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On raconte de Salvador Dali qu͛il avait l'habitude de
s'assoupir dans un fauteuil en tenant à la main une petite
cuillère en argent. Celle-ci faisait office de réveil en tombant
bruyamment dans une casserole dès que l'artiste commençait
à rêver, ce qui lui permettait, au réveil, de se souvenir de son
rêve. Ainsi, Dali enrichissait son imagination en passant par les
images de ses rêves, donc par l͛imagination elle-même. Car la
crainte d͛un artiste est bien de manquer d͛imagination, de ne
pas réussir à agencer différentes images de manière originale.
Mais si le manque d͛imagination est regrettable dans l͛art, il
est plutôt vanté par les hommes d͛action. En effet,
l͛imagination, en ce qu͛elle produit des fictions, semble
éloigner l͛homme de la réalité, donc de ses responsabilités.
Elle semble donc constituer une négation du réel. Cependant,
l͛imagination n͛est-elle pas mise au service de l͛action, au sens
où elle permet d͛en anticiper les conséquences, d͛en imaginer
les issues ? Autrement dit, le réaliste a-t-il raison de se faire
une gloire de manquer d͛imagination ?
Puisque l͛imagination est une faculté productrice
d͛images, manquer d͛imagination, c͛est être soumis aux
images. Mais l͛imagination peut être appréhendée sous un
angle moins restrictif et être considérée comme le fondement
de la liberté humaine. En ce sens, on ne peut manquer
d͛imagination, mais on peut la refuser.

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Il peut sembler curieux d͛évoquer un manque


d͛imagination, puisque l͛imagination est une faculté propre à
l͛homme, et en manquer reviendrait à dire qu͛il pourrait être
réduit à un état presque animal. Pour Aristote, en effet,
l͛homme pense nécessairement à partir des images qu͛il a
dans l͛esprit et qui proviennent de ses sensations. Toute
rationalisation se fait donc à partir des représentations
construites par l͛imagination. Ainsi, dans le Traité de l͛âme,
Aristote affirme que « l͛âme ne pense jamais sans image ».
Comment envisager alors que l͛homme puisse manquer
d͛imagination, alors même que toutes ses pensées se font à
travers elle ? Peut-être que, puisque la pensée passe
nécessairement par des images, manquer d͛imagination
reviendrait à dire que l͛on manque d͛images.
Toute image de l͛esprit provient du sensible. On peut
donc manquer d͛images si l͛on n͛a pas fait beaucoup
d͛expériences, si l͛on n͛a pas voyagé ou multiplié les lectures.
Car l͛imagination se nourrit de la diversité des images du réel
et la répétition monotone ne peut l͛alimenter. Cependant, une
telle vision de l͛imagination suppose que l͛homme est soumis
à un déterminisme, que son imagination est limitée par ce
dont il a fait l͛expérience. Un homme qui n͛aurait pas la
possibilité de multiplier les voyages ou les lectures
manquerait-il nécessairement d͛imagination ? Cette question
nous ramène à celle de l͛enfant : si le travail de l͛imagination
est limité par l͛expérience, comment se fait-il que l͛enfant
déborde d͛imagination ? Peut-être que manquer
d͛imagination, c͛est simplement refuser de voir les choses
autrement que tel qu͛elles nous sont données.
Mais le réel nous est-il vraiment donné ? Le monde,
« notre » monde, n͛est-il pas plutôt une construction de
l͛esprit, une combinaison d͛images sensibles synthétisées par
l͛imagination, donc autrement dit, une représentation ? Dans
ce cas, la réalité que l͛on oppose ici au monde des images est
elle-même composée d͛images. Mais ces images peuvent
s͛imposer à nous, tout comme Don Quichotte apparaît comme
la victime des hallucinations de son imagination, lorsqu͛il voit
« au moins trente démesurés géants » alors qu͛il s͛agit de
moulins à vent. Ou encore, le produit de l͛imagination peut
aliéner l͛esprit d͛un malade lorsque ses hallucinations
contraignent sa raison. En somme, manquer d͛imagination, ce
n͛est pas nécessairement manquer d͛images. C͛est plutôt être
asservi par des images qui s͛imposent à nous.

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Pourtant, l͛imagination n͛empiète pas nécessairement


sur la raison. Elle ne porte pas toujours ce caractère
préjudiciable. Au contraire, elle peut être mise au service de
l͛action humaine. Autrement dit, le réaliste qui refuse
l͛imagination sous prétexte qu͛elle trouble la mesure exacte
de la réalité n͛a pas de quoi se faire une gloire de manquer
d͛imagination. Car le risque c͛est de rester cantonné au réel
sans réussir à s͛en défaire, en ayant des représentations
figées, trop proches du réel, donc limitées. C͛est de se limiter
aux images qui nous sont données, sans faire un travail de
synthèse afin de mieux appréhender ce réel que l͛on glorifie.
Car l͛imagination nous permet de prendre un certain recul par
rapport à ce qui nous entoure et en ce sens, elle permet de
s͛écarter des stéréotypes, d͛éviter de vivre une vie
aveuglément guidée par des critères sociaux donc finalement
de vivre une vie inauthentique.
Ainsi, lorsque l͛on dit de quelqu͛un qu͛il manque
d͛imagination, on suggère qu͛il mène une vie routinière, qu͛il
ne multiplie pas ses expériences. Autrement dit, quelqu͛un qui
manque d͛imagination est quelqu͛un qui manque de choix, qui
ne considère pas que le monde intègre plusieurs perspectives
possibles. On voit ici que l͛imagination est une faculté qui
permet à l͛homme d͛élargir le champ des possibles, celui de
son action. Au lieu de vivre la vie telle qu͛elle se donne à lui,
l͛homme peut imaginer différentes possibilités, différentes
tournures qu͛il peut donner à sa vie. En lui permettant de se
donner le choix, l͛imagination extrait l͛homme du
déterminisme. C͛est d͛ailleurs l͛idée que l͛on retrouve chez
Sartre, lorsqu͛il dit, dans L͛imaginaire, que « pour qu͛une
consience puisse imaginer, il faut qu͛elle échappe au monde
par sa nature même, il faut qu͛elle puisse tirer d͛elle-même
une position de recul par rapport au monde. En un mot il faut
qu͛elle soit libre ». Quelqu͛un qui manque d͛imagination
apparaît donc comme soumis aux exigences de la société et
aux influences du monde. Il est, autrement dit, privé d͛une
certaine liberté.
Non seulement manquer d͛imagination revient-il à
manquer de choix, mais c͛est aussi manquer de solutions. La
liberté que nous permet l͛imagination n͛est pas seulement
celle de pouvoir se créer des choix, c͛est aussi celle de pouvoir
s͛arracher à certains déterminismes et dépasser certains
obstacles en imaginant leurs solutions. Car la vie est un jeu,
disons qu͛elle peut être comparée à un jeu d͛échecs : chaque
coup est irrémédiable et peut être décisif. C͛est l͛idée que l͛on
retrouve chez Milan Kundera, dans L͛insoutenable légèreté de
l͛être : l͛homme lorsqu͛il prend une décision, se doit de
prendre la bonne. Car il n͛aura pas l͛occasion de rectifier ses
erreurs dans une vie future, tout comme il ne peut pas
apprendre des erreurs d͛une vie antérieure. Ainsi, c͛est
l͛imagination qui le sauve du poids de ses décisions : il en
anticipe les conséquences, s͛imagine l͛issue qu͛elles pourraient
avoir. En bref, grâce à l͛imagination, l͛homme anihile
l͛insoutenable caractère irrémédiable de son action.

L'imagination est alors ce qui fait accéder à des mondes


possibles, et cet accès peut être source de liberté.
L'expression " manquer d'imagination " consiste donc à voir
dans l'imagination une faculté nécessaire dont les limites
seraient un défaut. Mais d͛un autre côté, celui qui se laisse
embarquer par son imagination perd contact avec le réel et
toute possibilité d͛agir. En ce sens, peut-on envisager le
manque d͛imagination comme défaut ?

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Laisser aller son imagination, c͛est se détacher du
monde réel en se transposant dans un monde dénué de
contraintes. L͛imagination apparaît alors comme cette faculté
permettant de fuir le réel, de s͛en détacher, de l͛embellir. Elle
permet de fuir les contraintes de la réalité et sa dimension
parfois pénible. Si le monde réel est limité, le monde
imaginaire est infini et cette infinitude peut faire qu͛il y a un
plaisir d͛imaginer. Par exemple, l͛imagination débordante de
Mme Bovary, dans le roman de Flaubert, lui permet de fuir un
réel devenu insupportable. Toutefois, c͛est aussi peut -être
parce qu͛elle confond l͛imaginaire et le réel qu͛elle en vient à
ne plus supporter son existence. En ce sens, on ne peut plus
parler de « manque d͛imagination », car le manque suppose
un défaut. Ici, c͛est plutôt l͛excès d͛imagination qui est
déplorable.
Il s͛agit donc de trouver une juste mesure entre
l͛imagination comme source de plaisir et l͛imagination comme
négation de la réalité. Tant que l͛illusion n͛est pas néfaste, on
ne peut rien lui reprocher. C͛est l͛idée de Nietzsche, dans sa
célèbre formule « la vie a besoin d͛illusions, c͛est-à-dire de
non-vérités tenues pour des vérités ». Car l͛illusion ne résulte
pas seulement du travail de l͛imagination : elle est une
nécessité de la vie. Les hommes ont par nature besoin de
croire en des « non-vérités », faute de quoi la vie leur serait
insupportable. Nietzsche souligne ici à la fois le désir de
l͛homme de posséder la vérité et en même temps son
incapacité à accepter lucidement sa condition humaine, sa
finitude. Ainsi, on dénigre l͛imagination sous prétexte qu͛elle
nous éloigne de la vérité. Autrement dit, on ne manque pas
d͛imagination, on la refuse.

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Puisque l͛imagination est une faculté productrice d͛images, en


manquer reviendrait à manquer d͛images, ou encore à être
étouffé par des images qui s͛imposent à l͛esprit. Mais
l͛imagination ne peut être considérée sous cet angle restrictif,
puisqu͛elle permet aussi à l͛homme d͛imaginer les
conséquences de ses choix et donne une autre perspective à
sa vie. L͛imagination peut alors apparaître comme salvatrice,
surtout dans la mesure où elle crée des illusions qui peuvent
extraire l͛homme du fatalisme. Elle instaure aussi un certain
rapport au monde, dans la mesure où elle le concurrence à sa
manière.