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MADAME BOVARY DE FLAUBERT

FICHE PERSONNAGE
LES HABITANTS DE YONVILLE-
L'ABBAYE

INTRODUCTION

Charles avait pris la décision de déménager de Tostes à Yonville afin qu'Emma ait plus
d'occupations – mais Emma ne trouvera jamais, parmi les habitants de Yonville, l'amitié qu'elle
désirait tant.

Qui sont les habitants de Yonville, et quelles relations entretiennent-ils avec les Bovary ?
I. MONSIEUR LHEUREUX

L'onomastique est très importante pour Flaubert : il ne nomme jamais un personnage au hasard.
Aussi est-il significatif que le personnage du commerçant s'appelle Lheureux. En effet, il est celui
qui va créer un grand malheur aux Bovary : la signification de son nom est donc ironique.

Lheureux est un commerçant de Yonville-l'Abbaye, qui commence à prendre une part


importante dans la vie d'Emma à partir du chapitre 5, partie II.

Il repère en elle une "élégante" (p. 163), lui propose de chercher pour elle des marchandises en
ville, et surtout, lui fait des prêts.

 Combien coûtent-elles ?
 Une misère, répondit-il, une misère ; mais rien ne presse ; quand vous voudrez : nous ne sommes
pas des juifs ! (p. 164)

En raison des prêts, Emma dépensera sans compter, ce qui l'entraînera dans l'endettement.
Comme le signale Jorge Pedraza dans son article "Le Shopping d'Emma" (in Emma Bovary,
éditions autrement), le "shopping" d'Emma est une dimension importante du personnage :
acheteuse compulsive, Emma existe par les vêtements, et par les dettes qu'elle contracte – or,
Lheureux est celui qui lui permet de contracter ses dettes.
Le rôle de Lheureux envers Emma évolue d'ailleurs dans le roman : lorsqu'elle s'endette trop, il
devient, pour elle, prêteur sur gages, et elle tombe alors dans une spirale d'appauvrissement.
D'une certaine manière, on pourrait dire qu'il est responsable de sa mort : il l'accule au suicide,
d'abord en lui faisant crédit, puis en lui prêtant de l'argent, en renouvelant sans arrêt ses
"billets", jusqu'à ce que la dette soit trop grande pour être payée.

"Cependant, à force d'acheter, de ne pas payer, d'emprunter, de souscrire des billets, puis de renouveler
ces billets, qui s'enflaient à chaque échéance nouvelle, elle avait fini par préparer au sieur Lheureux un
capital, qu'il attendait impatiemment pour ses spéculations (...) Elle fut lâche, elle le supplia ; et même
elle appuya sa jolie main blanche et longue, sur les genoux du marchand.

 Laissez-moi donc ! On dirait que vous voulez me séduire !" (p. 383, chapitre 6, partie III)

II. L'ABBÉ BOURNISIEN

Bournisien est le représentant de la religion dans le roman. En cela, il joue un rôle par rapport à
Emma.

En effet, la religion a une grande importance pour Emma Bovary : elle a été élevée dans la
religion chrétienne, et a été éduquée dans un couvent. De plus, il est important de se souvenir
qu'avant de déterminer le projet d'écriture de Madame Bovary, Gustave Flaubert envisage
d'écrire un "roman flamand", qui serait l'histoire d'une jeune fille mystique qui meurt vierge,
chez ses parents ; ou encore une histoire d'Anubis, l'histoire d'une "femme qui veut se faire
baiser par le dieu". Les deux autres protagonistes féminins envisagés ont donc un rapport
trouble et passionnel à la religion.

Madame Bovary se rapproche effectivement de la religion, tout d'abord quand elle se sent
dépérir, puis quand son amant Rodolphe la quitte. Elle ne voit dans la religion qu'une dimension
salvatrice utilitaire.

Cependant, si Bournisien, à qui elle vient demander de l'aide, avait eu lui-même une conception
correcte de la religion, peut-être aurait-il pu l'aider, s'il avait été à la hauteur. Malheureusement,
le portrait de l'abbé, à travers le regard d'Emma, est fort dépréciatif :

"Des taches de graisse et de tabac suivaient sur sa poitrine large la ligne des petits boutons, et
elles devenaient plus nombreuses en s'écartant de son rabat, où reposaient les plis abondants
de sa peau rouge ; elle était semée de macules jaunes qui disparaissaient dans les poils rudes de
sa barbe grisonnante." (p. 173)

Emma tente d'évoquer ses problèmes spirituels avec l'abbé, mais celui ne se montre absolument
pas réceptif, et répond à côté, lors d'un long et savoureux dialogue :

 "Comment vous portez-vous ? ajouta-t-il.


 Mal, répondit Emma ; je souffre.
 Eh bien, moi aussi, reprit l'ecclésiastique. Ces premières chaleurs, n'est-ce pas, vous amollissent
étonnamment ? Enfin, que voulez-vous, nous dommes nés pour souffrir, comme dit saint Paul.
(...)
 Oui..., dit-elle, vous soulagez toutes les misères.
 Ah ! Ne m'en parlez pas, madame Bovary ! Ce matin même, il a fallu que h'aille dans le Bas-
Diauville pour une vache (...) " (pp. 173 – 174)

Le dialogue, déjà très inconvenant pour Madame Bovary, se fait de plus en plus embarrassant,
jusqu'à ce que l'abbé lui demande : "Vous vous trouvez gênée ; c'est la digestion, sans doute ?" (p.
175)

Malgré cette première déconvenue, Emma se rapproche de l'abbé Bournisien une deuxième
fois, lors de la crise mystique qui suit sa séparation d'avec Rodolphe.

Enfin, l'abbé Bournisien se rend auprès d'elle alors qu'elle se meurt.

Après la mort d'Emma, Bournisien est confronté, à son tour, à une situation embarrassante : il
doit veiller le corps d'Emma en compagnie d'Homais, l'apothicaire, féroce anticlérical. Cette
scène donne lieu à des dialogues toujours plus ironiques de la part de Flaubert.

Bournisien aura donc échoué à sauver Emma Bovary, mais jusqu'à la dernière page, il en
demeure tout à fait inconscient.

III. MADAME LEFRANÇOIS

Madame Lefrançois est l'aubergiste qui tient le Lion d'or. Elle accueille chaque soir, pour dîner,
Léon et Binet. C'est dans son auberge que les Bovary les rencontrent, le soir de leur arrivée,
ainsi qu'Homais, venu spécialement pour les présentations.
Madame Lefrançois emploie Hippolyte comme garçon d'écurie (Cf. "Fiche personnages : les
domestiques dans Madame Bovary").

Très préoccupée par son commerce, elle est assez indifférente au sort d'Emma Bovary (cf. p.
416)

IV. BINET

Binet est l'une des premières personnes que rencontrent Charles et Emma Bovary, lors de leur
arrivée à Yonville. Il est le percepteur d'Yonville, ainsi que le capitaine des pompiers.

Le soir, il dîne en compagnie de Léon, à l'auberge du Lion d'or.

Binet est passionné de poterie : bien qu'étant l'un des seuls véritables passionnés du roman,
Flaubert a donc fait de sa passion une lubie ridicule, d'autant qu'elle tourne parfois à l'obsession
:

"(...) Souvent Léon se renversait sur sa chaise en écartant les bras, et se plaignait vaguement de
l'existence.

 C'est que vous ne prenez point assez de distractions, disait le percepteur.


 Lesquelles ?
 Moi, à votre place, j'aurais un tour !
 Mais je ne sais pas tourner, répondait le clerc.
 Oh ! C'est vrai ! faisait l'autre en caressant sa mâchoire, avec un air de dédain mêlé de
satisfaction." (p. 180)
Binet est la terreur d'Emma, car elle a l'impression qu'il a découvert le secret de sa liaison avec
Rodolphe. Un matin, alors qu'elle rentre de chez Rodolphe, il la surprend, carabine à la main :

"Emma, prête à défaillir de terreur, avança cependant, et un homme sortit du tonneau, comme ces
diables à boudin qui se dressent du fond des boîtes (...) C'était le capitaine Binet, à l'affût des canards
sauvages." (p. 235)

Un quiproco saisit alors les deux personnages : Emma a peur que Binet ait deviné son secret et
qu'il ne la dénonce. Binet, quant à lui, a peur qu'Emma ne dénonce qu'il chassait le canard, alors
que cette chasse est interdite par un arrêté préfectoral.

Certains critiques ont vu, dans cette apparition incongrue de Binet, une image de l'auteur même
: Flaubert, qui aime à placer des avatars dans ses écrits, se serait lui-même représenté à ce
moment du livre, comme pour surprendre son personnage.

A la fin du roman, quand Emma est en déroute financière, elle se rend chez Binet pour lui
demander un prêt d'argent. La scène, racontée du point de vue de deux commères (mesdames
Tuvache et Caron) laisse entendre qu'Emma fait des avances à Binet, afin d'obtenir de l'argent :

"Le percepteur avait l'air d'écouter, tout en écarquillant les yeux, comme s'il ne comprenait pas. Elle
continuait d'une manière tendre, suppliante. Elle se rapprocha ; son sein haletait ; ils ne parlaient plus.

 Est-ce qu'elle lui fait des avances ? dit madame Tuvache.

Binet était rouge jusqu'aux oreilles. Elle lui prit les mains. (..)

 Madame ! Y pensez-vous ?..." (p. 397)


V. HIVERT

Hivert est le cocher de la diligence l'Hirondelle, qui effectue la liaison entre Yonville et Rouen :
cette diligence, dans l'espace du roman, est le seul moyen de transport possible pour s'échapper
du village.

Le nom du cocher est bien sûr ironique : on dit toujours que l'hirondelle amène le printemps.
Comme Flaubert voulait connoter le malheur, il a changé le nom du cocher pour un patronyme
ressemblant, au moins phonétiquement, à "Hiver". Il a même taché de choisir un orthographe
proche, puisque les premiers brouillons mentionnent un certain "Yvert".

VI. MAÎTRE GUILLAUMIN

Maître Guillaumin est le notaire d'Yonville-l'Abbaye. Bien qu'il ait une certaine importance, on
le voit assez peu dans le roman.

Léon Dupuis, clerc de notaire, travaille pour maître Guillaumin lorsqu'il habite à Yonville, avant
son départ pour Paris.

Lorsqu'Emma se retrouve ruinée, sa bonne, Félicité, lui conseille d'intervenir directement


auprès du notaire : elle ne comprend que trop tard que Félicité lui suggère d'obtenir la
protection du notaire en lui accordant ses faveurs :
"Il tendit sa main, prit la sienne, la couvrit d'un baiser vorace, puis la garda sur son genou ; et il jouait
avec ses doigts délicatement, tout en lui contant mille douceurs. (...)

 Vous profitez impudemment de ma détresse, monsieur ! Je suis à plaindre, mais pas à vendre !"
(p. 394)

VII. HARENG

Hareng est l'huissier. Il vient d'un proche village pour dresser le procès-verbal des Bovary : il
rentre donc chez eux, et examine tous leurs biens.

Le choix de son patronyme est bien entendu ironique.

VIII. CONCLUSION

Venus à Yonville pour y trouver des habitants plus chaleureux qu'à Tostes, les Bovary n'y
trouveront que leur malheur, face à des villageois qui, non seulement ne comprennent pas
Emma, mais ne compatissent pas le moins du monde à sa douleur. Ainsi, alors qu'elle se meurt, ils
s'empressent tous autour du docteur Larivière, qui était venu la soigner, pour demander des
remèdes aux maux les plus bégnins : "la pharmarcie regorgeait de monde, et il eut grand-peine à se
débarrasser du sieur Tuvache, qui redoutait pour son épouse une fluxion de poitrine, parce qu'elle avait
coutume de cracher dans les cendres ; puis de M. Binet, qui éprouvait parfois des fringales, et de
madame Caron, qui avait des picotements ; de Lheureux, qui avait des vertiges ; de Lestiboudois, qui
avait un rhumatisme ; de madame Lefrançois, qui avait des aigreurs" (p. 416)