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Le réparable et l’irréparable

Hermann coyright NS 085 - dec 2020


Collection « Philosophie »,
dirigée par Frédérick Berland, Roger Bruyeron
et Arthur Cohen

Ouvrage publié avec le soutien de l’École des hautes études


en sciences sociales – CEMS.

www.editions-hermann.fr

ISBN : 979 1 0370 0665 3


© 2021, Hermann Éditeurs, 6 rue Labrouste, 75015 Paris.
Hermann
Toute reproduction coyright NS
ou représentation de cet085 - dec
ouvrage, 2020
intégrale ou partielle­,
serait illicite sans l’autorisation de l’éditeur et constituerait une contrefaçon.
Les cas ­strictement limités à l’usage privé ou de citation sont régis par la
loi du 11 mars 1957.
Johann Michel

Le réparable et l’irréparable
L’humain au temps du vulnérable

Hermann coyright NS 085 - dec 2020

Depuis 1876
Hermann coyright NS 085 - dec 2020
Pour Emmanuelle Vassal

Hermann coyright NS 085 - dec 2020


Hermann coyright NS 085 - dec 2020
Introduction

J’ai relevé les yeux.


Derrière la fenêtre,
au fond du jour,
des images quand même passent.
Navettes ou anges de l’être
elles réparent l’espace.
Philippe Jaccottet

Les sociétés occidentales connaissent, depuis la seconde


moitié du xxe siècle, un accroissement sans précédent des
mouvements, des revendications, des politiques en faveur
des réparations. Les catastrophes historiques qui ont boule-
versé le siècle dernier en sont l’origine immédiate et le para-
digme fondateur. Les temps prophétiques des lendemains qui
chantent ont laissé place aux temps endeuillés. Vient alors le
temps de la réparation. L’époque contemporaine a bien, en
un sens, inventé la réparation dans l’intention de répondre au
mal radical. En un sens seulement. Le pari de cet ouvrage est
de prendre à sa juste mesure l’historicité contemporaine de la
réparation et en même temps de la saisir dans sa profondeur
anthropologique.
Les politiques de réparations et les procédures de justice
réparatrice ne sont qu’une facette de la manière dont réparer
peut se faire et se dire. La réparation est un phénomène global
qui ne se présente pas de manière unifiée. Force est plutôt
de constater,
Hermann à des coyright
échelles différentes,
NS 085 l’extrême variété des
- dec 2020
façons d’exprimer la réparation : réparer un objet endommagé,
réparer une lésion, réparer une offense, réparer un crime…
La racine latine reparare en renforce la pluralité sémantique :
8 Le réparable et l’irréparable

préparer à nouveau, restaurer, remettre en l’état, rétablir.


À travers la pluralité de ses usages, la réparation fait signe
en même temps vers quelque chose de fondamental qui dit
quelque chose de l’humain. L’ambition qui est la nôtre est
d’appréhender la réparation à la fois dans ses registres spéci-
fiques de donation et de constitution (biologiques, sociaux,
juridiques, politiques…) et comme une transversale de l’hu-
maine condition. Dans les pas de Marcel Mauss, il s’agit de
saisir la réparation dans la perspective anthropologique d’un
« homme total » (biologique, social, juridique, politique) 1.
Du fait de l’éclatement des usages de la réparation dans des
champs de spécialisation fort complexes, il est nécessaire
d’accorder une place significative aux savoirs positifs (socio-
logie, neurosciences, psychologie, droit) afin d’en saisir le
langage, les concepts et les enjeux. Une philosophie générale
de la réparation n’existe pas encore. Notre ambition est de la
faire exister dans un dialogue systématique avec les sciences
naturelles et sociales.
Que révèle la réparation de l’être humain ? Sa vulnéra-
bilité (naturelle), sa faillibilité (morale), son incomplétude
(sociale), mais aussi l’ensemble des capacités qu’il met en
branle pour en conjurer les effets. C’est au cœur de la fini-
tude humaine que la réparation prend sens. Certes, l’être
humain ne passe pas son temps à réparer. Quand répare-t-on ?
Quand l’homo devient-il reparans ? Le besoin, le vouloir ou le
devoir de réparer intervient lorsqu’un ensemble d’événements
et d’actions modifie de manière préjudiciable l’état initial
d’un organisme, d’une chose, d’une personne, d’un groupe.
Qu’est-ce alors que réparer ? Il s’agit d’un ensemble de dispo-
sitions (biologiques), de dispositifs (matériels), de techniques
ordinaires (sociales), de procédures spécifiques (juridiques)
qui visent à remettre en l’état (une chose), à soigner et à guérir
(un organisme),
Hermann à compenser
coyright (une offense,
NS 085 un dommage,
- dec 2020 un
1. B. Karsenti, L’homme total – Sociologie, anthropologie et philosophie
chez Marcel Mauss, Paris, PUF, 2011.
Introduction 9

crime). Pour autant, tout chan­gement préjudiciable d’un état


n’implique pas nécessairement un processus réparateur : on
peut empêcher une cicatrisation, laisser une chose endom-
magée, refuser de s’excuser pour une offense. Toutefois,
à une échelle plus globale, la vie organique et sociale serait
impossible sans échanges réparateurs, sauf à laisser place à
la mort (organisme naturel) ou à la guerre permanente de
tous contre tous (organismes sociaux). Imagine-t-on une
société où les préjudices subis (affront, dommage, crime, etc.)
resteraient sans suite et sans effet ? La réparation, à l’échelle
politique, se présente bien comme l’un des instruments de
pacification des sociétés humaines. Le refus de réparer, qui
peut avoir sa raison d’être quand on est accusé à tort, quand
le refus n’est donc pas entêtement, déni et mauvaise foi, se
heurte à chaque fois aux ordres sociaux de la réparation, des
injonctions ordinaires comme les excuses aux grandes insti-
tutions réparatrices façonnées par le droit positif.
Plus généralement, la réparation se laisse penser comme
une des modalités fondamentales de régulation de l’humain,
comme un ensemble de réponses et de réactions face à une
lésion, à une perte, à une offense, à un crime. La réparation
se pose, parfois s’impose, parce que les organismes naturels,
sociaux, individuels connaissent, de manière conjonctu-
relle ou structurelle, des déséquilibres, des dissymétries, des
amputations, suite à un accident, à une catastrophe, à une
agression. La réparation joue, en d’autres termes, une fonction
que l’on peut qualifier avec Damasio d’homéostasie dans des
champs spécifiques de régulation (homéostasie biologique,
homéostasie psychologique, homéostasie sociale, homéostasie
juridique…) :

« L’élaboration de règles morales et de lois, ainsi que le déve­lop­


pement de systèmes judiciaires réagissent de même à la détection
Hermann coyright NS 085 - dec 2020
des déséquilibres causés par les comportements sociaux qui mettent
en danger les individus et les groupes. Les dispositifs culturels créés
en réponse à ces déséquilibres ont pour but de restaurer l’équilibre
10 Le réparable et l’irréparable

des individus et des groupes. La contribution des systèmes écono-


miques et politiques, ainsi que, par exemple, le développement
de la médecine répondent aux problèmes fonctionnels qui se font
jour au sein de l’espace social et qui requièrent des corrections au
sein de ce même espace, sauf à compromettre la régulation des
individus qui constituent le groupe 2. »

Dans sa fonction d’homéostasie, la visée de la réparation


consiste soit à atténuer, soit à compenser, voire à faire dispa-
raître une blessure, un affront, une privation. La gradation
(atténuer, compenser, faire disparaître) du processus réparateur
est essentielle à prendre en compte pour comprendre l’écart
différentiel entre l’état préjudiciel initial et l’état post-répa-
rateur. Certaines procédures, certains imaginaires, certaines
intentions aspirent à supprimer purement et simplement cet
écart, comme si, à la limite, rien ne s’était passé, comme si la
réparation pouvait permettre un retour au statu quo ante. Or,
le motif de cet ouvrage consiste à interroger systématiquement
la place de l’irréparable, à des degrés divers, comme part irré-
ductible de toute réparation. L’irréparable désigne un état de
fait auquel on ne peut remédier et se trouve fréquemment
associé à la fois à l’irréversible et à l’inéluctable, c’est-à-dire à
l’impossibilité de revenir en arrière, d’inverser le cours d’une
histoire ou d’un processus. L’irréparable perdrait néanmoins
sa fonction heuristique s’il en venait à signifier l’intervention
d’une puissance supérieure ou une nécessité historique écrite
d’avance, dans un scénario téléologique, métaphysique ou théo-
logique. L’histoire contrefactuelle nous enseigne précisément
que les processus de la vie ou des sociétés auraient pu prendre
des trajectoires et des orientations différentes. L’irréparable
signifie plutôt qu’atténuer et compenser une perte de quelque
chose ne reviendront jamais à effacer, à faire comme si le préju-
dice n’avait jamais existé :
Hermann coyrighttoutNS
réparable,
085 - àdec
des degrés
2020 divers,

2. A. Damasio, L’autre moi-même, Paris, Odile Jacob, 2010.


Introduction 11

laisse un résidu, un irréparable. Il n’y a jamais de retour pur et


simple à l’état initial. Il restera toujours une marque, fût-elle
infime, sur la chose réparée ; une trace sur le corps, fût-il guéri,
comme cicatrice ; un ressenti, fût-il sans ressentiment, après
une offense, même pardonnée. L’irréparable est la marque du
temps sur l’être subissant.
Le réparable et l’irréparable, dans chacun de leur champ
spécifique, ne sont pas pour autant des données figées et fixées
une fois pour toutes : ce que l’on pensait jadis irréparable peut,
selon des avancées scientifiques et technologiques, trouver des
issues réparatrices, au moins partielles. L’irréparable d’hier peut
devenir le réparable de demain. Réciproquement, le réparable
d’hier, en fonction de nouvelles circonstances, peut devenir
l’irréparable de demain. Le pari de cette enquête est de faire du
réparable et de l’irréparable des notions relatives et corrélatives.
La persistance de l’irréparable, dans une perspective morale,
fait-elle pour autant de l’être-en-faute un éternel réparant ?
Peut-on penser ensemble l’insistance de l’irréparable et la
possibilité d’un désendettement ? Comment briser le cercle
de la dette et libérer de nouvelles initiatives sans supprimer
le temps du préjudice ? Comment l’irréparable pourrait-il se
donner autrement que sous les travers du ressentiment et des
passions tristes ? Autant de questions éthiques qui viennent
inquiéter une anthropologie de la réparation.
S’il peut y avoir un fonds commun à l’ensemble des manifes-
tations de la réparation, leurs implications, leurs effectuations,
leurs modalités varient profondément d’un modèle à l’autre :
(auto)-réparation organique, réparation sociale, réparation
religieuse, réparation morale, réparation juridique, réparation
politique. Déjà à l’échelle du vivant, les organismes, humains et
non humains, se réparent, du moins dans une certaine mesure.
L’autoréparation avec l’autoconservation, l’autorégulation et
la reproduction,
Hermann nous dit Canguilhem,
coyright NS 085est- l’un
decdes critères qui
2020
permet de démarquer le vivant de la matière inerte. Le propre
de l’autoréparation organique tient à son caractère spontané.
Elle ne doit rien à la volonté, encore moins à l’artifice. Pour
12 Le réparable et l’irréparable

cette raison, l’autoréparation organique ne se donne pas comme


technique mais comme disposition (biologique). Rien de propre
à l’humain dans cette fonction naturelle.
C’est avec l’hétéroréparation 3 que le facteur humain
intervient véritablement, lorsque l’autoréparation seule est
impuissante à panser les lésions et les privations du corps.
L’hétéroréparation prend une tournure proprement humaine
par l’introduction de biotechniques et de biotechnologies, des
plus simples aux plus sophistiquées, pour remettre le corps en
l’état, malgré les marques irréductibles de la chair. Le problème
ne concerne pas seulement les progrès et les limites de la science
et de la technique dans leur capacité à réparer le vivant. Le
problème se pose également, de manière normative, s’agissant
de la démarcation du « normal » et du « pathologique ».
L’hétéroréparation se distingue de la réparation comme
disposition (spontanée). Elle fait intervenir des intentions, des
volontés et un ensemble de techniques que l’on peut appeler
des reparatio. Les reparatio regroupent aussi bien des objets
matériels ou symboliques (le scalpel du chirurgien, le tournevis
du bricoleur, le texte de loi du juriste, des actes performatifs
comme les excuses, des mémoriaux, etc.), des arrangements
et des agencements d’objets que des savoir-faire, des recettes
pratiques, des chaînes d’actes, des procédures ou des dispositifs 4.
Cette précision est capitale pour conjurer toute tentative de
naturalisation de la réparation. Entre le monde du vivant et le
monde de la culture, il y a à la fois du même et de l’autre qui
autorisent à parler d’un rapport analogique entre les différents
modèles de réparation. La cicatrisation d’un derme lésé est

3. La notion d’hétéro-réparation vient initialement de la linguistique et


désigne l’action de corriger par un autre ce qu’a dit un interlocuteur lorsqu’il
a commis une erreur de langage. Nous prendrons ce concept dans un sens
élargi pour désigner toute forme de réparation (du vivant, du psychisme…)
Hermann
lorsque celle-ci coyright
fait intervenir NS
un autre que085
soi. - dec 2020
4. Voir par exemple les dispositifs de réparation théorisés par J. Barbot
et N. Dodier (« La force des dispositifs », Annales. Histoire, Sciences Sociales,
vol. 71e année, no. 2, 2016, p. 421-450).
Introduction 13

et n’est pas le rafistolage d’un objet endommagé, est et n’est


pas le travail de deuil d’un être disparu, est et n’est pas une
excuse publique suite à une offense, est et n’est pas le dispositif
d’indemnisation de victimes de préjudices. Pour définir les
rapports entre les modes de réparations, rappelons la dialectique
des grands genres que Platon élabore dans Le Sophiste (254b-
259d) : le Même, l’Autre et l’Analogue. C’est sous le signe du
troisième genre (l’Analogue) que nous chercherons à penser
les rapports entre les modèles de réparations dans chacun de
leur champ spécifique. Ainsi peut-on dire que la cicatrisation
est au vivant ce que le travail de deuil est au psychologique,
ce que l’indemnisation est au droit, etc. L’analogie, nous le
savons également depuis Aristote, permet de saisir des ressem-
blances dans la différence même, des « relations ordonnées qui
articulent la ressemblance-dans-la-différence 5 ». Elle suppose à
la fois une imagination et une interprétation pour construire
des comparaisons heuristiques, élaborer un sens dynamique
et créateur qui passe outre l’univocité et les fausses identités :

« Ainsi, une herméneutique analogique est une herméneutique qui


fait usage de l’analogie pour interpréter, qui tente de réaliser une
interprétation équilibrée ou proportionnelle mais, dans le même
temps, une analogie tendue, pour ne pas rester immobile ou figée.
C’est une analogie vive, dynamique, qui vit de tensions, qui se
rapproche des opposés jusqu’à leur limite, qui les laisse vivre, qui
ne les sacrifie pas au nom d’une prétendue synthèse – ce qui serait
retourner à l’univocité – sans pour autant présenter une ouverture
sans limite aux oppositions irréconciliables 6. »

La méthode d’herméneutique analogique pour dessiner


les contours de la réparation se démarque d’une méthode

Hermann
5. D. Tracy, coyright
The Analogical NS 085
Imagination, New- York,
decCrossroad,
2020 1991,
p. 408.
6. M. Beuchot et J. Gonzalez, Diversité et dialogue interculturel, Paris,
Éditions des archives contemporaines, 2018, p. 23.
14 Le réparable et l’irréparable

structuraliste qui analyse dans une société, comme le fait par


exemple Claude Lévi-Strauss, les réseaux abstraits de relations
binaires qui forment un système, à la manière de signes corré-
latifs ou oppositifs (comme le cru et le cuit 7). Les réparations,
du fait de leurs champs d’application particuliers, ne peuvent
former un système cohérent où l’une de ses expressions renver-
rait corrélativement aux autres. Ce qui n’empêche pas dans
certains cas, comme on le verra, des emprunts de modèles de
réparation les uns aux autres. Très bien armée pour analyser
certains phénomènes sociaux comme les mythes, la méthode
structuraliste n’est pas adaptée pour saisir la pluralité des
modèles de réparations. Une méthode herméneutique analo-
gique se distingue, d’un autre côté, d’une méthode analytique
pragmatique, comme la pratique par exemple Wittgenstein 8,
qui considèrerait les réparations comme des jeux de langage
et des formes de vie irréductibles les uns aux autres. Une
méthode analytique pragmatique est très précieuse pour porter
attention aux usages de la réparation dans leurs expressions
particulières ; elle ne peut en revanche s’élever aux structures
anthropologiques communes de la réparation comme phéno-
mène global. Seule une méthode herméneutique analogique
peut rassembler et porter, dans un même mouvement réflexif,
le même et l’autre, le commun et le différent.
À l’appui d’une telle méthode, notre enquête poursuit trois
objectifs principaux. D’une part, un objectif de clarification,
de description, de comparaison des modèles idéals-typiques
de réparation en les confrontant en même temps à des usages
et à des pratiques apparentées ou opposées (réparation/régé-
nération, réparation/augmentation, réparation/résilience,
réparation/restitution, réparation/rétribution). D’autre part,
un objectif d’historicisation en montrant, dans chacun de leurs
champs, comment les logiques de réparation connaissent des
Hermann coyright NS 085 - dec 2020
7. Cl. Lévi-Strauss, Mythologiques. Le cru et le cuit, tome 1, Paris, Plon,
1978.
8. L. Wittgenstein, Recherches philosophiques, Paris, Gallimard, 2005.
Introduction 15

transformations substantielles, du fait par exemple de mutations


sociales, d’innovations juridiques et d’avancées technologiques.
Enfin, un objectif d’évaluation en mettant à l’épreuve norma-
tive les pratiques et les usages de la réparation dans chacun de
leur modèle idéal-typique et dans la manière dont ils peuvent
s’interpénétrer. L’enjeu n’est pas seulement de savoir si tout
peut être réparable, mais si tout doit être réparable.
Si la question de l’irréparable traversera tout le cycle de
notre étude, elle prendra une acuité particulière dans le cadre
de la réflexion terminale sur les politiques de réparations
comme réponse aux crimes hors du commun. Peut-on réparer
l’histoire 9 ? La nature et l’ampleur de crimes contre l’huma-
nité peuvent-ils être réparables ? Le réparable se heurte ici
aux échelles du commensurable. Réparer suppose de pouvoir
mesurer des grandeurs. Comment établir des principes d’équi-
valence entre des crimes hors norme et d’éventuels dédom-
magements ? Comment évaluer l’impact d’un traumatisme
historique sur une existence entière, voire sur plusieurs géné-
rations ? Le recours à l’argent et aux indemnisations matérielles
ne trahit-il pas la nature même du crime et la mémoire des
victimes ? Faut-il alors accepter le caractère non « soldable »
(et donc non réparable) de certains préjudices historiques ?
La part d’irréparable ne serait pas ici un manque, un déni à
l’endroit des victimes mais au contraire une reconnaissance
même de la nature radicale du mal historique.

Hermann coyright NS 085 - dec 2020

9. A. Garapon, Peut-on réparer l’histoire ?, Paris, Odile Jacob, 2008.


Hermann coyright NS 085 - dec 2020
I

Le vivant vulnérable

L’horizon des routes jusqu’à l’afflux de rosée,


L’intime dénouement de l’irréparable ;
Voici le sable mort, voici le corps sauvé :
La femme respire, l’homme se tient debout.
René Char

La matière inerte peut se décomposer et se recomposer


avec autre chose, mais elle ne se répare pas. Nul mécanisme
interne ne lui permet de reconstituer une partie, une fois celle-
ci détruite. Seule la matière organique et vivante, comme le
rappelle Canguilhem 1, est susceptible d’autoréparation. Ce
fait observable n’épuise pas toute son intrigue : pourquoi et
comment les organismes vivants, dont l’espèce humaine, se
réparent-ils ?
Les organismes vivants sont perpétuellement soumis à des
perturbations, à des transformations internes, à des agressions
externes, qui nécessitent des réponses adaptées en vue de leur
autoconservation. Si l’on définit la vie, selon la célèbre propo-
sition de Bichat, comme l’ensemble des fonctions qui résistent
à la mort, on peut tenir la réparation comme étant l’une de ces
fonctions centrales. Sans processus d’autoréparation, a fortiori
d’organes vitaux, la coyright
Hermann mort seraitNS
imminente.
085 - dec Il reste cependant
2020

1. G. Canguilhem, La connaissance de la vie, Paris, Vrin, 1965, p. 149.


18 Le réparable et l’irréparable

que l’autoréparation n’est qu’une réponse partielle et limitée


à la finitude du vivant dont la mortalité constitue le devenir
irrémédiable. La résistance dont parle Bichat est toujours provi-
soire. L’autoréparation qui maintient l’intégrité de l’organisme
coexiste, sans même parler d’accidents irréversibles, avec un
vieillissement programmé qui préfigure son déclin, et à terme,
sa fin. Tout n’est donc pas réparable dans le vivant.
L’humain comme être vivant n’échappe pas à cette condi-
tion, n’était l’angoisse provoquée par sa propre finitude. On
peut tenir à bon droit ce sentiment comme étant à l’origine
des mythes et des religions qui promettent, le plus souvent
dans un autre monde, l’immortalité, sinon du corps, au moins
de l’âme. Le mythe de l’immortalité de l’âme est une manière
de soustraire l’humanité à sa condition mortelle de vivant. En
plus de cette projection imaginative, les sociétés humaines
ont fait appel à la raison, à la science et à la technique pour
différer le spectre de la mort lorsque l’autoréparation seule
s’avère difficile ou impuissante à préserver un organisme. Les
hétéroréparations regroupent l’ensemble de ces artifices, des
plus rudimentaires aux plus élaborés, qui visent à prolonger
ou à se substituer à une autoréparation défaillante. Les progrès
des techno-réparations sont tels qu’ils reposent aujourd’hui
la frontière entre réparation et performance et repoussent les
bornes même de l’humanité. Le projet prométhéen d’une
transformation biotechnologique de l’être humain n’est pas
loin de rejoindre, par d’autres voies, le mythe de l’immortalité
humaine. C’est bien le rêve d’une transhumanité qu’il faudra
ici interroger en tant qu’il imagine un vivant humain libéré
de sa finitude.
C’est pourtant l’humanité, à une autre échelle, qui est
menacée dans sa survie même par d’autres effets autrement
plus nuisibles de la technoscience sur les grands équilibres
planétaires. L’enjeucoyright
Hermann éthique neNSconcerne
085 -plus
decalors les limites
2020
de la réparation du vivant humain, mais la conservation du
vivant tout court et par extension de la nature en elle-même
de laquelle dépend la possibilité d’une vie humaine future.
Le vivant vulnérable 19

Autoréparation et régénération

Le mythe de Prométhée n’est pas seulement riche


d’ensei­gne­ments pour réfléchir sur la démesure de la puis-
sance humaine qui entend se doter d’instruments à l’égal du
privilège des dieux. Le mythe nous instruit également sur le
savoir des Anciens qui connaissaient la possibilité du corps à
se reconstruire naturellement après une détérioration partielle
de l’organisme. Pour avoir volé le feu sacré et l’avoir donné
à l’humanité, Prométhée provoque la colère de Zeus qui lui
inflige un supplice : Héphaïstos l’enchaîne nu à un rocher
dans les montagnes du Caucase, alors qu’un aigle vient chaque
jour lui dévorer le foie qui ne cesse de repousser. La souffrance
infinie de Prométhée témoigne en même temps d’une ressource
propre au vivant : la capacité d’un organe de se reconstituer
après une lésion. Dans le mythe, cette disposition nécessaire à
la conservation de la vie se retourne contre le Titan en douleur
infernale.
Le récit de Prométhée donne en outre à penser à la science,
au-delà du mythe, sur les mécanismes biologiques à l’œuvre
dans cette reconstitution. Plus généralement, l’enjeu propre-
ment scientifique qui vaut pour tout organe, tout tissu, tout
vivant concerne la distinction entre autoréparation et régéné-
ration ; termes qui sont parfois confondus aussi bien dans le
sens commun que dans les sciences du vivant. Le problème est
de savoir si, après une lésion ou une amputation, l’organe se
reconstitue entièrement au point de retrouver pratiquement
son état initial ou si, a contrario, il demeure une part d’irré-
parable et d’irréversible dans le processus de reconstitution
biologique qui fait que l’organisme sera à jamais autre. Les
mécanismes sont-ils par ailleurs différents d’une espèce à
l’autre ? L’être humain jouit-il d’un quelconque privilège en
la matière ?
Hermann coyright NS 085 - dec 2020
La régénération, au sens strict, est la faculté d’une entité
vivante (génome, cellule, organe, organisme…) de se recons-
tituer après destruction d’une partie ou de la totalité de cette
20 Le réparable et l’irréparable

entité 2. Lorsqu’il est attrapé par un prédateur, le lézard peut


perdre sa queue et la recréer quasiment à l’identique (phéno-
mène que l’on appelle l’autotomie). Cet exemple bien connu
ne cesse pourtant d’attirer l’attention des chercheurs sur les
mécanismes à l’œuvre dans ce qui se présente comme une
forme typique de régénération. Une équipe de scientifiques
de l’université d’Arizona s’est penchée plus spécifiquement
sur une espèce de lézard vert appelé Anolis carolinensis pour
rendre compte des mécanismes et des gènes impliqués dans
le processus de reconstitution de sa queue 3. Pas moins de 326
gènes sont activés autant pour assurer le contrôle hormonal que
pour guérir la blessure et assurer le développement musculo-
squelettique du reptile. Face à un prédateur, le reptile peut
même se sectionner la queue au lieu de perdre la vie. Ce
sacrifice vital est possible grâce à la présence de petites fêlures
dans certaines vertèbres et grâce à sa composition muscu-
laire formée de cônes emboîtés les uns dans les autres. Ainsi,
quand un prédateur saisit la queue de l’animal, ses muscles se
contractent et les cônes se séparent nettement avec pour effet
le détachement de la colonne vertébrale. La queue repousse
à la faveur de cellules capables de proliférer pour former de
nouveaux tissus à la manière d’un bourgeon régénératif. Il reste
que tous les organes ne sont pas sujets au même phénomène.
Par exemple, chez les animaux à sang froid, les membres
locomoteurs ou la queue peuvent repousser mais non des
organes vitaux comme le cerveau, le cœur ou les poumons.
La régénération n’intervient pas seulement comme réponse
fonctionnelle à une agression, à une amputation, à une lésion.

2. Les développements qui suivent ont été nourris par des discussions
avec les biologistes Pascal Sommer et Louis Casteilla, spécialistes de régé-
nération et de réparation.
Hermann
3. E. Hutchins, coyright
G.-L. NS 085
Markov, W.-L., - dec
Eckalbar, R.-M.2020
George, J.-M.
King, et al., “Transcriptomic Analysis of Tail Regeneration in the Lizard
Anolis carolinensis Reveals Activation of Conserved Vertebrate Developmental
and Repair Mechanisms”, PLOS ONE 9(8), e105004, 2014.
Le vivant vulnérable 21

Elle agit également comme une capacité de reconstitution des


tissus affaiblis par le vieillissement. Loin d’être inéluctable chez
toutes les espèces, la mort cellulaire est en partie compensée,
comme chez les oursins qui peuvent parfois vivre jusqu’à
100 ans, par des mécanismes de régénération des appendices
comme les pieds et les épines. Cette ressource extraordinaire,
qui permet de conjurer le vieillissement de l’organisme, est
liée à la présence de cellules dites multipotentes capables de
se diviser et de se différencier en plusieurs types cellulaires
différents.
De manière plus générale, on peut distinguer trois opéra-
tions principales par le moyen desquelles la régénération peut
se produire 4. Le premier mécanisme (l’épimorphose) implique
la dédifférenciation des structures adultes pour former une
masse indifférenciée de cellules 5. Le second mécanisme (la
morphallaxis) se manifeste par la reconstitution des tissus exis-
tants que l’on peut observer par exemple chez les hydres. Un
troisième type de régénération présente un type intermédiaire
à la manière d’une régénération compensatoire. Si les cellules
se divisent, elles conservent leurs fonctions différenciées.
Le phénomène de régénération chez certaines espèces
animales a toujours été une source d’étonnement pour
l’Homme, avant même la naissance de la science biologique.
Pourquoi la queue du lézard repousse-t-elle alors que nos bras
et nos jambes sont dépourvus de cette possibilité ? La régéné-
ration n’est-elle finalement propre qu’à certaines espèces et
inconnue des vertébrés supérieurs comme les êtres humains ?
En réalité, chez les oiseaux et les mammifères, la régénération,
sans être absente, est limitée à un petit nombre de tissus, tels

4. S-F Gilbert, Developmental Biology, Sunderland, Sinauer Associates


Inc, 2000.
Hermann
5. Par exemple, quandcoyright
un membre NS de la085 - decadulte
salamandre 2020 est amputé,
les cellules restantes sont capables de reconstruire un membre complet. Ainsi,
les nouvelles cellules ne reconstruisent que les structures manquantes, sans
générer de croissance supplémentaire.
22 Le réparable et l’irréparable

que la moelle osseuse, le foie, l’os, et la partie superficielle de


la peau. Par exemple, l’os est continuellement soumis à un
processus de renouvellement (remplacement du tissu ancien
par du tissu neuf), les os étant composés de cellules (les ostéo-
cytes) entourées d’une matrice extracellulaire. Cette matrice
est renouvelée grâce à l’équilibre entre l’action de deux types
de cellules : les ostéoblastes qui synthétisent la matrice osseuse
alors que les ostéoclastes éliminent les tissus osseux vieillissants.
C’est cependant le foie, chez l’humain, qui possède la
plus grande capacité de se régénérer pour renouveler le tissu
cellulaire vieillissant. Les cellules hépatiques ayant une durée
de vie limitée (de 300 à 500 jours), elles sont constamment
remplacées par division cellulaire. La régénération intervient
également si une partie du foie est détruite, jamais toutefois
dans le cas d’une amputation totale : « Si 75 p. 100 de la masse
du foie sont supprimés, il y a restitution complète du poids de
l’organe en huit semaines chez le chien, trois semaines chez
le rat, quatre mois chez l’homme. Aucun autre organe ne
présente une telle puissance de régénération : les potentialités
de prolifération hépatique sont supérieures à celles des cancers
de malignité extrême ou à celles des tissus embryonnaires.
Au terme de sa régénération, le poids du nouveau foie est le
même que son poids de départ (il y a “dépendance à l’orga-
nisme”) et la régénération anatomique s’accompagne d’une
régénération fonctionnelle tout aussi rapide 6 ». La propension
exceptionnelle du foie à la régénération, dont le malheureux
Prométhée a subi les terribles conséquences, ne doit pas faire
illusion cependant. Sur l’ensemble des organes qui composent
le corps humain et de la plupart des mammifères, la régéné-
ration est très partielle, voire absente pour certains organes, a
fortiori suite à une destruction.

Hermann coyright NS 085 - dec 2020


6. J. Caroli, Y. Hecht, J. André, « Foie », Encyclopædia Universalis
[en ligne], consulté le 5 avril 2018. URL : <http://www.universalis.fr/
encyclopedie/foie//>.
Le vivant vulnérable 23

La faiblesse de la régénération est en partie compensée


par le mécanisme de l’autoréparation. Quel est le sens de la
distinction entre les deux processus ? Dans le cas de la régénéra-
tion, la forme et la fonction de l’organe ou du tissu affecté sont
reconstituées presque à l’identique. Après une destruction, le
lézard retrouve à la fois la forme de sa queue et conjointement
les mêmes fonctions (par exemple locomotrices). En réalité, la
forme est quasi-identique mais jamais exactement la même : un
tube cartilagineux remplace certes les vertèbres mais la queue
reconstituée du lézard est souvent plus courte et plus pâle.
Dans le cas de l’autoréparation, la forme de l’organe lésée
ne reviendra jamais à l’état antérieur ; seule la fonction peut
être, au moins partiellement, restaurée. Les cellules de la peau
humaine offrent un cas paradigmatique qui charrie à la fois des
processus de régénération et d’autoréparation. Dans l’épiderme,
la couche la plus externe est constituée de cellules mortes qui
sont constamment renouvelées grâce à une prolifération de
cellules de la couche de base. Dans ce cas, c’est la régénération
qui intervient. Si, par accident, comme une brûlure légère,
les parties supérieures de l’épiderme sont affectées, la partie
détruite peut être encore régénérée grâce à une prolifération
accélérée des cellules épidermiques de base. La peau retrouve
donc sa forme et sa fonction antérieures. En revanche, dans le
cas de lésions plus profondes, comme chez les grands brûlés, la
majeure partie de l’épiderme et du derme est affectée de manière
irréversible. Ici, la régénération fait place à l’autoréparation,
autre nom pour désigner ici la cicatrisation : « Ce processus
physiologique complexe, qui fait intervenir un grand nombre
de types cellulaires différents, a pour effet la destruction des
tissus nécrosés et la réparation des pertes de substance. Dans
ce cas, le derme détruit est remplacé dans un premier temps
par un tissu conjonctif fibreux provisoire qui, par la suite, sera
lui-même remplacé coyright
Hermann par un néoderme
NS 085
 7
 ». La cicatrice
- dec 2020 remplace

7. M. Démarchez, « Régénération et cicatrisation de la peau », <https://


biologiedelapeau.fr/spip.php?rubrique42>.
24 Le réparable et l’irréparable

ainsi le tissu détruit qui n’a pas pu être régénéré. De manière


très étonnante, il existe une sorte de compétition entre les
deux processus : « la régénération des cellules spécialisées et
fonctionnelles du tissu lésé est empêchée par la présence du
tissu cicatriciel fibreux, plus rapide à se former. C’est ainsi
qu’on a pu supposer que l’absence de pouvoir de régénération
chez un grand nombre de vertébrés est due à la formation
précoce du tissu cicatriciel 8 ». Paradoxalement, la réparation
n’est pas nécessairement un handicap par rapport à la régéné-
ration. C’est un fait que les mammifères se régénèrent moins
et moins bien que d’autres espèces comme les reptiles ou des
organismes plus simples qui se régénèrent plus facilement
comme l’anémone, l’étoile de mer ou l’hydre. Le désavantage
relatif est bien l’altération irréversible de la forme du tissu ou
de l’organe lésé alors qu’elle est globalement restaurée dans
la régénération. Mais la réparation peut avoir un avantage
comparatif dans la sélection naturelle si l’on prend en compte
le facteur temps dont dépend la conservation d’un individu ou
d’une espèce : la régénération prend plusieurs semaines, voire
plusieurs mois (il faut plus de 60 jours pour que la queue du
lézard se reconstitue), alors que l’autoréparation, dans le cas
d’une cicatrisation, peut être beaucoup plus rapide. C’est la
raison pour laquelle dans la situation d’une brûlure profonde,
dont la lésion menace directement l’intégrité d’un organe, voire
la conservation d’un organisme, la réparation, plus rapide,
prend le pas sur la régénération, de fait plus lente.
Une des hypothèses, longtemps privilégiée, pour expliquer
la différence entre les espèces pour lesquelles la réparation
prime, et celles pour lesquelles la régénération prend le dessus,
est que les premières ne disposeraient pas de cellules souches

Hermann coyright NS 085 - dec 2020


8. C. Ziller, A. Paraf, A. Cruickshank, « Régénération et cicatrisation »,
Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 5 avril 2018. URL : <http://
www.universalis.fr/encyclopedie/regeneration-et-cicatrisation>.
Le vivant vulnérable 25

en quantité et en qualité suffisantes 9. Des recherches plus


récentes 10 menées sur la néoformation du follicule pileux chez
une souris blessée confirme plutôt le scénario d’une compétition
entre les deux processus. L’explication correcte ne consiste
pas à dire que la régénération est naturellement absente (par
défaut de cellules souches ou par défaut de reconnaissance
de signes régénératifs) chez les mammifères mais qu’elle est
largement inhibée par le mécanisme de la réparation : « le risque
vital qu’entraînent de larges plaies a certainement amplifié le
déséquilibre entre réparation et régénération 11 ». Ces décou-
vertes sont décisives en matière thérapeutique pour chercher,
dans certains cas, à désinhiber le processus régénératif et à
favoriser ainsi la restauration de la forme initiale du tissu lésé
(par exemple la repousse de poils au lieu de la cicatrisation).
La science-fiction exploite abondamment ce phénomène, à
l’image de Wolverine, le héros de X-men, qui dispose d’un
pouvoir de régénération lui permettant de se remettre très
rapidement de toutes ses blessures. Dans cette fiction, le désa-
vantage relatif de la régénération habituelle (sa lenteur) est
entièrement compensé par son accélération foudroyante qui
permet au héros de retrouver son état initial. Dans ce scénario,
c’est la réparation qui est désactivée. C’est pourquoi Wolverine
ne cicatrise pas, mais se régénère.
De la fiction à la réalité, il reste une différence de nature
entre le tissu d’origine et le tissu reconstitué (par exemple
d’un grand brûlé) qui tient précisément dans la cicatrice : la
cicatrice est l’inscription de l’irréparable au cœur du derme.
Le tissu affecté ne pourra jamais revenir à sa forme initiale, à
la différence du héros de Marvel. Certes, la cicatrice joue une
fonction semblable, notamment de protection, à celle du derme

9. D. Aberdam, « Réparer ou régénérer, il faut choisir », Médecines/


sciences, Hermann
23, p. 783-807,coyright
2007. NS 085 - dec 2020
10. G. Cotsarelis, “Epithelial stem cells : a folliculocentric view”, Invest
Dermatol, 126, p. 1459-1468, 2006.
11. D. Aberdam, « Réparer ou régénérer, il faut choisir », op. cit.
26 Le réparable et l’irréparable

d’origine. Mais seulement de manière partielle. Par exemple,


les cicatrices cutanées sont plus sensibles au rayonnement
ultraviolet et les follicules pileux ne se développent pas sous la
cicatrice. Dans le cas de la formation de cicatrices consécutives
à un infarctus du myocarde, on constate également une perte
de puissance du muscle cardiaque qui augmente les risques
d’accident cardio-vasculaire.
Il reste de surcroît que la réparation naturelle peut s’avérer,
dans le cas de lésions profondes et durables, impuissante à
rétablir sa fonction antérieure (locomotrice, digestive, protec-
trice, immunitaire…). C’est alors à la culture de prendre le
relais de la nature lorsque les sociétés inventent, construisent
et mobilisent des techniques de réparations pour compléter
ou se substituer à l’autoréparation.

Médecine, magie et réparation des corps

Avant de se constituer comme savoir et savoir-faire


biotechnologiques, l’hétéroréparation se présente comme
un ensemble de techniques et de pratiques ordinaires qui
visent à se substituer à une autoréparation organique défail-
lante. Elle intervient bien entendu lorsqu’un individu, à
l’instar du sorcier ou du médecin, agit directement sur le
corps d’un autre ; elle regarde également la manière dont un
même individu peut intentionnellement intervenir sur son
propre corps. L’automédication en est la meilleure illustration.
Il s’agit d’une hétéroréparation paradoxale dans la mesure
où l’individu cherche à réparer son corps propre comme si
c’était un autre. Le corps propre est en même temps objectivé
et transformé par le même sujet en corps parmi les choses,
comme appliquer soi-même un pansement sur une plaie qui
ne parvient pas à secoyright
Hermann cicatriser NS
d’elle-même.
085 - dec 2020
Ce serait toutefois une erreur de rabaisser le monde animal
au seul règne de l’autoréparation naturelle et d’élever l’huma­
nité au seul privilège de l’hétéroréparation. Les Anciens
Le vivant vulnérable 27

connaissaient déjà les aptitudes de certaines espèces à une


forme d’automédication. Dans son Histoire des animaux 12,
notamment au livre ix, Aristote donne plusieurs exemples
comme la biche qui, après la mise à bas, consomme une
plante nommée seseli. Certes, Aristote ne précise pas vraiment
dans son texte les effets de cette plante. Il la considère bien
en revanche comme une sorte de médicament qui témoigne
d’un signe d’intelligence de l’animal (par comparaison avec les
femmes en couche qui consommaient également cette plante
dans les mêmes circonstances). Malgré la reconnaissance
de cette intelligence, Aristote se garde pourtant d’affirmer
que les animaux se soignent ; ils agissent plutôt pour leur
conservation, sans connaître les relations de cause à effet
d’une substance sur l’organisme. Il reviendra à des auteurs
postérieurs, comme Cicéron et Plutarque 13, parfois à l’appui
des mêmes exemples, de reconnaître une réelle capacité de
l’animal à l’automédication à travers l’usage de médicaments
(par exemple l’origan pour la tortue) ou l’auto-chirurgie
(comme les éléphants qui retirent les lances de leur corps
sans déchirer les chairs).
L’enjeu ne concerne pas la reconnaissance de la possibilité
pour les animaux de soulager leurs maux en utilisant des
expédients, mais sur les causes d’une telle pratique, c’est-
à-dire sur l’attribution d’une intelligence ou d’une raison à
l’animal. Les stoïciens, notamment Sénèque, la contestent : les
comportements animaux, en apparence ingénieux, relèvent en
réalité d’une disposition instinctive pourvue par la Providence
pour assurer leur conservation. Les adversaires de cette thèse,
comme Plutarque ou Porphyre, utilisent « le thème de l’intel-
ligence animale surtout pour montrer que l’homme n’est pas

12. Aristote, Histoire des animaux, Paris, Gallimard, 1994. Voir également
Hermann
J. Bouffartigue coyrightdesNS
« L’automédication 085chez
animaux - dec 2020
les auteurs antiques »,
in Isabelle Boehm et Pascal Luccioni (éds.), Le médecin initié par l’animal,
Lyon, Maison de l’Orient et de la Méditerranée, 2008, p. 79-96.
13. Plutarque, L’intelligence des animaux, Paris, Arléa, 1998.
28 Le réparable et l’irréparable

la fin de l’univers et qu’il a des devoirs envers les animaux.


Les partisans comme les ennemis de la théorie de l’intel-
ligence animale peuvent admettre l’idée d’une adoption
des remèdes animaux par l’homme, le débat ne niant pas
l’existence d’une automédication animale, mais portant sur
l’origine du comportement de la bête 14 ».
Le problème soulevé par les Anciens conserverait son actua-
lité et son acuité dans les sciences contemporaines, n’étaient
les progrès incontestables, grâce à des protocoles d’enquêtes
rigoureuses, dans l’observation du comportement animal.
La récente zoopharmacognosie 15 permet ainsi d’affiner la
connaissance des modes d’automédication animale à la fois
dans une finalité prophylactique ou thérapeutique. C’est le cas
des insectes comme les fourmis ou les abeilles qui apportent
dans leurs nids des bouts de résine de conifères aux qualités
antifongiques, cette résine inhibant la prolifération de bactéries
et de champignons. Remarquable est le fait que la zoophar-
macognosie ne se fait pas ici au seul bénéfice de l’individu
mais de la colonie dans son ensemble. De tels comportements
chez les insectes sont toutefois le produit du seul processus
instinctif. La situation est différente en revanche chez les
oiseaux et les mammifères, et notamment chez les primates,
pour lesquels l’intelligence et la culture interviennent directe-
ment dans le processus pharmacognosique. Des chercheurs 16
ont ainsi observé une femelle de singe capucin en captivité

14. P. Gaillard-Seux, « L’automédication animale : le serpent et le


fenouil, l’hirondelle et la chélidoine. Du mythe à l’indication médicale »,
Histoire, médecine et santé [En ligne], 8 | hiver 2015, mis en ligne le 3 juillet
2017, consulté le 20 avril 2018. URL : <http://journals.openedition.org/
hms/862 ; DOI : 10.4000/hms.862>.
15. E. Rodriguez et R. Wrangham, « Zoopharmacognosy: The use of
medicinal plants by animals », Phytochemical Potential of Tropical Plants,
vol. 27, Hermann
1993, p. 89-10.coyright NS 085 - dec 2020
16. B.G. Ritchie et D.M. Fragaszy, « Capuchin monkey (Cebus apella)
grooms her infant’s wound with tools. », American Journal of Primatology,
vol. 16, no 4, 1988, p. 345-348.
Le vivant vulnérable 29

en train de badigeonner ses blessures à l’aide d’outils impré-


gnés de sirop de sucre (la même technique peut être utilisée
pour soigner les blessures de ses petits). La préparation du
singe et l’utilisation de matériel végétal témoignent d’une
habileté telle que cette équipe de chercheurs met en relation
cette technique avec le développement préhistorique de la
médecine dans l’espèce humaine.
Toutes ces techniques d’automédication animale, instinc-
tives ou culturelles, révèlent-elles de pratiques réparatrices ?
Ce n’est pas le cas lorsqu’elles sont seulement préventives. La
prophylaxie n’est pas un acte réparateur, mais pré-réparateur
afin de prévenir une blessure ou un trouble organique et de
faire justement l’économie d’une réparation. Lorsque des
primates frottent des mille-pattes sur leur peau pour repousser
les insectes, ce n’est pas là pour réparer une blessure suite
à une piqure, mais pour la prévenir. Prévenir le dommage
n’est pas réparer, mais anticiper le risque de dommage pour
ne pas avoir à réparer 17. En d’autres termes, seuls les actes
thérapeutiques qui supposent un dommage existant, n’ayant
pu être évité, s’assimilent à des actes réparateurs. Un même
procédé peut toutefois avoir, dans certains cas, une double
finalité (prévenir et guérir). Ainsi lorsque l’ours brun nord-
américain fabrique une pâte à partir de salive et de racines
pour l’appliquer sur sa fourrure, il le fait à la fois pour éloigner
les insectes (prévenir) et soigner les blessures (réparer) 18.
La distinction entre prévenir et réparer, entre prophylaxie
et thérapie conserve son entière pertinence pour l’espèce
humaine, si ce n’est le degré de complexification. Encore

17. De manière analogique, comme nous le verrons, les interactions


sociales sont gouvernées également par toute une palette de techniques
(comme la distance au corps d’autrui) qui permettent d’éviter l’offense et
donc de devoir réparer dans les situations de face-à-face. Ces savoir-faire qui
Hermann
visent à préserver coyright
la « face » de l’autreNS 085de- nature
sont aussi dec prophylactique.
2020
18. E.M. Costa-Neto, « Zoopharmacognosy, the self-medication
behavior of animals. », Interfaces Científicas-Saúde e Ambiente, vol. 1, no 1,
2012, p. 61-72.
30 Le réparable et l’irréparable

faudrait-il distinguer plus rigoureusement, parmi les actes


prophylactiques, la prévention primaire censée empêcher
l’apparition d’une maladie (comme la vaccination), la préven-
tion secondaire qui cherche à limiter un problème de santé
notamment grâce à des techniques de dépistage, la prévention
tertiaire relative à l’évitement de complications de maladies
déjà manifestes ou encore la prévention quaternaire relative
aux soins palliatifs. S’agissant des trois derniers degrés, nous
avons affaire à une sorte de mixte entre prévention et répa-
ration dans la mesure où les actions entreprises interviennent
une fois la maladie déjà contractée (avec des symptômes ou
non manifestes). Les traitements de prévention de troisième
ordre, par exemple, ne visent pas à guérir directement la
maladie en s’attaquant aux causes premières mais cherchent à
prévenir l’apparition de nouveaux symptômes et de nouvelles
maladies causées par la première. D’où l’importance de distin-
guer une prévention ex ante et une prévention ex post ou
chemin faisant. Un même patient peut bien entendu recevoir
conjointement, au cours de son traitement global, des actes
directement réparateurs et des actes prophylactiques.
Avant de se constituer en savoir technoscientifique, la
prophylaxie s’est développée historiquement comme pratique
magique. Qu’il s’agisse de prévenir l’apparition de maladie
ou la contamination d’épidémies, l’acte est opéré en vertu
de causes surnaturelles. Chapelles à l’entrée des villages,
amulettes dans les foyers, bagues aux doigts, statues aux bords
des chemins, autant d’objets dotés de pouvoir surnaturel
ayant une fonction protectrice et préventive contre dangers,
mauvais esprit mais aussi maladies. Dans l’Occident chrétien,
vénérer Saint Roch ou Saint Antoine était censé avoir des
vertus préventives contre la peste comme l’œil prophylactique
placé à l’avant des bateaux grecs devait protéger les marins
des dangers
Hermannde la mer et des épidémies.
coyright NS 085 -L’Égypte
dec 2020ancienne,
comme d’autres cultures, connaissait ses objets fétiches comme
les « intailles magiques », amulettes destinées à protéger leurs
porteurs contre maux et maladies. Les Égyptiens pouvaient
Le vivant vulnérable 31

porter ces intailles sur des bagues ou brodés sur un vêtement


à proximité d’un organe à protéger 19.
Les pratiques magiques et religieuses précédent et recoupent
la partition de la médecine scientifique occidentale entre
actes réparateurs et actes prophylactiques. Une fois la maladie
contractée, entrent en scène d’autres objets, d’autres rituels
pour éradiquer le mal et réparer les corps. Une anthropologie
de la réparation, fût-elle médicale, doit sortir ici du logocen-
trisme de la raison scientifique occidentale et s’ouvrir ainsi à
des univers culturels, y compris occidentaux, où l’intensité des
croyances importe davantage que le protocole expérimental.
Une anthropologie culturelle de la réparation des corps se doit
d’abord de mettre entre parenthèses ou en suspens la validité
scientifique et rationnelle des rapports de causalité entre répa-
ration et guérison. L’essentiel doit tenir dans la description
et l’interprétation des croyances collectives qui président aux
destinées des actes réparateurs.
L’anthropologue Sir James Frazer, dans son étude célèbre
des origines magiques de la royauté dans les Îles Tonga, observe
ainsi que l’on attribue à certains rois le don de rendre la santé
par simple contact 20. Un médecin occidental peut bien entendu
mettre en doute l’efficience réelle d’un tel acte de guérison
et montrer ainsi que cette croyance est fausse. Mais l’anthro-
pologue ferait une erreur méthodologique (que l’on nomme
justement, depuis la critique de Wittgenstein, « l’erreur de
Frazer 21 ») s’il devait corriger les croyances des indigènes sur
leurs pratiques, ou les considérer comme simplement irra-
tionnelles et insensées. En un sens, pour l’anthropologue, les
croyances dans les vertus magiques de la réparation ne sont
ni vraies ni fausses : elles font partie d’un univers symbolique

19. E. Zwierlein-Diehl, « Les intailles magiques », Pallas, 2007, vol. 75,


Hermann coyright NS 085 - dec 2020
p. 249-262.
20. J. Frazer, Le rameau d’or, Paris, Robert Laffont, 1998.
21. L. Wittgenstein, Remarques sur le rameau d’or de Frazer, Montreux,
L’Âge d’homme, 1982.
32 Le réparable et l’irréparable

qui doit être scrupuleusement décrit. Pour une anthropologie


culturelle, l’administration d’un traitement antibiotique et le
toucher d’un roi pour soigner la scrofule relèvent simplement
de deux modes différents de réparation médicale.
L’historien Marc Bloch, dans son étude pionnière d’anthro-
pologie historique 22, peut certes partager, dans une certaine
mesure, le rationalisme de Frazer en parlant d’une « erreur
collective » dans le fait de croire dans le pouvoir guérisseur
des rois de France et d’Angleterre. Toutefois, l’essentiel de son
enquête consiste à rendre compte du phénomène de la croyance
collective elle-même. Pourquoi croyait-on les rois capables
du pouvoir de guérir les écrouelles ou les scrofules par simple
toucher des mains ? Quelles sont les origines historiques de
cette réparation magique des corps malades ? Parce que, nous
dit Bloch, ce pouvoir supposé surnaturel émane d’un être lui-
même sacré et hors du commun qui place le Roi au-dessus
des autres rois et des seigneurs ; l’huile dont il est oint est
d’origine surnaturelle 23 : « Les rois de France et d’Angleterre
ont pu devenir de miraculeux médecins, parce qu’ils étaient
déjà depuis longtemps des personnages sacrés : “sanctus enim
et christus, Domini est”, disait Pierre de Blois de son maître
Henri II, afin de justifier ses vertus thaumaturgiques 24. »
Cette croyance collective est elle-même à replacer dans le
contexte politique : la mise en scène de ce pouvoir miracu-
leux est l’un des moyens pour les Rois de France d’asseoir ou
de renforcer leur domination sur leurs vassaux et les grands
féodaux. Le pouvoir miraculeux de réparer des corps malades
se présente en même temps comme un acte politique. Pouvoir
guérir des maladies exceptionnelles n’est pas seulement un
pouvoir physique sur quelques individus atteints de scrofule ;

22. M. Bloch, Les rois thaumaturges, Paris, Gallimard, 1983.


Hermann
23. Selon coyright
la mythologie NScette
historique, 085huile
- dec 2020
provient de la Sainte
Ampoule apportée par une Colombe, symbolisant le Saint Esprit, pour le
baptême de Clovis.
24. M. Bloch, op. cit., p. 54.
Le vivant vulnérable 33

c’est un pouvoir symbolique sur l’ensemble du corps social. Le


toucher miraculeux des rois thaumaturges doit se comprendre
comme l’instrument d’une autorité en quête de légitimation,
c’est-à-dire comme un accroissement de la croyance collective
dans sa domination.
La seconde erreur méthodologique, en plus de l’erreur dite
de Frazer, serait de réduire l’acte médical de réparer les corps
dans les sociétés anciennes et dans les sociétés non occidentales
aux seules pratiques magiques, c’est-à-dire aux seuls effets de
croyance. C’est le cas, parmi tant d’autres, des rituels d’aya-
huasca ou de purge pratiquées par des communautés amazo-
niennes. L’ayahuasca est une liane qui, transformée avec une
autre plante, forme un breuvage (dont les principes actifs sont
parents de neuromédiateurs sécrétés naturellement par notre
organisme) qui peut être utilisé pour purger et désintoxiquer.
Loin d’être dues au hasard, la formation et l’administration de
ce breuvage relèvent bien d’un savoir-faire et d’une rationalité
que la médecine occidentale peut aisément reconnaître. Les
rituels d’ayahuasca « se déroulent toujours de la même façon
et répondent à une logique on ne peut plus méthodique. Ils
ont cette forme particulière, non pas pour “plaire” aux parti-
cipants ou pour essayer de donner sens à quelque chose qui
a priori n’en aurait pas, mais bien parce que c’est ainsi qu’ils
fonctionnent le mieux. Ils répondent donc bien à une trans-
mission d’un savoir empirique et déductif que les guérisseurs
se transmettent de génération en génération 25 ».
L’ethnomédecine révèle ainsi l’extraordinaire variété et
diversité culturelle des pratiques curatives, des rituels théra-
peutiques, des savoirs botaniques que l’on rencontre dans les
sociétés humaines. L’acte médical de réparer les corps n’est
jamais un acte isolé (y compris dans les sociétés sécularisées) :
il se donne dans un ensemble de savoirs et de savoir-faire,
s’inscritHermann
dans des univers symboliques,
coyright NS 085parfois
- decmythologiques
2020
25. E. Gondard, « Visages de la médecine », Sociétés, 2013/3, no 121,
p. 127-135.
34 Le réparable et l’irréparable

et sacrés qui définissent le rapport entre l’humain et le non-


humain 26, le profane et le sacré, le féminin et le masculin,
l’esprit et le corps.
S’il fallait donner un autre exemple de cette diversité
culturelle, citons la communauté andine des Kallawayas dont
l’existence remonte avant même la colonisation des Incas. Les
Kallawayas disposent d’un savoir ancestral, qui a perduré malgré
la colonisation espagnole, de centaine de plantes médicinales
(racines, feuilles, graines), de techniques pour les sélectionner,
les conserver, les faire macérer, de recettes pour les appliquer
et les administrer 27. Ils se déplacent de village en village pour
prodiguer leur soin, notamment dans la lutte contre le palu-
disme. La science occidentale pourra aisément reconnaître
l’efficience, selon leurs critères propres, de cette phytothérapie
ancestrale, voire l’exploiter à des fins pharmaceutiques et
commerciales. L’essentiel, anthropologiquement, est que ces
actes préventifs, thérapeutiques et curatifs soient conditionnés
par tout un ensemble d’incantations et de rituels (par exemple
des groupes de musiciens jouent du tambour et de la flûte pour
entrer en relation avec les esprits), de symboles et de visions du
monde (l’harmonie de l’Homme avec la Nature, notamment
la terre (« Pachamama ») dans la cosmologie andine). La sépa-
ration thérapeutique entre réparation magique et réparation
scientifique, entre causes surnaturelles et causes naturelles n’a
aucune pertinence pour les Kallawayas 28. Le mal et la maladie
qui affectent un organisme ne sont pas seulement une partie
affectée d’un ensemble corporel, mais une partie d’un ensemble

26. Ph. Descola, Par-delà nature et culture, Paris, Gallimard, 2005.


27. J.W. Bastien, Healers of the Andes: Kallawaya Herbalists and Their
Medicinal Plants, University of Utah Press, 1988.
28. C’est vrai historiquement pour l’ensemble des cultures andines pour
lesquelles les actes médicaux, comme les applications d’herbes médicinales
Hermann
ou des opérations coyrightsont
chirurgicales, NS 085 accompagnés
toujours - dec 2020 de magie,
d’incantation et de prières (Jan G.R. Elferink, « The Inca healer: empirical
medical knowledge and magic in pre-Columbian Peru », Revista de Indias,
2015, vol. LXXV, n. 264, p. 323-350).
Le vivant vulnérable 35

plus vaste, social, naturel, cosmique. Réparer n’est pas seule-


ment guérir un corps malade, c’est lui redonner une vigueur
dans un ensemble de forces et dans une cosmologie globale.
La troisième erreur anthropologique consisterait à céder à la
thèse du « grand partage », pour reprendre l’expression de Jack
Goody 29, entre sociétés primitives et sociétés civilisées, entre
bricoleur et savant, entre pensée logique et prélogique, entre
rationnel et irrationnel. Ce n’est pas là gommer la différence
des univers symboliques et des pratiques réparatrices entre
sociétés humaines et atténuer la révolution mécaniste de la
médecine occidentale soucieuse d’évacuer de ses prérequis tout
rejeton vitaliste, métaphysique ou magique. La thèse sur le
« grand partage » doit être interrogée, comme on l’a vu, du fait
de la coexistence dans les sociétés traditionnelles de pratiques
magiques avec des savoirs scientifiques de classification et
des techniques médicales élaborées. L’interrogation rétroagit
également sur nos propres sociétés qui, malgré la sécularisa-
tion et l’autonomisation des sciences du vivant, n’ont point
fait disparaître la magie et d’autres modes de réparations des
corps irréductibles à la médecine mécaniste : « La coexistence
de ces deux points de vue dans l’œuvre de Lévi-Strauss, met
en évidence à quel point il est insuffisant de croire qu’il y a
deux modes de pensée différents (deux sortes d’accès au savoir
ou deux formes de science), alors qu’ils se rencontrent non
seulement dans une même société mais aussi dans un même
individu 30. » Sans même parler du développement dans nos
sociétés, depuis plusieurs décennies, de médecines non occi-
dentales, notamment chinoises dont certaines sont même
incorporées au corpus de la médecine occidentale, il persiste des
pratiques très anciennes de réparations magiques des corps 31.

29. J. Goody, La raison graphique, Paris, Editions de Minuit, 1979,


Hermann coyright NS 085 - dec 2020
p. 245-246.
30. Ibid., p. 248.
31. De manière plus radicale encore que Goody, Bruno Latour (Nous
n’avons jamais été modernes, Paris, La découverte, 1991) remet clairement en
36 Le réparable et l’irréparable

Jeanne Favret-Saada en a livré un récit édifiant à l’occasion


de son « observation participante » des pratiques de sorcellerie
dans le bocage mayennais. Non seulement parce que l’ethno­
graphe s’est trouvée elle-même « prise » dans des rapports
magiques mais également parce qu’elle met très clairement
en lumière cette fameuse coexistence, parfois conflictuelle,
dans une famille, un village, voire un individu entre médecine
« officielle » et médecine « populaire » (sorciers, rebouteux,
toucheurs…).
Lisons le récit de la famille Fourmond. Le père est atteint
d’un cancer avancé. La mère fait appel au médecin de famille,
même si les sédatifs s’avèrent largement insuffisants à soulager
la douleur. C’est alors qu’entre en scène l’oncle (Lenain) qui
attribue le mal dont souffre le père Fourmond à un acte
d’ensorcellement et fait alors appel à son propre frère, Jean
Lenain, connu dans le village sous l’appellation de « l’homme
de Quelaines », devenu guérisseur, « toucheur », après avoir
été frappé lui-même de malheurs. Or, il se trouve qu’aussi
bien le malade et sa femme croient en la réparation magique
des corps malades par le « toucher », alors que la médecine
officielle s’avère insuffisante ou impuissante. En quoi consiste
exactement ce toucher magique ? Ce mode de guérison, écrit
l’ethnographe, consiste à « toucher » généralement des zones
affectées de la peau ou du ventre et s’accompagne en même
temps de rituels (par exemple, prononcer des incantations ou
des formules magiques, tracer un cercle avec les doigts autour
d’une brûlure…) transmis, souvent par un parent, sous la
forme d’un secret : « Plus ou moins indépendante du “don”
particulier de tel ou tel “toucheur”, l’efficacité magique de ces

question la thèse du « grand partage » et corrélativement le projet moderne


de pureté conceptuelle et rationnelle censé nous assurer une supériorité
Hermann
sur les primitifs. coyright
Nous n’avons jamais NSété 085 - dec
modernes, selon2020
le philosophe,
parce que les « objets scientifiques », loin d’être autonomes, sont de fait des
« objets hybrides » en réseau avec des techniques, des symboles sociaux,
culturels, politiques.
Le vivant vulnérable 37

thérapeutiques est supposée tenir exclusivement au caractère


secret de leur transmission : qui dit le “secret” (par exemple,
parce qu’il sent la mort venir et qu’il est temps de le trans-
mettre) perd sa force : il a beau faire des gestes rituels et dire
l’incantation, “cela n’y fait plus 32” ». En principe, pourtant,
« toucher » et « désensorceler », obéissent à des rituels différents
mais convergent toujours vers l’action d’une force magique
qui vise à réparer un corps affecté.
La sorcellerie, à proprement parler, repose sur une structure
tryadique (sorcier, ensorcelé, désorceleur) et met en jeu des
rapports de force (les puissances magiques) et des rapports de
sens (qui passent toujours par des paroles) : « L’objectif du
sorcier, c’est d’attirer à lui, par des moyens magiques, la “force”
ou l’énergie vitale d’un être qui serait totalement dépourvu de
moyens magiques de la défendre. L’ensorcelé, pour sa part,
tente d’éviter la mort ou la déperdition totale de sa force
vitale en faisant appel à qui serait pourvu de force magique.
Le désorceleur, enfin, espère qu’il peut mobiliser contre le
sorcier une force magique plus grande, afin de le contraindre
à rendre à l’ensorcelé la force vitale qui lui avait été ravie 33. »
En quoi consiste, en d’autres termes, la réparation magique des
corps ? À la différence d’une réparation mécaniste et biomé-
dicale, la maladie n’est pas imputée (ou pas seulement) à des
causes naturelles, mais à des forces surnaturelles. S’il peut y
avoir des actes physiques de guérison (comme le toucher), ils
sont toujours accompagnés d’effets méta-physiques comme
restauration d’une force vitale perdue par l’action d’un être
maléfique (le sorcier). La médiation de la force vitale réside
toujours dans la force magique, la restitution de la première
passant par une action sur la seconde à l’issue d’une lutte entre
sorcier et désorceleur.

Hermann coyright NS 085 - dec 2020


32. J. Favret-Saada, Les mots, la mort, les sorts, Paris, Gallimard, 1985,
p. 85.
33. Ibid., 125.
38 Le réparable et l’irréparable

Pourquoi avons-nous typiquement affaire à un processus


de réparation, au moins à titre de croyance, sans préjuger de
son efficience ? Parce qu’il s’agit précisément de restaurer, par
une série d’actes, en l’occurrence magiques, l’état antérieur
d’un être affecté d’une blessure, d’une amputation, d’une
privation (la force vitale). C’est ici une scène en trois actes : le
moment de la déperdition (l’affection d’un mal), le moment
du recours (l’acte réparateur), le moment du retournement
(l’acte de guérison). Toutefois, l’être désensorcelé ne sera plus
jamais le même après cette « crise de sorcellerie », quand bien
même aurait-il supprimé le « mauvais sort » en lui. Fût-elle
magique, la réparation des corps laisse toujours un résidu et
une marque (physique, morale, symbolique…) de ce qu’il faut
bien nommer un irréparable. Ainsi rares sont les sorciers et les
ensorcelés à se réconcilier, même après un désorcèlement. Dans
certains cas, comme aux Antilles, les ensorcelés sont envoyés
dans une région à distance de leur persécuteur ; dans d’autres
cas, l’ensorcelé cherche directement ou indirectement à se
venger, jusqu’à désirer la destruction du sorcier 34.
La remise en cause de la thèse du « grand partage » ne vise
pas seulement à montrer qu’il coexiste dans nos sociétés des
réparations médico-rationnelles et des réparations médico-
magiques. Rappelons que la médecine occidentale trouve ses
sources, dans l’Antiquité, dans des pratiques magiques et des
rituels religieux 35. Certes, la médecine, notamment sous l’égide
de Claude Bernard 36, n’a pas échappé au vaste processus de
rationalisation des sciences et d’expulsion de l’irrationnel dont
la magie constitue le repoussoir par excellence. Pourtant, la
médecine scientifique officielle n’a point entièrement éradiqué

34. Ch. Bougerol, « La sorcellerie aux Antilles : Interactions et malheurs »,


Socio-anthropologie [En ligne], 5 | 1999, mis en ligne le 15 janvier 2003,
consultéHermann coyright NS 085 - dec 2020
le 25 avril 2018.
35. F. Olmer, « La médecine dans l’Antiquité : professionnels et
pratiques », Sociétés & Représentations, vol. 28, no. 2, 2009, p. 153-172.
36. Cl. Bernard, Principes de médecine expérimentale, Paris, PUF, 2008.
Le vivant vulnérable 39

toute pratique irrationnelle. Outre les traditionnelles « relations


de confiance » entre médecins et patients qui auront parfois
un impact direct sur l’amélioration d’un état de santé (et pas
seulement psychologique), la meilleure illustration de cette
persistance est l’effet dit placebo :

« Il suffit que le patient se retrouve dans le paradigme sociétal médical


pour qu’il y ait déjà une amélioration de son état de santé. Dès lors,
comment ne pas faire un lien avec les médecines traditionnelles où
la compréhension de la maladie et son soin sont interprétés à travers
une cosmogonie ? C’est certainement selon une même logique que
fonctionne l’effet placebo. Le patient, persuadé d’être pris en charge
par une institution légitime et légitimée, va s’orienter vers une
amélioration de son état de santé. Ceci, sans parler d’effet magique,
prouve la domination charismatique de l’institution médicale 37 ».

La remise en cause de la thèse du « grand partage » ne doit


pas, a contrario, revenir à un relativisme superficiel où toutes
les pratiques médicales occidentales et non occidentales, « offi-
cielles » et « populaires » seraient, à parts égales, rationnelles
et irrationnelles, scientifiques et magiques… Elle consiste
simplement à montrer qu’il peut y avoir de la rationalité, de
l’expérimentation, de l’efficience, au-delà des seuls effets de
croyance, dans des pratiques et des rituels qui ne relèvent pas
du traitement médical occidental et officiel. Réciproquement,
il peut persister des traces magiques dans les pratiques affiliées
à la médecine scientifique occidentale.

Réparer ou augmenter les corps

S’il demeure une différence, au-delà de leur efficience


propre,Hermann
entre réparation magique
coyright NSet 085
réparation
- decscientifique
2020 des

37. E. Gondard, « Visages de la médecine », op. cit.,


40 Le réparable et l’irréparable

corps, elle tient dans la propension de la seconde à l’accrois­


sement sans fin d’innovations biotechnologiques susceptibles de
modifier le vivant. Les révolutions technoscientifiques passées,
en cours et à venir sont telles qu’elles redessinent clairement
la frontière entre réparation et amélioration des organismes
humains, au point que le débat scientifique et philosophique
se cristallise sur la possibilité de créer une post-humanité. Un
post-humain aurait-il encore besoin de se réparer ? Un post-
humain peut-il dépasser les limites de la finitude ?
Sur le principe, la ligne de démarcation entre l’homme réparé
et l’homme augmenté semble relativement claire comme l’est
également la frontière entre chirurgie réparatrice et chirurgie
esthétique. La chirurgie réparatrice (rhinoplastie, blépharo-
plastie, mammoplastie), qui donne lieu en France à une prise
en charge par les organismes de soin, intervient dans un but
médical pour redonner au corps une allure plus conforme soit
à l’état antérieur du patient (après avoir subi des séquelles à
la suite d’un grave accident, d’un traumatisme, d’un cancer)
soit à une « norme » d’intégrité physique (si le sujet souffre par
exemple d’une malformation congénitale). Par opposition à la
précédente, la chirurgie dite « esthétique » n’intervient que dans
l’objectif d’accroître le bien-être physique, de perfectionner
l’aspect corporel ou de supprimer un complexe de la personne
qui en fait la demande. Sur plan strictement médical, les actes
de chirurgie esthétique ne sont jamais considérés comme
« médicalement » indispensables et, sauf exception, ne sont
pas pris en charge par les organismes de soin.
Plus généralement, la réparation (auto ou hétéro) médicale
vise à restaurer une ou plusieurs fonctions d’un organisme lésé
(suite à un accident, suite à une maladie…) 38. L’augmentation

38. Dans le cas d’un handicap ou d’une malformation de naissance, on


Hermann
ne peut pas coyright
parler de réparation commeNS 085 -dedec
restauration 2020
fonctions organiques.
Il s’agit plutôt d’appliquer des organes et des fonctions qui font initialement
défaut à un organisme. En cela il est question d’une réparation paradoxale
qui ne peut avoir un sens, et un sens problématique, que dans la mesure
Le vivant vulnérable 41

vise à accroître, à la faveur de technologies particulières, l’esthé-


tique ou la performance d’un organisme vivant de manière à
le rendre supérieur au regard des standards de son espèce. La
distinction devient poreuse et déjà problématique si l’on consi-
dère, par exemple avec G. Hottois 39, l’espèce humaine comme
une sorte de « cyborg naturel ». La nature de l’humain serait
paradoxalement de ne pas en avoir, du moins d’être infiniment
transformable : l’espèce humaine, au cours de son évolution,
n’a pas seulement cherché à se conserver mais à accroître ses
potentialités selon un procès cumulatif. De ce point de vue,
le post-humanisme ne ferait que rationaliser un processus déjà
à l’œuvre dans l’évolution même de l’humanité, à ceci près
que les nouvelles technologies dites NBIC (nanotechnologies,
biotechnologies, informatique et sciences cognitives) 40 sont

où l’on suppose que la réparation se justifie pour pallier la formation et le


développement d’un organisme qui ne s’est pas développé « normalement »,
qui aurait dû se développer dans le sens d’une « norme statistique » propre
au fonctionnement d’une espèce. Dans d’autres cas, la réparation est pensée
sur le mode imaginaire. Certains enfants handicapés de naissance, dans un
difficile travail de deuil de l’enfant rêvé, s’imaginent un temps magique au
cours duquel le handicap aurait été absent. D’où l’espoir d’un possible retour
à l’état antérieur : « Évoquer un temps magique d’avant le handicap permet du
même coup d’imaginer qu’il y en aura un après, où le handicap disparaîtra,
illusion entretenue par des interventions médicales diverses. Tous les enfants
handicapés ont au fond d’eux-mêmes cette croyance en une guérison ou une
réparation » (S. Sausse, Le miroir brisé, Paris, Calmann-Lévy, Paris, 1996).
Notons cependant que ce que S. Sausse appelle illusion peut devenir sinon
réalité du moins contribuer à la transformer lorsque la médecine répare en
partie un handicap que l’on pensait auparavant irréparable.
39. G. Hottois, Philosophie et idéologies trans/posthumanistes, préface de
Jean-Yves Goffi, Paris, Vrin, coll. « Pour demain », 2017.
40. Les NBIC désignent un champ d’investigation et d’expérimen-
tation scientifique multidisciplinaire, au carrefour des nanotechnologies
(l’exploration de l’infiniment petit), des biotechnologies (la fabrication
du vivant)Hermann coyright
des technologies NS 085
de l’information - dec 2020
(la construction de machines
pensantes), et des sciences cognitives (l’étude des fonctions du cerveau).
La convergence de ces recherches remet en cause la frontière entre sciences
physiques et sciences du vivant, voire sciences humaines. Du fait de leurs
42 Le réparable et l’irréparable

désormais capables d’aller au-delà, c’est-à-dire de produire


un Homo novus.
À cet égard, le post-humanisme nourrit un rapport para-
doxal avec l’humanisme moderne 41. D’un côté, il partage
avec les Modernes la conviction forte, que l’on retrouvera
encore chez un Sartre, que l’Homme est un être infiniment
perfectible, un être en devenir voué qu’il est à l’arrachement
d’une nature figée et promis au progrès grâce à l’éducation,
aux sciences, aux techniques. De l’autre, il s’en détache pour
refuser toute forme d’essentialisation de la condition humaine.
Là où l’humaniste moderne pouvait encore se demander à la
manière de Kant « Qu’est-ce que l’Homme ? », le post-huma-
niste en conjure l’hypostase pour préférer se demander « Quelle
nouvelle humanité voulons-nous construire ? » :

« Entre cet humanisme antisusbstantialiste et le posthumanisme,


il n’y a apparemment qu’affaire de degré : une fois à la portée des
sciences et des techniques, la construction de l’homme ne se limi-
terait plus au seul projet spirituel dicté par des idéaux éducatifs, par
exemple. Elle s’imposerait comme un programme pour sa réalisation
matérielle. L’homme nouveau visé ne serait plus seulement l’homme
qui pense et vit en rupture avec les traditions (version humanisme),
mais un être dont le comportement, l’humeur et les facultés pour-
raient être techniquement modifiés, au point de brouiller l’identité
qu’on lui prêtait jusqu’à présent (version post-humaniste). Tant
qu’il s’agissait de faire valoir la plasticité de l’homme sur le plan des
virtualités intellectuelles, rien ne pouvait vraiment l’inquiéter. Mais
qu’aujourd’hui on se mette en tête de l’expérimenter sur le plan des

enjeux économiques et médicaux, les NBIC font l’objet depuis plusieurs


années d’investissements considérables de la part des entreprises et des États,
des Start up de la Silicon Valley, en passant par Google-Apple-Facebook-
Amazon-Microsoft (GAHAM) au projet européen « Human Brain Project
(HBP) » Hermann coyright
qui vise à reconstituer NS 085
le cerveau humain- àdecpartir2020
de modèles de
simulation informatique (voir par exemple T. Magnin, Penser l’humain au
temps de l’homme augmenté, Paris, Albin Michel, 2017, p. 40-44).
41. J.-M. Besnier, Demain, les posthumains, Paris, Fayard, 2012.
Le vivant vulnérable 43

dispositions corporelles et ce sont les repères les plus structurants


qui se trouvent menacés 42. »

C’est du fait de ces menaces et de la perte de ces « repères


structurants », par exemple le clonage reproductif sur le prin-
cipe d’identité, que des humanistes contemporains comme J.
Habermas 43 ou L. Ferry 44 font front commun contre le post-
humanisme. Il y aurait donc plus qu’une différence de degré,
mais bien une différence de nature entre les deux projets. Que
resterait-il en effet de proprement humain à un être qui serait
dépossédé de sa naissance, de sa singularité, de sa responsabilité,
de sa mortalité ? Le projet, fût-il inachevé de la Modernité,
a donc bien des limites pour les humanistes ; celles-là mêmes
que veulent outrepasser les transhumanistes. L’impératif moral
s’inverse : pour les uns, le crime contre l’humanité serait de
vouloir les dépasser, c’est-à-dire en un sens de vouloir éradi-
quer l’être humain ; pour les autres, le crime consisterait à ne
rien faire pour améliorer sans cesse et sans fin la condition et
les performances de l’humaine condition, fût-ce pour en faire
un être autre.
Il y a en réalité dans le post-transhumanisme un double
mouvement, contradictoire seulement en apparence. D’un côté,
un mouvement foncièrement pessimiste, qui témoigne d’une
fatigue de l’Homme, las d’une espèce en proie à la souffrance
et aux maladies, limitée dans ses facultés cognitives et fina-
lement destinée à mourir. Ce n’est pas là le pessimisme d’un
Adorno qui voyait, dans la dialectique de la raison moderne,
une perversion de la modernité. Le post-humaniste souhaite
justement donner plus de puissance encore à la raison instru-
mentale, sans les limites de la raison morale ou communica-
tionnelle du moins si celle-ci contrevient au processus de la

Hermann
42. Ibid., p. 58. coyright NS 085 - dec 2020
43. J. Habermas, L’avenir de la nature humaine. Vers un eugénisme
libéral ?, Paris, Gallimard, 2002.
44. L. Ferry, La révolution transhumaniste, Paris, Plon, 2016.
44 Le réparable et l’irréparable

première, pour sortir l’humanité de ses gonds. Le message


est clair : il faut tourner la page de l’humanisme moderne et
de la vieille espèce humaine. La contrepartie optimiste tient
corrélativement dans la place future faite à une espèce libérée
des contraintes corporelles, de la vieillesse, de la possibilité de
souffrir et de vieillir. La disparition de l’humanité est donc
la meilleure nouvelle qui soit pour les humains eux-mêmes.
L’avenir radieux est à la post-humanité. Après le temps de la
consolation 45 d’une humanité empêtrée dans sa finitude, sa
vulnérabilité et sa faillibilité devra s’ouvrir le temps du renou-
veau d’une humanité refondée, qui n’aura jamais été autant
au-delà d’elle-même. Elle ne sera plus elle-même. Après le
pessimisme d’une post-modernité qui, après Auschwitz, ne
trouve plus « désirable un futur à visage humain 46 », on nous
promet une « espérance totalement inhumaine », pour le dire
avec Jean-Michel Truong, qui n’aura plus à consoler une
humanité déchue, parce qu’elle touche à sa fin.
Ce n’est pas le lieu ici d’examiner tous les enjeux éthiques,
ô combien fondamentaux, posés par le post-humanisme,
d’autant qu’il n’est pas toujours facile de démêler ce qui
relève, d’une part, des avancées scientifiques et technologiques
réelles, inédites et considérables qui transforment déjà le
vivant humain en être hybride et, d’autre part, des prophéties
futuristes comme celles d’un Ray Kurzweil 47 ou celles d’un
Max More, l’un des fondateurs de « l’extropianisme » (philo-
sophie qui revendique le bénéfice du progrès illimité de la

45. M. Foessel, Le temps de la consolation, Paris, Seuil, 2015.


46. J.-M. Truong, Totalement inhumaine, Paris, Les empêcheurs de
tourner en rond, 2003, p. 18.
47. R. Kurzweil, Humanité 2.0. La bible du changement, M21 Editions,
2007. Ce qui contribue encore à brouiller les cartes est que Kurzweil n’est pas
Hermann
seulement coyright
prophète d’une NS et085
humanité future auteur- de
dec 2020 Il est
science-fiction.
également un ingénieur brillant formé au MIT, l’un des premiers concepteurs
des machines écrans pour malvoyants, responsable aujourd’hui chez Google
d’un programme d’apprentissage automatisé de traitement du langage.
Le vivant vulnérable 45

science et de la technologie 48). Notre problème est de savoir


si l’hypothèse post-humaniste rend caduque et vaine toute
forme de réparation ? Le post-humain a-t-il encore besoin
de se réparer ? Le post-humain a-t-il outrepassé toute forme
de finitude humaine ?
Ces questions rétroagissent directement sur le statut de la
frontière entre réparation et performance qui affecte direc-
tement les seuils de la finitude humaine : la naissance, la
maladie et le handicap, l’intelligence, la vieillesse et la mort.
Le cas de l’athlète sud-africain Oscar Pistorius qui a défrayé
la chronique en est une excellente illustration. Né handicapé
de membres inférieurs (sans tibia et avec des malformations
au genou), Pistorius, en bénéficiant d’une prothèse, est déjà
plus qu’un homme ou un homme différent. La médecine est
intervenue initialement pour réparer un organisme privé à la
naissance de certaines fonctions et de certains organes. Il se
trouve toutefois que Pistorius est devenu un athlète médaillé
d’or aux 200 mètres au cours des jeux paralympiques d’Athènes
en 2004. Plus encore, l’athlète a demandé au Comité éthique
des JO de Pékin de pouvoir concourir aux jeux classiques (et
non paralympiques) : les « sages » ont finalement refusé sa
requête au motif que sa prothèse en fibre carbone constitue
plus un avantage qu’un handicap. En donnant une réponse
négative, ledit Comité a craint clairement une course à la
prolifération biotechnologique dans le domaine sportif qui
aurait remis en cause le principe d’égalité des concurrents.
D’un « être diminué » initialement par un handicap, Oscar
Pistorius est devenu un « être augmenté 49 » promu au rang de

48. « Nous mettons en question le caractère inévitable du vieillissement


et de la mort, nous cherchons à améliorer progressivement nos capacités
intellectuelles et physiques, et à nous développer émotionnellement […].
Nous défendons l’utilisation de la science et de la technologie pour éradiquer
Hermann
les contraintes pesant surcoyright NS
la durée de vie, 085 - dec
l’intelligence, 2020
la vitalité personnelle
et la liberté » (M. More, Principes extropiens 3.0, <http://editions-hache.
com/essais/more/more1.html>).
49. J.-M. Besnier, Demain, les post-humains, op. cit., p. 92.
46 Le réparable et l’irréparable

cyborg. Le curseur s’est clairement déplacé de la réparation


à la performance, sur une échelle plus que jamais mouvante.
Sur cette échelle, c’est le sens même de la réparation qui ne va
plus de soi, au-delà du cas Pistorius. On peut distinguer plus
généralement trois moyens d’augmenter l’Homme grâce à la
convergence des NBIC :

« La première correspond aux dispositifs externes pour obtenir un


accès à plus d’informations à tout moment, avec les ordinateurs et
les objets connectés, par exemple. La deuxième catégorie corres-
pond aux prothèses intégrées au corps afin de rétablir une fonction
détruite par un accident, de remplacer des tissus voire des organes ou
d’augmenter une fonction avec des implants cognitifs par exemple.
La troisième, celle qui inquiète le plus, concerne l’augmentation de
capacités humaines qui vont se transmettre aux générations futures.
Certaines pourraient fortement modifier l’espèce humaine comme
ce serait le cas avec l’utilisation de CRISPR-Cas9 50 sur les cellules
germinales humaines 51. »

Cette inquiétude légitime sur le devenir de l’espèce humaine


ne retire rien au fait que la post-humanité continuera de faire
appel à des techniques réparatrices de plus en plus complexes,
fût-ce dans l’objectif d’accroître la performance humaine. C’est
un peu le paradoxe : plus la (post)-humanité sera connectée
à des artifices et développée biotechnologiquement, plus elle
aura besoin de se faire réparer. Le post-humain pourra bien,
selon la prophétie post-humaniste, être dispensé de naitre, de
souffrir et de mourir, au prix toutefois d’un arsenal technolo-
gique hors du commun qui sera en permanence susceptible de
dysfonctionnements internes (le parallèle peut être saisissant
avec les voitures ultra-perfectionnées, bourrées d’électronique,

Hermann
50. Le Cas9 est unecoyright NSen085
enzyme utilisée génie -génétique
dec 2020pour modifier
le génome des cellules animales et végétales.
51. Thierry Magnin, Penser l’humain au temps de l’Homme augmenté,
Paris, Albin Michel, 2017, p. 62.
Le vivant vulnérable 47

qui vont davantage au garage que les modèles basiques d’auto­


mo­biles). Introduire des dispositifs nano-technologiques d’au-
toréparation ne changera rien au problème ou ne fera que
l’accentuer : il faudra encore pouvoir réparer des dispositifs
censés réparer d’autres mécanismes. Plus les nouveaux corps
remodelés technologiquement seront perfectionnés, plus ils
devront être réparés. Qu’il s’agisse du clonage reproductif ou
de l’ectogenèse pour ne plus avoir à naitre, qu’il s’agisse des
perspectives ouvertes par la nanomédecine pour mettre fin
aux maladies, qu’il s’agisse des techniques de téléchargement
de la conscience sur des puces pour assurer l’immortalité, il
faudra à chaque fois réparer les nano-technologies, les puces,
les ordinateurs, les robots… Le monde post-humain que nous
promettent les transhumanistes sera certes un monde où la
ligne de démarcation entre le vivant et la matière, l’humain
et le technologique, le réparable et le performant aura perdu
toute rigidité. Mais c’est un monde paradoxalement d’hyper-
réparation qui se profile à l’horizon. Kurzweil peut bien prédire
l’avènement du corps humain version 3.0, c’est-à-dire un corps
de moins en moins biologique, greffé de puces qui capteront
les signes du monde extérieur, un corps que chacun pourra
changer à volonté et à sa guise. Même de plus en plus perfor-
mant, ce cyborg, ce corps version 3.0, mi-corps, mi-machine
n’aura de cesse de se faire réparer.
Le post-humanisme comme utopie, la post-humanité
comme réalité en cours repoussent sans aucun doute les limites
de la finitude humaine (naissance, vieillesse, mort…), mais
restent encore dans ses limites. Les cyborgs ne sont pas des
dieux. L’immortalité prophétisée ne sera jamais un état du
posthumain, mais, à supposer que le fantasme devienne réalité,
un processus sans cesse à construire, à modeler et à perfec-
tionner, une machine biologique sans cesse à réparer (usure des
artifices, dysfonctionnement
Hermann coyrightetNS remplacement
085 - decdes2020pièces…).
Le monde des artifices aura beau remplacer l’imperfection du
vivant, il restera soumis au principe d’entropie. Comme le
montrent Henri Atlan et Jean-Claude Ameisen, tout organisme
48 Le réparable et l’irréparable

vivant comme tout système physique est voué à la dégrada-


tion, à l’obsolescence, et finalement à la mort. La mort ou les
destructions selon une relation dialectique sont nécessaires à
la production de vie nouvelle selon le processus qu’Ameisen
appelle « la mort créatrice 52 ». Le roman de Maylis de Keranga
Réparer les vivants 53, dont a été tiré le film éponyme de Katell
Quillévéré, est une vibrante traduction de ce que peut être à
l’échelle interhumaine une « mort créatrice » : la mort de l’un
(la mort cérébrale du jeune Simon) a donné lieu, par le don
d’organes, à la poursuite de la vie d’un ou de plusieurs autres
(par exemple Claire, atteint de myocardie et de nécrose au
cœur, qui attend depuis des mois une greffe). La greffe est ici
plus qu’une opération médicale et biologique mais se donne
comme passage physique, symbolique et éthique d’un corps à
l’autre : la présence dans le greffé d’un autre que soi nécessaire
au maintien en vie.
En ce sens, la mort n’est pas une pathologie. On pourrait
en dire autant du vieillissement. Le post-humaniste, en plus
de mettre en cause le tracé entre réparation et performance,
jette corrélativement un défi à la démarcation entre le normal
et le pathologique. L’enjeu est finalement et normativement
de savoir ce qui mérite d’être réparable et, selon les cas, d’être
augmenté. À la limite, pour le transhumaniste, c’est l’ensemble­
de l’organisme humain qui est pathologique dans le sens
d’un être imparfait, fini, susceptible justement de pâtir (de
maladies, d’humeurs négatives, de facultés cognitives bornées,
de vieillesse…). C’est la raison pour laquelle il faut techni-
quement l’outrepasser. Même à l’état dit normal, sans patho-
logies cliniques avérées, l’être humain a quelque chose de
foncièrement pathologique pour le transhumaniste. C’est ce
présupposé, lourd d’implications médicales, éthiques, poli-
tiques, qui doit être interrogé. Une humanité privée de toute
Hermann coyright NS 085 - dec 2020
52. J.-C. Ameisen, La sculpture du vivant. Le suicide cellulaire ou la mort
créatrice, Paris, Seuil, 1999.
53. M. de Keranga, Réparer les vivants, Paris, Gallimard, 2014.
Le vivant vulnérable 49

pathologie et de toute déficience, une post-humanité donc,


est-elle plus désirable et plus souhaitable qu’une humanité à
l’état d’être fini ?
Canguilhem peut être ici un bon guide pour répondre à
cette question et pour interroger, dans son célèbre essai, la
frontière entre le normal et le pathologique. Certes, la science
et la technique ont vécu depuis la publication de son essai,
notamment la barrière qu’il dresse entre la machine et le
vivant dont les NBIC sont en train de penser et de fabriquer
la convergence et l’unification. Mais en faisant jouer Bichat
contre Bernard, sans céder cependant à un vitalisme naïf, tout
en contestant le mécanisme appliqué au vivant, Canguilhem
ouvre la voie, sinon à une réhabilitation du pathologique,
qui n’aurait pas de sens, mais au moins à une manière de le
considérer autrement. Le philosophe des sciences souligne
d’abord l’équivoque du terme de normal ou de normalité
qui, tantôt désigne un fait correspondant à une norme statis­
ti­quement observable (avec des écarts jugés indifférents), tantôt
désigne un idéal, une forme parfaite. En d’autres termes, le
normal peut être descriptif ou normatif, souvent confondu
dans l’usage, y compris scientifique : ce qui est statistiquement
dominant est valorisé comme norme idéale. Par conséquent, le
pathologique, comme écart par rapport à la norme, se trouve
de fait dévalorisé et mérite à ce titre d’être réparé et corrigé
pour revenir dans le giron de l’idéal institué. Du moins, c’est
la tendance qui prédomine dans la philosophie mécaniste du
vivant assimilé aux propriétés physiques de la matière. Dans
une telle optique, l’écart, la variation, l’irrégulier apparaissent
comme des échecs, des vices, des impuretés qui doivent être
corrigées. Paradoxe il y a dans la mesure où si le vivant répond
bien aux lois de la mécanique, comment pourrait-il y avoir
l’existence de telles irrégularités ?
C’est pour sortircoyright
Hermann de cette impasse
NS 085que Canguilhem
- dec 2020 s’en
remet plus volontiers aux Recherches sur la vie et la mort de
Bichat qui oppose justement l’instabilité et l’irrégularité
des forces vitales à l’uniformité des phénomènes physiques.
50 Le réparable et l’irréparable

C’est ainsi que Canguilhem, à la suite, repense entièrement


les écarts et les irrégularités non nécessairement comme des
a-normalités ou des pathologies mais comme des a-nomalités :

« Bref, on peut interpréter la singularité individuelle comme un échec


ou comme un essai, comme une faute ou comme une aventure. Dans
la deuxième hypothèse, aucun jugement de valeur négative n’est porté
par l’esprit humain, précisément parce que les essais ou aventures
que sont les formes vivantes sont considérés moins comme des êtres
référables à un type réel préétabli que comme des organisations dont
la validité, c’est-à-dire la valeur, est référée à leur réussite de vie
éventuelle […]. Dès lors le terme d’anomalie reprend le même sens,
non péjoratif, qu’avait l’adjectif correspondant anomal, aujourd’hui
désuet […]. Une anomalie, c’est étymologiquement une inégalité,
une différence de niveau. L’anomal, c’est simplement le différent 54. »

Dans ce registre, faut-il rappeler que la naissance d’une


nouvelle espèce apparaît toujours comme une espèce mutante,
y compris le genre Homo Sapiens initialement assimilé à
une sorte de monstre au regard des espèces dont il dérive
immédiatement. Et il n’est pas d’individu qui ne comporte
biologiquement, à des degrés différents, des singularités,
c’est-à-dire des anomalités. Il ne s’agit certes pas de faire
une apologie de l’anomal, qui pourrait flirter avec certaines
conceptions fondamentalistes et religieuses du vivant (par
exemple l’interdiction de l’avortement thérapeutique au motif
que toute vie humaine mérite d’être vécue, quelque soit le
degré de gravité et d’invalidité du handicap de l’embryon) ; ce
que se garde bien de faire Canguilhem. Il y a des anomalités,
à commencer bien entendu par des maladies et des handicaps,
qui méritent d’être réparées lorsqu’elles peuvent l’être ou
peuvent espérer l’être.
Hermann coyright NS 085 - dec 2020

54. G. Canguilhem, La connaissance de la vie, op. cit., p. 205.


Le vivant vulnérable 51

La reconnaissance positive de la différence anomale ne


doit pas conduire à une attitude inverse qui marquerait par
exemple le handicap du sceau de la fatalité et de l’irréversibilité
en se privant du même coup des innovations scientifiques et
technologiques. La décision ou non de réparer, en fonction
notamment des risques collatéraux d’une opération, relève
d’un choix qui n’a rien de systématique et doit s’apparenter
à un jugement prudentiel en situation (au sens de la phronesis
aristotélicienne) et en discussion (patient, famille, corps
médical…) au cours duquel la norme est mise à l’épreuve en
même temps du contexte, de l’histoire de vie, des convictions
bien pesées, des opportunités thérapeutiques.
L’anomal devient pathologique, et proprement anormal,
en fonction d’un complexe de normes, de rapports de force
et de sens socialement définis. La leçon qu’il faut tirer des
analyses de Canguilhem est que l’anomal, alors qu’il serait
d’emblée assimilé au pathologique par un transhumaniste,
voire même par un humaniste, peut être, comme il dit, une
« aventure du vivant ». Même imparfait à première vue, un
genre vivant peut se révéler fécond, créateur, générateur de
nouvelles possibilités de vie, de pensée et d’être. Un mutant
porteur d’anomalies, non-conforme à un type spécifique et
statistique, pourra devenir, selon les contextes et les milieux,
un mutant toléré et pourquoi pas lui-même envahissant, au
point de devenir par la suite une nouvelle norme statistique.
À ce titre, la réparation de l’anomalité n’apparaît aucune-
ment comme une nécessité a priori. Toute anomalité ne
mérite pas réparation. Tout dépend des modes d’interaction
et d’adaptation d’un organisme à des milieux eux-mêmes
changeants. Poser en principe a priori la réparation de toute
anomalité (dans ce cas assimilé au pathologique et à l’anor-
malité) reviendrait à se priver de la force du vivant dans sa
diversité, de la force
Hermann du vivant
coyright NSdans
085sa-créativité.
dec 2020 Vouloir
réparer toutes les supposées irrégularités de la nature, c’est-
à-dire aller à l’encontre de la nature même, serait risquer de
court-circuiter de nouvelles formes susceptibles d’inventer
52 Le réparable et l’irréparable

des vies inédites. Au-delà même du vivant : « S’il est donc


vrai qu’une anomalie, variation individuelle sur un thème
spécifique, ne devient pathologique que dans son rapport
avec un milieu de vie et un genre de vie, le problème du
pathologique chez l’homme ne peut pas rester strictement
pathologique, puisque l’activité humaine, le travail et la
culture ont pour effet immédiat d’altérer constamment le
milieu de vie des hommes 55. »
Le passage de l’anomal au pathologique, parce que, comme
le rappelle Canguilhem, il n’est pas seulement question de
biologie chez l’humain, ne varie pas seulement en fonction
de l’adaptation au milieu, mais également en fonction des
représentations collectives. Comment et quand une société
considère-t-elle qu’un individu passe de l’anomal au patholo-
gique, de l’harmonieux au monstrueux, du gros au mince, du
petit au grand, du malade au sain ? La question du réparable
et de l’irréparable s’inscrit dans une dimension probléma-
tique plus vaste : quelle place et quelle représentation une
société accorde-t-elle aux êtres (les fous, les handicapés, les
étrangers…) qui dérogent à la norme dominante ?
Dans un autre essai, « La monstruosité et le monstrueux »,
Canguilhem fait état des variations culturelles et historiques
dans la manière dont les sociétés, les sciences, les arts se repré-
sentent et objectivent l’excentricité du vivant au regard de la
régularité supposée de la nature. La figuration des monstres
en est justement un indice révélateur, presque un symptôme.
Quand l’ancien Orient, parce qu’il admet la métempsychose
et la métamorphose, peut diviniser les monstres, Athènes et
Rome préfèrent les sacrifier, ou les réintégrer dans la cité après
purification. Une réparation magique des monstruosités en
somme nécessaire pour autant qu’elles violentent l’ordre de
la Nature définie par sa perfection. Le monstre apparaît bien
commeHermann
un anti-cosmos, un cosmos
coyright NS 085 dévoyé.
- decLe2020
Moyen Âge

55. Ibid., p. 209.


Le vivant vulnérable 53

chrétien en reprendra l’inspiration pour faire du monstre un


avatar du diable lorsque tératologie rime avec démonologie,
lorsque le monstre est perçu comme une insulte à l’égard de
la création divine. Les montres peuvent êtres exhibés dans les
foires et les fêtes ; ils peuvent fasciner tout autant qu’on peut
les immoler sur les places des villages comme les sorcières.
L’œuvre du diable ne se répare pas (mais s’expulse), sauf après
une purification qui remet la Création à son endroit. Si le
monstre se montre de manière ostentatoire par exemple sur
les motifs des bas-reliefs des églises ou sur les enluminures,
se déguise sur le devant des églises gothiques, c’est comme
une mise en garde contre les mauvais esprits, contre le risque
du Malin. Le monstre n’est donc pas seulement un être réel,
naissance maléfique qui violente la Création, mais œuvre de
fiction. L’imagination fait passer la monstruosité à l’état de
monstrueux parfois dans une indistinction du réel et du fabu-
leux : les monstres existent par le pouvoir de l’imagination.
L’exhibition du monstrueux est donc toute paradoxale :
on le montre pour mieux le combattre, pour attester de la
supériorité des forces du bien sur les forces du mal telle la
gargouille, qui orne encore la devanture des églises, créature
terrifiante dont la légende raconte qu’elle aurait été neutralisée
par l’Évêque de Rouen au viie siècle grâce à un signe de croix.
L’œuvre de Jérôme Bosch offre l’un des témoignages saisissants
d’une fascination pour les monstres qui fait figure en même
temps de repoussoir. Le très chrétien Bosch en même temps
qu’il subvertit les codes de l’esthétique cherche, par la mise
en scène d’un bestiaire magique et monstrueux, à dénoncer
les tares morales de ses contemporains (l’avarice, la luxure…).
Celui que l’on surnomme le « faiseur de diables » veut faire
rentrer le droit chemin de l’esprit sain dans les cœurs et les
esprits pervertis par le mal.
Hermann coyright NS 085 - dec 2020
54 Le réparable et l’irréparable

Jérôme Bosch, Triptyque, Le jugement dernier, après 1482.

Regardons les êtres hybrides qui se dessinent dans son trip-


tyque Le jugement dernier : sur le panneau central, Dieu juge
les âmes alors que règne, sous son halo, un monde de misère,
de chaos, de luxure. Des êtes maléfiques comme des grylles
(monstres de « tête humaine sur pattes » qui apparaît en bas du
tableau central) y côtoient des hommes et des femmes promis à la
damnation. Ce n’est pas seulement que les monstres cohabitent
avec les humains, mais ils sont susceptibles de les pénétrer, de les
contaminer et d’en faire
Hermann des êtres
coyright NS repoussoirs,
085 - dec des êtres
2020 hybrides
mi-animaux, mi-humains. Le monstre est le reflet de notre
monstruosité morale si nous dérogeons à la voie du Seigneur ;
le dérèglement de la Nature qui génère le difforme n’est que
Le vivant vulnérable 55

la triste image de la perversion morale de la nature humaine.


Bosch nous en brosse le tableau dans une logique de catharsis.
Le fait que le Moyen Âge et la Renaissance laissent coexister
les fous et les monstres avec les normaux n’en fait pas un signe,
contrairement à l’hypothèse de Canguilhem et de Foucault,
de leur acceptation comme anomaux, dans leur différence.
La célébration du monstrueux à la Renaissance, dont fait état
Canguilhem, est largement en trompe-l’œil comme le fou du
village (avant qu’on l’enferme dans un asile) au Moyen Âge et
peut largement virer à l’image d’Épinal. La modernité, à compter
du xviiie siècle et surtout à compter de l’émergence de la biologie
mécaniste, a bien cherché à expulser, sans l’évacuer cependant,
l’imaginaire de l’étude scientifique des monstres ramenés dès
lors à leur monstruosité, sans le fantastique du monstrueux.
Comme l’écrit Canguilhem, le monstre est placé « dans le bocal
de l’embryologiste où il sert à enseigner la norme 56. »
Que dit la nouvelle norme mécaniste ? Qu’il n’y a pas d’ex-
ception aux règles et aux régularités de la nature. La monstruo-
sité, c’est la fixation du développement d’un organe à un stade
dépassé par les autres : « Dès lors la monstruosité paraît avoir
livré le secret de ses causes et ses lois ; l’anomalie paraît appelée
à procurer l’explication de la formation du normal. Non parce
que le normal ne serait qu’une forme atténuée du pathologique,
mais parce que le pathologique est du normal empêché ou dévié.
Ôtez l’empêchement et vous obtenez la norme 57. » Le monstre
est certes ramené à la nature, du moins dans les laboratoires 58,

56. G. Canguilhem, « La monstruosité et le monstrueux », La connaissance


de la vie, op. cit., p. 228.
57. Ibid., p. 231.
58. Rappelons que l’on exhibait, encore dans la première moitié du siècle
dernier en Europe et aux États-Unis, à l’occasion des expositions coloniales,
des « spécimens » non-occidentaux dans de véritables zoos humains. Les
indigènesHermann coyright
n’étaient pas loin d’avoir leNS
statut085 - dec que
des monstres 2020
l’on arborait
dans les foires, notamment les femmes, souvent dénudées, objectivées
comme « monstres sexuels ». Abdellatif Kechiche a porté à l’écran dans un
film remarquable (Vénus noire), l’histoire de l’une des victimes (la Vénus
56 Le réparable et l’irréparable

mais toujours à une forme de ­retar­dement, d’empêchement, de


déviance. Seuls quelques vitalistes se risqueront à penser la vie
sous toutes ses formes possibles et imaginables, sans les soumettre
à une légalité supérieure. En un sens, pour les vitalistes, il n’y
a rien à réparer, à rejeter, à expulser dans le vivant : le vivant,
par opposition à la matière, est l’espace même de création de
formes nouvelles. En un sens, il n’y a plus de monstres pour
un vitaliste : la monstruosité est métamorphosée en créativité.
La véritable révolution est bien celle fantasmée par les tran­
shu­ma­nistes : alors que le vitaliste considère que toute forme
de vie mérite une égale considération parce qu’il n’y a que des
variations différentielles entre les êtres, sans injonction à la répa-
ration par défaut de légalité ou de normalité, le transhumaniste
estime, en un sens, que tout en l’homme est susceptible d’être
réparé ou augmenté selon une frontière mouvante. Dans la
promesse post-humaniste, il n’y a plus de légalité supérieure dans
un Cosmos vénéré, dans une Nature divinisée ou dans un Ordre
naturel objectivé car la nature est de fait imparfaite et déviante.
Ainsi mérite-t-elle une transformation sans borne. Tout dans le
vivant est donc potentiellement réparable et améliorable. Ce qui
apparaît aujourd’hui monstrueux dans le monde humain sera
l’avenir du post-humain : le cyborg en sera la nouvelle norme
lorsque la matière et le vivant, la machine et l’humain seront
entièrement indistingués. Le monstrueux tel qu’il se figure
dans l’œuvre de J. Bosch – non seulement une hybridation de
l’humain et de l’animal mais également de l’humain et de la
machine – deviendra la nouvelle réalité normée, sans le jugement
dernier. La réalité devra rencontrer la fiction.
En attendant la réalité de cette fiction post-humaine, l’huma­
nité doit faire face aux effets de la normalisation sur les anomaux
et de la difficulté corrélative d’accepter son anomalité, c’est-à-
dire sa différence, alors qu’elle est socialement pathologisée et
anormalisée.
HermannL’enjeucoyright
n’est plus NS
ici de085
savoir- dec
dans quelle
2020mesure
hottentote, originaire d’Afrique du Sud) de la construction coloniale de
l’anormalité indigène.
Le vivant vulnérable 57

l’irréparable hante le réparable mais de savoir si toute anomalité


doit être réparée. Et la réponse, on l’a vu, est loin d’être univoque
et unilatérale, y compris sur le plan strictement médical : l’écart
d’une constante physiologique (tension artérielle, température
du corps, pulsation cardiaque…) ne constitue pas en soi une
pathologie ; tout dépend de la globalité de l’individu, de son
histoire et de ses antécédents, du contexte de vie, des normes
sociales et médicales en vigueur, de leurs évolutions.
La réponse n’est pas seulement médicale. Les réflexions de
Canguilhem sur l’anormalité, l’anomalité, sur la monstruosité
enrichissaient déjà le seul regard médical ou biologique sur
le handicap par un discours historique et social. L’histoire de
la représentation des « sourds » en est une bonne illustration.
Jusqu’à une époque très récente, la surdité était seulement objec-
tivée comme déficience, quand ce n’était pas de l’idiotie, voire
de la folie. Le sourd, ou bien on l’exclut, ou bien on l’élimine
purement et simplement comme l’ont fait les nazis, ou bien
encore on lui enjoint, via les techniques médicales, à retrouver le
chemin de la norme des parlants et des entendants. Le discours
médical qui prédomine encore sur le sourd est précisément celui
du handicap et de la nécessité de réparer la surdité, de faire de
la langue des signes une langue par défaut et du monde des
sourds un monde inférieur. Le sourd fait partie médicalement
des êtres réparables, plus encore des êtres à réparer, a fortiori
avec les progrès biotechniques en cours (notamment les implants
cochléaires). Ce n’est que depuis les années 1970 aux États-
Unis et en Europe 59 que l’on a vu émerger un autre discours
sociologique sur le monde sourd, sur l’identité Sourde, voire la
culture Sourde qui n’est plus perçue comme une identité par
défaut qui mérite d’être réparée au nom de la norme dominante,
mais reconnue, à commencer par la langue des signes, en tant

Hermann
59. Les coyright
travaux sociologiques NS 085 - dec
et anthropologiques 2020
de Bernard Mottez ont
joué en France un rôle de premier plan dans la reconnaissance de l’identité
sourde (voir notamment B. Mottez, Les sourds existent-ils ?, textes réunis par
Andréa Benvenuto, Paris, L’Harmattan, 2006).
58 Le réparable et l’irréparable

que telle, c’est-à-dire différente, a-nomale, sans être anormale.


Comme d’autres cultures minoritaires, les Sourds demandent
ainsi une égale reconnaissance :

« On peut dire que le discours qui considère les sourds comme des êtres
porteurs d’une différence et non comme des déficients a émergé lorsqu’il
s’est détourné de l’obsession du manque pour mettre en valeur une
façon de vivre et d’être-au-monde. Au fur et à mesure que les sourds
ont occupé de nouvelles places dans la société et dans l’espace public,
qu’ils sont devenus des êtres de droit (à l’éducation par exemple) et
que les recherches sur la langue des signes ont démontré qu’il s’agit
d’une langue comme les autres, le mouvement de reconnaissance de
l’existence des sourds a permis de jeter un regard différent sur leur
singularité 60. »

Le détour social et historique par le handicap permet de


jeter un nouveau regard sur le réparable lui-même. Le réparable
n’est pas seulement un ensemble de processus biologiques,
technologiques et médicaux mais également un ensemble de
discours et de normes sociales, historiques, culturelles. À ce
titre, le réparable se donne comme une injonction souvent
présentée comme nécessaire et naturelle. Passer de la question
« que peut-on réparer ? » à celle « que doit-on réparer ? », voire
« a-t-on le droit de réparer ? » permet d’interroger ce qui tient lieu
de cette évidence. Le discours social et médical sur la réparation
peut assurément ouvrir des opportunités extraordinaires pour
celles et ceux qui se vivent comme des patients et qui vivent
donc leur handicap sur le mode du manque et de la souffrance.
Autre est en revanche le discours social et médical sur la répa-
ration qui estime que toute anomalité est d’emblée associée
à une pathologie et à un mode déficient d’être, au mépris de
celles et ceux qui souhaitent au contraire que l’on reconnaisse
leur anomalité
Hermann sous coyright
le registre de
NSla 085
différence.
- dec 2020
60. A. Benvenuto, « De quoi parlons-nous quand nous parlons de
“sourds” ? », Télémaque, 25, p. 73-86, 2004/1.
Le vivant vulnérable 59

Il faudrait alors forger un nouveau concept pour catégoriser


un mode d’être qui échappe au registre corrélatif du réparable et
de l’irréparable : l’a-réparable en serait peut-être la formulation la
plus heureuse du fait de sa parenté avec l’a-nomalité telle qu’elle
est définie par Canguilhem. L’a-réparable désigne, à travers
la fonction grammaticale du privatif, une neutralisation de
l’injonction à la réparation au nom d’une reconnaissance positive
de l’anomalité. En comparaison de l’irréparable, l’a-réparable
n’est pas un non-réparable par défaut, mais, pourrait-on dire,
un non-réparable par excès : ne pas réparer non parce que l’on
ne peut pas (techniquement, médicalement…), mais parce que
l’on ne le veut pas, parce que l’anomalité mérite d’être vécue et
reconnue comme telle dans un monde commun à la fois avec
ceux qui en sont porteurs et avec les autres.
Le tort des post-humanistes est finalement le refus de consi-
dérer la richesse humaine et la puissance relative qu’il peut y
avoir dans ce qu’ils tiennent a priori comme étant des handicaps,
des tares, des faiblesses constitutives de la condition humaine.
Simone Sausse, parmi d’autres, en appelle, à partir de sa pratique
thérapeutique auprès d’enfants handicapés, à un changement
de perspective radicale :

« Ces enfants malformés ou déficients auraient donc quelque chose à


nous enseigner ? Plutôt que de les considérer inévitablement comme
des êtres à réparer, marqués par une incomplétude qu’il faut masquer
ou compenser, ils pourraient nous faire partager leur expérience exis-
tentielle particulière et nous amener à réfléchir aux questions fonda-
mentales de l’humanité : l’origine, la filiation, la sexualité, la mort 61. »

Ironiquement, ce qui est à réparer, du moins à trans-


former, est moins l’anomal lui-même que le regard social sur
le handicap et plus généralement sur toute forme d’anomalité,
au-delàHermann
du rejet purcoyright
et simple, NS
de la085
curiosité
- decvoyeuriste,
2020 de la

61. S. Sausse, Le miroir brisé, op. cit., p. 18.


60 Le réparable et l’irréparable

simple compassion ou de l’indifférence manifeste. Ce que le


handicap questionne fondamentalement, c’est « le chez soi »,
la certitude doxique de celui qui croit se vivre sans anomalités.
Simone Sausse a raison ici de dresser le parallèle entre la figure
de l’étranger et la figure de l’handicapé : « J’aimerais me saisir
des paroles d’Edmond Jabès : “Qu’est-ce qu’un étranger ?
Celui qui te fait croire que tu es chez toi”. Et les paraphraser
en disant : “Qu’est-ce qu’un handicapé ? Celui qui te fait croire
que tu es normal” 62. »
Ce changement de regard doit commencer sur les premiers
moments de la vie de l’enfant, a fortiori si son handicap n’a pas
été diagnostiqué in utero. S. Sausse témoigne ainsi, à partir de
son expérience de thérapeute, de la souffrance de nombreuses
mères qui n’osent parfois regarder leur enfant atteint d’un
handicap, tant l’écart est abyssal entre l’enfant rêvé et l’enfant
réel. Le choc est tel qu’il a des effets immédiats et durables sur
la manière dont l’enfant lui-même se perçoit, surtout si l’on
suppose avec Winnicott, que le visage de la mère constitue le
miroir de l’enfant, à la fois dans la manière dont il va prendre
conscience de lui-même et en fonction de l’état des senti-
ments de sa mère à son égard. C’est ce miroir brisé qui lui
sera renvoyé comme une image d’anormalité, quand ce n’est
pas de monstruosité, comme si l’individu était réduit à son
stigmate (surtout si le handicap est immédiatement visible)
mettant à mal tout le socle de confiance en soi nécessaire à
la construction de soi. Certains enfants handicapés pourront
parfois chercher à « jouer » socialement avec ce stigmate pour
le mettre paradoxalement en scène, telle cette jeune fille qui
interpelle les adultes en salle d’attente sur le mode : « je suis
trisomique et toi 63 ». Plutôt que de chercher à masquer sa diffé-
rence, cette jeune fille l’arbore, non comme une pathologie,
mais comme un signe de différence qui appelle le dialogue et
la reconnaissance
Hermannmutuelle.
coyright NS 085 - dec 2020
62. Ibid, p. 70.
63. Ibid., p. 55.
Le vivant vulnérable 61

Ce changement de regard collectif ne doit pas seulement


se poser sur des anomalités d’emblée associées à des anorma-
lités qu’il faut pouvoir corriger et réparer. Il en va également
de structures de la finitude humaine comme la vieillesse et la
mort dont les post-humanistes veulent éradiquer la fatalité. La
vieillesse, toute relative, n’a pas seulement le visage des rides
et de l’infirmité ou celui du regret, de l’angoisse de la mort
et du règne de la solitude. Elle peut être inversement asso-
ciée à l’expérience, la mémoire et la transmission, à l’examen
de vie, selon le vœu socratique, sans parler de la vocation à
la sagesse attribuée aux Anciens dans les sociétés tradition-
nelles. Diffusée sur la chaîne Arte, la série Ad Vitam (2018),
co-réalisée par Thomas Cailley et Sébastien Mounier, est une
excellente illustration fictionnelle de ce qui pourrait advenir
à une humanité ayant vaincu la mort (les humains peuvent
se régénérer et cesser de vieillir). Dans cette société d’immor-
tels, ce sont « le fait de la natalité », comme l’appelle Arendt,
et plus fonda­men­ta­lement, la succession des générations qui
sont sapés dans leurs fondements. Faire advenir une nouvelle
génération devient superflue pour des adultes qui peuvent
espérer une jeunesse sans fin. Dans le monde d’Ad Vitam,
mourir et vieillir deviennent alors une revendication, un mode
de vie, une résistance pour une minorité agissante.
Deux positions extrêmes, nous semble-t-il, doivent être
écartées. La première qui consiste à penser que toute anomalité,
voire même le corps humain dans sa globalité parce qu’impar-
fait, est pathologique et doit être à ce titre réparé. La seconde
qui consiste à faire l’apologie de l’anomalité ou à la considérer
comme irréversible en fermant d’emblée la voie aux répara-
tions et aux innovations technoscientifiques. Entre le tout et
le rien du réparable, il y a toute une gamme de possibles qui
peut se profiler en fonction de la volonté de l’anomal (son
histoire,Hermann
son présent,coyright
ses espérances),
NS 085 son entourage
- dec 2020proche, les
opportunités médicales et thérapeutiques, les normes sociales et
juridiques… L’introduction de l’anomalité et de l’a-réparable
nous a, en outre, permis de faire un pas de plus dans notre
62 Le réparable et l’irréparable

réflexion à travers la reconnaissance d’une fonction négative


de la réparation, comme entreprise de normalisation, alors
que la réparation est spontanément associée à une fonction
positive de restauration ou de compensation d’un manque
ou d’une perte.

Restaurer les écosystèmes


à l’âge de l’anthropocène

Paradoxe scientifique et technologique de notre époque :


alors que les transhumanistes nous promettent l’avènement
d’une post-humanité, les climatologues, quand ils ne sont pas
sceptiques, mettent l’Homme, fût-ce pour en dénoncer les
pouvoirs maléfiques, au centre d’un nouveau régime géohis-
torique, mieux appelé anthropocène. L’anthropocène, qui
succéderait au régime climatique de l’holocène, serait la période,
à compter des débuts de l’ère industrielle, au cours de laquelle
l’influence de l’être humain sur la biosphère aurait atteint un
tel niveau d’impact qu’elle serait devenue une force géologique
capable de modifier l’ensemble des écosystèmes planétaires.
L’activité humanité, ses produits, ses déchets formeraient
déjà une nouvelle couche géologique. Au moment même
où la biotechnologie est capable de transformer l’humain en
un être autre, hybride, la planète nous rappelle le pouvoir
de l’humain, trop humain, sur la transformation des écosys-
tèmes. Mais ce paradoxe peut déboucher néanmoins sur un
appel commun : une transformation, si ce n’est de la nature
biologique de l’Homme, au moins de son rapport, hérité de
la Modernité, à la Nature.
Quel rapport cependant avec la question de la réparation ?
Il est fondamental et se pose à une triple échelle. D’une part,
les écosystèmes,
Hermann voire la planète
coyright NS elle-même, sont-ils
085 - dec 2020 capables
(et si oui dans quelle mesure) d’autorégulation et d’autoré-
paration ? D’autre part, dans quelle proportion les sociétés
humaines peuvent-elles (doivent-elles ?) réparer les préjudices
Le vivant vulnérable 63

causés par les activités industrielles sur les équilibres écologiques


et climatiques ? Enfin, le règne de l’anthropocène témoigne-
t-il de dommages irréversibles et irréparables qui menacent
directement aussi bien la reproduction d’espèces entières que
la survie de sociétés humaines, voire l’extinction de l’espèce
humaine elle-même ?
Le premier problème se pose en partie indépendamment
des effets de nuisance des conduites humaines sur les grands
équilibres écologiques. L’enjeu épistémologique qui ne cesse
d’alimenter les controverses scientifiques, philosophiques,
voire théologiques, est de savoir si l’on peut considérer les
écosystèmes et la Terre elle-même à la manière d’organismes
vivants. Qu’il y ait des êtres vivants, de micro-organismes
aux macro-organismes multicellulaires, qui composent les
écosystèmes ne fait pas débat. Ce qui fait débat en revanche
est de savoir si l’écosystème lui-même peut être assimilé à une
sorte de super-organisme doué, comme tout être vivant, de
mécanismes d’autorégulation et d’autoréparation. Ce sont
incontestablement les travaux du très iconoclaste climatologue
James Lovelock, de concert avec la biologiste Lynn Margulis,
qui ont initié cette controverse 64. L’Hypothèse Gaïa (HG)
est pour le coup une hypothèse qui ne fait pas l’unanimité,
à commencer par son statut : est-ce un nouveau programme
multidisciplinaire de sciences de la Terre (chimie, biologie,
climatologie, théorie de l’évolution, géologie, etc.) ? Est-ce
une nouvelle philosophie de la nature, voire une nouvelle
philosophie politique destinée à prescrire une nouvelle habi-
tation de l’Homme sur Terre 65 ? Ou n’est-ce qu’une hypothèse
folklorique pour toute une génération New Age ?
Force est de constater qu’en ressuscitant le nom grec de
la déesse de la Terre, largement évoquée dans la Théogonie

Hermann
64. Voir notammentcoyright NS
J. Lovelock, La 085est -undec
planète 2020
être vivant. L’hypothèse
Gaïa, Paris, Flammarion, 2010.
65. J. Lovelock, Gaïa, une médecine pour la planète, Paris, éditions Sang
de la terre, 2001.
64 Le réparable et l’irréparable

d’Hésiode, Lovelock n’a pas facilité la réception scientifique


d’une hypothèse qui ambitionne de révolutionner les sciences
de la terre et du vivant, à l’appui d’une théorie globale. Le cœur
de l’hypothèse de Lovelock, dont les premières formulations
datent de la fin des années 1960 et du début des années 1970 66,
est de comprendre pourquoi notre planète est restée viable
depuis l’apparition des premiers micro-organismes vivants.
Malgré l’existence d’un déséquilibre thermodynamique struc-
turel (coexistence d’oxygène et de méthane dans l’atmosphère),
malgré des perturbations climatiques majeures, malgré l’extinc-
tion de nombreuses espèces, comment expliquer que la planète
Terre soit demeurée habitable ? La clé de l’explication, selon
Lovelock, consiste à faire l’hypothèse que la « vie » ne subit pas
seulement un environnement en s’adaptant à lui, mais qu’elle
influe directement sur celui-ci ; elle le courbe, comme le dira
Latour, à sa suite. Parler de « vie », avec clairement un accent
vitaliste qui sera abondamment reproché au climatologue
britannique, ne fait pas seulement référence à l’ensemble des
êtres vivants qui peuplent les écosystèmes, mais à quelque chose
en plus qui permet de réguler l’ensemble du système Terre pour
maintenir des conditions habitables. Ce quelque chose, qui va
faire couler beaucoup d’encre, est censé assurer une régulation à
l’échelle globale des conditions de possibilité de maintien d’une
vie terrestre. Ce quelque chose, c’est Gaïa : « Gaïa est le système
de vie planétaire comprenant tout ce qui influence le biote et
est influencé par lui. Le système Gaïa partage avec les autres
organismes la capacité d’assurer l’homéostasie : la régulation de
l’environnement à l’intérieur des limites favorables à la vie 67. »

66. J. Lovelock & L. Margulis, “Atmospheric homeostasis by and for


the biosphere: the Gaia hypothesis.” Tellus, 1974, 26(1-2), 2-10. Sébastien
Dutreuil propose une excellente synthèse de la généalogie de l’hypothèse
Gaïa : S. Dutreuil, «L’hypothèse Gaïa : pourquoi s’y intéresser même si l’on
pense queHermann
la Terre n’est coyright NS 085
pas un organisme ?», - dec
Bulletin 2020d’Histoire
de la Société
et d’Épistémologie des Sciences de la Vie (SHESVIE), 19 (2) : 229-241.
67. J. Lovelock, La planète est un être vivant. L’hypothèse Gaïa, op. cit.,
p. 56.
Le vivant vulnérable 65

En faisant de la Terre un être animé (voire « sur-animé 68 »),


Lovelock sape les fondements non seulement de la physique
et de la métaphysique modernes (« désanimer » la Nature – res
extensa – pour mieux « suranimer » l’âme – res cogitans), mais
brouille également la frontière entre la matière et le vivant, sans
parler des principes de la théorie de l’évolution. Nul hasard si
l’une des critiques les plus radicales est venue de biologistes de
l’évolution comme Richard Dawkins 69. L’assimilation de la
Terre à un super-organisme ne tiendrait pas scientifiquement
parce que seuls les êtres vivants sont soumis à la sélection
naturelle et à la reproduction. Le système terre ne connaissant
pas ces lois de l’évolution, il ne peut être comparé à un orga-
nisme. L’hypothèse Gaia est donc renvoyée dans les cordes
de l’illusion téléologique et de la tromperie mythologique 70.
La critique est sans concession et ne permettrait pas d’étendre
l’hypothèse de l’auto-régulation et de l’auto-réparation de la
Nature au-delà des organismes vivants stricto sensu.
Sauf que les formalisations de Lovelock sur l’hypothèse
Gaïa sont loin d’être univoques et peuvent varier d’un texte
à l’autre. Certaines sont à l’évidence très problématiques
lorsque Lovelock fait de Gaïa un personnage hypostatique
(« la revanche de Gaïa ») capable d’agir sur la scène de l’his-
toire terrestre. D’autres propositions ne sont pas dénuées
d’ambiguïté : « Lorsque je parle de Gaïa comme d’un super-
organisme, je ne pense pas un seul instant à une déesse ou à
quelque être doué de pensée. J’exprime mon intuition que

68. B. Latour, Face à Gaïa. Huit conférences sur le réchauffement clima-


tique, Paris, La découverte, 2015.
69. R. Dawkins, The extended phenotype: The gene as the unit of selection,
Oxford, University Press, USA, 1982.
70. Parmi de nombreuses critiques, l’ouvrage de Toby Tyrrell tente
de démonter l’ensemble des soubassements scientifiques de l’hypothèse
Gaïa en Hermann coyright
montrant qu’elle NSle 085
ne passe pas - dec 2020
test poppérien de réfutabilité :
elle serait au mieux une pseudo-science (On Gaia: A Critical Investigation
of the Relationship Between Life and Earth, Princeton, Princeton University
Press, 2013).
66 Le réparable et l’irréparable

la terre se comporte comme un système auto-régulé et que


la science adaptée à son étude est la physiologie 71. » Tout se
joue, comme le souligne justement Latour, dans le poids que
Lovelock fait porter à l’adverbe « comme » pour supporter la
comparaison de Gaïa avec un super-organisme : Gaïa est et
n’est pas un super-organisme. Lovelock se bat avec le problème
endémique du holisme qui hante les sciences naturelles et
sociales lorsqu’elles cherchent à penser les organismes selon le
rapport entre le tout et les parties. Lorsque l’accent est mis sur
l’identification pure et simple de Gaïa avec un super-organisme,
sans autre précaution, la Terre est considérée comme une
sorte de totalité unifiée qui ordonnerait et régulerait, comme
un grand horloger, l’ensemble de ses parties pour assurer une
homéostasie globale. Cette orientation mène tout droit aux
impasses téléologiques et hypostatiques : Gaïa devient un quasi-
personnage. Une autre lecture est cependant possible, celle
que propose Latour dans son commentaire à la fois critique
et charitable de l’hypothèse Gaïa. Si Gaïa ne peut être conçue
comme un grand tout ordonnateur, c’est qu’il n’y a nul plan,
nul Ingénieur, nul Dieu capable d’agencer, de réguler, de
réparer l’ensemble de ses composantes. Gaïa ne peut être aux
écosystèmes ce que le cerveau est au reste du corps.
Comment penser alors une régulation à l’échelle globale
sans supposer un tout déjà composé et unifié ? Latour lui-même
se bat avec cette difficulté et tire l’hypothèse Gaïa vers un plan
d’immanence d’interconnexion généralisée entre « puissances
d’agir ». Au modèle vertical et holiste du super-organisme, il
préfère un modèle horizontal et relationniste d’agents qui
s’influencent constamment, dans une filiation scientifique
à la fois tardienne et pasteurienne. Latour, avec Lovelock,
cherche à penser, à l’échelle de la Terre, un plan dynamique
d’immanence, sans s’en remettre à un tout transcendant :
Hermann coyright NS 085 - dec 2020
71. J. Lovelock, La planète est un être vivant. L’hypothèse Gaïa, op. cit.,
p. 57.
Le vivant vulnérable 67

« Toute l’originalité – et, c’est vrai, je le reconnais, toute la difficulté,


écrit Latour – de l’entreprise de Lovelock, c’est qu’il a plongé la tête
la première dans une question impossible : obtenir des effets de
connexion entre puissances d’agir sans pour autant s’en remettre à
une conception intenable de la totalité. Il a senti que l’extension de
la métaphore de l’organisme à la Terre n’avait aucun sens et que,
pourtant, les micro-agents conspiraient bien en faisant coexister
durablement cette zone critique à l’intérieur de laquelle se combinent
tous les vivants 72. »

La question qui n’est pas réglée est de savoir comment


l’ensemble de ces puissances d’agir (biotiques et abiotiques) de
notre planète parviennent à se composer, malgré des perturba-
tions permanentes, sans qu’elles soient unifiées et contrôlées
par un organisme géant. La seule proposition tenable, qui ne
résout aucunement le problème ontologique de fond, consiste
à dire que tous ces agents agissent et rétroagissent en perma-
nence « comme si » un super-organisme régulait l’ensemble,
mais sans que l’on puisse attribuer cette homéostasie à un
super-sujet tenant lieu de grand ordonnateur central. C’est au
prix de cette extrême prudence méthodologique que l’on peut
étendre l’auto-régulation et l’auto-réparation à des ensembles
plus vastes que des organismes vivants.
Parler d’auto-régulation, d’auto-réparation, voire de
résilience, avec la précaution qui s’impose, ne signifie aucu­
nement que les écosystèmes, après une perturbation, auraient
la possibilité de revenir de manière identique à l’état anté-
rieur. L’injection massive d’oxygène dans l’atmosphère il y
a deux milliards d’années ne fera pas revenir les microorga-
nismes disparus à cause d’un gaz qui leur était toxique. Après
une perturbation, l’écosystème sera autre. La résilience des
écosystèmes désigne leur capacité à encaisser les chocs et les
Hermann coyright NS 085 - dec 2020
72. B. Latour, Face à Gaïa. Huit conférences sur le réchauffement clima-
tique, op. cit., p. 132.
68 Le réparable et l’irréparable

perturbations de manière à recomposer l’ensemble, à maintenir


fonctionnellement les conditions globales d’une vie sur terre :

« L’analyse des réseaux écologiques montre que les écosystèmes sont


résilients. Ils conservent globalement leurs fonctionnalités quand on
supprime des liens, mais seulement jusqu’au seuil au-delà duquel
ils se disloquent. Certaines espèces “clés de voûte” sont dépositaires
de très nombreux liens, garants de la stabilité de l’écosystème. Ainsi
la réintroduction du loup dans le parc du Yellowstone a permis la
réapparition de plantes surconsommées par les élans et de plusieurs
espèces animales associées à ces plantes 73. »

C’est précisément lorsqu’un seuil de perturbation a été


atteint, que certaines espèces clés ne jouent plus leur fonction
régulatrice qu’un écosystème est menacé de disparaître 74. C’est
alors que Gaïa est supposée entrer en jeu comme si, malgré
la destruction d’un écosystème, elle devait compenser cette
perte pour continuer à assurer la possibilité de la vie. Tout se
passe comme si les écosystèmes eux-mêmes se comportaient
comme les puissances d’agir en interconnexion.
La Terre, comme réseau de puissances interconnectées,
a certes permis le maintien de la vie à travers la succession
des régimes climatiques. Mais le problème angoissant est
bien entendu de savoir si elle va pouvoir continuer à le faire
ainsi dans le futur, compte tenu des transformations passées
et en cours, à l’origine de l’anthropocène. Dit brutalement,
Gaïa survivra-t-elle à l’anthropocène, et, si oui, à quel prix ?
L’anthropocène constitue-t-il un nouveau régime climatique
comme il en existé auparavant (que la planète pourrait donc
réguler) ou un régime climatique si particulier qu’il menacerait

73. S. Legendre, « La résilience des écosystèmes », De la Réparation (sous


la dir. deHermann coyright
Christophe Schaeffer), NS
Paris, 085 - dec
L’Harmattan, 2010, 2020
p. 46.
74. Il existe des écosystèmes de taille et de densité très différentes (une
mare ou une forêt par exemple) en relation constante les uns avec les autres,
voire occupant une même aire géographique.
Le vivant vulnérable 69

les paramètres fondamentaux de la possibilité de vie sur terre,


et surtout de la vie humaine ? Si régulation il devait y avoir, ne
se ferait-elle pas au prix, sinon de la survie humaine, au moins
de vies humaines ? Ces interrogations alimentent de nouvelles
controverses, et renforcent les précédentes sur l’Hypothèse
Gaïa. La théorie même de l’anthropocène, si elle est aujourd’hui
dominante au sein de la communauté scientifique (notamment
au sein du GIEC – Groupe d’experts intergouvernemental sur
l’évolution du climat –, ne fait pas pour autant l’unanimité
parmi ceux que l’on appelle les climatosceptiques (comme
le climatologue Richard Lindzen et le géophysicien Vincent
Courtillot) qui font état de doutes sur les fondements scien-
tifiques des théories qui attribuent aux activités humaines
l’origine du réchauffement climatique.
Il vaut la peine de suivre encore Lovelock dans ses considé-
rations sur l’anthropocène, ne serait-ce que par son influence
considérable sur les courants environnementalistes et écolo-
giques contemporains (notamment la Deep Ecology). On retient
souvent les appels catastrophistes récents du climatologue à
une prise de conscience générale pour « sauver la planète », en
prônant notamment des politiques néo-malthusiennes 75. Dans
cette hypothèse, Gaïa serait clairement menacée par l’anthro-
pocène et l’Homme sommé de réagir, s’il veut éviter justement
de subir une « vengeance », à l’image de la crise pandémique
imputable au Covid-19 qui a endeuillé l’humanité et néces-
sité, au moins le temps du confinement, un ralentissement
sans précédent des activités humaines (de nombreuses voix
scientifiques mettent clairement en relation la destruction des

75. C’est vrai en particulier dans La revanche de Gaïa : Pourquoi la Terre


riposte-t-elle et comment pouvons-nous encore sauver l’humanité ?, op. cit. On
suivra ici un autre commentaire de Sébastien Dutreuil sur cette question,
Hermann
« Lovelock, coyrightunNS
Gaïa et la pollution : 085 -entrepreneur
scientifique dec 2020 à l’origine
d’une nouvelle science et d’une philosophie politique de la nature », Zilsel :
science, technique, société, Vulaines-sur-Seine, Éditions du Croquant, 2017,
p. 19-61.
70 Le réparable et l’irréparable

écosystèmes, et notamment des forêts primaires, et les risques


de transmission de virus d’origine animale aux humains – les
zoonoses).
Cette hypothèse tranche assez radicalement avec les propo-
sitions plus anciennes de Lovelock sur les effets des activités
humaines sur le système-terre. La surprise vient en fait de la
relative négligence avec laquelle l’ancien ingénieur de Shell
considère les effets de la pollution industrielle sur la biosphère
et singulièrement sur le changement climatique. L’argument
de Lovelock mérite une attention particulière : « L’activité
présente de l’Homme en tant que pollueur est triviale en
comparaison et par conséquent il ne peut pas sérieusement
changer l’état présent de Gaïa, encore moins mettre en danger
son existence 76. »
Cet argument repose sur l’hypothèse selon laquelle l’espèce
humaine est une espèce comme les autres. En d’autres termes,
la pollution étant le produit d’une créature vivante (l’espèce
humaine), elle doit être considérée comme faisant partie inté-
grante du fonctionnement de Gaïa. La pollution industrielle
est « naturelle » puisqu’elle est produite par un être « naturel ».
Gaïa pourra donc se charger de la réguler :

« Si des organismes produisent un composé et affectent ainsi l’envi-


ronnement, cette production peut dès lors être interprétée de manière
fonctionnelle : la destruction partielle de l’ozone (compensant
potentiellement d’autres mécanismes augmentant la production
d’ozone) pourrait ne pas être que néfaste. Elle pourrait avoir un
rôle important dans Gaïa pour le maintien de certains équilibres.
Et les vivants ne sont-ils pas capables en retour de s’adapter à ces
épisodes de pollution, comme la phalène du bouleau s’est adaptée
aux conséquences des activités industrielles du xixe siècle ? De même
que les vivants se sont adaptés à une atmosphère oxygénée, de même
pour Lovelock, les humains devraient s’adapter à une augmentation
Hermann coyright NS 085 - dec 2020
76. James Lovelock et Sidney Epton, « The quest for Gaia », New
Scientist, 6 février 1975, p. 305.
Le vivant vulnérable 71

de l’intensité des UV résultant de l’amincissement de la couche


d’ozone, si des tabous raciaux n’empêchent pas de flux génétiques
entre les populations les plus sensibles aux UV et celles qui y sont
plus adaptées 77. »

Non seulement la pollution industrielle est « naturalisée »,


mais, de surcroît, elle peut avoir des effets « positifs » sur d’autres
organismes vivants qui pourront en tirer profit (comme la
bouse de vache profite à l’herbe). En conséquence de quoi les
politiques visant à réguler l’impact de la pollution industrielle,
au titre de la transition écologique, pour limiter le réchauffe-
ment climatique perdraient leur pertinence et leur ambition…
L’argument, malgré sa cohérence, est pour le moins décon-
certant et pourrait donner des armes aux plus libéraux des
climatosceptiques partisans du laisser-faire, alors même que
Lovelock est fortement investi dans les milieux de l’écolo-
gique profonde ! Qu’est-ce qui est le plus à même alors de
perturber Gaïa ? La réponse de Lovelock, au moins jusque
dans les années 1980, consiste à incriminer la surpopulation
et l’agriculture intensive. Tandis que la pollution industrielle
est « naturalisée », l’agriculture est « artificialisée ». Argument
surprenant encore. Outre, comme le souligne Dutreuil, que
les propositions de Lovelock sur l’agriculture sont faiblement
étayées d’observation expérimentales, elles mettent à mal
la cohérence du modèle. En effet, si l’humain est considéré
comme une espèce naturelle, ses activités agricoles, même
intensives, doivent être considérées de la même manière,
c’est-à-dire « gaïennes ». Gaïa devrait pouvoir les réguler. Par
l’importance qu’il donne à l’agriculture, Lovelock, d’une part,
réinscrit paradoxalement l’Homme au « centre » du système
en l’érigeant, fût-ce négativement, comme une espèce à part,

Hermann coyright NS 085 - dec 2020


77. S. Dutreuil, « Lovelock, Gaïa et la pollution : un scientifique entre-
preneur à l’origine d’une nouvelle science et d’une philosophie politique
de la nature », op. cit., p. 18.
72 Le réparable et l’irréparable

d’autre part, remet en cause la capacité d’auto-régulation et


d’auto-réparation de Gaïa.
En quoi ces controverses intéressent-elles directement notre
propos ? Si l’on suppose que Gaïa est à même de réguler les
effets néfastes des activités humaines (comme les émissions
massives de gaz à effets de serre), la question d’éventuelles
réparations n’a plus lieu de se poser. Réciproquement, la
question des réparations dans le domaine écologique ne peut
se poser, soit parce que l’on suppose que l’intensité inédite des
effets des activités humaines bouleverse le pouvoir de Gaïa à
réguler le maintien de la vie sur terre, et menace directement
la survie de l’espèce humaine, soit parce que l’on nie purement
et simplement l’existence de quelque chose assimilable à Gaïa
et que, sans « pilote », la planète est réellement en danger, et
l’espèce humaine en sursis. La question de la régulation et
de la réparation écologique serait dans ce cas dans les seules
mains de l’être humain, en le remettant de fait « au centre » du
système à la faveur d’une écologie réparatrice pour répondre
au défi de l’anthropocène. Une telle injonction éco-réparatrice
est pourtant loin d’aller de soi, alors même qu’il n’est pas un
jour où des politiques, des médias, des intellectuels ne tirent
la sonnette d’alarme sur l’urgence d’agir pour la planète (et
qu’il est même déjà trop tard…). La pandémie provoquée
par le Covid-19 en a renforcé encore davantage la tendance.
Que réparer ? Parler de la Nature comme objet de réparation
peut porter largement à confusion. Depuis l’âge de l’anthropo-
cène, les effets des activités humaines se sont étendus à toutes
les surfaces de la planète. Les eaux des rivières, des mers et des
océans, les écosystèmes forestiers, les airs, les sols, les espèces
sont, à des degrés divers, selon les régions du globe, impactés
par les activités humaines. Si l’anthropocène remet radicalement
en cause le grand partage Homme/Nature, c’est que, dans un
sens qu’affectionne Latour, il NS
Hermann coyright nourrit
085un- anthromorphisme :
dec 2020
l’Homme forme et informe la Nature de ses pouvoirs et de
ses actions. S’il faut réparer, il faut réparer une Nature en
partie « humaine ».
Le vivant vulnérable 73

Au nom de quoi réparer ? Cette question divise profondément


les mouvements et les politiques écologiques elles-mêmes.
Les éco-réparations peuvent en effet se destiner en priorité à
préserver l’espèce humaine au sein d’un environnement qui
lui est profitable (au mépris éventuel de la survie de certaines
espèces ou du maintien de certains écosystèmes). Dans ce cas,
l’éco-réparation reste encore dans les rets de l’anthropocentrisme
des Modernes. Ou bien l’éco-réparation (telle que la professe
par exemple l’écologie profonde) peut s’adresser à toute forme
de vie sur terre, sans privilège particulier pour l’espèce humaine
(qui pourrait être de surcroît assimilée à une espèce nuisible).
Dans les faits, malgré les appels incessants des associations
écologiques à une préservation de l’ensemble des écosystèmes et
à la sauvegarde d’espèces menacées de disparition, la tendance
dominante des politiques écologiques et énergétiques est incon-
testablement anthropocentrée. Il s’agit avant tout d’assurer les
conditions de vie aux générations futures.
Qui doit réparer ? Il faut distinguer ici des échelles et des
modalités différentes de responsabilité. D’une part, une respon-
sabilité morale, que l’on peut définir avec Hans Jonas, comme
un nouvel impératif catégorique : agir de façon que les effets
de nos actions soient compatibles avec la permanence d’une
vie authentiquement humaine sur terre 78. Remarquons que
l’imputation de la responsabilité chez Jonas reste largement
anthropocentrée : il est d’abord et avant tout question d’assurer
les conditions d’une vie humaine future. L’idée d’une responsa-
bilité morale pour qu’une humanité future soit, outre qu’elle n’a
rien de contraignante, ne permet pas d’imputer les dommages
réels sur l’environnement en fonction du degré d’implication et
de nuisance des personnes physiques et morales. À l’évidence,
ce sont certaines sociétés, certains États, certaines entreprises
qui sont plus que d’autres responsables des dégradations systé-
miquesHermann
de l’environnement.
coyrightL’idée
NS 085d’une-responsable
dec 2020morale,

78. H. Jonas, Le Principe responsabilité, Paris, Flammarion, 2013.


74 Le réparable et l’irréparable

fondée sur une « heuristique de la peur », peut avoir une utilité


en tant que prise de conscience générale de l’humanité mais
elle peut conduire en même temps à diluer les responsabi-
lités et les impératifs de réparation. Demander à des sociétés
traditionnelles, qui vivent encore à l’âge préindustrielle, de
« réparer » les conséquences de la pollution provoquée par
les pays industrialisés serait philosophiquement injuste. En
revanche, il est indéniable – et c’est le sens de la proposition
de Jonas – que les effets négatifs globaux de la destruction
des écosystèmes dépassent l’activité de telle ou telle entité
individuelle et collective. D’où un engagement nécessaire de
la communauté internationale pour en limiter les dommages à
l’image des Conférences internationales sur le climat (COP) qui
engagent les États signataires à transformer leurs activités pour
limiter le réchauffement climatique. Mais sans une instance
juridiquement contraignante et un principe juridiquement
équitable qui permet de différencier les responsabilités de
chacun (par exemple le principe du pollueur-payeur), les éco-
réparations resteront des vœux pieux.
Comment réparer l’environnement ? Force est de reconnaître
que, depuis une vingtaine d’années, les États se sont dotés
d’instruments juridiques plus contraignants, malgré des limites
et des lacunes persistantes. Il importe de distinguer les mesures
de réparation des mesures d’évitement, d’atténuation et de
compensation. Les mesures d’évitement visent à empêcher en
amont la réalisation de projets d’aménagement dont on anticipe
les conséquences négatives sur l’environnement. L’évitement
relève, en d’autres termes, de pratiques prophylactiques ou
préventives qui aspirent à créer des conditions pour ne pas avoir
à réparer. Par exemple, « en milieu marin, de nombreux projets
de port ont été bloqués en Méditerranée après la protection
légale d’une plante marine, la posidonie (Posidonia Oceanica).
Cette phanérogame, dont les ancêtres
Hermann coyright NS 085 sont- retournés
dec 2020 en milieu
marin, forme en Méditerranée de vestes herbiers d’une très
grande importance écologique. Présente de la surface jusqu’à
une quarantaine de mètres de profondeur, la posidonie est très
Le vivant vulnérable 75

sensible à tout aménagement côtier. Depuis sa protection légale


en 1988, sa présence suffit à elle seule à bloquer tout projet de
construction en mer qui la menacerait 79. » Les mesures d’atté-
nuation, à la différence des dernières, interviennent une fois
qu’un projet a été réalisé ou est en cours de réalisation. Il ne
s’agit pas, strictement parlant, de réparation dès lors que l’on ne
cherche pas à restaurer l’état proche de la situation antérieure à
la réalisation du projet, mais de limiter les effets négatifs d’une
artificialisation sur un écosystème (par exemple en modifiant
le projet initial pour diminuer la perte d’habitabilité d’une
espèce directement impactée). En droit de l’environnement,
la réparation, si elle vise bien à compenser une perte, n’est
pas stricto sensu une compensation. Il y a réparation lorsque
le dommage avéré peut aisément être constaté alors que la
compensation intervient lorsqu’un projet d’aménagement a été
administrativement autorisé. Il s’agit alors de « compenser » les
atteintes qui n’ont pu être évitées : « Si cette distinction entre
réparation et compensation n’était pas clairement établie,
les risques seraient importants de voir autoriser des projets
d’aménagement menaçant l’envi­ron­nement au prétexte que
les dommages “futurs” pourraient être “réparés”, même en cas
de dommages irréversibles 80. »
Autant la notion de réparation est clairement établie dans
le contentieux de la responsabilité civile, autant son usage
dans le droit environnemental ne va pas de soi, même s’il est
consacré en droit constitutionnel français dans la Charte de
l’environnement 81. L’article 4 de la Charte prévoit explicite-
ment que « toute personne doit contribuer à la réparation des

79. P. Francour, « Les mesures compensatoires permettent-elles une


réelle réparation des milieux naturels ? », De la réparation, op. cit., p. 101.
80. M.-P. Camproux-Dufrène, « La réparation du dommage environ-
nemental », De la Réparation, ibid., p. 137.
Hermann
81. La coyright NStexte
Charte de l’environnement, 085 - dec
à valeur 2020
constitutionnelle, a
été intégrée en 2005 dans le « bloc de constitutionnalité » du droit français.
La charte énonce trois grands principes fondamentaux : le principe de
prévention, le principe de précaution et le principe de pollueur-payeur.
76 Le réparable et l’irréparable

dommages qu’elle cause à l’environnement, dans les conditions


définies par la loi ». L’article 5 en fixe plus précisément les
modalités et la part d’intervention des autorités publiques :
« Lorsque la réalisation d’un dommage, bien qu’incertaine
en l’état des connaissances scientifiques, pourrait affecter de
manière grave et irréversible l’environnement, les autorités
publiques veillent, par application du principe de précaution
et dans leurs domaines d’attributions, à la mise en œuvre de
procédures d’évaluation des risques et à l’adoption de mesures
provisoires et proportionnées afin de parer à la réalisation
du dommage ». La nouveauté consiste à élargir la notion
de réparation pour des dommages qui ne concernent pas
directement des personnes. Le juge français dispose de deux
outils juridiques relatifs à la réparation lorsqu’un dommage
a été attesté. Soit une réparation en nature qui consiste dans
une remise en l’état proche de la situation antérieure (par
exemple la demande à l’adresse de l’auteur des faits d’effacer
les graffitis sur le bien d’un particulier). Soit une réparation
par équivalent qui se subdivise elle-même, ou bien en une
réparation par équivalent en argent, ou bien en une répara-
tion par équivalent en nature. La réparation par équivalent
en argent consiste essentiellement dans une indemnisation
lorsque la remise en l’état initial est manifestement impossible
(dans le ce cas par exemple d’une destruction irréparable). La
réparation par équivalent en nature n’a de sens également que
lorsque la réparation en nature est jugée impossible ou imper-
tinente : l’objectif est alors de compenser la perte originaire
par l’obtention de mesures (non pécuniaires) qui permettent
de remettre la victime dans son droit (par exemple l’obliga-
tion pour un journal ayant porté atteinte à l’honneur d’une
personne de publier l’acte de jugement).
La principale difficulté d’étendre le principe et les moda-
lités juridiques
Hermann de lacoyright
réparation
NS du085
droit- civil
decau droit envi-
2020
ronnemental tient dans le fait que la Nature n’est pas une
personne. Si la Nature est un objet de droit, elle n’est point
un sujet de droit, malgré des tentatives pour en modifier le
Le vivant vulnérable 77

statut 82. Gaïa ne porte pas plainte au tribunal. Comment


réparer un être dont l’être ne saurait demander réparation ?
Comment instituer juridiquement une réparation dans un
droit qui est d’abord et avant tout conçu pour réparer les
dommages causés par un homme sur un autre homme ? Si
l’on considère l’environnement comme une res communis,
un bien commun inappropriable, il devrait revenir à l’État,
garant de l’intérêt général, à défaut de faire parler la Nature,
d’assurer la protection de l’environnement et, le cas échéant,
de demander réparation pour les préjudices commis. Le
problème est que l’État peut être juge et partie, peut lui-
même être la cause de dommages environnementaux, peut
favoriser des intérêts économiques, politiques, militaires au
détriment d’intérêts environnementaux. Les États sont loin
d’être toujours les meilleurs avocats de Gaïa. Une des astuces
pour combler cette lacune est d’habiliter des associations
de défense de l’environnement « agrées par l’administration
pour agir en réparation du dommage environnemental selon
l’article L 142-2 du Code de l’env. L’intérêt de ce choix est
la mise en exergue de la capacité et la qualité des associations
à agir pour protéger les intérêts collectifs qu’elles défendent
de par leur statut 83. »
Cette solution est loin toutefois de résoudre toutes les
difficultés de la réparation de l’environnement. Outre qu’il
s’agit d’associations particulières censées défendre un intérêt
collectif (humain et non humain), la question se pose de savoir
sur quels critères, sur la base de quelles priorités, sur le fonde-
ment de quels principes scientifiques statuer sur les dommages
causés par les activités humaines sur l’envi­ron­nement.

82. M.-A. Hermitte, « La nature, sujet de droit ? », Annales. Histoire,


Sciences Sociales, vol. 66e année, no 1, 2011, p. 173-212 ; V. David, « La
Hermann
lente consécration de lacoyright
nature, sujetNS 085 le- Monde
de droit : dec 2020
est-il Stone ? »,
Revue juridique de l’Environnement, 3, 2012, p. 469-485.
83. M.-P. Camproux-Duffrène, « La réparation du dommage environ-
nemental », De la Réparation, op. cit., p. 135.
78 Le réparable et l’irréparable

Ce seront toujours des humains qui, à défaut de faire parler


la Nature pour la « réparer », plaideront à sa place. Parler juri-
diquement de réparation de l’environnement (au sens d’un
patrimoine commun des êtres humains) et non de réparation
de la Nature est déjà significatif du fait que les dommages
causés sont avant tout traduits dans les termes de préjudice
pour l’humanité. L’esprit de la Charte de l’environnement
est toute entière anthropocentrée 84. Ce n’est pas le préjudice
de la Nature pour elle-même qui est pris en compte, mais le
préjudice de l’environnement « naturel » en tant qu’il affecte
l’habitabilité humaine.
Au problème du statut juridique de la nature vs envi­ron­
nement s’ajoute le problème des modalités réparatrices. Le droit
communautaire 85 comme le droit français 86 tendent à privilégier
la réparation en nature, au détriment de l’indemnisation (dispo-
sitif adopté en cas d’impossibilité de la première 87). En droit
environnemental, la réparation en nature peut prendre trois
formes. La réparation primaire vise à une remise en l’état après

84. L’article premier de la Charte en est une bonne illustration : « Art.


1er. – Chacun a le droit de vivre dans un environnement équilibré et
respectueux de la santé ».
85. Voir par exemple la directive 2004/35/CE du Parlement européen et
du Conseil sur la responsabilité environnementale. Les actions en réparations
font l’objet des articles 6, 7, 8 de la directive européenne. Plus récemment
(le 2 février 2018), la Cour internationale de justice (CIJ) a admis qu’un
État était tenu de réparer les dommages à l’environnement causés à un
autre État. La juridiction internationale a ainsi condamné le Nicaragua à
indemniser le Costa Rica pour les dommages environnementaux résultant
du creusement de deux canaux dans une zone qui s’est révélée être sous
souveraineté costaricaine.
86. Par exemple le Décret no 2009-468 du 23 avril 2009 relatif à la
prévention et à la réparation de certains dommages causés à l’environnement.
87. Dans les faits, des réparations en nature sont pratiquement impos-
sibles à mettre en œuvre dans de nombreux cas, par exemple dans le cas de
Hermann
la pollution coyright
atmosphérique. NSfréquent
Le recours 085 -à dec 2020 par le
l’indemnisation
Juge renforce la dimension anthropocentrée du droit de l’environnement :
la « Nature » ne tire aucun bénéfice direct du fait que telle association de
défense de l’environnement ou que telle collectivité locale soit indemnisée.
Le vivant vulnérable 79

destruction ou perte significative d’un environnement donné


(par exemple la plantation d’un arbre de la même espèce que
l’arbre détruit) 88. La réparation secondaire ou complémentaire
intervient lorsque la remise en l’état initial est compromise.
Des mesures complémentaires sont alors censées « compenser
cette insuffisance et fournir les ressources naturelles ou un
niveau de services écologiques comparables à celui qui aurait
existé en cas de rétablissement de l’état primaire du site 89. »
S’il n’est pas possible par exemple de réintroduire une espèce
à cause d’un dommage irréversible, une mesure complémen-
taire peut consister, lorsque cela est possible, à introduire une
espèce proche susceptible de s’adapter à cet environnement
modifié. Parce que la réparation primaire et la réparation
complémentaire génèrent des « pertes intermédiaires » entre
le moment où le dommage a été constaté et le moment où
l’action en réparation est mise en œuvre, certaines législations
comme la directive européenne 2004/35/CE prévoient des
mesures compensatoires.
Outre les difficultés d’imputabilité des agents responsables
de dommages et de mises en œuvre des mesures réparatrices 90,
l’éco-réparation pose une difficulté plus redoutable. La répa-
ration dite primaire, notoirement, vise dans ses objectifs à
restaurer un écosystème de manière à revenir à l’état antérieur
au dommage. Un tel objectif est-il possible, voire même souhai-
table ? Même les mesures dites compensatoires ne permettront

88. La réparation primaire peut prendre la forme d’une restauration ou


d’une réhabilitation d’un site écologique, la préservation et la mise en valeur
d’un écosystème, ou encore la création d’habitats artificiels.
89. M.-P. Camproux-Duffrène, « La réparation du dommage environ-
nemental », op. cit., p. 130.
90. Ainsi la loi du 1er août 2008 relative à la responsabilité environ-
nementaleHermann
(LRE), si ellecoyright NSdans
était ambitieuse 085 ses-objectifs,
dec 2020 n’a donné lieu
qu’à très peu de sanctions, du fait notamment de son champ d’application
limité. Dans les faits, un nombre significatif d’atteinte à l’environnement
échappe au régime institué par la loi LRE.
80 Le réparable et l’irréparable

jamais de revenir à l’état antérieur 91, au mieux serait-ce une


situation apparentée, quand elle n’est pas idéalisée. Nier ce fait
reviendrait à abolir le temps et les transformations internes aux
écosystèmes. Les expressions en vigueur en droit de l’environ-
nement « remettre un milieu en l’état », « restaurer une niche
écologique » ne vont aucunement de soi.
Au-delà même de tel ou tel dommage, le problème d’un
supposé retour à l’état antérieur de la nature ne cesse de ques-
tionner et de reposer en même temps le partage des humains
et des non-humains 92. Depuis la révolution néolithique et
l’invention de l’agriculture, l’être humain ne cesse de modifier
son environnement et d’être en retour transformé par celui-ci.
L’anthropomorphisme, s’il a pris une tournure sans précédent
depuis la révolution industrielle, n’est pas une invention de la
Modernité. Lorsque le droit prévoit de remettre en l’état, est-ce
finalement une restauration avant toute intervention humaine ?
C’est oublier que les systèmes écologiques sont dynamiques :
vouloir remettre en l’état reviendrait à ne pas tenir compte des
évolutions qu’un écosystème aurait pu connaître en l’absence
d’une intervention humaine. C’est une nouvelle fois le temps
qui est négligé :

« Les systèmes écologiques ne sont pas fixes : s’ils présentent une très
grande stabilité à l’échelle des temps courts, ils sont le produit d’une
histoire et sont intrinsèquement susceptibles d’évoluer à l’échelle
des temps longs. Il n’y a donc aucune raison “naturelle” à vouloir
conserver un état plutôt qu’un autre. La disparition de systèmes,
de communautés de populations, l’extinction d’espèces sont des

91. L. Centemeri, « Reframing problems of incommensurability in envi-


ronmental conflicts through pragmatic sociology. From value pluralism to
the plurality of modes of engagement with the environment », Environmental
Hermann
Values, 24, (3), 299-320,coyright
2015. NS 085 - dec 2020
92. On suivra ici l’excellente contribution de Pierre-Marie Badot et de
Hervé Richard, « Est-il possible et loisible de “réparer” la Nature ? », De la
réparation, op. cit., p. 75-77.
Le vivant vulnérable 81

phénomènes “normaux” qui permettent l’apparition de nouvelles


formes de vie et d’organisations. Vouloir sauvegarder à tout prix
l’existant revient à nier une réalité fondamentale consubstantielle
des systèmes vivants : ils évoluent parce qu’ils sont mortels 93. »

L’argument rejoint notre plaidoyer, prudent, avec


Canguilhem, pour la diversité du vivant et pose directement
l’enjeu même du devoir de réparation, bien distinct du pouvoir
de réparation de la Nature. L’argument n’est pas très éloigné
non plus des premiers textes de Lovelock sur le pouvoir de Gaïa
de réguler la pollution industrielle. Le plus déroutant est qu’une
anthropo-réparation de la nature pourrait générer, en postulant
un retour à un état pré-anthropique, des effets délétères sur la
Nature elle-même. En voulant réparer ses propres dommages
sur la Nature, l’Homme, encore trop prométhéen, générerait
des effets imprévisibles (par exemple la réintroduction d’une
nouvelle espèce qui aurait pour conséquence de dénaturer un
écosystème).
Faut-il alors en finir avec le projet d’une réparation de la
Nature et laisser-faire ? L’alternative que proposent Badot et
Richard, qu’ils jugent peu exploitée, pourtant moins couteuse
et supposée plus efficace consiste à « user de la spontanéité
naturelle des milieux ou en termes plus prosaïques ficher la
paix à la Nature et lui laisser retrouver seule un nouvel état
d’équilibre 94. » En d’autres termes, plutôt que de mettre en
place des réparations « artificielles » au nom d’un état initial
de la Nature largement fantasmé, il est préférable de laisser la
nature s’auto-réguler et s’auto-réparer. Remarquons que les
auteurs ne s’opposent nullement à l’idée de limiter les pertur-
bations anthropiques sur les écosystèmes, sans supposer donc
comme Lovelock que toutes les activités humaines, y compris
polluantes, sont « naturelles » ou « gaïennes ». L’objectif est de
Hermann coyright NS 085 - dec 2020
93. Ibid., p. 78.
94. Ibid., p. 79.
82 Le réparable et l’irréparable

limiter en même temps le pouvoir éco-réparateur des humains


pour laisser la nature elle-même retrouver des états d’équilibre.
Le problème que n’évoquent pas directement les auteurs
concerne justement l’impossibilité pour des systèmes écolo-
giques de (re)trouver une quelconque forme d’équilibre,
du fait de la destruction systémique de toute forme de vie.
Doit-on alors laisser la non-vie régner ? Dans la mesure où
l’humain est directement responsable de ces dommages, une
action réparatrice n’est-elle pas justifiée pour se substituer à
une impossible autoréparation naturelle ? L’objection prend
une tournure plus radicale lorsqu’on l’étend à la possibilité
d’une vie humaine future. Il n’est pas du tout certain que
l’humanité elle-même, au moins une partie de ses habi-
tants, survive à terme au régime de l’anthropocène. Le fait
de favoriser la capacité de résilience et d’autoréparation des
écosystèmes (« ficher la paix à la Nature ») n’implique pas de
renoncer à des mesures d’éco-réparations, lorsque la vie ne
parvient plus « naturellement » à reconstruire des équilibres.
Il reste qu’une éco-réparation, fût-elle raisonnée, ne
parviendra jamais à un retour pur et simple à la situation
écologique d’avant le préjudice subi. Le réparable écologique
laisse, à des degrés variables, un irréparable relatif qui est la
marque du temps sur les transformations des écosystèmes.
Fût-il réparé, un écosystème sera toujours différent de ce qu’il
a été avant sa perturbation anthropique. C’est vrai aussi bien
lorsque l’humain intervient délibérément dans le processus
réparateur que lorsque la nature elle-même s’auto-répare.
Le sens de l’éco-réparation, du fait de cette part irréductible
d’irréparable, est la possibilité pour la vie, non de revenir
à l’état d’avant, mais de produire de nouveau la vie et de
générer de nouvelles fourchettes d’équilibre, au prix le plus
souvent d’une modification des espèces, voire de la disparition
d’autres. L’irréparable
Hermann relatif NS
coyright n’a rien
085en- soi
decde2020
dramatique
ou de catastrophique, même si la disparition de certaines
espèces ou d’écosystèmes ne peut laisser indifférent, en soi
et pour les populations humaines qui y sont dépendantes.
Le vivant vulnérable 83

L’irréparable relatif n’a rien de catastrophiste parce que les


écosystèmes sont des ensembles dynamiques qui n’ont jamais
cessé d’évoluer, même en l’absence de perturbations anthro-
piques, depuis l’appa­ri­tion des premières formes de vie sur
Terre. Ce ne sont pas seulement les civilisations qui sont
mortelles, pour paraphraser Paul Valéry, mais toute forme de
vie. L’irréparable relatif, s’il interdit le retour à la vie d’avant,
n’empêche nullement la possibilité de nouvelles formes de
vie, y compris en adaptant et en transformant les existantes
à l’âge de l’anthropocène (du fait des pratiques de bracon-
nage, les éléphants naissant sans ivoire tendent aujourd’hui
à se reproduire et à se multiplier davantage que les autres).
Le scénario inquiétant est bien celui d’un irréparable
absolu qui signifie l’irréversibilité du processus en cours,
l’anthropocène menaçant l’ensemble des équilibres écosys-
témiques au point, sinon de rendre impossible toute vie
future, au moins de rendre problématique la conservation
de la vie humaine. Les scénarios les plus inquiétants, dont
certains nous interpellent sur le fait « qu’il est déjà trop tard »,
restent clairement dans une intrigue anthropocentrée. C’est
d’abord et avant tout l’Homme qui est mis en péril par le
régime climatique de l’anthropocène. À la différence de
l’irréparable écologique relatif, l’irréparable écologique absolu
ne signifierait pas seulement un impossible retour à une
situation pré-traumatique (avant par exemple la période du
réchauffement climatique), mais plus gravement annoncerait
le caractère irréversible d’un changement qui ne permettrait
plus, pour au moins une partie de l’humanité, de se converser
et de se reproduire, c’est-à-dire de reconstituer des équilibres
écosystémiques favorables à l’habitabilité humaine, à moins
d’une nouvelle sélection naturelle. La notion d’irréparable
écologique absolu doit cependant être maniée avec prudence
dans laHermann
mesure où la Terre a connu,
coyright NS 085 certes avec2020
- dec des dispari-
tions massives d’espèces, des perturbations majeures par le
passé, tout en continuant à produire de la vie. Reste à savoir
comment l’humain y occupera une nouvelle place.
84 Le réparable et l’irréparable

***

Cette incise finale confirme notre hypothèse de départ et


remet en relief le titre même de ce chapitre : la réparation ne
se pose que parce que le vivant est vulnérable. La réparation
spontanée (autoréparation) et la réparation artificielle (hété-
roréparation) sont des réponses inhérentes au vivant pour
différer sa mortalité et, de manière plus générale, pour réassurer
une homéostasie lorsque des pertes significatives menacent,
à des degrés variables, les équilibres des organismes. Lorsque
réparation il y a, elle n’équivaut jamais, à la différence par
exemple de la régénération, à un retour au statu quo ante :
elle signifie la possibilité de retrouver une capacité vitale et
un équilibre fonctionnel nécessaires au maintien de l’orga-
nisme. Rien de spécifiquement humain dans le mécanisme
spontané d’autoréparation que l’on rencontre dans l’éventail
du vivant. Le vivant humain se distingue dans la proportion
inégalée à construire des artifices (des reparatio) pour pallier
des autoréparations défaillantes. C’est comme techné que la
réparation humaine se démarque dans l’ordre de la Nature.
Ce pouvoir scientifique et technologique a atteint un tel seuil
d’innovation et de perfectionnement qu’il remet partiellement
en jeu la frontière entre le vivant et la machine. L’humain ne
demande plus seulement à être réparé, mais à être augmenté.
Le fantasme d’immortalité que promettent les transhumanistes
ne cédera point pour autant sur le fait ontologique de la répa-
ration, fût-ce pour un être bionique. Repousser les limites de la
finitude humaine demandera davantage encore de réparations
d’une machine vivante ou d’un vivant machinique. Fût-il
augmenté de puces et d’électrodes, l’Homme sera plus que
jamais réparable. Transgresser les limites de la finitude n’est
pas y mettre un terme.
LesHermann
controverses autour du
coyright NStranshumanisme
085 - dec 2020 nous ont
permis en outre de déplacer la question des réparations du
niveau descriptif au niveau prescriptif. Le problème n’est
plus alors de savoir si l’on peut (techniquement) réparer, ce
Le vivant vulnérable 85

qu’il reste d’irréparable, mais manifestement ce qui doit l’être.


Savoir ce qui doit être réparable implique tout un ensemble
de normes (sociales, politiques, médicales…) et d’injonctions
à la réparation, toutes relatives, qui peuvent contrarier la
diversité du vivant et le droit de reconnaître et de revendiquer
une a-nomalité. C’est la raison pour laquelle il nous a semblé
opportun de forger une figure tierce (l’a-réparable) au sein
même du couple structurant (le réparable et l’irréparable).
L’a-réparable n’est pas un défaut ou un manque du réparable
(comme peut l’être l’irréparable), mais un excès, si l’on peut
dire, en tant qu’il échappe à sa norme dominante : le droit de
ne pas être réparé. Le réparable est pris dans une limite infé-
rieure (l’irréparable) et une limite supérieure (l’a-réparable).
Le dernier défi, et non des moindres, qui a ponctué ce
chapitre met directement en question notre hypothèse initiale
selon laquelle seul le vivant peut être autoréparable. Le défi est
venu directement de la climatologie, sous l’impulsion initiale
de Lovelock, qui franchit le pas de comparer la Planète et les
écosystèmes avec des organismes vivants. C’est cependant
sous la seule prudence méthodologique de la métaphore que
l’extension de propriétés homéostatiques et auto-réparatrices
aux écosystèmes peut avoir une pertinence. L’enjeu dérivé
est cependant de savoir si le nouveau régime climatique de
l’anthropocène ne remet pas fondamentalement en cause la
possibilité pour les écosystèmes de générer de nouvelles formes
d’équilibres nécessaires à l’habitabilité de la vie en général et de
la vie humaine en particulier. C’est uniquement dans l’hypo-
thèse selon laquelle la Planète ne parviendrait plus à assurer ces
équilibres que des mesures d’éco-réparations peuvent prendre
sens. Non dans l’espoir vain de revenir à une situation pré-
anthropique, mais de redonner, lorsque la Nature en devient
manifestement impuissante, la possibilité d’une vie devant soi.
Hermann coyright NS 085 - dec 2020
Hermann coyright NS 085 - dec 2020
II

L’esprit morcelé

Et dans la tempête et le bruit


La clarté reparaît grandie.
Victor Hugo

Peut-on réparer un esprit ? L’expression pourrait avoir


quelque chose d’incongru. Que pourrait vouloir dire réparer
un esprit ? Ces questions affleurent des débats cruciaux qui
animent aujourd’hui les sciences cognitives, la philosophie
de l’esprit et la psychologie. Si l’on réduit l’esprit à la matière
vivante, comme le professe le naturalisme 1, le problème revient
à savoir si et comment le cerveau peut se réparer. Dans ce cas
de figure, n’était la particularité du cerveau par rapport aux
autres organes, la réflexion sur la réparation de l’esprit serait
un simple prolongement de celle qui porte sur la réparation du
vivant. La première interrogation serait une branche ou une
excroissance de la seconde : réparer l’esprit comme on répare
le vivant, à savoir comme cerveau.
Sans avoir à postuler « un fantôme dans la machine 2 » ou
un « fait supplémentaire 3 », c’est-à-dire sans avoir à épouser
une thèse spiritualiste (par opposition au naturalisme) ou

Hermann
1. D. Andler, coyright
La silhouette NS 085
de l’humain. Quelle-place
decpour
2020le naturalisme
aujourd’hui ? Paris, Gallimard, 2016.
2. G. Ryle, La notion d’Esprit, Paris, Payot, 1978.
3. D. Parfit, Reasons and Persons, Oxford, Oxford University Press, 1986.
88 Le réparable et l’irréparable

un dualisme des substances, ne peut-on faire l’hypothèse


d’un pluralisme des points de vue et des modes d’action sur
l’esprit (Mind) 4 ? L’esprit peut se dire, être perçu, décrit ou
bien comme cerveau, circuits neuronaux, ou bien comme
psychisme, mental… sans postuler la matérialité de l’un, et
l’immatérialité de l’autre. Comme Strawson 5, nous pourrions
dire que l’esprit, à la manière du corps, est susceptible de deux
régimes de prédications et de discours, soit comme objet

4. Le dialogue entre Ricœur et Changeux (La Nature et la Règle, Paris,


Odile Jacob, 2008) est un bon guide, nous semble-t-il, pour comprendre la
distinction entre un dualisme des substances (issu de la tradition cartésienne)
et un dualisme de discours ou de perspective (de provenance phénomé-
nologique). Lorsque le philosophe écrit que l’on ne peut pas dire que le
« cerveau pense », il n’induit pas qu’il y aurait autre chose comme un « fait
supplémentaire » (par exemple une substance immatérielle comme l’âme)
qui nous ferait penser. Le cerveau reste bien la base matérielle, neurale, de
toute pensée : « Je me tiendrai, écrit Ricœur, modestement mais fermement,
au plan d’une sémantique des discours tenus d’une part sur le corps et le
cerveau, d’autre part, sur ce que, pour faire bref, j’appellerai le mental, avec
les réserves que me fournissent les philosophies réflexives, phénoménolo-
gique, herméneutique. Ma thèse initiale est que les discours tenus d’un
côté et de l’autre relèvent de deux perspectives hétérogènes, c’est-à-dire
non réductibles l’une à l’autre et non dérivables l’une de l’autre. Dans un
discours, il est question de neurones, de connexions neuronales, de système
neuronal, dans l’autre, on parle de connaissance, d’action, de sentiments,
c’est-à-dire d’actes ou d’états caractérisés par des intentions, des motivations,
des valeurs » (Ibid, p. 23). C’est la raison pour laquelle le sujet pensant n’a
pas de rapport direct avec son cerveau ou « ses » neurones (mais avec des
pensées, des sentiments, des émotions…) : le discours sur le cerveau est
typiquement un discours à la troisième personne, même quand il est tenu
en première personne. En revanche, ce dualisme des perspectives ne justifie
aucunement l’existence d’un dualisme ontologique des substances : affirmer
qu’il y a deux ou plusieurs perspectives (sur le cerveau et sur le mental) n’est
pas induire qu’il y aurait deux substances de nature différente (l’âme et la
matière). L’un des enjeux, qui tisse d’ailleurs la toile de fond du dialogue
entre Ricœur et Changeux, est de savoir si l’on peut dégager une troisième
catégorieHermann coyright
de discours (sans recourir auNSDieu085 - decun2020
spinoziste), discours mixte,
par exemple neuropsychologique, qui intègre à la fois le discours sur le
cerveau et le discours sur le psychisme.
5. P. Strawson, Les individus, Paris, Seuil, 1973.
L’esprit morcelé 89

d’observation et d’explication (le cerveau), soit dans un rapport


au vécu marqué par l’usage de possessifs (ma conscience, mes
intentions, ses sentiments…) et de déictiques (ici, maintenant,
aujourd’hui…). Cette dualité de perspective peut en toute
cohérence s’articuler avec un monisme ontologique : il n’existe
qu’une seule entité (l’esprit) appréhendé sous des régimes de
description à la fois irréductibles et en même temps corrélés
(à toute pensée doit pouvoir correspondre une connexion
neuronale 6).
Le naturalisme devient problématique, c’est-à-dire réduc-
tionniste ou « éliminativiste », comme il est professé par exemple
par Patricia Churchland 7, quand il débouche sur un monisme

6. L’enjeu scientifique, dans la filiation des travaux de Broca, consiste à


pouvoir cartographier le cerveau en associant des facultés mentales (langage,
émotion…) à l’activation de certaines aires du cortex. Les inventions tech-
nologiques, en particulier l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle
(IRMf), ont permis un raffinement du programme dit « correspondantiste »
en neurosciences : mesurer l’activité des aires du cortex jugées responsables
d’une activité mentale. Ainsi lorsque nous lisons un texte, l’aire occipito-
temporale ventrale « s’allume » grâce à l’IRMf. On peut donc tenir cette aire
du cerveau comme la cause neurale de l’activité de lecture. A-t-on toutefois
progressé dans le fait de savoir ce que signifie lire et comprendre un texte ?
On peut assurément considérer que toute activité de lecture, et d’une manière
générale, toute activité de compréhension et d’interprétation repose sur une
base neurale. Mais que mesure-t-on exactement à l’aide de l’IRMf ? Daniel
Andler, sans nier bien entendu la base neurale de la pensée et l’importance
de l’invention de l’IRMf, montre les limites d’une telle inférence : « Ce qui
est capté par l’appareil est un signal appelé “BOLD” (blood oxygenation
level dependent (response)) qui est lié à la variation du débit sanguin dans
l’aire observée. S’il est connu depuis longtemps qu’existe une corrélation
entre l’activité neuronale et le signal BOLD, cette corrélation est complexe
et loin d’être parfaitement comprise ; de plus, l’absence de signal ne peut
être interprétée a contrario comme l’absence d’intervention de l’aire dans
l’exécution de la tâche. En réalité, toutes les aires du cerveau sont constam-
ment actives, et c’est seulement par différence que l’on peut émettre une
Hermann
présomption coyright
de rôle accru NSun085
d’une aire dans - dec
processus 2020
donné » (D. Andler,
La silhouette de l’humain, op. cit., p. 203).
7. P. Churchland, Neurophilosophy: Toward a Unified Science of the
Mind-Brain, Cambridge, Massachusetts, The MIT Press, 1986.
90 Le réparable et l’irréparable

épistémologique et méthodologique, c’est-à-dire lorsqu’il


cherche à « éliminer », comme discours sur l’esprit, tout ce qui
ne relève pas strictement des neurosciences (non seulement
les sciences humaines, mais également d’autres sous-branches
des sciences cognitives comme la psychologie expérimentale).
En d’autres mots, le seul discours autorisé sur l’esprit serait
une science du cerveau. C’est contre ce réductionnisme que
l’on peut s’élever et plaider a contrario pour un multiperspec-
tivisme sur l’esprit.
C’est ce cadre épistémologique qui permet d’envisager
des actions réparatrices qui n’agissent pas directement sur le
cerveau (bien que toujours médiatement) et de s’interroger sur
des techniques réparatrices de l’esprit (comme psychisme ou
mental) irréductibles à celles que l’on rencontre dans la modi-
fication du vivant comme cerveau. C’est le cas des pratiques
thérapeutiques profanes ou professionnelles qui prétendent
agir sur les dysfonctionnements du mental, c’est-à-dire des
transformations psychiques invalidantes dans le rapport à
soi et aux autres. Le problème est alors de savoir ce que l’on
prétend réparer : des symptômes, des traumas, des histoires
de vie, des capacités à reprendre le cours normal des choses
de la vie ? On imagine qu’il faudra reposer à nouveaux frais la
frontière entre le normal et le pathologique et corrélativement
l’entreprise de normalisation qui préside à toute forme de
réparation thérapeutique des psychismes humains.

Réparer et régénérer le cerveau humain

Le cerveau est-il auto-réparable ? Jusqu’à une époque


récente, les scientifiques pensaient le contraire : après une
lésion dans le système nerveux central, le cerveau serait inca-
pable àHermann
la fois de secoyright
régénérerNS
 8
et085
de se- réparer lui-même.
dec 2020
8. Cette limite est aussi supposée avoir un avantage : si nos neurones
se renouvelaient constamment, comment pourraient-ils conserver des
L’esprit morcelé 91

Bref, nous aurions un stock de neurones à la naissance qui


disparaîtrait progressivement sans espoir de régénérescence, a
fortiori en cas de lésion. Cette thèse a pourtant été battue en
brèche dans les années 1990 par des chercheurs américains 9
qui sont parvenus à montrer que, dans deux zones du cerveau
au moins, on peut observer la création de nouveaux neurones :
la zone sous-ventriculaire et surtout l’hippocampe. En outre,
cette neurogenèse peut être renforcée par l’exercice physique
et la prise de certains médicaments. On mesure aisément les
espoirs suscités par une telle découverte.
Ils ont été cependant, sinon invalidés du moins sérieuse-
ment relativisés, par une récente équipe de recherche 10. C’est
que les résultats précédents avaient été établis sur la base d’une
expérimentation sur des espèces comme le rat et la souris.
Or, l’expérience sur l’hippocampe d’embryons humains et de
sujets adultes a montré que la neurogenèse décroissait dès les
premières années de vie. Le dogme initial (aucune régénéra-
tion des neurones humains n’est possible) est certes toujours
ébranlé mais l’espoir qui a suivi est loin d’avoir porté tous ses
fruits : le constat d’une régénération limitée à certaines zones
du cerveau et surtout très provisoire. Le débat scientifique sur
la neurogenèse humaine reste cependant ouvert en attendant
de nouvelles études :

« À l’Institut Pasteur, à Paris, dans le laboratoire Mémoire et


Perception de Pierre-Marie Lledo, grand spécialiste de la neurogenèse,

informations dans notre mémoire ?


9. F.-H. Gage, “Stem cells of the central nervous system”, Current
Opinion in Neurobiology 8, p. 671-676, 1998.
10. S.F. Sorrells, M.F. Paredes, A. Cebrian-Silla, K. Sandoval, K.W.
Kelley, S. Mayer, J. Chang, K.I. Auguste, E.F. Chang, A.J. Gutierrez,
Hermann
A.R. Kriegstein, coyright
G.W. Mathern, M.C.NS 085 E.J.
Oldham, - dec 2020
Huang, J.M. Garcia-
Verdugo, Z. Yang, A. Alvarez-Buylla, “Human hippocampal neurogenesis
drops sharply in children to undetectable levels in adults”, Nature 555,
p. 377-381, 2018.
92 Le réparable et l’irréparable

on salue la qualité de l’étude de l’UCSF mais on reste extrêmement


prudent quant aux conclusions :
“Il faut à présent faire un travail d’analyse approfondi de ces résultats
pour comprendre pourquoi ils contredisent totalement les résultats
précédents, notamment ceux de l’équipe suédoise de Jonas Frisen
(Institut Karolinska), estime Mariana Alonso de l’Institut Pasteur.
Cela soulève des questions techniques (la pertinence des marqueurs)
et d’échantillonnage (quels sont les cerveaux étudiés ?). Et on ne
peut aussi exclure encore la possibilité que les jeunes neurones ne
répondent pas de la même façon aux marqueurs utilisés, chez l’adulte
et chez l’enfant.” La chercheuse reconnaît cependant un point
crucial : “L’intérêt de cette étude est de montrer que la neurogenèse
adulte humaine n’a pas la même ampleur que chez la souris, et sur
ce point on est tous d’accord” 11. »

Ce qui reste un fait acquis aujourd’hui, jusqu’à preuve du


contraire, est la grande plasticité du cerveau qui lui permet, à
défaut d’une régénération limitée, de procéder à des autorépa-
rations de lésions (sans intervention médicale). La distinction
centrale des deux processus (régénération et autoréparation)
que nous avons analysée pour le vivant en général conserve
pour le cerveau toute sa pertinence 12. Si elle est limitée à

11. E. Sender, « Arrêtons-nous de produire de nouveaux neurones


à l’âge adulte ? », Sciences et avenir, <https://www.sciencesetavenir.fr/
sante/cerveau-et-psy/arretons-nous-de-produire-de-nouveaux-neurones-
a-l-age-adulte_121888>.
12. Le cerveau est à la fois une partie du corps comme une autre et un
organe particulier en tant qu’il est capable, grâce à des cellules spécifiques
(les neurones), de transmettre (et de recevoir) des informations à l’ensemble
des autres cellules. Les cellules nerveuses ne sont pas des cellules comme
les autres dans la mesure où elles ont la capacité d’agir, par signaux élec-
triques et chimiques, et de modifier l’état des autres cellules. Les neurones
existent pour d’autres neurones et au profit de toutes les cellules du corps.
Hermann
Littéralement coyright
parlant, les NS 085l’état
neurones représentent - dec 2020 et le
de l’organisme
transforment. Pour le dire avec Damasio, le cerveau, à la faveur de son
dense tissu neuronal, a la propriété de cartographier en permanence non
seulement ses interactions avec le monde extérieur mais également l’état du
L’esprit morcelé 93

l’action sur certaines lésions, quand d’autres sont irréversibles


et irréparables, l’autoréparation est bien une caractéristique du
cerveau et s’opère à notre insu comme opération spontanée,
sans intervention extérieure. Il ne s’agit pas ici de création de
nouveaux neurones (comme dans le cas de la neurogenèse),
mais d’un réarrangement et d’une collaboration des neurones
confrontés à une lésion. La plasticité neuronale et cérébrale
s’exprime ainsi par la capacité du cerveau de créer, défaire
ou réorganiser les réseaux de neurones et les connexions de
ces neurones sachant que ce processus, à la différence de la
neurogenèse humaine, intervient à tous les stades du déve-
loppement de la vie.
La plasticité neuronale agit sur le sujet dit normal (sans
lésion) notamment à tous les stades d’apprentissage, d’orga-
nisation et de réorganisation des habilités et des savoirs. Elle
est toutefois plus active durant les premières années de la vie
du fait du stock plus important de neurones (des neurones
non utilisés dans une zone cérébrale sont affectés pour assurer
un défaut dans une autre zone). La plasticité diminue, sans
disparaître, avec le temps. Une étude menée par une équipe
de l’Inserm 13 a ainsi cherché à montrer ce qui se produit chez
les personnes atteintes d’héminégligence, à savoir un trouble
neurologique (appelé aussi négligence spatiale unilatérale)
dont l’apparition résulte, par exemple suite à un AVC, d’une
lésion survenue dans un hémisphère du cerveau. Les patients
se comportent comme si une partie du monde n’existait pas

fonctionnement interne du corps. C’est grâce au cerveau que le corps peut


devenir un objet de l’esprit : « Le corps et le cerveau sont continuellement
engagés dans une danse interactive. Les pensées à l’œuvre dans le cerveau
peuvent induire des états émotionnels dans le corps, tandis que ce dernier
peut changer le paysage cérébral et donc le substrat des pensées (A. Damasio,
L’autre moi-même, op. cit., p. 121) ».
13. Hermann
M. Thiebaut de coyright
Schotten, NS 085 - dec
M. Urbanski, 2020E. Volle,
H. Duffau,
R. Levy, B. Dubois & P. Bartolomeo, « Direct evidence for a parietal-frontal
pathway subserving spatial awareness in humans », Science, 309 (5744),
p. 2226-8, 2005.
94 Le réparable et l’irréparable

(par exemple ils ne mangent que la part de nourriture située


dans la partie gauche d’une assiette). Que constate-t-on dans
le meilleur des cas, c’est-à-dire dans le cas d’une autoréparation
qui s’opère avec succès ? On observe, du fait de la plasticité du
cerveau, une réorganisation des réseaux neuronaux : le réseau
neuronal de l’hémisphère droit se met à réparer, moyennant
des réseaux intermédiaires, les neurones lésés de l’hémisphère
gauche (et réciproquement lorsque c’est l’hémisphère droit
qui est atteint).
L’autoréparation cérébrale se présente ici comme un art
caché des profondeurs du cerveau humain (seul un observa-
teur extérieur peut l’objectiver par imagerie cérébrale), sans
intervention consciente, intentionnelle, volontaire du sujet.
Rigoureusement parlant, « ça » se répare dans le cerveau du sujet
sans qu’il en soit à l’initiative. Le réparant et le réparé agissent
comme des êtres biologiquement autonomes qui interviennent
sans aucune action délibérée et conscience du sujet (comme les
réseaux neuronaux de l’hémisphère gauche et de l’hémisphère
droit peuvent agir réciproquement, via une communication
synaptique, tantôt comme réparant, tantôt comme réparé). Il
n’y a point de « fantôme dans la machine » mais toute une série
de processus et d’opérations d’une complexité inouïe (avec des
milliards de connexions synaptiques) qui rendent possible la
restauration progressive de fonctions fondamentales. En se
réparant à l’échelle neuronale, le cerveau « me » répare dans
mes aptitudes fonctionnelles et vitales.
La part d’autoréparation du cerveau est considérable et
relève très clairement d’une fonction d’homéostasie qui assure
un rééquilibrage permanent pour répondre aux perturbations
qui affectent non seulement le cerveau lui-même mais plus
globalement l’ensemble de l’organisme. La distinction entre
autorégulation et autoréparation est ici fortement ténue, la
seconde étant en un
Hermann sens uneNS
coyright sous-fonction
085 - decou une décli-
2020
naison de la première. Pour réguler l’ensemble des déséqui-
libres que subit l’organisme au quotidien, même sans subir
d’accidents majeurs, le cerveau (non conscient) procède
L’esprit morcelé 95

à des micro-réparations permanentes sur l’ensemble des


systèmes vitaux, sans que cela n’apparaisse généralement à
la conscience. Sans qu’il y ait eu nécessairement une lésion,
la part non consciente du cerveau, grâce à la cartographie du
corps, procède continûment à des corrections en fonction
des signaux chimiques reçus de l’organisme. En fonction de
ce que Damasio appelle des « fourchettes homéostatiques »,
c’est-à-dire des mesures qui comparent l’état actuel et l’état
désirable, le cerveau opère des ajustements lorsqu’un état du
corps s’écarte de l’échelle nécessaire à l’équilibre et au maintien
de l’organisme. Tous ces mécanismes se font la plupart du
temps sans aucune action délibérée de la conscience : le chef
d’orchestre de la réparation et de la régulation est un autre
moi-même en moi-même, sans prendre la forme d’un « sujet » :
« Toute l’opération est aussi aveugle et “a-subjective” que les
réseaux de gènes eux-mêmes. L’absence d’esprit et de soi est
parfaitement compatible avec “une intention” et un “but”
implicites et spontanés. L’intention de base est de préserver la
structure et l’état, mais un “but” plus général peut être déduit
de ces intentions multiples : survivre 14. »
Il serait manifestement impossible, du fait de la quantité
des systèmes (immunitaire, digestif, sanguin, respiratoire…)
et de la complexité des opérations, pour la part consciente du
cerveau d’assurer en permanence l’ensemble des opérations de
maintenance, de correction et de réparation à tous les niveaux
de l’organisme. Le soi conscient, selon des degrés d’intensité 15,
intervient précisément lorsque le cerveau non conscient ne
parvient plus à résoudre de lui-même les corrections vitales,
lorsqu’il n’arrive plus à rétablir de lui-même les fourchettes

14. A. Damasio, L’autre moi-même, op. cit., p. 68.


15. Si l’on suit le modèle de Damasio, l’échelle varie du proto-soi (les
Hermann
sentiments élémentaires coyright NS
d’existence) au 085 (l’action
soi-noyau - dec et2020
les relations de
l’organisme avec les objets extérieurs), jusqu’au soi autobiographique (forme
réflexive de soi déclinée au passé et au futur). Chacune de ces couches du
soi est en interdépendance avec les autres.
96 Le réparable et l’irréparable

homéostatiques. C’est principalement sous la forme d’émotions


que le cerveau non conscient « informe », via des neurotrans-
metteurs, le soi conscient ou bien d’une fourchette optimale
(plaisirs, récompenses…) ou bien d’une fourchette dangereuse
(déplaisirs, douleurs, punitions, etc.). Ce modèle d’informa-
tion ne concerne pas seulement l’état présent de l’organisme :
le cerveau non conscient, accumulant toute une expérience
stockée en mémoire, est capable de s’appuyer sur des indices
pour prévenir 16 le cerveau conscient soit de « bonnes choses »
(en libérant par exemple de la dopamine ou de l’ocytocine),
soit un danger manifeste (en libérant de la prolactine). C’est
alors que le cerveau conscient doit entrer en scène (notamment
le « soi-noyau ») pour rétablir intentionnellement et artifi-
ciellement les équilibres menacés : « Les cerveaux ont accru
les possibilités de gestion vitale même sans produire d’esprit,
et encore moins d’esprit conscient. C’est pour cette raison
qu’eux aussi ont prévalu. Avec le temps, l’esprit et le temps
sont venus s’ajouter ; les possibilités de régulation ont alors été
encore augmentées et ont ouvert la voie au type de gestion qui
n’intervient pas seulement au sein d’un seul organisme, mais,
entre plusieurs, dans des sociétés 17. »
Il se peut cependant que le cerveau lui-même soit endom-
magé, défectueux et qu’il ne puisse se réparer lui-même. C’est
précisément lorsque « ça » ne se répare plus naturellement et
spontanément dans le cerveau que l’on peut faire intervenir
une réparation externe et artificielle. Elle peut se faire direc-
tement et physiquement sur le cerveau via la neurochirurgie,
c’est-à-dire la branche de la chirurgie qui étudie et traite les
maladies du cerveau, du cervelet et de la moelle épinière. Dans
ce cas, c’est un « autre », en l’occurrence un professionnel, qui
répare la partie endommagée du cerveau du patient. Nous
avons affaire alors typiquement à une hétéroréparation lorsque
Hermann coyright NS 085 - dec 2020
16. Le cerveau peut simuler au sein de régions somatosensorielles certains
états du corps comme s’ils pouvaient se produire.
17. Ibid., p. 77.
L’esprit morcelé 97

l’autoréparation est défaillante ou insuffisante. De ce point


de vue, il n’y a point de différence substantielle, si ce n’est la
complexité de l’opération, entre l’hétéroréparation du vivant
en général et l’hétéroréparation de l’esprit appréhendé comme
cerveau. Il n’y a pas d’analogie entre deux modes de répara-
tions, mais continuité, dans un même registre opératoire et
discursif, du vivant à l’esprit. C’est le cas par exemple lorsque
se développe une tumeur cérébrale à partir des méninges (on
parle alors de méningiome). L’hétéroréparation, parmi d’autres
pratiques possibles (comme la chimiothérapie), consiste dans
une intervention chirurgicale pour laquelle il est nécessaire
d’ouvrir l’os du crâne. Le but de l’opération est alors de retirer
le plus de tissus cancéreux possibles sans toucher le cerveau
sain. Sauf dans les cas où le patient peut être mis à contribu-
tion pour aider le chirurgien, l’hétéroréparation chirurgicale
s’opère sans action délibérée du patient, si ce n’est, lorsque
cela est possible, l’autorisation préalable à l’acte chirurgical :
un autre répare « mon » cerveau à « ma » place. L’usage des
possessifs reste ici problématique dans la mesure où le discours
sur le cerveau relève typiquement d’un discours à la troisième
personne (celui d’un observateur) même lorsque je parle de
« mon » cerveau : à proprement parler, je n’ai pas de rapport
avec « mon » cerveau bien qu’il m’appartienne en un sens et
serve de base neurale à toutes mes pensées. Qu’il s’autorégule,
qu’il s’autorépare, qu’il soit réparé par un chirurgien, le cerveau
a quelque chose de paradoxal d’être un autre en moi (même
lorsque l’on me projette une image de « mon » cerveau sur
écran par imagerie cérébrale).
C’est un procédé équivalent, sans être le même, que l’on
observe dans le traitement pharmacologique de maladies dites
mentales non imputables à une lésion dans le cerveau. Le
fait de parler de maladies mentales semble relever d’un autre
registre,Hermann
d’un autre discours
coyrightsurNSl’esprit,
085non plus2020
- dec directement
sur le cerveau, mais justement sur le mental, sur le psychisme.
Dans ce cas, le patient peut dire « je souffre d’anxiété », « je
souffre d’hallucinations » alors qu’il n’y aurait pas de sens à
98 Le réparable et l’irréparable

dire « j’ai mal à mon cerveau » (prédication toute différente de


« j’ai mal à la tête »). Dans ce registre, l’usage de possessif dans
le vécu peut avoir un sens plein comme je peux dire « mon
psychisme », « ma conscience »… Il existe pourtant des modes
de réparations de troubles mentaux qui affectent directement
le fonctionnement du cerveau, sans que le patient intervienne
directement dans le processus, à l’exception du fait d’accepter
un traitement et du fait des effets psychologiques de croyances
quant à l’efficience d’un traitement. C’est le cas justement
des traitements pharmacologiques qu’il faut assimiler à des
réparations chimiques de dysfonctionnements mentaux : une
chimie artificielle modifie la chimie naturelle du cerveau. À
la différence de la neurochirurgie, il ne s’agit pas d’une inter-
vention physique et directe sur le cerveau (comme l’acte du
chirurgien qui extrait par exemple des cellules cancéreuses),
mais d’une intervention chimique, via la prise de substances
(molécules médicamenteuses et autres psychotropes) qui, en
modifiant la communication neurale, agit en retour sur les
symptômes d’une maladie. Les différentes classes de subs-
tances (benzodiazépines, neuroleptiques, antidépresseurs)
agissent plus précisément sur un mode de transmission de
signaux dans le système nerveux qui utilisent des composés
chimiques (les neurotransmetteurs) : « Certains neurones de
notre cerveau libèrent des neurotransmetteurs à effet exci-
tateur, comme le glutamate : ils déclenchent ou facilitent la
production d’impulsions électriques dans les neurones cibles.
D’autres, appelés inhibiteurs, libèrent un neurotransmetteur,
par exemple l’acide gamma-aminobutyrique (GABA) qui
réduit, voire abolit l’excitation. Tous agissent sur des récep-
teurs spécifiques, les “molécules-serrures” spécialisées dans
leur reconnaissance et dans la traduction du signal chimique
en signal électrique 18. » Quel est alors le mode d’action des
substances médicamenteuses ?
Hermann coyright NSDans 085le cas de tranquillisants
- dec 2020

18. J.-P. Changeux, La nature et la règle, op. cit. p. 71.


L’esprit morcelé 99

comme les benzodiazépines, les substances amplifient l’effet


du GABA sur les récepteurs. En d’autres termes, ils facilitent
l’inhibition de l’activité cérébrale (en surchauffe) « en aidant »
les neurotransmetteurs inhibiteurs qui sont affectés (du fait
d’un trouble anxieux) dans leur communication interneuronale.
Qu’il s’agisse d’un acte chirurgical ou d’une action
chimique, en quel sens peut-on parler de réparation du
cerveau ? Dire d’abord que toutes les lésions cérébrales, malgré
les progrès considérables de la neurochirurgie, de plus en plus
robotisée et assistée par ordinateur, sont loin de pouvoir être
toutes réparées. Certaines lésions sont irréversibles et propre-
ment irréparables et conduisent le sujet à des paralysies fonc-
tionnelles, quand ce n’est pas la mort physique ou cérébrale.
Même lorsque les lésions sont réparables, avec tous les risques
inhérents à une opération (le risque notamment d’affecter des
zones saines et vitales du cerveau, sans parler des maladies
nosocomiales), le sujet, après l’intervention chirurgicale, ne
sera jamais le même qu’avant son affection. D’une part, la
nature et la forme de la zone lésée ne reprendront jamais
leur état initial (le patient devra parfois suivre un traitement
à vie par exemple suite à un accident vasculaire-cérébral).
D’autre part, les fonctions comportementales associées à
la zone touchée, si elles peuvent à des degrés divers, selon
le succès de l’opération, restaurer des aptitudes proches de
la situation antérieure, resteront fragilisées à vie. Alors que
la limite de l’irréparable absolu du cerveau est bien la mort
physique ou cérébrale, un irréparable relatif persiste dans le
fonctionnement du cerveau et de l’organisme.
La même conclusion s’impose lors d’une réparation
chimique de maladies mentales. Sur quoi agissent les molécules
médicamenteuses ? Assurément sur des symptômes associés à
une pathologie (dépression, angoisse, hallucinations…), sans
nécessairement
Hermann les coyright
faire disparaître,
NS 085 mais- dec
au moins
2020pour en
atténuer l’intensité. Par ailleurs, l’action de ces substances
chimiques n’agit pas directement sur les causes directes de la
maladie et ne permettront pas en elles-mêmes au patient de
100 Le réparable et l’irréparable

revenir à une situation pré-pathologique. Ils permettront tout


au plus de « stabiliser » le sujet dans son état, sauf dans le cas
où des effets secondaires aggravent les symptômes. La présence
d’effets secondaires, toujours présents (comme la prise de poids
pour certains antidépresseurs et les neuroleptiques), témoigne
déjà d’une transformation du sujet dans sa globalité. Force est
donc de reconnaître que la réparation chimique d’affectations
mentales, aussi nécessaire et parfois vitale soit-elle, pour atté-
nuer notamment la souffrance des patients, est fort limitée et
ne saurait valoir comme réparation de la maladie elle-même.
Non seulement en agissant sur des symptômes, elle peut, par
effets collatéraux, générer d’autres symptômes, mais, en outre,
la réparation chimique peut contribuer à masquer les causes
profondes de la maladie mentale. Les symptômes révèlent la
maladie, mais l’illusion consisterait à penser que les symp-
tômes s’atténuant, les causes de la pathologie en seraient de
fait résorbées. Au sens strict, le traitement chimique ne répare
pas la pathologie mentale, mais soulage et atténue seulement
les symptômes, sans nécessairement les faire disparaître.

La réparation comme travail de deuil

Prétendre agir sur les causes des pathologies mentales et


non plus seulement sur les symptômes, telle est la mission que
s’assignent la psychologie clinique et les pratiques thérapeu-
tiques associées (sophrologie, hypno-thérapie…) qui n’ont
cessé de se développer depuis plusieurs décennies, en puisant
parfois leurs principes d’action dans des traditions médicales
très anciennes. C’est aussi, à l’exception de la psychologie
cognitive et de la neuropsychologie, un autre discours et un
autre mode d’intervention sur l’esprit qui sont valorisés : non
plus comme
Hermann cerveau, mais comme
coyright NS 085 mental
- decou2020
psychisme.
Il n’est plus question d’agir directement, physiquement et
chimiquement, sur le système cérébral, mais médiatement
par l’intermédiaire d’une action psychologique sur le vécu
L’esprit morcelé 101

psychique du patient 19. Dans quel sens peut-on parler toutefois


de réparation ? Peut-on réparer les pathologies mentales par
des moyens proprement psychothérapeutiques ?
S’il peut être opportun de faire retour, par-delà les progrès
des neurosciences, au père fondateur de la psychanalyse, c’est
que Freud a été l’un des premiers à proposer un discours sur les
pathologies du psychisme, fût-il inconscient, qui ne reposent
pas sur des lésions physiques avérées 20. Prendre au sérieux
ceux que l’on appelait des « malades imaginaires », telle est la
révolution freudienne qui survit, nous semble-t-il, à toutes les
critiques, parfois fondées, que l’on a pu adresser ultérieurement
au modèle de la psychanalyse. Parmi les nombreux textes que
Freud a laissés en héritage, dont certains peuvent aujourd’hui
laisser perplexes, par certaines hypothèses qui les sous-tendent,

19. Une action non directement physique ou chimique sur le cerveau, en


passant donc par le psychisme a, par hypothèse moniste, une correspondance
neuronale en vertu de la relation corrélationniste précédemment décrite.
Parler de psychisme n’est pas parler seulement de psychisme conscient, mais
y inclure le psychisme non conscient, sans le réduire au modèle freudien de
l’Inconscient. Il y a toute une part du psychisme qui échappe à la conscien-
tisation du sujet bien qu’il traite une somme considérable d’opérations, y
compris dans des mécanismes très complexes de raisonnements (ce que
Damasio appelle l’inconscient cognitif est parfois même plus efficient que
le conscient cognitif).
20. Le fait qu’il n’y ait pas de lésions dans le cerveau à l’origine de ces
maladies mentales n’implique pas (et la remarque est centrale) qu’il n’y
ait pas de base neurale à l’origine de ces maladies et de leurs symptômes,
même si les « topiques » freudiennes (par exemple la première topique
« conscient-préconscient-inconscient ») se sont construites elles-mêmes
indépendamment de toute correspondance ou de tout fondement neuro-
logique (les neuroscientifiques ne manquent pas de lui en faire reproche).
On peut par exemple « cartographier », grâce à une caméra à position, les
hallucinations visuelles et auditives de patients psychotiques. Si beaucoup
Hermann
de psychanalystes coyright
résistent NSd’introduction
à toute forme 085 - decneurologique
2020 dans
leur modèle, un courant de neuro-psychanalyse commence à se développer,
notamment aux États-Unis (en particulier sous l’initiative de Mark Solms),
pour faire dialoguer les deux disciplines rivales.
102 Le réparable et l’irréparable

il en est un, l’un des meilleurs, Deuil et mélancolie 21, qui nous


intéresse tout particulièrement. Certes, la notion de réparation
est absente du champ lexical qui parcourt l’essai, mais l’argu-
mentaire déployé permet d’en saisir une déclinaison essen-
tielle. C’est que la réparation, dans sa variante psychologique,
répond à une expérience fondamentale qui est celle de la perte.
Et, au-delà même de la psychologie, de manière analogique,
dans l’ensemble de ces manifestations (biologiques, sociales,
juridiques, historiques…), la réparation est généralement une
réponse à une perte (d’un organe, d’une habilité, d’un droit,
d’une estime de soi, etc.) réelle ou imaginaire, sauf dans les cas
d’handicaps de naissance. Réparer, c’est chercher à compenser
la perte de quelque chose ou de quelqu’un, non pas de toute
chose, mais d’un être valorisé ou jugé nécessaire au maintien
de la vie, de l’intégrité physique ou morale… Réparer se donne
comme l’ensemble des processus, des efforts, du travail pour
compenser une perte.
Certes, dans son essai, Freud ne va pas au-delà et reste
focalisé sur une expérience psychologique particulière de la
perte, celle d’un objet aimé (être réel ou symbolique comme
un idéal). Le deuil est précisément la réaction première à la
perte de l’être ou de la chose aimée. Et si le deuil charrie son
lot de souffrances, il n’a rien, nous dit Freud, de pathologique
au sens clinique du terme (souffrir de l’absence d’un être aimé
est une réaction « normale »). D’autant moins s’il donne lieu
à un travail, le fameux travail de deuil, au sens des efforts
du sujet pour se réconcilier avec l’être perdu, c’est-à-dire un
travail de désinvestissement symbolique et pulsionnel (de
l’objet perdu) qui passe généralement par un déplacement de
l’investissement sur un autre être aimé et valorisé. À maints
égards, le travail de deuil est un travail de déplacement et de
substitution. C’est ainsi que l’on pourrait se figurer plus géné-
ralement la réparation
Hermann psychologique
coyright NS 085sur- le
decmode
2020du travail

21. S. Freud, Métapsychologie, Paris, Gallimard, 1968.


L’esprit morcelé 103

de deuil : renoncer à la perte d’un objet par un investissement


sur un autre objet, fût-ce lorsqu’il n’y a pas eu de disparition
physique d’un être cher. On pourrait dire ainsi que le travail
de deuil mené à son terme est une réparation psychologique
qui a surmonté son épreuve initiale.
Si réparation il y a ici, que répare-t-on au juste ? Il ne s’agit
pas du tout de restaurer l’état antérieur du sujet (la perte
est irrémédiable, a fortiori avec la disparition physique d’un
proche), sans retour possible en arrière. S’agit-il d’effacer ou
de gommer le trauma ? Non point. Réparer n’est pas retrouver,
fût-ce de manière subliminale, l’être perdu, à la différence
de la cicatrisation qui permet de retrouver, au moins partiel­
lement, l’état antérieur du fonctionnement dermique, après
une lésion. La réparation psychologique ne répond pas à la
même opération que la réparation biologique. Alors qu’il y
a une continuité fondamentale de la réparation du vivant à
la réparation de l’esprit comme cerveau, force est de recon-
naître une discontinuité avec la réparation de l’esprit comme
psychisme (bien qu’il y ait toujours une corrélation neurale
dans la réparation du psychisme). Ce n’est que par analogie
que l’on peut appréhender une parenté entre les deux modes
de réparation. C’est uniquement par analogie ou encore par
métaphore, pour conjurer toute forme de naturalisation de la
réparation, que l’on peut saisir le travail de deuil comme une
forme de cicatrisation psychique d’une blessure narcissique et
amoureuse. L’analogie permet de saisir une ressemblance (de
voir comme, dirait Ricœur) dans un raisonnement à quatre
termes sans avoir à supposer l’identité des termes : la cicatri-
sation est à la réparation du vivant ce que le travail de deuil
est à la réparation du psychisme. Si l’on peut dire que la
cicatrisation, au titre d’une autoréparation après lésion, fait
bien réapparaitre un nouveau derme (bien que plus fragile),
le travail de deuil ne
Hermann fait pas réapparaitre
coyright NS 085 - decl’objet perdu. De
2020
la peau réapparait après une lésion, nullement l’être aimé
après un deuil. Le travail de deuil, s’il réussit, contribue au
contraire à le faire disparaître comme symptôme. L’équivalent
104 Le réparable et l’irréparable

de la cicatrice serait davantage, analogiquement, le substitut


investi par le sujet.
Le travail de deuil permet au sujet de retrouver, non l’état
d’avant, même partiel, mais la possibilité d’être et d’agir de
nouveau dans le présent et de se projeter dans l’avenir : « le
moi, écrit Freud, après avoir achevé le travail de deuil rede-
vient libre et sans inhibitions 22 ». Nous pourrions dire, dans
une inspiration ricoeurienne 23, que le travail de deuil, comme
mode de réparation psychologique, permet de redonner au
sujet la capacité de dire, de faire, de raconter et de s’imputer
mora­lement une action. Le travail de deuil permet, en d’autres
termes, par une opération de renoncement à l’objet perdu
(épreuve de réalité) et corrélativement de substitution symbo-
lique de l’objet perdu, une restauration progressive, et parfois
partielle, de la structure capacitaire, désirante et aimante du
sujet. Réparer se donne alors comme le travail et le processus
qui peuvent se penser, de manière spinoziste, comme conatus
(désir d’être et effort pour exister) qui redonne au sujet la
possibilité d’être, d’agir, de désirer et d’aimer à nouveau.
Tel est ce processus qui fait défaut à la mélancolie. La mélan-
colie partage bien avec le deuil des symptômes semblables mais
s’en distingue foncièrement par l’incapacité dans laquelle se
trouve le sujet de renoncer à la perte de l’être aimé et d’amorcer
une opération de substitution. La pathologie du mélancolique
tient dans une identification excessive avec l’objet d’amour
perdu qui se traduit dans une diminution très forte de l’estime
de soi, c’est-à-dire dans une régression narcissique associée au
tableau clinique de la dépression (insomnie, perte d’appétit,
perte de libido, culpabilisation permanente…). La perte de
l’objet aimé se convertit en régression sur le moi lui-même.
Freud, dans un passage saisissant, en explicite le processus
pathogène :
Hermann coyright NS 085 - dec 2020
22. Ibid., p. 150.
23. P. Ricœur, Soi-même comme un autre, Paris, Seuil, 1990.
L’esprit morcelé 105

« Il existait d’abord un choix d’objet, une liaison de la libido à


une personne déterminée ; sous l’influence d’un préjudice réel ou
d’une déception de la part de la personne aimée, cette relation fut
ébranlée. Le résultat ne fut pas celui qui aurait été normal, à savoir
un retrait de la libido de cet objet et son déplacement sur un nouvel
objet mais un résultat différent, qui semble exiger pour se produire
plusieurs conditions. L’investissement d’objet s’avéra peu résistant,
il fut supprimé, mais la libido libre ne fut pas déplacée sur un autre
objet, elle fut retirée dans le moi. Mais là elle ne fut pas utilisée de
façon quelconque : elle servit à établir une identification du moi
avec l’objet abandonné 24. »

L’état mélancolique se démarque du travail de deuil par


une impossible opération progressive de déplacement et de
substitution de l’objet aimé au profit d’une opération d’iden-
tification pathologique au moi. Le défi de la mélancolie est le
consentement à la perte et à la séparation : l’absent ne cesse
pas d’être présent comme un spectre qui ébranle le psychisme.
L’Autre absent ne cesse de se re-présenter à moi comme un
fantôme : « Au moindre indice de sa présence peut se réouvrir
une douleur. Cette nostalgie – au sens strict, de douleur du
retour, d’algie du nostos – nous plonge dans la langueur et dans
le regret du pays natal 25 ». L’expérience de la perte se manifeste
comme un irréparable qui affecte le sujet dans ses capacités
fondamentales d’être, de parole et d’action. Dans la mélancolie,
dira-t-on avec Spinoza, c’est le conatus qui est ébranlé.
Si l’on peut faire du travail de deuil un exemple paradigma-
tique de la réparation psychologique du psychisme, force est
de rappeler que le concept de réparation n’est pas un concept
cardinal du lexique freudien. Il le deviendra toutefois sous la
plume de certains de ses épigones, surtout M. Klein (et de D.
W. Winnicott à sa suite), dans un héritage qui doit beaucoup
Hermann coyright NS 085 - dec 2020
24. S. Freud, op. cit., p. 158.
25. J. Clerget, « L’irréparable outrage », De la réparation (Christophe
Schaeffer dir.), Paris, L’Harmattan, 2010, p. 65.
106 Le réparable et l’irréparable

à Deuil et mélancolie. C’est notamment dans son essai L’amour


et la haine 26 que Mélanie Klein pose les bases de l’analyse du
processus de réparation théorisé à partir de son expérience de
pédiatre. C’est donc dès l’enfance et même dès la très petite
enfance que se joue et se noue le besoin de réparer. Ce qui
nous intéresse tout d’abord est la manière dont la réparation
renvoie à l’épreuve de la perte, du moins comme une forme
de réponse compensatoire. La réparation dans le dispositif
kleinien joue à plusieurs égards la fonction du travail de deuil
dans le dispositif freudien. La réparation se présente comme
une réponse parmi d’autres (comme la défense maniaque)
à ce que Klein appelle, en souvenir de Freud, la « position
dépressive ». En revanche, à la différence du schéma freudien
sur l’état de mélancolie, « la position dépressive 27 » suit, selon
Klein, un processus normal dans le développement de l’enfant
et ne devient pathologique qu’en l’absence justement de répa-
ration. La « position dépressive » est la conséquence directe du
renoncement chez l’enfant à quelque chose de la mère (qui
prodigue satisfaction nourricière et désir érotique). L’angoisse
dite dépressive porte sur le danger fantasmatique de détruire
et de perdre la mère du fait du sadisme de l’enfant.
D’où vient alors le besoin de réparer de l’enfant ? À une
ambivalence de l’amour (le bon sein) et de la haine (le mauvais
sein) que l’enfant ressent pour sa mère :

26. M. Klein (avec Joan Rivière), L’amour et la haine, Paris, Payot, 2001.
27. Selon M. Klein, la position dépressive est normalement éprouvée
vers le milieu de la première année de vie et est susceptible de réapparaître
pendant la petite enfance et tout au long de la vie, notamment lorsque le
sujet est confronté à l’épreuve d’un deuil. Dans une première phase, la
plus précoce du développement psychique de l’enfant, l’angoisse principale
concerne la survie du soi (Self). Dans la position dépressive, l’angoisse se
porte en outre à l’égard de l’objet (principalement maternel) : les aspects
« bon » etHermann
« mauvais » decoyright NSplus
la mère ne sont 085 - deccomme
considérés 2020des objets
séparés, mais rapportés au même objet. Par conséquent, nous explique M.
Klein, l’angoisse de l’enfant se transpose sur l’objet total de la mère (dans
une ambivalence d’amour et de haine).
L’esprit morcelé 107

« Le bébé, pour qui la mère n’est d’abord qu’un objet qui satisfait
tous ses désirs – un « bon sein » pour ainsi dire – commence bientôt
à répondre aux satisfactions qu’elle lui offre et aux soins qu’elle lui
donne en manifestant des sentiments d’amour à son égard en tant
que personne. Mais ce premier amour est déjà troublé dans ses
racines par les pulsions destructives. L’amour et la haine se livrent
un combat dans l’esprit de l’enfant, combat qui peut, dans une
certaine mesure, durer toute la vie et devenir une source de danger
dans les relations humaines 28. »

D’où viennent ces pulsions destructives ? Essentiellement


d’un état de manque ou de frustration lorsque la mère ne
répond pas aux besoins de l’enfant et par extension du senti-
ment de dépendance affective de l’enfant à l’égard de sa mère.
La haine procède, en d’autres termes, d’un amour trop exclusif
de l’enfant pour sa mère. Il en résulte un sentiment de culpabi-
lité intense de l’enfant pour ressentir ces pulsions destructrices.
Qu’est-ce alors que la réparation ? Le processus vise chez
l’enfant à « racheter » la haine qu’il ressent pour sa mère, par
exemple en lui offrant un sourire comme réparation symbo-
lique. La réparation est un processus nécessaire pour que la
culpabilité ne se transforme pas en désespoir, pour que la
« position dépressive » ne se mue pas en dépression mélancolique
durable. Remarquable est le fait que ce besoin de réparation
restera persistant, selon Klein, tout au long de la vie par une
opération de déplacement symbolique de la figure maternelle
sur d’autres figures susceptibles d’être affectées par une ambi-
valence de la haine et de l’amour :

« Nos ressentiments contre nos parents parce qu’ils nous ont frus-
trés, la haine et le désir de vengeance auxquels ces ressentiments
ont donné naissance, la culpabilité et le désespoir engendrés par la
haine et ce désir de vengeance – parce que nous avons fait du mal
Hermann coyright NS 085 - dec 2020

28. Ibid., p. 88-89.


108 Le réparable et l’irréparable

à des parents que nous aimions – tout cela peut être rétros­pec­ti­
vement effacé en fantasme (par la disparition de quelques-unes des
raisons motivant la haine), du fait que nous jouons à la fois le rôle
des parents aimants et celui des enfants aimants. En même temps,
dans notre fantasme, nous transformons en bien le mal que nous
avons fait en fantasme et pour lequel, inconsciemment, nous nous
sentons encore coupables. D’après moi, cette façon de réparer est
un élément fondamental dans l’amour et dans toutes les relations
humaines 29 » (souligné par l’auteur).

Cette précision est décisive : en introduisant le fantasme,


Klein montre que le sentiment de culpabilité ne procède pas
nécessairement d’un mal réellement commis de l’enfant contre
sa mère (comme lui mordre le sein), mais d’une projection
imaginaire dans le seul fait de ressentir de la haine pour elle
et dans l’angoisse corrélative de la détruire, de la perdre et de
l’abandonner. Le pas que franchit Klein consiste finalement
à indexer toute forme d’impulsion ultérieure de réparer dans
les relations humaines à une impulsion de réparer dans le
cadre étroit de la relation ambivalente d’amour et de haine
de l’enfant pour sa mère.
C’est un pas que l’on aura pour notre part quelques scru-
pules à franchir, a fortiori lorsque Klein en fait une clé d’expli-
cation mono-causale qui peut légitimement laisser perplexe,
par exemple en expliquant la satisfaction qu’un homme retire à
donner un bébé à sa femme comme rachat de ses désirs sadiques
envers sa mère… En revanche, le schéma kleinien permet
d’enrichir le modèle freudien en faisant de la réparation une
composante structurelle (parmi d’autres) du développement
du psychisme humain depuis la petite enfance. À l’image du
travail de deuil, la réparation joue une fonction positive, auto-
thérapeutique pour surmonter à la fois la position dépressive,
la pulsion d’angoisse
Hermann et le sentiment
coyright NS 085 de culpabilité.
- dec 2020 Comme

29. Ibid., p. 99-100.


L’esprit morcelé 109

l’écrit Winnicott, dans une lignée kleinienne, « il n’est pas


possible pour un être humain de supporter la destructivité
qui est fondamentale dans les relations humaines, c’est-à-dire
dans l’amour pulsionnel, sauf par un développement progressif
associé à l’expérience de la réparation et de la restitution 30. »
La réparation permet corrélativement à l’individu de recon-
naître l’autre, et d’abord la mère, comme un être séparé de
lui-même, sans être dans la position de contrôle omniprésent
sur l’objet d’amour (et de haine). La réparation contribue, en
d’autres termes, au processus de subjectivation et d’autonomi-
sation de soi, même si la « position dépressive » est susceptible
de réapparaître au gré de la vie, lorsque le sujet fera face de
nouveau à une nouvelle perte et à un nouveau deuil. La sépa-
ration progressive avec la mère (à supposer que celle-ci renonce
elle-même à une position de toute-puissance sur son enfant)
tient lieu en ce sens de travail de deuil primitif, la réparation
intervenant précisément comme réponse à la culpabilité du
désir de détruire l’objet aimé, de l’abandonner et finalement
de le perdre.
Cette fonction constructive de la réparation peut en même
temps avoir son revers et son travers. On peut parler de fonc-
tion négative de la réparation psychologique lorsqu’elle vire
à la quasi-compulsion dans un schéma pathogène, lorsque la
pulsion réparatrice est tellement forte qu’elle peut incliner
le sujet à constamment faire du mal à autrui. Tout se passe
comme si la disposition à réparer s’autonomisait, s’enkystait
dans le psychisme au point de générer constamment, par effets
pervers, des pulsions sadiques. Le schéma causal s’inverse : non
plus réparer pour avoir fait du mal (même en intention ou en
imagination) à l’objet d’amour mais faire du mal pour avoir à
réparer. C’est l’hypothèse que l’on peut faire pour expliquer
certains actes de maltraitance où l’on observe le maltraitant
s’empresser, après lacoyright
Hermann violence exercée,
NS 085 de consoler et de soigner
- dec 2020

30. D.W. Winnicott, La nature humaine, Paris, Gallimard, 1990, p. 101.


110 Le réparable et l’irréparable

le maltraité. Tout se passe comme si la cause finale de l’acte


n’était pas la pulsion sadique (qui n’en serait que l’effet) mais
la pulsion réparatrice qui agirait comme une véritable compul-
sion de réparation (qui serait la cause du processus sadique).
Le schéma pathogène de la réparation psychologique peut
prendre une tournure plus perverse encore lorsque l’objet
d’amour éprouve le plaisir sadique de mettre le sujet en position
permanente de culpabilisation de sorte qu’il doive systémati-
quement réparer pour des torts et des fautes le plus souvent
inexistants ou fantasmatiques (ou en faisant porter sur la victime
les fautes commises par le culpabilisant lui-même). C’est exac-
tement ainsi que procède le pervers narcissique : la victime du
pervers narcissique est accusée et accablée de tous les maux. Le
(ou la) pervers narcissique cherche à détruire tous les résidus
du narcissisme de sa proie : la culpabilisation manipulatrice en
est l’une des armes les plus retorses d’autant plus si elle se fait
de manière insinueuse. La culpabilisation affecte la structure
la plus primitive de la victime qui la renvoie, par régression,
à une « position dépressive » archaïque et débouche le plus
souvent sur une dépression pure et simple. La réparation ne
joue plus sa fonction thérapeutique ; elle devient elle-même
prise dans un cercle pathogène, a fortiori lorsque la victime, par
son histoire, est plus encline que d’autres à la culpabilisation
et à la réparation 31.

31. Simone Korff-Sausse fait état par exemple de l’histoire de l’une de


ses patientes victimes d’un pervers narcissique. Traumatisée par la mort
tragique de son frère lorsqu’elle était enfant (frère qu’elle devait surveiller
au moment de l’accident), la patiente (Christine) (re)-vit, selon l’analyste,
une culpabilité structurelle, entretenue par une mère tyrannique et alcoo-
lique, qui l’a maltraitée au cours de son enfance. La victime incorpore, par
une identification pathogène, la culpabilité que ne ressent pas le pervers
lui-même, en cherchant à minimiser ses actes, en s’attribuant elle-même
Hermann
des fautes coyright
qu’il ne reconnaît pas : elleNS 085
devient - decà sa2020
coupable place. Ce cas,
parmi d’autres, renvoie à la question de l’implication même de la victime
dans la structure pathogène de la relation avec le bourreau : « Comment
renoncer à être objet et sujet d’une telle passion ? Après avoir quitté son mari,
L’esprit morcelé 111

La structure en attente de la réparation enkystée dans le


psychisme de la victime est prise dans la perversion du bour-
reau qui en tire directement une jouissance sadique. Plutôt
que de mettre un terme à la structure d’endettement et de
culpabilité de la victime, la réparation appelle de nouvelles
réparations qui ne seront jamais à la hauteur de la demande
du pervers (le pervers demandera toujours plus d’excuses, de
dons, de sacrifices). Telle est l’invective permanente du pervers :
comment vas-tu réparer cette fois-ci ? La réparation se perd dans
une régression à l’infini de la culpabilité. Des victimes vont
jusqu’à se dépouiller de leurs biens, à sacrifier le temps consacré
à leurs enfants, à leurs amis ou à leur travail : pour réparer,
la victime est abaissée jusqu’à faire le sacrifice d’elle-même
pour le bourreau. Le risque, sans l’intervention d’un tiers,
d’un « méta-regard », comme l’appelle Simone Korff-Sausse,
est l’isolement de la victime de l’ensemble de ses proches et de
son entourage. Bouc-émissaire permanent (tout est de sa faute,
jamais celle du pervers), la victime doit se donner corps et âme

Christine a beaucoup de mal à investir de nouvelles relations amoureuses,


qui lui paraissent fades. Si le nouvel ami ne la persécute pas au téléphone,
s’il ne se montre pas d’une jalousie excessive, s’il n’ouvre pas son courrier,
s’il ne lui donne pas des coups, c’est donc qu’il ne l’aime pas vraiment… Il
lui manque quelque chose. Et d’ailleurs, comment pourrait-il l’aimer, lui
qui est si bien sous tous rapports et elle qui n’est qu’une “souillure” ? C’est
ainsi que sa mère l’aimait, en la dénigrant, la critiquant, la traînant dans la
boue, provoquant chaque jour sa honte. Peut-on aimer autrement ? Elle ne se
sortira de ce schéma que le jour où elle parviendra à faire le rapprochement
entre sa mère et son mari et à prendre conscience de sa haine meurtrière à
leur égard. “Le fardeau le plus lourd est l’intensité meurtrière de la haine”,
écrit Shengold. L’enjeu étant de “vouloir tuer le parent sans lequel on ne
peut pas vivre” » (Simone Korff-Sausse, « La femme du pervers narcissique »,
Revue française de psychanalyse, 2003/3, vol. 67, p. 938). Cette explication
analytique pose d’une manière générale le problème de la complicité, voire
le désir, Hermann coyright
même inconscient NS à085
de la victime - dec
se donner 2020
en proie au pervers
narcissique. Une telle explication encourt toutefois le risque de minimiser
la responsabilité du pervers dans sa recherche d’emprise et d’asservissement
de l’autre.
112 Le réparable et l’irréparable

à son bourreau. La réparation se pervertit dans une logique


sacrificielle : le devoir permanent de réparer devient l’enfer de
la vie quotidienne. Étant donné l’état de dépendance affective
des victimes de pervers narcissiques, plutôt que d’abandonner
l’objet d’amour (et objet de souffrance), on observe plutôt une
perte narcissique du moi (auto-culpabilisation et mésestime de
soi). Plutôt que de s’apparenter au travail de deuil, la réparation
infernale dans laquelle est placée la victime la mène tout droit
à la mélancolie. Plutôt que de déboucher sur une séparation
avec l’être aimé qu’il faudrait fuir, la réparation contribue à
renforcer la dépendance affective à l’égard du pervers. Plutôt
que de se réparer soi-même en réparant l’autre, la réparation
débouche sur une destruction de soi par l’autre. Dans un
mécanisme de régression, la victime se retrouve placée dans
la situation de dépendance affective qui serait celle d’un jeune
enfant avec une mère (ou un père) toute puissante qui sur-
culpabilise son rejeton.
Le détour par la théorie kleinienne permet d’enrichir sur
un autre plan le schéma freudien initial. C’est que, dans le
travail de deuil, il est d’abord question de se réparer dont on
peut accentuer la forme pronominale : se réparer soi-même
lorsque le sujet renonce à investir l’objet aimé. Il s’agit, en
d’autres termes, d’une autoréparation thérapeutique. Dans
le dispositif théorique kleinien, il est d’abord question de
réparer l’autre, et originairement, le mal réel ou imaginaire
commis contre la mère. Ce modèle permet de faire apparaître
la fonction et l’usage intersubjectif de la réparation dont nous
verrons les conséquences décisives sur les relations sociales.
S’agit-il toutefois de réparer seulement l’autre ? Le processus
est en réalité plus complexe. Au premier abord, l’impératif
de réparer est bien dirigé vers autrui et vise à compenser
une dissymétrie (le mal commis qui a fait perdre quelque
chose àHermann
autrui), à rétablir uneNS
coyright réciprocité
085 - decdans 2020
une relation
intersubjective. Néanmoins, à y regarder de plus près, cette
disposition psychologique à réparer l’autre a bien pour fina-
lité de se réparer soi-même (abaisser le seuil de culpabilité et
L’esprit morcelé 113

sortir de l’angoisse dépressive : réparer l’autre (moralement)


pour se réparer soi-même (psychologiquement). En un sens,
l’intention première n’est pas la réparation de l’autre mais
bien la réparation de soi-même. La première est un moyen
au service de la seconde qui en est la cause finale (ce en vue
de quoi l’action réparatrice envers autrui est instanciée). Pour
reprendre l’exemple de Winnicott, le don symbolique que
l’enfant offre à sa mère est d’abord et avant tout un moyen
pour l’enfant de soulager sa culpabilité.

Se réparer soi-même comme souci de soi

La forme pronominale impliquée dans le se réparer soi-


même peut se présenter de manière largement trompeuse.
La forme pronominale induit-elle une forme réflexive et
un acte réfléchi ? C’est loin d’être systématiquement le cas.
La réparation échappe largement à la volonté, voire à la
conscience du sujet. C’est vrai a fortiori au cours des phases
enfantines au cours desquelles la réparation est largement
subie, sans détour réflexif. La forme pronominale de la répa-
ration psychologique, bien que différente de l’opération de
l’autoréparation cérébrale, est paradoxalement plus proche
d’un « cela se répare en moi ».
C’est vrai même pour le travail de deuil dans la vie adulte.
Freud, dans Deuil et mélancolie, observe que l’on ne dispose
pas de tous les éléments d’explication pour saisir comment
s’opère le retrait de la libido (à l’égard de l’objet perdu) qu’il
assimile à une véritable lutte à mort, même symbolique, entre
le moi et l’objet aimé (le travail de deuil s’achève lorsque
le moi se reconnaît comme le meilleur, comme supérieur
à l’objet). Il constate ainsi que ce processus « ne peut être
Hermann coyright NS 085 - dec 2020
instantané », qu’il s’inscrit dans la « longue durée progres-
sant pas à pas. Il n’est certainement pas facile de distinguer
s’il commence simul­ta­nément en plusieurs endroits ou s’il
114 Le réparable et l’irréparable

comporte une série qui serait déterminée 32. » L’adage populaire


« le temps fera les choses » n’a certes pas d’assise scientifique
si l’on cherche à réifier le temps comme causalité autonome
mais conserve une pertinence si l’on entend d’abord que le
travail de deuil prend du temps, pour que le psychisme se
retire de l’inves­tis­sement de l’objet aimé et se fixe sur des
objets de substitution. Mais ce processus se fait, pour une
large part, comme l’autoréparation d’une lésion, à notre
insu. L’expression populaire « le temps fera les choses » ou
« laisser le temps au temps » ne signifie pas seulement que le
renoncement à la perte prend du temps mais qu’il y a des
choses indépendamment de nous (des processus inconscients,
des rencontres fortuites, des modifications d’attention) qui
interviennent dans le processus de réparation. Le travail de
deuil est un travail qui s’opère pour partie en nous, mais
aussi en partie sans nous, du moins sans un processus actif,
conscient et délibéré. La forme impersonnelle « ça se répare
en moi » cohabite paradoxalement avec la forme pronominale
« je me répare ».
Toute perte n’entraine pas toutefois de travail de deuil
au sens fort du terme. Il ne manque pas au cours de la vie
quotidienne des micro-pertes le plus souvent symboliques
qui affectent à des degrés mineurs l’estime de soi. Freud en
fait encore état dans son étude : « lorsque l’objet n’a pas pour
le moi une si grande importance, renforcée par mille liens, sa
perte n’est pas non plus capable de causer un deuil ou une
mélancolie 33. » La perte est donc d’emblée compensée par une
pluralité d’attachements autres qui permettent au sujet de
résister et d’être faiblement affecté. Parler de réparation serait
excessif dans ce cas, au mieux serait-il judicieux de parler de
micro-réparations quotidiennes qui contribuent à maintenir le
sujet dans un état de relative stabilité affective et émotionnelle.
Les petites contrariétés
Hermann de la vieNS
coyright quotidienne
085 - dec peuvent
2020prendre
32. S. Freud, Deuil et mélancolie, op. cit., p. 169.
33. Ibid., p. 170.
L’esprit morcelé 115

en revanche une tournure plus dramatique lorsque le sujet,


déjà fragilisé, doit affronter un véritable deuil. Pour qu’il y
ait réparation psychologique au sens le plus fort, il faut donc
que l’expérience de la perte et corrélativement l’objet aimé
soient « d’une grande importance ». C’est donc une question
de degré : plus la dépendance affective à l’égard de l’objet
aimé est forte, plus le deuil devra demander au sujet un travail
auto-réparateur conséquent.
Si l’autoréparation psychologique se fait largement à notre
insu, il faut compter, en outre, sur des procédés actifs de répara-
tion que l’on pourrait rassembler, avec Pierre Hadot et Michel
Foucault, autour du souci de soi. C’est dans ce registre que la
forme réfléchie du verbe se réparer rencontre en même temps
une déclinaison réflexive que l’on peut renforcer grammatica-
lement par l’ajout du pronom personnel soi-même : se réparer
soi-même. D’où la nécessité de distinguer les réparations qui
s’opèrent sur un mode physiologique (comme l’autoréparation
cérébrale) ou de manière inconsciente et les réparations qui
s’opèrent de manière conscience, délibérée, artificielle. Nous
parlerons de reparatio pour qualifier les secondes. Rapportées
à soi-même, les reparatio se présentent comme des moda-
lités particulières de souci de soi et de technologie de soi.
Les sociétés et les cultures laissent en héritage aux individus
toute une palette de réparations de soi, aussi bien spirituelles
que corporelles, qui peuvent être pratiquées en solitaire ou
en groupe. Sans même l’intervention de professionnels, ces
reparatio ordinaires n’en restent pas moins socialisées, trans-
missibles sous la forme de traditions : méditation, mises en
récit, écritures de soi, techniques respiratoires, exercices de
décontractions, pratiques sportives, pratiques artistiques et
écoutes musicales, bains régénérants…
La marche, parmi d’autres techniques, peut en être une
bonneHermann
traduction coyright
lorsqu’elleNSest déconnectée
085 - dec 2020 d’une fonc-
tion purement utilitaire. Toute marche n’est pas thérapeu-
tique. Reparatio, la marche le devient lorsque le promeneur
ou le randonneur abandonne l’espace de la préoccupation
116 Le réparable et l’irréparable

quotidienne, libère les inquiétudes de l’esprit, pour s’ouvrir


à un paysage et créer des interstices dans la pensée 34. Dans le
paysage, l’horizon, toujours fuyant, se déplace avec le marcheur
qui ne craint pas les chemins qui ne mènent nulle part ou
les « chemins noirs ». La marche est d’abord une technique
corporelle, à la fois socialement marquée, comme l’avait relevé
Marcel Mauss, et une manière toute personnelle d’agiter ses
pas. On reconnaît un être à sa démarche comme à sa voix.
Mais c’est une technique de corps qui a des effets sur l’esprit
lorsqu’elle modifie notre rapport au temps, a fortiori dans la
lenteur de la promenade, comme temps étiré. Littéralement,
la marche prend le pas sur les tumultes de la vie quotidienne
et les blessures de l’esprit : la respiration du marcheur impacte
son régime de pensée. Quand la randonnée s’étale sur plusieurs
jours, la quotidienneté est comme délitée. Le temps suspendu
de la marche, solitaire ou en groupe, libère en même temps
de nouveaux espaces à la pensée, au dialogue, à la rêverie, à
la contemplation de paysages étrangers, à moins qu’il ne soit
appel à la redécouverte de scènes familières dans un retour au
« natal », comme l’appelle Deleuze, qui vaut comme régéné-
rescence et projection vers un ailleurs. À chacun sa marche,
lente ou rapide, reposante ou haletante, en terre familière ou
en paysage inconnu, sur la longue route des pèlerins, sur les
sentiers pédestres ou sur les chemins tracés de son enfance. Il
y a un mode de marche et de démarche, de disposition corpo-
relle à la marche qui se donne comme « exercice spirituel 35 ».
D’exercice spirituel, la marche peut devenir en même temps
exercice thérapeutique, reparatio de l’esprit par une mise au pas,
quand les maux de l’âme se réparent sur les chemins : « marcher,
c’est avoir les pieds sur terre au sens physique et moral du
terme, c’est-à-dire être de plain-pied dans son existence 36. »

Hermann
34. E. Straus, coyright
Du sens NSMillon,
des sens, Paris, 085 2000,
- decp. 378-380.
2020
35. F. Gros, Marcher. Une philosophie, Paris, Carnets Nord, 2009.
36. D. Le Breton, « La marche est souvent guérison », La philosophie de
la marche (dir. N. Truong), Éditions Aube/Le Monde, 2018.
L’esprit morcelé 117

David Le Breton en liste tous les bénéfices thérapeutiques :


un allégement des soucis et une libération de la pensée, une
rupture avec le temps circulaire de la rumination, une césure
dans la sédentarité, une suspension des modes d’identité et
d’identification. La douleur du deuil, de la séparation « perd son
acuité sous l’immensité du ciel ou du paysage. En apprenant
la mort de Fernando Pessoa, Miguel Torga ferme son cabinet
de médecin et s’enfonce dans les montagnes. “Avec les sapins
et les rochers, je suis allé pleurer la mort du plus grand de nos
poètes d’aujourd’hui” 37. »
Parmi les contemporains, Sylvain Tesson a fait de la marche
un véritable art de vie, un art d’écrire et un mode de répa-
ration de soi, suite à un grave accident qui l’a littéralement
brisé : « Physiquement, physiologiquement et moralement, la
marche m’a soigné. Je ne suis pas versé dans la psychologie,
donc, pour réparer un corps fracassé, j’ai préféré la marche.
Je suis parti boitant, je suis revenu debout. Je me suis détaché
de toute cette noirceur qui était sur la ligne de départ avec
moi. Je me suis déshabillé de ces scories, de cette mélancolie
qui était la conséquence de mon hospitalisation 38. » Il en est
ressorti un livre admirable écrit au fil de sa longue marche sur
les « chemins noirs 39 » de la France rurale, les plus perdus, les
moins aménagés, les plus embroussaillés. Le récit peut se lire
comme une lente et progressive réparation de soi-même, de
corps et d’esprit, à l’épreuve de la fragilité (ventre paralysé,
colonne vertébrale cloutée, visage difforme…), sans l’interven-
tion d’un thérapeute ou d’un tiers. Tesson a préféré les chemins
escarpés pour lui rendre des forces plutôt que les centres de
rééducation que lui promettait son médecin. Cette réparation
presque initiatique n’est pas entièrement solitaire, quand
d’autres amis-marcheurs viennent parfois partager un bout de
chemin et une tranche de vie avec lui, quand des rencontres
Hermann coyright NS 085 - dec 2020
37. Ibid., p. 73.
38. S. Tesson, « La marche est une critique en mouvement », op. cit., p. 17.
39. S. Tesson, Sur les chemins noirs, Paris, Gallimard, 2016.
118 Le réparable et l’irréparable

fortuites dans les villages retirés sont autant d’occasions de


s’échapper de la douleur, de poursuivre sa route et sa quête.
À l’issue de son périple dans le bocage normand, Tesson n’a
pas retrouvé son visage d’antan et ses jambes sans vis. Après
son accident, il ne sera plus jamais le même et de l’irréparable
restera gravé sur son corps et dans son esprit.
En quel sens sa marche a-t-elle été toutefois réparatrice ?
Au sens d’une reprise sur la vie, non pas un retour à son être
d’avant, mais d’une restauration de son pouvoir être et d’une
reconfiguration de son pouvoir vivre :

« La marche était une pêche à la ligne : les heures passaient et soudain
une touche se faisait sentir, peut-être une prise ? Une pensée avait
mordu ! Le soir, je m’endormais et les images de la lanterne magique
défilaient derrière mes paupières. Était-ce là une vie réduite ? Oui.
Mais réduite à sa plus simple expression. La plus belle, peut-être.
Le défi était de faire durer cette douce tension 40. »

La marche, avec Tesson, est plus encore qu’une réparation :


un exercice de vie. À travers même le processus de réparation se
donne à éprouver quelque chose en plus qui n’est pas seulement
de l’ordre du renouvellement du conatus : une autre manière
d’exister, la vie réduite à sa plus simple expression. La marche
devient art de vivre.
La marche, comme d’autres technologies ordinaires de soi,
peut être réparatrice ou tenir lieu d’actes prophylactiques. Ce
que nous avons observé à l’échelle du vivant en général est
valable ici à l’échelle de l’esprit. Les technologies prophylac-
tiques de soi visent plus précisément à prévenir les blessures et
les maux de l’esprit, pour ne pas avoir à les réparer. Alors que
les reparatio interviennent, après l’expérience de la perte, du
traumatisme ou du préjudice, les techniques prophylactiques
n’ont de sens qu’encoyright
Hermann amont d’uneNSrupture, avant2020
085 - dec la venue des

40. Ibid., p. 41.


L’esprit morcelé 119

césures de l’existence. La prophylaxie cherche, en d’autres


termes, à agir pour éviter la réparation. L’adage « mieux vaut
prévenir que guérir » revêt une pertinence au-delà du champ
strictement médical. Si la visée de la prévention et celle de
la réparation sont différentes, les technologies mobilisées
peuvent être les mêmes. La méditation, la marche, l’écriture,
par exemple, peuvent autant servir à réparer des blessures de
l’esprit après l’expérience d’une perte qu’à entretenir un mode
de vie, un régime d’existence préventif pour maintenir un
équilibre psychique, pour régénérer un conatus, pour réassurer
une estime et une confiance en soi qui rendront le sujet mieux
à même d’affronter les épreuves de la vie. Chacun cultive, au
fil de la vie, au gré des expériences vécues, des chutes et des
rechutes, toute une gamme de technologies prophylactiques
de soi. La marche solitaire et la lecture des uns, le sport et la
méditation des autres. Ces reparatio n’ont rien d’exclusives
les unes des autres et peuvent parfaitement s’épauler dans
le procès de reconstruction de soi. C’est vrai également avec
d’autres technologies comme la pharmacologie ou la psycho-
thérapie. C’est le plus souvent l’adjonction d’une pluralité de
reparatio puisées dans des registres et des pratiques différents
qui permettra au sujet de surmonter une épreuve de vie.
Bien que nécessitant un apprentissage, un savoir-faire et un
savoir-être, ces technologies réparatrices et prophylactiques sont
à la disposition de sujets ordinaires. Autres sont les reparatio
théorisées et pratiquées par des professionnels de la réparation
de soi. Les philosophes, sans en avoir le monopole, en sont
assurément des pionniers. Ce qui n’empêche pas la reprise de
pratiques que l’on retrouve dans le monde de la vie ordinaire.
La marche encore traverse les siècles des philosophes, des
péripatéticiens qui enseignaient en marchant aux promenades
de Nietzsche sur les montagnes de l’Engadine, aux balades
quotidiennes
Hermann de Kant dans les
coyright NSjardins
085 -dedecKönigsberg.
2020 En
plus de cet art de la marche, au-delà même de la réparation,
les philosophes ont inventé des technologiques réparatrices
innovantes. Pierre Hadot et Michel Foucault en font tout un
120 Le réparable et l’irréparable

chantier de recherche à travers une enquête minutieuse sur


le souci de soi (epimeleia heautou) dans les cultures hellénis-
tiques et romaines. De réparation il est question, parce que
le philosophe doit s’occuper des âmes, comme le médecin a
pour vocation de s’occuper du corps.
Toutefois, « les maladies de l’âme » que veulent guérir les
philosophes ne se superposent pas aux « maladies mentales »
traitées par les psychologues et les psychiatres. Il n’y a point
de superposition, malgré des symptômes parfois apparentés
comme la fameuse mélancolie connue dès l’Antiquité, dès
lors que des sujets, qui pourront apparaître comme dénués de
troubles mentaux au sens psychiatrique du terme, seront bien
considérés comme « malades » pour les philosophes. Le préten-
dant politique qui ne recherche que la gloire, les honneurs et la
richesse aura bien une « âme troublée » pour le philosophe. C’est
que les « âmes malades » sont surtout des « âmes immorales »
qui se sont écartées de la voie de la sagesse et du chemin de
la vertu. La philosophia medicans a donc principalement pour
objectif de s’occuper, de prendre soin d’une âme égarée 41.
Certes, la notion de réparation ne fait pas partie du lexique
philosophique, mais elle peut en présenter des traits signifi-
catifs comme guérison et restauration d’une âme pure (par
exemple dans le Ménon 42 (80d)), plus précisément dans l’acte
de ressouvenir par l’âme de connaissances qu’elle a acquises
en dehors de son séjour dans un corps et qu’elle a perdues
lors de sa réincorporation. La réparation s’exprime ici dans le
langage de l’anamnèse. L’âme corrompue dans le corps doit se
réparer, c’est-à-dire se corriger, pour retrouver son état avant
la naissance (la théorie de la réminiscence sert en même temps
à démontrer à la fois l’immortalité de l’âme et l’existence de

41. D. Lucas, « La philosophie antique comme soin de l’âme », Le


PortiqueHermann coyright
[En ligne], 4-2007 | Soin et NS 085(II),
éducation - dec
mis en2020
ligne le 14 juin
2007, consulté le 9 octobre 2018. URL : <http://journals.openedition.org/
leportique/948>.
42. Platon, Ménon, Paris, Flammarion, 1999.
L’esprit morcelé 121

réalités suprasensibles). La mort est paradoxalement le règne


de la réparation ultime, lorsque l’âme se sépare de nouveau
du corps et renaît littéralement.
De là l’importance que Platon accorde aux exercices spiri-
tuels théorisés notamment dans le Timée 43 (exercer la partie
supérieure de l’âme pour la mettre en harmonie avec le Cosmos)
et surtout dans le Phédon 44 (la philosophie comme exercice
de la mort) et pratiqués aves ses disciples dans l’Académie : la
philosophie est « un exercice de la mort puisque la mort est la
séparation de l’âme et du corps et le philosophe s’emploie à
détacher son âme de son corps. Le corps en effet nous cause
mille tracas, à cause des passions qu’il engendre, des besoins
qu’il nous impose 45. » La forme active et réfléchie de se réparer
passe, dans la théorie et la pratique platoniciennes, par un
ensemble de reparatio qui visent à apprendre à faire mourir le
corps en chacun de soi. Le discours religieux de la purification
vient renforcer et redoubler le discours médical de la guérison :
« Purifier l’âme, s’interroge Socrate, n’est-ce pas justement […]
la séparer le plus possible du corps et l’habituer à se recueillir
et à se ramasser en elle-même de toutes les parties du corps, et
à vivre, autant que possible, dans la vie présente et dans la vie
future, seule avec elle-même, dégagée du corps comme d’une
chaîne 46. » Cette séparation et cet affranchissement s’appa-
rentent précisément à ce que Platon, avec Socrate, appelle
mort 47. Avant d’être effective, la mort doit s’exercer pour que
l’âme ait le moins de commerce possible avec le corps de son

43. Platon, Timée, Paris, Flammarion, 2017.


44. Platon, Phédon, Paris, Les Belles lettres, 2002.
45. P. Hadot, Qu’est-ce que la philosophie antique ? Paris, Gallimard,
1995, p. 110.
46. Platon, Phédon, op. cit., 67c, XII, p. 116.
47. Nietzsche, autre médecin-philosophe, prendra le chemin inverse
Hermann
pour faire coyright
de cette « ascension » NS 085
une maladie - dec
mortelle, 2020
un désir moribond,
à l’image d’un Socrate, crépuscule d’une idole, qui voulait mourir pour
mieux se séparer du tombeau des passions et des sensations (F. Nietzsche,
Crépuscule d’une idole, Paris, Hatier, 2011).
122 Le réparable et l’irréparable

vivant. Cette reparatio excède le temps de vie du philosophe :


elle se présente corrélativement comme une patiente prépara-
tion pour le retour à l’âme pure quand viendra la fin dernière.
L’exercice philosophique de la mort est une promesse de vie
heureuse dans la vie céleste. Le philosophe platonicien ne craint
pas la mort, mais, à la différence du philosophe épicurien,
craint bel et bien les dieux au moment du jugement dernier.
Platon met en garde contre le « terrible danger 48 » qui attend
celui qui n’aurait pas suivi la voie rigoureuse de la philosophie :
la « descente chez Hadès ». Une telle négligence de soi serait
irréversible et, à ce titre, irréparable.
Le philosophe, dans sa quête de sagesse, doit consentir à
la perte de son corps pour retrouver la vertu de son âme et
l’espoir d’une vie heureuse dans les célestes. Le travail de deuil,
si l’on peut user anachroniquement d’un lexique freudien,
doit se concentrer sur l’abandon du corps impur : le deuil du
corps (des plaisirs sensuels, des passions…) est la condition de
la réparation de l’Esprit ici-bas et de sa patiente préparation
au monde de l’au-delà 49. Cette fonction thérapeutique de
la philosophie a en même temps un horizon politique, plus
exactement d’éducation politique (Paidagogia) qui transparait
plus particulièrement dans l’Alcibiade 50 : qui veut gouverner les
autres, qui veut diriger la cité, doit d’abord savoir se gouverner
soi-même (dépouillement des passions pour accéder à la sagesse,
au savoir et à la vertu) 51. L’acquisition de connaissances n’est
rien, dans la culture hellénistique, sans la perspective d’une

48. Platon, Phédon, op. cit., 107c, LVII, p. 168.


49. Le chemin sera inverse chez Nietzsche et ses disciples comme
Deleuze : se débarrasser de l’âme (comme substance métaphysique), pour
réparer le corps, pour retrouver une vitalité de corps, pour redonner au
corps ce qu’il peut.
50. Platon, Alcibiade, Paris, Flammarion, 1999.
51. Hermann
Voir notamment coyright
l’analyseNS
que085 - dec 2020
fait Foucault de l’Alcibiade
(L’herméneutique du sujet (cours du 6 janvier 1982), Paris, Gallimard, 2001,
p. 33 et ss.) : l’injonction à se prendre soi-même comme souci est liée à
l’exercice du pouvoir et n’a rien d’un repli narcissique comme culte du moi.
L’esprit morcelé 123

véritable transformation de soi (le souci de soi est l’horizon


de la connaissance de soi), d’une réparation qui est en même
temps une conversion. Pour prétendre réparer la cité (ses vices,
ses ruses et sa corruption) et édifier une juste République, le
prétendant aux plus hautes fonctions doit d’abord pouvoir se
réparer lui-même, faire le deuil de son corps et de ses passions.
En attendant la construction de cette cité idéale, c’est
à l’intérieur même de son Académie que Platon espérait, à
l’échelle restreinte d’une communauté, mettre en œuvre ses
préceptes sur la base d’une éducation qui doit beaucoup à la
fois à l’enseignement dialectique socratique et aux principes
pythagoriciens. C’est dire l’importance du dialogue contra-
dictoire dans l’Académie platonicienne : « Dans cette pers-
pective, l’objet de la discussion et le contenu doctrinal sont
d’importance secondaire. Ce qui compte, c’est la pratique du
dialogue, et la transformation qu’elle apporte 52. » L’injonction
de s’occuper de son âme, de se réparer et de se convertir au
Bien, qui s’adresse à tout membre de l’Académie se réalise en
même temps au contact des autres, des maîtres et des autres
disciples. Se réparer soi-même s’adresse bien à soi seul, comme
porteur et marqueur d’une responsabilité philosophique et
existentielle, mais se réalise dans un monde commun, dans un
dialogue constant : la dialectique vivante est partie prenante
de la transformation de soi. Se réparer soi-même est donc tout
sauf ici un exercice exclusivement solitaire ou une attitude
solipsiste à travers laquelle le réparant et le réparé se feraient
face dans un même sujet. Les autres, à commencer par les
maîtres, contribuent de manière décisive à la réparation et
à l’élévation de soi-même. En Bref, il s’agit de se réparer soi-
même avec les autres. Dans la mesure où chacun est invité en
même temps à réparer les autres, à contribuer à leurs propres
transformations, serait-il judicieux de parler d’inter-réparations
ou de réparations
Hermannmutuelles.
coyrightLeNS réparant
085 -etdec
le réparé
2020peuvent

52. Ibid., p. 105.


124 Le réparable et l’irréparable

être tour à tour soi-même ou un autre : se réparer soi-même


comme un autre avec les autres.
Sans multiplier les registres, les écoles épicuriennes
proposent à la fois une autre traduction de ce que l’on peut
assimiler rétrospectivement à une philosophie de la réparation.
Quels sont les troubles de l’âme qu’il faut guérir ? La crainte des
dieux, la peur de la mort, l’insatisfaction du désir, l’incapacité
d’endurer la souffrance. Les reparatio ne se présentent plus
comme « exercice de la mort » ou comme anamnèse, comme
re-souvenir d’un état originel marqué par la pureté de l’âme
(avant son incorporation) mais comme des exercices qui doivent
servir à guérir l’esprit (l’ataraxie comme tranquillité de l’âme) et
le corps. Se réparer ne signifie pas ici vouloir retourner à un état
originel mais se laisser enseigner par une norme inscrite dans
un monde idéal. La norme à partir de laquelle il faut se réparer,
se corriger et se transformer n’est pas une origine perdue mais
l’horizon de la sagesse des dieux : « La vie des dieux consiste
à jouir de leur propre perfection, du pur plaisir d’exister,
sans besoin, sans trouble, dans la plus douce des sociétés 53. »
S’inspirer de la vie céleste implique toute une transformation
de soi à la faveur d’une discipline ascétique des désirs et des
plaisirs : la satisfaction des besoins fondamentaux et des choses
simples, le renoncement à ce qui est superflu et aux richesses.
La recherche du plaisir tant vantée par les épicuriens est pour
le coup l’antithèse de l’excès ou de l’abondance. L’hubris est de
toute part rejetée. Le bonheur ici-bas n’est possible que sous
la condition d’exercer, de réparer, de discipliner son âme et
son corps. Épicure en résume les quatre principes à la fin de
la Lettre à Ménécée qu’il présente, dans le langage médical, du
« quadruple remède »  :

« Les dieux ne sont pas à craindre


La mort n’est pas à craindre
Hermann coyright NS 085 - dec 2020

53. Ibid., 190.


L’esprit morcelé 125

On peut atteindre le bonheur


On peut supprimer la douleur 54. »

Les épicuriens, comme la plupart des écoles hellénistiques


et romaines, partagent avec les écoles platoniciennes l’idée
que les technologies de transformation de soi, y compris
sur le mode méditatif et ascétique, passent par des dialogues
et des rencontres dans un monde commun. L’amitié est de
toute part encouragée comme vertu et comme condition
de la réparation de soi. Pas de réparation de soi-même, de
transformation de soi-même, de guérison de soi-même sans
la médiation d’autrui. C’est vrai tout particulièrement de
l’exercice philosophique qui consiste à se libérer de la culpa-
bilité, dans une forme de thérapie par la parole dont les écoles
chrétiennes et psychanalytiques reconfigureront la pratique.
C’est essentiellement par le rituel de l’aveu que les épicuriens
se livraient à cet exercice : « S’exprimer librement, c’est, pour
le maître, ne pas craindre de faire des reproches, c’est pour
le disciple, ne pas hésiter à avouer ses fautes ou même ne pas
avoir peur de faire connaître à ses amis leurs propres fautes.
Une des principales activités de l’école consistait donc dans
un dialogue correcteur et formateur 55. »
Ces technologies de soi, tout en dépliant autrement la
dimension intersubjective sous-jacente, révèlent la dimen-
sion morale de la réparation. Réparer revient ici à corriger
les pensées et les actions de soi-même et des autres pour
les élever vers la norme idéale. C’est déjà ce que supposait
le schéma kleinien, dans une perspective psychanalytique,
en montrant que le mouvement de réparation procède du
désir de se libérer du poids écrasant de la culpabilité, sous
peine de sombrer dans une position dépressive. Chez les
épicuriens, comme chez les stoïciens et plus tard dans les
écoles chrétiennes, la culpabilité
Hermann coyright NSne085
vient pas seulement
- dec 2020 du
54. Épicure, La Lettre à Ménécée, Paris, Hatier, 1999, p. 14.
55. Ibid., p. 193.
126 Le réparable et l’irréparable

sentiment d’avoir eu l’intention de faire du mal à autrui


(comme la mère dans la théorie de Mélanie Klein), mais de
s’écarter du chemin même de la philosophie et des règles
édictées par les maîtres et les directeurs de conscience (le
portrait d’Épicure figurait sur les tableaux et les anneaux
des écoles pour rappeler la présence permanente du guide
de la sagesse dont les disciples devaient suivre les règles). À
chaque fois qu’un disciple déroge à la règle, en éprouve de
la culpabilité, il est enjoint de réparer, de corriger (examen
de conscience et confession). La réparation se présente ici
comme un exercice de correction morale permanent. Le
réparé, comme vis-à-vis du réparant, ne se laisse réduire ni à
une relation intrasubjective (le réparé et le réparant dans le
même sujet), ni à une relation intersubjective (comme l’enfant
(réparant) à l’égard de sa mère (réparé)) mais s’étend à un
ensemble de règles et de préceptes. Se réparer revient alors
à se re-mettre en conformité avec la règle et avec l’ordre de
la communauté. Les deux processus sont corrélatifs : réparer
(forme transitive) l’acte de déviance permet de se réparer soi-
même (forme réfléchie et pronominale) comme libération
de la culpabilité. Par l’examen de conscience et la pratique
de la confession, le philosophe épicurien soulage son âme et
corrélativement reprend sa place dans la communauté, tout
en rétablissant son rapport à la norme.

Réparation et résilience

Depuis que la philosophie moderne s’est réfugiée dans un


enseignement doctrinal, universitaire pour l’essentiel, depuis
que la transmission d’un corpus de connaissance n’est plus
adossée à une exigence de transformation de soi, elle a perdu
une large part de sacoyright
Hermann fonction réparatrice.
NS 085 - Ce decsont davantage,
2020
à l’époque contemporaine, les variantes de la psychologie et
du développement personnel qui ont supplanté la mission
réparatrice de la philosophie. Les retraites thérapeutiques dans
L’esprit morcelé 127

la nature, les psychothérapies individuelles, les séminaires de


remise en forme ont remplacé les communautés philosophantes
dans le dialogue des maîtres et des disciples.
Les reparatio des philosophes restent cependant d’une
nature différente : réparer les âmes égarées n’est pas réparer
les troubles mentaux ou restaurer la confiance en soi ; remettre
sur le chemin de la vertu et de la vérité n’est pas guérir les
traumatismes du psychisme ou remettre en forme la vitalité
corporelle ; la philothérapie n’est pas la psychothérapie. Reste
cependant une problématique transversale qui affecte la manière
dont la réparation de soi-même mobilise l’intervention d’un
autre, des autres. Elle s’étend de la forme radicale à travers
laquelle le réparant et le réparé fusionnent dans le même sujet
lorsque la réparation de soi-même n’admet pas d’autre dans
la reconstruction de soi jusqu’à la forme opposée à travers
laquelle le sujet se laisse très largement réparé par un autre.
De là on peut distinguer au moins trois modalités de rapports
entre autorépration et hétéroréparation : se réparer soi-même
sans un autre, se réparer soi-même avec un autre, être réparé
soi-même par un autre.
Un certain nombre de débats (Freud et Ferenczi, Lacan et
Green) sur ce que doit être la bonne psychothérapie analytique
peut se laisser penser sous les auspices du degré et du mode
d’intervention du psychothérapeute dans la réparation des
troubles psychiques. La règle d’abstinence de l’analyste prônée
par les freudiens orthodoxes, comme les lacaniens, interdit en
principe toute forme d’intervention du psychothérapeute sur
la vie du patient sur le mode de conseils, d’interprétations,
sans parler de relations de proximité (amicale, amoureuse…).
Le dispositif de la cure, inventé par Freud, est censé laisser
place à la libre association d’idées qui ne doit aucunement
être contrariée par l’intervention de l’analyste. Il s’agit pour
une large part, a fortiori
Hermann lorsque
coyright NSl’analyste et l’analysant
085 - dec 2020 ne
sont pas en position de face-à-face, de se parler à soi-même
devant un autre. Adossé à cette thérapie par la parole et le récit,
l’objectif de la cure est censé permettre au patient de retrouver
128 Le réparable et l’irréparable

les associations inconscientes dans un mouvement régressif et


de lever ainsi le processus de refoulement.
Quel rôle joue alors le psychothérapeute ? Essentiellement
une surface de projection de l’amour et de la haine ressentis
au cours de son enfance par l’analysant, projection mieux
appelée transfert. Le sujet rejoue dans le présent de la cure les
conflits passés de son enfance. Le psychothérapeute est investi
comme objet pulsionnel par le patient (le contre-transfert
désigne le processus de projection en retour de l’analyste sur
l’analysant). Dans ce dispositif thérapeutique, le plus faiblement
interventionniste, c’est le patient lui-même qui est le plus actif
dans la possibilité de faire advenir au conscient les pulsions
inconscientes. L’enjeu, comme le souligne J. Robion, est de
savoir si « on peut trouver tout seul cette trace du passé par le
simple fait de parler de soi à un autre. Penser que cette parole
sans réponse puisse vous libérer de vos déterminismes, c’est
tout simplement nier l’existence de l’inconscient 56 ». À un autre
extrême, contre la règle d’abstinence, « des thérapies stricte-
ment réparatrices de la frustration sont apparues, déployées
par des thérapeutes dégoulinant de bienveillance, se mettant
carrément à la place des bons parents supposés avoir frustré
les patients dans leur enfance 57. »
En quel sens peut-on parler de réparation dans le cadre
d’une psychothérapie 58? Certes, la notion de réparation est
un concept central du discours psychanalytique depuis les
travaux de Klein et de Winnicott. Toutefois, comme on l’a
vu, il est d’abord pensé comme une sorte de disposition et non
fixé dans un cadre psychothérapeutique : le sujet se répare (en
soulageant sa culpabilité) en réparant un autre (par exemple sa

56. J. Robion, Les réparations thérapeutiques, Paris, L’Harmattan,


2017, p. 29.
Hermann
57. Ibid., p. 36. coyright NS 085 - dec 2020
58. La cure analytique, faut-il le rappeler, n’est qu’un mode opératoire de
réparation psychologique et peut se présenter elle-même sous des modalités
différentes selon les Écoles analytiques.
L’esprit morcelé 129

mère). C’est donc à un autre modèle de réparation que nous


avons affaire dans la cure : non plus se réparer en réparant
un autre, mais se réparer avec un autre, grâce à l’intervention
d’un autre, fût-elle discrète, qui prend le visage du thérapeute.
Mais que prétend-on réparer ? Parfois les symptômes, mais
c’est loin d’être toujours le cas : ils peuvent même se renforcer,
au moins dans un premier temps, lorsque la cure lève les
défenses du sujet. S’agit-il de réparer l’histoire du sujet ? Ce
n’est pas le cas au sens où la cure ne peut espérer faire retour à
un état pré-traumatique et pré-conflictuel du sujet, à la limite
comme si l’événement, réel ou fantasmé, n’avait pas eu lieu.
L’hétéroréparation analytique n’efface pas l’histoire. Le travail
de réparation consiste plutôt à la rendre consciente dans une
forme d’anamnèse : faire revenir à la surface du psychisme des
conflits infantiles et des souvenirs traumatiques refoulés. Loin
de gommer l’histoire du sujet qui reste irréversible, la tâche de
la cure vise à lui donner un autre sens, une autre destinée, de
la conscientiser pour conjurer le déguisement des refoulements
sous une forme symptômale. La finalité de la cure freudienne,
parfois interminable, est à la fois modeste et considérable :
travailler et avoir une sexualité accomplie.
Que la cure soit loin de pouvoir porter tous ses fruits, cela
peut tenir aussi bien à la pertinence du dispositif thérapeu-
tique lui-même qu’à la structure psychique du sujet et de ses
résistances : « Le patient acceptera d’autant moins l’hétéro-
réparation de la frustration que la plupart du temps il souhaite
inconsciemment que ce soit l’objet parental qui répare lui-même
le tort qu’il lui a infligé, avant que de se laisser réparer par le
tiers thérapeutique. Le désir inconscient de voir réparée une
injustice parentale est au demeurant le sens profond du ressas-
sement que nous observons si souvent chez nos patients 59. »
L’échec de l’hétéroréparation thérapeutique tient finalement
dans l’échec
Hermannde la relation
coyright de NS
transfert
085elle-même
- dec 2020lorsque le

59. Ibid., p. 37.


130 Le réparable et l’irréparable

thérapeute ne joue pas une surface de projection et de subs-


titution suffisante ou pertinente pour réparer le préjudice
infantile du patient. La règle stricte d’abstinence peut même
renforcer le sentiment d’injustice du sujet lorsque le dispositif
exige qu’il trouve par lui-même le chemin de l’autoréparation.
On demande au sujet de se réparer (psychologiquement), alors
qu’il souhaite obtenir une réparation (morale) pour l’injustice
subie. La règle d’abstinence stricte, selon cette hypothèse hété-
rodoxe, empêche le psychothérapeute d’être dans la position
d’un réparant parental de substitution.
Se joue ici une certaine économie de la dette. Comment
solder une dette si ancienne alors que les principaux respon-
sables en sont absents ? L’enjeu de la thérapie est de savoir si
le désir d’acquittement du patient (à l’égard de ses parents)
peut espérer trouver dans la cure une manière de solder tout
compte (ressentiment, frustration, vengeance…). La thérapie
vise, en d’autres termes, à rendre justice au sujet en l’absence
des présumés coupables. Réparer psychologiquement le sujet
revient alors à le restaurer dans ses droits. La thérapie se trans-
forme symboliquement en scène de procès au cours de laquelle
le sujet réclame justice. C’est moins le théâtre antique qui sert
ici de modèle pour penser la réparation psychothérapeutique
que la mise en scène judiciaire lorsqu’elle s’emploie à corriger
un préjudice et à restaurer un droit bafoué : « L’objet parental,
qui a manqué à ses devoirs, doit s’acquitter de sa dette, réparer
le dommage causé. Sur la scène analytique se déploie alors
transférentiellement cette tentative “d’apurement des comptes”,
dans et par le ressassement, précisément. L’analyste paiera
pour le patient 60. »
Au-delà du mode de reparatio psychanalytique, on peut
faire l’hypothèse que toute psychothérapie ne répare jamais
directement l’histoire du sujet, au sens de la restauration d’un
sujet avant le préjudice
Hermann psychologique
coyright NS 085subi, - decqu’il soit réel ou
2020

60. Ibid., p. 41.


L’esprit morcelé 131

imaginé. Restaurer symboliquement un droit ou solder une


dette n’est pas oublier le préjudice. La dette peut être brisée, pas
l’oubli. Ce qui a eu lieu en ce sens est irréparable. Peu importe
le mode opératoire et la reparatio thérapeutique (thérapie par la
parole, hypno-thérapie, thérapie comportementaliste, sophro-
logie…), le sujet restera autre. Mais cette altération prendra une
destinée différente si la psychothérapie parvient, d’une part, à
soulager, voire à faire disparaître des symptômes invalidants,
d’autre part, à donner une autre signification rétrospective à
la biographie du sujet en surmontant la frustration, le ressen-
timent et le ressassement, enfin, à lui permettre une reprise
projective sur son existence, une restauration, non d’un avant
inaccessible mais d’un conatus ressourcé. Telle est la vocation
de l’hétéroréparation psychothérapeutique de soi.
Peut-on aller plus loin que la réparation psychothérapeu-
tique de soi ? Plus loin signifie que le dépassement de l’épreuve
traumatique 61 permettrait au sujet de se renforcer dans sa vie
présente et future. De là l’opportunité d’introduire la notion
de résilience qui repose, à l’échelle psychologique, la frontière
entre réparation et performance que nous avons interrogée à
l’échelle du vivant, à travers les débats sur le transhumanisme.
Il reste que la notion de résilience, de plus en plus en vogue
et parfois contestée, revêt un caractère polysémique. Venant
du latin resilientia (le « fait de rebondir »), la résilience est
initialement utilisée en physique mécanique pour désigner la

61. La notion de trauma qui signifie étymologiquement « blessure » ou


« dommage », « désastre » s’est développée dans le champ de la psychanalyse et
de la psychiatrie au xxe siècle. Choc émotionnel violent (maltraitance, viol,
guerre, attentat…) entraînant chez le patient un ébranlement durable, voire
une incapacité fonctionnelle, le traumatisme a trouvé l’un de ses premiers
champs d’objectivation et d’application dans la psychiatrie militaire nord-
américaine (mieux connu sous le syndrome post-traumatique, « TSPT »)
Hermann
pour reconnaître coyright
des victimes NS 085
psychologiques - dec
de guerre dont2020
les symptômes
n’étaient pas reconnus par les classifications médicales usuelles. Voir D.
Fassin et R. Rechtman, L’empire du traumatisme. Enquête sur la condition
de victime, Paris, Flammarion, 2007.
132 Le réparable et l’irréparable

résistance d’un matériau aux chocs (capacité d’un matériau


à absorber de l’énergie quand il se déforme sous l’effet d’un
choc). Par extension, il signifie la capacité d’un corps, d’un
organisme, d’un psychisme, d’une espèce, d’un système à
surmonter une altération.
Les premières expérimentations sur la résilience dans le
domaine de la psychologie, avant que l’usage n’en fixe plus
précisément le terme, datent de la Seconde Guerre mondiale
lorsque des psychologues scolaires américaines enquêtent, à
Hawaï, auprès d’enfants maltraités et abandonnés présentant
des risques psychopathologiques. Werner et Smith observent
alors qu’un certain nombre d’entre eux (une minorité) ne
présente pas de troubles pathologiques imputables à des dispo-
sitions individuelles ou à des opportunités de leur environ-
nement 62. Face à une opinion qui considérait les enfants
maltraités, violés, traumatisés comme n’ayant aucune chance
de s’en sortir dans la vie, contraints à l’errance, à la folie,
à l’inadaptation ou à reproduire ce qu’ils ont eux-mêmes
subi, des psychologues ont essayé de comprendre pourquoi
certains de ces enfants parvenaient à surmonter leur trauma.
Le problème de la résilience est né de cette interrogation :
pourquoi une minorité d’enfants, dont l’histoire traumatique
devait statistiquement conduire à des troubles sociaux ou
comportementaux, est-elle parvenue à se développer ulté-
rieurement (apprendre un métier, fonder une famille…)
sans pathologies majeures, selon un parcours similaire à des
enfants n’ayant pas connu de traumas avérés ? Ces enfants
seront donc appelés « résilients ».
Il revient à John Bowlby, dans le sillage des travaux de
Klein, de Winnicott et de Lorenz, d’avoir fixé d’autres contours
de la résilience dans le champ de la pédopsychiatrie à partir
d’une théorie de l’attachement entre l’enfant et sa mère ou une
Hermann coyright NS 085 - dec 2020
62. E. Werner, R. Smith, Overcoming the Odds: High-Risk Children from
Birth to Adulthood, New York, Cornell University Press, 1992.
L’esprit morcelé 133

autre personne de son entourage 63. C’est lorsque l’enfant est


menacé dans sa sécurité psychique, littéralement séparé d’une
figure d’attachement, qu’il risque de développer des troubles
psychopathologiques. La résilience désigne alors l’ensemble
des processus qui permettent aux sujets d’encaisser ce choc
traumatique initial en investissant affectivement des personnes
de substitution. Plus l’environnement social et culturel (famille,
clan, structures d’accueil…) offre des possibles de ré-atta-
chement affectif, plus le sujet a de chances de connaître un
parcours résilient. À la suite de ces travaux et en poursuivant
les siens propres à partir de l’expérience concentrationnaire,
de son expérience de médecin psychiatre, Boris Cyrulnik va
largement contribuer à populariser en France la notion de
résilience 64.
Les controverses scientifiques portent autant sur les facteurs
censés intervenir dans le processus de résilience que sur ce
que veut dire un « sujet résilient ». Parmi les premières, le
débat concerne la démarcation entre les facteurs biologiques
(prédispositions génétiques, hormones sexuelles, systèmes
immunitaires) et les facteurs environnementaux (famille,
école, « tuteurs de résilience » qui témoignent de l’empathie,
de l’affection, de la considération pour le sujet) 65. Parmi les

63. J. Bowlby, Attachement et perte, Paris, PUF, 2002.


64. Parmi ses nombreux ouvrages à succès, voir B. Cyrulnik, Résiliences.
Connaissances de bases (avec Gérard Jorland), Paris, éd. Odile Jacob, 2012.
65. La psychiatrie biologique, et même génétique, a incontestablement
marqué les travaux de Cyrulnik. Et il ne s’en cache pas. Les facteurs génétiques
sont supposés intervenir dans la synthèse d’un acide aminé qui transporte la
sérotonine (neurotransmetteur qui agit directement sur les humeurs). Mais
la génétique, parce qu’elle subit la pression du milieu affectif et social, n’est
jamais le seul facteur explicatif de la résilience pensée davantage comme
un processus dynamique et interactif. Avec Cyrulnik, la résilience n’est pas
une somme de dispositions et de qualités établies une fois pour toutes (par
exempleHermann
à la naissance) coyright NS 085
mais un processus - dec 2020
transactionnel qui établit, tout
au long de la vie, « des arrangements, des interactions entre ce que nous
étions au cours de notre évolution et ce que le milieu disposait autour de
nous » (B. Cyrulnik, Les âmes blessées, Paris, Odile Jacob, 2014, p. 285).
134 Le réparable et l’irréparable

secondes, le débat rétroagit directement sur la frontière que


l’on peut tracer avec la réparation de soi. Les deux termes sont
parfois confondus : la résilience serait une modalité de répara-
tion de soi, au même titre par exemple que le travail de deuil.
La résilience ne signifie donc pas que le sujet puisse restaurer,
à la différence du processus que l’on rencontre en mécanique,
un état antérieur pré-traumatique. Le traumatisme initial n’est
pas effacé de l’appareil psychique, mais il est partiellement
neutralisé par des facteurs résilients. Se remettre à vivre ne
signifie point que les traces du traumatisme ont disparu de
la mémoire et du cerveau. La résilience redonne au sujet, en
d’autres termes, non une capacité de revenir en arrière, mais
de rebondir, une capacité de vivre, d’aimer, bref de ressourcer
le conatus, comme désir d’être et effort d’exister. En ce sens, la
résilience se distingue psychologiquement de la résistance. La
seconde désigne le processus par lequel une personne, qui a
acquis une protection émotionnelle, affronte, dans le moment,
une épreuve ou un traumatisme. La première intervient, dans
l’après-coup, dans la manière dont une personne reprend vie
après un choc affectif.
La résilience tend cependant à se distinguer et à se démar-
quer plus radicalement de la réparation de soi telle que nous
l’avons définie lorsqu’elle suppose une sorte d’invulnérabilité
de sujets aux traumatismes, a fortiori au nom de facteurs
biologisants. Plus encore, la résilience ne désignerait pas seule-
ment les dispositions qui permettent au sujet d’affronter les
traumas, mais ce qui contribue à transformer les épreuves en
occasions de dépassement de soi. Rebondir après le choc pour
un nouveau départ contribuerait à renforcer, à augmenter la
puissance du sujet, faisant écho au mot de Nietzsche « ce qui
ne tue pas renforce ». Il ne s’agirait pas simplement de rétablir
le conatus, mais d’en accroître l’intensité et la capabilité : « le
Hermann coyright NS 085 - dec 2020
concept de résilience implique une sorte de valeur ajoutée
spécifique et signifiant que, dans certains cas, le traumatisme
va apporter quelque chose que la vie de tel ou tel sujet n’aurait
L’esprit morcelé 135

peut-être pas permis, sans la rencontre avec cet événement 66. »


Ce « quelque chose en plus » est pensé comme un supplément
d’existence qui n’aurait pu être valorisé si l’individu n’avait
pas subi de traumatisme. C’est ainsi par exemple que Vincent
de Gaulejac reconstruit le parcours de vie de Cyrulnik : « Si tu
avais été à l’École, tu aurais suivi un cheminement classique.
Ta marginalité apporte des idées inattendues 67. » En d’autres
termes, Cyrulnik n’aurait pas seulement encaissé les chocs
(privé d’école à cause de la Guerre, avoir échappé de justesse à
la déportation alors que ses parents sont morts dans les camps,
devenir orphelin…), il les aurait surmontés pour faire de lui un
psychiatre aux idées innovantes. Alors que d’autres individus
qui ont pu subir des traumatismes similaires ont pu sombrer
dans la dépression ou le suicide, des facteurs résilients auraient
permis à Boris Cyrulnik d’aller plus loin que la réparation de
lui-même : devenir un être résilient.
De là la possibilité de distinguer deux variantes au moins de
la résilience. D’une part, une variante d’inspiration freudienne,
malgré des débats parfois houleux avec les psychanalystes, qui
rapproche la résilience de la réparation de soi comme travail de
deuil. Cyrulnik parle parfois de « réparer une niche affective »,
« de se remettre à vivre après un traumatisme psychique 68 ».
Le symbole naturel en serait un arbre privé de sa cime mais
qui continue à vivre et à se déployer (ou une terre ravagée
par un incendie dans laquelle renaissent par la suite une flore
et une vie animale). D’autre part, une variante d’inspiration
nietzschéenne qui la rapproche de l’augmentation de soi comme
accroissement d’une puissance d’être après une épreuve trau-
matique. Le symbole en serait le kintsugi dont l’art japonais
consiste à embellir un objet initialement endommagé en le

66. B. Golse, « Le concept de réparation dans le champ de la


Hermann
Pédopsychiatrie coyright
et de la NS 085
Psychopathologie - dec 2020in De la
Infanto-juvénile »,
réparation (Christophe Schaeffer dir.), Paris, L’Harmattan, 2010, p. 33.
67. B. Cyrulnik, op. cit., p. 15.
68. Ibid., p. 298.
136 Le réparable et l’irréparable

parant de laque saupoudrée de poudre d’or (l’objet devient


plus beau que s’il n’avait pas été endommagé).
Une manière d’atténuer ou d’articuler ces deux orientations
distinctes reviendrait à raisonner en termes de variations.
Lorsque par exemple le traumatisme de l’enfant (séparation,
maltraitance, abandon…) est très précoce et que son environne-
ment social n’offre que peu de tuteurs affectifs de substitution,
la réparation sera très difficile et les séquelles resteront durables.
Lorsque, en revanche, l’enfant a connu une sécurité affective
au cours des premières années de la vie, la venue plus tardive
d’un malheur sera plus facilement surmontée, a fortiori si des
tuteurs structurants permettent un retissage affectif. La répa-
ration devient résilience performante (et non plus simplement
résilience réparatrice) lorsque, en plus de surmonter le choc,
le sujet parvient, au gré de son entourage, à développer des
capacités de vie, de pensée, d’action qu’il n’aurait pu exploiter
s’il avait suivi un parcours sans rupture fondatrice.
Parmi de nombreux exemples, la manière dont les écrivains
de l’antillanité comme Glissant et Chamoiseau reconstruisent
le passé esclavagiste et pensent l’identité créole présente tous les
traits de la résilience comme ressort d’un accroissement d’être.
D’un côté, ils militent pour reconnaître et faire reconnaître le
crime fondateur des anciennes sociétés esclavagistes dont les
Antilles portent encore les traces et les stigmates. D’un autre
côté, ce traumatisme collectif, ce choc historique est reconstruit
comme générateur de rencontres, de métissages, de créations
originales qui font le génie des sociétés post-esclavagistes.
Résilience il y a dans la mesure où le crime a fécondé de la
positivité :

« Lorsque je considère, déclare Chamoiseau, la période esclava-


giste, je vois de multiples agonies, beaucoup d’agonies, beaucoup
de souffrances, mais aussi beaucoup de renaissance, beaucoup de
Hermann coyright NS 085 - dec 2020
germination et de bourgeonnement. Ce processus extraordinaire
de mort, de mort symbolique, de mort concrète, de torture, de
délit d’humanité, de manière tout à fait inattendue va produire
L’esprit morcelé 137

de nouvelles propositions culturelles, de nouvelles propositions


musicales, de nouvelles propositions identitaires qui nous rendent
beaucoup plus souples et beaucoup plus habiles aujourd’hui s’il
fallait tenter de comprendre le monde 69 ».

Dans le processus décrit, on retrouve l’idée d’un supplé-


ment de créativité, d’habilité, de compréhension typique de la
manière dont la résilience est censée opérer sur celles et ceux
ayant accru leur fonds d’être après l’encaissement du trauma.
L’existence de cette créativité, notamment culturelle (artistique,
littéraire, culinaire, linguistique, etc.), ne fait aucun doute
s’agissant des sociétés créoles. Toutefois, Patrick Chamoiseau,
dans son entretien, n’insiste pas sur le fait que la majorité
des Antillais est loin de connaître un processus résilient. La
souffrance, l’aliénation, la paupérisation dont il fait état dans
son entretien ne sont pas seulement valables pour les ancêtres
esclaves : à une autre échelle bien entendu, elles affectent
directement les descendants d’esclave qui ont la plus grande
peine à se réparer psychologiquement et socialement, sans
parler des dégâts causés par l’esclavage et leur impact transgé-
nérationnel 70. La résilience antillaise est le fait d’une minorité.
Cette minorité résiliente a-t-elle pour autant supprimé toute
vulnérabilité ? La créativité culturelle n’empêche nullement la
fragilité psychologique et l’insécurité sociale.
Le concept de résilience, malgré sa fécondité, doit donc
être manié avec prudence. D’une part, parce que les facteurs
supposés intervenir dans la résilience échappent pour partie à
l’observation expérimentale. Fût-elle éclairée et argumentée,
une mise en intrigue de soi-même ou d’un groupe n’est qu’un
élément dans un ensemble plus vaste de facteurs déterminants,
même si la construction d’une identité narrative peut faire

Hermann
69. Entretien coyright avec
de P. Chamoiseau NSM. 085 - dec
Peterson, 2020 <http://
Potomitan,
www.potomitan.info/divers/imaginaire.htm>.
70. Voir par exemple les travaux ethnopsychiatriques de Viviane Romana :
<http://www.ethnopsychiatrie.net/karayib.htm>.
138 Le réparable et l’irréparable

partie du processus résilient lui-même. D’autre part, l’idée


d’une non-vulnérabilité de nature pour certains sujets est
empiriquement fort douteuse. Rien ne dit qu’un sujet résilient
à un moment donné de son existence n’est pas susceptible
de « chuter » lorsqu’il sera confronté à une nouvelle épreuve
traumatique. Les exemples cliniques ne manquent pas.
Enfin, et la remarque est valable aussi bien pour la répa-
ration de soi que pour la résilience, l’encaissement du choc
peut passer par des comportements « pervers » comme le sado-
masochisme qui est une manière de réinvestir sexuellement
la scène du traumatisme originel. La réparation de soi peut,
en d’autres termes, générer d’autres pathologies 71. Si bien
que de nombreux praticiens doutent fort d’une réparation
intégrale de soi, sans parler de résilience permanente. Parmi
les critiques du concept de résilience, Serge Tisseron fait état
de « l’amour du traumatisme » lorsque l’individu ne veut point
guérir pour préférer se nourrir de l’intensité du traumatisme, tel
un Dostoïevski évoquant l’excitation de la douleur entretenue.
C’est le cas également lorsque le traumatisme est transformé en
création dans un procès qui peut s’apparenter à la sublimation
freudienne. C’est l’un des chemins mêmes de la résilience, le
plus prometteur, dès lors qu’il s’ouvre aux autres, à la différence
d’une pure régression narcissique sur le trauma. Mais cette

71. L’irréparable psychologique peut produire des effets plus destruc-


teurs encore que la réparation destructrice. Les illustrations ne manquent
pas dans la vie et les arts. Le Boucher (1970), dans la réalisation inoubliable
de Claude Chabrol, est un grand film sur l’irréparable, sur la rencontre
improbable entre l’inconsolable chagrin d’amour (l’institutrice Hélène jouée
par Stéphane Audran) et la hantise rémanente de la guerre (Le boucher Paul
joué par Jean Yanne). La compulsion irrépressible à tuer de Paul, si elle n’est
jamais réparée, est seulement interrompue dans la projection amoureuse sur
Hélène. Si Paul n’est pas seulement une Bête telle que peinte sur les grottes
préhistoriques au début du film, malgré le sang qu’il porte sur les mains de
Hermann
ses victimes, c’est par la coyright NS 085qui- neutralise,
suspension amoureuse dec 2020 un temps, sa
pulsion meurtrière. C’est bien le sentiment amoureux qui le restaure en son
humanité (en dépit de ses crimes irréparables), sentiment dont il espère la
confirmation réciproque au moment du baiser final ante-mortem.
L’esprit morcelé 139

ouverture n’est pas toujours exempte, si l’on considère que tous


ces modes de réparations ou de résilience peuvent cohabiter
chez un même sujet, de pulsions destructrices. En témoigne
par exemple le cas Picasso relaté par Tisseron. Touché par de
nombreux traumatismes au cours de son enfance (considéré
comme mort à la naissance, victime d’un tremblement de terre
au cours de son enfance…), Picasso aurait fait de son art un
instrument par excellence de résilience. Mais les témoignages
le concernant font état en même temps d’un « despote, d’un
manipulateur domestique » :

« Parler de reconstruction après un traumatisme convient parfai­


tement. En revanche, parler de “personnalité résiliente” a-t-il
un sens ? Picasso présentait de nombreux traits de personnalité,
notamment avec ses femmes successives et ses enfants, qui ne
correspondent pas aux séduisants pastels utilisés pour peindre la
“résilience”. Incontestablement, Picasso s’est “réparé” en créant
son œuvre picturale, mais il l’a fait tout autant en établissant une
relation sadique avec ses proches 72. »

Loin de se réparer avec un autre ou comme un autre, le sujet


se « répare » au détriment d’un autre, dans la soustraction ou
l’asservissement d’un autre. Tout se passe comme si la répara-
tion (de soi) devait passer en même temps par la destruction (de
l’autre). À la différence du schéma kleinien d’une réparation
de soi par la réparation de l’autre (réparation reconstructive),
la destruction de l’autre s’opère ici comme condition de la
réparation de soi (réparation destructrice).
On observe le même phénomène de réparation destruc-
trice 73 à l’échelle neurologique à l’occasion de pratiques de
lobotomie sur des patients schizophrènes ; pratiques fréquentes

72. Hermann
S. Tisseron, « Lacoyright
réparation,NS 085 - dec
des chemins 2020in De la
inattendus »,
réparation, op. cit., p. 21.
73. Ce que nous appelons « réparation destructrice » n’est pas très éloigné
de ce que Schumpeter appelle, dans la vie économique, la « destruction
140 Le réparable et l’irréparable

avant les années 1950 : la réparation de symptômes (délires,


hallucinations…) a généré en retour une destruction d’une
part substantielle de la vie psychique des patients (impossi-
bilité de construire un récit, de se projeter dans le temps). Si
bien que des patients préfèrent ne pas avoir à être réparés,
quitte à continuer à souffrir, pour ne pas avoir à subir une
destruction irrémédiable de leur subjectivité et de ce qui leur
reste d’appétit de vie.
Ces cas cliniques, parmi d’autres, reposent les termes du
débat sensible autour de la fonction normalisatrice de la répara-
tion que l’on a déjà rencontrée à l’échelle du vivant. Il y a une
dimension historique, sociale, socio-médicale dans la norme
qui impose des modes de réparation de soi. Et cette norme
peut valoir comme contrôle social et répression politique. Le
débat est déjà ancien, lancé notamment par Michel Foucault et
le mouvement antipsychiatrique dans les années 1960. Faut-il
réparer les fous 74 ? Quelle part d’a-réparable mental une société
peut-elle tolérer ? Jusqu’où une société peut-elle imposer à ses
sujets le soin de se réparer mentalement eux-mêmes ?
Le choix d’individus de ne pas vouloir se réparer, malgré
des souffrances persistantes, n’est pas toujours lié, selon l’hypo­
thèse analytique, à un amour pervers de leur douleur. Le
problème que l’on a posé à propos de « l’identité sourde » qui
revendique une différence se repose pour toute anomalie du

créatrice », à savoir le processus simultané de disparition de secteurs d’activité


conjointement à la création de nouvelles activités économiques.
74. Il est cependant un temps où la question de la réparation mentale
des fous ne se posait guère. Ce fut le cas avant de ce que Michel Foucault
(Histoire de la folie à l’âge classique, Paris, Plon, 1961, p. 62) appelle les mesures
du « Grand enfermement » (notamment la loi parisienne de 1656) et du
grand partage entre raison et folie, lorsque les fous erraient dans les villages,
quand ils n’étaient pas cloitrés dans les greniers et les caves. L’enfermement
Hermann
massif des fous, à partircoyright NSà la085
du xviie siècle, - dec
fois au motif 2020
de leur inutilité
et au nom de la protection de la société n’a pas débouché initialement sur
une prise en charge thérapeutique. Interner n’était pas encore soigner des
malades jugés incurables.
L’esprit morcelé 141

psychisme par rapport à la norme dominante. Il faut bien


entendu distinguer les cas où les demandes de réparations de
soi émanent directement du sujet et lorsqu’elles sont imposées
par une autorité familiale, médicale, administrative. Le temps
n’est pas si ancien où l’on ne demandait pas l’autorisation
aux trisomiques pour les stériliser, aux schizophrènes pour
les lobotomiser, ou encore aujourd’hui aux hermaphrodites
pour leur imposer un sexe à la naissance. On mesure alors la
part considérable de violence médicale et sociale qu’il peut y
avoir dans l’injonction à se réparer ou à se faire réparer menta-
lement. Milos Forman en a subtilement dénoncé les travers
dans Vol au-dessus d’un nid de coucou (1975) lorsque la plus
perverse du drame qui se joue dans un hôpital psychiatrique
aux États-Unis est bien l’infirmière en chef qui tyrannise et
punit les patients au nom d’une normalité sociale devenue elle-
même perverse 75. Électrochocs et lobotomie sont les réponses
répressives à l’anomalité de patients d’abord aliénés par une
institution totale, comme l’appelle Goffman 76. L’expérience
de toute anomalité mentale interroge la relativité des normes
des régimes totalitaires qui ont pratiqué l’extermination de

75. Le film de Forman paraît paradoxalement au moment où la psychiatrie


occidentale connaît, dans l’après 68, une humanisation relative, une diminu-
tion des enfermements administratifs, et un recours aux psychotropes qui ont
permis une « libération » de patients autrefois condamnés à un internement
à vie. Raymond Depardon, dans son superbe documentaire San Clemente
(1981), réalisé, caméra épaule et magnétophone en main, dans un hôpital
psychiatrique près de Venise, montre subtilement le contraste saisissant entre
une institution qui renvoie à maints égards aux veilles structures asilaires,
tout en témoignant d’une transformation de l’attitude du personnel soignant
à l’égard de certains patients (écoute, médiation, groupe de paroles avec
les familles qui se plaignent du manque d’organisation…). La déambula-
tion du cinéaste (dont la caméra suscite tantôt la curiosité bienveillante,
tantôt la franche exaspération parmi les internés) dans les méandres de San
Clemente,Hermann coyright
bientôt promise NS 085
à la fermeture, met en- dec
lumière2020
crue la vie de
patients dont certains errent presque hagards et livrés à eux-mêmes, quand
d’autres semblent jouir d’une apparente liberté.
76. E. Goffman, Asiles, Paris, Ed. de Minuit, 1968.
142 Le réparable et l’irréparable

supposés fous dont nombre n’étaient que des opposants ou


des dissidents 77. Elle interroge également l’empire des normes
mentales à prétention réparatrice dans les régimes réputés
démocratiques lorsqu’il y a peu on faisait encore en France de
l’homosexualité une maladie ou une perversion (sans compter
les pays où cette orientation sexuelle est aujourd’hui violem-
ment réprimée). L’institution psychiatrique se présente autant
comme un état des symptômes (médicaux) de patients que
comme un état des symptômes (sociaux) d’une société. Que
faut-il réparer, les malades mentaux ou la société elle-même ?
La question n’a rien de provocatrice, d’autant que nombre
de pathologies dites mentales sont directement enfantées
par les transformations sociales, culturelles, économiques du
monde contemporain. C’est conjointement que les normes
sociales et les normes médicales de troubles mentaux doivent
être interrogées.
Canguilhem nous rappelle par ailleurs que les anomalités
du vivant constituent la diversité et l’éventail de possibilités
inédites de vie. L’observation vaut également pour les anoma-
lies mentales dont certaines sont assurément des possibilités
inouïes du psychisme. C’est à ce titre que des philosophes
comme Deleuze et Guattari, parfois accusés de célébrer la
folie, ont fait de situations limites du psychisme de véritables
expérimentations de vie au titre par exemple d’une schizo-
analyse 78, quand d’autres ont proposé des ateliers de création
artistique (notamment d’art brut) par exemple à la clinique
de Laborde en Suisse, sous l’initiative du docteur Jean Oury.
En lieu et place du mode injonctif à se (faire) réparer menta-
lement soi-même, quand il rime avec normalisation répressive,

77. B. Cyrulnik raconte une entrevue avec une collègue psychiatre


russe, peu de temps après la chute du Mur, qui justifiait ainsi l’internement
Hermann
des dissidents : coyright
« Puisqu’ils NSdu085
nous veulent bien et- gouvernent
dec 2020 au nom du
peuple, il faut être fou pour s’y opposer » (B. Cyrulnik, Les âmes blessées,
op. cit., p. 154)
78. G. Deleuze et F. Guattari, Mille plateaux, Paris, Ed. de Minuit, 1980.
L’esprit morcelé 143

il est fait place à une incitation à expérimenter et à exprimer


soi-même sa différence mentale. Ne plus considérer l’incons-
cient comme une scène théâtrale dont il faudrait réparer le
personnage principal (le patient psychiatrisé ou analysé dans
un cabinet), mais, comme l’écrivent Deleuze et Guattari, à
la manière d’une « usine », comme une production créatrice
d’affects et d’intensités. Même s’il n’a jamais été une forme
d’éloge de la folie, l’appel à la schizo-analyse est loin de régler
tous les problèmes, notamment de patients en souffrance réfrac-
taires à toute forme de sublimation créatrice et en demande
d’institution psychiatrique, sans parler de sujets réellement
ou potentiellement menaçants. La réparation mentale de soi
conserve alors sa pleine actualité. Le mouvement antipsychia-
trie, même s’il a perdu en rayonnement, permet en revanche
de démasquer une fonction elle-même pathologique de la
réparation mentale quand elle se présente comme une entre-
prise de normalisation répressive.
Même lorsque la demande de soin vient du sujet lui-même,
en conscience et en connaissance de cause, la question des
normes sociales et juridiques reste décisive pour autant qu’elles
contribuent à pré-formater la décision du sujet lui-même. Il y
a des modes sociaux injonctifs qui président, implicitement et
silencieusement, aux auto-injonctions à la réparation psycho-
logique ou psychiatrique de soi sur le mode d’une violence
symbolique. Tout se passe donc comme si les sujets n’avaient
pas l’impression d’agir sous contrainte objective lorsqu’ils
décident de se faire réparer mentalement. La reconnaissance
de l’anomalité mentale n’est pas faire l’éloge de la folie et
vouloir priver de soin les sujets atteints de troubles mentaux,
a fortiori s’ils représentent un danger avéré pour la société.
L’obligation de soin prononcée par un juge, sous couvert
d’expertise psychiatrique, est d’abord et avant tout édictée pour
protéger la société et
Hermann prévenirNS
coyright ainsi085
une -éventuelle
dec 2020 récidive.
L’injonction à l’adresse du sujet de se faire réparer (soigner,
corriger…) émanant de l’autorité judiciaire est d’abord pensée
pour prévenir une réparation du corps social.
144 Le réparable et l’irréparable

Le temps de la réparation de soi

Toute société connaît ses dispositifs de réparations, chacune


les mobilise selon des voies singulières, selon des reparatio spéci-
fiques et dans des domaines particuliers. La nôtre connaît ce
paradoxe d’être de moins en moins réparatrice dans le rapport
aux choses, et de plus en plus réparatrice dans le rapport à
soi-même, au droit et à l’histoire. Le mode de production
capitaliste néo-libéral est tel qu’il laisse de moins en moins de
places à la possibilité de réparer les objets. D’une part, parce
que les matériels comportent un tel degré de sophistication et
de technologie que le simple usager n’a pas les compétences
requises pour redonner forme et usage à un objet endommagé.
Les réparateurs eux-mêmes, lorsqu’ils existent, tendent de
plus en plus à remplacer, par défaut de compétences, plutôt
qu’à réparer une pièce d’un matériel défaillant. D’autre part,
les matériels, particulièrement dans le domaine de l’informa-
tique et de l’électroménager, sont conçus pour une durée de
fonctionnement relativement courte. L’ère capitalistique de
l’obsolescence programmée signifie qu’il devient moins coûteux
d’acheter du neuf que de faire réparer une pièce défectueuse.
Ce processus est renforcé par le mode de désir capitalistique
qui privilégie la nouveauté censée apporter toujours davan-
tage de jouissance et de fonctionnalité au consommateur.
L’accumulation sans borne de la consommation du nouveau
corrélée à l’innovation technologique permanente met à mal le
mode de la réparation de la chose, si centrale dans les sociétés
traditionnelles. Dans le monde néo-libéral, on jette, on rejette,
on remplace parfois, on achète toujours plus mais on restaure,
on rafistole, on rétablit de moins en moins.
Le même constat s’impose s’agissant des relations profession-
nelles : la baisse tendancielle des réparations dans les rapports
de production,
Hermann l’augmentation
coyright NSdu précariat génèrent
085 - dec 2020 autant de
coûts sociaux que de coûts psychiques de travailleurs de plus
en plus séparés et isolés. Autant le précariat affecte directement
les catégories les plus fragiles du monde professionnel, autant
L’esprit morcelé 145

les nouvelles normes de management néo-libérales impliquent


l’ensemble des salariés, et tout particulièrement les fonctions
d’encadrement. Le nouvel esprit du capitalisme, tel qu’il ressort
par exemple des textes de management qui forment la pensée
du patronat depuis la fin des années 1970 79, privilégie, en
remplacement du modèle fordiste du travail, une nouvelle
organisation en réseau, fondée sur l’initiative des acteurs et
l’autonomie relative de leur travail. Le coût de cette mutation se
compte en termes d’insécurité sociale, matérielle et psychique.
L’autonomisation des travailleurs a un prix : l’injonction à
être toujours plus performant 80. Savoir communiquer, négo-
cier, se motiver, gérer son temps, affronter les épreuves, se
surpasser sont les nouveaux mots d’ordre du management
néo-libéral d’abord imposés aux salariés du privé puis en voie
de généralisation dans le secteur public, sous le label du New
public management 81. La concurrence économique, modélisée
comme une compétition sportive, exige des travailleurs une
performance toujours plus forte.
Opposée à l’hétéronomie, l’autonomie des philosophes des
Lumières visait jadis à sortir l’humanité de l’état de minorité et
à l’émanciper des autorités de tutelle (religieuse, politique…).
Par une dialectique négative de la récupération néo-libérale,
la quête d’autonomie est devenue un instrument paradoxal
d’aliénation au travail. Alors que l’autonomie philosophique
devait politiquement garantir une souveraineté au sujet, l’auto­
no­mi­sa­tion dans le travail contribue à fragiliser les sujets.
La responsabilité autrefois répartie dans l’entreprise tend à
s’individualiser et à faire peser sur les épaules de chacun une
charge toujours plus pesante et pressante.

79. L. Boltanski et E. Chiapello, Le nouvel esprit du capitalisme, Paris,


Hermann
Gallimard, 2011. coyright NS 085 - dec 2020
80. A. Ehrenberg, Le culte de la performance, Paris, Fayard, 2011.
81. Y. Chappoz et P.Ch. Pupion, « Le New Public Management »,
Gestion et management public, vol. 1/2, no. 2, 2012, p. 1-3.
146 Le réparable et l’irréparable

La conquête de la performance sans borne a donc son


revers : « la fatigue d’être soi », pour reprendre le titre de
l’ouvrage­ d’Ehrenberg 82. Symptôme psychique d’un malaise
dans la civilisation du travail, la fatigue d’être soi désigne une
forme nouvelle de dépression, conséquence directe du culte
de la performance. La dépression renvoie moins à un rapport
conflictuel à l’obéissance, à la discipline qu’à des injonctions qui
s’expriment en termes de flexibilité, de changement, de réac-
tivité et d’innovation permanente. C’est lorsque le travailleur
ne peut plus répondre à ces nouvelles normes qu’il chute dans
la fatigue de lui-même, dans le fameux burnout qui affecte un
nombre grandissant de salariés. À cette croissance dépressive
répond une « explosion addictive », comme l’appelle Ehrenberg,
à la fois pour gagner en performance, pour prévenir la dépres-
sion et parfois pour la guérir.
La nécessité d’une réparation de soi-même en est l’autre
manifestation, a fortiori lorsque l’individu s’identifie comme le
porteur principal de ce qui ne va pas dans son activité profes-
sionnelle (au lieu de les attribuer aux normes de l’organisation
du travail ou aux disfonctionnements de son entreprise). Les
séminaires de re-motivation, la pharmacologie antidépressive
ou dopante, les séances de psychothérapie ou de coaching
sont devenus les passages obligés de toute réparation de soi
dans l’économie psychique du capitalisme post-industriel 83.
Le nouveau mode de production capitaliste a ceci de remar-
quable qu’il rend les choses de moins en moins réparables,

82. A. Ehrenberg, La fatigue d’être soi. Dépression et société, Paris, Odile


Jacob, 2000.
83. La Silicon Valey, région la plus prospère et la plus performante du
monde, est aussi celle qui connaît l’un des taux les plus importants de suicide,
de dépression et d’usage de LSD parmi les cadres et les ingénieurs. Pour les
nouveaux idéologues du management de la Silicon, tomber en dépression
Hermann
n’est plus considéré sous coyright NSde085
le seul prisme - dec mais
la faiblesse, 2020 comme un
passage nécessaire à la remise en cause du travailleur, de ses habitudes, de ses
structures de pensée en vue d’une meilleure performance future. Déprimer
pour rebondir plus haut et plus fort.
L’esprit morcelé 147

répare de moins en moins les rapports professionnels et exige


corrélativement, sauf à se trouver marginalisé et exclu, une
réparation de soi, quand on ne peut plus répondre au régime
de la performance.
C’est au titre de tous ces symptômes que nous vivons au
temps de la réparation de soi. Il y a bien, comme on l’a vu avec
l’exigence du souci et du soin de soi dans les cultures hellénis-
tiques, une dimension transhistorique et transculturelle de la
réparation du sujet. Le monde contemporain n’invente pas la
réparation de soi. Le travail de deuil est sans âge, bien que ses
modes d’expression en soient profondément divers à travers
le temps et les sociétés humaines. La possibilité de construire
et de mobiliser des reparatio pour surmonter un trouble, un
choc affectif, un deuil, est inscrite au cœur anthropologique
de tout être humain.
Toutefois, les mutations sociétales, économiques, culturelles
des sociétés occidentales, du fait d’une individualisation et
d’une fragilisation croissantes, ont incontestablement contribué
à accroître le degré de réparation et à en modifier les formes
mêmes. Le temps contemporain de la réparation de soi est
strictement corrélatif d’une subjectivité autant affirmée que
paradoxalement vulnérabilisée. Cette transformation hérite
directement d’une Modernité que Charles Taylor définit « par
la primauté de l’accomplissement de soi, en particulier dans
ses variantes thérapeutiques 84 ».
Un excellent témoignage de cette culture « expressiviste »
(Taylor) qui serait la nôtre concerne les transformations du
champ littéraire à l’époque contemporaine. Certes, sur un
versant anthropologique, on peut admettre, avec Alexandre
Gefen, qu’il a toujours existé des formes littéraires vouées à
combler un manque ou une perte, à guérir des malheurs de
la vie et à répondre à l’angoisse de la finitude. Cependant,
l’époque très contemporaine
Hermann coyright marque
NS 085 un- tournant
dec 2020 dans l’art

84. Ch. Taylor, Les sources du moi, Paris, Seuil, 1998, p. 633.
148 Le réparable et l’irréparable

d’écrire : « C’est cet imaginaire collectif où la littérature, en


place de la religion et d’un projet politique, veut réparer nos
conditions de victimes, corriger ces traumatismes de la mémoire
individuelle ou du tissu social (sans faire de différence entre
la “haute littérature” et les ateliers d’écriture pour tout un
chacun) 85. » Par contraste, une part substantielle de la littéra-
ture du xxe siècle faisait de la littérature un objet autonomisé,
une activité gratuite, prise dans son propre jeu des formes et
des mots. Quand Robbe-Grillet et Blanchot affirmaient que
« l’écrivain n’a rien à dire », que Derrida n’admettait point de
« hors-texte » en écho à la « mort de l’auteur » proclamée par
Barthes et Foucault, tout nous éloignait alors d’une finalité
thérapeutique assignée à la littérature. Seul le texte était célébré
en lui-même et pour lui-même. Même « mineure 86 », la litté-
rature est d’abord un exercice de style et non une exhibition
de la subjectivité de l’auteur.
Après cette consécration du littéraire pour le littéraire a
succédé le temps de l’art-thérapie et de la littérature « expres-
siviste ». Le texte est bien sorti de ses gonds pour devenir
travail de deuil lorsqu’un écrivain fait face par exemple à la
mort d’un proche (Philippe Forest 87, Camille Laurens 88, Laure
Adler 89, Pierre Jourde 90…). Reparatio, le travail de l’écriture
doit permettre de renoncer à l’objet perdu : le texte devient
substitut au manque de l’être aimé. Dans son diagnostic,
Alexandre Gefen souligne ainsi « la manière dont les écri-
vains érigent leur récit comme une forme de prise en charge
thérapeutique du deuil, en le verbalisant et en l’intégrant à un
parcours autobiographique par un processus problématique

85. A. Gefen, Réparer le monde, Paris, Editions Corti, 2017, p. 11.


86. G. Deleuze et F. Guattari, Kafka. Pour une littérature mineure,
Paris, Ed. Minuit, 1975.
Hermann
87. Ph. coyright
Forest, L’enfant NS Gallimard,
éternel, Paris, 085 - dec 2020
2013.
88. C. Laurens, Philippe, Paris, Gallimard, 2008.
89. L. Adler, À ce soir, Paris, Gallimard, 2001.
90. P. Jourde, Winter is coming, Paris, Gallimard, 2017.
L’esprit morcelé 149

d’incorporation littéraire 91. » Le même diagnostic littéraire


vaut également lorsque l’écrivain doit faire face à la maladie
et plus généralement à toute rupture biographique dans son
existence. L’autobiographie littéraire devient par elle-même
psychothérapie pour triompher de la honte (Christine Angot 92,
Annie Ernaux 93), pour exorciser un viol (Hélène Duffau 94,
Édouard Louis 95), pour panser les plaies d’une séparation amou-
reuse (Yves Charnet 96). Là où le trauma génère un vide et une
discontinuité dans l’itinéraire biographique, là où l’évènement
crée de la dissonance dans la profondeur du sujet, là même la
mise en intrigue de soi-même retisse de la continuité, met à
distance l’évènement bouleversant replacé dans une structure
narrative plus vaste. Peu importe à la limite la valeur littéraire
du texte, seule compte la valeur d’authenticité attachée à
l’auteur du récit. Le texte devient prétexte à l’expression d’une
souffrance, à la guérison d’une douleur, à l’accompagnement
d’une maladie dont Fritz Zorn a forgé l’une des voies, pour
soigner son cancer, au titre d’une « autopathographie », afin de
conjurer l’expérience douloureuse du corps et des fêlures de
l’esprit. La vertu thérapeutique du texte prime sur la qualité
littéraire du récit : « Pour amorcer la guérison, écrit Bernard
Pingaud, il suffirait peut-être d’une phrase, d’une seule, celle-ci,
par exemple 97. » C’est dans ce nouveau contexte que les ateliers
d’écriture thérapeutique ont remplacé les salons littéraires. La
démocratisation du champ littéraire autorise chacun à prendre
sa plume pour raconter les blessures de son existence 98.

91. A. Gefen, Réparer le monde, op. cit, p. 134-135.


92. Ch. Angot, L’inceste, Paris, Poche, 2001.
93. A. Ernaux, La honte, Paris, Gallimard, 1999.
94. H. Duffau, Trauma, Paris, Gallimard, 2003.
95. E. Louis, En finir avec Eddy Bellegueule, Paris, Points, 2015.
96. Y. Charmet, Dans son regard aux lèvres rouges, Paris, Editions le
Hermann
Bateau ivre, 2017. coyright NS 085 - dec 2020
97. Bernard Pingaud, Écrire jour et nuit, Paris, Gallimard, 2000, p. 157.
98. Le constat dressé par A. Gefen ne couvre pas toutes les productions
du « champ littéraire » contemporain, et notamment de la persistance d’une
150 Le réparable et l’irréparable

La nouvelle norme expressiviste du monde littéraire affecte


en retour le statut du lecteur, lorsque la lecture devient une
ressource elle-même à la compréhension et la réparation de
soi-même. Que le hors-texte soit désormais sacralisé, cela vaut
aussi bien pour l’auteur qui revient par la porte de l’art-thérapie
que pour le lecteur appelé à se transformer, au contact du texte
littéraire, en bibliothérapeute. Cette transformation de soi par
la lecture dépasse de loin l’ancienne catharsis qu’Aristote appli-
quait au théâtre tragique pour purger les passions mauvaises :
« la littérature est devenue un traitement et la valeur littéraire
se mesure à son efficacité thérapeutique, non seulement pour
celui qui guérit ses traumas en le verbalisant, mais aussi pour
le lecteur qui trouve dans le livre un apaisement 99 ». Chacun
est convié, y compris avec l’aide de son médecin et de son
psychothérapeute, à se constituer sa bibliothèque à soi, à
s’aventurer dans le livre qu’il faut dans le moment pour se
construire ou se reconstruire. Chaque récit peut devenir alors
ce que Alain de Botton appelle un « manuel d’aide à soi 100 ».
Comme pour l’acte d’écriture, l’acte de lecture, dans son
ambition thérapeutique, comporte une dimension transhisto-
rique dont les modèles sont très anciens 101. Reparatio ordinaire,
quoique réservée pendant longtemps à la classe des lettrés et
restreinte aux sociétés connaissant l’écriture, la lecture, sous
des modalités très différentes (lecture publique, lecture silen-
cieuse…), a subi, et cela même encore à l’ère du numérique,

littérature qui se veut encore d’avant-garde, à rebours de toute finalité


thérapeutique. On rencontre cette tendance par exemple chez des écrivains
comme Christian Prigent et Pierre Guyotat.
99. A. Gefen, Réparer le monde, op. cit., p. 98.
100. Là encore le diagnostic de A. Gefen, s’il peut paraître unilatéral, ne
rend pas compte de toutes les pratiques de lecture (ce qui nécessiterait une
enquête sociologique autrement plus complète) dont les finalités peuvent
Hermann
être autres coyright
que thérapeutiques NSde085
(recherche - dec 2020
divertissement, d’érudition…).
101. Alexandre Gefen s’appuie par exemple sur le témoigne de l’histo-
rien grec Diodore de Sicile qui rapporte que l’entrée de la bibliothèque de
Ramsès II portait l’inscription : « Lieu de guérison de l’âme ».
L’esprit morcelé 151

des transformations majeures au point de devenir un exercice


thérapeutique privilégié par nos contemporains. Bien qu’elle
soit sans âge, la lecture de récits participe très largement du
temps contemporain de la réparation de soi, dont elle est à la
fois le symptôme social et la cure individuelle. Le roman n’est
plus seulement celui d’un apprentissage goethéen sur le modèle
de l’ancienne Bildung, mais une des voies ordinaires de guérison
des blessures de la vie dans une société qui fait peser toujours
plus d’exigences et de responsabilités sur les individualités.
La littérature n’est plus alors seulement, comme le voulait
Ricœur, un laboratoire où s’expérimentent des possibilités
de soi mais une clinique fictionnelle où se reconstruisent les
esprits morcelés.
Au-delà du diagnostic historique, il est bien entendu difficile
de mesurer l’efficacité (biblio)-thérapeutique de la repario litté-
raire : « Qu’il s’agisse de parler de mithridatisation, d’exorcisme,
de déplacement transitionnel ou de catharsis, le mécanisme
profond demeure opaque. Faut-il s’identifier au personnage
d’un roman, pour espérer ressortir changé, guéri d’un contact
avec une œuvre d’art ? Quelles doivent être l’implication du
sujet lisant, sa faculté de concentration, d’empathie ou au
contraire d’abandon 102 ? » Les limites évoquées par A. Gefen
se renforcent dans le cas de troubles mentaux plus graves à
travers desquels l’acte de lecture devient un exercice pour le
moins problématique. Et c’est le plus souvent associée à d’autres
reparatio que la lecture peut avoir des effets bénéfiques sur le
psychisme humain. Le mécanisme thérapeutique est certes
opaque mais il semble néanmoins peu contestable qu’aussi
bien l’acte de mettre en récit (oral ou écrit) que l’acte de lire
ont des vertus, non certes pour supprimer des symptômes ou
restaurer un état pré-traumatique, mais pour opérer un travail
sur le sens des troubles, des discontinuités biographiques, des
bouleversements
Hermanndecoyright
la vie. Écrire
NS et085
lire -n’effacent
dec 2020 point les

102. Ibid., p. 106.


152 Le réparable et l’irréparable

traumas des histoires de vie, mais contribuent à les agencer


autrement en les verbalisant, en les projetant dans des mondes
fictifs, en les confrontant à d’autres récits. C’est ainsi que la
construction de personnages ou l’identification à des person-
nages de roman peut tenir lieu d’espace d’expérimentation et
de réparation de soi sous la modalité d’une identité narrative.

***

L’esprit morcelé, ainsi avons-nous titré ce chapitre pour


donner à la réparation une amplitude qui à la fois la rattache
au vivant en général et s’en détache lorsqu’elle sollicite direc­
tement des techniques pour recoller les morceaux du psychisme
humain. L’esprit comme cerveau bénéficie, dans une certaine
mesure, de mécanismes internes d’autoréparation, après
certaines lésions. Cette fonction homéostatique du cerveau,
ainsi peut-on la nommer avec Damasio, n’est pas encore ou
si peu soi-même (ou paradoxalement « un autre moi-même »)
si l’on mesure la part non consciente du cerveau qui inter-
vient pour réguler l’ensemble des systèmes vitaux, en fonction
de « fourchettes » appropriées. C’est lorsque le cerveau non
conscient ne parvient plus ou difficilement à s’autoréparer et
à s’autoréguler que le psychisme conscient, selon des tonalités
propres, peut entrer en scène. La réparation de soi peut alors
déployer ses palettes de reparatio, soit pour agir directement
sur le cerveau, soit pour intervenir sur le psychisme.
La réparation de soi, qu’elle se réalise avec ou sans un autre,
qu’elle soit profane ou professionnelle, s’étend aussi loin dans
le temps et dans l’espace que l’être humain s’est efforcé de
répondre à l’expérience de la perte (d’un proche, d’un idéal,
d’une estime…). Bien au-delà de la psychanalyse, le travail
de deuil, tel qu’il a été analysé initialement par Freud, nous
apparaît bien comme
Hermann un paradigme
coyright NS 085adéquat pour rendre
- dec 2020
compte psychologiquement de ce que réparation de soi veut
dire. Mais aussi de son échec lorsque le sujet ne parvient pas
à consentir à la perte. Lorsque succès il y a, il ne signifie point
L’esprit morcelé 153

retour à la situation antérieure du préjudice, comme si rien ne


s’était passé. La réparation psychologique de soi n’efface pas le
trauma sur le visage du temps. Il reste toujours quelque chose,
à des degrés variables selon l’intensité du choc subi, qui est
le stigmate de l’irréparable et le signe de la fragilité humaine.
Lorsque réparation psychologique de soi il peut y avoir, elle ne
peut l’être qu’au terme d’un processus, parfois interminable,
qui débouche sur la restauration partielle ou complète de la
capacité de vivre et d’aimer dans une dynamique que nous
avons volontiers placée sous la lumière spinoziste du conatus.
Si la réparation de soi traverse les époques et les sociétés, en
prenant chaque fois des expressions particulières, le monde occi-
dental contemporain en porte sans doute des formes inédites
et d’une intensité jamais égalée. Le temps contemporain de
la réparation psychologique de soi plonge ses racines dans la
Modernité « expressiviste », se renforce avec l’accroissement
sans précédent de l’individualisme et les transformations du
capitalisme néo-libéral. Soumis au règne injonctif de la perfor-
mance, délié des solidarités traditionnelles, désaffilié des struc-
tures sociales de protection, l’individu contemporain reporte
sur lui-même la difficulté d’être et de devenir. La possibilité
même de se reconstruire psychologiquement, étant donné
le coût de prise en charge, est loin d’être offerte à tous. Le
temps de la réparation de soi, inégalement partagé, suppose
aussi d’avoir du temps et des ressources pour espérer ranimer
l’effort pour être.

Hermann coyright NS 085 - dec 2020


Hermann coyright NS 085 - dec 2020
III

La faute et l’offense

J’avais hâte de me laver de mon péché et je désirais


encore avec ardeur obtenir mon propre pardon,
c’était même là le seul aiguillon qui pût me pousser
à agir au milieu de tant de détresse.
Louis-René des Forêts

Une anthropologie de la réparation franchit un nouveau


seuil lorsqu’elle se concentre sur l’expérience de la perte dans
sa dimension religieuse, morale et sociale. C’est une nouvelle
déclinaison de la finitude qu’il s’agit en somme d’explorer,
non plus la vulnérabilité du vivant affectée par une lésion, une
amputation ou un déséquilibre, non plus la fragilité affective
de l’esprit endeuillé par la disparition d’un être aimé, mais la
faillibilité d’un être susceptible de faire le mal et de commettre
des offenses.
À quelles pertes la réparation religieuse, morale et sociale
est-elle la tentative de réponse ? Elles sont multiples : perte de
la pureté, perte de l’innocence, perte de l’estime de soi. Les
enjeux ne sont pas moindres. Ils portent bien entendu sur les
modes de réparations dont nous proposerons une typologie
fine pour les penser analogiquement avec les reparatio dans
le monde du vivantcoyright
Hermann et dans la NS
vie de l’esprit.
085 - decLa2020
purification,
le repentir, l’excuse sont aux reparatio religieuses, morales et
sociales ce que la cicatrisation est à la réparation organique et
le travail de deuil à la réparation psychologique. C’est encore
156 Le réparable et l’irréparable

sous le signe de l’analogue comme disposition à voir la ressem-


blance-dans-la-différence que les modèles de réparation doivent
se laisser approcher, à l’appui désormais de nouveaux savoirs
spécialisés : l’anthropologie religieuse, la philosophie morale
et la sociologie des interactions sociales.
L’aspiration profonde de toute réparation religieuse, morale
et sociale est d’atténuer, voire de supprimer l’impureté, la
faute, l’offense pour revenir au statu quo ante, et espérer ainsi
retrouver une pureté, une innocence, un désendettement à
la faveur de reparatio spécifiques (rituels de purifications,
confessions, rachats, prières, excuses, offrandes…). Cette
aspiration profonde se heurte cependant à l’insistance de la
conscience coupable, à l’impossible rédemption et à la rancœur
d’autrui. Autant de figures de l’irréparable qui viennent contra-
rier le difficile retour à l’état d’innocence. Plus fonda­men­ta­
lement, c’est le modèle éthique de la réparation qui doit être
soumis à l’épreuve critique en tant que format normalisa-
teur des conduites humaines et persistance d’une conscience
malheureuse.
Au-delà de la matrice religieuse, le monde social peut
être perçu comme un vaste ensemble d’échanges réparateurs
qui visent à réguler de manière immanente les interactions
lorsqu’elles sont sujettes à des perturbations (affronts, offenses,
violences…), avant même l’intervention de l’État et de la
contrainte objective du droit. Il n’est pas de fait social sans
contrôle social qui préside aux réparations des interactions de
face-à-face dans des situations troublées.

Purifier la souillure

La réparation ne se pense que pour un être fini, vulné-


rable, fragile,
Hermann faillible. Dans leNS
coyright registre
085moral
- decet2020
religieux, la
catégorie anthropologique de faillibilité que nous empruntons
La faute et l’offense 157

à Paul Ricœur 1 permet de comprendre en quoi la faiblesse


constitutive de l’être humain rend le mal et la faute possibles.
La tradition philosophique a laissé en partage des réflexions
précieuses qui expriment ce pathétique de la faillibilité humaine.
On l’a vu au chapitre précédent avec les dialogues platoniciens
qui donnent à penser la misère humaine enchaînée dans une
corporéité après le « mélange » de l’âme. Sujet aux erreurs,
aux errements et aux égarements, l’Homme faillible l’est par
excellence au moment de la chute de l’âme dans le corps. Le
langage mythologique de la chute, de la déchéance, du mélange
sera abondamment repris dans la théologie et la philosophie
chrétiennes, et encore chez un Pascal : « Et ce qui achève notre
impuissance à connaître les choses est qu’elles sont simples en
elles-mêmes et que nous sommes composés de deux natures
opposées et de divers genres, d’âme et de corps 2. » Pascal y
ajoute cependant le langage de la disproportion pour exprimer au
mieux la finitude humaine, prise ici comme faculté de connaître
(dans son impuissance relative), limitée entre les deux infinis
(l’infiniment grand et l’infiniment petit) : « car, enfin s’inter-
roge le philosophe, qu’est-ce qu’un homme dans la nature ?
Un néant à l’égard de l’infini, un tout à l’égard du néant, un
milieu entre rien et tout, infiniment éloigné de comprendre
les extrêmes. La fin des choses et leurs principes sont pour lui
invinciblement cachés dans un secret impénétrable 3. » Cette
disproportion, que l’on retrouvera formulée différemment dans
la IVe méditation cartésienne (entre l’entendement fini et la
volonté infinie) et dans la phénoménologie de Ricœur (entre
la perspective finie de toute perception et la visée infinie du
langage), ne s’épuise pas dans la faculté de connaître. Elle se
manifeste sur un ton plus pathétique encore dans sa dimension
pratique, c’est-à-dire morale, lorsque l’être humain s’emploie

Hermann
1. P. Ricœur, coyright
Le volontaire NS 085t. 2.
et l’involontaire, - dec 2020
Finitude et culpabilité,
Paris, Aubier, 1988.
2. Pascal, Pensées, Paris, Folio, 1977, Fragment 185, p. 159.
3. Ibid.
158 Le réparable et l’irréparable

à dissimuler le sens de sa condition, se perd dans le divertisse-


ment et l’égarement. Le pire pour Pascal n’étant pas de faire
le mal, mais de refuser de le reconnaître, d’avouer le malheur
naturel de notre condition faible et mortelle. Seule une conver-
sion ferme dans la foi permettra non certes de changer notre
condition mais de lui donner un autre sens.
Le testament pascalien, fût-il de la richesse que l’on sait,
n’est bien entendu qu’un témoignage historique parmi
d’autres de la manière dont l’être humain a pu et peut encore
exprimer, mythologiquement, religieusement, philosophi-
quement, la condition faillible de l’humanité. Mais il faut
partir de là, c’est-à-dire d’une réflexion anthropologique sur
la faillibilité, pour comprendre comment le discours sur le
mal et la faute est possible et comment les univers religieux
ont cherché justement à les réparer. Plurielles sont les voies
à travers lesquelles les cultures religieuses manifestent l’être-
en-faute de l’humanité.
La souillure en est une illustration sinon universelle du
moins largement répandue dans la plupart des systèmes magico-
religieux. On en avait déjà recensé des témoignages éloquents
à l’occasion de notre étude des pratiques de sorcellerie et des
réparations magiques des corps. La souillure se présente comme
un mode d’expression du mal et de la faute, comme transgres-
sion d’un interdit, qui se transmet par contact et contagion
physique. La souillure est l’effet physique d’une violation
d’un ordre symbolique et prescriptif. La tache provoquée par
la souillure, vécue subjectivement comme douleur, honte, et
crainte, est une punition corporelle conçue comme expiation
vindicative. Mal physique, la souillure révèle une indignité
morale. Si la tache peut s’emparer de tout ou partie du corps, le
sexe et la sexualité en sont les modes de propagation privilégiés :

« Ainsi on est frappé par l’importance et la gravité attachées à la


Hermann coyright NS 085 - dec 2020
violation des interdictions de caractère sexuel dans l’économie de
la souillure ; les prohibitions de l’inceste, de la sodomie, de l’avor­
tement, des relations en des temps – et parfois en des lieux défendus
La faute et l’offense 159

– est si fondamentale que l’inflation du sexuel est caractéristique


du système même de la souillure, au point qu’entre sexualité et
souillure une complicité indissoluble paraît s’être nouée dans un
temps immémorial 4 ».

La souillure est historiquement l’une des manifestations


magico-religieuses les plus anciennes de la condition humaine
de l’être en faute. On en trouve trace dans l’Ancien Israël
lors par exemple de la vision dans le Temple du prophète
Isaïe : « Les pivots des portes se mirent à trembler à la voix
de celui qui criait, et le Temple se remplissait de fumée.
Je dis alors : “Malheur à moi ! je suis perdu, car je suis un
homme aux lèvres impures, j’habite au milieu d’un peuple
aux lèvres impures : et mes yeux ont vu le Roi, le Seigneur
de l’univers !” » (Isaïe, 6,1-8) 5. L’anthropologie culturelle
et la sociologie des religions permettent de comprendre la
souillure, non comme un phénomène isolé, mais dans le
cadre d’un système symbolique. Si l’on suit Mary Douglas 6,
l’appréhension de la souillure, de la pollution, de la saleté
doit être considérée comme une atteinte à un ordre donné :
« Ce point de vue est très fécond. Il suppose, d’une part,
l’existence d’un ensemble de relations ordonnées et, d’autre
part, le bouleversement de cet ordre 7. »
La condition d’être souillé est susceptible d’être dépassée
à la faveur d’actes de réparations magico-religieuses. La répa-
ration, peut-on dire encore avec M. Douglas, signifie une
remise en ordre du système symbolique : là où la souillure
désordonne, la réparation réordonne. Ce peut être le sens du

4. P. Ricœur, Finitude et culpabilité, op. cit., 190.


5. Rappelons qu’un châtiment divin, au temps du roi Ozias (791-740)
accusé d’impiété et de religion d’apparence (« Malheur à la nation pécheresse,
au peuple chargé d’iniquités », Isaïe, 1 : 4), vient affecter Isaïe et son peuple
Hermann
« aux lèvres impures ». coyright NS 085 - dec 2020
6. M. Douglas, De la Souillure. Essai sur les notions de pollution et de
tabou, Paris, La découverte, 2001.
7. Ibid., p. 55.
160 Le réparable et l’irréparable

rituel du mariage voué à neutraliser l’impureté de la sexualité


en l’encadrant dans des règles strictes d’alliance et de repro-
duction, la virginité préalable des futurs époux étant censée
garantir la pureté même de la sacralité matrimoniale. Ce peut
être grâce à l’intervention d’une puissance extérieure, divine
ou quasi-divine, qui vient supprimer la souillure initiale à
l’exemple encore de la vision d’Isaïe lorsque l’un des séraphins
(ange avec trois paires d’ailes) vole vers lui, tenant un charbon
brûlant et s’approchant vers lui, prononce ces paroles : « Ceci
a touché tes lèvres, et maintenant ta faute est enlevée, ton
péché est pardonné (Isaïe, 6-7). » C’est encore par le contact,
désormais pur venant d’un être pur, qui vient effacer l’impu-
reté de la souillure. L’aspiration profonde est de retrouver une
pureté perdue, comme le supplie par exemple le psalmiste :
« Pitié pour moi, ô Dieu, en ta bonté – en ta grande tendresse
efface mon péché – lave-moi de toute malice – de ma faute
purifie-moi. O Dieu, crée en moi un cœur pur » (Ps. 51). Le
plus souvent, la réparation de la souillure demande un rituel
spécifique venant de l’être souillé lui-même. Le rituel de puri-
fication peut prendre des formes multiples : laver, éloigner,
brûler, chasser, cracher…
Le rituel de purification, comme les ablutions, peut avoir
une fonction réparatrice (lorsque la souillure est déjà présente)
ou une fonction prophylactique pour prévenir le risque d’impu-
reté. Un même rituel peut comporter les deux fonctions à la
fois. C’est le cas par exemple des bains rituels et des ablutions
dans l’Islam : les petites ablutions (woudou, ‫) ُوضُو ٌء‬, les grandes
ablutions (rousl, ‫ ) ُغ ْس ٌل‬qui se font avec de l’eau, et les ablutions
sèches (tayammoum, ‫ )تَيَ ُّم ٌم‬avec de la terre, de la pierre et du
sable. Ces rituels de purification confirment l’importance de
la sexualité (obligation de petites ablutions si l’on a touché le
sexe avec plaisir) et du contact avec le sang (obligation de
grandes ablutions coyright
Hermann après la période
NS 085 qui -suit
decles2020
règles de la
femme) comme vecteurs par excellence de l’impureté. La
purification par ablution doit obéir, pour avoir l’effet escompté,
à un rituel, à une chaîne d’actes sacrés : laver les deux mains
La faute et l’offense 161

jusqu’aux poignets trois fois après avoir dit « bismillah » ; faire


rentrer de l’eau dans la bouche et le nez et la recracher avec
de l’eau (trois fois) ; laver le visage, les mains et des pieds (trois
fois) … La précision du geste, la répétition des actes et leur
enchaînement, le respect des incantations sont censés garantir
l’efficace de la reparatio purificatrice. L’efficacité signifie la
possibilité de retrouver la pureté entachée par la souillure
initiale. Là où la souillure est entrée dans le corps par contact
ou contamination, là même elle doit s’effacer par l’acte de
purification. La réparation purificatrice vise à retrouver l’état
de pureté initiale ou à construire un état de pureté idéal si la
souillure est originelle.

Racheter les péchés

Il n’est pas évident de démarquer la souillure du péché


comme manifestation de la faute et du mal. Historiquement,
les deux expressions ne cessent de circuler dans les univers
mythico-religieux. Dit autrement, le péché peut s’exprimer
comme souillure. Le séraphin qui supprime la souillure d’Isaïe
lui pardonne en même temps ses péchés. Le psaume 51 en
reprend la même intention : « Lave-moi entièrement de mon
iniquité et purifie-moi de mon péché ! Purifie-moi avec l’hy-
sope et je serai sans tache ; lave-moi et je serai plus blanc que
la neige. » Autant la symbolique de la faute s’exprime avant
tout dans la souillure par contact physique ou contamination,
autant la symbolique du péché ne s’y épuise pas. Disons que
son spectre est plus large. Si l’on suit Ricœur sur ce point, l’une
des traductions symboliques du péché telle qu’elle s’exprime
dans l’Ancien Israël est la rupture de l’Alliance originelle d’un
peuple avec son Dieu. C’est toujours « devant Dieu » qu’il y a
péché :Hermann
« aux relations de contact
coyright NS dans
085l’espace
- decsont
2020substituées
des relations d’orientation : la voie, la ligne droite, l’égarement,
comme la métaphore du voyage sont des analogies du mouve-
ment de l’existence considérée globalement ; du même coup,
162 Le réparable et l’irréparable

le symbole passe de l’espace au temps 8. » Ainsi le pécheur est


celui qui s’éloigne de Dieu, de ses préceptes, qui se détourne
de son amour et subit en contrecoup ses foudres. C’est sous
la forme d’accusations que les Prophètes s’en prennent à ceux
qui ont rompu l’Alliance, qui ont oublié Dieu, qui ont suivi
un chemin tortueux : l’injustice avec Amos, l’adultère avec
Osée, l’arrogance avec Isaïe… Le péché peut révéler soit une
malédiction originelle qui sera érigée en péché originel dans
le mythe de la Genèse (le mal est entré dans le monde, pour
tout homme, par la faute originelle), soit une transgression
de prescriptions déterminées (adultère, idolâtrie, concupis-
cence…). Les deux ordres ne sont pas incompossibles mais
n’impliquent pas les mêmes modalités et la même envergure de
réparations. Une chose est de pouvoir réparer la transgression
de tel ou tel commandement, autre chose est la possibilité de
réparer la faute originelle qui reporte dans le cœur de tout
homme la racine du mal.
Les actes ou les rituels de purifications peuvent, comme
pour la souillure, tenir lieu de reparatio des péchés. Mais
l’éventail des réparations pour les péchés en est plus large.
Si le péché est compris comme égarement, comme « voie
courbe », comme Alliance rompue, sa réparation religieuse doit
se comprendre comme « retour » dans la Relation et l’Ordre
sacré, comme restauration du lien primitif : « C’est par le
retour et par la tranquillité que vous serez sauvés (Isaïe, 30,
15). » Quelles sont donc les reparatio qui aspirent à ce retour
à l’Alliance originelle ? Il y a le rachat ou la rédemption dont
l’acte, d’origine divine, consiste à émanciper d’une dette, d’une
faute morale, d’une servitude. Le rachat peut concerner tel acte
de tel individu ayant transgressé un interdit, une prescription,
un commandement. Il peut concerner tout un peuple dont
le modèle paradigmatique se trouve dans l’Exode. L’Égypte
étant dans la Biblecoyright
Hermann hébraïqueNS symbole
085 -dedeccaptivité
2020et plus

8. P. Ricœur, Finitude et culpabilité, op. cit., p. 232.


La faute et l’offense 163

généralement le signe du mal de la condition humaine, la


sortie de la servitude est par contraste associée à une rédemp-
tion : « Je suis Yahvé, et je vous soustrairai aux corvées que les
égyptiens vous imposent. Je vous affranchirai de la servitude
en laquelle ils vous tiennent et je vous délivrerai en frappant
fort et châtiant durement (Exode, 6, 6). »
La rédemption peut s’étendre à l’humanité dans sa totalité,
rompre le maléfice originel du péché, par un acte de surabon-
dance que le christianisme a élevé au rang de sacrifice libérateur
dans la mort de Jésus-Christ. Jésus est le Réparateur fondateur
du monothéisme chrétien. Le Christ étant, selon la théologie
chrétienne, Dieu se faisant Homme, il rachète, par son sacrifice,
les péchés de l’humanité, et l’extirpe de l’esclavage du mal.
Le sacrifice redonne à l’Homme sa liberté : l’Homme pourra
encore, après cet acte fondateur, faire le mal et commettre de
nouveaux péchés s’il n’épouse pas la foi inconditionnelle en
Jésus le sauveur (Romain, 3, 24-30).
Les rituels d’expiation et de pardon constituent des repa-
ratio religieuses qui visent également à libérer, à lever une
dette, à supprimer les péchés. On les retrouve dans les trois
grandes religions monothéistes, également dans le jainisme
en Inde (à travers un rituel dénommé pratikramana pratiqué
pour demander le pardon des fautes). Dans l’Ancien Israël,
l’expiation est pensée comme une restauration de l’Alliance
originelle, comme renoncement à la colère de Dieu pour les
fautes commises par son peuple (« Pardonne, ô Éternel ! à ton
peuple d’Israël, que tu as racheté », Deut (21,8)). L’expiation,
en même temps qu’elle libère d’une dette, donne un nouvel
avenir à l’Homme :

« Le pardon se montre déjà tout entier dans cette capacité restaurée
de se connaître dans sa véritable situation au sein de l’Alliance ;
ainsi la peine, ressentie comme affliction, fait partie à la fois de la
Hermann coyright NS 085 - dec 2020
punition et du pardon. Du même coup le “pardon” est “retour” :
car le retour n’est pas autre chose, a parte Dei, que l’enlèvement de la
coulpe, la suppression de la charge du péché : “Je t’ai fait connaître
164 Le réparable et l’irréparable

mon péché, je n’ai pas caché mon iniquité – j’ai dit : j’avouerai mes
transgressions à l’Éternel – et tu as effacé la peine de mon péché
(PS. 32, 5) 9” ».

L’expiation met fin ainsi à l’errance et à l’égarement. La


théologie chrétienne ultérieure proposera de l’expiation d’autres
formulations, par exemple chez Pierre Abélard, Paul Tillich
ou René Girard : la mort de Jésus sur la Croix est symbole
d’amour inconditionnel qui vaut comme exemple pour tout
chrétien susceptible de se transformer par ce geste fondateur
(en vertu par exemple d’un « désir mimétique »).
L’acte d’expiation peut venir du pécheur lui-même à travers
des actes de contrition et des pratiques d’autoflagellation.
Torture infligée par les Romains sur Jésus, la flagellation est
devenue une pratique d’expiation et de pénitence au Moyen
Âge, notamment à travers le mouvement des Flagellants
qui, allant de ville en ville, armés de fouets et chantant le
cantique des cantiques, répètent symboliquement la Passion
pour racheter leurs péchés et espérer atteindre le Royaume
des cieux. Comme les rites de purification, les pratiques de
flagellation et d’auto-flagellation sont des reparatio qui s’ap-
pliquent directement sur le corps (à la différence des prières
et des hymnes) : le corps doit souffrir, comme celui de Jésus,
pour extirper et racheter le péché. Par où le mal est passé, là
même il doit sortir. Pratique qui perdure encore dans certains
ordres catholiques, l’autoflagellation se rencontre également
dans certains ordres chiites au cours d’une procession (Tatbir)
qui marque la fin de l’Achoura (jour de la commémoration
du massacre de l’imam Hossein et des membres de sa famille
par le Califat Omeyyade). Le Tatbir n’a pas toutefois la même
fonction réparatrice que l’auto-flagellation pénitentielle des
chrétiens. Il s’agit moins d’expier des péchés que de répéter
le travail de deuil decoyright
Hermann la mort duNS
jeune
085petit-fils
- dec de Mahomet,
2020

9. Ibid., p. 237.
La faute et l’offense 165

l’imam Hussein ibn Ali, qui a été tué à la bataille de Kerbala.


Dans tous les cas, le corps doit être meurtri et sacrifié pour
stigmatiser une perte (la mort de Hussein Ibn Ali, la mort du
Christ, l’innocence…).
Le sacrifice joue une fonction réparatrice si cardinale qu’il
traverse la plupart des univers magico-religieux. Le rituel
sacrificiel en tant que reparatio a ceci de paradoxal qu’il vise à
amputer, à retirer, à priver quelque chose ou quelqu’un pour
répondre à une perte initiale. Le sacrifice vise à donner quelque
chose en plus (et corrélativement à perdre quelque chose en
moins) pour combler la perte causée par une faute supposée,
alléguée ou imaginée (ou simplement pour mettre à l’épreuve
la foi ou témoigner de la soumission à un être supérieur). Le
sacrifice est pensé comme une épreuve de justice, comme restau-
ration d’un équilibre (donner un supplément pour compenser
une perte ; perdre quelque chose pour restaurer la relation
fondatrice), comme rétablissement d’un ordre symbolique
(au sens de M. Douglas). Les pratiques sacrificielles varient en
fonction des catégories d’offense. Ainsi chez les Dinka (peuple
agriculteur au sud du Soudan) pour le sacrifice des bêtes : « S’il
s’agit de célébrer une trêve, on découpe la bête transversale-
ment ; en certaines occasions on l’étouffe, en d’autres on la
piétine jusqu’à ce que mort s’ensuive 10. »
Force est de constater les formes diverses et variées de la
reparatio sacrificielle. Elle peut être sacrifice d’un animal comme
chez les Dinka, sacrifice de soi-même, de son corps, de sa vie
même (à l’instar du sacrifice de Jésus) ; elle peut être sacrifice
de ses biens ou des siens (comme le sacrifice d’un enfant) et
devenir une reparatio par offrande, même si toute offrande
n’a pas nécessairement une fonction réparatrice ; elle peut être
signe d’attachement, de dévotion et d’amour (« Je vous exhorte
donc, frères, par les compassions de Dieu, à offrir vos corps
commeHermann
un sacrificecoyright
vivant, saint,
NSagréable
085 - decà Dieu, ce qui sera
2020

10. M. Douglas, De la souillure, op. cit., p. 130.


166 Le réparable et l’irréparable

de votre part un culte raisonnable », Romains 12:1). Il peut


donc y avoir sacrifice sans faute initiale, sauf si l’on suppose une
faute originelle qui fait de tout Homme un pécheur. Éternel
endetté « devant Dieu », l’Homme ne doit jamais alors cesser
de sacrifier, d’offrir en sacrifice pour racheter une perte dont
il n’est pas responsable comme individu mais comme membre
d’une humanité pécheresse.
Si l’on suit René Girard 11, le sacrifice est pensé, après dési-
gnation d’un bouc émissaire, comme un processus régulateur
qui permet d’interrompre, au moins un temps, la rivalité
du désir mimétique. Le « sens » du sacrifice peut cependant
varier très fortement d’un système mythique et religieux à
un autre. Dans la plupart des mythes grecs et des religions
non judéo-chrétiennes, la victime du sacrifice, selon Girard,
est supposée coupable à l’instar de l’Œdipe de Sophocle. En
d’autres termes, il y a toujours une bonne raison de sacrifier
une victime d’emblée coupable ; cette bonne raison serait, d’une
manière ou d’une autre, une réponse au risque de violence
engendré par le désir mimétique. Par contraste, c’est dans la
Bible hébraïque que l’on trouverait les premières expressions
de la victime innocente et une critique du mécanisme sacrificiel
(déjà dans la transformation du sacrifice humain en sacrifice
animal comme dans le récit du sacrifice d’Isaac), même si le
sacrifice y est omniprésent. On en trouve une bonne illustration
dans le Jugement de Salomon (1 Rois 3.16-28) lorsque, face à
deux prostituées qui se disputent la garde des enfants, le Roi
dit : « Coupez en deux l’enfant qui est en vie et donnez-en la
moitié à chacune. » Alors que l’une des deux prostituées accepte
le jugement de Salomon, l’autre refuse et préfère renoncer à
son enfant afin de le sauver : « Ah ! Mon seigneur, donnez-lui
l’enfant qui est en vie, ne le faites pas mourir (1 Rois, 25) ».
En réalité, nous avons affaire, avec cette parabole, à deux caté-
gories irréductibles de sacrifice :
Hermann coyright NS le 085
sacrifice égoïste
- dec 2020lorsque la

11. R. Girard, La violence et le sacré, Paris, Grasset, 2014.


La faute et l’offense 167

« mauvaise » prostituée accepte de sacrifier l’enfant, et le sacrifice


de soi-même de la « bonne » prostituée qui accepte de renoncer
à l’enfant pour qu’il reste sauf. Selon Girard, le premier sacrifice
métaphorise la violence structurelle des sociétés humaines et
doit être, à ce titre, dénoncé. Par contraste, le second sacrifice
annonce la profession de foi chrétienne. Car c’est bien dans le
christianisme, selon Girard, que le sens du sacrifice prend une
dimension radicalement nouvelle en tant que conscientisation
de l’innocence de la victime sacrifiée à travers la mort de Jésus
lui-même : « Jésus sauve les hommes parce que sa révélation du
mécanisme du bouc émissaire, qui nous prive de plus en plus
de protection sacrificielle, nous oblige à nous abstenir de plus
en plus de violence si nous voulons survivre. Pour atteindre le
Royaume de Dieu, l’homme doit renoncer à la violence 12. »
Le sens anthropologique des Évangiles, c’est la monstra-
tion de la violence du désir mimétique, de la logique du bouc
émissaire (le Christ est haï par la foule, Pilate, les Juifs…) et
du sacrifice ultime d’un innocent : « Le Dieu du christianisme
n’est pas le Dieu violent de la religion archaïque, mais le
Dieu non violent qui accepte de devenir une victime pour
nous libérer de nos violences 13. » Il reste cependant, contrai­
rement à l’hypothèse de Girard, que le christianisme n’a pas
le monopole exclusif de ce sens du sacrifice. On en trouve des
expressions dans l’orphisme, courant mystique et religieux grec,
qui condamne le sacrifice de sang 14, de même qu’en Inde avec
le jaïnisme qui rejette l’ordre sacrificiel.
L’essentiel, pour notre propos, est que le rite sacrificiel et
le rite d’expiation anti-sacrificielle représentent deux idéaux-
types antithétiques de reparatio magico-religieuses, l’un fondé

12. R. Girard, Les origines de la culture, Paris, Desclée de Brouwer,


2004, p. 116.
Hermann
13. Ibid., p. 122. coyright NS 085 - dec 2020
14. G. Fornari, “Labyrinthine Strategies of Sacrifice: The Cretans by
Euripides.” Contagion: Journal of Violence, Mimesis, and Culture, vol. 4,
1997, p. 163-188.
168 Le réparable et l’irréparable

sur la logique de la violence, du bouc émissaire et une rivalité


mimétique perpétuelle ; l’autre fondé sur une logique de sura-
bondance et d’amour inconditionnel, en suivant par exemple
le modèle de l’imitatio christi. Si sacrifice il y a encore, et
sacrifice suprême, fondateur, il est exhibé paradoxalement
pour en dénoncer la logique interne (violence, bouc émissaire,
rivalités, victime innocente…) et proposer une voie de régu-
lation humaine qui permettrait d’en sortir et de restaurer en
même temps l’alliance entre l’humanité et Dieu : « C’est l’idée
du salut personnel, qu’on atteint à travers l’esprit du Christ et
de son père, la Croix ayant eu comme conséquence de rétablir
une communication directe entre l’homme et Dieu, relation
interrompue par le péché originel 15. »
Les reparatio magico-religieuses (rites de purification, rites
d’expiation, actes de rachat, sacrifices, offrandes…) ne sont pas
exclusives les unes des autres à l’intérieur d’un même système
religieux. Comme pour le péché et la souillure, comme modes
d’être-en-faute, ils peuvent cohabiter sans contradiction. Le
point remarquable concerne la dyade réparant/réparé : qui
répare ? qui est réparé ? Dans la plupart des cas, il revient à
celui, à tort ou à raison, qui est déclaré fauteur de réparer à
l’adresse d’un ordre symbolique violenté par son acte, et dans les
religions monothéistes, toujours « devant Dieu ». Transgresser
un interdit ou un commandement revient toujours à porter
préjudice à Dieu même. Dans cette logique, le réparant est le
pécheur et le réparé Dieu lui-même et, à travers lui, le tout dont
il est le garant. C’est ainsi qu’il faut comprendre les sacrifices
rituels (animaux, humains) ou des offrandes : l’initiative de la
réparation (le réparant) revient à celui qui a commis la faute
et le réparé est celui qui en est la victime alléguée.
La configuration est diamétralement opposée lorsque le
réparant n’est pas le fauteur lui-même, mais celui-là même qui
a été victime
Hermannde la faute commise.
coyright NS C’est
085 l’intention
- dec 2020même du

15. R. Girard, Les origines de la culture, op. cit., p. 117.


La faute et l’offense 169

sacrifice de Dieu dans le kérygme chrétien. Le Dieu chrétien


sort des gonds de la justice d’équivalence et du rituel vindicatif
(si l’Homme a péché dès son origine, il doit racheter sa faute
pour l’éternité) pour instituer une logique de surabondance (le
don d’un seul vient interrompre le cercle de l’endettement et
de la faute). Ce ne sont pas les Hommes qui se sacrifient parce
qu’ils ont péché : c’est Dieu, en sacrifiant son fils, qui rachète
les péchés de l’Humanité. Le réparant, par ce rite d’expiation,
est Dieu et non l’humanité pécheresse.
La visée de toute réparation magico-religieuse est d’effacer,
de supprimer ou d’atténuer le mal ou la faute originelle :
restaurer l’état de pureté avant la souillure, retrouver l’alliance
avant sa rupture, reprendre le chemin de la foi avant l’égare-
ment, reconquérir l’innocence après le péché. Rien ne garantit
toutefois de l’efficace de la réparation qui repose sur des effets
de croyance : le sentiment de souillure pourra persister après
un rituel de purification ; la culpabilité pourra renaître après
un rituel d’expiation ou un sacrifice… Plus que toute autre,
la réparation magico-religieuse est un acte de foi toujours
confronté à l’incertitude du croyant : suis-je de nouveau pur ?
Suis-je encore coupable ? Mes péchés sont-ils rachetés ? Même la
suppression d’une souillure corporelle pourra être interprétée
par une cause différente de l’acte réparateur lui-même. Lorsque
le réparant est le fauteur présumé lui-même, l’expiation peut se
heurter au silence du « devant Dieu » et laisser place au doute :
Suis-je pardonné de mes péchés ? Ces doutes et ces incertitudes
expriment déjà une première forme d’irréparable.
Comme toute pratique de réparation, il faut préciser que,
même si la souillure a disparu et si la culpabilité du croyant
est soulagée, il restera toujours des traces de l’histoire même
de l’être-en-faute. La dette peut être levée, pas le temps et la
mémoire de l’événement. Yahvé, par un acte expiatoire, libère
bien lesHermann
Hébreux ducoyright
joug des Égyptiens
NS 085(symbolisant
- dec 2020 la rupture
de l’Alliance) mais le peuple élu de Dieu ne reviendra jamais
à la situation antérieure à cette épreuve. Il devient autre après
cette rupture. En ce sens, le temps de la servitude est irréparable,
170 Le réparable et l’irréparable

même si la dette est levée. Le Deutéronome enjoint justement


Israël à cet acte fondateur du « souviens-toi » : « Garde-toi bien
d’oublier le Seigneur qui t’a fait sortir du pays d’Égypte, de la
maison de servitude (Deut. 12) ». La mémoire injonctive est
là pour rappeler le temps de l’irréparable.
La part la plus retorse de l’irréparable se joue dans le senti-
ment pour le croyant de n’être jamais quitte, de ne pouvoir
jamais pouvoir racheter la faute, d’être à jamais souillé, malgré
les actes réparateurs. Ce n’est plus seulement le temps qui est
irréparable, mais la dette même qui place le pécheur en éternel
réparant. C’est vrai y compris dans la théologie chrétienne :
malgré le sacrifice expiatoire de Jésus, chaque chrétien est
« libre » de choisir entre le bien et le mal et le doute pèse
jusqu’au Jugement dernier. C’est en ce sens que le péché
originel, comme mal qui arrive dans l’humanité prise comme
un tout, se distingue de la culpabilité, comme acte que chaque
individu « commence ». Ricœur en souligne le contraste :

« La confession des péchés achève ce mouvement d’intériorisation du


péché en culpabilité personnelle : le toi interpellé devient le moi qui
s’accuse lui-même ; mais du même coup se dessine le déplacement
d’accent qui fait virer le sens du péché au sentiment de culpabilité ;
au lieu d’accentuer le “devant Dieu”, le “contre toi, contre toi seul”,
le sentiment de culpabilité accentue le “c’est moi qui…” 16 ».

Le psalmiste confesse ainsi : « Car mon péché, moi, je le


connais, ma faute est devant moi sans relâche, contre toi, toi
seul, j’ai péché, ce qui est mal à tes yeux je l’ai fait (Ps, 51,
5-6). » La culpabilité devient proprement aliénante lorsque
le croyant se construit comme un endetté sans fin, lorsque
la réparation devient interminable, lorsque l’irréparable de la
faute ne cesse de hanter sa conscience morale. Tous les actes
de purification
Hermann n’y coyright
feront rien :
NS le croyant se verra
085 - dec 2020encore et

16. P. Ricœur, Finitude et culpabilité, op. cit., p. 258.


La faute et l’offense 171

toujours souillé. Tous les actes de repentance, de contrition,


d’expiation n’y feront rien : le croyant se sentira encore pécheur.
L’irréparable de la culpabilité culmine dans la conscience
scrupuleuse dont Ricœur retrace le mouvement religieux à
partir du pharisianisme : la conscience scrupuleuse est une
conscience qui ne se sent jamais quitte, qui ajoute toujours de
nouvelles obligations, qui s’impute toujours plus de charge,
qui multiple les rites et la casuistique permanente.
Le scrupule permanent débouche alors sur l’enfer de la
culpabilité et révèle une fonction pathologique de la réparation
magico-religieuse dans son excès même : le mauvais infini.
Saint Paul, avant Nietzsche et Kafka, est l’un des premiers a
témoigné de la malédiction de la loi dont l’observation stricte
devient plus forte que le commandement d’Amour : « Car,
comme par la désobéissance d’un seul homme beaucoup
ont été rendus pécheurs, de même par l’obéissance d’un seul
beaucoup seront rendus justes. Or, la loi est intervenue pour
que l’offense abondât, mais là où le péché a abondé, la grâce
a surabondé, afin que, comme le péché a régné par la mort,
ainsi la grâce régnât par la justice pour la vie éternelle, par
Jésus-Christ notre Seigneur (Rom 5) ». C’est l’existence même
de la loi qui exhibe le péché :

« Le scrupule, réinterprété par l’expérience paulienne de la malédiction


de la loi, apparaît sous un nouveau jour : il devient lui aussi l’expres-
sion de ce “mauvais infini” qui répond, du côté de la conscience,
au “mauvais infini” de l’énumération infinie des prescriptions ; à la
limite la méfiance, la suspicion et finalement le mépris de soi et la
bassesse se substitue à l’humble aveu du pécheur 17. »

La conscience de l’irréparable relance sans cesse le processus


de réparation selon un cercle vicieux qui enferme le scrupu-
leux dans ce que Hegel
Hermann rangeait
coyright NSdans085le -« mauvais
dec 2020 infini » et

17. Ibid., p. 296.


172 Le réparable et l’irréparable

Freud dans la névrose obsessionnelle : l’être en faute se fixe


pour tâche de satisfaire l’observance des prescriptions pour
réparer ses fautes ; la faillite de sa tâche accroît le sentiment de
culpabilité qui relance de nouveau le processus d’observance
(l’entreprise même de vouloir éradiquer le péché est frappée
de soupçon et devient nouvelle faute).

Avouer ses fautes

N’est-ce pas dans la pratique de l’aveu que culmine fina-


lement la fonction pathologique de la réparation magico-
religieuse ? L’aveu n’est-il pas le symptôme d’une conscience
empêtrée dans le remords et la culpabilité, enchaînée dans le
passé de ses actes ? C’est assurément l’un de ses travers, que
Nietzsche avait déjà diagnostiqué en son temps, au titre d’une
conscience réactive prise dans l’étau du ressentiment. Mais
l’aveu peut avoir aussi ses vertus réparatrices. Force est de
reconnaître la grande variété autant des champs d’application
de l’aveu (religion, droit, morale, politique, psychologie) que
de ses modes d’énonciation (avouer à soi-même, arracher un
aveu, confesser…). Jérôme Porée propose toutefois d’en extraire
une sorte de noyau phénoménologique commun : « Acte d’une
conscience qui se constitue comme coupable et se montre
ainsi capable de repentir 18 ». Précisons néanmoins que cette
définition n’est pas entièrement « neutre » puisqu’elle privilégie
la forme active (et positive) de l’aveu 19 : la conscience « se
constitue » comme coupable et n’est donc pas « constituée » par
exemple par une instance supérieure comme elle le serait dans
la forme passive (négative et contrainte) de l’aveu extorqué :
avoue ta faute. La définition est d’autant moins neutre qu’elle
ajoute un élément qui n’apparaît dans les propriétés usuelles
Hermann coyright NS 085 - dec 2020
18. J. Porée, Phénoménologie de l’aveu, Paris, Hermann, 2018, p. 12.
19. C’est le sens même du plaidoyer de l’essai de J. Porée qui se présente
comme une tentative de réhabilitation de l’aveu.
La faute et l’offense 173

que l’on attribue à l’aveu : le repentir 20. C’est sous cette condi-


tion que l’aveu ne regarde pas seulement vers le passé (par le
retour sur la faute commise), mais également vers le présent
et le futur (par le repentir).
En quoi cependant l’aveu a-t-il quelque chose à voir avec
la réparation magico-religieuse ? Toute forme d’aveu n’est pas
de nature religieuse ; elle ne s’y épuise pas, mais en constitue
assurément l’un des paradigmes historiques à travers le modèle
de la confession des péchés, véritable institution au sein de la
chrétienté catholique. Pourtant, confesser, à la différence des
rituels de purification ou d’expiation, n’est pas directement
réparer. La confession est d’abord un acte de reconnaissance,
au sens d’une identification de faits ou d’événements dans le
présent du discours (quelque chose s’est passé), d’une évaluation
morale (ce quelque chose est un mal), et surtout d’une auto-
imputation et d’une auto-accusation (je suis l’auteur de ce mal,
je suis coupable). Une telle reconnaissance suppose, comme
le souligne justement Porée, une permanence du sujet entre
celui qui a commis l’acte fautif dans le passé et celui qui en
reconnaît la malfaisance aujourd’hui. En dépit des changements
qui ont affecté l’identité du confessant, la reconnaissance de
l’acte survit aux variations temporelles du sujet.
Toutefois, l’aveu n’est pas un acte de reconnaissance comme
un autre, fût-ce d’une faute. Reconnaître que l’on a commis
un acte répréhensible n’est pas nécessairement un aveu. Pour
qu’il y ait aveu, nous dit Foucault, il faut qu’il y ait pour
celui qui l’énonce « un certain coût d’énonciation 21 ». L’aveu
se présente donc toujours comme une épreuve pour celui qui
s’y livre et suppose un engagement personnel du sujet, en bref

20. Ni le Littré, ni le Petit Robert, parmi des dictionnaires de référence de


la langue française, ne font référence au repentir dans la manière de définir
Hermann
l’aveu caractérisé, coyright
parmi ses NS 085dans
multiples acceptions, - dec
la seule2020
reconnaissance
de faits difficiles à révéler.
21. M. Foucault, Mal faire, dire vrai, édition établie par Fabienne Brion
et Bernard E. Harcourt, Louvain, Presses universitaires de Louvain, 2012.
174 Le réparable et l’irréparable

une exposition. Dans la déclaration du sujet avouant, il y a


bien une assertion sur une réalité passée et une référence auto-
identifiante mais il y a en outre une épreuve supplémentaire :
devoir dire quelque chose de soi-même, de quelque chose que
l’on a peine à reconnaître et que l’on cherche à dissimuler. Il
n’y a d’aveu que parce qu’il y a un sens caché, un sens que l’on
veut cacher. Reconnaître sans difficulté, voire sans souffrance
et sans honte, n’est pas avouer et confesser, a fortiori lorsque
l’on connaît la variété des demi-aveux, des aveux hypocrites et
insincères. Cette épreuve de vérité n’est pas seulement valable
dans le cas de l’aveu extorqué par une puissance tierce. Elle
l’est également lorsque l’aveu émane de l’initiative volontaire
et spontanée du sujet.
Si avouer consiste à reconnaître dans l’épreuve une faute
passée, qu’en est-il de la réparation ? Avouer, n’est pas réparer,
mais peut en prendre le chemin, du moins si on lui ajoute l’acte
de repentir. Certes, la faute avouée n’est pas nécessairement
pardonnée. On peut exprimer de vifs regrets sans chercher à
réparer la faute commise (on peut regretter d’avoir fait quelque
chose sans s’excuser pour autant). Toutefois, le repentir peut
faire signe vers la réparation. Les Confessions de Saint Augustin
restent un témoignage admirable d’un repentir qui appelle la
réparation, fût-ce sous la forme d’une requête lorsque le répa-
rant n’est pas le pécheur mais Dieu lui-même : « La maison de
mon âme est trop étroite pour vous y recevoir : élargissez-la.
Elle n’est que ruines : réparez-la. Elle a de quoi blesser vos
yeux ; je le sais et je le confesse. Mais qui la purifiera 22 ? » La
demande de réparation passe ici du littéral (réparer les ruines
de la maison) au figuré (réparer l’âme d’un pécheur égaré)
et s’adosse à la confession préalable (avouer l’état délabré de
l’âme sous le regard de Dieu). Que l’acte de réparation soit à
l’initiative du pécheur ou à l’initiative d’un autre, y compris
la victime de la faute,
Hermann il peut, NS
coyright après085
le repentir, contribuer à
- dec 2020
22. Saint-Augustin, Les Confessions, Paris, Flammarion, 1964, chap.
V, p. 18.
La faute et l’offense 175

libérer le pécheur de sa faute. L’aveu n’a donc pas une signi-


fication d’emblée négative, aliénante et pathologique. Il peut
soulager la conscience, sans déboucher pour autant sur une
« bonne conscience ». En faisant signe vers la demande de
pardon, l’aveu peut témoigner de ce que Nabert appelle « un
désir de régénération 23 ». Bien que Spinoza assimile le repentir
à une « passion triste » (comme Nietzsche plus tard à un affect
réactif), on peut dire que l’aveu authentique, sans pouvoir
revenir à l’état d’innocence, permet de revitaliser le conatus
(que Nabert appellera « l’affirmation originaire »), au prix
cependant d’un effort, d’un travail (Porée parle à cet effet d’un
« travail du repentir »). C’est à ce prix que l’aveu, faisant signe
vers la réparation, « libère » du poids de la dette, fût-ce dans
la souffrance. Ricœur demeure assurément dans cet héritage :
« L’aveu exprime, pousse au-dehors l’émotion qui sans lui se
refermerait sur soi, comme une impression de l’âme ; le langage
est la lumière de l’émotion ; par l’aveu la conscience de faute
est portée dans la lumière de la parole ; par l’aveu l’homme
reste parole jusque dans l’expérience de son absurdité, de sa
souffrance, de son angoisse 24 ». La symbolisation de l’aveu du
mal est déjà pour Ricœur une sortie de l’aveuglement : la venue
à la parole du mal libère le sujet avouant. La verbalisation de
la faute confessée est émancipatrice.
Pour qu’aveu il y ait, il faut certes, on l’a souligné, que
le sujet reste en un sens le même entre le moment où la
faute a été commise et le moment où elle est reconnue et
regrettée. Toutefois, le repentir, accompagné d’une demande
de réparation, engage en même temps une transformation
du pénitent. En voie de réparation, le confessant opère une
transformation de lui-même (« j’ai péché mais je ne commettrai
plus de fautes »), voire sur le mode radical augustinien de la
conversion (« j’étais un pécheur, je suivrai désormais la voie
Hermann coyright NS 085 - dec 2020
23. J. Nabert, Éléments pour une éthique, Paris, Aubier, 1971.
24. P. Ricœur, Philosophie de la volonté, t. 2, Finitude et culpabilité,
op. cit., p. 209.
176 Le réparable et l’irréparable

du Christ »). C’est ici le point de rencontre entre réparation


et souci de soi que l’on a visité au chapitre précédent : réparer
mora­lement implique un processus de transformation de soi.
Jérôme Porée parle justement de réparation créatrice pour
désigner le processus émancipateur de l’aveu accompagné du
pardon ou de la réhabilitation : « La réhabilitation prolonge
au vu et au su de tous le travail du repentir. Elle “vérifie”
à sa façon l’énonciation impliquée dans l’énonciation de
l’aveu. On pourrait donc parler à son propos d’une répa-
ration créatrice. Il y a une réparation créatrice comme il y a
une fidélité créatrice. L’une et l’autre supposent un homme
capable à la fois de mémoire et de projet et s’efforçant moins
de redevenir ce qu’il était que de devenir ce qu’il n’est pas
encore 25. » Cette notion de réparation créatrice, que nous
avons déjà formulée au chapitre précédent à l’appui d’une
psychologie de la réparation, est centrale pour comprendre le
fait que l’acte réparateur ne laisse jamais inchangé le réparant
lui-même qui ne sera plus jamais le même que ce qu’il était
avant le passage au mal. La réparation engage directement un
processus d’auto-transformation de soi.
L’iconographie chrétienne a laissé des œuvres magistrales
pour témoigner de cette « doublure » de l’aveu, en tant qu’il
regarde vers le mal et la conscience coupable, d’une part, et
en tant qu’il regarde vers le repentir et la rédemption, d’autre
part. À l’image du Greco qui a consacré une série de toiles
dédiée à Madeleine la pénitente. Regardons ainsi la toile « Santa
María Magdalena » (vers 1580-1590), exposée aujourd’hui au
Musée du Cau Ferrat à Sitges. La « doublure » est exprimée sur
le tableau par un mouvement opposé du corps (accompagné du
regard de Madeleine). Habillé d’un manteau rouge orangé, le
personnage, par un premier mouvement, tend le bras et la main
(gauche) vers le bas, les doigts pointés vers un crâne humain.
Hermann coyright NS 085 - dec 2020

25. J. Porée, Phénoménologie de l’aveu, op. cit., p. 73.


La faute et l’offense 177

Ce premier mouvement renvoie à la vanité 26, à la mort, à la


nature passagère et vaine de la vie humaine, à la tentation du
mal, à la faute, et aux représentations d’une Madeleine péche-
resse, prostituée, possédée par les « sept démons ». C’est bien
la conscience coupable qui anime ce premier mouvement, de
fait contrarié par un mouvement du second bras et de la main
(droite) qui est directement porté à la poitrine et au cœur ; la
main permet à la fois de cacher une part de la nudité de son
corps et de révéler l’intensité de son amour spirituel, renforcé
par un regard de dévotion qui se porte sur Jésus dont la Croix
est adossée à un rocher. Ce second mouvement renvoie à la
fois à la pénitence (le regret des fautes, portées par la main
d’en bas) et au chemin de la rédemption, de la conversion et
de la dévotion. C’est l’autre visage de Madeleine, non plus de
la pécheresse, mais celle qui sera érigée comme Sainte (d’où le
titre que Le Greco donne à son tableau), la femmes disciple de
Jésus la plus dévouée, celle qui assiste à sa Passion et surtout
celle qui témoigne de sa Résurrection. Le génie du Greco est
d’avoir composé, avec l’art qui est le sien, sur une même scène
la faute et le rachat, la tentation et la conversion, l’aveu et le
repentir, la culpabilité et la foi dans un mouvement contra-
dictoire des mains et du corps, dont l’un (le Bien) est supposé
vaincre le second (le Mal), comme le Christ en Croix, sur la
toile, surplombe le crâne de la vanité.
Créatrice, dans la mise en icône par Le Greco, la répara-
tion magico-religieuse peut laisser cependant sa part d’ombre
lorsqu’elle vire à la destruction. Une réparation auto-destruc-
trice, on l’a vu, lorsque la conscience coupable sombre dans la
malédiction paulienne de la loi, dans le ressentiment à l’égard
d’un passé ressassé et jamais surmonté. La réparation destruc-
trice culmine lorsque l’aveu s’effectue sous la contrainte, fut-elle
intériorisée, mais toujours sous la dépendance verticale d’une
institution, d’un confesseur,
Hermann coyrightd’unNS directeur
085 - dec de conscience.
2020
26. Le genre des Vanités est issu de la sentence de l’Ecclésiaste (« Vanité
des vanités, tout est vanité »).
178 Le réparable et l’irréparable

Domínikos Theotokópoulos, dit Le Greco, « María Magdalena »


(vers 1580-1590)

Autant Ricœur et ses disciplines nous mettent sur la voie de


la réparation créatrice du repentir confessant, autant il revient
à Foucault, après Nietzsche, d’avoir démasqué la face plus
noire de la réparation religieuse, après avoir dénoncé « le joug
millénaire de l’aveu 27 ». L’intérêt de ses écrits et conférences

Hermann coyright NS 085 - dec 2020


27. M. Foucault, Histoire de la sexualité 1. La volonté de savoir, Paris,
Gallimard, 1976.
La faute et l’offense 179

plus tardifs 28 tient dans la distinction qu’il opère entre deux


modes de monstration de la vérité de soi tels qu’ils s’expriment
dans les premiers siècles de formation chrétienne des institu-
tions monastiques. On peut assimiler ces modes d’exposition
à des reparatio magico-religieuses. La première reparatio, les
Pères grecs l’appelaient l’exomologesis pour désigner la recon-
naissance de fautes qui passe par une procession pénitentielle
moins verbalisée que dramatisée sur le corps du pécheur (port
de la cilice, habits misérables, corps recouvert de cendres…) :

« Tertullien utilise un mot pour traduire le mot grec exomolegesis :


il disait que c’est la publicatio sui, que le chrétien devait se publier
lui-même. Se publier soi-même, cela veut dire qu’il doit faire deux
choses. Il doit se montrer lui-même en tant que pécheur, c’est-à-
dire comme quelqu’un qui, choisissant la voie du péché, a préféré
l’impureté à la pureté, la terre et la poussière au ciel, la pauvreté
spirituelle aux trésors de la foi 29. »

Sous cet aspect, l’exomologesis n’est pas directement une


technique réparatrice. Il s’agit d’exhiber sa faute dans sa chair
salie aux yeux de tous. L’exomologesis, qui trouve son modèle
d’inspiration dans le martyr, devient une technique répara-
trice pour autant qu’elle manifeste en même temps la volonté
du pécheur de se libérer de ce monde, de se débarrasser de
son corps impur, d’accéder à la vie spirituelle, bref en tant
qu’elle s’assimile à un repentir. Une transformation de soi
est exigée, un devenir autre qui passe par un renoncement de
soi (macération de soi, mortification de soi…). Le travail du
repentir, qui est la condition de la conversion de soi, n’a rien
d’une libération apaisée ; elle passe par une forme de sacrifice
de soi que l’on peut apparenter à une réparation destructrice.

Hermann
28. Voir notammentcoyright NSet085
« Christianisme aveu »,-conférence
dec 2020 prononcée à
Berkeley en 1980 (texte republié in M. Foucault, L’origine de l’herméneutique
du soi, Paris, Vrin, 2013, p. 65-106).
29. Ibid., p. 73.
180 Le réparable et l’irréparable

Autre est le modèle que les Pères grecs appellent l’exago-


reusis, qui hérite en partie de l’examen de conscience formée,
comme on l’a vu, dans les écoles stoïciennes et épicuriennes,
et qui s’institue, avec Saint Jean Chrysostome et surtout avec
Cassien, sous la forme de l’aveu. Comme l’exomologesis, l’exago­
reu­sis implique un processus de renoncement et de sacrifice de
soi, de repentir et de conversion de soi (une métanoia). C’est
dans sa dimension technique que l’une se distingue de l’autre :
alors que la première se concentre dans une théâtralisation
du corps pénitent, la seconde se condense dans l’obligation
d’une verbalisation permanente de ce qui se passe dans la vie
de chaque chrétien, dans la confession continue des fautes et
des tentations auxquelles il est exposé. C’est par l’acte verbal
que la vérité sur soi-même est exhibée devant un autre ; un acte
verbal, comme on l’a noté, qui doit coûter au confessant, sans
quoi il n’y aurait point d’aveu, condition du rachat et accès à
la lumière divine. C’est par l’ajout de l’acte de repentir et de
pénitence à la confession que réparation religieuse il peut y
avoir, fut-elle sacrificielle :

« Nous devons sacrifier le soi pour découvrir la vérité au sujet de


nous-mêmes, et nous devons découvrir la vérité au sujet de nous-
mêmes pour nous sacrifier nous-mêmes. Vérité et sacrifice, la vérité
au sujet de nous-même et le sacrifice de nous-mêmes, sont profon-
dément et étroitement liés. Et nous devons comprendre ce sacrifice
non seulement comme un changement radical de mode de vie, mais
comme la conséquence d’une forme comme celle-ci : tu deviendras
le sujet de la manifestation de la vérité quand et seulement quand
tu disparaîtras ou quand tu détruiras en tant que corps réel ou en
tant qu’existence réelle 30. »

Sous cette forme contraignante, il est difficile de parler de


réparation créatrice de
Hermann l’aveu et NS
coyright du repentir.
085 - decCertes, le pénitent,
2020

30. Ibid., p. 88.


La faute et l’offense 181

s’il retrouve la lumière divine, peut bien espérer une libération du


mal à la faveur d’une authentique conversion. Mais la reparatio
en elle-même est bien destructrice, destructrice du corps souillé,
du moi pécheur. Ajoutons que l’obligation d’une verbalisation
permanente des fautes et des tentations, dans le moindre des
recoins de l’esprit, dans les plus inavouables, converge vers la
fonction normalisatrice et clairement répressive de la réparation,
fonction négative que l’on a déjà rencontrée dans notre enquête.
Plutôt que libérateurs, l’aveu et la pénitence débouchent sur
une aliénation du sujet dans la même impasse d’une vie sous
la malédiction de la loi.
Ces reparatio appartiennent-elles à un temps désormais
révolu ? À l’échelle de l’humanité religieuse, elles sont encore
très vivaces aujourd’hui. Force est cependant de reconnaître leur
reflux significatif dans un Occident sécularisé : on se répare de
moins en moins « devant Dieu ». Des flagellants ne parcourent
plus les villes et les campagnes pour expier leur faute et imiter
le chemin de Croix ; les confessionnaux qui ornent les églises
appartiennent davantage au patrimoine qu’elles ne révèlent la
vivacité de la pénitence parmi les croyants ; les ordres religieux
se vident de leurs membres à l’image de la crise des fonctions
sacerdotales. Les réparations magico-religieuses semblent désor-
mais réservées en Occident à une minorité de fidèles. Mais l’exa-
goreusis a constitué et constitue encore un véritable paradigme
pour des institutions autres que religieuses, pour d’autres formes
d’obligations de dire la vérité sur soi-même. Qu’il s’agisse de la
médecine, de la psychiatrie, de la justice, l’aveu et le repentir
sont devenus des formes structurantes de nos sociétés, au point
que Foucault n’hésitait pas à qualifier l’homme occidental de
« bête d’aveu 31 ».
Si l’aveu persiste et signe sous des modalités différentes,
Foucault, dans des textes plus récents, insiste en même temps
sur les transformations
Hermann coyright de ses pratiques.
NS 085Alors- decque2020
l’exagoreusis

31. M. Foucault, Histoire de la sexualité 1. La volonté de savoir, op. cit.,


p. 79.
182 Le réparable et l’irréparable

liait de manière substantielle l’obligation de dire le vrai au


sacrifice de soi, la Modernité a conservé l’exigence de dire vrai,
mais en l’épurant de sa composante sacrificielle : « C’était le
but, écrit Foucault, des institutions judiciaires, c’était aussi le
but des pratiques médicales et psychiatriques, c’était le but de
la théorie politique et philosophique – constituer le fondement
de la subjectivité en tant que racine d’un soi positif, ce que nous
pourrions appeler l’anthropologisme permanent de la pensée
occidentale 32. » Le sacrifice du sacrifice du soi des Modernes,
l’émergence positive du soi n’impliquent pas toutefois la dispa-
rition de la composante répressive de l’aveu et du repentir. De là
tout le projet d’une rééducation de soi promis par la Modernité.
Fût-il privé de sa logique sacrificielle, l’aveu, accompagné du
repentir, aurait-il déserté le monde des contemporains ? C’est
la thèse anti-foucaldienne que défend Jérôme Porée. De bête
d’aveu, l’Homme occidental serait devenu une bête muette en
quête d’innocence. Au règne du coupable aurait succédé l’ère
de la victime innocente. L’Homme post-moderne serait devenu
de plus en plus incapable de repentir, parce que se sentant
fondamentalement non coupable, et donc de moins en moins
propre à réparer ses fautes, de fait déniés : « Fin de l’aveu ? On
dira aussi bien : fin de l’homme coupable. L’aveu, en effet,
suppose la culpabilité. Or, il nous faut prendre acte aujourd’hui
[…] de la déculpabilisation et des secousses profondes qu’elle
a entraînées dans nos manières d’agir et de sentir 33. » L’âge
post-moderne de l’innocence charrie corrélativement la fin de
la réparation des fautes.
Ce diagnostic nous semble juste, du moins si l’on consi-
dère que l’Église a largement perdu va mission réparatrice en
même temps que les fidèles ont déserté son confessionnal. Il
faut sans doute inverser le rapport : c’est en partie parce que
l’Église catholique a perdu de son influence et de son aura que le
sentiment de culpabilité
Hermann religieuse
coyright NSa 085
décliné (et corrélativement
- dec 2020
32. M. Foucault, L’origine de l’herméneutique de soi, op. cit., p. 90.
33. J. Porée, Phénoménologie de l’aveu, op. cit., p. 60.
La faute et l’offense 183

l’injonction au repentir) dans nos sociétés. La sécularisation


a très clairement affecté le rôle et l’importance des reparatio
magico-religieuses. Ce diagnostic a-t-il toutefois une valeur
au-delà de la sphère religieuse, du moins pour une partie du
monde occidental, comme le défend Jérôme Porée ? En partie
seulement. Le phénomène de déculpabilisation a impacté, sur
un plan, l’ensemble des sphères sociales, politiques, et juridiques,
comme on le verra dans le détail dans les prochains chapitres.
La place que nos sociétés accordent à la « victime innocente »,
la manière dont les criminels se construisent comme victimes
révèlent bien des « symptômes » de déculpabilisation. Au « tous
coupables » du testament judéo-chrétien serait venu le temps
du « tous innocents ».
Ce diagnostic en appelle cependant un autre qui témoigne
du fait que la déculpabilisation dont parle Jérôme Porée ne
reflète qu’une partie de la réalité. Elle s’exprime autrement,
avec d’autres moyens. La bête d’aveu n’a point disparu. On la
retrouve exposée en public, mise en scène dans les médias ou
dans les « grands jury » (pensons à l’aveu de Bill Clinton sur
sa relation avec Monica Lewinsky), sans parler des « grands
procès » de l’ère soviétique 34. On la rencontre encore, plus
discrète, privatisée dans les cabinets de psychanalyste et de
psychologues qui ont largement remplacé les confessionnaux.
L’aveu et le repentir n’ont point disparu, comme le sentiment
de culpabilité qui l’accompagne. La bête d’aveu s’est métamor-
phosée, en d’autres voix, en d’autres lieux. De même que la
philosophie a largement perdu sa vocation réparatrice au profit
de pratiques de développement personnel, de même l’Église a
perdu sa mission réparatrice au profit d’institutions séculières.
La faute, la culpabilité, l’aveu, le repentir se sont « psychologisés »
et politisés (à l’image des usages politiques de la repentance)
en même temps qu’ils sont sortis de la trame religieuse dans
laquelleHermann
ils ont pris naissance.
coyright NS 085 - dec 2020
34. Costa-Gavras en fera ressortir toute la part d’ombre et de cruauté
dans L’Aveu (1970).
184 Le réparable et l’irréparable

S’excuser d’une offense

À l’exception des sociétés dans lesquelles la vie religieuse


règle l’essentiel de la vie quotidienne, la souillure et le péché
ne couvrent pas tout le spectre de la faute et de la culpabilité
et n’appellent donc pas des reparatio magico-religieuses dont
la particularité tient dans le fait qu’elles s’expriment toujours,
d’une manière ou d’une autre, « devant Dieu » ou devant un
ordre sacré. La transgression d’un interdit (alimentaire, sexuel,
etc.) se traduit toujours comme une atteinte portée à un être
suprême et à l’ordre dont il est le protecteur (par exemple le
« harām » chez les musulmans). Le travail de réparation aspire
alors à restaurer une harmonie, un ordre symbolique (au sens de
M. Douglas) qui a été violenté par le mal commis, dans ce qui
peut s’apparenter à une sorte d’homéostasie magico-religieuse.
Ouvrir le spectre de la faute et du sentiment de culpabilité
signifie que le mal peut se porter (et être interprété comme
tel) sur des êtres qui ne sont pas associés à un univers magico-
religieux. Il en est ainsi dans les interactions quotidiennes
lorsque nous portons atteinte, volontairement ou involon-
tairement, à l’intégrité morale ou physique d’autrui sous la
forme d’offenses, d’injures, d’outrages, d’affronts, sans parler
de violences physiques, de crimes et de délits. Dans nos sociétés
séculières, comme le souligne Goffman après Durkheim, les
rituels et la sacralité se sont largement déplacés du côté de la
société elle-même et dans les relations des membres entre eux :
« Il ne reste que de courts rituels qu’un individu accomplit
pour et envers un autre qui attestent de la civilité et du bon
vouloir de la part de l’exécutant, ainsi que la possession d’un
petit patrimoine de sanctitude de la part du bénéficiaire 35. »
Longtemps négligés par les sciences sociales, les rituels
séculiers qui gouvernent les interactions de face-à-face font
au contraire, dans l’œuvre
Hermann coyrightdu sociologue
NS 085 -américain,
dec 2020l’objet de

35. E. Goffman, Les mises en scène de la vie quotidienne. 2. Les relations


au public, Paris, Minuit, 1973, p. 74.
La faute et l’offense 185

la plus grande attention. Les « échanges réparateurs », comme


Goffman les appelle, en sont des ressorts décisifs. Chacun peut
bien entendu se considérer accusé à tort, plaider sa bonne foi
ou inversement refuser de réparer même lorsqu’il reconnaît
être l’auteur d’une offense. Le fait de la faute n’implique donc
pas l’automaticité de la réparation. La réparation peut être
consentie ou purement et simplement déniée et refusée par
celui qui se considère ou est considéré comme l’offenseur. C’est
la raison pour laquelle des irréparables, souvent minimes, font
partie intégrante de notre existence quotidienne (familiale,
professionnelle, sentimentale) et sont le lot des contrariétés
de la vie courante.
C’est parce que le refus de réparer est inscrit comme une
possibilité humaine que les sociétés ont instituée toute une
palette d’instruments, de rituels, de dispositifs d’obligation de
réparer lorsqu’un tort est allégué. En ce sens, la justice, dont
on parlera au chapitre prochain, est une immense machine
à réparer, à contraindre la réparation, à l’issue d’un procès.
Mais le droit et la justice n’épuisent pas la manière dont les
obligations à réparer s’instituent dans le tissu des relations
sociales. Une anthropologie de la réparation doit ainsi pouvoir
rendre compte des échanges réparateurs qui s’opèrent dans
le vif des interactions sociales, sans passer par la contrainte
objective du droit. Il serait sans doute impossible pour les
systèmes sociaux de recourir systématiquement à l’arbitrage
judiciaire pour remédier à l’ensemble des offenses de la vie
quotidienne. Les échanges réparateurs relèvent ainsi du vaste
mécanisme d’homéostasie sociale. Une société, sans qu’elle
puisse générer par elle-même des échanges réparateurs, serait
proprement impossible à vivre.
Le caractère spontané des échanges réparateurs n’implique
pas qu’ils se fassent sans contrôle social et sans obligation
intériorisée. Chaque
Hermann individu NS
coyright n’invente
085 -pasdec à chaque
2020 fois la
manière de réparer une offense. Il y a toujours un regard social
dans l’obligation de réparer une offense publique. Par ailleurs,
les échanges réparateurs obéissent à des conduites socialement
186 Le réparable et l’irréparable

typifiées, à des conduites susceptibles de se reproduire dans


des situations similaires, à des modèles idéaux de réparation,
variables historiquement et culturellement. Ce ne sont pas,
anthropologiquement, des individus atomisés qui entrent dans
un processus de réparation. La réparation est structurellement
une relation. Elle peut se laisser penser, sous certaines réserves,
à la lumière du modèle maussien du don 36 tel qu’il est revisité
par Vincent Descombes 37 à partir du pragmatisme de Peirce 38.
Dans l’échange du don, les individus n’existent pas en eux-
mêmes mais seulement les uns par rapport aux autres selon une
modalité de relation. C’est la relation qui leur donne sens : ils
existent comme dyade, c’est-à-dire comme donateur et dona-
taire. Le don institue non des individus mais des personnes
corrélatives, à la manière de tout système structural (comme les
signes dans un système linguistique ne cessent de se renvoyer
les uns aux autres selon des rapports corrélatifs, distinctifs,
oppositifs). De manière analogue, nous pourrions dire que la
réparation institue au moins deux personnes corrélatives : le
réparant et le réparé qui forment la structure dyadique à la base
de toute réparation. Si le don constitue une institution sociale,
c’est parce que leurs rôles sont prédéfinis par une médiation
(au sens hégélien que reprend Peirce), en l’occurrence selon un
ensemble de règles. C’est la raison pour laquelle il n’y a pas de
structure purement dyadique, mais toujours, dans la perspective
de Peirce, triadique. C’est par la règle du don (l’obligation de
donner, l’obligation de recevoir et de donner en retour) que
la dyade donateur/donateur prend sens.
Bien que la règle soit différente, c’est une structure tria-
dique similaire que l’on rencontre dans le rituel de réparation.
C’est la règle (l’obligation de réparer après avoir commis une

36. M. Mauss, Sociologie et anthropologie, Paris, Presses universitaires


Hermann
de France, 1950. coyright NS 085 - dec 2020
37. V. Descombes, Les institutions du sens, Paris, Éditions de Minuit,
1996.
38. Ch. S. Peirce, Le raisonnement et la logique des choses, Paris, Cerf, 1995.
La faute et l’offense 187

offense) qui médiatise et définit la relation entre réparant et


réparé. La transgression de la règle est toujours possible, au
prix cependant de renforcer la perturbation de l’interaction.
Le modèle idéal-typique d’interaction d’une réparation réussie
est le suivant :

A offense B (relation troublée)


A donne C (excuses, dons…) pour réparer B (acte réparateur)
B accepte C en guise de réparation de A (relation restaurée) 39

À la différence cependant du don maussien, l’obligation


sociale de réparation procède toujours d’une expérience de perte
initiale (amputation de l’intégrité physique ou morale d’autrui).

39. Le modèle idéal-typique du rituel de réparation d’une offense peut


parfois s’achever par des remerciements (gratitude) de l’offenseur à l’adresse
de l’offensé pour l’acceptation de la réparation selon le processus suivant :
offense, offre de réparation, acceptation, gratification.
A offense B
A donne C pour réparer B
B accepte C en guise de réparation de A
A gratifie B d’accepter sa réparation.
Par exemple, au cours d’une conversation ordinaire réparatrice :
A : « excusez-moi » (réparation)
B : « ce n’est rien » (acceptation)
A : « Merci » (gratification)
Au cours d’échanges très brefs dans les lieux publics, il est fréquent
cependant que le réparant, souvent pressé, n’attende point le moment
de gratification après une offense mineure (« un pardon » et puis s’en va).
La gratification peut en même temps ne pas être verbale pour s’en tenir
à une simple expression corporelle (un hochement de tête, un sourire…).
Soulignons également des cas atypiques qui doivent être pris en compte :
A peut avoir eu le sentiment d’offenser B, sans que B ne se soit senti blessé.
A peut se sentir dans l’obligation de réparer B, sans que B n’en ressente
la nécessité. La réparation de A peut alors provoquer paradoxalement un
Hermann
trouble chez coyright
B. Inversement, B peutNS 085une- dec
ressentir offense2020
de A sans que
A n’ait eu l’intention de le faire, sans même considérer son acte comme
offensant (dans certaines interactions, un simple regard trop insistant peut
être interprété comme une agression et demander réparation).
188 Le réparable et l’irréparable

Il s’agit pour le réparant d’accepter de donner quelque chose en


plus pour compenser la perte subie par autrui, fût-elle minime.
Le don cérémoniel (à la différence du don gratuit et incondi-
tionnel des philosophes), à l’image des rituels de potlatch, est
pensé dans le cadre d’un système généralisé d’échanges et de
reconnaissance entre clans, comme l’a montré Marcel Hénaff 40,
à la suite de Marcel Mauss. Il ne procède pas d’une perte
originaire. En revanche, lorsque le rituel du don cérémoniel
est perturbé 41, que l’un des groupes se sent donc offensé, le
rituel de réparation peut prendre la suite des échanges. Les
deux logiques d’échanges, parce qu’elles répondent à une
modalité différente, peuvent devenir complémentaires. Si le
rituel de réparation suffit à rétablir l’échange et la confiance
entre les groupes, le rituel du don pourra de nouveau pour-
suivre son cycle.
Alors que les objets échangés dans le don cérémoniel sont
toujours des objets ou des êtres précieux, ils peuvent être pure-
ment verbaux (comme les excuses) dans le cas des réparations.
La réparation n’a pas nécessairement besoin d’être incarnée
dans une chose, même si elle peut passer également par le don
d’objets. Par ailleurs, dans le don cérémoniel, l’obligation de
donner, de recevoir et de donner en retour, dans la mesure
où elle s’inscrit dans une politique de reconnaissance, des jeux

40. M. Hénaff, Le don des philosophes, Paris, Seuil, 2012. Il s’agit, pour
reprendre l’expression de Henaff, de « procédures spécifiques de reconnaissance
réciproque entre groupes ». Dans le cas des rituels Potlatch des populations
indigènes du côté nord-ouest d’Amérique, l’échange poursuit une logique
agonistique entre clans : « un chef donne au nom de son groupe une fête
en l’honneur d’un autre chef, traité à la fois comme un partenaire que l’on
régale et comme un rival que l’on défie. L’importance des présents offerts
(cuivres blasonnés, couvertures tissées, fourrure, nourriture) vise à rendre la
réplique difficile. L’honneur et le prestige vont au donneur le plus à même
Hermann
de faire des coyright
dons excessifs » NS 085 - dec 2020
(Ibid., p. 59).
41. Par exemple lorsqu’un clan refuse de donner ou de recevoir,
lorsqu’un groupe donne trop ou trop peu ou redonne le même bien tel
qu’il a été lui-même reçu.
La faute et l’offense 189

d’alliance et de prestige, ne se termine pas avec le cycle du


contre-don. Le cycle du don et du contre-don est virtuellement
sans fin entre clans. L’obligation sociale de la réparation, dans
certains cas spécifiques, peut également connaître ce cycle,
mais pour des raisons différentes, lorsque le réparant ne se sent
jamais quitte ou lorsque le réparé n’accepte pas les réparations
ou exige davantage 42. Cependant, dans les cas plus favorables,
lorsque B accepte C comme réparation et s’estime rétabli dans
son intégrité, le cycle de la réparation s’achève, sans nécessité
d’engager un nouveau cycle.
À la différence de l’échange réparateur qui s’opère géné-
ralement à partir de relations interpersonnelles, le don céré-
moniel est d’emblée collectif (il engage des groupes et des
clans) et peut excéder des échanges entre deux groupes. C’est
le cas chez les Maoris de Nouvelle-Zélande : « Si A fait un
cadeau à B qui l’offre à C, lorsque B recevra un cadeau de
C il devra l’offrir à A ; ou même C devra faire directement à
A un contre-cadeau pour ce qu’il a reçu de B. L’explication
est claire : le mouvement de la réciprocité doit faire retour à
son point d’origine lorsqu’elle implique une transmission à
travers plusieurs partenaires. Tel est l’esprit de la chose appelée
Hau 43. » Cette logique est difficilement superposable en l’espèce
dans l’échange réparateur : l’offensé attend d’être réparé par
l’auteur même de l’offense. L’introduction d’un tiers réparant
(parents, tuteurs, État…) peut se justifier, toutefois, lorsque
l’offenseur (par exemple s’il est très jeune enfant ou souffrant
d’une pathologie mentale) est dans l’incapacité manifeste de
réparer lui-même l’offense.

42. Le modèle serait alors le suivant :


A offense B
A donne C pour réparer B
B n’accepte pas c comme réparation (ou A se sent encore redevable de B)
Hermann
A donne coyright
d pour réparer B NS 085 - dec 2020
B n’accepte pas d comme réparation
Et ainsi de suite…
43. M. Hénaff, Le don des philosophes, op. cit., p. 60.
190 Le réparable et l’irréparable

Le rituel du don et le rituel de réparation partagent néan-


moins une composante commune qui permet d’en faire une
structure triadique particulière. Dans le modèle classique de
Peirce, comme le montre M. Hénaff, la relation de don, définie
selon une loi ou une convention, consiste dans la remise d’un
bien de A à B. En revanche, dans le cas du don cérémoniel,
mais également de la réparation, il est exigé un engagement
de soi (même collectif) : « Il consiste à se donner à quelqu’un
par la médiatisation de quelque chose. Ici, l’élément tiers
porte le Soi du donneur ; il en est le gage et le substitut. Il faut
donc envisager pour le don cérémoniel un deuxième niveau
des relations triadiques. On passe ainsi du fait neutre de la
convention de transfert – celui de la structure triadique de
base – au geste personnel de l’engagement envers le receveur.
Dans ce cas, donner, c’est se donner selon une loi 44. » Le même
processus est à l’œuvre dans le cas de l’échange réparateur :
l’acte de réparation est également un engagement de soi du
réparant à l’égard du réparé. Plus encore, l’acte réparateur
et le substitut qui s’échange sont des conditions à l’échange
entre des personnes.
La réparation dans les interactions verbales de face-à-face
se présente comme un performatif (un « acte de langage » au
sens de Austin et Searle) qui fait quelque chose en le disant.
Dire « je m’excuse » n’est pas une proposition constative sur
un état de chose, c’est faire quelque chose (réparer) en le
disant. Mais, comme tout performatif, il doit répondre à
des « conditions de félicité » pour qu’il puisse avoir les effets
escomptés. On propose ici de distinguer plusieurs clauses, le
plus souvent implicitement admises par les interactants, qui
conditionnent une réparation socialement réussie, c’est-à-dire
qui vise à clore le cycle de la dette (de l’offenseur à l’égard de
l’offensé) et de la perte.
Hermann coyright NS 085 - dec 2020

44. Ibid., p. 77.


La faute et l’offense 191

Une clause de reconnaissance. Il s’agit de reconnaître que


quelque chose s’est passé, qu’il s’agit d’une faute, que l’on est
responsable de l’offense, que l’on reconnaît la légitimité d’autrui
d’avoir été offensé et d’obtenir réparation. Cette reconnaissance
peut être tout à fait implicite et se condenser dans l’échange
réparateur lui-même. Dire « je suis désolé » ou « Oh pardon »,
après avoir commis une maladresse qui a blessé quelqu’un,
c’est à la fois reconnaître une faute, la regretter et chercher à la
réparer. Bien entendu, la clause de reconnaissance de la faute
peut être accompagnée de précautions ou de minimisations
(reconnaître une partie seulement de la faute, reconnaître une
responsabilité partagée, alléguer d’une bonne intention ou
de circonstances atténuantes). L’épreuve de reconnaissance,
lorsqu’elle ne va pas de soi, peut donner lieu à toutes sortes
de disputes, de justifications, de controverses sur les faits eux-
mêmes, les circonstances, les intentions (par exemple sur le fait
de savoir si l’offense est volontaire ou involontaire).
Une clause de sincérité. Dans les interactions de face-à-face,
l’offensé, pour obtenir « satisfaction », est en droit d’attendre
de l’offenseur non seulement un acte réparateur, mais une
conformité de l’acte avec l’intention. S’il est bien entendu
impossible de sonder les intentions profondes du réparant, toute
une palette de signes corporels (intonations de voix, regards,
mimiques…) permet d’inférer (parfois à tort) une intention
à partir d’une chaîne d’actes. Autant le philosophe, a fortiori
kantien, sera soucieux de la pureté de l’intention, autant le
sociologue s’en tiendra essentiellement aux effets de croyance
de l’attitude du réparant sur l’offensé. L’essentiel n’est pas
sociologiquement la sincérité authentique du réparant mais la
croyance qu’elle suscite (ou non) chez l’offensé. Même dans les
échanges réparateurs très brefs, il y a toujours une épreuve de
sincérité. Confesser une faute avec un léger sourire ironique,
s’excuser de manièrecoyright
Hermann renfrognéeNSont 085
peu de- dec
chance de satisfaire
2020
l’offensé et d’achever le cycle de la réparation. De même qu’en
faire trop dans la litanie des excuses pourra paraître suspect.
Il ne manque pas de situations atypiques également où, en
192 Le réparable et l’irréparable

plus de l’épreuve se sincérité, se joue l’épreuve de culpabilité.


C’est le cas par exemple d’une collision involontaire de deux
personnes, sans que l’on sache avec certitude qui est respon-
sable : les deux personnes peuvent s’excuser en même temps
(dans ce cas, l’offenseur et l’offensé, le réparant et le réparé se
répartissent dans chaque protagoniste) ou bien la scène peut
donner lieu à une épreuve de culpabilité (qui est responsable ?),
chacun attendant de l’autre des réparations.
Une clause de proportion ou d’équité. Les offenses dans les
interactions ordinaires peuvent varier sur une échelle allant de
petites contrariétés jusqu’à des atteintes plus graves à l’intégrité
physique, morale et sociale d’autrui. Les rituels réparateurs
mettent socialement à notre disposition toute une gamme
correspondante de reparatio qui permettent d’ajuster la répa-
ration au degré de gravité de l’offense. La réparation sera dite
réussie lorsque l’offensé estime que la réparation de l’offenseur
est proportionnelle à l’offense subie. On imagine ainsi que de
simples excuses ne suffiront pas à réparer un mépris répété,
sans parler d’une violence volontaire, à l’égard de quelqu’un.
Inversement, proposer de l’argent ou un cadeau à quelqu’un
que l’on a simplement bousculé par inadvertance sera considéré
généralement par l’offensé comme disproportionné et pourra
même le mettre mal à l’aise. Dans les échanges brefs d’offenses
minimes, la clause de proportion ne donne pas lieu généra-
lement à grande délibération entre les parties si précisément
elle répond typiquement à la réparation qui convient dans la
situation donnée. L’épreuve de proportion ou d’équité inter-
vient lorsqu’en revanche l’offensé estime que la réparation est
inéquitable ou lorsque l’offenseur considère que la demande de
réparation de l’offensé est disproportionnée. L’épreuve d’équité
peut en même temps rétroagir sur la clause de sincérité (si
l’offenseur ne donne pas assez, c’est qu’il n’est pas entièrement
sincère)Hermann
et la clause de reconnaissance
coyright NS 085 (l’offenseur n’admet pas
- dec 2020
pleinement la gravité de son acte).
L’appréciation de l’offense est toujours relative. Relative
bien entendu au « vécu » respectif de l’offenseur et de l’offensé,
La faute et l’offense 193

à leur expérience biographique acquise, à leurs humeurs du


moment, aux représentations (avec son lot de préjugés) de
l’un et de l’autre en fonction de l’âge, du sexe, de la race,
de la classe. Il est indispensable de prendre en compte cette
dimension « subjective » pour comprendre la manière dont deux
individus distincts, voire un même individu dans deux états
différents, peuvent réagir différemment à une offense similaire.
A contrario, cette part « subjective » n’est pas suffisante pour
interpréter l’appréciation de l’offense. D’où l’importance de
« sociologiser » le rapport à l’offense publique. D’abord parce
que l’offense peut s’adresser, y compris dans les interactions de
face-à-face, à ce que Goffman appelle des « individus avec 45 ».
Par exemple, lorsqu’un couple de promeneur se fait agresser
verbalement dans la rue par un passant, l’offense n’atteint pas
seulement l’individu en lui-même mais en tant qu’il est pris
et compris comme membre du couple. La même remarque
s’impose lorsque l’offense se porte sur l’un de nos groupes
d’appartenances (famille, classe, race, métier, etc.) ; c’est un
soi-même collectif qui est directement visé. Sans compter les
cas où l’offense s’adresse à distance, sans la présence en chair
et en os des interactants (comme une diffamation dans un
journal ou sur les réseaux sociaux).
La dimension sociale de l’appréciation de l’offense intervient
également dans le mode même dont un individu singulier s’y
rapporte. On peut parler ici de schèmes sociaux et culturels
d’appréciation de l’offense, c’est-à-dire des cadres structurels
qui interprètent et classent des chaînes d’actes en fonction de
catégories d’offenses (impolitesse, blasphème, injure, mépris…).
Force est de reconnaître la relativité de ces schèmes en fonction
des sociétés et des cultures : saluer une personne d’un sexe
différent dans la rue peut être interprété comme une marque
d’irrespect dans certaines sociétés traditionnelles alors que
ne saluer que des personnes
Hermann coyrightdeNS son085
propre sexe dans
- dec 2020d’autres

45. E. Goffman, La mise en scène de la vie quotidienne, op. cit., p. 41.


194 Le réparable et l’irréparable

groupes pourra être apprécié comme une marque de sexisme.


La galanterie pourra être tantôt appréciée comme un signe de
courtoisie, tantôt jugée comme une pratique machiste. Dans
les sociétés racistes et coloniales, ne pas vouloir céder sa place
pour un Noir à un Blanc sur un banc public, sur un siège de
transport en commun (ou s’installer dans des espaces réservés
aux Blancs) sera vécu par la classe raciale dominante comme
un affront (réciproquement comme une injustice par la classe
racialement dominée). Ces schèmes sociaux et culturels d’appré-
ciation de l’offense sont en même temps toujours configurés
en situation et en contexte. Avoir un contact corporel très
rapproché avec une personne (y compris de sexe opposé) dans
le métro aux heures de pointe, malgré la gêne occasionnée, sera
rarement catégorisé comme une offense alors que le ressenti
sera différent si la rame de métro est à moitié vide.
Ce qui ne varie pas, en revanche, est que l’offense se présente
toujours comme une atteinte à l’intégrité physique, morale et
sociale d’autrui. Ce que Goffman appelle, avec une accentuation
éthologique, une violation des « territoires du moi », c’est-à-dire
la manière dont les individus (seuls ou avec) entendent exercer
un certain droit sur un espace donné. L’atteinte non autorisée
sur cette réserve du moi peut être, en fonction de l’expérience
subjective, des schèmes sociaux et des situations, appréciée
comme une offense 46. Les individus (seuls ou avec) s’emploient

46. C’est le cas, pour reprendre en partie la classification de Goffman,


du corps propre (l’enveloppe charnelle de tout individu et sa capacité de se
mouvoir), de l’espace personnel qui délimite un cadre spatial relativement
stable au sein duquel tout empiètement est vécu comme une intrusion, de
la place comme portion d’un espace public occupé temporairement (bancs
publics, plage, sièges dans un bus…), de l’espace utile (territoire situé autour
d’un individu auquel il peut prétendre pour obtenir un bien ou exercer une
activité), du tour (la position que l’on est en droit de pouvoir occuper dans
une scèneHermann
publique, par coyright
exemple dansNS 085
une file - dec
d’attente, dans2020
une discussion
lorsque l’on attend son « tour » pour parler), les territoires de la possession
(biens et effets personnels disposés autour du corps comme signe d’appar-
tenance). Des portions de place peuvent faire toutefois l’objet d’épreuves
La faute et l’offense 195

toujours à protéger ces territoires d’appartenance par toutes


sortes de marqueurs (comme le font les animaux), permanents
ou temporaires (par exemple laisser une affaire personnelle sur
un siège pour indiquer que la place est déjà prise).
Les territoires du moi ne sont pas seulement physiques,
mais toujours physico-moraux comme le sont les manières de
maintenir ce que Goffman appelle la « face », comme forme
sociale d’idéal du moi, comme sacralisation du sujet : « On
peut définir le terme de face comme étant la valeur sociale
positive qu’une personne revendique effectivement à travers
la ligne d’action que les autres supposent qu’elle a adoptée
au cours d’un contact particulier 47. » La considération qu’un
individu estime qu’on lui doit varie en fonction de son rang,
de sa classe, de son sexe, de son âge, selon les situations et
l’expérience acquise. On attend de chacun à ce qu’il fasse son
possible pour ne pas heurter la « face » d’autrui, qu’il puisse
garder la face ou la sauver s’il se trouve dans une situation
peu avantageuse. Si l’on « perd face » (bafouiller en public,
trébucher…) par sa propre faute, la honte ne revient qu’à
soi-même ; si l’on reporte la faute sur autrui, la honte est
accompagnée du sentiment d’avoir été offensé. On imagine
alors qu’il existe toute une panoplie d’offenses dans l’espace
public, des atteintes à l’intégrité du territoire du moi à l’inté-
grité de sa propre « face » : empiètement dans la corporéité
propre, regard trop insistant ou indiscret, ton condescendant,
vols d’effets personnels, « queue de poisson » en voiture, parole
coupée lors d’une discussion, saluer sans être salué en retour,
être bousculé dans la rue…

et de disputes, par exemple lorsque deux personnes arrivent sensiblement


au même moment sur une même place (la règle tacite du primo-arrivant ne
fonctionne plus, sauf lorsque l’un estime qu’il est arrivé avant l’autre), ou à
Hermann
l’occasion coyright
de zones partagées commeNS 085 - dec
les accoudoirs 2020les sièges
qui séparent
dans les trains ou les avions (difficile de partager ce territoire commun pour
soulager en même temps le coude de chacun).
47. E. Goffman, Les rites d’interaction, Paris, Minuit, 1974, p. 9.
196 Le réparable et l’irréparable

Au cours d’une journée passée dans divers espaces publics,


on peut gager que nous aurons été au moins une fois ou plus
dans la position, tour à tour, d’offenseur ou d’offensé, parfois
sans avoir été réparé (ou sans avoir réparé), parfois sans nous
rendre compte d’avoir été offensant (ou d’avoir été virtuel-
lement offensé, sous la forme par exemple d’un regard très
indiscret que nous n’avons pas remarqué). Pourtant, ce qui
doit intriguer l’observateur est plutôt le phénomène inverse :
étant donné le risque permanent d’offenses virtuelles dès que
nous sommes en interaction sur la scène publique, étant donné
les revendications permanentes de territoires, il est surprenant
qu’il n’y ait pas davantage d’offenses effectives 48.
Pourquoi ne passons-nous pas notre temps public à devoir
réparer ? Pourquoi les échanges réparateurs, bien que struc-
turants les interactions sociales, ne sont-ils pas permanents ?
Parce qu’il existe d’autres rituels sociaux qui, au lieu de porter
atteinte à la face ou au territoire d’autrui, visent au contraire à
le valoriser et à le préserver. Tels sont les rituels que Goffman,
après Durkheim, appelle « positifs », c’est-à-dire qui cherchent
à rendre hommage, à prodiguer des offrandes et des grati-
fications symboliques à autrui, à maintenir sa « face » et lui
« faire une place ». Tels sont ces échanges que le sociologue
appelle « confirmatifs » comme « la ritualisation de la sympathie
d’identification »  :

« Les besoins, les désirs, les conditions, les expériences, bref, la


situation d’un individu, vue de son propre point de vue, indique à
un autre individu, comment formuler des gestes rituels d’intérêt.
C’est là que nous trouvons les faveurs et la sollicitude que prodiguent
un hôte, sous la forme de nourriture, de boisson, de confort et de

48. Goffman affirme pourtant et étrangement que « les revendications


Hermann
territoriales » coyright NS
rendent « constamment 085une
nécessaire - dec 2020
activité réparatrice et
correctrice » (La mise en scène de la vie quotidienne, op. cit., p. 123). Si ce
n’est pas le cas justement, si nous ne passons pas notre temps à réparer,
c’est du fait de l’existence de rituels d’évitement et d’actes prophylactiques.
La faute et l’offense 197

logis ; les “gentillesses” que sont les demandes à propos de la santé,


des expériences faites au cours d’un récent voyage, des sentiments
sur un film, de l’issue d’une affaire malheureuse ; les actes de bon
voisinage qui consistent à se prêter divers objets et à se rendre de
menus services 49. »

Autant de rituels confirmatifs ou positifs de la vie quoti-


dienne qui marquent une « attention », un « égard » à l’égard
d’autrui et contribue ainsi à maintenir, voire à renforcer, son
idéal social du moi. Nos sociétés, fussent-elles sécularisées,
ont conservé des rituels positifs, parfois même en résonance
directe avec des rituels proprement religieux, pour marquer
un égard particulier (notamment par des offrandes) dans la
temporalité de l’individu, comme le rituel des anniversaires.
La persistance de rituels positifs ou confirmatifs n’explique
que partiellement la faiblesse relative des offenses effectives
en comparaison de ce qu’elles pourraient être. Il existe une
troisième catégorie de rituels que Durkheim appelle « négatifs »
et Goffman d’« évitement ». On peut les appeler également des
rituels prophylactiques dans la mesure où ils visent à prévenir
une offense (et donc une réparation). Il ne s’agit pas néces-
sairement d’agir pour valoriser autrui mais d’éviter de porter
atteinte à son territoire ou à sa face. Il en est ainsi de ce que
Goffman appelle la figuration (face-work) pour désigner tout
ce qu’entreprend une personne pour que ses actions ne fassent
pas perdre la face à une personne, y compris soi-même. Tout
le tact social consiste à préserver la face d’autrui sans perdre
la sienne propre : « La figuration sert à parer aux “incidents”,
c’est-à-dire aux évènements dont les implications symbo-
liques sont effectivement un danger pour la face 50. » Les rituels
d’évitement jouent dans les interactions sociales une fonction
similaire, analogiquement, avec les actes de prévention d’une
maladieHermann
à l’échelle du vivant, ou
coyright NSles085
actes -dedec
prévention
2020 d’une
49. Ibid., p. 76.
50. E. Goffman, Les rites d’interaction, op., cit, p. 15.
198 Le réparable et l’irréparable

fragilité affective à l’échelle psychologique. Les rituels sociaux


prophylactiques sont divers et variés : maintenir une distance
au corps dans les lieux publics 51, éviter les contacts rapprochés
avec des anonymes, tenir un regard discret 52, éviter certains
sujets de discussion qui pourraient rendre une personne mal à
l’aise et lui faire « perdre la face », se retirer d’une réunion (ou ne
pas y aller) si l’on risque d’offenser une personne, faire montre
d’une « inattention calculée » lorsqu’une personne se trouve
dans une situation peu à son avantage (lorsqu’elle trébuche
par exemple). Certains rituels prophylactiques nécessitent une
attention réfléchie du sujet (veiller à ce que l’on va dire dans
un échange pour ne vexer personne, prévoir une distance sur
une table à manger entre les convives) ; d’autres, tout aussi
fondamentaux, sont davantage préréflexifs. Il en est ainsi
de ce que Goffman appelle le « balayage visuel » (pour éviter
une collision) particulièrement mobilisé dans le contexte de
la circulation des piétons en zone urbaine : « Dans la société
américaine, tout piéton semble tenir pour acquis que les indi-
vidus qui occupent le demi-cercle situé immédiatement en face
de lui sont ceux dont il doit surveiller les déplacements, alors
qu’il peut mettre hors circuit ceux qu’une ou deux personnes
séparent de lui ou qui sont derrière la ligne de son regard.
Bref, l’individu qui se déplace tend à conserver une zone de
surveillance 53. »

51. La distance au corps est variable d’une société à l’autre, et n’a pas
la même teneur dans une même société selon les densités de peuplement et
selon les flux journaliers de populations (aux heures de pointe par exemple
dans les espaces hyper-urbanisés). Des événements particuliers peuvent
renforcer, au moins pendant un temps, les exigences de distanciation
physique et sociale. L’expérience sociale de la pandémie du Covid-19 a par
exemple accru, au moins pendant la période de confinement, la distance
au corps et l’éloignement des interactions sociales.
Hermann
52. Goffman donnecoyright NSurinoirs
l’exemple des 085 où- dec 2020
les regards se doivent
être d’une extrême prudence et d’une grande discrétion pour ne pas violer
l’intimité d’autrui.
53. E. Goffman, La mise en scène de la vie quotidienne, op. cit., p. 27.
La faute et l’offense 199

C’est lorsque les échanges confirmatifs n’ont pu se réaliser


et lorsque les rituels d’évitement ont échoué, qu’une offense a
été faite, que les échanges réparateurs sont censés intervenir.
Les échanges réparateurs se présentent ainsi comme des rituels
de substitution aux précédents, en l’absence même d’épreuve
juridique et de contrainte objective du droit. Dans certains
cas, c’est l’offenseur lui-même, reconnaissant la faute, qui
prend l’initiative de la réparation (sans demande préalable de
l’offensé). Pour d’autres cas, la demande de réparation peut
émaner de l’offensé, soit parce que l’offenseur n’a pas reconnu
(ou simplement aperçu) sa faute, soit parce qu’il refuse de
réparer. Dans certains cas spécifiques, la demande de réparation
peut venir d’un tiers qui enjoint l’offenseur à réparer (simple
témoin d’une scène publique qui devient accusateur, parents
à l’adresse de leurs enfants).

L’irréparable et l’obligation sociale de réparer

Pourquoi cependant les individus tendent-ils à réparer


leurs offenses dans les scènes publiques alors même qu’ils
n’encourent, au moins pour une partie d’entre elles, aucune
sanction judiciaire ? L’explication sociologique tient dans
la fonction du contrôle social, au sens Durkheimien, qui
s’exerce sous la forme d’un rituel qui s’impose de l’extérieur
aux individus. S’il refuse de réparer, l’offenseur risque une
réprobation de la société dès lors qu’il profane une seconde
fois la personne sacrée d’autrui (la personne comme digne
de respect) et le caractère sacré des règles de la civilité. Cette
réprobation propage une représentation négative qui se porte
sur la « face » de l’offenseur, non seulement pour avoir offensé,
mais plus encore pour refuser de réparer (s’il estime bien
Hermann coyright NS 085 - dec 2020
entendu qu’il est en faute). Comme l’écrit Goffman, « un
manquement à s’en remettre à ce mécanisme social risque de
jeter sur lui un reflet plus défavorable que ne l’a fait l’offense
200 Le réparable et l’irréparable

originelle 54. » L’image sociale de l’offenseur risque d’être


fortement entachée, avec le reflet négatif que lui renvoient
l’offensé, les témoins éventuels présents lors de l’offense, et
in fine, la société dans son ensemble.
Refuser de réparer risque en même temps de contrarier la
fonction socialement structurante de la Règle d’or, formulée
initialement dans un contexte religieux mais largement sécula-
risée depuis lors : « ne pas faire à autrui ce que l’on ne voudrait
pas que l’on nous fasse ». Cette règle de réciprocité et de réver-
sibilité, si elle n’est pas respectée, met l’offenseur dans une
contradiction interne : si je ne répare pas cette offense, je dois
alors accepter de n’être pas réparé à mon tour pour une offense
équivalente. En d’autres termes, pour être en cohérence avec
moi-même, je dois accepter de réparer une offense que j’ai
faite moi-même, offense dont je souhaiterais qu’elle me soit
réparée également si je devais en subir une équivalente. Il existe
toutefois toute une palette de dénis et de justifications qui peut
servir, jusqu’à une certaine limite tolérable, à se déculpabiliser

54. Ibid., p. 105. Goffman tient à distinguer clairement les deux


processus, l’un ritualiste en tant que l’offenseur a enfreint des règles de civilité
qu’il aurait dû respecter, l’autre restitutif en tant qu’il aspire à compenser
la perte subie par l’offensé. La raison de cette distinction est que les deux
processus n’auraient pas toujours le même poids dans la demande réparatrice
de l’offensé. Une personne qui a été volée attend moins de remords (pour
la règle violée et l’atteinte à sa face) que la restitution de ses biens ou une
compensation financière. Dans d’autres cas, c’est davantage la profanation de
la règle et du rituel qui serait prépondérante. L’offenseur doit alors « montrer
que, quels qu’aient été les événements antérieurs, sa relation à la règle est
désormais correcte, révérencieuse ; or, il s’agit bien là d’indiquer une relation
et non de compenser une perte (Ibid., p. 121). » La distinction conceptuelle ne
vaut pas dissociation dans les faits : offenser autrui consiste bien à la fois à
transgresser une règle et porter atteinte à son intégrité physique, morale et
sociale. Contrairement à ce que Goffman affirme, même lorsqu’il n’y a pas
Hermann
de restitution matériellecoyright
à apporter à NS 085
autrui, - dec est
la réparation 2020
toujours une
réponse à une perte (estime de soi, image sociale de soi…) ou une manière
de chercher à la compenser. En d’autres termes, il ne saurait y avoir de
réparation, sans logique restitutive corrélative.
La faute et l’offense 201

soi-même pour conjurer la contradiction interne (minimiser


sa propre faute, trouver des circonstances atténuantes).
On peut distinguer avec Goffman trois formes de procédés,
trois techniques réparatrices, trois reparatio mobilisées pour
compenser ou atténuer une offense dans les interactions de
face-à-face. D’une part, les justifications interviennent une fois
que l’acte offensant a été accompli. Les justifications consistent
essentiellement à donner des raisons socialement recevables
par l’offensé pour comprendre le sens de l’acte offensant. Elles
peuvent porter sur la responsabilité même de l’acte (lorsque
par exemple l’offensant estime qu’il est accusé à tort), sur son
intention (en arguant par exemple d’une intention bienveillante
ou en justifiant une intention malveillante dans le cas d’une
vengeance), sur le contexte (lorsque les circonstances sont allé-
guées pour rendre raison de l’acte), ou sur l’ignorance même de
l’acte offensant (si l’on se trouve par exemple dans une société
étrangère). L’offenseur peut donc se déclarer entièrement
innocent, partiellement coupable ou entièrement coupable.
On peut de surcroît établir des sous-distinctions parmi les
régimes de justification entre explication, excuse et prétexte :

« Une explication peut se définir comme une justification présentée


après l’offense virtuelle mais avant le blâme déclaré, qui cherche
à disculper entièrement l’offenseur au moyen d’une description
détaillée des intentions réelles. Une excuse est une justification
donnée en réponse à une accusation ouverte ou implicite, mais qui
ne prétendent pas réduire entièrement la faute. Un prétexte est une
excuse présentée avant ou pendant l’acte suspect 55. »

En revanche, rien ne garantit que les justifications satis-


fassent l’offensé et que le cycle de l’offense s’achève. Qui dit
processus de réparation ne dit pas nécessairement réparation
effective lorsque lecoyright
Hermann réparant reste
NS encore un offenseur
085 - dec 2020 et le

55. Ibid., p. 116.


202 Le réparable et l’irréparable

réparé encore un offensé. Les justifications, a fortiori mala-


droites, peuvent même renforcer l’offense et avoir l’effet inverse
à la réparation (« tu es de mauvaise foi », « tu te cherches des
excuses », « tu as toujours de bonnes raisons », « tu n’es jamais
coupable »). Pour que les justifications puissent avoir l’effet
escompté, il faut qu’elles puissent satisfaire les trois clauses que
nous avons distinguées (reconnaissance, sincérité, proportion).
C’est vrai également pour la seconde reparatio : les excuses
(non pas se trouver des excuses, mais faire des excuses). Pour
une offense mineure au cours de brefs échanges, de simples
excuses suffiront généralement ; pour une offense plus grave, les
excuses devront généralement être renouvelées et appuyées (« je
suis vraiment désolé », « je suis confus… »), voire s’accompagner
d’autres actes (autopunition, offrande, sacrifice, privation…).
C’est encore plus vrai lorsqu’une même offense est répétée
plusieurs fois. La répétition d’une même offense implique un
surcroît de réparation qui dépasse la proportion généralement
admise de la même offense prise à elle seule. Par exemple,
marcher involontairement sur les pieds d’une personne une
seule fois pourra être réparé par de simples excuses. Si la même
incorrection est répétée plusieurs fois, de simples excuses suffi-
ront rarement et devront être accompagnées d’actes supplé-
mentaires (par exemple s’engager à se transformer, à ne pas
reproduire, dans le futur, pareille offense) 56. La répétition

56. On marque un nouveau désaccord avec Goffman lorsqu’il affirme


que l’activité rituelle reste sensiblement la même quelle que soit la gravité de
l’acte (écraser les orteils de quelqu’un par accident et couler un destroyer par
maladresse, pour reprendre son exemple). Il est vrai que les rituels réparateurs
ne sont pas extensibles à l’infini. Pour reprendre l’exemple précédent, l’être-
en-faute, dans les deux cas, pourra bien prendre un air contrit et reprendre
la formule rituelle : « je suis désolé ». Mais si cette expression pourra suffire
pour le maladroit qui a écrasé involontairement le pied de sa voisine, elle
Hermann
sera en revanche coyright
loin d’être suffisanteNS
pour085 - dec 2020
le commandant qui a coulé un
navire par une mauvaise manœuvre. Les excuses et les demandes éventuelles
de pardon devront être répétées à plusieurs reprises… avec un espoir très
mince d’obtenir une « satisfaction » des victimes. Ce ne sont pas les règles
La faute et l’offense 203

d’une même offense (même rationalisée comme involontaire)


sur une même personne met directement à l’épreuve la clause
de sincérité (le fait-il exprès ? Se moque-t-il de moi ?) et la clause
de proportion (il va le payer cher cette fois-là !).
Selon la gravité de l’offense, les excuses n’impliquent pas
seulement un acte verbal (sauf dans les excuses écrites) mais
toute une gestuelle du corps et du visage qui doivent permettre
de satisfaire la clause de sincérité (faire un geste de la main,
prendre un visage contrit…). Comme le souligne justement
Goffman, toute forme d’excuse suppose un dédoublement
du moi, l’un qui reconnaît la faute, qui exprime embarras
ou chagrin, bref un moi qui se dévalorise volontairement (en
acceptant de perdre une partie de sa « face »), voire qui en
rajoute dans la mise en scène (pour mieux se faire pardonner) ;
l’autre qui tente de réparer l’offense (en cherchant en même
temps à regagner sa « face »). La réparation comme processus
de rééquilibrage concerne à la fois l’offensé (retrouver sa face
ou son territoire perdu) et l’offenseur (refaire bonne figure
après la mise en faute). En d’autres termes, la réparation de
face-à-face, lorsqu’elle réussit, se présente comme une restau-
ration mutuelle de la face des protagonistes. À la perte initiale
(estime ou territoire), la réparation offre une sorte de processus
restitutif ou compensatoire. L’acceptation des excuses et la
gratification qui ponctue l’échange réparateur agissent comme
des opérateurs de sacralisation de l’idéal social du moi et de
mise en conformité corrélative avec la sacralité de la règle
sociale. Inversement, en l’absence de réparation après une
offense (ou si la réparation est estimée sous-proportionnée),

de la civilité qui ont été transgressées par le commandant mais une atteinte
à la vie humaine. Dans ce cas, on sort du simple régime de l’offense pour
le régime du droit de la guerre. On imagine que le simple « je suis désolé »
aura peuHermann
de poids lors ducoyright NS 085 - sur
procès du commandant dec 2020
le banc des accusés,
si procès il y a. Des formes de réparations (des indemnisations notamment)
seront attendues, à l’issue d’une épreuve de culpabilité, qui en plus d’être
morale se pose en termes juridiques.
204 Le réparable et l’irréparable

c’est bien la « face » de l’offensé qui est dévalorisée, en fait


doublement dévalorisée (à la fois par l’offense initiale et par
le refus de la réparation).
À la différence des justifications et des excuses, les prières
interviennent généralement en amont d’un acte virtuellement
offensant. Elles se distinguent pourtant des rituels d’évitement
dès lors que les prières anticipent qu’une offense virtuelle va
se produire (et ne cherchent donc pas à l’éviter) : « une prière
consiste à demander de se livrer à ce qu’il pourrait considérer
comme une violation de ses droits. La personne agissante
manifeste sa conscience du caractère éventuellement offen-
sant de l’acte qu’elle se propose d’accomplir et en sollicite
la tolérance 57. » Il s’agit en même temps d’une réparation
paradoxale puisque l’événement n’a pas encore eu lieu et que
l’offenseur virtuel peut se heurter à une fin de non-recevoir de
la part de l’offensé virtuel. La prière cherche en fait à atténuer
le caractère offensant de l’acte en avertissant l’offensé virtuel
que son territoire ou sa face sont potentiellement menacés.
La prière, parce qu’elle peut être légitimement refusée, laisse
en même temps une initiative à l’offensé, s’il souhaite refuser
cette intrusion. Les prières sont marquées socialement par toute
une gamme de formulations fortement ritualisées et typifiées :
« Puis-je me permette de vous déranger ? », « Je vais sans doute
vous importuner », « Puis-je passer devant vous ? »… Le fait
que ces registres de prières soient fortement ritualisés permet
d’accroître son degré d’acceptation a priori, sans certitude
cependant que la prière soit finalement exaucée. Ce caractère
typifié, en cas d’offense mineure, est tel que, en certaines
circonstances, refuser une prière peut être publiquement inter-
prété comme un signe de mauvaise volonté, voire d’affront.
C’est le cas lorsque l’offenseur virtuel a peu le choix en réalité
de ne pas commettre une offense mineure (comme devoir
passer devant
Hermann quelqu’un pour NS
coyright récupérer
085 -sesdec
affaires
2020 ou sortir

57. E. Goffman, La mise en scène de la vie quotidienne, op. cit., p. 117.


La faute et l’offense 205

du métro). L’offense pourrait paradoxalement se retourner


contre l’offensé virtuel : s’il ne répond pas à la prière, l’offensé
pourrait bien devenir offenseur et devoir réparer à son tour !
Tel l’arroseur arrosé, l’offensé offenseur pourra alors se voir
qualifier de susceptible ou de taciturne.
En quel sens peut-on dire cependant qu’une offense est
réparée ? Dans le modèle idéal-typique de l’échange répara-
teur, le rituel est censé s’achever avec la gratification. Mais
il ne manque pas de cas dans la vie quotidienne où ce rituel
est empêché. Il s’agit d’irréparables, souvent minimes et sans
conséquence, auxquels sont soumis les individus dans la vie
courante, soit parce que l’offenseur ne s’est pas rendu compte
de son offense (et sans qu’il ait été possible de l’interpeller),
soit lorsqu’il refuse de reconnaître sa faute et de réparer en
conséquence, soit lorsqu’il tend à minimiser sa responsabilité
et à ne réparer que partiellement son offense. Comme il y a
des degrés du réparable, il y a corrélativement des degrés de
l’irréparable, de ce qui n’a pas été réparé, de ce qui ne peut être
réparé (comme l’impossibilité de poursuivre ou d’interpeller
l’offenseur), de ce qui est estimé comme à jamais réparable.
L’irréparable de l’offense ne vient pas seulement d’un
défaut de l’offenseur (déni de culpabilité) mais peut résulter
également d’une fin de non-recevoir de l’offensé lorsqu’il estime
par exemple que les excuses sont insincères ou que l’offre de
réparation est disproportionnée au regard de l’offense, voire
que l’offense est telle qu’aucune réparation ne peut espérer la
compenser. Malgré les efforts du réparant, la réparation est
estimée peine perdue par l’offensé lorsque l’acte est consi-
déré comme si malveillant (injure gratuite, geste déplacé…)
qu’il rend impossible ou difficile toute forme de pardon.
L’irréparable prend une forme radicale dès lors que l’offense
est jugée hors de toute proportion avec les régimes disponibles
de réparations.
Hermann L’irréparable
coyright pose
NSici085
clairement
- decle2020
problème du
principe d’équivalence ou de grandeur censé comparer le préju-
dice (l’offense) et la compensation (la réparation) qui affecte
directement la clause de proportion. La logique restitutive de
206 Le réparable et l’irréparable

la réparation de l’offense ne répond pas ici à l’équivalence de


la compensation de a pour la perte de b. En d’autres termes, à
la perte a (face, estime, territoire) de B (offensé) doit pouvoir
correspondre une équivalence compensatoire b, c, d… (excuses,
dons, justifications) dans l’offre de A (offenseur/réparant) ou
dans la demande de B. La difficulté de la mesure tient dans le
fait que ce qui est perdu et ce qui est réparé n’appartiennent
pas au même ordre (à la différence par exemple d’un échange
de bien où A prête a à B qui restitue a à A). Le défi est de
pouvoir comparer des incomparables.
Même si la proportion entre l’offre de réparation et l’offense
subie est estimée « juste » par l’offensé, il demeure toujours un
écart entre la nature de la perte et la nature de la compensa-
tion, écart qui marque toute logique restitutive du sceau de
l’irréparable. Ce problème central, comme on le verra dans le
champ de la réparation juridique, se pose déjà dans le champ
de la réparation sociale des interactions ordinaires. Le problème
s’aggrave lorsque l’offensé estime précisément qu’aucune offre
de réparation ne pourra compenser le préjudice subi. Par prin-
cipe donc, la clause de proportion ne pourra être respectée parce
qu’aucune équivalence ne pourra être posée entre l’offense et la
réparation. Toute forme d’excuse ne parviendra ni à restaurer
la « face » de l’offensé, ni celle de l’offenseur. Chacun aura
perdu sa face à l’issue de l’interaction, sans espérer la retrouver.
L’offensé reste offensé (et le réparant toujours offenseur) sans
avoir le sentiment d’avoir été réparé. De manière générale,
l’irréparable se pose, soit parce que le rituel de la réparation n’a
pas été amorcé, soit parce qu’il est resté partiel ou incomplet,
sans déboucher sur l’acceptation (des excuses), voire sur une
forme de gratification, soit parce qu’aucune réparation ne peut
compenser l’offense subie (irréparable radical).
À cet irréparable radical, il faut ajouter un irréparable
relatif. Hermann
Les excuses coyright
aussi sincères
NSsoient-elles
085 - dec et 2020
l’acceptation
par l’offensé de l’offre de réparation ne liquident pas l’histoire,
voire la mémoire, de l’offense. Selon des échelles de gravités,
l’offense peut laisser des traces, même lorsqu’elle a été excusée
La faute et l’offense 207

comme, analogiquement avec le vivant, la cicatrisation après


une lésion 58. Lorsque l’offense se déroule sans gravité au cours
d’échanges très brefs avec des personnes anonymes dans les
lieux publics, une forme relative d’oubli est généralement
de rigueur. L’offense laissera peu ou pas de traces, chacun
retrouvera facilement sa face et reprendra sans ressentiment
son chemin. En revanche, lorsque le régime de l’offense est
plus grave, malgré l’acceptation de la réparation, l’offensé
pourra conserver le sentiment que sa face n’a pas été entiè-
rement retrouvée et pourra en garder un ressentiment. Plus
sérieux encore, lorsque l’interaction s’est déroulée avec une
personne de l’entourage proche, l’affection pourra en être
plus vive, a fortiori dans le cas d’une nouvelle offense. Bien
que pardonnée, l’offense passée, loin d’être oubliée, pourra
être rappelée en d’autres circonstances et accentuer la gravité
de l’offense présente, et modifier l’ensemble des interactions.
Dans la mesure où la réparation ne permet jamais de revenir
à la situation antérieure au préjudice subi, dans la mesure où
l’offense est inscrite dans le temps et la mémoire, elle pourra
à tout moment venir troubler les interactions futures. En ce
sens, une offense, fût-elle excusée au moment de l’offre de
réparation, n’est jamais certaine d’être définitivement réparée,
dès lors qu’elle persiste dans la mémoire de l’offensé. L’excuse
n’abolit pas la mémoire.

***

Les sociétés religieuses ont configuré historiquement et


configurent encore pour une part substantielle de l’huma-
nité le modèle par excellence de la réparation de la faute,

58. De manière plus heureuse, certes plus rare, sans être exceptionnelle,
l’issue deHermann coyright
l’échange réparateur peut NS
donner085lieu,-après
decla2020gratification, à
d’autres formes de rituels sociaux si les protagonistes en viennent finale-
ment à sympathiser. Le rituel réparateur peut déboucher alors sur un rituel
confirmatif.
208 Le réparable et l’irréparable

qu’elle s’exprime comme transgression d’un interdit ou d’un


commandement, ou comme une tare originelle qui pèse sur
le destin de l’humanité. Dans tous les cas, une réparation est
exigée parce qu’un ordre sacré a été violé. Qu’elle se traduise
dans le symbole de la souillure, comme tache, qu’elle se dise
dans le langage du péché, comme déviance, la faute appelle
des reparatio spécifiques (magico-religieuses) pour qui espère
une réintégration dans la sacralité de la communauté et la
protection divine : actes de purifications, aveux et repentir,
actes d’expiation et de rachat, offrandes et sacrifices. La sécu-
larisation des sociétés occidentales a sans conteste transformé
le statut de l’être-en-faute en même temps que l’on a assisté
à un reflux significatif des réparations magico-religieuses, dès
lors réfugiées dans les pratiques d’une minorité de fidèles.
L’Homme occidental n’a plus le visage de la « bête d’aveu », à
la mesure du déclin de l’influence de l’Église. Moins coupable,
au moins religieusement, l’Homme occidental est de fait moins
prompt à réparer ses fautes.
Mais la bête d’aveu, d’expiation et de rachat n’a pas pour
autant rendu toutes ses armes ; la bête s’est métamorphosée,
mise à l’enseigne des cabinets de psychologue, ou exhibée
dans les mises en scènes politiques. L’obligation de réparer
une faute a conservé cependant son caractère ordinaire dans
les interactions de face-à-face. Le déclin du sacré religieux n’a
pas entamé le sacré social (et des membres qui le composent)
dont la violation exige une obligation de réparer. Si on répare
moins « devant Dieu » ou devant son confesseur, du moins
pour une partie de l’humanité, on est encore tenu de réparer
devant la société et les autres qui nous font face. Certes, les
acteurs sociaux ne passent pas leur temps à réparer, malgré
les risques permanents d’offense. Des rituels confirmatifs
et des rituels d’évitement ont précisément leur raison d’être
pour neHermann
pas avoir à coyright
engager deNSrituels
085 réparateurs.
- dec 2020 Les rituels
réparateurs, comme pratiques typifiées, qui s’imposent aux
interactions interviennent lorsque les rituels d’évitement ont
échoué. Les rituels réparateurs assurent une homéostasie sociale,
La faute et l’offense 209

en l’absence de la contrainte du droit. Il reste cependant que


cette homéostasie est toujours fragile, elle-même menacée
lorsque le cycle de l’offense n’est point fermé, parce qu’elle
est estimée irréparable, parce que l’offenseur refuse de réparer,
parce que l’offensé n’accepte point la réparation. Ni les rituels
confirmatifs, ni les rituels d’évitement, ni les rituels répara-
teurs ne viendront à bout de toutes les offenses, fussent-elles
mineures, qui persistent dans le monde de la vie. C’est alors
la vocation du droit positif que de se substituer aux échanges
sociaux réparateurs lorsqu’ils font défaut, à supposer que
l’offense puisse se traduire comme une plainte qualifiée dans
les termes juridiques.

Hermann coyright NS 085 - dec 2020


Hermann coyright NS 085 - dec 2020
IV

La mesure du dommage

Pouvons-nous étouffer le vieux, le long Remords,


Qui vit, s’agite et se tortille,
Et se nourrit de nous comme le ver des morts,
Comme du chêne la chenille ?
Pouvons-nous étouffer l’implacable Remords ?
Baudelaire

La réparation sociale ne s’épuise pas dans le modèle de


l’interaction de face-à-face. D’abord parce qu’il existe des
régimes d’offense qui ne s’opèrent pas dans la présence en
chair et en os des individus, mais à distance. Les nouveaux
moyens de communication (messagerie électronique, réseaux
sociaux…) ont accru de manière considérable les offenses
virtuelles qui mettent directement à l’épreuve la clause de
sincérité de l’excuse, sans la possibilité de tester l’expression
corporelle de l’authenticité de la réparation. L’offense écrite
a d’autant plus de prégnance qu’elle peut justement rester
comme trace, comme inscription durable dans une mémoire
et du ressentiment éventuel.
La réparation sociale ne s’épuise pas non plus dans le modèle
stratégique de l’offense tel qu’il nous a servi de guide avec
Goffman. Réparer socialement
Hermann coyright NS n’est085
pas seulement
- dec 2020répondre à
une atteinte au territoire ou à la « face » d’autrui mais répondre
plus généralement à des formes multiples de vulnérabilités, de
dépendances et de souffrances sociales. La prise en compte de
212 Le réparable et l’irréparable

ces « pathologies » sociales protéiformes déplace et repose en


même temps la structure dyadique réparant/réparé, au-delà
des relations interpersonnelles, vers les institutions « positives »
(associations, États, collectivités). Le schéma offenseur/offensé
ne peut pas jouer ici de fonction matricielle pour une répara-
tion sociale dont la faute n’est pas nécessairement imputable
à un individu. Souffrir d’une perte d’autonomie sociale, d’une
injustice sociale, d’une désaffiliation sociale implique de penser
des réparations qui engagent des institutions dont l’obligation
n’est pas adossée à une culpabilité préalable.
L’injustice sociale n’est qu’une variante à travers laquelle
l’injuste peut se dire. Elle nous invite à une réflexion plus géné-
rale sur le rapport entre injustice et réparation. La réparation
se présente ici comme un ensemble de processus et de dispo-
sitifs qui visent à répondre à une situation considérée comme
injuste. L’injustice peut se produire lorsqu’une partie s’estime
lésée suite à un préjudice subi qui modifie l’état antérieur de
sa situation. Il y a injustice lorsqu’une logique d’égalité est
bafouée, lorsque des égaux sont traités comme des inégaux. La
réparation se fixe alors comme objectif de convertir l’inégal en
égal, de remettre chacun dans ses droits, de redonner à chacun
le sien. La réparation se heurte cependant à toute une série
de difficultés qu’il nous faudra examiner. Sur quels principes
déterminer l’équivalence entre le préjudice allégué et la répa-
ration envisagée ? C’est finalement la question de la mesure,
du mesurable voire de l’incommensurable qui se pose entre
le dommage et la réparation. À travers l’incommensurable,
c’est-à-dire l’impossibilité d’établir une juste équivalence, c’est
l’irréparable qui refait surface et hante littéralement tout idéal
de justice. C’est aussi la nature de la chose ou de la personne
qui est en jeu. Que faut-il réparer ? Des personnes ou des
biens ? Jusqu’où faut-il réparer ? Tout dépend des cadres de
perception et d’évaluation
Hermann coyrightdu juste
NSet085de l’injuste
- dec qui varient en
2020
fonction des individus, des groupes, des sociétés. Deux idéaux
de justice, depuis Aristote, se font généralement face et pose
de manière différenciée le principe de réparation (réparer un
La mesure du dommage 213

dommage n’est pas réparer une injustice sociale). D’une part,


la justice correctrice qui traite chacun de la même manière
selon une égalité dite arithmétique (par exemple réparer un
vol consistera pour le voleur à restituer ce qu’il a volé). D’autre
part, la justice (re)-distributive qui traite chacun en fonction de
mérites, de positions, de compétences, de revenus, selon une
égalité dite proportionnelle (par exemple demander aux plus
riches de participer davantage à l’impôt que les plus pauvres).
Les controverses publiques portent sur les biens sociaux qui
doivent relever de telle ou telle logique (correctrice ou distri-
butive) et sur l’extension du réparable.

Dépendance, care et réparation sociale

À la différence de la réparation juridique (la réparation du


dommage) clairement délimitée dans le droit positif comme
réparation correctrice, la notion de réparation sociale n’est pas
vraiment d’usage en sciences sociales, encore moins déterminée
rigoureusement. C’est donc de manière largement exploratoire
que nous allons chercher à en dessiner les contours. En quel
sens parler de réparation sociale ? On peut distinguer trois
orientations différentes. Il y a une première déclinaison (la
réparation comme réponse publique aux offenses) sur laquelle
on s’est précédemment attardé avec Goffman concernant les
échanges réparateurs dans les situations de face-à-face entre un
offenseur et un offensé. Notre objectif est désormais d’intro-
duire les modes institutionnels de la réparation sociale. On
peut ainsi dégager une seconde déclinaison, très large, de la
réparation sociale selon laquelle ce qui est à réparer n’est pas
un individu, ni même un groupe cible, mais la société dans
son ensemble (la réparation comme transformation globale des
pathologies sociales).coyright
Hermann C’est le cas
NSlorsque
085 - l’on
decestime
2020 que la
société a perdu, suite à des bouleversements majeurs (crise,
guerre, modernisation, etc.), une part des éléments substantiels
(économiques, culturels, etc.) qui assuraient sa cohésion, son
214 Le réparable et l’irréparable

équilibre, son bien-être. La réparation sociale consiste alors


à vouloir restaurer l’ordre antérieur aux perturbations. Le
diagnostic se pose généralement avec des métaphores médi-
cales (« une société malade d’elle-même »). C’est également en
ces termes que Axel Honneth parle de « pathologies sociales »
(par opposition aux « injustices sociales ») pour considérer
« l’ensemble de la population » comme souffrant « relativement
à l’idée de ce qu’est une vie bonne 1 ». Ce n’est pas telle ou telle
catégorie de la population qui doit bénéficier d’une réparation
(au titre par exemple d’une discrimination sociale positive)
mais la société dans sa globalité.
La réparation sociale peut prendre une troisième déclinaison
(la réparation comme assistance sociale) non plus alors en tant
que transformation globale de la société dans son ensemble
mais en tant que réponse ciblée à l’adresse de populations
vulnérables au nom d’un idéal de justice sociale. C’est l’injustice
sociale, comme forme structurelle ou forme conjoncturelle
d’inégalité, qui justifie une intervention réparatrice. Elle peut
être restauratrice d’un état antérieur (par exemple remédier à la
perte de position ou de revenu d’une catégorie de population
suite à une crise économique ou à une catastrophe sanitaire)
ou projective d’un état idéal (par exemple établir des quotas
à l’université pour les minorités victimes de discriminations
et de relégations structurelles). Lorsque des groupes cibles ont
toujours connu une position inégale relativement à la société
globale, il n’y a aucun sens à vouloir réparer pour revenir à une
situation antérieure dont la transformation serait imputable à
un ensemble d’événements. La réparation, fût-elle ici réforma-
trice, ne peut prendre sens qu’en fonction d’un étalon valant
comme horizon régulateur d’un état structurel d’inégalités.
La définition et la délimitation de ce qui doit être (ou non)
socialement réparable va rarement de soi. Elles supposent des
cadres Hermann
de perception, d’évaluation,
coyright de catégorisation
NS 085 - dec 2020du juste
1. A. Honneth, Ce que social veut dire. II Les pathologies de la raison,
Paris, Gallimard, 2015.
La mesure du dommage 215

et de l’injuste qui varient profondément selon les groupes


sociaux, donnent lieu structurellement à des désaccords, des
conflits, voire des luttes pour la réparation, entre les groupes
s’estimant redevables de réparations sociales et les groupes
dominants auxquels on demande de remédier aux inégalités
sociales (via l’impôt). Les luttes pour la réparation peuvent
porter aussi bien sur les populations cibles elles-mêmes, sur la
catégorisation des ayants droit à la réparation (classes sociales
défavorisées, minorités raciales, minorités genrées, etc.) que sur
les biens sociaux à répartir (position sociale, responsabilités,
droits civiques, revenus, santé, etc.). Les luttes pour la répara-
tion sociale opposent les groupes socialement dominés, qui ont
intérêt à étendre le registre du réparable ou à en conserver les
acquis, et les groupes occupant une position dominante qui ont
intérêt à réduire la sphère légitime du socialement réparable.
Avant que la réparation sociale n’ait été prise en charge par
la puissance publique (États ou collectivités locales), comme
politique sociale, elle était assurée par une partie de la société
elle-même (familles, institutions de charité, institutions reli-
gieuses, sociétés mutualistes, etc.). Il serait donc faux histo-
riquement d’assimiler réparation sociale et politique sociale.
La réparation sociale est devenue majoritairement une poli-
tique sociale à la fois du fait de la disparition progressive des
solidarités sociales traditionnelles et de l’érosion du système
assurantiel de protection sociale, notamment depuis que les
gouvernements, à compter des années 1980, ont abandonné
l’objectif fixé de réduire progressivement les inégalités écono-
miques et sociales 2. Les politiques sociales de gestion de la
pauvreté se sont substituées à l’objectif d’égalisation des condi-
tions économiques et sociales et de plein-emploi. La répara-
tion sociale se pose peu dans une société de plein-emploi qui
garantit effectivement une protection sociale assurantielle pour
Hermann coyright NS 085 - dec 2020
2. M. Foucault (Naissance de la biopolitique, Paris, Gallimard, 2004)
montre très bien comment la nouvelle élite dirigeante en France s’est
convertie progressivement à cette donne néo-libérale.
216 Le réparable et l’irréparable

toutes et tous. Elle se pose en revanche avec insistance lorsque


le système assurantiel ne joue plus, ou plus suffisamment, sa
fonction protectrice, au point d’accroître la dépendance et
l’insécurité sociale.
Que cherche la réparation sociale, comme assistance sociale,
si elle ne vise pas l’égalisation sociale des conditions ? Elle
cherche fondamentalement à remédier à un état de dépendance
tel qu’il menace l’intégrité physique et morale d’une population
vulnérable (chaque société en définissant et en fixant le seuil,
tel le seuil de pauvreté). L’objectif de l’assistance sociale n’est
pas par exemple de réduire les écarts de revenus entre les plus
hauts et les plus bas salaires. L’objectif n’est pas non plus de
restaurer une pleine capacité sociale aux plus démunis, même
si les politiques de réparation sociale peuvent être accompa-
gnées de mesures de réinsertion et de réintégration sociales
(formation, retour à l’emploi). L’enjeu de la réparation sociale
n’est pas ici l’égalité (arithmétique ou proportionnelle) ou
la réduction progressive des inégalités, mais l’assistance. Les
reparatio sont multiples : minimum vieillesse, allocation de
mère isolée, revenu minimum, allocation adulte handicapé…
Ce mode de réparation sociale se distingue radicalement du
modèle des échanges réparateurs de la vie quotidienne. Dans
le cas d’une offense, le réparant est, sauf exception, l’offen-
seur sur qui repose la faute, la culpabilité, la responsabilité et
l’injonction à réparer. Dans le cas d’une injustice sociale, sauf
lorsqu’il s’agit d’un particulier comme un employeur qui a
commis un licenciement abusif, le réparant, lorsqu’il émane
de la puissance publique, peut ne pas être directement respon-
sable de l’état de la perte d’autonomie de tel ou tel individu 3
(sauf si l’État a commis une faute à l’égard de ses employés
ou de ses administrés). À ce titre, la puissance publique joue
la fonction d’un tiers-réparant, qui se substitue à un réparant
Hermann coyright NS 085 - dec 2020
3. L’État peut être tenu indirectement responsable en revanche à l’égard
des plus vulnérables socialement du fait des politiques néo-libérales mises
en œuvre depuis une trentaine d’années.
La mesure du dommage 217

naturellement défaillant ou absent, non pas pour restaurer ou


assurer la pleine autonomie du dépendant (le réparé), mais pour
assurer un seuil minimal d’autonomie ou de survie sociale.
L’une des difficultés principales à laquelle se heurtent les
demandes de réparation sociale est qu’elles émanent de popu-
lations déjà fragilisées, précarisées, faiblement organisées. Ce
qui n’est pas le cas du système assurantiel qui repose sur des
organisations sociales (syndicats et patronats) déjà structurées
et reconnues comme interlocutrices légitimes par la puissance
publique. Les luttes pour la réparation sociale, comme assis-
tance sociale, sont d’autant plus fragiles qu’elles reposent sur
des publics qui, en plus d’être dépendants et vulnérables, sont
largement « invisibles » et « inaudibles ». S’organiser, protester,
manifester supposent toute une série de capacités, de média-
tions, d’institutions qui font généralement défaut à celles et
ceux qui vivent dans la dépendance extrême.
La tentation est alors forte pour certains de vouloir accom-
pagner les publics les plus vulnérables dans leurs luttes pour
la réparation sociale. Il est toujours possible (et nécessaire) de
critiquer des formes de porte-parole lorsqu’ils « font parler »,
voire instrumentalisent, les « disqualifiés », les « dépendants »,
les « vulnérables » sans connaître véritablement leur situation.
Toutefois, une philosophie et une action sociales peuvent
se justifier afin « de parvenir à articuler et rendre explicite
une souffrance et une vulnérabilité ordinaires vécues par des
individus et des groupes que leur situation de minorisés et
de subalternes empêche le plus souvent de porter eux-mêmes
à une expression qui puisse être considérée comme légitime
dans l’espace public 4. » Il ne s’agit pas de nier la possibilité et
la légitimité des « subalternes » à prendre eux-mêmes la parole,
lorsqu’ils le peuvent, pour obtenir des formes de réparation
sociale. Toutefois, dans les cas d’une vulnérabilité extrême, il
n’est pas d’autres choix
Hermann pour lesNS
coyright porte-paroles
085 - decque de jouer au
2020
4. F. Fischbach, Manifeste pour une philosophie sociale, Paris, La
Découverte, 2009.
218 Le réparable et l’irréparable

moins une « caisse de résonnance », comme l’appelle Franck


Fischbach, pour amplifier, rendre davantage visible et audible
la parole de celles et ceux qui sont souvent sans voix. C’est
également le problème que pose Guillaume Le Blanc : « Lorsque
le déni de reconnaissance est tel qu’il suspend la voix de celui
qui est méprisé, comment la lutte pour la reconnaissance peut-
elle s’enclencher ? Lorsque le déni de reconnaissance est rendu
invisible à l’homme méprisé de lui-même, comment garantir
encore la possibilité d’une lutte pour la reconnaissance 5 ? » C’est
moins toutefois la fonction traditionnelle du porte-parole des
opprimés, à la manière sartrienne, qui est prisée que celle que
Le Blanc appelle de « « porte-voix », au sens à la fois de donner
de la voix et de prêter sa voix.
Cette opération suppose une traduction de la langue origi-
naire de précaires dans une langue qui n’est pas la leur et que
Le Blanc assigne à la philosophie sociale au titre d’une critique
et d’une clinique sociale (au sens du prendre soin). Fischbach
conteste la légitimité d’une telle traduction qui risque de trahir
la parole originaire : « S’il revient une tâche de traduction à la
philosophie sociale, ce n’est pas celle consistant à traduire le
langage ordinaire des luttes dans la langue de la philosophie,
mais plutôt à traduire le langage expert des sciences sociales dans
le langage ordinaire, de manière à rendre utiles aux luttes les
outils conceptuels forgés par les sciences sociales 6. » En réalité,
le problème, de notre point de vue, n’est pas seulement le mode
de traduction (du langage des précaires dans la langue de la
philosophie sociale ou du langage des sciences sociales pour
la langue des précaires) que l’existence même d’une langue
originaire. Traduire suppose non seulement une langue source,
mais également la possibilité de l’exprimer publiquement.
Or, le problème des populations en situation de vulnérabilité
extrême est la dépossession même du dire. Comment traduire
une parole qui peinecoyright
Hermann à s’exprimer ?
NSC’est
085tout l’enjeu
- dec d’une lutte
2020
5. G. Le Blanc, Vies ordinaires, vies précaires, Paris, Seuil, 2007, p. 217.
6. F. Fischbach, Manifeste pour une philosophie sociale, op. cit., p. 91.
La mesure du dommage 219

pour la réparation sociale en vue de remédier aux injustices


sociales. Enjeu qui ne se pose pas seulement dans les termes
d’une reconnaissance (du respect ou de l’estime sociale) au sens
d’Axel Honneth et de Guillaume Le Blanc mais de toute forme
d’absence ou de perte d’autonomie sociale. Le problème de
la reconnaissance s’exprime d’abord comme mépris social ; le
problème de la réparation sociale s’exprime plus généralement
comme dépendance sociale (et économique).
La réparation sociale, comme assistance sociale aux
personnes vulnérables, s’étend au-delà des seules populations
positionnées en bas de l’échelle sociale et économique. Le
problème de la dépendance 7, même s’il est incontestablement
renforcé par la précarisation des conditions sociales d’exis-
tence, est susceptible d’affecter toute personne victime d’une
absence ou une perte d’autonomie. Même située en haut de
l’échelle sociale, toute personne connaît des périodes ou des
seuils critiques de dépendance extrême (premiers âges de la
vie, expérience de la maladie et crépuscule de la vie). En un
sens très large, tout être humain est dépendant au sens où il a
besoin des autres pour assurer les conditions de son existence.
L’interdépendance est un fait ontologique consubstantiel à la
condition humaine. Ce sens très large n’appelle aucune forme
de réparation. C’est la dépendance invalidante ou incapacitante
qui engage directement une réflexion sur la réparation, a fortiori
lorsqu’une personne cumule toutes les formes de dépendance
(physique, psychologique, sociale, économique). Dans ce cadre,
on peut assimiler la réparation de la dépendance à une forme

7. La dépendance peut se définir à la fois comme ce qui ne peut pas se


réaliser sans l’intervention d’un autre et ce qui se trouve sous l’autorité d’un
autre : « Ces définitions ont en commun de penser la dépendance comme une
relation Hermann coyright
asymétrique, mais, NS
tandis que, dans085 - dec
le premier cas,2020
cette asymétrie
résulte d’une limitation constitutive, dans le second, elle est pensée sous
l’angle de la contrainte, comme un obstacle qui peut et doit être relevée » (M.
Garrau et A. Le Goff, Care, Justice et dépendance, Paris, PUF, 2010, p. 12).
220 Le réparable et l’irréparable

de soin consacrée aux populations vulnérables 8. Joan Tronto


fait explicitement référence à la réparation dans la définition
qu’elle donne du care : « Une activité générique qui comprend
tout ce que nous faisons pour maintenir, perpétuer, réparer
notre “monde”, de sorte que nous puissions y vivre aussi bien
que possible. Ce monde comprend nos corps, nous-mêmes
et notre environnement, tous éléments que nous cherchons à
relier en un réseau complexe, en soutien à la vie 9. »
L’intérêt de la démarche de Tronto, outre le fait de
s’opposer à une vision « maternaliste » du soin, est de distin-
guer des phases différentes dans le care qui peuvent servir
d’appui à cette modalité particulière de réparation à l’adresse
de publics vulnérables : « se soucier de » (repérer et porter
attention au besoin spécifique d’une personne), « prendre en
charge » (répondre à un besoin), « prendre soin » (ensemble
des efforts, des pratiques pour soulager, s’occuper, soigner,
réconforter, rassurer la personne dépendante), « recevoir le
soin » (ensemble des procédés qui permettent de vérifier la
correspondance entre le besoin initial et le soin effectué).
L’étendue des finalités (maintenir, perpétuer, réparer) et des
activités (travail curatif et préventif, travail éducatif, travail
social, travail ménager, etc.) relevant du care sont de fait très
larges, sans y inclure cependant toutes les activités sociales.
Il serait faux toutefois d’assimiler toute pratique de care à
une finalité réparatrice. En d’autres termes, la réparation
n’est qu’une partie des activités qui relèvent du prendre
soin. D’une part, lorsque la finalité assignée à une tâche de
soin est de maintenir et de perpétuer « notre monde », il n’y
a rien de réparateur à proprement parler. Lorsqu’un parent
nourrit son enfant, lorsqu’un enseignant fait une leçon à
ses élèves, il n’y aurait aucun sens à dire qu’ils « réparent »
ces personnes, même s’ils en prennent soin. D’autre part,
Hermann coyright NS 085 - dec 2020
8. J. Tronto, Un monde vulnérable. Pour une éthique du « care », Paris,
La Découverte, 2009.
9. Ibid., p. 143.
La mesure du dommage 221

lorsque l’activité de soin est préventive, elle ne s’apparente


pas à une réparation. Lorsqu’une infirmière ou une aide-
soignante déplacent une personne âgée pour la protéger du
soleil, elles ne répondent pas à un besoin de réparation. En
d’autres termes, le care s’assimile à une pratique réparatrice
si elle répond à une perte d’autonomie d’une personne qui
devient de fait dépendante (ou souffrant d’une dépendance
chronique). Nourrir un enfant n’est pas une activité répa-
ratrice, mais le soigner suite à une blessure en est bien une.
Vacciner une personne âgée contre la grippe n’est pas une
activité réparatrice mais l’aider dans ses activités ménagères,
parce qu’elle ne dispose plus de ses habiletés corporelles, en
est bien une. Une même activité peut cependant avoir des
finalités différentes (par exemple réparatrice, préventive ou
de maintien). Nous l’avions déjà observé dans notre réflexion
sur le vivant : le fait par exemple pour l’ours d’appliquer sur
sa fourrure une pâte à partir de salive et de racines peut viser
à la fois à éloigner les insectes (prévention) et soigner les
blessures (réparation). Mettre à l’abri et nourrir une personne
sans domicile fixe peut relever à la fois d’une réparation (si
elle est souffrante), d’une prévention (la protéger contre
l’insécurité), ou d’un maintien (assurer sa subsistance). C’est
donc très largement le sens que le personnel de soin et la
personne vulnérable donnent à une activité qui va définir et
circonscrire une relation de réparant à réparé.
La réflexion féministe des théoriciennes du care permet
en outre d’éclairer le statut et le genre des personnes qui
occupent tendanciellement les fonctions sociales relatives au
care, qu’elles soient réparatrices, préventives, ou de maintien.
Il se trouve que le travail du care (aider, assister, tenir propre,
faire manger, sécuriser) est occupée majoritairement par des
femmes et de condition subalterne (activités domestiques de
soin desHermann
enfants, infirmières
coyrightetNSaides-soignantes,
085 - dec 2020 institutrices,
nourrices). Ce fait social témoigne du fait que les femmes
sont davantage soucieuses que les hommes des relations de
dépendance et de vulnérabilité. Cette attention n’est pas, si l’on
222 Le réparable et l’irréparable

suit la thèse de Gilligan 10, une disposition naturelle propre au


genre féminin mais le produit d’une socialisation différenciée :
alors que les garçons seraient élevés tendanciellement dans
l’idéal d’indépendance, les filles seraient éduquées dans une
subjectivation plus relationnelle, plus attentive à l’attachement,
à la dépendance. Ces prédispositions sociales expliqueraient
le fait que les réparants, dans le care, sont tendanciellement
des réparantes. L’éthique promue par le care n’implique pas
que cette tendance sociale reste la norme, c’est-à-dire qu’un
état de fait justifie une raison de droit. Il est donc possible (et
même souhaitable) d’étendre le travail du care à des réparants
qui ne soient pas seulement des réparantes.
La réparation sociale, sous ses trois déclinaisons (répara-
tion globale de la société, réparation sociale comme assistance
sociale aux plus démunis, réparation sociale comme prendre
soin de personnes vulnérables), connaît de fait des limites qui
se posent en termes d’irréparables. D’une part, la tendance
dominante à l’accroissement des injustices sociales et écono-
miques excède largement les moyens dont se dotent les États
contemporains pour assurer des politiques d’assistance sociale,
sans parler de pays où les politiques de réparation sociale sont
quasi-absentes. Les États néo-libéraux n’ont pas seulement
renoncé au projet d’égalisation sociale tel qu’il fut porté par
l’ambition politique d’après-guerre. Ils ont également renoncé
à prendre en charge une part substantielle de la misère sociale,
au point qu’il persiste et tend à s’accroître un irréparable social
structurel, par défaut de volonté politique. L’argument réaliste
dominant consiste à laisser penser et à entretenir l’idée que
tout ne peut être réparable socialement, qu’il y a une sorte de
fatalité à ne pouvoir remédier aux injustices sociales, qu’il y a
une forme d’irréversibilité de la précarisation sociale. Tout se
passe comme si nos gouvernants avaient abandonné le projet
Hermann coyright NS 085 - dec 2020
10. C. Gilligan, Une voix différente : pour une éthique du « care », Paris,
Flammarion, 2008.
La mesure du dommage 223

de « solder » une partie de la dette sociale à l’égard des démunis


et toléraient de fait une part structurelle d’irréparable social.
Par ailleurs, comme on l’a souligné, la réparation sociale,
comme assistance sociale, ne vise pas véritablement à restaurer
une pleine capacité sociale lorsqu’elle est adressée à des popu-
lations structurellement démunies ou dépendantes qui ne
font pas même la démarche, pour certaines d’entre elles, de
demander une assistance sociale. Revenir à la situation anté-
rieure n’aurait aucun sens ici. La norme réparatrice est moins
de recouvrer une pleine autonomie sociale que de permettre un
état de survie sociale. La réparation sociale, comme assistance
sociale, est de fait incomplète et partielle.
Les limites de la réparation sociale doivent être également
interrogées du point de vue de l’a-réparable. Le débat que nous
avons initié avec Canguilhem sur la réparation du vivant, puis
repris sur la réparation psychologique, se repose à l’échelle du
social. Les métaphores médicales du normal et du pathologique
appliquées au champ social, par exemple les « pathologies
sociales », nous y invitent fortement. Ce qu’il faut questionner
concerne les normes mêmes à partir desquelles est justifiée une
politique de réparation sociale. En quel sens peut-on assimiler
la précarisation sociale à une sorte de « corps malade », par
opposition à ce que serait une bonne santé sociale ? Quelles
normes sont présupposées pour définir un type de normalité
sociale ? Panser les plaies du social comme clinique sociale n’est-
ce pas risquer de renoncer à la critique des normes sociales qui
régissent le mode néo-libéral de régulation de nos sociétés ? La
difficulté consiste à pouvoir justifier une clinique sociale pour
les plus démunis sans perdre de vue une critique des normes
néo-libérales qui contribuent structurellement à la précarisation
et à la disqualification sociales.
La difficulté se renforce lorsque le projet de clinique sociale
est misHermann
en cause parcoyright
une partie,NSfût-elle
085marginale,
- dec 2020de celles et
ceux auxquels il est censé s’adresser. C’est à ce niveau que la
question de l’a-réparable se pose avec le plus d’acuité, c’est-
à-dire lorsque des individus refusent de se considérer comme
224 Le réparable et l’irréparable

socialement « a-normaux », comme devant à ce titre être soignés


ou réparés. Il en va par exemple du « travail » comme norme
structurante qui permet de délimiter les normaux (ceux qui
travaillent) et les a-normaux (ceux qui ne travaillent pas et
sont donc dépendants). Guillaume Le Blanc en formule très
bien le problème :

« la question se pose de savoir comment expliciter les présupposés


normatifs du soin social sans arrimer de manière outrancière le soin
lui-même à une philosophie du soin qui l’engloberait a minima
comme un cas d’espèce du thérapeutique, et qui réintroduirait a
maxima une philosophie lourde de normalité sociale dont le premier
effet serait alors de faire violence aux vies socialement conçues
comme anormales en les considérant d’emblée comme devant être
corrigées, remises dans le sillon des normes. Auquel cas le soin
s’apparenterait davantage à un équarrissage des vies ordinaires qu’à
un accompagnement bienveillant de leur potentiel créateur malmené
dans les normes sociales 11. »

Ce qui est objectivé socialement comme stigmate (précaire,


assisté) peut alors être vécu comme mode de vie alternatif et
critique implicite des normes de la vie sociale (devoir travailler,
devoir vivre comme les autres). Il s’agit donc dans ces cas bien
spécifiques d’une forme de revendication d’a-réparable social,
de refus d’être considéré comme « malade », « anormal » et de
devoir être réparé en conséquence. C’est bien le problème
auquel sont parfois confrontés certains travailleurs sociaux et
travailleurs du soin lorsque des individus (comme les SDF)
refusent d’être pris en charge. L’enquête de Patrick Cingolani
que rapporte Guillaume le Blanc fait état du choix d’un mode
de vie précaire comme critique corrélative d’une vie sociale
normalisée. Ainsi du récit de Ghislaine : « Bon, soit tu te fais
ta petite vie à toi, àcoyright
Hermann part, quoi,
NS dedans
085 -mais… où tu restes
dec 2020

11. G. Le Blanc, L’invisibilité sociale, Paris, PUF, 2009, p. 167.


La mesure du dommage 225

carrément à côté, ce n’est pas non plus facile. Mais non je ne


me vois pas vivre comme la plupart des gens : tranquille, un
petit boulot, huit heures par jour, tu rentres, tu te couches 12… »
Cette critique de la réparation comme normalisation ne doit
pas conduire réciproquement à un discrédit de l’idée même
de réparation sociale. Une philosophie de la réparation sociale
doit pouvoir articuler, non sans tension, une justification de la
clinique sociale lorsqu’elle procède d’une demande au moins
implicite de populations vulnérables et d’une justification de la
critique sociale à la fois des normes néo-libérales à l’origine de
la précarisation sociale et des normes réparatrices elles-mêmes
lorsqu’elles imposent une normalité sociale, au mépris de
l’affirmation positive d’une marginalité sociale.

Justice, crime et réparation

L’injustice sociale ne couvre pas tout le spectre des injus-


tices qui sont susceptibles de demander réparation. Elle nous
invite plutôt à une réflexion plus générale sur le sens du juste
et de l’injuste à travers lequel la réparation peut prendre sens.
C’est dans le champ juridique que la réparation trouve une
terre d’élection privilégiée comme réponse à une forme parti-
culière d’injustice : le dommage. La transformation d’une
offense vécue subjectivement au traitement juridique d’une
plainte suppose toute une série de conditions qui font que
tout échec d’un échange réparateur est loin de déboucher sur
un traitement par le droit. D’une part, il faut qu’il existe des
institutions légitimées comme telles dont la mission consiste
à rendre justice, à départager les parties en procès, à rendre à
chacun son dû à l’issue d’un débat contradictoire. Sans l’exis-
tence d’un tiers, qui repose sur un corpus de lois objectivées
et un juge impartial,coyright
Hermann la réparation
NSne pourra
085 pas 2020
- dec être qualifiée

12. Cité dans P. Cingolani, L’exil du précaire, Paris, Klincksiek, 1986,


p. 99.
226 Le réparable et l’irréparable

de « juste ». D’autre part, il faut que celui ou celle qui s’estime


offensé entame une démarche auprès d’institutions qualifiées
pour déposer plainte. Or, il existe toutes sortes d’obstacles
(psychologiques et sociaux) qui font que nombre de victimes
présumées ne franchissent pas ce seuil, particulièrement dans
les affaires de mœurs (viol, harcèlement), par crainte d’une
mise en visibilité, d’une fragilisation de soi-même, des consé-
quences et des mesures de rétorsions sur la vie personnelle et
professionnelle.
Il n’y a donc aucune automaticité (sauf dans les cas d’affaires
graves comme les crimes de sang où la justice peut s’autosaisir
sans dépôt de plainte préalable) dans la conversion d’une offense
subjectivement vécue à son traitement judiciaire. C’est la raison
pour laquelle du non-réparé, sans être en soi de l’irréparable,
est bien une donnée omniprésente de la vie sociale. C’est aussi
la raison pour laquelle des mouvements sociaux, à l’instar
du mouvement #Metoo, cherchent à dénoncer aujourd’hui
une « culture de l’impunité », notamment dans les formes de
violence faites aux femmes. Le problème n’est pas seulement
un problème de droit (et de justice) dans le traitement d’une
affaire (notamment les délais de prescriptions des faits allégués)
mais un problème social et psychologique de passage à l’acte du
dépôt de plainte. Il reste cependant un saut qualificatif d’une
dénonciation publique sur les réseaux sociaux à la médiation
d’une affaire par le droit et la justice.
Enfin, il faut que l’offense vécue puisse être qualifiée (condi-
tion de la saisie d’un juge) dans les termes du droit positif
existant, variable par définition d’une société à l’autre. Refuser
de saluer quelqu’un peut être légitimement vécu comme une
offense par celui qui a subi cet affront mais difficilement
convertible comme plainte susceptible d’être traité par un
juge. Toute offense vécue n’est pas nécessairement traductible
dans laHermann
codification coyright
du droit. EtNSlorsqu’elle
085 - est,
decles2020
controverses
peuvent persister pour catégoriser juridiquement un acte
(harcèlement moral ou harcèlement sexuel, attouchement
ou viol, injure ou diffamation), sans parler de l’absence de
La mesure du dommage 227

preuves consistantes ou de délais de prescriptions, si bien que


nombre d’affaires sont classées sans suite. C’est seulement à
l’issue d’un procès, après délibéré, qu’un plaignant ou une
plaignante pourra être juridiquement qualifié de victime et
exiger à ce titre réparation pour le préjudice subi. Le plaignant
subjectivement vécu n’est pas la victime juridiquement quali-
fiée. La réparation d’une offense comme dommage est donc
un parcours à l’issue incertaine. À la différence des échanges
réparateurs pris dans le vif des interactions quotidiennes, la
réparation juridique du dommage, lorsqu’elle a lieu, est par
définition un procès qui prend du temps, qui fait intervenir
une médiation, des arbitres, des témoins, une codification
spécifique du débat contradictoire, un corpus de lois… Et
rien ne garantit que la plainte puisse aboutir à une exigence
de réparations 13. Aux obstacles qui se posent sur le dépôt de
plainte, il faut donc ajouter l’incertitude sur la sentence, sans
parler des modalités de réparation du dommage. Mais c’est
aussi la condition pour que l’offense subjectivement vécue
soit bien un dommage juridiquement fondé, sans quoi il n’est
point de « juste » réparation.
À la différence des échanges réparateurs qui reposent sur
une obligation sociale ou morale, la réparation juridiquement
prescrite par un juge a bel et bien le caractère coercitif de la
« force du droit ». Autant on peut refuser, malgré la contrainte
sociale, de s’excuser pour une offense à la requête d’un offensé,
autant on ne peut, en principe, après épuisement des voies

13. À l’appui de son enquête de terrain sur la publicisation des pratiques


de tortures au cours de la dictature chilienne, Paola Diaz met justement en
lumière les opérations de traduction et de configuration nécessaires pour
transformer l’expérience vécue des victimes en demande de réparations dans
les termes codifiés par la justice transitionnelle (Paola Diaz, « Les chemins
Hermann
de la publicisation de lacoyright NS SociologieS
torture au Chili », 085 - dec 2020Dossiers,
[En ligne],
L’expérience latino-américaine de la sociologie pragmatique francophone,
mis en ligne le 23 mai 2017, consulté le 28 mars 2019. URL : <http://
journals.openedition.org/sociologies/6281>).
228 Le réparable et l’irréparable

de recours, s’opposer à une obligation de réparation émanant


d’un juge à l’issue du procès.
En quel sens cependant peut-on tenir la finalité de la justice
comme réparatrice ? Il n’est pas du tout certain que toute justice
se fixe une mission réparatrice. Encore convient-il de reprendre
la distinction canonique entre la justice comme idée régulatrice
de ce qui est juste et la justice comme légal (ce qui est conforme
au droit positif et regroupe l’ensemble des institutions positives
chargées de dire le droit et de rendre justice). C’est dans ce
sens qu’Aristote, dans le chapitre v de l’Éthique à Nicomaque,
affirme que sont « injustes et l’individu qui transgresse la loi
et celui qui se montre cupide et inéquitable 14 (1129 b1) ».
Ainsi un homme, selon une certaine idée du « juste », peut être
qualifié d’injuste quand il fait preuve de cupidité sans que cela
ne débouche sur un dommage et une demande corrélative de
réparation. À première vue donc, la question de la réparation
ne devrait se poser que dans le cas de la « justice correctrice »,
dans le cas donc d’une transgression de la loi et d’une atteinte
à l’intégrité physique ou morale d’une personne.
Faut-il écarter alors la « justice distributive » du registre des
réparations ? Rappelons avec Aristote que la justice distribu-
tive est celle « que l’on trouve dans les actes qui consistent à
répartir l’honneur, les richesses ou tous autres avantages qui
se partagent entre les membres de la communauté politique.
C’est en effet dans ces matières qu’un citoyen peut avoir une
part inégale ou égale comparé à un autre 15. » La justice distri-
butrice n’est pas a priori réparatrice s’il s’agit simplement de
répartir des honneurs et des richesses sans situation préalable
qui peut être qualifiée d’inéquitable. Si je répartis les parts
d’un gâteau de manière égale à des personnes « égales », je
respecte bien le principe d’une « justice distributive », sans
qu’elle ne soit aucunement réparatrice (la situation est au
départHermann
équitable, sauf si, par NS
coyright exemple,
085 -j’avais donné, dans
dec 2020
14. Aristote, L’éthique à Nicomaque, Paris, Flammarion, 2004, p. 227.
15. Ibid., p. 236.
La mesure du dommage 229

une situation antérieure, une part plus importante d’un autre


gâteau à une personne au détriment d’une autre). En d’autres
termes, la justice distributive devient réparatrice lorsqu’elle
devient re-distributive, c’est-à-dire lorsqu’elle vise à re-partager
des « parts » dont on estime qu’elles n’étaient pas réparties
équitablement initialement. C’est ainsi que l’on peut justi-
fier une politique de redistribution qui déroge au principe
d’égalité arithmétique pour « donner plus à ceux à qui ont le
moins » (accorder des prestations sociales aux plus démunis
sans les attribuer à tout à chacun). La répartition ne se fait
pas ici sur la base d’une situation équitable mais inégale. C’est
pourquoi, dans ce cas de figure, la justice (re)-distributive vise
bel et bien à réparer une situation jugée inégale : réparer des
inégalités de faits en justifiant une inégalité de droit (seuls
certains ont le droit de percevoir une prestation ou une part
plus importante que les autres). Selon les régimes politiques,
les types de biens susceptibles d’être partagés tout autant que
les critères qui permettent de les départager font l’objet, on
l’a vu, de controverses, de débats et parfois de luttes. Dans
un régime aristocratique, il sera considéré comme « juste » de
donner des parts plus importantes, mieux appelés « privilèges »,
à ceux issus d’une lignée noble. C’est la raison pour laquelle la
justice distributive, tout en étant juste en elle-même, peut être
qualifiée d’injuste selon un autre idéal régulateur (par exemple
démocratique). La justice re-distributive n’est équitable en
elle-même que si elle répond à une égalité proportionnelle
qui nécessite, nous dit Aristote, au moins quatre termes :
« Le juste implique quatre termes au moins (A, B, C, D) et
la raison (A/B et C/D) est identique, puisque la distinction
est la même entre les personnes (A et B) et les parts (C et D).
Par conséquent, le rapport du terme A au terme B est celui
du terme C au terme D 16. » Cette justice proportionnelle
ne peutHermann
devenir réparatrice
coyright cependant
NS 085 -que decsi 2020
elle cherche

16. Ibid., p. 239.


230 Le réparable et l’irréparable

à répondre à une situation considérée comme initialement


disproportionnelle. Ainsi, dans un régime méritocratique, si
A est considéré comme plus méritant que B, et qu’il a obtenu
moins de récompenses que B dans un partage antérieur (B était
en excès et A en défaut), la réparation comme redistribution
consistera à rétablir l’égalité proportionnelle, c’est-à-dire à
attribuer davantage de récompenses et d’honneurs à A qu’à
B parce que le premier est estimé plus méritant.
Autant la justice distributive n’est réparatrice que sous
certaines conditions, autant la justice dite corrective l’est par
définition. Elle l’est dans la mesure où elle vise à répondre à un
tort ou un dommage que l’un a fait à l’autre, dans la mesure où
elle cherche à remédier à une situation d’emblée inéquitable.
À la différence de la justice distributive, la justice corrective,
insiste Aristote, ne regarde pas la qualité des personnes (par
exemple leurs mérites) mais les actes. Si elle cherche l’égalité,
ce n’est pas selon le principe de l’égalité proportionnelle, mais
selon le principe de l’égalité arithmétique :

« Peu importe en effet qu’une spoliation soit commise par un honnête


homme aux dépens d’un vilain ou l’inverse, ou que l’auteur d’un
adultère soit honnête homme ou vilain. Ce qui importe au contraire,
c’est le dommage occasionné, et la seule chose que considère la loi,
traitant les personnes sur un pied d’égalité, c’est de savoir si l’une
a commis une injustice dont l’autre a été victime, autrement dit, si
l’un a causé un dommage dont l’autre a été victime (1132 a 1-9) 17 ».

Aristote distingue en outre deux « parties » de la justice


corrective, l’une qui vise à corriger des rapports qui ont été
établis initialement par consentement mutuel (par exemple

17. Ibid., p. 242. Dans la pratique effective de la justice correctrice, la


Hermann
considération coyright
des « personnes » par leNS
juge085 - dec 2020
peut toutefois intervenir dans
certains cas, soit à décharge (par exemple en tenant compte du parcours
social du prévenu), ou à charge (par exemple si le prévenu est jugé de
surcroît malhonnête).
La mesure du dommage 231

sous la forme d’un contrat) mais qui ont lésé par la suite l’une
des parties par la faute de l’autre (par exemple une rupture
abusive de contrat), l’autre qui vise à corriger des rapports
sans consentement réciproque préalable (vol, séquestration,
agression, assassinat).
En quoi consiste ici la réparation ? Elle consiste dans le
rétablissement d’une égalité qui a été bafouée par la faute de
l’un au détriment d’un autre. Le dommage s’exprime dans le fait
que l’un se trouve en défaut et l’autre en excès. Réparer revient
alors à retrancher l’excès qui a profité à l’un (le coupable) pour
le restituer à l’autre (la victime). Réparer revient à égaliser et à
restaurer un « milieu » entre le trop et le trop peu. Il ne s’agit
donc pas d’attribuer à la victime plus que ce qu’elle a perdu
suite au dommage (ce qui contribuerait à générer une nouvelle
inégalité), ni moins (auquel cas l’égalité ne serait pas restaurée).
La justice correctrice n’est « équitable » que si elle est stricte-
ment arithmétique, c’est-à-dire, mathématiquement parlant,
si le juge fixe le même nombre (C) qu’il doit soustraire à (A),
en excès par le dommage causé, et l’ajouter à (B) plus petit,
en défaut par le dommage subi, et les rendre à nouveau égaux.
Cette solution toute mathématique à la réparation du
dommage pose néanmoins de redoutables problèmes dans les
faits. Lorsque le dommage porte sur un bien matériel quanti-
fiable (par exemple le vol d’un objet personnel), l’égalisation
peut être relativement aisée, sous certaines conditions. Une
mesure objective (restitution du bien ou indemnité compen-
satoire) peut permettre de rétablir l’égalité, même si la répa-
ration/correction pourra en outre ajouter un supplément pour
le temps occasionné par la perte (le fait par exemple que la
victime n’ait pu faire usage de l’objet volé pendant un temps),
sans parler des conséquences psychologiques ou sociales d’avoir
été spolié, a fortiori s’il y a eu agression ou même effraction
dans unHermann
lieu privatif.coyright
Fût-ce dans
NSce085
cas de- figure,
dec 2020le processus
d’égalisation apparaît plus complexe que ne le laisse entendre
Aristote : ce qui est en défaut pour la victime ne se mesure pas
simplement à une perte matérielle qu’il suffirait simplement
232 Le réparable et l’irréparable

de restituer pour rétablir l’égalité. Même si la victime s’estime


réparée dans son droit, il restera en outre un irréparable qui
tient dans le fait même d’avoir été volé.
On imagine que le problème se renforce plus gravement
encore, comme on va le voir en droit positif, lorsque le préju-
dice subi porte sur une atteinte physique ou morale dont la
perte peut être irrémédiable et irréversible. Comment assurer
dans ce cas le processus d’égalisation ? Nous sommes au cœur
ici de l’irréparable lorsque la justice peine à mesurer la répa-
ration censée compenser la perte subie. La difficulté consiste
dans l’incommensurabilité entre la nature de la perte subie
et la nature de la réparation établie. Il y a incommensura-
bilité dans la mesure où toute réparation ne pourra jamais
compenser le dommage. Lorsque le dommage et la réparation
appartiennent sensiblement à la même nature (par exemple
des biens matériels), le principe d’égalisation est possible, sous
certaines conditions, parce qu’il y a une mesure relativement
objective, un étalon commun à la perte et à la compensation
qui permet de les comparer. L’incommensurable se pose lorsque
la perte subie, parce qu’irréversible, sera toujours en excès par
rapport à toute forme de réparation. Lorsque le jury populaire
de San Francisco condamne la firme Monsanto en mars 2019 à
verser la somme de 80 millions de dollars à un retraité malade
d’un cancer pour lequel l’usage du glyphosate (contenu dans
le désherbant Roundup) aurait joué un rôle dans sa maladie,
une telle indemnité, aussi importante soit-elle, ne redonnera
jamais la santé à ce retraité.
Il y a un incommensurable entre la nature et la gravité du
préjudice (une maladie mortelle) et la réparation compensatoire
(une indemnité financière). Toute la difficulté de la justice
correctrice tient dans le fait de devoir réparer un dommage
lorsqu’elle a affaire à des incommensurables. C’est le processus
même Hermann
d’égalisationcoyright
qui est misNS
directement
085 - decà l’épreuve
2020 de la
justice. Aristote voit la difficulté, sans vraiment donner de
solution : « Lorsqu’une personne a reçu des coups alors que
l’autre en a donné ou encore qu’elle a tué et que la première est
La mesure du dommage 233

morte, la distinction entre l’affection subie et l’action entraîne


des inégalités, mais le juge s’efforce, par la peine infligée, de
rétablir l’égalité, en retranchant quelque chose du profit (1139
a10) 18. » Aristote est conscient de la difficulté par l’usage du
verbe « s’efforcer » qui témoigne du fait que l’égalisation ne va
nullement de soi (pour le juge), dans le cas de la correction
d’un préjudice causé par un meurtre. Comment cependant
l’égalité pourrait-elle être rétablie en faveur de la victime par
la peine infligée au coupable ? Le fait d’ôter la vie au criminel
ne redonnera pas la vie à la victime défunte. C’est une égali-
sation en trompe l’œil qui reporte l’égalisation sur la peine ou
le châtiment. Si Aristote prend assurément en compte le droit
des victimes à obtenir réparation, l’exemple précédent déplace
le sens de la réparation dont la victime n’a rien à gagner, sinon
une forme de vengeance.
C’est finalement le sens de l’articulation entre réparation
et punition qu’il faut éclaircir. Lorsqu’il s’agit, dans le cas
de commensurables, du devoir pour le coupable de restituer
à la victime ce qu’il a dérobé ou endommagé, la sanction
prononcée par le juge tend à s’assimiler à la réparation. Dans
la mesure cependant où le coupable n’a pas seulement fait du
tort à autrui, mais a également transgressé la loi (par exemple
le droit à la propriété), le juge peut ajouter une peine supplé-
mentaire qui ne profite pas directement à la victime. Cette
peine supplémentaire (par exemple de l’emprisonnement)
n’a de sens que par rapport à la loi (elle peut également être
pensée pour protéger la victime ou tout autre individu d’une
éventuelle récidive de l’auteur du dommage). Lorsque nous
avons affaire à des incommensurables, à des atteintes graves
à l’intégrité physique et morale d’une personne, la punition
tend à prendre une ampleur plus importante encore, en partie
déconnectée de la réparation en faveur de la victime. C’est
ce queHermann
laisse entendre Aristote
coyright NSdans
085l’exemple précédent :
- dec 2020

18. Ibid., p. 242-243.


234 Le réparable et l’irréparable

la mesure prise l’est d’abord au détriment du coupable sans


qu’un véritable processus de rétribution de la victime soit ici
pris en compte.
Cet enjeu que nous venons de poser à l’horizon d’une
philosophie de la justice a des incidences directes à l’échelle du
droit positif. Si l’on se tourne vers le droit français, le principe
de la « réparation intégrale du dommage » est clairement posé
dans l’article 1240 du Code civil (ancien article 1382) : « Tout
fait quelconque de l’homme, qui cause à autrui un dommage,
oblige celui par la faute duquel il est arrivé à le réparer ». Lorsque
l’auteur est titulaire d’un contrat couvrant sa responsabilité
civile, son assurance dédommagera la victime. Dans son prin-
cipe et dans ses interprétations (fixées notamment par les arrêts
de la Cour de cassation), « la réparation intégrale du dommage »
stipule que le responsable du préjudice doit indemniser tout
le dommage et uniquement le dommage ; ce qui signifie que
la victime ne peut ni s’appauvrir ni s’enrichir. Dans ce dernier
cas, nous aurions affaire à ce que l’on pourrait appeler une
sur-réparation (par contraste, avec ce que serait une sous-répa-
ration, une réparation en deçà de ce qui est prévu par la loi et/
ou des attentes subjectives des victimes). La sur-réparation peut
être juridiquement déterminée lorsque la justice estime que
le montant versé à la victime est disproportionné par rapport
au préjudice subi, notamment dans le cas de cumul 19. La sur-
réparation peut être, au moins virtuellement et somme toute
assez rarement, vécue subjectivement par la victime lorsque
la réparation dont elle a pu bénéficier est en excès au regard
des attentes qu’elle pouvait espérer au début de la procédure.
Le droit positif français, en refusant à la fois l’appau­vris­
sement (le trop) et l’enrichissement (le trop peu) de la victime,
correspond ici clairement à la logique d’égalisation relative à

19. Hermann coyright


C’est dans ce sens que, dans NSdeux085 - dec
décisions du 2020
11 juillet 2017
(no 16-83.581 et no 16-85.580), la Chambre criminelle de la Cour de
Cassation rappelle que la victime ne peut cumuler plusieurs indemnités
perçues de diverses personnes, pour la réparation du même préjudice.
La mesure du dommage 235

la justice corrective formulée par Aristote. Il s’agit, en d’autres


termes, d’un principe de stricte équivalence entre la réparation
et le dommage. C’est ce que confirme la Cour de Cassation
dans l’arrêt suivant : « le propre de la responsabilité civile est
de rétablir aussi exactement que possible l’équilibre détruit par
le dommage, et de replacer la victime dans la situation où elle
se serait trouvée si l’acte dommageable ne s’était pas produit »
(Cass. civ. 2e, 28 octobre 1954, J.C.P. 1955, II, 8765). Toute
la subtilité, mais aussi toute la difficulté comme on va le voir,
réside dans la possibilité de « rétablir aussi exactement que
possible l’équilibre détruit par le dommage », c’est-à-dire de
remettre la victime dans une situation identique qui aurait été
la sienne si le dommage n’avait pas eu lieu (tout en veillant à
ce qu’elle ne s’enrichisse pas).
Cette position se heurte cependant à la fois dans le principe
et surtout dans les faits à d’innombrables difficultés qui tiennent
à la possibilité même de satisfaire une « réparation intégrale
du dommage ». Dans l’argumentaire serré qu’il propose à la
Cour de cassation 20, le Professeur Vincent Heuzé en fait une
critique systématique qui rejoint clairement le problème des
incommensurables que nous avons posé à la suite d’Aristote.
C’est la visée de l’intégralité de la réparation qui ne va nullement
de soi et que le juriste prend soin de distinguer d’une simple
compensation. Autrement dit, le principe, dans la plupart
des cas, d’une réparation intégrale est hors d’atteinte si l’on
comprend un retour pur et simple à la situation antérieure au
préjudice. Au mieux, il ne peut s’agir que d’une compensation,
elle-même problématique. Le problème se pose avec le plus
d’acuité pour les dommages corporels et moraux :

« nul n’ignore que la fonction des indemnités allouées est, en


l’occurrence, non une réparation du dommage, c’est-à-dire un
Hermann coyright NS 085 - dec 2020
20. V. Heuzé, « Une reconsidération du principe de la réparation
intégrale », <https://www.courdecassation.fr/colloques_activites_forma-
tion_4/2005_2033/reparation_integrale_8065.html#_ftn1>.
236 Le réparable et l’irréparable

rétablissement de l’état antérieur à celui-ci, mais une compensation


pécuniaire à l’atteinte qui a été irrémédiablement portée à cet état.
Par conséquent, la seule difficulté est celle du niveau auquel il faut
fixer cette compensation pour qu’elle soit reconnue satisfactoire 21. »

Le hiatus concerne la commensurabilité d’un dommage


corporel, a fortiori s’il est irréversible, c’est-à-dire de devoir
traduire en termes monétaires un préjudice d’une nature
différente. Dans le système juridique français, le montant
des indemnisations est fixé par les tribunaux. Comment alors
déterminer le montant de l’indemnisation ? Cette compensation
est une simple affaire de convention :

« par exemple, un magistrat qui n’a aucune expérience dans ce


domaine, peut certainement considérer que, pour une mère qui
vient de perdre son enfant de cinq ans, une compensation de
100 euros serait dérisoire, et qu’une indemnité de 10 millions serait
excessive. Mais, abandonné à lui-même, il ne peut certainement
pas dire de manière assurée qu’aucune de ces deux sommes, ou de
toute autre intermédiaire, ne correspond à une indemnisation juste
de la souffrance éprouvée. Si bien que, pour rendre sa décision, il
ressentira immanquablement le besoin de s’informer du montant
des indemnités habituellement accordées dans des cas semblables 22. »

S’agissant des dommages corporels, la législation française


a subi des transformations importantes, notamment depuis la
publication du rapport Dintilhac (octobre 2005) et la nomen-
clature du même nom qui liste les postes de préjudice 23. Mais

21. Ibid.
22. Ibid.
23. <https://solidarites-sante.gouv.fr/ministere/acteurs/partenaires/
Hermann coyright NS 085 - dec 2020
article/nomenclature-des-postes-de-prejudices-rapport-de-m-dintilhac>. La
nomenclature distingue les préjudices patrimoniaux (préjudices patrimoniaux
temporaires ou permanents comme des préjudices scolaires ou universi-
taires) et les préjudices extrapatrimoniaux (préjudices extrapatrimoniaux
La mesure du dommage 237

cette nomenclature (qui n’a pas « force de loi » et revêt donc


une valeur indicative 24) ne fixe pas de barèmes d’indemnisa-
tion en fonction des catégories de préjudices, pas plus que la
Cour de cassation qui laisse au juge la souveraineté pour fixer
les montants, tout en rappelant le principe de la réparation
intégrale. Dans les faits, outre la jurisprudence, le juge peut
appuyer sa décision sur des barèmes fixés par l’Association fran-
çaise des assurances et par la Gazette du Palais 25. Le problème
est que les barèmes déterminés ne sont pas nécessairement les
mêmes d’une institution à l’autre, sans parler des préjudices
extrapatrimoniaux au caractère évolutif qui peuvent nécessiter
une révision des montants en fonction de l’évolution négative
du dommage corporel 26.
Ces difficultés sont renforcées par ce que l’on a appelé
avec Jérôme Porée « l’âge thérapeutique de la réparation » qui

permanents, temporaires, évolutifs, dans le cas par exemple de pathologies


comme le cancer).
24. L’utilisation de la nomenclature est devenue toutefois une pratique
courante dans les tribunaux et une référence admise autant pour les juges
que pour les experts et les assureurs. Elle est également très utile pour les
victimes afin de lister et de catégoriser leurs préjudices. Je remercie la juriste
Marie Delbard d’avoir bien voulu m’éclairer sur ces points.
25. Fondée en 1881, la Gazette du Palais est une revue française,
spécialisée dans l’analyse et la veille juridique, faisant autorité parmi les
professionnels du droit.
26. Dans le cas d’accidents collectifs (par exemple imputables à un
transport aérien), les compagnies d’assurance fixent leur propre barème, mais
sont également contraintes par les législations nationales et les conventions
internationales (notamment la Convention de Montréal dont la France est
signataire depuis 2004) qui obligent les transporteurs à fixer les indemnités
par passager, de verser sans retard d’avances aux personnes physiques des
indemnités pour subvenir à leurs besoins économiques immédiats, et
l’obligation pour le transporteur de maintenir une assurance suffisante pour
couvrir la responsabilité qui lui incombe. Pour venir en aide aux victimes
Hermann
de tels accidents, coyright
la France NS
s’est dotée 085
d’un - dec
Conseil 2020
National d’Aide aux
Victimes (CNAV) crée par un décret en 1999 : <http://www.justice.gouv.
fr/aide-aux-victimes-10044/la-justice-et-les-associations-10278/le-conseil-
national-de-laide-aux-victimes-23095.html>.
238 Le réparable et l’irréparable

consiste à demander à la justice une réponse à la souffrance


des victimes. Or, au moins pour certains crimes, la douleur
des victimes est proprement inconsolable et incommensurable
avec une traduction en valeurs monétaires. Il peut de surcroît
y avoir quelque chose d’immoral à vouloir établir des sortes de
barèmes fixés à l’avance (par exemple tel montant d’indemnité
pour le père d’un enfant mort d’un accident de la route par la
faute d’un tiers, tel autre pour les frères et sœurs…). L’aporie
consiste à devoir réparer quelque chose qui en sa nature est
irréparable, à devoir traduire une douleur infinie en valeurs
monétaires. Le problème juridico-moral de la réparation du
dommage corporel et moral consiste à devoir comparer la
valeur d’une personne, supposée comme une fin en soi, avec le
montant d’une indemnité qui a valeur de chose, c’est-à-dire, si
l’on reste dans une déontologie kantienne, à devoir considérer
les personnes comme des choses.
Le principe juridique de réparation du dommage intégral a
des chances plus raisonnables de satisfaire une logique d’équi-
valence lorsque le dommage n’est pas corporel ou moral, mais
matériel et patrimonial. Du moins c’est le cas lorsque le principe
d’une « réparation en nature » (dont nous avons déjà entrevu la
difficulté sur le plan écologique) peut légitimement prévaloir,
lorsque, par exemple, l’auteur peut restituer le même objet
ou un autre objet de même nature à la victime du préjudice.
Dans ce cas, on peut dire, en reprenant l’arrêt de la Cour de
cassation, que la réparation a pu « replacer la victime dans la
situation où elle se serait trouvée si l’acte dommageable ne
s’était pas produit », à cette réserve près que la victime n’a
pu bénéficier de son bien pendant le temps du vol ou de la
destruction, sans compter les effets psychologiques, sociaux ou
économiques du préjudice (par exemple le vol d’une voiture
qui a empêché la victime de se rendre à son travail). Compte
Hermann coyright NS 085 - dec 2020
tenu par exemple d’un appauvrissement relatif, le juge pourra
exiger une compensation supplémentaire, en plus de la resti-
tution du bien en nature.
La mesure du dommage 239

Même la réparation en nature, dans ces cas, requiert de


la part du juge autre chose qu’un jugement purement déter-
minant, au sens kantien du terme. Elle requiert une forme
d’équité, de phronesis, dans la prise en compte de la situation
particulière de la victime. Le phronein est d’autant plus néces-
saire lorsque le principe de la réparation en nature n’est manifes-
tement pas possible, et que seule « la réparation par équivalent »
est envisageable. C’est ici où la nuance entre remettre la victime
dans la même situation que si c’est le dommage n’avait pas
existé, d’un côté, et la replacer « aussi exactement possible »
dans la situation pré-dommageable, de l’autre, prend une
acuité toute particulière. L’incise « aussi exactement possible »
peut donner lieu à des interprétations multiples et contradic-
toires et autant de controverses entre la victime, les avocats,
le coupable, le juge. Dans le cas, par exemple, d’une demande
de réparation d’une œuvre d’art entièrement détruite (qui ne
peut être ni réparée ni restaurée), le principe de réparation en
nature n’a plus aucun sens. Comment même parler dans ce
cas de rétablissement de la victime dans une situation « aussi
exactement possible » à celle avant le préjudice ? Seule une
réparation par équivalent peut être ici envisageable, non sans
poser des problèmes.
Certes, le problème est moins dramatique qu’un dommage
corporel dès lors qu’une œuvre d’art peut être soumise à une
certaine logique de commensurabilité (du moins si elle est cotée
sur le marché de l’art ou si elle est soumise à une expertise)
en termes monétaires, sans susciter d’indignation morale (on
compare la valeur de choses entre elles, et non la valeur d’une
personne avec la valeur d’une chose ou d’une valeur moné-
taire). Dans la mesure où cependant la victime ne pourra pas
retrouver en nature son bien initial, mais seulement un équi-
valent monétaire, il est abusif de dire qu’elle pourra retrouver
la situation initiale « aussi
Hermann exactement
coyright NS 085possible ».
- dec C’est
2020la raison
pour laquelle le Professeur Heuzé préfère rigoureusement
parler de « compensation » et de non de réparation du moins
au sens strict que lui donne l’arrêt susnommé de la Cour de
240 Le réparable et l’irréparable

Cassation. En d’autres termes, nous pourrions dire, dans les


termes stricts du droit positif, que la réparation est, dans les
faits, l’exception, et la compensation, la règle.

La restauration du droit
et la rétribution de la victime

Juridiquement parlant, il faut prendre en compte un double


processus de réparation, l’un à l’adresse de la victime (comme
rétribution équitable du préjudice subi 27), l’autre à l’adresse de
la loi et in fine de la communauté politique (comme restau-
ration du droit). C’est Hegel 28 qui est allé le plus loin dans la
volonté de penser le droit et la justice, en minorant la recon-
naissance de la victime. La réparation tend à coïncider avec
la punition du criminel : dans la mesure où le criminel a nié
le droit par la transgression de la loi, la punition par la justice
consiste à rétablir le droit. C’est davantage le droit en lui-
même que la victime que la justice doit réparer. La punition
se présente donc comme « travail du négatif », comme négation
de la négation (le crime), qui assure le procès d’égalisation et
le retour au fondement du droit 29.
Comment comprendre que la victime, du moins dans le cas
d’une destruction de la personne, ne soit pas prise en compte
au titre d’une réparation ? La raison tient pour une part dans

27. Pour éviter toute confusion, nous ne prendrons pas la notion de


rétribution dans l’une de ses acceptions philosophiques et juridiques (le
« rétributisme ») selon laquelle la peine a pour objectif de « rétribuer » l’auteur
du crime ou du délit (le latin « retributio » signifie également « action de
rendre la pareille »). En ce sens, nous préférons considérer la peine à l’endroit
du criminel comme « restauration du droit » (et non comme rétribution).
En d’autres termes, nous associons la « rétribution » non au criminel mais
à ce qui Hermann coyright NS 085 - dec 2020
est dû à la victime.
28. Hegel, Principes de la philosophie du droit, trad. Jean-Louis Vieillard-
Baron, Paris, Flammarion, 1999.
29. Ibid., § 101, p. 168.
La mesure du dommage 241

la question des incommensurables entre le préjudice subi par


la victime (dans le cas d’un meurtre par exemple) et toute
tentative de dédommagement. C’est parce que toute justice
compensatoire pour la victime est aporétique que Hegel déplace
la réparation du côté de la restauration du droit, en justifiant
donc, le cas échéant, la peine de mort : si le criminel a tué une
personne en transgressant la loi, la (juste) punition (comme
négation de la négation) doit consister à lui ôter la vie. Parce
qu’on ne répare pas des personnes comme des choses, parce
que toute compensation à l’égard d’une personne victime
d’un crime est irréparable, comme l’affirme Hegel au § 98
des Principes, la seule réparation possible est celle du droit
qui a été bafoué.
C’est donc bien le criminel (et non la victime) qui fait
l’objet de toute l’attention de Hegel dans les paragraphes des
Principes de la philosophie du droit consacrés au crime. C’est
que la punition n’est pas seulement l’opérateur de restauration
du droit mais corrélativement l’opérateur de restauration du
criminel comme sujet de droit (y compris lorsque la justice
le condamne à la peine de mort) : « Ce n’est pas seulement
le concept du crime, son élément rationnel en et pour soi, avec
ou sans engagement des êtres singuliers, qu’il doit faire valoir,
mais aussi la rationalité formelle, le vouloir de l’être singulier
a son siège dans l’action du criminel. Le fait qu’en cela la
punition soit considérée comme contenant son droit propre,
honore le criminel en tant qu’être raisonnable 30. » Ne pas
punir le criminel reviendrait à le laisser en dehors du droit, à
le considérer comme une « bête nuisible ». A contrario, le punir
pour son méfait, au nom du droit pour restaurer le droit,
revient à le reconnaître lui-même comme « être raisonnable ».
En ce sens, ce n’est pas la victime qu’il faut réparer lorsque
le dommage est irréparable, mais le criminel lui-même, par
la punition. Toutefois,
Hermann c’est une
coyright NSréparation
085 - dec dont2020
la modalité

30. Ibid., § 100, p. 168.


242 Le réparable et l’irréparable

peut passer par la destruction de la vie du criminel lorsque le


verdict prononce la peine capitale.
La philosophie hégélienne du droit peut susciter une légi-
time indignation aujourd’hui à la fois sur le versant de la
peine (justification de la peine de mort) et sur le versant de la
réparation (ignorance de la victime). Solutionner le problème
des incommensurables en déplaçant le sens de la réparation
comme restauration du droit conduit à un oubli de la victime
qui contrarie l’idée même de juste. Si la justice consiste à rendre
son dû à une partie lésée, la réparation ne peut seulement s’en
tenir à la punition du criminel pour avoir transgressé la loi au
nom du rétablissement du droit. En bref, la victime doit avoir
sa part. Le problème des incommensurables n’implique pas le
renoncement à toute réparation, même si elle sera, au moins
pour certains crimes, a fortiori mortels, toujours en défaut par
rapport à une compensation possible. L’impossibilité d’égaliser
la réparation pour certains dommages subis ne doit pas débou-
cher sur un refus de principe de toute forme d’indemnisation,
sous peine de contredire l’idée même de juste (rendre son dû).
La solution hégélienne nous scandalise d’autant plus
aujourd’hui que la place et la représentation de la victime
sont à l’époque contemporaine sans équivalent, du fait d’une
véritable révolution historique qu’ont très bien analysé Fassin
et Rechtman dans leur essai : « La révolution idéologique
du traumatisme est d’avoir fait passer le blessé de guerre, le
sinistré de l’accident, et plus largement la personne frappée
par le malheur, d’un statut de suspect (ce qu’il était depuis la
fin du xxe siècle) à un statut de victime désormais pleinement
légitime 31. » Certes, ce n’est pas seulement l’invention de la
catégorie d’état de stress post-traumatique (­post-traumatic
stress disorder) dans le cadre de la psychiatrie américaine ou
les travaux inspirés par Charcot, Freud ou Janet et leur lente
institutionnalisation
Hermann coyright dans leNSchamp
085de- dec
la psychiatrie,
2020 de
31. D. Fassin et R. Rechtman, L’empire du traumatisme. Enquête sur la
condition de victime, Paris, Flammarion, 2007, p. 407.
La mesure du dommage 243

la psychologie, de la victimologie, de leurs usages sociaux,


médiatiques, politiques qui ont été les seuls cadres cognitifs
déterminants pour faire advenir une nouvelle figure de la
subjectivité victimaire. L’invention juridique, plus ancienne, du
crime contre l’humanité a joué, comme on le verra au chapitre
suivant, une fonction tout aussi déterminante pour reconnaître
par exemple les victimes de génocides ou de l’esclavage. Nul
ne peut douter, sauf peut-être un hégélien orthodoxe, que
l’écoute de la voix de victimes, a fortiori lorsqu’elles émanent
de populations minorées ou vulnérables, marque un progrès
considérable dans l’histoire du droit 32, en particulier, et des
sociétés humaines, en général. Justice a pu être faite, malgré
le long chemin qu’il reste encore à parcourir pour la recon-
naissance de catégories de victimes, à des individus longtemps
ignorés du pouvoir judiciaire.
Ce progrès ne fait qu’en même temps, au moins pour
certains crimes et délits, renforcer le problème des incommen-
surables. Plus la place des victimes dans le droit est importante,
plus se pose le problème de la juste réparation du préjudice
subi. Si l’on suit Jérôme Porée, le problème prendrait une
tournure particulièrement dramatique dans la mesure où nous
serions passés à un nouvel âge de la réparation :

« Cet âge n’est pas celui du mythe ; il n’est pas non plus celui de la
loi : il est celui de l’individu réduit à lui-même et livré alter­na­ti­
vement à sa puissance et à son impuissance. Il est donc celui du corps
en bonne ou en mauvaise santé. Aussi réparer ne signifie-t-il plus,
pour nous, restaurer un ordre ou restituer un bien, mais renaître et
revivre. À la réparation-restauration et à la réparation-rétribution,

Hermann
32. Voir coyright
en particulier NS 085
la Loi no 2000-516 - dec2000
du 15 juin 2020renforçant la
protection de la présomption d’innocence et les droits des victimes (surtout
le titre ii : <https://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JOR
FTEXT000000765204>).
244 Le réparable et l’irréparable

nous avons substitué, version laïque de la résurrection chrétienne,


la réparation-régénération 33 ».

Ce nouvel âge de la réparation se laisserait penser sous la


catégorie du thérapeutique : la justice n’aurait plus simplement
comme finalité de « rendre son dû » à la victime (ou de punir
le coupable), mais de la soigner, de la guérir, de lui redonner
vie, de la faire renaître de son malheur.
Historiquement, la finalité thérapeutique de la justice a
d’abord été problématisée et élaborée, comme l’ont montré
J. Barbot et N. Dodier, par des professionnels de droits, à
partir des années 1970-1980, dans le cadre d’une réflexion
sur la place des victimes dans le procès. Un premier courant
pro-victime, en lien avec les mouvements conservateurs améri-
cains, souhaitait en même temps durcir la répression pénale
à l’encontre des criminels. Un second courant, plus libéral,
a cherché à améliorer les conditions de reconnaissance de la
victime (indemnisation, soutien psychologique), sans débou-
cher en contrepartie sur un accroissement de la répression
pénale. Ces élaborations savantes ont été accompagnées de
transformations législatives importantes : en France, dans les
années 1980, sous la houlette du garde des Sceaux Robert
Badinter, ils ont cherché une alternative à la loi « Sécurité et
liberté » et instauré une nouvelle politique d’aide aux victimes 34,
via la création d’un réseau associatif piloté par l’État : l’Institut
national d’aide aux victimes et de médiation (INAVEM). Au
début du xxie siècle, les juristes qui relevaient de ce pôle libéral
ont contribué à accroître la présence des victimes à l’intérieur
même du procès pénal, notamment à travers les dispositions
de la loi dite Guigou, alors ministre socialiste de la Justice,

33. J. Porée, « Justice et réparation », in Corpo, saúde e espaço público,


volume 1,Hermann coyright
Coimbra, Ariadne, 2006, NS
p. 23.085 - dec 2020
34. Voir notamment loi Badinter (loi 85-677, 05/07/1985) qui tend
à l’amélioration de la situation des victimes d’accidents de la circulation et
à l’accélération des procédures d’indemnisation.
La mesure du dommage 245

sur la présomption d’innocence et les droits des victimes. Plus


largement, on peut saisir par cette voie comment des espaces
d’acteurs ancrés dans des arènes spécialisées s’articulent avec
le champ politique 35.
L’observation menée par Barbot et Dodier, à l’appui d’une
enquête ethnographique du procès dit de l’hormone de crois-
sance 36, permet toutefois de complexifier l’hypothèse d’un âge
thérapeutique de la réparation défendue par Jérôme Porée.
D’un côté, la nouvelle représentation collective associée à la
victime souffrante, les nouvelles législations en matière de droit
des victimes ont modifié de manière indéniable le dispositif du
procès. C’est particulièrement manifeste dans les plaidoiries
des avocats des parties civiles :

« Les avocats ont tenu à exprimer la manière dont ils ont été atteints
par cette souffrance des familles de victimes, et ont insisté sur
le caractère nécessairement partagé des sentiments éprouvés. Le
basculement fréquent du “je” au “nous” (“nous tous” ou “chacun
d’entre nous”) a souligné cette attente d’unanimité. La plupart des
plaidoiries ont ainsi loué la formation, pendant la séquence des
témoignages, d’une communauté compassionnelle autour des victimes,
communauté rassemblant les avocats, les magistrats, les familles et
tous les spectateurs de la souffrance quel que soit leur rôle dans le
système pénal 37. »

35. N. Dodier Nicolas & J. Barbot, « La force des dispositifs », Annales.
Histoire et Sciences Sociales, 71, 2, 2016, p. 442.
36. Ces procès instruisent les préjudices subis par des patients ayant
été traités, au cours de leur enfance, par une hormone pour répondre aux
troubles de la croissance. Les préjudices médicaux, ayant conduit aux décès
de 120 personnes, ont été causés par la contamination d’un agent infectieux
(le prion), responsable d’une maladie neurodégénérative mortelle (maladie
dite de Creutzfeldt-Jakob). Barbot et Dodier ont plus particulièrement suivi
Hermann
les audiences du premiercoyright
procès pénalNS 085tenu
qui s’est - dec 2020
de février à mai 2008.
37. J. Barbot & N. Dodier, « Que faire de la compassion au travail ?
La réflexivité stratégique des avocats à l’audience », Sociologie du travail,
56, 2014, p. 373.
246 Le réparable et l’irréparable

L’objectif, au moins pour les avocats des parties civiles, est


de chercher à traduire en droit « l’ampleur exceptionnelle des
souffrances » exprimées par les parents des enfants victimes
de la contamination. D’un autre côté, des acteurs du procès,
notamment les avocats de la défense, ont clairement pris leur
distance, voire ont dénoncé, toute forme de « compassion-
aide » (sentiment qui conduirait le juriste à vouloir avant tout
faire quelque chose en faveur de la souffrance des victimes) et
d’annexion de la justice au seul apaisement de la souffrance
des victimes : « Tenant à marquer leur distance vis-à-vis de
la compassion-aide, les avocats ont néanmoins tous considéré
que l’apaisement des souffrances peut être légitime s’il inter-
vient de surcroît. Autrement dit, le procès pénal est en mesure
d’apaiser certaines souffrances des victimes, mais il ne peut
le faire correctement que s’il n’est pas organisé à cette fin 38. »
Peut-on alors parler de finalité thérapeutique de la répa-
ration au sens de Porée ? Pas entièrement ou de manière plus
subtile. Dire que la décision de justice, à travers la sanction
pénale et l’indemnisation, peut apaiser la souffrance des
victimes n’est pas la même chose de dire que telle est sa visée.
En d’autres termes, la dimension thérapeutique, si elle peut
être bien réelle, n’est pas une finalité mais un effet (un surcroît,
dans le lexique des sociologues) d’une décision qui doit être
prise d’abord et avant tout au nom du droit et en fonction
des finalités « traditionnelles » de la justice (punir le crime et
réparer le préjudice). Bien entendu, l’étude sociographique
du procès de l’hormone de croissance n’est qu’une étude de
cas, sans présumer de sa généralisation à l’ensemble des scènes
judiciaires. Mais cette étude a le grand mérite de nuancer
l’hypothèse d’un « âge thérapeutique de la réparation », et
corrélativement d’attester de la résistance de professionnels du
droit à faire du soulagement de la souffrance la finalité de la
justice.Hermann
L’expressioncoyright
même d’âge NSthérapeutique
085 - decde2020la réparation

38. Ibid., p. 381.


La mesure du dommage 247

pourrait induire en erreur, si l’on considère justement que


la volonté d’apaiser la douleur des victimes aurait éclipsé les
autres visées de la justice. Force est plutôt d’observer, pour
un même « âge », la coexistence de finalités de la justice, sinon
contradictoires, au moins hétérogènes. En d’autres termes,
l’invention contemporaine de la réparation thérapeutique n’a
pas supprimé l’attachement des professionnels du droit à la
réparation-restauration et à la réparation-rétribution.
C’est toutefois à une autre échelle que se situe Jérôme Porée,
à une échelle philosophique, et disons normative, par contraste
avec l’approche descriptive de la sociologie pragmatique de
Dodier et Barbot. Car c’est bien sous l’angle de la « pathologie »
que le philosophe s’inquiète d’un âge de la réparation qui vire
à « la folie de la résurrection ». C’est une forme d’hubris qui
est dénoncée, non plus l’hubris du sacrifice tel qu’il pouvait
avoir cours dans l’âge dit mythique de la réparation, mais
l’hubris de la régénération au cœur de l’âge thérapeutique.
L’excès concerne la requête même de la victime : remédier à
sa souffrance, la faire renaître. Or, malgré le renforcement du
droit des victimes, une telle requête renforce le problème des
incommensurables : quelle réparation pourrait compenser la
souffrance provoquée par la perte d’un proche imputable à
l’action d’un tiers ? La crise de l’âge thérapeutique de la répa-
ration, comme l’appelle Jérôme Porée, affecte aussi bien la
justice qui se trouve de plus en plus démunie face aux requêtes
des victimes, malgré les changements de législations en leur
faveur. En d’autres termes, alors que la justice tend à estimer
que les victimes demandent trop au regard de ce que peut le
droit, des victimes tendent à estimer que la justice ne donne
pas assez pour la souffrance endurée : « Voilà la folie : elle est
de croire que la réparation puisse, par elle-même, supprimer
nos douleurs, nous ressusciter d’entre les morts et nous faire
exister Hermann
à nouveau. Elle est d’ignorer
coyright NS 085 l’irréparable 39
- dec 2020 . »

39. J. Porée, « Justice et réparation », op. cit., p. 23.


248 Le réparable et l’irréparable

Il faut donc distinguer au moins trois finalités réparatrices


que l’on peut assigner à la justice : restaurer le droit, dédom-
mager la victime, soulager sa souffrance. Il faut en ajouter une
quatrième qui concerne directement le coupable. La réparation
du criminel peut paraître paradoxale dans la mesure où il est
l’auteur même du dommage, d’autant plus paradoxal si l’on
considère, avec Hegel, que la punition est l’instrument même de
reconsidération du criminel comme sujet de raison, y compris
lorsque le juge décide de le condamner à mort.
Historiquement, il n’en a pas toujours été ainsi. Ce n’est pas
avant la fin du xviiie siècle et le début du xixe siècle dans une
partie de l’Europe et aux États-Unis, si l’on suit les analyses de
Foucault, au moment donc des grands projets de réforme péna-
liste autour d’un « adoucissement des peines » que la question
de la réparation du criminel commence à se problématiser, se
publiciser et s’institutionnaliser. Ce qui veut dire que la ques-
tion ne se posait pas auparavant au plutôt de manière inversée :
non pas réparer le criminel, mais le détruire, plus encore, le
faire méthodiquement et publiquement souffrir dans « l’éclat
du supplice ». Toutefois, cette souffrance en excès infligée au
criminel n’est pas vraiment pensée comme une équivalence
de la souffrance endurée par la victime. Même en l’absence
de torts ou d’injure à autrui, le seul fait d’avoir violé la loi
vaut châtiment car une telle transgression est perçue comme
une agression sur la personne même du souverain : « Le châti-
ment ne peut donc pas s’identifier ni même se mesurer à la
réparation du dommage : il doit y avoir dans la punition au
moins une part, qui est celle du prince, et même lorsqu’elle se
combine avec la réparation prévue, elle constitue l’élément le
plus important de la liquidation pénale du crime 40. »
C’est la raison pour laquelle le châtiment se présente comme
un rituel politique, mis en scène sur la place publique, qui
doit laver l’affront de
Hermann lèse-majesté
coyright NSpar085le supplice du criminel
- dec 2020

40. M. Foucault, Surveiller et punir, Paris, Gallimard, 1975, p. 59.


La mesure du dommage 249

(tout crime, comme l’écrit Foucault, est un petit régicide en


puissance). La réparation se pense avant tout comme recons-
titution et restauration de la puissance de la souveraineté (et
pas du tout comme réhabilitation du criminel). Au cours de
ce rituel mortifère, la logique d’équivalence joue sur un certain
plan, pour autant que la mise en scène du supplice répète
certains éléments du crime (installer la scène du supplice sur
la scène du crime, percer la langue des blasphémateurs…).
Mais elle est en même temps débordée par une logique d’excès
qui tient dans l’administration d’un souffrir du criminel, sans
équivalent avec la souffrance endurée par la victime : « Si la
réparation du dommage privé occasionné par le délit doit
être bien proportionnée, si la sentence doit être équitable,
l’exécution de la peine est faite pour donner non pas le spec-
tacle de la mesure mais celui du déséquilibre et de l’excès ; il
doit y avoir, dans cette liturgie de la peine, une affirmation
empathique du pouvoir et de sa supériorité intrinsèque 41. »
Ce supplément de souffrance, dont le supplice est la terrible
expression, a une finalité réparatrice : en plus du tort fait à la
victime, il faut ajouter à la souffrance due au condamné, à la
fois la plus-value de la restauration du droit et la vengeance du
souverain lui-même (l’économie politique du châtiment est
indissociable d’un supplément de douleur du condamné). Le
supplice a, outre cette fonction réparatrice, une visée propre-
ment prophylactique. La mise en scène publique du supplice
doit exercer un effet de terreur sur le public qui assiste au
spectacle : l’exemple de la souffrance exhibée dans le châti-
ment du criminel doit inscrire dans le cœur de tout sujet la
volonté de ne jamais subir le même sort, de prévenir le passage
à l’acte criminel et de subir en retour la force implacable du
glaive souverain.
Historiciser la finalité réparatrice de la justice revient à
montrer que jusqu’àcoyright
Hermann la fin du NS
xviii085
e
 siècle la réparation
- dec 2020 de la

41. Ibid., p. 60.


250 Le réparable et l’irréparable

victime passait au second plan 42, que la réparation du coupable


n’avait pas de pertinence, et que seule importait la restaura-
tion du droit et le rétablissement de la toute-puissance du
Souverain. La transformation progressive du régime des peines
a modifié corrélativement la visée de la réparation. La dispa-
rition du supplice, comme reparatio, assimilée à une pratique
inhumaine et considérée comme inefficace (du fait du prestige
qui pouvait entourer le sacrifice de certains criminels érigés,
au corps défendant de la justice, comme de véritables héros),
au profit de la généralisation progressive de l’enfermement
a donné un nouveau statut au condamné, digne désormais
d’être réparé, au sens d’une correction de ses vices et d’une

42. Dire que la victime passait au second plan ne signifie pas que sa place
était inexistante. Dans le droit pénal de l’Ancien régime, il est vrai que le
terme même de « victime » est peu usité avant l’extrême fin du xviiie  siècle ;
les criminalistes préférant le terme de « plaignant ». Il est vrai également,
comme le souligne Eric Wenzel, que la « victime » est d’abord envisagée
comme l’agent qui permet d’engager une procédure judiciaire dans le cas d’un
crime ou d’un délit. Mais les personnes lésées peuvent obtenir, en certaines
circonstances, des dommages et intérêts pour le préjudice subi : « Il n’est pas
inutile de préciser que ces modes de prise en compte de la victime trouvent
leur origine dans la médiévale “composition pécuniaire”, délaissée suite au
passage à la procédure inquisitoire dans la seconde partie du Moyen Âge. La
différence tient surtout dans le fait que la composition pécuniaire relevait du
droit privé, tandis que la réparation civile tient davantage du droit public en
intégrant le système de la peine » (E. Wenzel, « Quelle place pour la victime
dans l’ancien droit pénal ? » In : Les victimes, des oubliées de l’histoire ? [en
ligne]. Rennes : Presses universitaires de Rennes, 2000 (généré le 20 mars
2020). Disponible sur Internet : <http://books.openedition.org/pur/18568>.
ISBN : 9782753523326. DOI : <https://doi.org/10.4000/books.pur.1856>).
Si l’on remonte plus loin encore dans le temps, à l’époque de l’antiquité
gréco-latine, la notion de « victime » n’a pas la même signification qu’elle
a pour les Modernes, a fortiori, pour les contemporains : « La victime est
l’individu ou l’animal qui se sacrifie ou qui est sacrifié pour le bien de la
Cité » (ibid.). Ce qui ne signifie pas que la personne qui subit un dommage
Hermann
n’ait aucune place dans coyright
la procédure NS 085bien
judiciaire, - dec
que la2020
« victime » soit
souvent assimilée à la personne qui se venge (pour une étude précise du droit
et du prédroit dans l’antiquité grecque, voir L. Gernet, Droit et institutions
en Grèce antique, Paris, Flammarion, 1982).
La mesure du dommage 251

rééducation de son âme. Alors que la réparation de la victime


peut être pensée à la fois comme restauration de son dû et
comme soulagement de sa peine, la réparation du coupable
peut être envisagée comme correction morale d’un penchant
mauvais et réhabilitation comme sujet de droit.
Sont désormais distingués l’acte criminel et la personne
même qui a commis le crime. Le criminel, sous certaines
conditions, peut avoir une destinée au-delà de son acte
coupable. Ce n’est pas seulement l’acte délictueux qui doit
être réparé (dédommagement de la victime et restauration du
droit), mais le criminel lui-même en tant qu’être de raison.
Le système carcéral en sera le vecteur principal. La prison
est certes considérée comme l’institution protectrice de la
société en isolant les criminels. Mais elle est en outre pensée
comme une institution de régénération morale des criminels
dans un modèle qui doit en partie son inspiration aux insti-
tutions monastiques. Le châtiment se donne dans une maison
de « correction », à la manière d’un chemin de conversion,
sous la surveillance permanente du personnel pénitentiaire.
L’isolement en cellules comporte conjointement une fonction
préventive (éviter les mauvaises influences des autres détenus
et le risque d’évasion) et une mission réparatrice : le criminel,
par le choc psychologique de la solitude, doit faire retour sur
ses crimes, les méditer, s’engager sur la voie du bien et de la
rédemption. Les reparatio carcérales du criminel peuvent être
accompagnées en même temps de reparatio religieuses dans
l’enceinte même des prisons (aumôneries, rituels de la prière
du matin, expiations des péchés, aveux).
Le redressement moral du criminel passe également par
l’obligation du travail. La durée de la peine est fixée en fonc-
tion du temps nécessaire à la correction du vice. Le travail
quotidien doit permettre d’imprimer de nouvelles habitudes
Hermann coyright NS 085 - dec 2020
sur les condamnés, de sédimenter de nouveaux plis vertueux au
corps et à l’esprit, de permettre pour certains une réinsertion
économique post-carcérale :
252 Le réparable et l’irréparable

« La raison donnée, c’est que l’oisiveté est la cause générale de la plupart
des crimes. Une enquête – une des premières sans doute – faite sur
les condamnés dans la juridiction d’Alost, en 1749, montre que les
malfaiteurs n’étaient pas “des artisans ou des laboureurs […], mais
des fainéants voués à la mendicité”. De là, l’idée d’une maison qui
assurerait en quelque sorte la pédagogie universelle du travail pour
ceux qui s’y montrent réfractaires 43. »

Le redressement du détenu s’accompagnera par la suite


de nouveaux techniciens (en plus des aumôniers, des surveil-
lants et des juges) comme les médecins, les psychologues,
les éducateurs sociaux, les enseignants, tous chargés autant
d’adoucir la peine que de mener le criminel sur le chemin
de la vertu et de la réinsertion sociale. Le système carcéral
condense une part substantielle des modèles idéals-typiques
de la réparation : reparatio bio-médicales, reparatio psycholo-
giques, reparatio morales, reparatio sociales… Même condamné
à l’enfer­mement à perpétuité, ou pire, à la peine capitale, le
détenu doit encore pouvoir bénéficier d’une attention du
complexe psycho-médico-légal (y compris en recourant à la
psychopharmacologie avant de monter à l’échafaud).
Cette attention prend une ampleur plus importante dans
un objectif prophylactique, en vue de prévenir la récidive pour
les détenus « libérables ». Une même technique (travail, prière,
isolement) peut avoir une fonction réparatrice (extirper le mal
du criminel) et une fonction prophylactique (empêcher que
le crime ne se reproduise) : « Les “réformatoires” se donnent
pour fonction, eux aussi, non pas d’effacer le crime, mais
d’éviter qu’il recommence. Ce sont des dispositifs tournés
vers l’avenir, et qui sont aménagés pour bloquer la répétition
du méfait 44. » Ces « réformatoires » se heurteront cependant
à la réalité des faits statistiques : d’école de redressement, la
prison Hermann
est devenue pour certains
coyright NS détenus
085 -ladec
meilleure
2020 école du

43. Ibid., p. 143.


44. Ibid., p. 150.
La mesure du dommage 253

crime et la voie royale de la radicalisation 45. Érigé en modèle


généralisé de la peine, au corps défendant de nombre de grands
réformateurs pénalistes, la prison signe largement l’échec des
réparations (au sens d’une correction morale et sociale) des
criminels eux-mêmes.
La question de la souffrance infligée au criminel doit en
outre retenir l’attention. La fin des supplices marque assuré-
ment une rupture fondatrice (et un progrès incontestable 46)
dans l’histoire des politiques pénales : le corps supplicié n’est
plus le support sur lequel doit s’exercer la violence du souverain.
Ce processus d’adoucissement des peines a-t-il pour autant
extirpé toute forme de souffrance qui s’exerce sur le corps du
criminel ? Il n’en est rien. Si l’objectif affiché est davantage de
retirer un bien ou un droit (la liberté) que de châtier la chair,
le système punitif moderne n’a jamais renoncé à l’idée que
le criminel devait souffrir davantage que les autres hommes.
Qui dit prison peut dire également travaux forcés, ration-
nement, promiscuité, coups, brimades, privation sexuelle,
cachot… Autant de symptômes qui font écrire à Foucault
qu’il demeure un « fond suppliciant » dans les mécanismes
modernes de la justice criminelle – « un fond qui n’est pas
tout à fait maîtrisé, mais qui est enveloppé, de plus en plus

45. Les chiffres sur les taux actuels de récidive sont toutefois à manier
avec prudence, variant d’un pays à l’autres (beaucoup plus faibles par exemple
dans les pays nordiques qui optent de plus en plus pour des politiques pénales
non-carcérales). Dans son édition 2013 de la « France, portrait social », l’Insee
montre que près de 4 condamnés sur 10 en France sont des récidivistes. En
fait, les taux varient fortement en fonction des catégories de crime, faibles
pour les crimes graves, et nombreux, pour les affaires de petite délinquance.
46. Le réformisme pénal moderne a incontestablement inventé un
nouveau modèle de contrôle social, qui a pu se diffuser à d’autres institutions
(école, manufacture…) que l’univers carcéral. Toutefois, ce que ne souligne
Hermann
pas Foucault, coyright
il a permis NS un
d’inclure, dans 085 - decmême
processus 2020 d’exclusion
(l’enfermement), les criminels au rang d’êtres rationnels, capables justement
d’être réparés, voire d’être restaurés dans leur droit (voir ici Hans Joas,
Comment la personne est devenue sacrée, Genève, Labor et Fides, 2016, p. 88).
254 Le réparable et l’irréparable

largement, par une pénalité de l’incorporel 47 ». Certes, depuis


la parution de Surveiller et punir, face à l’engorgement des
prisons et au taux de récidive, des mesures de substitution ont
été encouragées et réglementées 48. Toutefois, la prison reste
encore la norme de nos systèmes punitifs.
L’enjeu consiste à interroger la persistance de ce « fond
suppliciant » de la peine qui s’ajoute à la rétribution de la
victime. Il y a dans la peine un supplément de souffrance dû
au criminel qui est bien distinct de ce qui est dû au dommage
fait à la victime : le criminel ne doit pas seulement solder
sa dette à l’égard de la victime, il doit lui en coûter en plus.
L’égalisation de la justice ne vise pas seulement dans les faits à
retrancher au criminel la part indue qu’il a prise à la victime,
mais à retrancher une part positive (la liberté par exemple ou
les droits civiques) ou à ajouter une part négative (souffrance
de l’isolement, promiscuité…). D’une manière ou d’une autre,
le criminel doit payer en plus et jouir en moins. C’est cette
logique de la punition qui excède la logique de la compensa-
tion due à la victime qui peut puiser sa source dans le « fond
suppliciant » que la politique pénale moderne a pu conserver de
l’Ancien régime, malgré son projet d’humanisation des peines.
La distinction dans le droit positif français entre la respon-
sabilité pénale et la responsabilité civile recoupe très bien les
enjeux à la fois philosophiques et historiques de la réparation
du dommage. En un sens strict, la réparation ne se pose pas
pour la responsabilité pénale qui tient dans l’obligation de
répondre à une transgression de la loi (des simples contraven-
tions jusqu’aux crimes, en passant par les délits). On retrouve,
dans ce volet de la responsabilité, la justification hégélienne

47. M. Foucault, Surveiller et punir, op. cit., p. 23.


48. Parmi les mesures d’aménagement de peine, on peut citer la
Hermann
libération coyright
conditionnelle, NSde085
la suspension peine-pourdecraisons
2020 médicales,
la semi-liberté, le placement à l’extérieur ou placement sous surveillance
électronique (PSE). Des permissions de sortie peuvent également être
accordées sous certaines conditions.
La mesure du dommage 255

de l’ignorance de la victime : ce qui est violé, c’est la loi, les


valeurs fondamentales d’une société, de l’État. La responsabi-
lité pénale concerne seulement la sanction de comportements
considérés comme des atteintes à l’ordre public ; elle ne vise
pas la réparation du dommage causé à une victime. Même
lorsque des victimes sont directement affectées par un crime
ou un délit, aucune compensation pour la victime, au titre de
la responsabilité pénale, ne peut être demandée au coupable.
Ne fût-ce que dans le cas de crimes particulièrement odieux
comme les crimes contre l’humanité, le jugement du présumé
coupable peut se faire avec une faible présence de victimes
individuelles comme ce fut le cas par exemple au cours des
procès de Nuremberg 49 ou au cours de la « première épuration »
en France. C’est le Procureur de la République, comme repré-
sentant de l’État, qui poursuit directement les criminels pour
atteinte à la loi. La réponse est répressive, et non réparatrice,
au sens étroit d’un dédommagement de la victime. Dans un
sens plus large, la responsabilité pénale implique bien une
forme de réparation, précisément dans le sens hégélien d’une
restauration du droit. En ce sens, la punition, au titre de la
responsabilité pénale, se présente comme « une négation de la
négation ». Si cette réponse pénale permet de conjurer le risque
d’une vengeance dissimilée de la victime (en la neutralisant) à
l’endroit du coupable, la question reste en suspens de savoir
si elle ne déplace pas la justice vindicative vers l’État ou vers
la société.

49. Comme le montre Guillaume Mouralis, les victimes, au cours du


procès de Nuremberg, ont été davantage pensées comme collectives et
nationales plutôt qu’ « individuellement souffrantes ». S’il y a eu quelques
victimes individuelles citées comme témoins par l’accusation, leur place
reste marginale par contraste avec la reconnaissance qui leur reviendra à
partir du procès Eichmann, puis au cours de la « seconde épuration en
France »,Hermann coyright
à partir des années NS
1980 (G. 085 -« Retrouver
Mouralis, dec 2020 les victimes.
Naufragés et rescapés au procès de Nuremberg », Droit et société, 2019/2
(N° 102), p. 243-260). Voir également A. Wieviorka, L’ère du témoin,
Paris, Fayard, 2013.
256 Le réparable et l’irréparable

En comparaison, la responsabilité civile engage directement


une réparation à l’adresse de la victime et n’a pas vocation en
principe à être « punitive », au moins dans le droit français.
Au couple responsabilité pénale/restauration du droit, il faut
donc opposer le couple responsabilité civile/rétribution de la
victime. La responsabilité, comme on l’a vu, est encadrée par
l’article 1240 du nouveau Code civil : « Tout fait quelconque
de l’homme, qui cause à autrui un dommage, oblige celui par la
faute duquel il est arrivé à le réparer 50 ». La responsabilité civile
d’un auteur ne peut être engagée que s’il y a eu au préalable
constitution d’une partie civile. Pour une même affaire, par
exemple un crime, une double responsabilité peut être engagée
contre le prévenu, la responsabilité pénale au titre du juge de
Parquet (ou Procureur de la République et leurs substituts) et
la responsabilité civile au titre des victimes et de leurs avocats.
En d’autres termes, le prévenu peut être poursuivi à la fois
par l’État (restauration du droit par la punition) et les parties
civiles (rétribution de la victime par le dédommagement 51).
La responsabilité civile ne peut être engagée que si elle répond
à trois critères : d’une part, la catégorisation du préjudice
matériel (perte ou endommagement d’un bien), corporel (par
exemple une blessure), moral (par exemple une atteinte à la

50. <https://www.legifrance.gouv.fr/affichCodeArticle.do?cidTexte=L
EGITEXT000006070721&idArticle=LEGIARTI000006437044>.
51. En ce sens, il faut bien distinguer une amende (ou une contra-
vention) qui relève d’un montant dû à l’État au titre d’une responsabilité
pénale, au titre donc, d’une logique punitive et des dommages et intérêts
qui relèvent, au titre de la responsabilité civile, d’une indemnité due à la
victime pour le préjudice subi. Au sens strict, une amende n’est pas une
« réparation » (en faveur de la victime), elle peut l’être dans un sens large
au titre d’une restauration de droit. Toutefois, certains systèmes juridiques
acceptent des dommages-intérêts punitifs (comme le punitive damage aux
Hermann
États-Unis) coyright
ou exemplaires (comme lesNS 085damages
exemplary - decau2020
Royaume-Uni)
très supérieurs aux dommages effectivement subis, afin de sanctionner un
comportement. Dans ce cas, il y a une fusion entre responsabilité civile et
responsabilité pénale.
La mesure du dommage 257

réputation 52), d’autre part, l’existence de faits avérés (le fait


personnel, le fait de la chose, le fait d’autrui), enfin, la possi-
bilité d’établir un lien de causalité entre le fait générateur et
le préjudice. Sans l’une de ces conditions, aucune demande
de réparation ne pourra être recevable. En d’autres termes, le
plaignant ne peut devenir victime et demander réparation que
si un lien de causalité est établi entre le fait et le préjudice 53.
Ces difficultés peuvent être mieux saisies si l’on recourt à
la notion de « dispositif » de réparation théorisée par Janine
Barbot et Nicolas Dodier, à partir d’un cadre d’analyse initia-
lement foucaldien. Les sociologues définissent un dispositif
« comme un enchaînement préparé de séquences, destiné à
qualifier ou transformer des états de chose par l’intermédiaire
d’un agencement d’éléments matériels et langagiers 54. » Un
dispositif agence des éléments hétérogènes à la fois matériels
(tribunaux, indemnités) et langagiers (textes de lois, narrations,
réquisitoires, plaidoiries), des acteurs en interaction (magistrats,
avocats de la défense, avocats des parties civiles, représentants
de l’État, victimes, témoins, experts), et des chaînes d’actes
(procès, appel, indemnisation). L’intérêt sociologique de la
notion de dispositif de réparation, comme reparatio spéci-
fique appliquée au droit, est multiple. Il réside d’abord dans
l’importance accordée aux opérations de qualification dans ses

52. Une même infraction peut occasionner plusieurs préjudices (par


exemple, un vol avec effraction occasionne un préjudice matériel et moral).
53. Les procédures varient d’une législation à l’autre. En France, le
plaignant doit constituer un dossier et évaluer le préjudice subi et le montant
de la réparation estimé (dans le cas d’une saisine du juge, le montant fixé
ne pourra être supérieur au montant exigé initialement par la victime). Il
revient à la victime de prouver dans son dossier que le préjudice a été causé
par une infraction, que le préjudice est réel (la faute a été causée par un
dommage incontestable), que le préjudice la concerne directement, que la
personneHermann coyright
à qui elle demande NSest085
réparation - dec 2020
bien responsable du préjudice,
que le dommage peut être évalué. La juridiction compétente dépend des
sommes en jeu dans le litige.
54. J. Barbot et N. Dodier, « La force des dispositifs », op. cit., p. 431.
258 Le réparable et l’irréparable

manifestations plurielles : élaboration d’un corpus doctrinal


par les professionnels sur les finalités du droit, estimation du
tort par la victime, catégorisation juridique de l’affaire par
des juges, narrations des témoins. Or, le problème est que ces
qualifications peuvent donner lieu à des interprétations diffé-
rentes, à des cadres d’évaluation (« des répertoires normatifs »)
sur les faits, sur les textes de lois, sur le degré de responsabilité
des prévenus… et autant de controverses. Un particulier par
exemple peut s’estimer victime d’un préjudice sans pouvoir le
traduire dans les catégories du droit, ou sans que la justice se
saisisse de l’affaire, ou encore sans que sa requête n’aboutisse
à une réparation effective.
Le deuxième intérêt que l’on peut tirer de la notion de
dispositif de réparation tient dans son caractère dynamique
ou processuel qui implique en même temps la possibilité de
transformer un état de chose (transformer par exemple un
préjudice subjectivement vécu en réparation juridiquement
prescrite par la médiation du procès) : « C’est parce qu’il y a un
agencement, et donc une solidarité souple ou intangible entre
des éléments, qu’un enchaînement de séquences est déjà là en
puissance : qu’il est “préparé”. Les individus peuvent faire face
à cet enchaînement comme une contrainte ou prendre appui
sur lui. Cette solidarité des éléments au sein d’un agencement
résulte d’une histoire antérieure 55. » Le dispositif de répara-
tion ne commence pas dans l’opération d’indemnisation des
victimes, mais dans une chaîne d’actes qui commence dès le
dépôt de plainte et de la constitution de parties civiles, autant
d’actes en vue de quoi la réparation est finalisée par une série
d’acteurs. S’il y a des procédures formelles à respecter (par
exemple la constitution d’un dossier pour les parties civiles),
le processus n’est pas pour autant linéaire et peut être inter-
rompu (par exemple si le plaignant retire sa plainte ou si la
justice Hermann
ne se saisit pas de l’affaire).
coyright NS 085 C’est- àdec
ce stade
2020 que l’on

55. Ibid., p. 432.


La mesure du dommage 259

comprend mieux les difficultés déjà évoquées qui se posent


dans l’aboutissement du processus de réparation ; processus
toujours incertain avant même le déroulé du procès, sans
compter les délais dans le versement des réparations.

La vengeance comme institution

Les problèmes posés par la responsabilité civile ne sont pas


de même nature que ceux posés par la responsabilité pénale,
même si la prise en compte plus importante de la souffrance
des victimes a pu s’accompagner dans certaines législations
d’un accroissement du volet punitif des coupables, a fortiori
dans les systèmes anglo-saxons des « dommages punitifs ». Le
problème principal est de savoir si, dans la sanction pénale,
y compris dans les systèmes judiciaires contemporains, ne
persistent pas des résidus vindicatifs qui renvoient au « fond
suppliciant » dont parle Foucault.
Ce « faire souffrir » le condamné, un philosophe comme
Ricœur n’hésite pas à le qualifier de « scandale intellectuel, au
plan de la justice pénale, à savoir la souffrance infligée par la
peine au coupable condamné, souffrance qui paraît s’ajouter
du dehors, par l’institution judiciaire elle-même, à la souf-
france première éprouvée par la victime d’un préjudice, d’un
dommage 56. » Il y a « scandale intellectuel » parce que rien ne
justifie, en dehors de ce qui devrait être la stricte rationalité
de la justice (rendre son dû à la victime pour le préjudice
subi), ce supplément de souffrance infligé au criminel. Il y a
« scandale intellectuel » parce que cette souffrance en excès est
à comprendre davantage dans une logique de vengeance que
de justice. Il y a « scandale intellectuel » parce que la raison
de la justice est de substituer à la répétition de la violence la
figure de Diké comme
Hermann discours,
coyright NSdistance
085 - et apaisement.
dec 2020 Or,
56. P. Ricœur, « Le juste, la justice et son échec », Cahiers de l’Herne
(spécial Ricœur), Paris, 2004, p. 293.
260 Le réparable et l’irréparable

la souffrance appliquée au condamné reconduit à la fois la


violence et la répétition de la vengeance. Certes, ce n’est plus
la vengeance personnelle du roi souverain qui s’exerce dans nos
contrées sur le corps supplicié du condamné, mais peut-être
un succédané, fût-il adouci, au nom désormais de figures plus
abstraites et impersonnelles que sont la société ou l’État. Dans
la peine du criminel, la société ne réclame-t-elle pas aussi son
dû, à se venger collectivement, au-delà de la légitime protec-
tion d’elle-même ? N’est-ce pas ce « fond suppliciant » qui s’est
métamorphosé avec le transfert politique de la souveraineté ?
C’est finalement le rapport entre justice et vengeance qui
se repose pour toute réparation d’un préjudice subi. Et ce
rapport est plus complexe qu’il n’y paraît. Plus complexe
d’abord parce que la vengeance est bien un mode de réparation
d’un dommage, une technique réparatrice, une reparatio. Si
l’on peut hésiter à la qualifier de « juste », philosophiquement
ou juridiquement, la vengeance elle-même peut répondre à
une logique d’égalisation (comme paiement en retour). Elle
répond à un processus d’égalisation si le « coup en retour »
est sensiblement équivalent au « coup donné » initialement.
A contrario, la vengeance serait « injuste » si la violence de retour
était disproportionnée au regard de la violence première (par
exemple se venger d’une insulte par un coup mortel). C’est ainsi
que des grandes institutions de la justice vindicative comme la
Vendetta dans les régions méditerranéennes (principalement
la région des Balkans, de l’Italie méridionale et de la Corse)
répondent à une codification bien précise d’égalisation. Telle
l’institution du Kanun, issue du droit coutumier médiéval, qui
resurgit encore aujourd’hui, après la chute du communisme,
dans certains territoires albanais du nord. Le Kanun ne se
réduit pas à la vendetta, autre nom pour désigner « la reprise
du sang » (la gjakmarrje), mais comprend l’un de ses « livres » au
sujet des règles de l’honneur.
Hermann coyright ÀNS défaut
085de- pouvoir
dec 2020 supprimer
les guerres intestines entre clans, le Kanun avait pour but de les
encadrer pour en conjurer l’excès. Le Kanun est donc tout sauf
une vengeance aveugle et sans limites. Il cherche à répondre
La mesure du dommage 261

à une certaine « mesure » et à une certaine égalisation : inter-


diction de supprimer un homme en présence de sa femme,
obligation pour le meurtrier d’assister à l’enterrement de sa
victime ; interdiction du meurtre des enfants de moins de 15
ans, des femmes et des personnes âgées…
La recrudescence de la vendetta en Albanie depuis les années
1990 s’expliquerait par plusieurs facteurs qui convergent vers
l’idée que la justice d’État est moins efficace que celle pratiquée
au nom du Kanun pour réprimer les crimes de sang :

« L’abrogation de la peine de mort en 1999 suite aux pressions


internationales, les nouvelles normes européennes pour les prisons, la
flexibilité des sanctions ainsi que la corruption du système judiciaire,
tout cela a fait comprendre au citoyen ordinaire que la loi étatique
n’avait pas l’intention, ni en théorie ni en pratique, d’infliger des
sanctions proportionnelles à la gravité du délit. Or, les idées d’équi-
libre, d’équité et de proportionnalité se situent au cœur de la justice
telle qu’elle est comprise localement : elles sont constitutives du droit
coutumier, dans son idéal et dans sa pratique 57. »

Il est remarquable, au titre de l’enquête ethnographique


menée par Nebi Bardhoshi, que l’un des idéaux régulateurs du
« juste », au sens aristotélicien de l’équité et de l’égalisation, soit
assimilé localement à la justice vindicative, et non à la justice
instituée par l’État. La justice vindicative, à la différence de
la vengeance aveugle, n’a cependant de justification pour ces
pratiquants que parce qu’elle s’enracine dans une légitimité
traditionnelle (au sens wébérien) qui remonte au Moyen
Âge, également parce qu’elle est strictement encadrée par une
logique d’égalisation.

Hermann
57. Nebi coyright
Bardhoshi, NS 085de-ladec
« De l’anthropologie 2020
vendetta en temps de
“crise totale” », Ethnologie française, 2017/2 (N° 166), p. 331-340. DOI :
<10.3917/ethn.172.0331>. URL : <https://www.cairn.info/revue-ethno-
logie-francaise-2017-2-page-331.htm>.
262 Le réparable et l’irréparable

Sans prétendre à une codification aussi stricte, les inte-


ractions sociales ordinaires, loin des sociétés soumises à la
Vendetta, sont parsemées de petites vengeances quotidiennes,
sans tomber la plupart du temps sous le coup de la loi (ou
en l’absence de dépôt de plainte), dans les relations profes-
sionnelles, familiales, amicales ou sentimentales. Ricœur en
restitue l’idéal-type :

« 1. Au départ un tort souffert qui va plus loin qu’un dommage


matériel, qu’une atteinte physique : c’est un tort moral, une atteinte
à l’honneur, en tant qu’estime mesurée à l’aune des normes partagées
par le groupe de référence de type familial au sens large, disons une
atteinte à la réputation ;
2. Une réaction à chaud, la colère, qui est une passion, un ressen-
timent dirigé contre l’agresseur.
3. Le désir de vindicte contenu dans la colère, par quoi la passion
de colère se transforme en intention active.
4. La vengeance effective, à terme plus ou moins éloignée, comprise
comme paiement en retour 58. »

Ce que Ricœur décompose de manière analytique comme


autant d’étapes du processus de la vengeance peut se réaliser de
manière très instantanée (rendre, sur le coup, coup pour coup)
ou au contraire nécessiter un temps plus long de maturation
(la vengeance en sera parfois plus redoutable). En d’autres
termes, la réparation vindicative peut être immédiate ou
différée. Comme nous l’avons observé à propos des offenses,
la vengeance peut s’exprimer collectivement si le dommage
porte sur une personne collective (comme une famille ou un
clan) : l’atteinte à la réputation d’un membre vaut de facto
comme une atteinte au collectif lui-même qui peut exercer en
retour une justice vindicative non pas nécessairement sur le
Hermann coyright NS 085 - dec 2020

58. P. Ricœur, « Le juste, la justice et son échec », op. cit, p. 296.
La mesure du dommage 263

responsable direct de l’offense mais sur tout membre associé


au collectif offensant :

« Le passage du plan psychologique du vindicatif au plan social du


vindicatoire a lieu lorsqu’il s’agit non de se venger à titre individuel,
de se faire justice, mais de faire justice, de venger le capital-vie du
groupe auquel on appartient et qui a été injustement diminué,
méconnu et méprisé. Il ne s’agit alors ni de châtier un coupable,
ni d’anéantir un ennemi, mais de rééquilibrer le rapport de forces
entre des adversaires par un face-à-face, avant que l’adversité ne
devienne hostilité 59. »

Anthropologiquement parlant, la réparation vindica-


tive s’assimile à un système d’échange, au même titre que
les échanges traditionnels de dons avec contre-dons, mais
de manière négative, si l’on peut dire : au coup donné doit
répondre un coup en retour, qui peut générer un nouveau
contre-coup, et ainsi de suite. En ce sens, la vengeance vise à
égaliser des pertes ou des méfaits.
Si l’institution de la vengeance est un fait social et histo-
rique qui doit être analysé comme tel, c’est-à-dire décrit et
expliqué dans sa logique et ses manifestations, elle ne peut
que nous interpeller philosophiquement. Seul l’excès de
vengeance est-il condamnable ou toute vengeance est-elle
par nature injuste ? De grands textes fondateurs regorgent
de récits de violence dans lesquels la vengeance jouit d’une
pleine justification au nom du dommage subi et surtout au
nom de celui qui l’exerce. La thématique du « Dieu vengeur »

Hermann coyright NS 085 - dec 2020


59. R. Verdier, Vengeance. Le face-à-face victime/agresseur, Paris, Ed.
Autrement, 2004, p. 3.
264 Le réparable et l’irréparable

parcourt ainsi toute la Bible hébraïque, dans l’Exode 60, dans


le Deutéronome 61 ou encore dans les Psaumes 62.
La justice vindicative peut être exhibée dans sa logique
implacable comme violence et démesure pour mieux la
dénoncer dans les tragédies grecques, de l’Electre de Sophocle
à la Médée d’Euripide. Le génie de la pièce d’Euripide est de
susciter chez le lecteur et le spectateur un sentiment d’ambi-
valence, « un flottement de l’âme », dirait Spinoza. D’un côté,
le spectateur ne peut que compatir au sort injuste que subit
Médée, femme trahie et répudiée, par son ex-époux Jason (qui
prend une autre femme, la fille de Créon, en noce) pour lequel,
par passion, elle a tout sacrifié. À cette trahison première,
s’ajoute l’obligation de l’exil et la séparation avec ses deux fils.
Le malheur terrible qui frappe Médée la place en position de
victime d’une double injustice et d’une double domination
masculine, conjugale (celle de son ex-époux) et politique (celle
du père de la nouvelle épouse de Jason) qui la contraint à l’exil.
C’est bien un sentiment d’injustice qui naît chez le spectateur ;
injustice qui demande réparation.
D’un autre côté, le mode de réparation choisi par Médée
pour se faire justice elle-même génère un sentiment d’effroi.
Le crime passionnel ne s’en prend pas directement à Jason,
mais à ce qui lui est le plus cher (sa nouvelle épouse et ses deux
fils). Il ne s’agit pas ici d’une vengeance immédiate prise sur
le coup de l’émotion, mais d’une vengeance calculée et plani-
fiée (faire croire à Jason que la colère de Médée est apaisée

60. « Tu ne te prosterneras point devant elles, et tu ne les serviras point ;


car moi, l’Éternel, ton Dieu, je suis un Dieu jaloux, qui punis l’iniquité des
pères sur les enfants jusqu’à la troisième et la quatrième génération de ceux
qui me haïssent », Ex, 20.5.
61. « Tu ne te prosterneras point devant elles, et tu ne les serviras point ;
car moi, l’Éternel, ton Dieu, je suis un Dieu jaloux, qui punis l’iniquité des
pères surHermann coyright
les enfants jusqu’à NSet la085
la troisième - decgénération
quatrième 2020 de ceux
qui me haïssent », Deut. 32.35.
62. « Dieu des vengeances, Éternel ! Dieu des vengeances, parais ! »,
Ps. 94.1.
La mesure du dommage 265

pour mieux le duper et rendre possible l’empoisonnement de


sa nouvelle épouse). La logique terrifiante de la vengeance
suscite le plus grand malaise lorsque le personnage de Médée
préfère sacrifier ses deux enfants que de les voir vivre loin
d’elle, au seul motif de faire souffrir Jason. Le scandale moral
est de placer, dans l’économie des grandeurs et des raisons
d’agir, la soif de la vengeance au-dessus de l’amour maternel.
L’infanticide est l’instrument maudit de son funeste dessein.
La juste indignation de Médée, en tant que femme et mère,
ne saurait justifier le recours au sacrifice de ses enfants pour
assurer la réparation de son honneur bafoué.
Au-delà de la tragédie d’Euripide, la vengeance n’a-t-elle
cependant aucun droit de cité ? Si elle ne répond à aucune
logique d’équivalence, entière démesure, la vengeance ne trou-
vera point d’avocat parmi les philosophes pour la justifier. Le
scandale de Médée ne tient pas seulement dans l’usage même
de la vengeance comme réparation, mais dans la démesure (et la
cruauté) de sa mise en œuvre : l’excès de la vindicte (assassinat
par empoisonnement et double infanticide) pour compenser
le déshonneur et l’exil. En revanche, lorsqu’elle cherche à
égaliser, dans son contenu, le crime originaire, la vengeance,
affirme Hegel à la fin des paragraphes des Principes consacrés
à la contrainte et aux crimes, répond bien à une logique de
« rétribution » : « Le fait de supprimer le crime est, dans cette
sphère de l’immédiateté du droit, d’abord la vengeance, juste
selon le contenu, dans la mesure où elle est une rétribution 63. »
De manière surprenante et dans un autre registre, Aristote
peut également en donner certaines justifications, moins il
est vrai dans l’Éthique à Nicomaque que dans la Rhétorique 64
(1386 b 13) au titre d’une réponse à la colère suscitée par un
affront ou une offense. Cette colère inapaisée qui est encore
celle que Médée adresse à Jason : « Je vais porter malheur à ta
maison ». La vengeance
Hermann relève certes
coyright NS 085 d’une passion,
- dec 2020comme la

63. Hegel, Principes de la philosophie du droit, op. cit., § 102, p. 170.


64. Aristote, Rhétorique, Paris, Le livre de poche, 1991.
266 Le réparable et l’irréparable

colère qui en est l’impulsion première, et ne saurait s’élever à


la conduite rationnelle de la justice. Mais elle n’est pas non
plus une passion sauvage et sans raison : elle procède d’un
sentiment d’injustice, d’une indignation, d’une humiliation.
Il y a donc, dans le désir de vengeance, un désir de justice,
fût-ce en l’exerçant par soi-même. La juste « vengeance » ne
serait donc pas purement et simplement un oxymore. Il reste
néanmoins que seule la justice au sens plein du terme, parce
qu’elle met à distance les parties à la faveur d’un tiers, parce
qu’elle est conduite par une raison qui mesure, compare et
égalise, a l’entière légitimité pour réguler nos institutions.
Cependant, lorsque la justice fait défaut, lorsque la justice est
absente ou corrompue, que reste-t-il aux sujets pour répondre
à un dommage ? Il peut rester bien entendu la posture radi-
cale de non-violence qui refuse de répondre à l’affront par la
vengeance, à la vengeance par la vengeance et peut culminer
dans le geste christique de l’amour des ennemis. Mais peut-on
condamner, dans un état qu’il faut bien qualifier de nature,
ou de pré-juridique, une vengeance mesurée en réponse à
l’injustice subie ? En l’absence de justice instituée et reconnue
comme telle, la réparation vindicative ne peut-elle avoir une
raison d’être ?
Complexifier le rapport entre justice et vengeance du point
de vue de la réparation n’est pas seulement s’interroger sur la
justification d’une « juste » vengeance. C’est en miroir prendre
en compte, comme on l’a vu, la persistance d’une logique
vindicative dans la justice instituée, qui culmine dans la peine
infligée au criminel. La part de « juste » dans la vengeance est
comme le reflet inversé de la part de la vengeance dans la justice.
L’enjeu est donc de savoir si l’on peut conjurer le « scandale
intellectuel » que constitue la souffrance du condamné, corré-
lative du fond vindicatif de la justice instituée. La nécessité
d’éliminer les restescoyright
Hermann de réparation
NSvindicative
085 - dec de2020
la rationalité
pénale ne tient pas seulement au supplément de souffrance
du criminel. Elle tient également au risque d’une régression
à l’infini de la vengeance elle-même. Le sentiment qu’il y a,
La mesure du dommage 267

dans la sanction pénale, des traces de vengeance pourrait


entrainer une vengeance en retour, et ainsi de suite. C’est
la contradiction que soulève Hegel : « La vengeance est une
nouvelle transgression, du fait qu’elle est en tant que l’action
positive d’une volonté particulière ; en tant que contradiction,
elle tombe dans la progression à l’infini, et lègue infiniment
son héritage de générations en générations 65. » Dans ce cas,
les crimes ne seraient pas poursuivis et punis comme « crimina
publica » mais comme « crimina privata » (§ 102).
Dans la mesure où Hegel justifie pleinement l’exercice de
la punition (y compris la peine de mort) dans la rationalité
du droit, il ne permet pas de sortir de la contradiction qu’il
dénonce. Par la volonté de punir en faisant souffrir, la justice, si
elle se démarque bien de la vengeance dans la « forme », en reste
tributaire dans le « contenu ». Le problème reste donc entier :
comment concevoir une réparation judicaire du dommage
déliée de toute logique vindicative, c’est-à-dire une justice
qui s’en tiendrait seulement à rendre son dû à la victime ? La
solution serait de dé-corréler la sanction de la peine, c’est-à-dire
de sortir d’une justice « punitive », celle qui veut faire souffrir
le condamné dans un processus vindicatif. Une telle solution
heurte de front non seulement le régime de la justice pénale
et une partie de notre sens commun, a fortiori pour certains
criminels (meurtre d’enfants, pédophilie, viol, sans même parler
de crimes contre l’humanité). La gravité de certains crimes
génère une réaction émotionnelle immédiate : les criminels
doivent payer pour ce qu’ils ont fait. Il y a dans ces réactions
à chaud quelque chose de la colère dont parle Aristote, une
passion certes, ou plutôt une émotion, mais qui procède d’une
« juste » indignation à l’égard de crimes particulièrement odieux.
Toutefois, si la justice instituée est bien gouvernée par un
idéal de raison, le juge n’a pas d’autres choix que de mettre à
distance une indignation
Hermann coyrightlorsqu’elle
NS 085 flirte- avec
dec la2020
colère de la

65. Hegel, Principes de la philosophie du droit, op. cit., § 102, p. 171.


268 Le réparable et l’irréparable

vengeance, au moins à titre d’idéal régulateur, quitte à susciter


la mécompréhension et la mise à l’index des opinions publiques.
Vouloir éradiquer toute forme de « pénibilité » de la peine
serait sans nul doute un objectif aussi peu souhaitable que
praticable, du moins lorsque la dangerosité réelle ou présumée
d’un criminel nécessite, pour le droit à la sécurité de tous,
de l’isoler au moins un temps de ses semblables. Or, qui dit
isolement, dit nécessairement privation pour le détenu. Cette
part de pénibilité de la peine n’est pas a priori corrélée avec
une logique vindicative ou avec la volonté de faire souffrir le
condamné, au-delà de la rétribution de la victime. Elle relève
moins d’ailleurs d’un acte de sanction pour l’acte commis que
d’un acte de prévention pour des crimes futurs. Elle est ce que
doit la justice, et plus généralement l’État, à ses administrés
pour assurer leur protection. L’essentiel est que cette pénibilité
de la peine, dont l’isolement carcéral n’est qu’une technique
parmi d’autres (et pas toujours la plus efficace), obéisse à
un objectif de prévention et non de réparation vindicative,
sous peine de retomber dans une contradiction mortifère.
L’essentiel est que la sanction s’en tienne le plus strictement
à la rétribution de ce qui est dû à la victime pour le préjudice
subi. L’essentiel est que la décision de justice mette un terme
au litige, en séparant le « mien » du « tien », c’est-à-dire « arrête »
(que dit bien également le concept juridique d’« arrêt ») l’incer-
titude qui pèse sur le conflit, en donnant ce qui revient à l’un
et à l’autre. C’est cet « arrêt », du moins jusqu’à épuisement
des voies de recours, qui permet idéalement de démarquer la
justice instituée de la vengeance qui, virtuellement, n’a pas
de fin. Plus la décision de justice aura éliminé le supplément
vindicatif de souffrance à l’endroit du criminel, plus elle sera
reconnue comme juste par le condamné lui-même.

Hermann coyright NS 085 - dec 2020


La mesure du dommage 269

Les promesses de la justice restaurative

Cette réduction de la part vindicative de la peine peut alors


ouvrir la voie à une justice moins punitive que « reconstructive »
dans les termes qu’Antoine Garapon reprend à l’éthique de
Jean-Marc Ferry 66. L’objectif n’est pas directement de punir,
mais d’abord de reconnaître : reconnaître la plainte et le récit
de la victime (si son préjudice est avéré) et sa demande de
réparation, mais reconnaître aussi les justifications et les raisons
d’agir du coupable (si sa culpabilité est avérée), de reconnaître
mutuellement la justesse de la décision de justice (si elle est
épurée de la colère vengeresse), de reconnaître, lorsqu’elle
est énoncée, la sincérité d’une demande de pardon ou de
repentance du condamné à l’égard du préjudice commis.
Cette justice reconstructive comporte une finalité « longue »,
dirait Ricœur. Elle n’a pas, comme la finalité « courte » de
la justice correctrice, l’objectif de dé-partager et de séparer,
mais au contraire de re-partager, de re-tisser, de re-médier, de
ré-intégrer : « Le destinataire n’en est ni la loi, ni la victime, ni
l’accusé mais c’est au lien organique qui fait tenir ensemble une
communauté humaine que renvoient à titre ultime les idées de
restauration, et reconstruction 67». Cette finalité longue de la
justice peut encore se dire réparatrice, non plus ici dans le sens
de la juste rétribution, mais dans le sens où il s’agit de refaire
corps ensemble après avoir été « séparés ». Cette remédiation,
au moins comme idéal régulateur, vise à reconstruire un tissu
social et une intercompréhension après la phase conflictuelle :
« Cette justice d’écoute et de dialogue vise moins à réparer
le passé qu’à responsabiliser en vue du futur 68 ». C’est cette
utopie de la reconstruction qui cherche en même temps à faire

Hermann
66. A. coyright
Garapon, T. Puech, F. Gros,NSEt ce085 - dec
sera Justice. 2020
Punir en démocratie,
Paris, Odile Jacob, 2001.
67. P. Ricœur, « Le juste, la justice et son échec », op. cit., p. 301.
68. Ibid, p. 303.
270 Le réparable et l’irréparable

disparaître les traces de ressentiment après un dé-partage qui


n’a pas donné satisfaction à chacun.
Dans ce re-partage, dans cette restauration du lien, le
condamné, et pas seulement la victime, doit avoir sa place.
C’est une autre conséquence plus positive de la reconnaissance
de sa rationalité, qui culmine dans les projets de réhabilitation.
Si seul un être de raison peut être puni, gageons qu’il peut
être a fortiori réhabilité. La réhabilitation ne vise pas à oublier
le crime (et les victimes), mais à donner à l’ancien criminel
une destinée qui ne l’enchaîne pas éternellement à son méfait,
c’est-à-dire un droit de pouvoir commencer quelque chose
de nouveau ; une initiative, plaiderait Arendt, dans la stricte
mesure où sa libération, fût-elle conditionnelle, ne représente
pas de danger avéré pour autrui (ce qui est souvent sujet à
des casuistiques innombrables pour les juges d’application
des peines) : « Il est bon pour la victime potentielle que nous
sommes, en tant que porteur du droit à la sécurité, et peut-être
aussi, en tant qu’agresseur potentiel que les détenus gardent
la perspective d’une réintégration dans la communauté des
citoyens et d’une restitution de la plénitude des droits afférant
à la citoyenneté 69 ».
La réhabilitation n’est pas incluse directement dans la sanc-
tion, mais se donne en revanche comme une suite possible d’un
devenir autre du coupable et comme garantie supplémentaire
que la punition n’est pas indexée à une réparation vindicative.
Sans même avoir à supposer que le criminel est un produit
de la société au sens où la société, au moins pour certains
crimes, aurait une sorte de dette à l’égard du condamné, la
réhabilitation vise plus fondamentalement à instaurer une
autre distance 70 : de l’exclusion et la privation à la perspective
d’une nouvelle inclusion pour faire revenir le détenu dans le
corps social, sous réserve qu’il ne représente plus de menaces
Hermann coyright NS 085 - dec 2020
69. Ibid., p. 305.
70. P. Ricœur, « Sanction, réhabilitation, pardon », Le juste, Paris, Ed.
Esprit, 1995, p. 202.
La mesure du dommage 271

potentielles pour autrui. C’est dans cet esprit que le Code


pénal définit la réhabilitation comme l’acte de rendre à la
personne frappée par une condamnation tous les droits qu’elle
a perdus : rétablissement du condamné dans son honneur et
sa probité par l’effacement de la condamnation et de toutes
les déchéances et incapacités qui peuvent en résulter. Le droit
français distingue en outre deux modalités de réhabilitation,
soit de plein droit après exécution de la peine principale (C.
pén., art. 133-12 s.), soit à la suite d’une décision judiciaire
(C. pr. pén., art. 782 et 783). La réhabilitation permet en ce
sens une forme d’oubli que dit bien l’expression « l’effacement
de la condamnation et de toutes les déchéances et incapacités »
qui permet précisément à l’ancien coupable de retrouver une
structure capacitaire (liberté de dire, de faire, d’exercer des
droits civiques) 71. Mais cet oubli n’est que relatif dans la mesure
où la trace de l’acte du criminel est conservée au titre d’un
fichier judiciaire qui pourra plaider en sa défaveur dans le cas
par exemple d’une récidive. La réhabilitation, si elle efface la
condamnation, n’abolit pas la mémoire.
Ce qu’Antoine Garapon appelle « justice reconstructive »
et Paul Ricœur « finalité longue de la justice » comportent des
liens très étroits avec la notion de « justice restaurative » qui a
pris une ampleur très importante depuis plusieurs décennies
pour sortir d’une logique seulement punitive ou rétributive de
la justice 72. La réhabilitation, même inscrite dans le Code pénal,

71. La question de la durée de la peine revêt ici une importance capi-


tale : au-delà d’une certaine durée, la désocialisation du condamné est telle
qu’elle remet en cause la structure capacitaire du détenu à se réadapter à la
vie post-carcérale. En même temps, le juge doit tenir compte de la peine
édictée au moment du jugement (éventuellement de « peines planchers »),
de la conduite du détenu au moment de l’incarcération, du milieu de socia-
lisation d’accueil à la libération, de sa dangerosité présumée… L’exigence
Hermann
de réhabilitation, comme coyright NS
voie de sortie 085
de la - decse 2020
vengeance, heurte à chaque
fois à une exigence de prévention et de protection de la société.
72. À l’échelle internationale, notons la Résolution adoptée en 2002 par
le Conseil économique et social des Nations-Unies relative aux principes
272 Le réparable et l’irréparable

va dans cette direction pour autant qu’elle donne une suite à


la sentence, une possibilité de reconstruction du condamné,
au-delà de la sanction, et une réintégration dans la société.
Les principes attenants à la justice restaurative (néologisme
formé à partir de l’anglais « restorative justice », parfois qualifiée
« de justice restauratrice »), offrent des cadres conceptuels et des
procédures de résolution de conflits autrement plus complets
et plus complexes. D’abord théorisée et institutionnalisée dans
les pays anglo-saxons à partir des années 1970-1980, la justice
restaurative a pris son essor dans un contexte particulier que
le Professeur Robert Cario, l’un de ses meilleurs représentants
en France, rassemble autour de trois facteurs : « La crise de la
pénalité moderne confisquée par un populisme pénal dévas-
tateur, la considération du droit de la victime à un procès
équitable et la (re)-découverte de pratiques traditionnelles de
régulation des conflits 73. » Alors que la justice pénale tradition-
nelle considère l’infraction comme une atteinte à l’État et à
ses valeurs, regarde essentiellement le passé de la faute (sauf
l’avenir pour la récidive), et privilégie la sanction et la punition,
la justice restaurative considère l’infraction comme une atteinte
à des relations interpersonnelles (et d’abord à l’intégrité de la
victime), se porte essentiellement vers l’avenir dans la recons-
truction des relations humaines (resocialisation de l’infracteur,
réparation de la victime, rétablissement de la paix sociale), et
privilégie la médiation, le dialogue et la reconnaissance. C’est
la recherche de la paix sociale ou de l’harmonie sociale qui la
rapproche nettement de la « finalité longue de la justice » où il
n’est plus question de départager des parties en conflit, mais
de retisser du lien social.

fondamentaux de la justice restaurative et la Décision-cadre du Conseil de


Hermann
l’Union européenne coyright
du 15 mars NS 085 - dec 2020
2001 <https://eur-lex.europa.eu/LexUriServ/
LexUriServ.do?uri=OJ:L:2001:082:0001:0004:FR:PDF>.
73. R. Cario (dir.), La justice restaurative. Une utopie qui marche ? Paris,
L’Harmattan, 2010, p. 9.
La mesure du dommage 273

Le premier paradoxe de la justice restaurative est que, si


elle s’oppose dans ses principes et ses procédures à la justice
pénale et s’en présente clairement comme une alternative, elle
est généralement intégrée dans les systèmes de justice pénale
des juridictions qui ont souhaité l’expérimenter. En d’autres
termes, la justice restaurative constitue à l’intérieur du système
pénal général une voie alternative ou parallèle. Le premier
paradoxe est renforcé par le fait que des mêmes juridictions,
pour une même affaire, peuvent exiger à la fois une finalité
pénale traditionnelle (sanction et punition de l’infracteur) et
en appeler à une finalité restaurative (rencontre des victimes et
des infracteurs, reconnaissance de la culpabilité, resocialisation
de l’infracteur). Le second paradoxe de la justice restaurative est
que, si l’expression est nouvelle et rend compte de dispositifs
nouveaux, elle s’enracine en même temps dans des pratiques
traditionnelles et parfois très anciennes de résolution des
conflits (notamment en Nouvelle-Zélande et dans le Nord
Canadien), dont certaines ont d’ailleurs ensuite été intégrées
au droit positif.
L’intérêt que nous portons pour l’idée de justice restau-
rative tient bien entendu dans le lien étroit qu’elle tisse avec
la logique de réparation (au point que l’on parle parfois de
« justice réparatrice » comme équivalent sémantique). Si la
justice restaurative se démarque clairement de la justice pénale,
elle partage en revanche des attributs communs avec la justice
correctrice. L’attribut principal, qui donne un sens plein
à l’adjectif « restauratif », consiste à rétablir un équilibre, à
redresser une situation face à un préjudice subi, et se distingue
clairement, à l’encontre d’une confusion sémantique possible,
du principe de « restauration » du droit inhérent à la logique
pénale. On n’est pas très éloigné ici du processus d’égalisation
cher à Aristote. Howard Zehr n’hésite pas en ce sens à faire
Hermannd’un
de la « correction déséquilibre »
coyright NS 085 l’un- dec
des objectifs
2020 prin-
cipaux de la « restauration ». Cet objectif crée une obligation
pour l’infracteur à l’adresse de sa victime : « Cela implique
que l’infracteur doive admettre sa responsabilité et prenne des
274 Le réparable et l’irréparable

mesures concrètes, dans la mesure du possible, pour réparer les


torts infligés à la victime (et éventuellement la communauté qui
aurait été touchée 74 »). Toutefois, à la différence de la justice
correctrice et du principe de responsabilité civile qui cherchent
avant tout à rétablir une situation par restitution d’un bien
ou à exiger une indemnisation par équivalent monétaire, la
justice restaurative se fixe en plus des finalités psychologiques,
morales et sociales.
Si l’on suit le modèle d’Howard Zehr, la victime est bien
au centre du dispositif de restauration, mais, en même temps
et nécessairement, elle est au croisement d’une relation qui
implique l’infracteur et ce qu’il appelle la « communauté ». Il
n’y a pas de justice restaurative lorsque la victime est seule partie
prenante. Par ailleurs, les besoins ou les attentes des victimes,
identifiés par Zehr, ne se réduisent pas à une indemnisation
matérielle pour compenser le préjudice subi. Elles attendent
également une reconnaissance sincère et volontaire du préjudice
commis par l’infracteur et, dans certains cas, de la responsabilité
de communautés plus larges. Or, ces conditions ne sont pas
requises a priori du principe de la responsabilité civile et de la
justice corrective en général pour laquelle l’obligation de réparer
peut se faire sans acte formel de reconnaissance de l’infracteur.
Cette reconnaissance suppose des procédures particulières
(cercle de médiation, rencontre post-sentencielle) et, sauf
exception, la présence volontaire de la victime, de l’infracteur
et de représentants de communautés (y compris des membres
des familles concernées). Les victimes peuvent également
attendre une forme de « guérison », selon le théoricien, dans
un registre qui emprunte clairement à la psychologie : « Une
victime cheminera plus facilement vers “la guérison” si un
infracteur s’efforce de redresser la situation, concrètement ou
symboliquement. Il est cependant que beaucoup de victimes
Hermann coyright NS 085 - dec 2020
74. H. Zehr, La justice restaurative, Genève, Labor et Fides, 2019, p. 52.
Si l’on suit la métaphore de la roue utilisée par Zehr, la réparation des torts
et des dommages s’apparente au centre, au moyeu.
La mesure du dommage 275

ressentent une certaine ambivalence face au terme de guérison


achevée 75 ».
La seconde originalité du dispositif de justice restaurative
consiste dans la place faite à l’infracteur. À la différence de la
justice pénale ou de la justice civile, il ne peut être sommé ou
obligé de participer au processus de justice restaurative, mais
seulement, par contraste avec le statut d’un prévenu, « invité » à
s’engager dans le dispositif de réparation. Toute justice restau-
rative ne peut fonctionner avec la seule logique de la contrainte.
C’est vrai a fortiori pour la victime qui peut légitimement
accepter ou refuser de prendre part à ce dispositif. Dans le
modèle imaginé et, en partie pratiqué par Zehr, l’infracteur
est certes encouragé à reconnaître ses fautes, mais aussi à être
reconnu comme victime lui-même, du moins si l’on considère
que « beaucoup d’entre eux ont été eux-mêmes des victimes de
dommages ou de traumatismes qui les ont marqués. Certains
considèrent qu’ils sont eux-mêmes des victimes 76. » Zehr insiste
bien pour montrer que la reconnaissance de la trajectoire des
infracteurs ne doit aucunement servir d’alibi à une « culture de
l’excuse » et à déresponsabiliser l’infracteur (la reconnaissance
de son infraction est une condition de la réussite de la justice
restaurative). Cette pratique doit en revanche tenir compte
des « besoins » de l’infracteur lui-même, de comprendre les
raisons ou d’expliquer les causes qui ont présidé à son acte
aussi bien pour lui-même que pour la victime et la « commu-
nauté ». Le dispositif ne se veut pas ici accusatoire mais réflexif
et « reconstructif ». Il vise également, en refusant de réduire
l’infracteur à son acte, à créer les conditions d’une meilleure
réintégration dans la société, même si elle est précédée, selon
la logique pénale, d’une incarcération.
La troisième originalité du modèle tient dans la fonction
dévolue aux « communautés », au moins certains de leurs
représentants,
Hermann à la fois pour reconnaître,
coyright NS 085 -s’ildecy a lieu,
2020 leur part

75. Ibid., p. 53.


76. Ibid., p. 55.
276 Le réparable et l’irréparable

de responsabilité dans l’acte délictueux et pour soutenir le


processus de « restauration » et de médiation. La fonction du
tiers, qui ne peut être un juge au sens traditionnel, n’a pas
vocation à prononcer une nouvelle sentence ou à contester,
le cas échéant, celle qui a été actée en première instance. Sa
mission est avant tout pacificatrice : promouvoir le dialogue et
l’intercompréhension. Le tiers, pour que son offre de médiation
et de conciliation soit acceptable par les protagonistes, doit être
impartial et faire usage de procédés collaboratifs et inclusifs.
De l’affirmation de ces grands principes aux pratiques
concrètes qui s’en réclament, il y a parfois des écarts impor-
tants ou des modalités très spécifiques de mise en œuvre.
Nous prendrons deux exemples pour l’illustrer. Le premier
s’assimile aux « cercles de paix », institués dans les commu-
nautés autochtones du Canada. Ces pratiques très anciennes
de résolution des conflits dans les communautés indiennes
ont été intégrées dans le système pénal canadien, notamment
pour endiguer la délinquance juvénile. En plus des « cercles
de sentence » destinés à déterminer les peines dans les affaires
criminelles, il existe des « cercles de guérison » dont l’objectif
est restauratif et non punitif :

« Dans ce processus, les participants s’assoient en cercle. Ils se passent


un “objet de parole” afin de s’assurer que chacun a pu parler, l’un
après l’autre, dans l’ordre où ils sont assis. Un ensemble de valeurs,
voire une philosophie, est souvent défini explicitement ; il s’agit
de valeurs telles que le respect, la valeur intrinsèque à chaque
participant, l’intégrité, l’importance de s’exprimer sincèrement et
ouvertement, etc 77. »

Les victimes, les infracteurs, les membres de famille et de


représentants de communautés sont inclus dans le dispositif
sous la Hermann
médiation decoyright
« gardiens NS
du cercle »
085 -(souvent les Anciens
dec 2020

77. Ibid., p. 76.


La mesure du dommage 277

du fait de leur capital de légitimité) comme « facilitateurs » des


échanges, du processus de reconnaissance et de réparation.
Un autre dispositif de justice restaurative, « la médiation
pénale », a été introduit en France, en s’inspirant de modèles
anglo-saxons, à partir de la loi du 4 janvier 1999 (complétée
par les lois du 23 juin 1999, du 9 mars 2004, du 9 juillet 2010
et du 15 août 2014) dans un contexte d’inflation pénale, un
engorgement des prisons et des taux importants de récidives
(surtout dans les cas de petite délinquance). Il s’agissait alors
pour le législateur de chercher des voies de traitements judi-
ciaires alternatives. L’initiative d’une médiation pénale revient
au Procureur de la République qui peut, selon les affaires, faire
des parties en conflits les protagonistes eux-mêmes de résolution
du conflit, sous l’égide d’un « médiateur pénal », tiers réputé
impartial. Sur le principe, la médiation pénale, privilégiée dans
le modèle français, suppose l’accord des parties (victimes et
infracteurs) qui conditionne le processus de restauration du
lien social.
Selon Paul Mbanzoulou 78, spécialiste de la question, le
principe de la médiation pénale a été dévoyé de ses objectifs
premiers par la loi du 9 juillet 2010 en modifiant les conditions
de la médiation qui repose désormais sur le seul « accord de la
victime » (en substitution de « l’accord des parties », incluant
donc les infracteurs). En se focalisant seulement sur les seuls
« besoins des victimes », la loi du 9 juillet 2010, dérogerait à
l’un des principes phares de la justice restaurative qui se veut
collaborative et « inclusive » de toutes les parties (y compris
donc l’infracteur). La médiation pénale prévue par la loi du
9 juillet serait donc faussement « restaurative ». En fait, si
c’est bien le cas, elle révèle aussi par contrecoup les limites de
certains principes de justice restaurative appliqués à certaines
affaires. Car la loi du 9 juillet est adressée plus spécifiquement
Hermann coyright NS 085 - dec 2020
78. P. Mbanzoulou, « La médiation pénale en France à l’aune de la loi
du 9 juillet 2010 », La justice restaurative. Une utopie qui marche ?, op. cit.,
p. 16-32.
278 Le réparable et l’irréparable

aux « violences faites aux femmes au sein des couples et aux


incidences de ces dernières sur les enfants ». Si la violence des
conjoints met directement en danger de mort les mères ou
conjointes, on imagine mal, dans ces cas extrêmes, comment la
présence des infracteurs pourrait se justifier. H. Zehr n’hésite
pas à reconnaître ces cas de figure qui peuvent empêcher la
rencontre « directe » entre victime et agresseur 79.
Il n’en reste pas moins que le modèle de justice restaurative,
aux promesses philosophiques et juridiques fortes, comporte
au moins trois limites au vu de ses applications. La première
tient dans la place excessive, parfois justifiée selon les affaires,
accordée aux victimes sur les autres protagonistes, au détriment
donc des « besoins » des infracteurs, selon la terminologie de
Zehr. La seconde, diamétralement opposée, tient dans la
place excessive accordée à l’infracteur dont les « besoins »,
voire la reconnaissance de sa propre victimité, pourraient
fausser et dénier les « besoins » de la victime elle-même. La
troisième limite, vient du modèle de Zehr lui-même, du fait de

79. Les nouvelles dispositions prévues par la loi du 15 août 2014 tendent
à rectifier ce biais dans le sens d’une meilleure inclusion de l’infracteur
dans le dispositif de restauration. L’article 10-1 entend ainsi répondre aux
prérequis fondamentaux de la justice restaurative (inclusion de la victime
et de l’infracteur, adhésion volontaire, tiers impartial…) : « Constitue une
mesure de justice restaurative toute mesure permettant à une victime ainsi
qu’à l’auteur d’une infraction de participer activement à la résolution des
difficultés résultant de l’infraction, et notamment à la réparation des préjudices
de toute nature résultant de sa commission. Cette mesure ne peut intervenir
qu’après que la victime et l’auteur de l’infraction ont reçu une information
complète à son sujet et ont consenti expressément à y participer. Elle est
mise en œuvre par un tiers indépendant formé à cet effet, sous le contrôle
de l’autorité judiciaire ou, à la demande de celle-ci, de l’administration péni-
tentiaire. Elle est confidentielle, sauf accord contraire des parties et excepté
les cas où un intérêt supérieur lié à la nécessité de prévenir ou de réprimer
Hermann
des infractions coyright
justifie que NS 085
des informations - dec
relatives 2020 de la
au déroulement
mesure soient portées à la connaissance du procureur de la République »
<https://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT00
0029362502&categorieLien=cid>.
La mesure du dommage 279

l’importance qu’il accorde aux « communautés ». Ce modèle,


très bien adapté pour certaines sociétés traditionnelles (Maoris
de Nouvelle-Zélande, villages autochtones amérindiens…),
l’est moins pour les sociétés plus individualistes dans lesquelles
l’appartenance communautaire a un impact plus faible.

***

La réparation par le droit intervient lorsque le contrôle


social fait défaut. Bien qu’évoluant dans un ordre spécifique
(biologique, psychologique, moral, social), chaque registre de
réparation est susceptible d’affecter les autres. Si la réparation
est un phénomène global, un « fait total » qui ne se présente
pas de manière unifiée mais de manière à la fois diversifiée et
analogique, chaque ordre de réparation est susceptible d’être
corrélativement en interaction avec les autres.
La médiation par le droit et le traitement par la justice de la
réparation présentent toutefois des caractéristiques singulières.
D’une part, l’introduction d’un tiers (juge, État, médiateur)
seul à même d’arbitrer le litige et de justifier ou non l’octroi de
réparations. D’autre part, l’existence d’une codification sophis-
tiquée, de procédures spécifiques et de dispositifs complexes,
sans équivalent dans les autres modes de reparatio. Il reste
cependant un substrat commun entre la réparation juridique et
les autres modes de réparations sociales. La réparation répond
à une double perte qu’il convient de bien distinguer : d’un
côté, l’atteinte à la sacralité d’un ordre, la transgression d’une
loi ou d’une prescription, de l’autre, l’atteinte à l’intégrité
physique ou morale d’autrui. À l’échelle de la justice, cette
double réponse correspond, pour la première, à la réparation
comme restauration du droit (via la punition du coupable) ;
pour la seconde, à la réparation comme rétribution de la victime
(pour le préjudice subi).
Hermann CetteNS
coyright clarification
085 - dec conceptuelle
2020 est
essentielle pour comprendre les enjeux qui se posent de manière
consubstantielle à la réparation juridique : d’une part, la persis-
tance d’une logique vindicative dans la restauration du droit
280 Le réparable et l’irréparable

(faire payer le criminel pour avoir transgressé l’ordre du droit) ;


d’autre part, la persistance d’incommensurables entre la nature
du préjudice subi et la nature de la réparation établie. C’est
à ce titre que l’irréparable vient troubler toute pratique de
réparation par le droit.
Que ces enjeux traversent l’histoire des sociétés humaines,
selon des modalités spécifiques, suffisent pour en dessiner une
orientation anthropologique et en discuter les propositions
philosophiques, comme on l’a fait notamment avec Aristote.
L’échelle philosophique n’est cependant point suffisante,
d’une part, pour rendre compte de la diversité sociale et cultu-
relle des dispositifs juridiques de réparations dans le droit
positif (y compris sous la forme de justice alternative comme
la Vendetta), d’autre part, pour en évaluer les transformations
historiques. Historiciser la réparation juridique permet juste-
ment de comprendre en quoi elle donne lieu aujourd’hui à des
interrogations sur la place inédite de la victime dans les sociétés
occidentales, au point de rupture de ce que serait « l’âge théra-
peutique de la réparation ». La justice n’aurait plus seulement
comme finalité de restaurer le droit, de rétribuer la victime,
de réhabiliter le coupable, de protéger la société mais égale-
ment de soulager la souffrance des victimes. Cette orientation
« thérapeutique » de la réparation entre en résonnance avec ce
que nous avons appelé, à l’échelle psychologique, « le temps
de la réparation de soi » propre à la culture « expressiviste » des
sociétés occidentales modernes. Jamais nos sociétés n’ont connu
en effet autant de modes d’injonctions à se réparer soi-même
et conduisent à un âge de la « psychologisation » généralisée de
la réparation qui affecte de fait les changements de législations,
le fonctionnement de la justice et les audiences des tribunaux.
Cette transformation désormais structurelle de la justice ne
signifie pas en contrepartie que ses autres finalités seraient
de fait Hermann
périmées. Une sociologie
coyright NSpragmatique
085 - decdes dispositifs
2020
de réparation nous enseigne justement sur l’attachement de
professionnels de droit à ne pas faire du soulagement de la
douleur des victimes la visée première de la décision de justice.
La mesure du dommage 281

Du fait de certaines impasses générées aussi bien par la


justice pénale que par la justice civile, la justice restaurative,
dont certains principes sont directement puisés dans des moda-
lités traditionnelles de résolution des conflits, connaît un essor
certain depuis plusieurs décennies. Si la réparation des torts
et de dommages de la victime demeure au cœur du dispositif,
son originalité consiste, quand il n’est pas dévoyé dans les
faits, dans la place accordée à l’infracteur dans l’objectif de
rétablissement des relations interpersonnelles. La réparation,
au-delà de la seule logique de rétribution, se laisse alors penser
et expérimenter au titre d’une « finalité longue » de la justice.

Hermann coyright NS 085 - dec 2020


Hermann coyright NS 085 - dec 2020
V

L’Histoire en dette

Ce qui a eu lieu est une abomination qu’aucune


prière, aucun pardon, aucune expiation, rien de
ce que l’homme a le pouvoir de faire ne pourra
jamais réparer.
Primo Levi

Mardi 20 mai 2014, Bellefontaine, Martinique. Il est


18 heures 30. Des femmes antillaises vendent à la fenêtre de leur
petite baraque des boissons fraiches et des fruits. Il fait encore
très chaud. Sur le port, l’attention du public se concentre sur
la pêche aux petits maquereaux : un grand filet est lentement
ramené vers le rivage par une dizaine de pécheurs. À proximité,
quelques personnes se dirigent vers la place de la mairie. Des bruits
de fanfare se font déjà entendre. Nous avions pris rendez-vous
sur cette place avec Garcin Malsa, figure emblématique de la
vie politique martiniquaise 1, connu localement pour organiser
depuis 2001 des « convois pour la réparation » (« Konvwa pou
réparasyon », en langue créole).
Rassemblant les premières années une poignée de militants, pour
la plupart indépendantistes, la manifestation a su gagner au fil
des années de plus en plus de sympathisants. Le 20 mai 2014, ils
Hermann coyright NS 085 - dec 2020
1. Né en 1942, G. Malsa est l’un des fondateurs, avec Alfred Marie-
Jeanne, du « Mouvement indépendantiste martiniquais ». Il est élu maire
de la commune de Saint-Anne pendant plus de 25 ans.
284 Le réparable et l’irréparable

étaient entre 500 et 1 000 à venir grandir les rangs. Le « convoi »


débute sa marche après les commémorations nationales de l’escla-
vage le 10 mai et s’achève le 22 mai (jour chômé en Martinique,
depuis 1983), pour commémorer l’abolition de l’esclavage. Entre
deux commémorations, l’une nationale, l’autre locale, l’itinéraire
est sensiblement le même d’une année à l’autre, depuis la commune
de Saint-Anne au sud de l’île jusqu’à la commune du Prêcheur
plus au nord (municipalité tenue par une autre figure de l’indé-
pendantisme antillais, Marcelin Nadeau), en passant chaque soir
par une nouvelle commune qui borde le littoral martiniquais.
L’organisation de cette manifestation est largement orchestrée
par le Mouvement International pour les Réparations (MIR),
fondé en 2001 par le même G. Malsa. Le MIR est surtout présent
en Martinique mais dispose également de relais dans d’autres
îles antillaises comme en Guadeloupe. Le MIR, qui se présente
comme un mouvement anti-impérialiste et écologiste, s’est fait
connaître en France métropolitaine, de concert avec le Conseil
Représentatif des Associations Noires (CRAN), sous la présidence
de Louis-George Tin, pour porter plainte contre l’État français
au titre des préjudices causés par l’esclavage. Le MIR demande la
mise en place d’une commission d’experts pour établir la nature et
la liste des traumatismes subis. Sur le plan financier, l’organisa-
tion demande le versement de 240 milliards d’euros au « peuple
martiniquais ». En plus de ce volet financier, il est exigé l’accom­plis­
sement d’un devoir de mémoire au titre d’une réparation morale.
Après plusieurs années de démarches judiciaires (depuis 2005), la
Cour de Cassation a débouté le 17 avril 2019 la plainte déposée
par le MIR au motif que les articles du Code pénal réprimant
les crimes contre l’humanité « sont entrés en vigueur le 1er mars
1994 et ne peuvent s’appliquer aux faits antérieurs à cette date ».
Les militants espèrent désormais porter leur combat à l’échelon
européen en saisissant la Cour européenne des droits de l’Homme.
Le 20 mai
Hermann 2014,coyright
à Bellefontaine,
NS 085 l’afflux- dec
de militants
2020ne cesse
de croitre avant le départ du cortège à 19 heures. Nous retrouvons
G. Malsa, micro en main, qui nous présente rapidement et nous
demande d’expliquer en quelques mots la raison de notre présence
L’Histoire en dette 285

à cette manifestation. Nous la justifions au titre d’une enquête sur


la mémoire de l’esclavage et sur les réparations. Parole est ensuite
donnée à Louis-George Tin qui explique longuement l’exigence
d’une réparation pour les dommages causés par l’esclavage. À
19 heures, alors que le couchant se profile à l’horizon, Garcin
Malsa prend flambeau en main et signe le début officiel de la
marche, tandis que plusieurs groupes de fanfare créole se mettent
en ordre de bataille. Il règne alors une chaleur tropicale, parfois
étouffante. Des militants portent un foulard rouge, signe de révolte
et entonnent en créole d’anciens chants d’esclaves. La mise en scène
n’a rien de « victimaire » (minute de silence, dépôt de gerbe…) ; elle
se fait plutôt sous le symbole de la lutte, typique de ce que nous
avons appelé le régime mémoriel anticolonialiste de l’esclavage,
par opposition au régime mémoriel abolitionniste (centré sur la
célébration de la République abolitionniste) et victimo-mémoriel
(centré sur l’hommage rendu aux victimes de l’esclavage 2). La mise
en sens de la lutte est double, contre le colonialisme métropolitain
et pour les réparations.
Après une heure et demi de marche cadencée, alors que les
flambeaux éclairent dans la nuit le long défilé du convoi, sous
le regard de curieux qui bordent la route côtière, une pause est
soigneusement organisée. Une équipe de militants a déjà installé à
mi-parcours des petits stands pour permettre à chacun de se rafraî-
chir gratuitement avec de l’eau ou du thé glacé et de reprendre des
forces avec de la banane séchée. La pause est cependant de courte
durée, et le pas se fait encore plus rapide par la suite, presque
martiale. La marche pour les réparations inverse les symboles de
l’Histoire : le cortège, qui rappelle les anciens convois d’esclaves

2. Le régime mémoriel anticolonialiste de l’esclavage prend naissance


dans les Antilles françaises au cours des années 1950-1960 au sein de la
mouvance indépendantiste et nationaliste (notamment le Parti Progressiste
Martiniquais fondé par Césaire). Dans l’objectif de construire une nouvelle
Hermann
nation, le récit mémoriel coyright NSnon085
met en avant, plus -ladec 2020qui libère
République
par « décret » les esclaves de leurs chaines, mais les luttes anti-esclavagistes,
les marrons, les insurrections (voir J. Michel, Devenir descendant d’esclave.
Enquête sur les régimes mémoriels, Rennes, PUR, 2015).
286 Le réparable et l’irréparable

enchaînés, se dresse désormais au nom du combat pour réparer


l’histoire. À la tête du cortège, G. Malsa, toujours flambeau à la
main, exerce une véritable fascination sur les autres manifestants.
Après trois heures de marche, épuisés, nous arrivons à Saint-
Pierre, d’abord à travers les petites rues d’anciennes maisons
coloniales, accueillis par des habitants sur les trottoirs ou perchés
aux fenêtres de leurs demeures, avant de rejoindre la place de la
mairie, littéralement bondée de monde. Un magnétophone diffuse
en boucle des extraits de discours de Césaire sur le colonialisme
avant que G. Malsa ne prononce un discours en créole sur les
exigences de réparations financières à l’adresse de l’État français.
Les fanfares se réunissent ensuite pour un concert final avant la
dispersion des manifestants en fin de soirée. Nous reprendrons
le chemin du Convoi pour la réparation le lendemain soir, au
départ de Saint-Pierre à destination du Prêcheur, au cours d’un
défilé plus imposant encore.

***

Cette longue mise en exergue, tirée de notre journal de


terrain (2014) sur la mémoire et la réparation de l’esclavage
dans les Antilles françaises, permet d’introduire un certain
nombre d’enjeux du chapitre terminal de notre enquête sur
la réparation. Les « convois pour la réparation » témoignent
d’une mobilisation collective singulière, par contraste avec les
demandes de réparations dans le cadre de procédures ordinaires
du droit commun. Au-delà du cas particulier de l’esclavage,
plusieurs enjeux caractérisent ces luttes pour la réparation
et, le cas échéant, les procédures exceptionnelles pour leur
donner une réponse.
À la différence des modèles de réparation précédemment
analysés, modèle biologique (la cicatrisation), modèle psycho-
logiqueHermann
(le travail de deuil), modèle
coyright NS 085 religieux
- dec (expiation
2020 et
purification), modèle social (l’excuse), modèle juridique (la
rétribution et la restauration), le modèle historique de la répa-
ration introduit des dispositifs exceptionnels à la hauteur de la
L’Histoire en dette 287

perte, de l’amputation, du traumatisme subi. La part de l’irré-


parable en sera plus grande encore. Si l’expression « temps de la
réparation » devait avoir un sens, elle l’aurait assurément pour
qualifier notre historicité contemporaine regardant autrement
les tragédies qui ont défiguré les siècles écoulés. Ce n’est pas le
temps du deuil, mais plutôt son impossibilité, comme, méta-
phoriquement ou analogiquement, avec une cicatrisation qui
ne peut se faire. Ce n’est plus le temps de la rédemption ou de
l’émancipation qui marquait encore l’historicité des Modernes 3
pour laquelle le sacrifice des victimes pouvait encore se justifier,
à la manière hégélienne, au nom d’une Raison dans l’histoire
plus puissante, tournée délibérément vers un avenir éclairé. Le
nôtre est moins d’ailleurs le temps de la réparation que celui
d’une demande incessante de réparation jamais véritablement
comblée ou satisfaite, sur fond d’une raison victimaire inédite.
L’orientation thérapeutique de la réparation affecte directe-
ment notre manière de concevoir l’histoire et brouille même
la frontière entre les paradigmes de la réparation : psycholo-
gisation du droit quand on attend du procès le soulagement
de la souffrance des victimes ; moralisation de la politique, sur
fond éventuel de religion, quand on attend des Gouvernements
d’aujourd’hui des gestes de repentance ou de pardon, voire
d’expiation, pour les crimes d’autrefois ; judiciarisation de
l’histoire, enfin, quand on demande au droit de combler une
distance historique jugée autrefois insurmontable.
Le temps de la demande de réparation qui est le nôtre
signifie la possibilité de rouvrir en permanence les plaies
historiques du passé, y compris lointain, pour demander des
comptes aujourd’hui. Le temps de la réparation cristallise un
passé qui vient sans cesse hanter le présent, non seulement
comme spectre, mais plus encore comme dette. Écrite depuis
toujours par les vainqueurs, l’histoire demande désormais
à être jugée par les coyright
Hermann vaincus d’hier et les -présumées
NS 085 dec 2020 victimes

3. F. Hartog, Régimes d’historicité. Présentisme et expériences du temps,


Paris, Seuil, 2003.
288 Le réparable et l’irréparable

d’aujourd’hui. C’est bien une inversion du « sens » de l’histoire


à laquelle nous assistons depuis plusieurs décennies, malgré
les résistances encore vives des partisans de l’ancienne histoire
d’apurer la dette, en la faisant taire. Mais cette inversion du sens
de l’histoire génère en retour toute une série d’effets et de défis.
Le premier enjeu de la réparation historique, qui est un
véritable défi au droit, tient dans l’éloignement temporel de
certains crimes dont il est exigé réparation. Même lorsque des
crimes sont juridiquement déclarés imprescriptibles, le passé
lointain des événements permet difficilement de reconnaître
des victimes et des coupables aujourd’hui clairement identifiés.
Comment instruire des procédures en réparation pour des
crimes qui remontent très loin dans le temps et peuvent s’étaler
sur plusieurs siècles (traite, esclavage, colonisation, etc.) ? Le
second enjeu, corrélatif du premier, tient dans la nature des
crimes. Quantitativement, ils ont été perpétrés dans le contexte
de violence ou d’extermination de masse. Si chaque crime porte
individuellement son propre degré de souffrance et de gravité,
la massification en redouble les effets. Qualitativement, ces
crimes ont la particularité d’avoir été commis contre l’idée
d’humanité. C’est le cas des actes de génocides, de mise en
esclavage, de déportation ou de nettoyage ethnique.
On imagine alors que le problème des incommensurables
que l’on a posé à l’échelle du droit ordinaire prend une tournure
particulièrement dramatique dans le dessein de réparer des
crimes contre l’humanité. Quelle logique d’équivalence pourrait
compenser, pour les victimes présumées, la démesure humaine
des préjudices et des traumatismes subis ? Une indemnisation
financière est-elle moralement acceptable pour réparer des
crimes contre l’humanité ? Plus généralement, quel mode de
réparation, matérielle ou morale, est-il le mieux adapté pour
répondre à la hauteur de ces crimes ? Ne faut-il pas justifier un
irréparable historique
Hermann comme une
coyright NSdette
085par nature
- dec insoldable ?
2020
Le troisième enjeu concerne le statut des acteurs incriminés
ou poursuivis pour ce qui s’apparente le plus souvent à des
crimes de masse. La plupart des crimes contre l’humanité
L’Histoire en dette 289

(Holocauste, traite négrière, esclavage, etc.) ont été perpétrés


par des États et n’étaient pas considérés comme des crimes
au moment où ils ont été commis. Ils étaient la plupart du
temps encouragés et légalisés, à l’instar du Code Noir ou des
lois anti-juives. Le statut des acteurs historiques pose d’abord
le problème de la continuité de l’État, a fortiori lorsque les
crimes commis remontent à des temps fort reculés, sous des
régimes non démocratiques. Dans quelle mesure les gouver-
nements d’aujourd’hui (et la société qui devra éventuellement
contribuer à la réparation) peuvent-ils être tenus comptables
d’actes commis par l’État il y a plusieurs siècles ? Le second
problème, lorsque la temporalité qui nous éloigne du crime
est plus brève, tient dans le fait que l’État risque d’être juge
et partie. Comment l’État, garant du droit, pourrait-il assurer
un juste arbitrage qui le met directement en cause ?

Réparations et restitutions

L’expression « réparer l’histoire » peut largement surprendre.


L’histoire n’est-elle pas quelque chose par définition de révolu ?
Le préjudice ne concerne-t-il pas exclusivement des personnes
physiques ou morales ? En quel sens donc « réparer l’histoire »
peut-il avoir un sens ? Dans un sens métaphorique certes qui fait
l’objet de l’enquête minutieuse menée par Antoine Garapon qui
nous servira en partie de guide dans cette étude 4. Le magistrat
s’empresse de souligner l’ambiguïté de ces expressions : « Ne
s’agit-il pas de juger les blessures du passé qui se ressentent
toujours au présent ? On ne s’intéresse jamais au passé que
pour des raisons présentes. À la différence de l’histoire, la
justice ne se penche pas sur le passé pour le restituer le plus
fidèlement possible mais pour mettre fin à un événement qui a
heurté Hermann
une communauté politique
coyright NS en contestant
085 ses valeurs 5 ».
- dec 2020
4. Antoine Garapon, Peut-on réparer l’histoire ? op. cit.
5. Ibid., p. 58.
290 Le réparable et l’irréparable

En somme, vouloir « réparer l’histoire » consiste à vouloir rendre


justiciable des crimes d’une gravité extrême qui se sont déroulés
à des époques où ils étaient impunis, voire même encouragés.
Vouloir réparer l’histoire consiste à mobiliser le droit là où il
ne peut s’exercer habituellement, à ramener l’histoire, fût-elle
la plus ancienne, à portée de droit.
Le projet d’une « réparation de l’histoire », selon Antoine
Garapon, est un phénomène relativement récent, qui date des
années 1990, et prend naissance dans une culture particulière
(les États-Unis), relativement à un événement en particulier
(l’Holocauste) et à l’appui de reparatio spécifiques (le droit
civil). Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la volonté
des vainqueurs, à travers l’orchestration de grands procès, n’était
pas de « réparer » l’histoire mais de punir les responsables, et
au premier chef les criminels nazis. Si invention juridique il
y a, elle est de l’ordre du droit pénal international qui trouve
son modèle dans le tribunal de Nuremberg.
Les exigences de réparations, suite à un conflit ou à une
guerre, sont pourtant anciennes mais se posent dans un autre
ordre international ou bilatéral et en dehors du droit civil. Elles
sont généralement à l’initiative des pays vainqueurs en mesure
d’imposer leur volonté aux pays vaincus. L’instrument décisif
des réparations de guerre n’est pas le droit pénal international,
encore moins le droit civil, mais les traités internationaux, à
l’exemple du Traité de Versailles (1919) qui prévoit le paie-
ment d’indemnités et le transfert de biens et d’équipements
de l’Allemagne et des Empires centraux (Autriche-Hongrie,
Bulgarie, Empire ottoman) en faveur des Alliés. Le terme de
réparation conserve pleinement son sens, au titre de l’article 231
du traité de Versailles, qui définit la clause de « culpabilité
de guerre » et déclare l’Allemagne et les Empires centraux
responsables de « toutes les pertes et le dommage » subis par
les Alliés pendant lacoyright
Hermann Guerre. Remarquable
NS 085 - dec est, d’une
2020part, le
fait que les termes de réparations en droit civil de « pertes et
dommages » sont transférés à des relations entre des États,
dont certains sont placés en position de victimes et les autres
L’Histoire en dette 291

en position de coupables. En revanche, les acteurs, dans ce


processus d’égalisation, ne sont pas des individus mais des
États. Les réparations de guerre ont ceci de paradoxal que
les victimes (à qui l’on doit réparation) sont en même temps
les vainqueurs du conflit, alors que les coupables (à qui l’on
demande de réparer) sont les vaincus. Remarquable est, d’autre
part, le fait que la clause de culpabilité et le montant des répa-
rations ne sont pas établis à l’issue d’un procès, comme c’est
de rigueur en droit civil, mais sur la base d’un traité élaboré
de manière unilatérale par les vainqueurs. Remarquable est,
enfin, le fait que les demandes de réparations de guerre peuvent
intervenir longtemps après les faits. C’est le cas par exemple
aujourd’hui de la Pologne qui, à l’occasion des cérémonies
commémoratives (le 1er septembre 2019) de l’invasion du pays
par les troupes allemandes, a mis en place des commissions
parlementaires pour chiffrer le montant des préjudices subis.
Certains députés polonais, comme Arkadiusz Mularczyk, se
sont risqués à établir, selon un modèle juridique de droit civil,
la réparation : « Vous prenez l’espérance de vie moyenne de
l’époque, vous estimez combien une personne pouvait gagner,
payer d’impôts, et contribuer au produit intérieur brut 6. »
Une telle extrapolation et évaluation pose bien entendu des
problèmes redoutables sur lesquels on va longtemps s’attarder.
Il existe également des exceptions historiques en vertu
desquelles les vaincus, au moins à l’issue d’un conflit, se sont
trouvés par la suite en position de force pour exiger des répa-
rations au vainqueur. Ce fut le cas lors du conflit qui opposa
la France à son ancienne colonie (Saint-Domingue) qui allait
devenir, après avoir battu la puissante expédition Leclerc/
Rochambeau venue rétablir l’esclavage en 1804, la République
haïtienne. Bien que vaincue, la France a pu imposer, du fait
de la crainte par la jeune République d’une nouvelle guerre
et d’une nouvelle occupation
Hermann coyright NS française,
085 - desdecréparations
2020 au

6. Cité dans Le Monde, édition du 3 septembre 2019.


292 Le réparable et l’irréparable

Gouvernement haïtien au prix de son indépendance : une


indemnité de 150 millions de franc-or pour dédommager les
anciens colons et l’assurance d’échanges commerciaux privi-
légiés en faveur de la France. Cette dette contribuera à ruiner
et à fragiliser la première République noire de l’histoire et
reste encore aujourd’hui un contentieux entre les deux pays.
Le gouvernement de Charles X poussera le cynisme jusqu’à
mobiliser les banques de France pour financer l’emprunt du
Gouvernement haïtien destiné à payer la dette de l’indépen-
dance ! Le rapport à la dette est inversé dans la manière dont
il est pensé aujourd’hui : non pas la dette de la France pour
les siècles d’esclavagisme dans sa colonie, pour les crimes
commis pendant des générations à l’égard des Africains déportés
mais la dette des anciens esclaves à la France pour compenser le
préjudice économique subi par les anciens colons. En un sens
qui nous apparaît intolérable aujourd’hui, les seules « victimes »
qui ont fait l’objet d’une indemnisation à l’époque sont les
anciens esclavagistes. Rien, en revanche, pour les anciens
esclaves et leurs descendants.
Qu’il s’agisse de réparations de guerre ou de réparations
d’indépendance, il demeure toutefois une constante : les
demandes de réparations s’opèrent entre États, et sans faire
intervenir un procès. En d’autres termes, ce mode dominant
de réparation historique reste généralement en dehors du droit
(pénal ou civil), et privilégie le droit du plus fort, à l’échelle
des rapports de force géopolitiques dans un ordre westpha-
lien. Dans leur contenu, les réparations de guerre ont bien
les propriétés que l’on retrouve dans la réparation en droit
civil (culpabilité, dommages, torts, indemnisation). Dans leur
forme, elles s’en distinguent radicalement, d’une part, parce
qu’elle se font entre États (et non entre particuliers), d’autre
part, parce qu’elles ne résultent pas d’une procédure et d’un
arbitrage judiciaires.
Hermann En fin de
coyright NScompte, les réparations
085 - dec 2020 de
guerre empruntent des moyens au droit pour poursuivre la
politique autrement. Il est moins question de rendre justice
que de poursuivre une domination (occupation de territoires,
L’Histoire en dette 293

affaiblissement d’un État, etc.) par d’autres moyens que la


guerre. Nul hasard si les réparations de guerre sont vécues par
les vaincus comme une seconde humiliation, après la défaite
militaire, à l’image du « diktat » du traité de Versailles.
Autant les réparations de guerre relèvent d’une politique
de la puissance et s’inscrivent généralement dans un ordre
westphalien de rapports entre États souverains, autant les
réparations civiles de crimes contre l’humanité s’inscrivent dans
un ordre post-westphalien et néo-libéral à travers lequel les
requêtes des victimes transcendent les frontières des États, voire
s’emploient à poursuivre des États criminels. En suivant encore
Garapon, les premières témoignent d’un assujettissement du
droit par la politique ; les secondes d’une domestication de la
politique par le droit (civil) :

« De tels bouleversements n’ont pu se produire que parce que ces


actions ont réussi à neutraliser les traités d’État à État qui avaient
réglé la question des réparations. Les actions judiciaires sur des bases
civiles et non plus publiques sont parvenues à rendre le politique
inopposable. Il est désormais imaginable de porter la réclamation de
ces dettes un peu particulières devant n’importe quelle juridiction du
monde, à n’importe quel moment de l’histoire, sans que le pouvoir
politique puisse opposer un quelconque privilège de juridiction 7. »

Le droit pénal international, depuis le procès Nuremberg


jusqu’à l’instauration des TPI et des CPI, a également une
ambition de dépasser les frontières et la pleine souveraineté des
États 8 ; en bref, de mettre à mal le modèle que Garapon appelle
schmittien (ou westphalien) du droit, défini par le plein exer-
cice, inaliénable, des États sur un territoire et une population

7. Ibid., p. 109.
Hermann
8. Pour coyright
une réflexion juridique NS 085 - decsur2020
et philosophique les procédures
de réparation des victimes de crime contre l’humanité dans le cadre des
Cours Pénales internationales, voir Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, Réparer
l’irréparable. Les réparations aux victimes devant la CPI, Paris, PUF, 2015.
294 Le réparable et l’irréparable

(la clôture nationale du droit). Dans le modèle schmittien, les


criminels d’État pouvaient rester largement à l’abri d’éven-
tuelles poursuites au nom du principe de souveraineté. Le droit
pénal international, en instaurant des cours internationales
de justice, constitue déjà une entorse majeure au principe
de souveraineté nationale mais se heurte, dans les faits, à la
difficulté d’arrêter, d’extrader, selon les cas, les criminels de
guerre ou contre l’humanité, protégés par des États complices.
Si certains criminels nazis ont pu être jugés et condamnés dès
1945, ou à l’occasion de procès ultérieurs comme Eichmann,
combien sont morts sans avoir été inquiétés, protégés avec la
complicité d’États ? En d’autres termes, le droit pénal inter-
national, malgré son ambition, reste encore tributaire, dans
une certaine mesure, de la souveraineté des États.
La nouveauté sans précédent qui se met en œuvre à partir
des années 1990 est une extension internationale du droit
civil pour obtenir une réparation des préjudices de l’histoire
et indemniser les victimes. En plus de surmonter la distance
historique, le droit civil, à partir de cette période, transcende
la distance spatiale et contrarie, de manière plus radicale que
le droit pénal international, le principe de souveraineté des
États et des frontières nationales : « Dans le contexte de la
mondialisation, le droit civil est sollicité pour organiser les
liens qui échappent à toute juridiction et ne relèvent d’aucun
État. Tout se passe comme si la responsabilité civile pouvait
créer des liens juridiques, si fragiles soient-ils, entre des gens
aussi étrangers que les travailleurs des Sweatshops et les consom-
mateurs américains 9 ».
Il vaut la peine de s’attarder sur la genèse historique de
ce modèle de réparation que retrace avec finesse Antoine
Garapon, de cette reparatio inédite qui a donné forme et sens
à l’ambition de « réparer l’histoire ». Ce projet a pris naissance
dans unHermann
contexte particulier
coyright(les NSÉtats-Unis)
085 - dec et par
2020 le moyen

9. A. Garapon, Peut-on réparer l’histoire ? op. cit., p. 114.


L’Histoire en dette 295

d’un instrument juridique singulier (les class action 10) : les


poursuites d’associations juives américaines d’abord contre
les banques suisses, puis contre d’autres entreprises et États
européens au titre des préjudices subis par les victimes juives au
cours de l’Holocauste. L’objectif initial des acteurs tient dans
la demande de restitution aux ayants droit de fonds détenus,
de manière indue, par des banques suisses (fonds dits en déshé-
rence) depuis la Seconde Guerre mondiale. Des initiatives en
ce sens, émanant d’associations juives et du Gouvernement
américain, datent de la fin de la Guerre mais se heurtent, à
l’époque, à une fin de non-recevoir des banques suisses. De
nouvelles actions, de concert entre les associations juives et
le Sénat américain (sous la tutelle du sénateur d’Amato), se
font jour, à compter du milieu des années 1990, mais avec
désormais des menaces de sanction émanant du Gouvernement
américain : le non-renouvellement des licences de banques
suisses aux États-Unis. Après d’intenses négociations, un
accord entre les associations américaines et les banques suisses
est conclu pour un montant à la hauteur de 1,25 milliard de
dollars. En plus de cet accord, un Fonds de solidarité suisse est
créé en 1997 pour venir en aide « aux rescapés de l’holocauste
dans le besoin ». Viendront ensuite d’autres accords signés
avec l’Autriche, l’Allemagne, les Pays-Bas et la France 11, sur
le modèle semblable des « class action ».

10. Une class action est une action en justice ou une procédure qui
permet à un grand nombre de personnes de poursuivre une entreprise ou
une institution publique, afin d’obtenir une indemnisation financière.
L’avantage de cette procédure est qu’elle permet de rassembler un grand
nombre de plaintes individuelles dans un procès unique et d’augmenter
ainsi les chances de succès à l’issue du procès.
11. Le cas français est toutefois spécifique dans la mesure où, suite
à la volonté du Président J. Chirac et sous la pression d’une partie de la
Hermann
« communauté » coyright
juive française, NS 085
un processus de -restitution
dec 2020 de biens juifs
spoliés est entrepris de la propre initiative du Gouvernement Juppé, avec
l’instauration de la mission Mattéoli (1997) chargée d’évaluer les biens
en déshérence. Le rapport de la mission évalue à 1,35 milliard d’euros
296 Le réparable et l’irréparable

L’aboutissement de ce processus nécessite tout un réseau


d’acteurs en interaction : les associations juives, le Congrès Juif
mondial, le centre Simon Wiesenthal, le sénateur d’Amato,
des avocats (qui se comportent comme des procureurs privés),
le Gouvernement américain, des juges… La restitution des
fonds en déshérence n’aurait pu voir le jour sans l’influence
de la politique américaine, la puissance de son marché et la
médiatisation des affaires :

« Pourquoi les banques suisses ont-elles plié ? Parce que avant même
de pouvoir plaider devant un juge, elles avaient perdu leur procès
devant l’opinion publique. Pas leur propre opinion publique (le
référendum le prouvera) mais l’opinion publique de leurs clients
qui sont mondiaux ; qui peuvent d’ailleurs se trouver décalées […].
Dans toutes les affaires identiques avec d’autres pays européens,
aucune entreprise ne voulait voir son nom associé au nazisme, ni
ne voulait être soupçonné d’avoir profité du malheur des Juifs. Le
recours au shaming fut le principal levier qu’ont utilisé les deman-
deurs américains 12. »

Dans l’affaire des banques suisses, s’agit-il véritablement


de réparation ? Au sens strict, ce n’est pas le cas, si l’on suit
Garapon. Il est question de restituer aux ayants droit un avoir
injustement détenu par une institution et non d’établir un

(5,2 milliards de francs à l’époque) le montant des confiscations dont ont


été victimes les Juifs, en dehors des pillages des appartements et des œuvres
d’art par les Allemands. À la suite, une « Commission pour l’indemnisation
des victimes de spoliations intervenues du fait des législations antisémites en
vigueur pendant l’Occupation », présidée par Pierre Drai, est mise en place
en septembre 1999 pour répondre aux requêtes individuelles des victimes
et des ayants droit (Guide des recherches dans les archives des spoliations et des
restitutions/Mission d’étude sur la spoliation des Juifs de France, sous la dir.
CarolineHermann
Piketty avec lacoyright NSde 085
collaboration - decDubois
Christophe 2020 et Fabrice
Launay, Paris, La Documentation française, coll. « Mission étude spoliation
juifs », 2000).
12. A. Garapon, Peut-on réparer l’histoire ?, op. cit., p. 42.
L’Histoire en dette 297

équivalent (en nature ou en argent) pour compenser une perte


de quelque chose. Le montant de 1,25 milliard fixé par l’accord
n’est pas à proprement parler une indemnité de réparation
mais une demande de restitution de fonds. La même remarque
vaut pour les biens juifs spoliés en France lorsqu’ils ont été
restitués aux victimes et à leurs descendants 13. La distinction
entre restitution et réparation est pourtant plus complexe dans
les affaires en question. D’une part, la demande de restitution
peut être assortie de « dommage et intérêts » pour la perte
d’usage de l’avoir pendant un temps donné. Ce supplément
ne relève pas d’une restitution, mais bien d’une réparation.
D’autre part, les associations juives américaines ont décidé de
verser plus d’un tiers de la somme prévue par l’accord à des
survivants de l’Holocauste, sans avoir détenu pour autant des
fonds dans les banques suisses. Même si tel n’était pas le motif
de la transaction initiale de l’accord, l’indemnité change de
sens : « En passant de la restitution à la réparation, on glissait
subrepticement de la responsabilité pour négligence ou faute
légère, voire sans faute, à une responsabilité quasi-délictuelle
voire criminelle. Si à l’origine, l’affaire des fonds en déshérence
n’était pas une affaire de réparations, elle le devenait contre
l’accord formel d’une des parties 14 ». On peut se demander
par ailleurs si la création du Fonds de solidarité suisse à desti-
nation des rescapés de l’Holocauste, que Antoine Garapon
place dans une logique humanitaire, ne relève pas également
d’une logique de réparation, au moins implicitement (et du
même coup comme une reconnaissance au moins implicite
de la responsabilité de la Suisse). En France, la création en
2000 de la Fondation pour la mémoire de la Shoah, sur les

13. Dans un autre contexte, c’est la même procédure qui est initiée auprès
de musées occidentaux par d’anciens pays africains colonisés. Il ne s’agit pas
Hermann
de réparer coyright
mais de restituer des œuvresNS 085
pillées. - dec
Ainsi 2020
en novembre 2018, le
gouverneur de l’île de Pâques a demandé la restitution au British Museum
d’un massif Moai en basalte qu’il conservait depuis 150 ans.
14. A. Garapon, Peut-on réparer l’histoire, op. cit., p. 49.
298 Le réparable et l’irréparable

recommandations de la mission Mattéoli, s’inscrit également


dans un processus de réparation, et non de restitution. Dotée
par une partie des fonds en déshérence résultant de la spolia-
tion, la Fondation affiche des objectifs de réparation morale
et culturelle (recherche historique sur la Shoah, devoir de
mémoire).
Qu’il s’agisse de demandes de restitution ou de demandes de
réparation, fût-ce lorsqu’elles n’obtiennent pas gain de cause,
ces actions témoignent d’une transformation des relations
internationales et de la manière d’écrire l’histoire. Dans le
modèle westphalien ou schmittien, les États, surtout les plus
puissants, jouissent d’une impunité relative et ont en outre le
privilège de dicter « le sens » de l’histoire conformément à leurs
intérêts. Dans le modèle post-westphalien, à la faveur d’une
extension internationale du droit civil, les victimes, autrefois
réduites au silence, prennent leur revanche sur la politique de
la puissance des États et des grandes entreprises. L’État doit
désormais rendre des comptes des préjudices de l’histoire dont
il est responsable. La mondialisation économique a creusé
l’endettement financier des États ; la mondialisation juridique
a généré un accroissement de la dette historique et morale des
États. Deux processus, une même conséquence : la perte de
souveraineté et de puissance des États.
La transformation juridique des rapports de force modifie
corrélativement les rapports de sens de l’histoire et de la
mémoire. L’invention contemporaine du « devoir de mémoire »
à l’égard des victimes, qui est venu concurrencer l’ancien « droit
au souvenir » des héros morts pour la patrie, en est l’une des
traductions majeures 15. Alors que les commémorations natio-
nales nourrissaient, jusque dans les années 1990, l’objectif de
glorifier les grands personnages et les événements victorieux
(Révolution, victoires militaires ; etc.) de l’histoire nationale,
on a vuHermann
apparaîtrecoyright
une nouvelle
NS grammaire
085 - decmémorielle
2020 à

15. J. Michel, Le devoir de mémoire, Paris, Que sais-je ?, 2018.


L’Histoire en dette 299

travers laquelle les « victimes innocentes », « les morts à cause


de la France » (Juifs, descendants d’esclaves, anciens colonisés,
etc.) deviennent les nouveaux protagonistes d’un contre-récit
national. La loi de 2000 (qui instaure une journée d’hommage
aux victimes des crimes racistes et antisémites de l’État fran-
çais) ou la loi de 2017 (qui introduit une journée nationale
d’hommage aux victimes de l’esclavage colonial le 23 mai),
plus encore que la loi du 10 mai 2001 (qui reconnaît la traite
et l’esclavage comme crime contre l’humanité) témoignent
par excellence de cette nouvelle configuration de la mémoire
officielle.

Le temps long du préjudice

L’éloignement temporel reste le principal obstacle auquel


le projet d’une réparation historique ne cesse de se heurter.
La distance temporelle se pose déjà à l’échelle de crimes de
droit commun lorsque les délais sont juridiquement pres-
crits. La possibilité de réparer juridiquement un crime de
droit commun est bornée, dans certaines législations, par les
délais fixés par le législateur. Cette limitation par le droit de
la poursuite judiciaire laisse de fait un nombre significatif
de crimes à l’état d’irréparable, suscite, notamment pour les
crimes sexuels ou de sang, un sentiment d’injustice et ranime
de manière récurrente les débats sur l’allongement des délais
de prescription. Le délai de prescription, que l’on rencontre
dès le droit romain, comporte cependant, pour ses partisans,
certaines vertus. D’une part, lorsque les faits allégués sont signi-
ficativement éloignés dans le temps, la possibilité d’enquêter,
d’administrer les preuves, de recueillir les témoignages, de
poursuivre éventuellement les criminels s’avère périlleuse
et menace directement
Hermann la justesse
coyright NS 085de la -décision
dec 2020de justice.
D’autre part, la détermination de délais de prescription est
justifiée au titre d’une concorde sociale sans laquelle on verrait
se multiplier des recours en justice.
300 Le réparable et l’irréparable

Ces justifications ne tiennent plus cependant pour certaines


catégories de crimes (crimes de guerre et crimes contre l’huma-
nité selon les systèmes en vigueur) dont le législateur estime,
du fait de leur extrême gravité, que le temps passé ne saurait
solder la dette du criminel à l’égard de la victime et du droit.
L’imprescriptibilité juridique du crime renforce l’endettement
historique et oblige encore davantage la mémoire commune.
C’est en ces termes que le parlement français a adopté la Loi
no 64-1326 du 26 décembre 1964 tendant à constater l’im-
prescriptibilité des crimes contre l’humanité : « Les crimes
contre l’humanité, tels qu’ils sont définis par la résolution
des Nations Unies du 13 février 1946, prenant acte de la
définition des crimes contre l’humanité, telle qu’elle figure
dans la charte du tribunal international du 8 août 1945, sont
imprescriptibles par leur nature ». Cependant, le caractère
imprescriptible des crimes contre l’humanité se heurte dans la
réalité à l’éloi­gnement temporel de certains actes pour lesquels
les principaux coupables ont disparu, sans parler des victimes,
mortes parfois depuis des siècles, sans avoir la possibilité de
se constituer partie civile. La réparation juridique y est donc
directement compromise, fût-ce lorsque les descendants s’éver-
tuent à prendre le relais de la plainte.
Toute réparation repose, de manière générale, sur plusieurs
ordres de temporalités. Sur un premier ordre, la temporalité est
impliquée dans le degré d’éloignement qui sépare un ensemble
d’événements perturbateurs et la vie des contemporains. Il n’est
pas encore question directement de victimes, encore moins de
réparations. Tout processus de réparation suppose néanmoins
un changement significatif dans l’état du monde, fût-il à
l’échelle d’une vie individuelle. Il ne peut y avoir réparation
que pour une série d’actions et d’événements qui marquent
un avant et un après, une bifurcation, une rupture dans le
cours normal
Hermann des choses de laNS
coyright vie,085
une -amputation
dec 2020dans le
corps propre, une perte de la liberté, une privation de biens
matériels. Toute rupture dans le cours ordinaire du monde de
la vie ne débouche pas sur un processus victimaire et sur une
L’Histoire en dette 301

demande de réparations. En revanche, il ne saurait y avoir de


demandes de réparations et de dispositifs réparateurs sans un
bouleversement, à des échelles variables, d’un état du monde
naturel, social, politique. Or, le degré d’éloignement temporel
de ces ruptures a des incidences directes sur la manière de
problématiser d’éventuelles réparations.
Parler de rupture dans un état du monde n’est aucunement
réductible à un événement bref et nerveux : la rupture peut
s’installer dans la durée et peut avoir des effets qui excèdent
largement ses conditions initiales de production. Par ailleurs,
les bouleversements dans un état du monde, loin d’être des
données brutes, sont toujours adossés à des systèmes de
perceptions, de représentations, d’évaluations individuelles
et collectives. L’africain déporté en esclavage vit assurément
un bouleversement majeur dans son monde de la vie ; pour le
négrier du xviiie siècle, il s’agit en revanche d’un mode norma-
lisé de production économique. Ce régime de temporalité
n’est pas encore directement celui des réparations. Ce n’est
pas encore le temps de la réparation, mais une temporalité
plus originaire, condition a priori de la première.
Le second ordre de temporalité n’est pas encore celui du
processus réparateur. On peut l’appeler la temporalité victi-
maire, c’est-à-dire le temps de la mobilisation collective des
victimes elles-mêmes ou de collectifs qui parlent et agissent
au nom de victimes. Une chose consiste à pouvoir déterminer
une transformation substantielle dans un état du monde, autre
chose consiste à pouvoir labelliser des agents et des patients,
des victimes et des coupables. Tout changement dans un état
du monde ne débouche pas nécessairement sur l’imputation
de dommages, de préjudices, d’amputations. Attribuer de telles
qualifications à un état du monde de la vie suppose toute une
série de médiations symboliques, scientifiques et techniques,
d’instruments
Hermann juridiques, de labélisations
coyright NS 085 sociales. Par exemple,
- dec 2020
avant l’invention de la catégorie du stress post-traumatique,
comme l’ont montré Fassin et Rechtman, les vétérans souffrants
de mal-être psychique ne pouvaient être considérés comme
302 Le réparable et l’irréparable

des victimes de guerre 16. Or, le degré d’éloignement temporel


a des effets sur le mode de problématisation et de de publici-
sation de la rupture comme préjudice, amputation, offense,
blessure, privation… Ainsi la catégorie juridico-médicale de
stress post-traumatique, appropriée pour qualifier des souf-
frances subies dans le temps court de l’événement (attentats,
catastrophes), se révèle largement inadaptée en revanche pour
imputer causalement des souffrances ou des traumatismes qui
se déploient dans un temps plus long. Dans le cas de l’histoire
et de la mémoire de l’esclavage, comme nous avons essayé de le
montrer 17, les acteurs sociaux se sont appuyés principalement
sur l’instrument juridique du crime contre l’humanité dont le
caractère imprescriptible permet une imputation causale sur
une temporalité plus longue.
La temporalité victimaire n’est pas celle des réparations
à proprement parler. Des collectifs de victimes peuvent se
mobiliser pour faire reconnaître des préjudices, des offenses,
des souffrances… sans que cela ne débouche sur des réparations
effectives. En revanche, il ne saurait y avoir de réparations
sans cette temporalité mobilisatrice des victimes, sauf dans les
cas spécifiques où les pouvoirs publics prennent directement
l’initiative de mettre en place un dispositif de réparations,
dans le cas par exemple de la mise en œuvre de « situation de
catastrophe naturelle ». Même dans ce cas figure, cependant, la
réparation requiert en amont l’imputation causale de victimes,
de préjudices, une évaluation des pertes et des dommages…
Le troisième ordre ou régime de temporalité est celui des
réparations à proprement parler ; il ne saurait prendre forme
toutefois sans les deux niveaux précédents, sans la temporalité
originaire d’une transformation d’un état du monde, d’une
part, sans la temporalité seconde de la qualification de cette
rupture en termes de préjudice, de perte, de privation, d’autre
part. Là encore la temporalité
Hermann coyright NS est085
centrale :
- decle2020
temps de la

16. D. Fassin, R. Rechtman, L’empire du traumatisme, op. cit.,


17. J. Michel, Devenir descendant d’esclave, op. cit.
L’Histoire en dette 303

réparation peut être proche de celui du préjudice, bien qu’il y


ait généralement un délai d’expertise, sans compter les lenteurs
et les lourdeurs bureaucratiques qui nécessitent toujours un
temps suspensif où le performatif de la réparation (« l’État
s’engage à… ») demande un temps d’attente qui peut durer des
années avant que les victimes ne soient en partie indemnisées
par la justice, l’État ou les sociétés d’assurance.
Dans d’autres cas de figure, l’écart temporel peut être très
important entre les événements qualifiés de préjudice et les
réparations effectives. Une bonne illustration de cette difficulté
apparaît clairement dans le cas des demandes de réparations
relatives à l’esclavage colonial du fait de l’éloignement temporel
des crimes commis, de la durée (plusieurs siècles) au cours de
laquelle les actes ont été perpétrés, et de l’implication directe
des États dans ce commerce infâme 18. Les controverses, en
France, datent en fait de la seconde abolition de l’esclavage
en 1848 mais, de manière inversée, pourrait-on dire, lorsque
des indemnités sont versées non aux esclaves eux-mêmes ou à
leurs descendants mais aux riches planteurs pour le préjudice
économique subi par la sortie du système esclavagiste 19. Des
éventuelles réparations en faveur des esclaves sont en revanche
largement ignorées du débat public et des pouvoirs publics
en France jusqu’à une période très récente. Fût-ce en 1983,
au moment du vote de la première loi de commémoration de
l’abolition de l’esclavage, la question des réparations en faveur
des descendants d’esclaves ne se pose pas vraiment dans les
assemblées parlementaires. L’année décisive, qui marque un
tournant, est 1998 à l’occasion des commémorations officielles
du 150e anniversaire de l’abolition de l’esclavage. C’est dans

18. C’est ce problème de temporalité qui constitue le fil conducteur du


dernier ouvrage de Magalie Bessone consacré à la réparation des préjudices
Hermann
causés par coyright
l’esclavage colonial NS 085
(M. Bessone, Faire- dec
justice 2020
de l’irréparable.
Esclavage colonial et responsabilités contemporaines, Paris, Vrin, 2019).
19. F. Ade Ajayi, « La politique de Réparation dans le contexte de la
mondialisation », Cahiers d’études africaines, no 173-174, 2004, p. 41-63.
304 Le réparable et l’irréparable

ce contexte commémoratif que l’on voit poindre en France


métropolitaine et ultramarine, au sein d’associations porteuses
de la mémoire de l’esclavage, de nouvelles problématisations
de l’esclavage à travers lesquelles les « réparations » font l’objet
d’une attention particulière : Peut-on réparer ce qui est parfois
thématisé comme l’irréparable tant le crime est immense ?
Peut-on établir une (juste) mesure entre le préjudice subi et
les réparations attenantes ? Quelles doivent être les modalités
légitimes pour réparer ? Qui doit réparer (les anciens États
négriers, les entreprises qui ont profité de la traite) ? À qui
attribuer les réparations (les États africains, les descendants
d’esclaves, les anciennes colonies esclavagistes) ? Voilà autant
de questions qui surgissent en 1998 moins initialement dans les
ordres médiatiques et politiques qu’au sein du tissu associatif.
On peut analyser, au moins rétrospectivement, la création
en Martinique en 1997 du « Comité Devoir de Mémoire »
(CDM) comme un tel espace d’intermédiation. C’est dans
cet espace public que la problématisation de l’esclavage dans
les termes de la réparation a été la plus aboutie 20. Le comité
va servir d’espace intermédiaire entre les espaces littéraires où
s’inventent de nouvelles conceptions de la mémoire de l’escla-
vage et les enceintes parlementaires où se discuteront les projets
de loi relatifs à la reconnaissance de l’esclavage comme crime
contre l’humanité. Le CDM permet, à la faveur de colloques 21,
la rencontre entre des écrivains et des professionnels de l’identité
antillaise (P. Chamoiseau et E. Glissant rejoignent le Comité
dès sa formation), des professionnels du droit qui vont contri-
buer à traduire cette reconnaissance mémorielle dans les termes

20. Le CDM est fondé par Serge Chalons, médecin (membre de médecins
du monde) et membre du Mouvement des Autonomistes et Progressistes
(proche du Parti Progressiste Martiniquais fondé par Césaire) et par Christian
Jean Etienne, géographe, Professeur à l’IUFM aux Antilles.
21. Hermann coyright
Les actes du colloque, qui NS 085 -undec
constituent 2020
précieux document
d’archive, ont été publiés dans un ouvrage aujourd’hui épuisé : De l’esclavage
aux réparations (dir. S. Chalons, Ch. Jean-Étienne, S. Landan, A. Yébakima)
Paris, Karthala, 2000.
L’Histoire en dette 305

juridiques du crime contre l’humanité et poser le problème des


réparations et, enfin, des professionnels politiques (Christiane
Taubira sera présente aux colloques organisés par le Comité).
Le Professeur Emmanuel Jos, spécialiste de droit pénal
international à l’université des Antilles, est sans doute celui qui
a le plus compté dans ce processus de médiation, dès le colloque
d’avril 1998 organisé en Martinique. Emmanuel Jos mobilise
clairement son expertise juridique au service de la cause de la
reconnaissance de la traite et de l’esclavage comme crime contre
l’humanité. Sa démonstration consiste à définir un espace de
possibles juridiques pour traduire cette reconnaissance dans
les termes du droit, compte tenu de la jurisprudence et dans
un contexte d’extension du crime contre l’humanité à d’autres
causes que la Shoah (génocide au Rwanda, nettoyage ethnique
en ex-Yougoslavie 22, reconnaissance du génocide arménien). Il
s’agit de se saisir de ce processus d’extension du champ d’appli-
cation du crime contre l’humanité pour l’appliquer, au prix
d’amendements, au cas particulier de l’esclavage. Emmanuel
Jos distingue, à l’appui du droit existant, une acception stricte
renvoyant à des actes inhumains commis à grande échelle dans
le cadre d’une politique d’hégémonie idéologique, raciale ou
religieuse et une acception plus large renvoyant à des actes
qui nient l’humanité de la victime. Alors que la première
acception a longtemps prédominé du fait du génocide commis
contre les Juifs, la jurisprudence nationale et internationale a
évolué dans le sens d’une acception plus large. Si l’esclavage
moderne, souligne-t-il, peut difficilement rentrer dans le cadre
de l’acception stricte, elle rentre clairement dans l’acception la
plus large. L’esclavage afro-américain, issu de la traite négrière,
est pleinement en phase avec les deux acceptions, et ceci en
s’appuyant notamment sur la jurisprudence internationale du

22. Hermann
Pour une approchecoyright NS 085sur- ledec
pluridisciplinaire 2020 voir
cas Yougoslave,
l’ouvrage coordonné par Isabelle Delpla et Magali Bessone (dir.) Peines de
guerre : la justice pénale internationale et l’ex-Yougoslavie, Paris, Éditions de
l’EHESS, 2010.
306 Le réparable et l’irréparable

tribunal Nuremberg qui qualifie la déportation en esclavage de


crime contre l’humanité. La loi de décembre 1964 sur l’impres-
criptibilité du crime contre l’humanité « internalise » dans le
droit français l’acception juridique donnée par les accords de
Londres 23. La qualification de l’esclavage afro-américain comme
crime contre l’humanité ne devrait donc pas poser de difficultés
juridiques, selon le professeur Jos, y compris si l’on se réfère
à l’acception la plus stricte : « L’objectif des monarchies dites
« absolues » de l’époque était incontestablement de s’enrichir
économiquement, mais aussi d’asseoir la suprématie d’une race,
la race blanche, d’une culture européenne, d’une religion, la
religion catholique apostolique romaine 24. »
La reconnaissance de la Shoah, à l’appui juridique de
l’article­C du tribunal de Nuremberg, ne peut devenir un
cadrage pour la reconnaissance de l’esclavage qu’à la condi-
tion d’opérer une série d’amendements. Car, nous explique
le professeur Jos, on ne peut poursuivre d’anciens négriers ou
esclavagistes comme on a pu poursuivre d’anciens criminels
nazis du fait de l’éloignement temporel. En d’autres termes,
l’esclavage afro-américain ne peut être susceptible, selon lui,
de poursuites judiciaires, du moins au sens pénal du terme.
L’exigence de réparation suppose ici au préalable la qualification
juridique du crime. L’imprescriptibilité, au cœur de la loi de
1964, n’a pas de sens dans le cas de la poursuite d’esclava-
gistes disparus depuis longtemps. Le possible juridique de la
reconnaissance de l’esclavage comme crime contre l’humanité

23. Pierre Truche, Procureur au cours du procès Barbie, confirme


ultérieurement cette qualification : « La réduction en esclavage de popula-
tions africaines pour travailler dans les colonies d’Amérique, réglementée
par le pouvoir dans un “Code noir”, était un crime contre l’humanité » (P.
Truche, « Les facteurs d’évolution de la notion de crime contre l’humanité »,
Le Crime contre l’humanité, textes réunis par Bruno Gravier et Jean-Marc
Hermann
Elchardus, coyright
sous la direction de MarcelNS 085
Colin, - dec
Toulouse, 2020
Erès, 1996, p. 34.).
24. E. Jos, « Esclavage et crime contre l’humanité », De l’esclavage aux
réparations (dir. S. Chalons, Ch. Jean-Étienne, S. Landan, A. Yébakima)
Paris, Karthala, 2000, p. 144-145.
L’Histoire en dette 307

se heurte à l’impossibilité juridique de la poursuite pénale et


à l’ouverture de procès. Cette impossibilité est renforcée par
le principe de non-rétroactivité des lois, même si ce principe
est susceptible d’aménagement exceptionnel (comme ce fut le
cas lors des procès de Nuremberg). Remarquons que le profes-
seur Jos raisonne comme pénaliste et non comme civiliste. Sa
démonstration ne prend pas en compte les actions internatio-
nales en justice qui mobilisent le droit civil pour surmonter la
distance historique et la difficulté (voire l’impossibilité dans
certains cas) de poursuivre les criminels. À l’époque du colloque
organisé par le Comité Devoir de mémoire, le mouvement
international des class action était encore à ses débuts, malgré
la médiatisation de l’affaire des banques suisses. La limite
du droit pénal, on l’a dit, est qu’elle reste dépendante, dans
l’espace géo-politique, de la souveraineté des États et, dans le
temps historique, de la disparition de nombreux criminels.
La limite du droit pénal est qu’il traite du rapport entre des
personnes, alors que le droit civil traite avant tout du rapport
entre des choses dont elle cherche à établir des équivalences.
C’est donc dans les bornes du droit pénal international,
malgré ses progrès fulgurants depuis 1945, qu’il faut apprécier
l’argumentaire de Jos pour ouvrir d’autres opportunités de
reconnaissance et de réparation, alors que se ferme la possibilité
d’actions juridictionnelles effectives. Rien n’interdit en effet
que cette reconnaissance puisse se poser dans des termes péda-
gogiques, moraux, politiques et culturels, c’est-à-dire au titre
de réparations morales. Cette finalité morale de la réparation
se fait toutefois en dehors du droit civil et de toute logique
rétributive d’indemnisation.
L’expertise juridique menée par le professeur Jos va jouer
un rôle très important dans la gestation de ce qui va devenir
la loi Taubira (E. Jos et Christiane Taubira se sont rencontrés
à l’occasion des colloques
Hermann coyrightorganisés par le- dec
NS 085 Comité Devoir de
2020
Mémoire). Si Emmanuel Jos n’a pas participé directement à
la rédaction des motifs et aux articles de loi, le rapport de la
parlementaire fait explicitement référence à ses travaux qui ont
308 Le réparable et l’irréparable

précisément défini un espace d’ouvertures juridiques et poli-


tiques pour labelliser l’esclavage comme crime contre l’huma-
nité, comme forme de réparation morale, sans fermer la porte
toutefois aux réparations matérielles. Au vu du rapport initial
présenté par Christiane Taubira 25, il ressort que la question
des réparations est bien mise à l’agenda parlementaire. C’est
tout le sens de l’article 5 de la proposition de loi initiale : « Il
est instauré un comité de personnalités qualifiées chargées de
déterminer le préjudice et d’examiner les conditions de répara-
tions dues au titre de ce crime. Les compétences et les missions
de ce comité seront fixées en conseil d’État 26. » Pourtant, la
Commission a modifié le contenu initial de l’article­ 5. C’est
Christiane Taubira elle-même qui a censuré une disposition
phare de sa propre proposition de loi. La raison est que le
gouvernement Jospin, favorable à la reconnaissance de l’escla-
vage comme crime contre l’humanité, ne la suivrait pas sur
la question des réparations matérielles pour ne pas ouvrir la
boite de pandore des indemnisations.
Les luttes pour les réparations matérielles, au titre des
préjudices causés par l’esclavage ne sont pourtant pas closes 27,

25. Rapport no 1378 enregistré le 10 février 1999 à l’Assemblée nationale,


Archives de la xie législature.
26. Proposition de loi no 1297 déposée par Christiane Taubira le
22 décembre 1998 à l’Assemblée nationale.
27. Les demandes de réparations matérielles ont resurgi dans le débat
national au tout début du quinquennat de F. Hollande. Profitant de la
nomination de Jean-Marc Ayrault (salué pour son action en faveur de la
mémoire de l’esclavage à Nantes) au poste de Premier ministre, le CRAN
de Louis-George Tin (accompagné de représentants du MIR) a pu espérer
du nouveau Gouvernement une oreille attentive à l’ouverture de discus-
sions sur les réparations matérielles de l’esclavage. Le président F. Hollande
fermera rapidement cette fenêtre d’ouverture, au moins au titre d’indem-
nisations financières, a fortiori dans un contexte d’austérité budgétaire. Le
Hermann
chef de l’État coyright
sera néanmoins NSau085
favorable, - dec
titre d’une 2020
forme de réparation
morale et culturelle, à la création du Mémorial ACTe ou « Centre caribéen
d’expressions et de mémoire de la Traite et de l’Esclavage » qu’il inaugurera
à Pointe-à-Pitre le 10 mai 2015.
L’Histoire en dette 309

malgré le revers subi au moment de l’adoption de la loi Taubira.


Elles réapparaissent régulièrement dans le débat politique et
dans les palais de justice, comme on l’a vu, moins désormais
sur le modèle du droit pénal que sur celui du droit civil, inspiré
directement de la matrice juridique américaine. Les actions
menées par le MIR et le CRAN depuis plusieurs années contre
l’État français vont exactement dans cette direction, malgré
les revers subis en justice 28.
Les années 1990-2000 témoignent d’une conscientisation
accrue de la question de l’esclavage parmi les élites de popula-
tions anciennement colonisées à travers le monde, en même
temps qu’elle est adossée aux études soucieuses de produire un
récit postcolonial. De même qu’il s’est produit une internatio-
nalisation et une américanisation de l’Holocauste au cours des
années 1970-1980, de même assiste-t-on, à partir des années
1990-2000, à une internationalisation de la question de la
mémoire l’esclavage. Cette internationalisation a été initiée
par le programme « la route de l’esclave » en 1994 mise en
œuvre par l’UNESCO à Ouidah au Bénin. L’autre événe-
ment international marquant est la Conférence de Durban en
Afrique du Sud (2001) contre le racisme dont l’un des volets
concerne directement la requête de pays Africains deman-
dant la reconnaissance de l’esclavage comme crime contre

28. Voir ici la contribution de Magalie Bessone qui cherche à penser


un modèle de réparation au-delà de la seule justice corrective en prenant
appui sur la décision rendue le 29 avril 2014 par le TGI de Fort-de-France à
propos de l’action menée par des associations (Le Mouvement international
pour les réparations et le Conseil mondial de la diaspora panafricaine) contre
l’État français au nom de sa « responsabilité » dans la traite et l’esclavage.
Tout en reconnaissant la responsabilité de la France dans l’esclavage et la
traite, les juges ont débouté toutes les parties de leur demande. L’un des
arguments avancés par les juges est que la loi du 10 mai 2001 (qui reconnaît
Hermann
l’esclavage comme crimecoyright NS 085
contre l’humanité) - dec
n’est pas une loi2020
réparatrice (au
sens du droit civil) mais une loi déclarative, sans conséquence normative
(M. Bessone, « Les réparations au titre de l’esclavage colonial : l’impossible
paradigme judiciaire », Droit et société, 2019/2 (N° 102), p. 357-377).
310 Le réparable et l’irréparable

l’humanité, exigeant des anciennes puissances esclavagistes


une réparation pour les préjudices (économiques, sociaux,
culturels) subis par le continent africain, une annulation de la
dette des pays anciennement victimes de l’esclavage. D’anciens
pays colonisés ont imaginé à Durban un « apurement généralisé
de toutes les dettes de l’histoire », liée à la colonisation : « La
conférence devait permettre aux uns de formuler leurs dettes
et aux autres de les assumer, en postulant que la mise en scène
de cet endettement purgerait, au moins symboliquement, les
relations internationales de leurs dettes accumulées – dettes
de sang aussi bien que dettes financières 29. » En fait de « refon-
dation symbolique de la communauté internationale » sur la
base d’une réparation historique généralisée, la conférence de
Durban s’est soldée par un échec relatif. En cause, l’opposition
des anciennes puissances coloniales et des divisions au sein
des anciens pays colonisés, les plus radicaux souhaitant une
réparation financière sur le modèle de traitement des victimes
de l’Holocauste, d’autres (Sénégal, Nigeria, Cap Vert) souhai-
tant un programme de développement pour l’Afrique et la
restitution des œuvres d’art pillées. Si les pays occidentaux
présents à Durban ont accepté un geste de reconnaissance
(notamment la reconnaissance de l’esclavage et de la traite
« comme un crime contre l’humanité qui aurait toujours dû
être reconnu comme tel »), au titre d’une réparation morale,
ils ont refusé en revanche d’être tenus pour seuls responsables
et surtout de s’engager sur le volet financier de la réparation.
Alors que la France a privilégié jusqu’alors un modèle de
réparation morale (lois mémorielles, mémoriaux, ouverture
d’archives, Fondation pour la mémoire de la Shoah, Comité
pour la mémoire et l’histoire de l’esclavage) et s’est toujours
montrée réticente à l’idée de réparations financières, a fortiori
sous la forme d’indemnisations individuelles, d’autres pays,
notamment
Hermannanglo-saxons,
coyrightont NS mobilisé
085 - ledecdroit civil pour
2020

29. A. Garapon, Peut-on réparer l’histoire ?, op. cit., p. 239.


L’Histoire en dette 311

combler la distance historique et opté pour des réparations


matérielles en passant par la médiation du droit civil. Le passé
(colonisation, esclavage, etc.) que les dominants pensaient
révolu se transforme en dette qui doit être apurée. Avant même
l’affaire des banques suisses, l’affaire dite des « Black Hills » a
crée un précédent dans l’histoire judiciaire américaine lorsque
la Cour suprême décida de verser la somme de 122 milliards de
dollars pour le dédommagement du préjudice subi par les Sioux
dont le territoire, fixé initialement par le traité de Fort Laramie
(1868), avait été amputé par le Gouvernement américain en
1874, suite à la découverte de mines d’or (l’administration fit
pression sur les indiens pour qu’ils vendent leur terre). Cette
affaire, comme celles qui suivront, est révélatrice d’une diffé-
rence d’éthos d’un pays à l’autre dans le rapport à la dette :

« Ce n’est probablement pas un hasard si ces affaires naissent aux


États-Unis, c’est-à-dire dans un pays protestant qui a poussé le
plus loin cette laïcisation de la dette et cette financiarisation des
relations sociales. Ce qui a fait ses preuves pour l’économie doit
pouvoir s’appliquer à des questions aussi politiques que l’esclavage
ou le crime contre l’humanité. Puisse le marché nous sauver des
vicissitudes de l’histoire 30 ! »

La distinction entre réparation matérielle et réparation


morale n’est pas toujours, dans les faits, aussi stricte. D’une
part, une réparation matérielle, par exemple sous la forme
d’une indemnisation financière, peut impliquer en même
temps un geste de reconnaissance morale (excuses, demandes
de pardon, etc.) comme l’a fait par exemple la banque J.P.
Morgan, après avoir adopté dans un premier temps une position
de déni. D’autre part, une réparation à vocation morale peut
impliquer en même temps des financements importants de
la part Hermann
d’institutions publiquesNS
coyright ou 085
privées, mais2020
- dec sans relever

30. Ibid., p. 93.


312 Le réparable et l’irréparable

d’une logique « civiliste » de rétribution et d’indemnisation.


Ainsi la création du Mémorial ACTe, sous la présidence de
François Hollande, peut être considérée comme l’implication
matérielle d’une réparation à vocation morale, en dehors de
toute procédure civile de réparation financière et d’un arbitrage
par un juge. Le coût des travaux (plus de 80 millions d’euros)
pour réaliser ce mémorial ne correspond ni à une logique
de restitution, ni à une logique de réparation corrective ou
rétributive en vertu de laquelle un montant aurait été fixé
pour dédommager les descendants de victimes de l’esclavage.
Le financement du mémorial s’est réalisé en dehors de tout
principe d’équivalence juridique.
L’usage politique d’une réparation morale, avec ou non
des implications matérielles, se démarque clairement de la
réparation morale dans les interactions de face-à-face que nous
avons étudiée avec Goffman. Certes, on peut y rencontrer une
même trame performative : excuses, demandes de pardon, actes
d’expiation… D’une part, toutefois, le préjudice subi dans le
cas d’une réparation morale-historique est d’une gravité qui
n’a pas d’équivalent dans les simples offenses de la vie quoti-
dienne. La clause de proportionnalité est directement mise à
l’épreuve quand il s’agit de vouloir réparer moralement (par
exemple avec de simples excuses) des crimes contre l’huma-
nité, sans commune mesure avec le fait d’avoir empiété sur
le territoire d’une personne ou de l’avoir bousculée dans la
rue. D’autre part, l’usage politique d’une réparation morale,
s’il peut s’exprimer par une personne en chair et en os, l’est
toujours au nom d’une institution publique. Lorsque Jacques
Chirac, lors du discours du 16 juillet 1995, à l’occasion de la
commémoration de la rafle du veld ’hiv, reconnaît la responsa-
bilité de la France pour les crimes antisémites commis au cours
de la Collaboration, il n’agit pas en son nom propre, comme
corps particulier,
Hermannmais commeNS
coyright chef085de l’État,
- dec comme
2020 corps
institutionnel. C’est à ce titre qu’il y a un usage politique d’une
réparation morale. Bien qu’officiellement réparant, ce n’est pas
Jacques Chirac qui est responsable des crimes commis au cours
L’Histoire en dette 313

de cette période. Le président de la République agit comme


tiers-réparant, comme réparant de substitution, au nom de la
continuité de l’État, comme représentant de la France pour ses
crimes passés, fût-ce sous un régime non-républicain. De la
même manière, le « sujet » auquel s’adresse l’acte de réparation
n’est pas une personne individuelle, mais un collectif en partie
virtuel, dont les victimes directes ont en partie disparu, même
si peuvent être présents leurs descendants ou leurs proches
auxquels s’adresse en fait l’acte de réparation. Rien à voir avec
les échanges réparateurs qui s’opèrent dans les interactions de la
vie quotidienne qui impliquent la présence vive des offenseurs
et des offensés. La dette des uns à l’égard des autres peut être
soldée dans l’instant même qui suit le préjudice par un geste
d’excuse ou de remords. Ce n’est pas le cas pour des crimes
contre l’humanité commis il y a plusieurs générations : la dette
voit resurgir le fardeau de l’histoire.
Parler d’échanges réparateurs, dans ce cas, serait largement
impertinent dans la mesure où nombre de victimes ne sont
plus là pour recevoir l’offre de réparation, et le cas échéant,
l’accepter. Le cycle idéal-typique des échanges réparateurs qui
ponctue la vie ordinaire (offense/réparation/acceptation/gratifi-
cation) perd de son sens. Lorsque le nouveau Premier ministre
australien Kevin Rudd présente en 2008 des excuses officielles
aux Aborigènes pour toutes les injustices qu’ils ont subies
pendant des siècles, il n’attend pas vraiment une « acceptation »
des offensés, pour la plupart disparus, et même de la part de
leurs descendants. L’acceptation de la réparation, sans parler
de la gratification, sera toujours sujette à caution. La distance
historique, a fortiori lointaine, modifie complétement le jeu
des acteurs et les échanges réparateurs, lorsque les coupables
et les victimes ne sont plus. Ce sont des tiers-réparants et des
tiers-réparés qui constituent largement la scène de la réparation
moraleHermann
historique. Celles et ceux
coyright NSqui085
demandent des comptes
- dec 2020
aujourd’hui à l’histoire et à ses puissants ne sont plus les vaincus
d’autrefois, mais celles et ceux qui parlent en leur nom en faisant
de l’histoire une dette qui traverse les générations.
314 Le réparable et l’irréparable

La dette et les incommensurables

Les dispositifs de réparation financière au titre des préju-


dices historiques prétendent à une forme d’objectivité dans la
possibilité d’établir des rapports entre perte et compensation.
C’est en cela l’avantage du droit civil sur le droit pénal que
de considérer davantage les « objets » que les « intentions », les
choses que les personnes, comme le rappelle Antoine Garapon :
« Le calcul des dommages civils est censé être autrement plus
précis que la peine : on ne se pose pas les mêmes questions
pour évaluer le préjudice des propriétaires spoliés d’une mine
(des experts font cela toute la journée pour des tribunaux du
monde entier) que pour savoir si Maurice Papon devait être
condamné à dix ans de prison ou à la perpétuité 31. »
Lorsqu’il s’agit d’une demande de restitution au sens
strict, le droit civil est suffisamment armé pour y répondre.
Les obstacles qui peuvent se poser relèvent de procédures et
d’expertises, d’une part, dans la possibilité d’outrepasser les
frontières nationales pour instruire un procès, d’autre part,
dans la possibilité d’évaluer les avoirs qui ont été accaparés
de manière indue. À l’exception de requêtes éventuelles de
dommages et intérêts pour le temps du préjudice subi (qui
engage alors un processus de réparation), la restitution de fonds
conservés comme tels n’implique pas de fixer des équivalents
monétaires. En d’autres termes, le problème du commensurable
de la réparation ne se pose pas vraiment : ce qui a été spolié,
pillé ou volé doit être rendu en l’état à leurs bénéficiaires ou
à leurs ayants-droits. C’est le sens même de la démarche des
associations juives américaines contre les banques suisses ou
de la demande de pays africains de restitution d’œuvres pillées
par les anciennes puissances coloniales.
La question de la réparation se pose en revanche lorsque
des biens spoliés, comme
Hermann des œuvres
coyright NS 085 d’art, ont 2020
- dec été en partie

31. Ibid., p. 83.


L’Histoire en dette 315

endommagés, ou lorsque des terres ont été accaparées de


manière injustifiée, comme ce fut le cas au cours des colonisa-
tions occidentales (on l’a vu par exemple à propos de l’affaire
Black Hills). Dans ces cas de figure, la restitution ne peut avoir
cours, soit parce que le bien endommagé ne peut être matériel-
lement réparé, soit parce que la restitution de terres poserait
de nouveaux litiges juridiques (par exemple l’expropriation
des nouveaux propriétaires pour des terrains acquis parfois
depuis des générations). Un dispositif de réparation doit donc
se substituer au dispositif de restitution en déterminant des
principes d’équivalence au titre de dédommagement. L’enjeu
de la procédure et de l’expertise devient ici autrement plus
sensible que dans le cas d’une simple restitution : comment
évaluer par exemple la perte de terres ancestrales pour des
populations autochtones ? Comment fixer le principe d’équiva-
lence ? Malgré ces difficultés, le droit civil dispose de ressources
propres, dans la mesure où il s’agit d’évaluer, de comparer, de
mesurer des choses entre elles, pour élaborer des équivalences.
Ces ressources propres consistent à pouvoir convertir tout
préjudice matériel dans un équivalent à prétention universelle :
l’argent. L’ambition du droit civil est de pouvoir compenser
tout préjudice dans une valeur monétaire.
Il reste cependant que la symbolique monétaire n’a pas
culturellement la même valeur selon les aires culturelles, et
déjà à l’intérieur même des pays occidentaux. On imagine que
la difficulté se renforce en dehors de l’aire culturelle occiden-
tale. Des œuvres ou des terres ne sont pas nécessairement des
« choses » matérielles pour les populations qui en ont été privées
ou pour celles qui les réclament aujourd’hui. Elles peuvent avoir
en outre une signification cosmique, religieuse, identitaire…
Le sens occidental sécularisé d’une œuvre (par exemple d’un
masque africain), dans sa dimension esthétique, n’est pas le
même que celui que coyright
Hermann l’on peut rencontrer
NS 085dans des 2020
- dec sociétés tradi-
tionnelles non occidentales. Faire revenir une « œuvre » pillée au
pays natal n’est pas seulement « rendre » une chose, mais faire
revenir l’« âme » d’un ancêtre et rétablir un ordre sacré. Il en
316 Le réparable et l’irréparable

est de même pour la perte de terres ancestrales qui ne sont pas


seulement des « biens » mais des signes d’appartenance à une
communauté imaginaire. On voit ici les limites d’une pure et
simple conversion, par équivalent monétaire, d’un préjudice
historique et pose, anthropologiquement, dans les termes de
Descola 32, le problème de la frontière entre l’humain et le
non-humain à la fois pour des choses qui renvoient en outre à
des personnes (comme un masque funéraire, un sarcophage…)
et des choses (ou des êtres) qui valent d’emblée comme des
personnes ou des divinités (les plantes de jardin considérées par
les femmes Achuar comme des enfants dont on doit prendre
soin). La frontière ontologique et morale entre les personnes
et les choses, entre le spirituel et le matériel, entre l’âme et le
corps est un premier défi anthropologique au droit civil dans
sa prétention à traduire, de manière universelle et uniforme,
tout préjudice matériel en indemnisation monétaire.
Cette part d’incommensurable du supplément d’âme de
la « chose » perdue exprime déjà une première forme d’irré-
parable historique. Une indemnisation financière, fût-elle
généreuse, ne fera pas revenir la terre sacrée des ancêtres des
Sioux ou des Maoris. L’irréparable se pose à ses deux niveaux
constitutifs : le temps et la dette. Le temps dans la mesure où
l’octroi d’une indemnité compensatoire ne vaut pas comme
retour à la situation antérieure des populations victimes de cette
expropriation. L’irréparable s’exprime ici comme irréversible.
La dette dans la mesure où aucune valeur monétaire ne pourra
compenser le préjudice subi, a fortiori si l’on considère la
chose comme un supplément d’âme. L’irréparable se traduit
ici comme insoldable. Le droit civil, malgré ses prétentions,
ne peut apurer une dette qui ne se laisse entièrement convertir
en valeur monétaire.
Lorsque le préjudice concerne d’abord des choses, mêmes
dotées Hermann
d’un supplément d’âme,NS
coyright l’irréparable
085 - dec n’est que relatif,
2020

32. Ph. Descola, Par-delà nature et culture, Paris, Gallimard, 2005.


L’Histoire en dette 317

et ne se pose pas dans le cas d’un rapport purement objec-


tivé aux choses, s’il en est. Certes, dans ce cas, l’irréparable
du temps restera toujours de mise mais sans impliquer pour
autant un irréparable de la dette, du moins si les parties civiles
estiment que la compensation monétaire est à la hauteur de
leurs attentes (ce qui est nécessairement relatif à des cadres
sociaux et culturels d’évaluation). La mémoire du préjudice
demeure, même si la dette peut être levée.
La question de l’irréparable se pose à un degré de gravité
supérieure lorsque le préjudice concerne un crime contre
l’humanité, a fortiori commis à grande échelle, sur de longues
périodes et ce avec la complicité d’États. Certes, le droit civil
peut encore prétendre réparer la part du crime qui peut être
quantifiable en termes économiques. Si l’on considère par
exemple l’esclavage sous l’angle quantifiable d’une somme de
travail non payée, le droit civil peut évaluer, au prix cependant
d’une expertise qui peut défier l’entendement, l’indemnité
monétaire qu’il faudrait attribuer pour compenser le préjudice
économique et social, y compris sur une partie du continent
africain, paupérisé à cause de l’esclavage. Cependant, même
si une telle expertise était possible, se poserait immédiatement
le problème du statut des réparants et des réparés. Qui doit
réparer ? Lorsque des entreprises, toujours existantes, ont tiré
profit du commerce de la traite et de l’esclavage, des pour-
suites judiciaires sont possibles. On l’a vu par exemple avec
des banques américaines comme J.P. Morgan. Toutefois, du
fait de la distance historique, la plupart des entreprises qui ont
prospéré sur le crime n’existent plus et ne peuvent donc plus
faire l’objet de poursuites.
Ne faut-il pas alors « nationaliser » la dette historique ? Il
reviendrait alors aux États, également parce qu’ils ont direc-
tement tiré profit de la traite et de l’esclavage, le devoir de
prendreHermann
en charge lecoyright
fardeau de NS
la dette
085historique, mais au prix
- dec 2020
de nouvelles difficultés. Faut-il y inclure également des États
africains (comme l’actuel Benin) ayant participé au commerce
de la traite négrière (à l’époque du royaume de Dahomey) ?
318 Le réparable et l’irréparable

La nationalisation de la dette historique, parce qu’elle repose-


rait en dernière instance sur un financement du contribuable,
ferait en outre peser sur les générations actuelles un devoir de
réparation pour un crime qu’elles n’ont point commis. Au nom
d’un idéal de justice, la nationalisation de la dette historique
risquerait en même temps de générer une nouvelle injustice, à
l’égard des générations actuelles. Plus encore, si la contribution
au remboursement de la dette historique se fait par l’impôt,
il faudrait, par une ironie cynique de l’histoire, demander à
des descendants de victimes de l’esclavage de contribuer eux-
mêmes à l’apurement de la dette.
Au problème du statut des réparants s’ajoute celui des
réparés. À qui doit-on attribuer les indemnités compensatoires
lorsque les victimes directes ne sont plus, lorsque le crime a été
réalisé il y a plusieurs siècles ? Un processus d’indemnisation
individuelle semble ici fort délicat du fait de l’éloignement
temporel, sans compter le fait du métissage (métissage large-
ment forcé au cours de l’esclavage entre les maîtres et leurs
esclaves) qui voit certains descendants d’esclaves, dans leur
généalogie, être en même temps descendants d’esclavagistes.
Il existe cependant, comme nous l’avons noté, d’autres
modalités de réparations matérielles que l’indemnisation
financière individuelle comme la renégociation de la dette
(économique) de pays africains victimes de l’esclavage ou du
colonialisme, l’octroi de bourses pour des étudiants afro-améri-
cains ou antillais, la création d’une banque de réparations pour
le développement économique et social de pays ou de régions
paupérisés (comme les Antilles). Ces dispositifs de réparations,
malgré la persistance irréductible d’un irréparable du temps
et de la dette, témoignent d’une possible réparation pour la
part du crime contre l’humanité qui peut être quantifiable
en termes économiques et monétaires. Le droit civil peut ici
avoir son mot à dire.
Hermann coyright NS 085 - dec 2020
Il n’en va plus de même pour la part du crime, incommen-
surable en termes économiques et monétaires, lorsque c’est
l’idée même d’humanité qui est directement atteinte dans
L’Histoire en dette 319

son fondement. Comment le droit civil pourrait-il trouver un


« juste » équivalent monétaire ? Force est plutôt de reconnaître
un conflit entre valeur monétaire et valeur morale (tenant à
la dignité de la personne humaine) dont la seconde est tenue
moralement comme incommensurable à la première. Le
problème n’est pas seulement technique : comment déterminer
une valeur monétaire « objective » qui fixe un juste équivalent
à la souffrance des victimes de la traite, aux déportés dans les
camps de la mort, aux Tutsi morts sous les machettes de leurs
tortionnaires ? Faut-il établir des hiérarchies en fonction des
crimes et des souffrances ? Le problème est en même temps
moral. Dans l’hypothèse même où une mesure puisse être
fixée pour déterminer un équivalent monétaire, le versement
d’une somme d’argent pourrait contribuer à « banaliser le
mal », comme le rappelle Garapon après Arendt, à souiller la
mémoire des victimes, à rendre le crime contre l’humanité
« mesurable » à une valeur monétaire, à vouloir finalement
liquider une dette historique.

L’usage politique de la réparation morale

Le paradoxe d’une réparation historique d’un crime contre


l’humanité par équivalent monétaire est de lui soustraire sa
gravité même. Si la réparation du crime est « chiffrable »,
commensurable, est-il vraiment si horrible ? Le mesurer, le
comparer, l’évaluer par une grandeur monétaire reviendrait à
dénier sa radicalité. En d’autres termes, il y aurait une forme
de contradiction, d’un côté, à vouloir reconnaître la démesure
morale du crime contre l’humanité, et de l’autre, à vouloir le
mesurer à une grandeur monétaire. La prétention de faire de
l’argent un rapport d’équivalence universelle est frappée de
discrédit à son fondement.
Hermann coyright NS 085 - dec 2020
C’est pour ces raisons que des militants de la mémoire
jugent indécente toute forme de réparation par équivalent
monétaire de crimes contre l’humanité. C’est le cas parmi
320 Le réparable et l’irréparable

d’autres d’Aimé Césaire, figure majeure de la Négritude et


de l’anticolonialisme, lorsqu’il estime, au cours d’un entretien
avec Françoise Vergès, que l’esclavage relève de la catégorie de
l’irréparable : « Ce serait trop facile : “Alors toi, tu as été esclave,
pendant tant d’années, il y a longtemps, donc on multiplie par
tant : voici ta réparation.” “Et puis, ce serait terminé ? C’est
irréparable. C’est fait, c’est l’histoire, je n’y peux rien” 33. »
Césaire s’élève contre une réparation qui s’exprimerait dans
les termes d’une logique comptable, qui reviendrait à fixer un
équivalent pour compenser l’immensité du crime. La consé-
quence reviendrait à considérer que les anciennes nations
esclavagistes seraient quittes de leurs crimes après versement
d’un certain montant, que la dette historique serait liquidée
après réparation. Affirmer le caractère irréparable de la traite et
de l’esclavage, et plus généralement, des préjudices de l’histoire
au titre des crimes contre l’humanité, consiste à dire que la
dette ne sera jamais soldée en raison de la gravité du crime.
Cette reconnaissance de dette peut avoir paradoxalement une
fonction positive qui tient dans la reconnaissance même de
l’exceptionnalité du crime. La seule possibilité d’attester de
la radicalité du crime contre l’humanité serait justement de
refuser de le réparer selon un principe d’équivalence comptable.
Ne faut-il pas alors justifier, analogiquement avec les formes
excentriques du vivant, une forme d’a-réparable ? Refuser de
réparer les formes a-nomales du vivant au nom de sa créativité
et de sa diversité ; refuser de réparer les préjudices de l’histoire
pour ne pas les réduire à une grandeur comptable. Dans les
deux cas, il s’agit de justifier une non-réparation pour résister
soit à une norme statistique (du vivant), soit à une norme
d’équivalence monétaire (du droit civil). Le paradoxe de l’a-
réparable historique, du moins dans une logique d’équivalence

Hermann
33. A. Césaire, coyright
Nègre je suis, nègreNS 085(entretien
je resterai - dec 2020
avec F. Vergès),
Paris, Albin Michel, 2005. Des extraits de l’entretien sont reproduits sur
le site de Creoleways : <https://creoleways.com/2015/03/31/aime-cesaire-
esclavage-et-reparations-sortir-de-la-victimisation-est-fondamental/>.
L’Histoire en dette 321

monétaire, est de s’opposer à la réparation au n