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UNIVERSITE FELIX HOUPHOUET BOIGNY D’ABIDJAN

UFR-ICA
DEPARTEMENT DE COMMUNICATION

ANNEE ACADEMIQUE : 2013-2014


NIVEAU : MASTER II DE COMMUNICATION POLITIQUE ET DES
ORGANISATIONS

ETUDIANT : KOUASSI KOFFI CHARLES


ENSEIGNANT : Dr ATCHOUA N’GUESSAN

La rhétorique politique et l’écriture politique

(Lecture du cours d’Introduction à la communication politique de Bernard Lamizet)

Ces deux chapitres abordent la problématique de la signifiance du discours politique.


En Sciences de l’Information et de la Communication, nous avons pour habitude
d’appréhender les problèmes de communication par le fameux questionnement de Lasswell
« qui dit quoi, à qui, par quel canal et à quel effet ? » La rhétorique politique telle que traitée
par Lamizet nous invite à ajouter « comment, où et quand ? » à cette guirlande de questions.

Pour une communication politique idéale, il faut un discours politique qui sache que
dire à son auditoire en tenant compte des circonstances, et surtout en trouvant la manière qui
convient le mieux à cet auditoire. Car, en communication tout est porteur de sens, et la prise
en compte et la maîtrise de la géographie (l’espace, le moment, l’auditoire, l’actualité,…) sont
d’une importance capitale dans la forme de l’écriture et la construction de la rhétorique
politique. Elles déterminent le contenu, le style et le ton du discours politique. Il y a une
intimité entre l’espace (lieu de l’énonciation), l’auditoire et le discours.

Traditionnellement, la finalité de la rhétorique est d’enseigner les techniques de la


persuasion, ce qui suppose nécessairement deux idées : celle d’un auditoire et celle d’un
argument développé. La pratique voulant, cette finalité s’applique aussi à l’apprentissage de

1
l’écriture, puisque le bon discours (qui ne s’improvise pas, mais qui se prépare) est d’abord
écrit avant d’être dit. La rhétorique politique ne se sépare alors pas de l’écriture politique en
ce sens qu’elle aborde la composition du discours politique tant dans sa forme écrite que dans
sa forme orale.

Cette imbrication de l’étude de la rhétorique politique à celle de l’écriture politique se


conforte par les propos de Lamizet : « L'écriture représente un langage essentiel de la
communication politique, à la fois parce qu'elle se transmet et se diffuse, et, comme elle
institue une forme stabilisée d'énonciation du discours, parce qu'elle est une institution
majeure, élémentaire, de toute société politique. L'écriture, en fait, rend visibles à la fois la
signification du discours qu'elle permet de transmettre et la sociabilité dans laquelle s'inscrit
ce discours, ainsi que sa territorialité. Par l'écriture, la communication politique s'approprie
pleinement la langue et en marque la pérennité. En même temps, l'écriture politique, en
rendant nécessaire un véritable travail de transformation du langage et de création de
discours, est l'occasion d'instituer une véritable médiation esthétique du discours politique -
on pourrait parler d'une poétique du politique. » L’écriture ou l’écrit permet d’ailleurs de
déterminer et de mieux rendre compte de des médiations esthétiques qui fondent la rhétorique
du discours politique.

La rhétorique en général :

Le dictionnaire Aurélio, équivalent portugais du Larousse français, définit la


rhétorique comme l’art de bien parler ; l’ensemble des règles relatives à l’éloquence. De
manière péjorative, elle est décrite comme un ornement superflu et pompeux d’un discours.

Le dictionnaire Robert 2009 la rattache à l’art de bien parler et la définit comme la science ou
l’art qui se rapporte à l’action du discours sur les esprits ; tout ce qu’on emploi dans le
discours pour persuader quelqu’un. Pour faire comme l’autre, elle y est aussi définie comme
une affectation d’éloquence, discours vain et pompeux.

Nous disons que la rhétorique est au sens premier, « l’art de bien parler ». C’est plus
précisément l’ensemble des moyens d’expression propres à persuader ou à émouvoir
l’auditeur ou le lecteur. Parmi ces moyens, les figures de rhétoriques sont les procédés qui
consistent à illustrer, voiler ou renforcer une intention par analogie, substitution de mots, une
opposition, une amplification ou une atténuation.

2
La rhétorique ne se limite alors pas à ses figures, elle va bien au de-là, et pour ce qui est du
discours verbal, elle comprend aussi la polysémie, la (re)sémantisation, le néologisme et
l’archaïsme qui sont des moyens de rendre distinguée, captivante et singulière la façon de
s’exprimer.

Le mot rhétorique, qui vient du grec «rhêtorikê », apparut chez Platon (427-347 av. J-
C.) entre 387 et 385 av. J.-C. pour décrire, dans son dialogue Gorgias, l'art de persuader que
pratiquaient les sophistes. Au départ, c'est un terme qui signifie « parole politique », d'où les
accusations de Platon dans la même œuvre. Cette expression platonicienne est composée
par le suffixe -ikê ou -ikos(« l'art de») qui renvoie, dépendamment du contexte, à la
compétence particulière d'une personne, et du préfixe rhêtor-, qui, lui, signifie parler et qui,
«au départ, [est] simplement [ ... ] le citoyen qui prend la parole en public, nullement un
orateur [ ou rhéteur] de profession ou un théoricien de l'éloquence». (…)1

On peut supposer qu'il y a eu un glissement sémantique entre le Vè et le IVè av. J.-C.


Ce que Platon désignait au IVè siècle av. J.-C. comme l'art de persuader n'était nullement «la
compétence particulière d'un citoyen à prendre la parole en public », mais bien l'art des
sophistes et des rhéteurs. Usuellement, au départ du moins, le terme rhétorique signifie
simplement l'art de prendre la parole en public. C'est seulement avec les sophistes et sous
l'influence de Platon qu'il deviendra graduellement l’art de persuader, tel que pratiqué par les
talentueux orateurs grecs. Il semble donc que c'est la transformation de l'usage et de la
pratique de la prise de parole en public par les sophistes qui conduisit au Vè siècle av. J.-C. à
la désignation de la parole persuasive par le mot « rhétorique »2.

D'autre part, à l'époque de sa naissance, l'éloquence est «une pratique socialement


ou politiquement cruciale». C'est pourquoi, selon Chiron3, sa maîtrise est devenue rapidement
un enjeu de pouvoir et la rhétorique -métadiscours destiné à codifier l'accès à cette maîtrise-
est née presque en même temps que la démocratie. Il apparaît évident que la rhétorique est
née d'un désir de vaincre son adversaire par la parole plutôt que par les armes et que cette
naissance est le résultat d'une multitude de facteurs.

Découvrir les origines de la réflexion théorique sur la rhétorique n'est pas une chose
facile. Cependant, il semble que la naissance de la rhétorique comme art oratoire remonte,
selon certains chercheurs, aux alentours de 465 av. J.-C. De plus, il semble qu'elle a émergé

1
Microsoft Encarta 2010
2
Desbordes, F., La rhétorique antique, Hachette, Paris, 1996, p.1
3
Chiron, Aristote, Rhétorique, introduction, p. 1

3
de la nécessité et, plus précisément, d'une nécessité judiciaire. C'est du moins l’affirmation
qu’on peut faire en se basant sur les supposés travaux de Corax et Tisias qui allaient
apprendre aux citoyens à défendre leur cause. Corax et Tisias trouvèrent simplement le moyen
par lequel il est possible d'argumenter à partir du vraisemblable (eikos), de créer de la
persuasion à partir de celui-ci. L’anecdote dit à cet effet qu’il y eut un procès entre maître et
disciple :

« Mais cet outil comme tous les outils, était sujet à des utilisations perverses. Corax
l'apprit à ses dépens: son élève refusa de payer ses leçons. Il lui fit ·un procès. Tisias se
défendit en disant en substance: si je gagne mon procès, j'obtiens de la justice le droit de ne
pas te payer. Si je le perds, c'est que tes leçons ne valaient rien et je ne te paie pas non plus.
Corax répliqua: si tu perds, tu paies ; si tu gagnes, c'est grâce à mes leçons, donc tu paies
aussi. Le tribunal aurait renvoyé les deux hommes dos à dos avec ce commentaire: « à
mauvais corbeau (korax), mauvais œuf »4

Bernard Lamizet fait donc bien de remarquer dans son Introduction à la


communication politique, que la rhétorique politique naît de la rhétorique judiciaire, la
rhétorique revient à la construction d'une situation de décision et de pouvoir de la parole. S'il
s'agit, d'abord, d'un pouvoir reconnu dans une situation singulière, celle d'un jugement,
puisque tout commence par la rhétorique judiciaire, il s'agit, en revanche, dans la rhétorique
politique, de reconnaître à son auditeur le pouvoir de décider, mais en assumant le pouvoir
sur lui que peut conférer l'exercice de la parole.

Pour faire une chronologie de la conception contemporaine de la rhétorique, retenons


que tout commence avec Aristote (384-322 av. J-C.) le premier analyste du discours connu,
qui distinguait trois aspects essentiels pour la mobilisation et l’adhésion de l’auditeur par le
discours : l’inventio, le dispositio, et l’elocutio.

l’inventio(l’invention) concerne le choix des sujets, les arguments, les techniques de


persuasion et d’amplification. Le dispositio(la disposition) relevait de l’art de la composition
des différentes parties du discours (l’exorde, la narration, la discussion, la péroraison) et

4
Ibid

4
l’elocutio (l’élocution) recouvre l’art du style, c’est-à-dire le choix et la disposition des mots
dans la phrase, les effets de rythme et les figures5.

L’idée que l’on se fait actuellement de la rhétorique part de ce que les ‘’praticiens’’ et
exégètes privilégient dans leurs construction un ou certains aspects par rapport aux autres. Les
rhéteurs et les philosophes grecs, fidèles aux exigences de la technique oratoire privilégiaient
l’invention et la disposition (la structure et le contenu du discours), même s’ils s’opposaient
sur le degré de véracité du contenu. La conception contemporaine de la rhétorique est issue du
« Traité de tropes » de Du Marsais en 1730, qui se base sur le seul aspect de l’élocution ; les
figures de signification ou tropes. Le critère de trope est le changement de sens d’un mot.
Dans la suite de cette dernière idée, la nouvelle rhétorique qui ne se soucie plus que de tropes
ou de figures prendra formes avec les travaux de P. Fontanier.

A la suite de ces derniers, les figures de rhétorique sont classées soit par leurs natures,
soit par les effets qu’elles produisent :

Classement par nature :

- Les figures de syntaxe qui jouent sur la construction phrastique ; sur l’ordre des mots
dans la phrase. (le pléonasme, l’ellipse, la prolepse,…)
- Les figures de style jouent plus sur les mots, du moins jouent avec les mots (la
comparaison, la gradation, la synecdoque, …)
- Les figures de pensée font montre d’une certaine finesse d’esprit dans l’expression des
intentions, des sentiments ou de la pensée (l’antiphrase, l’allégorie, l’euphémisme, …)

Classement par effets produits :

- Les figures par analogie (comparaison, métaphore, allégorie, personnification,…)


- Les figures par substitution (métonymie, synecdoque, périphrase, …)
- Les figures par opposition (antithèse, antiphrase, paradoxe, oxymoron, …)
- Les figures de degré ou figures par amplification et atténuation (hyperbole, anaphore,
gradation, anacoluthe, litote, euphémisme, …)

5
Chantal Lavigne, « La rhétorique moderne », le savoir écrire moderne, La Bibliothèque du CEPL, Paris, 1980, p.
485

5
La rhétorique dans un discours :

Le discours religieux, le discours diplomatique, le discours philosophique, le discours


politique…, se distinguent les uns des autres par leurs formes et leurs contenus, eux-mêmes
déterminés par la spécificité de l’auditoire, du canal et de l’espace, comme nous l’avons
signifié plus haut. Toutefois, quelle que soit la forme, la rhétorique est essentielle à la
construction de tout discours. Elle est substantiellement un élément qui ajoute de la pertinence
et de la persuasion à son contenu. Et donc, le discours qui a pour enjeu l’approbation d’une
forme d’organisation sociale, puise nécessairement dans la rhétorique (telle que construite par
Lamizet) sa forme, son ton et son style.

L’on pourrait même réduire la socialisation de l’homme à son appropriation de la rhétorique


dans son discours quotidien. La rhétorique, tout comme la langue qui est dépositaire
d’expériences personnelles, impose à sa pensée subjective un chemin pour qu’elle devienne
extérieure et commune. La rhétorique exige à cet effet un vocabulaire, une grammaire, une
syntaxe, une prononciation particulière au contexte d’énonciation, car le discours est à
l’origine de l’objectivation de la réalité personnelle ; de la mise en commun de l’opinion.

La persuasion de la rhétorique vient appuyer le contenu du discours (la pensée


subjective) à produire un effet de rapprochement et d’adhésion ; elle vient faire de lui un
‘’discours fort’’. C’est à juste titre donc que le mot rhétorique remplace assez souvent le mot
discours dans des expressions comme « le discours de la guerre » ou « le discours guerrier »
(Synecdoque). Et vis-versa dans des expressions comme « Beau discours ! » pour dire « Belle
rhétorique ! » (Métonymie).

Pour ce qui est des figures de rhétorique, généralement dans la pratique langagière,
quand on parle de style, cela est afférent à une discipline, un secteur d’activité et une culture
bien déterminée qui se distingue des autres. Ainsi, pour exprimer « l’idée de se protéger
contre un mal par un ensemble de dispositions », les médecins parleront de « prophylaxie »,
les politiques et spécialistes de la communication parleront de « veille » et les militaires
parleront de « bastion ou rempart ». Dans ce cas de figure, la rhétorique est un ensemble de
termes ou mots qui fixe le cadre du discours et en détermine l’auditoire.

Il en est de même lorsque les figures de rhétorique produisent des effets différents selon les
disciplines ou milieux. Une métaphore en publicité joue sur le double sens de l’image et du
texte, tandis qu’en politique elle frappe plus l’esprit de l’auditoire. La synecdoque et la

6
métonymie en publicité expliquent l’effet pour la cause, alors qu’en politique elles permettent
de généraliser la particularité6

La rhétorique joue essentiellement sur le pathos de l’auditoire par des procédés qui visent
à:

- Fixer l’attention
- Persuader l’auditoire
- Provoquer le rire
- Et susciter le rire.

Et dans le discours politique, elle a une place capitale. Le discours politique est en effet
difficile à situer parce qu’il présente divers caractères. Il se trouve à la croisée des chemins:
des sciences politiques, de la psychologie, de la sociologie, de la linguistique, et même de la
théologie. « Peu d'auteurs se prononcent clairement sur le statut de l'art du discours
politique. Certains considèrent qu'il n'est qu'un cas de figure du discours d'influence,
obéissant donc aux règles et aux principes d'une théorie de la communication. Néanmoins,
d'autres théoriciens pensent qu'il a des fonctions tout à fait particulières. Le discours disait
Gorgias est un despote puissant. Il s'utilise comme une arme: aussi il marque d'une manière
symbolique le dépassement de la guerre. » 7

Cette difficulté de catégorisation du discours politique tient du fait qu’il sait s’adapter
à toutes les disciplines et donc à divers auditoire. C’est dire qu’un discours politique peut
avoir des relents religieux, philosophiques, etc. Et Dorna va plus loin en lui trouvant des
fonctions sociales que sont : la fonction structurante, la fonction décisionnelle, la fonction
pédagogique et la fonction thérapeutique.

Le Discours politique repose, pas seulement sur la volonté de convaincre, mais foncièrement
sur la capacité de convaincre, et la rhétorique est à cet effet au nombre de ses mécanismes
comme le dit l’article de Dorna : « La force persuasive des figures rhétoriques; de toutes les
traces discursives, c'est la figure rhétorique qui montre le mieux l'importance du processus
cognitif dans l'élaboration et la mise en scène du discours politique. C'est autour de cette
figure que se construit le sens et s'oriente la stratégie. Toute l'architecture persuasive repose
sur le socle figural. La figure est la matrice de la rhétorique ancienne. Elle donne au discours
un esthétisme: éclat, grâce. Le style fait la force et la vivacité de la parole, et aiguise la

6
Ibid, p.500-502
7
Alexandre Dorna, Les effets langagiers du discours politique, HERMES 16, 1995, p.132

7
«pointe» persuasive: «Ces tours qui s'écartent des manières de parler ordinaires sont
construits

Par des caractères que les passions tracent dans le discours» (Lamy,1741). La figure évoque
l'émotion, l'élan persuasif qui prend une forme. Tout langage a une forme, et de fait le
discours s'effectue grâce à ces formes. »8.

Cela donne clairement à comprendre toute l’importance que revêt la rhétorique dans le
discours politique, tant dans sa forme orale qu’écrite.

Références bibliographiques

CHIRON, Aristote, Rhétorique,


DESBORDES, F., La rhétorique antique, Hachette, Paris, 1996
DORNA, Alexandre, Les effets langagiers du discours politique, HERMES 16, 1995
Encyclopaedia Universalis 2010
LAVIGNE, Chantal, « La rhétorique moderne », le savoir écrire moderne, La Bibliothèque du
CEPL, Paris, 1980
Microsoft Encarta 2010

8
Ibid