle non-recours au travail forcé ; droit reconnu aux sala-
social et ne pas hésiter à suspendre le régime riés de s’organiser pour négocier collectivement leur
des préférences commerciales à l’encontre contrat de travail. En temps de crise, l’histoire s’ac-
des États qui ne respectent pas les normes célère. Le numéro un de la City, Alex Adair, chef de
de l’Organisation internationale du travail : l’Autorité britannique des services financiers (FSA),
interdiction du travail des enfants ; non-recours défend désormais la taxe Tobin ; José Manuel Barroso
au travail forcé ; droit reconnu aux salariés de revendique le droit d’émettre des obligations euro-
s’organiser pour négocier collectivement leur
péennes – les Eurobonds – pour financer les grands
contrat de travail.
travaux transcontinentaux d’infrastructures et les
grands programmes d’investissement ; Jean-Claude
Trichet, président de la Banque centrale euro-
péenne, achète de la dette souveraine sur le second
elle correspond à l’intérêt général de l’humanité. marché. Qui l’aurait cru il y a seulement un an ?
De même, nous devons défendre notre modèle social Être réaliste, pour la gauche, ce n’est pas se pros-
et ne pas hésiter à suspendre le régime des préfé- terner devant la réalité telle qu’elle est aujourd’hui.
rences commerciales à l’encontre des États qui ne C’est anticiper la réalité telle qu’elle devrait et pour-
respectent pas les normes de l’Organisation interna- rait être demain et se mobiliser pour la faire advenir.
tionale du travail : interdiction du travail des enfants ; Ne craignons pas d’être ambitieux.

1. Audition de la Commission mondialisation, 7 octobre 2010, texte intégral sur le lien suivant : http://www.henri-weber.
fr/partisocialiste.php?parti_id=14
2. Sur la critique de cette doctrine, voir Élie Cohen, L’ordre économique mondial, Fayard, Paris, 2001 et Joseph Stiglitz,
La grande illusion, Fayard, Paris, 2002.

LA REVUE SOCIALISTE N° 40 - 4E TRIMESTRE 2010


Pierre Grou
L’argent
obscurantisme du XXIe siècle
U ne période obscurantiste est une période où règne « un état
d’esprit réfractaire à la raison et au progrès. » Cette situation se
manifeste au moment où une société est incapable de dépasser
les limites atteintes par le monde économique qu'elle a créé.
Or, depuis la fin du XXe siècle, une tendance de nature
obscurantiste existe dans les pays industrialisés. Cette situation
résulte de la domination de la « toute puissance de l’argent ».
Elle s’exprime de plusieurs manières : d’abord par une recherche
de profit rapide, un appauvrissement de l’imaginaire, un repli
sur l’individu et l’instant présent, ensuite, par des successions
de chocs financiers, un déclin des économies industrialisées et
le réveil d’anciens obscurantismes.
De plus, l’accélération économique doit aboutir à une limite
prévisible vers le milieu du XXIe siècle avec, entre autres, la
raréfaction des ressources naturelles et de multiples autres
défis que l’oligarchie dominante sera bien incapable de prendre
en compte. Face à cette « grande crise économique », des
décisions mondiales de nature collective seront obligatoires.
Il faut donc définir à nouveau un ensemble de solutions parti-
cipant à l’élaboration d’un « nouvel esprit des Lumières ».
Pierre Grou, économiste et sociologue, est professeur à l’université de
Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines. Il est l’auteur, entre autres, de
Les grands défis technologiques et scientifiques au XXIe siècle (avec
P. Bourgeois), Ellipses 2007, Les arbres de l’évolution, (avec L. Not-
tale et J. Chaline), Hachette, 2000.

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Dobritz
Le placard a horreur du vide
D e nombreux cadres se retrouvent aujourd'hui au
« placard ». La question que se pose tout nouveau placardisé
est : « Pourquoi moi ? »
Imaginant la « placardisation » d'un dessinateur dans un
journal, Dobritz laisse libre cours à ses pensées et nous offre
une série de dessins à la fois humoristiques et tragiques sur
la pression quotidienne que subissent beaucoup de salariés
dans un souci de rentabilité toujours plus grande.
Dobritz a travaillé pour de nombreux journaux en France
et en Europe. Il a publié plusieurs ouvrages dont Ça suffit
comme chat !! (Bruno Leprince, 2007), L’entreprise m’a
tuer (Hugo et Cie, 2009).

128 pages - Ft : 12 x 17 cm - Prix public : 6 e - ISBN : 978-2-916333-61-8 - Vendu en librairie : Diffusion Dilisco

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N° 21 Octobre 2005 À propos du modèle français 10,00 e
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N° 24 Juillet 2006 Réflexions sur le projet socialiste - Réussir ensemble le changement 10,00 e
N° 25 Octobre 2006 Jeunesse : un état des lieux 10,00 e
N° 26 Janvier 2007 Sarkozy : la droite aux mille et une facettes 10,00 e
N° 27 Avril/Mai 2007 La nouvelle donne latino-américaine 10,00 e
N° 28 Juillet 2007 Les socialistes face à la civilisation urbaine 10,00 e
N° 29 Oct-Nov 2007 Diagnostic pour la rénovation - Université d'été de La Rochelle 10,00 e
N° 30 Mars/Avril 2008 Le socialisme dans le monde globalisé 10,00 e
N° 31 Juillet 2008 Les gauches en Europe 10,00 e
N° 32 Octobre 2008 Congrès de Reims : Contributions thématiques 10,00 e
N° 33 Janvier 2009 Perspectives socialistes 10,00 e
N° 34 2e trimestre 2009 Les ouvriers en France 10,00 e
N° 35 3e trimestre 2009 L’Afrique en question 10,00 e
N° 36 4e trimestre 2009 Au-delà de la crise 10,00 e
N° 37 1er trimestre 2010 La France et ses régions 10,00 e
N° 38 2e trimestre 2010 La Morale en questions 10,00 e
N° 39 3e trimestre 2010 Le débat socialiste en Europe 10,00 e
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