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Irène TAMBA

Sémantique lexicale et phrastique :


le sens compositionnel revisité

Introduction
Les approches actuelles du sens linguistique peuvent être ramenées à
deux courants majeurs : une sémantique lexicale où la notion de sens propre
des mots fonde celle de sens littéral des énoncés ; et une sémantique phras-
tique, où prévaut la notion de sens compositionnel. La lexicographie, les
études de textes littéraires ou médiatiques, les analyses de discours, entre
autres, alimentent le courant sémantique lexical. Les grammaires formelles,
le traitement automatique des langues appartiennent au courant de la séman-
tique phrastique. Bien que largement indépendants, ces deux courants se
mêlent aujourd’hui notamment dans les travaux des philosophes du langage
et dans certaines approches logico-pragmatiques, argumentatives ou énoncia-
tives. Cette collision entre sens littéral et sens compositionnel au niveau des
énoncés phrastiques incite donc à examiner de plus près l’usage métalinguis-
tique de ces deux catégories sémantiques.
À cet effet, je procéderai en trois temps. Tout d’abord, je dégagerai
l’ambivalence du terme sens littéral, selon qu’il sert à décrire les acceptions
d’unités lexicales isolées ou le sens global d’une phrase, présenté comme
l’assemblage du sens propre (ou littéral) de ses éléments lexicaux. Puis,
je montrerai les avantages qu’apporte le recours au sens compositionnel
plutôt que littéral, en tant qu’outil métalinguistique. Il permet en effet non
seulement de décrire le sens « littéral » d’une phrase à partir de sa structure
syntaxique et du sens de ses constituants lexicaux mais aussi des sens phras-
tiques non compositionnels comme celui des idiomes, des métaphores ou
des proverbes. Pour terminer sur un bémol théorique, j’évoquerai le conflit
entre deux principes antinomiques également attribués à Frege : le principe
de compositionnalité qui gouverne toute approche compositionnelle du sens
des phrases et le principe de contextualité, qui dénie tout sens aux mots en
dehors d’une proposition.

Cah. Lexicol. 105, 2014-2, p.  -


100 CAHIERS DE LEXICOLOGIE NO 105

1. Retour sur les concepts de sens propre, sens littéral et sens figuré

1.1. Sens propre, figuré des mots dans les dictionnaires et dans le discours

La sémantique des langues naturelles s’enracine dans une triple tradi-


tion, lexicographique, rhétorique et logique. La première a pour unité fonda-
mentale le mot quelle qu’en soit la définition. Les dictionnaires monolingues
actuels servent à fixer et à diffuser une certaine représentation standard du
lexique comme un ensemble de formes signifiantes ou entrées lexicales,
auxquelles sont attachées plusieurs acceptions. Ces acceptions sont définies
par des gloses paraphrastiques et rangées selon un ordre qui peut varier d’un
dictionnaire à l’autre. Dans la majorité des dictionnaires français courants,
la première acception est donnée comme le sens propre du mot-vedette. Il
s’agit soit du premier sens qu’évoque le mot en dehors de tout contexte soit
du sens étymologique, les deux pouvant parfois coïncider. Suivent d’autres
acceptions dites secondes ou figurées, présentées comme des extensions du
sens premier. Enfin sont enregistrées des acceptions restreintes à un domaine
de spécialité.
Cette présentation classique masque en fait une contradiction
théorique. La notion de « sens propre » suppose en effet la primauté et l’uni-
cité d’un « vrai sens » qui appartient « en propre » à toute unité lexicale. Or,
cette thèse de l’univocité du signe lexical est incompatible avec la solution
polysémique adoptée par la majorité des dictionnaires, qui enregistrent, à
côté de ce sens propre, d’autres sens lexicalisés, dérivés par extension figurée
ou par spécialisation technique. Comme le remarque justement Douay, la
théorie sémantique développée dans le traité des Tropes et différents articles
de l’Encyclopédie au xviiie siècle, naît.
précisément de cette tension entre la définition stricte d’un mot dans la langue
et la large gamme de ses emplois dans le discours, ou pour reprendre les
termes mêmes de Dumarsais au début du traité Des Tropes : « Il est du ressort
de la Grammaire de faire entendre la véritable signification des mots et dans
quel sens, ils sont employés dans le discours. (Douay 1988 : 12)
Et la conclusion qu’elle en tire montre à quel point les dictionnaires
actuels sous les étiquettes de « sens premier ou propre » et de « sens seconds
ou figurés » reconduisent la « tension » introduite par Dumarsais 1 :

1 Cf. Douay (1988 : 13), en proposant d’étudier dans son traité Des Tropes, d’étu-
dier les différents sens dans lesquels on peut prendre un même mot dans une
même langue, Dumarsais « fait figure de pionnier, du moins par sa démarche,
car le concept de polysémie en 1730 est loin d’être forgé ». Il faudra en effet
attendre plus d’un siècle et demi pour que Bréal introduise la notion et le terme
de polysémie, dans son Essai de sémantique (1897), où il vise à dégager les lois
générales qui gouvernent les changements de sens des mots. Cette sémantique
LE SENS COMPOSITIONNEL REVISITÉ 101

De la sorte se trouvent simultanément, admise comme un fait la polysémie


des mots, fondées en théorie l’unicité de la signification et la primauté du sens
propre qui lui correspond, et autorisée en pratique l’unité du mot à l’entrée du
dictionnaire, avec la subdivision en propre et figurés de l’article énumérant
ses sens. (Douay 1988 : 12)
Ne faut-il pas plutôt considérer que la description sémantique des
lexicographes est, en fait, un compromis entre deux approches théoriques
contradictoires, l’une postulant un signe univoque, l’autre, un signe
plurivoque ?

1.2. Analyse rhétorique : sens propre ou littéral et sens figurés des mots
en discours

Les choses se compliquent encore au niveau discursif, où s’interpé-


nètrent la signification intrinsèque des mots et celle qu’engendre leur union
à d’autres mots. Dumarsais propose ainsi une dichotomie rudimentaire dans
son traité des Tropes ou des différents sens dans lesquels on peut prendre un
même mot dans une même langue (1730) :
Un mot est employé dans le discours, ou dans le sens propre, ou en général
dans un sens figuré, quel que puisse être le nom que les rhéteurs donnent
ensuite à ce sens figuré (1988 : 73).
Quand le mot est employé dans son sens propre, on considère qu’il
s’interprète « littéralement ». On établit de la sorte une équivalence entre
son « sens propre » et son « sens littéral ». Mais quand l’union d’un mot à
d’autres entraîne une interprétation éloignée de sa signification propre, on dit
qu’il a un sens figuré ou métaphorique,
car, ce n’est que par une nouvelle union des termes que les mots se donnent
le sens métaphorique. (Dumarsais 1988 : 138)
Comme on peut le constater, c’est le sens propre d’un mot qui sert à en
définir le sens littéral, même si les deux termes renvoient à une même signifi-
cation, celle qui appartient « en propre » ou qui est attachée « à la lettre » du
mot. Il semblerait donc qu’on ait affaire à des termes synonymes, interchan-
geables. Pourtant, fait remarquable – bien que peu remarqué –, le sens littéral
n’a pas cours en lexicographie, mais seulement en rhétorique, dans l’exé-
gèse des textes sacrés, en philosophie du langage, ou en analyse de discours,
où il est interchangeable avec le sens propre. Cette asymétrie montre qu’il
ne s’agit pas d’une relation de synonymie mais d’hyper / hyponymie. En

historique, inspirée par l’évolutionnisme darwinien de son époque, reste centrée


sur le mot, mais prend le relais de l’analyse de Dumarsais, fondée sur l’oppo-
sition entre signification propre ou première d’un mot et sens figurés dérivés.
Cf. Tamba (2007 : 11-17).
102 CAHIERS DE LEXICOLOGIE NO 105

tant qu’hyperonyme ou terme générique, sens propre a un domaine d’usage


général, alors que le domaine d’usage de « sens littéral », son hyponyme, est
restreint au sens discursif d’un mot.
À l’inverse, le terme de sens figuré est ambigu et s’applique aussi bien
à des changements de sens diachroniques des mots qu’à des interprétations
figurées attachées à des combinaisons discursives. Au niveau du lexique,
il désigne des acceptions secondes, dérivées historiquement d’une signifi-
cation première par quelques relations sémantiques régulières, identifiées
à des « tropes » ou figures de sens. Par exemple, on passe par extension
métaphorique, de mirage, « phénomène optique », à mirage, « illusion ».
Mais ces deux acceptions font partie du sémantisme du vocable ou entrée
polysémique d’un dictionnaire. Au niveau discursif, le sens figuré est la signi-
fication particulière qu’engendre une combinaison syntaxiquement régulière
mais sémantiquement incongrue de certains mots. Par exemple, l’alliance
d’un adjectif à un nom s’interprète littéralement dans c’est un gros livre, mais
métaphoriquement dans les expressions c’est un livre replet ou grassouillet,
qu’utilise Annie Lebrun 2.
Au niveau lexical, sens propre et sens figurés sont considérés comme
des significations intrinsèques des mots isolés. Dumarsais en vient ainsi à
distinguer deux sortes de sens littéral :
Il y a un sens littéral rigoureux ; c’est le sens propre d’un mot, c’est la lettre
prise à la rigueur, stricte.
La seconde espèce de sens littéral, […] c’est un sens littéral figuré ; par
exemple, quand on dit d’un politique qu’il sème à propos la division entre
ses propres ennemis, semer ne se doit pas entendre à la rigueur selon le sens
propre, et de la même manière qu’on dit semer du blé : mais ce mot ne laisse
pas d’avoir un sens littéral, qui est un sens figuré qui se présente naturelle-
ment à l’esprit. (Dumarsais [1730] 1988 : 205) 3

2 Il s’agit de la critique que fait Annie Le Brun du Deuxième sexe de Simone de


Beauvoir, dans Lâchez tout (1977), repris dans A. Le Brun, 1990, Vagit-prop,
Lâchez tout et autres textes, Paris, Ramsay-Jean-Jacques Pauvert. En voici le
contexte : « Il suffit de considérer physiquement […] cet ouvrage : ce n’est ni un
gros, ni un grand livre. Ce n’est même pas un livre replet ou grassouillet. C’est
un livre bouffi dont les diverses enflures ne sauraient faire oublier les flottements
répétitifs du propos » (1990 : 49).
3 Selon Douay (1988 : 297), Dumarsais croise des catégories sémantiques
relevant de la lexicographie avec « des catégories classiques en interprétation
des Écritures, que l’Encyclopédie, notamment, ne manque pas d’exposer ». Ainsi
associe-t-il d’un côté le sens littéral de l’exégèse biblique au sens propre d’un
mot dans un dictionnaire, et introduit-il, d’un autre côté, une distinction entre
« sens littéral strict et sens littéral figuré » qui remonte aux analyses « d’Augustin
(354-430), luttant contre les hérésies ».
LE SENS COMPOSITIONNEL REVISITÉ 103

Par contre, au niveau discursif, le même Dumarsais oppose sens


propre ou littéral à sens figuré, comme deux types d’interprétation séman-
tique mutuellement exclusives l’une de l’autre :
Un mot est employé dans le discours, ou dans le sens propre, ou en général
dans un sens figuré, quel que puisse être le nom que les rhéteurs donnent
ensuite à ce sens figuré. (Dumarsais 1988 : 73)
Il serait donc ici contradictoire de parler d’un sens littéral figuré, comme
au niveau du lexique, puisque le sens figuré discursif ne correspond pas à
une des acceptions figurées d’un vocable, mais à une signification nouvelle
engendrée par un assemblage de mots, dont l’union conceptuelle construit
une représentation imaginaire, référentiellement insolite.
La terminologie lexicographique actuelle apparaît donc comme
l’héritière d’une conception classique du sens, qui a pour unité de base le
mot, ou signe univoque d’une idée qui en constitue le sens propre 4. Ce sens
propre sert de soubassement ambivalent d’une part à une sémantique lexicale
diachronique qui en fait le sens premier, étymologique, d’où sont dérivés
par extension des sens seconds ou figurés ; d’autre part à une sémantique
synchronique discursive, qui oppose deux types d’interprétation, littérale ou
figurée, selon que la signification globale d’un énoncé se laisse ou non analy-
ser à partir du sens propre des mots dont il se compose. Comme l’indique
clairement Dumarsais (1988 : 69) :
Les Tropes sont des figures par lesquelles on fait prendre à un mot une signi-
fication qui n’est pas précisément la signification propre de ce mot. Ainsi pour
entendre ce que c’est qu’un Trope, il faut bien comprendre ce que c’est que
la signification propre d’un mot. (Dumarsais 1988 : 69)
Cette prérogative du mot et de sa signification propre empêche
de décrire les phrases comme des unités sémantiques autonomes, en les
ramenant, en dernière analyse, au sens propre de leurs constituants lexicaux.
D’où les explications embarrassées de Dumarsais à propos du sens allégo-
rique des proverbes. Observant que « l’allégorie est fort en usage dans les
proverbes », il en tire la conclusion, pour le moins paradoxale, que « leur sens
propre est vrai », mais ne correspond pas à ce qu’ils signifient véritablement :

4 Comme l’indique Ricœur (1975 : 68-76), « la théorie des tropes se réglera finale-
ment sur le mot et non sur la proposition ; la notion de sens tropologique est
immédiatement apposée à celle de sens littéral, mais sous la condition expresse
qu’il s’agit du sens littéral d’un mot pris isolément ». Et, pour appuyer ce point
de vue, Ricœur cite une définition de Fontanier dans Les figures du discours,
paru en 1830, juste un siècle après le traité de Dumarsais : « le sens littéral qui
ne tient qu’à un seul mot est ou primitif, naturel et propre, ou dérivé, s’il faut le
dire tropologique ».
104 CAHIERS DE LEXICOLOGIE NO 105

Les proverbes allégoriques ont d’abord un sens propre qui est vrai, mais qui
n’est pas ce qu’on veut principalement faire entendre : on dit familièrement,
tant va la cruche à l’eau, qu’à la fin elle se brise ; c’est-à-dire, que quand
on affronte trop souvent les dangers, à la fin on y périt ; ou que, quand on
s’expose fréquemment aux occasions de pécher, on finit par y succomber 5.
(Dumarsais 1988 : 149-150)
Et Dumarsais ne parvient pas davantage à définir l’allégorie par
opposition à la métaphore, à l’aide des seules catégories de sens propre,
sens littéral, sens figuré ou autre sens, dans la mesure où ces catégories ne
permettent pas de différencier le sens des mots et celui des phrases :
L’allégorie est un discours qui est d’abord présenté sous un sens propre qui
paraît toute autre chose que ce qu’on a dessein de faire entendre, et qui cepen-
dant ne sert que de comparaison, pour donner l’intelligence d’un autre sens
qu’on n’exprime point. (Dumarsais 1988 : 146)
La métaphore joint le mot figuré à quelque terme propre. Par exemple le feu
de vos yeux, yeux est au sens propre : au lieu que dans l’allégorie tous les mots
ont d’abord un sens figuré, c’est-à-dire, que tous les mots d’une phrase ou
d’un discours allégorique forment d’abord un sens littéral qui n’est pas celui
qu’on a dessein de faire entendre.
Sa seule échappatoire réside dans les « idées accessoires » qui s’attachent
« ensuite » à « l’idée principale » dénotée par un signe lexical :
les idées accessoires dévoilent ensuite facilement le véritable sens qu’on veut
exciter dans l’esprit ; elles démasquent, pour ainsi dire, le sens littéral étroit,
elles en font l’application (Dumarsais 1988 : 147)
Aujourd’hui encore, le terme de sens littéral est ambivalent, comme l’atteste,
par exemple l’usage qu’en fait Searle dans un article de 1978, intitulé
« Literal Meaning ». Après avoir rappelé l’opinion reçue « selon laquelle le
sens littéral de toute phrase peut être établi indépendamment d’un contexte
quelconque », Searle commence par mettre sur le même plan le sens littéral
des mots et des phrases 6 :
La plupart des philosophes et des linguistes acceptent une certaine conception
du sens littéral des mots et des phrases et de la relation qui existe entre le sens
littéral et d’autres notions sémantiques comme l’ambiguïté, la métaphore et
la vérité. (Searle 1979 : 34)

5 On remarquera que Dumarsais propose deux significations pour ce proverbe, qui


n’a conservé aujourd’hui que la première.
6 Cet article a été repris sous le même titre au chapitre v de l’ouvrage Meaning
and Expression (1979). Et la traduction française de Proust par une expression
alternative entre deux termes génériques (notés en italques) confirme cette inter-
prétation : « une certaine conception du sens littéral d’un mot ou d’une phrase ».
(Searle 1982 : 167).
LE SENS COMPOSITIONNEL REVISITÉ 105

pour se concentrer ensuite sur les phrases :


Les phrases ont un sens littéral. Le sens littéral d’une phrase est entièrement
déterminé par le sens des mots qui la composent et par les règles syntaxiques
suivant lesquelles ces éléments sont combinés. (Searle 1979 : 34).
Searle, on le voit, a oublié en cours de route le sens littéral des mots pour
présenter une vulgate concernant le seul sens littéral des phrases. Or, de toute
évidence, le sens littéral des mots ne peut être aligné sur celui des phrases.
Le sens littéral d’une unité lexicale se définit en effet à partir des accep-
tions intrinsèques d’un mot (sens propre ou dérivés) et de son union avec
d’autres mots dans le discours. Et, ce ne sont pas des conditions de vérité qui
déterminent l’interprétation littérale d’un mot, mais la concordance entre son
sens dans un emploi discursif et l’une de ses acceptions lexicales. En cas de
discordance, l’interprétation d’un mot ne sera pas nécessairement « fausse »
mais « figurée » ou « fictive ».
Au niveau des définitions, on distingue donc clairement le sens littéral
d’un mot et celui d’une phrase. Seule la terminologie est ambiguë et demande
donc à être modifiée.

2. Réajustement terminologique : sens littéral des mots vs sens


compositionnel des phrases

2.1. Du sens littéral au sens compositionnel des phrases

Un amendement minime permettra de distinguer le double usage


métalinguistique de sens littéral. On réservera le terme et la notion de sens
littéral à un emploi discursif des mots qui concorde avec une de leurs signi-
fications lexicales. Et, pour le sens littéral d’une phrase, on aura recours à
l’appellation de sens compositionnel, par analogie avec le principe de compo-
sitionnalité qui est à la base de la plupart des grammaires formelles des
langues naturelles. Ce principe n’a pas de formulation fixe, mais on peut,
grosso modo, en donner la définition suivante :
Le sens d’une expression composée est une fonction du sens de ses parties et
de leur mode de combinaison syntaxique 7.
Il suffit de remplacer « expression composée » par phrase et « parties »
par mots pour retrouver ce que Searle décrit comme la conception sémantique
standard de la phrase. Conception qui, en soulignant l’interdépendance du

7 Merci à Bernard Bosredon de m’avoir signalé qu’il s’agit d’une définition intui-
tive et non formelle, qui ne répond pas aux standards logico-mathématiques.
106 CAHIERS DE LEXICOLOGIE NO 105

sens et de la syntaxe phrastique, se différencie d’une sémantique lexicale.


Car, de toute évidence, une compositionnalité d’ordre syntaxico-séman-
tique ne saurait s’appliquer au sens littéral des mots, basé sur la signification
propre aux unités lexicales d’une langue 8. En revanche, le recours à un sens
compositionnel permettrait de rendre compte des interprétations figurées
qui reposent sur l’union discursive de plusieurs mots. On éviterait ainsi les
contradictions de l’approche rhétorique classique, qui traite la métaphore ou
la métonymie comme des « figures en un seul mot », sans parler du paradoxal
« sens littéral figuré 9 ».

8 La sémantique lexicale connaît une compositionnalité morphologique, analyse


du mot-forme en parties constitutives (affixes, radical, etc.) et une composi-
tionnalité sémique. Celle-ci relève aujourd’hui d’une sémantique componen-
tielle ou analyse sémique, qui décompose le sens des unités lexicales en unités
minimales, traits sémantiques ou sèmes. Mais, ironie terminologique, les néolo-
gismes compositional(ly), compositionality semblent avoir été introduits dans
la littérature linguistique par Katz et Fodor en 1963, dans « The Structure of
a Semantic Theory », pour désigner la « composition des traits sémantiques
(semantic features) » qui constituent, selon eux, le sens d’une unité lexicale. Pour
citer leur célèbre exemple : le sens de bachelor correspondrait à l’union des traits
[+human, +male, +adult, +never-married]. Comme l’indique Hodges (1998),
l’adjectif compositional et le nom compositionality sont des dérivés récents,
qui n’apparaissent pas dans le Shorter Oxford English Dictionary de 1933. Il
est intéressant de remarquer que ces deux auteurs ne font pas de différence
entre le sens compositionnel des unités lexicales et celui des phrases, comme
l’indiquent les passages que je souligne en italiques : « A dictionary is then a list
(ordered or not) of the lexical items of the language, each item being associated
with an entry in our normal form. The question whether the items are to be
words, morphemes, or other units we do not atempt to decide here; […] The
most important is that we choose the unit that will enable us to describe the
largest account of the compositional structure of the language. As a rule, the
meaning of a word is a compositional function of the meanings of its parts, and
we would like to be able to capture this compositionality. […] In our conception,
a dictionary is only one component of a semantic theory which has as its other
component a set of projection rules for semantically interpreting sentences »
(Katz, Fodor 1963 : 191-192).
9 Je me rends compte rétrospectivement combien cette notion de sens composi-
tionnel aurait été précieuse pour analyser le sens figuré discursif comme une
interaction dans mon ouvrage de 1981, Le sens figuré. Mais, le sens compo-
sitionnel n’est pas un outil descriptif utilisé dans les travaux sur les figures de
rhétorique et, en particulier, sur la métaphore. Par exemple, la notion de sens
compositionnel n’a pas cours dans la synthèse récente de Gardes-Tamine (2011).
Faute de pouvoir dissocier nettement le sens figuré attaché à un mot isolé ou à
une construction discursive, même les sémanticiens qui prônent une concep-
tion interactive de la métaphore ne parviennent pas à se libérer d’une approche
sémantique à fondement lexical. À commencer par I. A. Richards, qui, tout en
dénonçant avec véhémence « la superstition de la signification propre » (The
LE SENS COMPOSITIONNEL REVISITÉ 107

Rien d’étonnant dès lors à ce que la lexicographie et la sémantique


lexicale ignorent la notion de sens compositionnel, à deux exceptions près.
La première est la théorie du lexique-grammaire de Gross (1982, 1988) qui,
précisément, prend comme unité de base non pas le mot, mais la phrase
élémentaire. Ce linguiste distingue « trois types de phrases élémentaires »
en fonction du type de verbes. En opposant notamment les phrases libres,
construites autour de verbes ordinaires aux phrases figées, construites autour
de « verbes composés ». Gross soutient que ces phrases « s’analysent prati-
quement toutes de façon syntaxiquement régulière » et que « les phrases
figées sont plus nombreuses que les phrases libres » (Gross 1988 : 22). Il
prend ainsi le contre-pied des grammaires transformationnelles de l’époque,
selon lesquelles :
les phrases figées seraient enregistrées telles qu’elles sont perçues, avec
un sens qui ne doit rien ni aux éléments lexicaux qui y figurent, ni aux
relations syntaxiques qui les lieraient à d’autres phrases ; en gros, elles
constitueraient un ensemble exceptionnel, appris par cœur au coup par coup
(Gross 1988 : 21).
La seconde exception est celle de la théorie sens-texte de Mel’čuk, qui
propose une classification générale des phrasèmes.

2.2. La compositionnalité : un critère de classification des phrasèmes

Les travaux de Mel’čuk (1995, 2011, 2013) sur la phraséologie


montrent que le principe de compositionnalité, qui est au fondement des
modèles sémantiques génératifs, est battu en brèche par l’existence d’expres-
sions contraintes, non compositionnelles 10.
À cet effet, il se concentre sur la compositionnalité sémantique qu’il
définit en opposant, par exemple, pomme d’Espagne à château en Espagne :

Philosophy of Rhetoric, 1936), s’appuie sur les « mots, signes d’idées, dans sa
définition de la métaphore, comme une signification constituée de deux parties, la
teneur ou « l’idée sous-jacente » et « le véhicule, l’idée sous le signe de laquelle
la première est présentée » (cité d’après Ricœur 1975 : 105). À sa suite, Max
Black, dans son article « Metaphor » (1962), prend en compte à la fois « le sens
indivis de l’énoncé et le sens localisé du mot » en considérant que « l’emploi
métaphorique du “foyer” résulte du rapport entre “foye” (focus) et “cadre”
(frame), le reste de la phrase » (Ricœur 1975 : 111).
10 Cf.  Mel’čuk (2013 : 129) cite la question posée par David Hays dans les
années 1960 : « Do you know what an idiom is ? » sa réponse sous forme de
boutade : « An idiom is what we beat Chomsky with », signifiant clairement
que la grammaire générative à base syntaxique était incapable de « produire »
les idiomes.
108 CAHIERS DE LEXICOLOGIE NO 105

l’énoncé pomme d’Espagne est sémantiquement compositionnel : son signi-


fié se compose des signifiés de pomme ‘pomme’, de de ‘provenant de’ et
d’Espagne ‘Espagne’ […]. Par contre, l’énoncé château en Espagne ≈ ‘projet
chimérique’ n’est pas sémantiquement compositionnel : son signifié ‘projet
chimérique » ne se compose pas des signifiés de château ‘château’, de en
‘localisé dans’ et d’Espagne ‘Espagne’. (Mel’čuk 2013 : 133)
La compositionnalité sémantique lui permet de distinguer deux sortes
d’expressions complexes : les libres et les non libres (Mel’čuk 2013 : 130).
Les premières, définies comme des « énoncés multilexémiques libres », c’est-
à-dire des « configurations de deux lexèmes ou plus, syntaxiquement liés »
sont « à 100 % compositionnelles 11 » (Mel’čuk 1995). Mais les secondes,
qu’il regroupe sous l’appellation générique de phrasèmes, c’est-à-dire des
« énoncés multilexémiques non libres 12 », sont soit compositionnelles, soit
non compositionnelles. Le caractère compositionnel ou non compositionnel
est donc le paramètre que retient Mel’čuk (1995, 2011, 2013) pour subdiviser
les phrasèmes sémantiques en deux sous-classes :
1) les locutions (idioms en anglais), qui sont des « phrasèmes sémanti-
quement non compositionnels » ;
2) les « phrasèmes sémantiquement compositionnels », qui comprennent
les collocations et les clichés (Mel’čuk 2013 : 131-135).
Par ailleurs, Mel’čuk différencie soigneusement la notion de non-composi-
tionnalité de celle d’opacité sémantique :
La non-compositionnalité ne doit pas être confondue avec l’opacité/transpa-
rence. Quand on parle de la compositionnalité sémantique d’une expression,
on ne considère que les composantes sémantiques explicites qu’on trouve
dans sa définition et dans celles de ses constituants. Par exemple, la locution
prendre le taureau par les cornes est sémantiquement non compositionnelle,
car le sens d’aucun de ses constituants n’apparaît dans sa définition ‘traiter
la difficulté en question immédiatement et directement’. Cependant, pour un
locuteur, son sens est assez transparent – on voit toute de suite la métaphore –
[…]. (Il existe, bien entendu, une corrélation entre la non-compositionnalité et
l’opacité : une expression compositionnelle est nécessairement transparente ;
mais cette corrélation n’est ni directe, ni linéaire. Soulignons que l’opacité a
des degrés flous, alors que la non-compositionnalité est une propriété stricte-
ment binaire). (Mel’čuk 2013 : 133)
En fondant la classification des phrasèmes sur le paramètre de la composi-
tionnalité, Mel’čuk ouvre la voie à une sémantique lexicale combinatoire qui

11 Cf. Mel’čuk (2013 : 133) : « Quand on parle de la compositionnalité sémantique


d’une expression, on ne considère que les composantes sémantiques explicites
qu’on trouve dans sa définition et dans celles de ses constituants. »
12 En termes moins techniques : « Un phrasème est un syntagme non libre, c’est-
à-dire, de façon informelle, un syntagme qui ne peut pas être construit selon les
règles générales de la langue. » (Mel’čuk 2011 : 42)
LE SENS COMPOSITIONNEL REVISITÉ 109

ne se réduit pas à l’étude des sens propre ou dérivés d’un mot en tant qu’unité
lexicale, prise isolément.

2.3. Réanalyse de la dimension compositionnelle et métaphorique des


proverbes

Selon Mel’čuk, les proverbes sont à ranger parmi les phrasèmes, car
ce sont des « unités sémantiques » autonomes qui relèvent du lexique d’une
langue. Sans doute ont-ils des propriétés qui en font « un type particulier de
phrasèmes » :
Les proverbes ont des caractéristiques rhétoriques spécifiques : ils expri-
ment, le plus souvent des vérités « éternelles sous une forme artistique très
figée – des rimes, une syntaxe archaïque, un lexique vieilli. Ce qui justifie
pleinement l’existence d’une science particulière étudiant les proverbes : la
parémiologie (Mel’čuk 2013 : 137-138).
Mais, selon le critère de compositionnalité sur lequel se fonde la classification
phraséologique de Mel’čuk, les proverbes seront rattachés soit aux locutions
soit aux clichés :
Du point de vue phraséologique, la plupart des proverbes appartiennent aux
locutions : ˹ce que femme veut, dieu le veut˺, ˹l’appétit vient en mangeant˺
et ˹chat échaudé craint l’eau froide˺ sont des locutions, car ces expressions
ne sont pas compositionnelles. En même temps certains proverbes sont des
clichés, car ils sont compositionnels : ˹chacun est maître de son destin˺, ˹le
crime ne paie pas˺, ˹tel père, tel fils˺. (Mel’čuk 2013 : 138)

Si, comme on le constate, la compositionnalité, ne fournit pas un trait


définitoire du sémantisme des proverbes dans leur ensemble, la dichotomie
phraséologique entre proverbes-locutions et proverbes-clichés ne recoupe
pas celle, classique, entre proverbes littéraux et proverbes métaphoriques.
Mais, en proposant une approche sémantique dont l’unité est la phrase, elle
ouvre la voie à une nouvelle analyse du sens métaphorique des proverbes.
Pourtant les linguistes sémanticiens ou les parémiologues rechignent à faire
le petit pas métalinguistique qui les conduirait à remplacer le sens littéral
par le sens compositionnel 13. Réticence d’autant plus curieuse que, comme
le remarque Anscombre (2011 : 20), « le critère de non compositionna-
lité est le seul à faire l’unanimité » pour définir le figement sémantique 14.

13 Pour prendre un exemple, dans les deux ouvrages collectifs consacrés au figement
(Anscombre et Mejri, 2011) et aux proverbes (Anscombre et al., 2012), seuls
les articles de Gómez-Jordana Ferary et de Tamba adoptent la notion de sens
compositionnel. Il en va de même pour l’analyse du discours, l’argumentation
et la sémantique textuelle (Rastier 1987). Dans le domaine phraséologique, c’est
le couple sens littéral/sens non compositionnel qui reste usuel.
14 Cf. par exemple Gross (1996), Lamiroy (2010), Mejri (1997).
110 CAHIERS DE LEXICOLOGIE NO 105

L’enracinement originel de la sémantique phrastique dans une sémantique


lexicale a sans doute joué un rôle important dans l’application à la phrase
du concept ambivalent de sens littéral. Ce que confirme, a contrario, le rôle
central de la compositionnalité dans tous les modèles sémantiques dont la
phrase est l’unité de base. Mais un autre facteur a pu également intervenir :
la concurrence entre le principe de compositionnalité et celui de contextualité
tous deux également imputés à Frege.

3. Le conflit entre les principes de compositionnalité


et de contextualité

3.1. Le principe de compositionnalité

Il suffit de parcourir les travaux de sémantique formelle, d’informa-


tique linguistique ou de philosophie du langage pour y découvrir la place
centrale qu’y occupe le principe de compositionnalité du sens. Importance
que les commentateurs n’ont pas manqué de relever. Comme l’indique
notamment Janssen (1997 : 1. 2 15) :
La compositionnalité du sens est un principe standard en logique. C’est à
peine si on le discute et pratiquement tout le monde y adhère.
[…] Le principe de compositionnalité est également un problème bien connu
en philosophie du langage.
[…] Ce principe est aussi admis dans les sciences computationnelles. Les
langages de programmation y recourent pour donner des instructions aux
machines mais aussi pour la communication d’algorithmes entre chercheurs.
Nazarenko 16 (1998 : 3) fait des remarques similaires dans le domaine du
traitement automatique des langues (TAL) :
Force est de constater que le principe de compositionnalité est constamment
mentionné dans les travaux portant sur les aspects sémantiques du TAL. Il
semble fonctionner comme une référence obligée aussi bien pour les travaux
qui s’inscrivent dans une logique de compositionnalité que pour ceux qui
tendent au contraire à s’en démarquer.
Mais elle souligne que « paradoxalement, ce principe est flou » :

15 J’indique les numéros de rubriques car la pagination du texte en ligne que j’uti-
lise ne correspond pas à celle des deux éditions (1997, 2001) du Handbook of
Logic and Linguistics.
16 Merci à G. Kleiber de m’avoir signalé ce numéro de la revue TAL (vol. 39, no 1,
1998), consacré à la compositionnalité sémantique dans le traitement automa-
tique des langues, et à J. Léon de m’avoir procuré ces articles.
LE SENS COMPOSITIONNEL REVISITÉ 111

Sans auteur, il n’a pas de formulation claire. L’idée générale est que « La
signification d’une expression est fonction de la signification de ses consti-
tuants », mais la formulation varie d’un auteur à l’autre. Chacun des termes
soulignés [italiques] admet des variantes. Sens peut remplacer signification,
une substitution qui est loin d’être anodine si l’on considère que le sens est
une signification en contexte (Rastier et al. 1994). On trouve tout et parties
à la place d’expression et de constituants, ce qui est lourd de présupposés
historiques ; quant au terme de fonction, il admet de multiples interprétations.
De surcroît, cette formulation laisse implicite un présupposé important : le fait
que c’est généralement la syntaxe qui détermine quels sont les constituants
ou les parties d’une expression. (Nazarenko 1998 : 3).
Janssen (2001, § 2) corrige cette dernière réserve. La syntaxe, précise-
t-il, est prise en compte dans la compositionnalité sémantique qu’adoptent
« pratiquement toutes les théories linguistiques modernes 17 ». Mais, en
passant en revue les définitions et les interprétations qui ont été données
du principe de compositionnalité par les sémanticiens du xxe siècle qui se
réclament de Frege (dans le champ des sciences du langage, de l’I.A ou
de la philosophie cognitive), Janssen met au jour un « bougé » conceptuel
qui atteste bien l’absence d’une formulation explicite d’un tel principe chez
Frege.
Enfin, en se plaçant dans une optique cognitive, Fodor juge ce principe
aussi obscur qu’incontournable :
Personne ne sait exactement ce qu’exige la compositionnalité, mais tout le
monde sait que ses exigences doivent être satisfaites. Les raisons en sont
également bien connues et, à mes yeux, décisives. La pensée et le langage
humains sont tous deux, invariablement, productifs et systématiques ; et ils ne
pourraient en être ainsi s’ils n’étaient pas compositionnels. (Fodor 2001 : 6)
Sans doute cette imprécision et les variations dans la formulation du
principe de compositionnalité ont-elles freiné son adoption par les linguistes.
Ce qui a pu indirectement faciliter le maintien d’un sens littéral à fondement
lexical pour décrire le sens proverbial et, plus généralement, le sens syntag-
matique et phrastique.
Pour terminer, je voudrais évoquer un point, a priori marginal, mais
qui s’est avéré lourd de conséquences : il s’agit de la paternité du principe
de compositionnalité. C’est la mention fréquente : ce principe est généra-
lement attribué à Frege, qui au départ a piqué ma curiosité et m’a incitée à
chercher ce qu’en disait effectivement Frege. Et là, surprise ! ! ! Il existe une
double tradition qui fait remonter à Frege deux principes antagonistes, celui
de compositionnalité et de contextualité !

17 À titre d’exemple, Janssen (2001 : § 2) cite « MG (Montague Grammar), GPS
(Generalized Phrase Structure Grammar), CG (Categorical Grammar) et LTAG
(Lexicalized Tree Adjoining Grammar) ».
112 CAHIERS DE LEXICOLOGIE NO 105

3.2. Les principes frégéens de compositionnalité et de contextualité et leur


postérité

La formule « généralement attribué[e] à Frege » peut laisser entendre


que le principe de compositionnalité n’a pas été énoncé en tant que tel mais
seulement inspiré par Frege. Ce que semblent confirmer, à première vue,
les passages que je souligne dans cet extrait d’un texte tardif (1923-1926),
traitant de la « Composition des pensées » :
Les ressources du langage ne laissent pas d’étonner. Avec un petit nombre
de syllabes, il exprime un nombre indéfini de pensées. Qu’un citoyen de ce
monde vienne à former pour la première fois une pensée, le langage lui trouve
un vêtement sous lequel un autre homme, pour qui cette pensée est totale-
ment nouvelle, la reconnaîtra. La chose serait impossible si on ne discernait
pas des parties dans la pensée, auxquelles correspondent des membres de la
proposition, en sorte que la structure de la proposition peut jouer comme une
image de la structure de la pensée. […]
Si l’on considère les pensées comme la réunion de parties simples et si
des parties simples de proposition leur correspondent, on conçoit qu’il
soit possible de construire une multitude de propositions à partir d’un petit
nombre de parties. (tr. C. Imbert, Frege 1971 : 214)
Et Frege explique que pour qu’une pensée forme un tout qui « soit quelque
chose de plus que les parties isolées », il faut unir une partie saturée à une
partie insaturée :
D’où l’idée qu’en logique la composition des parties en un tout procède
toujours par la saturation d’un élément non saturé.
Frege traite ici de la composition de pensées 18. Mais, comme le précise
Janssen (1997 : § 1.3), il ne s’agit pas, à proprement parler d’un « principe »,
mais d’un « argument dans une discussion plus large ». Et même d’un
argument métaphorique, reconnaît Frege :
À la vérité, il y a métaphore quand on transpose à la pensée le rapport de
la partie au tout. Mais, ajoute-t-il, la métaphore est si exacte et tombe si
juste dans l’ensemble que les discordances éventuelles ne créent pas de gêne.
(Frege 1971 : 214).
Or, il faudra attendre les années 1970 pour que la « grammaire de l’anglais »
de Montague transforme la métaphore de la compositionnalité frégéenne en

18 Il convient aussi de prendre en compte le système et la terminologie propres


à Frege, pour éviter des extrapolations indues. Rappelons, à titre indicatif,
que pensée (Gedanke) désigne le sens (Sinn), le contenu propositionnel, par
opposition à la dénotation (Bedeutung) d’une proposition, qui correspond aux
« objets » que sont ses valeurs de vérité. (Cf., les introductions de Claude Imbert
aux traductions des textes de Frege, et Imbert 1999).
LE SENS COMPOSITIONNEL REVISITÉ 113

un principe effectif de compositionnalité, basé sur un homomorphisme entre


syntaxe et sémantique (Janssen 1997, Marconi 1997, Pelletier 2001).
Je ne m’intéresse pas ici aux arguments qui plaident en faveur ou
contre l’attribution à Frege 19 de ce qu’il est aujourd’hui convenu d’appeler
« le principe de compositionnalité », un des piliers du courant de l’atomisme
sémantique. Mais, la seule conclusion qui m’importe est que Frege ne donne
aucune définition explicite et opératoire d’un principe de compositionnalité
sémantique.
Et comme si les choses n’étaient pas déjà assez obscures, voici que
– surprenant paradoxe ! – la tradition fait également remonter à Frege l’ori-
gine d’un second principe, apparemment antinomique, dit principe de contex-
tualité. La source se trouve dans Les fondements de l’arithmétique (1884),
où Frege écrit :
il faut toujours faire porter l’attention sur une proposition complète. C’est là
seulement que les mots veulent proprement dire quelque chose. Les images
internes qui nous visitent alors n’ont pas besoin de correspondre aux éléments
logiques du jugement. Il suffit qu’une proposition prise comme un tout ait un
sens : ses parties reçoivent par là même un contenu. (Frege 1969 : 186-187)
Ce qu’il condense en une formule, devenue la devise des partisans du
second grand courant dominant du xxe siècle, baptisé holisme sémantique
(Engel 1983, Marconi 1997) :
Les mots n’ont de signification qu’au sein d’une proposition. (Frege 1969 :
188)
L’importance de ces deux principes se mesure aux débats qu’ils conti-
nuent d’alimenter 20. Mais, au final, ce détour par Frege loin de clarifier le
principe de compositionnalité montre qu’il est toujours concurrencé par
son complémentaire antithétique, le principe de contextualité. Si bien qu’en

19 Godart et al. (1998 : 28) vont même jusqu’à écrire : « L’attribution du nom de
Frege au principe de compositionnalité appartient donc aux erreurs de l’his-
toire. » Janssen (2001) et Pelletier (2001) sont moins catégoriques. Merci aussi
à C. Imbert, d’avoir éclairé bien des points obscurs grâce à sa familiarité avec
les textes de Frege qu’elle a traduits en français et à son histoire de la logique
(Imbert 1999).
20 On se reportera à la revue qu’en donnent deux articles de synthèse, parus tous
deux en 2001. L’un, de Théo Janssen, intitulé « Frege, contextuality and compo-
sitionality » fait le point sur la double descendance de ces principes attribués
à Frege. L’autre, de Francis Pelletier, au titre accrocheur, « Did Frege Believe
Frege’s Principle ? », examine à la fois l’attribution controversée de ces deux
principes à Frege et recense les tentatives pour exclure l’un des deux principes
en arguant de leur antagonisme foncier, ou, au contraire, les arguments invoqués
pour les concilier.
114 CAHIERS DE LEXICOLOGIE NO 105

dehors des modèles formels qui le rendent effectif, le principe de compo-


sitionnalité est l’enjeu de trop de débats contradictoires pour aboutir à un
principe unitaire, exploitable par la sémantique linguistique.

Pour conclure
Le sens compositionnel apparaît bien comme un outil linguistique plus
approprié que le sens littéral pour rendre compte aussi bien de la signification
référentielle que métaphorique des phrases. Le recours au sens composition-
nel permet également d’analyser le sens gnomique des proverbes qu’il soit
ou non couplé à une image proverbiale 21. Enfin, on peut mieux différencier
ce sens compositionnel du sens idiomatique, non compositionnel.
Mais au niveau logico-sémantique le principe de compositionnalité
s’est avéré être assez vague et en conflit avec le principe de contextualité. En
dehors des grammaires formelles où il définit un mode de calcul effectif du
sens, conjointement à une syntaxe, le sens compositionel correspond plutôt
à « une pétition de principe » qu’à un principe opératoire.

Irène TAMBA
EHESS, CRLAO, Paris
irene.tamba@orange.fr

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