Vous êtes sur la page 1sur 5

Synthèse // Réflexion // Une entreprise/un homme // Références

THÉORIE COMPTABLE

Normes comptables II -
Du choix des principes
Le débat sur la prééminence entre des normes comptables fondées sur des
principes et des normes comptables fondées sur des techniques est un vieux
débat qui a déjà été plusieurs fois tranché. La France, avec son principe de
prudence et son concept d’image fidèle, figurait comme représentante de la
primauté des principes par rapport aux anglo-saxons apparemment davantage
attachés aux normes techniques. Ce débat a resurgi de façon différente
avec le principe de juste valeur (fair value) et les positions sont devenues Par Benoît PIGÉ,
parfois confuses voire difficiles à comprendre. Le débat sur la légitimité Professeur des Universités en
du normalisateur est aussi un débat de la tradition contre le changement. Sciences de Gestion,
Diplômé d’expertise comptable
Cela ne signifie pas que le changement soit toujours souhaitable, ni que les Université de Franche-Comté
nouvelles approches soient plus pertinentes que les anciennes, mais cela benoit.pige@univ-fcomte.fr
signifie qu’il est possible d’en discuter et de confronter, sans tabou, des
approches contradictoires.

Ce débat apparaît comme la confron- transaction bien particulière. La même indépendante des circonstances et des
tation entre deux approches. L’une que transaction réalisée en un autre lieu, avec acteurs économiques qui ont donné lieu à
l’on peut qualifier de comptable et l’autre d’autres protagonistes ou à une date ulté- la transaction initiale. De surcroît, la valeur
de financière. L’approche comptable rieure pourra donner lieu à une facturation devient changeante voire volatile.
donne la primauté aux documents qui toute différente et, par conséquent, à un
enregistrent les transactions. Elle s’appuie enregistrement comptable lui-même très Nous proposons de sortir de cette alter-
sur les factures qui elles-mêmes repré- distinct. Cette focalisation sur la spé- native entre coût historique et prix du
sentent l’accord entre des parties sur un cificité de chaque transaction conduit marché pour identifier ce qui nous semble
objet, à une date et en un lieu donnés. également à considérer les transactions être de nouvelles perspectives pour la
Cette approche offre l’avantage de rendre réalisées comme n’ayant pas de raison comptabilité, pour la représentation des
clairement compte du déroulement d’une d’être modifiées ultérieurement 1. transactions réalisées et de leur impact
sur l’entité et sur les acteurs qui la font
L’autre approche s’appuie sur les travaux vivre. Il nous semble que la théorie des
des économistes néo-libéraux et consi- parties prenantes, qui est une représen-
Résumé de l’article dère que la comptabilité doit permettre tation économique des organisations
d’évaluer en permanence la valeur des alternative à la vision économique néo-
La norme IFRS 13 a clôturé le débat biens ou des services qui composent classique, centrée sur les investisseurs
sur la mesure de la juste valeur. Il s’agit le patrimoine d’une entité. Cette même et les marchés financiers, peut permettre
du prix du marché. Le débat sur les approche estime que les marchés per- de sortir de cet affrontement stérile pour
normes comptables se réduirait donc mettent l’évaluation la plus pertinente de envisager l’évolution nécessaire des
à celui-ci : accepter l’abandon total la valeur d’un bien ou d’un service à un normes comptables.
aux mécanismes de marché ou prôner instant et un lieu donnés. La valorisation
le retour du politique. Nous rejetons du bien ou du service devient alors 1. La primauté comptable
cette alternative en acceptant à la du prix sur le coût pour
fois la légitimité du normalisateur et l’information des tiers
la nécessité de s’interroger sur les 1. Même les dépréciations ultérieures ne
conditions dans lesquelles un marché remettent pas en cause la valeur brute de Historiquement, la comptabilité n’enre-
l’enregistrement comptable. gistrait pas des coûts mais des dépenses
est actif. Si le prix est l’instrument
fondamental pour valoriser les transac- 2. L’historien américain Alfred Chandler a et des recettes, des mouvements de
tions entre une entité et ses diverses montré que la comptabilité des grandes trésorerie. Aujourd’hui encore, la comp-
parties prenantes, le concept de mar- entreprises américaines au XIXe siècle ne tabilité des collectivités territoriales est
ché, et surtout celui de marché actif, s’est que progressivement tournée vers le une comptabilité qui enregistre des prix
devraient être au centre du débat. Dès suivi des coûts. L’entrepreneur a besoin de et non une comptabilité qui enregistre
savoir ce qui rentre et ce qui sort mais la des coûts.
lors, la question fondamentale porte
façon de gérer ses processus ne dépend pas
sur les conditions dans lesquelles nécessairement des méthodes standardisées
différentes mesures de la juste valeur La notion de coût, en tant que concept
de calcul de coûts. Le calcul des coûts distinct du prix d’un bien ou d’un ser-
peuvent exister. Ces mesures doivent a suivi les modifications de la structure
elles-mêmes satisfaire à une double vice, n’a émergé qu’au XIXe siècle et ne
de propriété des grandes entreprises et
exigence : ne pas être spécifiques à la complexification des processus de s’est imposée qu’au XXe siècle 2. Le coût
une entité donnée tout en intégrant des production et de distribution : Chandler, A. permet de prendre en compte le temps,
facteurs propres aux territoires dans (1977), The visible hand – The managerial la durée, et la diversité des usages,
lesquelles elles s’appliquent. revolution in American business, Harvard pour répartir sur différents produits ou
University Press. services le prix d’un bien ou d’un service

Revue Française de Comptabilité // N°459 Novembre 2012 // 29


Synthèse // Réflexion // Une entreprise/un homme // Références
THÉORIE COMPTABLE

acquis. Le coût est indispensable dans retraçant les transactions avec l’extérieur La question des normes comptables
les processus modernes pour arriver à et les informations de marché 7 permettant est donc celle-ci : l’entreprise doit-elle
identifier la valeur ajoutée d’un produit d’évaluer les risques et les besoins de rendre compte de son processus interne
ou d’un service quand l’entreprise ou provisions. ou doit-elle rendre compte de l’ensemble
l’organisation produit simultanément de de ses interactions avec ses partenaires
nombreux autres produits. La notion de extérieurs et avec son environnement ?
coût est donc une notion fondamentale 3. Cela s’est notamment traduit avec les Dit autrement, l’entreprise, ou l’organi-
pour le management des entreprises et approches développées initialement par sation, est-elle une entité transparente
des organisations modernes confrontées Michael Porter et reprises ensuite sous dont il faudrait pouvoir suivre les moindres
à la complexité de processus où les acti- la forme des méthodes ABC (Activity activités ou est-elle une entité opaque
vités s’enchevêtrent. L’aboutissement Based Costing) et ABM (Activity Based qui doit pourtant rendre compte de ses
du concept de coût se trouve dans les Management) : Porter, M. (1985), Competitive actions quand ces dernières touchent à
méthodes de comptabilité de gestion Advantage, The Free Press ; Kaplan, R.S. ses relations avec la société et le monde
et Cooper, R. (1998), Cost & Effect, Harvard
et dans l’optimisation des activités extérieur ?
Business School Press.
consommatrices de ressources (avec
les démarches en termes de chaînes de 4. Si l’on met de côté la question des prix de Ces questions renvoient à des interro-
valeur) 3. cession interne, improprement dénommés gations théoriques fondamentales liées,
de la sorte puisqu’il ne s’agit pas de prix au notamment, à la poursuite frénétique de
Par opposition au coût, le prix ne dévoile sens économique du terme mais uniquement la transparence. Vouloir que l’entreprise
de prix au sens juridique du terme. Le prix
rien de spécifiquement propre à l’entre- rende compte sur la base de ses coûts,
est bien l’élément de la transaction, mais
prise. Le prix est ce qui ressort d’une c’est vouloir que l’entreprise se mette
il n’a qu’un rapport très lointain avec le
interaction avec l’extérieur 4. Appréhender fonctionnement de marchés actifs. Les prix à nu. Indépendamment des réflexions
des prix n’est pas chercher à comprendre de cession interne sont, en réalité, des coûts théoriques sur la nécessité d’une certaine
un processus de modélisation, mais sim- de cession interne, ils ne dépendent pas de opacité pour tout simplement pouvoir
plement observer une information sur le l’accord des parties mais de la décision d’une vivre 8, il est évident que les pratiques des
déroulement des transactions. Dans la autorité hiérarchiquement supérieure. entreprises témoignent d’une réticence
mesure où la comptabilité se donne pour à dévoiler leurs processus. L’application
5. Seule la comptabilité générale (financière)
objet de mesurer les interactions entre a fait l’objet d’une normalisation, nationale, de la norme comptable IFRS 8 (sur les
une entité et ses partenaires extérieurs, le puis internationale. La comptabilité de secteurs opérationnels) révèle, s’il en était
prix est l’instrument adéquat pour dévoi- gestion peut être modélisée par les besoin, les artifices utilisés par les entre-
ler ce qui est du domaine de la relation entreprises sans quasiment aucune prises pour ne pas communiquer sur une
à autrui. contrainte, ni de forme ni de fond. information pourtant très synthétique 9. En
la matière, la mode comptable reste aux
6. C’est d’ailleurs une des grandes difficultés
Cette distinction entre coût et prix se de l’audit des stocks qui, très souvent va
tenues de bain des élégantes du début
retrouve dans le contrôle de l’infor- chercher à s’appuyer sur des prix de marché du XXe siècle et non aux tenues de bain
mation comptable. L’audit externe ne pour contrôler la cohérence des valorisations contemporaines.
peut pas contrôler des coûts, au sens retenues par une entreprise. Sur la question
de la comptabilité de gestion, car les actuelle de la qualité de l’audit, on pourra se
coûts ne sont qu’une modélisation, reporter à l’ouvrage collectif sous la direction
propre à l’entreprise  5, des tâches ou de l’auteur : Pigé B. (2011) Qualité de l’audit,
des activités réalisées pour, non seule- DeBoeck.
ment fabriquer un produit ou fournir une 7. Même si les auditeurs ont une certaine
Abstract
prestation, mais surtout pour répondre réticence à se référer à des informations
aux attentes de leurs clients. Il n’est totalement extérieures à l’entreprise pour IFRS 13 has closed the debate on the
pas possible d’auditer des coûts 6 car évaluer la pertinence des enregistrements fair value measurement. The mea-
il n’existe pas de standards de coûts comptables. sure is the market price. Hence, the
qui dépassent le cadre d’une entreprise 8. La philosophe Hannah Arendt soulignait
debate on international accounting
donnée. Un coût est une convention l’exigence d’une opacité pour pouvoir standards would be focused on either
interne à chaque entreprise. Un auditeur être libre : Arendt, H. (1958), The Human trusting the market mechanisms or
peut vérifier la cohérence d’un raison- Condition, advocating the return of the poli-
nement, la pertinence éventuelle des 2e édition, University of Chicago Press, 1998, tical. We reject this alternative by
hypothèses retenues mais l’éventail des p. 71. A l’opposé les tenants de la théorie de both accepting the legitimacy of the
possibilités est suffisamment large pour l’utilitarisme estiment qu’une vie entièrement IASB and questioning the conditions
que deux solutions conduisant à des apparente (trans-parente) permet de for an active market. If price is the
valorisations très éloignées puissent normaliser les comportements des individus fundamental device to measure a
et, de ce fait, de réduire voire de supprimer transaction between an entity and
apparaître comme parfaitement justi-
les déviances éventuelles. L’exemple du
fiées et justifiables. its stakeholders, the market concept
panoptique développé par le philosophe
anglais Jeremy Bentham est particulièrement
and specifically the active market
A l’inverse, l’audit externe peut contrôler éloquent : Bentham J. (1791), Le panoptique, concept should be the focuses of the
des prix, et c’est d’ailleurs ce qu’il sait Belfond, édition 1977. debate. Then, the critical question
très bien faire. Il peut comparer les valo- is to set the two conditions where
risations retenues à des prix historiques, 9. Par exemple, le groupe Renault arrive à various fair value measurements
considérer que, pour les exigences de la
ceux constatés sur des factures, ou à des could coexist, i.e. measures should
norme IFRS 8, il n’est présent que sur deux
prix actuels, ceux fournis par le marché. secteurs opérationnels : l’automobile et le
not be entity specific and they should
Indépendamment des IFRS, les auditeurs financement des ventes, alors que dans integrate characteristics specific to
ont depuis longtemps fondé leurs dili- le même rapport annuel (2010), Renault the territories where they are due to
gences sur ces deux principales sources décompose son information par marques et apply.
d’information : les documents historiques même sous-marques.

30 // N°459 Novembre 2012 // Revue Française de Comptabilité


THÉORIE COMPTABLE

2. La distinction entre prix cation sur la valeur de ce bien aujourd’hui, des techniques de communication ou
historique et prix actuel qu’il s’agisse d’une valeur de revente ou l’annonce des désastres qui figure en
d’une valeur d’usage. La comptabilité a toile de fond 13.
Le second point du débat entre le coût depuis longtemps reconnu, par le principe
historique et la juste valeur est le choix de prudence, qu’un prix historique devait La comptabilité devient un enjeu politique
de la prééminence du passé ou du pré- être corrigé si le prix actuel devient infé- car elle constitue un outil indispensable
sent. Comme l’ont observé de nombreux rieur au prix historiquement constaté. De pour rendre compte à la fois des réussites
philosophes, il n’est pas de présent sans même, les plans d’amortissement avaient mais aussi des échecs. L’enjeu de l’actua-
passé. Hannah Arendt a même intitulé pour but, en sus des considérations fis- lité de la comptabilité est cette capacité
un de ses ouvrages “Between Past and cales, de reconnaître l’inexorable passage à faire entendre sa représentation et à
Future“ 10 . Elle observait que « sans du temps qui ne flétrit pas seulement les imposer une certaine rigueur de la repré-
tradition, il semble qu’il n’y ait plus de hommes mais aussi les choses. sentation au milieu de la cacophonie des
continuité du temps et ainsi, humainement communicants de tous bords.
parlant, qu’il n’y ait plus ni passé ni futur » La question de la valeur actuelle par
(p. 5). Que des universitaires 11 rappellent rapport à la valeur historique permet 3. La distinction entre
donc l’importance de se situer par rap- d’apporter un pendant au principe de pru- juste et « qui ne ressort
port aux traditions qui ont façonné notre dence. La prudence consiste à mettre en pas des questions de
culture et notre vivre ensemble, est plutôt évidence les risques mais non les oppor- justice »
réconfortant et nécessaire. Par contre, tunités. Rendre compte de son action
l’attachement inconditionnel aux choses se limite-t-il à observer que, sur certains Selon la norme IFRS 13 14 publiée en
du passé n’est pas nécessairement un domaines, on a connu des échecs ou cela mai 2011 (§2) : « La juste valeur est une
gage de la capacité à affronter l’avenir. consiste-t-il à présenter simultanément mesure fondée sur le marché, et non une
les réussites et les échecs, les risques et mesure spécifique à une entité ». Que
Le prix retenu pour une transaction per- les opportunités mis en évidence par les des informations ou des transactions
met de rendre compte du déroulement actions passées ? de marché soient ou non observables,
réel des transactions. Ce prix, ayant été « l’objectif d’une mesure en juste valeur
constaté historiquement, n’a pas de Ces questions sont d’autant plus fonda- est dans les deux cas le même – estimer le
raison d’évoluer, dans la mesure où la mentales que, curieusement, si la comp- prix auquel une transaction effectuée cor-
transaction a été réalisée une fois pour tabilité est longtemps restée marquée par rectement pour vendre l’actif ou transférer
toute. L’application pure et parfaite du le principe de prudence, notre monde en le passif aurait lieu entre des participants
principe historique, c’est la comptabilité a pris le contre-pied exact. Un dirigeant de marché à la date de la mesure et aux
de trésorerie, une comptabilité où les ne communique plus sur ses réussites conditions courantes de marché ».
charges et les produits correspondent aux et sur ses échecs mais uniquement sur
décaissements et aux encaissements. ses succès. Ces derniers lui sont dus Dans le préambule d’IFRS 13, il est indiqué
Par contre, si la comptabilité doit rendre et résultent de son action clairvoyante. (§ IN5) qu’en raison du développement
compte des phénomènes économiques Les autres ne sont que la conséquence des IFRS qui s’étend sur de nombreuses
actuels, il est évident que le mélange, inexorable d’un environnement hostile et années, les mesures de la juste valeur
dans un même document, de valeurs déprimé. n’étaient pas nécessairement totalement
historiques constatées à différentes coordonnées entre les différentes normes.
époques n’est pas un facteur particu- Il est donc paradoxal de vouloir privilégier Et § IN6 : « Par conséquent, alors que cer-
lièrement éclairant. L’évolution de notre une représentation comptable morose de taines IFRS contenaient peu d’information
environnement économique souligne la situation qui viendrait faire pendant au sur la manière de mesurer la juste valeur,
clairement que ce qui était apprécié hier lyrisme exprimé dans les autres sections d’autres normes contenaient une infor-
ne l’est pas forcément aujourd’hui (mais des rapports annuels des entreprises. mation très détaillée et cette information
cela le principe de prudence, qui est une «  Tout va très bien Madame la mar- n’était pas toujours cohérente à travers
entorse au coût historique, permettait quise »  12, chacun a le motif de trouver toutes les normes IFRS qui se réfèrent à
déjà de l’appréhender), mais aussi que ce ce qu’il attend : l’expression des bonnes la juste valeur. Des incohérences dans les
qui était dédaigné hier peut être recherché nouvelles grâce au ton convaincant exigences de mesure de la juste valeur et
aujourd’hui (et cela, le coût historique dans la publication des informations sur
s’avère incapable d’en rendre compte). Le les mesures en juste valeur ont contribué
monde change, les modes de transaction 10. Arendt, H. (1961), Between past and à une grande diversité des pratiques et
évoluent, mais la représentation des tran- future. Penguin Books, édition 1977. ont conduit à une perte de comparabilité
sactions devrait-elle rester immuable, seul des informations fournies dans les états
11. Voir notamment les nombreux écrits du
repère fixe et immobile nous permettant financiers ».
professeur Bernard Colasse sur ce sujet.
de nous situer dans un environnement
qui semble de plus en plus turbulent ? 12. Selon la fameuse chanson de 1935 de La norme IFRS 13 valide les arguments
La comptabilité serait alors la référence Paul Misraki chantée par Ray Ventura. de ceux qui voient une équivalence
absolue permettant à l’homme de s’orien- 13. La lecture des rapports annuels entre juste valeur et valeur de marché.
ter dans un monde livré au chaos. devient elle-même une source de comique De manière paradoxale, il nous semble
intarissable. Telle entreprise représente que les premiers rédacteurs des IAS ont
Une telle vision est non seulement pas- graphiquement une augmentation de son ouvert une boîte de Pandore que leurs
séiste mais elle est aussi dangereuse, car chiffre d’affaires de 1% par un histogramme successeurs voudraient refermer. Pour
ces fameux points fixes sont eux-mêmes dont la taille double. Telle autre estime des raisons totalement différentes, les
des points très relatifs. Chacun sait bien que les pertes constatées ne sont qu’un défenseurs du coût historique ont un
qu’avoir acheté un appartement à Paris à coup dans une stratégie triomphante de intérêt très fort à assimiler juste valeur
en 1990, 2000 ou 2010 donne, certes, un reconquête... et prix de marché puisque le débat se
point de vue historique sur le prix payé 14. La traduction en français est celle de résume alors à l’opposition entre une
mais ne donne pas du tout la même indi- l’auteur. comptabilité fondée sur l’efficience

Revue Française de Comptabilité // N°459 Novembre 2012 // 31


Synthèse // Réflexion // Une entreprise/un homme // Références
THÉORIE COMPTABLE

des marchés et les prix actuels et une possible de s’affranchir et du coût his- parties prenantes. Mais le maintien, et
comptabilité traditionnelle fondée sur le torique et du prix du marché pour se l’affirmation, de concepts tels que la juste
coût historique et les prix passés. Nous référer à un consensus. valeur permet de poser les principes qui
proposons de dépasser ce débat pour limitent cette appropriation, par certains
y introduire, non pas le politique qui en La force de la juste valeur est qu’il s’agit acteurs, du domaine de la représentation
vertu du processus démocratique aurait d’un concept au sens fort du mot. Il ne comptable. Une valorisation qui ne fait que
nécessairement raison 15, mais la morale faut donc pas confondre les débats sur refléter un comportement inique, un abus
au sens du philosophe Henri Bergson 16. l’application concrète de ce concept et de position dominante, une manipulation
Pour Henri Bergson, la morale est ce qui la référence au concept lui-même. Tout de cours boursiers ou de prix du marché,
permet à une société de vivre ensemble comme « liberté-égalité-fraternité » sont n’est pas une juste valeur. Le choix d’un
et de se développer. des concepts qui demandent ensuite à concept fournit la possibilité d’une juris-
être traduits de façon concrète dans la prudence qui, à partir de la comptabilité,
Sémantiquement, le concept de juste vie de tous les jours mais qui, pourtant, permettra de limiter des représentations
valeur n’a pas grand-chose à voir tirent le regard vers le haut et obligent à fondamentalement injustes.
avec la notion de prix du marché. dépasser la seule maximisation des inté-
Conceptuellement, la juste valeur renvoie rêts individuels ; de même, la juste valeur 4. L’application
à une connotation morale (en français renvoie aux notions de justice, d’équité, des concepts
juste – dans le sens d’équitable et non de respect. Le choix d’une technique de
pas d’exact). La juste valeur suggère donc valorisation sera plus ou moins respec- On sort donc d’un débat purement
qu’il existerait une valeur qui permettrait tueux de ce concept, mais le concept technicien, où seuls les experts ont voix
de donner une représentation juste (équi- demeure néanmoins présent et permet de au chapitre, pour ouvrir un débat sur :
table – fair en anglais) du montant d’une rappeler le sens de toute valorisation des qu’est-ce que la représentation comp-
transaction, d’un actif ou d’un passif 17. transactions : non pas la maximisation de table d’un phénomène, d’une transac-
Le concept de juste valeur renvoie aux son intérêt au détriment de l’autre, mais tion, à quoi cela sert-il ? Nécessairement,
valeurs véhiculées par la société. Cette la recherche d’une transaction où chacun la réponse est complexe, elle dépend
dimension morale est d’ailleurs reconnue améliore sa situation et en ressort un peu des acteurs en présence, de la situation
par les professeurs Burlaud et Colasse 18 plus satisfait. environnante. Elle s’inscrit en un temps
mais ils en tirent une conclusion différente donné et un lieu donné. La force d’un
de la nôtre ; ils préconisent l’intervention La comptabilité n’a jamais été neutre, elle concept est qu’il peut être universel tout
du politique. a toujours reflété des présupposés, voire en permettant des déclinaisons locales.
des intérêts. Le passage concret aux IFRS « Liberté-égalité-fraternité » sont des
La question que pose la juste valeur est ne modifie pas cet état de fait. Le choix concepts universels. Leur traduction
double : de représentations comptables concrètes concrète, par contre, ne peut être que
• Contre les tenants de l’efficience du sert davantage les intérêts de certains différenciée selon les cultures, les his-
marché : vaut-il mieux disposer d’un acteurs, parfois au détriment d’autres toires, les coutumes, voire même la géo-
concept susceptible d’évoluer dans le graphie d’un territoire ou les préceptes
temps et dans les territoires, ou vaut-il religieux et moraux.
mieux un concept qui n’est en réalité
qu’une technique ? 15. Colasse B. (2011), La crise de la L’enjeu des IFRS est d’arriver à adop-
• Contre les tenants d’une politisation normalisation comptable internationale, une ter un langage commun qui respecte
des normes comptables internationales : crise intellectuelle, Comptabilité Contrôle les spécificités de chacun. Les IFRS
Audit, T.17, n° 1, p. 157-164. Raffournier
si la juste valeur renvoie à des notions sont uniques mais, en même temps,
B. (2011), Discussion de “La crise de la
morales, ces dernières doivent-elles normalisation comptable internationale, une
elles doivent permettre la diversité. De
être tranchées par un processus électif crise intellectuelle“, Comptabilité Contrôle nombreuses normes sont d’ailleurs déjà
fondé sur la démocratie universelle ou Audit, T.17, n° 1, p. 165-174. dans cette logique. En 2007 et 2008, une
doivent-elles mettre en œuvre un pro- compréhension intelligente du concept
cessus apparemment plus complexe qui 16. Bergson H. (1932), Les Deux sources de marché actif aurait permis de refuser
de la morale et de la religion, Presses
permette une confrontation des points de la valorisation de certains actifs financiers
Universitaires de France, 1959.
vue des différents acteurs et qui favorise aux prix du marché, dans la mesure où les
l’émergence d’un consensus ? 17. Pour une discussion approfondie des cotations ne résultaient pas d’un marché
problématiques de traduction, on peut se actif.
Nous avons déjà répondu, dans notre référer à l’article de : Gélard G. (2005), De la
article précédent 19, au 2 e volet de la traduction des IFRS, Lost in translation ? The Cette application doit obéir à différents
certified accountant, n° 22, p. 82-86.
question sur la juste valeur en discu- principes qui ont été discutés dans le
tant de la légitimité de l’IASB en tant 18. Burlaud A. et Colasse B. (2010), cadre de la refonte du cadre conceptuel
que normalisateur. Sur le 1er volet de la Normalisation comptable, le retour du des IFRS. Au moins deux d’entre eux sont
question, la thèse que nous défendons politique ? Comptabilité Contrôle Audit, T.16, fondamentaux :
depuis plusieurs années 20 est que le n° 3, p. 153-175. • L’information comptable se limite-t-elle
concept de juste valeur englobe la 19. Pigé B. (2012), Normes comptables I, à l’information financière des investis-
possibilité de différentes techniques. De la légitimité du normalisateur, Revue seurs ou doit-elle également permettre
La juste valeur peut se traduire pour Française de Comptabilité, n° 455, pp. 24-27. d’apporter des informations pertinentes
certaines transactions en un temps et et fiables aux autres parties prenantes ? A
20. Pigé B. et Paper X. (2005), Reporting
un lieu donnés par l’utilisation du coût titre d’exemple, les problèmes de pollution
financier et gouvernance des entreprises : le
historique (et c’est d’ailleurs ce que sens des normes IFRS, 1re édition, EMS. et de rejets de gaz carbonique doivent-
plusieurs normes IAS-IFRS imposent) Pigé B. et Paper X. (2009), Normes ils être appréhendés uniquement sous
mais elle peut également se traduire comptables internationales et gouvernance l’angle du prix du marché, ou pourrait-on
par l’utilisation de prix du marché. De des entreprises : le sens des normes IFRS, 2e envisager une information et une valori-
surcroît, dans certains cas, il est même édition, EMS. sation qui reflètent davantage les coûts

32 // N°459 Novembre 2012 // Revue Française de Comptabilité


THÉORIE COMPTABLE

supportés par les acteurs non présents ne s’interroge sur les fondements de ce auteurs ont souligné à plusieurs reprises
sur les marchés des droits à polluer ? prix du marché 21. Il nous semble qu’une combien, dans la crise des subprimes,
• L’information comptable doit être vali- réelle réflexion sur la mesure de la juste les marchés étaient en réalité fictifs. De
dée et auditée. Dans certains territoires, valeur en termes de prix de marché même, dans de nombreuses zones du
certaines formes d’informations sont diffi- aurait dû repartir là où les précédentes globe, les marchés ne sont que le reflet de
cilement contrôlables (par exemple parce normes l’avaient abandonnée, au seuil rapports de force et non le résultat d’équi-
que les factures ou les tickets de caisse du concept de marché actif. Or, ce libres entre une offre et une demande. Le
ne sont pas systématiquement établis concept de marché actif a disparu de débat sur la juste valeur n’est pas clôturé,
ou demandés par les clients), comment la norme IFRS 13. Pourtant, le prix du il ne fait que commencer.
établir des valorisations de transactions marché n’a de sens que là où ce marché
qui prennent en compte cette absence non seulement existe mais répond aussi à Les débats qui traversent le monde aca-
de fiabilité de la chaîne comptable et des diverses caractéristiques 22. De nombreux démique soulignent que la comptabilité
procédures de contrôle interne ? est redevenue une discipline vivante.
Être comptable de ses actions signifie
IFRS 13 semble clôturer le débat en 21. IFRS13 § IN8, ou § 2-4 fait ainsi quelque chose et, par conséquent, il
mettant en équivalence juste valeur et référence au prix et au marché sans à aucun est nécessaire que cette représentation
prix de marché. C’est une erreur. Il est moment s’intéresser à la réalité du marché. de la responsabilité s’interroge sur la
d’ailleurs amusant de constater que la Seul l’accès à l’information est traité sans manière de rendre compte : comment,
norme IFRS 13 fait 46 pages en anglais, s’interroger sur la pertinence de l’information pour qui ? Les outils, les normes ne
qu’elle commence par des questions elle-même (la pertinence du prix observé). sont pas que de simples techniques, ils
fondamentales sur comment mesurer la Le concept de marché actif semble avoir été conditionnent en partie la représentation
juste valeur, qu’elle apporte dès le début réduit au seul concept de orderly transaction que l’on peut et que l’on pourra se faire
(IFRS13 § 9).
une réponse très claire, c’est le prix du des organisations qui structurent la vie
marché, mais qu’à aucun moment elle 22. Pigé B. et Paper X. (2009), opus cité. de nos sociétés.

Vous aimerez peut-être aussi