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Bulletin de l'Association française

des anthropologues

3. Ethnologie
Madame Carmen Bernand, Monsieur Jean-Pierre Digard

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Bernand Carmen, Digard Jean-Pierre. 3. Ethnologie. In: Bulletin de l'Association française des anthropologues, n°21-22,
Novembre 1985. Sociétés pluriculturelles. pp. 69-75;

doi : https://doi.org/10.3406/jda.1985.1290

https://www.persee.fr/doc/jda_0249-7476_1985_num_21_1_1290

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III. ETHNOLOGIE

L'essentiel des personnels et des moyens de la recherche


ethnologique française continue de reposer sur le CNRS, malgré
quelques créations de postes d'enseignement dans les universités
depuis 1968. Cette recherche n'est d'ailleurs pas le fait de la
seule section 33, car, pour des raisons diverses, de nombreux
chercheurs se trouvent rattachés à la sociologie, à la linguis¬
tique, à l'histoire moderne et contemporaine ainsi qu'aux lan¬
gues et civilisations orientales. Cette apparente dispersion cor¬
respond à une diversification des problématiques et à une remise
en cause des découpages traditionnels, suscitant, de pair avec
l'approfondissement des champs classiques, l'apparition de nou¬
velles perspectives.

I. AVANCES

1 . Champs classiques de l'ethnologie

La recherche ethnologique s'est développée principalement


dans les domaines où existait déjà le support d'acquis méthodolo¬
giques et théoriques importants (technologie et économie, parenté,
institutions politiques, phénomènes religieux, mythologie).

a) En anthropologie économique, qui reste l'un des orgini-


nalités de l'ethnologie française, les principales avancées concer¬
nent l'étude du travail et de ses représentations de la circula¬
tion des biens et des rapports entre systèmes de production et
formes d'organisation sociale (notamment dans les sociétés de pas¬
teurs nomades, de pêcheurs, de chasseurs-cueilleurs) , ainsi que
l'élaboration de concepts permettant de mieux cerner ces rapports
(chaînes opératoires et division du travail, tâches stratégiques,
etc . ) .

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b) Les études de parenté ont accompli des progrès considé¬
rables dans le domaine des systèmes complexes et semi-complexes
(France, Afrique Noire) et des systèmes lignagers.

c) Dans le domaine du politique, les résultats les plus


remarquables concernent la nature des pouvoirs traditionnels et
étatiques, les conditions de leur apparition et leurs dimensions
symboliques .

d) Les phénomènes religieux ont fait l'objet de travaux


originaux sur le sacrifice, les institutions initiatiques et le
chamanisme ; en outre, pour les grandes religions (islam, christia¬
nisme), des avancées sensibles ont été accomplies dans l'étude des
personnels et des mouvements religieux (confréries, messianismes) .

e) Des persnectives nouvelles ont été ouvertes cuant â


l'Ctude des systèmes de représentations (notamment les notions de
personne et d'identité).

f) Le film ethnographique a connu un certain renouveau comme


outil d'analyse tout autant que de diffusion,

g) L'ethnomusicologie, grâce à la constitution de corpus


et à l'amélioration des techniques d'analyse, est maintenant une
discipline solidement établie, malgré une assise institutionnelle
relativement marginale.

Dans tous ces domaines, un regain d'intérêt s'est manifesté


pour les monographies, après une période de déclin dans les années
70. Ce genre classique a été substantiellement modifié dans sa
forme et dans son esprit : plans moins conventionnels, place moins
importante accordée aux aspects normatifs, abandon du souci d'exhaus-
tivité au profit de problématiques spécifiques.

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2. Thèmes nouveaux ou en profond renouvellement

a) La remise en question des découpages traditionnels a sus¬


cité des problématiques nouvelles, aux confins de plusieurs disci¬
plines .

Déjà fort développée au Mexique, dans les Andes et en Afrique


Occidentale, l'anthropologie historique connaît un essor considéra¬
ble en Océanie (étude des migrations et du peuplement) et en Amazonie
(remise en cause des aires culturelles classiques). Dans une pers¬
pective voisine et sur tous les terrains où la profondeur chronolo¬
gique est faible, 1 ' ethnoarchéologie est parvenue à des résultats
tangibles dans l'analyse des structures d'habitat et des faits dé¬
mographiques .

Les représentations culturelles de la maladie et les théra¬


pies traditionnelles (personnels, rituels, pharmacopées, etc.) ont
donné lieu à de nombreux travaux, qui attestent du rapide dévelop¬
pement de 1 ' ethnomédecine et de l'anthropologie médicale. Aux fron¬
tières de la psychanalyse et de l'ethnologie, se situent des ana¬
lyses originales concernant la sorcellerie (France, Afrique). Dans
le domaine des ethnosciences , l'intérêt pour les savoirs naturalis¬
tes populaires et pour les systèmes de gestion des ressources na¬
turelles correspond plus à une ouverture de l'ethnologie vers les
sciences de la nature qu'à une véritable coopération entre ces deux
disciplines. Sur certains thèmes (alimentation et épidémiologie ,
par exemple), des enquêtes approfondies associant ethnologues,
biologistes, agronomes et médecins ont pourtant été menées avec
succès au cours de ces dernières années.

b) Des thèmes considérés comme prioritaires ont connu un


développement sensible, qui n'a pas suffi à combler, dans certains
cas, le retard de la France par rapport aux acquis anglo-saxons.

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Des recherches sur les catégories de sexe (fondements de
la domination masculine, statuts féminins et division sexuelle,
du travail, etc.) ont été menées dans les sociétés primitives
aussi bien que dans les sociétés paysannes (en France notamment) .
L'essor, encore timide, de l'anthropologie urbaine se manifeste
surtout dans les domaines suivants : communautés religieuses, ban¬
lieues ouvrières et sous-prolétariat, isolats sociaux (cités de
transit) .

L'ethnologie a permis également une nouvelle approche des


rapports entre normes et pratiques dans les religions à tradition
écrite (islam - périphérique surtout -, taoïsme, bouddhisme), dont
l'étude était jusqu'à présent réservée à l'orientalisme. Enfin, les
paysanneries des pays en voie de développement sont désormais envi¬
sagées moins sous leurs aspects culturels que dans leurs rapports
avec les Etats nationaux et les marchés (Amérique Latine, Afrique).

3. Progrès accomplis sur des aires culturelles particulières

a) Témoignent d'un dynamisme remarquable les recherches con¬


cernant les domaines arabo-berbère (parenté touareg notamment) et
iranien, le sous-continent indien (castes et minorités musulmanes),
le Japon (culture contemporaine), l'Amazonie (ethnohistoire, chama-
nistne) et la France (où tous les thèmes propres à l'ethnologie se
sont développés, mais parfois en ordre dispersé, sous l'influence
des mouvements associatifs et des nouveaux types de musée) .

b) Des terrains nouveaux commencent à attirer les chercheurs


certains Etats de la péninsule arabique (Yémen, Emirats du Golfe
Persique), l'Afrique Orientale anglophone et l'Océan Indien, la
Chine (dont l'ouverture se manifeste timidement), l'Europe médi¬
terranéenne .

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II. RETARDS

1. Champs classiques en recul ou en extinction

a) Les grands musées ethnographiques traditionnels voient


leur rôle de moteur de la recherche décliner, sans qu'aucune pers¬
pective immédiate de redressement ne se dessine. Cette regrettable
situation est peut-être à l'origine de la disparition presque to¬
tale des travaux sur l'esthétique et les formes d'expression artis¬
tique (à l'exception de la musique).

b) Sont également en déclin, â quelques exceptions près, les


travaux descriptifs sur les systèmes techniques et économiques tra¬
ditionnels. Cette tendance peut s'expliquer en partie par la dispa¬
rition de beaucoup de ces systèmes, mais aussi par l'insuffisance
des moyens de mission ; elle exprime peut— être encore le recul d'un
empirisme de bonne méthode, coirane base de la démarche ethnologique.

2. Problèmes posés par les aires culturelles

De nombreux terrains se sont fermés pour des raisons poli¬


tiques : Afghanistan et Asie Centrale, Cambodge, Timor, Amérique
Centrale, etc. D'autres, par contre, où le travail serait possible,
n'ont guère attiré de chercheurs, pour des raisons diverses : Etats-
Unis, Areentine, Brésil, Australie, Koyen-Orient arabe, Turquie,
régions arctiques, ïïurope de l'Est et du Nord, Afrique lusophone.

3. Thèmes faiblement développés

Outre les champs classiques en recul ou en extinction déjà


signalés, certains thèmes mériteraient de susciter plus d'intérêt
de la part des ethnologues, par exemple : les intégrismes religieux
(islamiques, chrétiens, judaïques), les préjugés racistes et les

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comportements qui en résultent, les entreprises industrielles et
la vie ouvrière, l'enfance et les systèmes éducatifs.

En règle générale, l'ethnologie reste trop attachée au do¬


maine du traditionnel, voire de l'exotique, et continue de peu
s'intéresser aux modes de vie, de travail et d'expression contem¬
porains (sports, chansons populaires, bandes dessinées, etc.),
ainsi qu'aux transformations, souvent brutales, qui affectent les
pays du Tiers-Monde.

III. CONCLUSIONS ET PERSPECTIVES

Malgré des apparences de dispersion, l'ethnologie française


témoigne d'une grande richesse, du fait de la multiplication des
problématiques (souvent liées à des aires culturelles) et de la
coexistence de plusieurs courants de pensée (structuralisme, mar¬
xisme, etc.) entre lesquels plusieurs efforts de synthèse ont été
tentés.

On peut regretter néanmoins une spécialisation à outrance


et une atomisation des thèmes, au détriment des analyses globales
de systèmes économiques et sociaux, un manque de travaux compara¬
tifs, une absence de synthèses nouvelles des connaissances accumu¬
lées, ainsi qu'une insuffisance des grands outils documentaires
et analytiques. Par rapport à d'autres grands pays industrialisés,
le développement de la recherche ethnologique française est freiné
par le caractère artisanal des moyens.

D'autre part, en dépit d'efforts récents, le progrès de


l'ethnologie continue d'être entravé par certaines pesanteurs ins¬
titutionnelles. On constate en effet que les réformes de structu¬
res ne suivent pas d'assez près les avancées enregistrées dans le
domaine scientifique. Ainsi, les cloisonnements entre sciences de

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la vie et de la nature et sciences de l'homme et de la société
restent très forts ; les moyens (calqués sur ceux des sciences
exactes et expérimentales) sont encore largement inadaptés aux
besoins spécifiques (missions de la recherche ethnologique. Dans
le domaine de l'ethnologie française, des institutions dont les
objectifs sont prioritairement culturels, sont en voie de prendre
le pas sur le CNRS. Enfin, l'absence de politique concertée de
l'enseignement secondaire et supérieur, comme l'insuffisance de
la valorisation et de la diffusion des résultats, tendent à main¬
tenir l'ethnologie dans la position traditionnellement marginale
qu'elle occupe, en France, par rapport à l'histoire et à la géo¬
graphie (1).

Carmen BERNAND et Jean-Pierre DIGARD

(1) Le présent rapport se fonde en grande partie sur des notes de


synthèse rédigées par Alfred ADLER (Afrique), Carmen BERNAND
(anthropologie médicale, anthropologie urbaine, Amérique),
Claudine BERTHE (ethnologie et sciences de la nature), Christian
(3R0MBERGER (Europe), Daniel de COPPET (anthropologie sociale,
Océanie) , Jean-Pierre DIGARD (anthropologie économique, Afrique
du Nord et Moyen-Orient), Mireille HELFFER (ethnomusicologie,
Asie) et Georges RAVIS-GIORDANI (France),

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