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Nécrophilie et Biophilie

« Dans Le cœur de l'homme, Fromm avance la théorie que la psyché humaine est gouvernée par deux grandes
tendances pulsionnelles : l'amour de la vie (biophilie) et l'amour de la mort (nécrophilie). Expliquez ce qu'il entend
par là et dites ce que vous en pensez. »

AYMRIK GODBOUT
Présenté à FACENDIS, D.

CÉGEP Édouard-Montpetit
340-109-MQ
1090
Remise officielle de 17 décembre
Néopsychanalyste, Erich Fromm base la plupart de ses théories sur la pensé de Freud. Le
psychique est, selon eux, un système homéostatique, c’est-à-dire un système qui, au lieu
fabriquer lui-même son énergie, la prend à l’extérieur. Contrairement à l’énergie « libre » qui
coule dans l’inconscient et à basse intensité, notamment lorsque nous faisons de la méditation,
l’énergie « liée » est puissante et se propage avec une décharge subite. Prise par décision
consciente, elle se lie à des représentations psychiques, des idées. Notre énergie psychique liée,
pour nous permettre d’agir, a donc un rapport avec nos motivations, nos désirs et nos buts.
Freud appelle l’énergie présente autour de ces désir « la pulsion » ; c’est ce que signifie la
« tendance pulsionnelle » que Fromm rattache à l’amour de la vie, la biophilie, et à l’amour de
la mort, la nécrophilie. Cependant, il faut faire attention et bien différencier entre un désir et
un besoin. Si se nourrir et se protéger des éléments permettent la survie, ce comportement
n’est pas nécessairement biophile ou un amour de la vie. Un besoin est limité ; un désir est le
médium par lequel l’homme se développe, positivement ou négativement, au-delà de sa propre
survie. C’est dans cet excès que les tendances biophiles et nécrophiles se manifestent, car
comme tout autre animal, nos besoins ne peuvent pas être contrôlés. Ils ne sont pas
dépendants de développements psychiques conscients. Nous pouvons arrêter de se nourrir de
malbouffe (désir), mais nous ne pouvons pas arrêter de se nourrir (besoin).

« Vive la mort, à bas l'intelligence! » Ces paroles, qui représentent le plus haut niveau de la
nécrophilie, ont été prononcées par un général franquiste, soutenu par sa foule contre
l'intellectuel et philosophe Miguel de Unanumo ; rien ne représente mieux la nécrophilie,
l’amour de la mort, qu’une célébration explicite de celle-ci. Le fascisme est l’exemple idéal des
tendances nécrophiles. Il célèbre un passé mythique qui n’a jamais existé, il transforme le
sacrifice et la destruction de la vie en chose morale et juste qui doit être idolâtré – s’impliquer
dans la guerre est synonyme de vertu et le génocide devient un « mal nécessaire », il utilise un
pouvoir absolu, la capacité à transformer un homme vivant en homme mort, pour y instaurer
un contrôle total sur tous les aspects de sa société – « loi et ordre » est son mantra privilégié, et
il divise l’humanité entre les forts et les faibles, ceux qui tuent et ceux qui sont tués.

La biophilie, quant à elle, signifie l’unité, la croissance ainsi que l’épanouissement : le tournesol
qui se tourne vers le soleil, l’herbe qui se propage entre les craques d’un trottoir, la division
cellulaire, l’accouplement humain. Pour le biophile, l’attraction entre pôles opposés constitue la
chose la plus phénoménale qui soit, l’homme et la femme qui s’unit produit un enfant, et la vie
est ainsi créée. Chez les humains, la biophilie est souvent lié à l’éthique biophile : ce qui
propage la vie est bien, ce qui propage la mort est mauvais. Le meurtre est mal, sauver une vie
est bien, l’environnementalisme est bien, la cruauté animale est mal. Contrairement au
nécrophile, qui adore l’ordre, le contrôle et le pouvoir, le biophile se développe complètement
sous la liberté, la sécurité et la justice. Le biophile doit pouvoir s’épanouir, faire ses propres
choix et en subir les conséquences et les risques, sans être limité par ses conditions matérielles
ou par autrui, le biophile est responsable de lui-même.
Cette dichotomie, entre biophilie et nécrophilie, existe-t-elle vraiment chez nous tous, ou est-ce
que la nécrophilie et la biophilie sont-elles, comme une maladie, chose anormale, hors du
commun, qui ne touche que quelques individus? La réponse est que tous les humains ont des
tendances nécrophiles et biophiles. Ce qui différencie la plupart d’entre nous d’Hitler, par
exemple, c’est le degré, la proportion et la spécificité du comportement nécrophile et biophile
dans lequel nous nous engageons. En outre, si certains peuvent avoir des tendances plus
extrêmes, ils n'ont pas nécessairement accès aux moyens – souvent politiques – par lesquels ils
peuvent agir selon leurs pulsions.

Ce qui est important, c’est qu’alors que la tendance biophile est primaire, la tendance
nécrophile, elle, est secondaire. Contrairement à Freud, qui ajoutera une « énergie de mort »
aux côtés d’une « énergie vitale élémentaire », Fromm s’opposera à cette décision de Freud et
pense donc que la tendance nécrophile gruge et détériore lentement nos tendances biophiles ;
l’énergie de mort n’est pas intrinsèque à l’homme, selon lui, mais est plutôt lentement apprise
avec ce qui entoure l’individu. Par exemple, une mère avec des tendances nécrophiles passera
celles-ci à son enfant. Ceux avec des parents abusifs on tendance à être abusifs eux-mêmes, car
l’enfant normalise le comportement des parents nécrophile ; cela devient son « normal ».

En appliquant cette compréhension de la nécrophilie et de la biophilie à d'autres croyances,


nous pouvons encore à ce jour trouver des conclusions très intéressantes. Un exemple de ceci
est la question de l'immortalité. On pourrait, à tort, arriver à la conclusion que l'immortalité est
la chose la plus biophile que l'on puisse réaliser, parce que nous « créons une vie infinie, sans
fin ». Ceci est une méconnaissance flagrante de l'amour de la vie du biophile. En réalité,
l'immortalité est, de mon point de vue, quelque chose que seul un nécrophile souhaiterait
atteindre. Le biophile est satisfait d’une vie limitée, car non seulement celui qui aime la vie en
prend totalement avantage, il mourra « sans regrets » ; le biophile s’aura épanouit
complétement dans ce temps limité. D’un point de vu arithmétique, la « valeur » de la vie, si
nous pourrions la quantifier en un nombre N, devient nulle lorsqu’elle fait face à un temps T
infini:

𝑁
lim =0
𝑇→∞ 𝑇

De ce fait, l’immortalité signifie le stade de l’anéantissement total de la valeur de la vie.


Ce qui transforme nos désirs en énergie lié, c’est la connaissance que nous avons un temps
limité pour réaliser ces désirs. Sans cet aspect de la vie, sans la mort, l’immortel refoule
complètement ses désirs à « plus tard », ou il les accomplit tous et se retrouve avec une
éternité sans désirs. Dans chacun de ces cas, l’immortel est condamné à ne plus jamais former
de l’énergie liée et à s’enfouir dans un psychique constitué totalement d’énergie libre.
L’immortel ne pense plus, ne désir plus et chaque contact qu’il forme avec autrui ou avec sa
communauté signifie une éternité de nostalgie du passé.

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