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27/09/2016 Sémiotique 

du discours de vulgarisation scientifique

Semen
Revue de sémio­linguistique des textes et discours

2 | 1985 :
De Saussure aux média

Sémiotique du discours de
vulgarisation scientifique
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Mots­clés : Analyse de discours, Rhétorique, Dialogisme, vulgarisation scientifique, sémiotique
du discours

Texte intégral
1 Le  propos  de  ce  petit  texte  est  bien  délimité  :  quels  sont  les  différents  niveaux  de
l'analyse du discours de vulgarisation scientifique (v.s.) ?
2 La perspective choisie sera diachronique. Mais on verra qu'elle est aussi synchronique
dans  la  mesure  où  les  approches  successives  persistent  et  conservent  toute  leur
actualité.
3 Est  considérée  comme  vulgarisée  toute  pratique  discursive  qui  propose  une
reformulation  du  discours  scientifique.  Par  discours  scientifique  on  entend
communication de spécialiste destinée à d'autres spécialistes. Il use d'une « langue »
particulière,  de  terminologies.  On  le  désignera  comme  discours  source,  ésotérique  et
légitime. Le cas type de discours scientifique correspond à un article publié dans une
revue  scientifique  (diffusée  spécifiquement  dans  la  communauté  des  pairs  et  lue
uniquement par des spécialistes de la même discipline).
4 La  délimitation  que  nous  venons  d'opérer  en  traçant  les  frontières  de  ce  que
représente le discours scientifique marque simultanément une extériorité, un au delà.
Tout  autre  discours  à  prétention  scientifique  sera  reformulation,  parole  exotérique  et
non légitime. Ainsi se définit un objet pur et idéal (le discours scientifique) et tout un
cortège  de  reflets  plus  pâles,  vulgaires  (les  discours  non  scientifiques  :  vulgarisation,
enseignement, information...) qui se contentent de paraphraser, reformuler et traduire
l'ésotérisme du premier.
5 Cette  délimitation  de  l'extériorité  d'un  discours  masque  une  argumentation
d'autorité.  On  verra  plus  loin  qu'il  s'agit  d'un  point  de  vue,  d'un  parti  pris  ou  plutôt
choisi : le discours de v.s. n'a pas de véritable identité. Le définir c'est déjà prendre parti
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dans  l'analyse  que  l'on  veut  en  faire.  Le  discours  de  v.s.  ne  possède  pas  de  définition
stable  et  reconnue  :  il  est  pluriel.  Diversité  des  scripteurs,  pluralité  des  moyens
d'expression,  dispersion  des  intentions  didactiques,  informatives  et  distractives...  la
v.s. s'échappe du carcan dans lequel l'observateur cherche à la contraindre.
6 L'approche  sémiotique  du  discours  vulgarisé  suppose  un  va  et  vient  dans
l'intertexte  :  réseau  qui  se  tisse  entre  le  discours  scientifique,  sa  reformulation  et  sa
réutilisation ; ce qui s'efface compte tout autant que ce qui persiste ­ on ne peut lire les
uns sans avoir à l'esprit la trace des autres ce sera le parti pris de cette analyse. On verra
que parti d'une conception naïve du projet vulgarisateur (projet qui s'actualise dans le
credo de ses acteurs) telle qu'elle s'est dite avant les années 60 on en viendra, in fine, à
replacer la v.s. dans la conception Wébérienne (actualisée par BOURDIEU) du champ
scientifique. Dans ce nouveau paradigme l'exposition, la diffusion, la vulgarisation et la
popularisation représentent des moyens synergiques orientés par les stratégies de lutte
dans le champ scientifique1.

1. Un degré zéro de l'analyse de la v.s. ?
7 Soit le dialogue suivant entre l'enquêteur et un vulgarisateur professionnel.

« Quel est mon rôle ? Eh bien je crois que nous tous vulgarisateurs nous sommes placés dans une
situation de médiation. Les scientifiques, les techniciens ne savent pas s'exprimer, ou plutôt ils
cachent ce qu'ils ont à dire dans un langage incompréhensible. Ils ont besoin de médiation ».

« Comment rendre intelligible ? Le vulgarisateur doit expliquer. Il doit traduire... oui,
reformuler. Il s'agit de traduire la science pour la rendre accessible à l'homme de la rue. Parler la
science dans la langue de tous les jours. Et simultanément la rendre attrayante et claire. Nous
sommes des écrivains, des experts ès ­ traduction du discours scientifique ».

8 La vulgarisation est traduction de la langue savante en langue vulgaire (ou commune
plus  précisément).  Dans  ce  cas  le  vulgarisateur  se  trouve  très  exactement  entre  le
spécialiste et le non spécialiste; virtuose des deux registres, il interprète le discours de la
science  en  usant  du  seul  registre  commun  à  la  pluralité  des  destinataires  :  la  langue
moyenne.  Il  s'agit  d'une  traduction  intralinguale  voisine  de  l'autre,  plus  connue,  où
l'interprète doit faire passer le discours d'une langue cible dans une autre.
9 De  même  qu'un  locuteur  italien  ne  peut  parvenir  à  communiquer  avec  un  français
sans le truchement d'un interprète, un français moyen ne pourrait pas comprendre le
discours du savant sans la médiation d'un journaliste.
10 Loin de représenter une prise de position naïve et optimiste cette conception de la v.s.
trouve des fondements et des justifications non négligeables.
11 La  plus  connue,  empruntée  à  la  sociologie  empirique  de  la  communication  (née  de
l'étude  fonctionnaliste  des  mass  média  —  presse,  radio,  T.V.)  a  été  défendue  par
MERTON, LAZARSFELD, en France par CAZENEUVE, MOLES et OULIF.
12 Elle s'est popularisée sous le nom de « troisième homme », médiateur qui s'interpose
entre  le  spécialiste  et  le  public  à  seule  fin  de  rendre  possible  la  communication.  Mais
cette  thèse  trouve  d'autres  défenseurs,  du  côté  de  la  linguistique  :  SAPIR,  voulant
distinguer la littérature de la science, écrit :

« Une vérité scientifique est impersonnelle et n'est pas affectée dans son essence par le moyen
linguistique particulier qui l'exprime ; elle a surtout autant de portée en chinois qu'en anglais ;
mais il lui faut s'exprimer, et s'exprimer linguistiquement. En réalité la conception d'une vérité
scientifique se fait par un processus linguistique, puisque la pensée n'est autre que le langage
dépouillé de son enveloppe extérieure. Le moyen d'expression approprié d'un énoncé
scientifique est donc un langage généralisé et symbolique dont toutes les langues connues sont
des traductions. On peut traduire très exactement la littérature scientifique parce que
l'expression scientifique initiale est elle­même une traduction de symboles »2.

13 Une  telle  affirmation  fonde  en  droit  l'activité  des  vulgarisateurs  :  les  terminologies
scientifiques ne seraient que des masques, d'inutiles oripeaux dans lesquels les savants
cacheraient  des  choses  à  dire  en  fait  presque  élémentaires.  L'art  du  journaliste
vulgarisateur consisterait d'une part à retrouver la nudité de la vérité scientifique et à la

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traduire dans une langue, plus simple, à la portée de tout un chacun. En fait une telle
opinion  n'est  propre  ni  au  lecteur  moyen,  ni  au  vulgarisateur.  Les  scientifiques  eux­
mêmes sont très critiques vis à vis du jargon des sciences... autre que le leur et le mépris
dans  lequel  des  spécialistes  des  sciences  «  dures  »  tiennent  les  terminologies  de  la
linguistique ou de la sociologie est immense.
14 Cette conception de la v.s. pourtant ne peut s'appliquer qu'à un champ très restreint
de la science. On ne la rencontre guère que dans les taxinomies descriptives : domaine
de l'observable comme l'histoire naturelle (zoologie, botanique, géologie ou même une
partie  de  l'astronomie  et  de  la  médecine...)  Les  objets,  les  choses  et  les  parties  à
reconnaître ont été nommés et classés dans des codes systématiques souvent anciens.
15 Bombyx mori c'est « le ver à soie » et Iridomyrmex humilis se traduit par « la fourmi
d'Argentine  ».  La  dischromatropie  peut  se  désigner  aussi  sous  le  nom  commun  de
« daltonisme » (anomalie de la vision colorée).
16 Cependant  à  cette  description  naïve  de  l'activité  vulgarisatrice  s'est  opposé  un
courant plus construit.

2. L'émergence de la théorie de la
rhétorique de vulgarisation
17 Tout  un  courant  d'analyse  de  la  v.s.  est  apparu  vers  la  fin  des  années  60.  Il  s'est
développé dans l'ensemble des sciences humaines et a été actualisé par des linguistes
encore  tout  récemment.  Ces  travaux  se  fondent  sur  la  première  approche  que  nous
venons de décrire : ils considèrent la v.s. comme une modalité particulière de discours,
formulé  par  des  médiateurs  —  journalistes  et  édité  dans  des  supports  spécialisés
(revues  de  vulgarisation,  articles  de  v.s.  publiés  dans  la  presse  hebdomadaire  ou
quotidienne). Pour aller vite on ne citera ici que pour mémoire l'approche sémiologique
de  JURDANT,  de  ROQUEPLO  (l'effet  de  vitrine),  l'approche  sociologique  de
P.  MALDIDIER  (la  culture  en  simili)  ou  encore  l'approche  psychosociologique  de
BARBICHON  (le  jargon  comme  moyen  de  sauvegarde  d'un  pouvoir).  Toutes  ces
analyses  ont  un  effet  immédiat  :  elles  contestent  fortement  l'efficacité  du  projet  de  la
vulgarisation, montrent que ses effets sont imprévus et opposés à ceux qu'elle prétend
atteindre ; en somme la v.s. ne parvient pas à diffuser le savoir, elle trompe ou dupe le
public,  elle  renforce  les  inégalités  culturelles.  Mais  simultanément  tous  ces  travaux
entérinent et soulignent un modèle auquel tous adhèrent au moins implicitement : la
vulgarisation  est  produite  par  des  acteurs  spécifiques,  les  vulgarisateurs,  qui
reformulent et paraphrasent (ils traduisent) le discours scientifique.
18 On peut dire qu'on assiste à une clôture progressive de l'espace décrit : on caractérise
les acteurs, leur rôle et leur fonction ; on délimite les contenus qui sont spécifiques ; on
classe  par  niveaux  les  différents  types  de  publication  et  on  décrit  les  publics
correspondants.
19 Enfin on propose une différenciation des types de discours en séparant le discours de
v.s.  à  la  fois  du  discours  scientifique,  du  discours  didactique  ou  du  discours
encyclopédique.
20 Ceci établi et les règles en ayant été élaborées ou mises à jour, on peut alors classer les
discours selon ces normes : ils seront ou ne seront pas du type V.S.
21 Il faut souligner que là est bien le résultat essentiel de tous ces travaux : ils ont bel et
bien « inventé » la rhétorique de vulgarisation et, en dépit des divergences que l'on peut
relever ici ou là entre telle ou telle École, ils s'accordent bien entre eux pour reconnaître
un objet commun que nous pourrions désigner comme la vulgarisation décrite en tant
que paradigme du « troisième homme » (c'est ainsi que MOLES et OULIF ont désigné le
médiateur­vulgarisateur).
22 Ces travaux se sont révélés très féconds et ils ont probablement si peu d'équivalents
ailleurs qu'on considère — sans doute avec raison — que l'École Française est dans ce
domaine très en avance.
23 L'originalité des recherches les plus récentes des Linguistes français tient à ce qu'ils
ont apporté un ensemble de preuves — convaincantes — à l'appui du paradigme.
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24 Ces  analyses  suggèrent  que  le  discours  de  v.s.  ne  remplace  pas  le  discours  source
ésotérique, ni ne le traduit réellement.
25 Il l'érige en spectacle, le montre, l'exhibe sans jamais l'effacer. Il le dénature, le court­
circuite sans pourtant le dévaloriser, ou le remplacer effectivement.
26 Pour résumer de façon très cavalière l'ensemble de ces travaux nous en soulignerons
trois tendances.
27 La première souligne la prédilection du discours de vulgarisation pour des figures (au
sens rhétorique) comme l'analogie, et la comparaison.
28 Ce  trait  se  marquerait  par  la  prépondérance  dans  le  discours  de  vulgarisation  des
métaphores  mais  aussi  comme  l'a  montré  JURDANT  par  des  tournures  comme  le
paradoxisme (image propre à surprendre le lecteur), l'exagération, l'hyperbole...
29 En  second  lieu  le  souci  d'éclairer  le  lecteur  (et  de  lui  faire  comprendre  le  sens  du
message) se marque par une exacerbation de la dimension métalinguistique.
30 Enfin  les  substitutions  synonymiques  et  l'établissement  d'équivalences  entre  les
termes se retrouvent avec un va et vient d'un registre à l'autre, souligné par un jeu très
apparent  des  signes  de  ponctuation  (guillemets,  parenthèse).  Cette  équivalence  est
toujours réversible et ne donne pas réellement lieu à l'acquisition d'une terminologie ou
d'un vocabulaire spécialisé.
31 Pour  illustrer  ce  type  d'analyse  nous  prendrons  un  exemple  d'article  de
vulgarisation3.

« Ce paradoxe, on le sait, est celui de l'immunologie. L'organisme traite comme étranger le tissu
qu'on voudrait lui implanter, même s'il lui est utile — tandis qu'il reconnaît encore pour sienne la
tumeur qui l'envahit bien qu'elle doive le tuer.
Tout se passe comme si les soldats chimiques chargés de la défense de notre corps étaient des
sentinelles un peu butées, plus sensibles à la lettre qu'à l'esprit des consignes. On leur a dit de
tirer sur tout ce qui n'était pas de la famille : alors elles abattent le médecin venu les secourir,
mais elles laissent passer le cousin qui les empoisonne ».

32 Ce  passage  est  un  exemple  remarquable  d'utilisation  de  l'analogie  et  des
comparaisons dans le souci de frapper l'imagination du lecteur en l'installant dans un
paradoxe.
33 En  effet  on  remarque  que  le  premier  élément  apparu  dans  l'analogie  entre  les
mécanismes immunitaires et la situation de guerre (« les soldats chimiques chargés de
la défense de notre corps ») est une idée nouvelle dans le texte. En fait le syntagme ne se
substitue pas à un terme scientifique et c'est donc l'animisation qui apparaît d'emblée :
les produits immunitaires sont assimilés à des êtres humains auxquels on peut prêter
des comportements et des sentiments connus et familiers.
34 S'enchaînent  alors  toute  une  série  de  substantifs  :  sentinelles  butées,  consignes,
médecin,  cousin...  qui  s'inscrivent  dans  cet  univers,  installent  puis  renforcent
l'analogie. La comparaison est appuyée par l'usage de verbes comme : tirer sur, abattre,
secourir, laisser passer, empoisonner. Ce sont tous des verbes d'action au sens fort qui
entraînent  sans  équivoque  le  lecteur  dans  un  univers  militaro­guerrier.  Le  domaine
militaire est, on le sait, l'un des plus utilisés, dans le répertoire comparatif.
35 Le  goût  pour  les  comparaisons  et  la  tendance  au  paradoxisme  apparaissent  très
fortement dans le titrage de l'article : « Hommes et souris unis contre le cancer », « une
cellule, valet de deux maîtres », « deux cellules se sont mariées » « Mais qui a tué la
tumeur ? » « Le Hamster qui sauve ». Tous ces différents titres et intertitres conduisent
à  la  phrase  conclusive  qui  résume  le  papier  :  «  L'homme  en  définitive,  sera  peut­être
sauvé par la souris ».
36 Ailleurs  dans  le  même  texte  on  trouve  des  phrases  introduites  par  des  tournures
comme «  il signifie en effet... » ou encore celles­ci :

« Au niveau cellulaire au moins c'est un peu comme si l'on parvenait à marier un homme et une
souris... »
« ...le reste, toujours présent, est dit inactivé ou réprimé  »
« D'autres travaux concernant l'analyse génétique chez l'homme, c'est­à­dire la localisation des
gènes sur les différents chromosomes  »
« Chaque hybride dérivant d'une cellule cancéreuse unie à une cellule normale cela signifie que
celle­ci a détruit la malignité de celle­là ».
« Autrement dit, dans la lignée hybride... »

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« En d'autres termes, que l'organisme de la souris... »
« Il apparaît alors que l'immunisation de ces souris avait été multipliée par 10 000 : ou, si l'on
préfère, qu'elles étaient devenues 10 000 fois plus capables de résister au cancer ».

37 Ce relevé, quasi exhaustif, des segments de l'énoncé où apparaît la volonté d'établir
des équivalences introduites par des articulations métalinguistiques, montre bien que
cette dimension joue un rôle dans le discours de vulgarisation.
38 Dans  ce  dernier  exemple  quatre  éléments  distincts  se  superposent  le  coordonnant
«  ou  »,  précédé  du  signe  de  ponctuation  :  puis  vient  un  «  si  l'on  préfère  »  qui  est
explicitement métalinguistique.
39 En outre une note de bas de page (non citée ici) explicite le mode de calcul du degré
d'immunisation auquel la phrase fait allusion.
40 Enfin  nous  avons  relevé  des  illustrations  de  la  troisième  tendance  relevée  par  des
observateurs de la v.s. : l'équivalence synonymique.

« L'objet des traitements dits “immuno suppresseurs” est de calmer leur zèle intempestif »
« leur » réfère ici à « sentinelles », métaphore utilisée on l'a vu pour «  cellules de l'organisme ».
« Les cellules somatiques (cellules du corps) ».
« ...les cellules germinales des mammifères sont capables de reconnaître et rejeter le matériel
étranger (un ovule rejettera le sperme d'une autre espèce)... »
« Le second type, dit de la « tumeur SEWA » est un sarcome : un million de cellules tuent la
plupart des souris en 3 ou 4 semaines.
Le troisième type, également un sarcome, est celui de la tumeur « MSWBS » : l'inoculation d'une
cinquantaine de cellules produit des cancers mortels en 2 ou 3 semaines ».

41 Nous  avons  cité,  en  dernier,  cet  assez  long  extrait  qui  propose  une  superposition
considérable de termes : type, tumeur, sarcome, cancer, cellule.
42 L'équivalence tumeur ≈ sarcome ≈ cancer proposée au lecteur se complique avec les
noms  génétiques  (mis  entre  guillemets)  et  surtout  l'emploi  surprenant  pour  un  non
spécialiste — de la métonymie cellules (mis ici pour inoculation ou injection de cellules
cancéreuses).
43 On  voit  que  la  ponctuation  (parenthèse,  guillemet)  joue  un  rôle  important  dans  la
signalisation du discours.
44 L'ambiguïté  vient  de  ce  que  dans  ce  texte  (qui  est  bien  représentatif)  les  guillemets
servent  aussi,  de  façon  très  fréquente  pour  l'usage  inverse  :  proposer  un  raccourci
familier d'une expression scientifique jugée complexe.
45 Pour  décrire  l'hybridation  de  cellules  appartenant  à  des  espèces  différentes  le
journaliste  dira  qu'il  s'agit  de  «  fondre  »  ensemble  des  cellules  provenant  d'animaux
d'espèces  très  différentes  ».  Au  lieu  de  cellules  hybrides  il  écrira  «  cellules  fondues  »
puis plus loin dans « fondues, ensemble... » il fera disparaître les guillemets.
46 L'activation  de  l'information  jusqu'ici  réprimée,  (renfermée  dans  le  patrimoine
génétique) sera décrite comme un « déblocage »...
47 Il est bien évident que ce va et vient d'un registre à l'autre, et surtout si l'on ne sait
pas lequel est scientifique et lequel ne l'est pas, n'est pas des plus aisés.
48 Mais arrêtons là l'énoncé des preuves allant dans le sens du paradigme pour en venir
à ses limites.

3. Formations discursives, intertexte et
dialogisme dans la science et ses
discours
49 Les qualités très probantes des analyses qui ont contribué à fonder le paradigme de la
« rhétorique de vulgarisation » trouvent cependant parfois leurs limites. La rhétorique
de vulgarisation ne peut parvenir en effet à rendre compte de tous les cas rencontrés.
L'existence  de  toute  une  série  de  textes  marginaux  et  d'hybrides  atypiques  (qu'il  est
vain  de  considérer  comme  aberrants  ou  exceptionnels)  contraignent  l'observateur  à
proposer  une  autre  interprétation.  Le  paradigme  du  troisième  homme  suppose  la
possibilité d'isoler au sein de l'ensemble des discours ayant la science comme objet des

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rhétoriques  distinctes  :  discours  scientifique,  discours  didactique,  discours


d'information,  récit  de  science  fiction,  discours  polémique,  etc.  Cette  problématique
suppose  que,  dans  un  ensemble  très  large,  on  puisse  parvenir  à  isoler  des  sous
ensembles discontinus et à les typologiser.
50 Pourtant dès que l'on tente de dresser des inventaires assez exhaustifs du type : liste
des auteurs ayant publié un papier sur un thème scientifique donné, ou encore liste des
titres  susceptibles  de  publier  les  papiers  en  question,  on  va  assez  vite  de  surprise  en
surprise.  On  découvre  par  exemple  que  les  journalistes  scientifiques  (noms  des
spécialistes  de  v.s.  dans  la  presse  mensuelle,  hebdomadaire  ou  quotidienne)  ne  sont
pas les seuls à publier. Pas mal d'universitaires, de techniciens et de chercheurs signent
eux aussi des textes de vulgarisation.
51 L'inventaire des titres du secteur éditorial francophone montre qu'à côté de produits
nettement  marqués  comme  éditeurs  de  discours  de  vulgarisation,  coexistent  d'autres
titres,  «  inclassables  ».  Une  revue  comme  «  La  Recherche  »  embarrasse  pas  mal
d'observateurs. Voilà une publication qui s'affiche et se définit elle­même comme revue
de vulgarisation et que les spécialistes de la v.s. tendent à classer à part, en lui refusant
le statut et les attributs du groupe « rhétorique de vulgarisation ». Il n'est pas rare non
plus de trouver le même papier publié simultanément dans des supports distincts (avec
parfois  des  titres  différents  et  des  variations  mineures  comme  l'illustration
photographique il est vrai).
52 En analysant de façon isolée (comme trop souvent les spécialistes de la v.s. l'ont fait)
les productions scripturales dites de vulgarisation, on perd complètement de vue tout
le contexte et le tissu des écrits dans lequel la vulgarisation s'insère.
53 Nous proposons de substituer à l'image véhiculée par la rhétorique de vulgarisation
une  autre  représentation  de  la  réalité.  Il  n'y  a  pas  d'un  côté  un  discours  scientifique
source, discours incompréhensible par le public moyen et de l'autre un discours second,
reformulation  et  paraphrase  du  premier  destiné  au  plus  grand  nombre,  mais  un
continuum, dans lequel les scripteurs, leurs textes et leurs diverses intentions se mêlent
intimement.
54 Une  anecdote  illustrera  sans  difficulté  cette  particularité  :  un  numéro  ancien  de
Science et vie4 (trouvé dans un lot de livres en solde chez un bouquiniste !) voit figurer à
son sommaire un article intitulé : « le dressage d'animaux au laboratoire ». Il est signé
par Rémy CHAUVIN.
55 L'illustre professeur était à l'époque Maître de Rech. au C.N.R.S. : c'est en tous cas ce
que nous apprend une petite ligne imprimée sous le nom de l'auteur en dessous du titre
de l'article, page 286.
56 L'article est en fait un texte du type point de la question. Mais il débute, selon l'un
des  canons  du  journalisme  scientifique,  par  une  énigme  anecdotique  :  les  secrets
(jamais  devinés)  du  dresseur  Krall  Van  Osten  qui  avait  rendu  ses  chevaux  capables
d'extraire des racines carrées ! Signalons au passage que, déjà dans ce texte, derrière le
psychophysiologiste « sérieux » se profile le non conformiste attiré par les questions de
parapsychologie.
57 Ainsi R. CHAUVIN écrit, p. 287: « Bien que l'hypothèse d'un dressage du cheval à des
signaux  inconsciemment  émis  par  les  observateurs  soit  certainement  celle  qu'il  faut
retenir, son mécanisme exact n'a pas été élucidé ».
58 L'article  décrit  les  principales  utilisations  des  animaux  à  des  fins  de  psychologie
expérimentale : le ver de terre, le pigeon, le singe, les poissons et surtout le rat, dressé et
conditionné par de nombreuses équipes. Il montre ainsi une connaissance approfondie
de ses pairs et de ses... rivaux. Il écrit par exemple (p. 290) : « Le rat est­il un sujet de
choix pour le dressage au labyrinthe ? Malgré la grande expérience des américains, nous
croyons qu'il faut répondre négativement à cette question » et suit alors toute une série
d'arguments qui étayent sa prise de position.
59 On  voit  donc  que  cet  article,  sous  couvert  de  vulgarisation,  est  déjà  (ou  aussi)  un
plaidoyer pour la technique du laboratoire de R. CHAUVIN (utilisation d'un insecte, la
Blatte).

« Une petite équipe de chercheurs, travaillant sur ce matériel pourrait constituer “une école
française de la Blatte” susceptible peut­être d'en remontrer sur plusieurs points à “l'école

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américaine du Rat blanc” ».

60 Pour  mieux  expliciter  notre  analyse  nous  emprunterons  un  second  exemple  à  «  La
Recherche »5.
61 Dans  cet  article  on  peut  repérer  un  fragment  de  texte,  sorte  de  discours  dans  le
discours,  où  les  marques  d'énonciation  indiquent  que  l'auteur  décrit  ses  propres
recherches et les situe dans le contexte international.
62 Il  va  donc  inscrire  en  négatif  chez  ses  concurrents,  ce  qu'il  fera  ressortir  comme
élément positif et preuve de la supériorité de son équipe.
63 Comment  le  produit  hormonal  a­t­il  été  isolé  ?  Quel  est  le  poids  moléculaire  du
produit isolé ? Induit­il des effets biologiques ? En répondant à ces questions l'auteur
peut habilement montrer les lacunes et les manques des travaux publiés par les autres
chercheurs  qui,  au  plan  international,  tentent  comme  lui  d'isoler  des  hormones
thymiques. A contrario il pourra mettre en valeur ses propres résultats : le produit qu'il
est  parvenu  à  isoler  l'a  été  dans  le  sérum  (il  est  donc  circulant).  On  en  donne
immédiatement la preuve : l'ablation du thymus le voit disparaître du sang ; par contre
si on greffe un thymus il réapparaît. Cette expérience (l'ablation) et l'administration de
la preuve (la greffe) permettent d'anticiper sur les contestations que ne manqueraient
pas d'opposer d'éventuels contradicteurs.
64 En  fait  ce  discours  est  un  exemple  de  prudence  tactique  :  certes  on  critique
activement  et  ouvertement  le  travail  de  recherche  des  pairs  —  concurrents  mais
simultanément on recherche des appuis, des alliances et on se ménage des possibilités
de  retraite  prudente.  L'auteur  suggère  par  exemple  l'existence  de  plusieurs  hormones
thymiques  (à  toutes  fuis  utiles...)  et  il  n'hésite  pas  à  juger  «  intéressantes  »  les
hypothèses de ses rivaux.
65 On a donc affaire à un cas de dialogisme polémique : les interlocuteurs occupent dans
le  champ  spéculatif  des  positions  antagonistes.  Pour  autant  ni  la  véhémence,  ni
l'insulte ne sont permises. La polémique dénote toujours un échange verbal où les bases
communes partagées par tous les interlocuteurs sont plus importantes que les aspects
particuliers ou les points de vue précis à propos desquels le désaccord peut se faire jour.
66 L'affrontement  des  thèses  personnelles  suppose  pour  s'exprimer  un  ensemble
idéologique cohérent : le paradigme disciplinaire commun à un groupe de scientifiques.
Tout ce qui réunit les « adversaires » est plus fort que ce qui les sépare. La polémique
emprunte des détours tels qu'ils peuvent même ne pas apparaître aux yeux d'un lecteur
non averti qui, au contraire, n'y verra que connivence de vocabulaire, de références et de
valeurs.
67 En  fait  nos  exemples  tendent  à  montrer  clairement  que  l'étude  du  discours  de
vulgarisation,  comme  n'importe  quelle  analyse  de  discours,  suppose  toujours  une
perspective comparative : le discours de v.s. ne peut être interprété et analysé qu'à la
seule  condition  d'être  replacé  dans  son  environnement  intertextuel.  Le  scripteur  se
place toujours par rapport à des écrits déjà dits, vis à vis desquels il se situe ou avec
lesquels soit il polémique soit il fait alliance. Il tente aussi de se placer par rapport à des
discours à venir : il prend la parole pour tenir son rang et sa place.
68 Pour  nous  donc  le  discours  de  v.s.  peut  se  replacer  dans  l'ensemble  des  discours
scientifiques (dont il dépend et dérive quand il n'en est pas une variante), discours qui
sont  caractérisés  par  une  exacerbation  de  la  dimension  dialogique  (au  sens  de
BAKHTINE).

4. La prise en considération de la
6
figurabilité
69 Pour en terminer avec la revue des approches possibles de la v.s., il faut évoquer une
absence. L'une des caractéristiques les plus marquantes des écrits de v.s. est qu'ils se
présentent  presque  toujours  comme  des  documents  scripto­visuels.  Un  article  de  v.s.
est  dans  la  plupart  des  cas  pourvu  d'images.  Il  apparaît  comme  un  message
plurigraphique  :  aux  mots  du  texte  sont  non  seulement  ajoutés  des  éléments  visuels

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d'accroche, de mise en page et de mise en scène, mais aussi une iconographie plus ou
moins  abondante.  Les  figures  du  discours,  dans  le  cas  de  la  v.s.,  sont  à  la  fois
rhétoriques et figura les : aux tropes qui parcourent le texte répondent des images qui
s'articulent avec le discours.
70 Pourquoi alors les observateurs de la v.s., à quelques exceptions près, refusent­ils de
prendre en considération la dimension iconique du document ? Dédain pour ce système
de  représentation  ?  Supériorité  du  discours  sur  le  texte  ?  difficulté  de  l'approche
sémiologique ? il est impossible d'expliquer ce silence obstiné. Mais le document de v.s.
est bel et bien amputé de cette dimension dans presque toute la littérature.
71 La polysémie de pas mal de termes qui pourtant reviennent dans les études sur la v.s.
(figure est sans doute le terme le plus usité mais on rencontre aussi métaphore, vitrine,
spectacle,  mise  en  scène,  image,  visualisation,  exposé,  représentation,  etc.)  suffit
amplement  à  révéler  le  recouvrement  des  systèmes  de  signes.  Peut­on  pour  autant
estimer  que  l'existence  d'un  double  système  de  signes  puisse  constituer  une  clef
d'interprétation et de code particulier ?
72 On formulerait alors une hypothèse du type « mise en images » postulant l'existence
d'une sorte de correspondance ou de redondance entre les deux systèmes. Les figures,
qui nous l'avons noté tiennent une place centrale, seraient ainsi doublement présentes.
Autrement  dit  un  système  de  signes  suggère  des  figures  que  le  second  système  peut
concrétiser.
73 Lorsqu'on  feuillette  des  revues  de  vulgarisation  en  regardant  de  très  près  les
illustrations  de  chacun  des  articles  on  peut  distinguer  deux  catégories  distinctes  :
certaines  illustrations  appartiennent  en  propre  à  l'univers  de  l'expérimentation
scientifique  (inscriptions,  tracés  et  enregistrements  obtenus  avec  l'aide  de  tout  un
appareillage  —  souvent  très  sophistiqué  —)  tandis  que  les  autres  ont  plutôt  une
fonction  de  visualisation  et  de  représentation  schématique  visant  à  faciliter  la
mémorisation. (fonction didactique).
74 Si  par  exemple  nous  reprenons  l'article  de  M.  PEJU  déjà  étudié  (en  note  3)  on
retrouve ces deux catégories.
75 Ainsi  page  67  on  remarque  une  photo  (prise  sous  un  microscope  à  contraste  de
phase)  d'une  «  culture  de  cellules  hybrides  de  hamster  et  de  tumeur  d'Ehrlich  et  une
autre photo (très agrandie) des « chromosomes des cellules hybrides ».
76 Par contre page 69 on trouve une illustration à caractère didactique où sont résumées
les  principe  de  l'immunisation  par  des  cellules  hybrides  et  de  la  sensibilisation  aux
antigènes qu'elles peuvent provoquer.
77 Ces  deux  catégories  correspondent  pourrait­on  dire  à  une  double  tendance  :  d'une
part marquer l'appartenance de la v.s. au champ scientifique en reprenant les référents
scripto­visuels propres à l'article ésotérique destiné aux seuls spécialistes; d'autre part
satisfaire  la  fonction  didactique,  qu'elle  s'assigne  en  proposant  des  schémas  ou  des
dessins destinés à favoriser l'explication et surtout la mémorisation.
78 Pourtant  dans  ce  même  article  de  v.s.  on  rencontre  une  troisième  sorte  d'image.  Il
s'agit  de  celle  qui  se  trouve  sous  le  titre  de  l'article,  page  65,  et  qui  est  reproduite  ci­
après.
79 Le dessinateur a voulu sans doute y traduire l'idée d'hybridation homme/souris. On
se gardera de faire une quelconque exégèse du dessin qui veut peut­être visualiser cette
union  homme/rongeur  et  sa  naissance  (avec  une  coquille  d'oeuf  dont  l'hybride
monstrueux serait comme éclos).
80 Ce  qui  importe  ici  est  surtout  la  forte  dose  affectivo­émotive  qui  irrigue  l'image  :
nudité  de  l'homme,  renforcé  par  son  crâne  rasé,  yeux  énormes  de  la  souris  (un  rat
plutôt ?), caractère troublant de la queue, positions équivoques des deux êtres vivants
enlacés. Bien entendu le symbolisme sexuel de l'oeuf contribue à accroître le trouble du
spectateur ; comme de plus l'image est imprimée sur une page noire et que l'obscurité
en  masquant  des  détails  anatomiques  souligne  et  renforce  la  suggestion...  le
lecteur/spectateur ne peut pas échapper à la charge fantasmatique.
81 D'ailleurs la première ligne du texte « Peut­on marier un homme et une souris, une »
(...) est là pour redire l'équivoque puisque chacun sait qu'une souris c'est aussi une jolie
jeune femme.

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(Cf.  dans  le  petit  Robert  cette  citation  de  J.­P.  SARTRE  ­  1938  «  Elle  est  drôlement
roulée, sa souris, et elle n'a pas dix­huit ans »).
82 Nous  avons  suggéré  d'interpréter  cette  dernière  catégorie  d'images  du  document  de
v.s. comme un cas relevant de ce que S. FREUD, dans son livre sur le rêve, a appelé « la
prise  en  considération  de  la  figurabilité  »7;  on  sait  en  effet  que  dans  la  théorie
freudienne du rêve la réalité est travestie pour tromper la barrière de la censure.
83 Le  travail  du  rêve,  puisque  c'est  ainsi  que  FREUD  appelle  ces  mécanismes  de
transformations, comporte différentes étapes : la condensation, le déplacement, la prise
en  considération  de  la  figurabilité  et  enfin  l'élaboration  secondaire  qui  redonne  de  la
cohérence à cette mise en scène.
84 On peut penser que de telles images sont appelées à jouer un rôle original, propre au
discours de v.s. et qui contribuerait puissamment à atteindre l'affect du lecteur.

85 De telles images ne s'adressent pas tant à l'intelligence rationnelle qu'à la sensibilité
(intuitive ou apprise) comme ces contes ou légendes, enfouis dans la mémoire collective

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du folklore et qui, en dépit de l'usure du temps, gardent tout leur pouvoir évocateur.
86 En  établissant  cette  typologie  sommaire  nous  ne  prétendons  pas  avoir  fourni  une
explication définitive. L'exploration de la dimension scriptovisuelle des documents de
v.s. reste à entreprendre.
87 Remarquons  simplement  que  lorsque  le  même  auteur  présente  son  thème  de
recherche  à  des  publics  distincts,  en  donnant  à  paraître  des  copies  distinctes  à  des
revues dont certaines sont ésotériques et d'autres pas, l'iconographie qui accompagne
les textes se transforme.
88 Ainsi  les  courbes  qui  dans  le  discours  scientifique  tiennent  lieu,  avec  une  grande
fréquence,  d'illustration  (elles  traduisent  les  variations  paramétriques  et  enregistrent
les modifications d'état que le dispositif expérimental imaginé par le chercheur permet
de provoquer à l'appui de ses hypothèses) ne sont pas systématiquement reproduites
dans le discours de v.s.. On pourrait faire remarquer, que de plus, dans le cas où elles le
sont,  elles  perdent  le  statut  de  «  preuve  »  ou  «  résultat  »  pour  devenir  argument
d'autorité (le lecteur dans ce cas ne dispose pas des référents contextuels lui permettant
de discuter la validité des résultats).
89 La préférence qu'on observe assez souvent pour des illustrations du type « figurabilité
de la science » dans la v.s. (à la courbe est substitué un dessin humoristique) est une
indication précieuse et qu'il faudra prendre en compte pour construire une sémiotique
du discours de v.s.

5. La v.s. et sa place dans le champ
scientifique
90 Toutes  les  approches  construites  autour  du  paradigme  du  troisième  homme  ont
connu  incontestablement  une  certaine  suprématie.  Pourtant  ce  succès  a  contribué  à
masquer  un  aspect  très  important  :  la  place  de  la  v.s.  à  l'intérieur  du  champ
scientifique.  Loin  de  constituer  une  rhétorique  indépendante,  comme  beaucoup
d'analyses  récentes  ont  tendu  à  la  construire,  la  v.s.  est  d'abord  une  composante  du
champ scientifique. En faire une rhétorique spécifique, isolée du discours scientifique,
n'est sans doute pas tout à fait justifié. En analysant la v.s. de façon séparée, comme
une  rhétorique  autonome,  on  perd  sans  doute  de  vue  la  logique  et  la  cohérence  de
l'ensemble du champ scientifique dont elle n'est qu'une des composantes, obéissant à
ses règles et gouvernée par lui.
91 Contrairement  à  l'idée  défendue  par  les  vulgarisateurs  (qui  prétendent  que  la
communauté  scientifique  n'a  ni  le  souci,  ni  la  compétence  de  diffuser  le  savoir)
vulgariser  est  une  activité  importante,  qui  a  un  rôle  à  jouer  non  seulement  dans  les
stratégies  de  lutte  et  de  conquête  qui  caractérisent  le  champ  scientifique  mais  aussi
dans les activités de recherche elles­mêmes8 .
92 C'est  d'ailleurs  l'idée  que  des  auteurs  aussi  différents  que  MARX  et  WEBER  ont
défendue  tour  à  tour.  Mais  la  définition  du  champ  scientifique  (et  son  analyse)  se
retrouve dans tout le courant actuel des analyses de type Science, Technologie, Société9
ou  encore  chez  BOURDIEU10  MARX  tout  d'abord  a  témoigné  (dans  les  préfaces  du
« Capital ») de  la  rupture,  nécessaire  à  ses  yeux,  entre  d'une  part  ce  qu'il  appelle  la
logique de l'investigation (de la recherche) et celle de l'exposition (de l'écriture en vue de
la  diffusion).  La  seconde  ne  se  superpose  pas  à  la  première  et  le  chercheur  doit  pour
exposer sa recherche choisir un stratagème adapté.
93 L'exposé scientifique ésotérique obéit aujourd'hui à un certain nombre de règles qui
sont  de  type  épistémologique  flou  (préférence  pour  l'approche  inductive  et  le  mode
empirique). La lecture attentive de discours de cette catégorie peut cependant aisément
montrer qu'il n'est jamais le pur reflet des étapes de la recherche, qu'il est évidemment
construit  selon  une  stratégie  d'exposition  (souci  de  convaincre),  qu'il  comporte  une
dimension polémique ou dialogique.
94 WEBER dans la plus grande part de son oeuvre méthodologique cherche à trancher
les  débats  entre  la  subjectivité  des  choix  ou  des  engagements  (qui  sont  affectifs,

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émotionnels  pour  employer  ses  propres  termes)  et  l'universalité  des  résultats
scientifiques (rationnels quant à eux) qu'il tente d'établir.
95 Mais dans la conception idéale du savant qui est la sienne, WEBER en fait aussi un
homme  politique  et  public  (ce  que  pour  sa  part  il  a  tenté  de  faire  sans  toujours  y
parvenir comme le remarque R. ARON)11.
96 Nous  avons  esquissé,  à  partir  d'études  de  cas,  des  preuves  qui  vont  dans  le  sens
indiqué par WEBER. Non seulement le discours scientifique est manipulé, agi par des
acteurs sociaux qui recherchent le recours ou l'appui de la parole des « experts » mais,
plus encore les scientifiques et les spécialistes ne refusent pas d'agir eux­mêmes et de
mêler leur voix au débat (cf. le DES et les enjeux de l'utilisation sociale des hormones de
synthèse dans l'élevage industriel)12.
97 Pour  BOURDIEU  le  champ  scientifique  est  dominé  par  la  lutte  entre  les  pairs  (qui
sont tous des concurrents adversaires) et la compétition pour imposer son point de vue
ou ses théories. La recherche de la plus grande notoriété possible tend à rendre certains
chercheurs plus connus, plus visibles, présents à la fois parce qu'ils sont cités par les
autres et parce que leur propre langage (leurs concepts, le sens qu'ils donnent à certains
mots, voire les terminologies qu'ils créent) est repris par d'autres chercheurs, s'impose
et peut devenir la façon de lire la réalité pour la comprendre et l'expliquer.
98 Dans  cette  quête  de  l'autorité  pour  devenir  celui  qui  tient  le  langage  autorisé,  les
écrits légitimes (discours sources et ésotériques destinés aux pairs et lus seulement par
eux) tiennent une grande place.
99 Cependant tous les autres écrits du continuum, les dégradés de ce discours occupent
la leur. Celle­ci est bel et bien indispensable pour parvenir à la reconnaissance et à la
légitimation.
100 Bien plus il n'est pas exclu que l'on puisse apporter la preuve que la socio­diffusion
des concepts au sein de la communauté scientifique elle­même se fasse plus rapidement
(et auprès d'un plus grand nombre de spécialistes appartenant à d'autres disciplines)
par le discours de v.s. que par les seuls écrits primaires les plus légitimes13.
101 Si l'on veut bien admettre que le but de la science est d'imposer une connaissance du
vrai alors on comprend que tous les moyens de diffusion des concepts visant à les faire
utiliser et employer par d'autres ont un rôle à jouer. Il est probable que celui de la v.s. a
été très largement sous estimé jusqu'à présent par la plupart des observateurs.
102 Voulant  analyser  la  v.s.  comme  outil  d'éducation  du  plus  grand  nombre,  les
spécialistes de la communication ont oublié de s'intéresser aux effets plus manifestes et
plus importants sur des groupes restreints, mieux ciblés qui pourront ensuite réutiliser
les  concepts  appris  auprès  des  groupes  avec  lesquels  ils  entretiennent  des  relations
sociales.

Notes
1  Ce  texte,  rédigé  en  août  1983,  ne  reprend  qu'une  partie  des  idées  exposées  au  séminaire  de
J. PEYTARD (PARIS, avril 1982) Certaines de celles­ci ont été publiées ailleurs mais surtout de
nouveaux résultats m'ont conduit à revoir pas mal d'entre elles.
2 SAPIR, E., Le langage (trad. S. M. GUILLEMIN) P. B. Payot ­ 1967 (p. 218­219).
3  Les  exemples  cités  ici  sont  extraits  de  «  Hommes  et  souris  unis  contre  le  cancer    »,  Marcel
PEJU  ­  Science  et  vie,  628,  janvier  1970  p.  65­70  ;  on  s'est  volontairement  limité  à  un  seul
exemple, choisi presque au hasard, dans une collection de la revue.
4 Il s'agit du tome LXXII, n° 363, publié en décembre 1947 (p. 286  à  291) ­ Science et  vie  est
non seulement une des plus lues des revues de v.s. mais aussi l'une des plus anciennes. Sa politique
éditoriale a varié au fil des orientations voulues par les rédacteurs et responsables successifs.
5 BACH, J.F. ­ Le thymus ­ La Recherche, 90, juin 1978 ­ p. 536­543.
6  Voir  à  ce  sujet  le  chapitre  6  ­  Le  travail  du  rêve  in  FREUD,  S.  ­  L'interprétation des  rêves  ­
(Die Traumdeutung) PUF 1967.
7  Cf.  JACOBI,  D.  ­  Figures  et  figurabilité  de  la  science  dans  des  revues  de  vulgarisation  ­  à
paraître in Langages.
8  Pour  un  exposé  plus  détaillé  de  ce  point  de  vue  cf.  JACOBI,  D.  ­  Diffusion  vulgarisation  et
popularisation des connaissances scientifiques ­ Education Permanente, 68, 1983, (p. 109­128).
9 Pour un aperçu de ce courant consulter par exemple le bulletin Pandore (B. LATOUR).
10 BOURDIEU, P. ­ Le champ scientifique ­ Actes de la Rech. en sc. soc.  2 ­3, 1976.
11 WEBER, M., Essais  sur  la  théorie  de  la  science  –  Plon  –  1965.  ARON,  R.  ­  Les  étapes  de  la
pensée sociologique – Gallimard – 1967.

https://semen.revues.org/4291 11/13
27/09/2016 Sémiotique du discours de vulgarisation scientifique
12 Voir à ce sujet notre communication au 3ème colloque Besançon ­ Neuchatel (octob. 1983)
JACOBI,  D.  ­  Un  produit  à  problèmes  ;  le  diéthylstilboestrol  (D.E.S)  in  «  Construction  et
transformation  des  objets  du  discours  »  ­  t.  II.  Travaux  du  C.  de  Rech.  Sémiol.,  47 ­ Neuchâtel,
1984, p. 113­145
13 SHINN, T. ­ Expository science ; forets and functions of popularization ronéo, 1983.

Table des illustrations

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Pour citer cet article
Référence électronique
Daniel Jacobi, « Sémiotique du discours de vulgarisation scientifique », Semen [En ligne],
2 | 1985, mis en ligne le 21 août 2007, consulté le 27 septembre 2016. URL :
http://semen.revues.org/4291

Auteur
Daniel Jacobi

Institut National de Promotion Supérieure Agricole (Dijon)

Droits d’auteur
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Semen
Revue de sémio­linguistique des textes et discours
Briefly:

Revue de sémio­linguistique des discours et des textes

Publisher:
Presses universitaires de Franche­Comté
Medium:
Papier et électronique
E­ISSN:
1957­780X
ISSN print:
0761­2990

Access:
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