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Mille mercis à Grégoire Chamayou, Thomas Lemahieu et Fred Le Van pour leur aide
inestimable, leurs suggestions et leurs critiques, ainsi qu’à Alain Gresh pour sa lecture et ses
commentaires. Merci également à Hugues Jallon.

Mona Chollet

Rêves de droite
Défaire l’imaginaire sarkozyste
À Claude, Katia, Louise, Sylvain, Marie-Paule et Oliver.

Sommaire
1. La Société-Casino
2. Les maîtres du discours
3. Portrait de la gauche en hérisson
4. Repeupler l'individu

1. LA SOCIÉTÉ-CASINO

« Elle, je l’adore. D’abord, elle me rassure : elle ne dit jamais “nous”, mais “moi”. »
Gilles Martin-Chauffier,
« Fichez la paix à Paris Hilton »,
Paris-Match, 19 juillet 2007.

En 2000, aux États-Unis, un sondage commandé par Time Magazine et CNN avait révélé que,
lorsqu’on demandait aux gens s’ils pensaient faire partie du 1 % des Américains les plus
riches, 19 % répondaient affirmativement, tandis que 20 % estimaient que ça ne saurait tarder.
L’éditorialiste David Brooks l’avait cité dans un article du New York Times intitulé «
Pourquoi les Américains des classes moyennes votent comme les riches — le triomphe de
l’espoir sur l’intérêt propre » (12 janvier 2003). Ce sondage, disait-ilnote, éclaire les raisons
pour lesquelles l’électorat réagit avec hostilité aux mesures visant à taxer les riches : parce
qu’il juge que celles-ci lèsent ses propres intérêts de futur riche. Dans ce pays, personne n’est
pauvre : tout le monde est pré-riche. L’Américain moyen ne considère pas les riches comme
ses ennemis de classe : il admire leur réussite, présentée partout comme un gage de vertu et de
bonheur, et il est bien décidé à devenir comme eux. À ses yeux, ils n’accaparent pas des biens
dont une part devrait lui revenir : ils les ont créés à partir de rien, et il ne tient qu’à lui de les
imiternote. Il ne veut surtout pas qu’on les oblige à partager ou à redistribuer ne serait-ce
qu’une petite part de leur fortune : cela égratignerait le rêve. « Pensez-vous vraiment,
interrogeait David Brooks, qu’une nation qui regarde Katie Couric [présentatrice du journal
du matin sur NBC, passée depuis au journal du soir sur CBS] le matin, Tom Hanks le soir et
Michael Jordan le week-end entretient une profonde animosité à l’égard des riches ? »

La question ne vaut pas que pour les États-Unis. Ainsi, en juin 2007, l’animateur de télévision
Marc-Olivier Fogiel, recevant dans son émission T’empêches tout le monde de dormir, sur
M6, l’entraîneur du XV de France Bernard Laporte, quelques jours avant qu’il soit nommé
secrétaire d’État aux Sports par Nicolas Sarkozy, l’amenait à évoquer sa sympathie pour le
nouveau président, avant de glisser : « Le bouclier fiscal, ça doit vous arranger, aussi… » «
Oh, pas autant que vous, Marco ! », se récriait Laporte, suscitant les rires et les
applaudissements du public. Ou comment amener la plèbe — dans le studio ou derrière son
écran — à applaudir à la bonne blague de sa propre spoliation, en lui donnant le sentiment
flatteur d’« en être ». Pour prévenir sa vindicte, il suffit de lui faire cet insigne honneur : la
laisser assister à vos échanges de coups de coude, la laisser prendre part à votre jubilation de
l’avoir si bien arnaquée.
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Dans le modèle marxiste, le travailleur est invité à se défaire de la mentalité servile et
autodépréciative qui lui interdit de comparer son sort à celui des nantis pour revendiquer sans
complexes le partage des richesses. En même temps, il s’identifie à ses semblables, salariés ou
chômeurs, nationaux ou étrangers, envers qui il éprouve empathie et solidarité. Le génie du
libéralisme a été de renverser ce schéma. Désormais, le travailleur s’identifie aux riches, et il
se compare à ceux qui partagent sa condition : l’immigré toucherait des allocs et pas lui, le
chômeur ferait la grasse matinée alors que lui se lève à l’aube pour aller trimer… Bien sûr, on
peut essayer de le raisonner ; on peut lui dire qu’il faut se méfier de ces fausses évidences
dont, en France, Le Pen puis Sarkozy se sont fait une spécialité : son intérêt objectif, en tant
que travailleur, ce serait au contraire que les chômeurs ronflent béatement jusqu’à des deux
heures de l’après-midi, puisque, s’ils sont obligés d’accepter n’importe quel boulot, cela tire
vers le bas le niveau des rémunérations et des conditions de travail de l’ensemble des salariés
— y compris les siennes. On peut essayer de lui démontrer par a + b qu’il se trompe
d’ennemis, et qu’il ferait mieux de réserver sa défiance et son animosité à ces politiciens
méphitiques qui encouragent en lui l’aigreur et le ressentiment les plus infects.

On est forcément tenté d’argumenter, et il faut le faire ; mais il faut peut-être aussi être
conscient que ça ne suffit pas. Tous ceux qui, en France, au cours de la campagne
présidentielle, écœurés d’entendre des types nés avec une cuillère en or dans la bouche
marteler sur toutes les antennes les vertus du « mérite », effarés de voir tant d’agneaux se
préparer à voter avec enthousiasme pour le grand méchant loup, se sont époumonés à
dénoncer l’arnaque et à en démonter les mécanismes — en vain —, ont peut-être négligé un
fait capital : ce qui n’a pas été fait par la raison ne peut pas être défait par la raison. Quand on
a consacré un livrenote à tenter de démêler les formes de rêve bénéfiques de celles qui
travaillent contre le rêveur, le sarkozysme apparaît comme le triomphe éclatant des secondes.

Comme cela a été abondamment souligné depuis le 6 mai 2007 au soir, lorsque nos yeux se
sont brutalement dessillés en même temps que La Marseillaise de Mireille Mathieu nous
déchirait les tympans, en France, les noces de la politique et du show-biz ont été un peu plus
tardives qu’ailleurs, mais elles ont fini par se produire aussi. Comme celle d’un Berlusconi ou
d’un Reagan — qui ne venait pas du cinéma par hasard, et qui ne faisait qu’accentuer une
tendance amorcée avec Kennedy —, la victoire de Nicolas Sarkozy en France résulte d’une
manipulation à grande échelle des imaginaires. Elle a été préparée par vingt ans de TF1 et de
M6, de presse people, de jeux télévisés, de Star Ac et de superproductions hollywoodiennes.
Pour pouvoir ricaner en toute tranquillité des beaufs qui ont voté Sarkozy, il faudrait d’ailleurs
pouvoir prétendre avoir échappé complètement à l’influence de cette culture — ce qui ne doit
pas être le cas de beaucoup de monde.

LA SUCCESS STORY, INSTRUMENT DE DÉPOLITISATION IDÉAL

« Chacun aura sa chance », clamait le nouveau président à peine élu. Le thème récurrent sur
lequel tous ces médias ne cessent de broder d’infinies variations, et auquel nos cerveaux, de
gauche comme de droite, ont développé une accoutumance pavlovienne, c’est celui de la
success story. Success story du gagnant du Loto. Success story du petit entrepreneur « parti de
rien », ou de la fringante bande de jeunes qui a créé sa start-up « dans son garage ». Success
story du vainqueur de la Star Ac, des acteurs et des mannequins, auxquels on fait raconter en
long et en large dans les interviews comment ils ont été « découverts », comment ils ont
persévéré sans se laisser décourager malgré les déconvenues de leurs débuts, comment ils
vivent leur célébrité et leur soudaine aisance financière, etc. Toutes ces histoires, dont on
bombarde une population harassée par la précarité et l’angoisse du lendemain, véhiculent un
seul message : pourquoi vouloir changer les choses ou se soucier d’égalité, si, à n’importe
quel moment, un coup de chance, ou vos efforts acharnés, ou une combinaison des deux
peuvent vous propulser hors de ce merdier et vous faire rejoindre l’Olympe où festoie la jet-
set ? Bienvenue dans la société-casino !
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En 2000, le film de Steven Soderbergh Erin Brockovich seule contre tous, à l’impact
d’autant plus fort qu’il était inspiré d’une histoire réelle — même s’il avait fallu, pour écrire le
scénario, éluder certains aspects d’une réalité moins lisse que souhaité —, avait offert une
illustration exemplaire de cette idéologie. Interprétée à l’écran par Julia Roberts (Oscar 2000
de la meilleure actrice), Erin Brockovich, mère célibataire dans la mouise, devient riche et
célèbre en révélant un scandale écologique qu’elle a découvert par hasard : la pollution des
nappes phréatiques par une multinationale en Californie. Associée au petit avocat dont elle
était jusque-là la secrétaire, elle persuade les familles touchées de lui confier leur défense. Son
patron et elle obtiennent la plus importante indemnité jamais accordée suite à une action
directe aux États-Unis : 333 millions de dollars de dommages et intérêts — et, au passage, ils
font fortune. Le film se termine sur l’explosion de joie d’Erin lorsqu’elle découvre le montant
du chèque qui lui est destiné. Ce n’est quand même pas une broutille comme la vie
irrémédiablement brisée des victimes (dix ans plus tard, elles ont dépensé la quasi-totalité de
leurs indemnités en frais médicaux), ici réduites au simple rôle de marchepied dans
l’ascension de la jeune femme, qui allait nous priver de happy end. Erin Brockovich est un
film très cru, qui ne parle littéralement que de pognon : ce qu’on est invité à admirer chez
l’héroïne, c’est son carriérisme, son habileté à séduire les familles touchées par la pollution ;
elle échange des clins d’œil de triomphe avec son patron lorsqu’ils parviennent à s’en mettre
une ou deux de plus dans la poche. Mais oh, bien sûr, à part cela, elle est sincèrement touchée
par leur drame : elle se lie d’amitié avec tout le monde, cajole les enfants malades, compatit la
larme à l’œil à leur malheur…

À bien des égards, Erin Brockovich est un remake de Pretty Woman : là encore, Julia Roberts
joue une fille au châssis renversant, à la nature spontanée et généreuse, injustement engluée
dans une existence minable alors qu’elle mérite mieux et que ses talents cachés ne demandent
qu’à s’exprimer. Et qui, par un coup de chance, se retrouve projetée dans un milieu dont elle
ne maîtrise pas les codes, mais où son franc-parler et sa sensibilité font merveille, décoinçant
au passage des « élites » sociales qui, en définitive, ne demandaient que cela. Surtout, les
deux films ont en commun leur hypocrisie : ils misent clairement sur l’argent pour faire rêver
(Pretty Woman est resté célèbre pour sa séance de shopping endiablée dans des boutiques de
luxe), mais ils ne l’assument pas jusqu’au bout. Les deux héroïnes touchent le jackpot, mais
sans l’avoir fait exprès : la prostituée de Pretty Woman rencontre l’amour, et, par le plus
grand des hasards, il se trouve qu’il est plein aux as ; Erin Brockovich s’engage au service
d’une juste cause, et, par le plus grand des hasards, celle-ci s’avère extrêmement juteuse —
manière, dans les deux cas, de nous persuader que l’argent est intrinsèquement vertueux, et
que les zéros s’alignent sur le compte en banque des méritants comme une auréole sur la tête
d’un saint. À chaque fois, comme on a bien insisté sur le sordide de la vie que l’héroïne
menait auparavant, cela procure au spectateur ce spasme de satisfaction physique que tout le
monde connaît : se réchauffer quand on a eu très froid, se retrouver en sécurité quand on a eu
peur, gagner plein d’argent quand on a dû compter chaque pièce, goûter aux joies du luxe
quand on a mené une existence miteuse…

C’est d’ailleurs la grande force de la success story : même lorsqu’on a conscience de ses
ficelles un peu grosses, on ne peut se défendre d’éprouver un petit frisson à son contact. Elle
invite à s’interroger sur les ressorts mystérieux et fascinants du hasard, du destin, de la
chance. Elle met en scène des rencontres, des sympathies réciproques, des estimes naissantes,
des amitiés fructueuses. Elle glorifie la persévérance, l’ingéniosité, l’audace, la ténacité, la
force de conviction, dont personne ne dira qu’elles sont des défauts. Elle titille les fantasmes
de revanche que chacun nourrit avec plus ou moins de force, mais dont peu de gens sont tout à
fait dépourvus, la vie étant rarement exempte de déboires et de rebuffades. En somme, la
gamme des sensations qu’elle offre est aussi étendue que sa représentativité est faible, et c’est
cela qui en fait un instrument de dépolitisation idéal. Son impact sur les esprits est
inversement proportionnel à ses chances de se produire dans la vie — surtout sous la forme
enjolivée sous laquelle on la présente à des fins d’édification des foules. Elle est
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exceptionnelle, et c’est pour ça qu’elle fait rêver ; mais elle fait si bien rêver qu’on finit par
en oublier… qu’elle est exceptionnelle, justement.

Dès lors, peu importe si, dans les faits, la mobilité sociale est plus que réduite, non seulement
en Europe, mais aussi et surtout aux États-Unis, qui en ont pourtant promu et exporté le rêve.
« J’aime l’énergie et la fluidité de l’Amérique, disait Nicolas Sarkozy au cours de la
campagne présidentielle. Ce sentiment que tout est possible. Cette impression — peut-être
artificielle — que des sagas sont possibles, qu’on peut partir du bas de l’échelle et monter très
haut, ou bien le contrairenote. » Le président avait raison d’envisager que son impression
puisse être infondée : selon un rapport de l’Organisation de coopération et de développement
économiques (OCDE) publié en juillet 2007, quand un père se situe dans le groupe des 20 %
d’Américains les plus pauvres, il y a 40 % de chances que son fils n’arrive pas à faire mieux.
Au Danemark et au Royaume-Uni, les proportions respectives sont de 25 % et de moins de 30
% — c’est donc plutôt le « rêve danois » qui, en toute logique, devrait fasciner M. Sarkozy.
Mais il semble que les pays qui promeuvent le mieux, ou le moins mal, la mobilité sociale
réelle ne soient pas ceux qui produisent l’imagerie la plus excitante. De là à en déduire que
l’imagerie a pour seule fonction de donner le change…

Quoi qu’il en soit, si les États-Unis s’avèrent d’une particulière férocité, aucun pays de
l’OCDE ne présente un bilan idéal. « Le recul de l’État social joint à la baisse continue de la
fiscalité progressive (le “bouclier fiscal” tout juste voté par le Parlement français va dans ce
sens) ont puissamment contribué à cette installation de classes héréditaires que certains
désormais assimilent à un nouveau système de castes, analyse Le Monde diplomatique en
présentant le rapport. Simultanément, les écarts de revenus ne cessent de se creuser presque
partout dans le monde. En France, selon une étude de l’Institut national de la statistique et des
études économiques (Insee), le salaire moyen net de l’ensemble des salariés à temps complet
se situe aux alentours de 22 000 euros par an, contre 2,2 millions d’euros en moyenne pour
chacun des patrons d’entreprises cotées au CAC 40, soit un écart de 1 à 100. Les classes
héréditaires ont donc de beaux jours devant ellesnote. »

Rappeler tous ces faits, cependant, revient peu ou prou à pisser dans un violon. Vous êtes d’un
lugubre, avec vos statistiques de binoclard ! Quelle complaisance dans le ressassement
défaitiste ! Mais qu’avez-vous donc fait de votre âme d’enfant ? Après tout, comme dit un
slogan du Loto, « 100 % des gagnants ont tenté leur chance »… Ça, c’est de la statistique
constructive ! La success story a ceci de redoutable qu’elle est immunisée contre la critique ;
mieux : elle s’en nourrit. Si vous ricanez des espoirs qu’elle fait naître, vous jouez l’un des
rôles que sa structure narrative exige : celui du rabat-joie qui rendra le triomphe final encore
plus délectable, parce qu’on pourra alors le narguer, savourer son dépit et sa déconfiture, et se
sentir d’autant plus de mérite qu’on aura toujours « gardé la foi » et résisté au découragement
que ce fourbe essayait de nous communiquer. Impossible d’insinuer que les dés sont un brin
pipés sans insulter en même temps ce qu’on n’a en aucun cas le droit d’insulter : l’espoir qu’a
chacun de faire quelque chose de sa vie. Soyons clairs : mon propos n’est pas de disqualifier
cet espoir (je prétends même le prendre beaucoup plus au sérieux que les militants UMP,
lesquels, en réalité, le foulent aux pieds), mais plutôt d’interroger le contenu que l’on donne à
ce « quelque chose ».

UNE ASPIRATION LÉGITIME DÉTOURNÉE

Il y a beaucoup à dire, d’abord, sur la validité de ce modèle du bonheur par le fric : n’étant pas
— probablement en raison d’un traumatisme d’enfance — fascinés par le bling-bling,
nombreux sont ceux, en France ou ailleurs, qui continuent de cultiver des idéaux de vie
différents, sans qu’on puisse les accuser de fausses pudeurs ou d’hypocrisie ; on y reviendra.
Beaucoup à dire, aussi, sur l’individualisme forcené de la success story ; un individualisme
qui triomphe aujourd’hui par K.-O. Chacun étant conditionné par le matraquage médiatique à
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se penser entouré de flemmards, de crétins apathiques, de parasites et de voyous qui ne
rêvent que de le saigner à blanc, au propre comme au figuré, il ne peut envisager la réussite
que sous une forme strictement individuelle : ne pas chercher à changer les règles, et, pour
cela, à s’allier avec d’autres, mais seulement à tirer son épingle du jeu. Faute d’un idéal
alternatif, toute dénonciation des espoirs illusoires que l’on fait miroiter aux foules est donc
inaudible. Essayez d’en formuler une, et aussitôt les soupçons planeront sur vous : vous
cherchez à tirer les autres vers le bas parce que vous êtes vous-même un raté, vous êtes
prisonnier d’un vieux fonds puritain qui vous fait condamner les innocents plaisirs de la vie,
vous êtes un suppôt de l’assistanat, vous avez la nostalgie de l’égalitarisme soviétique, vous
n’aimez pas les têtes qui dépassent, etc. Ce réflexe conditionné est si bien installé que, malgré
ces précisions, je sais devoir me préparer stoïquement à ce qu’il se trouve au moins un
olibrius, lorsque ce texte sera publié, pour bramer : « Et alors, qu’est-ce qu’il y a de mal à
vouloir faire quelque chose de sa vie ? »

Ce désir légitime, et cette image flatteuse d’ambition, d’énergie et de dynamisme, la droite les
instrumentalise de multiples façons — en particulier pour encourager les salariés à produire
toujours plus de richesses, qui retombent pourtant de moins en moins dans leur pochenote.
Elle y parvient par une ambiguïté sciemment entretenue autour de la notion de « travail ». Un
seul mot sert à désigner deux choses différentes : il y a les activités que l’on exerce parce
qu’on les a choisies, parce qu’à travers elles on a le sentiment d’avancer et de s’épanouir ;
dans certains cas, elles peuvent valoir une reconnaissance sociale qui se traduit en espèces
sonnantes et trébuchantes, mais, dans tous les cas, ce sont des activités dotées d’un horizon,
qui offrent des perspectives de progression et donnent un minimum de sens à la vie. Et puis il
y a le boulot qu’on prend parce que c’est celui-là qui se présente — on a déjà de la chance
quand il s’en présente un —, et qu’il faut bien gagner sa croûte et nourrir sa famille. Qu’il
s’agisse d’un travail utile ou, comme c’est plus souvent le cas aujourd’hui, absurde, voire
nuisible pour tout le monde sauf pour les actionnaires, qu’on le pratique dans des conditions
matérielles et relationnelles correctes ou infernales, on l’occupe uniquement, ou avant tout,
par nécessité économique. Les gratifications symboliques et financières y sont le plus souvent
limitées, et, pour un nombre non négligeable de travailleurs, qui conjuguent pénibilité et
pauvreté laborieuse, elles sont nullesnote. Les individus qui ont le privilège d’être payés pour
ce qu’ils aiment le mieux faire, et de pouvoir ainsi confondre les deux sortes de travail, sont
une petite minorité : la plupart d’entre eux réservent la première sorte d’activités à leurs
loisirs.

C’est ce que feint d’ignorer la ministre de l’Économie de Nicolas Sarkozy, Christine Lagarde.
Lors de son discours culte de présentation du projet de loi « en faveur de l’emploi, du travail
et du pouvoir d’achat » (défiscalisation des heures supplémentaires, abaissement du « bouclier
fiscal » à 50 % du revenu, crédit d’impôts sur les intérêts d’emprunts pour les propriétaires,
abaissement des droits de succession, etc.), le 10 juillet 2007 à l’Assemblée nationale, elle
martelait : « Le travail est une chose naturelle, essentielle à l’homme, et non un pis-aller
destiné à subvenir aux nécessités quotidiennes. […] Ce qui compte dans le travail, c’est la
possibilité qu’il donne de se surpasser. » Elle citait Confucius : « Choisissez un travail que
vous aimez, et vous n’aurez pas à travailler un seul jour. » Le Canard enchaîné ironisait : «
Toutes ces subtilités ont échappé à la femme de ménage ou à la caissière de
supermarchénote… » De même qu’aux salariés suicidés de Renault et PSA Peugeot-
Citroënnote.

Pour un gouvernement dévoué à servir les intérêts des classes possédantes, persuader une
population qui se ruine la santé pour des clopinettes, tout en voyant l’essentiel des fruits de ce
travail lui échapper, qu’elle poursuit un grand idéal, c’est évidemment tout bénéfice. Dans sa
présentation d’une loi qui, profitant avant tout aux employeurs et aux foyers les plus riches (le
bouclier fiscal devrait permettre à moins de 13 000 contribuables de se voir restituer, à eux
seuls, 583 millions d’eurosnote), aura pour effet de creuser encore davantage les inégalités, la
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ministre livre un émouvant plaidoyer : « Cessons donc d’opposer les riches et les pauvres,
comme si la société était irrémédiablement divisée en deux clans ! » La tirade prend toute sa
saveur lorsqu’on se rappelle que le précédent abaissement du bouclier fiscal, décidé par le
gouvernement Raffarin et entré en vigueur le 1er janvier 2007, a par exemple eu pour
conséquence que Léone Meyer, petite-fille du fondateur des Galeries Lafayette, « a touché un
chèque de plus de 7 millions d’euros correspondant au trop-perçu concernant ses impôts de
2006note ». Mais, pas de souci : tous ces cadeaux directs faits aux plus riches ne sont destinés
qu’à permettre que ceux-ci, qui sont de bons citoyens, voire de grands philanthropes, et qui,
de surcroît, ont mérité leur fortune (dans le cas de Léone Meyer, c’est particulièrement
flagrant), nous les rendent au centuple ; on ne sait pas encore très bien comment ils vont s’y
prendre, mais Christine Lagarde nous l’assure.

En attendant, elle brocarde « cette tradition [française] qui fait du travail une servitude », et
s’insurge : « Comment ne pas voir les préjugés aristocratiques qui nourrissent une telle idée !
» Heureusement, « la remise à l’honneur du travail, pour laquelle les Français se sont si
clairement prononcés, fait accomplir à la France un véritable tournant démocratique ». Tout
est bien qui finit bien, la cause du peuple a triomphé, et elle peut passer à la présentation des
réductions d’impôts sur les intérêts d’emprunts. Qu’elle illustre aussi sec par un exemple
apparemment banal à ses yeux : « Ainsi, un couple marié avec deux enfants, propriétaire d’un
bien immobilier de 800 000 euros… », faisant hurler les députés communistes et républicains.
Le Canard enchaîné rappelle que la rémunération annuelle d’un avocat associé dans un
cabinet comme Baker & McKenzie, que la ministre a dirigé, va « du million au million et
demi de dollars ». Ce qui explique qu’elle soit « un peu déconnectée du terrain ». Sans blague.

Si cette confusion entre travail rémunéré et accomplissement personnel peut se comprendre de


la part d’une Christine Lagarde, il est plus surprenant, et plus triste, de la retrouver chez des
artistes qui, pensant rendre justice à leur propre parcours de marginaux flamboyants, en
viennent à cautionner des intérêts qui ne sont pas forcément les leurs. Parce qu’eux-mêmes,
dévoués à leur vocation, ont assumé crânement leurs périodes de vaches maigres et la
précarité qu’impliquait leur condition, parce qu’ils estiment s’être « faits tout seuls » et sont
fiers de leur parcours, ils se laissent prendre à la glorification de la volonté individuelle, du «
mérite » et de la distinction promue par le discours de la droite, et finissent par accabler de
leur mépris la piétaille — tous ces cons qui n’ont même pas su faire une œuvre.
L’égalitarisme porté par la gauche devient synonyme à leurs yeux d’une terne médiocrité dans
laquelle ils auraient l’impression de se dissoudre. Ainsi, l’un des plus gros crève-cœur de la
période récente aura sans doute été la lecture du « journal de la semaine » publié à l’été 2007
dans Libération par Serge Rezvaninote, écrivain et compositeur dont les livres restent une
source d’inspiration inépuisable pour quiconque cherche à vivre heureux et libre.

De la Corse où il habite désormais, Rezvani livrait cette réflexion : « Je pense que les remous
médiatisés du CPE [contrat première embauche, en 2006] ont largement dépassé la réalité, et
qu’une vieille nostalgie du Mai 68 des jeunes années de leurs grands-parents — aujourd’hui
“seignors” — a sûrement poussé leurs petits-enfants à s’imaginer mettre de nouveau
“l’imagination au pouvoir”, alors qu’en réalité c’était tout le contraire puisqu’un affligeant
désir de sécurité poussait certaines petites militantes d’une quinzaine d’années à avouer —
textuel ! — sans en être humiliées, et les yeux dans la caméra : “Mais moi je pense à ma
retraite !” D’accord, vivement ta vieillesse pépère, petite conne !!! » Rien que de très familier,
malheureusement, dans cette condescendance arrogante que témoignent souvent ceux qui ont
connu Mai 68 à l’égard des jeunes générations, considérées comme frileuses et conformistes,
et, en même temps — sans crainte de la contradiction —, comme incapables à jamais, malgré
leurs risibles tentatives, d’égaler l’archétype absolu de la révolte que fut cette période.

On nous permettra de trouver nettement plus « affligeant », pour notre part, l’hommage que
Rezvani rend — sans en être « humilié », lui non plus — à l’« intelligence » de Nicolas
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Sarkozy, tout en s’indignant des « bassesses de la campagne électorale que nous venons de
vivre, où les termes calomnieux de l’antisarkozysme rappelaient ceux de l’antisémitisme que
j’ai connu pendant la dernière guerre ». Cette allégeance fascinée aux puissants du jour,
guidée par un sentiment de reconnaissance et d’affinités entre « gagnants », cette alliance
scellée sur le dos des perdants, qui ne sont des perdants que parce qu’ils le veulent bien, ou
parce qu’ils sont vraiment trop crétins, et tant pis pour eux, explique le grand nombre de
soutiens déclarés au candidat de l’UMP parmi les personnalités des arts et du show-biznote.
Mais, venant d’un homme qui a toujours mis un point d’honneur à ne manger dans la main de
personne, cette déférence en dit long sur les ravages du sarkozysme. Sur le forum de l’article,
où dominent les réactions consternées, un contributeur, sous le titre « Naufrage », se désole de
ces « courbettes », et écrit : « Rezvani, vous n’êtes riche que grâce à nous, qui vous avons
aimé. Tristesse. »

RACHIDA DATI, MACHINE DE GUERRE FICTIONNELLE

Les ressorts narratifs de la success story sont si familiers, elle est si valorisée et valorisante,
que Nicolas Sarkozy et son entourage eux-mêmes ont tout fait pour y conformer leur
biographie. Cela a parfois exigé d’eux des trésors d’imagination, par exemple pour s’inventer
de ces avanies censées s’être gravées à jamais dans votre mémoire pour vous forger le
caractère et aiguillonner votre ambition. Le Nouvel Observateur rapportait ainsi l’«
humiliation » du président d’avoir grandi dans — on ne rit pas — le « quartier pauvre de
Neuilly » : « Nicolas n’ose pas inviter ses camarades chez lui. Un souvenir le hante : le
saumon fumé sous cellophane acheté au Prisunic sur lequel il tombait quand il ouvrait le
réfrigérateur familial. Chez ses amis, le saumon fumé venait des meilleurs traiteurs de la
villenote. » Poignant, non ? En août 2007, pour désamorcer la polémique que font naître ses
vacances à Wolfeboro, payées par ses amis de l’industrie du luxe et de la finance, il a
également recours à la ficelle de la revanche sur une enfance de privations : « Quand j’étais
jeune, je n’ai pas eu l’occasion d’aller aux États-Unis, car, dans ma famille, ça ne se faisait
pasnote. »

Même contemplation émue du chemin parcouru, quelques jours auparavant, pour Rama Yade,
la « benjamine du gouvernement », qui accompagnait le président dans son voyage au
Sénégal, son pays d’origine : « En venant de l’aéroport [de Dakar], j’ai pris le même chemin
qu’il y a vingt ans, mais en sens inverse. En 1987, je suis partie avec une petite valise et
aujourd’hui je reviens secrétaire d’État. C’est la vie et beaucoup d’émotion. » Le Canard
rappelait cependant qu’elle était arrivée en France avec son père diplomate, collaborateur de
Léopold Sédar Senghor, qui avait été nommé à Paris : « Pas vraiment la valise en carton de
Linda de Souzanote… » Encore des esprits chagrins qui n’aiment pas les belles histoires. Peu
importe ; si Rama Yade ne peut nier ses origines privilégiées, un épisode ultérieur de sa
biographie lui permet quand même de prononcer les mots magiques de « banlieue », « cité »
et « quartier populaire » : son père ayant abandonné sa famille, elle déménage avec sa mère et
ses sœurs dans une cité de Colombes. Elle le raconte, pour Le Point, à un Christophe Ono-dit-
Biot charmé (mais il faut dire que tout ce qui se rattache au monde merveilleux de la Sarkozie
laisse ce garçon pantelant d’admiration) : « Avec mes deux petites sœurs, on planquait
l’Encyclopédie Universalis parce que notre mère nous avait dit que c’était notre seule
richesse. » Allez, encore une pour la bonne bouche : « Quand j’ai eu ma première paie, je suis
allée voir le propriétaire qui nous harcelait pour le loyer. Je lui ai fait son chèque, je lui ai dit
qu’on ne lui devait plus rien et je lui ai donné ma carte : Rama Yade, administratrice au Sénat.
Ça avait de la gueule, et ça me faisait vraiment plaisir parce que ce type aurait pu nous
empêcher de faire des étudesnote. » Dans Le Nouvel Observateur, on lit que, durant son
enfance, « Rama Yade part en vacances grâce au Secours Populaire » — d’obédience
communiste ; Colombes est alors une municipalité PC — et que « sa mère fait des ménages
pour payer les études de ses fillesnote ». Le Monde confirme que la pauvre femme « s’est
sacrifiée pour leur offrir l’école privée catholiquenote ». Pendant ce temps, le père, Djibril
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Yade, dément dans une interview à un quotidien sénégalais s’être jamais séparé de la mère
de Ramanote, et précise ailleurs que celle-ci est actuellement conservateur au Louvre (encore
un bel exemple de fulgurante ascension républicaine ?)note. Bon. Tout ça est un peu confus.

Mais l’atout maître du gouvernement Fillon en matière de success story, c’est évidemment la
ministre de la Justice Rachida Dati, passée-d’une-cité-immigrée-de-Chalon-sur-Saône-aux-
palais-de-la-République. Elle pratique avec ardeur le « parlons de moi, il n’y a que ça qui
m’intéresse » : « Dans une interview accordée au Journal du dimanche, relève Marianne, la
garde des Sceaux, grande copine de Cécilia [Sarkozy], ne nous entretient pas de mirifiques
projets qu’elle aurait pour la justice, les prisons ou contre la récidive. Non, Rachida parle de
Rachida, du courage de Rachida, de l’intelligence de Rachida, du flegme de Rachida, de
l’humanité de Rachida, etc. Fatigant, déjànote. » De toute façon, sa fonction de ministre,
comme la fonction de secrétaire d’État de Rama Yadenote, est secondaire : leurs mentors les
ont fait réussir uniquement pour illustrer la mystique — ou la mystification — sarkozyenne de
la réussite. Rachida Dati est là avant tout pour faire rêver ; elle est une machine de guerre
fictionnelle. Pour quiconque fait métier de raconter une histoire, elle est du pain bénit. On lit
par exemple dans Le Nouvel Économiste : « Sur son berceau, les fées ne se sont jamais
penchées. Alors, elle les a inventées. Bannissant les déterminismes, forçant sa condition, son
histoire est celle d’une volonté glorifiée. » Seigneur, c’est tellement beau, le spectacle de
quelqu’un qui « force sa condition », c’est une telle mine littéraire et journalistique qu’on en
vient presque à se demander s’il ne faudrait pas ajouter encore des obstacles à l’intégration,
plutôt que de chercher à les supprimer — histoire de se donner toutes les chances d’atteindre
au paroxysme du frisson esthétique.

Pour ce qui est d’exploiter au mieux les ressources lyriques de « Sarcosette », la palme
revient, après une longue délibération, à Agathe Logeart, du Nouvel Observateur, qui, sous
l’accroche « Comment la fille d’un maçon algérien est devenue l’alter ego de Nicolas Sarkozy
», livre le portrait d’une « Rastignac aux yeux de biche ». Ça commence très fort : « Elle
pouffe. Ses cils lui arrivent jusqu’au bout du nez. Elle porte un jean, un tee-shirt blanc et un
petit pull noir. Elle a l’air d’avoir 12 ans, toute menue derrière le bureau de marqueterie orné
de dorures tarabiscotées. Elle ressemble à Fantômette, ou à la Marianne de Faizant, ou à une
héroïne de manga avec ses cheveux noirs soigneusement tout fous et ses yeux immenses. Elle
n’a pas l’air vraie. Et ce qui lui arrive n’a pas l’air d’être vrai non plusnote. » Très en forme,
Christophe Ono-dit-Biot, encore lui, fait cependant un challenger sérieux : « Regard de biche,
bouche rouge, corps énergique et frêle sur escarpins bondissants. C’est elle, Rachida Dati.
Révélation de la campagne, nouvel astre de la galaxie Sarko, messie médiatique du
renouvellement social et générationnel. Un nom, une silhouette, un parcours, un symbolenote.
» Notant qu’Albin Chalandon, le premier à avoir soutenu la ministre, a ses bureaux « rue
Christophe-Colomb », Ono-dit-Biot juge que c’est là « une adresse qui va bien au découvreur
de Dati » — il est EN FORME, je vous dis. Étourdi par un tel tourbillon de grâce et de force
d’âme, le Canard essaie de suivre : donc, Rachida « vendait dès 14 ans des produits de beauté
dans les escaliers de sa cité, tenait la caisse d’un supermarché, vidait les pots et tenait la main
des vieilles personnes dans les cliniques » ; son « premier coup » remonterait à ses « 14 ans,
année décidément intense où, tout en suant dans les escaliers, les supermarchés et les
cliniques de sa cité, la jeune Rachida a trouvé le temps de piocher dans l’organigramme de
Saint-Gobain ramené par son père balayeur et d’écrire au pédégé du groupe pour lui
demander un stage à New York. En vain, mais depuis, rien ne l’arrêtenote ! » Les Guignols de
l’Info, quant à eux, s’en donnent à cœur joie : « Quand j’avais dix ans, dit la marionnette de la
ministre avec des trémolos dans la voix, j’étais passionnée de mode, et je me souviens
qu’avec mes petites mains je me fabriquais des jupes plissées avec les peaux des bêtes que
j’avais tuées dans la forêt en rentrant de l’écolenote… » L’original est à peine moins
caricatural.
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DES DISCRIMINATIONS ? OÙ ÇA ?

Une Noire, une Arabe. En exposant Rama Yade et Rachida Dati en bonne place dans la
vitrine de son gouvernement, en les offrant en pâture aux médias, Nicolas Sarkozy, à peine
élu, envoie un message insistant : dans ce pays, il n’y a ni racisme ni discriminations ; quand
on veut vraiment y arriver, on peut, il suffit de travailler. « J’étais sûre que le travail serait
reconnu », confie Datinote. Elle raconte le moment où elle a appris sa nomination : « J’ai
fondu en larmes. C’était trop brusque, trop fort. Je me suis dit, “voilà, la France permet cela”.
J’ai eu un flash-back de ma vie pratiquement jusqu’à mon enfance. J’ai vu toute ma vie. Et
cette pensée qui dominait tout le reste : la France permet celanote. » Dès lors, pourquoi mettre
en place des politiques égalitaires, redistribuer les richesses, garantir à tous des conditions de
vie correctes, quand on peut se contenter d’accréditer cette fable ? Pourquoi se fatiguer à ôter
les obstacles qui se dressent sur le chemin des plus défavorisés, quand on peut se contenter de
couvrir d’éloges ceux qui, parmi eux, ont le jarret assez souple pour sauter par-dessus, quitte à
les y aider un petit peu — en insinuant sournoisement, par la même occasion, que les autres
doivent quand même être un peu feignasses s’ils n’y arrivent pas eux aussi ?

La ruse n’est pas nouvelle, rappelle Serge Halimi. En 1928 déjà, aux États-Unis, le candidat
républicain Herbert Hoover « opérait la confusion habituelle entre les proclamations
constitutionnelles égalitaires du pays et sa réalité sociale (qui n’a cessé de les contredire, de
manière grossière) », en affirmant dans un discours : « Chaque Américain, riche ou pauvre, né
à l’étranger ou autochtone, quelle que soit sa foi ou sa couleur, peut accéder à la position
sociale que lui ouvrent ses capacités et sa personnalité. Le vainqueur est celui qui déploie
l’entraînement le plus persévérant et la plus grande force de caractèrenote. » Yade et Dati sont
les versions glamour d’une figure délibérément construite par les idéologues de la révolution
conservatrice : celle d’un individu qui ne serait défini ou entravé ni par ses origines sociales
ou culturelles, ni par sa couleur de peau, ni par son sexe ou son orientation sexuelle — toutes
caractéristiques qui seraient purement anecdotiques —, mais uniquement par son
appartenance à la nation. Faisant l’éloge, à sa parution, du livre de Rama Yade, Noirs de
France, Pascal Bruckner écrivait : « Elle a une phrase terrible qui devrait faire réfléchir du
côté de la rue de Solférino [siège du Parti socialiste] : quand la droite dit aux Noirs et aux
beurs : “Vous êtes des Français”, la gauche leur répond : “Vous êtes des victimes”note. »

Cette liquidation des déterminations sociales passe forcément par le discrédit jeté sur ceux qui
en étudient les effets, comme l’a montré Didier Éribon dans son livre D’une révolution
conservatrice et de ses effets sur la gauche française : « Le projet de renvoyer au passé toute
l’histoire des sciences sociales françaises pour les remplacer par la “philosophie politique”,
écrit-il, n’avait, au bout du compte, pas d’autre signification que celle-ci : libérer les individus
de tout déterminisme socialnote. » C’est bien d’« individus » qu’il s’agit, et non plus de «
sujets » : car « le “sujet” contrairement à l’“individu” sait que la Société le précède et se situe
au-dessus de lui et, par conséquent, il n’a pas la désastreuse illusion qu’il peut inventer le
social au gré de ses “désirs” ». Derrière cette fiction, promue par les libéraux, d’une nation
comme « emballée sous vide », constituée d’individus dont le poids ou la marge de manœuvre
respectifs seraient identiques de fait — et pas seulement dans les idéaux que proclament les
frontons des mairies —, se cache une entreprise de liquidation de la politique : « Dénier le
caractère constitutif des inscriptions sociales ne les fait pas disparaître, écrit encore Éribon,
mais cherche à interdire qu’on lutte contre les dominations qu’elles commandent. » Pour
mieux les affaiblir, on qualifie désormais toute revendication collective de « corporatiste » ou
de « communautariste » : on reproche à ceux qui la portent de mettre en péril l’intérêt général
ou la cohésion de la nation. À lire Didier Éribon, on mesure mieux l’inconscience de ceux qui,
tout en se réclamant de la gauche, croient pouvoir joindre leurs voix à ce concert douteux.

D’autant qu’il ne faut pas s’y tromper : même si une approche superficielle peut faire
percevoir leur démarche comme la défense d’intérêts particuliers, ce sont bien les
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mouvements sociaux qui maintiennent en vie l’idéal du bien commun. Ils rappellent que,
s’il existe bel et bien, par bonheur, une marge de manœuvre individuelle, il est absurde de
vouloir faire croire que celle-ci peut être autre chose qu’une marge, justement : pour le reste,
chacun est bien le produit de déterminations qui le rattachent à divers groupes et qui, en
fonction de la façon dont elles sont perçues et valorisées socialement, facilitent ou empêchent
sa progression. Aucune démocratie digne de ce nom ne peut se dispenser d’en tenir compte et
de chercher les moyens de remédier aux inégalités qui en résultent. Nier l’importance de ces
inégalités, et vouloir qu’il y ait société sans qu’elles aient d’abord été vaincues, c’est mettre la
charrue avant les bœufs et prendre ses désirs pour des réalités. Si les mouvements sociaux
suscitent souvent une telle hostilité, c’est parce qu’ils rappellent cette vérité contrariante.

Pour sa part, l’idéologie conservatrice, si elle exalte la grandeur de la nation, ne fait en réalité
aucun cas, évidemment, de l’intérêt général ou du bien commun. Dans cette compétition
généralisée qu’est la société telle qu’elle la conçoit, et où elle fait mine de croire que tous
auraient les mêmes chances, chacun est, comme Erin Brockovich, « seul contre tous ». Dans
le slogan électoral de Nicolas Sarkozy, « ensemble, tout devient possible », le « ensemble »
n’est là que pour décorer. Ou, plutôt, il désigne un « ensemble » effroyablement pasteurisé,
expurgé de tous ses éléments non conformes ; car, si on exhibe quelques spécimens de
catégories défavorisées à qui on a « donné leur chance », c’est pour mieux se dédouaner de la
relégation dans laquelle, incommodé par leur existence, on souhaite maintenir tous les autres.
À cet égard, toute recomposée qu’elle soit, la prétendue « famille d’aujourd’hui » formée par
le clan Sarkozy, véritable débauche de gosses de riches blonds aux yeux bleus, qui fait la
couverture de Paris-Match note quinze jours après l’élection présidentielle, évoque davantage
les héritiers monégasques que la diversité de la France contemporaine. On pourrait y voir un
signe peu réjouissant, mais Christophe Ono-dit-Biot, lui, est enthousiaste : il s’extasie devant
Cécilia Sarkozy, « brune splendide entourée d’une nuée d’enfants blonds beaux comme des
Casiraghinote ».

Par ailleurs, qu’il y ait une Noire et une Arabe au gouvernement, cela occupe sans doute
jusqu’à saturation l’espace médiatique et permet de faire oublier que la présidentielle s’est
largement gagnée à l’extrême droite, mais ne change rien à la condition ordinaire des Noirs et
des Arabes en France. « À la Justice, on mettra Rachida, annonçait Nicolas Sarkozy à ses
proches collaborateurs quelques jours après son élection. Quelle image ! Dans un pays où une
partie de la population pense qu’il y a deux justices, c’est montrer, avec Rachida, qu’il n’y en
a qu’unenote. » Sauf qu’une « image » n’a jamais eu le pouvoir de changer la réalité. Le
mensuel CQFD, à l’été, rappelait deux affaires récentes qui avaient fait bien peu de bruit : la
mort de Lamine Dieng, jeune Français d’origine sénégalaise, comme Rama Yade, dans un
fourgon de police, le 17 juin 2007 à Paris ; et l’assassinat sauvage d’un étudiant guinéen,
Ibrahima Sylla, le 1er avril à Marseille. « “Beurs et blacks au sommet”, titre L’Express à
propos de Rachida, Rama et Fadela. Qu’en disent les proches de Lamine et d’Ibrahima, ces
morts pas télégéniques, à peine bons à alimenter la rubrique des chiens écrasés ? Pour ne pas
ternir l’étoile du shérif devenu président, il faudrait même les enterrer en silence », écrit
Nicolas Arraitznote. À notre connaissance, les parents des deux jeunes hommes n’ont pas été
reçus à l’Élysée, où l’on est pourtant friand de victimes à réconforter.

Le même journal, dans son numéro de juin, rapportait cette scène, qui s’était déroulée juste
après la constitution du gouvernement Fillon : « K. M., Maghrébin résidant en France, est
menacé de mort par son voisin, un ancien militaire algérien, qui l’accuse de faire du gringue à
sa femme. Affolé, il fuit son hôtel meublé et se rend au commissariat. À l’accueil, une
femme-flic et un confrère, visiblement en fin de service. K.M. explique la situation : son
voisin l’attend devant sa porte avec un couteau à la main. Il demande protection. Ce à quoi on
lui rétorque que la police ne peut rien faire, puisqu’il ne lui est encore rien arrivé. Il insiste,
demande à être placé en garde à vue. On l’éconduit. “Vous aurez ma mort sur la conscience !”
Réponse du fonctionnaire : “Tu n’as qu’à aller te plaindre à ta ministre.” Besoin de sous-
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titragenote ? » Par ailleurs, avant le second tour des législatives, dans un meeting de
François Fillon à Nantes, un cameraman se faisait sortir sans ménagement par le service
d’ordre, sans qu’il faille y voir un quelconque rapport avec le fait qu’il était noir et portait des
dreadlocksnote. Quant à Sylvie Noachovitch, vedette du petit écran et candidate UMP aux
législatives dans la 8e circonscription du Val-d’Oise, elle confiait à ses collègues d’un jury
littéraire : « Moi, mon mari peut dormir tranquille. Dans ma circonscription, il n’y a que des
Noirs et des Arabes, et l’idée de coucher avec l’un d’eux me répugne. » Chassez le naturel…

On a beau les encenser, le traitement réservé aux deux jeunes vedettes du gouvernement,
d’ailleurs, n’est lui-même pas exempt d’ambiguïtés. Évoquant sa rencontre avec sa protégée
Rachida Dati, l’ancien garde des Sceaux Albin Chalandon se souvient avec condescendance
qu’elle était déjà pleine de qualités, mais « sous la coupe d’un père terriblement ancré dans sa
culturenote ». La lourde insistance sur la « beauté » des deux jeunes femmes, sur les « yeux
de biche » de Rachida Dati, le qualificatif de « perle noire » appliqué à Rama Yade (sur un
forum qui lui est consacré, un internaute livre une analyse politique approfondie en estimant
qu’elle a « des yeux à faire sauter tous les boutons de braguettenote ») rappellent
irrésistiblement l’imagerie coloniale sur la beauté des femmes exotiques. Ce choix de deux
femmes, jeunes et belles, confirme aussi le traitement différencié en fonction du sexe que l’on
applique aux enfants de l’immigration — en particulier depuis la mise en orbite médiatique de
Ni putes ni soumises : diabolisation et répression pour les hommes, éloge et intégration à bras
ouverts pour les femmes qui ont le physique adéquat et/ou qui jouent le jeu du fayotage
républicain.

Avant elles, le milieu médiatique avait déjà eu les yeux du loup de Tex Avery pour
l’Iranienne Chahdortt Djavann ou pour Loubna Méliane, l’une des figures de proue de Ni
putes ni soumises. Premier journaliste à interviewer Chahdortt Djavann, Jean-Pierre
Elkabbach s’enflammait : « Je veux dire que vous êtes courageuse, j’ai dit que je vous
découvrais, vous êtes passionnée, vous êtes bellenote… » Et, dans Libération, le portrait de
Loubna Méliane s’ouvrait sur cette description : face aux filles voilées, « asservies volontaires
à l’obscurantisme », se dresse Loubna Méliane, « fille des Lumières », « cheveux au vent,
jupe en jeans et bas résille, fière de son indépendance sur ses talons vacillantsnote » (et dire
que le rapport pourtant limpide entre les Lumières et les bas résille m’avait toujours échappé
jusqu’ici).

Dans un livre d’entretiens, la sociologue Nacira Guénif-Souilamas formulait l’hypothèse


provocante selon laquelle l’engouement pour Ni putes ni soumises s’expliquait aussi par le
fait que le discours de l’association ouvrait « le marché des beurettes » aux mâles des centres-
villes. Elle racontait : « Une journaliste cherchant à trouver mon premier livre a tapé
“beurette” dans un moteur de recherche. Elle s’est retrouvée au milieu d’un nombre
impressionnant de sites pornographiques qui mettaient en scène des “beurettes”. J’ai été
effarée d’apprendre ça et de voir combien il y avait une exotisation perverse et réductrice de
leur image. C’est peut-être pour cela qu’un certain nombre de filles des quartiers refusaient
d’être définies comme des “beurettes” ; comme si elles avaient conscience, intuitivement,
d’être réduites à un statut d’objet sexuel par des hommes en quête d’érotisme, éventuellement
nostalgiques du temps des colonies où ils pouvaient exercer leur “empire”, dans tous les sens
du terme, sur ellesnote. »

Le cas de Fadela Amara, la troisième « fille d’immigrés » du gouvernement, avec sa «


coiffure travaillée à la planche à clous », comme dit joliment Gérard Lefortnote, est un peu
différent. L’ennemie déclarée des intégristes et — cherchez l’erreur — collaboratrice de
Christine Boutin semble avoir pour fonction principale de traduire en « djeunz-de-banlieue »
le programme inégalitaire et répressif du gouvernement. Ainsi lors de son intervention en
Conseil des ministres du 7 septembre 2007, intitulée « Tolérance zéro contre la glandouille »,
et dont on trouve le texte sur son blog : « La politique de la ville a besoin de franchise. Entre
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nous, on ne va pas se la raconter. Je vous le dit [sic] cash : […] Le désœuvrement d’une
partie de notre jeunesse est inacceptablenote. » La retranscription est cependant amputée de sa
conclusion, que cite Le Canard enchaîné : « La suppression de la carte scolaire, ça va foutre
le bocson. Mais c’est ça qu’on attend dans les quartiers. Je vous le dis cash, monsieur le
Président, allons-y à donfnote. » Quelques jours plus tôt, déjà, la fondatrice de Ni putes ni
soumises avait trouvé la solution au « désœuvrement » : « Une armée où il y a de la couleur,
c’est de la bombe ! Faut péter le ghetto mental existant dans la tête de nos jeunes qui pensent
que les filières d’excellence ne sont pas pour euxnote. » On avait déjà pu se faire une idée de
la géométrie très variable de ses convictions, de toute façon, lorsqu’elle avait milité
activement en faveur du projet de loi contre le voile à l’école, après l’avoir désapprouvé avec
véhémence, quelques semaines auparavant, lors de son audition par la commission Stasi.

L’une des armes idéologiques les plus récentes forgées pour renforcer encore l’opprobre
frappant ceux qui luttent contre les discriminations est le procès en « victimisation ». Si le
nouveau pouvoir se vante d’être au service des victimes, il laisse clairement entendre qu’il y
en a de bonnes et de mauvaises. Il les aime consensuelles, apportant de l’eau au moulin de sa
vision du monde ; les autres, celles qui dénoncent sa politique, qui ne donnent pas prise à son
paternalisme, qui s’organisent elles-mêmes pour défendre leurs droits, qui ouvrent leur
gueule, sont soupçonnées d’exagérer, de simuler, d’exercer un chantage. De toutes parts, ce
terme étant désormais passé dans le langage courant, on les accuse de se « victimiser » et de
fatiguer tout le monde. Sont visés les descendants d’esclaves ou de colonisés, ou encore les
féministes, mais aussi, par extension, toutes les formes de plainte, de contestation ou de
revendication. Comme le thème permet de ratisser large (en cherchant bien, à peu près
n’importe quelle situation peut s’aborder sous l’angle victimes-coupables) et que, par ailleurs,
rien n’est plus dans l’air du temps que de cogner sur les faibles et les opprimés en clamant
qu’ils nous emmerdent avec leurs éternelles jérémiades, ou pour dénoncer le danger qu’ils
représentent, on voit aujourd’hui fleurir les essais sur le sujet.

Le concept a été lancé par Pascal Bruckner, en 1995note ; puis il a été popularisé par
Élisabeth Badinter, qui, dans son livre Fausse route, consacré aux « excès » du féminisme, en
2003, se référait dès les premières pages à Brucknernote. C’est un dialogue de sourds qui
s’instaure entre ceux qui luttent au nom des minorités ou des femmes et les pourfendeurs de la
« victimisation » : les seconds accusent les premiers de battre en brèche l’universalisme,
répétant que ce ne sont pas ses origines ou son sexe qui font la valeur d’un individu — ce qui
ne manque pas de sel venant d’auteurs qui, comme Bruckner (l’un des rares partisans, en
France, de l’invasion anglo-américaine de l’Irak), semblent pour leur part s’identifier toujours
plus étroitement à un Occident envisagé dans son acception la plus blafarde et la plus
arrogante. Or, si les minorités s’organisent, c’est bien pour combattre la vision essentialisante
ou franchement hostile dans laquelle les emprisonne leur environnement social. Retraçant
l’apparition de cette controverse, François Cusset fait remarquer que l’identité homosexuelle à
l’heure du sida, par exemple, « n’est pas une origine, mais la convergence de situations : en
l’occurrence la maladie, l’homophobie et la solidariténote ».

Pour accéder à l’existence en tant qu’individu, encore faut-il pouvoir se dépêtrer de la nasse
des préjugés, surtout quand il s’y ajoute un faible pouvoir économique. Mais ces handicaps de
départ, nos « nouveaux philosophes » ne les voient pas ou les minimisent constamment. « La
possibilité offerte à chacun d’aller vivre, étudier à Londres, Amsterdam, Barcelone, Bologne,
Cracovie, Prague, Budapest constitue un élargissement spirituel extraordinaire auprès duquel
le rattachement exclusif à une identité minoritaire paraît un rabougrissement pathétique »,
écrit ainsi Bruckner dans La Tyrannie de la pénitence note, oubliant que cette possibilité n’est
pas exactement offerte à chacun. Ce postulat naïf d’une égalité de départ explique que, quand
les catégories discriminées réclament l’égalité effective ou l’accès à des droits qui, pour elles,
n’existent que sur le papier, nos auteurs l’interprètent comme un despotisme, ou comme la
revendication d’un passe-droit. La désinvolture de ce « y a qu’à » — « y a qu’à s’épanouir en
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tant qu’individu », « y a qu’à voyager », « y a qu’à se prendre en main », et, pour les
femmes battues, « y a qu’à faire ses valises », selon Élisabeth Badinter — trahit une bonne
dose de morgue socialenote.

LA « RACE DES SEIGNEURS »

Elle rappelle le « y a qu’à » adressé aux chômeurs : on qualifie les luttes sociales de «
victimisation » comme on rebaptise la protection sociale « assistanat ». Au cours de la
campagne présidentielle, Nicolas Sarkozy a explicitement lié les deux notions lorsqu’il s’en
est pris à « ceux qui au lieu de se donner du mal pour gagner leur vie préfèrent chercher dans
les replis de l’histoire une dette imaginaire que la France aurait contractée à leur égardnote ».
Les deux termes permettent d’occulter le dynamisme, l’autonomie et la solidarité qu’implique
un mouvement social, d’une part, et le caractère de correctif minimal apporté par la protection
sociale à une société toujours plus inégalitaire, d’autre part, en leur associant une image
dépréciative de passivité, d’infantilisme, de parasitisme. Ils affirment que, si les pauvres sont
pauvres, s’ils n’ont aucune perspective d’avenir, c’est parce qu’ils sont paresseux ou parce
qu’ils ne font que pleurnicher en attendant la becquée. Dès lors, plus rien ne viendra troubler
la bonne conscience des riches ni la haute idée qu’ils seront autorisés à se faire d’eux-mêmes
— l’argent, comme dans un film avec Julia Roberts, devient synonyme de vertu : si on est
vertueux, affirme le catéchisme de la droite, immanquablement, tôt ou tard, on croulera sous
les millions ; à partir de là, il n’est pas très difficile de faire avaler au bon peuple que, si on
croule sous les millions, c’est forcément qu’on est vertueux. Plus rien ne s’oppose donc à
l’élargissement du fossé entre riches et pauvres, qui correspond à la réalisation d’une justice
immanente, ni à la naturalisation des inégalités sociales.

Cette naturalisation passe par l’inscription de la différence de « caste » dans le corps. Faut-il
s’étonner que les quelques collaborateurs méritants qu’un président obsédé par les
apparences, et affirmant sa foi dans le déterminisme génétique, a choisi de coopter au sein de
la plèbe se distinguent par leur physique avantageux ? « Elle est de la race des seigneurs »,
déclare Cécilia Sarkozy, en usant d’un vocabulaire pour le moins significatif, à propos de son
amie Rachida Dati, qu’elle appelle sa « sœur », avant d’ajouter : « Et en plus, elle est
bellenote. » « La position sociale, en s’inscrivant dans les corps, induit une sorte de seconde
nature, écrivent Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, sociologues spécialisés dans
l’étude des riches. L’idéologie du sang bleu de la noblesse en était une manifestation, pas si
fausse que cela puisque, à travers tous ses privilèges, cette caste avait pu acquérir des qualités
rares et transmissibles par l’éducation. […] Cette naturalisation des qualités sociales, leur
attribution non plus à l’efficacité des apprentissages et à l’excellence du milieu familial, mais
à l’hérédité d’une humanité à part, d’une autre essence, conduit à l’idéologie du sang bleu,
thème raciste inversé qui fait des nobles (et aujourd’hui de l’aristocratie de l’argent) une
espèce supérieure, de nature différentenote. »

« La lutte des classes est bien sûr une idée essentielle… essentielle pour les manuels
d’histoire, assenait Christine Lagarde dans son discours déjà cité à l’Assemblée. Il faudra
certainement, un jour, en étudier les aspects positifs [!], mais elle n’est aujourd’hui d’aucune
utilité pour comprendre notre société. » Quelques semaines plus tard, à l’université du
Mouvement des jeunes socialistes (MJS), le premier secrétaire du parti, François Hollande,
clamait à son tour que « la lutte des classes, c’est fininote ». On peut cependant douter de la
validité d’un projet de reconstruction de la gauche qui ne verrait son salut que dans la
conformité mentale et lexicale à l’air du temps. Car si le terme de « lutte des classes » traîne
derrière lui tout un cortège d’images folkloriques rendues désuètes par le triomphe planétaire
du libéralisme, il y a longtemps que les classes, elles, ne se sont pas aussi bien portéesnote.
Qu’on l’appelle comme on voudra : renoncer à un outil intellectuel qui permette de penser la
question sociale, c’est se priver de tout moyen de contrer cette vision aristocratique du monde,
qui trace une ligne de plus en plus infranchissable entre deux catégories d’humanité.
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Les classes populaires et les classes moyennes en voie de prolétarisation appartiennent-elles
d’ailleurs encore tout à fait à l’humanité ? À considérer les pauvres comme une sous-espèce,
grouillant très loin là en bas, et trimbalant comme une punition divine le fardeau de son
indigence coupable, on en vient vite à le leur dénier. Le maire UMP d’Argenteuil, Georges
Mothron, peut ainsi, à l’été 2007, faire l’acquisition d’un produit répulsif destiné à éloigner
les sans-abri du centre-ville. Les employés municipaux ayant refusé de l’utiliser, il le met à la
disposition d’un centre commercial. Dominique, qui vit devant le centre, raconte que, « à
chaque fois que la mairie vient “nettoyer”, ils jettent à la benne les trois quarts de nos affaires
». « Un jour, dit sa femme, c’est nous qu’ils jetteront à la bennenote. »

Il y a cependant des manières plus élégantes d’envoyer les perdants « à la benne ». Le


montage qui agrémentait un portrait de Christine Lagarde dans un numéro de Capital offrait
une illustration plus discrète, mais pas moins saisissante, de la même logique. C’est un genre
florissant dans la presse magazine : on demande à une personnalité de raconter son quotidien,
de donner ses bonnes adresses de boutiques ou de restaurants, ou de citer ses produits
préférés, et on illustre le tout par des vignettes (les paparazzi Bruno Mouron et Pascal Rostain
ont poussé jusqu’au bout la logique du concept en consacrant une exposition photographique
aux « poubelles de stars »). Dans le cas de la ministre de l’Économie, cela donnait : une photo
d’elle en train de jardiner ; une photo de ses tablettes de la Maison du Chocolat, « son seul
vice » ; une autre des ensembles Chanel à 5 000 euros qu’elle affectionne ; et une autre…
d’une manifestation des salariées licenciées de l’usine Levi’s de La Bassée, où l’on peut
distinguer des banderoles proclamant « Nous voulons vivre ». Un trophée de chasse. En effet,
lorsqu’elle travaillait chez Baker & McKenzie, Christine Lagarde y a mis sur pied un
département parisien de droit social, suite au vote, en 1982, après l’élection de François
Mitterrand, des lois Auroux sur les libertés des travailleurs dans l’entreprise. « Sa spécialité :
bétonner les plans sociaux de grands groupes, dont ceux des usines Hoover, à Dijon, en 1993,
et Levi’s, à La Bassée (Nord), en 1999note. »

« 1999. Je n’oublierai jamais le dernier jour, ce dernier jour, le 12 mars 1999. Qu’est-ce qu’on
va devenir ? Des petits groupes se sont formés. Tout le monde s’est rapproché de la réception,
nous étions blêmes. J’entends encore les paroles de Claudine en pleurs. “Au revoir les filles,
bonne chance.”

Je n’oublierai jamais, j’étais fière de travailler chez Levi’s.

Je n’oublierai jamais les fleurs que nous avons offertes aux syndicats et à Jocelyne, les larmes
de la déléguée syndicale sur mon épaule. […]

Toi, machine, je ne t’oublierai jamais, tu en as vu des rires, des larmes, des angoisses, des
bons moments, des mauvais aussi.

Et toi, ma pince à fils, mes ciseaux, ma carte d’ordinateur, mon coussin, je vous reprends, je
ne vous laisse pas dans d’autres mains. Je n’oublierai jamais les filles en larmes. D’habitude,
je suis la première à sortir, là je traîne, je ne veux pas partir, je regarde tout autour de moi, les
posters, les machines. […]

Maintenant il faut partir. Je me retourne une dernière fois sur mes dix-huit ans chez Levi’s, un
dernier regard sur ma titine. Tu étais tout pour moi, tu m’as donné tant de joies et tant
d’emmerdes, maintenant je dois te laisser dans d’autres mains, c’est très difficile pour moi
mais malheureusement c’est le grand connard qui en a décidé ainsi, je te remets une dernière
fois ton manteau en espérant que tu seras bien traitée comme je l’ai fait pendant dix-huit ans
et demi. Loin des yeux, près du cœur ; adieunote. »
15
2. LES MAÎTRES DU DISCOURS

« Hier nous chantions cet air ancien


Pour changer le monde
Aujourd’hui nous n’disons rien
Attendant qu’on nous tonde. »
Rezvani, Hier nous chantions.

« Ensemble, tout devient possible » : le slogan de campagne de Nicolas Sarkozy était déjà
celui de Ronald Reagan lorsque, en 1985, dans son discours sur l’état de l’Union, il présentait
sa Rachida Dati à lui. « Deux siècles d’histoire de l’Amérique devraient nous avoir appris que
rien n’est impossible, déclamait-il. Il y a dix ans, une jeune fille a quitté le Vietnam avec sa
famille. Ils sont venus aux États-Unis sans bagages et sans parler un mot d’anglais. La jeune
fille a travaillé dur et a terminé ses études secondaires parmi les premières de sa classe. En
mai de cette année, cela fera dix ans qu’elle a quitté le Vietnam, et elle sortira diplômée de
l’académie militaire américaine de West Point. Je me suis dit que vous aimeriez rencontrer
une héroïne américaine nommée Jean Nguyen. » Après avoir fait ovationner la jeune femme,
Reagan enchaînait sur une autre histoire, tout aussi édifiante, avant de dévoiler la morale des
deux récits en s’adressant à leurs protagonistes : « Vos vies nous rappellent qu’une de nos
plus anciennes expressions reste toujours aussi nouvelle : tout est possible en Amérique si
nous avons la foi, la volonté et le cœurnote. »

La success story n’est en effet qu’une déclinaison de cette « stratégie de Schéhérazade » qui
consiste à raconter des histoires. Aux États-Unis, la technique du storytelling, après avoir été
théorisée dans l’univers du management vers le milieu des années 1980, a pénétré à peu près
tous les domaines d’activité, du marketing à la politique en passant par le journalisme ou le «
développement personnel ». Christian Salmon, auteur du premier livre qui lui soit consacré en
Francenote, cite l’un des gourous de ce courant : « Une histoire, et c’est vendu. Les gens
adorent les histoires. » George W. Bush en fait un usage immodéré : premier président
américain à sortir d’une business school, il a été nourri au storytelling management. Lors de la
présentation de son cabinet à la presse, en 2001, relève Christian Salmon, il utilisa le mot
story pas moins de dix fois en quelques minutes (« I love his story », disait-il ainsi de son
ministre des Transports). En 2006, en visite en Afghanistan, il déclarait : « Nous aimons les
histoires, et attendons des histoires de jeunes filles qui vont à l’école en Afghanistan. » En
affirmant que « la réalité n’a aucune importance, il n’y a que la perception qui comptenote »,
Laurent Solly, directeur adjoint de la campagne de Nicolas Sarkozy, démontrait quant à lui
qu’il avait bien toutes les qualités du directeur général adjoint de TF1 qu’il deviendrait quinze
jours après l’élection.

Faisant état des travaux consacrés au storytelling par un ancien critique de théâtre, Frank
Rich, Salmon remarque : « Ce n’est pas le moindre des paradoxes de ce monde ensorcelé que
ce soit un critique de théâtre qui ait si efficacement contribué à le démasquer. » Faut-il
s’étonner que les meilleurs connaisseurs des pouvoirs de la fiction soient aussi les premiers à
s’élever contre son instrumentalisation ? Fondateur du Parlement international des écrivains,
Salmon est lui-même l’auteur de plusieurs essais sur ce thèmenote. « Les grands récits qui
jalonnent l’histoire humaine, d’Homère à Tolstoï et de Sophocle à Shakespeare, analyse-t-il,
racontaient des mythes universels et transmettaient les leçons des générations passées, leçons
de sagesse, fruits de l’expérience accumulée. Le storytelling parcourt le chemin en sens
inverse : il plaque sur la réalité des récits artificiels, bloque les échanges, sature l’espace
symbolique de séries et de stories. Il ne raconte pas l’expérience passée, il trace les conduites,
oriente les flux d’émotions, synchronise leur circulation. [Il] met en place des engrenages
narratifs, suivant lesquels les individus sont conduits à s’identifier à des modèles et à se
conformer à des protocolesnote. »
16
Dans les propos tenus au Monde par Henri Guaino, conseiller de Nicolas Sarkozy et auteur
de ses discours de campagne, Salmon souligne ces deux phrases : « La politique, c’est écrire
une histoire partagée par ceux qui la font et ceux à qui elle est destinée. On ne transforme pas
un pays sans être capable d’écrire et de raconter une histoirenote. » On ne sait s’il faut
accorder du crédit à la thèse selon laquelle le fait de connaître l’origine d’un mal le rend plus
supportable, mais c’est apparemment à cette conviction que l’on doit le déchaînement lyrico-
pétainiste des déplacements en province du candidat Sarkozy. Tel un Attila du cliché, il a
ainsi écumé l’Auvergne, « ce vieux pays volcanique où la terre de cendres et les montagnes de
lave se souviennent encore qu’ici un peuple courageux défit les légions de César au nom de la
Gaule tout entière » ; la Lorraine, « cette terre sainte où c’est la même chose de prier Dieu et
de prier la France » — et ma préférée : le Languedoc, « cette bien vieille terre où se
mélangent depuis si longtemps les souvenirs des morts et les espoirs des vivants ». Une
spécificité toute languedocienne, en effet.

On pense aux tirades du maire de Champignac, le personnage de Franquin dans Spirou et


Fantasio : « Je suis heureux d’être aujourd’hui présent parmi vous, parmi toutes ces
magnifiques bêtes à cornes à la tête de laquelle Monsieur le Préfet nous fait l’honneur de
s’asseoir, lui qui, debout à la proue du splendide troupeau de la race bovine du pays, tient
d’un œil lucide et vigilant le gouvernail dont les voiles, sous l’impulsion du magnifique
cheval de trait indigène, entraînant, sur la route toute droite de la prospérité, le
Champignacien qui ne craint pas ses méandres, car il sait qu’en serrant les coudes il gardera
les deux pieds sur terre, afin de s’élever, à la sueur de son front musclé, vers des sommets
toujours plus hauts… »

« LES RÉCITS MEURENT EN SE MULTIPLIANT »

Dans un précédent ouvrage, Christian Salmon usait d’une image frappante pour décrire ce qui
se produit aujourd’hui : « Les Grecs nommaient anekdiegesis l’absence ou l’impossibilité du
récit. L’anekdiegesis contemporaine s’impose sous la forme paradoxale d’une abondance
d’anecdotes qui sont autant de métastases du récit. Les récits meurent comme les monnaies,
comme les cellules cancéreuses, non pas en disparaissant mais en se multipliantnote. » Si les
histoires prolifèrent, c’est en effet sous une forme fragmentée, diminuée, dégradée, qui les
arrache à leur contexte, leur fait perdre leur richesse de sens, leur intégrité, leur portée. Les
grands événements du passé sont dénaturés, tronqués, pasteurisés. L’histoire de France
revisitée par Guaino et Sarkozy évoque davantage Jean-Pierre Pernaut que le général de
Gaulle ; elle est plutôt une « story de France ». Quand ils exhument la dernière lettre de Guy
Môquet, militant communiste fusillé à 17 ans par les nazis, c’est pour n’en garder que le
pathos, l’émotion facile — le chef de l’État « ne peut jamais l’entendre sans en être
profondément bouleversé », dit-il — suscitée par les derniers mots aux siens d’un jeune
homme face à la mort ; et pour la mettre au service d’un patriotisme effarant, à la fois
fanatique et incongru : « Un jeune homme de 17 ans qui donne sa vie à la France, c’est un
exemple non pas du passé mais pour l’avenir », lance Nicolas Sarkozy. Il ne reste plus qu’à se
trouver un ennemi, en somme. Les premières tentatives pour en désigner un — l’équipe
argentine de rugby — seront si obscènes, et si révélatrices du véritable analphabétisme du
contexte dont font preuve ce président et son entourage, qu’elles susciteront l’indignation
générale. Mais, avec un peu de persévérance, on devrait parvenir à en désigner un plus
crédible…

Guy Môquet, modèle du parfait petit Français : belle ironie de l’histoire, quand on se rappelle
que le ministre de l’Intérieur de Pétain, Pierre Pucheu, l’un des dirigeants du patronat à
l’époque du Front populaire, qui avait eu son mot à dire dans la sélection des otages, avait
délibérément désigné des communistes plutôt que de « bons Français ». Guaino et Sarkozy
occultent le fait que, si les fusillés de Châteaubriant sont morts en criant « Vive la France »,
ils criaient aussi « Vive le communisme » ; s’ils chantaient La Marseillaise, ils chantaient
17
aussi L’Internationale. Jean-Pierre Timbaud, dit « Tintin » (« je vais mourir avec Tintin,
[Charles] Michels », écrit Guy Môquet à sa famille), le leader charismatique de la CGT des
métallos parisiens, tomba en s’écriant : « Vive le parti communiste allemand ! » Si Guy
Môquet a — bien malgré lui — « donné sa vie à la France », ce n’est en tout cas pas à la
France de Nicolas Sarkozy. On ne saurait mieux dire que Jacques Généreux, dans son livre La
Dissociété : « Les héros de mon enfance donnaient leur vie pour les autres. Les héros de mes
enfants tuent ou dominent les autres pour survivre. Et dans la guerre économique le courage
n’est plus de souffrir pour les autres, mais d’infliger la souffrance. N’entend-on pas, à
longueur d’année, des patrons et des politiques évoquer le “courage” de procéder aux
licenciements “nécessaires” à la rentabilité des entreprises ou le “courage” de mener les
réformes impopulaires qui mettent en pièces les lois et les conventions sociales établies depuis
l’après-guerre pour civiliser l’économie de marchénote ? » Dans cette confusion, la
participation, à l’insu des producteurs, d’un nostalgique du IIIe Reich à la réalisation du film
(grotesque) destiné à accompagner la lecture de la dernière lettre de Guy Môquet dans les
lycéesnote a tout de l’acte manqué. « Dernières pensées : vous tous qui restez, soyez dignes
de nous, les 27 qui allons mourir ! », jetait le jeune homme au bas de sa feuille de papier. Ce
n’est pas gagné.

Mais c’est la passion pour les affaires privées qui constitue le trait le plus marquant de cet
écrasement de la perspective, et de la production désordonnée de récits à laquelle il donne
lieu. L’origine de cette tendance, rappelle François Cusset dans le livre brillant qu’il consacre
au « grand cauchemar des années 1980note », remonte à une grosse vingtaine d’années. Elle
est consubstantielle à l’affaissement des grands récits collectifs, à la liquidation des
appartenances et à l’avènement de l’individualisme. Dans ce dernier, Cusset voit une «
interdiction de déborder du périmètre de vie assigné à chacun » : l’individualisme, écrit-il, est
« l’impératif d’adhérer à soi sans reste, de s’identifier à quelques traits pour n’en plus déroger
et de déployer ses “potentialités” sans jamais quitter l’échelle individuelle ». La vie de chacun
n’est plus sous-tendue par l’inscription au sein d’une communauté, ni par aucun idéal, aucune
cohérence qui la dépasse. Il est donc logique que les années 1980 se prennent d’une «
soudaine passion pour les histoires de vie, celles des grands hommes ou des anonymes, dans
lesquelles on pourra d’autant plus facilement se projeter qu’elles sont bornées elles aussi par
les limites de l’individu — un corps, un nom, une vie, la chronique toujours du corps solitaire
». Si, à cette époque, on se jette sur les biographies des « grands hommes », c’est moins pour
comprendre leur rôle dans l’histoire que par curiosité pour leur vie intime ; c’est, comme le
formule Mona Ozouf, « parce qu’ils sont hommes, bien que grandsnote ».

Cette évolution, l’historien Christopher Lasch l’a déjà observée aux États-Unis dans les
années 1970, avec « l’interpénétration croissante de la fiction, du journalisme et de
l’autobiographie » : une innovation, due notamment à Norman Mailer, qui a produit des
œuvres intéressantes, mais aussi des dérives. Il remarque qu’elle altère le geste artistique en
supprimant le minimum de détachement qui lui est indispensable : « Au lieu de transposer ou
de transformer sous forme de fiction leurs expériences personnelles, écrit-il dans La Culture
du narcissisme, [certains] auteurs en sont venus à les présenter brutes, laissant au lecteur le
soin de dégager sa propre interprétation. Au lieu de travailler leurs souvenirs, un grand
nombre d’écrivains estiment que la mise à découvert de leur personnalité suffira à intéresser
le lecteur, faisant appel ainsi, non à sa compréhension, mais à sa curiosité lubrique concernant
la vie privée des gens célèbresnote. » On voit en effet augmenter l’intérêt pour la vie des stars,
qui culminera à partir des années 1990 avec le triomphe du people.

La grande histoire se fait dévorer par la petite. On ne peut en imaginer d’illustration plus
emblématique que ces deux photos de jeunes filles en larmes, prises à trente-cinq ans de
distance, jour pour jour, par le même homme, Nick Ut. Le 8 juin 1972, au Vietnam, il
photographiait Kim Phuc, alors âgée de neuf ans, qui, brûlée par le napalm, courait nue et
affolée sur une route. La photo lui a valu le prix Pulitzer et devait rester l’une des plus
18
emblématiques de la guerre du Vietnam, à laquelle elle allait contribuer à mettre un terme.
Le 8 juin 2007, à Los Angeles, à la sortie d’un tribunal, Nick Ut est l’un des deux seuls
photographes qui parviennent à capter, à travers la vitre d’une voiture qui passe en trombe, le
visage en pleurs de Paris Hilton, vingt-six ans. Condamnée pour conduite en état d’ivresse, la
richissime héritière vient d’apprendre qu’elle doit retourner en prison. Cette photo, dont
l’Associated Press refuse de dire combien elle a rapporté, a fait la fortune de son auteur. De
ces deux clichés, quand on l’interroge, il se contente de dire qu’ils sont « très différentsnote ».

En France, cette évolution touche maintenant la vie politique, qui avait longtemps été
épargnée. La campagne présidentielle a été parasitée avec insistance par un double vaudeville,
qui a culminé avec l’annonce malencontreuse, en pleine soirée électorale du second tour des
législatives, de la séparation du couple Hollande-Royal, puis avec celle, probablement
délibérée, du divorce du couple Sarkozy, un jour de grève, le 18 octobre 2007. Nicolas et
Cécilia, Ségolène et François : l’usage des prénoms dit bien cette proximité illusoire qui
émoustille l’électorat — au point qu’il n’est plus un électorat mais un public. Se bousculant
pour regarder par le trou de la serrure, il perd le sens de sa propre dignité, ainsi que le recul
nécessaire pour juger la vision du monde des hommes politiques, leurs choix et les effets que
ceux-ci produisent. Après l’élection, Le Point publie les bonnes feuilles d’un livre-portrait du
nouveau président sous le titre : « Pour lui, la vie va commencernote. » Rachida Dati raconte
la soirée du 6 mai : « Je voulais saisir l’essence même du moment. Un homme devient
président de la République… J’étais au QG de campagne quand nous avons su. C’est lui qui a
reçu un appel téléphonique. Je l’ai observé. Il s’est figé un instant. Je le regarde. Il a un visage
qui se détache sur la lumière. Il n’a pas explosé de joie. Subitement, je l’ai vu seul, alors qu’il
y avait tout le monde autour de luinote. » On ne nous laisse rien ignorer des résidences dont
disposent le président et ses ministres (Yann Arthus-Bertrand les photographie même « du
ciel » pour Paris-Match note), de leurs préférences, des habitudes qu’ils y prennent très vite,
des travaux d’aménagement qu’ils y font faire. « Je vais me retrouver avec un palais à Paris,
un château à Rambouillet, un fort à Brégançon. C’est la vie », confiait-il à l’écrivain Yasmina
Reza à l’approche de la victoirenote. On se demanderait presque s’il a été élu ou s’il a gagné
au Loto ; pour que ça y ressemble un peu plus, d’ailleurs, il s’accordera, à l’automne, une
substantielle augmentation de salaire. Tout est mis en œuvre pour que le lecteur puisse
s’imaginer à la place du président, s’imaginer comment ça doit être d’être lui. Ce que son
élection signifie pour nous tend à s’effacer derrière ce qu’elle signifie pour lui.

Objet de curiosité pour ses concitoyens, ce dernier s’avère lui-même particulièrement atteint
par ce goût obsessionnel pour les histoires individuelles, qu’elles soient belles ou tristes.
Recevant Ségolène Royal à l’Élysée, il l’entretient de sa vie privée : « Cela doit être dur ce
que vous vivez, pour vous et pour vos enfants. Je sais ce que c’estnote. » À la garden-party du
14 Juillet, il fait convier des « héros » et des « victimes ». Il se montre autant fasciné par les
paillettes que par le sordide, telle une commère qui, en feuilletant Paris-Match, rêve devant
les clichés de vedettes aux dents blanches, posant tout sourire au bord d’une piscine, avant de
se désoler, à la page suivante, devant la photo floue, extraite d’un album de famille, d’une
jeune femme ou d’un enfant assassiné. Par la place qu’il accorde dans la vie publique à des
victimes qu’il sacralise, le chef de l’État montre une incapacité à décoller de la littéralité des
histoires particulières et à mettre à distance l’émotion pour atteindre ce minimum
d’abstraction nécessaire à la réflexion politique et à l’exercice équilibré du pouvoir. Cela
obligera l’Élysée à publier un communiqué de mise au point lorsque, à la rentrée, le père du
petit Énis, victime d’un pédophile, affirmera, après son entretien avec le président, que ce
dernier s’est dit « d’accord avec lui » sur le fait que les agresseurs d’enfants méritent la peine
de mort. Quelques semaines auparavant, déjà, après avoir rencontré les familles des aides-
soignantes de l’hôpital psychiatrique de Pau, tuées par un patient de l’établissement en 2004,
il avait lancé l’idée de juger les personnes déclarées irresponsables pénalement. Et, au cours
de la campagne, il déclarait : « La maman de Ghofrane [Ghofrane Haddaoui, jeune fille
assassinée à Marseille en 2004] m’a demandé, si j’étais élu, de faire voter une loi sur les
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multirécidivistes. » « Si c’est demandé par une victime, résume Libération, c’est forcément
légitime. » Par une étrange inversion des rôles, il faut que ce soit Françoise Rudetzki, la
présidente de SOS Attentats, pourtant d’ordinaire assez peu encline à la modération, qui
rappelle : « Le procès n’est pas fait pour les victimes, mais pour juger l’auteur d’un crime ou
délitnote. »

JOHNNY ET YASMINA FONT DE LA LITTÉRATURE

La façon dont se pratique le journalisme politique, y compris celui qui se considère comme le
plus sérieux, contribue à ce que l’on a coutume d’appeler la « pipolisation de la vie politique
». Fréquentant les mêmes cercles que les élus et partageant avec eux, à l’égard de leurs
concitoyens, un mépris paternaliste qui n’a d’égal que leur enchaînement respectueux aux
sondages, les journalistes spécialisés jugent normal de réduire la politique à l’affrontement
d’ambitions et de stratégies rivales qu’il leur revient de décrypter et d’arbitrer, à des conflits
de personnes, des incidents, des ragots. Ils en font une sphère autonome, fonctionnant en vase
clos, coupée des enjeux qu’elle est censée servir. Dans les interviews, ils se contentent de
passer les plats, s’abstenant d’introduire dans le débat un élément critique, une réflexion ou
une analyse indépendante, ce qui leur apparaîtrait comme un « manque d’objectivité »
intolérable. Au lieu de cela, leur manière de se mettre dans la peau du preux intervieweur sans
concession auquel on ne la raconte pas, c’est de ramener immédiatement au ras des
pâquerettes tout invité qui tente de parler du fond. Ah, c’est qu’on le voit venir, lui, avec sa
langue de bois ! Il essaie de noyer le poisson pour ne pas devoir évoquer ses relations avec
Untel ou ses ambitions pour 2032 ! Mais je vais la lui arracher, moi, la petite phrase que les
confrères vont ensuite reprendre en boucle sur toutes les antennes : « Oyez, oyez ! Trucmuche
n’exclut rien pour 2032 ! »

Souvenir déjà ancien d’un débat sur France Inter au cours duquel les journalistes harcelaient
Jean-Louis Debré, alors président de l’Assemblée nationale, pour tenter de le faire parler de la
haine entre Chirac et Sarkozy. Exaspéré par sa résistance, l’un d’entre eux avait fini par lui
lancer : « Mais enfin, monsieur Debré, reconnaissez quand même qu’en politique les
questions d’hommes sont essentielles ! » À quoi Debré avait répondu : « Peut-être, mais moi,
ça ne m’intéresse pas. » Tollé général, gloussements : « Comment ! Vous ne vous intéressez
pas à l’essentiel ? !… » Ce genre de dénégation, évidemment, peut laisser sceptique. Mais à
laisser aux hommes politiques le bénéfice du doute, au moins, on leur dégagerait du temps
pour développer un peu plus que le quart d’une idée. Et les électeurs pourraient juger sur
pièce.

Claustrophilie, identification aux puissants, fascination du pouvoir pour le pouvoir,


satisfaction narcissique à l’idée d’être dans le secret des dieux, quête passionnée de la « petite
phrase »… Ces travers, on les retrouve sous une forme exacerbée chez Yasmina Reza, auteur
d’un livre à succès sur Nicolas Sarkozy, ce qui rend assez ironique son dédain à l’égard des
journalistes qui suivaient le candidat de l’UMP en campagne — la « vulgaire meute », comme
elle l’écrit, alors qu’elle-même, en tant que VIP, était avec le « staff ». Qu’elle use d’une
écriture « blanche » à la Duras et entrelarde le tout de références pénétrées à Corneille, Cioran
ou Louis-René des Forêts ne suffit pas à transmuer le plomb journalistique en or littéraire. Le
principe même de son livre la condamnait à mouliner de l’anecdote. Dans les scènes qu’elle
rapporte — les meetings, les voyages, les réunions stratégiques, les visites d’usines ou
d’hôpitaux —, le programme du candidat, les conséquences concrètes de la politique du
ministre sont absents ; encore heureux, d’ailleurs, car ces choses-là sont « vulgaires », elles
aussi, quand on nourrit des préoccupations aussi élevées que les siennes. Non : ce qui
l’intéresse, c’est de « contempler un homme qui veut concurrencer la fuite du temps ». De
saisir l’Homme face à son Destin, le héros tragique méditant sur la lourdeur de la charge à
venir en écoutant Didier Barbelivien sur son i-Pod, cette émouvante solitude de l’esprit d’élite
qu’elle-même est si bien placée pour comprendre, tout ça.
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Lorsque, dans son livre, on voit affleurer une réalité que d’aucuns pourraient juger un brin
glaçante, celle-ci n’est jamais commentée pour elle-même. Ainsi de cette réunion avec les
préfets au sujet de l’immigration, alors que Sarkozy est encore ministre de l’Intérieur. « Il
parle avec véhémence, il y a une douzaine de préfectures où j’estime qu’on se moque de moi.
Si vous ne voulez pas appliquer les mesures du gouvernement, changez de métier. »
Entendant cela, Yasmina, qui vient de commencer à le suivre, s’interroge. Non pas sur les
implications de ces fortes paroles pour les gueux anonymes qui, au cours des semaines à
venir, subiront l’intensification des contrôles au faciès, des descentes de police et des
reconduites à la frontière musclées, mais sur la qualité des notes qu’elle a amassées jusqu’ici :
« Des premières notes factuelles, il dit ceci, il fait cela. Est-ce neuf ? Est-ce habituel ? Je n’ai
aucune clé. » Eh oui, que voulez-vous, c’est que les « poètes » sont aux prises avec des
problèmes sérieux, eux : « Les poètes ont le privilège d’obéir à des lois intempestives qui ne
requièrent ni logique, ni suivi apparent. Ces lois servent une vérité que toute explication
trahirait. De cette liberté, j’use ici. » Ah ! Dans ce cas…

De la même manière, entendant Sarkozy lancer, dans un discours : « De mon temps, on disait
l’oisiveté est la mère de tous les vices », elle ne donne pas son sentiment sur la pertinence de
cette morale de comptoir, ni sur les desseins politiques au service desquels elle est mise, mais
se demande : « De quel temps parle-t-il ? » Plus tard, au cours d’une réunion, le candidat, qui
porte des chaussures à pompons, s’énerve face à ses collaborateurs : « Si on n’avait pas
l’Identité nationale, on serait derrière Ségolène. On est sur le premier tour mes amis. On est
sur le premier tour. Si je suis à 30 %, c’est qu’on a les électeurs de Le Pen. Si les électeurs de
Le Pen me quittent, on plonge. » Yasmina note simplement : « Affolement des pompons. »
Immense révélation : cet homme est nerveux. Le voilà, le sens de l’essentiel en action. À
Pointe-à-Pitre, dans un meeting, la sénatrice UMP de Guadeloupe Lucette Michaux-Chevry
chauffe la salle : « Nicolas Sarkôsssi, un homme de cœur ! » L’intéressé, en coulisse : « Vous
entendez, les filles ? » Puis : « Il s’est OPPOSÉ au mariage homosexuel !! » « Ah ça, je l’ai
pas vu venir ! Qu’est-ce que ça vient faire là ?… » La drôlerie de la scène éclipse son contenu
informatif — soit l’homophobie virulente de certains élus UMP.

Ce procédé est le même que celui décrit par Michel Villette et Catherine Vuillermot dans leur
analyse d’une biographie de commande consacrée au fondateur d’Axa, Claude Bébéar. La
carrière de ce dernier comporte en effet quelques épisodes scabreux, et notamment celui où il
se rend avec un collègue au domicile de Jean Lecanuet, alors maire de Rouen et ministre de la
Justice, pour lui demander de faire expulser par la police les grévistes qui occupent leur lieu
de travail depuis un mois. Là, écrit sa biographe, les deux hommes « ont la surprise de
remarquer que les vieilles traditions sont tenaces : eh oui, il faut mettre ses patins si l’on veut
accéder au salon. Madame Lecanuet est intraitable. Leur allure n’est donc pas des plus dignes,
mais là n’est pas l’important, n’est-ce pas ? » En rapportant cette scène, notent les auteurs, «
elle introduit un élément cocasse et place le briseur de grève dans une position comique qui
ôte tout son sérieux à une scène plutôt tragiquenote ». Le comparse avec lequel Bébéar avait
effectué cette visite se souvient pour sa part de son « étonnement » face au langage, ensuite,
du capitaine de gendarmerie : « “Pour Lip, il m’a fallu quatre escadrons, je pense que pour
vous deux suffiront. Avez-vous des plans du bâtiment ? Est-ce que les vitres résistent aux
balles ?” Effrayés, nous avons répondu que nous n’avions jamais fait d’essai de ce genre.
C’était une véritable opération militaire. » Ainsi, concluent Michel Villette et Catherine
Vuillermot, Claude Bébéar apparaît comme « un grand adolescent naïf, qui aurait pris une
initiative sans savoir très bien quelles en étaient les conséquences et découvre, tout étonné, ce
que répression policière veut dire ». En faisant diversion, l’anecdote, qu’elle soit ou non
délibérément utilisée à cet effet, constitue elle aussi un instrument de dépolitisation.

« Étrange semaine de déchaînement médiatique », note Yasmina Reza vers la fin de la


campagne. Absurdes, en effet, à ses yeux, les procès que l’on intente à « Nicolas ». Elle le sait
bien, elle, qui le côtoie depuis des semaines : « Nicolas » est « gentil » — adjectif ou adverbe,
21
le qualificatif revient sans cesse sous sa plume. Pour résumer : il est « gentil », il ressemble
à un « enfant » (charme, innocence désarmante, capacité d’émerveillement) et il est « fragile »
— enfin… il fait son bravache, mais Yasmina, qui le couve du regard, l’a bien compris, elle,
que cela lui fait de la peine, au fond, ces gens qui vocifèrent parfois sur son passage, par pure
bêtise ou méchanceté, ou qui lui crient de « se casser » quand il vient dans leur quartier, alors
qu’il ne leur a rien fait. Même si, note-t-elle, impayable, quand la presse le calomnie, il est «
plus affecté par la mise en cause de sa probité que par la possible nuisance électorale ».

Soyons sérieux : comment un homme qui multiplie les bons mots, qui vanne ses
collaborateurs — et même, parfois, ô délice suprême, Yasmina elle-même —, qui a des «
yeux doux et rieurs », qui livre des réflexions profondes sur l’amour, qui est fou de sa femme,
qui parle avec tendresse à son fils au téléphone, qui réclame à Marc Levy un autographe pour
sa fille, qui dit « ne pas connaître l’avarice des sentiments » (au point qu’il lance à Omar
Bongo, le grand démocrate gabonais, qui l’appelle pour le féliciter de son élection : « Je
t’embrasse mon Omar ! ») et qui, de surcroît — sur ce point, que les choses soient bien claires
une fois pour toutes —, « n’est pas gros », comment cet homme-là pourrait-il causer du tort à
qui que ce soit ? Johnny Hallyday, qui sait faire de la littérature, lui aussi, nous l’avait déjà dit
le 6 mai au soir : « C’est un homme qui aime sa famille, un homme qui aime ses amis. Un
homme qui aime tout ça ne peut pas trahir son pays. » Après cela, quand on lit que Yasmina
Reza se considère comme quelqu’un « dont le regard se défend de la séduction première,
scrute les formes invisibles, guette les dévoilements d’une matière secrète », il n’y a plus qu’à
hurler de rire.

LA FIN DES CONTES POUR ENFANTS

On sait que la dramaturge a participé au Meilleur des mondes, la revue du Cercle de


l’Oratoire, think tank néoconservateur français où l’on retrouve André Glucksmann, Pascal
Bruckner, Romain Goupil, Marc Weitzmann, Stéphane Courtois — coordinateur du
controversé Livre noir du communisme, qui dans sa préface assimilait communisme et
nazisme — ou encore Mohammed Abdi, secrétaire général de Ni putes ni soumises et
conseiller de Fadela Amara au secrétariat d’État à la Politique de la ville. Dans sa note
d’intention, le comité de rédaction déplore de voir trop souvent la France céder à « ses vieux
démons qui l’amènent, depuis longtemps, à se défier de tout changement dès lors qu’il
s’accompagne d’une extension de l’influence des États-Unis ou de celle de l’économie de
marchénote ». Selon toute vraisemblance, Yasmina Reza ne trouve donc rien à redire à la
vision du monde du candidat qu’elle suit. Mais il est significatif qu’elle puisse écrire son livre
en se dispensant de toute explicitation de ces affinités. Cette désinvolture est un signe de plus
de la naturalisation progressive de cette vision du monde au sein de la société française : elle
n’est plus perçue comme une vision parmi d’autres, contestable et discutable ; elle correspond
à une évidence, à la simple description de réalités objectives.

Le président lui-même ne manque d’ailleurs jamais une occasion de souligner et d’encourager


cette tendance : « Je ne suis pas un théoricien, moi, je ne suis pas un idéologue. Oh, je ne suis
pas un intellectuel ! Je suis quelqu’un de concretnote. » Ou : « Inutile de réinventer le fil à
couper le beurre. Toutes ces théories économiques… Moi-même, parfois, je suis un peu
perdu. Ce que je veux c’est que les choses marchentnote. » Sa ministre de l’Économie lui
prête main-forte, dans une tirade qui aura un certain retentissement : « C’est une vieille
habitude nationale : la France est un pays qui pense. Il n’est guère d’idéologie dont nous
n’ayons fait la théorie, et nous possédons probablement dans nos bibliothèques de quoi
discuter pour les siècles à venir. C’est pourquoi j’aimerais vous dire : assez pensé, assez
tergiversé ; retroussons tout simplement nos manchesnote ! »

Pour tout le monde ou presque, dorénavant, il va de soi que les chômeurs sont des paresseux
et des parasites. « Personne ne doit être payé à ne rien faire », allait répétant Ségolène Royal
22
durant la campagne présidentielle ; ou : « Je ne suis pas favorable à une société de
l’assistanat. » Il va de soi que l’immigration est un fléau. Il va de soi que la gauche fait preuve
d’« angélisme » sur la question de la sécurité — Lionel Jospin, en 2002, avait accrédité cette
idée en estimant s’être montré « naïf » sur ce sujet. La résistance à l’idéologie sécuritaire ne
saurait être due au refus d’une « solution » qui aggrave le mal auquel elle prétend remédier, et
qui s’appuie sur ses propres échecs pour faire la démonstration de sa pertinence, mais à un
laxisme coupable, à un refus de briser des « tabous », à un « déni de réalité ».

Annonçant dans Le Nouvel Observateur la « fin des années Le Pen », et retraçant à cette
occasion la montée et le déclin du Front national, Claude Askolovitch écrit : « Au PS encore,
un Julien Dray, élu de l’Essonne, voulait remettre la sécurité au cœur de son parti, sortir de la
“culture de l’excuse” pour mettre l’accent sur la “responsabilité individuelle”… Au PC, un
André Gérin, maire de Vénissieux, fustigé comme “raciste” par ses camarades bien léchés,
osait prononcer les mots tabous de “délinquance” et d’“immigration”. Mais les réalistes n’ont
pas gagné à temps. Trop souvent, le déni était la norme : on ignorait la réalité, si celle-ci votait
Le Pen. Violences, insécurité, chocs culturels liés à l’immigration, tensions sociales,
affrontements ethniques… Autant de sujets tabous, puisque faisant grimper le monstrenote. »
En avril 2002, déjà, Alain Finkielkraut estimait que « la réalité [avait] fait campagne pour Le
Pennote ». De quoi se demander si c’est bien à la « fin des années Le Pen » que l’on assiste,
ou à leur début. Même si elles se font sans Jean-Marie Le Pen.

Lorsque le leader du Front national aboie, écume et éructe à la tribune, il ne fait donc que
donner, nous dit-on, une description objective de la réalité. Et pas question de discuter :
depuis trente ans, l’hégémonie des « nouveaux philosophes » a imposé une révérence absolue
à l’égard d’une « réalité » dont, par ailleurs (ce ne serait pas aussi drôle, sinon), ils ont le
pouvoir d’imposer leur vision. Toute velléité de changer, ou ne serait-ce que d’interroger
l’ordre des choses, ne peut qu’aboutir au totalitarisme, ont-ils décrété — une ligne de conduite
dont il est sans doute plus facile de goûter la sagesse, cependant, lorsqu’on se trouve du bon
côté de la barrière sociale. La revue Le Meilleur des mondes, animée par certains d’entre eux
(Bruckner, Glucksmann), justifie d’ailleurs son titre par son parti pris « antiutopique, contre
tous les meilleurs des mondes imposés, à l’écoute du meilleur des mondes possibles — le seul
qui soit ». On aimerait bien savoir — simple curiosité — quelle latitude dans l’insupportable
ils comptent s’accorder, au juste, pour la définition de ce « seul monde possible » ; mais on
n’a pas trop intérêt à poser la question. Ayez l’impudence de laisser transparaître un doute et
vous vous retrouverez aussitôt à personnifier le spectre du goulag. Certes, la France est un
pays qui a connu depuis vingt ans, comme l’écrit Didier Éribon, « un spectaculaire
déplacement vers la droite du centre de gravité de sa vie intellectuelle et politiquenote » ; un
pays où le principal parti se réclamant de la gauche chasse sur les terres de la droite, qui elle-
même chasse sur celles de l’extrême droite ; on ne peut pas vraiment dire que le bolchevisme
soit à nos portes ; mais enfin, on n’est jamais trop prudent, n’est-ce pas. Dès lors, résume avec
talent François Cusset, « l’activité intellectuelle n’a plus d’autre teneur que la psychologie
combinée du chantage et du désenchantementnote ».

On peut se demander si un certain snobisme culturel de masse, faisant du cynisme un signe de


discernement suprême, n’a pas contribué à conforter l’autorité de cette posture morale. En
témoigne le succès d’un Michel Houellebecq, qui a imposé l’idée que ses personnages veules
et méprisants, prônant l’autodéfense, crachant leur haine des Arabes ou des féministes,
portaient le seul regard lucide et objectif sur l’état de la société et les options politiques à
notre disposition. Ce succès a été à la fois le révélateur et l’agent d’une accélération dans la
droitisation des mentalités ; il a ouvert un boulevard au sarkozysme en lui offrant, le premier,
une caution « intellectuelle ». Si Houellebecq a été promu et encensé par le milieu littéraire,
c’est en vertu de cette échelle de valeurs, décrite par Nancy Huston dans son essai Professeurs
de désespoir, qui fait de la noirceur, à elle seule, un gage de qualité, au terme d’une évolution
qu’elle retrace ainsi : « Hugo, Dumas, Balzac, Sand : ces auteurs vous apprenaient quelque
23
chose sur la vie humaine, ils ouvraient des portes, fouillaient les tréfonds de l’âme,
cherchaient la nuance […]. Dans un deuxième temps, pour des raisons historiques faciles à
saisir, il a été admis que le message d’un roman pût être noir, simplifié, absolutiste,
désespérant même, du moment que l’ensemble était “racheté” — c’est-à-dire humanisé,
moralisé — par un très haut style (Beckett, Cioran, Bernhard). Mais, peu à peu, on s’est mis à
confondre noirceur et excellence, à prendre la noirceur comme telle pour une preuve
d’excellence. […] Voilà le progrès : on est passé des pierres précieuses… aux diamants
noirs… au tas de charbonnote. »

Au plan politique, ce despotisme de la noirceur se traduit par une méfiance et un scepticisme


moqueur à l’égard de tout projet qui ne diabolise pas des catégories sociales entières,
immédiatement renvoyé à un conte pour enfants. Il sabote ainsi à la racine le projet même de
la gauche. Celui-ci implique en effet d’envisager la société non comme un agrégat d’individus
en guerre les uns contre les autres, mais comme un tout solidaire (« La solidarité ? C’est quoi
ce thème à la con ? La solidarité, ça ne veut rien direnote », s’énervait Nicolas Sarkozy en
découvrant qu’il était censé enregistrer un spot officiel de campagne sur ce thème) ; c’est-à-
dire de parier, à un moment ou à un autre, sur une altérité vécue positivement — et non
comme une menace.

Rendant compte du livre de Youssef Courbage et Emmanuel Todd Le Rendez-vous des


civilisations, L’Express se félicite de ce que les auteurs n’infligent pas au lecteur les
habituelles « mièvreries sur le dialogue des cultures » et autres « sornettesnote ». Cette
assurance en dit long sur l’avancée du dressage des opinions occidentales à se défier de
l’ennemi qu’on leur a désigné et à se convaincre de sa volonté d’en découdre. Les clips UMP
qui circulaient sur Internet au cours de la campagne présidentielle, et qui brocardaient
Ségolène Royal en la renvoyant à cette image gnangnan, devaient autant à cet avantage
idéologique conquis par la droite qu’aux faiblesses de la candidate socialiste — sans compter
qu’il est encore plus facile de caricaturer une gauche supposée voir le monde en rose bonbon
quand elle est incarnée par une femme. Xavier Darcos, futur ministre de l’Éducation, ricanait
ainsi sur son blog : « Il faut la voir, devant deux ou trois ahuris de banlieue, tatoués et
encapuchonnés, genre Nique Ta Mère, leur annoncer d’un ton sirupeux et angélique : “Vous
n’êtes pas un problème, vous êtes une partie de la solutionnote.” »

Il est assez ironique que le Parti socialiste continue de faire les frais du discrédit attaché à la
gauche, alors qu’il ne ménage pas ses efforts, c’est le moins qu’on puisse dire, pour échapper
à cette étiquette infamante. De l’unanimisme qui prévaut désormais, et dont on peut mesurer
l’ampleur à la généralisation d’un certain vocabulaire (« assistanat », « victimisation », «
angélisme », « culture de l’excuse », « tabous »…), le PS offre évidemment l’illustration la
plus caricaturale. En dépit des gamelles électorales qui ont toujours sanctionné ses stratégies
d’alignement sur le centre et la droitenote, ses représentants conjuguent, sans crainte du
ridicule, les discours volontaristes sur la nécessaire reconstruction de la gauche et
l’alignement systématique — par souci d’apparaître « crédibles » — sur les valeurs de la
droite. Passons sur la campagne de Ségolène Royal, au cours de laquelle, en une joute qui
nous a tenus en haleine des mois durant, l’indigent n’a cessé de le disputer au grotesque et
l’imbécile à l’odieux. Son recours intensif aux histoires individuelles édifiantes et à l’émotion,
par ailleurs, n’a rien eu à envier à celui de Nicolas Sarkozy ; Jacques Généreux a tout dit en la
qualifiant de « télévangéliste illuminéenote ». Bouquet final : quelques semaines après
l’élection, elle se plaignait d’avoir dû reprendre dans son programme deux mesures, le Smic à
1 500 euros et la généralisation des 35 heures, qui lui avaient été imposées par le projet des
socialistes — une obscure formation politique qui, pour des raisons encore non élucidées,
s’est crue autorisée à lui demander des comptes tout au long de la campagne. Or ces mesures,
râlait-elle, n’étaient — tiens donc — « pas du tout crédiblesnote ». Libération voit d’ailleurs
en elles une « faiblesse manifeste de sa campagnenote ».
24
L’échec, visiblement, n’a en rien ébranlé l’esprit de capitulation passionné, le « réalisme »
sinistre et la bien-pensance — ou la non-pensance — des apparatchiks socialistesnote. Dans
un entretien au Figaro, le député-maire d’Évry Manuel Valls appelle ainsi à « mener la
rénovation des idées librement, sans tabou », ce qui fait craindre le pire. À raison. Estimant
qu’« une grande partie des idées de gauche se sont épuisées », il propose, non pas de chercher
comment les revivifier — on n’est pas au pays joyeux des enfants heureux et des monstres
gentils, ici —, mais de les remplacer par des idées de droite en affirmant haut et fort qu’elles
sont de gauche : astucieux, non ? Le rôle de l’opposition, selon lui, pauvre garçon, c’est de
tenter de « se faire entendre » par la majorité : « Nous pouvons faire un bout de chemin avec
la majorité, à condition qu’elle nous entende, sur des sujets qui peuvent faire consensus,
déclare-t-il. Je pense aux moyens qu’il faut donner à la justice, à la lutte contre la criminalité
ou encore au dossier de l’immigration. » Les socialistes, il en est persuadé, doivent dire « que
le travail est une valeur, que nous ne sommes pas favorables à une société de l’assistanat » ;
ils doivent « tirer le bilan des 35 heures », « être aussi le parti de l’entreprise et des
entrepreneurs, créateurs de richesses », et promouvoir « l’autoriténote ». Tremble, Nicolas
Sarkozy !

L’ENTREPRENEUR, UN MYTHE MODERNE

Elle ne date pas d’hier, cependant, cette prise en tenaille de la société française entre deux
courants politiques qui mettent en scène un affrontement de plus en plus limité tout en
s’accordant sur l’essentiel, lequel n’est jamais discuté ni remis en cause. Par bien des aspects,
le sarkozysme n’est que le digne héritier du mitterrandisme et prospère sur les bases qu’il a
semées. On connaît les liens étroits du président — dont le frère Guillaume a été vice-
président du Mouvement des entreprises de France (Medef) — avec les milieux d’affaires et
sa fascination pour les grands patrons, dont beaucoup sont ses amis proches. « Je souhaite
pour l’économie française beaucoup de Vincent Bolloré, de Martin Bouygues, de Bernard
Arnault, de François Pinault », déclarait-il en réponse à la polémique soulevée par son séjour
à bord du yacht de Vincent Bolloré au lendemain de la présidentiellenote. Or, en France, cette
héroïsation de l’entrepreneur, figure centrale de la mythologie libérale, version moderne du
chevalier médiéval, date des années 1980. Après le « tournant de la rigueur », qui marque, en
1983, le renoncement de François Mitterrand à mener une véritable politique socialiste, le
pays est sommé de rejeter son fatalisme morose et sa passivité coupable pour se convertir aux
joies de l’économie de marché. On assiste alors, écrit François Cusset, à une « mise en récit
de l’entreprise », avec « ses figures légendaires, sa puissance narrative intrinsèque —
réservoir inépuisable d’histoires exemplaires et d’intrigues à suspensenote ». Le jeunisme
ambiant et le culte de la « créativité » conduisent logiquement à placer sur un piédestal le «
très jeune entrepreneur », le « P-DG de vingt ans », que « médias et responsables politiques
vont dès lors célébrer en nouveau héros imaginatif d’une “France qui gagne”note » — un
engouement qui se répétera, en 2000, lorsque les start-up pousseront comme des
champignons, avec les « entreprenautes », selon l’inoubliable néologisme forgé par
Libération. Le 22 février 1984, c’est la diffusion sur Antenne 2, en collaboration avec le
quotidien de Serge July qui publie un supplément spécial, de Vive la crise !, émission animée,
autour de sa vedette Yves Montand, par les journalistes Christine Ockrent et Laurent Joffrin,
le consultant Alain Minc, ou encore l’économiste Denis Kessler, futur vice-président du
Medefnote. « Peut-être le plus pur exemple qu’ait jamais produit la télévision d’une
distrayante (et d’autant plus redoutable) pédagogie de la soumission à l’ordre économique »,
commente Cusset. La crise y devient « le Déluge de la Bible, tandis que Noé recueille sur son
arche les esprits entreprenantsnote ».

Plus largement, observe-t-il, l’« esprit d’entreprise » tant vanté au cours de cette période
désigne « un nouveau rapport obligé à toutes les couches de l’existence » : « La compétition
réorganise tout le paysage imaginaire. Il faut se gouverner et se réinventer sans cesse soi-
même, savoir être l’entrepreneur de sa propre vienote. » L’entreprise, que le président du
25
Medef Ernest-Antoine Seillière qualifiera en 2002 de « cellule de base de la sociéténote »,
devient la mesure-étalon, le modèle de toute communauté et de toute activité humaine. Y
compris la politique : souhaitant un État « non pas minimal, mais optimal dans son
fonctionnement », le premier ministre François Fillon attend des membres de son
gouvernement qu’ils se comportent en « managersnote » ; Ségolène Royal, dans son
programme électoral, préconise de « coacher efficacement » les chômeurs, tandis que le maire
socialiste de Paris Bertrand Delanoë se présente comme un « manager progressiste » doté de
l’« esprit d’entreprisenote ». Bannissant toute faiblesse, tout esprit critique, tout quant-à-soi,
ce « totalitarisme soft » subordonne la valeur des êtres humains — réduits à des « ressources
humaines », c’est-à-dire à des utilitaires comme les autres — et, pratiquement, leur droit à la
vie à leur productivité, leur fonctionnalité, leur conformisme, leur docilité, leur adaptabilité.
Avec des implications pour le moins inquiétantes, que sauront bien voir des cinéastes comme
Laurent Cantet (L’Emploi du temps, 2001) et Jean-Marc Moutout (Violence des échanges en
milieu tempéré, 2003), ou un écrivain comme François Emmanuel dans son récit La Question
humaine note.

Brillant au firmament de cet univers amnésique et aseptisé, l’entrepreneur, écrivent Michel


Villette et Catherine Vuillermot dans leur Portrait de l’homme d’affaires en prédateur,
apparaît comme « l’homme libéral par excellence : émancipé par rapport à la volonté de
l’autre, propriétaire de sa propre personne et de ses propres facultés, ne devant rien à
personne, orienté vers le futur, toujours en quête de prospériténote ». Derrière l’injonction
insistante adressée à la terre entière au cours de ces années-là, de « créer son entreprise », il y
a le fantasme « de l’année zéro ou de la table rase », analyse François Cusset. On est invité à «
se réinventer chaque jour », à « se réaccoucher en permanence » : « L’entreprise est la remise
à zéro des compteurs sociaux, l’amnésie sociale pour n’être plus soi-même que pur projetnote.
» (Nicolas Sarkozy à Yasmina Reza : « Je suis étranger à mon passé. La seule chose qui
m’intéresse c’est cet après-midi, demainnote. ») L’entrepreneur représente la forme la plus
achevée de cet individu roi qu’ont couronné les années 1980 : affranchi des liens de la
filiation, autoengendré, autosuffisant jusqu’à l’absurde. Yves Montand concluait Vive la crise
! en sommant ses concitoyens de « se prendre par la main », à l’image du baron de
Münchhausen, qu’Olivier Rey fait figurer en couverture de son essai consacré au « fantasme
de l’homme auto-construit », et qui, entre autres exploits, « était capable de s’extraire d’un
marais en se tirant par les cheveux, ou de la mer en tirant sur la tige de ses bottesnote ».

LE MENSONGE DE L’HOMME « QUI S’EST FAIT TOUT SEUL »

Charles Dickens, dans Temps difficiles, en 1854, avait déjà bien vu tout le ridicule de ces
personnages qui vont répétant qu’ils « se sont faits tout seuls » et qu’ils « ne doivent rien à
personne ». Ce roman satirique sur les débuts de l’industrialisation offre une magistrale
critique d’ensemble du capitalisme, à la fois comme système d’exploitation économique
féroce et comme système de valeurs aberrant. Il met en scène le banquier Bounderby, « un
homme qui ne pouvait jamais assez se vanter d’être le fils de ses œuvresnote ». Sa mère,
raconte M. Bounderby à qui veut l’entendre, et même à qui ne veut pas, l’a abandonné
lorsqu’il était enfant ; élevé par une grand-mère qui buvait et le maltraitait, il est devenu
vagabond et il a gravi l’un après l’autre les échelons de la société, « bien que personne ne [lui]
ait tendu la perche ».

Propriétaire de l’usine de la ville, il ne cesse de pester contre les revendications exorbitantes


de ses ouvriers, qui « s’attendent à ce qu’on leur donne un carrosse à six chevaux et qu’on les
nourrisse de potage à la tortue et de venaison avec une cuillère en or ». De temps en temps, au
cours du roman, on voit apparaître une vieille femme qui, éperdue d’admiration, se tient de
l’autre côté de la rue et observe la riche maison de M. Bounderby. On finira évidemment par
découvrir qu’il s’agit de sa mère, à laquelle il verse une modeste pension à condition « qu’elle
vive à l’écart et qu’elle ne se vante pas d’être sa mère ». En réalité, comme elle le raconte
26
publiquement, démasquant et ridiculisant « l’imposteur fils de ses œuvres », elle l’a aimé et
choyé durant toute son enfance, et s’est saignée aux quatre veines pour payer son instruction ;
par la suite, il est entré en apprentissage chez un bon patron qui à son tour « lui a donné un
coup de main », lui permettant de « faire son chemin vers la richesse et la prospérité ».
Furieux, M. Bounderby s’irrite soudain de cet intérêt malsain de son entourage pour les
détails de sa biographie, qui, après tout, ne regardent que lui : « Je ne suis pas obligé de
prononcer un discours sur mes affaires de famille, je ne me suis pas engagé à le faire et je ne
le ferai pas. »

Un homme se tirant lui-même par les cheveux hors d’un marais : l’absurdité de cette image,
les enfants qui éclatent de rire quand on leur lit Les Aventures fantastiques du baron de
Münchhausen la comprennent bien. Il n’y a qu’aux libéraux qu’elle échappe ; ou plutôt, ils
font semblant qu’elle leur échappe. Ainsi, si Nicolas Sarkozy professe, comme on l’a vu, une
admiration pour les États-Unis où, pense-t-il, « on peut partir du bas de l’échelle et monter
très haut », dans les faits, il semble que ce soit sa fascination pour le déterminisme génétique
qui l’emporte : non seulement il n’est vraiment séduit, parmi les chefs d’entreprise, que par
les « très très riches », c’est-à-dire « les milliardaires, pas les millionnaires » (il a raison, les
millionnaires sont des losers), mais « il a même un penchant pour les héritiers plus que pour
les bâtisseurs d’empire », dit un patron du CAC 40 cité par Marianne note. Autrement dit :
pour ceux qui sont arrivés très haut en partant de… très haut. Son meilleur ami, le parrain de
son fils, est Martin Bouygues, fils de Francis ; et il joue le rôle de « grand frère » auprès
d’Arnaud Lagardère, fils de Jean-Luc.

Quant à Vincent Bolloré, présenté par le président de la République comme « un des grands
industriels français », il ne doit pas sa réussite à ses ressources personnelles ou à ses qualités
exceptionnelles, mais avant tout à son réseau familial de relations. À l’époque où il se lance
dans les affaires, en 1975, sa famille a perdu le contrôle de son groupe ; lui-même, simple
étudiant en droit, n’a aucune compétence particulière pour redresser la situation. Il est «
l’héritier d’une famille menacée, mais qui mène grand train depuis le début du siècle et a su
charmer par de fastueuses réceptions dans l’hôtel particulier à l’orée du bois de Boulogne, sur
le yacht [déjà…] de Saint-Tropez ou dans le manoir de Bretagnenote ». C’est à un coup de
pouce d’Edmond de Rothschild, qui prend le contrôle du groupe familial avant de se
désengager à son profit, et qui l’embauche dans sa propre firme pour lui apprendre la finance,
que le futur « héros des affaires » devra son salut.

Sous l’égide de son « intello de servicenote » François Ewald, le Medef, ces dernières années,
a abondamment théorisé sur la nécessaire « réhabilitation de la prise de risque », comme disait
son ancien président Ernest-Antoine Seillière, en pourfendant le pantouflage et la frilosité
éhontés des salariés, qui ronflotent à leur poste de travail pendant que « de nombreux
entrepreneurs français, petits et grands, confrontés à des transformations économiques et
technologiques, sont en permanence en risque de vie [sic] et de mortnote ». Laurence Parisot,
qui lui a succédé, lançait quant à elle ces mots restés célèbres : « La vie, la santé, l’amour sont
précaires. Pourquoi le travail échapperait-il à cette loi ? » Or ce qui caractérise le milieu des «
très riches », auquel tous deux appartiennent, c’est justement l’importance des liens sociaux et
familiaux qui, combinés à l’argent, mettent plus à l’abri du risque qu’on ne l’est dans aucun
autre secteur de la société. Les aventuriers solitaires y sont plutôt rares. D’abord, les familles
y sont plus étendues que dans les autres classes sociales : on compte en moyenne 3,9 enfants
par famille parmi celles répertoriées dans le Bottin mondain contre 1,9 dans la société
française en général, notent Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlotnote. Les business
schools intègrent d’ailleurs cette dimension des affaires dans leurs programmes : Antoine
Arnault, fils de l’homme d’affaires Bernard Arnault et directeur de la communication de
Louis Vuitton, l’une des marques du groupe de son père, LVMH, confie à Paris-Match que,
durant ses études à l’Institut européen d’administration des affaires (Insead), il a suivi « un
cours très intéressant qui s’appelait Family Firm. Soit comment appréhender votre entrée ou
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non dans l’entreprise familialenote ». Les grands, donc, « ont de grandes familles, écrivent
les Pinçon-Charlot. On cousine large. Mais on partage aussi beaucoup au-delà de la famille,
par une intense sociabilité. Pas de grand bourgeois sans un carnet d’adresses bien fourni. Les
châteaux et les hôtels particuliers, les grands appartements parisiens ou les chalets en Suisse
sont le théâtre de dîners, cocktails, week-ends partagés et, par là, ils sont en quelque sorte
collectivisés. Cette sociabilité entretient un capital social, un système de relations qui est au
cœur du fonctionnement de l’aristocratie de l’argentnote ». S’y ajoutent les cercles, les clubs,
les réseaux d’anciens élèves d’écoles prestigieuses et autres lieux de sociabilité. L’union fait
la force : les riches l’ont bien compris ; ce modèle insensé de l’individu désaffilié qu’ils
célèbrent dans leurs discours officiels, ils se gardent bien de le mettre en pratique.

Dans leur enquête sur la façon dont se constituent les grandes fortunes, Michel Villette et
Catherine Vuillermot montrent bien que, sans même parler des héritiers, les bâtisseurs
d’empire partent eux-mêmes rarement de tout en bas de l’échelle sociale : étudiant le parcours
de certains d’entre eux (notamment Bernard Arnault, Claude Bébéar, François Pinault, Marcel
Dassault, Luciano Benetton, le fondateur de Virgin Richard Branson, celui d’Ikea Ingvar
Kamprad, etc.), ils constatent que « plus de la moitié de l’échantillon appartient aux 10 % les
plus riches de la population du pays de résidence, et 85 % sont dans les 50 % de la population
les plus riches) ». Ils concluent que « le mythe du self-made man est presque toujours fondé
sur une sous-estimation des moyens financiers disponibles au départ. Certes, ces moyens sont
sans commune mesure avec la fortune finale, mais ils étaient relativement importants par
rapport à ceux dont disposaient, au même moment, beaucoup d’autres prétendants à la réussite
en affaires ». Ils remarquent aussi que, la plupart du temps, ces hommes constituent leur
fortune non pas grâce à l’économie de marché, mais grâce aux failles du système, ou aux
entorses qu’ils parviennent à faire à ses règles. Par exemple, dans les années 1960, en pleine
guerre froide, Ingvar Kamprad confie la fabrication des meubles Ikea à un organisme d’État
polonais, avec des coûts de main-d’œuvre quatre fois plus faibles qu’en Suède ; il doit donc
une bonne part de sa réussite à l’« économie planifiée socialiste »… Les auteurs notent aussi
que « la relation postulée par la théorie économique entre gains et risques ne semble pas très
pertinente pour décrire les grandes réussites en affaires. Les plus belles réussites s’expliquent
par la mise en place d’habiles dispositifs de réduction des risques plutôt que par une prise de
risque excessivenote ».

« Les gens qui se trouvent aux échelons les plus bas du travail exploité tendent communément
à se considérer comme seuls responsables de leur “échec” à s’élever dans la hiérarchie,
écrivait il y a trente ans Herbert Marcuse. Ainsi se constitue un sentiment de culpabilité qui
sert à merveille les intérêts de l’establishment : l’autorépression étaye la répression imposée
d’en hautnote. » Il ne faut pas gratter beaucoup la surface des grands mythes du libéralisme
pour en découvrir l’étonnante inconsistance. Apparaît alors, à leur place, une réalité d’une
désolante banalité. On peut comprendre qu’un système médiatique dont la prospérité repose
sur sa capacité à vendre à son public de la nouveauté, du rêve, de l’optimisme, de l’aventure,
de l’héroïsme, refuse de s’en satisfaire. En revanche, pour les catégories sociales qui, jour
après jour, subissent le pouvoir d’intimidation de ces images et de ces mythes, cette banalité
recèle un potentiel de soulagement libérateur qui n’est pas forcément à négliger.
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3. PORTRAIT DE LA GAUCHE EN HÉRISSON

« La gauche a trop souvent servi de refuge à ceux que terrifiait la vie intérieure. »
Christopher Lasch,
La Culture du narcissisme.

Elles sont plutôt rares les productions américaines à succès dans lesquelles on peut voir,
comme dans la série Six Feet Under note, un protagoniste reprocher à un autre d’avoir
favorisé l’élection de George W. Bush en 2000 en votant pour le candidat écologiste Ralph
Nader plutôt que pour le démocrate Al Gore. En général, lorsqu’un film grand public ou une
série laisse transparaître une orientation politique, un spectateur à la sensibilité de gauche doit
plutôt s’attendre à se voir révéler, ou confirmer, que les personnages qui l’ont ému, auxquels
il s’est identifié et attaché, professent des opinions très éloignées des siennes. Se sachant
minoritaire, il s’est résigné à cet hiatus entre ses pratiques culturelles et ses convictions. Les
réalisateurs qui partagent ses idées ne parviennent qu’exceptionnellement à fédérer un large
public : ils sont victimes à la fois de la période historique, d’un système audiovisuel surtout
voué à conforter la domination, et des limites de leur propre langage.

Le monde du spectacle et des médias est le plus souvent en affinité profonde avec l’ordre du
monde : les histoires et les mythes qu’il met en circulation sont des histoires et des mythes de
droite et travaillent pour la droite, même s’ils ne se présentent pas toujours sous cette
étiquette. Ce rouleau compresseur culturel rend d’ailleurs un peu dérisoire le principe
d’égalité du temps de parole accordé aux représentants des partis politiques en période
électorale.

Tandis que journaux télévisés et émissions d’« information » perpétuent indéfiniment des
clichés qui ne sont jamais interrogés, privilégient le sensationnel, cultivent la peur, désignent
des boucs émissaires, l’« industrie du rêve », elle aussi, coupe l’herbe sous les pieds de la
gauchenote. Car elle produit du rêve, certes, mais aussi, à part quasiment égale, de la haine de
soi. Elle apprend au public que tous ceux qui ne correspondent pas à ses critères de richesse,
de pouvoir, de succès, d’élégance vestimentaire et/ou de perfection plastique sont ringards et
méprisablesnote ; en lui étalant au visage la réussite et la félicité de ses stars, elle l’humilie,
elle entretient sa rage et sa frustration. Quand, détournant les yeux de la page ou de l’écran, il
regarde autour de lui, il n’a pas envie de s’organiser avec les autres pour améliorer les
conditions d’existence qu’il partage avec eux : il cherche plutôt le moyen de fausser
compagnie à tous ces ratés et de fuir les endroits minables où il végète injustement avec eux.
La sorte de rêve produite par la société du spectacle est celle que Flaubert — comme j’ai
essayé de le montrer dans La Tyrannie de la réalité — avait déjà parfaitement décrite dans
Madame Bovary, alors que ce système était balbutiant : un rêve qui, au lieu de conforter le
rêveur, de lui permettre d’enrichir et d’approfondir le monde dans lequel il vit, produit au
contraire chez lui une « passion de la rectification », un désir de table rase, une colère aussi
stérile qu’inépuisable, dans laquelle il peut finir par engloutir toute son énergie, contre la non-
conformité et l’insuffisance de ce qui l’entoure.

Si l’on peut considérer Six Feet Under comme une série « de gauche », ce n’est pas seulement
en raison des scènes — de toute façon rares et furtives — où ses personnages parlent politique
; ni en raison des quelques piques anti-Bush très drôles qui l’émaillent ; ni de sa satire des
multinationales — registre abandonné dès la fin de la première saison, au terme d’une lutte
héroïque et victorieuse contre les « requins nazis » de chez Krohner ; ni de sa crudité sexuelle
ou de son recours aux drogues comme ressort comique ou onirique. C’est aussi, et peut-être
surtout, parce qu’elle ne se plie à aucun des diktats énumérés plus haut et qu’elle ne joue
jamais sur le complexe d’infériorité sociale du spectateur.
29
Aucune trace de bling-bling dans son esthétique. En la regardant, il ne se mêle pas à notre
plaisir une vague frustration à l’idée qu’on ne conduit pas une voiture de luxe ou qu’on ne
rentre pas dans une taille 36. Les personnages peuvent être charmants, mais ils n’ont pas le
visage lisse, le brushing impeccable, la silhouette irréellement mince et les tenues pimpantes
qui sont de mise dans la plupart des autres séries — y compris dans Lost, où c’est au mépris
de toute vraisemblance, puisque la survie sur une île déserte après un crash aérien paraîtrait
justifier, a priori, un minimum de débraillé. Très loin de la banlieue cossue et ripolinée de
Desperate Housewives, un grand nombre de scènes se déroulent dans la maison sombre et
vieillotte des Fisher, qui doit rappeler à plus d’un spectateur celle de ses parents ou de ses
grands-parents, et dont l’atmosphère est d’autant plus déprimante qu’elle abrite à la fois le
domicile de la famille et son entreprise de pompes funèbres ; il faudra attendre les derniers
épisodes de la dernière saison pour qu’elle ait droit à un coup de frais qui symbolisera le
passage de relais entre les générations.

La prouesse de Six Feet Under, c’est d’aborder la vie de manière aussi frontale et honnête que
la mort, sans rien occulter de ses difficultés, de sa cruauté, de sa brutalité — ce qui rend les
moments de grâce encore plus forts ; c’est de montrer des personnages névrosés, déboussolés,
tâtonnants ; et d’exploiter cette matière, habituellement bannie des productions grand public,
avec un tel sens de la dramaturgie, un tel humour qu’au lieu de prendre ses jambes à son cou,
on est vissé à son écran. Certes, la série ne propose pas à proprement parler un idéal ; mais, au
moins, elle ne renforce pas le crédit de ces « idéaux » à la fois tyranniques et dérisoires que
sont la réussite matérielle, la voiture de luxe ou la taille 36. Et elle fait aimer au spectateur des
personnages qui lui ressemblent, ce qui n’arrive pas si souvent.

Par ailleurs, son dispositif narratif entremêle les destins de gens particulièrement nombreux, et
aussi différents que possible les uns des autres par leur âge, leur caractère, leur origine
culturelle ou leur milieu social : non seulement les membres de la famille Fisher, mais aussi
les proches des morts dont celle-ci a la charge de préparer l’enterrement, ainsi que ces morts
eux-mêmes, qui s’avèrent on ne peut plus bavards et remuants. À chaque nouvel épisode, les
héros font donc la connaissance d’un mort différent et de ses parents ou amis ; la rencontre a
des résonances profondes dans leur manière de mener leur propre vie. Le secret de la série
réside peut-être dans ce foisonnement d’ouvertures sur des univers singuliers et dans la
sagesse qu’il traduit obscurément : l’attachement à la vie n’est pas conditionné par son
caractère heureux, ou pas uniquement, comme le croient les producteurs de bluettes et les
forcenés de la « positive attitude », mais tient avant tout à sa richesse, à sa diversité ; ce dont
l’écrivain suédois Harry Martinson exprimait l’intuition : « Une pensée qui n’est pas vraiment
formulée mais qui le frappe soudain à la manière d’un doute l’aide à se cramponner et se
maintenir. Il y a tellement de choses, de toutes sortes. La consolation est à trouver dans la
multiplicité. Les composantes de cette multiplicité se consolent au moyen de leur pluralité.
Tout est d’une richesse très variée et personne ne peut affirmer qu’il connaît le fond. C’est
pourquoi nous pouvons toujours fouiller dans cette pluraliténote. »

OLYMPE DE GAUCHE, OLYMPE DE DROITE

On aurait tort de croire, cependant, comme cet exemple peut en donner l’illusion, que la
gauche est forcément immunisée contre la forme de rêve destructrice colportée par le show-
biz. Elle n’a pas renoncé, par exemple, à sacraliser certaines personnalités, ou certains pays ou
territoires, en raison de leur combativité anti-impérialiste ou de leur capacité à incarner ou à
mettre en œuvre des alternatives. Cette sacralisation va au-delà de l’intérêt légitime ou de la
simple admiration : elle porte l’espoir fou d’une possibilité de s’affranchir de la condition
humaine, les lieux et les personnages qu’elle concerne étant sanctifiés, perçus comme
exempts de toute imperfection. Elle rappelle ce militant communiste vu dans le documentaire
d’Yves Jeuland Camarades (2004) qui, revenant sur son parcours, racontait qu’à l’époque il
était persuadé qu’après la révolution il n’y aurait plus de chagrins d’amour. Ces fantasmes
30
absolutistes, comme l’admiration portée autrefois à l’URSS de Staline ou à la Chine de
Mao, peuvent amener à cautionner ou à couvrir malgré soi les pires crimes, plutôt que de
devoir renoncer à une illusion bienfaisante. Ils interdisent aussi de faire la part des choses
quand il y aurait lieu de la faire : Miguel Benasayag racontait un jour le trouble et la
consternation qu’avait semés, dans une communauté autogérée d’Amérique latine, la
découverte de la pédophilie d’un de ses membres. Les uns tentaient désespérément de nier les
faits pour sauver le rêve, tandis que, pour les autres, cette révélation jetait un discrédit brutal
sur l’ensemble de l’expérience. Benasayag faisait valoir à raison qu’il aurait pourtant fallu
pouvoir inventer une troisième manière de réagir.

Cette idéalisation, si typiquement de gauche qu’elle paraisse, rejoint la logique du people,


dans la mesure où elle détourne le rêveur de ce qu’il est, du lieu où il vit, des gens qui
l’entourent, pour le persuader qu’ils ne valent rien et qu’ailleurs, quelque part, il existe des
lieux ou des personnes qui sont, là encore, affranchis de la condition humaine. Le confort
matériel dans lequel évoluent les stars suscite l’envie en tant que tel, certes, mais peut-être
aussi parce qu’on lui attribue inconsciemment le pouvoir de provoquer cette sorte de
délivrance, de plénitude mentale permanente — de même que la conformité parfois
caricaturale des célébrités aux canons de la beauté est automatiquement synonyme, dans
l’esprit du public, d’amour fou et de volupté sans limites. Il ne s’agit pas seulement d’envier
ceux qui semblent mener une vie plus intéressante ou plus excitante que la vôtre — ce qui,
après tout, est compréhensible, même s’il faut aussi se méfier des illusions et des processus
autodestructeurs qui entrent dans ce genre de perception : il s’agit d’entretenir la croyance
qu’il existe quelque part une sorte d’Olympe dont les habitants ne sont pas faits de la même
substance que les humains ordinaires. Christopher Lasch souligne que cette fixation sur des
individus que l’on déifie, loin de jouer un rôle d’aiguillon et de favoriser l’émulation, inhibe
au contraire l’admirateur : « Narcisse n’a pas suffisamment confiance en ses propres capacités
pour prendre modèle sur celui qu’il admire. Ainsi, la fascination narcissique pour la célébrité,
si répandue dans notre société, coïncide avec l’érosion de l’aptitude à égaler, la perte de la
capacité de se modeler consciemment sur une autre personnenote. »

À cet égard, l’Olympe de gauche, même s’il n’est pas peuplé des mêmes figures, ne se
distingue pas fondamentalement de l’Olympe de droite : il produit les mêmes sentiments
d’inanité et d’inadéquation, la même dégradation des réalités particulières. L’examen des
Mémoires de Susan Stern, ancienne membre des Weathermen, principale tendance de
l’organisation américaine de gauche radicale Students for a Democratic Society (SDS), très
active au cours de la décennie 1960-1970, et qui passa à la lutte armée avant d’être
démantelée, permet à Christopher Lasch de montrer combien les motivations de la jeune
femme restaient prisonnières des valeurs dominantes de célébrité et de gloire médiatique,
l’amenant à errer d’illusion en déception, et reléguant dans l’irréalité le sens de l’action
politiquenote. On pourrait voir Susan Stern comme l’une des nombreuses petites sœurs de
gauche — mais nul doute qu’elle a aussi beaucoup de petits frères — d’une Cécilia Sarkozy,
dont les nécrologies de l’animateur de télévision Jacques Martin nous ont appris qu’à
l’époque où elle était sa femme, elle disait avec émerveillement à son entourage qu’elle «
vivait avec l’homme le plus connu de Francenote ». Et qui, lors de son divorce d’avec le
président de la République, en octobre 2007, a multiplié les photos glamour et les interviews
dans la presse pour expliquer qu’elle allait désormais « vivre dans l’ombre, comme elle aimait
» : c’est à ce genre de déni que l’on reconnaît les véritables drogués des sunlights.

On peut douter de la portée d’un projet de « reconstruction de la gauche » qui se contenterait


de dresser un catalogue de mesures en faisant l’économie d’une réflexion en profondeur sur
les représentations et sur les valeurs qui les sous-tendent. C’est tout l’univers mental de la
gauche, idées, rêves, langage, images, qui est aujourd’hui anémié, pour des raisons en partie
externes et en partie internes. Non seulement elle est victime du chantage au totalitarisme
qu’autorise le triomphe du libéralisme sur le système soviétique comme sur le modèle social-
31
démocrate, mais elle paie d’avoir trop longtemps différé son nécessaire retour critique sur
elle-même. Résultat : au moment où ceux qui manipulent les affects des classes moyennes et
populaires pour les amener à penser, à rêver et à voter contre elles-mêmes atteignent un
niveau de virtuosité et de sophistication inégalé, ceux qui les défendent restent impuissants à
se faire entendre d’elles.

Longtemps, le communisme a été assez influent pour pouvoir opposer à la culture capitaliste
tout un corpus de références alternatives ; on pouvait être fier de soi et des siens sur d’autres
bases, qui montraient peut-être vite leurs limites, mais qui avaient le mérite d’exister — une
fierté de classe. Aujourd’hui, il n’y a plus de système capable de rivaliser avec le modèle
dominant et les idéaux qu’il met en circulation. L’une des tâches les plus urgentes et les plus
passionnantes, pour les années à venir, pourrait être de rassembler tous les éléments épars qui
permettraient d’en rebâtir un ; un ensemble de références, d’idées, de représentations, qui
tirerait les enseignements des erreurs passées, et qui ne serait pas aussi massif que l’a été le
contre-modèle communiste — ce ne serait ni possible ni souhaitable —, mais simplement
vivant, cohérent et crédible.

DE L’AIR !

Il ne faut pas se cacher, cependant, que la gauche est mal armée pour cela. D’abord, elle
répugne à accorder la moindre attention aux formesnote : cela ne pourrait relever à ses yeux
que de la manipulation, de la reddition à l’ennemi, de l’imitation des techniques de « com’ »
prisées par la droite et les socialistes. Elle dénonce à raison — comme Éric Hazan dans son
livre LQR. La propagande du quotidien note — la façon dont la pensée dominante détourne et
subvertit le langage à son profit, imposant ses termes, avec l’efficacité que l’on a constatée au
chapitre précédent, comme autant de chevaux de Troie de sa vision du monde ; mais elle a
tendance à s’enfermer elle-même dans un langage routinier, dans le ressassement de slogans
usés qui se limitent à servir de points de ralliement à ceux qui se revendiquent du côté du
Bien, avec un souci de renouvellement à ce point inexistant que, pour ma part, si forts que
puissent être mon attachement à l’utopie et mon rejet du libéralisme, je me sens aujourd’hui
prête à assassiner quiconque viendrait m’annoncer qu’un autre quoi-que-ce-soit est possible
ou que je-ne-sais-quoi n’est pas une marchandise. Elle se berce ainsi d’une autosatisfaction un
peu courte et oublie que la qualité et la force du langage sont intimement liées à celles de la
pensée ; Annie Le Brun écrivait dans Du trop de réalité que la richesse de la langue apporte à
la pensée « le surcroît d’énergie qui permet à celle-ci de s’aventurer au-delà d’elle-mêmenote
».

Mais la pensée de gauche a-t-elle envie de « s’aventurer au-delà d’elle-même » ? Là encore,


elle est hantée par le danger de la trahison. Elle se méfie : les appels à l’audace lui semblent
n’être que des prétextes servant à justifier dérives et ralliements à l’ennemi ; et c’est bien ce
qu’ils sont dans la plupart des cas, indéniablement. La surenchère dans la radicalité,
déterminante dans la distribution de l’autorité morale, et qui n’est qu’une manière déguisée de
jouer à celui qui pisse le plus loin, implique de coller aux dogmes existants et décourage
encore les éventuels candidats à l’aventure intellectuelle. La pensée réflexe domine : les
discours sont évalués non à partir de leur contenu, mais de leur connotation. La gauche se vit
comme un camp retranché : tenter la moindre sortie serait courir le risque de se retrouver en
terrain ennemi. Le problème, c’est que, du coup, ses provisions s’amenuisent et seront bientôt
épuisées.

Trop souvent, son souci semble se résumer à l’établissement d’un cordon sanitaire entre les
productions intellectuelles ou culturelles agréées et celles qui seraient à bannir, car porteuses,
de façon plus ou moins insidieuse, d’une idéologie nocive. Ainsi, il y a quelques années, un
hebdomadaire alors classé à gauche, qui avait recommandé dans ses pages la fréquentation
d’une librairie de quartier lyonnaise, avait ensuite reçu une lettre furibarde d’une lectrice qui
32
avait été scandalisée d’y découvrir un livre intitulé Tolérance zéro et faisant la promotion
de l’idéologie sécuritaire. Qu’elle ait eu cette réaction, et que le journal ait publié sa lettre,
témoignait d’une conception pour le moins étrange de ce que doit être une librairie. Pire : dans
le numéro suivant, la libraire battait sa coulpe ; elle estimait qu’il y avait eu « un vrai
problème de vigilance », et expliquait : « Nous avons une règle de proposition ouverte de ce
qui se fait avec une censure minimale liée aux propos répréhensibles dont ce bouquin aurait
dû faire partienote. »

On retrouve ici, sous une autre forme, le fantasme de pureté dont témoigne également la
sacralisation, évoquée plus haut, de certains personnages ou territoires. La gauche doit-elle
vraiment être cette chambre stérile, cette bulle pasteurisée où l’on se protège de la
contamination des discours dangereux et où l’on nie jusqu’aux ambiguïtés et aux turpitudes
inhérentes à la nature humaine ? Ne serait-il pas plus intéressant d’en faire un lieu où l’on
puisse, certes, se nourrir d’autres formes de pensée et de création — sans se cantonner à celles
qui sont officiellement promues comme alternatives ou subversives —, mais aussi, plus
largement, un poste d’observation du monde où l’on ne craigne de se colleter ni avec
l’ennemi, ni avec ses propres contradictions, et où l’on fasse confiance à l’intelligence et au
discernement de chacun ? Un discernement que l’on pourra d’ailleurs difficilement cultiver si
l’on ne se confronte jamais à ce que l’on dénonce.

Dans un essai consacré au « politiquement correct » dans les universités américaines, en


1993note, Robert Hughes, critique d’art au Time, mettait déjà en garde la gauche américaine
contre la seule attention qu’elle daignait apporter à la langue et à la culture : une attention plus
défensive que créative, qui consistait à expurger la langue et le patrimoine culturel de leurs
éléments jugés offensants. S’agaçant de voir apparaître une défiance à l’égard de certains
écrivains réduits à leur qualité de « Blancs morts », il s’insurgeait contre la tendance à juger
les œuvres en fonction de leur seule « capacité à œuvrer en fonction de la conscience sociale »
et dénonçait l’illusion selon laquelle « les œuvres d’art portent un message social comme les
camions transportent du charbon ». Il rappelait qu’Edward Said, l’un des intellectuels qui ont
le plus fait pour mettre au jour les inscriptions sociales et les préjugés décelables dans
l’artnote, s’est lui-même toujours désolidarisé de cette logique. Il ne s’agit pas de censurer ou
de remplacer un corpus par un autre, affirmait-il, mais de mettre d’autres choses en
circulation, de créer des points de comparaison, d’encourager autant l’ouverture d’esprit que
l’acuité critique : « Les mots-clés doivent être “et/et”, et non “ou/ou”note. »

LE POISON ET L’ANTIDOTE

Le bien-fondé de cette résolution se défend encore sans trop de difficulté quand on se propose
de l’appliquer au patrimoine littéraire classique. Le cas de la culture de masse est évidemment
plus compliqué. On lui reproche, à raison, d’être intimement liée à l’univers de la
consommation et d’avoir pour fonction l’abrutissement et le formatage idéologique des
masses. Ses productions, misant sur la facilité, le sensationnel et la séduction immédiate,
promues à grand renfort de publicité, par la création de phénomènes de modenote, s’imposent
par des moyens qui n’ont rien de loyal. D’où le dilemme qui se pose aux intellectuels critiques
— et qui, en France, avait été particulièrement flagrant lors du lancement de l’émission de
téléréalité Loft Story, en 2001 : ne leur accorder aucune importance, c’est ignorer ce qui, de
fait, finit par occuper une place importante dans l’imaginaire de ses contemporains et par
constituer un ensemble de références communes au sein de la société ; mais en parler, c’est les
laisser dicter leur loi, entériner leur suprématie et renforcer encore, en y joignant sa voix, le
brouhaha qui les entoure.

On ne peut nier purement et simplement la manipulation publicitaire, à l’image des bonnes


âmes qui, lorsque vous avez l’audace d’ironiser sur le talent d’un Paulo Coelho ou d’un Marc
Levy, vous intiment de « respecter les goûts du public » — comme si un produit culturel
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naissait tout armé des désirs du public, telle Athéna du crâne de Zeus dans la mythologie
antique ; comme si la qualité de la culture d’une société ne dépendait pas d’une multitude de
facteurs qui permettent, ou non, le surgissement et la réception de certaines œuvres. Mais, à
l’inverse, on ne peut pas non plus réduire la culture de masse à cette manipulation : elle est
elle-même traversée de rapports de forces et donne parfois naissance à des productions de
qualité — Six Feet Under en est un bon exemple ; elle suscite chez son public des usages
particuliers, des appropriations, des détournements, qui peuvent se révéler surprenants ; et ses
machines de guerre promotionnelles ne sont pas infaillibles. Enfin, si contestable que soit la
façon dont elle y parvient, il n’en reste pas moins qu’elle façonne une large part de notre
univers intime et social : dès lors, la caution qu’on lui apporte en la prenant pour objet d’étude
peut sembler un prix à payer assez dérisoire comparé aux enseignements que l’on peut en
tirer.

C’est en tout cas l’opinion de la sociologue israélienne Eva Illouz, qui est notamment l’auteur
d’un livre sur le talk-show d’Oprah Winfrey à la télévision américainenote. S’inscrivant dans
la tradition des philosophes de l’école de Francfort comme Theodor Adorno ou Herbert
Marcuse, pionniers de la critique de la culture de masse — même si elle revendique à leur
égard un droit d’inventaire —, elle estime que l’on ne peut effectuer cette critique en
conservant une « distance olympienne », sans courir le risque de manquer son objet. Il faut
forcément en passer, dit-elle, par un « compromis avec la pureté » : « Cela ne signifie pas que
nous devions nous résigner à accepter la domination du capitalisme sur toutes les sphères
sociales. Mais cela implique que nous développions des stratégies d’interprétation aussi
rusées que les forces du marché auxquelles nous voulons nous opposer. La force d’une
critique se fonde sur une connaissance intime de son objetnote. » Et, de fait, ses travaux sur
l’accommodation de la psychologie et de la vulgate freudienne par l’industrie culturelle, sur
les manuels de développement personnel ou les sites de rencontres en ligne, les comparaisons
qu’elle établit entre l’univers du divertissement et celui de l’entreprise constituent de
formidables éclairages sur les arcanes de notre vie sociale et culturelle.

Mais on voit bien l’inconvénient de ce parti pris : il n’est pas garanti tous risques. Et si
l’exposition assumée à la culture dominante n’était qu’un prétexte pour s’y vautrer
tranquillement ? Et si, à force, on finissait par succomber à ses charmes et par conclure à sa
supériorité, en ne lui trouvant plus que des avantages ? La nécessité de « connaître intimement
son objet » qu’invoque Eva Illouz ne serait-elle pas une ruse pour travailler sur des sujets «
vendeurs », rassurer le lecteur en lui parlant de ce qu’il connaît déjà et attirer l’attention de ces
médias qu’elle est censée critiquer ? Jusqu’où compte-t-elle aller dans le compromis,
exactement ? Ne risque-t-elle pas de se faire récupérer ? Toutes ces interrogations sont
d’autant plus justifiées qu’on a déjà vu, en France, certains arrivistes en mal de surface
médiatique recourir sans vergogne à la théorie de l’« impureté » pour justifier un ralliement
pitoyable à la « pensée » dominantenote.

Il faut donc préciser, et insister : il ne s’agit pas de s’arranger pour bouffer à la fois au râtelier
de la « rebel attitude » et au râtelier du système, en conjuguant, à la manière d’un Frédéric
Beigbeder, une contestation éventuellement brillante, mais superficielle, avec la pleine
participation à ce que l’on prétend dénoncer. Cette ligne de conduite ne vaut que si l’on veille,
par ailleurs, à s’ancrer dans un univers de références aussi autonome que possible de l’univers
dominant, que l’on creuse et approfondit sans relâche ; et si les ponts que l’on jette entre les
deux univers sont les plus longs possible : c’est-à-dire si l’on cultive des valeurs réellement
capables de faire pièce aux séductions majoritaires et que l’on tire en même temps parti de
son exposition à l’air du temps pour en produire une critique aussi fine que possible. Peut-être
y a-t-il un équilibre à trouver entre le temps et l’énergie que l’on consacre à démonter les
productions mainstream et ceux que l’on consacre à rechercher et à faire connaître des œuvres
aussi discrètes que précieuses. L’écrivain suisse Charles-Ferdinand Ramuz déplorait, en 1929
déjà, que le conformisme ambiant aboutisse à « supprimer l’événementnote » : « Belle
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formule, relève son compatriote et confrère Jérôme Meizoz, à lire aux antipodes des
excitations de courte durée pour “créer l’événement” à partir de riennote. » Partager son
temps entre l’analyse d’événements « de synthèse », programmés, amenés par le bulldozer
médiatique, et la quête des véritables événements dont ils ont usurpé la place — entre le
poison et l’antidote : voilà un programme défendable, me semble-t-il.

Ces précisions faites, on n’a évidemment pas éliminé tous les risques. Mais il faut peut-être se
résoudre à les accepter. Il n’est pas certain que le but à atteindre soit l’élaboration d’une
pensée qui ne prête pas le flanc au dévoiement et à la récupération — à supposer que ce soit
possible, d’ailleurs : on n’empêchera jamais les interprétations malhonnêtes ou les
détournements. Et ce n’est pas forcément très grave. C’est grave si l’on a en tête un modèle de
hiérarchie intellectuelle dans lequel le plus grand nombre délègue sa capacité de discernement
à quelques maîtres à penser et risque donc de se laisser abuser par des imitations grossières ;
ça l’est beaucoup moins si on laisse à chacun le soin de juger sur pièce, par ses propres
moyens, de la validité d’un discours. De même, on n’empêchera jamais les trahisons et les
retournements de veste ; et cela non plus, ce n’est pas très grave. Un retournement de veste est
peut-être effrayant dans la mesure où il incite à penser qu’il n’est pas toujours facile de bien
vieillir ou de résister aux pièges de la vanité ; mais il n’est grave que si l’on a auparavant
idéalisé et sacralisé la personnalité qui l’opère. C’est pour cette dernière qu’il est le plus triste,
en fin de compte. Il n’invalide en rien les idées qu’elle défendait, et qui trouveront bien
d’autres porte-voix pour les faire vivre et les enrichir. Notre préoccupation devrait être de
développer la pensée la plus juste et la plus fructueuse possible, non une pensée qui serait
blindée, colmatée de toute part et, là encore, plus défensive qu’affirmative.

Analysant la façon dont la publicité et le show-biz vidaient de son sens toute velléité de
rébellion en la réduisant à un folklore inoffensif, Naomi Klein, dans No logo, avait des
remarques très intéressantes sur la récupération. Elle observait que cette dernière n’avait des
conséquences fatales que lorsqu’elle s’attaquait à un mouvement sans réelle consistance (elle
citait en exemple le grunge, qui se réduisait presque entièrement à un style, une attitude). En
revanche, écrit-elle, « l’effet de cette prédation culturelle sur les mouvements plus enracinés
politiquement est souvent si négligeable que la réaction la plus sensée est d’en rire ». Ainsi, à
la fin des années 1990, on a vu l’industrie de la mode s’emparer de l’histoire du mouvement
ouvrier, certaines marques faisant alors figurer Mao ou Lénine sur des sacs à main ; mais, «
malgré cette évidente récupération de la lutte des classes, on ne s’attend guère à ce que les
mouvements ouvriers du monde passent l’éponge, vexés, et abandonnent leurs exigences de
conditions de travail décentes et de normes planétaires du travail parce que Mao est
soudainement le “It Boy” à Milan ». Ou encore, ce n’est pas parce que le dalaï-lama fait le
mariole en couverture de Vogue que les millions d’adeptes du bouddhisme, s’estimant
gravement discrédités, vont renier leur philosophie. Bref, un mouvement peut survivre à sa
récupération, laquelle n’est, en fait, même pas son problème, pour peu qu’il ne se contente pas
de s’exprimer « par le style ou la posenote ».

LE FLÉAU DES CHAPELLES

Le « cordon sanitaire » ne sépare cependant pas seulement des discours et des œuvres, mais
aussi des individus. À gauche, on a tendance à raisonner selon une logique groupusculaire :
lorsqu’on adhère à un mouvement politique, on adopte sa culture, son jargon ; on se
préoccupe des guéguerres internes, des motifs d’alliance ou de conflit avec d’autres
mouvements proches, et on perd à peu près complètement de vue le monde extérieur — le
naufrage du rassemblement des différentes composantes de la gauche antilibérale en vue de
l’élection présidentielle de 2007 en a offert une illustration spectaculaire. Cette attitude a pour
résultat absurde et désastreux que le maintien de la structure, à l’intérieur de laquelle se
déroule l’essentiel de la vie sociale des militants, et dont ils font dériver leur identité
personnelle et collective, finit par primer les objectifs qu’elle est censée servir, et qui sont sa
35
raison d’être. Dès lors, l’affiliation politique, privée de sens, n’a plus d’autre utilité que
d’offrir à ceux qui la choisissent une panoplie comme une autre : elle constitue un simple
mode de socialisation, au même titre que ces « segments de clientèle » ou « tribus » dont le
marketing adore tracer les contours. Elle n’est pas très éloignée non plus de cet esprit de corps
qui, cultivé au sein des « élites » françaises tout au long de leur formation, contribue si
puissamment au maintien de l’ordre social. En apprenant aux militants à s’envisager avant
tout comme des membres du groupe et à déléguer à celui-ci une large part de leur capacité de
jugement, elle nuit à leur vigilance intellectuelle et émousse leur sensibilité. Obsédés par les
moyens d’assurer la promotion de leur organisation auprès de leurs contemporains, ils ne
prêtent qu’une attention distraite à ce que ces derniers vivent et pensent ; incapables de se
présenter à eux sans leur casquette militante, ils n’ont plus le langage qui leur permettrait de
communiquer avec eux.

Mais cette manière de se retrancher du commun des mortels peut aussi prendre d’autres
formes : ainsi, on ressort souvent des essais anticapitalistes, si bien écrits soient-ils, avec le
sentiment qu’ils ont surtout pour objet de désigner les authentiques rebelles et d’accabler de
leur mépris imprécateur tous les autres, les anémiés de la radicalité, au nombre desquels on a,
pauvre gogo que l’on est, la forte impression de pouvoir se compter. De telles lectures sont
sûrement bénéfiques à ceux qui sont, ou qui se sentent, du côté des élus ; mais elles opposent
une fin de non-recevoir aux interrogations et aux aspirations des autres, qui se retrouvent
seulement pris entre les deux feux de l’intimidation majoritaire et de l’intimidation
minoritaire. Cette fragmentation en chapelles au langage fatigué, inintelligible ou hargneux
explique en grande partie comment on peut se retrouver dans une situation où l’urgence
sociale est plus grande qu’elle ne l’a été depuis longtemps, où l’on doit faire face à des
politiques qui s’avèrent, au sens littéral, meurtrièresnote, et où pourtant la gauche n’offre
pratiquement aucun lieu où les insatisfaits de l’état des choses pourraient trouver un écho à
leur désarroi et à leurs préoccupations.

Cette frontière à peu près étanche entre militants de gauche et pékins ordinaires est d’autant
plus regrettable qu’elle est pour une bonne part artificielle. De même que les seconds ne sont
pas forcément des abrutis conformistes, dociles et résignés, les premiers participent eux aussi,
même s’ils le nient, à ce monde qu’ils dénoncent, tout simplement parce qu’il est impossible
d’y échapper tout à fait. Plutôt que de fonder son engagement politique uniquement sur ce qui
nous distingue de la masse, et jamais sur ce qui nous en rapproche, en balayant sous le tapis
ses petits secrets compromettants (on regarde La Nouvelle Star, on ne crache pas sur une
petite séance de shopping quand les finances le permettent, on lit Voici en cachette, etc.), on
peut se demander s’il ne serait pas plus intéressant d’instaurer, sans complaisance mais sans
hypocrisie, une dialectique entre le minoritaire et le majoritaire à partir des parts minoritaire et
majoritaire de sa propre personne : de chercher la façon dont on souhaite vivre, en accord
avec ses convictions et ses désirs, et de la mettre en œuvre autant que possible ; de distinguer
les aspirations légitimes, mais auxquelles le système donne des réponses fallacieuses, de
celles qu’il crée de toutes pièces et dont il vaut mieux se débarrasser ; d’essayer de
comprendre les raisons pour lesquelles certains discours, certaines productions exercent sur
nous une telle fascination — certes, mieux les comprendre ne permet pas toujours d’échapper
à leur influence ; mais, à moins de commencer par là, on n’a guère de chances d’en venir à
bout.

Parmi les raisons de défendre ce parti pris, certaines sont générationnelles. Il faut se méfier de
la grille de lecture « générationnelle » : très prisée de médias en perpétuelle quête de
nouveauté, elle montre vite ses limites et tend à occulter les inégalités sociales ; elle déforme
par exemple la mémoire de Mai 68, qu’elle réduit au mouvement d’une classe d’âge contre
une autre, alors qu’il fut aussi la plus grande grève d’ouvriers et d’employés de l’histoire de
France. Mais tout de même : lorsqu’on a été adolescent dans les années 1980 et qu’on a gobé
avec enthousiasme toutes les fadaises tapageuses que cette époque a produites, ce qui n’est
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pas peu dire, on n’a aucune chance, quoi qu’on fasse, d’être un jour du bon côté du cordon
sanitaire. On a été exposé à une offensive idéologique massive, à un âge où l’esprit critique
est (il l’était dans mon cas, du moins) inversement proportionnel à l’avidité pour le monde
extérieur et à la soif de conformité et d’intégration sociale. Autant dire que l’on n’a pas trop
d’une vie, ensuite, pour essayer de se désintoxiquer. Et cela n’a pas dû s’arranger par la suite :
la contestation étant définitivement passée de mode, il est de moins en moins probable que les
individus qui arrivent à l’âge adulte aient grandi à l’abri de la culture dominante. Impossible,
pour eux, de se contenter d’agiter le crucifix et la gousse d’ail pour se préserver de la morsure
fatale du sale vampire capitaliste. S’il leur vient des doutes, si, constatant un certain décalage
entre ce qu’on leur a raconté et ce qu’ils vivent, ils remettent en cause les valeurs qu’on leur a
inculquées, ils doivent forcément le faire, au moins en partie, sur le mode d’une injonction
adressée à eux-mêmes : « Esprit du libéralisme, sors de ce corps ! »

Même pour ceux qui sont nés plus tôt, d’ailleurs, on peut se demander s’il est possible
d’échapper complètement à cette influence ; s’il n’est pas illusoire de croire que certains y
parviennent ; et si, plutôt que de la nier, on n’aurait pas intérêt à l’assumer, à la prendre à
bras-le-corps pour en faire une force. Comme le clame la militante altermondialiste
américaine Starhawk, refusant l’idée que ceux qui militent sont des anges, « nous sommes
tous empoisonnés ». Dès lors, dans les groupes d’activistes appartenant à sa mouvance,
comme l’explique Isabelle Stengers qui est son éditrice en français, « tout ce qui peut
empoisonner un groupe militant, comme la division, la trahison, la déception, la jalousie, la
démotivation, est activement discuté et donc désamorcé. On peut tout dire, sans avoir honte de
ne pas être un angenote ».

Une remise à plat de soi-même, débarrassée de la béquille des appartenances et des œillères
du militantisme, affranchie des intimidations moralisantes : il sera difficile de sortir de
l’aphonie et de l’impuissance sans en passer d’abord par là.
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4. REPEUPLER L’INDIVIDU

« Tôt ou tard, la découverte de son être propre métamorphose l’individu en brigand. »


Hakim Bey, L’Art du chaos.

Considéré comme une petite chose fragile que l’on ne peut décemment exposer à des livres ou
des discours pernicieux, de crainte qu’il n’avale tout rond ce qu’il y a dedans et s’étouffe
avec, sommé de se conformer au modèle de pureté du militant idéal, jugé traître à la cause s’il
laisse transparaître la moindre vulnérabilité au système, l’individu a du mal à respirer et à
exister dans l’atmosphère qui est celle de la gauche. Il en a d’autant plus qu’une certaine
mentalité sacrificielle et culpabilisante y demeure très présente. Le plus souvent, elle relève de
la tartuferie. Rien de plus facile, en effet, dans des milieux où l’on travaille à la poursuite de
buts élevés et exaltants, que d’exploiter l’idéalisme des « petites mains », quitte à condamner
leur égoïsme si elles se rebiffent. On voit ainsi des activistes, qui peuvent être par ailleurs
talentueux et d’un abord sympathique (ça ne marcherait pas aussi bien sinon), enrôler au
service de la cause qu’ils défendent, et qui, le hasard faisant bien les choses, se confond en
général avec la cause de leur propre notoriété, les bonnes volontés passant à leur portée.

Ces bonnes volontés, il faut le souligner, sont, en raison de la propension particulière — réelle
ou supposée — des femmes à l’enthousiasme et à l’abnégation, le plus souvent féminines : les
autres hommes sont promus au rang d’interlocuteurs philosophiques ou politiques, mais on
n’aurait pas l’idée saugrenue de leur demander de faire une photocopie ou d’envoyer un e-
mail sous prétexte qu’on est trop manchot pour le faire soi-même — alors que les femmes,
elles, savent le faire, les femmes sont formidables, que deviendrait-on sans elles ? Elles sont
l’avenir de l’homme, c’est sûr. En matière de maniement de la photocopieuse, en tout cas.
Lorsque, ayant été approchées, ou s’étant aperçues en cours de route qu’il y avait une arnaque
quelque part, elles déclinent une proposition qui devrait pourtant les honorer, elles s’entendent
signifier avec plus ou moins de virulence qu’elles insultent la cause des opprimés et qu’elles
offrent là une manifestation typique, extrêmement décevante de leur part, de cet hédonisme
individualiste qui est un des fléaux de l’époque. Qu’est-ce qu’une soirée ou un week-end
passés à décrypter un entretien, à taper un procès-verbal, à préparer un mailing ou à coller des
affiches, je vous le demande, au regard de l’avenir radieux que ces activités préparent à
l’humanité ?

AVEC LES SORCIÈRES

Il doit pourtant y avoir un moyen d’inscrire la poursuite d’un idéal dans un quotidien qui
garde une place pour le plaisir (et, accessoirement, fasse un sort au sexisme). Peut-être
faudrait-il se demander s’il ne peut pas exister quelque chose entre le puritanisme sinistre de
la gauche authentique et les orgies cyniques de la gauche caviar — et, par pitié, pas le
sempiternel hédonisme libertaire et machiste à base de gros rouge et de petites pépées
décoratives et plus ou moins vénales. Le plaisir est un problème si l’on devient blasé et qu’il
n’agit plus sur nous, ou s’il se prend aux dépens de quelqu’un d’autre ; sinon, il ne faut à
aucun prix s’en laisser priver.

Une telle affirmation peut sembler déplacée à une époque où la plupart des gens se débattent
dans les difficultés matérielles et endurent des conditions de vie particulièrement pénibles et
dégradées — surtout si l’on y entend une référence au seul plaisir nécessitant un minimum de
moyens économiques. Sauf que, justement, cette situation exige plus que jamais que l’on
s’accroche à tout ce qui peut donner de la force. Le peu de soin et d’attention accordé par la
gauche aux formes ne s’explique pas seulement par le repoussoir de la communication
politique : il traduit aussi la prédominance d’une pensée abstraite, indifférente à la qualité de
vie des individus — pas seulement après la révolution, mais aussi avant.
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Si le capitalisme consumériste « prend » si bien sur les mentalités, c’est peut-être parce
qu’il en tient compte, lui — ou qu’il fait mine d’en tenir compte. Il offre aux individus de
l’attention à leur environnement matériel, à leur bien-être, à leur plaisir. Certes, il le fait même
si bien qu’il en sature leur univers mental et n’y laisse plus de place pour rien d’autre ; il
détache la sensualité de la pensée pour en faire, à l’inverse, un instrument d’aliénation, un
nouvel opium du peuple ; il invite à soigner cette dimension de l’existence sur le seul mode de
l’achat — quitte à plonger les plus pauvres et les plus réceptifs à sa propagande dans l’enfer
de l’endettement — et désapprend à l’envisager autrement ; il donne l’illusion de pouvoir
satisfaire tous les désirs à travers celui-là, afin d’être sûr qu’il ne se tarisse jamais ; et enfin,
dernier détail — dans sa logique, c’est bien un détail —, il met en danger la survie de l’être
humain sur la planète. Mais tout cela ne change rien au fait que cette aspiration, au départ, est
légitime. Dévoyée par le capitalisme, niée par la pensée de gauche, elle peine à trouver son
juste mode d’expression.

« Nous sommes sur un terrain qui n’a pas été cartographié, nous créons une politique qui n’a
pas encore été définie, écrit Starhawk dans Parcours d’une altermondialiste. Et pour ce faire,
il serait peut-être temps de laisser Martin et Malcolm débattre ensemble autour de la table du
dîner, en compagnie d’Emma, de Karl, de Léon et tous les autres, et de sortir dans l’air frais
de la nuitnote. » Ce n’est pas seulement le fond du propos qui est séduisant dans ces lignes,
me semble-t-il : c’est aussi le fait qu’il s’agisse d’une image sensuelle, ce qui est plutôt de bon
augure pour la pensée nouvelle que leur auteur propose de développer. Réputée figurer parmi
les plus grands recruteurs du mouvement anarchiste aux États-Unisnote, Starhawk se définit
comme « sorcière néopaïenne », en référence au coup de force qui s’est joué en Europe au
temps de l’Inquisition, et qui a coupé les hommes et les femmes de tout ce qui constituait pour
eux des sources de puissance.

« “Paganisme”, explique Isabelle Stengers, a ici le sens étymologique de “paysan” : Starhawk


voit dans la guerre de la ville contre la campagne une manière de “détacher” les gens de tout
ce qui les fait vivre, sentir… De ce que Félix Guattari appelle les “territoires existentiels”.
“Païen” s’entend donc au sens de “attaché”note. » Dans sa postface à Femmes, magie et
politique, Stengers observe que le livre de Starhawk bouscule parce qu’il ne parle pas qu’à
l’intellect, mais aussi aux sensations. Ici, écrit-elle, « la question n’est pas d’adhérer mais de
sentir. Un tel sentir peut faire penser autrement et l’expérience peut en être aussi pénible,
insensée et douloureuse que celle de ces Chinoises d’antan, dont le sang fluait à nouveau à
travers les pieds rabougrisnote ». Au lieu de reléguer les sensations dans l’anecdotique et le
subalterne, les sorcières leur redonnent le statut, qu’elles n’auraient jamais dû perdre, de
carburant philosophique ; elles partent du physique, du concret, voire du trivial pour défricher
de nouveaux espaces à la réflexion, pour prendre les grandes questions à revers. Elles donnent
ainsi naissance à une forme de pensée ancrée dans les « territoires existentiels », dans la chair
; pensée qui, pour résister au modèle de l’individu désaffilié, hors sol, précarisé, isolé et aliéné
que tente de nous vendre le libéralisme, est plus que bienvenue. Ce faisant, elles interdisent
aussi que l’on dégrade et néglige le quotidien — le sien ou celui des autres — au nom d’un
idéal supérieur : l’idéal, chez elles, ne saurait résider dans un ciel séparé de l’ici et du
maintenant.

Tout cela, on le retrouve, en France, dans l’œuvre de l’écrivain et philosophe Annie Leclerc,
disparue en 2006note. Même si, ou parce qu’elle avait pris ses distances avec la politique, sa
pensée se révèle particulièrement précieuse dans le désarroi où nous sommes aujourd’hui. Son
livre Parole de femme, énorme succès lors de sa parution en 1974note, lui a valu d’être
ostracisée, en dehors de quelques solides amitiés, par le milieu intellectuel et littéraire. Elle
s’y inscrivait en faux contre la haine du féminin dont témoignait à ses yeux le féminisme
beauvoirien, et y célébrait tout ce qui, pour la plupart des hommes et des femmes, demeure un
objet de mépris ou de répulsion instinctive : le corps et les savoirs des femmes, la jouissance
(qu’elle oppose à la célébration très masculine du « Désir »), les tâches nourricières et
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domestiques, les bonheurs élémentaires de la vie ; à peu près tout ce qui fut attaqué à
travers la chasse aux sorcières, en somme. Elle ne le présentait pas en ces termes ; mais «
sorcière », c’est bien le titre dont l’honore son amie Nancy Huston à la fin du livre qu’elle lui
consacre : « Que fait-on des sorcières ? On les marque du sceau de l’opprobre. On fait tout
pour cacher leur puissance. On s’en moque on les bannit on les bafoue on les tourne en
dérision. Voyez-moi ça ! Éloge du ménage ! Ridicule sorcière avec son balai ! Voyez-moi ça !
Éloge de la jouissance ! Horreur ! Sabbat ! Scandalenote ! » Sorcières, c’était aussi le titre de
la revue féministe à laquelle toutes deux contribuaient, sans encore se connaître, dans les
années 1970.

On commettrait une grave erreur en confondant les écrits d’Annie Leclerc avec des discours
réactionnaires dont ils peuvent, si l’on se contente d’un examen superficiel — ou malveillant
—, sembler prochesnote : loin d’exprimer la nostalgie d’un ordre traditionnel et figé, elle met
en garde contre le risque de liquider d’un même mouvement, sans s’en rendre compte, ce qui
entrave et ce qui nourrit, ce qui relie, ce qui inspire. On aurait tort, également, de prendre son
irrésistible force d’affirmation pour de la mièvrerie. Ses écrits ont suscité de nombreux
ricanements, dont les plus célèbres restent ceux de Milan Kundera qui ironisait, dans Le Livre
du rire et de l’oubli, en 1979, sur « sainte Annie Leclerc », qualifiant Parole de femme de «
manifeste mystique de la joie »note.

Presque trente ans plus tard, pendant la campagne présidentielle en France, Yasmina Reza,
déjeunant avec Milan Kundera et sa femme, leur montre des photos de Nicolas Sarkozy
qu’elle a prises le matin même : « Ils sont authentiquement excités de le voir sur mon
portable. Voilà pourquoi j’aime les Kundera. » Elle ajoute, extasiée : « Milan, sans le
connaître, parle de lui et le définit comme “un homme au-delà des clichés”note. » Annie
Leclerc, elle, a publié en 2003 L’Enfant, le prisonnier, fruit de quinze années d’ateliers
d’écriture en prisonnote. Avec sa sagacité, son style serein et poétique, ce livre, qui ne s’en
prend à personne (elle avait horreur de la polémique), constitue, même si ce serait lui faire
injure que de le réduire à cela, la critique la plus étayée et la plus radicale qu’on ait pu lire des
politiques répressives dont le ministre de l’Intérieur, à l’époque, se faisait le chantre.

Ce n’est pas Annie Leclerc qui se serait excitée devant la photo de Nicolas Sarkozy sur un
écran de téléphone portable : son univers mental n’était pas pauvre à ce point ; et elle
connaissait, pour s’y être intéressée, l’envers du décor — cet envers du décor absolu que
représente la prison. Cette différence dans l’attitude à l’égard des puissants dit bien, me
semble-t-il, de quel côté se trouvent le véritable courage et la véritable subversion. On a du
reste déjà vu au chapitre précédent avec quelle facilité le nihilisme chic, sous couvert de
lucidité héroïque et de marginalité indomptable, se fait le laquais du prince et l’auxiliaire zélé
des politiques autoritaires.

RÉUSSIR SANS TRAHIR

Accorder de l’attention à la vie ordinaire et quotidienne, c’est aussi reconnaître une légitimité
aux aspirations personnelles, au désir d’épanouissement. Aujourd’hui, comme on l’a vu, la
mentalité dominante invite chacun à concevoir son existence comme une enfilade d’anecdotes
bien calée entre les strictes bornes de sa biographie, sans héritage ni postérité — en dépit des
beaux discours sur « l’avenir de nos enfants » —, sans lien avec un idéal ou un projet
collectif. Le cinéaste Claude Chabrol disait un jour son agacement de voir les candidats des
jeux télévisés, lorsqu’ils ignorent la réponse à une question, s’excuser en lançant « je n’étais
pas né(e) » : « Comme si le monde avait commencé avec eux ! »

À l’inverse, la gauche estime que l’individu, bien qu’il trouve le plus souvent dans le
militantisme des sources de gratification personnelle, doit être prêt à se mettre entièrement au
service d’un idéal qui le dépasse, même s’il a peu de chances d’en voir un jour la réalisation et
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même s’il doit pour cela se contenter d’être un bon soldat. Elle confond parfois la capacité
à assumer les éventuelles conséquences désagréables de l’engagement politique avec une
fascination morbide pour le sacrifice qui peut pousser à devancer l’appel de la répressionnote.
Le temps consacré à ses proches, les quêtes de progression solitaire, ou de repos, ou de plaisir,
quand ce n’est pas le simple instinct de conservation, représentent à ses yeux une trahison de
la cause commune. En somme, on trouve, d’un côté, la tyrannie du personnel et, de l’autre, la
tyrannie du collectif. Plutôt que d’opposer les deux, ne pourrait-on imaginer une manière de
les imbriquer, de favoriser leur coopération ?

Le spectacle exaspérant des success stories mises en scène par la droite conforte encore la
réprobation de la gauche à l’égard des velléités de singularisation. Il y aurait pourtant lieu d’y
regarder de plus près et de faire la part des choses. Ce qui pose problème dans le parcours de
Rachida Dati, par exemple, ce n’est pas son intérêt précoce pour le monde extérieur, son désir
de participation, son obstination à frapper à toutes les portes, qu’on aurait du mal à trouver
antipathiques — et elle le sait bien, puisqu’elle les étale avec complaisance. C’est plutôt qu’ils
ne se soient jamais accompagnés de la moindre réflexion sur le sens qu’elle voulait donner à
cette participation, ni du moindre recul critique : elle en est restée à une fascination
superficielle pour les gens importants, les mondanités, pour tout ce qui brille, l’univers du
pouvoir, de la mode, etc. Avant d’aborder Albin Chalandon, son premier mentor, elle savait
seulement de lui, parce que son père le lui avait dit, que c’était « un grand homme qui [avait]
été ministre de De Gaulle, président d’Elf, ministre de l’Équipement », et elle « aimait bien
son prénomnote ». Ce qui pose problème, c’est que la réalisation de ses ambitions ait tenu à
une forme de clientélisme, au bon vouloir de ceux qu’elle sollicitait et qui ont décidé
d’assurer sa promotion sur des critères discutables — en particulier l’instrumentalisation
politique dont sa réussite pourrait faire l’objet.

Par ailleurs, elle dit faire partie d’une génération d’enfants d’immigrés qui n’avait pas
conscience d’elle-même en tant que sujet politique ; elle refuse de « lire son parcours de façon
ethniquenote ». Ce serait son droit le plus strict si sa nomination n’avait pas été explicitement
destinée par le président de la République à envoyer un message fallacieux aux descendants
d’immigrés, et si elle n’avait pas eu pour fonction, en tant que ministre de la Justice, de porter
des lois dont les classes populaires seront les premières à faire les frais. Éric Hazan l’énonce
sans prendre de gants : « Mme Dati est là pour faire passer grâce à son nom et à sa belle allure
les lois scélérates sur l’abaissement de la majorité pénale à 16 ans et les peines planchers pour
les récidivistes. Sarkozy compte sur elle pour améliorer ses relations avec “les jeunes des
banlieues”. Leurs parents leur auront sans doute rappelé que, pendant la guerre d’Algérie, les
plus dangereux ennemis des résistants n’étaient pas les parachutistes de la Légion, mais les
natifs du pays que l’armée française avait recrutés — avant de les abandonner de façon
ignominieuse lors de son départnote. »

« Je veux pas terminer à taper le carton du soir au matin/À ruminer le passé avec un pastis à la
main/Tout oser, tout essayer, tout apprendre et tout prétendre/Moi je veux tout voir, tout faire,
tout dire et tout entendre/Ni regrets ni remords je me battrai jusqu’à la mort/Je veux écrire
l’histoire comme Coluche et Gainsbarre/Comme Achille, j’veux d’une pierre blanche marquer
ce monde/Qu’on se souvienne de moi, et ce jusqu’à la fin du mondenote. » Ces paroles d’un
morceau, intitulé « Avancer », du Ministère des Affaires Populaires (MAP), groupe de « rap
musette » du nord de la France, disent une aspiration pas si éloignée que cela de celle affichée
par Rachida Dati (aïe ! je les entends hurler d’ici). Sauf qu’il s’agit d’une aspiration qui ne fait
pas l’économie, c’est le moins qu’on puisse dire, du sens critique ou de l’inscription dans le
collectif.

Le nom du groupe en témoigne, ainsi que tous ses morceaux. « Elle est belle la France », par
exemple : « Tolérance zéro pour les ouvriers, les chômeurs et les smicards/Ils s’en sont pris
plein la gueule en plus il faudrait qu’ils la ferment/“Cette bande de fainéants qui n’font que
41
s’plaindre et faire grève”/À côté d’ça, ces soi-disant serviteurs de l’État/Continuent à
magouiller sur le dos du Tiers-État. » Ou encore, pour ce qui est de la « lecture ethnique » du
parcours de certains membres du groupe : « On m’a rabâché des trucs comme démocratie,
liberté/Droit de vote, fraternité, égalité/Et personne n’a été fichu de me dire qui j’étais/De me
dire ce que je foutais là, tout frisé, tout bronzé/De me dire pourquoi mon nom de famille était
écorché/Pourquoi certains enfants n’avaient pas le droit de me parler/Bienvenue au pays des
droits de l’homme, de l’exclusion/De l’exception culturelle, des discriminationsnote… » «
Avancer » correspond aussi à un moment particulier dans une trajectoire : « J’laisse aux autres
le soin d’parler, j’l’ai déjà assez fait/Aujourd’hui faut tracer, faut avancer. » La lassitude qui
peut survenir après une période d’engagement intense ne se traduit pas forcément par un
reniement fracassant ou par un passage du côté du manche : elle peut aussi donner lieu à une
simple mise en retrait, qui n’exclut pas la continuation de la solidarité par d’autres moyens.

Un autre morceau du MAP, « En haut de l’affiche », décrit le parcours d’un musicien qui
rêvait de gloire, et dont les ambitions naïves ont été déçues. Mais s’il s’obstine, c’est que le
peu de répondant du public n’entame en rien le plaisir qu’il prend à composer et à jouer. Il
s’agit là aussi d’un désir de réussite, mais à partir d’une activité qui trouve son sens et sa
finalité en elle-même, si bien que la réussite finit par devenir secondaire : « J’ai toujours
l’essentiel, il m’reste l’étincelle/Obsessionnelle, celle qui t’envoûte qui
t’ensorcelle/Irrationnelle, la musique mon sens mon rituelnote. » Or, dans le discours libéral
et managérial, au contraire, « réussir » est un verbe intransitif. On y est exhorté avec des
accents un brin inquiétants à être un « gagnant », à être « performant », à « en vouloir », mais
on occulte totalement la nature et le sens de ce que l’on fait.

Cette occultation est très perceptible chez Rachida Dati : quand elle évoque son parcours, on
devine que la médecine, les affaires, la magistrature, tout ça lui était un peu égal, et qu’elle
s’est orientée en fonction de ce qui lui semblait pouvoir le mieux favoriser son ascension. Elle
parle vaguement du contact avec la « pâte humainenote » que permettrait la justice… « Vous
étiez votre propre projet », résume fort bien son interlocuteur, Claude Askolovitchnote.
Vouloir « réussir », c’est se jeter dans le jeu social en s’en remettant entièrement à lui, sans le
questionner le moins du monde ; sans non plus chercher à développer une activité qui puisse
exister et apporter des gratifications en dehors de lui. Le succès se réduit alors à un su-sucre
récompensant les éléments les plus souples et les plus zélés : un su-succès… Il faut éviter que
les individus pris dans l’engrenage de l’entreprise moderne ne s’interrogent sur les finalités de
leur action : s’ils le faisaient, cela menacerait à la fois l’édifice de leur vie et l’édifice du
système. L’aveuglement peut aussi être guidé par le cynisme ; mais, dans tous les cas, il
n’empêche ni le malaise — pour ceux qui restent aux échelons inférieurs — ni la mauvaise
conscience — pour ceux qui arrivent au sommet et qui passent leur temps à se justifier : que
sont le baratin managérial sur le bonheur et l’harmonie au travail, les péroraisons sur l’«
éthique », le « commerce équitable » ou le « développement durable », sinon d’énormes
épanchements de mauvaise conscience ?

L’« INDIVIDU ROI », VRAIMENT ?

À première vue, tout pourrait laisser penser que la société libérale constitue pour l’individu
une sorte d’écrin idéal, le problème étant seulement de parvenir à le convaincre de brider un
peu l’expansion de son moi par égard pour ses semblables.

Afin de mieux cerner le contre-modèle que la gauche pourrait élaborer, il faut d’abord bien
prendre le temps de montrer à quel point ce n’est pas vrai. Il s’agit même là d’un des plus
gros mensonges du libéralisme, comparable à celui par lequel il prétend être un « laisser faire
» économique et non un détournement de l’appareil d’État au service des classes dominantes.
Si l’individu est invité à se « réaliser », c’est, on vient de le voir, à condition qu’il accepte de
porter des œillères et se montre d’une docilité frisant la lobotomie : autant dire qu’il s’agit
42
d’une forme d’« accomplissement » un peu étrange. Le « développement personnel » a
beau prospérer, et ses manuels envahir les rayons des librairies, au point de rendre
insupportable aux oreilles de beaucoup le seul mot d’« épanouissement », son nom ne doit pas
nous leurrer : il a pour fonction de propager le conformisme et la soumission, et, par là,
s’assimile plutôt à un instrument de destruction de la personnalité. Il en va de même de la
passion pour les affaires privées : « Le culte de l’intimité ne tire pas son origine de
l’affirmation de la personnalité, mais de son effondrementnote », écrit Christopher Lasch.
Quelle place reste-t-il pour l’individualité quand on est hypnotisé par l’industrie du
divertissement, harcelé par la technologie, matraqué par la publicité, endoctriné par
l’entreprise, infantilisé par les coachs ? L’époque n’est pas celle de l’individu roi, mais de sa
destruction.

Examinons de plus près la place réservée à l’expression de la personnalité dans le modèle de


réussite libéral. On trouve dans La Méthode Sarkozy. Les stratégies gagnantes du manager,
opuscule garanti sans un gramme de pensée à l’intérieur, un condensé assez exemplaire des
radotages de la droite à ce sujet : « En France, le succès a mauvaise presse : le succès est
suspect, parce qu’opposé à l’égalitarisme politique, social et économique. Cette notion
d’égalitarisme, issue de la Révolution française, est séduisante si elle amène à considérer
chaque être humain comme égal, quelles que soient par exemple son origine, sa race, sa
religion. Elle peut au contraire être source de nivellement par le bas en empêchant l’individu
de s’élever au-dessus des autres grâce à ses talents et à ses performances. L’égalitarisme,
proche alors de la médiocratie, ne reconnaît pas le succès individuel et donc n’incite pas au
progrèsnote. » L’escroquerie, c’est bien sûr de présenter l’égalitarisme non comme un moyen
de compenser les inégalités de naissance pour donner à tous les mêmes chances au départ,
mais comme un moyen de niveler à l’arrivée, parmi des gens qui seraient tous partis avec les
mêmes avantages et handicaps. C’est aussi de faire de l’égalité une préoccupation de «
médiocresnote » — accusation qui ne manque pas de sel venant de l’auteur de cet alignement
erratique et indigent d’idées reçues et de certitudes de synthèse.

Mais, surtout, on voit apparaître ici le corollaire de ce que l’on avait relevé précédemment :
non seulement le discours libéral fait semblant de croire que l’argent est toujours une
récompense du talent et du mérite, mais il est incapable d’imaginer un autre talent, un autre
mérite que celui de faire de l’argent. Il n’envisage pas qu’un être humain puisse se distinguer
et affirmer sa personnalité autrement que par le montant de ses stock-options — ce qui est
censé, d’après notre exégète sarkozyste, « inciter au progrès » : on se demande bien lequel…

Les changements introduits par le président de la République dans les critères d’attribution
des décorations honorifiques de la nation l’illustrent bien. Ainsi, en octobre 2007, afin d’aider
généreusement son pays à « régler ses comptes vis-à-vis de l’argent pour régler enfin son
problème vis-à-vis de la réussite », il remettait pour la première fois la grand-croix de la
Légion d’honneur à un homme d’affaires, le financier Antoine Bernheim, pour avoir «
développé ses entreprises, fait des profits et ainsi servi la Francenote ». Il faut oser. En février
2007, déjà, il avait décerné la Légion d’honneur à Stéphane Richard, ex-conseiller de
Dominique Strauss-Kahn qui a fait fortune dans l’immobilier avant de diriger Veolia
Transport, et qu’il a ensuite nommé au ministère de l’Économienote. Le Monde raconte la
scène : « Il s’attarda longuement sur les signes de richesse, dont l’appartement de M. Richard,
pour finir en lançant : “Toi, tu as fait fortune, la mienne viendra peut-être un jour”, devant
deux cents personnes méduséesnote. » Même quand ce président s’entoure, par ailleurs,
d’artistes à succès, c’est « à succès » qui l’intéresse, et non « artistes ».

L’IMPASSE DU BLING-BLING

Si la réussite économique fascine, ce n’est pas parce qu’elle permettrait de s’affirmer en tant
qu’individu. C’est parce qu’elle permet, d’une part, de réaliser le rêve de la célébrité — ce qui
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n’est pas la même chose, et tant pis pour ceux qui confondent — et, d’autre part, d’être
traité avec respect, avantage qui fait aujourd’hui cruellement défaut à la majeure partie de la
population. C’est aussi à cause des difficultés matérielles dans lesquelles se débattent la
plupart des gens : il y a de quoi soupirer d’envie devant le train de vie des riches quand on est
soi-même hanté par la peur de devenir sans-abri, de ne pas toucher un revenu suffisant pour
assurer la subsistance de sa famille, que l’on doit calculer chaque dépense et que l’on
engloutit l’essentiel de son temps et de son énergie dans un travail rebutant et dépourvu de
sens. Mais ce modèle de réussite exercerait-il le même attrait si chacun avait la garantie d’un
toit au-dessus de sa tête, d’un revenu lui permettant de mener une vie agréable, ainsi que du
temps pour les activités qui lui tiennent le plus à cœur ? Nul besoin d’être millionnaire pour
que ces conditions soient remplies : il faut seulement les mettre au cœur d’un projet politique.

De toute façon, il est illusoire de croire qu’on pourrait tous devenir des Antoine Bernheim ou
des Stéphane Richard : ce modèle n’est pas fait pour être extensible. Il n’est pas un modèle !
Il repose sur la distinction ; non pas la noble forme de distinction par laquelle un individu
cisèle sa personnalité, mais la seule distinction, brutale, de la domination économique. Sa
réalisation exige qu’il reste assez de gens, d’une part, pour vous jalouser et, d’autre part, pour
vous servir de larbins. Elle nécessite surtout que l’on s’assure la jouissance exclusive
d’espaces luxueux et préservés, hors desquels on aura au préalable bouté tous les gueux : s’il
s’agit de troquer les embouteillages sur la route aux heures de pointe contre les
embouteillages de yachts dans la baie de Saint-Tropez, merci bien… Par ailleurs, même si
l’on avait réellement affaire à un modèle extensible à tous, il vaudrait mieux éviter de le
mettre en œuvre, pour de simples raisons écologiques : si l’on pouvait avoir chacun un yacht,
un 4 × 4 et un jet privé, on aurait tout intérêt à se dépêcher de s’éclater avec, parce qu’on n’en
profiterait pas très longtemps.

Il est intéressant de noter qu’à aucun moment la droite ne cesse de présenter la défense des
intérêts du plus grand nombre comme son objectif officiel. Cela l’oblige à de multiples
contorsions rhétoriques — Christine Lagarde veut nous faire avaler que le refus du travail
traduirait la survivance de « préjugés aristocratiquesnote », et on nous raconte que les régimes
spéciaux de retraite, dus à la pénibilité de certains métiers, sont des « privilèges » —, mais
jamais elle ne conteste frontalement l’idéal du bien commun. Quand l’économiste libéral
Jacques Marseille commente, à l’été 2007, l’explosion des inégalités au cours des dernières
années, il ne sort pas les cotillons — pas en public, du moins : il souligne que « l’essentiel de
la hausse des revenus les plus élevés a été réalisé sous le gouvernement de Lionel Jospinnote
». Tout en se gardant bien de prédire l’influence que le gouvernement de François Fillon
devrait exercer sur cette courbe… Ce qu’il est impossible d’éluder indéfiniment, pourtant,
c’est que l’imaginaire sarkozyste de la réussite implique forcément un gigantesque bras
d’honneur adressé au plus grand nombre.

Le bras d’honneur est inscrit dans le principe même de la « consommation ostentatoire », nom
savant de ce bling-bling devenu l’emblème de la nouvelle présidence. Le bling-bling suppose
un public à épater, pour ne pas dire à humilier ; et, pour qu’il soit épaté, il faut qu’il soit moins
riche. Moins il sera riche, plus il sera épaté. Tout le style de cette présidence, d’ailleurs, est
empreint d’un rapport de défi et de défiance à l’égard de la populace, comme en témoigne la
fâcheuse tendance du chef de l’État à adopter à la première occasion, lors de ses
déplacements, l’attitude d’un caïd de sous-préfecture (« qu’est-ce t’as, toi, descends si t’es un
homme », etc.). Aux Guignols de l’Info, en novembre 2007, sous le titre « Il était une fois
dans l’Ouest », la marionnette du président lançait, au cours de son altercation avec des
marins-pêcheurs bretons : « C’est pas en faisant grève que tu vas pouvoir te payer une Rolex,
péquenaud, vanote ! », établissant ainsi un lien direct entre cette posture — qui évoque
irrésistiblement Didier l’Embrouille, l’un des personnages du répertoire d’Antoine de Caunes
à la grande époque de Nulle part ailleurs — et le bling-bling. Pour Nicolas Sarkozy, comme
pour le cow-boy texan qui lui tient lieu d’homologue américain, l’autre est toujours à
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dompter, à mater, à dominer. Pour croire à sa main tendue ou à ses discours lénifiants sur le
mérite et l’égalité des chances, il faut vraiment être d’une naïveté abyssale.

L’ALPHABET DES PRODUITS

Réservé par essence à un petit nombre, indifférent au sens des activités humaines, réduisant
l’individu à sa capacité de prédation, le modèle d’« épanouissement » libéral est bon à jeter
aux orties. Il implique une consommation compulsive et nie tous les autres modes de
singularisation. La gauche ne pourrait-elle pas promouvoir, quant à elle, l’exact inverse, c’est-
à-dire une société dans laquelle les inégalités économiques seraient aussi faibles que possible
— ce que le sociologue Robert Castel appelle, à la suite de Léon Bourgeois, une « société de
semblables » —, mais qui permettrait de développer toutes les autres manières imaginables de
se différencier et de s’épanouir ?

Même lorsqu’on n’est pas millionnaire, aujourd’hui, des armées de communicants, de


designers, d’experts en marketing et de psychologues travaillent à nous convaincre de nous
distinguer uniquement par notre mode de consommation. Chacun, en faisant son marché, dans
la mesure de ses moyens, parmi les innombrables produits offerts à sa convoitise, en
choisissant certaines marques en fonction de l’univers symbolique qui leur est attaché,
satisfait à la fois son désir de conformité, d’intégration sociale et son désir d’affirmation
singulière — puisqu’il y a peu de chances pour qu’un autre individu compose exactement la
même panoplie que lui —, tout en affichant les signes de son rang social. La paupérisation
actuelle des classes moyennes et populaires augmente encore l’attrait de cette logique : il
importe, pour se rassurer, de pouvoir se démarquer de la catégorie sociale juste inférieure à la
sienne.

Au cours de la campagne présidentielle, chez un équipementier automobile dont le personnel


faisait grève pour rester aux 35 heures malgré un chantage à la délocalisation, attitude a priori
assez peu en phase avec le « travailler plus » sarkozyste, trois femmes confiaient pourtant la
réprobation inquiète que leur inspirait le Smic à 1 500 euros proposé par Ségolène Royal.
Cette mesure les menaçait de déclassement : « À ce compte-là, les smicards, ils vont bientôt
gagner plus que nous. » Elles y voyaient un signe que la candidate socialiste cherchait à les «
avoir », au même titre que leur directionnote. Quand on a perdu l’espoir de bien vivre, on veut
au moins pouvoir se raccrocher à l’idée que d’autres vivent encore plus mal que soi. Ce bling-
bling du pauvre ne fait l’affaire de personne, sauf des plus riches.

Il ne s’agit pas de nier ou de condamner le fait que la personnalité d’un individu se reflète
aussi dans le choix d’objets dont il s’entoure. Le problème survient quand ce choix devient un
élément de la guerre de tous contre tous ; quand il se fait sous hypnose publicitaire ; et quand
il prend une tournure obsessionnelle, éradiquant tous les autres modes d’affirmation de soi.

La manie des magazines, déjà évoquée précédemment, de demander aux célébrités une liste
commentée de leurs produits préférés illustre bien cette vampirisation. Le modèle du sac à
main d’une actrice, le nom de son parfum, la marque du thé qu’elle boit le matin et celle de
son rouge à lèvres constituent les caractères de l’alphabet par lequel elle exprime sa
personnalité. Si elle suscite l’admiration, c’est moins pour son talent artistique, qui peut être
assez incertain, que pour la cohérence et l’assurance affichées de son comportement de
consommatrice : alors que la lectrice — ce genre de rubrique, avant d’essaimer dans le reste
de la presse, est apparu dans les magazines féminins — se débat avec la profusion et le
perpétuel renouvellement des sollicitations publicitaires, elle semble, pour sa part, ne
connaître ni l’hésitation, ni l’erreur, ni l’insatisfaction. Elle parle toujours du « dernier produit
qui l’a épatée », et quand elle donne le nom de son parfum, elle ne manque jamais d’ajouter :
« le même depuis quinze ans ». Belle négation des stratégies de déception et de déstabilisation
consubstantielles à la société de consommation… Autant dire que, dans cette logique, ne pas
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avoir les moyens de consommer, c’est, au sens strict, voir sa personnalité réduite à néant. À
l’inverse, tout le monde peut se souvenir d’avoir croisé au cours de sa vie des gens dont
l’intérieur ou la manière de s’habiller l’ont marqué, tout en échappant à l’univers
consumériste — et d’autant plus qu’ils lui échappaient. L’écrivain Hélène Cixous, par
exemple, exerce une forte impression sur ceux qui la rencontrent par la beauté théâtrale de son
maquillage et de ses vêtements, qui ne correspondent à aucun canon en vigueur. En même
temps, elle n’impressionne pas que par cela, loin de là : son apparence participe au
rayonnement de sa personnalité, mais ne le résume pas.

DÉFENDRE LA SPHÈRE PERSONNELLE

Il est urgent de favoriser l’affirmation des individus par d’autres moyens, moins
dommageables pour les autres et pour l’équilibre écologique, moins aliénants et plus
valorisants pour eux-mêmes. Cela ne saurait évidemment passer par une quelconque
définition de ce que serait un « bon » individu, mais plutôt par l’arrachage de toutes les
mauvaises herbes qui empêchent son épanouissement ; par la lutte contre tout ce qui menace
ses droits, sa dignité, son libre arbitre, sa capacité de jugement, ses possibilités de développer
et d’exercer ses aptitudes : la publicité, le management, le nouvel esclavagisme déguisé en «
valeur travail », la privatisation de l’enseignement ou sa subordination aux exigences des
entreprises, la soumission de la culture et de l’information aux impératifs de rentabilité…

Plutôt que de lui apprendre à courber l’échine pour passer sous les fourches caudines d’un
système de plus en plus hostile et tyrannique à son égard, il serait temps de l’aider à résister
aux injonctions fragilisantes que la société lui adresse à tous les âges. Autant le « je »
anecdotique et complaisant est un fléau, autant le « je » qui ressent et qui réfléchit comme
aucun autre ne peut le faire à sa place est une nécessité absolue — même s’il n’est pas
toujours évident de se tenir en équilibre sur la ligne de crête qui les sépare. Défendre et
renforcer l’intégrité de la sphère personnelle : ne serait-ce pas une bonne manière pour la
gauche de rester fidèle à ses idéaux historiques d’émancipation ?

Cela impliquerait, contrairement à ce qu’on pourrait croire au premier abord, des


revendications très concrètes. Pour qu’un individu puisse se construire comme tel, il a besoin
de ce que Robert Castel appelle des « soutiens » ou des « supports », au sens de « conditions
objectives de possibilité ». Par là, le sociologue entend « la capacité de disposer de réserves
qui peuvent être de type relationnel, culturel, économique, etc., et qui sont les assises sur
lesquelles peut s’appuyer la possibilité de développer des stratégies individuellesnote ».
Longtemps, explique-t-il, ces supports ont été un luxe de riches : seule la propriété privée
donnait assez d’autonomie, de marge de manœuvre, de « surface » au sein de la société pour
permettre d’« exister pour soi-même, et non comme dépendant ». Les pauvres, lorsqu’ils
n’étaient pas ou plus en mesure de travailler, devaient s’en remettre pour leur subsistance à
des instances aléatoires, comme la solidarité familiale, avec le risque de finir leur vie
misérablement à l’hospice ou à l’asile.

Mais le XXE siècle a vu l’invention et la mise en place — en particulier, en France, après la


Seconde Guerre mondiale — d’« un équivalent de la propriété pour les non-propriétaires » : la
« propriété sociale ». Désormais, le « socle minimum » donnant la possibilité d’exister
comme individu « s’obtient non plus par la possession d’un patrimoine, mais par l’entrée dans
des systèmes de protection ». Castel refuse à raison de parler d’« État-providence », terme qui
évoque un citoyen passif s’en remettant entièrement à un État-vache à lait. Au contraire, cette
« troisième voie » que représente la propriété sociale — ni collectivisme ni propriété privée
— apporte à chacun la sécurité minimale permettant la réalisation de soi. On constate là
encore que, n’en déplaise aux idéologues libéraux, l’égalitarisme, loin d’être synonyme de
stagnation, de médiocrité et d’indifférenciation, est justement ce qui permet d’avancer, d’agir,
de se démarquer.
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La présidence de Nicolas Sarkozy a affiché dès les premières semaines sa détermination à
liquider la « propriété sociale » au profit de la seule propriété privée. C’est le sens de la
déduction des intérêts d’emprunt immobilier votée en juillet 2007 dans le cadre de la loi « en
faveur de l’emploi, du travail et du pouvoir d’achat ». « Je veux permettre à chaque ménage
d’être propriétaire, parce que la propriété est le rêve de chacun d’entre nous », affirmait le
candidat UMP dans son programme. L’écrivain new-yorkais Paul Auster, qui mettait en
relation dans un texte, il y a quelques années, la déduction fiscale dont il bénéficiait lui-même,
comme tous les riches, sur le remboursement du crédit de son appartement et la suppression
des programmes d’assistance aux nécessiteux, estimait qu’il s’agissait là du « rêve américain
sous sa forme la plus pure et la plus essentielle. C’est à ce critère que se mesure l’Amérique
en tant que civilisation et, chaque fois que nous voulons démontrer l’ampleur de notre
réussite, nous commençons par débiter des statistiques prouvant que le pourcentage de nos
concitoyens propriétaires de leur maison est plus élevé que partout ailleurs dans le mondenote
». La crise des subprimes, à l’été 2007, aura cependant souligné le caractère quelque peu
illusoire et dangereux de ce rêve…

Si la situation actuelle est particulièrement critique, estime Robert Castel, c’est parce que les
systèmes de propriété sociale se désagrègent et que, en même temps, toutes les positions de
repli et les formes de solidarité qui, tant bien que mal, existaient avant qu’ils soient mis en
place ont disparu. On pourrait ajouter à cela le fait que le salariat, qui reste la condition
d’accès à ces systèmes de protection, se dérobe sous les pieds d’un nombre croissant de gens :
soit complètement — le chômage —, soit partiellement — précarité, emploi discontinu, sous-
emploi. Dès lors, si l’on veut conserver l’idéal de l’accès du plus grand nombre aux «
supports » permettant la construction individuelle, ne faudrait-il pas envisager de le faire
dépendre d’autre chose que du statut de salarié ?

La privation de sécurité matérielle, par ailleurs, n’est pas le seul biais par lequel la société du
travail, actuellement, porte atteinte à la sphère personnelle. On a aussi vu que le libéralisme
— le capitalisme, en fait — ne conçoit pas d’autres activités que celles voulues par lui. Si l’on
veut pouvoir « gagner sa vie », on doit se contenter d’être un exécutant, le plus docile et le
moins critique possible ; hors de lui, point de salut. Dénonçant dans un entretien, en 1998, la
supercherie culpabilisante visant à faire croire que l’impossibilité pour les chômeurs de
retrouver du travail était due à leur « inemployabilité », et non à des causes structurelles,
André Gorz pointait la « fonction idéologique inavouée » remplie par les stages et les
politiques de « réinsertion » : « Ils consolident et développent l’aptitude à l’emploi au
détriment de l’aptitude au temps libre, disait-il, et cela dans un contexte où il y a de moins en
moins de travail-emploi et de plus en plus de temps libéré. On fabrique méthodiquement des
gens incapables de se concevoir comme les sujets de leur existence, de leur activité et de leurs
liens sociaux, des gens qui dépendent totalement de ce que des employeurs privés ou publics
leur donnent à fairenote. » Là encore, il y aurait tout lieu de tirer l’individu des griffes du
libéralisme en lui permettant de se réapproprier son activité, en défendant les occupations
auxquelles il peut se livrer hors du cadre de l’emploi, sans demander la permission à
personne, et qui sont bénéfiques pour lui et/ou pour l’ensemble de la société.

Partisan d’un revenu de base inconditionnellement garanti, André Gorz précisait : « Ce revenu
de base doit être compris non pas comme ce qui vous dispense de rien faire, mais au contraire
comme ce qui vous permet de faire plein de choses bonnes, belles et utiles qui ne sont pas
rentables du point de vue de l’économie capitaliste de marché, ni susceptibles d’être
homologuées, standardisées, professionnaliséesnote. » C’est ce qu’il appelle l’« exode de la
société du travail » ; un exode d’autant plus nécessaire que l’intérêt des entreprises divorce de
plus en plus de l’intérêt général. Exploitant et laminant les individus, détruisant le milieu
naturel, ne profitant qu’à l’enrichissement de quelques-uns, elles mènent une guerre ouverte
aux sociétés dans lesquelles elles s’inscrivent et qu’elles parasitent sans vergogne.
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Jusqu’ici, la gauche politique se borne à afficher l’objectif, indispensable, de lutte contre la
précarité. Mais elle aurait tout intérêt à initier enfin la remise en cause du travail sous ses
formes actuelles. Ne serait-ce, d’ailleurs, que pour de basses raisons électorales. Le travail
contemporain produit une quantité phénoménale de souffrances, de frustrations, de rancœur ;
or les représentants de la droite, tout en jouant les négriers, sont passés maîtres dans
l’instrumentalisation de ce ressentiment qui, habilement canalisé, dirigé contre les chômeurs,
les immigrés, les fonctionnaires, les intellectuels, etc., peut provoquer, pour le dire
pudiquement, des embardées politiques dangereuses, mais leur assure une suprématie durable.

L’INDIVIDUEL ET LE COLLECTIF, MÊME COMBAT

De telles propositions risquent de susciter certaines craintes et réticences. Défendre l’individu,


n’est-ce pas caresser l’idéologie dominante dans le sens du poil et courir le risque de renforcer
encore l’individualisme ambiant ? Or, si l’on prend au mot les proclamations que le
libéralisme honore si mal, si l’on se fixe l’objectif d’un réel épanouissement personnel, et
qu’on le poursuit sans jamais en dévier ni faire la moindre concession, ce risque restera
inexistant. On aurait tort d’opposer l’individuel et le collectif : la vigueur de l’un se nourrit de
celle de l’autre ; ce qui travaille pour l’un travaille aussi pour l’autre.

Les possibilités pour chacun d’exprimer ses potentialités, de mener une vie libre et riche de
sens, décente sur tous les plans, dépendent des dispositifs politiques que la société est capable
de mettre en place à cet effet, et de la qualité des liens qu’elle lui permet de tisser ; de même,
la solidité d’un collectif, à quelque échelle que ce soit, dépend des ressources propres et de la
maturité des individus qui le composent. Retaper les individus en formant autour d’eux un
groupe protecteur, nourricier et plus ou moins durable, ou verser au pot commun ce que l’on
aura construit dans son coin et qui pourra peut-être servir à la collectivité : tous les angles
d’attaque du problème, en fonction des circonstances, des affinités, des prédispositions de
chacun, sont bons à prendre.

Ce que nous avons sous les yeux pour le moment, c’est plutôt une démonstration par la
négative de ce principe des vases communicants. Nous ne sommes pas dans une situation où
les gens, face à la dureté du monde extérieur, se réfugieraient dans la sphère privée ; il n’y a
pas de frontière étanche entre les deux : le privé, lui aussi, est atteint de plein fouet par les
maux qui ravagent la vie sociale et publique. La compétition généralisée, le fanatisme de
l’efficacité, de la froideur calculatrice et de la rationalisation ne s’arrêtent pas
miraculeusement lorsqu’on referme la porte de son domicile. Les relations interpersonnelles,
observe Christopher Lasch, tendent à se transformer en une forme d’exploitation mutuelle,
d’instrumentalisation cynique de l’autre : « Loin d’encourager la vie privée aux dépens de la
vie publique, notre société fait qu’il est de plus en plus difficile pour un individu de connaître
une amitié profonde et durable, un grand amour, un mariage harmonieuxnote. » Eva Illouz,
pour sa part, montre bien comment, progressivement, les sentiments ont pénétré la sphère du
travail — avec la prise en compte, pour mieux le manipuler, du fait que les salariés avaient un
psychisme — et comment, en même temps, la logique gestionnaire propre à l’entreprise a
envahi la sphère sentimentale.

C’est particulièrement clair dans son étude des sites de rencontres en ligne. Ces derniers
bouleversent les règles de la rencontre amoureuse, remplaçant notamment la rareté par la
profusion. Elle note que, « en raison du volume des interactions, de nombreux utilisateurs
envoient le même message standardisé à toutes les personnes qui les intéressent, ce qui rend
leur démarche très proche de celle du télémarketingnote ». On pense à ce sinistre individu qui
racontait sur son blog un an d’aventures sexuelles grâce aux sites de rencontres, et qui
déclarait, dans le portrait que lui consacrait Libération : « Quand j’ai décidé de tester les sites
de rencontres, je m’y suis mis à fond en appliquant ma méthode de fichage. J’enregistrais tous
les détails sur un dictaphone pour les rentrer ensuite dans ma base de données. Quand tu gères
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vingt-cinq plans en même temps, c’est la seule façon de se souvenir que le fils de
Véronique joue au tennis et que Marie roule au gazolenote. » Quel abri contre la dureté et la
bêtise du monde extérieur pourrait-on espérer trouver, au juste, entre les bras d’un type pareil
?

LE MOI, « UN INTÉRIEUR TISSÉ D’EXTÉRIEUR »

Que nous soyons des êtres sociaux, que nous ayons besoin des autres, c’est une vérité admise
par à peu près tout le monde. Mais ce que l’on a en général du mal à concevoir, c’est
l’ampleur de notre porosité aux autres. Il semblerait que le moi — les physiciens, d’ailleurs, le
confirment — soit une instance beaucoup plus volatile et fluctuante que ce que nos sens et nos
habitudes de pensée nous représentent. Si complexe que soit la synthèse qu’il opère, on
chercherait en vain à isoler en lui un noyau qui ne serait pas fait d’altérité. La plus belle image
de sa véritable nature, c’est peut-être chez le philosophe Nicolas Grimaldi qu’on la trouve : «
À travers le moi, tout se révèle, tout se réfléchit, tout s’exprime. Mais par rapport à ce dont il
se fait ainsi le médium, le moi est-il autre chose que ce qu’est une vague sur la mer ? Elle se
forme de très loin, enfle, monte, se précipite, elle explose, elle se brise ; et pourtant elle
n’existe pasnote. » Dès lors, se demander s’il faut privilégier le personnel ou le collectif, cela
revient à se demander s’il faut privilégier l’eau de la vague ou l’eau de la mer. Et concevoir
l’individu, ainsi que le fait le libéralisme, comme séparé des autres et de son milieu vitalnote,
retranché à l’intérieur de ses limites comme dans une forteresse, cela équivaut à vouloir
recréer une vague à l’intérieur d’un aquarium : pas étonnant que le résultat soit un peu
minable.

Mais il faut bien admettre que cette définition du moi comme un « intérieur tissé d’extérieur
», ainsi que le dit Miguel Benasayagnote, est assez éloignée de celle que nous a léguée notre
héritage culturel. Si la gauche a autant de mal à contester l’hégémonie du libéralisme, c’est
aussi parce que la vision de l’individu propagée par celui-ci ne fait qu’exacerber une
représentation qui est partagée quasiment par tous, y compris par les antilibéraux les plus
sincères, et que l’on ne remet jamais en question. Certains écrivains, en particulier, ont un
goût prononcé pour ce fantasme de totale indépendance, même s’ils l’auréolent pour leur part
d’un élitisme élégant assez éloigné de la vulgarité libérale : ils aiment se rêver engendrés par
leurs propres œuvres, leur propre pouvoir démiurgique ; méprisant la vie physique et
matérielle, dégoûtés par les mièvreries et les basses contingences qu’implique l’éducation
d’un enfant, ils clament leur mépris pour la procréation et répugnent à se souvenir qu’ils ont
eux-mêmes été des enfants. Nancy Huston, dans ses essais, a souvent critiqué cette posture.
Dans Professeurs de désespoir, elle remarque que dans plusieurs œuvres modernes de qualité
diverse — Premier amour et Molloy de Beckett, L’Étranger de Camus, L’Extinction de
Thomas Bernhard, Plateforme de Michel Houellebecq —, le narrateur commence par
annoncer avec détachement la mort d’un parent : « Il s’agit d’abattre ses cartes d’entrée de jeu
en montrant sa puissance cynique, son goût de l’indépendance et de la solitude souveraine,
commente-t-elle : ma mère est morte, mon père est mort, je m’en fous, les liens ne signifient
rien pour moi, les familles c’est de la merde, je suis libre. » Or, à ses yeux, l’être humain n’est
pas une citadelle fièrement dressée sur un rocher solitaire, mais « un lieu d’échanges, un
individu en transformation perpétuelle, ayant reçu non seulement la vie mais le langage, des
rituels, des traditions, des savoirs… et susceptible (mais non obligé) de transmettre cet
héritage aux autres (enfants, amis, élèves)note ». Il dépend des autres à tous les stades de son
existence pour sa subsistance et son évolution, et se modifie sans cesse à leur contact.
L’écrivain Jean Améry, qu’elle cite, évoque « le Toi, sans lequel je ne serais jamais parvenu à
être un Moi ».

Notre mentalité commune nous fait envisager d’une manière aberrante la nature de notre
rapport aux autres, au monde, et fournit des relais puissants, à l’intérieur de nous-mêmes, au
système que nous combattons. Parmi les auteurs à avoir fait de cette conviction leur cheval de
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bataille, on trouve Jacques Généreux, économiste de la gauche du Parti socialiste : « Nous
sommes collectivement victimes et acteurs d’une culture erronée porteuse d’un virus social
mortel », alerte-t-il dans La Dissociété. Les penseurs fondateurs de la modernité, déjà
prisonniers de cette conception d’un moi monolithique et autonome, remarque-t-il à la suite
de Miguel Benasayag, ont développé des théories du « contrat social », posant la société
comme une création artificielle, postérieure à l’apparition des individus. Or c’est là une idée
absurde : « Pour que cela ait un sens, il faut imaginer des individus vivant seuls depuis leur
naissance, séparés et indépendants les uns des autres, et qui, finissant par se rencontrer,
décident alors de vivre en communauté par souci égoïste d’une plus grande efficaciténote. »
Aucun des hommes censés conclure ce pacte social ne serait parvenu à l’âge adulte, ou ne
serait même né, s’il n’y avait pas déjà eu une société.

Mais il n’empêche : cette ineptie a la peau dure. Les libéraux, aujourd’hui, n’ont que le mot «
contrat » à la bouche. Nicolas Sarkozy a ainsi proposé en septembre 2007 un « nouveau
contrat social », qui a notamment pour but de savonner un peu plus la planche aux chômeurs
et aux bénéficiaires des minima sociauxnote. Poser la société comme une construction
artificielle, cela offre en effet un avantage inestimable : cela permet de prétendre que les
éléments jugés gênants n’ont plus le droit d’en faire partie, car ils n’auraient pas respecté leur
part du « contrat ». Quand on n’est pas dupe de cette fiction, au contraire, quand on en voit la
fondamentale inconsistance, la société ne peut jamais se décharger de ses responsabilités
envers aucun de ses membres.

LA BAIGNOIRE DES ÉCRIVAINS

À bien y réfléchir, il n’est pas étonnant que tant d’écrivains se soient prononcés de manière
aussi tranchée sur la nature de l’individu et des relations qu’il entretient avec ses semblables.
Ils sont, de par leur activité, au cœur même d’une contradiction apparente. D’une part, ils
doivent s’ouvrir au plus grand nombre d’influences possible : ils lisent les œuvres de leurs
confrères vivants ou morts ; ils couchent sur le papier, en les faisant leurs, en les transformant,
des événements ou incidents dont ils ont été témoins, des paroles ou des réflexions qu’ils ont
entendues ; habités par une multitude de personnages auxquels ils s’identifient tour à tour, ils
font une expérience particulièrement intense du foisonnement intérieur qui est le lot de
chacun. Mais, d’autre part, ils créent à partir de tout cela un univers et une œuvre uniques. Ils
portent à son paroxysme la singularisation dont un être est capable, et cela leur vaut honneurs,
éloges, prix, récompenses, admiration, reconnaissance. S’ils se prêtent au jeu, ils peuvent
même devenir ces sortes de caricatures, de concrétions de soi-même que sont les célébrités
médiatiques.

Certains, parmi eux, retiennent surtout la seconde partie de l’expérience : ils se laissent
enivrer par cette épiphanie glorieuse de leur moi. Ils en retirent le sentiment de s’être « faits
tout seuls », ce qui peut les amener à considérer avec sympathie l’avènement du sarkozysme,
comme on l’a vu pour Yasmina Reza ou Rezvani. Des prédispositions culturelles peuvent
aussi expliquer cette sensibilité : alors que les auteurs anglophones, par exemple, consacrent
volontiers à leurs reconnaissances de dette des pages longues comme le bras, sans avoir pour
autant le sentiment de diminuer leurs mérites, en France, on place l’Auteur sur un piédestal
d’où il est censé, très au-dessus du commun des mortels, tutoyer les éthers. Du coup, les
écrivains semblent parfois penser que la valeur d’un livre est inversement proportionnelle au
nombre de ses notes de bas de page, et se gardent bien de remercier quiconque à la fin. Ils
voudraient faire croire qu’ils ont trouvé tout ça tout seuls, dans leur bain. C’est peut-être le
cas ; sauf que, dans ce bain, il y avait foule.

Le piédestal, comme le pavillon de banlieue de l’individu libéral, est une illusion. Le


romancier russe Victor Chklovski souligne qu’un écrivain est toujours le produit de son
milieu. Pouchkine, par exemple, a grandi à une époque où tout le monde, autour de lui,
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composait des vers : c’était alors une faculté aussi banale que la lecture aujourd’hui. « C’est
dans ce milieu formé d’individus bien au fait de la technique de l’écriture que Pouchkine,
justement, a pu naître et grandir, fait valoir Chklovski. Aujourd’hui, nous avons besoin que
naissent des lecteurs conscients, des lecteurs qui puissent estimer un ouvrage et comprendre
sa structure. Des lecteurs de cette sorte, il en faudrait des centaines de milliers, et de ces
centaines de milliers de lecteurs se détacherait un groupe d’écrivains non professionnels, et de
ce groupe d’écrivains non professionnels pourrait, non pas se détacher, mais naître un auteur
de génienote. » Il dit bien : « non pas se détacher, mais naître »… On peut même aller plus
loin : aucune production intellectuelle n’est concevable en dehors de l’inscription dans une
communauté. Comme le fait remarquer Olivier Rey dans Une folle solitude, personne n’a
jamais raison « tout seul » : quand on utilise cette expression, on indique seulement un
décalage particulièrement important entre le moment où une théorie est émise et le moment
où elle est validée par la collectiviténote.

Un grand nombre d’écrivains accueillent sans la moindre contrariété ce genre de nouvelle. De


leur activité, ils retiennent, plus que la célébration de leur personne, leur émerveillement sans
bornes d’être des « lieux d’échange », comme dit Nancy Huston. Ils prennent plaisir à
remonter, quand c’est possible, à la source des influences conscientes ou inconscientes qu’ils
ont subies : Huston, dans Passions d’Annie Leclerc, juxtapose des passages des livres de son
amie avec d’autres, tirés de ses propres œuvres, dont elle n’a vu qu’après coup à quel point ils
en étaient l’écho. « Annie Leclerc, écrit-elle, ne m’a pas simplement marquée ou influencée,
elle m’a faite ce que je suis. Sans sa pensée et sans son amitié, je n’aurais pas écrit mes livres
; ça aurait été un autre je, et des livres différentsnote. »

Quant à Stevenson, il est intarissable sur le sujet de ses admirations. Il écrit un long article
intitulé « Les auteurs qui m’ont influencé », et dans un autre, « Mon premier livre : L’Île au
trésor », il énumère sans complexes les divers éléments de ce roman qu’il a empruntés à ses
prédécesseurs : « Il ne fait pas de doute que le perroquet a autrefois appartenu à Robinson
Crusoé — et pas de doute non plus que le squelette vient d’Edgar Poe. […] Non, c’est ma
dette envers Washington Irving qui me tracasse la conscience, car rarement le plagiat fut
poussé aussi loin. […] La palissade, me dit-on, se trouve déjà dans Masterman Ready [roman
pour enfants de Frederic Marryat]. C’est possible, et je m’en moque éperdument. » Il ne lui
semble pas avoir trahi tous ces honorables confrères, mais leur avoir au contraire rendu justice
en mettant ses pas, comme ils l’y invitaient, dans les empreintes laissées par eux « dans le
sable du temps. » Il montre que le plaisir d’écrire ne se différencie que d’un cheveu du plaisir
de lire : ce qui a fait de la rédaction de L’Île au trésor un moment si exaltant, c’est la
possibilité qu’elle lui a donnée d’exorciser la fascination que ces auteurs avaient exercée sur
lui. Il commente avec malice : « Comme dit le proverbe, l’eau que l’on vole est toujours plus
douce. » Si sa démarche — et il le sait bien — n’est pas réellement un plagiat, c’est parce
qu’il a repris des thèmes, et non des phrases ; et même parce que, sur le moment, il n’avait
aucune conscience de cette présence des autres en lui : « J’étais loin de m’en douter tandis que
j’écrivais, assis au coin du feu, dans ce qui me paraissait être l’effervescence printanière de
l’inspiration. […] [Tous ces éléments] me semblaient alors originels, comme le péché lui-
même, ils étaient ma création, m’appartenaient en propre, autant que mon œil droitnote. »

Et quand on n’écrit pas ? Il existe un autre art qui permet de donner le meilleur de soi-même
tout en le sollicitant chez les autres, de se mesurer à eux dans une émulation bénéfique, de se
colleter avec le monde, d’aiguiser et de faire éclater aux yeux de tous sa personnalité et son
génie propres. C’est l’art de la conversation, que le même Stevenson plaçait au-dessus de tout
: il estimait que « le premier devoir d’un homme est de parler ». Il lui a consacré des pages
éblouissantes : « Une fois le thème posé, chacun joue de lui-même comme d’un instrument,
s’affirme, se justifie, se creuse la cervelle pour trouver des idées et à sa grande surprise en
trouve, qu’il s’empresse de jeter, à peine forgées, à l’admiration de son adversaire. Chaque
conversation spontanée est un feu d’artifice d’ostentation dont les règles impliquent que
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chacun accepte et attise la vanité de l’autre. C’est pour cette raison, d’ailleurs, que nous
nous livrons si ouvertement, que nous osons être à ce point éloquents, et que nous nous
gonflons les uns et les autres dans de si remarquables proportions. Car les causeurs, une fois
lancés, bien vite débordent des limites de leur “moi” ordinaire, se hissent au sommet de leurs
plus secrètes prétentions et volontiers se donnent comme les héros courageux, pieux, gracieux
et érudits que dans leurs rêves intimes ils aspiraient à être. Avec de simples mots, ils
façonnent un moment un palais de délices, un temple, un théâtre, où ils remplissent les plus
hautes fonctions, festoient avec les dieux, exultent dans le fastenote. »

En Suisse romande, on raconte parfois une blague (ne vous attendez pas à ce qu’elle soit drôle
: elle est suisse). C’est celle du client d’une pharmacie qui réclame « une brosse à dents pour
Français ». Et, devant la perplexité du pharmacien, il précise : « Eh bien, oui… Une brosse à
dents pour grande gueule ! » On souligne ainsi, d’une manière qui se voudrait finaude, la
flamboyance que ses voisins sont capables de déployer, pour le meilleur et pour le pire, dans
les joutes oratoires ; flamboyance que l’on considère avec pas mal de circonspection,
quelques complexes et une pointe d’envie.

Puisse ce pays se rappeler un jour prochain, pas trop tard, qu’il n’est pas seulement le pays
des Rolex et des robes Prada, mais aussi celui des brosses à dents pour grande gueule.