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LES TIC, NOUVELLES FORMES D'ACTION POLITIQUE

Le cas des diasporas camerounaises

Ruth Mireille Manga Edimo

De Boeck Supérieur | « Afrique contemporaine »

2010/2 n° 234 | pages 127 à 140


ISSN 0002-0478
ISBN 9782804161170
Article disponible en ligne à l'adresse :
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https://www.cairn.info/revue-afrique-contemporaine-2010-2-page-127.htm
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Les TIC, nouvelles formes
d’action politique
Le cas des diasporas
camerounaises
Ruth Mireille Manga Edimo

Les diasporas camerounaises se sont engagées depuis les années 1950


dans la vie politique de leur pays d’origine. Au fil des années, les
moyens de leurs actions ont évolué, autant que leur organisation poli-
tique. Si jusqu’à la fin des années  1990 l’engagement politique des
diasporas camerounaises a été exclusivement marqué par le déve-
loppement des solidarités politiques transnationales pour soutenir le
mouvement nationaliste et les partis politiques dans le pays d’origine,
depuis le début des années 2000, de nouvelles formes d’action poli-
tique sont développées par ces populations, grâce aux technologies
de l’information et de la communication (TIC) en général, et Internet
en particulier.
Mots clés : Cameroun – Citoyenneté – Diaspora – TIC – Participation politique
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Pouvons-nous appliquer aux diasporas camerounaises le qua-
lificatif d’« acteurs » de la vie politique de leur État d’origine ?
Est-il également objectif de penser que par leur présence
régulière sur la toile, notamment par le biais des médias élec-
troniques et de la cyberpresse camerounaise, les diasporas
camerounaises contribuent à la construction d’un débat démo-
cratique au Cameroun1 ?
La présente étude vise à comprendre comment la citoyenneté des individus
est réinventée via les TIC dans un contexte migratoire et quel est l’impact de
leurs activités en ligne sur la réappropriation politique locale de l’espace public
numérique.

Ruth Mireille Manga Edimo Cameroun (IRIC). Doctorante en doctorat sur « La citoyenneté virtuelle
occupe un poste d’enseignante- sciences politiques, elle est des immigrés camerounais de
assistante au département de actuellement en stage au centre de France » sous la direction de Luc
politique internationale à l’Institut recherches politiques de Sciences Sindjoun et l’encadrement de Pascal
des relations internationales du Po. Enfin, elle finalise une thèse de Perrineau.

Les TIC, nouvelles formes d’action politique 127


La démarche adoptée est empirique et s’appuie sur des observations de
terrain. Cette approche permet de dégager trois facteurs conduisant les migrants
camerounais à s’engager dans la vie politique de leur État d’origine. Il s’agit de
l’adhésion à un comportement moral, du sentiment d’allégeance à la commu-
nauté politique d’origine et de l’idée d’une implication politique active 2 .
De plus en plus marqué par la mobilité des individus et la densité des
f lux transnationaux, l’espace politique ne saurait être appréhendé par la seule
dimension territoriale de l’État. Il doit pouvoir prendre en compte les différents
facteurs qui contribuent à son élargissement et à sa transformation à l’ère de la
globalisation ; dans cette perspective, la citoyenneté ne peut s’en tenir aux seuls
droits politiques, ni être dépendante d’une nationalité exclusive, d’où l’intérêt
d’une réf lexion sur les diasporas camerounaises dans leur rapport à la vie poli-
tique de leur État d’origine.
En outre, la nécessité de tenir compte d’une « nouvelle citoyenneté »
(Withol de Wenden, 1996) ouverte et apte à réconcilier statut individuel et
émancipation politique, s’impose dans une approche de sociologie politique
internationale. Car, si la démocratie est considérée comme un système de
valeurs partagées par la plupart des « gouvernements du monde » (Bayart,
2004), n’est-il pas légitime de s’intéresser aux différentes transformations de
celle-ci 3 ?
En effet, saisir la participation politique des diasporas camerounaises
dans l’espace public numérique exige que nous adoptions une approche dyna-
mique qui admette un concept variant dans le temps et dans l’espace, en fonc-
tion des moyens dont peuvent disposer les individus, à un moment donné. Les
éléments pris en charge dans la définition de la citoyenneté et l’analyse de la
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participation politique des diasporas camerounaises à la vie politique nationale
dans cet article renvoient à un ensemble de référents moraux et sociopolitiques,
qui marquent les comportements politiques des diasporas camerounaises dans
leur contexte migratoire, et affectent, de manière différenciée, leur implica-
tion active ou passive dans les affaires politiques de leur État d’origine. Il s’agit
entre autres de la loyauté vis-à-vis de l’État, d’un sens des responsabilités et du

1. Pour répondre à ces France et en Belgique et de 3. Le débat sur les transformations


interrogations, nous nous appuierons l’observation participante de la démocratie est consacré par
sur une démarche empirique basée régulièrement faite sur les sites Web le paradigme de « crise de la
sur les premiers résultats des camerounais (médias et démocratie », défendu par des
enquêtes de terrain (qualitatives et communautaires). auteurs tels que Étienne Balibar
quantitatives) que nous menons 2. Nous ne nous attarderons pas sur (1992).
depuis janvier 2008 auprès des les questions telles que le vote ou 4. Estimations faites par le ministre
immigrés camerounais résidant en les actes qui relèvent de la participation camerounais des Relations
région parisienne. Les résultats de politique conventionnelle, car le droit extérieures suite aux données
ces enquêtes sont tirés des réponses de vote au Cameroun, de même que fournies par les missions
d’un questionnaire que nous avons les autres droits politiques diplomatiques et consulaires. Voir
adressé aux Camerounais en ligne directement rattachés à la nationalité, le quotidien camerounais Mutations,
entre juillet et août 2009, des sont strictement réservés aux n° 2 606, 4 mars 2010, p. 14.
entretiens avec des acteurs de nationaux et Camerounais résidant au
la diaspora camerounaise résidant en Cameroun.

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sentiment d’appartenance à la communauté politique qui conduisent plus ou
moins les migrants camerounais à développer des solidarités avec des mem-
bres de la communauté politique dispersés et à maintenir des liens avec l’État
grâce à une resocialisation à travers les médias électroniques nationaux et
communautaires.

La diaspora camerounaise
Une communauté dispersée. Par diaspora camerounaise, il faut entendre
l’ensemble des Camerounais dispersés à travers le monde et qui, bien qu’ayant
quitté leur pays d’origine, ont gardé et entretiennent des liens (politiques, éco-
nomiques ou culturels) plus ou moins explicites avec ce dernier. Jusqu’en 1970,
la principale destination des Camerounais à l’étranger était la France. Mais les
trajectoires migratoires commencent à se diversifier à partir des années 1980,
notamment à cause de la crise économique et sociale qui sévit au Cameroun,
ainsi que des mutations politiques qui ont marqué la société camerounaise à la
fin des années 1980 et au début des années 1990. À côté de la France comme
pays destinataire des migrations camerounaises, on note de plus en plus d’autres
pays du Nord et d’Afrique, tels que le Canada, les États-Unis, le Nigeria, la
Tunisie, la Côte d’Ivoire, etc., la plupart des pays d’Afrique sollicités devant
servir de transit pour d’éventuels départs pour l’Europe.
Les communautés immigrées camerounaises de France s’affirment
comme l’un des sites d’observations les plus remarquables de l’organisation
politique des Camerounais à l’étranger pour plusieurs raisons : les activités
politiques de ces communautés s’insèrent dans un circuit migratoire éprouvé
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de longue date ; de même, la France est souvent envisagée comme le « lieu d’im-
plantation des institutions de la première destination à l’étranger traditionnel-
lement exprimée par les Camerounais » (Kamdem, 2007, p. 13).

Répartition de la diaspora camerounaise


À ce jour, la population migrante camerounaise est évaluée à environ 4 millions
de personnes.
La répartition des effectifs demeure cependant très inégale avec près de
50 000 personnes au Gabon, 16 000 en Guinée équatoriale, plus de 2 000 000 de
personnes au Nigeria, 6 000 en Côte d’Ivoire, 5 000 au Soudan, 4 200 en Suisse,
plus de 5 000 au Pays-Bas, plus de 7 000 en Allemagne, 500 au Maroc, plus de
700 000 aux États-Unis 4 .
Quant au nombre de Camerounais vivant en France, il est passé de 45 000
en 2005 à 50 000 en 2007 (pour ce qui est des Camerounais vivant en situation
régulière en France), alors que l’on estime toujours à environ 150 000 le nombre
de Camerounais vivant en situation irrégulière en France.

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Une communauté hétérogène. Entre 1950 et 1970, et même jusqu’en 1990,
la diaspora camerounaise renvoyait à une population plus ou moins homogène.
Elle était majoritairement constituée d’étudiants marqués par une vie asso-
ciative et culturelle riche 5 . Depuis les années  1990, non seulement le nombre
d’associations a considérablement augmenté du fait des nouvelles arrivées came-
rounaises en France en particulier et en Occident en général, mais surtout par
les mutations politiques survenues dans le pays d’origine et du développement
des outils électroniques de l’information et de la communication. Ces dévelop-
pements ont entraîné la transformation des espaces et la f luidification des rap-
ports sociaux et politiques entre les Camerounais émigrés, leurs compatriotes
vivant au Cameroun et leur État d’origine. Les modes d’organisation par rap-
port au pays d’origine se sont diversifiés et les modes de rencontres ont évolué.
On a pu observer la multiplication des associations ethniques et culturelles 6 .
Leur objectif est de « favoriser l’union, la fraternité, la solidarité, l’animation, la
communication, la sauvegarde du patrimoine culturel et les échanges culturels
entre les membres ». On a pu aussi remarquer l’émergence de certaines struc-
tures de partis politiques camerounais 7. Ces différentes organisations ont joué
un rôle considérable dans l’émancipation politique des immigrés camerounais
de France. Et ces dernières années ils ont vu leurs rangs renforcés par des pro-
fessionnels que l’on peut qualifier de « migrants travailleurs », des opérateurs
économiques, des avocats, des artistes et des sportifs 8 en dehors des étudiants,
des exilés politiques et des « commerçants » (Bouly de Lesdain, 1999) dont la
présence était déjà remarquable dans les années 1970 et 1980.
Cependant, la révolution apportée par les nouveaux moyens de commu-
nication électroniques a f luidifié les rapports entre les membres de la commu-
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nauté de plus en plus dispersés, ainsi que le rapport politique à l’État d’origine.
Le lien communautaire n’est plus forcément entretenu au sein des réunions
associatives, mais plutôt à travers une communication en réseau, qui permet,

5. En France, par exemple, elle était de Rennes, l’Amicale des les avocats (80), les artistes (500) et
liée à l’Union des étudiants du Camerounais de France, l’Association les sportifs (200).
Kamerun (UNEK), elle-même des amis du village de Gbalebouo 9. Ce fut, par exemple, le cas de
ancienne association des étudiants (AAGBA), l’Association Bafoussam l’UNEK dont la plupart des étudiants
camerounais (AEC). L’UNEK s’était Plémet Amitié Solidarité (BPAS), furent formés par des cadres de
associée au principal mouvement l’Association culturelle des l’Union des populations du Cameroun
nationaliste au Cameroun, l’Union Bamboutos de France (ACBF). (UPC) en vue de la lutte contre les
des populations du Cameroun (UPC), 7. Par exemple, le Social Democratic autorités politiques coloniales et
pour lui apporter son soutien dans Front (SDF), principal parti la résistance au Régime. Ce fut aussi
la lutte pour l’indépendance du pays d’opposition au Cameroun et le cas du Regroupement des
d’origine. Le rôle de la diaspora le Rassemblement démocratique étudiants camerounais (REC), groupe
camerounaise à cette période s’était du peuple camerounais (RDPC), parti en désaccord avec l’orientation
principalement limité au combat pour de la majorité présidentielle, dans nationaliste de l’UNEK, dont
l’indépendance du pays d’origine. les espaces sociaux français. la plupart a intégré plus tard l’Union
6. Parmi elles, on dénote, par 8. Selon les estimations faites par nationale camerounaise (UNC),
exemple, le Cercle culturel de le consulat général du Cameroun à parti politique camerounais
Loire-Atlantique (CCBLA), Paris, la communauté camerounaise au pouvoir à cette période.
la Solidarité des filles Babimbi de en France se répartit entre
France, l’Association sportive et les travailleurs immigrés (8 000),
culturelle des étudiants camerounais les opérateurs économiques (1 500),

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non seulement d’informer les membres, mais aussi de faire connaître les acti-
vités du réseau de relations. C’est dans ce contexte spécifique que les médias
communautaires et les sites Internet de médias camerounais et panafricains ont
émergé comme des espaces publics de diffusion des actions et de discussions.

Le rapport à la vie politique camerounaise


Avant les années 1990. L’avènement d’Internet a profondément modifié les
modes d’actions des diasporas camerounaises. Ce média « ultime » (Vanden-
dorpe, 2006) est devenu, en l’espace de quelques années, un important vec-
teur de la communication et de l’action politique de ces populations. En effet,
jusqu’en 2000, le maintien des liens sociopolitiques était principalement mani-
feste au sein des associations de Camerounais dont l’un des objectifs consistait
à « réf léchir ensemble sur les problèmes et les difficultés liées à leur séjour à
l’étranger ; à « revivre » certaines coutumes et traditions du pays d’origine ;
et à mieux se connaître (en créant) une communauté fraternelle » (Manga
Edimo, 2006). Ce constat est aussi valable pour l’AEC que pour la plupart des
associations culturelles et ethniques camerounaises à l’étranger, notamment
en France. La socialisation des diasporas camerounaises s’est aussi faite au
sein de certaines associations et partis politiques camerounais représentés à
l’étranger 9 .

Après les années 1990. Au cours des années 1990, la socialisation des jeunes de


la diaspora camerounaise au sein des mouvements et des partis politiques came-
rounais représentés à l’étranger s’est renforcée grâce à l’émergence d’une pluralité
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de partis politiques, consécutive à la libéralisation de la vie politique au Cameroun.
Cette libéralisation, suivie de la loi sur la « liberté de la communication sociale »
du 19  décembre 1990, a favorisé l’exportation de partis politiques camerounais
tels que le Social Democratic Front (SDF) et le Rassemblement démocratique du
peuple camerounais (RDPC), en quête de soutiens politiques à l’extérieur auprès
de certaines communautés de la diaspora camerounaise, notamment : celles des
États-Unis, de Grande-Bretagne et de France. La loi sur la « liberté de la presse »
au Cameroun a, elle aussi, été favorable à la création de nombreux organes de
presse publics et privés, que pouvaient se procurer les diasporas camerounaises
à l’étranger.
La sollicitation des diasporas camerounaises par les partis politiques
camerounais s’est déroulée dans une conjoncture mondiale de la « fin des
territoires » (Badie, 1995), et de l’émergence d’une « civilité politique inter-
nationale » (Chouala, 2004) : un contexte marqué par la sollicitation de l’inter-
national comme cadre d’action des partis politiques.
Ces différents canaux officiels auxquels les diasporas camerounaises
ont considérablement adhéré, précisément jusqu’en 2003, avaient réduit leurs
actions, notamment jusqu’au début des années  2000, à quelques manifesta-
tions du lien social et politique dans leur pays d’origine. À l’étranger, leur rôle

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dans la vie politique camerounaise tournait autour de l’animation de la vie des
partis politiques camerounais, la commémoration et la célébration des jour-
nées et fêtes nationales, la réception et les échanges de messages avec certaines
autorités politiques en visites officielles ou privées et des questions diverses
concernant le pays et de l’organisation de colloques et de conférences-débats.
Ces actions étaient ponctuelles et n’ont pas suffi à impliquer les diasporas came-
rounaises, à un rythme régulier, dans les affaires politiques de leur État d’ori-
gine. En dépit de l’ouverture démocratique au Cameroun, les actions menées
gardaient une dimension passive.

Les usages d’Internet


La rumeur sur le décès du président de la République du Cameroun en 2004
peut être considérée comme un « déterminant historique » dans l’étude de la
place occupée par les TIC dans l’action politique des diasporas camerounai-
ses, ceci pour plusieurs raisons : d’abord, du fait de la dimension qu’elle a prise
en l’espace de 24 heures dans tous les espaces sociaux, à l’intérieur comme à
l’extérieur du pays ; ensuite, parce que c’est à partir de ce moment-là que l’on a
découvert réellement l’existence des sites Internet comme espaces d’expression
des diasporas camerounaises ; et enfin, parce que, suite à cette rumeur qui a
animé le débat public camerounais à l’intérieur comme à l’extérieur des fron-
tières politiques nationales pendant plusieurs jours, les immigrés camerounais
eux-mêmes ont déclaré sur les sites « l’avènement d’une nouvelle ère politique ».
Mais l’émergence de l’espace numérique comme lieu public du déroulement de
la vie politique camerounaise atteste-t-elle réellement d’une « nouvelle ère poli-
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tique » au Cameroun, notamment sur le plan démocratique ?

Un outil d’information. En 2008, l’on comptait environ 700 000 internautes


au Cameroun, selon les chiffres de l’Agence nationale de régulation des TIC
(ANTIC). L’enquête révélait aussi un taux en équipement informatique encore
faible dans les foyers camerounais. Pourtant, l’observation des sites semble mon-
trer un développement des usages politiques d’Internet par les Camerounais. À
titre d’illustration, 97,55 % des Camerounais de l’extérieur prennent connais-
sance de l’actualité politique et sociale du Cameroun sur Internet. Cela est
devenu facile grâce au développement de la cyberpresse et de la mise en ligne
de la presse écrite nationale qui « se repère facilement à partir des moteurs de
recherche tels que Google », affirme l’un des enquêtés. Les sites les plus consul-
tés par les Camerounais de la diaspora vivant en France sont ceux de la presse
écrite camerounaise privée, la presse publique en ligne étant lue plus rarement.
Cependant, les sites des cyberjournaux et ceux créés par les communautés dias-
poriques elles-mêmes sont aussi plus ou moins régulièrement visités.
De toute évidence, sont de plus en plus nombreux les Camerounais qui
choisissent Internet pour s’informer, qu’ils soient à l’intérieur ou à l’extérieur
de leur pays d’origine. Aussi, paradoxalement, les résultats de l’enquête en ligne

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Essor des sites Internet camerounais
Depuis la création en 2000 du site de Ndzana Seme (www.africaindependent.
com), Camerounais exilé aux États-Unis, qui a marqué un tournant historique
dans l’expression politique des diasporas camerounaises et de la place politique
des TIC au Cameroun, on a vu se développer de nombreux sites d’informations,
de rencontres et de discussions sur le Cameroun, à l’initiative des divers acteurs
politiques camerounais.
Il s’agit, par exemple, de www.cameroon-info.net, www.camerounlink.
com, www.cammeron21.com, www.bonaberi.com (hébergé en France) et plus
récemment, www.camer.be (hébergé en Belgique). Cette liste est loin d’être
exhaustive, mais représente quelques sites Web très cités par les diasporas came-
rounaises. Aussi ont-ils, dès les premières occasions, joué un rôle inédit dans
la capacité de mobilisation politique des diasporas camerounaises, notamment
www.cameroon-info.net et www.camer.be.
Néanmoins, tous les sites, ceux des journaux traditionnels ou ceux des
nouveaux sites en ligne, n’ont pas la même importance en tant « qu’espaces de
recueil des informations politiques et sociales sur le Cameroun ». Les résultats
de l’enquête nous donnent droit au classement ci-après, suivant le degré de sol-
licitation des sites : les sites de la presse privée tels que www.lemessager.net et
www.quotidienmutations.net, respectivement admis par 58,93 % et 42,86 %
des personnes interrogées comme faisant partie des sites les plus régulièrement
consultés, à côté des sites communautaires qui se sont révélés comme étant des
sites d’informations prioritaires des diasporas camerounaises, à l’instar de ces
trois sites respectivement identifiés : www.camer.be (80,99 %), www.cameroon-
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info.net (78,56 %) et www.bonaberi.com (62,5 %).

nous révèlent que les sites communautaires considérés au départ comme un lieu
de resocialisation ou de « rafraîchissement » du lien sociopolitique avec la com-
munauté d’origine pour les diasporas camerounaises, se sont progressivement
affirmés comme des sites Internet très souvent visités par les Camerounais
vivant au Cameroun10 .

Un outil de communication. Internet est un lien entre les membres de la com-


munauté politique à l’intérieur et à l’extérieur du territoire national. Autant les
sites communautaires apparaissent comme des espaces privilégiés pour l’in-
formation des diasporas camerounaises, autant ils tendent à s’affirmer comme
des espaces régulièrement sollicités pour la diffusion des opinions et des idées
politiques. Les informations qu’ils diffusent la plupart de temps sont générale-
ment tirées de la presse écrite locale et panafricaine. À titre d’illustration, on
pense notamment à l’article de Suzanne Kala Lobe ( journaliste camerounaise
et ancienne exilée politique) qui a été publié le 20 juillet 2009 par La Nouvelle
Expression, journal privé camerounais. Cet article intitulé « Lettre ouverte

Les TIC, nouvelles formes d’action politique 133


« Lettre ouverte aux Camerounais de la diaspora »
« […] Il me semble en vous lisant que ce que vous dites du Cameroun est en déca-
lage avec la réalité que j’observe. Que la manière dont vous caractérisez le régime
de Biya me paraît plus mécanique qu’analysée. Du coup vos stratégies passent à
côté de la plaque révolutionnaire et ne vous permettent pas de gagner l’adhésion
des masses. […] J’ai envie de vous dire, ‘‘les marches de la tour Eiffel’’, redescen-
dez sur terre. Redescendez vite, écrasez avec vigueur vos lunettes grossissantes
et regardons ensemble ce qui cloche dans votre démarche. »
Cette lettre a suscité de nombreuses réactions, dont celle de « Georges
Minyem », internaute régulier du site www.cameroon-info.net, à partir duquel
il avait également réagi. Dans son article intitulé « Réplique aux attaques de
Suzanne Kala Lobe, journaliste engagée par le Cameroun », l’internaute déclare :
« Salutations peu cordiales,
[…] Non ! Encore moins de délit ? Il ne s’agit pas d’anti-impérialisme
primaire d’intention ou de haine viscérale de notre président. Votre paresthésie
scélérate vous occulte la vision de la hardiesse de notre aff liction et la cime des
désespérances du peuple que vous côtoyez quotidiennement. Il s’agit d’objecti-
vité, de lucidité et de pragmatisme. […] Votre analyse souffre aussi d’une absence
criante de visibilité sur les changements conjoncturels et géoéconomiques qui
s’opèrent sous nos yeux…
[…] Certes, sous le régime Biya, il y a eu des avancées dans la défense des
droits de l’homme et nul doute que la libéralisation des médias y a contribué. Il y
a aussi eu le multilatéralisme initié par des coopérations de plus en plus impor-
tantes avec des pays tels la Chine, voire les USA, la sous-région avec la CEMAC.
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Il y a même eu une croissance soutenue depuis 1995 : combien de rapports sur le
plan économique, mais je vous le demande, transparents sur les lois de finances
et sur les bilans ont-ils été faits ?11 »

aux Camerounais de la diaspora » a été rédigé pour réagir aux propos diffu-
sés sur les sites Internet camerounais par les membres de la diaspora. C’était
aussi l’occasion pour cette dernière de critiquer les stratégies affichées par les
Camerounais de la diaspora et de leur faire part de son point de vue personnel
(voir encadré).

10. Parmi ceux interrogés, 41,38 % 12. Par exemple, Brice Nitcheu 13. On se souvient de l’avertissement
lisent les sites communautaires n’avait pas choisi des sites autres que donné aux « cyberdissidents »
tandis que 27,59 % seulement www.camer.be ou www.cameroon- en juin 2009, par l’ambassadeur du
par ticipent au débat public en info.net pour annoncer sa fameuse Cameroun en France sur le site
ligne. « opération œufs et tomates pourris » www.camer.be.
11. Articles accessibles sur www. en prélude à la visite officielle du 14. www.presidenceducameroun.
cameroon-info.net président Paul Biya en France en com et www.camerounenmarche.cm
juillet 2009.

134  TIC en Afrique Afrique contemporaine 234


Ainsi, les sites de médias camerounais, de même que les sites commu-
nautaires, ne permettent pas seulement de diffuser des articles d’opinions, ils
permettent aussi aux internautes camerounais de réagir face à l’actualité poli-
tique locale ou globale, et de contre-réagir en publiant des articles collectifs ou
individuels. En revanche, si les blogs s’apparentent encore à des espaces desti-
nés au stockage des informations se rapportant aux activités des membres de
la communauté diasporique, les sites communautaires ainsi que les « cyber-
journaux » s’illustrent comme des plate-formes d’échanges d’opinions avec les
membres de la communauté politique. C’est sur ces sites que les internautes
camerounais s’informent des activités ou des manifestations du Collectif des
Camerounais de la diaspora (CODE)12 . Pourtant cette association de la dias-
pora camerounaise possède un blog.
Les sites de médias camerounais en général et ceux des médias commu-
nautaires en particulier sont très souvent sollicités pour la diffusion d’articles
individuels ou collectifs, à l’instar de l’article du militant politique et ancien came-
rounais de la diaspora Abel Eyinga, publié le 14 juillet 2009, qui « interpelle » le
président Paul Biya par le canal du site www.camer.be et de la « réponse » de
l’Union démocratique du Cameroun (UDC) à Hilaire Kamga, Camerounais vivant
en France, responsable de l’ONG camerounaise Nouveaux droits de l’homme
(NDH), suite à une interview de ce dernier parue dans la presse.
Les communications adressées sur les sites Internet de médias came-
rounais ou communautaires provoquent des réactions plus ou moins particu-
lières des autorités gouvernementales. Au-delà des institutions qui sont mises
en place pour « surveiller Internet », à l’instar du Système de veille et d’alerte
cybernétique (SYSVAC) du ministère de la Communication, les autorités poli-
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tiques camerounaises s’approprient de plus en plus Internet comme un instru-
ment important de communication13 . Il suffit de voir les « nouveaux » designs
(spécialisation des sites, Web TV, etc.) que connaissent les sites Internet de la
plus haute administration camerounaise pour saisir la dimension qu’a prise ce
« média ultime » sur le plan de la communication politique.
En effet, au courant de l’année 2009, on a vu se développer en quelques
mois deux nouveaux sites de la présidence de la république du Cameroun14 qui
laissent transparaître à travers leurs pages d’accueil un nouveau style de com-
munication. Le premier site fait des communications générales sur tout ce qui
concerne la présidence de la République. S’il met bien en exergue les activités
du président de la République ainsi que celles de son épouse autant que le tout
premier site, sa particularité réside dans le fait qu’il est une « Web TV ». Le
deuxième site vante les réalisations du président Paul Biya. Ne serait-ce pas là
une manière de vouloir « démentir », par la voie de la communication virtuelle,
les différentes idées et les opinions péjoratives sur la politique du président
Paul Biya diffusées sur les sites communautaires ou certains journaux de la
presse « cybernétique » ?
Aussi, l’opération « Tomates et œufs pourris », annoncée par Brice Nitcheu
dans une interview quelques jours avant la visite officielle du président Paul Biya en

Les TIC, nouvelles formes d’action politique 135


France en juillet 2009, n’aurait-elle pas « échoué » parce que les autorités se seraient
organisées pour anticiper l’attaque qui aurait nui à l’image du président camerou-
nais ? Et le discours de Paul Biya lors de cette visite, diffusé sur les sites communau-
taires, les sites de médias camerounais et sur sa « Web TV » ne constitue-t-il pas la
preuve qu’il est informé des doléances faites sur Internet par les Camerounais de la
diaspora ? « Enfin, j’ai pris bonne note de vos doléances et de vos souhaits concer-
nant notamment votre participation au prochain vote électoral et aussi le problème
de la double nationalité. Ils ont retenu mon attention et feront l’objet d’un examen
objectif et rapide en vue d’y apporter des réponses adéquates…15 »
Enfin, les réactions sur Internet du gouvernement camerounais ne mon-
trent-elles pas que les communications diffusées sur les médias électroniques
sont entendues au plan national ? L’exemple des réactions suscitées par le rap-
port du Comité catholique contre la faim et pour le développement (CCFD-Terre
solidaire) sur « Les biens mal acquis du président Paul Biya16 », en est un exemple
probant. Le 26 juin 2009, le ministre de la Communication, Jean-Pierre Biyiti
Bi Essam, dans son article « À propos d’un devoir de vacances », et le 18 février
2010, René Sadi, le secrétaire général du parti de la majorité présidentielle au
Cameroun (RDPC) dans le journal camerounais Le Jour, diffusé sur son site
Internet (www.quotidienlejour.com), réagissaient aux divers débats publics et
aux plaintes du Conseil des Camerounais de la Diaspora17 (CCD), publiés à la
fois sur des sites comme www.tempsreel.nouvelobs.com, www.afrik.com, www.
grioo.com, et sur les forums de discussions camerounais qui l’ont diffusé tels
que www.cameroon-info.net et www.camer.be. Ces diverses observations mon-
trent que les autorités politiques camerounaises ne sont pas indifférentes aux
critiques auxquelles elles sont confrontées sur Internet. Mais est-ce pour autant
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que l’on peut défendre l’idée d’une « nouvelle ère politique » au Cameroun ?

Un outil d’implication. Que l’on soit Camerounais résidant dans le Sud ou


dans le Nord, l’espace public numérique n’est pas encore un véritable lieu de
débats ou de discussions démocratiques. Les chiffres révélés par notre enquête
demeurent faibles. Les internautes qui visitent plus ou moins régulièrement
les sites camerounais de forums de discussions représentent seulement 41,06 %
des personnes interrogées, et environ 28 % seulement parmi eux participent
plus ou moins régulièrement aux débats dans les forums de discussions.
La plupart des débats sont souvent menés par les mêmes individus. Ce
sont les mêmes pseudonymes que l’on retrouve le plus souvent dans la discussion,

15. Extrait du discours de Paul Biya à 18. L’analyse, notamment des Camerounais de France ; 11,61 %
la diaspora camerounaise à Paris, réactions (112) publiées sur le forum d’Allemagne ; 11,61 % des
le 24 juillet 2009. du site www.camer.be suite à « L’appel Camerounais résidant au Cameroun ;
16. Article faisant suite à la du ministre camerounais des Postes 6,25 % en Irlande ; 4,46 % aux
publication en juin 2009 d’un rapport et Télécommunications, pour Pays-Bas ; 3,57 % au Royaume-Uni ;
par le CCFD, une ONG française. l’identification des propriétaires de 3,57 % en Suisse, 0,89 % aux
17. L’une des organisations politiques téléphones mobiles au Cameroun », États-Unis, au Canada, en Afrique du
de la diaspora camerounaise en le 10 août 2009, a suscité un grand Sud, en Espagne, soit une seule
France. nombre de réactions : sur les 112 réaction à partir des quatre derniers
réactions, 32,14 % ont été celles de pays.

136  TIC en Afrique Afrique contemporaine 234


au point que l’absence de l’un d’eux peut conduire à l’inquiétude des autres.
Néanmoins, cela peut s’expliquer par le fait que l’espace numérique s’affirme
plutôt comme un lieu de socialisation politique que comme un espace de débats
pour les Camerounais. Les articles et les arguments avancés dans les forums sont
plus lus que commentés ou critiqués, comme l’atteste le tableau ci-dessous.
La consultation plus ou moins régulière des sites de forums camerou-
nais permet de « rechercher des informations inaccessibles dans les journaux »,
« d’entretenir le réseau de relations », « de se distraire, se récréer, partager des
moments de convivialité », « de prendre le pouls du pays », etc. Internet s’affirme
pour les diasporas camerounaises comme l’un des principaux instruments du lien
social et politique avec leur pays d’origine. Grâce aux différentes fonctionnalités
qu’il propose, il a permis aux diasporas camerounaises de non seulement pallier
le fameux problème de la disponibilité des journaux camerounais à l’étranger,
mais aussi, d’échanger avec leurs concitoyens au pays et entre eux, sur des ques-
tions qui engagent la vie politique et sociale de leur pays d’origine.

Une force démocratique ? Si la démocratie est approchée comme un système


de valeurs qui favorise la liberté des individus et leur représentativité sur la
scène politique, il est évident que les TIC, à travers Internet notamment, ont
contribué à l’émancipation politique des diasporas camerounaises. Les blogs et
les applications du Web 2.0 leur ont donné plus de visibilité politique. Internet
constitue pour ces populations un puissant outil d’information et de mobi-
lisation politique, comme peuvent le démontrer les différents appels à cyber
mobilisations ou les pétitions en ligne. Cependant, le taux de participation aux
forums de discussions en ligne est encore faible et l’espace numérique est moins
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consacré au « débat et à la décision politique » (Vedel, 2007) qu’il n’est consi-
déré comme l’outil idéal pour une démocratie participative, mettant en situa-
tion d’égalité l’émetteur et le récepteur, contrairement à la radio et la télévision
(Flichy, 2008).
L’expression politique camerounaise sur Internet laisse néanmoins
transparaître deux catégories d’acteurs exclusifs qui, loin d’être représentatifs
de toute la scène politique locale, s’affrontent. Ce sont les acteurs de la dias-
pora camerounaise qui donnent leurs opinions, cherchent à se positionner sur

Participation des Camerounais aux forums de discussions


camerounais (351 personnes interrogées)

Fréquence Participation aux forums Lecture des forums


« très souvent » 10 % 21,03 %
« assez souvent » 18,28 % 21,03 %
« rarement » 38,97 % 22,07 %
« jamais » 32,76 %   7,59 %

Source : www.camer.be (juillet-août 2009).

Les TIC, nouvelles formes d’action politique 137


la scène politique de leur pays d’origine d’une part, et les membres du gouverne-
ment ainsi que les membres et des citoyens camerounais (internes et externes)
proches du parti de la majorité présidentielle d’autre part.
Aussi, Internet constitue de plus en plus un instrument de campagne
politique. Il est devenu récurrent de voir des Camerounais de la diaspora décla-
rer leurs candidatures politiques en prélude aux prochaines élections présiden-
tielles au Cameroun en s’appropriant des sites Web. C’est par exemple le cas de
Vincent Sosthène Fouda, Camerounais vivant au Canada18 . Qu’ils remplissent
les conditions légales ou pas, les Camerounais diffusent de plus en plus aisé-
ment leurs ambitions politiques.
Avec Internet, les diasporas camerounaises affichent des audaces qui
seraient rarement possibles dans un monde réel. Il suffit de voir la fameuse image
du président de la République du Cameroun comptant « le nombre de jours qu’il
lui reste au pouvoir » qui s’affiche lorsque l’on parcourt certaines pages du site
www.icicemac.com. Sur les forums de discussions, des messages directs, parfois
dénués de toute politesse et de tout respect, sont adressés aux autorités politi-
ques, comme l’attestent par exemple des messages d’internautes camerounais,
postés sur l’un des forums de www.cameroon-info.net, suite à l’annonce de la
création d’un système de veille et d’alerte cybernétique au Cameroun19 .
Bien que les espaces publics numériques camerounais ne constituent pas
encore de véritables espaces de discussions démocratiques, leurs activités ali-
mentent la discussion publique menée dans les espaces sociaux de Camerounais,
que ce soit à l’intérieur ou à l’extérieur du pays. Ils sont de plus en plus pris en
compte dans les différents agendas politiques nationaux.
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Conclusion
Au Cameroun, l’espace public numérique reste exploité et réapproprié par une
minorité, caractéristique des classes les plus instruites, avec un niveau minimum
d’études égal ou supérieur au baccalauréat, comme si l’exercice de la citoyenneté
était exclusivement réservé aux citoyens les mieux formés. Cependant, malgré
les irrégularités observées au niveau de l’intensité des usages politiques de l’In-
ternet et de la présence des Camerounais dans l’espace public numérique, un
constat général peut être fait : les activités de la diaspora camerounaise dans
l’espace public numérique ne sont pas sans conséquences sur les institutions
politiques de l’État. À l’ère de l’information, non seulement l’État revoit ses
modes de communication politique, mais aussi et surtout un « système de com-
munication politique virtuelle », qui transpose des rivalités sociales et politiques
camerounaises, semble émerger. Ce constat général entraîne un questionnement
théorique des notions de citoyenneté et d’espace politique.

18. www.generationcameroun2011. 19. www.cameroon-info.net


com

138  TIC en Afrique Afrique contemporaine 234


Au vu de la progression des actions civiques sur Internet, notamment
celles des diasporas camerounaises, qui inf luencent plus ou moins indirec-
tement les comportements politiques des membres et des institutions politi-
ques de leur pays d’origine, ces concepts doivent-ils continuer d’être appréciés
sous un angle de « fermeture géographique » ou alors doivent-ils désormais, et
même plus que jamais, intégrer les transformations profondes suscitées par la
mondialisation économique et technologique, à l’instar des TIC ? En effet, les
contraintes de temps, d’espace et de géographie avaient, pendant longtemps,
limité les actions politiques des diasporas camerounaises au sein des associa-
tions et partis politiques camerounais représentés à l’étranger à un rôle de la
mobilisation et d’organisation des marches dans le cadre de certaines manifes-
tations politiques à l’étranger, dans leurs différents pays d’accueil.
Aujourd’hui, grâce à l’interconnectivité et à la liaison des espaces, des
territoires ou des lieux de rencontres créés par les technologies modernes, ce
sont des solidarités politiques en réseau qui émergent au sein des diasporas
camerounaises. Dans ce contexte d’un monde interconnecté et de plus en plus
globalisé, il devient presque impossible de comprendre la vie politique came-
rounaise dans une géographie fermée, car elle se fraye un chemin entre l’in-
terne et l’externe, le local et le global, l’ici et l’ailleurs.
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