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Paru dans B. BÉTHOUART, R. BURNET, J.-P. GAY (éds), Figures de David d’hier à aujourd’hui.

Actes
de la XXVIe Université d’été du Carrefour d’histoire Religieuse. Bruxelles, 11-14 juillet 2017 (Les
Cahiers du Littoral 2/16), Cysoing, Université du Littoral, 2018, p. 17-26

Les David de la Bible hébraïque


André Wénin
Un seul personnage de la Bible hébraïque porte le nom de David – c’est le roi que nous
connaissons tous. Mais s’il y a un seul David, pourquoi parler des David de la Bible ? Parce
que si le personnage est unique, les portraits que ce livre en donne sont multiples. Le plus connu
est évidemment celui qui est au centre des deux livres de Samuel où son nom se lit à 576 re-
prises, à quoi, l’on peut ajouter les 96 occurrences des livres des Rois, situées surtout au début
du premier de ces livres1. Mais David est aussi très présent dans les livres des Chroniques où
son nom revient 261 fois dans un récit qui suit en partie celui des livres de Samuel mais qui
donne du grand roi une image sensiblement différente. Le Psautier – dont une tradition très
ancienne lui attribue la paternité – mentionne David à 88 reprises, les neuf dixièmes des occur-
rences se trouvant dans les « titres » placés en tête des psaumes2. Quant aux prophètes et aux
sages, ils parlent beaucoup moins de David3. Je n’en tiendrai pas compte dans cette présentation
où je partirai du grand récit de Samuel avant de jeter un regard plus rapide aux deux autres
portraits, en commençant par celui qui émerge du Psautier.

1. Le David des livres de Samuel


L’histoire de David dans les livres de Samuel est le plus long récit de la BH toute entière.
Elle commence au chapitre 16 de 1 S, englobe l’ensemble de 2 S pour s’achever en 1 R 2 où il
meurt après avoir cédé le trône à son fils Salomon et lui avoir donné des directives pour neu-
traliser ou éliminer les personnages susceptibles de perturber le début de son règne. Cette ample
séquence narrative n’est pas sans tensions internes car elle intègre très vraisemblablement di-
vers documents antérieurs. Mais cette intégration est néanmoins très réussie, car l’ensemble qui
en résulte possède une belle unité.
Je ne m’attarderai pas ici sur l’histoire très débattue de la formation de ce texte. Au-
jourd’hui, les exégètes s’accordent pour dire qu’elle a connu plusieurs étapes, mais c’est à peu
près tout. Ils discutent du nombre de ces étapes et des époques où elles ont pu avoir lieu, ils
débattent sur l’identité de leurs responsables et sur leurs options idéologiques, et ils s’interro-
gent sur son intégration plus ou moins heureuse dans un ensemble plus vaste appelée commu-
nément Histoire deutéronomiste4, qui va du Dt ou de Jos à la fin de 2 R. Mais l’histoire de la
réception du texte n’a cure de ces discussions, puisque le texte a été lu très longtemps – et sans
doute encore aujourd’hui en dehors des cercles exégétiques – tel qu’il se présente dans la Bible,

1
60 de ces occurrences sont situées en 1 R 1–11 qui correspond au règne de Salomon, fils de David.
2
En dehors des titres, voir Ps 72,20 (qui correspond à une sorte de titre a posteriori), 78,70 ; 89,4.21.36.50 ; 122,5 ;
132,10.11.17 et 144,10.
3
On compte 38 occurrences du nom chez les Prophètes seconds (titre que la Bible hébraïque donne à l’ensemble
des prophètes dont un livre porte leur nom, comme Isaïe, Jérémie, Ézéchiel, ou encore Amos et Osée). Il n’y a que
4 mentions dans les livres sapientiaux.
4
Quoi qu’il en soit de leur opinion concernant le caractère opportun de l’hypothèse qui est liée à cette appellation.
Cette hypohèse remone à Matrin Noth qui voyait dans le Dt la préface théologique des livres qui suivent et qui
sont marqués par cette théologie. Voir Martin Noth, The Deuteronomistic History, Sheffield, University Press,
1981 (traduction de l’ouvrage allemand de 1943, 21957).
Paru dans B. BÉTHOUART, R. BURNET, J.-P. GAY (éds), Figures de David d’hier à aujourd’hui. Actes
de la XXVIe Université d’été du Carrefour d’histoire Religieuse. Bruxelles, 11-14 juillet 2017 (Les
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et même plus exactement tel que les lecteurs l’ont trouvé dans le TM, bien sûr, mais infiniment
plus souvent dans les divers témoins des traductions anciennes ou dans les versions modernes.
Pour ma part, je m’en tiendrai pour faire simple à la « mère » de toutes les versions, le Texte
massorétique.

1.1. La montée vers le trône


David fait son apparition au chapitre 16 de 1 S où sont relatées son onction royale par
Samuel et son entrée incognito à la cour du roi Saül qui a été rejeté par Yhwh et qu’il est destiné
à remplacer. Son nom se fait attendre d’ailleurs : Yhwh envoie Samuel à la recherche d’« un
fils de Jessé de Bethléem » pour l’oindre comme roi à la place de Saül. Quand, après le rejet de
sept fils, Jessé pense enfin au « plus jeune qui fait paître le petit bétail » et que David arrive sur
la scène du récit, son nom résonne dans une phrase qui enregistre le tournant que prend alors
sa destinée : « L’esprit de Yhwh fondit sur David depuis ce jour et par la suite » (1 S 16,13).
David est donc introduit comme un berger, et c’est également ce que dira de lui Saül lorsqu’il
demande à Jessé de lui envoyer « David ton fils qui est dans le petit bétail » (16,19) – deuxième
occurrence de son nom. Ce redoublement n’est certainement pas un hasard, car il introduit un
trait essentiel qui va opposer David et Saül quant au modèle de royauté qui sera le leur. Saül
est un guerrier et l’objet qui le caractérise est la lance5 ; David est un pasteur joueur de harpe6,
et ses armes sont la fronde et le bâton7, les armes du berger qui doit protéger le troupeau des
fauves qui le menacent. Un roi guerrier finit toujours par faire le malheur de son propre peuple
à moins qu’il ne fasse la guerre à l’une de ses parties ; le roi berger prend soin de son peuple
comme d’un troupeau et il s’expose au besoin pour le tirer du danger. C’est ce qu’illustre le
fameux épisode de David et Goliath que le récit hébreu ne raconte pas comme le triomphe d’un
fragile gringalet sur un géant invincible, mais comme la victoire du pasteur sur le guerrier8,
avec l’aide d’un Yhwh en qui il met sa confiance.
La double entrée en scène de David est déterminante pour toute la suite du récit de 1 S :
consacré par Samuel, il est introduit à la cour par le roi déchu à la recherche d’un musicien à
même de calmer les crises que provoquent chez lui la présence d’un mauvais esprit. La situation
ainsi créée est explosive, et cela lance un suspense qui va se déplacer peu à peu. L’objet du ce
suspense n’est sûrement pas l’issue de la tension entre les deux rois : le lecteur peut difficile-
ment douter que l’élu de Yhwh finira par l’emporter. La question est plutôt de savoir comment
cela se produira. Ce récit du comment connaît différentes phases.

5
Voir la lance associée à Saül en 13,22 ; 18,10-11 ; 19,9-10 ; 20,33 ; 22,6 ; 26,7-8.11-12.16.22 ; 2 S 1,6, soit la
grande partie des occurrences du terme « lance » (ḥanît) en 1-2 S.
6
Voir 1 S 16,16-18.23 ; 18,10 et 19,9 ; 2 S 6,5.
7
Voir 1 S 17,40-50.
8
Pour une étude de ce texte, voir mes études André Wénin, David et Goliath. Le récit de 1 Samuel 16–18, Lumen
Vitæ, Bruxelles 1997 ; « David roi, de Goliath à Bethsabée. La figure de David dans les livres de Samuel », dans
Figures de David à travers la Bible. XVIIe Congrès de l’ACFEB - Lille 1-5 septembre 1997, L. Derousseaux et J.
Vermeylen (éd.), Paris, Cerf, 1999, p. 75-112, repris dans Le roi, le prophète et la femme. Regards sur les premiers
rois d’Israël, Paris, Bayard, 2015. Je compare les textes hébreu et grec dans « 1 Samuel 17,1-54. Étude narrative
et histoire du texte », dans W. Dietrich (éd.), The Books of Samuel. Stories – History – Reception History, Leuven
/ Paris / Bristol, CT, Peeters, 2016, p. 235-254
Paru dans B. BÉTHOUART, R. BURNET, J.-P. GAY (éds), Figures de David d’hier à aujourd’hui. Actes
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La première – assez brève – se singularise par les excellentes relations entre Saül et le
berger qui calme ses crises par la musique et dont il fait son écuyer tout en lui permettant de
rentrer à Bethléem pour s’occuper du troupeau de son père. Le récit précise d’ailleurs que Saül
se prend d’une grande affection pour lui (16,21). Il est ensuite séduit par l’audace de ce garçon
inexpérimenté qui s’offre, plein de confiance en Yhwh, pour aller combattre le Philistin, puis
l’abat d’un coup de fronde, permettant ainsi à Israël de repousser l’ennemi dans ses frontières.
Il décide alors de le garder avec lui, et son fils Jonathan se met à l’aimer au point de lui donner
son équipement militaire – se dépouillant ainsi en sa faveur de sa position de dauphin. Mais les
choses tournent vite au vinaigre. Saül entend les femmes qui viennent à la rencontre des vain-
queurs en chantant « Saül a battu des milliers et David des myriades » (18,7). Jaloux de voir
que les myriades sont attribuées à David, il se met à regarder le jeune héros de travers. Cette
jalousie va le rendre malade au point qu’il n’aura de cesse d’éliminer celui en qui il ne voit plus
désormais qu’un rival à abattre. Par deux fois, il tente de le clouer au mur avec sa lance, puis il
l’expose au danger dans la guerre contre les Philistins avant d’utiliser sa fille Mikal comme
appât en vue de le mettre en danger. Mais rien n’y fait, et David devient le gendre du roi, s’ap-
prochant encore davantage du pouvoir (18). Même les tentatives de Jonathan pour faire com-
prendre à son père que son ami David n’est pas dangereux restent vaines. Et ces deux enfants
de Saül, Mikal et Jonathan, uniront leurs efforts pour faire en sorte que David échappe aux
ardeurs meurtrières de leur père (19–20).
Lorsque David s’enfuit définitivement de la cour royale, commence une nouvelle phase
du récit. Toujours dans sa jalousie assassine, dès que l’occasion se présente, Saül poursuit Da-
vid dans l’espoir de le neutraliser définitivement. Pour cela, il terrorise la population qui, évitant
de se ranger à ses côtés, voudrait venir en aide à David : il massacre ainsi les 85 prêtres de la
ville de Nob qu’il soupçonne à tort d’être des partisans de David, passant ensuite toute la bour-
gade au fil de l’épée (21–22). Dès lors, les gens de plusieurs villes croiront montrer leur allé-
geance au roi en dénonçant la présence de David en vue de le lui livrer. Entretemps, ce dernier
est devenu un chef de bande : des gens exclus, endettés et autres mécontents se sont en effet
ralliés à lui, rendant impossible le désir de passer inaperçu. Mais chaque fois, David échappera
à Saül, sans jamais rien tenter contre lui, bien qu’avec 400 hommes prêts à tout, il ne soit pas
démuni pour agir, comme le montrent ses victoires contre des Philistins (23). Mais quand, par
deux fois, David tient le roi à sa merci, il renonce à le tuer malgré la pression de ses hommes
(24 et 26). La femme de Naval, Abigaïl, le confirmera dans ce choix lorsqu’elle fait tout pour
qu’il renonce à se faire justice lui-même après que son mari l’a méprisé, lui et ses hommes : il
ne faut pas, lui dit-elle, que son futur pouvoir soit bâti sur la violence (25).
Après qu’il a été épargné par David une seconde fois, Saül décide de cesser ses poursuites
et le dit à son rival. Mais celui-ci se méfie et va chercher refuge chez les Philistins, les grands
ennemis d’Israël. Il devient ainsi le vassal du roi de Gath, Akish, qui lui attribue la ville de
Ciqlag. David se met à jouer alors un jeu dangereux. Voulant faire croire à Akish qu’il est un
vassal loyal, il lance des campagnes contre des ennemis d’Israël, tout en faisant croire que le
butin qu’il ramène à son suzerain a été fait aux dépens de villes de Juda. Le prince philistin
pense alors que David s’est rendu odieux dans son propre peuple. Aussi, quand les Philistins
relancent la guerre contre Saül, David est à deux doigts d’être enrôlé avec ses hommes dans
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l’armée qui se prépare pour une bataille contre Israël qui sera décisive. Mais la méfiance des
autres chefs des Philistins l’emporte : ils se méfient de David et refusent qu’ils participent au
combat, David jouant alors les déçus dont on méconnaît la loyauté. C’est au cours de ce combat
que Saül perdra la vie avec ses trois fils, tandis que David met à profit sa liberté pour écraser
un ennemi traditionnel de son peuple, les Amalécites (27–31).
La voie étant désormais libre, l’ultime phase de la marche vers le pouvoir peut commen-
cer. Apprenant la mort tragique de Saül et de son fils Jonathan, David pleure sincèrement ces
deux hommes valeureux par une complainte pleine d’émotion. Il se transfère ensuite à Hébron,
une ville du pays de Juda, où les anciens de cette tribu méridionale lui confèrent l’onction
royale. Mais Israël, c’est-à-dire les tribus du Nord, reste fidèle à Ishboshet, un fils de Saül tou-
jours en vie, lui-même appuyé par Abner, le général de l’armée de Saül. La tension entre Saül
et David se transforme alors en guerre entre deux royaumes rivaux. Mais alors que, méprisé par
Ishboshet, Abner vient traiter avec David le ralliement des tribus du Nord, il est traitreusement
assassiné par Joab, le général de David qui voulait venger la mort de son frère. Ensuite, cher-
chant à plaire à David, deux chefs de bande éliminent le roi Ishboshet et viennent annoncer sa
mort. Mais face à la mort de ces adversaires, la réaction de David est la même que celle qu’il a
eue quand on lui a annoncé la disparition de Saül : il se désolidarise publiquement des meur-
triers, même s’il laisse en place son général, alors qu’il punit de mort les assassins de Saül et
d’Ishboshet (2 S 1–4). Il n’en profite pas moins du vide de pouvoir qui s’est créé au nord du
pays pour accepter l’onction royale que les anciens d’Israël lui proposent. Ayant ainsi réuni
sous sa couronne deux petits royaumes, David installe sa capitale dans une ville neutre qu’il
conquiert lui-même, Jérusalem. Et après que Yhwh lui a donné de régler leur compte aux Phi-
listins, il amène l’arche d’alliance dans sa capitale (5–6). Mais son projet de lui construire « une
maison » – un temple – est refusé par le prophète Nathan au nom de Yhwh. En revanche, celui-
ci promet de lui faire « une maison » – une dynastie stable. Se mettant alors à prier, David
reconnaît la grandeur Yhwh et tout ce qu’il a fait pour lui et pour Israël, le priant de le bénir et
d’accomplir ses promesses (7).

1.2. Un pouvoir secoué par les querelles internes


Après un chapitre de transition résumant les guerres de conquêtes menées par David et
dressant une brève liste de ses fonctionnaires (8), commence le récit de la façon dont David
gère le pouvoir une fois son trône affermi. Il commence par honorer un engagement pris envers
son ami Jonathan en invitant le fils de celui-ci, Mephiboshet, à résider à la cour et à manger à
la table du roi – geste certes généreux, mais manière aussi de tenir à l’œil un homme de sang
royal potentiellement menaçant. Suit une longue séquence relatant une guerre qui sera détermi-
nante pour la suite du règne de David : la double campagne contre les Ammonites dont le jeune
roi Hanoun a méprisé les émissaires envoyés par David pour le féliciter. C’est au cours de cette
guerre impliquant aussi les Araméens que se passe un événement crucial : l’adultère de David
avec Bethsabée, la femme d’Urie, un soldat que le roi rappelle du front puis envoie à la mort
après qu’il a fait échouer – intentionnellement ou non, on ne le sait pas – les efforts de David
pour l’envoyer coucher avec sa femme et endosser ainsi la paternité de l’enfant de l’adultère.
On connaît la suite : David épouse Bethsabée, la chose déplaît à Yhwh qui envoie Nathan chez
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David. Suivent la condamnation de ce dernier et sa reconnaissance de la faute, la mort de l’en-


fant puis la naissance d’un autre fils du couple, Salomon (9–12).
L’oracle de condamnation proféré par Nathan a ici la fonction d’annonce du sujet pour la
suite du récit : « l’épée ne s’écartera jamais de ta maison… je vais amener sur toi du malheur
venant de ta propre maison » (12,10.11). La fin du règne de David sera en effet terriblement
mouvementée. Car puisque le roi a montré que le pouvoir permet à celui qui le détient de com-
mettre n’importe quel abus à son propre profit, il devient singulièrement plus attrayant que s’il
s’agit de risquer sa peau pour le bien-être du peuple ! Après qu’Amnon, l’aîné de David9 est
entré dans ce jeu pervers en violant sa demi-sœur Tamar, les malheurs vont s’accumuler car les
fils de David vont manœuvrer pour tenter d’obtenir le pouvoir. Absalom, le frère utérin de
Tamar, va profiter du fait qu’il doit venger sa sœur pour assassiner son frère aîné et l’écarter
ainsi de la succession. Banni par David puis gracié suite à l’intervention de Joab, impatient de
monter sur le trône, il fomente un coup d’État pour renverser son père. Celui-ci est contraint de
fuir rapidement Jérusalem, non sans y avoir laissé des gens fiables capables de le tenir informé
et de déjouer les plans de l’usurpateur. C’est grâce à eux qu’avec l’appui discret de Yhwh, la
révolte sera matée mais aussi qu’Absalom sera tué au plus grand désespoir de son père. Mais
David n’en a pas fini pour autant. Un aventurier nommé Shèva prend le relai d’Absalom, mais
sa révolte sera brutalement réprimée par Joab (13–20)10.
Enfin, du vivant de David, Adonias, le fils qui suit Absalom dans l’ordre de succession,
se donne des airs de prince héritier sans que son père le réprimande. Et alors que David est en
train de s’éteindre peu à peu, Adonias réunit ses partisans sans doute pour se faire oindre roi.
Mais avec l’aide de Bethsabée, le prophète Nathan déjouera ses plans et, invoquant un serment
que David n’a probablement jamais fait, ils amèneront le vieux roi à désigner Salomon comme
son successeur et cela, avant même de mourir. Évincé, Adonias n’en tentera pas moins un der-
nier essai de se hisser dans les sphères du pouvoir, un essai qui lui sera fatal puisqu’il sera tué
pour avoir défié indirectement le pouvoir de son frère. En cela, Salomon agit conformément
aux derniers conseils de son père, lui recommandant d’écarter soigneusement tous les person-
nages dangereux pour son trône.

1.3. Brève réflexion conclusive


Le portrait que ce long récit brosse de David n’est pas loin d’être réaliste. C’est au point
que les exégètes de l’école historique ont longtemps estimé que de larges sections de ce récit
étaient l’œuvre de témoins oculaires, ce que quasiment plus personne ne dirait aujourd’hui, tant
les critiques sont conscients de la part de fiction que ces pages recèlent11. Ainsi, l’évolution du
personnage est vraiment sensible. Elle va du jeune homme inconscient du danger et imprudent

9
Pour les fils de David et l’ordre de succession, voir 2 S 3,2-5 : les 4 premiers fils sont Amnon, Kileav (dont on
ne reparlera plus), Absalom puis Adonias.
10
Les chapitres 21–24 de 2 S sont souvent traités comme des suppléments au récit du règne de David car ils
rompent clairement avec la chronologie du récit. Pour une tentative de les situer dans l’ensemble de l’histoire
racontée, voir László T. SIMON, Identity and Identification. An Exegetical and Theological Study of 2 Sam 21–24,
Rome,Gregirian Press, 2000, ou mon propre essai « Nouement et dénouements dans le récit de 1-2 S », à paraître
dans les Actes du colloque de Palerme I libri di Samuele. Tradizione, Redazione, Teologia (7-8 avril 2017).
11
Voir Jean-Louis Ska, Les énigmes du passé. Histoire d’Israël et récit biblique, Bruxelles, Lessius, 2001.
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au point de provoquer le massacre d’une ville entière au vieillard aisément manipulable par des
proches, en passant par plusieurs étapes : le prétendant au trône qui n’hésite pas à s’allier aux
Philistins pour se faire quitte de Saül et se fait démonstratif quand il s’agit de convaincre qu’il
n’y est pour rien dans la mort de ses opposants potentiels ; le roi reconnaissant lucidement qu’il
doit son pouvoir à Yhwh mais qui est capable de se comporter comme un potentat soucieux de
ses seuls intérêts personnels ; le père déchiré par les conflits entre ses fils et successeurs poten-
tiels et qui n’arrive pas à gérer les crises internes, le militaire rusé qui sait s’y prendre pour
déjouer les plans d’un jeune loup qui veut sa peau et soigner des alliés qui lui seront utiles en
cas d’échec de la rébellion, le roi qui ne sait guère s’y prendre avec un général aussi utile qu’il
est encombrant. Et tout au long de l’histoire, l’homme qui vit sa vie en présence de Yhwh, dans
les bons jours comme dans les mauvais. Quoi qu’il en soit de sa genèse, voilà un récit qui
témoigne d’une finesse extrême dans l’art littéraire de dessiner un personnage dont il parvient
à rendre la densité humaine exceptionnelle que ce soit dans le triomphe ou dans la déchéance.

2. Le David du Psautier
Dans le Psautier, je l’ai dit dans l’introduction, David est surtout présent dans les titres de
nombreux poèmes. Dans les quelques passages des psaumes où il est évoqué12, sa figure est
celle du roi de Yhwh, du messie. La chose est différente dans les titres biographiques. Sans
doute ces mentions sont-elles la trace de l’appartenance de ces poèmes à des collections anté-
rieures dont le plus grand roi d’Israël était censé être l’auteur. Telle est du moins l’opinion de
la grande majorité des spécialistes de cette littérature. Et c’est sans doute à ce fait que l’on doit
l’attribution du livre lui-même à David, puisque plus de la moitié des psaumes semble venir de
ces recueils. Cela dit, ces titres difficiles à comprendre sont assez peu utiles pour qui cherche à
dire quelque chose de l’image de David qui émerge de ce livre. C’est différent dans les quelques
titres – treize en tout – qui, en plus de mentionner le nom de David, relient la prière qui suit à
des épisodes de sa vie et qui, à une exception près, nous sont connus par le récit des livres de
Samuel. Même s’ils sont tardifs, ces titres, une fois lus en lien avec le poème qu’ils situent dans
l’histoire de David, dessinent un portrait du roi priant les psaumes, que mon collègue J.-M.
Auwers a bien mis en lumière13. Quel portrait en émerge donc ?
La toute grande majorité des titres biographiques introduit des prières de supplication et
sont référés à des épisodes dramatiques du récit de Samuel, comme par exemple : l’embuscade
des soldats de Saül envoyés l’arrêter (Ps 59, voir 1 S 19,11-17), la traque à laquelle se livre Saül
pour l’éliminer (Ps 57 et 144, voir 22,1-514 ; Ps 63, voir 1 S 23,14–26,2515), ou encore son
amère confession suite à l’adultère avec Bethsabée et à l’élimination d’Urie (Ps 51, voir 2 S
12,1-15) ou sa fuite devant son fils Absalom qui veut le renverser (Ps 3, voir 2 S 15-18). À
toutes ces occasions et à d’autres, le psaume donne à entendre un David suppliant qui implore

12
Les seuls épisodes évoqués sont l’onction de David (1 S 16,1-13 : Ps 78,70-72 ; Ps 89,21), le transfert de l’arche
d’alliance à Jérusalem (2 S 6 : Ps 132) et l’oracle dynastique de Nathan (2 S 7 : Ps 89,4-5.20-38 ; 132,11-12). Voir
Jean-Marie Auwers, « Le David des Psaumes et les psaumes de David », dans Figures de David à travers la Bible,
L. Desrousseaux et J. Vermeylen (éd.), Paris, Cerf, 1999, p. 187-224, en particulier 206-207.
13
J.-M. Auwers, « Le David des psaumes ».
14
Pour le Ps 142, on a pensé aussi à la grotte de 1 S 24,4-8 où David épargne Saül qui était à sa merci.
15
Ou bien 2 S 17–19 (fuite devant Absalom).
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le secours de Yhwh. Un seul titre, celui du Ps 18, introduit une prière de louange. Mais celle-ci
fait aussi état d’un appel à l’aide auquel Dieu a répondu (v. 7). Le titre va d’ailleurs en ce sens :
« De David qui prononça les paroles de ce chant au jour où Yhwh le délivra de la poigne de
tous ses ennemis et de la main de Saül » (v. 1, voir 2 S 7,1 ; 8,13 ou 22,1). Dès lors, on peut
affirmer que les titres biographiques présentent David comme le type de l’homme qui supplie
et qui loue. Mais le portrait qui domine n’est pas celui du roi triomphant. C’est celui d’une
personne qui souffre et qui connaît la persécution et l’amertume de la défaite et qui attend de
Dieu un salut qui lui permettra de renouer avec la louange. « Configuré » de cette façon16, ce
David est un être dans lequel les Israélites, et plus spécialement les humiliés et les souffrants,
peuvent se reconnaître de telle sorte qu’ils puissent en toute vérité reprendre sa prière à leur
compte.

3. Le David des livres des Chroniques17


Les livres des Chroniques est une œuvre tardive qui doit avoir vu le jour dans les milieux
lévitiques du temple de Jérusalem vers la fin de l’époque perse, une époque où le Psautier était
en train d’acquérir ou allait bientôt acquérir sa forme définitive – y compris avec les titres bio-
graphiques dont il vient d’être question. Ces deux livres témoignent d’ailleurs d’une image de
David qui n’est pas loin de celle que donnent les autres titres des psaumes où figure le nom du
grand roi.
Dans sa reprise de la trame des livres de Samuel et des Rois – mais l’influence littéraire
est-elle directe ou non ? –, les Chroniques mettent clairement deux rois en évidence pour le rôle
central qu’ils ont joué dans la construction du Temple de Jérusalem, le lieu de la présence de
YHWH, là où il fait habiter son Nom, ses yeux et son cœur (2 Ch 22,9 et 7,16). Le thème de
l’élection (verbe bḥr) est d’ailleurs repensé dans ces livres en fonction de ce lieu saint. Il évoque
deux grands élus : David (1 Ch 28,4 ; 2 Ch 6,5.6) et Salomon (1 Ch 28,5.6.10 et 29,118) : dans
la ville « choisie », Jérusalem (2 Ch 6,5.6.34.38 ; 12,13 ; 33,7), ils édifieront le lieu « choisi »
par Dieu (2 Ch 7,12) pour le service duquel ont été à leur tour « choisis » les lévites (1 Ch 15,2
et 2 Ch 29,11). C’est ainsi que l’essentiel de ce que Chr raconte de David et Salomon tourne
autour de cette édification.
Dans ce récit, David fait énormément pour le Temple – c’est sans comparaison avec les
livres de Samuel. Après avoir introduit l’Arche à Jérusalem, il exprime le souhait de lui cons-
truire une demeure (1 Ch 17,1 = 2 S 7,1), ce que Yhwh refuse par la bouche de Nathan, qui en
reporte la réalisation à la génération suivante (v. 11). Pourquoi cela ? Parce que les nombreuses
guerres de David ont souillé ses mains d’un sang qui les rend rituellement impures (1 Ch 18–
20 : cf. 22,8), bien que ses succès jamais démentis soient un signe sûr de la bénédiction de Dieu
(14,10-16). C’est d’ailleurs le butin provenant de ces guerres, qui fournira l’essentiel des maté-
riaux précieux que David accumule pour servir à la construction du Temple (1 Ch 18,1-4.11 ;
22,3-5.14-16 ; 28,14-18). David choisit aussi le lieu où il sera édifié : après s’être repenti du

16
J’emprunte le terme « configuré » à J.-M. Auwers, « Le David des psaumes », p. 222.
17
Voir à ce sujet Philippe Abadie, Le livre des Chroniques, Le Cerf - Service biblique Évangile et Vie, Paris,
1994.
18
L’élection de Salomon est un élément important (4 mentions) propre aux livres des Chroniques.
Paru dans B. BÉTHOUART, R. BURNET, J.-P. GAY (éds), Figures de David d’hier à aujourd’hui. Actes
de la XXVIe Université d’été du Carrefour d’histoire Religieuse. Bruxelles, 11-14 juillet 2017 (Les
Cahiers du Littoral 2/16), Cysoing, Université du Littoral, 2018, p. 17-26

péché consistant à recenser le peuple (1 Ch 21, cf. 2 S 24, avec modifications), il construit un
autel sur l’aire d’Ornân, et son choix sera clairement approuvé par Dieu (1 Ch 21,25-26.28).
Une fois l’emplacement trouvé, David organise les préparatifs. Il investit Salomon de la
tâche concrète de bâtir la demeure et il ordonne à « tous les chefs d’Israël » d’assister son fils
dans cette œuvre (1 Ch 22). Après lui avoir cédé le trône – plus question de lutte pour la suc-
cession, ici –, il répartit les tâches des lévites (23), prêtres (24), chantres (25), portiers, trésoriers
et autres attachés au Temple (26), se posant ainsi en organisateur du clergé (23,6.25-32 ;
24,3.31 ; 25,1 ; 26,32). On le voit : l’essentiel de l’action de David selon le Chr est orienté vers
le Temple et le culte. C’est au point qu’en exprimant ses dernières volontés, il rappelle encore
une fois l’élection de Salomon, il lui confie le plan de la Maison et le matériau pour réaliser les
objets cultuels et il exhorte Israël à collaborer de tout cœur avec son nouveau roi (1 Ch 28,1–
29,9).

Conclusion
Ce trop rapide parcours dans la BH le montre clairement : c’est un portrait très différent
de David qui émerge de chaque œuvre où lui est reconnue une place de choix. Un portrait
quasiment réaliste ressort du grand récit des livres de Samuel qui, en le brossant avec un art
consommé de la narration, propose à son lecteur une magistrale leçon de politique dans un récit
qui donne abondamment à penser sur le pouvoir et ceux qui l’exercent pour le meilleur et pour
le pire. À la fin de la BH, c’est un portrait complètement revisité que proposent les livres des
Chroniques. Là, l’idéalisation est au rendez-vous, les côtés obscurs du roi de Jérusalem étant
savamment minimisés, s’ils ne sont pas occultés purement et simplement. La piété du person-
nage semble avoir englouti la profonde humanité dans la relation avec Dieu et avec les hommes
qui caractérise le David des livres de Samuel. Quant au Psautier, il valorise à l’extrême l’hu-
manité du roi dans ce qu’elle a de blessé, de souffrant, de sorte que tout humain puisse trouver
en lui un frère dans la détresse et dans l’espoir d’un salut que Dieu ne peut manquer d’accorder.
C’est un bel hymne polyphonique que la Bible hébraïque rend ainsi à un personnage dont la
plasticité permet d’exploiter la richesse de tant de manières !

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