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Gledhill, Christopher (2009b).

Vers une analyse systémique


fonctionnelle des expressions verbo-nominales. Dans David
Banks, Simon Easton & Janet Ormrod (réds.), La
Linguistique systémique fonctionnelle et la langue
française. Paris : L’Harmattan. pp 89-126. (PDF)

Vers une analyse systémique fonctionnelle des expressions


verbo-nominales

Christopher GLEDHILL
Université March Bloch, Strasbourg

I. Introduction
Les expressions verbo-nominales (VN) constituent une catégorie de
constructions dont les exemples suivants sont assez représentatifs:
avoir besoin, faire son boulot, mettre un bémol, porter bonheur, prendre son bain.

Toutes ces constructions comportent un verbe (V) denotant un procès


générique et un nom (N) précisant la Portée 1 sémantique de l’expression
(Banks 2000, Gledhill 2007). Mais si ces expressions se ressemblent sur
le plan sémantique, elles ont des propriétés syntaxiques assez différentes.
Les expressions VN sont souvent apparentées à des V simples (prendre
un bain : se baigner, mettre un bémol : bémoliser), mais pas toujours
(avoir besoin : ?besogner, faire du boulot : ?boulotter, porter bonheur :
??). Certaines expressions VN permettent le passif (mon boulot est fait),
tandis que d’autres y résistent (?un bémol a été mis). De même, certaines
constructions VN permettent la commutation du V (faire son bonheur :
trouver son bonheur), tandis que d’autres ne permettent qu’un seul V
1
Les termes appartenant spécifiquement au modèle systémique fonctionnel (Halliday
1985, Halliday & Matthiessen 2004) sont marqués ici par une majuscule.
(mettre un bémol : ?donner un bémol). Enfin, certaines constructions
permettent plusieurs types de modification du N (avoir des besoins, faire
des petits boulots), tandis que d’autres n’en permettent aucune (porter ?
des bonheurs).
Est-il possible, ou même souhaitable, de postuler une seule catégorie
pour ces expressions? En effet, beaucoup de linguistes considèrent qu’il
est nécessaire d’établir plusieurs catégories lexicales intermédiaires.
C’est notamment le cas de la grammaire générative, qui propose la
catégorie de ‘prédicat léger’ par rapport au ‘prédicat nominal’ (Björkman
1978, Kearns 1989). D’autres soulignent les rapports réciproques entre
les constructions à ‘verbe support’ et leurs verbes simples équivalents. Ils
parlent ainsi de ‘constructions converses’ (Gross 1989, 2005), ou ‘verbes
étendus’ (Allerton 2002).
Ici, nous nous proposons de démontrer que ces analystes sont allés
trop loin. En effet, il n’y a aucune propriété syntaxique qui rende
l’ensemble ou même une partie de ces expressions uniques par rapport
aux autres co-occurrences VN que l’on peut trouver en français.
Néanmoins, nous n’avons pas l’intention de suivre Pottelberge (2000),
qui renonce à toute caractérisation. Notre but est de présenter plutôt un
système d’analyse global des constructions VN du point de vue de la
grammaire systémique fonctionnelle. Nous proposons d’analyser les
expressions VN au même titre que toute séquence VN, à condition de
rendre compte de trois facteurs :

a) la fonction syntaxique du groupe verbal (GV) et du groupe


nominal (GN),
b) le procès sémantique exprimé par le GV et le rôle joué par le GN,
c) le statut sémiotique de l’expression entière.

Sur le plan syntaxique (a), le N dans la locution avoir besoin est une
Extension structurelle d’un GV complexe. Par contre, dans prendre son
bain le GN son bain est un Complément indépendant. Sur le plan
sémantique (b), les GN dans avoir besoin et prendre son bain expriment
la Portée lexicale du Prédicat. Mais une analyse aux niveaux (a) et (b) ne
suffira pas : il est aussi nécessaire d’examiner les propriétés
paradigmatiques (contrastives) et phraséologiques (référentielles) de ces
expressions ; autrement dit leur statut sémiotique (c). Les questions de ce
genre ne sont guère posées dans la littérature syntaxique ou
lexicologique. Dans la section suivante, nous proposons la notion de
‘signe complexe’ (Gledhill & Frath 2005) pour distinguer d’une part
entre les ‘collocations VN’ (observables dans un corpus de textes) et les
‘expressions VN’ (ayant le statut d’une unité phraséologique).
2. Locutions, synthèmes et signes complexes
Les grammairiens et les lexicographes rangent beaucoup des
expressions qui nous intéressent ici dans la catégorie des ‘locutions
verbales’. Une locution est un mot complexe avec la même fonction
qu’une catégorie lexicale simple (Rey & Chantreau, 2003, vi). Les
locutions sont ainsi des groupes de mots figés par un processus historique
de lexicalisation (So 1991, Brinton & Akimoto 1999). Les exemples les
plus frappants se forment autour d’un ‘fossile lexical’, un élément
archaïque et lexicalement non-productif (Strömberg 2002). Les fossiles
peuvent figurer à chaque rang de la stratification grammaticale, mais il
semblerait que la plupart se forment au niveau du groupe :

Rang Fossile (souligné)


Proposition il y a belle lurette
Syntagme verbal se mettre martel en tête, sans coup férir
Groupe adjectival les bras ballants, mal famé
Groupe adverbial aujourd’hui, peu ou prou
Groupe conjonctif n’empêche que, pourvu que
Groupe nominal pierre d’achoppement, rez-de-chaussée
Groupe prépositionnel sous la férule de, à l’instar de
Groupe verbal avoir maille à, faire la nouba

On peut voir que le fossile maille fait partie d’une structure lexico-
grammaticale étendue : avoir maille à partir avec quelqu’un, un
Prédicateur complexe qui exprime un procès sémantique dans lequel un
V grammatical (complexe) sert à introduire un V lexical (complexe).
Mais quelle est la signification de maille dans cette séquence ? Nous
avons suggéré (Gledhill & Frath 2005) que même si les fossiles sont plus
ou moins opaques, ils ont néanmoins une fonction contrastive au sein de
leurs expressions respectives. Les fossiles sont ainsi des monèmes (des
éléments contrastifs) possédant le même potentiel référentiel que les
autres unités du lexique. Les fossiles sont par ailleurs intégrés dans des
structures lexico-grammaticales de la langue : ce sont des complétifs (en
catimini), des qualifieurs ou extensions (pierre d’achoppement, peu ou
prou), des modifieurs ou intensifieurs (rez-de-chaussée, pourvu que) et
parfois des noyaux (mal famé). L’intégration d’un fossile lexical comme
maille dans un Prédicateur complexe est ainsi un moyen très productif de
créer de nouveaux lexèmes : selon Brinton et Traugott (2005), c’est la
fonction même de la lexicalisation.
Pour les grammairiens (Riegel et al. 1994, 232-233, Wilmet 2003,
163), les locutions verbales sont des ‘idiomes’ caractérisés par l’absence
ou le figement de l’article (faire + face / froid / peur). Selon cette
perspective, le manque de détermination dans ces expressions
correspondrait à la perte d’indépendance référentielle du N et son
intégration au sein du GV. Mais, il est possible d’arriver à une autre
explication. Par exemple, la séquence faire + N exprime souvent des
procès Relationnels ou Mentaux avec un sémantisme parfois très
régulier : faire + beau, chaud, froid… faire + éclat, face, honte, peur,
rage … faire + banqueroute, chou blanc, défaut, erreur, faillite, fausse
route…. De même, la séquence faire + le / la + N exprime souvent des
procès Matériels ou Comportementaux : faire la + fête, foire, java,
nouba …, faire le + amour, beau, con, enfant, fier, point.... Ces
prosodies ne peuvent être expliquées par la présence ou l’absence de
l’article ; ce sont plutôt des paradigmes formés par analogie à un emploi
prototypique. Les séquences de ce type ressemblent aux « constructions »,
de Goldberg (1995) ou aux « lexical patterns » de Hunston et Francis
(2000). Selon ces deux approches, les séquences grammaticales
possèdent des prosodies sémantiques régulières indépendamment des
lexèmes spécifiques dont elles sont composées (Louw 1993). Nous
verrons plus loin que les constructions VN n’échappent pas à cette
tendance générale.
L’aspect paradoxalement productif du figement a été souligné par
Martinet, qui utilise le terme synthème pour toute expression
idiomatique dans laquelle il est possible de reconstituer les processus de
composition (chemin de fer, poser une question). Le synthème est un
« monème complexe » :
[…] il s’agit d’une unité linguistique signifiante, désignant une notion bien définie,
mais où la forme permet de distinguer des éléments successifs porteurs au départ
de sens distinctifs. (1999, 11)

La cohésion du synthème dépend de sa fonction syntaxique. Les critères


de sa définition sont ainsi:
a) l’impossibilité de déterminer individuellement les monèmes constituants, b)
l’obligation de tout synthème de s’intégrer dans une classe préétablie de monèmes.
(1999, 15)

Mais la littérature sur les parties de discours semble indiquer qu’il est
difficile, sinon impossible, de déterminer des « classes préétablies de
monèmes » (Boisson et al. 1994, Pottier 1994, Sinclair 1991, 1996). De
même, on peut se demander s’il est utile de citer des locutions hors
contexte comme au fur et à mesure (adverbe ou préposition ?) ou avoir
maille à (locution verbale ?), car ces expressions n’ont pratiquement
aucune existence sans des contextes plus étendus (au fur et à mesure +
de / que , avoir maille à + partir avec quelqu’un). Il n’est donc pas
suffisant de pouvoir catégoriser les phénomènes comme les locutions ou
les synthèmes : le fait d’accorder à certaines expressions VN une
étiquette comme ‘locution verbale’ ne constitue pas, à notre avis, une
explication du phénomène.
Comment pouvons-nous discuter alors des expressions VN sans
référer à des catégories a priori? Dans Frath & Gledhill (2005) et
Gledhill & Frath (2007) nous avons développé une analyse unifiée des
expressions phraséologiques basée sur la notion de « dénomination »
(Kleiber 1984). Une dénomination est un signe qui nomme ou réfère à un
objet de pensée stable. Sur le plan sémiotique, les mots simples
constituent des dénominations simples. Nous proposons donc de
considérer les unités phraséologiques (les idiomes, les locutions etc.)
comme des signes complexes. Un signe complexe comporte un élément
stable qui lui confère un statut lexico-grammatical (le Pivot) et une
famille d’éléments contrastifs (le Paradigme). L’expression VN faire la
nouba serait ainsi une dénomination stable avec un Pivot (faire) et un
Paradigme (nouba par rapport à fête, java, etc.) Certains éléments comme
les articles peuvent varier entre le Pivot et le Paradigme (faire le point,
faire la nouba, faire (0) face). D’autres, comme l’expression VN avoir
maille représentent une dénomination plus complexe : un Pivot (avoir) et
un Paradigme consistant en maille à partir avec plus une personne ou un
groupe en position d’autorité.
Evidemment, cette conception du « signe complexe » échappe aux
restrictions traditionnelles liées à la structure grammaticale ou à la
catégorie lexicale du mot. Et comme nous le verrons dans la section
suivante, cette perspective est loin d’être adoptée par la majorité des
linguistes.

3. Prédicats nominaux, verbes légers, verbes supports


Nous avons vu que les lexicologues considèrent les locutions comme
des unités phraséologiques dans lesquelles un certain nombre de règles de
syntaxe ont été suspendues. Mais les grammairiens ne partagent pas cette
perspective. La grammaire formelle considère notamment qu’il est
possible d’isoler des sous-types d’expressions verbo-nominales en
appliquant des tests syntaxiques. Dans cette section, nous examinerons en
particulier les catégories proposées par la grammaire générative, la
théorie du lexique-grammaire et la théorie des opérations énonciatives.
Les constructions VN ont des propriétés formelles très variées. La
première série de propriétés concerne les ressemblances formelles entre
les VN et les verbes simples (V):

V1 Equivalence Les constructions VN comportent un V générique (un


verbe fréquent et général) et un N spécifique (sémantiquement plus
précis). Le N est parfois apparenté morphologiquement à un V simple
(faire un bon travail : travailler bien), mais cette dérivation n’est pas
toujours possible, et la relation dérivationnelle n’est pas toujours
réciproque (faire du bruit : ?bruiter, faire froid : ?refroidir).

V2 Valence. Les constructions VN comportent les mêmes types de


Compléments que les V simples (direct: Jean fait du bruit, indirect:
Pierre fait peur à Jean, double: Pierre fait don de son corps à la
médecine). Mais comme nous avons vu, le N dans les Prédicateurs
complexes n’est pas un Complément syntaxique (avoir besoin, faire
peur).

V3 Permutation. Certaines constructions VN permettent une


orientation active et passive, comme les V simples (Jean a fait le résumé
du livre : Le résumé de ton livre a été fait par Jean). Mais la passivation
n’est pas toujours possible (Ils ont pris la fuite : ?La fuite a été prise).

V4 Commutation. Dans certaines constructions VN, le V générique


peut commuter avec un V plus spécifique exprimant un aspect statif
avoir de l’assurance, inchoatif prendre de l’assurance, ou terminatif
perdre de l’assurance. Certaines constructions VN expriment un aspect
perfectif par rapport au V simple (c’est notamment le cas de l’anglais:
She laughed (elle a ri) : She gave a sadistic laugh (elle poussa un rire
sadique) vs. She laughed for hours : ?She gave a laugh for hours.

Un deuxième faisceau de variables concerne les propriétes formelles des


GN dans les constructions VN :

N1 Détermination Le déterminant est parfois absent ou figé (prendre


la fuite / ?prendre une fuite). Quand le N est qualifié, le déterminant
devient plus variable : prendre une fuite surprenante, (mais cet exemple,
cité par Vivès 1984, nous paraît discutable).

N2 Thématisation. Le N dans certaines constructions VN ne peut


servir de focus dans une structure clivée (C’est la caisse qu’il a prise / ?
C’est la fuite qu’il a prise).

N3 Qualification. Le N dans certaines constructions VN ne peut être


qualifié ou quantifié par des structures relatives ou d’autres qualifieurs (Il
a pris la décision qui s’imposait / ?Il a pris la fuite qui s’imposait).

N4 Nominalisation. Le V dans certaines constructions VN ne se prête


pas aussi facilement à la nominalisation (Elle a vérifié l’hypothèse : sa
vérification de l’hypothèse… / Elle a fait l’hypothèse : ?son fait de
l’hypothèse…).
La grammaire générative voit dans ces faisceaux de propriétés la preuve
qu’il existe plusieurs types de constructions VN (Björkman 1978). Dans
une étude très influente, Kearns (1989) propose deux types de structures:
les prédicats nominaux ou « type A » (John pruned the roses : John
gave the roses a prune : que l’on peut traduire par Jean a taillé les roses :
Jean a donné un coup de sécateur aux roses) et les prédicats légers ou «
type B » (inspect : make an inspection / inspecter : faire une inspection).
Selon Kearns, les prédicats de type A ne peuvent être passivés (en
anglais), contrairement au type B:
Type A: ?A prune was given to the roses last week.
Type B: An inspection of the building was made last week.

De même, les N dans les prédicats nominaux résistent aux manipulations


(N1, 2 et 3) énumérées plus haut. Les N ne peuvent être clivés ou
focalisés (?It was a prune that John gave to the roses last week), ni
interrogés (?What did John give to the roses last week?), ni
pronominalisés (?John gave it to the roses last week). Une des
restrictions fondamentales citées par Kearns (1989:126) est qu’il est
impossible de convertir le prédicat nominal en argument syntaxique (?
John’s prune of the roses was successful), tandis que cet emploi est
possible avec les prédicats de type B (John’s inspection of the building
was rather cursory) y compris les gérondifs en -ing (John’s pruning of
the roses was successful). Kearns conclut que les prédicats nominaux
(type A) ont une morphologie verbale en structure profonde (asscociée à
l’emploi du déterminant a prune), ce qui bloque leurs emplois
argumentaux en tant que Compléments. Cette observation conforte celle
de Wierzbicka (1982), qui note que la fonction prédicative de certaines
VN en anglais est observable dans la prononciation « verbale » de
certaines formes (can I have a use [ju:z] of your pen ?).
Plus récemment la grammaire générative a adopté la structure dite du
‘verbe léger’ (vP). Selon cette approche un exemple comme Pat fait la
fête aurait la représentation suivante :

TP ______
| \
NP T′_______
| | \
N T vP_______
| | | \
Pat PRES v DP______
| | \
faire DET IP___
| | \
la INF VP__
| \
(t) V
|
(fêter)

Cette analyse (adoptée pour les prédicats complexes, Grimshaw & Mester
1988, Di Sciullo & Rosen 1991, Kim 1994, ainsi que les structures
causatives - Haegeman 1994, Radford 1997) comporte quelques
innovations par rapport à l’analyse standard: 1) Les éléments fonctionnels
gouvernent les éléments lexicaux, de sorte que le temps verbal (T)
domine la proposition (TP) et le déterminant (DET) domine son groupe
nominal (DP). 2) Des traces (t) sont utilisées pour indiquer des opérations
morphologiques (on suppose que le sujet Pat a été déplacé de sa position
initiale à l’intérieur du prédicat profond). 3) On suppose aussi que le
verbe léger (vP) hérite des propriétés argumentales du prédicat profond
(VP). Ce statut « léger » implique notamment que le DP (la fête) reçoit un
cas structurel (‘accusatif’), mais ne reçoit pas de rôle sémantique
(‘thème’ en grammaire générative). 4) De même, le symbole INF indique
ici le noyau flexionnel d’un groupe nominal dérivé. Cette analyse
suppose que le N fête est dérivé du V profond fêter, ce qui permet de
conserver la relation sujet-prédicat (elle-fêter) dans le VP inférieur.
La présupposition primordiale dans l’analyse générative est donc que
la relation entre fêter et faire la fête correspond à une ‘paraphrase
thématique’ par laquelle les propriétés argumentales d’un prédicat
‘profond’ (fêter) sont transférées à une construction VN ‘en surface’. La
notion de dérivation est tellement répandue, que même les « objets
cognats » (vivre sa vie, jouer le jeu), ordinairement considérés comme
des prédicats « pleins », sont analysées de la même façon (Rodriguez
Ramalle 2003). Ainsi, Massam affirme que les verbes cognats seraient
formés par « a single lexical redundancy rule [which] creates a transitive
verb from an intransitive one » (1990, 196).
Mais comment l’approche générative distingue-t-elle des expressions
comme Pat fait le point où il est impossible d’identifier un ‘prédicat
profond’ de Pat fait la fête où le ‘prédicat profond’ est censé
correspondre à fêter? Les deux expressions semblent subir les tests V2-4,
ce qui indique qu’on a sur le plan formel le même type de construction.
En réalité, il n’y a rien sur le plan formel qui nous permette de distinguer
ces deux expressions, à part bien sûr leur sémantisme : Pat fait le point
est un procès Mental, permettant des projections comme …Le médecin
fait le point que c'est autre chose qui commence… (un exemple
éventuellement non-standard trouvé sur Internet). Nous verrons plus loin
que le fait de considérer qu’un énoncé est dérivé d’un « prédicat
profond » pose de nombreux problèmes pour toutes les approches
formelles. Dans une critique récénte de la théorie générative, Beedham
(2001) démontre comment les problèmes liés à la dérivation, notamment
le mouvement profond d’éléments lexicaux et la tendance à représenter
des catégories « vides » dans la notation même, minent la théorie
générative de l’intérieur.
D’autres approches formelles ont exploré les constructions VN,
notamment l’approche française du « lexique-grammaire » (Vivès 1984,
Giry-Schneider 1987 Gross 1989), influencée par la théorie des
« fonctions lexicales » (Mel’čuk et al. 1995). L’objectif de cette approche
est d’établir de façon aussi formelle que possible des catégories de
relations lexicales apparentées par des transformations, dans le sens de
M. Gross (1968). Les tenants de cette approche partagent ainsi la
perspective dérivationnelle de la grammaire générative, et supposent que
la construction VN est un verbe-support, où le verbe est un opérateur
vide :
…la fonction prédicative est portée par le substantif N et ses compléments
éventuels, le verbe n’étant que le support des marques de temps et de personne…
(Vivès, 1984, 16)

Ces linguistes ont établi plusieurs critères syntaxiques pour délimiter les
« verbes supports », dont certains ont déjà été mentionnés : notamment
N2, N3 et N4. Mais le critère le plus important, selon Vivès (1984), serait
la « double analyse » selon laquelle les verbes supports permettent la
séparation d’un N prédicatif et son Complétif :
C’est une éclatante revanche que Luc prend sur Max …
C’est une éclatante revanche sur Max que Luc prend …

Cependant, il existe de nombreux problèmes formels liés à cette


définition du verbe support (Barrier 2006). La place manque ici pour les
détailler. Ce qui est important pour nous est de constater que la
conception du « support » ne correspond pas à une catégorie lexicale,
mais plutôt à une relation réciproque ou « converse » que l’on peut
observer entre une forme simple (L’acide agit sur le métal) et sa forme
complexe (L’acide a une action sur le métal). Gross (1989) observe que
cette opposition fait partie d’une série d’expressions apparentées:
Extraposition : il a été donné ordre à Luc de V
Passif : ordre a été donné par Max à Luc de V
Verbe support : Max a donné l’ordre à Luc de / Max a ordonné à Luc de V
Expression converse : Luc a reçu l’ordre de Max de V
Expression réceptive : Luc a ordre de V

Malheureusement, cette observation n’est pas poursuivie. Elle est


simplement présentée afin de nous montrer qu’une relation inhérente doit
exister entre ces reformulations, et il n’est pas question de les distinguer
ou d’expliquer pourquoi la langue a produit au cours de son évolution des
structures aussi disparates pour « dire la même chose ». En effet, les
études effectuées dans cette approche sont préoccupées par
l’identification des verbes supports mais ne parlent pas souvent de
l’intérêt théorique de l’exercice. Elles se bornent à la constitution de
listes ; ce que Giry-Schneider appelle « la rigueur des listes extensives »
(1987, 8).
Une approche similaire a été proposée par Allerton (2002) pour
l’anglais. Il souligne la relation transformationnelle que l’on peut établir
entre le verbe simple et le verbe étendu. Allerton affirme que le verbe
étendu constitue l’élément le plus complexe dans une progression de
quasi-synonymes:

help aider
be helpful to être obligeant
be a helper of être l’assistant de
be a help to être d’un grand secours
be of help to rendre service à
come to the help of venir à l’aide de
give help (to) prêter secours à

On peut constater que ces constructions sont loin d’être des synonymes
(comme l’indiquent mes traductions en français), et elles ne constituent
que rarement des séries complètes (le verbe help est une exception). En
effet, Allerton affirme qu’il vise une définition purement structurelle des
verbes étendus. Les seules constructions qui comptent, selon lui, sont des
transformations formelles d’un verbe simple (2002 : 20-21). Ainsi, sont
exclues de son étude: 1) les constructions exprimant la manière express /
show annoyance par rapport au V simple annoy et ses V étendus cause
annoyance / feel annoyance, 2) les constructions dans lesquelles le V
exprime un sens instrumental dérivé d’un N : to arm sb / to supply so
with arms, et enfin 3) les constructions « défectives » qui partagent la
même structure syntaxique et sémantique des V étendus, mais qui n’ont
pas d’équivalent simple. Cette troisième restriction admet le prédicat to
heed the warning et son verbe étendu to take heed of the warning, mais
non sa traduction en français tenir compte de l’avertissement.
On peut constater que Allerton et les autres grammariens formalistes
sont préoccupés par l’identification d’une catégorie d’expressions très
restreinte. Leur conception restrictive du rôle du V dans les constructions
VN les mène à faire abstraction des nuances que peuvent apporter les
verbes utilisés dans ces constructions. Plus grave encore, leur définition
trop mécanique des phénomènes concernés conduit ces grammairiens à
exclure les constructions VN qui n’ont pas d’équivalents simples.
Il convient de terminer cette section par un survol des approches
sémantiques. On peut constater que ces approches ont aussi une
perspective très proche de la grammaire formelle. Le grammairien
comparatif Gougenheim (1970) a noté que plusieurs langues non indo-
européennes font une distinction morphologique entre des objets affectés,
effectués et internes. Cette observation est souvent citée par des études
visant à établir une catégorie séparée de constructions verbo-nominales
(mais voir Larjavaraa 1997 pour une critique de ces approches). D’autres
linguistes soulignent les particularités sémantiques des constructions VN.
Wierzbicka (1982) a notamment remarqué qu’en anglais un verbe comme
to think (une activité) peut être reformulé par un nom ‘déverbal’ have a
thought (un état) ou une forme ‘verbo-nominale’ have a think (un
accomplissement). Elle prétend que les constructions VN expriment un
aspect ponctuel en anglais avec, dans le cas de have, des connotations
comportementales et bénéfiques. Wierzbicka est souvent cité par les
grammairiens cognitifs (Langacker 1991), qui tentent d’expliquer ces
effets de sens en termes de structure événementielle. Par exemple,
Macfarland (1994) suggère ainsi que les verbes cognats comme vivre sa
vie aient un sens perfectif qui représente la ‘transition’ d’une activité à un
état. Ce sens vient de la combinaison de deux « sèmes primitifs », un
événement non-accompli exprimé par le verbe simple (une « activité ») et
un événement accompli exprimé par la répétition du verbe (un
« aboutissement »). Mais cette approche pose autant de questions qu’elle
en résout. D’abord, si la combinaison V+N est un mécanisme destiné à
exprimer un aspect lexical, pourquoi les objets cognats ne sont-il pas plus
productifs et réguliers pour tous les verbes (jouer le jeu / ?to play the
play)? De même, nous pouvons voir que les nuances idiomatiques
exprimées par vivre sa vie, jouer le jeu sont aussi importantes pour la
signification de ces expressions que l’aspect lexical. Dans quelle mesure
une analyse en « sèmes primaires » rend-elle compte de la fonction
pragmatique de ces expressions?
Puisqu’elle associe une forme grammaticale à des invariants
sémantiques, l’explication aspectuelle de Wierzbicka a aussi été citée par
les énonciativistes français. A l’instar de Culioli (1999), ces
grammairiens ont le mérite de souligner la fonction du verbe dans les
constructions VN. Celle (2004) chercher ainsi à trouver un « invariant »
sémantique pour les V génériques make, take et have en anglais :
Dans les cas où la [base verbale] fait référence à un procès télique, tout
aboutissement est bloqué, soit parce que make introduit un objectif non-atteint, soit
parce que have recentre le repérage autour du sujet, soit parce que take fragmente
l’occurrence (Celle, 2004, 99)

Mais comme les autres approches formelles mentionnées dans cette


section, la théorie de l’énonciation suppose qu’un locuteur crée un
énoncé à partir d’un prédicat notionnel. La structure formelle de la phrase
serait ensuite dérivée par des opérations cognitives abstraites. Celle
(2004) réfère ainsi à une séquence de ces opérations afin d’expliquer la
particularité de l’article indéfini a(n) dans les constructions VN en
anglais:
…la base verbale précédée de l’article a marque plutôt une discontinuité dans un
processus et requiert… une pondération des paramètres quantitatifs et qualificatifs,
ce qui bloque toute stabilisation par aboutissement à un objet extérieur… Au sein
même d’une relation partie-tout, la fragmentation est strictement quantitative en
français, alors que la structure verbo-nominale de l’anglais permet de spécifier la
singularité qualitative de l’occurrence fragmentée. (2004, 88)

Celle postule ainsi une série de processus cognitifs (pondération,


stabilisation, fragmentation). Or, comme le souligne Banks (2004) et
nous-mêmes (Frath & Gledhill 2007), la théorie énonciative recourt
souvent à des explications invérifiables et donc métaphysiques. Mais
dans ce cas, Celle justifie son explication en faisant une prédiction ; « *I
had a read of a book / *I had a walk to the post-office sont des énoncés
impossibles car ils supposeraient un point d’aboutissement visé et
atteint. » (2004, 89). Malheureusement, pour notre auteur, ces emplois
sont acceptables en anglais, comme le démontre le British National
Corpus:
1. The man grins. "Have a read of my newspaper."
2. You know… have a read of the code Yeah… a little bit more of the code, just
to find out you know, what size integers it’s using.
3. I’ve got to have a walk up to post office in a bit.
4. So Jord Jordan and I had a walk down to… the nursery yesterday morning.

Or, nous ne pouvons pas juger la théorie de Celle, car nous ne travaillons
pas dans la tradition énonciative. Tout ce que nous pouvons constater est
que l’explication élaborée par cet auteur ici ne lui permet pas de prédire
ce qu’on peut ou ne peut pas dire en anglais. Sur le fond, il n’est donc pas
certain que les explications proposées ici soient meilleures que les
descriptions traditionnelles qu’elles visent à remplacer. Et nous sommes
tentés d’ajouter que sur la forme, le discours logico-rationnel des
énonciativistes est l’équivalent verbal des arbres dessinés par les
générativistes.
L’objectif principal de cette section a été de décrire les
caractéristiques principales des constructions verbo-nominales.
Généralement parlant, les propriétés V1-4 sont des indices de
l’intégration morpho-syntaxique du Complément dans un Prédicateur
complexe. De même, les propriétés N1-4 sont liées au potentiel
référentiel du N par rapport au prédicat entier. Il semble que beaucoup de
linguistes associent ces faisceaux de propriétés syntaxiques à l’existence
d’une ou plusieurs catégories lexicales. Mais l’existence d’une catégorie
homogène, ou plusieurs sous-catégories n’est pas la seule manière de
discuter de ces phénomènes, comme nous le démontrons dans la section
suivante.

4. Prédicats complexes, Prédicateurs complexes et Portée


Dans cette section nous tâcherons de présenter une analyse unifiée
des expressions VN dans le cadre du modèle systémique fonctionnel
(Halliday 1985, Halliday & Matthiessen 2004). Le modèle de Halliday ne
cherche pas à identifier la signification profonde d’une proposition, ni sa
dérivation à partir d’un prédicat profond. Halliday s’intéresse plutôt aux
différentes ressources communicatives (des ‘systèmes sémiotiques’) qui
contribuent à la construction d’un message. Pour les besoins de notre
analyse, seulement trois systèmes sont pertinents pour l’identification des
expressions VN : (i) Fonction syntaxique, (ii) Structure lexicale, et (iii)
procès sémantique.
Nous pouvons démontrer ces trois niveaux d’analyse en comparant
une construction VN banale Pat a fait le pain à une expression VN
comme Pat a fait le point (notre notation, légèrement adaptée, vient de
Halliday & Matthiessen 2005, 284-290) :

1)

Pat a fait le pain.


i) S F P C
ii) nom ver ver m nom
iii) AGT MAT MED

Les trois niveaux d’analyse s’expliquent ainsi. Le niveau (i) représente


l’orientation « Interpersonnelle » du Prédicat, c’est-à-dire une assertion
associée à la séquence des fonctions syntaxiques Sujet, Fini, Prédicateur,
Complément. Le niveau (ii) représente l’organisation « Textuelle » de
l’énoncé du point de vue des signes, en l’occurrence des séquences de
Modifieur + Noyau ou Noyau + Qualifieur. La notion de « texte » est
pertinente ici, car c’est à ce niveau que nous indiquons le degré
d’autonomie référentielle du N dans les constructions VN. Enfin, le
niveau (iii) représente l’optique « Expérientielle », c’est-à-dire la
contribution de chaque signe au procès exprimé dans l’énoncé. Dans cet
exemple, faire est une activité Matérielle (MAT) impliquant deux
participants, un Agent (AGT, la cause) et un Médium 2 (MED, un objet
affecté ou créé, essentiel au procès Matériel).
2
Ici nous adoptons la terminologie du système sémantique de « l’ergativité » (Halliday
& Matthiessen, 2004:280-290).
Comparons cette analyse à celle de Pat a fait le point :

2)

Pat a fait le point.


i) S F P C
ii) nom ver ver m nom
iii) MED MEN PROC

On peut voir donc que c’est au niveau de la troisième dimension de notre


analyse que nous pouvons distinguer les constructions VN (1) des
expressions VN (2). Dans l’exemple (2), nous avons un procès Mental
(MEN). Le Sujet dans cet exemple ne représente donc plus un Agent
mais un Médium (MED, un terme générique pour les participants
essentiels : ici Expérienceur). De même, le Complément dans cet
exemple exprime le rôle sémantique de « Portée de procès » (PROC). La
Portée est un rôle sémantique qui désigne le procès (une activité, un état,
un événement) ou délimite le procès (comme le font les Circonstanciels)
(Halliday 1985:136). Dans la dernière section, nous avons vu que certains
grammairiens considèrent que le Prédicateur dans ce genre d’expression
est « vide ». Nous estimons plutôt que le V ici contribue simultanément à
l’expression du procès (c’est pour cette raison que le procès est spécifié
en dessous du GV). De même, il est important de rappeler que l’exemple
(2) comporte toujours un Complément canonique : Pat fait le point peut
être interrogé Que fait Pat? et passivisé Le point (est) fait par Pat (une
forme que l’on trouve peut-être plus souvent dans le discours
journalistique). La seule différence entre Pat a fait le point et Pat a fait le
pain est que le point n’est pas un Complément affecté ou effectué par le
procès : il désigne un aspect fondamental du procès.
Il convient de mentionner ici un deuxième type de Portée que l’on
trouve dans des exemples comme (3) Pat a escaladé la falaise. Ici, le
Complément délimite le procès plutôt que de le désigner. Il s’agit d’une
qualification du procès : la falaise n’est ni affectée ni modifiée par
l’activité, la falaise exprime plutôt l’étendue spatiale ou le lieu de
l’escalade (nous préférons ainsi parler de Portée Circonstancielle, ou
CIR):

3)

Pat a escaladé la falaise.


i) S F P C
ii) nom ver ver m nom
iii) AGT MAT CIR

Cette analyse nous permet ainsi de distinguer entre les cas où un


Circonstanciel est conçu comme un objet ou un participant (et donc
réalisé par un Complément), ou conçu comme un aspect du procès
(réalisé par un Ajout3).
Nous avons vu dans les sections précédentes que les locutions
verbales comme Pat a fait peur aux électeurs comportent un N intégré
dans le GV. Notre analyse en trois dimensions permet de représenter cette
possiblité de la façon suivante :

4)

Pat a fait peur aux électeurs.


i) S F P C
ii) nom ver ver e prep m nom
iii) PHE MEN PROC MED

Dans (4), le N peur est une Extension lexicale du Groupe Verbal. Le


procès Mental exprimé ici est spécifié par le N, l’Extension recevant le
rôle sémantique de Portée (PROC). Puisqu’il s’agit d’un procès Mental,
les électeurs ont le rôle sémantique de Médium (MED), et Pat reçoit le
rôle de Phénomène (PHE). Une analyse semblable s’appliquerait aux
locutions avoir faim, donner raison, faire faillite, mettre fin, prendre feu
etc. Or, la différence entre (4) et les exemples (1), (2) et (3), est que le N
n’est pas un Complément : il ne peut être passivisé (?Peur a été faite aux
électeurs), et il résiste aux autres tests de complémentation (?Pat la fait
aux électeurs, Que fait Pat aux électeurs? ?Peur). Le N peut tout de
même être modifié (Pat fait très peur aux électeurs), mais on note qu’il
faut une forme adverbiale pour cette modification. De même, il est
‘convertible’ (il peut être isolé et focalisé : La peur que Pat fait aux
électeurs). Mais ces propriétés sont plus liées à l’autonomie référentielle
du N qu’à la relation grammaticale entre le V et le N. Enfin, le seul
Complément dans cet exemple est le Groupe Prépositionnel aux
électeurs, qui, lui, peut être pronominalisé (Pat leur a fait peur) et
interrogé (A qui Pat fait-il peur?).
En outre, on peut comparer la structure de l’exemple (4) à celle que
l’on utilise pour décrire les particules séparables de l’anglais en (5):

5)

Pat set up a new party.


3
Nous évitons de parler d’Adverbial en tant que fonction syntaxique : le terme Ajout
proposé par Banks (2005) nous semble plus approprié qu’Adjunct ou Adjoint.
i) S F/P C
ii) nom ver e m m nom
iii) AGT MAT PROC MED

Notons enfin que nous utilisons le terme Prédicat complexe pour la


séquence Prédicateur + Complément, c’est-à-dire les structures (1), (2) et
(3), et Prédicateur complexe pour la séquence Verbe + Extension, donc
les structures (4) et (5). Toutes les constructions VN mentionnées dans
cet article peuvent donc être analysées comme des Prédicats complexes
ou des Prédicateurs complexes. Comme nous avons indiqué plus haut, la
Portée représente la seule différence que nous puissions établir entre (1)
les constructions VN comme Pat a fait le pain et (2) les expressions
VN comme Pat a fait le point. En adoptant cette distinction, nous ne
postulons pas une nouvelle catégorie lexicale. La structure Verbe +
Extension s’applique à d’autres constructions du français. Par exemple,
on sait que la particule de négation pas était à l’origine un Complément
de Portée (Pat n’avance pas) qui est devenue par grammaticalisation une
Extension du GV en français moderne. De même, les infinitifs dans les
structures causatives (Elle a fait décapiter ses ennemis : Elle les a fait
décapiter) ainsi que les Prédicateurs introduits par les verbes de
perception (Il a entendu parler du scandale : Il en a entendu parler)
semblent se comporter comme des Extensions verbales dans des
Prédicateurs complexes. Tout comme les « Compléments de Portée », les
infinitifs dans ces constructions délimitent le procès exprimé dans le
Prédicat entier.
Mais quelle est la portée de la Portée ? Halliday & Matthiessen
(2004, 295) soulignent que la fonction communicative du Complément
de Portée est de permettre au locuteur de quantifier ou qualifier un procès
dans la forme d’un N, comme dans Pat fait un très bon travail, Pat fait
beaucoup de travail. On peut aussi remarquer qu’à la différence des V
simples (Pat travaille bien, Pat travaille beaucoup), le Complément de
Portée permet au locuteur de « focaliser » le procès en fin de phrase. Sur
le plan sémantique, la Portée sert aussi à spécifier le procès de multiples
façons. Cela se fait par la quantification du procès en sous-parties (Ils ont
joué cinq parties), par la répétition du procès, comme dans les
Compléments dits « cognats » (Ils ont joué le jeu), ou par la qualification
du procès en sous-catégories (Ils ont joué aux échecs).
La Portée occupe une place précise dans le modèle systémique
fonctionnel. Elle fait partie notamment d’un système de quatre rôles
génériques. On distingue ainsi entre les participants (Agent un référent
extérieur au procès, Médium un référent intérieur au procès), et les non-
participants (Circonstanciel le cadre extérieur du procès, Portée la
dimension intérieure du procès). La symétrie de ce modèle implique qu’il
est possible d’établir une analyse unifiée pour tous les procès
sémantiques (situés sur un gradient entre Matériel, Mental, et
Relationnel). La Portée ne sert donc pas seulement à la qualification de
procès. Elle joue aussi un rôle dans des contextes où nous avons un V
lexical. Le terme s’étend ainsi aux Phénomènes des procès Mentaux (Les
électeurs craignent le pire), ainsi qu’aux Attributs des procès
Relationnels (Pat est furax, Pat fait quatre-vingt kilos).
Nous avons vu que le rôle de Portée n’est pas limité aux groupes
nominaux. Banks (2000) a suggéré que les Propositions complétives dans
il a essayé / d’escalader la montagne et il a essayé / de résoudre
l’équation expriment le procès principal de la proposition (Matérielle,
Mentale) par rapport au procès secondaire dans la première partie de la
proposition. Nous verrons dans la prochaine section que beaucoup
d’expressions VN en avoir correspondent à ces procès ‘mineurs’. De
même, nous avons suggéré (Gledhill 2005) que les Ajouts peuvent
exprimer une Portée de procès dans les Prédicats complexes comme Pat
ne prend pas ses concurrents au sérieux, où l’adverbial n’est pas
Circonstanciel mais précise un procès Mental (l’équivalent de
considérer). On trouve une structure similaire dans les GV comportant
une Extension adverbiale (tirer dessus, mettre quelqu’un en cause,
prendre quelque chose au sérieux), ainsi que dans des expressions
similaires de l’anglais (bear something in mind, take someone seriously).
Des exemples de ce genre suggèrent que la notion de Portée est plus vaste
que « l’objet interne » de la grammaire traditionnelle.
Notons enfin qu’il n’existe pas de tests syntaxiques fiables pour
distinguer les Compléments de Portée des autres Compléments. Il est
certes plus difficile de qualifier ou déterminer un Complément de Portée,
et dans les Prédicateurs complexes le N est très figé. Les constructions de
ce type sont limitées par les propriétés N1-4 concernant la constitution du
groupe nominal (détermination, expansion du N) et la relative
indépendance du N par rapport au composé VN (clivage ou déplacement
du N du prédicat, conversion du V en N, etc.). Mais dans les Prédicats
complexes, le Complément de Portée peut toujours être manipulé lors des
tests de passivation, pronominalisation, etc. Le seul test dans lequel le
Complément de Portée se distingue des autres Compléments est celui des
constructions causatives et résultatives. Dans une causative, le
Complément affecté est un référent indépendant qualifié par le procès, un
rôle incompatible avec le Complément de portée qui, comme on l’a vu,
qualifie le procès. Dans Il a rendu son travail intéressant l’élément
souligné est un Complément affecté ; et c’est plutôt l’adjectif qui précise
la Portée de l’activité exprimée par le V (intéressant est un Complément
MED, un Attribut par rapport à un procès Relationnel). La seule
qualification valable est donc celle du procès entier, ce qui est le cas dans
Il a fait un travail intéressant par rapport à ?Il a fait son travail
intéressant qui serait trop spécifique (car trop spécifié ; par un modifieur
et un qualifieur). La différence essentielle donc entre le Complément de
Portée et les autres Compléments est d’ordre sémantique : le
Complément de Portée participe à la qualification du procès, et il n’est ni
qualifié ni modifié par ce procès.
Bien qu’il existe quelques études sur la notion de Portée (Banks
2000, Gledhill 2007), très peu d’études systémiques ont examiné le rôle
des verbes dans les constructions VN. On peut même lire chez Halliday
que les éléments verbaux dans ces constructions « ne veulent rien dire »
(1985 : 135) et Halliday & Matthiessen affirment même que ces V sont
lexicalement vides (« Here the verb is lexically ‘empty’; the process of
the clause is expressed only by the noun functioning as Scope », 2004 :
193). Nous estimons que ces remarques sont injustifiées. De nombreux
linguistes, notamment les structuralistes (Bolinger 1968, Tobin 1990) et
les énonciativistes français (Cotte 1998), ont soutenu que les mots
fonctionnels ne sont pas « vides de sens ». Les sémanticiens ont
abondamment démontré que les expressions VN expriment un aspect
lexical différent des Prédicats simples. Le V a une place importante dans
la conception de l’événement, surtout quand on considère qu’il y a un
choix contrastif de formes (avoir froid, faire froid, prendre froid etc.).
Sur le plan syntaxique, les V sont des éléments cruciaux dans la
complémentation de l’expression, comme on le verra dans la section
suivante. Dans une approche sémiotique, d’ailleurs, il serait difficile de
justifier une analyse qui prend seulement en compte la ‘nominalisation’
de l’activité, sans parler de la ‘verbalisation’ de l’événement. Le verbe
générique dans un Prédicat complexe exprime toujours « l’événement »
du procès, même si « l’activité » est reprise par le N. Ce sont deux
facettes importantes dans l’expression d’un procès, même si l’on
n’accepte pas nécessairement la perspective cognitive qui a inspiré ces
termes. Enfin, il suffit ici de rappeler que le terme ‘verbe léger’ était à
l’origine proposé par Jakobson et puis repris par la suite par les
générativistes. Mais ce terme ne convient pas à l’approche fonctionnelle.
Nous parlons donc plutôt d’un V ‘générique’ ou d’un Pivot, c’est-à-dire
la charnière entre un signe et son contexte lexico-grammatical plus
étendu.
Nous avons vu dans cette section que la grammaire systémique
fonctionnelle identifie trois systèmes (ou ‘ressources communicatives’)
pour rendre compte des prédicats complexes: Fonction syntaxique
(Prédicateur + Complément, ou Prédicateur complexe), Structure lexicale
(V + N, ou V + Extension) et procès sémantique (procès + participant, ou
procès + Portée). Mais bien que cette analyse soit applicable à toute
construction VN, elle n’est qu’un point de départ. Il est aussi essentiel
d’analyser les expressions VN en contexte. Le contexte fournit des
informations importantes sur les conditions d’emploi de ces expressions
(leur aspect paradigmatique) et les différentes interprétations que l’on
peut associer à des expressions autrement similaires (leur aspect
pragmatique).

5. Les expressions VN en contexte


Dans cette section, nous rendons compte des expressions VN non
seulement en tant que collocations (une relation privilégiée entre le V et
le N), mais aussi en tant qu’unités lexicogrammaticales et
phraséologiques. Par « lexicogrammaire », nous référons à la régularité
des contextes formels que l’on peut associer à telle ou telle expression
(l’aspect paradigmatique de l’expression). Par « phraséologie », nous
référons à la similarité des contextes fonctionnels que l’on peut associer
à telle ou telle expression (l’aspect pragmatique de l’expression). Les
analystes de corpus (Sinclair 1991, Stubbs 1996) ont souvent remarqué
que la phraséologie est une question de spécialisation. Quand on observe
des exemples tirés d’un corpus, on trouve en règle générale que les
expressions « équivalentes » ou « synonymiques » occupent des niches
phraséologiques très différentes, généralement prévisibles et stables, et
parfois assez spécialisées. Le but de cette section est donc d’examiner à
quel point chaque construction occupe une niche lexicogrammaticale ou
référentielle unique. Nous nous proposons de comparer ainsi quatre types
de données (i) deux Pivots (avoir et faire), (ii) deux Paradigmes souvent
utilisés dans les constructions VN (effet et effort), (iii) un V simple (finir)
et son équivalent VN (mettre fin à), et enfin (iv) le verbe générique
mettre et ses expressions adverbiales de Portée.
Le corpus de textes utilisés ici est composé de textes journalistiques
contemporains (3 millions de mots tirés de Le Monde, un corpus recueilli
au début des années 1990) et de littérature classique (3 millions de mots
tirés du site francophone ABU – L’Association des bibliophiles virtuels).

5.1 avoir + N / faire + N


Avoir est impliqué dans deux familles d’expressions VN. La
première correspond à un procès Relationnel (avoir + l’air, besoin, droit
de regard, l’habitude) ou Mental (avoir + envie, honte, l’idée, peur). Il
s’agit dans tous les cas d’un Prédicateur complexe suivi par un
Complément prépositionnel (parfois figé en position post-verbale comme
dans avoir besoin de toi, avoir pitié de vous) :
1. Et le plus affreux était qu’il ne "fallait avoir l’air de rien".
2. … la patrie à qui tu appartiens; les malheureux qui ont besoin de toi, leur
dois-tu rien?
3. … quelques laboratoires ont déposé des brevets avant même d’avoir
conscience de leurs retombées.
4. … elle collabore avec le HCR, qui a droit de regard sur chaque dossier.
5. "Nous coucher? Mais je ne me sens pas fatiguée." Il l’enlaça. "J’ai envie de
toi. Tu comprends?"
6. … mais il prétend qu’il a l’habitude de cette tête-là...
7. Assurément. vous parlez toutes deux comme des bêtes, et j’ai honte de votre
ignorance.
8. On ne peut avoir l’idée de cette tranquillité singulière quand on n’a pas vécu
dans les contrées méridionales
9. "Les gringos ont peur de nous, assure-t-il, car nous sommes des forces
irrégulières."
10. Je quitte mon courroux. Il faut, nonobstant tout, avoir pitié de vous. Mariane.
Vois-tu, …

La deuxième famille consiste en des ‘procès mineurs’, où le Prédicateur


complexe exprime une évaluation du procès principal exprimé dans par le
Prédicateur suivant :
11. Les premières semblaient ne pas me voir, tandis que les autres me répondaient
sans avoir l’air de me connaître.
12. François Mitterrand : " Je l’ai toujours trouvé très intelligent : il a l’avantage
de réunir les qualités de l’homme d’Etat, du fin tacticien politique…
13. Les entrepreneurs des diverses branches d’ industrie ont coutume de dire que
la difficulté n’ est pas de produire, mais de vendre ;
14. Monsieur, j’ai l’honneur de vous offrir un nouvel opuscule de ma façon.
15. Les mots de ce genre, frappants en eux-mêmes, ont l’inconvénient de tuer la
conversation…
16. …c’est le plaisir de lire de la fiction, du roman, sans avoir l’impression de
prendre du temps …
17. La marine française a l’intention de faire des essais du F-18 sur son porte-
avions Foch en février…
18. Ma femme a eu, en effet, trois enfants. J’ai lieu de supposer que le premier est
de moi, mais je renie les deux autres…
19. C’est ainsi qu’on arrive à finir sur la paille. - Les parents ont raison de dire
cela, j’en conviens…
20. Ainsi, dans le pays des Andhras, les nouvelles mariées ont l’usage de se
présenter au harem du Roi, avec des présents…

Par contraste, toutes les expressions en faire correspondent à des ‘procès


principaux’. Une première série concerne des procès Mentaux, liés à la
communication ou à la perception d’idées. On note la présence très
fréquente des prépositions à ou de devant le Complément indirect ou un
Prédicat complétif :
21. Le communiqué fait allusion à l’"écrasement du printemps de Pékin".
22. J’ai un peu l’impression (...) que le Parti communiste français n’a pas fait une
analyse complète, à fond, de son stalinisme. "
23. Une banque étrangère s’est fait l’écho de cette satisfaction générale…
24. …leur patron, c’est-à-dire le gouvernement, premier ministre en tête, fait
l’éloge de la médecine privée.
25. Cela me fait honte de vous ouïr parler de la sorte…
26. Comme il est tard, la Bête à bon Dieu fait mine de se retirer.
27. Commentant ce chiffre, Mr Nigel Lawson a fait part de son intention de
maintenir des taux d’intérêt élevés.
28. Ne touchons pas à la destinée; elle fait tant de peur quand on veut s’en mêler,

29. Voici qui aurait fait plaisir à mon père, dit-il à François.
30. Un physicien écologiste fait le point sur les alternatives aux centrales
actuelles.

Un deuxième famille d’expressions concernent des procès Matériels,


parfois un mouvement précisé par le Complément suivant (faire +
quelques pas, le tour de, usage de), mais aussi l’effet général ou le
résultat de l’activité (faire + son devoir, face, visite) ou une évaluation de
l’activité (faire + fausse route, l’impasse, mal) :
31. Il fait son devoir, il est vrai, mais il le fait avec une profonde indifférence
32. Dans l’ensemble, les hôpitaux roumains ont fait face à l’arrivée des blessés.
33. Quand un spectateur juge qu’un personnage fait fausse route, il monte sur
scène et joue sa proposition.
34. Et puis ce discours fait l’impasse sur une question essentielle : venant d’un
dirigeant politique,
35. Ah ! je vous ai fait bien du mal !
36. Il met ses pouces dans l’entournure du gilet et fait quelques pas pour faire
admirer sa prestance.
37. Aujourd’hui, la concurrence fait rage entre les trois grandes agences
mondiales : l’AFP, Associated Press et Reuter.
38. Paul fait le tour de la salle à manger.
39. Les brigades anti-émeutes de la gendarmerie ont fait usage de gaz
lacrymogènes pour disperser les manifestants.
40. MERCUTIO. - Oh ! je vois bien, la reine Mab vous a fait visite.

Enfin, un petit groupe d’emplois expriment des procès Relationnels, la


troisième possibilité dans le système de Halliday. Il s’agit de l’attribution
de propriétés (faire + l’objet de, preuve de) ou une relation d’Identité
modalisée par une métaphore circonstancielle (faire + figure de, partie
de, place à) :
41. Avec les Etats-Unis, la France fait figure de leader dans ce domaine très
particulier de l’aéronautique.
42. Cette question fait l’objet d’un débat interne entre députés et également au
sein du Comité …
43. Voyou connu de la police, il fait partie d’une petite organisation, Seikijuku,
créée en 1981 à Nagasaki,
44. Les dogmes se sont écroulés, et l’ivresse idéologique a fait place à une sorte
de dégrisement résigné.
45. La chaîne laser, quant à elle, a fait preuve d’une excellente stabilité.
Quelle est donc la différence entre les Pivots avoir et faire? Le V avoir
exprime prototypiquement la possession, un état relationnel. Ce
sémantisme n’est pas absent dans ses expressions VN, et on voit que
avoir établit souvent une relation Attributive entre l’Extension nominale
et le Complément suivant. La fonction communicative de cette
expression est donc de signaler l’évaluation de cette relation. Par contre,
le Pivot faire est utilisé presque exclusivement pour exprimer un procès
principal . Faire exprime prototypiquement un procès Matériel, une
activité abstraite qualifiée ou précisée dans le reste du Prédicat. Quand
faire n’est pas Matériel, une Relation ou un procès Mental sont conçus
comme des activités, une tendance reflétée en partie par le manque de
projections verbales associées à cette construction.

5.2 V + effet / V + effort


Nous avons choisi les N effet et effort parce que ce sont des éléments
assez « génériques » sur le plan sémantique : ces N contribuent donc à
des prédicats très complexes et abstraits, où le procès principal est
souvent exprimé par un élément nominal très éloigné du verbe actif. Dans
les exemples suivants, on voit que effet est généralement le Complément
d’un procès empirique, où il exprime le résultat d’un procès Matériel ou
le Phénomène d’un procès Mental, souvent dans des contextes
techniques. Mais effet constitue aussi une « facette », un pré-modifieur
complexe qui sert de charnière introduisant du matériel lexique plus
conséquent dans la suite du GN (souligné dans les exemples 1, 2 et 4) :
1. C’est la fameuse « antigravité» , qui, si elle existe, entraîne un effet de
répulsion entre deux masses et annule l’attraction gravitationnelle exercée par
une planète ou par tout autre corps solide.
2. nous avons étudié l’effet de l’infection sur la production des CC chimiokines
RANTES et MCP-1 après infection des fibroblastes de la peau.
3. L’étude du vent solaire est très importante dans la mesure où, en dépit de son
caractère apparemment impalpable, il exerce un effet très perceptible sur les
activités terrestres
4. Lorsqu’on veut accélérer très vite une masse, le courant doit impérativement
s’établir très vite d’une bobine à l’autre. Sinon, on obtient un effet de
répulsion.
5. Mais le mauvais air du cachot produisant son effet, sa raison diminuait. Il
n’en fut que plus heureux au retour de …

On observe une différence nette entre ces exemples « spécifiques » et


l’expression « générique » avoir un effet. Dans cette expression, effet
représente un Complément de Portée Relationnelle, évaluant l’activité
engagée par le Sujet. Cette construction apparaît souvent dans des
contextes techniques :
6. De nouvelles mesures de stimulation par les finances publiques, qu’elles visent
la consommation ou l’investissement, pourraient même avoir un effet
adverse.
7. Elle a un effet favorable sur la consommation de carburant en croisière à
vitesse supersonique.
8. D’une manière générale, le domaine des biotechnologies fascine le public. Et
l’annonce de découvertes a un effet important sur le marché. Il est donc
primordial de bien communiquer et de savoir contrôler ses effets.
9. Bien que les interactions trophiques directes aient un effet négatif sur les
organismes consommés, il a été montré que l’interaction indirecte positive
transmise par la médiation du recyclage des nutriments pouvait résulter en un
gain net de productivité pour ces organismes.
10. Les permis négociables pourraient aussi être conçus de façon à introduire dans
les pays industriels des réformes fiscales «vertes », qui auraient un effet
vertueux sur l’ensemble du système fiscal.

L’expression faire effet est un Prédicateur complexe exprimant un procès


Matériel, spécifiquement un comportement dans le contexte d’une
performance :
11. Cela peut faire effet, et peut-être un jour vous me verrez le sujet de quelque
mélodrame, etc., etc. Une jalousie furieuse et impossible à …
12. La recette semble faire effet : la durée d’écoute quotidienne moyenne
s’élevant à deux heures et vingt minutes…
13. Il y a aussi un moyen de faire effet dont les prédicateurs ordinaires se servent
assez souvent, c’est le bonnet carré qu’ils portent sur la tête;
14. …. mais bien qu’il n’eût pas, comme les Français d’autrefois, le désir de
plaire, il lui restait le besoin de faire effet par la conversation, et cela le rendait
très imprudent.
15. Après avoir ainsi préparé le malade on le purgera; et si le purgatif fait effet, il
pourra rendre en même temps des vents qui le soulageront, …

Par contre, l’expression faire l’effet exprime un aspect général du


nominal suivant (d’autres N utilisés dans cette construction sont : facette,
genre, sorte, type). Ici, ce Prédicateur complexe exprime une surprise
dans une narration :
16. Le jugement de Mme Carmen Ciparick, enfin rendu le 28 mars 1989, avait fait
l’effet d’une bombe.
17. Ces déclarations, pour le moins provocatrices, ont fait l’effet d’une bombe
dans les cercles politiques et ont valu à Mr Konukman les critiques de la
presse.
18. Il n’empêche : l’éviction de Mr Boyer a fait l’effet d’un coup de plus porté à
la "vieille garde", à
19. …cela me fait l’effet d’une nouvelle qu’on m’apprendrait tout à coup. Quel
précipice que la vie !
20. Le plan de paix Moubarak a fait l’effet d’un pavé dans la mare. Après avoir
semé la discorde
On peut noter qu’effet en tant que Complément n’introduit pas de
Prédicat complétif. Cette fonction semble plutôt réservée à avoir pour
effet où pour effet signale que le Prédicat suivant est la conséquence des
observations formulées en début de proposition. Il s’agit, comme on le
verra plus loin avec les composés du verbe mettre, d’un Ajout de Portée :
21. il faut toutefois observer que, si ces systèmes devaient avoir réellement pour
effet d’améliorer la position matérielle d’ une portion notable de l’ humanité,
ce ne serait pas là un véritable reproche.
22. Cela eut pour effet d’augmenter immédiatement le nombre des demandes
d’ajournement puisqu’à cause du travail des comités dont nous avons parlé,
23. Cette opération a pour effet de détruire les enzymes, en particulier les polyph
24. si cet objectif de limitation du déficit était atteint, cela aurait pour effet de
diminuer les taux d’intérêt à long terme.
25. Cela aurait pour effet immédiat de renchérir leur prix aux Etats-Unis.

Passons maintenant au N effort. Avec des verbes ‘spécifiques’, effort


est souvent un Complément Affecté (intensifier son effort, soutenir un
effort intense, récompenser un effort particulier) ou Effectué (fournir un
tel effort, a permis un effort), et dans certains cas un Complément de
Portée (tenter un effort suprême). Le procès peut être Relationnel ou
Mental (nécessitera un effort financier, représente un effort global,
réclamerait un effort accru). Mais dans l’exemple le plus typique de cette
phraséologie, effort est le Complément indirect d’une activité Matérielle :
26. A long terme, nos élites n’admettent pas parmi leurs missions de contribuer à
l’effort d’accumulation créatif des savoirs. Elles valorisent peu ceux qui font
cet effort au sein de l’Etat et dans les entreprises, alors que nos concurrents en
font un moment
27. M Greenspan a ajouté que la Fed souscrirait à cet effort collectif, refusant de
répondre avec précision aux
28. Le gouvernement ne s’occupe de l’opinion de la presse que lorsqu’elle est de
nature, d’une façon persistante, à créer… chez les lecteurs, un état d’esprit qui
les ferait s’abstenir de coopérer à l’effort national et qui pourrait même les
conduire à l’entraver.
29. Collins et Craig Venter était communiqué aux grands journaux pour tenter de
forcer Venter à collaborer à l’effort public et à mettre ses séquences
gratuitement à la disposition des chercheurs du monde entier.
30. le refus de la direction de voir la quarantaine de cadres et de techniciens de
l’usine participer à cet effort de solidarité. "

Par contraste avec ces emplois ‘Matériels’, effort exprime plus souvent
un Complément de Portée comportementale ou mentale. Ceci est
particulièrement le cas de l’expression faire un grand effort :
31. Il était visible qu’elle se faisait un grand effort, et qu’elle ne croyait qu’à
moitié ce qu’elle me disait…
32. A vrai dire, le méfiant Staline n’avait pas fait grand effort pour aider Mao à
s’emparer du pouvoir.
33. On voit qu’elle a fait un grand effort pour venir me parler.
34. "Mon ami, dit-il en paraissant faire un grand effort sur lui-même, tu me crois
meilleur que je ne suis…
35. … je n’espère pas qu’elles fassent un grand effort sur les esprits, si vous ne
les prenez en votre protection.

L’équivalent littéraire de faire un grand effort est faire effort. Cette


expression est toujours accompagnée d’une subordonnée en pour
indiquant le but de l’effort :
36. Moi, je l’ai vu, dit la petite Marie en faisant effort pour rentrer ses larmes.
37. Ses bras faisaient effort pour ne point s’ouvrir. Je crus que son émotion allait
38. Mathilde faisait effort pour le tutoyer, ..
39. Protégez-la, madame, dit-il en faisant effort pour vaincre son angoisse ;
aimez-la…
40. elle continuait à se montrer prévenante, en faisant un visible effort pour
corriger sa rudesse ordinaire.

Sans modification, l’expression faire un effort correspond spécifiquement


à une collaboration directement sollicitée par un interlocuteur :
41. "Les régions peuvent faire un effort, constate un responsable à la délégation à
la formation
42. Au secours, anges, faites un effort ! Pliez, genoux inflexibles !
43. " Faites un effort sur vous-même ; …
44. Elle lui aurait répondu : "Vous irez loin si vous faites un effort d’optimisme"
(27 juillet).
45. Je ne puis pas tourner la tête. - Faites un effort. Hoffmann fit un effort si
douloureux, qu’il poussa un cri

Quand effort est qualifié par un adjectif, il indique plutôt un changement


de comportement qui est indirectement sollicité :

46. ils doivent avant tout effectuer une reconversion de mentalité, et qu’ils vont
avoir à faire un effort considérable d’adaptation à un monde qui comporte
plus d’insécurité et exige plus de mobilité que l’armée qu’ils connaissent.
47. "Chaque parti, explique Mr Giscard d’Estaing, devra faire un effort
d’adaptation."
48. il conviendra de faire un effort particulier pour la protection des produits de
qualité
49. "Dans les deux disciplines, il faut faire un effort important dans le sens de
l’ouverture si l’on veut espérer une certaine tolérance pour le maintien de
dérogations.
50. Il faudrait que la Banque mondiale fasse un effort pour arriver au million et
demi de dollars nécessaire.

Peut-on établir des différences paradigmatiques ou pragmatiques entre


effet et effort? Etymologiquement, effet réfère à un résultat ou un aspect
d’un procès (effet est apparenté à faire), tandis que effort réfère à une
activité physique ou matérielle (effort est apparenté à force). Dans
beaucoup de cas, effet exprime un procès mineur par rapport à un procès
principal exprimé ailleurs dans la proposition. Par contraste, effort
constitue un procès principal, ou le référent principal d’une Proposition
(même s’il s’agit d’un Complément de Portée dans un Prédicat
complexe). Les précisions exprimées dans le reste de la proposition
modifient ou qualifient ce procès.

5.3 finir / mettre fin / prendre fin


Etant donné les arguments avancés plus haut, on ne s’étonnera pas de
trouver que les expressions mettre fin à ou prendre fin n’ont pas la même
phraséologie que finir. Le verbe finir est un Prédicateur simple, le plus
souvent intransitif et utilisé sans modification pour exprimer une fin
sommaire. Mais finir correspond aussi dans la grande majorité des
exemples à un procès mineur introduisant un procès principal (finir de,
finir par). Les exemples suivants suffiront pour démontrer ces emplois :
1. Encore un mot, et j’ai fini.
2. Quant aux lions, c’est fini. Il n’en reste plus en Algérie... mon ami Chassaing
vient de tuer le dernier.
3. C’était fini, nous étions ruinés. J’avais alors six ou sept ans.
4. Je ne crains que le tonnerre de Dieu ! Le malheureux avait à peine fini de
prononcer ces derniers mots qu’on le vit chanceler, porter d’un geste …
5. Eh ben, voilà, il a fini par la trouver, sa place de première, Maradona.

On peut voir que l’équivalent intransitif prendre fin est utilisé dans des
contextes très restreints. Généralement, le Sujet de ce Prédicat complexe
est une décision ou une communication qui prend fin à un point précis :
6. L’accord sur les prix entre viticulteurs et maisons de négoce prend fin au
printemps prochain et son renouvellement donne déjà lieu à des négociations
très âpres,…
7. Le bras de fer a pris fin mercredi, au terme d’un armistice en faveur de Suez.
8. La conférence devrait prendre fin vendredi 15 septembre par l’adoption de
plusieurs recommandations.
9. La négociation, qui avait débuté vendredi à 14 heures, a pris fin samedi peu
après 0 h 30 sans que les parties aient pu parvenir à un compromis
10. Le procès pour délit d’initié a pris fin mercredi 25 mai.
On peut comparer cette phraséologie à celle de se terminer. Se terminer
est typiquement utilisé dans des contextes où l’on exprime la manière
dont le procès se termine, ou un endroit dans lequel le procès se termine :
11. Ainsi, après bien d’autres, se termine le film de Walter Hill Johnny Belle
Gueule.
12. La jeune femme il est souvent très-difficile de juger l’endroit où elle se
termine. Dans une lumière homogène, au contraire, on distingue toujours parf
13. je suis très heureux pour vous de la façon dont cette affaire se termine. Il
tendit encore une fois la main à Blaireau, puis froissant la let
14. Et le spectacle se termine par un superbe ballet parfaitement réglé dans le
style Broadway.
15. D’ailleurs, à l’heure où un mariage sur deux à Paris, et un sur trois en
province, se termine par un divorce, les choix les plus définitifs sont
forcément incertains.

Finissons (ou mettons fin à?) cette comparaison en regardant les emplois
transitifs. Les Compléments de finir en tant que Prédicateur
correspondent typiquement à la fin d’une période de temps ou une
activité :

16. Permettez-moi de vous donner quelques instructions pour vous aider à finir le
duel sans témoins dans lequel vous succomberiez infailli
17. j’ai le coeur si serré qu’il faut finir cette lettre.
18. Que ne puis-je aller finir mes jours dans cette île chérie sans en ressortir
jamais,
19. ait en passant : "Venez demander à Charlus où Odette est allée finir la soirée
avec son camarade, il a été avec elle autrefois et
20. vous avez fait trois mois et un jour, vous avez donc fini votre temps.

Son expression VN équivalente, mettre fin, est plutôt utilisé dans des
contextes où le Complément est une activité indésirable, généralement
une période de temps négative :
21. les Haïtiens attendent toujours le calendrier des élections qui devaient mettre
fin à la chaotique et sanglante " transition démocratique " ouverte par le départ
du dictateur Jean-Claude Duvalier en février 1986.
22. La " méthode Genscher " s’est révélée payante pour mettre fin à une crise qui
menaçait gravement la poursuite du dialogue avec Berlin-Est.
23. Mais ce jugement sur l’être aimé, jugement qui a tant varié, tantôt torturant de
ses clairvoyances notre coeur aveugle, tantôt s’aveuglant aussi pour mettre fin
à ce désaccord cruel, doit accomplir une oscillation dernière.
24. le gouvernement va plus loin et met fin à une situation stupide,
25. Ce tir met fin à sept ans de malheurs terrestres pour "la Rolls des sondes
interplanétaires", comme l’ont surnommée ses constructeurs.
L’expression en finir avec implique plutôt une personne ou une
institution perçue comme un phénomène cognitif et dont on veut se
débarrasser (puisque le Complément peut être séparé du Prédicat ici, la
préposition est une Extension intégrée dans le GV) :
26. En l’épousant, elle était heureuse, espérant en finir avec l’autre.
27. Il lâcha le poignet de Gonzague, qui recula aussitôt de plusieurs pas.
Lagardère en avait fini avec lui.
28. La deuxième urgence, c’est d’en finir avec la monarchie républicaine, en
établissant un véritable jeu de contre-pouvoirs.
29. Il faut en finir avec le mythe de la France unie et cette conception de la
politique du juste milieu qui prétend satisfaire le plus grand nombre.
30. Aussi Mr Rubio a-t-il finalement jugé que seule une accélération du processus
de fusion était réellement à même d’en finir avec un tel état d’esprit.

Il semblerait que loin d’être un verbe sémantiquement « spécifique », le


verbe finir est plutôt polyvalent et « générique », surtout si l’on considère
ses emplois en tant que procès mineur. Par contre, ce sont les
Prédicateurs complexes, mettre fin à / prendre fin qui expriment,
paradoxalement, des sens sémantiquement plus « spécialisés ».

5.4 mettre en + N
Le but de cette dernière section est de démontrer que des éléments
autres que les Compléments peuvent exprimer la Portée d’un Prédicat. En
général, un Ajout (un adverbe ou un groupe prépositionnel) modifie une
Proposition de deux façons différentes. Dans mettre quelqu’un en prison,
mettre exprime un procès Matériel, et en prison est un Ajout
Circonstanciel. Par contre, dans mettre quelqu’un en cause, l’Ajout
exprime la Portée d’un procès Relationnel (évaluatif). Cette deuxième
possibilité est très productive en français, mais à part quelques études
dans la perspective du « lexique-grammaire » (Schmid 1989), le potentiel
lexico-grammatical de cette construction n’a pas souvent été remarqué.
L’expression mettre en cause a la même structure que les
Prédicateurs complexes avoir besoin, mettre fin étudiées plus haut.
L’Ajout (dans la forme d’un groupe prépositionnel) est intégré dans le
groupe verbal, et ne peut être clivé, pronominalisé (par y) ou directement
interrogé (par comment, où, quand etc.) (voir Gledhill 2005 pour une
discussion des structures semblables en anglais). Dans notre corpus,
certaines versions nominales de ces expressions (mise en + forme, garde,
scène) sont très fréquentes. L’orientation passive est fréquente aussi, ce
qui montre que la construction mettre en + N a des propriétés
comparables à un groupe Prédicateur simple:
1. La création d’un parc naturel régional vient d’être mis en chantier dans la
montagne limousine,
2. c’est-à-dire cinq électrons susceptibles d’être mis en commun,
3. Lorsque Quelques virus à ADN, du groupe de l’herpès, ont été mis en
évidence dans des cancers humains.
4. Dans chacun de ces deux tests sont mis en jeu des mécanismes sensoriels
différents, mais le résultat est le même.
5. certains moyens et méthodes seront mis en oeuvre …

Comme la construction faire + N, mettre en + N exprime toute la gamme


des procès sémantiques. Il est cependant difficile de décider parfois si en
+ N correspond à un Circonstanciel ou une Portée. Dans certains cas, peu
fréquents, la construction ressemble à un résultatif, où l’Ajout exprime un
Attribut ou un Circonstanciel associé à un Complément (Affecté):
6. Les dessins ont toutefois été confiés à des mains non musulmanes : Gioux,
Philippe Teulat, Philippe Jouan, Benoit de Pelloux ont mis en bandes les six
premiers volumes.
7. Avec ses collaborateurs, il a mis en culture de nombreux organes
d’embryons…
8. Les hommes que j’ai mis en fuite vont revenir avec main-forte …
9. Et le pirate, écumant de colère, avait mis en pièces une des boussoles qui se
trouvaient près de lui.
10. Vous l’avez mis en prison, ainsi que Béranger.

Mais dans la plupart des cas, mettre en + N comporte sans ambiguïté un


Ajout de Portée. Les emplois les plus fréquents correspondent à un
procès Matériel; souvent le démarrage d’un mécanisme:
11. Lavoisier aura bel et bien mis en marche la révolution de la chimie théorique.
12. …pendant les dernières heures de son séjour à Londres il a mis en oeuvre,
pour la retrouver, tous les moyens à sa disposition.
13. Lundi 25 janvier 1993, le journal du PC a mis en place une nouvelle formule
pour séduire ses lecteurs.
14. A peine au sortir de l’enfance, et même un peu avant, il avait mis en pratique
ses théories sur la méprisabilité du travail.
15. La Commission européenne a mis en service un télex à répondeur
automatique qui indique les taux de conversion de l’écu dans les principales
monnaies.

La même construction sert à exprimer une métaphore spatiale ou visuelle,


généralement employée dans un contexte argumentatif ou communicatif:
16. Le groupe a mis en avant la baisse des commandes et la récession pour
justifier cette décision.
17. Une succession d’événements depuis le suicide de François de Grossouvre
dans son bureau de l’Elysée, le 7 avril dernier, a mis en évidence les
difficultés de l’information relative à la présidence de la République
18. elle aura mis en jeu toutes les ruses de femme poussée par ses instincts de
chair et de bestialité que lui a donnés la nature en faisant une âme,
19. L’affaire Stinissen a notamment mis en lumière deux aspects du problème.
20. Paul Volcker a mis en relief la signification de cette composition…

Par contre, les procès Mentaux exprimés par mettre en + N sont des
reproches:
21. Après avoir mis en accusation la Syrie pour obstructionnisme…le triumvirat
lui donne soudain satisfaction sur toute la ligne.
22. Le secrétaire d’Etat n’a pas mis en cause la bonne foi de la direction de la
SATRO.
23. Le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) a mis en demeure les chaînes de
télévision publiques…
24. Elle n’avait pas mis en doute que M. de Nevers ne regardât le mariage
25. Plusieurs études démographiques ou économiques ont mis en question les
fondements des politiques classiques d’aide aux familles, notamment en
France…

Enfin, l’opposition mettre en garde / mise en garde, nous donne


l’occasion de discuter des relations que l’on peut identifier entre deux
variantes de la même expression. On peut voir que mettre en garde: est
un avertissement adressé par un responsable à un groupe spécifié. La
cause de l’avertissement est toujours signalée après sur ou contre (sauf
dans l’exemple (28) où il existe une ambiguïté de rattachement) :
26. A son tour, elle a "mis en garde la classe politique sur les dangers que
l’inconséquence risque de faire courir à la paix civile".
27. Mr Krenz a aussitôt mis en garde ses concitoyens contre l’organisation de
nouvelles manifestations afin d’éviter "une aggravation de la situation et une
confrontation".
28. Les syndicats ont mis en garde des consommateurs qui risquent de n’avoir
aucune garantie sur la qualité des ouvrages en métaux précieux.
29. Le général Aoun n’avait-il pas mis en garde les députés contre toute
"trahison",
30. Mr Pierre Arpaillange, garde des sceaux, avait, tôt dans la journée de
mercredi, mis en garde les surveillants contre les risques encourus à jouer
ainsi de la population carcérale.

On voit donc que le statut phraséologique de mettre en garde ne vient pas


de ses propriétés internes, mais plutôt de la régularité des contextes dans
lesquels ce mot complexe est utilisé. La version nominale de
l’expression, mise en garde a aussi une phraséologie régulière. Elle est le
complément d’un Prédicateur qui exprime le statut communicatif de
l’avertissement :
31. Les attaques contre le franc et la détermination des autorités monétaires
françaises et allemandes : M Sapin adresse une nouvelle mise en garde aux
spéculateurs.
32. Il s’agit d’un appel voilé à renforcer la surveillance du personnel diplomatique
en Occident, qui correspond à une mise en garde lancée, le même jour, par le
porte-parole du ministère des affaires étrangères …
33. …le premier ministre a formulé une nette mise en garde qui, à l’évidence,
visait en priorité le président de l’Assemblée nationale :
34. Le président de l’Assemblée nationale a lancé une mise en garde sur la
tournure prise par la campagne présidentielle.
35. Voilà qui ressemble à une mise en garde contre un reniement philosophique
radical et, peut-être, contre les déséquilibres géo-politiques qui pourraient en
résulter.

Quelle relation peut-on établir entre mettre en garde et mise en garde? Ce


sont deux formes du même signe complexe mettre / mise en garde, une
dénomination qui réfère au même objet de notre expérience. Il convient
de rappeler ici que dans Gledhill & Frath (2005), nous postulons que les
signes complexes sont composés de deux éléments : un Pivot, un signe
fonctionnel qui relie le signe complexe au discours, et un Paradigme, un
signe contrastif (et donc proportionnel à d’autres signes appartenant à la
langue). Nous avons ici un Paradigme (en garde) et deux Pivots mettre /
mise. La première fonction du Pivot est de permettre au signe de
s’intégrer dans l’environnement lexico-grammatical. La deuxième
fonction du Pivot est de servir de repère sémiotique. Sur le plan
sémiotique, les formes mettre et mise présentent deux optiques
différentes d’un même procès, l’une verbale et donc congruente (un
procès réalisé par un V) et l’autre métaphorique (un procès réalisé par un
N).

6. Conclusion
Dans ce chapitre, nous avons tenté de présenter une analyse unifiée
des expressions verbo-nominales (VN) du français dans le cadre du
modèle systémique fonctionnel. Un de nos objectifs a été de débattre les
avantages relatifs de la terminologie dans ce domaine. Généralement
parlant, les linguistes se contentent de construire des typologies de
constructions, sans parler de la fonction de ces expressions sur le plan
textuel. Nous avons vu que la grammaire traditionnelle s’appuie sur de la
notion problématique de « catégorie lexicale » pour discuter des termes
comme locution, synthème. Par contre, la grammaire formelle insiste sur
leur forme verbale des constructions VN (prédicat léger, prédicat
nominal, verbe support, stretched verb...), tout en occultant le rôle du
verbe pivot, le considérant comme un élément « vide ». Les grammariens
énonciativistes ne font pas cette erreur, mais leurs explications - peu
vérifiables et peu justifiées sur le plan empirique - dépendent de postulats
cognitifs qui ne rentrent pas strictement dans le cadre de notre discipline.
Or, l’objectif du modèle systémique fonctionnel est de rendre compte des
textes authentiques entiers en considérant toutes les ressources
linguistiques disponibles. Nous ne pouvons pas nous contenter d’exclure
certaines catégories d’expression ; ni de catégoriser des expressions sur le
plan formel sans prendre en compte la relation entre leur forme et leur
fonction.
Le résumé suivant représente de façon aussi concise que possible la
position que nous avons adoptée ici :

• Les expressions VN ne constituent pas une catégorie unique


d’expressions, mais font partie de plusieurs familles de
constructions :

A) Des Prédicateurs complexes, comportant une Extension sous la


forme d’un groupe nominal (mettre fin, faire semblant), adverbial /
prépositionnel (mettre en garde, prendre au sérieux).
B) Des Prédicats complexes, dans lesquels un Complément de Portée
exprime une dimension, une spécification ou une qualification du
procès (faire un effort, faire l’effet d’une bombe).

• Les expressions VN se présentent sous la forme d’un signe complexe,


organisé autour d’un Pivot fonctionnel et un Paradigme contrastif :

1) Un Pivot, ou « verbe générique » exprimant un événement et


déterminant la valence l’expression (avoir, donner, faire, mettre,
prendre etc.). Cet élément sert de repère sur le plan sémiotique, et
permet à l’expression entière d’être intégrée dans des structures
lexico-grammaticales plus étendues.
2) Un Paradigme ou « nom spécifique » exprimant le rôle sémantique de
Portée, précisant l’activité du V ou exprimant le procès principal du
Prédicat (mettre un bémol, tenter de le faire). Cet élément a aussi une
fonction contrastive sur le plan sémiotique, servant à distinguer
l’expression des autres du même Paradigme (mettre en + avant,
évidence, jeu, lumière etc.).

• Les expressions VN ont plusieurs fonctions sur le plan communicatif:

I) La distinction entre un Prédicat simple et un Prédicat complexe n’est


pas une simple question de dérivation. Il s’agit plutôt d’un choix
thématique de focus, soit en mettant les participants ou des éléments
circonstanciels en position contrastive (Pat travaille beaucoup), soit
le procès lui-même (Pat fait beaucoup de travail).
II) Dans une perspective sémiotique, une expression VN constitue une
dénomination, un signe complexe référant à un objet stable de notre
expérience. La signification d’un mot complexe comme prendre fin
ne dépend pas de la composition de ses éléments constitutifs, mais
plutôt de la régularité référentielle de ses contextes.

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