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Francis Picabia

Caravansérail
1924

ROMAN

édition de
Luc-Henri Mercié
Nous tenons à remercier
le Conseil des arts du Canada
qui est à l’origine de cette étude.
Notre gratitude va également à
M. Jacques Baron qui a bien voulu
rédiger quelques notes pour éclairer
certains passages d’un texte
dont l’approche critique n’était
possible que grâce aux travaux
de M. Michel Sanouillet.
L.-H. Mercié
Pour Germaine Everling

La préhistoire de ce texte, elle commence pour moi à Cannes,


chez Germaine Everling, en juillet  1971. Nous avions décidé de
réunir, en vue d’une publication, la correspondance de Picabia. Avec
une ferveur touchante, Germaine entreprit de mettre de l’ordre dans
ses archives : cinquante ans de papiers accumulés au petit bonheur,
glissés dans des chemises, empilés dans des boîtes et des cartons. Au
l de nos recherches, des feuillets dactylographiés à l’encre violette
sur un papier blanc, légèrement jauni, que le hasard des rangements
avait dispersés dans de multiples dossiers, attirèrent mon attention.
Instinctivement, je les mis de côté. Lentement, feuille par feuille, et
un peu par miracle, Caravansérail reprenait vie et forme. Le texte
reconstitué se présente sous la forme d’un tapuscrit régulièrement
paginé de 1 à 140. Seules les pages 14 et 15, 26 et 27 sont restées
introuvables. Sur les vingt-neuf premières pages, ratures et ajouts
autographes sont de la main de Picabia. De la page  30 à la n, le
texte a été revu et corrigé par Germaine Everling. Sur la page de
titre  : «  Francis Picabia, Caravansérail, avec une préface de Louis
Aragon et un portrait de l’auteur par Man Ray, 1924. »
Nous eûmes la bonne fortune de retrouver le portrait en
question, épinglé au mur parmi une centaine d’autres
photographies. C’est un instantané de l’auteur, au volant d’un de ses
bolides, orné d’une dédicace : « À Francis Picabia, en grande vitesse,
Man Ray, 1924.  » Cette fureur de vivre, de traverser l’existence à
cent à l’heure, donne admirablement, d’entrée de jeu, le ton du
livre : Francis Picabia, dans l’exercice de sa raison d’être.
Pas trace, en revanche, de la préface d’Aragon dont Germaine ne
gardait aucun souvenir. Je m’en ouvris au poète qui me répondit, en
ces termes, le 10 mars 1973 : « C’est de vous que j’apprends que je
devais écrire une préface à Caravansérail de Francis Picabia […].
Tout cela me paraît relever d’une fantaisie plutôt singulière de la
part de Picabia qui, à la date indiquée, était en d’assez mauvais
rapports avec moi (de son fait d’ailleurs). Je n’ai donc pu écrire
cette préface qui ne m’a jamais été demandée. » Ces choses-là ont un
demi-siècle et la mémoire est in dèle. Il reste qu’à la date indiquée,
dans une lettre de février 1924 conservée au fonds Doucet, Aragon
accepte d’écrire la préface de Caravansérail mais souhaite obtenir
communication du texte.
Les douze chapitres de cette histoire –  au demeurant la plus
longue que Picabia ait jamais écrite  – relatent les hauts faits de sa
vie quotidienne mouvementée  : dîners chez des maîtresses, soirées
dans un bar nègre, roulette au casino de Monte-Carlo, visites
d’expositions, fumeries d’opium, courses en automobile, déjeuners
d’a aires, séances de «  spiritisme  » chez les habitués de la rue
Fontaine. Le mot d’un critique sur Marcel Duchamp : « Sa plus belle
œuvre était l’emploi de son temps  » vaut également pour Picabia.
Un dé lé ininterrompu de célébrités, d’excentriques et de
personnages obscurs donne au titre sa pleine justi cation : on croise
beaucoup de monde dans ce caravansérail. Au cours de chacune des
saynètes, Picabia intervient sans cesse pour traiter et malmener à
coups de paradoxe tous les sujets qui le passionnent ou
l’exaspèrent  : le jeu, l’amour, l’argent, la peinture, la critique d’art
qui engendre «  l’onanisme  » et sent la «  sacristie  », les querelles
d’écoles, la littérature, le clergé, l’éducation et la politique. Le texte
a la cohérence des éphémérides et celle de la ction. Dès le premier
chapitre, Picabia reçoit la visite d’un jeune littérateur, « candidat au
génie  », venu lui donner lecture du manuscrit de son roman  :
L’Omnibus. Picabia l’interrompt après quelques phrases, mais
Lareincey ne se tient pas pour battu. Bête noire du grand homme, on
le retrouvera partout jusqu’à la n édi ante du chapitre  XII où l’on
voit le jeune auteur épouser la maîtresse de Francis Picabia. Or, la
construction en abyme de la trame anecdotique, ce roman dans le
roman, fait de Picabia le précurseur involontaire d’un genre que
Gide portera, l’année suivante, à sa perfection. Fiction et vérité, récit
authentique et inventions saugrenues se côtoient allègrement et font
ici bon ménage. Notons cependant que si Germaine Everling avait
oublié, en 1971, l’existence de Caravansérail, en 1935 elle l’avait
utilisé comme « source » au moment d’entreprendre la rédaction de
ses souvenirs. Le texte a donc force de document et peut être tenu
pour le re et, certes « arrangé », mais somme toute dèle dans ses
grandes lignes, des années héroïques qu’elle a vécues avec Picabia.
En fait, et c’est là son intérêt essentiel, Caravansérail n’o re rien
moins que la somme des idées de Picabia au seuil de cette année
1924 qui sera l’année de la publication du premier Manifeste du
surréalisme. Comment se fait-il alors que ce texte important, venu à
une heure aussi décisive dans l’histoire de la littérature et des arts,
soit resté inédit  ? À cela plusieurs raisons, et en premier lieu la
détérioration des rapports de Picabia et de Breton. L’année 1924
avait pourtant commencé sous d’heureux auspices. Le 21 janvier, du
Cannet, Picabia écrivait à ce jeune confrère, de dix-sept ans son
benjamin : « Hier, j’ai mis le point nal à mon livre. Je n’ai plus qu’à
revoir le tout minutieusement. Le titre de “Caravansérail” est
dé nitif. » Puis, au même, le 1er février : « En n dans quinze jours, il
faut qu’il soit terminé et j’aurai le plaisir à mon retour dans la
capitale de vous présenter Claude Loriençay [sic] et Rosine
Hauteruche.  » L’article sur Picabia qui paraît chez Gallimard dans
Les Pas perdus témoigne encore de l’amitié et de l’admiration que le
cadet porte à son aîné. Mais des dissentiments ne tardent pas à
apparaître. Le 3 mai, Breton s’en explique avec franchise et fermeté :
 
Mon cher ami,
Je quitte Paris pour quelques jours, mais je ne puis m’empêcher de
vous dire dès maintenant quelle surprise me cause la nouvelle de la
réapparition de 391 et comment j’apprécie les termes de votre
communication aux journaux.
Je n’ai nullement l’intention de vous divertir, ni de vous instruire  ;
vous savez quelles réserves je fais sur votre activité récente, sur le sens
même de cette activité (Montparnasse, les Ballets suédois, un roman fort
ennuyeux, Paris-Journal, etc.). Je me serais abstenu de m’exprimer
aussi nettement à ce sujet, eu égard à la profonde estime et à l’a ection
que je vous garderai malgré tout, si le Journal du Peuple de ce matin ne
m’in igeait votre nouveau petit classement. Inutile de vous dire que je
décline de toutes mes forces votre cordiale invitation, comme j’engagerai
tous mes amis à le faire.
 
Parmi les griefs, on aura relevé ce « roman fort ennuyeux » qui
n’est autre que Caravansérail, roman e ectivement «  ennuyeux  »
pour l’orthodoxie surréaliste naissante. Il est donc vraisemblable que
Breton, à cette date, ait dissuadé Aragon d’écrire la préface promise.
Inversement, tout dans l’attitude de Breton et de ses amis irritait
Picabia  : «  l’esprit de corps  » qui anime le groupe, leur volonté de
s’inscrire dans une tradition en se cherchant d’illustres prédécesseurs
(Sade, Rimbaud, Lautréamont) et surtout ce retour à la
«  Littérature  » qu’incarnait la rentrée en force chez Gallimard de
Breton, Aragon, Péret, Vitrac, Éluard et Baron. Les hostilités
déclenchées par Picabia dans l’article de Paris-Journal du 21  mars
1924 («  À travers ces désirs de gloire di érents, ils restent très
Dada  ») vont dès lors se poursuivre dans les colonnes de 391,
ressuscité pour parer aux urgences de l’heure. Cinq jours exactement
après réception de la lettre de Breton, le 8 mai, les journaux de Paris
publiaient le communiqué suivant  : «  Nous apprenons la parution
prochaine pendant six mois de la fameuse revue qui étonna le
monde, 391, sous la direction unique de Francis Picabia, son ancien
directeur, avec la collaboration d’Erik Satie, Man Ray, Marcel
Duchamp, Rrose Sélavy, Pierre de Massot, Robert Desnos, Alfred
Stieglitz, etc. MM.  André Derain, Aragon, Breton, Vitrac, Morise,
Marcel Noll sont invités cordialement par le maître de la maison…
Elle sera consacrée au surréalisme… »
Convenons que Picabia excelle dans l’art de verser de l’huile sur
le feu. Le numéro XVI de 391 est une attaque en règle, féroce mais
un peu lourde, de «  l’hyperpoésie  » selon Rimbaud et du
«  surréalisme  » selon Breton. Picabia, cependant, dut considérer la
charge comme insu sante, car il t paraître dans le numéro
suivant, daté du 30  juin, la lettre personnelle que Breton lui avait
adressée le 3  mai sous le titre  : «  Une lettre de mon grand-père  »,
avec en post-scriptum, pour toute réponse, cette remarque
dédaigneuse : « Quand j’ai fumé des cigarettes, je n’ai pas l’habitude
de garder les mégots. »
Entre-temps, dans un article paru le 13 juin dans Paris-Journal, il
avait éreinté le « libertinage » d’Aragon : « Aragon est une Madame
de Sévigné qui a pris le thé chez Dada.  » Moins directes et plus
subtiles, les contre-attaques des surréalistes portent nalement
davantage. Le 20 juin, après la première représentation de Mercure,
au Théâtre de la Cigale, Paris-Journal publiait leur lettre
d’«  Hommage à Picasso  » –  lequel «  n’a jamais cessé de créer
l’inquiétude moderne  » et qui apparaît à toute une génération
comme «  la personni cation éternelle de la jeunesse et le maître
incontestable de la situation ».
Publier cet éloge dans Paris-Journal était une façon élégante
d’applaudir Mercure sur les joues de Picabia. Et Picabia de rétorquer,
avec son ironie coutumière, dans l’avant-dernier numéro de 391
(juillet 1924).
En dépit de la virulence des escarmouches publiques, il n’est pas
douteux que la réaction négative de Breton, après la lecture de
Caravansérail, ait ulcéré Picabia qui avait eu l’imprudence de
compter sur l’intervention de ses amis pour trouver un éditeur. À
Breton, le 1er  février  : «  Au point de vue édition (faites-en part à
Aragon) je n’aurai qu’un tout petit volume.  » Son amour-propre
allait être encore mis à rude épreuve. Peu de jours après la lettre de
Breton, le 14  mai, Picabia se voyait refuser, par Gallimard, la
publication de ses articles en volume :
« Bien que j’envisage avec le plus grand plaisir la publication de
vos articles en un livre à la NRF, le programme très chargé que nous
venons d’établir me met dans l’impossibilité de prendre avant
longtemps de nouveaux engagements. De ce fait, je ne pourrai vous
xer une date même lointaine de publication. »
Cette n de non-recevoir polie de la part de l’éditeur prestigieux
qui vient d’ouvrir ses portes au groupe surréaliste n’est pas sans
expliquer nombre des rancœurs secrètes qui sont à l’origine des
polémiques cinglantes de 391 et de Paris-Journal. On comprendra
que, pour Caravansérail, Picabia n’ait pas voulu aller au-devant d’un
second refus. Mais d’autres facteurs, non négligeables, entrent
également en ligne de compte. Le 22  janvier, alors qu’il termine
Caravansérail, Picabia est sollicité, et bientôt accaparé, par de
nouveaux projets  : «  Je suis chargé, lui écrit Pierre de Massot, par
Erik Satie de demander votre collaboration à un ballet pour les
Suédois  : votre entière liberté vous est laissée. On attend tout de
vous. Hébertot et de Maré sont ravis. Pour la première fois, le
Théâtre des Champs-Élysées verra peut-être une révolution véritable
qui n’aura rien de commun avec les manifestations des Mariés. Peut-
être un nouveau Dada. Ré échissez et dites-moi oui. »
Toujours disponible, ouvert à toutes les nouveautés, Picabia est
prompt à s’enthousiasmer et plus prompt encore à se détacher du
travail en cours. L’acceptation du «  ballet  » –  qui deviendra
Relâche  – coïncide avec l’abandon de Caravansérail. D’une manière
générale, l’œuvre à peine terminée cesse de l’intéresser. « Achever »
une œuvre ressemble à un assassinat, et Caravansérail était peut-être
un peu long pour ce dilettante de l’écriture, amateur d’aphorismes et
d’épigrammes. En vérité, Picabia était lui-même médiocrement
satisfait d’un texte qui lui avait donné beaucoup de mal, et même
beaucoup trop de mal à son gré  : «  Cela fait huit mois que j’écris
quatre à cinq heures par jour pour en n de compte n’avoir presque
rien trouvé à dire », con ait-il à Breton dans sa lettre du 1er février.
Compte tenu de la désa ection de l’auteur et de la conjoncture
littéraire défavorable du printemps 1924, corriger « attentivement »
Caravansérail, dans le dessein de le soumettre à un éditeur, n’était-ce
pas se donner beaucoup de peine pour un sacri ce dont la fumée
risquait d’être un peu noire ?
Sur le plan polémique, la nouvelle série de 391 sera la suite de
Caravansérail, et, sur le plan de la création, Relâche, et le court
métrage Entr’acte, tourné avec René Clair pour le même spectacle,
allaient devenir l’occasion d’une véritable revanche sur le Mercure
de Picasso et les succès littéraires de Breton. Picabia fait donc volte-
face. À la page  29, il suspend son travail de relecture. Les
corrections qu’il a pratiquées sur le texte sont d’ailleurs dictées et
marquées par des préoccupations déjà parfaitement étrangères au
sort de Caravansérail. Décidé à prendre ses distances « vis-à-vis (des)
jeunes littérateurs  », il supprime, comme trop amical, le «  mon
vieux  » initial. Il bi e d’un trait de plume les con dences qui
n’auraient pas manquer de passer pour un aveu de faiblesse : « Cette
sou rance nerveuse, par exemple, qui fait de (lui) un perpétuel
anxieux. » Le scénario auquel il songe désormais contamine le texte
avant de l’en éloigner dé nitivement. Lareincey devient Entr’acte, et
son livre, L’Omnibus, se transforme en Relâche. Ce phénomène de
contamination entraîne à la fois par désintérêt, amusement, et peut-
être par masochisme, la destruction systématique du discours. Au
lieu de revoir « attentivement » son texte, il le corse en substituant
aux mots adéquats des vocables incongrus à résonance égrillarde.
«  En chantant dans les arbres  » (il s’agit des oiseaux) devient «  en
chiant dans les arbres  ». «  Serrer les lèvres  » le cède à «  serrer les
fesses » ; « il était crispé » à « il était constipé » et « il passait sans
cesse la main sur son front » à « il passait sans cesse la main sur son
sexe  ». Quelques pirouettes absurdes, des antithèses automatiques
témoignent – malgré l’humour qui en résulte – de ce travail de sape
qui ressemble assez à une vengeance de l’écrivain sur un texte qui
l’a fait sou rir. Au lieu de rassembler ses papiers dans «  une belle
couverture bleue », Entr’acte les range « dans un vaporisateur ». « Le
mois de juin » qui avait fait « sourire la terre » fera, après correction,
sourire «  les pommes de terre  ». Ce jeu désabusé des corrections
intempestives, nous l’avons dit, s’arrête avant la trentième page.
Picabia pense décidément à autre chose. Pour l’intelligence du livre,
nous avons dû conserver le premier état, les variantes et les
corrections étant données en appendice.
Tel quel, Caravansérail est un roman à clés et à tiroirs. Pris au
degré zéro de la lecture, il est susceptible de divertir quiconque n’a
jamais entendu parler de Dada et du surréalisme. En revanche, si
l’on considère qu’on a a aire à une a-littérature de consommation
immédiate, rédigée à l’adresse d’un cercle d’initiés, chaque chapitre,
chaque paragraphe appelle de nombreuses gloses. La phrase
liminaire, en apparence tout à fait anodine, o re un bon exemple
d’écriture piégée  : «  Voyez-vous, un panier de pommes de pin m’a
toujours été plus sympathique à regarder qu’un Rembrandt. » Or La
Pomme de pins était le numéro unique d’une revue publiée à Saint-
Raphaël par Christian et Francis Picabia en février  1922. Quant à
Rembrandt, son nom est synonyme de génie pour tout amateur de
peinture «  rétinienne  ». S’en prendre à Rembrandt équivaut à
stigmatiser l’image même du grand art. D’où la formule subversive
que donne Duchamp du « ready-made réciproque » : « Se servir d’un
Rembrandt comme planche à repasser.  » À la limite, il faut donc
entendre que pour Picabia «  un panier d’invendus de La Pomme de
pins lui est plus sympathique à contempler qu’un Rembrandt, même
transformé en planche à repasser ».
Les personnages dé lent tantôt nommément (Picasso, Ernst,
Breton, Aragon, Van Dongen, etc.) et tantôt a ublés de
travestissements divers plus ou moins di ciles à identi er. Si l’on
reconnaît aisément Jacques Doucet sous les traits du couturier
«  Sébastien Manteaubleu  », il est plus ardu de découvrir que la
«  comtesse Triple  » du roman est en réalité «  la baronne Jeanne
Double », mère de Lecomte du Noüy. D’autres personnages, d’abord
cités sous leur vrai nom, reparaissent ensuite sous des pseudonymes.
Jean Cocteau devient ainsi «  Jean Babel  » et Robert Desnos
«  Dumoulin  ». Ces changements à vue et ces métamorphoses
brouillent les pistes à loisir. « Pierre Moribond », l’auteur du dernier
succès Ovaire toute la nuit, semble désigner Marcel Duchamp, par
ailleurs plusieurs fois nommé. Il s’agit, en fait, de Paul Morand,
l’auteur d’Ouvert la nuit. En n Claude Lareincey, Berthe Bocage,
Rosine Hauteruche sont des personnages composites. Les allusions
innombrables, les boutades, les paradoxes posent d’autres di cultés.
Nous n’en donnerons qu’un exemple. Parlant de l’art de Seurat,
Picabia déclare : « Il y a chez ce peintre un côté optimiste et poseur
qui m’ennuie, ses œuvres ressemblent à des sculptures nègres qui
seraient exécutées par les Fratellini. » Seurat est en e et un peintre
« optimiste » si l’on considère la lumière et le sujet de ses tableaux :
Un dimanche à la Grande Jatte, Une baignade. Une de ses toiles les
plus célèbres s’intitule précisément Les Poseuses. En n dans
l’esquisse du Cirque –  qui appartenait à Jacques Doucet  – clown,
cheval, écuyère, spectateurs sur les gradins s’étagent et se
superposent comme les gures sculptées des mâts de case africains
qui mêlent représentation humaine et animale. La composition
«  acrobatique  » du tableau explique le rapprochement avec les
Fratellini. Nous renvoyons le lecteur aux notes. Toutes les obscurités
n’ont pas été dissipées et nous n’avons pas tout dit. Cinquante ans
après les événements rapportés dans Caravansérail, des
susceptibilités ombrageuses subsistent qui font que sur certains
points l’heure de la divulgation n’a pas sonné. Aujourd’hui, en tout
cas, ce roman apparaît comme l’antimanifeste par excellence. À
défaut de système, Picabia propose un art de vivre, toute dialectique
étant vécue par lui comme une machination et une limitation. À la
rigueur dogmatique de Breton, il oppose une incorrigible
désinvolture qui est l’a rmation de sa liberté. Ainsi, face au
surréalisme triomphant, Caravansérail représente le baroud
d’honneur du dadaïsme ou, à tout le moins, celui de Francis Picabia,
franc-tireur impénitent et personnage impossible, entendons
impossible à amalgamer.

LUC-HENRI MERCIÉ
a1
1. Le galuchat

……………………………………………………………………………
………………………………………………………………
………………………………………………
— Voyez-vous, mon vieux b 2 m’a toujours été plus sympathique à
regarder qu’un Rembrandt !
Claude Lareincay c, jeune littérateur, candidat au génie, auquel je
m’adressais, sembla désespéré :
—  Cher ami, dit-il, je vous en prie, soyez sérieux, laissez-moi
continuer à vous lire mon manuscrit, je ne sais s’il est très fameux d,
je voudrais que vous me disiez sincèrement e votre avis.
Évidemment il avait besoin d’un point d’appui f. Voyant que
j’étais résigné, il se recala dans les coussins du divan g, reprit les
papiers épars, les rassembla dans une belle couverture bleue h sur
laquelle s’étalait le titre de L’Omnibus i, puis il se remit à lire
doucement sur un ton un peu trop « Conservatoire 3 » :

«  Le mois de juin faisait sourire la terre j, les boutons de eurs


allaient s’épanouir aux rayons du soleil printanier, les oiseaux
bâtissaient leurs nids en chantant dans k les arbres. Un homme et
une femme se promenaient à pas lents dans le jardin du
Luxembourg.
La femme se nommait Madame Marie-Marie l, l’homme était
jeune, mais décoré de la Légion d’honneur m 4.
—  Mon aimé, dit Marie, les émanations des eurs me donnent
mal à la tête n, mais quel temps magni que o !
—  Il faut que je vous parle, dit le jeune homme, en serrant les
lèvres p sur son émotion.
Sa compagne s’appuya contre un arbre encore sans feuilles et eut
l’air de ne pas entendre q.
— Chère amie, reprit-il, après un silence gênant r, vous n’avez pas
l’air de vous amuser avec moi, je ne comprends pas s…
Ils rent quelques pas, il était crispé t, il avait l’impression d’entrer
dans une eau de plus en plus froide u. Tout à coup il s’écria en
s’arrêtant  : «  Ah  ! mais j’y suis, vous écoutez cette lointaine
musique militaire v, le sentiment de la patrie qu’elle traduit est si
doux pour vos oreilles w qu’il vous met en distraction  !  » La
musique x se rapprochant, Paul-Paul, car c’était lui 5, s’en enivra à
son tour : « Mais c’est La Marseillaise, s’exclama-t-il, le chant de
la France, l’hymne de nos petits soldats y ! »
À ce moment, trois chiens s’élancèrent dans l’allée, bondissant
comme des jeunes lles qui se livrent à leurs doux ébats dans un
jardin plein de souvenirs ; l’un d’eux, tout jeune, était blanc avec
deux petites taches noires, l’une sur l’œil, l’autre sur le derrière ;
il s’assit devant Paul-Paul, le regarda un instant sans crainte mais
avec interrogation, comme un chien qui cherche à reconnaître un
maître perdu ; il se mit à aboyer, à remuer la queue, quêtant un
encouragement z.
—  Mais oui, lui dit Paul-Paul, c’est moi ton premier maître,
donne la patte à Madame aa.
— Qu’il est joli ! dit la jeune femme en se penchant. Mais le chien
se détourna, rejoignit les autres et tous trois repartirent en jouant
et en poussant des cris de fauvettes 6 !
Les deux promeneurs immobiles les suivirent des yeux jusqu’au
moment où ils disparurent derrière un massif. « Chérie, dit Paul-
Paul, aimez-vous les voyages, aimez-vous l’Écosse  ? Partons
ensemble, pourquoi hésitez-vous ? »
Elle parut désappointée par cette prière. « Pourquoi partir, dit-elle
doucement, tout est la même chose, les projets seuls di èrent, les
pays sont les mêmes et les hommes véritablement amoureux
n’aiment pas les voyages 7. »

Je sentis qu’il allait continuer longtemps et je l’interrompis avec


des éloges :
— Cher ami ab, lui dis-je, c’est absolument épatant, à la fois très
ac
Louis-Philippe et très moderne, il y a même dans votre œuvre une
saveur Dada qui lui donne ce que l’ail communique au gigot de pré-
salé ! Y a-t-il longtemps que vous avez écrit cela ?
ad
— Non, hier, mais après y avoir pensé pendant des années  !
—  Vous avez raison, un seul mot peut su re pour résumer
ae
l’expérience de toute une vie  !
— Oui, mais lequel ?
—  N’importe lequel, Nabuchodonosor, si vous voulez, tout
af ag
dépend du sens que vous lui donnerez   ! Le reste est sensualité ,
perte de temps ; or vous savez si nous cherchons à gagner du temps,
ah
quitte à le gaspiller après sans compter  !
—  Voulez-vous me permettre, dit Lareincay, de continuer ma
lecture ?
—  Inutile, je connais dès à présent la n de votre livre, vous
n’avez pu manquer de le terminer dans le mystère des sentiments
poétiques, a n de laisser vos lecteurs sous le charme de
l’incompréhensible, seule émotion à laquelle ils soient encore
accessibles ; le mystère actuellement, c’est l’art. Je dois avouer que
j’aurais agi de façon absolument di érente  ; pour moi ce jeu
professionnel est une a reuse blague, cette intelligence artistique se
matérialise en une manie qu’il serait sans doute facile de classer en
argot médical ai…
Le jeune auteur me demanda ironiquement si, à l’exemple de
certaines gens, je pensais que l’art fût une maladie aj.
— Mais non, vous ne me comprenez pas. Si vous voulez, il n’y a
pas d’art ak, il n’y a pas de maladie, mais il y a des malades al ; et puis
ne me demandez pas de m’ériger en critique  ; les hommes qui
s’expriment sur l’œuvre des autres n’apportent jamais que des idées
stérilisées, passées au travers d’un ltre, et encore faut-il que ce
ltre soit de dimensions cataloguées pour que ces idées soient
admises par la mode et la convention. Ils veulent qu’on sache ce
qu’on fait, pourquoi on le fait, et cet esprit critique produit sur l’art,
au pro t d’un parti intéressé, le même e et que le mercure sur l’or ;
il pénètre le plus beau métal à tel point qu’il faudrait un degré très
élevé am d’incandescence pour arriver à l’en séparer. Il vaudrait
mieux, voyez-vous, supprimer, brûler tous les critiques, aller jusqu’à
se débarrasser des amis qui n’ont pour faculté que le sens critique ;
ceux-ci, comme ceux-là, engendrent l’onanisme, l’impuissance 8, font
le vide d’air, et dégagent une odeur de sacristie qui n’a pas même an
le charme du « Jardin de mon Curé 9 » !
«  Actuellement, la vogue est à une sorte de mu erie inutile et
voulue 10, elle a comme écrin le snobisme, les hommes sont mu es
pour être mu es, souvent parce qu’ils n’ont pas assez vécu 11 et au
fond ne savent rien aimer, les uns n’ont pas de bas ventre, les autres
s’en servent comme d’une bicyclette 12, pour faire les courses qui
peuvent leur rapporter !…
«  Les peintres, les littérateurs, les musiciens croient à l’art
comme les pharmaciens croient à la Farine Lactée, pourquoi en
parlent-ils avec tant de révérences et de révérences ao ?
Lareincay ap impatienté, moins par ce que je lui disais que par
l’impossibilité où il se trouvait de continuer sa lecture,
m’interrompit vivement :
— Je ne suis absolument pas de votre avis ; jamais l’on n’a vécu
une époque aussi fertile, aussi vibrante, aussi curieuse que la nôtre,
le nombre des chercheurs augmente chaque jour, les contacts
s’établissent de toutes parts de plus en plus nombreux. Voyez, les
Japonais sont en France, les Français au Japon, nous avons les
Ballets nègres 13 et les Nègres font bien certainement des ballets
blancs. Vous ne me direz pas que de tout cet e ort cosmopolite ne
sortira pas quelque chose de grand, de magni que, un art
comparable à celui des Pyramides !
—  Un art qui sentira la viande frigori ée, tout simplement, lui
dis-je, pour celui qui vit dans le monde des arts, l’univers intérieur
est une nature morte, il ne peut cesser de porter en lui une
subjectivité déterminée par la vie imbécile des conventions  ; pour
lui, le cancer, la tuberculose, la syphilis sont des maladies, alors que
je considère que la seule maladie est la mort aq  ; toutes les autres
sont des inventions absurdes, comme les lettres bordées de noir ou
les rubans que quelques personnages attachent à leur boutonnière 14,
a n d’inspirer à leur voisin le respect ou –  ce qui est pire  –
l’envie ar  ! D’ailleurs, si les glaces n’avaient pas existé, croyez-vous
que Napoléon 15 aurait jamais imaginé la Légion d’honneur ?
« Pourtant, il y a encore des gens qui portent en eux une petite
esplanade, laquelle a pour trois dimensions  : l’in ni  ; cette race
d’hommes ne croit pas en Dieu, pas à l’art, pas à la maladie, pas
même à la Légion d’honneur, pas même à elle-même  ! Elle
ressemble à une bulle de savon au centre de cet in ni. Elle éclatera
un jour, cette petite bulle de savon, mais pour laisser aux autres
hommes qui croient à la vie les images vertes, roses et bleues des
souvenirs.
« Tenez, je connais un homme qui passe son temps debout sur sa
petite esplanade, faisant des bulles de savon pour tâcher d’en
devenir une lui-même ! Il a une belle collection de pipes Gambier as
et c’est tout 16. Il ne peut y avoir de compatibilité entre la vie et lui,
il ne fera qu’émietter son savon Cadum, les hommes du monde des
arts en ramasseront d’ailleurs les miettes pour en faire une brioche
de Marseille 17, propre à nourrir leur intelligence dé nie. La bulle de
savon dont je vous parlais tout à l’heure a été, elle, gon ée par
l’Amour 18. Nous assisterons après cela au solde des passions
humaines, graduées et vendues en pièces détachées, mi-voilées, mi-
nues, mais portant l’estampille «  lu et approuvé 19  ». Voyez-vous,
mon cher Monsieur, votre esprit regarde inconsciemment du côté
des Académiciens 20. C’est à l’horizon qu’il faut chercher le meilleur
ami, c’est celui qui va venir ; moi seul suis pur et innocent comme la
guillotine ; quelque [sic] soit l’état de mon cœur, je pense au soleil
quand je suis au soleil et à l’ombre lorsque je suis à l’ombre 21.
Surpris de n’être plus interrompu, je me rapprochai du
romancier dont les gestes m’intriguaient depuis quelques instants  ;
je fus stupéfait de voir qu’il avait enlevé ses bottines 22 et tenait ses
pieds appuyés au radiateur en me tournant le dos  ; devant mon
étonnement muet, il me dit agressivement  : «  Vos belles théories
n’ont eu qu’un résultat : j’ai les pieds gelés. »
23
2. La bulle de savon

Cette conversation m’avait mis très en retard, je devais me


rendre chez une de mes amies, Berthe Bocage 24, qui m’avait invité à
dîner. J’arrivai chez elle vers neuf heures, fort étonné de constater
qu’aucun autre convive ne m’avait devancé. Berthe me reçut de
façon charmante et m’annonça que nous dînions en tête à tête ; cela
n’était pas pour me déplaire. À cette époque, je considérais cette
femme comme l’une des plus intelligentes qu’il m’ait été donné de
connaître 25. Intelligence faite d’instinct, non cultivée dans un
laboratoire à la mode, à la façon de celles que l’on rencontre
partout, dans les réunions intra ou extramondaines, les concerts, les
couloirs de théâtre et les salles de conférences at.
Mon amie, en grande toilette, avait fait préparer le plus gentil
des dîners froids, nous pouvions éviter ainsi l’ennui d’être servis par
cette secte d’individus qui nous considèrent comme leurs esclaves !
Ce charmant repas commença avec tout l’entrain, la gaîté que
peuvent mutuellement s’apporter deux êtres qui ont l’un pour l’autre
la plus grande sympathie, libre de toute arrière-pensée au.
Je connaissais cette femme depuis vingt ans 26, depuis dix ans elle
n’était plus ma maîtresse, nos ambitions étaient si di érentes qu’il
ne pouvait exister entre nous ni regrets, ni jalousies av 27.
Nos regards plongeaient l’un dans l’autre avec toute la complète
franchise nécessaire à la véritable amitié aw.
— Êtes-vous heureux ? me demanda-t-elle tout à coup.
Je ne savais vraiment pas à cette minute ce que l’on peut appeler
« être heureux », je lui retournai l’interrogation avant d’y répondre.
— Mais oui, je suis heureuse car je ne m’occupe plus des autres,
je suis devenue imperméable à tout compliment comme à toute
critique ; ce n’est pas par indi érence, je trouve simplement qu’il est
plus commode de vivre de la sorte au milieu de mes contemporains.
« Quand j’étais tout ax enfant, j’avais confectionné un petit objet
que je trouvais merveilleux, je le montrais volontiers à mes amis
pour le faire admirer, pour me faire aimer, mais personne ne voulait
y prendre intérêt  ; pour moi, cependant, c’était une sorte de bijou
adorable, d’un incomparable éclat, qui aurait dû attirer le regard des
hommes. Quelques-uns l’ont pris dans leurs mains, l’ont regardé
avec mépris en me demandant où j’avais ay pu ramasser ce marron
mal sculpté  ? Ah, combien de fois ai-je entendu de phrases
analogues  ! Si bien qu’un jour, prise de dégoût et d’ennui, avec
l’impression de la solitude immense, implacable, j’ai jeté mon trésor
à la mer az 28… J’ai compris plus tard la faiblesse, la naïveté de mes
gestes, toute la bêtise de vouloir partager avec un autre être, homme
ou 29…………………………………………
 

……… prétention que d’être tendre et parfumé ! »


— Mais non, ce n’est pas du pessimisme ; voyez, je reconnais que
ce perdreau est exquis 30, il me procure un incontestable plaisir  ;
cependant si vous m’aviez servi un perdreau du théâtre, un perdreau
en carton, vous admettriez bien mon refus d’y goûter ? Eh bien, j’ai
l’horreur du carton et de plus en plus tout est en carton, c’est moins
cher et ça fait bien la blague. Notre pays est vieux, sans entrain, il se
raccroche à une fausse sentimentalité d’impuissance.
« Les Français vont bientôt se remettre à croire en Dieu, déjà ils
n’aiment plus que les « Inconnus 31 », il leur su t de pleurer sur une
tombe. Toute force, toute énergie véritablement objective, il faut la
piétiner, la déchirer, la cacher, la mettre en attente à la consigne !
« Pourtant un homme ne se fait pas seul ; pour avoir du génie, il
faut posséder le terrain dans quoi le faire pousser, je pense que
notre terre est pour l’instant épuisée. On y a mis trop d’engrais
chimique, les bacilles authentiques ont disparu, on est obligé d’en
fabriquer de faux ba ! C’est le triomphe des scalpels et du sublimé, on
fait vivre arti ciellement des cerveaux sur les tables d’opération
mais les cœurs sont oubliés à l’amphithéâtre bb ! Il y a tant de génies
truqués que si par hasard il s’en présentait un véritable, personne ne
voudrait le reconnaître, il serait tourné en ridicule par cette foule
qui ne s’occupe que de la mode.
—  Cependant si c’était un génie, par conséquent une force, il
serait de lui-même à la mode ?
—  Détrompez-vous, voici l’expérience que j’ai faite  : j’ai vidé
dans une fosse d’aisances, ouverte à tous les passants, un grand
acon de parfum ; nul n’est venu me dire : “Monsieur, comme cela
sent bon ici !” Les gens ne percevaient rien de nouveau, ils avaient
tellement pris l’habitude de l’autre odeur bc 32.
—  Je vous en prie, dit alors mon hôtesse, ne continuez pas  ;
quand vous parlez ainsi, vous ne mentez pas à votre réputation
d’homme blasé qui a vécu toutes les vies dans tous les milieux. Vous
vous croyez imperméable vous aussi, mon pauvre ami, je vous dis,
moi, que vous êtes comme une éponge, vous vous imbibez de toutes
les suggestions, vous êtes romantique à l’excès et votre
impressionnabilité me fait sourire !
— Et vous, combien vous êtes restée femme, vous qui prenez vos
cigarettes, vos cheveux courts et votre volant d’automobile pour de
l’imperméabilité  ! Les hommes, certes, vous n’y tenez pas  ; les
femmes, vous aimez à les dominer  ; les enfants, lorsque vous en
rencontrez, vous servent à donner le change, à faire croire que vous
avez du cœur, mais votre égoïsme est perméable, vous avez les
mêmes vanités que les autres et en dépit de toutes vos a rmations,
je sais que l’on peut vous blesser, comme elles bd !
«  Ne trouvez-vous pas, ajoutai-je en riant, qu’il faut que nous
soyons bien bons amis pour arriver à échanger de tels propos sans
altérer notre amitié  ? Sans doute est-ce possible parce que nous
avons tout épuisé ensemble, querelles et plaisirs, il n’y a plus de
réactions ; je me demande même parfois pourquoi nous continuons
à nous voir ?
Elle devait avoir ré échi souvent à cette question car elle y
répondit instantanément be :
—  Uniquement, je crois, à cause de cette petite cruauté qui
existe en nous, plaisir commun consistant à bien regarder les autres,
à les voir tels qu’ils sont ! Nous pourrons l’exercer ce soir, car, vous
savez, je vous emmène, nous irons tout à l’heure retrouver des amis
qui désirent tant vous connaître ! Il nous faut une diversion, j’en ai
assez de ces conversations stériles bf.
J’objectai : — Tout est stérile.
— Non, ou du moins, il y a des choses qui ne font pas mal à la
tête !
— Ah oui ! Passer la soirée dans un bar ! Car nous allons dans un
bar probablement ?
Berthe Bocage sourit :
—  Eh bien oui, ce soir je vous entraîne à l’inauguration d’un
cabaret de Nègres !
— Qui sera des nôtres ? Ne me tendez pas de pièges !
—  Vous ne vous ennuierez pas, vous verrez Henriette Violet 33,
cette jeune divorcée qui irte avec tout le monde, étale son
tempérament comme du linge sur le l de fer, quitte à gi er qui se
présente pour le repasser.
— Je la connais très bien, dis-je, je me souviens même que j’étais
à son mariage en compagnie de mon père et qu’il me t là une
ré exion bien inattendue. Le voyant soucieux, préoccupé, le sachant
très lié avec la famille de la jeune lle, je lui demandai ce qui
pouvait bien l’inquiéter, il me répondit qu’il était intrigué par le
nombre insolite de mouches mortes dans la salle de la Mairie bg !
— Votre père est vraiment très amusant, plein d’humour !
—  Non, mais il suit son idée, si futile soit-elle  ; les plus graves
événements ne comptent pas pour lui auprès de cette idée.
— Vous êtes un peu comme lui, il me semble, mon ami ?
—  Que voulez-vous, nous sommes d’origine cubaine 34, le ciel
bleu, les palmiers, la douce chaleur, font que les cerveaux là-bas ont
du mal à réaliser le côté positif bh des choses. À Cuba, les habitants
du pays font peindre leurs maisons en rose, en bleu, en vert pâle,
elles passent un peu au soleil mais toutes ces couleurs demeurent
bien charmantes. N’habitant pas Cuba, je fais pour mes idées ce que
les Cubains font pour leurs demeures. Peindre des idées noires en
bleu, quel plaisir bi  ! Par exemple ici, ce n’est pas le soleil. C’est la
pluie qui les fait passer.
— Vous êtes poète ce soir, mon cher !
—  Ah non, par exemple, vous savez bien que j’ai horreur des
poètes 35.
— Pourquoi donc ?
—  Pourquoi  ? Mais je n’en sais rien, je trouve leur vie, sur
laquelle on fait en général tant de battage, vide d’intérêt. On raconte
avec force admiration que l’un d’eux s’entêtait à vivre avec les cinq
sous par jour qu’il s’imposait de recueillir en mendiant à la porte
d’une église 36. Voilà qui m’est indi érent  ; l’œuvre des autres
m’intéresse peu, leur vie encore moins ; que voulez-vous que ça me
fasse de savoir que tel peintre passait deux cent cinquante séances
sur un tableau 37, alors qu’un autre pouvait faire une œuvre
comparable en une demi-journée  ? Ce sont là des à-côtés qui
m’embêtent encore plus que ces œuvres ! Je sais que pour beaucoup
de gens c’est le contraire  ; l’anecdote sur l’artiste a une saveur qui
contribue à faire discuter et aimer tout ce qu’il produit 38, c’est à peu
près comme si, pour juger des qualités d’un cheval de course, on
s’attachait à rechercher s’il aimait bien sa mère 39 !
« Mais ne recommençons pas à nous perdre en discussions, je sais
que vous êtes au fond de mon avis  ; il est tard, si vous voulez
vraiment retrouver vos amis…
Pendant que je l’aidais à mettre son manteau, Berthe Bocage
s’exclama :
—  Ah  ! j’oubliais, nous verrons aussi chez les Nègres un jeune
romancier que l’on m’a présenté hier, il voulait absolument venir ici,
après dîner, pour me lire le roman qu’il est en train de faire ; je lui
ai donné rendez-vous au bar à minuit. Claude Lareincay bj, le
connaissez-vous ?
… Si je le connaissais bk !
3. Inhalation perpétuelle

Dès notre arrivée au bar, je vis dans cet endroit, pour un jour à
la mode 40, plusieurs personnes de connaissance, toujours les mêmes
d’ailleurs, petites personnalités parisiennes en quête de célébrité.
J’entendis chuchoter mon nom 41, mais mon amie m’entraînait à une
table retenue, juste à côté de l’orchestre. Celui-ci, par une réaction
attendue, exécutait la musique la plus silencieuse qu’il m’ait été
donné de percevoir 42  ; cependant, de temps en temps, un Nègre
devenu méridional par la fréquentation de Paris, poussait un
véritable hurlement. Une jeune femme, à qui l’on venait de me
présenter, me con a  : «  Vraiment, ces hommes ont l’air de bêtes,
mais ce sont des types épatants  ; on dit qu’ils ont un tempérament
formidable. Quel est votre avis ? »
Je n’eus pas le temps de lui répondre : deux couples arrivaient à
notre table, les amis de Berthe sans doute, une grande femme
blonde, assez jolie, portant un collier de perles fausses et des dents
magni ques bl – ou le contraire, je ne me souviens plus bien ; elle bm
était accompagnée par un homme tellement distingué qu’il donnait
l’impression de vendre de la parfumerie. Le second ménage était
moins brillant bn. L’homme s’évertuait à faire des compliments sur
l’esprit des autres et sa femme qui, après un divorce retentissant,
venait de se marier de nouveau avec lui, cherchait à me persuader
que c’était un être d’une bonté, d’une intelligence, d’une nesse
exceptionnelles bo.
Henriette Violet bp arriva à son tour « très en charme », avec l’air
fatigué d’une femme qui a tout épuisé avant de quitter son lit.
Un grand personnage, appartenant, me dit-on, à une Cour abolie,
vint la saluer et l’invita à danser ; ma voisine, la blonde aux perles,
devint écarlate en le regardant, elle m’avoua après le départ de
l’Altesse qu’elle ne pouvait voir cet homme sans être prise de l’envie
impérieuse de lui tirer les yeux hors des orbites avec une épingle,
ainsi qu’on en use envers les bigornos [sic] pour les tirer de leurs
coquilles 43 !
Je la calmai doucement. À ce moment un homme s’approcha de
nous au prix de mille e orts  ; bien qu’il fût en tenue de soirée, il
portait sous le bras une petite serviette de chagrin noir  : c’était
Lareincay bq  ! Nous ne pouvions l’éviter, on le casa tant bien que
mal, il sortit son manuscrit 44.
—  J’ai beaucoup ré échi depuis tantôt, me dit-il  ; je viens de
travailler deux heures et je voudrais vous faire connaître certaines
modi cations que j’ai apportées à ceci et surtout un chapitre que j’y
ai ajouté.
— Dites-moi les principaux passages de ce chapitre, lui répondis-
je, agacé, nous verrons les modi cations une autre fois.
À voix basse, il lut pour moi :

br 45
«  Il vivait depuis lors en état d’hallucination perpétuelle , il
bs 46
rêvait tout éveillé comme un mangeur d’opium . La
somptuosité de ses souvenirs ne pouvait se comparer qu’à son
deuil présent. Impossible d’avoir une imagination plus riche bt et
d’être à la fois plus pauvre. Maintenant qu’elle savait de quelle
47
façon il avait employé le premier jour du mois , Marie ne
pouvait s’étonner qu’il fût aussi dépourvu le cinquième pour
bu
venir . Pourtant il était excusable, n’est-il pas vrai ? Mais elle lui
en voulait d’avoir parlé trop tôt, l’empêchant ainsi de mentir à
Paul bv. Elle était restée étendue sur son divan et, comme sa tête
portait dans l’ombre bw, il ne pouvait en voir la sou rante
expression, lui-même passait sans cesse la main sur son front bx
doutant de son état de veille  ; à la n, il eut assez de cette
contrainte et l’interpella violemment :
—  Pourquoi ne me réponds-tu pas  ? Tu frétilles sur ton divan,
comme une anguille dans l’herbe by ?
— Pourquoi ?
— Oui, pourquoi, pourquoi ?
— Tu veux savoir  ? Au diable la fausse honte bz, je vais te faire
un aveu complet. Je suis à bout, il est écrit que celui qui a joué
jouera et l’argent que tu me demandes te servirait à perdre
encore ca. Laisse-moi, je veux être seule ; oui, va-t’en.
Il avait sur la face la colère et le désespoir.
— Te quitter, dit-il, te laisser à lui ! Alors que c’est toi-même…
Il était si jeune encore… »

Je posai ma main sur le bras du romancier :


—  L’endroit est mal choisi pour une lecture, je saisis peu de
chose mais je sens qu’il y a là une grande émotion… Cessez de lire
et continuez à écrire, rentrez chez vous bien vite, on travaille si bien
la nuit !
Il partit partagé entre l’orgueil et l’inquiétude 48, mais en saluant
tout le monde d’un air sûr de lui.
Cette musique nègre, qui permit à tant de nullités de paraître
49
avoir inventé quelque chose , devenait pour moi, depuis quelques
instants, un véritable soutien ; j’avais l’impression de bons coussins
confortables, servant d’appui à mes épaules, à mes bras, à ma tête.
Vraiment, je préfère cela, tout de même, à nos pauvres petits
orchestres qui consentent à vous jouer deux fois par heure Le
Trouvère ou Carmen 50  ! Et puis ces blues me rappelaient
l’Amérique 51, j’oubliais Lareincay…
J’étais assez surpris de ne pas voir arriver dans cet établissement
beaucoup d’autres personnages connus, sans lesquels il n’est pas de
bon lancement ; ré exion faite je me rendis compte qu’ils n’avaient
pu se résoudre à quitter telle autre boîte dont ils sont les étoiles  !
Mon amie Berthe songeait un peu à cela, elle aussi, sans doute, car
elle me t cette remarque :
— Tiens, Jean Babel n’est pas là 52.
—  Vous avez l’air de le regretter  ? Je sais que vous le trouvez
drôle, amusant.
— Oui, il est amusant, toujours moins cependant que ceux qu’il
imite ; c’est évidemment un jongleur assez habile, il a l’air de tenir
sur son nez un piano en équilibre. Mais si vous pouviez écarter un
peu le décor, vous verriez bien vite la grosse celle à laquelle est
attaché l’instrument !
— Je n’aime pas les celles.
—  Moi non plus car je ne fais jamais de paquets, mais j’ai
toujours sur moi un petit couteau qui me permet de les couper !
— Seriez-vous méchant ou jaloux ?
—  Admettons-le, mais je suis étonné de vous l’entendre dire.
N’avez-vous pas vous-même comparé devant moi cette race
d’hommes à celle des chacals qui suivent les caravanes ?
—  Il y a des chacals apprivoisés, très gentils  ! Quelle est cette
belle créature qui entre ? Mais c’est Yvonne Pavée ! À quatre-vingt-
dix ans, elle sera encore plus jeune qu’à vingt 53 ! On dit qu’elle a été
la maîtresse d’un Dada.
— N’en croyez rien, mais qui donc l’accompagne ?
— C’est Glass, un Américain 54.
— Comment Glass ?
— Vous ne connaissez pas Glass ?
— Je n’aurais jamais cru qu’un homme pouvait s’appeler ainsi !
Ils cherchèrent une table. Yvonne voulut danser avec tous les
Nègres en même temps, ce qui supprima l’orchestre ; Glass eut alors
l’idée géniale de se précipiter au piano et de jouer J’ai du bon tabac
dans ma tabatière.
Un nom fut prononcé près de nous et nous vîmes entrer Pierre
Moribond, l’auteur du dernier succès Ovaires, toute la nuit 55. Derrière
lui un autre jeune homme apparut, il était 56………………………
 

……………………………………………….. le point de m’en aller,


elle m’a prié de laver quelques assiettes salies la veille, en
m’expliquant qu’elle avait renvoyé les domestiques pour être plus
tranquille et chargeait ses amants de l’entretien de son intérieur.
4. Out

Aussitôt après avoir abandonné le téléphone, je sautai dans un


taxi et me s conduire chez Mme… avenue du Bois. Mon jeune ami
m’avait indiqué l’étage  : le dernier cb. Je sonnai donc sans
hésitation cc, la porte s’ouvrit seule, sans qu’aucune soubrette se
présentât : je me souvins à cette minute, avec un peu d’angoisse, de
ce que m’avait conté Pierre de Massot, au sujet de la vaisselle 57  !
J’entrai dans un appartement absolument vide de meubles  ;
cependant, sur chacune des portes se présentait une plaque d’émail
bleu, indiquant quelle devait être la fonction de la pièce qu’elle
désignait cd.
L’entrée, où je me trouvais encore, se nommait W.-C.  ! Je
traversais successivement la «  salle à manger  », le «  salon  » –
 minuscule réduit ce – puis la « cuisine », la « chambre à coucher »,
etc. etc. J’arrivai en n devant une dernière porte, sans inscription
celle-là, à laquelle je frappai ; comme celle de l’entrée, elle s’ouvrit
toute seule et un spectacle bien curieux s’o rit à moi  : tout autour
de cette pièce étaient rangées, dans de minuscules vases cf, les
réductions en miniature, semblables à des maquettes de décors, d’un
salon, meublé de XVIIIe, d’une salle à manger moderne, d’une salle de
bains en mosaïque d’or, le reste à l’avenant  ; en n un complet
appartement de poupée  ; ayant levé les yeux, j’aperçus, dans un
angle de la chambre, une énorme cheminée dont la hotte servait de
baldaquin à un lit bas sur lequel se tenait assise la dame « dont je ne
pouvais plus me passer ».
Ayant l’air de trouver ma présence toute naturelle, elle m’o rit
une place auprès d’elle et voyant que je ne pouvais m’empêcher de
jeter un regard sur son installation toute synthétique, elle m’en t
remarquer l’ingéniosité, le confort et le côté pratique, puis elle me
dit :
—  Quand donc m’emmenez-vous en auto  ? Que comptez-vous
faire aujourd’hui ?
— Je n’en sais rien, et vous ?
Il y eut un silence assez long, nous ne nous regardions pas, je la
sentais ailleurs, et j’avais l’impression que cette femme avait
toujours été à côté, légèrement à côté, de l’à-côté où j’aime me
trouver !
Elle devait être l’actrice de son imagination, une in uence
symbolique avait dû la marquer et faire miroiter dans son cerveau
une grande ourse arti cielle qui, certes, se chait pas mal des
abstractions amoureuses.
Tout à coup elle me prit les mains et, me regardant dans les
yeux, elle me dit :
— Vous savez, je suis une femme très franche.
Quel absurde préambule ! Vraiment de plus en plus je ressentais
une déception, j’avais l’impression d’un fruit pourri qui se serait lui-
même sculpté en forme de cœur.
Aucun mystère, mais la sensation de découvrir des « moutons  »
de poussière sous un lit ! Je crois que n’importe quel petit chapeau
d’une femme de province aurait eu pour moi plus d’attrait à
regarder que cette vie en ruolz 58, si loin de tout ce qui peut encore
me plaire. Il fallait aller jusqu’au bout et je proposai à cette
étonnante personne de l’emmener le jour même faire une
promenade en auto 59.
Nous partîmes immédiatement cg en taxi a n d’aller chercher ma
voiture au garage  ; il nous y mena à une allure absolument
vertigineuse, risquant à chaque instant l’accrochage  ; en n nous
arrivâmes sans dommage et ce fut ma compagne qui me demanda
en descendant de voiture « si je n’avais pas eu peur ? »
—  Si, très peur, dis-je. Au fond de moi-même, je cachai
soigneusement que j’avais eu le désir de l’accident  ! Accident qui
m’aurait séparé tout de suite de cette compagne momentanée,
accident qui l’aurait tuée et m’aurait tué moi-même, anéantissant du
même coup cette sou rance nerveuse qui fait de moi un perpétuel
anxieux.
Nous entrâmes dans le garage où je nis par découvrir, au milieu
des énormes limousines, ma toute petite et ne voiture. Après
quelques ratés à la mise en marche, le moteur se mit à ron er avec
un bruit assourdissant, nous nous installâmes sous des couvertures
de petit-gris et partîmes, mais une fois dehors, cette voiture qui
faisait habituellement du cent cinquante à l’heure ne put monter la
rue du Rocher qu’au prix de beaucoup de di cultés ; ma compagne
me dit que c’était bien moins dangereux de sortir avec moi qu’en
taxi 60 ! À quoi je lui répondis qu’on me le disait toujours.
Nous rentrâmes au garage  ; je savais y trouver un ouvrier
merveilleusement expert en ce qui concernait les voitures de la
marque de la mienne, je la remis entre ses mains, il me demanda
vingt minutes pour réparer l’embrayage. Je me retournai pour
prévenir Mme… Je la vis dans un coin du hall causant avec un jeune
homme assis sur cinq vieux pneus, et ne fus pas peu surpris de
reconnaître Lareincay. Il vint à ma rencontre et m’accueillit le plus
naturellement du monde :
—  Cher ami, je suis passé chez vous, on m’a dit que vous étiez
sans doute sorti avec votre auto. À tout hasard, je suis venu ici.
Quelle chance de vous rencontrer, et en compagnie de Rosine
Hauteruche !
C’est ainsi que j’appris le nom de la jeune femme 61.
— C’est, en e et, un hasard, dis-je, mais si vous êtes venu pour
me lire votre manuscrit, laissez-moi vous dire que ce n’est guère le
moment, nous allons partir et…
—  Au moins, laissez-moi vous lire un poème, il est de vous, je
l’ai retrouvé ce matin en rangeant des papiers 62.
La jeune femme s’était rapprochée, elle insistait pour entendre le
poème.
Lareincay sortit alors de sa poche un étui de papier à cigarettes,
prit feuille à feuille et lut sur chacune d’elles quatre lignes après
avoir annoncé le titre du poème :

LE RONDIBÉ DU RADADA 63

Le premier des hommes


Était le seul beau garçon
La première des femmes
Avait la gorge parfumée
Le vent emporte le pétale
Comme l’amour les illusions
Dans la nuit humide
Et nos regards sont voilés de larmes
Regardez là-bas, il y a une eur
Que le vent fait sonner comme une cloche
L’Homme et la femme se gri ent le visage
De ce geste naquit ch un enfant
Ses yeux étaient ci dorés d’amour
Ils brillaient cj
Dans quelques jours
L’enfant ira cueillir la eur qui sonne
Et tout sera à recommencer

—  Vraiment, c’est de moi  ? demandai-je à Lareincay, j’avais


complètement oublié ce poème et je puis le juger comme si je n’en
étais pas l’auteur : je le trouve magni que !
— Voulez-vous que je vous en récite un autre ?
— Si vous voulez.
Il reprit :

PIPI 64

Il n’y a rien de meilleur qu’un secret


Un secret ressemble à une framboise
Une framboise ressemble à la nuit
La nuit ressemble au jour
Le jour ressemble à une mariée
Une mariée ressemble à une perle de collier
Une perle de collier ressemble à un joyau
Un joyau ressemble à un petit enfant
Un petit enfant ressemble au sommeil
Le sommeil ressemble à Dieu
J’en suis certain

Le romancier prit de nouveaux papiers dans l’étui, on ne pouvait


plus l’arrêter, Rosine semblait d’ailleurs s’amuser beaucoup. Il lut
encore :

LA NUIT
La nuit est couchée derrière la terre
Cette mèche de cheveux
S’apparente à la nuit
Prends garde ma bien-aimée
Voici l’heure où le soleil
Va se jeter sur toi
Le soleil décolore la lune
Il monte dans le ciel
La lumière est pour les curieux
Mais ck je n’aime que tes baisers
La nuit est couchée derrière la terre

65
Je continuai à ne me souvenir en rien de ces élucubrations   ;
tout au plus si j’y retrouvais mon in uence  ! Véritablement, je me
serais cru moins poète ! Lareincay, souriant, nit par m’avouer :
— Écoutez, ne m’en veuillez pas, je vous ai conté une blague, ces
poèmes sont de moi, mais si je vous l’avais dit tout d’abord vous
cl
n’auriez pas consenti à les écouter   ; vous avez toujours l’air si
distrait, j’ai employé ce petit truc pour capter votre attention. Ainsi,
en ce moment même, vous avez l’air tellement ailleurs, serait-il
indiscret de vous demander à quoi vous pensez ?
66
—  Nullement, je pense à la pensée . Notre pensée est absolue
dans le moment où nous pensons, elle a sa propre existence, elle
déborde, en se heurtant à tout ce qui déborde, elle entreprend son
petit voyage et devient l’objet de l’idée. L’idée est intermédiaire
entre le mouvement chimique de notre cerveau et l’objet.
« Le bleu, le vert, le rouge, en n toutes les couleurs du prisme,
sont objets internationaux, mais ne participent pas de l’idée, ils ont
un caractère aussi cyclique que la bicyclette  ! La valeur d’une
pensée pouvant revêtir le caractère d’une idée entre les mains de
celui qui s’en sert au vol.
Je vis les yeux de Lareincay accomplir une rotation en arrière ;
jamais son œil blanc n’avait été aussi expressif  ! Il cherchait à
percevoir, au fond de lui-même, la surenchère qu’il pourrait bien
m’opposer : n’en trouvant pas, il me parla d’un point qu’il avait dans
le dos. Fort à propos, on vint me prévenir que la voiture était
arrangée.
Nous repartîmes, Rosine et moi, laissant le jeune auteur qui nous
faisait des signes de la main, ces signes signi aient sans nul doute :
au revoir !
Nous démarrâmes en trombe à travers les rues de Paris et
franchîmes la porte du Bois sans déclarer l’essence 67. Impossible de
débrayer, nous allions, nous allions, et en quelques heures, d’une
traite, nous arrivâmes à Marseille vers minuit. Cette folle vitesse, le
danger constant qui en résultait, m’avaient lié à cette femme plus
que des années passées près d’elle n’auraient pu le faire, nous
tenions l’un à l’autre par la force de tout ce que nous avions risqué
ensemble. Tant il est certain que la monotonie ne peut que détacher
les êtres les uns des autres, alors que l’imprévu, avec tous ses
dangers, les unit davantage. Nous continuâmes le lendemain sur
Monte-Carlo où nous nous précipitâmes à la roulette  ! Mon amie
joua et gagna cinq cent mille francs, dont elle m’o rit la moitié ! Je
suis persuadé que c’est en raison de l’exaltation causée par ce gain
que nous passâmes après cette soirée une nuit d’amour
extraordinaire, la première ! Cette femme que je méprisais un peu,
cette femme à laquelle je me croyais supérieur, me montra que l’être
possédant des vices est au-dessus de celui qui est simplement
intelligent.
Le lendemain, Rosine Hauteruche voulut absolument visiter avec
moi une exposition de peinture organisée au pro t des victimes du
trente et quarante 68  ; elle s’extasia devant une toile de Cormon et
me dit : « Quel malheur que vous ne fassiez pas de tableaux comme
celui-ci 69. Ce que ce serait beau  !  » Cette phrase me t plaisir, me
prouvant que, moi aussi, j’avais un vice, celui de vouloir exprimer
l’impalpabilité d’une suggestion. Suggestion de tout ce qui nous
entoure, de tout ce que nous ne voyons pas mais que nous sentons,
besoin de croire dans l’œuvre que l’on peut faire avec l’aspect
ridicule des choses que personne n’a jamais vues !
En sortant de l’exposition, je m’arrêtai un instant devant un des
derniers tableaux de Marie Laurencin 70, j’eus l’impression d’une
femme faisant sa petite matérielle à la roulette 71  ! En face, était
accroché un Pablo Picasso, lequel, comme Ribby, habille mieux 72.
Mon amie me dit :
— Alors, décidément, vous n’aimez plus la peinture ?
— Cela m’ennuie abominablement 73.
—  Vous n’aimez pas la Nature non plus, vous ne voulez jamais
vous arrêter en voyage pour visiter, pour voir quoique [sic] ce soit.
—  Il y a longtemps que j’ai tout vu, et dans la nature il n’y a
pour moi qu’une chose qui compte, c’est le soleil 74. Si nous allions à
Cannes ?
Elle accepta.
Nous arrivâmes à Cannes d’assez bonne heure pour pouvoir,
après nous être habillés, dîner au Casino  ; c’était l’époque chic de
Cannes : février. Les cosmopolites y avaient remplacé peu à peu les
vagabonds de novembre, ceux qui espèrent qu’à ce moment-là « ce
sera moins cher », les sensibles de décembre qui fuient Paris dès les
premiers froids et, en n, les paisibles propriétaires qui viennent en
janvier « jouir un peu de leur villa » avant de la livrer aux Anglais.
Tous ceux qui étaient là n’étaient certainement pas venus pour se
soigner, ni pour voir les mimosas en eur  : la seule cure qu’ils
entreprenaient était celle du baccara, il est vrai que, pour certains,
elle est radicale !
L’assistance au dîner de gala du samedi était donc
particulièrement brillante.
Attendant Rosine dans le hall, je regardais arriver les femmes
enveloppées de leur capes d’hermine ou de chinchilla, elles avaient
une façon bien spéciale de se draper  ! On aurait dit qu’elles
portaient leurs fesses dans la fourrure ainsi que les Négresses du
Dahomey portent sur les reins leur enfant serré dans un cabas !
Au vestiaire, les larbins bien stylés les débarrassent de leurs
précieux manteaux. J’étais surpris de ne pas les voir apparaître
toutes nues, n’ayant sur le corps que leurs perles enroulées. S’il y a
dans l’Inde des charmeurs de serpents, nous avons ici les
charmeuses de perles.
Rosine Hauteruche arriva à son tour, avec assurance, sur ses
lèvres nes et fatiguées s’étalait le sourire méprisant que je lui
connaissais bien quand elle se trouvait au milieu d’autres femmes.
Nous descendîmes au restaurant : Chenal 75 partageait une table
avec Sem-le-tendre 76. En passant près d’eux, j’entendis Sem lui dire
«  … Quelle vie  ! J’en ai assez de ces repas pris à n’importe quelle
heure. J’aime encore mieux payer mon dîner  !  » Un peu plus loin
Reynaldo Hahn, gon é par sa musique, semblait un de ces ballons
qu’on distribue dans les restaurants de nuit et qui faiblissent vers
trois heures du matin 77.
Poiret t son entrée, il était travesti en bégonia 78. Vogliano,
derrière lui, était en poêle à frire !
Henri de Rothschild 79, heureusement un peu sourd, Henri
Letellier, éternellement à la recherche d’une gure nouvelle qui
pourrait lui en rappeler une autre, voyaient les maîtres d’hôtel
s’empresser au-devant d’eux. Maurice Rostand 80, au milieu de cette
foule, m’apparaissait comme un savon de bains. Vous savez ces
petits savons roses qui savent si bien otter  ? On a plaisir à les
enfoncer dans l’eau tant ils mettent de grâce à remonter à la
surface  ; Van Dongen 81, le petit géant, rapin pour femmes du
monde, qui peint comme d’autres font des tours de cartes, semblait
inquiet du menu. J.G.  Domergue 82, toujours distingué dans le
vulgaire, surveillait les derniers apprêts de son gala en papier. Je vis
aussi, cherchant sa table, Sarah Rafale, aux yeux d’oiseau siamois
[sic], qui a toujours l’air un peu triste de n’avoir pas vécu à l’époque
de Kranach [sic] 83.
Les Billy Arnold’s se délectaient de sonorités dissonantes, d’où le
rythme même était banni, si bien que chacun des couples de
danseurs exécutait un pas di érent  ! Les garçons faisant le service
en étaient gênés pour circuler à un pas normal entre les tables.
La comtesse Triple 84, souple et blonde, me t demander près
d’elle un instant :
— Nous soupons ici ce soir avec la princesse Chapeau 85, me dit-
elle, ne manquez pas de venir  ; mais, vous n’êtes pas seul  ? Bien
entendu, amenez votre amie. Par exemple, ajouta-t-elle tout bas en
désignant Rosine, où as-tu ramassé ça ? C’est une ordure !…
— Chez Cartier, lui dis-je, un jour que je passais rue de la Paix !
Je rejoignis mon amie, elle n’était plus seule :
Lareincay, arrivé le soir même, lisait, installé à ma place !

— J’exige de vous un grand sacri ce.


— Lequel ?
— Vous êtes catholique, devenez juif 86.
— Quoi, vous voulez que j’abjure la religion de mes pères ?
— Oui, mon aimé, je le veux.
Il passa quelques pages et reprit.

«  Quelques jours après, le mariage était célébré à Londres avec


une extrême précipitation et la jeune femme suivit son époux en
Hollande. Au débarquement du bateau, tandis qu’ils comptaient
leurs colis, une toux sèche se t entendre derrière eux, Marie en
eut un mauvais pressentiment ; se tournant, elle se trouva en face
d’un homme grand, au teint basané, aux yeux faux, pétillants
[sic] d’un éclat étrange. Elle se serra contre Paul-Paul, oubliant à
ce moment tous les griefs qu’elle pouvait avoir contre lui, pour ne
se souvenir que des liens qui les unissaient, mais l’homme se
perdit dans la foule, Marie se persuada s’être trompée, elle reprit
son aplomb et sa mauvaise humeur. »

—  Voyons, dis-je, mon cher Lareincay, laissez-nous dîner. Une


fois pour toutes votre roman est une chose splendide. Hallo vous
l’éditera cm sûrement mais je vous assure que vous le défraîchissez en
le lisant ainsi à tout instant  ; voyez, vos amis cn vous attendent là-
bas, allez les retrouver.
Il m’a rma que ce n’était que pour me voir qu’il était venu sur
la Riviéra, il consentit cependant à nous laisser, non sans nous
annoncer qu’il faisait partie de la bande qui devait plus tard souper
avec la princesse.
Pour attendre l’heure du souper, après avoir regardé les danseurs
pendant quelques instants, nous nous rendîmes au baccara, seul
endroit où la passion suive une courbe continuellement ascendante.
La salle était fort animée ; un monsieur très bien, mais un peu soûl,
y pénétra même à bicyclette en s’écriant  : «  Corrida  », en même
temps qu’il posait sur la table les cent louis du banco ; le banquier
lui demanda s’il voulait une carte  : «  lâchez les chiens  », lui
répondit-il, et il abattit neuf, puis il se pencha à l’oreille du
croupier : « Surtout pas un mot à la Reine-Mère » lui recommanda-t-
il, en disparaissant. On me dit que c’était un baron fort connu, il
jouissait au cercle d’une complète indulgence au titre de grand
blessé de guerre  ! Il lui arrivait de commettre des excentricités
inquali ables : n’avait-il pas un jour décroché de son bas-ventre un
sexe arti ciel qu’il avait posé sur le tapis vert a n d’y marquer sa
place !
Je s à mon tour banco, à un vieux monsieur décoré
méticuleusement soigné, il perdait gros, je le reconnaissais pour
l’avoir rencontré dans toutes les salles de jeu, à Deauville, à Biarritz,
à Aix-les-Bains, il rachetait les mains avec acharnement  ; je lui
gagnai trois cents louis. Il sembla désespéré, et me dit, en souriant
tristement :
—  Allons, ce n’est pas encore demain que j’irai voir Douglas
Fairbanks.
Comme je ne comprenais pas, il voulut bien m’expliquer :
— Je joue a n de pouvoir m’o rir une place au cinéma, c’est ma
plus grande joie  ; malheureusement, je ne gagne jamais plus d’une
fois tous les dix ou quinze jours, et je rate ainsi bien des épisodes du
Masque à un œil.
Je tâchai de lui faire comprendre qu’il aurait tout béné ce à ne
pas jouer et à aller tous les soirs au cinéma.
—  Non, non, me dit-il, ce qui me fait plaisir, c’est d’avoir les
jours où je gagne l’impression que ma place ne me coûte rien.
À mes côtés s’installait un Anglais correct, froid et méprisant ; un
valet de pied se précipita, lui apportant un cendrier, mais à peine ce
cendrier était-il sur la table que l’Anglais se leva droit, en proie à
une colère folle. Il paraît que les cendriers lui portaient malheur
quand on les posait à sa droite, et pas une minute de plus, il ne
pouvait rester à la table, il ne voulut pas même ramasser sa mise 87 !
L’un des directeurs des jeux vint lui présenter ses excuses pour la
bévue commise par le valet, nouvellement engagé par
l’administration. On m’a bien raconté qu’il y avait à Cannes une
dame tellement superstitieuse qu’elle prétendait ne pouvoir gagner à
la partie que si elle avait mangé du macaroni à son dîner  ! Le
pénible de cette histoire est que cette dame avait horreur du
macaroni !
À la même table se trouvait encore Claude Farrère 88, Neptune
puissant et nerveux  ; il racontait, pendant qu’on préparait une
nouvelle taille, qu’il avait eu la nuit précédente la visite de cinq
revenants, armés de faux et de pistolets  : «  Je les s s’enfuir
immédiatement, ajouta-t-il, en leur assurant que les revenants
n’existaient pas ! »
Roggers plaça alors cinq louis sur la main de son mari, mais elle
perdait automatiquement…
Rosine Hauteruche, elle, continuait à gagner  ; elle venait de
ramasser quatre mille francs à Pierre Wol 89, il avait été distrait un
instant par une dame, et avait commis un faux tirage au désespoir
de toute la table. Il se consola avec un mot d’esprit. Je conseillai à
Rosine de s’en tenir là si elle voulait s’o rir les quelques chapeaux
dont elle avait envie…
Nous retournâmes au restaurant, notre table était dressée, mais
nous arrivions les premiers. Quelques minutes après la princesse
faisait son entrée, suivie de son amie intime, Juliette Flanelle. La
princesse Chapeau, authentique et internationale, ne connaissait
bien qu’une vie  : la sienne, elle l’avait tant vécue, sa vie, et je ne
cache pas qu’elle en tirait un certain charme. Ses cheveux courts,
semblables à des pommes paille, couronnaient un visage
d’institutrice pour demi-vierges  ; elle portait aux doigts plusieurs
bagues d’homme d’une grande valeur, ses mains, que j’avais bien
souvent observées, avaient une façon de caresser les jetons au
baccara qui, certes, ne manquait pas d’attrait. Elle me plaisait
vraiment, sa vie absolument libre m’était sympathique, je la trouvais
combien plus vraie, plus belle que celle de tant de femmes qui se
servent de leur joli visage pour aguicher les hommes ou les autres
femmes, et cherchent à donner l’illusion d’un tempérament et de
vices qu’elles n’ont pas  ; quelques-uns se laissent prendre à ce
pittoresque bourgeois, qui n’est, au fond, que snobisme et désir de
ne pas passer inaperçues.
Voici à propos de la princesse une petite anecdote personnelle :
un soir que je perdais beaucoup d’argent au bac, je sentis une main
se poser sur mon épaule  ; je me retournai et je vis Chapeau me
tendre une pièce de cinq francs  ! Elle me dit  : «  Prenez-la, cette
pièce porte-bonheur, je l’ai prêtée à Alphonse  XIII, il gagna toute
une soirée.  » Je ne gardai la pièce que deux jours, continuant à
perdre gros ; pendant ces deux jours, la princesse, elle, gagna vingt-
cinq mille francs. Cela ne m’empêche pas de croire aux fétiches ; je
connais un Russe qui ne peut gagner que s’il a à côté de lui, posé sur
le tapis, un petit pot de chambre en ivoire !
D’autres amis venaient nous rejoindre  : Marcel Duchamp, le
célèbre auteur du Nu descendant l’escalier 90 qui abandonna la
peinture « pour ne plus être que maquereau 91 », paradoxe poétique
comme tous les jeux de mots de Rrose Sélavy. Un sculpteur, Raphaël
White, dont l’ambition est l’amour ! Il aime la sculpture, il aime la
peinture, il aime les femmes, il est bolcheviste et se trouve contraint
à prêter de l’argent aux antibolchevistes…
Blaise Cendrars, le Suisse errant, passant près de nous, s’arrêta
un moment, il nous raconta ses projets : le Maroc, la Chine, le Brésil,
le Cinéma 92, il nous dit aussi son dégoût de toute littérature.
La comtesse Triple me demanda quel était ce monsieur assis tout
seul, en face de nous, à une table ; Marcel Duchamp s’empressa de
lui répondre que c’était M. Vollard de Grands-Chemins 93.
Je tranquillisai la comtesse en lui a rmant que cet homme était
le plus grand, le plus honnête, le plus intelligent des marchands de
tableaux. Elle me regarda, puis me t le petit sourire d’une femme
convaincue.
Un peu plus loin que la nôtre se trouvait une table composée
d’une dizaine d’o ciers de marine. Connaissant plusieurs d’entre
eux, je ne pus me dispenser d’aller boire une coupe de champagne
en leur compagnie. Un jeune lieutenant me conta co le dernier exploit
accompli, le jour même, par un des as du camp d’aviation. Cet
o cier avait parié qu’il entrerait avec son appareil, à deux heures
de l’après-midi, dans la chambre de Marthe Chenal, au Carlton, par
la baie toujours ouverte  ; ce pari, conclu la veille à l’issue d’un
souper à Monte-Carlo, il s’était fait un point d’honneur de le tenir et
il avait prié deux amis d’en être témoins. À deux heures moins vingt
secondes exactement, on vit passer un avion au-dessus du mont
Chevalier, dans une pétarade folle, il se précipita vers la fenêtre de
Chenal et s’y engloutit tout entier, non sans avoir rejeté son pilote à
la mer ! La porte de l’appartement étant fermée à double tour, et la
cantatrice absente, aucun domestique ne put pénétrer dans la pièce
pour ramasser les débris. Plus tard dans la journée, quand Marthe
Chenal rentra chez elle pour s’habiller, elle s’écria avec stupeur  :
«  Mon Dieu, mon Dieu, qui a donc pu faire chez moi tout ce
désordre ! » Pendant ce temps le pauvre aviateur amoureux avait été
forcé de regagner le camp à la nage a n de passer inaperçu…
Tous s’amusaient beaucoup de cette histoire  ; ils se montraient
Chenal à l’autre bout de la salle, comme si ce fut elle l’auteur de
cette étonnante prouesse !
Considérant tous ces gens de mer et d’air, je me rendis compte
bientôt de signes externes et, par conséquent, internes, qui les
di érenciaient.
Les uns, au teint brun, à l’aspect bien-portant, parlaient fort,
semblaient à l’étroit dans cet endroit trop chau é, ils portaient
l’uniforme. Les autres, en smoking ou en habit, étaient hâves,
nerveux, aucun d’eux n’avait cet air de force tranquille qui
caractérise les gens de sport, et, particulièrement, ceux que leur
métier de marin met en contact perpétuel avec les éléments !
Je les classai bientôt en deux catégories, les amateurs de femmes
et les amateurs de drogue ! J’avoue que c’est à ces derniers qu’allait
ma sympathie.
Abandonnant les uniformes à la danse et au irt, je proposai aux
autres d’organiser pour la nuit même une petite fumerie. Bien que
ne fumant plus moi-même depuis de longues années, je ne peux
m’empêcher d’aimer l’ambiance que crée l’opium, de goûter le
charme de ces nuits où toutes les tristesses, toutes les
préoccupations de la vie restent derrière la porte.
Certains o ciers m’avouèrent avoir, par précaution, apporté
« tout ce qu’il fallait » à Cannes, de peur de manquer le dernier train
et d’être ainsi privés de leurs heures préférées !
Je leur dis que j’étais obligé de retourner pendant quelques
instants auprès de la comtesse Triple et que je leur ferais signe dès
que nous pourrions partir ensemble. Mais à notre table, je retrouvai
Claude Lareincay, pâle et nerveux, il me pria, me supplia, de
l’écouter, il parlait de recommencer son roman tant il était
découragé, et il lui fallait mon avis ce soir même. Excédé cp, je priai
Rosine de ne pas m’attendre pour rentrer puisqu’elle se plaignait de
fatigue ; Lareincay ayant besoin de se déverser, je ne savais quand je
pourrais être libre ! Je prévins aussi mes amis les marins que je les
rejoindrais à l’hôtel convenu.
Le romancier nous installa au bar devant deux whiskies et reprit
son manuscrit au passage qui l’inquiétait.

« En cet état d’animation expressive et de surexcitation nerveuse,


Marie était vraiment belle. Sa physionomie, déjà si attirante
lorsqu’elle s’ouvrait au rire, le devenait davantage lorsqu’elle
rendait une émotion de sensibilité, d’indignation, de regret ou de
douleur. Quand Dieu dote une de ses créatures du don de plaire,
il fait les choses divinement.
— Allons, j’ai ni, reprit-elle en manière de conclusion, que mon
passé vous donne un peu de lumière sur mon présent et vous le
fasse voir moins sombre.
—  Adieu, messieurs, ajouta-t-elle, en adressant de la main un
salut. »

—  Mais c’est très bien, voyons, mon cher, dis-je à ce pauvre


anxieux, il y a dans votre œuvre un mystère qui plaira
énormément !
—  Ah, vous me réconfortez, écoutez encore ceci, je pense que
tout de suite vous en saisirez l’esprit.

« Non, répéta Marie, il y a huit jours encore vous étiez pour moi
un aimable inconnu, dès lors je pouvais sans inconvénient me
livrer à la faiblesse du Pommard, mais aujourd’hui je ne l’aime
plus, je préfère boire de l’eau. Elle se pencha et lui dit encore  :
Merci ! »
— Oui, c’est très extraordinaire, dis-je à Lareincay, ce roman est
absolument déconcertant, je ne doute pas qu’il ait beaucoup de
succès.
Il me raconta qu’il avait tout à l’heure lu ces passages à Rosine
Hauteruche et qu’elle l’avait vivement et sincèrement complimenté.
— Comme le vôtre, son avis m’est précieux, ajouta-t-il, car je la
considère non seulement comme une femme exquise mais encore
comme une femme remarquablement intelligente.
Je lui conseillai de ne point négliger cet avis, en e et…
Après être repassé au Carlton, à l’insu de Rosine, a n de changer
de vêtements, je rejoignis les o ciers à l’hôtel des Séraphins,
considéré comme un véritable Family House  ; le deuxième étage y
étant rigoureusement réservé aux fumeurs, cela procurait aux
habitants du premier et du troisième un calme délicieux.
Tout se passa selon le rite consacré, je dispense le lecteur de la
plus banale des descriptions  : au matin, je quittai le premier les
matelas cambodgiens où j’avais peu dormi pour aller respirer l’air
frais de la mer, je restai longtemps sur la terrasse à la regarder, puis
je m’amusai de voir sortir un à un du palace, en plein soleil, les
fumeurs en habit noir qui n’avaient pas prévu le retour diurne ! Un
Anglais matinal se méprit, posa sa pipe sur une table et interpella
mon ami le capitaine Mulart pour lui commander un thé avec toast,
beurre et con ture !…
Les o ciers me demandèrent de venir déjeuner avec eux le
même jour, j’acceptai et, après avoir été prendre mon auto, je les
retrouvai vers midi.
Le déjeuner fut cq somptueux et intelligent, la conversation tomba
un instant sur le cubisme et sur Dada 94. Un jeune enseigne au regard
noir et profond me pria de lui dire ce « que c’était que le cubisme et
qui l’avait inventé ».
— Dieu, lui dis-je.
Il parut froissé :
— Dieu ?
— Dieu, c’est vous si vous le désirez.
— Allons, voilà que vous parlez « Dada ». Y a-t-il une di érence
entre les cubistes et les dadaïstes ?
— Je ne sais pas, peut-être.
— Voyons, ne vous moquez pas, expliquez-nous le cubisme 95.
Il pensait me pousser à bout, je sentis qu’à leur insu la
conversation prenait un ton « brimade ». Je repris :
—  Il y a un petit traité de Gleizes et de Metzinger qui dévoile
tout le mystère du cubisme 96.
— Ah ! Est-ce bien ?
— Je ne l’ai pas lu !…
— En n, dites-nous au moins qui l’a inventé, dites-le-nous.
—  Metzinger, Picasso, Apollinaire, Max Jacob 97, mais plus
probablement Princet, en n c’est lui qui le dit !
— Qui est Princet 98 ?
— Un agent d’assurances.
— Un agent d’assurances sur quoi ?
— Un agent d’assurances sur le cubisme !
—  Je vous en prie, parlez sérieusement, un agent d’assurances
sur quoi ?
—  Que sais-je, peut-être sur les fous… ou sur les gens trop
sensés !
— Mais qu’est-ce que c’est au juste que le cubisme ?
— Eh bien, mais… de la peinture !
—  Allons, il n’y a rien à faire, vous ne voulez donner aucune
explication ?
—  Que voulez-vous, ce sont toujours les autres qui m’en
donnent !
— Et Dada ? Au moins, vous ne pouvez nous refuser de dire ce
que c’est que Dada !
— Dada, c’est l’armistice, c’est la paix ; c’est la concentration qui
s’évapore ou le contraire, concentration de nos imbéciles ambitions.
Jérôme vaudra un jour plus cher que Cézanne parce que Cézanne
aura valu plus cher que Jérôme 99 !
—  Avouez que vous avez fait Dada pour vous faire de la
publicité, dit, à son tour, le capitaine Mulart.
—  Pardon, mon capitaine, c’est le public qui s’est fait de la
publicité 100 ; la publicité vis-à-vis d’un être vivant ne peut durer, la
publicité existe pour Cézanne, pour le savon Cadum, elle ne peut
exister pour moi, car je ne suis ni peintre, ni littérateur, ni espagnol,
ni cubain, ni américain 101…
— Ni Dada, n’est-ce pas ?
— Ni Dada, je suis vivant 102. Voyez-vous, le bruit, le mouvement
qui s’est fait autour de ce mouvement a été créé de la façon dont
certains ingénieurs fabriquent une voiture automobile  ; mais cette
invention ne peut exister que parce que d’autres ingénieurs avaient
trouvé auparavant le carburant, l’essence. L’essence, c’est Dada, le
moteur, c’est le public 103  : mais ne soyez pas inquiets, vous n’êtes
pas dadas, vous êtes comme ces carburateurs bien réglés qui
absorbent les gaz, en ignorant l’énergie qu’ils transmettent à la
chambre d’explosion. Les uniformes que vous portez s’appellent Fiat,
Rolls-Royce, Citroën ou Ford. La folie des hommes est de se mouler
dans un écrin et de croire que cet écrin a la forme d’un cœur ! J’ai
vu un jour, peintes sur le mur d’un café, auprès d’une porte, les
initiales W.-C. traversées d’une èche, cela m’a fait songer au cœur
des hommes  ! C’est vrai qu’il y a de bien beaux tatouages sur les
bras ou sur la poitrine des souteneurs, les èches y traversent des
cœurs à la manière de l’indication que j’ai lue sur le mur du café !…
Le commandant semblait quelque peu scandalisé, il me reprit :
—  Vous allez fort  ! On vous pardonne tout, mais si vous
mélangez les souteneurs avec les ingénieurs… quelle audace !
— Moi, audacieux, mon commandant, mais vous savez bien que
je ne suis qu’une plaisanterie, rien en n !
—  Je proteste, vous avez fait autrefois des œuvres sérieuses,
compréhensibles.
— Ah oui ! Je vois, compréhensibles comme Dieu, comme la loi
de la pesanteur, compréhensibles à la façon dont les écoles Berlitz
rendent compréhensibles la langue française en espagnol, et
l’espagnol en anglais !
Un o cier moins «  intelligent  » que les autres, sentant que le
terrain devenait froid, prit l’initiative de diriger les débats !
—  L’homme qui me semble le plus génial, c’est Jean Cocteau,
c’est lui qui a inventé l’impressionnisme, n’est-ce pas ?
— Si vous voulez.
— Et, quoi que l’on en dise, le cubisme et le dadaïsme 104 ?
— Si vous voulez.
—  Et aussi cet art tabac cr, odorant comme une cigarette
autrichienne ?
—  Pour Tabac cr, vous faites erreur  : ce n’est pas Jean Cocteau,
c’est Jean Cocti 105.
— Je crois que vous n’aimez pas Jean Cocteau.
—  Vous vous trompez, je l’aime beaucoup. C’est un homme
extrêmement amusant.
— C’est lui qui a écrit sur vous que vous preniez la patronne du
tir comme cible, je crois ?
— Oui c’est lui, mais ce qu’il s’est bien gardé de dire, c’est que je
tire à balles sur les œufs, tandis que lui se sert de petits plombs 106…
On s’en apercevra le jour où les forains nettoieront leur baraque.
Cette fois il changea de conversation.
— Je n’aimerais pas, dit-il, aller en auto avec vous, on vous dit
d’une témérité…
Je suppose qu’en parlant ainsi, il voulait paraître « cubiste » car,
peu de jours auparavant, je l’avais vu exécuter des « tonneaux », des
«  vrilles  », des «  feuilles mortes  », à quarante-cinq mètres du sol,
puis descendre de son avion comme on sort de sa chambre à
coucher.
J’assistais à ces exploits en compagnie de mon ami Christian
Da 107, un grand amoureux qui travaille à perfectionner le jeu de
l’Amour, au moyen du goudron, il me conta que le brave
commandant Mulart, mon hôte, écrivait chaque jour, entre deux
lancers de torpilles sous-marines, des lettres de cent cinquante-deux
pages, parfumées à la brillantine de Grasse, pour déclarer à la belle
comédienne Georgette-Georgette 108 qu’il était amoureux d’elle ! Que
d’éléments contraires dans le cœur d’un o cier !
Le déjeuner nit par une crème au chocolat délicate et comme
personne ne se sentait le courage de venir en auto avec moi, je pris
le parti de rentrer seul à Cannes. En route, je me mis à songer que
j’avais raté ma vie en ne me faisant pas o cier de marine !
5. La pierre de lune

La Reine, l’Aimée, ma femme ou ma maîtresse, comme vous


voudrez, m’attendait dans sa chambre, elle m’avait même, je crois,
attendu toute la nuit, mais n’en paraissait pas autrement irritée. Je
m’excusai en lui racontant mon déjeuner avec les aviateurs, elle
m’interrogea sur mes hôtes.
— Ils ont été charmants, lui dis-je, et n’avaient certainement pas
plus de mépris pour moi que les uns pour les autres. Ces hommes
ont une bien meilleure éducation que les artistes, ou ils ont plus
d’empire sur eux-mêmes, ils savent dissimuler davantage leurs
dégoûts ou leur envie.
— Je sais que vous êtes toujours contre ces pauvres artistes !
—  Que voulez-vous, j’ai horreur du pittoresque qu’ils
représentent  ; c’est le mot qui m’est le plus antipathique dans la
langue française 109. Pittoresque  ! Pittoresque  ! Pittoresque  !
Connaissez-vous rien de plus absurde, de plus laid que le
pittoresque  ? Le paysage pittoresque, la nature morte pittoresque,
l’intelligence pittoresque. Tenez, si je n’aime pas Jarry, sur qui nous
discutions l’autre jour, c’est que cet homme représente pour moi un
pittoresque. Son «  père Urbu  » aussi est pittoresque. Regardez le
pittoresque des ateliers d’artistes, le divan couvert de haramanies
[sic], les saloperies orientales pendues aux murs  ; ces ustensiles ne
font bien que dans le désert ; à Montmartre et à Montparnasse, c’est
vraiment une horreur !
—  Pourtant, vous aimez l’exotisme, puisque vous aimez le jazz
band ?
—  Je ne l’aime plus. Au début, surtout en Amérique, cela m’a
fait plaisir, comme un nouveau bonbon au chlorure d’éthyle, j’en ai
trop mangé et cela maintenant me donne mal au cœur.
— Tout donne mal au cœur quand on en mange trop.
—  Que voulez-vous je mange toujours trop. Le jazz est devenu
pour moi comme un divan sur lequel on aurait la tête en bas !
— Ça, c’est nouveau !
—  Peut-être, mais cela est. La musique nègre, les chansons
nègres, j’en ai assez 110.
— Mais vous me disiez tout le contraire il y a quelque temps !
— Cela se peut encore très bien, j’en ai assez maintenant et vous
verrez que, d’ici quelque temps, tout le monde sera comme moi. Je
suis toujours en avance sur les autres  ! Pas dans le sens «  bon
élève », certes non, dans le sens « mauvais élève 111 » ! Ce qu’il y a
d’idiot chez les mauvais élèves, c’est le mal qu’ils se donnent, malgré
tout, pour apprendre les absurdités qu’on leur enseigne. Si leur
esprit est distrait, ou s’ils sont ce que les professeurs appellent
paresseux, je trouve, moi, qu’ils ont raison. Dans les écoles, ne
dirait-on pas que l’on fait exprès d’enseigner aux jeunes gens, sous
prétexte de leur élever l’esprit, les choses les plus inutiles, de la
façon la plus ennuyeuse  ? Au lieu du grec, croyez-vous qu’on ne
devrait pas apprendre la sténographie, apprendre à faire la cuisine,
à conduire une auto, à nager, à faire l’amour, à jouer à la roulette
en n, apprendre à vivre, c’est-à-dire à exercer tout ce qui fait partie
de la vie 112. Le droit romain, ma chère amie, le latin, les fables de La
Fontaine, ne servent qu’à cultiver cette épouvantable maladie des
mots, des discours 113 ; je ne sais si autrefois, en France, tout nissait
par des chansons, en tout cas, c’était mieux ; mais maintenant tout
nit par des discours, j’en ai l’horreur, les discours aussi sont
pittoresques !
Rosine Hauteruche semblait agacée.
—  La littérature, dit-elle, n’est aussi que discours, et j’aime la
littérature.
Il y eut un silence ; je la vis prendre une cigarette, en tirer trois
bou ées pour la jeter aussitôt, puis en allumer une autre. Ce geste
était instinctif, mais j’eus à ce moment la perception que l’entente
qui existait entre nous était nie, à l’insu d’elle-même peut-être.
—  Voulez-vous me ramener à Paris  ? me demanda-t-elle
gentiment.
— Je n’y tiens pas !
— Charmant.
— Si vous le désirez absolument.
À ce moment, Claude Lareincay entra, il ne se faisait même plus
annoncer 114. Il était radieux.
— Je suis heureux, si heureux, dit-il, de vous trouver tous deux ;
voilà mon travail de cette nuit 115, cela s’intercale entre les
chapitres 7 et 8, écoutez, n’est-ce pas ?

« Les eurs folles de la jeunesse tombent, les fruits mûrissent aux


serres d’automne. Passionné pour la patrie jusque dans ses
égarements, pour la gloire jusque dans ses prestiges, pour la
liberté jusque dans ses écarts, pour la probité jusque dans ses
haillons, il chantait à la fois la patrie, la gloire, la liberté, la
probité 116 !
Ce sont souvent les mêmes sentiments, relativement au même
objet, mais quelle magni que variété de nuances, Marie elle-
même en était subjuguée par l’abondante splendeur.
Comme dans la nature au printemps où il est impossible de
trouver deux feuilles exactement du même vert, on ne trouvait pas
dans ces chants immortels deux accents qui fussent de même
valeur  ! Bien plus, ces chants modulés sur le plus haut lyrisme
frappaient à la fois toutes les nobles cordes du cœur. Grand
poète, traduisant en vers magni ques la pensée d’un peuple, Paul-
Paul 117 représentait aux yeux de celui-ci non pas un homme de
parti, mais ce qui, dans une Nation, est au-dessus des partis. »

J’interrompis comme toujours le romancier :


— Vraiment c’est splendide, mon cher, savez-vous que vous vous
dépassez vous-même ? Quel dommage que je ne puisse vous écouter
davantage. Rosine veut retourner à Paris, il me faut prendre
certaines dispositions si elle tient à rentrer en automobile ; de toute
façon, il faut qu’elle aille nir ses malles.
Lareincay restait là, embarrassé, il semblait attendre que Rosine
fût sortie de la pièce, elle venait à peine de se rendre dans sa
chambre qu’il me dit, avec timidité :
— Je désirerais tant vous poser une question, un peu indiscrète
sans doute, mais passionnante pour moi  ; c’est à titre de
documentation pour la n de mon roman. N’avez-vous jamais aimé
les hommes ?
—  Si, si, ou plutôt, quand j’étais très jeune, des hommes m’ont
aimé ; par sensualité, par paresse, je me suis laissé aimer et puis ils
118
me faisaient des petits cadeaux  ! J’avais une prédilection pour le
bain de vapeur, la vie au hammam ne m’était pas antipathique,
pourtant, je n’ai jamais aimé regarder les hommes, leurs formes
m’ennuient, et, ce qui m’éloigne peut-être davantage, c’est le beau
corps d’athlète. Les femmes, je trouve ça un peu mou, mais il
m’arrive souvent de les regarder avec passion ; une femme qui danse
sous une jupe de soie noire, avec des petits souliers de satin noir,
des bas transparents, une dizaine de bracelets en diamants au bras
gauche, servie dans le jus d’une musique isotrope 119, cette banalité,
voyez-vous, m’est irrésistible. À San Francisco surtout, où je sais
qu’il n’y a pas de meilleur moment, de plus complet paroxysme, que
le regard qu’on échange toute une soirée avec une femme qui se
donne à distance.
— Encore faut-il que sa gure vous plaise ?
—  Voyez-vous, j’en suis arrivé à un point où la gure des
femmes ne compte plus ! Mais le corps magni que de l’Américaine,
qui joue au golf, danse, fait de la natation, conduit une voiture
automobile, ne sait pas encore faire l’amour. C’est pourquoi elles ont
inventé le irt 120. L’Amour latin au contraire a tant d’expérience
qu’il est presque professionnel. C’est seulement après avoir vu
tourbillonner pendant des heures et des heures ces cigales d’outre-
mer que je me sentais attiré par l’amour plus compliqué des
Françaises et plus simpli é des Allemandes  ! Mais les hommes,
comme ils m’ennuient  ! Même ceux qui fument du tabac d’Orient,
même ceux qui ont les mains propres et de la poudre de riz sur la
gure, même les hommes en maillot de soie des music-halls. J’aime
quelquefois ce qu’ils font, mais l’individu lui-même, je ne lui trouve
aucun intérêt et leur mentalité me dégoûte. Ces hommes qui
promènent leurs femmes comme celles-ci promènent un petit chien
ou un petit singe savant, autour du cou desquels elles attachent un
ruban ! Je comprends que bien souvent la femme se complaise dans
une névrose de solitude. L’homme augmente alors la sienne dans le
whisky. Ce qui tendrait à prouver que les femmes n’ont jamais été
faites pour les hommes et réciproquement, mais comme les hommes
ne sont pas faits non plus pour les hommes, ni les femmes pour les
femmes, je ne vois comme solution qu’un troisième sexe 121. Ce serait
joli qu’il portât son attribut sur le sommet de la tête  ! Les chauves
pourraient par fantaisie peindre cet attribut en rouge avec des petits
pois blancs, ou en blanc avec de petits pois noirs, à la façon des
statues nègres  ? Ce sexe quand il serait inemployé pourrait nous
donner l’heure exacte de l’Observatoire. Il est certain que si les
pendules ne sont pas toujours justes, c’est qu’il leur manque
l’invention du cadran sans chi res et sans aiguilles où il serait
amusant de faire deviner l’heure aux chevaux d’Elberfeld 122 !…
Lareincay, qui prenait des notes, me t remarquer que je
m’éloignais par trop de la question qu’il m’avait posée.
—  Eh bien, lui dis-je, le seul homme pour lequel j’ai de
l’indulgence, c’est moi, et encore c’est lorsque je songe que ce sont
tous les autres qui ont inventé Dieu, le Socialisme et l’Art 123 ! Mais,
je vous en prie, allez-vous-en, ma valise n’est pas faite, Rosine doit
m’attendre, nous nous retrouverons à Paris, vous savez, toujours la
même adresse  : hôtel de la Bertha 124. Pourquoi je tiens à ce petit
hôtel ? C’est parce qu’il renferme le jour plus de gens couchés que la
nuit et puis j’ai dans ma chambre ce joli écriteau  : «  Champagne
25  F la bouteille, la demi-bouteille 24  F 125.  » Allons, au revoir, à
bientôt, certainement.
Lareincay sortit ; à peine s’était-il éloigné que je trouvai, près du
siège qu’il avait occupé, deux feuillets sans doute échappés de son
manuscrit  ! Je les mis dans mon portefeuille, trop pressé pour le
rappeler, je pensais les lui rendre à mon retour.
Quand je pénétrai dans la chambre de ma maîtresse, je la trouvai
vide de sa locataire et des bagages de celle-ci  ! Je s appeler le
portier qui m’expliqua avec embarras et plaisir que Madame s’étant
impatientée à m’attendre, avait décidé de prendre le train, elle
venait de quitter l’hôtel à l’instant même. M’étant approché de la
fenêtre, je vis une voiture arrêtée, couverte de malles portant les
initiales R.H., la portière était tenue ouverte par un homme que je
reconnus pour l’auteur de L’Omnibus. Je reculai pour ne pas être vu,
puis me rendis au garage où je trouvai, prête à prendre la route, ma
rapide petite voiture. Je ne tardai pas à partir.
Je s escale à Marseille.
Me promenant sur le port, je rencontrai plusieurs amis, ils
habitaient dans un joli palais de style orentin, transformé en hôtel,
où ils me pressèrent vivement de m’installer aussi. Je les suivis et
fus enchanté de la situation de ce palace qui dominait la mer, en
face le château d’If. Dans cet hôtel de luxe, les chambres ne
portaient pas de numéros, mais des noms de villes  : «  Londres  »,
«  New York  », «  Madrid  », etc. On me donna «  Berne  », pièce
immense, plus grande que toute la Suisse, communiquant avec
«  New York  », microscopique  ; d’ailleurs elles communiquaient
toutes ensemble, ces « villes », au moyen de voyeurs pratiqués dans
les cloisons !
Chaque chambre possédant une salle de bains, je me préparai à
cet exercice d’hygiène, mais je m’aperçus que les robinets «  eau
chaude  » et «  eau froide  » déversaient une eau de même
température, à quatorze ou quinze degrés. Ayant sonné le stewart
[sic], il m’apprit que la chaudière, en réparation, serait arrangée le
lendemain et qu’on pourrait alors avoir en abondance de la véritable
eau chaude, à cent degrés !
Il ajouta, après un temps, que le seul inconvénient serait alors
qu’il n’y aurait plus d’eau froide  !… Je renonçai au bain et
descendis, après une toilette rudimentaire, rejoindre mes amis dans
le hall  ; le portier, couvert de galons d’or comme un colonel,
s’approcha de moi cérémonieusement en m’appelant par mon nom,
il tenait sa casquette du bout des doigts, et je pus constater que ses
cheveux étaients teints, ils me rent penser à la Loïe Fuller 126 !
Il me dit qu’un artiste tel que moi serait certainement heureux de
voir ses collections et m’emmena devant une vitrine dans laquelle se
trouvaient un nombre considérable de souvenirs de voyage, mais
c’étaient des souvenirs de Suisse  ! Lui ayant manifesté mon
étonnement, il voulut bien me con er qu’il était l’été portier dans
un hôtel de Montreux, en venant à Marseille, il s’était trompé et y
avait expédié sa collection estivale ; il ajouta, pour m’encourager à
l’achat : « Avant d’être des souvenirs de voyage, ce sont des objets
d’art.  » Ce personnage était trop beau, je lui pris un porte-plume
avec une vue d’Interlaken, un rond de serviette taillé dans une corne
de chamois, et quelques cartes postales de Genève que j’expédiais en
Suisse à de charmantes Anglaises, puis j’emmenai mes amis chez
Isnard. Dans un petit salon du plus provincial aspect, on nous servit
d’excellents coquillages, de merveilleux poissons de la Méditerranée.
Après dîner nous décidâmes d’aller dans le quartier du port voir un
cinéma pornographique. Il s’agissait d’un sultan lutiné par une
dizaine de jolies femmes. Ce sultan marseillais, entouré de
Marseillaises, plut in niment à un banquier américain qui était des
nôtres  ; il le manifesta si bruyamment qu’au moment où nous
sortions la patronne de l’établissement lui proposa, avec l’accent  :
« Vous ne venez pas un peu faire le sultan ? »
Je les laissai à leurs turqueries et rentrai seul à l’hôtel ; je voulais
en e et partir de bonne heure le lendemain.
Je retrouvai «  Berne  » avec plaisir. En me déshabillant je me
souvins que j’avais dans une poche deux pages inédites de mon ami
Lareincay. A n d’éviter de me les entendre lire, je pris le parti d’en
prendre de suite connaissance ; c’était un poème, le voici :

L’ENFER
Toutes les portes du ciel s’ouvrent
Pour recevoir le poète
Car les derniers battements de son cœur
Sont des élans vers Dieu
Paris semble n’avoir qu’un cœur
Cœur capital de la capitale 127
Unique boucle d’oreille
Que ma maîtresse porte sur le ventre
Les pressentiments sont souvent tristes
Aussi il n’y a que la Charité

Cette fois, j’eus l’impression d’avoir moi-même écrit quelques-


uns de ces vers ; je pliai la feuille et la mis sur la cheminée, mais je
l’y oubliai, c’était inévitable !

« Cœur capital de la capitale


Unique boucle d’oreille
Que ma maîtresse porte sur le ventre ! »

Pendant toute ma journée de voyage, sur les bonnes routes, sur


les pavés, en remontant un pneu qui avait éclaté, je me répétais ces
phrases qui nissaient par m’exaspérer.
J’arrivai à la porte de Paris en les murmurant  ; là il me fallut
descendre de voiture pour jauger mon essence ; de l’autre côté de la
grille, je voulus me les redire encore, impossible de me souvenir de
quoi que ce soit !
Comme c’est curieux, n’est-ce pas  ? Ce n’est que quelques jours
après que je retrouvai tout à coup leur cadence. C’était au
Claridge’s, après un bain de vapeur assez long, alors qu’un masseur
nègre, après m’avoir fait étendre, monta sur moi, me massant
consciencieusement le ventre avec ses pieds. Comme d’un tube de
couleur sur lequel on presse, la phrase jaillit :

« Cœur capital de la capitale


Unique boucle d’oreille
Que ma maîtresse porte sur le ventre ! »

Je me souvins en même temps que Rosine Haute-ruche devait,


elle aussi, être de retour et que sans doute elle m’attendait.
6. Cheveux d’ange

Je me rendis avenue du Bois, un dimanche vers quatre heures,


mon amie était dans sa cheminée, deux jeunes gens lui servaient de
chenets 128. L’un d’eux se leva cérémonieusement lorsque j’entrai : je
reconnus le boxeur Carpentier 129  ; l’autre me t un salut de
polytechnicien : c’était un jeune littérateur dont le dernier roman se
nommait L’Ange des champs, roman autobiographique, paraît-il 130  !
Vraiment bien quelconque, cet ange sans ailes, il me faisait penser à
un portrait de Rimbaud en décalcomanie  ! Mon amie me demanda
assez froidement de mes nouvelles, elle s’enquit aussi de la vitesse
moyenne à laquelle j’avais accompli mon voyage de retour, elle eut
un sourire ironique lorsque je lui a rmai avoir soutenu le 95 de
bout en bout.
Carpentier, voulant avoir l’air sportif, me posa plusieurs
questions relatives à ma voiture  ; désirant ne pas être en reste, je
l’interrogeais sur son dernier voyage en Amérique, et lui demandai
ce qui l’avait le plus frappé là-bas : « C’est Dempsey », me répondit-il
simplement 131. L’arrivée de Claude Lareincay me dispensa de
m’étonner poliment ; celui-ci me sembla avoir acquis une assurance
qu’il n’avait pas dans le Midi. Après s’être lui aussi informé de mon
voyage, il me pria de lui donner un mot d’introduction auprès de
Sébastien Manteaubleu, le seul collectionneur ayant réuni en
nombre considérable les manuscrits des poètes et littérateurs
modernes 132. Je compris que Lareincay avait dû fabriquer, sur les
divers papiers à en-tête des cafés qu’il fréquentait, un manuscrit
idoine dont il espérait tirer un pro t plus immédiat 133, plus certain,
que celui qu’il escomptait de la vente des exemplaires de son livre. Il
me posa quelques questions sur Manteaubleu a n de ne pas être
dépaysé lorsqu’il se présenterait chez lui. Je vous dirai tout d’abord,
lui répondis-je, que Sébastien Manteaubleu est mon ami, je le
considère comme un être exceptionnel et, bien qu’amateur, je le
tiens pour plus moderne que la plupart des professionnels du
modernisme ; s’il était abeille, il serait la reine des abeilles !
—  Quel drôle de jugement, interrompit Rosine Hauteruche  ; je
croyais que la reine des abeilles ne faisait rien !
—  Admettons, c’est le roi des Abeilles, si vous voulez  ; il a
l’instinct des êtres qui expriment l’époque à laquelle il vit 134, il aime
s’en entourer, il ne craint pas de prendre leur avis, cela sans aucun
snobisme  ; son goût, son intelligence, l’ont toujours empêché de
faire partie du dernier bateau. Ainsi, vous savez que le bateau qui
part aujourd’hui a nom «  Seurat  »  ; eh bien, il n’y est pas encore
monté, tout au plus en aura-t-il quelques photographies, à titre
documentaire. Ou pour faire plaisir, il est tellement charmant et
Man-Ray [sic] fait de si belles photographies 135 !
— Que reprochez-vous encore à ce pauvre Seurat ? dit Rosine.
—  Je n’aime que son nom. Il y a chez ce peintre un côté
optimiste et poseur qui m’ennuie, ses œuvres ressemblent à des
sculptures nègres qui seraient exécutées par les Fratellini 136. Le côté
immortel de Seurat a quelque chose d’absurde, je suis étonné que
Marcel Duchamp, si amoureux d’éphémère, considère Seurat comme
un grand homme 137. Après tout, peut-être est-ce l’absence de ce
peintre chez Sébastien Manteaubleu, qui lui inspira ce jugement
instantané 138 !… Je sais que quelques artistes, jouissant d’un certain
crédit parce que eux-mêmes n’ont jamais été que crédit, font partie
de l’équipage de ces « derniers bateaux », mon ami l’amateur, dont
l’intelligence curieuse participe au plaisir qu’il prend à rassembler
les œuvres de ce temps pour l’édi cation des générations à venir, est
capable d’accepter une invitation à la table du capitaine, mais il sait
bien que ce capitaine est un homme qui a toujours le mal de
mer 139 !…
«  Voyez-vous, une des choses que j’apprécie chez Manteaubleu
c’est qu’il est peut-être le seul de mes amis dont toute l’ambition
réside en un besoin de plaisir et de bien-être. Il a dans son salon de
magni ques fauteuils de cuir rouge, beaux à regarder,
admirablement confortables, mais il n’a jamais eu l’idée grotesque
d’assortir sa boutonnière à leur couleur 140 ! Il a réussi cette chose si
rare, si sympathique, de savoir conserver le dynamisme de la
jeunesse, lequel à mon avis a une bien plus grande valeur que toutes
les hautes situations en sucre d’orge à la groseille que de pauvres
imbéciles s’esquintent à sucer. Il a subi des in uences, c’est entendu,
mais ces in uences, il les a d’abord choisies, comme on subit
l’in uence d’un pays qu’on a décidé de visiter parce qu’il nous
attirait.
« Il y a, autour de lui, des amis aussi jeunes que lui. Les uns ont
la passion du mystère, les autres la passion de faire à ce mystère un
écrin. Je suis certain que cet homme extrêmement modeste pourra
exercer une in uence sur l’évolution intellectuelle par le fait de la
collection de documents qu’il a réunis.
—  Mais, dit encore Rosine Hauteruche, c’est épouvantable  !
Réunir des documents qui in uenceront la vie intellectuelle, c’est
d’une arti cialité !
— Je ne vois pas là d’arti cialité, il n’y a pas d’arti cialité dans
une documentation, l’arti cialité consisterait à vouloir imposer un
livre de Delteil, par exemple, ce personnage qui n’est qu’une crotte
d’Oscar Wilde et qui se gure que les nuages cs sont formés d’eau de
Seltz 141.
— Comment, vous n’aimez pas Delteil ?
— Bien sûr que non !
— Pourquoi ?
—  Parce que dans un livre, j’aime trouver une assiette, un
morceau de pain, un seau à toilette, un rosier, si vous voulez, mais
pas cette littérature a reuse, Dada ltré, additionnée de eurs
d’oranger !
— Sébastien Manteaubleu non plus n’aime pas Delteil ?
—  Encore une fois, Manteaubleu aime Delteil comme il aime
Drieu La Rochelle 142, Jean Cocteau ou André Gide 143, ce sont des
couleurs, il les met sur sa palette, il fait, lui aussi, son petit tableau,
comme peintre d’histoire.
Carpentier, qui n’avait fait qu’écouter jusqu’alors, lança :
—  Je trouve que c’est plutôt un peintre de natures mortes, je
préfère les paysagistes.
Je lui répondis :
— Mon cher Carpentier, il n’y a pas plus mort qu’un coucher de
soleil quand il est peint.
L’auteur de L’Ange des champs était si écœuré par cette
conversation qu’il prit son chapeau posé sur un meuble, s’inclina
devant Rosine et, passant à cinquante centimètres de moi, s’arrêta,
me regarda xement :
— J’ai des poux sous les aisselles, m’a rma-t-il.
— Tant pis pour vous, lui répondis-je, Raimbaud [sic] n’en avait
pas même sur la tête 144 !
Il sortit en haussant les épaules.
Carpentier paraissait très surpris, sans doute se demandait-il si
Raimbaud [sic] était un boxeur !
Lareincay semblait troublé  ; pour le réconforter sans doute,
Rosine le pria de dire ses derniers poèmes. Il prit la place de
l’Homme-aux-poux, assez content de la manière dont celui-ci lui
avait cédé cette place, et déclama :

LAC
Les tempes des jeunes lles
Dans les ténèbres épaisses
Jusqu’à leur mariage
Amusent Tékétili
Dans les livres
Certains mots
Se trouvent pliés
Au son de la musique
Méridionale
La vie rustique
Danse
Sur la toile des idées
Sa main dans sa main
Nous fermons la ville
Pour la possession du beau
Les inventions
Les théâtres
Les femmes
Les ramoneurs
Une lampe électrique posée sur la soie rose
Un poisson mort
Tout forme une guirlande que l’on attache
Dans son cerveau
Aux jours de fêtes.
—  C’est joli, mais pas très personnel 145, je préfère L’Omnibus,
a rmai-je.
—  Ah  ! Permettez-moi alors de vous en lire quelques nouvelles
pages, et déjà Lareincay cherchait dans sa serviette…
—  Non, non, je suis trop sous l’in uence de vos poèmes,
j’écouterais mal.
Rosine demanda ce que nous ferions de notre soirée.
— J’ai l’intention de vous conduire chez des amis, rue Fontaine ;
ils se réunissent chaque soir pour des séances de spiritisme qui sans
doute vous amuseront.
Elle accepta, mais prit rendez-vous avec Lareincay au Jockey,
pour deux heures du matin.
7. Les rideaux de mousseline

Pendant le dîner que nous fîmes pourtant dans un excellent


restaurant, Rosine Hauteruche se montra de mauvaise humeur ; elle
m’accusait d’être injuste envers tout le monde, et particulièrement
envers Lareincay. Ses derniers poèmes l’avaient emballée.
Je souhaitais une diversion à cet état nerveux et comptais
beaucoup sur mes amis les spirites pour la produire ; j’insistai donc
pour nous rendre rue Fontaine en quittant le restaurant 146.
Après avoir monté les cinq étages qui conduisent à l’atelier
d’André Breton, un peu essou és, nous nous arrêtâmes à la porte.
Un silence absolu régnait de l’autre côté  ; la clef étant dans la
serrure, j’entrai dans le vestibule, suivi de Rosine  ; nous nous
trouvâmes dans une quasi-obscurité, on était en train d’endormir le
sujet  ; au bout de quelques instants les accents d’une voix
déclamatoire parvinrent jusqu’à nous. Breton vint alors nous
chercher pour nous introduire plus avant  ; il y avait beaucoup de
monde déjà, Robert Desnos, Vitrac, Paul Éluard, Max Morise, Louis
Aragon, Ernst, Benjamin Péret, etc., etc. 147
Le sujet continuait, en pleine hypnose 148 :
« Le désert monte dans la cheminée, il monte comme une fumée
et se transforme en parasol pour recouvrir Paris. L’obscurité est si
profonde que les lampes elles-mêmes n’éclairent plus. Une femme va
comme une folle criant qu’elle voudrait être un Puvis de
Chavannes 149  ! Une autre, se heurtant à tout le monde, demande
qu’on lui con rme que c’était bien Saint Louis qui portait sa tête sur
un plateau 150, et le chœur des étudiants, tel [sic] une Citroën, simule
des pannes ct. Dans le garage des Rolls-Royce, la fumée descend du
ciel et transforme toutes les guitares en parapluie !
« Seigneur, Seigneur qui voltigez d’une planète à l’autre 151, faites
que la soie de ces parapluies soit transparente ! »
Le sujet s’était mis dans une attitude de supplication, il
marmottait d’incompréhensibles paroles.
—  Voyons, Dumoulin 152, lui dit Breton, voyons qui vient
d’entrer ?
— Une femme, et un homme aussi.
— Mais quel est cet homme ?
— Je ne le connais pas.
— Vivra-t-il vieux 153 ?
— Il n’aura jamais d’âge.
— Et pourquoi n’aura-t-il pas d’âge ?
— Parce qu’il n’a pas de cœur.
— Pourquoi dites-vous qu’il n’a pas de cœur ?
— Il n’en a pas. Pour lui les maisons sont transformées en éventails,
toutes les rues en maisons, les places publiques sont des manèges de
cochons, de chameaux ou d’automobiles qui tournent toujours dans le
même sens, au bout d’un rayon de dix mètres.
Il n’y a pas de jeunes gens, pas de vieillards car les jeunes gens se
vident comme des nuages cu et les vieillards aussi. Cela produit un peu de
boue qu’il faut balayer !
Il se leva, renversa quelques chaises avec violence et s’écria avec
désespoir :
—  Je suis balayé par la boue, pourtant j’étais le grand chef des
balayeurs !
— Comment, lui dit Breton, vous étiez chef des balayeurs ?
Le sujet sembla furieux d’une pareille question.
—  Oui, a rma-t-il, en tapant du poing sur la table, oui, j’ai été
nommé chef des balayeurs par mon concierge, il m’a dit : « Va et balaye
tout.  » Mais voilà que c’est la boue qui me balaye, la boue, la boue  !
Aussi je n’ose pas rentrer chez moi, il me gronderait !
— Il vous gronderait, mais pourquoi ? Vous pleurez ? Qu’y a-t-il,
pourquoi pleurez-vous ?
—  Je pleure parce que, chef des balayeurs, je voulais balayer les
hypocrisies, les suggestions, puis en former des anneaux, devenir moi, un
point immobile dans l’espace et en ler ces anneaux sur la tour Ei el au
moment où celle-ci passerait devant moi 154.
—  Mais vous savez bien qu’on ne peut pas être un point
immobile dans l’espace !
— Vous parlez comme Einstein 155, vous êtes son frère de lait – ou son
frère jumeau, je suis déjà un point immobile dans l’espace, je suis plus
brillant que le soleil, vous ne voyez donc pas comme je suis brillant ?
À ce moment le sujet dégringola à terre et se mit à courir à
quatre pattes comme un insensé, il se dirigeait vers la porte de sortie
et t des e orts désespérés pour passer en dessous !
La maîtresse de la maison, qui est pratique, se pencha vers moi à
ce moment et me dit très bas :
— Les locataires du quatrième vont encore se plaindre et, à côté,
il y a une femme terrorisée. Car elle se gure que ce sont des
revenants qui font tout ce bruit, je suis obligée de faire une véritable
rente à ma concierge depuis ces séances !
On alluma la lumière et avec beaucoup de soins on réveilla le
sujet, il se frotta les yeux et a rma ne se souvenir de rien.
M’apercevant, il me souhaita le bonsoir, on lui raconta alors ce qui
s’était passé ; il en parut assez triste et alla s’asseoir dans un coin.
Mon amie, un peu interloquée, me dit à l’oreille :
—  Est-ce que ça va continuer longtemps, j’ai l’impression d’une
maison de fous !
— Non, ne vous inquiétez pas, ce ne sera pas long, mais il y en a
un ou deux qui sont très drôles, nous partirons après les avoir
entendus.
On t de nouveau l’obscurité et le silence, nous perçûmes le
bruit d’une tête s’abattant sur la table 156.
C’était Tristan Benjamin 157 qui dormait. Breton lui posa la
question habituelle :
— Que voyez-vous ?
Il n’obtint aucune réponse. Trois fois de suite il lui demanda
encore :
— Que voyez-vous ?
À la troisième fois, Benjamin répondit doucement :
— Un petit arbre 158.
— Où est-il ce petit arbre ?
— Dans une bassine à con ture.
— Où est cette bassine ?
Nouveau silence, Breton insiste :
— Où est cette bassine ?
Le sujet con e tout bas :
— Au Paraguay, ne le dites pas.
— Que faites-vous près de ce petit arbre ?
— Mais je mange.
— Qu’est-ce que vous mangez ?
— Du caca d’oiseau-mouche !
— Est-il bon, ce caca d’oiseau-mouche ?
— Très mauvais !
Et le sujet se mit à cracher avec fureur, en faisant des grimaces
de masques japonais. Nous eûmes beaucoup de mal à le calmer ; il
nit alors par nous dire qu’il était un morceau de craie dont venait
de se servir un professeur de mathématiques pour écrire au tableau
noir le nombre 17 159.
Une dame américaine, se trouvant là, et que je n’avais pas vue,
me demanda avec un fort accent de quel peintre était ce tableau.
Rosine s’énervait :
— Écoutez, partons, me dit-elle, vraiment, j’en ai assez.
Je sentis une irritation que cette soirée n’aurait pas dû motiver
chez un être comme elle, dont la vie éveillée présentait peu de
di érences avec celle de ces êtres inconscients.
À cet instant, Louis Aragon qui était sorti de la pièce depuis
quelques minutes t une entrée ahurissante ! Il avait été s’endormir
tout seul dans la salle de bains et revenait complètement trempé, tel
un cow-boy de cinéma après avoir traversé la rivière ! Il parcourut
la pièce d’un pas automatique et s’arrêta devant la cage d’un ouistiti
auquel il s’adressa :
—  L’expressionnisme, lui dit-il, est un mouvement sporadique qui
n’a jamais empêché un cheval d’entrer dans un salon, et la place d’un
cheval est aussi bien dans un salon que dans une écurie, à condition que
ce cheval de salon ne représente pas un cheval.
Roger Vitrac voulut interroger à son tour :
—  Qu’est-ce que c’est que l’expressionnisme  ? demanda-t-il à
Aragon.
— C’est la neuvième connerie, inventée par Freund.
— Qu’est-ce que c’est que Freund ?
— Freund ? C’est le marchand en gros des sexes de para ne 160.
— Qu’entendez-vous par para ne ?
— Matière grise ! Matière grise ! Matière grise !
Le sujet semblait s’exciter :
— Ne vous énervez pas, lui dit Breton, ré échissez, qu’est-ce que
c’est que la matière grise ?
—  La matière grise, c’est la pile humide, sensible aux rayons ultra-
violets, la matière grise est sensible à la psycho-analyse, est la déduction
des faits périmés dont se servent les astronomes pour construire la
nouvelle boussole à l’usage des premières communiantes.
Il se réveilla d’un seul coup et tendit la main gracieusement à un
nouvel arrivant, bien connu de tous  : c’était Pierre Benoît 161  ; il
portait un seau à charbon, car il était chargé de l’entretien du poêle.
Nous allions pro ter de cette interruption pour nous retirer
lorsqu’une femme, qui jusque-là avait été tranquillement assise à
côté de nous, se leva brusquement en haletant  ; quelques paroles
sortaient avec peine de sa bouche.
— Une grosse violette… rouge… vient vers moi 162  ! Elle grossit, ah !
elle grossit de plus en plus… Je ne veux pas, j’ai peur…
Breton essaya de l’apaiser. Mais cette femme semblait en proie à
une terreur folle 163, elle se roulait, se débattait sur le divan, elle
reprit :
—  Ah  ! cette violette comme elle est grosse, elle est trop près, trop
près, elle veut s’accrocher à mon corsage, et quelle odeur  ! sentez-vous
cette odeur, elle sent… oh ! que j’ai peur !
Elle menaçait d’avoir une véritable crise nerveuse, Mme  Breton
songeait toujours aux locataires  ! Breton mit alors sa main sur le
front de ce sujet agité :
—  Calmez-vous, lui commanda-t-il, calmez-vous, voyez, la
violette est tombée à vos pieds, elle est fanée.
La femme sembla soulagée :
— Oui, dit-elle encore, je la vois, c’est un homme maintenant, il a sur
la tête une étoile et dans sa poche une tablette de chocolat 164  !
Rosine Hauteruche semblait complètement dégoûtée, elle me
pria d’aller de suite chercher son manteau. Au moment où je l’aidais
à le mettre, je fus stupéfait de sentir dans ses gestes un automatisme
inquiétant, elle se tourna vers moi, elle avait les yeux xes, ne parut
pas me reconnaître et se mit à marcher à petits pas, les bras tendus ;
nous nous écartâmes, elle t dix-sept fois le tour de la table, puis
s’arrêta et se mit à éclater de rire :
— Savez-vous, nous dit-elle, avec qui je me promène ? Avec Hugues
Capet.
— Hugues Capet, le roi de France ?
— Oui, le roi de France, il est charmant.
— Que vous dit-il ?
—  Il me dit qu’il ne croit plus aux spirites depuis que ceux-ci ont
déclaré qu’il était roi de France, il me dit aussi que son seul métier est
d’être poète, que tous les noms écrits sur les troncs d’arbres, sur les bancs
de squares, sur les glaces de cabinets particuliers, l’ont été par lui.
Autrefois il fut roi de Prusse et aussi Napoléon.
—  Eh bien, dit Vitrac, il n’est pas drôle, votre ami Hugues
Capet !
—  Il n’est peut-être pas drôle, mais qu’il fait bien l’amour  ! En ce
moment nous faisons l’amour !
— Et que vous dit-il pendant ce temps ?
— Ah ! il vient de partir en jouant du piano !
— Que jouait-il ?
— Un air de Franck 165.
Breton prit la main de Rosine, je m’amusais beaucoup.
— Que pensez-vous de cet homme ? lui demanda encore Vitrac.
— C’est un homme à sept têtes.
— Quelle est celle du milieu ?
— La plus intelligente.
— Et que fait-il avec ses sept têtes ?
—  Il joue au bowling et les quilles sont les sept individus auxquels
manquent les têtes.
— Est-ce qu’il joue bien ?
—  Mais non, il fait exprès de mal jouer, il joue toujours dans la
gouttière parce qu’il est somnambule, il se promène sur les toits et ses
pieds sont phosphorescents ; à la main, il tient un livre, ce livre aussi est
phosphorescent  ; on peut y lire en lettres noires  : «  La raison est une
raison, la tondeuse est une tondeuse, la poésie est une poésie.  » Il se
promène à pas lents et, toutes les nuits, il fait le tour de Paris. Dans
chaque cheminée, qui sont autant de périscopes à l’envers, il regarde et
se désespère de voir partout la même chose : deux êtres couchés ventre à
ventre (et dos à dos car il voit dans les cerveaux). Il revient chez lui le
matin, et sur le livre qu’il tient à la main, il ne reste qu’une seule phrase :
« Dieu n’a jamais existé, la mort non plus. »
À ce moment Rosine fondit en larmes, en proie à un paroxysme
de douleur, mais peu à peu, elle se réveilla d’elle-même, non sans
avoir poussé des cris déchirants  ; elle semblait éreintée, je lui
conseillai d’aller se reposer quelques instants au calme, dans la pièce
voisine, plutôt que de sortir immédiatement  ; elle voulut bien
m’écouter. Pendant ce temps, un autre des assistants, un nommé
René-René 166, tombait à son tour en hypnose ; d’une voix tonnante,
il s’exclamait :
—  Ma cuisinière s’est habillée en cuisinière, ma cuisinière n’est pas
ma cuisinière, elle est la cuisinière des cuisinières et il n’y a plus de
cuisinière.
— En êtes-vous certain ? lui dis-je.
—  Oui, certain, il n’y a plus de cuisinières parce que les Pyramides
sont trop hautes et les fourneaux des cuisinières se trouvent en haut des
Pyramides. Dans la plaine, toutes les cuisinières se promènent à dos de
chameaux 167, elles ont le ventre goudronné et la langue dans un étui à
cigarettes, et ma cuisinière est la seule qui mange ; elle mange peu à peu
tous les chameaux des autres cuisinières. D’ici deux jours, elles seront
forcées d’aller à pied et de se dégoudronner le ventre avec du pipi de
poisson  ; déjà il n’y a plus que des poissons dans le désert, le sable est
dans la mer et les poissons dans le désert, les Pyramides glissent sur les
poissons et vont rejoindre le sable, et sur la pointe de chaque Pyramide,
il faudra attacher un petit ballon a n qu’elles ne se noient pas…
Intérieurement je pensais à Dada et n’étais pas très dupe de cette
petite mysti cation 168.
Réveillé, le sujet nous dit qu’il était forcé de s’endormir chaque
jour à la même heure, en quelque endroit qu’il se trouvât, mais
qu’une femme bienfaisante cherchait à le guérir de cette mauvaise
habitude 169… Il s’était endormi comme un professionnel, parla
comme un amateur, et s’en alla comme un homme du monde…
J’en avais assez, j’entrai doucement dans la chambre où reposait
mon amie, je la trouvai debout, elle me dit n’avoir qu’un désir  :
partir immédiatement. Sans dire au revoir à personne, je l’emmenai,
craignant pour elle un nouveau contact avec les médiums. Dehors,
elle sembla reprendre du calme, elle me con a qu’elle s’était rendu
compte de tout ce qu’elle avait pu dire alors qu’elle était endormie,
elle en était confuse mais ne pouvait s’empêcher de parler, paraît-il.
— Je leur ai, en quelque sorte, a rmé, me dit-elle, que l’Amour,
les suggestions, les conventions, étaient partout, étaient tangibles  ;
que Dieu était au-dessus de tout, et j’ai horreur qu’ils puissent
penser que je pense cela !
J’étais trop troublé moi-même pour la rassurer, la détromper et
je ne sais pourquoi, je me mis à songer à l’œuvre du Marquis de
Sade 170 !
Nous marchâmes longtemps, décidés à nous rendre à pied au
cabaret où nous avions donné rendez-vous à Lareincay. Pendant tout
le trajet, Rosine ne me dit plus un mot ; je crois qu’en arrivant elle
avait oublié ses scrupules et mon mal de tête s’était atténué. Je
l’installais à une table où le romancier nous attendait, sa petite
serviette posée à côté de lui.
J’avais aperçu Berthe Bocage dans un angle opposé au nôtre et,
charmé de la rencontrer, je m’assis près d’elle.
— Eh bien, que devenez-vous ? me dit-elle, on m’a parlé de votre
fugue dans le Midi. Quand repartez-vous pour… ailleurs  ? Quel
ennui vous ronge pour que vous espériez toujours l’oublier en vous
déplaçant 171 ?
—  Non, j’ai simplement assez de Paris, quel sale climat et puis
les gens y sont vilains et tristes, «  ils font pauvre  », j’ai envie de
retourner en Amérique, vous devriez venir aussi.
— Je sais que vous aimez beaucoup les Américains.
— Je les aime, pas vous ?
— Moi, je les connais peu, mais vous les aimez pourquoi ?
—  J’aime les regarder, leurs gures énergiques me plaisent par
leur expression de volonté dominatrice. Ils vont en avant, les mains
tendues comme pour attraper le dollar qui passe au coin de la rue.
L’un d’eux me disait au moment où il venait d’être ruiné : « Bah ! il
y a assez d’argent qui court le monde pour que je me rencontre un
jour avec une fortune ! »
—  Mais il n’y a pas en Amérique que des businessmen, ils ont
leurs artistes, leurs rêveurs ?
— Il y en a beaucoup, mais aucun qui ait une personnalité ; ils
peignent très bien, ils sont d’une habileté extraordinaire  ; j’en
connais un qui imite Renoir, mais comme c’était trop facile de
l’imiter avec les mains, il peint avec ses pieds ! En Amérique il y a
cent Baudelaire, quarante Verlaine, plusieurs centaines de Rodin,
mais ce qui manque, c’est un Américain !
— Vous m’amusez, d’où cela provient-il ?
—  Ce pays est trop cosmopolite, il ne peut nourrir une
individualité, il est le premier à nous montrer que ce que nous
nommons l’art est une chose terminée  ; l’art est avant tout la
concentration des besoins d’une époque, la représentation de la
civilisation d’un peuple. Le jour où tous les peuples auront fusionné
il n’y aura plus d’art pour nous, l’ensemble de nos œuvres
n’intéressera plus que les habitants de la planète Mars. Toutes les
races s’amalgamant de plus en plus, le jour viendra où le costume
national de la Terre sera le smoking 172 !
— Vous allez, suivant votre habitude, un peu vite.
— Non, il su t de regarder, de comprendre. Mais en mettant les
artistes de côté, savez-vous qu’il y a en Amérique des hommes
extraordinaires ?
— Peut-être, mais un peu déséquilibrés, je crois ; comme tous les
fous, ils ont une logique absolue, ils veulent se rapprocher de la
nature, ils s’en éloignent, ils n’ont plus les pieds par terre et c’est là
ce qui les met en infériorité vis-à-vis du peuple français, lequel est
un des plus simples, un des plus sensés – et un des plus malins, vous
savez !
—  C’est tout à fait ce que je pense, il est même peut-être trop
malin !
— Cher ami, je vous ai entendu souvent dire le contraire !
—  Que voulez-vous, je suis né à Paris, ma mère était française,
question d’hérédité…
— L’argent est-il aussi facile à gagner qu’on veut bien le dire, en
Amérique ?
—  Oh, moi, vous savez, l’argent, je m’en fous  ! De toutes les
choses, c’est la plus facile à avoir  ! Ce qui est di cile, c’est d’être
amoureux et de trouver la réciprocité, d’avoir une bonne auto, un
beau meuble, un beau tableau. L’argent on peut toujours en gagner,
excepté au jeu naturellement !…
— Pourquoi pas au jeu ? Je croyais vous avoir vu au baccara à
Cannes, au trente et quarante à Monte-Carlo.
— Oui, mais pas pour gagner de l’argent, le jeu n’a rien à faire
avec l’argent, c’est un plaisir comme la drogue ; on fume d’abord dix
pipes comme on joue un louis, puis on augmente parce que la
sensation de gagner ou de perdre n’est plus assez forte –  on fume
cent pipes pour avoir un bon Kief ! Ce qu’on cherche au jeu comme
autour du plateau, c’est l’oubli qu’ils peuvent donner pour quelques
heures et puis, dans une salle de cercle, on a vraiment l’impression
du luxe, c’est le seul endroit où il y ait encore des domestiques bien
stylés  ! C’est cette impression que devait venir chercher un des
grands ducs de Russie que j’ai rencontré dernièrement autour du
tapis vert : il rôdait de table en table, toujours debout, sans toucher
un jeton, ni une carte, il semblait un miséreux devant la vitrine de
Potel et Chabot 173 !
Rosine Hauteruche et Lareincay, de leur coin, donnaient des
signes d’impatience, Berthe Bocage posa sa main sur ma main :
— Parlez-moi encore des Américains, ça me distrait beaucoup.
— Laissez-moi alors vous faire une image poétique. Un arbre met
cent ans à atteindre son plus grand développement, n’est-ce pas ? Eh
bien, les Américains sont arrivés à le faire pousser en vingt-cinq
minutes  ! et cet arbre a sur les autres une supériorité, il ne perd
jamais ses feuilles !
— ? ? ?
— Ses feuilles sont immuables, elles demeurent vertes.
— Je ne comprends pas du tout, pourquoi ?
— Pourquoi ? Mais, parce qu’elles sont en celluloïd.
—  Cette fois vous êtes injuste, c’est moi qui vais défendre les
Yankees.
— J’en serai ravi car, encore une fois, je les aime, c’est un peuple
épatant, et voyez sa supériorité, vous ne pouvez la nier, il vous
intéresse, si vraiment nous avions une plus grande valeur, c’est lui
qui nous regarderait !
— Comme c’est bête ce que vous dites là.
— Oui, oui, je sais, mais il faut bien de temps en temps !
Berthe Bocage me congédia gentiment :
— Mon cher, Lareincay va m’en vouloir, et je ne parle pas de la
jeune personne qui est avec vous deux, si je vous retiens davantage ;
allez les rejoindre et si vous partez pour l’Amérique, rapportez-moi
une eur de votre arbre en celluloïd.
Lareincay lisait déjà, et Rosine semblait sous le charme ; quand
j’arrivai à ma place, il continua sans s’interrompre, il avait si bien
pris l’habitude de lire au milieu du bruit que le vacarme
assourdissant de l’orchestre, à cet instant, ne semblait pas le gêner.
Je n’entendis absolument rien jusqu’à la n du stepp [sic], à la
dernière mesure seulement les paroles de Lareincay parvinrent
jusqu’à moi.

« La Provence riante et gaie s’épanouit sous le soleil, ses villages


sont des joyaux qu’elle porte en collier autour de la mer bleue,
elle va, par des sentiers embaumés de thym, nir au pied des
montagnes de l’Isère, elle a ses lieux de tristesse et d’ennui,
comme les jours de spleen d’une jeune femme. »

Il passa quelques pages et reprit aux accents d’un tango :


« Le lendemain, Marie, qui était arrivée à Aix par le train du soir,
se réveilla dans son hôtel de la rue des Dunes. Les rideaux de
soie 174 laissaient pénétrer le soleil jusqu’à elle, elle s’en trouva
réconfortée. Vers onze heures, elle se leva et alla s’asseoir devant
sa table à coi er 175, un long peignoir de soie blanche
l’enveloppait de ses plis ottants, ses cheveux dénoués ruisselaient
autour d’elle, son amant n’ayant point accédé à la mode des
cheveux courts.
Marie attendait Pierre fébrilement, il lui venait une envie de tirer
à pile ou face, mais elle avait peur de la décision du sort et pensa
qu’il vaudrait mieux s’en remettre à celle de son mari, si toutefois
Paul-Paul arrivait à temps.
Pierre vint le premier, Marie s’arracha à sa rêverie et releva le
front. Au moment où il entra et jusqu’à ce qu’il l’eût prise entre
ses bras, il lui t horreur. Il était pâle, ses gestes n’avaient plus la
même spontanéité naïve, d’avoir vécu près de sa maîtresse toute
la journée de la veille lui avait donné une sorte d’autorité
maritale qui fut antipathique à la jeune femme, et puis il y avait
ce danger, ce grand danger du souvenir…
— As-tu réussi ? lui demanda-t-elle âprement.
Pierre eut une seconde d’hésitation, il écoutait en lui-même tout
ce qu’il aurait voulu entendre de Marie, en n son regard se xa
sur celui de sa maîtresse. Mais il évita de lui répondre
directement.
—  Tu ne me demandes pas si quelqu’un est venu me voir ce
matin, insinua-t-il doucement.
— Quoi, dit Marie, il se pourrait ?…
— Oui, quelqu’un est venu.
— Qui donc, parle.
Elle songeait à Paul-Paul.
Il abaissa son regard, mais c’était pour la voir de façon plus
précise :
— La femme, dit-il.
— Son nom ?
— Elle ne veut le dire qu’à toi.
— Quelque lle du Casino de Paris, échouée ici !
Pierre remua la tête en signe de dénégation.
— Non, non, reprit-il vivement, regardant à la dérobée une bague
qu’il tenait à la main, c’est une femme du monde.
— Peut-être… Qui te le fait croire ?
—  Son air, un je ne sais quoi qui annonce tout autre chose
qu’une cocotte.
Marie ne put s’empêcher de sourire.
— Est-elle belle ?
Pierre plaça devant les yeux de sa maîtresse une photographie.
— Crois-tu que l’on trouve beaucoup de femmes semblables dans
les maisons de passe ?
Marie jetait un regard distrait sur l’image, mais presque aussitôt,
elle poussa un cri et s’empara du portrait  ; une pâleur subite
envahit ses traits, sa poitrine se souleva avec précipitation. Au bas
de cette photographie, elle venait de reconnaître le nom de
l’homme qu’elle avait le plus aimé… Au même instant, le
chasseur de l’hôtel, ayant frappé à la porte, entra, tenant à la
main un immense bouquet de eurs et ces eurs ressemblaient à
celles qui avaient été déposées l’avant-veille sur la table du
wagon-salon au départ du “Côte d’Azur”.
Pierre ne comprenait rien à l’attitude de Marie, sa jeunesse était
encore un obstacle à sa sensibilité, il ne pouvait savoir que les
événements graves arrivent par le fait d’avoir ouvert une porte,
car la vie cherche toujours une issue pour envahir brusquement
ceux qui se croient à l’abri. Il était comme un nouveau-né. Il
n’avait point de souvenir sur quoi appuyer le présent et Marie,
pour la seconde fois depuis vingt-quatre heures, le sentant
désarmé, le regarda de façon hostile. »

On nous servit des écrevisses qui m’absorbèrent à tel point que,


la musique aidant, je ne perçus pas la n du chapitre. J’entendis
seulement Rosine s’exclamer que c’était épatant : un chef-d’œuvre !
Qu’elle était émue par toute la beauté, la subtilité qui s’en
dégageaient. Je fus stupéfait d’entendre mon amie s’exprimer de la
sorte, elle avait les yeux brillants, une espèce d’exaltation se
répandait en elle, elle était fébrile et au bout d’un instant, il me
sembla qu’elle éprouvait une certaine di culté à parler.
Lareincay, lui, pérorait sans arrêt, en proie à une nervosité
inexplicable. Son monocle tombait à tout instant 176 et son geste pour
le remettre en place devenait de plus en plus saccadé. Intrigué, je les
observais de près, entre eux était une toute petite boîte d’or, dans
laquelle ils puisaient souvent sous prétexte de rhume de cerveau. De
la littérature ils étaient passés aux « sports d’hiver », ils glissaient sur
les pentes glacées de la Coco.
177
8. Mimosas

Il faisait petit jour lorsque nous sortîmes du Café de nuit. Nous


avions une jolie teinte violette et une sorte d’inquiétude était au
fond de nous-même. Je rentrai, avec Rosine, avenue du Bois, elle
était plus calme et, tous deux, nous nous assîmes sur son lit et
commençâmes bêtement à discuter sur le livre de celui qu’elle
nommait un jeune génie  ! Elle insista pour avoir mon impression,
agacée de mon peu d’enthousiasme.
— Eh bien, lui dis-je, l’impression que j’ai, c’est que l’Omnibus a
été écrit par une des lles de Loth, après sa transformation en statue
de sel 178  ! Le pauvre Lareincay n’a fait que regarder derrière lui, il
n’a aucune joie à «  oublier et à renaître 179  »  ; on sent, dans son
œuvre, l’in uence de tout un milieu mondain sans fraîcheur. Quant
à son pessimisme de jeune homme, ce n’est, au fond, qu’optimisme.
Le véritable pessimiste n’écrit plus, ne peint plus, le véritable
pessimiste se défroque et préfère tout métier à celui d’artiste 180.
L’art est comme une maladie qui donnerait de beaux cheveux, de
beaux yeux, un beau teint, une peau soyeuse à ceux qui en sont
atteints, en leur supprimant, d’autre part, toute possibilité de
contact avec la vie et ses manifestations. Les «  malades  » portent
leur intérieur à l’extérieur, ils semblent ne plus pouvoir aimer,
marcher, rire  ! Ils ne peuvent même plus vieillir, sans pour cela
éviter une mort lente, qui les atteint en laissant intacts leurs beaux
cheveux, leurs beaux yeux, leur teint et leur peau magni ques.
« Sans s’en apercevoir, ils sont transformés peu à peu en momies
couchées au fond d’un sarcophage  ; sur les bandelettes qui les
enserrent, de petites a ches multicolores sont épinglées, elles
indiquent à titre de réclame le moyen de conserver de beaux
cheveux, de beaux yeux, une peau délicate et un teint splendide !
— Vous admettrez bien cependant, malgré vos paradoxes, qu’il y
ait en art certaines connaissances indispensables ?
— J’ai horreur, voyez-vous, de ce qu’on nomme la connaissance
du beau, il n’y a que les sots qui soient arrêtés par elle. Elle
supprime le danger, c’est entendu, nous ne confondons plus l’ombre
avec le trou, nous connaissons les distances qui nous séparent de nos
voisins…
— Mais, interrompit Rosine, il faut bien, cher ami, connaître les
distances, elles peuvent nous éloigner ou nous rapprocher…
— Je suis d’avis que les distances n’éloignent ni ne rapprochent,
nous sommes toujours à la même distance de tout. L’Amérique est à
Paris, Paris est en Amérique  ! Je suis à la même distance de Paris
quand je suis à Paris que lorsque…
Impatientée, Rosine m’interrompit encore :
— Toujours des paradoxes, vos théories ne sont que paradoxes.
— Le paradoxe le plus grand est votre folle logique ! Ce qui vous
fait uniquement croire que vous êtes à Paris, c’est d’avoir vu ce nom
inscrit aux gares d’arrivées, comme il est écrit sur certains tableaux
«  aquarelle  » ou «  peinture à l’huile  », ou encore sur certains
monuments «  Hôpital  ». Tenez, l’autre jour, je suis allé dans un
hôpital, eh bien, j’avais l’impression d’être au cirque, au café-
concert ! Je m’ennuie plus maintenant à Médrano que dans une salle
de cancéreux, vous allez vous distraire au cirque, moi je m’y
embête. L’accident me distrait bien plus que le clown qui anque
une grande gi e à son petit copain 181 !
Rosine, cette fois, était indignée :
—  Mais vous êtes complètement amoral, c’est de la démence
précoce, dit-elle, en haussant les épaules.
—  Non, comprenez-moi, ce qui est admirable dans l’accident,
c’est qu’il est généralement involontaire, toujours imprévu. Le
cirque ou le théâtre ressemblent aux tableaux de Delacroix, de
Léonard de Vinci, ou de Madeleine Lemaire 182.
—  Mais à votre avis, y a-t-il une œuvre, un tableau qui puisse
ressembler à un accident ?
—  Peut-être, les miens, ceux des Égyptiens, des Nègres  ; au
Mexique, il y a des choses pas mal, vraiment  ; et j’ai vu, sur de
vieilles tentes peaux-rouges, de bien beaux tableaux ! Mais un Peau-
Rouge peint par un élève de l’École des beaux-arts ressemble au
cirque Médrano  ! Tandis que les statues nègres ont une beauté qui
s’apparente à celle de ces femmes que j’ai vues mourir d’un cancer
dans le musée de la Salpêtrière.
— Dites-moi, avez-vous déjà rencontré quelqu’un qui partage vos
idées ? dit encore mon amie, dédaigneusement.
— Oui, bien que cela puisse vous étonner !
— Que fait cet ami maintenant ?
— Il est coureur amateur à bicyclette 183.
— Mais sans doute veut-il devenir champion, pour avoir adopté
cette belle carrière ?
— Je ne le pense pas car il n’a qu’une jambe 184 !
— Mais alors pourquoi court-il à bicyclette ?
—  Pour passer le temps, simplement, bien que quelques-uns
prétendent que c’est par dépit ; il aurait, suivant eux, voulu devenir
le plus grand astronome du temps présent…
—  Cela ne doit pas donner, ni à vous, ni aux autres, grande
con ance dans vos théories !
—  Je n’ai aucune con ance dans mes théories, je les crois
certainement plus fausses que les vôtres, mais, comme il y a tout de
même moins de pièces fausses 185 que de vraies, elles ont donc plus
de valeur !
— Ça, mon cher, c’est un petit saut périlleux raté !
—  Je vous accorde qu’il est raté, mais je m’entraîne pour
apprendre à les réussir.
— Prenez garde de faire comme votre ami qui n’a qu’une jambe
et veut être champion cycliste.
—  Je sais, je sais, lui répondis-je, en souriant, aux coureurs
cyclistes, vous préférez ceux qui prennent l’omnibus !
Comme j’étais véritablement très fatigué et que nous n’avions
plus rien à nous dire, je pris congé de Rosine et la laissai dans sa
cheminée sans feu.
9. Quinze-seize

En rentrant chez moi d’assez mauvaise humeur, je trouvai un


pneumatique arrivé en mon absence  ; un ami me conviait à dîner
avec lui chez un gros marchand de pierres qui l’avait pressenti pour
me demander de faire le portrait de sa lle. Me sentant le besoin de
«  changer de conversation  », j’envoyai à mon ami un télégramme
d’acceptation lui disant que je passerais le prendre chez lui. J’y
arrivai vers huit heures et le trouvai prêt.
—  Vous verrez, me dit-il, ce sont de braves gens, vous ferez en
tout cas un bon dîner et la jeune lle à peindre est réellement
ravissante et pas bête.
Je constatai en arrivant chez les X… qu’il y avait beaucoup de
monde convié à ce dîner, et je me demandais déjà avec inquiétude
si, comme à l’ordinaire, il faudrait parler du cubisme et de Dada !
Je fus surpris de remarquer que personne ne portait de bijoux.
Mon ami à qui j’en faisais la remarque se hasarda à demander au
maître de la maison la raison d’une pareille simplicité.
—  C’est que les bijoux sont devenus beaucoup trop chers, lui
répondit-il, nous ne portons plus qu’une bague au cinquième doigt,
montée avec un tout petit diamant très pur qui nous sert de point de
repère et de comparaison pour nos achats.
On attendait, pour se mettre à table, l’arrivée d’un personnage
important, et par conséquent en retard ; la maîtresse de maison, en
s’excusant, m’informa que c’était le ministre Émile Coton qui nous
faisait ainsi risquer de manger trop cuit un let de chevreuil auquel
la cuisinière donnait tous ses soins depuis la veille.
Coton arriva en n vers dix heures  ; il ressemblait à un bedeau
d’église riche et l’on s’attendait à voir un cortège derrière lui. Il était
seul, j’en ressentis une déception. On passa à table, table
somptueusement servie, mon ami avait dit vrai !
La conversation roula, dès le potage, sur un pseudo-crime
commis, disait-on, sur la personne d’un jeune homme, ls d’un
homme politique connu.
Les uns inclinaient à croire au suicide, d’autres, les femmes,
croyaient à l’assassinat 186.
Tout le monde, par exemple, était unanime à déclarer abjecte la
publicité qui se faisait autour de cette histoire :
—  S’il s’était agi de mon ls, disait un vieux monsieur indigné,
jamais la grande presse ne s’en serait mêlée, cependant, mon ls est
licencié en droit.
— Licencié ! s’écria une dame, voulez-vous dire qu’il ait [sic] été
mis à la porte de sa pension  ? Je lui a rmai, à voix basse, que
c’était un titre militaire 187 !
Le mari de cette dame, gros bijoutier, spécialisé dans les
émeraudes, n’avait entendu que la question posée par elle  ; il en
paraissait gêné. Pour sauver la situation il me demanda si je
consentirais à faire, à l’aquarelle, le portrait de madame ? Voilà ce
qui s’appelle avoir de la chance dans la vie ! On parlait déjà d’autre
chose, de théâtre, et une personne âgée, placée en face de moi, me
dit à ce moment :
—  Monsieur, vous qui êtes artiste, trouvez-vous que le nu soit
beau au théâtre ?
—  Magni que, madame, c’est la seule chose qui me donne
encore l’envie d’y aller 188 !
—  Ce qui vous y incite, monsieur, c’est certainement un but
esthétique, mais tant d’autres…
— Repopulation, madame, repopulation…
Au centre de la table, la conversation se généralisait sur la
politique, le ministre rayonnait littéralement  : «  Notre situation,
disait-il, est merveilleuse, des années de prospérité s’ouvrent devant
nous ; ceux qui disent le contraire ne voient pas ce qui se passe en
Allemagne, en Angleterre, en Espagne, en Italie, en n dans tous les
pays du monde civilisé. Chez nous, tout marche pour le mieux. » Cet
excellent homme portait un habit sortant de chez le premier tailleur
et des bottines à six cents francs la paire  ; il donnait évidemment
l’impression que tout allait bien en France. Sa gure, congestionnée
par l’intelligence, était d’une pâleur de suif, son regard brillait
comme un phare à acétylène, il parlait avec des mots choisis, j’étais
ébloui, subjugué. Je lui soumis la question du change  ; il me
répondit :
—  Une plaisanterie  ! Comment, ces choses-là vous
impressionnent  ? Vous croyez à la portée des questions de
Bourse 189 ?
Comme il me semblait traiter ces « questions » un peu au hasard,
je le priai de me rappeler quel était son portefeuille.
Le maître de la maison me regarda d’un air de reproche et
s’empressa de me faire connaître qu’Émile Coton était ministre des
Ballons captifs  ! Je mis alors cet homme important au courant de
certaines choses existant sur terre. Son intelligence lui t un devoir
de comprendre instantanément et de paraître m’écouter avec grand
intérêt lorsque je lui parlai de lois imbéciles qui obligent tout
commerçant « a n de pouvoir s’en tirer » à devenir rat d’hôtel, ou à
prendre une mentalité de contrebandier.
Je lui parlai aussi des fonctionnaires chargés de la véri cation
des livres, anciens militaires défroqués, pour la plupart inaccessibles
à toute séduction, si ce n’est à celle de leur femme qui les
accompagne souvent dans leurs tournées inquisitoriales, a n de
servir de branche d’olivier !… « La vie est si chère, dis-je, c’est une
banalité de le répéter. »
Le ministre se fâcha :
—  Ce que vous dites, monsieur, est insensé, ces gens dont vous
parlez sont aussi honnêtes que vous !
Je pensais intérieurement :
«  Oui, oui, gros salaud, j’accepte que le commerçant soit
honnête, mais certains fonctionnaires, parasites comme vous, vivent
comme vous de la République française, du Peuple français, lequel
aurait guillotiné depuis longtemps le roi qui se serait permis de
créer des lois aussi iniques que celles que vous sanctionnez
actuellement 190. »
Comme s’il avait deviné ma pensée, le ministre avait perdu
quelque peu de son aplomb, il semblait un piano mal accordé, son
regard s’était éteint et, le café pris, il argua d’une réunion politique
pour s’esquiver avant minuit ; mais l’un des convives le surveillait, il
eut le temps de lui dépêcher sa femme :
— Vous nous quittez déjà, Émile ? Et mon mari qui voulait vous
entretenir d’une a aire qui me semble si intéressante. Il s’agit d’un
projet de loi pouvant faire rentrer beaucoup d’argent au budget.
Voici l’idée en résumé : Tout homme qui ne serait pas chauve après
quarante ans devrait payer un impôt spécial… Vous aurez
certainement un jour le portefeuille de l’Extérieur, il y a là une mine
à exploiter…
— Je ne songe pas à ce portefeuille, dit le ministre, je préférerais
celui de l’épicerie  ; comme ministre des Ballons captifs, j’ai déjà
l’habitude de la celle, c’est un tort qu’on a souvent en France de
mettre aux PTT, par exemple, un ancien ministre du Poil à gratter,
ou de faire du ministre du Poil à gratter le ministre des Maisons
publiques !
Enchanté d’avoir exprimé une opinion personnelle, le ministre se
sentait mieux. Il nous t encore, avant de partir, une grande tirade
sur les évêques :
—  Les évêques qui cherchent de quelle façon ils pourraient
soutirer l’argent des co res-forts.
Une charmante personne, très blonde, qui s’était approchée de
moi, me dit tout bas :
—  Ils sont tous pareils, il faut qu’ils attribuent aux autres ce
qu’ils craignent de se voir reprocher : je les connais bien, j’ai été la
maîtresse de trois hommes politiques, un seul n’a pas su pour faire
obtenir à mon mari sa situation de sous-secrétaire d’État aux prisons
de France, situation de tout repos, il voyage continuellement. C’est
d’ailleurs un homme remarquable que mon mari, c’est lui qui avait
eu l’idée géniale cv, oui, géniale cv, de créer la décoration pour
crapules. Vous avouerez, monsieur, qu’il est bien plus utile de
distinguer, dans la faute, une crapule, que ce soit un escroc, un
assassin ou un faussaire, que l’homme qui a inventé le Palace sous-
marin, ou celui qui a trouvé la ligne de téléphone par laquelle le
poisson appelle lorsqu’il est pris ? Donc, voici ce que proposait mon
mari : suppression de l’échafaud, du bagne, des prisons – voyez quel
mérite il avait puisque, du même coup, il perdait sa position. Après
jugement, on tatouait, sur le nez du condamné, un signe indélébile
dont la forme et la couleur variaient suivant le délit. Il n’y avait plus
aucun inconvénient à laisser ces gens en liberté, puisque eux-mêmes
servaient de signal d’alarme  ! Quelle économie pour l’État  ! Nous
avions même trouvé le fabricant d’encre, qui, pour un prix très
raisonnable, s’engageait à fournir les nuances variées et spéciales,
indispensables  ; mais, par suite d’intérêts supérieurs, le projet est
tombé à l’eau  ; pour dédommager mon mari, on l’a simplement
décoré de la Légion d’honneur.
Elle ajouta, au bout de quelques instants :
— Ne croyez-vous pas que le communisme, avec un roi à sa tête,
serait quelque chose de bien ?…
Une jeune lle se dirigea vers le piano, j’eus l’envie irrésistible
d’aller vomir dans l’instrument, car elle se préparait, j’en avais
l’intuition, à jouer de la musique de musicien « moderne et génial ».
Comme si elle avait deviné ma pensée, elle remit en place le
morceau qu’elle tenait à la main et choisit une partition de
Christiné 191.
La soirée traînait en longueur, on servit des sorbets
complètement fondus, je pus ler à l’anglaise en compagnie du ls
de la maison, fort inquiet d’arriver en retard à un rendez-vous que
lui avait donné une dompteuse du Nouveau Cirque.
Je rentrai à pied en prenant par les Champs-Élysées, l’Étoile, la
place de la République, pour arriver place Clichy, terme tout
indiqué d’une pareille soirée !
Arrivé à l’hôtel de la Bertha, je retrouvai là une femme délicieuse
qui m’attendait tout endormie en compagnie d’un petit chien. C’était
une femme dont la tendresse et la bonté intelligentes m’avaient
conquis plus que toutes les spéculations philosophiques de celles que
j’avais connues avant elle 192. Combien la vie est monotone ! Tous les
soirs – ou tous les matins – un lit et une femme dedans ! Le manque
de femmes rend nerveux et, pour celui qui en a pris l’habitude, le
manque de femme dans un lit peut empêcher de dormir !
Après les souhaits de bienvenue, o erts par le petit chien, la
jeune femme s’étira ; elle était mélancolique et me dit sur un ton de
reproche :
— Tiens, vous avez daigné venir me retrouver ce soir ? Qu’avez-
vous fait de votre étonnante cw amie ?
— L’amie « étonnante cx », comme vous dites, a la grippe, il faut
[sic] mieux que je ne la voie pas pour le moment.
— Quel égoïste vous faites, c’est intolérable.
—  Vraiment  ? Vous croyez donc qu’attraper la grippe soit un
signe de dévouement ?
— Non, bien sûr, mais cette malheureuse, si elle vous aime, doit
s’ennuyer toute seule.
—  Pardon, elle n’est pas seule, elle a près d’elle «  l’ami qui ne
craint pas la grippe », il me remplace, il sait faire les infusions, les
cataplasmes, c’est le véritable ami, celui dont on a assez dès qu’on
va mieux  ! Je le vois d’ici le pauvre garçon, il doit lui faire la
lecture, un manuscrit sans doute…
—  Ah  ! Que vous me faites de peine quand vous parlez ainsi,
vous êtes épouvantable, ignoble, j’aimerais mieux ne pas vous voir,
pouvoir croire ce que je pense, que vous êtes un homme intelligent,
sensible, sensé, qui arborez une attitude comme on met un masque
dans un véglione. Ce serait trop horrible pour moi, pour les autres,
si vous étiez réellement ce que vous vous e orcez de paraître, sec,
sceptique et quelquefois méchant !
—  Ma pauvre amie, je sais ce qui vous plaît, c’est un orgue de
Barbarie dans une cour lorsque vous allez déjeuner, le dimanche,
chez votre tante !
— Dites tout de suite, avec votre jolie manière de parler, que j’ai
un air de gourde…
— Jamais de la vie, ce n’est pas du tout ce que je pense, mais je
sais que vous adorez nous raconter de petites histoires
sentimentales, comme vous aimez les petits chats, les petits ou les
gros chiens. Comme vous aimez les rendez-vous où vous arrivez en
retard a n d’arriver plus jolie. Vous avez certainement connu, aimé,
des hommes qui, à l’instar de certains coi eurs, bouclaient les
cheveux des femmes. Vous saviez bien que ces boucles étaient
fausses. Vos pensées étaient certes attirées par une rivière moins
plate, plus transparente que celle que vous contempliez, mais le
courage vous manquait pour franchir le torrent jaillissant,
rebondissant avec fracas… Si ce courage vous vient, vous verrez que
le torrent a aussi sa douceur, en évitant l’ennui et la monotonie de
ces euves qui coulent interminablement à trois degrés et dont le
fond n’est que vase…
— Voilà de la poésie, mon ami !
—  Il n’y a peut-être que cela, la poésie impalpable, impalpable
comme Dieu, mirage contraire au Baedeker 193, à l’indicateur des
chemins de fer, aux cartes de géographie, contraire à la preuve par
neuf. La poésie existe, elle est là, on ne sait pas comment, on ne sait
pas pourquoi. Est-ce un parfum qui vient de dehors, ou de dedans, je
ne sais.
—  J’ai des amis qui y croient beaucoup  ; ils n’ont pas plus tort
que moi qui ne crois plus à rien – peut-être croirais-je si je savais…
Mais ce savoir serait pareil à l’autre savoir, à l’autre connaissance
in nie, dé ni inexplicable  – ou explicable  ! Notre cerveau tourne
sur lui-même, il devient la cage de l’écureuil intelligence.
—  Croyez-moi, ce n’est ni le cacodylate 194, ni la gloire, ni le
bonheur qui remontent le mécanisme !
Je regardai mon interlocutrice et m’aperçus qu’elle dormait ; seul
le petit chien, terrorisé à l’idée que j’allais le retirer du lit, me xait
de ses yeux ronds comme des boutons de bottines, en se pelotonnant
près de sa maîtresse  ; je me couchai, j’éteignis et, serré contre ma
compagne, je songeai au lendemain, à l’ennuyeux lendemain où il
faudrait en compagnie d’hommes d’a aires me défendre contre un
notaire cupide 195.
Évidemment, je semblais une belle proie, l’homme Dada  ! Du
fond de leur bureau, combien de ces myopes n’avaient vu en moi
qu’un fou qui s’extériorise  ! Mais après tout, c’est peut-être aussi
distrayant d’avoir à lutter contre un notaire que contre le premier
imbécile venu !
10. Épiphanie

À mon réveil, je trouvai sous la porte une enveloppe contenant


quelques feuillets arrachés à un cahier, accompagnés d’une lettre de
Lareincay : « Cher Ami, disait la lettre, voici encore quelques pages
de L’Omnibus ; je vous les soumets, je sais que vous n’aimez pas mon
livre mais j’ai besoin de vos réactions. Pouvez-vous être chez
Prunier à une heure et demie  ? Nous déjeunerons ensemble et je
vous lirai un petit essai philosophique qui, sans doute, vous plaira
davantage que ce que je vous envoie ici… »
Je posai les feuillets sur le lit, la jeune femme qui venait de se
réveiller s’en empara :
—  Laissez-moi vous lire ces pages pendant que vous vous
habillez, me dit-elle, cela m’amusera beaucoup de connaître ces
élucubrations… et votre opinion !
Je s une toilette romantique !…
Elle lut pendant que je me rasais :

« Voyons, ne te blesse pas de mes paroles, mon pauvre ami, cette


photographie représente un mystère qu’il me faut éclaircir, tu
dois, au contraire, m’y aider.
Tout en parlant, Marie ne pouvait s’empêcher de regarder les
eurs somptueuses dont le parfum l’amollissait.
— Réponds, on t’a donné ce portrait, n’est-ce pas ?
— En doutes-tu ?
— Je te crois, mais en te le donnant on t’a bien recommandé de
me le montrer immédiatement ?
— C’est encore vrai.
— Je ne me trompe pas, à l’aide de cette photographie, on savait
éveiller ma curiosité, on évoquait aussi le souvenir de ma mère
qui ressemblait à cette femme, on était certain que je ne pourrais
manquer de recevoir celle-ci quand elle se présenterait.
Pierre tremblait, il n’aurait pu dire pourquoi. Il tremblait devant
la vie plus que devant Marie, car la vie est invisible et la corde
qu’elle vous passe au cou est soyeuse et parfumée comme un
sommeil narcotique. Il tremblait, de peur ou d’espoir ; il n’aurait
pu le dire, car la peur et l’espoir se ressemblent au fond d’un
gou re.
Marie ré échissait encore :
— A-t-elle dit qu’elle voulait me voir ?
— Oui, elle en a exprimé le désir.
— Elle doit revenir ?
—  Elle est ici, elle attend à deux pas… Je n’ai pu refuser de
l’amener.
Marie était troublée, un combat se livrait en elle. La femme était
là, d’un mot elle pouvait la faire entrer, la voir en n, face à face,
savoir :
—  Va la chercher, ordonna-t-elle, mais reviens près de moi, elle
me fait peur.
Pendant que Pierre sortait, elle saisit vivement le bouquet et le
lança par la fenêtre, l’odeur des eurs demeurait, évocatrice…
Pierre se dirigea vers l’antichambre, la femme n’y était plus !… »

Ma lectrice s’arrêta, me voyant prêt à sortir ; elle était en proie à


une gaîtée [sic] incoercible !
— C’est cela que vous appelez une œuvre moderne ? me dit-elle,
moi, je trouve que c’est d’un coco… ça en devient drôle ! Ça me fait
l’e et d’un meuble Napoléon  III, revu et corrigé pour le Salon
d’automne.
Je lui donnai mon opinion sur L’Omnibus, elle m’assura que
c’était tout au plus un bateau-mouche !
J’acceptai néanmoins, intérieurement, le déjeuner chez Prunier,
proposé par Lareincay, les huîtres me tentaient, et puis je me
demandais quelles perles pouvait me réserver le génial littérateur,
avec son essai philosophique !
Après m’être bien débattu à l’étude de Me X…, assez content de
moi, je me rendis donc rue Duphot. Claude Lareincay était arrivé, il
avait perdu cet air timide des premiers jours où il venait chez moi
me lire son manuscrit, il était habillé avec recherche et son œil était
plein de tout le faux romantisme qui débordait de son œuvre.
Lorsque nous fûmes assis devant un nombre considérable de petites
belons, il me demanda de lui dire « tout de même » ce que je pensais
des pages qu’il m’avait adressées le matin.
—  Je me les suis fait lire par une amie, lui répondis-je, et,
excusez-moi, pendant ce temps, je n’ai fait que la regarder, mais
soyez tranquille je les lirai chez moi, à tête reposée.
Il sembla vexé un instant, mais, ayant sorti de sa poche un petit
carnet relié en vert, il le posa sur la table et me dit :
—  Tout en écrivant mon roman, et sans doute à cause de cela,
j’ai été amené à certaines ré exions qui ont été le point de départ de
ce petit livre ; je suis absolument certain que, mieux que personne,
vous en comprendrez l’esprit et que votre approbation sera cette fois
sans restriction.
—  Je souhaite, lui répondis-je, que votre livre soit aussi parfait
que cette sole frite !
Il commença :

«  L’espace a trois dimensions, ces trois dimensions n’ont pas été


apportées les unes après les autres mais d’un seul coup, ce qui le
prouve, c’est qu’une ligne ne peut être pensée sans les autres
lignes.
La longueur est une distance que l’on peut parcourir, mais quand
nous parcourons une longueur, la largeur est indéterminée, à
moins que nous ne désirions la parcourir en suivant la ligne
droite, nous nous retrouverions exactement au même point ; il en
serait d’ailleurs de même pour la largeur, mais ce point n’étant
qu’une convention, il est certain que ce raisonnement est faux
comme tout raisonnement  : l’univers n’étant que conventions et
bigarrements [sic].
Le mouvement est espace et temps, ce que nous appelons force
n’est qu’une qualité de langage, un mot n’ayant rien à faire avec
la grandeur, puisqu’il n’a pas de grandeur.
La vitesse est un mot original, l’auteur de ce mot est le temps avec
la permission de l’espace  ; l’espace est un motocycliste qui
entraîne le temps dans l’avenir, mais cela n’est qu’une objectivité,
certains philosophes considèrent que la réunion du temps et de
l’espace forme la réalité.
Il n’y a de réel que l’abstrait, l’abstrait se croise toujours avec le
concret ; à ce moment, l’un et l’autre prennent une détermination
qui tendrait à considérer le réel comme ne faisant pas partie de
l’in ni.
Le réel joue à colin-maillard, il enveloppe la mobilité de notre
vue, mais cela n’est possible que si la matière devient subjective.
On comprend de suite pourquoi la vitesse est avant la lenteur, et
pourquoi la vitesse traverse l’espace, l’espace n’étant qu’un agent
dé ni des rapports qui s’établissent à chaque instant avec le
temps ; sans cette théorie, l’homme ne pourrait être ni conçu, ni
perçu.
Considérons maintenant la vitesse d’une manière plus rapide. Le
jour où le mouvement a été introduit dans le monde, le
mouvement devint détermination, il est impossible de dé nir la
frontière de l’espace et d’arrêter le temps  ; il n’y a donc pas de
mouvement ni. Cependant, l’espace est isolé du temps car il est
immobile, mais il est certain que le temps est immobile aussi,
étant ni.
Maintenant, ce que nous appelons situations (ce mot n’est
intelligible, pour beaucoup, qu’en déterminant la relativité) ne
peut s’appliquer qu’à… »

(Ici, Larençay s’embrouilla dans ses feuillets et j’en pro tai pour
l’interrompre.) J’avais été poli et n’avais pas marqué un instant mon
ennui à entendre ces redites d’une recherche philosophique que je
connaissais bien, recherche à cheval sur la frontière franco-
196
allemande   ; mais, vraiment, cela devenait monotone et puis
Larençay avait une façon de s’écouter en lisant toutes ces belles
phrases  ! Il se croyait en Sorbonne et ne s’apercevait pas –  ou
s’apercevait trop  – que nos proches voisins avaient l’hypocrisie de
sembler prendre un vif intérêt à sa lecture.
—  Mon cher ami, lui dis-je, en posant ma main sur son bras,
arrêtez-vous quelques minutes, je ne sais plus ce que je mange et,
tenez, je viens d’avaler les cure-dents qui se trouvaient dans ce petit
pot, j’ai également dévoré mon mouchoir, c’est d’ailleurs à l’appui
de vos théories, les cure-dents et le mouchoir n’étant que temps par
rapport à mon estomac qui, de ce fait, devient espace, mais je ne
vous cache pas que cela me fatigue beaucoup !
—  Vous m’étonnez, me répondit-il, un peu piqué, hier, tenant
compagnie à Rosine Hauteruche qui est grippée, je lui ai lu cet essai,
elle en était enthousiasmée.
—  Rosine était dans son lit, lui répondis-je, c’est un confort
appréciable pour se pénétrer d’abstractions. D’ailleurs ne croyez pas
que ma fatigue dénote de l’ennui, je suis seulement submergé par la
puissance de votre cerveau  : il faut absolument que le Collège de
France vous désigne comme la plus grande lumière de ce soir et que
vous y fassiez une conférence !
—  Je n’en demande pas tant, votre compréhension me su t
largement  ; maintenant que vous savez tout de moi, m’aimez-vous
un peu ? Aimez-vous mon cerveau ?
—  Je ne vous aime pas, je vous admire de plus en plus  ! Vous
avez un uide qui doit agir sur les femmes, pourtant votre visage
dégage une sérénité inexplicable, vous avez le calme d’un jeune
homme qui vient d’être con rmé.
De suite, il voulut payer l’addition, mais mollement, je
m’empressai de faire le geste protecteur et rapide, et jetai au garçon
la somme de 275  F demandée. Le romancier m’emmena en sortant
voir de la peinture rue Richepanse, l’exposition du groupe 19  781,
exposition de « jeunes », dont l’adresse et l’habileté dépassent celles
des hommes de la plus grande expérience. En quittant la galerie,
nous vîmes à côté de la porte un tableau qui semblait être fait par
un enfant. Ayant demandé à un vendeur de qui il était, il nous
répondit avec un peu de mépris que ce tableau était d’un certain
Lionel Lejeune dont Vollard achetait toutes les œuvres  ; je me
souvins, en e et, que Vollard m’en avait parlé et avec tout l’esprit
qu’on lui connaît il m’avait dit  : «  Oui, j’ai l’intention de prendre
toute sa production, naturellement jusqu’au jour où il saura
peindre 197  !  » Il y a des gens qui savent en e et ce que c’est que
savoir peindre, il y a même certains critiques qui savent discerner le
génie dans un tableau !
—  Ah, ces hommes me plaisent, ils sont beaux  ! dis-je à
Lareincay.
Il ne répondit pas tout de suite, mais, après avoir fait quelques
pas, il me dit, presque bas :
— Croyez-vous que ces gens soient sincères ?
—  Sincères  ? Mais naturellement, aussi sincères que vous l’êtes
vous-même !
Il me regarda avec hostilité, j’eus l’impression que depuis
quelque temps il devenait un peu mon ennemi  ; heureusement, à
l’angle de la rue, nous rencontrâmes ce bon Satie  ; il avait une
ombrelle à la main, contre le grand soleil, il nous dit aimablement
bonjour, puis, disparut dans le hall des Trois-Quartiers. Lareincay
me con a :
— Cette rencontre me fait souvenir d’un rêve que j’ai fait il y a
quelques jours  : je voyais Erik Satie habillé de rose, chaussé de
souliers dits «  Bains de Mer  », il avait de petites ailes
cupidonnesques xées dans le dos et tenait un let à papillons  ; il
s’obstinait à poursuivre une gentille note de musique qui,
silencieusement et malicieusement, s’échappait toujours, heureuse
de voltiger en liberté dans un parc bleu.
— Comme vous êtes méchant ! lui dis-je en riant.
Je le quittai à une station de taxis, désirant me rendre chez un de
mes amis docteur. J’ai l’habitude de faire véri er, de temps en
temps, les boulons de ma machine pour me tranquilliser. Lareincay,
lui, allait au journal auquel il collabore. (En ouvrant ce journal le
lendemain, je vis que je ne m’étais pas trompé sur ses sentiments à
mon égard  : dans un article, en première page, il me traitait de
grand homme  !) J’arrivai en avance à mon rendez-vous chez le
docteur X… ; la douleur dont je sou rais depuis quelques jours avait
complètement disparu, pourtant, j’étais un peu inquiet car, deux
jours avant, un autre ami, grand chirurgien des hôpitaux de Paris,
m’avait palpé le ventre comme il aurait fait d’une chambre à air à
crevaison douteuse, déclarant ensuite  : «  Appendicite, je l’opère
mardi. Où est ton téléphone ? Je vais retenir ta chambre à la maison
de santé.  » Il téléphona en priant de me garder la chambre «  Les
Glycines », particulièrement agréable, m’a rma-t-il, en ajoutant que
Marthe Chenal l’avait occupée pour se faire couper les ongles de
pieds ! Levant les yeux sur moi, il me vit très pâle : « Tu es stupide,
me dit-il, cette opération n’est rien, un jeu, un véritable repos. Tiens,
j’ai un bon camarade, chirurgien comme moi et père de cinq
enfants, à la naissance de chacun d’eux, il les circoncit et leur enlève
l’appendice, ils sont ainsi tranquilles pour la vie ; quant à toi, vingt
et un jours après l’opération, tu seras sur pied ! »
J’adore ce chi re de vingt et un jours qui guérit toutes les
maladies  ! Cela me rappelle une cure faite en Suisse, où je me
soignais pour hypotension  ; je rencontrai à mon hôtel René
Ransson 198, lequel sou rait, lui, d’hypertension. Eh bien, nous étions
soumis exactement au même traitement. N’en étant mort ni l’un ni
l’autre, nous en conclûmes que ce n’était pas la cure en elle-même,
mais les vingt et un jours qui nous avaient guéris.
Je demandai à mon ami quelques jours de répit avant ma
villégiature aux Glycines, prétextant d’importantes a aires à régler
dans la semaine, et je venais aujourd’hui prendre un autre conseil.
Le docteur me t entrer. C’est un homme que j’aime beaucoup, il est
d’une simplicité, d’une bonté pour ses malades, meilleure encore
pour eux que tous les médicaments qu’il faut bien leur ordonner. Je
lui demandai de ses nouvelles avec intérêt, sachant qu’il sou rait
depuis vingt ans d’un ulcère à l’estomac  ; il me dit que pour la
première fois depuis sa maladie, il n’avait eu aucune crise depuis
plusieurs mois  ; il m’avoua n’avoir suivi aucun traitement  ; je
songeai à mon appendicite. Il m’examina et m’interdit toute
opération. «  C’est votre vieille névralgie qui s’est simplement
déplacée », me dit-il. Il prit ma tension artérielle avec le « Vaquez »,
l’appareil enregistra 9 et 14 1/2, moyenne admirable  ; je partis
enchanté et me rendis chez un pâtissier pour me réconforter d’une
tasse de thé. Je rencontrai là Berthe Bocage et lui comptai mon
aventure :
—  À votre place, me dit-elle, je prendrais un troisième avis.
Venez donc avec moi, c’est le jour de consultation de mon médecin.
Je la suivis  ; j’étais surtout très heureux de passer quelques
instants en sa compagnie. Le docteur nous t introduire
immédiatement. Il me parla peinture, littérature, pendant trois
quarts d’heure ! Nous nîmes par tomber d’accord qu’il n’y a rien à
comprendre et que nous pouvons tout juste constater, puis il me
passa devant les yeux une lampe électrique de deux mille
bougies 199  ; «  Grand nerveux  », déclara-t-il, travaillez, distrayez-
vous, je vais prendre votre tension artérielle au «  Pochon  ».
L’appareil enregistra 6 et 11 ! « Faiblard, dit alors le maître, reposez-
vous, ne travaillez pas, sortez peu le soir. »
Très impressionné, j’en oubliai de lui parler de mon appendicite
et je partis désespéré, avec la sensation que je ne m’étais réellement
bien porté que le temps que j’avais mis à traverser Paris ! Je résolus
alors d’employer ma psychothérapie personnelle pour tâcher de me
convaincre que je n’étais pas malade  ; j’eus l’énorme chance de
tomber, le soir même, en ouvrant un journal américain, sur un
article médical. Il se terminait en a rmant qu’à New York, la mode
d’opérer de l’appendicite était complètement tombée en désuétude ;
toute opération étant une chose très grave en elle-même, les
médecins étaient d’avis de chercher à les éviter jusqu’à la dernière
limite. De tout cela, je tirai une conclusion  : c’est que les seuls
hommes qui ne se soignent pas sont ceux à qui leurs connaissances
ont fait connaître qu’ils ne connaissent rien. Le corps médical ne
croit pas plus à la médecine que le corps clérical ne croit à Dieu.
Heureusement pour les uns comme pour les autres qu’il reste, dans
la masse, certains êtres plus docteurs que les docteurs et plus curés
que les curés…
Ma douleur ayant cessé toute manifestation, je décidai de
continuer à me soigner suivant mes théories et je résolus d’aller
passer la soirée au théâtre ; j’avais justement reçu une place pour la
répétition générale d’une pièce que l’on donnait dans un théâtre du
boulevard, l’auteur était un idiot qui n’avait pu commettre que
quelque chose de très reposant !
Assis dans mon fauteuil, je commençais à jouir d’un spectacle
bien amusant avant le lever du rideau  : l’ingéniosité déployée par
les gens de la critique pour se glisser à leur place en évitant le
pourboire à l’ouvreuse  ! À côté de moi était un gros bonhomme
aussi encombrant qu’un perroquet et sa cage en chemin de fer ! Dès
que la pièce fut commencée, il se mit à converser avec son voisin ;
c’était un critique imbu de l’importance de sa mission, critique
in uent, paraît-il, et même auteur à ses heures ; il me semblait être
engraissé par toutes les stupidités qu’il écrivait journellement et par
toutes celles qu’il écrirait encore et qu’il s’évertuait à répéter à son
confrère assis à ses côtés : on ne la lui faisait pas à lui ! Il connaissait
le théâtre depuis trop longtemps, savait ce qui porte, ou ne porte
pas ! Sarcey autrefois le lui avait dit : « Mon cher, vous avez le sens
du théâtre ! » Il mit en jeu un artiste que je trouvais remarquable et
s’appliqua à le démolir ; visiblement, il parlait dans le but d’éblouir
une petite femme assise devant lui, jeune théâtreuse, me sembla-t-il,
qui paraissait terrorisée par les sarcasmes de ce pauvre crétin.
Il parlait maintenant de Marcel Levêque 200 pour le comparer à Le
Bargy 201, naturellement en cherchant à diminuer celui qui possède
le plus de talent  ! Il exaltait la Comédie-Française, «  cette grande
famille de comédiens » (famille imbécile, grotesque qui n’apporte au
théâtre que la valeur du persil sur une tête de veau). Il passait en
revue les femmes qui jouaient devant nous  ; visiblement, il les
divisait en deux catégories : les couchables et les non-couchables par
rapport à lui  ! J’avais la gorge serrée, j’avais envie de tuer ce
personnage après lui avoir rasé les moustaches et peint le nez en
rouge, que sais-je encore  ! Je sentais monter en moi la même
exaspération que celle qui m’envahit toujours devant les
représentants de ce qu’on nomme la force publique.
À la n du premier  acte, il prédit le dénouement qui se trouva
d’ailleurs complètement opposé à l’idée qu’il s’en faisait !
À l’entracte, au foyer, je rencontrai Rosine Hauteruche que je
n’avais pas été voir depuis plusieurs jours  ; elle ne me t aucun
reproche mais semblait nerveuse, gênée. Je lui annonçai ma visite
pour le lendemain, je désirais lui remettre un cadeau à l’occasion de
son anniversaire. En quittant Rosine, je me trouvai à côté d’une
femme qui chantait professionnellement dans les cafés de nuit, des
chansons réalistes ; me reconnaissant, elle m’invita à souper le soir
même en m’assurant, pour m’attirer chez elle, que son appartement
était situé de telle façon qu’un train passait par la cuisine toutes les
nuits à deux heures vingt-trois du matin et qu’elle avait dans son
antichambre une glace où l’on se voyait de dos lorsqu’on s’y
regardait de face ! Je ne résistai pas à ma curiosité ; après qu’on eut
acclamé le nom de l’auteur, je quittai la salle sans lui laisser le
temps d’apparaître en scène, sa tête ne m’étant pas sympathique, et
je retrouvai la chanteuse à la sortie.
En taxi, nous causâmes, elle me demanda ce que je pensai de
Derain.
—  Il a l’esprit inventif et sentimental, lui dis-je, sa puissance
s’exprime mieux à travers un bleuet que lorsqu’il l’emploie à
endosser le smoking de Renoir, de Matisse ou de Césanne !
— Et Gauguin ?
— Gauguin me fait penser aux fausses sculptures nègres ; il a un
esprit de député socialiste  ; vous savez, le député à cravate
lavallière, à pantalon d’artiste, le député rapin, ami de Mirbeau,
comme Mirbeau était l’ami de la m… !
Mon interlocutrice me t l’honneur de rire :
— Oui, je sais, dit-elle, vous n’aimez rien, pourtant…
—  J’aime Odilon Redon, si vous voulez  ; pourquoi un Cézanne
deux cent mille francs et un Odilon Redon deux mille francs  ?
Cézanne ne signait pas ses tableaux, ne les considérant jamais
comme nis  ; c’est ce qui a permis à un marchand génial de les
terminer en les vendant très cher, les tableaux ont toujours la valeur
de leur prix, c’est bien certain  ! Redon, qui était un homme
merveilleux, signait ses tableaux mais il n’y a eu personne pour leur
attribuer la même valeur qu’aux Cézanne, d’ailleurs on ne blu e pas
avec un soleil  ! Ah  ! le blu   ! Ce qu’on peut arriver à blu er les
gens, vous ne vous en doutez pas !
«  Tenez, Jarry mettait de l’encre dans son pernod, mettait en
vers tout le journal dont il était rédacteur en chef 202, par besoin de
blu er, d’épater les autres, de s’épater lui-même, il épatait
inconsciemment mais professionnellement.
«  Ce qui est plus rare, c’est d’être étonné d’épater, alors qu’on
tâche de ressembler à la masse sans y parvenir !
—  Je ne comprends pas du tout ce que vous voulez dire par
« ressembler à la masse ». Qu’entendez-vous par la masse ?
—  La masse  ? Mais c’est une chose qui n’existe pas, c’est
pourquoi c’est impossible de lui ressembler !
—  Pour parler comme vous, j’aurais cru que la masse était
représentée par Dieu  ; en ce cas, il n’y aurait pour lui ressembler
qu’à se mettre une fausse barbe et à prendre l’air pauvre  ! Un
homme riche ne ressemble jamais à Jésus-Christ  ; les Jésus-Christ
ont toujours l’air misérables, je me demande pourquoi ?
—  Jésus-Christ avait dû perdre quelque chose à quoi il tenait
beaucoup, cela l’avait rendu triste !
— Vous êtes idiot pour un homme qu’on dit intelligent.
Nous étions arrivés  ; en descendant du taxi, nous vîmes une
luxueuse auto arrêtée devant la porte de l’immeuble. Un homme
tournait éperdument la manivelle sans arriver à aucun résultat, je
m’approchai et vis avec stupeur que, sous le capot levé, il n’y avait
pas de moteur  ! je lui marquai mon étonnement et l’engageai à
cesser ses e orts stériles, mais il me répondit qu’il était catholique
croyant et qu’il avait prié Dieu de faire partir la voiture ; comme je
lui a rmai qu’elle ne partirait pas, il me répondit que Dieu pouvait
tout.
En entrant chez la chanteuse, la première chose qui frappa mon
regard, dans la pièce qui lui sert de petit salon, fut une sorte de
grande boîte vitrée accrochée au mur ; elle contenait une goélette en
miniature, toutes voiles dehors, petites voiles blanches tendues vers
l’Amérique, paraît-il ; au bas du cadre une inscription : « Ce tableau
appartient à Jean Cocteau » et chez Cocteau, me dit la divette, il y a
la même goélette, dans la même boîte, seule l’inscription di ère  :
“Cette goélette appartient à Yvonne George.” C’est en cas de mort de
l’un des possesseurs, a n que les notaires puissent réunir les œuvres
sans complications. » Pour les amateurs de mystère, voilà une belle
histoire, n’est-il pas vrai  ?  » En y ré échissant, j’ai compris que
c’était une sorte de mariage outre-tombe, seule union permise à
certains êtres. La goélette m’avait fait complètement oublier ce qui
m’avait décidé à accepter le souper, je ne verrai sans doute pas
passer le train dans la cuisine, ni la glace où l’on ne peut contempler
son visage…
Quelques amis de mon hôtesse arrivèrent bientôt : entre autres,
un jeune Russe des ballets de Diaghilev, ancien général dans les
armées du tzar, un prêtre en civil, neveu d’un homme politique
connu, une étudiante en médecine, laquelle portait en broche un
scalpel en miniature, fait de platine incrusté de rubis ! Voyant mon
admiration pour ce bijou, elle me l’o rit un peu plus tard dans la
soirée. Elle nous parla beaucoup des hôpitaux, de ses travaux, nous
assura que nombre de soldats, blessés de guerre, étaient encore en
traitement  : plaies qui se rouvraient, esquilles provoquant de
l’infection  ; chaque jour apportait un contingent d’anciennes
sou rances sans cesse renouvelées.
—  Et si vous pouviez voir les enfants que font ces malheureux,
ajouta-t-elle, c’est à vous dégoûter à la fois de la Patrie et de la
maternité !
L’abbé Z… écoutait attentivement, visiblement ému, comme
révolté. Et cette révolte éclata tout à coup et nous eûmes à subir un
véritable réquisitoire :
—  L’immondicité de la guerre, nous dit-il, est, je pense, une
chose indiscutable, ses conséquences ne peuvent donc être
qu’immondices. Moi qui étais forcé d’y prendre part, je n’ai eu,
pendant toute sa durée, qu’une idée : le suicide, a n de n’être plus
le spectateur d’un drame volontaire aussi écœurant  ; le courage
physique m’a manqué, c’est pourquoi je suis encore là. Comment ai-
je pu accepter d’être en quelque sorte le complice de ceux qui
arrivent à faire croire aux peuples que la guerre contient un
mysticisme, que la guerre renferme une beauté. Beauté de la folie,
peut-être !
Nous étions stupéfaits de cette sortie. Ce prêtre passait pour un
bon garçon, aimant à fréquenter les milieux de théâtres parce que
les femmes étaient gentilles avec lui, le considérant comme un
porte-veine lorsqu’il venait s’asseoir un instant dans leurs loges, les
soirs de premières… Nous l’aurions cru incapable d’une pareille
violence ; il continua :
—  Quant à l’uniforme, voyez-vous, l’uniforme agrémenté de
croix et de galons, c’est une invention pire que celle de tous les
stupé ants ! L’homme le plus simple, le meilleur, devient absurde et
dangereux le jour où on lui accroche deux bandes rouges ou une
bande dorée sur la manche. Instantanément, il se croit di érent des
autres. Pensez donc qu’il a le droit d’être injuste sans que cette
injustice soit discutée  ! Bien plus, il est protégé par son compère,
supérieur et galonné, ravi s’il est possible d’être encore plus injuste
que lui. Ah ! vraiment, l’invention de la « supériorité  », manifestée
par un étalage de clinquants et de camelote, dénote chez la race
humaine la folie de la domination. Le but, la joie, c’est de tyranniser
un être, des êtres, en n de parvenir à dominer son voisin sans y
avoir le moindre droit, sans rien lui donner en échange, sans faire le
moindre e ort personnel, mais simplement en suivant un petit train-
train journalier pendant des années, cela jusqu’au jour où l’on prend
sa retraite et où nous sommes alors vengés par le Vermouth-
Guignolet ou l’Amer-Citron ! Car, avouez que s’ils ont cherché toute
leur vie à avilir les autres, ils réussissent bien à s’avilir eux-mêmes
de café en café.
Je m’amusais beaucoup du ton de cet exorde en un pareil
endroit, dont les bourgeois pensaient certainement «  qu’on devait
bien y rigoler » ! Je voulus pousser à bout l’orateur :
—  Mais le petit soldat, hasardai-je, que pensez-vous du petit
soldat ?
—  Le petit soldat  ? Eh bien, le malheureux, il est empêtré et
ridicule dans ses vêtements qui lui vont mal, il a l’air bêta devant les
dorures d’un uniforme sur mesure  ; si par hasard sa physionomie
laisse transparaître une intelligence, une personnalité, les gradés
n’ont qu’une idée, lui couper le nez ou les oreilles, lui crever les
yeux a n d’être tout de même certains de leur supériorité.
Heureusement que l’État veille  ! Il ne se soucie pas d’avoir des
dommages et intérêts à payer et n’approuverait pas cette façon
d’agir. L’État économise a n de pouvoir gaspiller plus largement  !
C’est ainsi que pendant la guerre, on gaspillait les hommes ; plutôt
dix hommes tués qu’un cheval, les hommes, il n’y avait qu’à les
prendre, le cheval valait de l’argent immédiat 203  ; les rentes aux
veuves, aux orphelins, aux mutilés, on verrait toujours bien après…
«  Ah  ! les esclaves que l’on achetait n’existent plus, les
gouvernements s’en o rent à l’œil tant qu’ils veulent.
«  Le militarisme, la politique, soutenus par l’imbécile su rage
universel, sentent mauvais, personne actuellement n’est responsable
de cette odeur, les canailles peuvent s’en payer à cœur joie. Je
comprends à la rigueur qu’on se fasse tuer pour une idée, pour un
homme que l’on aime ou qu’on admire, mais se faire tuer pour une
République, quelle absurdité  ! Si on voulait se battre, c’est contre
certains représentants du pays, qui nous pillent, nous grugent tous
les jours qu’il fallait le faire, ces aigre ns qui cachent leurs
escroqueries derrière la amme du Soldat Inconnu  ! Vive l’homme
responsable que sa valeur met au sommet d’une nation ; il faut une
tête, maquillons-la si vous voulez du nom de roi ou d’empereur, peu
importe ; actuellement, chaque homme se croit un petit roi, on lui a
dit qu’il pouvait aspirer à tout. Égalité de l’intelligence  ? Pourtant,
l’intelligence qu’il n’admettra jamais, c’est celle qu’il sentira
supérieure à la sienne.
« En art, tout le monde veut être un génie ! Les docteurs ont des
diplômes qui prouvent l’entière capacité de chacun. Il n’y a plus
d’ouvriers, il n’y a que des travailleurs. Et tout cela baigne dans une
sauce grasse de discours qui sent le chou- eur froid  ; l’amour de
parler est devenu en France aussi grand qu’en Espagne ou en Italie ;
vous savez que les gens qui parlent ne font en général rien d’utile !
Si encore ils parlaient pour ne rien dire, peut-être cela leur
permettrait-il de penser à quelque chose en même temps.
Il y eut un silence après ce ux de paroles pénibles ; je regardais
le prêtre, il était pâle avec de la sueur au front.
— Mon père, lui dis-je, si j’étais magistrat, je vous ferais arrêter,
ma profession d’homme de lettres se rapproche de celle de l’huissier
et je ne peux que faire un constat.
Il sembla ne pas entendre, en proie à une exaltation qui
continuait intérieurement. Le jeune général russe semblait
abasourdi  ; placé à côté de moi, il me posa cette étonnante
question :
— Monsieur, on m’a dit que Dieu était cannibale, est-ce vrai ?
—  Oui, c’est vrai, mais il ne mange que des oiseaux, comment
voulez-vous qu’un homme, qui vit dans l’espace, mange autre chose
que des oiseaux !
—  Vous considérez donc que les oiseaux sont faits de chair
humaine ?
— Bien plus humaine que celle de mes semblables !
Le Russe eut l’air de se contenter de mon a rmation, sans l’avoir
bien comprise ; les Russes ont sans doute toutes les facultés mais ils
ne savent pas s’en servir, il faut croire  ; ils ont une imagination
volcanique, pourtant, ils n’ont à peu près contribué en rien à
l’évolution depuis un siècle, ce qui n’empêche pas tout le monde de
s’écrier  : «  Quel peuple intelligent  !  » Il est vrai qu’ils ont le front
haut, l’œil noir et profond et qu’ils s’appliquent, tels les Allemands,
à porter des lunettes d’or.
Pendant que nous prenions le café, la jeune doctoresse me
questionna sur l’opinion que je devais avoir sur le jeune prêtre  ;
psychiquement parlant, elle le considérait comme un demi-fou, car
déjà elle l’avait vu se livrer à des manifestations violentes et hors de
propos.
— C’est une idée xe chez lui, ajouta-t-elle, la vue d’un uniforme
le rend furieux et je crois que la présence de cet ino ensif petit
Russe en uniforme de bal costumé a dû contribuer à le déchaîner ce
soir.
Il a été victime, en 1916, d’un grand choc nerveux, une atroce
aventure à Vauquois ; arrivant de Constantinople avec son régiment,
il apprit par hasard que son jeune frère était en ligne à deux
kilomètres de là. Vous pensez sa hâte de le revoir  ! Un camarade
descendant aux tranchées se chargea de prévenir le jeune homme,
celui-ci ne put y tenir ; il partit en pleine nuit pour aller embrasser
son aîné, dont le régiment devait repartir le lendemain pour une
destination inconnue. Hélas, le malheureux rentra une demi-heure
trop tard à son poste pour que son absence passât inaperçue, sans
interrogatoire, sans explications, il fut fusillé comme déserteur,
quelques minutes après, par les ordres d’une brute galonnée…
—  Je comprends qu’il ait horreur de la guerre… et des galons.
Pourtant, c’est plutôt à l’esprit de famille que devrait aller sa
rancune !
J’en avais assez d’entendre parler guerre, soldats, fusillade et
République, je me rapprochai des autres et fus très amusé de voir
Lareincay arrivé là depuis un instant. Il avait vraiment l’art de se
fau ler partout !
En n, par extraordinaire, il ne portait point de manuscrit, il
racontait qu’il venait d’assister sur les boulevards à une conférence
sur Einstein, accompagnée de projections cinématographiques. On
eût dit vraiment qu’il avait découvert le personnage et qu’il se
faisait un plaisir de le mettre à la portée de tous. Mon sourire
l’énerva sans doute, car il me pria un peu ironiquement de dire ce
que je pensais de ce philosophe, déjà un peu démodé.
— Einstein, lui répondis-je, est persuadé que l’heure indiquée par
le cadran de la gare de Lyon n’est pas la même pour un bicycliste,
un automobiliste ou le simple âneur qui prend son bock de bière
brune à la terrasse d’un café. Sa théorie pourrait être exacte si ces
trois individus avaient exactement le même âge, mais comme il est
certain qu’ils sont nés au moins à quelques secondes d’intervalle les
uns des autres, elle est fausse, aussi fausse que les autres et l’heure
est la même pour tous. La seule vision géniale d’Einstein est d’avoir
aperçu son propre derrière au bout de la longue-vue avec laquelle il
cherchait à voir et à comprendre l’in ni !
Lareincay haussa les épaules, je lui assurai qu’il n’y avait pas là
de quoi se frapper, et j’ajoutai :
— Si vous aviez entendu tout à l’heure les imprécations de l’abbé
Z… sur la guerre, vous auriez été ravi et cela eût compensé votre
déception à propos d’Einstein !
— Ah ! j’avoue avoir horreur de la guerre, approuva-t-il, à part
le jour de la déclaration et celui de l’armistice, le reste est trop
violent pour moi, je suis si nerveux !
Le général russe, se disposant à partir, notre amie la chanteuse
l’invita à déjeuner pour le surlendemain, le priant d’amener son
frère :
—  Ce garçon si exquis rencontré l’autre jour au thé de l’hôtel
Ritz.
— Mon frère sera très sensible à votre bonne pensée, remercia le
général, mais il n’est jamais libre à l’heure des repas, il ne prend que
le thé car il est plongeur au Café de Paris !
J’eus l’impression d’une société bien désorganisée et me promis
de prendre désormais mille précautions de bon ton envers les
chasseurs de restaurants, les chau eurs de taxi et autres possesseurs
de professions libérées, on ne sait jamais, n’est-ce pas, il est prudent
d’appeler « mon prince » les crieurs de journaux.
Je m’aperçus que la doctoresse m’attendait pour se faire
reconduire chez elle : après le cadeau reçu du scalpel en platine, je
ne pouvais me dispenser de la mener aussi loin qu’elle pourrait le
désirer. Je dis au revoir à tous et, prenant Lareincay à part, je crus
lui faire plaisir en lui demandant des nouvelles de son livre ; il me
dit que le jour même, il en avait commencé un autre qui me plairait
encore moins que le précédent ! Dans la crainte qu’il ne m’en lût la
première partie, je m’esquivai précipitamment en le priant de
con rmer à Rosine que j’irais la voir le lendemain. Il fut glacial dans
son acquiescement…
11. Cache-cache

Je me disposais le lendemain à me rendre chez Rosine


Hauteruche, lorsqu’on m’annonça la visite d’un Américain de mes
amis venant d’arriver à Paris. C’était un rédacteur du Times de New
York. Je l’avais connu là-bas dans des circonstances assez
amusantes. Il avait écrit sur moi un article de véritable éreintement ;
il avait été jusqu’à falsi er des reproductions de mes tableaux, et en
avait fait des fac-similés d’art commanche  ; il déclarait que toutes
mes recherches étaient pure plaisanterie. Quelques jours après, il
vint me voir en me demandant de bonne foi si son article m’avait
fait plaisir  ! Il n’y avait dans sa question aucune ironie  : il était
réellement persuadé avoir fait cette chronique pour m’être
agréable !
Après que j’eus causé une heure avec lui, et que je lui eus o ert
quelques cocktails, il parut étonné de n’avoir a aire ni à un peintre,
ni à un clown !
—  Vraiment, insista-t-il, vous n’avez pas fait ces choses pour
vous moquer ?
—  Ni pour me moquer, ni pour me faire admirer, soyez-en
certain.
Il se mit à rire comme un fou et reprit un cocktail. L’ayant
absorbé d’un seul trait, il me dit au revoir en m’invitant à venir un
jour manger chez lui une côtelette de mouton, il me prévint qu’il
faisait lui-même la cuisine et que les côtelettes seraient grillées d’un
seul côté car cela l’agaçait de les retourner.
Le dimanche suivant, il faisait paraître, en première page du
Times, un article de la même importance que le premier, dans lequel
il déclarait qu’il n’y avait pas d’art plus français que le mien, plus
moderne, et plus sensible vis-à-vis de la vie contemporaine. Nous
devînmes par la suite de très bons camarades. Aujourd’hui, il venait
chez moi pour me proposer de partir avec lui en Italie. Il se rendait
dans un charmant petit village, entouré de collines plantées
d’orangers ; je connaissais cet endroit merveilleux.
Lui y avait découvert une auberge qui, par sa situation,
l’enchantait ! « Elle se trouve derrière la voie ferrée, me dit-il ; c’est
tellement gai, on voit passer les trains, il y en a trente-sept par
jour  !  » Le reste ne comptait pas à ses yeux  ; il y a des gens qui
aiment le soleil, d’autres le chemin de fer 204 ! Je lui promis d’aller le
rejoindre d’ici peu en le priant de me retenir une chambre sur
l’autre façade de son hôtel !
J’arrivai chez Rosine un peu en retard, par suite de la visite du
journaliste  ; j’eus beau sonner à sa porte, elle ne s’ouvrit pas seule
comme à l’habitude mais bientôt un valet de chambre, à grande
barbe et moustaches noires, se présenta et m’introduisit
cérémonieusement. Rosine me reçut d’une façon très aimable ; près
de la cheminée, sur une petite table, était posé un paquet d’épreuves
sur lequel je reconnus l’en-tête de mon éditeur. Après nous être
informés mutuellement de nos santés, je demandais à Rosine si elle
avait vu Lareincay le jour même :
—  Il m’a seulement téléphoné et annoncé sa visite pour cinq
heures, me dit-elle.
— Écoutez, il faut absolument que vous l’épousiez.
Elle sembla su oquée :
— Quel homme êtes-vous pour me parler ainsi, je vois que vous
ne m’avez jamais aimée.
— Il ne s’agit pas de cela, repris-je, pourtant, il est curieux que
ce soit toujours au moment où l’on s’occupe de leur bonheur que les
êtres doutent de l’a ection qu’on peut avoir pour eux.
Elle resta quelques instants silencieuse et dit, presque bas :
—  Admettons, mais voyons, mon cher, jamais il ne voudra, je
suis de race juive, il est d’une vieille famille catholique !
— Si vous n’avez que cet obstacle à m’opposer, il est inexistant
car j’y ai songé et j’ai trouvé la solution ; j’en parlerai moi-même à
Lareincay.
— Mais, dit-elle encore, le mariage m’e raie, j’ai toujours été si
libre, croyez-vous que je pourrai me plier ?…
—  Vous êtes à un âge où l’on peut se marier  ! Toute femme
ayant vécu, arrivée à son plein épanouissement, pense normalement
au mariage, elle a raison, c’est une jolie n reposante. Voyez-vous,
ainsi que vous l’avez fait, il faut commencer par vivre et se marier
ensuite 205, le contraire est une monstruosité, un contre-sens inventé
par les hommes pour satisfaire leur bêtise égoïste. Je sais depuis
longtemps que vous êtes la maîtresse de Claude ; vous êtes devenue
sa maîtresse, gentiment, parce qu’il était seul dans la vie et qu’il
vous a dit être méconnu, et, malheureusement, rien n’est plus
attirant qu’un littérateur méconnu – même avant qu’il soit mort !
«  Épousez-le donc, l’appui de votre beauté et de vos relations
sera pour lui le talent le plus certain 206. Vous deviendrez sa victime
reconnaissante, ce sera le bonheur pendant quelque temps. C’est une
situation qui peut vous mener tous deux à beaucoup de choses,
surtout si Lareincay a le bon esprit de mourir en laissant inachevé
un roman que vous ferez paraître ! Mais vous l’aimez sans doute, je
ne veux pas en douter… et puis quelle importance ça a-t-il  ? Tout
nit comme au baccara  : quelques croupiers nous portent au
cimetière, l’un d’abord, l’autre ensuite  ; les cimetières sont la
cagnotte de Dieu qui vous aime bien, lui aussi, comme Lareincay.
— Ah, vous êtes gai ! Quel esprit desséché…
—  Je sais, on ne doit pas penser à ces choses, en parler encore
moins  ! La véritable intelligence, celle qui comprend tout, est une
maladie – la pire de toutes. Vous vous souvenez du pauvre « Martin
Eden » de Jack London : tant qu’il fut naïf et simple, il aima la vie ;
le jour où il comprit, il se jeta à la mer pour éviter la fameuse
cagnotte ! Allons, décidez-vous, épousez le joli, l’élégant Lareincay ;
il est pauvre, vous allez pouvoir l’entretenir sans salir sa réputation ;
vous pouvez, je vous l’ai dit, le faire connaître d’un seul coup, le
faire pénétrer dans le grand public. Le nôtre, ce sont les coulisses où
il n’y a que des machinistes, nous connaissons tellement le
maquillage de chacun que rien ne peut nous faire illusion ; mais le
public, c’est un grand naïf, pendant quelques semaines, il croira à
Lareincay, en attendant que celui-ci devienne à son tour une pauvre
épave de la célébrité ; si jamais à ce moment-là il voulait retrouver
un peu de joie, conseillez-lui de mettre une fausse barbe et de
changer de nom !
Rosine demeurait songeuse, un peu impressionnée, très décidée
par ailleurs à écouter mon conseil ; peut-être regrettait-elle la colère
que j’aurais pu montrer ou le chagrin que j’aurais dû ressentir mais
ayant toujours plusieurs femmes à la fois, comme plusieurs autos,
j’évite les accidents sentimentaux qui abîment si souvent l’existence
des imprudents 207…
Nous convînmes ensemble que je verrais Lareincay le
lendemain  ; je me s fort de lever ses scrupules religieux, Rosine
n’insista pas pour savoir comment je m’y prendrais. À ce moment
arriva un pianiste bulgare, ami de la maison, je n’eus pas le temps
de fuir et je dus subir les trois dernières compositions de cet homme
qui semblait une sorte de nain géant  ! Après avoir écouté sa
musique, il fallut subir sa conversation  ; l’atmosphère en devint
empestée comme par la fumée d’une lampe. On ne pouvait plus
toucher à rien, sans avoir l’impression de se salir les mains… Je ne
pus résister et pris congé de Rosine, me promettant bien d’aller le
soir même réentendre Là-Haut de Maurice Yvain, a n de me laver
de toute cette suie qui venait de tomber sur moi !
Je passai ainsi une très agréable soirée que je terminai chez
Berthe Bocage vers minuit ; elle était seule et me reçut avec un vrai
plaisir :
—  Que devenez-vous  ? On ne vous voit plus, on dit que vous
allez vous marier !
—  Non, non, répondis-je, ce n’est pas moi qui me marie, je
marie, c’est su sant !
Et je lui racontai mes projets d’union entre le romancier et ma
maîtresse ; elle s’en amusa beaucoup mais prétendit que je présidais
à ce mariage par amour de la psychologie. Elle douta de leur
bonheur à venir :
—  Comme c’était charmant, dit-elle, ces mariages d’autrefois,
entre jeunes gens et jeunes lles.
— Ma pauvre amie, il y a longtemps que cela ne se fait plus. Si
cela a jamais existé  ! Le seul jeune homme, la seule jeune lle
authentiques sont Adam et Ève !
— Vous croyez qu’ils s’aimaient d’un amour très idéal ?
—  Comment voulez-vous qu’il en ait été autrement puisqu’ils
furent les créateurs de l’Amour, c’est même pour cela que Dieu, qui
était jaloux de ne pas avoir trouvé ça, les a mis à la porte !
— Très joli, vous avez réponse à tout.
— À tout ce que je ne me demande pas moi-même !
— Vous n’avez aucun regret de perdre Rosine ?
—  Aucun, elle n’aime pas l’auto découverte  !… Et puis vous
parlez de perdre, je n’ai jamais eu l’impression d’avoir gagné !
12. Bendix

À huit heures du matin, le lendemain, j’étais réveillé par Claude


Lareincay qui se faisait annoncer, disant qu’il avait à me parler de
façon urgente. Sans me lever, je le s entrer dans ma chambre
d’assez mauvaise humeur d’être ainsi réveillé trop tôt. C’est beau de
faire le bonheur des gens, mais ça coûte toujours quelque chose, ne
serait-ce qu’une heure de sommeil.
Le « jeune génie » était à la fois radieux et troublé.
—  Ah  ! me dit-il, avant tout je dois vous demander pardon,
tandis que vous vous occupiez ainsi de moi, avec quelle
mansuétude, je m’imaginais que vous étiez mon ennemi et que vous
faisiez tout pour me « démolir ». Aussi, hier soir, quand Rosine m’a
raconté votre visite (visite que j’appréhendais  !) je suis tombé de
mon haut. Ah, je suis bien heureux, ce secret de notre liaison me
pesait !
Je suis certain qu’il disait vrai, on sou re beaucoup de tromper
son ami ; c’est une chose terrible pour certains hommes ; j’ai vu des
amants tellement scrupuleux qu’ils ne pouvaient s’empêcher de dire
à leur victime  : «  Tu sais, mon vieux, ta femme te trompe… avec
moi, mais je t’aime trop pour que cette comédie tragique continue ;
d’ailleurs, sois tranquille, au fond je ne te prends rien, ce n’est pas la
même chose, vois-tu. Toi, elle t’aime beaucoup, moi elle m’aime,
tout simplement. » Et si l’autre esquissait un geste pour quitter cette
femme qui « l’aimait beaucoup », l’amant lui faisait des reproches, le
mettait en garde contre un coup de tête, contre la ga e dé nitive
possible  : «  Mon vieux, ne fais pas de bêtise, encore une fois, elle
t’aime énormément, tout s’arrange.  » Oui, tout s’arrange, bien ou
mal, et il y a des êtres auxquels ces sortes d’arrangements font mal !
Lareincay était de la race des amants qui ne trouvent aucun
plaisir, aucune saveur dans la supériorité (?) de celui qui sait sur
celui qui ne sait pas. Il était donc sincère en me remerciant d’avoir
le premier fait cesser une contrainte qui l’oppressait. Sa joie à
devenir le légitime possesseur de Rosine et de tout ce qu’elle pouvait
lui apporter ne venait qu’en second lieu. Comme la jeune femme le
pressentait, il me t part des di cultés qu’il allait rencontrer dans
sa famille vis-à-vis de la religion à laquelle appartenait sa ancée,
laquelle ne pouvait embrasser le catholicisme sans s’aliéner
l’important héritage d’un certain Elie Stencach cy, son oncle à la
mode de Bretagne ! J’avais trouvé la solution et lui proposais de se
marier devant un pasteur protestant. De cette façon, ils n’auraient
dans l’avenir aucun reproche de concession à se faire.
 

Le mariage eut lieu huit jours plus tard à Vincennes, dans la


stricte intimité de deux cent soixante-six personnes. L’assistance
était complètement indi érente  ; on sentait que chacun pensait à
soi-même ; il y a en e et des êtres, comme Rosine Hauteruche, qui
nissent par dépasser toutes les curiosités…
La mariée était charmante en crêpe satin ivoire  ; elle avait
remplacé la eur d’oranger par une ravissante couronne de petites
mandarines en velours blanc, ironie qui passa complètement
inaperçue 208. Lareincay avait, pour un jour, abandonné sa serviette
de cuir noir, mais son bras droit conservait la forme géométrique
qu’il avait normalement lorsqu’il la soutenait. Le sentiment qui
dominait chez le romancier à ce moment était l’amusement de
porter au doigt une petite bague brillante. Il éprouvait une complète
impossibilité à xer ses idées sur sa vie passée ou à venir. Tous les
événements tourbillonnaient dans une sorte de bien-être inquiet. Il
savait qu’il allait partir en voyage, il avait vu la veille, avenue des
Champs-Élysées, un grand nécessaire qui le tentait beaucoup. Son
esprit se concentra sur l’objectivité de cet objet, à tel point qu’à la
sortie du Temple, il avait la sensation de porter son cerveau dans ce
sac  ! Il fallut le grand air et la lumière pour lui faire reprendre
contact avec la réalité de cette grotesque cérémonie qui s’achevait.
Les époux prirent dans la soirée le train bleu pour la Côte d’Azur,
ils voulaient revoir ce pays où ils avaient fait une intime
connaissance, et puis l’éditeur que visait Claude villégiaturait à ce
moment à Antibes.
Rosine avait promis de m’écrire. Au bout de huit jours je reçus
d’elle la lettre que voici :

Bien cher ami,


Notre voyage s’est bien passé, de façon plus calme à coup sûr que
celui que vous me fîtes accomplir il y a quelques mois, à bord de
votre soixante HP. Je suis arrivée à Marseille moins décoi ée !…
Le temps n’est pas beau, le restaurant où nous avions mangé ces
étonnants oursins est fermé. Je fais mon apprentissage de mère de
famille. Claude ne peut plus rien faire sans mon concours et je
travaille des journées entières à recopier ses manuscrits. Le livre
qu’il vient de mettre en train commençait bien mais je voudrais
qu’il y incorpore un élément nouveau, j’ai beaucoup de mal à lui
faire comprendre que la personnalité ne se fabrique pas !
Hier, nous avons été au jardin zoologique, il y a en ce moment
une collection de singes extraordinaires, toutes les catégories
sociales de l’humanité y sont représentées. Claude me désignait le
sénateur à barbe blanche soignée, bien coupée, la vieille
douairière, le prolétaire avisé, le gigolo, mais il n’y vit pas de
poète… peut-être est-ce parce qu’il en est un, qu’en pensez-vous ?

Je pensais surtout que depuis qu’il était devenu le mari,


Lareincay avait perdu de son uide, cette lettre le faisait pressentir,
la seconde le con rma :

Nous sommes arrivés à notre deuxième étape  : Cannes, public


brillant, monde fou au baccara où je perds sans arrêt, ce dont
mon mari est terrorisé  ! Son humeur s’en ressent, pourtant c’est
bien certainement un gentil garçon cz. Son livre avance lentement,
il a trouvé un vieux comte roumain à qui lire son manuscrit, ce
brave gentilhomme m’a conté que l’air de la mer l’empêchait de
fermer l’œil de toute la nuit, mais c’est un vrai plaisir de le voir
dormir près de Claude sur la terrasse.
Que faites-vous ? Travaillez-vous ?
J’aimerais voir, ou lire, quelque chose de vous. Pourquoi ne
m’écrivez-vous jamais ?
Claude se rappelle à votre a ectueux souvenir et continue à avoir
la plus profonde admiration pour vous. Nous parlons souvent de
l’an dernier et des agréables moments que nous avons passés ici
tous les
trois…………………………………………………………………
…………………

J’ai horreur d’écrire des lettres, on y dit trop ce que l’on pense.
J’envoyai seulement à Rosine le petit poème suivant auquel je ne
reçus jamais de réponse.
LE CHAT DE CRISTAL 209

Le chat de cristal à collerette rouge


Va tout droit.
Il rêve à toutes celles qu’il a aimées.
Sa queue est bien fardée ;
Ses yeux sont beaux comme les étoiles,
Sa gure est ronde comme le ciel
Et ses oreilles ont la forme de petits chats.
Ce sont ses enfants,
L’un a trois ans, l’autre quatre.
Il possède un si et, taillé dans une datte,
Qui lui permet de se réveiller quand il rêve ;
Mais s’il savait,
Il ne se réveillerait pas.
Son cerveau est debout et ses pattes dans la boue
Comme les racines des lotus
Qui produisent des eurs magni ques
Et toujours invisibles,
Pour celui qui cherche à les voir.

Quelque temps après je partis en voyage à mon tour. L’Italie,


Constantinople, l’Amérique du Sud, le Japon, la Chine, me servirent
tour à tour de pied-à-terre.
Je restai deux ans absent et j’avoue que tout ce que je vis durant
ce voyage me t bien oublier les événements qui le précédèrent. De
temps à autre, je me demandais pourtant ce qu’avaient pu devenir
les Lareincay, mais leur silence me semblait garant de leur bonheur,
au moins de leur tranquillité, je ne m’étais d’ailleurs pas trompé  !
Rentré à Paris depuis trois jours, je me promenais un après-midi rue
de la Paix, heureux de voir les magasins des bijoutiers qui sont, ma
foi, aussi beaux à regarder que les eurs exotiques, lorsque
j’aperçus, venant à ma rencontre, un groupe de trois personnes dont
deux m’étaient bien connues  : les Lareincay s’avançaient, escortés
d’un tout jeune homme, de gure romantique, et qui portait sous le
bras une petite serviette noire… Claude me reconnut le premier et
parut enchanté, il avait pris un air d’homme de sport, fort
sympathique ; Rosine n’était pas changée, son sourire seul s’était un
peu durci. Nous décidâmes d’aller prendre quelque chose au Ritz,
a n de passer un moment ensemble. Le jeune homme nous suivit et
Rosine s’aperçut alors qu’elle avait oublié de nous présenter l’un à
l’autre. Elle le nomma en ajoutant :
— M. Jacques Hona est un jeune littérateur de grand talent, son
dernier roman est d’un esprit des plus modernes, je l’admire
beaucoup.
Pendant que l’on nous préparait le thé commandé, j’interrogeais
Lareincay sur ses travaux :
— J’écris très peu, me répondit-il, je joue au golf et je m’amuse
avec une magni que quarante HP que je viens d’acheter, je compte
partir avec ces jours-ci dans le Midi, faites-moi le plaisir de l’essayer
demain, c’est un bijou et je sais que vous êtes amateur.
Pro tant d’un instant où Rosine s’était absentée, je demandais à
mon ami s’il n’avait pas eu d’enfants ? Son front se rembrunit :
— Si, me dit-il, en baissant la voix, l’année dernière, nous avons
eu un bébé, mais il n’a pas vécu, et cela vaut mieux, c’était une sorte
de monstre, il n’avait ni bras ni jambes !
— Vous aviez au moins réussi à faire une œuvre qui n’aurait pas
fait école, lui répondis-je, en plaisantant, a n de cacher l’impression
pénible que me causait sa con dence.
Rosine était revenue, le jeune auteur nous demanda la
permission de nous lire le manuscrit qu’il portait. Je vis la gure de
Lareincay se contracter, il avala son thé, prétexta une course urgente
chez son carrossier et, laissant sa femme en tête à tête avec le
littérateur, m’emmena voir son auto :
—  Ce que j’ai dû vous ennuyer autrefois, me dit-il gentiment
lorsque nous fûmes dehors, ces lectures m’empoisonnent l’existence,
bien que Jacques Hona soit un gentil garçon da.
—  Mais pas du tout, et puis, c’était si naturel, on écrit toujours
pour quelqu’un. Voyez, vous faites de l’automobile maintenant et
vous voulez me faire essayer votre voiture, n’est-ce pas pareil  ?
Tenez, moi sur le bateau du retour, j’ai fait ce dernier poème,
voulez-vous l’entendre  ? Vous le remettrez ce soir à Rosine de ma
part avec la dédicace que je vais y ajouter, le voici :

CAOBA
Le plus grand malheur de la vie, c’est la vie.
Les larmes ressemblent aux étoiles,
Dans une poêle à frire !
Le ciel est un appareil de photographie.
Dieu est l’hyposul te du diable.
La Nature m’a nommé roi,
Les hommes : fumiste !
Si je pouvais lire dans mon esprit,
Je n’y verrais qu’un mot !
Tombola.
Mes yeux sont xés dans le vide,
Ma tête a la forme d’un entonnoir.
Parmi le cortège des illusions,
Au son d’une musique de tambours,
En écho majestueux, je souris aux désirs.
Le chef de musique, c’est moi.
Les musiciens sont des jeunes lles.
Notes

1. Le galuchat
1. « Galuchat. » D’une manière générale, les titres ne sont pas de nature à éclairer la teneur
des chapitres. Mais cette peau de poisson, parfois utilisée à la place du cuir, placée ici,
informe le sens de la lecture. Galuchat, c’est un substitut, par dé nition bon marché,
quelque chose qui ressemble au cuir, comme Lareincey, «  jeune littérateur, candidat au
génie », ressemble à un écrivain véritable.
2. La Pomme de pins. Numéro unique d’une revue publiée à Saint-Raphaël par Christian et
Francis Picabia au moment du congrès de Paris (numéro du 25 février 1922).
3. 3.  Ce «  ton  », Picabia le connaissait par sa femme, Gabrielle Bu et, ancienne élève de
Vincent d’Indy à la Schola Cantorum.
4. Ce symbole a ché de la respectabilité bourgeoise ne peut qu’exciter la verve de Picabia.
Dans le texte qui nous occupe, les fréquentes allusions ironiques à la Légion d’honneur
rendent savoureuse une lettre inédite de Picabia à Germaine Everling, exposée à
l’Université d’Ottawa en novembre 1972 :
La Coupole, neuf heures du soir.
Comme tu peux le voir, je suis à la Coupole après une journée bien remplie, je t’assure. 1)
J’ai un tableau acheté par le Luxembourg, j’ai demandé à ce que Rose Adler fasse le cadre […].
2) De Monzie m’a décoré de la Légion d’honneur, c’est à ne pas croire. Je te prie de ne pas trop
parler de tout cela. 3) J’ai changé mon Austin contre une plus forte […]. 4) André Breton et
Duchamp sont contre moi, a aire G.B.F.P., délicieux amis n’est-ce pas ? Breton, cela ne m’étonne
pas étant donné qu’il a acheté douze tableaux à Gabrielle. Je pense avoir terminé avec la police
judiciaire dans trois ou quatre jours, certainement jeudi au plus tard. J’ai un petit tableau que
quatre personnes voulurent acheter  ; vraiment je ne me suis pas encore remis de ma journée.
Mervod va bien, mais quelle vie, la pauvre, Guevara est soûl du matin au soir […]. Marthe
Pignon organise des soirées de baccara chez elle, cela me coûte assez cher, mais je suis obligé d’y
aller pour rencontrer le Président.
Nous sommes, il est vrai, en 1933 !
5. Qui est ce Paul-Paul, héros de l’œuvre a igeante de Lareincey  ? L’expression «  car
c’était lui », qui accompagne le prénom, semble indiquer qu’une personne réelle a servi de
modèle au personnage. Or des quatre Paul de la poésie française, on ne peut guère retenir,
à cette date, que Paul Éluard avec qui Picabia est en fort mauvais termes. Éluard avait
collaboré à 391 mais les relations entre les deux hommes s’étaient refroidies, dès
mars 1920, avec l’a aire de la lampe à huile. L’année suivante, en avril 1921, l’histoire du
portefeuille, oublié par le garçon du Certà et restitué par Éluard, n’eut pas l’heur de plaire
à Picabia. Rappelons que celui-ci termine Caravansérail au moment de la fugue d’Éluard, le
15 mars 1924. Picabia naturellement ne partage pas l’enthousiasme des surréalistes pour ce
«  lâchez tout  » exemplaire. Sur leur communiqué de presse, cette remarque de sa main  :
«  Fumisterie. Jacques Vaché était un con. Paul Éluard  ?  » Les vrais griefs portent sur le
fond  : une conception radicalement di érente de l’acte créateur. Éluard est un poète
lyrique, très attaché à la littérature, et de surcroît un poète publié à la NRF, bref, le
contraire d’un dadaïste. Cependant –  et malgré le lyrisme cocardier de Lareincey  –, les
rapprochements entre Éluard et Paul-Paul tournent court. Il reste que Paul-Paul – Lareincey
est le support de tout ce que déteste Picabia dans «  la vie courante  »  : sentiment de la
nature, musique militaire, Marseillaise, patrie.
6. Cris de paons, cris de fauves. C’est par hypallage que les chiens poussent ici des cris de
« fauvettes ».
7. Cette a rmation ne vaut pas pour Picabia qui emmène Germaine Everling à Martigues,
à l’hôtel où il avait séjourné naguère avec Gabrielle Bu et durant leur voyage de noces.
Caravansérail s’achève d’ailleurs de façon analogue.
8. En 1924, l’onanisme entraîne encore l’impuissance comme au XIXe  siècle. Voir, à cet
égard, les carnets de Victor Hugo.
9. Roman de Jean de La Brette.
10. Cette déclaration, faussement générale, peut di cilement passer pour un plaidoyer pro
domo puisque Picabia s’est fait, dans 391, le champion incontesté de la « mu erie ». « Je
n’arrive pas à concilier, lui écrit Reverdy, votre charmante attitude personnelle et celle que
vous prenez publiquement. » (391, t. II, p. 112.)
11. Allusion aux jeunes confrères, bientôt «  surréalistes  » qui ont entre dix-sept et trente
ans en 1924. Picabia a, lui, quarante-cinq ans.
12. La «  délicatesse  » de Picabia consiste à écrire parfois «  bicyclette  » lorsqu’il pense
« pédale ».
13. Époque de Joséphine Baker et du célèbre Bal nègre de Montparnasse.
14. Nouvelle charge contre la Légion d’honneur qui revient à trois reprises dans cette seule
page  : «  Quant aux hommes, écrit Picabia dans Jésus-Christ Rastaquouère, ils veulent tous
devenir ministres. Beaucoup d’hommes portent à leur boutonnière le souvenir des
aventures amoureuses de leur femme.  » Par ailleurs, Germaine Everling rapporte dans
L’Anneau de Saturne (p.  29) ces paroles du maître  : «  Tous les artistes ont des têtes de
cruci és  ; ceux qui n’ont pas une tête de cruci é ressemblent à des garçons épiciers. Les
cruci és font de l’art pour le vendre […], les garçons épiciers, pour avoir la Légion
d’honneur ! »
15. Napoléon et la Légion d’honneur rajeunissent l’image de Narcisse. On notera comment
le nom de Napoléon suscite le mot «  esplanade  », lequel déclenche à son tour la satire
contre les invalides de la pensée moderne.
16. Le portrait de « cet homme » évoque un dessin de Picabia reproduit dans le n° XVII de
391 (t. I, p. 117). Le personnage, chauve, portant bouc et lunettes, fait des bulles de savon
avec une pipe Gambier comme celle que fumait Rimbaud. Le pro l est celui d’Erik Satie.
Dans le texte, à la relecture du tapuscrit, Picabia a ajouté, après le mot « Gambier »,
cette ligne autographe : « Il fait des e ets de torse avec ses cheveux. »
Si on se reporte à nouveau à 391, page  118 cette fois, c’est-à-dire à celle qui est en
regard du dessin de Satie, on retrouve imprimée la phrase manuscrite ajoutée à
Caravansérail, identique, à cette variante près  : le pronom personnel est devenu un nom
propre  : «  André Breton fait des e ets de torse avec ses cheveux.  » L’allusion de
Caravansérail s’adresse donc plutôt à Breton qu’à Satie avec lequel Picabia est dans les
meilleurs termes puisque tous deux travaillent alors de concert, si j’ose dire, à Relâche.
C’est le côté Rimbaud, le côté rêveur et rhétoriqueur de Breton, habile à faire des bulles
avec son esprit, que dénonce Picabia, pourtant orfèvre en la matière.
17. La «  brioche  » semble obtenue par télescopage des deux expressions usuelles pain de
savon et savon de Marseille. Picabia a ectionne les à-peu-près et les catachrèses du style
« cris de fauvettes » (cf. note 6).
18. Dans le dessin de 391, Satie, en sirène, porte une muse sur son dos. L’addition des
cheveux, dans le passage du dessin au texte, ayant métamorphosé Satie en Breton, il est
permis de penser que c’est le lyrisme surréaliste, hérité de Lautréamont et de Rimbaud, qui
est visé dans cette phrase sibylline.
19. Comprendre « lu et approuvé par André Breton ».
20. Via la NRF.
21. Aveu très conforme à la philosophie « instantanéiste » de Picabia.
22. Ce sans-gêne et le mot «  bottines  » appellent certains rapprochements moins anodins
qu’il n’y paraît à première lecture.
Il y a d’abord, dans le n° XIV de 391 (t. I, p. 93), en post-scriptum au poème de Picabia
« Notre-Dame-De-La-Peinture », cette déclaration solennelle en gros caractères : « Tous les
matins j’en le mes bottines. » Deux ans plus tard, en février 1922, après l’échec du congrès
de Paris, Tzara est mis en cause par Breton dans un article de Comœdia, en date du 2 mars,
intitulé « Après Dada ». Tzara rétorque le 7, dans le même organe, avec « Les Dessous de
Dada » où je relève cette phrase : « Un ami m’écrivait que Breton était un comédien achevé
et qu’il changeait d’homme comme on change de bottines. »
L’ami en question n’était autre que Francis Picabia dont la lettre à Tzara, datée du
3 juillet 1920, a été publiée par Michel Sanouillet dans Dada à Paris, p. 498. Je n’en retiens
que ce passage prémonitoire du ton de Caravansérail : « Breton est un comédien achevé et
ses deux petits amis pensent comme lui qu’il est possible de changer d’homme comme l’on
change de bottines ; moi je suis absolument décidé à ne pas me laisser faire et à espacer de
plus en plus mes relations avec ses [sic] jeunes littérateurs. »
Breton, dans le « Lâchez tout » des Pas perdus, reviendra sur cette querelle : « On a dit
que je changeais d’homme comme on change de bottines. Passez-moi le luxe, par charité, je
ne puis porter éternellement la même paire  : quand elle a cessé de m’aller, je la laisse à
mes domestiques. »
Malgré l’adoucissement – ou précaution oratoire – de la phrase suivante : « J’aime et
j’admire profondément Francis Picabia », il est di cile de distraire la personne de Breton
des composantes de Lareincey.

2. La bulle de savon
23. Le titre reprend une phrase du chapitre 1.
Tout ce chapitre 2 est le récit d’une soirée de Francis Picabia dans son rôle d’homme à
femmes et de séducteur. Inutile de rappeler, outre ses deux mariages, ses liaisons
tumultueuses et innombrables passades. Toutefois, si Picabia a toujours trompé femmes et
maîtresses, il aura réussi le tour de force de ne jamais se fâcher véritablement avec aucune
d’elles. Les femmes apprécient sa «  vitalité  », son humour et sa conversation qui charrie
pêle-mêle les bons mots, les paradoxes, les lieux communs et les ré exions pertinentes
présentées avec impertinence. Tous ceux qui l’ont bien connu gardent de lui l’image d’un
personnage éblouissant – animateur et boute-en-train – avec quelque chose d’inquiétant et
de trouble. Fascinant, cynique, déconcertant. On a donc a aire, ici, à un moment « type »
de la vie quotidienne de Picabia  : le tête-à-tête avec une ex-maîtresse restée une amie et
une con dente.
24. Une femme réelle se cache-t-elle derrière ce nom ridicule ou s’agit-il d’un personnage
ctif inventé pour donner la réplique au narrateur et le faire parler  ? Nous verrons que
certains détails autorisent des rapprochements avec au moins deux modèles.
25. Ce compliment s’adresse, de toute évidence, à Gabrielle Bu et.
26. À peu près. Picabia a rencontré Gabrielle Bu et en 1908 et l’a épousée en 1909.
27. Oui et non, tout au moins si l’on considère Gabrielle Bu et comme un des modèles
plausibles de Berthe Bocage.
Nous sommes en 1924, et Picabia a rencontré Mme Corlin, née Germaine Everling, en
1917. En 1920, il s’installe chez elle, rue Émile-Augier, mais il restera en relation, et pas
seulement en relation épistolaire, avec sa femme légitime. L’une et l’autre seront d’ailleurs
enceintes simultanément ou presque : 15 septembre 1919, naissance de Vicente, deuxième
ls de Gabrielle ; 5 janvier 1920, naissance de Lorenzo, ls de Germaine Everling.
28. Tout, dans ces dernières remarques, semble désigner Gabrielle qui entendait se
consacrer à la musique et Picabia à la peinture. Donc pas de « concurance » [sic] entre eux
sur le plan de la création. L’autre raison de la liberté de leurs rapports et de leurs propos
sera donnée un peu plus loin : ils avaient « tout épuisé ensemble, querelles et plaisirs ».
En revanche, la femme élégante et mondaine, « en grande toilette », ayant le goût des
dîners en tête à tête, ressemble davantage à Germaine Everling.
Remarquons en n que, composite ou non, Berthe Bocage sert de porte-parole à Picabia
lui-même. L’indi érence philosophique de Berthe Bocage aux critiques et aux compliments,
sa méditation sur son trésor d’enfant, valent surtout pour Picabia. Le thème étant grave, il
était préférable qu’un personnage parle à la place de l’auteur qui eût trouvé ridicule
d’évoquer sur un ton nostalgique ses propres souvenirs d’enfance. Picabia multipliera
d’ailleurs les con dences par personnage interposé. L’alibi littéraire n’enlève rien à la
justesse de ses observations : pouvoir d’émerveillement de l’enfant opposé à la lassitude et
à l’incuriosité de l’adulte. Thème de l’incommunicabilité du bonheur, de l’impossibilité de
faire partager ses joies, où perce le pessimisme récalcitrant de Picabia. Le «  marron
sculpté » n’est pas mieux accueilli par les adultes que l’œuvre d’art par le public.
29. Les pages 13 et 14 du tapuscrit original n’ont pas été retrouvées.
30. Si la ré exion se poursuivait longtemps sur les cimes abordées quelques pages plus
haut, le narrateur nirait par se prendre au sérieux. Et Picabia a soin d’éviter cet écueil : le
dogmatisme du raisonneur juvénile. L’intrusion du calembour, du grotesque, le retour subit
au prosaïsme (le perdreau), à la remarque cocasse, tirent la conversation de l’ornière des
idées et du pédantisme. Comme chez Stendhal, Mérimée, Laforgue ou Lautréamont, il y a
chez Picabia une volonté de «  contre-lyrisme  » entraînant le déraillement contrôlé du
discours.
31. Écho de l’admiration que Francis Picabia éprouve pour Nietzsche qu’il cite volontiers
mais dont il n’a lu que quelques pages. Il en a gardé le goût des aphorismes et une leçon
philosophique, l’hédonisme, une exaltation de la vie et de l’instant. En cette année 1924, la
tombe du Soldat inconnu est un sujet de plaisanterie plus dangereux que les blasphèmes.
32. L’idée très simple et très juste – le génie veut un milieu, mais il choque et dérange cette
société malade et exténuée, incapable de nourrir une plante aussi vivace – est sauvée de la
platitude par la trivialité agressive de l’image.
33. Henriette Violet deviendra, au chapitre suivant, Henriette Pipi. Dans la pièce de Tzara,
La Première Aventure céleste de M.  Antipyrine, des pancartes indiquaient les noms des
personnages, parmi lesquels : « M. Bleubleu, M. Cricri, M. Pipi », etc.
«  Picabia avait des relations féminines très en dehors du surréalisme. Je l’ai connu
avec Germaine Everling et je n’ai connu qu’elle dans le milieu. » (Note de Jacques Baron)
34. Père cubain issu d’une grande famille espagnole. À noter, dans le paragraphe qui suit,
le rôle des couleurs associées au bonheur comme dans cette jolie phrase de 391 que
Gabrielle Bu et a placée en épigraphe d’Aires abstraites : « Il faut traverser la vie, rouge ou
bleu, tout nu, avec une musique de pécheur subtil, prêt à l’extrême pour la fête. »
35. « Je ne suis pas peintre, je ne suis pas littérateur, je ne suis pas musicien, je ne suis pas
professionnel, je ne suis pas amateur. » (Jésus-Christ Rastaquouère) [cf. p. 64].
36. Il s’agit de Germain Nouveau, frère spirituel de Rimbaud, redécouvert par Breton. C’est
précisément le détachement et le dénuement de Nouveau, poète errant s’il en fut,
qu’admirait André Breton (cf. « Avant-propos à l’exposition Germain Nouveau », in La Clé
des champs). Picabia s’en prend donc ici à l’une des trois étoiles du rmament surréaliste :
Rimbaud, Nouveau, Lautréamont. Pas surprenant que Caravansérail ait déplu à Breton !
37. Cézanne.
38. Critique très originale, pour 1924, de l’anecdote et de la trop grande importance
accordée à la biographie.
39. Ici, nouvelle charge. Cette évocation du complexe d’Œdipe chez le cheval est
évidemment parodie de la psychanalyse, cette science toute neuve qui fascine les
surréalistes. Picabia n’était pas sans savoir que Breton avait rendu visite au professeur
Freud, à Vienne, dès 1921.
En une seule page, la biographie (Nouveau), l’anecdote (Cézanne) et les théories de
l’inconscient sont critiquées et tournées en dérision.

3. Inhalation perpétuelle
40. Picabia qui est l’inconstance même – le mouvement et le changement perpétuels – est
toujours prompt à dénoncer la versatilité du public, ses engouements passagers, son
attitude de girouette. La mode de tel cabaret nègre change aussi vite que la mode en
peinture. Et Picabia de déplorer chez les autres ce qu’il pratique lui-même avec tant de
naturel.
41. Picabia méprise les « petites personnalités » qui hantent les cabarets dans lesquels il est
lui-même très répandu, mais il lui est agréable d’entendre «  chuchoter  » son nom. Rien
d’extraordinaire à cela ; Picabia est une des gures de la vie parisienne et ce moins comme
peintre ou écrivain célèbre que comme riche dilettante un tantinet fumiste.
42. Un blues.
43. Ce «  grand personnage  » réfugié est très probablement Serge de Diaghilev qui était
corpulent avec de gros yeux.
44. « Aragon aimait lire à ses amis ce qu’il venait d’écrire sur-le-champ – et dès qu’il avait
un instant, il avait la plume à la main. Breton nous a lu Nadja, chez lui, avec assez de
solennité. Éluard, de temps en temps, sortait un poème. Mais je ne crois pas que l’un ou
l’autre ait tenté de lire leurs œuvres et de demander conseil à Picabia. On savait très bien
que Picabia se foutait de tout ce qui n’était pas lui. Il lançait des idées de manifestes ou
autre chose. Quand il demandait à ses amis ou relations d’avoir des idées, c’était pour les
réfuter. On ne pouvait que se mé er de lui. » (Note de Jacques Baron.)
45. L’expression rappelle le titre du chapitre : Inhalation perpétuelle.
46. Parodie des activités surréalistes  : sommeils hypnotiques et récits de rêves. Ce que
Picabia tourne en dérision est comme par hasard au centre des préoccupations de Breton.
Une part importante du premier Manifeste sera consacrée au rêve et en novembre  1929,
faisant écho au Rimbaud de « l’Alchimie du Verbe » (« Je nis par trouver sacré le désordre
de mon esprit  »), Breton écrira à propos de la «  Première exposition Dalí  »  : «  En n de
compte, tout dépend de notre pouvoir d’hallucination volontaire. » (In Point du jour.)
47. Au Casino.
48. Le nom du « jeune littérateur » varie au l des pages et des fautes de frappe. On trouve
d’abord Lareincey, puis Lareinçay et en n Lareincay (sans cédille). Ces variantes autorisent
une double lecture de son nom. Lareincey et Lareinçay donnent «  la rincée  » dont la
signi cation, dans le cas de l’auteur de L’Omnibus, se passe de commentaires. Sans cédille,
au contraire, le nom devient, ou peu s’en faut, « l’air inquiet ». Malmené par le maître, on
comprend que le bon jeune homme reparte, avec sa « serviette de chagrin noir », « partagé
entre l’orgueil et l’inquiétude ».
49. Les Blancs s’étaient mis à faire du jazz nègre, y compris des amateurs comme Jean
Cocteau que Picabia avait surnommé « le Parmentier du Jazz-Band ».
50. Le Trouvère de Verdi et Carmen de Bizet.
51. Picabia a séjourné à trois reprises aux États-Unis : en 1913, pour l’Armory Show ; en
1915, à l’occasion de sa mission très spéciale (un achat de mélasse) à Cuba où il n’ira pas ;
et en 1917, année de la publication des trois numéros new-yorkais de 391.
52. Il s’agit de Jean Cocteau, l’enfant terrible de l’avant-garde que le public prenait
volontiers pour le chef du mouvement Dada !
Depuis Parade, en 1917, il était aussi célèbre que Picabia, son « ami » de longue date.
Et comme lui très répandu dans les bars et la haute société : « Un cocktail, des Cocteau. »
Or Cocteau – qui avait lancé Le Bœuf sur le Toit – était l’étoile du Gaya, rue Duphot,
café rival et voisin du Certà « dadaïste » du passage de l’Opéra. Cocteau avait, par ailleurs,
des talents de mime extraordinaires. (Il s’était produit sur la scène du Théâtre des Champs-
Élysées avec les Fratellini.) Pierre de Massot décrit en ces termes l’arrivée de Cocteau chez
Picabia : « Il entre, n, délicat, fragile, une cravate de soie voyante nouée autour du cou,
et, aussitôt, séduit l’assistance. Toujours debout, on dirait qu’il danse. Avec un esprit sans
pareil, une verve incomparable, il mime tour à tour Marinetti, Breton, Tzara, Mme  Lara,
Grommelynck, Picabia, Mme Rachilde, Cocteau lui-même, etc., et fait sourire, et même rire
tout le monde. Qui dira la séduction du sourire de Picabia écoutant Cocteau.  » (Cité par
Germaine Everling dans C’était hier  : Dada et repris par Michel Sanouillet, Dada à Paris,
p. 191.)
53. Cette vivandière de faunes est probablement Mme  de La Hire, amie et biographe de
Picabia.
54. Pure invention en souvenir des joyeuses soirées new-yorkaises. « Nous fûmes dès notre
arrivée incorporés dans une bande hétéroclite et internationale où l’on faisait de la nuit le
jour […] dans un déchaînement inimaginable de sexualité, de jazz et d’alcool. » (Gabrielle
Bu et, Aires abstraites, p. 161.)
55. L’auteur du calembour «  Ovaire toute la nuit  » est Marcel Duchamp. Quant à Pierre
Moribond, il ne peut s’agir que de Paul Morand qui avait publié, en 1922, Ouvert la nuit.
On saisit par là le processus d’occultation de l’identité d’une personne réelle. Morand
donne mourant puis moribond, le maintien des initiales facilitant la clé.
56. Les pages 26 et 27 n’ont pas été retrouvées.

4. Out
57. Au chapitre précédent, Pierre Moribond entrait en scène anqué d’un « jeune homme »
ici nommé et identi é grâce à cette seconde allusion à la «  vaisselle  ». Picabia n’a pas
l’imagination des personnages et n’a guère à se soucier de la création d’êtres ctifs quand
son entourage immédiat lui fournit un vaste répertoire de tempéraments originaux. Dans
Caravansérail, il nomme, emprunte, arrange, travestit et compile, mais invente nalement
très peu. En revanche, il «  compose  » volontiers. Lareincey, véritable collage ou patch-
work, n’est personne en particulier et beaucoup de monde à la fois. Or Pierre de Massot ne
me paraît pas étranger à cette «  confection  ». Né en 1900, c’est bel et bien un «  jeune
homme  » en 1924. Dans la première lettre qu’il adresse à Picabia, en février  1920, il se
présente comme un « tout jeune écrivain provincial ». Depuis lors, pré gurant Lareincey, il
n’a cessé de poursuivre le grand homme dont il a fait son idole et son maître à penser.
Lorsque Pierre de Massot arrive à Paris en novembre  1921, il s’installe chez Picabia,
c’est-à-dire rue Émile-Augier, chez Germaine Everling, comme Tzara l’année précédente.
Auteur du premier ouvrage critique sur Dada, précepteur des enfants de Gabrielle Bu et,
factotum de la famille et « gérant de 391 », Massot est devenu, dès 1922, un inconditionnel
de Picabia. Sur le plan littéraire, il ne se dégagera jamais complètement de l’in uence du
maître qu’il imite à son insu. En 1924, Massot a plusieurs livres sur le feu : une étude sur
l’armée, un texte sur la lingerie féminine, Sans dessous de soie, un autre texte intitulé Le
Retour au port, puis après la première représentation de Relâche, il entame La Part de Dieu.
Dans ces conditions, il est in niment probable que de Massot ait lu ou tenté de lire ses
manuscrits à Picabia.
Dans Caravansérail, Picabia rencontre Rosine Hauteruche par le truchement de De
Massot qui – en la personne de Lareincey – nira par prendre sa place auprès de la dame.
Version améliorée de la cour (assidue  ?) que Pierre de Massot avait faite à Germaine
Everling (cf. à cet égard « Nocturne pour le matin », 391, t. I, p. 103 et L’Anneau de Saturne,
p. 116). Quant au dessin de Picabia, reproduit dans le numéro  XVII de 391, il n’a, lui, rien
de platonique : un homme, portant une femme sur son dos, chevauche une autruche dont le
cou et la tête gurent un sexe en érection. Titre  : «  Pierre de Massot et son autruche.  »
(Rosine Hauteruche, alias Germaine ?) Date : 23 avril 1924.
58. Ce métal argenté, c’est encore le plaqué, l’arti ciel, le succédané et l’ersatz. La vraie vie
est en Rolls, ou en Delage décapotable à bord de laquelle Picabia pouvait aisément narguer
ses petits amis dadaïstes et sans le sou.
59. Le dérivatif par excellence. La course en auto pour secouer « l’exil des causeries », pour
fuir le prosaïsme de la vie quotidienne. Les fuites de Picabia, avec Apollinaire ou autre,
sont justement célèbres. Ses cent vingt-sept voitures, ses yachts, témoignent à l’envi de son
instabilité.
60. Ce n’est pas l’avis de tout le monde. Durant la guerre, Picabia avait «  servi quelques
mois comme chau eur d’un général que terri ait la vitesse à laquelle ce deuxième classe
[…] le conduisait dans Paris ». « C’est avec lui, ajoute Pierre de Massot, que j’ai pris le goût
de la vitesse et du danger.  » (Picabia, Seghers, coll. «  Poètes d’aujourd’hui  », 2002, p.  32
et 41.)
61. Malgré les traits communs invitant à toutes sortes de rapprochements, il est impossible
de « réduire » Berthe Bocage à Gabrielle Bu et et Rosine Hauteruche à Germaine Everling.
Dans le cas de Rosine Hauteruche, d’autres modèles demeurent hautement vraisemblables.
Je songe, par exemple, à la chanteuse russe Hania Routchine qui était, avec Marthe Chenal,
une habituée du salon de la rue Émile-Augier. Passons sur les idylles de Picabia avec ses
«  familières  » pour rappeler que la déclaration suivante gure sur L’Œil cacodylate  :
«  J’aime Francis, Hania Routchine.  » Et remarquons que Picabia a conservé, en les
inversant, ses initiales : Rosine Hauteruche.
62. Les pages qui suivent – nonobstant le comique de situation – o rent un bon exemple de
la complexité des jeux auxquels se livre Picabia : un poème de lui s’avère être de Lareincey,
c’est-à-dire de Picabia lui-même, lequel peut ainsi s’écouter avec complaisance puis
changer brusquement d’avis.
63. Du Rat Dada ?
64. Le poème est formé d’un chapelet d’images saugrenues créées à partir de répétitions : le
dernier mot de chaque vers est repris en tête du vers suivant. De complément il devient
sujet d’un verbe unique  : «  ressembler.  » Le poème est donc «  tricoté  » selon un système
anaphorique très simple et très e cace pour relancer l’idée de façon arbitraire jusqu’à la
chute nale comique : « J’en suis certain. »
65. À peine exagéré. Picabia oubliait la teneur – et jusqu’à l’existence – des numéros de 391
une semaine après leur publication.
66. Picabia ayant écouté, contrairement à son ordinaire, les déclarations de Lareincey, il
était naturel qu’il prît à son tour la parole pour éblouir ses auditeurs. « Je l’ai déjà dit, et je
le répète, Picabia est un virtuose de la conversation. » (Propos de P. de Massot rapportés
par Germaine Everling in L’Anneau de Saturne, p. 115.)
D’où ce discours pataphysique dans un garage – avec l’intrusion du grotesque dès que
la surenchère est devenue impossible (« point dans le dos », « la voiture était arrangée »).
L’intérêt de cette page tient à ce mot « surenchère », à cette volonté d’épater qui fait de
Picabia un athlète de la foire intellectuelle.
67. «  À cette époque-là, il y avait encore une barrière d’octroi entre Paris et Neuilly. En
principe, on devait déclarer l’essence, mais cette formalité était plus ou moins tombée en
désuétude. » (Note de Jacques Baron.)
68. Humour assez noir dans le contexte de l’époque, le « trente et quarante » étant, comme
on sait, un jeu de cartes.
69. Fernand-Anne Cormon, peintre d’histoire, auteur des Vainqueurs de Salamine, médaille
d’honneur au Salon de 1887, avait remplacé Gustave Moreau comme professeur à l’École
des beaux-arts. Son premier travail avait été de rappeler ses élèves à l’ordre académique.
Parmi eux : Van Gogh, Toulouse-Lautrec, Matisse, Rouault, Marquet.
En 1894, Picabia avait suivi les cours donnés par Cormon dans son atelier privé de
Montparnasse. Il y contracta une « Cézannophobie » virulente et, par antidote, un goût très
vif pour le destin ingresque où il excellait. Puis l’élève évolua sans son maître qui reste,
avec Meissonier, un bel exemple du style pompier cher à Salvador Dalí.
En avril  1920, l’invitation, rédigée par Tzara, de l’exposition Picabia au Sans Pareil,
précise  : «  Francis Picabia envoie des scaphandriers gon és dans le ventre musical de
M. Cormon. »
En 1924, Rosine Hauteruche est déjà un peu esseulée dans son admiration pour le
peintre d’histoire.
70. La maîtresse de feu Apollinaire était une amie de longue date de Picabia qui t d’elle
plusieurs portraits mécanomorphes. Durant la guerre, réfugiée à Barcelone, Marie avait
collaboré à 391 avec des poèmes et des dessins dont un portrait au pastel des enfants de
Picabia.
71. «  Gagner sa matérielle  »  : gagner sa vie. Comprendre  : qui tente de gagner sa vie en
faisant une peinture commerciale. Allusion peu charitable au cubisme assagi et distingué
de Marie.
Picabia avait-il pardonné à l’auteur des Méditations esthétiques les huit pages consacrées
à Marie Laurencin, alors que sa propre peinture n’avait fait l’objet que de trois pages – au
demeurant assez tièdes – dans un volume qu’il avait lui-même nancé ? Il reste qu’à une
époque, Picabia avait exposé avec Marie Laurencin et s’était même occupé de faire
connaître sa peinture. Le 20 décembre 1916, à Marius de Zayas : « J’ai vingt et une œuvres
de Marie Laurencin, je pense les emporter (à New York) pour que vous puissiez lui faire
une exposition. »
72. Auprès de l’autre « Pica », Francis fait assez piètre gure et l’on ne peut que déplorer la
sottise de ses sorties sur Picasso. Ribby était un tailleur de confection bon marché sur les
boulevards. Il avait comme slogan : « Ribby habille mieux. »
73. On peut s’interroger sur la sincérité de cette réponse. Ce qui ennuie Picabia par-dessus
tout, c’est la gloire sans cesse croissante de Picasso et l’admiration sans borne que lui
vouent Breton et son groupe. Longtemps Picabia avait été le seul peintre o ciel du
mouvement Dada à Paris. En mai 1921, l’accueil que les dadaïstes réservèrent à Max Ernst
qui exposait pour la première fois au Sans Pareil ne lui t, pour le moins, aucun plaisir. Le
jour du vernissage, il brillait par son absence. Le 3  octobre 1921, Breton écrit à Derain  :
« C’est lui [Max Ernst], vous savez, qui peint sur des clichés photographiques résultant du
groupement de clichés antérieurs tels que réclames illustrées, planches de botanique,
images sportives, ouvrages de dames, etc., et qui a fait mourir de dépit Picabia. » (In Dada
à Paris, p.  248.) En 1924, la peinture –  celle des autres  – avait quelques raisons de
l’ennuyer, toute nouvelle gloire ascendante lui portant ombrage.
74. Parfaitement exact. Il s’installera à Cannes à la n de cette année 1924.
75. Marthe Chenal, actrice et cantatrice, la Callas des années 1920, à qui revenaient de
droit les grands rôles à l’Opéra-Comique. Parmi ses triomphes, La Marseillaise, qu’elle avait
chantée, le 11  novembre 1918, sur les marches de l’Opéra, enroulée dans un drapeau
tricolore. Ce fut l’une des plus belles femmes de son temps et sa célébrité était mondiale.
Ainsi, de New York, le 8 mai 1922, Marcel Duchamp peut-il écrire à Picabia : « J’ai pensé
que peut-être Marthe Chenal pourrait écrire quelque chose avec photos pour Little Review
en collaboration avec vous et que son nom ici ferait une excellente publicité. »
À partir de 1920, Marthe Chenal devient l’amie dévouée de Picabia, toujours très er
de s’a cher, malgré sa taille, en compagnie de cette femme immense et illustre.
Lors du Festival Dada de la salle Gaveau, le peintre – dominant la mêlée – parade dans
la loge de la cantatrice. En décembre  1920, Marthe Chenal et le Tout-Paris assistent à
l’antivernissage dada des œuvres de Picabia chez Povolozky. Picabia passe l’été 1921 à
Villers-sur-Mer dans la propriété de Mme Chenal qui doit être la vedette des Yeux chauds.
Le réveillon cacodylate a lieu, chez elle, à Paris, etc.
Importance de cette amitié  ? Chaque sortie o cielle du peintre et de la cantatrice a
force de provocation. La beauté et la gloire de Marthe Chenal ne peuvent qu’irriter les
« jeunes littérateurs ». Dada est contre la société. Mme Chenal est une patriote militante et
l’égérie des anciens combattants. Dans Les Beautés de la guerre, Aragon note : « L’art, que ce
fût Maeterlinck, Paul Fort ou Paul Claudel, c’était toujours un peu Mme Chenal enveloppée
dans un drapeau. »
76. G. Goursat, dit Sem-le-tendre, dessinateur.
77. Allusion aux mœurs du compositeur ami de Marcel Proust ? Ce ballon qui se dégon e
rappelle le «  sexe de dada  », attraction numéro un du Festival Dada à la salle Gaveau en
mai 1920. (Cf. Dada à Paris, p. 177 et note n° 2.)
78. La mode «  rétro  » et une exposition récente ont attiré l’attention sur l’œuvre de ce
grand couturier de la rue du Faubourg-Saint-Honoré, le rival de Jacques Doucet, installé
rue de la Paix. Doucet lui-même était l’arbitre des élégances dans le genre traditionnel.
Poiret, au contraire, était très excentrique dans son habillement.
En tant que mécène, Poiret avait aidé Derain, Vlaminck et Dufy à leurs débuts. Picabia
avait fréquenté chez lui dès sa période impressionniste en 1907. Avec Max Jacob et les ls
Pissarro, il faisait alors partie de « la bande à Poiret ». En 1924, Picabia le rencontre encore,
parfois chez Marthe Chenal. Mais le peintre fait désormais partie de la « bande à Doucet »,
que Picabia, à cette date, se serait bien gardé de travestir en bégonia !
79. L’été, Henri de Rothschild vivait à bord de son yacht ancré à Hon eur, non loin de la
propriété de sa maîtresse où Picabia et Germaine Everling séjournèrent en 1921. La
maîtresse en question étant Marthe Chenal, le baron Henri avait tout intérêt à être un peu
myope et un « peu sourd ».
Georges Ribemont-Dessaignes à Tzara, le 17 septembre 1921 : « Picabia a fait un long
séjour chez Chenal et avait fait avec elle qui, entretenue par le baron Henri de Rothschild,
devait avoir son théâtre, des projets grandioses. Mais récente rupture et tout est à l’eau. »
80. Maurice, ls d’Edmond Rostand, poète, romancier et polémiste, est dé ni quelque part
comme un « écrivain abondant mû par des idées généreuses. » En 1924, paraît un livre de
lui intitulé Insomnies…
81. L’ancien Fauve avait mal tourné en portraitiste mondain. Il eut, à plusieurs reprises,
maille à partir avec Dada et avec Picabia, en 1921, lors du Salon des Indépendants, à
propos de L’Œil cacodylate.
82. Jean-Gabriel Domergue, vivante antithèse de la vraie peinture, est le type du
portraitiste mondain de la Côte d’Azur, très inférieur au précédent.
83. Danseuse du Bœuf sur le Toit. «  L’air un peu triste de n’avoir pas vécu à l’époque de
Kranach » [sic]. Comprendre : « Triste de ne pouvoir sortir nue, un voile à la main, comme
les èves de Cranach. »
84. Baronne Jeanne Double, sœur de la chanteuse Jacqueline Batell et mère de Lecomte du
Noüy.
85. Sans doute la princesse Murat, baronne Lydie Haingerlot, épouse, en deuxième noces,
du prince Joseph-Joachim-Napoléon Murat. Selon Jacques Baron, la princesse était «  très
excentrique et un peu gouine ».
86. Conseil repris du Pilhaou-Thibaou, « supplément illustré de 391 ». « Tous les juifs sont
devenus catholiques (allusion à la conversion de Max Jacob) et tous les catholiques, juifs. »
87. Les superstitions absurdes des joueurs, dadaïstes sans le savoir, sont une façon
détournée de s’en prendre à cette autre superstition des objets – émetteurs de signes – qui
fascinent Breton et ses amis.
88. Claude Farrère, romancier, disciple de Loti, o cier de marine, élu à l’Académie
française contre Claudel…
Cette faune des salles de jeu incarne tout ce que Dada refuse et vomit. La seule
évocation complaisante de ces personnages a valeur de provocation. Certes, Picabia ironise,
mais il est des leurs. On touche d’ailleurs ici à une de ces ironies de structure caractéristiques
de Caravansérail : Picabia emmène sa maîtresse au Casino pour la distraire. Au chapitre 7,
ils iront se distraire chez les « spirites » de la rue Fontaine…
89. Auteur, avec Henri Duvernois, de vaudevilles à succès du genre Après l’amour.
90. Faut-il rappeler que Marcel Duchamp est un ami intime de Picabia, que l’œuvre qui t
scandale à l’Armory Show, en 1913, est Nu descendant un escalier, peinte en 1912. La
dernière toile de Duchamp Tu m’ , exécutée pour la bibliothèque de K.  Dreier, date de
1918. Duchamp se consacre alors, quasi exclusivement, aux échecs. Il se passionne
également pour le «  trente et quarante  » et la roulette. À l’automne 1924, il lance, pour
nancer une martingale « neutre », son « Obligation de la Roulette de Monte-Carlo ».
91. Duchamp aurait considéré le parasitisme comme l’un des beaux-arts.
92. Le scénario abandonné de Cendrars, Après-dîner, venait de fournir à Picabia le point de
départ –  ou l’occasion  – de Relâche, œuvre tout à fait originale et picabienne. D’où sa
brouille avec Cendrars.
93. Allusion au air et aux spéculations adroites d’Ambroise Vollard, le célèbre marchand
de Chagall (dès 1918), de Cézanne, Picasso, Rouault, etc. Dans C’était hier : Dada, Germaine
Everling a laissé cet amusant portrait de Vollard :
«  Accroché aux murs, parmi quelques Cézannes, un Renoir représentait Vollard en
toréador, dont le costume avait fourni au maître un admirable échantillonnage de sa
palette, mais Dieu sait que le modèle n’avait rien d’un jeune Andalou  ! Sa haute et forte
taille, légèrement voûtée, ses traits épais, où un seul œil vivait à la fois, intensément, alors
qu’il tenait presque toujours l’autre fermé, des bras assez courts lui donnaient l’aspect d’un
grand singe anthropomorphe. Il en avait d’ailleurs la malice ! »
94. La conversation avec des o ciers de marine sur Dada et le cubisme prouve, pêle-mêle,
la célébrité des deux mouvements et la confusion qui règne dans les esprits.
95. Issu de Cézanne, instaurant des lois, créant, au contraire de la perspective illusionniste
de la Renaissance, une perspective tactile, le cubisme est une leçon d’ordre – un nouveau
classicisme  – dont Picasso est l’inventeur. Cela su t. Picabia, pourtant classé cubiste-
orphiste par Apollinaire, partira en guerre contre le cubisme, sa dernière bête noire : « Le
cubisme représente la disette des idées. »
96. Albert Gleizes et Jean Metzinger, cubistes orthodoxes, coauteurs du livre intitulé Du
cubisme, paru en 1912. Une «  interview de Jean Metzinger sur le cubisme  », par Tristan
Tzara, avait été publiée dans le numéro XIV de 391. Je n’en citerai que la phrase liminaire
qui donne le ton : « Tristan Tzara et Jean Metzinger se rencontrèrent en juillet 1920 chez
une demi-mondaine, laquelle désirait vendre ses tableaux cubistes pour s’o rir une capote
en gleizes. »
97. On notera l’absence de Braque parmi les géniteurs du cubisme selon Picabia.
Apollinaire est cité à cause des Peintures cubistes et Max Jacob en tant qu’auteur du Cornet à
dés.
98. Animés par le désir de créer –  en rompant en visière avec l’impressionnisme  – une
peinture plus scienti que qu’intuitive, les cubistes s’étaient parfois intéressés aux
mathématiques. Le titre choisi par Jacques Villon pour désigner le groupe de Puteaux
témoigne assez de cette curiosité : La Section d’or. D’aucuns pensent que Maurice Princet,
mathématicien amateur et actuaire dans une compagnie d’assurances, aurait exercé une
in uence – au demeurant mal dé nie – sur le cubisme en général, et plus particulièrement
sur la période dite « hermétique » de Picasso.
99. La dé nition de Dada se fera en deux temps selon un pli caractéristique de l’esprit de
Picabia qui ne peut parler raison qu’en tirant d’abord des salves de paradoxes et
d’absurdités. Il prend donc ici le contre-pied exact du programme dé ni par Tzara dans le
Manifeste Dada 1918 : « Que chaque homme crie : il y a un grand travail destructif, négatif,
à accomplir. Balayer, nettoyer. »
Dada est à la fois révolte et exhortation à la révolte. Mais s’il n’était que cela, Dada
sombrerait dans le pire des conformismes, celui de l’avant-garde contestataire. Au nom de
la liberté, par conséquent, Dada revendique le droit de se contredire : « J’écris ce manifeste
pour montrer qu’on peut faire les actions opposées ensemble, dans une seule fraîche
respiration  ; je suis contre l’action  ; pour la continuelle contradiction, pour l’a rmation
aussi, je ne suis ni pour ni contre et je n’explique pas car je hais le bon sens.  » (Tzara.)
Déclarer : « Dada, c’est l’armistice, c’est la paix », c’est encore faire acte de dadaïsme pur,
ce qui est assez commode puisque Dada légitime n’importe quoi, y compris «  Gérome  »
orthographié « Jérôme ».
100. Les dadaïstes –  tout particulièrement Tzara  – avaient le génie de la publicité et des
relations publiques. Inversement, il est clair que le «  public  » s’est servi de Dada pour sa
publicité, si on entend par public certaines personnes étrangères au mouvement (Léo
Poldès, René Hilsum, Cocteau, etc.). Cf. à ce sujet les mises au point de Michel Sanouillet in
Dada à Paris.
101. Cette manière de se dé nir par négations successives est très dada – comme est très
dada également la méthode inverse. À propos de Dada, au Grand Palais, en 1920, Picabia
déclarait : « Dada est américain, Dada est russe, Dada est espagnol, Dada est suisse, Dada
est allemand, Dada est français, belge, norvégien, suédois, monégasque. Tous ceux qui
vivent sans formule, qui n’aiment des musées que le parquet, sont dada. »
102. Je ferai appel ici au témoignage de Georges Ribemont-Dessaignes  : «  On était au
temps héroïque. On était gon é de vie, on était poussé par un instinct assez merveilleux où
vivre avait un sens que la métaphysique germanique a changé de signe et que
l’existentialisme moderne n’a fait que badigeonner aux couleurs ténébreuses de l’absurde,
même lorsque c’est au nom de la liberté. » Et plus précisément : « Francis Picabia n’a cessé
de voir l’envers de tout art, de toutes manières de faire, de dire, d’exprimer, au moment où
elles se présentaient et de redouter la répétition, parce que la répétition, c’est l’ennui, c’est
l’image du rien, du vide, du gou re. En quelque sorte, Picabia a été un obsédé et un
angoissé. Toute sa vie s’est passée à peupler le vide d’une gure pleine, toujours nouvelle,
mais d’une nouveauté cinglante, portant trace comme d’un coup de fouet au visage du
témoin conformiste. » (Déjà Jadis, p. 18 et 44.)
«  Je suis vivant  » rend compte de sa philosophie et de son œuvre. Picabia n’a pas,
comme Breton, une doctrine à proposer, mais un art de vivre. Et Georges Ribemont-
Dessaignes, Tzara et Picabia ont, en commun, vitalité et amour de la vie. Voici la première
phrase du premier manifeste de Tzara : « Dada est notre intensité » suivi de « Dada est la
vie sans pantou es ni parallèles  ». Et l’ennemi de la vie, c’est l’ennui que l’un et l’autre
veulent « cruci er » (le mot est de Tzara).
103. Après les paradoxes, digressions et mots d’esprit, voici le deuxième temps, la
dé nition pertinente : « L’essence, c’est Dada, le moteur, c’est le public », la phrase étant
d’ailleurs «  réversible  ». Le public a été, en e et, le ressort ou le moteur du mouvement
Dada. Et justement, le carburant toujours identique (manifestations stéréotypées) que Dada
a fourni au public a ni par lasser public et dadaïstes. Dada a été tué par la répétition.
104. Cocteau donné pêle-mêle pour l’inventeur de l’impressionnisme, du cubisme et du
dadaïsme. Il est vrai que c’est l’opinion d’un o cier de marine. Cette présentation
malicieuse re ète assez bien la réputation de Cocteau, homme Protée de l’avant-garde, en
butte aux brocards et aux sarcasmes de ses confrères.
105. Un «  gelato  », des «  gelati  ». Un «  cocto  », des «  Cocti  ». Mais la correction, par
Germaine Everling, de «  art tabac  » en «  art Tabu  », fournit la clé du calembour et de
l’allusion. Le mari de Suzanne Duchamp, le peintre Jean Crotti, avait bel et bien publié un
manifeste Tabu, sous la forme d’un grand tract jaune distribué aux portes du Salon
d’automne de 1921. « Tabu est le Mystère… Nous voulons exprimer ce qui ne se peut voir,
ce qui ne se peut toucher…  » Dans La Pomme de pins de 1922, Tabu est annoncé comme
« une religion nouvelle ». Elle n’aura guère eu que deux adeptes : Jean Crotti et Suzanne
Duchamp.
106. Allusion à la pantomime de Cocteau, Les Mariés de la tour Ei el.
107. Libraire et traducteur de Pound.
108. Georgette-Georgette : Georgette Leblanc, actrice célèbre qui en 1923 avait failli jouer
dans un lm dont le scénario devait être con é à Picabia. Le projet fut abandonné et
Georgette Leblanc devint l’héroïne de L’Inhumaine.

5. La pierre de lune
109. Picabia s’en prend ici au pittoresque des artistes (costumes et ateliers de rapins) dans
la mesure où ce pittoresque équivaut à un conformisme. Mais le mot en soi lui fait horreur
puisqu’il implique nécessairement des idées reçues, une convention, une norme. En
revanche, le mot est faible appliqué à Jarry, personnage plus que pittoresque. D’après
Germaine Everling, Picabia n’avait jamais lu une traître ligne de Jarry. Sa façon d’écrire
Urbu pour Ubu le con rme.
110. Lassitude caractéristique. Picabia est pour la nouveauté (le contraire du pittoresque)
qu’il abandonne dès qu’elle devient mode – à moins qu’il ne choisisse de relancer une mode
exténuée, par exemple le portrait académique, quand on attend de lui de nouvelles
innovations scandaleuses. Il y a là une forme particulière de dandysme. Lancer une mode
puis marcher à contre-courant est, en e et, une façon d’être «  toujours en avance sur les
autres ».
111. Sa pensée procède volontiers par antithèses et associations d’idées. L’image du « bon
élève  » appelle une ré exion sur «  le mauvais élève  », laquelle suscite à son tour une
méditation sur l’éducation en général. Il improvise donc sur un thème provoqué, chemin
faisant, par le langage.
112. Sur le chapitre de l’éducation, les idées de Picabia auront mis un demi-siècle à
s’imposer. L’éducation sexuelle, théorique certes, mais o cielle, vient de faire son
apparition dans les écoles (Le Monde, 3  janvier 1973). À quand l’apprentissage de la
roulette au lycée ?
113. L’horreur de Picabia pour les mots, les discours et les lettres est-elle bien de même
nature que celle de Breton et de ses amis ? N’est-ce pas plutôt l’habileté de Breton à manier
les mots qui lui a fait prendre en grippe la littérature – comme l’art de Picasso l’a dégoûté
de la peinture cubiste ?
Dans le roman d’Aragon, Aurélien, le peintre Zamora (Picabia) « se mettait à l’échelle
de la célébrité. Il n’avait jamais admis de rester comme ça, un peu en marge. Il se savait
plus intelligent que les autres peintres, et une bonne fois pour toutes, il avait posé que le
talent est a aire d’intelligence ». (NRF, 1944, p. 176.)
114. Soucieux de bien celer son intrigue, Picabia, songeant au dénouement, multiplie les
présages.
115. Mallarmé, en termes plus lyriques, faisait Don du Poème : « Je t’apporte l’enfant d’une
nuit d’Idumée. »
116. Parodie très picabienne des discours de Maurice Barrès.
117. Paul Éluard avait publié en 1918 ses Poèmes pour la paix.
118. Faut-il prendre au sérieux les con dences de Picabia, éphèbe qui aurait vite retrouvé
le chemin des dames  ? Volonté de choquer plutôt. En 1924, l’homosexualité fait encore
partie des mœurs honteuses. Dans Contre Sainte-Beuve, le jeune homme laisse voir à son
«  poignet un rang de perles  », signe distinctif. Par provocation, Picabia portait parfois en
bracelet le collier de perles de Germaine Everling. Et Pierre de Massot raconte dans son
Francis Picabia, publié chez Seghers : « Chaque soir, nous allions rue Sainte-Anne, à La Vie
Parisienne, applaudir notre amie Suzy Solidor, puis nous nissions la nuit dans une curieuse
boîte de nuit de l’avenue Victor-Hugo, Mon Jardin, où les lles n’enlaçaient que les lles,
où les garçons ne dansaient qu’entre garçons. Picabia adorait cette atmosphère qu’il
recréait, en la trans gurant, dans ses transparences. »
119. Picabia veut dire « isochrone ».
120. Le passage évoque l’ampoule électrique intitulée «  Américaine  » qui orne la
couverture du n° VI de 391. Il s’agit d’une photographie retouchée à l’encre de Chine, avec
les mots irt et divorce, signi ant que l’Américaine est une allumeuse.
121. Laforgue, avant lui, considérait qu’il y avait trois sexes  : l’homme, la femme et
l’Anglaise.
122. Chevaux savants qui comptaient jusqu’à cinq avec leur patte.
123. Picabia est athée, réactionnaire et iconoclaste. Les surréalistes seront athées, marxistes
dissidents et nalement zélateurs d’un art dégénéré. En 1957, Tzara lui-même, dans sa
préface au livre de G. Hugnet, annexe Dada à l’histoire de l’art : « Dada a essayé de détruire
non pas tant l’art et la littérature que l’idée qu’on s’en était faite.  » (L’Aventure Dada,
Seghers.) Seul, peut-être, Picabia sera resté en marge jusqu’à la n.
124. Baptisé ainsi par Picabia en souvenir des bombardements de la «  grosse Bertha  »…
Dans le même esprit, cette nouvelle brève publiée dans le numéro XIV de 391 : « Francis
Picabia n’a pas fait son devoir pendant la guerre, il continue. »
125. L’écriteau n’est pas une invention de Picabia qui s’est borné à améliorer l’original.
Dans un des meublés où il vécut avec Germaine Everling, une pancarte au mur
mentionnait  : «  Champagne  : 20  francs. La coupe  : 2,50  francs.  » (L’Anneau de Saturne,
p.  148.) Cet écriteau –  véritable collage  – annonce le style des pancartes qu’Aragon
introduira dans Le Paysan de Paris en 1926.
126. Célèbre danseuse peinte par Lautrec.
127. Le livre d’Éluard, Capitale de la douleur, paraîtra deux ans plus tard, en 1926.

6. Cheveux d’ange
128. Chaque chapitre est l’occasion de rencontrer des gens nouveaux et de renouer
connaissance avec Lareincey. Picabia a soin de varier les lieux de rendez-vous. Ici, chez
Rosine, à qui un boxeur et un écrivain servent de chenets…
129. La présence de Georges Carpentier, ex-champion du monde de boxe, surprendra
quiconque n’est pas au fait des relations bigarrées de Picabia. Dans Aurélien (p.  172),
Aragon remarque que « chez Mrs Goodman » (Germaine Everling) « dé laient sans n les
amis de Zamora, ses relations disparates, faites de jockeys célèbres, de duchesses, de
littérateurs, d’hommes riches et désœuvrés, de jolies femmes de toute espèce, de joueurs
d’échecs, de connaissances faites en voyage, sur les transatlantiques ».
Carpentier avait fréquenté chez Picabia au Tremblay en 1922. À Paris, il était, rue des
Petits-Champs, le voisin de Gabrielle Bu et.
130. Le deuxième chenet fait di culté  : aucun auteur, à ma connaissance, n’a commis
L’Ange des champs. Delteil a publié En robe des champs. Breton et Soupault ont écrit de
concert Les Champs magnétiques. Georges Ribemont-Dessaignes était surnommé «  l’ange
dada ». Mais L’Ange des champs ?
131. Carpentier s’était fait battre à New York, en juillet 1921, par Jack Dempsey.
132. Fait inhabituel sous cette plume, les pages d’éloge qui vont suivre, les expressions
touchantes : « mon ami  », « être exceptionnel », « son intelligence  », « Roi des abeilles »,
« tellement charmant », etc.
Sous le pseudonyme transparent de « Sébastien Manteaubleu », on reconnaît Jacques
Doucet, le célèbre couturier de la rue de la Paix. Mécène et amateur – éclairé par Breton –,
Doucet aura été le plus grand collectionneur de son temps. Ses manuscrits, aujourd’hui
conservés à la bibliothèque Sainte-Geneviève, constituent le Fonds littéraire Jacques
Doucet. Sur ce point, comme en matière d’éducation, Picabia aura été bon prophète.
Néanmoins, le portrait de Manteaubleu par Picabia jure quelque peu avec celui qu’en a
laissé Breton dans ses Entretiens (p. 97-98).
Dans Aurélien, Aragon a donné un portrait physique de Doucet (p. 172).
Dans la discussion qui s’ensuit Zamora défend Roussel (Doucet) :
« Mais qu’est-ce que nous ferions sans lui ? Je veux dire Picasso, Derain, moi… »
L’éloge de Doucet est donc quelque peu intéressé… Si Caravansérail avait été publié en
1924, personne n’aurait été dupe de la manœuvre.
Je renvoie le lecteur aux stratégies de Zamora dans Aurélien.
133. Il est très possible que certains poètes aient fabriqué des manuscrits sur mesure.
Manière indirecte de mettre Doucet en garde ?
134. Le air de Doucet est tel qu’il achète même des Picabia.
135. C’est décidément le chapitre des amabilités. Il est vrai qu’en l’occurrence le
compliment ne s’adresse qu’à Man-Ray [sic] photographe, auteur, de surcroît, du portrait
de Picabia qui devait illustrer Caravansérail.
136. Le jugement est plus subtil que le piètre calembour qui précède. «  Il y a chez ce
peintre un côté optimiste. » Seurat est, en e et, un peintre lumineux, l’auteur de scènes de
plein air très savantes et très gaies : Un dimanche après-midi à la Grande Jatte (1886), Une
baignade (1888), et d’intérieurs animés comme La Parade (1888) et Le Chahut (1890). « Un
côté optimiste et poseur » : une des toiles les plus célèbres de ce peintre, mort à trente-trois
ans, a pour titre Les Poseuses.
«  Ses œuvres ressemblent à des sculptures nègres qui seraient exécutées par les
Fratellini. » Picabia a en tête l’esquisse pour Le Cirque. Dans cette toile, le clown, le cheval,
l’écuyère et les spectateurs sur les gradins s’étagent et se superposent comme les gures
sculptées des mâts de case africains qui mêlent représentation humaine et animale.
L’acrobate et le clown du tableau expliquent le rapprochement avec les Fratellini.
La boutade de Picabia ne vaut, strictement, que pour Le Cirque. En condamnant Seurat
qui a in uencé Van Gogh et les Fauves, il renie sa propre manière néo-impressionniste et
fauve.
Mais contrairement à ce qu’a rme Picabia, Doucet a fait partie du « bateau » Seurat
en achetant précisément, et grâce à Breton, l’esquisse pour le Cirque !
137. Picabia relève et souligne la contradiction entre l’art « immortel » de Seurat, peintre
de l’immuable, soucieux de constantes et de lois, et le goût de Duchamp pour
« l’éphémère », cette indi érence à l’égard des « choses » qu’on appelait ses « œuvres ».
138. Le portrait de Rrose Sélavy, alias Duchamp (en fait Carpentier !), orne la couverture
du dernier numéro de 391 dans lequel Picabia entend lancer L’instantanéisme pour rivaliser
avec le surréalisme d’André Breton.
139. Manœuvre pour supplanter Breton dans ses fonctions de «  conseiller artistique  »
auprès de Jacques Doucet ?
140. L’encens est un peu lourd. Féroce avec tout le monde, Picabia est l’indulgence même
pour son meilleur client. Chez lui, tout devient qualité –  jusqu’au fait de ne pas avoir la
Légion d’honneur. Picabia pouvait-il, en 1924, publier de telles agorneries ?
141. Joseph Delteil, bien oublié aujourd’hui, eut son heure de gloire en 1923 avec un
premier roman  : Sur le euve Amour. En 1924, il publie un recueil de poèmes  : Le Cygne
androgyne. Dans son Histoire du surréalisme, Maurice Nadeau ne craint pas d’écrire qu’en
1924 «  de nouvelles forces sont venues grossir les rangs surréalistes  : Georges Limbour,
André Masson, Joseph Delteil, Antonin Artaud » (p. 55).
Dès 1923, Delteil vibrionne dans les eaux surréalistes. On trouve son nom au
sommaire de Littérature. En octobre  1924, il signe le pamphlet rédigé contre Anatole
France, Un cadavre. Ce qui, aux yeux de Picabia, pouvait aggraver son cas, c’est que Delteil,
en juin de la même année, avait signé, au lendemain de la représentation de Mercure, le
communiqué d’Hommage à Picasso, repris dans le numéro XVIII de 391.
Avant de monter dans le «  bateau  » de Breton, Delteil avait collaboré à l’unique
numéro de la revue Surréalisme, d’Ivan Goll, publié en octobre  1924, quelques semaines
avant le Manifeste. L’article est intitulé «  Esthètes et anges  ». On y relève cette phrase  :
« Cocteau est un esthète. Rimbaud, que je mets à quelques lieues au-dessus d’Oscar Wilde,
est un ange. » Il est vrai qu’à cette date Caravansérail est terminé.
142. Drieu, au contraire, a été un dadaïste de la première heure ; il collabore à Littérature
dès mai  1919, participe aux réunions du Café Certà, à la première matinée Dada du
23 janvier 1920 et assiste au vernissage Picabia. En 1921, il comparaît comme témoin au
procès Barrès, et en 1924, signe Un cadavre. On peut s’interroger sur les griefs de Picabia à
son endroit. Drieu, indépendant, franc-tireur et n lettré, est très répandu dans la bonne
société. C’est un extraordinaire séducteur. Avec Max Ernst, c’est lui le don Juan du groupe
surréaliste (et le modèle de l’Aurélien d’Aragon). Drieu est cité ici parce qu’il incarne la
« Littérature », avec Cocteau et Gide dont les noms suivent.
143. Sur Gide, Picabia pense comme Arthur Cravan qui préférait la boxe à la littérature.
144. Allusion au poème de Rimbaud : Les Chercheuses de poux.
Rimbaud, objet de culte pour les surréalistes, est pour Picabia un excellent sujet de
plaisanterie.
«  L’aventure du Harrar, écrit Breton, a valu, et continue à valoir, à Rimbaud une
grande part de l’intérêt passionné que nous lui portons. » (Entretiens, p. 16.)
145. En e et, puisque le poème est de Picabia !

7. Les rideaux de mousseline
146. Ce chapitre  7 débute au restaurant et se termine au restaurant devant un plat
d’écrevisses. Dans l’intervalle, un intermède rue Fontaine où habite André Breton. Inutile
de dire où vont les préférences de Picabia qui se rend rue Fontaine, comme on va au
cirque, pour se divertir, et qui ne cache pas qu’il prend ses amis les «  spirites  » pour des
amuseurs  : «  Il y en a un ou deux qui sont très drôles, nous partirons après les avoir
entendus », « je m’amusais beaucoup ».
C’est assez dire que Picabia ne croit pas aux «  sommeils  ». Il n’y participe que par
plaisanterie et il s’en ira e ectivement quand il aura épuisé le « pittoresque » du spectacle.
D’entrée de jeu, il assimile les séances de sommeil aux séances spirites traditionnelles. Or
Breton avait réagi là contre, essayant, dès 1924, de dissiper toute équivoque : « Il va sans
dire qu’à aucun moment, du jour où nous avons consenti à nous prêter à ces expériences,
nous n’avons adopté le point de vue spirite. En ce qui me concerne, je me refuse
formellement à admettre qu’une communication quelconque existe entre les vivants et les
morts. » Cependant, Breton lui-même avait autorisé la confusion en donnant à son article
des Pas perdus le titre d’Entrée des médiums (le mot apparaît plus loin dans le texte de
Picabia). Et Aragon de renchérir : « Le grand choc d’un tel spectacle appelait forcément des
explications délirantes : l’au-delà, la métempsycose, le merveilleux » (Une vague de rêves).
Naturellement Picabia s’est empressé de ne retenir que l’aspect « délirant », sans chercher à
comprendre l’intérêt des sommeils, sans croire un instant que l’activité poétique de ses
amis ait pu tendre «  à la récupération des pouvoirs originels de l’esprit  ». (Breton,
Entretiens, p. 78.)
Picabia ravale les sommeils au rang du jeu de société  : d’abord amusant puis
éprouvant et imbécile. Mais le témoignage de ce franc-tireur incrédule ne manque pas
d’intérêt  : Picabia a e ectivement assisté, à maintes reprises, aux séances de la rue
Fontaine. Il ne dresse, bien entendu, le procès-verbal d’aucune séance particulière mais
trace une sorte de portrait-robot caricatural de la réunion type – et ce à partir de souvenirs
et de références exactes faciles à véri er. Pour fantaisiste qu’il soit, le récit demeure celui
d’un témoin oculaire. En n, ce chapitre donne la juste mesure de l’imagination de Picabia
et permet de confronter son scepticisme désabusé à l’enthousiasme lyrique et grave de
Breton et d’Aragon.
147. Picabia n’est jamais très méthodique. Crevel, oublié ici, aura plus loin la parole.
148. C’est bien de cela qu’il s’agit. Mais le texte qui suit est du Picabia tout pur, malicieux
sous une feinte incohérence. Les images sont belles et si le texte est poétique, c’est sous le
couvert du masque de l’hypnose. La volubilité du sujet contraste vivement avec le
laconisme habituel des procès-verbaux «  spirites  » de Jersey ou «  surréalistes  » de la rue
Fontaine.
149. Les Baigneuses et les Femmes à leur toilette de cet ascète de la peinture, célèbre pour sa
Décollation de saint Jean-Baptiste et son Pauvre Pêcheur, incarnent assez mal l’idéal masculin
de la beauté féminine.
150. Allusion à Salomé qui avait fait décapiter saint Jean-Baptiste. Un tableau de Cranach
représente la princesse juive portant la tête du saint sur un plateau. On saisit le rapport
avec Puvis de Chavannes, auteur de la Décollation. L’incohérence de Picabia, toujours
calculée, est parfois érudite.
151. Il faut revenir, en le complétant, au passage déjà cité d’Une vague de rêves : « Le grand
choc d’un tel spectacle appelait forcément des explications délirantes  : l’au-delà, la
métempsycose, le merveilleux. Le prix de telles interprétations était l’incrédulité et le
ricanement. »
Il n’est pas douteux que Picabia ait été au premier rang des rieurs. Ce qu’il exploite ici,
sur le mode ironique habituel, c’est précisément le thème de la métempsycose, dogme
fondamental du brahmanisme (réincarnations successives de l’âme dans di érents corps et
transmigration de planète en planète) et non du christianisme !
En outre, ce «  Seigneur qui voltigez  » est une réminiscence précise du poème Zone
d’Apollinaire  : «  C’est le Christ qui monte au ciel mieux que les aviateurs. Il détient le
record du monde pour la hauteur. »
152. Robert Desnos.
153. Dans le procès-verbal de la séance du 27 septembre 1922 publié dans Littérature, c’est
à Desnos qu’on pose la question : « Vivra-t-il longtemps ? » à propos de Max Ernst.
154. La qualité de l’image tient autant à l’insolite et au saugrenu de l’idée (prendre la tour
Ei el pour jouer aux anneaux) qu’au contrepoint concret-abstrait  : balayer la boue des
hypocrisies, en faire des anneaux pour jouer dans l’espace, etc.
« La tour Ei el » apparaît dans le procès-verbal de Littérature. À Péret endormi : « Voici
la tour Ei el. »
155. Einstein fascinait peintres et poètes. Un tract dada quali ait Max Ernst de « Einstein
de la peinture ». Picabia, qui avait ses propres vues sur la relativité – dont il sera parlé plus
loin – a ectait de prendre Einstein et Freud pour des gobe-mouches.
156. Fait vécu, observé par Picabia et con rmé par Aragon et Breton au sujet de Crevel :
« Dans les conditions d’obscurité et de silence requises en pareil cas, Crevel ne tarde pas, en
e et, à heurter de la tête le bois de la table et presque aussitôt se lance dans une longue
improvisation parlée. » (Entretiens, p. 83.)
157. Tristan Benjamin doit son nom aux prénoms de Tzara et de Péret.
158. Dans le procès-verbal du lundi 2  octobre 1922, reproduit dans Littérature, Péret
mentionne qu’il voit des plantes. Il était, par ailleurs, connu pour la légèreté de ses propos,
endormi ou non.
159. Le nombre 17 n’est pas choisi au hasard. Breton avait la superstition de ce chi re qui,
suivi du nombre 13, formait les initiales de son nom : 17 13.
160. Freund : ami. La quatrième édition du livre de Freud, Trois essais sur la théorie de la
sexualité, avait été publiée en 1920.
161. Point culminant de la farce.
162. Fait vécu, semble-t-il. Sur un ton plus serein, Aragon note, à propos des sommeils  :
« Toute la vie nous sollicite, comme nous passons, nos femmes au bras, et nous o re des
violettes : tous les problèmes en bouquets. » (Une vague de rêves.)
163. Breton rapporte dans Littérature que lors du troisième essai, le 27  septembre 1922,
auquel participent Éluard, Ernst, Morise et Péret, une jeune lle, Mlle  Renée, qui
accompagne Péret, s’endort la première, en proie à l’e roi. Personne n’y échappe. Aragon y
fait allusion dans Une vague de rêves et Breton, dans ses Entretiens, con rme les faits (p. 39-
90). Nul doute que Picabia ait été témoin de scènes analogues, soit chez Breton lui-même,
soit chez Mme de La Hire.
164. Apollinaire – blessé au front, comme sur le tableau prémonitoire de De Chirico ? Cela
expliquerait la «  tablette de chocolat  » et Rosine transformée en mannequin articulé.
« L’étoile » sur la tête, ou « au front », fait également songer à Roussel. Mais Picabia savait-
il que Roussel se nourrissait de brioches et de chocolat ?
165. Il faut absolument opposer cette bou onnerie dadaïste au sérieux surréaliste, à la
phrase nale d’Une vague de rêves par exemple : « Qui est là ? Ah très bien : faites entrer
l’in ni. »
166. René Crevel.
167. Ce passage de Caravansérail va inspirer à Picabia l’une des plus célèbres séquences du
lm Entr’acte, qu’il prépare en collaboration avec René Clair. C’est « L’enterrement à Luna
Park » où un chameau tire un corbillard.
168. Picabia se range parmi ceux qui croient et crient à la supercherie, en particulier à
propos de Desnos. Témoin incrédule et ironique des sommeils, en 1922, il ne peut se
défendre d’une impression de déjà-vu. Pourquoi cet appareil spirite, ces transes et cette
hypnose, pour en venir à un résultat déjà obtenu par Dada, et par Picabia lui-même
(Pensées sans langage, Jésus-Christ Rastaquouère) plusieurs années auparavant. Impression
d’être plagié par des comédiens ?
169. Allusion à la dame qui initia René Crevel au sommeil hypnotique.
170. Remis à l’honneur par les surréalistes. Breton connaissait fort bien ses œuvres. Picabia
fort mal.
171. Phrase clé pour comprendre la psychologie et le comportement de Picabia.
172. Passage révélateur sur la philosophie de Picabia. Le passé est nul et non avenu. Le
futur est un sujet de spéculation. Reste le présent qui l’occupe tout entier avec cette volonté
de transformer le carpe diem horacien en spasme « instantanéiste ».
173. Célèbres traiteurs parisiens des années 1920.
174. Rappelle le titre du chapitre : « Les rideaux de mousseline. »
175. On dit « coi euse » ou plus joliment « Bonheur-du-jour ». Faut-il préciser que ce n’est
pas le beau style que recherche Picabia !
176. Tzara portait monocle et Breton de fausses lunettes, par coquetterie.

8. Mimosas
177. Picabia regarde de plus en plus du côté de la Côte d’Azur où il s’installera à la n de
cette année 1924 dans une maison qu’il a fait construire, « Le Château de Mai », à Mougins.
178. Erreur de Picabia. Genèse XIX : « La femme de Loth regarda en arrière et elle devint
une statue de sel. »
179. Le titre du roman de Lareincey ne sou re aucun malentendu et l’opinion de Picabia
sur la merveille pas davantage. Ce roman « pour tout le monde », fait de poncifs, de clichés
stylistiques, d’images d’Épinal et de chromos, impose nalement la lecture que nous avions
proposée du nom de son auteur « La Rincée », l’éternel jus des romans de quatre sous. « Le
pauvre Lareinçay n’a fait que regarder derrière lui », au contraire de Picabia, dont la force,
en tant que créateur, est d’oublier pour renaître.
180. Hommage à Marcel Duchamp qui s’est arrêté de produire. Jacques Vaché avait été
plus loin en refusant de créer.
181. Aux poncifs du cirque, Picabia préfère l’imprévu de «  l’accident  ». Il est déjà très
proche de ce que sera, cinquante ans plus tard, le « happening ».
182. Philippe Lemaire, sculpteur, auteur du Dernier Jugement qui orne le fronton de la
Madeleine.
183. Peut-être Vlaminck à cause de l’allusion aux statues nègres et aux courses cyclistes.
184. Voilà qui nous éloigne de Vlaminck. Dans la pièce de Roussel : Impressions d’Afrique,
représentée en 1911, l’unijambiste Lelgoualch joue de la ûte avec son propre tibia.
185. Le poème de Breton « Pièce fausse » avait paru dans Clair de terre l’année précédente
(novembre 1923).

9. Quinze-seize
186. Il s’agit du ls de Léon Daudet, jeune homme fugueur qui fréquentait les milieux
anarchistes, mort dans des circonstances mal élucidées. Son père –  l’homme de l’Action
française – prétendit que le « meurtre » était dû à une machination policière.
187. Astuce en deux temps, le second sauvant le premier de la platitude.
188. Important si l’on songe à l’Adam et Ève que Picabia prépare pour Ciné Sketch avec,
comme acteurs, Marcel Duchamp et celle qui deviendra Mme René Clair.
189. Picabia et « Émile Coton » s’acheminent avec optimisme vers le krach de 1929.
190. Dans ce monologue intérieur, Picabia retrouve le ton de Julien Sorel.
191. Librettiste, auteur de musique légère.
192. Allusion à Germaine Everling.
193. Guide touristique allemand.
194. Le nom de ce remède utilisé par Picabia pour soigner un zona ophtalmique est à
l’origine du célèbre tableau de signatures : L’Œil cacodylate.
195. Selon Man Ray, Picabia avait continuellement le percepteur à ses trousses.

10. Épiphanie
196. L’antisémitisme de Picabia, plus provocateur que sincère, rend compte de ce
salmigondis navrant sur les théories d’Einstein, juif allemand.
197. Allusion au Douanier Rousseau qui, selon Vlaminck, portait ses tableaux chez Vollard
comme le boulanger livre ses petits pains.
198. Écrivain français rencontré en Suisse.
199. Ce fait vécu pourrait bien être à l’origine de la mise en scène de Relâche où le mur de
scène sera couvert de quelque quatre cents projecteurs destinés à aveugler les spectateurs.
200. Marcel Lévesque, acteur, ami de Cendrars.
201. Acteur de la Comédie-Française.
202. L’Ymagier.
203. Voir Céline sur la question.

11. Cache-cache
204. Amateur de soleil – la seule chose qu’il aime dans la nature –, Picabia avait une sainte
horreur des voyages en chemin de fer.
205. Cette philosophie, prônée en 1924, aura mis, elle aussi, cinquante ans à passer dans
les mœurs.
206. La remarque semble inspirée par l’importance qu’avait alors le salon de Mme
Muhlfeld.
207. La sincérité de Picabia n’est pas, ici, sujette à caution.

12. Bendix
208. Variante cocasse, en e et, de la eur d’oranger.
209. Ce poème et le suivant –  l’envoi nal  – sont, parmi tous ceux glissés dans
Caravansérail, les seuls dont Picabia reconnaisse explicitement la paternité.
Variantes

Corrections et ajouts autographes sont donnés en italique.


Sauf indication contraire, toutes les variantes sont de la main de
Picabia.
a. Galuchat ».
b deux mots raturés.
c. Claude Entre Acte ».
d. Phrase raturée : « je ne sais s’il est très fameu. ».
e. discrètement ».
f. il avait besoin d’avoir con ance en lui ».
g. Phrase raturée : « se recala sur les coussins du diva. ».
h. les rassembla dans un vaporisateur ».
i. Relâche ».
j. faisait sourire les pommes de terre ».
k. « Les oiseaux bâtissaient leurs nids en chiants [sic] sur les arbres. »
l. Madame Madame ».
m. Ajout autographe :  Commandeur ».
n. me donnent mal au ventre ».
o. mais il pleut ».
p. en serrant les fesses ».
q. eut l’air d’entendre ».
r. un silence agréable ».
s. je vous comprends ».
t. « il était constipé ».
u. il avait l’impression d’entrer dans de la merde ».
v. vous sentez cette odeur militaire ».
w. vos narines ».
x. L’odeur ».
y. Phrase raturée depuis  Mais c’est La Marseillaise »…
z. à remuer la queue et à pisser contre un arbre ».
aa.  Ajout autographe  : «  et Paul-Paul se mit lui aussi à pisser
contre un arbre ».
ab. De la main de Germaine Everling : « mon cher ».
ac. « à la fois très Néron ».
ad. « après y avoir pensé la veille ».
ae. « Tiens ! Un seul mot aurait mieux valu ».
af. Phrase raturée depuis « tout dépend… »
ag. « Ré exion ».
ah. « vous savez s’il faut gagner du temps, quitte à le perdre ».
ai. Passage raturé depuis : « le mystère actuellement… »
aj. Ajout autographe : « ou une religion ? »
ak.  «  il n’y a pas d’art, il n’y a pas de religion, il n’y a pas de
maladie ».
al. « il n’y a pas de malades ».
am.  De la main de Germaine Everling  : «  une température très
élevée ».
an. mot raturé.
ao. Phrase raturée depuis : « pourquoi en parlent-ils… »
ap. « Entre Acte ».
aq. « La santé ».
ar. Phrase raturée puis remise.
as. « Il a une belle collection de pipes Gambier, il fait des e ets de
torse avec ses cheveux, et c’est tout. »
at. « les couloirs de théâtre, les salles de conférences ou les bars ».
au. Passage bi é depuis : « Ce charmant repas… »
av. Ajout autographe : « ni jalousies, ni concurance (sic).
aw. Paragraphe bi é.
ax. « quand j’étais tout enfant ».
ay.  De la main de Germaine Everling  : «  où j’avais bien pu
ramasser ».
az. « dans les cabinets… »
ba.  Passage bi é depuis  : «  Notre pays est vieux  » mais portant
en exergue, dans la marge, l’indication : « à mettre ».
bb.  «  on fait vivre arti ciellement des cœurs sur les tables
d’opération mais les cerveaux sont oubliés à l’amphithéâtre  ». La
variante n’a pas été conservée, l’auteur ayant nalement maintenu
le premier état.
bc. De la main de Germaine Everling : « tellement ils avaient pris
l’habitude de l’autre odeur ».
bd.  Paragraphe bi é portant en exergue, dans la marge,
l’indication « à remettre ».
be.  Ajout autographe  : «  elle y répondit instantanément par un
long silence, puis me dit : j’en ai assez de ces conversations stériles ».
bf. Paragraphe bi é.
bg.  Paragraphe bi é portant en exergue, dans la marge,
l’indication  : «  à remettre  ». Un mot a été ajouté par Germaine
Everling  : «  le nombre insolite de mouches mortes gisant dans la
salle de la Mairie ! »
bh. « le côté ré échi ».
bi. « quel plaisir ! à condition de les peindre inconsciemment ».
bj. « Entre Acte ».
bk. 1) « oui, oui, oui ».
2) « mais oui ».
bl.  «  Je lui répondis par un jeu de mots ridicule  : je n’aime pas le
vinaigre, madame. Une grande femme blonde, assez jolie, vint s’assoir
[sic] à notre table ; elle avait un collier de perles fausses et des dents
magni ques… »
bm. « cette femme ».
bn. Phrase raturée.
bo. Passage bi é depuis : « L’homme s’évertuait ».
bp. « Henriette Pipi ».
bq. « Entre Acte ».
br. Mot raturé.
bs. « comme un nageur d’opium ».
bt. « plus pauvre ».
bu. Deux mots raturés.
bv. « l’empêchant ainsi de se laver les pieds ».
bw. « sa tête portait son portrait ».
bx. « sur son sexe ».
by. « comme une anguille qui ferait l’amour avec un bourdon ».
bz. « Au diable les fesses ».
ca. « il est écrit que celui qui baise baisera et l’argent que tu me
demandes te servirait à baiser encore ».
cb. Phrase raturée depuis : « mon jeune ami… »
cc. « Je sonnai sans hésitation. »
cd. Passage bi é depuis : « Je me souvins à cette minute… »
ce. De la main de Germaine Everling : « in me réduit ».
cf. De la main de Germaine Everling : « minuscules boxes ».
cg. « Nous partîmes immédiatement ». Tout le passage suivant –
 jusqu’au poème – a été bi é au crayon bleu.
De la page  33 du tapuscrit original jusqu’à la n, toutes les
corrections sont de la main de Germaine Everling.
ch. « De ce geste naît ».
ci. « Ses yeux sont ».
cj. « Ils brillent ».
ck. « Moi, je n’aime ».
cl. « à les entendre ».
cm. « Hallo l’éditera sûrement ».
cn. « Voyez des amis ».
co. « me raconta ».
cp. « Obsédé ».
cq. « Le déjeuner s’annonçait somptueux et intelligent. »
cr. « cet art Tabu ».
cs. « les images sont formées d’eau de Seltz ».
ct. « simule des pauvres ».
cu. « se vident comme des images ».
cv. « l’idée générale, oui, générale ».
cw. « de votre amie géniale ».
cx. « L’amie géniale ».
cy. « Elie Stenbac ».
cz. « un brave et gentil garçon ».
da. « un charmant garçon ».
© Archives/Mémoire Collection Mémoire du Livre, 2013

© Belfond, 2013 pour la présente édition

Design graphique : VOITURE 14


A. Bullat-Piscaglia & G. Bulatt

EAN : 978-2-7144-5660-1

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