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42.

La traversée du désert

Moreau (1972) décrivait le désert du Sahara comme étant, pour les oiseaux, «  incroyablement périlleux, prati-
quement sans nourriture, sans eau, sans ombre, n’offrant aucune opportunité de repos salvateur ou de demi-
tour. (…). Dans de telles circonstances, il est inutile pour un oiseau de se poser ; il n’a aucun espoir de s’y nourrir
et l’eau de son corps s’évapore sous l’effet de la forte chaleur à la surface du sol, même s’il recherche l’ombre ».
Sa conclusion était que les oiseaux devaient traverser le Sahara d’une traite, et les avantages d’une traversée
rapide et ininterrompue paraissaient immenses. Ni les observations au radar, ni les suivis par satellite n’étaient
alors disponibles pour confirmer cette affirmation. Toutefois, Moreau appuya la validité de cette idée avec des
preuves circonstanciées édifiantes. Tout d’abord, si les Traquets motteux sont capables de voler sans s’arrêter du
Groenland à l’Europe (et en fait, comme nous le savons désormais, directement jusqu’en Afrique), pourquoi ne
seraient-ils pas capables de couvrir une telle distance à travers le Sahara ? Ensuite, les oiseaux qui traversent le
Sahara ont accumulé suffisamment de réserves corporelles pour voler pendant 40 heures et parcourir les 1500 à
2000 kilomètres nécessaires sans se nourrir. Enfin, les oasis disséminées dans le désert n’abritent que de faibles
quantités de migrateurs par rapport aux immenses quantités qui traversent le désert (estimées à l’époque à 5000
millions à l’automne et la moitié de ce nombre au printemps). Une démonstration convaincante, non ? Pourtant, si
on les examine de plus près, notamment grâce à des techniques de plus en plus sophistiquées, les faits montrent
une situation bien plus complexe.

464 Les ailes du Sahel


Un vol ininterrompu ou ponctué de haltes ?

Les mentions d’oiseaux émaciés, morts ou mourants au Sahara sont


abondants dans la littérature ornithologique (par exemple, Zedlitz
1910, Geyr von Schweppenburg 1917, Moreau 1961, Smith 1968,
Haas & Beck 1979). Le Sahara est une formidable barrière écologique.
Même en regardant par le hublot d’un avion à 10 km d’altitude, il ne
faut pas beaucoup d’imagination pour comprendre que seuls des
oiseaux bien préparés ont une chance de survivre dans un environ-
nement si extrême. Comment les oiseaux parviennent-ils à traverser
cette vaste étendue de sable et de roche ?
Les études disponibles montrent l’existence de stratégies variées,
et il est probable que d’autres soient découvertes prochainement.
Des Goélands bruns, par exemple, qui hivernent le long des côtes
Atlantiques du Sénégal et dont on pense qu’ils longent la côte ou les
rivières entre leurs sites de reproduction et d’hivernage ont été obser-
vés à 500 km à l’intérieur des terres en Mauritanie, en vol selon un
axe SO – NE, en train de réaliser un vol sans escale vers la Méditerra- Le désert du Sahara en Mauritanie, dans le secteur où d’importantes
née. Les groupes de goélands, suivis par le radar « Superfledermaus », études radar ont été réalisées par La Station Ornithologique Suisse au
volaient à une altitude moyenne de 3,5 km, là où des vents favorables début des années 2000 et ont permis de répondre à plusieurs questions
leurs permettaient d’atteindre une vitesse de 90 km/h (Schmaljohann sur la traversée du désert par les passereaux (Schmaljohann et al. 2006).
et al. 2008). Nous supposons que la Sarcelle d’été, après s’être gorgée Contrairement à ce qui était supposé, les passereaux utilisent couram-
de graines de nénuphars au Sahel, vole également sans s’arrêter à ment une stratégie de vol intermittente : ils se reposent de jour (même
travers le désert lorsqu’elle retourne sur ses sites de reproduction. La les petits buissons et arbustes, comme ceux de ce cliché, sont alors
Sarcelle d’été baguée au Sénégal et tuée cinq jours plus tard en Italie importants pour leur offrir de l’ombre), et volent la nuit.
(Roux & Morel 1973) devait avoir couvert cette distance en 3,5 jours si
elle avait volé pendant 24 h par jour (Encadré 20), ce qui n’a probable-
ment rien d’exceptionnel chez cette espèce. Les Balbuzards pêcheurs Une étude détaillée avec un radar a effectivement montré que la plu-
utilisent une autre stratégie : ils interrompent leur traversée du désert part des passereaux qui traversent le Sahara sont posés en journée et
la nuit pour se reposer, mais utilisent la totalité du jour entre 9h et volent la nuit (Schmaljohann et al. 2007). En revanche, contrairement
17h pour voler (contrairement à leur parcours en Europe qui est fré- aux prévisions de Carmi et al. (1992), 90% des oiseaux en migration
quemment interrompu de pêches opportunistes ; Strandberg & Alers- printanière volaient à 1000 m au-dessus du Sahara, 50% dépassant
tam 2007). Les Balbuzards pêcheurs suivis par satellite ont couvert en même les 2500 m d’altitude (Liechti & Schmaljohann 2007). Ce fai-
moyenne 220 km par jour de voyage au Sahara (Klaassen et al. 2008). sant, ils évitent les vents de face dominants au niveau du sol (le puis-
Ils n’ont pas substantiellement augmenté leur vitesse lors de la tra- sant harmattan, qui souffle du NE) et profitent des vents portants à
versée (seulement 14% plus élevée au Sahara qu’en Europe, pour les des altitudes plus élevées. Ces résultats confirment que la répartition
vols à des altitudes supérieures à 100 m), et il leur a fallu au moins des vents, et donc les dépenses énergétiques, déterminent la répar-
quatre à cinq jours pour réaliser la traversée, en passant les nuits aux tition altitudinale des migrateurs nocturnes (Liechti et al. 2000). La
endroits où leurs vols diurnes les avaient menés (Alerstam et al. 2006, contrainte hydrique contribue à la sélection des altitudes de vol,
Klaassen et al. 2008, Dennis 2008). comme supposé par Carmi et al. (1992) et confirmé pendant la migra-
Bien avant l’avènement des suivis par satellite, Biebach (1986) a tion printanière en Mauritanie en 2003. Les effets du stress hydrique
découvert que de nombreux passereaux qui traversent le désert se augmentent avec la hausse des températures en cours de saison
posent. Les oiseaux avec des réserves restent à l’ombre (s’il y en a) et (Liechti & Schmaljohann 2007). Biebach (1992) avait déjà suggéré en
ceux qui sont amaigris recherchent de la nourriture (s’il y en a). Les mesurant les réserves adipeuses des Pouillots fitis et Fauvettes des
oiseaux n’étaient pas épuisés, mais avaient interrompu leur migra- jardins avant leur migration, que le succès de la traversée du désert
tion pendant la journée pour la reprendre de nuit. Carmi et al. (1992) n’était possible qu’avec des vents portants.
ont fait l’hypothèse que chez les petites espèces d’oiseaux (< 23 g), la Que les oiseaux interrompent leur vol au-dessus du Sahara (fau-
déshydratation, plus que la quantité de réserves, déterminait la durée vettes, balbuzards) ou non (laridés, canards, limicoles), des réserves
du vol. Les pertes d’eau pendant la traversée du désert empêcheraient adipeuses sont nécessaires pour traverser le désert sans s’alimenter.
des durées de vol supérieures à 30-40 h. La déshydratation serait Entre février et avril, lorsque les oiseaux hivernant au sud du Sahara
réduite par un vol pendant la nuit (plus fraîche) et un repos en jour- se préparent pour leur migration de retour, les rares ressources du
née. En suivant le même raisonnement, ils ont prédit que les petits Sahel représentent la dernière chance pour accumuler des réserves.
oiseaux ne pouvaient pas voler à des altitudes supérieures à 1000 m. Lorsque les conditions au Sahel sont plus sèches que d’habitude, le

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