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Hédonisme

et responsabilité

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Hédonisme
et responsabilité

Une éthique pour le plaisir

Michel Martin

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© Groupe De Boeck s.a., 2009 1re édition


Éditions De Boeck Université 
Rue des Minimes 39, B-1000 Bruxelles

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Il est interdit, sauf accord préalable et écrit de l’éditeur, de reproduire (notamment par photocopie)
partiellement ou totalement le présent ouvrage, de le stocker dans une banque de données ou de le
communiquer au public, sous quelque forme et de quelque manière que ce soit.

Imprimé en Belgique

Dépôt légal :

Bibliothèque nationale, Paris : avril 2009 ISSN 0777-527X


Bibliothèque royale de Belgique, Bruxelles : 2009/0074/145 ISBN 978-2-8041-0393-4

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« Notre désir retirait à la mer sa robe chaude avant de nager sur son
cœur. »
René CHAR, Seuls demeurent, L’avant-monde

« Il semble que l’imagination qui hante à des degrés divers l’esprit de


toute créature soit pressée de se séparer d’elle quand celle-ci ne lui
propose que l’impossible et l’inaccessible pour extrême mission. Il faut
admettre que la poésie n’est pas partout souveraine. »
René CHAR, Feuillets d’Hypnos, 132

De tout, il vaudrait mieux pouvoir rire : le rire est aussi nécessaire à la vie
que le pain. Non pas la dérision qui est désespoir et mépris. Mais quel-
quefois, il faut bien être sérieux, même pour parler du plaisir. Osons.

5
SOMMAIRE

Préface. Le plaisir par l’altérité, principe fondateur d’une éthique sociale… 7

1 Exposition 15

2 Les hédonismes 21

3 La critique de la société contemporaine 29

4 Sous un angle subjectif : les tableaux d’une exposition 57

5 Les bornes à la toute-puissance du plaisir : à la recherche de l’Autre


comme soi-même 65

6 La rencontre 85

7 Éthique et morale 95

8 La nécessaire utopie 101

9 Méthodologie 105

10 L’hédonisme responsable 109

11 Finale 113

Bibliographie 115

Index 117

11
PRÉFACE.
LE PLAISIR PAR L’ALTÉRITÉ, PRINCIPE
FONDATEUR D’UNE ÉTHIQUE SOCIALE…

« On ne se bat bien que pour les causes qu’on modèle soi-même » : c’est avec cette
conviction et cette résistance qu’on peut tracer une voie au milieu de la complexité,
avec toutes les perceptions et contre les solutions extrêmes, toujours réductrices.
En lisant cette « Éthique pour le plaisir », nous découvrons un voyage, à la fois
rationnel et poétique, à la recherche d’un hédonisme relationnel. Le plaisir par l’al-
térité devient aujourd’hui le principe fondateur d’une éthique sociale. Ce qu’il y a
de plus capital dans ce monde nouveau que nous avons à bâtir et à découvrir, c’est
bien cette conviction naissante de chercher ensemble la beauté et l’harmonie, afin de
rencontrer la joie et le bonheur d’exister.
Hédonistes créatifs, voilà ce que nous pouvons être. L’affirmer, écrit l’auteur, c’est
fonder une utopie féconde, celle d’êtres libres de jouir de tout et de tous, celle des
êtres de désir faisant de la Rencontre le sommet de leur art de vivre. Ainsi, il y aurait
un hédonisme responsable qui permettrait au sujet d’accéder à la conscience de ce
qu’il fait de lui-même et des autres, qui favoriserait « le moment fraternité » (Régis
Debray), afin de déceler le sens et la force du nous, au royaume éclaté du moi-je.
La relation à l’autre à la base du nous, constitue, dès la naissance, le fondement
essentiel de la construction de soi. C’est vrai non seulement parce que la conscience
de soi de l’enfant s’élabore sur la base d’un modèle à partir duquel il lui devient
possible d’accéder, par l’identification, à l’expérience humaine, mais aussi parce que
l’autre fixe, à l’orée du processus éducatif, les limites au moi en s’opposant à lui et en
le faisant accéder au principe de réalité.
Ainsi, sans la présence de l’autre, l’enfant, débordé par le principe de plaisir,
incapable d’apprendre à gérer ses propres forces pulsionnelles, aurait effectivement
vite fait d’être submergé par un moi sans limite structurante, incapable de se définir
et d’accéder à une réalité suffisamment signifiante. C’est pour cette raison que les
règles, les limites interviennent d’emblée comme des garde-fous qui endiguent l’accès
au plaisir en indiquant explicitement ou en suggérant implicitement les bornes que la

7
HÉDONISME ET RESPONSABILITÉ

réalité impose au désir. Cette limitation structurante de l’accès au principe de plaisir


s’élabore sur une des fondations morales les plus essentielles, celle qu’imposent le
respect de l’autre et l’immersion dans une réalité partagée avec lui.
Sur le plan ontogénétique, et dès lors qu’il s’agit pour le psychisme infantile
d’accéder au principe de réalité nécessaire à la maturation dans une relation d’inter-
dépendance à la fois ambiguë et paradoxale, le plaisir se confronte d’emblée avec la
morale et l’ensemble des exigences que sous-tend la présence de l’autre. Sur le plan
phylogénétique, l’histoire de l’humanité n’est pas, de ce point de vue, demeurée en
reste. La plupart des croyances se sont métabolisées en idéologies, en religions ou
en sagesses qui tendent à baliser le chemin du plaisir en montrant comment le désir
devrait être maîtrisé, limité, voire éradiqué. Aussi, dans le langage de tous les jours,
comme le souligne Milan Kundera, la notion d’hédonisme désigne le plus souvent un
penchant amoral pour la vie jouisseuse, sinon vicieuse. Quant aux esprits religieux,
ils y voient toujours, sans nuance, une transgression de la loi morale.
Dès lors, comment concevoir, dans un cadre épistémo-logique au sein duquel
les concepts apparaissent à ce point enchevêtrés, l’idée d’une éthique pour le plaisir
ou encore la conception d’un hédonisme qui stimule la responsabilité sociale ? S’agira-
t-il, une fois de plus, d’un code moral déguisé, qui nous promet le plaisir au terme
d’un parcours circonscrit par des valeurs humaines présentées comme universelles,
d’un chemin semé d’embûches nées de notre propre tendance à la perversion et au
« mal » ou encore d’une voie d’accès distinguant clairement ce qui est bien et ce qui
est mal ? Non, trois fois non. La promenade réflexive à laquelle nous convie Michel
Martin n’a strictement rien à voir avec ces voies qui tendent à diluer le plaisir dans
un code moral.
Bien au contraire, la posture de l’auteur, profondément innovante, vise à faire de
l’hédonisme une force réfléchie au-delà du principe de plaisir, au service de l’organi-
sation sociale et de la créativité. Dans la perspective qu’il soutient, c’est le plaisir qui
reprend clairement la main. L’option de s’abandonner à un hédonisme ouvert à l’autre
est assurément, sur ce point, séduisante. Elle rompt incontestablement avec la moro-
sité ambiante d’un champ psychosociologique qui fait du désenchantement (Marcel
Gauchet), de la fatigue d’être soi (Alain Ehrenberg), du vide (Gilles Lipovetsky) et
de la déliaison sociale (Marcel Bolle de Bal), autant de socles épistémologiques qui
risqueraient de sonner le glas des espérances humaines et invitent à concevoir une
fin de l’Histoire qui instituerait l’individu biotechnologique hyperconsommateur
et gonflé d’individualisme qui constituerait le prototype de l’homme postmoderne.
C’est ici que le présent ouvrage nous enrichit en proposant un hédonisme fondé sur
une éthique relationnelle au sein de laquelle les limites du plaisir sont en quelque
sorte inhérentes à une double attitude de modération vis-à-vis de soi-même et de
respect vis-à-vis d’autrui. Cet hédonisme se pose comme le produit d’une synthèse
complexe, celle qui réunit dans un même construit, non seulement, les notions de
plaisir et d’éthique, mais aussi celles d’utopie et de réalité et surtout celles de soi et

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Préface. Le plaisir par l’altérité, principe fondateur d’une éthique sociale…

des autres, toutes situées au cœur de l’expérience humaine, là où le plaisir parvient


à se partager sans se diviser.
Plaisir pensé, agi et entretenu, l’hédonisme apparaît ainsi, à la fois comme un
paradigme philosophique, comme une attitude et comme un mode de vie qui n’im-
posent ni la transgression ni la négation de l’autre mais permettent, au contraire, pour
autant qu’ils dépassent les antagonismes et les insuffisances du réel, de concilier les
exigences contradictoires des principes de plaisir et de réalité. Il se commue alors
dans un principe d’harmonie et définit un « troisième territoire », celui de la beauté
et de la disponibilité au sens esthétique à partir desquels naîtra éventuellement un
nouvel état, celui de la poésie entendue comme branche majeure de la créativité.
Poésie de la vie qui élève en soumettant l’apparence des choses aux désirs alors que
la seule raison contraint et soumet l’homme à la nature des choses. Alors, et seule-
ment alors, la créativité devient cette expérience ultime à travers laquelle l’homme,
par le langage et la pensée poétique, parvient à élever sa condition et à participer au
ré-enchantement du monde.
C’est ce voyage que Michel Martin nous propose de réaliser lorsqu’il suggère de
transcender, par la recherche d’un plaisir ouvert sur l’autre, l’égoïsme, le mercanti-
lisme et l’individualisme qui gangrènent nos sociétés et de dépasser, par une éthique
partagée du désir, la violence de cette agitation angoissée ou euphorique qui conta-
minent tous ceux qui prétendent y trouver leur place en résistant mollement ou en
n’engageant pas le combat contre la vanité de ce qu’elles proposent…
À l’appui de sa thèse, l’auteur conviera à une visite furtive dans un « musée vivant »
où il nous offrira, comme une respiration, sa vision artistique, poétique oserais-je
dire, de l’homme aux prises non seulement avec la réalité sublimée par le tableau
mais aussi avec le plaisir qu’il cherche à apprivoiser et qui demeure le véritable objet
de la peinture.
L’art n’est-il pas en définitive le reflet le plus abouti de cette éthique relationnelle
en devenir, aussi fragile que toutes les idées humaines mais suffisamment forte pour
participer à un édifice esthétique au sein duquel le désir trouve un lieu privilégié pour
s’opposer à la violence fondamentale ? Sans doute. C’est pour cela que la « digression
artistique » que nous propose l’auteur, en cours d’ouvrage, ne doit pas être envisagée
selon moi comme un détour anodin. Ce passage, un peu déroutant, ne conduit pas
la pensée à un cul-de-sac en l’abîmant dans ces représentations fulgurantes qu’im-
pose parfois l’illustration de l’Art. Au contraire, ces œuvres d’art, parce qu’elles sont
envisagées selon une perspective nouvelle, deviennent véritablement des lieux de
réflexion essentiels au sein desquels l’idée se donne les moyens de se réfléchir elle-
même en se posant dans une image.
L’éthique relationnelle sur laquelle repose la quête de plaisir peut ainsi s’élaborer
comme une recherche esthétique. Elle cherche toutes les formes qui permettent à la
relation et au plaisir de se réaliser, de durer, de se maintenir en équilibre autant en

9
HÉDONISME ET RESPONSABILITÉ

soi qu’en l’autre. C’est à la fois dans le champ de nos pulsions, de nos besoins fonda-
mentaux comme dans celui de nos désirs que la relation de plaisir avec le monde va
se jouer pour poser en chacun de nous les conditions d’un hédonisme véritablement
responsable. C’est aussi, à partir de l’empreinte d’une rencontre, d’une illumination
engageant un processus de vérité (Alain Badiou), qu’il devient possible de maintenir
la force du désir pour soi et avec l’autre.
Enfin, la réflexion de l’auteur nous propose in fine une représentation de ce que
serait l’homme et la femme de ce temps, vivant d’un hédonisme partagé et d’une
conviction sociale respectueuse des limites. D’avoir beaucoup travaillé la notion
de résilience avec Boris Cyrulnik, il me semble que cet homme, cette femme, ainsi
proposés, paraissent porter les caractéristiques désirables qui conviennent au tuteur
de résilience, cet Autre durable, parfois fulgurant, marqué par sa fermeté autant
que par une sagesse, capable d’être le passeur dans le combat de la vie contre la
destructivité.
Le seul problème, éternel en définitive, au bout du plaisir, comme de la souffrance
d’ailleurs, est celui du sens qui donne cohérence et harmonie à ce qui est vécu, et de
l’éducation qui y conduit. Mais cela, c’est sans doute l’affaire d’une pédagogie nouvelle,
encore à inventer, celle qui ferait de tout apprentissage un acte de plaisir permanent
partagé entre soi et les autres…

Jean-Pierre POURTOIS
Docteur en sciences psychopédagogiques
Faculté de Psychologie et sciences de l’éducation
Université de Mons

10
Quoi que nous fassions, sédentaires ou hyperactifs, traditionnels ou hypermodernes,
solitaires ou engagés, il est difficile d’admettre qu’on vivrait peut-être pour rien, pour
une suite d’instants, ou pour rien de plus que continuer la longue chaîne du vivant. Il
nous faut davantage : nous avons besoin de sens. Nous exigeons du sens : une direction
à suivre ou à trouver, et une signification au monde.
Cette occupation, tout autant affective qu’intellectuelle, peut paraître vaine, or-
gueilleuse, dangereuse, fatigante pour beaucoup, surtout quand on nous prétend que
tout serait fermé par une détermination générale dont les formes d’expression seraient,
par exemple, les dogmes, les gènes, le destin, l’égoïsme foncier, la fixité des caractères
ou encore les « lois du marché »… À quoi bon chercher si au bout du chemin il y avait
à faire la constatation pessimiste qu’il n’y a rien qui échappe à la détermination, toute
matérielle et inéluctable, de l’égoïsme de chacun ? À quoi bon chercher hors de soi si la
vie en société ne s’élevait au-dessus du chaos qu’en de rares moments de grâce pendant
quelques semaines ou quelques années tout au plus ?
Mais si on ose d’une audace sans aveuglement autant qu’on doute d’un doute créatif
et curieux, alors on bouge, on sort de son aire, on prend des risques, on va vers l’inconnu
et les surprises, on voit le monde en sa diversité, ses impermanences et ses mystères et on
trouve le plaisir d’exister. Il faut des balises et un but pour ce voyage. On découvrira qu’il
est sans fin et continuera au-delà de nous, mais on aura construit un sens – puisqu’il
ne nous est point donné d’évidence. En tout cas, on pourrait avoir trouvé le sien.
Le sujet de ce livre est l’hédonisme, mais mieux vaut avertir tout de suite : ce n’est
pas le livre des plaisirs. En quelque sorte, les voies de ceux-ci sont supposées connues.
Un foisonnement de sources de tous genres est accessible à chacun : livres, films, émis-
sions, images, idées qui flottent à chaque instant en toute société. Et bien sûr la réalité
sensible vécue quotidiennement. L’amour, la table, le vin, le sexe, la musique, la fête, les
arts, le débat philosophique, la recherche intellectuelle, les sports, la danse… tout peut
conduire au plaisir, cet état affectif fondamental, émotion ou sensation dont le manque
nous tuerait ou nous abîmerait.
Ce n’est pas non plus notre propos de faire l’apologie du plaisir sans frein. Il y a des
façons raffinées et voluptueuses, il y a des façons vulgaires et brutales, il y a la beauté
et la laideur, toutes catégories aux limites indéfinies mais dont on sent l’indubitable
réalité commune. Toutes passent par les sens et rencontrent plus ou moins l’intelligence
de chacun, avec laquelle elles construisent tant la personnalité singulière que la culture
des peuples.

13
HÉDONISME ET RESPONSABILITÉ

Nous n’aborderons pas non plus le sujet sous l’angle de la psychologie individuelle,
sinon indirectement, même si celle-ci est à la base des comportements collectifs et de
l’édifice social.
Cet ouvrage se veut essentiellement pratique mais cependant exigeant. C’est le livre
d’un témoin qui peut se croire privilégié. Il est conçu dans les termes d’une « prome-
nade de réflexion » ouverte sur la société de notre temps et sur un aspect extrêmement
conflictuel de sa culture : l’hédonisme est à la fois un besoin irrépressible et un sujet
d’opprobre.
Puisque nous parlons du plaisir, il faut que ce voyage soit plaisant. On trouvera
peut-être par moment le propos austère, mais nous espérons avoir évité autant la lé-
gèreté que la pesanteur.

14
1
EXPOSITION

1
Le sujet qui organise cette réflexion est l’hédonisme comme attitude de vie sociale.
Nous le situons dans la société contemporaine comme un phénomène, non pas neuf
mais d’une ampleur inégalée, provoquant un débat profond sur le plan des valeurs,
de la morale et de l’organisation sociale.
Notre point de vue est optimiste et considère que les conditions actuelles de nos
sociétés occidentales offrent le maximum de possibilités de réalisation de soi joyeuse
et créative et permettent à l’hédonisme, peut-être pour la première fois, d’être un
principe organisateur durable de la société. Faire de l’hédonisme une force réfléchie
« au-delà du principe de plaisir », au service de l’organisation sociale et de la créativité :
voilà notre propos, notre souhait, notre conviction.
Nous sommes conscients du caractère utopique de la proposition. Car l’hédo-
nisme est associé presque automatiquement à l’égoïsme sur le plan individuel, et à
l’anarchie sur le plan collectif.
Nous soutenons cependant que cet hédonisme peut être moralement désirable
s’il inclut des valeurs qui dépassent notre individualité et qui obligent à le penser
2
dans le rapport à l’Autre . Il y a une différence radicale entre le plaisir d’un pervers

1. Le Grand Robert (GR), 2001 : du grec hêdonê, plaisir 1. Philos. Doctrine qui prend pour principe
de la morale la recherche du plaisir et l’évitement de la douleur. 2. Écon. Conception de l’économie
selon laquelle la raison de toute activité économique n’est au fond que la poursuite du maximum
de satisfaction avec le moindre effort. (J. Romeuf, 1956). Nous verrons que ces définitions sont
particulièrement réductrices.
2. Considérant que la reconnaissance de l’altérité en chaque être humain est une nécessité pour
construire l’harmonie intersubjective et sociale, nous attribuerons quelquefois la majuscule à Autre,
au même titre qu’à Soi. Ce n’est pas un usage pompeux de la majuscule : ainsi « lorsqu’on parle
d’un personnage isolé nommément désigné » (R. Georgin), par cet usage on signifie son absolue
singularité. Et comme tous les membres d’une société sont singuliers…

15
HÉDONISME ET RESPONSABILITÉ

et le plaisir de celui qui, en la plupart de ses moments, tente de penser et d’intégrer


l’altérité en relation avec son propre développement.
Ainsi, du phénomène social et de la valeur collective que constitue incontesta-
blement l’hédonisme en cette époque, nous irons vers les fondements qui le limitent
autant qu’ils le garantissent : ceux de l’éthique relationnelle, telle que nous l’entendons.
Nous établirons notre conception de celle-ci sur la relation intersubjective, enra-
cinée dans la relation originelle à la mère et au père, rejouée en chaque rencontre,
continuée par le plein projet d’être soi tout en conservant le désir d’harmonie dans
le face à face avec les autres dans l’organisation sociale. Il nous faudra énoncer des
principes organisateurs, sur le plan de la société, qui garantiront que l’hédonisme
soit une force constructive désirable et non une destruction.
Comme il n’existe rien, au plan humain, qui vaille et qui dure sans moyens de
maintenir la « différence de potentiel » qui alimente la motivation et conserve l’appétit,
nous aborderons ensuite le rapport à l’idéal, constitutif de la nécessaire utopie. Car si
la société devient hédoniste et qu’elle ne souhaite pas l’être « bêtement », c’est-à-dire
3
égoïstement, il lui faut une perspective et un point de mire . Quelquefois l’utopie est
féconde, si elle ne délire pas.
Dans une synthèse peut-être risquée, nous associerons le plaisir et l’éthique,
l’utopie et la raison, à partir de l’ensemble Soi – Autre, les Autres.
Une conception de l’histoire voit celle-ci comme un fleuve lent qu’il faut laisser
grossir et couler naturellement en une évolution créatrice de nouveaux phénomè-
nes, mais sans catastrophes provoquées ; elle s’oppose à celle des révolutionnaires
convaincus que l’histoire avance par des coups de force irréversibles qui rompent
les digues et fertilisent de nouveaux territoires. La situation actuelle de nos sociétés
macrocosmiques conduit à une troisième voie, complexe et difficile, qui oblige à
connaître toujours notre histoire avant d’agir – éventuellement par le coup de force
mais seulement s’il le faut. La passivité, la lenteur excessive du conservatisme font
risquer l’assèchement, tandis que « la table rase » et l’amnésie de l’utilitarisme érigent
4
un édifice sur le sable .
Nous soutenons le principe de toujours prendre en compte, par tous les moyens
de la pensée, la complexité issue de l’historicité des phénomènes, du charriage des tra-
ces, du refoulement et de l’oubli, du choc des intérêts, de la nécessité de différenciation
tout autant que des tentations régressives et fusionnelles, étendus depuis un siècle à

3. Mire et mirage ont la même racine : mirer, viser. On peut viser à aller « plus loin, plus haut », mais
avec lucidité – sans quoi la chute sera rude, peut-être mortelle.
4. « Le mal réside dans la nature du cadre conceptuel moyens-fins qui partout où il est appliqué change
immédiatement tout but atteint en moyen d’une fin nouvelle, et pour ainsi dire, en détruit par là
le sens, jusqu’à ce qu’au milieu de l’interrogation apparemment sans fin : “À quoi sert… ?”, (…)
apparaisse l’unique question à laquelle aucune pensée utilitaire ne peut jamais répondre : “Et quelle
est l’utilité de l’utilité”, comme le formula un jour succinctement Lessing ». Hannah ARENDT, La
crise de la culture, Gallimard Folio, 1989, pp. 107-108.

16
Exposition

5
la réalité mondiale . Cette option très exigeante, opposée à toutes les réductions de
champ, mais intégrant le coup de cœur, la passion à l’état brut et l’antagonisme des
idées, oblige à un engagement de recherche intellectuelle et affective, jusqu’au point
où il faudra savoir trancher sans faiblesse et avec autorité, pourvu que les principes
sur lesquels se fonde la décision soient en accord avec une éthique relationnelle.
Notre époque – dans notre aire culturelle occidentale tout au moins – ne manque
pas de réformes et de révolutions actuelles : celles-ci la qualifieront sans doute dans
l’avenir. Elles sont fécondes et non sanglantes, ce qui ne veut pas dire qu’elles soient
sans conséquences dramatiques.
De ces révolutions en marche depuis trente ans, nous en retenons trois, fortement
intriquées, chacune avec leurs corollaires : la révolution féminine, la révolution des
mœurs en partie consécutive à la précédente, et la révolution technologique. Chacune
modifie profondément la représentation collective, sans que l’on puisse dire que
6
la réalité intime des individus ait changé : les invariants psychiques individuels
constituent un socle immuable, lui-même à la base de tous les éléments culturels
universels. Miner ce socle reviendrait à détruire toute la société.
Les deux premières révolutions modifient profondément les formes et les modè-
les mais n’altèrent pas, nous semble-t-il, les fondements de l’être. De ce point de vue,
elles constituent un progrès social ne modifiant pas la nature humaine, au contraire.
La révolution technologique, par contre, produisant de plus en plus d’instruments
et d’objets de consommation, bien au-delà de l’utilité première qu’on peut leur
reconnaître, entraîne l’homme dans le flux vertigineux des apparences et des faus-
ses utilités se substituant à sa réalité intime, risquant de le rendre dépendant d’une
réalité externe où en fait il ne serait plus. C’est pourquoi la technologie, puissance
libératrice et formidable mais puissance matérielle « détachable » de l’homme qui
la conçoit, doit être constamment envisagée dans un rapport de soumission et de
7
contrôle, sans paranoïa, mais la gardant en défiance légitime permanente.
La quatrième révolution, écologique, suit tout droit : elle devra être mondiale
et préventive contre la guerre écologique. Si l’hédonisme contemporain peut se
développer ou survivre s’est en s’associant à la révolution écologique dans sa forme
8
non catastrophiste .

5. « Ils ont besoin de l’artiste, du poète et de l’historiographe, du bâtisseur de monuments ou de


l’écrivain, car sans eux le seul produit de leur activité, l’histoire qu’ils jouent et qu’ils racontent, ne
survivrait pas un instant » – Hannah ARENDT, Condition de l’homme moderne, Calmann-Levy,
1983, p. 195.
6. Une Mère, un Père, un lignage, la nécessité d’une organisation familiale et sociale, la nécessité du
processus d’individuation et d’émancipation.
7. À moins que la technologie se mette au service de l’Art : le design offre une beauté formelle qui vaut
en soi, donne un sens esthétique aux objets sans rapport avec leur fonction.
8. Les œuvres présentant une société future écologique et harmonieuse sont nombreuses. Elles font
de celle-ci l’issue de l’une ou l’autre catastrophe, économique, climatique ou guerrière. Parmi elles,
La crise finale d’Erwin LAZSLO (Grasset, 1983), anticipation très précise sur le déroulement de la
crise économique de 2008, se termine sur l’évocation d’une société apaisée en 2020.

17
HÉDONISME ET RESPONSABILITÉ

Seule la seconde de ces révolutions, la révolution des mœurs, concerne direc-


tement notre propos, et plus précisément l’érection du plaisir comme constituant
premier de l’expérience et du projet de vie désirés par chacun. Ce n’est pas un désir neuf
évidemment. Ce qui est neuf est que cela devienne possible pour un grand nombre,
dans l’égalité croissante des sexes, et qu’ainsi la recherche du plaisir devienne un
organisateur social et culturel majeur, conscient, assumé et expansif.
Les conséquences peuvent en être vivifiantes, comme la réduction, toujours
relative mais manifeste, de l’ « instinct de guerre », la possibilité d’une pacification
de la vie publique, la reconnaissance mutuelle des cultures, le rêve réalisable d’une
accessibilité universelle aux moyens du bien-être et celui d’une créativité ouverte
pour chacun.
Elles peuvent être mortifères, comme l’instrumentalisation sans borne du vivant,
la profonde violence faite à la nature, l’égoïsme et l’indifférence aux malheurs
9
d’autrui, la déliaison sociale, la confusion interculturelle, la perte du sens critique
et politique.
L’hédonisme que nous défendons doit comprendre autant la considération pour
chacun dans les relations humaines que le respect de la matière qui constitue nos
corps et, en continuité, le monde.
Il faudrait pouvoir « réenchanter le matérialisme », et se placer avec vigueur
dans un espace intermédiaire entre la Raison froide – trop souvent justifiée par les
Lumières et réduisant singulièrement la nature infiniment ouverte de celles-ci, et
la Passion brute. Il s’agit de refuser autant la perte de l’affectivité et de l’idéal dans
les poses objectives que les débordements irrationnels et anarchiques des foules
jouisseuses ou en proie à l’angoisse de l’avenir.
Cet hédonisme doit tenir à distance les pulsions destructrices, qu’elles soient
suicidaires ou guerrières, et en même temps refuser de nier le prix de ses possibles
aveuglements. Pour qu’il en soit ainsi, ce projet doit être responsable, lucide, humble,
ouvert et exigeant. Il n’y a rien de tel qui soit réalisable sans les préalables (au moins
au stade de la disposition d’esprit) d’une culture ouverte, d’une connaissance de
l’histoire et d’une connaissance de la nature. Il faut connaître ses racines et la force
de la nature, dont l’homme serait fou de croire qu’il peut s’en affranchir.
Puisqu’il est indéniable que tout hédonisme est d’abord puissamment égocen-
trique, il lui faut des limites conscientes qui pourront « travailler » les impulsions en
profondeur et construire l’appareillage nécessaire à leur contention, ou plutôt à leur
orientation, sans les étouffer. Cet hédonisme tempéré, caractérisé par une force d’af-
firmation contenue, est un hédonisme responsable lorsque nous l’entendons comme
une attitude sociale incluant une responsabilité face à l’Autre et à la société.

9. Déliaison pour déliement. C’est l’usage et la force du concept qui décident du mot.

18
Exposition

Cette proposition comprend radicalement la contradiction de termes entre le


10
principe de plaisir et le principe de réalité , opposition bien connue, éprouvée tous
les jours par chacun de nous. Si nous osons l’apparent oxymore « hédonisme res-
ponsable », c’est avec une intention de manifeste, dont nous espérons faire entendre
l’accent et la conviction.
Il ne s’agit en aucun cas de composer un manuel des bonnes mœurs, un prêt-à-
porter bien-pensant, encore moins de remplacer un catéchisme par un autre, mais
d’affirmer qu’il y a une disposition d’esprit permanente qui peut à la fois conduire à
la jouissance et à la liberté, au progrès social et au sens le plus élevé de l’altérité.
Ainsi, nos sociétés sont tiraillées par des contradictions considérables et se
11
trouvent, comme la balle de tennis de Match Point , dans l’incertitude quant au
côté du filet où elles tomberont.
Mais rien de ce qui est énoncé ici n’ignorera que trop d’hommes et de femmes
chez nous et sur la terre entière n’ont pas accès au luxe du plaisir que nous nous
permettons en nos sociétés, si fières de leur « démocratie ». Celles-ci ne voient pas
le prix qu’elles font payer au reste du monde, à leurs propres exclus, et à leur intelli-
gence même, quand elles s’aliènent en s’adonnant à un consumérisme inconscient
de ses conséquences. L’espérance doit comprendre la volonté que reculent la cruauté
des conditions et l’obscurité ou le cynisme des systèmes internes et externes qui
12
entretiennent celle-ci .
Ce qui nous occupe ici sous les termes d’hédonisme responsable, c’est une forme
de bonheur possible aujourd’hui – bonheur qui, comme nous le savons n’existe que
de façon éphémère, transitoire, mais le bonheur n’est-ce pas la recherche du bon-
heur ? C’est déjà bien si cette recherche est préservée. Nous voulons nous assumer,
nous voulons trouver les voies qui conduisent à la vie plutôt qu’à la destruction, et si
possible, dans cette recherche nous voulons trouver le plaisir d’exister, et quelquefois
le bonheur d’exister.

10. Ces termes constituent un legs freudien à la culture occidentale et sont passés, comme beaucoup
d’autres, dans le langage commun ; ils ne demandent pas un long développement explicatif dans le
cadre de notre sujet. À la toute-puissance rêvée de soi (principe de plaisir) est opposée la surpuis-
sance universelle des choses (principe de réalité) sur laquelle le plus souvent la première se brise.
Comme nous l’avons dit, nous supposerons connu l’énorme corpus freudien concernant l’économie
psychique interne des individus.
11. Woody Allen, 2005. La référence n’est pas anecdotique : cette tragédie parle du mensonge et du prix
qu’il exige, de l’incertitude où plongent tant le plaisir que la recherche effrénée de la notoriété et du
pouvoir.
12. Qu’il soit clair qu’à aucun moment dans nos propos cette critique ne sera oubliée. Pour une analyse
décapante des systèmes de croyance et d’organisation économiques, voir Les illusions libérales,
individualisme et pouvoir social, Jean-Léon BEAUVOIS, Presses universitaires de Grenoble, 2005.

19
2
LES HÉDONISMES

1 Précisions sur le concept


L’hédonisme est le principe de plaisir pensé, agi et entretenu, englobant le désir de
jouissance, les actes qui s’ensuivent, et toutes les représentations qui s’y lient. Il
s’origine directement sur ce qui, en nous, est l’expression brute de la vie et du désir ;
il tient à la source de nos existences dans tous leurs états : sans ce principe de plaisir,
fait irréductible, nous sommes morts, à tout le moins morts-vivants.
Le plaisir, but du désir, se réalise dans l’acte mu par une énergie ancrée dans le
1
corps , passant ou non par la conscience, celle-ci pouvant suspendre l’acte et devenir
le seul siège de la réalisation.
Mais l’hédonisme ne peut se définir seulement comme une recherche du seul
plaisir pour soi. C’est un principe actif, dynamique, qui va du corps à la plus haute
conscience de soi, des autres et des choses. Il est fréquent qu’on doive souffrir pour y
atteindre (dans l’attente et l’impatience, par exemple), ou que la raison même doive
intervenir pour le maintenir.
L’hédonisme est aussi un fait historique, constitutif consciemment ou non du
lien social autant que de l’individu.
Le premier hédonisme proposé comme philosophie de vie semble être celui
d’Aristippe de Cyrène (– 4e siècle) : celui-ci « savait jouir du plaisir du moment pré-
sent ; il évitait la souffrance que l’on rencontre lorsqu’on cherche à jouir des choses
qui ne sont pas présentes » (in Diogène Laërce). Refus du souci du passé comme du

1. Le terme de pulsion (Instinkt et Trieb) renvoie étroitement à la théorie psychanalytique mais risque
de constituer un présupposé « fermant » la réflexion que nous proposons ici.

21
HÉDONISME ET RESPONSABILITÉ

futur, puissance du désir, instantanéité du jouir, refus du logos et donc de la Loi qui
bride, oriente et distrait l’homme de son seul désir fondamental : jouir. Doctrine
et expérience radicales, scandaleuses même pour ses contemporains, elles seront
reprises par Platon, Aristote, Épicure – qui y mettent des limites, des balises, pour
en réduire la force destructrice de l’ordre social.
Il y a une marge entre la philosophie de vie d’Épicure, exigeante, austère même,
et le qualificatif d’usage si commun qu’on en a tiré. Ainsi, chez lui, l’abstinence
peut devenir suprême plaisir, puisqu’elle fait durer indéfiniment la représentation
de celui-ci, sans entraîner la nécessité de sa perpétuelle reproduction, obsession
réductrice, avilissante. Cette proposition a l’avantage, en nos temps si pressés, de
réancrer le désir et sa réalisation dans la durée, sans le réduire ou l’extirper de soi
comme dans l’ascèse bouddhiste.
L’histoire de l’hédonisme est le sujet d’un autre livre. Les libertins, anarchistes
et jouisseurs de tous les temps jusqu’à nos jours, forment un cortège de figures et de
groupes philosophiques, politiques, voire religieux qui éclairerait certes les formes
de pensée sous-tendues par le principe du plaisir triomphant de la douleur, de la
mort ou de l’ennui et de la pétrification par les systèmes dogmatiques. Mais pour
le but que nous nous sommes donné (à savoir répondre à la question : comment
aujourd’hui permettre à l’hédonisme d’être une valeur constitutive et structurante
de la société ?), il nous semble que, malgré l’importance que nous avons soulignée
2
de la connaissance de l’histoire, cette histoire-là, détaillée, ferait digression .
Un autre angle de vue qui met en perspective les contradictions que soulève
l’affirmation hédoniste est l’histoire de la sexualité depuis l’antiquité : le désir
sexuel est un des fondements du plaisir. Il s’est toujours exprimé librement dans les
comportements individuels, plus ou moins secrets et intimes, mais il a été le plus
souvent contenu par la réaction politico-religieuse ou par l’effroi de la communauté
devant sa force déstructurante quant à l’ordre social, y compris dans les sociétés
3
dites primitives . Cette histoire est ainsi traversée successivement « de ventres et de
nœuds » libertaires ou répressifs, avec des moments d’affirmation exhibitionniste
4
ou d’appareils de contention sociale, quelquefois délirants , soit institutionnels, soit
spontanés.

2. Elle sous-tend, de façon jouissive, des références indispensables. Le livre des plaisirs, Labor, 1979, de
Raoul VANEIGEM (« Je veux me battre pour jouir mieux, non pour souffrir moins »). Et L’art du
jouir – Pour un matérialisme hédoniste, Michel ONFRAY, Grasset, 1991, continué par une œuvre
polymorphe, abondante, lumineuse, provocatrice, jusqu’au Souci des plaisirs. Construction d’une
érotique solaire, Flammarion, 2008.
3. Toute société a ses Saturnales, ses Orgies, ses mardi-gras, ses transes, contenus par le rituel et le
symbole, et par la stricte observance de limites temporelles.
4. Voir à ce sujet L’orgasme et l’Occident, Robert MUCHEMBLED, Seuil, 2002 et les chapitres consacrés
au XIXe siècle bourgeois familial et hygiéniste, obsédé par l’homosexualité, la masturbation, la pros-
titution, produisant des références « scientifiques » qui autorisent des tortures morales et physiques
qui valent bien celles des inquisiteurs ou des dévots. L’auteur se campe cependant sur une position

22
Les hédonismes

L’hédonisme est aussi un mode de vie, une attitude, un ensemble de comporte-


ments universels, de l’homme et la femme dans leur rapport au monde. Dans tous
les moments de la vie de chacun, dans tous les rites sociaux, on trouve ce besoin
de plaisir plus ou moins associé, au plan idéal, au désir d’harmonie et de ce qu’on
nommerait la fête, la joie ordinaire, domestique ou sociale.
C’est encore un moyen : comment vivre, supporter les douleurs courtes ou lon-
gues d’une existence, la constante incertitude et notre finitude, s’il n’y a pas le plaisir
ou au moins sa promesse, quel que soit le lieu où l’on place celle-ci : dans la réalité,
l’exercice de la raison ou l’imaginaire. Cela peut être de bien manger un jour pour
un affamé (un homme sur six est réduit à cela), l’aboutissement d’une recherche
pour un scientifique ou encore la plénitude sexuelle ou spirituelle de l’amoureux.
Ce peut être, plus loin encore, de chercher à atteindre une harmonie entre soi et le
monde et finalement de trouver la joie philosophique.
Mais le moins que l’on puisse dire est que le principe de plaisir cherche à échapper
à tout ce qui le contiendrait : la loi, la morale, les dogmes, les normes sociales, la raison,
les limites du réel (dont font partie la volonté et l’existence même de l’Autre).
On constate communément qu’évoquer l’hédonisme, comme attitude indi-
viduelle ou sociale construite, revendiquée, défendue, risque de conduire à des
tensions vives et à toutes les caricatures. Aborder ce thème, aujourd’hui comme
hier, déclenche aussitôt des réflexes plus ou moins conscients de moralisme ou, à
l’inverse, d’anti-moralisme. L’hédonisme est souvent connoté négativement, il fait
peur, il est chargé de la trace culturelle de toutes les dérives auxquelles il a conduit
par le passé. Il est associé au chaos ou à l’anarchie.
Chaque fois qu’on tente de retenir, de contenir le principe de plaisir pour
mieux le circonscrire, on entre en conflit avec lui. Ainsi la Raison, au service de la
connaissance et moyen de maîtrise des choses, peut être l’ennemie du plaisir, de
l’exultation, de l’exubérance joyeuse : par sa pleine maîtrise, nous pourrions atteindre
l’ataraxie chère à Épicure, ou le bonheur d’Aristote, qu’il trouve « quand la raison
contemple la vérité ». Mais lorsque la raison est au service de l’ordre, contre la liberté
individuelle et le principe de plaisir ancré en chacun, l’antagonisme devient radical,
et sous son empire nous pourrions retrouver la Terreur totalitaire ou devenir des
monstres froids.
Ainsi, la tentation sécuritaire actuelle, justifiée par la prévention des compor-
tements délictueux, produit des appareils technologiques ou chimiques aveugles
qui, au nom de la protection des victimes, placeraient certains criminels, sexuels

excessivement historico-sociologique. (Ainsi quand il fait de l’amour romantique au début du


XIXe siècle le résultat de l’évolution sociale, sans considérer sa puissance intrinsèquement novatrice
et révolutionnaire, ni sa réalisation enfin possible, issue de l’idéalisation, processus mental au cœur
de l’humanité depuis les origines. L’évolution sociale offre de nouvelles conditions d’émergence, mais
l’idéalisation amoureuse est intemporelle, préalable autant que postérieure à toutes les époques).

23
HÉDONISME ET RESPONSABILITÉ

en particulier – mais potentiellement la population toute entière, dans la situation


d’animaux de laboratoire.
Il ne s’agit pas ici d’amalgamer l’hédonisme et la transgression, sexuelle ou
autre. Tout ce qui sera développé le montrera pleinement : aucun plaisir ne peut se
justifier par l’utilisation de l’Autre comme objet et encore moins par la violence qui
lui serait faite. Mais la pulsion sexuelle transgressive est punie de mort – au moins
sociale, et aujourd’hui l’instrument de l’exécution pourrait être technique et détaché
du symbolique : il entrerait dans le corps du coupable et permettrait le mirage de la
toute-puissance technologique réalisant la réification de l’Autre qui n’est pas comme
soi-même. Si le délinquant sexuel doit être sanctionné et contrôlé – cela va sans dire
–, derrière la rage qui poursuit et très souvent recouvre de son ombre effrayante des
figures bien plus banales et dérisoires, on sait qu’il y a la peur de « l’anarchie sexuelle »
en même temps que son envie. L’efficacité immédiate et médiatique sacrifie le contrat
social basé sur le principe de réhabilitation des délinquants et place sans s’en rendre
compte la « tête symbolique » de la société dans une contradiction intenable. Au nom
de la sécurité, souci qui couvre toutes les peurs, on attaque un principe démocratique
fondamental selon lequel il y a toujours une personne à trouver, à aller chercher
dans chaque justiciable, principe de justice réparatrice dont les résultats valent bien
5
plus que ceux des systèmes excessivement répressifs . Il y a risque de court-circuit
et d’effacement de siècles de progrès social.

2 Les types d’hédonismes


Pour faciliter l’exposition de cette réflexion, nous pouvons schématiser les deux types
les plus communs d’aujourd’hui qui conduisent à la critique habituelle de l’hédonisme
6
au plan social . Pour le troisième type, l’hédoniste « responsable », il devrait apparaître
à travers tout notre développement et sera caractérisé en son terme.

2.1 L’hédonisme radical (désorganisateur)

C’est l’hédonisme que l’on fustige avec raison et qui provoque, pour une part, le
discours de la Catastrophe sur lequel nous insisterons plus loin.

5. Aux États-Unis, 0,7 % de la population totale est en prison ; au Canada et en Grande-Bretagne, 0,13 % ;
en France, 0,08 %… (Jean-Paul BRODEUR, Institut de criminologie comparée de l’Université de
Montréal – www.ledevoir.com, 2004).
6. Nous plaçons hors-jeu l’hédoniste extrême, héritier des anarcho-libertins, figure sympathique ou
dégradée, solitaire ou microcosmique, généralement hyperindividualiste, asociale, marginale – et
le psychopathe, jouisseur pathologique « antisocial ».

24
Les hédonismes

Égocentrique, égoïste, irresponsable vis-à-vis de tous et de la Nature, profiteur,


anomique, sans foi ni loi privées ou publiques, gaspilleur, affichant son « après moi
les mouches », narcissique, sûr de lui, sans états d’âme, zappeur, ignare souvent, ou
gangrené par la dérision sans arguments, jouisseur pour soi seul, atomisé social,
pompeur de ressources… Il peut être apolitique, ou anti-politique ; il pourrait
même être d’extrême droite, par réflexe de défense de ses avantages ou par jeu. Il
n’est cependant en rien « aristocrate », l’exception qu’il érige pour lui-même – s’il y
pense – ne reposant que sur la jouissance pratique et auto-érotique sans égard pour
qui que ce soit d’autre que lui-même.
Ce n’est pas une caricature. De tels hédonistes égoïstes et blindés existent. Il se
pourrait qu’ils prennent dans l’esprit européen, la figure de l’Américain irresponsable
vis-à-vis de la nature ou inculte dans les lieux du monde où il fait la police pour son
seul compte. Quand, on voit d’ici les modèles nantis californien ou texan s’ériger en
références, avec les conséquences individualistes extrêmes pour l’un, les violences
justifiées par un moralisme hypocrite pour l’autre, et la totale stupidité médiatique
des deux, on perçoit des modèles qui ont la prétention d’être une référence de
masse. Ils nous apparaissent comme les masques différents d’un même hédonisme
égocentrique radical, mais nous devons être conscients des déformations possibles
de nos perceptions : la masse cache les individus et leurs associations. Autrement
dit, « l’Américain » vaut mieux que l’image qu’il se laisse donner de lui.
Un océan nous sépare qui nous permet de nous inventer cette image à des mil-
lions d’exemplaires : cela nous permet à bon compte de survaloriser la nôtre. Nous,
européens, pouvons-nous être fiers de nos institutions et de notre sens des respon-
sabilités, en oubliant qu’ils sont historiquement tout neufs, nouveaux-nés même ?
Nous trouvons tous de tels hédonistes irresponsables sur notre chemin qui nous
rendent très tangibles les dégâts qu’ils font.
Oui, certains font vivre à fond l’économie de consommation et en vivent – et
ce pourrait être leur revendication d’utilité sociale : ils « participent à la prospérité ».
Mais il faut calculer le prix de celle-ci pour qu’elle puisse mériter son nom. D’autres
n’y ont pas accès mais sont prêts à tout pour participer.
À ce degré d’inconscience, ils ne sont qu’une minorité, mais ils sont voyants. Ils
constituent un type social immémorial : le parvenu. Ils ne sont pas vite démontés, ils
s’en vont ou vous répondent par le mépris ou l’injure. Même si individuellement,
nous restons convaincus que les moins bornés peuvent finalement révéler autre chose
d’eux-mêmes, la probabilité d’une relation féconde est trop faible. Contournons-
les, tout en les gardant à l’œil dans les combats qu’il faudra mener pour réduire la
charge de leurs gaspillages.
À l’autre bout de l’échelle sociale, si l’on cherche des groupes sociaux qui
porteraient ces mêmes caractéristiques, on peut les trouver dans ce que Hannah

25
HÉDONISME ET RESPONSABILITÉ

7
Arendt dans sa typologie sociale extrêmement forte appelle la populace , clairement
opposée au peuple. Elle constitue un groupe informe, « cannibale » et non structuré,
mais qui a trouvé sa puissance dans certains moments de l’histoire où il a constitué
les troupes de choc des pouvoirs totalitaires, avant d’être confondu dans la masse
des victimes du système. La populace trouve son énergie dans l’envie, cette passion
haineuse contre qui possède ce que l’on n’a pas, opérant un court-circuit dont la
résolution entraîne la destruction de l’objet de l’envie ou son appropriation, sa
dévoration. Elle risque de disqualifier toutes les luttes légitimes pour l’amélioration
des conditions, elle porte aussi le visage affreux des foules déchaînées dans certains
moments révolutionnaires. Aujourd’hui, elle constitue le public-cible d’émissions
et de tabloïds de bas étage.

2.2 L’hédonisme mou

Ils sont des dizaines, des centaines de millions d’autres, ils sont nous tous.
Dans un monde qui n’a jamais offert autant de possibilités, ils picorent ici et là,
ils profitent de cette liberté qui leur est donnée de jouir, intellectuellement, physi-
quement, sportivement, et affectivement peut-être. Ils restent mesurés. Ils jouissent,
mais ils savent écouter les critiques et se désoler devant les gaspillages. Ils se disent
plutôt apolitiques mais attendent des politiques qu’ils soient responsables tout en
les considérant de façon distraite, ils se contentent de s’en plaindre, ou leur envoient
une bordée de votes-sanctions puis retournent à leurs affaires. Ils veulent éduquer
leurs enfants, ils peuvent même leur dire non quelquefois, mais leur exigence s’arrête
souvent dans la contemplation ébahie de l’affirmation prématurée et toute-puissante
de leurs rejetons : ils ont alors déjà démissionné.
Leurs appétits ne sont pas minces, mais justement ces appétits sont suffisamment
forts pour qu’ils se fondent, sans trop de discernement, dans le moule des modes ;
ils s’indignent de la pauvreté et des exclusions, mais de leur indignation, ils ne font
rien ou se dédouanent par un don épisodique.
Ils sont l’homme et la femme « moyens » – nous n’avons pas dit médiocres.
Ils sont fragiles de conviction, souvent ils se laissent faire, ils sont le résultat d’une
histoire qu’ils ne connaissent plus guère, ils vivent au jour le jour.
Il y a un potentiel. Ce qui manque, c’est une direction à suivre, un sens, un
principe organisateur, et sur le plan individuel, une exigence, un engagement : ils

7. Hannah ARENDT, Les Origines du totalitarisme, Gallimard, 2002, pp. 349-361. Populace : « groupe
où se retrouvent les résidus de toutes les classes ». « La populace, toujours extrême, toujours barbare
quand on lui lâche la bride… » (Voltaire). Le mot est politiquement hautement incorrect, et son
usage sera taxé d’élitisme. Pourtant, elle existe.

26
Les hédonismes

sont prêts mais ne savent pas bien à quoi, ils sont le nombre, ils sont le ventre mou
de la société.
Au bout du compte, la discontinuité de leur désirs et de leurs mœurs, leur versati-
lité et surtout leur manque d’exigence, en font des consommateurs aussi inconscients
que les hédonistes radicaux, soumis aux impératifs de la jouissance immédiate, peu
capables de soutenir la contradiction et de définir un projet collectif durable.
Cet homme, cette femme, oui, ce peut être nous tous en la plupart de nos moments.
Ce sont peut-être aussi ceux que nous aimons.

3 Proposition d’une finalité


La proposition est de chercher le dépassement des antagonismes ou des insuffisances
8
de la réalité commune au nom d’un principe d’harmonie . Si le conflit entre principe
de plaisir et principe de réalité règle nos existences, il doit y avoir sur la ligne qui sépare
leurs « territoires » une possibilité d’équilibrer les forces et d’obtenir un état, certes
instable, mais suffisamment durable et agréable pour qu’il y ait désir d’y demeurer
en conservant la force issue des deux principes. Le résultat sera un accroissement
de valeur individuelle et collective.
Ce qui se trouve dans ce « troisième territoire » (qui existe préalablement à notre
recherche, puis existe pour nous seuls au moment où nous le trouvons sous nos sens,
avant d’avoir le plaisir de le partager), c’est la Beauté, catégorie bien variable selon
les époques, les cultures et les individus.
Il y a des degrés dans la Beauté, des oppositions – même le laid peut être beau
sous le coup du désir. Mais la personne la plus simple reconnaîtra, hors d’elle,
l’harmonie d’un paysage, la beauté d’une femme, d’un homme ou d’un enfant, la
beauté mystérieuse d’un tableau ou d’une sculpture, sans que ces « objets » doivent
être possédés par elle. Il se peut même que leur beauté la conduise à un retrait émer-
veillé, à un sentiment nouveau d’humilité apaisée, ou à l’émotion indéfinissable qui
vient du partage de cela avec les autres – comme les applaudissements qui fusent
après l’interprétation parfaite d’un concerto ou d’un opéra peuvent émouvoir aux
larmes, comme la participation physique totale, avec la foule, la bonne foule, lors
du concert d’un groupe, peut conduire à la joie irrésistible, à la danse, à la transe,
comme le spectacle de l’amour sur un écran de cinéma peut émouvoir, ensemble,
tous les spectateurs.
Le beau et le bon s’associent, et ce qui est beau est bon pour soi, l’est encore plus
s’il est partagé avec d’autres. Ce plaisir est expansif, il cherche l’autre qui le partage,

8. GR, 3 (1577) : ensemble des rapports entre les parties, les éléments (d’un objet, d’une œuvre d’art,
d’un spectacle), envisagés du point de vue esthétique.

27
HÉDONISME ET RESPONSABILITÉ

le nuance et l’enrichit. Ce sont des mouvements fondamentaux dans une société.


La beauté des choses se prolonge dans la beauté des idées, et la bonté des choses et
du monde revient à la bonté en soi.
La construction, la conquête de ce troisième territoire interne fondé sur le
principe d’harmonie ne peut se concevoir sans la force et la récompense du plaisir,
sous toutes ses formes, celles-ci étant comme sculptées par une exigence esthétique.
Esthétique : science du beau dans la nature et dans l’art – et dans la vie. Si c’est une
perception subjective et une évidence partagées, il faudrait lire tous les livres pour à
peine en faire le tour. Pourtant, elle est au moins possible en chacun de nous.
C’est à partir de cette position d’équilibre que pourra se développer la disponi-
bilité au sens esthétique.
De la force de celui-ci naîtra un nouvel état, supérieur aux deux autres : celui de la
9
poésie (poïésis, création) qui pourra les contenir et les unifier . On ne pourra ignorer
la fragilité de l’édifice ainsi construit, liée à sa complexité et à l’intensité de l’effort de
conscience et du travail de partage nécessaires au maintien de cet état supérieur.
« Il essaye de tenir un discours qui ne s’énonce pas au nom de la Loi et/ou de la
Violence : dont l’instance ne soit ni politique, ni religieuse, ni scientifique ; qui soit en
quelque sorte le reste et le supplément de tous ces énoncés. Comment appellerons-
nous ce discours ? érotique, sans doute, car il a à faire avec la jouissance ; ou peut-être
encore : esthétique, si l’on prévoit de faire subir peu à peu à cette vieille catégorie
une légère torsion qui l’éloignera de son fond régressif, idéaliste, et l’approchera du
10
corps, de la dérive » .
Une société où le plaisir et la jouissance de soi sont des valeurs primordiales et
libres doit avoir, pour être une société, des principes organisateurs ; le but final de
ceux-ci sera cette création qui élève, entraîne au-dessus des contingences, unifie par
la circulation et le partage de la joie des sens, physiquement et spirituellement. Cette
élévation est la condition du réenchantement du monde.

9. « Va, espère, et que ta vie soit un poème aussi beau que ceux qu’a rêvé ton intelligence », G. SAND,
Lettres à Musset, VIII, 15 juin 1834.
10. R. BARTHES, Roland Barthes par Roland Barthes, p. 87, Seuil, 1975.

28
3
LA CRITIQUE
DE LA SOCIÉTÉ CONTEMPORAINE

1 Antithèses de l’hédonisme
Puisque l’hédonisme contemporain suscite d’intenses réactions à la mesure de ses
formes extrêmes ou irresponsables, il est nécessaire, pour le comprendre et le défen-
dre, de passer par l’exposition des discours critiques.
Depuis une vingtaine d’années, il est un Discours de la catastrophe, qui plaît
toujours aux premiers prix de vertu et aux anxieux. Il s’est infiltré largement dans
les médias et la « culture de masse » constitutive de ce subconscient collectif qui fait
1
nos opinions intérieures au jour le jour, ou anime nos débats de table .
L’hédonisme, assimilé à un égoïsme radical, est pointé comme responsable de
cet état social et est connoté très négativement sans que souvent les accusateurs se
rendent compte de la contradiction que constituent leurs propres comportements.
Ce n’est peut-être pas un fait nouveau : toute époque a ses Cassandre, et les
paroles de celles-ci peuvent avoir leur utilité. Mais l’effet grossissant de la commu-
nication immédiate et « planétaire » donne au discours catastrophiste une capacité
d’infiltration et de massification sans équivalent. Encore que les mêmes conditions
de communication pourraient concerner l’expression des résistances à ce discours,
et il y a des signes tout à fait récents d’un développement allant dans le sens d’une
critique de ce pessimisme par l’affirmation d’un optimisme diffus mais capable

1. En fait, dans nos sociétés occidentales – et dans celles qui s’en inspirent. Ailleurs, il y a des misères
d’une autre nature : famines, assèchements, guerres, fanatismes, ou les « gloires » superflues de
richesses inimaginables.

29
HÉDONISME ET RESPONSABILITÉ

d’énoncer des lignes de conduite, dont on ne sait encore si elle constitue une réac-
tion salutaire, un déni, ou la promesse d’un retour en force du sens dialectique.
Encore faut-il que cette résistance trouve de vraies raisons d’espérer. Elle attend,
elle prépare la révolution écologique, condition radicale de la continuation de notre
société. Une écologie essentiellement technique ne contient cependant pas la finalité
que nous venons d’appeler dans le chapitre précédent : il lui faut un souffle spirituel.
Celui-ci peut survenir au sein d’une crise qui restitue aux hommes et aux femmes
une perspective d’existence délestée de la fausse fatalité des nécessités de l’économie
marchande placées au sommet des préoccupations collectives.
Ce qui est plus inquiétant, c’est qu’on trouve ce Discours de la catastrophe dans
les sciences humaines et dans les discours politiques, même lorsque ceux-ci prennent
brièvement la pose d’un léger retrait par rapport au suivisme habituel.
2
Depuis une vingtaine d’années donc , on entend que se généraliseraient,
comme autant de synonymes, l’égoïsme et l’individualisme, provoquant la « déliaison
sociale ».
On souligne fortement qu’il y aurait crise profonde des valeurs – celles-ci se
trouvant désormais confondues dans un relativisme intégral ; on a même prétendu
3
que le psychopathe sera la figure dominante de l’avenir (« soi pour soi, et tous pour
soi, sans limites ! »), ou pire encore, que le lien pervers ferait fond désormais sur tout
4
le développement de l’adolescence, ou minerait toute vision de l’amour – discours
inquiétants, volontairement ou non, variations sophistiquées et caricaturales sur

2. Celles qui succèdent à l’effondrement d’un communisme dévoyé et à la « victoire » du capitalisme. Le


politiquement correct a caché ce dernier mot trop marqué par son passé et par le profit : on parlera
du « marché » (du latin merx, mercis, marchandise).
3. Très abondamment représentée au cinéma, des modèles classiques et crédibles étant : Bonny and
Clyde, Arthur PENN, 1967, La Balade sauvage, Terence MALIK, 1973 (où le héros est ouvertement
admiré par ceux qui le conduisent au bagne), Tueurs nés, Oliver STONE, 1994 ou pour la version
perverse : la Nuit du chasseur, Charles LAUGHTON, 1955, le Silence des agneaux, Jonathan DEMME,
1991. Ces références, qui en cachent de plus anciennes encore, précèdent l’inflation actuelle, se
prolongent indéfiniment comme chez SCORSESE par exemple, et se condensent enfin en la figure
effrayante de l’ange exterminateur de No country for old man des Frères COEN, 2007, ces références
disent qu’il n’y a rien de neuf sous le soleil, sinon l’érotisation, par l’image omniprésente et magnifiée,
de ce qui nous effraye (la mort et toutes les violences) et en même temps nous attire (le pouvoir
possible sur celles-ci).
4. Il faut dire que la littérature et le cinéma contemporains, sous la pression de féministes engagées
telles Catherine BREILLAT (Anatomie de l’Enfer, film, 2004) ou Catherine MILLET (La vie sexuelle
de Catherine M., Points, 2002), dissociant absolument sexualité comme « droit de disposer de
son corps » et amour, en militant avec le sens de la provocation (et de l’humour parfois) pour
la pornographie, obligent à se poser des questions quant à la finalité de telles positions, au-delà
d’elles-mêmes. Quant au fond, on peut se contenter de relire les Onze mille verges d’Apollinaire
(1909), grand amoureux par ailleurs. Voir aussi tout le tintamarre fait autour des livres de Michel
HOUELLEBECQ (Plateforme,1999 ; La possibilité d’une île, 2005), qui valent un peu plus que son
auto-exposition médiatique.

30
La critique de la société contemporaine

le « tout va mal, tout fout le camp » répondant au « tout est possible » des militants
du plaisir.
Il faut bien dire que ces discours sont étayés par de nombreuses observations faites
dans les milieux professionnels : enseignants, thérapeutes, magistrats, sociologues,
journalistes, politiques. Dans la vie quotidienne, la culture populaire en est le relais
le plus puissant et alimente les thèmes favoris des magazines et des émissions de
radio et de télévision.
Nous entendons tous ces discours sur la pathologie « sociétale », sur le désen-
chantement du monde, sur la fin des illusions, tous ces constats de mal-être, de
société dépressive, de l’enfant-roi parenticide, de la perte de repères et de pères,
tout cet environnement culturel délétère, régressif, explosé dans un passage à l’acte
permanent, cette complaisance dans la plainte, la victimisation universelle, l’émotion
5
comme référence à toute authenticité, tout cela qui est dit et ressassé tous les jours .
6
Avec comme antidote, l’obligation de bonheur, d’euphorie perpétuelle , au prix de
la perte de toute profondeur, la solution dans le surf (même sans vagues), « la frime
et le fric ». Ou comme autre antidote, le retour à l’Ordre. Voilà le plat qu’on nous
sert tous les jours.
Simultanément à cette agitation angoissée ou euphorique, on verrait l’irruption
d’une violence omniprésente dans le monde comme dans les représentations propres
à l’art contemporain, au cinéma, à la littérature ou, plus frontalement encore, au
7
théâtre .
À ce discours pessimiste s’ajoute celui qui concerne la science. La science serait
devenue suspecte, elle aurait commis trop d’erreurs, elle aurait conduit à trop de
désastres, il y aurait eu trop de falsifications, la recherche serait gangrenée par le
vedettariat et le profit. La science n’intéresserait plus les jeunes occidentaux qui
profitent pourtant de tous ses effets et ils n’auraient plus d’enthousiasme et d’effort
à lui consacrer.
Tout serait devenu suspect, creux, relatif, futile. Dans cette ambiance, l’hédoniste
se ficherait du passé et de l’avenir et des autres. Il serait le prototype de l’irrespon-
sable égoïste.
Ce discours extensif accompagne et produit même pour une part le dévelop-
pement extraordinaire de fonctions normatives dans la société actuelle (thérapeutes

5. Vitesse, Immédiateté, Dérision, Emotion, Zapping (VIDEZ).


6. Voir notamment Gilles LIPOVETSKY, L’ère du vide, Gallimard, 1983 déjà, et L’empire de l’éphémère,
Gallimard, 1987 ; Pascal BRUCKNER, L’euphorie perpétuelle, Grasset, 2000.
7. Avignon 2005 a constitué selon certains critiques le passage du théâtre des mots au théâtre des
images et des actes, avec une crudité et une violence, spécialement sexuelle, sans précédent. Des
spectateurs criaient aux acteurs : « Cessez de nous maltraiter comme ça ! ». Le vide de sens de certains
spectacles est inquiétant, mais n’est peut-être que le signe d’un passage. Quant à la violence, elle est
constitutive du théâtre depuis Eschyle. (Voir Olivier PY, « Avignon, la controverse inattendue », Le
Monde, 30 juillet 2005).

31
HÉDONISME ET RESPONSABILITÉ

et consultants en sexualité, en stratégie conjugale, conseillers en lutte contre le


stress, victimologues, praticiens parallèles en tous genres…) et leur implantation
quasi incontournable à tous les niveaux de fonctionnement de la société. Il renvoie
de celle-ci une image de grande malade et façonne en même temps un quadrillage
social lâche, mou, empirique, autant que morcelé, mais qui risque de brusquement
se durcir.
On voit bien aussi que la psychologie et tout le champ de la santé mentale de
nos sociétés sont marqués par la même évolution, à la fois par des raidissements
et des phénomènes apparents de dissolution des cadres conceptuels, sous couvert
8
d’intégration des théories et des pratiques qui aboutirait à un état culturel où « tout
est psychologique ou tout est social » et où « tout se vaut », avec comme conséquences
une massification des pratiques et un nivellement, et finalement « un marais intel-
lectuel » généralisé.
Ce qui va primer alors, pour que « les signes signifient immédiatement et fort »,
c’est le spectaculaire – et le plus spectaculaire, le plus rapidement perceptible par
tout le monde, c’est l’émotion. C’est le règne de la psychologie de l’émotion dans
son sens le plus abâtardi. C’est sur ce terreau que fleurissent les Psychagogues et les
9
Psychopompes
Le psychagogue est celui qui a quelque chose à dire sur tout, non par réflexion,
ni par expérience, ni par « science de l’âme », mais parce qu’il est convoqué et payé
par la société médiatique et publicitaire, et tenu de prendre la parole au nom des
thèmes victimologiques (la dépression, l’anxiété, etc.) ou hédonistes « basiques »
(sexe, science du plaisir, relations de couple, etc.).
Le psychopompe, on l’a compris, est souvent le même que le précédent, mais
sur un plan plus opératoire : il agit, dans le cadre d’une fonction multipliée de façon
exponentielle dans tous les rouages de la société, fonction magique si elle repose sur
une croyance sans preuves et sans fond. Ce sont des faiseurs éphémères, des opé-
rateurs branchés qui se substituent à la réflexion de leurs interlocuteurs, des agents
de décérébration – quelquefois honnêtes cependant.

8. Dont le réseau est la manifestation institutionnelle la plus évidente et la plus opérative, organisé
par le concept réducteur et hypocrite d’efficacité. Le réseau total et prétentieux risque d’obtenir
comme résultat la dissolution définitive des repères parce que, sous couvert de l’hyper-organisation
à laquelle il oblige, il démontre en fait la nécessité dans toute organisation institutionnelle et dans
tout rite collectif d’une identification libre. Ainsi comme macrosystème impossible, intenable, il
risque lui-même l’effondrement : se maintenir dans l’hypercomplexité et l’anarchie totales, ou se
fragmenter, se contredire, et être ramené à sa stricte fonction instrumentale.
9. Psychagogue : GR. Antiq. Magicien dont le rôle était d’évoquer les ombres des morts. Psychopompe :
GR. Mythol. Conducteur des âmes. Quand on sait qu’Apollon ou Orphée méritaient ce surnom
pour une fonction aussi noble, on comprendra qu’ici c’est à partir de l’évocation du magicien et du
démagogue que nous faisons dériver le sens de ces mots vers l’irrévérence et l’ironie.

32
La critique de la société contemporaine

Face à ces deux figures ambiguës, il reste les scientifiques, les psychologues, les
enseignants, les sociologues, les philosophes, les agents sociaux, les journalistes et
tous les intervenants responsables, c’est-à-dire les plus discrets, qui savent qu’on ne
parle pas sans savoir, qu’il faut du temps pour savoir, que la connaissance est le fruit
d’une expérience longue et que cette expérience doit être basée sur une formation
continue et sur l’intégration de celle des autres et de sa propre vie.
Cette mise au point peut paraître excessive, elle ne l’est pas : il se pourrait que ce
soit l’inflation de psychologie « basique » qui conduise à entretenir l’idée de la société
malade, ou infantile, et énerve (au sens premier) ses membres, établisse le règne
d’une caste tutélaire, prothétique et pléthorique d’interlocuteurs obligés, et bientôt
de décideurs. Quand on disait que les enfants devenaient maîtres des parents… À
quand un Président de la République ou un Premier ministre « psy dans sa fonction » ?
À quand une société palliative ?
En même temps, les « fonctions médiatrices » connaissent un essor comparable.
Un droit réglementaire et protectionnel ou hygiéniste envahit tout le champ des
échanges au point de risquer de suffoquer ceux-ci et la créativité qui doit animer nos
vies et notre monde. Ce droit limitant est contourné en son sein même par des lois
inverses « progressistes ». Comme si la fuite en avant jouissive générait des contre-feux
qui ne tiennent pas, qui eux-mêmes sont infiltrés et qui sont aussitôt débordés.
Qu’y a-t-il de nécessaire et de vrai dans tout cela ? Ou pour ne pas disqualifier
trop d’observateurs et d’acteurs qu’on supposera souvent honnêtes, nous posons
ces questions :
– Est-ce à ce point dramatique, est-ce même dramatique, et à quel point est-ce
nouveau ?
– Y a-t-il vraiment, par exemple, de nouvelles pathologies ?
– Faut-il vraiment que la démocratie contemporaine s’occupe de la vie sociale
en s’infiltrant dans tous les aspects de la vie privée, au risque de se nier elle-
même ?
– Que deviennent ces constatations si elles sont replacées dans la perspective du
développement social global à travers les Temps modernes ?
– Dans ces leitmotive, quelle est la part de fabrication due au consumérisme, tant
du côté des producteurs que des consommateurs ?
– Ces signes, décrits comme autant d’alarmes, ne sont-ils pas le résultat d’une
contradiction de plus en plus tendue entre d’une part l’aspiration foncièrement
hédoniste des hommes et des femmes, et d’autre part, non pas seulement leurs
principes moraux individuels, mais une morale sociale basée sur une Norme
devenue à la fois molle, confuse et hypocrite, traversée par la tentation éternelle de
redevenir tyrannique en s’occupant de tout et de tous du berceau à la tombe.

33
HÉDONISME ET RESPONSABILITÉ

Nous voilà amenés à préciser une de nos hypothèses : la société, fondamentalement,


ne serait pas plus malade qu’avant et les pathologies dites nouvelles ne le sont pas,
pas plus que les comportements continuellement stigmatisés.
Ce sont les expressions et les traitements collectifs des phénomènes qui ont
changé dans le sens d’une pathologisation universelle, par l’effet de la massifica-
tion de la culture et par l’effet des forces économiques issues de la réorientation de
l’Instinct de guerre.
Nos sociétés européennes sont apparemment pacifiées ; la guerre ici (à la suite
des horreurs du XXe siècle) n’est plus organisatrice d’un ordre social et politique,
mais la force quasi instinctuelle qui la sous-tend ne s’est évidemment pas évaporée,
elle s’est travestie, transformée (on pourrait dire sublimée !), en guerre économique,
et certainement en conflits interculturels et en racismes renouvelés. Ceci n’enlève
rien à l’optimisme de notre propos, mais dit que le danger d’un retour à la guerre
extérieure ou civile est toujours présent : les situations politiques et religieuses exté-
rieures à l’Europe sont là pour nous le rappeler.
Une telle évolution, résultant d’une représentation collective entretenue par un
dévoiement politique et économique, ne peut cependant légitimer une vision falsifiant
la nature humaine, ignorant ses « invariants », et qui la désespérerait, aboutissant
finalement en quelques générations à produire en effet l’Homme déprimé, prélude
à une destruction, véritable cette fois, de toute notre société.
Mais même si ces constatations s’avéraient finalement pertinentes, dans le sens
d’une évolution sociale effective produisant ce nouveau grand mal-être généralisé,
l’effroi serait alors permis quant à l’ampleur du mal-être, et il serait nécessaire d’en
imaginer les solutions avec détermination.
Or, il n’est pas sûr, nous l’avons dit, que les conséquences d’un tel état soient
tirées en d’autres termes que ceux d’une production sans fin de nouvelles fonctions,
plus palliatives que réparatrices, qu’elles soient pharmacologiques, juridiques, psy-
chothérapeutiques, culturelles, démagogiques ou pseudo-philosophiques, le tout
10
emballé par les politiques du court terme .
Alors ? Fuite en avant, en plein dans le malaise, quand ce n’est pas, en sens inverse,
fuite en arrière vers la réaction passéiste ? Mais cela, c’est dans le discours dominant
et convenu. Qu’en est-il de la pensée profonde, intime, des hommes et des femmes ?
Ils sont là, entre deux : d’un côté, l’ordre ancien, mal connu, est fantasmé et
mythifié ; et de l’autre, on a la tentation du vertige face à l’inconnu en des époques

10. Comment, par exemple, ne pas voir l’effet délétère sur le développement de l’enfant du fait de l’usage
abusif des jeux vidéos hyperviolents ou de chaînes spécifiques aux tout-petits (0 à 3 ans). Compter
sur la « bonne éducation par les parents » est parfaitement hypocrite. Établir des écoles de parentalité
est palliatif et indécent si on laisse les choses en l’état. Faut-il interdire ces programmes ou plutôt
les surtaxer pour financer les soins (des enfants, des parents, des enseignants) ? Ou un chef d’État
pourrait-il monter à la tribune et dire que nous vivons quelquefois comme des imbéciles ?

34
La critique de la société contemporaine

de mutation. Peut-on imaginer d’autres évolutions plus créatives que le retour au


passé et la crispation conservatrice et « sécuritaire » ou, à l’inverse, l’abandon dans
les bras des « psys » et des juristes, ou encore le plongeon dans l’inconnu, conduit
par la technologie.

2 Les trois âges de la personnalité


11
Marcel Gauchet est le penseur critique, lucide et rebelle, fin clinicien et phénomé-
nologue, offrant la matière d’une réflexion approfondie sur toutes les dimensions
de notre société occidentale et nantie. Son approche a l’immense avantage de coller
avec une réalité sensible, perçue tous les jours, autant qu’elle ouvre sur les questions
12
épistémologiques les plus exigeantes .
Ce contemporain inquiet, sceptique, prototype du penseur honnête et brillant,
esprit libre, extralucide, anticipateur, pourrait-il être récupéré par les pessimistes,
13
les réactionnaires archaïques et les fossoyeurs de l’avenir ?
Gauchet faisait l’exposé des modes de représentation de l’individu, ou de la
personnalité, modifiés à travers l’histoire des Temps modernes selon une vision
historique, sociopolitique et phénoménologique. Sa synthèse, même s’il en soulignait
lui-même les aspects schématiques, paraît de prime abord pertinente jusque dans
ses prolongements actuels. Un contrepoint se trouverait cependant aisément dans la
14
lecture attentive des Origines du totalitarisme d’Hannah Arendt , d’où il est possible
de penser que ce qui fait la déréliction apparente actuelle, comme celle des États-Unis
des années cinquante quand elle parlait (et qui nous apparaissent cependant comme
une référence dorée), n’est que la répétition de ce qui traversait déjà le XIXe siècle,
surtout à partir de son milieu, et le début du XXe siècle. On sait ce qu’il en advint en
1914, et le totalitarisme qui suivit. Occasion à nouveau d’affirmer que : 1. les forces
de destruction sont à l’œuvre depuis toujours, mais ont atteint dans les sociétés
modernes une ampleur extraordinaire ; 2. l’espérance est tout autant indestructible ;

11. Le désenchantement du monde – Une histoire politique de la religion, Gallimard, 1985. En 1996, il
faisait paraître un article : « Les Trois âges de la personnalité », repris et modifié dans La Démocratie
contre elle-même, Gallimard, 2002, spéc. pp. 229-295 : Essai de psychopathologie contemporaine I
et II. L’article de 96 paraît plus « pessimiste » mais a l’avantage d’être très clair à propos des idées
qui ont constitué l’arrière-plan de la décennie. Voir aussi la Condition historique, Stock, 2003.
12. Par exemple, sur les raisons de l’effacement relatif depuis quinze ans de la psychanalyse, non comme
théorie structurante du fonctionnement psychique qui reste tout à fait pertinente si l’on tient compte
des apports des continuateurs depuis cinquante ans, mais comme « instance sociale organisatrice »
omniprésente, sinon omnisciente, ce qu’elle a été jusqu’au milieu des années 1980.
13. Ce ne serait certainement pas de son fait : voir « Nouveaux réactionnaires : un manifeste en réplique »
[à Daniel LINDENBERG], Le Monde du 28/11/02.
14. Hannah ARENDT, Les origines du totalitarisme, op. cit., passim.

35
HÉDONISME ET RESPONSABILITÉ

3. il y a des invariants fondamentaux qui forment le socle de cette espérance ; 4. une


perspective de vie est toujours possible, au-delà de la destructivité la plus atroce.
Mais gardons la référence de Gauchet et risquons-en une paraphrase synthétique
et pratique, les trois âges ainsi présentés se recouvrant en partie selon les milieux,
les époques et les contextes, mais constituant une grille de lecture plausible. Nous
la reprendrons sous un autre angle de vue, subjectif et personnel, dans le chapitre
suivant.

2.1 L’homme15 traditionnel

C’est l’homme de l’Ancien Régime, soit de la fin du Moyen Age jusqu’au début du
XVIIIe siècle. Sans remonter à l’Antiquité : le polythéisme et le multiculturalisme
antiques ont encore et toujours et plus que jamais des leçons à nous proposer, mais
le détachement effectif par rapport à ces repères est devenu tel que cela oblige à un
travail d’exégèse. Nous verrons plus loin toute la reconnaissance que nous devons
à l’Antiquité.
Cet homme traditionnel, depuis le Moyen Âge, est soumis à une hiérarchie dont
le sommet est Dieu lui-même, révélé par les Livres. La cohérence de la société découle
du dogme et de la loi, ainsi que de l’appartenance à une classe fixée à la naissance,
le tout gardé par les agents du système et par la croyance de tous.
Le mode de représentation de l’homme de cette époque est basé sur ce que
16
Gauchet appelle pertinemment l’incorporation de cette réalité et de ces croyances,
telles quelles, comme objets internes qui ne s’altèrent pas. La transgression, l’anomie,
sont payées par l’exclusion, éventuellement par l’éradication sur le plan social, et
sont vécues dans la honte pour le transgresseur ou l’exclu. Elles s’expriment par le
blasphème et l’imprécation, s’il résiste.
L’inconscient d’un individu, tel que nous l’entendons communément
aujourd’hui, n’a ni pertinence, ni efficience dans ce monde-là. Même si la psychana-
lyse affirme l’éternité de la réalité du complexe de castration par exemple, donc du
refoulement dont on trouve la trace dans les fondements symboliques des mythes et
de l’organisation sociale multimillénaire, c’est comme un donné préalable impensé :
le membre de la communauté traditionnelle ne pouvait vivre ce « complexe » qu’à son
insu autour des figures du Père, de la Mère, autour des principes (très relatifs dans
les faits, sur le plan privé) de la prohibition de l’inceste et du meurtre. Cet être privé
et ses repères propres, internes, sont sans effet sur la sphère collective, entièrement

15. Il est bien entendu que « homme » contient de nos jours et pour nous, de façon absolument égalitaire
– et différenciée – la femme.
16. Psychan. : « processus par lequel un sujet, sur le mode fantasmatique, fait pénétrer et garde un objet
à l’intérieur de son corps » (J. LAPLANCHE et J.-B. PONTALIS, Vocabulaire de la psychanalyse,
PUF, 1967). Cet « objet » est ainsi pris tel quel, sans transformation, ou rejeté en bloc, vomi.

36
La critique de la société contemporaine

fondée sur l’explicitation des dogmes de la Foi par les prêtres et de la Loi par les
princes et par l’État. Ainsi, l’individu, en fait, n’existe pas encore au sens apparu
depuis le XIXe siècle et même si des figures ont de tout temps animés l’histoire, elles
restaient jusque là soumises strictement à leur appartenance à un monde déterminé
17
« par en haut » .
La liberté, dans ce système, est paradoxalement très grande puisque, une fois le
rite et la loi respectés, le membre de la communauté fait ce qu’il veut. D’autant que,
dans un certain monde chrétien, toutes les transgressions privées sont pardonnables
par la confession-soumission. Le libre arbitre (faire le bien ou le mal, prédéfinis) est
soumis en amont comme en aval de l’acte à la volonté de Dieu.
Il y eut bien de nombreux insoumis, mécréants stigmatisés ; les jouisseurs, vrais
ou faux, sont démonisés, condamnés à la léproserie, au bûcher, à la marginalité enfin.
Inutile d’insister sur cette histoire, pourtant essentielle, qui est le résultat d’une culture
de la faute, du péché, originel de surcroît, et de la punition au nom de Dieu, sous la
18
férule de l’évêque et de la police du roi, au service de leur ordre .

2.2 L’homme moderne19

Sans caricaturer l’Histoire, et en sachant qu’il a fallu plus d’un siècle et demi pour
que ces événements sortent leur plein effet, les Révolutions américaine et française,
préparées par la fermentation des idées et l’interpénétration des milieux dès la fin
du XVIIe siècle et surtout au cours du XVIIIe siècle, (les Lumières illuminent les
figures rebelles hédonistes de Casanova, de Chordelos de Laclos, de Sade et de tous

17. Par ex. dans le microcosme quasi expérimental de la Cour du Louis XIV finissant, la dissolution
des traditions et l’effet des transgressions morales par le Roi lui-même (autojustifiées), conduisent
à l’émergence de personnalités très fortes, aux individualités complexes décrites par Saint-Simon
(Mémoires, not. Tomes IV et V, La Pléiade). Mais le système de référence reste traditionnel.
L’effacement de la honte vient de l’exemple « dissolu » du Roi, mais le jugement, impitoyable, et
le retour de la honte, dépendent aussi de lui quand il devient dévot. Dieu et le Roi se confondent,
Dieu est incarné, en un sens total, et Louis est appelé : Père de la France. C’est cet absolutisme – et
la Révocation de l’Edit de Nantes – qui a miné irréversiblement la capacité de la religion catholique
d’être ce que l’étymologie et l’histoire proposaient : un « lieu » de représentations et de pouvoirs
consentis, qui reliaient et identifiaient.
Une autre Figure, celle de Don Quichotte, premier rebelle « moderne » sous les apparences inverses
d’une nostalgie désespérée de la chevalerie et de l’amour courtois, affirme la liberté absolue d’un
seul, sans foi ni loi autres que la force invincible de son rêve contre toute réalité. Il est vrai que c’est
encore au prix de la folie.
18. Nous ne pouvons appliquer à ces époques nos « paradigmes » contemporains : nous pouvons décrire
en profondeur une pensée révolue, nous ne pouvons pas la comprendre « de l’intérieur », encore
moins la juger. C’est ce qui fait la faiblesse selon nous de la position de Michel ONFRAY dans son
Traité d’athéologie (Grasset, 2005) qui l’amène à jeter tout le legs des époques antérieures même
si son propos, nécessaire, est de dénoncer la survivance de croyances ineptes ou irrationnelles, qui
subsistent ou prospèrent comme fondations de groupes discriminants.
19. Moderne : du lat. modo, récemment, justement. Qui est du temps de celui qui parle ou d’une époque
relativement récente. À partir de là, ce mot devient un fourre-tout aux limites très fluctuantes).

37
HÉDONISME ET RESPONSABILITÉ

20
les libertins, athées ou non) ainsi que par la formidable poussée scientifique , ces
révolutions ont conduit à un bouleversement créant l’Individu fondé en droit et
en égalité dans un état de droit, sacralisé par la Déclaration du 4 août 1789 et la
Constitution de 1793.
C’est là sans doute que naît la possibilité d’être Soi en même temps que la possi-
bilité d’une considération pour l’Autre comme soi-même, contrepartie plus difficile
à vivre, celle-ci n’allant pas… de soi.
Ainsi, naît l’individu de l’État-nation à partir de la Révolution, dans l’égalité
des droits, la liberté des cultes, la séparation de l’Eglise et de l’État, la laïcisation du
fonctionnement social et la « privatisation » de la religion, l’apparition d’un agnos-
ticisme et d’un athéisme enfin dicibles, la perméabilité interclasse, la progressive
égalisation des sexes…
Mais ce processus va être lent, avec des phases de réactions et de restaurations
extrêmes, des guerres et d’autres révolutions. La déliquescence de l’État-nation et
de l’état de droit originel, sous l’effet du capitalisme bourgeois, socialement discri-
minateur et antisémite à la folie, va produire de monstrueux « essais » où, par un
retour morbide inouï, le peuple sera comme un seul « individu collectif » (le Volk)
conduit par un Chef forçant l’identification et la soumission totales. Nation et chef
s’accordent la toute-puissance, par la technicisation de la politique et de la guerre,
par l’expansion indéfinie (« le mouvement pour le mouvement ») et s’il le faut
jusqu’à la négation et la destruction des autres nations et de communautés entières.
Formidable dévoiement, formidable régression du nazisme, comme du commu-
nisme dictatorial, en une paranoïa absolue, avec comme forme d’aboutissement du
21
pouvoir, la terreur .
Ce qui suivit fut la refondation de l’état de droit après 1945, mais celui-ci n’a
retrouvé qu’une part de sa force originelle. Celle-ci, sauf en quelques rares périodes,
a d’ailleurs été toujours largement idéalisée ou fantasmée.
Du côté de l’individu cependant, dans cet état d’émancipation théorique col-
lective, sa représentation de lui-même va évoluer en intégrant les principes de sa
liberté et de son égalité dans la conscience de lui-même, au moins au plan du rêve,
du projet et progressivement de son droit individuel effectif.
22
Il reste soumis tout au long du XIXe siècle et du Court XXe siècle à la hiérarchie
des pouvoirs, à la répartition en classes étanches, à la pyramide représentative de

20. Voir : E. BADINTER, Les passions intellectuelles, Fayard, 1999, 2002 et 2007.
21. « Le sens commun proteste désespérément que les masses sont soumises et que tout ce gigantesque
appareil de terreur est donc superflu ; s’ils étaient capables de dire la vérité, les dirigeants totalitaires
répliqueraient : l’appareil ne vous semble superflu que parce qu’il sert à rendre les hommes superflus ».
Hannah ARENDT, Les origines du Totalitarisme, op. cit., pp. 808-809.
22. Cette dénomination utile est d’Eric HOBSBAWM, L’Age des extrêmes, Ed. Complexes et Le Monde
diplomatique, 1994. Elle couvre la période de 1914 à 1991. Robert MUCHEMBLED (op. cit.) situe
la charnière en 1960.

38
La critique de la société contemporaine

la Nation, à la Loi, à la foi dans la République, les Grands hommes, ou la Patrie.


Mais son émancipation, énoncée dans les principes, lui fait découvrir ses désirs
personnels, autonomes et qui peuvent être en conflit avec l’ordre social, d’autant
plus que celui-ci se veut égalitaire mais ne l’est absolument pas. L’expression de ses
désirs reste soumise à la loi morale, garante de l’ordre social, particulièrement dans
la société bourgeoise capitaliste et familiale, mais son affirmation personnelle est
enfin exprimable et audible.
Dès lors, peut-être sur la trame immémoriale du conflit œdipien intime, l’indi-
vidu active ses capacités de refoulement pour toute chose ou situation qui fait conflit,
spécialement en ce qui concerne son principe de plaisir et les pulsions fondamentales :
agressivité et sexualité. Mais comme il peut se penser enfin lui-même et pour lui-
même, advenu, érigé dans son unicité et sa foncière singularité, il découvre, révèle
puis refoule l’objet du désir en son inconscient : c’est là, dans les « profondeurs », que
23
le conflit se dit entre soi et la réalité, s’il ne peut se vivre à l’air libre. L’intériorisation
est devenue le mode de structuration du fonctionnement psychique. Ce n’est plus
une incorporation pure et simple d’une loi et d’un ordre extérieurs à soi, mais c’est
à l’intérieur que ça vit, ça débat, ça peut faire mal en soi, entre les figures et les « ins-
tances » construites à partir de la rencontre problématique du désir et de la réalité,
à travers une histoire singulière.
La névrose et l’inconscient naissent dès lors dans la représentation collective,
comme modalités psychiques structurantes et comme objets d’étude (Age d’or des
hystériques, pour une part produites par leurs observateurs). Sur ces concepts se
fonde une culture nouvelle, et la culpabilité – en lieu et place de la honte – devient
un référent social et un état interne dominant. La religion, particulièrement dans
la seconde moitié du XIXe siècle, avait repris en France, pour un temps, le pouvoir
24
qu’elle avait perdu en 1793 . Avant que les matérialismes, marxiste puis freudien
entre autres, ne révèlent ce qui est à l’œuvre en dessous des représentations collec-
tives et individuelles et ne fassent à nouveau sauter le carcan des dogmes révélés et
des normes morales bourgeoises.
Scientisme et technicité, idée de Progrès continu, idéologies utopistes – mais
maintien du patriarcat, des Grands Hommes ; essor de la psychanalyse, de la socio-
logie, mouvement féministe – mais liberté sous surveillance policière… toutes ces
avancées, ces reculs et ces soubresauts, dont nous avons été tous témoins dans nos
jeunesses, à travers l’histoire de nos grands-parents et de nos parents, jusqu’à la
grande récréation de 1968.

23. Processus par lequel des relations intersubjectives [relation fils – père, par exemple] sont transformées
en relations intrasubjectives (intériorisation d’un conflit, d’une interdiction, etc.). (J. LAPLANCHE
et J.-B. PONTALIS, op. cit.).
24. Ainsi, la IIIe République se fonde à la fois sur des principes égalitaires et sur le monceau des
20.000 cadavres de la Commune de 1871, recouverts sans honneurs ni noms par la Basilique de
Montmartre.

39
HÉDONISME ET RESPONSABILITÉ

2.3 L’homme contemporain

Et voici l’individualisme forcené de notre hédoniste contemporain « occidental »,


accompagnant de près l’effondrement (prétendu, momentané, trompeur) des
idéologies et des religions… Apparaîtraient de « nouvelles pathologies » (répétons
que, selon nous, il ne s’agit que d’une modification des expressions pathologiques)
énoncées sur la base d’une modification de la théorie du psychisme. Celui-ci est
conçu non plus comme une construction essentiellement interne déterminée par
des relations précoces et des conflits entre l’interne et l’externe et devant se plier au
principe de réalité comme chez l’Homme moderne « névrotique », mais dans une
interaction permanente et ouverte avec le monde, une construction modifiable,
dominée par l’impulsion du désir et la primauté du Soi tout-puissant – ne trouvant
plus les anciens repères, les anciennes barrières.
On verrait ainsi à présent l’effacement de l’inconscient, de la culpabilité et du
Surmoi formés par les figures parentales, le contournement généralisé de la Loi
collective, un principe de plaisir dominant, et l’érection toute puissante de ce que
nous pourrions appeler l’individu effronté. Il serait sans loi, mû par une revendication
permanente de jouissance, d’autant plus anarchique que l’ensemble du corps social
se délierait des représentations effectives de l’autorité. On évoque sans cesse l’estom-
pement de la Norme, la « désidéalisation », l’appauvrissement symbolique, l’anomie
politique… Avec au bout, il a été dit, la catastrophe et la décadence promises, la fin
d’un monde, ou du monde, etc.
En contrepoint, on voit la montée des intégrismes défensifs, des comportements
sectaires, des thèses racistes, des mouvements d’extrême droite et « sécuritaires ».
Et cela dans une société globalement nantie comme jamais, mais qui redevient
profondément clivée sur le plan économique, avec une reconstitution d’une vaste
classe de pauvres et d’exclus extrêmes, d’un côté, et d’une petite minorité de super
nantis, de l’autre.
La rançon de cette jouissance toute-puissante d’être soi serait rapidement la fatigue
25 26
d’être soi , la solitude sociale douloureusement ressentie, l’anxiété de l’« atomisé » ,
du « seul au monde », l’anxiété jusqu’à l’angoisse, anxiété de la confusion dans un
magma informe de signes sans ordre et dépourvu de sens. En psychopathologie,
l’accent est déplacé vers les troubles du narcissisme et de l’identité : on quitterait
le « Qu’ai-je fait ? » de l’Homme moderne pour le « Qui suis-je ? », comme mise en
27
doute du « Je jouis, donc je suis » .

25. Alain EHRENBERG, La fatigue d’être soi, Odile Jacob, 1998.


26. In-dividuus et A-tomos, sont étymologiquement synonymes : qui ne peut plus être divisé.
27. C’est l’essor des borderline, figures multiples aux limites indécises, tenaillées par la perte du lien,
crispée sur une affirmation rageuse et blindée d’exister, ou s’effondrant dans la dépression à la
moindre expérience d’« échec ».

40
La critique de la société contemporaine

La comparaison deviendrait presque impossible cette fois avec des époques anté-
rieures suffisamment longues, à cause de la démesure des champs collectifs embras-
sés, de la rapidité extraordinaire des communications qui créent des identifications
extrêmement fugaces ou hypertrophiées, à cause de la perte de consistance, à cette
échelle, des contenants structurels et moraux clairs au plan social. Il est remarquable
qu’à l’effarement devant la rapidité des « changements » sociaux corresponde la peur
des changements climatiques, conséquence des œuvres techniques de l’homme –
celui-ci n’ayant pourtant jamais cessé d’être prométhéen, donc créateur et effrayant
pour lui-même.
Confusion aggravée aussi par la création de nouveaux pôles culturels, pôles
de (pseudo)rupture. On sait, par exemple, ce qui revient aux adolescents dans la
création d’une culture autonome, prolongeant et réalisant leur rupture interne
naturelle, au point que cette culture devient suffisamment puissante pour entrer en
concurrence, donc en rupture vu sa nature, avec celles des adultes. En soulignant
que ce qui soutient son expansion, outre l’évolution des structures familiales, c’est
un marché, avec la formation depuis trente ans d’un vaste public de consommateurs
mineurs : ceux-ci peuvent être dupes, à tout le moins en position ambiguë. Ce marché
spécifique s’appuie sur le grand marché global. Si à l’effet de la mercantilisation de
tout s’ajoute tout de même une plus-value en termes de créativité, il est remarquable
qu’une partie des « jeunes gens » d’aujourd’hui expriment un mal-être (par moment
explosé en jeux destructeurs) fait d’ennui et de sentiment d’inutilité, quand ils se
rendent compte qu’ils sont des cibles de consommation ou que ce qu’on leur offre
est un avenir de consommateur ou rien. Leur mal-être, s’il en est, indépendamment
des formes d’expression, sauvages, rageuses ou « dépressives », révèle leur désir d’un
autre monde, toujours « plus vrai et plus juste ». Et ça, c’est un appel vieux comme
la jeunesse de tous les temps.
L’alternative heureuse pour beaucoup sera de « faire la fête entre amis » : celle-ci
devient leur but principal, une obsession quelquefois, et on retrouve ici une tentation
28
d’hédonisme permanent pour toute une génération .

28. Il y a peut-être une « petite génération perdue » : entre 1995 et 2002, environ, en rupture complète
avec les aînés, même les plus proches, et qui a vécu de l’univers clos de la techno, associé à la drogue
au sens large, préparé par le rap dur, univers de la défonce, vaste groupe de jeunes gens sans aucune
illusion sur l’avenir, et sans idée politique. Certains n’en sont jamais revenus. Mais c’est un phéno-
mène récurrent depuis le début du XXe siècle au moins : il y avait 200.000 cocaïnomanes à Paris en
1920, et Les Enfants terribles de Jean COCTEAU (1929) sont pour nous « hypercontemporains ».

41
HÉDONISME ET RESPONSABILITÉ

3 L’esprit de résistance – Les réfractaires


Nous avons bien laissé flotter le conditionnel dans l’énoncé des changements interve-
nus dans la période actuelle par rapport aux deux siècles de modernité démocratique
issue des Révolutions.
À ce stade notre thèse demeure : rien de neuf mais la répétition, la même difficulté
de trouver le sens de l’existence, les mêmes forces centrifuges et délétères, les mêmes
discriminations sociales avec des classes réparties à peine autrement, et au bout les
29
mêmes risques d’évolution totalitaire vers l’ « homme superflu » . Et en même temps,
on voit la permanence confirmée par le droit et par la représentation collective d’une
possibilité d’état de droit et de société portant encore le rêve et quelques réalisations
du principe d’harmonie. Si les changements de formes et d’expressions sont indis-
cutables (foisonnement, médiatisation, rapidité et même instantanéité), ils laissent
ouverte la question des structures qui les sous-tendent : structures des personnalités
et structures sociales. Quoi de neuf à ce niveau ?
Sinon justement une capacité de plaisir jamais connue à cette échelle. Or,
pour qu’une société s’aime, elle doit avoir le plaisir d’exister et la fierté d’exister.
L’hédonisme peut être une valeur pour une société à condition qu’avec le plaisir il lui
donne la fierté. Celle-ci n’est possible pour nous que par l’exercice du respect mutuel :
toute autre attitude conduira à la violence. Notre époque est à la charnière du retour
à la violence barbare d’un côté, et de l’affirmation d’un désir d’être ensemble par le
plaisir partagé, de la façon la plus haute et la plus exigeante, de l’autre. Mais si l’égo-
ïsme, le mépris et l’envie dictent l’avenir de notre monde, et si le peuple, lui, est mou
et se laisse faire par la massification et le nivellement, alors tant pis pour nous.
Il faudrait, pour assurer la critique de ce qui précède, pouvoir s’appuyer sur
l’énoncé d’une alternative,
1) reconnaissant objectivement qu’existe bien cette part minoritaire de la société,
en évolution « négative », toute en déliaison effective et en exclusion de ce qui
ne vient pas d’elle, évoquée par les observateurs et que nous considérons en
faible extension mais par contre en pleine révélation et même en intensification
d’expression, surlignée par la médiatisation,
2) reconnaissant l’autre part sociale, majoritaire, résistante mais sensible à tous les
courants et qui se dit par moment « déboussolée ».
3) reconnaissant la violence économique autojustifiée qui produit constamment
la contradiction totale entre le mythe de toute-puissance et la réalité d’un grand
nombre.

29. Comment ne pas voir que le point oméga du consommateur final est sa disparition comme individu
singulier, avant peut-être la disparition finale de l’humanité, imaginée par et pour quelques uns,
deep ecologist ou super-nantis.

42
La critique de la société contemporaine

Cette alternative contient un renforcement de la conviction optimiste dont peut


s’animer tout le corps social, non seulement quant aux finalités légitimes qu’il pour-
suit plus ou moins consciemment, en conservant les cadres de références acquis et
les « invariants » individuels et sociaux, mais aussi quant aux moyens démocratiques
et dynamiques dont il peut user, face aux mouvements réactionnaires, délétères ou
réifiants de tout bord.
Alors, résister, être réfractaire. Mais à quoi ? Où sont les forces de la déliaison,
puisqu’il semble qu’elles soient à nouveau pleinement à l’œuvre ?
Il est entendu que la modalité actuelle dominante d’organisation sociale, à voca-
tion universaliste, est le marché. Remarquons au passage que le « triomphe » de cette
modalité et l’ampleur de ses conséquences réifiantes nous donneraient de plus en
plus de difficulté pour assurer qu’il n’y a au fond rien de nouveau sous le soleil.
Mais puisque nous sommes convaincus que le marché, dans sa forme et ses
30
fonctions agressives, est la continuation de l’Instinct de guerre par d’autres moyens ,
nous ne ferions pas de différence entre Août 1914 – exemple de l’aboutissement catas-
trophique d’un impérialisme généralisé produit par des sociétés cultivant déjà l’ac-
cumulation des biens, de l’inutile et de la différenciation injuste – et aujourd’hui.
La différence réside dans la modalité de sa réalisation mais non dans « l’instance »
que cet Instinct de guerre sollicite éternellement en nous : narcissisme discriminant,
xénophobe et guerrier (appétit collectif de pouvoir à l’œuvre « derrière tout ce qui se
passe ») ou narcissisme régressif, autoérotique et passif (l’état où le « marché triom-
phant » nous conduit individuellement, comme acteur-objet de consommation).
Le système actuel est de type mercantile et, particulièrement depuis quinze ans,
il s’est établi chez nous sans partage comme projet universel, mondialisé, où la vente
et le profit deviennent organisateurs essentiels des échanges et des représentations
collectives. C’est un dévoiement de l’utilitarisme originel ; de support de progrès
possible, il est devenu projet de pouvoir unique. Le mépris de la loi et l’agressivité de
certains groupes économiques en dit bien la puissance. La désinstitutionnalisation,
la sortie du religieux, la massification, et d’autres facteurs déjà évoqués contribuent
apparemment à lui « ouvrir des boulevards » : la résistance paraît faible, les garants
de la mesure sont tétanisés, les bénéfices immédiats sont énormes.
Dans cet état, les gens (oserait-on dire le peuple ?) dans leur part fragile et peu
réfléchie, se placent en position de dépendance superficielle ou forte, mais donc « se
confient » à ce système ou s’aliènent en risquant d’accroître encore le vidage appa-
rent des contenus psychiques, culturels et spirituels, au profit d’un consumérisme
de jouissances immédiates, vide de sens ontologique, laissant juste un peu de place
à des pseudo-rébellions velléitaires.

30. Le vocabulaire économique est truffé de références guerrières, et n’a d’égal que le vocabulaire sportif,
complètement dévoyé par les soubassements économiques.

43
HÉDONISME ET RESPONSABILITÉ

Une autre partie de la société – selon nous, la plus importante – résiste bien, mais
n’engage pas le combat, sauf par les ailes anarchistes ou éclairées, qu’on laisse faire à
sa place et « on verra bien ». La base et la structure sociale « républicaines » résistent
mais ploient sous la puissance du tout à l’économique, c’est-à-dire à la marchandise
31
et à la démagogie politique . Les « gens » se laissent faire mais ne sont pas dépourvus
de jugements sévères quant à ce que l’on fait d’eux. Il y a donc conflit, et espoir.
De plus, ce système récupère le désir de jouir qui s’est exprimé de façon si juvé-
nile et jouissive en effet il y a quarante ans, en prétendant abattre l’ordre ancien.
Ce « nouveau » système dit : « Vous voulez jouir ? Nous allons vous en donner pour
votre argent ». Réussite totale, en apparence. Tout le monde semble y courir. Tout le
monde ? Il y a des signes de réaction, prémisses de la révolution écologique.
Ainsi, on pourrait dire que dans la foulée des révoltes historiques continuent
les manifestations célébrées d’une liberté plus ou moins possible enfin. Mais cette
liberté risquerait d’être morose et nihiliste peut-être même, à cause de l’estompement
apparent des idéologies qui justifiaient l’engagement, à cause de la massification qui
nivelle et rendrait l’émulation vaine pour la plupart, et de l’effet d’une telle accessibilité
au plaisir immédiat qu’elle émousse tout appétit et décourage tout effort. L’excellence
ne pourrait plus se trouver que par la participation frénétique au système vainqueur
ou ne serait plus possible que par le vedettariat – ou, à l’inverse, la « vie bonne » ne se
trouverait que dans le retrait du monde, produit du désenchantement qu’évoquaient
32
Gauchet, et d’une autre manière Furet .
La responsabilité des « acteurs sociaux » (juges, enseignants, thérapeutes,
médecins, assistants sociaux, animateurs en tous genres, politiques, journalistes,
formateurs) est engagée : dans la mesure où ils sont, à quelque degré que ce soit,
les agents du système, ils ne peuvent placer leur rôle, d’un côté sous une exigence
éthique soutenue dans une relation de respect de tous, sans la confronter de l’autre,
de façon critique et non soumise, aux logiques des systèmes qui dominent, orientent
et provoquent les échanges.
Leur résistance ne doit pas s’exercer contre le principe de jouissance, contre
l’hédonisme en soi et la société des loisirs qui le porte, mais contre ce qui mine l’or-
ganisation sociale responsable et dénature le développement individuel, en particulier

31. La politique risque de n’être plus guère que gestionnaire et suiviste, non pas tant parce que l’État
serait contesté par des citoyens « libérés », mais parce qu’elle se ferait valet d’une économie dont on
sait qu’elle est dirigée par des « mains invisibles » et par conséquent intouchables, et qu’elle cultive
désormais le spectaculaire immédiat. Il n’est pas sûr que cette « culture » qui a dénaturé profondé-
ment les politiques depuis vingt ans leur permette de saisir les chances de régénération offertes par
la Crise financière de 2008. La fin de cette décennie offre peut-être une chance de régénération dont
on avait perdu, sinon l’espoir, du moins l’idée qu’elle pourrait être rapidement accessible.
Voir aussi la pénétration de la stratégie publicitaire et des « influences subliminales » chez Jean-Léon
BEAUVOIS, op. cit.
32. François FURET : Le passé d’une illusion, Laffont/Calmann-Lévy, 1995.

44
La critique de la société contemporaine

la capacité critique. Il serait bien qu’ils osent redevenir des acteurs politiques qui vont
au-delà du « choix » des figures médiatiques ou du suivisme mercantile…

4 Quatre illustrations
33
1) Dans ce contexte, on pourrait dire que les acteurs sociaux peuvent jouer un
rôle soit prothétique, soit renforçant quant aux ressources de résistance des gens, rôle
sollicité au départ d’un discours de la demande ou de la plainte, à contenu réel pour
une part, à contenu « culturel » diffus pour une autre. Leur aire d’intervention est
un des lieux du combat – et trop ne le savent pas ou ne veulent pas le savoir. Au lieu
d’être la caisse de résonance de toutes les plaintes, ils pourraient être les premiers
des résistants et aider à passer de la lamentation à l’action.
La première nécessité, c’est donc d’en prendre conscience et, en toute liberté
de choix, d’instiller – sans rompre avec les exigences professionnelles – ce que la
conscience de ce combat leur commande dans leurs attitudes institutionnelles. Ainsi,
l’acceptation de tous les rôles imaginés à profusion par le système doit-elle être
soumise à cet examen de conscience : quel rôle me fait-on jouer ? Quelle est la part de
vérité dans ce que j’entends, du côté de l’individu comme du côté des pouvoirs ? Quel
est l’intérêt pour la personne ? N’ai-je pas mieux à faire que d’éternellement réparer ?
Où se trouvent les territoires du beau et du bon ?
Par exemple, une extension continue du système de soins de santé ne porte-
t-elle pas préjudice à la qualité de ce système, et à la délimitation du champ de la
maladie ? À l’inverse, sa délimitation sur la base des seuls critères économiques est-
elle juste socialement ? Y a-t-il une légitimité à déborder du champ de la pathologie
avérée pour investir tous les espaces de la vie sociale, pour y créer des « besoins de
réparation » extensifs ? Le principe de non-discrimination, ou le principe d’auto-
nomie, sont-ils structurants ou sont-ils des leurres idéologiques dès lors que leur
application conduit à déplacer les problèmes ou à en créer d’autres ? La nécessité
qu’ont les politiques de légiférer en tout au nom des droits les plus divers n’est-il
pas un interventionnisme brouillon qui cache leur impuissance face au « très grand
défi économique » : comment considérer le consumérisme, et construire l’alternative
qui à la fois le contiendra (dans les deux sens du terme) sans reprendre les utopies
dramatiques du passé et en créant les conditions d’une « vie bonne » socialement,
selon les principes d’harmonie, de respect, et pourquoi pas d’esthétique ?

33. Au sens large, le juriste, le médecin, l’enseignant en font partie : par exemple, le juge a désormais
besoin du médecin, de l’assistant social ou du psychologue, et le médecin n’est plus seul juge de la
maladie, de la vie et de la mort depuis longtemps ; quant à l’enseignant il est au propre comme au
figuré au centre de l’arène, souvent seul désormais. Mais que peut-il quand on lui intime l’ordre
d’être économiquement efficace, autrement dit de brancher au plus tôt l’enfant sur le marché !

45
HÉDONISME ET RESPONSABILITÉ

34
2) L’établissement de la Victime en figure organisatrice de l’ordre social, répondant
aux exigences du développement citoyen et du principe de réparation, peut aussi être
un leurre au plan général, accroissant sans fin les attitudes de déresponsabilisation
de soi.
On constate notamment dans les situations de deuil, catastrophique ou pas, et
avant l’expression de toute pathologie, l’instauration de traitements « préventifs »
(psychologiques ou pharmacologiques) qui créent les conditions d’une occultation
de la béance provoquée par la perte. Est-ce un avantage pour tous autre qu’immédiat
et édulcorant, un effet latéral de l’obligation d’effacer les douleurs dans une société
devenue tellement hédoniste qu’elle ne supporte plus celles-ci (et nous avons dit que
cet hédonisme-là est réducteur, régressif) ? Et on voit bien que certains refusent ce
genre d’aide (et c’est alors un scandale possible pour les intervenants – et pourquoi
pas, un jour, pour les assurances !). Ainsi faut-il, en premier lieu, toujours se poser
la question de la finalité de beaucoup de ces actions, en y intégrant les exigences
habituelles de la relation d’aide et de son cadre nécessaire, mais aussi l’exigence de
définir ce que l’on joue comme rôle dans la pièce sociale.
Il y a un aveuglement qui trouve sa source et sa justification cachée dans les lois
de l’économie de marché : c’est particulièrement le cas du commerce d’une culture
dépressive, étendue à tous les champs de la vie sociale et qui vit des conséquences
de la mauvaise qualité de l’hédonisme consumériste, incapable de se penser au-delà
du jouir immédiat.
D’un autre côté, on pousse à l’autonomie, à l’efficacité, maîtres-mots des pro-
grammes d’insertion sociale, opératoires, évacuant le temps et l’espace de la rencontre
et de l’expression singulière. Entrechoquement des représentations, des buts et des
moyens, avec au milieu un individu qui a appris à dire je, à revendiquer, mais à
qui on fait croire que son statut de consommateur-travailleur est son seul horizon.
Qu’est-ce qu’on lui apprend d’autre à espérer ? Il y aurait de quoi déprimer.

3) Certains viendraient remettre en question les Droits de l’Homme et feraient de la


Nuit du 4 août 1789 le départ de la destruction générale du tissu social, sous prétexte
de la critique des excès de l’individualisme, de l’égalitarisme autant que de certains
35
excès des « droits-de-l’hommismes » . Ils feraient de la Révolution féminine une

34. Voir Caroline ELIACHEFF et Daniel SOULEZ LARIVIERE, Le temps des victimes, Albin Michel,
2007.
35. Il y a des excès. Ainsi par exemple, il est à nouveau fréquent de trouver des esprits complètement
fermés à la réalité phénoménologique de la psychose, comme processus interne où l’angoisse d’anéan-
tissement et de graves distorsions cognitives entravent durablement et quelquefois définitivement
l’intégration de la personne dans la société. Quand ils ne nient pas radicalement l’existence de la
maladie, ces défenseurs des droits refusent le projet thérapeutique au nom de la « liberté absolue
du sujet de dire non ». En face du sujet malade, il y a aussi ceux pour qui le seul droit est celui du
plus fort.

46
La critique de la société contemporaine

cause de la dérive apparente des familles, une cause de la destruction du symbolique


et de la souffrance des enfants…
Il y a là une perception réactionnaire, qui ne prend pas en compte l’extraordinaire
capacité d’évolution sociale de notre époque et ses possibilités inemployées, et qui
est sous-tendue par, soit des opinions sincères, soit des manipulations sécuritaires,
sectaires ou conservatrices extrêmes.
La capacité d’évolution et d’innovation sociale serait ainsi menacée. Nous avons
évoqué le phénomène de répétition qui traverse l’époque moderne, et le retour du
risque totalitaire. La dictature n’est pas devenue impensable : elle est à l’œuvre sous
les formes éblouissantes de la construction de tous les réseaux et sous la fascination
par la technologie. Et d’un autre côté le réarmement moral se nourrira toujours de
tous les scandales médiatisés. Ce qui est plus probable, c’est que la forme prise par
ces réactions empruntera tous les moyens et tous les signes extérieurs de « techno-
fascismes ».
La résistance ne réussira pas si elle ne connaît pas les canaux de communica-
tion par la pratique : il y a des exemples de combats sociaux ou politiques menés
par des réseaux d’internautes, et les blogs sont un lieu d’énonciation de refus et de
propositions. Malheureusement, on y trouve souvent n’importe quoi et la qualité
36
des informations et leur contrôle sont très faibles .

4) Un exemple de la relativité du concept de nouveauté concerne le quart-


37
monde .
Celui-ci était largement ignoré des « cliniciens », jusque il y a trente ans. Ignoré
par méconnaissance autant que par mépris. Le quart-monde a ses modes d’expression,
ses règles, un fonctionnement complexe, souvent clanique, des relations de « fusion/
confusion », des clivages, des pensées magiques, des enfants-rois qui peuvent très vite

36. Il n’y aura rien pour résister à l’effondrement possible de l’objectivité de l’information et au retour
à l’anarchie, sans le développement d’une alternative par des pôles Internet fortement identifiés,
très actifs, en interactions avec la presse écrite et avec les citoyens « correcteurs ». La presse est déjà
transcrite en version électronique mais cela ne suffit pas. Le contrôle de l’État ne concerne que les
aspects légaux. Ces pôles d’opinion doivent être d’expression libre et indépendante mais organisée,
identifiée et autocontrôlée, avec une déontologie, comme c’est le cas de la presse.
37. GR,1 : Sous-prolétariat des pays développés. – En politiquement correct : les personnes socialement
défavorisées ; en politiquement incorrect : les victimes du système économique. Il n’a pas été pos-
sible pour certains de s’arracher au statut d’ouvrier-forçat, puis à celui d’« inutile-assisté ». C’est
une des faillites des systèmes politiques opératoires, obnubilés par la participation au système de
profit : l’amélioration du bien-être, le respect des structures mentales invariantes, la participation
et l’éducation, ça doit pourtant être possible pour (presque) tous. Une part des déficients est aussi à
prendre en compte autrement que par l’alternative : assistance ou exclusion. Enfin, objectivement,
il y a des personnes qui, quoi qu’on veuille ou fasse, seront irréductiblement à la marge, « déclassés
de toutes classes », victimes ou structurellement tels : la réponse sociale globale est censée, par effet
de proximité, leur revenir aussi, au bout du compte. Personne ne peut être considéré comme fon-
damentalement inutile.

47
HÉDONISME ET RESPONSABILITÉ

devenir des enfants battus, une culture orale dans tous les sens du terme, etc., et une
capacité indéniable de résistance aux influences et injonctions extérieures normatives,
sans qu’entrent dans ce refus des éléments d’opposition « politiques » exprimés par
les canaux habituels du langage. C’est aussi dans ces milieux, sans que bien entendu
ils en soient les seuls porteurs, que l’on trouve des signes fréquents et plus marqués
de décrochages, de délinquances, de comblement des failles par des passages à l’acte
violents, par des comportements et des investissements où la perception de l’altérité
(hors clan) est faible (avec souvent une culture de la violence de refus, sans fond
politique). On constate en même temps une capacité d’appropriation, non pas des
normes, mais des « attributs » techniques de la puissance mercantile : culture marquée
par des « appropriations » d’objets valorisants appartenant à la classe dominante
(GSM, lecteurs, vêtements de marques, voitures d’occasion mais de prestige…), par
la destruction ou le marquage des mêmes objets (la rage de ce sous-prolétariat peut
s’exprimer par le vandalisme brutal ou tagué) ou par des références spécifiques de
rupture (tous les signes et contenus du break, du hip hop, du rap, du hard-rock…),
avec des réussites créatives et esthétiques parfois considérables.
Pour ce public « près de ses pulsions et peu mentalisé (conscientisé) », comme
disent les agents sociaux, mais qui veut jouir comme tout un chacun et qui vit son
exclusion – douloureusement ou non, la solution des problèmes d’adéquation à la
norme était naguère laissée à l’Assistance publique ou à la Loi. Jusqu’il y a trente ans :
à ce moment, la création de services sociaux et psychosociaux dans tous les domai-
nes de l’action publique ainsi que la réforme hospitalière, ont amené un nombre
considérable de situations de ce type dans le champ des agents sociaux. Ceux-ci ont
cherché à appliquer leurs concepts théoriques et leurs méthodologies, (élaborées
dans un contexte classique « à dominante névrotique viennoise début de siècle, ou
classe moyenne »), se heurtant souvent à l’imperméabilité de ces milieux au langage
dominant et aux propositions normatives ou « symbolisantes ». Le résultat a été, en
comptant bien sûr certains succès, soit un rejet de la part de certains intervenants
au nom de l’incurabilité supposée de ces « déficients sociaux », soit un épuisement
de la motivation de ces agents, avec comme fond ce qui est si difficile à vivre pour le
soignant moyen : l’impuissance. Quelques-uns forcent l’admiration par leur résistance
et leur dévouement, mais ce qu’ils ont à voir est souvent le désastre généré par une
société organisée par la réinscription de classes selon le niveau de capacité écono-
mique, sur le terrain des plus fragiles, intellectuellement et affectivement.
La question est : la présence nouvelle dans le discours de la Cité, dans les dis-
cours « cliniques » et politiques, de ces problèmes très présents dans les populations
marginalisées (on peut ajouter au quart-monde en rupture, avec prudence mais
certainement, les exclus économiques isolés, atomisés, et certains groupes immigrés
discriminés), cette présence ne produit-elle pas un glissement de toute la perception
et de toute la conception de la « psychopathologie sociale générale » vers ces situa-
tions les plus problématiques qui, par ailleurs, existent depuis toujours et étaient
déjà exposées par Zola, Vallès ou Dickens ?

48
La critique de la société contemporaine

Autrement dit, quand on affirme, de façon lapidaire, que l’on passe d’une société
« névrotique » à une société « psychopathique, toute en déliaison », encore une fois
est-ce vrai ? Ou est-ce l’effet « latéral », récupéré au plan culturel, d’un problème de
classes persistant généré comme toujours par la puissance de l’économie ou par
des déficiences fondamentales ? Est-ce l’effet déformant de l’irruption de nouveaux
consultants arrivant à l’offre de services dans un état catastrophique sur le plan
individuel et familial, à la suite de déficiences acquises ou originelles qui font des
38
différences irréductibles ?
Et quand à l’autre bout du spectre social, on voit le modèle nanti californien
s’ériger en référence pour ces mêmes publics, on perçoit l’étau dans lequel est pris
« l’agent social » – comme le témoin lambda d’ailleurs – et les déformations possibles,
souvent à leur insu, de leurs perceptions.

Ainsi, la réponse aux questions énoncées plus haut paraît devoir être nuancée, et
par souci d’objectivité, devoir certainement se tenir loin de toute affirmation catas-
trophiste nouvelle.
Et pour être clair, quelle que soit la réponse, elle ne doit jamais aboutir non
plus à une minimisation des problèmes révélés par l’abord des situations que l’on
vient d’évoquer. Mais si l’on veut que nous trouvions la conviction et la force dans
l’action, il ne faut pas commencer par nous désespérer !
Nous sommes dans le risque d’une erreur de perspective, parce que le seul pro-
blème éternel, au bout du plaisir comme de la souffrance, est celui du sens qui donne
cohérence et harmonie, et de l’éducation qui y conduit. On ne voit pas pourquoi ce
monde-ci, avec les moyens qu’il a, ne trouverait pas ses réponses.
Alors jouissons, on ne sait pas ce que l’avenir nous réserve, etc., diraient nos
39
contemporains, tels les festineurs devant la peste dans Nosferatu . Mais c’est au
risque de la méprise, de la lâcheté et d’une erreur de perspective et il semble que cet
état de la société appelle une autre perspective.

38. La Révolution industrielle a produit quatre générations de douleur, dont descendent aujourd’hui
quatre générations de laissés pour solde de tous comptes. Et cela s’exporte, se délocalise, avec la
même ignorance. N’est-il pas possible d’intégrer dans quelque système que ce soit la priorité de
l’éducation de l’enfant et du développement de la dignité des personnes ? (Bis repetita placet).
39. Nosferatu, MURNAU (1922) et Werner HERZOG (1979). Le monstre, la peste, c’est l’Autre absolu,
maléfique, repoussant et fascinant pour la bourgeoisie repue et culpabilisée du XIXe siècle, comme
il le redeviendrait pour l’individu repu du XXIe siècle.

49
HÉDONISME ET RESPONSABILITÉ

5 Fukuyama et Sloterdijck avaient-ils raison ?


Le modèle consumériste actuel de l’économie de marché est mortel parce qu’il
compte sur le conditionnement avec le paradoxe qu’il s’adresse à l’homme primaire,
pulsionnel donc totalement désinhibé. Mais ce modèle comporte-t-il en lui-même
une alternative ?
40
Francis Fukuyama a fait grand bruit il y a une quinzaine d’années avec son
article intitulé « La fin de l’Histoire ? ». Il laissait une place au doute mais cela lui a
valu, comme souvent pour un titre provocateur (même si le thème est vieux comme
Hegel ou la Révolution française), des réactions indignées sans examen sérieux, des
haines épistolaires et journalistiques et l’appui des milieux d’affaires. Il a prouvé par la
suite son appartenance au néo-conservatisme américain, mais a pris position contre
l’engagement américain en Irak…et participe comme conseiller au gouvernement
de Georges Bush junior. Courage, équivoque opportuniste, ou engagement lucide,
au prix possible de contradictions insoutenables ?
Sa thèse première : nous sommes arrivés, à des degrés divers sur la planète, mais
inéluctablement à terme, à la fin institutionnelle de l’Histoire. L’évolution progressive
des institutions humaines politiques et économiques conduit à sa forme finale : la
démocratie politique et l’économie de marché. Il n’y a plus d’autre état social repré-
sentable au-delà de ce modèle. En quelque sorte celui-ci est parfait et totalement
désirable, tant son efficacité est patente. De cette façon et explicitement, l’auteur
disqualifiait définitivement toute recherche fondée sur les produits de l’imagination
humaine quant à son bonheur et qui se placent au plan d’un Idéal qui se définirait
au-dessus des seules conditions matérielles ou « naturelles ». En quelque sorte, il
disqualifiait la spiritualité comme l’idéalisme, il instaurait l’éternité pragmatique
des démocraties avancées.
La nature humaine s’en trouverait changée à jamais puisqu’une des conditions
essentielles à la créativité sociale n’aurait plus lieu d’être, à savoir une tension
perpétuelle entre l’existence réelle des individus, cruelle à bien des égards, et leur
condition de vie idéale. Il a même fixé une norme, un seuil « concret » au-delà duquel
cette tension n’aurait plus raison d’être : un produit intérieur brut de 6000 dollars
par habitant (soit, à l’époque, deux fois moins que celui de la plupart des pays de la
CEE, trois fois moins que celui des États-Unis ou du Canada).
Il ajoute un élément supplémentaire à sa démonstration : l’établissement définitif
du modèle de la démocratie de marché sera garanti par l’évolution formidable des
sciences, tout particulièrement des sciences biotechnologiques. Celles-ci conduisent,
par la maîtrise de la nature, à un nouvel état de l’humanité : unité mondiale, régu-

40. Professeur d’économie politique internationale à l’Université John-Hopkins de Baltimore. The end
of History, 1992.

50
La critique de la société contemporaine

lée et débarrassée des contingences (précarité physique, recherche de la pitance


quotidienne, qualité de vie matérielle, lenteur des transformations…).
Imparable discours de triomphe que nous sommes un peu gênés de contredire
dans notre opulence d’européens ; sauf que… La dualisation évidente de la société
occidentale (ici sous nos yeux), ou encore la large représentation des haines anti-
occidentales et des conflits à base nationalistes, pourraient constituer de solides et
durables contradictions, et bien plus que des réactions rétrogrades. Rien à faire, il
argumente et démolit ces contradictions, autant, supposons-nous, que les alarmes
émises devant le gonflement extraordinaire de la bulle boursière et le découplage entre
la richesse spéculatrice et la richesse concrète des productions. Tout ceci ne serait
que soubresauts dans une dernière phase évolutive avant qu’apparaisse le mot fin.
Alors que penser quand pour aller jusqu’au bout de sa position, où perce ainsi
le besoin polémique de réduire tout adversaire, il veut vaincre en assommant et dit
ceci : … « L’échec de ces expériences (basées sur diverses doctrines qui souhaitaient
triompher des limites de la nature humaine en créant un nouveau type d’être qui ne
fût pas soumis aux préjugés et limitations du passé), l’échec de ces expériences, à la
fin du XXe siècle, nous a montré les limites du constructivisme social en confirmant
– a contrario – un ordre libéral, fondé sur le marché, établi sur des vérités manifestes
tenant à la Nature et au dieu de la Nature… ». Et il conclut : « Le caractère ouvert des
sciences contemporaines de la nature nous permet de supputer que, d’ici les deux
prochaines générations, la biotechnologie nous donnera les outils qui nous per-
mettront d’accomplir ce que les spécialistes d’ingénierie sociale (politiques, acteurs
sociaux, psychologues, philosophes…) n’ont pas réussi à faire. À ce stade, nous en
aurons définitivement terminé avec l’histoire humaine parce que nous aurons aboli
les êtres humains en tant que tels. Alors commencera une nouvelle histoire, au-delà
41
de l’humain » .
Nous ne discuterons aucun argument concernant l’échec des modèles sociaux
« idéalistes » du XXe siècle, il en est trop de patents. Sauf que Fukuyama expédie de
façon légère ce qui est à la source même de son modèle démocratique : l’affirmation
et la défense des différences, et qui produit depuis les révolutions du XVIIIe siècle
jusqu’à aujourd’hui, une tension permanente. Elle est inéluctable, vu l’inaltérable
besoin de différence – qui est à la racine du désir et qui construit le débat social,
voire les luttes sociales, à moins de considérer que tous nantis, nous serions tous
les mêmes et béatement unis. Et dans cette tension ne peuvent que surgir des forces
contradictoires sous-tendues par des représentations et des idéaux divergents. Une
démocratie sans idéaux supramatériels n’est pas une démocratie, c’est une association
de consommateurs, comme on dit association de malfaiteurs. Et la morale mercantile,
s’il en est une, ne peut suffire à baliser notre bonheur.

41. Souligné par nous.

51
HÉDONISME ET RESPONSABILITÉ

Il évacue de même une autre évidence : la tentation de la destruction, de la


barbarie, est inhérente à la nature humaine, elle se campe dans les tréfonds de la per-
sonne mais rien n’empêche qu’elle redevienne dans quelque circonstance prévisible
un « idéal » social. De plus, le modèle dominant, manifestement darwinien-social,
évacuerait son fondement même, à savoir la compétition inter- et intraspécifique,
il faudrait alors supposer que pour l’homme, il y aurait une exception : il pourrait
connaître un état final et définitif au-delà duquel il n’y aurait plus jamais rien de neuf
en effet. Grand Soir « démocratique », technocratique et consumériste : il énoncerait
bien la fin de l’homme. D’une autre façon que par son autodestruction : par la dis-
parition de son humanité conflictuelle. Mais cela peut faire rêver aussi à un monde
moins douloureux, vivant dans la paix apparente des moutons et des fourmis.
Laissons l’émotion de côté. Quelqu’un dit tranquillement que la créativité ne
sera plus sociale mais technologique, donnant ainsi à l’ingénierie biophysique le
soin de mener le monde désormais. Nous supposons qu’il laisse encore la liberté
à chacun de rêver son monde intérieur. Mais encore faut-il qu’il subsiste, chez cet
homme du futur et dans la culture de son milieu, les tensions dont nous parlions
qui lui donnent des modèles de réponses aux avatars de sa vie. Si la réponse est
technologique, ou prédéterminée dans un moule obligé universel – démocratie et
42
économie de marché , il n’y a plus de liberté, ni de créativité, sinon celles du com-
merce et de l’enrichissement ou de la faillite. Il n’y a plus de créativité ni de liberté
dans la société. Il restera la sphère privée, n’est-ce pas ?
Il resterait le champ « privé » de la culture et de la création artistique (au sens
large) – et la création secrète des romans de vie personnels. Ce serait déjà bien.
Rangés aux rayons des recherches historiques, les concepts sociaux du passé, leurs
fulgurances, leurs soleils noirs. Plus besoin d’imagination sociale, nous nous conten-
terions des restes et ça ferait déjà beaucoup.
Mais au-delà des doutes énoncés à l’égard de la portée réelle des propositions
de Fukuyama, il y a d’autres questions qui surgissent.
Où se limite le champ de la mercantilisation ? Ne voit-on pas la culture elle-même
en produit traité comme tout autre ? La question ne se pose peut-être pas : quand le
« produit culturel » devient un produit strictement économique, il n’est plus culturel,
il est devenu objet matériel là où il y avait l’esprit libre dans sa création. Mais on
pourrait encore espérer que de cette « massification » sorte un désir pour soi qui se
remette à valoir quelque chose. C’est compter sans le fait que la mercantilisation
universelle touche aussi à la sphère privée : les passions subsisteront mais seront
approchées par le marché sous l’apparence salvatrice des produits, matériels ou
comportementaux, apaisants ou euphorisants (c’est déjà le cas).

42. Ce qui, ne nous leurrons pas, veut dire démocratie de marché, qui pour bien marcher doit se sou-
mettre aux « lois » du marché et bien sûr à ceux qui les énoncent et dirigent, car il reste cette peste
sociale, même dans le meilleur des mondes, qu’il y a des forts et des faibles, des puissants et des
soumis, des malins et des stupides, donc des riches et des pauvres en beaucoup de choses…

52
La critique de la société contemporaine

Non, il y a des dons, il y a la trace des contextes familiaux et sociaux, il y a encore


ces caractéristiques impalpables qui font la force d’un moment ou d’une commu-
nauté, convoquant la mémoire et provoquant l’émotion véritable. Le surgissement
d’un acte créateur est le résultat d’une conjonction d’éléments, dans un moment
fécond, le plus souvent par le hasard d’un angle de vue soudain neuf, angle de vie,
angle de mot…
Ce surgissement, d’une émotion, d’une pensée-forme, est tendu par un éblouis-
sement esthétique, par la vie pure qui se dit, qui se sent, ou par le manque, la souf-
france. Il est d’abord intérieur, privé. Mais il prend forme et force dans le contexte
particulier d’une époque et de ses moyens.
La question est : que devient l’individu ou le groupe créateurs dans une
« culture » qui les aurait faits consommateurs bouffis de facilités par la grâce de la
technologie ?
La réponse, optimiste, peut être que la création vivra toujours grâce à d’éternels
résistants, anarchistes et marginaux en tous genres. Plus tristement : qu’elle survivra
toujours au sein de soi, secrète. Ou à l’inverse, optimiste encore : qu’elle surviendra
à partir de moyens inimaginables concrètement aujourd’hui. Ou plus finement :
qu’il y a nécessairement un au-delà à tout état donné d’une société, la plus comblée
fût-elle, et que là commencera une nouvelle liberté de l’esprit. Ainsi, étrangement,
Fukuyama pourrait avoir raison ? Sans doute pas, parce qu’il ne dit pas un mot
de cet au-delà du consumérisme : il y a celui-ci ou rien. Ce pourrait n’être qu’une
condition de vie en société, mais nous n’accorderons jamais notre confiance à des
systèmes agissants, totalisants, qui ne peuvent énoncer que leur finalité utilitaire,
matérialiste et réifiante et façonnent la réalité humaine à leur seul profit, pour leur
seule nécessité. Pour la même raison qui le fait réfuter la pertinence des idéologies
passées : son système est une autre idéologie.
Boursouflure temporaire ? Il faut attendre, garder le recul sans se dissocier trop
du mouvement. Savoir attendre et agir, connaître et « rêver sur ce terreau » comme
l’ont fait les contemporains de l’explosion des Lumières.

Fin 1999, une autre polémique s’engageait, partant des positions prises par Peter
43
Sloterdijck , concernant l’ « anthropotechnologie ». On quitte le plan de l’organisa-
tion économique et politique pour celui de la morale et de l’éthique, avec le même
point de départ : l’homme nouveau du XXIe siècle sera-t-il l’homme biotechnologi-
que gouverné par un hédonisme également « technologique » (tout désir personnel

43. Voir tout le dossier : « L’affaire Sloterdijk », 1999, 2000, http://multitudes.samidzat.net/-L-Affaire-


Sloterdijk/html.

53
HÉDONISME ET RESPONSABILITÉ

trouvera réponse à travers des instruments permettant de le mettre en forme précise,


efficace et reproductible). Ce n’est pas tant la position et le texte ambigu de Sloterdijck
que la virulence du débat que nous retiendrons ici.
Il y a bien des tenants de la table rase et de la disqualification des classiques au
nom de la nouveauté : nous entrerions dans une société « postlittéraire, post-épisto-
laire et donc posthumaniste ». Il y a bien une nouveauté inouïe, issue de la révolution
technologique : que l’on puisse manipuler le vivant, en particulier le génome humain
donne à certains des fantasmes de toute-puissance. Que l’on puisse aller vers « une
réforme des qualités de l’espèce », « une technologie anthropologique, y compris
une planification explicite des caractéristiques », « toute l’espèce humaine ne pas-
sera-t-elle pas d’une fatalité de la naissance à une naissance choisie et une sélection
prénatale ». Parmi les vives réactions qui ont suivi son discours, le rappel a été fait
des risques du retour de l’eugénisme, on a agité l’accusation d’hypernazisme, ou de
techno-fascisme. Son maître, Habermas, l’a désavoué.
Aujourd’hui, il reste de tout cela quelques cendres médiatiques. Le débat a eu
l’avantage de jeter le sujet à la tête des contemporains et le désavantage de naître à
partir d’un propos ambigu. Le clonage humain reste interdit mais l’utilisation des
cellules souches à des fins thérapeutiques et la perspective de manipulations généti-
ques aux fins d’éliminer des malformations et des maladies héréditaires est admise
sous le couvert de la prévention des souffrances prévisibles des personnes à naître
ou de leurs parents. Par ailleurs, les défenseurs de l’euthanasie contrôlée ont avancé
44
leurs arguments, coulés en termes de loi dans certains pays européens.
Le rappel des conceptions nazies, qui sont, on l’a compris, un filigrane noir qui
court dessous tout notre propos, peut servir d’argument de combat idéologique ou
philosophique : la rationalité « pure », soucieuse d’efficacité et d’éradication de la
souffrance, justifiée par la prévention contre les maladies, a été naguère dépassée
par des lois édictées contre « les vies qui ne valent pas la peine d’être vécues », le
parlementaire moral se faisant doubler par un autre type de politique, amoral.

44. Les Pays-Bas, la Belgique. Ces législations sont très contrôlées et réservées aux cas évidents et
consentis : « patients majeurs incurables », après « demande faite de manière volontaire, réfléchie et
répétée ». Mais la déchirure de la confiance vient quand des sénateurs déposent une proposition de
loi (Sénat belge, 14/12/2005) qui étendrait la Loi du 28/05/2002 aux déments, s’il y a une déclaration
préalable, réserve importante mais non décisive. Des questions ont été posées quant à l’exercice
de l’euthanasie chez les enfants… Un sondage rend compte que plus de la moitié des médecins
– seulement – refusent ces dernières perspectives. La lecture des « Bienveillantes » de Jonathan
LITTELL, Gallimard, Prix Goncourt, 2006, a l’avantage de rappeler une méthode SS beaucoup plus
simple : vider les hôpitaux des incurables et des déments et les liquider immédiatement. Ce n’est pas
une obsession pour nous, mais l’étonnement, voire l’effarement, face à cette occultation : il y a des
seuils symboliques, et la mort ne peut se donner qu’à soi-même, en conscience. Franchir cette limite
(surtout quand la conscience ne permet plus de dire je veux), ce pourrait être la fin de l’homme,
nous le craignons. Et nous n’acceptons pas qu’on nous dise que notre position est réactionnaire et
crypto-religieuse : elle pose seulement et fermement la question : où est-ce qu’on s’arrête ?

54
La critique de la société contemporaine

Aux alarmes « des sages et des humanistes », s’ajoutent les réactions des milieux
religieux, tous vus par les novateurs comme pusillanimes et incapables de se repré-
senter les bienfaits d’une société organisée pour son bien par la primauté accordée
au désir individuel et par les moyens techniques extrêmement efficaces de la micro-
biologie. L’éternité physique (les 120 ans génétiques au moins) serait un but ultime
pour créer la société post-humaniste de Fukuyama et Sloterdijk et tant d’autres.
L’argument imparable opposé à tous les empêcheurs de foncer vers la société idéale
définitive, étant celui de la liberté individuelle enfin réalisée.
On ne voit pas que :
1. La société fonctionne sur la base de ses représentations collectives qui constituent
sa culture et donc sa morale. Quel que soit le nombre de ceux qui souscriraient
à une telle évolution (il y en eut des millions après 1933), cela ne disqualifie en
rien la position du refus, au nom d’une morale religieuse ou athée, mais en tout
cas pour nous antidogmatique, et d’une éthique relationnelle adogmatique par
nature.
2. Ces représentations sont le résultat des strates accumulées depuis des siècles,
elles ne se changent pas sans traumatisme, en dix ou vingt ans. Ce n’est pas une
justification suffisante pour refuser le changement, mais bien « le changement
pour le changement », l’obligation de mouvement, la fascination aliénante pour
la puissance de l’ingénierie humaine.
3. Ces innovations s’inscrivent dans une entreprise de calibrage de la société, donc
une atteinte à ce qu’elle a pu péniblement organiser depuis des siècles comme
représentations symboliques différenciées, ciments des sous-groupes, canalisant
les forces du grand Chaos de la vie en ses formes primordiales, représentations
organisatrices d’un sens, avec la force des invariants comme repères.
4. Ce faisant, on touche, au nom d’une efficacité immédiate, à la fondation sym-
bolique radicale d’une société démocratique : la personne est irréductiblement
singulière, sa vie est sacrée, elle appartient à lui seul. Lui seul est habilité à décider
de mourir. À partir de là, se faire aider pour y arriver est acceptable, dans des
conditions extrêmement strictes ;
5. Derrière cet assemblage conceptuel, on réinstaure l’objectif racial, cette chimère
de purification ethnique.
6. Le clonage humain est un fantasme de toute-puissance : comme une possibilité
d’éternité personnelle et la possibilité de se reproduire indéfiniment. Il n’a
psychologiquement et ontologiquement aucun sens : cet être serait seulement
l’image physique de soi ; la foule des autres déterminations est telle que tout
le reste serait différent et il est probable que cet être se révolterait contre son
« créateur » pour exister par lui-même. Narcisse est condamné à mourir tôt s’il
ne prend pas la mesure de son impuissance à être le monde.

55
HÉDONISME ET RESPONSABILITÉ

7. L’argumentaire utilise souvent le précédent de l’avortement légal pour justifier


à la fois la disqualification des critiques face aux avancées de la société et de la
science appliquée à son service. Cette référence est spécieuse. L’avortement est
permis parce que l’embryon – en tout cas avant 14 semaines – a été considéré
comme « non encore une personne ». On peut refuser cette position, on peut
même la contester mais accepter l’avortement au nom du non-désir de la mère.
Il ne peut s’agir, en une situation aussi sérieuse, engageant tout l’avenir en effet,
de faire primer le seul point de vue hédoniste. Nous pensons que ce n’est presque
jamais le cas des femmes, mais ce pourrait être celui de certains intervenants.
Quelle que soit l’opinion qu’on en ait, il faut constater la formidable occulta-
tion par le discours politique et religieux, et quelquefois par les intéressés eux-
mêmes, de l’enjeu profond (et interne) en chacune de ces situations. Cet enjeu
demande de garantir qu’à chaque fois il y ait prise de responsabilité, éclairée par
la connaissance approfondie de la situation personnelle du demandeur, dans
un rapport de face à face strictement particulier. C’est donc de la responsabilité
des médecins, totalement engagée avec celle de leurs patientes.
Or, si la loi est une indispensable référence, le fait de légiférer risque d’évacuer la
nécessité de cette rencontre, en installant la loi comme référence « d’habitude ».
Dans toutes les nouvelles avancées, il faudrait pouvoir se prémunir de cette
dérive.
8. Les comités éthiques sont placés devant le dilemme : interdire au nom de la
morale (laquelle ? celle des religions qui prônent le respect de la création comme
œuvre divine intouchable, celle des sociétés laïques, constituées pour une part
d’hommes et de femmes qui se réfèrent à une loi naturelle immémoriale qui dit
qu’on ne touche pas impunément à la vie contenue dans la singularité absolue des
êtres) – ou permettre ce qui entretient, garantit, développe la vie par des moyens
qui doivent être strictement contrôlés dans leur application, mais autorisés dans
la recherche et leur expansion, à la condition que toujours la personne (et plus
généralement le citoyen) soit présente d’un bout à l’autre du processus. C’est
cette deuxième position qui prévaut, mais les tentations de dépassement sont
évidentes.

56
4
SOUS UN ANGLE SUBJECTIF :
LES TABLEAUX D’UNE EXPOSITION

Ce chapitre est une comme une respiration et une invitation : nous reprenons
l’image de la « promenade de réflexion » et cette fois, elle passe par l’exposition d’une
expérience, en apparence hors du champ de notre propos, pour offrir une toile de
fond (c’est le cas de le dire), comme une illustration à notre réflexion sur « l’homme
1
hypercontemporain » . Un décalage du regard, embrassant l’évolution historique de
la conception par l’artiste de sa « fonction sociale », consciente ou non, peut nous
donner un autre angle de réflexion et une autre assise. Encore une fois, comment
voulons-nous parler d’aujourd’hui si nous ne voyons pas d’où nous venons ?
L’ambition de ce chapitre est certes essentiellement subjective. Mais elle ren-
contre des lignes de force et des ensembles suffisamment stables, liés à des époques
définies, dont on perçoit aujourd’hui la cohérence, même si la pensée contemporaine
ne peut que très difficilement « contenir » davantage que des reflets des pensées
du passé, nous l’avons dit. L’art, bien plus encore que la science, est soumis par sa
subjectivité fondamentale au principe d’impermanence des « paradigmes sociaux »
qui président à ses émergences.
Les musées sont des lieux vivants. Chacun a son sujet, sa tonalité, ses couleurs, sa
gravité ou sa gaîté. Il en est de petits, de grands, d’écrasants, de charmants. La visite
d’un musée répond peut-être à l’obsession individuelle et vaine de vouloir surmonter
les béances du Temps, mais c’est une promesse d’étonnements, d’émerveillements
devant l’évident secret de l’Art : on reçoit et on s’oublie, quelquefois on s’y abîme. Ce
secret est fait de vibrations : affectives, lumineuses, esthétiques. On n’y échappe pas.
À moins qu’on en refuse la rencontre : les visiteurs passent alors, rapides, distraits,

1. Gilles LIPOVETSKY (L’ère du vide, op. cit.)

57
HÉDONISME ET RESPONSABILITÉ

regardant leurs montres, ils ne voient rien parce qu’ils ne veulent pas voir… Un
musée en courant, ce pourrait être comme une injure à l’humanité.
Nous reprenons le découpage temporel schématique déjà employé au chapitre
3. Nous n’avons pas choisi ce lieu, un musée d’art, par hasard : c’est celui d’où est
2
parti le projet de ce livre .

1 Du XVIe au XVIIIe siècle. L’homme traditionnel3


Les portraits et les paysages des Hollandais et des Flamands sont comme des fenêtres
qui s’ouvrent pour nous, vertigineusement, sur un passé présent. Le regard à fleur
de toile voit des détails jamais perçus, y trouve des surprises, des miroirs minuscules
reflétant tout un monde, des oiseaux plus petits que l’ongle auxquels il ne manque
pas une plume. On est dans le port d’Amsterdam, l’air porte l’odeur de la mer, on le
sent, on le hume. On sent le froid sur la paume du patineur qui tombe. On entend
respirer dans ce salon, on sent les caresses veloutées des étoffes, et les infinies retenues
de l’amour des modèles. On sourit des villes imaginaires, des grenouilles acrobates
ou de rhinocéros d’or. Ciels de mer, bleu du Nord, venu du bleu des miniatures, où
plonge le rêve du rêve de la toile. Et ces portraits, quelquefois noirs, ces hommes
austères et fiers – et ces femmes, belles ou cachant leur mâchoire édentée sous des
lèvres si pincées qu’elles semblent absentes. Le réalisme est minutieux et sombre ;
le rêve est clair et exotique. L’homme et la femme sont à peine dénudés, sinon dans
les descentes aux enfers, les personnages sont austères ou affirment leur puissance,
mais celle-ci est fixée par un principe qui dit : voilà le monde de Dieu.
La lumière, c’est ce bleu de l’air, c’est l’éclat qui fuse de ce regard noir, c’est encore
la lumière de l’ombre. Et le regard du peintre dit son appétit du monde. L’humour se
cache, n’ose guère encore, mais il est là, au coin d’une bouche ou d’un œil. Comme
l’effroi, qui nous plante devant l’arbalétrier rechargeant son arme : l’ombré des plis
de son pourpoint est trop vrai, il va lever son arme !
Les sujets religieux rappellent inlassablement la faute et la rédemption par le
sacrifice, l’enfer et les calvaires encadrent les portraits, les natures mortes fixent
l’éphémère du plaisir, les nudités sont des audaces permises par la référence mytho-
logique ou la virginité intouchable.
L’artiste dit le monde mais celui-ci est encore celui de Dieu. Il en dit la beauté
et le vénère avec le souci du principe divin qui le gouverne, et lui, il est en retrait,
traducteur, témoin, célébrant invisible. L’artiste n’est pas humble cependant, sinon
il ne peindrait pas ! Ses portraits sont au service de la puissance de la Nature et de

2. Il y a des jours de grâce. Nous n’étions que quelques-uns en un matin gris de septembre, à la
Pinacothèque de Munich.
3. Alte Pinakothek.

58
Sous un angle subjectif : les tableaux d’une exposition

quelques hommes, ou de la curiosité. L’autoportrait est une liberté qu’il s’arroge,


comme un plaisir ou un aveu permis par sa condition. Pour lui, il existe un ordre du
monde, une loi qui est encore divine : le monde est donné, comme la place de chacun
à sa naissance. Celui qui transgresse blasphème. Et sa punition est la honte, ou la mort,
ou l’enfer, abondamment représentés. Le peintre a incorporé la loi depuis le berceau,
il est dedans ou dehors, mais en lui-même les choses sont clairement déposées. S’il
vit dans la loi, au moins selon toutes les apparences, à partir de là seulement il est
libre. Dans son tableau, sa liberté et sa puissance d’exister affleurent.
L’artiste traditionnel peint son temps selon l’ordre de celui-ci. Nous sommes
convaincus que, passant de l’autre côté de la toile et le trouvant tenant sa palette, la
conversation avec lui serait possible, immédiatement. C’est nous qui serions éton-
nés de n’être pas uniques ; nous croirions l’étonner de nos trouvailles. Il faudrait le
convaincre qu’elles valent plus que les siennes. Mais lui nous dirait que le sens du
monde est donné et qu’il ne voit dans nos agitations que vanités.
Mais la sensualité, le plaisir en ces siècles sérieux ? Ils sont partout, contradiction
opposée en permanence à la faute, à la mort. Déjà au XIVe, au XVe siècle, a souf-
flé en Italie une tempête qui dépose, tombant du ciel, des Vénus, des Grâces, des
fontaines, des jardins luxuriants ; les chairs se montrent, et un autre ciel, aux reflets
d’or… Sensualité, éclatement de couleurs, Enfants Jésus encore, mais à croquer. Des
madones encore, mais à craquer… Cette sensualité remonte du Sud ; elle affole les
dieux, ose l’exposition d’une sexualité joyeuse, permise par son déplacement dans
la mythologie : les Priapes sont de retour !
Le dolorisme de la Croix s’efface ; s’il y a douleur, c’est celle des hommes, dans
la tempête, le feu, le naufrage, leur vie, leur mort.
Des cassures, des grincements pour nous dire que tout n’est pas rose, même
dans l’alcôve des Grands. Il y aura les rebelles, les damnés de ce monde, les fous, les
hors la loi : ils sont tout entiers dans leurs actes, leur extériorité. Saturne a dévoré
ses enfants. Le Soi grandiose et la folie de l’homme, face à Dieu. Les Don Juan blas-
phèment et les amants sont scandaleux.
L’homme est là, partout, avec ses deux faces de toujours : le désir qui se prolonge
par le rêve, le désir qui se contient par l’idée. L’harmonie : c’est l’enjeu. Le témoignage,
c’est le moyen, plus la pointe de génie qui les a fait venir jusqu’à nous. Et les risques
sont toutes les chimères, les envies, les vengeances, les guerres, les naufrages éternels
du rêve et de l’idée. À Dionysos, la pulsion, la joie physique, au risque du Chaos ; à
Apollon, la sagesse, l’ordre, au risque de l’immobilité finale de la Perfection. Ils sont
égaux : le désir de l’homme va de l’un à l’autre, et rien de ce qu’il fait de ce mouvement
n’est morbide, tant que ce mouvement existe, et qu’il ne se fige pas, qu’il ne demeure
pas aux extrêmes plus d’un moment. Il en va ainsi dans toutes les passions.

59
HÉDONISME ET RESPONSABILITÉ

2 Du XVIIIe au XXe siècle. L’homme moderne4


Il faudra aller vite, plus loin, plus près de nous, en taisant tant de merveilles. Encore
des portraits ; plus que jamais : la puissance se déplace vers les classes bourgeoises qui
veulent se voir telles. La Nature est encore refuge et les Romantiques la divinisent,
sans allégories, telle qu’elle est dans sa nudité.
Mais certains vont vers la Nature pour quitter l’homme en tous ses états ; ils y
vont doucement, pour replonger dans sa lumière ; ils s’y dissolvent, en couleurs et
vibrations, ils théorisent même celles-ci ; idéalistes, ils partent pour le cosmos, dans
le cadre étroit de leur toile.
D’autres, au contraire, vont entrer plus loin dans l’homme, ils vont pousser le
Cri ; ils disent la condition de damné de la terre, de mineur, d’ouvrier, de pauvre,
la machine triomphante et destructrice, la condition du peuple torturé, ils diront
la haine de la haine. Ils le font dans le réalisme ou laissent traverser leur images
par les recherches sur la lumière, les couleurs, les formes. C’est le temps de tous
les -ismes. Affirmation d’une puissance créatrice où l’Artiste devient support de
représentations pour tous, et se met de plus en plus en scène, y compris en forgeant
sa légende privée.
Mais la folie, le suicide, l’accident, la marginalité les caractérisent : maudits ! Le
monde conformiste bourgeois, bien-pensant du XIXe siècle prolongé a besoin de
maudits. Et leur malédiction sera récupérée.
Ces voies sont divergentes : d’un côté, idéalisme, critique de la réalité, réalité
transcendée en elle-même, non plus des cieux de mythes et de divinités, mais la
nudité et le monde retrouvés dans leur mystère par les couleurs et si l’un peint la
noirceur de la Ville, il y place l’homme en marche vers le progrès et l’enfer, mais il
le nimbe de brumes, il l’y perd.
L’autre va du côté de la poésie malsaine, du réalisme cru, des corps exaltés,
déchirés, des sexes ouverts, des corps ensevelis sous des fleurs qui les pétrifient, des
couleurs morbides.
Ainsi, au début du siècle, ils cherchaient encore dans le trait, la couleur, les
nervures du bois, la déformation des objets et des sujets, le support de projection
d’une énergie nietzschéenne formidable, ce qui n’empêchait pas la désespérance.
C’était juste avant la Double Catastrophe. Il y a cent ans.

4. Neue Pinakothek. Le temps de voir en traversant le parc que le bâtiment que l’on vient de quitter est
comme coupé en deux en son milieu, où un mur de brique se substitue aux énormes blocs de pierre.
Munich, ville bombardée : il ne restait presque rien de ceci. Ils ont reconstruit, replaçant pierre sur
pierre et quand il n’y eut plus que gravats, ils ont construit en briques. Et les trésors sont revenus
des abris où on les avait cachés. Histoire, permanence, obstination à combler la béance.

60
Sous un angle subjectif : les tableaux d’une exposition

Après, ils quitteront le monde pour le rêve surréaliste ou ils en décomposeront


les formes et les couleurs. Cela finit en abstraction en effet : plus rien que la lumière
5
pour exprimer la vibration de l’énergie pure .
C’est le temps de l’Homme moderne. L’homme moderne dit Je, il dit c’est Moi, il
ne copie plus la réalité, il s’est approprié la réalité, il veut être lui-même le Démiurge,
s’arracher à sa condition passée d’homme de Dieu. Mais il est tourmenté, comme
effrayé par cette violence du désir d’être. Dionysos et Apollon sont ouvertement en
conflit, et ils ont des maintenant des figures humaines connues. Ils sont en nous, ils
sont nous.
L’homme moderne vit en conflit entre la Loi et ses désirs intimes. Son indivi-
dualité et ses droits sont fondés par la Révolution, mais il est encore entre deux. Il
a un inconscient, un lieu de refoulement où fermente le conflit, et celui-ci éclate en
symptômes dans sa chair ou dans son esprit. Homme déchiré, ouvert comme une
pièce de boucherie, révélant son rêve dans sa nudité, éclaté en couleurs ou dissous
dans l’espace infini.

3 Du dernier quart du XXe et XXIe siècle.


L’homme contemporain6
Cette fois, c’est un écrin architectural de verre et de béton, des espaces clairs sous des
puits de lumière ou espaces sombres où luisent des écrans. Un écrin qui contient des
bijoux, des véhicules fantastiques, des chaises de verre qui casseraient sous le poids
d’un enfant, des meubles-épures, des machines inutiles, des objets pour la forme,
des concepts réifiés, des choses. Mais aussi des toiles couvertes de bombardiers ou de
cimetières, ou de masques effrayants, et là d’immenses taches qui couvrent les murs
de sang, de fange et de boue. Retour à la terre, mort pour une résurrection à venir ?
Et ces portraits recouverts de peinture jetée sur la toile et qui en laisse subsister des
traces dessous, comme pour les salir, les annuler.
C’est le temps de l’Homme contemporain, homme fâché contre lui-même. Il n’a
plus un monde bourgeois à détruire, à salir, comme il y a cent ans, il a rejoint ou
s’est laissé envahir par pire que la bourgeoisie qui « se tenait encore bien », par les
faux-semblants et les masques d’une société vouée à l’argent, où tout sens se serait
perdu en même temps que la perte des liens avec la nature, avec les archétypes. Il
est seul, nu, seul.
Il refuse l’hypocrisie de ses maîtres et l’opacité de leur trafic, ou se prostitue à
eux avec provocation, révolté par les furies meurtrières, s’identifiant aux agresseurs

5. Et Rothko se suicidera après avoir peint sa dernière toile, toute blanche. De Staël aussi, déchiré de
n’avoir pu trouver la force de composer sa toile totale.
6. Pinakothek der Moderne.

61
HÉDONISME ET RESPONSABILITÉ

dans un mouvement de rébellion nihiliste finale. Mais c’est un spectacle aussi, une
mise en scène, une exhibition tellement tonitruante et provocante qu’elle s’approprie
tout le discours, qu’elle s’impose et qu’elle vit de ses effets ; peu importe s’ils sont
grotesques, laids, informes, tant mieux même, cette violence prétend à l’universalité
(et d’une certaine façon, elle en est une facette), pour vivre de son propos destructeur.
Ici, sous le propos désespéré ou réifié, la jouissance, s’il en reste à donner et à trouver,
est iconoclaste et purement pulsionnelle, et ainsi proche du « vide de sens ».
Mais nous avons besoin de cela : parce que c’est une part de nous et que nous
y reconnaissons l’homme violent de toujours, et pour nous en démarquer, nous
en protéger, pour dire même ce que nous ne voulons pas être. Mais c’est au risque
d’en être fascinés. Apollon a été chassé, ou s’est fondu dans le métal, le verre, les bois
précieux des formes du design ; Dionysos est resté, mais il est déchiré, accablé, vidé,
béant, infiniment seul. Et Dieu est mort.
Ainsi, l’artiste contemporain donnerait raison à tous les discours sur la catas-
trophe et la déconstruction du monde ? On sent bien que non, qu’au contraire sa
dénonciation, si elle n’est pas une pure posture mercantile, dit le refus qu’il n’y ait
rien, dit la douleur d’exister universelle qui appelle le plaisir et la puissance d’exister,
ouvre la boîte crânienne et montre ce qu’il y a au fond : la destruction autant que la
vie, la beauté autant que la laideur, la force autant que l’abandon, la sagesse autant que
la folie. Cet homme est décortiqué, exhibé, totalement. Il est donc vrai. Et terrible.
Alors, cette surprise dérisoire et finale.
Un mur blanc, une ouverture, un panonceau qui dit Oasis. On entre. Tout est
blanc : une pièce carrée, toute blanche, éclatante : sol, murs, plafond. Il n’y a rien
ici. On peut passer : encore un concept, se dit-on, ultra-minimaliste. Mais l’œil
cherche, et il trouve : descendant du centre exact du plafond de ce cube, un fil de
laine rouge, tendu jusqu’au centre exact du plancher. C’est tout. C’est éphémère,
presque invisible.
Où est Ariane ? Le Minotaure ? Il est là, quelque part : devant l’entrée il n’y a que
des toiles sanguinolentes…
Et voilà le choc annoncé : tout ce voyage de l’artiste du Moyen Age à ce jour
même, perçu en une seule séquence entre trois pavillons. Il commence en homme
qui a reçu le monde, le voyant devant lui, dans sa beauté et sa force terrifiante, ce
monde qui d’abord ne lui appartient pas, il finit par se l’approprier tout entier, et
s’y projeter tout entier, puis s’y dissoudre après avoir pulvérisé la figure humaine.
Et il ne reste au bout du voyage qu’un espace blanc et un fil.
On a quitté la crucifixion, le martyre, le paysan, la guerre, puis l’enfant qui joue
aux dés, le couple qui s’enlace, le meurtre, les fous, les pauvres et les puissants. Ce
n’est plus le réel extérieur, la Nature, c’est le désir en soi, jusqu’à l’homme pour et
par lui-même, et cette appropriation qui ne l’apaise pas le conduira jusqu’au Cri

62
Sous un angle subjectif : les tableaux d’une exposition

de Munch, jusqu’à ces toiles sanglantes, jusqu’au suicide de Rothko, jusqu’à cette
Oasis dérisoire.
Cet espace est libre enfin, pour la vie et pour la mort. Pour y écrire la mort possi-
ble du monde, non plus dans la guerre, mais dans l’homme lui-même. Et sa possible
renaissance. Et tout au bout du voyage, le monde ne tiendrait plus qu’à un fil, ce fil
de laine infime, dernier cordon. Que contournent, indifférents mais respectueux,
les passants. Bien vivants, bons vivants.
Justement, les passants… L’artiste est élu par sa « différence », par le caractère
discriminant extrême de son geste. Cet artiste-là. Mais les passants, combien sont
devenus aujourd’hui eux-mêmes artistes ? De plus en plus, profitant d’une société
de loisirs et de la désacralisation du travail, ils sont artistes, mineurs certes et du
dimanche. Mineurs ? En est-on sûrs ? En cette époque formidable, faut-il marquer
du mépris tout ce que l’homme et la femme ordinaires font ? Ce qu’ils sont ? Eux
ne crient pas ; ils sont même capables de se réjouir d’être parmi ces œuvres dures,
de se laisser entraîner un moment par elles, et face à elles, de se réjouir simplement
d’exister, de connaître le bonheur d’exister, et ils sont des millions comme cela,
nantis et moins nantis !
Si le monde n’était vu qu’à travers l’artiste contemporain extrême, hypersensible,
7
écorché, déchiré, nous pourrions comme Rothko tirer le rideau . Si nous ne voyons
l’homme et la femme contemporains qu’à travers leurs comportements extrêmes,
médiatisés, hypertrophiés par les moyens d’une exhibition permanente et universelle,
nous serons tentés de penser qu’en effet le risque pathologique se généralise, qu’un
vaste groupe de « pathologies médiatiques », mondaines et urbaines se constitue
de façon dominante. Ce n’est pas pour cela qu’il ne faut pas prendre en compte
les modalités modernes d’expression de la recherche de soi. Autrement dit, faut-il
regretter les modalités passées de cette recherche (pour autant qu’elles s’estompent),
et faut-il à ce point craindre les modalités contemporaines précisément ? Alors qu’en
1905 la même problématique semblait grossir le ventre des sociétés occidentales :
elles ont accouché alors de deux guerres épouvantables. Et nous sommes là ! Cela
nous laisse la possibilité de croire en un plaisir de vivre aujourd’hui, au milieu des
drames, malgré les drames, contre les drames.

7. L’artiste peut être différent et seul ; il doit même être différent pour créer. Le conformisme en Art,
supprime la tension créatrice. ROTHKO disait : « Il est difficile pour l’artiste d’accepter l’incompré-
hension de la société. Et pourtant, cette incompréhension peut être l’instrument de sa libération.
Détaché des illusions mensongères de la sécurité et de la solidarité, il peut également abandonner le
fatras des conventions plastiques : le monde des expériences transcendantales s’ouvrent pour lui ».
(cité par Pierre Georgel in Enc. Univ. – Thesaurus, 2002). Nous pensons que l’accès à la poésie, à
la position esthétique peut aussi être le but d’une société tout entière. Le tri se fera, mais le résultat
pourra dépasser l’exception.

63
HÉDONISME ET RESPONSABILITÉ

Nous ne connaissons pas l’issue de notre société actuelle, mais nous savons
chaque jour que si cette fois, c’est la guerre à la terre qui est déclarée avec des moyens
gigantesques, à l’ampleur de la catastrophe possible, on peut toujours opposer l’am-
pleur des moyens possibles d’un renouveau.
L’hédonisme contemporain est-il le signe de la décadence ou est-il, au contraire,
l’expression d’une force fondamentale et éternelle de l’être humain, dans une liberté
étendue au bout de l’évolution sociale progressive depuis des siècles, passant de de
l’universel à l’intime, de l’intime à l’universel ?
Aujourd’hui il semblerait qu’enfin la liberté existe dans la recherche de tous les
moyens d’expression et de plaisir et même qu’elle puisse être sans fin, que finalement
la recherche du plaisir pourrait toujours aboutir et trouver son accomplissement.
Mais il ne faut qu’un instant de réflexion pour percevoir qu’il s’agit d’un leurre, d’une
falsification mortifère, d’une illusion – à l’échelle d’une société – si on n’ajoute pas
aussitôt l’exigence de limites, de sens critique (spécialement, la critique d’un système
dont la propagande nous fait croire que désormais on raserait vraiment gratis),
l’exigence de conscience et de respect mutuel.
On n’ose pas écrire amour ? Le respect sans l’amour est possible, il est nécessaire
de toute façon, nous allons le voir. Mais il ne suffit pas. L’amour « heureux et éternel »
n’est peut-être pas possible, mais il n’y a rien à comprendre ni à espérer s’il n’a pas
été connu ou au moins désiré comme tel, comme la substance même et la preuve
de notre puissance d’exister.

64
5
LES BORNES À LA TOUTE-PUISSANCE
DU PLAISIR : À LA RECHERCHE
DE L’AUTRE COMME SOI-MÊME

Comme nous l’avons dit d’emblée, un hédonisme fondé uniquement sur le désir
égoïste de jouir pleinement et sans entrave est mortifère. D’autant plus s’il ne
contient pas en permanence la référence à l’Autre et au monde qui est autour de Soi.
La loi et la morale peuvent définir des balises sociales plus ou moins acceptées, elles
ne sont que des références extérieures, des constructions qui seront contournées,
transgressées si elles ne sont pas intériorisées. Sans quoi, seule la peur de la sanction,
quand elle existe, peut limiter une expansion sans frein. Mais l’intériorisation de ces
balises est elle-même réalisée sur un préalable : la reconnaissance des limites à soi
et de l’impuissance à nier le principe de réalité. Et cela ne s’apprend (très tôt) que
dans la relation, depuis la Mère jusqu’au dernier Autre rencontré.
En d’autres termes, l’éthique relationnelle (comment je considère l’autre et ce que
j’en fais et ce que j’accepte en réciproque) précède la morale et est la borne opposée
à la toute-puissance de Soi, donc à cette forme d’hédonisme qu’on appellera égoïste
et irresponsable.
Cette éthique a une première base commune, comprise de tous : le respect.
Ce mot peut rebuter si nous en faisons la pierre angulaire de notre conception de
l’hédonisme : nous invitons à un nouveau voyage qui, nous l’espérons, en fera autre
chose qu’un concept, une vertu cardinale, un précepte ou un sujet de dissertation –
et qui nous permettra, plus profondément, de trouver où se tient à la fois la source
et la nécessité de cette éthique.

65
HÉDONISME ET RESPONSABILITÉ

1 Le respect
Les lamentations sont inutiles : nous connaissons la dualité humaine et nous savons
que celle-ci exprime la lutte pour la vie affrontée au risque permanent de désorgani-
sation, propre à tout système vivant, et dont la conscience, chez l’homme, rend par
moment désirable l’anéantissement des autres ou de soi pour en finir avec ce terrible
travail. La haine paraît plus « facile » que l’amour et « pour l’arrêter, il n’y aurait que
la peur de la destruction de soi » (Julia Kristeva) – et encore. Il n’existerait de paix
durable qu’en un rêve de nous-mêmes.
Tout autour de nous, les guerres entre les peuples autant que les guerres privées,
dans un éternel recommencement, renversent les édifices difficilement dressés par
1
les pacifiques , faisant croire à la vanité de leurs espérances. Les conflits sont deve-
nus planétaires depuis plus de cent ans. Leurs conséquences politiques, matérielles,
humaines et culturelles, et leurs répliques désolent et effrayent, menacent ce statut de
démocraties avancées et pacifiées dont nous nous réclamons si fièrement – sans plus
nous rendre compte du prix que la terre entière paye pour nous, et de la suffisance
de notre affirmation qui peut nous rendre odieux, fourbes, « ignares en altérité ».
Les énergies que ces conflits mettent en œuvre rongeront longtemps encore notre
espérance. Il faut constater la constance de ce cycle comme une loi du monde, contre
laquelle l’homme collectif ne peut que par périodes, et si fragilement. Et pourtant,
il semble n’avoir jamais été aussi loin dans le sens et les moyens d’un dépassement
de l’Instinct de guerre.
N’y aurait-il pas de paix qui ne s’établisse sur un équilibre des intimidations,
voire de la terreur ? Et la morale pourrait-elle être prostituée par les brutes ? Nous
avons cru cependant, sur les ruines de l’Europe il y a soixante ans, établir une paix sur
les valeurs au cœur desquelles rayonne le respect mutuel. La Déclaration universelle
des droits de l’homme commence par ces mots : « Considérant que la reconnaissance
2
de la dignité inhérente à tous les membres de la famille humaine et de leurs droits
égaux et inaliénables constituent le fondement de la liberté, de la justice et de la paix
du monde… » (10/12/1948). Depuis, respect et dignité ont été comme l’oxygène des
échanges et des projets. La paix, même si elle a été fondée sur l’équilibre de la terreur
nucléaire, fut en effet assez durable pour avoir donné le temps à une certaine Europe
d’entrer en résistance contre de nouveaux développements mortifères. Jusqu’à
quand ? Avec quelle conviction ?

1. Nous sommes (presque) tous pacifiques, en intention ou en principe : tout dépend de ce qui se passe
quand nous rencontrons la contradiction à nos désirs et à notre puissance.
2. Dignité : (GR), II, 1° Respect que mérite une catégorie d’êtres, de personnes. V. grandeur, noblesse.
Dignité humaine : principe selon lequel un être humain ne doit jamais être traité comme un moyen,
mais comme une fin en soi. 2° Respect de soi. V. Amour-propre, fierté, honneur (dignité morale).

66
Les bornes à la toute-puissance du plaisir : à la recherche de l’Autre comme soi-même

Alors, dans une vie toujours traversée par les contradictions de l’espérance, de
3
l’amour, de l’inquiétude et de la rage , dans ces temps dont les euphories n’arrivent
pas à réduire la crainte pour l’avenir, quelle importance peut bien avoir un propos
sous le titre vaste et sobre du Respect ? Mot qui commanderait, comme toute vertu ou
tout vice, une bibliothèque entière. C’est que, justement, il paraît plus nécessaire que
jamais de revenir sur un principe, une valeur, qui ferait notre différence constitutive
en tant qu’homme, femme, citoyens de ce temps. Et peut-être pourrons-nous ainsi
modestement contribuer à faire entendre, en ces années de tous les dangers pour
notre idée de l’homme contemporain, l’écho d’un rêve pacifique, mais ferme, qui
garantirait à la fois le développement, le plaisir et l’harmonie.

1.1 Omniprésence du thème

Le respect est invoqué en permanence. Mais le mot, jusqu’à l’idée qu’il porte, semble
avoir perdu sa substance, annihilé par ses contradictions, perverti par son usage
confus, immodéré et inadéquat, descendu du sommet des valeurs jusqu’au rang des
termes utilitaires. Et l’on entendra à son sujet, comme à propos de l’amour (voyez les
sourires en coin), de la science (entendez aujourd’hui les murmures de méfiance),
de l’autorité (…les cris des égoïsmes entravés), ou de la morale (…alors là, éclat de
rire ou surdité), on entendra toutes sortes de dérisions plaintives qui achèvent de
miner la confiance, la conviction et la fidélité.
Par ailleurs, l’usage du mot respect est constamment péremptoire : respect de
la Loi bien sûr, respect des droits en tous genres, respect de la vie qui est sacrée,
4
respect des minorités (dans lesquelles on a mis un temps les femmes ), respect du
choix sexuel, respect de l’autorité, respect de l’intégrité des frontières, de l’intégrité
physique, respect de la dignité humaine des clandestins, respect de soi-même, respect
5
de l’environnement, respect de la Nature . Et comme couronnement de toutes ces
références, comme incantation finale : le respect des droits de l’Homme.
Tous ces points de vue, au plan concret, se tiennent. Il y a une cohérence qui les
lie historiquement et fonctionnellement, ils ont une valeur et un sens immédiats pour

3. Voir tout le livre difficile et lumineux de Rémo BODEI, Géométrie des passions, Peur, espoir, bon-
heur : de la philosophie à l’usage politique, PUF, 1997 – et qui nourrit notre propos et l’espoir qu’il
soit entendu.
4. Les femmes forment la part majoritaire de tous les peuples du monde. Avoir parlé d’elles jusqu’il y
a peu en termes de « minorité » plutôt que comme composante égale, opprimée et dominée, en dit
long sur les préjugés tenaces et la force du patriarcat multimillénaire.
5. Jusqu’à la position la plus antihumaniste qui soit, prônée par la Deep Ecology : le respect, élaboré
par la réflexion humaine et pour l’homme, est « déplacé » vers la Nature, en méprisant le respect de
l’homme, voire en prônant sa disparition. Cité par Luc Ferry, Le Nouvel ordre écologique, Grasset,
1992, 2e partie, I – et certains mouvements étasuniens actuels. Voir aussi Pierre PERRIN, www.
insitutmolinari.org

67
HÉDONISME ET RESPONSABILITÉ

chacun de nous, quoique le plus souvent informulés en leurs justifications, devenant


pour beaucoup des a priori indiscutables. Mais si l’on y plonge, ils sont traversés
de contradictions. Tous ces « respects » convergent aujourd’hui vers l’idée de droit,
instrumentalisée par l’expansion baroque et hypertrophique des lois et règlements, et
réduite d’un autre côté à l’évocation-incantation perpétuelle des Droits de l’homme.
Et si l’on ajoute l’infiltration générale de la vie sociale par le concept de « contrat
efficace » dans la commercialisation généralisée des échanges, ceux-ci étant soumis
à la loi du plus fort et dont les clauses idéalisantes ne seront donc pas respectées, on
6
voit la difficulté de s’y retrouver .
Ainsi, bien souvent, un homme ou une femme se dresse, brandissant « son » droit
individuel à respecter contre le droit de l’autre, et la Justice, qui dit le Droit, est alors
submergée par la marée de ces revendications égocentriques, utilisées comme justi-
fications au refus du compromis et du bon sens. On se jette à la tête les mots respect,
droit, liberté – pour soi contre l’autre, annihilant ainsi leurs principes mêmes.
Mais ce n’est peut-être qu’un état du développement démocratique dans une
société hyperindividualisée ; ce ne serait qu’une étape, nullement un aboutissement.
Ce que nous pourrions appeler le « respect de masse » (comme on dit péjorativement :
tourisme de masse, et culture de masse), ce respect de masse diffus et réducteur
dans une société apparemment atomisée, risque de rendre celle-ci un jour, contre
sa croyance en sa liberté absolue, aux forces qui la soumettront au nom d’un autre
respect, celui de la force brute et/ou technologique de puissances nouvelles ! Dans
un mouvement de formidable régression : les échos guerriers que nous évoquions
n’en sont-ils pas déjà le signe ?
7
Anomie , estompement de la norme, déliaison… seraient encore une fois nos
références pessimistes ? Et concédons que de ce point de vue le ton de notre expo-
sition est plutôt sombre. Mais il reste certainement de la place pour la lumière.
Voyons cela.

6. La Justice développe un nouveau mode de résolution des conflits qui s’inscrit avant l’exercice du
droit traditionnel, « vertical », où le Juge est la figure souveraine : la médiation propose une approche
plus « horizontale », inspirée des systèmes anglo-saxons (ombudsman, justice contractuelle). Dans
sa forme idéale, elle pourrait se substituer à la première, réalisant ainsi un aboutissement de la
civilisation démocratique la plus évoluée. Dans la pratique, l’effacement relatif de l’autorité (le juge
se tient toujours « derrière la porte » des espaces de médiation et les garantit par délégation de son
autorité sur le médiateur), l’idéalisation du compromis comme mode de résolution non violent, et
l’idéalisation des protagonistes, sont des facteurs de progrès autant que de résistance.
Voir J. CRUYPLANTS, M. GONDA, M. WAGEMANS, Droit et pratique de la médiation, Préface
et introduction, Bruylant, 2008.
7. L’anomie, « absence de loi fixe », est un terme de Jean-Marie GUYAU, Esquisse d’une morale sans
sanction, ni obligation (1885), Fayard, 1985. Il la voyait comme une condition de liberté, placée
sous l’exigence des capacités personnelles de conscience et de jugement, et d’une morale élaborée
par l’expérience. Nous percevons cette anomie « joyeuse » (bien différente du concept connoté
négativement depuis Durkheim) proche de notre conception de la responsabilité.

68
Les bornes à la toute-puissance du plaisir : à la recherche de l’Autre comme soi-même

2 De la naissance de l’homme grec à l’Autre


comme soi-même – Histoire du respect
2.1 Sophocle

L’homme grec n’est certainement pas un athée : même les stoïciens et les épicuriens
les plus « durs » ont gardé la référence à la mythologie comme représentation huma-
nisée du cosmos, et plus fondamentalement, à la divinité immanente et universelle.
Mais l’homme grec figure la naissance d’un homme défini par lui-même, libre en
lui-même d’oser désirer le pouvoir et l’éternité des dieux. Ce qu’il paye, comme
Prométhée (et comme Ève et Adam) par la démonstration de son impuissance et le
tourment éternel. Dans tous les récits triomphe le Destin, commandé par les dieux.
La faute originelle, c’est d’avoir cru en son pouvoir de régner sur la Terre entière
et même dans le ciel. En d’autres termes, que ses pulsions (sexuelles et agressives)
n’aient point de limites. La naissance de l’homme libre commence par des histoires
de sa destruction et par la démonstration de son impossible immortalité.
Représentons-nous une terrasse surplombant le Golfe de Corinthe. La terre
ocre, une lumière bleue qui enveloppe tout comme une brume légère, les vignes et
les oliviers qui descendent vers la mer. Le plus bel endroit du monde, l’harmonie,
presque la fusion entre l’homme et les choses. La promenade est bordée de fontaines,
de roses trémières, de buis et de cyprès. Un homme antique s’y repose : Sophocle.
Sophocle fait débuter l’histoire du respect, fondement de la démocratie grec-
que, en mettant en scène la société des mythes archaïques et de la Tradition, et un
homme qui pense par lui-même et pour lui-même au point d’en renverser le pouvoir
immémorial.
Sophocle n’est pas seul en son temps. Ce n’est pas un Messie, il appartient au
Cinquième siècle avant notre ère, le Siècle classique, le Siècle d’or, dont il connaîtra
l’apogée et l’effondrement. Athènes, merveille du monde, finalement ravagée par les
folies d’Alcibiade et par Sparte, au moment même où Sophocle disparaît, à nonante
et un ans. Il est resté calme, toujours comme en retrait. Il a écrit des tragédies héroï-
ques (de 120, il nous en reste 7…), comme Eschyle avant, Euripide après lui. Mais il
est créateur de cet homme nouveau, à travers deux tragédies tout à fait singulières :
Œdipe Roi et Œdipe à Colone. Ces deux tragédies sont pour nous ce que l’Evangile
est au chrétien, ou l’œuvre de Freud à l’analyste, ou celle de Marx au marxiste, ces
textes et ces figures qui occultent aujourd’hui celle, éblouissante, d’Œdipe. Oh ! Pas
l’éternel incestueux parricide et coupable, le « vrai » celui du texte et du temps de
Sophocle.

69
HÉDONISME ET RESPONSABILITÉ

2.2 Œdipe-Roi et Œdipe à Colone. Revenons un moment sur l’histoire8

Œdipe avait un pied enflé depuis l’enfance, il marchait de travers : séquelle de ce


qui lui était arrivé quand un oracle avait révélé à ses parents Laïos et Jocaste, rois de
Thèbes, qu’il serait parricide et incestueux. Horrifiés, ils l’avaient confié à un berger
pour qu’il le tue dans les montagnes. Pour le porter sur son dos, ce berger l’avait
attaché par les pieds comme on le faisait avec les brebis, en faisant passer une bride
à travers l’un de ses talons. D’où le pied enflé (oïdi-pous). On peut déjà souligner que
ce nom contient l’idée d’enflure, et si on lit l’histoire d’Œdipe en se débarrassant du
poids extrêmement lourd des interprétations analytiques habituelles, on retrouve
une histoire très ancienne qui dit ce qui va arriver à un homme qui se croit et qui se
veut tout puissant, au-dessus de tous les usages.
Le berger, pris de pitié, lui laisse la vie sauve et le confie au roi et à la reine de
Corinthe qui n’ont pas d’enfant. Devenu majeur et brillant, mais inquiet des propos
de jeunes gens jaloux lui suggérant son statut de fils « supposé », Œdipe, sollicite alors
un autre oracle sur la question de sa filiation. Celui-ci, sans répondre sur ce sujet,
lui révèle à nouveau sa funeste destinée : « tu tueras ton père et tu coucheras avec ta
mère ». Il fuit aussitôt ses parents adoptifs (il ne sait pas qu’ils le sont). Il se retrouve,
dans son errance, devant Thèbes ravagée par la peste, métaphore du malheur absolu
dans lequel se trouve la cité. Il accepte d’affronter la Sphinge, monstre mi-femme,
mi-lionne qui dévore les meilleurs jeunes gens de la ville, après leur avoir posé une
question à laquelle aucun d’eux n’a jamais su répondre. Celui qui y arrivera épousera
la reine, veuve après que le roi fut tué au cours d’une rixe avec un blanc-bec (qui
n’était autre qu’Œdipe sur la route, refusant le passage à un carrefour à celui qu’il
ne savait pas être son père).
La Sphinge est un monstre femelle qui représente la terre dans sa séduction, la
nature par son côté enveloppant et caressant, libidineux, et destructeur de l’homme
qui essaie de s’arracher, de se détacher de cette terre primitive. Image aussi de la
9
mère primitive .
Quelle est cette question ? Une énigme, qui est d’une simplicité désarmante. Qui
est « l’être qui n’a qu’une voix, une seule façon de parler, une seule nature et qui a
quatre pieds le matin, deux pieds à midi et trois pieds le soir » ? Et il répond : Homme.
Et qu’est-ce qu’elle fait ? Elle se suicide ! Elle se jette dans le vide. Donc, contrairement

8. Sophocle : Théâtre complet, Garnier, 1964. Voir Jean-Joseph GOUX, Œdipe philosophe, Aubier,
1990, éclairage en tous points remarquable et qui permet de « sortir » de la « récupération » (féconde)
de Freud. Voir aussi la narration très enlevée fournie par Jean-Pierre VERNANT, dans L’univers
des dieux et des hommes, Le Seuil, « Points », 1999, not. pp. 193-214. Elle révèle une complexité qui
ne nous semble pas en contradiction avec notre propos. Voir encore le Jacques LACARRIERE,
Dictionnaire amoureux de la mythologie, Plon, 2006, et Henry BAUCHAU, Œdipe sur la route,
Actes Sud, 1990.
9. Sur cet aspect particulier, objet de polémique entre Freud (meurtre du Père) et Jung (meurtre de la
Mère), voir Œdipe philosophe, Jean-Joseph GOUX, op. cit.

70
Les bornes à la toute-puissance du plaisir : à la recherche de l’Autre comme soi-même

à ce qui paraît dans beaucoup de mythes antérieurs d’initiation et d’intronisation où


l’homme combat un monstre et le tue, ici, c’est par sa simple parole et l’affirmation
« homme », qu’il sauve la ville et devient roi, épousant celle qu’il ne sait pas être sa
mère. Il réalise ainsi ce qu’Ajax a tenté sans réussir, avec moins de subtilité et par la
force seule, et qui disait : « Père, avec les dieux un homme de rien peut l’emporter ;
10
moi, je me fais fort de l’obtenir sans eux » .
Est ainsi affirmé que désormais l’homme existe par lui-même et peut penser par
lui-même, Œdipe vainc sans armes l’être primitif invaincu par les rois, les prêtres
et les héros de la ville. Et la Tradition – et la peur des forces primitives de la Terre
femelle, mère archaïque – sont renversées, d’un seul coup. Mais au prix du meurtre
du père, sur la route de Thèbes, et du mariage avec sa mère, deux crimes commis
à son insu.
On peut considérer que le propos de Sophocle est que l’homme est habité d’une
volonté de puissance et d’une intelligence, mais aussi d’une liberté, qui le conduirait
aveuglément jusqu’à tuer son père, épouser sa mère. Même si c’était à son insu, il
devra subir la vengeance des dieux, l’aveuglement physique, le bannissement, le
reniement de ses fils, Etéocle et Polynice – qui s’entretueront, pour que s’efface sa
11
lignée . La tragédie paraît totale. L’homme est ainsi capable de s’affranchir de la
Nature, mais alors le malheur est la rançon de ce désir.
On oublie souvent, et singulièrement les analystes, de se référer à la seconde
tragédie, suite de la première : Œdipe à Colone. Où l’on voit ce vieil homme aveugle,
devenu aède, conduit par sa fille Antigone, si attentive, sur toutes les routes de Grèce,
ce vieillard ronchonnant, imprécateur, casse-pieds oserait-on dire, vitupérant ses
fils, les exécrant à jamais. Mais au bout du compte, c’est lui que les dieux ont chargé
de dire à Thésée, roi d’Athènes, que c’est aux portes de sa ville que lui, le vieillard
maudit, doit vivre ses derniers jours, en métèque (étranger sans droit de cité), mais
que son tombeau sera un bienfait et deviendra un lieu de culte ; il préservera la paix
12
des athéniens .
Au bout du compte, toutes ses souffrances, toutes ses épreuves sont transfor-
mées en quelque chose qui permet de préserver de toute destruction future… Ce
ne fut malheureusement pas le cas pour Athènes, mais bien pour la pensée grecque,
puisqu’elle nous guide encore aujourd’hui.

10. Sophocle, Ajax, 773-774, op. cit.


11. La comparaison entre l’Antigone de SOPHOCLE (à laquelle on peut ajouter celles de COCTEAU,
1927 et d’ANOUILH, 1944 – et l’Antigone de Henry BAUCHAU (Actes Sud – Babel, 1997)), illus-
tre magistralement l’évolution historique, de l’univers mental antique et traditionnel vers le « Je »
flamboyant d’une héroïne contemporaine.
12. Œdipe est mortel et il a voulu le nier. Les quelques vers qui racontent Œdipe face à la Terre qui
s’ouvre avant sa descente aux Enfers est un sommet d’évocation de la confrontation de l’homme
au mystère de la mort. Sophocle, Œdipe à Colone, dernier épisode.

71
HÉDONISME ET RESPONSABILITÉ

13
On voit ainsi que l’excès de puissance (hubris) qui a conduit cet homme à
transgresser les lois de la Tradition et de la Nature – c’est-à-dire à se croire au-des-
sus d’elles, que cette volonté est punie d’une façon atroce. Leçon pour notre temps ?
Mais dans le même temps, au bout de l’histoire, les dieux en font un symbole de
paix. Œdipe aura donné le prix de la libération des hommes.
Et le respect dans tout cela ? Œdipe n’a pas respecté la Tradition et l’ordre
immuable, il est puni. Le respect antique, c’est l’amour et respect des parents, des
supérieurs dans une idée d’obéissance : c’est la thymè d’Aristote, dans l’Éthique à
14
Nicomaque .
Cette naissance de l’homme libre se perçoit par la conclusion des deux tragé-
dies, qui pourrait être heureuse pour l’avenir. Elle se perçoit aussi par un regard un
peu décalé, une écoute au delà des mots : ce que le peintre et le sculpteur grecs (à la
différence évidente de l’artiste égyptien, par exemple) nous montrent par ailleurs :
la beauté des corps, l’extraordinaire capacité à rendre le réel en le sublimant, parce
que l’artiste ose tourner autour de son sujet, le contempler dans sa vérité nue, et non
15
comme une apparition divine, un objet de culte qui oblige à la soumission . Et le
philosophe fera de même avec la nature et l’homme.
Il n’y a nulle subversion : les dieux (étrangement, ce sont eux qui sont garants du
principe de réalité, de la limite et qui disent la finitude de l’homme) sont toujours là,
agissants, ils imposent le sens à l’histoire. La soumission finale doit être représentée.
Entre les deux, l’homme aura essayé de s’affranchir et on perçoit déjà clairement
qu’il finira par y arriver. Il fonde la félicité et les conditions de la démocratie ; il est
respectable quoi qu’il ait fait, il est sujet par lui-même. Ce qui n’empêche pas la
punition.
Il faudrait ici tout évoquer : les stoïciens surtout, la reprise de la culture grecque
par Rome, conquérante, barbare et pragmatique et en même temps républicaine et
« juridique ». Cicéron, stoïcien tardif, chez qui l’on voit qu’il n’y a pas encore de place
pour le respect des modernes, mais dont les vertus cardinales sont : courage-fortitudo,

13. Hubris, excès, a donné hybride : composé de deux éléments de nature différente anormalement
réunis ; individu issu de deux variétés ou espèces différentes. On voit bien l’idée d’une transgression
des lois de la Nature, comme la Chimère.
14. Thymè : cf. ci-dessus.
Arétè : la vertu par la maîtrise du juste milieu : elle contiendra ainsi l’équilibre des relations
sociales.
Philia : sympathie et échanges. La philia vient couronner, avec la Justice, l’ensemble des vertus.
Mais elle est strictement soumise aux rangs sociaux. D’autres références suggèrent que lorsqu’on
adore, on se soumet et que l’on doit ignorer les parties génitales, comme il en est avec les parents,
les supérieurs : la vision des organes provoquent l’effroi (ou la pétrification, comme face à la tête
de la Méduse, tête sans yeux enveloppée de serpents, symbole des organes féminins… réalisant, en
une sorte d’ambiguïté, une érection mortelle).
15. Voir Œdipe philosophe, Jean-J. GOUX, op. cit.

72
Les bornes à la toute-puissance du plaisir : à la recherche de l’Autre comme soi-même

16
retenue-temperantia, sagesse-prudentia, équité-justitia . Peu de respect proprement
dit dans ces vertus, mais on retrouve la force et la réserve, l’équilibre dans la relation
qui permet de ne pas entamer l’autre et de ne pas être entamé. Quand il parle des
rapports avec les autres, il souligne le besoin de prudence : pas de colère-ira, pas
d’envie-cupiditas… une sorte de neutralité. Imposer ses émotions à autrui, c’est un
manque de tempérance (de retenue) ; de même, se plaindre, c’est imposer sa tristesse
à l’autre. D’ailleurs, ces principes ne sont appliqués que dans des relations choisies,
élues selon le modus amicii, les bonnes manières entre amis en quelque sorte.
17
Épictète nous confirme définitivement ces limites posées à la relation : « Quand
tu vois quelqu’un qui pleure, soit parce qu’il est en deuil, soit parce que son fils est au
loin, soit parce qu’il a perdu ses biens, prends garde que ton imagination ne t’emporte
et ne te séduise en te persuadant que cet homme est effectivement malheureux à
causes de ces choses extérieures ; mais fais en toi-même cette distinction, que ce qui
l’afflige, ce n’est pas l’accident qui lui est arrivé, car un autre n’en est pas ému, mais
l’opinion qu’il en a. Si pourtant c’est nécessaire, ne refuse pas de pleurer avec lui et
de compatir à sa douleur par tes discours ; mais prends garde que ta compassion ne
passe au dedans et que tu ne sois affligé véritablement ».
Quel contrôle ! On dira quelle froideur ! L’homme moderne est né avec Œdipe,
mais l’Autre doit encore attendre quelque temps pour devenir l’autre comme soi-
même. Le respect n’est encore que reverentia (respect humain des chrétiens), au
18
mieux respectus (Lucrèce) .
Il considère l’Autre à distance (respectueuse), il respecte sa pudeur et sa souverai-
neté de sujet – s’il est son ami (donc s’il l’a choisi), et nullement de façon universelle. Il
ne le contrarie pas, mais ne le laisse pas le contraindre. Quant aux autres… Montaigne
aussi dans les temps modernes sera l’illustration parfaite de cette première position
du couple Moi-Autre à l’antique, qui peut conduire à considérer qu’au-delà de
l’amitié, il n’y a qu’indifférence.

16. De officiis – Traité des devoirs.


17. Pensées et entretiens d’Épictète : Pensées, XXIV, Bibliotheca magna (Pot cassé), 1937.
18. de Respicere regarder en arrière : considération, égard (les conséquences de ce que l’on fait). Lien avec
les figures du passé, respect des parents, des aïeux… Ce terme implique qu’on ne fixe pas l’autre :
on déplace l’attention sur tout ce qui le concerne, le regarde, on « l’enveloppe », sans insistance, de
nos questions à son sujet. Comme une attention indirecte.
Reverentia : avoir de la crainte pour quelqu’un – mais verenda, qui est dérivé, signifie : parties
sexuelles. La reverentia se doit pour les parents qui ont donné la vie mais dont on ne peut voir les
organes sexuels. D’autres références suggèrent que lorsqu’on adore, on se soumet, et que l’on doit
ignorer les parties génitales, comme il en est avec les parents, les supérieurs : la vision des organes
provoquent l’effroi (ou la pétrification, comme face à la tête de la Méduse, tête sans yeux envelop-
pée de serpents, symbole des organes féminins… réalisant, en une sorte d’ambiguïté, une érection
mortelle).

73
HÉDONISME ET RESPONSABILITÉ

Le terreau si fertile de l’Antiquité est dans les fondations de notre temps. Pour
nous comprendre, hommes et femmes modernes, il est nécessaire d’y revenir : il est
19
aujourd’hui trop oublié ou réduit à des caricatures .

2.3 Le Christ

On ne peut contourner cette figure qui est à la fondation d’une religion multimil-
lénaire, armature de notre culture. Il a dit : aime ton prochain comme toi même.
Déclaration d’amour de l’autre, de l’autre comme soi-même, quel que soit son état et
son rang (c’est l’égalité) – et surtout s’il est faible et malheureux (c’est la charité).
Prodigieuse « découverte », bond en avant dans un monde qui pratiquait la dif-
20
férence radicale et native , mais on ne peut s’empêcher de penser que c’est en même
temps une déclaration régressive, archaïsante, par rapport à ce que les grecs avaient
trouvé quatre siècles plus tôt. La liberté de l’homme selon le Christ est dans le choix
du bien et du mal, et selon un Jugement dernier. Le bien est en Lui, le mal est contre
Lui et tout se fait selon et pour l’Autre monde… La liberté serait enfermée dans ce
choix. Et comme chacun sait, on ne peut aimer vraiment tout le monde.
Il y a ainsi, dès l’énoncé, comme une fausseté, ou un excès dans ce principe,
qui conduit pour mériter son salut à l’altruisme de rachat, altruisme placé hors de
la réalité, confronté au scandale, non tant de la mort, mais de la haine universelle.
Cet altruisme comprend la compassion, qui est certes une forme de considération
pour l’Autre, la charité étant l’acte qui la prouve, mais elle est comme une position
de principe, infiltrée du besoin de mériter dans le chef de celui qui agit. C’est cer-
tainement l’autre fondement, à côté du legs antique non chrétien, de la relation de
respect des modernes que nous allons rappeler. La fraternité, la solidarité, l’amour du
prochain sublimé dans la lutte sociale, trouvent une de leurs racines les plus profondes
et les plus anciennes dans le christianisme. Tous les dévoiements de celui-ci sur le
plan temporel ne peuvent occulter cette filiation.
Mais en même temps, le christianisme, au nom d’une soumission à Dieu et à
son Jugement, d’une liberté qui ne s’énonce que dans le choix entre le Bien (être
selon et avec Dieu) et le Mal (l’inverse), de l’obligation de rachat pour mériter de
participer à sa puissance, le christianisme cléricalisé a offusqué le sens critique, la
liberté de découvrir le monde et les choses, les lois même de la physique, une liberté
fondamentale de l’homme de connaître par lui-même ce que sont les choses, les
êtres et lui-même.

19. Par parenthèse, cela permet d’évoquer encore une fois le drame de sa quasi disparition des formations
générales, au profit de l’efficacité utilitaire.
20. De la démocratie grecque, si exemplaire, étaient pourtant exclus les esclaves bien sûr, mais aussi les
femmes et les métèques (étrangers à la Cité). Quant aux autres peuples…

74
Les bornes à la toute-puissance du plaisir : à la recherche de l’Autre comme soi-même

L’étrange est alors que ce legs immense, indiscutable, mais enserré dans le carcan
de la révélation et du dogme, perde sa pertinence quand il parle de l’amour et de la
21
connaissance intimes et quand il veut comprendre l’humanité .

2.4 Kant

Il n’y a pas de Respect au sens moderne, sans Autre, et il n’y a pas d’Autre sans
homme libre. On va voir l’apparition progressive du respect au sens noble moderne,
où l’autre est sujet universel et inséparable de la pensée du Soi, en même temps qu’il
est radicalement différent – et la proposition d’une relation entièrement humaine,
sans transcendance qui nous déterminerait par le dehors.
Le décor change. Il est austère, gris et froid comme les plaines de la Prusse orien-
tale de Frédéric II, au carrefour de toutes les cultures du XVIIIe siècle. Tout autour
bouillonne l’Europe et la Révolution se fait en France comme dans un immense
théâtre tragique mettant en scène encore une fois la naissance d’un homme neuf –
contre les rois cette fois, contre l’Ordre ancien défini au nom de Dieu qui mettait
chacun à sa place dès la naissance. Théâtre tragique parce que l’Idée sera dévoyée
par la Terreur, fortifiée par Bonaparte, contredite par Napoléon, puis écrasée par
la Réaction. Il faudra près de deux siècles pour qu’elle semble, devenue réaliste,
triompher enfin, après les atroces soubresauts du XXe siècle.
Emmanuel Kant est un homme froid, levé à cinq heures et couché à vingt-deux,
tous les jours de sa vie. Son monde est dans les livres. Il a pensé l’humanité dans
les livres et en ne quittant presque jamais sa ville. Il définit la dignité ainsi, dans ce
texte célébrissime et rarement… respecté (Le fondement de la Métaphysique des
mœurs – Doctrine de la vertu) :
« L’humanité elle-même est une dignité ; car l’homme ne peut être utilisé par
aucun homme simplement comme moyen, mais il faut qu’il le soit en même temps
comme une fin, et c’est en cela précisément que consiste sa dignité, grâce à laquelle
il s’élève au-dessus des autres êtres du monde qui ne sont pas des êtres humains et
qui peuvent en tout état de cause être utilisés, par conséquent au-dessus de toutes

21. Le bouddhisme a la faveur de nombreux contemporains – dilettantes, branchés ou adeptes sincères.


Réputé pacifique, « davantage philosophie de vie que religion », il ne faut pas occulter que s’il prône
également la compassion et l’altruisme par l’ascétisme et le détachement, c’est – dans sa forme
rigoureuse – en se vidant de l’amour de soi et dans un rapport avec une croyance en la transmi-
gration, réincarnation liée à la qualité (bonne – mauvaise) de la vie terrestre, et en la récompense
par une renaissance en un au-delà où il connaîtra la participation au nirvâna du bouddha. Son
exigence morale, intellectuelle et physique l’opposerait à l’hédonisme qui inclut dans sa version non
épicurienne ascétique, dans une vision contemporaine, la jouissance diverse et la liberté. Mais le
bouddhisme « philosophique », par bien des aspects s’accorde avec notre conception de l’hédonisme
responsable. En Occident, c’est une affaire strictement individuelle : il n’y a rien qui culturellement
porte le bouddhisme dans un projet de société, en tout cas au-delà de la méthode.

75
HÉDONISME ET RESPONSABILITÉ

les choses. De même, donc, qu’il ne peut se dessaisir de lui-même à aucun prix (ce
qui entrerait en contradiction avec le devoir de s’estimer soi-même), de même il ne
peut pas non plus agir à l’encontre de la tout aussi nécessaire estime de soi que les
autres se portent à eux-mêmes en tant qu’hommes : autrement dit, il est obligé de
reconnaître dans le registre pratique la dignité de l’humanité en tout autre homme,
et par conséquent repose en lui un devoir se rapportant au respect qui doit nécessai-
22
rement être témoigné à tout autre homme » .
23
Tout est dit. Un saut gigantesque est ainsi signifié . Mais Kant le place dans
l’ordre de la morale : sa morale est indépendante, elle est fondée sur la conscience
humaine, gouvernée par la raison. Sa raison, sa conscience lui dit qu’il y a une obliga-
tion morale – qui tient, même s’il n’y a pas d’immortalité, même si la vie est insensée.
Il appartient à l’homme de fonder sa morale comme un impératif catégorique, un
devoir : « Fais ton devoir (die pflicht) sans conditions ». Les trois règles :
1) « Agis toujours de telle sorte que la maxime de ton action puisse être érigée en
règle universelle ».
2) « Agis toujours de telle sorte que tu traites l’humanité en toi et chez les autres en
même temps comme une fin et jamais simplement comme un moyen ».
3) « Agis comme si tu étais législateur en même temps que sujet dans la république
des volontés ».

Exigence et rigueur. Le mérite moral se mesure à l’effort que nous faisons pour
soumettre notre nature (charnelle, intellectuelle et subjective) aux trois règles du
devoir.
Le respect chez Kant : il utilise très rarement Respekt : respect avec crainte ;
par contre, il utilise Achtung, respect sans crainte, attention, considération. Il relie
ainsi la notion de respect à l’attention pour l’autre. On est toujours dans la filiation
avec le respectus latin, mais apparaît clairement et constamment la figure de l’Autre
universel, qui n’est pas transcendant, ni supérieur par fonction, par origine ou par
renoncement chrétien, mais absolument égal par nature.
« Le respect, je ne puis que le définir négativement, c’est comme une maxime,
quelque chose de volontaire, comme la limitation, le rétrécissement de nous-mêmes
[ au contact ] de l’humanité de l’autre ».

22. Les italiques sont de nous.


23. Dans « l’air du temps » : la Constitution de 1793 et les propositions de Robespierre et de Saint-Just
(qui ne pouvaient avoir connaissance des écrits de Kant), jusque dans leurs dérives mêmes sont
sous-tendues par cette Idée ; en essayant de la réaliser, ils se sont écrasés sur la question du pouvoir.
Voir à ce sujet Rémo BODEI, Géométrie des passions, PUF, 1997, 4e partie.

76
Les bornes à la toute-puissance du plaisir : à la recherche de l’Autre comme soi-même

24
Avant Kant, chez Descartes et chez Hume, le respect était encore une passion
en ce qu’il est lié à l’estime de soi et à celle des autres dans leur estime d’eux-mêmes,
comme par l’orgueil ou le dédain, par l’amour ou la haine, par la qualification de
« bon » ou de « mauvais » : il n’y a pas de respect possible pour le mauvais. Chez
Kant, il devient universel : il englobe même le mécréant, le criminel, l’étranger, le
métèque…
Ainsi par le respect, on dira : j’épouse en amour les fins de l’autre, je ne peux exiger
de l’autre qu’il se perde pour moi – il ne peut l’exiger de moi. Je refuse l’esclavage, je
refuse la terreur, je refuse la peine de mort, je refuse la chosification de l’homme…
Cette découverte et ce saut accompagnent autant que réalisent la fin d’un
régime, d’un temps du monde. La « démocratie des tous égaux, des tous libres et
heureux d’être ensemble », cette démocratie peut commencer à être pensée… Il y
aura encore du chemin avant qu’elle soit – pour autant qu’elle fût jamais : nous ne
sommes aujourd’hui encore que sur le chemin, un peu plus loin.

2.5 Nietzsche ou la contradiction

« Là où un homme parvient à la conviction fondamentale qu’on doit lui comman-


der, il devient “croyant” ; à l’inverse, on pourrait penser un plaisir et une force de
l’autodétermination, une liberté de la volonté par lesquelles un esprit congédie toute
croyance, tout désir de certitude, entraîné qu’il est à se tenir sur des cordes et des
possibilités légères et même à danser jusque sur le bord des abîmes. Un tel esprit
25
serait l’esprit libre par excellence » .
Condition : liberté du plaisir, du rire, de la contradiction. Liberté, non comme
revendication contre mais pour la vie, non dans le retrait des « renonçants » mais
dans l’apaisement : « Épicure. – Oui, je suis fier de sentir le caractère d’Épicure
autrement, peut-être, que tout autre, et de savourer dans tout ce que j’entends et lis
de lui le bonheur de l’après-midi de l’Antiquité : – je vois son œil contempler une
vaste mer blanchâtre, par-dessus les rochers de la côte sur lesquels repose le soleil
pendant que des animaux petits et grands jouent dans sa lumière, sûrs et tranquilles
comme cette lumière et cet œil lui-même. Seul un être continuellement souffrant
a pu inventer un tel bonheur, le bonheur d’un œil face auquel la mer de l’existence

24. Descartes, dans le Traité des passions, expose que l’attitude fondamentale devant l’événement doit
être l’étonnement puis l’admiration. Celle-ci peut être favorable et conduire à l’estime, ou défavorable
et conduire au mépris. On pourrait dire que la capacité de l’autre de faire le bien ou le mal n’est
pas identifiée au départ : l’étonnement et une attitude de « suspens » va permettre de s’assurer dans
un sens ou dans l’autre et de développer l’amour ou la haine, l’estime ou le mépris. Cette attitude
de « suspens » est proche de notre conception du respect : il y a indétermination, et il convient de
garder la distance, tout en étant entièrement attentif. Mais le choix qui en découle est conditionnel
et peut, rétroactivement supprimer toute possibilité de respect.
25. NIETZSCHE, Le Gai savoir, Flammarion, 2000, § 347.

77
HÉDONISME ET RESPONSABILITÉ

s’est apaisée, et qui désormais ne peut plus que se rassasier de contempler sa surface
et cette peau marine chamarrée, délicate, frémissante : jamais auparavant il n’y eut
26
une telle modestie de la volupté » .
Frédéric Nietzsche à lui seul est un fleuve, le Rhin, la puissance du Rhin, fleuve
venu des temps d’avant Rome, et un peuple, un peuple de guerriers et de mystiques,
affamés d’absolu : la vérité insaisissable qui court comme le Fleuve, qui court toujours
et se dérobe, et conduira ses poursuivants effarés jusque sur les rives de l’Horreur. Le
Rhin et l’Allemagne, encore. Et lui, il ira au-delà de toutes les frontières physiques
et mentales, jusqu’à en perdre la tête.
Il a pensé l’homme libre, par delà le bien et le mal, créatif, heureux et pas avare
de ses dons, jouisseur sublime. « Rire, danser et boire ». Nietzsche, le libérateur.
Encore : « In media vita. – Non ! La vie ne m’a pas déçu ! Je la trouve au contraire
plus vraie, plus désirable et plus mystérieuse, – depuis ce jour où la grande libératrice
est descendue sur moi, cette pensée que la vie pourrait être une expérimentation de
l’homme de connaissance – et non un devoir, non une fatalité, non une tromperie !
– Et la connaissance elle-même : elle peut bien être pour d’autres quelque chose
d’autre, par exemple un lit offrant le repos, ou le chemin menant à un lit offrant
le repos, ou un divertissement, ou une oisiveté, – pour moi, elle est un monde de
dangers et de victoires dans lequel les sentiments héroïques aussi ont leurs lieux où
danser et s’ébattre. ‘La vie, moyen de la connaissance ’ – avec ce principe au cœur,
on peut non seulement vaillamment, mais même gaiement vivre et gaiement rire !
Et qui s’entendrait à bien rire et vivre en général, s’il ne s’entendait tout d’abord à
la guerre et à la victoire ? ».
Dépassement du jugement, dépassement de la raison suffisante, du devoir sans
affection, dépassement de l’ascèse vide, restitution de la liberté d’être soi avec le
monde, au milieu du monde, restitution de la joie de vivre, incluant le plaisir sous
27
toutes ses formes, pour autant qu’elles ne soient pas vulgaires , et y compris dans
l’affrontement.
Cette joie se trouve sur les chemins de la pensée, en soi et partagée, de l’amour et
plus sûrement encore de l’amitié, et dans un rapport à la mort léger, presque désin-
volte, proprement épicurien. Elle peut même tenir « …à une déception de l’attente,
au sens où ce que l’on éprouve dans la joie n’est rien d’autre que l’inadéquation de
l’existence à tout projet. Simplement, dans la joie, cette déception n’a plus rien de
négatif. Car dans la joie l’existence rejoint sa gratuité, sa gaîté est le luxe du ‘pour
rien’, son dénivellement est celui du rire. Ainsi, les libres esprits ne sont pas joyeux

26. Ibidem, § 45.


27. « … La nature vulgaire se caractérise par le fait qu’elle conserve invariablement l’œil rivé sur son
avantage et que cette pensée du but et de l’avantage est encore plus forte que ses pulsions les plus
fortes : ne pas se laisser entraîner par ces pulsions à des actions dénuées de but – voilà sa “sagesse”
et son amour-propre… ». Ibidem, § 3. (Les guillemets sont de nous).

78
Les bornes à la toute-puissance du plaisir : à la recherche de l’Autre comme soi-même

parce qu’ils mènent une existence victorieuse, mais c’est la joie qui, éclatant au cœur
28
de son inanité, constitue une victoire de l’existence elle-même » .
Mais il voit aussi l’ambivalence foncière de l’homme, son obligation de se séparer,
de se distinguer, de répartir en « dedans » et « dehors », produits d’opérations mentales
peut-être innées, besoin irrépressible lié à la nécessité de construire l’enveloppe et
l’identité de soi, d’exister en soi, et de garder ainsi la puissance d’exister qui, comme
un arc électrique, naîtra de cette différence.
C’est peut-être une facilité que nous nous accordons devant ce monument, mais
nous retiendrons ici cette lucidité sur l’homme qui doit quand même se réinventer
l’étranger, pour laisser un exutoire à la force brute (la passion, la violence, la barbarie)
qui au fond de lui-même ne le quittera jamais.
29
« L’humanité aristocratique sent qu’elle détermine les valeurs, elle n’a pas besoin
d’approbation, elle juge que ce qui lui nuit est nuisible en soi, elle sait que c’est elle
qui confère de la dignité aux choses, elle est créatrice de valeurs. Elle honore tout
ce qu’elle trouve en soi : une telle morale est une glorification de soi. Elle met au
premier plan le sentiment de plénitude, de puissance qui veut déborder, le bonheur
de connaître une forte tension, la conscience d’une richesse qui voudrait donner
et prodiguer. L’aristocrate honore en lui, l’homme puissant, l’homme qui a aussi
pouvoir sur lui-même, qui sait se taire ou parler, qui prend plaisir à exercer sur lui-
même sa sévérité et sa dureté, qui respecte tout ce qui est sévère et dur. (…) Les êtres
aristocratiques et courageux qui pensent ainsi sont très éloignés de la morale qui
voit dans la compassion ou dans l’altruisme ou dans le désintéressement le signe
30
distinctif du sentiment moral. »
« …et ces mêmes hommes qui, inter pares, sont si sévèrement tenus dans les
bornes par les coutumes, la vénération, l’usage, la gratitude et plus encore par la
surveillance mutuelle et la jalousie – et qui, d’autre part, dans leurs relations entre
eux se montrent si ingénieux pour tout ce qui concerne les égards, l’empire sur soi-
même, la délicatesse, la fidélité, l’orgueil et l’amitié, – ces mêmes hommes, lorsqu’ils
sont hors de leur cercle, là où commencent les étrangers (« l’étranger »), ne valent
pas beaucoup mieux que des fauves déchaînés. Alors ils jouissent pleinement de
l’affranchissement de toute contrainte sociale, ils se dédommagent dans les contrées
incultes de la tension que fait subir toute longue réclusion, tout emprisonnement dans
la paix de la communauté, ils retournent à la simplicité de conscience du fauve, ils
redeviennent des monstres triomphants, qui sortent peut-être d’une ignoble série de
meurtres, d’incendies, de viols, d’exécutions avec autant d’orgueil et de sérénité d’âme
que s’il s’agissait d’une escapade d’étudiants, et persuadés qu’ils ont fourni aux poètes

28. Antonia BIRNBAUM, Nietzsche – Les aventures de l’héroïsme, Payot, 2000, p. 115.
29. Son aristocrate se différencie hautainement des « esclaves raffinés » ou des hommes vulgaires que
nous serions tous devenus dans nos démocraties égalitaires et marchandes.
30. Par-delà le Bien et le Mal, cité par A. BIRNBAUM, op. cit., p. 275.

79
HÉDONISME ET RESPONSABILITÉ

ample matière à chanter et à célébrer. Au fond de toutes ces races aristocratiques,


il est impossible de ne pas reconnaître le fauve, la superbe brute blonde rôdant en
quête de proie et de carnage ; ce fond de bestialité cachée a besoin, de temps en temps,
d’un exutoire, il faut que la brute se montre à nouveau, qu’elle retourne à sa terre
inculte ; – aristocratie romaine, arabe, germanique ou japonaise, héros homériques
31
ou vikings scandinaves – tous se valent pour ce qui est de ce besoin… »
Et voilà – autant que les « aristocrates » – les altruistes, les pacifiques, contour-
nés, renversés par le retour de la barbarie, toujours tapie au fond de tous, voilà les
systèmes exigeants et rigides de la vertu, l’égalitarisme démocratique, utopie molle
et débile, retournés, anéantis, voilà même le « gai savoir » confronté à la lourdeur de
cette évidence : l’universalité est aussi celle de la barbarie. Et celle-ci est une donnée
invariante, peut-être même un besoin, par moment.

Ici, nous laissons un espace blanc, une suspension où se tient encore la figure, la trace
formidable de Nietzsche : il ne faut pas que son évocation soit abîmée, contaminée
par ce qui suit.

2.6 La Bête

Quelqu’un a proféré : « C’est une faiblesse de conserver, chez des malades incurables,
la possibilité chronique de contaminer leurs semblables encore sains (…) Imposer
l’impossibilité pour des avariés de reproduire des descendants avariés, c’est faire
preuve de la plus claire raison (…). On arrivera s’il le faut à l’impitoyable isolement
des incurables, mesure barbare pour celui qui aura le malheur d’être frappé, mais
bénédiction pour les contemporains et la postérité » (Mein Kampf, Adolf Hitler).
Cette pensée conduira au programme « Destruction des vies qui ne valent pas la peine
d’être vécues » (Vernichtung lebensunwerten Lebens), programme T4, préparé dès
1920 avec des psychiatres, accompli entre avril 1939 et août 1941 sur le sol allemand,
puis dans les pays conquis à l’Est, par l’appareil nazi et un nombre impressionnant de
collaborateurs médecins et scientifiques. Résultat : entre cent cinquante et deux cent
mille « euthanasiés », infirmes cérébraux et malades mentaux pendant la première
partie du programme et un nombre incalculable dans les pays conquis à l’Est. La
32
barbarie était parmi nous.
Cette pensée (la pensée nationale-socialiste) était totalement dénuée d’humour,
et sa joie possible, la plus bruyante, la plus vulgaire, s’alimentait de sa destructivité :

31. Généalogie de la morale, Mercure de France, 1964, pp. 43-44.


32. Hitler, Yan KERSCHAW, Flammarion, 1999, tome II, pp. 393-403.

80
Les bornes à la toute-puissance du plaisir : à la recherche de l’Autre comme soi-même

la jouissance dans l’avilissement de l’autre et l’exaltation de la différence vis-à-vis


de tout ce qui n’était pas le Volk. Tout hédonisme de quelque forme que ce fût était
impensable parce que dégénéré : s’il y en eut un, ce fut un hédonisme « guerrier »
collectif, absolument désindividualisé, sous couvert d’exalter l’individu « racé ». Ce
qui se passait dans la sphère strictement privée pouvait participer au plaisir et à
33
l’humour immémoriaux, mais pas au-delà de cette limite . S’opérait ainsi un retour,
dans une crise effroyable, à l’ordre ancien : les individus n’existaient plus pour et
par eux-mêmes.
Quelles que soient les garanties que se sont données nos sociétés occidentales
après 1945 pour contenir ce surgissement monstrueux de la barbarie radicale (radicale
en ce qu’elle est constitutive), elles sont foncièrement fragiles.
Le désir de l’Un est irréductible, fixé dès le départ de l’ontogenèse, sans possibi-
lité d’y échapper. Seuls des aménagements sont possibles, entre d’un côté ce que ce
désir produit comme égocentrisme exclusif (qui sera xénophobe, raciste, clanique,
assassin ou méprisant) – et une position face à l’Autre qui accueille celui-ci comme
autre comme soi-même, (non pas sans conditions, mais selon les conditions qui valent
pour tout être qui doit préserver son intégrité physique et psychique).
Les conséquences du premier mode sont évidentes : la haine est à l’œuvre. Mais
les risques du second, peut produire aussi l’indifférenciation sociale dans une indi-
vidualisation extrême des relations avec dilution des repères culturels et noyade de
l’identité dans un universalisme béat.
Entre les deux, quoi ? Le relais institutionnel, en système ouvert, non dogma-
tique, mais capable d’énoncer des normes fermes mais modifiables, et l’éducation
individuelle et collective qui, sans slogans et principes se vidant à force de répétition,
34
mettra à l’épreuve du contact ceux qui sont dans la haine. Mais rien n’est possible
sans l’exigence de chacun d’avoir une conscience.
Sur un plan intime et d’histoire privée, il faut – si l’on veut, sans ironie, garder
un peu de dignité dans l’idée de l’homme – garantir la préservation du développe-
ment individuel familial, comme rempart à l’atomisation, à la haine, à l’hédonisme
égocentré. Que les conditions de ce développement intime dépendent d’abord des
capacités singulières des figures parentales, cela va sans dire, mais l’environnement
social favorise ou détruit ces conditions.
Ainsi, la barbarie est autant derrière, autour, en dessous de l’hédonisme que de
toute autre conception de l’existence.

33. L’individu gardait son identité, mais il devait confondre tous ses intérêts avec le Volk, conduit par
une unique volonté, celle du Führer.
34. Voir Cornélius CASTORIADIS, Les racines psychiques et sociales de la haine in Les carrefours du
labyrinthe, Le Seuil, 1999.

81
HÉDONISME ET RESPONSABILITÉ

Si donc l’option prise pour notre société était un hédonisme responsable, il lui
faudrait toujours lutter contre la possible dérive discriminante, qu’elle soit barbare
ou raciste. Et comme l’hédonisme est d’abord égocentré, le risque est que l’individu
contemporain sans exigence éthique se pose en aristocrate solipsiste et désabusé,
ou en barbare trouvant aisément dans sa force discriminante les « raisons » de jouir,
au mieux sans égards mais sans haine, au pire en se détachant, en méprisant, en
exploitant, en détruisant.

2.7 Au-delà de Kant

La construction de Kant a quelque chose de l’idéal froid et contraignant : cette notion


de devoir, soit de bienfaisance, de reconnaissance, de partage des émotions ; soit de
reconnaissance chez l’autre de sa dignité, d’une valeur qui n’a pas de prix, qui ne
peut être échangé, est-ce que cela se commande ? Peut-on vivre le rapport à l’Autre
comme un devoir ?
35
Analysant le rapport entre altruisme et morale, Michel Terestchenko réfute
que celle-ci puisse contenir en entier celui-là : « La bienveillance ne saurait jamais
trouver à s’exercer si faisait défaut cette attention, cette “attentivité” première,
qui est une disposition à agir en accord avec nos émotions empathiques, avec nos
principes aussi. Une disposition acquise et qui n’a rien d’inné, qui en ce sens n’est
pas « naturelle », mais qui est devenue comme une seconde nature…, une tendance
développée par une pratique assez constante pour constituer un “caractère” : les traits
distinctifs qui caractérisent une personnalité »… Voici la sensibilité, l’affectivité, « le
cœur… ce je ne sais quoi qui est le fond insaisissable de notre intériorité » replacés
en balance avec l’impératif moral de Kant. « En tant que la sensibilité se rapporte à
l’intériorité, à notre capacité frémissante et vivante d’accueil, aucun mot n’en désigne
mieux l’essence nocturne et passive que l’affectivité ».
Mais la référence unifiante à la notion d’altruisme, cette exigence qui dépasse les
limites de l’amour lui-même, n’est évoquée ici que parce qu’elle permet d’en rappeler
la nature profonde. L’énergie qui la constitue vient d’ailleurs que de la raison et des
sens : elle vient de l’expérience primordiale de l’affectivité, inscrite dans l’histoire de
chacun. N’est-ce pas celle-ci justement, qui conduit à un troisième terme, supérieur
à la morale, à l’éthique même. L’amour.
Quel amour ? Celui qui unifie corps et esprit, raison et passion, désirs et limites,
plaisirs et contraintes, dans une résolution jamais définitive, toujours ouverte, dans
une tension qui élève, qui fait qu’on se dépasse. L’amour individuel bien sûr, mais
qui diffuse, rayonne, constitue le ciment des relations sociales conscientes et dési-
rables. L’amour est-il opposable à quelque chose d’autre que la haine et qui serait
dans l’ordre de la conscience et de la raison ?

35. Michel TERESTCHENKO, Un si fragile vernis d’humanité, La Découverte, 2005, pp. 262-263.

82
Les bornes à la toute-puissance du plaisir : à la recherche de l’Autre comme soi-même

Il nous semble que les plus jeunes générations sont prêtes, calmement mais
fermement, à revendiquer une vie qui, au-delà des nécessités matérielles et des
jouissances immédiates, « veut de l’amour ». Paradoxalement, n’est-ce pas l’apparente
instabilité amoureuse de notre époque, toujours rapportée à la perte des repères, aux
déliaisons familiales, etc., qui serait le signe de cet appétit increvable : on veut de
l’amour. Si celui-ci fait vivre en effet le monde aujourd’hui, il donnerait au respect,
cette si austère référence, la certitude de trouver son énergie, et la force de surmon-
ter les contradictions de la barbarie et de la haine. Nous sommes convaincus que le
nombre est grand des jeunes adultes pour qui c’est au fond la seule nécessité.

2.8 Dans l’autre sens, retour en arrière – Au-delà de Kant, Spinoza


l’éternel contemporain

« Spinoza représente le pont entre les morales tendues vers la maîtrise de soi et la
manipulation politique des passions et celles qui laissent ouvert le champ de l’incom-
mensurabilité du désir. Il contribue, de cette façon, à abattre la double cloison qui
divise traditionnellement, d’un côté, les passions et la raison, et, de l’autre, l’instabilité
des masses et la ‘sérénité’ du sage (…).
Tout en sous-estimant souvent le problème de la fragmentation des valeurs
morales et le conflit entre les différentes autorités qui les expriment, l’ordre de l’amour
en continuelle métamorphose ne se résigne pas à rester pris au piège de ce qui lui
apparaît comme un enchevêtrement inextricable, même s’il est pleinement conscient
des limites imposées à l’innovation (il sait qu’est demandé à l’individu un effort
d’invention pour comprendre la spécificité des situations et agir en conséquence :
devant un choix déterminé aucun précis des règles ne suffit).
L’amour décèle ainsi la rigueur obtuse de règles limitatives sans en supprimer
le caractère universaliste : il résout les dissensions sans humiliation ou négociation,
en évitant de laisser derrière lui un perpétuel contentieux ; il montre les limites de la
dimension individuelle alors qu’il en étend la puissance ; il apaise les déchirements
et le double bind de la volonté en la détrônant, non en faveur de la grâce divine, mais
de critères de conduite plus satisfaisants, qui visent un accroissement de joie ; il va
au-delà des lois et de la justice sans les supprimer en tant que telles (…). Au contraire
36
il les met en vigueur et les rend créatrices, en multipliant les affections. (…) ».
« L’amour ne demande pas d’enterrer ses propres talents ou de procéder à un
strict échange d’équivalents (mais il ne demande pas non plus d’entrer dans une
spirale de rétorsion négative, où le mal est restitué en échange d’un mal bien pire,
la vengeance. Il désire au contraire que les talents se multiplient, que l’échange

36. Rémo BODEI, Géométrie des passions – Peur, espoir, bonheur : de la philosophie à l’usage politique,
PUF, 1997, p. XL.

83
HÉDONISME ET RESPONSABILITÉ

se développe sur lui-même en produisant si possible une « richesse » et un profit


réciproque (…).
Reste que chez Spinoza cet amour n’implique pas le sacrifice de soi, mais au
contraire l’autoaffrmation suprême. En lui confluent les courants séparés de l’acti-
vité et de la passivité, de la connaissance et de l’émotion, du « chaud » et du « froid »
des passions et de la raison (…). Les résultats de la recherche de Spinoza sur le rôle
des passions, de la raison et de l’amour intellectuel, se situent sur le plan critique à
égale distance de toutes les autres positions exemplaires de l’histoire de la morale.
Explicitement ou implicitement, en effet, elles s’opposent à la séparation de l’intellect
et de l’amour, de l’esprit et du corps, de la volonté et du désir, de l’altruisme et de
37
l’amour-propre ».
« Spinoza élabore une troisième [stratégie] qui vise à reformuler les passions de
l’intérieur et de l’extérieur, en réinvestissant le désir à des niveaux plus élevés, et par
une sécurité accrue de l’existence. Contre toute « voix du maître » et tout ascétisme, la
séparation entre la partie non rationnelle et la partie rationnelle de l’âme s’effondre :
chaque moment de la puissance d’exister est doué d’une logique qui lui est propre et
la raison n’est autre qu’un stade intermédiaire du désir. Ce qui compte ce n’est pas
de domestiquer (…) les passions avec des moyens irrationnels, ni de les placer sous
le contrôle d’une raison armée et fortifiée contre elle-même : il faut offrir une issue,
en transformer l’énergie dissipatrice en activité finalisée vers le bien, en rendant les
38
hommes plus sûrs et plus heureux ».
Si l’on espère « réenchanter le monde », il nous faut trouver ce « troisième terri-
toire » entre le principe de plaisir et le principe de réalité, entre la passion et la raison,
entre l’irrationnel et le rationnel – opposés trop souvent jusqu’à enlever à l’autre
terme toute capacité d’organiser et d’élever la vie. Spinoza, dans sa langue du XVIIe
siècle appelait ce troisième territoire, « l’amour intellectuel », amour conscient, qui
se pense dans l’égale nature des êtres et des choses, prolongeant, unifiant les deux
premiers territoires : l’imaginaire et la raison.

37. Ibidem, p. XLV.


38. Rémo BODEI, op. cit., p. 160.

84
6
LA RENCONTRE

Puisque nous pensons que l’hédonisme doit être délimité dans son expansion :
– par quelque chose qui est au-delà des lois laïques ou religieuses et d’une morale
de devoir, au-delà d’un respect formalisé et conformiste, au-delà de slogans et de
références aux droits inlassablement répétées, usées, qui risquent d’être vidées
de contenu par effet d’habitude et de nivellement ;
– par quelque chose qui en même temps lui laisse la possibilité d’être créatif, de
garder sa force originelle, d’être ce « petit tourbillon de vie au milieu d’un océan
figé dans la nuit et l’oubli » (Nietzsche),

où trouver la conviction dans la recherche de l’équilibre entre les forces d’expansion


et les forces de limitation et, si nous osons, une universalité ? Où trouver la force à
la fois discriminante en ce qu’elle permet de sortir de la masse informe et du flux
insensé des affirmations égoïstes universelles, – et non réductrice au Soi, au Même
que soi ? La force de dire l’élan vital par une esthétique, une poétique ouvertes sur
le monde, autant dons au monde que gratitude d’exister ? Où est la source de cette
force, sa condition d’existence : être pour soi et être avec.
C’est un motif d’étonnement permanent que de constater qu’il faille tout ce
parcours depuis l’origine de l’homme libre, toute cette construction à travers vingt-
cinq siècles, laborieuse, infiniment lente, traversée d’éclairs et de longues horreurs,
pour atteindre l’homme et la femme libres que nous voulons être, pour atteindre les
puits de lumière contemporains. Et encore, ceux-ci sont-ils entourés d’une ombre
qui, pour une part, est celle projetée par le plus grand nombre en cette humanité
qui marche trop courbée, sans voir ou sans comprendre.
Ainsi, pour nous, l’idéal moral et la méthode de Kant paraissent proprement
incompatibles, au plan pratique, avec l’hédonisme moderne et plus largement avec

85
HÉDONISME ET RESPONSABILITÉ

les dispositions communes à la plupart des hommes et des femmes. C’est que ces
principes tiennent pour inférieurs, les désirs, les émotions (et les actions qui en
découlent), nés de la rencontre avec l’Autre, cette rencontre à la fois aléatoire (elle
ne se produit pas nécessairement, elle est contingente, elle dépend de conditions
internes et externes changeantes) et universelle : l’expérience de tous les temps et
de toute l’humanité en dit le caractère supérieur à tout, la « désirabilité » extrême,
comme un besoin qui est le fondement même de l’espérance, quand les conditions
de la survie physique sont assurées.

1 La Rencontre
La Rencontre : c’est l’événement inaugural, et qui provoque le désir qu’il soit, si
possible, prolongé ou répété, qui instaure une relation effective. Il peut être initial
(dès le premier instant), ou n’apparaître qu’après un certain temps. Il nous paraît que
cet événement appartient en fait à toutes les relations qu’on dira vraies, c’est-à-dire
qui donnent le sens et qui font qu’on puisse dire : j’existe et il, elle existe, au-delà de
l’instant. Et dans ce moment se suspend l’historicité (elle ne peut être effacée), ou
celle-ci est mise au service de ce qui en soi veut dépasser toutes les déterminations
et les limitations. Être là, totalement attentif, engagé, avec la puissance du désir et la
volonté de savoir. On pense au coup de foudre amoureux, mais cela concerne tout
autant tous les moments où l’esprit rencontre ce qui le somme de sortir de « l’océan
figé dans l’oubli et la nuit » de ses habitudes et des lois édictées par les autres.
Il nous semble que cela repose sur un « regard » autant qu’une écoute, et un état
intérieur, sans lesquels la rencontre sera formelle et risque d’être vide de sens ou de
ne pas tenir ses promesses et ses projets.
On conçoit bien qu’il ne s’agit pas seulement d’une attitude, sûrement pas d’une
pose, ni d’un « transfert » (c’est au delà ou en deçà de celui-ci). On peut évoquer,
comme illustration, ce qui se passe quand la musique d’un film se tait et laisse les
acteurs dans le silence ou la force d’un lent dialogue, totalement attentifs l’un à l’autre.
Ce qui va se passer à ce moment, c’est sur quoi repose toute l’histoire. Il faut cette
suspension du contexte, du « bruit des autres » et des « explications ». Suspension,
comme on dit « je suis suspendu à vos lèvres ». C’est aussi au-delà de la séduction,
1
une attention absolument réservée, de l’un à l’autre, de l’un comme de l’autre .
À la suite de ce « moment fécond », la rationalité et les expressions séparées
peuvent (re)prendre, mais elles s’y étayeront toujours. C’est autour de ce noyau d’ex-
périence, de cette empreinte, que peut se construire en soi une attention universelle,
une diffusion de l’empathie, non pas seulement réservée à ceux que l’on reconnaît

1. Michel MARTIN, « Le cadre thérapeutique à l’épreuve de la réalité », De Boeck, Cahiers de psychologie


clinique, 17, 2001.

86
La rencontre

ou que l’on choisit ainsi, mais potentiellement, à tout être humain – et au-delà à tout
être vivant. Ce n’est donc plus un devoir, mais un état de désir et un potentiel de désir,
et c’est l’expérience sensible qui conduit à l’universalité.
Si le respect peut exister par devoir, il ne sera garant de la relation, intime, réelle,
profonde que par l’affectivité qui s’y glissera et qui pourrait même suffire, dans l’amour
et l’amitié. Ceux-ci sont questionnants, inquiets, quelquefois envahissants, mais s’ils
trouvent le calme intérieur et la confiance, ce sont les valeurs suprêmes de la vie.
C’est aussi en ces sentiments, toujours possibles, et dont la haine n’est pas exclue
mais qui peut y être contenue et « travaillée », qu’on retrouve la force du face à face
originel avec le premier autre : la Mère. Il est à la racine de tous les états amoureux
et de tous les coups de foudre. Ceux-ci sont si irrationnels en apparence, mais ils
sont en lien direct avec la trace originelle, ravivée par l’expérience d’absolu. Vouloir
mâter cet élan est impossible, on le sait. Justement parce que sa force et sa source se
situent dans les temps ineffables de l’origine de nous-même.
Nous cherchons une adhésion et un désir mus par une conviction intime faisant
entrer l’Autre dans les espaces intimes de Soi, et s’étendant en principe aux autres
inconnus, et finalement à la vie et au monde matériel tout entier.

2 La contradiction
La contradiction revient aussitôt avec le fait qu’on ne peut aimer tout le monde et
que les principes ne sont que des indicateurs de conduite, nullement absolus au vu
de l’évolution du monde depuis son origine. La contradiction vient du doute, tel celui
de Nietzsche, sur toute égalité et par l’affirmation de la nécessité de différenciation.
Ces contradictions ne seront pas levées mais réduites, canalisées par l’évidence du
surgissement de l’élan, de la vie contre la mort, de la vie par-dessus la béance et
l’irréductible séparation des enveloppes charnelles, matérielles et sociales. C’est
donc un combat contre soi-même : il faudra résister à la tentation « entropique » de
la barbarie, de la destruction toujours à l’œuvre en nous ou autour de nous. Il y a
des moyens pour cela. Ils passent tous par la conscience et l’exigence d’une liberté,
relative mais sûre de ses choix. Ils passent surtout par la recherche obstinée de la
joie partagée.
Autre chose serait d’affirmer que cela n’est possible – sans être « délirant » –
que s’il y a élection, si l’autre (ou toute part de réalité, d’ailleurs) ainsi considéré est
bien perçu et élu pour lui-même. Or, est-on jamais sûr de pouvoir le percevoir en
lui-même autrement qu’à travers le filtre de nos désirs et de nos besoins ? On en
n’est jamais sûr, sinon en des moments de grâce exceptionnels. La falsification, par
le rêve, l’imagination, ou les constructions érigées par le désir de toute-puissance,
cette falsification est toujours peu ou prou à l’œuvre. Il faut faire avec.

87
HÉDONISME ET RESPONSABILITÉ

Alors, s’il y a un devoir, c’est encore celui d’un travail de conscience et d’exigence,
d’intense désir de sortir de soi, de sa propre enveloppe. Ce ne sont pas des mots.
Toute relation intensément vécue l’apprend, parfois après-coup, après le désastre,
2
comme après la guerre : c’est ainsi qu’il aurait fallu faire .

3 Différencier, ce n’est pas exclure


L’égalitarisme militant refuserait l’évidence des différences. Que jamais il ne soit
refusé à n’importe quel membre de la société d’être un citoyen égal en droit à tous les
autres – à moins qu’il ne soit déchu légalement pour crime ou incapacité, et seulement
pour ses droits et jamais en sa dignité – c’est un principe indiscutable.
Mais à partir de ce champ commun commence tout le reste : soi-même et l’autre,
nous sommes radicalement différents – et séparés par nos enveloppes physiques et
psychiques. Nous n’avons accès de l’un à l’autre que par une petite part de ce qui
est intégralement communicable au-delà d’un discours de raison pure : tout le reste
qui nous fait, rêves, images, mémoire, traces, est inaccessible la plupart du temps. Il
n’y a pas deux vies semblables, même chez des jumeaux. Mais, il y a cette résonance
intime, cette vibration issue de la Rencontre qui ouvre les enveloppes, les rend per-
méables et se prolonge en désirs.
Le réflexe de l’exclusion repose sur une exigence de cohésion (dont le souci
d’identité est la « surface visible »), où l’on se renforce à partir de ce qu’on exclut
(ou qui exclut), rejetant comme étrangères des dimensions qui soi-disant nous
menaceraient.
Les conceptualisations de la liberté et des limites imposées, du lien social et
l’autonomie pour soi, si lentes, si difficiles, sont-elles trop loin de l’expérience com-
mune ? Leurs effets, tout de même, semblent considérables : la démocratie actuelle et
la démocratie grecque ont une nature commune, mais l’une était exclusive, celle-ci
serait inclusive. Le Je contemporain est anxieux dans le risque de sa solitude, mais
il peut trouver les réponses par lui-même, il a tout à sa disposition pour cela : le
monde, s’il a changé, c’est par la possible conscience sensible (y compris scientifique)
de ce qu’il est.
Cependant, ce n’est pas seulement la méfiance radicale, « l’angoisse de l’autre »,
éternel étranger, persécuteur potentiel, qui peut conduire à l’exclusion. L’intensité
d’un mouvement créatif, positif du moins à l’origine : « je suis différent de toi et tu
stimules mes dépassements par le désir que je peux avoir de toi » donne la mesure des
avatars de ce désir et de cette situation, faits de diverses déceptions ou d’erreurs de
jugement, et qui peuvent conduire à un rejet : « tu es trop différent, nous ne pouvons

2. Faut-il faire passer tant de couples, tant de gens par des psychothérapies et des médiations pour
qu’ils prennent conscience de ces évidences ?

88
La rencontre

nous rencontrer selon nos désirs » ; ou par un renversement de l’énergie, obligé par
l’excès : « je ne peux supporter te désirer autant, cela risque de m’anéantir – alors je
te rejette et je te hais ».
Le goût de l’ingrédient pur (nous sommes les mêmes, nous pouvons nous
confondre) contre le goût sophistiqué des mélanges (nos différences excitent mon
désir) : on peut comprendre ce dilemme, cette opposition. Il n’y a aucune règle en la
matière. Mais toujours est affirmée la condition que l’altérité ne soit pas trop mar-
quée (étrangeté radicale) ou trop altérée (la faille, le manque, la maladie, la laideur),
surtout si c’est sur le plan psychique qu’elle s’envisage. L’identité en effet est une
construction complexe toujours fragile, parce que non tangible, non envisageable
en soi. On n’en ressent la réalité que d’une façon « impalpable » ou en creux, comme
l’air ne se révèle que parce qu’il porte nuages, brouillards et fumées.
La menace est sensible à partir de peu de différence. Alors, quand c’est la fragilité
de l’autre qu’on a face à soi, la tentation est forte de se renforcer à son détriment
(en le rejetant, en l’abaissant, en l’aliénant) – par peur d’être atteint ou par désir
3
d’emprise primitive .
Voilà pour les risques de la rencontre. Mais la force du désir n’est pas seulement
pulsionnelle, physique, elle est multipliée, en amour ou en haine, par la force de
l’empreinte primitive. Quelle empreinte primitive ?

4 L’empreinte primitive – Les invariants


Voici le respect, fil conducteur de la réflexion sur la nature du frein à l’expansion
narcissique du principe de plaisir, à l’hédonisme aveugle, voici le respect à nouveau
surmonté par une force primitive, vitale, invariante, inhérente à l’humanité même
– et qui n’est pas de l’ordre de la barbarie, tout au contraire. Ce n’est pas seulement
l’amour : celui-ci reste aléatoire, même s’il est la traduction la plus puissante et la
plus désirable de ce que nous cherchons – et il peut se renverser en haine. Cette
force universelle n’a pas de nom, elle est née avec nous-mêmes, elle est autant en
nous qu’en tous les autres.
Où peut-on trouver ce qui en fait sa substance même, ce qui serait en quelque
sorte propre à l’homme et à la femme, quels qu’ils soient ?
Cette « substance » existe, depuis toujours, et elle est purement « terrestre ».
Quelque chose qui soit accessible à chacun, comme une évidence simple, qui
puisse l’orienter vers la découverte de ce qu’est sa relation à l’autre et ses nécessités,
sans qu’il doive s’enfermer dans les a priori extérieurs d’une religion, fût-elle la plus

3. Michel MARTIN, « Introduction à la clinique de la schizophrénie », in Cahiers de psychologie clinique,


n° 13, 1999, p. 130.

89
HÉDONISME ET RESPONSABILITÉ

douce, ou s’engager dans la longue et patiente quête philosophique, ou encore dans


les impasses des superstitions et des dogmes.
Le succès, jamais démenti, des religions et des croyances extérieures à l’expérience
intime vient de la facilité de pouvoir évacuer cette question : les réponses sont don-
nées, et même une fois pour toutes dans les versions dures. Le doute « occidental »
actuel vient de l’évidence d’une complexité révélée par l’évaporation des dogmes
religieux et politiques, et de l’anxiété d’un pouvoir par soi-même et pour soi-même
4
construit par les luttes démocratiques égalitaires . Les tentations d’une nouvelle
clôture de l’espace ainsi libéré sont grandes : racisme, loi du plus fort, comme il y a
un siècle quand l’impérialisme et le nationalisme ont été les voies de sortie des états
malades de leur puissance, de leur ennui et de leur contradiction entre le principe
d’égalité des États-nations et les extrêmes différenciations dans la réalité.
Il faut bien constater que vivre en famille, en société, « en peuples », ne va pas
de soi, comme s’il n’y avait pas de ligne directrice évidente et universelle. Que seu-
les les délimitations claniques permettent une cohérence, qui toujours appellent
comme corollaire la définition du non-moi, du non-clan, et que presque toujours
cette délimitation est conflictuelle et exclusive. Que la distinction du dedans et du
dehors se fait souvent par la force de la haine ou de son avatar édulcoré, le mépris.
Que la considération s’arrête là où on ne comprend plus. Que tout est ainsi fragile,
et que l’histoire est un éternel recommencement des cycles de la haine, et que la paix
est infiniment moins probable que la guerre, alors qu’elle semble une aspiration
universelle évidente.
Ces considérations nous poussent à revenir encore sur la conceptualisation de
l’altruisme, ou plutôt d’un sens de l’altérité ou – d’une façon plus large et encore moins
risquée – du respect collectif, ciment des peuples et condition de la liberté maximale
de chacun. Dans l’effort perpétuel de repenser le rapport aux autres, c’est l’occupation
d’une vie, ou bien un constat d’ignorance et l’acceptation de la destructivité : c’est
le dilemme. Personne ne peut ignorer qu’il est obligé de se poser ces questions, tout
le temps, ou au moins à l’occasion des grandes épreuves de la vie, de constater qu’il
n’est pas seul au monde (ou alors il délire, ou s’est retiré : aboutissement de victoire
ou d’échec mais exception extrême), qu’il ne pourra jamais effacer les traces que les
autres, depuis la mère originelle, ont inscrites en lui.
La réponse paraît toujours contradictoire, fragile, temporaire, impermanente.
Mais nous disions : il y a une réalité commune, qui est banale depuis toujours et
qui est en dessous – ou au-dessus – de toute cette histoire. Il y a bien quelque chose
d’universel, au-delà du bien et du mal, du beau et du laid, au-delà du seul constat
indiscutable de la vie et de la mort.

4. Et contredites tous les jours par l’évidence des classes nouvelles, des fractures sociales, des exclusions,
des racismes et des xénophobies. La liste est longue. On doit y ajouter la bêtise.

90
La rencontre

L’étonnement, donc, est que si peu, si mal, nous ne reconnaissions pas le départ
de tout et de nous-mêmes : l’origine de la vie psychique, de notre existence spirituelle,
de notre vie particulière. Comme un invariant.
Or, cet invariant originel et permanent jusqu’à la mort, il semble que de toutes
les façons il faille le fuir, en niant son importance et même son existence. Dans un
jeu de yo-yo perpétuel, la plupart d’entre nous semblent devoir par moments le
haïr, à tout le moins le rejeter, à travers l’expression pure de la haine ou le traves-
tissement par la dérision, le conflit perpétuel, ou au moins une ambivalence qui
mobilise parfois toute l’énergie vitale et stérilise. Fuir quoi ? Une mère symbolique
originelle, confondue d’abord avec le monde. Un père symbolique, très tôt inséré
dans la première, avec une fonction de tiers « dans le dos de la mère » pour dire les
limites. À eux deux, ils forment la racine et le tronc. Il n’y a pas d’arbre qui vive
sans racine, et il n’y a pas de feuille sans arbre. C’est dire seulement la succession
temporelle et l’indissociabilité.
Qu’importe ici que la mère et le père réels puissent être bons ou mauvais, pré-
sents ou absents, puissent même être une idéalisation falsificatrice ou déréelle. Ces
invariants sont intemporels et englobent l’imaginaire et le réel. Ils sont à la racine
de nous-même et de toute vie sociale.
Or, ce que l’époque « hypercontemporaine » semblerait prôner, c’est le mépris
ou l’insignifiance des racines et de l’histoire – sinon en des commémorations qui font
flotter des moments de l’humanité, locale ou totale, comme des dépouilles, fussent-
elles dorées, tournoyant sur un lac opaque. C’est déjà bien, mais c’est délié, fugace
comme une émotion sans racine.
Obligation de détachement, hypertrophie de soi, finalité dans le jouir, au jour
le jour : c’est un discours dominant, une culture du détachement. Mais, nous l’avons
dit, cela ne correspond pas à l’aspiration profonde du plus grand nombre, à la réa-
5
lité interne du plus grand nombre . Il n’est que de voir l’adultification des enfants,
qui conduit paradoxalement à une adolescence interminable pour apercevoir la
6
contradiction . Il n’est que d’entendre la plainte des abandonnés, des exclus, des
mal aimés – oui, elle existe bien aujourd’hui, multipliée à l’infini, médiatisée, mais
elle est éternelle. Nous pouvons dire : je m’en fous, que le plus fort gagne. Alors, tant
pis : que la jouissance soit solitaire.

5. Appartenir « au plus grand nombre » ne donne aucune valeur en soi, sauf s’il s’agit d’une dimension
élémentaire mais peut-être ignorée.
6. L’adolescent dit : « Je dépends mais je suis libre, et comme je suis ainsi mal dans la contradiction,
je dois annuler celle-ci par la haine, mais je ne pars pas parce que j’ai peur de ne pouvoir rien en
coupant mes racines ; ou alors, je m’efface dans la dépression ou l’addiction, et j’efface ainsi le lien
dont je ne voudrais plus. En me laissant libre si tôt, de plus en plus tôt, on me jette mais on me
garde, on me met au défi d’être adulte avant l’âge mais on m’adule ». Et l’on convoque alors la figure
symbolique et réelle du père pour énoncer enfin le principe de réalité, et il est si souvent parti…

91
HÉDONISME ET RESPONSABILITÉ

Vivre la naissance comme une catastrophe, ou l’amour comme un leurre mortel,


quand dans les relations se renoue et se rejoue le lien originel qui établit la possibilité
de vivre, et constater que c’est trop difficile, qu’il est infiltré de poisons indissolubles
(violences, absences, envahissements), c’est l’évidence de toutes les souffrances
humaines. Qu’Artaud, Bataille, Sade même, nous servent à nous situer et qu’à ce
titre nous les aimions : ce sont des indicateurs, des repères, des parts momentanées
de nous-mêmes. Mais si nous voulons trouver le sens, il faut aussi chercher ailleurs
que du côté de la souffrance ou des nihilismes. Du côté des permanences, dont la
première est l’implacable stratégie de la vie universelle depuis l’origine des temps,
dans le flux de laquelle nous sommes totalement immergés.
Quelqu’un peut dire « je hais ma vie », il ne peut pas dire sans douter « la vie
est haïssable » ; il peut dire « je hais ma mère », il ne peut pas dire sans douter « les
mères sont haïssables » ; il peut dire « je hais les juifs, les arabes… », il ne peut pas dire
sans douter « les juifs, les arabes, sont haïssables ». Il peut dire « tel est mon plaisir,
ma jouissance et je hais ce qui me limite », il ne peut pas dire sans douter « ce qui
me limite est haïssable ». Ou alors, le déni dans lequel il se coule et qui le protège,
croit-il, de sa destruction, c’est pour lui une question de vie et de mort, et il n’est que
l’exemple solitaire et désespéré de ceux qui ont perdu racines.
Nous n’avons pas perdu le fil : le détour par la naissance de la liberté consciente
de l’homme, puis par la transformation de la notion de respect, conduit à chercher ce
qui unifie et qui est au plan de l’expérience sensible commune, pour finir par y trouver
la substance de ce qui contient, oriente, moule la puissance fondamentale du principe
de plaisir – et qui n’est pas de l’ordre des expériences singulières seulement.
C’est la raison de ce long parcours : il faut (devoir kantien) penser la relation
aux autres, à la société entière, il faut des limites et des règles, mais la plus sûre
garantie pour qu’elles ne soient pas lettres mortes, vides ou codes transgressés, c’est
de donner les moyens de développer une affectivité organisatrice et garante du lien,
qui laisse s’épanouir cet « espèce d’ébranlement, de convocation, de mise en cause,
de sommation qui ne se rapporte pas originairement à une décision de la volonté,
à une détermination inconditionnée de ma liberté (entendue comme libre arbitre),
[mais] à une libre ouverture de soi à l’autre qui serait la condition de son advenue,
de son accueil : autrui se donne, se manifeste comme “visage”, dans une présence
7
(…) qui précède et subvertit toute visée intentionnelle » .
Ainsi, sur la base de l’expérience de l’altérité, dans l’amour vécu sous toutes
ses formes, y compris l’attention et la considération comme positions fondamen-
tales, peut se construire, non pas un univers altruiste caritatif, compassionnel et
douloureux, mais un univers possiblement altruiste, ou simplement respectueux
et apaisé. De ce noyau d’expérience, par la conscience de son intérêt comme de sa
singularité, par celle de la communauté de destin – et non pas de la condition de

7. Michel TERESTCHENKO, op. cit., p. 272.

92
La rencontre

« mêmes » –, l’homme contemporain a une éthique relationnelle à construire, fragile,


mais forte d’un édifice esthétique construit par le désir et qui s’oppose à la violence
fondamentale.
8
Cela demande la réhabilitation des figures de la mère et du père .
Au-delà des luttes historiques d’émancipation, ne pas opposer le matriarcat au
patriarcat, soutenir le « biarcat », ne pas opposer le féminin au masculin, la femme
à l’homme, la mère au père, mais transcender l’opposition par la complémentarité,
ne pas user de la guerre ni de la paix entre sexes, mais user d’un pacte qui dépasse la
non-agression, pour restaurer la tâche supérieure : l’expérience sensible du monde, de
son unité, de la vie comme un étant inconditionnel et, de là, s’instaurer comme acteurs
engagés, révélateurs ensemble de cette unité. Et que tout le monde s’y mette !
Ainsi, au bout du compte, on pourrait brûler, s’abîmer dans la contemplation,
décider de finir, ou de mourir debout, on aura été jusqu’au bout de sa condition de
vivant. On ne pourra y arriver que par l’unité, au moins rêvée, au mieux approchée,
entre l’homme et la femme, entre soi et quelqu’un, et à travers lui, à travers elle, tous
les autres possibles.

8. Certains féministes feraient bien d’y penser : refuser cette référence, s’en détourner au nom de la
liberté d’être soi pour soi seul, c’est s’engager dans la même voie mortifère que celle qui risque de
tuer l’homme, le mâle autosuffisant. C’est choisir la même impasse que lui.

93
7
ÉTHIQUE ET MORALE

La morale, selon nous, se fonde sur ce préalable : pas de morale sans éthique relation-
nelle. La morale détermine des modalités, des limites, elle organise la réalité de la
relation. Elle dit ce que l’on peut et ce que l’on ne peut pas faire dans cette relation
de reconnaissance. La morale est règlements, lois, droits – énoncés, représentés et
agis.
Historiquement, la morale précède l’éthique : dans sa fonction normative elle est
issue d’une représentation des rôles et des rapports entre l’homme et son monde qui
existe depuis des temps presque immémoriaux ; elle est fortement « travaillée » par un
mode de représentation symbolique mais elle est coulée dans la Loi, au sens juridique
ou religieux, ou encore « naturel » comme il en est dans les sociétés premières et les
communautés liées par une représentation symbolique commune.
L’éthique s’est en quelque sorte insérée, intercalée entre l’homme et la morale,
entre l’homme et les exigences sociales. Même quand la morale semble déterminer
une attitude essentiellement tournée vers chaque individu et prônant son respect
radical (respect de sa vie, de son intégrité physique, de sa singularité), elle peut le faire
sans qu’à aucun moment elle soit obligée de prendre en compte sa réalité interne – ce
1
qui ne veut pas dire qu’elle ne le peut pas le faire évidemment .
Il est remarquable ainsi que la Loi s’occupe désormais des conditions d’eutha-
nasie, dans les situations où le sujet est libre d’exprimer sa volonté ou son accepta-
tion de mourir. Le principe du respect absolu de la vie est comme surmonté par la
prise en compte de sa réalité interne. Ce serait le point où la morale et l’éthique se
rejoindraient.

1. C’est ce que veut la Justice démocratique lorsqu’elle affirme le principe de la réhabilitation à côté de
celui de la sanction : cela suppose qu’il y ait toujours un sujet à reconnaître au-delà de ses actes.

95
HÉDONISME ET RESPONSABILITÉ

Mais à l’inverse, quand il n’y aurait pas ou plus de sujet (en cas de coma irré-
2
versible, par exemple) , il y a autorisation de mettre fin à la vie, considérée alors
comme une réalité dépersonnalisée. Ce sont les proches qui vont s’insérer entre cette
possibilité d’acte létal posé par d’autres et ce corps vide de pensée, quitte à défendre
une réalité interne du sujet, recueillie auparavant, plus ou moins fantasmée, plus
ou moins inventée. C’est eux qui décideraient « à la place de » ; ou comme substitut
de tous, le médecin.
Entre l’Autre comme soi-même et son corps (ré)animé mais vidé de sa personne,
ayant perdu la reconnaissance par les autres comme lui-même, il y a un espace plutôt
effrayant où quelqu’un, fut-il sage, expert et investi de ce pouvoir, pourra décider
de la vie et de la mort. Comment, pour ce cas de figure, ne pas avoir encore une fois
à l’esprit la référence des camps où ce pouvoir et cet évidage ont atteint leur appli-
3
cation systématique et leur paroxysme. Rejeter cette référence, dans ces situations,
parce qu’elle appartient à un régime dont le nom en deux syllabes contiendrait seul
toute l’abomination, nous rendant radicalement différents parce que démocrates
sincères et respectueux du droit et de la dignité ? « Ce n’est pas la même chose : nous,
c’est au nom de la dignité que nous agissons et non de l’indignité, pour la vie et non
pour la mort ». Qui parle là ? Qu’est-ce qui parle en lui ? Aucune loi ne répondra à
sa place dans l’instant où il faudra poser l’acte létal : c’est bien celui-là et lui seul qui
le posera. Et, chaque fois, il devra avoir choisi. C’est là, selon nous, qu’est à la fois la
radicale solitude de l’homme contemporain et sa grandeur possible : il doit choisir,
il y a toutes les réponses du monde, il pourrait se fondre dedans, mais il doit être
conscient qu’il est seul – et le seul responsable de ses actes.
Mais au-delà de cette situation compatible avec l’humanisme, la morale et
l’éthique réunis, il existe bien d’autres situations où la tentation peut exister de vider
l’Autre de sa réalité interne, d’en faire une non-personne, soit, en le réduisant à un
paquet de chair sans nom et sans parole, sans droit et sans valeur (« les vies qui ne
valent pas la peine d’être vécues »), soit en substituant intégralement une représenta-
tion extérieure à sa réalité interne. Ainsi en était-il du racisme total dans le nazisme,
ou de l’invention permanente du complot dans les purges staliniennes. Mais aussi,
et de façon tellement insidieuse, cet eugénisme habillé de fausses théories qui fait
croire au dépistage précoce des troubles du comportement, à la réalité du gène de
4
la pédophilie, toutes ces chimères increvables .

2. Mais bientôt aussi démence ? Cf. p. 50, note 44.


3. Voir Giorgio AGAMBEN, Homo sacer : le pouvoir souverain et la vie nue, Seuil, 1997, et Michel
TERESTCHENKO, op. cit.
4. « On retrouve [la] radicalisation constante du principe de sélection raciale dans toutes les phases de la
politique nazie. Ainsi les premiers à être exterminés furent les Juifs à part entière, puis vinrent le tour
des ‘demi-Juifs’ et des ‘quarts de Juifs’ ; ou bien d’abord les aliénés, que devaient suivre les malades
incurables, et éventuellement, toutes les familles où il y avait un malade incurable. ‘La sélection
qui ne connaît jamais de trêve’ (Heinrich HIMMLER) n’épargnait pas non plus les SS eux-mêmes.
Un décret du Führer, daté du 19 mai 43, ordonnait que tous les hommes liés à des étrangers par la

96
Éthique et morale

La conclusion logique d’une telle situation sera la mort : celle du sujet, ou de


l’individu singulier d’une société basée sur le respect mutuel, la considération, l’éthi-
que relationnelle. Cette « morale »-là, c’est la mort du plus grand nombre au profit
du rêve de toute-puissance, vain, inepte, de quelques uns.
Une société hédoniste, libérant le principe de plaisir des carcans et de la violence
des dogmes, ne peut réussir si elle s’appuie sur de telles dérives. Elle serait atteinte,
non seulement au plan particulier par la violation d’une vérité élémentaire : je n’ai
aucun droit de décider du degré d’humanité ou de la vie de quelqu’un d’autre, mais
aussi au plan symbolique en pervertissant les références communes, culturelles, par
le principe de la loi du plus fort (quelle force ?), du plus malin (en quoi ?), du plus
beau (la beauté est toujours subjective), du plus sain (nous sommes tous susceptibles
de devenir malades). C’est tellement absurde, au fond, qu’on se demande comment
des masses peuvent soutenir de tels projets de société. C’est l’envie et la frustration,
l’habitude et une paresse de pensée qui inventent de telles issues. Ou la jouissance
de la force.
Ainsi quand nous disons : pas de morale sans éthique relationnelle, nous voulons
affirmer qu’il n’y a de morale qui tienne dans son évidence, malgré les changements
qu’elle subit selon les sociétés et les époques – et particulièrement dans toutes les rela-
tions d’individu à individu, qu’en s’appuyant sur l’éthique et la relation de respect.
L’éthique relationnelle est pour nous l’ensemble des signes, des conduites, des
contenus verbaux et non verbaux qui signifient la reconnaissance de l’autre. L’éthique
est ainsi comme l’extériorisation d’une relation de respect, et le dépassement, en
celle-ci, de ce qui ne serait que formes et rituels sociaux. Cette éthique s’étaye
directement sur le lien originel aux figures symboliques (et si possible réelles) et la
Rencontre. Ses exigences ne s’effacent jamais, même dans la relation amoureuse.
(En celle-ci, l’élan et l’adhésion semblent tout résoudre mais on sait qu’il n’existe
guère de relation sans ambivalence et sans conflit : il faudra beaucoup de ténacité,
d’humilité et de respect pour qu’elle dure au milieu des épreuves).
L’émergence continue de l’individualité depuis deux siècles face aux hiérarchies
héritées de la nature et de la tradition, nous fait reconnaître aisément que nous
construisons des interactions où le désir appelle le désir, la reconnaissance appelle
la reconnaissance, que l’autre quel qu’il soit est potentiellement non plus l’objet,
la chose de nos besoins exprimés et agis unilatéralement, mais un homme, une
femme, sinon égaux, du moins équivalents à nous et dont nous attendons réponse.
La satisfaction du désir suppose aussi la réciprocité possible.
Et la force de cette réciprocité sera liée à la capacité de jouissance et construc-
tion de soi qu’on y trouve. Cette jouissance se concevant comme un plaisir, une

famille, le mariage ou l’amitié, soient éliminés de l’État, de la Wehrmacht et de l’économie ; cette


mesure affecta 1200 chefs SS ». Hannah HARENDT, Les origines du Totalitarisme, op. cit., XII, note
7, p. 721.

97
HÉDONISME ET RESPONSABILITÉ

jubilation, un accomplissement, et finalement comme un don et non comme un


assouvissement.

1 Le pacte et les limites


Quand l’éthique se définit – et se sent – comme la relation de respect, à l’intérieur
de soi, la morale est définie extérieurement à soi. L’éthique est un désir, la morale
est un morceau concret du principe de réalité qui vient « se coller » à ce désir pour
le limiter ou le soutenir.
Aucune vie sociale démocratique n’est possible s’il n’y a pas en même temps
que l’affirmation de soi, l’acceptation de celle de l’autre. La limitation de la liberté
en société est ainsi autant le résultat des divergences rencontrées nécessairement
par l’individu entre ses désirs et leur réalisation, que la rencontre permanente de la
réalité de l’autre.
L’acceptation de cette limitation conduit inévitablement à un arrangement
dont la forme achevée sera un pacte de société. Une régulation sociale spontanée,
engageant l’individu vis-à-vis de tous les autres et chacun de ceux-ci vis-à-vis de lui,
pourrait en découler. Alors, la Déclaration universelle des droits de l’homme, placée
au-dessus de tous, serait davantage le résultat d’une pratique librement consentie,
qu’une référence normative exigeant appareils législatifs et défensifs perpétuellement
convoqués. Vision utopique assurément.
Une société démocratique acceptant la diversité et la relativité des points de vue
a besoin d’une régulation pour éviter des conflits gravement destructeurs, l’anarchie
et sa disparition finale. Sans cette régulation, la dictature de la liberté individuelle
conduirait à la mort sociale, et donc à la mort du corps social.
Cette régulation, comme référence explicite, est contenue dans les principes
complémentaires de l’éthique et de la morale, et dans l’énonciation toujours possible
d’un pacte.
Il suffirait de rappeler la définition commune du pacte : convention de caractère
solennel entre deux ou plusieurs personnes ou États. La racine est la même que celle
du mot paix. On parlera de pacte d’alliance, de non-agression. De pacte tacite aussi.
Et l’éthique relationnelle suppose un pacte, tacite le plus souvent, de non-agression
réciproque. Position élémentaire.
Mais si l’on définit le respect comme on l’a fait, et en considérant qu’il est coexis-
tant au pacte, celui-ci dépasse cet engagement de non-agression pour devenir une
disposition psychique et une attitude physique exprimant le désir que dure le plus
possible la relation de respect.
Mais quand l’un ou l’autre mobilise son propre pouvoir d’oppression et de
rejet, et sans conscience, sans entendre, et assène sa destructivité, aucune relation

98
Éthique et morale

de respect n’est tenable, au-delà de l’essai. De même, la rançon du pouvoir excessif


(de la norme, de la loi, de l’appareil répressif, et en face, de la destructivité en la
personne singulière) sera l’impossibilité du pacte.
Quand le pacte est impossible parce que l’autre refuse le respect, parce qu’il
emploie les moyens d’une dynamique de mort : mensonges, manipulations, mépris,
abaissement ou anéantissement de l’adversaire qui pourtant « voulait bien », sans
préjugés, le respecter, alors il est permis de le combattre, avec des moyens qui
jamais ne doivent faire risquer d’oublier la règle initiale, fondatrice du pacte. Avec
les forces de la raison, du droit et de ce que nous appelons le principe de vie. Et en
tout dernier recours avec la force tout court s’il le faut, au nom de la préservation
de la communauté et de la concrétisation collective du pacte.
Mais le système répressif nécessaire d’une société ne peut pas perdre le lien
avec l’exigence du pacte sans se perdre lui-même. La société qui se respecte et se
fait respecter est magnanime.
C’est sur cette trame que se joue la relation de plaisir avec le monde. Celle-ci tend
à s’imposer par elle-même, branchée sur nos pulsions et nos besoins fondamentaux ;
Elle va chercher toutes les formes qui lui permettent de se réaliser, de durer, d’abord
en soi : c’est une recherche esthétique qui peut aller jusqu’au raffinement (rapport à
l’érotisme) ou jusqu’à l’accumulation. Ce qui distinguera l’hédonisme de la perver-
sion, ou de la folle course à la jouissance sans fin et sans fond, est le statut donné à
l’autre, au partenaire, aux autres, à l’humanité. L’homme et la femme hédoniste et
responsables devraient pouvoir dire : « Ma jouissance doit être consciente de ce qu’elle
fait de toi et du reste du monde : un autre comme moi-même, et une autre nécessité
que moi-même, soumis comme tous à l’exigence d’une morale elle-même soumise au
désir d’éthique, liés par un pacte et par la recherche d’une esthétique de vie qui sait
et contient les forces mortifères d’où qu’elles viennent, du dedans comme du dehors
de toi et de moi ».

99
8
LA NÉCESSAIRE UTOPIE

Glossaire – Cioran – 1977


« …Tous croyaient à la venue prochaine du millénium ; quelques années,
une décennie tout au plus… Leur optimisme aussi était déprimant,
leur vision rose à l’excès, ces femmes de Fourier en train de chanter
tout en travaillant dans les ateliers… En fait, je crois que ce qui m’a
éloigné définitivement de la tentation utopiste, c’est mon goût pour
l’histoire ; car l’histoire est l’antidote de l’utopie. Mais bien que l’histoire
soit essentiellement anti-utopique, il est indiscutable que l’utopie fait
avancer l’histoire, la stimule. Nous n’agissons que par la fascination de
l’impossible, ce qui revient à dire qu’une société incapable de donner
le jour à une utopie et de s’attacher à elle est menacée de sclérose et de
1
ruine » .

1 L’idéalisation
Quand l’idéalisation est à l’œuvre, cela laisse prévoir des atterrissages douloureux,
des embardées, des défis impossibles pour en assurer la réalisation ou en accepter
l’échec.
Un glissement du sens pendant ces dernières décennies a conduit à jeter l’Idéal
et l’idéalisation dans l’enfer où semble désormais tombée l’idéologie. Celle-ci, sous
toutes ses formes, se fondait sur une représentation idéale de la société, vers laquelle
il fallait tendre, qu’il fallait accomplir à tout prix, y compris par la dictature morale,
intellectuelle et politique, ou par la guerre. Toutes les idéologies passées semblent
fracassées. Leurs débris jonchent le sol meuble de la démocratie.

1. Œuvres, Quarto Gallimard, 1995, p. 1789.

101
HÉDONISME ET RESPONSABILITÉ

Il reste cependant l’idéologie du capitalisme utilitariste omniprésent, vivant


des désirs, les « utiles » et les futiles, extraordinairement entretenus. Cette idéologie,
intrinsèquement, ne peut contenir l’idéal que comme un surplus, un plan superflu :
elle n’en a nul besoin. Le profit n’est pas un idéal ni une valeur, c’est un moyen
éventuel d’épanouissement. Gouverner la vie avec ce seul but, c’est donner à celle-ci
un sens complètement fermé sur un moyen, un instrument : il n’y a pas d’autre sens
que celui, matériel et mécanique de l’utilitarisme égoïste et de la jouissance pour
soi seul.
Mais l’idéal, et l’idéalisation qui est le processus interne qui en cherche la réa-
lisation, sont toujours présents en chacun de nous. C’est même vital. L’idéal nous
construit : sur une idée de nous-mêmes qui tend vers la cohérence de soi, au-delà du
narcissisme, au-delà du Je « comme je désire être et comme je veux qu’on me voie »,
sans lesquels en effet nous sommes instantanément morcelés, défaits, inconsistants.
Il y a quelque chose en plus : cet idéal trouve sa force dans les traces familiales, les
traces du milieu, les expériences de la vie et le travail de mémoire ; un jour, il est
constitué, et devient presque définitif.
L’idéalisation est sous-tendue par le désir : il y a une force primaire qui cherche
le plaisir, à travers un « objet » qui devient le but ; cet objet peut être une personne,
une idée artistique ou scientifique, soi-même, un système social ou le monde dans
son infinie diversité.
Ce « procédé » mental consiste en une réduction intensificatrice. Entendre par là :
une simplification de la complexité de l’objet, de ses propres césures et contradictions,
de ce qu’il contient qui serait destructif du projet, simplification qui sert à intensi-
fier le désir, et à le garantir en quelque sorte. Il part des perceptions (cette femme,
par exemple, vue, sentie, entendue, touchée…), associées et mémorisées, retraitées
dans le plan interne, selon toutes les strates d’expériences acquises, conscientes et
inconscientes et qui organisent la pensée par rapport à cet « objet ».
Ce désir porte des affects : plaisir, déplaisir, ou joie et tristesse… Il cherche
toujours le plaisir (la jouissance jusqu’à la joie), mais il peut s’inverser par le besoin
d’annihilation de la tension lorsqu’elle deviendrait insupportable. Ou plus subtile-
ment, il peut entretenir la tension, au sens que la réalisation conduisant à sa possession
effacerait le désir ou supposerait, comme au Paradis la plénitude éternelle – c’est-à-
2
dire, nous le sentons, l’enfer de l’ennui .
L’idéalisation cherche l’accomplissement mais place celui-ci, consciemment ou
non, dans un espace et un temps plus ou moins lointains, inaccessibles parfois, de
telle façon que l’œuvre ne soit jamais finie.

2. Épicurisme, amour courtois, mysticismes chrétiens ou athées, soufisme… toutes ces stratégies du
désir, où la réalisation importe moins que le chemin.

102
La nécessaire utopie

Mais la réduction de la complexité de l’objet du désir, en même temps que l’in-


tensification du désir, cherche à éliminer le conflit. On édulcore, ou on dédramatise. Il
n’est pas sûr que le résultat tienne la promesse : la passion amoureuse est là pour nous
le dire ; cela n’empêche pas d’y retourner ou d’en faire la grande affaire d’une vie.
3
Alors, y aurait-il comme une falsification ?
Qu’est-ce qui pousse l’être humain à produire de telles imaginations ? À les
vouloir réelles, à vouloir s’y fondre, à risquer de s’y perdre ? Un désir extrême, une
inventivité physique et psychique totale, le sommet du désir qui conduit au paradis
– et à l’enfer. Or le désir, c’est la vie. Donc, l’utopie c’est la vie, jusqu’à ses extrêmes
– et son contraire, une mort. C’est la conscience plus ou moins claire du risque de
mort qui conduit à la « sublimation », résolue ou non, selon la folie du projet ou
l’acceptation d’en « rabattre » pour l’inscrire au moins un peu dans la réalité.
Ainsi, la force de l’utopie est issue d’un désir puissant de vie (ou de mort) et
d’une hyper-conscience (ou au contraire d’un déni) de la faille et de la finitude – qui
poussent l’homme à se dresser, à refuser le gouffre mortel, la limite, l’enveloppe du
Soi seul, et une construction mentale de substitution à la réalité perçue comme défi-
ciente. La réalité est souvent déprimante, pour toutes sortes de raisons, on reprend
les décors de cette réalité et on y joue des pièces inouïes. Comme font les enfants :
« vieillards que nous sommes, inventons comme les enfants » (Platon).
Au bout de cet effort, de ce désir, on aperçoit le désir de l’Un, dans tous les
domaines : famille, sexualité, gouvernement, société. Monde de l’Un, idyllique,
transcendant toutes les failles et conduisant à un avenir harmonieux et radieux.
L’Un par tous en tous, et l’Un en Un pour tous. C’est la base des religions (sort
heureux réservé aux croyants), comme des utopies sociales (Robespierre, Fourier,
Cabet, Lénine…). Ces mondes élaborés contre le monde réel, dans une perception
souvent dramatique, se heurtent à quelque chose de toujours plus fort qu’eux : la
réalité, toujours trop complexe et changeante, l’obligation de maintenir le niveau,
le besoin viscéral de l’homme d’être aussi ou d’abord pour lui seul, les instincts de
territorialité, d’emprise, de possession. Toutes ces forces bien communes qui nient
à leur tour l’entreprise d’unification utopiste. Et finalement, ce sont les luttes, armes

3. On serait ici aux antipodes de la position rationnelle scientifique qui ne peut concevoir absolument
aucune falsification, sans quoi l’expérience est réputée fausse en tous ses constats et effets. La joie
scientifique est dans la preuve de l’ordre des choses et de leur véracité vérifiée, peut-on dire, par le
dévoilement perpétuel des lois fondamentales… On sait que celles-ci sont cependant absolument
relatives à nous.
Alors ? On en reviendrait à ces deux beautés inconciliables ? La beauté matérielle, rationnelle,
mathématique, physique du Monde, et la beauté subjective, irrationnelle, qui fait que c’est cette
femme, cet homme-là que nous choisissons pour marquer à jamais une vie, qui fait qu’un poème
émeut jusqu’au fond sans que personne ne sache vraiment dire pourquoi, beauté qui fait l’émoi pour
une courbure, pour le tombé d’un robe bougeant dans le vent, pour un soir au bord de mer, pour
le genou de Claire… Vieille opposition de la raison et des affects, de l’imaginaire contre le réel, du
Père contre la Mère ? Il n’y a pas d’opposition.

103
HÉDONISME ET RESPONSABILITÉ

ou plumes à la main, bien réelles, contre les despotismes, les mauvaises conditions
de vie, ou contre soi-même, qui ont produit des résultats.
Quand, au nom de l’utopie, on veut réaliser à tout prix un monde universel –
communiste, totalitaire, intégriste, ou hédoniste, comme il n’y a aucune adhésion
universelle possible et durable, ni même majoritaire, qui se réalise par la force, on
passe à la violence et l’on nie son propre modèle. Et c’est la damnation de l’utopie.
Comme dans le délire amoureux où le dépit inéluctable consécutif au refus de l’être
aimé conduit certains à sa destruction, voire à l’homicide, ou au suicide.
Il y a ainsi toutes les raisons de se méfier de l’utopie. Mais, avec la prudence
à laquelle nous oblige l’histoire tragique du XXe siècle marqué par tant d’utopies
sanglantes, y compris celle du progrès technique infini – toujours à l’œuvre –, nous
pouvons, nous devons encore parler de l’utopie, en termes d’espérance. Parce qu’elle
est révolte contre la mort et toutes les limites opposées au désir de changer la cruelle
réalité, parce qu’elle est la tentative de réaliser l’idéal sans lequel le monde ne serait
que ce qu’il est.
Face à l’hédonisme égoïste, l’idéalisation est une force nécessaire, contre la déri-
sion et le désespoir, contre toutes les forces réductrices. C’est une autre condition
de la réalisation d’un hédonisme responsable.
« Utopie réaliste », il nous faut assumer cet autre paradoxe, cet autre oxymore,
constitutifs de l’hédonisme responsable, et continuer à rêver, comme dans l’amour
que nous avons évoqué sans cesse : la passion peut devenir sage et si elle est vraie,
c’est-à-dire si l’autre y existe pour lui-même, elle ne mourra jamais.
Nous voici arrivés presque au terme de cette « promenade de réflexion ».

104
9
MÉTHODOLOGIE

Tout ce qui précède repose, nous l’avons dit, sur un cheminement, une construc-
tion lente et un éveil permanent, sur un exercice systématique de la réflexion par
la contradiction, sur une dialectique. Mais cela pourrait paraître très individuel et
subjectif, comme le résultat d’une expérience particulière, ou comme un acte de foi.
Comme une utopie strictement personnelle, si l’on veut. Encore que la réduction de
champ propre à celle-ci soit combattue par la dialectique.
Certains trouveront que la place des contenus pessimistes, issus de l’obser-
vation du monde, y est importante, trop importante pour soutenir l’optimisme
que nous prônons. Mais l’un et l’autre sont indissolublement liés. Un optimisme
conscient, conçu comme la recherche du meilleur, ne peut se déployer que dans la
connaissance de ce qui le nie ou le menace. Le pouvoir de la volonté ne peut tenir
et surtout intégrer la réalité des autres que s’il inclut la conscience des autres. Sans
quoi il est affirmation unilatérale et égocentrique et il ne construit pas une société.
Optimisme = désir de vie et désir de « meilleur », Pessimisme = non-désir, abandon
au pire, désir de mort. Cette dualité de buts, nous est commune. L’utopie est de ne
pas se contenter de son constat.
Tout ceci n’est en effet que le résultat d’une expérience de vie singulière contenant
une foule d’expériences d’autres vies singulières. Alors, personne ne peut se donner
en exemple, mais chacun peut être un aiguillon. Arriver à penser par soi-même,
avec tout ce que les autres ont mis à notre disposition en nous et ce que l’expérience
intime apporte comme réalité interne, c’est le moyen et le but. Dépasser l’apparence
des choses, le préjugé, l’imitation servile ou perpétuellement naïve, c’est le but et
le moyen. À un moment, il faut choisir, se tenir sur sa ligne pour pouvoir avancer :
c’est une nécessité, sans quoi il n’y aura vraiment que vanité et impuissance. Mais
le doute reviendra, la question contradictoire ressurgira, et un nouveau choix sera
à faire. On sera plus loin.

105
HÉDONISME ET RESPONSABILITÉ

Certains diront aussi que la focalisation sur les risques totalitaires ou réifiants
confine à l’obsession (comme une « obsession du complot »). Il n’y a pas de complot,
sinon sur les marges de notre système et dans l’action mortifère des terroristes de
tous bords. Mais il y a abaissement de la lutte pour et par l’idée, pour ce que nous
appelons la justesse, la bonne mesure, et face à cette faiblesse ce sont tous les systèmes
réducteurs qui sont les plus forts.
La révolution prolétarienne a eu lieu mais elle retourne au milieu du gué, au
point que son succès se retournerait contre elle-même. L’avenir « radieux », ou bien
plus réalistement meilleur pour tous ne peut venir que par la promotion de l’homme
conscient et libre, certainement pas par son asservissement à des systèmes aveugles
ou le flattant dans son égoïsme et sa tendance foncière à se mettre en dépendance.
La question est de savoir s’il existe des moyens intellectuels qui permettent de
lier l’apprentissage, l’expérience sensible et le développement d’une conscience aiguë
de notre rapport aux autres et au monde. L’armature de notre réflexion constitue,
nous osons le croire, une piste accessible. Il y en a bien d’autres, philosophiques,
religieuses, expérientielles ou strictement particulières.
Nous savons que beaucoup d’entre nous vivent, non pas sans se poser de
questions (cela n’existe pas), mais sans oser aller beaucoup plus loin que leur for-
mulation. Parce qu’on ne leur a pas appris à le faire, parce qu’ils doivent faire face
d’abord aux conditions de survie, parce qu’ils n’ont personne à qui parler, parce
que toute leur énergie est dévorée par leurs émotions, parce qu’ils sont marqués à
jamais par la haine et l’abandon… Il n’y a pourtant personne qui ne puisse, dans
des conditions choisies et un peu en retrait du « flux infini des choses », accéder à la
conscience de ce qu’il fait de lui-même et des autres. C’est même certainement un
des préalables à bien des crises existentielles. Jung appelait persona, ce masque que
nous nous donnons sous l’influence de l’éducation, du milieu ou des « nécessités »
que nous forgent nos désirs de jouissance. Il reprenait ce mot du théâtre antique :
c’était le masque porté par l’acteur et lui assignant son rôle dans la pièce ; dessous ce
masque, l’acteur était entièrement et totalement seul avec ses émotions, ses peurs,
ses insuffisances, son trac – et son plaisir tout de même… mais il devait être selon
son masque. Nous sommes tous comme cela, dans la vie comme au théâtre, au
moins un temps, certains toute la vie. Mais un jour le masque tombe ou l’acteur le
jette : il a le visage nu, il est enfin lui-même. Certains en meurent de honte ou pour
de bon ; les autres vont vivre désormais davantage par eux-mêmes. C’est la crise de
la quarantaine, disait Jung – et nous aussi quand nous voulons bien voir comment
nous vivons. Alors commence une autre vie, libre et consciente de la diversité du
monde, joyeuse d’y être. Elle peut devenir lucide (lux : la lumière) et trouver le plan
de convergence entre le principe de plaisir et le principe de réalité, la frontière entre
ces deux « territoires », et chercher le troisième, celui de la création, de la poésie, de la
surprise, de la rencontre, de l’esthétique. Nous y retrouverons quelques fous, partis
bien avant nous. Et puis faut-il attendre la quarantaine ?

106
Méthodologie

Nous parlions de méthode. Quelques mots-clefs :


– La position phénoménologique. Cela veut dire : on regarde tout, les choses, les
gens, les autres, sans a priori, on se laisse prendre par les sensations qu’ils pro-
voquent, et on essaye de comprendre, en ne quittant pas « l’hyperesthésie », la
disponibilité physique, sensorielle et intellectuelle qu’on cultive sans disconti-
nuer. Pour l’Autre, qui nous a tant occupé, la considération attentive réalise cette
position ; elle est la condition de la relation et de l’éthique, la condition aussi
de la limite à notre désir de toute-puissance. Cette position est aussi celle du
sculpteur grec qui examine son sujet sous tous les angles, pour en tirer le relief
et arriver à produire l’œuvre à partir d’un éprouvé sensible. Mais le réalisme
idéal est une voie, on peut lui préférer bien d’autres, que les artistes de tous les
temps ont explorées, y compris celles de la déconstruction.
– La dialectique (thèse, antithèse, synthèse) est la méthode intellectuelle, en tant
qu’art de la contradiction, non pas pour le plaisir mais par principe socratique de
justesse. À chaque proposition est opposable une autre ou un ensemble d’autres.
La résolution se fait, au moins temporairement, par approches successive pour
qu’il reste au bout du travail une conviction qui peut devenir une valeur collective
ou participer à celle-ci.
– La mémoire. Vivre sans mémoire condamne à l’éphémère, à l’irresponsabilité
et au risque du vide au bout de la ligne. Mais la mémoire doit être tenue en
respect, si l’on peut dire : il ne faut pas s’y noyer. La nostalgie est une maladie de
la mémoire et elle tue la vie si elle prend le pouvoir. Il y a un magasin pour les
objets de mémoire, on y va chercher ce qu’il faut pour comprendre le présent
et continuer la ligne vers l’avenir. Il faut entretenir ce magasin, mais la vie est
dans la rue. L’Histoire est le plus grand magasin de la mémoire ; il faut vraiment
soigner son enseignement.
– La culture. Elle va avec la précédente, puisqu’elle faite de la somme de toutes les
représentations collectives et individuelles accumulées depuis très longtemps,
dans leurs diversités, leurs complexités, leurs conflits, leurs vies, leurs morts.
Elle contient toujours des parties de nous-mêmes, hors de nous-mêmes, avant
nous-mêmes. Elle nous guide dans notre exploration du troisième territoire,
poétique et esthétique.
– La connaissance, la science : elles disent aussi les limites à notre désir de toute-
puissance, parce que dans chaque part de réalité du monde, il y a notre plaisir
possible de le connaître, et en même temps, l’évidence de ce qui est hors de
nous-mêmes, de tout temps. Le monde ignore les mots qui nous servent à le
désigner. Il est, déjà et toujours, hors de nous.
– L’innocence. Nous sommes tous des enfants. Les enfants sont innocents (même
quand ils sont méchants), et ils savent presque tous rire, jouer, rêver. Rions,
jouons, rêvons – et puis étudions aussi.

107
HÉDONISME ET RESPONSABILITÉ

– L’amour qui cherche l’unité du monde, dans le respect des différences. Nous n’y
reviendrons pas : nous en avons assez parlé puisque c’est la force qui traverse
tout notre propos.
– La personnalisation permanente : un système ne vaut rien s’il n’inclut pas en
permanence et comme une condition fondamentale la possibilité de la rencon-
tre avec chacun de ceux dont il s’occupe. Un système n’a de sens humainement
que s’il inclut et promeut et maintient toutes les conditions qu’en son sein ou
à l’extérieur, il y ait toujours un lieu de parole et un interlocuteur libre par rap-
port à lui, libre lui-même. Sans quoi, celui qui est pris dans le filet des systèmes
risque bien de devenir, au nom même de son émancipation souvent, un acteur
– citoyen, consommateur, patient, étudiant – virtuel.

108
10
L’HÉDONISME RESPONSABLE

Ainsi, il y aurait un hédonisme responsable. Un hédonisme « éclairé », si vous voulez.


Oh ! dangereuse différenciation élitiste, mais tout de même nous pouvons avoir des
exigences et nous comporter selon elles.
1
Oserait-on dire qu’il serait le fait de l’homme et de la femme « honnêtes » des
temps à venir ?
Sur la base de tout ce qui précède, ils seraient, cette femme et cet homme :
– capables de dire le mot « amour » sans s’écorcher les lèvres, sans sourire du
sourire triste de la désillusion, ou du sourire hautain de ceux pour qui la raison
ou la force doit asservir l’affection,
– des hommes et des femmes qui ne se moquent pas de la mère, ni du père, ni
des époux ou des unis en tous genres, et qui aient le souci et la responsabilité
du lignage, tout le lignage, en arrière et en avant,
– des êtres de désir faisant de la Rencontre continuée le sommet de leur art de
vivre,
– libres de jouir de tout et de tous – cette jouissance étant délimitée par une éthique
relationnelle, conçue au moins comme le désir de l’autre comme soi-même dans
l’acceptation des différences,
– capables d’humilité, dans ce sentiment de la différence et de la singularité absolue
des personnes,

1. Lat. honestus, conforme à l’honneur. Mot complètement dévalorisé de nos jours par l’effet de son
utilisation chez les bien-pensants, particulièrement en matière sexuelle, et par l’effacement concomi-
tant de toute référence aux vertus. « Probe » a subi le même sort. Pourtant les deux termes renvoient
à la conscience, au respect et à la dignité, sans lesquelles il n’y a que barbarie. Et ils ne s’opposent
en rien aux plaisirs de l’existence.

109
HÉDONISME ET RESPONSABILITÉ

– des êtres qui peuvent, dans l’immédiateté de leurs désirs, saisir ce qui peut les
légitimer et ce qui doit les arrêter,
– pas nécessairement altruistes mais attentifs et « considérant » toujours les autres,
quels qu’ils soient,
– libres dans leur conscience mais pas libres de ne faire que selon leur conscience,
libres, absolument libres mais lucides quant aux limites de cette liberté,
– capables de vitupérer, d’enrager, de combattre, puis de faire couler leur passion
dans les canaux de la Loi, ou de l’arrangement, de changer même la Loi par
l’action politique, démocratique, professionnelle, associative, ou simplement
par l’exemple,
– capables d’autorité, le plus possible sans violence,
– non pas soumis ni passifs mais participants, présents, engagés.

Ils seraient des hommes et des femmes :


– qui cherchent la profondeur de toute chose,
– qui savent d’où ils viennent : leur histoire personnelle et l’histoire collective,
– qui osent l’audace, et même la passion,
– qui connaissent la musique, toute les musiques et même celles qu’ils n’aiment
pas, et la danse et tous les plaisirs du corps,
– qui refusent les livres uniques et les autodafés,
– qui peuvent déjouer les supercheries et les asservissements de l’économie,
– qui soutiennent, défendent, exigent une école de la vie dès le plus jeune âge où
l’histoire est réhabilitée et où la participation et la conscience du monde forment
un principe, avec tout ce qui sert à la réflexion, à la curiosité, au développement
du débat – tout cela dans le plaisir, et pour tous,
– qui sont conscients et responsables quant à leur place dans la nature, place
relative dans un ensemble immense mais que leur immense pouvoir sur celui-ci
doit obliger à choisir entre destruction et préservation.

Hédonistes responsables, ça veut dire : qui peuvent répondre.


Ces propos peuvent être irritants comme ceux d’un moraliste. Pourquoi pas ? On
parlait bien de repère, d’engagement, d’exigence et de responsabilité. Ils sont peut-
être évidents. Alors tant pis. Mais il y a bien trop d’exemples qu’il n’en est rien.
L’éthique, et la morale qu’elle sous-tend, sont les conditions nécessaires, radicales
de cet hédonisme responsable. Et l’éthique, c’est plus que « l’autre comme moi-
même » du droit égalitaire, c’est plus que « l’autre comme fin autant que moyen »
de Kant, c’est plus que le pacte de non-agression, l’éthique c’est le désir de l’autre

110
L’hédonisme responsable

considéré dans sa nature essentiellement même que la nôtre, désir – ou disposition


à tout le moins – que nous avons pour lui, respect et désir qui sont au fondement
de l’amour, de l’amitié et de la fraternité.
Alors, ainsi faits, allons, usant de tout ce qui nous est offert, dans la liberté, la
fraternité et aussi, peut-être, la sagesse.
La conquête – le mot est suspect mais son étymologie renvoie à : « chercher
ensemble » – sera celle de la Beauté, du « troisième territoire », de l’harmonie, par
la recherche esthétique, sensible, affective, poétique et joyeuse. Il faut une vie pour
cela et il faut commencer tôt.
Tout cela peut rester sans force : toute attitude peut-être fragile, toute solution
peut être vaine, s’il n’y a pas la conviction, la force. Le monde actuel (comme depuis
toujours) nous demande d’être des exemples, sans fatuité, avec humilité, il nous
demande d’extérioriser nos convictions. La transposition de notre élan doit trouver
2
des formes nouvelles sur la scène du monde … L’extériorisation de la reconnaissance
de notre nature commune, nécessité de faire la différence pour dépasser la différence.
Voilà pour la force.
Nous pouvons être ainsi des hédonistes créatifs, dont le but, tranquille, est
d’accéder à la joie, et au bonheur d’exister, à « la vie bonne ».

2. Les fous de Dieu ne savent pas lire, les nazillons falsifient l’écriture et l’histoire, les xénophobes
ignorent qu’ils sont eux-mêmes les étrangers des étrangers, portant sur eux, si souvent, le nom de
ceux qui furent haïs ou méprisés : ouvriers, juifs, slaves, arabes…

111
11
FINALE

Tout ce parcours, pour quoi faire ? Nous l’avions dit en commençant : il faut des
repères pour trouver le sens du parcours d’une vie, d’une histoire. Ceux-ci en valent
bien d’autres. Ils nous semblent posés sur des socles durables, intemporels. Les vallées
peuvent être ravagées par les crues, ou être tranquilles sous les printemps paisibles,
mais les monts guident les rivières en même temps qu’ils sont façonnés par elles. Cela
dure longtemps.
Est-ce une disposition d’esprit, une habitude ou simplement un repère naturel, il
y a souvent trois points de vue, trois angles en toutes choses. Réduire à la dualité est
réducteur et peut-être désespérant. Nous avons ainsi rencontrés des triangles, dont le
troisième angle réalise chaque fois le principe d’harmonie, toujours fragile, mais seule
nouveauté perpétuelle, au-delà de la dualité fondamentale.
À chaque fois, ces pôles, jamais équilibrés, en tension permanente, impriment un
mouvement circulaire : ça tourne, ça tourne, se répète, repasse en cycles, mais change
à chaque passage, comme imperceptiblement.
La sortie, l’évolution ne peut se faire que par le haut, échappant un tant soit peu à
l’éternelle répétition des cycles. Mais ou bien le centre de la spirale évolutive est placé
plus loin encore vers le haut de la conscience, ou bien il sera celui de la destruction finale,
plongeant vers le néant (catastrophe planétaire, nucléaire et/ou écologique, catastrophe
peut-être limitée à l’Occident par un pourrissement qui ne peut que s’accompagner
d’invasions et de guerres défensives). On peut s’en foutre : après tout, à l’échelle du
temps de l’humanité, Athènes et Rome vivent toujours et ont ensemencé toutes les
civilisations ultérieures. Cela arriverait très probablement à ceux qui vaincraient la
nôtre. Mais pour nos vies particulières, ce n’est pas une consolation.
Au titre de notre responsabilité actuelle, de notre dignité, nous ne pouvons éviter
la responsabilité sur l’avenir. Pas seulement, égocentriquement, « pour nos enfants »,

113
HÉDONISME ET RESPONSABILITÉ

mais pour une idée que nous nous faisons de l’humanité et de nous-mêmes qui a coûté
tant de souffrances jusqu’ici, et pour l’idée, inaltérable, qu’il y a une vie bonne possible,
au-delà du bonheur égoïste ou strictement privé.
L’alliance entre le plaisir d’exister et la plus forte exigence de conscience est possible.
Voilà notre conviction. Si elle ne peut sans doute être l’affaire de tout le monde, dès
maintenant, nous espérons qu’elle soit portée par le plus grand nombre pour un plus
grand nombre encore. Affirmer ainsi, c’est compter sur une utopie féconde.

114
BIBLIOGRAPHIE

Les références des articles et les références Internet en notes de bas de page ne sont
pas reprises ici.

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115
HÉDONISME ET RESPONSABILITÉ

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ONFRAY Michel, Souci des plaisirs. Construction d’une érotique solaire, Flammarion, 2008.
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TERESTCHENKO Michel, Un si fragile vernis d’humanité, La Découverte, 2005.
VANEIGEM Raoul Le livre des plaisirs, Labor, 1979.
VERNANT Jean-Pierre, L’univers des dieux et des hommes, Le Seuil « Points », 1999.

En littérature, nous ajouterons deux romans actuels exemplaires


– pour l’illustration du désespoir et de la catastrophe :
DECLERCK Patrick, Socrate dans la nuit, Gallimard, 2008 ;

– pour l’illustration de la Rencontre et de l’amour :


CARRERE, Emmanuel, D’autres vies que la mienne, POL, 2009.

116
INDEX

A Désidéalisation, 40
Acteurs sociaux, 44, 45, 49 Détachement, 75, 91
Adolescent, 41, 91 Dialectique, 30, 105, 107
Affection, 83 Dogme, 23, 37
Affectivité, 81 Droit, 30, 33, 38, 42, 45, 47, 61, 67, 68, 85,
Altruisme, 74, 79, 82, 84, 90 88, 95-99, 110
Amour, 13, 28, 30, 64, 66, 67, 72-77, 82-86, Droits de l’Homme, 46, 66, 67, 98
91, 104, 108, 109, 111
Anarchie, 15, 19, 23, 24, 98 E
Anomie, 40, 68 Égalitarisme, 88
Athéisme, 38 Émotion, 13, 28, 31, 32, 52, 53, 73, 82, 84,
Autre, 15, 16, 23, 24, 38, 65, 68, 69, 73-82, 86
86-90, 92, 96-99, 104-111 Empathie, 86
Avortement, 56 Envie, 24, 26, 42, 73, 97
Esthétique, 28, 48, 53, 57, 85, 93, 99, 106,
B 107, 111
Barbarie, 79, 80, 82, 83, 87,89, 109 Éthique, 13-17, 44, 53-56, 65, 82, 95-99, 107,
Beauté, 27, 28, 62, 72, 97, 111 109-110
Bonheur, 19, 23, 30, 50, 51, 63, 77, 78, 111 Eugénisme, 54, 96
Bouddhisme 22, 75 Euthanasie, 54, 95
Borderline, 40
F
C Falsification, 31, 64, 87, 103
Catastrophe, 24, 29, 40, 60, 62, 64, 113 Fête, 23, 41
Clonage, 54, 55
Communisme, 38 H
Complexité, 16 Harmonie, 16, 23, 27, 28, 30, 42, 45, 59, 67,
Complot, 106 69, 111
Conservatisme, 16, 35, 47, 50
Consumérisme, 19, 33, 41, 45, 53 I
Culture, 13, 14, 17, 18, 55 Idéal, 16, 18, 23, 50, 54, 82, 85, 104, 107
Culpabilité, 39, 40 Idéalisme, 60, 68
Idéalisation, 91, 101, 104
D Idéologie, 91
Déliaison sociale, 30, 43, 68 Inconscient, 36, 39, 61, 102
Démocratie, 19, 33, 50, 51, 65, 69, 72, 77, Incorporation 36
101

117
HÉDONISME ET RESPONSABILITÉ

Individu, 17, 21, 29, 35-45, 53, 55, 61, 68, R


81-83, 95-97 Raison, 16, 18, 23, 76, 78, 82-84, 99, 109
Individualisme, 30, 40 Rencontre, 16, 46, 56, 85, 86, 89, 96-98, 106,
Instinct de guerre, 18, 34, 43 108, 109
Intériorisation, 39 Résistance, 29, 42-45, 51
Invariant, 17, 34, 36, 43, 55, 91 Résonance, 88
Respect, 18, 42, 44, 45, 56, 64, 65, 66-84, 87,
J 89, 90, 92, 95-99, 108-111
Joie, 23, 27, 28, 41 Révolution, 17, 30, 38, 40, 44, 46, 51, 54, 61,
Justice, 24, 66, 68, 83 75, 106

L S
Libertin, 22, 24, 38 Science, 30, 31, 51, 56, 57, 67, 107
Loi, 22, 23, 28, 36-43, 48, 54, 59, 61, 65, 67, Sécuritaire, 23, 35, 40, 47
72, 83, 86, 95, 98, 110 Sexualité, 19, 22, 30, 32, 39, 59, 103
Soi, 16, 38, 40, 65, 68
M Spectaculaire, 32
Matérialisme, 18, 22, 39
Médiation, 68, 81, 88 T
Médiatisation, 42, 43 Terreur, 23, 38, 66, 75, 77
Mère, 36, 87, 91, 93
Morale, 15, 23, 33, 39, 51, 53, 55, 65-67, 76, U
79, 82-85, 95-99, 102, 110 Un, 81, 103
Médiation, 33, 68, 81 Utilitarisme, 16, 43, 102
Moralisme, 25 Utopie, 16, 80, 101-105, 114

N V
Nature, 18, 25, 28, 50, 58-62, 67, 70-72, 98, Victime, 24, 46, 47
110, 113 Violence, 28
Nazisme, 38, 96
Névrose, 38, 49
Norme, 23, 31, 39, 40, 48, 50, 68, 99

O
Optimisme, 29, 34

P
Passion, 18, 26, 52, 59, 77, 79, 82-84, 103,
104, 110
Père, 36, 91, 93
Pervers, 24, 30
Pessimisme, 29
Poésie 28
Principe de plaisir, 16, 19, 23, 84

118
TABLE DES MATIÈRES

Préface. Le plaisir par l’altérité, principe fondateur d’une éthique sociale… 7

Sommaire 11

1 Exposition 15

2 Les hédonismes 21
1 Précisions sur le concept 21
2 Les types d’hédonismes 24
2.1 L’hédonisme radical (désorganisateur) 24
2.2 L’hédonisme mou 26
3 Proposition d’une finalité 27

3 La critique de la société contemporaine 29


1 Antithèses de l’hédonisme 29
2 Les trois âges de la personnalité 35
2.1 L’homme traditionnel 36
2.2 L’homme moderne 37
2.3 L’homme contemporain 40
3 L’esprit de résistance – Les réfractaires 42
4 Quatre illustrations 45
5 Fukuyama et Sloterdijck avaient-ils raison ? 50

4 Sous un angle subjectif : les tableaux d’une exposition 57


1 Du XVIe au XVIIIe siècle. L’homme traditionnel 58
2 Du XVIIIe au XXe siècle. L’homme moderne 60
3 Du dernier quart du XXe et XXIe siècle. L’homme contemporain 61

5 Les bornes à la toute-puissance du plaisir :


à la recherche de l’Autre comme soi-même 65
1 Le respect 66
1.1 Omniprésence du thème 67

119
HÉDONISME ET RESPONSABILITÉ

2 De la naissance de l’homme grec à l’Autre comme soi-même –


Histoire du respect 69
2.1 Sophocle 69
2.2 Œdipe-Roi et Œdipe à Colone. Revenons un moment sur l’histoire 70
2.3 Le Christ 74
2.4 Kant 75
2.5 Nietzsche ou la contradiction 77
2.6 La Bête 80
2.7 Au-delà de Kant 82
2.8 Dans l’autre sens, retour en arrière –
Au-delà de Kant, Spinoza l’éternel contemporain 83

6 La rencontre 85
1 La Rencontre 86
2 La contradiction 87
3 Différencier, ce n’est pas exclure 88
4 L’empreinte primitive – Les invariants 89

7 Éthique et morale 95
1 Le pacte et les limites 98

8 La nécessaire utopie 101


1 L’idéalisation 101

9 Méthodologie 105

10 L’hédonisme responsable 109

11 Finale 113

Bibliographie 115

Index 117

120
Collection dirigée par Alex LEFÈBVRE
et Philippe van MEERBEECK

* Laurence Arzel Nadal,


Françoise Dolto et l'image inconsciente du corps. Fondements et déplacement vers la pulsion
* Lina Balestriere (Éd.),
Défis de parole. Le questionnement d’une pratique. (2e édition)
* Lina Balestriere (Éd.),
Freud et la question des origines. (3e édition)
* Anne Brun et Jean-Marc Talpin,
Cliniques de la création. 
* Michel Cautaerts,
Couples des dieux, couples des hommes. De la mythologie à la psychanalyse du quotidien
* Stephen J. Ceci et Maggie Bruck,
L’enfant-témoin. Une analyse scientifique des témoignages d’enfants 
* B. Chouvier et R. Roussillon,
Corps, acte et symbolisation. Psychanalyse aux frontières
* Michel De Clercq,
Urgences psychiatriques et interventions de crise
* Michel De Clercq, Peuskens Joseph (Éds),
Les troubles schizophréniques
* Michel Delbrouck (éd.),
Le burn-out du soignant. Le syndrome d’épuisement professionnel
* Alain Depaulis,
Le complexe de Médée. Quand une mère prive le père de ses enfants (2e édition revue et augmentée)
* Édouard de Perrot,
Abrégé de psychologie buissonnière. Entre neuroscience cognitive et psychanalyse : quelle
coexistence possible ?
* Marie-Christine de Saint-Georges,
L’éveil de l’artiste dans le thérapeute. Le modèle de formation à la thérapie familiale
d’Édith Tilmans-Ostyn
* Danièle Deschamps,
Traversées du trauma. Aux frontières de la clinique psychanalytique
* Béatrice Dessain,
Winnicott : illusion ou vérité. Des conditions de possibilité de l'avènement du sujet
* François Duyckaerts,
Les fondements de la psychothérapie. (2e édition)
* École freudienne,
Savoir de la psychose. Essai collectif
Éthique du désir. Essai collectif
Enjeux de la phobie. Essai collectif
* Fainsilber Liliane,
Le livre bleu d'une psychanaliste. Une lecture singulière de Lacan

OXALIS-pgcoll.indd 1 11/05/09 10:19:59


* Anne-Christine Frankard et Xavier Renders,
La santé mentale de l’enfant. Quelles théories pour penser nos pratiques ?
* Dominique Giovannangeli,
Métamorphoses d’œdipe. Un conflit d’interprétations
* Yves-Hiram Haesevoets,
L’enfant victime d’inceste. De la séduction traumatique à la violence sexuelle. (2e édition)
* Yves-Hiram Haesevoets,
L’enfant en questions. De la parole à l’épreuve du doute dans les allégations d’abus sexuels
* Yves-Hiram Haesevoets,
Traumatismes de l'enfance et de l'adolescence. Un autre regard sur la souffrance psychique
* Susann Heenen-Wolff,
Psychanalyse pour une certaine liberté
* Gérard Hubert,
Anatomie de la séparation. Réponses à Jacques Derrida
* Jean-Pierre Jacques,
Pour en finir avec les toxicomanies. Psychanalyse et pourvoyance légalisée des drogues
* Jean-Pierre Jacques et Figiel Christian,
Drogues et substitution. Traitements et prise en charge du sujet
* Pascale Jamoulle,
Drogues de rue. Récits et styles de vie
La débrouille des familles. Récits de vies traversées par les drogues et les conduites à risque
* Christian Jeanclaude,
Freud et la question de l'angoisse. L'angoisse comme affect fondamental. (3e édition)
Les ombres de l'angoisse
* Jean-Pierre Lebrun,
De la maladie médicale
* Gilbert Maurey,
Mentir. Bienfaits et méfaits
Secret, Secrets. De l’intime au collectif (épuisé)
* Pascal Mettens,
Psychanalyse et sciences cognitives. Un même paradigme ?
* Daniel Oppenheim,
Grandir avec un cancer. L’expérience vécue par l’enfant et l’adolescent
* Alex Raffy,
La pédofolie. De l’infantilisme des grandes personnes
* Jean-Claude Razavet,
De Freud à Lacan. Du roc de la castration au roc de la structure. (3e édition)
* Xavier Renders,
Le jeu de la demande. Une histoire de la psychanalyse d’enfant
* Natalie Rigaux,
Raison et déraison. Discours médical et démence sénile (épuisé)
* Luc Roegiers,
Les cigognes en crise. Désirs d’enfants, éthique relationnelle et fécondation in vitro (épuisé)
* Jean-Paul Roussaux, Blandine Faoro-Kreit et Denis Hers (Éds),
L’alcoolique en famille. (2e édition revue et augmentée)
Dimension familiale des alcoolismes et implications thérapeutiques
* Barbara Schasseur,
La boulimie. Un suicide qui ne dit pas son nom

OXALIS-pgcoll.indd 2 11/05/09 10:19:59


* Claude Seron et Jean-Jacques Wittezaele,
Aide ou contrôle. L’intervention thérapeutique sous contrainte
* Nicholas P. Spanos,
Faux souvenirs et désordre de la personnalité multiple. Une perspective sociocognitive
* Philippe van Meerbeeck,
Les années folles de l’adolescence
L’infamille ou la perversion du lien
* Philippe van Meerbeeck (coordination de),
Peau d’âme. Textes de Ann d’Alcantara, Adrienne Bardos, Anne Crommelinck, Danièle Deschamps,
Assimakis Drossos, Thierry Lebrun, Jean-François Mahy, Antoine Masson, Philippe Meremans,
Claude Nobels, Luc Parisel, Christiane Poncelet, Dominique Van Neste
* Philippe van Meerbeeck et Jean-Pierre Jacques,
L’inentendu. Ce qui se joue dans la relation soignant-soigné
* Philippe van Meerbeeck et Claude Nobels,
Quand on n’a que l’amour. L’éducation sexuelle et affective des jeunes au temps du sida
* Alfredo Zenoni,
Le corps de l’être parlant. De l’évolutionnisme à la psychanalyse. (2e édition)
* Danièle Zucker,
Penser la crise. L’émergence du soi dans un service d’urgence psychiatrique

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