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SEMIOTIQUE DE LA LITTERATURE

TZVETAN TODOROV

L'intitulé de ce papier, ainsi que celui de la section à laquelle il est destiné,


pourrait laisser croire à la légitimité de ces deux notions, 'sémiotique', 'littéra-
ture'. Dissiper cette illusion sera notre premier objectif. Commençons par le
terme 'sémiotique'. Ce mot est porteur d'une doctrine: à savoir, qu'il est utile
d'unifier toutes les connaissances qui portent sur les objets appelés 'signes'. Or
une telle affirmation est loin d'aller de soi. De deux choses l'une: ou bien tous
les signes sont comme les signes les mieux connus, ceux du langage, et, plus
généralement, tous les signes sont semblables. Mais c'est là une thèse qu'il faut
prouver et non prendre comme axiome. Or, une observation même superficielle
nous révèle que les contre-exemples abondent. Admettons cependant que la
thèse soit bonne: il ne s'agirait pas, alors, d'une nouvelle science, la sémiotique,
mais de l'extension d'une science existante, la linguistique. Ou bien les autres
signes ne sont pas comme les signes du langage et, de manière plus générale,
ne se ressemblent pas; mais ils possèdent néanmoins certains traits en
commun, qui justifient leur rassemblement. Cependant, si l'on cherche le
dénominateur commun des 'signes' dans tous les domaines, celui-ci sera inévi-
tablement d'une pauvreté extrême (le synonyme, à peu près, d"association'
ou d"équivalence'). Vouloir fonder une discipline sur un terrain aussi exigu
(ou, si l'on préfère, vaste) revient à peu près à affirmer l'intérêt d'une 'science
des relations' ou d'une 'science des implications'. Il ne reste donc qu'à envi-
sager une troisième possibilité: les termes communs utilisés dans chacune des
sections de la 'sémiotique' sont à tenir, jusqu'à preuve du contraire, pour des
homonymes (il n'y en a d'ailleurs pas beaucoup: signifiant-signifié, syntagme-
paradigme, icône-indice). On voit mal pour l'instant ce que les 'sémioticiens
de la musique' peuvent apprendre des 'sémioticiens de l'urbanisme', ni ceux-
ci, des 'sémioticiens des langages scientifiques'; on voit mal, pour tout dire,
l'utilité de leur unification sous l'étiquette 'sémiotique'. On s'abstiendra de
tirer, de ce raisonnement, des conclusions sur le présent congrès.
Venons-en maintenant à la 'littérature'. Il ne s'agit pas de savoir si elle
'existe', car cela est évident; mais si une telle notion peut avoir un statut
scientifique et, plus particulièrement, sémiotique. Jusqu'à présent, aucune

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définition consistante de la littérature n'a pu être donnée. Rappelons-en deux,
parmi les plus courantes. Selon la première, le discours littéraire est celui dont
les propositions ne sont ni vraies ni fausses mais servent à évoquer un univers
fictif. Mais, d'une part, toute littérature n'est pas fiction: restent la poésie, les
genres sapientiaux, l'essai; et, de l'autre, toute fiction n'est pas littérature: ainsi
le mythe. Selon la seconde, le discours littéraire est celui qu'on perçoit en lui-
même, par laforcede son organisation systématique. Mais si l'on précise le sens
des mots formant cette définition, on la découvre, de nouveau, ou trop large ou
trop étroite : en un sens, tout discours est organisé et systématique ; en un autre,
le langage romanesque n'est pas à percevoir 'en lui-même'. Toute propriété des
oeuvres littéraires peut se rencontrer également en dehors d'elles; ce qui rend
fragile toute étude théorique qui voudrait s'en tenir à la seule 'littérature'.
Les termes de 'sémiotique' et de 'littérature' n'ont pas d'existence théorique;
paradoxalement, celui de 'sémiotique de la littérature' ne s'en trouve pas
éliminé: il existe, dans les faits, des 'sémioticiens littéraires'. Quel est le sens
de cette expression? On pourrait d'abord le définir de façon négative: ce sont
des études de faits langagiers qui, pour des raisons provisoires ou principielles,
ne sont pas pris en charge par la linguistique elle-même. Ces faits se laissent
répartir, grossièrement, en trois groupes: les sens indirects (autres que le sens
lexical); l'organisation des unités discursives au-delà de la phrase; enfin les
rapports des usagers de la parole entre eux et à l'égard de leurs énoncés, tels
qu'ils peuvent être déduits à partir de ces énoncés mêmes. Remarquons que
ces trois domaines appartenaient tous à une discipline défunte mais de tradi-
tion riche: la rhétorique. Celle-ci s'occupait, en effet, entre autres: des situa-
tions discursives; de la composition des discours entiers; des sens autres que
le sens lexical. Il serait donc commode de désigner l'ensemble des études sur
le langage qui restent extérieures à la linguistique par le terme de rhétorique
(sans préjuger quant à une scission possible au sein de ces études ou à leur
unification avec la linguistique). On peut résumer notre parcours jusqu'ici
de la manière suivante: l'expression 'sémiotique de la littérature' ne peut être
employée dans le cadre d'une réflexion scientifique qu'à condition d'être
entendue au sens de rhétorique.
Le terme 'rhétorique' ainsi rétabli ne nous épargne pas le devoir de traiter
les problèmes qu'il recouvre. Et le tout premier, qui consiste en la diversité
même de ces problèmes. On a isolé trois domaines pour des raisons purement
empiriques; mais comment justifier ce nombre? Pourquoi pas deux ou cinq?
C'est une question à laquelle seule répondra une théorie d'ensemble du
domaine rhétorique ; il ne peut en être question ici. On se contentera d'avancer
quelques propositions concernant le rapport entre les deux premiers domaines
identifiés plus haut: celui des sens indirects et celui du discours. De plus, on
ne retiendra, pour cette confrontation, que certaines espèces de sens indirect
et certaines structures discursives.

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Commençons par les tropes. On en connaît les définitions classiques: la
métaphore est un trope par ressemblance, la métonymie, par contiguïté (caté-
gorie qui, dans les traités classiques, à peine établie, se dilue dans une énuméra-
tion de ses espèces: contenant et contenu, cause et effet, agent et action, un
fait et sa situation spatiale ou temporelle, etc.), la synecdoque est un trope
fondé sur la relation entre partie et tout ou genre et espèce. Tant qu'on mainte-
nait ces termes, à la fois irréductibles les uns aux autres et irréductibles dans
leur ensemble à d'autres relations plus connues, on pouvait croire à la singu-
larité du phénomène tropique. Cependant, ces relations tropiques ont été
soumises récemment à une analyse logique, qui a modifié notre vue des choses.
La synecdoque est une relation d'inclusion (différente selon que la décomposi-
tion de l'ensemble se fait en parties ou en propriétés); la métaphore, d'inter-
section;la métonymie, d'exclusion, où cependant les deux termes qui s'excluent
mutuellement sont co-inclus dans un ensemble plus vaste (Rhétorique générale.
groupe (i, 1970). Les catégories utilisées dans ces définitions des tropes ne
sont plus des inconnues: ce sont celles-là même qui servent à décrire les rela-
tions étudiées dans le classique calcul des prédicts en logique. La ressemblance
va plus loin. On sait que la syllogistique aristotélicienne, qui explore une
partie du calcul des prédicats, connaissait quatre figures, et quatre seulement.
Ces quatre figures sont obtenues par la combinaison de deux catégories, qui
ont chacune deux termes: celle de l'extension (être inclus ou inclure, générali-
sation ou particularisation) et celle de la direction (identique ou différente).
Or, ces mêmes combinaisons donnent la définition des quatre tropes fonda-
mentaux: la synecdoque généralisante et particularisante, la métaphore
(généralisation, puis particularisation) et la métonymie (particularisation puis
généralisation). La différence entre tropes et assertions n'est donc pas dans la
nature des rapports qui unissent les deux termes (sens exposé et imposé ; sujet
et prédicat) mais dans le fait que les deux sont présents dans un cas, un seul
dans l'autre. "Les hommes sont mortels" est une proposition généralisante;
"les mortels" pour "les hommes" est une synecdoque généralisante.
Le trope n'est pas la seule forme d'invocation indirecte d'un sens; une
autre est celle qu'on appelle couramment le sous-entendu. Pour prendre un
autre exemple classique, on peut dire "cette femme a du lait" pour faire
entendre "cette femme a enfanté". Cette espèce de sous-entendu se laisse
également décrire en termes logiques. Il existe, dans le savoir commun à une
société, un certain nombre de postulats, dont celui-ci: si une femme a du lait,
c'est qu'elle a enfanté, postulat qui a donc la forme d'une inférence: si p alors
q. Le locuteur se contente d'énoncer l'antécédent, p. Puisque l'inférence est
présente à l'esprit de chacun, il suffit d'orienter le processus de perception
d'une certaine manière pour que l'allocutaire comprenne p et interprète: donc
q (le conséquent). La vérité générale comme la conséquence particulière sont
évoquées par la proposition présente; mais seule cette dernière est focalisée,

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ce qui lui permet de devenir un sous-entendu. La logique du sous-entendu
relève de la logique propositionnelle ; la différence entre sous-entendu et
raisonnement n'est pas dans la nature des rapports qui unissent les deux
propositions mais dans le fait que les deux sont présentes ici, une seule, là.
Ces deux rapprochements successifs suggèrent quelques conclusions dont
on ne doit pas se cacher, par ailleurs, le caractère hypothétique. (1) Les struc-
tures de formation du sens indirect sont fondamentalement identiques à
celles qui régissent l'organisation du discours. La différence essentielle entre
les deux (ce qui ne veut pas dire: la seule) consiste en une opération de con-
densation (d'implication) que doit subir le discours pour devenir trope ou
sous-entendu. (2) Il s'ensuit que le pendant discursif du trope n'est pas le mot
mais la proposition; et du sous-entendu, non la proposition, mais le raisonne-
ment. ( 3 ) Les catégories du discours peuvent servir à décrire les espèces du
sens indirect: ainsi de l'opposition entre prédicat (syntagme) et proposition,
ou entre proposition et raisonnement; ainsi des différentes modalités de
chacune de ces notions. (4) La spécificité du sens indirect n'est pas à chercher
dans le rapport entre sens présent et sens absent; mais ailleurs.

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