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INTERPRÉTATION
Article
De l'herméneutique d'Aristote aux sciences humaines
La voix et le geste
Texte et tradition
L'interprétation dans les sciences de l'homme
L'interprétation en psychanalyse
Données historiques
L'emploi du mot chez les psychanalystes
Comprendre et interpréter
La présentation à la conscience et l'effet de ressemblance
Acheminement du sens, temps et stylistique de la présence
L'élaboration de l'interprétation
L'objet de l'interprétation
Bibliographie

Article écrit par :


Pierre FÉDIDA,
professeur de psychopathologie à l'université de Paris-VII, directeur du
Laboratoire de psychopathologie, directeur de formation doctorale,
chargé de mission pour la création de l'Institut interuniversitaire
européen, codirecteur de la Revue internationale de psychopathologie

Prise de vue
Le terme d'interprétation semble être devenu plus complexe et plus
problématique depuis qu'il est entré dans le champ d'une réflexion
philosophique et épistémologique sur les sciences de l'homme. Celles-ci, en
retour, ne manquent pas de rechercher dans son usage commun des
significations qui en renforcent la valeur. Un tel phénomène attaché à l'usage de
ce terme n'est donc pas simplement le fait d'une évolution linguistique : il prend
le sens d'un événement, corrélatif à la fois d'une transformation du contexte

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social, politique et religieux de l'homme occidental et de la naissance ainsi que


du développement des sciences de l'homme (linguistique, mythologie,
ethnologie, psychanalyse, etc.). C'est dire que la référence systématique au
terme d'interprétation ne peut se satisfaire d'un examen univoque de la notion
qu'il recouvre.

Ce que la notion d'interprétation met historiquement en jeu, c'est la légitimité


scientifique d'une pensée qui, cessant d'interroger les causes des phénomènes
de la nature, vise à se donner les conditions de son objectivité dans le
déchiffrement des signes que l'homme vient, dans la culture, à produire ou à
exprimer. L'art d'interpréter, désigné sous le terme d'herméneutique, est donc
originairement commandé par la reconnaissance d'un sens caché sous le sens
apparent que prennent la parole du dieu, la manifestation d'un signe,
l'expression humaine d'un geste ou d'un mot. Parler d'interprétation, c'est alors
présupposer qu'une lecture ne suffit pas pour que le sens soit compris et que,
précisément, le sens doit être double pour laisser une telle lecture insatisfaite.
L'intuition élémentaire qui fonde communément la pratique de l'interprétation
donne donc droit, corrélativement, à un mode d'existence du symbolique par
rapport au réel.

De l'herméneutique d'Aristote aux sciences humaines


La voix et le geste

C'est au Peri hermèneias d'Aristote qu'il convient de se référer pour recueillir le


sens liminaire de l'interprétation. Selon ce traité, « est interprétation tout son
émis par la voix et doté de signification – toute phônè semantikè
, toute vox
significativa » (P. Ricœur). L'interprétation est donc acte de signification,
production de sens. Elle se constitue dans le moment de la profération,
précisément à l'instant même où les choses viennent à désignation. C'est
pourquoi Aristote accorde une fonction différentielle au nom et au verbe. « Le
nom est un son vocal possédant une signification conventionnelle sans
référence au temps et dont aucune partie ne présente de signification quand
elle est prise isolément. » Quant au verbe, il « est ce qui ajoute à sa propre
signification celle du temps : aucune de ses parties ne signifie rien prise
séparément et il indique toujours quelque chose d'affirmé de quelque autre
chose ». Suivant rigoureusement la pensée d'Aristote, Ricœur a donc raison de
formuler ainsi la définition de l'interprétation : « Dire quelque chose de quelque
chose, c'est, au sens complet et fort du mot, interpréter. »

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Il serait abusif de vouloir tirer du Peri hermèneias


une conception de
l'interprétation qui convienne à la problématique moderne des sciences
humaines. Cependant, ces indications préliminaires entraînent plusieurs
remarques.

Notons d'abord que c'est en fonction d'un certain intellectualisme de


l'interprétation qu'on fait parfois de celle-ci un procédé de décodage, un art de la
traduction ou de la transcription. Aristote rappelle qu'il y va d'un dès interpréter
que le sens se trouve présent à la voix ( phônè semantikè
) et engage alors un
nouveau rapport de l'homme aux choses (« dire quelque chose de quelque
chose »). On pourrait reconnaître là – dans l'avènement d'une sémantique – à la
fois l'intervention de l'historicité humaine et la condition de constitution d'une
communauté du sens (cf. la distinction héraclitéenne entre l' , le idios kosmos
monde à soi, et le koinos kosmos
, le monde commun). Dès lors, poser le
problème de l'interprétation n'est plus possible si on ne pose pas en même
temps la double question du rapport du sens à l'histoire et de la communication
humaine.

On gagnerait, de même, à lire le Peri hermèneias


en se référant le plus possible
aux usages qu'on fait du terme d'interprétation à propos du musicien, du
chanteur, de l'acteur ou du chorégraphe. Bien qu'on associe souvent ici la
notion d'interprétation à celle de transposition personnelle d'une œuvre littéraire
ou musicale, l'essentiel reste, dans tous les cas, de faire en sorte que –
corporellement et instrumentalement – le chanteur, l'acteur, le chorégraphe
travaillent à la production du sens dans la voix, le geste, l'attitude... Le poète
Antonin Artaud a maintes fois dénoncé l'erreur d'une conception occidentale de
l'interprétation au théâtre qui s'inspire d'une psychologie de l'expression. Voix et
geste sont tissés dans la même matière corporelle ; et le sens n'est pas derrière
eux (comme constitué d'avance sous forme de thème : l'amour, la haine, la joie,
la peine), mais il est toujours en instance, et comme en projet. L'interprétation
n'est pas un langage second ; elle est inhérente à la modalité corporelle de
l'être dont elle ne parvient jamais à épuiser le sens.

Enfin, cette signification corporelle de l'interprétation conduit déjà à éviter la


simplification qui consiste à figurer sur un mode substantiel et univoque les
rapports des signes au sens et de l'interprétation aux signes. Une telle
conception suppose que le sens est établi derrière les signes chargés de le
rendre manifeste et que l'interprétation est une appréhension et une restitution
de ce sens au moyen des signes. Or la conception aristotélicienne de
l'herméneutique semble exclure une telle simplification. Car, si le problème est
bien celui de la production du sens à travers un dire
, on s'aperçoit que ce dire –
qu'il soit de la voix ou du geste – est littéralement un interpréter
, dont les mots
(noms et verbes) constituent intrinsèquement la condition d'énonciation. Ainsi se

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trouve posée la question de savoir si l'interprétation porte sur des signes ou si,
plutôt, tout signe n'est pas déjà l'énoncé d'une interprétation. Dans ce cas, on
peut déjà se demander si interpréter n'est pas toujours interpréter une
interprétation.

Texte et tradition

Cependant, comme l'indique Ricœur, l'herméneutique aristotélicienne, du fait


qu'elle ne pose pas le problème des significations multivoques, est insuffisante
à rendre compte des origines d'une problématique moderne de l'interprétation.
Sans négliger les questions posées à partir du Peri hermèneias
, il faut se
tourner vers les conceptions religieuses de l'interprétation. Celles-ci ne
proviennent pas d'une source unique et il n'est pas possible ici de retracer en
détail les influences multiples qui ont joué sur l'exégèse biblique jusqu'à notre
époque. On relèvera quelques aspects utiles à la mise au point de cette notion
d'interprétation.

Dans la religion égyptienne, la pratique rituelle n'obéit pas au respect


scrupuleux de la lettre et les textes – dont la fonction magique a été souvent
soulignée – sont inséparables d'une lecture qui est elle-même « essentiellement
un élément de la célébration du rite, au déroulement duquel elle contribue et
qu'en tout cas elle explique et commente » (S. Morenz). D'autre part, il arrive
souvent que le secret soit requis. Quant au caractère magique de la littérature
funéraire propre à la religion égyptienne, il est renforcé « quand les textes
destinés à éterniser l'existence du roi sont usurpés par de simples particuliers et
que par conséquent la simple dentité du mot et de la réalité est remplacée par
l'appropriation d'une réalité étrangère ou la création d'une réalité non existante
par la parole ». Ainsi, l'interprétation se conçoit à deux niveaux : elle est
inséparable de la lecture qui fait partie de la pratique rituelle ; elle est, sur un
mode magique, productrice de significations ayant le pouvoir de faire exister,
grâce à la parole, des réalités.

Dans d'autres religions, la référence au texte prend une valeur différente et la


notion d'interprétation une autre portée. Ainsi en est-il, par exemple, dans la
tradition mystique juive, du rôle de la littérature kabbalistique : dans le Zohar
(diffusé en Espagne à partir de 1280), il est dit que « le sens littéral de l'Écriture,
c'est l'enveloppe, et malheur à celui qui prend cette enveloppe pour l'Écriture
même ! ». Le sens de l'interprétation se définit tout à la fois en fonction de la Loi
et de l'interdit de la transgresser, de même que dans le rapport à une marque
inscrite sur le corps. On sait, en effet, quelle importance prend, dans le
judaïsme, l'étude de la Loi : l'interprétation ne peut y être conçue comme un

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exercice second, mais fait partie de l'étude elle-même. Elle se définit donc à
partir de l'existence d'un texte
dont la lecture est accès au sens caché.

Il conviendrait de faire une place ici aux différents aspects que revêt la
transmission de l'interprétation. C'est avec la Réforme luthérienne, notamment,
que s'est explicité dans le christianisme moderne le problème de la traduction
d'un texte sacré et de sa transmission sans l'intermédiaire d'une hiérarchie
ecclésiale. L'entreprise de Luther met catégoriquement en cause le principe
d'une parole hiérarchique impliquant la connaissance de la Révélation et
ordonnant la soumission des fidèles à une Vérité qu'ils ne peuvent en aucun
cas acquérir directement. L'Église catholique romaine met en garde ses fidèles
contre toute interprétation individuelle des Écritures, et inversement fonde
l'obéissance dans la foi en la Parole dont la transmission passe par elle seule.
On assiste ici à un glissement possible du sens de l'interprétation, à laquelle on
imputera notamment le préjugé psychologique moderne de subjectivisme,
comme si, hors de la tradition, elle ne pouvait qu'encourager le doute et l'erreur
et favoriser les fanatismes. En d'autres termes, la notion d'interprétation, au-
delà du sens que la religion lui confère, engage des déterminations d'ordre
moral, social et politique liées elles-mêmes à une opposition fondamentale entre
la Parole inhérente à l'autorité d'un savoir et à un pouvoir et, d'autre part, les
interprétations qui relèvent d'un individualisme des esprits. La pensée
traditionaliste (Joseph de Maistre, Louis de Bonald, Auguste Comte) peut y voir
le danger, propre aux temps modernes, d'une démesure de l'esprit critique qui
menace l'ordre établi. Désormais se trouve posé, au niveau moral et politique, le
problème des conditions d'objectivité et d'universalité de l'interprétation. Si l'on
assiste à un démantèlement de l'esprit dogmatique et si la Parole détenue par
celui qui sait ne peut plus assurer l'ordre fondé sur le respect d'un
enseignement, comment conférer une légitimité morale et scientifique à
l'interprétation ? Il est vrai que les méfiances attachées, dans ce contexte, à
l'interprétation se comprennent en fonction d'un idéalisme de la vérité qui, de
Platon à Kant, condamne ou critique tout à la fois l'erreur et le mensonge. La
notion d'interprétation, dans l'acception que lui reconnaîtront les sciences de
l'homme, ne peut répondre à des conditions de légitimité scientifique si on
l'apprécie selon les critères d'une épistémologie des connaissances
rationnelles. En un mot, la révolution épistémologique appelée par les sciences
de l'homme exige que la notion d'interprétation ne soit plus dépendante d'une
problématique de la vérité et de l'erreur. C'est précisément avec la
psychanalyse que se fera jour une théorie pratique de l'illusion (rapport du
manifeste au caché, simulation et dissimulation, masquage, etc.).

Il importe enfin de noter que la philologie fonde, indépendamment de toute


référence religieuse, son exercice de déchiffrement des textes sur un art de
l'interprétation. Cette pratique a pris d'abord une valeur particulière dans l'usage

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qu'en a fait Nietzsche et elle constitue, sous ce rapport, une orientation non
seulement originale, mais aussi de grande importance pour les sciences de
l'homme (cf. Jean Granier, Le Problème de la vérité dans la philosophie de
Nietzsche , et Michel Foucault, « Nietzsche, Freud et Marx et l'interprétation »).

L'interprétation dans les sciences de l'homme

Indépendamment de la philologie (cf. la théorie herméneutique d'August Böckh


dans son Encyclopédie et sa Méthodologie
), les sciences historiques ont joué
un rôle notable dans la mise au point et le développement de la notion
d'interprétation. J. G. Droysen (1808-1884) distinguait dans la méthode
historique trois moments : l'heuristique, la critique et l'interprétation. Mais c'est à
Wilhelm Dilthey (1833-1911) que revient le mérite d'avoir engagé la méthode
interprétative sur une critique préalable de la « raison historique » et d'avoir
nettement distingué sciences de la nature et sciences de l'esprit. S'opposant à
l'explication causale, qui vise à rendre compte d'un enchaînement logique des
faits, l'interprétation concerne moins les raisons que le sens. C'est pourquoi la
notion d'interprétation suppose une révision du statut de la compréhension dès
lors que celle-ci s'exerce non plus sur les phénomènes de la nature ou sur les
théorèmes de la géométrie, mais sur l'homme, son histoire, ses institutions.
Avec Dilthey en histoire ou Max Weber en sociologie comme avec Karl Jaspers
en psychologie ou K. Goldstein en biologie, cette notion entre dans une
problématique de la compréhension de l'homme par l'homme.

Wilhelm Dilthey
Wilhelm Dilthey (1833-1911), philosophe allemand, est l'un des
fondateurs de l'herméneutique en sciences sociales.

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L'insistance avec laquelle les philosophies existentielles et la phénoménologie


donnent au comprendre la portée d'un acte fondateur de toute connaissance de
l'homme impose qu'on en détermine exactement les significations. Comprendre
s'entend aussi bien d'un raisonnement de la géométrie que d'un événement ou
d'un comportement. Il faut cependant distinguer, dans cet acte, ce qui relève
d'une intelligence des raisons ou des causes et ce qui concerne un sens. Or la
compréhension d'un sens (ou d'une valeur) relève d'une (préhension) quisaisie
accueille et qui rassemble. La compréhension consiste donc, comme dit Eduard
Spranger, à « saisir comme ayant un sens des relations spirituelles qui ont une
valeur objective ». Bien qu'une telle définition n'aille pas sans difficulté (elle
risque notamment d'infléchir la notion dans le sens d'un spiritualisme
subjectiviste), elle fait reposer l'objectivité de la compréhension sur une
perception (ou expérience) des expressions, désignées ici sous le terme de
relations spirituelles.

L'unification du sens dans la compréhension ne peut participer d'aucun


systématisme d'un savoir a priori. Le comprendre
, en tant qu'il s'instaure entre
un homme et un autre homme, laisse tout d'abord s'informer le sens dans une
expérience et refuse de l'immobiliser ou de l'objectiver. Il convient ici de
reconnaître à la phénoménologie husserlienne le mérite d'avoir souligné
l'importance d'un acte qui consiste à « revenir aux choses mêmes » ou encore à
« se laisser guider par la nature des choses » et qui, dans la perception, bien
loin d'accueillir l'objet en son exhaustivité immédiate, se trouve dans
l'impossibilité d'en épuiser les profils. Lorsqu'il ne s'agit plus d'un objet mais de
l'homme, ce qui est perçu peut d'autant moins se constituer dans une
représentation immédiate. La compréhension, qui ainsi se détache difficilement
de la perception de l'Autre, consiste à saisir l'expression du sujet, non pas sur
un mode isolé, mais dans le sens
. On s'aperçoit alors que la compréhension
appelle, pour être exactement située dans sa portée épistémologique au sein
des sciences de l'homme, une analyse rigoureuse des conditions de
l'intersubjectivité. Les Méditations cartésiennes
de Husserl opèrent précisément
le renversement nécessaire pour définir une objectivité de la compréhension sur
la base des fondements de l'intersubjectivité. Les sciences de l'homme ont eu
raison de souligner, sous des formes différentes, que cette notion de
compréhension était solidaire de celle de rencontre
ou de relation
. La mise en
rapport du sens avec la présence distingue les sciences d'archives ou de
documents de celles qui ont conscience du fait que toute compréhension de
l'homme par l'homme est déjà acte de changement. C'est précisément ce
problème qu'on retrouve dans l'interprétation en psychanalyse.

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L'interprétation en psychanalyse
Que ce soit pour en contester l'importance ou pour reconnaître la nécessité de
s'y référer, les sciences de l'homme n'ont pas manqué, à des degrés divers, de
s'intéresser à ce qui, dans la psychanalyse, semble lui conférer sa spécificité
méthodologique, à savoir l'interprétation.

Données historiques

Freud fait intervenir pour la première fois le terme d'interprétation dans la


Traumdeutung (1900, traduit en français d'abord sous le titre de Science des
rêves Interprétation des rêves
, puis d' ). Il s'attache déjà à distinguer la notion
d'interprétation en psychanalyse du sens qui lui est reconnu dans l'Antiquité à
propos des songes. Pour lui, l'interprétation est un qui a pourtravail
correspondant le travail du rêve et qui, comme celui-ci, est le fait du d'abord
rêveur. Il consiste à laisser le patient fragmenter son rêve et « associer »
librement à partir de chaque élément. Ainsi l'interprétation n'est-elle point
conçue, à l'origine, comme un acte d'intervention externe relevant du seul
analyste, mais bien comme l'acte de signification effectué par le patient dans la
découverte d'un rapport entre le sens manifeste et le sens caché (toujours
problématique) de ce qu'il dit. Bien qu'ainsi le rêve se trouve historiquement
privilégié, les autres productions de l'inconscient – restes diurnes, fantasmes,
lapsus, actes manqués, symptômes – peuvent de même être définies comme
des interprétations que le sujet livre à l'analyse dans le cours de la cure.
Précisément, il convient ici de distinguer, dans le champ de la psychanalyse,
deux régimes de l'interprétation. D'une part, celle-ci peut se développer hors
des conditions concrètes d'une cure ; c'est le cas, par exemple, des
interprétations psychanalytiques portant sur des œuvres littéraires ou
artistiques, sur des phénomènes sociologiques, etc. ; l'interprétation fonctionne
alors comme une technique conceptuellement armée par la psychanalyse, mais
engagée dans un mode de lecture et de critique qui vise à expliciter les
déterminations inconscientes sous-jacentes – personnelles ou collectives –
d'une œuvre ou d'un phénomène. D'autre part, l'interprétation intervient dans
une relation au patient, à l'intérieur de la cure ; dans ce cas, elle relève d'un art
qui obéit à des règles et possède ses moments d'incidence propres. Intégrée à
la dynamique de la cure, elle se présente comme l'argument de la praxis
analytique, la forme majeure de l'action thérapeutique.

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Freud et ses disciples


Les sept membres du "comité", lors des soirées du mercredi, chez
Freud, en 1922. De gauche à droite, Freud, Ferenczi et Sachs
(assis), Rank, Abraham, Eitington et Jones (debout).

Joseph interprète les songes de Pharaon, Raphaël


Raphaël (1483-1520), Joseph interprète les songes de Pharaon
,
vers 1515-1518. Cycle des fresques des loges, Palais du Vatican,
Rome.

Depuis 1930 environ, de nombreuses contributions ont été apportées à ce


problème. Comme le fait remarquer Didier Anzieu, on « avait fini par imposer
l'idée erronée d'une division du travail dans la cure : le patient produit le matériel
et le psychanalyste l'interprète ». Cette division du travail est à l'origine (elle en
est par ailleurs la conséquence) d'une rationalisation poussée à la limite de la
technique d'interprétation. La question qui désormais se pose est celle de savoir
si, lorsqu'il interprète, le psychanalyste procède à partir d'un savoir élaboré, de
nature pratique et rationnelle, ou si, dans ce qu'il dit, il laisse parler son
inconscient. Des psychanalystes américains tels que Kris, Hartmann et
Loewenstein défendent la conception selon laquelle les interprétations émanent
d'une partie du moi exempte de tout conflit et, par conséquent, pouvant faire
prévaloir une rationalité propre soustraite à tout élément pulsionnel. Une partie
de l'école américaine en est venue ainsi, autour de 1930-1940, à conférer à la

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technique d'interprétation une rationalité telle qu'elle n'a pas manqué d'enfermer
finalement le problème dans un formalisme dont certains aspects sont, pour une
part, contemporains des essais de formalisation logico-mathématique de la
psychanalyse.

Dans une perspective différente, Ludwig Binswanger a cherché à rapporter


l'interprétation psychanalytique – définie par lui en termes de , au sens mantique
où cette notion comporterait à la fois une dimension heuristique et une
dimension herméneutique – à des actes de compréhension dont certains sont
d'ordre rationnel (selon lui, le psychanalyste serait orienté par une saisie
scientifique et systématique du cas) et d'autres d'ordre psychologique
inconscient (comment le psychanalyste entend-il ce qui, dans les mots du
patient, est production subite, fantasme, coq-à-l'âne... ?). L'interprétation serait
donc un acte de dévoilement du sens inconscient dans un va-et-vient
permanent entre une compréhension systématique-rationnelle de l'économie et
de la dynamique du patient et la compréhension psychologique spécifique des
singularités de l'inconscient.

Le regain de faveur dont bénéficie aujourd'hui la notion d'interprétation dans la


littérature psychanalytique procède d'une conception tout à fait différente, à
laquelle les travaux de Jacques Lacan ont donné des bases plus justes. En tant
qu'elle concerne essentiellement l'inconscient, l'interprétation place dans un
certain rapport l'écoute et la parole et assigne le sens à résider dans ce rapport.
Lacan a eu raison de rappeler maintes fois la logique de l'inconscient, dont
l'interprétation participe, et la nécessité pour le psychanalyste d'articuler sa
parole au dire littéral du patient ou, en quelque sorte, d'engager son écoute au
ras d'une énonciation. Dans ces conditions, on peut se demander s'il n'est pas
arbitraire d'extraire l'interprétation de la pratique psychanalytique, alors qu'elle
est présente à toute l'écoute et n'intervient pas seulement sous la forme d'une
communication au patient du sens de ses productions inconscientes.

L'emploi du mot chez les psychanalystes

Le rapport entre interprétation et signification s'éclaire par l'étymologie


germanique : Freud utilise le terme Deutung
(interprétation) qui a même origine
que le mot Bedeutung (signification), lesquels dérivent tous deux du mot
deutsch , dont le sens premier correspond à l'usage de la langue par le peuple.
Si bien que le deuten (interpréter, donner un sens, désigner) est tout d'abord
l'acte consistant à rendre allemand un mot n'existant qu'en latin. Par extension,
laDeutung consiste à rendre plus clair et plus explicite le sens d'un mot par le
fait même de l'introduire ou de le transposer dans une autre langue. D'ailleurs,
lasignification relève bien d'une véritable mise en acte du sens ( ) : à la Sinn

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différence de ce qui se passe en astrologie, l'interprétation n'a rien ici d'une


lecture statique des signes. Elle est mise en œuvre du sens, elle donne à celui-
ci un fonctionnement.

Si on évite de tirer du terme lui-même une conception de l'échange (dont la


pensée s'impose cependant lorsqu'il est question de pratique psychanalytique),
on peut relever les acceptions différentes que prend la notion d'interprétation en
psychopathologie. Déjà, pour raconter son rêve, le sujet fait subir à ses
représentations et à ses souvenirs une élaboration (dite secondaire) qui
constitue une première interprétation (mise en ordre du matériel onirique,
recherche d'une cohérence, abandon de certains éléments qui ne « peuvent »
entrer dans le récit). Dans la superstition, on retrouve, de même, un travail
inconscient d'interprétation qui consiste à accorder une valeur singulière
(bénéfique ou maléfique), individuelle ou commune, à des produits par lasignes
convergence de certains événements ou de certains phénomènes. Enfin, dans
la paranoïa, les détails des expressions d'autrui prennent valeur de signes
auxquels le sujet attache la plus grande importance, persuadé qu'ils le
concernent en propre : les paranoïaques, dit Freud, « attribuent la plus grande
signification aux petits détails que nous négligeons d'ordinaire dans le
comportement d'autrui, ils interprètent à fond ( ausdeuten
) et ils en tirent des
conclusions de grande portée ». On s'aperçoit ainsi que tout élargissement
psychopathologique de la notion d'interprétation engage aussitôt d'autres
notions, notamment celle de projection
.

Cependant, l'utilisation que fait Freud du terme d'interprétation pour désigner


l'art ou la technique du psychanalyste ne se videra jamais complètement de
toute ambiguïté. C'est ainsi qu'il a toujours pris soin de noter, tant à propos de
l'interprétation que de la construction, l'analogie entre l'art du psychanalyste et
le processus inconscient du malade. Dans ces conditions, il conviendrait de
revenir sur le problème de la rationalité de l'interprétation psychanalytique : un
nouvel argument serait alors donné en faveur d'une conception qui reconnaît la
dimension pulsionnelle inconsciente de l'interprétation dans la pratique
analytique.

Comprendre et interpréter

C'est dans la relation, parue en 1909, de l'analyse d'un petit garçon de cinq ans
(le « petit Hans ») que Freud, loin de fixer une doctrine de l'interprétation,
énonce, sinon les règles de celle-ci, du moins sa situation, son sens et sa
portée dans la cure. On en peut tirer un certain nombre d'observations.

La présentation à la conscience et l'effet de ressemblance

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L'art d'interpréter consiste, pour l'analyste, à dévoiler à la conscience du patient


son complexe inconscient tel qu'il se laisse indiquer et comprendre à partir des
éléments (rêves, fantasmes, souvenirs) fournis par le sujet. En ce sens,
l'interprétation se distingue déjà d'un acte de compréhension : elle est
inséparable d'une communication verbale entre l'analyste et le patient et se
définit comme présentation à la conscience
. Cette précision laisse entendre
d'abord que le patient ne se trouvera pas nécessairement en mesure d'accepter
ce qui, par la médiation des paroles de l'analyste, fait retour à lui-même. La
notion de résistance est corrélative de toute présentation à la conscience d'un
complexe inconscient : le patient refuse alors de se reconnaître dans le de dit
l'analyste et pense que celui-ci ne le comprend pas. L'analyste parle le langage
d'une vérité de l'inconscient et, pour ne point être méconnue par le patient,
celle-ci n'en est pas moins difficile à accepter. Déceler le sens d'un complexe
inconscient et le communiquer à la conscience du patient relève d'un acte de
rétablissement par lequel il s'agit de redresser, de remettre en perspective.
C'est donc aussi un acte de rassemblement du sens dans une parole. On voit
ainsi selon quelles déterminations défensives le sujet peut refuser de se
reconnaître dans ce que l'analyste lui restitue : c'est en ce sens qu'il faut
entendre la critique si souvent formulée à l'encontre de la psychanalyse et
visant le caractère prétendument « construit », « artificiel » ou « simplifié » des
interprétations.

Il est vrai, comme le pense Freud, qu'en dépit de ses résistances le patient n'est
pas sans attendre quelque chose qui précisément appartient à sa propre
recherche inconsciente. D'où l'effet de ressemblance ou de similitude qui crée,
dans l'écoute du patient, la condition d'une mise en rapport du sens à lui-même.
Cet « effet », qui peut se définir comme un retour sur les traces d'un chemin,
est, pourrait-on dire encore, de l'ordre d'un reflet dans le miroir ou d'un écho ;
c'est l'interprétation qui crée cet effet de ressemblance et c'est à elle que revient
le pouvoir d'introduire l'étrange dans le familier, et ainsi d'engendrer le malaise
(l'analyste est lui-même étranger par le pouvoir de sa technique de laisser, chez
le patient, venir dans ses mots familiers l'étrangeté du sens). L'interprétation
concerne donc la désignation du sens caché abandonné au désir refoulé. La
mise en acte du sens caché est à la fois construction et déconstruction : c'est
ainsi, du moins, qu'il faut entendre cette mise en rapport, par l'interprétation, du
manifeste et du caché. Dans le moment où le sens familier se défait, l'effet de
sens est produit par les paroles de l'analyste et ces paroles ordonnent
autrement les éléments présents dans ce que le patient avait dit.

Acheminement du sens, temps et stylistique de la présence

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Le sens inconscient n'apparaît pas directement : il chemine à travers les


résistances jusqu'à la conscience. C'est dire que l'interprétation se distingue à la
fois d'un acte de suggestion et d'une explication. Le premier, comme l'a noté
Binswanger, participe non d'un « comprendre », mais d'un « prendre à » ou d'un
« prendre par » (prendre au mot, prendre par le sentiment). Il assigne donc le
sujet à résider tout entier dans une de ses expressions. Or l'interprétation ne
suggère pas ; elle annonce qu'il y a sens quelque part dans ce que le sujet
énonce et que lui seul finira par trouver. De même, à confondre l'interprétation
avec l'explication, quand il est question de l'inconscient, on enchaînerait le
patient à ses raisons ; on l'enfermerait dans la cohérence logique de ses
résistances et, au lieu de lui redonner accès à une histoire, on ne ferait que lui
représenter sa vie en un système de causalité qui l'aliénerait une seconde fois.
Ainsi qu'en témoignent les psychologies du comportement et les
caractérologies, l'explication rationnelle construit un nouveau mythe ou
substitue au mythe personnel un modèle logique de représentation de soi
conformément à une norme scientifique d'adaptation. Par conséquent, affirmer
que le sens ne peut que s'acheminer, c'est reconnaître qu'il n'est jamais
préfabriqué et qu'il est, au contraire, toujours à côté, en deçà ou au-delà de
l'expression qui le manifeste. Si l'interprétation a pour fonction de restituer au
patient le sens inconscient, elle tire essentiellement son pouvoir de ce qu'elle
fait jouer cet effet de ressemblance et désigne le sens par ce qui s'en écarte.

Lier l'interprétation au cheminement du sens revient encore à souligner le


rapport de l'interprétation au temps
. D'une part, le moment où l'analyste
interprète n'est pas immédiatement consécutif à celui où il a compris : une
différence s'introduit qui garantit l'interprétation contre la compulsion
« sauvage » à communiquer au patient, sur un mode systématique, le sens
devenu objet de savoir pour l'analyste, à le lui « jeter brusquement à la tête ».
C'est pourquoi le savoir de l'analyste ne peut être acquis ni dans les livres ni à
l'Université : la part pulsionnelle de l'interprétation ne s'entend que sur le fond
d'une formation analytique personnelle. D'autre part, l'acheminement du sens
jusqu'à la conscience du patient implique, pourrait-on dire, un retard nécessaire
qui garantit que le sens « travaille » : ce dernier met en œuvre chez le patient
tout un matériel inconscient, qui viendra au jour, à un moment ou à un autre,
dans l'analyse. Le pouvoir de l'interprétation consiste donc bien à laisser le sens
s'acheminer selon une temporalité propre à la dynamique de la cure et à la
perméabilité du sujet.

Cette fonction temporelle de l'interprétation se rattache non seulement à une


sémantique du sens, mais aussi à une stylistique de la présence. Parmi les
travaux qui ont traité de l'interprétation, certains (Victor N. Smirnoff) ont
justement souligné la part qui revenait à la présence de l'analyste, à sa voix, à
ses intonations, à la matière corporelle de son silence et de sa parole, c'est-à-

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dire à son style. Ce style est éminemment perceptible par le patient et c'est
même de la réalité concrète de la présence de l'analyste que celui-là tire
souvent une abondante matière de productions fantasmatiques. C'est pourquoi
l'analyse ne s'inscrit pas entièrement dans le champ verbalisé d'un langage, pas
plus que l'interprétation n'obéit exclusivement à des règles techniques
formellement appliquées. La voix, le rythme de la parole, le rapport de celle-ci
au silence qui la soutient, enfin les moments où l'analyste interprète
appartiennent à une stylistique de l'interprétation dans la cure et se laissent
décrire en termes de distance (éloignement, proximité, rapprochement,
ouverture, fermeture), dans une problématique existentielle de la
communication. Freud n'a pas ignoré cette « saisie subconsciente d'éléments
infra-cliniques » (V. N. Smirnoff). « La détermination plus subtile, écrit-il dans la
Psychopathologie de la vie quotidienne , [qui préside] à l'expression, parlée ou
écrite, de la pensée, mériterait qu'on lui prêtât une attention soigneuse. On croit
généralement être libre de choisir les mots dont nous affublons nos pensées, ou
les images dont nous les travestissons. Mais une observation plus attentive
montre que d'autres considérations décident de ce choix, et que la forme de la
pensée laisse transparaître un sens plus profond et souvent non intentionnel. »
On pourrait rapprocher ces points de vue de ceux qui ont été largement
exprimés par Max Scheler et surtout, en psychiatrie, par Binswanger. Pour ce
dernier, l'approche clinique ne peut se limiter à une compréhension et une
interprétation sémantiques : l'exemple des rêves prouve qu'il faut réengager
toute approche sémantique dans une description de l'esquisse existentielle qui
n'est autre que la détermination stylistique de la présence. C'est pourquoi
Binswanger introduit – à la suite de Heidegger – la notion de direction de
signification Bedeutungsrichtung
( ) qui est, précisément, ce qui
conduit le sens
ou qui le laisse s'acheminer (soit, par exemple, la verticalité de la chute,
l'ascensionnalité du vol dans des contenus oniriques dont le sens peut être
interprété comme sexuel).

L'élaboration de l'interprétation
En insistant sur le retard entre le moment de la compréhension et celui de
l'interprétation, on a implicitement distingué la compréhension psychanalytique
de toute autre compréhension. De même que le patient « met du temps » à
élaborer en lui le sens inconscient de ce qu'il dit, de même, ce que l'analyste
comprend, bien qu'écouté dans le hic et nunc
de la parole du patient, ne peut
en aucun cas donner lieu à une interprétation systématique. Certes, l'analyste
intervient au sujet de ce qu'exprime le patient au moment où quelque chose se
dit qui peut être interprété, mais il ne faut pas méconnaître le travail inconscient
d'élaboration de l'interprétation dont l'attention flottante est, pourrait-on dire, à la

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fois la forme extérieure et la disposition subjective. L'interprétation donnée par


l'analyste engage, au niveau de la parole, le rapport singulier du comprendre et
de l'interpréter : la parole de l'interprétation a le pouvoir de « guérir », comme dit
Freud, si précisément elle fait exister, au cœur des mots, l'inconscient et si elle
a implicitement le sens de sa mesure et de sa portée. Car, pour aider le patient
à découvrir son complexe inconscient « là même où il est ancré », la parole de
l'interprétation se refuse à être énoncée hors de l'écoute que l'analyste lui-
même en a, ce qui représente, comme dit V. N. Smirnoff, le corollaire
nécessaire du savoir entendre : « Strict corollaire du savoir entendre, s'écouter
parler n'est pas aussi aisé qu'on le dit. » Dans ces conditions, l'interprétation
psychanalytique comporte à tout instant une totale sensibilité à ce qui se passe
dans la cure, et notamment à ce qu'on peut appeler l'évolution du transfert.
Freud rappelait que la psychanalyse était analyse des résistances et analyse du
transfert : c'est bien ainsi que se dessine la place de l'interprétation, qui a partie
liée au discours du patient (associatif et interprétatif) et qui n'est opérante que
parce qu'elle n'est pas seulement révélation du sens à la conscience, mais
surtout analyse toujours en œuvre des résistances du sujet.

L'objet de l'interprétation
On en vient alors à se poser une dernière question : qu'est-ce qui est
interprété ? La réponse n'est sans doute pas facile si l'on veut désigner des
contenus précis, par exemple les productions de l'inconscient : rêves,
fantasmes, lapsus. En fait, on s'aperçoit bien vite que la définition de
l'interprétation en psychanalyse ne peut se satisfaire de la référence exclusive
au symbole. Il faut ici reconnaître la spécificité de la cure analytique dans ce
qu'elle engage sous le rapport du désir et de la frustration, et, par là, au regard
de la réalité. « Il subsiste un art de l'interprétation, écrit G. Favez. Il peut
s'inspirer délibérément [...] et efficacement, de cette attention prêtée à la
frustration dans le destin des hommes [...] Il faut sauvegarder l'objet de
l'interprétation psychanalytique. Ainsi parler du désir sans parler de la
frustration, sans parler du refus de la frustration n'a pas de sens. Le est manque
ici majeur dans le développement de la cure [...] La situation est suffisamment
frustrante, il ne faut rien y ajouter, ni effaroucher, ni déconcerter à plaisir.
L'interprétation s'imposera d'elle-même quand le désir sera reconnu comme
refus de la frustration. À ce moment, le patient peut reconnaître que l'analyste
pense comme lui et, le plus fréquemment, ce sera celui-ci qui devra reconnaître
que le patient pense comme lui. »

Selon cette perspective, on pourrait poser à nouveau la question de la nature de


l'interprétation psychanalytique par rapport aux modalités différentes de

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l'interprétation dans d'autres sciences de l'homme. Le psychanalyste est-il


traducteur ou herméneute ? Ou n'est-il ni l'un ni l'autre ? Pour André Green, qui
a tenté d'y répondre en s'inspirant de l'enseignement de Lacan, « il ne veille pas
tant à déterrer le passé qu'à faire émerger le sens nouveau, la retrouvaille de la
vérité ». Son interprétation inscrite dans un rapport au désir opère comme le
signifiant dont le sujet se sert, lui aussi et lui déjà, pour interpréter.

— Pierre FÉDIDA

Bibliographie

Philosophie

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Psychanalyse

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Classification thématique

Herméneutique moderne
Interprétation, psychanalyse

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Pour citer l'article :


Pierre FÉDIDA, « INTERPRÉTATION », Encyclopædia Universalis

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