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Kierkegaard – Textes 1

Les paginations pour Ou bien... ou bien... (= L'alternative) et La maladie à la mort (= Traité du désespoir)
sont données dans l'édition Robert Laffont puis entre crochets dans l'édition Gallimard correspondante.

Texte 1 : pourquoi des personnages ?


Ou bien... ou bien..., II, « L'équilibre de l'esthétique et de l'éthique dans la formation de la personnalité », p.508
[473]
« Et quand on considère la vie des hommes, on éprouve de la tristesse à voir tant de gens passer leurs jours
dans une tranquille perdition ; ils s'épuisent, non dans une évolution où la substance de la vie est assimilée à
mesure qu'elle se développe ; mais ils vivent pour ainsi dire en se vidant de leur vie, ils s'évanouissent
comme des ombres, leur âme immortelle est balayée au souffle du vent et le problème de son immortalité ne
les angoisse pas, car ils sont déjà décomposés avant la mort. Ils ne vivent pas sur le plan esthétique ; mais
l'éthique ne leur est pas non plus apparu en son intégrité ; aussi ne l'ont-ils pas proprement rejeté et ne
pèchent-ils pas, sinon dans la mesure où c'est un péché de ne vivre ni selon l'esthétique, ni selon l'éthique ; ils
ne doutent pas non plus de leur immortalité, car si l'on en doute au fond de l'âme et pour son propre compte,
on ne manque guère de trouver le vrai. Pour son propre compte, dis-je, et il est grand temps de mettre en
garde contre l'objectivité héroïque et magnanime avec laquelle nombre de penseurs pensent pour le compte
des autres, mais non pour le leur. Si l'on qualifie d'égoïsme ce que je réclame ici, je répondrai qu'on le fait
parce que l'on n'a aucune idée de ce « moi », qu'il sert très peu de gagner le monde entier si l'on se perd soi-
même, et que nécessairement doit être mauvaise la preuve qui ne convainc pas tout d'abord celui qui
l'expose. »

Texte 2 : l'ennui, conscience du vide


Ou bien... ou bien..., I, « Diapsalmata », p.43-44 [32]
« Que l'ennui est cruel, cruellement ennuyeux, je ne sais pas de terme ni plus fort ni plus vrai ; car seul le
semblable se reconnaît au semblable. S'il y avait un mot plus noble et plus expressif, il y aurait du moins
encore un mouvement à faire. Mais je reste étendu, inactif ; la seule chose que je vois, c'est le vide , la seule
dont je vis, c'est le vide ; le seul milieu où je me meus, c'est le vide. Je ne ressens même pas les souffrances. Le
vautour, lui piquait sans cesse son bec dans le foie de Prométhée ; le poison tombait goutte à goutte sur
Loke1 ; malgré la monotonie, il y avait pourtant là de l'interruption. Même la douleur a perdu pour moi sa
vertu apaisante. Si l'on m'offrait toutes les splendeurs ou tous les tourments du monde, comme ces choses me
sont également indifférentes, je ne me tournerais pas de l'autre côté, ni pour les atteindre, ni pour les fuir. Je
meurs de mort. Quelle chose pourrait me distraire ? La fidélité, si je la voyais résister à toute épreuve, un
enthousiasme qui soutiendrait tout, une foi qui transporterait les montagnes ; une pensée enfin, si le ja
percevais, qui rejoindrait le fini et l'infini. Mais le doute empoisonné de mon âme dévore tout. Mon âme est
comme la mer Morte que nul oiseau ne peut survoler ; à mi-chemin, il s'enfonce, épuisé, dans la ruine et la
mort. »

Texte 3 : l'ennui comme principe : on s'ennuie, donc on doit s'amuser


Ou bien... ou bien..., I, « La culture alternée », p.247-260 [222-234]
Partir d'un principe
« Il est, prétendent les gens d'expérience, très raisonnable de partir d'un principe. J'y consens, et je pars du
principe que tous les hommes sont ennuyeux. Y aurait-il un fâcheux pour me contredire ? Ce principe
possède éminemment la puissance de répulsion qu'on exige toujours du négatif, principe même du
mouvement ; et non seulement il repousse, il rebute encore infiniment, et qui l'a dans le dos doit
nécessairement aller à une vitesse infinie de découverte en découverte. […]
L'ennui est source de tous les maux
Combien l'ennui est pernicieux, tout le monde le reconnaît aussi au sujet des enfants. Aussi longtemps qu'ils
s'amusent, ils sont gentils, on peut le dire sans la moindre réserve ; car s'il leur arrive d'être insupportables
même en plein jeu, c'est que l'ennui se met de la partie : il est déjà en marche, à sa façon. Aussi, quand on
choisit une bonne d'enfant, on attache toujours une importance primordiale à ses vertus de sobriété, de
fidélité, d'honnêteté ; mais on tient compte encore d'une aptitude d'ordre esthétique : sait-elle amuser les
enfants ? Et l'on n'hésiterait pas à renvoyer celle qui aurait les plus hautes qualités, mais non cette aptitude.
Le principe est ici clairement reconnu ; mais le train du monde est si étrange, l'habitude et l'ennui y dominent

1 Loke ou Loki, dieu trompeur et traître de la mythologie nordique, puni pour avoir tué un autre dieu, il est condamné à
être enfermé dans une grotte, ligoté sous un serpent qui verse son venin goutte à goutte sur son visage, jusqu'à la fin
des temps.
Kierkegaard – Textes 2

tellement que le cas de la bonne d'enfant est le seul où l'esthétique voit son droit respecté. Essayez de
divorcer parce que votre femme est assommante, de déposer un roi parce qu'on en a assez de le voir, d'exiler
un prêtre parce qu'il est insupportable à entendre, de renvoyer un ministre ou de condamner à mort un
journaliste parce qu'il est ennuyeux à mourir : vous n'en viendrez pas à bout. Étonnez-vous donc que le
monde aille à reculons, que le mal se répande toujours plus, quand va croissant l'ennui, source de tous les
maux. On peut le vérifier depuis le commencement du monde. Les dieux s'ennuyaient : ils créèrent les
hommes. Adam s'ennuyait d'être seul : Ève fut créée. Dès ce moment, l'ennui fut dans le monde et il s'étendit
dans l'exacte mesure où la population se propagea. Adam s'ennuya d'abord seul, puis en compagnie d'Ève ;
puis Adam, Ève, Caïn et Abel s'ennuyèrent en famille ; puis, la population croissant dans le monde, les
peuples s'ennuyèrent en masse. […]
La destinée de l'homme
L'oisiveté, a-t-on coutume de dire, est la mère de tous les maux, contre lesquels on préconise le travail. On
voit bien, à la crainte comme au remède, l'origine plébéienne du dicton. L'oisiveté, comme telle, n'est pas du
tout mère de tous les maux ; elle est au contraire une vie véritablement divine, à condition de ne pas s'y
ennuyer. Elle peut même amener la perte de la fortune, etc., mais une âme bien née ne craint rien d'autre que
l'ennui. […] Le proverbe latin, otium est pulvinar diaboli [l'oisiveté est l'oreiller du diable], est bien vrai ; mais
le diable n'a pas le temps d'y poser la tête, quand on ne s'ennuie pas. Cependant, quand les gens croient que
la destinée de l'homme est de travailler, l'antithèse de l'oisiveté et du travail est exacte ; mais la mienne ne
l'est pas moins quand je pose que la destinée de l'homme est de s'amuser. L'ennui, c'est le panthéisme
démoniaque. Si l'on s'en tient à l'ennui comme tel, il devient funeste ; en revanche, il a sa vérité dès qu'on le
supprime, ce qu'on ne fait qu'en s'amusant – ergo, on doit s'amuser. […] Au panthéisme est généralement liée
l'idée de plénitude ; pour l'ennui, c'est l'inverse ; repose sur le vide, d'où justement son caractère panthéiste. Il
repose sur le rien qui se glisse à travers l'existence ; il cause un vertige semblable à celui que l'on éprouve à
regarder un abîme sans fond : c'est le vertige sans fin. […]
La méthode : la culture alternée du souvenir et de l'oubli
La méthode que je propose ne consiste pas à changer de terrain, mais comme dans la véritable culture
alternée, à varier les procédés de culture et les semences. Nous voici d'emblée au principe de limitation, seul
salutaire au monde. Plus on se limite, plus on devient ingénieux. Un prisonnier à vie est très inventif en sa
solitude ; une araignée est pour lui l'occasion d'un grand divertissement. […] Plus un homme se montre
ingénieux à varier sa méthode d'exploitation, mieux il s'en trouve ; mais toute modification particulière n'en
relève pas moins de la règle générale du rapport entre se ressouvenir et oublier. Toute la vie se meut suivant
ses deux courants dont il importe par conséquent d'être bien maître. Il faut commencer par jeter l'espérance
par-dessus bord pour entreprendre de vivre en artiste ; tant qu'on espère, on ne peut se limiter. […] Pour être
ainsi capable de se ressouvenir, il faut bien prendre garde à sa manière de vivre, et surtout, de jouir. Si l'on
épuise toute la jouissance, si l'on prend toujours le maximum de ce qu'elle peut donner, on ne sera pas
capable de se ressouvenir ni d'oublier. Alors, en effet, il ne reste plus que le souvenir d'une satiété dont on ne
désire que l'oubli, mais qui tourmente désormais d'un ressouvenir involontaire. Aussi, quand on observe
qu'on est trop fortement entraîné par la jouissance ou par une inclination, on s'arrête un instant pour se
ressouvenir. Nul moyen ne dégoûte mieux de pousser trop loin la jouissance. On la gouverne dès le début ;
on ne met pas toutes voiles dehors à chaque résolution ; on s'abandonne avec une certaine méfiance et l'on
fait alors mentir le proverbe qu'on ne peut pas tout avoir à la fois. Sans doute, la police interdit le port secret
des armes ; pourtant, il n'est pas d'arme plus dangereuse que l'art de pouvoir se ressouvenir. On éprouve un
sentiment tout particulier quand, au milieu de la jouissance, on l'observe et la soumet au souvenir. Quand on
s'est ainsi perfectionné dans l'art d'oublier et de se ressouvenir, on est capable de jouer au volant avec la vie
tout entière. […]
Le refus de l'engagement
Il faut toujours éviter de contracter pour la vie des liens où l'on risque de voir croître le nombre des
intéressés : l'amitié est déjà dangereuse, mais le mariage encore plus. On dit assurément que les époux ne
font plus qu'un ; mais c'est une façon de parler fort obscure et mystérieuse. À plusieurs on perd sa liberté ; on
ne peut plus prendre ses bottes de voyage à son gré ; impossible même de flâner à sa guise. [...]
Arbitrer l'intéressant
Tout le secret réside dans l'arbitraire. On croit qu'il n'est pas difficile de pratiquer l'arbitraire ; mais il faut de
longues études pour s'y livrer sans s'y égarer et pour en tirer plaisir. On ne jouit pas de façon immédiate, on
jouit d'une chose tout autre que l'on introduit arbitrairement dans la situation. On arrive au théâtre au milieu
de la pièce, on commence un livre à la troisième partie. On éprouve ainsi une jouissance toute différente de
celle que l'auteur a eu la bonté de vous réserver. On jouit de quelque chose d'accidentel, on considère toute la
vie de ce point de vue et l'on y achoppe toute sa réalité. […] A l'arbitraire que l'on adopte correspond au-
Kierkegaard – Textes 3

dehors le hasard . On doit donc toujours avoir les yeux ouverts sur le hasard, et toujours être expeditus [prêt à
partir], pour le cas où l'occasion se présenterait. Les prétendus plaisirs de société auxquels on se prépare une
semaine ou deux à l'avance ne signifient pas grand-chose ; en revanche, une bagatelle imprévue peut être
une source de grand amusement. Il est impossible d'entrer ici dans le détail ; aucune théorie ne saurait y
suffire. Même la plus vaste est misère auprès de ce que le génie découvre du premier coup en son ubiquité. »

Texte 4 : Don Juan, personnage musical par excellence


Ou bien... ou bien..., I, « Les stades immédiats de l'éros », p.98 [81]
« La parole, la réplique ne lui appartiennent pas, - avec elles, il deviendrait tout de suite un être réfléchi. Il n'a
pas, en somme, d'existence propre, mais il se hâte dans un perpétuel évanouissement – justement, comme la
musique, au sujet de laquelle on peut dire qu'elle est finie dès qu'elle a cessé de vibrer et ne renaît qu'au
moment où elle recommence à vibrer. »

Texte 5 : Chérubin, le désir à l'état de rêve


Ou bien... ou bien..., I, « Les stades immédiats de l'éros », p.76-77 [62]
« La sensualité s'éveille, non toutefois à la vie mouvementée, mais à une paisible quiétude, non à la joie
débordante, mais à une profonde mélancolie. La libido n'est pas encore éveillée, elle est pressentie dans la
mélancolie. La libido renferme toujours son objet qui s'en dégage pour apparaître dans une confuse clarté.
C'est ce qui se passe pour les choses du monde sensuel : lointaines dans les ombres et les brumes, elles se
rapprochent et se précisent en s'y reflétant. La libido possède son objet, mais sans s'être exercée ; c'est-à-dire
qu'elle ne le possède pas. Telle est la contradiction douloureuse, mais aussi pleine de charme et
d'enchantement par sa douceur, qui emplit ce stade de sa vague tristesse et de sa mélancolie. [...] Ainsi la
libido à ce stade, uniquement donnée dans le pressentiment qu'elle a d'elle-même, est dans l'inertie et le
calme ; seule une inexplicable agitation interne la berce ; comme la vie de la plante est liée à la terre, de même
elle est absorbée dans un calme désir fait de pressentiment, plongée dans la contemplation, incapable
pourtant d'épuiser son objet, pour cette raison surtout qu'il n'y en a pas ; et cependant, ce défaut d'objet n'est
pas son objet, car s'il y en avait un, du coup elle serait en marche et précisée du moins dans la tristesse et la
douleur. »

Texte 6 : Papageno, le désir éveillé


Ou bien... ou bien..., I, « Les stades immédiats de l'éros », p.80 [65]
« Le premier stade est rivé au désir substantiel comme la vie de la plante au sol. La libido s'éveille, l'objet
s'échappe et se révèle multiple, le désir s'arrache au sol et se met en route, la fleur prend des ailes et voltige
çà et là, inconstante et sans se lasser. La libido, tournée vers son objet, se sent en même temps intérieurement
émue ; le cœur bat plein de joie et de santé, les objets se succèdent, aussi vite effacés qu'apparus ; mais
chaque disparition est précédée d'une jouissance éphémère, d'un instant de contact bref mais rempli de
félicité, étincelant comme un ver luisant, inconstant et fugace comme l'effleurement du papillon, innocent
comme lui : baisers innombrables, si vite goûtés que l'on dirait donné à un objet ce qui vient d'être pris à
l'autre. »

Texte 7 : Don Juan, le désir exercé


Ou bien... ou bien..., I, « Les stades immédiats de l'éros », p.97 [80]
« Donc, si je continue à appeler Don Juan un séducteur, je ne me l'imagine pourtant pas du tout comme
quelqu'un qui forme ses projets sournoisement et calcule, avec ruse, l'effet de ses intrigues ; c'est par la
génialité de la sensualité qu'il trompe et comme s'il en était l'incarnation. La réflexion intelligente lui fait
défaut ; sa vie est mousseuse, comme le vin avec lequel il se fortifie, émue comme les sons qui accompagnent
son joyeux repas, il est toujours triomphant. Il n'a besoin d'aucun préparatif, d'aucun plan, d'aucun temps,
car il est toujours prêt. L'énergie est continuellement là, en lui, le désir aussi, et c'est seulement lorsqu'il
désire qu'il se trouve dans son élément. »

Texte 8 : sous le désir, l'angoisse


Ou bien... ou bien..., I, « Les stades immédiats de l'éros », p.120 [101]
« Il y a en lui de l'angoisse, mais elle est son énergie. […] La vie de Don Juan n'est pas le désespoir, elle est
toute la puissance de la sensualité qui naît dans l'angoisse ; Don Juan lui-même est cette angoisse, laquelle est
exactement le démoniaque désir de vivre. Une fois Don Juan ainsi mis au jour par Mozart, sa vie se déroule
Kierkegaard – Textes 4

devant nous aux accents sémillants2 du violon où il glisse d'un pas léger et fugace au-dessus de l'abîme.
Quand on lance une pierre en ricochet à la surface de l'eau, elle y court un certain temps en bonds légers,
mais au dernier, elle plonge d'un coup dans l'abîme : Don Juan danse de même au-dessus de l'abîme, tout à
l'allégresse du court délai qui lui est accordé. »

Texte 9 : Faust, démon spirituel


Ou bien... ou bien..., I, « Silhouettes », p.182 [160]
« Faust est un démon, comme Don Juan, mais d'un ordre supérieur. La sensualité ne prend pour lui
d'importance que lorsqu'il a perdu tout un monde précédent, sans que la conscience de cette perte soit
effacée : il la possède toujours et c'est pourquoi il cherche dans les sens moins la jouissance que la distraction.
Son âme en proie au doute ne trouve aucun point de repos ; il recourt alors à l'amour, non parce qu'il y croit,
mais parce que l'amour comporte une part de présent offrant un instant de repos exigeant un effort qui
distrait l'attention et la détourne de la vanité du doute. […] Il n'est donc pas simplement en quête du plaisir
des sens, il recherche l'immédiateté de l'esprit. »

Texte 10 : le séducteur, un sommet de l'esthétique


Ou bien... ou bien..., I, « Le journal du séducteur », p.360-361 [333-334]
« La femme sera toujours pour moi un thème inépuisable de méditations, une source intarissable
d'observations. L'homme qui ne ressent pas le besoin de cette étude a beau être dans le monde tout ce dont il
se prévaut, une chose est sûre : il n'est pas un esthéticien. En son caractère magnifique et divin, l'esthétique
ne s'occupe que de la seule beauté, des belles lettres et du beau sexe. J'aime dans ma pensée, et mon cœur y
trouve sa joie, me représenter la femme comme un soleil d'où émane une infinie diversité de rayons comme
en une sorte de Babel où chacune a sa modeste part de toute la splendeur féminine, mais tel que le reste de
son être en est illuminé. Ainsi considérée, la beauté féminine offre une infinité d'aspects dont chacun se
subordonne à l'ensemble harmonieux : sinon, l'impression est trouble et l'on se dit qu'en telle jeune fille la
nature n'a pas atteint son but. Jamais je ne me lasse de parcourir des yeux ces aspects innombrables, ces
émanations si diverses de la beauté féminine. La moindre manifestation en témoigne modestement, mais de
façon parfaite, achevée et heureuse, éclatante de joie et de beauté. Chaque belle a son avantage : sourire
joyeux, regard espiègle ou provocant ; tête penchée, humeur badine ou doucement résignée, pressentiment
profond, mélancolie symptomatique, nostalgie terrestre, gestes spontanés, sourcils enjôleurs, lèvres
questionneuses, front plein de mystère, boucles enchanteresses, cils dissimulateurs, fierté légère, port
gracieux, attitude alanguie, rêverie nostalgique, soupirs sans cause, taille svelte, formes délicates, gorge
opulente, hanches épanouies, pied menu, main ravissante : chacune a son charme distinct de celui des autres.
Quand j'ai regardé et regardé encore, contemplé et de nouveau menacé, désiré, séduit, ri, pleuré, espéré,
craint, gagné, perdu, alors je ferme l'éventail ; les parcelles dispersées se rejoignent et les parties forment un
tout. Alors mon âme se réjouit, alors mon cœur bat, alors ma passion m'enflamme. Seule, cette jeune fille,
unique au monde entier, doit m'appartenir, être mienne. Que Dieu garde le ciel, pourvu que je la garde. Mon
choix, je le sais, est si grandiose que le ciel lui-même serait leurré d'un tel partage : que lui resterait-il quand,
elle, je la garderais ? »

Texte 11 : le refus de l'engagement et sa portée esthétique


Ou bien... ou bien..., I, « Le journal du séducteur », 314-315 [287]
« Le diable, c'est que les fiançailles impliquent toujours un engagement moral. L'éthique est aussi ennuyeuse
dans la vie qu'en philosophie. Quelle différence : sous le ciel de l'esthétique, tout est léger, beau, fugace ; mais
quand l'éthique intervient, tout se durcit, devient épineux et mortellement ennuyeux. Mais à vrai dire, au
regard de l'éthique, les fiançailles n'ont pas force de réalité, comme le mariage ; elles ne valent qu' ex consensu
gentium [en vertu du consentement universel]. Leur caractère ambigu peut m'être d'un très grand secours. Le
facteur éthique, en effet, y est juste suffisant pour autoriser Cordélia à penser, le moment venu, qu'elle
franchit les limites de la morale admise ; et d'autre part, ce facteur éthique n'est pas d'une gravité telle que
j'aie à en redouter un ébranlement sérieux. J'ai toujours eu pour l'éthique un certain respect. Jamais je n'ai
promis le mariage à une jeune fille, pas même d'un ton détaché ; si, dans le cas présent, je semblais donner
une telle promesse, ce ne serait qu'une feinte. Je saurai bien faire en sorte qu'elle prenne l'initiative d'une
rupture. En ma fierté chevaleresque, je dédaigne de faire des promesses. Je méprise le juge qui soutire les
aveux du coupable en lui promettant la liberté : il renonce ainsi à sa force et à son talent. J'ajoute que, dans
ma pratique de la séduction, je ne désire rien qui ne soit au sens le plus strict librement consenti. Aux

2 D'une grande vivacité, plein d'entrain.


Kierkegaard – Textes 5

vulgaires suborneurs ces pauvres moyens. Qu'y gagnent-ils d'ailleurs ? Quand on ne sait pas séduire une
jeune fille au point de lui faire perdre de vue tout ce qu'on ne veut pas qu'elle voie ; quand on est incapable
d'incarner son personnage et de lui suggérer qu'elle a toutes les initiatives, mais telles qu'on les veut, on est et
on reste un goujat ; je ne lui envie pas son plaisir. Un goujat reste toujours un vulgaire séducteur, nom qui ne
saurait en aucun cas me convenir. Je suis un esthéticien, un fervent de l'éros ; j'ai compris la nature et le
caractère typique de l'amour auquel je crois et que je connais à fond, avec cette réserve strictement
personnelle que toute aventure amoureuse ne dure au plus que six mois pour cesser sitôt après la jouissance
suprême. Je suis instruit de tout cela et je sais de plus que la plus haute jouissance concevable est d'être aimé,
et aimé plus que tout au monde. C'est un art que d'incarner le personnage d'une jeune fille, mais le chef-
d'œuvre de l'art est de s'en dégager : cependant, ce dernier acte dépend essentiellement du premier. »

Texte 12 : l'hétéronomie de l'esthétique


Ou bien... ou bien..., II, « L'équilibre de l'esthétique et de l'éthique dans la formation de la personnalité, p. 517
[481]
« Tout homme, si pauvrement doué soit-il, et si subalterne que soit son rang social, a un besoin naturel de se
faire une conception de la vie, une idée de sa valeur et de son but. L'esthéticien comme les autres, et la
formule générale qu'on a donnée de tout temps et des stades les plus divers est celle-ci : on doit jouir de la
vie. Le thème varie naturellement beaucoup, suivant l'idée de la jouissance ; mais tous sont d'accord pour
reconnaître qu'on doit jouir de la vie. Mais en proclamant cette intention, on pose toujours une condition qui réside,
soit en dehors de l'individu, soit en lui, sans être établie par lui. »

Texte 13 : Néron, le comble de l'angoisse


Ou bien... ou bien..., II, « L'équilibre de l'esthétique et de l'éthique dans la formation de la personnalité, p.521-
523 [484-486]
Le voluptueux impérial, entre vieillesse et enfance
« Je m'imagine donc le voluptueux impérial. Il est entouré de licteurs 3, non seulement lorsqu'il monte sur son
trône ou se rend à l'assemblée du sénat, mais aussi, et surtout, lorsqu'il sort pour satisfaire ses désirs, et pour
qu'ils puissent préparer les voies à ses expéditions de brigandage. Je me l'imagine un peu âgé, sa jeunesse est
passée, son esprit léger l'a abandonné et il connaît déjà à fond tous les plaisirs imaginables, il en est rassasié.
Cette vie, si corrompue qu'elle soit, a mûri son âme, et malgré toute sa connaissance du monde, malgré son
expérience, il est cependant encore un enfant ou un jeune homme. L'immédiateté de l'esprit ne peut pas
percer et, cependant, elle demande une percée, elle demande une forme supérieure d'existence. Mais si cela
doit avoir lieu, un moment viendra où l'éclat du trône, sa force, sa puissance pâliront, – et il n'a pas le
courage de s'y exposer. »
Le regard impérial, le désir entre jouissance et angoisse
« Alors il s'accroche aux désirs, toute la perspicacité du monde doit imaginer de nouveaux désirs pour lui,
car il ne trouve du repos que dans l'instant du désir et, celui-ci passé, il halète par manque de vigueur.
L'esprit veut toujours percer mais il n'y arrive pas, il est continuellement trompé, et Néron veut lui offrir
l'assouvissement du désir. Alors l'esprit se condense en lui comme un sombre nuage, sa colère couve son
âme et elle devient une angoisse qui ne s'arrête pas à l'instant de la jouissance. Voilà pourquoi ses yeux sont
si sombres que personne ne peut souffrir de les regarder, si flamboyants qu'ils font peur, car derrière les yeux
l'âme est plongée dans l'obscurité. On appelle ce regard un regard impérial, et le monde entier tremble
devant lui ; néanmoins sa nature la plus intime est l'angoisse. Un enfant peut l'effrayer en le regardant d'une
manière à laquelle il n'est pas habitué, de même qu'un regard de passant peut être celui d'un homme qui le
possède ; car l'esprit veut se frayer un chemin en lui, veut que sa conscience s'empare de lui, mais il ne le
peut peut pas, et l'esprit est refoulé et accumule une nouvelle colère. Il ne se possède plus ; il n'est
tranquillisé que lorsque le monde tremble devant lui, car alors personne n'ose le saisir. Cela explique cette
peur qu'il a des gens et que Néron a en commun avec toutes les personnalités de cette espèce. Il est comme
possédé, opprimé en lui-même, et c'est pourquoi tout regard semble vouloir l'assujettir. Lui, l'empereur de
Rome, peut avoir peur du regard de l'esclave le plus misérable. Un regard le touche – ses yeux dévorent
l'homme qui osent le regarder ainsi. Un scélérat se trouve à côté de l'empereur, comprend ce regard sauvage,
et cet homme n'existe plus. Néron n'a aucun assassinat sur la conscience, mais l'esprit a une nouvelle
angoisse. Il ne trouve de repos que dans l'instant du désir. Il brûle la moitié de Rome, mais sa torture ne
change pas. Bientôt ces choses ne le divertissent plus. »
Le sourire impérial, du désir de l'angoisse à la volonté de néant

3 A Rome, officier accompagnant un magistrat.


Kierkegaard – Textes 6

« Un désir plus grand encore existe, il veut angoisser les gens. Il est énigmatique pour lui-même, et l'angoisse
est sa nature ; à présent il veut être une énigme pour le monde entier et se délecter à son angoisse. Cela
explique ce sourire impérial que personne ne peut comprendre. Ils s'approchent de son trône, il leur sourit
amicalement et, néanmoins, une angoisse horrible s'empare d'eux, ce sourire peut-être est leur arrêt de mort,
le plancher s'ouvrira peut-être et ils s'enfonceront dans l'abîme. Une femme s'approche de son trône, il lui
envoie un sourire gracieux et, néanmoins, l'angoisse la fait presque perdre connaissance, ce sourire l'a peut-
être déjà désignée comme victime de sa volupté. Et cette angoisse lui procure du plaisir. Il ne veut pas
s'imposer, il veut inquiéter. Il ne se présente pas fièrement dans sa dignité impériale ; faible, impuissant, il
avance à pas silencieux, car ce manque de vigueur inquiète encore davantage. Il a l'air d'un mourant, sa
respiration est faible et, néanmoins, il est l'empereur de Rome et tient la vie des gens dans sa main. Son âme
est languissante, il n'y a que les plaisanteries et les jeux d'esprit qui soient capables de le mettre en haleine
pour un instant. Mais ce que le monde en possède est épuisé et, cependant, il ne peut pas respirer si cela
s'arrête. Il pourrait abattre l'enfant devant les yeux de sa mère afin de voir si son désespoir ne peut donner à
la passion une expression nouvelle qui soit capable de le divertir. S'il n'était pas l'empereur de Rome, il
finirait peut-être ses jours par un suicide ; car, en vérité, il y a deux manières d'exprimer la même chose : que
Caligula souhaite que les têtes de tous les hommes se trouvent sur un seul cou afin de pouvoir anéantir le
monde entier par un seul coup, ou qu'un homme se donne la mort lui-même. »

Texte 14 : Adam, le premier homme


Le concept de l'angoisse, I, 1, p.187
« Pendant que se déroule l'histoire de l'humanité, l'individu commence toujours da capo, parce qu'il est lui-
même et le genre humain, et par là encore l'histoire du genre humain. Adam est le premier homme, il est à la
fois lui-même et le genre humain. Ce n'est pas la beauté esthétique qui nous accroche à lui ; ni un sentiment
de générosité qui nous rallie à lui, pour ne pas le planter là comme le bouc émissaire ; ce n'est pas non plus
l'élan de la sympathie ou la persuasion de la piété qui nous décide à partager sa faute, comme un enfant
souhaitant d'être coupable avec son père ; ni une pitié forcée qui nous apprenne à supporter ce qui est notre
lot fatal ; non, c'est la pensée qui nous attache à lui. »

Texte 15 : l'angoisse, expérience native de l'esprit


Le concept de l'angoisse, I, 5, p.204-205
L'esprit fait naître l'angoisse
« L'apparition même de l'angoisse est le centre de tout le problème. L'homme est une synthèse d'âme et de
corps. Mais cette synthèse est inimaginable, si les deux éléments ne s'unissent pas dans un tiers. Ce tiers est
l'esprit. Dans l'innocence l'homme n'est pas seulement un simple animal, comme du reste, s'il l'était à
n'importe quel moment de sa vie, il ne deviendrait jamais un homme. L'esprit est donc présent, mais à l'état
d'immédiateté, de rêve. Mais dans la mesure de sa présence il est en quelque sorte un pouvoir ennemi ; car il
trouble toujours ce rapport entre l'âme et le corps qui subsiste certes sans pourtant subsister, puisqu'il ne
prend subsistance que par l'esprit. D'autre part l'esprit est une puissance amie, désireuse justement de
constituer ce rapport. Quel est donc le rapport de l'homme à cette équivoque puissance ? Quel, celui de
l'esprit à lui-même et à sa condition ? Ce rapport est l'angoisse. Être quitte de lui-même, l'esprit ne le peut ;
mais se saisir, non plus, tant qu'il a son moi hors de lui-même ; sombrer dans la vie végétative, l'homme ne le
peut pas non plus, étant déterminé comme esprit ; fuir l'angoisse, il ne le peut, car il l'aime ; l'aimer vraiment,
non plus, car il la fuit. À ce moment l'innocence culmine. Elle est ignorance ; mais non animalité de brute ;
elle est une ignorance que détermine l'esprit, mais qui est justement de l'angoisse parce que son ignorance
porte sur du néant. Il n'y a pas ici de savoir du bien et du mal, etc. ; toute la réalité du savoir se projette dans
l'angoisse comme l'immense néant de l'ignorance. »
L'angoisse révèle la loi
« A ce moment encore l'homme est dans l'innocence, mais il suffit d'un mot, pour que l'ignorance déjà soit
concentrée. Mot incompréhensible naturellement pour l'innocence, mais l'angoisse a comme reçu sa première
proie, au lieu de néant elle a eu un mot énigmatique. Ainsi quand, dans la Genèse, Dieu dit à Adam : « Mais
tu ne mangeras pas des fruits de l'arbre du bien et du mal », il est clair qu'au fond Adam ne comprenait pas
ce mot ; car comment comprendrait-il la différence du bien et du mal, puisque la distinction ne se fit qu'avec
la jouissance ? »
L'angoisse révèle le destinataire de la loi : la liberté
« Si l'on admet que la défense éveille le désir, on a alors, au lieu d'ignorance, un savoir, car il faut en ce cas
qu'Adam ait eu une connaissance de la liberté, son désir étant de s'en servir. C'est là une explication après
coup. La défense inquiète Adam, parce qu'elle éveille en lui la possibilité de la liberté. Ce qui s'offrait à
Kierkegaard – Textes 7

l'innocence comme le néant de l'angoisse est maintenant entré en lui-même, et ici encore reste un néant :
l'angoissante possibilité de pouvoir. Quant à ce qu'il peut, il n'en a nulle idée ; autrement en effet ce serait – ce
qui arrive d'ordinaire – présupposer la suite, c'est-à-dire la différence du bien et du mal. Il n'y a dans Adam
que la possibilité de pouvoir, comme une forme supérieure d'ignorance, comme une expression supérieure
d'angoisse, parce qu'ainsi à ce degré plus élevé elle est et n'est pas, il l'aime et il la fuit. »
L'angoisse révèle la sanction de la loi : la mort
« Après les termes de la défense suivent ceux du jugement : « tu mourras certainement ». Ce que veut dire
mourir, Adam naturellement ne le comprend point, tandis que rien n'empêche, si l'on admet que ces paroles
s'adressaient à lui, qu'il se soit fait une idée de leur horreur. Même l'animal peut à cet égard comprendre
l'expression mimique et le mouvement d'une voix qui lui parle, sans comprendre le mot. Si de la défense on
fait naître le désir, il faut aussi que les mots du châtiment fassent naître une idée de terreur. Mais voilà qui
égare. L'épouvante ici ne peut venir que de l'angoisse ; car ce qui a été prononcé, Adam ne l'a pas compris, et
ici encore nous n'avons donc que l'équivoque de l'angoisse. La possibilité infinie de pouvoir, qu'éveillait la
défense a grandi du fait que cette possibilité en évoque une autre comme sa conséquence. »
L'angoisse : comme une perte de l'innocence
« Ainsi l'innocence est poussée aux abois. L'angoisse, où elle est, l'a mise en rapport avec la chose défendue et
le châtiment. Elle n'est pas coupable et cependant il y a une angoisse comme si elle était perdue. »

Texte 16 : définition conceptuelle de l'éthique


Crainte et tremblement, « Problemata », I, p.107
« L'éthique est comme tel le général et, comme tel, s'applique à chacun, chose qui se peut exprimer d'une
autre manière en disant qu'elle vaut à tout instant. Elle repose, immanente en elle-même, elle n'a rien hors
d'elle-même qui ne soit son telos, mais elle est elle-même le telos de tout ce qui lui est extérieur et, lorsque
l'éthique se l'est intégré, elle ne saurait aller outre. Conçu immédiatement comme réalité sensible et
psychique, l'individu est l'individu qui possède son telos dans le général, et sa tâche éthique est de s'y
exprimer constamment de manière à éliminer sa singularité pour devenir le général. »

Texte 17 : l'amour conjugal


Ou bien... ou bien..., II, « La valeur esthétique du mariage », p.489 [455-456]
« L'amour bannit la crainte ; quand néanmoins il lui arrive de trembler un instant pour lui-même, pour son
salut, le devoir est alors l'aliment divin dont l'amour a besoin, car il déclare : ne crains pas, tu triompheras, tu
dois triompher ; et il ne parle pas seulement au futur, car alors ce n'est qu'une espérance, mais de façon
impérative, avec l'accent d'une assurance que rien ne peut ébranler. »

Texte 18 : le choix éthique a une force cosmique


Ou bien... ou bien..., II, « L'équilibre de l'esthétique et de l'éthique dans la formation de la personnalité »,
p.515 : [479]
« Il y a beaucoup de gens qui font grand cas d'avoir regardé, face à face, un personnage quelconque qui a
joué un rôle remarquable dans l'histoire universelle. Ils n'oublient jamais cette impression, elle a empreint
leur âme d'une image idéale qui ennoblit leur nature ; et, cependant, ce moment-là, si significatif qu'il soit,
n'est rien en comparaison avec l'instant du choix. Lorsque tout est devenu calme autour de vous, solennel
comme une nuit étoilée, lorsque l'âme est seule dans le monde entier, alors apparaît devant elle, non pas leur
être supérieur, mais la puissance éternelle elle-même, le ciel se disjoint pour ainsi dire, et le moi se choisit lui-
même ou, plutôt, se reçoit lui-même. Alors l'âme a vu le bien suprême, ce qu'aucun œil mortel ne peut voir et
qui ne peut jamais être oublié, alors la personnalité reçoit l'accolade qui l'ennoblit pour l'éternité. Elle ne
devient pas autre que ce qu'elle était déjà, mais elle devient elle-même. De même qu'un héritier ne possède
pas avant sa majorité les trésors du monde entier, même s'il en est l'héritier, ainsi la personnalité la plus riche
même n'est rien avant de s'être choisie elle-même et la personnalité la plus pauvre qu'on puisse imaginer est
tout lorsqu'elle s'est choisie elle-même ; car la grandeur ne consiste pas en ceci ou en cela, mais se trouve
dans le fait d'être soi-même ; et il est dans le pouvoir de tout homme de l'être, s'il le veut. »

Texte 19 : le désespoir comme défi


La Maladie à la mort, I, C, B, b, β « Le désespoir où l'on veut être soi, le défi », p.1251 et 1254 [416 et 419-420]
L'illusion d'une création de soi
« Étant désespéré, pour vouloir être soi, il faut la conscience d'un moi infini. Mais ce moi infini n'est à vrai
dire que la forme la plus abstraite, la possibilité la plus abstraite du moi. Et c'est ce moi qu'en son désespoir
Kierkegaard – Textes 8

l'individu veut être, en détachant le moi de tout rapport avec la puissance qui l'a posé, ou de l'idée qu'il y a
une telle puissance. Grâce à cette forme infinie, le moi, dans son désespoir, entend disposer de lui-même, se
créer lui-même, faire de son moi le moi qu'il veut être, l'individu entend déterminer ce qu'il veut prendre et
laisser dans son moi concret. [...] »
Le refus de l'humiliation
« un infortuné reconnaît une ou plusieurs éventualités où le secours serait pour lui bienvenu. Mais quand il
s'agit d'un d'un secours profond et sérieux, surtout venant d'un supérieur, sinon du Très-Haut, il est
humiliant d'avoir à l'accepter absolument de n'importe quelle façon, de compter pour néant dans la main de
« l'esprit secourable » à qui tout est possible, ou simplement d'avoir à s'incliner devant un autre homme ; il
est humiliant d'être obligé de renoncer à être soi tant que l'on cherche le secours. [...] »
La persistance dans le démoniaque, le comble du désespoir
« Mais plus il y a de conscience chez un homme qui pâtit ainsi et qui, dans son désespoir, veut être lui-même,
plus aussi le désespoir s'élève en puissance et devient le démoniaque dont l'origine est la suivante. Un moi
qui, dans son désespoir, veut être lui-même, souffre de tel ou tel état douloureux qu'il est désormais
impossible d'éliminer ou de dissocier de son moi concret. L'individu reporte sur ce tourment toute sa passion
qui finit par devenir une fureur démoniaque. Et quand Dieu et tous les anges lui offriraient de l'en délivrer :
en vain, il ne veut rien savoir, il est désormais trop tard ; naguère, il aurait volontiers tout donné pour être
débarrassé de ce tourment ; mais on l'a fait attendre ; il est maintenant trop tard ; il préfère à présent
déchaîner sa fureur contre toutes choses et se poser en victime de la vie et du monde entier, et en victime à
qui il importe d'avoir en main son infortune afin que nul ne la lui ravisse ; car si on la lui enlève, il ne peut
plus se persuader ni prouver qu'il a raison. »

Texte 20 : le chevalier de la foi


Crainte et tremblement, « Problemata », p.87-88
Un personnage insoupçonnable
« C'est en vain que j'ai cherché en lui, l'épiant, l'incommensurabilité du génie. Le soir, il fume sa pipe ; à le
voir, on croirait un charcutier qui, au crépuscule, s'endort. Il vit sans préoccupation aucune, comme un
fainéant ; et pourtant, à chaque instant de sa vie, il paie à prix cher son bon temps, puisqu'il n'accomplit rien,
fût-ce la moindre chose, qu'en vertu de l'absurde. »
En quoi consiste sa force
« Et maintenant, maintenant – oui ! J'en deviendrais furieux, par envie sinon pour quelque autre raison –, cet
homme accomplit, et a fait, les mouvements de l'infinité. Il vide avec une résignation infinie la profonde
mélancolie de l'existence, il sait la béatitude de l'infinité, il a éprouvé la douleur du renoncement complet,
des plus chères choses qui soient au monde et, néanmoins, la finitude a pour lui le même goût que pour celui
qui n'a jamais rien connu de plus relevé, car le temps passé dans la finitude n'a point laissé d'inquiétude ou
de crainte, traces de son dressage ; à présent, il s'en réjouit avec assurance, comme si ce monde fini était de
toutes les choses la plus certaine. »
En quoi consiste sa victoire
« Et maintenant, maintenant, toute cette figure du monde qu'il produit est une nouvelle création en vertu de
l'absurde. Il s'est infiniment résigné à tout et recouvre tout en vertu de l'absurde. Il accomplit constamment
les mouvements de l'infinité, mais il le fait avec une telle précision et une telle assurance qu'il en obtient
toujours le fini, sans que l'on soupçonne quelque chose, fût-ce une seconde. »
Le chevalier de la foi, danseur dans l'existence
« J'imagine que la tâche la plus difficile pour un danseur est de sauter dans une posture particulière de
manière qu'il n'y ait pas une seule seconde où il ne s'accroche à cette posture et qu'il semble comme attaché à
celle-ci alors même qu'il saute. Peut-être qu'aucun danseur ne peut le faire – mais le chevalier, lui, y parvient.
La plupart des gens vivent perdus dans les soucis et les joies mondaines, ce sont eux qui s'assoient le long du
mur et ne participent point à la danse. Les chevaliers de l'infini sont des danseurs qui possèdent de
l'élévation. Ils s'élèvent et retombent ; et ce n'est point là un passe-temps non plus qu'un spectacle sans grâce.
Mais toutes les fois qu'ils retombent, ils ne peuvent sur l'heure prendre la pose, ils chancellent un instant et ce
flageolement montre qu'ils sont des étrangers en ce monde. Cela est plus ou moins évident, selon l'habileté
qu'ils possèdent, mais même les chevaliers les mieux dotés artistiquement ne peuvent le dissimuler. Il ne sert
à rien de les voir en vol, il suffit, pour les reconnaître, de les voir au moment où ils touchent le sol, ou
lorsqu'ils vont le toucher. Mais pouvoir retomber de telle manière qu'il semble qu'au même instant l'on soit
debout ou en marche, transformer en une promenade le saut dans la vie, exprimer de façon absolue le
sublime dans le terre-à-terre – ce que le chevalier de la foi seul sait faire –, c'est là la seule et unique
merveille. »

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